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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) + +Author: Lorédan Larchey + +Release Date: April 20, 2011 [EBook #35919] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET + +(1799-1815) + +PUBLIÉS PAR LORÉDAN LARCHEY + +D'après le manuscrit original + +avec gravures et autographe fac-similé + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +1883 + + + + +DÉTAILS SUR L'AUTEUR ET SUR SON Å’UVRE.--PARALLÈLE DE COIGNET ET DE +FRICASSE {XV}.--ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CES CAHIERS {XX}.--LA +DISCIPLINE ET L'ESPRIT MILITAIRE DU PREMIER EMPIRE {XXVIII}.--POURQUOI +IL NE FAUT RIEN OUBLIER DE SON HISTOIRE {XXXVII}. + + +_On trouvera dans cet avant-propos beaucoup de renvois aux pages du +texte; ils m'ont paru nécessaires pour appuyer la partie analytique, en +épargnant au lecteur les incertitudes de recherche._ + +[Illustration: FAC-SIMILÉ RÉDUIT AUX 3/4 DE L'ÉCRITURE DE JEAN-ROCH +COIGNET + +D'après son manuscrit original.] + +Le journal du sergent Fricasse m'a permis de faire revivre un type +accompli du soldat de la République. Avec les Cahiers du capitaine +Coignet, qui peuvent passer pour un chef-d'Å“uvre du genre familier, nous +tenons le type du soldat du premier Empire, car chez lui le grade ne +modifia point l'homme; il resta sous l'épaulette un vrai sergent de +grenadiers. + +Le manuscrit de Fricasse avait été mis à la disposition de ceux qui +voudraient en constater l'authenticité. Pour Coignet, je ferai la même +offre. En telle matière il est bon de poser la question de confiance dès +le début, et ceci m'amène à dire comment les Cahiers sont en ma +possession. + +Vers 1865, à l'étalage d'un bouquiniste, sur le parapet du quai des +Saints-Pères, je mettais la main sur deux in-octavo à couverture verte +dédiés solennellement aux _Vieux de la Vieille_: c'étaient les +_Souvenirs de Jean-Roch Coignet_, imprimés en 1851, à Auxerre, par +l'imprimeur Perriquet. Leur intérêt me parut si vif, que j'en servis +presque aussitôt d'abondants extraits aux lecteurs du _Monde illustré_, +où je poursuivais alors chaque semaine une sorte de revue rétrospective. +Les extraits reparurent à la tête d'un volume d'essai publié en 1871, +sous le titre de _Petite Bibliothèque des Mémoires_. «Il n'en est point +dont la lecture soit plus attachante, disais-je alors... En admettant +que l'orthographe doive sa correction à l'imprimeur, le récit a les +allures qui devaient caractériser Jean-Roch.» + +On voit que j'admettais, à première vue, la sincérité de l'Å“uvre, mais +je conservais le désir de m'en assurer mieux, et je finis par m'enquérir +au pays de mon héros. J'écrivis à l'imprimeur du livre et au +bibliothécaire de la ville, guide naturel et autorisé en pareilles +recherches. Au premier, je demandais s'il avait vu l'auteur; je priais +le second de vouloir bien me donner sur la personnalité de Coignet tous +les renseignements qu'il pourrait recueillir. + +Une double réponse arriva bientôt.--D'une part, l'imprimeur déclarait +que l'impression n'avait pas été faite sur le manuscrit original, +reconnu défectueux. De son côté, M. Molard, bibliothécaire d'Auxerre, me +communiquait avec une obligeance parfaite de précieux détails, et me +comblait de joie en m'annonçant que le précieux original n'était point +perdu. + +J'appris ainsi qu'un avocat de la ville avait préparé pour l'impression +les premiers chapitres. Le travail, qu'il n'avait pas voulu continuer, +avait été mené à bonne fin par un de ses confrères, non sans peine, à +cause des entêtements d'un auteur peu familiarisé avec les exigences de +la publicité. Tiré à peu d'exemplaires, le livre est devenu rare par +suite d'une particularité assez curieuse. + +Sur la fin de sa vie, Coignet était resté l'habitué d'un café très +fréquenté par les voyageurs de commerce que divertissaient ses récits +d'aventures. Cette clientèle, sans cesse renouvelée, avait suffi à +l'écoulement de l'édition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que +Coignet liât conversation et lui dit, avec une tape amicale sur +l'épaule: «Tu vas acheter _ma belle ouvrage_.» Le prix étant modéré (5 +francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir, +où il avait installé un petit dépôt d'exemplaires. Tous les volumes se +dispersèrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point à la vie +nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur métier. Toutefois, +leurs relations avec l'auteur n'en devaient pas rester là . + +Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents +francs pour les frais d'un grand repas qui devait être servi au retour +des funérailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs +de commerce en passage, étaient invités de droit. De plus, un crédit de +trois cents francs était ouvert pour le café, les liqueurs et autres +consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsèques, et se +mettre ensuite immédiatement à table. + +Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moitié +des invités s'abstint, jugeant tout divertissement peu convenable, +malgré la volonté formelle du défunt. Le repas n'en fut pas moins animé. +Un poète du cru récita des vers de circonstance, et les libations en +l'honneur du brave Coignet furent multipliées pendant toute +l'après-midi. Le soir, on mangea la _soupe à la jacobine_; puis on vogua +toute la nuit dans les promenades d'Auxerre. Le lendemain, un excellent +déjeuner, composé des reliefs du banquet, réunissait de nouveau les amis +qui retrinquèrent de plus belle à la mémoire du héros[1]. + +Ce récit homérique augmenta mon désir de posséder le manuscrit original. +J'appris qu'il avait passé dans les mains des légataires universels et +bénéficiaires, qu'il avait ensuite été cédé à M. Lorin, ancien +architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur +consentirait-il à une cession nouvelle? J'eus encore satisfaction sur ce +dernier point, et je puis me considérer comme légitime possesseur des +neuf cahiers de Coignet. + +Le titre de _Cahiers_ est donné à ses mémoires parce qu'il répond +exactement à l'aspect du manuscrit original, composé de neuf grands +cahiers. L'écriture s'allonge comme celle d'un commençant; l'orthographe +manque dans la moitié des mots; on peut en avoir idée par le fac-similé, +que notre cadre a réduit un peu. Toute indulgence doit être acquise à un +auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa +soixante-douzième année avant de songer à retracer sa vie. La tâche lui +fut lourde, mais c'était un persévérant. Il vint à bout d'une Å“uvre +nécessairement incorrecte en sa forme, précieuse par la multiplicité des +détails aussi bien que par la fraîcheur du coloris. Une faculté +s'accroît souvent à défaut d'une autre; Coignet devait d'autant mieux se +souvenir qu'il avait moins écrit. + +J'ai tenu à donner l'original, sans arrangement ni substitution, et plus +complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. La sincérité m'a paru devoir +passer avant tout. Il y a des pages excellentes; il en est quelques-unes +pleines de redites et de longueurs que j'ai retranchées autant que +possible, sans me permettre jamais d'ajouter un mot ni de changer une +phrase. À ce sujet, je dois faire observer qu'on ne trouve pas dans le +manuscrit original certains passages publiés en 1852. Cependant, ils +n'ont pu être communiqués que par l'auteur, et je les ai placés sous le +titre _Additions_, dans un supplément qui suit immédiatement le texte. + + * * * * * + +J'ai dit en commençant que Coignet personnifiait le soldat de l'Empire, +comme Fricasse personnifiait le soldat de la République. L'un a combattu +en effet pour une idée, comme l'autre s'est battu pour un homme. Tous +deux ont eu la même foi, tous deux ont souffert avec le même courage, +ont montré au plus haut degré la volonté de bien faire et le sentiment +du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l'homme d'élite, à +n'importe quel rang. Pour le reste, les caractères de nos deux soldats +diffèrent. + +Fricasse est relativement instruit, et j'ai dit combien grande était +l'ignorance de Coignet. Fricasse a une élévation morale réelle. Coignet +n'a que des impressions et ne les raisonne pas. C'est un honnête homme, +et il n'aime pas les gendarmes{156}; il n'aime pas non plus les baiseurs +de crucifix, comme il les appelle{487}, mais cela ne l'empêche pas +d'avoir envie de pleurer avec son curé lorsque celui-ci présente la +croix de l'église à la duchesse d'Angoulême. En 1814, il déclare que les +Parisiens ne sont bons qu'à s'entretuer{380}; il les admire en 1815 +quand ils vont faire le coup de feu à la barrière{410}. Tout en faisant +son devoir de combattant, Fricasse a le cÅ“ur serré, il se reproche la +pomme de terre qu'il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim. +Moins stoïcien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au +besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n'est pas +qu'il soit pillard. Non! il applaudit en Italie au supplice d'une +cantinière receleuse{116}, il flétrit un général prévaricateur{125}, un +colonel larron d'églises{326}, il prend les armes pour empêcher des +soldats indignes de dépouiller les Moscovites au milieu de leur ville +embrasée{325}, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de +bon cÅ“ur sur les coquins qui cherchent à le corrompre pour voler +l'État{350}. C'est tout au plus s'il rapporte du château de SchÅ“nbrunn +un petit châle pour l'offrir en cadeau à son hôtesse strasbourgeoise, et +nous ne devons pas nous exagérer la portée du mouvement de fanfaronnade +soldatesque qui lui fait dire: «Je me croyais en pays ennemi», quand, +invité à dîner par son capitaine, il est distrait par les belles dames, +au point de fourrer une serviette dans sa poche. C'est une pointe +destinée à faire oublier sa bévue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas +ensuite seconder les aumônes, relativement considérables, de sa femme, +et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir? + +Pour en revenir à mon parallèle, il est un point surtout qui semble +éloigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a résolu de défendre à Paris +comme aux frontières la liberté de son pays; il jure de protéger +l'Assemblée nationale, tandis que Coignet concourt à sa violation avec +une profonde indifférence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas +un crime. Il ne s'est jamais douté de ce qu'était une Assemblée +politique. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est sous les ordres d'un +petit général proclamé très grand par tous ses chefs. Il l'a suivi à +Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu là , d'un côté, +ses frères d'armes; de l'autre, une réunion d'hommes à toges galonnées +et à chapeaux emplumés qui gesticulaient dans une grande salle. La +bataille a été tôt finie. On a fait sauter les hommes par les fenêtres +qui n'étaient pas hautes; on a dégalonné leurs toges{77}, et tout a été +dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces _pigeons pattus_{78} +(comme on les appelle) représentaient un principe inviolable. Ce mot +même de _principe_, l'avait-il seulement entendu prononcer? Coignet eût +servi dans l'armée de Hoche, et ce grand républicain aurait continué à +vaincre, que Coignet eût été dévoué corps et âme à son +général-république comme il fut dévoué à son général-empire. Il +justifiait sans le savoir cette merveilleuse définition de +Saint-Évremont, qui disait déjà de nous, sous Louis XIV: «Le Français +est surtout jaloux de la liberté de se choisir un maître.» Grande vérité +très finement dite. En France, nous avons besoin d'admirer ceux qui +commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la République, +et la question de personnes passe malheureusement avant la question de +principes. + +Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses appréciations des pays +où la guerre l'a poussé. Il n'aime ni l'Italie, ni l'Espagne. De ces +deux côtés, trop de vermine et trop d'assassinats. Les boues de la +Pologne{193} et les cachettes de ses paysans{205} le rendent aussi +insensible à la cause de l'émancipation polonaise{210}, et cependant il +rend justice à l'héroïsme de ces alliés fidèles, soit en Italie{121}, +soit en Espagne{231}. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et +il leur doit deux fois la liberté, sinon la vie{312, 337}. Mais ses +sympathies vont surtout, qui le croirait? à nos implacables ennemis, il +est touché par la charité et la résignation des bons Allemands qui +enlèvent nos morts{351}, qui pansent nos blessés{344}; qui se montrent +si prévenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualité +si parfaite. Il est admirateur passionné de la reine de Prusse +malheureuse{218}; il offre sa bouteille aux Saxons blessés ou +prisonniers{187}; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de +Berlin{223}. Les détails gastronomiques de l'occupation de cette +capitale{189} montrent le point de départ de certaines traditions qu'on +a déjà fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et +en 1870. Il est vrai qu'au retour de Russie, la bienveillance germanique +était déjà singulièrement modifiée; on n'appelle plus Coignet «aimable +caporal», et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats éclopés, +sans armes{343}. + +Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de +ses récits. J'en connais peu de plus attachants dans leur simplicité. +Les dialogues qui animent à chaque instant le récit, sont du ton le plus +naturel; les mises en scène sont parfaites, et les tableaux peints avec +vérité en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter. + +L'intérêt du livre n'est pas dans le fait de guerre considéré au point +de vue technique; il est tout entier dans les accessoires (mots, +figures, détails épisodiques). Lorsque parut la _Chartreuse de Parme_, +de Beyle, son récit de la journée de Waterloo fit sensation. On sentait +là le témoignage d'un combattant. Hé bien! ce chapitre encore si +remarqué dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les +Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons à Montebello, lorsqu'il marche au +feu pour la première fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais +se relevant aussitôt, et condamnant sa faiblesse en répondant: _Non_! au +sergent-major qui frappe sur son sac en disant: _On ne baisse pas la +tête_{95}. Nous le retrouvons à Marengo, lorsque... (pourquoi ne le +dirions-nous pas)? lorsqu'il est contraint de pisser dans son canon de +fusil{103} pour le dégorger et envoyer ses dernières balles à l'ennemi +triomphant; lorsque, renversé, sabré, il n'a d'autre chance de salut que +de se cramponner sanglant à la queue du cheval d'un dragon pour +rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus +belle. Tout ce récit de Marengo est inimitable, les personnages s'y +meuvent si naturellement qu'on croit les entendre. On voit ces pauvres +petits pelotons faire leur retraite par échelons, en regardant derrière +eux, on entend l'explosion des gibernes dans les blés allumés par les +obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d'un fossé, tient d'une +main la bride de son cheval, et de l'autre fouette nerveusement les +pierres de la route à coups de cravache{107}. Le secours suprême de la +division Desaix couronne le morceau. Coignet n'a rien du poète, et +cependant les muses ne désavoueraient pas sa comparaison: «C'était comme +une forêt que le vent fait vaciller.» Et quand ce renfort si espéré fait +regagner la partie, quelle péroraison! «On bat la charge partout. Tout +le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on +hurlait{109}!» + +Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de désespoir dans les +fondrières de Pologne où les moins vigoureux restent cloués sur place? +Coignet prend chaque jambe à deux mains et l'arrache pour faire un +pas{193}. À Essling, la canonnade autrichienne, qui «fait sauter les +bonnets à poils à vingt pieds», projette des lambeaux de chair humaine +avec une violence telle qu'il en est un instant assommé{248}. Sur la +route de Witepsk, il voit, sans autre formalité que celle d'un tirage au +sort, fusiller 70 hommes d'un bataillon de marche, dernier holocauste +offert à une discipline expirante{305}... + +Partout, d'ailleurs, c'est la mort qui règne sous une forme ou sous +l'autre. À Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les +cadavres sur des voitures à fourrage, et sous la menace de la mitraille, +les forçats viennent corder cet épouvantable chargement pour le +renverser ensuite comme un tombereau de pierres{369}. Voilà certes du +drame, et du drame vrai. + +Heureusement, la note n'est pas toujours si désespérée. Dès le début, on +tombe dans une véritable ballade; on suit l'enfant fugitif, d'abord +pauvre petit pâtre, bon pour faire un chien de bergère, puis conducteur +de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, où il couche entre +les pattes de son bÅ“uf pour échapper au froid{5}; puis encore rentrant +méconnaissable au village, et conservant assez d'empire sur lui-même +pour vivre comme un domestique étranger au milieu des siens{7}, jusqu'au +jour où l'intérêt d'un passant lui permet de partir une seconde fois en +se révélant dans ce dernier adieu: «Père sans cÅ“ur, qu'avez vous fait de +vos enfants{21}?» On assiste ensuite à l'initiation de l'ancien garçon +d'écurie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez +le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai père, celui-là {24 à +70}. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de +l'activité rurales dans le rayon parisien; elles étaient déjà grandes +alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d'idées pacifiques, il faut se +reporter à la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient à +Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons{477}, et lorsque, en +demi-solde à Auxerre, il se détermine à prendre femme et «à faire +trembler le manche de sa pioche» en cultivant ses vignes et son +jardin{438 à 442}. C'est un tableau charmant de simplicité que sa +demande de la main de cette honnête épicière, à laquelle il fait d'abord +moudre une livre de café pour se donner le temps d'entrer en matière +avec plus de délicatesse{439}. La confession et la célébration du +mariage{442} sont dignes des préludes. Rien n'est touchant comme +l'histoire de cet humble ménage. + +Dans l'ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien +connus, mais il y ajoute toujours quelques particularités intéressantes. +Nous avons signalé ses récits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo, +d'Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N'oublions point son +passage du Saint-Bernard{83}, la distribution des premières croix de la +Légion d'honneur{146}; le camp de Boulogne{162}, le combat +d'Elchingen{166}, la bataille d'Austerlitz{172}, Iéna{183}, le séjour à +Berlin{189}, Eylau{200}, l'entrevue de Tilsitt{213}, les moines de +Burgos{230}, le blocus de Madrid{231} et la pointe sur Bénévent{233}, la +fameuse marche en charrettes de Limoges à Ulm{235}, la journée de +Wagram{253}, le mariage de Marie-Louise{267}, la cour impériale à +Saint-Cloud{273}. Toute la campagne de Russie est à lire dans le +Septième Cahier. Puis viennent les journées de la période sombre: +Lutzen{349}, Bautzen{352}, Dresde{354}, Leipzig{357}, Hanau{365}, +Brienne{371}, Montereau{374}, Reims{377}, Fontainebleau{378}, +Fleurus{399}, Waterloo{402}, Villers-Cotterets{408}, Paris{410}. +L'histoire de l'armée de la Loire a là quelques pages peu connues{413 à +417}. + +On ne saurait retrouver nulle part avec plus de détails la vie militaire +du temps: le premier duel inventé pour tâter le nouveau{79}, les +carottes telles que le bon de la _plume_{119}, les _légumes +coulantes_{477}, et l'art de simuler la fièvre pour avoir du vin +sucré{179}, les méprises de factionnaires{123}, les marches forcée{164, +240}, l'arrosage des galons{222}, la fusillade du sac{298}, la vie de +caserne{133, 226, 228, 235, 281}, les scènes de bivouac{176, 193, 195, +200, 475}; elles enseignent ce que valent à certains jours un morceau de +pain, un Å“uf ou une pomme de terre, même pour les grands chefs. Le +Cinquième Cahier apprend que les hautes coiffures militaires avaient +leur utilité: on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet à +poil. Les citadins, qui ne se font pas une idée nette du service de +l'état-major en campagne, pourront également voir le Septième Cahier. +Dans le Cinquième Cahier, nous retrouvons également cet antagonisme +goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l'armée. +Ce que Coignet à son tour craint le plus au monde, c'est de tomber +dans la ligne{345}. Il est vrai que les grenadiers à cheval lui rendent +bien la pareille en ne l'admettant pas même à l'honneur de charger +l'ennemi avec eux{367}. C'est une vraie tragi-comédie. + +Les traits comiques sont nombreux. Citons: le dîner offert aux autorités +de Coulommiers{45}, les incroyables de Lyon{126}, la vieille Bordelaise, +victime des passions de Robespierre{130}, la quête de la colonelle{131}, +la barbe tirée pour convaincre un bureaucrate incrédule{136}, le passage +sous la toise{137}, les largesses au factionnaire{147}, la +reconnaissance supposée des capucins du Saint-Bernard{181}, le repas +offert par la garde française à la garde russe{215}, le coup de vent de +Metz{238}, la promenade forcée d'EssIing{245}, la réception du capitaine +Renard{258}, le danger des faux mollets en bonne fortune{263}, la +description des charmes féminins de la cour impériale{208}, le grand +dîner de la ville de Paris{271}, les promenades épiques de la garde +nationale d'Auxerre{460 à 462}, où Coignet suant sous le poids de son +drapeau, regarde du haut de son mépris les miliciens ivres qui écrasent +ses pieds en voulant se mettre au pas. + + * * * * * + +La dernière partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu +longuement, aux petites misères de la vie de l'officier en demi-solde, +espionné, ombrageux et colère. La mise en surveillance, les +dénonciations, la présence forcée à des sermons sur l'usurpateur et ses +satellites «qui mangent les petits enfants au berceau», les inévitables +disputes de préséance avec les magistrats du tribunal dans les +cérémonies publiques, tout cela était bien fait pour exaspérer un vieux +brave qui possédait à fond l'art de se débrouiller en pays ennemi, mais +qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi +éclate-t-il en quelques pages qui appellent en même temps l'émotion et +le sourire[2]. + +Ce livre permet aussi de bien connaître l'esprit du soldat français, qui +ne ressemble pas aux autres, quoi qu'on en dise. Son grand défaut est +toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans +les hautes régions, un fragment de conversation entre Lannes et Napoléon +donne assez à réfléchir{210}. Au passage du mont Saint-Bernard, nous +voyons le général Chambarlhac menacé de mort par un canonnier qu'il veut +diriger dans une manÅ“uvre{86}, et si le même général s'éclipse ensuite +au moment le plus chaud d'une bataille pour reparaître après la +victoire, ses soldats le reçoivent à coups de fusil, ils le forcent à +repartir de plus belle, et cette fois pour toujours{115}. Un fait +terrible en ce genre se serait passé à Montebello; les soldats d'une +demi-brigade auraient profité de la chaleur de l'action pour tuer tous +leurs officiers, moins un{468} Le seul moyen de punir tant de coupables +est de les faire périr à leur tour, mais du moins glorieusement, et +c'est ce que Bonaparte aurait fait[3] dès le début de la journée de +Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le +feu d'un détachement de traînards qu'il est chargé de ramener à +destination{301}. Lui-même ne craint pas de bousculer un colonel pour +faciliter à son convoi le passage d'un pont{361}. Je ne parle point des +scènes auxquelles il nous fait assister à Boulogne et en Russie{81, 305, +327, 472}. Il ne s'agit plus ici d'actes d'insubordination, mais de +véritables brigandages. + +Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une +discipline étroite semble n'avoir jamais réglé les troupes, même dans la +garde (comme on le voit par l'épisode bachique de son séjour d'Ay{178}, +et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille +d'Austerlitz{475}), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs +personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le +seconde avec une intelligence, une affection et un élan{113, 114, 176, +193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à +l'obéissance. Chez nous, on n'arrive à rien par la raideur[4]. Il faut +que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire +apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la +_main de fer gantée de velours_, qui est chez nous l'expression convenue +pour désigner les aptitudes du parfait commandement. + +C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiéter +constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion. +C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et +leurs vêtements en s'attelant à l'artillerie, comme les simples +soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les +encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront +l'embrasser de bon cÅ“ur, lui serreront la main, lui donneront le bras en +causant{96-99}. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les +premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer +eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés{103, 249}. À Essling +encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la +garde impassible, Dorsenne renversé par l'explosion d'un obus, se relève +aussitôt «comme un beau guerrier», criant: «Soldats, votre général n'a +point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir à son poste{247}.» +Quelques jours après, à Wagram, un colonel d'artillerie, blessé le +matin, ne se laisse emporter à l'ambulance que le soir, après la +bataille. Celui-là dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons; +il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais «sur son +séant, il commandait{255}».--Cinq mots superbes qui valent un tableau de +maître. + +A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un +fusil et s'élancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342}; à Dresde, le +capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une +tranquillité telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrière. A Brienne, +le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce +d'artillerie{371}. A Montereau, le maréchal Lefebvre s'élance au galop +sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les +officiers de l'état-major impérial{274}. «L'écume sortait de la bouche +du maréchal, tant il frappait.» + +Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats +ne restaient pas en arrière; ils eussent rougi de le céder à leurs +officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit +pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers +d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher à la mort comme +canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce +mameluck s'élançant une dernière fois dans la mêlée d'Austerlitz pour y +conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus{473}. +N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à +l'ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant: «J'ai trois +paires de bottes à Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201}» Nous tombons +ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus, +la facétie devient un héroïsme dont l'effet est certain sur des +Français. + + * * * * * + +On a fait bien des études sur Napoléon; je n'en connais pas une où +l'homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite +intimité avec les soldats qui l'aidèrent à se faire un nom. + +Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces; +il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de +Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il +confère avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les détails +d'instruction militaire{280}, faisant manÅ“uvrer devant lui un simple +peloton de vélites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui récite +mal sa théorie{280}, annonçant lui-même un exercice à feu{230}, +recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans +les chambres d'une caserne à l'heure où les soldats sont couchés, et +examinant leur literie{142}. + +Passer une revue est un devoir qu'il ne néglige jamais. Je ne parle pas +seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant +imperturbablement manÅ“uvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir +l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant «l'eau qui ruisselle +le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui +retombent sur ses épaules{161}». Mais il n'est pas une parade sans qu'il +fasse manÅ“uvrer chaque régiment avant le défilé{258}. En campagne, il +examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin +leur destination{298}. Dès qu'un soldat présente les armes, il s'arrête +et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne négligera point la +visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations +officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}. +On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des +troupes en s'écriant: «Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je +marche à votre tête{371}.» + +Qu'un officier revienne de mission, il l'interroge après son chef +d'état-major, ne négligeant pas de régler ses frais de route et sur +l'heure, que le temps presse ou non{337, 314}. Il veut voir les +combattants qui ont accompli des actions d'éclat{98}, et fait aussitôt +leurs promotions sur le champ de bataille{320, 355}. A certains moments +décisifs, nous le voyons donner directement ses ordres à un capitaine +d'infanterie ou d'artillerie{354, 377}. De même, par tous les temps, et +à toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur +demandant si on leur a pris quelque chose{320, 333}. Que ses soldats +arrivent fourbus par des marches forcées, il paraîtra s'indigner contre +des ordres outrepassés, les entourera de soins, surveillant la +distribution des cordiaux qui peuvent les rétablir{241}; il assiste du +reste volontiers au repas du soldat, et ne dédaigne pas de présider à la +distribution d'une douzaine de porcs pris à la course{172}. A +l'occasion, il demande une pomme de terre et une bûche par +escouade{200}, ayant soin de faire cuire sa ration lui-même au feu de +son bivac, toujours placé bien en vue de l'armée{475}. + +Il a soin de régler lui-même les petites querelles de son état-major, +après confrontation des parties{365}. Si un beau coup de sabre est donné +devant lui, il en fera son compliment nuancé parfois de petites +taquineries{368-397}. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des +tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du +prestige exercé, devra se reporter aux renvois que nous avons multipliés +pour mieux appuyer nos affirmations; ils en disent long sur l'ascendant +de l'homme et sur les soins infinis qu'il prenait pour le maintenir. +Ascendant si complet qu'il pouvait sacrifier de parti pris ses +officiers, et s'étonner librement devant eux de voir que la mort n'en +eût pas voulu{336}. «Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais +toujours et j'étais payé d'un regard gracieux, qu'il savait jeter à la +dérobée{345}.» + +A la vérité, pour son maître, le pauvre Coignet n'était bon qu'à tuer. +Il le comprend et il avoue n'en adorer que plus son dieu[5]: «Je +l'aimais de toute mon âme, mais j'avais le frisson quand je lui +parlais{345}.» Il est vrai que des frissons d'un autre genre courent en +1813 au grand état major impérial où on _blasphème_ (le mot est de +Coignet) en disant: «L'Empereur est un ... qui nous fera tous +périr{357}.» A Dresde, en 1813, notre héros lui-même hasarde +respectueusement que l'Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais +c'est la seule note dissonante dans une admiration perpétuelle, et il +s'en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu'avait d'émouvant ce dernier +baiser à l'aigle, dans la grande cour de Fontainebleau{379}. Le second +départ, à Laon, est loin d'avoir un tel caractère{407}. + + * * * * * + +Ceux qui tiennent pour dangereuse la légende napoléonienne trouveront +peut-être que j'y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en +histoire comme en autre chose, j'estime qu'on gagne à ne rien oublier, +surtout quand il s'agit d'un tel capitaine. Appliquons-nous plutôt à le +bien connaître, à voir comment il a pu surexciter tous les éléments +guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement: l'un +professionnel, bon à méditer pour les patriotes que préoccupe le +relèvement de notre esprit militaire; l'autre, non moins utile, montre +les dangers du culte d'un seul homme substitué au culte de la patrie. +C'est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napoléon, ni celui +de Bonaparte. La leçon qui se dégage de ses revers serait perdue si on +oubliait sa gloire qui est aussi la nôtre. Plus grand fut le succès, +plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans, +doublement mutilés. + +On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations. Cela nous +paraît surtout vrai pour celui qui dit: _En toute chose, il faut +considérer la fin_. Quand on l'applique à l'histoire du premier Empire, +il n'est pas difficile de s'apercevoir que les entrées triomphales à +Vienne et à Berlin n'ont point empêché la France de perdre deux petites +places appelées Sarrelouis et Landau. La domination d'un grand homme de +guerre ne nous a pas même laissé les frontières conservées par le +faible Louis XVI. + +Puisse la France ne plus associer sa fortune à celle des beaux joueurs +dont la devise est «tout ou rien!» En attendant, gardons-nous d'effacer, +même au coin d'une rue, le souvenir de leurs parties périlleuses. Il +doit rester, au contraire, comme une leçon éternelle. + + * * * * * + +On prétend que la vanité est notre défaut national. Pourtant, on ne nous +voit point, comme d'autres peuples réputés plus sages, célébrer +obstinément de glorieux anniversaires. Puisque nous épargnons nos +souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs à notre +manière. Pensons à Waterloo en même temps que les Anglais, à Sedan en +même temps que les Prussiens, aux Vêpres Siciliennes en même temps que +l'Italie. Il est des rappels d'autant plus salutaires qu'ils sont pleins +d'amertume, car, dans l'hygiène des peuples comme dans celle des +individus, les amers peuvent être de grands préservatifs. + +C'est ce que nos pères appelaient «l'école de l'adversité». Coignet n'en +connut pas d'autre, et il en sortit l'homme fortement trempé que nous +allons connaître. + +22 septembre 1882. + +LORÉDAN LARCHEY. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +_Premier cahier:_ Mon enfance.--Je suis tour à tour berger; charretier; +garçon d'écurie; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux. + +_Deuxième cahier:_ Ma vie militaire.--On m'incorpore dans le bataillon +de Seine-et-Marne.--Le 18 brumaire.--Départ pour l'Italie.--Passage du +Saint-Bernard.--Combat de Montebello. + +_Troisième cahier:_ Bataille de Marengo.--Dans les États de Venise.--En +Espagne.--Je suis sapeur.--En garnison au Mans.--J'arrive à Paris dans +la garde. + +_Quatrième cahier:_ Je suis décoré.--Empoisonné par un agent +royaliste.--En congé au pays.--Le camp de Boulogne.--Première campagne +d'Autriche.--Austerlitz. + +_Cinquième cahier:_ Campagne de Prusse: Iéna.--À Berlin.--En +Pologne.--Eylau.--Entrevue de Tilsitt.--Je suis caporal.--Guerre +d'Espagne.--À Madrid.--Deuxième campagne d'Autriche.--Je suis +sergent.--Essling et Wagram. + +_Sixième cahier:_ Rentrée en France.--Une bonne fortune.--Fêtes du +mariage impérial.--On me nomme instructeur; chef d'ordinaire; +vaguemestre. + +_Septième cahier:_ Campagne de Russie.--Je passe lieutenant à +l'état-major général.--À Moscou.--La retraite.--Rentrée à KÅ“nigsberg. + +_Huitième cahier:_ Campagne d'Allemagne.--Je suis promu +capitaine-vaguemestre du quartier général.--Batailles de Dresde et +Leipzig.--Hanau.--L'invasion.--Visite à Coulommiers (Additions). + +_Neuvième cahier:_ En demi-solde à Auxerre.--Les Cent +jours.--Waterloo.--Rentrée à Auxerre.--Mon mariage.--Liquidation de ma +retraite.--La garde nationale me prend pour porte-drapeau.--Le duc +d'Orléans rétablit ma nomination d'officier de la Légion +d'honneur.--Pourquoi j'écris mes mémoires. + +Additions, et pièces justificatives. + + + + +PREMIER CAHIER + +MON ENFANCE.--JE SUIS TOUR À TOUR BERGER, CHARRETIER, GARÇON D'ÉCURIE, +HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX. + + +Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l'Yonne, en +1776, le 16 août, d'un père qui pouvait élever ses enfants avec de la +fortune[6]. + +Mon père eut trois femmes: la première a laissé deux filles; de la +seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons). +Le plus jeune avait six ans, ma sÅ“ur sept ans, moi huit, et mon frère +aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie. +Mon père s'est remarié une troisième fois; il épousa sa servante qui lui +donna sept enfants. + +Je fais le portrait de mon père: il était aimable, sobre, n'aimant que +la chasse, la pêche et les procès; enfin c'était le coq de toutes les +filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il +lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait +trente deux. Je crois que c'est suffisant. + +Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisième était notre +servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait _la belle_; aussi, au +bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent +maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute +l'autorité. + +Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour! Elle nous +serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis +deux mois lorsque mon père l'épousa. Ce fut bien le reste. + +Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les +enfants?--Ils sont couchés», répondait la marâtre. + +Et tous les jours la même chose... Jamais nous ne voyions notre père; +elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous +plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous +trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos +figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.--Nous mourons de faim; elle nous +bat tous les jours.--Allons! rentrez, je vais voir cela.» + +Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient +pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir, +mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous +partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à +personne.» + +De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos +pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne +sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons. +Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots. + +J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois. +C'est moi qui servais de chien à la bergère. + +«Passe par là !» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en +détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons +et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais +pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin, +j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton +sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de +derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien. + +Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient +des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup +est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui +gisait sur le carreau! + +Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui +ramassais les _miches_ de la semaine. De là , je pars pour la foire +d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de +sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux +propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient +de douze à quinze cents francs avec mes deux bras. + +Il y avait douze bêtes à cornes, dont six bÅ“ufs. L'hiver, je battais à +la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi; +j'étais dans la misère la plus complète. + +Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée +sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon +maître apporter ma _miche_ pour mes vingt-quatre heures, qui consistait +en une omelette de deux Å“ufs cuite avec des poireaux et de l'huile de +chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où +l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé. + +En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas. +J'avais mon favori, c'était le plus doux de mes six bÅ“ufs. Aussitôt +était-il couché, que j'étais vers mon camarade; je commençais par ôter +mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête +sur son cou. + +Mais, vers deux heures du matin, mes six bÅ“ufs se levaient sans bruit, +et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre +restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes bÅ“ufs, dans +l'obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l'oreille. Je +m'acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me +faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes +cous-de-pied étaient fendus jusqu'aux nerfs. + +Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui +brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais +abandonné. + +Enfin, retrouvant mes six bÅ“ufs, je faisais le signe de croix. Combien +j'étais heureux! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui +étaient chargées de moulée, et là j'attendais mon maître pour les +atteler et partir sur le port. De là , je revenais au pâturage; le maître +me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux Å“ufs +cuits avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Et tous les jours la +même chose pendant trois ans; la marmite était renversée sous la +maie[9]. Mais le plus pénible, c'était la vermine qui s'était emparée de +moi. + +Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai +le village. Je reviens sur mon _lancé_[10] pour voir si l'on me +reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l'enfant perdu. Cela faisait +quatre ans d'absence; je n'étais plus reconnaissable. + +J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent +auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort +que l'adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau +limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma sÅ“ur. + +Enfin, la messe sonne. Je m'approche près de l'église, mon petit +mouchoir à la main, car j'avais le cÅ“ur bien gros. Mais je tiens bon; je +vais à la messe; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière, +regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant +j'entends une femme qui dit: «Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon +Dieu de bon cÅ“ur.» J'étais si bien déguisé que personne ne me reconnut; +mais moi ce n'était pas la même chose. Je ne parle à personne; la messe +finie, je sors de l'église. J'avais bien vu mon père qui chantait au +lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait près de lui un de ses enfants +qu'il avait abandonné. + +J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger à ma sortie +de la messe. Je me dirige chez ma sÅ“ur du premier lit, qui tenait une +auberge; je lui demande à manger. + +«Que veux-tu, mon garçon, à dîner? + +--Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous +plaît.» + +On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans +un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme +moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je, +madame?--Quinze sous, mon garçon.--Les voilà , madame.--Tu es du Morvan, +mon petit?--Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.» + +Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui +demande à se louer.--Quel âge as-tu?--Douze ans, monsieur.--De quel pays +es-tu?--De Menou.--Ah, tu es du Morvan.--Oui, monsieur.--Sais-tu battre +à la grange?--Oui, monsieur.--As-tu déjà servi?--Quatre ans, +monsieur.--Combien veux-tu gagner par an?--Monsieur, dans mon pays, on +gagne du grain et de l'argent.--Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu +seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé +à coucher à la paille?--Oui, monsieur.--Si je suis content de toi, je te +donnerai un louis par an.--Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas +mon dîner.--Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.» + +Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais +fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus +turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de +pierres, ils m'appelaient le _poil rouge_; j'étais toujours le plus +fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait +accoutumés[12]. + +Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je +travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne +travaille pas le dimanche.--Eh bien! dit ma sÅ“ur, que va-t-il faire?--Il +servira à la table; viens chercher du vin à la cave.» + +Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais +comme un perdreau. + +Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère +me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du +matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien +propre.--Soyez tranquille, tout cela sera fait.» + +Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si +j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu +les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant +chez ma sÅ“ur et surtout son domestique, et à la porte de mon père. + +Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de +mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire +la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre, +et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va +la besogne?--Mais, monsieur, pas mal.--Voyons la grange. Ce que tu as +fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien +faites.--Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.--Allons, mon +garçon, viens déjeuner.» + +Enfin, le cÅ“ur gros, je vais chez cette sÅ“ur que ma mère avait élevée +comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit +garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.» + +On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère +dit: «Il faut lui faire de la soupe.--Eh bien! demain; je me suis levée +trop tard.» + +Le lendemain, je me mis à l'ouvrage, et à l'heure je fus manger. Ah! +pour le coup, je trouvai une soupe à l'oignon et du fromage, et mon +verre de vin. «Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au +jardin bêcher.--Oui, monsieur.» + +À neuf heures, ma bêche sur l'épaule, je me mis à la besogne. Quelle fut +ma surprise! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde; +j'ôte mon chapeau, le cÅ“ur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle: +«Tu es donc chez mon gendre?--Oui, monsieur. Ah! c'est votre +gendre!--Oui, mon garçon. D'où es-tu?--Du Morvan.--De quel endroit?--De +Menou. Je servais au village des Bardins.--Ah! je connais tous ces pays. +Connais-tu le village des Coignet.--Oui, oui, monsieur.--Eh bien! il a +été bâti par mes ancêtres.--Ça se peut, monsieur.--Tu as vu de belles +forêts qui appartiennent à Mme de Damas?--Je les connais toutes, car +j'ai gardé les bÅ“ufs de mon maître pendant trois ans; je couchais toutes +les nuits sous les beaux chênes dans l'été.--Ah! bien, mon garçon, tu +seras mieux chez ma fille.--Ça se peut.--Comment te +nommes-tu?--Jean.--Et ton père?--On le nomme dans le pays _l'Amoureux_. +Je ne sais si c'est son véritable nom.--A-t-il beaucoup d'enfants?--Nous +sommes quatre.--Que fait-il, ton père?--Il va dans les bois; il y a +beaucoup de gibier par là ; on n'y voit que des cerfs et des biches, et +du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des +fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.--C'est bien, mon +garçon, travaille! tu es bien chez mon gendre.» + +Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les +chevaux à l'écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire. +Combien j'étais content! On me fit descendre à la cave pour rincer des +bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir. +Alors le petit garçon d'écurie était propre à tout; aussi on me faisait +trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-là ! Je servais à table. C'était +ensuite la cave, l'écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et +je disais: «Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce +nom, il était trop bien gravé dans mon cÅ“ur.) + +--Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garçon?--Non, monsieur, pas du +tout.» + +Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par détruire la +vermine; au bout de deux mois, j'étais propre. Mes dimanches me +rapportaient, y compris les pourboires de l'écurie, six francs la +semaine. Cette vie a duré trois mois; mon grand chagrin, c'était de ne +plus retrouver mes deux plus jeunes frère et sÅ“ur. + +Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui étaient porte à +porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et +mon père se trouvait dans son jardin. + +«Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.--Ah, te voilà , +Filine!» (C'était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s'en va. + +Alors la conversation s'engage: «Tu es de bien loin d'ici? me +dit-il.--Je suis du Morvan.--C'est donc bien loin le Morvan?--Oh! non, +cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de +chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.--Ah! ce +vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleuré, nous deux +mon frère, de si bons camarades[13]! Nous étions toujours ensemble; ils +ont perdu leur mère bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une +belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et +nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous +faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le +leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c'était +pitié à voir. Mon frère me dit: «Allons voir les petits Coignet, il faut +leur porter du pain.» Mais quelle est notre surprise! Les deux plus +vieux étaient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point +de nouvelles. Nous disons ça à papa, qui nous dit: «Ces pauvres enfants, +ils étaient trop malheureux, toujours battus.» Je fus demander au petit +et à sa sÅ“ur où étaient leurs deux frères: «Ils sont partis, me +dirent-ils.--Et où?--Ah! dame, je ne sais pas.» Mon père est venu +demander au père Coignet: «On dit que vos garçons sont partis?» Mais il +a répondu: «Je crois qu'ils sont allés voir des parents du côté de la +montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] à +leur retour.» Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux +plus jeunes n'étaient plus à la maison. «Ces pauvres petits», +dirent-ils, «on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie +après le père Coignet et sa femme.» + +À ce récit, les larmes m'échappèrent des yeux. «Vous pleurez? me +dirent-ils.--Ça fait trop de mal d'entendre des choses comme +cela.--Dame! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas +cherchés du tout.» + +Il était temps que cette conversation finisse, car j'étais au bout de +mes forces, je ne pouvais plus tenir... Je rentrai dans ma grange pour +pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je +rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur +cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je +délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma +bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir +paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu'elle tenait par la main! +Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître +devant moi. Je fus prêt à faire un malheur; je quittai le jardin, la +voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du côté de l'écurie +pour pleurer à mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les +fois que j'y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que +j'évitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai été tenté de +passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un +coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu +retenait ma main, et je me sauvais. + + * * * * * + +Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours. +Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain, +gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se +battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma +sÅ“ur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la +maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit, +disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.--Soyez +tranquilles, vous serez contents!» + +Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après +ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et +dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous +sommes contents de vous.» + +Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous +conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il +faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.--Eh bien! +messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.--Nous avons trois +lieues à faire, n'est-ce pas?--Oui, messieurs, mais il faut demander la +permission à madame, pour que je puisse vous conduire.--C'est vrai, nous +lui demanderons.» + +Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se +coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que +l'on nomme _les Brandons_. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je +vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.» + +Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font +sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur +l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des +Å“ufs à la coque.» + +Je vais faire lever ma sÅ“ur qui se dépêche. + +Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent +et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre +domestique avec nous pour passer les bois?--Eh bien! va, me dit-elle, +avec ces messieurs.» + +Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à +terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par +an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse, +des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce +que je gagne.--Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?--Oh! oui, +messieurs.--Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec +nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et +nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant +ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.--Messieurs, +je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît +pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me +connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez +couché.--Ça n'est pas possible!--Oh! je vous le jure.--Comment ça se +fait-il?--Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.» + +Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras. +Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre +ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais +traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison +paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma sÅ“ur du +premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à +pleurer. + +«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous +remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher +notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du +Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et +l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement, +vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas +dessus.--Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma sÅ“ur.--Soyez +tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous +partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes +à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous +vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. --Ça +suffit.» + +Je quittai ces messieurs le cÅ“ur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu +as été bien longtemps.--Dame! ils m'ont mené bien loin, ces +messieurs-là . Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de +l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui +est malade.--Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.--Dame! voilà la +lettre; ça vous regarde.» + +Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as +quatorze lieues à faire demain.» + +De la nuit je ne ferme l'Å“il, ma petite tête était bouleversée de tout +ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures, +j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval +bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le +vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel, +je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures +à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze +ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui +fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois +francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans +ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme. + +Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai +déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.--Ça suffit.» + +Je bats jusqu'à l'heure du dîner. + +«Tu vas aller au jardin bêcher.» + +Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà , +Jean!--Oui, monsieur Coignet.--Tu viens d'Auxerre?--Oui, monsieur.--Tu +as bien marché. Connais-tu cette ville?--Non, monsieur, je n'ai pas eu +le temps de la voir.--C'est vrai.» + +Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon +père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi +intelligent.--C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?--Douze +ans, monsieur.--Ah! tu promets de faire un homme.--Je l'espère.--Allons, +continue; l'on est content de toi.--Je vous remercie.» + +Et je me retire, le cÅ“ur gros. + +Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces +marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le +huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux +descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils +n'étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n'en +finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie +veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite +à l'écurie pour seller le cheval de ces messieurs. + +Je n'ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous +gris-pommelés. Je n'osais parler à ces Morvandiaux; je pétillais de +joie. La queue n'était pas encore passée que voilà ces messieurs qui +arrivent dans la cour avec trois chevaux. «Eh bien, mon petit garçon, et +notre bidet, comment va-t-il?--Il est superbe.--Mettons pied à terre, +voyons cela. Comment! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre +garçon pour qu'il l'emmène, il n'est pas encore passé.» + +Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe: «François, +prenez votre bidet, suivez les chevaux!» + +Ma sÅ“ur paraît, ces messieurs la saluent: «Madame, combien vous est-il +dû pour la nourriture de notre cheval?--Douze francs, messieurs.--Les +voilà , madame.--N'oubliez pas le garçon.--Cela nous regarde.» + +Ma sÅ“ur m'aperçoit que je sortais le cheval: «Tiens, dit-elle, tu es +habillé en dimanche.--Comme tu vois.--Comment! à qui parles-tu?--À +toi.--Comment?--Eh! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique +est ton frère.--Par exemple!--C'est comme cela. Tu es une mauvaise sÅ“ur. +Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma +petite sÅ“ur, mauvaise sÅ“ur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté +trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez +Mme Morin? Tu n'as pas de cÅ“ur. Ma mère qui t'aimait comme nous, et nous +avoir laissés partir!» + +Voilà ma sÅ“ur à pleurer, à crier. «Eh bien, madame, c'est bien la vérité +que ce jeune enfant vous dit? Si ça est, ça n'est pas beau.--Messieurs, +ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon père. Ah! le malheureux, +il a perdu ses quatre enfants!» + +Aux cris et lamentations de ma sÅ“ur, il arrive des voisins qui accourent +de toutes parts pour me voir: «C'est un des enfants du père Coignet. En +voici un de retrouvé.» Et ma sÅ“ur et moi de pleurer. Un de ces +messieurs, qui me tenait par la main, dit: «Ne pleure pas, mon petit, +nous ne t'abandonnerons pas, nous.» + +Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scène était touchante. +Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: «Le voilà , ce M. +Coignet qui a perdu ses quatre enfants!--C'est mon père que voilà , +messieurs.--Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec +nous.--Eh bien, dis-je alors, père sans cÅ“ur, qu'avez-vous fait de mes +deux frères et de ma sÅ“ur? Allez donc chercher cette marâtre de +belle-mère qui nous a tant battus.--C'est vrai, crie tout le monde. +C'est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise.» + +Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient +par le bras: «Allons, à cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux), +en voilà assez! Partons, montez sur votre bidet.» + +Et tout le monde de me suivre, criant: «Adieu, mon petit, bon voyage!» +Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais à +chaudes larmes en disant: «Adieu, mes bons amis!» + +Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux +haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des +révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la +main. + + * * * * * + +«Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos +chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!» + +Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à +Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries +et fis préparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces +messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris +les maîtres. + +En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le +lendemain, et on les attache à deux longes. C'est la première fois que +ces chevaux se trouvaient à côté l'un de l'autre; il était temps que le +foin et l'avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous +n'aurions pu les contenir; c'étaient comme des furibonds qui se +cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant, +et les maîtres de rire en me voyant frapper de l'un à l'autre. À sept +heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs +hommes qui étaient quarante-cinq; ils payent leur journée, et retiennent +les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes +d'écurie pour la nuit, et m'emmènent. «Allons souper, dirent-ils, venez +avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir.» + +Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la +soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du +dessert, du vin cacheté! + +«Mettez-vous là , entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux!» + +Le roi n'était pas plus content que moi. + +«Ah çà ! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du +papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne +s'arrête qu'à la couchée. Vous trouverez des garçons d'auberge qui vous +attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront à chaque homme +en passant, sans s'arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez +derrière autant que possible.» + +Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des _torches_ et des +_quenouilles_, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux +(cela a demandé du temps); et puis en route! + +Tous les jours j'étais traité de la même manière que le premier jour. +Quel changement dans ma position!... Comme je me trouvais heureux de +coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la +paille. Enfin tous les soirs, j'avais à souper. Je considérais ces +messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours. + +Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et +j'eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L'un se nommait M. +Potier, et l'autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli; +M. Potier était petit et laid. Je me disais: «Si je pouvais être chez +M. Huzé!» Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort +m'attendait. + +Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive à trois +heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues, +monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. «Eh bien, mon garçon, +et votre maître ne vient pas ce soir?--Non, madame, il ne viendra que +demain.--Que l'on mette le cheval à l'écurie! venez avec moi.» + +Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses +filles de la maison qui se mettent à crier: «Ah! le voilà ! le petit +Morvandiau!» + +Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau à la main, je +suivais madame. «Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre +ouvrage. Venez, mon petit!» + +Comme elle était belle, Mme Potier! car c'était bien la femme du petit +que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour +moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! «Allons, +continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne +soupe qu'à sept heures.» + +Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis: +«Madame, tous les chevaux sont vendus.--Êtes-vous content de votre +maître?--Oh! madame, je suis enchanté.--Ah! c'est très bien ce que vous +dites là . Aussi mon mari m'a écrit que vous étiez un bon sujet.--Je vous +remercie, madame.» + +Le soir, à sept heures, on soupe (c'était le vendredi). Je vois une +table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales +d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre +à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin, +charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère +et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à +Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de +Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues +de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de +matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur. + +On me fait mettre à côté d'un grand gaillard, et madame lui recommande +de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en étais honteux de +voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il +s'aperçut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche, +et me le présente à l'écurie en me disant: «Vous n'avez pas mangé, vous +êtes trop timide.» + +Comme je l'ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige! + +À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'écurie. +J'étais bien couché: un lit de plumes, un matelas, des draps bien +blancs. Je me trouvais heureux. + +Le matin, mon grand camarade me mène à la salle à manger pour déjeuner, +avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu! quel fromage[16]! comme de +la crème! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce +que je ferais. «Il faut attendre que madame soit levée, elle vous le +dira.--Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer +l'écurie.» + +Je pétillais du désir de travailler. Le garçon d'écurie était parti à la +ville; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les écuries. +Madame arrive et me trouve habit bas, le balai à la main: «Qui vous a +dit de faire cela?--Personne, madame.--Eh bien, ce n'est pas votre +ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison; mais +vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous +devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des +légumes. Savez-vous bêcher?--Oui, madame.--Ah! tant mieux. Je vous ferai +travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son +ouvrage, personne ne s'en dérange.» + +Je rentre à la maison, et vais visiter les moulins à Chamois. De retour +à la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux maîtres qui +cherchaient madame! «Te voilà , mon ami», dit Mme Potier à son vilain +mari, car c'était bien celui auquel je désirais le moins appartenir (et +c'était l'homme par excellence, tant par le cÅ“ur que par la fortune). M. +Huzé salue et se retire. On me fait venir: «Ma femme, dit mon maître, +voilà un enfant que je t'amène de la Bourgogne; c'est un bon sujet, je +te le recommande; je te conterai son histoire plus tard.» + +Et moi qui étais là , bien timide! + +«Eh bien, dit-il, vous êtes-vous ennuyé, mon garçon? Allons voir nos +chevaux!» Et le voilà à me faire voir toutes les écuries, les moulins. +Et les domestiques de saluer leur maître; ce n'était pas un maître, +c'était un père pour tout le monde; jamais il ne lui échappait une +expression déplacée. Il me dit: «Demain, nous monterons à cheval pour +vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez à +même de connaître tous les morceaux qui m'appartiennent.» + +Je me disais: «Que va-t-il faire de moi?» + +Il parle à ses laboureurs et à ses autres ouvriers toujours avec un ton +affable. Puis il dit: «Allons voir mes prés! (Et toujours il me parlait +avec bonté.) Faites attention à tout ce que je vous montre, et les +limites, car je pourrai vous envoyer faire une tournée quelquefois pour +voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce +qui est fait.--Soyez tranquille, je rendrai un fidèle compte de tout ce +que vous me direz.--Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous +prendrez toujours votre bidet, car les routes sont longues.» + +Nous fûmes bien trois heures dehors. «Allons, me dit-il, rentrons à la +maison! demain nous irons ailleurs.» + +Enfin il me mit au courant de tous les détails de la manutention du +dehors. Huit jours se passent ainsi en tournées de part et d'autre; le +neuvième jour, il vient un orage épouvantable. Voilà les eaux qui +inondent la maison, arrivent de toutes parts; tout le monde était +bloqué. Il se trouvait encore des chevaux à l'écurie. Ni maître ni +garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d'une écurie à +l'autre, car l'eau montait à vue d'Å“il. Enfin, je barbotais comme un +canard, les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l'eau n'a pas +pénétré dans la maison. + +Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d'être +noyés, vu qu'ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne +une pince du moulin, et me dit: «Tâchez de délivrer les cochons.--Soyez +tranquille, je vais de suite.» Et me voilà dans l'eau. Je ne croyais pas +pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une +percée et l'eau m'aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et +nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres +étables; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la +maison de me regarder par les croisées. + +M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: «La petite porte de +la cour est-elle fermée?--Non, monsieur.--Les cochons vont sortir, ils +suivront le cours de l'eau!» + +Je me suis mis à traverser la cour, dans l'eau qui était maîtresse de +mes forces; je n'arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui +enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperçoit que j'ai +un déserteur de parti, court à l'angle de sa maison, me crie: «Prenez +votre bidet et tâchez de gagner le devant.» Je cours à l'écurie, mets le +bridon à mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon déserteur. +M. Potier me crie: «Doucement! appuyez à droite.» + +Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche; je me plonge dans un +trou où l'on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort +du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main +droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans +les prés. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon +cochon; lorsqu'il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient +comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien +transi de froid. Mes maîtres m'attendaient sur le perron, et les grosses +filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort, +mais j'avais sauvé le cochon de mon maître. + +«Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer.» Ils +me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les +voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. «Buvez, +disent-ils, ce verre de vin chaud!» + +Les voilà qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans +un drap. M. Potier dit à son épouse: «Ma chère amie, si tu lui donnais +une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.--Tu as raison, +ce pauvre petit n'en a que deux.--Eh bien! il faut lui donner la +demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui +faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il +sera habillé tout à neuf.--Bien, mon ami, tu me fais plaisir.» + +M. Potier me dit: «Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les +profits: trois francs par cheval.--Monsieur et madame, combien je vous +remercie!--Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon! Vous avez +mérité cette récompense.» + +Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu! que j'étais fier! +Je n'étais plus le petit Morvandiau. + +Comme ils se prêtaient à m'habiller, je dis: «Mais, monsieur, il ne faut +pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne à +mon poste, mes habits seraient perdus.--Tu as raison, mon enfant.» + +Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite +tenue. Je me trouvais seul, le garçon d'écurie était à la ville et les +garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l'eau. On me donne +un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l'eau. +Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une +écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis +tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux +dire que j'ai barboté deux heures ce jour-là . Le soir, l'eau avait +disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à +la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me +fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus. + +Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenèrent dans leur +chambre; ils m'habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit +au garçon d'écurie: «Selle nos bidets!» Et nous voilà partis pour voir +des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour +dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M. +Potier avait parlé à ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitiés, et +je fus mis à table près de mon maître. + +Il faut dire que j'étais bien décrassé. J'avais l'air d'un secrétaire. +S'ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de +l'alphabet!... mais les habits de M. Potier me servaient de garantie +auprès de ces messieurs. Et dame! après dîner, nous partîmes au galop, +nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je +vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite. +Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les +premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout +de la table; on pouvait dire que c'était une table de famille. Jamais on +ne disait _toi_ à personne, toujours _vous_. Le dimanche, monsieur +demandait: «Qui veut de l'argent[17]?» + +Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit: «Je nomme ce +jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les clés du +foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution à tous les +attelages.» + +Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet +arrangement, j'étais tout confus, je n'osais lever la tête. Enfin mon +maître me dit: «Vous allez venir avec moi à la ville.» J'étais content +d'être hors de table. + +M. Potier me donne des clés et me dit: «Partons! nous allons voir des +greniers de blé considérables. Eh bien! êtes-vous content de moi? Ma +femme aura soin de vous.--Monsieur, je ferai tout mon possible pour que +vous soyez content de moi.» + +Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couché; le matin, le +premier levé. + +Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je +transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit: «Monsieur, que +dites-vous?--Je ne suis pas _monsieur_, je suis votre bon camarade, +dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon +service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame, +j'ai besoin de vos conseils.--Comme je suis le plus ancien de la maison, +vous pouvez compter sur moi», dit-il. + +Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'était moi qui +faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la +cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait +du son dans les auges. «Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller +pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi +forte.--Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai; +ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant +ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur +place.--C'est très bien», dit mon maître. + +Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés; se voyant servir, ils +me disent: «On nous fait donc notre part?--Vous m'avez fait gronder, +c'est monsieur qui a mesuré le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolérez +personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr.» + +Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me +sonne et dit: «Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.» + +Je les apporte. Dieu! que de piles d'écus dans ces sacs! Je reste +chapeau à la main: «Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous +partirons avec ces messieurs.» Madame me dit: «Habillez-vous proprement. +Voilà un mouchoir et une cravate. Elle a la bonté de m'arranger.» +«Allez, mon petit garçon, vous voilà propre!» + +Comme j'étais fier! je présentai le cheval à mon maître, et je tins +l'étrier. (Cela l'a flatté beaucoup devant ces messieurs, car il me l'a +dit depuis.) Les voilà tous trois à cheval. Je suivais en arrière, +plongé dans mes petites réflexions. Arrivés à une belle ferme, on met +nos chevaux à l'écurie, et moi je me tiens dans la cour à voir ces +belles meules de blé et de foin; un domestique vient me chercher pour me +faire mettre à table. Je refusai, disant: «Je vous remercie.» Le maître +de la maison me prend par le bras et dit à mon maître: «Faites-le mettre +à table près de vous.» + +Je n'étais pas à mon aise; enfin je mangeai du premier plat servi, et je +me levai de table. «Où allez-vous? me dit le maître de la maison.--M. +Potier m'a permis de me retirer.--C'est différent.» + +J'étais flatté de me voir à une table servie comme celle-là . Je me la +rappelle toujours. Mme la fermière, après le dîner, m'invite à voir sa +laiterie. Je n'ai jamais rien vu de si propre: des robinets partout. +«Tous les quinze jours, me dit-elle, je vends une voiture de fromages. +J'ai quatre-vingts vaches!» + +Elle me ramène au réfectoire pour me faire voir sa batterie de cuisine; +tout était reluisant de propreté. La table, les bancs, tout était ciré. +Ne sachant que dire à cette aimable dame, je lui dis: «Je conterai tout +ce que j'ai vu à Mme Potier.--Nous y allons trois fois l'hiver dîner et +passer la soirée. Comme l'on est bien reçu chez M. et Mme Potier!» + +Ces messieurs arrivent. Je me retire. M. Potier me fait signe et me met +vingt-quatre sous dans la main. «Vous donnerez cela au garçon d'écurie: +faites brider, nous partirons.» + +On amène nos deux bidets, la belle fermière dit à M. Potier: «Le bidet +de votre domestique est charmant, il me conviendrait. Si mon mari était +galant, il me l'achèterait, car le mien est bien vieux.--Eh bien! voyons +cela, dit celui-ci, veux-tu l'essayer? Fais mettre ta selle, et +monte-le. Tu verras comme il va.» + +On apporte la selle de côté. Je lui dis: «Madame, il est très doux, vous +pouvez le monter sans crainte.» + +Voilà madame à cheval et qui part au trot, va en tous sens à droite et +à gauche, disant: «Il a le trot très doux. Je t'en prie, mon mari, +fais-moi cadeau de ce bidet.--Eh bien! monsieur Potier, il faut le lui +laisser, dit le mari. Nous nous arrangerons. Combien me le +vendrez-vous?--Trois cents francs.--Ça suffit, te voilà contente. +Maintenant, c'est toi qui donneras le pourboire au garçon.--Oh! de +suite, venez! me dit-elle. + +Elle me met six francs dans la main et me fait seller son vieux cheval. +Et nous voilà partis au bon trot. «Quelle bonne journée pour moi!... M. +Potier me dit: «Je suis content de vous.--Je vous remercie, monsieur. +Cette dame m'a fait voir la laiterie et sa batterie de cuisine. Que tout +cela est beau! Ce sont de vrais amis, madame n'est pas fière.» + +Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit: +«Vous prendrez celui que nous avons amené de votre pays. Demain nous +allons ensacher de la farine: il nous en faut cent sacs pour Paris, +c'est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous +boirez un coup à sec, il faut que vous appreniez à tout faire. Chez +nous, vous n'aurez jamais d'ouvrage comme les autres; je vous mettrai au +courant de bien des ouvrages; il faut que vous sachiez tout faire.» + +Le lendemain matin, il me présente au garde-moulin, et lui dit: +«Baptiste, voilà Jean que je vous amène, il faut lui montrer à manier le +boisseau, il sera à votre disposition toutes les fois que vous en aurez +besoin, il est rempli de bonne volonté.--Mais, monsieur, sera-t-il assez +fort pour manier le boisseau avec moi?--Soyez tranquille, je vais +présider à tout cela.» + +Voilà M. Potier qui prend le boisseau, et me montre: «Faites comme +cela.» Je voulais lui prendre la mesure des mains. «Non, me dit-il, +laissez-moi finir ce sac!» + +Je m'empare du boisseau et je le manie comme une plume. À mon premier +sac, Baptiste dit à M. Potier: «Nous en ferons un homme.»--Je vais +rester près de vous, dit mon maître.--C'est inutile, dit Baptiste, nous +nous tirerons d'affaire tous les deux.» + +Enfin je m'en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela +dura toute la journée. Comme j'avais mal aux reins! Nous n'en avions +fait que cinquante baches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin, +j'en vins à bout à mon honneur. + +Monsieur et madame s'aperçurent d'une petite pointe de jalousie de la +part des domestiques à mon sujet, et ils profitèrent du moment de mon +absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n'étais +pas destiné à faire un domestique, que mon père avait beaucoup de bien +et qu'il avait perdu ses quatre enfants. «C'est moi, dit M. Potier, qui +ai retrouvé celui-ci, les autres sont perdus; je veux qu'il sache tout +faire.--Je lui montrerai à tenir la charrue, lui dit le premier +laboureur.--Ah! c'est bien, je vous reconnais là .--Je le mènerai avec +moi quand vous voudrez.--Eh bien! prenez-le sous votre protection, je +vous le confie; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage.--Soyez +tranquille, je lui montrerai à semer, je lui donnerai mes trois +chevaux.» + +J'arrive le soir de porter des invitations à trois lieues, et je +rapportais les réponses. Je me mis à table: monsieur et madame me firent +des questions sur les personnes à qui j'avais remis les lettres. Je +répondis que partout l'on avait voulu me faire rafraîchir, que je +n'avais rien pris; je vois tous les domestiques qui me regardent. + +Le premier laboureur dit à table: «Jean, si vous voulez, je vous mènerai +avec moi demain; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue.--Ah! +vous me faites bien plaisir, mon père Pron (c'était le nom de ce brave +homme); si monsieur le permet, je partirai avec vous.--Non, dit M. +Potier, nous irons ensemble.» + +En route, monsieur me dit que ce brave homme s'était offert de me +montrer de tenir la charrue et il ajoutait: «Il faut en profiter, car +c'est le plus fort de notre pays.» + +Une fois arrivés: «Voilà votre élève, dit monsieur, tâchez d'en faire un +bon laboureur.--Je m'en charge, monsieur.--Voyons, faites-lui faire un +enrayage. + +Voilà le père Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur +une ligne droite, et me fait prendre des points de vue très loin, et des +points intermédiaires de place en place. Il me dit: «Regardez entre les +deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre, +ne faites pas attention à votre charrue, tenez vos guides et fixez bien +vos trois points. Aussitôt que le premier sera dépassé, vous en +ressaisirez un autre.» + +De suite, j'arrive au bout de mon rayage, je regarde ma première raie; +elle était droite. «C'est bien, me dit M. Potier, ça n'est pas tremblé. +Je suis content; ça va bien; continuez.» + +Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena à la +maison, où madame l'attendait. «Eh bien! lui dit-elle, et la charrue, +comment s'en est-il tiré?--Très bien. Je t'assure que Pron est content +de lui; ça fera un bon laboureur.--Ah! tant mieux; ce pauvre enfant. +Pron a eu une bonne idée de se charger de lui montrer à tenir la +charrue. Je veux qu'il apprenne à semer; il commencera par semer des +vesces, et puis du blé.» + +Le lendemain, je m'aperçus que tous les domestiques me faisaient une +mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C'étaient +monsieur et madame qui leur avaient conté mon histoire. Enfin je fus +l'ami de tout le monde. M. Potier avait sept enfants; c'est moi qui +allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C'étaient des +fêtes pour eux et pour moi. J'étais de toutes les parties, à pied et en +voiture. C'est moi qui réglais tous les petits différends entre les +demoiselles et leurs frères. + +M. Potier me dit: «Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me +faut des chevaux pour Paris, il m'en faut qui soient bien appareillés, +c'est pour des pairs de France[18]; ils les veulent tout dressés et de +quatre à cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer.» + +Il fait appeler son garçon marchand de chevaux: «Je vous emmène avec +nous à cinq heures demain matin, à cheval, pour la foire de Reims. Il +nous faut cinquante chevaux, voilà les tailles et les couleurs. Je n'ai +pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez votre affaire. +Partez ce soir.» + +On fait prévenir M. Huzé de venir s'entendre pour le départ et de +prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les +valises. Nous voilà partis à midi, nous arrivâmes à Reims trois jours +avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de +parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous +convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes +avaient été données. Le vieux piqueur dit: «Je crois avoir fait une +bonne affaire. J'ai une liste de cent chevaux que j'ai tenus; j'ai tous +les noms des particuliers.» + +La foire fut terminée en trois jours; le total fut de cinquante-huit +chevaux. Nous eûmes le bouquet de la foire; ces messieurs étaient +contents de leur voyage, et tout fut réglé dans deux jours. Et en route +pour Coulommiers, où nous arrivâmes sans accidents. + +C'est là que je fus mis à l'épreuve pour dresser tant de chevaux. Au +bout de deux jours on les met au manège: vingt par jour avec des +caparaçons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts! on finit par les +réduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de +manège. Et puis, au char à bancs, au cabriolet, à la selle. Comme ils +s'allongeaient sur la paille! ils dormaient comme un pauvre qui a sa +besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils étaient +sots dans les terres labourées; je montais sur l'un, sur l'autre; je +tenais la discipline sévère avec tous ces gaillards-là . Je corrigeais +les mutins et flattais les dociles. Cette manÅ“uvre dura deux mois sans +relâche; j'étais fatigué, j'avais la poitrine brisée, j'en crachais le +sang, mais j'en vins à bout à mon honneur. + +M. Potier écrivit à ces gros matadors de Paris que ses chevaux étaient +prêts. Au lieu de répondre, ils arrivent avec de belles calèches et des +domestiques tout galonnés. «On met leurs chevaux à l'écurie; M. Potier, +le chapeau bas, les conduit au salon et madame paraît. Comme elle avait +un port majestueux! + +Ces gros ventres se lèvent pour la saluer; elle se retire et fait +apporter des rafraîchissements; elle fait demander si ces messieurs lui +feraient l'honneur d'accepter son dîner: ils répondirent qu'ils +acceptaient avec plaisir. Le dîner fut magnifique.--M. Potier me fit +appeler: «Dites à tous les palefreniers de tenir les chevaux prêts; je +vais mener ces messieurs visiter les chevaux.» + +Je donne les ordres et tout fut prêt. Ces messieurs voulurent voir +l'établissement, dont ils furent enchantés, et passèrent aux écuries +pour visiter les chevaux et les faire sortir. «Les voilà tous par ordre, +leur dit M. Potier. Faites-les sortir.» + +On demande le numéro 1 avec bridon et couverture. On me présente le +cheval, je le fais trotter. Monsieur me dit: «Montez-le!» Je le fais +marcher au pas en tenant mon bridon, et là la main bien placée, je +saute; ils n'eurent pas le temps de me voir monter. Je le fais trotter +et le présente devant ces messieurs qui le flattent en disant: «C'est +bien!» + +«Numéro 2», dit mon maître. On me présente le cheval: «Montez-le, disent +ces messieurs. Au pas!... au trot!... Ça suffit. À un autre!» + +Et ainsi de suite, jusqu'à douze. On me demande alors: «Sont-ils tous +dressés comme ces douze-là ?--Je vous l'assure.--Ça suffit. Ce petit +jeune homme monte bien un cheval.--Il est bien hardi, dit mon +maître.--Demain nous les mettrons au char à bancs. Vous avez des harnais +pour cela?--Tout est prêt.--En voilà assez pour aujourd'hui; nous +voudrions voir la ville.--Voulez vous que l'on mette les chevaux à votre +voiture?--Ça serait mieux. Nous vous demanderons la permission de vous +amener deux convives.--Tout ce qui peut vous être agréable. Jean, fais +mettre les chevaux à la calèche!» + +Et les voilà partis. Mon maître était content. «Jean, me dit-il, nous +ferons une bonne journée, ça va bien; vous vous en êtes bien tiré. C'est +vous qui servirez à table, faites un peu de toilette. Voyez ma femme, il +faut aller à la ville faire apporter ce que j'ai commandé et vous faire +donner un coup de peigne, et vous mettre en dimanche.» + +Me voilà de retour, bien poudré. Madame me met au courant de mes +fonctions, et, la table servie, elle va faire une toilette magnifique. +Comme elle était belle! + +Ces messieurs arrivent à six heures; ils étaient six. Monsieur va les +recevoir, le chapeau à la main. «Eh bien! monsieur, nous sommes de +parole, nous vous amenons deux convives.--Soyez les bienvenus.» + +Monsieur reconnaît le sous-préfet et le procureur de la République; on +se met à table; madame fit les honneurs; rien n'y manquait, ni moi, la +serviette sur le bras, ni les laquais des messieurs qui étaient derrière +leurs maîtres. Tous mangeaient sans parler au premier service; l'un des +laquais était découpeur et présentait les morceaux tout coupés que nous +présentions à ces messieurs, qui en refusaient souvent. Au second +service, paraît un brochet monstre et des écrevisses superbes. «Ah! +madame, dit un convive, voilà une pièce rare.--C'est vrai», disent-ils +tous. Mais le sous-préfet ajoute: «M. Potier a un réservoir superbe, il +prend des anguilles magnifiques.» + +Enfin les louanges pleuvent de toutes parts; le champagne arrive, voilà +tout le monde en gaieté! Monsieur leur dit: «J'ai passé par Épernay, et +j'en ai fait une petite provision.--Il est parfait», dit le sous-préfet. + +Le dessert servi, on nous fit retirer, et madame demande la permission +de s'absenter pour un moment. On lui répond: «Toute liberté, madame!» +Madame donne ses ordres et dit à son mari: «Ces messieurs prendront du +punch pour finir la soirée?--Ça va sans inconvénient.» + +Le sous-préfet dit: «Je vous prie de prendre ma maison pour votre hôtel, +et j'invite monsieur et madame à me faire l'amitié de venir dîner chez +moi. Nous viendrons voir vos beaux chevaux.» + +Ces messieurs arrivent à midi pour voir atteler. Tout était prêt; on +voit en suivant la liste. «Prenez le char à bancs et la calèche, ça ira +plus vite. Amenez par ordre quatre par quatre.» + +Les voilà attelés, moi conduisant le char à bancs, et le piqueur, la +berline: «Faites un tour devant la maison pour que nous puissions +voir.--Ils sont très beaux, disent ces messieurs. Sont-ils tous dressés +comme ces quatre-là ?--Oui, messieurs! répond M. Potier. Si ces messieurs +désiraient voir un beau cheval? C'est une folie que j'ai faite à +Reims.--Voyons-le.--Jean, allez le chercher!» + +Il était tout prêt; je le présente devant ces messieurs: «Oh! +s'écrient-ils, qu'il est beau! faites-le monter!» + +Je dis au piqueur: «Prenez-moi le pied pour l'enjamber, il est trop +haut.» Lorsque je fus sur ce fier animal, je le fais marcher au pas, au +trot, et je le présente. «C'est bien, dit le maître au laquais, +montez-le, que je le voie mieux.» + +Le jeune homme était plus leste que moi. Comme il le manÅ“uvrait! +«Ramenez-le! en voilà assez.» Le piqueur le présente devant son maître, +le chapeau bas. «Monsieur, dit-il, les mouvements sont très doux.--J'ai +trouvé sa place, dit le pair de France. Il conviendra au président de +l'Assemblée, mettez-le en tête de vos comptes, tous vos chevaux sont +acceptés. Vous recevrez mes ordres du départ pour Paris; vous les +accompagnerez, et ce jeune garçon viendra pour les conduire. S'il veut +rester à mon service, je le prendrai.--Je vous remercie, monsieur, je ne +quitte pas mon maître.--C'est bien! je vous donnerai votre pourboire.» + +Ils montèrent en voiture et saluèrent tous monsieur et madame. «À six +heures, dit le sous-préfet, sans manquer!» + +Mon maître dit: «Que la voiture soit prête à cinq heures! Jean, faites +votre toilette, vous nous conduirez.» + +Mon maître et madame furent reçus avec affabilité par tous ces +messieurs. Toutes les autorités étaient au dîner, et le couvert de ma +maîtresse était auprès de monseigneur. La soirée finit à minuit, et le +lendemain ils partirent pour Paris. M. Potier reçut l'ordre de partir le +vendredi pour arriver le dimanche à l'École militaire où ils se +trouveraient, à midi précis, pour recevoir ses chevaux. Mon maître fait +prévenir M. Huzé que tous les chevaux étaient vendus. «Ça n'est pas +possible», disait-il. + +Nous partons le lendemain à six heures avec quatre-vingt-treize chevaux, +et une voiture de son pour la route; je menais le beau cheval en main +tout seul. Nous arrivons à dix heures à l'École militaire, où nous +trouvons tout prêt; il y avait un aide de camp et des écuyers. On +distribue le son de suite, et on fait le pansement; les pieds des +chevaux furent bien noircis. À midi tout était prêt. + +L'aide de camp fait manger tout le monde et met les domestiques de +garde. M. Huzé va déjeuner avec l'aide de camp, et mon maître part pour +prévenir ces gros messieurs que ses chevaux étaient prêts. À deux heures +précises, tous les gros ventres descendent de voiture et vont visiter +les chevaux, les font sortir appareillés par quatre. «Voilà de beaux +chevaux, dit le président, vous pouvez renouveler vos équipages. Et +celui dont vous m'avez parlé, faites-le sortir.» + +Je le présente à l'aide de camp, qui monte ce fier animal, qui le +manÅ“uvre et le présente. On dit: «C'est un beau cheval; faites-le +rentrer.» + +L'aide de camp se retire avec M. Potier et M. Huzé pour nous faire +dîner, et il arrive un homme par quatre chevaux pour les panser. Ces +messieurs réformèrent vingt chevaux de leurs écuries, que mon maître +prit, au prix de l'estimation par des marchands de chevaux. Après cette +brillante affaire, il me renvoie avec les beaux chevaux de carrosse de +ces messieurs. MM. Potier et Huzé restèrent huit jours à Paris pour +régler leur compte. Ils furent invités chez le gros pair de France qui +avait été reçu à Coulommiers. Pour mettre d'accord ces messieurs sur le +choix des attelages des chevaux neufs, il fut décidé qu'ils seraient +tirés au sort par quatre et que chacun donnerait son pourboire pour les +domestiques. + +Ces messieurs furent si contents de la loyauté de mon maître que le +président en fit part au ministre de la guerre. Celui-ci fit appeler M. +Potier pour lui proposer une commande de deux cents chevaux pour le +train d'artillerie: «Voilà le prix et les tailles. À quelle époque +pouvez-vous les fournir?--Monsieur, je peux les livrer dans deux +mois.--Je vous fais observer que l'on est sévère pour les recevoir; les +chevaux qui ne sont pas reçus sont pour votre compte.--C'est juste, vous +m'en donnerez avis.--Ils seront reçus à l'École militaire. Vous savez +l'âge: quatre à cinq ans, et point de chevaux entiers. Pouvez-vous faire +les avances?--Oui, monsieur.--D'où les tirez-vous?--De Normandie et du +Bas-Rhin.--Ah! c'est cela; c'est de bonne race.» + +M. Potier arrive à Coulommiers enchanté, et trouve ses vingt chevaux +dans le meilleur état possible: «Ils ne sont pas reconnaissables; il +faut les mener à la foire de Nangis; nous pourrons les vendre. Ils sont +pour rien, on peut gagner moitié dessus. Tenez-les prêts pour demain et +en route à six heures; ça presse, il faut partir pour la Normandie, j'ai +un marché de passé avec le ministre de la guerre.» + +La foire de Nangis était si bonne que les chevaux furent vendus. M. +Potier dit: «J'ai doublé mon prix.» Quatre jours après il partit pour +Caen en Normandie, où il trouva une partie de son emplette; il les +envoie à la maison, et nous partons pour Colmar, où il fit de bonnes +affaires qu'il finit à Strasbourg complètement. M. Huzé fut chargé de +ramener tous les chevaux. Mon maître part pour Paris et rend compte au +ministre que dans quinze jours ses chevaux seraient arrivés. «Eh bien! +dit le ministre, faites-les diriger sur Paris, vous épargnerez de grands +frais. Donnez de suite vos ordres pour qu'ils arrivent; vous avez mis +beaucoup d'exactitude. Vous me donnerez avis, ne perdez pas de temps!» + +M. Potier prend la diligence, fait diriger les deux cents chevaux sur +Paris, en écrivant à son épouse de me faire partir pour Saint-Denis avec +une voiture de son, ses chevaux devant rester quatre jours pour se +rafraîchir. J'eus le bonheur d'arriver à Saint-Denis le premier, et tout +fut prêt; les quatre jours furent suffisants pour re-ferrer tous les +chevaux, et arriver à l'École militaire comme si nos chevaux sortaient +d'une boîte, tant ils étaient frais. La voiture de son fut bien payée: +tous les chevaux furent reçus. Devant les officiers d'artillerie, des +inspecteurs, un général, on fut quatre heures à faire trotter, mais le +pourboire fut nul pour moi. Je fus bien désappointé de ce contre-temps. +Monsieur me dit: «Vous ne perdrez rien, je vous ferai cadeau d'une +montre.» Aussi il m'en donna une belle, et deux cents francs pour les +chevaux des représentants et deux louis pour le beau cheval. Quel +bonheur pour moi! En arrivant, je donne tout mon argent à madame, et le +dimanche suivant elle me fit cadeau de six cravates. Monsieur dit: «Mes +deux voyages me valent trente mille francs.» Il avait de plus placé cinq +cents sacs de farine. + +Nous reprîmes nos travaux habituels. Je devins fort et intelligent. Je +montais les chevaux les plus fougueux, je les rendais dociles. Je repris +aussi la charrue; je fis présent à mon maître laboureur d'une blouse +bien brodée au collet; il était content. À seize ans, je portais un sac +comme un homme; à dix-huit ans, je portais le sac de trois cent +vingt-cinq; je ne rebutais à rien; mais l'état de domestique commençait +à devenir pour moi un fardeau pesant. Ma tête se portait vers l'état +militaire; je voyais souvent de beaux militaires avec de grands sabres +et de beaux plumets; ma petite tête travaillait toute la nuit. Enfin je +finis par me le reprocher, moi qui étais si heureux! Ces militaires +m'avaient tourné la tête, je les maudissais; l'amour du travail avait +repris ses droits, et je n'y pensais plus. + +Les fermiers arrivaient de toutes parts pour livrer les blés vendus à M. +Potier. Chaque fermier avait un échantillon de son blé à la maison. +«Jean, disait mon maître, allez chercher dix sacs.» Que de sacs de mille +francs sortaient de son cabinet! Cela dura jusqu'à Noël. + +Je finis une grosse pile de cent sacs dans deux mois. Puis, monsieur dit +à son épouse: «Fais tes invitations pour aujourd'hui en huit. Je pars +pour Paris. Je prends le cabriolet; nous irons voir nos enfants, et Jean +emportera des sacs vides, car il m'est dû beaucoup. Nous serons de +retour samedi. À dimanche ton grand repas.--Il faut m'apporter de la +marée, dit madame, et ce que tu voudras pour me faire deux plats, et +des huîtres.--Ça suffit, madame.» + +Les recettes se trouvaient toutes faites le jeudi et employées à des +placements considérables. «C'est, dit mon maître, que vous me portez +bonheur. Voilà un voyage complet. Faisons nos emplettes, nous partirons +demain matin.» + +Nous arrivons à cinq heures. Quelle joie pour madame de nous voir +arriver de bonne heure! Le lendemain, à cinq heures, cabriolets et +carrioles arrivaient de tous les côtés, je ne savais auquel entendre: +«Jean, allez à la ville chercher M. et Mme Brodart et sa demoiselle!... +Jean, repartez de suite chercher mon gendre et ma fille!» Et je faisais +ronfler la voiture, toujours au galop. «Jean, il faut servir à table!» +Et le pauvre Jean se multipliait. + +La soirée fut magnifique, et ma part de friandises fut mise de côté par +madame. À onze heures, on me dit de me tenir prêt pour reconduire tout +le monde. À minuit je commence: je fis trois voyages qui me valurent +dix-huit francs. Mon maître et madame me firent appeler pour me +rafraîchir. «Prenez un bon verre de vin de votre pays et un morceau de +brioche; nous sommes contents de vous!--Ah! j'ai mis sa petite part de +côté», dit madame. + +Le lendemain, je reçus mes petites provisions que je partage avec mes +camarades, et je repris le boisseau avec le garde-moulin, pour ensacher +de la farine pour Paris, pendant huit jours. Enfin j'étais de tous les +métiers. + +Madame me prie de donner tous mes soins à son jardin. Je lui fis +d'abord un joli berceau au fond, en face de la porte, et je tirai au +cordeau deux belles plates-bandes. Je creusai l'allée de quatre pouces +pour relever mes deux plates-bandes; et je remplaçais la terre enlevée +avec du sable. Mon maître et madame viennent me voir. «Eh bien, Jean, +dit monsieur, vous nous allez donc faire une route dans notre +jardin.--Non, monsieur, mais une belle allée.--Vous ne pouvez pas faire +cela tout seul, je vais faire venir le jardinier.--Monsieur, le plus +difficile est fait.--Comment l'entendez-vous?--Voyez mes trois lignes +faites, mes piquets plantés; voilà le milieu de mon allée.--Vous avez +donc pris tous les cordeaux de mes charretiers?--Je ne pouvais pas tirer +ma ligne sans cela.--C'est juste.--Mon dernier piquet, vers le berceau, +c'est pour faire une corbeille pour madame.--Ah! c'est bien pensé, Jean. +Vous avez une bonne idée de me faire une jolie corbeille.--Il me faut du +buis pour faire une belle allée, et beaucoup de sable, et des planches +pour faire des bancs dans le berceau de madame.--Et pour votre maître, +que faites-vous?--Le maître reste à côté de madame.--À la bonne heure! +Mais, Jean, où prendrez-vous le sable?--Monsieur, je l'ai trouvé.--Et +où?--Sous le petit pont près de l'abreuvoir. Je l'ai visité tout à +l'heure; j'en ai trouvé trois pieds de hauteur.--Il faudra le faire +tirer.--Non, monsieur, on le chargera sous le pont cet été; vous savez +que toute la fausse rivière est à sec, et nous sortirons par +l'abreuvoir.--C'est cela!--Il nous en faut bien vingt tombereaux; vous +savez que l'allée a huit pieds de large.--Ma femme, dit mon maître, fais +venir ton jardinier, car Jean va nous faire une route dans notre +jardin.--Je prie madame de faire venir du buis et des rosiers pour +planter le long de l'allée.» + +Le jardinier arrive le soir, et madame le mène de suite au jardin, +disant: «Jean, venez faire voir votre ouvrage?» + +Le jardinier fut surpris. «Eh bien! dit-elle, que dites-vous de la folie +de Jean?--Mais, madame, c'est superbe pour le tracé. Vous pourrez vous +promener quatre de front, et, comme vous avez des enfants, ils ne +gâteront pas votre jardin.--C'est vrai, dit-elle. Eh bien! il faut venir +demain, car il se tuerait, il a mis cela dans sa tête pour me faire +plaisir.--Madame, il a du goût; il s'y est bien pris. Nous vous ferons +un beau jardin; il nous faut quarante rosiers à hautes tiges et du bois +pour l'allée et la corbeille. Il faut quinze jours pour mettre votre +jardin en état. Le sable est à votre portée.--Surtout ne laissez pas +Jean tout seul; il se dépêche trop, il tomberait malade.--Je le connais; +je le ménagerai.--Et vous ferez bien. Je l'ai trouvé avec sa chemise +toute trempée.» + +Madame part, le jardinier me dit: «Je vous sais bon gré du commencement +de votre travail. Nous lui ferons une petite surprise devant son +berceau; nous ferons quatre pans coupés, et nous mettrons quatre lilas +de Perse, et du chèvrefeuille autour, et nous peindrons les bancs en +vert. Ça sera joli. Il faut prier madame de ne pas venir de huit jours +voir son jardin.» + +Je lui dis le soir: «Madame, le jardinier m'a prié de vous dire de ne +pas venir voir votre jardin de huit jours.--Eh bien! dit M. Potier, je +vais aller à Paris placer de la farine et voir nos enfants.--Ah! c'est +bien aimable de ta part.--Je serai de retour samedi; et je verrai la +folie de Jean et du jardinier, après avoir vu si mon gros représentant +est content de ses chevaux.» + +Il revient satisfait de la réception du représentant qui lui a dit: «Je +compte vous voir au printemps avec mon épouse; je lui ai parlé de votre +dame, et elle désire la connaître.--Je vous prie de m'en donner +avis.--C'est juste, il ne faut pas surprendre madame, qui fait si bien +les honneurs de chez elle.» + +Monsieur et madame viennent nous retrouver, et sont surpris de voir la +grande allée terminée: «Ah! c'est joli; je suis content, c'est bien +travaillé. Tu pourras te promener et t'asseoir, voilà de beaux bancs. +Jean va nous ruiner avec ses folies.--Ne te dérange pas de huit jours +pour qu'il finisse mon jardin. Je t'en prie. Je voudrais que ça soit +sablé.--Eh bien! je vais surprendre Jean; nous allons faire détourner +l'eau qui passe sous le petit pont, et il pourra prendre du sable à son +aise, il ne sera pas toujours le plus fin.--Il va rire», dit madame. + +Les huit jours suffirent pour finir tout le jardin, et je vins annoncer: +Monsieur et madame, votre jardin est fini. Vous pouvez venir le voir. +Ah! si j'avais du sable, ça serait joli.--Eh bien! Jean, vous en aurez +demain; mon mari a mis le sable à sec, et a fait passer l'eau de l'autre +côté du pont. Et demain vous aurez deux tombereaux et des hommes pour +charger; vous n'aurez qu'à le rentrer.--Ah! madame, nous sommes sauvés. +Dans quatre jours, tout sera fini.» + +Monsieur et madame nous regardaient de leurs croisées sans venir nous +voir. Le jardinier va leur dire: «Tout est terminé.--Voyons cela, ma +femme.» + +Me voilà le râteau sur l'épaule, à côté de la porte, le chapeau à la +main. M. Potier me prit par le bras et me frappa sur l'épaule: «Jean, me +dit-il, vous rendez votre maîtresse heureuse et moi content; c'est plus +joli que l'herbe qui était dans le jardin.--C'est charmant, dit madame, +si ton monde de Paris vient te voir, tu pourras les promener à +présent.--Vous ne verrez plus d'herbe pousser dans vos allées.» + +Je me remis au moulin, à la charrue et à tout faire, surtout à dresser +des chevaux. Monsieur reçoit une lettre de Paris pour se rendre de suite +au Luxembourg, chez son représentant, pour affaires. «Jean, mon garçon, +il faut partir demain matin pour Paris. Je crois que c'est des chevaux +que l'on demande.--Si cela est, ils payeront votre folie de jardin.» + +Nous partîmes à cinq heures; à onze heures, nous étions à Paris. Mon +maître se présente à l'adresse indiquée; le chef du Directoire[19] lui +dit: «Il nous faut vingt chevaux de première taille, tout noirs, sans +aucune tache; les prix sont de quarante-cinq louis. Où les +prenez-vous?--Monseigneur, dans le pays de Caux et à la foire de +Beaucaire. C'est là que je trouverai ces tailles-là .--Cela suffit. +Partez de suite! À quelle époque livrez-vous?--Il me faut trois mois et +je ne réponds pas d'être prêt à cette époque; ces tailles sont +difficiles à trouver.» + +Le voilà de retour à Coulommiers: «Allons, dit-il, partons pour la +Normandie, et nous reviendrons par la foire de Beaucaire. Je vais faire +venir François de suite, lui donner mes ordres et faire part de notre +voyage à ma femme.» + +Nous arrivons à Caen; on nous indique quelques chevaux. Dans tous les +environs, nous trouvons quatre chevaux, on en voulait cinquante louis. +«Eh bien! vous les mènerez à la foire, nous verrons cela!» + +Nous visitons tout le pays de Caux; nous trouvons des fermes magnifiques +et de beaux élèves; nous pûmes en choisir quatre très beaux. La foire de +Caen fut bonne pour nous. Mon maître en acheta six superbes; il nous en +fallait encore dix. Quant au peuple du pays de Caux, il est magnifique, +les femmes surtout, avec leur coiffure belle, haute, large. Les petites +femmes paraissent grandes, car leur bonnet a bien un pied de haut! ça +leur fait paraître la figure petite. Le monde et les bestiaux, tout est +magnifique. + +Nous partîmes pour Beaucaire, où nous trouvâmes nos dix chevaux. Je n'ai +jamais vu de si belles foires, tous les étrangers de toutes les +puissances s'y trouvent. On dirait une ville bâtie dans une plaine: des +cafés, des traiteurs, tout ce que l'on peut voir de plus beau. Il se +fait des affaires pour des millions; la foire dure six semaines. + +Les affaires de mon maître terminées, nous partîmes après avoir réuni +nos chevaux et les avoir dirigés sur Coulommiers. Ce voyage fut long; +nous fûmes deux mois dehors de la maison. Quelle joie pour madame de +nous voir arriver! + +Mon maître me dit: «Il faut que je fasse une dépense pour nos chevaux, +je vais leur faire faire de belles couvertures et des oreillères; ça les +parera; je veux qu'elles soient à raies. Allons chez M. Brodart de +suite; c'est une dépense nécessaire pour les présenter.» Tout fut +terminé dans huit jours. J'étais fier de voir mes beaux chevaux parés de +si belles couvertures. Aussitôt, M. Potier part pour Paris, va rendre +compte de son emplette à son représentant, annonce que les vingt chevaux +étaient chez lui, et que, si monseigneur voulait les voir, il venait le +prévenir. «Sont-ils beaux? dit-il. Dimanche nous serons chez vous à +deux heures; un de mes amis et son épouse et la mienne. Nous serons +quatre; prévenez Mme Potier que je lui mène deux dames.» + +Leur belle chaise de poste arrive à deux heures devant la maison. +Monsieur et madame les reçoivent et les mènent de suite au salon où se +trouvait une collation superbe. Ces dames furent satisfaites du bon +accueil de madame; M. Potier avait invité les amis du représentant. Le +dîner fut superbe; madame invita à faire un tour de jardin qui fit +plaisir à ces dames, et les messieurs visitèrent les beaux chevaux; les +couvertures firent merveille: «Ils sont très beaux, vos chevaux; nos +gardes vont être bien montés, les tailles sont superbes. Je vous fais +mon compliment, je vais écrire de suite au président du Directoire; ils +seront reçus au Luxembourg; vous pouvez les faire partir dans les +vingt-quatre heures. Deux jours de repos suffiront pour les présenter; +nos messieurs seront satisfaits de les voir, laissez-leur les +couvertures; ils sont bien couverts comme cela, on vous payera vos +couvertures à part. Combien vous coûtent-elles?--Quatre cents +francs.--Bien, tout cela vous sera remboursé. Faites-les sortir que nous +les voyions dehors. Ils surpassent les chevaux de nos grenadiers; ça +montera nos sous-officiers; ce sont de belles bêtes. Faites-les partir +demain; il vous faut trois jours et deux jours de repos, je serai à +Paris pour les présenter à ces messieurs.» + +Nous arrivâmes au Luxembourg le quatrième jour; tout était prêt pour +nous recevoir. Les beaux sous-officiers et grenadiers nous entourent, +prennent nos chevaux, et les placent, on peut dire, dans un palais. Je +n'avais jamais vu de si belles écuries. M. Potier nous fit ôter les +couvertures pour les panser, et les grenadiers s'en chargèrent: «Vous +pouvez les laisser à nos soins, dit un officier, cela nous regarde, vous +leur mettrez les couvertures après le pansement.» + +Le lendemain, M. Potier reçut l'ordre de présenter ses chevaux à une +heure dans l'allée des beaux marronniers du jardin. À deux heures +arrivent une vingtaine de messieurs qui admirent nos chevaux et les font +trotter. Un officier vient près de moi, et me dit: «Jeune homme, on dit +que vous savez monter à cheval.--Un peu, monsieur.--Eh bien! voyons +cela. Montez le premier venu.--Ça suffit.» + +Il me mène près d'un maréchal des logis, et lui dit: «Donnez votre +cheval à ce jeune garçon pour qu'il le monte.--Merci», lui dis-je. + +Comme j'étais content! Me voilà parti au pas; mon maître me dit: «Au +trot!» et je reviens de même: «Repartez au galop.» Je fendais le vent. + +Je présentai mon cheval devant tous ces gros messieurs, et les quatre +pieds sur la même ligne: «Qu'il est beau! ce cheval, dit-on.--Ils sont +tous de même, messieurs, dit M. Potier. Si vous voulez, mon jeune garçon +vous les montera tous.» + +Ils se consultent tous ensemble et s'arrêtent devant un cheval qui avait +eu peur. + +Ils me firent appeler: + +«Jeune homme, dit le représentant qui me connaissait de Coulommiers, +faites voir ce cheval à ces messieurs; montez-le!» + +Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je +reviens le présenter. On dit: «C'est bien monter; il est hardi, votre +jeune homme.» M. Potier leur dit: «C'est lui qui a dressé le beau cheval +de Mgr le président; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener +en plaine et il l'a rendu docile comme un mouton.» Le président dit à un +officier: «Donnez un louis à ce jeune homme pour le cheval qu'il m'a +dressé et cent francs pour ceux-ci; il faut l'encourager.» + +L'officier dit aux gardes: «Vous voyez ce garçon comme il manÅ“uvre un +cheval.» Je fus bien récompensé par tout le monde; les militaires me +pressaient les mains en disant: «C'est un plaisir de vous voir à +cheval.--Ah! je les fais obéir, je corrige les mutins et flatte les +dociles; il faut qu'ils plient sous moi.» + +Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous acceptés, avec +les couvertures, sur un mémoire à part, et tous les frais de voyage à +leur compte. «Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte.» On lui +répond: «Vous êtes connu, les remontes que vous avez fournies ne +laissent rien à désirer.--Je vous remercie, dit M. Potier.--Vous ferez +trois mémoires: on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trésor; +ils seront signés par le trésorier du Gouvernement et seront payés à +vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui +arrivent d'Allemagne; taille de chasseurs et hussards. Cela vous +convient-il? Il vous faut de huit à dix jours pour les recevoir. Vos +appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garçon, +qui les montera tous; et surtout soyez sévère avec les Allemands; vous +recevrez des ordres aussitôt l'arrivée.--Vous pouvez compter sur +moi.--Les officiers seront là pour recevoir leurs chevaux.» + +M. Potier finit ses affaires et nous partîmes pour Coulommiers où +monsieur fut bien fêté à son arrivée de ce voyage de trois mois; toutes +les affaires de la maison étaient comme monsieur le désirait. «Eh bien! +mon ami, es-tu content de ton voyage?» dit Mme Potier.--Je suis enchanté +de ces messieurs. Tout s'est passé pour le mieux du monde. Jean s'est +surpassé d'adresse; il s'est fait remarquer de tout le monde; de plus, +il est invité à venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de +remonte pour la cavalerie et c'est lui qui est nommé pour les monter; +tous ces messieurs l'ont compris dans les émoluments qui me sont +alloués. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mérite. Il a soufflé le +pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval.» + +Madame me mène le dimanche à la ville et me fait cadeau d'un habillement +complet: «Vous enverrez tout cela à mon mari avec la facture acquittée.» + +Combien je fus flatté de ce procédé! M. Potier me présente le paquet: +«Voilà le cadeau que vous avez mérité! Il faut lui faire faire son +habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin; il +nous faut deux cents sacs de farine pour Paris.» + +Toute la semaine fut employée au moulin; le dimanche nous passâmes nos +chevaux en revue; monsieur et madame furent dîner en ville. Et moi de +régaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que +j'avais vu à Paris. Le soir, je fus chercher mes maîtres sans leur +permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai à +minuit. Le lendemain, je reçus mes habillements; tout était complet. + +«Allons, Jean! il faut voir si tout cela va bien!» Ils me mènent dans +leur chambre et président à ma toilette, disant: «On ne vous reconnaîtra +plus!... Tenez, ajoute madame, voilà des cravates et des mouchoirs de +poche. Je vous ai acheté une malle pour mettre toutes vos +affaires.--Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bontés.» + +Le dimanche je m'habille et parais devant tout le monde de la maison, +comme si je sortais d'une boîte. Tous mes camarades de me toiser de la +tête aux pieds, et tout le monde de me faire des compliments. Je les +remerciai par une poignée de main, et je fus rempli d'attention pour +tous. + +Les années se passaient dans une servitude douce, quoique pénible, car +je me multipliais, je veillais à tous les intérêts de la maison. Des +souvenirs s'étaient glissés dans ma tête, je pensais à mes frères, à ma +sÅ“ur, et surtout aux deux disparus de la maison à un âge si tendre, je +n'étais pas maître de retenir des larmes sur le sort de ces deux pauvres +innocents; je me disais: «Que sont-ils devenus? Les a-t-elle détruits, +cette mauvaise femme?» Cette idée me poursuivait partout, je voulais +aller m'en assurer, et je n'osais en demander la permission, par crainte +de perdre ma place. Ma présence était nécessaire à la maison, il fallut +patienter et me résigner à attendre tout du sort. Les années se +passaient sans ne pouvoir rien apprendre de leurs nouvelles; ma gaîté +s'en ressentait, je n'avais personne à qui je pouvais conter mes peines. + +Je me fortifiai dans l'agriculture où je devins très fort, et je fus +reconnu tel; à vingt et un ans, je pouvais me passer de maître pour +mener la charrue, et conduire un chariot à huit chevaux. + +Les ordres arrivèrent de Paris et il fallut partir de suite pour nous +rendre à l'École militaire, où nous trouvâmes un général et les +officiers de hussards et de chasseurs. Mon maître fut reçu par le +général pour passer les chevaux en revue; on lui remet sa nomination +d'inspecteur de la remonte. Le lendemain, les chevaux étaient amenés +dans le Champ de Mars, au nombre de cinquante chevaux. J'avais acheté +une culotte de peau de daim et une ceinture large pour me soutenir les +reins; cela me coûtait trente francs. + +Mon maître se promenait avec le général qui me fit appeler: «C'est vous, +me dit-il, qui êtes désigné pour monter ces chevaux, nous allons voir +cela. Je suis difficile.--Soyez tranquille, général, lui dit M. Potier, +il connaît son affaire.--Eh bien, à cheval! les chevaux de chasseurs les +premiers!--Laissez-le faire, vous serez content de lui: il est +timide.--Eh bien! laissons-le, commençons par la droite, et ainsi de +suite.» + +Je monte le premier; personne n'eut le temps de me voir monter. Ce +cheval veut faire quelques écarts; je lui allonge deux coups de cravache +sous le poitrail, et lui fais faire une pirouette sous lui, et le rends +docile. Je le mène au trot, je reviens au galop; je recommence au pas, +c'est la marche essentielle pour la cavalerie... Je mets pied à terre, +je dis à l'officier: «Marquez ce cheval _numéro_ 1; il est bon.» Je dis +au vétérinaire: «Voyez la bouche de tous les chevaux, et surtout les +dents, je les visiterai après.» + +Je continue, je fais trois lots et les fais marquer par le capitaine de +chasseurs. Arrivé au trentième, je demande un verre de vin que le +général me fait apporter, disant: «Je vous laisse faire, jeune homme! +Dites-moi, pourquoi ces trois lots?--Le premier pour vos officiers, le +deuxième pour vos chasseurs, et le troisième, réformé.--Comment +réformé?--Eh bien! général, je vais me faire comprendre. Les quatre +chevaux du troisième lot sont des chevaux refaits qui ne peuvent être +acceptés sans une visite des experts. Voilà la sévérité que j'y mets. +Cela vous regarde. Maintenant faut-il que je continue de faire mon +devoir?--Oui, je vous approuve: sévère et juste.» + +Je continuai toute la journée... J'avais monté cinquante chevaux; six du +premier lot et quatre du second étaient mauvais; il en restait quarante +pour les chasseurs. Lorsque les officiers connurent mon opération, ils +me prirent la main: «Vous savez faire votre devoir, nous ne serons pas +trompés.--Vous avez, dis-je, six chevaux parfaits, ils peuvent monter +des officiers.» + +Le général me fit venir près de lui, il était près de M. Potier avec son +aide de camp: «Vous avez bien opéré, je vous ai suivi de l'Å“il, je suis +content de vous. Continuez... Vous devez être fatigué, demain nous +prendrons les chevaux de hussards, vous opérerez de même. À onze +heures!--Ça suffit, général.--Savez-vous écrire?--Non, général.--J'en +suis fâché, je vous aurais pris avec moi.--Je vous remercie; je ne +quitte pas mon maître; c'est lui qui m'a élevé.--Vous êtes un fidèle +garçon.» + +Il fit appeler les officiers, et leur dit: «Vous allez vous emparer de +ce jeune homme. Faites-le dîner avec vous; il travaille dans vos +intérêts. Que les fournisseurs ne lui parlent pas! Vous le ramènerez +chez moi à neuf heures. Monsieur l'inspecteur vient dîner avec moi.» + +Je fus fêté de tous les officiers: le dîner fut très gai. À neuf heures, +nous arrivâmes chez le général, et le café fut servi, je reçus l'accueil +le plus aimable de la part du général: «Demain nous visiterons les +chevaux que vous devez monter, et je vous ferai seconder par un maréchal +des logis qui monte bien, cela vous avancera.--Je lui ferai monter les +juments.--Pourquoi cela?--Général, la jument est meilleure que le cheval +hongre; elle résiste mieux à la fatigue; je l'examinerai avant de faire +monter.--Ah! pour le coup, je suis content de votre observation. Je +l'approuve.--Si votre militaire est content de sa jument, il la mettra +au premier lot, et ainsi de suite; moi, de même.--Eh bien, messieurs! +que dites-vous de cela? Nous sommes bien tombés. On ne nous donnera plus +de ces mauvais chevaux qui ne durent pas six mois.--Je puis me tromper, +mais je ferai de mon mieux.--Allons, messieurs, à demain onze heures +précises!» + +Nous prîmes congé du général; mon maître me mit en voiture pour gagner +notre hôtel. «Jean, le général est content de vous; il est enchanté. +Tâchons de faire une bonne journée demain; il faudrait pouvoir recevoir +cent chevaux. Comme vous serez deux, ça nous avancerait beaucoup.--Je +ferai mon possible.» + +Le lendemain, à dix heures, nous reçûmes la visite du capitaine de +hussards; mon maître lui dit: «Faites-moi l'amitié d'accepter une +côtelette et une tasse de café. Nous partons de suite. Le fiacre est +prêt.--Dépêchons-nous! Le général ne plaisante pas.» + +À dix heures et demie, nous étions près du Champ de Mars à voir les +chevaux; mon maître dit: «Préparez encore cinquante chevaux.» + +À onze heures, le général arrive; nous passons les chevaux en revue, et +nous montâmes à cheval deux à la fois. Ces chevaux étaient charmants; je +fus content; je le dis au général qui fut content aussi. Il n'en fut +réformé que deux sur cent. Ces pauvres marchands de chevaux n'étaient +plus si chagrins que la veille. Enfin, nous reçûmes cent chevaux par +jour, et tout fut terminé dans neuf jours. Je fus bien remercié de tous +les officiers et du général qui me fit remettre trente francs pour les +dix chevaux réformés. Je fus avec mon maître remercier le général qui +nous dit: «J'ai fait mon rapport du soin que vous avez mis dans le choix +des chevaux pour les officiers et la réforme que vous avez faite, c'est +ce qui a fait donner trente francs de récompense à votre jeune homme.» + +Je remercie et nous allâmes finir nos affaires; mon maître toucha +dix-huit cents francs pour son voyage, et nous partîmes le lendemain +pour Coulommiers. Mon maître me dit: «Nous avons mené notre affaire +grand train et tout le monde est content.» + +Je lui dis: «Si jamais je suis soldat, je ferai mon possible pour être +dans les hussards, ils sont trop beaux.--Il ne faut pas penser à cela; +nous verrons plus tard; ce sera mon affaire: le métier de soldat n'est +pas tout rose, je vous en préviens.--Je le crois; aussi je ne suis pas +parti; il faudrait que je fusse forcé de partir pour vous quitter.--Eh +bien! je suis content de votre réponse.» + +Nous arrivâmes à la maison le samedi, et le dimanche fut une fête pour +tout le monde; monsieur ne tarissait pas sur mon compte. Je me remis à +mes occupations habituelles, mais un jour je fus invité à passer à la +mairie. Là , on me demande mes nom et prénoms, ma profession, mon âge. + +«Je me nomme Jean-Roch Coignet, né à Druyes-les-Belles-Fontaines, +département de l'Yonne.--Quel âge avez-vous?--Je suis né le 16 août +1776.--Vous pouvez vous retirer.» + +Que diable me veulent-ils? Ça me mit martel en tête. «Je n'ai pourtant +rien fait», me disais-je. Je dis cela de suite à mes maîtres qui me +disent: «C'est pour vous enregistrer pour la conscription.--Je vais donc +être soldat.--Pas encore, mais c'est une mesure qu'ils prennent. Si vous +voulez, nous vous achèterons un homme.--Je vous remercie; nous verrons +cela plus tard.» + +Je me trouvais accablé de cette nouvelle; j'aurais voulu être parti de +suite, mais cela se prolongea jusqu'au mois d'août où j'eus tout le +temps de faire toutes mes réflexions. Ma tête travaillait nuit et jour, +je me voyais sur le point de quitter cette maison où j'avais passé des +jours si heureux, avec de si bons maîtres et de bons camarades. + +Je termine la première partie de mon ouvrage pour ne pas faire trop de +répétitions qui pourraient ennuyer. Je vais commencer mon état +militaire, et j'ai fini la première partie de mes peines.--Celles-là ne +sont que des roses. + + + + +DEUXIÈME CAHIER + +DÉPART POUR L'ARMÉE.--MA VIE MILITAIRE JUSQU'À LA BATAILLE DE +MONTEBELLO. + + +Le 6 fructidor an VII, deux gendarmes se présentèrent pour me donner une +feuille de route pour partir le 10 fructidor pour Fontainebleau. Je fis +de suite mes préparatifs pour partir; on voulait me faire remplacer; je +remerciai en pleurant: «Je vous promets que je reviendrai avec un fusil +d'argent, ou je serai tué!» + +Mes adieux furent tristes; je fus comblé d'égards par tout le monde, +conduit un bout de chemin, et bien embrassé. Mon petit paquet sous le +bras, je viens coucher à Rozoy, première étape militaire. Je fus +chercher mon billet de logement que je présente à mon hôte qui ne fait +pas attention à moi. Je sors et vais acheter un pot-au-feu, que le +boucher me mit dans la main. Je fus blessé de voir cette viande dans le +creux de ma main. Je la présente à ma bourgeoise pour qu'elle ait la +complaisance de me la faire cuire et je vais lui chercher des légumes. +On finit par mettre mon petit pot-au-feu; j'eus alors les bonnes grâces +de mes hôtes qui voulurent bien m'adresser la parole, mais je ne leur en +tins aucun compte. + +Le lendemain, j'arrive à Fontainebleau où des officiers peu ardents au +service nous reçurent, et nous mirent dans une caserne en très mauvais +état. Notre beau bataillon s'est formé dans la quinzaine; il était de +l,800 hommes: comme il n'y avait pas de discipline, il se forma de suite +une révolution, et la moitié s'en allèrent chez eux. Le chef de +bataillon en fit son rapport à Paris, et il fut accordé quinze jours +pour rejoindre le bataillon, sans quoi on serait porté déserteur et +poursuivi comme tel. + +Le général Lefèvre fut envoyé de suite pour nous organiser. On fit +former les compagnies et tirer les grenadiers; je fus du nombre de cette +compagnie qui se montait à cent vingt hommes et nous fûmes habillés de +suite. Nous reçûmes tout au grand complet, et de suite à l'exercice deux +fois par jour!... Les retardataires furent ramenés par les gendarmes, et +l'on nous mit à la raison. + +Le dimanche c'était le décadi[20] pour tout le bataillon. Il fallait +chanter la victoire, et les officiers brandissaient leurs sabres; +l'église en retentissait, et puis on criait: Vive la République! tous +les soirs, autour de l'arbre de la liberté, qui était dans la belle rue; +il fallait chanter: _Les aristocrates à la lanterne!_ Comme c'était +amusant! + +Cette vie dura à peu près deux mois lorsque la nouvelle circula, dans +les journaux, que le général Bonaparte était débarqué, qu'il venait à +Paris, et que c'était un grand général. Nos officiers en devenaient +fous, parce que le chef de bataillon le connaissait, et ce fut une joie +dans le bataillon. On nous passait des revues de propreté; on faisait +porter et présenter les armes, croiser la baïonnette; on voulait nous +faire soldats dans deux mois. Nous en avions des durillons dans les +mains à force de taper sur la crosse de nos fusils. Toute la journée +sous les armes! Nos officiers nous colletaient, ajustaient nos +habillements; ils se mettaient en quatre pour que rien n'y manquât. + +Enfin, il nous arrive un courrier que Bonaparte passerait par +Fontainebleau et qu'il devait passer la nuit. On nous mit sous les armes +toute la journée, et rien ne venait. On ne voulait pas nous donner le +temps de manger; les boulangers et les traiteurs de la grande rue firent +une bonne recette. Des vedettes furent placées dans la forêt; à chaque +instant on criait: _Aux armes!_ et tout le monde au balcon, mais en pure +perte, car Bonaparte n'arriva qu'à minuit. + +Dans la grande rue de Fontainebleau où il mit pied à terre, il fut +enchanté de voir un si joli bataillon; il fit venir les officiers autour +de lui, et leur donna l'ordre de partir le lendemain pour Courbevoie. Il +remonte dans sa voiture, et nous de crier «Vive Bonaparte!», et de +rentrer dans nos casernes faire nos sacs, faire lever les +blanchisseuses, et payer partout. + +Nous venons coucher à Corbeil; nous y fûmes reçus en enfants du pays par +tous les habitants, et le lendemain nous partîmes pour Courbevoie où +nous trouvâmes une caserne dépourvue de tout le nécessaire; même pas de +paille pour nous coucher! Nous fûmes obligés d'aller chercher les +paisseaux dans les vignes pour nous chauffer et faire bouillir nos +marmites. + +Nous ne restâmes que trois jours et nous reçûmes l'ordre de partir pour +l'École militaire, où l'on nous mit dans des chambres qui ne contenaient +que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Puis, +on nous fit la distribution de trois paquets de cartouches (de quinze +par paquet); et trois jours après, l'on nous fit partir pour Saint-Cloud +où nous vîmes des canons partout, des cavaliers enveloppés dans leurs +manteaux. + +On nous dit que c'étaient des _gros talons_[21], que c'était la foudre +quand ils chargeaient sur l'ennemi, qu'ils étaient couverts de fer. Tout +cela n'était pas; ils avaient seulement de vilains chapeaux à trois +cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux. +Ces hommes ressemblaient à de gros paysans, avec des chevaux gros, +pesants à faire trembler la terre, et des sabres de quatre pieds. Voilà +les hommes de notre grosse cavalerie qui furent plus tard nos beaux +cuirassiers qui se nommèrent les _gilets de fer_. Enfin, ce régiment +était à Saint-Cloud. Les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans +la première cour formaient la haie; une demi-brigade d'infanterie était +près de la grande grille, et quatre compagnies de grenadiers, derrière +la garde du Directoire. + +On entend crier: «Vive Bonaparte!» de tous les côtés, et il paraît. Les +tambours battent aux champs: il passe devant le beau corps de +grenadiers, salue tout le monde, nous fait mettre en bataille, et parle +aux chefs. Il était à pied, il avait un petit chapeau et une petite +épée; il monte les degrés seul. + +Tout à coup nous entendons des cris, et Bonaparte de sortir et de tirer +sa petite épée, et de remonter avec un peloton de grenadiers de la +garde. Et puis on crie encore plus fort; les grenadiers étaient sur le +perron et dans l'entrée. Et puis nous voyons de gros monsieurs[22] qui +passaient par les croisées; les manteaux, les beaux bonnets et les +plumes tombaient par terre; les grenadiers arrachaient les galons de ces +beaux manteaux[23]. + +Bonaparte rappelle son frère Lucien qui était le président, et lui dit +de se placer dans le beau fauteuil, avec Cambacérès à sa droite et +Lebrun à sa gauche. Et les voilà installés. + +À trois heures, on nous donne l'ordre de partir pour Paris, mais les +grenadiers ne partirent pas avec nous. Nous mourions de faim; en +arrivant on fit la distribution d'eau-de-vie. Les Parisiens nous +serraient de tous les côtés pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud: +nous ne pouvions pas passer dans les rues pour arriver au Luxembourg où +l'on nous mit dans une chapelle, en entrant dans le jardin (il fallait +monter des marches). Et puis à gauche, c'était une grande pièce voûtée +que l'on nous dit être la sacristie, où l'on nous fit établir des +grandes marmites pour quatre cents grenadiers. Devant le corps de +bâtiment, il y avait de beaux tilleuls, mais cette belle place devant le +palais, ce n'étaient que des masures démolies. Il n'existait dans ce +beau jardin que les vieux marronniers qui y sont encore, et une sortie +derrière, au bout de notre chapelle. C'était pitié de voir ce beau +jardin avec des démolitions. + +Voilà qu'il nous arrive un beau grenadier qui se présente avec le chef +de bataillon qui fait prendre les armes pour recevoir M. Thomas (ou +Thomé) pour lieutenant dans la 96e demi-brigade; et là sur-le-champ, il +nous dit: «C'est moi qui ai sauvé la vie avec mon camarade à Bonaparte. +La première fois qu'il est entré dans la salle, deux ont foncé sur lui +avec des poignards et c'est moi et mon camarade qui avons paré les +coups. Et puis il est sorti; ils lui criaient: _hors la loi!_ C'est là +qu'il a tiré son épée et nous a fait croiser la baïonnette, et leur a +crié: _hors la salle!_ en appelant son frère. Tous les _pigeons battus_ +se sont sauvés par les croisées, et nous avons été maîtres de la salle.» + +Il nous dit encore que Joséphine lui avait donné une bague qui valait +bien quinze mille francs, avec défense de la vendre, disant qu'elle +pourvoirait à tous ses besoins. + +Tout notre beau bataillon fut définitivement incorporé dans la 96e +demi-brigade de ligne, vieux soldats à l'épreuve qui avaient des +officiers distingués qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait +M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux à ses officiers. Notre +capitaine se nommait Merle, il possédait tous les talents militaires: +sévère, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, à +l'exercice deux fois par jour, sévère pour la discipline; il assistait +aux repas; il nous faisait apprendre à tirer des armes. Tout notre temps +se trouvait employé; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manÅ“uvrer +devant le premier Consul. + +Je devins très fort dans les armes; j'étais souple, j'avais deux bons +maîtres d'armes qui me poussèrent. Ils m'avaient tâté et ils avaient +senti ma ceinture[24]; ils me faisaient la cour. Je leur payais la +goutte (il fallait cela à ces deux ivrognes). Je n'eus pas lieu de m'en +plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent à une forte épreuve; +ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet: +«Allons! me dit ce crâne, prends ton sabre! Et que je te tire une petite +goutte de sang!--Eh bien! voyons, monsieur le faquin.--Prends un +témoin.--Je n'en ai pas.» Et mon vieux maître, qui était du complot, me +dit: «Veux-tu que je sois ton témoin?--Je le veux bien, mon père +Palbrois.--En route! dit-il, pas tant de raisons!» + +Et nous voilà partis tous les quatre: nous ne fûmes pas loin dans le +jardin du Luxembourg, il s'y trouvait de vieilles masures, et ils me +mènent entre des vieux murs. Là , habit bas, je me mets en garde. «Eh +bien! attaque le premier, lui dis-je.--Non, me dit-il.--Eh bien! en +garde!» + +Je fonce sur lui; je ne lui donnais pas le temps de se reconnaître. +Voilà mon maître qui se met en travers, le sabre à la main. Je le +repoussais, disant: «Ôtez-vous, que je le tue!--Allons! c'est fini, +embrassez-vous!» + +Et nous allons boire une bouteille. Je disais: «Et cette goutte de sang, +il n'en veut donc plus?»--C'est pour rire, me dit mon maître. + +Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis où ils voulaient en venir, +c'était une épreuve pour me faire payer l'écot; c'est ce que je fis de +bonne grâce, et ils m'en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me +tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les égards pour +moi, il me rendait de petits services. + +Mes deux maîtres me poussèrent ferme: quatre heures d'exercice, deux +heures de salle d'armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie +dura trois mois, et je payais bien des gouttes à ces ivrognes. +Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m'en +sentis longtemps. + +Nous passâmes l'hiver à Paris. La revue du premier Consul eut lieu au +mois de février aux Tuileries; les trois demi-brigades (24e légère, 43e +de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes, +dont il donna le commandement au général Chambarlhac. Le premier Consul +nous fit manÅ“uvrer, passa dans les rangs et fut content; il fit appeler +les colonels et voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la +compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne; il dit à notre +capitaine Merle de nous faire manÅ“uvrer devant lui; il fut surpris: +«Mais c'est des vieux que vous faites manÅ“uvrer.--Non, lui dit le +capitaine, c'est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a été formé à +Fontainebleau.--Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au +bataillon. Tenez-vous prêts à partir.» + +Nous reçûmes l'ordre de partir pour le camp de Dijon qui n'existait pas, +car je ne l'ai pas vu. Nous partîmes toute la division ensemble pour +Corbeil, où Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave +département de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour +notre bataillon; tout le long de la route nous avons ainsi campé. +D'Auxerre, il nous amène à Sainte-Nitasse; les citoyens voulaient nous +loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[25]. Tout +cela fut inutile; il fallut brûler leurs paisseaux et couper leurs +peupliers. On nous appelait les _brigands de Chambarlhac_, cependant il +ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu'à +Dijon, où on nous logea chez le bourgeois; nous y restâmes près de six +semaines. + +Le général Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse; +nous ne partîmes que les derniers de Dijon pour Auxonne où nous +logeâmes. Le lendemain à Dôle où nous ne fûmes que coucher, et de là à +Poligny. De là à Morez; le lendemain nous fûmes coucher aux Rousses; de +là à Nyon où nous fîmes toute notre petite réunion dans une belle +plaine. Nous passâmes la revue du premier Consul assisté de ses généraux +dont Lannes faisait partie; on nous fit manÅ“uvrer et former des carrés. +Le Consul nous tint toute la journée; il nous fit défiler, et le +lendemain nous partîmes pour Lausanne, une très jolie ville; le Consul y +coucha et nous fûmes bien reçus. + +De ces côtés, on arrive sur une hauteur boisée qui domine toute +l'étendue du pays, on découvre Genève à droite de l'autre côté du lac; +on aperçoit le rivage boisé à perte de vue qui longe ce lac majestueux +bordé de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend à +gauche le chemin qui longe cette belle côte, qui est cultivée en +amphithéâtre, ce ne sont que des murs jusqu'au sommet qui sont garnis +d'espaliers. Cette côte est une richesse pour tout le pays; c'est un +chef-d'Å“uvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de +montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C'est un bon +peuple pour le soldat; nous ne partions pas sans un bon morceau de +jambon dans du papier; on nous reconduisait sur notre route, car il y +avait de quoi se perdre. + +De Lausanne, après avoir tourné le lac de Genève, on remonte la vallée +du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour +Martigny (tous ces villages sont tout ce que l'on peut voir de plus +malheureux); on prend une autre vallée que l'on peut dire la vallée de +l'Enfer; là , on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui +conduit au Saint-Bernard; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé +au pied de la gorge du Saint-Bernard. + +Ce village n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des +granges d'une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là , on +démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois +pièces de canon[26] dans une auge; au bout de cette auge il y avait une +grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier +fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence +le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce +pourrait faire. S'il disait: _Halte_, il ne fallait pas bouger; s'il +disait: _En avant_, il fallait partir. Enfin il était le maître. + +Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la +distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue à mon cou +(le chapelet me gênait beaucoup), et on nous donna deux paires de +souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage qui se +montait de quarante grenadiers par pièce, vingt pour traîner la pièce +(dix de chaque côté, tenant des bâtons en travers de la corde qui +servait de prolonge), et les vingt autres portaient les fusils, les +roues et le caisson de la pièce. Le Consul avait eu la précaution de +faire réunir tous les montagnards pour ramasser toutes les pièces qui +pourraient rester en arrière, leur promettant six francs par voyage et +deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassemblé au lieu du +rendez-vous, et rien ne fut perdu. + +Le matin, au point du jour, notre maître nous place tous les vingt à +notre pièce: dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à +droite; c'était le côté le plus périlleux, car c'était le côté des +précipices, et nous voilà partis avec nos trois pièces. Deux hommes +portaient un essieu; deux portaient une roue; quatre portaient le dessus +du caisson; huit, le coffre; huit autres, les fusils; tout le monde +était occupé, chacun à son poste. + +Ce voyage fut des plus pénibles. De temps en temps, on disait: _Halte!_ +ou _En avant!_ et personne ne disait mot. Tout cela n'était que pour +rire, mais arrivé aux neiges, ça devient tout à fait sérieux. Le sentier +était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne +pouvait être maître de sa pièce qui glissait; il fallait la remonter, il +fallait le courage de cet homme pour y tenir. «_Halte!... En avant!..._» +criait-il à chaque instant. Et tout le monde restait silencieux. + +Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin; il fallut nous donner un +moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en +lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je détachais ma corde +autour de mon cou pour en prendre un, ma corde m'échappe et tous mes +biscuits dégringolent dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me +voir sans pain! et mes quarante camarades de rire comme des fous! +«Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de +devant qui entend à la parole[27].» + +Cela fit rire tous mes camarades. «Allons, dirent-ils tous, il faut +donner chacun un biscuit à notre cheval de devant.» + +Et la gaîté reparaît en moi-même. Je les remerciai de tout mon cÅ“ur, et +je me trouvais plus riche que mes camarades. Nous voilà partis bien +chaussés de souliers neufs. «Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, à +vos postes, en avant! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous +n'aurons pas tant de peine.» + +Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions +mieux, notre canot glissait plus vite. Voilà que le général Chambarlhac +passe et veut faire allonger le pas; il va vers le canonnier et prend le +ton de maître, mais il fut mal reçu. + +«Ce n'est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c'est moi +qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin! Ces grenadiers ne +vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande.» + +Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte: «Si +vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d'un +coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice.» + +Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des +efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est +très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous; +le chemin était frayé; pour gagner le couvent, on avait formé des +marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents +grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où +ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et +leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour +guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige +et les reconduisent dans cette maison où l'on trouve tous les secours +dus à l'humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient +dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables +un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et +une livre de pain; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons +religieux nous firent tout ce qui dépendait d'eux, et je crois qu'ils +furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces +bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous +caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver +d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la +vénération que je porte à ces hommes. + +Nos officiers décidèrent de prendre nos pièces pour les descendre et +notre tâche fut terminée là . Notre brave capitaine Merle fut désigné +pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied +du couvent, où nous vîmes, en une place, que la glace était trouée. Le +bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c'était la +première fois depuis quarante ans qu'il avait vu l'eau. Il serra la main +de notre capitaine et nous salua tous. On redescend à pic; en deux +heures, on arrive à Saint-Rémy. Ce village est tout à fait dans des +enfers de neige; les maisons sont très basses et couvertes en laves très +larges, nous y passâmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d'une écurie +où je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une +vingtaine de mes camarades; nous n'eûmes pas froid. Le matin, rappel, et +départ pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortîmes de l'enfer +pour descendre au paradis. «Ménagez vos biscuits, nous dit notre +capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Piémont. Nous avons de +mauvais passages pour arriver en Italie.» + +Nous arrivâmes au rendez-vous du rassemblement de tous les régiments, +qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. À +droite, une pente rapide qui montait à un rocher très élevé. Dans cette +plaine, tout notre matériel se réunit dans deux jours; nos braves +officiers arrivèrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de +leur redingote; ils faisaient pitié à voir. + +Mais ce rendez-vous, c'était le bout du monde, il n'y avait pas de +chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter +des pièces de bois très fortes; il se présente avec tous ses ingénieurs +et fait faire un trou dans ce rocher qui était au bord d'un précipice. +Cette roche était comme si on l'avait sciée[28]. Une première pièce de +charpente est posée dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers +(ce fut le plus difficile à faire), et un homme au bout. + +Lorsque la deuxième pièce fut posée, avec des poutres sur les deux +premières, il ne fut plus difficile d'établir notre pont. On fit mettre +des garde-fous du côté du précipice, et ce chef-d'Å“uvre fut terminé dans +deux jours. Durant ce temps, tout notre matériel fut remonté et rien ne +fut perdu. + +De l'autre côté, on pouvait descendre facilement dans la vallée qui +conduit au fort de Bard qui est entouré de rochers. Ce fort est +imprenable; il ne peut être battu en brèche; ce n'est qu'un roc et des +rochers tout autour qui le dominent et que l'on ne peut franchir. Là , le +Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son +grand génie. Ses ingénieurs se mirent à l'Å“uvre pour passer à portée des +canons. Ils découvrirent un sentier dans des murgers[29] de pierres, qui +avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce +sentier arrivait vers le pied d'une montagne, il fit fabriquer un +sentier dans le flanc de cette montagne à coup de masse de fer pour +pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'était pas le plus difficile à +faire. Le matériel était là , dans un petit enfoncement à l'abri du fort, +mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer près du fort. +Et voilà qu'il prend toutes ses mesures; il commence par placer deux +pièces sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les +retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pièces. Il envoya +un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la +réponse ne fut pas en notre faveur; il fallut agir de finesse. Il +choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches, +les plaça dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches +qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats; ils ne +pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le même jour, il +découvrit à gauche du fort une roche plate très large. Il en fit de +suite faire la reconnaissance pour y monter deux pièces. Les hommes, les +cordages, tout fut mis à l'Å“uvre, et les deux pièces placées sur cette +plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le +foudroyaient à mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de +leurs casemates; mais il restait nos pièces et nos caissons qu'il +fallait passer. + +Dès que Bonaparte apprit que les chevaux du train étaient passés, il fit +ses préparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort; +il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et +jusqu'à nos souliers pour ne pas éveiller l'attention. Tout fut prêt à +minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandèrent des grenadiers +pour le passage de leur artillerie, et l'on nomma les vingt hommes qui +avaient monté le mont Saint-Bernard, et ça leur fut accordé. Je fus du +nombre avec le même canonnier qu'au passage du Saint-Bernard, il me mit +à la tête de la première pièce, et tout le monde à son poste. Nous eûmes +le signal du départ; il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans +être aperçus. + +Arrivés de l'autre côté, on tourne à gauche tout court; en longeant le +chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la +tête sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvâmes les chevaux +tout prêts; ils furent de suite attelés et partis. Nous revînmes par le +même chemin sur la pointe du pied, _à la queue au loup_[30], mais ils +nous entendirent et nous lancèrent des grenades par-dessus le rempart. +Comme elles tombaient de l'autre côté du chemin, nous ne fûmes pas +atteints, personne; nous en fûmes quittes pour la peur, et nous revînmes +prendre nos fusils. On fit là une faute; il fallait mettre nos fusils +sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin; on nous a +exposés, mais on ne pense pas à tout. + +En arrivant de notre pénible corvée, le colonel nous fit compliment de +notre bon succès. «Je vous croyais perdus, mes braves.» Notre capitaine +nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit: «Mes grenadiers, +vous venez de remplir une belle mission. C'est une bonne épreuve pour la +compagnie!» Il nous serra la main à tous, et me dit: «Je suis content de +votre premier début, je vous noterai.» Et il me serra fortement le bras, +en répétant: «Je suis content!» + +Et nous de répondre: «Capitaine, nous vous aimons tous.--Ah! c'est bien, +grenadiers, je m'en rappellerai, je vous remercie.» + +Nous remontâmes ce sentier si rapide, et arrivés au sommet de cette +montagne, on découvre les belles plaines du Piémont. La descente est +praticable, et nous nous trouvâmes descendus dans le paradis, à marches +forcées jusqu'à Turin, où les habitants furent surpris de voir arriver +une armée avec son artillerie. + +C'est la ville la mieux bâtie de l'Europe; elle est bâtie sur un même +modèle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d'une eau +limpide; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous +partîmes le lendemain pour Milan; nous n'eûmes point de séjour; la +marche fut forcée. Nous fîmes notre entrée dans la belle ville de Milan +où tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est +magnifique. La rue qui va à la porte de Rome est tout ce que l'on peut +voir de plus beau. En sortant de cette porte à droite, nous trouvâmes un +camp tout formé et les baraques toutes faites; nous vîmes qu'il y avait +une armée devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des +hommes de corvée pour aller aux vivres et je fus du nombre; personne ne +pouvait rentrer en ville. Je me détachai durant la distribution pour +voir la cathédrale; l'Å“il ne peut voir rien de pareil, tout n'est que +colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous +fit une bonne distribution. + +Nous partîmes le lendemain matin et nous prîmes à droite pour descendre +sur le Pô qui est un fleuve très profond. Là , nous trouvâmes un pont +volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d'une grosse +corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l'autre côté en tirant +la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie. +Nous arrivâmes fort tard sur des hauteurs toutes ravagées où nous +couchâmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe +ville. Le général Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le +Pô, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous +faisait marcher de tous les côtés au secours des divisions +d'avant-garde, et nous ne brûlâmes pas une cartouche. Ce n'étaient que +des manÅ“uvres. + +Nous redescendîmes sur le Pô. Là , les Autrichiens s'emparèrent des +hauteurs avant d'arriver à Montebello. Leur artillerie ravageait toutes +nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e +demi-brigade pour être maître de ces positions. Enfin le général Lannes +les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu'à la nuit. Le +lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa +les hauteurs qui coûtèrent tant de peine à prendre, vu qu'ils étaient le +double de nous. Nous partîmes le matin pour suivre le mouvement de +cette grosse avant-garde, et on nous plaça à une demi-lieue en arrière +de Montebello, dans une belle plantation de mûriers, dans une allée très +large. On nous fit former les faisceaux par bataillon. + +Nous étions à nous régaler de mûres (les arbres en étaient chargés), +lorsque sur les onze heures nous entendîmes la canonnade. Nous la +croyions très loin. Pas du tout! Elle se rapprochait de nous. Il arrive +un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le +général était forcé de tous les côtés. «Aux armes! dit notre colonel, +allons, mon brave régiment! c'est notre tour aujourd'hui de nous +signaler!» Et nous de crier: «Vive notre colonel, vivent nos bons +officiers!» + +Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit: «Je +réponds de ma compagnie. Je serai le premier à la tête.» + +On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en +marchant, et c'est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil. +Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur. + +Nous arrivons à l'entrée du village de Montebello où nous voyons +beaucoup de blessés, et voilà la charge qui bat... + +Je me trouvai à la première section, au troisième rang, par mon rang de +taille. En sortant du village une pièce de canon fit feu à mitraille sur +nous et ne fit de mal à personne. Je baissai la tête à ce coup de canon. +Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac: «On ne +baisse pas la tête! me dit-il.--Non! lui répondis-je.» + +Le coup parti de cette pièce, le capitaine Merle crie pour prévenir le +second coup: «À droite et à gauche dans les fossés!» + +Comme je n'avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me +trouvais tout à fait à découvert. Je cours sur la pièce, je dépasse nos +tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger, +ils ne me virent pas; je les passai à la baïonnette tous les cinq. Et +moi de sauter sur la pièce, et mon capitaine de m'embrasser en passant! +Il me dit de garder ma pièce, ce que je fis, et nos bataillons se +jetèrent sur l'ennemi. C'était un carnage à la baïonnette, avec des feux +de peloton; les hommes de notre demi-brigade étaient devenus des lions. + +Je ne restai pas longtemps. Le général Berthier vint au galop et me dit: +«Que fais-tu là ?--Mon général, vous voyez mon ouvrage. C'est à moi cette +pièce, je l'ai prise tout seul.--Veux-tu du pain?--Oui, mon général.» + +Il parlait du nez et dit à son piqueur: «Donne-lui du pain.» Puis, il +tire un petit calepin vert et me demande comment je m'appelle: +«Jean-Roch Coignet.--Ta demi-brigade?--Quatre-vingt-seizième.--Ton +bataillon?--Premier.--La compagnie?--Première.--Ton +capitaine?--Merle.--Tu diras à ton capitaine qu'il t'amène à dix heures +près du Consul. Va le trouver, laisse là ta pièce!» + +Et il part au galop. Moi, bien content, je pars à toutes jambes +rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin à droite. Ce chemin +était creux, bordé de haies et encombré de grenadiers autrichiens. Nos +grenadiers les attaquaient à la baïonnette, ils étaient dans un désordre +complet, sur tous les points. Je me présente à mon capitaine, et lui dis +qu'on m'avait mis en écrit: «C'est bien, dit-il. Passons par ce trou +pour gagner le devant de la compagnie; ils pourraient être coupés, ils +vont trop vite. Suivez-moi!» + +Je passe par le même trou; à deux cents pas, de l'autre côté du chemin, +il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrière, un grenadier +hongrois qui attendait que mon capitaine fût en face de lui pour +l'ajuster. Mais comme il le vit, il me cria: «À vous, grenadier!» + +Comme j'étais en arrière, je le mets en joue à dix pas; il tombe roide +mort, et mon capitaine de m'embrasser: «Ne me quittez pas de la journée, +dit-il, vous m'avez sauvé la vie!» Et nous voilà à courir pour gagner le +devant de la compagnie qui était trop avancée. + +Voilà un sergent qui passe de l'autre côté comme nous; il est enveloppé +par trois grenadiers. Moi de courir pour le délivrer: ils le tenaient +et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche +et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma +baïonnette dans le ventre d'un, et ainsi de suite à son camarade; le +troisième fut jeté par terre par le sergent qui le prit par le haut de +la tête et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne. + +Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dépouilla à son tour. +Nous le laissâmes se remettre et se rhabiller, nous courûmes pour gagner +le devant de la compagnie qui débouchait dans une grande prairie où le +capitaine prit la tête pour la réunir au bataillon qui marchait toujours +au pas de charge. + +Nous étions embarrassés de trois cents prisonniers qui s'étaient rendus +dans le chemin creux; on les remit à des hussards de la mort qui avaient +échappé, car ils avaient été massacrés le matin; il n'en restait pas +deux cents de mille. On faisait des prisonniers; on ne savait qu'en +faire, personne ne voulait les conduire et ils s'en allaient tout seuls. +C'était une déroute complète. Ils ne faisaient plus feu sur nous; ils se +sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis +l'épouvante dans toute leur infanterie... Le Consul arriva pour voir la +bataille gagnée et le général Lannes couvert de sang (il faisait peur), +car il était partout au milieu du feu, et c'est lui qui fit la dernière +charge. Si nous avions eu deux régiments de cavalerie, toute leur +infanterie était prise. + +Le soir, le capitaine me prit par le bras, me présente au colonel, et +lui dit ce que j'avais fait dans ma journée. Il répond: «Mais, +capitaine, je n'en savais rien du tout.» + +Il vient me serrer la main et dit: «Il faut le noter.--Le général +Berthier veut le présenter au Consul à dix heures ce soir, dit mon +capitaine; je le mène.--Ah! c'est bien, mon grenadier.» + +En arrivant près de Berthier, mon capitaine lui dit: «Voilà mon +grenadier qui a pris la pièce, puis il m'a sauvé la vie et a délivré mon +premier sergent; il a tué trois grenadiers hongrois.--Je vais le +présenter au Consul.» + +Le général Berthier et mon capitaine vont près du Consul, et lui parlent +un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par +l'oreille. Je croyais que c'était pour me gronder. Pas du tout! c'était +de l'amitié. Me tenant l'oreille, il dit: «Combien as-tu de +services?--C'est le premier jour que je vais au feu.--Ah! c'est bien +débuté. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d'honneur. Tu es trop +jeune pour être dans ma garde; il faut quatre campagnes. Berthier, +marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes... Va, me +dit-il, tu viendras dans ma garde.» + +Et mon capitaine me prit, et nous vînmes bras dessus, bras dessous, +comme si j'étais son égal. «Savez-vous écrire, me dit-il?--Non, mon +capitaine.--Oh! que c'est fâcheux pour vous; votre carrière serait +ouverte.--Mais c'est égal; vous serez bien noté.--Je vous remercie, mon +capitaine.» + +Tous les officiers me serrèrent la main, et le brave sergent que j'avais +délivré vint m'embrasser devant toute la compagnie qui me fit +compliment. Comme j'étais heureux! + +Ainsi finit la bataille de Montebello. + + + + +TROISIÈME CAHIER + +LA JOURNÉE DE MARENGO.--POINTE EN ESPAGNE. + + +Le lendemain, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous +couchâmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le +temps de se reconnaître. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et +Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux +Autrichiens, mais ils ne les trouvèrent pas, ils n'avaient pas dormi et +avaient marché toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les +blessés autrichiens et français que nous n'avions pas trouvés la nuit; +nous les portâmes à l'ambulance, et nous ne partîmes du champ de +bataille que très tard. + +Nous fûmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le +minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les +rangs, disant: «Faites le plus grand silence, il faut un silence +absolu.» Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon. +Nous passâmes dans des défilés où l'on ne se voyait pas; les chefs qui +étaient à cheval avaient mis pied à terre, et le plus grand silence +régnait dans les rangs. Nous sortîmes, et l'on nous mit dans des terres +labourées: il fut encore défendu de faire du bruit et de faire du feu: +il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tête sur le +sac, et attendre le jour. + +Le matin, on nous fit lever, et rien dans le ventre! On part pour +descendre dans des villages tout ravagés, on traverse des fossés, des +marécages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de +vivres, toutes les maisons étaient désertes; nos chefs étaient accablés +de fatigue et de faim. Nous partîmes de ces bas-fonds pour remonter à +gauche, dans un village entouré de vergers et d'enclos; nous y trouvâmes +de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il était temps: nous +serions morts de faim. + +Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voilà +notre division réunie; on nous dit que ce village se nommait le village +de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie! Il venait +d'arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affamés! tout le +monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement! il +se trouvait tout moisi et tout bleu... Enfin, il fallut s'en contenter. + +Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine, +et à deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux; il +arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de +tous côtés. Voilà un mouvement qui se fait partout, et l'on détache la +24e demi-brigade en avant à la découverte. Elle marcha très loin, +découvrit les Autrichiens et eut une affaire sérieuse; ils perdirent du +monde. Il n'y eut plus de doute que les Autrichiens étaient devant nous, +dans la ville d'Alexandrie. + +Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin +possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin, +ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les +égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les +armes. À quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale +sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos +lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière +une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous +masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs +tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis +l'artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue +sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près +du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes +pas de la journée. + +Arrive un petit général qui avait de belles moustaches; il vint trouver +notre colonel et demande où est notre général. On lui répond: «Il est +parti.»--Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.» + +Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie, +et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. «Ne +vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer +par un rappel.» + +Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que +la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie +devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille. +Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés. + +Je cours derrière un gros saule; je m'appuie contre et tirai dans cette +colonne, mais je ne pus y tenir... Les balles venaient de toutes parts, +et je fus contraint de me coucher la tête par terre pour me garantir de +cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi; j'en étais +couvert. Je me voyais perdu. + +Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et +me trouvai dans une compagnie du bataillon, j'y restai toute la journée, +car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent +soixante-quatorze, le reste fut tué ou blessé. Nous fûmes obligés de +venir reprendre notre première position, criblés par la mitraille. Tout +tombait sur nous qui tenions la gauche de l'armée, contre la grande +route d'Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile à +soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours +appuyer pour les empêcher de nous prendre par derrière. + +Notre colonel se multiplie partout derrière la demi-brigade pour nous +maintenir; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui était +blessé au bras, faisait les fonctions d'aide de camp près de notre +intrépide général. On ne se voyait plus dans la fumée. Les canons mirent +le feu dans la grande pièce de blé, et ça fit une révolution dans les +rangs. Des gibernes sautèrent; on fut obligé de rétrograder en arrière, +pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de +tort, mais ça fut rétabli par l'intrépidité des chefs qui veillaient à +tout. + +Au centre de la division, se trouvait une grange entourée de grands +murs, où un régiment de dragons autrichiens était caché; ils fondirent +sur un bataillon de la 43e demi-brigade et l'entourèrent; il fut fait +prisonnier tout entier, et ce beau bataillon fut conduit dans +Alexandrie. Heureusement, le brave général Kellermann est accouru avec +ses dragons pour rétablir l'ordre. Ses charges firent faire silence à la +cavalerie autrichienne, et l'ordre fut rétabli. + +Cependant leur nombreuse artillerie nous accablait, et nous ne pouvions +plus tenir. Nos rangs se dégarnissaient à vue d'Å“il; de loin, on ne +voyait que blessés, et les soldats qui les portaient ne revenaient pas +dans leurs rangs; ça nous affaiblit beaucoup. Il fallut céder du +terrain, et personne pour nous soutenir! Leurs colonnes se +renouvelaient, personne ne venait à notre secours. À force de brûler des +cartouches, il n'était plus possible de les faire descendre dans le +canon de notre fusil. Il fallut pisser dans nos canons pour les +décrasser, puis les sécher en y brûlant de la poudre sans la bourrer. + +Nous recommençâmes à tirer et à battre en retraite, mais en ordre. Les +cartouches allaient nous manquer, et nous avions déjà perdu une +ambulance, lorsque la garde consulaire arriva avec huit cents hommes +chargés de cartouches dans leurs sarraux de toile; ils passèrent +derrière les rangs et nous donnèrent des cartouches. Cela nous sauva la +vie. + +Alors le feu redoubla et le Consul parut. Nous fûmes une fois plus +forts: il fit mettre sa garde en ligne au centre de l'armée et les fit +marcher en avant. Ils arrêtèrent l'ennemi de suite, formant le carré et +marchant en bataille. Les beaux grenadiers à cheval arrivèrent au galop, +et chargèrent de suite l'ennemi, ils culbutèrent leur cavalerie. Ah! ça +nous fit respirer un moment, ça nous donna de la confiance pour une +heure. + +Mais ne pouvant pas tenir contre les grenadiers à cheval consulaires, +ils rabattent sur notre demi-brigade et enfoncent les premiers pelotons +qu'ils sabrent. Je reçus un coup de sabre si fort sur le cou que ma +queue fut coupée à moitié. Heureusement que j'avais la plus forte de +tout le régiment. Mon épaulette fut coupée avec l'habit, la chemise; et +la chair, un peu atteinte. Je tombai à la renverse dans un fossé. + +Les charges de cavalerie furent terribles; Kellermann en fit trois de +suite avec ses dragons; il les menait et les ramenait. Toute cette +cavalerie sautait par-dessus moi qui étais étourdi dans le fossé. Je me +débarrassai de mon sac, de ma giberne et de mon sabre; je pris la queue +du cheval d'un dragon qui était en retraite, laissant tout mon +fourniment dans le fossé. Je faisais des enjambées derrière ce cheval +qui m'emportait, et je tombai roide, ne pouvant plus souffler. Mais, +Dieu merci! j'étais sauvé. Sans ma chevelure (que j'ai encore à +soixante-douze ans), j'avais la tête à bas. + +J'eus le temps de retrouver un fusil, une giberne et un sac (la terre en +était couverte), et je repris mon rang dans la deuxième compagnie de +grenadiers qui me reçurent avec amitié. Le capitaine vint me serrer les +mains: «Je vous croyais perdu, mon brave, dit-il, vous avez reçu un +fameux coup de sabre, car vous n'avez plus de queue et votre épaule a +bien du mal. Vous devriez vous mettre en serre-file.--Je vous remercie, +j'ai une giberne pleine de cartouches et je vais bien me venger sur les +cavaliers que je pourrai joindre, ils m'ont trop fait de mal; ils me le +payeront.» + +Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se +dégarnissaient à vue d'Å“il, tous prêts à lâcher pied, si ce n'avait été +la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés. +Regardant derrière nous, nous vîmes le Consul assis sur la levée du +fossé de la grande route d'Alexandrie, tenant son cheval par la bride, +faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui +roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fûmes près de +lui, il monte sur son cheval et part au galop derrière nos rangs: «Du +courage, soldats, dit-il, les réserves arrivent. Tenez ferme.» + +Et il fut sur la droite de l'armée. Les soldats de crier: «Vive +Bonaparte!» Mais la plaine était jonchée de morts et de blessés, car on +n'avait pas le temps de les ramasser; il fallait faire face partout. Les +feux de bataillon par échelons en arrière les arrêtaient, mais ces +maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de +fusil; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les décrasser. Ça +nous faisait perdre du temps. + +Mon brave capitaine Merle passe derrière le deuxième bataillon, et le +capitaine lui dit: «J'ai un de vos grenadiers, il a reçu un fameux coup +de sabre.--Où est-il? faites-le sortir que je le voie? Ah! c'est vous, +Coignet?--Oui, mon capitaine.--Je vous croyais au rang des morts, je +vous avais vu tomber dans le fossé.--Ils m'ont donné un fameux coup de +sabre; tenez, voyez! ils m'ont coupé ma queue.--Allons! tâtez dans mon +sac, prenez mon _sauve-la-vie_[31] et vous boirez un coup de rhum pour +vous remettre; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher.--Me +voilà sauvé pour la journée, mon capitaine, je vais joliment me battre.» + +L'autre capitaine dit: «J'ai voulu le mettre en serre-file; il n'a pas +voulu.--Je le crois, il m'a sauvé la vie à Montebello.» + +Ils me prirent la main. Que c'est donc beau la reconnaissance! J'en +sentirai le prix toute ma vie. + +En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l'oreille. Il était +deux heures; «la bataille est comme perdue», dirent nos officiers, +lorsqu'arrive un aide de camp ventre à terre, qui crie: «Où est le +premier Consul? Voilà la réserve qui arrive, du courage! vous allez +avoir du renfort de suite, dans une demi-heure.» Et voilà le Consul qui +arrive: «Tenez ferme! dit-il en passant, voilà ma réserve!» Nos pauvres +petits pelotons regardaient du côté de la route de Montebello, à tous +les demi-tours que l'on nous faisait faire. + +Enfin cris de joie: «Les voilà ! les voilà !» + +Cette belle division venait l'arme au bras; c'était comme une forêt que +le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle +artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un régiment de +grosse cavalerie qui fermait la marche. + +Arrivés à leur hauteur[32], ils se trouvaient comme si on l'avait +choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche, à gauche de la +grande route, une haie très élevée les masquait: on ne voyait même pas +la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait +ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s'ils faisaient route pour +aller chez eux, l'arme sur l'épaule; ils ne faisaient plus attention à +nous, ils nous croyaient tout à fait en déroute. + +Nous avions dépassé la division du général Desaix de trois cents pas, et +les Autrichiens étaient prêts aussi à dépasser la ligne, lorsque la +foudre part sur leur tête de colonne... Mitraille, obus, feux de +bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout! Tout le monde +fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait... + +L'intrépide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la +haie; ils fondent sur les grenadiers hongrois à la baïonnette, et ne +leur donnent pas le temps de se reconnaître. Les 30e et 59e fondent à +leur tour sur l'ennemi et font quatre mille prisonniers. Le régiment de +grosse cavalerie tombe sur la masse. Voilà toute leur armée en pleine +déroute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvième par-dessus tout. +Notre autre cavalerie se réunit à celle-là , et se jette comme une masse +sur la cavalerie autrichienne qu'ils mirent dans une telle déroute +qu'ils se sauvèrent à toute bride dans Alexandrie. Une division +autrichienne venant de l'aile droite vient sur nous à la baïonnette, et +nous courûmes aussi baïonnette croisée; nous les renversâmes, et je +reçus une petite incision dans le cil de l'Å“il droit, en parant le coup +que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me +bouchait l'Å“il, ils en voulaient à ma tête ce jour-là . C'était peu de +chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal; nous les +poursuivîmes jusqu'à neuf heures du soir, nous les jetâmes dans les +fossés pleins d'eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer +les autres. C'était affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont +tout embarrassé. On n'entendait que des cris; ils ne pouvaient plus +rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons. À dix +heures, mon capitaine m'envoie chercher par son domestique pour me faire +souper avec lui, et mon Å“il fut pansé, ma chevelure fut remise en état. + +Nous couchâmes sur le champ de bataille, et le lendemain à quatre heures +du matin, il sort de la ville des parlementaires; ils demandaient une +suspension d'armes, et ils allaient au quartier général du premier +Consul; ils furent bien escortés. + +La joie renaissait par tout le camp. Je dis à mon capitaine: «Si vous +vouliez me permettre d'aller au quartier général.--Pourquoi faire?--J'ai +des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade.--Mais c'est +bien loin.--C'est égal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le +promets.--Eh bien, allez!» + +Nous voilà partis, le sabre au côté. Arrivé à la grille du château de +Marengo, je fais demander un maréchal des logis qui soit ancien dans le +corps, et voilà un bel homme qui se présente: «Que me voulez-vous? +dit-il.--Je désire savoir depuis combien de temps vous êtes dans la +garde du Directoire.--Il y a neuf ans.--C'est moi qui ai dressé vos +chevaux et qui les ai montés au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c'est +M. Potier qui vous les a vendus.--C'est vrai, me dit-il, entrez je vais +vous présenter à mon capitaine.» + +Il dit à mon camarade de m'attendre, et m'annonce ainsi: «Voilà le jeune +homme qui a dressé nos chevaux à Paris.--Et qui montait si bien à +cheval, dit celui-ci.--Oui, capitaine.--Mais vous êtes blessé.--Ah! +c'est un coup de baïonnette d'un Hongrois; je l'ai puni. Mais c'est ma +queue qu'ils m'ont coupée à moitié. Si j'avais été à cheval, ça ne me +serait pas arrivé.--J'en réponds pour vous, dit-il, je vous connais sur +cet article. Maréchal des logis, donnez-lui la goutte.--Avez vous du +pain, mon capitaine?--Allez-lui chercher quatre pains! Je vais vous +faire voir vos chevaux, si vous les reconnaîtrez!» + +Je lui en montrai douze. «C'est cela, me dit-il, vous les reconnaissez +très bien.--Je suis content, capitaine. Si j'avais été monté sur un de +ces chevaux, ils ne m'auraient pas coupé ma chevelure, mais ils me le +payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqué pour un +fusil d'argent, et lorsque j'aurai quatre campagnes, le Consul m'a +promis de me faire entrer dans sa garde.--C'est possible, mon brave +grenadier. Si jamais vous venez à Paris, voilà mon adresse. Comment se +nomme votre capitaine?--Merle; première compagnie de grenadiers de la +96e demi-brigade de ligne.--Voilà cinq francs pour boire à ma santé, je +vous promets d'écrire à votre capitaine. Il faut lui donner de +l'eau-de-vie dans une bouteille.--Je vous remercie de votre bonté, je +m'en vais, j'ai mon camarade à la grille qui m'attend, il faut lui +porter du pain de suite.--Je ne le savais pas, allez! Prenez un pain de +plus, et partez rejoindre votre corps.--Adieu, capitaine, vous avez +sauvé l'armée avec vos belles charges. Je vous ai bien vu.--C'est vrai!» +dit-il. + +Il vient me reconduire avec son maréchal des logis jusqu'à la grille. +Dans la cour, les blessés de la garde étaient étendus sur la paille, et +l'on faisait des amputations. C'était déchirant d'entendre des cris +partout. Je sortis le cÅ“ur navré de douleur, mais il se passait un +spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vîmes le champ de +bataille couvert de soldats autrichiens et français qui ramassaient les +morts et les mettaient en tas, et les traînaient avec les bretelles de +leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout pêle-mêle dans le même +tas, et l'on y mettait le feu pour nous préserver de la peste. Pour les +corps éloignés, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir. + +Je fus arrêté par un lieutenant qui me dit: «Où allez-vous?--Je vais +porter du pain à mon capitaine.--Vous l'avez pris au quartier général du +Consul. Peut-on en avoir un morceau?--Oui, lui dis-je; je dis à mon +camarade: vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant.--Je vous +remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez à gauche de +la route.» + +Et il eut l'obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte +de nous voir arrêtés. Je le remerciai de son obligeance, et j'arrive +près de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet: «Est-ce que vous +venez de la maraude?--Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de +l'eau-de-vie.--Et comment avez-vous pu trouver cela?» + +Je lui contai mon aventure: «Ah! dit-il, vous êtes né sous une bonne +étoile.--Allons! voilà un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie. +Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour +le colonel et le général, vous leur partagerez; ils ont peut-être bien +faim.--C'est une heureuse pensée, je vais faire votre commission avec +plaisir, et je vous remercie pour eux.--Allons! mangez d'abord et buvez +de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[33] +de celle que vous m'avez donnée, et du bon repas que vous m'avez fait +faire.--Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au +colonel et au général.» + +Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16, +l'armée eut l'ordre de porter des lauriers, et les chênes[34] n'eurent +pas bon temps. À midi, nous défilâmes devant le premier Consul, et notre +excellent général défila à pied devant les débris de sa division. Le +général Chambarlhac avait paru à cheval devant la division; mais il fut +salué de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne +l'avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[35]. Mais nous +criâmes: «Vive notre petit général!» pour celui qui s'était si bien +conduit le jour de la bataille. + +Le 16 au matin, le général Mélas nous renvoie nos prisonniers, il +pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous; on +leur avait donné des vivres et ils furent bien fêtés à leur arrivée. Le +26, la première colonne autrichienne défila devant nous, et nous les +regardâmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous +battre pour le moment, vu le peu que nous étions. C'était effrayant de +voir autant de cavalerie, d'artillerie; et trois jours de même. Ce +n'était que bagages. Ils nous laissèrent la moitié de tous leurs +magasins; nous eûmes des vivres et des munitions considérables. Ils nous +donnèrent quarante lieues de pays, ils se retirèrent derrière le Mincio, +et nous fermions la marche de la dernière colonne. Nous faisions route +ensemble; nos éclopés montaient sur leurs chariots; ils tenaient le côté +gauche, et nous le côté droit de la route. Personne ne se rencontrait, +et nous étions les meilleurs amis du monde. + +Nous arrivâmes dans cet ordre jusqu'au pont volant sur le bord du Pô. Là +nous vîmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrèrent dans un +château, prirent de l'argenterie et la vendirent à une cantinière qui +eut le malheur de recéler ces objets. Le maître du château qui vit les +soldats déposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte à +cheval et arrive au bord du fleuve; il vient trouver le colonel et lui +désigne la recéleuse des objets volés, et la marque de son argenterie, +et la quantité. Tout cela vérifié, la cantinière fut condamnée à être +tondue et menée sur son âne toute nue et à défiler devant le front du +régiment. Huit militaires menaient l'âne, et cette malheureuse tremblait +nue sur cet âne à poil[36]. + +Le maître de l'argenterie demandait grâce; elle pleurait, mais le soldat +rit de tout. La malheureuse, épuisée de fatigue dans cette position, +lâcha tout sur le dos de son âne, et les militaires qui conduisaient la +victime par devant et par derrière ne voulaient plus faire leur service +parce que l'odeur ne leur convenait pas. Ils jetèrent l'âne et la femme +dans le Pô pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chassée +du régiment, et le seigneur du château lui donna une bourse; il pleurait +sincèrement. + +Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes à la fois sur ce pont +volant, nous ne perdîmes pas de temps, et nous poursuivîmes notre marche +sur Crémone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trêve +convenue. Crémone est une grande ville qui peut se défendre d'un coup de +main; de beaux remparts et des portes solides. La place est +considérable, il y a une belle cathédrale, un cadran d'une grande +dimension; une flèche en fait le tour tous les cent ans. Sur les +marchés, on pèse tout, oignons et herbages; c'est rempli de melons que +l'on nomme pastèques (c'est délicieux). On y trouve des cabarets de +lait, mais c'est la plus mauvaise garnison de l'Italie; nous étions +couchés sur de la paille en poussière et nous étions remplis de vermine; +nos culottes, vestes et tricots étaient dans un état déplorable. L'idée +me prit de tâcher de détruire la vermine qui me rongeait. Je fis une +cendrée dans une chaudière et j'y mis ma veste. Quel malheur pour moi! +Il ne me resta que la doublure, le tricot était fondu comme du papier. +Me voilà tout nu, et rien dans mon sac pour me changer. + +Mes bons camarades vinrent à mon secours. Sur-le-champ, je fis écrire à +mon père et à mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais +part de ma détresse et les priais de m'envoyer un peu d'argent. Cette +réponse fut longue, mais elle arriva. Je reçus les deux lettres à la +fois (pas affranchies); elles coûtaient chacune un franc cinquante, +trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve là : «Faites-moi ce +plaisir de les lire.» + +Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon père me disait: «Si tu +étais un peu plus près de moi, je t'enverrais un peu d'argent!» Et mon +oncle me disait: «Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien +t'envoyer.» Voilà mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai +récrit de ma vie. Après la trêve, je fus obligé de monter quatre gardes +aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio, à quinze +sous la garde, pour payer cette dette. + +Ces deux lettres m'ont éloigné de mon sujet. Je reviens à Crémone où +nous passâmes trois mois dans la misère la plus complète. Notre +demi-brigade fut complétée, et notre compagnie fut organisée; on prit un +tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des +grenadiers dans le bataillon pour nous compléter. Tous les jours, on +nous menait à la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route, +avec défense de quitter son rang; la discipline était sévère. Le général +Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes +magnifiques). Il était le général en chef de cette belle armée. Nous +pouvions nous dire commandés par un bon général. Que la France nous en +donne de pareils! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les +trois mois de trêve, notre armée se mit au grand complet, les troupes +arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous, +mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut +toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux; votre vie est en +danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour +rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison! + +Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l'armée. Nous partîmes +le premier septembre pour nous porter sur la ligne, à un fort bourg +nommé Viédane, où nous commençâmes à respirer et trouvâmes des vivres. +Nos fureteurs découvrirent une cave sous une montagne; on tint conseil +comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le +domicile, vu que la guerre n'était pas déclarée. Il fut décidé que l'on +ferait un bon. Mais qui le signera?--«La plume, dit le fourrier, en +écrivant de la main gauche.--Combien de rations?--Cinq cents, dit le +sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce +qu'il dira.--Portez-le à l'alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si +ça peut prendre.--Allons, partons! nous verrons.» + +On part, après avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait +dit: «J'ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du +noir de fumée.») + +On se présente chez l'alcade, la distribution se fit de suite et la +plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le +capitaine rirent de bon cÅ“ur le lendemain. + +Nous partîmes pour Brescia où l'on rassembla l'armée dans une belle +plaine; nous passâmes la revue du général en chef. Brescia est une ville +forte qui peut se défendre; il y passe une rivière qui n'est pas large, +mais profonde. Nous partîmes le lendemain pour marcher sur le Mincio; +là , toute l'armée était en ligne, les préparatifs du passage de cette +rivière se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut décidé à la +pointe d'une hauteur très élevée qui dominait l'autre rive. Ce passage +se fit à l'abri d'un village qui le masquait à l'armée autrichienne qui +était très nombreuse, et l'on fit passer vingt-cinq mille hommes pour +les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible; nos troupes, +battues à plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio, +avec pertes. + +Heureusement, pour protéger notre armée, nous avions une position très +élevée qui dominait la plaine et qui leur empêchait de nous culbuter +dans le Mincio. Le général Suchet avec cinquante pièces de gros calibre +leur envoyait des bordées qui passaient par-dessus nos colonnes, +foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le +monde servait les pièces, et nous étions trois bataillons de grenadiers +à voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours. + +J'ai vu ce trait d'un petit voltigeur. Resté seul de l'armée en retraite +dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et +crie aussi: _En avant!_ Son intrépidité fit faire demi-tour à la +division: ils battirent la charge et furent à son secours. + +Le général le tenait à l'Å“il; il fit partir son aide de camp pour aller +le chercher. L'aide de camp arrive au point désigné et voit le voltigeur +qui était encore en avant de la ligne; il court sur lui et lui dit: «Le +général vous demande.--Non! dit-il.--Venez avec moi, obéissez à votre +général!--Mais je n'ai pas fait de mal.--C'est pour vous +récompenser.--Ah! c'est différent. Je vous suis.» + +Arrivé près du général, il fut fêté de tous les officiers, et porté pour +un fusil d'honneur. + +Le soir nous partîmes pour trois lieues plus haut, auprès d'un moulin +qui était à notre gauche avec une belle hauteur derrière nous. Le beau +régiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se +venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui +donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit +cents hommes d'infanterie polonaise[37], sans sacs. Ils défilèrent sur +le pont et prirent à droite le long du Mincio; les Polonais au pas de +course les suivirent. Ils tombèrent sur la tête de colonne des +Autrichiens, ne leur donnèrent pas le temps de se mettre en bataille, +les sabrèrent et ramenèrent six mille prisonniers et quatre drapeaux. +Nos trois bataillons de grenadiers passèrent de suite, et le premier +dont je faisais partie était commandé par le général Lebrun, bon soldat. +Le général Brune lui donna l'ordre de prendre la redoute qui battait sur +le pont, et nous marchâmes dessus de suite. À portée de fusil, ils se +rendirent; ils étaient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l'armée +passa et l'on se mit en bataille. Les colonnes se virent face à face; on +les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pièces de +canon. La frottée fut terrible. + +Ils prirent la route de Vérone pour passer l'Adige. Avant d'arriver à +Vérone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la +ville de plus de trois cents pieds. Le général Brune envoya un +parlementaire dans la citadelle pour les prévenir qu'il allait faire son +entrée dans Vérone, et que s'il y avait un coup de canon de tiré sur la +ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois +bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous +regarder. Nous fûmes campés à deux lieues en avant, et, à minuit, on +nous fit prendre l'aile droite de l'armée en avant-postes. + +Je fus de garde au poste avancé. L'adjudant-major vient nous placer; +c'était moi le premier pour la faction; on me met dans un pré en me +donnant la consigne: «Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire +feu, ne pas crier qui vive et bien écouter, sans te laisser surprendre.» + +Me voilà seul pour la première fois en sentinelle perdue, ne voyant pas +clair du tout, et mettant mon genou à terre pour écouter. Enfin la lune +se lève; j'étais content de voir autour de moi, je n'avais plus peur. +Voilà que j'aperçois à cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet à +poil. Ça ne bougeait pas; je l'ajuste de mon mieux, et à mon coup de +fusil, toute la ligne répond[38]. Je croyais que l'ennemi était partout; +je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je +lui montre mon Hongrois; on me dit: «Tirez dessus et nous irons voir +tous les cinq.» + +J'ajuste, je tire, rien ne bouge. L'adjudant-major arrive: «Tenez, lui +dis-je, le voyez-vous, là -bas?--Tirez», dit-il. + +Je donne mon second coup, et nous marchâmes dessus. C'était un saule à +grosse tête qui m'avait fait peur... Le major me dit que j'avais bien +fait, qu'il y aurait été trompé lui-même, et que j'avais fait mon +devoir. + +Nous marchâmes sur Vicence, jolie ville; mais les Autrichiens filaient +sur Padoue à grandes journées. La joie était partout, à cause de nos +bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut désignée avec un +régiment de chasseurs à cheval pour aller du côté de Venise. + +Le général qui commandait cette expédition n'avait qu'un bras. Il fit +faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous +restions cachés dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur +des grands fossés pour passer notre artillerie et notre cavalerie; ce ne +sont que marais et chaumières de pêcheurs. À force de courage, nous +arrivâmes au lieu désigné. C'était une forte rivière avec une chaussée +la séparant de la mer; cette rivière va se joindre à quatre autres qui +tombent aussi dans la mer et forment la patte d'oie. Il fallait prendre +toutes ces rivières pour être maître des eaux douces. + +Sur la grande chaussée était un corps de garde autrichien à l'avancée; +des redoutes à un quart de lieue faisaient face aux rivières. On plaça +un factionnaire sur la chaussée; le factionnaire parlait allemand et fit +connaissance avec le factionnaire autrichien. Le nôtre lui demanda du +tabac, et l'allemand lui demanda du bois. Le nôtre lui dit: «Je vous en +apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de +faction.» Voilà nos grenadiers partis avec du bois; les autres leur +apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et +les voilà enchantés et disant: «Nous vous donnerons du tabac.» + +Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargés de bois et sont bien +reçus; ils s'emparent des fusils des Autrichiens, et les font +prisonniers. De suite la tranchée est ouverte, et des pièces mises en +batterie. C'était un bon point d'appui. + +Les bâtiments qui descendaient pour gagner la mer chargés de farine, +tombent en notre pouvoir ainsi que deux bâtiments chargés d'anguilles et +de poissons. Nous en eûmes un bâtiment à notre discrétion, et nous en +mangeâmes à toutes sauces. + +Lorsque les Vénitiens eurent soif, ils vinrent faire de l'eau et le +général en eut tout ce qu'il voulut; il nous avait promis trois francs +par jour, mais les comptes furent bientôt réglés; il ne donna pas un sou +et envoya tout chez lui. Puis le général Clausel prit le commandement. + +Nous restâmes peu de temps; Mantoue se rendit, nous vîmes passer sa +garnison, et nous eûmes ordre de partir pour Vérone pour célébrer la +paix. + +Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit à l'ordre du jour que +notre demi-brigade était désignée pour Paris. Quelle joie pour nous! +Nous traversâmes tout le pays d'Italie; l'on ne peut rien voir de plus +beau jusqu'à Turin; c'est magnifique. Nous passâmes le Mont-Cenis, nous +arrivâmes à Chambéry, et de Chambéry à Lyon. + +Lorsque notre vieux régiment arriva sur la place Bellecourt, tous les +incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions +d'Italie. Nous leur disions: «Oui, messieurs!--Vous n'avez pas la +gale?--Non, messieurs!» + +Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous répondaient: +«C'est incroyable!» + +Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le général Leclerc les +força à nous donner des billets de logement, et de suite il fut accordé +sept congés par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux +soldats! Jamais le Consul n'en a tant donné que cette fois. Le lendemain +on nous annonça que nous n'allions pas à Paris comme nous comptions, +mais bien en Portugal. Le général nous comprit dans les quarante mille +hommes de son armée; il fallut se résigner et partir dans un état +déplorable (des habits faits de toutes pièces). + +Nous partîmes pour Bayonne; cette route fut très longue; nous souffrîmes +des chaleurs; enfin nous arrivâmes au pont d'Irun. + +Nos camarades furent dénicher un nid de cigognes et prirent les deux +petits. Les autorités vinrent les réclamer au colonel; l'alcade lui dit +de les rendre parce que ces animaux étaient nécessaires dans leur climat +pour détruire les serpents et les lézards, qu'il y avait peine de +galères dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l'on en voit +partout; les plaines en sont couvertes, et elles se promènent dans les +villes; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux très élevés, et +elles font leurs nids sur les pignons des édifices. + +Arrivés à notre première étape, nos soldats trouvèrent du vin de Malaga +à trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait; ils +tombèrent morts-ivres. Il fallut mettre des voitures en réquisition pour +les charger comme des veaux (ils étaient comme morts). Au bout de huit +jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans +leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin +était fort. + +Nous arrivâmes à Victoria, jolie ville; de là , à Burgos, et de Burgos à +Valladolid, belle grande ville où nous restâmes longtemps dans la +vermine. C'est les poux qui font les lits des soldats à force de remuer +la paille qui ressemble à de la balle. Les trois quarts des Espagnols +prennent les poux à pincée, et les jettent par terre en disant: «Celui +qui t'a créé, qu'il te nourrisse!»--Voilà ce sale peuple. + +J'eus le bonheur d'être sapeur; j'avais un collier de barbe très long, +et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habillé à neuf (petite +et grande tenue) et nous fûmes logés chez le bourgeois où nous pûmes +nous débarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de +crainte d'être égorgés la nuit. + +Me promenant le long de la rivière, je rencontrai deux prêtres français +émigrés qui étaient dans un état de misère complète; ils m'accostèrent +pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n'avais +fait que passer, que l'on disait que les émigrés seraient rappelés, et +que s'ils voulaient aller voir le général Leclerc, ils seraient bien +reçus, que le général était le beau-frère du premier Consul. Ils y +furent le lendemain et ils reçurent de bonnes nouvelles; ils me +retrouvèrent et me prirent les mains et me dirent que j'étais leur +sauveur. Quinze jours après, ils reçurent l'ordre de rentrer en France, +et je fus embrassé par ces malheureux proscrits; je leur donnai le +conseil de se déguiser crainte d'être insultés en rentrant en France. +De Valladolid nous partîmes pour Salamanque, grande ville où nous +restâmes longtemps à passer des revues et faire la petite guerre; notre +avant-garde poussait sa pointe sur la frontière du Portugal et la guerre +n'eut pas lieu. Ils amenèrent dix-sept voitures bien escortées[39], et +la paix fut faite sans se battre. + +Nous rentrâmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les +Espagnols nous tuèrent nos fourriers[40] à coups de masse, et eurent la +hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le +colonel, dans un bourg près de Burgos. Tous les hommes étaient endormis; +le factionnaire crie: _Aux armes!_ et il était temps; ils sortaient du +village. Ils furent pincés par nos grenadiers qui les passèrent à la +baïonnette sans miséricorde[41].--Voilà ce peuple fanatique. + +Nous arrivâmes à Burgos et partîmes pour Vittoria. De là , nous passâmes +la frontière pour nous rendre à Bayonne, notre ville frontière. Nous +suivîmes toutes les étapes jusqu'à Bordeaux, où nous eûmes séjour. + +Je fus logé chez une vieille dame qui était malade. Je me présentai avec +mon billet de logement, et elle fut un peu effrayée de voir ma grande +barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit: «J'ai peur des +militaires.--Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien; mon +camarade est très doux.--Eh bien! je vous garde chez moi; vous serez +nourris et bien couchés.» + +Le bon logement! Après dîner, elle me fit appeler par sa femme de +chambre: «Je vous fais venir près de moi pour vous dire que je suis +rassurée, que vous êtes bien tranquille chez moi; j'ai recommandé de +bien vous traiter.--Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que +demain pour passer la revue.--Vous me voyez dans un mauvais état; ce +sont des malheurs que j'ai éprouvés. Robespierre a fait guillotiner +quatorze personnes de ma famille; le scélérat m'a fait donner pour +trente mille francs de bijoux et d'argenterie, et il exigeait que je +couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari; le lendemain, il lui +fit couper la tête. Voilà , monsieur, les malheurs de ma famille. Ce +scélérat a été puni, mais trop tard[42].» + +Nous partîmes pour nous rendre à Tours par les étapes désignées, et là +nous fûmes passés en revue par le général Beauchou, qui nous présenta un +vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans +notre demi-brigade[43]. Le Consul lui avait donné pour retraite la table +du général; il avait cent deux ans, et son fils était chef de bataillon. +On lui fit apporter un fauteuil; il était habillé en officier, mais +point d'épaulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui +avait trente-trois ans de service. + +Après avoir quitté cette belle ville de Tours, nous partîmes pour +prendre garnison au Mans (département de la Sarthe), que l'on peut citer +la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant +de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux +régiment prendre garnison.--Les murs de la caserne étaient encore teints +du sang des victimes qui avaient été égorgées par les chouans, et on +nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, où nous fûmes reçus +comme des frères. On répara la caserne, où je restai un an. + +Le colonel se maria avec une demoiselle d'Alençon, fort riche, et ce fut +des fêtes pour la ville. Les invitations furent considérables; je fus +désigné pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le +colonel fut généreux avec le régiment; tous ses officiers furent +invités. + +Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bénit, et l'on fit +faire trois brancards garnis en velours, chargés de brioches, et portés +par six sapeurs. L'épouse du colonel fit la quête, et mon capitaine +Merle, nommé commandant, conduisait notre belle quêteuse; le +tambour-major était le suisse; moi, je portais le plat, et madame +faisait la révérence. + +La quête fut de neuf cents francs pour les pauvres; tout le régiment +était à la messe. On fit porter un brancard chargé de pain bénit chez le +colonel, et là on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque +part et une lettre d'invitation. Deux sapeurs portaient la grande +bannette pleine de pain bénit, et je fus nommé pour accompagner les deux +sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient à la porte: je prenais +une part et la lettre; je me présentais: on me donnait six francs ou le +moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons +de campagne me valut cent écus. Le colonel voulut savoir si j'avais été +bien récompensé; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet +argent, il fit deux parts et me dit: «Voilà la moitié pour vous, et +l'autre que vous partagerez aux sapeurs.» + +Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s'était passé; je les +ramenai à la caserne, et devant le sergent et le caporal, je déposai +l'argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des +poignées d'argent sur la table: «Vous avez donc volé la caisse du +régiment. Pour qui tout cet argent? dit le sergent.--C'est pour nous, +partagez-le, c'est le pain bénit.» + +Nous eûmes chacun quinze francs; ils étaient contents de moi, ils me +serraient la main. J'eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs, +c'était une fortune pour moi. Ils voulurent me régaler; je m'y opposai: +«Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d'eau-de-vie, et voilà +toute la dépense qu'il faut faire. Et c'est moi qui régale, vous +entendez, mon sergent?--Rien à répliquer, dit-il, il est plus sage que +nous.» + +Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent +contents. Ce beau dîner du colonel me valut un louis, qu'il me donna +pour avoir passé la nuit. Le bal ne finit qu'au jour; on se mit à table +à trois heures, et je fus bien récompensé. + +Quinze jours après, je reçus une lettre de Paris, et je fus surpris +(mais quelle surprise!). C'était ma chère sÅ“ur qui m'avait découvert par +le moyen des recherches faites par son maître qui avait un parent au +ministère de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir à Paris, +cuisinière chez un chapelier, place du Pont-Neuf. + +Le conseil d'administration du régiment avait ordre de porter des +militaires pour la croix, et je fus porté avec les officiers qui +avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour +m'en faire part et que c'était parti au ministère de la guerre. Je +répondis: «Je vous remercie, mon commandant.--Le colonel et moi, nous +avons réclamé la promesse du premier Consul à votre égard pour la garde, +et j'ai signé cette demande avec le colonel, cela vous est dû.» + +Quinze jours après, le colonel me fit appeler: «Voilà la bonne nouvelle +arrivée! Vous êtes nommé dans la garde: on va vous faire votre décompte +et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le +général Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part à votre +commandant, il sera content de l'apprendre.» + +J'étais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma +bonne sÅ“ur, que je n'avais pas vue depuis l'âge de sept ans; mon +commandant me fît compliment en disant: «Si jamais je vais à Paris, je +vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez à la +caserne.» + +Je fis part de la bonne nouvelle à tous mes camarades, qui me dirent: +«Nous vous conduirons tous.» Le sergent et le caporal aussi dirent: +«Nous irons tous faire la conduite à notre brave sapeur.» Mon décompte +terminé, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une +fortune pour un soldat), bien accompagné de mes bons camarades, le +sergent et le caporal en tête. Il fallut faire halte pour nous quitter à +une lieue, et j'arrivais à Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne +des Feuillants, près la place Vendôme. Un passage longeait notre caserne +jusqu'aux Tuileries; à peine si l'on pouvait passer deux de front; on +l'appelait la caserne des Capucins. + +Je fus mis en subsistance dans la troisième compagnie du premier +bataillon; mon capitaine se nommait Renard; il n'avait qu'un défaut, +c'était d'être trop petit. En compensation, il avait une voix de +stentor; il était grand quand il commandait, c'était un homme à +l'épreuve; il a toujours été mon capitaine. On me mena chez lui: il me +reçut avec affabilité. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la +permission de la toucher. «Si vous étiez plus grand, je vous ferais +entrer dans nos sapeurs; vous êtes trop petit.--Mais, capitaine, j'ai un +fusil d'honneur.--C'est possible.--Oui, capitaine. J'ai une lettre pour +le général Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frère, +marchand de drap, porte Saint-Denis.--Eh bien! je vous garde dans ma +compagnie. Demain, à midi, je vous conduirai au ministère, et là nous +verrons.--C'est lui, le ministre, qui m'a trouvé sur ma pièce de canon à +Montebello.--Ah! vous m'en direz tant que je voudrais être à demain pour +voir si le ministre vous reconnaîtra.--Je n'avais point de barbe à +Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin +vert.--Eh bien! à demain à midi! Je vous présenterai.» + +Le lendemain, à midi, nous partîmes pour nous rendre au ministère; il se +fit annoncer, et nous fûmes introduits près du ministre. + +«Eh! capitaine, vous m'amenez un beau sapeur. Que me veut-il?--Il dit +que vous l'aviez inscrit pour le faire venir dans la garde.--Comment te +nommes-tu?--Jean-Roch Coignet. C'est moi qui étais sur la pièce de canon +à Montebello. + +--Ah! c'est toi.--Oui, mon général.--Tu as reçu ma lettre?--C'est mon +colonel, M. Lépreux.--C'est juste. Va dans les bureaux en face.--Tu +demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade: tu diras ton +nom, et tu m'apporteras une pièce que j'ai signée pour toi.» + +Je demandai dans ce bureau; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette +barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu'elle était +postiche: «Est-elle naturelle?» me dit le chef. + +Je la prends à poignée et la tire: «Voyez, lui dis-je, elle tient à mon +menton, et bien plantée.--Tenez, mon beau sapeur, voilà un papier digne +de vous.--Je vous remercie.» + +Et je porte ce papier au ministre, qui me dit: «Vois-tu que je ne t'ai +pas oublié? Tu porteras une petite _machine_! dit-il en touchant mon +habit... Et toi, Renard, tu recevras demain, à dix heures, une lettre +pour lui. C'est un soldat à l'épreuve; tâche de le garder dans ta +compagnie.» + +Je remerciai le ministre, et nous partîmes de suite pour nous rendre +chez le général Davoust, colonel-général des grenadiers à pied. Il nous +reçut très bien, en disant: «Vous m'amenez un sapeur qui a une belle +barbe.--Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine; +il a un fusil d'honneur.--Mais il est bien petit.» + +Il me fit mettre à côté de lui et dit: «Tu n'as pas la taille pour les +grenadiers.--Je désirerais le garder, mon général.--Il faut tromper la +toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de +carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il;... il lui manque six lignes. Eh +bien! tu vois qu'avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses +six pouces; tu l'accompagneras.--Ah! certainement, mon général.--S'il +est accepté, ce sera le plus petit de mes grenadiers.--Mon général, il +va être décoré.--Ah! c'est différent, fais ton possible pour le faire +recevoir.» Et nous partîmes pour nous procurer des cartes, mettre des +bas. Mon capitaine menait tout cela grand train; il était vif comme un +poisson et en vint à bout. Le soir même, je me tenais droit comme un +piquet sous la toise, et mon capitaine était là qui se redressait, +croyant me faire grandir. Enfin, j'avais mes six pouces, grâce à mes +jeux de cartes. Je sortis victorieux. + +Mon capitaine fut joyeux de son côté; je fus admis dans sa compagnie. +«Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe.--Je vous demande la +permission de la garder quinze jours; je voudrais faire quelques visites +avant de la faire couper.--Je vous donne un mois, mais il vous faudra +faire l'exercice.--Je vous remercie de toutes vos peines pour moi.--Je +vais vous faire porter sur les contrôles à compter d'hier pour votre +solde.--Je vous demande la permission de porter ma +lettre.--Certainement», dit-il. + +Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit: «Voilà un petit +grenadier. Vous donnerez une permission à Coignet pour faire ses +commissions, et vous allez la lui faire délivrer de suite pour qu'il +puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l'ordinaire le plus +faible[44]. Vous y avez l'homme le plus grand, eh bien! vous aurez le +plus petit.--Justement, il se trouve seul en ce moment; c'est un bon +camarade; nous pourrons dire: le plus petit avec le plus grand.» Le +sergent-major me mena dans ma chambre, et il me présenta à mes +camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit à +rire en me voyant si petit. «Eh bien, lui dit-il, voilà votre camarade +de lit.--Je pourrai l'emporter en contrebande sous ma redingote.» + +Ça me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble; chacun +avait sa soupière), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut +enchanté de mon procédé. + +Le caporal me dit: «Il faut vous acheter une soupière demain, vous irez +avec votre camarade.» Le lendemain, nous allâmes acheter ma soupière, et +je régalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bière. Rentré à la +caserne, je demandai la permission de sortir jusqu'à l'appel de midi. +«Allez!» dit mon caporal. + +Je vole pour aller voir cette bonne sÅ“ur place du Pont-Neuf, chez un +chapelier. Je me présente avec la lettre que le maître de la maison +avait eu l'obligeance de m'écrire, et ils furent surpris de voir une +barbe comme la mienne: «Je suis le militaire à qui vous avez eu +l'obligeance d'écrire au Mans. Je viens voir ma sÅ“ur Marianne; voilà +votre lettre.--C'est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment, +votre grande barbe pourrait lui faire peur.» + +Il revient et me dit: «Elle vous attend, je vais avec vous.» + +J'arrive vers cette grosse mère, et lui dit: «Je suis ton frère, viens +m'embrasser sans crainte.» + +Elle vient en pleurant de joie de me voir; je lui dis: «J'ai deux +lettres de mon père, datées de Marengo.» + +Et le maître de me dire: «Il faisait chaud.--C'est vrai, +monsieur.--Mais, dit-elle, mon frère l'aîné est ici à Paris.--Est-il +possible?--Mais oui! il va venir me voir à midi.--Quel bonheur pour moi! +Je suis dans la garde du Consul, je vais courir à l'appel et je +reviendrai le voir; à une heure, je serai de retour.» + +Je remerciai le maître et je cours à l'appel; je reviens le plus vite +possible, mais mon frère était arrivé. Ma sÅ“ur lui dit que j'étais dans +la garde du Consul. «Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire +connaissance d'un soldat, ne va pas nous déshonorer; nous avons été +assez malheureux.--Mais, mon ami, dit-elle, il va venir après son appel, +tu le verras.» + +J'arrive; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis: «Eh bien! ma sÅ“ur, +et mon frère Pierre n'est donc pas venu.--Mais si, dit-elle; il dit que +vous n'êtes pas mon frère.--Ah! lui dis-je, eh bien! il faut lui dire +que c'est lui qui m'a emmené de Druyes pour Etais où il m'a loué, et il +avait du mal au bras.» + +Là -dessus, il vint fondre sur moi, et nous voilà tous les trois dans les +bras l'un de l'autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison +est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept +ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frère et ma sÅ“ur ne +purent la surmonter; je les perdis tous les deux. J'enterrai ma pauvre +sÅ“ur au bout de six semaines; la maladie se déclara au bout de huit +jours, et il a fallu la conduire à l'hôpital où elle succomba; je la +conduisis au champ du repos. Mon frère ne put survivre à cette perte; je +le renvoyai au pays où il mourut. Je les perdis dans l'espace de trois +mois; voilà des malheurs que je ne puis oublier. + +Mes devoirs de famille terminés, je repris mes devoirs militaires, et je +contai mes malheurs à mon capitaine qui m'a plaint sincèrement. Je fus +habillé promptement et je fus à l'exercice. Comme j'étais déjà fort dans +les armes, l'escrime, je continuai; je fus présenté aux maîtres qui me +poussèrent rapidement. Au bout d'un an, on livra un assaut, et je fus +applaudi pour ma force et ma modestie à leur laisser le point d'honneur. +Plus tard, je me fis présenter par le premier maître dans la rue de +Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens très forts, et là je +fis voir ce dont j'étais capable. Je fus embrassé par les maîtres et +invité par les forts élèves; le maître d'armes de chez nous me combla +d'amitié, et dit: «Ne vous y fiez pas! Vous n'avez rien vu, il a caché +son jeu et s'est conduit comme un ange. On peut en faire un maître s'il +voulait, mais il dit: _Non, je reste écolier..._ Voilà sa réponse.» + +J'allais tous les jours à l'exercice pour apprendre les mouvements de la +garde, et ça ne fut pas long pour moi; au bout d'un mois, je fus quitte +et je fus mis au bataillon. La discipline n'était pas sévère; on +descendait pour l'appel du matin en sarrau de toile et caleçon (pas de +bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous +vint un colonel, nommé Dorsenne, qui arrivait d'Égypte couvert de +blessures; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour +la discipline et la tenue. Au bout d'un an, nous pouvions servir de +modèle à toute l'armée. Sévère, il faisait trembler le plus terrible +soldat, il réforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modèle de +tous nos généraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait +pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l'ai vu +couvert de terre par des obus. Une fois relevé, il disait: «Ce n'est +rien, grenadiers, votre général est près de vous.» + +On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne, +et qu'il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il +nous prit tous dans nos lits, il était accompagné du général Lannes, son +favori. Il venait de nous arriver des malheurs; des grenadiers s'étaient +suicidés, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive +à mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s'allongea +en voyant le Consul près de notre lit; ses jambes passent de plus d'un +pied notre couchette. Le Consul croit que c'est deux grenadiers au bout +l'un de l'autre et vient à la tête de notre lit pour s'assurer du fait, +et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s'assurer. «Mais, +dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu, +Lannes? il faut réformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et +que toute la literie soit mise à neuf; celle-ci passera pour la +garnison.» + +Mon camarade de lit fut cause d'une dépense de plus d'un million, et +toute la garde eut des lits neufs de sept pieds. + +Le Consul fît une morale sévère à tous nos chefs, et il voulut tout +voir; il se fit donner du pain: «Ce n'est pas cela, dit-il, je paie pour +du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes? tu +enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu'il vienne me +parler.» + +Le Consul nous dit: «Je vous passerai en revue dimanche, j'ai besoin de +vous voir. Il y a des mécontents parmi vous; je recevrai leurs +réclamations.» + +Ils s'en retournèrent aux Tuileries. Sur l'ordre qu'il passerait la +revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que +rien ne manquât pour la tenue. Tout le magasin d'habillement fut +bouleversé, tous les vieux habits furent réformés, et il passa son +inspection à dix heures; il était d'une sévérité à faire trembler les +officiers. À onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries; à midi, +le Consul descend pour passer la revue, monté sur le cheval blanc que +Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval était de la plus grande beauté, +couvert par sa queue et sa crinière; il marchait dans les rangs au pas +d'un homme; on pouvait dire que c'était le plus fier cheval. + +Le Consul fit ouvrir les rangs; il marchait au pas, il reçut beaucoup de +pétitions; il les prenait lui-même et les remettait au général Lannes. +Il s'arrêtait partout où il voyait un soldat lui présenter les armes, et +il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fit défiler. Nous +trouvâmes des tonneaux de bon vin à la caserne, et la distribution se +fit à chacun son litre. Les pétitions furent presque toutes accordées; +le contentement était général. + + + + +QUATRIÈME CAHIER + +MA DÉCORATION--JE SUIS EMPOISONNÉ.--RETOUR AU PAYS.--LE CAMP DE BOULOGNE +ET LA PREMIÈRE CAMPAGNE D'AUTRICHE. + + +Fait général des grenadiers à pied, le général Dorsenne forma un +deuxième régiment. La garde devint nombreuse et, par sa sévérité, il en +fit un modèle de discipline. Sévère et juste, soldat à toute épreuve, +brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voilà le portrait +de ce général. On fit venir les sous-officiers et soldats marqués pour +recevoir la croix, et nous nous trouvâmes dix-huit cents dans la garde. +Le 14 juin 1804, la cérémonie eut lieu au dôme des Invalides. Voilà +comme nous étions placés: à droite en entrant, sur des gradins jusqu'en +haut, était la garde; les soldats de l'armée étaient à gauche sur des +gradins pareils, et les invalides étaient au fond jusqu'au plafond. Le +corps d'officiers occupait le parterre; toute la chapelle était pleine. + +Le Consul arrive à midi, monté sur un cheval couvert d'or, les étriers +étaient massifs en or. Ce riche coursier était un cadeau du Grand Turc; +on fut obligé de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser +approcher (ce n'était que diamants sur la selle). + +Il se présente; le plus grand silence règne dans la chapelle, il +traverse tout ce corps d'officiers et va se placer à droite, dans le +fond, sur son trône; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge; +Eugène, au pied du trône, tenait une pelote garnie d'épingles, et Murat +avait une nacelle remplie de croix. La cérémonie commence par les grands +dignitaires, qui furent appelés par leur rang d'ordre. Après que toutes +les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à +Joséphine dans sa loge sur un plat que Murat et Eugène lui présentèrent. + +Alors on appela: «Jean-Roch Coignet!» J'étais sur le deuxième gradin; je +passai devant mes camarades, j'arrivai au parterre et au pied du trône. +Là , je fus arrêté par Beauharnais qui me dit: «Mais on ne passe pas.» +Et Murat lui dit: «Mon prince, tous les légionnaires sont égaux; il est +appelé, il peut passer.» + +Je monte les degrés du trône. Je me présente droit comme un piquet +devant le Consul, qui me dit que j'étais un brave défenseur de la +patrie et que j'en avais donné des preuves. À ces mots: «Accepte la +croix de ton Consul», je retire ma main droite qui était collée contre +mon bonnet à poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en +faire, je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me +fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnière de +mon habit et l'attacha à ma boutonnière avec une épingle prise sur la +pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet +état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M. +Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs décorations. Ils +m'embrassèrent tous les deux au milieu de tout ce corps d'officiers, et +je sortis du dôme. + +Je ne pouvais avancer, tant j'étais pressé par la foule qui voulait voir +ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher, pour toucher à ma +croix, me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure que +j'allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se +trouvaient sur mon passage. J'arrivai au pont de la Révolution, où je +trouvai mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les +compliments pleuvaient de tous côtés; enfin, pressé de toutes parts, je +finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j'eus bien du mal à +pouvoir gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte +les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier près +de moi, et j'étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui dis: +«C'est donc pour moi que vous portez les armes?--Oui, me dit-il, nous +avons la consigne de porter les armes aux légionnaires.» + +Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa +compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forçant de les +prendre, je lui dis: «Je vous invite à déjeuner lors de la descente de +votre garde.» + +Dieu! que j'avais faim! Je fis venir dix litres de vin pour mon +ordinaire, et je dis au cuisinier: «Voilà pour mes camarades!» + +Le caporal voit ces bouteilles et dit: «Qui a fait venir ce vin?--C'est +Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donné son souper de suite, car le +lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras +dessous, et il a dit de boire à sa santé.» + +Mon lieutenant, qui m'avait vu décorer le premier, ne m'avait pas perdu +de vue, et s'était emparé de moi. Il me dit obligeamment: «Vous ne me +quitterez pas de la soirée. Nous allons voir les illuminations et, de +là , nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de café. L'appel +se fait à minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons; je +réponds de tout.» + +Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure: il me mena au +café Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand +caveau où il y avait beaucoup de monde. Là , nous fûmes entourés tous les +deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant, et lui dit: «Je +vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d'honneur +sont régalés gratis.» + +Les gros matadors[45], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et +ils s'emparèrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant +leur dit que c'était moi le premier décoré; alors tout le monde de se +rabattre sur moi, criant: «Allons! buvons à sa santé!» + +J'étais confus. On me dit: «Buvez, mon brave.--Je ne puis boire, +Messieurs, je vous remercie.» + +Enfin, nous fûmes fêtés de tout le monde; toutes les tables voulaient +nous avoir. Nous fûmes saluer le maître de la maison et le remercier; à +minuit, nous rentrâmes à notre caserne. Mon lieutenant était sobre comme +moi; nous ne prîmes que très peu de chose... Que cette soirée fut belle +pour moi qui n'avais jamais rien vu de pareil! + +Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin; nous fûmes +embrassés tous les deux, et il fallut prendre le petit verre: «À midi, +dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous présentera à M. +de Lacépède comme le premier décoré; c'est l'ordre. Et les grenadiers à +deux heures.» + +Nous prîmes un fiacre et, arrivés dans la cour, on monte de grands +escaliers. Puis, les deux battants s'ouvrirent et nous fûmes annoncés. +Le chancelier paraît avec un gros et long nez; mon lieutenant lui dit +que j'avais été décoré le premier; il m'embrassa et me fit signer en +tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand +registre. Il nous accompagna jusqu'à la porte du grand perron, et toute +la garde fut en voiture à la chancellerie. Je fis des visites chez le +frère de mon colonel, porte Saint-Denis, où je fis emplette de nankin +pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d'argent de +jarretières, c'était de rigueur pour l'uniforme d'été. Lorsque je fus +prêt à me présenter chez le général Hulin, il me reçut et me fit cadeau +d'une pièce de ruban de la Légion d'honneur. + +Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de +Druyes, demeurant près le Jardin des Plantes; je suivais la rue +Saint-Honoré. Arrivant près du Palais-Royal, je rencontrai un superbe +homme qui m'accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui +faire l'amitié de venir prendre une demi-tasse de café avec lui. Je +refusai, et il insista tant que je me laissai tenter; il me mena au café +de la Régence, place du Palais-Royal, qui longe cette place à droite. +Arrivé dans ce beau café, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je +regardais la dame dans son comptoir qui était si belle (avec mes 27 ans, +je la brûlais des yeux). + +Ce monsieur me dit: «Votre café va refroidir, prenez votre tasse.» + +Et, sitôt prise, il se lève et me dit: «Je suis pressé.» Il va payer et +sort. Je ne venais que finir ma tasse; je me levai, qu'il était disparu. + +En sortant du café, je tombai sur le pavé. Tout mon corps se tortillait, +j'étais en double; des coliques me tordaient les boyaux. On vint à mon +secours; le monde du café, je crois, me fit porter à notre hôpital, au +Gros-Caillou, et je fus de suite traité. On me fit boire je ne sais +quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l'on fit venir M. Suze, le +premier médecin, très grêlé et borgne, un excellent homme. Il s'aperçut +de suite que j'étais empoisonné; il ordonna un bain et des frictions +avec de l'huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le +ventre à tour de bras; un autre était tout prêt pour le relayer; et +ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques +ne se passaient pas. + +Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet; +et, lorsque le feu était éteint, on coupait la peau avec un canif. Et +puis on mettait un bocal renversé sur mon ventre pour pomper le sang. On +m'épuisa de cette manière que l'on pouvait voir, avec une chandelle, au +travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de +me changer de draps quatre fois par jour, à cause des sueurs qui +sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous à mes deux infirmiers +pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours +des ventouses et des remèdes qui ne faisaient rien; ce que l'on me +donnait à prendre par le haut ne passait pas. + +Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l'ordre de mettre +deux médecins de nuit près de moi pour me garder, et des infirmiers nuit +et jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes +nouvelles. Tous les soins me furent prodigués; on donna l'ordre de +laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus +grande consolation c'était de voir ma croix qui était près de moi. Je +supportais toutes les souffrances possibles pour me guérir. + +Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation +où fut appelé le baron Larrey et des médecins qui me mirent sur une +table bien couvert sur des matelas: «Messieurs, leur dit-il, ce brave +militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre +avis.» + +Ils délibèrent, et je n'entendis rien; M. Larrey dit: «Il faut faire +apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons +prendre. Si elle passe, nous verrons.» + +On me présenta un grand gobelet d'argent plein de limonade bien sucrée, +je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une +demi-heure après ils m'en donnèrent un second verre. M. Larrey leur dit: +«J'ai sauvé le haut, sauvez le bas!» Ils délibèrent pour me faire +prendre un remède de leur composition, et il fit son effet; je rendis +comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses, +et la première était pleine de vert-de-gris; elles furent emportées +soigneusement, et ils restèrent deux heures près de moi. + +M. Larrey me dit: «Vous êtes sauvé, je viendrai vous voir», et il est +venu trois fois me visiter. Je dois la vie à lui et à M. Suze. Je fus +soigné: on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna +du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais +pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit +jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de +Nuits; j'en donnais la moitié à mes camarades. Les confitures venaient +du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des +visites tous les jours. M. Morin, qui possédait un château dans mon +pays, apprit que j'étais à l'hôpital, il vint me voir et m'offrit son +château pour me rétablir. Je l'acceptai avec reconnaissance. «Vous +trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous +soyez soigné.» + +Les bons soins des médecins et des infirmiers me sauvèrent de la +vengeance que l'on exerçait contre moi, ne pouvant pas atteindre le +premier Consul, car c'est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait +pour me détruire. + +Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil près de la +croisée pour prendre l'air. M. Suze me fit peigner et dit à l'infirmier +qu'il ne voulait pas que mes cheveux soient coupés. Il fallut mettre +beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque à +l'infirmier. Il y avait deux verres à son masque pour qu'il ne soit pas +empoisonné, tout le vert-de-gris étant dans ma chevelure. Cette +opération dura une heure; je donnai trois francs à l'infirmier pour la +conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons, +et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait +nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin. À midi, on ne +connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fûmes +bien débarrassés lorsque l'ordre fut donné de couper les queues, quoique +ça fît une révolution dans l'armée, surtout dans la cavalerie. + +Ma convalescence venait à vue d'Å“il. Je dis à M. Suze que je me portais +bien et que je désirais avoir une permission pour prendre l'air du pays +natal, vu que j'étais invité dans un château pour me rétablir et que le +lait me ferait du bien. «Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous +voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins +d'un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent! il faut +me le promettre.--Je vous le jure!» + +Il me donna mon billet de sortie, et, arrivé à la caserne, je présentai +mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma +paye entière. Je partis habillé tout à neuf, aux frais du Gouvernement, +par le coche, et, arrivé à Auxerre, je fus logé chez Monfort, porte de +Paris. Je me rappelai d'un parent, le père Toussaint-Armancier; je le +fis venir et lui demandai s'il n'aurait pas entendu dire où était passé +mon petit frère que je n'avais pas vu depuis l'âge de six ans. Il me +répond: «Je sais où. Il est à Beauvoir, chez le meunier Thibault.--Il +faut l'envoyer chercher. Dieu, que je suis content!» + +Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras; il ne pouvait pas se +contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix. +«Mon bon frère, me disait-il, que je suis content!--Je vais dans notre +pays et si tu veux, je t'emmènerai, je te placerai dans le commerce, +j'ai de bonnes connaissances à Paris.--Eh bien! me dit-il, viens me +chercher, je partirai avec toi.--Je te le promets, lui dis-je; +apprête-toi. As-tu de l'argent?--Oui, me dit-il, j'ai sept cents +francs.--Ça prouve ta bonne conduite, mon ami.» + +Et nous dînâmes comme deux enfants retrouvés. Le lendemain, après notre +déjeuner, nous partîmes chacun de notre côté. Arrivant à Courson, je fus +arrêté par le brigadier de gendarmerie nommé Trubert, qui me demande si +j'étais en ordre; je lui dis: «Regardez ma croix et mon uniforme, c'est +mon passeport.» Il fut sot... Je me fis conduire à Druyes. J'arrivai, le +samedi à la nuit, au château du Bouloy, chez M. Morin, où l'on +m'attendait. Suivant la vallée, je ne fus aperçu de personne. + +Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me +rendre à la messe. Je demandai où je pourrais me placer dans une stalle; +on m'indiqua celle à côté du maire, M. Trémeau, qui existe encore, et +j'arrivai dans le chÅ“ur. Je me plaçai dans la place indiquée, et le +maire se met à ma gauche. Je le salue. «C'est bien vous, Coignet?--Oui, +monsieur.--Je vous attendais, j'ai reçu une lettre de M. Morin qui +m'annonçait votre arrivée.--Je vous remercie; j'aurai l'honneur d'aller +vous faire ma visite après la messe.--Je vous attends.» + +Tout le monde se portait du côté du chÅ“ur pour voir ce beau militaire +décoré. Je reconnus ma belle-mère en face de moi, et mon père qui me +tournait le dos; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe +tout entière pour sortir de l'église; je me présente chez mon père. La +porte n'était pas fermée; je me tiens debout, mon père arrive et me voit +qui l'attendais au milieu de la chambre. Je fus à lui pour l'embrasser, +il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mère +paraît pour venir m'embrasser. «Halte-là ! lui dis-je, je n'aime pas les +baisers de Judas. Retirez-vous, vous êtes une horreur pour moi.--Allons! +mon fils, dit mon père, assieds-toi là . Pourquoi n'es-tu pas venu chez +ton père!--Je ne voulais pas y recevoir l'hospitalité sous les yeux de +votre femme que je déteste. Des étrangers m'ont offert un asile par +amitié; je l'ai accepté. Je vais faire ma visite à M. le Maire, et +demain je viendrai vous voir à midi, si vous le permettez.--Je +t'attendrai.» + +Je partis pour monter à la ville, et je trouvai la foule qui m'attendait +à mon passage, disant: «Le voilà , ce cher M. Coignet; il n'a pas perdu +son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l'a béni à cause de toutes +les souffrances que sa belle-mère lui a fait endurer.--Laissez-moi! leur +dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis; laissez-moi monter à la +ville chez M. Trémeau.» + +Je fus reçu à bras ouverts chez M. Trémeau, qui dit: «Vous avez votre +couvert mis chez moi, et nous vous mènerons à la chasse avec mes frères +pour vous désennuyer; vous portez votre port d'armes sur votre +poitrine.--Je vous remercie, je viendrai vous voir.» + +Quel baume pour moi que cet accueil de l'amitié! Je rentrai à mon hôtel, +et le lendemain, je descendis chez mon père. Je lui dis: «J'ai enfin +retrouvé mon petit frère, après avoir eu le malheur d'avoir perdu les +deux autres, dont un est venu mourir près de vous sans que vous lui +donniez l'hospitalité. Voilà encore une barbarie de votre femme, et +vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte à votre fils aîné. Il +faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez +trois mille francs.» + +Ma belle-mère, qui était au coin du feu, me dit: «Comment ferions-nous +pour vous donner tout cet argent?--Il n'est pas permis à une marâtre de +femme comme toi de se mêler de mes affaires. Cela me regarde avec mon +père, si je n'avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais +sauter la tête de dessus tes épaules; tu ne prendras plus les pincettes +pour m'arracher le nez. Malheureuse! tu n'as pas de honte d'avoir mené +ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonnés à la merci de +Dieu. Vois ton crime, serpent! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne +sais pas, je ferais un malheur.» + +Mon père était tout pâle; je frémis de la sortie que je m'étais permis +de faire devant lui, mais j'avais le cÅ“ur soulagé. + +Il ne fut parlé que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reçus +des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reçu partout avec +amitié. Je reçus une lettre de M. de la Bergerie, préfet de l'Yonne, sur +l'ordre du maréchal Davoust qui était arrivé à Auxerre, pour être près +du maréchal pour une chasse au loup dans la forêt de Frétoy, près de +Courson. J'y fus accompagné de MM. Trémeau, qui me dirent très +obligeamment qu'il fallait être en chasseur pour ménager mon uniforme; +j'étais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Légion d'honneur. Le +maréchal me reconnut de suite: «Voilà mon grenadier, dit-il au préfet; +vous nous suivrez à la chasse toute la journée.» + +Les gardes nous placèrent, et les traqueurs partirent après le signal. +Il fut tué deux loups et des renards; il était défendu de tirer sur le +chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur +tout. La chasse fut terminée à quatre heures, et nous fûmes invités, moi +et les MM. Trémeau. Le dîner fut brillant: je fus fêté. Le maréchal dit +au préfet: «C'est le plus petit de mes grenadiers. Allons! amusez-vous +bien dans votre pays.» + +Nous partîmes à onze heures du soir, et les MM. Trémeau furent enchantés +du bon accueil du préfet et du maréchal; nos carniers étaient bien +garnis de lièvres. + +Je passai mon temps à chasser, je fus voir mon père, qui m'invita à +faire une partie de chasse; je ne pus refuser. Arrivé au rendez-vous, il +me dit: «Voilà le train de trois chevreuils qui ont passé la nuit dans +ce taillis; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma +chienne et, au bout d'un quart d'heure, tu marcheras droit devant toi. +Sitôt que j'aurai tiré, tu la lâcheras.» + +Je pars, et, arrivé au milieu de ma course, j'entends deux coups de +fusil. Je lâche le chien, et j'entends mon père me crier: «Par ici!» +J'arrive. Quel fut mon étonnement! Deux chevreuils par terre. «Je les ai +tués tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me +suis trop pressé. Allons à la ferme, on viendra les chercher; mais, me +dit-il, il nous faut deux lièvres. Chacun le nôtre! je sais où les +trouver.» + +Au bout d'une heure, les lièvres étaient dans le carnier: «C'est +suffisant, lui dis-je, allons-nous-en.» + +Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre à Beauvoir, chez +le père Thibault, pour prendre mon petit frère et l'emmener avec moi à +Paris. Je cachai mon départ, je ne le dis qu'à mon camarade Allart, et +je partis à deux heures du matin. Arrivé à Paris, je plaçai de suite mon +frère garçon marchand de vin; je me rendis à ma caserne, où mes +camarades me souhaitèrent la bienvenue. Je touchai ma solde entière et +trois mois de ma Légion ce qui me donna deux cents francs; ça remonta +mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine, +je fus tout à fait rétabli pour rentrer en campagne. + +On s'apprêtait pour la descente d'Angleterre, disait-on. On faisait +faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun. +Le camp de Boulogne était en grande activité, et nous faisions la belle +jambe à Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manÅ“uvres de +terre et de mer, après de grandes revues et de grandes manÅ“uvres dans la +plaine de Saint-Denis, où il fallut endurer la pluie toute la journée; +les canons de nos fusils se remplissaient d'eau, l'arme au bras. Le +_grand homme_ ne bougeait pas; l'eau lui coulait sur les cuisses; il ne +nous fit pas grâce d'un quart d'heure. Son chapeau lui couvrait les +épaules, ses généraux baissaient l'oreille, et lui ne voyait rien. +Enfin, il nous fit défiler et, rendus à Courbevoie, nous barbotions +comme des canards dans la cour, mais le vin était là , et on n'y pensait +plus. + +Le lendemain, on nous lit à l'ordre du jour qu'il fallait se tenir prêt +à partir. «Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux à +tout le monde, car il ne reste que les vétérans.» + +L'ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher +sur la paillasse, prêts à partir pour Boulogne. On nous campa au port +d'Ambleteuse, où nous formâmes un beau camp; le général Oudinot était +au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de +la réserve. Et tous les jours à la manÅ“uvre. Nous fûmes embrigadés pour +faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit très loin, sur +une ligne de deux cents péniches. Toute cette petite flottille, divisée +par sections, était commandée par un bon amiral, qui était monté sur une +belle frégate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours +manÅ“uvrant les pièces, nous étions canonniers et marins. Les marins, +canonniers et soldats, tout ne faisait qu'un seul homme, l'accord était +parfait à bord. La nuit, on criait: _Bon quart!_ et le dernier criait: +_Bon quart partout!_ Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de +la nuit: + +«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à votre bord?--On vous fait savoir qu'il +y a deux grenadiers qui se sont jetés à l'eau.--Sont-ils noyés? répétait +le porte-voix.--Oui, répétait l'autre; oui, mon commandant.--À la bonne +heure!» (Il disait _à la bonne heure_, parce qu'il avait compris le mot +d'ordre.) + +Une fois, j'étais monté sur une corvette avec dix pièces de gros +calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J'étais +servant de droite d'une pièce, car il fallait tout faire, et la moitié +restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour +me coucher dans mon hamac, je disais: «Allons, vieux soldat, te voilà +donc dans ton hamac! Allons, repose-toi!» + +Le maître cambusier m'entendit: «Où est-il le vieux soldat?--Me voilà , +lui dis-je.--Où est votre hamac? Je vais vous mettre dans une bonne +place.» + +Et il descendit mon hamac près des caisses de biscuit, et leva une +planche: «Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le _boujaron_» +(c'est la petite mesure d'eau-de-vie). + +On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de même, des +fèves qui dataient de la création du monde; toutes les rations par +ordinaire étaient dans des filets; c'était de la viande fraîche et de la +sole. + +Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une +forte escadre; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour +arriver près du rivage, il s'embosse et nous envoie des boulets à toute +volée dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un +sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau, +disant qu'il répondait de le couler du premier ou du second coup. +«Mets-toi à l'Å“uvre! comment te nommes-tu? dit le +Consul.--Despienne.--Voyons ton adresse.» + +La première bombe passe par-dessus: «Tu as manqué ton coup, dit notre +petit caporal.--Eh bien! dit-il, voyez celle-ci.» + +Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut +qu'un cri de joie. «Je te fais lieutenant dans mon artillerie», dit-il à +Despienne. + +Voilà les Anglais qui tirent à poudre pour appeler à leur secours, et +voilà le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques +comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros +bâtiments, il fallait voir tous ces petits carlins après des gros +dogues! c'était curieux. Les Anglais voulurent revenir à la charge, mais +ils furent mal reçus; nous étions en règle. Nos petits bateaux faisaient +des dégâts; tous les coups portaient, et leurs bordées passaient +par-dessus nos péniches. Nous eûmes l'ordre de rentrer dans le port pour +faire une grande manÅ“uvre sur toute la ligne. Jamais on n'avait vu cent +cinquante mille hommes faire des feux de bataillon; tout le rivage en +tremblait. + +Tous les préparatifs se faisaient pour la descente; c'était un jeudi +soir que nous devions mettre à la voile pour arriver sur les côtes +d'Angleterre le vendredi. Mais, à dix heures du soir, on nous fit +débarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour déposer +nos couvertures. C'était des cris de joie. Dans une heure, toute +l'artillerie était en marche pour la belle ville d'Arras. Jamais on n'a +fait une marche aussi pénible, on ne nous a pas donné une heure de +sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les +uns aux autres pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait +les réveiller. Il en tombait dans des fossés, les coups de plat de sabre +n'y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la +charge, rien n'était maître du sommeil. Les nuits étaient terribles pour +nous. Je me trouvais à la droite d'une section. Sur le minuit, je +dérivai à droite sur le penchant de la route. Me voilà renversé sur le +côté; je dégringole et je ne m'arrête qu'après être arrivé dans une +prairie. Je n'abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l'autre +monde; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher; j'étais +brisé. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien réveillé. + +Lorsque nous fûmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre des +voitures pour les dormeurs. Arrivés enfin à Strasbourg, nous trouvâmes +l'Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix. +Deux nuits nous rétablirent; nous passâmes le Rhin et nous marchâmes à +grandes journées sur Augsbourg, et de là sur Ulm, où nous trouvâmes une +armée considérable, qu'il fallut repousser au delà d'une forte rivière, +avant de parvenir à un couvent, sur une hauteur imprenable. Le maréchal +Ney, dans l'eau jusqu'au ventre de son cheval, faisait rétablir le pont, +malgré la mitraille; les sapeurs tombaient et cet intrépide Ney ne +bougeait pas. Aussitôt la première travée posée, les grenadiers et +voltigeurs passèrent pour soutenir les sapeurs, le maréchal revint au +galop près du prince Murat, lui prend la main, disant: «Le pont est +fini, mon prince. J'ai besoin de vous pour me soutenir.--Je pars de +suite, dit-il, avec ma division de dragons.» + +Les voilà partis au galop. Le temps était si horrible que le pont était +inondé, on ne le voyait plus. Nous étions près de cette rivière, dans un +pré; l'eau nous gagna, elle nous monta jusqu'aux genoux. Il fallait +voir la garde barboter comme des canards; tout le monde de rire et de se +promener dans l'eau. J'avais la marmite sur mon sac; elle n'était pas +renversée, elle se remplissait d'eau, je la versais dans les jambes de +mes camarades; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne +pouvions pas changer de position, tout le corps du maréchal attendant +que l'eau diminue pour passer; les soldats étaient dans la boue, c'est +encore nous qui étions les mieux placés. Voilà l'eau qui diminue, on +voit les planches du pont, les troupes s'arrachent de la boue et se +lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pré à +leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne +monstrueuse, défendue par des forces considérables, mais rien ne put +résister au maréchal Ney. Arrivé au village d'Elchingen, il le fait +attaquer, les maisons l'une après l'autre, avec les enclos entourés de +murs qu'il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris à la +baïonnette, et nos colonnes arrivèrent au couvent, tout en haut du +bourg. L'Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de +renverser l'armée du général Mack. Les Autrichiens se battirent en +déterminés. Derrière ce village, ce sont des plaines où l'on peut +manÅ“uvrer, un peu boisées, et la chaîne de montagnes se prolonge depuis +le couvent jusqu'en face d'Ulm. On ne laissa pas l'ennemi un moment +tranquille. Murat se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le +maréchal Ney ne s'arrêta que devant Ulm. L'Empereur fit cerner la ville +de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire sécher. Le +malheur voulut que le feu prît à une jolie maison bourgeoise: il ne fut +pas possible de la sauver. L'Empereur dit, dans sa colère: «Vous la +paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de +votre paie. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison.» + +Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par là , et la +garde a une maison dans ce village. Le propriétaire a fait une bonne +journée, car il a reçu une somme considérable. + +L'Empereur fit sommer le général Mack qui se rendit prisonnier de guerre +le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain à cinq +heures du matin; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face +d'Ulm. L'Empereur se plaça sur le haut de ce pain de sucre et fit faire +un bon feu; c'est là qu'il brûla sa capote grise. Toute sa garde était +autour de lui, et cinquante pièces de canon braquées sur la ville. +J'étais de garde sur le mamelon, près de l'Empereur, qui parlait au +comte Hulin, général des grenadiers à pied. Tout à coup, on voit sortir +de la ville d'Ulm une colonne qui n'en finissait pas, et arrivait en +face de l'Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les +soldats avaient passé leurs gibernes sur leurs sacs pour se débarrasser +en arrivant au lieu de désarmement; ils jetaient les armes et les +gibernes dans un tas en passant. Le général Mack à leur tête vint +remettre son épée à l'Empereur qui la refusa (tous ses officiers et +généraux gardèrent leurs épées et leurs sacs) et qui s'entretint avec +les officiers supérieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre à +cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville était pleine +de blessés et de malades. Nous fîmes notre entrée dans Ulm aux cris de +tout le peuple, les officiers furent renvoyés dans leur pays sur parole +de ne pas prendre les armes contre la France, et l'Empereur nous fit une +proclamation. Le lendemain de la reddition d'Ulm, Napoléon partit pour +Augsbourg avec toute sa garde; on fit des marches forcées pour arriver à +Vienne. + +Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c'était la ration du +soldat. Aussi, ils disaient: «Notre Empereur ne se sert pas de nos bras +pour faire la guerre, mais de nos jambes.» + +Lorsque l'Empereur apprit que le prince Ferdinand s'était sauvé d'Ulm +avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murat et les grenadiers +d'Oudinot à leur poursuite. Nous les rencontrâmes à dix lieues de +chemin; ce n'était que voitures, canons, caissons et cavalerie; ils +avaient pris la moitié de leurs armes avec quatre mille chevaux; les +routes étaient couvertes de prisonniers. + +Nous étions partis à minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il +fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les +déranger de leur chemin, sur les côtés de la route. Il fallait prendre +le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos +grenadiers faisaient des enjambées d'une toise et dépassaient deux +soldats à chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour +suivre mes camarades. L'Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu'il +s'arrêtait, il fallait monter la garde, et les corps d'armée passaient. +Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l'Empereur repartait à +son tour; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet +toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village. +Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d'Oudinot avec +le maréchal Lannes et Murat firent connaissance; ça nous donna le temps +d'arriver à Lintz, un peu à gauche de la grande route de Vienne. Cette +ville est adossée à de fortes montagnes, et le Danube passe au pied, +entre des rochers; il est si serré, qu'il s'est fait jour dans les +fentes des rochers; ce torrent fait frémir. Nous passâmes deux jours; il +arrivait des princes envoyés de Vienne, puis, un aide de camp du +maréchal Lannes, annonçant que les Russes étaient battus. Le lendemain, +l'Empereur partit au galop; il était maussade. «Ça ne va pas bien, +disaient nos chefs, il est fâché.» + +Il donne l'ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant +d'arriver, à gauche, se trouvent des montagnes boisées très hautes; il y +avait là un corps d'armée campé. Puis nous partîmes pour SchÅ“nbrunn, +résidence de l'empereur d'Autriche. Ce palais est magnifique, avec des +forêts entourées de murs et remplies de gibier. Nous restâmes quelques +jours pour nous reposer; les carrosses venaient de Vienne; on faisait la +cour à Napoléon pour qu'il ménageât la ville. Les corps d'armée +arrivaient sur tous les points; celui du maréchal Mortier avait souffert +beaucoup; il resta en réserve pour se rétablir. L'Empereur ne perdit pas +grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mît en grande +tenue et il se mit à sa tête pour traverser cette grande ville aux +acclamations d'un peuple en joie de voir un si beau corps[46]. Nous +passâmes sans nous arrêter; nous arrivâmes près des ponts, à une petite +distance des faubourgs, dans des endroits boisés où ils se trouvent un +peu masqués. Le grand pont en bois est superbe; nous nous disions: «Mais +comment se fait il que les Autrichiens nous aient laissés passer sur un +aussi beau pont sans le faire sauter?» Nos chefs nous dirent que c'était +un tour de finesse du prince Murat, du maréchal Lannes et des officiers +du génie. + +Nous allâmes coucher dans des villages tout dévastés, par un temps +terrible de neige. L'Empereur prit le devant, il se porta aux +avant-postes pour visiter ses corps d'armée, et de là il se remit en +route pour Brunn, en Moravie, où il établit son quartier général. Nous +ne pouvions pas le rattraper; cette marche était des plus pénibles; nous +avions quarante lieues à faire pour le rejoindre. Nous arrivâmes le +troisième jour abîmés de fatigue. Cette ville est belle; nous eûmes le +temps de nous reposer. Nous étions près d'Austerlitz; l'Empereur allait +faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous +le voyions joyeux; les prises de tabac faisaient leur jeu (c'était la +preuve de sa joie) et, ses mains derrière son dos, il parlait à tout son +monde. On donne l'ordre de nous porter en avant près des montagnes de +Pratzen. Devant nous, une rivière à franchir, mais elle était si gelée +qu'elle ne fit aucun obstacle. + +Nous campons à gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les +grenadiers d'Oudinot à droite, la cavalerie derrière nous. Le 1er +décembre, à deux heures, Napoléon vient faire visite avec ses maréchaux, +à notre front de bandière. Nous étions à manger du cotignac, nous en +avions trouvé des pleins saloirs dans des villages, et nous faisons des +tartines. L'Empereur se mit à rire: «Ah! dit-il, vous mangez des +confitures! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves à vos +fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prêts!» + +Les grenadiers à cheval amenaient une douzaine de gros cochons; ils +passèrent devant nous. Nous mîmes le sabre à la main, et tous les +cochons furent pris. L'Empereur de rire, il fit la distribution: six +pour nous, et les six autres pour les grenadiers à cheval. Les généraux +se tirent une pinte de bon sang, et nous eûmes de quoi faire de bonnes +grillades. Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta à cheval pour +visiter les avant-postes avec son escorte. C'était la brune, et les +grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le +signal d'un spectacle charmant: toute la garde prit des poignées de +paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les +uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier: «Vive +l'Empereur!» et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'armée: +je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et +les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs +hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d'armée, sept lignes de feux +qui leur faisaient face. + +Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eurent l'ordre d'être à +leur poste sous peine d'être punis sévèrement. + +Nous voici au 2 décembre; l'Empereur partit de grand matin pour visiter +ses avant-postes et voir la position de l'armée russe: il revint sur un +plateau au-dessus de celui où il avait passé la nuit; il nous fait +mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses +maréchaux étaient près de lui; il les fit partir à leur poste. L'armée +montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un +ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, où les Russes +nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes +furent passées, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions +vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards. + +Nos bataillons montèrent cette côte l'arme au bras et, arrivés à +distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne par des feux +de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des +Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l'air: + + _On va leur percer le flanc._ + +Les tambours répétaient: + + Rantanplan, tirelire en plan! + On va leur percer le flanc, + Que nous allons rire! + +Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous, +derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée +et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite +souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette +montagne si rapide. Toute la garde de l'empereur de Russie était en +masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement à droite. +Leur cavalerie s'avança sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses débris +le champ de bataille. L'Empereur l'aperçoit et dit au général Rapp de +charger. Rapp s'élance avec les chasseurs à cheval et les mamelucks, +délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal +Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la +revanche. Il y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était +pêle-mêle, on ne savait qui serait maître, mais nos grenadiers furent +vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l'Empereur. Le général +Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait +fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte; l'infanterie +russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé, +mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs. + +Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur +fallut passer sur l'étang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui +s'aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e +régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà +boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de +Russes qui se voient forcés de prendre un bain, le 2 décembre. Toutes +les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa +tabatière; c'était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre +et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous +couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et +l'Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait +deux lieues de champ de bataille à parcourir pour les ramasser, et tous +les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée. + +Le soir, nous allâmes chercher du bois et de la paille dans un village, +sur le revers de cette montagne, qui fait face aux étangs. Il fallait +descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos +maraudeurs trouvèrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent +le feu à un hangar immense. L'incendie nous éclaira pour transporter +tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit +glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de +vivres, je m'emparai d'un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de +plume; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par +les camarades. Puis, je remontai la côte; ce malheureux tonneau roulait +sur mon dos, mais j'eus le courage d'arriver à mon bivouac. Je déposai +mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui +donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte +une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit +de plume. Nous nous fourrons la tête dans le fond, et les pieds près du +feu. Jamais on n'a passé une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait: +«Je me rappellerai toute ma vie de vous.» + +Le lendemain, nous partîmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en +paille, avec un vieux château, mais nous trouvâmes six cents moutons +dans les écuries de ce manoir, et la distribution en fut faite à la +garde. L'empereur d'Autriche vint là trouver Napoléon. Après que les +deux empereurs se furent entendus, nous partîmes pour Vienne à journées +raisonnables, et nous arrivâmes à SchÅ“nbrunn, dans ce beau palais où on +nous laissa reposer jusqu'au règlement des affaires. La garde eut +l'ordre de rentrer en France par étapes à petites journées. Quelle joie +pour nous! et bien nourris! mais l'armée ne rentrait pas, il fallait que +la paix fût signée, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les +étapes n'étaient plus de vingt lieues; c'était bien commode pour nous de +trouver la nourriture prête en arrivant. Nous fûmes bien reçus en +Bavière et nous repassâmes le Rhin avec des transports de joie en +revoyant notre patrie. + +Nous fûmes reçus à Strasbourg et fêtés de ce bon peuple; je fus droit à +mon logement, où j'avais laissé mes effets en passant. Je trouvai tout +dans un état parfait. Ces braves gens me tâtaient et me disaient: «Vous +n'êtes pas blessé?» Leur demoiselle disait: «Nous avons prié pour vous; +tout votre linge est bien blanc et vos boucles d'argent sont brillantes; +je les ai fait nettoyer par l'orfèvre.--Eh bien! ma jeune demoiselle, je +vous rapporte de Vienne un joli châle que je vous prie d'accepter.» + +Elle devint rouge devant sa mère; le père et la mère étaient ivres de +joie. Je leur dis: «Si j'étais mort, c'était pour votre demoiselle.» Il +me prit par la main: «Allons au café, me dit-il; la garde fait séjour, +vous aurez le temps de vous reposer.» + +Ce beau châle me venait du château impérial où j'avais été en +sauvegarde. La dame me demanda si j'étais marié; je lui dis: «Oui, +Madame.--Je vous ferai un cadeau pour votre épouse, pour votre conduite +avec mon mari.» + +Nous nous dirigeâmes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy à Épernay. +On détacha le premier bataillon au bourg d'Ay, à une lieue d'Épernay: +c'est là qu'on récolte le vin mousseux, cette ville est très riche par +le produit de ses vins; il y avait quinze ans qu'ils n'avaient logé de +troupes. Il n'est pas possible d'être mieux reçu que nous; ils ne +voulurent pas que la garde dépense rien; ils se chargèrent de tout +défrayer: «Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir +nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez régalés.» Le soir, après +dîner, le vin mousseux arrive, et les propriétaires furent obligés de +mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras; ils +n'avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propriétaires nous +firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de +vin, et nos officiers furent obligés de prier ces braves gens de s'en +aller. Nos ivrognes tombaient dans les fossés; c'était un désordre; il +fallut trois heures de repos dans la plaine, à deux lieues d'Épernay, +pour donner le temps de rejoindre, et les propriétaires d'Ay furent +obligés de ramasser et de ramener nos traînards. Nous ne fûmes réunis +que le lendemain, mais personne ne fut puni. + +Nous arrivâmes à Meaux, en Brie, où nous fûmes bien reçus. J'étais seul; +je vais présenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va à +Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros +monsieur me dit: «Cette dame est riche, mais elle va vous mener à +l'auberge. Tenez! allez à cette boutique de serrurier.» Je me présente +chez ce serrurier et lui montre mon billet: «Mon brave, dit-il, ma +propriétaire va vous mener à l'auberge.--Soyez tranquille! j'espère +convenir à cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure.--Mais vous +n'y serez plus.--Vous verrez cela sans bruit.» + +Je monte au premier: «Madame, je vous salue, voilà votre billet.--Mais, +Monsieur, je ne loge pas.--Je le sais, Madame, mais je suis bien +fatigué, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bonté +d'aller me chercher une bouteille de vin, voilà quinze sous, et je +partirai après.» + +Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitôt +sortie, je mets habit bas et mon mouchoir autour de ma tête; je me +fourre dans son lit, et me mets à trembler de toutes mes forces. Voilà +madame qui arrive; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut +chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent: «Il faut lui +faire chauffer du vin bien sucré et lui mettre le pot-au-feu pour lui +faire du bon bouillon, le bien couvrir; c'est un fort frisson.» + +Les malins se régalèrent aux dépens de l'avare. Le soir, on vient me +visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain, +madame me remit les quinze sous et l'on me fit la conduite; les voisins +furent enchantés de la farce que j'avais jouée. Nous arrivâmes à Claye +et de Claye à la porte Saint-Denis, où le peuple de Paris nous +attendait; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous +trouvâmes, aux Champs-Élysées, des tentes et des tables servies de +viandes froides, avec des vins cachetés, mais le malheur voulut que la +pluie tombât tellement fort que les plats se remplissaient d'eau. Nous +ne pûmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les +bouchons et ou buvait debout. C'était pitié de nous voir, tous trempés +comme des canards. + +Nous partîmes pour Courbevoie trois bataillons; un resta pour faire le +service. L'Empereur nous donna du repos, et nous fûmes habillés tout à +neuf. Nous passâmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous +servit un dîner magnifique sous les galeries de la place Royale; rien +n'y manquait. Le soir, comédie gratis à la porte Saint-Martin, on nous +donna pour représentation le _Passage du mont Saint-Bernard_, et nous +vîmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros +chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens, +je me croyais encore à traîner ma pièce de canon. J'en tapais des pieds +et des mains. Mes camarades me disaient: «Vous êtes donc fou.» Je +répondais: «Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens, +et voilà les mêmes capucins.» + +L'appel ne se fit qu'à deux heures du matin, personne ne fut puni et +toutes les petites escapades furent pardonnées. + + + + +CINQUIÈME CAHIER. + +CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--ENTREVUE DE TILSIT.--ON ME FAIT +CAPORAL.--CAMPAGNES D'ESPAGNE ET D'AUTRICHE.--JE SUIS NOMMÉ SERGENT. + + +Les princes alliés venaient faire leur cour à Napoléon, et il les +régalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui +nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires, +c'est Mgr Cambacérès qui était le moins généreux; jamais plus d'une +demi-bouteille au factionnaire qui était à l'entrée. Aussi, nous +faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui. + +Nous étions surchargés de service: huit heures de faction et deux heures +de patrouille, qui font dix heures par nuit; de planton pendant vingt +quatre heures, sans se déshabiller; il fallait descendre au premier coup +de rappel et répondre: présent. Tous les jours la garde descendante +avait vingt-quatre heures de planton à faire. Puis, c'étaient de grandes +manÅ“uvres qui nous tenaient toute la journée dans la plaine des Sablons +et aux Tuileries. + +L'Empereur fit venir beaucoup d'artillerie, des fourgons, des caissons, +il les fit ouvrir pour s'assurer si rien n'y manquait. Il montait sur +les roues pour voir si rien n'était oublié, surtout la pharmacie, les +pelles et pioches; il faisait l'inspection sévère, M. Larrey présent +pour la pharmacie, et les chefs du génie pour les pelles et pioches; il +les menait durement si tout n'était pas complet. C'était l'homme le plus +dur et le meilleur; tous tremblaient et tous le chérissaient. L'ordre +fut donné de passer la revue de linge et chaussures, et l'inspection des +armes pour faire campagne. L'Empereur nous passa en revue, et nous eûmes +l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nos officiers nous disaient que +nous partions pour un congrès, que l'empereur de Russie et le roi de +Prusse s'y trouveraient réunis. Mais arrivés sur les frontières de +Prusse, on nous lit à l'ordre que la guerre était déclarée avec la +Prusse et la Russie. + +Nous partîmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous +diriger sur Wurtzbourg où l'Empereur nous attendait. Cette ville est +belle, elle a un château magnifique; il y eut grande réception des +princes par Napoléon. De là , les corps d'armée furent dirigés sur Iéna, +à marches forcées; nous y arrivâmes le 13 octobre, à dix heures du soir. +Nous traversâmes cette ville sans la voir; pas une seule lumière ne nous +éclairait; tout le monde était parti. Silence absolu. Arrivés contre la +ville, au pied d'une montagne raide comme le toit d'une maison, il +fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur +le bord de ce précipice, il fallait nous placer à tâtons; personne ne se +voyait. Il fallait faire le plus grand silence; l'ennemi était près de +nous. On nous fit mettre de suite en carré, l'Empereur au milieu de la +garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et, +ne pouvant pas la franchir, il fallut élargir le chemin et couper les +roches. L'Empereur était là qui faisait travailler le génie, il ne +quitta que lorsque le chemin fut terminé et que la première pièce de +canon passa devant lui attelée de douze chevaux, sans parler ni faire +le moindre bruit. + +On montait quatre pièces par voyage, et on les mettait de suite en +batterie devant notre front de bandière. Puis, on retournait avec les +mêmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler à d'autres. Une +partie de la nuit fut employée à ce pénible travail, et l'ennemi ne s'en +aperçut pas. + +L'Empereur se plaça au milieu de son carré, et nous permit de faire deux +à trois feux par compagnie. (Nous étions deux cent vingt par compagnie.) +Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres (à vingt par +compagnie). Le voyage n'était pas long; nous pouvions jeter une pierre +du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes; ces pauvres +habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous +avions besoin: surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour +maintenir l'ordre, et dans trois quarts d'heure nous étions en route +pour remonter chargés de vin, sucre, chaudières, et des vivres de toutes +espèces. Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans +les caves, et nous trouvâmes dans les gros hôtels beaucoup de vin +cacheté. On fit porter du bois, et les feux s'allumèrent, avec le vin et +le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse +toute la nuit, et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait en +profusion; chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet +à poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud; nous en +portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de fatigue et ils +nous remercièrent. Leurs officiers furent invités à venir prendre le vin +chaud avec les nôtres, nos moustaches furent bien arrosées, mais défense +de faire du bruit. Quelle punition peur nous de ne pouvoir parler, ni +chanter! Tout le monde avait de l'esprit dans la tête. + +L'Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux; avant le +jour, il était à cheval pour visiter son monde. L'obscurité était si +profonde qu'il fut obligé de se faire éclairer pour se conduire, et les +Prussiens voyant des lumières qui se promenaient le long de leur ligne, +firent feu sur Napoléon, mais il continua sa course, rentra à son +quartier général, et fit prendre les armes. + +Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous +souhaitèrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui +passèrent par-dessus nos têtes, et un vieux soldat d'Égypte dit: «Les +Prussiens sont enrhumés; les voilà qui toussent. Il faut leur porter du +vin sucré.» + +Toute l'armée se porta en avant sans y voir d'un pas, il fallait tâter +comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du +mouvement qui s'entendait devant nous, on reconnut qu'il fallait faire +halte et commencer l'attaque. Notre brave maréchal Lannes se fit +entendre à notre gauche; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se +voyait qu'à la lumière de la fusillade. L'Empereur nous fit avancer +rapidement contre leur centre. Il fut obligé de nous dire de nous +modérer et de nous arrêter (leur ligne était percée comme celle des +Russes à Austerlitz). Le maudit brouillard nous gênait, mais nos +colonnes avançaient toujours et nous avions du terrain pour nous +reconnaître. Sur les dix heures, le soleil vient nous éclairer sur un +beau plateau. Là , nous pûmes nous voir en face. + +Nous aperçûmes à notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on +nous dit que c'était la reine de Prusse qui se sauvait. Napoléon nous +fit arrêter pendant une heure, et nous entendîmes sur notre gauche une +fusillade épouvantable. L'Empereur envoie de suite un officier pour +savoir ce qui se passait, il était en colère, il prenait des prises de +tabac et il piétinait devant nous. L'officier arrive et lui dit: «Sire, +c'est le maréchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses +voltigeurs contre une masse de cavalerie.» + +Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant; +Lannes et Ney furent maîtres de la gauche; l'Empereur s'y porta et il ne +grogna plus. + +Le prince Murat arrive avec ses dragons et ses cuirassiers; ses chevaux +tendaient la langue. On ramena une division entière de Saxons, c'était +pitié à voir, car le sang ruisselait sur la moitié de ces malheureux. +L'Empereur les passa en revue, et nous leur donnâmes tout notre vin, +surtout aux blessés, ainsi qu'à nos braves cuirassiers et dragons. Nous +avions bien encore mille bouteilles de vin cacheté, et nous leur +sauvâmes la vie. L'Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou +d'être prisonniers, disant qu'il ne faisait pas la guerre à leur +souverain. + +L'Empereur, après la bataille gagnée, nous laissa à Iéna; il partit pour +voir les corps de Davoust et Bernadotte. Sur notre droite, on entendait +le canon de très loin, et l'Empereur envoya l'ordre de nous tenir prêts +à partir. Nous passâmes la nuit dans cette malheureuse ville déserte. +L'Empereur revint, on ramassa les blessés et nous les emmenâmes sur +Weimar, une belle ville. Nous eûmes une affaire sérieuse à l'attaque de +Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murat en fit +son affaire. Nous marchâmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps +d'armée de Davoust et Bernadotte qui ramassèrent tous les bagages des +Prussiens et des canons. Nous perdîmes beaucoup de monde. + +Le 25, nous arrivâmes à Potsdam; nous eûmes séjour le 26 et le 27 à +Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face à Berlin. +Cet endroit est boisé jusqu'à la porte d'entrée de cette belle capitale; +on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmontée d'un beau +char de triomphe et les rues sont tirées au cordeau. De la porte de +Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une allée au milieu et +des bancs pour les curieux. + +L'Empereur fit son entrée, le 28, à la tête de 20,000 grenadiers et de +nos cuirassiers, et de toute notre belle garde à pied et à cheval. On +peut dire que la tenue était aussi belle qu'aux Tuileries; l'Empereur +était fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa +cocarde d'un sou. Son état-major avait le grand uniforme, et c'était +curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d'une si +belle armée. + +Le peuple était aux croisées comme les Parisiens, le jour de notre +arrivée d'Austerlitz. C'était magnifique de voir un si beau peuple se +porter en foule sur notre passage et nous suivre. + +On nous forma en bataille devant le palais qui est isolé devant et +derrière par de belles places et un beau carré d'arbres où le grand +Frédéric est sur un piédestal avec ses petites guêtres. + +Nous fûmes logés chez les habitants et nourris à leurs frais, avec une +bouteille de vin par jour. C'était terrible pour les bourgeois, car le +vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prièrent, ne pouvant pas +se procurer de vin, de prendre de la bière en cruchon. À l'appel, tous +les grenadiers en parlèrent à nos officiers, qui nous dirent de ne pas +les contraindre à donner du vin, que la bière était excellente. Nous +portâmes la consolation dans toute la ville, et la bière en cruchon ne +fut pas épargnée (il n'est pas possible d'en boire de meilleure). La +paix et la bonne harmonie régnaient partout: il n'était pas possible +d'être mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous +apporter notre repas, et bien servi. La discipline était sévère; le +comte Hulin était gouverneur de Berlin: le service était rigoureux. + +L'Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du côté de la +statue du grand Frédéric, auprès de beaux tilleuls; derrière la statue +sont trois rangées de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer +enclavées. Nous étions en bataille devant le palais; l'Empereur arrive, +fait porter les armes, croiser la baïonnette (notre colonel répétait le +commandement). Il commande: _Demi-tour!_ (le colonel répète) puis: «_En +avant, pas accéléré, marche!_» Et nous voilà arrêtés contre les bornes +de cinq pieds de haut. + +L'Empereur, nous voyant arrêtés, dit: «Pourquoi ne marches-tu pas?» Le +colonel répond: «On ne peut passer.--Comment t'appelles-tu?--Frédéric.» + +L'Empereur avec un ton sévère, lui dit: «Pauvre Frédéric! Commande: _En +avant!_» + +Et nous voilà sautant par-dessus les bornes et les barres de fer; il +fallait nous voir escalader. Le corps du maréchal Davoust fit son entrée +dans Berlin le premier et marcha sur la frontière de Pologne. Nous +apprîmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s'était rendu. +L'Empereur régla ses comptes avec les autorités de Berlin, et nous +partîmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne. +Arrivés à Posen, nous fîmes séjour. Nos corps marchaient sans relâche +sur Varsovie. Les Russes eurent la bonté de nous céder ces deux belles +villes, mais ils ne furent pas généreux pour les vivres; ils emportèrent +tout de l'autre côté et ravagèrent tout le pays, ne laissant que ce +qu'ils ne purent emporter; ils firent sauter tous les ponts, emmenèrent +tous les bateaux. L'Empereur montra du mécontentement. Déjà , à Posen, je +l'avais vu monter à cheval si en colère qu'il sauta par-dessus son +cheval de l'autre côté, et donna un coup de cravache à son écuyer. + +On nous fit mettre en position avant d'arriver à Varsovie. Nous +aperçûmes les Russes de l'autre côté d'une rivière, sur une hauteur +commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer à la +nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs têtes; à minuit, +ils tombèrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s'empara +de la position et nous fûmes maîtres de la droite du fleuve; mais les +barques nous manquaient. Le maréchal Ney qui avait fait des prodiges +sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L'Empereur fut +au comble de sa joie, et dit: «Cet homme est un lion.» + +L'Empereur fit son entrée la nuit dans Varsovie; les grenadiers +d'Oudinot et nous arrivâmes de jour; ce bon peuple vint au-devant de +nous pour voir cette belle colonne de grenadiers. Ils s'efforcèrent de +bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emporté. Il fallut +acheter des grains et des bÅ“ufs pour nourrir l'armée, et les juifs +firent de bonnes affaires avec Napoléon. Il nous arriva des vivres de +tous côtés; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs +sauvèrent l'armée tout en faisant leur fortune. + +Lorsque l'Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses +troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues; la +dernière eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la +revue un bel équipage; un petit homme descend de voiture, et se présente +à l'Empereur devant la garde. Il avait cent dix-sept ans, et il marchait +comme à soixante. L'Empereur voulut lui donner le bras. «Je vous +remercie, Sire», dit-il. C'était, à ce qu'il paraît, le doyen de la +Pologne[47]. + +Les gelées étant arrivées au point où on le désirait, on fit faire la +distribution de biscuits pour quatorze jours. J'achetai du jambon pour +vingt francs, et je n'en avais pas une livre; personne ne pouvait rien +avoir pour de l'argent. + +Nous entrâmes par un temps des plus rigoureux, en décembre, dans un pays +tout désert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva +personne dans ces malheureux villages; les Russes nous faisaient place +et nous trouvions leurs bivouacs déserts. On nous fit marcher la nuit, +et nous arrivâmes près d'un château à minuit. Ne sachant pas où nous +étions, nous posâmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac +abandonné par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur, +je tâte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi! deux pains de +munition de trois livres chacun. Je me mets à genoux devant mon sac, je +l'ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour +l'autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne +me vit. «Que faites-vous?» dit mon capitaine Renard. + +Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis: +«Silence! gardez mon sac et mangez... Je vais chercher du bois.» + +Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvâmes une +pièce de canon braquée devant le château. Nous démontâmes la pièce et +nous apportâmes les roues et les affûts. Arrivés près de notre capitaine +avec ces morceaux monstrueux, nous fîmes un feu pour toute la nuit. +Quelle bonne nuit! Nous fûmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour +nous régaler de ce bon pain. Je lui dis: «J'en ai un dans mon sac, vous +aurez votre part demain soir.» + +Le lendemain, nous partîmes pour prendre à droite dans des sables et des +bois, et voilà un temps affreux, neige, pluie et dégel. Voilà le sable +qui plie sous nos pieds, et l'eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous +enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher +nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de +ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la +boue détrempée. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrière pour +l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller +rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant, +avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et +toujours la même manÅ“uvre pendant deux jours. + +Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux +soldats; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des +souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours +pour arriver à Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La +chaumière que l'Empereur habitait ne valait pas mille francs. C'était là +le but de notre misère, il ne fut pas possible d'aller plus loin. + +Nous campâmes sur le front de ce pauvre village que l'on nomme Pultusk. +Pour établir notre bivouac, nous fûmes chercher de la paille pour mettre +sous nos pieds. N'en trouvant pas, nous prîmes des gerbes de blé pour +pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pillées. Je fis +plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers à cheval +n'avaient pu enlever; ils me la chargèrent sur le dos, et j'arrive à mon +bivouac en faisant trembler mes camarades qui étaient des colosses +auprès de moi. Mais Dieu m'avait donné des jambes fines comme celles +d'un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit +pot, deux Å“ufs et du bois; j'étais mort de fatigue. + +Non! jamais l'homme ne pourra peindre cette misère, toute notre +artillerie était embourbée; les pièces labouraient la terre; la voiture +de l'Empereur, avec lui dedans, ne put s'en tirer. Il fallut lui mener +un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se +rendre à Pultusk, et c'est là qu'il vit la désolation dans les rangs de +ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C'est là qu'il +nous traita de _grognards_, nom qui est resté et qui nous fait honneur +aujourd'hui. + +Je reviens à mes deux Å“ufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu. +Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c'est moi +qui, le plus courageux dans l'adversité, avais le premier fait un feu de +maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un +petit pot devant, il dit: «Il va bien, le pot-au-feu?--Oui, colonel, +c'est deux Å“ufs que j'ai trouvés.--Ah bien, dit-il, puis-je compter sur +un?--Oui, colonel.--Eh bien! je reste près de votre feu.» + +Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets +ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux Å“ufs et lui en donne un. +En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit: «Si vous ne prenez +pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre Å“uf; il vaut cela +aujourd'hui.» + +Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un Å“uf. + +Les grenadiers à cheval occupaient le village de Pultusk; ils +découvrirent un énorme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme +il passait devant notre bivouac, je me lance après cette bonne proie, le +sabre à la main. Le colonel Frédéric qui parlait gras, me criait: +«Coupe-lui le jarret.» Je me lance, le joins et lui coupe les deux +jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel +arrive avec les grenadiers, et il fut décidé que, l'ayant arrêté, il +m'en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de +suite du sel chez l'Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je +lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que +j'avais arrêté un gros cochon que les grenadiers à cheval poursuivaient. +«C'est, me dit-il, le cochon de la maison. L'Empereur est furieux, on a +enlevé son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d'arriver et +il a fini par en rire, mais il avait le ventre serré comme les +autres.--Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une +heure.--C'est bien, mon brave, allez vite la faire cuire!» + +Arrivé, je trouve le colonel qui m'attendait: «Voilà du sel et une +grande marmite.--Nous sommes sauvés, dit-il.--Mais, colonel, c'est le +cochon de la maison de l'Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu.--Ça +n'est pas possible.--C'est la vérité.» + +Les grenadiers et les chasseurs à cheval partirent à la maraude pour +tâcher d'avoir des vivres pour demain; ils arrivèrent le soir avec des +pommes de terre et l'on fut à la distribution. Faite par ordinaire, elle +donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C'était pitié, pour chacun une +pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien +chauffés, et mangèrent chacun un rognon; tout fut partagé en famille. Le +colonel me prit à l'écart et me demanda si je savais lire et écrire: +«Non, lui répondis-je.--Que c'est fâcheux! je vous aurais fait passer +caporal.--Je vous remercie.» + +L'Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit: «Tu vas partir avec +ma garde à pied et rentrer à Varsovie, voilà la carte. Il ne faut pas +suivre la même route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton +rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer à Varsovie.» + +Nous partîmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d'un +bois à l'autre. Nous arrivâmes à trois lieues de Varsovie dans un état +de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la +barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le +général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des +reproches sévères, disant que l'Empereur était mécontent de ne pas voir +plus de courage dans l'adversité, qu'il avait tout supporté comme nous: +«Aussi, dit-il, il vous traite de _grognards_.» Nous criâmes: «Vive le +Général!» + +Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier +1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa +reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze +jours nous avait vieillis de dix ans. + +Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant, +dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené +leurs bestiaux dans des forêts très éloignées de leurs villages. Comme +la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère, +nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue +de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivés là , nous +trouvâmes les pas d'un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans +un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux +étaient attachés, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osèrent +faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons: +tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite +quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage +se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous +leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village à +l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les +conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part. +Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions +mangé qu'aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point +d'en être victimes; deux étouffèrent; nous ne pûmes les sauver. Nous +trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une +chambre, à six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie. + +Nous n'avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui; +tous leurs villages étaient déserts; ils auraient laissé périr un soldat +à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs +maisons, c'est l'humanité en personne. J'ai vu un maître de poste tué +dans sa maison par un Français, et sa maison servir d'ambulance, le +maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme +cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient: «C'est la +volonté de Dieu.» Ce trait est sublime. + +Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l'ordre de nous tenir +prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie. +Quelle joie pour des affamés! on va donc nous sortir de la misère. Le +général Dorsenne reçut l'ordre de faire lever les cantonnements et de +partir le 30 janvier. L'Empereur était parti le même jour pour se porter +en avant; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s'en alla de suite; +le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions +sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de KÅ“nigsberg pour +s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant +d'Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés, +et on les serrait de près; ils prirent la route qui conduit à Eylau à +droite sur des mamelons, là , ils se battirent en déterminés. Ils +perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le maréchal Ney les +poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée +par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7 +février, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il +nous fit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et +il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portâmes +une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte +de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de +terre, en faire le partage à ses aides de camp. + +Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour de grand matin par +des bordées de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur, à cheval, nous +fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la +cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé; +ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de KÅ“nigsberg qui nous +foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages +épouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir +davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait +de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de +chair qui restait, et nous dit: «J'ai trois paires de bottes à +Courbevoie, j'en ai pour longtemps.» Il prit deux fusils pour se servir +de béquilles, et fut à l'ambulance tout seul. À force de perdre du +monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche +appuyée à l'église, et lui présent avec son état-major près de cette +église et observant l'ennemi. Il eut la témérité de se porter près du +séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière +fut le tombeau d'une quantité considérable de Français et de Russes. +Nous fûmes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de +nous, le 14e de ligne fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans +leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la +moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre +les jambes du sergent-major, et fit un trou à sa redingote par devant et +par derrière; heureusement il ne fut pas blessé. + +Nous criâmes: «En avant! Vive l'Empereur!» Comme il était dans le péril +aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les +chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient +enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable; nos grenadiers +tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de +fusil, et en même temps l'Empereur fit charger deux escadrons de +grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement +en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent +le tour de l'armée russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent +quelques hommes démontés et faits prisonniers; ils eurent pour prison +KÅ“nigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napoléons. + +Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur, +ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes +étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d'Å“il; sans la garde, +notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de +bataille, mais nous ne le gagnâmes pas. + +Le soir, l'Empereur nous ramena à notre position de la veille; il fut +enchanté de sa garde, et dit au général: «Dorsenne, tu n'as pas +plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi.» La faim et le +froid nous firent passer une mauvaise nuit. + +Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés; ce n'était +qu'un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain +fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les +blessés à l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie +que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de +grenadiers. L'ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son +tour; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le +sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient +avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer; puis +venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvèrent +l'armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu'à +Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour. + +Une trêve fut convenue; il n'était pas possible de continuer; l'armée +avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais +avant de partir, on évacua les blessés et malades dans des traîneaux, +ainsi que les pièces de canon prises à l'ennemi et les prisonniers. Le +17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de +meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n'avions pas changé de +linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé +Osterode, c'était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de +terre. L'Empereur était logé dans une grange; on finit par lui trouver +un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait +souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les +soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui +dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes +par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil, +nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de +la farine, des jambons; on faisait de suite la déclaration à nos chefs, +et ils présidaient à l'enlèvement des objets mis en ordre en magasin. +Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils +n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait +aller à la maraude et par un temps rigoureux. «Allons, partons demain! +dis-je un jour. À une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces +grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des +cerfs! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit +jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous.--C'est +décidé, dirent-ils; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons, +en route!» + +Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un +troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de +lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter, +je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait là des petits +sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour +voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j'en +prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler +mes camarades: «Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne +tiennent pas dans cet endroit.--Comment? me dirent-ils.--Tenez, voyez!» + +Certains que c'était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos +baguettes de fusil n'étaient pas assez longues, et le carré était de +cent pieds, quelle joie! Je dis: «C'est pourtant mon lièvre qui est la +cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de +chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont porté à +dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain», +et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l'écorce +des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une +planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds +de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs +branches pour servir d'échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville +qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve +viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux +cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes +des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes +camarades dirent: «Notre furet a bon nez.» + +Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le cÅ“ur content. De suite, +le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le +capitaine vient nous voir: «Voilà notre furet, dirent mes camarades, +c'est lui qui a tout trouvé.--Oui, capitaine, une cachette de cent pieds +de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil. +Voilà du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous +partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de +monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.--Les deux +lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut +aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une +botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.» + +Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires. +Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des +peines inouïes. Quel trésor! Nous restâmes vingt-quatre heures pour +débarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les +figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands +tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes +espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse; il fallait +chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour +faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres +compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux; il +fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en +voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les +figures. «Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos +boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l'air pour +découvrir des boîtes après les gros sapins.» La découverte fut riche; +plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge +et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour, +avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades +et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de +faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons été cinquante jours +sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s'il en restait +quelques-uns, c'était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur +demandions des vivres, c'était toujours _non!_ C'est une race sans +humanité, l'homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands +toujours résignés, qui jamais n'abandonnèrent leurs maisons! À mon +cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux +grenadiers; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de +grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges +furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries. +Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim +aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats; ils ne +pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos +quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances. + +Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la +remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais +prévenir mes camarades. De suite à l'Å“uvre, nous découvrîmes deux vaches +pourries; c'était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de +gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils +du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous +avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie +d'avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le cÅ“ur en sautait); +on en fit la déclaration à nos officiers; cela donna plus de quinze +cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte +des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle +position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de +carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en +briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques. +Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de +sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voilà à défaire +planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; à +trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze +jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l'Empereur était +presque fini. Il n'était pas possible de voir un plus beau camp; les +rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement +de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l'armée fut +campée dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire +faire la manÅ“uvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des +vivres, du vin pour l'état-major: la joie était sur toutes les figures. +Il venait souvent nous voir manger notre soupe: «Que personne ne se +dérange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien +logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent +en faire une ville.» Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans +les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de +haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture +pour voir cette ville en planches. + +Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés +comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué, +et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de +l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut levé +et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour +rejoindre l'armée. Arrivés le même jour, on nous mit de suite à notre +rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d'Eylau; on +nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la +belle plaine de Friedland, au passage d'une rivière. Ils nous +attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des +hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva +de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec +l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu'il lui +disait: «Le sang d'un Français vaut mieux que toute la Pologne.» +L'Empereur lui répondit: «Si tu n'es pas content, va-t'en!--Non! lui +répondit Lannes, tu as besoin de moi.» + +Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant +la main, celui-ci dit: «Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton +corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le maréchal +Ney.» + +Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que +doubles des leurs; ils souffrirent jusqu'à midi. Les grenadiers, les +voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu'à notre +arrivée; mais il était temps. L'Empereur passa au galop devant toutes +les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois où les +blessés d'Oudinot passaient. «Allez vite, dirent-ils, au secours de nos +camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment.» L'Empereur +trouvant les Russes près d'une rivière, voulut leur couper les ponts; il +donna cette tâche périlleuse à l'intrépide Ney qui partit au galop. +Toutes les troupes arrivèrent; l'Empereur donna une heure de repos, +visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et +donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se +battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent +se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur +de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et +ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre +Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire +ramasser ses blessés; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le +Niémen. + +Nos soldats ne purent que joindre l'arrière-garde, les traînards; ils +firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros +nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de +flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos _gilets de fer_ +tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons; ils étaient +commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la +permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la +distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages. +Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient +passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large +dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue très large qui +traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserne où la garde +russe était logée pour faire le service du souverain; il était campé au +bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Niémen +avec la cavalerie; les Russes étaient de l'autre côté, sans pain; nous +fûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des +courses de six à sept lieues. + +Enfin, le 19 juin, un envoyé de l'empereur de Russie passe le fleuve +pour parlementer, il fut présenté au prince Murat, et aussitôt à +Napoléon qui répondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prêts +en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de +Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour +recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande +tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les +deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie +pour nous! tout le monde était fou. + +Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle +tenue: les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien +blanches; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes +l'ordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le +fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra +sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique +garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une +tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée +par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure, et se place +dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même +signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à +parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau. On voit ces +deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah! +quels cris de «vive l'Empereur!» des deux côtés! + +Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté... +Le lendemain nous recommençâmes la même manÅ“uvre, c'était pour recevoir +le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre était là pour +prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était +maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine. +Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu +que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table; +c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes! La +ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sons +les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté. +Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve +avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes, +mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là . Quel beau coup d'Å“il que +ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murat qui ne cédait +en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau +costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel +Frédéric: «Vous avez une belle garde, colonel.--Et bonne, Sire», dit-il +à l'empereur qui répondit: «Je le sais.» + +Le lendemain, il les régala d'une belle revue de sa garde et du +troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une +lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à +Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa +troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on +nous fit défiler par division; on commença par le troisième corps; puis +les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi +de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division +qui passait. + +On donna l'ordre de se préparer pour donner un repas à la garde russe, +et de faire des tentes très longues et larges, avec toutes les +ouvertures sur la même ligne, et des plantations de beaux sapins. La +moitié partit avec des officiers pour en chercher, et l'autre moitié fit +les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrière pour +se procurer des vivres. On partit en bon ordre; et le même jour, les +provisions étaient chargées... Le lendemain on arrivait au camp avec +plus de cinquante voitures chargées et les paysans pour les conduire; +ils se prêtèrent de bonne grâce à cette réquisition, et ils furent +renvoyés tous contents. Ils croyaient bien que les voitures traînées par +des bÅ“ufs resteraient au camp, mais elles furent congédiées de suite, et +ils sautaient de joie. + +Le 30 juin 1807, notre repas était sur table à midi; on ne peut pas voir +des tables mieux décorées, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs. +Au fond de chaque tente, deux étoiles et les noms des deux grands hommes +tracés en fleurs, avec les drapeaux français et russes. + +Nous partîmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui +arrivait par compagnie; nous prîmes chacun notre géant par-dessous le +bras, et comme ils n'étaient pas aussi nombreux que nous, nous en avions +un pour deux. Ils étaient si grands que nous pouvions leur servir de +béquilles. Moi, qui étais le plus petit, j'en tenais un seulement; +j'étais obligé de regarder en l'air pour lui voir la figure; j'avais +l'air d'être son petit garçon. Ils furent confus de nous voir dans une +tenue si brillante: il fallait voir nos cuisiniers bien poudrés, en +tabliers blancs pour servir; on peut dire que rien n'y manquait. + +Nous plaçâmes nos convives à table, entre nous, et le dîner fut bien +servi. Voilà la gaîté qui se fait parmi tout le monde!... Ces hommes +affamés ne purent se contenir; ils ne connaissaient pas la réserve que +l'on doit observer à table. On leur servit à boire de l'eau-de-vie; +c'était la boisson du repas, et, avant de la leur présenter, il fallait +en boire, et leur présenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un +quart de litre, son contenu disparaissait aussitôt; ils avalaient les +morceaux de viande gros comme un Å“uf à chaque bouchée. Ils se trouvèrent +bientôt gênés; nous leur fîmes signe de se déboutonner, en en faisant +autant. Les voilà qui se mettent à leur aise; ils étaient serrés dans +leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large; c'était +dégoûtant à voir tomber ces chiffons. + +Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de +l'empereur de Russie pour nous prévenir de ne pas bouger, que nous +allions recevoir leur visite. Les voilà qui arrivent; du signe de la +main notre Empereur dit que personne ne bouge; ils firent le tour de la +table, et l'empereur de Russie nous dit: «Grenadiers, c'est digne de +vous, ce que vous avez fait.» + +Après leur départ, nos Russes qui étaient à leur aise recommencèrent à +manger de plus belle. Nous voilà à les pousser en viande et en boisson, +et comme ils ne peuvent plus manger tant de rôtis servis sur la table, +que font-ils? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur +dîner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle. +C'était dégoûtant à voir de pareilles orgies; ils firent ainsi trois +cuvées dans leur dîner. Nous reconduisîmes le soir ceux que nous pûmes +emmener; une partie resta dans ses vomissements sous les tables. + +Un de nos farceurs voulut se déguiser en Russe, et fit quitter à un +d'eux l'uniforme; ils échangèrent et partirent bras dessus bras dessous. +Arrivés dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de +son Russe (habillé en Français), et va pour épancher de l'eau. Aussitôt +fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il +ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les +épaules. Se voyant frappé, il oublie son déguisement, saute sur le +sergent, le terrasse, il l'aurait tué, si on l'avait laissé faire, sous +le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette +scène les fit bien rire; le sergent russe resta sur place et tout le +monde fut content, surtout les soldats russes. + +Lorsque l'Empereur eut terminé ses affaires, il fit ses adieux à +l'empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour KÅ“nigsberg +où il arriva le même jour. On nous mit de suite en route pour le +rejoindre, nous passâmes par Eylau; là nous vîmes les tombeaux de nos +bons camarades morts pour la patrie; nos chefs nous firent porter les +armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous +arrivâmes à KÅ“nigsberg, belle ville maritime, et nous fûmes logés et +nourris chez l'habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite, +arrivèrent dans le port avec des bâtiments chargés de provisions pour +l'armée russe. Un des bâtiments était chargé de harengs, et l'autre de +tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port. +Aussitôt entrés dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent. +Dieu, que de tabac et de harengs! Toute la troupe fut pourvue de six +paquets, et d'une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui étaient +à bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et +notre Empereur les renvoya à leur souverain. + +Nous reçûmes en ce moment l'ordre de planter des arbres le long de la +grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait +rendre une visite à notre Empereur. Elle arriva à dix heures du soir. +Dieu, qu'elle était belle avec son turban autour de la tête! On pouvait +dire que c'était une belle reine pour un vilain roi, mais je crois +qu'elle était roi et reine en même temps. L'Empereur vint la recevoir au +bas du grand perron et lui présenta la main, mais elle ne put le faire +plier. J'eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du +perron pour la voir de près, et, le lendemain à midi, je me trouvais à +mon même poste; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de +reine! à trente-trois ans, j'aurais donné une de mes oreilles pour +rester avec elle aussi longtemps que l'Empereur. Ce fut la dernière +faction que j'ai faite comme soldat. + +Le général Dorsenne reçut alors l'ordre de nous faire distribuer des +souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de +nous passer l'inspection, l'Empereur devant passer la revue de sa garde +avant de partir. Tout fut mis en mouvement; nous trouvâmes de tout dans +cette belle ville. En propreté rien ne peut la rivaliser; les dames +françaises n'ont qu'à y passer pour voir des appartements brillants; +pelles, pincettes, entrées de portes, balcons, tout reluit; il y a des +crachoirs dans tous les coins d'appartements, et du linge blanc comme +neige. C'est un modèle de propreté. La distribution de linge et de +chaussures faite, le général fit prévenir les capitaines de passer leur +inspection par compagnie; à onze heures sur la place, on devait passer +la revue. Le capitaine Renard fut trouver l'adjudant-major, M. +Belcourt, pour s'entendre avec lui à mon sujet; ils me firent venir pour +me dire que j'allais passer caporal dans ma compagnie, qu'on voulait me +récompenser: «Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni écrire.--Vous +apprendrez.--Mais ça n'est pas possible; je vous remercie.--Vous serez +caporal aujourd'hui, et si le général vous demande si vous savez lire et +écrire, vous lui répondrez: _Oui, général,_ et je me charge de vous +faire apprendre. J'ai des jeunes vélites instruits qui se feront un +plaisir de vous montrer.» + +J'étais bien triste, à trente-trois ans, d'apprendre à lire et à écrire; +je maudissais mon père de m'avoir abandonné. Enfin, à midi, M. Belcourt +et mon capitaine furent au-devant du général et lui parlèrent de moi: +«Faites-le sortir du rang.» + +Il me toise des pieds à la tête, et, voyant ma croix, il me demande: +«Depuis combien de temps êtes-vous décoré?--Des premiers, je l'ai été +aux Invalides.--Le premier? me dit-il.--Oui, général.--Faites-le +reconnaître caporal de suite.» + +Il était temps; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute +la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la même +compagnie; personne ne s'en doutait; tous les caporaux vinrent +m'entourer et me dire obligeamment: «Soyez tranquille, nous vous +montrerons à écrire.» + +Rentré dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui +me prit la main: «Allons de suite chez le capitaine.» + +Il me reçut avec amitié, et dit qu'il fallait me donner de suite un +ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vélites des plus +négligents, mais des plus instruits. «Il les dressera, dit-il au +sergent-major, et ils lui montreront à lire et à écrire. Je vous charge +de cette bonne Å“uvre; il le mérite; il nous a sauvé la vie; c'était +toujours à son bivouac que nous trouvions à manger». Je rendis visite à +M. Belcourt qui se rappela l'empressement avec lequel je lui avais remis +une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrière, je lui avais +dit: «Où courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voilà !») + +«C'est de ces actions que l'on n'oublie pas, dit M. Belcourt. Allez, +faites bien votre service; vous ne resterez pas là .» + +Dieu, que j'étais content de cette belle réception! Me voilà donc chef +d'ordinaire de 12 grognards et de 7 vélites instruits; le sergent-major +leur fit la leçon, car ils partirent de suite chez le libraire pour +m'acheter papier, plumes, règle, crayon et un vieil évangile. Me voilà +bien surpris de voir sept maîtres pour un écolier: «Eh bien! me +dirent-ils, voilà de quoi travailler.--Moi, dit le nommé Galot, je vous +ferai des modèles.» Et le nommé Gobin dit: «Je vous ferai lire.--Nous +vous ferons lire chacun à son tour, dirent-ils.--Allons! je vous aime +tous, leur dis-je. Je vous récompenserai en soignant votre tenue qui a +besoin d'être rectifiée.» + + + + +Mais ce n'était pas fini. Voilà les sept caporaux de la compagnie qui +m'apportent deux paires de galons, et le tailleur pour les coudre: +«Allons de suite, dit-on, ôtez votre habit! Ces galons viennent de nos +deux camarades morts au champ d'honneur.--Eh bien! leur dis-je, vous +vous occupez donc tous de moi; il faut les arroser.--Non, dirent-ils, +nous sommes trop.--C'est égal, nous prendrons chacun une demi-tasse et +le petit verre. Mais je vous prie de laisser venir mes maîtres et le +tailleur qui a cousu mes galons.--Eh bien, soit! dirent-ils, partons.» + +Et me voilà avec mes quinze hommes au café; je les fis mettre à table, +et fus trouver le maître. Je lui dis: «C'est moi qui paie, vous +m'entendez.--Ça suffit, dit-il.--De l'eau-de-vie de France, +surtout.--Vous allez être servis.» + +J'en fus quitte pour douze francs, et nous partîmes tous contents. Me +voilà à mes études comme un enfant, commençant par faire des bâtons et +apprendre mon évangile et le réciter à mon maître. Mais il fallut passer +la revue du départ, et le lendemain, 13 juillet, nous partîmes pour +Berlin, la joie dans l'âme. À Berlin, le peuple vint au-devant de nous; +il savait la paix faite. On nous reçut on ne peut mieux, nous fûmes bien +logés, et la plus grande partie nous menèrent au café. Ils demandaient: +«Eh! les Russes ont donc trouvé leurs maîtres? Ils disent cependant que +nos soldats ne se battent pas bien.--Ils sont aussi braves que les +Russes, vos soldats, et l'Empereur a eu bien soin de vos blessés; nous +les portions à l'ambulance comme les nôtres. Vous avez aussi un grand +général qui a eu bien soin de nos prisonniers. Notre Empereur le connaît +bien.» + +Et ils nous serraient les mains, disant: «C'est bien là les +Français!--Mais, leur dis-je, vos prisonniers sont plus heureux que vos +soldats: bon pain, de l'ouvrage bien payé, pas battus.--Aimable caporal, +vous nous comblez de joie, vous vous êtes conduits à Berlin comme des +enfants du pays.--Je vous remercie pour mes camarades.» + +Nous partîmes par étapes; les grandes villes de Potsdam, Magdebourg, +Brunswick, Francfort, Mayence nous fêtèrent; la joie était sur toutes +les figures; les habitants des campagnes venaient sur les routes nous +voir passer. Il y avait des rafraîchissements partout le long des +villages. On peut dire que les villages rivalisaient avec les villes en +soins. Bien nourris, bien fêtés, nous arrivons aux portes de notre +capitale, c'est encore elle qui surpasse toutes celles que j'ai vues. Là +nous attendaient des arcs de triomphe, des réceptions magnifiques, et la +comédie, et les belles dames de Paris qui nous regardaient en dessous, +cherchant à reconnaître leur favori. + +L'Empereur voulut nous voir aux Tuileries avec nos habits râpés, mais +propres. Puis, nous traversons le jardin des Tuileries pour nous mettre +à table dans l'avenue de l'Étoile, et de là à Courbevoie pour prendre du +repos. Mais l'Empereur ne nous laissa pas longtemps tranquilles, il +forma de suite des écoles régimentaires, et il fit venir de Paris deux +professeurs pour nous instruire, un le matin et l'autre le soir. Que +cela faisait bien mon affaire! De suite, je fis emplette d'une grammaire +et d'une théorie. Deux fois par jour en classe, secondé par mes vélites, +je fis des progrès; je n'en quittais pas, sinon pour monter ma garde. +Sorti de la classe, je partais me cacher dans le bois de Boulogne, dans +un endroit bien retiré, et là j'apprenais ma théorie. Au bout de deux +mois j'écrivais en gros, et je peux dire bien[48], les professeurs me +disaient: «Si nous vous tenions pendant un an, vous en sauriez assez; +vous avez une bonne main.» Comme j'étais fier! + +L'Empereur forma en même temps une école de natation pour nous apprendre +à nager, il fit établir des barques près du pont de Neuilly, et là on +mettait une large sangle sous le ventre du grenadier qui ne savait pas +nager. Tenu par deux hommes dans chaque barque, ce militaire était +hardi, et en deux mois il y avait déjà huit cents grenadiers qui +pouvaient traverser la Seine. On me dit qu'il fallait que j'apprenne à +nager, je répondis que je craignais trop l'eau: «Eh bien! dit +l'adjudant-major, il faut le laisser tranquille, ne pas le forcer.--Je +vous remercie.» + +L'Empereur donna l'ordre de tenir prêts les plus forts nageurs en petite +tenue et pantalon de toile pour midi. Le lendemain, il arrive dans la +cour de notre caserne; on fait descendre les nageurs. Il était +accompagné du maréchal Lannes, son favori; il demande cent nageurs des +plus forts. On nomme les plus avancés: «Il faut, dit-il, qu'ils puissent +passer avec leurs fusils et des cartouches sur la tête.» Il dit à M. +Belcourt: «Tu peux les conduire?--Oui, Sire.--Allons, prépare-les, je +vous attends.» + +Il se promenait dans la cour; me voyant si petit à côté des autres, il +dit à l'adjudant-major: «Fais approcher ce petit grenadier décoré.» Me +voilà bien sot: «Sais-tu nager? me dit-il.--Non, Sire.--Et pourquoi?--Je +ne crains pas le feu, mais je crains l'eau.--Ah! tu ne crains pas le +feu. Eh bien! dit-il à M. Belcourt, je l'exempte de nager.» + +Je me retire bien content. Les cent nageurs prêts, on se rendit au bord +de la Seine; il y avait des barques montées par les marins de la garde +pour suivre, et l'Empereur descendit à pied sur la berge. + +Tous les nageurs passèrent au-dessous du pont, en face du château de +Neuilly, sans accident. Il n'y eut que M. Belcourt qui fut accroché par +des grandes herbes qui traînent en deux eaux et qui s'entortillèrent +autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et +il passa comme les autres. Arrivés de l'autre côté dans une île, les +voilà à faire feu. L'Empereur part au galop, fait le tour et arrive; il +fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans +les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et +vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie à l'Empereur +de faire traverser la Seine à un escadron de chasseurs à cheval, en face +des Invalides, avec armes et bagages, dans la même place qu'occupe le +pont aujourd'hui. Ils passèrent sans accident et arrivèrent dans les +Champs-Élysées; l'Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages +furent mouillés. + +Je me multipliais dans mes fonctions de caporal: deux leçons par jour et +une de mes deux vélites, sans compter ma théorie qu'il fallait réciter +tous les jours. Je la savais en partant de l'endroit où je venais de +l'apprendre, mais arrivé devant M. Belcourt, je ne savais plus le +premier mot: «Eh bien! disait-il... Allons, remettez-vous!--Je la savais +cependant.--Eh bien, voyons!--J'y suis.» + +Et je récitais sans manquer: «C'est cela, disait-il. Ça viendra. Demain, +pas de théorie, nous apprendrons le ton du commandement.» + +Le lendemain, rangés autour de lui: «Voyons, faisait-il, je vais +commencer.» Il fallait répéter son commandement, chacun à son tour. Je +déployai si bien ma voix qu'il en fut surpris, et me dit: «Recommencez, +ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n'aurez +qu'à répéter après moi. Point de timidité! nous sommes ici pour nous +instruire.» + +Me voilà à crier!... «C'est cela, dit-il. Voyez, Messieurs! Le petit +caporal Coignet fera un bon répétiteur. Dans un mois, il nous +dépassera.--Ah! major, vous me rendez confus.--Vous verrez, me dit-il, +quand vous aurez de l'aplomb.» + +Pour ma théorie, je n'eus pas bon temps, j'avais toujours le nez dedans, +mais j'étais loin d'atteindre mes camarades qui récitaient comme des +perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais; je devins +fort pour montrer l'exercice et je me trouvais dédommagé de mon peu de +savoir. J'avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que +je faisais manÅ“uvrer. + +Quand on faisait la grande manÅ“uvre, je retenais tous les commandements. +Le brave général Harlay qui commandait, ne laissait rien à désirer; on +pouvait apprendre sous ses ordres. C'est la marche de flanc qui est la +plus difficile; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire +halte de même, front par un _à -gauche_, tout le monde conservant sa +distance, aussi bien aligné que les guides généraux sur la ligne. +Aussi, il fallait bien préciser le commandement de _marche_, comme celui +de _halte_, sur le pied gauche. De ces savantes manÅ“uvres, je n'en +perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne. + +À la fin d'août, l'Empereur fit faire de grandes manÅ“uvres dans la +plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous aperçûmes qu'il +prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient +du coté de Madrid. + +Jusqu'au mois d'octobre 1808, nous eûmes le temps de faire la belle +jambe à Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et +moi de me fortifier dans mon écriture et ma théorie. Le général Dorsenne +passait des inspections tous les dimanches; il fallait voir ce général +sévère visiter les chambres, passer le doigt sur la planche à pain. Et +s'il trouvait de la poussière, quatre jours de salle de police pour le +caporal! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises étaient +blanches, il regardait si nos pieds étaient propres, si nos ongles +étaient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles +pour s'assurer qu'elles ne renfermaient pas de linge sale; il regardait +sous les matelas; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il +venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait +se présenter en chemise, et défense de se soustraire à cette visite sous +peine de prison! S'il en trouvait qui avaient attrapé du mal, ils +partaient de suite à l'hôpital; il leur était retenu quatre sous par +jour, et à leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police. + +Enfin l'Empereur, dans les premiers jours d'octobre, donna l'ordre de +nous tenir prêts à partir sous peu de jours; nos officiers firent faire +nos malles pour les porter au magasin. Il était temps; l'ordre arriva de +partir pour Bayonne. Je dis à mes camarades: «Nous allons en Espagne, +gare les puces et les poux! ils soulèvent la paille dans les casernes, +et se promènent comme des fourmis sur le pavé. Gare nos ivrognes! le vin +du pays rend fou, on ne peut le boire[49].» + +De Bayonne, nous allâmes à Irun, puis à Vittoria, jolie ville; puis à +Burgos où nous restâmes quelques jours. La ville est pourvue d'une belle +église; l'intérieur de l'édifice est de toute beauté: le cadran de +l'horloge est en dedans; à midi les deux battants s'ouvrent, et on voit +défiler des objets curieux. La principale flèche de ce bel édifice est +flanquée de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies +chambres qui communiquent l'une dans l'autre; un petit escalier qui part +d'un grand vestibule longe à gauche l'édifice; au bout, est un beau +jardin. Nos grenadiers à cheval placèrent leurs chevaux sous les beaux +arceaux qui étaient occupés du côté gauche par des balles de coton. Ils +allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu'au pied du petit +escalier, paraît un petit garçon de onze à douze ans qui se présente à +nos grenadiers. Étant aperçu par un d'eux, il se retire pour regagner +son escalier, mais le grenadier le suit et parvient à le joindre au haut +de l'édifice. Arrivé sur le palier, le petit garçon fait ouvrir la porte +et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui +coupent la tête; le petit garçon redescend, se fait voir encore et un +autre grenadier le suit; il subit le même sort. Le petit garçon revint +une troisième fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades +dit à ceux qui rentraient de la corvée du fourrage: «Voilà deux des +nôtres montés au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont +peut-être enfermés dans le clocher; faut voir cela de suite.» + +Les voilà partis pour suivre l'enfant; ils prennent leurs carabines, +montent le petit escalier étroit, et pour ne pas être surpris, ils font +feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux +camarades, la tête tranchée, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour +nos vieux soldats! Ils firent un carnage de ces moines scélérats, ils +étaient huit avec des armes et des munitions de toutes espèces, et des +vivres et du vin, c'était une vraie citadelle. On jeta les capucins et +le petit garçon par les lucarnes dans leur jardin. Après avoir rendu les +derniers devoirs à nos camarades, nous partîmes de Burgos pour marcher +en avant. À deux lieues nous trouvâmes le roi d'Espagne qui venait +au-devant de son frère, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre +l'armée qui se portait sur Madrid. On joignit l'avant-garde que l'on +poursuivit l'épée dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la +bataille de la Sierra. C'était une position des plus difficiles, mais +l'Empereur ne balança pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les +fit longer les montagnes. Lorsqu'il les vit arriver près du flanc de +l'artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route, +avec les chasseurs à cheval de sa garde, et leur donna l'ordre de +franchir la montagne sans s'arrêter. C'était hérissé de pièces de canon; +on part au galop, en culbutant tout. Le sol était jonché de chevaux et +d'hommes. Les sapeurs désencombrèrent la route, en jetant tout dans les +ravins. + +Les Espagnols firent tous leurs efforts pour défendre leur capitale, +mais l'Empereur fit tourner Madrid qui fut bloquée. La garnison était +faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes; ils +s'étaient tous révoltés, avaient dépavé la ville et avaient monté les +pavés dans leurs chambres. On nous fit camper près d'un château peu +éloigné de Madrid, où nous restâmes deux jours; le puits du château ne +put nous fournir d'eau pour notre nécessaire; il fallut partir chercher +des vivres. Nous revînmes avec 200 ânes chargés d'outres en peau de bouc +et nous fûmes obligés de faire nos barbes avec du vin. Nous attachâmes +nos quadrupèdes à des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain +matin ils firent entendre une musique si bruyante que l'Empereur ne +pouvait plus s'entendre; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce +tintamarre. On lâcha ces pauvres bêtes; se trouvant en liberté, elles se +sauvèrent dans la plaine où elles se dévoraient les unes les autres, +n'ayant pas de quoi manger. + +Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous +côtés, mais ils ne voulaient toujours pas capituler; ils éprouvèrent des +pertes si considérables qu'ils finirent par se rendre à discrétion. +L'Empereur leur déclara que s'il tombait un pavé sur ses soldats, tout +le peuple serait passé au fil de l'épée; ils en furent quittes pour +repaver leur grande rue. + +La ville est grande et pas jolie: de grandes places garnies de vilaines +baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans +l'admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d'une +belle fontaine; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont +point dégagés, on entre dans une cour d'honneur très mesquine avec un +corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la +ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d'une immense +profondeur. La façade est superbe et l'on descend par un magnifique +escalier; le palais faisant face à la ville n'est qu'un rez-de-chaussée +avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a +une pendule en acier très riche. + +Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes +considérables à notre armée; toutes les maisons étaient crénelées, il +fallut les enlever les unes après les autres. L'Empereur quitta Madrid +avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d'une montagne formidable +avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir +avec des peines inouïes. Avant d'arriver à ce terrible passage, nous +fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait; personne ne +se voyait; on était obligé de se tenir les uns aux autres; il fallait +avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de +cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à +franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais +villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d'une rivière dont +les ponts étaient coupés, nous la trouvons d'une rapidité sans pareille; +il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever +les pieds, crainte d'être entraînés par la rapidité du courant. Nos +bonnets étaient couverts de givre. Comme c'était amusant de prendre un +bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivière, on en +avait jusqu'à la ceinture. On nous recommanda d'ôter nos pantalons pour +traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l'eau, nous avions +les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites. + +De l'autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge +complète aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous +arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu'à Bénévent que nous +trouvâmes ravagée par les Anglais; ils avaient tout emporté. Notre +cavalerie les poursuivit à outrance; ils détruisirent tous leurs +chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur +donna l'ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une +journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait +tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour +nous réchauffer. + +Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; là , les +moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et +nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans +ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les +jeunes filles de l'âge de douze à dix-huit ans jusqu'à l'âge d'être +mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de +fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de +trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois +pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir +d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperçu de ce qui se +passait dans ce pays. + +Nous eûmes l'ordre de rentrer en France à marches forcées, et l'Empereur +partit pour Paris; il nous fit préparer une petite surprise qui nous +attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos +jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous +y couchâmes; le lendemain nos officiers disent: «Il faut démonter les +batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la +baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture +jusqu'à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville.» + +En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine: «Mais on nous prend +donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.» + +Il se mit à rire: «C'est vrai, dit-il, mais ça presse! Les cartes se +brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d'ici +Paris, il ne faut pas y compter.» + +Nos fusils démontés, nous voilà partis; le peuple était là en foule. +Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de +paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la +route; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait; on +montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois +chevaux, c'était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq +francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs +étaient payés de suite. À la descente de la troupe, les payeurs se +trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes étaient prêtes pour +repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par +compagnies; les habitants étaient à l'arrivée du convoi avec le billet +du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les +emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout; +nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de +suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en +retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manière +que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter +et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte, +chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour, +c'était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand +trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait. + +Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des +charrettes pour faire l'entrée; il fallut remonter nos fusils, et +traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni +rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des +voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage à pied pour aller +coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des +vivres et du vin. + +Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de +linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en +revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite +galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été +mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos +fusils, c'était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l'avoine à ces +mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher; nous repartîmes par la +même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout! + +Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la +Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous +attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des +ornières profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient, +nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances! + +Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en +Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures +basses qui nous menaient ventre à terre; ils passaient les uns devant +les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais +c'était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui +tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut +lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande +tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix +mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la +garde de l'Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire +notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout +volait en l'air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames +criant à l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus, +mais nous ne pouvions pas faire autrement. + +Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et +bien traités. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait +gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour +ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la +baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos +billets de logement, mais après avoir mangé, la _grenadière_[50] battit, +il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route +d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures! +nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et +marcher toute la nuit; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9 +heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir +de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre +pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le +lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous +avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à SchÅ“nbrunn; +après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d'un grand village, on +nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne +volonté pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter +la garde au château de SchÅ“nbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait +faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, «Je pars, dis-je à +mon capitaine.--C'est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit +montre l'exemple.» + +On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de +vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir, +bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais +point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrêter. Je me +détournai de la route pour trouver de l'eau pour étancher la soif qui me +dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon +côté... En me voyant, il entre dans une maison d'apparence où se +trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon +chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon +paysan revient avec son baquet; je l'arrête en lui parlant sa langue. +Quelle surprise! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de +s'arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme +aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde +fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des +jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le +cÅ“ur content. + +Nous arrivâmes au village de SchÅ“nbrunn à minuit; nos officiers eurent +l'imprudence de nous laisser reposer à un quart d'heure de chemin du +château pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une +pareille nouvelle et furieux: «Comment, vous avez fait faire à mes vieux +soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donné +l'ordre? Où sont-ils.--Près d'ici.--Faites-les venir que je les voie!» + +Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides +comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut +prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d'arriver. +Lorsque l'Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un +de droit, tous la tête penchée, ce n'était plus un homme, c'était un +lion: «Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état! Si +j'en avais besoin! Vous êtes des...» Ils furent traités de toutes les +manières. Il dit aux grenadiers à cheval: «Faites de suite de grands +feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher; +faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré!» + +De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe; +il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire +tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville +avaient sauvé des voitures d'épicerie qui étaient devant les portes du +château; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le +sucre qui paraît; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on +apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il +resta plus d'une heure; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval +arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous +soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous +puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: «Eh bien! +les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis. +Allons, buvez à la santé de l'Empereur et de vos bons camarades! nous +passerons la nuit près de vous à vous soigner; tout à l'heure, nous vous +donnerons encore à boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait; +demain il n'y paraîtra plus.» + +L'Empereur remonta dans son palais; à cinq heures, on nous mit sur notre +séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon +vin. À neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux +officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous +promener; les jambes étaient raides. L'Empereur tapait des pieds de +colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient +se faire voir par crainte d'être mal reçus. Le soir, on nous donna des +logements dans ce beau village très riche; toute la garde arriva et fut +bien logée. + +Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la +capitale; les armées d'Autriche avaient fait sauter les ponts après +avoir passé de l'autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour +recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce +terrible fleuve qui avait augmenté et était d'une force effrayante; +l'eau était à pleins bords; on eut de la peine à maintenir les grosses +barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir +un pont d'une longueur démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces +préparatifs demandèrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes +barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'île +Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts établis, l'Empereur fit +descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de +passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la +capitale, s'emparer de tous les édifices de manière que personne ne +pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre côté. On faisait +des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était +renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne +pour maintenir l'armée du prince Charles en face de sa capitale, et les +empêcher de descendre du coté d'Essling. + +Lorsque tout fut prêt, l'Empereur fit faire les promotions dans la +garde; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à SchÅ“nbrunn. Ce fut une joie +que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant +dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l'épée et la +canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n'avais point de +galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal à mon +remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience! il s'en trouvera. +L'Empereur donna l'ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand +pont du Danube à son corps d'armée et de se porter en avant de l'autre +côté d'Essling; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un +parc d'artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne +s'en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le +bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale, +pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur +permission. Toute l'armée du prince Charles arriva en ligne sur la +nôtre, et le feu commença de part et d'autre. + +Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la +foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu'à la dernière +extrémité. L'Empereur nous fit partir dès le matin de SchÅ“nbrunn pour le +Danube; toute l'infanterie de la garde et lui à la tête. À onze heures, +il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça +pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions +nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opération fut +faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans +le Danube, nous n'en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des +chapeaux pour la garde. + +Nous traversâmes la pointe de l'île et trouvâmes un second pont que nous +passâmes au galop; les chasseurs à pied passèrent les premiers, +débouchèrent dans la plaine et firent un _à -gauche en colonne_ au lieu +d'un _à -droite_. La fausse manÅ“uvre ne put se réparer, il fallut se +mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube. +Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du +cheval de l'Empereur; tout le monde crie: «À bas les armes, si +l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ!» Il fut contraint de repasser +le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut +d'un sapin; de là il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les +nôtres. + +Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de +suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le +remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n'était que le prélude; +l'ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling. +L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière! +il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la +distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me +mets en fonctions, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui +fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé +par ce coup terrible; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me +préserva. + +Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les +reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet +état, arrive au galop près de moi: «Eh bien, me dit-il, êtes-vous +blessé?--Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le +derrière, mais ils n'ont pas réussi.--Allons, buvez un coup de rhum pour +vous remettre.» + +Il me présente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de +pistolets et me la présente: «Après vous, s'il vous plaît.--Buvez un bon +coup! Vous reviendrez bien seul?--Oui», lui dis-je.--Il part au galop, +et j'arrive à mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en +serre-file; c'était mon poste; là je me rétablis. + +«Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez échappé belle.--C'est +vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce +sont des butors.» Et voilà des poignées de main qui m'arrivent de tous +mes chefs et camarades. + +Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans +que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de +fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une +pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre; nous avions quatre +pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre +à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des +files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à +poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais: «Appuyez à +droite, serrez les rangs!» Et ces braves grenadiers appuyaient sans +sourciller et disaient en voyant mettre le feu: «C'est pour moi.--Eh +bien, je reste derrière vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.» + +Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois +sur moi; je tombe à la renverse: «Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de +suite!--Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poignée; votre giberne +est à moitié emportée.--Tout cela n'est rien, la journée n'est pas +finie.» + +Nos deux pièces n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le général +Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais +tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de +soldats du train, plus de roues! les affûts en morceaux, les pièces par +terre comme des bûches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui +éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève +comme un beau guerrier: «Votre général n'a point de mal, dit-il, comptez +sur lui, il saura mourir à son poste.» + +Il n'avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. À de tels hommes +que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours... Un +boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil +tombe; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde; je +vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras +fracassé. Pas du tout! c'était un morceau d'un de mes braves camarades +qui était venu me frapper avec tant de violence qu'il s'était collé à +mon bras. + +Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le +morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et +dit: «Il n'est qu'engourdi.» On ne peut se figurer ma joie de remuer les +doigts. Le commandant me dit: «Laissez votre fusil, prenez votre +sabre.--Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renversé a emporté la +poignée.» Je prends mon fusil de la main gauche. + +Les pertes devenaient considérables; il fallut mettre la garde sur un +rang pour faire voir à l'ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt +cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par +des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux +fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il +avait quitté son poste d'observation et était accouru pour recevoir les +dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son +corps d'armée. L'Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses +bras, et le fit transporter dans l'île, mais il ne put supporter +l'amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde +fut dans la consternation d'une pareille perte. + +Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les +autres démonté; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos +officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général +donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l'île, ils le +mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les +tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive: le +corps du maréchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter +sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme +nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et +les mettaient derrière eux en disant: «Vous n'aurez plus peur.» + +Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village +d'Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les +braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme +étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang, +le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit: «Je +vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied.» + +Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un +rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous +depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui +protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le +brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à +l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous +donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la +mort sans pouvoir se défendre. Les heures sont des siècles. Après avoir +perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne +fus plus en peine d'avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes +grenadiers m'en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit +des pertes considérables... Le brave maréchal resta derrière ses +tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu +ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient +emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne. + +À neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun +son feu pour faire croire à l'ennemi que toute notre armée était passée. +Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait +tous pris à son premier effort et n'aurait pas demandé une trêve de +trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le +dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés. Tous +nos feux bien allumés, nous eûmes l'ordre de repasser dans l'île sur +notre petit pont, et d'abandonner nos feux; nous passâmes la nuit à nous +placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de +grosses pièces passèrent devant nous et furent braquées à la tête de +notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand +pont que nous avions passé la veille! Tout était parti comme nos +chapeaux que nous avions jetés dans le Danube. + +Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lâché les moulins qui sont +sur bateaux, et ôté les roues qui les faisaient marcher; on les avait +chargés de pierres, et ces masses lancées par le fleuve emportèrent le +grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours +dans l'île, sans pain; nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient +échappé à la mort, il n'en resta pas un; les prisonniers faits le matin +eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos +chefs que la bride et la selle; on ne peut se figurer une pareille +disette, et nous entendions des cris déchirants près de nous... C'était +M. Larrey qui faisait ses amputations; c'était affreux à entendre. + +L'Empereur fit sommer la ville de Vienne de réunir tous ses bateaux, et +de les redescendre pour faire le pont. Le quatrième jour, nous fûmes +délivrés; nous repassâmes ce terrible fleuve avec joie et avec des +figures bien pâles. Les vivres nous attendaient à SchÅ“nbrunn où nous +arrivâmes le soir. Tout était prêt pour nous recevoir et nos billets de +logement préparés. Nous eûmes le temps de nous rétablir pendant trois +mois de trêve; puis les travaux commencèrent dans l'île Lobau: cent +mille hommes se mirent à faire des redoutes, des chemins couverts; on ne +peut se faire une idée de la terre remuée pendant ces trois mois. Les +Autrichiens en firent de bien plus considérables encore en face de nous. +L'Empereur partait de son palais à cheval avec son escorte, il arrivait +dans l'île Lobau et montait au haut de son sapin; de là il voyait tous +leurs travaux et faisait exécuter les siens: il revenait satisfait et +joyeux, ça se voyait à son arrivée, il parlait à tous ses vieux soldats +en se promenant dans la cour les mains derrière le dos. Il recompléta sa +garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la +comédie dans le château; les belles dames de Vienne furent invitées avec +cinquante sous-officiers. C'était un coup d'Å“il magnifique, mais c'était +trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras étant +remis de son engourdissement, je me mis à écrire sans relâche; je fis +des progrès. Mes maîtres étaient contents de moi. Personne de la garde +ne mit le pied dans Vienne, pas même l'Empereur, mais il faisait de +fréquentes visites à l'île Lobau pour voir les grands préparatifs, il +faisait faire la manÅ“uvre à toute son armée pour la tenir prête à +rentrer en campagne. Lorsque tout fut prêt, il fit voir un échantillon +de son armée aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes +sur les hauteurs à gauche de la ville. Là , il fit venir notre colonel +Frédéric, et le reçut général en lui disant: «Je te ferai gagner tes +épaulettes.» Tous les corps reçurent l'ordre du départ pour se rendre le +5 juillet dans l'île Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugène avec +l'armée d'Italie arrivât pour le passage du Danube le 6 juillet, à dix +heures du matin. Tout fut réuni dans la même plaine. + +L'Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux +cents hommes, pour prendre une île occupée par les Autrichiens qui +gênaient son mouvement; il ne pouvait passer sans être vu de l'armée +autrichienne. Tous les préparatifs étaient prêts, les voltigeurs et les +grenadiers sur leur radeau, avec le général Frédéric; on les lâcha à +minuit sonné pour être dans son droit, la trêve finissant le 6 juillet. +Voilà la pluie qui tombe par torrents; les soldats autrichiens vont se +mettre dans leurs abris; nos radeaux arrivent en travers de l'île sur le +sable. N'ayant d'eau qu'aux mollets, on la prit sans brûler une amorce: +tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l'ennemi ne put +voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargés de faire avec le +génie un chemin pour faire passer les pontons et l'artillerie, les +arbres qui gênaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au +jour, nous étions à trois lieues au-dessous des travaux de l'ennemi et +des nôtres sans que l'ennemi s'en doutât. Dans un quart d'heure, trois +ponts étaient établis, et à dix heures du matin, cent mille hommes +avaient passé dans la plaine de Wagram. À midi, toute notre armée était +en ligne avec sept cents pièces de canon en batterie; les Autrichiens en +avaient autant. On ne s'entendait pas. C'était drôle de nous voir faire +face à Vienne, et les Autrichiens tourner le dos à leur capitale; on +peut dire à leur louange qu'ils se battirent en déterminés. On vint dire +à l'Empereur qu'il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que +les canonniers étaient détruits: «Comment! dit-il, si je faisais relever +l'artillerie de ma garde, l'ennemi s'en apercevrait et redoublerait +d'efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne +volonté pour servir les pièces!» + +Vingt hommes par compagnie partirent aussitôt; on fut obligé de faire le +compte; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien +que des grenadiers et des caporaux. Les voilà partis au pas de course +pour servir la batterie de cinquante pièces; sitôt arrivés à leur +poste, les coups de canon se firent entendre, l'Empereur prit sa prise +de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le maréchal +Davoust s'empare des hauteurs et rabattait l'ennemi sur nous, en filant +sur le grand plateau, pour leur couper la route d'Olmutz. L'Empereur +voyant le maréchal lui faire face, n'hésita pas à faire partir tous les +cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre; cette masse +s'ébranle, passe devant nous; la terre tremblait sous nos pieds. Ils +ramenèrent cinquante pièces de canon toutes attelées et des prisonniers. +Le prince de Beauharnais va au galop vers l'Empereur lui apprendre que +la victoire est certaine. Il embrasse son fils. + +Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la +batterie de cinquante pièces où l'Empereur avait envoyé ses grognards; +ce brave était blessé depuis onze heures. On l'avait fait porter en +arrière de sa batterie: «Non, dit-il, reportez-moi à mon poste, c'est ma +place.» Et sur son séant, il commandait. + +La garde fut formée en carré et l'Empereur coucha au milieu; il fit +ramasser tous les blessés et les fit conduire à Vienne. Le lendemain, +nous trouvions des trente boulets à la suite dans le même endroit; on ne +peut se faire idée de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes +partirent de grand matin, les Autrichiens étaient partis après des +pertes considérables, ils furent obligés de venir demander la paix sur +les hauteurs d'Olmutz, où l'Empereur avait fait dresser sa belle tente. +Le feu cessa de part et d'autre. Nous partîmes pour SchÅ“nbrunn, et là on +traita de la paix; les armées restèrent en présence pendant que +l'Empereur réglait ses affaires. + + + + +SIXIÈME CAHIER. + +RENTRÉE EN FRANCE.--LES FÊTES DU MARIAGE IMPÉRIAL.--JE FAIS LES +FONCTIONS DE SERGENT INSTRUCTEUR, DE CHEF D'ORDINAIRE, DE VAGUEMESTRE. + + +Nous partîmes pour la deuxième fois de SchÅ“nbrunn. Arrivés dans la +Confédération du Rhin, nous fûmes reçus comme dans notre patrie. En +France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous; nous étions +reçus dans nos logements avec amitié. Aux portes de Paris, nous +trouvâmes un peuple impossible à nombrer, c'est à peine si nous pouvions +passer par section, tant nous étions pressés par la foule. On nous mena +de suite aux Champs-Élysées, devant un repas froid donné par la ville de +Paris. Le temps gêna beaucoup; il fallut manger et boire debout, puis +partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second +repas sous les galeries de la place Royale et la comédie à la porte +Saint-Martin; des arcs de triomphe étaient dressés, le peuple de Paris +était ivre de joie de nous revoir; malheureusement il en manquait +beaucoup à l'appel, il en était resté un quart sur les champs de +bataille d'Essling et de Wagram. Mais personne n'était plus content que +moi de rentrer à Paris avec les galons de sergent, de porter l'épée, la +canne et les bas de soie l'été. J'étais pourtant bien en peine pour une +chose: je n'avais point de mollets; il fallut avoir recours aux faux +mollets; ça me taquinait. + +Après un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie, +habillés à neuf, nous passâmes la revue de l'Empereur aux Tuileries. On +faisait des préparatifs pour l'enterrement du maréchal Lannes, cent +mille hommes formaient le cortège du célèbre guerrier, qui partit du +Gros-Caillou pour se rendre au Panthéon. Je fus du nombre des +sous-officiers qui le portèrent; nous étions seize pour le descendre de +huit ou dix degrés sur le côté gauche de l'aile du Panthéon, là nous le +déposâmes sur des tréteaux. Toute l'armée avait défilé devant les restes +de ce bon guerrier; cela dura jusqu'à minuit. + +Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier; je +m'appliquais à écrire, et un jour, étant de garde à Saint-Cloud, je fis +un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien écrits, et le +portai moi-même à M. Belcourt qui fut content de la netteté de mon +rapport: «Continuez, me dit-il, vous êtes sauvé.» Que je me donnais de +peine pour apprendre ma théorie! Je surpassais mes camarades pour le ton +du commandement, je fus désigné comme ayant la plus forte voix; je me +trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant +des visites indispensables à faire, je me mis sur mon trente et un, il +me fallut des bas de soie pour porter l'épée. J'ai dit déjà que j'avais +passé à Saint-Malo[52]. Je n'avais point de mollets, il fallut avoir +recours à des faux. J'allai au Palais-Royal pour me les procurer, je +trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe +passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de +soie (en troisième). Je fis les visites de rigueur, et je fus comblé de +politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai à la caserne le soir à neuf +heures, satisfait de ma journée, et je trouvai une lettre de mon +capitaine Renard qui m'invitait pour le dimanche à dîner chez lui, sans +faute à cinq heures précises, disant que son épouse et sa demoiselle +voulaient me voir pour me remercier d'avoir fait coucher mon capitaine +dans un tonneau le soir de la bataille d'Austerlitz. + +Je me rendis à cette invitation, je trouvai là des militaires de +distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[53]. J'étais +gêné avec mes supérieurs, tous décorés, et de si belles dames, avec des +plumes! Que j'étais petit dans ce beau talon en attendant le dîner! Mon +capitaine vint à mon secours, me présenta à son épouse, à ces dames et à +ses amies. Je ne me trouvai plus isolé, mais j'étais bien timide, +j'aurais préféré ma pension à ce grand dîner. On passa dans la salle à +manger où je fus placé entre deux belles dames qui n'étaient pas fâchées +d'être éloignées de leurs maris, et elles me mirent à mon aise en +s'occupant de moi. Au second service, la gaîté se fit sur tous les +visages, et le vin de Champagne fut le complément de la gaîté. Il fallut +que mes chefs commençassent à conter leurs campagnes, et les dames leur +disaient: «Et vos conquêtes auprès des dames étrangères, vous n'en +parlez pas?--Eh bien! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire, +je suis garçon.» + +Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en +ménageant toutes les convenances (qui font le charme de la société); il +fut applaudi. Je fus attaqué par les deux dames qui étaient près de moi +pour conter mon histoire: «Je vous supplie de me faire grâce; mes chefs +la connaissent.--Eh bien! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour +lui, vous verrez que c'est un bon soldat. Il a été décoré le premier +aux Invalides; il nous a empêchés de mourir de faim en Pologne, en +dénichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mesdames, je serais +mort sans lui. Je fus confus du témoignage de mon capitaine et comblé +d'amitiés par tout le monde. Le feu m'avait monté à la figure; j'avais +un mouchoir blanc, je le prenais pour m'essuyer et le remettais sans +cesse dans ma poche. Ma serviette était fine; par distraction, je m'en +essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche. À l'heure de rentrer à +la caserne, je prends congé. Le capitaine me dit: «Vous partez?--Oui, +capitaine, je suis de garde demain.--Mais vous viendrez demain.--Ce +n'est pas possible, je suis de garde.--Mais vous emportez votre +serviette.» + +Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir. +Rendant la serviette à mon capitaine, je lui dis: «Je croyais être +encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir +oublié quelque chose.--Eh bien, me dit-il, restez là ! Je vais envoyer +mon domestique à la caserne, et vous passerez la soirée avec nous.» Me +montrant sa demoiselle: «Voilà votre dénonciateur, qui m'a dit: Papa, il +emporte sa serviette, mais laisse-le faire.--Que j'ai eu du bonheur +d'être vu par votre demoiselle!» + +Je rentrai à la caserne des Capucins près la place Vendôme; le lendemain +matin, je reçus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle +à onze heures du matin, ça me fit monter l'imagination au cerveau, je +pétillais de joie; je trouvai un camarade qui monta ma garde au +quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me +conduire à l'adresse indiquée. Je puis dire que j'avais des transports +d'amour (mon âge le permettait). J'arrive, je me fais annoncer, la femme +de chambre me conduit auprès de sa maîtresse, dans un beau salon, où je +fus reçu par une des deux dames qui étaient près de moi chez mon +capitaine, et qui était dans un négligé des plus galants. Je ne me +possédais pas. «Allez! dit-elle à sa femme de chambre.» + +Me voyant seul avec cette belle dame, j'étais confus et muet; elle me +prit le bras et me fit passer dans sa chambre à coucher. Il y avait là +tous les rafraîchissements désirables, du vin sucré et tous les +réconfortants possibles; c'est par là qu'elle débuta avec moi. La +conversation s'engagea sur ses intentions à mon égard; elle me dit +qu'elle avait jeté ses vues sur moi, mais qu'elle ne pouvait pas me +recevoir chez elle: «Si vous êtes mon fait, je vous donnerai une adresse +où nous nous réunirons trois fois par semaine. Je vais à l'Opéra, et sur +cette place vous aurez une chambre prête. En descendant de voiture, +j'irai vous rejoindre pour passer la soirée.--Je n'y manquerai +pas.--Faites monter votre garde à tout prix, c'est moi qui paie.» Elle +me poussait par le vin et le sucre; je vis par ses manières agaçantes +qu'il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains: +«Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi.» Me menant vers sa bergère, +il fallut donner des preuves de mon savoir-faire; elle me montra son +beau lit qui était garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je +n'avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi; je passai +une journée de délices près de cette belle dame et la quittai pour aller +à l'appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journée orageuse que +j'avais passée, mais content de ma belle conquête, je ne manquai pas le +jour indiqué. Je trouvai mon dîner servi par la belle femme de chambre +qui resta pour faire la toilette de sa maîtresse et la défaire. Je me +mis à table et dînai comme un enfant gâté avec un dîner froid: «Et vous, +Mademoiselle, vous ne dînez pas?--Si, Monsieur, après vous, s'il vous +plaît. Madame est bien contente de vous; elle va venir de bonne heure +prendre le café et passer la soirée avec vous. Dînez bien et buvez de +bons coups, c'est du bordeaux; voilà du sucre, il sera meilleur.--Je +vous remercie.--Je vous préviens que je vais déshabiller madame pour +qu'elle soit à son aise; et je reviendrai lui faire sa toilette pour +rentrer à l'hôtel.--Ça suffit.» + +Madame arrive à huit heures, et dit, après les civilités données et +reçues: «Allez chercher le café.» Nous restâmes seuls, je vais près +d'elle: «Eh bien! dit-elle, nous passons la soirée ensemble.--Je le +sais, Madame.--Restez à votre place!» Le café est servi de suite; sitôt +pris, elle dit: «Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler.» + +Je sors et m'assois en attendant mon sort; on vint me dire de passer +dans la chambre de madame, qu'elle m'attendait. Quelle surprise pour +moi! elle était au lit: «Allons! me dis-je, je suis pris.--Venez vous +asseoir dans cette bergère, près de moi. Avez-vous la permission de +vingt-quatre heures?--Oui, Madame.» + +Elle donna ses ordres à la femme de chambre et la congédia jusqu'au +lendemain pour nous apporter le café et faire la toilette de sa +maîtresse. Moi, je restais dans l'embarras pour me déshabiller, il me +fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que +j'étais mal à mon aise! J'aurais voulu éteindre la bougie pour m'en +débarrasser; je les fourrai sous l'oreiller le plus adroitement +possible, mais cela m'avait ôté ma gaîté. Le lendemain, pour les +remettre, quel supplice! + +Heureusement, ma belle dame se leva la première pour me sortir +d'embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire +sa toilette; je ne perds pas de temps, je saute à bas du lit pour +rétablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre +de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s'en +aperçut pas. + +Il aurait fallu le perruquier pour rétablir ma tête; on me fit demander +si j'étais levé: «Dites à madame que je puis me présenter près d'elle; +je suis à ses ordres.» + +Madame paraît belle et fraîche, et nous prenons le chocolat en +tête-à -tête. Après nous être entendus, elle partit avec sa femme de +chambre et je rentrai à la caserne un peu en désordre; un de mes +camarades me dit: «Vous avez un bas de travers, on dirait un faux +mollet.--C'est vrai, dis-je un peu confus, je vais m'en défaire de +suite.» + +Rentré dans ma chambre, je me déshabille et j'ôte les maudits mollets +qui m'avaient mis à la torture pendant vingt-quatre heures; je n'en ai +jamais portés depuis. + +Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqués, +mais la tâche était plus forte que mes forces et j'avais trouvé mon +maître, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en +retraite: je reçus une lettre par laquelle elle désirait connaître mon +style. Il fallait que je lui réponde à l'adresse indiquée. Je me trouvai +dans un grand embarras, ne sachant que très peu écrire; enfin je me +décide et fais de mon mieux. Les phrases ne répondaient pas à tous les +désirs qu'elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mérités +sur mon manque d'éducation: «Je n'ai pas trouvé dans votre lettre ce que +je désirais, dit elle; d'abord point d'orthographe, peu de style.» + +Je lui répondis de suite: «Madame, je mérite le reproche que vous me +faites, je m'y résigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous +écrirai les vingt-cinq lettres de l'alphabet avec tous les points et +virgules qu'il faut pour une lettre digne de vous; placez-les où il en +manquera, vous aurez suppléé à mes faibles moyens.» + +Je ne voulus jamais la revoir; les instances furent inutiles. + +Étant débarrassé de ma belle conquête, je me reportai sur mes écritures +et théories sans relâche pendant sis mois, ne sortant de la caserne que +pour monter ma garde (et toujours mon _École de bataillon_ dans ma poche +pour apprendre les manÅ“uvres qui concernaient mon grade). Je surmontai +toutes les difficultés dans la pratique. L'Empereur donna l'ordre de +faire manÅ“uvrer les sous-officiers et caporaux seuls, à l'aide de +perches représentant les sections. Pour former le peloton, l'homme de +section prenait les deux bouts de chaque perche; pour rompre, le caporal +reprenait le bout de sa perche. On nommait cela _manÅ“uvre à la perche_; +elle donnait du repos à tous les grognards. M. Belcourt nous commandait +et on fit des progrès sensibles en arpentant la belle cour de la caserne +de Courbevoie; avec cent hommes, on faisait les grandes manÅ“uvres comme +un régiment complet. + +L'Empereur nous fit former le carré; après une manÅ“uvre d'une heure, il +fut content, et donna l'ordre de ne plus la faire que deux fois par +semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent. +Lorsque ce fut à mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer à mes +supérieurs les progrès que j'avais faits; ils me suivaient de l'Å“il pour +voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entouré de tous mes +camarades, et mes supérieurs me firent voir qu'ils étaient contents. +Mais si l'Empereur était content de nous, nous n'étions pas contents de +lui. Le bruit circulait dans la garde qu'il divorçait avec son épouse +pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la +seconde guerre avec l'empereur d'Autriche, et qu'il voulait avoir un +successeur au trône. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie, +prendre une étrangère qui devait donner la paix générale. L'Empereur +passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit +que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre +Empereur à la princesse pour demander sa main, et qu'il devait se marier +avec cette princesse avant de l'amener, et qu'il devait coucher avec +elle avant de la présenter à son souverain. N'en sachant pas plus long, +je me disais: «Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais +être à sa place[54].» Je fis rire mon capitaine. + +Tout était en mouvement pour recevoir cette nouvelle impératrice. Le 15, +toute sa famille la conduisit à une grande distance de Vienne; elle +témoigna des regrets de son chien et de sa perruche; les ordres furent +donnés de suite, et elle fut bien surprise en arrivant à Saint-Cloud de +trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa +maîtresse, et sa perruche qui la nommait. + +Notre premier bataillon fut commandé pour attendre à Saint-Cloud +l'arrivée de l'Empereur. Les courriers arrivés, on nous fit mettre sous +les armes; nous vîmes cette belle voiture attelée de huit chevaux, et +l'Empereur à côté de sa prétendue. Comme il avait l'air heureux! Ils +montèrent Saint-Cloud au petit pas et nous eûmes le temps de voir passer +tous ces beaux équipages. Ils furent mariés civilement à Saint-Cloud; le +lendemain ils partirent pour faire leur entrée dans la capitale. Nous +eûmes l'ordre d'assister à la grande cérémonie du mariage religieux, qui +fut célébré le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se +faire une idée de tous les préparatifs. Dans la grande galerie du +Louvre, à partir du vieux Louvre jusqu'à la chapelle qui se trouve au +bout du pavillon des Tuileries du côté du Pont-Royal (ce trajet est +immense), il se trouvait trois rangées de banquettes pour asseoir les +dames et les messieurs. Au quatrième rang étaient cinquante +sous-officiers décorés, placés de distance en distance dans des ronds en +fer (pour ne pas être heurtés par personne). Le général Dorsenne nous +commandait; lorsqu'il nous eut placés à nos postes, il prévint ces dames +que nous étions leurs chevaliers pour leur faire donner des +rafraîchissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions +vingt-quatre de chaque côté de nous (quarante-huit par sous-officier), +et il fallait répondre à leurs demandes. Dans l'épaisseur du gros mur, +on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines +pour tous les rafraîchissements désirables. Ces petits cafés ambulants +firent bonne recette. + +Voilà le costume des dames: des robes décolletées par derrière jusqu'au +milieu du dos. Et par devant l'on voyait la moitié de leurs poitrines, +leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers! et des +bracelets! et des boucles d'oreilles! Ce n'étaient que rubis, perles et +diamants. C'est là qu'il fallait voir des peaux de toutes nuances, des +peaux huileuses, des peaux de mulâtresses, des peaux jaunes et des peaux +de satin; les vieilles avaient des salières pour contenir leurs +provisions d'odeurs. Je puis dire que je n'avais jamais vu de si près +les belles dames de Paris, la moitié à découvert. Ça n'est pas beau. + +Les hommes étaient habillés à la française; tous le même costume: habit +noir, culottes courtes, boutons d'acier découpés en diamant. La +garniture de leurs habits leur coûtait 1,800 francs, ils ne pouvaient se +présenter à la cour sans ce costume. Les fiacres furent défendus ce +jour-là ; on ne peut se figurer la quantité de beaux équipages aux abords +des Tuileries. La grande cérémonie partit du château pour se rendre au +vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre à la +chapelle des Tuileries. Que cette cérémonie était imposante! Tout le +monde était debout dans le silence le plus religieux. Le cortège +marchait lentement; sitôt passé, le général Dorsenne nous réunit, nous +mena à la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vîmes l'Empereur +à droite à genoux sur un coussin garni d'abeilles et son épouse à genoux +près de lui pour recevoir la bénédiction. Après avoir placé la couronne +sur sa tête et sur celle de son épouse, il se releva et se mit avec elle +dans un fauteuil. La messe commença, dite par le pape. + +Le général nous fit signe de sortir pour retourner à nos postes, et là +nous vîmes revenir la cérémonie. La nouvelle impératrice était belle +sous ce beau diadème; les femmes de nos maréchaux portaient la queue de +sa robe qui traînait par terre à huit ou dix pas, elle devait être fière +d'avoir de pareilles dames d'honneur à sa suite, mais on pouvait dire +que c'était une belle sultane, que l'Empereur avait l'air content, que +sa figure était gracieuse. Ce jour-là , c'étaient des roses, mais ça ne +devait pas être la même chose à la Malmaison. + +Toute la vieille garde était sous les armes pour protéger le cortège, et +nous avions tous la fringale de besoin: nous reçûmes chacun vingt-cinq +sous et un litre de vin. Après les réjouissances, l'Empereur partit avec +Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrèrent à Paris: la ville leur offrit +une fête et un banquet des plus brillants à l'Hôtel de Ville. Je me +trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans +l'intérieur, en face de cette belle table en fer à cheval, et mes vingt +grenadiers, l'arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et +viandes froides. Autour du fer à cheval, des fauteuils; le grand était +au milieu qui marquait la place de l'Empereur. Le cortège fut annoncé; +le général vint me placer et me donner ses instructions. + +Le maître des cérémonies annonce: l'_Empereur!_ Il paraît suivi de son +épouse et de cinq têtes couronnées. Je fais porter et présenter les +armes; puis je reçus l'ordre de faire reposer l'arme au pied. J'étais +devant mon peloton en face de l'Empereur; il se met à table le premier +et fait signe de prendre place à ses côtés. Ces têtes couronnées +assises, la table est desservie, tout est enlevé et disparaît, les +découpeurs sont à l'Å“uvre dans une pièce à côté. Derrière chaque roi ou +reine, trois valets de pied à un pas de distance; les autres +correspondaient avec les découpeurs et passaient les assiettes, sans +faire plus qu'un demi-tour pour les prendre; quand l'assiette arrivait +au plus près du souverain, le premier valet la présentait, et si le +souverain secouait la tête, l'assiette disparaissait; de suite, une +autre la remplaçait. Si la tête ne bougeait pas, le valet plaçait +l'assiette devant son maître. + +Comme ces morceaux étaient bien découpés, chacun prenait son petit pain, +le rompait et mordait à même, ne se servait jamais de couteau, et à +toutes les bouchées il se servait de sa serviette pour s'essuyer la +bouche; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre. +Ainsi de suite, de manière que, derrière chaque personnage, il y avait +un tas de serviettes qui n'avaient servi qu'une fois à la bouche. + +On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d'eau, et +personne ne versait à boire à son voisin. Ils mordaient dans leur pain +et se versaient à boire à leur gré. Par des signes de tête, on acceptait +ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain +maître adressa la parole à son voisin. Si c'est imposant, ça n'est pas +gai. + +L'Empereur se lève; je fais porter et présenter les armes, et tous +passent dans un grand salon. Je restai près de ce beau service. Le +général vint me prendre par le bras: «Sergent, venez avec nous, je vais +vous faire boire du vin de l'Empereur, et, en passant, je ferai donner à +vos vingt hommes du vin. Mettez-vous là ! je vais aller faire patienter +votre peloton et je les ferai rafraîchir à leur tour.» + +Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent +servis chacun d'un demi-litre; qu'ils étaient contents d'avoir bu du vin +de l'Empereur! + +Après quelques jours de repos, la vieille garde donna une fête des plus +brillantes à l'Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des +manÅ“uvres furent exécutées devant elle, et le soir, aux flambeaux, on +nous donna des cartouches d'artifice de toutes les couleurs. Après avoir +fait en l'air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le +carré devant le grand balcon de l'École militaire où la cour était à +nous contempler. Le signal donné, ce carré immense commence son feu de +file en l'air, jamais on n'avait vu de pareille corbeille de fleurs: la +garde était couronnée d'étoiles; tout le monde tapait des mains. Je puis +dire que c'était magnifique. + +L'Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud; là , il se +plaisait parce qu'il y avait du gibier de toutes les espèces: +chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus délicat. +L'Empereur se plaisait tous les soirs à mener son épouse dans le +parterre de la porte du haut. Je m'y trouvai par hasard; les voyant +paraître, je voulus me retirer, mais sur un signe de l'Empereur, je me +mis un peu sur le côté pour les laisser passer. Voilà les gazelles qui +arrivent au galop vers Leurs Majestés. Ces animaux sont friands de +tabac, et l'Empereur avait toujours sa petite boîte toute prête pour les +satisfaire. N'étant pas assez prompt pour en donner au premier broquart, +celui-ci baisse la tête sous la robe de son épouse, et me fait voir du +linge bien blanc. L'Empereur, furieux, ne se possédait pas, je me +retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes +bêtes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du +tabac. + +L'Empereur donna un bal magnifique; ce fut lui qui l'ouvrit avec +Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que +l'Empereur. On pouvait dire de lui que c'était un vrai modèle, personne +ne pouvait l'égaler par les pieds et les mains. + +Marie-Louise était la plus forte au billard; elle battait tous les +hommes, mais elle ne craignait pas de s'allonger comme un homme sur le +billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi +toujours l'Å“il au guet pour voir; elle était souvent applaudie. + +Le service de Saint-Cloud était pénible pour nous, il fallait faire le +trajet de Courbevoie à Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil +pour nous relever, mais aussi nous étions nourris et le sergent servi +seul: soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin. +L'officier mangeait à la table des officiers de service. + +Au mois de septembre 1810, il se fit de grands préparatifs pour +Fontainebleau; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon, +dont je faisais partie, eut l'ordre de partir pour faire le service; +l'adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fûmes casernés, +et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait +quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange +d'une autre couleur; c'était magnifique à voir. + +Enfin l'ordre fut donné à M. Belcourt de commander pour la chasse douze +sous-officiers et caporaux qui seraient dirigés par un garde des chasses +et placés par quatre dans les endroits désignés. Arrivés au rendez-vous, +on nous plaça à nos postes dans un beau rond bien sablé aboutissant à +plusieurs allées, avec une belle tente, une table servie et des valets +de pied autour. Toute la cour se mettait à table avant de commencer la +chasse. + +Ce jour-là , on avait apporté des cercles (avec un homme dedans chaque +cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de +ces oiseaux et le lançait sur le premier gibier venu; l'oiseau fondait +comme la foudre et le rapportait à Marie-Louise. Cette chasse des plus +amusantes dura une heure, puis les calèches partirent au galop pour se +rendre dans un endroit où des paysans étaient en bataille avec des +perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir. +L'Empereur avait beaucoup d'armes chargées, il donne le signal et les +paysans frappent sur les buissons, et des fourmilières de lapins se +sauvent, et l'Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient +pas attendre. Il dit à ses aides de camp: «Allons, Messieurs, à votre +tour! prenez des armes et amusez-vous.» Et la terre était couverte de +victimes; il fit appeler les gardes, et dit à notre adjudant-major: +«Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin à chaque paysan, quatre à +chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez +la distribution par compagnie à mes vieux grognards (il y en avait plein +le fourgon). Demain, vous les conduirez à la chasse au sanglier, vous +aurez des vivres et vous serez toute la journée dans la forêt.» +L'adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voilà le premier jour +de chasse, et le bataillon mangea du lapin. + +Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les +grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec +les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partîmes +cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivés près du repaire où +était baugée cette bande de sangliers, on déchargea les voitures et on +mit les chiens deux par deux, et il y avait un médecin pour panser les +chiens blessés dans le terrible combat qui allait s'engager: «_Primo_, +dirent les piqueurs, il faut manger, nous n'aurions pas le temps plus +tard.» Et voilà un valet de pied qui sert l'adjudant-major et le +médecin, serviette sur le bras. Nous voilà à faire un dîner copieux; +sitôt fini, nous partîmes pour arriver au lancé, et les valets menaient +chacun deux de ces grands et longs chiens. + +On fait lever les sangliers, et voilà six chiens partis sur cet animal +furieux; trois sangliers sont arrêtés sans pouvoir bouger. Deux chiens +prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps, +et le tenaient tellement serrés entre eux que l'animal ne pouvait +bouger. Et les gardes arrivaient avec un bâillon, lui mettaient cette +forte bride dans le museau sans qu'il puisse se défendre; avec un nÅ“ud +coulant les quatre pattes étaient unies, on débaillait les deux chiens +et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les +conduisaient. Les prisonniers étaient portés dans la voiture; on ouvrait +la porte par derrière, on ôtait leurs entraves et ils tombaient dans +cette voiture profonde. + +Nous prîmes la bande de quatorze ce jour-là , et la voiture était pleine. +Nous eûmes deux chiens blessés par des coups de boutoir. Nous avions +besoin de nous rafraîchir après des courses au milieu de bois fourrés. +L'Empereur fut enchanté d'une pareille chasse; il avait fait préparer un +enclos près de la route de Paris pour déposer ces animaux vivants. +C'était une rotonde haute et solide; par le moyen d'une porte coupée, on +reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voilà +notre deuxième chasse qui fut continuée pendant quinze jours; il y eut +de pris cinquante sangliers et deux loups en vie. + +Dans cet enclos, on avait construit un amphithéâtre sur pilotis avec des +fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente +douce au milieu de l'enclos, sous une belle tente; des factionnaires +étaient placés pour empêcher d'approcher. La cour arrive à deux heures. +Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter après +les palissades. L'Empereur commença; il ne tirait pas sur les loups; ils +restèrent les derniers et faisaient des sauts jusqu'au haut des +palissades. L'Empereur permit à tous les principaux de sa cour de finir +cette fête, et tous les sangliers furent partagés à sa garde et nous +fûmes bien régalés; il s'en réserva trois des plus gros. + +Il donna ensuite l'ordre à ses gardes d'aller reconnaître la quantité de +cerfs, les âges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout +de deux jours, la découverte était faite par numéros, les âges de chacun +se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir +des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en +laisse pour reconnaître le cerf qui avait le numéro 1. Dans les parcours +de la nuit, on découvre les traces de cet animal; le garde s'empare du +limier et fait reconnaître le pied du cerf à chasser pour demain. Cet +animal tenu en laisse est conduit à pas comptés par le garde, et, à +quelque distance du gîte, retenu par le garde, il lève sa patte droite +en l'air pour s'élancer sur sa proie. Tout cela se fait à bas bruit; on +marque l'endroit du gîte, et le rapport se fait à l'Empereur pour le +rendez-vous de la cour. Les ordres sont donnés pour les calèches et les +chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais, à treize +par relai, sans, compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans +les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitôt que le +limier a lancé le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le +quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille à ses côtés. + +L'Empereur donne l'ordre à M. Belcourt de commander vingt quatre hommes +(sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points désignés +pour les relais des calèches. Avant de commencer, toute la cour se +mettait à table dans un endroit bien sablé, et après le banquet les +calèches arrivaient, tout le monde était à cheval et le cerf lancé. +L'Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de +porte-mousquetons ayant des armes. Là , il attendait le passage du cerf, +et s'il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un +autre point de passage. + +Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s'est trouvée très +loin de nous. Nous étions silencieux à notre place. Le major me dit: «Il +faut faire la manÅ“uvre et déployer votre voix... Faites former le carré +par division en marchant, par la plus prompte manÅ“uvre.» Je commence: +«Formez le carré sur la deuxième division, en marchant... Première +division: _Par le flanc gauche et par file à droite!..._ Troisième +division: _Par le flanc droit et par file à gauche!..._ Quatrième +division: _Par le flanc gauche, par file à gauche!... Pas accéléré!_ +Deuxième division: _Pas ordinaire!_» + +J'avais fait une faute que je ne pus réparer, et le major me dit: «Vous +vous pressez trop; vous y mettez trop de feu. Faites déployer votre +carré! Ne vous pressez pas.» + +Mais l'Empereur m'avait entendu de l'endroit où il attendait son cerf; +il n'avait rien oublié de mes fautes. Le cerf fut tué par lui, et les +cors de chasse cornèrent le ralliement; toutes les calèches arrivèrent +au rendez-vous. L'Empereur, content, était là pied à terre, ce beau cerf +près de lui. Toute sa cour réunie, il nous fit appeler et dit à notre +major: «Qui commandait la manÅ“uvre dans la forêt? Fais-le venir que je +le voie!» + +Le major me fait sortir du rang et me présente: «C'est donc toi, dit +l'Empereur, qui fais retentir la forêt. Tu commandes bien, mais tu t'es +trompé.--Oui, Sire, j'ai oublié _pas accéléré_.--C'est cela. Fais +attention une autre fois!» + +Le major lui dit: «Il s'en est donné un coup de poing dans la +tête.--Fais-le instructeur des deux régiments. Qu'il soit secondé par +deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vélites, +et tu les feras manÅ“uvrer deux fois par jour; tu les pousseras à la +théorie, et dans deux mois je les verrai. Tâche qu'ils soient forts et +capables de faire des officiers.» + +M. Belcourt arrive vers nous: «Hé bien! il nous en a taillé de +l'ouvrage. Nous voilà consignés pour deux mois, mais nous n'avons pas +besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien à bout. +Êtes-vous content? me dit-il.--Je me rappellerai de la forêt de +Fontainebleau.» + +Le soir, on fit la curée du cerf aux flambeaux, dans la cour d'honneur +garnie de beaux balcons où toute la cour assistait. C'était un coup +d'Å“il magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrière +une rangée de valets qui les maintenaient fouet à la main. Au signal +donné pour découdre, l'homme découvrait le cerf de sa peau; les cors +annonçaient le _pillage_, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux +cents affamés ne faisaient qu'un monceau, tous les uns sur les autres. + +Les chasses furent terminées au bout de quinze jours, la cour rentra à +Paris et nous à Courbevoie; la caserne contenait trois bataillons; +chaque mois, un bataillon faisait à son tour le service à Paris, service +pénible: huit heures de faction, deux heures de patrouille et des +rondes-major de nuit. L'adjudant-major fit son rapport au général +Dorsenne que l'Empereur m'avait nommé instructeur des deux régiments de +grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite. + +Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consignés, balai à la main, +nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pénible pour eux +était de laver les lieux. Comme j'avais une carrière à sable près de la +grille, si j'avais beaucoup d'hommes punis, je les menais tirer du +sable et ils étaient plus contents que de faire l'exercice. Je partais +avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais à +l'ouvrage: les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette, +les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout +cela se faisait sans murmurer. De même, si je leur donnais la tâche +d'arracher de l'herbe, on grognait un peu, mais ça se faisait. Je +variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux +soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du régiment avec le +grade de sergent et même sergent-major pour devenir simples grenadiers. +J'avais du mal à rompre quelques mauvaises têtes, mais il fallait plier; +j'avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers +de semaine et j'étais bien secondé par les deux adjudants-majors qui +tenaient ferme pour la discipline. C'était devant le pavillon des +officiers qui voyaient ces mouvements; ils avaient dans la caserne leur +pension, d'où ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour +me montrer le plan d'un grand parterre qu'ils voulaient faire faire par +les consignés. «Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une +bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger.--Je veux +bien.--Très bien! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et +vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront +deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque côté de la +grille. Allez faire l'appel de vos consignés et prévenez-les pour +demain.» + +Après l'appel, je leur dis: «Vous ne ferez plus d'exercice, nous allons +planter des arbres pour nous mettre à l'ombre.--Bravo! mon sergent, cela +nous amusera.--Vous ne serez pas gênés. Je vous ferai faire un trou par +quatre hommes et vous avez deux heures.--Nous sommes contents.--Allez +vous reposer! À six heures, le rappel des consignés. Une partie prendra +le balai et les autres feront des trous.» + +Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur +coûtait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnèrent une bouteille +par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces +belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent +faites par les consignés. + +Je fus complimenté par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir +la pension des sous-officiers. C'était une affaire sérieuse de faire +préparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers. +J'étais payé d'avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr. +70 c. Les surcroîts de bénéfices étaient par jour: _primo_ le pain (8 +fr. 10 c); le vin (8 fr. 10 c); les plats fournis hors du réfectoire (3 +fr.); le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui +faisait 21 fr. 20c. ajoutés aux 45 fr. 70 c, ci 66 fr. 90 c, que +j'avais par jour à dépenser. Je pouvais faire face à tout et les +contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dépense au sergent-major. +«Mais, me dit-il, vous êtes en arrière.--Pas du tout, j'ai un bénéfice +de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c, fait 66 fr. 90 +c.--Mais vous?--Moi, j'ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec +trois jours de bénéfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi, +soyez tranquille; la pension marchera.» + +Les sergents dirent à dîner: «Il faut pousser à la consommation pour +faire marcher notre ordinaire. Allons! chacun notre bouteille! Les +bénéfices vous rentreront.--Soyez exacts à vous mettre à table par +quatre. Vous serez servis à l'heure, et je présiderai à tous vos repas.» + +Le conseil (d'administration) mit à ma disposition un char à bancs et un +soldat du train pour aller chercher les provisions à Paris avec quatre +hommes de corvée, et un caporal par compagnie. À deux heures du matin, +je conduisais ce détachement à Paris avec la note de mon chef de +cuisine, et cette emplette était considérable pour la semaine. Je payais +cinq francs pour le déjeuner de mes quatre hommes, et ils étaient +contents. À neuf heures et à quatre heures, j'étais de retour pour +présider au repas. Le dimanche, inspection du réfectoire par le colonel +ou le général. Le couvert était mis avec des serviettes bien blanches, +je recevais des compliments de nos chefs, même si c'était le général +Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait. + +J'ai déjà dit que, lorsque cet homme sévère passait dans les chambres, +il passait son doigt sur la planche à pain. S'il rencontrait de la +poussière, le caporal ou le chef de chambrée était puni pour quatre +jours. Il passait encore son doigt sous nos lits; dans nos malles, il ne +fallait pas qu'il trouvât du linge sale. Modèle pour la tenue, il aurait +pu effacer Murat. + +Je n'étais jamais surpris. Tout roulait sur moi: l'exercice des +consignés, cinquante vélites à faire manÅ“uvrer, et mon réfectoire à +conduire. Toutes mes heures étaient prises; à force de m'appliquer, je +justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui +dois le morceau de pain que j'ai gagné au champ d'honneur.--Voilà la fin +de 1810. + +En 1811, des réjouissances nous attendaient; le 20 mars, un courrier +arrive à notre caserne annoncer la délivrance de notre Impératrice et +dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde était dans +l'attente; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en +silence; au vingt-deuxième et au vingt-troisième, tous sautèrent de +joie; ce n'était qu'un cri de _vive l'Empereur!_ Le roi de Rome fut +baptisé le 9 juin, on nous donna des fêtes et des feux d'artifices. Cet +enfant chéri était toujours accompagné du gouverneur du palais +lorsqu'il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame +qui le portait. Me trouvant un jour dans le château de Saint-Cloud, le +maréchal Duroc qui m'accompagnait me fait signe de m'approcher, et ce +cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me +penche et le voilà qui déchire mes plumes. Le maréchal me dit: +«Laissez-le faire.»--L'enfant éclatait de joie, mais le plumet fut +sacrifié. Je demeurai un peu sot. Le maréchal me dit: «Donnez-le-lui, je +vous le ferai remplacer.» La dame d'honneur et la nourrice se firent une +pinte de bon sang. + +Le maréchal dit à la dame: «Donnez le prince à ce sergent, qu'il le +porte sur ses bras!» Dieux! j'allonge les bras pour recevoir le précieux +fardeau. Tout le monde vient autour de moi: «Eh bien! me dit M. Duroc, +est-il lourd?--Oui, mon général.--Allons! marchez avec, vous êtes assez +fort pour le porter.» + +Je fis un petit tour sur la terrasse; l'enfant arrachait mes plumes et +ne faisait pas attention à moi. Ses draperies tombaient très bas et +j'avais peur de tomber, mais j'étais heureux de porter un tel enfant. Je +le remis à la dame qui me remercia et le maréchal me dit: «Vous viendrez +chez moi dans une heure.» + +Je parais donc devant le maréchal qui me donne un bon pour choisir un +beau plumet chez le fabricant: «Vous n'avez que celui-là ?» dit-il.--Oui, +général.--Je vais vous faire un bon pour deux.--Je vous remercie, +général.--Allez, mon brave! vous en aurez un pour les dimanches.» + +Arrivé près de mes chefs, ils me disent: «Mais vous n'avez plus de +plumet.--C'est le roi de Rome qui me l'a pris.--C'est plaisant ce que +vous dites là .--Voyez ce bon du maréchal Duroc. Au lieu d'un plumet, je +vais en avoir deux, et j'ai porté le roi de Rome sur mes bras près d'un +quart d'heure; il a déchiré mon plumet.--Mortel heureux, me dirent-ils, +de pareils souvenirs ne s'oublient jamais.» + +Mais je n'ai jamais revu l'enfant, c'est la faute de la politique qui +l'a moissonné avant le temps. Tous les princes de la Confédération du +Rhin étaient à Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit +Napoléon. L'Empereur leur fit voir une revue de sa façon sur la place du +Carrousel. Les régiments d'infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et +venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l'hôtel +Cambacérès. L'infanterie de la garde était sur deux lignes devant le +château des Tuileries. L'Empereur descend à midi, monte à cheval et +passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait +appeler notre adjudant-major, et lui dit: «As-tu un sous-officier qui +soit assez fort pour répéter mon commandement? Mouton ne peut +répéter.--Oui, Sire--Fais-le venir et qu'il répète mot pour mot après +moi.» + +Voilà M. Belcourt qui me fait venir. Le général, le colonel, les chefs +de bataillon me disaient: «Ne vous trompez pas! Ne faites pas attention +que c'est l'Empereur qui commande. Surtout, de l'aplomb!» + +M. Belcourt me présente: «Voilà , Sire, le sergent qui commande le +mieux.--Mets-toi à ma gauche, et tu répéteras mon commandement.» + +La tâche n'était pas difficile. Je m'en acquittai on ne peut mieux. À +tous les commandements de l'Empereur, je me retournais pour répéter; et, +sitôt fini, je me retournais face à l'Empereur pour recevoir son +commandement. Tous les regards des étrangers se portèrent du balcon sur +moi; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le +commandement et faire demi-tour de suite pour le répéter de manière que +son corps était toujours en mouvement. Tous les chefs de corps +répétaient mot pour mot, et après avoir fait passer leurs hommes sous +l'Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l'Empereur. Il +passait au galop devant le régiment et revenait à sa place pour le faire +manÅ“uvrer et le faire défiler. + +Cette manÅ“uvre d'infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche. +Puis, je fus renvoyé par l'Empereur, et remplacé par un général de +cavalerie. Il était temps: j'étais en nage. Je fus félicité de ma forte +voix par mes chefs; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena +au café dans le jardin pour me faire rafraîchir: «Comme je suis content +de vous, mon cher Coignet!» Le capitaine tapait des mains, disant: +«C'est moi qui l'ai forcé d'être caporal; c'est mon ouvrage. Comme il +commande bien!--Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit +près de son souverain; je l'écoutais, je ne levais pas les yeux sur lui; +il m'aurait intimidé; je ne voyais que son cheval.» + +Après avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivâmes devant la +compagnie; mon capitaine me prenant la main dit: «Je suis content.» Je +fus comblé d'éloges. Arrivé à Courbevoie, la table de mes camarades +était servie; mon chef de cuisine n'avait rien négligé et la +distribution du vin était faite: un litre et 25 sous par homme; les +sous-officiers, un jour de paie (43 sous); les caporaux, 33 sous. La +gaîté était sur toutes les figures. + +Le lendemain, je repris mes pénibles travaux; je poussais mes cinquante +vélites et mes consignés, je prenais mes leçons d'écriture le soir, sans +compter la surveillance du réfectoire et la propreté de la caserne. Et +jamais en défaut! Je me disais: «Je tiens mon bâton de maréchal, je +serai le vétéran de la caserne sur mes vieux jours.» Je me trompais du +tout au tout; je n'étais pas à la moitié de ma carrière, je n'avais +encore qu'un lit de roses et il m'était réservé d'en défricher les +épines. + +Il arrivait des grenadiers pour mettre les régiments au grand complet, +et pour réformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On +formait deux compagnies de vétérans de la garde qui se trouvaient +heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des +hommes superbes; je leur faisais faire l'exercice, et les +adjudants-majors, la théorie. Ils poussèrent les vélites si rapidement +que l'Empereur les reçut au bout de deux mois. C'était ravissant de les +voir manÅ“uvrer; ils ne firent pas une faute et furent tous reçus +sous-lieutenants dans la ligne; ils partirent pour rejoindre leurs +régiments. L'Empereur me demanda: «Savent-ils commander?--Oui, Sire, +tous.--Fais sortir le premier, et qu'il commande le maniement des +armes!» + +Il fut ravi: «Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu'il fasse faire la +charge en douze temps!... C'est bien... Fais sortir le n° 10 du premier +rang. Qu'il commande le feu de deux rangs!... Fais porter les armes! +C'est suffisant.» + +J'étais content d'être sorti d'une pareille épreuve. Il dit aux +adjudants-majors: «Il faut pousser les nouveaux arrivés, et faire des +cartouches pour la grande manÅ“uvre. Je vous enverrai trois tonnes de +poudre.»--Et il partit pour Saint-Cloud. + +Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les +adjudants-majors présidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour +éviter tout danger; toutes les deux heures, ils étaient relevés et les +pieds visités. Nous fîmes cent mille paquets; aussitôt la récolte finie, +grandes manÅ“uvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries, +avec parcs d'artillerie considérables, fourgons et ambulances. +L'Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s'assurer si tout +était complet; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers +du génie tremblaient aussi devant lui. De grands préparatifs de guerre +se faisaient apercevoir de jour en jour; nous ne savions pas de quel +côté elle pouvait être déclarée. Mais dans les derniers jours d'avril +1812, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir et de passer des +inspections de linge et chaussures: trois paires de souliers, trois +chemises, et grand uniforme dans le sac. + +La veille de la revue de départ, je fus appelé devant le conseil et fus +nommé facteur des deux régiments de grenadiers, chargé de la conduite du +trésor et des équipages; ils formaient quatre fourgons, deux pour les +malles des officiers, et deux qui furent chargés au Trésor, place +Vendôme; je n'eus qu'à montrer une lettre dont j'étais porteur, mes deux +fourgons furent chargés de suite de barriques de vingt-huit mille +francs. La garde fut consignée la veille du départ, et il ne fut permis +qu'à moi de sortir pour régler mes comptes avec le boucher et le +boulanger. Je rentrai à deux heures du matin; la garde était partie à +minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait à +Courbevoie garde magasin, reçut mes comptes, et me remit une feuille de +route qui m'autorisait à faire donner des rations pour huit hommes et +seize chevaux. À midi, je partais de la place Vendôme avec mes quatre +fourgons; monté sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le +devant, je me carrais, le sabre au côté, comme un homme d'importance. + +J'arrivai à Meaux à minuit et me portai de suite au corps de garde pour +savoir l'adresse de l'adjudant-major. Je suis conduit à son logement: +«Qui est là ? dit-il.--C'est moi, major.--Vous, Coignet! ça n'est pas +possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargés?--Oui, +capitaine.--Vous avez volé, mon brave. Je vous verrai demain avant de +partir. Voilà des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez +quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons; ils +feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma +cheminée. Prenez-les. Bonne nuit!--Mon capitaine, dormez tranquille. Je +resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les +chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront +près de leurs chevaux, et je serai prêt à sept heures pour partir.» + +M. Belcourt vint me trouver au poste pour s'assurer si les rations +d'hommes et de chevaux avaient été fournies; il fut content de mon +activité: «Vous êtes sauvé pour toute la route, vous pouvez nous +suivre.--Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous +les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller à la poste prendre +les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai là à vous +attendre pour vous remettre vos lettres.» Il va trouver le colonel et je +fus approuvé dans ma demande. Tous les jours, j'étais arrivé avant le +corps; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur; +arrivé aux séjours, je faisais réparer les avaries survenues. + +L'Empereur était parti pour Dresde en compagnie de l'Impératrice. Dans +cette belle ville est la plus belle famille royale d'Europe (le père et +les fils n'ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L'Empereur y resta +dix jours pour s'entendre avec les rois, et après avoir donné et reçu de +l'eau bénite de cour, il se sépara de son épouse. Les adieux furent +tristes; les beaux équipages partirent pour Paris, et l'Empereur resta +avec ses autres pensées à la tête de ses grandes armées. + +Nous arrivâmes le 3 juin à Posen, et le 12 à KÅ“nigsberg où il établit +son quartier général. Là , nous avons un peu de repos, parce qu'il était +allé à Dantzig où il resta quatre jours. Cela rétablit la vieille garde +qui avait fait des marches forcées. Nous reçûmes ordre de départ pour +Insterbourg, et nous arrivâmes le 21 juin à Wilkowski. + +Nous en partîmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on établit le +quartier général dans un hameau, à une lieue et demie de Kowno. Le +lendemain, à neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le +Niémen; les travaux furent terminés le 25 à minuit, et l'armée commença +à pénétrer sur le territoire russe. + +C'était fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent +arides. On était souvent sans gîte, sans pain; on arrivait dans la plus +profonde obscurité, sans savoir où tourner ses pas pour trouver son +nécessaire. Mais la Providence et le courage n'abandonnent jamais le bon +soldat. + + + + +SEPTIÈME CAHIER + +CAMPAGNE DE RUSSIE.--JE PASSE LIEUTENANT AU PETIT ÉTAT-MAJOR +IMPÉRIAL.--LA RETRAITE DE MOSCOU. + + +Le 26 juin 1812, nous passâmes le Niémen. Le prince Murat formait +l'avant-garde avec sa cavalerie; le maréchal Davoust, avec 60,000 +hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et son artillerie +sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une idée de voir de +pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres +habitations que de mauvais villages dévastés par les Russes. Le prince +Murat les atteignit au pont de Kowno; ils furent obligés de se retirer +sur Vilna. Le temps qui avait été très beau jusque-là , changea tout à +coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant +d'arriver à un village que j'eus toutes les peines du monde à pouvoir +atteindre. Arrivés à l'abri dans ce village, nous ne pûmes dételer nos +chevaux; il fallut les débrider, leur faucher de l'herbe et faire +allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que +nous eûmes du mal à contenir nos chevaux, il fallut les attacher après +les roues. J'étais mort de froid; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de +mes fourgons et je m'y cachai. Le matin, quel spectacle déchirant! Dans +le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux +morts de froid; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit +d'horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes +chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient après +mes quatre fourgons; ces malheureux tremblaient si fort qu'ils brisaient +tout sitôt attelés, ils se jetaient dans leurs colliers à corps perdus, +ils étaient fous et faisaient des sauts de rage. Si j'avais tardé d'une +heure, je les perdais tous. Je puis dire qu'il fallut employer tout +notre courage pour les dompter. + +Arrivés sur la route, nous trouvâmes des soldats morts qui n'avaient pas +pu soutenir ce monstrueux orage; ça démoralisa une grande quantité de +nos hommes. Heureusement, nos marches forcées firent partir de Vilna +l'empereur de Russie qui y avait établi son quartier général. Dans cette +grande ville, on put mettre de l'ordre dans l'armée. L'Empereur donna +des ordres dès son arrivée, le 29 juin, pour arrêter les traînards de +toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville; +ils y étaient bien enfermés, et on leur donnait des rations; la +gendarmerie était sur tous les points pour les ramasser. On en forma +trois bataillons de sept à huit cents hommes; ils avaient tous conservé +leurs armes. + +Après un peu de repos, l'armée se porta en avant dans des forêts +immenses qu'il fallut fouiller, par crainte de quelques embûches de +l'ennemi. Une armée n'y peut marcher qu'à pas comptés, pour n'être pas +coupée. Avant son départ, l'Empereur fit partir les chasseurs de sa +garde, et nous restâmes près de lui. Le 13 juillet, il donna l'ordre de +lui présenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne. +Comme les chasseurs étaient partis, toutes les promotions tombèrent sur +nous; il fallait se trouver sur la place à deux heures pour être +présenté à l'Empereur. À midi, je me trouvai sur la place revenant avec +mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major +Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement: «Mon brave, vous +passerez aujourd'hui lieutenant dans la ligne.--Je vous remercie, je ne +veux pas retourner dans la ligne.--Je vous dis, moi, que vous porterez +aujourd'hui des épaulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si +l'Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la +garde. Ainsi, pas de réplique! à deux heures sur la place, sans +manquer!--Eh bien, je m'y trouverai.--J'y serai avant vous.--Ça suffit, +mon capitaine.» + +À deux heures, l'Empereur arrive nous passer en revue; nous étions tous +les 22 sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux +sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général +Dorsenne: «Ça fera de beaux officiers dans les régiments.» Arrivé près +de moi, il me regarde comme le plus petit; le major lui dit: «C'est +notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne.--Comment! tu ne +veux pas passer dans la ligne?--Non, Sire, je désire rester dans votre +garde.--Eh bien, je te nomme à mon petit état-major.» + +S'adressant à son chef d'état-major, le comte Monthyon, il dit: «Tu +prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier +général.»--Comme je me trouvai heureux de rester près de l'Empereur! Je +ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l'enfer, +le temps me l'a bien appris. + +Le brave général Monthyon vint vers moi: «Voilà mon adresse. Demain, à +huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres!» Le même soir, mes +camarades fusillèrent mon sac. + +Le lendemain, à l'heure dite, j'arrive près du général qui me reçut avec +la figure gracieuse d'un homme qui aime les vieux soldats: «Eh bien, me +dit-il, vous ferez le service près de l'Empereur. Si ça ne vous faisait +pas de peine de couper vos longues moustaches, vous me ferez plaisir; +l'Empereur n'aime pas la moustache à son état-major. Eh bien, faites-en +le sacrifice. Si je vous envoyais en mission, est-ce que vous auriez +peur d'un cosaque?--Non, général.--Il me faut deux de vos camarades qui +sachent commander, pour conduire chacun un bataillon d'isolés. Vous les +connaissez, faites-les venir près de moi! Pour vous, je vous ai vu +commander; vous connaissez votre affaire. J'ai trois bataillons de +traînards à renvoyer à leurs corps d'armée. C'est vous qui demain les +commanderez devant l'Empereur. Donc, vous viendrez avec vos deux +camarades, et nous partirons de suite pour organiser les trois +bataillons.» + +Arrivé dans cet enclos, le général appela les soldats du 3e corps, les +mit de côté et ainsi de suite. L'opération faite, nous rentrâmes pour +terminer nos comptes avec le quartier-maître de la garde, pour recevoir +nos certificats et notre masse. Heureusement pour moi, les soldats du +train m'avaient pourvu d'un beau cheval avec la selle et le +portemanteau; je me trouvais en mesure de ce côté-là , mais je n'avais +pas de chapeau, pas de sabre; je n'avais que mon bonnet de police et on +m'avait retiré mes galons; je me trouvais comme un sous-officier +dégradé; cela me fit de la peine. + +Je fus toucher ce qui m'était dû chez le quartier-maître ainsi que le +certificat de mes services, et faire mes adieux à mes bons chefs. Ils me +dirent de choisir un cheval dans mes attelages: «Je vous remercie, je +suis bien monté, j'avais mis de côté un joli cheval tout sellé et bridé +qui ne fait pas partie des équipages; je vous laisse tout en bon +état.--Adieu, mon brave, nous nous verrons souvent.--Si j'avais un +chapeau, je serais content.--Eh bien, passez ce soir, vous en trouverez +un chez le quartier-maître; je m'en charge, dit l'adjudant-major.--Je +suis sauvé.--Et si je puis vous trouver un sabre, je vais m'en occuper +de suite. On vous doit bien cela.» + +Je les quittai confus; je vais trouver le comte Monthyon pour lui faire +part que j'étais libéré: «Je vous ferai payer votre entrée en campagne +comme lieutenant pour vous monter. Dépêchez-vous de finir vos affaires; +nous ne tarderons pas à partir.--Demain, mon général, tous mes comptes +seront terminés.» + +Le soir, je fus chez le quartier-maître, je trouvai un chapeau, un vieux +sabre, et je me sentis une fois plus fort. Le lendemain matin, je me +présente avec le grand sabre au côté et le chapeau à cornes: «Ah! c'est +bien, dit-il, je vous trouverai des épaulettes. Nous partons le 16 +juillet; venez deux fois par jour prendre mes ordres.» + +Le 15 au matin, je me présente chez le comte Monthyon qui dit: «Nous +partons demain, vous aurez 700 hommes à conduire au 3e corps. À midi, au +château, devant l'Empereur. Je viens de faire prévenir vos deux +camarades de se trouver à onze heures pour prendre le commandement de +leur bataillon. Il faut aller de suite pour les passer en revue; les +contrôles sont faits par régiment; mon aide de camp est parti pour +faire l'appel; nous trouverons tout prêt.» + +Nous arrivâmes dans l'enclos, tous étaient sous les armes, formant trois +bataillons. Il nous remit le commandement, et nous fit reconnaître pour +leurs chefs; il nous donna nos feuilles de route et le contrôle par +régiment.--À six heures, le 15, j'étais dans l'enclos pour faire l'appel +par régiment. Je trouvai d'abord 133 Espagnols de Joseph Napoléon, et +ainsi de suite. Mon appel fait, je fais prendre les armes. On ne m'avait +pas adjoint un sergent! Un tambour et un petit musicien, voilà quel +était tout mon état-major pour maintenir 700 hommes! Je fais porter les +armes et former les faisceaux. À neuf heures, la soupe, et à dix heures, +tout le monde prêt. Mes deux camarades mirent le même zèle. À onze +heures, le comte Monthyon arrive, passe rapidement, et nous partons... +Heureusement, j'avais un tambour; sans cela, je marchais à la muette. + +Mon petit musicien était à la droite du bataillon avec sa petite épée à +la main. Nous arrivons au palais; je fais mettre mon bataillon sur la +droite en bataille et en première ligne, les deux autres derrière moi; +je plaçai des guides sur la ligne. Comme ils ne savaient rien, il me +fallait les prendre par le bras, et l'Empereur me voyait de son balcon. + +Je fais porter les armes, et commande: «Sur le centre, alignement! +Guides, à vos places!» Je rectifie l'alignement, et vais me placer à la +droite de mon bataillon. Le comte Monthyon va trouver l'Empereur; ils +descendent et l'on me fit signe d'approcher. L'Empereur me demande: +«Combien te manque-t-il de cartouches?--373 paquets, Sire.--Fais un bon +pour tes cartouches et un bon pour deux rations de pain et de viande. +Fais porter les armes, par le flanc droit, et conduis-les sur la place; +je vais les faire garder. Et de suite au pain, à la viande et aux +cartouches!» + +Toutes les issues de la place étaient gardées; mes faisceaux formés. Je +prends mes hommes de corvée, je vais aux cartouches et les distribue. +Puis, je vais au pain et à la viande. À sept heures, toutes les +distributions étaient terminées; j'étais mort de besoin; j'allai me +restaurer et préparer mon beau cheval; je choisis un soldat à cheval +démonté pour me servir de domestique. Je reçois l'ordre de partir à huit +heures. + +Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je +quitte la tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre +tous ces traînards, en plaçant mon petit musicien à la droite pour +marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes déserteurs se glisser dans +le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurité. Il fallait +mordre son frein; que faire contre de pareils soldats? Je me disais: +«Ils vont tous déserter!» + +Ils marchèrent pendant deux heures; la tête de mon bataillon trouvant à +gauche de la route un rond-point où il n'y avait pas de bois, ils s'y +établissent de leur chef; la queue arrivait que les feux étaient déjà +allumés. Jugez de ma surprise: «Que faites-vous là ? Pourquoi ne +marchez-vous pas?--C'est assez marché, nous avons besoin de repos et de +manger.» + +Les feux s'établissent et les marmites aussi; à minuit, voici l'Empereur +qui passe avec son escorte; voyant mon bivouac bien éclairé, il fait +arrêter et me fait venir près de sa portière: «Que fais-tu là ?--Mais, +Majesté, ce n'est pas moi qui commande, c'est eux. Je faisais +l'arrière-garde, et j'ai trouvé la tête du bataillon établie, les feux +allumés. J'ai déjà beaucoup de déserteurs qui sont retournés à Vilna +avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 traînards?--Fais comme +tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrêter.» + +Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles, +regrettant mes galons de sergent. Je n'étais pas au bout de mes peines. +Le matin, je fais battre l'assemblée, et au jour le rappel, et de suite +en route, en leur signifiant que l'Empereur allait faire arrêter les +déserteurs. Je marche jusqu'à midi, et, sortant du bois, je trouve un +parc de vaches qui paissaient dans un pré. Voilà mes soldats qui +prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir; il +fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et, +toutes les fois qu'ils trouvaient des vaches, il fallait s'arrêter. +Comme c'était amusant pour moi! Enfin, j'arrivai dans des bois très +éloignés des villes, des parties considérables se trouvaient détruites +par les flammes. Une forêt incendiée longeait ma droite, et je +m'aperçois qu'une partie de mes troupes prend à droite dans ce bois +brûlé. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est +ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi! Je +suis contraint de lâcher prise. C'était un complot des soldats de Joseph +Napoléon, tous Espagnols. Ils étaient 133; pas un seul Français ne +s'était mêlé avec ces brigands. Arrivé près de mon détachement, je leur +fais former le cercle, et leur dis: «Je suis forcé de faire mon rapport; +soyez Français et suivez-moi. Je ne ferai plus l'arrière-garde, cela +vous regarde. Par le flanc droit!» + +Je sors de cette maudite forêt le même soir, et j'arrive près d'un +village où était une station de cavalerie avec un colonel qui gardait +l'embranchement pour diriger les troupes de passage. Arrivé près de lui, +je fais mon rapport; il fait camper mon bataillon, et, sur les +indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprète; +il juge par la distance de mes déserteurs du village où ils ont pu +tomber; il fait partir 50 chasseurs à cheval et les juifs pour les +conduire. À moitié chemin, ils rencontrèrent les paysans opprimés qui +venaient chercher du secours. Ils arrivèrent à minuit et entourèrent le +village où ils surprirent les Espagnols endormis; ils les saisirent, les +désarmèrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent +attachés dans de petites charrettes bien escortées. + +Le matin, à 8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et étaient déliés de +leurs entraves. Le colonel les fît mettre sur un rang et leur dit: «Vous +vous êtes mal conduits, je vais vous former par ordinaires; y a-t-il +parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires?» + +Voilà deux sergents qui font voir leurs galons cachés par leurs capotes: +«Mettez-vous là . Y a-t-il des caporaux?» + +En voilà trois qui se font connaître: «Mettez-vous là ! Il n'y en a +plus?... C'est bien! Maintenant, vous autres, tirez un billet!» + +Celui qui tirait un billet blanc était mis d'un côté, et celui qui +tirait noir était mis de l'autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit: +Vous avez volé, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre +officier; la loi vous condamne à la peine de mort; vous allez subir +votre peine..., je pouvais vous faire tous fusiller; j'en épargne la +moitié. Que cela leur serve d'exemple! Commandant, faites charger les +armes à votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu.» + +On en fusilla soixante-deux. Dieu! quelle scène! Je partis de suite le +cÅ“ur navré, mais les juifs étaient contents. Voilà mon étrenne de +lieutenant! + +Je désirais arriver à mon terme, mais le maréchal avait de l'avance sur +moi. À Gluskoé, où je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et +je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk où +deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d'être +débarrassé de ce pesant fardeau! Enfin, j'arrive à Witepsk, le cÅ“ur en +joie, croyant être au bout. Pas du tout! le corps du maréchal était à +trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route à suivre, +et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m'attendait: «Eh +bien! où sont-ils? Tous sauvés! disent mon tambour et mon soldat, on +leur a dit que le 3e corps n'était qu'à une lieue.» + +Je pars avec mon tambour et mon soldat; j'avais trois lieues à faire. +J'arrive à quatre heures près du chef d'état-major du maréchal; les +aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un +soldat, se mirent à rire: «Ça ne vous sied guère, Messieurs, de rire de +moi. Tenez, général, voilà ma feuille de route; vous verrez ma conduite +depuis Vilna.» + +Lorsque ce chef d'état-major eut jeté un coup d'Å“il sur mon rapport, il +me prit à l'écart: «Où sont-ils, vos soldats?--Ils m'ont abandonné à +Witepsk avant d'entrer en ville, au moment où je partais au galop +prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous +rejoindre; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus +vite. Quant aux soixante-deux fusillés, ce ne sont pas des +Français.--Mais vous avez souffert avec ces traînards.--J'ai sué du +sang, général.--Je vais vous présenter au maréchal.--Je le connais et il +me connaît, lui; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers; ils +m'ont bien blessé.--Allons, mon brave, ne pensons plus à cela! Venez +avec moi, je vais tout concilier.» + +Il arrive près de ses officiers: «Vous allez mener ce brave à ma tente; +faites-le rafraîchir, je vais chez le maréchal, car il nous apporte du +nouveau; vous verrez cela tout à l'heure, je vous rejoins dans +l'instant.» + +Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui étaient bien +sots: «Venez, me dit-il, le maréchal veut vous voir.» + +Le maréchal, voyant mon uniforme, dit: «Vous êtes un de mes vieux +grognards.--Oui, mon général. C'est vous qui m'avez fait mettre des jeux +de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour être admis dans +les grenadiers que vous commandiez à cette époque.--C'est juste, je me +le rappelle. Vous aviez déjà un fusil d'honneur de la bataille de +Montebello, et vous avez été décoré dans ce temps.--Oui, général, le +premier en 1804.--C'est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que +demain; je vous donnerai mes dépêches. Où est votre corps?--Adjoint au +petit quartier général de l'Empereur, sous les ordres du comte de +Monthyon.--Ah! vous êtes bien. Demain, à dix heures, vous prendrez mes +dépêches. Faites donner à ce vieux militaire la table de vos officiers +et du fourrage à son cheval.--Oui, maréchal.--Et faites-lui remettre +tous les reçus des hommes rentrants. Voyez dans tous les régiments, +s'ils sont rentrés; vous m'en ferez le rapport ce soir à 8 heures. Et à +10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk; vous y trouverez +l'Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon.» + +En arrivant près des officiers, ce chef d'état-major leur dit: «Cet +officier est notre ancien à tous, recevez-le comme il le mérite; il est +bien connu du maréchal; faites le dîner, et après, mon aide de camp le +conduira aux chefs de corps pour recevoir le reçu des hommes rentrés.» + +Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de +l'eau dans leur vin; je fus bien reçu. Après avoir bien dîné, je fus +conduit au camp où je trouvai mes soldats rentrés qui accouraient +demander leur pardon de leur échauffourée à mon égard. «Je n'ai point de +plainte à faire de vos soldats, disais-je, c'est le zèle qui les a +emportés.» + +Arrivé près du colonel des Espagnols, qui était Français, je lui demande +mon reçu: «Mais, me dit-il, il en manque la moitié.--Ils sont morts, +colonel. Voyez le maréchal.--Comment, morts?--La moitié a été +fusillée.--Eh bien! je vais faire fusiller les autres.--Ils ont leur +pardon, vous n'en avez pas le droit; ils ont subi leur peine; c'est à +l'Empereur à décider.--Combien de morts?--Soixante-deux, dont deux +sergents et trois caporaux.--Donnez-moi des détails.--Je ne le puis, le +maréchal attend. Mon reçu, s'il vous plaît; je pars de suite.» + +L'aide de camp le prend à l'écart, et après quelques mots nous partons. +Le lendemain, à 8 heures, j'étais près du maréchal: «Voilà vos dépêches, +partez!» + +À midi, j'étais arrivé à Witepsk, près du comte Monthyon, je lui remis +mes dépêches et mes reçus; il savait tout ce qui s'était passé et +l'Empereur en était instruit. Le maréchal avait mis deux mots pour moi +qui flattèrent mon général: «Vous ne ferez point de service, dit-il, que +nous ne soyons arrivés aux environs de Smolensk.» + +Witepsk est une grande ville, là je trouvai mes anciens camarades et mes +bons chefs. Nous restâmes pour attendre les munitions. Les chaleurs +excessives jointes à des privations de tous genres occasionnèrent des +dyssenteries qui amenèrent des pertes considérables dans l'armée. +L'Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 août; tous les corps +composant l'armée directement sous ses ordres se trouvèrent ainsi réunis +le 14 août sur la gauche du Dnieper, et se portèrent à marches forcées +sur Smolensk, place forte à environ 32 lieues; l'investissement fut +achevé le 17 août au matin. Napoléon ordonna d'attaquer sur toute la +ligne vers deux heures de l'après-midi, la bataille fut des plus +sanglantes. Lorsqu'elle fut engagée, je fus appelé près de lui: «Tu vas +partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint à tous, de telle +arme qu'ils soient, de te prêter main forte pour desseller ton cheval. +Aux relais, tous les chevaux sont à ta disposition en cas de besoin, +sauf les chevaux d'artillerie. Es-tu monté?--Oui, Sire, j'ai deux +chevaux.--Prends-les. Lorsque tu auras crevé l'un, tu prendras l'autre; +mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t'attends demain; +il est trois heures, pars.» + +Je monte à cheval; le comte Monthyon me dit: «Ça presse, mon vieux, +prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la +route.--Mais ils sont sellés tous les deux.--Laissez votre meilleure +selle à mes domestiques, ne perdez pas une minute.» + +Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier +fléchit sous moi, je mets pied à terre, d'un tour de main je desselle et +resselle, laissant ma pauvre bête sur place. Je poursuis ma route; +arrivé dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps: +«Halte-là , un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habillé, je +suis pressé. Détellez et dessellez mon cheval.--Voilà quatre beaux +chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous?--Celui-là ! +habille, habille! ça presse, je n'ai pas une minute.» + +Ah! le bon cheval, qu'il me porta loin! Je trouvai dans cette forêt une +correspondance pour protéger la route; arrivé vers le chef du poste: +«Voyez mon ordre: vite un cheval, gardez le mien!» + +Pas une heure de perte pour arriver à Witepsk! Je donne mes dépêches au +général commandant la place. Après avoir lu, il dit: «Faites dîner cet +officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, préparez-lui un bon +cheval et un chasseur pour l'escorter. Vous trouverez près des bois un +régiment campé. Il pourra changer de cheval dans les bois, à la +correspondance.» + +Au bout d'une heure, le général arrive: «Votre paquet est prêt, partez, +mon brave! Si vous n'avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24 +heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux.» + +Je pars bien monté et bien escorté. Dans la forêt, je trouve le régiment +campé. Je présente mon ordre au colonel. Aussitôt lu, il dit: «Donnez +votre cheval, adjudant-major, c'est l'ordre de l'Empereur! dessellez son +cheval, ça presse.» + +Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du +tout, toutes s'étaient sauvées ou étaient prises. Je me trouve seul sans +escorte, je réfléchis; je ralentis le pas, je vois à une distance +éloignée de moi, sur une éminence, de la cavalerie pied à terre; je me +range sur le côté pour ne pas être aperçu, car c'était bien des cosaques +qui attendaient. Je longe au plus près du bois tout à coup; il sort du +bois un paysan qui me dit: _Cosaques!_ + +Je les avais bien vus; sans hésiter, je mets pied à terre, et saisissant +mon pistolet, j'aborde mon paysan, lui montrant de l'or d'une main, et +mon pistolet de l'autre. Il comprit, et me dit: _Toc! toc!_ ce qui veut +dire: «C'est bon.» Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant +mon cheval avec la bride passée au bras, pistolet armé dans la main +gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier. +Après un long détour, il me ramène sur ma route, en me disant: «_Nien, +nien, cosaques!_» + +Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux; tout en joie, je +donnai trois napoléons à mon paysan et montai à cheval. Comme je serrais +ses flancs! La route disparaissait derrière moi, j'eus le bonheur +d'atteindre une ferme avant que mon cheval ne fît faux bond. Je me jette +dans la cour; je vois trois jeunes médecins, je mets pied à terre et +cours à l'écurie: «Ce cheval de suite! je vous laisse le mien. Lisez cet +ordre.» + +Je monte encore un bon cheval qui détalait bien, mais il m'en fallait +encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus +devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien montés, je +recommence la même cérémonie: «Voyez si pouvez lire cet ordre de +l'Empereur pour me faire remplacer mon cheval.» Un gros monsieur que je +pris pour un général, dit à l'un deux: «Dessellez votre cheval, +donnez-le à cet officier. Ses ordres pressent; aidez-lui.» + +Je fus sauvé; j'arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant +l'Empereur, le demandant. On me répond: «Nous ne savons pas.» +Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur +ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles; j'avance, je passe +près d'une batterie, on me crie: «Qui vive!--Officier +d'ordonnance.--Arrêtez! Vous allez à l'ennemi.--Où est +l'Empereur?--Venez par ici, je vais vous mener près du poste.» + +Arrivé près de l'officier, il dit: «Conduisez-le à la tente de +l'Empereur.--Je vous remercie.» + +J'arrive près de la tente; je me fais annoncer. Le général Monthyon sort +et me dit: «C'est vous, mon brave. Je vais vous présenter à l'Empereur +de suite; il vous croit pris.» + +Mon général dit alors à l'Empereur: «Voilà l'officier qui arrive de +Witepsk.» Je donne mes dépêches, il regarde mon état déplorable: +«Comment as-tu passé dans la forêt? les cosaques y étaient.--Avec de +l'or, Sire; un paysan m'a fait faire un détour et m'a sauvé.--Combien +lui as-tu donné?--Trois napoléons.--Et tes chevaux?--Je n'en ai +plus.--Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les +60 francs que le paysan a bien gagnés; donne le temps à mon vieux +grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les +frais de poste! Je suis content de toi.» + +Le lendemain, on fit l'entrée de Smolensk (17 août au matin), mais on ne +pouvait pénétrer dans cette ville; toute la grande rue était encore en +feu de notre côté; les Russes, de l'autre côté sur des hauteurs, +criblaient la ville d'obus et de boulets; elle était dans un état +déplorable. On ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de +l'après-midi; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu'à la +fin du jour; la ville était en feu par la plus belle nuit du mois +d'août. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter +jusqu'à une porte barricadée par des redoutes faites avec des sacs de +sel; des milliers de sacs fermaient cette belle entrée; quant à la rue, +on la traversait entre des fournaises; tous ces beaux magasins étaient +en braise, surtout un entrepôt de sucre. On ne peut se figurer un pareil +embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour +se rendre maître des hauteurs; puis nous restâmes à Smolensk quelques +jours. Pour sortir, il faut descendre une pente très rapide, traverser +un pont et tourner de suite à droite. C'est le cas de dire que Smolensk +nous coûta cher et aux Russes davantage; les pertes de part et d'autre +furent considérables. De Smolensk à Moscou on compte 93 lieues, +toujours dans de grandes forêts. C'est le 19 août qu'eut lieu le combat +soutenu par le maréchal Ney à Valoutina, dans lequel le général Gudin +fut frappé mortellement d'un boulet. Les Français et les Russes +éprouvèrent dans cette affaire des pertes qui furent évaluées de chaque +côté à plus de sept mille hommes; on peut dire que c'était une bataille +et non un combat. L'Empereur reçut un courrier de cette affaire, et +apprit que le maréchal Davoust avait dépassé la ligne de bataille de +trois lieues; il avait franchi une forêt sans la fouiller et pouvait se +faire couper par les Russes. L'Empereur le prévut et me fit partir pour +le faire rétrograder. Arrivé près du maréchal, je lui remets mes +dépêches; sur-le-champ il fait faire demi-tour à sa réserve, et donne +des ordres de retraite à tout son corps, et me renvoie. Je trouve déjà +sa division de réserve en colonnes serrées qui occupait toute la route +dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin à gauche qui +longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division +en retraite et je tombe au milieu d'une colonne russe qui traversait ce +chemin étroit. Voyant qu'elle était en déroute, je ne perds pas la +carte, je me mets à crier d'une voix de Stentor: «En avant!» Et +rebroussant chemin, je traverse ces fuyards épouvantés qui baissaient le +dos en traversant le chemin, je finis par me dégager, et regagnant la +grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes étaient dans le +bois. + +Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 août pour se +rendre aux avant-postes; je trouvai l'Empereur et rendis compte de mon +aventure. «As-tu vu le champ de bataille? demanda l'Empereur.--Non, +Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de +Français.--Tu ne peux me suivre; tu partiras demain avec mes équipages +pour me rejoindre.» + +Il dit à son piqueur: «Recevez mon vieux grognard, il vous suivra.» Je +fus bien traité, et le lendemain j'eus un cheval pour laisser reposer le +mien; on rejoignit l'Empereur à marches forcées. En abandonnant une +ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux +magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes; ils +continuèrent ainsi pendant 40 lieues, faisant brûler sans pitié leurs +chaumières encombrées de leurs blessés, que nous trouvions réduits en +charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route; quant à leurs +blessés, les amputations étaient bien faites, les bandes bien posées, +mais ils les envoyaient ensuite dans l'autre monde, et s'ils n'avaient +pas le temps de leur donner la sépulture, ils les laissaient en piles à +nos regards. C'était un tableau déchirant. L'Empereur, après avoir +consacré une partie de la journée du 6 septembre à reconnaître la +position de l'ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se +livrer le lendemain; elle est connue sous le nom de bataille de la +Moscowa. Pour déboucher dans la plaine où étaient les Russes, il fallait +sortir d'un bois. Dès le début, on trouvait à droite de la route, une +grande redoute qui foudroyait tout ce qui débouchait; il fallut des +efforts inouïs pour la prendre. Les cuirassiers l'enlevèrent, et alors +les colonnes débordèrent dans la plaine. La grande réserve était placée +à gauche de la grande route, et l'on ne pouvait découvrir les colonnes +en bataille; ce n'étaient que des osiers en taillis, et des bouquets de +bois. La nuit fut employée à se mettre en mesure; au petit jour, tous +furent sur pied, et l'artillerie commença des deux côtés. L'Empereur fit +faire un grand mouvement à sa réserve, et la fit passer à droite de la +grande route, appuyée sur un profond ravin d'où il ne bougea pas de la +journée. Il y avait là 20 à 25,000 hommes, l'élite de la France, tous en +grande tenue. De temps en temps, en venait lui demander de faire donner +la garde pour en finir, mais c'est en vain; il tint bon toute la +journée. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes +qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie; elles étaient +toujours repoussées, et de cette position dépendait la victoire. Voilà +le général qui m'amène à l'Empereur: «Es-tu bien monté?--Oui, +Sire.--Pars de suite porter cet ordre à Caulaincourt, tu le trouveras à +droite le long d'un bois; tu apercevras des cuirassiers, c'est lui qui +les commande. Ne reviens qu'après la fin.» + +Arrivé près du général, je lui présente l'ordre; il lit et dit à son +aide de camp: «Voilà l'ordre que j'attendais, faites sonner à cheval, +faites venir les colonels à l'ordre!» Ils arrivèrent à cheval et +formèrent le cercle; Caulaincourt leur lit l'ordre de prendre les +redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s'emparer, +disant: «Je me réserve la deuxième. Vous, officier d'état-major, +suivez-moi, ne me perdez pas de vue.--Ça suffit, mon général.--Si je +succombe, c'est vous, colonel, qui prendrez le commandement: il faut +que ces redoutes soient enlevées à la première charge.» Puis, il dit aux +colonels: «Vous m'entendez, allez prendre la tête de vos régiments. Les +grenadiers nous attendent. Pas une minute à perdre! Au trot à mon +commandement, et au galop dès qu'on sera à portée de fusil! Les +grenadiers enfonceront les barrières.» + +Les cuirassiers longèrent le bois, et fondirent sur les redoutes à +l'opposé du front d'attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux +barrières. Cuirassiers et grenadiers français luttèrent pêle-mêle avec +les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort près de moi. Je me +rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis +pas de vue. La charge terminée et les redoutes en notre pouvoir, le +vieux colonel me dit: «Partez, dites à l'Empereur que la victoire est à +nous. Je vais lui envoyer l'état-major pris dans les redoutes.» + +Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes, +mais le maréchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et +traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ +de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied à terre en +arrivant près de l'Empereur et ôtant la mentonnière qui retenait mon +chapeau, je vois qu'il lui manque la corne de derrière: «Eh bien, me +dit-il, tu l'as échappé belle.--Je ne m'en suis pas aperçu; là -bas, les +redoutes sont prises, le général Caulaincourt est mort.--Quelle +perte!--On va vous amener beaucoup d'officiers.» + +Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n'en étais +pas fier, car on rit de tout. L'Empereur demanda sa peau d'ours; comme +il se trouvait sur la pente du ravin, il était couché et presque debout. +Là vinrent les officiers pris dans les redoutes, escortés d'une +compagnie de grenadiers. Ils furent mis sur un rang par ordre de grade. +L'Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur +avaient pris quelque chose; ils répondirent que pas un soldat ne les +avait touchés. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en +présentant son arme à l'Empereur: «C'est moi qui ai pris cet officier +supérieur.» L'Empereur reçoit toutes les déclarations du grenadier et +fait prendre son nom. + +«Et ton capitaine, qu'a-t-il fait?--Il est entré le premier dans la +troisième redoute.» L'Empereur lui dit: «Je te nomme chef de bataillon, +et tes officiers auront la croix. Commandant ajoute-t-il, fais faire par +le flanc droit, et partez au champ d'honneur.» On crie: «Vive +l'Empereur!» et ils volèrent rejoindre leur aigle. Nous passâmes la nuit +sur le champ de bataille, et le lendemain l'Empereur fit ramasser les +blessés. Nous traversâmes le champ de bataille, cela faisait frémir; les +fusils russes couvraient la terre; près de leurs grandes ambulances on +voyait des piles de cadavres; les membres détachés du tronc étaient en +tas. Murat les poursuivit si rapidement qu'ils brûlèrent tous leurs +blessés; nous les trouvâmes tous en charbon; voilà le cas qu'ils font +d'un soldat. L'Empereur quitta Mojaïsk dans l'après-midi du 12, et +transporta son quartier général à Tartaki, petit village. Le comte +Monthyon me fait demander: «Vous êtes bien heureux, me dit-il, +l'Empereur vous désigne pour joindre le prince Murat qui entre demain à +Moscou. Venez prendre les ordres de l'Empereur.» + +Arrivé près de Sa Majesté: «Je t'ai désigné pour aller rejoindre Murat; +tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les +caveaux; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon, +donne-lui ton interprète, et mes dépêches pour Murat. Demain matin, tu +partiras.» + +Que j'étais fier d'une pareille mission! À dix heures, j'étais près du +prince Murat; je lui remets mes dépêches: «Nous allons partir, me +dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes.--Oui, mon prince.--Mais vous +n'avez que la moitié d'un chapeau?--Ce sont les Russes qui en avaient +besoin pour faire de l'amadou.» Il se mit à rire aux éclats: «Vous +sortez de la garde?--Oui, mon prince, des grenadiers à pied.--Vous êtes +un de nos vieux. Donnez l'ordre à vos gendarmes d'être à cheval à onze +heures pour nous rendre au pont.» + +On sort de la forêt. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente +assez rapide et fait face à un grand pont d'une longueur démesurée, +bâti sur pilotis, sans eau; il ne sert qu'à la fonte des neiges. Arrivés +près du pont, nous trouvons les autorités et un général russe qui +présentèrent les clefs au prince; après les cérémonies d'usage, le +prince donna une boîte enrichie de diamants au général russe, et nous +entrâmes par une belle rue large et bien bâtie. Nous étions précédés de +quatre pièces de canon, d'un bataillon et d'un piquet de cavalerie; tout +le peuple était aux croisées pour nous voir passer; des dames nous +présentaient des bouteilles, mais personne ne s'arrêtait. Nous avancions +au petit pas; arrivés au bout de cette immense rue, on arrive au pied du +Kremlin. Pour y monter, c'est rapide; c'est un château fort qui domine +la ville, divisée en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes +basses d'une grandeur immense. Sur le sommet, à droite, se trouve le +beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin, à gauche, un grand +arsenal; à droite, l'église qui est adossée au palais, et en face de +cette place, un hôtel de ville magnifique. Comme nous détournions à +droite, nous fûmes assaillis d'une grêle de balles parties des croisées +de l'Arsenal. Nous fîmes demi-tour; les portes furent enfoncées; le +rez-de-chaussée et le premier étaient remplis de soldats et de paysans +ivres, il s'ensuivit un carnage; ceux qui échappèrent furent mis dans +l'église. J'y perdis mon cheval. Après cette échauffourée, le prince +Murat continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de +la ville et se porter sur la route de Kalouga. + +Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission; mon +interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et +me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprète leur en dit +trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des +rafraîchissements, et c'est là que je pris pour la première fois du thé +au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu'à +quatre gendarmes et à l'interprète. Je me fais accompagner des gardes +pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de +quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres +par ces messieurs qui m'avaient bien reçu. Je fus invité dans une +tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur +faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils +jetaient tous des regards dessus. + +Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au +pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur démesurée; elle +s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré +le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument +extraordinaire; elle est entourée de briques disposées de manière à +pouvoir la voir. J'ai monté dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la +cloche qui remplace celle dont j'ai parlé; elle est aussi monstrueuse, +le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont +inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit +sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne +fut pas incendiée et devint notre refuge. + +Lorsque j'eus rempli la mission qui m'était confiée, j'attendis +l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait établi son quartier +général dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever +mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des +soldats chargés de fourrures et de peaux d'ours; je les arrête et +marchande leurs belles pelisses: «Combien celle-ci?--40 francs.» Elles +étaient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: «Et +cette peau d'ours?--40 francs.--Les voilà .» + +Quelle bonne rencontre que ces deux objets d'un prix inestimable pour +moi! Je partis avec mes gendarmes chez mon général russe. L'Empereur fut +forcé dans la nuit de quitter son quartier général du faubourg pour +venir habiter le Kremlin par suite de l'incendie qui se manifestait dans +les deux parties des villes basses; il fallait un monde considérable +pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers à la fois. On dit +que tous les galériens étaient du nombre, ils avaient chacun leur rue, +et sortant d'une maison, ils mettaient le feu dans l'autre. Nous fûmes +obligés de nous sauver sur des places immenses et des jardins +considérables. Il en fut arrêté 700, mèche à la main, qui furent +conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie était effroyable +par un vent qui enlevait les tôles des palais et des églises; tout le +peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent était terrible, +les tôles volaient dans les airs à deux lieues. Il y avait à Moscou 800 +pompes, mais on les avait emmenées. + +À onze heures du soir, nous entendîmes crier dans les jardins; c'étaient +nos soldats qui dévalisaient les dames de leurs châles et de leurs +boucles d'oreilles; nous courûmes faire cesser ce pillage. On pouvait +voir de deux à trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur +les bras, qui contemplaient les horreurs de l'incendie, et je puis dire +que je ne leur vis pas verser une larme. L'Empereur fut forcé de +s'éloigner le 16 au soir pour aller s'établir, à une lieue de Moscou, au +château de Pétrowskoï; l'armée sortit aussi de la ville qui resta livrée +sans défense au pillage et à l'incendie. L'Empereur séjourna quatre +jours à Pétrowskoï pour y attendre la fin de l'embrasement de Moscou; il +y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui +fut préservé du feu. Le grand état-major était établi au Kremlin, et le +petit état-major, dont je faisais partie, était près des remparts, à peu +de distance du Kremlin. Je fus employé comme adjoint, avec deux +camarades, auprès d'un colonel d'état-major pour l'évacuation des +hôpitaux. Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos +chevaux et nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et +il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire +évacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses +affaires; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de +bougies; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une +plaque d'argent; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en +argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et en +faisait des lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de +banque. C'était un homme dur, à figure ingrate. + +Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de +Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la +vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du +sucre (ses caves étaient pleines de tonneaux); elle venait souvent nous +visiter; aussi sa maison fut respectée; elle parlait bon français. Un +soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il était +toujours en route avec ses trois domestiques; il nous fit voir de belles +fourrures en renard de Sibérie. J'eus l'imprudence de lui montrer la +mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibérie; +la mienne était de zibeline, mais il fallut céder. Je craignais sa +vengeance. Il eut la barbarie de m'en dépouiller pour la vendre au +prince Murat trois mille francs. Ce pillard d'églises déshonorait le nom +français; aussi je l'ai vu près de Vilna tomber raide mort gelé! Dieu +l'a puni, et ses domestiques sautèrent sur lui pour le dévaliser. + +Tous les hôpitaux de Moscou sont sous voûtes rondes; Russes et Français +mouraient dans ces lieux infects; tous les matins, on en chargeait des +voitures et il fallait présider à cet enlèvement, faire renverser ces +charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire +une idée de pareils tableaux. Après l'incendie, on fit faire un relevé +des maisons brûlées; le chiffre montait à dix mille, et les palais et +églises, à plus de cinq cents. Il ne restait que les cheminées et les +poêles qui sont très grands; c'était comme une forêt coupée; il ne reste +que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n'y avait pas +une pierre en fondation. + +Les palais occupaient la moitié de la ville avec des parcs, des +ruisseaux, des serres considérables qui contenaient des arbres à haute +tige et des fruits en hiver; c'était le luxe de Moscou. Quant aux +pertes, personne ne put les calculer; personne ne peut voir de plus +tristes tableaux. + +Mon pénible service terminé, j'eus quelques jours de repos. Mon général +me dit: «Je vous attache près de moi; vous ne me quitterez plus, vous +mangerez à ma table. Vous avez souffert dans l'emploi de l'évacuation +des hôpitaux. Reposez-vous!» Je fus heureux d'être sous un pareil +général; je n'avais que le souci d'approvisionner nos chevaux et de me +mettre à table. + +Mon général avait douze couverts, et comme son aide de camp était un peu +paresseux, je lui dis: «Ne vous tourmentez plus, je veillerai.» Aussi, +tout arrivait à la maison; nous avions des provisions pour passer +l'hiver, nous et nos chevaux. Je n'étais pas non plus exempt de service +pour porter les dépêches à mon tour. L'Empereur passait des revues tous +les jours; il faisait enlever des trophées de Moscou et la croix du +tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la +croix; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de +hauteur, elle était massive en argent. Tous les trophées étant chargés +dans de grands fourgons ils furent remis au général Claparède avec un +bataillon d'escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les +juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidité +fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l'armée ne +fit cesser ce brigandage. C'était déplorable à voir. + +Je fus envoyé pour porter des ordres au prince Murat, dans un village, +à 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une déroute de cavalerie; les +nôtres, montés à poil nu, avaient été surpris au pansement de leurs +chevaux. Je ne pus voir le prince Murat; il s'était sauvé en chemise. +C'était pitié de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le +prince: «Il est pris, me disaient-ils; ils l'ont pris au lit.» Et je ne +pouvais rien savoir. L'Empereur le sut de suite par les aides de camp de +Nansouty, et, arrivant de cette pénible mission, je trouvai l'armée en +route pour venir au secours de Murat. J'étais moitié mort, et mon cheval +ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s'en était procuré +deux bons, et je fus remonté. Le 24 octobre, l'Empereur assiste à la +bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivâmes le 26 octobre sur les +hauteurs de la Luja. L'Empereur, de la Luja, rétrograda sur Borowsk. Il +avait donné l'ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison, +tous ses bureaux, et de rejoindre à Mojaïsk. On ne peut se faire une +idée de la rapidité de l'exécution des ordres; les préparatifs furent +terminés dans trois heures. Nous arrivâmes chez notre princesse; là nous +trouvâmes de bons chevaux qu'on avait cachés dans une cave. Nous en +fîmes monter deux superbes, et ils furent attelés de suite à un beau +carrosse. Durant cette opération, je préparais des provisions; d'abord +dix pains de sucre, une boîte de thé considérable, des tasses superbes, +et une chaudière pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions +plein le carrosse. + +À trois heures nous sortîmes de Moscou. Il n'était pas possible +d'avancer; la route était encombrée de carrosses, et tous les pillards +de l'armée en avaient en profusion. À trois lieues de Moscou, une +détonation se fit entendre; la secousse fut si terrible que la terre fit +un mouvement sous nos pieds. On dit qu'il y avait 60 tonneaux de poudre +sous le Kremlin, avec sept traînées de poudre et des artifices plantés +sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mèche à la main, subirent leur +sort. C'étaient tous des galériens. + +Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous eûmes +atteint l'endroit de notre premier gîte, j'en avais assez du carrosse; +je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brûler la +voiture. Dès lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines +inouïes que nous rejoignîmes le quartier général au delà de Mojaïsk. Le +lendemain, l'Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et +gémit de voir encore les cadavres sans sépulture. Le 31 octobre, à +quatre heures de l'après-midi, il atteignit Wiazma. L'hiver russe +commença avec toutes ses rigueurs dès le 6 novembre. L'Empereur faisait +de petites étapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture à pied avec +un bâton ferré à la main, et nous sur les côtés de la route avec les +officiers de cavalerie. Tous l'oreille basse, nous arrivâmes le 9 +novembre à Smolensk. Les étapes étaient des plus pénibles, les chevaux +mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumières, +ils dévoraient les chaumes. Le froid était terrible déjà ; 17 degrés +au-dessous de zéro. Cela produisit de grandes pertes dans l'armée; +Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes +précautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace: +passant près d'un bivac, je m'empare de deux haches, je fais sauter les +fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d'une petite +chaudière pour faire du thé. Arrivé à l'endroit où l'Empereur +s'arrêtait, je faisais un feu considérable, je plaçais mon général pour +le faire dégeler, et de suite la chaudière sur le feu pour faire fondre +de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la +fumée! Mon eau bouillant, je mettais une poignée de thé, je cassais du +sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu; on prenait son thé tous +les jours. Jusqu'à Vilna, je ne manquai pas d'amis; ils suivaient ma +chaudière, et j'avais dix beaux pains de sucre. Ils étaient trois +capitaines et nous ne nous sommes quittés qu'à la mort, c'est-à -dire que +je suis resté seul. + +Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de +l'Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se +concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des +hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs, +ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour +nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur +la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les +Russes nous serraient de près le 22; il apprit que les cosaques venaient +de s'emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d'exécuter le +passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les +Russes avaient brûlé à moitié; ils étaient de l'autre côté à nous +attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de +fusil, nous étions déjà dans la misère. À une heure de l'après-midi, 26 +novembre, le pont de droite fut achevé et l'Empereur fît immédiatement +passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec +ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et +traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village, +ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps +à l'armée de passer le 27. L'Empereur passa la Bérézina à une heure de +l'après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau. +Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur +fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du +pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le +maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé, +le maréchal me dit: «Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre +l'Empereur.» Nous traversâmes le pont et le marais gelé; il pouvait +porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible +service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour +nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et +cette bataille leur coûta cher; nos braves cuirassiers les ramenaient +couverts de sang; c'était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau +plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait +si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas. + +Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante; à notre départ +du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[55] qui entourait les ponts, +les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces +malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et +tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une +idée d'un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit +heures et demie. + +Aussitôt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: «Pars de +suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voilà un guide sûr qui te +conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour.» Il +fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on +nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route +blanche de neige, mais ce n'était que peu de chose encore: nos chevaux +ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté, +je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il +s'échappât. Il me dit: _Bac, tac_. Cela veut dire: _C'est bon_. Enfin +j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à +terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos +chevaux dans la grange. Je lui remis mes dépêches, il présenta un verre +de _schnapps_ et il en but le premier: «Buvez!» me dit-il en français. +Il décachette mon paquet et me dit: «Il n'est pas possible que je fasse +apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me +demande à trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocèse, mais il +faudrait un mois pour cela.--Cela ne me regarde pas.--C'est bien, me +dit-il, je ferai mon possible.» + +Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval +à la grange se mit à crier: _Cosaques! Cosaques!_ Je me voyais pris. Ce +brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de +suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête +et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la réflexion; ce four +est au ras de terre, sous voûte, très haut et long; il avait déjà été +allumé, mais il n'était pas trop chaud, c'était supportable. Je n'eus +pas le temps de me retourner; je mis le genou droit à terre et restai. +J'étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence +d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entrée de son four[56] +pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais +ils passaient devant la gueule du four où j'attendais mon sort; les +minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais +perdu. Que le temps est long quand la tête travaille! + +J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent +devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me +crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'étaient emparés +de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village, +pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard +que l'Empereur m'avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour +détourner l'ennemi. Ce digne maire vint près de moi: «Sortez, me dit-il, +les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre +armée. Votre route est libre.» + +Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre +dans mes bras, je lui dis: «Je rendrai compte à mon souverain de votre +action.» Après avoir pris un verre de _schnapps_, il me présenta du +pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars +au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modérai, +car mon cheval aurait succombé. Je ne m'occupai plus de mon guide qui +resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos éclaireurs, quelle +joie! je respirais en criant: _gare! gare!_ et je mis alors la main sur +mon morceau de pain que je dévorai. L'armée marchait silencieusement; +les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui +frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin +je rencontrai l'Empereur, son état-major; j'arrive près de lui chapeau +bas: «Comment te voilà ? et ta mission?--Elle est faite, Sire.--Comment! +tu n'es pas pris? et tes dépêches, où sont-elles?--Entre les mains des +cosaques.--Comment! approche, que dis-tu?--La vérité! arrivé chez le +maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont +arrivés, et le maire m'a caché dans son four.--Dans son four!--Oui, +Sire, et je n'étais pas à mon aise; ils ont passé près de moi pour +entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont +sauvés.--C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris.--Le +brave maire m'a sauvé.--Je le verrai, ce Russe.» + +Il conta mon aventure à ses généraux et dit: «Marquez-le pour huit +jours de repos et ses frais doubles.» Je rejoins le général Monthyon, je +retrouve mes chevaux et mon sucre; j'étais mort de besoin. Le soir, +arrivé à une lieue de l'endroit où mes dépêches avaient été prises par +les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce +maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en +passant près de lui une bonne poignée de main: «J'aime les Français, me +dit-il. Adieu, brave officier!» Je bénis encore cet homme qui me sauva +la vie. + +Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans +les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait où l'on +couchait. Les routes étaient comme des miroirs; les chevaux tombaient +sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de +porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par +la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Mais la +garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il +fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les +soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des +grillades qu'ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient +du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues; ils s'étaient repus du +cheval avant qu'il mourût. J'usais aussi de cette nourriture, tant que +les chevaux purent durer. Jusqu'à Vilna, nous faisions de petites +journées avec l'Empereur; tout son état-major marchait sur les côtés de +la route. Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des +prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus +d'humanité les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le +sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes; on n'aurait +pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait +baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il +fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et +les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était +éteinte chez les hommes; personne même ne murmurait contre l'adversité. +Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un +bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les +jetaient de côté et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient +sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire. + +Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de +route, sans sacs ni fusils. C'est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de +souffrances; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient +plus le supporter; les corbeaux gelaient. + +Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la +conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à +droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards; +ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques; les +trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si +lourds, qu'ils tombèrent. J'eus toutes les peines du monde à rejoindre +mon poste; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis +certain que l'homme dans l'état de faiblesse où il se trouvait n'était +pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs +d'économies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il était +faible. Je m'en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux +grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700 +francs. «Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs.» Tous +s'en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés +sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me +sauvèrent la vie. + +À Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'armée, à ceux +des chefs qu'il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du +soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous +restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car +c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les +dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre +cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes, +toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire +fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le +soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour +aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de +relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi +c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne +s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources; +et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000 +chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais +l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à notre tête +deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de +Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur +sang-froid et leur courage. + +Le roi de Naples se porta sur Vilna; il y arriva le 8 décembre, et nous +le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville +barricadées avec de fortes pièces de bois; il fallut des efforts inouïs +pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien +chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres: +«Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville, +dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au +jour. Ne perdez pas de temps.» Rentré dans mon logement, je me prépare +pour partir; je réveille mon camarade qui n'entendait pas de cette +oreille; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l'ennemi; à +trois heures, je lui dis: «Partons!--Non, dit-il, je reste.--Eh bien! je +te tue, si tu ne me suis pas.--Eh bien! tue-moi!» + +Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me +suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à +l'ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la +porte de Witepsk; nous n'eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des +horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements +furent égorgés; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les +juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l'intrépide +Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l'armée russe +avaient dépassé la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups +de fusil, on les arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la +montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de +l'armée et les voitures de l'Empereur restèrent au pied; les soldats se +chargèrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent +défoncés. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne +peut voir un pareil tableau. + +Nous marchâmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à +minuit; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur +Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par +le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La +retraite était urgente; le maréchal Ney l'effectua à neuf heures du soir +après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d'artillerie, en +approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se +retirèrent sur l'Oder, et, après l'évacuation de Berlin, vinrent prendre +position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du +départ de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour +retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Ney +qu'il maintint l'ennemi à Kowno par son intrépidité; je l'ai vu prendre +un fusil avec cinq hommes et faire face à l'ennemi. À de pareils hommes, +la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d'être sous le +commandement du prince Eugène, qui fit tous ses efforts pour réunir nos +débris. + +À KÅ“nigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient +nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur étaient +fermées; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de +suite avec mes deux camarades à l'hôtel de ville; personne ne pouvait +approcher; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l'on me fit +passer par la croisée; on me donna trois billets de logement et nous +fûmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit à nous +regarder. Ils étaient à dîner; voyant ce sang-froid de leur part, je +tire 20 francs et leur dis: «Faites-nous donner à manger, nous vous +donnerons 20 francs par jour.--Ça suffit, dit le maître. Je vais vous +faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la +paille et des draps.» + +On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30 +francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien +eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations. +Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé de foin et d'avoine depuis Vilna; +comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin! +Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude! +Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied +gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter le médecin pour me faire +faire une botte. Il fut décidé de m'en faire une fourrée en lapin, et +d'y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me +panser: «Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20 +francs.--Demain, à huit heures, vous l'aurez.» Je gardai donc mes +bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier; celui-ci +fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-né; plus d'ongles, plus +de peau, mais dans un état parfait.--Vous êtes sauvé, me dit le médecin. + +Il fait appeler le maître et son épouse: «Venez voir, leur dit-il, un +pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper.» Ils +donnèrent de bonne grâce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis +dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin: «Combien vous +faut-il?--Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye +pas.--Mais.--Pas de mais, s'il vous plaît.» + +Je lui tendis la main. «Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de +vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez +pas à l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si +vous pouvez arriver à la saison des fraises, vous en écraserez plein un +plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse +autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des +fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.--Je vous remercie, +docteur.--Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs.--Pas du +tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s'il vous plaît.--Combien? +lui dis-je.--Dix francs.--Mais vous vous êtes entendus tous les +deux.--Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au +rhum.--Non! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu, +braves Français.» + +Je suivis l'ordonnance du médecin, et jamais je ne m'en suis ressenti; +mais cela me coûta douze francs de fraises. + +Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai là le +prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre +de la guerre: «Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant, +et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur. +J'ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles +à l'armée.» + +Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28 +décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me +réservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restâmes quelques +jours à KÅ“nigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée +réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu'il +fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là , l'armée +prit une petite consistance. Je reçus l'ordre de faire faire les plaques +de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver +leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques +ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois +francs. Le vice-roi n'était pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le +temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir; +toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me +disais: «Je vais joliment débarrasser l'armée.» + +Sur l'Elbe, le prince Eugène réunit l'armée dans une belle position; il +avait tout prévu: soins et attentions pour son armée, rien ne manquait. +Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait à +tout, il n'était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour +reconnaître l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois, +avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d'infanterie, 700 à +800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite, +marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrière +lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se +maintint pendant trois mois sans perdre de terrain. + +Je reçus un jour la lettre suivante: + + «Monsieur Coignet, + +«Je vous envoie ci-joint un exemplaire du _Moniteur_ qui contient les +dispositions prescrites par l'Empereur pour les équipages de l'armée. +Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard, +mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui +ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront +brûlées. + + «_Signé: Le Général de division, + + «Chef d'état-major du major général_, + + «Cte MONTHYON.» + +Je me rends chez mon général, et je dis: «Voilà un ordre sévère, mon +général.--Je vais débarrasser l'armée de ses entraves. Pas de grâce pour +personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui +n'auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces +pillards d'armée; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre +à notre artillerie.--Vous êtes le maître d'agir. Cette mission sera +orageuse pour moi.--Je suis là pour vous seconder. Qu'ils viennent se +plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât; et le reste, +vous le remettrez à l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.» + + + + + +HUITIÈME CAHIER + +JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.--CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.--LES ADIEUX DE +FONTAINEBLEAU. + + +Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de +l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer +sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les +Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous +laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans +être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille. +Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même +temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le +prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en +flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen. +L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait +l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de +Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement +à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute +cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes. +Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons +et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au +champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour +retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous +silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des +couronnes. + +Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre +reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs; +l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais +toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se +touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer. + +Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la +rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le +conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon. + +Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du +pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des +états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste +fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de +curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je +faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout +harnachés, sans compter les voitures attelées de bÅ“ufs. Je fis conduire +200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste; +les bÅ“ufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me +montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais +un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!» + +Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du +ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux +grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.--Il se peut, mon +prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.--Eh bien! je +le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il +continuera ses fonctions.» + +Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il +se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?--Oui, mon +général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.--Allons dîner!» + +Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval +demain.--Mais, mon général, vous dites: Capitaine...--Oui, voilà la +lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai +fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination +en attendant votre lettre de service. + +--Combien je suis heureux! + +--Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de +suite des épaulettes de capitaine.--Mais, général, comment?--J'ai fait +donner permission à un passementier de s'installer dans la grande +rue.--Je vais le trouver, si vous me le permettez.--Allez, mon +brave.--Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous +dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et +leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel +pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors: +«Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action +des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé +nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des +vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous. +Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait, +mon général?--Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue, +mais les autres voitures?--Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées +au profit de la ville. Voilà , mon général, ma conduite. J'ai pris cela +sous ma responsabilité.--Vous avez bien fait.» + +Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient +coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est +du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.» + +Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une +bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures +sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une +plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers +six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit +en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la +cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de +cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme +nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux +coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au +maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le +maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui +était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques +heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du +quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la +route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de +la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la +tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait +le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il +a perdu ses enfants.» + +Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp, +accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan; +il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp, +il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait +l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse. + +Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement +pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle +campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit +connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un +effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était +en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent +douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit +7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août. +L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent +à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr +restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui +ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre +heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et +2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ +3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent +blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par +torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur +présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre +gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une +redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent +pas des palissades de l'enceinte. + +Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la +ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde, +nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la +figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?--C'est mon pruneau, +Sire.--Ah! tu chiques?--Oui, Sire.--Prends ta compagnie et va prendre +cette redoute qui me gêne.--Ça suffit.--Tu marcheras le long des +palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de +suite.» + +Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à +cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court +à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant +seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe +son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en +deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur, +qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant +par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena +au milieu de sa compagnie. + +Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie), +je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui +avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis +content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier +lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton +sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie +tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les +épaules. + +Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint +prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans +des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur +nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour +l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma +mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très +longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses +généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la +main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du +terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et +l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste. +Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier: +«Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les +empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'Å“il dans +la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils +seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde: +leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite +lorgnette dit: «Moreau est tombé!» + +Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena +l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait +prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre +Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que +les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il +l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes +contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous +diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en +écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de +l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de +traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut +mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au +grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On +blasphémait contre l'Empereur: «C'est un ---, disaient-ils, qui nous +fera tous périr.» + +J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de +cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que +notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous +porter à marches forcées.--J'approuve votre idée, mais l'Empereur est +têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.» + +L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment +d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la +fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa +santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur +comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré +dans les vallées de TÅ“plitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite, +celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de +Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14 +septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit +diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du +15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença +l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette +première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa +la victoire indécise. + +Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence +sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur +m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée +de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les +cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de +bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre +de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18 +octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je +voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur +le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de +bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et +marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division +d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je +donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir +prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de +cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et +tirent à toutes volées sur nous. + +J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas +dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis +aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes +après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine. +Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les +boulevards et la grande chaussée.» + +Je pars en plaçant le premier piqueur à la tête de mes attelages. Près +du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et +deux soldats: «Que faites-vous là ?» leur criai-je.--Ils me disent en +italien: «Ils sont morts (les canonniers).--Mettez-vous à la tête des +voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tête!» Je me +trouvais fier d'avoir cette pièce pour ouvrir ma marche. + +Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser +couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second +boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la +promenade; ma pipe n'est pas plutôt allumée qu'un obus tombe près de +moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'équilibre, mais voilà +les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait; je ne +pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette +dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des +attelages, je criais: «Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons; +le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos +pistolets au poing! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la +tête; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures +de notre maître.» Deux de mes piqueurs avaient été atteints; la +mitraille avait enlevé deux boutons à l'un et percé l'habit de l'autre; +j'avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut +blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l'embouchure du +défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui +sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre, +et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand +pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit +pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait +défiler son parc, je l'aborde: «Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez +me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les +voitures de l'Empereur, le trésor et les cartes de l'armée. J'ai l'ordre +de les conduire au delà du fleuve.--Oui, mon brave, sitôt que nous +aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous +faire traverser le pont.--Voilà , lui dis-je, une pièce de canon qui +était abandonnée; je vous la remets tout attelée.--Allez la chercher, +dit-il à deux canonniers, je la prendrai.» + +Je retourne au galop vers mon convoi: «Nous sommes sauvés, dis-je aux +piqueurs; nous passerons, faites atteler.» Je reste près du petit pont +et mes voitures arrivent; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le +pont, je dis aux canonniers: «Partez rejoindre vos pièces», et je +remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve +plus l'artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je +rencontre les ambulances de l'armée commandées par un colonel de +l'état-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon +premier piqueur lui dit: «Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder +la moitié du chemin.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Je vais +en faire part à l'officier qui commande, répliqua le piqueur.--Qu'il +vienne, je l'attends!» + +Il vient me rendre compte, je pars au galop; arrivé près du colonel, je +le prie de me céder la moitié du chemin. «Puisque vous l'avez cédée au +parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite, +et nous doublerons.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Est-ce là +votre dernier mot, colonel?--Oui.--Eh bien! au nom de l'Empereur, +appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule.» Je le pousse du +poitrail de mon cheval, répétant: «Faites appuyer à droite, vous +dis-je.» Il veut mettre la main à son épée: «Si vous tirez votre épée, +je vous fends la tête.» Il appelle à son secours des gendarmes qui +disent: «Démêlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous +regarde pas.» Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son +ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me +dit: «Je rendrai compte de votre conduite à l'Empereur.--Faites votre +rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'après vous, je vous en donne +ma parole.» + +Je passai le grand pont; à gauche est un moulin, et entre les deux un +gué où toute l'armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est +encaissée et très profonde, les bords sont à pic; elle fut le tombeau de +Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me +placer derrière cette belle batterie qui m'avait protégé. Quand la nuit +vint, les deux armées étaient dans la même position qu'au commencement +de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de +quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles +épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il +nous restait à peine 16,000; il était impossible de conserver plus +longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. À +huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la +ville et s'établit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, où il passa la +nuit à dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain, +mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l'artillerie +et aux troupes; il me fit appeler: «Eh bien, et vos voitures? Comment +vous êtes-vous tiré de cette bagarre?--Bien, mon général, toute la +maison de l'Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l'armée; +rien n'est resté en arrière, j'ai tout sauvé, mais j'ai dix boulets qui +ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement.» Et je lui +conte mon affaire du défilé avec le colonel; il me dit qu'il en ferait +son rapport à l'Empereur. «Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai +l'Empereur demain matin. Qu'il se présente! il devrait être sur le champ +de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de +l'ennemi; il va avoir un _savon_ de l'Empereur. Vous étiez à votre +poste, et lui n'y était pas.--Mais, général, je l'ai mené dur; je +voulais lui fendre la tête. S'il avait été mon égal, je l'aurais sabré, +mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.--Eh bien! je me +charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous étiez +autorisé de l'Empereur, et lui pas.» Jugez si j'étais content! + +Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de +bataille; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons. +C'était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue +touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'éloigna de Leipzig. Il se +dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de +Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l'artillerie de ne +faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la +ville, l'arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais +les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de +l'autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que +l'armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu +à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux +troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce +dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l'Elster à la +nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus +heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français +échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu'à deux heures de +l'après-midi furent faits prisonniers; 250 pièces d'artillerie restèrent +au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva à son quartier général bien +fatigué; il avait passé la nuit sans dormir; il était tout défait: «Eh +bien! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils?--Tout +est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les +promenades.--Fais-le venir! Il a eu une affaire sérieuse avec un +colonel.--Je le sais, dit le général.--Fais-les venir tous les deux, +qu'ils s'expliquent.» Le général conte l'affaire. J'arrive près de +l'Empereur. «Où est ton chapeau?--Sire, je l'ai jeté dans une des +voitures, je ne peux le retrouver.--Tu as eu des raisons sur la grande +chaussée?--Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a +répondu qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de moi, je lui ai dit: «Au +nom de l'Empereur, appuyez à droite!» Il l'avait fait pour l'artillerie +et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l'ai menacé; +s'il avait été mon égal, je l'aurais sabré.» + +L'Empereur se tournant vers le colonel: «Eh bien! que dis-tu? tu l'as +échappé belle; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans +mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison. +Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!» + +Après que l'Empereur eut réuni tous nos débris, l'armée traversa la +Saale dans la journée du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un +petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi +Murat quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première +journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi +que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restèrent +fidèles. L'armée partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta +successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant été informé d'une +manÅ“uvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur +Hanau. Arrive devant la forêt que la route traverse aux approches de +cette ville, Napoléon passa la nuit à faire ses dispositions. Le +lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait: +«Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort. +Tenez-vous prêts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez +pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le +chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de +grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous +serez commandés par Friant.» Et il se promenait, parlait à tout le +monde, mais les traînards n'étaient pas bien reçus. Tout cela se passait +dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l'ennemi; +mais nous avions affaire à un plus fort que nous; l'armée bavaroise qui +nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes. +L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les +grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant +partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval, +avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers +l'Empereur: «Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à +cheval?--Va, me dit-il, c'est un brave de plus.» + +Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demandé; +je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette +masse qui les attendait de pied ferme de l'autre côté d'un ruisseau qui +traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables. +Nous fûmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profité, il +fallait poser les armes. Impossible de manÅ“uvrer, on enfonçait dans la +bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient à tourner la position; les +chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent +résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la +foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le +plus épouvantable que j'aie vu de ma vie. + +Je me trouvais à l'extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais +suivre le capitaine: «Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'êtes +pas de taille, vous gêneriez la manÅ“uvre.» + +J'étais contrarié, mais je me contins; en jetant un coup d'Å“il à ma +gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est +entouré du côté où je me trouvais d'une muraille très élevée qui masque +les maisons.) Je m'élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de +mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur +moi. Je m'arrête; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa +longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai +encore chez moi). Je l'aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la +tête. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et +pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le +vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa +queue en panache. L'Empereur me voyant près de lui: «Te voilà de retour? +À qui ce cheval?--À moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai +coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave; +c'est lui qui m'a chargé.--Te voilà monté sur un bon cheval; fais +préparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort, +sitôt le chemin libre.--Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns +sur les autres.--Je vais faire déblayer la route de suite. + +Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté: «La victoire est +complète.» Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une +journée de bonheur. + +Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de +faire passer son parc. Je reçus l'ordre de partir sous bonne escorte, il +faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la +nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de +beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit +sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d'abandonner, +opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna +l'entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'armée se mit +en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'armée +bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés; celle +des Français s'éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille +malades ou blessés. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à +Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9 +novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud. +L'armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux +débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd'hui dénuée +de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises; +ils furent atteints d'une fièvre jaune et on les trouvait morts tous +pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs +parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pénible corvée à faire, +car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts +dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de +grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin. + +Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacés d'être mitraillés; on +renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou, +c'était à moi que cette pénible corvée était échue; toutes les voitures +de l'Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent +jamais! + +Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps +dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements, +et nous fûmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait +d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze +cents gendarmes à pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une +nouvelle armée. À Paris, il les a réunis aux gardes d'honneur, mais tout +cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à +toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis +contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant +partout où ils se sont trouvés en présence de l'Empereur, ils ont été +battus. Si l'énergie de ses généraux n'avait pas ralenti, les ennemis +auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune +et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand +homme; il était partout, il voyait tout. + +Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la +Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce +n'était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La +ville fut massacrée par la fusillade et l'on pouvait compter dans les +fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les +arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent +pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés +perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour +prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une +position d'où ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos +troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À +force de manÅ“uvrer, les terres se détrempèrent; la journée s'avançait, +on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant +l'Empereur, à cheval près d'un enclos, se préparait à tenter un dernier +coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui +emmenaient une pièce de canon: «À moi, me dit-il, au galop!» Il part +comme la foudre; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux +soldats du train ramenèrent leur pièce. À ce moment, l'Empereur lui dit: +«Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse. +Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement.» + +Le voilà qui passe devant sa première ligne; s'arrêtant au centre des +régiments, il dit: «Soldats, je suis votre colonel; je marche à votre +tête; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris.» Tous +les soldats crient: «Vive l'Empereur.» La nuit arrivait, il n'y avait +pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en +valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put +les contenir, ils passèrent à la course devant l'état-major. Le grand +élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne +qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est +rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but; tous +les obstacles sont surmontés. C'est le 29 janvier à la nuit que Brienne +fut enlevé; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les +combattants; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les +Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés; nos +troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu'elles +heurtèrent l'état-major du général Blucher; il perdit beaucoup +d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de +Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs +reprises par nos tirailleurs, le feld-maréchal n'avait dû son salut qu'à +la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L'Empereur +fit alors faire un _à -gauche_, ne s'arrêta pas au château, et poursuivit +l'ennemi jusqu'à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de +cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas +des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir; ils +se ruèrent d'abord sur un des généraux qui cria: «Aux cosaques!» et se +défendit. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à +redingote grise courut sur lui; le général Corbineau se jeta d'abord à +la traverse, mais sans succès; le colonel Gourgaud, qui causait en ce +moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à +bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur +ces maraudeurs. Il était temps de s'arrêter; tout le monde était sur les +dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans +manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces +et s'étaient battus comme des lions; un contre quatre. + +De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive +gauche de l'Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er +février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert; ils reçurent une +bonne frottée; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l'Aube, +au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première +bataille rangée de la campagne; nous conservâmes notre champ de +bataille, mais rien au delà ; nous ne pûmes recommencer le lendemain. +Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11 +février, on se battit à Montmirail. Partout où l'Empereur se trouvait, +l'ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry; le 15, combat de +Gennevilliers; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées +de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de +nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur +Montereau; c'est là que l'Empereur avait placé un corps d'armée pour les +recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et +tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau +fut dévasté; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville. +L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'armée, +dit: «Au galop!» Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la +route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il +distingua de cette position l'ennemi qui défilait sur le pont de +Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre: +«Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un +tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manquée, je vole +à ton secours avec ma vieille garde.» Et nous voilà partis. + +Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous +arrivâmes sans être arrêtés; nous tournons à gauche par quatre sur le +pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n'était pas passée. En +arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle +pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits; +nos chevaux volaient. J'étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la +bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d'être rapporté. En +franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant +intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des +pièces de bois pour aider au passage. + +Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg +étant encombré des voitures de l'arrière-garde, nous ne pouvions passer +qu'à coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui échappèrent à notre +fureur se fourrèrent sous les fourgons. L'écume sortait de la bouche du +maréchal, tellement il frappait. + +Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une +plaine immense, le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais +l'Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser +les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours. +Ce bataillon nous sauva; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie. +Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les +avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La +terre fut jonchée de chevaux et d'hommes, et nous pûmes atteindre le +faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son +artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont, +sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en +batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est là que l'Empereur +fut canonnier; il pointait lui-même les pièces. On voulut le faire +retirer: «Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore +fondu.» Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi +par l'homme qu'il avait élevé à une haute dignité! Il était furieux d'un +pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous +remontâmes près de l'Empereur. «Votre rapidité dans cette charge, +dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.--Vos +chasseurs nous ont sauvés», dit le maréchal. + +J'étais si content de moi que, mettant pied à terre, j'embrassai mon +cheval; grâce à lui, j'avais sabré à mon aise. + +Le 21, combat de Méry-sur-Seine; le 28, combat de Sézanne; le 5 mars, +combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques; +le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs +considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille +garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d'Espagne, qui firent des +prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la +nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes +faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la +ville étaient barricadées; près de la porte qui fait face à la route de +Paris, se trouve une élévation surmontée d'un moulin à vent. L'Empereur +y établit son quartier général en plein air. Nous lui fîmes un bon feu; +l'on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de +Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea près du bon feu; nous +tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l'avance à dix +heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable +sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: «Que se passe-t-il par +là ?--C'est un _hourra_, Sire, lui répond son aide de camp.--Où est un +tel? (C'était un capitaine commandant une batterie de 16.)--Le voilà , +Sire!» lui dit-on. + +Il approche de l'Empereur: «Où sont tes pièces?--Sur la route.--Va les +faire venir.--Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne +est devant moi.--Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il +faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c-- si tu ne perces pas +les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les +fossés.» + +Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu +de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers +et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces +passèrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant +le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route +dans une belle place face à la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le +malheur voulut qu'il se trouvât deux pièces en batterie près des portes, +en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout. +Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les +redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade, +l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en +ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque +escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se +mettre en bataille derrière les pièces; on fait cesser le feu et tous se +précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils +traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme +éclaira les croisées. Ce n'étaient que lumières; on aurait pu ramasser +une aiguille. L'Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit +dans Reims, et les Russes en pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à +discrétion, leur _hourra_ leur coûta cher. Si l'Empereur avait été +secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient +perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la +force, il fallut succomber. + +Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulûmes tenter un +dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard; l'ennemi +était au bord de la forêt et Paris s'était rendu sans résistance. Il +fallut revenir à Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de +tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités; ils le forcèrent +d'abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et +lui parla de moi: «Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de +ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de +bataillon, mais il est trop tard.» Il lui fut accordé six cents hommes +pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne +volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer: +«Je vais les choisir. Que personne ne bouge!» Et passant devant le rang, +il désignait lui-même: «Sors, toi!» et ainsi de suite. Cela fut long. +Puis il dit: «Voyez si j'ai mon compte.--Il vous en faut encore vingt, +dit le général Drouot.--Je vais les faire sortir.» + +Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il +rentra dans son palais, disant au général Drouot: «Tu conduiras ma garde +à Louis XVIII à Paris après mon départ.» + +Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il +donna l'ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces +vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il +descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta +devant ses vieux grognards: «Que l'on m'apporte mon aigle!» Et le +prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut +touchant! On n'entendait qu'un gémissement dans tous les rangs; je puis +dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour +l'île d'Elbe. Ce n'était qu'un cri: «Nous voilà donc laissés à la +discrétion d'un nouveau gouvernement.» Si Paris avait tenu vingt-quatre +heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris +ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire +contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai +conservé la mienne comme souvenir. + + + + +NEUVIÈME CAHIER + +EN DEMI-SOLDE.--LES CENT JOURS ET WATERLOO.--RENTRÉE À AUXERRE.--DIX ANS +DE SURVEILLANCE.--MON MARIAGE.--1830. JE SUIS NOMMÉ PORTE-DRAPEAU DE LA +GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR. + + +Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements, +avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner; +je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaçai mon +domestique à la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je +partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans +cette ville toute l'année 1814. + +Je ne connaissais personne; je finis par être invité chez M. Marais, +avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il +poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous +avait dépouillés d'un peu de biens du côté de notre mère. C'était le +beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura +dix-sept ans. Je ne l'appris qu'à mon arrivée de l'armée. Lorsque mon +procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me +posai là dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires +déclamer et blasphémer contre moi. C'était terrible de me voir +vilipender par l'avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin +s'adressait ainsi au tribunal: «Le voilà , en me montrant, ce lion +rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence; je l'ai vu à +Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.» + +Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière; je fourrais des prises de +tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps +que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la +parole au président: «Je prie le tribunal de remettre ma cause à +huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres +de services.» Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi; je pris de suite +mes lettres de service avec brevets et certificats à l'appui. + +À la huitaine, mon procès fut appelé; je portai tous mes papiers sur le +bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces +papiers, il les examine; après les avoir compulsés, il en fit part à ses +juges, et il interpella Chapotin: «Monsieur Chapotin, répondez. +Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville?--Non, Monsieur le +Président.--Eh bien, le capitaine Coignet y était; en voilà la preuve +par ses lettres de service. Il était loin d'Auxerre à cette époque, il +défendait sa patrie et vous l'avez injurié, vous lui devez des excuses, +il vous a écouté avec un sang calme qui est d'un homme réfléchi.» + +M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du +tribunal, il voulait m'emmener chez lui dîner; je le remerciai. Mon +procès était interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent +ruinés avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient être +suffisants: «Jamais ce procès ne finira», me dit-on. + +Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès, +pour lui conter que, durant que j'étais sous les drapeaux, l'on m'avait +dépouillé d'un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait +depuis dix-sept ans: «Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il, +mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la +porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit: «Allez, mon brave; +votre procès sera terminé.» + +Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre; après +lecture, il dit à son secrétaire: «Écrivez à M. Rémon, président, et à +M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres +et justice vous sera rendue. À quel corps apparteniez-vous?--À +l'état-major de l'Empereur.--Avez-vous été en Russie?--Oui, Monsieur le +Ministre.--C'est bien, partez pour votre département.» + +J'arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets +ma lettre; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre, +faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait +tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre +cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé: «Il +faut vous mettre des sangsues.--Combien? Vous ne le savez pas, répond le +docteur,... autant qu'il y a d'avoués à Auxerre.» (On disait qu'il +faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président; ce +bon vieillard me reçut affablement: «Voilà une lettre du ministre de la +justice pour vous.--Voyons», me dit-il.--Après lecture: «Vous connaissez +donc le ministre?--Je connais le prince de Cambacérès.--Votre affaire +sera terminée sous peu.--Il est temps: dix-sept ans, c'est long.--C'est +vrai», dit-il. + +Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des +hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je +louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabitée, par +bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche +arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la +modique demi-solde. J'allai trouver le général et de là chez M. de +Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour +recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour +cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappèrent le +grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre +Légion d'honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde +se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui +commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde +pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volonté pour +conduire des déserteurs à Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la +parole: «C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux +officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j'irai à cheval et +que les rations pour mon cheval me seront accordées.--Ça suffit», dit le +général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas +compte de mes rations, je réclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me +rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès: «Je +vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va être +plaidé à fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne +sont pas prêts.» Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les +procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de +l'avoué. + +Je pris patience; je me rendais au café Milon; je trouvai des groupes de +vieux habitués qui parlaient politique; ils m'abordèrent pour me +demander si je savais des nouvelles: «Point du tout, dis-je.--Vous ne +voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.--Je vous jure +que je ne sais rien.--Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est passé +un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait +faire arrêter.--Je ne vous comprends pas.--Vous faites l'ignorant. C'est +pour cela qu'il a gardé son cheval, dit l'un d'eux; il attend la _capote +grise_.--Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous +compromettre.» + +Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir +mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des +bruits qui circulaient: «Vous seriez content, dit-il (je souris)... Je +vous vois d'ici monter à cheval. S'il venait, vous partiriez.--De bon +cÅ“ur, c'est vrai!--Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire. +Restez à dîner; j'ai besoin de quelques notes.» Le mardi suivant, mon +procès fut appelé et plaidé à fond; le délibéré fut remis à 15 jours. +Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est +gagnée, ils vont être rossés d'importance»; mais j'étais loin de compte, +je n'en vis la fin qu'en 1816. + +Une tempête se préparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres. +On débitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur était débarqué à +Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde +était dans la consternation; mais la certitude éclata lorsqu'il nous +arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e, avec le maréchal +Ney à sa tête. On disait qu'il allait pour arrêter l'Empereur: «Ça n'est +pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu à Kowno prendre un fusil et +avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l'Empereur nommait +son lion, ne peut mettre la main sur son souverain.» Cela me faisait +frémir, j'étais aux écoutes, je n'arrêtais pas. Enfin, le maréchal se +rend chez le préfet; il fut fait une proclamation publiée dans toute la +ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte +était revenu et que l'ordre du Gouvernement était de l'arrêter. Et _à +bas Bonaparte! Vive le Roi!_ Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e +de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive +l'Empereur! Qu'aurait fait ce maréchal sans soldats? Il fut contraint de +fléchir. + +Le soir, cette avant-garde arriva à l'hôtel de ville, mais pas comme +elle était partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le +soir. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut +que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et +crier à tue-tête: «Vive l'Empereur!» Je puis dire que je me dilatais la +rate. + +Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour +voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige +avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes +arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de +ligne se forme en carré et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit +former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir près de +lui: «Te voilà , grognard.--Oui, Sire.--Quel grade avais-tu à mon +état-major?--Vaguemestre du grand quartier général.--Eh bien, je te +nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier +général. Es-tu monté?--Oui, Sire.--Eh bien, suis-moi, va trouver +Monthyon à Paris.» + +Ce beau cercle d'officiers formé autour de l'Empereur firent une +couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L'Empereur leur dit: +«Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien à +craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse +d'Angoulême.» + +Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans +la première pièce, je trouvai le général Bertrand. «Vous voilà , vous +êtes content, vous nous restez.--Oui, mon général.--Vous viendrez me +voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre +gendarmerie s'est donc sauvée?--Je ne sais pas, mon général.--L'Empereur +est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je +crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà +deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer +chercher par les agents de police; la soutane va être secouée; il en est +bien sûr.» + +Un instant après, je vois arriver l'abbé Viard, bien penaud en passant +au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l'introduit près +de l'Empereur pour recevoir son _galop_. Le corps d'officiers arrive +pour être présenté avec son colonel; au sortir, celui-ci vient près de +moi: «Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?--C'est vrai, +colonel.--Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice à +Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.--Vous avez +grandi; votre carrière est belle, colonel.--Je vous remercie; nous nous +reverrons à Paris. Qu'il commande bien! dit-il à ses officiers, je vous +ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà , Messieurs!» Et il me serra +la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis +pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans +une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de +troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on +marchait de nuit); les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes +notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je +descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon +général Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nommé à Auxerre +vaguemestre général du grand quartier général. «Que je suis content, mon +brave, de vous avoir près de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me +regarde.» Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: «Je désire parler +au général Bertrand.--Je vais l'appeler», me dit le général Drouot. Le +général arrive: «Déjà , mon brave! vous avez donc pris la poste?--Je suis +venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six +jours, mon général.--Accordé! partez!» + +Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j'arrive le samedi matin. +À cette époque le public se promenait à l'Arquebuse le dimanche. Sur les +quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir +comme si je n'avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué +qui me dit: «Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.--Mais il +faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre à Paris.--Eh +bien, elle restera en suspens.» Je partis pour prendre mon poste, +j'arrivai chez mon frère; je fus le lendemain chez mon général: «Vous +voilà , mon brave? Voilà votre brevet; vous avez droit au logement avec +votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de +l'arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut +vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit +comme faisant partie du _bataillon sacré_ à 300 francs, vous irez les +toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes +ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi.» + +Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et +présentai mon brevet au maire qui dit après l'avoir lu: «Vous êtes le +frère du logeur du marché d'Aguesseau?--Oui, Monsieur.--Vous êtes +vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l'état des +ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.--Je +vous remettrai cela, j'en prendrai note.--Vous me rendrez service, +crainte d'abus.--Vous l'aurez sous trois jours.--Depuis quand êtes-vous +à Paris?--Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me +présenter sans ordre pour avoir mon logement.--Eh bien, vous y avez +droit depuis votre arrivée à Paris; tout le bataillon sacré est logé +chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de +votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre +paye, et pour votre logement (6 fr. par jour).» Je partis avec la main +pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j'avais mon logement et +mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300 +francs de gratification du _bataillon sacré_. Arrivé près du capitaine +qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers +n'étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être +capitaine d'une compagnie de cent officiers): «Je viens, capitaine, +réclamer les 300 francs qui me sont dus.--Comment vous +nommez-vous?--Coignet.» Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: «Je +n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.--Mais vous +avez mon argent.--Je vous dis que la paye est terminée.--Ça suffit, +capitaine, je vais voir cela.» + +C'était un vieil émigré qui s'était présenté à l'Empereur pour reprendre +du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général +Bertrand du désappointement que j'avais eu: «Ce n'est pas possible! ce +vieux chevalier ne veut pas vous payer?--Du tout, mon général.--Eh bien! +je vais vous donner un petit poulet pour lui.» Je reviens avec la +lettre: «Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet, +il est tout plumé.» Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit +billet, et se retournant de mon côté: «Pourquoi avoir été aux Tuileries? +ce n'est pas votre place.--Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre +général et fourrier du Palais, c'est moi qui suis chargé du logement de +l'armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous +m'avez reçu. Mes 300 francs, s'il vous plaît.» Je fus payé de suite et +portai cet argent à mon frère; je fus chercher mes coupons pour toucher +mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa. +J'avais droit à trois rations par jour; cela ajouté à mon mois de 300 +francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter +et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux +près du Carrousel, chez un royaliste qui s'était sauvé; je les achetai +2,700 francs, ils étaient très beaux; mon frère me prêta 2,500 francs. + +Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère; il me fit un contrat +par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2,500 francs, +et pendant qu'on rédigeait l'acte, je fis mon testament que je déposai +entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse +du contrat: «Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu +trouveras mon testament chez ton notaire.» + +Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux +chevaux; tout cela terminé, j'allai chez mon général lui faire visite à +cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa +ronde. J'entrai à l'hôtel du comte Monthyon: «Mon général, me voilà +monté.--Déjà ! dit-il, c'est affaire à vous, et deux beaux chevaux!--Mon +cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique +900 francs.--Vous êtes mieux monté que moi; je suis content, mon brave; +vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés?--C'est mon frère qui m'a +prêté.» + +Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m'emmener à +la promenade, à cheval ou en voiture, et m'invitait à dîner en famille; +il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de +Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai +de régler l'ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter +la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette +précaution me servit, et je fus félicité plus tard. + +Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la +façade de l'École militaire. L'Empereur, en grand costume, entouré de +l'état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France; la +réception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre +pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes +les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu'il fallut la +refouler pour arriver; et là , tout l'état-major rangé, l'Empereur fit un +discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l'armée +et à la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait: +«Jurez de défendre vos aigles! Le jurez-vous?» leur répétait-il. + +Mais les serments étaient sans énergie; l'enthousiasme était faible; ce +n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en +aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire +manÅ“uvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger +le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut +lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes +préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me +rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux +ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut +coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal +Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le +Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.» +Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un +corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous +pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il. + +Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu +de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des +routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait +foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce +fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus, +l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son +état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec +un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et +regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans +une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit: +«Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un +officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me +fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.--Oui, Sire.--Va +au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela +d'ici.--Oui, Sire.--Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au +pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers +montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr. +Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient +le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la +montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le +tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits +pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli, +je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais +pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me +couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la +montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette +plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant +mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement, +Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque +l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il +gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié +chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait +mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à +cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât +pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour +faire mon à -gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te +tiens.--Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui; +me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus +temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore +sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup +de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu +au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur: +«Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un +pareil tour?--C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de +Russie.--Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet +officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager +le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme +cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.--Oui, Sire, j'aurais dû +prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit +sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le +monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder: +«Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et +prenez-le.» + +L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note; +après la campagne, je verrai.» + +C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous +rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers +traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux +volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour +sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette +cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos +intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent +sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne +avec une perte considérable; la campagne était commencée. + +Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on +nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une +armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le +15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le +matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi +dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand +maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à +gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées +prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées +par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à +couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent. +On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le +moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand +maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.--Faites +monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre +Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant +par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce +clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir. +Grouchy a mes ordres.» + +Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas; +alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur +le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je +partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des +détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre. +Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de +boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon +général.--Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les +Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes +soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.» + +Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de +tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à +l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre +lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de +retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il +y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas. +L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre +tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros +arbres et fermes.--C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des +bois.--Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes +avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval, +au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis. +Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de +large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval +franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité. +Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur +le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était +entier, je le prendrais.» + +Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes +renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura +jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort +tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent. +Là , il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers +partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à +outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le +comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et +les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là +tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on +envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut +qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille, +quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi. + +Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent +expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient +arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure; +l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position +sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas +fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et +fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait +aux Quatre-Bras que les _sans-culottes_[58].--«Partez, Monsieur le +Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois. +Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre +d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur, +près d'un château sur le bord de la route; de là , il découvrait son aile +gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des +nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut +trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous +perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma +route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette +nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la +route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était +appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à +cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un +mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que +nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées; +notre artillerie ne pouvait manÅ“uvrer. Je passai près d'eux, et lorsque +je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie +réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai, +j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu +de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je +voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne +bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands +seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu. + +Il paraît qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me +saluèrent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte à +l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les +seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu'une batterie m'avait +salué. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le +maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide +maréchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la +franchir. À chaque instant, il envoyait près de l'Empereur pour avoir du +renfort, et _en finir_, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la +cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé. +Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt; notre centre +faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui +tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous +attendaient. + +Il arrive un officier de notre aile droite; il dit à l'Empereur que nos +soldats battaient en retraite: «Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy +qui arrive.» Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer +de la vérité. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu +une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos +soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres +dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près +de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le +général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un côté +opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion; +les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney +qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'armée +prussienne était en ligne; la jonction était complète; on pouvait +compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir. +L'Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au +centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major; +il fait former les bataillons en carrés; cette manÅ“uvre terminée, il +pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne, +mais tous ses généraux l'entourent: «Que faites-vous?» criaient-ils. +«Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire!» Son dessein était +de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient +épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses +côtés, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'étaient pas +décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut +entouré par nous, et contraint de se retirer. + +Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir; on ne pouvait se +faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis +quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L'Empereur essaya de rétablir un +peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succès. Les +soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre, +confondus, se heurtaient, s'écrasaient dans les rues de cette petite +ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un _hourra_ +derrière eux. C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté du +pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé. + +Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait +se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le +parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrêterait de +lui-même quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au +maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre +dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'écoutaient +personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des +fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi; +tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une +déroute pareille à celle de Moscou: «Nous sommes trahis!» criaient-ils. +Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée; l'Empereur +ne vit le désastre qu'arrivé à Jemmapes. + +L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva +entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses +équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes, +partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers +furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur +Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; là il eut une grande +discussion avec les généraux admis à son conseil; les uns voulaient +qu'il restât à son armée; les autres, qu'il partît sans différer pour +Paris, et il leur disait: «Vous me faites faire une sottise, ma place +est ici.» + +Après qu'il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive +un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnaître; +c'était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille. +Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir +pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux; on lui +avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son +état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au +colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous +les traînards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin, +l'Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans +l'anxiété; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand +plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le +revoir. + +Nous restâmes dans cette cour sans nous parler; nous remontâmes cette +montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim +et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant +couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que +devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux. +On réunit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitté leurs armes, +car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne +suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier +général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes +l'oreille basse; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de +Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la +nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit: «Mon brave, il ne faut +pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre +pendant la nuit; je suis sûr qu'ils sont à notre poursuite; il ne faut +pas nous déshabiller.» Je plaçai tous nos chevaux; heureusement je +trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à +l'écurie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prévenir le +général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général +d'ôter ses bottes pour se reposer: «Non!» me dit-il. Je tire un matelas: +«Mettez-vous là -dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais +veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai.» À +trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets; ils +débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous +enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre +parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider +et sortir les chevaux et cours prévenir mon général: «À cheval, général! +l'ennemi est en ville.» + +C'est là qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux étaient +arrivés aussitôt que moi à la porte; le général descend l'escalier et +monte à cheval ainsi que moi: «Par ici», nous dit-il, «suivez-moi!» + +Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et +la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À +deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins +qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au +bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et +délibérer; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de +toutes parts; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans +armes; c'était navrant à voir. + +Meaux était tellement encombré de troupes qu'il fallut partir pour +Claye; là , nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient +déménagé; c'était comme si l'ennemi y avait passé. Tout le monde +rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus précieux; les routes +étaient encombrées de voitures; ils avaient tout renversé dans leur +maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage. + +Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les +barrières étaient barricadées; la troupe campait dans la plaine des +Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier général était au +village de la Villette, où le maréchal Davoust s'établit. Il était +ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout; on peut +dire qu'il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au +nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy +arriva avec son corps d'armée qui n'avait pas souffert; on nous dit +qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à +la Villette, près du maréchal Davoust; comme j'étais vaguemestre, +j'avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres +et assister aux distributions. Là , je voyais arriver toutes les +députations: généraux et matadors en habit bourgeois... De grandes +conférences se tenaient nuit et jour; je dois dire à la louange des +Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, même des +cervelas et du pain blanc à l'état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je +voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de +l'enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire +arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les +Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30 +juin, je dis à mon domestique: «Donne l'avoine à mon cheval; selle-le; +je vais voir les gardes nationaux.» + +Je pars bien armé; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils étaient +carabinés; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle +loin; ils m'avaient coûté cent francs. + +Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde à ma +droite et les gardes nationaux à ma gauche; j'arrive près de nos +derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l'arme au bras. Je +leur parlai; ils étaient furieux de leur inaction: «Point d'ordres! +disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous +avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.--Non, mes enfants, +vous recevrez des ordres; prenez patience.--Mais on nous défend de +tirer.--Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je +vois là -bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui +donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne +craignez rien de moi, je ne passe point à l'ennemi.--Passez, capitaine.» + +Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux +vient près de moi et me dit: «Vous venez donc sur la ligne en +amateur?--Comme vous, je pense.--C'est vrai, me dit-il, vous êtes bien +monté.--Et vous de même, Monsieur.» Les trois autres appuyèrent à +droite: «Que fixez-vous là , me dit-il encore, sur la ligne des +Prussiens?--C'est l'officier là -bas, qui fait caracoler son cheval; je +voudrais aller lui faire une visite un peu serrée; il me déplaît.--Vous +ne pouvez l'approcher sans danger.--Je connais mon métier, je vais le +faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c'est possible. S'il se +fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous +dérangeriez ma manÅ“uvre. Retirez-vous plutôt en arrière.--Eh bien! +voyons cela.» + +Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je +marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de +sa ligne pour venir au-devant de moi; à cent pas des siens, il s'arrête +et m'attend. Arrivé à distance, je m'arrête aussi et, tirant mon +pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me +poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je +fais alors mon à -gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient +sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus +fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit à +moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et +fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relève son +sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup +de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son +menton; il tomba raide mort. + +Je saisis son cheval, et revins fier vers mes petits soldats qui +m'entourèrent; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au +galop au-devant de moi: «Je suis enchanté, dit-il, c'est affaire à vous; +vous savez vous y prendre, ce n'est pas votre coup d'essai, je vous prie +de me donner votre nom.--Pourquoi faire, s'il vous plaît?--J'ai des amis +à Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j'ai vue. À +quel corps appartenez-vous?--À l'état-major général de +l'Empereur.--Comment vous nommez-vous?--Coignet.--Et vos +prénoms?--Jean-Roch.--Et votre grade?--Capitaine.» Il prit son calepin +et écrivit. Il me dit son nom: Boray ou Bory. Il prit à droite du coté +des buttes Saint-Chaumont où se trouvait la vieille garde, et moi je +rentrai au quartier général avec mon cheval en main, bien fier de ma +capture. Tout le monde de me regarder; un officier me demande d'où vient +ce cheval: «C'est un cheval qui a déserté et qui a passé de notre côté; +je l'ai agrafé en passant.--Bonne prise», dit-il. + +Arrivé à mon logement, je fis donner l'avoine à mes chevaux, et vérifiai +ma capture; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les +choses nécessaires à un officier. Je fis desseller ce cheval et je le +vendis; comme j'en avais trois, cela me suffisait. Je fus à l'état-major +prendre un air de bureau; je trouvai beaucoup de monde près du maréchal: +les uns sortaient, les autres arrivaient; toute la nuit ce ne fut que +conférences. Le lendemain, 1er juillet, nous eûmes l'ordre de nous +porter au midi de Paris, derrière les Invalides, où l'armée se réunit +dans de bons retranchements. Je m'y rendis après avoir été prendre les +ordres de mon général; il me fit partir avec son aide de camp et ses +chevaux: «Partez, dit-il, Paris est rendu; l'ennemi va en prendre +possession. Ne perdez point de temps; tous les officiers doivent sortir +de Paris; vous seriez arrêtés. Allez rejoindre l'armée qui se réunit du +côté de la barrière d'Enfer, et là vous recevrez des ordres pour passer +la Loire à Orléans.» + +Arrivé à la barrière d'Enfer où l'armée était réunie, je trouvai le +maréchal Davoust à pied, les bras croisés, contemplant cette belle armée +qui criait: «_En avant!_» Lui, silencieux, ne disait mot; il se +promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l'armée +qui voulait marcher sur l'ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur +l'ennemi qui avait passé la Seine, une partie sur Saint-Germain, l'autre +sur Versailles, tandis que nous n'avions que le Champ de Mars à +traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur +Versailles, il ne serait resté pas un Prussien ni un Anglais devant la +fureur de nos soldats. Le maréchal Davoust ne savait quel parti prendre; +il fit appeler les généraux de la vieille garde et donna ordre au +général Drouot de montrer l'exemple à l'armée, disant qu'il ferait +suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orléans. Notre sort fut +ainsi décidé. Les vieux braves partirent sans murmurer; le mouvement +commença, notre aile droite sur Tours et l'aile gauche sur Orléans. Les +ennemis formèrent de suite notre arrière-garde, et ils eurent la cruauté +de s'emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les +dépouiller, ainsi que les officiers. À notre première étape, ils nous +serraient de si près, que l'armée fit demi-tour et tomba sur leur +avant-garde; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne +nous suivirent que de loin. + +Nous arrivâmes dans Orléans sans être poursuivis; nous passâmes le pont +sur la Loire et on établit le quartier général dans un grand faubourg +qui se trouvait presque désert; les habitants étaient rentrés en ville +et nous manquions de tout. Quand nous fûmes installés, on s'occupa de +barricader le pont par le milieu avec des poteaux énormes et deux portes +à résister contre une attaque de vive force; puis on mit la tête du pont +dans un état de défense, toute hérissée de pièces d'artillerie. Nous +restâmes tranquilles pendant quelques jours; ces deux énormes portes +s'ouvraient à volonté pour aller aux vivres; nous fûmes obligés d'aller +en ville pour en chercher. Nous trouvâmes une pension à l'entrée de la +grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais +cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand maréchal derrière ses +batteries, les bras derrière le dos, bien soucieux; personne ne lui +parlait. Ce n'était plus ce grand guerrier que j'avais vu naguère sur le +champ de bataille, si brillant; tous les officiers le fuyaient. S'il +avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui était le maître des +destinées de la France, il n'avait qu'à tirer son épée. + +Un matin donc, comme à l'ordinaire, nous partîmes à 9 heures pour nous +rendre à notre pension pour déjeuner. Arrive le traiteur qui nous dit: +«Je ne puis vous servir. J'ai ordre de me tenir prêt à recevoir les +alliés qui sont aux portes et vont faire leur entrée; les autorités leur +ont porté les clefs de la ville.» Au même instant, on crie: «Aux +cosaques!» Nous sortîmes le ventre creux; à peine dans la rue, nous +vîmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule +immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d'Å“il faisait +frémir; toutes les dames, richement vêtues, avec de petits drapeaux +blancs d'une main et le mouchoir blanc de l'autre, formaient +l'avant-garde en criant: «Vivent nos bons alliés!» Mais la foule fut +pressée par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis, +l'ennemi posa ses factionnaires; les portes se fermèrent, et chacun chez +soi, de chaque côté des palissades! Quant aux mouchoirs blancs et aux +petits drapeaux, nos soldats s'en emparèrent, et, bras dessus bras +dessous, les emmenèrent dans leurs logements. Des maris voulurent s'y +opposer, mais les soldats pour toute réponse leur envoyaient un +soufflet; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser +la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers alliés, comme ils +les appelaient. Leurs femmes passèrent la nuit de notre côté; il leur +fallut retourner en bateaux. + +Le maréchal ne souffla mot; tout alla le mieux du monde. Peines et +plaisirs se passent avec le temps. Nous reçûmes l'ordre de porter le +quartier général à Bourges, et le maréchal Davoust s'y installa, mais ce +ne fut pas de longue durée. N'étant pas le favori de Louis XVIII, il fut +dégommé par le maréchal Macdonald, qui prit le commandement de l'armée +de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le +premier licencié. + +Le maréchal Macdonald arriva avec un brillant état-major dont le chef +était le comte Hulot qui n'avait qu'un bras, et deux aides de camp +décorés de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le +maréchal pour prendre ses ordres, et de là à la poste prendre les +dépêches. J'arrivais toujours tard et trouvais le maréchal à table. Il +vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dépêches. «Je +ne vous connais pas, lui dis-je, dites au maréchal que son vaguemestre +l'attend à la porte.--Mais le maréchal est à table.--Je vous dis que je +ne vous connais pas.» Il va rendre compte au maréchal de ma résistance. +«Faites-le entrer.» Je vais près de lui, chapeau bas; il se lève pour +recevoir son paquet, et me dit: «Vous connaissez votre service, vous +avez bien fait de répondre ainsi à mon aide de camp. Je vous remercie, +mon brave, cela n'arrivera plus; vous le ferez entrer toutes les fois +qu'il se présentera avec mes dépêches; il ne doit les remettre qu'à moi. +Vous avez été en Russie?--Partout, Monsieur le Maréchal! Je vous ai +porté quelquefois des dépêches de l'Empereur.» (J'appuyais sur ce mot, +et ses nobles aides de camp me regardaient.) Le maréchal reprend: «Il a +fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous?--De la vieille +garde (depuis 1803, après mes quatre campagnes).--C'est bien, me dit-il, +je vous garderai près de moi tout le temps nécessaire à votre +service.--Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte +Hulot.--Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet à la +poste, et ce qui fait partie de l'état-major est sous le couvert du +maréchal.--Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du maréchal, +n'y en a-t-il pas pour moi?--Trois, Mademoiselle.--Il faudra m'en +apporter tous les jours; papa, tu payeras tout cela.--Oui, chère amie, +le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien +tard?--À cinq heures.» + +Ce fut tous les jours la même répétition en 1815. L'armée fut licenciée +et reformée en régiments qui portaient le nom de chaque département. +Celui de l'Yonne était commandé par le marquis de Ganet, parfait +colonel. J'ai eu l'occasion de le connaître à Auxerre. + +J'étais chargé de faire faire toutes les distributions chaque jour, et +pendant le temps que je restai à Bourges, je fis distribuer deux cent +mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la +demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l'ordre. + +Le maréchal me garda près de lui le plus longtemps qu'il put, mais on +lui intima l'ordre de me renvoyer dans mes foyers à demi-solde; le 1er +janvier 1816, le maréchal me fit appeler: «Vous m'avez fait dire de +venir vous parler?--Oui, mon brave, je suis forcé de vous renvoyer dans +vos foyers, à demi-solde. Je regrette sincèrement de vous faire partir, +mais j'en ai reçu l'ordre. J'ai tardé le plus possible.--Je vous +remercie, Monsieur le Maréchal.--Si vous voulez rejoindre le dépôt de +l'Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de +grenadiers.--Je vous remercie; j'ai des affaires à terminer à Auxerre, +et puis j'ai trois chevaux dont je voudrais me débarrasser. Je vous +demanderai d'aller à Paris pour les vendre.--Je vous l'accorde avec +plaisir.--Je n'ai besoin de permission que pour quinze jours; mes +chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu'à Paris.--Vous pouvez +partir d'ici.--Je désirerais passer par Auxerre.--Je vous donne toute +permission.» + +Je pris congé, lui fis mes adieux, ainsi qu'au comte Hulot. En sortant +du palais, je me dis: «Voilà de belles étrennes, il faudra se serrer le +ventre avec la demi-solde.» Je dois dire que je n'eus jamais qu'à me +louer des bontés du général. + +Le 4 janvier, je partis de Bourges; le 5, j'arrivais à Auxerre avec +trois beaux chevaux. À l'Hôtel de ville, je pris mon billet de logement +pour cinq jours au _Faisan_, là je trouvai une table d'hôte où le +marquis de Ganet prenait ses repas; je fus invité à sa table pour mes 3 +francs par dîner; c'était trop cher pour ma petite bourse. Avec 73 +francs par mois, on ne peut dépenser 90 francs pour dîner, sans compter +mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris +toutes les mesures d'économie. J'écrivis à mon frère à Paris, de me +faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu'aussitôt +qu'ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reçus de suite +les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d'une +voiture de foin, de paille et d'avoine, car l'auberge m'avait ruiné. En +six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me coûtèrent 60 +francs. Je fis une visite à Carolus Monfort, aubergiste à côté de mon +hôtel, qui me fit ses offres de service: «Venez chez moi, me dit-il, je +vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs +par mois; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez à la table +d'hôte.--C'est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir +tous les fourrages chez vous.--Je me rappelle de vous en 1804, vous +logeâtes chez mon père.--C'est vrai, mon ami; mais 60 francs c'est bien +dur; je n'ai que 73 francs par mois.--Il faut renvoyer votre domestique, +mon garçon d'écurie pansera vos chevaux; avec 3 francs par mois, vous en +serez quitte.--Je vous remercie, lui dis-je, je suis content.» Me voilà +donc installé chez cet excellent homme. Le 7 janvier 1816, je fus chez +le général Boudin: «Général, me voilà rentré sous vos ordres. Le +maréchal Macdonald m'a donné une permission de quinze jours pour aller à +Paris vendre mes chevaux.--Je vous défends de sortir d'Auxerre.--Mais, +général, j'ai la permission.--Je vous répète que je vous défends de +sortir de la ville.--Mais, général, je n'ai point de fortune. Comment +vais-je faire pour les nourrir?--Cela ne me regarde pas.--Quel parti +prendre?--Laissez-moi tranquille! Si vous ne pouvez pas les vendre, il +faut leur brûler la cervelle.--Non, général, je ne le ferai pas; ils +mangeront jusqu'à ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal; +j'en ferais plutôt cadeau à mes amis.» Je pris congé et me retirai bien +consterné, mais je ne m'en vantai pas et gardai le silence le plus +absolu. Rentré dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique, +mais ce n'était que le prélude. Je ne me doutais pas que j'étais sous +la surveillance de tous les dévots de la vieille monarchie. Installé +chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d'hôte: le +régiment de l'Yonne était caserné à l'hôpital des fous, porte de Paris; +il vint 16 ou 17 officiers qui s'arrangèrent pour le prix de la pension, +et me voilà doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces +nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de +vieille date, à cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi à +table. Je voyais qu'il désirait faire ma connaissance et n'avait pas +l'air à son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nommé de +Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nommé +Saint-Léger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait été trouver +le roi à Gand, se déboutonnèrent du beau rôle qu'ils avaient joué dans +l'affaire du maréchal Ney; ils se vantèrent d'avoir été travestis en +vétérans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possédais plus. +J'étais prêt à sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant: «Je +vous pincerai au premier jour.» + +Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour légumes; +voilà mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre +le plat et le faire passer par la croisée. Je leur dis doucement: +«Messieurs, il faut voir ce que décide votre vieux capitaine. Je m'en +rapporte à lui.» + +Le vieux capitaine goûte les lentilles: «Mais Messieurs, elles sont +bonnes.--Nous n'en voulons pas.--Eh bien, leur dis-je, si je vous les +faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que +diriez-vous? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un +fouet de poste? Ça ne vous va pas? il faudrait pourtant en passer par +là . Vous m'avez compris, ça suffit! je vous attends sous l'orme.» + +Mais j'attendis en vain; j'avais affaire à des plats d'étain qui ne +peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main. + +Je reçus l'invitation de me présenter tous les dimanches chez le +général, pour assister à la messe comme mes camarades, et de là chez le +préfet; c'était l'étiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme +nous étions beaucoup d'officiers, le salon du général se trouvait plein; +moi, je formais l'arrière-garde, je restais dans l'antichambre; je me +donnais garde d'aller faire ma courbette, j'avais été trop bien reçu. +Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperçu par le général, qui +tournait le dos à son feu; me voyant, il m'appelle: «Capitaine! +approchez, mon brave.» + +J'arrive chapeau bas: «Que me voulez-vous, général?--Je fais en ce +moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du +service; j'ai ordre de les désigner. Si vous voulez, je me charge de +vous faire avoir une compagnie de grenadiers.--Je vous remercie, +général; le maréchal Macdonald me l'a offert, j'ai refusé.» + +Tous mes camarades ne soufflaient mot; il s'en trouva un plus hardi, le +capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit: «Voyez ce vaguemestre, qui +est revenu couvert d'or.» Me voyant apostrophé de cette manière, je +m'avance devant le général, et relevant mon gilet: «Voyez, général, +comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons à +son habit qu'il ne peut boutonner, tant il est gras...--Allons! allons, +capitaine!--Je ne le connais pas, ce n'est pas à lui de me parler; qu'il +s'en souvienne!» + +Je rentrai chez moi, suffoqué de colère; j'aurais voulu être encore en +Russie. Au moins, j'avais mes ennemis devant moi, tandis qu'ici ils sont +partout dans mon pays. + +Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos +séditieux. Je m'attachai à cet homme. J'en fis mon ami, il se nommait +Jacoud. Je demeurai chez lui à la sortie de mon hôtel; je n'eus qu'à +m'en louer. + +Un soir, je rentre chez moi à onze heures; je prends ma lanterne pour +aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours; +mon écurie donnait dans la rue du Collège et j'entrais par l'intérieur +de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchés, je leur parle tout +haut: «Vous voilà donc couchés, mes bons amis.» J'entends alors marcher +près de la porte de l'écurie, je défais les deux verrous, je vois une +patrouille, arme au pied, qui m'écoutait, j'ouvre la porte et leur dis: +«Voilà les personnes à qui je parle.» Un peu confus, l'officier fait +porter les armes et continue son chemin. «Mon Dieu! me dis-je, je suis +donc surveillé.» + +Tous les jours j'allais au café Milon passer mes soirées et voir faire +la partie des vieux habitués. Je fis connaissance de M. +Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amitié; après avoir +pris sa demi-tasse de café, il me disait: «Allons, capitaine, faire +notre petite promenade.» Nous sortions par la porte du Temple, nous +allions par des sentiers détournés contempler les vignes. Je me croyais +seul avec mon ami, mais pas du tout! nous aperçûmes un homme couché à +plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous écoutait parler. La +police était alors contre moi; je ne tardai pas longtemps à en sentir +les premières étincelles. Je fus invité à passer à l'Hôtel de ville pour +me présenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat. +Je n'ai qu'à me louer de son accueil, toujours bienveillant. «Vous êtes +dénoncé, me disait-il, il faut faire attention; vous avez tenu des +propos contre le Gouvernement.--Je vous jure sur l'honneur que c'est +faux. Je renie la dénonciation et le dénonciateur; faites-moi me +justifier devant l'infâme; mettez-moi en présence de lui. Je ne vous +demande ni grâce ni protection; si je suis coupable, faites moi arrêter, +vous êtes le maître.--Allez, je vous crois, faites attention.» + +Le lendemain, je me présente au café, je retrouve mon ami Ravenot; nous +sortîmes ensemble. Arrivés sur la route de Courson, je lui dis: «Il ne +faut pas prendre les petits sentiers; nous pourrions trouver des espions +cachés dans les vignes. Suivons la route, car hier l'agent de police est +venu me chercher pour paraître devant le maire, qui m'a renvoyé; nous +n'avons pourtant pas dit un mot de politique.--Ce sont des gens qui font +ce métier-là pour gagner de l'argent. Qui donc est cet agent?--J'ai +demandé son nom; il se nomme Monbont[60]; il est grand, culottes +courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de +l'oreille.» + +Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens; enfin un nommé +Cigalat, vétérinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924 +francs au fils Robin, de la poste aux chevaux; il m'en avait coûté +1,800; il fallut passer par là . Il m'en restait encore deux. Lorsque le +60e (de l'Yonne) eut l'ordre de partir d'Auxerre pour prendre garnison à +Auxonne, je reçus une lettre du chirurgien-major: «Mon brave Capitaine, +vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous +convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous +arrange, vous nous trouverez à Dijon. Nous sommes là pour le passage de +la duchesse d'Angoulême, le major en prend un, le commandant l'autre; +vous descendrez au _Chapeau-Rouge_; c'est là qu'ils logent.» + +Comment faire pour aller à Dijon? Si je le demande, on me dira: «Je vous +défends de sortir de la ville.» Diable! mon coup serait manqué; il faut +partir à trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j'allais +faire une mauvaise action. Le lendemain, j'étais à huit heures à l'hôtel +du Chapeau-Rouge. À onze heures, le régiment de l'Yonne rentrait de +faire la conduite à la duchesse; j'avais eu le temps de faire rafraîchir +mes chevaux. On annonce mon arrivée à ces messieurs; ils viennent; le +gros major me voyant, dit: «Le maître de ces chevaux n'est donc pas +venu?--Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous +trompez; je suis le propriétaire de ces chevaux. Je n'ai pourtant pas la +figure d'un domestique. Je suis décoré, et je l'ai été avant vous, ne +vous déplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous?--Le cheval +normand.--Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs +promis.--Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frère, +payeur.» + +Une heure après, je revins livrer mon cheval, tout sellé et bridé, dans +la cour: «Monsieur, si vous m'aviez demandé celui-là , je ne vous +l'aurais pas donné; il vaut lui seul 1,200 francs.» Et je dis au marquis +de Ganet qui était là : «Si vous voulez, je vous le cède au premier étage +monté par moi, et je redescendrai dessus, si l'escalier est praticable; +je vais vous faire voir les mérites de ce cheval.» + +Je monte en effet, et le fais manÅ“uvrer dans tous les sens; il marchait +le pas d'un homme en reculant; de même, je le fais se dresser sur +l'appui d'une croisée: «Reste là ! lui dis-je (il ne bougeait pas). +Voilà , Monsieur le Major, un cheval de maître, et celui que vous avez +est mon cheval de portemanteau; il n'est point dressé[61].» + +Le lendemain, à Auxerre, personne ne s'était aperçu de mon absence. Je +fus rendre compte de mon voyage à M. Marais: «Le prononcé de votre +procès est rendu; ils sont condamnés chacun à 1,500 francs de +dommages-intérêts; je suis nommé pour vous faire restituer votre bien. +Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se désistent, et le notaire +de Courson fera les actes de désistement à leurs frais; je vais leur +assigner le jour, j'ai tous les noms, ils sont dix-sept; cela ne vous +regarde pas; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre +frère. Mon frère sautait de joie: «Voilà 17 ans, disait-il, qu'ils me +font donner de l'argent!» Le jour indiqué, nous partîmes pour Mouffy, +accompagnés de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui +n'en valait pas la peine, car il nous coûtait 1,000 francs de plus que +sa valeur; mais nous avions gagné. + +Lorsque ces malheureux se furent désistés, nous rentrâmes à Auxerre; mon +frère dit à M. Marais: «Tenez votre mémoire prêt, je vous payerai de +suite, car mon frère n'a pas le sou.» Les frais se montèrent à 1,800 +francs, et nous avions pourtant gagné. Voyant cette note, je fis un peu +la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume! +Cette affaire réglée, nous partîmes pour Druyes, notre pays natal, dans +un beau cabriolet pour assister à la vente des biens de nos débiteurs. +Je convins avec mon frère de ne pas dépouiller notre père, qu'il fallait +lui laisser, sa vie durant, tout ce qu'on devait vendre pour couvrir +notre somme. Après un débat orageux avec mon frère, on procéda à la +vente. Nous nous rendîmes chez notre père pour lui faire part de nos +bonnes intentions à son égard: «C'est plutôt pour augmenter votre +fortune que pour la diminuer.--C'est bien, nous dit-il, mais je veux un +logement pour ma femme après moi.--Cela ne sera pas, lui dit mon frère. +Je me rappelle qu'elle m'a mené dans les bois avec ma sÅ“ur pour nous +perdre. D'ailleurs, vous lui avez passé tout le reste de votre fortune, +vous avez dépouillé vos enfants pour lui donner d'abord 36 bichets de +froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que +nous.» J'aurais consenti, mais mon frère, qui avait tant souffert des +cruautés de cette femme, ne voulait pas céder. Tout fut terminé le même +jour, mais mon père nous garda rancune plus tard. Revenus à Auxerre, mon +frère régla nos comptes; je me trouvai débiteur de 700 francs: «Eh bien! +me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous +serons quittes.--Choisis.» Enfin, il me restait six arpents de mauvaise +terre et de vignes. Combien je me trouvai soulagé d'être débarrassé +d'une pareille somme envers mon frère! J'avais un cheval de reste pour +toute fortune. Le lendemain, nous fûmes chez M. Marais lui porter ses +1,800 francs; nous fûmes invités à dîner et mon frère partit pour Paris. +Le dimanche, je fus invité à dîner chez M. Marais qui me fit la remise +de 100 francs; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais +fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prêter mon cheval +lorsqu'il avait des biens à visiter. Cela ne pouvait se refuser; mais +d'autres se présentèrent pour me l'emprunter aussi; je leur disais: «Il +est retenu par M. Marais.» Je rendais compte de toutes ces invitations à +M. Marais qui connaissait tout le monde: «Il ne faut pas le prêter, vous +ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance.--Il est à +votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me +tourmentent.--Il faut refuser--Il est venu ce matin un grand monsieur +habillé en noir, maigre et pâle, qui a la vue basse; il a l'air d'un +juge. Il m'a prié de lui prêter mon cheval pour aller voir ses +bois.--Vous a-t-il dit son nom?--Oui, il se nomme Chopin.--Ne vous +avisez pas de lui prêter votre cheval, il lui ferait manger des +javelles.--Et comment faire?--Il faut lui dire que je l'ai pour un +mois.--Ça suffit, s'il me tourmente, je vous l'enverrai.--Je m'en +charge», me dit-il. + +Mon père se fâcha contre nous; il nous fit assigner pour lui payer une +pension viagère; je partis pour Druyes afin de tâcher de concilier cette +affaire par-devant le maire, M. Tremot. «Allons, mon père, il faut nous +arranger.--Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment +par an et 200 francs.--Mais ça n'est pas possible, vous savez que je +n'ai rien; vous êtes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot?--Si +tu es venu pour cela, voilà ce que je veux: il faut que ma femme ait de +quoi vivre après moi; vous payerez la sottise que vous m'avez faite.» Je +fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon père +possédait à l'époque de sa demande; il se trouvait être plus riche que +moi de dix mille francs. J'apportai tous ces renseignements à M. Marais, +et le chargeai de cette affaire; elle se plaida; je prouvai au tribunal +que mon père avait dix mille francs de plus que moi. On ne m'en tint pas +compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamné à 240 +francs payables trois mois d'avance, j'en fus suffoqué; je revins chez +mon avoué: «Eh bien! lui dis-je, vous m'avez donné un mauvais conseil; +si j'avais laissé manger des javelles à mon cheval, je n'aurais +peut-être pas perdu mon procès, car je crois que ce juge m'a nui.» + +Mon père ne tarda pas à me faire signifier le jugement. Ce fut un coup +de foudre pour moi. Eh! mais mon Dieu! je n'ai pourtant pas la goutte, +et voilà de fortes sangsues qu'on applique à ma bourse: 80 francs pour +quatre feuilles de papier, le timbre et l'enregistrement, c'est cher; +allez donc plaider, je me ferais plutôt arracher les deux oreilles. +Aussi cela ne m'est jamais arrivé depuis, je craignais trop les +sangsues. J'empruntai 40 francs pour solder ces frais; la pauvre +demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis +mon cheval à M. Cousin d'Avallon, ce qui me remit dans mes petites +affaires, ayant touché de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux +de payer les premiers 30 francs à mon père (par le commissionnaire qui +me remettait son reçu)! + +Je me retirai chez le père Toussaint-Armansier, place du Marché-Neuf; là +ma pension et mon logement ne me coûtaient que 45 francs par mois avec +un petit pot-au-feu d une livre et demie pour deux jours. J'allais au +café Milon regarder les habitués faire leur partie, sans jamais prendre +une tasse de café; de là je sortais toujours avec mon ami +Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au +café pour en sortir à dix heures. Voilà la vie que je menais pendant +tout le temps que je restai garçon. + +Je ne passais pas plus de 15 jours sans être dénoncé, puis cela se +ralentit. Le commissaire de police était interrogé pour rendre compte de +ma conduite; je puis dire à sa louange que je lui dois ma liberté, c'est +lui qui répondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait +de l'Å“il sans jamais me parler. + +On fit la cérémonie funèbre de Louis XVI. Au jour indiqué pour la +célébrer, toutes les autorités furent convoquées pour assister à ce +pénible service, et nous reçûmes l'ordre de nous présenter chez le +général Boudin pour aller prendre le préfet et nous rendre à la +cathédrale. L'église était pleine; après le service, M. l'abbé Viard +monta en chaire, le général nous fit signe de sortir du chÅ“ur pour nous +mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre +général au milieu de nous. L'abbé Viard lut le testament de Louis XVI +d'une voix de Stentor; après sa lecture, le voilà qui tombe sur +l'usurpateur Bonaparte qui avait porté le carnage chez toutes les +puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui égorgeaient les +enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers +devinrent pâles, et le général, qui aurait dû venir à notre secours, ne +dit mot. En sortant de cette cérémonie, tout le monde était silencieux; +je croyais étouffer de colère contre l'abbé Viard; il m'a fait une si +terrible blessure que je n'ai été depuis aux cérémonies que forcément. +Voilà ce que j'ai vu et entendu; que les hommes de ce temps s'en +souviennent! Il fallut que nous restâmes humiliés, il fallut aller à la +messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tête blanche, +aux cheveux _regrichés_, monter en chaire. Je crois que je serais sorti +de la cathédrale, tant cet homme me faisait mal à voir. + +Un jour de Fête-Dieu, nous fûmes chez notre général, de là chez le +préfet attendre le moment de partir pour la cathédrale, mais le chapitre +des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et +l'on vint avertir le préfet de ce contretemps. Au lieu d'aller à +l'église, nous fûmes obligés de courir pour la rattraper sur la place, +mais lorsque nous eûmes dépassé le portail, longeant le clergé pour nous +porter derrière le dais, suivant notre général, on criait derrière nous +à tue-tête: «En arrière! en arrière les officiers, en arrière!» C'était +le tribunal qui voulait passer devant nous. + +Je me trouvais sur le côté gauche; le procureur du roi se trouvant à mon +côté, me dit: «Vous n'entendez donc pas que je vous crie de rester +derrière?--Mais je suis mon général.--Je vous dis de laisser passer le +tribunal.--C'est donc vous qui nous commandez? Eh bien! commandez!--Je +ne vous connais pas, dit-il.--Je vous connais moi, vous vous nommez +Gachon, et il n'y a qu'un Gachon comme vous qui puisse _gâcher_ un +officier comme moi. Si vous étiez officier, je vous dirais deux mots.» + +Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent +l'insolence de me dire: «Donnez-lui un soufflet.» Je me retourne et les +regardant, d'un air de mépris: «Que me dites-vous? C'est affaire à vous +de lui donner un soufflet et non à moi; vous seriez pardonnés et moi +fusillé.» Il fallut que je restasse encore une fois humilié. Cela fit +grand bruit dans la procession, un des aides de camp du général vint lui +rendre compte de ce qui venait de se passer derrière lui. Après la +cérémonie, le général me dit: «Mon brave, cela n'arrivera plus; on +connaîtra l'ordre de marche.--Il n'est plus temps, vous ne nous verrez +plus. Que M. Gachon s'en souvienne!» + +La duchesse d'Angoulême vint à passer à Auxerre et l'on fit tous les +préparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habillés de +blanc, étaient commandés pour dételer ses chevaux sous la porte du +Temple. Moi, je reçus l'ordre de me porter en grand uniforme à la porte +du Temple pour me placer à la portière de droite de la princesse, sabre +au poing. Je m'y rendis; les ordres ne sont pas des invitations, il faut +obéir. + +Arrivé à mon poste, je me plaçai près de la portière, et mes dindons +habillés de blanc traînaient la voiture au petit pas... Moi, avec ma +figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle +m'avait connu, que je ne l'aurais pas laissé insulter; j'ai toujours +respecté le malheur. Arrivée sur la place Saint-Étienne, la voiture +s'arrêta près de la cathédrale, et le clergé avec la croix et le grand +crucifix portés par l'abbé Viard et M. Fortin, vicaire, se présentèrent +à la portière de gauche. L'abbé Viard présentait son crucifix, et ce +pauvre Fortin, la tête penchée sur l'épaule de l'abbé Viard, pleurait de +bon cÅ“ur; ça coulait sur ses grosses joues si fort qu'il me donnait +presque l'envie d'en faire autant. Comme c'était amusant pour moi! +Lorsque toutes les bénédictions et les baisers de crucifix furent +terminés, la voiture de la princesse, traînée par les ânes du port, fit +son entrée dans la cour de la Préfecture. Au pied du perron, elle fut +reçue par les autorités, et monta d'un pas lent les degrés: elle était +pâle, maigre et soucieuse. On l'introduisit dans une grande salle qui +pouvait contenir 300 personnes; là un trône était préparé pour la +recevoir. Ma mission remplie, je me réunis au corps des officiers en +demi-solde pour aller faire notre visite à cette princesse, fille du +malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncés et formons +le cercle dans cette salle immense; elle ne nous adressa pas un mot, +elle avait l'air rechigné. Il se présente une grande dame pâle qui se +fait annoncer pour faire présent d'un anneau ayant appartenu, +disait-elle, aux ancêtres de la famille de Louis XVI. Une dame d'honneur +rend compte de cette visite à la duchesse qui dit: «Faites retirer cette +femme.» Force lui fut de se retirer, bien penaude. + +En ce temps-là , il nous fut enjoint de chercher des établissements, ce +qui voulait dire: «Vous êtes répudiés.» Tous les officiers qui ne purent +rester en ville se sauvèrent dans les campagnes pour vivre à la table +des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de +suite mon parti. J'allais à Mouffy m'installer pour un mois, mettre mes +morceaux de vigne en bon état, me disant que si j'y dépensais mes +économies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme +mes deux hommes de journée, je faisais trembler le manche de ma pioche; +dans un mois, mes petits morceaux de vigne étaient dans l'état parfait. +Je ne le cédais pas à mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat +pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes +ampoules, mais je me déchaînais contre l'ouvrage, disant: «J'ai passé +par de plus grosses épreuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la +terre doit nourrir son maître.» + +Je m'en revins à Auxerre pour des affaires plus sérieuses, je m'étais +dit: «Il faut prendre un parti, il faut te marier; tu ne peux plus +rester garçon, maintenant qu'il t'est permis de former un établissement, +mais avant tout il faut la trouver.» À qui me confier? Je fus faire +visite à M. More qui était un de mes dignes amis, je le fréquentais +depuis 1814. J'étais toujours bien reçu. Il avait une parente pour fille +de boutique qu'il appelait toujours: ma cousine; je l'avais distinguée +à cause de son activité au commerce, mais je ne disais mot; le temps +m'en fournit l'occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds +de commerce, et sans rien dire de ses intentions à ses parents, elle en +devint propriétaire. Je l'avais perdue de vue; passant chez M. Labour, +confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit: «Connaissez-vous un +capitaine décoré qui demeure à Champ?--Non, Madame.--C'est qu'il +désirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui était chez M. +More depuis 11 ans, et qui vient de s'établir à son compte.--Et où +est-elle établie?--Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a payé le +fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier.--Eh bien, +Madame, je ne connais ce capitaine que pour l'avoir vu aux grandes +cérémonies; je ne puis vous en donner de renseignements positifs.» + +Je pris congé: «Ah! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il +ne faut pas perdre de temps.» Le même jour je vais chez Mlle Baillet; +c'était son nom de famille: «Mademoiselle, je désirerais avoir du café +et du sucre.--Volontiers, Monsieur, dit-elle.--Je voudrais avoir le café +frais moulu.--Je vais vous en moudre; combien en voulez-vous?--Une livre +me suffit.» Et voilà que je lui fais tourner son moulin. + +Cette opération finie et mes deux paquets attachés je paye: «Je n'en ai +pas pris beaucoup?--Tant pis, Monsieur.--Ce n'est pas cela que je +désirais; c'est à vous que je veux parler.--Eh bien! parlez, je vous +écoute.--Je viens vous demander votre main pour moi; je fais ma +commission moi-même, sans préambule et sans détour; je ne sais pas faire +de phrases; c'est en franc militaire que je vous demande.--Eh bien, je +vous réponds de même, cela se peut.--Eh bien, Mademoiselle, votre heure, +s'il vous plaît, pour parler de cette sérieuse affaire?--À six heures.» + +À six heures précises, je me présente: «Vous n'avez pas la +permission?--Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et +de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte +en dot 12,000 francs.--Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison +et mon mobilier; ainsi nous sommes d'accord.--Pour moi, je n'ai rien que +quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien; toutes +mes petites économies sont enfouies dans la réparation de mes vignes; je +ne croyais pas me marier sitôt.--Eh bien, demandez votre permission, je +vous donne ma parole.--Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne. +Demain, je ferai ma demande au général.» + +Je fus bien accueilli du général: «Je vais faire partir votre demande de +suite et je vais l'apostiller.--Je vous remercie, général.» + +Huit jours après, j'avais ma permission; je cours chez Mlle Baillet: +«Voilà ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si +vous êtes en règle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage.--Vous +allez bien vite; il faut que j'en fasse part à mes parents.--Prenez tout +le temps nécessaire et puis nous fixerons l'époque que vous voudrez. Je +désirais me marier le jour de ma fête, le 16 août.--Cela n'est pas +possible, c'est jour de fête; mettons cela au 18, je vais écrire à Paris +pour inviter seulement ma sÅ“ur, car nous ne ferons pas de noce.--C'est +bien mon intention. D'abord, moi, je n'ai pas d'argent.--Et votre +famille est trop considérable.--Je ne veux pas qu'ils sachent le jour de +notre mariage; je leur ferai part que je me marie, voilà tout.--Cela +coûterait 5 à 600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit +commerce.--Je vous approuve.» Nous fixâmes le 10 pour le contrat, et le +18 pour notre mariage. + +Le contrat fut passé; M. Marais fut mon témoin, et M. Labour, celui de +ma future; ma dot en espèces était des plus minces. Je lui dis: «J'ai +pour toute fortune 4 fr. 50 c.; vous aurez la bonté de faire le reste. +Je vous offre une montre à répétition, une belle chaîne et deux couverts +d'argent; pour ma garde-robe, elle ne laisse rien à désirer: 40 +chemises, et le reste à proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs +par an de la Légion d'honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne +dois pas un sou.--Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons.» + +Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prêter +80 francs pour acheter un châle que je portai aussitôt à ma future; elle +fut enchantée. J'allai ensuite chez M. More lui faire part de mon +mariage: «Avec qui vous mariez-vous?--Avec votre cousine, Mlle +Baillet.--C'est elle que je vous aurais choisie, mon brave; je vous +offre mes services.--Je pourrais en avoir besoin.--Comptez sur moi.» + +Je passai aussi chez M. Labour: «C'est vous qui êtes cause de mon +mariage avec votre amie; vous m'avez donné l'éveil; sans vous, on aurait +pu me la souffler.--Combien nous sommes heureux de vous en avoir parlé.» + +Ce n'était pas tout cela qui me tourmentait le plus; il fallait aller à +confesse. Je prends des renseignements: «Il faut vous adresser à M. +Lelong, me dit-on, c'est un brave homme.» + +Je vais de suite chez lui: «Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour +me marier.--Mais êtes-vous confessé?--Pas du tout, c'est pour cela que +je viens près de vous. Que peut-on demander à un militaire? J'ai fait +mon devoir.--Eh bien, je vais faire le mien.» Il met ses deux genoux +sur le bord d'une chaise, marmotte une petite prière, et, quittant sa +chaise, il me donne sa bénédiction qui en valait bien une autre, avec +mon billet de confession: «Vous direz à l'abbé Viard que c'est moi qui +vous marie. Qui épousez-vous?--Mlle Baillet.--Ah! me dit-il, j'ai fait +mes études avec son père; est-elle confessée?--Non, +Monsieur.--Envoyez-la-moi.--Ça suffit. Je désirerais être marié le 18, à +quatre heures du matin.--L'église ne s'ouvre qu'à cinq heures, mais je +prendrai les clefs à quatre heures et demie, et je serai à la porte.--Je +vous remercie; je vais vous envoyer ma future de suite.--Je l'attends.» + +Je sautai de joie d'être débarrassé de cela. Je vais chez ma future: +«Mademoiselle, je suis confessé; M. Lelong vous attend.--Eh bien, j'y +vais.--C'est chez lui qu'il faut aller. C'est un vieil ami de votre +père, il me l'a dit.--Eh bien, restez près de ces demoiselles; je ne +serai pas longtemps.» Tout fut terminé en une demi-heure, et le +lendemain nous portâmes nos 3 francs à l'abbé Viard. + +J'avais tout prévu pour partir; j'avais loué une voiture à quatre places +qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l'église. À six heures, +nous étions en voiture après avoir pris la tasse de café. Personne +n'était levé dans le quartier; c'était comme un enlèvement. J'avais +prévenu à Mouffy que je mènerais mon épouse le 18, qu'on m'attende, moi +quatrième, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris +un pâté de 3 francs, et nous voilà partis dîner à Mouffy. + +Le lendemain, nous fûmes à Coulanges dîner chez M. Ledoux qui nous +attendait avec un dîner de cérémonie; sa demoiselle était fille de +boutique de mon épouse. Nous revînmes à Auxerre à neuf heures du soir, +personne dans le quartier se doutait de rien. + +Le lendemain, je me lève à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les +voisins me voyant si matin diraient: «L'amoureux est bien matinal.» Le +lendemain, même répétition; ils ne se doutaient pas que je fusse marié. +Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j'ai +dépensé 20 francs en deux jours; on ne peut pas être plus modeste. + +Le dimanche, nous fûmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne +pas les avoir invités à la célébration de notre mariage: «Ne m'en voulez +point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au +sortir de l'église, ne pouvant vous recevoir; vous êtes trop nombreux, +je ne vous demande que votre amitié.» Les dames disaient: «Si nous +avions assisté seulement à la bénédiction.--Il était trop matin pour +vous déranger.» C'était partout les mêmes reproches. + +La famille était si nombreuse que nous en eûmes pour trois jours. Ces +pénibles visites terminées, je pris de suite le collier; je me +multipliai: à quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit +ménage, je mettais la main à tout avec mon aimable épouse. Nous n'avions +pas les moyens d'avoir une domestique, mais seulement une femme de +ménage à 3 francs par mois. Je pris donc la serpillière pour brûler mon +café, mais comme j'étais en disponibilité, il me fut défendu de la +porter. Il fallut se résigner. J'allai chez M. More le prier de m'ouvrir +un crédit en épiceries: «Je vous donnerai tout ce dont vous aurez +besoin.--Mais pas de billets! tout sur ma bonne foi, je prendrai +seulement un livret.--Tout ce que vous voudrez.--Eh bien, commençons +aujourd'hui. Je ne prends pas tout chez vous; il faut que M. Labour me +fournisse aussi certains objets, tels que de l'huile, du chocolat et des +cierges.--Tout ce que vous voudrez est à votre service.» + +Mes emplettes se montaient à 1,000 francs; il voulait m'en faire prendre +davantage: «Si j'en ai besoin, je reviendrai.» Je fus chez M. Labour lui +faire pareille demande: «Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez +besoin, avec un livret seulement.--C'est entendu, je partage ma pratique +entre vous et M. More.--C'est juste, c'est de droit.--Voyons, +commençons! Voilà la note que ma femme m'a donnée; mettez toutes ces +marchandises sur mon livret; la recette du premier mois sera pour M. +More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il?--Tout +m'arrange avec vous.» Sa note montait à 800 francs. + +Tout cela placé, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement à +son bonnet de coton en me voyant entrer: «Voilà une note.--C'est très +bien, mon brave; vous aurez cela ce soir.» J'en fis autant chez M. +Labour. Les quatre notes réunies se montaient à 3,500 francs; c'était +effrayant pour moi, mais ma chère épouse me disait: «Sois sans +inquiétude, nous nous tirerons d'affaire avec du travail et une sévère +économie; nous viendrons à bout de tout.» Que j'étais heureux d'avoir +trouvé un pareil trésor! + +Lorsque toutes nos marchandises furent placées et nos factures +reconnues, il vient un ami de M. More nous visiter, c'est M. Fleutelat. +Après les compliments, il me dit: «Capitaine, si vous voulez, je vous +prête 10,000 francs sans intérêt.--Je vous remercie; cela m'empêcherait +de dormir! M. More et M. Labour m'ont ouvert un crédit, je vous suis +bien reconnaissant.» + +Lorsque nous fûmes bien organisés, les acheteurs arrivèrent de toutes +parts, et la vente allait on ne peut mieux: 1,500 francs par mois. +J'étais content de pouvoir porter 1,000 francs à M. More et 500 francs à +M. Labour; je renouvelais nos marchandises avec joie. + +J'étais toujours tourmenté par l'inquiétude des dénonciations. Lorsque +je voyais un agent de police, je croyais que c'était pour moi, et +souvent je ne me trompais pas: «Que me voulez-vous, Monsieur?--Passez à +la Mairie.--Je vous suis dans une heure.--Ça suffit.» + +Ma femme était tourmentée: «Mais tu n'es sorti que pour aller chez M. +More.--Ma chère amie, quand tu me mettrais dans une boîte, ils me +feraient parler par le trou de la serrure.» + +Je me rendis à la Mairie, devant M. Leblanc: «Que me voulez-vous, +Monsieur le Maire?--Mon brave, vous êtes dénoncé.--Ce n'est pas +possible, je ne suis sorti de chez moi que pour aller chez M. More; je +ne quitte ma petite boutique que pour aller faire mes emplettes, je ne +sors pas, je n'ai été au café qu'une fois depuis que je suis marié. Je +vous prie de garder l'infâme qui me dénonce; mais, je crois ne pas me +tromper, il passe de temps en temps des prisonniers qui demandent des +secours avec une liste des noms de tous les officiers, je leur donne 3 +francs. Aux plus mal chaussés, je donne mes bottes et mes souliers, mais +je n'ai plus rien à leur donner. Je parie que je suis la dupe de mon bon +cÅ“ur, que c'est des espions au lieu d'être des prisonniers. Vous devez +savoir cela, Monsieur le Maire, c'est la police de Paris que l'on fait +venir pour me perdre, mais je ne laisserai pas entrer un seul individu +chez moi, je les recevrai à la porte.» + +Je crois avoir mis le doigt sur le mal, car le maire me dit: «Vous +pouvez vous retirer.--Je vous salue, Monsieur le maire.» Je rentrai chez +moi: «Eh bien! me dit ma femme, que te voulait-on?--Eh bien! encore une +dénonciation sans preuve.--Il ne faut plus laisser entrer personne dans +notre chambre.--Je crois avoir deviné que c'est la police de Paris qui +me poursuit. M. Leblanc m'a renvoyé sans aucune observation, c'est son +secret et non le mien; il m'a bien reçu.» Mon épouse me dit: «Mon ami, +il faut chercher si tu pourrais trouver un jardin pour te +désennuyer.--Je le veux bien, lui dis-je. + +Je me mets à la recherche; j'en parle à M. Marais qui me dit: «Je vous +trouverai cela; il n'en manque pas.» Il vint me trouver: «J'ai votre +affaire près de chez moi, sur la promenade. Allez trouver le père +Chopard, tonnelier, marchand de sabots, il veut vendre son jardin.» Je +vais trouver Chopard: «Vous voulez vendre votre jardin?--Oui, +Monsieur.--Voulez-vous me le faire voir?--De suite, Monsieur.--Allons-y! +S'il me convient et que le prix ne soit pas trop élevé, je vous +l'achèterai.» + +Visite faite, je dis: «Combien en voulez-vous?--1,200 francs.--Si vous +voulez venir chez moi, vous prendrez ma femme pour qu'elle le voie; si +ça lui convient, nous pourrons nous arranger.» Ma femme y va et dit: «Il +nous convient, tu peux l'acheter.» Je vais trouver ces pauvres gens et +termine le marché pour 1,200 francs. + +Ah! que j'étais heureux d'avoir un jardin! C'était un désert, mais en un +an il changea de face; j'y dépensai 600 francs; j'y faisais trembler la +pioche et la bêche; j'en fis mon Champ d'asile. + +Dans mon jardin j'étais à l'abri des espions, j'en fis mes délices, +celles de ma femme; je lui dois ma belle santé; j'abandonnai tout le +monde (je dois dire que je voyais des persécuteurs partout). Depuis 30 +ans que je cultive mon champ de retraite, je n'ai pas passé deux jours +sans aller le voir, et par tous les temps, toujours accompagné de ma +femme. Combien je jouissais chaque jour de ma trouvaille! Je plantais +des arbres, j'en réformais; je laissai l'allée principale un peu +étroite, mais que je ne pouvais changer à cause de ses beaux arbres. Je +fis un joli parterre et trois berceaux; je plantai des quenouilles qui +ont 25 pieds de haut; il est rare d'en voir de pareilles. + +Lorsque tout fut terminé, on vint me visiter; on venait voir le vieux +grognard, toujours habit bas et pioche à la main, qui était heureux +d'avoir un coin de terre. + +J'eus le bonheur de devenir père d'un garçon qui faisait toute mon +espérance; mais je le perdis à l'âge de 14 ans. Cela brisait toutes mes +joies. + +En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne récolte; je vendis +pour 1,000 francs de vin qui bouchèrent un trou de mes dettes. Comme +j'étais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs à M. More +et à M. Labour! + +Mais les espions étaient toujours à ma poursuite. À la fin de septembre +1822, à 10 heures du matin, un bel homme se présente chez moi, assez +bien vêtu: redingote bleue, pantalon _idem_, beaux favoris noirs. Un +coup de sabre lui prenait depuis l'oreille jusqu'à la bouche; il avait +tout à fait l'air d'un militaire. Je ne pus m'empêcher de le faire +entrer dans ma petite chambre: «Donnez-vous la peine de vous asseoir, +vous prendrez bien un verre de vin?» Ma femme dit: «Si vous voulez, je +vais vous donner un bouillon?--Ce n'est pas de refus», dit-il. + +Après s'être rafraîchi, il me fit voir une liste de tous les officiers +qui restaient en ville: «Qui vous a donné cette liste?--Je ne le connais +pas.--Avez-vous trouvé quelque chose?--Oh! oui», me dit-il.--Je dis à ma +femme: «Donne-lui 3 francs.--De suite, mon ami.» + +Je lui demandai d'où il venait: «Je viens de la Grèce.» Et il tire de sa +poche des papiers; il me lit les noms des principaux chefs qui +commandaient en Grèce: «Pourquoi avez-vous été là -bas? Permettez-moi de +vous faire cette question.--C'est mon commandant qui m'a emmené avec +lui.--Et pourquoi êtes-vous revenu?--C'est que j'ai vu empaler mon +commandant; cela m'a fait si peur que j'ai quitté de suite le +pays.--Qu'ai lez-vous faire?--J'ai des protecteurs au ministère de la +guerre.» + +Je congédiai mon individu, qui se rendit de suite à la mairie pour me +dénoncer; il dit au maire que j'avais tenu des propos à un conscrit dans +la rue de la Draperie; ce conscrit m'aurait dit: «Bonjour, +capitaine.--Où vas-tu?--En Espagne.--Eh bien! tu n'en reviendras pas, ni +toi, ni tes camarades.» + +Je ne tardai pas à être appelé devant le maire; à midi, l'agent de +police me prévint que j'étais attendu. J'y vais sans faire de toilette, +en casquette: «Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?--Eh bien, dit-il, +si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave? (Il +me tenait les deux mains.)--Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas +dénonciateur.--Et si vous voyiez que l'on voulût me faire du mal, me le +diriez-vous?--Non, Monsieur le Maire, car je m'en souviens, au moment de +faire la récolte, on a coupé vos vignes par le pied. Si je l'avais vu, +je ne vous l'aurais pas dit; mais si j'avais trouvé l'individu sur le +fait, je l'aurais contraint de me suivre pour faire sa déclaration +devant vous, et s'il ne l'avait pas faite, je lui aurais donné la +correction devant vous. Voilà comme j'entends les dénonciations.--Mais +ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous êtes dénoncé.--Je proteste; je +ne vous demande ni grâce ni protection, je suis innocent. Je connais +l'infâme; il a un coup de sabre sur la figure, il m'a dit qu'il venait +de Grèce. Je lui ai donné 3 francs, un bouillon et deux verres de vin; +il n'y a que lui qui a pu me dénoncer; si vous voulez le permettre, je +vais aller chez le général.--Il le sait.--Déjà ! C'est à dix heures que +l'infâme est sorti de chez moi; il va vite, il fait du chemin en deux +heures. Voulez-vous me permettre d'aller m'expliquer auprès du +général?--Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu'il vous aura +dit.--Ça suffit.» + +J'arrive rue du Champ; je trouve le général en grande robe de chambre +dans son salon, près d'un bon feu: «Mon général, je vous +salue.--Bonjour, Monsieur.--Je ne suis pas _Monsieur_, général, je suis +le capitaine Coignet qui vient d'être encore dénoncé, mais cette fois je +connais le scélérat; c'est un mouchard de Paris. Il s'est présenté chez +moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde; je voudrais bien +connaître celui qui se permet de donner tous nos noms: il aurait ma vie +ou j'aurais la sienne. Car je lui ai donné 3 francs, deux verres de vin, +un bouillon, et pour récompense de mon obole, il est venu me dénoncer +comme un lâche. Vous devez l'avoir gardé, je pense, pour nous mettre en +présence devant vous. Si vous l'avez fait partir, il est temps que cela +finisse. Voilà six ans passés que je suis sous votre surveillance sans +l'avoir mérité. Aujourd'hui, général, c'est ma mort ou ma liberté que je +viens vous demander, vous êtes maître de choisir. Je ne vous demande pas +de grâce, je vous jure sur l'honneur que je suis innocent, et ma parole +doit vous suffire. Voilà mon dernier mot: je viendrai demain à trois +heures pour savoir ce que vous aurez décidé. Vous êtes maître de me +faire arrêter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil, +je parcours les rues, et si je trouve l'infâme, je crie aux citoyens: +Rangez-vous que je tue ce chien enragé!--Allons, capitaine, +calmez-vous.--Général, si votre mouchard ne vous dit pas la vérité, +faites-lui donner cent coups de bâton, et vous ne serez plus +trompé.--Vous pouvez vous retirer.» + +Il vint me conduire jusqu'à la porte; j'avais frappé juste. Le +lendemain, à trois heures moins un quart, j'étais sur le pas de ma +porte, attendant l'heure de partir chez le général; arrive M. Ribour: +«Capitaine, je viens vous dire que toutes les dénonciations ont été +brûlées devant moi; elles se montaient à 42. Vous pouvez parler, dire +tout ce que vous voudrez; vous ne serez plus dénoncé.» La gaîté reparut +chez moi, mais le 8 mai, la grêle ravagea mon jardin; je perdis ma +petite récolte. Ceux qui furent préservés de ce fléau firent du bon vin +à Auxerre; j'en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui +me sauvèrent pour l'année 1822. + +Mon père fut, comme moi, victime de dénonciations[62]; il fut poursuivi +pour propos séditieux et un mandat d'amener lancé contre lui. Un ami le +prévint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le +manquèrent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha +dans un village; mais il avait perdu sa liberté, il fallait rester +enfermé. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gîte en gîte, ne +marchant que de nuit, il se rendit à la prison d'Auxerre pour subir la +peine que le tribunal voudrait lui infliger; il fut condamné à 3 mois de +prison. Il était accusé d'avoir dit que l'Empereur arrivait avec dix +mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On +vint me dire qu'il était en prison; je fus de suite le voir, je +l'embrassai: «Pourquoi ne me l'avoir pas fait savoir?--Je craignais de +te faire de la peine.--Qui a pu vous dénoncer?--Trubert.--Le malheureux, +dis-je, c'est moi qui ai fait sa fortune, qui l'ai fait marier avec Mlle +Defrance; ce n'est pas possible.--C'est lui, te dis-je.--Je vous +apporterai tous les jours à manger.--Je veux une bouteille d'eau-de-vie +pour donner à ceux de ma chambrée; je leur chante messe et vêpres le +dimanche[63]; je ne m'ennuie pas.--Je ne vous laisserai manquer de +rien.» + +À sa sortie de prison, il me laissa un _pouf_ de 35 francs chez +Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du café Milon; il se +faisait apporter des morceaux de rôti, et c'est moi qui payais ainsi les +messes et les vêpres qu'il chantait aux prisonniers. + +En 1823-1824, je fis une moyenne récolte, mais en 1825 je fis +d'excellent vin; j'en vendis pour me liquider avec MM. More et Labour, +et il me resta 300 francs que j'employai de suite en épiceries, sans en +prendre un sou de plus. Rentré chez moi, je dis à mon épouse: «Je suis +le plus heureux des hommes: je ne dois plus rien, et voilà pour 300 +francs de bonne épicerie qui ne doit rien à personne.» Le Roi n'était +pas plus content. + +Ma petite maison se maintenait; je renonçai tout à fait au monde. Je +partais dans l'été avec mon épouse à trois heures du matin; je revenais +du jardin à six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite; à +neuf je revenais déjeuner. + +Voilà la conduite que j'ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon épouse +chérie. Que la terre qui la couvre soit légère! Elle a fait du bien aux +pauvres toute sa vie; tous les lundis, elle distribuait plein une +sébille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s'était +imposé 12 francs par mois, je lui disais: «C'est bien lourd, ma chère +amie.--Cela nous portera bonheur.» (J'ai toujours continué, mais j'en ai +perdu deux qui m'ont allégé de 6 francs; reste à payer 6 francs par +mois.) + +Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres à sa table depuis que nous +avons quitté le commerce. J'ai réformé tout cela depuis que je suis +seul; je me réserve seulement de porter moi-même l'obole que mon épouse +avait contracté l'habitude de donner à ses pauvres. Toutes ses volontés +sont sacrées pour moi; elle m'a prié par un écrit qui est dans mon +secrétaire, sans date ni signature, de faire 100 francs à son frère +Baillet, qui est à Paris. Cela est payé tous les trois mois sur ma +pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme +de 172 francs par an. + +J'ai été entraîné dans ce pénible souvenir qui ne se trouvera peut-être +pas à son lieu et place. Maintenant je reviens à mon sujet. Les années +1826 à 1829 se passèrent sans événements pour moi; l'accomplissement de +mes 30 ans de service était échu; il y avait longtemps que je +l'attendais. J'avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine; mes +services se montaient pour 30 ans à 1,200 francs; pour 12 campagnes, à +240 francs; pour 6 mois, à 10 francs; Total: 1,450 francs. Je reçus ma +retraite le 23 août 1829, date de l'accomplissement de mes 30 ans de +service. Un ami partit pour Paris et s'occupa de moi près de son cousin, +M. Martineau des Chesnez, chargé du personnel au ministère de la guerre. +Je reçus cette belle retraite rue des Belles-Filles; il se trouvait du +monde quand je reçus ce brevet de pension se montant à 1,450 francs au +lieu de 930 francs que j'attendais; je fis une exclamation de joie en +disant: «Tant mieux! mes pauvres en profiteront.» Je tins parole, je +doublai mes aumônes; il y avait dans mon quartier la veuve d'un +militaire qui avait deux garçons et une fille, je mis les deux garçons +en classe qui me coûtèrent 80 francs par an; je leur donnais toute ma +défroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude; il fit tant de +progrès qu'il entra au petit séminaire d'Auxerre; maintenant il est curé +dans une campagne. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai fait le bien et cela +me suffit. + +L'année 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les têtes +étaient échauffées contre les vieilles monarchies, on voulait les +chasser pour la dernière fois. Paris se souleva; c'est toujours lui qui +donne le branle aux révolutions. Paris changerait de gouvernement aussi +souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre était aussi en +mouvement; c'était tout feu. Heureusement que ça ne dépassait pas les +portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits +rassemblements à la porte du Temple, à l'Hôtel de ville, à la +Préfecture, sur la route de Paris pour arrêter les dépêches; ils se +donnaient bien garde de dépasser la montagne Saint-Siméon, mais ils +escortaient la malle-poste. Ah! les bons défenseurs de la patrie! Je les +regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert était +content d'avoir un paquet de proclamations de Paris! il montait sur les +bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu! qu'il était +heureux! + +Quant aux autorités d'Auxerre, les moutards les avaient expulsées, ils +s'étaient emparés de l'Hôtel de ville et avaient arboré le drapeau +tricolore. On se dépêcha de rétablir l'ordre, on forma de suite la garde +nationale, les élections eurent lieu le plus promptement possible. Je me +trouve très surpris de me voir nommé porte-drapeau sans ma permission. +La loi était pour moi: j'étais libre d'être de la garde nationale ou +non; on m'apporte ce brevet de porte-drapeau: «Mais qui vous a permis de +me nommer sans mon aveu?--Tout le monde vous a porté; vous êtes nommé à +l'unanimité; vous ne pouvez refuser.--Vous êtes donc les maîtres? Qui +est votre chef de bataillon?--C'est M. Turquet.--Vous avez fait un bon +choix, je vous rendrai réponse demain; si j'accepte votre drapeau, je +serai à l'Hôtel de ville à midi.» + +Je consultai mon épouse: «Il ne faut pas refuser, dit-elle.--Mais c'est +une dépense énorme, et un fardeau bien lourd pour moi.--Ne refuse pas, +je t'en prie, ils croiraient que tu leur en veux.--Ils m'ont pourtant +bien fait souffrir avec leurs dénonciations; ils mériteraient que je les +envoie promener.--Non, me dit-elle, ne pense plus à cela.--Mais cela va +nous gêner, il me faut 200 francs.--Ne recule pas, je t'en prie.» + +À midi je leur portai ma réponse: «Voilà notre porte-drapeau! +crient-ils.--Vous n'en savez rien, Messieurs, je suis mon maître et non +pas vous; vous n'avez aucun droit sur moi; la loi est là . Si vous croyez +me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez, +mais je le porterai.--Nous vous donnerons un aide.--Et cette dépense +qu'il faut que je fasse! vous êtes riches, vous autres, mais moi +pas.--Allons, mon brave, vous êtes des nôtres.--Je vous promets de me +mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le +faire rentrer à son poste; les moutards l'ont chassé; ce n'est pas à +nous à faire justice. S'il ne convient pas, il sera remplacé. Il faut de +suite nommer un officier de planton chez le préfet pour le protéger; les +moutards lui mettent la baïonnette sur la poitrine pour lui faire donner +les dépêches.» + +Tous mes avis furent suivis; l'autorité reprit son cours et le maire +revint à son poste. La garde nationale fut convoquée pour se rendre à +l'Arquebuse au nombre de 1,500 à 1,800 hommes, tous en blouse (les +tailleurs n'eurent pas de bon temps). Je reçus l'ordre de m'y rendre +pour être reçu, car ça pressait; le canon ronflait à Paris, on faisait +la chasse aux Suisses; à Auxerre, on avait improvisé un drapeau pour +faire les premières proclamations; tous les jours on me promenait dans +toutes les rues avec mon pénible fardeau. Quand je rentrais, j'étais en +nage. + +Mais ce fut bien pis plus tard; la ville fit faire un drapeau qui +coûtait 600 francs, il était magnifique; la draperie était aussi large +que la grande voile d'un vaisseau de 74; il me bouchait la figure. J'en +pliais dessous; quand je rentrais, tous mes habits étaient trempés. +Comme c'était amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son +épée! Ils me tenaient des deux heures à parcourir toute la ville, puis +arrivés à l'Hôtel de ville, il fallait le reporter chez le commandant +Turquet sur le port; si on l'avait gardé, je les aurais remerciés. Je +faisais plus que mes forces; je le donnai un jour à M. Mathieu pour le +descendre, il ne put le porter à son terme. + +Heureusement la Reine en avait brodé un, dit-on, pour la garde nationale +d'Auxerre; il fut apporté par le duc d'Orléans. Toute la garde nationale +des campagnes arriva pour cette grande cérémonie; le prince descendit au +_Léopard_, et il fallut une garde d'honneur: les pompiers, les +chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c'était de rigueur). Il fallut +passer la nuit, les pieds dans l'eau, et avoir pour corps de garde +l'écurie; personne ne tint compte de nous, nous passâmes la nuit à +grelotter, couchés sur le fumier. Voilà la prévoyance des autorités +d'Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait +été à notre place, les chefs ne les auraient pas laissés dans un pareil +état; le lendemain, il fallut reporter le drapeau à l'Hôtel de ville. Je +profitai de cette occasion pour passer chez moi, et déjeuner le plus +vite possible pour rejoindre mon poste. J'eus tout le temps de me +reconnaître; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes +dans la grande allée de l'Éperon à droite. Lorsque tous furent placés, +on fut prévenir le duc d'Orléans; je fus à mon poste pour recevoir le +drapeau. Le prince arrive à cheval, le portant lui-même; il s'arrête +devant moi. Je lui dis: «Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains +du soldat qui a été décoré le premier, le 14 juin 1804, au dôme des +Invalides, par les mains du premier Consul.» + +Le prince répondit: «Tant mieux, mon brave! c'est une raison de plus +pour qu'il soit bien défendu.» Ces paroles et les miennes furent +consignées dans le journal. + +Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j'ai +souffert; tous les fourriers et caporaux m'écrasaient les pieds, étant +pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide +nommé Charbonnier, ancien gendarme décoré; sans lui, je n'aurais pas pu +faire mon temps. + +Le duc d'Orléans, rentré à son hôtel, prit des informations sur mon +compte, et le lendemain nous fûmes lui faire la conduite avec le +drapeau. Arrivé à Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de +moi. Le Roi voulut éclaircir cette affaire, fit demander mes états de +service au ministère de la guerre, et trouva que j'avais fait toutes les +campagnes. Il envoya à la chancellerie pour s'assurer si réellement +j'avais été décoré le premier ainsi que je l'avais dit à son fils; tout +lui fut affirmé. Il vit que j'avais été nommé officier de la Légion +d'honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J'ignorais +que j'avais intéressé le duc d'Orléans en ma faveur; je ne le sus qu'en +janvier 1847. + +Les vieux légionnaires de toute la France faisaient des pétitions à la +Chambre des députés pour réclamer notre arriéré des sept ans que les +Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d'adresser sa pétition à +M. Larabit qui tonnait à la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne +reniait pas notre dette, mais c'était toujours rejeté; il ne lâchait pas +prise; tous les ans, il recommençait. Un jour je le vis et lui dis: +«Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement +obtenir les intérêts de nos sept ans? Les intérêts de 875 francs ne +feraient que 43 fr. 75 c. qu'ils ajouteraient tous les ans à notre +pension et les vieux légionnaires seraient contents.--Je vous remercie, +me dit-il, je n'oublierai pas votre avis.» À force de renouveler nos +pétitions, ça finit par prévaloir. À partir du 1er janvier 1846 et en +1847, il nous était dû 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des +10,000 légionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arrivé, ils +reçurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reçus rien. J'attends +jusqu'au 5 janvier, puis jusqu'au 16; je réclamai, on me mit dans le +panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me répondit point. Mais +mon Dieu, ils ne veulent donc plus me payer ma croix? Enfin, le 18 +janvier, je reçois une lettre de la Légion, je me dis à part: J'ai bien +fait de leur écrire, voilà mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je +ne trouve que 250 francs. Mais ce n'est pas mon compte! J'ai droit à +350, ils se moquent de moi. On fit ma déclaration à la Chancellerie, +mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31 +janvier, je reçus une réponse, mais quelle est ma surprise de voir sur +l'adresse: _À M. le capitaine Coignet, officier de la Légion d'honneur!_ +Je me dis: «Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas +me donner mes 100 francs.» Je décachette la lettre ainsi conçue: +«Monsieur, les cent francs que vous réclamez ne vous sont point dus (je +fus prêt à ôter ma casquette pour les remercier). Vous avez été nommé le +5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831 +par le Roi, officier de la Légion d'honneur. Par conséquent, vous n'avez +pas droit aux cent francs, vous êtes porté pour 250 francs qui vous +seront payés annuellement. _Signé_: Le Secrétaire général de la Légion +d'honneur, Vicomte de Saint-Mars.» + +Me voilà donc nommé pour la troisième fois, mais qui a pu me faire +nommer par le gouvernement provisoire? Me creusant la tête dans mes +vieux souvenirs, je me suis rappelé la plaine des Vertus, le 30 juin, et +le bel officier supérieur qui a pris mes nom et prénoms. C'est peut-être +lui, il m'a pourtant dit son nom quand il m'a vu couper le nez à cet +officier prussien. Ah! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent. +Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme! + +Je reçus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s'intéressaient à +moi: le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-sÅ“ur Baillet, supérieure de +la succursale des orphelines de la Légion d'honneur, rue Barbette. + +Le 16 août 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frappé du plus +grand malheur; je perdis ma compagne chérie après 30 ans de jours +fortunés; je restai seul, accablé de douleur. Que vais-je devenir à 72 +ans! Je ne puis rien entreprendre; mes petites occupations ne pouvaient +me tirer de mes ennuis profonds; il y avait longtemps que je me creusais +la tête de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin +derrière moi. Si je savais écrire! je pourrais entreprendre d'écrire mes +belles campagnes, et l'enfance la plus pénible qu'un enfant de 8 ans a +pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra à mon aide. Ma résolution bien +prise, j'achetai du papier et tout ce qu'il fallait; je mis la main à +l'Å“uvre. + +Le plus difficile pour moi était de n'avoir point de notes ni aucun +document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis +donnés pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma +carrière militaire! Il n'est pas possible de se faire une idée de ma +peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Si j'ai +atteint mon but, je me trouverai bien récompensé, mais il est temps que +je finisse. Ma mémoire est bien affaiblie; ce n'est pas l'histoire des +autres que j'ai écrite, c'est la mienne, avec toute la sincérité d'un +soldat qui a fait son devoir et qui écrit sans passion. Voilà ma devise: +l'honneur est mon guide. + +Maintenant qu'il me soit permis de parler aux pères de famille qui me +liront. Qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre à leurs +enfants à lire et à écrire, et pour les amener au bien: c'est le plus +bel héritage et il est facile à porter. Si mes parents m'avaient +gratifié de ce don précieux, j'aurais pu faire un soldat marquant, mais +il ne faut pas injurier ses parents. À 33 ans, je ne savais ni _A_ ni +_B_; et là ma carrière pouvait être ouverte si j'avais su lire et +écrire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni, +toujours présent à l'appel, infatigable dans toutes les marches et +contre-marches, j'aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre. +Pour faire un bon soldat, il faut: courage dans l'adversité, obéissance +à tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat, +c'est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850. + + Fait par moi. + + JEAN-ROCH COIGNET. + + + + +ADDITIONS ET VARIANTES + + +Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous +le manuscrit original: ils l'ont aussi abrégé davantage, ce qui +explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus +complète. Si on la compare à l'édition de 1851, elle présente cependant +certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait +encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très +probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien +aise de les retrouver ici, bien qu'elles ne figurent pas sur le +manuscrit; elles renferment des détails que l'auteur seul pouvait +donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance. + + * * * * * + +_Préliminaires de la bataille de Marengo._ (Voir le Troisème +Cahier.)--La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la +découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des +Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut +obligée de se former en carré pour résister à l'effort des ennemis. +Bonaparte l'abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu'il +voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de +Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général +Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n'épargnèrent +qu'un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de +cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s'était passé, +cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l'ennemi. Le +lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé +capitaine, l'état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on +conçoit que Bonaparte n'avait rien oublié. + +Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e. +Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d'injures, +prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de cÅ“ur, comme +s'il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été +abîmés. J'estime qu'ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne +les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain. + + +_Description de l'uniforme de la Garde._ (Voir le Quatrième +Cahier.)--Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous +les armes en grande tenue, nous portions l'habit bleu à revers blancs, +échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte +et les guêtres de basin blanc; la boucle d'argent aux souliers et à la +culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant +apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous +avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et +les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées +et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu +par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins. + +Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la +tenue d'été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une +idée, c'est l'extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand +nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous +inspectaient, et, s'il y avait une apparence de poussière sur nos +souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous +faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés. + + +_Au camp de Boulogne._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Étant au camp +d'Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en +compagnie duquel j'avais fait mes débuts dans la garde. J'ai déjà dit +qu'il était le plus grand de tous les grenadiers; du reste, charmant +garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom; +je me souviens seulement qu'il était fils d'un aubergiste des environs +de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d'une aventure +singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries; il fut placé +à la porte même du premier Consul, à l'entrée de sa chambre. Quand le +Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s'arrêta stupéfait. On +l'eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces, +surmonté d'un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d'un plumet +dépassant encore le bonnet à poil d'au moins un pied. Il m'appelait son +nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous +sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi, +et je pense qu'il fut obligé de lever singulièrement la tête pour +apercevoir la figure de mon camarade. + +Après l'avoir examiné un moment, il vit qu'en outre il était +parfaitement taillé: «Veux-tu être tambour-major? lui dit-il.--Oui, +Consul.--Eh bien! va chercher ton officier.» + +À ces mots, le grenadier dépose son fusil et s'élance, puis il s'arrête +et veut reprendre son arme, en disant qu'un bon soldat ne devait jamais +la quitter. «N'aie pas peur, répliqua le premier Consul; je vais la +garder et t'attendre.» + +Une minute après, mon camarade arrive au poste. L'officier, surpris de +le voir, demanda brusquement ce qui était arrivé. «Parbleu! répondit-il +avec son air goguenard, j'en ai assez de monter la garde, j'ai mis +quelqu'un en faction à ma place.--Qui donc? s'écria l'officier.--Bah!... +le petit caporal.--Ah çà ! pas de mauvaise plaisanterie!--Je ne plaisante +pas; il faut bien qu'il monte la garde à son tour... D'ailleurs, venez-y +voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher.» + +L'officier passa de l'étonnement à la terreur, car Bonaparte ne mandait +guère les officiers près de lui que pour leur donner une _culotte_. Le +nôtre sortit l'oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvèrent +le premier Consul se promenant dans le vestibule, à côté du fusil. +«Monsieur, dit-il à l'officier, ce soldat a-t-il une bonne +conduite?--Oui, général.--Eh bien! je le nomme tambour-major dans le +régiment de mon cousin; je lui ferai trois francs par jour sur ma +cassette, et le régiment lui en fera autant. Ordonnez qu'on le relève de +faction, et qu'il parte dès demain.» + +Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitôt possession de ses +fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir à Ambleteuse, il avait +un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du +tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter +le camp, m'emmena à Boulogne et me paya à dîner. Le soir, je le quittai +pour rejoindre Ambleteuse. J'étais seul; je rencontrai en route deux +grenadiers de la ligne qui voulurent m'arrêter. En ce moment, les +soldats de la garde étaient exposés à de fréquentes attaques. Il y avait +au camp de Boulogne ce que nous appelions _la compagnie de la lune_; +c'étaient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour +dévaliser ceux d'entre nous qu'ils surprenaient isolés, pour leur piller +leur montre et leurs boucles d'argent, et pour les jeter à la mer. On +fut obligé de nous défendre de revenir la nuit au camp sans être +plusieurs de compagnie. + +Pour moi, je me tirai d'affaire en payant d'audace. J'avais mon sabre et +sept ans de salle. Je dégaine et je défie mes adversaires. Ils crurent +prudent de me laisser passer mon chemin; mais si j'avais faibli, j'étais +perdu, et le dîner de mon tambour-major m'eût coûté terriblement cher. + + +_Variante du récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième +Cahier.)--Contrairement à l'habitude, l'Empereur avait ordonné que les +musiciens restassent à leur poste au centre de chaque bataillon. Les +nôtres étaient au grand complet avec leur chef en tête, un vieux +troupier d'au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de +nous: + + On va leur percer le flanc, + Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire; + On va leur percer le flanc, + Que nous allons rire! + Ran, tan, plan, tirelire, + Que nous allons rire! + +Pendant cet air, en guise d'accompagnement, les tambours, dirigés par M. +Sénot, leur major, un homme accompli, battaient la charge à rompre les +caisses; les tambours et la musique se mêlaient. C'était à entraîner un +paralytique! + +Arrivés sur le sommet du plateau, nous n'étions plus séparés des ennemis +que par les débris des corps qui se battaient devant nous depuis le +matin. Précisément nous avions en face la garde impériale russe. +L'Empereur nous fit arrêter, et lança d'abord les mamelucks et les +chasseurs à cheval. Ces mamelucks étaient de merveilleux cavaliers; ils +faisaient de leur cheval ce qu'ils voulaient. Avec leur sabre recourbé, +ils enlevaient une tête d'un seul coup, et avec leurs étriers tranchants +ils coupaient les reins d'un soldat. L'un d'eux revint à trois reprises +différentes apporter à l'Empereur un étendard russe; à la troisième +l'Empereur voulut le retenir, mais il s'élança de nouveau, et ne revint +plus. Il resta sur le champ de bataille. + +Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils +avaient affaire à trop forte partie. La garde impériale russe était +composée d'hommes gigantesques et qui se battaient en déterminés. Notre +cavalerie finit par être ramenée. Alors l'Empereur lâcha les _chevaux +noirs_, c'est-à -dire les grenadiers à cheval, commandés par le général +Bessières. Ils passèrent à côté de nous comme l'éclair et fondirent sur +l'ennemi. Pendant un quart d'heure, ce fut une mêlée incroyable, et ce +quart d'heure nous parut un siècle. Nous ne pouvions rien distinguer +dans la fumée et la poussière. Nous avions peur de voir nos camarades +sabrés à leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrière eux, et +s'ils eussent été battus, c'était notre tour. + + +_Récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Au +milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire +comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva +droit à nous. Mon capitaine Renard l'apercevant, s'élance pour le sabrer +au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le +poursuivre, et le pauvre animal n'a que le temps de se réfugier, comme +un lapin, dans un trou. Nous qui assistions à cette chasse, nous criions +tous à qui mieux mieux: «Le renard n'attrapera pas le lièvre! le renard +n'attrapera pas le lièvre!» Et, en effet, il ne put l'attraper; aussi on +se moqua de lui, et l'on rit d'autant plus que le capitaine était le +plus excellent homme, estimé et chéri de tous ses soldats. + + +_Préliminaires de la bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième +Cahier.)--Cette montagne forme une espèce de pain de sucre à pentes très +rapides; elle avait été prise la veille ou l'avant-veille par nos +troupes, car nous trouvâmes une masse de cadavres russes étendus çà et +là dans la neige et quelques mourants faisant signe qu'ils voulaient +être achevés. Nous fûmes obligés de déblayer le terrain pour établir +notre bivouac. On traîna les corps morts sur le revers de la montagne et +l'on porta les blessés dans une maison isolée située tout au bas. +Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid, +qu'ils s'imaginèrent de démolir la maison pour avoir le bois et se +chauffer. Les pauvres blessés furent victimes de cet acte de frénésie, +ils succombèrent sous les décombres. L'Empereur nous fit allumer son feu +au milieu de nos bataillons; il nous demanda une bûche par chaque +ordinaire. On s'en était procuré en enlevant les palissades qui servent +l'été à parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement +l'Empereur, et il voyait de même tous nos mouvements. À la lueur des +bûches de sapin, je faisais la barbe à mes camarades, à ceux qui en +avaient le plus besoin. Ils s'asseyaient sur la croupe d'un cheval mort +qui était resté là et que la gelée avait rendu plus dur qu'une pierre. +J'avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou; +j'avais aussi du savon que je délayais avec de la neige fondue au feu. +Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l'opération. Du +haut de ses bottes de paille, l'Empereur assistait à ce singulier +spectacle, et riait aux éclats. J'en rasai, dans ma nuit, au moins une +vingtaine. + + +_Bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième Cahier.)--M. Sénot, notre +tambour-major, était derrière nous à la tête de ses tambours. On vint +lui dire que son fils était tué. C'était un jeune homme de seize ans; il +n'appartenait encore à aucun régiment, mais, par faveur et par égard +pour la position de son père, on lui avait permis de servir comme +volontaire parmi les grenadiers de la garde: «Tant pis pour lui, s'écria +M. Sénot; je lui avais dit qu'il était encore trop jeune pour me +suivre.» Et il continua à donner l'exemple d'une fermeté inébranlable. +Heureusement, la nouvelle était fausse: le jeune homme avait disparu +dans une file de soldats renversés par un boulet, et il n'avait aucun +mal; je l'ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde. + + +_L'inspection au général Dorsenne._ (Voir le Sixième Cahier.)--«J'étais +toujours prêt à le recevoir, et toujours prévenu, jamais surpris.» Une +fois, cependant, je faillis recevoir une verte réprimande: nous avions +fait quelques économies sur la nourriture de la semaine, et l'on avait +décidé que l'on achèterait de l'eau-de-vie avec la somme économisée. +Mais pour ne pas éveiller l'attention du général Dorsenne, je portai sur +mon compte: «_Légumes coulantes_... tant.» Précisément l'infatigable +général tomba sur ce passage. «Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il, +_légumes coulantes_? Je balbutiai et je finis par avouer notre +peccadille. D'abord, il voulut se fâcher; puis en voyant ma confusion, +en songeant au singulier stratagème que nous avions imaginé, il se prit +à rire: «Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n'entends pas +qu'on économise sur la nourriture pour acheter des liqueurs.» + + +_Une visite à Coulommiers._ (Voir le Huitième Cahier.)--À la suite de +nos fredaines contre les officiers des alliés, mon frère, qui en était +informé, me fit garder les arrêts: «Ne sors plus, me dit-il, tu serais +arrêté.» Je le lui promis. + +Cependant, je pensais souvent à mes anciens maîtres, qui s'étaient +montrés si bons pour moi, et je grillais d'avoir de leurs nouvelles. Or, +un jour que j'étais sorti avec l'agrément de mon frère, et que je me +rendais au faubourg Saint-Antoine, arrivé auprès de la Bastille, un +grand bel homme qui passait là , vêtu d'une blouse, m'arrête tout à coup +en m'abordant: «Voilà , me dit-il, un monsieur qui doit connaître +Coulommiers, ou je me trompe fort.--Vous ne vous trompez pas, +répondis-je aussitôt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux; j'ai +connu beaucoup, à Coulommiers, M. Potier.--C'est donc bien vous, +monsieur Coignet?--Oui, c'est bien moi, monsieur Moirot, car je crois +vous remettre à mon tour. Mais M. et Mme Potier, comment +vont-ils[64]?--À merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a +longtemps, car nous parlons souvent de vous.--Cependant me voilà , et, +comme vous voyez, gaillard et bien portant.--Mais vous avez donc la +croix?--Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien +longtemps que nous ne nous étions vus. Voulez-vous me permettre de vous +embrasser?--Très volontiers: je n'en reviens pas de surprise et de joie +de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet; nous vous croyons tous si +bien mort! Mais, où restez-vous donc?--Chez mon frère, marché +d'Aguesseau.--Moi, je décharge mes farines chez le boulanger du coin du +marché.--C'est mon frère qui rapprovisionne.--Vous savez maintenant mon +adresse: il faut me faire l'amitié de venir dîner avec moi dès ce soir, +nous causerons.--J'accepte avec le plus grand plaisir.» + +J'arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m'apprit qu'il +n'était plus chez M. Potier; il était établi à son compte. Il avait +gagné dans cette maison soixante mille francs, et, grâce à sa bonne +conduite, il avait obtenu d'épouser une cousine de M. Potier. En nous +quittant, il me serrait les mains avec émotion: «Ah! que demain je vais +faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu!» + +À peine de retour à Coulommiers, il vole au moulin des Prés: «Qu'y +a-t-il donc d'extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite? lui dit +en l'apercevant de loin M. Potier.--Ah! Monsieur, j'ai retrouvé M. +Coignet, l'enfant perdu.--Comment? que dites-vous?--Oui, M. Coignet; il +n'est pas mort, mais très vivant, décoré, capitaine!--Vous vous trompez: +il ne savait ni lire ni écrire, il lui a été impossible d'occuper aucun +grade. C'est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour +le nôtre.--C'est bien lui-même: j'ai reconnu tout de suite son gros nez, +sa stature et sa voix. C'est un beau militaire. Il m'a dit qu'il avait +trois chevaux et un domestique. Il désire bien vous voir. Il vous a tenu +parole, car il a gagné le fusil d'argent qu'il vous avait promis de +rapporter en partant de chez vous.--Mais c'est incroyable: tout cela +m'étonne et me surpasse; il faudrait que je le visse pour y croire.» Et +M. Potier, à son tour, s'en va faire part de cette bonne nouvelle à +madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en +apprenant que Jean Coignet, son fidèle domestique, était retrouvé, et +que, décoré et officier, il avait un domestique et trois chevaux à sa +disposition. «Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle à son +mari.» + +Mais les troupes alliées occupaient toujours Paris, et il fallait un +permis spécial du préfet de police pour que je pusse sortir. Avec +l'intervention du procureur du Roi, à qui il fit part de ses intentions, +M. Potier obtint tout ce qu'il demandait, et, dès le lendemain, son +fils arrivait me chercher à Paris. J'éprouvai beaucoup de joie de revoir +ce jeune homme, qui me dit: «Papa et maman m'envoient vous chercher: +voilà la permission du préfet de police: nous partons demain pour +Coulommiers; domestique, chevaux, tout enfin. J'emmène tout, papa le +veut.» Mon frère voulut le retenir au moins jusqu'après déjeuner. +Impossible! Dès quatre heures, il était sur pied et nous pressait de +partir. «Nous avons quinze grandes lieues à faire, répétait-il, et on +nous attend de bonne heure.» + +Nous marchions bon train, et j'arrive avec ma petite livrée, car mon +domestique portait la livrée d'ordonnance (cÅ“ur haut, fortune basse; +mais il fallait bien paraître). Je mets pied à terre à la porte du +moulin; moi, vieux grognard, j'éprouvais un saisissement de cÅ“ur à la +vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient. + +Je cours chez mes bons maîtres leur sauter au cou. Mme Potier était au +lit. Je demandai la permission de la voir: «Entrez, me cria-t-elle tout +émue, entrez tout de suite. Malheureux enfant! Pourquoi ne nous avoir +pas donné de vos nouvelles et demandé de l'argent?--J'ai eu grand tort; +Madame, mais vous voyez qu'en ce moment je ne manque de rien. Je suis +votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune; c'est vous et M. +Potier qui avez fait de moi un homme.--Vous avez bien souffert?--Tout +ce qu'un homme peut endurer, je l'ai enduré.--Je suis heureuse de vous +voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade?--Capitaine à +l'état-major de l'Empereur et le premier décoré de la Légion d'honneur. +Vous voyez que vous m'avez porté bonheur.--C'est vous, c'est votre bon +courage qui vous a sauvé. Mon mari se fait une fête de vous présenter à +nos amis.» M. Potier m'accueillit, de son côté, comme un bon père. Il +voulut voir mes chevaux. Après les avoir tous passés en revue: «En voilà +un, dit-il, qui est bien beau, il a dû vous coûter cher.--Il ne m'a rien +coûté du tout, qu'un coup de sabre donné à un officier bavarois à la +bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-là en +dînant.--C'est cela. Après dîner, nous irons voir mes enfants; puis +demain nous monterons à cheval avec votre domestique, car vous avez +changé de rôle. Ce n'est plus notre petit Jean d'autrefois, c'est le +beau capitaine. Que de plaisir je me réserve en vous présentant à mes +amis; ils ne vont pas vous reconnaître.» + +En effet, arrivés chez ces gros fermiers, et reçus partout à bras +ouverts: «Je viens, disait M. Potier, vous demander à dîner pour moi et +mon escorte. Je vous présente un capitaine qui est venu me voir.--Soyez +tous les bienvenus», répondait-on; et comme j'étais militaire, on me +parlait le plus souvent des ravages qu'avait faits l'ennemi en +envahissant les environs de Paris. Jusqu'au dîner, M. Potier ne disait +rien de moi: ce n'est qu'après le premier service qu'il demandait à nos +hôtes s'ils ne connaissaient pas l'officier qu'il avait amené. Chacun +regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. «Vous +l'avez cependant vu chez moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C'est +l'enfant perdu que j'ai ramené de la foire d'Entrains, il y a vingt ans. +C'est lui que je vous présente aujourd'hui. Il n'a pas perdu son temps, +comme vous voyez. Il m'avait dit en partant: _Je veux un fusil +d'argent_. Il a rempli sa promesse, car il en a gagné un la première +fois qu'il a été au feu, et vous le voyez avec la croix d'honneur et le +grade de capitaine, attaché à la personne du grand homme... aujourd'hui +déchu. Voilà mon fidèle domestique d'il y a quinze ans, buvons à sa +santé!» + +Et nous buvions, et j'étais partout comblé de prévenances et d'amitiés. +Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d'une fois nous passions +des heures, des journées entières, moi à leur raconter, eux à m'écouter, +aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c'étaient des +jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles +connaissances qui m'avaient vu jadis portant le sac de trois cent +vingt-cinq livres et maniant la charrue. + +Après avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des +environs une promenade que je ne puis comparer qu'à celle du bÅ“uf gras +à l'époque du carnaval, je fis mes adieux à tous les amis de M. Potier. +J'embrassai mes bienfaiteurs, et je revins à Paris où je reçus l'ordre +de partir immédiatement pour mon département. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES + + + + +GRAND ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL + + +_RELEVÉ des services militaires de COIGNET (Jean-Roch), capitaine à +l'état-major général, né à Druyes, département de l'Yonne, le 16 mars +1776, retiré à Auxerre, chef-lieu dudit département de l'Yonne._ + +Entré au service comme soldat dans le 1er bataillon auxiliaire de +Seine-et-Marne, le 6 fructidor an VII (23 août 1799). + +Incorporé dans la 96e demi brigade, le 21 Ans Mois Jours +fructidor an VII (8 septembre 1800) 1 » 12 + +Entré dans la garde, le 2 germinal an XI +(23 mars 1803) 2 6 15 + +Caporal, le 14 juillet 1807 4 3 21 + +Sergent, le 18 mai 1809 1 10 4 + +Lieutenant dans la ligne, le 13 juillet 1812. 3 1 25 + +Capitaine à l'état-major général, le 14 septembre +1813 1 2 1 + +Rentré dans ses foyers, en vertu de la lettre +du duc de Tarente au maréchal de camp, +chef de l'état-major général, datée de +Bourges, le 31 octobre 1815, ci 2 1 16 + ___________________ +TOTAL effectif des années de service 16 2 4 + +NOTA. Le service effectif sera à ajouter à la suite du présent état, à +compter du 31 octobre 1815, date de la lettre de M. le maréchal de camp, +chef de l'état-major général, comte HULOT, qui ordonna la rentrée dans +ses foyers. + +_Collationné, conforme à l'original à nous représenté et à l'instant +retiré, par nous, maire de la ville d'Auxerre, le 2 décembre 1816._ + + _Signé_: LEBLANC. + + + + + Ans Mois Jours + +Campagnes en Italie, an VIII et an IX 2 » » + +Ans X, XI, XII, XIII et XIV, à l'armée +d'observation de la Gironde, aux armées +d'Espagne et Portugal et armée d'Angleterre 5 » » + +1806 et 1807, en Prusse et en Pologne 2 » » + +Années 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813 +et 1814, et subséquentes, en Prusse, Pologne, +Espagne, Allemagne, Russie, Saxe +et Pologne, et à l'armée du Nord 7 » » + _______________ + TOTAL DES CAMPAGNES 16 » » + +Légionnaire, le 25 prairial an XII (14 juin 1804). + +RÉCAPITULATION. + + Ans Mois Jours + +SERVICES EFFECTIFS 16 2 4 + +CAMPAGNES DE GUERRE 16 » » + _______________ +TOTAL GÉNÉRAL DES SERVICES, JUSQUES ET Y COMPRIS LE +31 OCTOBRE 1815 32 2 4 + --------------- + +Pour copie conforme: + +_Le Sous-Inspecteur aux revues_, + +_Signé_: LUCET. + +Le 2 décembre 1816. + + + + +_TABLEAU GÉNÉRAL des affaires auxquelles COIGNET (Jean-Roch) a pris part +pendant la durée de ses services militaires, qui ont commencé le 23 août +1799._ + + +CAMPAGNE D'ITALIE + + 9 juin 1800 Bataille de Montebello. + +14 juin 1800 ---- de Marengo. + + +CAMPAGNE D'AUTRICHE + +17 octobre 1805 Bataille et prise d'Ulm. + +14 novembre 1805. ---- ---- de Vienne. + + 2 décembre 1805. ---- d'Austerlitz. + + +CAMPAGNE DE PRUSSE + +14 octobre 1806 Bataille d'Iéna + +25 octobre 1806 ---- et prise de Berlin. + + 8 février 1807 ---- d'Eylau. + +10 juin 1807 Combat d'Heilsberg. + +14 juin 1807 Bataille de Friedland. + +25 juin 1807 Tilsitt, réunion des empereurs. + + +CAMPAGNE D'ESPAGNE + +30 novembre 1808 Bataille de Somo-Sierra. + + 4 décembre 1808 ---- et prise de Madrid. + + +CAMPAGNE D'AUTRICHE + +19 avril 1809 Bataille de Thann. + +20 avril 1809 ---- d'Abensberg. + +22 avril 1809 ---- d'Eckmühl. + +13 mai 1809 Prise de Vienne. + +22 mai 1809 Bataille d'Essling. + + 5 juillet 1809 ---- d'Enzersdorf. + + 6 juillet 1809 ---- de Wagram. + + +CAMPAGNE DE RUSSIE + +27 juillet 1812 Combat de Witepsk. + +15 août 1812 ---- de Krasnoë. + +17 août 1812 Bataille de Smolensk. + +19 août 1812 Combat de Valoutina. + +7 septembre 1812 Bataille de la Moskowa. + +14 octobre 1812 ---- et prise de Moscou. + +24 octobre 1812 ---- de Malo-Jaroslawetz. + + +CAMPAGNE D'ALLEMAGNE + +2 mai 1813 Bataille de Lutzen. + +20 mai 1813 ---- de Bautzen. + +21 mai 1813 ---- de Wurtchen. + +27 août 1813 ---- de Dresde. + +22 septembre 1813 Combat de Bichofswerth. + +30 octobre 1813 Bataille de Hanau. + + +CAMPAGNE DE FRANCE + +27 janvier 1814 Combat de Saint-Dizier. + +20 janvier 1814 Bataille de Brienne. + +1er février 1814 Combat de Champaubert. + +11 février 1814 Bataille de Montmirail. + +12 février 1814 Combat de Château-Thierry. + +15 février 1814 ---- de Jeanvilliers. + +17 février 1814 ---- de Nangis. + +18 février 1814 Bataille de Montereau. + +21 février 1814 Combat de Méry-sur-Seine. + +28 février 1814 ---- de Sézanne. + +5 mars 1814 ---- de Berry-au-Bac. + +7 mars 1814 Bataille de Craonne. + +13 mars 1814 Combat de Reims. + +26 mars 1814 2e ---- de Saint-Dizier. + + +CAMPAGNE DE BELGIQUE. + +15 juin 1815 Bataille de Charleroi. + +18 juin 1815 ---- de Ligny (Waterloo). + + + + +LÉGION D'HONNEUR. + + +(N° 3150.) DUPLICATA. + +Paris, le 25 prairial an XII (14 juin 1804). + +_Le grand Chancelier de la Légion d'honneur à Monsieur COIGNET +(Jean-Roch), membre de la Légion d'honneur, ancien sapeur dans le 96e +régiment d'infanterie de ligne, maintenant grenadier dans la Garde +impériale._ + +L'Empereur, en grand Conseil, vient de vous nommer membre de la Légion +d'honneur. + +Je m'empresse et me félicite vivement, Monsieur, de vous annoncer ce +témoignage de bienveillance de Sa Majesté Impériale, et de la +reconnaissance nationale. + + _Signé_: L. G. A. LACÉPÈDE. + + + + + Bourges, le 31 octobre 1815. + + Monsieur le Capitaine, + +Le licenciement total de l'armée étant effectué, l'état-major général +cesse d'exister; je vous préviens en conséquence qu'en vertu des +ordonnances du roi et des instructions ministérielles, vous êtes +autorisé à vous retirer dans vos foyers, pour y être à la disposition de +S. Ex. le Ministre Secrétaire d'État de la Guerre. + +Vous instruirez S. Ex. du lieu que vous avez choisi pour votre domicile, +et vous l'informerez du jour où vous arriverez afin de la mettre à même +de vous faire connaître les ordres que le Gouvernement jugera à propos +de vous donner, et de vous faire payer votre traitement. + +Je regrette, Monsieur le Capitaine, que cette circonstance mette un +terme aux relations de service que j'ai eues avec vous, je vous fais mes +remercîments du zèle et de la bonne volonté que vous y avez toujours +apportés. + +Je vous prie de m'accuser réception de cette lettre et de me faire +connaître en même temps le lieu de votre domicile, et le jour de votre +départ de l'armée. + +Agréez la nouvelle assurance de ma considération distinguée. + + _Le Maréchal de camp, Chef de l'état-major général_, + + _Signé_: Comte HULOT. + + + + +GRANDE CHANCELLERIE DE LA LÉGION D'HONNEUR. + +PREMIÈRE DIVISION.--N° 26,274. + + Paris, le 24 mai 1847. + +_À Monsieur Coignet, officier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, +capitaine en retraite, à Auxerre._ + + Monsieur, + +Le roi, par l'ordonnance du 28 novembre 1831, relative aux nominations +des Cent jours, vous a nommé officier de l'ordre royal de la Légion +d'honneur. + +J'ai l'honneur de vous adresser la décoration de ce grade et je vous +autorise à la porter. + +Quant à votre titre de nomination, je vous l'adresserai ultérieurement. + +Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. + +Pour le grand Chancelier de l'ordre royal de la Légion d'honneur: + + _Le Maréchal de camp, Secrétaire général de l'ordre_, + + _Signé_: Vicomte DE SAINT-MARC. + + + + +NOTES + + +[1: Trouve qui voudra ce legs déplacé; il en valait un autre, et je ne +serais pas surpris qu'il ait procuré à Coignet le bénéfice de regrets +fort prolongés. + +Dans des proportions plus modestes, les collations funéraires ne +sont-elles pas encore de mode dans le menu peuple et dans beaucoup de +campagnes? Une légende relativement touchante de Monselet est celle du +brave Auvergnat qui ferme boutique tous les dimanches pour aller +déjeuner avec son enfant au cimetière Montmartre, sur la tombe de sa +défunte charbonnière, et qui finit la cérémonie en élevant son verre et +en murmurant avec des larmes dans 1a voix: «À ta santé, ma femme!»] + +[2: Ce contraste se retrouve dans sa première leçon de lecture{221} dans +les charités du petit ménage{416}, sana oublier la singulière histoire +de son empoisonnement{151}; celle-ci donne à réfléchir sur les moyens +employés par les conspirateurs d'alors; elle rend moins invraisemblables +les doutes causés par l'empoisonnement de Hoche, qui devait être +assurément une victime plus désirée.] + +[3: Ce procédé rappelle celui qui, dit-on, fit périr le colonel Oudet et +les Philadelphes dans la campagne de 1808. Ce qui est certain c'est que +j'ai entendu des invalides du premier Empire se vanter d'actions +semblables à celles des soldats de la 21e et que dans nos guerres +d'Afrique, on a vu succomber ainsi un capitaine d'artillerie portant un +nom illustre.] + +[4: Une anecdote qui marque on ne peut mieux la différence du soldat +français avec beaucoup d'autres est cet épisode curieux du grand banquet +de Tilsitt, où un grenadier français qui a changé d'uniforme avec un +grenadier russe pour s'amuser, oublie tout à fait son rôle en recevant +un coup de canne, et veut tuer le sergent qui le lui a appliqué pour +défaut de salut{217}.] + +[5: Les témoignages naïfs de cette adoration sont multipliés dans notre +livre. «On se sent bien petit près de son souverain, dit-il dans le +Sixième Cahier; je ne levais pas les yeux sur lui, il m'aurait intimidé. +Je ne voyais que son cheval.» Aussi, admire-t-il ses pieds et ses mains, +«un vrai modèle{273}». Plus tard, la contemplation de la tabatière +impériale en fait un priseur, et, comme son cher empereur{380}, il +multiplie les prises de tabac dans les moments critiques{382}. Et je ne +serais pas surpris qu'en se faisant embaumer après sa mort (c'était une +de ses dispositions testamentaires), Coignet n'ait pensé au cercueil +impérial.] + +[6: _Fortune_ ne doit pas être pris ici dans le sens littéral. Il ne +faut pas oublier que c'est un paysan qui parle.] + +[7: Coignet note un seul détail pour faire juger de leur état de famine: +Nous avions découvert des pois ronds dans un sac. Tout fut mis au +pillage.] + +[8: Les chèvres se détachent volontiers pour brouter les jeunes +pousses.] + +[9: Mot à mot: la marmite restait vide sous la huche à pétrir. +C'est-à -dire: le pain sec remplaçait la soupe.] + +[10: Je reviens à mon point de départ (terme de vénerie).] + +[11: D'où le nom du village: Druyes-les-Belles-Fontaines.] + +[12: Je me rappelle à ce propos que j'avais le nez sale. Elle prit la +pincette pour me moucher, et fut assez méchante pour me faire souffrir. +«Je te l'arracherai», me dit-elle. + +Aussi la pincette fut jetée dans le puits. (COIGNET.)] + +[13: Il fallait que ses quatre années passées dans les champs et dans +les bois eussent en effet bien changé notre héros, pour qu'il ne fût +reconnu par aucun des siens. Le fait paraîtrait invraisemblable si +Coignet ne se distinguait par la sincérité des détails. Il convient +aussi de faire remarquer qu'à la campagne et surtout dans une famille où +la marmaille est nombreuse, on ne se grave pas dans la mémoire aussi +bien qu'à la ville les traits d'un enfant. Puis, de huit à douze ans, +l'enfant lui-même peut changer beaucoup.] + +[14: Il n'eut pas cette peine, il ne nous revit pas. Mais ce n'est pas +tout, il restait encore le petit Alexandre et la petite Marianne qui +embarrassaient cette vilaine femme. Ne voulant pas perdre du temps, un +beau jour que mon père était en campagne, elle fait descendre ces deux +pauvres petits, les prend par la main le soir, à la nuit, et les mène +dans le bois de Druyes, les enfonce le plus avant qu'elle peut et leur +dit: «Je vais revenir»; mais pas du tout, elle les abandonne à la merci +de Dieu. Jugez quelle douleur! ces pauvres petits au milieu des bois, +dans les ténèbres, sans pain, ne pouvant retrouver leur chemin. Ils +restèrent trois jours dans cette déplorable position, ne vivant que de +fruits sauvages, pleurant et appelant à leur secours. Enfin, Dieu leur +envoie un libérateur. Cet homme se nommait le père Thibault, meunier de +Beauvoir. Je le sus en 1804. (COIGNET.)] + +[15: _Grande dame_ est ici pour _grande femme_.] + +[16: Le fromage de Coulommiers a conservé sa réputation.] + +[17: C'est-à -dire: «De l'argent d'avance sur ses gages».] + +[18: Il n'y avait point de pairs alors, mais la suite montrera qu'il +s'agissait du Directoire, qu'on connaissait plus ou moins bien dans les +campagnes.] + +[19: Ce n'était pas un Directeur, mais, comme on le verra, quelque +fonctionnaire principal de l'administration.] + +[20: Le décadi remplaçait le dimanche comme jour consacré au repos; mais +il n'arrivait que tous les dix jours. _Chanter la victoire_ veut dire +ici _chanter le chant du départ_ qui commence par ces mots: «La victoire +en chantant..., etc.»] + +[21: Des cuirassiers, ainsi appelés à cause de leurs bottes fortes. On +les appela ensuite _gilets de fer_, à cause de leurs cuirasses.] + +[22: Les _gros monsieurs_ étaient les représentants de la nation.] + +[23: Le manteau et la toque à plume faisaient alors partie de la tenue +parlementaire.] + +[24: L'argent se plaçait sur les hanches et sous la chemise, dans une +ceinture de cuir.] + +[25: Pour se chauffer et coucher au bivouac.] + +[26: Chaque demi-brigade avait alors son artillerie.] + +[27: C'est-à -dire qui comprend bien le commandement.] + +[28: Cette roche était à pic, aussi droite que si elle était sciée.] + +[29: Amoncellements de pierres. (Expression usitée dans l'est de la +France.)] + +[30: Un à un, en se tenant l'un à l'autre par le pan de l'habit.] + +[31: Flacon.] + +[32: C'est-à -dire: à hauteur de leur rang de bataille, au point où ils +devaient entrer en ligne.] + +[33: _Venger_ signifie ici _rendre le même service_.] + +[34: Ceci veut dire qu'on avait dépouillé les chênes pour faire jouer à +leurs feuilles le rôle des feuilles de laurier.] + +[35: C'est-à -dire: On ne nous dit pas quelle suite eut cette affaire.] + +[36: _Monter à poil_, veut dire dans l'armée _monter sans selle_.] + +[37: Une légion polonaise se battait en effet déjà pour la France, mais +comme la loi défendait l'emploi des troupes étrangères, cette légion +était censée marcher pour le compte de l'Italie.] + +[38: Nos soldats ont aussi connu ces paniques; on voit qu'elles sont de +tous les temps.] + +[39: Par ses deux traités de juin et septembre 1801, le Portugal s'était +engagé à payer 25 millions à la France.] + +[40: Les fourriers précèdent le corps en marche pour préparer le +logement.] + +[41: Cet épisode en temps de paix pouvait faire présager ce que serait +une guerre future.] + +[42: Comment la _vieille_ dame avait-elle pu, huit années auparavant, +exciter à ce point les désirs de Robespierre qui fut cruel et défiant, +mais n'aima ni l'argent ni les femmes? On abuse évidemment ici de la +naïveté de notre sapeur.] + +[43: C'est-à -dire dans le régiment qui avait contribué à former la +demi-brigade.] + +[44: Au point de vue alimentaire, les hommes de chaque compagnie étaient +répartis en plusieurs sections constituant chacune un ordinaire.] + +[45: _Matador_ veut dire ici bourgeois.] + +[46: L'enthousiasme des Viennois paraîtrait invraisemblable sans la +sincérité habituelle de l'auteur.] + +[47: Nous avons cherché la confirmation de ce fait singulier. Le +bonhomme s'appelait Naroçki et prétendait en effet être né en 1690. Mais +son grand âge n'était invoqué que pour obtenir une pension.] + +[48: La vue du manuscrit autographe de Coignet nous force à dire qu'il +se vantait un peu.] + +[49: C'est ce qui arriva. Au bout de huit jours de séjour à Valladolid, +il fallut faire manger la soupe à nos ivrognes, ils tremblaient et ne +pouvaient tenir leurs cuillers. (Coignet.)] + +[50: Batterie des tambours de grenadiers.] + +[51: Ils étaient renfermés dans des étuis sur le sac.] + +[52: Allusion à la chanson connue: _Bon voyage, M. Dumollet_, etc., +etc.] + +[53: N'oubliez pas que c'est un sergent qui parle.] + +[54: Le cérémonial de la procuration devait en effet être peu compris à +la caserne.] + +[55: Cette foule se composait de traînards qui avaient refusé de passer +le jour précédent, et qui bivaquaient sur la rive. Il fallut le canon +russe pour les émouvoir.] + +[56: Ce devait être le poêle de la maison.] + +[57: Je revenais toujours vainqueur de ma mission. L'Empereur me +regardait comme un limier qu'il lâchait au besoin, mais il eut beau +faire, je rentrais toujours et j'étais payé d'un regard gracieux qu'il +savait jeter à la dérobée, car il était dur et sévère avec une parole +brève, quoique bon. Aussi je le craignais et je tâchais toujours de +m'éloigner de lui; je l'aimais de toute mon âme, mais j'avais toujours +le frisson quand il me parlait.] + +[58: Les Écossais, ainsi nommés à cause de leurs jambes nues.] + +[59: Voilà qui rectifie la sévérité de la fin du Huitième Cahier.] + +[60: «Mon ami, me disait-il, venez parler au maire, il a deux mots à +vous dire--C'est bien, Monbont, je vous suis.--Je vais vous annoncer.» +Je n'ai pas à me plaindre de cet homme, il faisait son métier; c'était +le mandataire de la ville, le faiseur de petits procès. Il en faisait le +dimanche dans la matinée; il tenait toutes les rues. Si le tailleur +avait un habit à finir, notre ami entrait chez lui: «Un procès, cinq +francs d'amende, il est dix heures!» Si le perruquier rasait un homme: +«Il est dix heures, cinq francs!» Pour un paquet devant la boutique d'un +marchand, cinq francs d'amende; cela ne faisait pas un pli, de manière +que lui seul pouvait augmenter les revenus de la ville. Il était +précieux et poli.»] + +[61: Je revis le major à Auxerre au café Milon: «Voilà le capitaine +Coignet», dirent les officiers. Il faisait sa partie de billard, il jeta +sa queue et ne voulut pas me voir.] + +[62: Un ancien ami de mon père. M. Morin, me dit alors: «Votre père se +porte bien, mais il a bien souffert du temps des cosaques.--Comment +cela!--Vous ne le savez donc pas?--Du tout, voilà la première +nouvelle.--Eh bien, ils l'ont pris, il n'a pas voulu rendre son fusil, +ils l'ont lié, les mains derrière le dos avec une chaîne au cou. Il +était battu, attaché derrière une voiture; il faisait pleurer tout le +monde. Ils l'emmenèrent jusqu'à Avallon, là ils l'ont tant battu qu'il +est resté sur la place, des âmes charitables l'ont secouru, il s'en est +senti longtemps.»] + +[63: Nous avons vu déjà que le père Coignet chantait au lutrin de son +village.] + +[64: M. Moirot avait été en même temps que moi domestique au service de +M. Potier.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les cahiers du Capitaine Coignet +(1799-1815), by Lorédan Larchey + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET *** + +***** This file should be named 35919-0.txt or 35919-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/5/9/1/35919/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) + +Author: Lorédan Larchey + +Release Date: April 20, 2011 [EBook #35919] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +{~--- UTF-8 BOM ---~}LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET + +(1799-1815) + +PUBLIÉS PAR LORÉDAN LARCHEY + +D'après le manuscrit original + +avec gravures et autographe fac-similé + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +1883 + + + + +DÉTAILS SUR L'AUTEUR ET SUR SON OEUVRE.--PARALLÈLE DE COIGNET ET DE +FRICASSE {XV}.--ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CES CAHIERS {XX}.--LA +DISCIPLINE ET L'ESPRIT MILITAIRE DU PREMIER EMPIRE {XXVIII}.--POURQUOI +IL NE FAUT RIEN OUBLIER DE SON HISTOIRE {XXXVII}. + + +_On trouvera dans cet avant-propos beaucoup de renvois aux pages du +texte; ils m'ont paru nécessaires pour appuyer la partie analytique, en +épargnant au lecteur les incertitudes de recherche._ + +[Illustration: FAC-SIMILÉ RÉDUIT AUX 3/4 DE L'ÉCRITURE DE JEAN-ROCH +COIGNET + +D'après son manuscrit original.] + +Le journal du sergent Fricasse m'a permis de faire revivre un type +accompli du soldat de la République. Avec les Cahiers du capitaine +Coignet, qui peuvent passer pour un chef-d'oeuvre du genre familier, nous +tenons le type du soldat du premier Empire, car chez lui le grade ne +modifia point l'homme; il resta sous l'épaulette un vrai sergent de +grenadiers. + +Le manuscrit de Fricasse avait été mis à la disposition de ceux qui +voudraient en constater l'authenticité. Pour Coignet, je ferai la même +offre. En telle matière il est bon de poser la question de confiance dès +le début, et ceci m'amène à dire comment les Cahiers sont en ma +possession. + +Vers 1865, à l'étalage d'un bouquiniste, sur le parapet du quai des +Saints-Pères, je mettais la main sur deux in-octavo à couverture verte +dédiés solennellement aux _Vieux de la Vieille_: c'étaient les +_Souvenirs de Jean-Roch Coignet_, imprimés en 1851, à Auxerre, par +l'imprimeur Perriquet. Leur intérêt me parut si vif, que j'en servis +presque aussitôt d'abondants extraits aux lecteurs du _Monde illustré_, +où je poursuivais alors chaque semaine une sorte de revue rétrospective. +Les extraits reparurent à la tête d'un volume d'essai publié en 1871, +sous le titre de _Petite Bibliothèque des Mémoires_. «Il n'en est point +dont la lecture soit plus attachante, disais-je alors... En admettant +que l'orthographe doive sa correction à l'imprimeur, le récit a les +allures qui devaient caractériser Jean-Roch.» + +On voit que j'admettais, à première vue, la sincérité de l'oeuvre, mais +je conservais le désir de m'en assurer mieux, et je finis par m'enquérir +au pays de mon héros. J'écrivis à l'imprimeur du livre et au +bibliothécaire de la ville, guide naturel et autorisé en pareilles +recherches. Au premier, je demandais s'il avait vu l'auteur; je priais +le second de vouloir bien me donner sur la personnalité de Coignet tous +les renseignements qu'il pourrait recueillir. + +Une double réponse arriva bientôt.--D'une part, l'imprimeur déclarait +que l'impression n'avait pas été faite sur le manuscrit original, +reconnu défectueux. De son côté, M. Molard, bibliothécaire d'Auxerre, me +communiquait avec une obligeance parfaite de précieux détails, et me +comblait de joie en m'annonçant que le précieux original n'était point +perdu. + +J'appris ainsi qu'un avocat de la ville avait préparé pour l'impression +les premiers chapitres. Le travail, qu'il n'avait pas voulu continuer, +avait été mené à bonne fin par un de ses confrères, non sans peine, à +cause des entêtements d'un auteur peu familiarisé avec les exigences de +la publicité. Tiré à peu d'exemplaires, le livre est devenu rare par +suite d'une particularité assez curieuse. + +Sur la fin de sa vie, Coignet était resté l'habitué d'un café très +fréquenté par les voyageurs de commerce que divertissaient ses récits +d'aventures. Cette clientèle, sans cesse renouvelée, avait suffi à +l'écoulement de l'édition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que +Coignet liât conversation et lui dit, avec une tape amicale sur +l'épaule: «Tu vas acheter _ma belle ouvrage_.» Le prix étant modéré (5 +francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir, +où il avait installé un petit dépôt d'exemplaires. Tous les volumes se +dispersèrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point à la vie +nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur métier. Toutefois, +leurs relations avec l'auteur n'en devaient pas rester là. + +Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents +francs pour les frais d'un grand repas qui devait être servi au retour +des funérailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs +de commerce en passage, étaient invités de droit. De plus, un crédit de +trois cents francs était ouvert pour le café, les liqueurs et autres +consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsèques, et se +mettre ensuite immédiatement à table. + +Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moitié +des invités s'abstint, jugeant tout divertissement peu convenable, +malgré la volonté formelle du défunt. Le repas n'en fut pas moins animé. +Un poète du cru récita des vers de circonstance, et les libations en +l'honneur du brave Coignet furent multipliées pendant toute +l'après-midi. Le soir, on mangea la _soupe à la jacobine_; puis on vogua +toute la nuit dans les promenades d'Auxerre. Le lendemain, un excellent +déjeuner, composé des reliefs du banquet, réunissait de nouveau les amis +qui retrinquèrent de plus belle à la mémoire du héros[1]. + +Ce récit homérique augmenta mon désir de posséder le manuscrit original. +J'appris qu'il avait passé dans les mains des légataires universels et +bénéficiaires, qu'il avait ensuite été cédé à M. Lorin, ancien +architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur +consentirait-il à une cession nouvelle? J'eus encore satisfaction sur ce +dernier point, et je puis me considérer comme légitime possesseur des +neuf cahiers de Coignet. + +Le titre de _Cahiers_ est donné à ses mémoires parce qu'il répond +exactement à l'aspect du manuscrit original, composé de neuf grands +cahiers. L'écriture s'allonge comme celle d'un commençant; l'orthographe +manque dans la moitié des mots; on peut en avoir idée par le fac-similé, +que notre cadre a réduit un peu. Toute indulgence doit être acquise à un +auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa +soixante-douzième année avant de songer à retracer sa vie. La tâche lui +fut lourde, mais c'était un persévérant. Il vint à bout d'une oeuvre +nécessairement incorrecte en sa forme, précieuse par la multiplicité des +détails aussi bien que par la fraîcheur du coloris. Une faculté +s'accroît souvent à défaut d'une autre; Coignet devait d'autant mieux se +souvenir qu'il avait moins écrit. + +J'ai tenu à donner l'original, sans arrangement ni substitution, et plus +complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. La sincérité m'a paru devoir +passer avant tout. Il y a des pages excellentes; il en est quelques-unes +pleines de redites et de longueurs que j'ai retranchées autant que +possible, sans me permettre jamais d'ajouter un mot ni de changer une +phrase. À ce sujet, je dois faire observer qu'on ne trouve pas dans le +manuscrit original certains passages publiés en 1852. Cependant, ils +n'ont pu être communiqués que par l'auteur, et je les ai placés sous le +titre _Additions_, dans un supplément qui suit immédiatement le texte. + + * * * * * + +J'ai dit en commençant que Coignet personnifiait le soldat de l'Empire, +comme Fricasse personnifiait le soldat de la République. L'un a combattu +en effet pour une idée, comme l'autre s'est battu pour un homme. Tous +deux ont eu la même foi, tous deux ont souffert avec le même courage, +ont montré au plus haut degré la volonté de bien faire et le sentiment +du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l'homme d'élite, à +n'importe quel rang. Pour le reste, les caractères de nos deux soldats +diffèrent. + +Fricasse est relativement instruit, et j'ai dit combien grande était +l'ignorance de Coignet. Fricasse a une élévation morale réelle. Coignet +n'a que des impressions et ne les raisonne pas. C'est un honnête homme, +et il n'aime pas les gendarmes{156}; il n'aime pas non plus les baiseurs +de crucifix, comme il les appelle{487}, mais cela ne l'empêche pas +d'avoir envie de pleurer avec son curé lorsque celui-ci présente la +croix de l'église à la duchesse d'Angoulême. En 1814, il déclare que les +Parisiens ne sont bons qu'à s'entretuer{380}; il les admire en 1815 +quand ils vont faire le coup de feu à la barrière{410}. Tout en faisant +son devoir de combattant, Fricasse a le coeur serré, il se reproche la +pomme de terre qu'il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim. +Moins stoïcien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au +besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n'est pas +qu'il soit pillard. Non! il applaudit en Italie au supplice d'une +cantinière receleuse{116}, il flétrit un général prévaricateur{125}, un +colonel larron d'églises{326}, il prend les armes pour empêcher des +soldats indignes de dépouiller les Moscovites au milieu de leur ville +embrasée{325}, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de +bon coeur sur les coquins qui cherchent à le corrompre pour voler +l'État{350}. C'est tout au plus s'il rapporte du château de Schoenbrunn +un petit châle pour l'offrir en cadeau à son hôtesse strasbourgeoise, et +nous ne devons pas nous exagérer la portée du mouvement de fanfaronnade +soldatesque qui lui fait dire: «Je me croyais en pays ennemi», quand, +invité à dîner par son capitaine, il est distrait par les belles dames, +au point de fourrer une serviette dans sa poche. C'est une pointe +destinée à faire oublier sa bévue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas +ensuite seconder les aumônes, relativement considérables, de sa femme, +et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir? + +Pour en revenir à mon parallèle, il est un point surtout qui semble +éloigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a résolu de défendre à Paris +comme aux frontières la liberté de son pays; il jure de protéger +l'Assemblée nationale, tandis que Coignet concourt à sa violation avec +une profonde indifférence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas +un crime. Il ne s'est jamais douté de ce qu'était une Assemblée +politique. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est sous les ordres d'un +petit général proclamé très grand par tous ses chefs. Il l'a suivi à +Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu là, d'un côté, +ses frères d'armes; de l'autre, une réunion d'hommes à toges galonnées +et à chapeaux emplumés qui gesticulaient dans une grande salle. La +bataille a été tôt finie. On a fait sauter les hommes par les fenêtres +qui n'étaient pas hautes; on a dégalonné leurs toges{77}, et tout a été +dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces _pigeons pattus_{78} +(comme on les appelle) représentaient un principe inviolable. Ce mot +même de _principe_, l'avait-il seulement entendu prononcer? Coignet eût +servi dans l'armée de Hoche, et ce grand républicain aurait continué à +vaincre, que Coignet eût été dévoué corps et âme à son +général-république comme il fut dévoué à son général-empire. Il +justifiait sans le savoir cette merveilleuse définition de +Saint-Évremont, qui disait déjà de nous, sous Louis XIV: «Le Français +est surtout jaloux de la liberté de se choisir un maître.» Grande vérité +très finement dite. En France, nous avons besoin d'admirer ceux qui +commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la République, +et la question de personnes passe malheureusement avant la question de +principes. + +Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses appréciations des pays +où la guerre l'a poussé. Il n'aime ni l'Italie, ni l'Espagne. De ces +deux côtés, trop de vermine et trop d'assassinats. Les boues de la +Pologne{193} et les cachettes de ses paysans{205} le rendent aussi +insensible à la cause de l'émancipation polonaise{210}, et cependant il +rend justice à l'héroïsme de ces alliés fidèles, soit en Italie{121}, +soit en Espagne{231}. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et +il leur doit deux fois la liberté, sinon la vie{312, 337}. Mais ses +sympathies vont surtout, qui le croirait? à nos implacables ennemis, il +est touché par la charité et la résignation des bons Allemands qui +enlèvent nos morts{351}, qui pansent nos blessés{344}; qui se montrent +si prévenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualité +si parfaite. Il est admirateur passionné de la reine de Prusse +malheureuse{218}; il offre sa bouteille aux Saxons blessés ou +prisonniers{187}; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de +Berlin{223}. Les détails gastronomiques de l'occupation de cette +capitale{189} montrent le point de départ de certaines traditions qu'on +a déjà fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et +en 1870. Il est vrai qu'au retour de Russie, la bienveillance germanique +était déjà singulièrement modifiée; on n'appelle plus Coignet «aimable +caporal», et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats éclopés, +sans armes{343}. + +Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de +ses récits. J'en connais peu de plus attachants dans leur simplicité. +Les dialogues qui animent à chaque instant le récit, sont du ton le plus +naturel; les mises en scène sont parfaites, et les tableaux peints avec +vérité en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter. + +L'intérêt du livre n'est pas dans le fait de guerre considéré au point +de vue technique; il est tout entier dans les accessoires (mots, +figures, détails épisodiques). Lorsque parut la _Chartreuse de Parme_, +de Beyle, son récit de la journée de Waterloo fit sensation. On sentait +là le témoignage d'un combattant. Hé bien! ce chapitre encore si +remarqué dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les +Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons à Montebello, lorsqu'il marche au +feu pour la première fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais +se relevant aussitôt, et condamnant sa faiblesse en répondant: _Non_! au +sergent-major qui frappe sur son sac en disant: _On ne baisse pas la +tête_{95}. Nous le retrouvons à Marengo, lorsque... (pourquoi ne le +dirions-nous pas)? lorsqu'il est contraint de pisser dans son canon de +fusil{103} pour le dégorger et envoyer ses dernières balles à l'ennemi +triomphant; lorsque, renversé, sabré, il n'a d'autre chance de salut que +de se cramponner sanglant à la queue du cheval d'un dragon pour +rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus +belle. Tout ce récit de Marengo est inimitable, les personnages s'y +meuvent si naturellement qu'on croit les entendre. On voit ces pauvres +petits pelotons faire leur retraite par échelons, en regardant derrière +eux, on entend l'explosion des gibernes dans les blés allumés par les +obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d'un fossé, tient d'une +main la bride de son cheval, et de l'autre fouette nerveusement les +pierres de la route à coups de cravache{107}. Le secours suprême de la +division Desaix couronne le morceau. Coignet n'a rien du poète, et +cependant les muses ne désavoueraient pas sa comparaison: «C'était comme +une forêt que le vent fait vaciller.» Et quand ce renfort si espéré fait +regagner la partie, quelle péroraison! «On bat la charge partout. Tout +le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on +hurlait{109}!» + +Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de désespoir dans les +fondrières de Pologne où les moins vigoureux restent cloués sur place? +Coignet prend chaque jambe à deux mains et l'arrache pour faire un +pas{193}. À Essling, la canonnade autrichienne, qui «fait sauter les +bonnets à poils à vingt pieds», projette des lambeaux de chair humaine +avec une violence telle qu'il en est un instant assommé{248}. Sur la +route de Witepsk, il voit, sans autre formalité que celle d'un tirage au +sort, fusiller 70 hommes d'un bataillon de marche, dernier holocauste +offert à une discipline expirante{305}... + +Partout, d'ailleurs, c'est la mort qui règne sous une forme ou sous +l'autre. À Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les +cadavres sur des voitures à fourrage, et sous la menace de la mitraille, +les forçats viennent corder cet épouvantable chargement pour le +renverser ensuite comme un tombereau de pierres{369}. Voilà certes du +drame, et du drame vrai. + +Heureusement, la note n'est pas toujours si désespérée. Dès le début, on +tombe dans une véritable ballade; on suit l'enfant fugitif, d'abord +pauvre petit pâtre, bon pour faire un chien de bergère, puis conducteur +de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, où il couche entre +les pattes de son boeuf pour échapper au froid{5}; puis encore rentrant +méconnaissable au village, et conservant assez d'empire sur lui-même +pour vivre comme un domestique étranger au milieu des siens{7}, jusqu'au +jour où l'intérêt d'un passant lui permet de partir une seconde fois en +se révélant dans ce dernier adieu: «Père sans coeur, qu'avez vous fait de +vos enfants{21}?» On assiste ensuite à l'initiation de l'ancien garçon +d'écurie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez +le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai père, celui-là{24 à +70}. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de +l'activité rurales dans le rayon parisien; elles étaient déjà grandes +alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d'idées pacifiques, il faut se +reporter à la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient à +Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons{477}, et lorsque, en +demi-solde à Auxerre, il se détermine à prendre femme et «à faire +trembler le manche de sa pioche» en cultivant ses vignes et son +jardin{438 à 442}. C'est un tableau charmant de simplicité que sa +demande de la main de cette honnête épicière, à laquelle il fait d'abord +moudre une livre de café pour se donner le temps d'entrer en matière +avec plus de délicatesse{439}. La confession et la célébration du +mariage{442} sont dignes des préludes. Rien n'est touchant comme +l'histoire de cet humble ménage. + +Dans l'ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien +connus, mais il y ajoute toujours quelques particularités intéressantes. +Nous avons signalé ses récits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo, +d'Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N'oublions point son +passage du Saint-Bernard{83}, la distribution des premières croix de la +Légion d'honneur{146}; le camp de Boulogne{162}, le combat +d'Elchingen{166}, la bataille d'Austerlitz{172}, Iéna{183}, le séjour à +Berlin{189}, Eylau{200}, l'entrevue de Tilsitt{213}, les moines de +Burgos{230}, le blocus de Madrid{231} et la pointe sur Bénévent{233}, la +fameuse marche en charrettes de Limoges à Ulm{235}, la journée de +Wagram{253}, le mariage de Marie-Louise{267}, la cour impériale à +Saint-Cloud{273}. Toute la campagne de Russie est à lire dans le +Septième Cahier. Puis viennent les journées de la période sombre: +Lutzen{349}, Bautzen{352}, Dresde{354}, Leipzig{357}, Hanau{365}, +Brienne{371}, Montereau{374}, Reims{377}, Fontainebleau{378}, +Fleurus{399}, Waterloo{402}, Villers-Cotterets{408}, Paris{410}. +L'histoire de l'armée de la Loire a là quelques pages peu connues{413 à +417}. + +On ne saurait retrouver nulle part avec plus de détails la vie militaire +du temps: le premier duel inventé pour tâter le nouveau{79}, les +carottes telles que le bon de la _plume_{119}, les _légumes +coulantes_{477}, et l'art de simuler la fièvre pour avoir du vin +sucré{179}, les méprises de factionnaires{123}, les marches forcée{164, +240}, l'arrosage des galons{222}, la fusillade du sac{298}, la vie de +caserne{133, 226, 228, 235, 281}, les scènes de bivouac{176, 193, 195, +200, 475}; elles enseignent ce que valent à certains jours un morceau de +pain, un oeuf ou une pomme de terre, même pour les grands chefs. Le +Cinquième Cahier apprend que les hautes coiffures militaires avaient +leur utilité: on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet à +poil. Les citadins, qui ne se font pas une idée nette du service de +l'état-major en campagne, pourront également voir le Septième Cahier. +Dans le Cinquième Cahier, nous retrouvons également cet antagonisme +goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l'armée. +Ce que Coignet à son tour craint le plus au monde, c'est de tomber +dans la ligne{345}. Il est vrai que les grenadiers à cheval lui rendent +bien la pareille en ne l'admettant pas même à l'honneur de charger +l'ennemi avec eux{367}. C'est une vraie tragi-comédie. + +Les traits comiques sont nombreux. Citons: le dîner offert aux autorités +de Coulommiers{45}, les incroyables de Lyon{126}, la vieille Bordelaise, +victime des passions de Robespierre{130}, la quête de la colonelle{131}, +la barbe tirée pour convaincre un bureaucrate incrédule{136}, le passage +sous la toise{137}, les largesses au factionnaire{147}, la +reconnaissance supposée des capucins du Saint-Bernard{181}, le repas +offert par la garde française à la garde russe{215}, le coup de vent de +Metz{238}, la promenade forcée d'EssIing{245}, la réception du capitaine +Renard{258}, le danger des faux mollets en bonne fortune{263}, la +description des charmes féminins de la cour impériale{208}, le grand +dîner de la ville de Paris{271}, les promenades épiques de la garde +nationale d'Auxerre{460 à 462}, où Coignet suant sous le poids de son +drapeau, regarde du haut de son mépris les miliciens ivres qui écrasent +ses pieds en voulant se mettre au pas. + + * * * * * + +La dernière partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu +longuement, aux petites misères de la vie de l'officier en demi-solde, +espionné, ombrageux et colère. La mise en surveillance, les +dénonciations, la présence forcée à des sermons sur l'usurpateur et ses +satellites «qui mangent les petits enfants au berceau», les inévitables +disputes de préséance avec les magistrats du tribunal dans les +cérémonies publiques, tout cela était bien fait pour exaspérer un vieux +brave qui possédait à fond l'art de se débrouiller en pays ennemi, mais +qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi +éclate-t-il en quelques pages qui appellent en même temps l'émotion et +le sourire[2]. + +Ce livre permet aussi de bien connaître l'esprit du soldat français, qui +ne ressemble pas aux autres, quoi qu'on en dise. Son grand défaut est +toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans +les hautes régions, un fragment de conversation entre Lannes et Napoléon +donne assez à réfléchir{210}. Au passage du mont Saint-Bernard, nous +voyons le général Chambarlhac menacé de mort par un canonnier qu'il veut +diriger dans une manoeuvre{86}, et si le même général s'éclipse ensuite +au moment le plus chaud d'une bataille pour reparaître après la +victoire, ses soldats le reçoivent à coups de fusil, ils le forcent à +repartir de plus belle, et cette fois pour toujours{115}. Un fait +terrible en ce genre se serait passé à Montebello; les soldats d'une +demi-brigade auraient profité de la chaleur de l'action pour tuer tous +leurs officiers, moins un{468} Le seul moyen de punir tant de coupables +est de les faire périr à leur tour, mais du moins glorieusement, et +c'est ce que Bonaparte aurait fait[3] dès le début de la journée de +Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le +feu d'un détachement de traînards qu'il est chargé de ramener à +destination{301}. Lui-même ne craint pas de bousculer un colonel pour +faciliter à son convoi le passage d'un pont{361}. Je ne parle point des +scènes auxquelles il nous fait assister à Boulogne et en Russie{81, 305, +327, 472}. Il ne s'agit plus ici d'actes d'insubordination, mais de +véritables brigandages. + +Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une +discipline étroite semble n'avoir jamais réglé les troupes, même dans la +garde (comme on le voit par l'épisode bachique de son séjour d'Ay{178}, +et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille +d'Austerlitz{475}), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs +personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le +seconde avec une intelligence, une affection et un élan{113, 114, 176, +193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à +l'obéissance. Chez nous, on n'arrive à rien par la raideur[4]. Il faut +que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire +apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la +_main de fer gantée de velours_, qui est chez nous l'expression convenue +pour désigner les aptitudes du parfait commandement. + +C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiéter +constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion. +C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et +leurs vêtements en s'attelant à l'artillerie, comme les simples +soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les +encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront +l'embrasser de bon coeur, lui serreront la main, lui donneront le bras en +causant{96-99}. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les +premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer +eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés{103, 249}. À Essling +encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la +garde impassible, Dorsenne renversé par l'explosion d'un obus, se relève +aussitôt «comme un beau guerrier», criant: «Soldats, votre général n'a +point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir à son poste{247}.» +Quelques jours après, à Wagram, un colonel d'artillerie, blessé le +matin, ne se laisse emporter à l'ambulance que le soir, après la +bataille. Celui-là dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons; +il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais «sur son +séant, il commandait{255}».--Cinq mots superbes qui valent un tableau de +maître. + +A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un +fusil et s'élancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342}; à Dresde, le +capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une +tranquillité telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrière. A Brienne, +le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce +d'artillerie{371}. A Montereau, le maréchal Lefebvre s'élance au galop +sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les +officiers de l'état-major impérial{274}. «L'écume sortait de la bouche +du maréchal, tant il frappait.» + +Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats +ne restaient pas en arrière; ils eussent rougi de le céder à leurs +officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit +pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers +d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher à la mort comme +canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce +mameluck s'élançant une dernière fois dans la mêlée d'Austerlitz pour y +conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus{473}. +N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à +l'ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant: «J'ai trois +paires de bottes à Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201}» Nous tombons +ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus, +la facétie devient un héroïsme dont l'effet est certain sur des +Français. + + * * * * * + +On a fait bien des études sur Napoléon; je n'en connais pas une où +l'homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite +intimité avec les soldats qui l'aidèrent à se faire un nom. + +Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces; +il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de +Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il +confère avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les détails +d'instruction militaire{280}, faisant manoeuvrer devant lui un simple +peloton de vélites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui récite +mal sa théorie{280}, annonçant lui-même un exercice à feu{230}, +recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans +les chambres d'une caserne à l'heure où les soldats sont couchés, et +examinant leur literie{142}. + +Passer une revue est un devoir qu'il ne néglige jamais. Je ne parle pas +seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant +imperturbablement manoeuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir +l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant «l'eau qui ruisselle +le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui +retombent sur ses épaules{161}». Mais il n'est pas une parade sans qu'il +fasse manoeuvrer chaque régiment avant le défilé{258}. En campagne, il +examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin +leur destination{298}. Dès qu'un soldat présente les armes, il s'arrête +et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne négligera point la +visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations +officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}. +On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des +troupes en s'écriant: «Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je +marche à votre tête{371}.» + +Qu'un officier revienne de mission, il l'interroge après son chef +d'état-major, ne négligeant pas de régler ses frais de route et sur +l'heure, que le temps presse ou non{337, 314}. Il veut voir les +combattants qui ont accompli des actions d'éclat{98}, et fait aussitôt +leurs promotions sur le champ de bataille{320, 355}. A certains moments +décisifs, nous le voyons donner directement ses ordres à un capitaine +d'infanterie ou d'artillerie{354, 377}. De même, par tous les temps, et +à toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur +demandant si on leur a pris quelque chose{320, 333}. Que ses soldats +arrivent fourbus par des marches forcées, il paraîtra s'indigner contre +des ordres outrepassés, les entourera de soins, surveillant la +distribution des cordiaux qui peuvent les rétablir{241}; il assiste du +reste volontiers au repas du soldat, et ne dédaigne pas de présider à la +distribution d'une douzaine de porcs pris à la course{172}. A +l'occasion, il demande une pomme de terre et une bûche par +escouade{200}, ayant soin de faire cuire sa ration lui-même au feu de +son bivac, toujours placé bien en vue de l'armée{475}. + +Il a soin de régler lui-même les petites querelles de son état-major, +après confrontation des parties{365}. Si un beau coup de sabre est donné +devant lui, il en fera son compliment nuancé parfois de petites +taquineries{368-397}. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des +tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du +prestige exercé, devra se reporter aux renvois que nous avons multipliés +pour mieux appuyer nos affirmations; ils en disent long sur l'ascendant +de l'homme et sur les soins infinis qu'il prenait pour le maintenir. +Ascendant si complet qu'il pouvait sacrifier de parti pris ses +officiers, et s'étonner librement devant eux de voir que la mort n'en +eût pas voulu{336}. «Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais +toujours et j'étais payé d'un regard gracieux, qu'il savait jeter à la +dérobée{345}.» + +A la vérité, pour son maître, le pauvre Coignet n'était bon qu'à tuer. +Il le comprend et il avoue n'en adorer que plus son dieu[5]: «Je +l'aimais de toute mon âme, mais j'avais le frisson quand je lui +parlais{345}.» Il est vrai que des frissons d'un autre genre courent en +1813 au grand état major impérial où on _blasphème_ (le mot est de +Coignet) en disant: «L'Empereur est un ... qui nous fera tous +périr{357}.» A Dresde, en 1813, notre héros lui-même hasarde +respectueusement que l'Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais +c'est la seule note dissonante dans une admiration perpétuelle, et il +s'en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu'avait d'émouvant ce dernier +baiser à l'aigle, dans la grande cour de Fontainebleau{379}. Le second +départ, à Laon, est loin d'avoir un tel caractère{407}. + + * * * * * + +Ceux qui tiennent pour dangereuse la légende napoléonienne trouveront +peut-être que j'y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en +histoire comme en autre chose, j'estime qu'on gagne à ne rien oublier, +surtout quand il s'agit d'un tel capitaine. Appliquons-nous plutôt à le +bien connaître, à voir comment il a pu surexciter tous les éléments +guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement: l'un +professionnel, bon à méditer pour les patriotes que préoccupe le +relèvement de notre esprit militaire; l'autre, non moins utile, montre +les dangers du culte d'un seul homme substitué au culte de la patrie. +C'est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napoléon, ni celui +de Bonaparte. La leçon qui se dégage de ses revers serait perdue si on +oubliait sa gloire qui est aussi la nôtre. Plus grand fut le succès, +plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans, +doublement mutilés. + +On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations. Cela nous +paraît surtout vrai pour celui qui dit: _En toute chose, il faut +considérer la fin_. Quand on l'applique à l'histoire du premier Empire, +il n'est pas difficile de s'apercevoir que les entrées triomphales à +Vienne et à Berlin n'ont point empêché la France de perdre deux petites +places appelées Sarrelouis et Landau. La domination d'un grand homme de +guerre ne nous a pas même laissé les frontières conservées par le +faible Louis XVI. + +Puisse la France ne plus associer sa fortune à celle des beaux joueurs +dont la devise est «tout ou rien!» En attendant, gardons-nous d'effacer, +même au coin d'une rue, le souvenir de leurs parties périlleuses. Il +doit rester, au contraire, comme une leçon éternelle. + + * * * * * + +On prétend que la vanité est notre défaut national. Pourtant, on ne nous +voit point, comme d'autres peuples réputés plus sages, célébrer +obstinément de glorieux anniversaires. Puisque nous épargnons nos +souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs à notre +manière. Pensons à Waterloo en même temps que les Anglais, à Sedan en +même temps que les Prussiens, aux Vêpres Siciliennes en même temps que +l'Italie. Il est des rappels d'autant plus salutaires qu'ils sont pleins +d'amertume, car, dans l'hygiène des peuples comme dans celle des +individus, les amers peuvent être de grands préservatifs. + +C'est ce que nos pères appelaient «l'école de l'adversité». Coignet n'en +connut pas d'autre, et il en sortit l'homme fortement trempé que nous +allons connaître. + +22 septembre 1882. + +LORÉDAN LARCHEY. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +_Premier cahier:_ Mon enfance.--Je suis tour à tour berger; charretier; +garçon d'écurie; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux. + +_Deuxième cahier:_ Ma vie militaire.--On m'incorpore dans le bataillon +de Seine-et-Marne.--Le 18 brumaire.--Départ pour l'Italie.--Passage du +Saint-Bernard.--Combat de Montebello. + +_Troisième cahier:_ Bataille de Marengo.--Dans les États de Venise.--En +Espagne.--Je suis sapeur.--En garnison au Mans.--J'arrive à Paris dans +la garde. + +_Quatrième cahier:_ Je suis décoré.--Empoisonné par un agent +royaliste.--En congé au pays.--Le camp de Boulogne.--Première campagne +d'Autriche.--Austerlitz. + +_Cinquième cahier:_ Campagne de Prusse: Iéna.--À Berlin.--En +Pologne.--Eylau.--Entrevue de Tilsitt.--Je suis caporal.--Guerre +d'Espagne.--À Madrid.--Deuxième campagne d'Autriche.--Je suis +sergent.--Essling et Wagram. + +_Sixième cahier:_ Rentrée en France.--Une bonne fortune.--Fêtes du +mariage impérial.--On me nomme instructeur; chef d'ordinaire; +vaguemestre. + +_Septième cahier:_ Campagne de Russie.--Je passe lieutenant à +l'état-major général.--À Moscou.--La retraite.--Rentrée à Koenigsberg. + +_Huitième cahier:_ Campagne d'Allemagne.--Je suis promu +capitaine-vaguemestre du quartier général.--Batailles de Dresde et +Leipzig.--Hanau.--L'invasion.--Visite à Coulommiers (Additions). + +_Neuvième cahier:_ En demi-solde à Auxerre.--Les Cent +jours.--Waterloo.--Rentrée à Auxerre.--Mon mariage.--Liquidation de ma +retraite.--La garde nationale me prend pour porte-drapeau.--Le duc +d'Orléans rétablit ma nomination d'officier de la Légion +d'honneur.--Pourquoi j'écris mes mémoires. + +Additions, et pièces justificatives. + + + + +PREMIER CAHIER + +MON ENFANCE.--JE SUIS TOUR À TOUR BERGER, CHARRETIER, GARÇON D'ÉCURIE, +HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX. + + +Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l'Yonne, en +1776, le 16 août, d'un père qui pouvait élever ses enfants avec de la +fortune[6]. + +Mon père eut trois femmes: la première a laissé deux filles; de la +seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons). +Le plus jeune avait six ans, ma soeur sept ans, moi huit, et mon frère +aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie. +Mon père s'est remarié une troisième fois; il épousa sa servante qui lui +donna sept enfants. + +Je fais le portrait de mon père: il était aimable, sobre, n'aimant que +la chasse, la pêche et les procès; enfin c'était le coq de toutes les +filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il +lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait +trente deux. Je crois que c'est suffisant. + +Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisième était notre +servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait _la belle_; aussi, au +bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent +maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute +l'autorité. + +Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour! Elle nous +serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis +deux mois lorsque mon père l'épousa. Ce fut bien le reste. + +Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les +enfants?--Ils sont couchés», répondait la marâtre. + +Et tous les jours la même chose... Jamais nous ne voyions notre père; +elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous +plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous +trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos +figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.--Nous mourons de faim; elle nous +bat tous les jours.--Allons! rentrez, je vais voir cela.» + +Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient +pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir, +mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous +partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à +personne.» + +De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos +pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne +sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons. +Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots. + +J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois. +C'est moi qui servais de chien à la bergère. + +«Passe par là!» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en +détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons +et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais +pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin, +j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton +sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de +derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien. + +Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient +des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup +est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui +gisait sur le carreau! + +Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui +ramassais les _miches_ de la semaine. De là, je pars pour la foire +d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de +sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux +propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient +de douze à quinze cents francs avec mes deux bras. + +Il y avait douze bêtes à cornes, dont six boeufs. L'hiver, je battais à +la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi; +j'étais dans la misère la plus complète. + +Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée +sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon +maître apporter ma _miche_ pour mes vingt-quatre heures, qui consistait +en une omelette de deux oeufs cuite avec des poireaux et de l'huile de +chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où +l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé. + +En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas. +J'avais mon favori, c'était le plus doux de mes six boeufs. Aussitôt +était-il couché, que j'étais vers mon camarade; je commençais par ôter +mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête +sur son cou. + +Mais, vers deux heures du matin, mes six boeufs se levaient sans bruit, +et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre +restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes boeufs, dans +l'obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l'oreille. Je +m'acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me +faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes +cous-de-pied étaient fendus jusqu'aux nerfs. + +Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui +brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais +abandonné. + +Enfin, retrouvant mes six boeufs, je faisais le signe de croix. Combien +j'étais heureux! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui +étaient chargées de moulée, et là j'attendais mon maître pour les +atteler et partir sur le port. De là, je revenais au pâturage; le maître +me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux oeufs +cuits avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Et tous les jours la +même chose pendant trois ans; la marmite était renversée sous la +maie[9]. Mais le plus pénible, c'était la vermine qui s'était emparée de +moi. + +Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai +le village. Je reviens sur mon _lancé_[10] pour voir si l'on me +reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l'enfant perdu. Cela faisait +quatre ans d'absence; je n'étais plus reconnaissable. + +J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent +auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort +que l'adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau +limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma soeur. + +Enfin, la messe sonne. Je m'approche près de l'église, mon petit +mouchoir à la main, car j'avais le coeur bien gros. Mais je tiens bon; je +vais à la messe; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière, +regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant +j'entends une femme qui dit: «Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon +Dieu de bon coeur.» J'étais si bien déguisé que personne ne me reconnut; +mais moi ce n'était pas la même chose. Je ne parle à personne; la messe +finie, je sors de l'église. J'avais bien vu mon père qui chantait au +lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait près de lui un de ses enfants +qu'il avait abandonné. + +J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger à ma sortie +de la messe. Je me dirige chez ma soeur du premier lit, qui tenait une +auberge; je lui demande à manger. + +«Que veux-tu, mon garçon, à dîner? + +--Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous +plaît.» + +On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans +un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme +moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je, +madame?--Quinze sous, mon garçon.--Les voilà, madame.--Tu es du Morvan, +mon petit?--Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.» + +Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui +demande à se louer.--Quel âge as-tu?--Douze ans, monsieur.--De quel pays +es-tu?--De Menou.--Ah, tu es du Morvan.--Oui, monsieur.--Sais-tu battre +à la grange?--Oui, monsieur.--As-tu déjà servi?--Quatre ans, +monsieur.--Combien veux-tu gagner par an?--Monsieur, dans mon pays, on +gagne du grain et de l'argent.--Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu +seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé +à coucher à la paille?--Oui, monsieur.--Si je suis content de toi, je te +donnerai un louis par an.--Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas +mon dîner.--Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.» + +Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais +fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus +turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de +pierres, ils m'appelaient le _poil rouge_; j'étais toujours le plus +fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait +accoutumés[12]. + +Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je +travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne +travaille pas le dimanche.--Eh bien! dit ma soeur, que va-t-il faire?--Il +servira à la table; viens chercher du vin à la cave.» + +Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais +comme un perdreau. + +Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère +me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du +matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien +propre.--Soyez tranquille, tout cela sera fait.» + +Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si +j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu +les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant +chez ma soeur et surtout son domestique, et à la porte de mon père. + +Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de +mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire +la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre, +et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va +la besogne?--Mais, monsieur, pas mal.--Voyons la grange. Ce que tu as +fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien +faites.--Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.--Allons, mon +garçon, viens déjeuner.» + +Enfin, le coeur gros, je vais chez cette soeur que ma mère avait élevée +comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit +garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.» + +On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère +dit: «Il faut lui faire de la soupe.--Eh bien! demain; je me suis levée +trop tard.» + +Le lendemain, je me mis à l'ouvrage, et à l'heure je fus manger. Ah! +pour le coup, je trouvai une soupe à l'oignon et du fromage, et mon +verre de vin. «Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au +jardin bêcher.--Oui, monsieur.» + +À neuf heures, ma bêche sur l'épaule, je me mis à la besogne. Quelle fut +ma surprise! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde; +j'ôte mon chapeau, le coeur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle: +«Tu es donc chez mon gendre?--Oui, monsieur. Ah! c'est votre +gendre!--Oui, mon garçon. D'où es-tu?--Du Morvan.--De quel endroit?--De +Menou. Je servais au village des Bardins.--Ah! je connais tous ces pays. +Connais-tu le village des Coignet.--Oui, oui, monsieur.--Eh bien! il a +été bâti par mes ancêtres.--Ça se peut, monsieur.--Tu as vu de belles +forêts qui appartiennent à Mme de Damas?--Je les connais toutes, car +j'ai gardé les boeufs de mon maître pendant trois ans; je couchais toutes +les nuits sous les beaux chênes dans l'été.--Ah! bien, mon garçon, tu +seras mieux chez ma fille.--Ça se peut.--Comment te +nommes-tu?--Jean.--Et ton père?--On le nomme dans le pays _l'Amoureux_. +Je ne sais si c'est son véritable nom.--A-t-il beaucoup d'enfants?--Nous +sommes quatre.--Que fait-il, ton père?--Il va dans les bois; il y a +beaucoup de gibier par là; on n'y voit que des cerfs et des biches, et +du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des +fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.--C'est bien, mon +garçon, travaille! tu es bien chez mon gendre.» + +Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les +chevaux à l'écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire. +Combien j'étais content! On me fit descendre à la cave pour rincer des +bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir. +Alors le petit garçon d'écurie était propre à tout; aussi on me faisait +trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-là! Je servais à table. C'était +ensuite la cave, l'écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et +je disais: «Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce +nom, il était trop bien gravé dans mon coeur.) + +--Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garçon?--Non, monsieur, pas du +tout.» + +Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par détruire la +vermine; au bout de deux mois, j'étais propre. Mes dimanches me +rapportaient, y compris les pourboires de l'écurie, six francs la +semaine. Cette vie a duré trois mois; mon grand chagrin, c'était de ne +plus retrouver mes deux plus jeunes frère et soeur. + +Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui étaient porte à +porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et +mon père se trouvait dans son jardin. + +«Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.--Ah, te voilà, +Filine!» (C'était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s'en va. + +Alors la conversation s'engage: «Tu es de bien loin d'ici? me +dit-il.--Je suis du Morvan.--C'est donc bien loin le Morvan?--Oh! non, +cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de +chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.--Ah! ce +vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleuré, nous deux +mon frère, de si bons camarades[13]! Nous étions toujours ensemble; ils +ont perdu leur mère bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une +belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et +nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous +faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le +leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c'était +pitié à voir. Mon frère me dit: «Allons voir les petits Coignet, il faut +leur porter du pain.» Mais quelle est notre surprise! Les deux plus +vieux étaient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point +de nouvelles. Nous disons ça à papa, qui nous dit: «Ces pauvres enfants, +ils étaient trop malheureux, toujours battus.» Je fus demander au petit +et à sa soeur où étaient leurs deux frères: «Ils sont partis, me +dirent-ils.--Et où?--Ah! dame, je ne sais pas.» Mon père est venu +demander au père Coignet: «On dit que vos garçons sont partis?» Mais il +a répondu: «Je crois qu'ils sont allés voir des parents du côté de la +montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] à +leur retour.» Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux +plus jeunes n'étaient plus à la maison. «Ces pauvres petits», +dirent-ils, «on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie +après le père Coignet et sa femme.» + +À ce récit, les larmes m'échappèrent des yeux. «Vous pleurez? me +dirent-ils.--Ça fait trop de mal d'entendre des choses comme +cela.--Dame! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas +cherchés du tout.» + +Il était temps que cette conversation finisse, car j'étais au bout de +mes forces, je ne pouvais plus tenir... Je rentrai dans ma grange pour +pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je +rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur +cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je +délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma +bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir +paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu'elle tenait par la main! +Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître +devant moi. Je fus prêt à faire un malheur; je quittai le jardin, la +voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du côté de l'écurie +pour pleurer à mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les +fois que j'y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que +j'évitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai été tenté de +passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un +coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu +retenait ma main, et je me sauvais. + + * * * * * + +Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours. +Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain, +gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se +battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma +soeur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la +maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit, +disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.--Soyez +tranquilles, vous serez contents!» + +Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après +ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et +dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous +sommes contents de vous.» + +Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous +conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il +faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.--Eh bien! +messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.--Nous avons trois +lieues à faire, n'est-ce pas?--Oui, messieurs, mais il faut demander la +permission à madame, pour que je puisse vous conduire.--C'est vrai, nous +lui demanderons.» + +Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se +coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que +l'on nomme _les Brandons_. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je +vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.» + +Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font +sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur +l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des +oeufs à la coque.» + +Je vais faire lever ma soeur qui se dépêche. + +Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent +et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre +domestique avec nous pour passer les bois?--Eh bien! va, me dit-elle, +avec ces messieurs.» + +Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à +terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par +an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse, +des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce +que je gagne.--Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?--Oh! oui, +messieurs.--Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec +nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et +nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant +ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.--Messieurs, +je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît +pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me +connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez +couché.--Ça n'est pas possible!--Oh! je vous le jure.--Comment ça se +fait-il?--Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.» + +Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras. +Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre +ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais +traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison +paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma soeur du +premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à +pleurer. + +«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous +remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher +notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du +Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et +l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement, +vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas +dessus.--Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma soeur.--Soyez +tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous +partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes +à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous +vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. --Ça +suffit.» + +Je quittai ces messieurs le coeur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu +as été bien longtemps.--Dame! ils m'ont mené bien loin, ces +messieurs-là. Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de +l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui +est malade.--Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.--Dame! voilà la +lettre; ça vous regarde.» + +Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as +quatorze lieues à faire demain.» + +De la nuit je ne ferme l'oeil, ma petite tête était bouleversée de tout +ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures, +j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval +bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le +vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel, +je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures +à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze +ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui +fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois +francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans +ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme. + +Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai +déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.--Ça suffit.» + +Je bats jusqu'à l'heure du dîner. + +«Tu vas aller au jardin bêcher.» + +Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà, +Jean!--Oui, monsieur Coignet.--Tu viens d'Auxerre?--Oui, monsieur.--Tu +as bien marché. Connais-tu cette ville?--Non, monsieur, je n'ai pas eu +le temps de la voir.--C'est vrai.» + +Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon +père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi +intelligent.--C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?--Douze +ans, monsieur.--Ah! tu promets de faire un homme.--Je l'espère.--Allons, +continue; l'on est content de toi.--Je vous remercie.» + +Et je me retire, le coeur gros. + +Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces +marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le +huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux +descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils +n'étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n'en +finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie +veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite +à l'écurie pour seller le cheval de ces messieurs. + +Je n'ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous +gris-pommelés. Je n'osais parler à ces Morvandiaux; je pétillais de +joie. La queue n'était pas encore passée que voilà ces messieurs qui +arrivent dans la cour avec trois chevaux. «Eh bien, mon petit garçon, et +notre bidet, comment va-t-il?--Il est superbe.--Mettons pied à terre, +voyons cela. Comment! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre +garçon pour qu'il l'emmène, il n'est pas encore passé.» + +Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe: «François, +prenez votre bidet, suivez les chevaux!» + +Ma soeur paraît, ces messieurs la saluent: «Madame, combien vous est-il +dû pour la nourriture de notre cheval?--Douze francs, messieurs.--Les +voilà, madame.--N'oubliez pas le garçon.--Cela nous regarde.» + +Ma soeur m'aperçoit que je sortais le cheval: «Tiens, dit-elle, tu es +habillé en dimanche.--Comme tu vois.--Comment! à qui parles-tu?--À +toi.--Comment?--Eh! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique +est ton frère.--Par exemple!--C'est comme cela. Tu es une mauvaise soeur. +Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma +petite soeur, mauvaise soeur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté +trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez +Mme Morin? Tu n'as pas de coeur. Ma mère qui t'aimait comme nous, et nous +avoir laissés partir!» + +Voilà ma soeur à pleurer, à crier. «Eh bien, madame, c'est bien la vérité +que ce jeune enfant vous dit? Si ça est, ça n'est pas beau.--Messieurs, +ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon père. Ah! le malheureux, +il a perdu ses quatre enfants!» + +Aux cris et lamentations de ma soeur, il arrive des voisins qui accourent +de toutes parts pour me voir: «C'est un des enfants du père Coignet. En +voici un de retrouvé.» Et ma soeur et moi de pleurer. Un de ces +messieurs, qui me tenait par la main, dit: «Ne pleure pas, mon petit, +nous ne t'abandonnerons pas, nous.» + +Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scène était touchante. +Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: «Le voilà, ce M. +Coignet qui a perdu ses quatre enfants!--C'est mon père que voilà, +messieurs.--Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec +nous.--Eh bien, dis-je alors, père sans coeur, qu'avez-vous fait de mes +deux frères et de ma soeur? Allez donc chercher cette marâtre de +belle-mère qui nous a tant battus.--C'est vrai, crie tout le monde. +C'est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise.» + +Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient +par le bras: «Allons, à cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux), +en voilà assez! Partons, montez sur votre bidet.» + +Et tout le monde de me suivre, criant: «Adieu, mon petit, bon voyage!» +Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais à +chaudes larmes en disant: «Adieu, mes bons amis!» + +Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux +haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des +révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la +main. + + * * * * * + +«Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos +chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!» + +Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à +Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries +et fis préparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces +messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris +les maîtres. + +En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le +lendemain, et on les attache à deux longes. C'est la première fois que +ces chevaux se trouvaient à côté l'un de l'autre; il était temps que le +foin et l'avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous +n'aurions pu les contenir; c'étaient comme des furibonds qui se +cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant, +et les maîtres de rire en me voyant frapper de l'un à l'autre. À sept +heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs +hommes qui étaient quarante-cinq; ils payent leur journée, et retiennent +les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes +d'écurie pour la nuit, et m'emmènent. «Allons souper, dirent-ils, venez +avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir.» + +Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la +soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du +dessert, du vin cacheté! + +«Mettez-vous là, entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux!» + +Le roi n'était pas plus content que moi. + +«Ah çà! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du +papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne +s'arrête qu'à la couchée. Vous trouverez des garçons d'auberge qui vous +attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront à chaque homme +en passant, sans s'arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez +derrière autant que possible.» + +Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des _torches_ et des +_quenouilles_, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux +(cela a demandé du temps); et puis en route! + +Tous les jours j'étais traité de la même manière que le premier jour. +Quel changement dans ma position!... Comme je me trouvais heureux de +coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la +paille. Enfin tous les soirs, j'avais à souper. Je considérais ces +messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours. + +Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et +j'eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L'un se nommait M. +Potier, et l'autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli; +M. Potier était petit et laid. Je me disais: «Si je pouvais être chez +M. Huzé!» Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort +m'attendait. + +Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive à trois +heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues, +monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. «Eh bien, mon garçon, +et votre maître ne vient pas ce soir?--Non, madame, il ne viendra que +demain.--Que l'on mette le cheval à l'écurie! venez avec moi.» + +Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses +filles de la maison qui se mettent à crier: «Ah! le voilà! le petit +Morvandiau!» + +Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau à la main, je +suivais madame. «Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre +ouvrage. Venez, mon petit!» + +Comme elle était belle, Mme Potier! car c'était bien la femme du petit +que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour +moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! «Allons, +continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne +soupe qu'à sept heures.» + +Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis: +«Madame, tous les chevaux sont vendus.--Êtes-vous content de votre +maître?--Oh! madame, je suis enchanté.--Ah! c'est très bien ce que vous +dites là. Aussi mon mari m'a écrit que vous étiez un bon sujet.--Je vous +remercie, madame.» + +Le soir, à sept heures, on soupe (c'était le vendredi). Je vois une +table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales +d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre +à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin, +charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère +et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à +Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de +Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues +de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de +matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur. + +On me fait mettre à côté d'un grand gaillard, et madame lui recommande +de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en étais honteux de +voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il +s'aperçut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche, +et me le présente à l'écurie en me disant: «Vous n'avez pas mangé, vous +êtes trop timide.» + +Comme je l'ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige! + +À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'écurie. +J'étais bien couché: un lit de plumes, un matelas, des draps bien +blancs. Je me trouvais heureux. + +Le matin, mon grand camarade me mène à la salle à manger pour déjeuner, +avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu! quel fromage[16]! comme de +la crème! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce +que je ferais. «Il faut attendre que madame soit levée, elle vous le +dira.--Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer +l'écurie.» + +Je pétillais du désir de travailler. Le garçon d'écurie était parti à la +ville; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les écuries. +Madame arrive et me trouve habit bas, le balai à la main: «Qui vous a +dit de faire cela?--Personne, madame.--Eh bien, ce n'est pas votre +ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison; mais +vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous +devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des +légumes. Savez-vous bêcher?--Oui, madame.--Ah! tant mieux. Je vous ferai +travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son +ouvrage, personne ne s'en dérange.» + +Je rentre à la maison, et vais visiter les moulins à Chamois. De retour +à la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux maîtres qui +cherchaient madame! «Te voilà, mon ami», dit Mme Potier à son vilain +mari, car c'était bien celui auquel je désirais le moins appartenir (et +c'était l'homme par excellence, tant par le coeur que par la fortune). M. +Huzé salue et se retire. On me fait venir: «Ma femme, dit mon maître, +voilà un enfant que je t'amène de la Bourgogne; c'est un bon sujet, je +te le recommande; je te conterai son histoire plus tard.» + +Et moi qui étais là, bien timide! + +«Eh bien, dit-il, vous êtes-vous ennuyé, mon garçon? Allons voir nos +chevaux!» Et le voilà à me faire voir toutes les écuries, les moulins. +Et les domestiques de saluer leur maître; ce n'était pas un maître, +c'était un père pour tout le monde; jamais il ne lui échappait une +expression déplacée. Il me dit: «Demain, nous monterons à cheval pour +vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez à +même de connaître tous les morceaux qui m'appartiennent.» + +Je me disais: «Que va-t-il faire de moi?» + +Il parle à ses laboureurs et à ses autres ouvriers toujours avec un ton +affable. Puis il dit: «Allons voir mes prés! (Et toujours il me parlait +avec bonté.) Faites attention à tout ce que je vous montre, et les +limites, car je pourrai vous envoyer faire une tournée quelquefois pour +voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce +qui est fait.--Soyez tranquille, je rendrai un fidèle compte de tout ce +que vous me direz.--Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous +prendrez toujours votre bidet, car les routes sont longues.» + +Nous fûmes bien trois heures dehors. «Allons, me dit-il, rentrons à la +maison! demain nous irons ailleurs.» + +Enfin il me mit au courant de tous les détails de la manutention du +dehors. Huit jours se passent ainsi en tournées de part et d'autre; le +neuvième jour, il vient un orage épouvantable. Voilà les eaux qui +inondent la maison, arrivent de toutes parts; tout le monde était +bloqué. Il se trouvait encore des chevaux à l'écurie. Ni maître ni +garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d'une écurie à +l'autre, car l'eau montait à vue d'oeil. Enfin, je barbotais comme un +canard, les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l'eau n'a pas +pénétré dans la maison. + +Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d'être +noyés, vu qu'ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne +une pince du moulin, et me dit: «Tâchez de délivrer les cochons.--Soyez +tranquille, je vais de suite.» Et me voilà dans l'eau. Je ne croyais pas +pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une +percée et l'eau m'aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et +nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres +étables; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la +maison de me regarder par les croisées. + +M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: «La petite porte de +la cour est-elle fermée?--Non, monsieur.--Les cochons vont sortir, ils +suivront le cours de l'eau!» + +Je me suis mis à traverser la cour, dans l'eau qui était maîtresse de +mes forces; je n'arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui +enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperçoit que j'ai +un déserteur de parti, court à l'angle de sa maison, me crie: «Prenez +votre bidet et tâchez de gagner le devant.» Je cours à l'écurie, mets le +bridon à mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon déserteur. +M. Potier me crie: «Doucement! appuyez à droite.» + +Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche; je me plonge dans un +trou où l'on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort +du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main +droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans +les prés. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon +cochon; lorsqu'il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient +comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien +transi de froid. Mes maîtres m'attendaient sur le perron, et les grosses +filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort, +mais j'avais sauvé le cochon de mon maître. + +«Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer.» Ils +me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les +voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. «Buvez, +disent-ils, ce verre de vin chaud!» + +Les voilà qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans +un drap. M. Potier dit à son épouse: «Ma chère amie, si tu lui donnais +une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.--Tu as raison, +ce pauvre petit n'en a que deux.--Eh bien! il faut lui donner la +demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui +faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il +sera habillé tout à neuf.--Bien, mon ami, tu me fais plaisir.» + +M. Potier me dit: «Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les +profits: trois francs par cheval.--Monsieur et madame, combien je vous +remercie!--Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon! Vous avez +mérité cette récompense.» + +Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu! que j'étais fier! +Je n'étais plus le petit Morvandiau. + +Comme ils se prêtaient à m'habiller, je dis: «Mais, monsieur, il ne faut +pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne à +mon poste, mes habits seraient perdus.--Tu as raison, mon enfant.» + +Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite +tenue. Je me trouvais seul, le garçon d'écurie était à la ville et les +garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l'eau. On me donne +un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l'eau. +Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une +écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis +tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux +dire que j'ai barboté deux heures ce jour-là. Le soir, l'eau avait +disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à +la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me +fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus. + +Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenèrent dans leur +chambre; ils m'habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit +au garçon d'écurie: «Selle nos bidets!» Et nous voilà partis pour voir +des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour +dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M. +Potier avait parlé à ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitiés, et +je fus mis à table près de mon maître. + +Il faut dire que j'étais bien décrassé. J'avais l'air d'un secrétaire. +S'ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de +l'alphabet!... mais les habits de M. Potier me servaient de garantie +auprès de ces messieurs. Et dame! après dîner, nous partîmes au galop, +nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je +vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite. +Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les +premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout +de la table; on pouvait dire que c'était une table de famille. Jamais on +ne disait _toi_ à personne, toujours _vous_. Le dimanche, monsieur +demandait: «Qui veut de l'argent[17]?» + +Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit: «Je nomme ce +jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les clés du +foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution à tous les +attelages.» + +Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet +arrangement, j'étais tout confus, je n'osais lever la tête. Enfin mon +maître me dit: «Vous allez venir avec moi à la ville.» J'étais content +d'être hors de table. + +M. Potier me donne des clés et me dit: «Partons! nous allons voir des +greniers de blé considérables. Eh bien! êtes-vous content de moi? Ma +femme aura soin de vous.--Monsieur, je ferai tout mon possible pour que +vous soyez content de moi.» + +Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couché; le matin, le +premier levé. + +Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je +transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit: «Monsieur, que +dites-vous?--Je ne suis pas _monsieur_, je suis votre bon camarade, +dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon +service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame, +j'ai besoin de vos conseils.--Comme je suis le plus ancien de la maison, +vous pouvez compter sur moi», dit-il. + +Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'était moi qui +faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la +cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait +du son dans les auges. «Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller +pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi +forte.--Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai; +ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant +ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur +place.--C'est très bien», dit mon maître. + +Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés; se voyant servir, ils +me disent: «On nous fait donc notre part?--Vous m'avez fait gronder, +c'est monsieur qui a mesuré le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolérez +personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr.» + +Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me +sonne et dit: «Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.» + +Je les apporte. Dieu! que de piles d'écus dans ces sacs! Je reste +chapeau à la main: «Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous +partirons avec ces messieurs.» Madame me dit: «Habillez-vous proprement. +Voilà un mouchoir et une cravate. Elle a la bonté de m'arranger.» +«Allez, mon petit garçon, vous voilà propre!» + +Comme j'étais fier! je présentai le cheval à mon maître, et je tins +l'étrier. (Cela l'a flatté beaucoup devant ces messieurs, car il me l'a +dit depuis.) Les voilà tous trois à cheval. Je suivais en arrière, +plongé dans mes petites réflexions. Arrivés à une belle ferme, on met +nos chevaux à l'écurie, et moi je me tiens dans la cour à voir ces +belles meules de blé et de foin; un domestique vient me chercher pour me +faire mettre à table. Je refusai, disant: «Je vous remercie.» Le maître +de la maison me prend par le bras et dit à mon maître: «Faites-le mettre +à table près de vous.» + +Je n'étais pas à mon aise; enfin je mangeai du premier plat servi, et je +me levai de table. «Où allez-vous? me dit le maître de la maison.--M. +Potier m'a permis de me retirer.--C'est différent.» + +J'étais flatté de me voir à une table servie comme celle-là. Je me la +rappelle toujours. Mme la fermière, après le dîner, m'invite à voir sa +laiterie. Je n'ai jamais rien vu de si propre: des robinets partout. +«Tous les quinze jours, me dit-elle, je vends une voiture de fromages. +J'ai quatre-vingts vaches!» + +Elle me ramène au réfectoire pour me faire voir sa batterie de cuisine; +tout était reluisant de propreté. La table, les bancs, tout était ciré. +Ne sachant que dire à cette aimable dame, je lui dis: «Je conterai tout +ce que j'ai vu à Mme Potier.--Nous y allons trois fois l'hiver dîner et +passer la soirée. Comme l'on est bien reçu chez M. et Mme Potier!» + +Ces messieurs arrivent. Je me retire. M. Potier me fait signe et me met +vingt-quatre sous dans la main. «Vous donnerez cela au garçon d'écurie: +faites brider, nous partirons.» + +On amène nos deux bidets, la belle fermière dit à M. Potier: «Le bidet +de votre domestique est charmant, il me conviendrait. Si mon mari était +galant, il me l'achèterait, car le mien est bien vieux.--Eh bien! voyons +cela, dit celui-ci, veux-tu l'essayer? Fais mettre ta selle, et +monte-le. Tu verras comme il va.» + +On apporte la selle de côté. Je lui dis: «Madame, il est très doux, vous +pouvez le monter sans crainte.» + +Voilà madame à cheval et qui part au trot, va en tous sens à droite et +à gauche, disant: «Il a le trot très doux. Je t'en prie, mon mari, +fais-moi cadeau de ce bidet.--Eh bien! monsieur Potier, il faut le lui +laisser, dit le mari. Nous nous arrangerons. Combien me le +vendrez-vous?--Trois cents francs.--Ça suffit, te voilà contente. +Maintenant, c'est toi qui donneras le pourboire au garçon.--Oh! de +suite, venez! me dit-elle. + +Elle me met six francs dans la main et me fait seller son vieux cheval. +Et nous voilà partis au bon trot. «Quelle bonne journée pour moi!... M. +Potier me dit: «Je suis content de vous.--Je vous remercie, monsieur. +Cette dame m'a fait voir la laiterie et sa batterie de cuisine. Que tout +cela est beau! Ce sont de vrais amis, madame n'est pas fière.» + +Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit: +«Vous prendrez celui que nous avons amené de votre pays. Demain nous +allons ensacher de la farine: il nous en faut cent sacs pour Paris, +c'est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous +boirez un coup à sec, il faut que vous appreniez à tout faire. Chez +nous, vous n'aurez jamais d'ouvrage comme les autres; je vous mettrai au +courant de bien des ouvrages; il faut que vous sachiez tout faire.» + +Le lendemain matin, il me présente au garde-moulin, et lui dit: +«Baptiste, voilà Jean que je vous amène, il faut lui montrer à manier le +boisseau, il sera à votre disposition toutes les fois que vous en aurez +besoin, il est rempli de bonne volonté.--Mais, monsieur, sera-t-il assez +fort pour manier le boisseau avec moi?--Soyez tranquille, je vais +présider à tout cela.» + +Voilà M. Potier qui prend le boisseau, et me montre: «Faites comme +cela.» Je voulais lui prendre la mesure des mains. «Non, me dit-il, +laissez-moi finir ce sac!» + +Je m'empare du boisseau et je le manie comme une plume. À mon premier +sac, Baptiste dit à M. Potier: «Nous en ferons un homme.»--Je vais +rester près de vous, dit mon maître.--C'est inutile, dit Baptiste, nous +nous tirerons d'affaire tous les deux.» + +Enfin je m'en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela +dura toute la journée. Comme j'avais mal aux reins! Nous n'en avions +fait que cinquante baches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin, +j'en vins à bout à mon honneur. + +Monsieur et madame s'aperçurent d'une petite pointe de jalousie de la +part des domestiques à mon sujet, et ils profitèrent du moment de mon +absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n'étais +pas destiné à faire un domestique, que mon père avait beaucoup de bien +et qu'il avait perdu ses quatre enfants. «C'est moi, dit M. Potier, qui +ai retrouvé celui-ci, les autres sont perdus; je veux qu'il sache tout +faire.--Je lui montrerai à tenir la charrue, lui dit le premier +laboureur.--Ah! c'est bien, je vous reconnais là.--Je le mènerai avec +moi quand vous voudrez.--Eh bien! prenez-le sous votre protection, je +vous le confie; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage.--Soyez +tranquille, je lui montrerai à semer, je lui donnerai mes trois +chevaux.» + +J'arrive le soir de porter des invitations à trois lieues, et je +rapportais les réponses. Je me mis à table: monsieur et madame me firent +des questions sur les personnes à qui j'avais remis les lettres. Je +répondis que partout l'on avait voulu me faire rafraîchir, que je +n'avais rien pris; je vois tous les domestiques qui me regardent. + +Le premier laboureur dit à table: «Jean, si vous voulez, je vous mènerai +avec moi demain; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue.--Ah! +vous me faites bien plaisir, mon père Pron (c'était le nom de ce brave +homme); si monsieur le permet, je partirai avec vous.--Non, dit M. +Potier, nous irons ensemble.» + +En route, monsieur me dit que ce brave homme s'était offert de me +montrer de tenir la charrue et il ajoutait: «Il faut en profiter, car +c'est le plus fort de notre pays.» + +Une fois arrivés: «Voilà votre élève, dit monsieur, tâchez d'en faire un +bon laboureur.--Je m'en charge, monsieur.--Voyons, faites-lui faire un +enrayage. + +Voilà le père Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur +une ligne droite, et me fait prendre des points de vue très loin, et des +points intermédiaires de place en place. Il me dit: «Regardez entre les +deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre, +ne faites pas attention à votre charrue, tenez vos guides et fixez bien +vos trois points. Aussitôt que le premier sera dépassé, vous en +ressaisirez un autre.» + +De suite, j'arrive au bout de mon rayage, je regarde ma première raie; +elle était droite. «C'est bien, me dit M. Potier, ça n'est pas tremblé. +Je suis content; ça va bien; continuez.» + +Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena à la +maison, où madame l'attendait. «Eh bien! lui dit-elle, et la charrue, +comment s'en est-il tiré?--Très bien. Je t'assure que Pron est content +de lui; ça fera un bon laboureur.--Ah! tant mieux; ce pauvre enfant. +Pron a eu une bonne idée de se charger de lui montrer à tenir la +charrue. Je veux qu'il apprenne à semer; il commencera par semer des +vesces, et puis du blé.» + +Le lendemain, je m'aperçus que tous les domestiques me faisaient une +mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C'étaient +monsieur et madame qui leur avaient conté mon histoire. Enfin je fus +l'ami de tout le monde. M. Potier avait sept enfants; c'est moi qui +allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C'étaient des +fêtes pour eux et pour moi. J'étais de toutes les parties, à pied et en +voiture. C'est moi qui réglais tous les petits différends entre les +demoiselles et leurs frères. + +M. Potier me dit: «Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me +faut des chevaux pour Paris, il m'en faut qui soient bien appareillés, +c'est pour des pairs de France[18]; ils les veulent tout dressés et de +quatre à cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer.» + +Il fait appeler son garçon marchand de chevaux: «Je vous emmène avec +nous à cinq heures demain matin, à cheval, pour la foire de Reims. Il +nous faut cinquante chevaux, voilà les tailles et les couleurs. Je n'ai +pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez votre affaire. +Partez ce soir.» + +On fait prévenir M. Huzé de venir s'entendre pour le départ et de +prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les +valises. Nous voilà partis à midi, nous arrivâmes à Reims trois jours +avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de +parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous +convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes +avaient été données. Le vieux piqueur dit: «Je crois avoir fait une +bonne affaire. J'ai une liste de cent chevaux que j'ai tenus; j'ai tous +les noms des particuliers.» + +La foire fut terminée en trois jours; le total fut de cinquante-huit +chevaux. Nous eûmes le bouquet de la foire; ces messieurs étaient +contents de leur voyage, et tout fut réglé dans deux jours. Et en route +pour Coulommiers, où nous arrivâmes sans accidents. + +C'est là que je fus mis à l'épreuve pour dresser tant de chevaux. Au +bout de deux jours on les met au manège: vingt par jour avec des +caparaçons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts! on finit par les +réduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de +manège. Et puis, au char à bancs, au cabriolet, à la selle. Comme ils +s'allongeaient sur la paille! ils dormaient comme un pauvre qui a sa +besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils étaient +sots dans les terres labourées; je montais sur l'un, sur l'autre; je +tenais la discipline sévère avec tous ces gaillards-là. Je corrigeais +les mutins et flattais les dociles. Cette manoeuvre dura deux mois sans +relâche; j'étais fatigué, j'avais la poitrine brisée, j'en crachais le +sang, mais j'en vins à bout à mon honneur. + +M. Potier écrivit à ces gros matadors de Paris que ses chevaux étaient +prêts. Au lieu de répondre, ils arrivent avec de belles calèches et des +domestiques tout galonnés. «On met leurs chevaux à l'écurie; M. Potier, +le chapeau bas, les conduit au salon et madame paraît. Comme elle avait +un port majestueux! + +Ces gros ventres se lèvent pour la saluer; elle se retire et fait +apporter des rafraîchissements; elle fait demander si ces messieurs lui +feraient l'honneur d'accepter son dîner: ils répondirent qu'ils +acceptaient avec plaisir. Le dîner fut magnifique.--M. Potier me fit +appeler: «Dites à tous les palefreniers de tenir les chevaux prêts; je +vais mener ces messieurs visiter les chevaux.» + +Je donne les ordres et tout fut prêt. Ces messieurs voulurent voir +l'établissement, dont ils furent enchantés, et passèrent aux écuries +pour visiter les chevaux et les faire sortir. «Les voilà tous par ordre, +leur dit M. Potier. Faites-les sortir.» + +On demande le numéro 1 avec bridon et couverture. On me présente le +cheval, je le fais trotter. Monsieur me dit: «Montez-le!» Je le fais +marcher au pas en tenant mon bridon, et là la main bien placée, je +saute; ils n'eurent pas le temps de me voir monter. Je le fais trotter +et le présente devant ces messieurs qui le flattent en disant: «C'est +bien!» + +«Numéro 2», dit mon maître. On me présente le cheval: «Montez-le, disent +ces messieurs. Au pas!... au trot!... Ça suffit. À un autre!» + +Et ainsi de suite, jusqu'à douze. On me demande alors: «Sont-ils tous +dressés comme ces douze-là?--Je vous l'assure.--Ça suffit. Ce petit +jeune homme monte bien un cheval.--Il est bien hardi, dit mon +maître.--Demain nous les mettrons au char à bancs. Vous avez des harnais +pour cela?--Tout est prêt.--En voilà assez pour aujourd'hui; nous +voudrions voir la ville.--Voulez vous que l'on mette les chevaux à votre +voiture?--Ça serait mieux. Nous vous demanderons la permission de vous +amener deux convives.--Tout ce qui peut vous être agréable. Jean, fais +mettre les chevaux à la calèche!» + +Et les voilà partis. Mon maître était content. «Jean, me dit-il, nous +ferons une bonne journée, ça va bien; vous vous en êtes bien tiré. C'est +vous qui servirez à table, faites un peu de toilette. Voyez ma femme, il +faut aller à la ville faire apporter ce que j'ai commandé et vous faire +donner un coup de peigne, et vous mettre en dimanche.» + +Me voilà de retour, bien poudré. Madame me met au courant de mes +fonctions, et, la table servie, elle va faire une toilette magnifique. +Comme elle était belle! + +Ces messieurs arrivent à six heures; ils étaient six. Monsieur va les +recevoir, le chapeau à la main. «Eh bien! monsieur, nous sommes de +parole, nous vous amenons deux convives.--Soyez les bienvenus.» + +Monsieur reconnaît le sous-préfet et le procureur de la République; on +se met à table; madame fit les honneurs; rien n'y manquait, ni moi, la +serviette sur le bras, ni les laquais des messieurs qui étaient derrière +leurs maîtres. Tous mangeaient sans parler au premier service; l'un des +laquais était découpeur et présentait les morceaux tout coupés que nous +présentions à ces messieurs, qui en refusaient souvent. Au second +service, paraît un brochet monstre et des écrevisses superbes. «Ah! +madame, dit un convive, voilà une pièce rare.--C'est vrai», disent-ils +tous. Mais le sous-préfet ajoute: «M. Potier a un réservoir superbe, il +prend des anguilles magnifiques.» + +Enfin les louanges pleuvent de toutes parts; le champagne arrive, voilà +tout le monde en gaieté! Monsieur leur dit: «J'ai passé par Épernay, et +j'en ai fait une petite provision.--Il est parfait», dit le sous-préfet. + +Le dessert servi, on nous fit retirer, et madame demande la permission +de s'absenter pour un moment. On lui répond: «Toute liberté, madame!» +Madame donne ses ordres et dit à son mari: «Ces messieurs prendront du +punch pour finir la soirée?--Ça va sans inconvénient.» + +Le sous-préfet dit: «Je vous prie de prendre ma maison pour votre hôtel, +et j'invite monsieur et madame à me faire l'amitié de venir dîner chez +moi. Nous viendrons voir vos beaux chevaux.» + +Ces messieurs arrivent à midi pour voir atteler. Tout était prêt; on +voit en suivant la liste. «Prenez le char à bancs et la calèche, ça ira +plus vite. Amenez par ordre quatre par quatre.» + +Les voilà attelés, moi conduisant le char à bancs, et le piqueur, la +berline: «Faites un tour devant la maison pour que nous puissions +voir.--Ils sont très beaux, disent ces messieurs. Sont-ils tous dressés +comme ces quatre-là?--Oui, messieurs! répond M. Potier. Si ces messieurs +désiraient voir un beau cheval? C'est une folie que j'ai faite à +Reims.--Voyons-le.--Jean, allez le chercher!» + +Il était tout prêt; je le présente devant ces messieurs: «Oh! +s'écrient-ils, qu'il est beau! faites-le monter!» + +Je dis au piqueur: «Prenez-moi le pied pour l'enjamber, il est trop +haut.» Lorsque je fus sur ce fier animal, je le fais marcher au pas, au +trot, et je le présente. «C'est bien, dit le maître au laquais, +montez-le, que je le voie mieux.» + +Le jeune homme était plus leste que moi. Comme il le manoeuvrait! +«Ramenez-le! en voilà assez.» Le piqueur le présente devant son maître, +le chapeau bas. «Monsieur, dit-il, les mouvements sont très doux.--J'ai +trouvé sa place, dit le pair de France. Il conviendra au président de +l'Assemblée, mettez-le en tête de vos comptes, tous vos chevaux sont +acceptés. Vous recevrez mes ordres du départ pour Paris; vous les +accompagnerez, et ce jeune garçon viendra pour les conduire. S'il veut +rester à mon service, je le prendrai.--Je vous remercie, monsieur, je ne +quitte pas mon maître.--C'est bien! je vous donnerai votre pourboire.» + +Ils montèrent en voiture et saluèrent tous monsieur et madame. «À six +heures, dit le sous-préfet, sans manquer!» + +Mon maître dit: «Que la voiture soit prête à cinq heures! Jean, faites +votre toilette, vous nous conduirez.» + +Mon maître et madame furent reçus avec affabilité par tous ces +messieurs. Toutes les autorités étaient au dîner, et le couvert de ma +maîtresse était auprès de monseigneur. La soirée finit à minuit, et le +lendemain ils partirent pour Paris. M. Potier reçut l'ordre de partir le +vendredi pour arriver le dimanche à l'École militaire où ils se +trouveraient, à midi précis, pour recevoir ses chevaux. Mon maître fait +prévenir M. Huzé que tous les chevaux étaient vendus. «Ça n'est pas +possible», disait-il. + +Nous partons le lendemain à six heures avec quatre-vingt-treize chevaux, +et une voiture de son pour la route; je menais le beau cheval en main +tout seul. Nous arrivons à dix heures à l'École militaire, où nous +trouvons tout prêt; il y avait un aide de camp et des écuyers. On +distribue le son de suite, et on fait le pansement; les pieds des +chevaux furent bien noircis. À midi tout était prêt. + +L'aide de camp fait manger tout le monde et met les domestiques de +garde. M. Huzé va déjeuner avec l'aide de camp, et mon maître part pour +prévenir ces gros messieurs que ses chevaux étaient prêts. À deux heures +précises, tous les gros ventres descendent de voiture et vont visiter +les chevaux, les font sortir appareillés par quatre. «Voilà de beaux +chevaux, dit le président, vous pouvez renouveler vos équipages. Et +celui dont vous m'avez parlé, faites-le sortir.» + +Je le présente à l'aide de camp, qui monte ce fier animal, qui le +manoeuvre et le présente. On dit: «C'est un beau cheval; faites-le +rentrer.» + +L'aide de camp se retire avec M. Potier et M. Huzé pour nous faire +dîner, et il arrive un homme par quatre chevaux pour les panser. Ces +messieurs réformèrent vingt chevaux de leurs écuries, que mon maître +prit, au prix de l'estimation par des marchands de chevaux. Après cette +brillante affaire, il me renvoie avec les beaux chevaux de carrosse de +ces messieurs. MM. Potier et Huzé restèrent huit jours à Paris pour +régler leur compte. Ils furent invités chez le gros pair de France qui +avait été reçu à Coulommiers. Pour mettre d'accord ces messieurs sur le +choix des attelages des chevaux neufs, il fut décidé qu'ils seraient +tirés au sort par quatre et que chacun donnerait son pourboire pour les +domestiques. + +Ces messieurs furent si contents de la loyauté de mon maître que le +président en fit part au ministre de la guerre. Celui-ci fit appeler M. +Potier pour lui proposer une commande de deux cents chevaux pour le +train d'artillerie: «Voilà le prix et les tailles. À quelle époque +pouvez-vous les fournir?--Monsieur, je peux les livrer dans deux +mois.--Je vous fais observer que l'on est sévère pour les recevoir; les +chevaux qui ne sont pas reçus sont pour votre compte.--C'est juste, vous +m'en donnerez avis.--Ils seront reçus à l'École militaire. Vous savez +l'âge: quatre à cinq ans, et point de chevaux entiers. Pouvez-vous faire +les avances?--Oui, monsieur.--D'où les tirez-vous?--De Normandie et du +Bas-Rhin.--Ah! c'est cela; c'est de bonne race.» + +M. Potier arrive à Coulommiers enchanté, et trouve ses vingt chevaux +dans le meilleur état possible: «Ils ne sont pas reconnaissables; il +faut les mener à la foire de Nangis; nous pourrons les vendre. Ils sont +pour rien, on peut gagner moitié dessus. Tenez-les prêts pour demain et +en route à six heures; ça presse, il faut partir pour la Normandie, j'ai +un marché de passé avec le ministre de la guerre.» + +La foire de Nangis était si bonne que les chevaux furent vendus. M. +Potier dit: «J'ai doublé mon prix.» Quatre jours après il partit pour +Caen en Normandie, où il trouva une partie de son emplette; il les +envoie à la maison, et nous partons pour Colmar, où il fit de bonnes +affaires qu'il finit à Strasbourg complètement. M. Huzé fut chargé de +ramener tous les chevaux. Mon maître part pour Paris et rend compte au +ministre que dans quinze jours ses chevaux seraient arrivés. «Eh bien! +dit le ministre, faites-les diriger sur Paris, vous épargnerez de grands +frais. Donnez de suite vos ordres pour qu'ils arrivent; vous avez mis +beaucoup d'exactitude. Vous me donnerez avis, ne perdez pas de temps!» + +M. Potier prend la diligence, fait diriger les deux cents chevaux sur +Paris, en écrivant à son épouse de me faire partir pour Saint-Denis avec +une voiture de son, ses chevaux devant rester quatre jours pour se +rafraîchir. J'eus le bonheur d'arriver à Saint-Denis le premier, et tout +fut prêt; les quatre jours furent suffisants pour re-ferrer tous les +chevaux, et arriver à l'École militaire comme si nos chevaux sortaient +d'une boîte, tant ils étaient frais. La voiture de son fut bien payée: +tous les chevaux furent reçus. Devant les officiers d'artillerie, des +inspecteurs, un général, on fut quatre heures à faire trotter, mais le +pourboire fut nul pour moi. Je fus bien désappointé de ce contre-temps. +Monsieur me dit: «Vous ne perdrez rien, je vous ferai cadeau d'une +montre.» Aussi il m'en donna une belle, et deux cents francs pour les +chevaux des représentants et deux louis pour le beau cheval. Quel +bonheur pour moi! En arrivant, je donne tout mon argent à madame, et le +dimanche suivant elle me fit cadeau de six cravates. Monsieur dit: «Mes +deux voyages me valent trente mille francs.» Il avait de plus placé cinq +cents sacs de farine. + +Nous reprîmes nos travaux habituels. Je devins fort et intelligent. Je +montais les chevaux les plus fougueux, je les rendais dociles. Je repris +aussi la charrue; je fis présent à mon maître laboureur d'une blouse +bien brodée au collet; il était content. À seize ans, je portais un sac +comme un homme; à dix-huit ans, je portais le sac de trois cent +vingt-cinq; je ne rebutais à rien; mais l'état de domestique commençait +à devenir pour moi un fardeau pesant. Ma tête se portait vers l'état +militaire; je voyais souvent de beaux militaires avec de grands sabres +et de beaux plumets; ma petite tête travaillait toute la nuit. Enfin je +finis par me le reprocher, moi qui étais si heureux! Ces militaires +m'avaient tourné la tête, je les maudissais; l'amour du travail avait +repris ses droits, et je n'y pensais plus. + +Les fermiers arrivaient de toutes parts pour livrer les blés vendus à M. +Potier. Chaque fermier avait un échantillon de son blé à la maison. +«Jean, disait mon maître, allez chercher dix sacs.» Que de sacs de mille +francs sortaient de son cabinet! Cela dura jusqu'à Noël. + +Je finis une grosse pile de cent sacs dans deux mois. Puis, monsieur dit +à son épouse: «Fais tes invitations pour aujourd'hui en huit. Je pars +pour Paris. Je prends le cabriolet; nous irons voir nos enfants, et Jean +emportera des sacs vides, car il m'est dû beaucoup. Nous serons de +retour samedi. À dimanche ton grand repas.--Il faut m'apporter de la +marée, dit madame, et ce que tu voudras pour me faire deux plats, et +des huîtres.--Ça suffit, madame.» + +Les recettes se trouvaient toutes faites le jeudi et employées à des +placements considérables. «C'est, dit mon maître, que vous me portez +bonheur. Voilà un voyage complet. Faisons nos emplettes, nous partirons +demain matin.» + +Nous arrivons à cinq heures. Quelle joie pour madame de nous voir +arriver de bonne heure! Le lendemain, à cinq heures, cabriolets et +carrioles arrivaient de tous les côtés, je ne savais auquel entendre: +«Jean, allez à la ville chercher M. et Mme Brodart et sa demoiselle!... +Jean, repartez de suite chercher mon gendre et ma fille!» Et je faisais +ronfler la voiture, toujours au galop. «Jean, il faut servir à table!» +Et le pauvre Jean se multipliait. + +La soirée fut magnifique, et ma part de friandises fut mise de côté par +madame. À onze heures, on me dit de me tenir prêt pour reconduire tout +le monde. À minuit je commence: je fis trois voyages qui me valurent +dix-huit francs. Mon maître et madame me firent appeler pour me +rafraîchir. «Prenez un bon verre de vin de votre pays et un morceau de +brioche; nous sommes contents de vous!--Ah! j'ai mis sa petite part de +côté», dit madame. + +Le lendemain, je reçus mes petites provisions que je partage avec mes +camarades, et je repris le boisseau avec le garde-moulin, pour ensacher +de la farine pour Paris, pendant huit jours. Enfin j'étais de tous les +métiers. + +Madame me prie de donner tous mes soins à son jardin. Je lui fis +d'abord un joli berceau au fond, en face de la porte, et je tirai au +cordeau deux belles plates-bandes. Je creusai l'allée de quatre pouces +pour relever mes deux plates-bandes; et je remplaçais la terre enlevée +avec du sable. Mon maître et madame viennent me voir. «Eh bien, Jean, +dit monsieur, vous nous allez donc faire une route dans notre +jardin.--Non, monsieur, mais une belle allée.--Vous ne pouvez pas faire +cela tout seul, je vais faire venir le jardinier.--Monsieur, le plus +difficile est fait.--Comment l'entendez-vous?--Voyez mes trois lignes +faites, mes piquets plantés; voilà le milieu de mon allée.--Vous avez +donc pris tous les cordeaux de mes charretiers?--Je ne pouvais pas tirer +ma ligne sans cela.--C'est juste.--Mon dernier piquet, vers le berceau, +c'est pour faire une corbeille pour madame.--Ah! c'est bien pensé, Jean. +Vous avez une bonne idée de me faire une jolie corbeille.--Il me faut du +buis pour faire une belle allée, et beaucoup de sable, et des planches +pour faire des bancs dans le berceau de madame.--Et pour votre maître, +que faites-vous?--Le maître reste à côté de madame.--À la bonne heure! +Mais, Jean, où prendrez-vous le sable?--Monsieur, je l'ai trouvé.--Et +où?--Sous le petit pont près de l'abreuvoir. Je l'ai visité tout à +l'heure; j'en ai trouvé trois pieds de hauteur.--Il faudra le faire +tirer.--Non, monsieur, on le chargera sous le pont cet été; vous savez +que toute la fausse rivière est à sec, et nous sortirons par +l'abreuvoir.--C'est cela!--Il nous en faut bien vingt tombereaux; vous +savez que l'allée a huit pieds de large.--Ma femme, dit mon maître, fais +venir ton jardinier, car Jean va nous faire une route dans notre +jardin.--Je prie madame de faire venir du buis et des rosiers pour +planter le long de l'allée.» + +Le jardinier arrive le soir, et madame le mène de suite au jardin, +disant: «Jean, venez faire voir votre ouvrage?» + +Le jardinier fut surpris. «Eh bien! dit-elle, que dites-vous de la folie +de Jean?--Mais, madame, c'est superbe pour le tracé. Vous pourrez vous +promener quatre de front, et, comme vous avez des enfants, ils ne +gâteront pas votre jardin.--C'est vrai, dit-elle. Eh bien! il faut venir +demain, car il se tuerait, il a mis cela dans sa tête pour me faire +plaisir.--Madame, il a du goût; il s'y est bien pris. Nous vous ferons +un beau jardin; il nous faut quarante rosiers à hautes tiges et du bois +pour l'allée et la corbeille. Il faut quinze jours pour mettre votre +jardin en état. Le sable est à votre portée.--Surtout ne laissez pas +Jean tout seul; il se dépêche trop, il tomberait malade.--Je le connais; +je le ménagerai.--Et vous ferez bien. Je l'ai trouvé avec sa chemise +toute trempée.» + +Madame part, le jardinier me dit: «Je vous sais bon gré du commencement +de votre travail. Nous lui ferons une petite surprise devant son +berceau; nous ferons quatre pans coupés, et nous mettrons quatre lilas +de Perse, et du chèvrefeuille autour, et nous peindrons les bancs en +vert. Ça sera joli. Il faut prier madame de ne pas venir de huit jours +voir son jardin.» + +Je lui dis le soir: «Madame, le jardinier m'a prié de vous dire de ne +pas venir voir votre jardin de huit jours.--Eh bien! dit M. Potier, je +vais aller à Paris placer de la farine et voir nos enfants.--Ah! c'est +bien aimable de ta part.--Je serai de retour samedi; et je verrai la +folie de Jean et du jardinier, après avoir vu si mon gros représentant +est content de ses chevaux.» + +Il revient satisfait de la réception du représentant qui lui a dit: «Je +compte vous voir au printemps avec mon épouse; je lui ai parlé de votre +dame, et elle désire la connaître.--Je vous prie de m'en donner +avis.--C'est juste, il ne faut pas surprendre madame, qui fait si bien +les honneurs de chez elle.» + +Monsieur et madame viennent nous retrouver, et sont surpris de voir la +grande allée terminée: «Ah! c'est joli; je suis content, c'est bien +travaillé. Tu pourras te promener et t'asseoir, voilà de beaux bancs. +Jean va nous ruiner avec ses folies.--Ne te dérange pas de huit jours +pour qu'il finisse mon jardin. Je t'en prie. Je voudrais que ça soit +sablé.--Eh bien! je vais surprendre Jean; nous allons faire détourner +l'eau qui passe sous le petit pont, et il pourra prendre du sable à son +aise, il ne sera pas toujours le plus fin.--Il va rire», dit madame. + +Les huit jours suffirent pour finir tout le jardin, et je vins annoncer: +Monsieur et madame, votre jardin est fini. Vous pouvez venir le voir. +Ah! si j'avais du sable, ça serait joli.--Eh bien! Jean, vous en aurez +demain; mon mari a mis le sable à sec, et a fait passer l'eau de l'autre +côté du pont. Et demain vous aurez deux tombereaux et des hommes pour +charger; vous n'aurez qu'à le rentrer.--Ah! madame, nous sommes sauvés. +Dans quatre jours, tout sera fini.» + +Monsieur et madame nous regardaient de leurs croisées sans venir nous +voir. Le jardinier va leur dire: «Tout est terminé.--Voyons cela, ma +femme.» + +Me voilà le râteau sur l'épaule, à côté de la porte, le chapeau à la +main. M. Potier me prit par le bras et me frappa sur l'épaule: «Jean, me +dit-il, vous rendez votre maîtresse heureuse et moi content; c'est plus +joli que l'herbe qui était dans le jardin.--C'est charmant, dit madame, +si ton monde de Paris vient te voir, tu pourras les promener à +présent.--Vous ne verrez plus d'herbe pousser dans vos allées.» + +Je me remis au moulin, à la charrue et à tout faire, surtout à dresser +des chevaux. Monsieur reçoit une lettre de Paris pour se rendre de suite +au Luxembourg, chez son représentant, pour affaires. «Jean, mon garçon, +il faut partir demain matin pour Paris. Je crois que c'est des chevaux +que l'on demande.--Si cela est, ils payeront votre folie de jardin.» + +Nous partîmes à cinq heures; à onze heures, nous étions à Paris. Mon +maître se présente à l'adresse indiquée; le chef du Directoire[19] lui +dit: «Il nous faut vingt chevaux de première taille, tout noirs, sans +aucune tache; les prix sont de quarante-cinq louis. Où les +prenez-vous?--Monseigneur, dans le pays de Caux et à la foire de +Beaucaire. C'est là que je trouverai ces tailles-là.--Cela suffit. +Partez de suite! À quelle époque livrez-vous?--Il me faut trois mois et +je ne réponds pas d'être prêt à cette époque; ces tailles sont +difficiles à trouver.» + +Le voilà de retour à Coulommiers: «Allons, dit-il, partons pour la +Normandie, et nous reviendrons par la foire de Beaucaire. Je vais faire +venir François de suite, lui donner mes ordres et faire part de notre +voyage à ma femme.» + +Nous arrivons à Caen; on nous indique quelques chevaux. Dans tous les +environs, nous trouvons quatre chevaux, on en voulait cinquante louis. +«Eh bien! vous les mènerez à la foire, nous verrons cela!» + +Nous visitons tout le pays de Caux; nous trouvons des fermes magnifiques +et de beaux élèves; nous pûmes en choisir quatre très beaux. La foire de +Caen fut bonne pour nous. Mon maître en acheta six superbes; il nous en +fallait encore dix. Quant au peuple du pays de Caux, il est magnifique, +les femmes surtout, avec leur coiffure belle, haute, large. Les petites +femmes paraissent grandes, car leur bonnet a bien un pied de haut! ça +leur fait paraître la figure petite. Le monde et les bestiaux, tout est +magnifique. + +Nous partîmes pour Beaucaire, où nous trouvâmes nos dix chevaux. Je n'ai +jamais vu de si belles foires, tous les étrangers de toutes les +puissances s'y trouvent. On dirait une ville bâtie dans une plaine: des +cafés, des traiteurs, tout ce que l'on peut voir de plus beau. Il se +fait des affaires pour des millions; la foire dure six semaines. + +Les affaires de mon maître terminées, nous partîmes après avoir réuni +nos chevaux et les avoir dirigés sur Coulommiers. Ce voyage fut long; +nous fûmes deux mois dehors de la maison. Quelle joie pour madame de +nous voir arriver! + +Mon maître me dit: «Il faut que je fasse une dépense pour nos chevaux, +je vais leur faire faire de belles couvertures et des oreillères; ça les +parera; je veux qu'elles soient à raies. Allons chez M. Brodart de +suite; c'est une dépense nécessaire pour les présenter.» Tout fut +terminé dans huit jours. J'étais fier de voir mes beaux chevaux parés de +si belles couvertures. Aussitôt, M. Potier part pour Paris, va rendre +compte de son emplette à son représentant, annonce que les vingt chevaux +étaient chez lui, et que, si monseigneur voulait les voir, il venait le +prévenir. «Sont-ils beaux? dit-il. Dimanche nous serons chez vous à +deux heures; un de mes amis et son épouse et la mienne. Nous serons +quatre; prévenez Mme Potier que je lui mène deux dames.» + +Leur belle chaise de poste arrive à deux heures devant la maison. +Monsieur et madame les reçoivent et les mènent de suite au salon où se +trouvait une collation superbe. Ces dames furent satisfaites du bon +accueil de madame; M. Potier avait invité les amis du représentant. Le +dîner fut superbe; madame invita à faire un tour de jardin qui fit +plaisir à ces dames, et les messieurs visitèrent les beaux chevaux; les +couvertures firent merveille: «Ils sont très beaux, vos chevaux; nos +gardes vont être bien montés, les tailles sont superbes. Je vous fais +mon compliment, je vais écrire de suite au président du Directoire; ils +seront reçus au Luxembourg; vous pouvez les faire partir dans les +vingt-quatre heures. Deux jours de repos suffiront pour les présenter; +nos messieurs seront satisfaits de les voir, laissez-leur les +couvertures; ils sont bien couverts comme cela, on vous payera vos +couvertures à part. Combien vous coûtent-elles?--Quatre cents +francs.--Bien, tout cela vous sera remboursé. Faites-les sortir que nous +les voyions dehors. Ils surpassent les chevaux de nos grenadiers; ça +montera nos sous-officiers; ce sont de belles bêtes. Faites-les partir +demain; il vous faut trois jours et deux jours de repos, je serai à +Paris pour les présenter à ces messieurs.» + +Nous arrivâmes au Luxembourg le quatrième jour; tout était prêt pour +nous recevoir. Les beaux sous-officiers et grenadiers nous entourent, +prennent nos chevaux, et les placent, on peut dire, dans un palais. Je +n'avais jamais vu de si belles écuries. M. Potier nous fit ôter les +couvertures pour les panser, et les grenadiers s'en chargèrent: «Vous +pouvez les laisser à nos soins, dit un officier, cela nous regarde, vous +leur mettrez les couvertures après le pansement.» + +Le lendemain, M. Potier reçut l'ordre de présenter ses chevaux à une +heure dans l'allée des beaux marronniers du jardin. À deux heures +arrivent une vingtaine de messieurs qui admirent nos chevaux et les font +trotter. Un officier vient près de moi, et me dit: «Jeune homme, on dit +que vous savez monter à cheval.--Un peu, monsieur.--Eh bien! voyons +cela. Montez le premier venu.--Ça suffit.» + +Il me mène près d'un maréchal des logis, et lui dit: «Donnez votre +cheval à ce jeune garçon pour qu'il le monte.--Merci», lui dis-je. + +Comme j'étais content! Me voilà parti au pas; mon maître me dit: «Au +trot!» et je reviens de même: «Repartez au galop.» Je fendais le vent. + +Je présentai mon cheval devant tous ces gros messieurs, et les quatre +pieds sur la même ligne: «Qu'il est beau! ce cheval, dit-on.--Ils sont +tous de même, messieurs, dit M. Potier. Si vous voulez, mon jeune garçon +vous les montera tous.» + +Ils se consultent tous ensemble et s'arrêtent devant un cheval qui avait +eu peur. + +Ils me firent appeler: + +«Jeune homme, dit le représentant qui me connaissait de Coulommiers, +faites voir ce cheval à ces messieurs; montez-le!» + +Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je +reviens le présenter. On dit: «C'est bien monter; il est hardi, votre +jeune homme.» M. Potier leur dit: «C'est lui qui a dressé le beau cheval +de Mgr le président; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener +en plaine et il l'a rendu docile comme un mouton.» Le président dit à un +officier: «Donnez un louis à ce jeune homme pour le cheval qu'il m'a +dressé et cent francs pour ceux-ci; il faut l'encourager.» + +L'officier dit aux gardes: «Vous voyez ce garçon comme il manoeuvre un +cheval.» Je fus bien récompensé par tout le monde; les militaires me +pressaient les mains en disant: «C'est un plaisir de vous voir à +cheval.--Ah! je les fais obéir, je corrige les mutins et flatte les +dociles; il faut qu'ils plient sous moi.» + +Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous acceptés, avec +les couvertures, sur un mémoire à part, et tous les frais de voyage à +leur compte. «Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte.» On lui +répond: «Vous êtes connu, les remontes que vous avez fournies ne +laissent rien à désirer.--Je vous remercie, dit M. Potier.--Vous ferez +trois mémoires: on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trésor; +ils seront signés par le trésorier du Gouvernement et seront payés à +vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui +arrivent d'Allemagne; taille de chasseurs et hussards. Cela vous +convient-il? Il vous faut de huit à dix jours pour les recevoir. Vos +appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garçon, +qui les montera tous; et surtout soyez sévère avec les Allemands; vous +recevrez des ordres aussitôt l'arrivée.--Vous pouvez compter sur +moi.--Les officiers seront là pour recevoir leurs chevaux.» + +M. Potier finit ses affaires et nous partîmes pour Coulommiers où +monsieur fut bien fêté à son arrivée de ce voyage de trois mois; toutes +les affaires de la maison étaient comme monsieur le désirait. «Eh bien! +mon ami, es-tu content de ton voyage?» dit Mme Potier.--Je suis enchanté +de ces messieurs. Tout s'est passé pour le mieux du monde. Jean s'est +surpassé d'adresse; il s'est fait remarquer de tout le monde; de plus, +il est invité à venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de +remonte pour la cavalerie et c'est lui qui est nommé pour les monter; +tous ces messieurs l'ont compris dans les émoluments qui me sont +alloués. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mérite. Il a soufflé le +pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval.» + +Madame me mène le dimanche à la ville et me fait cadeau d'un habillement +complet: «Vous enverrez tout cela à mon mari avec la facture acquittée.» + +Combien je fus flatté de ce procédé! M. Potier me présente le paquet: +«Voilà le cadeau que vous avez mérité! Il faut lui faire faire son +habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin; il +nous faut deux cents sacs de farine pour Paris.» + +Toute la semaine fut employée au moulin; le dimanche nous passâmes nos +chevaux en revue; monsieur et madame furent dîner en ville. Et moi de +régaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que +j'avais vu à Paris. Le soir, je fus chercher mes maîtres sans leur +permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai à +minuit. Le lendemain, je reçus mes habillements; tout était complet. + +«Allons, Jean! il faut voir si tout cela va bien!» Ils me mènent dans +leur chambre et président à ma toilette, disant: «On ne vous reconnaîtra +plus!... Tenez, ajoute madame, voilà des cravates et des mouchoirs de +poche. Je vous ai acheté une malle pour mettre toutes vos +affaires.--Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bontés.» + +Le dimanche je m'habille et parais devant tout le monde de la maison, +comme si je sortais d'une boîte. Tous mes camarades de me toiser de la +tête aux pieds, et tout le monde de me faire des compliments. Je les +remerciai par une poignée de main, et je fus rempli d'attention pour +tous. + +Les années se passaient dans une servitude douce, quoique pénible, car +je me multipliais, je veillais à tous les intérêts de la maison. Des +souvenirs s'étaient glissés dans ma tête, je pensais à mes frères, à ma +soeur, et surtout aux deux disparus de la maison à un âge si tendre, je +n'étais pas maître de retenir des larmes sur le sort de ces deux pauvres +innocents; je me disais: «Que sont-ils devenus? Les a-t-elle détruits, +cette mauvaise femme?» Cette idée me poursuivait partout, je voulais +aller m'en assurer, et je n'osais en demander la permission, par crainte +de perdre ma place. Ma présence était nécessaire à la maison, il fallut +patienter et me résigner à attendre tout du sort. Les années se +passaient sans ne pouvoir rien apprendre de leurs nouvelles; ma gaîté +s'en ressentait, je n'avais personne à qui je pouvais conter mes peines. + +Je me fortifiai dans l'agriculture où je devins très fort, et je fus +reconnu tel; à vingt et un ans, je pouvais me passer de maître pour +mener la charrue, et conduire un chariot à huit chevaux. + +Les ordres arrivèrent de Paris et il fallut partir de suite pour nous +rendre à l'École militaire, où nous trouvâmes un général et les +officiers de hussards et de chasseurs. Mon maître fut reçu par le +général pour passer les chevaux en revue; on lui remet sa nomination +d'inspecteur de la remonte. Le lendemain, les chevaux étaient amenés +dans le Champ de Mars, au nombre de cinquante chevaux. J'avais acheté +une culotte de peau de daim et une ceinture large pour me soutenir les +reins; cela me coûtait trente francs. + +Mon maître se promenait avec le général qui me fit appeler: «C'est vous, +me dit-il, qui êtes désigné pour monter ces chevaux, nous allons voir +cela. Je suis difficile.--Soyez tranquille, général, lui dit M. Potier, +il connaît son affaire.--Eh bien, à cheval! les chevaux de chasseurs les +premiers!--Laissez-le faire, vous serez content de lui: il est +timide.--Eh bien! laissons-le, commençons par la droite, et ainsi de +suite.» + +Je monte le premier; personne n'eut le temps de me voir monter. Ce +cheval veut faire quelques écarts; je lui allonge deux coups de cravache +sous le poitrail, et lui fais faire une pirouette sous lui, et le rends +docile. Je le mène au trot, je reviens au galop; je recommence au pas, +c'est la marche essentielle pour la cavalerie... Je mets pied à terre, +je dis à l'officier: «Marquez ce cheval _numéro_ 1; il est bon.» Je dis +au vétérinaire: «Voyez la bouche de tous les chevaux, et surtout les +dents, je les visiterai après.» + +Je continue, je fais trois lots et les fais marquer par le capitaine de +chasseurs. Arrivé au trentième, je demande un verre de vin que le +général me fait apporter, disant: «Je vous laisse faire, jeune homme! +Dites-moi, pourquoi ces trois lots?--Le premier pour vos officiers, le +deuxième pour vos chasseurs, et le troisième, réformé.--Comment +réformé?--Eh bien! général, je vais me faire comprendre. Les quatre +chevaux du troisième lot sont des chevaux refaits qui ne peuvent être +acceptés sans une visite des experts. Voilà la sévérité que j'y mets. +Cela vous regarde. Maintenant faut-il que je continue de faire mon +devoir?--Oui, je vous approuve: sévère et juste.» + +Je continuai toute la journée... J'avais monté cinquante chevaux; six du +premier lot et quatre du second étaient mauvais; il en restait quarante +pour les chasseurs. Lorsque les officiers connurent mon opération, ils +me prirent la main: «Vous savez faire votre devoir, nous ne serons pas +trompés.--Vous avez, dis-je, six chevaux parfaits, ils peuvent monter +des officiers.» + +Le général me fit venir près de lui, il était près de M. Potier avec son +aide de camp: «Vous avez bien opéré, je vous ai suivi de l'oeil, je suis +content de vous. Continuez... Vous devez être fatigué, demain nous +prendrons les chevaux de hussards, vous opérerez de même. À onze +heures!--Ça suffit, général.--Savez-vous écrire?--Non, général.--J'en +suis fâché, je vous aurais pris avec moi.--Je vous remercie; je ne +quitte pas mon maître; c'est lui qui m'a élevé.--Vous êtes un fidèle +garçon.» + +Il fit appeler les officiers, et leur dit: «Vous allez vous emparer de +ce jeune homme. Faites-le dîner avec vous; il travaille dans vos +intérêts. Que les fournisseurs ne lui parlent pas! Vous le ramènerez +chez moi à neuf heures. Monsieur l'inspecteur vient dîner avec moi.» + +Je fus fêté de tous les officiers: le dîner fut très gai. À neuf heures, +nous arrivâmes chez le général, et le café fut servi, je reçus l'accueil +le plus aimable de la part du général: «Demain nous visiterons les +chevaux que vous devez monter, et je vous ferai seconder par un maréchal +des logis qui monte bien, cela vous avancera.--Je lui ferai monter les +juments.--Pourquoi cela?--Général, la jument est meilleure que le cheval +hongre; elle résiste mieux à la fatigue; je l'examinerai avant de faire +monter.--Ah! pour le coup, je suis content de votre observation. Je +l'approuve.--Si votre militaire est content de sa jument, il la mettra +au premier lot, et ainsi de suite; moi, de même.--Eh bien, messieurs! +que dites-vous de cela? Nous sommes bien tombés. On ne nous donnera plus +de ces mauvais chevaux qui ne durent pas six mois.--Je puis me tromper, +mais je ferai de mon mieux.--Allons, messieurs, à demain onze heures +précises!» + +Nous prîmes congé du général; mon maître me mit en voiture pour gagner +notre hôtel. «Jean, le général est content de vous; il est enchanté. +Tâchons de faire une bonne journée demain; il faudrait pouvoir recevoir +cent chevaux. Comme vous serez deux, ça nous avancerait beaucoup.--Je +ferai mon possible.» + +Le lendemain, à dix heures, nous reçûmes la visite du capitaine de +hussards; mon maître lui dit: «Faites-moi l'amitié d'accepter une +côtelette et une tasse de café. Nous partons de suite. Le fiacre est +prêt.--Dépêchons-nous! Le général ne plaisante pas.» + +À dix heures et demie, nous étions près du Champ de Mars à voir les +chevaux; mon maître dit: «Préparez encore cinquante chevaux.» + +À onze heures, le général arrive; nous passons les chevaux en revue, et +nous montâmes à cheval deux à la fois. Ces chevaux étaient charmants; je +fus content; je le dis au général qui fut content aussi. Il n'en fut +réformé que deux sur cent. Ces pauvres marchands de chevaux n'étaient +plus si chagrins que la veille. Enfin, nous reçûmes cent chevaux par +jour, et tout fut terminé dans neuf jours. Je fus bien remercié de tous +les officiers et du général qui me fit remettre trente francs pour les +dix chevaux réformés. Je fus avec mon maître remercier le général qui +nous dit: «J'ai fait mon rapport du soin que vous avez mis dans le choix +des chevaux pour les officiers et la réforme que vous avez faite, c'est +ce qui a fait donner trente francs de récompense à votre jeune homme.» + +Je remercie et nous allâmes finir nos affaires; mon maître toucha +dix-huit cents francs pour son voyage, et nous partîmes le lendemain +pour Coulommiers. Mon maître me dit: «Nous avons mené notre affaire +grand train et tout le monde est content.» + +Je lui dis: «Si jamais je suis soldat, je ferai mon possible pour être +dans les hussards, ils sont trop beaux.--Il ne faut pas penser à cela; +nous verrons plus tard; ce sera mon affaire: le métier de soldat n'est +pas tout rose, je vous en préviens.--Je le crois; aussi je ne suis pas +parti; il faudrait que je fusse forcé de partir pour vous quitter.--Eh +bien! je suis content de votre réponse.» + +Nous arrivâmes à la maison le samedi, et le dimanche fut une fête pour +tout le monde; monsieur ne tarissait pas sur mon compte. Je me remis à +mes occupations habituelles, mais un jour je fus invité à passer à la +mairie. Là, on me demande mes nom et prénoms, ma profession, mon âge. + +«Je me nomme Jean-Roch Coignet, né à Druyes-les-Belles-Fontaines, +département de l'Yonne.--Quel âge avez-vous?--Je suis né le 16 août +1776.--Vous pouvez vous retirer.» + +Que diable me veulent-ils? Ça me mit martel en tête. «Je n'ai pourtant +rien fait», me disais-je. Je dis cela de suite à mes maîtres qui me +disent: «C'est pour vous enregistrer pour la conscription.--Je vais donc +être soldat.--Pas encore, mais c'est une mesure qu'ils prennent. Si vous +voulez, nous vous achèterons un homme.--Je vous remercie; nous verrons +cela plus tard.» + +Je me trouvais accablé de cette nouvelle; j'aurais voulu être parti de +suite, mais cela se prolongea jusqu'au mois d'août où j'eus tout le +temps de faire toutes mes réflexions. Ma tête travaillait nuit et jour, +je me voyais sur le point de quitter cette maison où j'avais passé des +jours si heureux, avec de si bons maîtres et de bons camarades. + +Je termine la première partie de mon ouvrage pour ne pas faire trop de +répétitions qui pourraient ennuyer. Je vais commencer mon état +militaire, et j'ai fini la première partie de mes peines.--Celles-là ne +sont que des roses. + + + + +DEUXIÈME CAHIER + +DÉPART POUR L'ARMÉE.--MA VIE MILITAIRE JUSQU'À LA BATAILLE DE +MONTEBELLO. + + +Le 6 fructidor an VII, deux gendarmes se présentèrent pour me donner une +feuille de route pour partir le 10 fructidor pour Fontainebleau. Je fis +de suite mes préparatifs pour partir; on voulait me faire remplacer; je +remerciai en pleurant: «Je vous promets que je reviendrai avec un fusil +d'argent, ou je serai tué!» + +Mes adieux furent tristes; je fus comblé d'égards par tout le monde, +conduit un bout de chemin, et bien embrassé. Mon petit paquet sous le +bras, je viens coucher à Rozoy, première étape militaire. Je fus +chercher mon billet de logement que je présente à mon hôte qui ne fait +pas attention à moi. Je sors et vais acheter un pot-au-feu, que le +boucher me mit dans la main. Je fus blessé de voir cette viande dans le +creux de ma main. Je la présente à ma bourgeoise pour qu'elle ait la +complaisance de me la faire cuire et je vais lui chercher des légumes. +On finit par mettre mon petit pot-au-feu; j'eus alors les bonnes grâces +de mes hôtes qui voulurent bien m'adresser la parole, mais je ne leur en +tins aucun compte. + +Le lendemain, j'arrive à Fontainebleau où des officiers peu ardents au +service nous reçurent, et nous mirent dans une caserne en très mauvais +état. Notre beau bataillon s'est formé dans la quinzaine; il était de +l,800 hommes: comme il n'y avait pas de discipline, il se forma de suite +une révolution, et la moitié s'en allèrent chez eux. Le chef de +bataillon en fit son rapport à Paris, et il fut accordé quinze jours +pour rejoindre le bataillon, sans quoi on serait porté déserteur et +poursuivi comme tel. + +Le général Lefèvre fut envoyé de suite pour nous organiser. On fit +former les compagnies et tirer les grenadiers; je fus du nombre de cette +compagnie qui se montait à cent vingt hommes et nous fûmes habillés de +suite. Nous reçûmes tout au grand complet, et de suite à l'exercice deux +fois par jour!... Les retardataires furent ramenés par les gendarmes, et +l'on nous mit à la raison. + +Le dimanche c'était le décadi[20] pour tout le bataillon. Il fallait +chanter la victoire, et les officiers brandissaient leurs sabres; +l'église en retentissait, et puis on criait: Vive la République! tous +les soirs, autour de l'arbre de la liberté, qui était dans la belle rue; +il fallait chanter: _Les aristocrates à la lanterne!_ Comme c'était +amusant! + +Cette vie dura à peu près deux mois lorsque la nouvelle circula, dans +les journaux, que le général Bonaparte était débarqué, qu'il venait à +Paris, et que c'était un grand général. Nos officiers en devenaient +fous, parce que le chef de bataillon le connaissait, et ce fut une joie +dans le bataillon. On nous passait des revues de propreté; on faisait +porter et présenter les armes, croiser la baïonnette; on voulait nous +faire soldats dans deux mois. Nous en avions des durillons dans les +mains à force de taper sur la crosse de nos fusils. Toute la journée +sous les armes! Nos officiers nous colletaient, ajustaient nos +habillements; ils se mettaient en quatre pour que rien n'y manquât. + +Enfin, il nous arrive un courrier que Bonaparte passerait par +Fontainebleau et qu'il devait passer la nuit. On nous mit sous les armes +toute la journée, et rien ne venait. On ne voulait pas nous donner le +temps de manger; les boulangers et les traiteurs de la grande rue firent +une bonne recette. Des vedettes furent placées dans la forêt; à chaque +instant on criait: _Aux armes!_ et tout le monde au balcon, mais en pure +perte, car Bonaparte n'arriva qu'à minuit. + +Dans la grande rue de Fontainebleau où il mit pied à terre, il fut +enchanté de voir un si joli bataillon; il fit venir les officiers autour +de lui, et leur donna l'ordre de partir le lendemain pour Courbevoie. Il +remonte dans sa voiture, et nous de crier «Vive Bonaparte!», et de +rentrer dans nos casernes faire nos sacs, faire lever les +blanchisseuses, et payer partout. + +Nous venons coucher à Corbeil; nous y fûmes reçus en enfants du pays par +tous les habitants, et le lendemain nous partîmes pour Courbevoie où +nous trouvâmes une caserne dépourvue de tout le nécessaire; même pas de +paille pour nous coucher! Nous fûmes obligés d'aller chercher les +paisseaux dans les vignes pour nous chauffer et faire bouillir nos +marmites. + +Nous ne restâmes que trois jours et nous reçûmes l'ordre de partir pour +l'École militaire, où l'on nous mit dans des chambres qui ne contenaient +que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Puis, +on nous fit la distribution de trois paquets de cartouches (de quinze +par paquet); et trois jours après, l'on nous fit partir pour Saint-Cloud +où nous vîmes des canons partout, des cavaliers enveloppés dans leurs +manteaux. + +On nous dit que c'étaient des _gros talons_[21], que c'était la foudre +quand ils chargeaient sur l'ennemi, qu'ils étaient couverts de fer. Tout +cela n'était pas; ils avaient seulement de vilains chapeaux à trois +cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux. +Ces hommes ressemblaient à de gros paysans, avec des chevaux gros, +pesants à faire trembler la terre, et des sabres de quatre pieds. Voilà +les hommes de notre grosse cavalerie qui furent plus tard nos beaux +cuirassiers qui se nommèrent les _gilets de fer_. Enfin, ce régiment +était à Saint-Cloud. Les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans +la première cour formaient la haie; une demi-brigade d'infanterie était +près de la grande grille, et quatre compagnies de grenadiers, derrière +la garde du Directoire. + +On entend crier: «Vive Bonaparte!» de tous les côtés, et il paraît. Les +tambours battent aux champs: il passe devant le beau corps de +grenadiers, salue tout le monde, nous fait mettre en bataille, et parle +aux chefs. Il était à pied, il avait un petit chapeau et une petite +épée; il monte les degrés seul. + +Tout à coup nous entendons des cris, et Bonaparte de sortir et de tirer +sa petite épée, et de remonter avec un peloton de grenadiers de la +garde. Et puis on crie encore plus fort; les grenadiers étaient sur le +perron et dans l'entrée. Et puis nous voyons de gros monsieurs[22] qui +passaient par les croisées; les manteaux, les beaux bonnets et les +plumes tombaient par terre; les grenadiers arrachaient les galons de ces +beaux manteaux[23]. + +Bonaparte rappelle son frère Lucien qui était le président, et lui dit +de se placer dans le beau fauteuil, avec Cambacérès à sa droite et +Lebrun à sa gauche. Et les voilà installés. + +À trois heures, on nous donne l'ordre de partir pour Paris, mais les +grenadiers ne partirent pas avec nous. Nous mourions de faim; en +arrivant on fit la distribution d'eau-de-vie. Les Parisiens nous +serraient de tous les côtés pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud: +nous ne pouvions pas passer dans les rues pour arriver au Luxembourg où +l'on nous mit dans une chapelle, en entrant dans le jardin (il fallait +monter des marches). Et puis à gauche, c'était une grande pièce voûtée +que l'on nous dit être la sacristie, où l'on nous fit établir des +grandes marmites pour quatre cents grenadiers. Devant le corps de +bâtiment, il y avait de beaux tilleuls, mais cette belle place devant le +palais, ce n'étaient que des masures démolies. Il n'existait dans ce +beau jardin que les vieux marronniers qui y sont encore, et une sortie +derrière, au bout de notre chapelle. C'était pitié de voir ce beau +jardin avec des démolitions. + +Voilà qu'il nous arrive un beau grenadier qui se présente avec le chef +de bataillon qui fait prendre les armes pour recevoir M. Thomas (ou +Thomé) pour lieutenant dans la 96e demi-brigade; et là sur-le-champ, il +nous dit: «C'est moi qui ai sauvé la vie avec mon camarade à Bonaparte. +La première fois qu'il est entré dans la salle, deux ont foncé sur lui +avec des poignards et c'est moi et mon camarade qui avons paré les +coups. Et puis il est sorti; ils lui criaient: _hors la loi!_ C'est là +qu'il a tiré son épée et nous a fait croiser la baïonnette, et leur a +crié: _hors la salle!_ en appelant son frère. Tous les _pigeons battus_ +se sont sauvés par les croisées, et nous avons été maîtres de la salle.» + +Il nous dit encore que Joséphine lui avait donné une bague qui valait +bien quinze mille francs, avec défense de la vendre, disant qu'elle +pourvoirait à tous ses besoins. + +Tout notre beau bataillon fut définitivement incorporé dans la 96e +demi-brigade de ligne, vieux soldats à l'épreuve qui avaient des +officiers distingués qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait +M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux à ses officiers. Notre +capitaine se nommait Merle, il possédait tous les talents militaires: +sévère, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, à +l'exercice deux fois par jour, sévère pour la discipline; il assistait +aux repas; il nous faisait apprendre à tirer des armes. Tout notre temps +se trouvait employé; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manoeuvrer +devant le premier Consul. + +Je devins très fort dans les armes; j'étais souple, j'avais deux bons +maîtres d'armes qui me poussèrent. Ils m'avaient tâté et ils avaient +senti ma ceinture[24]; ils me faisaient la cour. Je leur payais la +goutte (il fallait cela à ces deux ivrognes). Je n'eus pas lieu de m'en +plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent à une forte épreuve; +ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet: +«Allons! me dit ce crâne, prends ton sabre! Et que je te tire une petite +goutte de sang!--Eh bien! voyons, monsieur le faquin.--Prends un +témoin.--Je n'en ai pas.» Et mon vieux maître, qui était du complot, me +dit: «Veux-tu que je sois ton témoin?--Je le veux bien, mon père +Palbrois.--En route! dit-il, pas tant de raisons!» + +Et nous voilà partis tous les quatre: nous ne fûmes pas loin dans le +jardin du Luxembourg, il s'y trouvait de vieilles masures, et ils me +mènent entre des vieux murs. Là, habit bas, je me mets en garde. «Eh +bien! attaque le premier, lui dis-je.--Non, me dit-il.--Eh bien! en +garde!» + +Je fonce sur lui; je ne lui donnais pas le temps de se reconnaître. +Voilà mon maître qui se met en travers, le sabre à la main. Je le +repoussais, disant: «Ôtez-vous, que je le tue!--Allons! c'est fini, +embrassez-vous!» + +Et nous allons boire une bouteille. Je disais: «Et cette goutte de sang, +il n'en veut donc plus?»--C'est pour rire, me dit mon maître. + +Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis où ils voulaient en venir, +c'était une épreuve pour me faire payer l'écot; c'est ce que je fis de +bonne grâce, et ils m'en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me +tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les égards pour +moi, il me rendait de petits services. + +Mes deux maîtres me poussèrent ferme: quatre heures d'exercice, deux +heures de salle d'armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie +dura trois mois, et je payais bien des gouttes à ces ivrognes. +Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m'en +sentis longtemps. + +Nous passâmes l'hiver à Paris. La revue du premier Consul eut lieu au +mois de février aux Tuileries; les trois demi-brigades (24e légère, 43e +de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes, +dont il donna le commandement au général Chambarlhac. Le premier Consul +nous fit manoeuvrer, passa dans les rangs et fut content; il fit appeler +les colonels et voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la +compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne; il dit à notre +capitaine Merle de nous faire manoeuvrer devant lui; il fut surpris: +«Mais c'est des vieux que vous faites manoeuvrer.--Non, lui dit le +capitaine, c'est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a été formé à +Fontainebleau.--Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au +bataillon. Tenez-vous prêts à partir.» + +Nous reçûmes l'ordre de partir pour le camp de Dijon qui n'existait pas, +car je ne l'ai pas vu. Nous partîmes toute la division ensemble pour +Corbeil, où Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave +département de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour +notre bataillon; tout le long de la route nous avons ainsi campé. +D'Auxerre, il nous amène à Sainte-Nitasse; les citoyens voulaient nous +loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[25]. Tout +cela fut inutile; il fallut brûler leurs paisseaux et couper leurs +peupliers. On nous appelait les _brigands de Chambarlhac_, cependant il +ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu'à +Dijon, où on nous logea chez le bourgeois; nous y restâmes près de six +semaines. + +Le général Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse; +nous ne partîmes que les derniers de Dijon pour Auxonne où nous +logeâmes. Le lendemain à Dôle où nous ne fûmes que coucher, et de là à +Poligny. De là à Morez; le lendemain nous fûmes coucher aux Rousses; de +là à Nyon où nous fîmes toute notre petite réunion dans une belle +plaine. Nous passâmes la revue du premier Consul assisté de ses généraux +dont Lannes faisait partie; on nous fit manoeuvrer et former des carrés. +Le Consul nous tint toute la journée; il nous fit défiler, et le +lendemain nous partîmes pour Lausanne, une très jolie ville; le Consul y +coucha et nous fûmes bien reçus. + +De ces côtés, on arrive sur une hauteur boisée qui domine toute +l'étendue du pays, on découvre Genève à droite de l'autre côté du lac; +on aperçoit le rivage boisé à perte de vue qui longe ce lac majestueux +bordé de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend à +gauche le chemin qui longe cette belle côte, qui est cultivée en +amphithéâtre, ce ne sont que des murs jusqu'au sommet qui sont garnis +d'espaliers. Cette côte est une richesse pour tout le pays; c'est un +chef-d'oeuvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de +montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C'est un bon +peuple pour le soldat; nous ne partions pas sans un bon morceau de +jambon dans du papier; on nous reconduisait sur notre route, car il y +avait de quoi se perdre. + +De Lausanne, après avoir tourné le lac de Genève, on remonte la vallée +du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour +Martigny (tous ces villages sont tout ce que l'on peut voir de plus +malheureux); on prend une autre vallée que l'on peut dire la vallée de +l'Enfer; là, on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui +conduit au Saint-Bernard; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé +au pied de la gorge du Saint-Bernard. + +Ce village n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des +granges d'une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on +démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois +pièces de canon[26] dans une auge; au bout de cette auge il y avait une +grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier +fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence +le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce +pourrait faire. S'il disait: _Halte_, il ne fallait pas bouger; s'il +disait: _En avant_, il fallait partir. Enfin il était le maître. + +Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la +distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue à mon cou +(le chapelet me gênait beaucoup), et on nous donna deux paires de +souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage qui se +montait de quarante grenadiers par pièce, vingt pour traîner la pièce +(dix de chaque côté, tenant des bâtons en travers de la corde qui +servait de prolonge), et les vingt autres portaient les fusils, les +roues et le caisson de la pièce. Le Consul avait eu la précaution de +faire réunir tous les montagnards pour ramasser toutes les pièces qui +pourraient rester en arrière, leur promettant six francs par voyage et +deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassemblé au lieu du +rendez-vous, et rien ne fut perdu. + +Le matin, au point du jour, notre maître nous place tous les vingt à +notre pièce: dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à +droite; c'était le côté le plus périlleux, car c'était le côté des +précipices, et nous voilà partis avec nos trois pièces. Deux hommes +portaient un essieu; deux portaient une roue; quatre portaient le dessus +du caisson; huit, le coffre; huit autres, les fusils; tout le monde +était occupé, chacun à son poste. + +Ce voyage fut des plus pénibles. De temps en temps, on disait: _Halte!_ +ou _En avant!_ et personne ne disait mot. Tout cela n'était que pour +rire, mais arrivé aux neiges, ça devient tout à fait sérieux. Le sentier +était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne +pouvait être maître de sa pièce qui glissait; il fallait la remonter, il +fallait le courage de cet homme pour y tenir. «_Halte!... En avant!..._» +criait-il à chaque instant. Et tout le monde restait silencieux. + +Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin; il fallut nous donner un +moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en +lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je détachais ma corde +autour de mon cou pour en prendre un, ma corde m'échappe et tous mes +biscuits dégringolent dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me +voir sans pain! et mes quarante camarades de rire comme des fous! +«Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de +devant qui entend à la parole[27].» + +Cela fit rire tous mes camarades. «Allons, dirent-ils tous, il faut +donner chacun un biscuit à notre cheval de devant.» + +Et la gaîté reparaît en moi-même. Je les remerciai de tout mon coeur, et +je me trouvais plus riche que mes camarades. Nous voilà partis bien +chaussés de souliers neufs. «Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, à +vos postes, en avant! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous +n'aurons pas tant de peine.» + +Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions +mieux, notre canot glissait plus vite. Voilà que le général Chambarlhac +passe et veut faire allonger le pas; il va vers le canonnier et prend le +ton de maître, mais il fut mal reçu. + +«Ce n'est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c'est moi +qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin! Ces grenadiers ne +vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande.» + +Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte: «Si +vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d'un +coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice.» + +Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des +efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est +très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous; +le chemin était frayé; pour gagner le couvent, on avait formé des +marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents +grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où +ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et +leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour +guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige +et les reconduisent dans cette maison où l'on trouve tous les secours +dus à l'humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient +dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables +un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et +une livre de pain; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons +religieux nous firent tout ce qui dépendait d'eux, et je crois qu'ils +furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces +bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous +caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver +d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la +vénération que je porte à ces hommes. + +Nos officiers décidèrent de prendre nos pièces pour les descendre et +notre tâche fut terminée là. Notre brave capitaine Merle fut désigné +pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied +du couvent, où nous vîmes, en une place, que la glace était trouée. Le +bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c'était la +première fois depuis quarante ans qu'il avait vu l'eau. Il serra la main +de notre capitaine et nous salua tous. On redescend à pic; en deux +heures, on arrive à Saint-Rémy. Ce village est tout à fait dans des +enfers de neige; les maisons sont très basses et couvertes en laves très +larges, nous y passâmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d'une écurie +où je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une +vingtaine de mes camarades; nous n'eûmes pas froid. Le matin, rappel, et +départ pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortîmes de l'enfer +pour descendre au paradis. «Ménagez vos biscuits, nous dit notre +capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Piémont. Nous avons de +mauvais passages pour arriver en Italie.» + +Nous arrivâmes au rendez-vous du rassemblement de tous les régiments, +qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. À +droite, une pente rapide qui montait à un rocher très élevé. Dans cette +plaine, tout notre matériel se réunit dans deux jours; nos braves +officiers arrivèrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de +leur redingote; ils faisaient pitié à voir. + +Mais ce rendez-vous, c'était le bout du monde, il n'y avait pas de +chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter +des pièces de bois très fortes; il se présente avec tous ses ingénieurs +et fait faire un trou dans ce rocher qui était au bord d'un précipice. +Cette roche était comme si on l'avait sciée[28]. Une première pièce de +charpente est posée dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers +(ce fut le plus difficile à faire), et un homme au bout. + +Lorsque la deuxième pièce fut posée, avec des poutres sur les deux +premières, il ne fut plus difficile d'établir notre pont. On fit mettre +des garde-fous du côté du précipice, et ce chef-d'oeuvre fut terminé dans +deux jours. Durant ce temps, tout notre matériel fut remonté et rien ne +fut perdu. + +De l'autre côté, on pouvait descendre facilement dans la vallée qui +conduit au fort de Bard qui est entouré de rochers. Ce fort est +imprenable; il ne peut être battu en brèche; ce n'est qu'un roc et des +rochers tout autour qui le dominent et que l'on ne peut franchir. Là, le +Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son +grand génie. Ses ingénieurs se mirent à l'oeuvre pour passer à portée des +canons. Ils découvrirent un sentier dans des murgers[29] de pierres, qui +avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce +sentier arrivait vers le pied d'une montagne, il fit fabriquer un +sentier dans le flanc de cette montagne à coup de masse de fer pour +pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'était pas le plus difficile à +faire. Le matériel était là, dans un petit enfoncement à l'abri du fort, +mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer près du fort. +Et voilà qu'il prend toutes ses mesures; il commence par placer deux +pièces sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les +retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pièces. Il envoya +un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la +réponse ne fut pas en notre faveur; il fallut agir de finesse. Il +choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches, +les plaça dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches +qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats; ils ne +pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le même jour, il +découvrit à gauche du fort une roche plate très large. Il en fit de +suite faire la reconnaissance pour y monter deux pièces. Les hommes, les +cordages, tout fut mis à l'oeuvre, et les deux pièces placées sur cette +plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le +foudroyaient à mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de +leurs casemates; mais il restait nos pièces et nos caissons qu'il +fallait passer. + +Dès que Bonaparte apprit que les chevaux du train étaient passés, il fit +ses préparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort; +il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et +jusqu'à nos souliers pour ne pas éveiller l'attention. Tout fut prêt à +minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandèrent des grenadiers +pour le passage de leur artillerie, et l'on nomma les vingt hommes qui +avaient monté le mont Saint-Bernard, et ça leur fut accordé. Je fus du +nombre avec le même canonnier qu'au passage du Saint-Bernard, il me mit +à la tête de la première pièce, et tout le monde à son poste. Nous eûmes +le signal du départ; il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans +être aperçus. + +Arrivés de l'autre côté, on tourne à gauche tout court; en longeant le +chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la +tête sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvâmes les chevaux +tout prêts; ils furent de suite attelés et partis. Nous revînmes par le +même chemin sur la pointe du pied, _à la queue au loup_[30], mais ils +nous entendirent et nous lancèrent des grenades par-dessus le rempart. +Comme elles tombaient de l'autre côté du chemin, nous ne fûmes pas +atteints, personne; nous en fûmes quittes pour la peur, et nous revînmes +prendre nos fusils. On fit là une faute; il fallait mettre nos fusils +sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin; on nous a +exposés, mais on ne pense pas à tout. + +En arrivant de notre pénible corvée, le colonel nous fit compliment de +notre bon succès. «Je vous croyais perdus, mes braves.» Notre capitaine +nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit: «Mes grenadiers, +vous venez de remplir une belle mission. C'est une bonne épreuve pour la +compagnie!» Il nous serra la main à tous, et me dit: «Je suis content de +votre premier début, je vous noterai.» Et il me serra fortement le bras, +en répétant: «Je suis content!» + +Et nous de répondre: «Capitaine, nous vous aimons tous.--Ah! c'est bien, +grenadiers, je m'en rappellerai, je vous remercie.» + +Nous remontâmes ce sentier si rapide, et arrivés au sommet de cette +montagne, on découvre les belles plaines du Piémont. La descente est +praticable, et nous nous trouvâmes descendus dans le paradis, à marches +forcées jusqu'à Turin, où les habitants furent surpris de voir arriver +une armée avec son artillerie. + +C'est la ville la mieux bâtie de l'Europe; elle est bâtie sur un même +modèle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d'une eau +limpide; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous +partîmes le lendemain pour Milan; nous n'eûmes point de séjour; la +marche fut forcée. Nous fîmes notre entrée dans la belle ville de Milan +où tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est +magnifique. La rue qui va à la porte de Rome est tout ce que l'on peut +voir de plus beau. En sortant de cette porte à droite, nous trouvâmes un +camp tout formé et les baraques toutes faites; nous vîmes qu'il y avait +une armée devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des +hommes de corvée pour aller aux vivres et je fus du nombre; personne ne +pouvait rentrer en ville. Je me détachai durant la distribution pour +voir la cathédrale; l'oeil ne peut voir rien de pareil, tout n'est que +colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous +fit une bonne distribution. + +Nous partîmes le lendemain matin et nous prîmes à droite pour descendre +sur le Pô qui est un fleuve très profond. Là, nous trouvâmes un pont +volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d'une grosse +corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l'autre côté en tirant +la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie. +Nous arrivâmes fort tard sur des hauteurs toutes ravagées où nous +couchâmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe +ville. Le général Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le +Pô, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous +faisait marcher de tous les côtés au secours des divisions +d'avant-garde, et nous ne brûlâmes pas une cartouche. Ce n'étaient que +des manoeuvres. + +Nous redescendîmes sur le Pô. Là, les Autrichiens s'emparèrent des +hauteurs avant d'arriver à Montebello. Leur artillerie ravageait toutes +nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e +demi-brigade pour être maître de ces positions. Enfin le général Lannes +les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu'à la nuit. Le +lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa +les hauteurs qui coûtèrent tant de peine à prendre, vu qu'ils étaient le +double de nous. Nous partîmes le matin pour suivre le mouvement de +cette grosse avant-garde, et on nous plaça à une demi-lieue en arrière +de Montebello, dans une belle plantation de mûriers, dans une allée très +large. On nous fit former les faisceaux par bataillon. + +Nous étions à nous régaler de mûres (les arbres en étaient chargés), +lorsque sur les onze heures nous entendîmes la canonnade. Nous la +croyions très loin. Pas du tout! Elle se rapprochait de nous. Il arrive +un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le +général était forcé de tous les côtés. «Aux armes! dit notre colonel, +allons, mon brave régiment! c'est notre tour aujourd'hui de nous +signaler!» Et nous de crier: «Vive notre colonel, vivent nos bons +officiers!» + +Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit: «Je +réponds de ma compagnie. Je serai le premier à la tête.» + +On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en +marchant, et c'est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil. +Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur. + +Nous arrivons à l'entrée du village de Montebello où nous voyons +beaucoup de blessés, et voilà la charge qui bat... + +Je me trouvai à la première section, au troisième rang, par mon rang de +taille. En sortant du village une pièce de canon fit feu à mitraille sur +nous et ne fit de mal à personne. Je baissai la tête à ce coup de canon. +Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac: «On ne +baisse pas la tête! me dit-il.--Non! lui répondis-je.» + +Le coup parti de cette pièce, le capitaine Merle crie pour prévenir le +second coup: «À droite et à gauche dans les fossés!» + +Comme je n'avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me +trouvais tout à fait à découvert. Je cours sur la pièce, je dépasse nos +tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger, +ils ne me virent pas; je les passai à la baïonnette tous les cinq. Et +moi de sauter sur la pièce, et mon capitaine de m'embrasser en passant! +Il me dit de garder ma pièce, ce que je fis, et nos bataillons se +jetèrent sur l'ennemi. C'était un carnage à la baïonnette, avec des feux +de peloton; les hommes de notre demi-brigade étaient devenus des lions. + +Je ne restai pas longtemps. Le général Berthier vint au galop et me dit: +«Que fais-tu là?--Mon général, vous voyez mon ouvrage. C'est à moi cette +pièce, je l'ai prise tout seul.--Veux-tu du pain?--Oui, mon général.» + +Il parlait du nez et dit à son piqueur: «Donne-lui du pain.» Puis, il +tire un petit calepin vert et me demande comment je m'appelle: +«Jean-Roch Coignet.--Ta demi-brigade?--Quatre-vingt-seizième.--Ton +bataillon?--Premier.--La compagnie?--Première.--Ton +capitaine?--Merle.--Tu diras à ton capitaine qu'il t'amène à dix heures +près du Consul. Va le trouver, laisse là ta pièce!» + +Et il part au galop. Moi, bien content, je pars à toutes jambes +rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin à droite. Ce chemin +était creux, bordé de haies et encombré de grenadiers autrichiens. Nos +grenadiers les attaquaient à la baïonnette, ils étaient dans un désordre +complet, sur tous les points. Je me présente à mon capitaine, et lui dis +qu'on m'avait mis en écrit: «C'est bien, dit-il. Passons par ce trou +pour gagner le devant de la compagnie; ils pourraient être coupés, ils +vont trop vite. Suivez-moi!» + +Je passe par le même trou; à deux cents pas, de l'autre côté du chemin, +il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrière, un grenadier +hongrois qui attendait que mon capitaine fût en face de lui pour +l'ajuster. Mais comme il le vit, il me cria: «À vous, grenadier!» + +Comme j'étais en arrière, je le mets en joue à dix pas; il tombe roide +mort, et mon capitaine de m'embrasser: «Ne me quittez pas de la journée, +dit-il, vous m'avez sauvé la vie!» Et nous voilà à courir pour gagner le +devant de la compagnie qui était trop avancée. + +Voilà un sergent qui passe de l'autre côté comme nous; il est enveloppé +par trois grenadiers. Moi de courir pour le délivrer: ils le tenaient +et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche +et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma +baïonnette dans le ventre d'un, et ainsi de suite à son camarade; le +troisième fut jeté par terre par le sergent qui le prit par le haut de +la tête et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne. + +Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dépouilla à son tour. +Nous le laissâmes se remettre et se rhabiller, nous courûmes pour gagner +le devant de la compagnie qui débouchait dans une grande prairie où le +capitaine prit la tête pour la réunir au bataillon qui marchait toujours +au pas de charge. + +Nous étions embarrassés de trois cents prisonniers qui s'étaient rendus +dans le chemin creux; on les remit à des hussards de la mort qui avaient +échappé, car ils avaient été massacrés le matin; il n'en restait pas +deux cents de mille. On faisait des prisonniers; on ne savait qu'en +faire, personne ne voulait les conduire et ils s'en allaient tout seuls. +C'était une déroute complète. Ils ne faisaient plus feu sur nous; ils se +sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis +l'épouvante dans toute leur infanterie... Le Consul arriva pour voir la +bataille gagnée et le général Lannes couvert de sang (il faisait peur), +car il était partout au milieu du feu, et c'est lui qui fit la dernière +charge. Si nous avions eu deux régiments de cavalerie, toute leur +infanterie était prise. + +Le soir, le capitaine me prit par le bras, me présente au colonel, et +lui dit ce que j'avais fait dans ma journée. Il répond: «Mais, +capitaine, je n'en savais rien du tout.» + +Il vient me serrer la main et dit: «Il faut le noter.--Le général +Berthier veut le présenter au Consul à dix heures ce soir, dit mon +capitaine; je le mène.--Ah! c'est bien, mon grenadier.» + +En arrivant près de Berthier, mon capitaine lui dit: «Voilà mon +grenadier qui a pris la pièce, puis il m'a sauvé la vie et a délivré mon +premier sergent; il a tué trois grenadiers hongrois.--Je vais le +présenter au Consul.» + +Le général Berthier et mon capitaine vont près du Consul, et lui parlent +un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par +l'oreille. Je croyais que c'était pour me gronder. Pas du tout! c'était +de l'amitié. Me tenant l'oreille, il dit: «Combien as-tu de +services?--C'est le premier jour que je vais au feu.--Ah! c'est bien +débuté. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d'honneur. Tu es trop +jeune pour être dans ma garde; il faut quatre campagnes. Berthier, +marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes... Va, me +dit-il, tu viendras dans ma garde.» + +Et mon capitaine me prit, et nous vînmes bras dessus, bras dessous, +comme si j'étais son égal. «Savez-vous écrire, me dit-il?--Non, mon +capitaine.--Oh! que c'est fâcheux pour vous; votre carrière serait +ouverte.--Mais c'est égal; vous serez bien noté.--Je vous remercie, mon +capitaine.» + +Tous les officiers me serrèrent la main, et le brave sergent que j'avais +délivré vint m'embrasser devant toute la compagnie qui me fit +compliment. Comme j'étais heureux! + +Ainsi finit la bataille de Montebello. + + + + +TROISIÈME CAHIER + +LA JOURNÉE DE MARENGO.--POINTE EN ESPAGNE. + + +Le lendemain, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous +couchâmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le +temps de se reconnaître. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et +Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux +Autrichiens, mais ils ne les trouvèrent pas, ils n'avaient pas dormi et +avaient marché toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les +blessés autrichiens et français que nous n'avions pas trouvés la nuit; +nous les portâmes à l'ambulance, et nous ne partîmes du champ de +bataille que très tard. + +Nous fûmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le +minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les +rangs, disant: «Faites le plus grand silence, il faut un silence +absolu.» Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon. +Nous passâmes dans des défilés où l'on ne se voyait pas; les chefs qui +étaient à cheval avaient mis pied à terre, et le plus grand silence +régnait dans les rangs. Nous sortîmes, et l'on nous mit dans des terres +labourées: il fut encore défendu de faire du bruit et de faire du feu: +il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tête sur le +sac, et attendre le jour. + +Le matin, on nous fit lever, et rien dans le ventre! On part pour +descendre dans des villages tout ravagés, on traverse des fossés, des +marécages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de +vivres, toutes les maisons étaient désertes; nos chefs étaient accablés +de fatigue et de faim. Nous partîmes de ces bas-fonds pour remonter à +gauche, dans un village entouré de vergers et d'enclos; nous y trouvâmes +de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il était temps: nous +serions morts de faim. + +Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voilà +notre division réunie; on nous dit que ce village se nommait le village +de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie! Il venait +d'arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affamés! tout le +monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement! il +se trouvait tout moisi et tout bleu... Enfin, il fallut s'en contenter. + +Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine, +et à deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux; il +arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de +tous côtés. Voilà un mouvement qui se fait partout, et l'on détache la +24e demi-brigade en avant à la découverte. Elle marcha très loin, +découvrit les Autrichiens et eut une affaire sérieuse; ils perdirent du +monde. Il n'y eut plus de doute que les Autrichiens étaient devant nous, +dans la ville d'Alexandrie. + +Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin +possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin, +ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les +égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les +armes. À quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale +sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos +lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière +une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous +masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs +tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis +l'artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue +sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près +du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes +pas de la journée. + +Arrive un petit général qui avait de belles moustaches; il vint trouver +notre colonel et demande où est notre général. On lui répond: «Il est +parti.»--Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.» + +Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie, +et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. «Ne +vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer +par un rappel.» + +Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que +la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie +devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille. +Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés. + +Je cours derrière un gros saule; je m'appuie contre et tirai dans cette +colonne, mais je ne pus y tenir... Les balles venaient de toutes parts, +et je fus contraint de me coucher la tête par terre pour me garantir de +cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi; j'en étais +couvert. Je me voyais perdu. + +Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et +me trouvai dans une compagnie du bataillon, j'y restai toute la journée, +car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent +soixante-quatorze, le reste fut tué ou blessé. Nous fûmes obligés de +venir reprendre notre première position, criblés par la mitraille. Tout +tombait sur nous qui tenions la gauche de l'armée, contre la grande +route d'Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile à +soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours +appuyer pour les empêcher de nous prendre par derrière. + +Notre colonel se multiplie partout derrière la demi-brigade pour nous +maintenir; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui était +blessé au bras, faisait les fonctions d'aide de camp près de notre +intrépide général. On ne se voyait plus dans la fumée. Les canons mirent +le feu dans la grande pièce de blé, et ça fit une révolution dans les +rangs. Des gibernes sautèrent; on fut obligé de rétrograder en arrière, +pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de +tort, mais ça fut rétabli par l'intrépidité des chefs qui veillaient à +tout. + +Au centre de la division, se trouvait une grange entourée de grands +murs, où un régiment de dragons autrichiens était caché; ils fondirent +sur un bataillon de la 43e demi-brigade et l'entourèrent; il fut fait +prisonnier tout entier, et ce beau bataillon fut conduit dans +Alexandrie. Heureusement, le brave général Kellermann est accouru avec +ses dragons pour rétablir l'ordre. Ses charges firent faire silence à la +cavalerie autrichienne, et l'ordre fut rétabli. + +Cependant leur nombreuse artillerie nous accablait, et nous ne pouvions +plus tenir. Nos rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; de loin, on ne +voyait que blessés, et les soldats qui les portaient ne revenaient pas +dans leurs rangs; ça nous affaiblit beaucoup. Il fallut céder du +terrain, et personne pour nous soutenir! Leurs colonnes se +renouvelaient, personne ne venait à notre secours. À force de brûler des +cartouches, il n'était plus possible de les faire descendre dans le +canon de notre fusil. Il fallut pisser dans nos canons pour les +décrasser, puis les sécher en y brûlant de la poudre sans la bourrer. + +Nous recommençâmes à tirer et à battre en retraite, mais en ordre. Les +cartouches allaient nous manquer, et nous avions déjà perdu une +ambulance, lorsque la garde consulaire arriva avec huit cents hommes +chargés de cartouches dans leurs sarraux de toile; ils passèrent +derrière les rangs et nous donnèrent des cartouches. Cela nous sauva la +vie. + +Alors le feu redoubla et le Consul parut. Nous fûmes une fois plus +forts: il fit mettre sa garde en ligne au centre de l'armée et les fit +marcher en avant. Ils arrêtèrent l'ennemi de suite, formant le carré et +marchant en bataille. Les beaux grenadiers à cheval arrivèrent au galop, +et chargèrent de suite l'ennemi, ils culbutèrent leur cavalerie. Ah! ça +nous fit respirer un moment, ça nous donna de la confiance pour une +heure. + +Mais ne pouvant pas tenir contre les grenadiers à cheval consulaires, +ils rabattent sur notre demi-brigade et enfoncent les premiers pelotons +qu'ils sabrent. Je reçus un coup de sabre si fort sur le cou que ma +queue fut coupée à moitié. Heureusement que j'avais la plus forte de +tout le régiment. Mon épaulette fut coupée avec l'habit, la chemise; et +la chair, un peu atteinte. Je tombai à la renverse dans un fossé. + +Les charges de cavalerie furent terribles; Kellermann en fit trois de +suite avec ses dragons; il les menait et les ramenait. Toute cette +cavalerie sautait par-dessus moi qui étais étourdi dans le fossé. Je me +débarrassai de mon sac, de ma giberne et de mon sabre; je pris la queue +du cheval d'un dragon qui était en retraite, laissant tout mon +fourniment dans le fossé. Je faisais des enjambées derrière ce cheval +qui m'emportait, et je tombai roide, ne pouvant plus souffler. Mais, +Dieu merci! j'étais sauvé. Sans ma chevelure (que j'ai encore à +soixante-douze ans), j'avais la tête à bas. + +J'eus le temps de retrouver un fusil, une giberne et un sac (la terre en +était couverte), et je repris mon rang dans la deuxième compagnie de +grenadiers qui me reçurent avec amitié. Le capitaine vint me serrer les +mains: «Je vous croyais perdu, mon brave, dit-il, vous avez reçu un +fameux coup de sabre, car vous n'avez plus de queue et votre épaule a +bien du mal. Vous devriez vous mettre en serre-file.--Je vous remercie, +j'ai une giberne pleine de cartouches et je vais bien me venger sur les +cavaliers que je pourrai joindre, ils m'ont trop fait de mal; ils me le +payeront.» + +Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se +dégarnissaient à vue d'oeil, tous prêts à lâcher pied, si ce n'avait été +la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés. +Regardant derrière nous, nous vîmes le Consul assis sur la levée du +fossé de la grande route d'Alexandrie, tenant son cheval par la bride, +faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui +roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fûmes près de +lui, il monte sur son cheval et part au galop derrière nos rangs: «Du +courage, soldats, dit-il, les réserves arrivent. Tenez ferme.» + +Et il fut sur la droite de l'armée. Les soldats de crier: «Vive +Bonaparte!» Mais la plaine était jonchée de morts et de blessés, car on +n'avait pas le temps de les ramasser; il fallait faire face partout. Les +feux de bataillon par échelons en arrière les arrêtaient, mais ces +maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de +fusil; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les décrasser. Ça +nous faisait perdre du temps. + +Mon brave capitaine Merle passe derrière le deuxième bataillon, et le +capitaine lui dit: «J'ai un de vos grenadiers, il a reçu un fameux coup +de sabre.--Où est-il? faites-le sortir que je le voie? Ah! c'est vous, +Coignet?--Oui, mon capitaine.--Je vous croyais au rang des morts, je +vous avais vu tomber dans le fossé.--Ils m'ont donné un fameux coup de +sabre; tenez, voyez! ils m'ont coupé ma queue.--Allons! tâtez dans mon +sac, prenez mon _sauve-la-vie_[31] et vous boirez un coup de rhum pour +vous remettre; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher.--Me +voilà sauvé pour la journée, mon capitaine, je vais joliment me battre.» + +L'autre capitaine dit: «J'ai voulu le mettre en serre-file; il n'a pas +voulu.--Je le crois, il m'a sauvé la vie à Montebello.» + +Ils me prirent la main. Que c'est donc beau la reconnaissance! J'en +sentirai le prix toute ma vie. + +En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l'oreille. Il était +deux heures; «la bataille est comme perdue», dirent nos officiers, +lorsqu'arrive un aide de camp ventre à terre, qui crie: «Où est le +premier Consul? Voilà la réserve qui arrive, du courage! vous allez +avoir du renfort de suite, dans une demi-heure.» Et voilà le Consul qui +arrive: «Tenez ferme! dit-il en passant, voilà ma réserve!» Nos pauvres +petits pelotons regardaient du côté de la route de Montebello, à tous +les demi-tours que l'on nous faisait faire. + +Enfin cris de joie: «Les voilà! les voilà!» + +Cette belle division venait l'arme au bras; c'était comme une forêt que +le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle +artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un régiment de +grosse cavalerie qui fermait la marche. + +Arrivés à leur hauteur[32], ils se trouvaient comme si on l'avait +choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche, à gauche de la +grande route, une haie très élevée les masquait: on ne voyait même pas +la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait +ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s'ils faisaient route pour +aller chez eux, l'arme sur l'épaule; ils ne faisaient plus attention à +nous, ils nous croyaient tout à fait en déroute. + +Nous avions dépassé la division du général Desaix de trois cents pas, et +les Autrichiens étaient prêts aussi à dépasser la ligne, lorsque la +foudre part sur leur tête de colonne... Mitraille, obus, feux de +bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout! Tout le monde +fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait... + +L'intrépide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la +haie; ils fondent sur les grenadiers hongrois à la baïonnette, et ne +leur donnent pas le temps de se reconnaître. Les 30e et 59e fondent à +leur tour sur l'ennemi et font quatre mille prisonniers. Le régiment de +grosse cavalerie tombe sur la masse. Voilà toute leur armée en pleine +déroute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvième par-dessus tout. +Notre autre cavalerie se réunit à celle-là, et se jette comme une masse +sur la cavalerie autrichienne qu'ils mirent dans une telle déroute +qu'ils se sauvèrent à toute bride dans Alexandrie. Une division +autrichienne venant de l'aile droite vient sur nous à la baïonnette, et +nous courûmes aussi baïonnette croisée; nous les renversâmes, et je +reçus une petite incision dans le cil de l'oeil droit, en parant le coup +que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me +bouchait l'oeil, ils en voulaient à ma tête ce jour-là. C'était peu de +chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal; nous les +poursuivîmes jusqu'à neuf heures du soir, nous les jetâmes dans les +fossés pleins d'eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer +les autres. C'était affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont +tout embarrassé. On n'entendait que des cris; ils ne pouvaient plus +rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons. À dix +heures, mon capitaine m'envoie chercher par son domestique pour me faire +souper avec lui, et mon oeil fut pansé, ma chevelure fut remise en état. + +Nous couchâmes sur le champ de bataille, et le lendemain à quatre heures +du matin, il sort de la ville des parlementaires; ils demandaient une +suspension d'armes, et ils allaient au quartier général du premier +Consul; ils furent bien escortés. + +La joie renaissait par tout le camp. Je dis à mon capitaine: «Si vous +vouliez me permettre d'aller au quartier général.--Pourquoi faire?--J'ai +des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade.--Mais c'est +bien loin.--C'est égal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le +promets.--Eh bien, allez!» + +Nous voilà partis, le sabre au côté. Arrivé à la grille du château de +Marengo, je fais demander un maréchal des logis qui soit ancien dans le +corps, et voilà un bel homme qui se présente: «Que me voulez-vous? +dit-il.--Je désire savoir depuis combien de temps vous êtes dans la +garde du Directoire.--Il y a neuf ans.--C'est moi qui ai dressé vos +chevaux et qui les ai montés au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c'est +M. Potier qui vous les a vendus.--C'est vrai, me dit-il, entrez je vais +vous présenter à mon capitaine.» + +Il dit à mon camarade de m'attendre, et m'annonce ainsi: «Voilà le jeune +homme qui a dressé nos chevaux à Paris.--Et qui montait si bien à +cheval, dit celui-ci.--Oui, capitaine.--Mais vous êtes blessé.--Ah! +c'est un coup de baïonnette d'un Hongrois; je l'ai puni. Mais c'est ma +queue qu'ils m'ont coupée à moitié. Si j'avais été à cheval, ça ne me +serait pas arrivé.--J'en réponds pour vous, dit-il, je vous connais sur +cet article. Maréchal des logis, donnez-lui la goutte.--Avez vous du +pain, mon capitaine?--Allez-lui chercher quatre pains! Je vais vous +faire voir vos chevaux, si vous les reconnaîtrez!» + +Je lui en montrai douze. «C'est cela, me dit-il, vous les reconnaissez +très bien.--Je suis content, capitaine. Si j'avais été monté sur un de +ces chevaux, ils ne m'auraient pas coupé ma chevelure, mais ils me le +payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqué pour un +fusil d'argent, et lorsque j'aurai quatre campagnes, le Consul m'a +promis de me faire entrer dans sa garde.--C'est possible, mon brave +grenadier. Si jamais vous venez à Paris, voilà mon adresse. Comment se +nomme votre capitaine?--Merle; première compagnie de grenadiers de la +96e demi-brigade de ligne.--Voilà cinq francs pour boire à ma santé, je +vous promets d'écrire à votre capitaine. Il faut lui donner de +l'eau-de-vie dans une bouteille.--Je vous remercie de votre bonté, je +m'en vais, j'ai mon camarade à la grille qui m'attend, il faut lui +porter du pain de suite.--Je ne le savais pas, allez! Prenez un pain de +plus, et partez rejoindre votre corps.--Adieu, capitaine, vous avez +sauvé l'armée avec vos belles charges. Je vous ai bien vu.--C'est vrai!» +dit-il. + +Il vient me reconduire avec son maréchal des logis jusqu'à la grille. +Dans la cour, les blessés de la garde étaient étendus sur la paille, et +l'on faisait des amputations. C'était déchirant d'entendre des cris +partout. Je sortis le coeur navré de douleur, mais il se passait un +spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vîmes le champ de +bataille couvert de soldats autrichiens et français qui ramassaient les +morts et les mettaient en tas, et les traînaient avec les bretelles de +leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout pêle-mêle dans le même +tas, et l'on y mettait le feu pour nous préserver de la peste. Pour les +corps éloignés, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir. + +Je fus arrêté par un lieutenant qui me dit: «Où allez-vous?--Je vais +porter du pain à mon capitaine.--Vous l'avez pris au quartier général du +Consul. Peut-on en avoir un morceau?--Oui, lui dis-je; je dis à mon +camarade: vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant.--Je vous +remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez à gauche de +la route.» + +Et il eut l'obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte +de nous voir arrêtés. Je le remerciai de son obligeance, et j'arrive +près de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet: «Est-ce que vous +venez de la maraude?--Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de +l'eau-de-vie.--Et comment avez-vous pu trouver cela?» + +Je lui contai mon aventure: «Ah! dit-il, vous êtes né sous une bonne +étoile.--Allons! voilà un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie. +Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour +le colonel et le général, vous leur partagerez; ils ont peut-être bien +faim.--C'est une heureuse pensée, je vais faire votre commission avec +plaisir, et je vous remercie pour eux.--Allons! mangez d'abord et buvez +de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[33] +de celle que vous m'avez donnée, et du bon repas que vous m'avez fait +faire.--Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au +colonel et au général.» + +Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16, +l'armée eut l'ordre de porter des lauriers, et les chênes[34] n'eurent +pas bon temps. À midi, nous défilâmes devant le premier Consul, et notre +excellent général défila à pied devant les débris de sa division. Le +général Chambarlhac avait paru à cheval devant la division; mais il fut +salué de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne +l'avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[35]. Mais nous +criâmes: «Vive notre petit général!» pour celui qui s'était si bien +conduit le jour de la bataille. + +Le 16 au matin, le général Mélas nous renvoie nos prisonniers, il +pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous; on +leur avait donné des vivres et ils furent bien fêtés à leur arrivée. Le +26, la première colonne autrichienne défila devant nous, et nous les +regardâmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous +battre pour le moment, vu le peu que nous étions. C'était effrayant de +voir autant de cavalerie, d'artillerie; et trois jours de même. Ce +n'était que bagages. Ils nous laissèrent la moitié de tous leurs +magasins; nous eûmes des vivres et des munitions considérables. Ils nous +donnèrent quarante lieues de pays, ils se retirèrent derrière le Mincio, +et nous fermions la marche de la dernière colonne. Nous faisions route +ensemble; nos éclopés montaient sur leurs chariots; ils tenaient le côté +gauche, et nous le côté droit de la route. Personne ne se rencontrait, +et nous étions les meilleurs amis du monde. + +Nous arrivâmes dans cet ordre jusqu'au pont volant sur le bord du Pô. Là +nous vîmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrèrent dans un +château, prirent de l'argenterie et la vendirent à une cantinière qui +eut le malheur de recéler ces objets. Le maître du château qui vit les +soldats déposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte à +cheval et arrive au bord du fleuve; il vient trouver le colonel et lui +désigne la recéleuse des objets volés, et la marque de son argenterie, +et la quantité. Tout cela vérifié, la cantinière fut condamnée à être +tondue et menée sur son âne toute nue et à défiler devant le front du +régiment. Huit militaires menaient l'âne, et cette malheureuse tremblait +nue sur cet âne à poil[36]. + +Le maître de l'argenterie demandait grâce; elle pleurait, mais le soldat +rit de tout. La malheureuse, épuisée de fatigue dans cette position, +lâcha tout sur le dos de son âne, et les militaires qui conduisaient la +victime par devant et par derrière ne voulaient plus faire leur service +parce que l'odeur ne leur convenait pas. Ils jetèrent l'âne et la femme +dans le Pô pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chassée +du régiment, et le seigneur du château lui donna une bourse; il pleurait +sincèrement. + +Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes à la fois sur ce pont +volant, nous ne perdîmes pas de temps, et nous poursuivîmes notre marche +sur Crémone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trêve +convenue. Crémone est une grande ville qui peut se défendre d'un coup de +main; de beaux remparts et des portes solides. La place est +considérable, il y a une belle cathédrale, un cadran d'une grande +dimension; une flèche en fait le tour tous les cent ans. Sur les +marchés, on pèse tout, oignons et herbages; c'est rempli de melons que +l'on nomme pastèques (c'est délicieux). On y trouve des cabarets de +lait, mais c'est la plus mauvaise garnison de l'Italie; nous étions +couchés sur de la paille en poussière et nous étions remplis de vermine; +nos culottes, vestes et tricots étaient dans un état déplorable. L'idée +me prit de tâcher de détruire la vermine qui me rongeait. Je fis une +cendrée dans une chaudière et j'y mis ma veste. Quel malheur pour moi! +Il ne me resta que la doublure, le tricot était fondu comme du papier. +Me voilà tout nu, et rien dans mon sac pour me changer. + +Mes bons camarades vinrent à mon secours. Sur-le-champ, je fis écrire à +mon père et à mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais +part de ma détresse et les priais de m'envoyer un peu d'argent. Cette +réponse fut longue, mais elle arriva. Je reçus les deux lettres à la +fois (pas affranchies); elles coûtaient chacune un franc cinquante, +trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve là: «Faites-moi ce +plaisir de les lire.» + +Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon père me disait: «Si tu +étais un peu plus près de moi, je t'enverrais un peu d'argent!» Et mon +oncle me disait: «Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien +t'envoyer.» Voilà mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai +récrit de ma vie. Après la trêve, je fus obligé de monter quatre gardes +aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio, à quinze +sous la garde, pour payer cette dette. + +Ces deux lettres m'ont éloigné de mon sujet. Je reviens à Crémone où +nous passâmes trois mois dans la misère la plus complète. Notre +demi-brigade fut complétée, et notre compagnie fut organisée; on prit un +tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des +grenadiers dans le bataillon pour nous compléter. Tous les jours, on +nous menait à la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route, +avec défense de quitter son rang; la discipline était sévère. Le général +Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes +magnifiques). Il était le général en chef de cette belle armée. Nous +pouvions nous dire commandés par un bon général. Que la France nous en +donne de pareils! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les +trois mois de trêve, notre armée se mit au grand complet, les troupes +arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous, +mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut +toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux; votre vie est en +danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour +rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison! + +Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l'armée. Nous partîmes +le premier septembre pour nous porter sur la ligne, à un fort bourg +nommé Viédane, où nous commençâmes à respirer et trouvâmes des vivres. +Nos fureteurs découvrirent une cave sous une montagne; on tint conseil +comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le +domicile, vu que la guerre n'était pas déclarée. Il fut décidé que l'on +ferait un bon. Mais qui le signera?--«La plume, dit le fourrier, en +écrivant de la main gauche.--Combien de rations?--Cinq cents, dit le +sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce +qu'il dira.--Portez-le à l'alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si +ça peut prendre.--Allons, partons! nous verrons.» + +On part, après avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait +dit: «J'ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du +noir de fumée.») + +On se présente chez l'alcade, la distribution se fit de suite et la +plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le +capitaine rirent de bon coeur le lendemain. + +Nous partîmes pour Brescia où l'on rassembla l'armée dans une belle +plaine; nous passâmes la revue du général en chef. Brescia est une ville +forte qui peut se défendre; il y passe une rivière qui n'est pas large, +mais profonde. Nous partîmes le lendemain pour marcher sur le Mincio; +là, toute l'armée était en ligne, les préparatifs du passage de cette +rivière se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut décidé à la +pointe d'une hauteur très élevée qui dominait l'autre rive. Ce passage +se fit à l'abri d'un village qui le masquait à l'armée autrichienne qui +était très nombreuse, et l'on fit passer vingt-cinq mille hommes pour +les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible; nos troupes, +battues à plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio, +avec pertes. + +Heureusement, pour protéger notre armée, nous avions une position très +élevée qui dominait la plaine et qui leur empêchait de nous culbuter +dans le Mincio. Le général Suchet avec cinquante pièces de gros calibre +leur envoyait des bordées qui passaient par-dessus nos colonnes, +foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le +monde servait les pièces, et nous étions trois bataillons de grenadiers +à voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours. + +J'ai vu ce trait d'un petit voltigeur. Resté seul de l'armée en retraite +dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et +crie aussi: _En avant!_ Son intrépidité fit faire demi-tour à la +division: ils battirent la charge et furent à son secours. + +Le général le tenait à l'oeil; il fit partir son aide de camp pour aller +le chercher. L'aide de camp arrive au point désigné et voit le voltigeur +qui était encore en avant de la ligne; il court sur lui et lui dit: «Le +général vous demande.--Non! dit-il.--Venez avec moi, obéissez à votre +général!--Mais je n'ai pas fait de mal.--C'est pour vous +récompenser.--Ah! c'est différent. Je vous suis.» + +Arrivé près du général, il fut fêté de tous les officiers, et porté pour +un fusil d'honneur. + +Le soir nous partîmes pour trois lieues plus haut, auprès d'un moulin +qui était à notre gauche avec une belle hauteur derrière nous. Le beau +régiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se +venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui +donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit +cents hommes d'infanterie polonaise[37], sans sacs. Ils défilèrent sur +le pont et prirent à droite le long du Mincio; les Polonais au pas de +course les suivirent. Ils tombèrent sur la tête de colonne des +Autrichiens, ne leur donnèrent pas le temps de se mettre en bataille, +les sabrèrent et ramenèrent six mille prisonniers et quatre drapeaux. +Nos trois bataillons de grenadiers passèrent de suite, et le premier +dont je faisais partie était commandé par le général Lebrun, bon soldat. +Le général Brune lui donna l'ordre de prendre la redoute qui battait sur +le pont, et nous marchâmes dessus de suite. À portée de fusil, ils se +rendirent; ils étaient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l'armée +passa et l'on se mit en bataille. Les colonnes se virent face à face; on +les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pièces de +canon. La frottée fut terrible. + +Ils prirent la route de Vérone pour passer l'Adige. Avant d'arriver à +Vérone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la +ville de plus de trois cents pieds. Le général Brune envoya un +parlementaire dans la citadelle pour les prévenir qu'il allait faire son +entrée dans Vérone, et que s'il y avait un coup de canon de tiré sur la +ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois +bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous +regarder. Nous fûmes campés à deux lieues en avant, et, à minuit, on +nous fit prendre l'aile droite de l'armée en avant-postes. + +Je fus de garde au poste avancé. L'adjudant-major vient nous placer; +c'était moi le premier pour la faction; on me met dans un pré en me +donnant la consigne: «Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire +feu, ne pas crier qui vive et bien écouter, sans te laisser surprendre.» + +Me voilà seul pour la première fois en sentinelle perdue, ne voyant pas +clair du tout, et mettant mon genou à terre pour écouter. Enfin la lune +se lève; j'étais content de voir autour de moi, je n'avais plus peur. +Voilà que j'aperçois à cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet à +poil. Ça ne bougeait pas; je l'ajuste de mon mieux, et à mon coup de +fusil, toute la ligne répond[38]. Je croyais que l'ennemi était partout; +je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je +lui montre mon Hongrois; on me dit: «Tirez dessus et nous irons voir +tous les cinq.» + +J'ajuste, je tire, rien ne bouge. L'adjudant-major arrive: «Tenez, lui +dis-je, le voyez-vous, là-bas?--Tirez», dit-il. + +Je donne mon second coup, et nous marchâmes dessus. C'était un saule à +grosse tête qui m'avait fait peur... Le major me dit que j'avais bien +fait, qu'il y aurait été trompé lui-même, et que j'avais fait mon +devoir. + +Nous marchâmes sur Vicence, jolie ville; mais les Autrichiens filaient +sur Padoue à grandes journées. La joie était partout, à cause de nos +bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut désignée avec un +régiment de chasseurs à cheval pour aller du côté de Venise. + +Le général qui commandait cette expédition n'avait qu'un bras. Il fit +faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous +restions cachés dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur +des grands fossés pour passer notre artillerie et notre cavalerie; ce ne +sont que marais et chaumières de pêcheurs. À force de courage, nous +arrivâmes au lieu désigné. C'était une forte rivière avec une chaussée +la séparant de la mer; cette rivière va se joindre à quatre autres qui +tombent aussi dans la mer et forment la patte d'oie. Il fallait prendre +toutes ces rivières pour être maître des eaux douces. + +Sur la grande chaussée était un corps de garde autrichien à l'avancée; +des redoutes à un quart de lieue faisaient face aux rivières. On plaça +un factionnaire sur la chaussée; le factionnaire parlait allemand et fit +connaissance avec le factionnaire autrichien. Le nôtre lui demanda du +tabac, et l'allemand lui demanda du bois. Le nôtre lui dit: «Je vous en +apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de +faction.» Voilà nos grenadiers partis avec du bois; les autres leur +apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et +les voilà enchantés et disant: «Nous vous donnerons du tabac.» + +Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargés de bois et sont bien +reçus; ils s'emparent des fusils des Autrichiens, et les font +prisonniers. De suite la tranchée est ouverte, et des pièces mises en +batterie. C'était un bon point d'appui. + +Les bâtiments qui descendaient pour gagner la mer chargés de farine, +tombent en notre pouvoir ainsi que deux bâtiments chargés d'anguilles et +de poissons. Nous en eûmes un bâtiment à notre discrétion, et nous en +mangeâmes à toutes sauces. + +Lorsque les Vénitiens eurent soif, ils vinrent faire de l'eau et le +général en eut tout ce qu'il voulut; il nous avait promis trois francs +par jour, mais les comptes furent bientôt réglés; il ne donna pas un sou +et envoya tout chez lui. Puis le général Clausel prit le commandement. + +Nous restâmes peu de temps; Mantoue se rendit, nous vîmes passer sa +garnison, et nous eûmes ordre de partir pour Vérone pour célébrer la +paix. + +Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit à l'ordre du jour que +notre demi-brigade était désignée pour Paris. Quelle joie pour nous! +Nous traversâmes tout le pays d'Italie; l'on ne peut rien voir de plus +beau jusqu'à Turin; c'est magnifique. Nous passâmes le Mont-Cenis, nous +arrivâmes à Chambéry, et de Chambéry à Lyon. + +Lorsque notre vieux régiment arriva sur la place Bellecourt, tous les +incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions +d'Italie. Nous leur disions: «Oui, messieurs!--Vous n'avez pas la +gale?--Non, messieurs!» + +Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous répondaient: +«C'est incroyable!» + +Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le général Leclerc les +força à nous donner des billets de logement, et de suite il fut accordé +sept congés par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux +soldats! Jamais le Consul n'en a tant donné que cette fois. Le lendemain +on nous annonça que nous n'allions pas à Paris comme nous comptions, +mais bien en Portugal. Le général nous comprit dans les quarante mille +hommes de son armée; il fallut se résigner et partir dans un état +déplorable (des habits faits de toutes pièces). + +Nous partîmes pour Bayonne; cette route fut très longue; nous souffrîmes +des chaleurs; enfin nous arrivâmes au pont d'Irun. + +Nos camarades furent dénicher un nid de cigognes et prirent les deux +petits. Les autorités vinrent les réclamer au colonel; l'alcade lui dit +de les rendre parce que ces animaux étaient nécessaires dans leur climat +pour détruire les serpents et les lézards, qu'il y avait peine de +galères dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l'on en voit +partout; les plaines en sont couvertes, et elles se promènent dans les +villes; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux très élevés, et +elles font leurs nids sur les pignons des édifices. + +Arrivés à notre première étape, nos soldats trouvèrent du vin de Malaga +à trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait; ils +tombèrent morts-ivres. Il fallut mettre des voitures en réquisition pour +les charger comme des veaux (ils étaient comme morts). Au bout de huit +jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans +leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin +était fort. + +Nous arrivâmes à Victoria, jolie ville; de là, à Burgos, et de Burgos à +Valladolid, belle grande ville où nous restâmes longtemps dans la +vermine. C'est les poux qui font les lits des soldats à force de remuer +la paille qui ressemble à de la balle. Les trois quarts des Espagnols +prennent les poux à pincée, et les jettent par terre en disant: «Celui +qui t'a créé, qu'il te nourrisse!»--Voilà ce sale peuple. + +J'eus le bonheur d'être sapeur; j'avais un collier de barbe très long, +et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habillé à neuf (petite +et grande tenue) et nous fûmes logés chez le bourgeois où nous pûmes +nous débarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de +crainte d'être égorgés la nuit. + +Me promenant le long de la rivière, je rencontrai deux prêtres français +émigrés qui étaient dans un état de misère complète; ils m'accostèrent +pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n'avais +fait que passer, que l'on disait que les émigrés seraient rappelés, et +que s'ils voulaient aller voir le général Leclerc, ils seraient bien +reçus, que le général était le beau-frère du premier Consul. Ils y +furent le lendemain et ils reçurent de bonnes nouvelles; ils me +retrouvèrent et me prirent les mains et me dirent que j'étais leur +sauveur. Quinze jours après, ils reçurent l'ordre de rentrer en France, +et je fus embrassé par ces malheureux proscrits; je leur donnai le +conseil de se déguiser crainte d'être insultés en rentrant en France. +De Valladolid nous partîmes pour Salamanque, grande ville où nous +restâmes longtemps à passer des revues et faire la petite guerre; notre +avant-garde poussait sa pointe sur la frontière du Portugal et la guerre +n'eut pas lieu. Ils amenèrent dix-sept voitures bien escortées[39], et +la paix fut faite sans se battre. + +Nous rentrâmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les +Espagnols nous tuèrent nos fourriers[40] à coups de masse, et eurent la +hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le +colonel, dans un bourg près de Burgos. Tous les hommes étaient endormis; +le factionnaire crie: _Aux armes!_ et il était temps; ils sortaient du +village. Ils furent pincés par nos grenadiers qui les passèrent à la +baïonnette sans miséricorde[41].--Voilà ce peuple fanatique. + +Nous arrivâmes à Burgos et partîmes pour Vittoria. De là, nous passâmes +la frontière pour nous rendre à Bayonne, notre ville frontière. Nous +suivîmes toutes les étapes jusqu'à Bordeaux, où nous eûmes séjour. + +Je fus logé chez une vieille dame qui était malade. Je me présentai avec +mon billet de logement, et elle fut un peu effrayée de voir ma grande +barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit: «J'ai peur des +militaires.--Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien; mon +camarade est très doux.--Eh bien! je vous garde chez moi; vous serez +nourris et bien couchés.» + +Le bon logement! Après dîner, elle me fit appeler par sa femme de +chambre: «Je vous fais venir près de moi pour vous dire que je suis +rassurée, que vous êtes bien tranquille chez moi; j'ai recommandé de +bien vous traiter.--Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que +demain pour passer la revue.--Vous me voyez dans un mauvais état; ce +sont des malheurs que j'ai éprouvés. Robespierre a fait guillotiner +quatorze personnes de ma famille; le scélérat m'a fait donner pour +trente mille francs de bijoux et d'argenterie, et il exigeait que je +couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari; le lendemain, il lui +fit couper la tête. Voilà, monsieur, les malheurs de ma famille. Ce +scélérat a été puni, mais trop tard[42].» + +Nous partîmes pour nous rendre à Tours par les étapes désignées, et là +nous fûmes passés en revue par le général Beauchou, qui nous présenta un +vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans +notre demi-brigade[43]. Le Consul lui avait donné pour retraite la table +du général; il avait cent deux ans, et son fils était chef de bataillon. +On lui fit apporter un fauteuil; il était habillé en officier, mais +point d'épaulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui +avait trente-trois ans de service. + +Après avoir quitté cette belle ville de Tours, nous partîmes pour +prendre garnison au Mans (département de la Sarthe), que l'on peut citer +la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant +de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux +régiment prendre garnison.--Les murs de la caserne étaient encore teints +du sang des victimes qui avaient été égorgées par les chouans, et on +nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, où nous fûmes reçus +comme des frères. On répara la caserne, où je restai un an. + +Le colonel se maria avec une demoiselle d'Alençon, fort riche, et ce fut +des fêtes pour la ville. Les invitations furent considérables; je fus +désigné pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le +colonel fut généreux avec le régiment; tous ses officiers furent +invités. + +Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bénit, et l'on fit +faire trois brancards garnis en velours, chargés de brioches, et portés +par six sapeurs. L'épouse du colonel fit la quête, et mon capitaine +Merle, nommé commandant, conduisait notre belle quêteuse; le +tambour-major était le suisse; moi, je portais le plat, et madame +faisait la révérence. + +La quête fut de neuf cents francs pour les pauvres; tout le régiment +était à la messe. On fit porter un brancard chargé de pain bénit chez le +colonel, et là on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque +part et une lettre d'invitation. Deux sapeurs portaient la grande +bannette pleine de pain bénit, et je fus nommé pour accompagner les deux +sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient à la porte: je prenais +une part et la lettre; je me présentais: on me donnait six francs ou le +moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons +de campagne me valut cent écus. Le colonel voulut savoir si j'avais été +bien récompensé; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet +argent, il fit deux parts et me dit: «Voilà la moitié pour vous, et +l'autre que vous partagerez aux sapeurs.» + +Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s'était passé; je les +ramenai à la caserne, et devant le sergent et le caporal, je déposai +l'argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des +poignées d'argent sur la table: «Vous avez donc volé la caisse du +régiment. Pour qui tout cet argent? dit le sergent.--C'est pour nous, +partagez-le, c'est le pain bénit.» + +Nous eûmes chacun quinze francs; ils étaient contents de moi, ils me +serraient la main. J'eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs, +c'était une fortune pour moi. Ils voulurent me régaler; je m'y opposai: +«Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d'eau-de-vie, et voilà +toute la dépense qu'il faut faire. Et c'est moi qui régale, vous +entendez, mon sergent?--Rien à répliquer, dit-il, il est plus sage que +nous.» + +Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent +contents. Ce beau dîner du colonel me valut un louis, qu'il me donna +pour avoir passé la nuit. Le bal ne finit qu'au jour; on se mit à table +à trois heures, et je fus bien récompensé. + +Quinze jours après, je reçus une lettre de Paris, et je fus surpris +(mais quelle surprise!). C'était ma chère soeur qui m'avait découvert par +le moyen des recherches faites par son maître qui avait un parent au +ministère de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir à Paris, +cuisinière chez un chapelier, place du Pont-Neuf. + +Le conseil d'administration du régiment avait ordre de porter des +militaires pour la croix, et je fus porté avec les officiers qui +avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour +m'en faire part et que c'était parti au ministère de la guerre. Je +répondis: «Je vous remercie, mon commandant.--Le colonel et moi, nous +avons réclamé la promesse du premier Consul à votre égard pour la garde, +et j'ai signé cette demande avec le colonel, cela vous est dû.» + +Quinze jours après, le colonel me fit appeler: «Voilà la bonne nouvelle +arrivée! Vous êtes nommé dans la garde: on va vous faire votre décompte +et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le +général Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part à votre +commandant, il sera content de l'apprendre.» + +J'étais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma +bonne soeur, que je n'avais pas vue depuis l'âge de sept ans; mon +commandant me fît compliment en disant: «Si jamais je vais à Paris, je +vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez à la +caserne.» + +Je fis part de la bonne nouvelle à tous mes camarades, qui me dirent: +«Nous vous conduirons tous.» Le sergent et le caporal aussi dirent: +«Nous irons tous faire la conduite à notre brave sapeur.» Mon décompte +terminé, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une +fortune pour un soldat), bien accompagné de mes bons camarades, le +sergent et le caporal en tête. Il fallut faire halte pour nous quitter à +une lieue, et j'arrivais à Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne +des Feuillants, près la place Vendôme. Un passage longeait notre caserne +jusqu'aux Tuileries; à peine si l'on pouvait passer deux de front; on +l'appelait la caserne des Capucins. + +Je fus mis en subsistance dans la troisième compagnie du premier +bataillon; mon capitaine se nommait Renard; il n'avait qu'un défaut, +c'était d'être trop petit. En compensation, il avait une voix de +stentor; il était grand quand il commandait, c'était un homme à +l'épreuve; il a toujours été mon capitaine. On me mena chez lui: il me +reçut avec affabilité. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la +permission de la toucher. «Si vous étiez plus grand, je vous ferais +entrer dans nos sapeurs; vous êtes trop petit.--Mais, capitaine, j'ai un +fusil d'honneur.--C'est possible.--Oui, capitaine. J'ai une lettre pour +le général Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frère, +marchand de drap, porte Saint-Denis.--Eh bien! je vous garde dans ma +compagnie. Demain, à midi, je vous conduirai au ministère, et là nous +verrons.--C'est lui, le ministre, qui m'a trouvé sur ma pièce de canon à +Montebello.--Ah! vous m'en direz tant que je voudrais être à demain pour +voir si le ministre vous reconnaîtra.--Je n'avais point de barbe à +Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin +vert.--Eh bien! à demain à midi! Je vous présenterai.» + +Le lendemain, à midi, nous partîmes pour nous rendre au ministère; il se +fit annoncer, et nous fûmes introduits près du ministre. + +«Eh! capitaine, vous m'amenez un beau sapeur. Que me veut-il?--Il dit +que vous l'aviez inscrit pour le faire venir dans la garde.--Comment te +nommes-tu?--Jean-Roch Coignet. C'est moi qui étais sur la pièce de canon +à Montebello. + +--Ah! c'est toi.--Oui, mon général.--Tu as reçu ma lettre?--C'est mon +colonel, M. Lépreux.--C'est juste. Va dans les bureaux en face.--Tu +demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade: tu diras ton +nom, et tu m'apporteras une pièce que j'ai signée pour toi.» + +Je demandai dans ce bureau; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette +barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu'elle était +postiche: «Est-elle naturelle?» me dit le chef. + +Je la prends à poignée et la tire: «Voyez, lui dis-je, elle tient à mon +menton, et bien plantée.--Tenez, mon beau sapeur, voilà un papier digne +de vous.--Je vous remercie.» + +Et je porte ce papier au ministre, qui me dit: «Vois-tu que je ne t'ai +pas oublié? Tu porteras une petite _machine_! dit-il en touchant mon +habit... Et toi, Renard, tu recevras demain, à dix heures, une lettre +pour lui. C'est un soldat à l'épreuve; tâche de le garder dans ta +compagnie.» + +Je remerciai le ministre, et nous partîmes de suite pour nous rendre +chez le général Davoust, colonel-général des grenadiers à pied. Il nous +reçut très bien, en disant: «Vous m'amenez un sapeur qui a une belle +barbe.--Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine; +il a un fusil d'honneur.--Mais il est bien petit.» + +Il me fit mettre à côté de lui et dit: «Tu n'as pas la taille pour les +grenadiers.--Je désirerais le garder, mon général.--Il faut tromper la +toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de +carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il;... il lui manque six lignes. Eh +bien! tu vois qu'avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses +six pouces; tu l'accompagneras.--Ah! certainement, mon général.--S'il +est accepté, ce sera le plus petit de mes grenadiers.--Mon général, il +va être décoré.--Ah! c'est différent, fais ton possible pour le faire +recevoir.» Et nous partîmes pour nous procurer des cartes, mettre des +bas. Mon capitaine menait tout cela grand train; il était vif comme un +poisson et en vint à bout. Le soir même, je me tenais droit comme un +piquet sous la toise, et mon capitaine était là qui se redressait, +croyant me faire grandir. Enfin, j'avais mes six pouces, grâce à mes +jeux de cartes. Je sortis victorieux. + +Mon capitaine fut joyeux de son côté; je fus admis dans sa compagnie. +«Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe.--Je vous demande la +permission de la garder quinze jours; je voudrais faire quelques visites +avant de la faire couper.--Je vous donne un mois, mais il vous faudra +faire l'exercice.--Je vous remercie de toutes vos peines pour moi.--Je +vais vous faire porter sur les contrôles à compter d'hier pour votre +solde.--Je vous demande la permission de porter ma +lettre.--Certainement», dit-il. + +Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit: «Voilà un petit +grenadier. Vous donnerez une permission à Coignet pour faire ses +commissions, et vous allez la lui faire délivrer de suite pour qu'il +puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l'ordinaire le plus +faible[44]. Vous y avez l'homme le plus grand, eh bien! vous aurez le +plus petit.--Justement, il se trouve seul en ce moment; c'est un bon +camarade; nous pourrons dire: le plus petit avec le plus grand.» Le +sergent-major me mena dans ma chambre, et il me présenta à mes +camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit à +rire en me voyant si petit. «Eh bien, lui dit-il, voilà votre camarade +de lit.--Je pourrai l'emporter en contrebande sous ma redingote.» + +Ça me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble; chacun +avait sa soupière), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut +enchanté de mon procédé. + +Le caporal me dit: «Il faut vous acheter une soupière demain, vous irez +avec votre camarade.» Le lendemain, nous allâmes acheter ma soupière, et +je régalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bière. Rentré à la +caserne, je demandai la permission de sortir jusqu'à l'appel de midi. +«Allez!» dit mon caporal. + +Je vole pour aller voir cette bonne soeur place du Pont-Neuf, chez un +chapelier. Je me présente avec la lettre que le maître de la maison +avait eu l'obligeance de m'écrire, et ils furent surpris de voir une +barbe comme la mienne: «Je suis le militaire à qui vous avez eu +l'obligeance d'écrire au Mans. Je viens voir ma soeur Marianne; voilà +votre lettre.--C'est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment, +votre grande barbe pourrait lui faire peur.» + +Il revient et me dit: «Elle vous attend, je vais avec vous.» + +J'arrive vers cette grosse mère, et lui dit: «Je suis ton frère, viens +m'embrasser sans crainte.» + +Elle vient en pleurant de joie de me voir; je lui dis: «J'ai deux +lettres de mon père, datées de Marengo.» + +Et le maître de me dire: «Il faisait chaud.--C'est vrai, +monsieur.--Mais, dit-elle, mon frère l'aîné est ici à Paris.--Est-il +possible?--Mais oui! il va venir me voir à midi.--Quel bonheur pour moi! +Je suis dans la garde du Consul, je vais courir à l'appel et je +reviendrai le voir; à une heure, je serai de retour.» + +Je remerciai le maître et je cours à l'appel; je reviens le plus vite +possible, mais mon frère était arrivé. Ma soeur lui dit que j'étais dans +la garde du Consul. «Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire +connaissance d'un soldat, ne va pas nous déshonorer; nous avons été +assez malheureux.--Mais, mon ami, dit-elle, il va venir après son appel, +tu le verras.» + +J'arrive; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis: «Eh bien! ma soeur, +et mon frère Pierre n'est donc pas venu.--Mais si, dit-elle; il dit que +vous n'êtes pas mon frère.--Ah! lui dis-je, eh bien! il faut lui dire +que c'est lui qui m'a emmené de Druyes pour Etais où il m'a loué, et il +avait du mal au bras.» + +Là-dessus, il vint fondre sur moi, et nous voilà tous les trois dans les +bras l'un de l'autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison +est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept +ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frère et ma soeur ne +purent la surmonter; je les perdis tous les deux. J'enterrai ma pauvre +soeur au bout de six semaines; la maladie se déclara au bout de huit +jours, et il a fallu la conduire à l'hôpital où elle succomba; je la +conduisis au champ du repos. Mon frère ne put survivre à cette perte; je +le renvoyai au pays où il mourut. Je les perdis dans l'espace de trois +mois; voilà des malheurs que je ne puis oublier. + +Mes devoirs de famille terminés, je repris mes devoirs militaires, et je +contai mes malheurs à mon capitaine qui m'a plaint sincèrement. Je fus +habillé promptement et je fus à l'exercice. Comme j'étais déjà fort dans +les armes, l'escrime, je continuai; je fus présenté aux maîtres qui me +poussèrent rapidement. Au bout d'un an, on livra un assaut, et je fus +applaudi pour ma force et ma modestie à leur laisser le point d'honneur. +Plus tard, je me fis présenter par le premier maître dans la rue de +Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens très forts, et là je +fis voir ce dont j'étais capable. Je fus embrassé par les maîtres et +invité par les forts élèves; le maître d'armes de chez nous me combla +d'amitié, et dit: «Ne vous y fiez pas! Vous n'avez rien vu, il a caché +son jeu et s'est conduit comme un ange. On peut en faire un maître s'il +voulait, mais il dit: _Non, je reste écolier..._ Voilà sa réponse.» + +J'allais tous les jours à l'exercice pour apprendre les mouvements de la +garde, et ça ne fut pas long pour moi; au bout d'un mois, je fus quitte +et je fus mis au bataillon. La discipline n'était pas sévère; on +descendait pour l'appel du matin en sarrau de toile et caleçon (pas de +bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous +vint un colonel, nommé Dorsenne, qui arrivait d'Égypte couvert de +blessures; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour +la discipline et la tenue. Au bout d'un an, nous pouvions servir de +modèle à toute l'armée. Sévère, il faisait trembler le plus terrible +soldat, il réforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modèle de +tous nos généraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait +pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l'ai vu +couvert de terre par des obus. Une fois relevé, il disait: «Ce n'est +rien, grenadiers, votre général est près de vous.» + +On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne, +et qu'il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il +nous prit tous dans nos lits, il était accompagné du général Lannes, son +favori. Il venait de nous arriver des malheurs; des grenadiers s'étaient +suicidés, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive +à mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s'allongea +en voyant le Consul près de notre lit; ses jambes passent de plus d'un +pied notre couchette. Le Consul croit que c'est deux grenadiers au bout +l'un de l'autre et vient à la tête de notre lit pour s'assurer du fait, +et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s'assurer. «Mais, +dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu, +Lannes? il faut réformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et +que toute la literie soit mise à neuf; celle-ci passera pour la +garnison.» + +Mon camarade de lit fut cause d'une dépense de plus d'un million, et +toute la garde eut des lits neufs de sept pieds. + +Le Consul fît une morale sévère à tous nos chefs, et il voulut tout +voir; il se fit donner du pain: «Ce n'est pas cela, dit-il, je paie pour +du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes? tu +enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu'il vienne me +parler.» + +Le Consul nous dit: «Je vous passerai en revue dimanche, j'ai besoin de +vous voir. Il y a des mécontents parmi vous; je recevrai leurs +réclamations.» + +Ils s'en retournèrent aux Tuileries. Sur l'ordre qu'il passerait la +revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que +rien ne manquât pour la tenue. Tout le magasin d'habillement fut +bouleversé, tous les vieux habits furent réformés, et il passa son +inspection à dix heures; il était d'une sévérité à faire trembler les +officiers. À onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries; à midi, +le Consul descend pour passer la revue, monté sur le cheval blanc que +Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval était de la plus grande beauté, +couvert par sa queue et sa crinière; il marchait dans les rangs au pas +d'un homme; on pouvait dire que c'était le plus fier cheval. + +Le Consul fit ouvrir les rangs; il marchait au pas, il reçut beaucoup de +pétitions; il les prenait lui-même et les remettait au général Lannes. +Il s'arrêtait partout où il voyait un soldat lui présenter les armes, et +il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fit défiler. Nous +trouvâmes des tonneaux de bon vin à la caserne, et la distribution se +fit à chacun son litre. Les pétitions furent presque toutes accordées; +le contentement était général. + + + + +QUATRIÈME CAHIER + +MA DÉCORATION--JE SUIS EMPOISONNÉ.--RETOUR AU PAYS.--LE CAMP DE BOULOGNE +ET LA PREMIÈRE CAMPAGNE D'AUTRICHE. + + +Fait général des grenadiers à pied, le général Dorsenne forma un +deuxième régiment. La garde devint nombreuse et, par sa sévérité, il en +fit un modèle de discipline. Sévère et juste, soldat à toute épreuve, +brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voilà le portrait +de ce général. On fit venir les sous-officiers et soldats marqués pour +recevoir la croix, et nous nous trouvâmes dix-huit cents dans la garde. +Le 14 juin 1804, la cérémonie eut lieu au dôme des Invalides. Voilà +comme nous étions placés: à droite en entrant, sur des gradins jusqu'en +haut, était la garde; les soldats de l'armée étaient à gauche sur des +gradins pareils, et les invalides étaient au fond jusqu'au plafond. Le +corps d'officiers occupait le parterre; toute la chapelle était pleine. + +Le Consul arrive à midi, monté sur un cheval couvert d'or, les étriers +étaient massifs en or. Ce riche coursier était un cadeau du Grand Turc; +on fut obligé de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser +approcher (ce n'était que diamants sur la selle). + +Il se présente; le plus grand silence règne dans la chapelle, il +traverse tout ce corps d'officiers et va se placer à droite, dans le +fond, sur son trône; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge; +Eugène, au pied du trône, tenait une pelote garnie d'épingles, et Murat +avait une nacelle remplie de croix. La cérémonie commence par les grands +dignitaires, qui furent appelés par leur rang d'ordre. Après que toutes +les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à +Joséphine dans sa loge sur un plat que Murat et Eugène lui présentèrent. + +Alors on appela: «Jean-Roch Coignet!» J'étais sur le deuxième gradin; je +passai devant mes camarades, j'arrivai au parterre et au pied du trône. +Là, je fus arrêté par Beauharnais qui me dit: «Mais on ne passe pas.» +Et Murat lui dit: «Mon prince, tous les légionnaires sont égaux; il est +appelé, il peut passer.» + +Je monte les degrés du trône. Je me présente droit comme un piquet +devant le Consul, qui me dit que j'étais un brave défenseur de la +patrie et que j'en avais donné des preuves. À ces mots: «Accepte la +croix de ton Consul», je retire ma main droite qui était collée contre +mon bonnet à poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en +faire, je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me +fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnière de +mon habit et l'attacha à ma boutonnière avec une épingle prise sur la +pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet +état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M. +Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs décorations. Ils +m'embrassèrent tous les deux au milieu de tout ce corps d'officiers, et +je sortis du dôme. + +Je ne pouvais avancer, tant j'étais pressé par la foule qui voulait voir +ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher, pour toucher à ma +croix, me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure que +j'allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se +trouvaient sur mon passage. J'arrivai au pont de la Révolution, où je +trouvai mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les +compliments pleuvaient de tous côtés; enfin, pressé de toutes parts, je +finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j'eus bien du mal à +pouvoir gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte +les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier près +de moi, et j'étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui dis: +«C'est donc pour moi que vous portez les armes?--Oui, me dit-il, nous +avons la consigne de porter les armes aux légionnaires.» + +Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa +compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forçant de les +prendre, je lui dis: «Je vous invite à déjeuner lors de la descente de +votre garde.» + +Dieu! que j'avais faim! Je fis venir dix litres de vin pour mon +ordinaire, et je dis au cuisinier: «Voilà pour mes camarades!» + +Le caporal voit ces bouteilles et dit: «Qui a fait venir ce vin?--C'est +Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donné son souper de suite, car le +lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras +dessous, et il a dit de boire à sa santé.» + +Mon lieutenant, qui m'avait vu décorer le premier, ne m'avait pas perdu +de vue, et s'était emparé de moi. Il me dit obligeamment: «Vous ne me +quitterez pas de la soirée. Nous allons voir les illuminations et, de +là, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de café. L'appel +se fait à minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons; je +réponds de tout.» + +Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure: il me mena au +café Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand +caveau où il y avait beaucoup de monde. Là, nous fûmes entourés tous les +deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant, et lui dit: «Je +vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d'honneur +sont régalés gratis.» + +Les gros matadors[45], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et +ils s'emparèrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant +leur dit que c'était moi le premier décoré; alors tout le monde de se +rabattre sur moi, criant: «Allons! buvons à sa santé!» + +J'étais confus. On me dit: «Buvez, mon brave.--Je ne puis boire, +Messieurs, je vous remercie.» + +Enfin, nous fûmes fêtés de tout le monde; toutes les tables voulaient +nous avoir. Nous fûmes saluer le maître de la maison et le remercier; à +minuit, nous rentrâmes à notre caserne. Mon lieutenant était sobre comme +moi; nous ne prîmes que très peu de chose... Que cette soirée fut belle +pour moi qui n'avais jamais rien vu de pareil! + +Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin; nous fûmes +embrassés tous les deux, et il fallut prendre le petit verre: «À midi, +dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous présentera à M. +de Lacépède comme le premier décoré; c'est l'ordre. Et les grenadiers à +deux heures.» + +Nous prîmes un fiacre et, arrivés dans la cour, on monte de grands +escaliers. Puis, les deux battants s'ouvrirent et nous fûmes annoncés. +Le chancelier paraît avec un gros et long nez; mon lieutenant lui dit +que j'avais été décoré le premier; il m'embrassa et me fit signer en +tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand +registre. Il nous accompagna jusqu'à la porte du grand perron, et toute +la garde fut en voiture à la chancellerie. Je fis des visites chez le +frère de mon colonel, porte Saint-Denis, où je fis emplette de nankin +pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d'argent de +jarretières, c'était de rigueur pour l'uniforme d'été. Lorsque je fus +prêt à me présenter chez le général Hulin, il me reçut et me fit cadeau +d'une pièce de ruban de la Légion d'honneur. + +Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de +Druyes, demeurant près le Jardin des Plantes; je suivais la rue +Saint-Honoré. Arrivant près du Palais-Royal, je rencontrai un superbe +homme qui m'accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui +faire l'amitié de venir prendre une demi-tasse de café avec lui. Je +refusai, et il insista tant que je me laissai tenter; il me mena au café +de la Régence, place du Palais-Royal, qui longe cette place à droite. +Arrivé dans ce beau café, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je +regardais la dame dans son comptoir qui était si belle (avec mes 27 ans, +je la brûlais des yeux). + +Ce monsieur me dit: «Votre café va refroidir, prenez votre tasse.» + +Et, sitôt prise, il se lève et me dit: «Je suis pressé.» Il va payer et +sort. Je ne venais que finir ma tasse; je me levai, qu'il était disparu. + +En sortant du café, je tombai sur le pavé. Tout mon corps se tortillait, +j'étais en double; des coliques me tordaient les boyaux. On vint à mon +secours; le monde du café, je crois, me fit porter à notre hôpital, au +Gros-Caillou, et je fus de suite traité. On me fit boire je ne sais +quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l'on fit venir M. Suze, le +premier médecin, très grêlé et borgne, un excellent homme. Il s'aperçut +de suite que j'étais empoisonné; il ordonna un bain et des frictions +avec de l'huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le +ventre à tour de bras; un autre était tout prêt pour le relayer; et +ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques +ne se passaient pas. + +Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet; +et, lorsque le feu était éteint, on coupait la peau avec un canif. Et +puis on mettait un bocal renversé sur mon ventre pour pomper le sang. On +m'épuisa de cette manière que l'on pouvait voir, avec une chandelle, au +travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de +me changer de draps quatre fois par jour, à cause des sueurs qui +sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous à mes deux infirmiers +pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours +des ventouses et des remèdes qui ne faisaient rien; ce que l'on me +donnait à prendre par le haut ne passait pas. + +Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l'ordre de mettre +deux médecins de nuit près de moi pour me garder, et des infirmiers nuit +et jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes +nouvelles. Tous les soins me furent prodigués; on donna l'ordre de +laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus +grande consolation c'était de voir ma croix qui était près de moi. Je +supportais toutes les souffrances possibles pour me guérir. + +Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation +où fut appelé le baron Larrey et des médecins qui me mirent sur une +table bien couvert sur des matelas: «Messieurs, leur dit-il, ce brave +militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre +avis.» + +Ils délibèrent, et je n'entendis rien; M. Larrey dit: «Il faut faire +apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons +prendre. Si elle passe, nous verrons.» + +On me présenta un grand gobelet d'argent plein de limonade bien sucrée, +je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une +demi-heure après ils m'en donnèrent un second verre. M. Larrey leur dit: +«J'ai sauvé le haut, sauvez le bas!» Ils délibèrent pour me faire +prendre un remède de leur composition, et il fit son effet; je rendis +comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses, +et la première était pleine de vert-de-gris; elles furent emportées +soigneusement, et ils restèrent deux heures près de moi. + +M. Larrey me dit: «Vous êtes sauvé, je viendrai vous voir», et il est +venu trois fois me visiter. Je dois la vie à lui et à M. Suze. Je fus +soigné: on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna +du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais +pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit +jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de +Nuits; j'en donnais la moitié à mes camarades. Les confitures venaient +du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des +visites tous les jours. M. Morin, qui possédait un château dans mon +pays, apprit que j'étais à l'hôpital, il vint me voir et m'offrit son +château pour me rétablir. Je l'acceptai avec reconnaissance. «Vous +trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous +soyez soigné.» + +Les bons soins des médecins et des infirmiers me sauvèrent de la +vengeance que l'on exerçait contre moi, ne pouvant pas atteindre le +premier Consul, car c'est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait +pour me détruire. + +Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil près de la +croisée pour prendre l'air. M. Suze me fit peigner et dit à l'infirmier +qu'il ne voulait pas que mes cheveux soient coupés. Il fallut mettre +beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque à +l'infirmier. Il y avait deux verres à son masque pour qu'il ne soit pas +empoisonné, tout le vert-de-gris étant dans ma chevelure. Cette +opération dura une heure; je donnai trois francs à l'infirmier pour la +conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons, +et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait +nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin. À midi, on ne +connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fûmes +bien débarrassés lorsque l'ordre fut donné de couper les queues, quoique +ça fît une révolution dans l'armée, surtout dans la cavalerie. + +Ma convalescence venait à vue d'oeil. Je dis à M. Suze que je me portais +bien et que je désirais avoir une permission pour prendre l'air du pays +natal, vu que j'étais invité dans un château pour me rétablir et que le +lait me ferait du bien. «Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous +voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins +d'un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent! il faut +me le promettre.--Je vous le jure!» + +Il me donna mon billet de sortie, et, arrivé à la caserne, je présentai +mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma +paye entière. Je partis habillé tout à neuf, aux frais du Gouvernement, +par le coche, et, arrivé à Auxerre, je fus logé chez Monfort, porte de +Paris. Je me rappelai d'un parent, le père Toussaint-Armancier; je le +fis venir et lui demandai s'il n'aurait pas entendu dire où était passé +mon petit frère que je n'avais pas vu depuis l'âge de six ans. Il me +répond: «Je sais où. Il est à Beauvoir, chez le meunier Thibault.--Il +faut l'envoyer chercher. Dieu, que je suis content!» + +Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras; il ne pouvait pas se +contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix. +«Mon bon frère, me disait-il, que je suis content!--Je vais dans notre +pays et si tu veux, je t'emmènerai, je te placerai dans le commerce, +j'ai de bonnes connaissances à Paris.--Eh bien! me dit-il, viens me +chercher, je partirai avec toi.--Je te le promets, lui dis-je; +apprête-toi. As-tu de l'argent?--Oui, me dit-il, j'ai sept cents +francs.--Ça prouve ta bonne conduite, mon ami.» + +Et nous dînâmes comme deux enfants retrouvés. Le lendemain, après notre +déjeuner, nous partîmes chacun de notre côté. Arrivant à Courson, je fus +arrêté par le brigadier de gendarmerie nommé Trubert, qui me demande si +j'étais en ordre; je lui dis: «Regardez ma croix et mon uniforme, c'est +mon passeport.» Il fut sot... Je me fis conduire à Druyes. J'arrivai, le +samedi à la nuit, au château du Bouloy, chez M. Morin, où l'on +m'attendait. Suivant la vallée, je ne fus aperçu de personne. + +Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me +rendre à la messe. Je demandai où je pourrais me placer dans une stalle; +on m'indiqua celle à côté du maire, M. Trémeau, qui existe encore, et +j'arrivai dans le choeur. Je me plaçai dans la place indiquée, et le +maire se met à ma gauche. Je le salue. «C'est bien vous, Coignet?--Oui, +monsieur.--Je vous attendais, j'ai reçu une lettre de M. Morin qui +m'annonçait votre arrivée.--Je vous remercie; j'aurai l'honneur d'aller +vous faire ma visite après la messe.--Je vous attends.» + +Tout le monde se portait du côté du choeur pour voir ce beau militaire +décoré. Je reconnus ma belle-mère en face de moi, et mon père qui me +tournait le dos; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe +tout entière pour sortir de l'église; je me présente chez mon père. La +porte n'était pas fermée; je me tiens debout, mon père arrive et me voit +qui l'attendais au milieu de la chambre. Je fus à lui pour l'embrasser, +il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mère +paraît pour venir m'embrasser. «Halte-là! lui dis-je, je n'aime pas les +baisers de Judas. Retirez-vous, vous êtes une horreur pour moi.--Allons! +mon fils, dit mon père, assieds-toi là. Pourquoi n'es-tu pas venu chez +ton père!--Je ne voulais pas y recevoir l'hospitalité sous les yeux de +votre femme que je déteste. Des étrangers m'ont offert un asile par +amitié; je l'ai accepté. Je vais faire ma visite à M. le Maire, et +demain je viendrai vous voir à midi, si vous le permettez.--Je +t'attendrai.» + +Je partis pour monter à la ville, et je trouvai la foule qui m'attendait +à mon passage, disant: «Le voilà, ce cher M. Coignet; il n'a pas perdu +son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l'a béni à cause de toutes +les souffrances que sa belle-mère lui a fait endurer.--Laissez-moi! leur +dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis; laissez-moi monter à la +ville chez M. Trémeau.» + +Je fus reçu à bras ouverts chez M. Trémeau, qui dit: «Vous avez votre +couvert mis chez moi, et nous vous mènerons à la chasse avec mes frères +pour vous désennuyer; vous portez votre port d'armes sur votre +poitrine.--Je vous remercie, je viendrai vous voir.» + +Quel baume pour moi que cet accueil de l'amitié! Je rentrai à mon hôtel, +et le lendemain, je descendis chez mon père. Je lui dis: «J'ai enfin +retrouvé mon petit frère, après avoir eu le malheur d'avoir perdu les +deux autres, dont un est venu mourir près de vous sans que vous lui +donniez l'hospitalité. Voilà encore une barbarie de votre femme, et +vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte à votre fils aîné. Il +faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez +trois mille francs.» + +Ma belle-mère, qui était au coin du feu, me dit: «Comment ferions-nous +pour vous donner tout cet argent?--Il n'est pas permis à une marâtre de +femme comme toi de se mêler de mes affaires. Cela me regarde avec mon +père, si je n'avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais +sauter la tête de dessus tes épaules; tu ne prendras plus les pincettes +pour m'arracher le nez. Malheureuse! tu n'as pas de honte d'avoir mené +ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonnés à la merci de +Dieu. Vois ton crime, serpent! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne +sais pas, je ferais un malheur.» + +Mon père était tout pâle; je frémis de la sortie que je m'étais permis +de faire devant lui, mais j'avais le coeur soulagé. + +Il ne fut parlé que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reçus +des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reçu partout avec +amitié. Je reçus une lettre de M. de la Bergerie, préfet de l'Yonne, sur +l'ordre du maréchal Davoust qui était arrivé à Auxerre, pour être près +du maréchal pour une chasse au loup dans la forêt de Frétoy, près de +Courson. J'y fus accompagné de MM. Trémeau, qui me dirent très +obligeamment qu'il fallait être en chasseur pour ménager mon uniforme; +j'étais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Légion d'honneur. Le +maréchal me reconnut de suite: «Voilà mon grenadier, dit-il au préfet; +vous nous suivrez à la chasse toute la journée.» + +Les gardes nous placèrent, et les traqueurs partirent après le signal. +Il fut tué deux loups et des renards; il était défendu de tirer sur le +chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur +tout. La chasse fut terminée à quatre heures, et nous fûmes invités, moi +et les MM. Trémeau. Le dîner fut brillant: je fus fêté. Le maréchal dit +au préfet: «C'est le plus petit de mes grenadiers. Allons! amusez-vous +bien dans votre pays.» + +Nous partîmes à onze heures du soir, et les MM. Trémeau furent enchantés +du bon accueil du préfet et du maréchal; nos carniers étaient bien +garnis de lièvres. + +Je passai mon temps à chasser, je fus voir mon père, qui m'invita à +faire une partie de chasse; je ne pus refuser. Arrivé au rendez-vous, il +me dit: «Voilà le train de trois chevreuils qui ont passé la nuit dans +ce taillis; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma +chienne et, au bout d'un quart d'heure, tu marcheras droit devant toi. +Sitôt que j'aurai tiré, tu la lâcheras.» + +Je pars, et, arrivé au milieu de ma course, j'entends deux coups de +fusil. Je lâche le chien, et j'entends mon père me crier: «Par ici!» +J'arrive. Quel fut mon étonnement! Deux chevreuils par terre. «Je les ai +tués tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me +suis trop pressé. Allons à la ferme, on viendra les chercher; mais, me +dit-il, il nous faut deux lièvres. Chacun le nôtre! je sais où les +trouver.» + +Au bout d'une heure, les lièvres étaient dans le carnier: «C'est +suffisant, lui dis-je, allons-nous-en.» + +Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre à Beauvoir, chez +le père Thibault, pour prendre mon petit frère et l'emmener avec moi à +Paris. Je cachai mon départ, je ne le dis qu'à mon camarade Allart, et +je partis à deux heures du matin. Arrivé à Paris, je plaçai de suite mon +frère garçon marchand de vin; je me rendis à ma caserne, où mes +camarades me souhaitèrent la bienvenue. Je touchai ma solde entière et +trois mois de ma Légion ce qui me donna deux cents francs; ça remonta +mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine, +je fus tout à fait rétabli pour rentrer en campagne. + +On s'apprêtait pour la descente d'Angleterre, disait-on. On faisait +faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun. +Le camp de Boulogne était en grande activité, et nous faisions la belle +jambe à Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manoeuvres de +terre et de mer, après de grandes revues et de grandes manoeuvres dans la +plaine de Saint-Denis, où il fallut endurer la pluie toute la journée; +les canons de nos fusils se remplissaient d'eau, l'arme au bras. Le +_grand homme_ ne bougeait pas; l'eau lui coulait sur les cuisses; il ne +nous fit pas grâce d'un quart d'heure. Son chapeau lui couvrait les +épaules, ses généraux baissaient l'oreille, et lui ne voyait rien. +Enfin, il nous fit défiler et, rendus à Courbevoie, nous barbotions +comme des canards dans la cour, mais le vin était là, et on n'y pensait +plus. + +Le lendemain, on nous lit à l'ordre du jour qu'il fallait se tenir prêt +à partir. «Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux à +tout le monde, car il ne reste que les vétérans.» + +L'ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher +sur la paillasse, prêts à partir pour Boulogne. On nous campa au port +d'Ambleteuse, où nous formâmes un beau camp; le général Oudinot était +au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de +la réserve. Et tous les jours à la manoeuvre. Nous fûmes embrigadés pour +faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit très loin, sur +une ligne de deux cents péniches. Toute cette petite flottille, divisée +par sections, était commandée par un bon amiral, qui était monté sur une +belle frégate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours +manoeuvrant les pièces, nous étions canonniers et marins. Les marins, +canonniers et soldats, tout ne faisait qu'un seul homme, l'accord était +parfait à bord. La nuit, on criait: _Bon quart!_ et le dernier criait: +_Bon quart partout!_ Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de +la nuit: + +«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à votre bord?--On vous fait savoir qu'il +y a deux grenadiers qui se sont jetés à l'eau.--Sont-ils noyés? répétait +le porte-voix.--Oui, répétait l'autre; oui, mon commandant.--À la bonne +heure!» (Il disait _à la bonne heure_, parce qu'il avait compris le mot +d'ordre.) + +Une fois, j'étais monté sur une corvette avec dix pièces de gros +calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J'étais +servant de droite d'une pièce, car il fallait tout faire, et la moitié +restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour +me coucher dans mon hamac, je disais: «Allons, vieux soldat, te voilà +donc dans ton hamac! Allons, repose-toi!» + +Le maître cambusier m'entendit: «Où est-il le vieux soldat?--Me voilà, +lui dis-je.--Où est votre hamac? Je vais vous mettre dans une bonne +place.» + +Et il descendit mon hamac près des caisses de biscuit, et leva une +planche: «Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le _boujaron_» +(c'est la petite mesure d'eau-de-vie). + +On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de même, des +fèves qui dataient de la création du monde; toutes les rations par +ordinaire étaient dans des filets; c'était de la viande fraîche et de la +sole. + +Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une +forte escadre; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour +arriver près du rivage, il s'embosse et nous envoie des boulets à toute +volée dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un +sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau, +disant qu'il répondait de le couler du premier ou du second coup. +«Mets-toi à l'oeuvre! comment te nommes-tu? dit le +Consul.--Despienne.--Voyons ton adresse.» + +La première bombe passe par-dessus: «Tu as manqué ton coup, dit notre +petit caporal.--Eh bien! dit-il, voyez celle-ci.» + +Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut +qu'un cri de joie. «Je te fais lieutenant dans mon artillerie», dit-il à +Despienne. + +Voilà les Anglais qui tirent à poudre pour appeler à leur secours, et +voilà le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques +comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros +bâtiments, il fallait voir tous ces petits carlins après des gros +dogues! c'était curieux. Les Anglais voulurent revenir à la charge, mais +ils furent mal reçus; nous étions en règle. Nos petits bateaux faisaient +des dégâts; tous les coups portaient, et leurs bordées passaient +par-dessus nos péniches. Nous eûmes l'ordre de rentrer dans le port pour +faire une grande manoeuvre sur toute la ligne. Jamais on n'avait vu cent +cinquante mille hommes faire des feux de bataillon; tout le rivage en +tremblait. + +Tous les préparatifs se faisaient pour la descente; c'était un jeudi +soir que nous devions mettre à la voile pour arriver sur les côtes +d'Angleterre le vendredi. Mais, à dix heures du soir, on nous fit +débarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour déposer +nos couvertures. C'était des cris de joie. Dans une heure, toute +l'artillerie était en marche pour la belle ville d'Arras. Jamais on n'a +fait une marche aussi pénible, on ne nous a pas donné une heure de +sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les +uns aux autres pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait +les réveiller. Il en tombait dans des fossés, les coups de plat de sabre +n'y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la +charge, rien n'était maître du sommeil. Les nuits étaient terribles pour +nous. Je me trouvais à la droite d'une section. Sur le minuit, je +dérivai à droite sur le penchant de la route. Me voilà renversé sur le +côté; je dégringole et je ne m'arrête qu'après être arrivé dans une +prairie. Je n'abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l'autre +monde; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher; j'étais +brisé. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien réveillé. + +Lorsque nous fûmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre des +voitures pour les dormeurs. Arrivés enfin à Strasbourg, nous trouvâmes +l'Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix. +Deux nuits nous rétablirent; nous passâmes le Rhin et nous marchâmes à +grandes journées sur Augsbourg, et de là sur Ulm, où nous trouvâmes une +armée considérable, qu'il fallut repousser au delà d'une forte rivière, +avant de parvenir à un couvent, sur une hauteur imprenable. Le maréchal +Ney, dans l'eau jusqu'au ventre de son cheval, faisait rétablir le pont, +malgré la mitraille; les sapeurs tombaient et cet intrépide Ney ne +bougeait pas. Aussitôt la première travée posée, les grenadiers et +voltigeurs passèrent pour soutenir les sapeurs, le maréchal revint au +galop près du prince Murat, lui prend la main, disant: «Le pont est +fini, mon prince. J'ai besoin de vous pour me soutenir.--Je pars de +suite, dit-il, avec ma division de dragons.» + +Les voilà partis au galop. Le temps était si horrible que le pont était +inondé, on ne le voyait plus. Nous étions près de cette rivière, dans un +pré; l'eau nous gagna, elle nous monta jusqu'aux genoux. Il fallait +voir la garde barboter comme des canards; tout le monde de rire et de se +promener dans l'eau. J'avais la marmite sur mon sac; elle n'était pas +renversée, elle se remplissait d'eau, je la versais dans les jambes de +mes camarades; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne +pouvions pas changer de position, tout le corps du maréchal attendant +que l'eau diminue pour passer; les soldats étaient dans la boue, c'est +encore nous qui étions les mieux placés. Voilà l'eau qui diminue, on +voit les planches du pont, les troupes s'arrachent de la boue et se +lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pré à +leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne +monstrueuse, défendue par des forces considérables, mais rien ne put +résister au maréchal Ney. Arrivé au village d'Elchingen, il le fait +attaquer, les maisons l'une après l'autre, avec les enclos entourés de +murs qu'il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris à la +baïonnette, et nos colonnes arrivèrent au couvent, tout en haut du +bourg. L'Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de +renverser l'armée du général Mack. Les Autrichiens se battirent en +déterminés. Derrière ce village, ce sont des plaines où l'on peut +manoeuvrer, un peu boisées, et la chaîne de montagnes se prolonge depuis +le couvent jusqu'en face d'Ulm. On ne laissa pas l'ennemi un moment +tranquille. Murat se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le +maréchal Ney ne s'arrêta que devant Ulm. L'Empereur fit cerner la ville +de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire sécher. Le +malheur voulut que le feu prît à une jolie maison bourgeoise: il ne fut +pas possible de la sauver. L'Empereur dit, dans sa colère: «Vous la +paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de +votre paie. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison.» + +Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par là, et la +garde a une maison dans ce village. Le propriétaire a fait une bonne +journée, car il a reçu une somme considérable. + +L'Empereur fit sommer le général Mack qui se rendit prisonnier de guerre +le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain à cinq +heures du matin; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face +d'Ulm. L'Empereur se plaça sur le haut de ce pain de sucre et fit faire +un bon feu; c'est là qu'il brûla sa capote grise. Toute sa garde était +autour de lui, et cinquante pièces de canon braquées sur la ville. +J'étais de garde sur le mamelon, près de l'Empereur, qui parlait au +comte Hulin, général des grenadiers à pied. Tout à coup, on voit sortir +de la ville d'Ulm une colonne qui n'en finissait pas, et arrivait en +face de l'Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les +soldats avaient passé leurs gibernes sur leurs sacs pour se débarrasser +en arrivant au lieu de désarmement; ils jetaient les armes et les +gibernes dans un tas en passant. Le général Mack à leur tête vint +remettre son épée à l'Empereur qui la refusa (tous ses officiers et +généraux gardèrent leurs épées et leurs sacs) et qui s'entretint avec +les officiers supérieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre à +cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville était pleine +de blessés et de malades. Nous fîmes notre entrée dans Ulm aux cris de +tout le peuple, les officiers furent renvoyés dans leur pays sur parole +de ne pas prendre les armes contre la France, et l'Empereur nous fit une +proclamation. Le lendemain de la reddition d'Ulm, Napoléon partit pour +Augsbourg avec toute sa garde; on fit des marches forcées pour arriver à +Vienne. + +Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c'était la ration du +soldat. Aussi, ils disaient: «Notre Empereur ne se sert pas de nos bras +pour faire la guerre, mais de nos jambes.» + +Lorsque l'Empereur apprit que le prince Ferdinand s'était sauvé d'Ulm +avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murat et les grenadiers +d'Oudinot à leur poursuite. Nous les rencontrâmes à dix lieues de +chemin; ce n'était que voitures, canons, caissons et cavalerie; ils +avaient pris la moitié de leurs armes avec quatre mille chevaux; les +routes étaient couvertes de prisonniers. + +Nous étions partis à minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il +fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les +déranger de leur chemin, sur les côtés de la route. Il fallait prendre +le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos +grenadiers faisaient des enjambées d'une toise et dépassaient deux +soldats à chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour +suivre mes camarades. L'Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu'il +s'arrêtait, il fallait monter la garde, et les corps d'armée passaient. +Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l'Empereur repartait à +son tour; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet +toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village. +Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d'Oudinot avec +le maréchal Lannes et Murat firent connaissance; ça nous donna le temps +d'arriver à Lintz, un peu à gauche de la grande route de Vienne. Cette +ville est adossée à de fortes montagnes, et le Danube passe au pied, +entre des rochers; il est si serré, qu'il s'est fait jour dans les +fentes des rochers; ce torrent fait frémir. Nous passâmes deux jours; il +arrivait des princes envoyés de Vienne, puis, un aide de camp du +maréchal Lannes, annonçant que les Russes étaient battus. Le lendemain, +l'Empereur partit au galop; il était maussade. «Ça ne va pas bien, +disaient nos chefs, il est fâché.» + +Il donne l'ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant +d'arriver, à gauche, se trouvent des montagnes boisées très hautes; il y +avait là un corps d'armée campé. Puis nous partîmes pour Schoenbrunn, +résidence de l'empereur d'Autriche. Ce palais est magnifique, avec des +forêts entourées de murs et remplies de gibier. Nous restâmes quelques +jours pour nous reposer; les carrosses venaient de Vienne; on faisait la +cour à Napoléon pour qu'il ménageât la ville. Les corps d'armée +arrivaient sur tous les points; celui du maréchal Mortier avait souffert +beaucoup; il resta en réserve pour se rétablir. L'Empereur ne perdit pas +grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mît en grande +tenue et il se mit à sa tête pour traverser cette grande ville aux +acclamations d'un peuple en joie de voir un si beau corps[46]. Nous +passâmes sans nous arrêter; nous arrivâmes près des ponts, à une petite +distance des faubourgs, dans des endroits boisés où ils se trouvent un +peu masqués. Le grand pont en bois est superbe; nous nous disions: «Mais +comment se fait il que les Autrichiens nous aient laissés passer sur un +aussi beau pont sans le faire sauter?» Nos chefs nous dirent que c'était +un tour de finesse du prince Murat, du maréchal Lannes et des officiers +du génie. + +Nous allâmes coucher dans des villages tout dévastés, par un temps +terrible de neige. L'Empereur prit le devant, il se porta aux +avant-postes pour visiter ses corps d'armée, et de là il se remit en +route pour Brunn, en Moravie, où il établit son quartier général. Nous +ne pouvions pas le rattraper; cette marche était des plus pénibles; nous +avions quarante lieues à faire pour le rejoindre. Nous arrivâmes le +troisième jour abîmés de fatigue. Cette ville est belle; nous eûmes le +temps de nous reposer. Nous étions près d'Austerlitz; l'Empereur allait +faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous +le voyions joyeux; les prises de tabac faisaient leur jeu (c'était la +preuve de sa joie) et, ses mains derrière son dos, il parlait à tout son +monde. On donne l'ordre de nous porter en avant près des montagnes de +Pratzen. Devant nous, une rivière à franchir, mais elle était si gelée +qu'elle ne fit aucun obstacle. + +Nous campons à gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les +grenadiers d'Oudinot à droite, la cavalerie derrière nous. Le 1er +décembre, à deux heures, Napoléon vient faire visite avec ses maréchaux, +à notre front de bandière. Nous étions à manger du cotignac, nous en +avions trouvé des pleins saloirs dans des villages, et nous faisons des +tartines. L'Empereur se mit à rire: «Ah! dit-il, vous mangez des +confitures! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves à vos +fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prêts!» + +Les grenadiers à cheval amenaient une douzaine de gros cochons; ils +passèrent devant nous. Nous mîmes le sabre à la main, et tous les +cochons furent pris. L'Empereur de rire, il fit la distribution: six +pour nous, et les six autres pour les grenadiers à cheval. Les généraux +se tirent une pinte de bon sang, et nous eûmes de quoi faire de bonnes +grillades. Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta à cheval pour +visiter les avant-postes avec son escorte. C'était la brune, et les +grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le +signal d'un spectacle charmant: toute la garde prit des poignées de +paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les +uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier: «Vive +l'Empereur!» et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'armée: +je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et +les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs +hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d'armée, sept lignes de feux +qui leur faisaient face. + +Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eurent l'ordre d'être à +leur poste sous peine d'être punis sévèrement. + +Nous voici au 2 décembre; l'Empereur partit de grand matin pour visiter +ses avant-postes et voir la position de l'armée russe: il revint sur un +plateau au-dessus de celui où il avait passé la nuit; il nous fait +mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses +maréchaux étaient près de lui; il les fit partir à leur poste. L'armée +montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un +ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, où les Russes +nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes +furent passées, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions +vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards. + +Nos bataillons montèrent cette côte l'arme au bras et, arrivés à +distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne par des feux +de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des +Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l'air: + + _On va leur percer le flanc._ + +Les tambours répétaient: + + Rantanplan, tirelire en plan! + On va leur percer le flanc, + Que nous allons rire! + +Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous, +derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée +et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite +souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette +montagne si rapide. Toute la garde de l'empereur de Russie était en +masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement à droite. +Leur cavalerie s'avança sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses débris +le champ de bataille. L'Empereur l'aperçoit et dit au général Rapp de +charger. Rapp s'élance avec les chasseurs à cheval et les mamelucks, +délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal +Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la +revanche. Il y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était +pêle-mêle, on ne savait qui serait maître, mais nos grenadiers furent +vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l'Empereur. Le général +Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait +fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte; l'infanterie +russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé, +mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs. + +Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur +fallut passer sur l'étang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui +s'aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e +régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà +boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de +Russes qui se voient forcés de prendre un bain, le 2 décembre. Toutes +les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa +tabatière; c'était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre +et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous +couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et +l'Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait +deux lieues de champ de bataille à parcourir pour les ramasser, et tous +les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée. + +Le soir, nous allâmes chercher du bois et de la paille dans un village, +sur le revers de cette montagne, qui fait face aux étangs. Il fallait +descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos +maraudeurs trouvèrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent +le feu à un hangar immense. L'incendie nous éclaira pour transporter +tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit +glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de +vivres, je m'emparai d'un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de +plume; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par +les camarades. Puis, je remontai la côte; ce malheureux tonneau roulait +sur mon dos, mais j'eus le courage d'arriver à mon bivouac. Je déposai +mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui +donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte +une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit +de plume. Nous nous fourrons la tête dans le fond, et les pieds près du +feu. Jamais on n'a passé une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait: +«Je me rappellerai toute ma vie de vous.» + +Le lendemain, nous partîmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en +paille, avec un vieux château, mais nous trouvâmes six cents moutons +dans les écuries de ce manoir, et la distribution en fut faite à la +garde. L'empereur d'Autriche vint là trouver Napoléon. Après que les +deux empereurs se furent entendus, nous partîmes pour Vienne à journées +raisonnables, et nous arrivâmes à Schoenbrunn, dans ce beau palais où on +nous laissa reposer jusqu'au règlement des affaires. La garde eut +l'ordre de rentrer en France par étapes à petites journées. Quelle joie +pour nous! et bien nourris! mais l'armée ne rentrait pas, il fallait que +la paix fût signée, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les +étapes n'étaient plus de vingt lieues; c'était bien commode pour nous de +trouver la nourriture prête en arrivant. Nous fûmes bien reçus en +Bavière et nous repassâmes le Rhin avec des transports de joie en +revoyant notre patrie. + +Nous fûmes reçus à Strasbourg et fêtés de ce bon peuple; je fus droit à +mon logement, où j'avais laissé mes effets en passant. Je trouvai tout +dans un état parfait. Ces braves gens me tâtaient et me disaient: «Vous +n'êtes pas blessé?» Leur demoiselle disait: «Nous avons prié pour vous; +tout votre linge est bien blanc et vos boucles d'argent sont brillantes; +je les ai fait nettoyer par l'orfèvre.--Eh bien! ma jeune demoiselle, je +vous rapporte de Vienne un joli châle que je vous prie d'accepter.» + +Elle devint rouge devant sa mère; le père et la mère étaient ivres de +joie. Je leur dis: «Si j'étais mort, c'était pour votre demoiselle.» Il +me prit par la main: «Allons au café, me dit-il; la garde fait séjour, +vous aurez le temps de vous reposer.» + +Ce beau châle me venait du château impérial où j'avais été en +sauvegarde. La dame me demanda si j'étais marié; je lui dis: «Oui, +Madame.--Je vous ferai un cadeau pour votre épouse, pour votre conduite +avec mon mari.» + +Nous nous dirigeâmes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy à Épernay. +On détacha le premier bataillon au bourg d'Ay, à une lieue d'Épernay: +c'est là qu'on récolte le vin mousseux, cette ville est très riche par +le produit de ses vins; il y avait quinze ans qu'ils n'avaient logé de +troupes. Il n'est pas possible d'être mieux reçu que nous; ils ne +voulurent pas que la garde dépense rien; ils se chargèrent de tout +défrayer: «Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir +nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez régalés.» Le soir, après +dîner, le vin mousseux arrive, et les propriétaires furent obligés de +mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras; ils +n'avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propriétaires nous +firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de +vin, et nos officiers furent obligés de prier ces braves gens de s'en +aller. Nos ivrognes tombaient dans les fossés; c'était un désordre; il +fallut trois heures de repos dans la plaine, à deux lieues d'Épernay, +pour donner le temps de rejoindre, et les propriétaires d'Ay furent +obligés de ramasser et de ramener nos traînards. Nous ne fûmes réunis +que le lendemain, mais personne ne fut puni. + +Nous arrivâmes à Meaux, en Brie, où nous fûmes bien reçus. J'étais seul; +je vais présenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va à +Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros +monsieur me dit: «Cette dame est riche, mais elle va vous mener à +l'auberge. Tenez! allez à cette boutique de serrurier.» Je me présente +chez ce serrurier et lui montre mon billet: «Mon brave, dit-il, ma +propriétaire va vous mener à l'auberge.--Soyez tranquille! j'espère +convenir à cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure.--Mais vous +n'y serez plus.--Vous verrez cela sans bruit.» + +Je monte au premier: «Madame, je vous salue, voilà votre billet.--Mais, +Monsieur, je ne loge pas.--Je le sais, Madame, mais je suis bien +fatigué, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bonté +d'aller me chercher une bouteille de vin, voilà quinze sous, et je +partirai après.» + +Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitôt +sortie, je mets habit bas et mon mouchoir autour de ma tête; je me +fourre dans son lit, et me mets à trembler de toutes mes forces. Voilà +madame qui arrive; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut +chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent: «Il faut lui +faire chauffer du vin bien sucré et lui mettre le pot-au-feu pour lui +faire du bon bouillon, le bien couvrir; c'est un fort frisson.» + +Les malins se régalèrent aux dépens de l'avare. Le soir, on vient me +visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain, +madame me remit les quinze sous et l'on me fit la conduite; les voisins +furent enchantés de la farce que j'avais jouée. Nous arrivâmes à Claye +et de Claye à la porte Saint-Denis, où le peuple de Paris nous +attendait; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous +trouvâmes, aux Champs-Élysées, des tentes et des tables servies de +viandes froides, avec des vins cachetés, mais le malheur voulut que la +pluie tombât tellement fort que les plats se remplissaient d'eau. Nous +ne pûmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les +bouchons et ou buvait debout. C'était pitié de nous voir, tous trempés +comme des canards. + +Nous partîmes pour Courbevoie trois bataillons; un resta pour faire le +service. L'Empereur nous donna du repos, et nous fûmes habillés tout à +neuf. Nous passâmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous +servit un dîner magnifique sous les galeries de la place Royale; rien +n'y manquait. Le soir, comédie gratis à la porte Saint-Martin, on nous +donna pour représentation le _Passage du mont Saint-Bernard_, et nous +vîmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros +chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens, +je me croyais encore à traîner ma pièce de canon. J'en tapais des pieds +et des mains. Mes camarades me disaient: «Vous êtes donc fou.» Je +répondais: «Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens, +et voilà les mêmes capucins.» + +L'appel ne se fit qu'à deux heures du matin, personne ne fut puni et +toutes les petites escapades furent pardonnées. + + + + +CINQUIÈME CAHIER. + +CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--ENTREVUE DE TILSIT.--ON ME FAIT +CAPORAL.--CAMPAGNES D'ESPAGNE ET D'AUTRICHE.--JE SUIS NOMMÉ SERGENT. + + +Les princes alliés venaient faire leur cour à Napoléon, et il les +régalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui +nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires, +c'est Mgr Cambacérès qui était le moins généreux; jamais plus d'une +demi-bouteille au factionnaire qui était à l'entrée. Aussi, nous +faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui. + +Nous étions surchargés de service: huit heures de faction et deux heures +de patrouille, qui font dix heures par nuit; de planton pendant vingt +quatre heures, sans se déshabiller; il fallait descendre au premier coup +de rappel et répondre: présent. Tous les jours la garde descendante +avait vingt-quatre heures de planton à faire. Puis, c'étaient de grandes +manoeuvres qui nous tenaient toute la journée dans la plaine des Sablons +et aux Tuileries. + +L'Empereur fit venir beaucoup d'artillerie, des fourgons, des caissons, +il les fit ouvrir pour s'assurer si rien n'y manquait. Il montait sur +les roues pour voir si rien n'était oublié, surtout la pharmacie, les +pelles et pioches; il faisait l'inspection sévère, M. Larrey présent +pour la pharmacie, et les chefs du génie pour les pelles et pioches; il +les menait durement si tout n'était pas complet. C'était l'homme le plus +dur et le meilleur; tous tremblaient et tous le chérissaient. L'ordre +fut donné de passer la revue de linge et chaussures, et l'inspection des +armes pour faire campagne. L'Empereur nous passa en revue, et nous eûmes +l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nos officiers nous disaient que +nous partions pour un congrès, que l'empereur de Russie et le roi de +Prusse s'y trouveraient réunis. Mais arrivés sur les frontières de +Prusse, on nous lit à l'ordre que la guerre était déclarée avec la +Prusse et la Russie. + +Nous partîmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous +diriger sur Wurtzbourg où l'Empereur nous attendait. Cette ville est +belle, elle a un château magnifique; il y eut grande réception des +princes par Napoléon. De là, les corps d'armée furent dirigés sur Iéna, +à marches forcées; nous y arrivâmes le 13 octobre, à dix heures du soir. +Nous traversâmes cette ville sans la voir; pas une seule lumière ne nous +éclairait; tout le monde était parti. Silence absolu. Arrivés contre la +ville, au pied d'une montagne raide comme le toit d'une maison, il +fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur +le bord de ce précipice, il fallait nous placer à tâtons; personne ne se +voyait. Il fallait faire le plus grand silence; l'ennemi était près de +nous. On nous fit mettre de suite en carré, l'Empereur au milieu de la +garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et, +ne pouvant pas la franchir, il fallut élargir le chemin et couper les +roches. L'Empereur était là qui faisait travailler le génie, il ne +quitta que lorsque le chemin fut terminé et que la première pièce de +canon passa devant lui attelée de douze chevaux, sans parler ni faire +le moindre bruit. + +On montait quatre pièces par voyage, et on les mettait de suite en +batterie devant notre front de bandière. Puis, on retournait avec les +mêmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler à d'autres. Une +partie de la nuit fut employée à ce pénible travail, et l'ennemi ne s'en +aperçut pas. + +L'Empereur se plaça au milieu de son carré, et nous permit de faire deux +à trois feux par compagnie. (Nous étions deux cent vingt par compagnie.) +Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres (à vingt par +compagnie). Le voyage n'était pas long; nous pouvions jeter une pierre +du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes; ces pauvres +habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous +avions besoin: surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour +maintenir l'ordre, et dans trois quarts d'heure nous étions en route +pour remonter chargés de vin, sucre, chaudières, et des vivres de toutes +espèces. Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans +les caves, et nous trouvâmes dans les gros hôtels beaucoup de vin +cacheté. On fit porter du bois, et les feux s'allumèrent, avec le vin et +le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse +toute la nuit, et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait en +profusion; chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet +à poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud; nous en +portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de fatigue et ils +nous remercièrent. Leurs officiers furent invités à venir prendre le vin +chaud avec les nôtres, nos moustaches furent bien arrosées, mais défense +de faire du bruit. Quelle punition peur nous de ne pouvoir parler, ni +chanter! Tout le monde avait de l'esprit dans la tête. + +L'Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux; avant le +jour, il était à cheval pour visiter son monde. L'obscurité était si +profonde qu'il fut obligé de se faire éclairer pour se conduire, et les +Prussiens voyant des lumières qui se promenaient le long de leur ligne, +firent feu sur Napoléon, mais il continua sa course, rentra à son +quartier général, et fit prendre les armes. + +Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous +souhaitèrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui +passèrent par-dessus nos têtes, et un vieux soldat d'Égypte dit: «Les +Prussiens sont enrhumés; les voilà qui toussent. Il faut leur porter du +vin sucré.» + +Toute l'armée se porta en avant sans y voir d'un pas, il fallait tâter +comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du +mouvement qui s'entendait devant nous, on reconnut qu'il fallait faire +halte et commencer l'attaque. Notre brave maréchal Lannes se fit +entendre à notre gauche; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se +voyait qu'à la lumière de la fusillade. L'Empereur nous fit avancer +rapidement contre leur centre. Il fut obligé de nous dire de nous +modérer et de nous arrêter (leur ligne était percée comme celle des +Russes à Austerlitz). Le maudit brouillard nous gênait, mais nos +colonnes avançaient toujours et nous avions du terrain pour nous +reconnaître. Sur les dix heures, le soleil vient nous éclairer sur un +beau plateau. Là, nous pûmes nous voir en face. + +Nous aperçûmes à notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on +nous dit que c'était la reine de Prusse qui se sauvait. Napoléon nous +fit arrêter pendant une heure, et nous entendîmes sur notre gauche une +fusillade épouvantable. L'Empereur envoie de suite un officier pour +savoir ce qui se passait, il était en colère, il prenait des prises de +tabac et il piétinait devant nous. L'officier arrive et lui dit: «Sire, +c'est le maréchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses +voltigeurs contre une masse de cavalerie.» + +Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant; +Lannes et Ney furent maîtres de la gauche; l'Empereur s'y porta et il ne +grogna plus. + +Le prince Murat arrive avec ses dragons et ses cuirassiers; ses chevaux +tendaient la langue. On ramena une division entière de Saxons, c'était +pitié à voir, car le sang ruisselait sur la moitié de ces malheureux. +L'Empereur les passa en revue, et nous leur donnâmes tout notre vin, +surtout aux blessés, ainsi qu'à nos braves cuirassiers et dragons. Nous +avions bien encore mille bouteilles de vin cacheté, et nous leur +sauvâmes la vie. L'Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou +d'être prisonniers, disant qu'il ne faisait pas la guerre à leur +souverain. + +L'Empereur, après la bataille gagnée, nous laissa à Iéna; il partit pour +voir les corps de Davoust et Bernadotte. Sur notre droite, on entendait +le canon de très loin, et l'Empereur envoya l'ordre de nous tenir prêts +à partir. Nous passâmes la nuit dans cette malheureuse ville déserte. +L'Empereur revint, on ramassa les blessés et nous les emmenâmes sur +Weimar, une belle ville. Nous eûmes une affaire sérieuse à l'attaque de +Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murat en fit +son affaire. Nous marchâmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps +d'armée de Davoust et Bernadotte qui ramassèrent tous les bagages des +Prussiens et des canons. Nous perdîmes beaucoup de monde. + +Le 25, nous arrivâmes à Potsdam; nous eûmes séjour le 26 et le 27 à +Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face à Berlin. +Cet endroit est boisé jusqu'à la porte d'entrée de cette belle capitale; +on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmontée d'un beau +char de triomphe et les rues sont tirées au cordeau. De la porte de +Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une allée au milieu et +des bancs pour les curieux. + +L'Empereur fit son entrée, le 28, à la tête de 20,000 grenadiers et de +nos cuirassiers, et de toute notre belle garde à pied et à cheval. On +peut dire que la tenue était aussi belle qu'aux Tuileries; l'Empereur +était fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa +cocarde d'un sou. Son état-major avait le grand uniforme, et c'était +curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d'une si +belle armée. + +Le peuple était aux croisées comme les Parisiens, le jour de notre +arrivée d'Austerlitz. C'était magnifique de voir un si beau peuple se +porter en foule sur notre passage et nous suivre. + +On nous forma en bataille devant le palais qui est isolé devant et +derrière par de belles places et un beau carré d'arbres où le grand +Frédéric est sur un piédestal avec ses petites guêtres. + +Nous fûmes logés chez les habitants et nourris à leurs frais, avec une +bouteille de vin par jour. C'était terrible pour les bourgeois, car le +vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prièrent, ne pouvant pas +se procurer de vin, de prendre de la bière en cruchon. À l'appel, tous +les grenadiers en parlèrent à nos officiers, qui nous dirent de ne pas +les contraindre à donner du vin, que la bière était excellente. Nous +portâmes la consolation dans toute la ville, et la bière en cruchon ne +fut pas épargnée (il n'est pas possible d'en boire de meilleure). La +paix et la bonne harmonie régnaient partout: il n'était pas possible +d'être mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous +apporter notre repas, et bien servi. La discipline était sévère; le +comte Hulin était gouverneur de Berlin: le service était rigoureux. + +L'Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du côté de la +statue du grand Frédéric, auprès de beaux tilleuls; derrière la statue +sont trois rangées de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer +enclavées. Nous étions en bataille devant le palais; l'Empereur arrive, +fait porter les armes, croiser la baïonnette (notre colonel répétait le +commandement). Il commande: _Demi-tour!_ (le colonel répète) puis: «_En +avant, pas accéléré, marche!_» Et nous voilà arrêtés contre les bornes +de cinq pieds de haut. + +L'Empereur, nous voyant arrêtés, dit: «Pourquoi ne marches-tu pas?» Le +colonel répond: «On ne peut passer.--Comment t'appelles-tu?--Frédéric.» + +L'Empereur avec un ton sévère, lui dit: «Pauvre Frédéric! Commande: _En +avant!_» + +Et nous voilà sautant par-dessus les bornes et les barres de fer; il +fallait nous voir escalader. Le corps du maréchal Davoust fit son entrée +dans Berlin le premier et marcha sur la frontière de Pologne. Nous +apprîmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s'était rendu. +L'Empereur régla ses comptes avec les autorités de Berlin, et nous +partîmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne. +Arrivés à Posen, nous fîmes séjour. Nos corps marchaient sans relâche +sur Varsovie. Les Russes eurent la bonté de nous céder ces deux belles +villes, mais ils ne furent pas généreux pour les vivres; ils emportèrent +tout de l'autre côté et ravagèrent tout le pays, ne laissant que ce +qu'ils ne purent emporter; ils firent sauter tous les ponts, emmenèrent +tous les bateaux. L'Empereur montra du mécontentement. Déjà, à Posen, je +l'avais vu monter à cheval si en colère qu'il sauta par-dessus son +cheval de l'autre côté, et donna un coup de cravache à son écuyer. + +On nous fit mettre en position avant d'arriver à Varsovie. Nous +aperçûmes les Russes de l'autre côté d'une rivière, sur une hauteur +commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer à la +nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs têtes; à minuit, +ils tombèrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s'empara +de la position et nous fûmes maîtres de la droite du fleuve; mais les +barques nous manquaient. Le maréchal Ney qui avait fait des prodiges +sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L'Empereur fut +au comble de sa joie, et dit: «Cet homme est un lion.» + +L'Empereur fit son entrée la nuit dans Varsovie; les grenadiers +d'Oudinot et nous arrivâmes de jour; ce bon peuple vint au-devant de +nous pour voir cette belle colonne de grenadiers. Ils s'efforcèrent de +bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emporté. Il fallut +acheter des grains et des boeufs pour nourrir l'armée, et les juifs +firent de bonnes affaires avec Napoléon. Il nous arriva des vivres de +tous côtés; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs +sauvèrent l'armée tout en faisant leur fortune. + +Lorsque l'Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses +troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues; la +dernière eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la +revue un bel équipage; un petit homme descend de voiture, et se présente +à l'Empereur devant la garde. Il avait cent dix-sept ans, et il marchait +comme à soixante. L'Empereur voulut lui donner le bras. «Je vous +remercie, Sire», dit-il. C'était, à ce qu'il paraît, le doyen de la +Pologne[47]. + +Les gelées étant arrivées au point où on le désirait, on fit faire la +distribution de biscuits pour quatorze jours. J'achetai du jambon pour +vingt francs, et je n'en avais pas une livre; personne ne pouvait rien +avoir pour de l'argent. + +Nous entrâmes par un temps des plus rigoureux, en décembre, dans un pays +tout désert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva +personne dans ces malheureux villages; les Russes nous faisaient place +et nous trouvions leurs bivouacs déserts. On nous fit marcher la nuit, +et nous arrivâmes près d'un château à minuit. Ne sachant pas où nous +étions, nous posâmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac +abandonné par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur, +je tâte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi! deux pains de +munition de trois livres chacun. Je me mets à genoux devant mon sac, je +l'ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour +l'autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne +me vit. «Que faites-vous?» dit mon capitaine Renard. + +Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis: +«Silence! gardez mon sac et mangez... Je vais chercher du bois.» + +Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvâmes une +pièce de canon braquée devant le château. Nous démontâmes la pièce et +nous apportâmes les roues et les affûts. Arrivés près de notre capitaine +avec ces morceaux monstrueux, nous fîmes un feu pour toute la nuit. +Quelle bonne nuit! Nous fûmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour +nous régaler de ce bon pain. Je lui dis: «J'en ai un dans mon sac, vous +aurez votre part demain soir.» + +Le lendemain, nous partîmes pour prendre à droite dans des sables et des +bois, et voilà un temps affreux, neige, pluie et dégel. Voilà le sable +qui plie sous nos pieds, et l'eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous +enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher +nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de +ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la +boue détrempée. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrière pour +l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller +rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant, +avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et +toujours la même manoeuvre pendant deux jours. + +Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux +soldats; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des +souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours +pour arriver à Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La +chaumière que l'Empereur habitait ne valait pas mille francs. C'était là +le but de notre misère, il ne fut pas possible d'aller plus loin. + +Nous campâmes sur le front de ce pauvre village que l'on nomme Pultusk. +Pour établir notre bivouac, nous fûmes chercher de la paille pour mettre +sous nos pieds. N'en trouvant pas, nous prîmes des gerbes de blé pour +pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pillées. Je fis +plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers à cheval +n'avaient pu enlever; ils me la chargèrent sur le dos, et j'arrive à mon +bivouac en faisant trembler mes camarades qui étaient des colosses +auprès de moi. Mais Dieu m'avait donné des jambes fines comme celles +d'un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit +pot, deux oeufs et du bois; j'étais mort de fatigue. + +Non! jamais l'homme ne pourra peindre cette misère, toute notre +artillerie était embourbée; les pièces labouraient la terre; la voiture +de l'Empereur, avec lui dedans, ne put s'en tirer. Il fallut lui mener +un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se +rendre à Pultusk, et c'est là qu'il vit la désolation dans les rangs de +ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C'est là qu'il +nous traita de _grognards_, nom qui est resté et qui nous fait honneur +aujourd'hui. + +Je reviens à mes deux oeufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu. +Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c'est moi +qui, le plus courageux dans l'adversité, avais le premier fait un feu de +maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un +petit pot devant, il dit: «Il va bien, le pot-au-feu?--Oui, colonel, +c'est deux oeufs que j'ai trouvés.--Ah bien, dit-il, puis-je compter sur +un?--Oui, colonel.--Eh bien! je reste près de votre feu.» + +Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets +ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux oeufs et lui en donne un. +En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit: «Si vous ne prenez +pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre oeuf; il vaut cela +aujourd'hui.» + +Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un oeuf. + +Les grenadiers à cheval occupaient le village de Pultusk; ils +découvrirent un énorme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme +il passait devant notre bivouac, je me lance après cette bonne proie, le +sabre à la main. Le colonel Frédéric qui parlait gras, me criait: +«Coupe-lui le jarret.» Je me lance, le joins et lui coupe les deux +jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel +arrive avec les grenadiers, et il fut décidé que, l'ayant arrêté, il +m'en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de +suite du sel chez l'Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je +lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que +j'avais arrêté un gros cochon que les grenadiers à cheval poursuivaient. +«C'est, me dit-il, le cochon de la maison. L'Empereur est furieux, on a +enlevé son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d'arriver et +il a fini par en rire, mais il avait le ventre serré comme les +autres.--Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une +heure.--C'est bien, mon brave, allez vite la faire cuire!» + +Arrivé, je trouve le colonel qui m'attendait: «Voilà du sel et une +grande marmite.--Nous sommes sauvés, dit-il.--Mais, colonel, c'est le +cochon de la maison de l'Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu.--Ça +n'est pas possible.--C'est la vérité.» + +Les grenadiers et les chasseurs à cheval partirent à la maraude pour +tâcher d'avoir des vivres pour demain; ils arrivèrent le soir avec des +pommes de terre et l'on fut à la distribution. Faite par ordinaire, elle +donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C'était pitié, pour chacun une +pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien +chauffés, et mangèrent chacun un rognon; tout fut partagé en famille. Le +colonel me prit à l'écart et me demanda si je savais lire et écrire: +«Non, lui répondis-je.--Que c'est fâcheux! je vous aurais fait passer +caporal.--Je vous remercie.» + +L'Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit: «Tu vas partir avec +ma garde à pied et rentrer à Varsovie, voilà la carte. Il ne faut pas +suivre la même route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton +rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer à Varsovie.» + +Nous partîmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d'un +bois à l'autre. Nous arrivâmes à trois lieues de Varsovie dans un état +de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la +barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le +général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des +reproches sévères, disant que l'Empereur était mécontent de ne pas voir +plus de courage dans l'adversité, qu'il avait tout supporté comme nous: +«Aussi, dit-il, il vous traite de _grognards_.» Nous criâmes: «Vive le +Général!» + +Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier +1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa +reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze +jours nous avait vieillis de dix ans. + +Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant, +dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené +leurs bestiaux dans des forêts très éloignées de leurs villages. Comme +la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère, +nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue +de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivés là, nous +trouvâmes les pas d'un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans +un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux +étaient attachés, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osèrent +faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons: +tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite +quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage +se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous +leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village à +l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les +conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part. +Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions +mangé qu'aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point +d'en être victimes; deux étouffèrent; nous ne pûmes les sauver. Nous +trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une +chambre, à six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie. + +Nous n'avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui; +tous leurs villages étaient déserts; ils auraient laissé périr un soldat +à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs +maisons, c'est l'humanité en personne. J'ai vu un maître de poste tué +dans sa maison par un Français, et sa maison servir d'ambulance, le +maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme +cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient: «C'est la +volonté de Dieu.» Ce trait est sublime. + +Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l'ordre de nous tenir +prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie. +Quelle joie pour des affamés! on va donc nous sortir de la misère. Le +général Dorsenne reçut l'ordre de faire lever les cantonnements et de +partir le 30 janvier. L'Empereur était parti le même jour pour se porter +en avant; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s'en alla de suite; +le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions +sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Koenigsberg pour +s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant +d'Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés, +et on les serrait de près; ils prirent la route qui conduit à Eylau à +droite sur des mamelons, là, ils se battirent en déterminés. Ils +perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le maréchal Ney les +poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée +par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7 +février, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il +nous fit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et +il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portâmes +une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte +de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de +terre, en faire le partage à ses aides de camp. + +Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour de grand matin par +des bordées de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur, à cheval, nous +fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la +cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé; +ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de Koenigsberg qui nous +foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages +épouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir +davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait +de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de +chair qui restait, et nous dit: «J'ai trois paires de bottes à +Courbevoie, j'en ai pour longtemps.» Il prit deux fusils pour se servir +de béquilles, et fut à l'ambulance tout seul. À force de perdre du +monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche +appuyée à l'église, et lui présent avec son état-major près de cette +église et observant l'ennemi. Il eut la témérité de se porter près du +séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière +fut le tombeau d'une quantité considérable de Français et de Russes. +Nous fûmes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de +nous, le 14e de ligne fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans +leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la +moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre +les jambes du sergent-major, et fit un trou à sa redingote par devant et +par derrière; heureusement il ne fut pas blessé. + +Nous criâmes: «En avant! Vive l'Empereur!» Comme il était dans le péril +aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les +chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient +enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable; nos grenadiers +tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de +fusil, et en même temps l'Empereur fit charger deux escadrons de +grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement +en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent +le tour de l'armée russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent +quelques hommes démontés et faits prisonniers; ils eurent pour prison +Koenigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napoléons. + +Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur, +ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes +étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; sans la garde, +notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de +bataille, mais nous ne le gagnâmes pas. + +Le soir, l'Empereur nous ramena à notre position de la veille; il fut +enchanté de sa garde, et dit au général: «Dorsenne, tu n'as pas +plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi.» La faim et le +froid nous firent passer une mauvaise nuit. + +Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés; ce n'était +qu'un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain +fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les +blessés à l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie +que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de +grenadiers. L'ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son +tour; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le +sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient +avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer; puis +venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvèrent +l'armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu'à +Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour. + +Une trêve fut convenue; il n'était pas possible de continuer; l'armée +avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais +avant de partir, on évacua les blessés et malades dans des traîneaux, +ainsi que les pièces de canon prises à l'ennemi et les prisonniers. Le +17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de +meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n'avions pas changé de +linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé +Osterode, c'était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de +terre. L'Empereur était logé dans une grange; on finit par lui trouver +un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait +souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les +soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui +dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes +par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil, +nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de +la farine, des jambons; on faisait de suite la déclaration à nos chefs, +et ils présidaient à l'enlèvement des objets mis en ordre en magasin. +Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils +n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait +aller à la maraude et par un temps rigoureux. «Allons, partons demain! +dis-je un jour. À une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces +grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des +cerfs! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit +jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous.--C'est +décidé, dirent-ils; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons, +en route!» + +Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un +troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de +lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter, +je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait là des petits +sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour +voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j'en +prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler +mes camarades: «Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne +tiennent pas dans cet endroit.--Comment? me dirent-ils.--Tenez, voyez!» + +Certains que c'était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos +baguettes de fusil n'étaient pas assez longues, et le carré était de +cent pieds, quelle joie! Je dis: «C'est pourtant mon lièvre qui est la +cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de +chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont porté à +dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain», +et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l'écorce +des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une +planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds +de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs +branches pour servir d'échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville +qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve +viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux +cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes +des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes +camarades dirent: «Notre furet a bon nez.» + +Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le coeur content. De suite, +le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le +capitaine vient nous voir: «Voilà notre furet, dirent mes camarades, +c'est lui qui a tout trouvé.--Oui, capitaine, une cachette de cent pieds +de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil. +Voilà du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous +partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de +monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.--Les deux +lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut +aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une +botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.» + +Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires. +Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des +peines inouïes. Quel trésor! Nous restâmes vingt-quatre heures pour +débarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les +figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands +tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes +espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse; il fallait +chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour +faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres +compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux; il +fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en +voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les +figures. «Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos +boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l'air pour +découvrir des boîtes après les gros sapins.» La découverte fut riche; +plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge +et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour, +avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades +et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de +faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons été cinquante jours +sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s'il en restait +quelques-uns, c'était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur +demandions des vivres, c'était toujours _non!_ C'est une race sans +humanité, l'homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands +toujours résignés, qui jamais n'abandonnèrent leurs maisons! À mon +cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux +grenadiers; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de +grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges +furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries. +Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim +aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats; ils ne +pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos +quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances. + +Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la +remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais +prévenir mes camarades. De suite à l'oeuvre, nous découvrîmes deux vaches +pourries; c'était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de +gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils +du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous +avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie +d'avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le coeur en sautait); +on en fit la déclaration à nos officiers; cela donna plus de quinze +cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte +des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle +position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de +carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en +briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques. +Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de +sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voilà à défaire +planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; à +trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze +jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l'Empereur était +presque fini. Il n'était pas possible de voir un plus beau camp; les +rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement +de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l'armée fut +campée dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire +faire la manoeuvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des +vivres, du vin pour l'état-major: la joie était sur toutes les figures. +Il venait souvent nous voir manger notre soupe: «Que personne ne se +dérange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien +logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent +en faire une ville.» Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans +les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de +haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture +pour voir cette ville en planches. + +Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés +comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué, +et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de +l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut levé +et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour +rejoindre l'armée. Arrivés le même jour, on nous mit de suite à notre +rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d'Eylau; on +nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la +belle plaine de Friedland, au passage d'une rivière. Ils nous +attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des +hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva +de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec +l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu'il lui +disait: «Le sang d'un Français vaut mieux que toute la Pologne.» +L'Empereur lui répondit: «Si tu n'es pas content, va-t'en!--Non! lui +répondit Lannes, tu as besoin de moi.» + +Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant +la main, celui-ci dit: «Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton +corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le maréchal +Ney.» + +Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que +doubles des leurs; ils souffrirent jusqu'à midi. Les grenadiers, les +voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu'à notre +arrivée; mais il était temps. L'Empereur passa au galop devant toutes +les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois où les +blessés d'Oudinot passaient. «Allez vite, dirent-ils, au secours de nos +camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment.» L'Empereur +trouvant les Russes près d'une rivière, voulut leur couper les ponts; il +donna cette tâche périlleuse à l'intrépide Ney qui partit au galop. +Toutes les troupes arrivèrent; l'Empereur donna une heure de repos, +visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et +donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se +battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent +se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur +de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et +ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre +Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire +ramasser ses blessés; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le +Niémen. + +Nos soldats ne purent que joindre l'arrière-garde, les traînards; ils +firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros +nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de +flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos _gilets de fer_ +tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons; ils étaient +commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la +permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la +distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages. +Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient +passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large +dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue très large qui +traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserne où la garde +russe était logée pour faire le service du souverain; il était campé au +bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Niémen +avec la cavalerie; les Russes étaient de l'autre côté, sans pain; nous +fûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des +courses de six à sept lieues. + +Enfin, le 19 juin, un envoyé de l'empereur de Russie passe le fleuve +pour parlementer, il fut présenté au prince Murat, et aussitôt à +Napoléon qui répondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prêts +en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de +Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour +recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande +tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les +deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie +pour nous! tout le monde était fou. + +Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle +tenue: les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien +blanches; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes +l'ordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le +fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra +sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique +garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une +tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée +par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure, et se place +dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même +signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à +parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau. On voit ces +deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah! +quels cris de «vive l'Empereur!» des deux côtés! + +Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté... +Le lendemain nous recommençâmes la même manoeuvre, c'était pour recevoir +le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre était là pour +prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était +maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine. +Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu +que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table; +c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes! La +ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sons +les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté. +Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve +avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes, +mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là. Quel beau coup d'oeil que +ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murat qui ne cédait +en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau +costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel +Frédéric: «Vous avez une belle garde, colonel.--Et bonne, Sire», dit-il +à l'empereur qui répondit: «Je le sais.» + +Le lendemain, il les régala d'une belle revue de sa garde et du +troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une +lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à +Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa +troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on +nous fit défiler par division; on commença par le troisième corps; puis +les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi +de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division +qui passait. + +On donna l'ordre de se préparer pour donner un repas à la garde russe, +et de faire des tentes très longues et larges, avec toutes les +ouvertures sur la même ligne, et des plantations de beaux sapins. La +moitié partit avec des officiers pour en chercher, et l'autre moitié fit +les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrière pour +se procurer des vivres. On partit en bon ordre; et le même jour, les +provisions étaient chargées... Le lendemain on arrivait au camp avec +plus de cinquante voitures chargées et les paysans pour les conduire; +ils se prêtèrent de bonne grâce à cette réquisition, et ils furent +renvoyés tous contents. Ils croyaient bien que les voitures traînées par +des boeufs resteraient au camp, mais elles furent congédiées de suite, et +ils sautaient de joie. + +Le 30 juin 1807, notre repas était sur table à midi; on ne peut pas voir +des tables mieux décorées, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs. +Au fond de chaque tente, deux étoiles et les noms des deux grands hommes +tracés en fleurs, avec les drapeaux français et russes. + +Nous partîmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui +arrivait par compagnie; nous prîmes chacun notre géant par-dessous le +bras, et comme ils n'étaient pas aussi nombreux que nous, nous en avions +un pour deux. Ils étaient si grands que nous pouvions leur servir de +béquilles. Moi, qui étais le plus petit, j'en tenais un seulement; +j'étais obligé de regarder en l'air pour lui voir la figure; j'avais +l'air d'être son petit garçon. Ils furent confus de nous voir dans une +tenue si brillante: il fallait voir nos cuisiniers bien poudrés, en +tabliers blancs pour servir; on peut dire que rien n'y manquait. + +Nous plaçâmes nos convives à table, entre nous, et le dîner fut bien +servi. Voilà la gaîté qui se fait parmi tout le monde!... Ces hommes +affamés ne purent se contenir; ils ne connaissaient pas la réserve que +l'on doit observer à table. On leur servit à boire de l'eau-de-vie; +c'était la boisson du repas, et, avant de la leur présenter, il fallait +en boire, et leur présenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un +quart de litre, son contenu disparaissait aussitôt; ils avalaient les +morceaux de viande gros comme un oeuf à chaque bouchée. Ils se trouvèrent +bientôt gênés; nous leur fîmes signe de se déboutonner, en en faisant +autant. Les voilà qui se mettent à leur aise; ils étaient serrés dans +leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large; c'était +dégoûtant à voir tomber ces chiffons. + +Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de +l'empereur de Russie pour nous prévenir de ne pas bouger, que nous +allions recevoir leur visite. Les voilà qui arrivent; du signe de la +main notre Empereur dit que personne ne bouge; ils firent le tour de la +table, et l'empereur de Russie nous dit: «Grenadiers, c'est digne de +vous, ce que vous avez fait.» + +Après leur départ, nos Russes qui étaient à leur aise recommencèrent à +manger de plus belle. Nous voilà à les pousser en viande et en boisson, +et comme ils ne peuvent plus manger tant de rôtis servis sur la table, +que font-ils? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur +dîner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle. +C'était dégoûtant à voir de pareilles orgies; ils firent ainsi trois +cuvées dans leur dîner. Nous reconduisîmes le soir ceux que nous pûmes +emmener; une partie resta dans ses vomissements sous les tables. + +Un de nos farceurs voulut se déguiser en Russe, et fit quitter à un +d'eux l'uniforme; ils échangèrent et partirent bras dessus bras dessous. +Arrivés dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de +son Russe (habillé en Français), et va pour épancher de l'eau. Aussitôt +fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il +ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les +épaules. Se voyant frappé, il oublie son déguisement, saute sur le +sergent, le terrasse, il l'aurait tué, si on l'avait laissé faire, sous +le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette +scène les fit bien rire; le sergent russe resta sur place et tout le +monde fut content, surtout les soldats russes. + +Lorsque l'Empereur eut terminé ses affaires, il fit ses adieux à +l'empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour Koenigsberg +où il arriva le même jour. On nous mit de suite en route pour le +rejoindre, nous passâmes par Eylau; là nous vîmes les tombeaux de nos +bons camarades morts pour la patrie; nos chefs nous firent porter les +armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous +arrivâmes à Koenigsberg, belle ville maritime, et nous fûmes logés et +nourris chez l'habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite, +arrivèrent dans le port avec des bâtiments chargés de provisions pour +l'armée russe. Un des bâtiments était chargé de harengs, et l'autre de +tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port. +Aussitôt entrés dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent. +Dieu, que de tabac et de harengs! Toute la troupe fut pourvue de six +paquets, et d'une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui étaient +à bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et +notre Empereur les renvoya à leur souverain. + +Nous reçûmes en ce moment l'ordre de planter des arbres le long de la +grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait +rendre une visite à notre Empereur. Elle arriva à dix heures du soir. +Dieu, qu'elle était belle avec son turban autour de la tête! On pouvait +dire que c'était une belle reine pour un vilain roi, mais je crois +qu'elle était roi et reine en même temps. L'Empereur vint la recevoir au +bas du grand perron et lui présenta la main, mais elle ne put le faire +plier. J'eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du +perron pour la voir de près, et, le lendemain à midi, je me trouvais à +mon même poste; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de +reine! à trente-trois ans, j'aurais donné une de mes oreilles pour +rester avec elle aussi longtemps que l'Empereur. Ce fut la dernière +faction que j'ai faite comme soldat. + +Le général Dorsenne reçut alors l'ordre de nous faire distribuer des +souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de +nous passer l'inspection, l'Empereur devant passer la revue de sa garde +avant de partir. Tout fut mis en mouvement; nous trouvâmes de tout dans +cette belle ville. En propreté rien ne peut la rivaliser; les dames +françaises n'ont qu'à y passer pour voir des appartements brillants; +pelles, pincettes, entrées de portes, balcons, tout reluit; il y a des +crachoirs dans tous les coins d'appartements, et du linge blanc comme +neige. C'est un modèle de propreté. La distribution de linge et de +chaussures faite, le général fit prévenir les capitaines de passer leur +inspection par compagnie; à onze heures sur la place, on devait passer +la revue. Le capitaine Renard fut trouver l'adjudant-major, M. +Belcourt, pour s'entendre avec lui à mon sujet; ils me firent venir pour +me dire que j'allais passer caporal dans ma compagnie, qu'on voulait me +récompenser: «Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni écrire.--Vous +apprendrez.--Mais ça n'est pas possible; je vous remercie.--Vous serez +caporal aujourd'hui, et si le général vous demande si vous savez lire et +écrire, vous lui répondrez: _Oui, général,_ et je me charge de vous +faire apprendre. J'ai des jeunes vélites instruits qui se feront un +plaisir de vous montrer.» + +J'étais bien triste, à trente-trois ans, d'apprendre à lire et à écrire; +je maudissais mon père de m'avoir abandonné. Enfin, à midi, M. Belcourt +et mon capitaine furent au-devant du général et lui parlèrent de moi: +«Faites-le sortir du rang.» + +Il me toise des pieds à la tête, et, voyant ma croix, il me demande: +«Depuis combien de temps êtes-vous décoré?--Des premiers, je l'ai été +aux Invalides.--Le premier? me dit-il.--Oui, général.--Faites-le +reconnaître caporal de suite.» + +Il était temps; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute +la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la même +compagnie; personne ne s'en doutait; tous les caporaux vinrent +m'entourer et me dire obligeamment: «Soyez tranquille, nous vous +montrerons à écrire.» + +Rentré dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui +me prit la main: «Allons de suite chez le capitaine.» + +Il me reçut avec amitié, et dit qu'il fallait me donner de suite un +ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vélites des plus +négligents, mais des plus instruits. «Il les dressera, dit-il au +sergent-major, et ils lui montreront à lire et à écrire. Je vous charge +de cette bonne oeuvre; il le mérite; il nous a sauvé la vie; c'était +toujours à son bivouac que nous trouvions à manger». Je rendis visite à +M. Belcourt qui se rappela l'empressement avec lequel je lui avais remis +une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrière, je lui avais +dit: «Où courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voilà!») + +«C'est de ces actions que l'on n'oublie pas, dit M. Belcourt. Allez, +faites bien votre service; vous ne resterez pas là.» + +Dieu, que j'étais content de cette belle réception! Me voilà donc chef +d'ordinaire de 12 grognards et de 7 vélites instruits; le sergent-major +leur fit la leçon, car ils partirent de suite chez le libraire pour +m'acheter papier, plumes, règle, crayon et un vieil évangile. Me voilà +bien surpris de voir sept maîtres pour un écolier: «Eh bien! me +dirent-ils, voilà de quoi travailler.--Moi, dit le nommé Galot, je vous +ferai des modèles.» Et le nommé Gobin dit: «Je vous ferai lire.--Nous +vous ferons lire chacun à son tour, dirent-ils.--Allons! je vous aime +tous, leur dis-je. Je vous récompenserai en soignant votre tenue qui a +besoin d'être rectifiée.» + + + + +Mais ce n'était pas fini. Voilà les sept caporaux de la compagnie qui +m'apportent deux paires de galons, et le tailleur pour les coudre: +«Allons de suite, dit-on, ôtez votre habit! Ces galons viennent de nos +deux camarades morts au champ d'honneur.--Eh bien! leur dis-je, vous +vous occupez donc tous de moi; il faut les arroser.--Non, dirent-ils, +nous sommes trop.--C'est égal, nous prendrons chacun une demi-tasse et +le petit verre. Mais je vous prie de laisser venir mes maîtres et le +tailleur qui a cousu mes galons.--Eh bien, soit! dirent-ils, partons.» + +Et me voilà avec mes quinze hommes au café; je les fis mettre à table, +et fus trouver le maître. Je lui dis: «C'est moi qui paie, vous +m'entendez.--Ça suffit, dit-il.--De l'eau-de-vie de France, +surtout.--Vous allez être servis.» + +J'en fus quitte pour douze francs, et nous partîmes tous contents. Me +voilà à mes études comme un enfant, commençant par faire des bâtons et +apprendre mon évangile et le réciter à mon maître. Mais il fallut passer +la revue du départ, et le lendemain, 13 juillet, nous partîmes pour +Berlin, la joie dans l'âme. À Berlin, le peuple vint au-devant de nous; +il savait la paix faite. On nous reçut on ne peut mieux, nous fûmes bien +logés, et la plus grande partie nous menèrent au café. Ils demandaient: +«Eh! les Russes ont donc trouvé leurs maîtres? Ils disent cependant que +nos soldats ne se battent pas bien.--Ils sont aussi braves que les +Russes, vos soldats, et l'Empereur a eu bien soin de vos blessés; nous +les portions à l'ambulance comme les nôtres. Vous avez aussi un grand +général qui a eu bien soin de nos prisonniers. Notre Empereur le connaît +bien.» + +Et ils nous serraient les mains, disant: «C'est bien là les +Français!--Mais, leur dis-je, vos prisonniers sont plus heureux que vos +soldats: bon pain, de l'ouvrage bien payé, pas battus.--Aimable caporal, +vous nous comblez de joie, vous vous êtes conduits à Berlin comme des +enfants du pays.--Je vous remercie pour mes camarades.» + +Nous partîmes par étapes; les grandes villes de Potsdam, Magdebourg, +Brunswick, Francfort, Mayence nous fêtèrent; la joie était sur toutes +les figures; les habitants des campagnes venaient sur les routes nous +voir passer. Il y avait des rafraîchissements partout le long des +villages. On peut dire que les villages rivalisaient avec les villes en +soins. Bien nourris, bien fêtés, nous arrivons aux portes de notre +capitale, c'est encore elle qui surpasse toutes celles que j'ai vues. Là +nous attendaient des arcs de triomphe, des réceptions magnifiques, et la +comédie, et les belles dames de Paris qui nous regardaient en dessous, +cherchant à reconnaître leur favori. + +L'Empereur voulut nous voir aux Tuileries avec nos habits râpés, mais +propres. Puis, nous traversons le jardin des Tuileries pour nous mettre +à table dans l'avenue de l'Étoile, et de là à Courbevoie pour prendre du +repos. Mais l'Empereur ne nous laissa pas longtemps tranquilles, il +forma de suite des écoles régimentaires, et il fit venir de Paris deux +professeurs pour nous instruire, un le matin et l'autre le soir. Que +cela faisait bien mon affaire! De suite, je fis emplette d'une grammaire +et d'une théorie. Deux fois par jour en classe, secondé par mes vélites, +je fis des progrès; je n'en quittais pas, sinon pour monter ma garde. +Sorti de la classe, je partais me cacher dans le bois de Boulogne, dans +un endroit bien retiré, et là j'apprenais ma théorie. Au bout de deux +mois j'écrivais en gros, et je peux dire bien[48], les professeurs me +disaient: «Si nous vous tenions pendant un an, vous en sauriez assez; +vous avez une bonne main.» Comme j'étais fier! + +L'Empereur forma en même temps une école de natation pour nous apprendre +à nager, il fit établir des barques près du pont de Neuilly, et là on +mettait une large sangle sous le ventre du grenadier qui ne savait pas +nager. Tenu par deux hommes dans chaque barque, ce militaire était +hardi, et en deux mois il y avait déjà huit cents grenadiers qui +pouvaient traverser la Seine. On me dit qu'il fallait que j'apprenne à +nager, je répondis que je craignais trop l'eau: «Eh bien! dit +l'adjudant-major, il faut le laisser tranquille, ne pas le forcer.--Je +vous remercie.» + +L'Empereur donna l'ordre de tenir prêts les plus forts nageurs en petite +tenue et pantalon de toile pour midi. Le lendemain, il arrive dans la +cour de notre caserne; on fait descendre les nageurs. Il était +accompagné du maréchal Lannes, son favori; il demande cent nageurs des +plus forts. On nomme les plus avancés: «Il faut, dit-il, qu'ils puissent +passer avec leurs fusils et des cartouches sur la tête.» Il dit à M. +Belcourt: «Tu peux les conduire?--Oui, Sire.--Allons, prépare-les, je +vous attends.» + +Il se promenait dans la cour; me voyant si petit à côté des autres, il +dit à l'adjudant-major: «Fais approcher ce petit grenadier décoré.» Me +voilà bien sot: «Sais-tu nager? me dit-il.--Non, Sire.--Et pourquoi?--Je +ne crains pas le feu, mais je crains l'eau.--Ah! tu ne crains pas le +feu. Eh bien! dit-il à M. Belcourt, je l'exempte de nager.» + +Je me retire bien content. Les cent nageurs prêts, on se rendit au bord +de la Seine; il y avait des barques montées par les marins de la garde +pour suivre, et l'Empereur descendit à pied sur la berge. + +Tous les nageurs passèrent au-dessous du pont, en face du château de +Neuilly, sans accident. Il n'y eut que M. Belcourt qui fut accroché par +des grandes herbes qui traînent en deux eaux et qui s'entortillèrent +autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et +il passa comme les autres. Arrivés de l'autre côté dans une île, les +voilà à faire feu. L'Empereur part au galop, fait le tour et arrive; il +fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans +les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et +vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie à l'Empereur +de faire traverser la Seine à un escadron de chasseurs à cheval, en face +des Invalides, avec armes et bagages, dans la même place qu'occupe le +pont aujourd'hui. Ils passèrent sans accident et arrivèrent dans les +Champs-Élysées; l'Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages +furent mouillés. + +Je me multipliais dans mes fonctions de caporal: deux leçons par jour et +une de mes deux vélites, sans compter ma théorie qu'il fallait réciter +tous les jours. Je la savais en partant de l'endroit où je venais de +l'apprendre, mais arrivé devant M. Belcourt, je ne savais plus le +premier mot: «Eh bien! disait-il... Allons, remettez-vous!--Je la savais +cependant.--Eh bien, voyons!--J'y suis.» + +Et je récitais sans manquer: «C'est cela, disait-il. Ça viendra. Demain, +pas de théorie, nous apprendrons le ton du commandement.» + +Le lendemain, rangés autour de lui: «Voyons, faisait-il, je vais +commencer.» Il fallait répéter son commandement, chacun à son tour. Je +déployai si bien ma voix qu'il en fut surpris, et me dit: «Recommencez, +ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n'aurez +qu'à répéter après moi. Point de timidité! nous sommes ici pour nous +instruire.» + +Me voilà à crier!... «C'est cela, dit-il. Voyez, Messieurs! Le petit +caporal Coignet fera un bon répétiteur. Dans un mois, il nous +dépassera.--Ah! major, vous me rendez confus.--Vous verrez, me dit-il, +quand vous aurez de l'aplomb.» + +Pour ma théorie, je n'eus pas bon temps, j'avais toujours le nez dedans, +mais j'étais loin d'atteindre mes camarades qui récitaient comme des +perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais; je devins +fort pour montrer l'exercice et je me trouvais dédommagé de mon peu de +savoir. J'avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que +je faisais manoeuvrer. + +Quand on faisait la grande manoeuvre, je retenais tous les commandements. +Le brave général Harlay qui commandait, ne laissait rien à désirer; on +pouvait apprendre sous ses ordres. C'est la marche de flanc qui est la +plus difficile; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire +halte de même, front par un _à-gauche_, tout le monde conservant sa +distance, aussi bien aligné que les guides généraux sur la ligne. +Aussi, il fallait bien préciser le commandement de _marche_, comme celui +de _halte_, sur le pied gauche. De ces savantes manoeuvres, je n'en +perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne. + +À la fin d'août, l'Empereur fit faire de grandes manoeuvres dans la +plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous aperçûmes qu'il +prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient +du coté de Madrid. + +Jusqu'au mois d'octobre 1808, nous eûmes le temps de faire la belle +jambe à Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et +moi de me fortifier dans mon écriture et ma théorie. Le général Dorsenne +passait des inspections tous les dimanches; il fallait voir ce général +sévère visiter les chambres, passer le doigt sur la planche à pain. Et +s'il trouvait de la poussière, quatre jours de salle de police pour le +caporal! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises étaient +blanches, il regardait si nos pieds étaient propres, si nos ongles +étaient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles +pour s'assurer qu'elles ne renfermaient pas de linge sale; il regardait +sous les matelas; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il +venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait +se présenter en chemise, et défense de se soustraire à cette visite sous +peine de prison! S'il en trouvait qui avaient attrapé du mal, ils +partaient de suite à l'hôpital; il leur était retenu quatre sous par +jour, et à leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police. + +Enfin l'Empereur, dans les premiers jours d'octobre, donna l'ordre de +nous tenir prêts à partir sous peu de jours; nos officiers firent faire +nos malles pour les porter au magasin. Il était temps; l'ordre arriva de +partir pour Bayonne. Je dis à mes camarades: «Nous allons en Espagne, +gare les puces et les poux! ils soulèvent la paille dans les casernes, +et se promènent comme des fourmis sur le pavé. Gare nos ivrognes! le vin +du pays rend fou, on ne peut le boire[49].» + +De Bayonne, nous allâmes à Irun, puis à Vittoria, jolie ville; puis à +Burgos où nous restâmes quelques jours. La ville est pourvue d'une belle +église; l'intérieur de l'édifice est de toute beauté: le cadran de +l'horloge est en dedans; à midi les deux battants s'ouvrent, et on voit +défiler des objets curieux. La principale flèche de ce bel édifice est +flanquée de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies +chambres qui communiquent l'une dans l'autre; un petit escalier qui part +d'un grand vestibule longe à gauche l'édifice; au bout, est un beau +jardin. Nos grenadiers à cheval placèrent leurs chevaux sous les beaux +arceaux qui étaient occupés du côté gauche par des balles de coton. Ils +allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu'au pied du petit +escalier, paraît un petit garçon de onze à douze ans qui se présente à +nos grenadiers. Étant aperçu par un d'eux, il se retire pour regagner +son escalier, mais le grenadier le suit et parvient à le joindre au haut +de l'édifice. Arrivé sur le palier, le petit garçon fait ouvrir la porte +et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui +coupent la tête; le petit garçon redescend, se fait voir encore et un +autre grenadier le suit; il subit le même sort. Le petit garçon revint +une troisième fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades +dit à ceux qui rentraient de la corvée du fourrage: «Voilà deux des +nôtres montés au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont +peut-être enfermés dans le clocher; faut voir cela de suite.» + +Les voilà partis pour suivre l'enfant; ils prennent leurs carabines, +montent le petit escalier étroit, et pour ne pas être surpris, ils font +feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux +camarades, la tête tranchée, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour +nos vieux soldats! Ils firent un carnage de ces moines scélérats, ils +étaient huit avec des armes et des munitions de toutes espèces, et des +vivres et du vin, c'était une vraie citadelle. On jeta les capucins et +le petit garçon par les lucarnes dans leur jardin. Après avoir rendu les +derniers devoirs à nos camarades, nous partîmes de Burgos pour marcher +en avant. À deux lieues nous trouvâmes le roi d'Espagne qui venait +au-devant de son frère, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre +l'armée qui se portait sur Madrid. On joignit l'avant-garde que l'on +poursuivit l'épée dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la +bataille de la Sierra. C'était une position des plus difficiles, mais +l'Empereur ne balança pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les +fit longer les montagnes. Lorsqu'il les vit arriver près du flanc de +l'artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route, +avec les chasseurs à cheval de sa garde, et leur donna l'ordre de +franchir la montagne sans s'arrêter. C'était hérissé de pièces de canon; +on part au galop, en culbutant tout. Le sol était jonché de chevaux et +d'hommes. Les sapeurs désencombrèrent la route, en jetant tout dans les +ravins. + +Les Espagnols firent tous leurs efforts pour défendre leur capitale, +mais l'Empereur fit tourner Madrid qui fut bloquée. La garnison était +faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes; ils +s'étaient tous révoltés, avaient dépavé la ville et avaient monté les +pavés dans leurs chambres. On nous fit camper près d'un château peu +éloigné de Madrid, où nous restâmes deux jours; le puits du château ne +put nous fournir d'eau pour notre nécessaire; il fallut partir chercher +des vivres. Nous revînmes avec 200 ânes chargés d'outres en peau de bouc +et nous fûmes obligés de faire nos barbes avec du vin. Nous attachâmes +nos quadrupèdes à des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain +matin ils firent entendre une musique si bruyante que l'Empereur ne +pouvait plus s'entendre; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce +tintamarre. On lâcha ces pauvres bêtes; se trouvant en liberté, elles se +sauvèrent dans la plaine où elles se dévoraient les unes les autres, +n'ayant pas de quoi manger. + +Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous +côtés, mais ils ne voulaient toujours pas capituler; ils éprouvèrent des +pertes si considérables qu'ils finirent par se rendre à discrétion. +L'Empereur leur déclara que s'il tombait un pavé sur ses soldats, tout +le peuple serait passé au fil de l'épée; ils en furent quittes pour +repaver leur grande rue. + +La ville est grande et pas jolie: de grandes places garnies de vilaines +baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans +l'admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d'une +belle fontaine; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont +point dégagés, on entre dans une cour d'honneur très mesquine avec un +corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la +ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d'une immense +profondeur. La façade est superbe et l'on descend par un magnifique +escalier; le palais faisant face à la ville n'est qu'un rez-de-chaussée +avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a +une pendule en acier très riche. + +Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes +considérables à notre armée; toutes les maisons étaient crénelées, il +fallut les enlever les unes après les autres. L'Empereur quitta Madrid +avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d'une montagne formidable +avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir +avec des peines inouïes. Avant d'arriver à ce terrible passage, nous +fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait; personne ne +se voyait; on était obligé de se tenir les uns aux autres; il fallait +avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de +cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à +franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais +villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d'une rivière dont +les ponts étaient coupés, nous la trouvons d'une rapidité sans pareille; +il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever +les pieds, crainte d'être entraînés par la rapidité du courant. Nos +bonnets étaient couverts de givre. Comme c'était amusant de prendre un +bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivière, on en +avait jusqu'à la ceinture. On nous recommanda d'ôter nos pantalons pour +traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l'eau, nous avions +les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites. + +De l'autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge +complète aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous +arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu'à Bénévent que nous +trouvâmes ravagée par les Anglais; ils avaient tout emporté. Notre +cavalerie les poursuivit à outrance; ils détruisirent tous leurs +chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur +donna l'ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une +journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait +tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour +nous réchauffer. + +Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; là, les +moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et +nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans +ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les +jeunes filles de l'âge de douze à dix-huit ans jusqu'à l'âge d'être +mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de +fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de +trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois +pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir +d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperçu de ce qui se +passait dans ce pays. + +Nous eûmes l'ordre de rentrer en France à marches forcées, et l'Empereur +partit pour Paris; il nous fit préparer une petite surprise qui nous +attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos +jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous +y couchâmes; le lendemain nos officiers disent: «Il faut démonter les +batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la +baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture +jusqu'à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville.» + +En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine: «Mais on nous prend +donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.» + +Il se mit à rire: «C'est vrai, dit-il, mais ça presse! Les cartes se +brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d'ici +Paris, il ne faut pas y compter.» + +Nos fusils démontés, nous voilà partis; le peuple était là en foule. +Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de +paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la +route; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait; on +montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois +chevaux, c'était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq +francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs +étaient payés de suite. À la descente de la troupe, les payeurs se +trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes étaient prêtes pour +repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par +compagnies; les habitants étaient à l'arrivée du convoi avec le billet +du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les +emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout; +nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de +suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en +retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manière +que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter +et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte, +chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour, +c'était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand +trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait. + +Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des +charrettes pour faire l'entrée; il fallut remonter nos fusils, et +traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni +rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des +voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage à pied pour aller +coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des +vivres et du vin. + +Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de +linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en +revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite +galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été +mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos +fusils, c'était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l'avoine à ces +mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher; nous repartîmes par la +même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout! + +Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la +Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous +attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des +ornières profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient, +nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances! + +Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en +Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures +basses qui nous menaient ventre à terre; ils passaient les uns devant +les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais +c'était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui +tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut +lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande +tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix +mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la +garde de l'Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire +notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout +volait en l'air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames +criant à l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus, +mais nous ne pouvions pas faire autrement. + +Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et +bien traités. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait +gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour +ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la +baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos +billets de logement, mais après avoir mangé, la _grenadière_[50] battit, +il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route +d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures! +nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et +marcher toute la nuit; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9 +heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir +de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre +pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le +lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous +avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à Schoenbrunn; +après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d'un grand village, on +nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne +volonté pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter +la garde au château de Schoenbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait +faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, «Je pars, dis-je à +mon capitaine.--C'est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit +montre l'exemple.» + +On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de +vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir, +bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais +point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrêter. Je me +détournai de la route pour trouver de l'eau pour étancher la soif qui me +dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon +côté... En me voyant, il entre dans une maison d'apparence où se +trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon +chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon +paysan revient avec son baquet; je l'arrête en lui parlant sa langue. +Quelle surprise! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de +s'arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme +aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde +fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des +jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le +coeur content. + +Nous arrivâmes au village de Schoenbrunn à minuit; nos officiers eurent +l'imprudence de nous laisser reposer à un quart d'heure de chemin du +château pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une +pareille nouvelle et furieux: «Comment, vous avez fait faire à mes vieux +soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donné +l'ordre? Où sont-ils.--Près d'ici.--Faites-les venir que je les voie!» + +Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides +comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut +prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d'arriver. +Lorsque l'Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un +de droit, tous la tête penchée, ce n'était plus un homme, c'était un +lion: «Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état! Si +j'en avais besoin! Vous êtes des...» Ils furent traités de toutes les +manières. Il dit aux grenadiers à cheval: «Faites de suite de grands +feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher; +faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré!» + +De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe; +il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire +tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville +avaient sauvé des voitures d'épicerie qui étaient devant les portes du +château; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le +sucre qui paraît; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on +apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il +resta plus d'une heure; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval +arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous +soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous +puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: «Eh bien! +les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis. +Allons, buvez à la santé de l'Empereur et de vos bons camarades! nous +passerons la nuit près de vous à vous soigner; tout à l'heure, nous vous +donnerons encore à boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait; +demain il n'y paraîtra plus.» + +L'Empereur remonta dans son palais; à cinq heures, on nous mit sur notre +séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon +vin. À neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux +officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous +promener; les jambes étaient raides. L'Empereur tapait des pieds de +colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient +se faire voir par crainte d'être mal reçus. Le soir, on nous donna des +logements dans ce beau village très riche; toute la garde arriva et fut +bien logée. + +Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la +capitale; les armées d'Autriche avaient fait sauter les ponts après +avoir passé de l'autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour +recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce +terrible fleuve qui avait augmenté et était d'une force effrayante; +l'eau était à pleins bords; on eut de la peine à maintenir les grosses +barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir +un pont d'une longueur démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces +préparatifs demandèrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes +barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'île +Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts établis, l'Empereur fit +descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de +passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la +capitale, s'emparer de tous les édifices de manière que personne ne +pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre côté. On faisait +des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était +renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne +pour maintenir l'armée du prince Charles en face de sa capitale, et les +empêcher de descendre du coté d'Essling. + +Lorsque tout fut prêt, l'Empereur fit faire les promotions dans la +garde; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à Schoenbrunn. Ce fut une joie +que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant +dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l'épée et la +canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n'avais point de +galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal à mon +remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience! il s'en trouvera. +L'Empereur donna l'ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand +pont du Danube à son corps d'armée et de se porter en avant de l'autre +côté d'Essling; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un +parc d'artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne +s'en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le +bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale, +pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur +permission. Toute l'armée du prince Charles arriva en ligne sur la +nôtre, et le feu commença de part et d'autre. + +Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la +foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu'à la dernière +extrémité. L'Empereur nous fit partir dès le matin de Schoenbrunn pour le +Danube; toute l'infanterie de la garde et lui à la tête. À onze heures, +il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça +pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions +nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opération fut +faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans +le Danube, nous n'en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des +chapeaux pour la garde. + +Nous traversâmes la pointe de l'île et trouvâmes un second pont que nous +passâmes au galop; les chasseurs à pied passèrent les premiers, +débouchèrent dans la plaine et firent un _à-gauche en colonne_ au lieu +d'un _à-droite_. La fausse manoeuvre ne put se réparer, il fallut se +mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube. +Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du +cheval de l'Empereur; tout le monde crie: «À bas les armes, si +l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ!» Il fut contraint de repasser +le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut +d'un sapin; de là il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les +nôtres. + +Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de +suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le +remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n'était que le prélude; +l'ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling. +L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière! +il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la +distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me +mets en fonctions, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui +fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé +par ce coup terrible; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me +préserva. + +Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les +reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet +état, arrive au galop près de moi: «Eh bien, me dit-il, êtes-vous +blessé?--Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le +derrière, mais ils n'ont pas réussi.--Allons, buvez un coup de rhum pour +vous remettre.» + +Il me présente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de +pistolets et me la présente: «Après vous, s'il vous plaît.--Buvez un bon +coup! Vous reviendrez bien seul?--Oui», lui dis-je.--Il part au galop, +et j'arrive à mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en +serre-file; c'était mon poste; là je me rétablis. + +«Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez échappé belle.--C'est +vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce +sont des butors.» Et voilà des poignées de main qui m'arrivent de tous +mes chefs et camarades. + +Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans +que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de +fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une +pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre; nous avions quatre +pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre +à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des +files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à +poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais: «Appuyez à +droite, serrez les rangs!» Et ces braves grenadiers appuyaient sans +sourciller et disaient en voyant mettre le feu: «C'est pour moi.--Eh +bien, je reste derrière vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.» + +Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois +sur moi; je tombe à la renverse: «Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de +suite!--Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poignée; votre giberne +est à moitié emportée.--Tout cela n'est rien, la journée n'est pas +finie.» + +Nos deux pièces n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le général +Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais +tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de +soldats du train, plus de roues! les affûts en morceaux, les pièces par +terre comme des bûches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui +éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève +comme un beau guerrier: «Votre général n'a point de mal, dit-il, comptez +sur lui, il saura mourir à son poste.» + +Il n'avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. À de tels hommes +que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours... Un +boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil +tombe; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde; je +vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras +fracassé. Pas du tout! c'était un morceau d'un de mes braves camarades +qui était venu me frapper avec tant de violence qu'il s'était collé à +mon bras. + +Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le +morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et +dit: «Il n'est qu'engourdi.» On ne peut se figurer ma joie de remuer les +doigts. Le commandant me dit: «Laissez votre fusil, prenez votre +sabre.--Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renversé a emporté la +poignée.» Je prends mon fusil de la main gauche. + +Les pertes devenaient considérables; il fallut mettre la garde sur un +rang pour faire voir à l'ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt +cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par +des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux +fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il +avait quitté son poste d'observation et était accouru pour recevoir les +dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son +corps d'armée. L'Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses +bras, et le fit transporter dans l'île, mais il ne put supporter +l'amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde +fut dans la consternation d'une pareille perte. + +Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les +autres démonté; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos +officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général +donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l'île, ils le +mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les +tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive: le +corps du maréchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter +sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme +nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et +les mettaient derrière eux en disant: «Vous n'aurez plus peur.» + +Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village +d'Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les +braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme +étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang, +le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit: «Je +vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied.» + +Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un +rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous +depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui +protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le +brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à +l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous +donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la +mort sans pouvoir se défendre. Les heures sont des siècles. Après avoir +perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne +fus plus en peine d'avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes +grenadiers m'en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit +des pertes considérables... Le brave maréchal resta derrière ses +tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu +ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient +emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne. + +À neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun +son feu pour faire croire à l'ennemi que toute notre armée était passée. +Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait +tous pris à son premier effort et n'aurait pas demandé une trêve de +trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le +dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés. Tous +nos feux bien allumés, nous eûmes l'ordre de repasser dans l'île sur +notre petit pont, et d'abandonner nos feux; nous passâmes la nuit à nous +placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de +grosses pièces passèrent devant nous et furent braquées à la tête de +notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand +pont que nous avions passé la veille! Tout était parti comme nos +chapeaux que nous avions jetés dans le Danube. + +Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lâché les moulins qui sont +sur bateaux, et ôté les roues qui les faisaient marcher; on les avait +chargés de pierres, et ces masses lancées par le fleuve emportèrent le +grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours +dans l'île, sans pain; nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient +échappé à la mort, il n'en resta pas un; les prisonniers faits le matin +eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos +chefs que la bride et la selle; on ne peut se figurer une pareille +disette, et nous entendions des cris déchirants près de nous... C'était +M. Larrey qui faisait ses amputations; c'était affreux à entendre. + +L'Empereur fit sommer la ville de Vienne de réunir tous ses bateaux, et +de les redescendre pour faire le pont. Le quatrième jour, nous fûmes +délivrés; nous repassâmes ce terrible fleuve avec joie et avec des +figures bien pâles. Les vivres nous attendaient à Schoenbrunn où nous +arrivâmes le soir. Tout était prêt pour nous recevoir et nos billets de +logement préparés. Nous eûmes le temps de nous rétablir pendant trois +mois de trêve; puis les travaux commencèrent dans l'île Lobau: cent +mille hommes se mirent à faire des redoutes, des chemins couverts; on ne +peut se faire une idée de la terre remuée pendant ces trois mois. Les +Autrichiens en firent de bien plus considérables encore en face de nous. +L'Empereur partait de son palais à cheval avec son escorte, il arrivait +dans l'île Lobau et montait au haut de son sapin; de là il voyait tous +leurs travaux et faisait exécuter les siens: il revenait satisfait et +joyeux, ça se voyait à son arrivée, il parlait à tous ses vieux soldats +en se promenant dans la cour les mains derrière le dos. Il recompléta sa +garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la +comédie dans le château; les belles dames de Vienne furent invitées avec +cinquante sous-officiers. C'était un coup d'oeil magnifique, mais c'était +trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras étant +remis de son engourdissement, je me mis à écrire sans relâche; je fis +des progrès. Mes maîtres étaient contents de moi. Personne de la garde +ne mit le pied dans Vienne, pas même l'Empereur, mais il faisait de +fréquentes visites à l'île Lobau pour voir les grands préparatifs, il +faisait faire la manoeuvre à toute son armée pour la tenir prête à +rentrer en campagne. Lorsque tout fut prêt, il fit voir un échantillon +de son armée aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes +sur les hauteurs à gauche de la ville. Là, il fit venir notre colonel +Frédéric, et le reçut général en lui disant: «Je te ferai gagner tes +épaulettes.» Tous les corps reçurent l'ordre du départ pour se rendre le +5 juillet dans l'île Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugène avec +l'armée d'Italie arrivât pour le passage du Danube le 6 juillet, à dix +heures du matin. Tout fut réuni dans la même plaine. + +L'Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux +cents hommes, pour prendre une île occupée par les Autrichiens qui +gênaient son mouvement; il ne pouvait passer sans être vu de l'armée +autrichienne. Tous les préparatifs étaient prêts, les voltigeurs et les +grenadiers sur leur radeau, avec le général Frédéric; on les lâcha à +minuit sonné pour être dans son droit, la trêve finissant le 6 juillet. +Voilà la pluie qui tombe par torrents; les soldats autrichiens vont se +mettre dans leurs abris; nos radeaux arrivent en travers de l'île sur le +sable. N'ayant d'eau qu'aux mollets, on la prit sans brûler une amorce: +tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l'ennemi ne put +voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargés de faire avec le +génie un chemin pour faire passer les pontons et l'artillerie, les +arbres qui gênaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au +jour, nous étions à trois lieues au-dessous des travaux de l'ennemi et +des nôtres sans que l'ennemi s'en doutât. Dans un quart d'heure, trois +ponts étaient établis, et à dix heures du matin, cent mille hommes +avaient passé dans la plaine de Wagram. À midi, toute notre armée était +en ligne avec sept cents pièces de canon en batterie; les Autrichiens en +avaient autant. On ne s'entendait pas. C'était drôle de nous voir faire +face à Vienne, et les Autrichiens tourner le dos à leur capitale; on +peut dire à leur louange qu'ils se battirent en déterminés. On vint dire +à l'Empereur qu'il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que +les canonniers étaient détruits: «Comment! dit-il, si je faisais relever +l'artillerie de ma garde, l'ennemi s'en apercevrait et redoublerait +d'efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne +volonté pour servir les pièces!» + +Vingt hommes par compagnie partirent aussitôt; on fut obligé de faire le +compte; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien +que des grenadiers et des caporaux. Les voilà partis au pas de course +pour servir la batterie de cinquante pièces; sitôt arrivés à leur +poste, les coups de canon se firent entendre, l'Empereur prit sa prise +de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le maréchal +Davoust s'empare des hauteurs et rabattait l'ennemi sur nous, en filant +sur le grand plateau, pour leur couper la route d'Olmutz. L'Empereur +voyant le maréchal lui faire face, n'hésita pas à faire partir tous les +cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre; cette masse +s'ébranle, passe devant nous; la terre tremblait sous nos pieds. Ils +ramenèrent cinquante pièces de canon toutes attelées et des prisonniers. +Le prince de Beauharnais va au galop vers l'Empereur lui apprendre que +la victoire est certaine. Il embrasse son fils. + +Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la +batterie de cinquante pièces où l'Empereur avait envoyé ses grognards; +ce brave était blessé depuis onze heures. On l'avait fait porter en +arrière de sa batterie: «Non, dit-il, reportez-moi à mon poste, c'est ma +place.» Et sur son séant, il commandait. + +La garde fut formée en carré et l'Empereur coucha au milieu; il fit +ramasser tous les blessés et les fit conduire à Vienne. Le lendemain, +nous trouvions des trente boulets à la suite dans le même endroit; on ne +peut se faire idée de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes +partirent de grand matin, les Autrichiens étaient partis après des +pertes considérables, ils furent obligés de venir demander la paix sur +les hauteurs d'Olmutz, où l'Empereur avait fait dresser sa belle tente. +Le feu cessa de part et d'autre. Nous partîmes pour Schoenbrunn, et là on +traita de la paix; les armées restèrent en présence pendant que +l'Empereur réglait ses affaires. + + + + +SIXIÈME CAHIER. + +RENTRÉE EN FRANCE.--LES FÊTES DU MARIAGE IMPÉRIAL.--JE FAIS LES +FONCTIONS DE SERGENT INSTRUCTEUR, DE CHEF D'ORDINAIRE, DE VAGUEMESTRE. + + +Nous partîmes pour la deuxième fois de Schoenbrunn. Arrivés dans la +Confédération du Rhin, nous fûmes reçus comme dans notre patrie. En +France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous; nous étions +reçus dans nos logements avec amitié. Aux portes de Paris, nous +trouvâmes un peuple impossible à nombrer, c'est à peine si nous pouvions +passer par section, tant nous étions pressés par la foule. On nous mena +de suite aux Champs-Élysées, devant un repas froid donné par la ville de +Paris. Le temps gêna beaucoup; il fallut manger et boire debout, puis +partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second +repas sous les galeries de la place Royale et la comédie à la porte +Saint-Martin; des arcs de triomphe étaient dressés, le peuple de Paris +était ivre de joie de nous revoir; malheureusement il en manquait +beaucoup à l'appel, il en était resté un quart sur les champs de +bataille d'Essling et de Wagram. Mais personne n'était plus content que +moi de rentrer à Paris avec les galons de sergent, de porter l'épée, la +canne et les bas de soie l'été. J'étais pourtant bien en peine pour une +chose: je n'avais point de mollets; il fallut avoir recours aux faux +mollets; ça me taquinait. + +Après un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie, +habillés à neuf, nous passâmes la revue de l'Empereur aux Tuileries. On +faisait des préparatifs pour l'enterrement du maréchal Lannes, cent +mille hommes formaient le cortège du célèbre guerrier, qui partit du +Gros-Caillou pour se rendre au Panthéon. Je fus du nombre des +sous-officiers qui le portèrent; nous étions seize pour le descendre de +huit ou dix degrés sur le côté gauche de l'aile du Panthéon, là nous le +déposâmes sur des tréteaux. Toute l'armée avait défilé devant les restes +de ce bon guerrier; cela dura jusqu'à minuit. + +Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier; je +m'appliquais à écrire, et un jour, étant de garde à Saint-Cloud, je fis +un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien écrits, et le +portai moi-même à M. Belcourt qui fut content de la netteté de mon +rapport: «Continuez, me dit-il, vous êtes sauvé.» Que je me donnais de +peine pour apprendre ma théorie! Je surpassais mes camarades pour le ton +du commandement, je fus désigné comme ayant la plus forte voix; je me +trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant +des visites indispensables à faire, je me mis sur mon trente et un, il +me fallut des bas de soie pour porter l'épée. J'ai dit déjà que j'avais +passé à Saint-Malo[52]. Je n'avais point de mollets, il fallut avoir +recours à des faux. J'allai au Palais-Royal pour me les procurer, je +trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe +passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de +soie (en troisième). Je fis les visites de rigueur, et je fus comblé de +politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai à la caserne le soir à neuf +heures, satisfait de ma journée, et je trouvai une lettre de mon +capitaine Renard qui m'invitait pour le dimanche à dîner chez lui, sans +faute à cinq heures précises, disant que son épouse et sa demoiselle +voulaient me voir pour me remercier d'avoir fait coucher mon capitaine +dans un tonneau le soir de la bataille d'Austerlitz. + +Je me rendis à cette invitation, je trouvai là des militaires de +distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[53]. J'étais +gêné avec mes supérieurs, tous décorés, et de si belles dames, avec des +plumes! Que j'étais petit dans ce beau talon en attendant le dîner! Mon +capitaine vint à mon secours, me présenta à son épouse, à ces dames et à +ses amies. Je ne me trouvai plus isolé, mais j'étais bien timide, +j'aurais préféré ma pension à ce grand dîner. On passa dans la salle à +manger où je fus placé entre deux belles dames qui n'étaient pas fâchées +d'être éloignées de leurs maris, et elles me mirent à mon aise en +s'occupant de moi. Au second service, la gaîté se fit sur tous les +visages, et le vin de Champagne fut le complément de la gaîté. Il fallut +que mes chefs commençassent à conter leurs campagnes, et les dames leur +disaient: «Et vos conquêtes auprès des dames étrangères, vous n'en +parlez pas?--Eh bien! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire, +je suis garçon.» + +Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en +ménageant toutes les convenances (qui font le charme de la société); il +fut applaudi. Je fus attaqué par les deux dames qui étaient près de moi +pour conter mon histoire: «Je vous supplie de me faire grâce; mes chefs +la connaissent.--Eh bien! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour +lui, vous verrez que c'est un bon soldat. Il a été décoré le premier +aux Invalides; il nous a empêchés de mourir de faim en Pologne, en +dénichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mesdames, je serais +mort sans lui. Je fus confus du témoignage de mon capitaine et comblé +d'amitiés par tout le monde. Le feu m'avait monté à la figure; j'avais +un mouchoir blanc, je le prenais pour m'essuyer et le remettais sans +cesse dans ma poche. Ma serviette était fine; par distraction, je m'en +essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche. À l'heure de rentrer à +la caserne, je prends congé. Le capitaine me dit: «Vous partez?--Oui, +capitaine, je suis de garde demain.--Mais vous viendrez demain.--Ce +n'est pas possible, je suis de garde.--Mais vous emportez votre +serviette.» + +Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir. +Rendant la serviette à mon capitaine, je lui dis: «Je croyais être +encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir +oublié quelque chose.--Eh bien, me dit-il, restez là! Je vais envoyer +mon domestique à la caserne, et vous passerez la soirée avec nous.» Me +montrant sa demoiselle: «Voilà votre dénonciateur, qui m'a dit: Papa, il +emporte sa serviette, mais laisse-le faire.--Que j'ai eu du bonheur +d'être vu par votre demoiselle!» + +Je rentrai à la caserne des Capucins près la place Vendôme; le lendemain +matin, je reçus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle +à onze heures du matin, ça me fit monter l'imagination au cerveau, je +pétillais de joie; je trouvai un camarade qui monta ma garde au +quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me +conduire à l'adresse indiquée. Je puis dire que j'avais des transports +d'amour (mon âge le permettait). J'arrive, je me fais annoncer, la femme +de chambre me conduit auprès de sa maîtresse, dans un beau salon, où je +fus reçu par une des deux dames qui étaient près de moi chez mon +capitaine, et qui était dans un négligé des plus galants. Je ne me +possédais pas. «Allez! dit-elle à sa femme de chambre.» + +Me voyant seul avec cette belle dame, j'étais confus et muet; elle me +prit le bras et me fit passer dans sa chambre à coucher. Il y avait là +tous les rafraîchissements désirables, du vin sucré et tous les +réconfortants possibles; c'est par là qu'elle débuta avec moi. La +conversation s'engagea sur ses intentions à mon égard; elle me dit +qu'elle avait jeté ses vues sur moi, mais qu'elle ne pouvait pas me +recevoir chez elle: «Si vous êtes mon fait, je vous donnerai une adresse +où nous nous réunirons trois fois par semaine. Je vais à l'Opéra, et sur +cette place vous aurez une chambre prête. En descendant de voiture, +j'irai vous rejoindre pour passer la soirée.--Je n'y manquerai +pas.--Faites monter votre garde à tout prix, c'est moi qui paie.» Elle +me poussait par le vin et le sucre; je vis par ses manières agaçantes +qu'il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains: +«Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi.» Me menant vers sa bergère, +il fallut donner des preuves de mon savoir-faire; elle me montra son +beau lit qui était garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je +n'avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi; je passai +une journée de délices près de cette belle dame et la quittai pour aller +à l'appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journée orageuse que +j'avais passée, mais content de ma belle conquête, je ne manquai pas le +jour indiqué. Je trouvai mon dîner servi par la belle femme de chambre +qui resta pour faire la toilette de sa maîtresse et la défaire. Je me +mis à table et dînai comme un enfant gâté avec un dîner froid: «Et vous, +Mademoiselle, vous ne dînez pas?--Si, Monsieur, après vous, s'il vous +plaît. Madame est bien contente de vous; elle va venir de bonne heure +prendre le café et passer la soirée avec vous. Dînez bien et buvez de +bons coups, c'est du bordeaux; voilà du sucre, il sera meilleur.--Je +vous remercie.--Je vous préviens que je vais déshabiller madame pour +qu'elle soit à son aise; et je reviendrai lui faire sa toilette pour +rentrer à l'hôtel.--Ça suffit.» + +Madame arrive à huit heures, et dit, après les civilités données et +reçues: «Allez chercher le café.» Nous restâmes seuls, je vais près +d'elle: «Eh bien! dit-elle, nous passons la soirée ensemble.--Je le +sais, Madame.--Restez à votre place!» Le café est servi de suite; sitôt +pris, elle dit: «Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler.» + +Je sors et m'assois en attendant mon sort; on vint me dire de passer +dans la chambre de madame, qu'elle m'attendait. Quelle surprise pour +moi! elle était au lit: «Allons! me dis-je, je suis pris.--Venez vous +asseoir dans cette bergère, près de moi. Avez-vous la permission de +vingt-quatre heures?--Oui, Madame.» + +Elle donna ses ordres à la femme de chambre et la congédia jusqu'au +lendemain pour nous apporter le café et faire la toilette de sa +maîtresse. Moi, je restais dans l'embarras pour me déshabiller, il me +fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que +j'étais mal à mon aise! J'aurais voulu éteindre la bougie pour m'en +débarrasser; je les fourrai sous l'oreiller le plus adroitement +possible, mais cela m'avait ôté ma gaîté. Le lendemain, pour les +remettre, quel supplice! + +Heureusement, ma belle dame se leva la première pour me sortir +d'embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire +sa toilette; je ne perds pas de temps, je saute à bas du lit pour +rétablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre +de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s'en +aperçut pas. + +Il aurait fallu le perruquier pour rétablir ma tête; on me fit demander +si j'étais levé: «Dites à madame que je puis me présenter près d'elle; +je suis à ses ordres.» + +Madame paraît belle et fraîche, et nous prenons le chocolat en +tête-à-tête. Après nous être entendus, elle partit avec sa femme de +chambre et je rentrai à la caserne un peu en désordre; un de mes +camarades me dit: «Vous avez un bas de travers, on dirait un faux +mollet.--C'est vrai, dis-je un peu confus, je vais m'en défaire de +suite.» + +Rentré dans ma chambre, je me déshabille et j'ôte les maudits mollets +qui m'avaient mis à la torture pendant vingt-quatre heures; je n'en ai +jamais portés depuis. + +Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqués, +mais la tâche était plus forte que mes forces et j'avais trouvé mon +maître, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en +retraite: je reçus une lettre par laquelle elle désirait connaître mon +style. Il fallait que je lui réponde à l'adresse indiquée. Je me trouvai +dans un grand embarras, ne sachant que très peu écrire; enfin je me +décide et fais de mon mieux. Les phrases ne répondaient pas à tous les +désirs qu'elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mérités +sur mon manque d'éducation: «Je n'ai pas trouvé dans votre lettre ce que +je désirais, dit elle; d'abord point d'orthographe, peu de style.» + +Je lui répondis de suite: «Madame, je mérite le reproche que vous me +faites, je m'y résigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous +écrirai les vingt-cinq lettres de l'alphabet avec tous les points et +virgules qu'il faut pour une lettre digne de vous; placez-les où il en +manquera, vous aurez suppléé à mes faibles moyens.» + +Je ne voulus jamais la revoir; les instances furent inutiles. + +Étant débarrassé de ma belle conquête, je me reportai sur mes écritures +et théories sans relâche pendant sis mois, ne sortant de la caserne que +pour monter ma garde (et toujours mon _École de bataillon_ dans ma poche +pour apprendre les manoeuvres qui concernaient mon grade). Je surmontai +toutes les difficultés dans la pratique. L'Empereur donna l'ordre de +faire manoeuvrer les sous-officiers et caporaux seuls, à l'aide de +perches représentant les sections. Pour former le peloton, l'homme de +section prenait les deux bouts de chaque perche; pour rompre, le caporal +reprenait le bout de sa perche. On nommait cela _manoeuvre à la perche_; +elle donnait du repos à tous les grognards. M. Belcourt nous commandait +et on fit des progrès sensibles en arpentant la belle cour de la caserne +de Courbevoie; avec cent hommes, on faisait les grandes manoeuvres comme +un régiment complet. + +L'Empereur nous fit former le carré; après une manoeuvre d'une heure, il +fut content, et donna l'ordre de ne plus la faire que deux fois par +semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent. +Lorsque ce fut à mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer à mes +supérieurs les progrès que j'avais faits; ils me suivaient de l'oeil pour +voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entouré de tous mes +camarades, et mes supérieurs me firent voir qu'ils étaient contents. +Mais si l'Empereur était content de nous, nous n'étions pas contents de +lui. Le bruit circulait dans la garde qu'il divorçait avec son épouse +pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la +seconde guerre avec l'empereur d'Autriche, et qu'il voulait avoir un +successeur au trône. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie, +prendre une étrangère qui devait donner la paix générale. L'Empereur +passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit +que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre +Empereur à la princesse pour demander sa main, et qu'il devait se marier +avec cette princesse avant de l'amener, et qu'il devait coucher avec +elle avant de la présenter à son souverain. N'en sachant pas plus long, +je me disais: «Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais +être à sa place[54].» Je fis rire mon capitaine. + +Tout était en mouvement pour recevoir cette nouvelle impératrice. Le 15, +toute sa famille la conduisit à une grande distance de Vienne; elle +témoigna des regrets de son chien et de sa perruche; les ordres furent +donnés de suite, et elle fut bien surprise en arrivant à Saint-Cloud de +trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa +maîtresse, et sa perruche qui la nommait. + +Notre premier bataillon fut commandé pour attendre à Saint-Cloud +l'arrivée de l'Empereur. Les courriers arrivés, on nous fit mettre sous +les armes; nous vîmes cette belle voiture attelée de huit chevaux, et +l'Empereur à côté de sa prétendue. Comme il avait l'air heureux! Ils +montèrent Saint-Cloud au petit pas et nous eûmes le temps de voir passer +tous ces beaux équipages. Ils furent mariés civilement à Saint-Cloud; le +lendemain ils partirent pour faire leur entrée dans la capitale. Nous +eûmes l'ordre d'assister à la grande cérémonie du mariage religieux, qui +fut célébré le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se +faire une idée de tous les préparatifs. Dans la grande galerie du +Louvre, à partir du vieux Louvre jusqu'à la chapelle qui se trouve au +bout du pavillon des Tuileries du côté du Pont-Royal (ce trajet est +immense), il se trouvait trois rangées de banquettes pour asseoir les +dames et les messieurs. Au quatrième rang étaient cinquante +sous-officiers décorés, placés de distance en distance dans des ronds en +fer (pour ne pas être heurtés par personne). Le général Dorsenne nous +commandait; lorsqu'il nous eut placés à nos postes, il prévint ces dames +que nous étions leurs chevaliers pour leur faire donner des +rafraîchissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions +vingt-quatre de chaque côté de nous (quarante-huit par sous-officier), +et il fallait répondre à leurs demandes. Dans l'épaisseur du gros mur, +on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines +pour tous les rafraîchissements désirables. Ces petits cafés ambulants +firent bonne recette. + +Voilà le costume des dames: des robes décolletées par derrière jusqu'au +milieu du dos. Et par devant l'on voyait la moitié de leurs poitrines, +leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers! et des +bracelets! et des boucles d'oreilles! Ce n'étaient que rubis, perles et +diamants. C'est là qu'il fallait voir des peaux de toutes nuances, des +peaux huileuses, des peaux de mulâtresses, des peaux jaunes et des peaux +de satin; les vieilles avaient des salières pour contenir leurs +provisions d'odeurs. Je puis dire que je n'avais jamais vu de si près +les belles dames de Paris, la moitié à découvert. Ça n'est pas beau. + +Les hommes étaient habillés à la française; tous le même costume: habit +noir, culottes courtes, boutons d'acier découpés en diamant. La +garniture de leurs habits leur coûtait 1,800 francs, ils ne pouvaient se +présenter à la cour sans ce costume. Les fiacres furent défendus ce +jour-là; on ne peut se figurer la quantité de beaux équipages aux abords +des Tuileries. La grande cérémonie partit du château pour se rendre au +vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre à la +chapelle des Tuileries. Que cette cérémonie était imposante! Tout le +monde était debout dans le silence le plus religieux. Le cortège +marchait lentement; sitôt passé, le général Dorsenne nous réunit, nous +mena à la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vîmes l'Empereur +à droite à genoux sur un coussin garni d'abeilles et son épouse à genoux +près de lui pour recevoir la bénédiction. Après avoir placé la couronne +sur sa tête et sur celle de son épouse, il se releva et se mit avec elle +dans un fauteuil. La messe commença, dite par le pape. + +Le général nous fit signe de sortir pour retourner à nos postes, et là +nous vîmes revenir la cérémonie. La nouvelle impératrice était belle +sous ce beau diadème; les femmes de nos maréchaux portaient la queue de +sa robe qui traînait par terre à huit ou dix pas, elle devait être fière +d'avoir de pareilles dames d'honneur à sa suite, mais on pouvait dire +que c'était une belle sultane, que l'Empereur avait l'air content, que +sa figure était gracieuse. Ce jour-là, c'étaient des roses, mais ça ne +devait pas être la même chose à la Malmaison. + +Toute la vieille garde était sous les armes pour protéger le cortège, et +nous avions tous la fringale de besoin: nous reçûmes chacun vingt-cinq +sous et un litre de vin. Après les réjouissances, l'Empereur partit avec +Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrèrent à Paris: la ville leur offrit +une fête et un banquet des plus brillants à l'Hôtel de Ville. Je me +trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans +l'intérieur, en face de cette belle table en fer à cheval, et mes vingt +grenadiers, l'arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et +viandes froides. Autour du fer à cheval, des fauteuils; le grand était +au milieu qui marquait la place de l'Empereur. Le cortège fut annoncé; +le général vint me placer et me donner ses instructions. + +Le maître des cérémonies annonce: l'_Empereur!_ Il paraît suivi de son +épouse et de cinq têtes couronnées. Je fais porter et présenter les +armes; puis je reçus l'ordre de faire reposer l'arme au pied. J'étais +devant mon peloton en face de l'Empereur; il se met à table le premier +et fait signe de prendre place à ses côtés. Ces têtes couronnées +assises, la table est desservie, tout est enlevé et disparaît, les +découpeurs sont à l'oeuvre dans une pièce à côté. Derrière chaque roi ou +reine, trois valets de pied à un pas de distance; les autres +correspondaient avec les découpeurs et passaient les assiettes, sans +faire plus qu'un demi-tour pour les prendre; quand l'assiette arrivait +au plus près du souverain, le premier valet la présentait, et si le +souverain secouait la tête, l'assiette disparaissait; de suite, une +autre la remplaçait. Si la tête ne bougeait pas, le valet plaçait +l'assiette devant son maître. + +Comme ces morceaux étaient bien découpés, chacun prenait son petit pain, +le rompait et mordait à même, ne se servait jamais de couteau, et à +toutes les bouchées il se servait de sa serviette pour s'essuyer la +bouche; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre. +Ainsi de suite, de manière que, derrière chaque personnage, il y avait +un tas de serviettes qui n'avaient servi qu'une fois à la bouche. + +On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d'eau, et +personne ne versait à boire à son voisin. Ils mordaient dans leur pain +et se versaient à boire à leur gré. Par des signes de tête, on acceptait +ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain +maître adressa la parole à son voisin. Si c'est imposant, ça n'est pas +gai. + +L'Empereur se lève; je fais porter et présenter les armes, et tous +passent dans un grand salon. Je restai près de ce beau service. Le +général vint me prendre par le bras: «Sergent, venez avec nous, je vais +vous faire boire du vin de l'Empereur, et, en passant, je ferai donner à +vos vingt hommes du vin. Mettez-vous là! je vais aller faire patienter +votre peloton et je les ferai rafraîchir à leur tour.» + +Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent +servis chacun d'un demi-litre; qu'ils étaient contents d'avoir bu du vin +de l'Empereur! + +Après quelques jours de repos, la vieille garde donna une fête des plus +brillantes à l'Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des +manoeuvres furent exécutées devant elle, et le soir, aux flambeaux, on +nous donna des cartouches d'artifice de toutes les couleurs. Après avoir +fait en l'air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le +carré devant le grand balcon de l'École militaire où la cour était à +nous contempler. Le signal donné, ce carré immense commence son feu de +file en l'air, jamais on n'avait vu de pareille corbeille de fleurs: la +garde était couronnée d'étoiles; tout le monde tapait des mains. Je puis +dire que c'était magnifique. + +L'Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud; là, il se +plaisait parce qu'il y avait du gibier de toutes les espèces: +chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus délicat. +L'Empereur se plaisait tous les soirs à mener son épouse dans le +parterre de la porte du haut. Je m'y trouvai par hasard; les voyant +paraître, je voulus me retirer, mais sur un signe de l'Empereur, je me +mis un peu sur le côté pour les laisser passer. Voilà les gazelles qui +arrivent au galop vers Leurs Majestés. Ces animaux sont friands de +tabac, et l'Empereur avait toujours sa petite boîte toute prête pour les +satisfaire. N'étant pas assez prompt pour en donner au premier broquart, +celui-ci baisse la tête sous la robe de son épouse, et me fait voir du +linge bien blanc. L'Empereur, furieux, ne se possédait pas, je me +retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes +bêtes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du +tabac. + +L'Empereur donna un bal magnifique; ce fut lui qui l'ouvrit avec +Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que +l'Empereur. On pouvait dire de lui que c'était un vrai modèle, personne +ne pouvait l'égaler par les pieds et les mains. + +Marie-Louise était la plus forte au billard; elle battait tous les +hommes, mais elle ne craignait pas de s'allonger comme un homme sur le +billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi +toujours l'oeil au guet pour voir; elle était souvent applaudie. + +Le service de Saint-Cloud était pénible pour nous, il fallait faire le +trajet de Courbevoie à Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil +pour nous relever, mais aussi nous étions nourris et le sergent servi +seul: soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin. +L'officier mangeait à la table des officiers de service. + +Au mois de septembre 1810, il se fit de grands préparatifs pour +Fontainebleau; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon, +dont je faisais partie, eut l'ordre de partir pour faire le service; +l'adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fûmes casernés, +et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait +quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange +d'une autre couleur; c'était magnifique à voir. + +Enfin l'ordre fut donné à M. Belcourt de commander pour la chasse douze +sous-officiers et caporaux qui seraient dirigés par un garde des chasses +et placés par quatre dans les endroits désignés. Arrivés au rendez-vous, +on nous plaça à nos postes dans un beau rond bien sablé aboutissant à +plusieurs allées, avec une belle tente, une table servie et des valets +de pied autour. Toute la cour se mettait à table avant de commencer la +chasse. + +Ce jour-là, on avait apporté des cercles (avec un homme dedans chaque +cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de +ces oiseaux et le lançait sur le premier gibier venu; l'oiseau fondait +comme la foudre et le rapportait à Marie-Louise. Cette chasse des plus +amusantes dura une heure, puis les calèches partirent au galop pour se +rendre dans un endroit où des paysans étaient en bataille avec des +perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir. +L'Empereur avait beaucoup d'armes chargées, il donne le signal et les +paysans frappent sur les buissons, et des fourmilières de lapins se +sauvent, et l'Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient +pas attendre. Il dit à ses aides de camp: «Allons, Messieurs, à votre +tour! prenez des armes et amusez-vous.» Et la terre était couverte de +victimes; il fit appeler les gardes, et dit à notre adjudant-major: +«Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin à chaque paysan, quatre à +chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez +la distribution par compagnie à mes vieux grognards (il y en avait plein +le fourgon). Demain, vous les conduirez à la chasse au sanglier, vous +aurez des vivres et vous serez toute la journée dans la forêt.» +L'adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voilà le premier jour +de chasse, et le bataillon mangea du lapin. + +Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les +grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec +les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partîmes +cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivés près du repaire où +était baugée cette bande de sangliers, on déchargea les voitures et on +mit les chiens deux par deux, et il y avait un médecin pour panser les +chiens blessés dans le terrible combat qui allait s'engager: «_Primo_, +dirent les piqueurs, il faut manger, nous n'aurions pas le temps plus +tard.» Et voilà un valet de pied qui sert l'adjudant-major et le +médecin, serviette sur le bras. Nous voilà à faire un dîner copieux; +sitôt fini, nous partîmes pour arriver au lancé, et les valets menaient +chacun deux de ces grands et longs chiens. + +On fait lever les sangliers, et voilà six chiens partis sur cet animal +furieux; trois sangliers sont arrêtés sans pouvoir bouger. Deux chiens +prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps, +et le tenaient tellement serrés entre eux que l'animal ne pouvait +bouger. Et les gardes arrivaient avec un bâillon, lui mettaient cette +forte bride dans le museau sans qu'il puisse se défendre; avec un noeud +coulant les quatre pattes étaient unies, on débaillait les deux chiens +et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les +conduisaient. Les prisonniers étaient portés dans la voiture; on ouvrait +la porte par derrière, on ôtait leurs entraves et ils tombaient dans +cette voiture profonde. + +Nous prîmes la bande de quatorze ce jour-là, et la voiture était pleine. +Nous eûmes deux chiens blessés par des coups de boutoir. Nous avions +besoin de nous rafraîchir après des courses au milieu de bois fourrés. +L'Empereur fut enchanté d'une pareille chasse; il avait fait préparer un +enclos près de la route de Paris pour déposer ces animaux vivants. +C'était une rotonde haute et solide; par le moyen d'une porte coupée, on +reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voilà +notre deuxième chasse qui fut continuée pendant quinze jours; il y eut +de pris cinquante sangliers et deux loups en vie. + +Dans cet enclos, on avait construit un amphithéâtre sur pilotis avec des +fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente +douce au milieu de l'enclos, sous une belle tente; des factionnaires +étaient placés pour empêcher d'approcher. La cour arrive à deux heures. +Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter après +les palissades. L'Empereur commença; il ne tirait pas sur les loups; ils +restèrent les derniers et faisaient des sauts jusqu'au haut des +palissades. L'Empereur permit à tous les principaux de sa cour de finir +cette fête, et tous les sangliers furent partagés à sa garde et nous +fûmes bien régalés; il s'en réserva trois des plus gros. + +Il donna ensuite l'ordre à ses gardes d'aller reconnaître la quantité de +cerfs, les âges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout +de deux jours, la découverte était faite par numéros, les âges de chacun +se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir +des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en +laisse pour reconnaître le cerf qui avait le numéro 1. Dans les parcours +de la nuit, on découvre les traces de cet animal; le garde s'empare du +limier et fait reconnaître le pied du cerf à chasser pour demain. Cet +animal tenu en laisse est conduit à pas comptés par le garde, et, à +quelque distance du gîte, retenu par le garde, il lève sa patte droite +en l'air pour s'élancer sur sa proie. Tout cela se fait à bas bruit; on +marque l'endroit du gîte, et le rapport se fait à l'Empereur pour le +rendez-vous de la cour. Les ordres sont donnés pour les calèches et les +chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais, à treize +par relai, sans, compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans +les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitôt que le +limier a lancé le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le +quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille à ses côtés. + +L'Empereur donne l'ordre à M. Belcourt de commander vingt quatre hommes +(sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points désignés +pour les relais des calèches. Avant de commencer, toute la cour se +mettait à table dans un endroit bien sablé, et après le banquet les +calèches arrivaient, tout le monde était à cheval et le cerf lancé. +L'Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de +porte-mousquetons ayant des armes. Là, il attendait le passage du cerf, +et s'il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un +autre point de passage. + +Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s'est trouvée très +loin de nous. Nous étions silencieux à notre place. Le major me dit: «Il +faut faire la manoeuvre et déployer votre voix... Faites former le carré +par division en marchant, par la plus prompte manoeuvre.» Je commence: +«Formez le carré sur la deuxième division, en marchant... Première +division: _Par le flanc gauche et par file à droite!..._ Troisième +division: _Par le flanc droit et par file à gauche!..._ Quatrième +division: _Par le flanc gauche, par file à gauche!... Pas accéléré!_ +Deuxième division: _Pas ordinaire!_» + +J'avais fait une faute que je ne pus réparer, et le major me dit: «Vous +vous pressez trop; vous y mettez trop de feu. Faites déployer votre +carré! Ne vous pressez pas.» + +Mais l'Empereur m'avait entendu de l'endroit où il attendait son cerf; +il n'avait rien oublié de mes fautes. Le cerf fut tué par lui, et les +cors de chasse cornèrent le ralliement; toutes les calèches arrivèrent +au rendez-vous. L'Empereur, content, était là pied à terre, ce beau cerf +près de lui. Toute sa cour réunie, il nous fit appeler et dit à notre +major: «Qui commandait la manoeuvre dans la forêt? Fais-le venir que je +le voie!» + +Le major me fait sortir du rang et me présente: «C'est donc toi, dit +l'Empereur, qui fais retentir la forêt. Tu commandes bien, mais tu t'es +trompé.--Oui, Sire, j'ai oublié _pas accéléré_.--C'est cela. Fais +attention une autre fois!» + +Le major lui dit: «Il s'en est donné un coup de poing dans la +tête.--Fais-le instructeur des deux régiments. Qu'il soit secondé par +deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vélites, +et tu les feras manoeuvrer deux fois par jour; tu les pousseras à la +théorie, et dans deux mois je les verrai. Tâche qu'ils soient forts et +capables de faire des officiers.» + +M. Belcourt arrive vers nous: «Hé bien! il nous en a taillé de +l'ouvrage. Nous voilà consignés pour deux mois, mais nous n'avons pas +besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien à bout. +Êtes-vous content? me dit-il.--Je me rappellerai de la forêt de +Fontainebleau.» + +Le soir, on fit la curée du cerf aux flambeaux, dans la cour d'honneur +garnie de beaux balcons où toute la cour assistait. C'était un coup +d'oeil magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrière +une rangée de valets qui les maintenaient fouet à la main. Au signal +donné pour découdre, l'homme découvrait le cerf de sa peau; les cors +annonçaient le _pillage_, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux +cents affamés ne faisaient qu'un monceau, tous les uns sur les autres. + +Les chasses furent terminées au bout de quinze jours, la cour rentra à +Paris et nous à Courbevoie; la caserne contenait trois bataillons; +chaque mois, un bataillon faisait à son tour le service à Paris, service +pénible: huit heures de faction, deux heures de patrouille et des +rondes-major de nuit. L'adjudant-major fit son rapport au général +Dorsenne que l'Empereur m'avait nommé instructeur des deux régiments de +grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite. + +Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consignés, balai à la main, +nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pénible pour eux +était de laver les lieux. Comme j'avais une carrière à sable près de la +grille, si j'avais beaucoup d'hommes punis, je les menais tirer du +sable et ils étaient plus contents que de faire l'exercice. Je partais +avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais à +l'ouvrage: les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette, +les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout +cela se faisait sans murmurer. De même, si je leur donnais la tâche +d'arracher de l'herbe, on grognait un peu, mais ça se faisait. Je +variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux +soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du régiment avec le +grade de sergent et même sergent-major pour devenir simples grenadiers. +J'avais du mal à rompre quelques mauvaises têtes, mais il fallait plier; +j'avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers +de semaine et j'étais bien secondé par les deux adjudants-majors qui +tenaient ferme pour la discipline. C'était devant le pavillon des +officiers qui voyaient ces mouvements; ils avaient dans la caserne leur +pension, d'où ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour +me montrer le plan d'un grand parterre qu'ils voulaient faire faire par +les consignés. «Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une +bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger.--Je veux +bien.--Très bien! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et +vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront +deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque côté de la +grille. Allez faire l'appel de vos consignés et prévenez-les pour +demain.» + +Après l'appel, je leur dis: «Vous ne ferez plus d'exercice, nous allons +planter des arbres pour nous mettre à l'ombre.--Bravo! mon sergent, cela +nous amusera.--Vous ne serez pas gênés. Je vous ferai faire un trou par +quatre hommes et vous avez deux heures.--Nous sommes contents.--Allez +vous reposer! À six heures, le rappel des consignés. Une partie prendra +le balai et les autres feront des trous.» + +Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur +coûtait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnèrent une bouteille +par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces +belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent +faites par les consignés. + +Je fus complimenté par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir +la pension des sous-officiers. C'était une affaire sérieuse de faire +préparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers. +J'étais payé d'avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr. +70 c. Les surcroîts de bénéfices étaient par jour: _primo_ le pain (8 +fr. 10 c); le vin (8 fr. 10 c); les plats fournis hors du réfectoire (3 +fr.); le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui +faisait 21 fr. 20c. ajoutés aux 45 fr. 70 c, ci 66 fr. 90 c, que +j'avais par jour à dépenser. Je pouvais faire face à tout et les +contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dépense au sergent-major. +«Mais, me dit-il, vous êtes en arrière.--Pas du tout, j'ai un bénéfice +de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c, fait 66 fr. 90 +c.--Mais vous?--Moi, j'ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec +trois jours de bénéfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi, +soyez tranquille; la pension marchera.» + +Les sergents dirent à dîner: «Il faut pousser à la consommation pour +faire marcher notre ordinaire. Allons! chacun notre bouteille! Les +bénéfices vous rentreront.--Soyez exacts à vous mettre à table par +quatre. Vous serez servis à l'heure, et je présiderai à tous vos repas.» + +Le conseil (d'administration) mit à ma disposition un char à bancs et un +soldat du train pour aller chercher les provisions à Paris avec quatre +hommes de corvée, et un caporal par compagnie. À deux heures du matin, +je conduisais ce détachement à Paris avec la note de mon chef de +cuisine, et cette emplette était considérable pour la semaine. Je payais +cinq francs pour le déjeuner de mes quatre hommes, et ils étaient +contents. À neuf heures et à quatre heures, j'étais de retour pour +présider au repas. Le dimanche, inspection du réfectoire par le colonel +ou le général. Le couvert était mis avec des serviettes bien blanches, +je recevais des compliments de nos chefs, même si c'était le général +Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait. + +J'ai déjà dit que, lorsque cet homme sévère passait dans les chambres, +il passait son doigt sur la planche à pain. S'il rencontrait de la +poussière, le caporal ou le chef de chambrée était puni pour quatre +jours. Il passait encore son doigt sous nos lits; dans nos malles, il ne +fallait pas qu'il trouvât du linge sale. Modèle pour la tenue, il aurait +pu effacer Murat. + +Je n'étais jamais surpris. Tout roulait sur moi: l'exercice des +consignés, cinquante vélites à faire manoeuvrer, et mon réfectoire à +conduire. Toutes mes heures étaient prises; à force de m'appliquer, je +justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui +dois le morceau de pain que j'ai gagné au champ d'honneur.--Voilà la fin +de 1810. + +En 1811, des réjouissances nous attendaient; le 20 mars, un courrier +arrive à notre caserne annoncer la délivrance de notre Impératrice et +dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde était dans +l'attente; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en +silence; au vingt-deuxième et au vingt-troisième, tous sautèrent de +joie; ce n'était qu'un cri de _vive l'Empereur!_ Le roi de Rome fut +baptisé le 9 juin, on nous donna des fêtes et des feux d'artifices. Cet +enfant chéri était toujours accompagné du gouverneur du palais +lorsqu'il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame +qui le portait. Me trouvant un jour dans le château de Saint-Cloud, le +maréchal Duroc qui m'accompagnait me fait signe de m'approcher, et ce +cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me +penche et le voilà qui déchire mes plumes. Le maréchal me dit: +«Laissez-le faire.»--L'enfant éclatait de joie, mais le plumet fut +sacrifié. Je demeurai un peu sot. Le maréchal me dit: «Donnez-le-lui, je +vous le ferai remplacer.» La dame d'honneur et la nourrice se firent une +pinte de bon sang. + +Le maréchal dit à la dame: «Donnez le prince à ce sergent, qu'il le +porte sur ses bras!» Dieux! j'allonge les bras pour recevoir le précieux +fardeau. Tout le monde vient autour de moi: «Eh bien! me dit M. Duroc, +est-il lourd?--Oui, mon général.--Allons! marchez avec, vous êtes assez +fort pour le porter.» + +Je fis un petit tour sur la terrasse; l'enfant arrachait mes plumes et +ne faisait pas attention à moi. Ses draperies tombaient très bas et +j'avais peur de tomber, mais j'étais heureux de porter un tel enfant. Je +le remis à la dame qui me remercia et le maréchal me dit: «Vous viendrez +chez moi dans une heure.» + +Je parais donc devant le maréchal qui me donne un bon pour choisir un +beau plumet chez le fabricant: «Vous n'avez que celui-là?» dit-il.--Oui, +général.--Je vais vous faire un bon pour deux.--Je vous remercie, +général.--Allez, mon brave! vous en aurez un pour les dimanches.» + +Arrivé près de mes chefs, ils me disent: «Mais vous n'avez plus de +plumet.--C'est le roi de Rome qui me l'a pris.--C'est plaisant ce que +vous dites là.--Voyez ce bon du maréchal Duroc. Au lieu d'un plumet, je +vais en avoir deux, et j'ai porté le roi de Rome sur mes bras près d'un +quart d'heure; il a déchiré mon plumet.--Mortel heureux, me dirent-ils, +de pareils souvenirs ne s'oublient jamais.» + +Mais je n'ai jamais revu l'enfant, c'est la faute de la politique qui +l'a moissonné avant le temps. Tous les princes de la Confédération du +Rhin étaient à Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit +Napoléon. L'Empereur leur fit voir une revue de sa façon sur la place du +Carrousel. Les régiments d'infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et +venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l'hôtel +Cambacérès. L'infanterie de la garde était sur deux lignes devant le +château des Tuileries. L'Empereur descend à midi, monte à cheval et +passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait +appeler notre adjudant-major, et lui dit: «As-tu un sous-officier qui +soit assez fort pour répéter mon commandement? Mouton ne peut +répéter.--Oui, Sire--Fais-le venir et qu'il répète mot pour mot après +moi.» + +Voilà M. Belcourt qui me fait venir. Le général, le colonel, les chefs +de bataillon me disaient: «Ne vous trompez pas! Ne faites pas attention +que c'est l'Empereur qui commande. Surtout, de l'aplomb!» + +M. Belcourt me présente: «Voilà, Sire, le sergent qui commande le +mieux.--Mets-toi à ma gauche, et tu répéteras mon commandement.» + +La tâche n'était pas difficile. Je m'en acquittai on ne peut mieux. À +tous les commandements de l'Empereur, je me retournais pour répéter; et, +sitôt fini, je me retournais face à l'Empereur pour recevoir son +commandement. Tous les regards des étrangers se portèrent du balcon sur +moi; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le +commandement et faire demi-tour de suite pour le répéter de manière que +son corps était toujours en mouvement. Tous les chefs de corps +répétaient mot pour mot, et après avoir fait passer leurs hommes sous +l'Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l'Empereur. Il +passait au galop devant le régiment et revenait à sa place pour le faire +manoeuvrer et le faire défiler. + +Cette manoeuvre d'infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche. +Puis, je fus renvoyé par l'Empereur, et remplacé par un général de +cavalerie. Il était temps: j'étais en nage. Je fus félicité de ma forte +voix par mes chefs; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena +au café dans le jardin pour me faire rafraîchir: «Comme je suis content +de vous, mon cher Coignet!» Le capitaine tapait des mains, disant: +«C'est moi qui l'ai forcé d'être caporal; c'est mon ouvrage. Comme il +commande bien!--Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit +près de son souverain; je l'écoutais, je ne levais pas les yeux sur lui; +il m'aurait intimidé; je ne voyais que son cheval.» + +Après avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivâmes devant la +compagnie; mon capitaine me prenant la main dit: «Je suis content.» Je +fus comblé d'éloges. Arrivé à Courbevoie, la table de mes camarades +était servie; mon chef de cuisine n'avait rien négligé et la +distribution du vin était faite: un litre et 25 sous par homme; les +sous-officiers, un jour de paie (43 sous); les caporaux, 33 sous. La +gaîté était sur toutes les figures. + +Le lendemain, je repris mes pénibles travaux; je poussais mes cinquante +vélites et mes consignés, je prenais mes leçons d'écriture le soir, sans +compter la surveillance du réfectoire et la propreté de la caserne. Et +jamais en défaut! Je me disais: «Je tiens mon bâton de maréchal, je +serai le vétéran de la caserne sur mes vieux jours.» Je me trompais du +tout au tout; je n'étais pas à la moitié de ma carrière, je n'avais +encore qu'un lit de roses et il m'était réservé d'en défricher les +épines. + +Il arrivait des grenadiers pour mettre les régiments au grand complet, +et pour réformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On +formait deux compagnies de vétérans de la garde qui se trouvaient +heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des +hommes superbes; je leur faisais faire l'exercice, et les +adjudants-majors, la théorie. Ils poussèrent les vélites si rapidement +que l'Empereur les reçut au bout de deux mois. C'était ravissant de les +voir manoeuvrer; ils ne firent pas une faute et furent tous reçus +sous-lieutenants dans la ligne; ils partirent pour rejoindre leurs +régiments. L'Empereur me demanda: «Savent-ils commander?--Oui, Sire, +tous.--Fais sortir le premier, et qu'il commande le maniement des +armes!» + +Il fut ravi: «Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu'il fasse faire la +charge en douze temps!... C'est bien... Fais sortir le n° 10 du premier +rang. Qu'il commande le feu de deux rangs!... Fais porter les armes! +C'est suffisant.» + +J'étais content d'être sorti d'une pareille épreuve. Il dit aux +adjudants-majors: «Il faut pousser les nouveaux arrivés, et faire des +cartouches pour la grande manoeuvre. Je vous enverrai trois tonnes de +poudre.»--Et il partit pour Saint-Cloud. + +Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les +adjudants-majors présidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour +éviter tout danger; toutes les deux heures, ils étaient relevés et les +pieds visités. Nous fîmes cent mille paquets; aussitôt la récolte finie, +grandes manoeuvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries, +avec parcs d'artillerie considérables, fourgons et ambulances. +L'Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s'assurer si tout +était complet; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers +du génie tremblaient aussi devant lui. De grands préparatifs de guerre +se faisaient apercevoir de jour en jour; nous ne savions pas de quel +côté elle pouvait être déclarée. Mais dans les derniers jours d'avril +1812, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir et de passer des +inspections de linge et chaussures: trois paires de souliers, trois +chemises, et grand uniforme dans le sac. + +La veille de la revue de départ, je fus appelé devant le conseil et fus +nommé facteur des deux régiments de grenadiers, chargé de la conduite du +trésor et des équipages; ils formaient quatre fourgons, deux pour les +malles des officiers, et deux qui furent chargés au Trésor, place +Vendôme; je n'eus qu'à montrer une lettre dont j'étais porteur, mes deux +fourgons furent chargés de suite de barriques de vingt-huit mille +francs. La garde fut consignée la veille du départ, et il ne fut permis +qu'à moi de sortir pour régler mes comptes avec le boucher et le +boulanger. Je rentrai à deux heures du matin; la garde était partie à +minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait à +Courbevoie garde magasin, reçut mes comptes, et me remit une feuille de +route qui m'autorisait à faire donner des rations pour huit hommes et +seize chevaux. À midi, je partais de la place Vendôme avec mes quatre +fourgons; monté sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le +devant, je me carrais, le sabre au côté, comme un homme d'importance. + +J'arrivai à Meaux à minuit et me portai de suite au corps de garde pour +savoir l'adresse de l'adjudant-major. Je suis conduit à son logement: +«Qui est là? dit-il.--C'est moi, major.--Vous, Coignet! ça n'est pas +possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargés?--Oui, +capitaine.--Vous avez volé, mon brave. Je vous verrai demain avant de +partir. Voilà des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez +quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons; ils +feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma +cheminée. Prenez-les. Bonne nuit!--Mon capitaine, dormez tranquille. Je +resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les +chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront +près de leurs chevaux, et je serai prêt à sept heures pour partir.» + +M. Belcourt vint me trouver au poste pour s'assurer si les rations +d'hommes et de chevaux avaient été fournies; il fut content de mon +activité: «Vous êtes sauvé pour toute la route, vous pouvez nous +suivre.--Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous +les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller à la poste prendre +les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai là à vous +attendre pour vous remettre vos lettres.» Il va trouver le colonel et je +fus approuvé dans ma demande. Tous les jours, j'étais arrivé avant le +corps; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur; +arrivé aux séjours, je faisais réparer les avaries survenues. + +L'Empereur était parti pour Dresde en compagnie de l'Impératrice. Dans +cette belle ville est la plus belle famille royale d'Europe (le père et +les fils n'ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L'Empereur y resta +dix jours pour s'entendre avec les rois, et après avoir donné et reçu de +l'eau bénite de cour, il se sépara de son épouse. Les adieux furent +tristes; les beaux équipages partirent pour Paris, et l'Empereur resta +avec ses autres pensées à la tête de ses grandes armées. + +Nous arrivâmes le 3 juin à Posen, et le 12 à Koenigsberg où il établit +son quartier général. Là, nous avons un peu de repos, parce qu'il était +allé à Dantzig où il resta quatre jours. Cela rétablit la vieille garde +qui avait fait des marches forcées. Nous reçûmes ordre de départ pour +Insterbourg, et nous arrivâmes le 21 juin à Wilkowski. + +Nous en partîmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on établit le +quartier général dans un hameau, à une lieue et demie de Kowno. Le +lendemain, à neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le +Niémen; les travaux furent terminés le 25 à minuit, et l'armée commença +à pénétrer sur le territoire russe. + +C'était fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent +arides. On était souvent sans gîte, sans pain; on arrivait dans la plus +profonde obscurité, sans savoir où tourner ses pas pour trouver son +nécessaire. Mais la Providence et le courage n'abandonnent jamais le bon +soldat. + + + + +SEPTIÈME CAHIER + +CAMPAGNE DE RUSSIE.--JE PASSE LIEUTENANT AU PETIT ÉTAT-MAJOR +IMPÉRIAL.--LA RETRAITE DE MOSCOU. + + +Le 26 juin 1812, nous passâmes le Niémen. Le prince Murat formait +l'avant-garde avec sa cavalerie; le maréchal Davoust, avec 60,000 +hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et son artillerie +sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une idée de voir de +pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres +habitations que de mauvais villages dévastés par les Russes. Le prince +Murat les atteignit au pont de Kowno; ils furent obligés de se retirer +sur Vilna. Le temps qui avait été très beau jusque-là, changea tout à +coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant +d'arriver à un village que j'eus toutes les peines du monde à pouvoir +atteindre. Arrivés à l'abri dans ce village, nous ne pûmes dételer nos +chevaux; il fallut les débrider, leur faucher de l'herbe et faire +allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que +nous eûmes du mal à contenir nos chevaux, il fallut les attacher après +les roues. J'étais mort de froid; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de +mes fourgons et je m'y cachai. Le matin, quel spectacle déchirant! Dans +le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux +morts de froid; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit +d'horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes +chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient après +mes quatre fourgons; ces malheureux tremblaient si fort qu'ils brisaient +tout sitôt attelés, ils se jetaient dans leurs colliers à corps perdus, +ils étaient fous et faisaient des sauts de rage. Si j'avais tardé d'une +heure, je les perdais tous. Je puis dire qu'il fallut employer tout +notre courage pour les dompter. + +Arrivés sur la route, nous trouvâmes des soldats morts qui n'avaient pas +pu soutenir ce monstrueux orage; ça démoralisa une grande quantité de +nos hommes. Heureusement, nos marches forcées firent partir de Vilna +l'empereur de Russie qui y avait établi son quartier général. Dans cette +grande ville, on put mettre de l'ordre dans l'armée. L'Empereur donna +des ordres dès son arrivée, le 29 juin, pour arrêter les traînards de +toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville; +ils y étaient bien enfermés, et on leur donnait des rations; la +gendarmerie était sur tous les points pour les ramasser. On en forma +trois bataillons de sept à huit cents hommes; ils avaient tous conservé +leurs armes. + +Après un peu de repos, l'armée se porta en avant dans des forêts +immenses qu'il fallut fouiller, par crainte de quelques embûches de +l'ennemi. Une armée n'y peut marcher qu'à pas comptés, pour n'être pas +coupée. Avant son départ, l'Empereur fit partir les chasseurs de sa +garde, et nous restâmes près de lui. Le 13 juillet, il donna l'ordre de +lui présenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne. +Comme les chasseurs étaient partis, toutes les promotions tombèrent sur +nous; il fallait se trouver sur la place à deux heures pour être +présenté à l'Empereur. À midi, je me trouvai sur la place revenant avec +mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major +Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement: «Mon brave, vous +passerez aujourd'hui lieutenant dans la ligne.--Je vous remercie, je ne +veux pas retourner dans la ligne.--Je vous dis, moi, que vous porterez +aujourd'hui des épaulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si +l'Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la +garde. Ainsi, pas de réplique! à deux heures sur la place, sans +manquer!--Eh bien, je m'y trouverai.--J'y serai avant vous.--Ça suffit, +mon capitaine.» + +À deux heures, l'Empereur arrive nous passer en revue; nous étions tous +les 22 sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux +sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général +Dorsenne: «Ça fera de beaux officiers dans les régiments.» Arrivé près +de moi, il me regarde comme le plus petit; le major lui dit: «C'est +notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne.--Comment! tu ne +veux pas passer dans la ligne?--Non, Sire, je désire rester dans votre +garde.--Eh bien, je te nomme à mon petit état-major.» + +S'adressant à son chef d'état-major, le comte Monthyon, il dit: «Tu +prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier +général.»--Comme je me trouvai heureux de rester près de l'Empereur! Je +ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l'enfer, +le temps me l'a bien appris. + +Le brave général Monthyon vint vers moi: «Voilà mon adresse. Demain, à +huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres!» Le même soir, mes +camarades fusillèrent mon sac. + +Le lendemain, à l'heure dite, j'arrive près du général qui me reçut avec +la figure gracieuse d'un homme qui aime les vieux soldats: «Eh bien, me +dit-il, vous ferez le service près de l'Empereur. Si ça ne vous faisait +pas de peine de couper vos longues moustaches, vous me ferez plaisir; +l'Empereur n'aime pas la moustache à son état-major. Eh bien, faites-en +le sacrifice. Si je vous envoyais en mission, est-ce que vous auriez +peur d'un cosaque?--Non, général.--Il me faut deux de vos camarades qui +sachent commander, pour conduire chacun un bataillon d'isolés. Vous les +connaissez, faites-les venir près de moi! Pour vous, je vous ai vu +commander; vous connaissez votre affaire. J'ai trois bataillons de +traînards à renvoyer à leurs corps d'armée. C'est vous qui demain les +commanderez devant l'Empereur. Donc, vous viendrez avec vos deux +camarades, et nous partirons de suite pour organiser les trois +bataillons.» + +Arrivé dans cet enclos, le général appela les soldats du 3e corps, les +mit de côté et ainsi de suite. L'opération faite, nous rentrâmes pour +terminer nos comptes avec le quartier-maître de la garde, pour recevoir +nos certificats et notre masse. Heureusement pour moi, les soldats du +train m'avaient pourvu d'un beau cheval avec la selle et le +portemanteau; je me trouvais en mesure de ce côté-là, mais je n'avais +pas de chapeau, pas de sabre; je n'avais que mon bonnet de police et on +m'avait retiré mes galons; je me trouvais comme un sous-officier +dégradé; cela me fit de la peine. + +Je fus toucher ce qui m'était dû chez le quartier-maître ainsi que le +certificat de mes services, et faire mes adieux à mes bons chefs. Ils me +dirent de choisir un cheval dans mes attelages: «Je vous remercie, je +suis bien monté, j'avais mis de côté un joli cheval tout sellé et bridé +qui ne fait pas partie des équipages; je vous laisse tout en bon +état.--Adieu, mon brave, nous nous verrons souvent.--Si j'avais un +chapeau, je serais content.--Eh bien, passez ce soir, vous en trouverez +un chez le quartier-maître; je m'en charge, dit l'adjudant-major.--Je +suis sauvé.--Et si je puis vous trouver un sabre, je vais m'en occuper +de suite. On vous doit bien cela.» + +Je les quittai confus; je vais trouver le comte Monthyon pour lui faire +part que j'étais libéré: «Je vous ferai payer votre entrée en campagne +comme lieutenant pour vous monter. Dépêchez-vous de finir vos affaires; +nous ne tarderons pas à partir.--Demain, mon général, tous mes comptes +seront terminés.» + +Le soir, je fus chez le quartier-maître, je trouvai un chapeau, un vieux +sabre, et je me sentis une fois plus fort. Le lendemain matin, je me +présente avec le grand sabre au côté et le chapeau à cornes: «Ah! c'est +bien, dit-il, je vous trouverai des épaulettes. Nous partons le 16 +juillet; venez deux fois par jour prendre mes ordres.» + +Le 15 au matin, je me présente chez le comte Monthyon qui dit: «Nous +partons demain, vous aurez 700 hommes à conduire au 3e corps. À midi, au +château, devant l'Empereur. Je viens de faire prévenir vos deux +camarades de se trouver à onze heures pour prendre le commandement de +leur bataillon. Il faut aller de suite pour les passer en revue; les +contrôles sont faits par régiment; mon aide de camp est parti pour +faire l'appel; nous trouverons tout prêt.» + +Nous arrivâmes dans l'enclos, tous étaient sous les armes, formant trois +bataillons. Il nous remit le commandement, et nous fit reconnaître pour +leurs chefs; il nous donna nos feuilles de route et le contrôle par +régiment.--À six heures, le 15, j'étais dans l'enclos pour faire l'appel +par régiment. Je trouvai d'abord 133 Espagnols de Joseph Napoléon, et +ainsi de suite. Mon appel fait, je fais prendre les armes. On ne m'avait +pas adjoint un sergent! Un tambour et un petit musicien, voilà quel +était tout mon état-major pour maintenir 700 hommes! Je fais porter les +armes et former les faisceaux. À neuf heures, la soupe, et à dix heures, +tout le monde prêt. Mes deux camarades mirent le même zèle. À onze +heures, le comte Monthyon arrive, passe rapidement, et nous partons... +Heureusement, j'avais un tambour; sans cela, je marchais à la muette. + +Mon petit musicien était à la droite du bataillon avec sa petite épée à +la main. Nous arrivons au palais; je fais mettre mon bataillon sur la +droite en bataille et en première ligne, les deux autres derrière moi; +je plaçai des guides sur la ligne. Comme ils ne savaient rien, il me +fallait les prendre par le bras, et l'Empereur me voyait de son balcon. + +Je fais porter les armes, et commande: «Sur le centre, alignement! +Guides, à vos places!» Je rectifie l'alignement, et vais me placer à la +droite de mon bataillon. Le comte Monthyon va trouver l'Empereur; ils +descendent et l'on me fit signe d'approcher. L'Empereur me demande: +«Combien te manque-t-il de cartouches?--373 paquets, Sire.--Fais un bon +pour tes cartouches et un bon pour deux rations de pain et de viande. +Fais porter les armes, par le flanc droit, et conduis-les sur la place; +je vais les faire garder. Et de suite au pain, à la viande et aux +cartouches!» + +Toutes les issues de la place étaient gardées; mes faisceaux formés. Je +prends mes hommes de corvée, je vais aux cartouches et les distribue. +Puis, je vais au pain et à la viande. À sept heures, toutes les +distributions étaient terminées; j'étais mort de besoin; j'allai me +restaurer et préparer mon beau cheval; je choisis un soldat à cheval +démonté pour me servir de domestique. Je reçois l'ordre de partir à huit +heures. + +Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je +quitte la tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre +tous ces traînards, en plaçant mon petit musicien à la droite pour +marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes déserteurs se glisser dans +le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurité. Il fallait +mordre son frein; que faire contre de pareils soldats? Je me disais: +«Ils vont tous déserter!» + +Ils marchèrent pendant deux heures; la tête de mon bataillon trouvant à +gauche de la route un rond-point où il n'y avait pas de bois, ils s'y +établissent de leur chef; la queue arrivait que les feux étaient déjà +allumés. Jugez de ma surprise: «Que faites-vous là? Pourquoi ne +marchez-vous pas?--C'est assez marché, nous avons besoin de repos et de +manger.» + +Les feux s'établissent et les marmites aussi; à minuit, voici l'Empereur +qui passe avec son escorte; voyant mon bivouac bien éclairé, il fait +arrêter et me fait venir près de sa portière: «Que fais-tu là?--Mais, +Majesté, ce n'est pas moi qui commande, c'est eux. Je faisais +l'arrière-garde, et j'ai trouvé la tête du bataillon établie, les feux +allumés. J'ai déjà beaucoup de déserteurs qui sont retournés à Vilna +avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 traînards?--Fais comme +tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrêter.» + +Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles, +regrettant mes galons de sergent. Je n'étais pas au bout de mes peines. +Le matin, je fais battre l'assemblée, et au jour le rappel, et de suite +en route, en leur signifiant que l'Empereur allait faire arrêter les +déserteurs. Je marche jusqu'à midi, et, sortant du bois, je trouve un +parc de vaches qui paissaient dans un pré. Voilà mes soldats qui +prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir; il +fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et, +toutes les fois qu'ils trouvaient des vaches, il fallait s'arrêter. +Comme c'était amusant pour moi! Enfin, j'arrivai dans des bois très +éloignés des villes, des parties considérables se trouvaient détruites +par les flammes. Une forêt incendiée longeait ma droite, et je +m'aperçois qu'une partie de mes troupes prend à droite dans ce bois +brûlé. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est +ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi! Je +suis contraint de lâcher prise. C'était un complot des soldats de Joseph +Napoléon, tous Espagnols. Ils étaient 133; pas un seul Français ne +s'était mêlé avec ces brigands. Arrivé près de mon détachement, je leur +fais former le cercle, et leur dis: «Je suis forcé de faire mon rapport; +soyez Français et suivez-moi. Je ne ferai plus l'arrière-garde, cela +vous regarde. Par le flanc droit!» + +Je sors de cette maudite forêt le même soir, et j'arrive près d'un +village où était une station de cavalerie avec un colonel qui gardait +l'embranchement pour diriger les troupes de passage. Arrivé près de lui, +je fais mon rapport; il fait camper mon bataillon, et, sur les +indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprète; +il juge par la distance de mes déserteurs du village où ils ont pu +tomber; il fait partir 50 chasseurs à cheval et les juifs pour les +conduire. À moitié chemin, ils rencontrèrent les paysans opprimés qui +venaient chercher du secours. Ils arrivèrent à minuit et entourèrent le +village où ils surprirent les Espagnols endormis; ils les saisirent, les +désarmèrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent +attachés dans de petites charrettes bien escortées. + +Le matin, à 8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et étaient déliés de +leurs entraves. Le colonel les fît mettre sur un rang et leur dit: «Vous +vous êtes mal conduits, je vais vous former par ordinaires; y a-t-il +parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires?» + +Voilà deux sergents qui font voir leurs galons cachés par leurs capotes: +«Mettez-vous là. Y a-t-il des caporaux?» + +En voilà trois qui se font connaître: «Mettez-vous là! Il n'y en a +plus?... C'est bien! Maintenant, vous autres, tirez un billet!» + +Celui qui tirait un billet blanc était mis d'un côté, et celui qui +tirait noir était mis de l'autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit: +Vous avez volé, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre +officier; la loi vous condamne à la peine de mort; vous allez subir +votre peine..., je pouvais vous faire tous fusiller; j'en épargne la +moitié. Que cela leur serve d'exemple! Commandant, faites charger les +armes à votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu.» + +On en fusilla soixante-deux. Dieu! quelle scène! Je partis de suite le +coeur navré, mais les juifs étaient contents. Voilà mon étrenne de +lieutenant! + +Je désirais arriver à mon terme, mais le maréchal avait de l'avance sur +moi. À Gluskoé, où je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et +je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk où +deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d'être +débarrassé de ce pesant fardeau! Enfin, j'arrive à Witepsk, le coeur en +joie, croyant être au bout. Pas du tout! le corps du maréchal était à +trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route à suivre, +et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m'attendait: «Eh +bien! où sont-ils? Tous sauvés! disent mon tambour et mon soldat, on +leur a dit que le 3e corps n'était qu'à une lieue.» + +Je pars avec mon tambour et mon soldat; j'avais trois lieues à faire. +J'arrive à quatre heures près du chef d'état-major du maréchal; les +aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un +soldat, se mirent à rire: «Ça ne vous sied guère, Messieurs, de rire de +moi. Tenez, général, voilà ma feuille de route; vous verrez ma conduite +depuis Vilna.» + +Lorsque ce chef d'état-major eut jeté un coup d'oeil sur mon rapport, il +me prit à l'écart: «Où sont-ils, vos soldats?--Ils m'ont abandonné à +Witepsk avant d'entrer en ville, au moment où je partais au galop +prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous +rejoindre; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus +vite. Quant aux soixante-deux fusillés, ce ne sont pas des +Français.--Mais vous avez souffert avec ces traînards.--J'ai sué du +sang, général.--Je vais vous présenter au maréchal.--Je le connais et il +me connaît, lui; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers; ils +m'ont bien blessé.--Allons, mon brave, ne pensons plus à cela! Venez +avec moi, je vais tout concilier.» + +Il arrive près de ses officiers: «Vous allez mener ce brave à ma tente; +faites-le rafraîchir, je vais chez le maréchal, car il nous apporte du +nouveau; vous verrez cela tout à l'heure, je vous rejoins dans +l'instant.» + +Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui étaient bien +sots: «Venez, me dit-il, le maréchal veut vous voir.» + +Le maréchal, voyant mon uniforme, dit: «Vous êtes un de mes vieux +grognards.--Oui, mon général. C'est vous qui m'avez fait mettre des jeux +de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour être admis dans +les grenadiers que vous commandiez à cette époque.--C'est juste, je me +le rappelle. Vous aviez déjà un fusil d'honneur de la bataille de +Montebello, et vous avez été décoré dans ce temps.--Oui, général, le +premier en 1804.--C'est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que +demain; je vous donnerai mes dépêches. Où est votre corps?--Adjoint au +petit quartier général de l'Empereur, sous les ordres du comte de +Monthyon.--Ah! vous êtes bien. Demain, à dix heures, vous prendrez mes +dépêches. Faites donner à ce vieux militaire la table de vos officiers +et du fourrage à son cheval.--Oui, maréchal.--Et faites-lui remettre +tous les reçus des hommes rentrants. Voyez dans tous les régiments, +s'ils sont rentrés; vous m'en ferez le rapport ce soir à 8 heures. Et à +10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk; vous y trouverez +l'Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon.» + +En arrivant près des officiers, ce chef d'état-major leur dit: «Cet +officier est notre ancien à tous, recevez-le comme il le mérite; il est +bien connu du maréchal; faites le dîner, et après, mon aide de camp le +conduira aux chefs de corps pour recevoir le reçu des hommes rentrés.» + +Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de +l'eau dans leur vin; je fus bien reçu. Après avoir bien dîné, je fus +conduit au camp où je trouvai mes soldats rentrés qui accouraient +demander leur pardon de leur échauffourée à mon égard. «Je n'ai point de +plainte à faire de vos soldats, disais-je, c'est le zèle qui les a +emportés.» + +Arrivé près du colonel des Espagnols, qui était Français, je lui demande +mon reçu: «Mais, me dit-il, il en manque la moitié.--Ils sont morts, +colonel. Voyez le maréchal.--Comment, morts?--La moitié a été +fusillée.--Eh bien! je vais faire fusiller les autres.--Ils ont leur +pardon, vous n'en avez pas le droit; ils ont subi leur peine; c'est à +l'Empereur à décider.--Combien de morts?--Soixante-deux, dont deux +sergents et trois caporaux.--Donnez-moi des détails.--Je ne le puis, le +maréchal attend. Mon reçu, s'il vous plaît; je pars de suite.» + +L'aide de camp le prend à l'écart, et après quelques mots nous partons. +Le lendemain, à 8 heures, j'étais près du maréchal: «Voilà vos dépêches, +partez!» + +À midi, j'étais arrivé à Witepsk, près du comte Monthyon, je lui remis +mes dépêches et mes reçus; il savait tout ce qui s'était passé et +l'Empereur en était instruit. Le maréchal avait mis deux mots pour moi +qui flattèrent mon général: «Vous ne ferez point de service, dit-il, que +nous ne soyons arrivés aux environs de Smolensk.» + +Witepsk est une grande ville, là je trouvai mes anciens camarades et mes +bons chefs. Nous restâmes pour attendre les munitions. Les chaleurs +excessives jointes à des privations de tous genres occasionnèrent des +dyssenteries qui amenèrent des pertes considérables dans l'armée. +L'Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 août; tous les corps +composant l'armée directement sous ses ordres se trouvèrent ainsi réunis +le 14 août sur la gauche du Dnieper, et se portèrent à marches forcées +sur Smolensk, place forte à environ 32 lieues; l'investissement fut +achevé le 17 août au matin. Napoléon ordonna d'attaquer sur toute la +ligne vers deux heures de l'après-midi, la bataille fut des plus +sanglantes. Lorsqu'elle fut engagée, je fus appelé près de lui: «Tu vas +partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint à tous, de telle +arme qu'ils soient, de te prêter main forte pour desseller ton cheval. +Aux relais, tous les chevaux sont à ta disposition en cas de besoin, +sauf les chevaux d'artillerie. Es-tu monté?--Oui, Sire, j'ai deux +chevaux.--Prends-les. Lorsque tu auras crevé l'un, tu prendras l'autre; +mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t'attends demain; +il est trois heures, pars.» + +Je monte à cheval; le comte Monthyon me dit: «Ça presse, mon vieux, +prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la +route.--Mais ils sont sellés tous les deux.--Laissez votre meilleure +selle à mes domestiques, ne perdez pas une minute.» + +Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier +fléchit sous moi, je mets pied à terre, d'un tour de main je desselle et +resselle, laissant ma pauvre bête sur place. Je poursuis ma route; +arrivé dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps: +«Halte-là, un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habillé, je +suis pressé. Détellez et dessellez mon cheval.--Voilà quatre beaux +chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous?--Celui-là! +habille, habille! ça presse, je n'ai pas une minute.» + +Ah! le bon cheval, qu'il me porta loin! Je trouvai dans cette forêt une +correspondance pour protéger la route; arrivé vers le chef du poste: +«Voyez mon ordre: vite un cheval, gardez le mien!» + +Pas une heure de perte pour arriver à Witepsk! Je donne mes dépêches au +général commandant la place. Après avoir lu, il dit: «Faites dîner cet +officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, préparez-lui un bon +cheval et un chasseur pour l'escorter. Vous trouverez près des bois un +régiment campé. Il pourra changer de cheval dans les bois, à la +correspondance.» + +Au bout d'une heure, le général arrive: «Votre paquet est prêt, partez, +mon brave! Si vous n'avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24 +heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux.» + +Je pars bien monté et bien escorté. Dans la forêt, je trouve le régiment +campé. Je présente mon ordre au colonel. Aussitôt lu, il dit: «Donnez +votre cheval, adjudant-major, c'est l'ordre de l'Empereur! dessellez son +cheval, ça presse.» + +Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du +tout, toutes s'étaient sauvées ou étaient prises. Je me trouve seul sans +escorte, je réfléchis; je ralentis le pas, je vois à une distance +éloignée de moi, sur une éminence, de la cavalerie pied à terre; je me +range sur le côté pour ne pas être aperçu, car c'était bien des cosaques +qui attendaient. Je longe au plus près du bois tout à coup; il sort du +bois un paysan qui me dit: _Cosaques!_ + +Je les avais bien vus; sans hésiter, je mets pied à terre, et saisissant +mon pistolet, j'aborde mon paysan, lui montrant de l'or d'une main, et +mon pistolet de l'autre. Il comprit, et me dit: _Toc! toc!_ ce qui veut +dire: «C'est bon.» Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant +mon cheval avec la bride passée au bras, pistolet armé dans la main +gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier. +Après un long détour, il me ramène sur ma route, en me disant: «_Nien, +nien, cosaques!_» + +Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux; tout en joie, je +donnai trois napoléons à mon paysan et montai à cheval. Comme je serrais +ses flancs! La route disparaissait derrière moi, j'eus le bonheur +d'atteindre une ferme avant que mon cheval ne fît faux bond. Je me jette +dans la cour; je vois trois jeunes médecins, je mets pied à terre et +cours à l'écurie: «Ce cheval de suite! je vous laisse le mien. Lisez cet +ordre.» + +Je monte encore un bon cheval qui détalait bien, mais il m'en fallait +encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus +devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien montés, je +recommence la même cérémonie: «Voyez si pouvez lire cet ordre de +l'Empereur pour me faire remplacer mon cheval.» Un gros monsieur que je +pris pour un général, dit à l'un deux: «Dessellez votre cheval, +donnez-le à cet officier. Ses ordres pressent; aidez-lui.» + +Je fus sauvé; j'arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant +l'Empereur, le demandant. On me répond: «Nous ne savons pas.» +Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur +ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles; j'avance, je passe +près d'une batterie, on me crie: «Qui vive!--Officier +d'ordonnance.--Arrêtez! Vous allez à l'ennemi.--Où est +l'Empereur?--Venez par ici, je vais vous mener près du poste.» + +Arrivé près de l'officier, il dit: «Conduisez-le à la tente de +l'Empereur.--Je vous remercie.» + +J'arrive près de la tente; je me fais annoncer. Le général Monthyon sort +et me dit: «C'est vous, mon brave. Je vais vous présenter à l'Empereur +de suite; il vous croit pris.» + +Mon général dit alors à l'Empereur: «Voilà l'officier qui arrive de +Witepsk.» Je donne mes dépêches, il regarde mon état déplorable: +«Comment as-tu passé dans la forêt? les cosaques y étaient.--Avec de +l'or, Sire; un paysan m'a fait faire un détour et m'a sauvé.--Combien +lui as-tu donné?--Trois napoléons.--Et tes chevaux?--Je n'en ai +plus.--Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les +60 francs que le paysan a bien gagnés; donne le temps à mon vieux +grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les +frais de poste! Je suis content de toi.» + +Le lendemain, on fit l'entrée de Smolensk (17 août au matin), mais on ne +pouvait pénétrer dans cette ville; toute la grande rue était encore en +feu de notre côté; les Russes, de l'autre côté sur des hauteurs, +criblaient la ville d'obus et de boulets; elle était dans un état +déplorable. On ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de +l'après-midi; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu'à la +fin du jour; la ville était en feu par la plus belle nuit du mois +d'août. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter +jusqu'à une porte barricadée par des redoutes faites avec des sacs de +sel; des milliers de sacs fermaient cette belle entrée; quant à la rue, +on la traversait entre des fournaises; tous ces beaux magasins étaient +en braise, surtout un entrepôt de sucre. On ne peut se figurer un pareil +embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour +se rendre maître des hauteurs; puis nous restâmes à Smolensk quelques +jours. Pour sortir, il faut descendre une pente très rapide, traverser +un pont et tourner de suite à droite. C'est le cas de dire que Smolensk +nous coûta cher et aux Russes davantage; les pertes de part et d'autre +furent considérables. De Smolensk à Moscou on compte 93 lieues, +toujours dans de grandes forêts. C'est le 19 août qu'eut lieu le combat +soutenu par le maréchal Ney à Valoutina, dans lequel le général Gudin +fut frappé mortellement d'un boulet. Les Français et les Russes +éprouvèrent dans cette affaire des pertes qui furent évaluées de chaque +côté à plus de sept mille hommes; on peut dire que c'était une bataille +et non un combat. L'Empereur reçut un courrier de cette affaire, et +apprit que le maréchal Davoust avait dépassé la ligne de bataille de +trois lieues; il avait franchi une forêt sans la fouiller et pouvait se +faire couper par les Russes. L'Empereur le prévut et me fit partir pour +le faire rétrograder. Arrivé près du maréchal, je lui remets mes +dépêches; sur-le-champ il fait faire demi-tour à sa réserve, et donne +des ordres de retraite à tout son corps, et me renvoie. Je trouve déjà +sa division de réserve en colonnes serrées qui occupait toute la route +dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin à gauche qui +longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division +en retraite et je tombe au milieu d'une colonne russe qui traversait ce +chemin étroit. Voyant qu'elle était en déroute, je ne perds pas la +carte, je me mets à crier d'une voix de Stentor: «En avant!» Et +rebroussant chemin, je traverse ces fuyards épouvantés qui baissaient le +dos en traversant le chemin, je finis par me dégager, et regagnant la +grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes étaient dans le +bois. + +Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 août pour se +rendre aux avant-postes; je trouvai l'Empereur et rendis compte de mon +aventure. «As-tu vu le champ de bataille? demanda l'Empereur.--Non, +Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de +Français.--Tu ne peux me suivre; tu partiras demain avec mes équipages +pour me rejoindre.» + +Il dit à son piqueur: «Recevez mon vieux grognard, il vous suivra.» Je +fus bien traité, et le lendemain j'eus un cheval pour laisser reposer le +mien; on rejoignit l'Empereur à marches forcées. En abandonnant une +ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux +magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes; ils +continuèrent ainsi pendant 40 lieues, faisant brûler sans pitié leurs +chaumières encombrées de leurs blessés, que nous trouvions réduits en +charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route; quant à leurs +blessés, les amputations étaient bien faites, les bandes bien posées, +mais ils les envoyaient ensuite dans l'autre monde, et s'ils n'avaient +pas le temps de leur donner la sépulture, ils les laissaient en piles à +nos regards. C'était un tableau déchirant. L'Empereur, après avoir +consacré une partie de la journée du 6 septembre à reconnaître la +position de l'ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se +livrer le lendemain; elle est connue sous le nom de bataille de la +Moscowa. Pour déboucher dans la plaine où étaient les Russes, il fallait +sortir d'un bois. Dès le début, on trouvait à droite de la route, une +grande redoute qui foudroyait tout ce qui débouchait; il fallut des +efforts inouïs pour la prendre. Les cuirassiers l'enlevèrent, et alors +les colonnes débordèrent dans la plaine. La grande réserve était placée +à gauche de la grande route, et l'on ne pouvait découvrir les colonnes +en bataille; ce n'étaient que des osiers en taillis, et des bouquets de +bois. La nuit fut employée à se mettre en mesure; au petit jour, tous +furent sur pied, et l'artillerie commença des deux côtés. L'Empereur fit +faire un grand mouvement à sa réserve, et la fit passer à droite de la +grande route, appuyée sur un profond ravin d'où il ne bougea pas de la +journée. Il y avait là 20 à 25,000 hommes, l'élite de la France, tous en +grande tenue. De temps en temps, en venait lui demander de faire donner +la garde pour en finir, mais c'est en vain; il tint bon toute la +journée. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes +qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie; elles étaient +toujours repoussées, et de cette position dépendait la victoire. Voilà +le général qui m'amène à l'Empereur: «Es-tu bien monté?--Oui, +Sire.--Pars de suite porter cet ordre à Caulaincourt, tu le trouveras à +droite le long d'un bois; tu apercevras des cuirassiers, c'est lui qui +les commande. Ne reviens qu'après la fin.» + +Arrivé près du général, je lui présente l'ordre; il lit et dit à son +aide de camp: «Voilà l'ordre que j'attendais, faites sonner à cheval, +faites venir les colonels à l'ordre!» Ils arrivèrent à cheval et +formèrent le cercle; Caulaincourt leur lit l'ordre de prendre les +redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s'emparer, +disant: «Je me réserve la deuxième. Vous, officier d'état-major, +suivez-moi, ne me perdez pas de vue.--Ça suffit, mon général.--Si je +succombe, c'est vous, colonel, qui prendrez le commandement: il faut +que ces redoutes soient enlevées à la première charge.» Puis, il dit aux +colonels: «Vous m'entendez, allez prendre la tête de vos régiments. Les +grenadiers nous attendent. Pas une minute à perdre! Au trot à mon +commandement, et au galop dès qu'on sera à portée de fusil! Les +grenadiers enfonceront les barrières.» + +Les cuirassiers longèrent le bois, et fondirent sur les redoutes à +l'opposé du front d'attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux +barrières. Cuirassiers et grenadiers français luttèrent pêle-mêle avec +les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort près de moi. Je me +rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis +pas de vue. La charge terminée et les redoutes en notre pouvoir, le +vieux colonel me dit: «Partez, dites à l'Empereur que la victoire est à +nous. Je vais lui envoyer l'état-major pris dans les redoutes.» + +Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes, +mais le maréchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et +traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ +de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied à terre en +arrivant près de l'Empereur et ôtant la mentonnière qui retenait mon +chapeau, je vois qu'il lui manque la corne de derrière: «Eh bien, me +dit-il, tu l'as échappé belle.--Je ne m'en suis pas aperçu; là-bas, les +redoutes sont prises, le général Caulaincourt est mort.--Quelle +perte!--On va vous amener beaucoup d'officiers.» + +Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n'en étais +pas fier, car on rit de tout. L'Empereur demanda sa peau d'ours; comme +il se trouvait sur la pente du ravin, il était couché et presque debout. +Là vinrent les officiers pris dans les redoutes, escortés d'une +compagnie de grenadiers. Ils furent mis sur un rang par ordre de grade. +L'Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur +avaient pris quelque chose; ils répondirent que pas un soldat ne les +avait touchés. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en +présentant son arme à l'Empereur: «C'est moi qui ai pris cet officier +supérieur.» L'Empereur reçoit toutes les déclarations du grenadier et +fait prendre son nom. + +«Et ton capitaine, qu'a-t-il fait?--Il est entré le premier dans la +troisième redoute.» L'Empereur lui dit: «Je te nomme chef de bataillon, +et tes officiers auront la croix. Commandant ajoute-t-il, fais faire par +le flanc droit, et partez au champ d'honneur.» On crie: «Vive +l'Empereur!» et ils volèrent rejoindre leur aigle. Nous passâmes la nuit +sur le champ de bataille, et le lendemain l'Empereur fit ramasser les +blessés. Nous traversâmes le champ de bataille, cela faisait frémir; les +fusils russes couvraient la terre; près de leurs grandes ambulances on +voyait des piles de cadavres; les membres détachés du tronc étaient en +tas. Murat les poursuivit si rapidement qu'ils brûlèrent tous leurs +blessés; nous les trouvâmes tous en charbon; voilà le cas qu'ils font +d'un soldat. L'Empereur quitta Mojaïsk dans l'après-midi du 12, et +transporta son quartier général à Tartaki, petit village. Le comte +Monthyon me fait demander: «Vous êtes bien heureux, me dit-il, +l'Empereur vous désigne pour joindre le prince Murat qui entre demain à +Moscou. Venez prendre les ordres de l'Empereur.» + +Arrivé près de Sa Majesté: «Je t'ai désigné pour aller rejoindre Murat; +tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les +caveaux; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon, +donne-lui ton interprète, et mes dépêches pour Murat. Demain matin, tu +partiras.» + +Que j'étais fier d'une pareille mission! À dix heures, j'étais près du +prince Murat; je lui remets mes dépêches: «Nous allons partir, me +dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes.--Oui, mon prince.--Mais vous +n'avez que la moitié d'un chapeau?--Ce sont les Russes qui en avaient +besoin pour faire de l'amadou.» Il se mit à rire aux éclats: «Vous +sortez de la garde?--Oui, mon prince, des grenadiers à pied.--Vous êtes +un de nos vieux. Donnez l'ordre à vos gendarmes d'être à cheval à onze +heures pour nous rendre au pont.» + +On sort de la forêt. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente +assez rapide et fait face à un grand pont d'une longueur démesurée, +bâti sur pilotis, sans eau; il ne sert qu'à la fonte des neiges. Arrivés +près du pont, nous trouvons les autorités et un général russe qui +présentèrent les clefs au prince; après les cérémonies d'usage, le +prince donna une boîte enrichie de diamants au général russe, et nous +entrâmes par une belle rue large et bien bâtie. Nous étions précédés de +quatre pièces de canon, d'un bataillon et d'un piquet de cavalerie; tout +le peuple était aux croisées pour nous voir passer; des dames nous +présentaient des bouteilles, mais personne ne s'arrêtait. Nous avancions +au petit pas; arrivés au bout de cette immense rue, on arrive au pied du +Kremlin. Pour y monter, c'est rapide; c'est un château fort qui domine +la ville, divisée en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes +basses d'une grandeur immense. Sur le sommet, à droite, se trouve le +beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin, à gauche, un grand +arsenal; à droite, l'église qui est adossée au palais, et en face de +cette place, un hôtel de ville magnifique. Comme nous détournions à +droite, nous fûmes assaillis d'une grêle de balles parties des croisées +de l'Arsenal. Nous fîmes demi-tour; les portes furent enfoncées; le +rez-de-chaussée et le premier étaient remplis de soldats et de paysans +ivres, il s'ensuivit un carnage; ceux qui échappèrent furent mis dans +l'église. J'y perdis mon cheval. Après cette échauffourée, le prince +Murat continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de +la ville et se porter sur la route de Kalouga. + +Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission; mon +interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et +me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprète leur en dit +trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des +rafraîchissements, et c'est là que je pris pour la première fois du thé +au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu'à +quatre gendarmes et à l'interprète. Je me fais accompagner des gardes +pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de +quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres +par ces messieurs qui m'avaient bien reçu. Je fus invité dans une +tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur +faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils +jetaient tous des regards dessus. + +Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au +pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur démesurée; elle +s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré +le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument +extraordinaire; elle est entourée de briques disposées de manière à +pouvoir la voir. J'ai monté dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la +cloche qui remplace celle dont j'ai parlé; elle est aussi monstrueuse, +le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont +inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit +sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne +fut pas incendiée et devint notre refuge. + +Lorsque j'eus rempli la mission qui m'était confiée, j'attendis +l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait établi son quartier +général dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever +mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des +soldats chargés de fourrures et de peaux d'ours; je les arrête et +marchande leurs belles pelisses: «Combien celle-ci?--40 francs.» Elles +étaient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: «Et +cette peau d'ours?--40 francs.--Les voilà.» + +Quelle bonne rencontre que ces deux objets d'un prix inestimable pour +moi! Je partis avec mes gendarmes chez mon général russe. L'Empereur fut +forcé dans la nuit de quitter son quartier général du faubourg pour +venir habiter le Kremlin par suite de l'incendie qui se manifestait dans +les deux parties des villes basses; il fallait un monde considérable +pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers à la fois. On dit +que tous les galériens étaient du nombre, ils avaient chacun leur rue, +et sortant d'une maison, ils mettaient le feu dans l'autre. Nous fûmes +obligés de nous sauver sur des places immenses et des jardins +considérables. Il en fut arrêté 700, mèche à la main, qui furent +conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie était effroyable +par un vent qui enlevait les tôles des palais et des églises; tout le +peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent était terrible, +les tôles volaient dans les airs à deux lieues. Il y avait à Moscou 800 +pompes, mais on les avait emmenées. + +À onze heures du soir, nous entendîmes crier dans les jardins; c'étaient +nos soldats qui dévalisaient les dames de leurs châles et de leurs +boucles d'oreilles; nous courûmes faire cesser ce pillage. On pouvait +voir de deux à trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur +les bras, qui contemplaient les horreurs de l'incendie, et je puis dire +que je ne leur vis pas verser une larme. L'Empereur fut forcé de +s'éloigner le 16 au soir pour aller s'établir, à une lieue de Moscou, au +château de Pétrowskoï; l'armée sortit aussi de la ville qui resta livrée +sans défense au pillage et à l'incendie. L'Empereur séjourna quatre +jours à Pétrowskoï pour y attendre la fin de l'embrasement de Moscou; il +y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui +fut préservé du feu. Le grand état-major était établi au Kremlin, et le +petit état-major, dont je faisais partie, était près des remparts, à peu +de distance du Kremlin. Je fus employé comme adjoint, avec deux +camarades, auprès d'un colonel d'état-major pour l'évacuation des +hôpitaux. Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos +chevaux et nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et +il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire +évacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses +affaires; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de +bougies; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une +plaque d'argent; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en +argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et en +faisait des lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de +banque. C'était un homme dur, à figure ingrate. + +Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de +Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la +vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du +sucre (ses caves étaient pleines de tonneaux); elle venait souvent nous +visiter; aussi sa maison fut respectée; elle parlait bon français. Un +soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il était +toujours en route avec ses trois domestiques; il nous fit voir de belles +fourrures en renard de Sibérie. J'eus l'imprudence de lui montrer la +mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibérie; +la mienne était de zibeline, mais il fallut céder. Je craignais sa +vengeance. Il eut la barbarie de m'en dépouiller pour la vendre au +prince Murat trois mille francs. Ce pillard d'églises déshonorait le nom +français; aussi je l'ai vu près de Vilna tomber raide mort gelé! Dieu +l'a puni, et ses domestiques sautèrent sur lui pour le dévaliser. + +Tous les hôpitaux de Moscou sont sous voûtes rondes; Russes et Français +mouraient dans ces lieux infects; tous les matins, on en chargeait des +voitures et il fallait présider à cet enlèvement, faire renverser ces +charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire +une idée de pareils tableaux. Après l'incendie, on fit faire un relevé +des maisons brûlées; le chiffre montait à dix mille, et les palais et +églises, à plus de cinq cents. Il ne restait que les cheminées et les +poêles qui sont très grands; c'était comme une forêt coupée; il ne reste +que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n'y avait pas +une pierre en fondation. + +Les palais occupaient la moitié de la ville avec des parcs, des +ruisseaux, des serres considérables qui contenaient des arbres à haute +tige et des fruits en hiver; c'était le luxe de Moscou. Quant aux +pertes, personne ne put les calculer; personne ne peut voir de plus +tristes tableaux. + +Mon pénible service terminé, j'eus quelques jours de repos. Mon général +me dit: «Je vous attache près de moi; vous ne me quitterez plus, vous +mangerez à ma table. Vous avez souffert dans l'emploi de l'évacuation +des hôpitaux. Reposez-vous!» Je fus heureux d'être sous un pareil +général; je n'avais que le souci d'approvisionner nos chevaux et de me +mettre à table. + +Mon général avait douze couverts, et comme son aide de camp était un peu +paresseux, je lui dis: «Ne vous tourmentez plus, je veillerai.» Aussi, +tout arrivait à la maison; nous avions des provisions pour passer +l'hiver, nous et nos chevaux. Je n'étais pas non plus exempt de service +pour porter les dépêches à mon tour. L'Empereur passait des revues tous +les jours; il faisait enlever des trophées de Moscou et la croix du +tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la +croix; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de +hauteur, elle était massive en argent. Tous les trophées étant chargés +dans de grands fourgons ils furent remis au général Claparède avec un +bataillon d'escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les +juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidité +fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l'armée ne +fit cesser ce brigandage. C'était déplorable à voir. + +Je fus envoyé pour porter des ordres au prince Murat, dans un village, +à 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une déroute de cavalerie; les +nôtres, montés à poil nu, avaient été surpris au pansement de leurs +chevaux. Je ne pus voir le prince Murat; il s'était sauvé en chemise. +C'était pitié de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le +prince: «Il est pris, me disaient-ils; ils l'ont pris au lit.» Et je ne +pouvais rien savoir. L'Empereur le sut de suite par les aides de camp de +Nansouty, et, arrivant de cette pénible mission, je trouvai l'armée en +route pour venir au secours de Murat. J'étais moitié mort, et mon cheval +ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s'en était procuré +deux bons, et je fus remonté. Le 24 octobre, l'Empereur assiste à la +bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivâmes le 26 octobre sur les +hauteurs de la Luja. L'Empereur, de la Luja, rétrograda sur Borowsk. Il +avait donné l'ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison, +tous ses bureaux, et de rejoindre à Mojaïsk. On ne peut se faire une +idée de la rapidité de l'exécution des ordres; les préparatifs furent +terminés dans trois heures. Nous arrivâmes chez notre princesse; là nous +trouvâmes de bons chevaux qu'on avait cachés dans une cave. Nous en +fîmes monter deux superbes, et ils furent attelés de suite à un beau +carrosse. Durant cette opération, je préparais des provisions; d'abord +dix pains de sucre, une boîte de thé considérable, des tasses superbes, +et une chaudière pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions +plein le carrosse. + +À trois heures nous sortîmes de Moscou. Il n'était pas possible +d'avancer; la route était encombrée de carrosses, et tous les pillards +de l'armée en avaient en profusion. À trois lieues de Moscou, une +détonation se fit entendre; la secousse fut si terrible que la terre fit +un mouvement sous nos pieds. On dit qu'il y avait 60 tonneaux de poudre +sous le Kremlin, avec sept traînées de poudre et des artifices plantés +sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mèche à la main, subirent leur +sort. C'étaient tous des galériens. + +Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous eûmes +atteint l'endroit de notre premier gîte, j'en avais assez du carrosse; +je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brûler la +voiture. Dès lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines +inouïes que nous rejoignîmes le quartier général au delà de Mojaïsk. Le +lendemain, l'Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et +gémit de voir encore les cadavres sans sépulture. Le 31 octobre, à +quatre heures de l'après-midi, il atteignit Wiazma. L'hiver russe +commença avec toutes ses rigueurs dès le 6 novembre. L'Empereur faisait +de petites étapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture à pied avec +un bâton ferré à la main, et nous sur les côtés de la route avec les +officiers de cavalerie. Tous l'oreille basse, nous arrivâmes le 9 +novembre à Smolensk. Les étapes étaient des plus pénibles, les chevaux +mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumières, +ils dévoraient les chaumes. Le froid était terrible déjà; 17 degrés +au-dessous de zéro. Cela produisit de grandes pertes dans l'armée; +Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes +précautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace: +passant près d'un bivac, je m'empare de deux haches, je fais sauter les +fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d'une petite +chaudière pour faire du thé. Arrivé à l'endroit où l'Empereur +s'arrêtait, je faisais un feu considérable, je plaçais mon général pour +le faire dégeler, et de suite la chaudière sur le feu pour faire fondre +de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la +fumée! Mon eau bouillant, je mettais une poignée de thé, je cassais du +sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu; on prenait son thé tous +les jours. Jusqu'à Vilna, je ne manquai pas d'amis; ils suivaient ma +chaudière, et j'avais dix beaux pains de sucre. Ils étaient trois +capitaines et nous ne nous sommes quittés qu'à la mort, c'est-à-dire que +je suis resté seul. + +Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de +l'Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se +concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des +hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs, +ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour +nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur +la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les +Russes nous serraient de près le 22; il apprit que les cosaques venaient +de s'emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d'exécuter le +passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les +Russes avaient brûlé à moitié; ils étaient de l'autre côté à nous +attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de +fusil, nous étions déjà dans la misère. À une heure de l'après-midi, 26 +novembre, le pont de droite fut achevé et l'Empereur fît immédiatement +passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec +ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et +traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village, +ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps +à l'armée de passer le 27. L'Empereur passa la Bérézina à une heure de +l'après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau. +Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur +fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du +pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le +maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé, +le maréchal me dit: «Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre +l'Empereur.» Nous traversâmes le pont et le marais gelé; il pouvait +porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible +service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour +nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et +cette bataille leur coûta cher; nos braves cuirassiers les ramenaient +couverts de sang; c'était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau +plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait +si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas. + +Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante; à notre départ +du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[55] qui entourait les ponts, +les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces +malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et +tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une +idée d'un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit +heures et demie. + +Aussitôt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: «Pars de +suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voilà un guide sûr qui te +conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour.» Il +fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on +nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route +blanche de neige, mais ce n'était que peu de chose encore: nos chevaux +ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté, +je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il +s'échappât. Il me dit: _Bac, tac_. Cela veut dire: _C'est bon_. Enfin +j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à +terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos +chevaux dans la grange. Je lui remis mes dépêches, il présenta un verre +de _schnapps_ et il en but le premier: «Buvez!» me dit-il en français. +Il décachette mon paquet et me dit: «Il n'est pas possible que je fasse +apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me +demande à trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocèse, mais il +faudrait un mois pour cela.--Cela ne me regarde pas.--C'est bien, me +dit-il, je ferai mon possible.» + +Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval +à la grange se mit à crier: _Cosaques! Cosaques!_ Je me voyais pris. Ce +brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de +suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête +et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la réflexion; ce four +est au ras de terre, sous voûte, très haut et long; il avait déjà été +allumé, mais il n'était pas trop chaud, c'était supportable. Je n'eus +pas le temps de me retourner; je mis le genou droit à terre et restai. +J'étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence +d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entrée de son four[56] +pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais +ils passaient devant la gueule du four où j'attendais mon sort; les +minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais +perdu. Que le temps est long quand la tête travaille! + +J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent +devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me +crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'étaient emparés +de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village, +pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard +que l'Empereur m'avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour +détourner l'ennemi. Ce digne maire vint près de moi: «Sortez, me dit-il, +les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre +armée. Votre route est libre.» + +Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre +dans mes bras, je lui dis: «Je rendrai compte à mon souverain de votre +action.» Après avoir pris un verre de _schnapps_, il me présenta du +pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars +au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modérai, +car mon cheval aurait succombé. Je ne m'occupai plus de mon guide qui +resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos éclaireurs, quelle +joie! je respirais en criant: _gare! gare!_ et je mis alors la main sur +mon morceau de pain que je dévorai. L'armée marchait silencieusement; +les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui +frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin +je rencontrai l'Empereur, son état-major; j'arrive près de lui chapeau +bas: «Comment te voilà? et ta mission?--Elle est faite, Sire.--Comment! +tu n'es pas pris? et tes dépêches, où sont-elles?--Entre les mains des +cosaques.--Comment! approche, que dis-tu?--La vérité! arrivé chez le +maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont +arrivés, et le maire m'a caché dans son four.--Dans son four!--Oui, +Sire, et je n'étais pas à mon aise; ils ont passé près de moi pour +entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont +sauvés.--C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris.--Le +brave maire m'a sauvé.--Je le verrai, ce Russe.» + +Il conta mon aventure à ses généraux et dit: «Marquez-le pour huit +jours de repos et ses frais doubles.» Je rejoins le général Monthyon, je +retrouve mes chevaux et mon sucre; j'étais mort de besoin. Le soir, +arrivé à une lieue de l'endroit où mes dépêches avaient été prises par +les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce +maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en +passant près de lui une bonne poignée de main: «J'aime les Français, me +dit-il. Adieu, brave officier!» Je bénis encore cet homme qui me sauva +la vie. + +Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans +les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait où l'on +couchait. Les routes étaient comme des miroirs; les chevaux tombaient +sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de +porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par +la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Mais la +garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il +fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les +soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des +grillades qu'ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient +du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues; ils s'étaient repus du +cheval avant qu'il mourût. J'usais aussi de cette nourriture, tant que +les chevaux purent durer. Jusqu'à Vilna, nous faisions de petites +journées avec l'Empereur; tout son état-major marchait sur les côtés de +la route. Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des +prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus +d'humanité les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le +sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes; on n'aurait +pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait +baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il +fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et +les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était +éteinte chez les hommes; personne même ne murmurait contre l'adversité. +Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un +bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les +jetaient de côté et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient +sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire. + +Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de +route, sans sacs ni fusils. C'est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de +souffrances; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient +plus le supporter; les corbeaux gelaient. + +Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la +conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à +droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards; +ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques; les +trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si +lourds, qu'ils tombèrent. J'eus toutes les peines du monde à rejoindre +mon poste; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis +certain que l'homme dans l'état de faiblesse où il se trouvait n'était +pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs +d'économies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il était +faible. Je m'en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux +grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700 +francs. «Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs.» Tous +s'en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés +sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me +sauvèrent la vie. + +À Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'armée, à ceux +des chefs qu'il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du +soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous +restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car +c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les +dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre +cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes, +toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire +fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le +soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour +aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de +relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi +c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne +s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources; +et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000 +chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais +l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à notre tête +deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de +Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur +sang-froid et leur courage. + +Le roi de Naples se porta sur Vilna; il y arriva le 8 décembre, et nous +le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville +barricadées avec de fortes pièces de bois; il fallut des efforts inouïs +pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien +chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres: +«Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville, +dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au +jour. Ne perdez pas de temps.» Rentré dans mon logement, je me prépare +pour partir; je réveille mon camarade qui n'entendait pas de cette +oreille; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l'ennemi; à +trois heures, je lui dis: «Partons!--Non, dit-il, je reste.--Eh bien! je +te tue, si tu ne me suis pas.--Eh bien! tue-moi!» + +Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me +suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à +l'ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la +porte de Witepsk; nous n'eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des +horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements +furent égorgés; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les +juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l'intrépide +Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l'armée russe +avaient dépassé la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups +de fusil, on les arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la +montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de +l'armée et les voitures de l'Empereur restèrent au pied; les soldats se +chargèrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent +défoncés. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne +peut voir un pareil tableau. + +Nous marchâmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à +minuit; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur +Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par +le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La +retraite était urgente; le maréchal Ney l'effectua à neuf heures du soir +après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d'artillerie, en +approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se +retirèrent sur l'Oder, et, après l'évacuation de Berlin, vinrent prendre +position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du +départ de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour +retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Ney +qu'il maintint l'ennemi à Kowno par son intrépidité; je l'ai vu prendre +un fusil avec cinq hommes et faire face à l'ennemi. À de pareils hommes, +la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d'être sous le +commandement du prince Eugène, qui fit tous ses efforts pour réunir nos +débris. + +À Koenigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient +nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur étaient +fermées; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de +suite avec mes deux camarades à l'hôtel de ville; personne ne pouvait +approcher; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l'on me fit +passer par la croisée; on me donna trois billets de logement et nous +fûmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit à nous +regarder. Ils étaient à dîner; voyant ce sang-froid de leur part, je +tire 20 francs et leur dis: «Faites-nous donner à manger, nous vous +donnerons 20 francs par jour.--Ça suffit, dit le maître. Je vais vous +faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la +paille et des draps.» + +On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30 +francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien +eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations. +Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé de foin et d'avoine depuis Vilna; +comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin! +Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude! +Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied +gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter le médecin pour me faire +faire une botte. Il fut décidé de m'en faire une fourrée en lapin, et +d'y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me +panser: «Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20 +francs.--Demain, à huit heures, vous l'aurez.» Je gardai donc mes +bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier; celui-ci +fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-né; plus d'ongles, plus +de peau, mais dans un état parfait.--Vous êtes sauvé, me dit le médecin. + +Il fait appeler le maître et son épouse: «Venez voir, leur dit-il, un +pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper.» Ils +donnèrent de bonne grâce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis +dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin: «Combien vous +faut-il?--Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye +pas.--Mais.--Pas de mais, s'il vous plaît.» + +Je lui tendis la main. «Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de +vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez +pas à l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si +vous pouvez arriver à la saison des fraises, vous en écraserez plein un +plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse +autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des +fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.--Je vous remercie, +docteur.--Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs.--Pas du +tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s'il vous plaît.--Combien? +lui dis-je.--Dix francs.--Mais vous vous êtes entendus tous les +deux.--Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au +rhum.--Non! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu, +braves Français.» + +Je suivis l'ordonnance du médecin, et jamais je ne m'en suis ressenti; +mais cela me coûta douze francs de fraises. + +Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai là le +prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre +de la guerre: «Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant, +et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur. +J'ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles +à l'armée.» + +Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28 +décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me +réservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restâmes quelques +jours à Koenigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée +réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu'il +fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là, l'armée +prit une petite consistance. Je reçus l'ordre de faire faire les plaques +de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver +leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques +ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois +francs. Le vice-roi n'était pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le +temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir; +toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me +disais: «Je vais joliment débarrasser l'armée.» + +Sur l'Elbe, le prince Eugène réunit l'armée dans une belle position; il +avait tout prévu: soins et attentions pour son armée, rien ne manquait. +Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait à +tout, il n'était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour +reconnaître l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois, +avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d'infanterie, 700 à +800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite, +marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrière +lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se +maintint pendant trois mois sans perdre de terrain. + +Je reçus un jour la lettre suivante: + + «Monsieur Coignet, + +«Je vous envoie ci-joint un exemplaire du _Moniteur_ qui contient les +dispositions prescrites par l'Empereur pour les équipages de l'armée. +Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard, +mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui +ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront +brûlées. + + «_Signé: Le Général de division, + + «Chef d'état-major du major général_, + + «Cte MONTHYON.» + +Je me rends chez mon général, et je dis: «Voilà un ordre sévère, mon +général.--Je vais débarrasser l'armée de ses entraves. Pas de grâce pour +personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui +n'auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces +pillards d'armée; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre +à notre artillerie.--Vous êtes le maître d'agir. Cette mission sera +orageuse pour moi.--Je suis là pour vous seconder. Qu'ils viennent se +plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât; et le reste, +vous le remettrez à l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.» + + + + + +HUITIÈME CAHIER + +JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.--CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.--LES ADIEUX DE +FONTAINEBLEAU. + + +Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de +l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer +sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les +Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous +laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans +être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille. +Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même +temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le +prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en +flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen. +L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait +l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de +Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement +à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute +cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes. +Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons +et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au +champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour +retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous +silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des +couronnes. + +Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre +reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs; +l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais +toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se +touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer. + +Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la +rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le +conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon. + +Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du +pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des +états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste +fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de +curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je +faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout +harnachés, sans compter les voitures attelées de boeufs. Je fis conduire +200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste; +les boeufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me +montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais +un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!» + +Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du +ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux +grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.--Il se peut, mon +prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.--Eh bien! je +le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il +continuera ses fonctions.» + +Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il +se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?--Oui, mon +général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.--Allons dîner!» + +Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval +demain.--Mais, mon général, vous dites: Capitaine...--Oui, voilà la +lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai +fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination +en attendant votre lettre de service. + +--Combien je suis heureux! + +--Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de +suite des épaulettes de capitaine.--Mais, général, comment?--J'ai fait +donner permission à un passementier de s'installer dans la grande +rue.--Je vais le trouver, si vous me le permettez.--Allez, mon +brave.--Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous +dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et +leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel +pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors: +«Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action +des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé +nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des +vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous. +Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait, +mon général?--Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue, +mais les autres voitures?--Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées +au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J'ai pris cela +sous ma responsabilité.--Vous avez bien fait.» + +Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient +coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est +du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.» + +Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une +bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures +sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une +plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers +six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit +en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la +cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de +cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme +nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux +coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au +maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le +maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui +était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques +heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du +quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la +route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de +la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la +tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait +le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il +a perdu ses enfants.» + +Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp, +accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan; +il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp, +il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait +l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse. + +Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement +pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle +campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit +connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un +effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était +en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent +douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit +7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août. +L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent +à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr +restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui +ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre +heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et +2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ +3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent +blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par +torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur +présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre +gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une +redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent +pas des palissades de l'enceinte. + +Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la +ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde, +nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la +figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?--C'est mon pruneau, +Sire.--Ah! tu chiques?--Oui, Sire.--Prends ta compagnie et va prendre +cette redoute qui me gêne.--Ça suffit.--Tu marcheras le long des +palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de +suite.» + +Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à +cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court +à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant +seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe +son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en +deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur, +qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant +par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena +au milieu de sa compagnie. + +Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie), +je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui +avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis +content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier +lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton +sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie +tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les +épaules. + +Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint +prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans +des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur +nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour +l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma +mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très +longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses +généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la +main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du +terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et +l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste. +Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier: +«Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les +empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'oeil dans +la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils +seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde: +leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite +lorgnette dit: «Moreau est tombé!» + +Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena +l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait +prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre +Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que +les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il +l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes +contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous +diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en +écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de +l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de +traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut +mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au +grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On +blasphémait contre l'Empereur: «C'est un ---, disaient-ils, qui nous +fera tous périr.» + +J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de +cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que +notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous +porter à marches forcées.--J'approuve votre idée, mais l'Empereur est +têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.» + +L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment +d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la +fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa +santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur +comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré +dans les vallées de Toeplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite, +celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de +Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14 +septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit +diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du +15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença +l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette +première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa +la victoire indécise. + +Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence +sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur +m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée +de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les +cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de +bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre +de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18 +octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je +voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur +le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de +bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et +marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division +d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je +donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir +prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de +cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et +tirent à toutes volées sur nous. + +J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas +dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis +aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes +après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine. +Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les +boulevards et la grande chaussée.» + +Je pars en plaçant le premier piqueur à la tête de mes attelages. Près +du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et +deux soldats: «Que faites-vous là?» leur criai-je.--Ils me disent en +italien: «Ils sont morts (les canonniers).--Mettez-vous à la tête des +voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tête!» Je me +trouvais fier d'avoir cette pièce pour ouvrir ma marche. + +Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser +couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second +boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la +promenade; ma pipe n'est pas plutôt allumée qu'un obus tombe près de +moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'équilibre, mais voilà +les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait; je ne +pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette +dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des +attelages, je criais: «Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons; +le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos +pistolets au poing! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la +tête; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures +de notre maître.» Deux de mes piqueurs avaient été atteints; la +mitraille avait enlevé deux boutons à l'un et percé l'habit de l'autre; +j'avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut +blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l'embouchure du +défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui +sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre, +et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand +pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit +pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait +défiler son parc, je l'aborde: «Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez +me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les +voitures de l'Empereur, le trésor et les cartes de l'armée. J'ai l'ordre +de les conduire au delà du fleuve.--Oui, mon brave, sitôt que nous +aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous +faire traverser le pont.--Voilà, lui dis-je, une pièce de canon qui +était abandonnée; je vous la remets tout attelée.--Allez la chercher, +dit-il à deux canonniers, je la prendrai.» + +Je retourne au galop vers mon convoi: «Nous sommes sauvés, dis-je aux +piqueurs; nous passerons, faites atteler.» Je reste près du petit pont +et mes voitures arrivent; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le +pont, je dis aux canonniers: «Partez rejoindre vos pièces», et je +remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve +plus l'artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je +rencontre les ambulances de l'armée commandées par un colonel de +l'état-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon +premier piqueur lui dit: «Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder +la moitié du chemin.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Je vais +en faire part à l'officier qui commande, répliqua le piqueur.--Qu'il +vienne, je l'attends!» + +Il vient me rendre compte, je pars au galop; arrivé près du colonel, je +le prie de me céder la moitié du chemin. «Puisque vous l'avez cédée au +parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite, +et nous doublerons.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Est-ce là +votre dernier mot, colonel?--Oui.--Eh bien! au nom de l'Empereur, +appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule.» Je le pousse du +poitrail de mon cheval, répétant: «Faites appuyer à droite, vous +dis-je.» Il veut mettre la main à son épée: «Si vous tirez votre épée, +je vous fends la tête.» Il appelle à son secours des gendarmes qui +disent: «Démêlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous +regarde pas.» Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son +ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me +dit: «Je rendrai compte de votre conduite à l'Empereur.--Faites votre +rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'après vous, je vous en donne +ma parole.» + +Je passai le grand pont; à gauche est un moulin, et entre les deux un +gué où toute l'armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est +encaissée et très profonde, les bords sont à pic; elle fut le tombeau de +Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me +placer derrière cette belle batterie qui m'avait protégé. Quand la nuit +vint, les deux armées étaient dans la même position qu'au commencement +de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de +quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles +épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il +nous restait à peine 16,000; il était impossible de conserver plus +longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. À +huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la +ville et s'établit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, où il passa la +nuit à dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain, +mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l'artillerie +et aux troupes; il me fit appeler: «Eh bien, et vos voitures? Comment +vous êtes-vous tiré de cette bagarre?--Bien, mon général, toute la +maison de l'Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l'armée; +rien n'est resté en arrière, j'ai tout sauvé, mais j'ai dix boulets qui +ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement.» Et je lui +conte mon affaire du défilé avec le colonel; il me dit qu'il en ferait +son rapport à l'Empereur. «Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai +l'Empereur demain matin. Qu'il se présente! il devrait être sur le champ +de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de +l'ennemi; il va avoir un _savon_ de l'Empereur. Vous étiez à votre +poste, et lui n'y était pas.--Mais, général, je l'ai mené dur; je +voulais lui fendre la tête. S'il avait été mon égal, je l'aurais sabré, +mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.--Eh bien! je me +charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous étiez +autorisé de l'Empereur, et lui pas.» Jugez si j'étais content! + +Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de +bataille; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons. +C'était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue +touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'éloigna de Leipzig. Il se +dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de +Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l'artillerie de ne +faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la +ville, l'arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais +les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de +l'autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que +l'armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu +à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux +troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce +dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l'Elster à la +nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus +heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français +échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu'à deux heures de +l'après-midi furent faits prisonniers; 250 pièces d'artillerie restèrent +au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva à son quartier général bien +fatigué; il avait passé la nuit sans dormir; il était tout défait: «Eh +bien! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils?--Tout +est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les +promenades.--Fais-le venir! Il a eu une affaire sérieuse avec un +colonel.--Je le sais, dit le général.--Fais-les venir tous les deux, +qu'ils s'expliquent.» Le général conte l'affaire. J'arrive près de +l'Empereur. «Où est ton chapeau?--Sire, je l'ai jeté dans une des +voitures, je ne peux le retrouver.--Tu as eu des raisons sur la grande +chaussée?--Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a +répondu qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de moi, je lui ai dit: «Au +nom de l'Empereur, appuyez à droite!» Il l'avait fait pour l'artillerie +et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l'ai menacé; +s'il avait été mon égal, je l'aurais sabré.» + +L'Empereur se tournant vers le colonel: «Eh bien! que dis-tu? tu l'as +échappé belle; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans +mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison. +Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!» + +Après que l'Empereur eut réuni tous nos débris, l'armée traversa la +Saale dans la journée du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un +petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi +Murat quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première +journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi +que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restèrent +fidèles. L'armée partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta +successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant été informé d'une +manoeuvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur +Hanau. Arrive devant la forêt que la route traverse aux approches de +cette ville, Napoléon passa la nuit à faire ses dispositions. Le +lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait: +«Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort. +Tenez-vous prêts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez +pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le +chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de +grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous +serez commandés par Friant.» Et il se promenait, parlait à tout le +monde, mais les traînards n'étaient pas bien reçus. Tout cela se passait +dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l'ennemi; +mais nous avions affaire à un plus fort que nous; l'armée bavaroise qui +nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes. +L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les +grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant +partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval, +avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers +l'Empereur: «Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à +cheval?--Va, me dit-il, c'est un brave de plus.» + +Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demandé; +je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette +masse qui les attendait de pied ferme de l'autre côté d'un ruisseau qui +traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables. +Nous fûmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profité, il +fallait poser les armes. Impossible de manoeuvrer, on enfonçait dans la +bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient à tourner la position; les +chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent +résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la +foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le +plus épouvantable que j'aie vu de ma vie. + +Je me trouvais à l'extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais +suivre le capitaine: «Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'êtes +pas de taille, vous gêneriez la manoeuvre.» + +J'étais contrarié, mais je me contins; en jetant un coup d'oeil à ma +gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est +entouré du côté où je me trouvais d'une muraille très élevée qui masque +les maisons.) Je m'élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de +mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur +moi. Je m'arrête; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa +longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai +encore chez moi). Je l'aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la +tête. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et +pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le +vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa +queue en panache. L'Empereur me voyant près de lui: «Te voilà de retour? +À qui ce cheval?--À moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai +coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave; +c'est lui qui m'a chargé.--Te voilà monté sur un bon cheval; fais +préparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort, +sitôt le chemin libre.--Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns +sur les autres.--Je vais faire déblayer la route de suite. + +Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté: «La victoire est +complète.» Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une +journée de bonheur. + +Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de +faire passer son parc. Je reçus l'ordre de partir sous bonne escorte, il +faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la +nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de +beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit +sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d'abandonner, +opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna +l'entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'armée se mit +en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'armée +bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés; celle +des Français s'éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille +malades ou blessés. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à +Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9 +novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud. +L'armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux +débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd'hui dénuée +de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises; +ils furent atteints d'une fièvre jaune et on les trouvait morts tous +pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs +parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pénible corvée à faire, +car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts +dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de +grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin. + +Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacés d'être mitraillés; on +renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou, +c'était à moi que cette pénible corvée était échue; toutes les voitures +de l'Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent +jamais! + +Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps +dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements, +et nous fûmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait +d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze +cents gendarmes à pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une +nouvelle armée. À Paris, il les a réunis aux gardes d'honneur, mais tout +cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à +toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis +contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant +partout où ils se sont trouvés en présence de l'Empereur, ils ont été +battus. Si l'énergie de ses généraux n'avait pas ralenti, les ennemis +auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune +et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand +homme; il était partout, il voyait tout. + +Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la +Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce +n'était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La +ville fut massacrée par la fusillade et l'on pouvait compter dans les +fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les +arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent +pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés +perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour +prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une +position d'où ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos +troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À +force de manoeuvrer, les terres se détrempèrent; la journée s'avançait, +on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant +l'Empereur, à cheval près d'un enclos, se préparait à tenter un dernier +coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui +emmenaient une pièce de canon: «À moi, me dit-il, au galop!» Il part +comme la foudre; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux +soldats du train ramenèrent leur pièce. À ce moment, l'Empereur lui dit: +«Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse. +Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement.» + +Le voilà qui passe devant sa première ligne; s'arrêtant au centre des +régiments, il dit: «Soldats, je suis votre colonel; je marche à votre +tête; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris.» Tous +les soldats crient: «Vive l'Empereur.» La nuit arrivait, il n'y avait +pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en +valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put +les contenir, ils passèrent à la course devant l'état-major. Le grand +élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne +qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est +rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but; tous +les obstacles sont surmontés. C'est le 29 janvier à la nuit que Brienne +fut enlevé; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les +combattants; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les +Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés; nos +troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu'elles +heurtèrent l'état-major du général Blucher; il perdit beaucoup +d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de +Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs +reprises par nos tirailleurs, le feld-maréchal n'avait dû son salut qu'à +la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L'Empereur +fit alors faire un _à-gauche_, ne s'arrêta pas au château, et poursuivit +l'ennemi jusqu'à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de +cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas +des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir; ils +se ruèrent d'abord sur un des généraux qui cria: «Aux cosaques!» et se +défendit. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à +redingote grise courut sur lui; le général Corbineau se jeta d'abord à +la traverse, mais sans succès; le colonel Gourgaud, qui causait en ce +moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à +bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur +ces maraudeurs. Il était temps de s'arrêter; tout le monde était sur les +dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans +manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces +et s'étaient battus comme des lions; un contre quatre. + +De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive +gauche de l'Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er +février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert; ils reçurent une +bonne frottée; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l'Aube, +au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première +bataille rangée de la campagne; nous conservâmes notre champ de +bataille, mais rien au delà; nous ne pûmes recommencer le lendemain. +Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11 +février, on se battit à Montmirail. Partout où l'Empereur se trouvait, +l'ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry; le 15, combat de +Gennevilliers; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées +de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de +nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur +Montereau; c'est là que l'Empereur avait placé un corps d'armée pour les +recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et +tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau +fut dévasté; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville. +L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'armée, +dit: «Au galop!» Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la +route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il +distingua de cette position l'ennemi qui défilait sur le pont de +Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre: +«Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un +tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manquée, je vole +à ton secours avec ma vieille garde.» Et nous voilà partis. + +Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous +arrivâmes sans être arrêtés; nous tournons à gauche par quatre sur le +pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n'était pas passée. En +arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle +pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits; +nos chevaux volaient. J'étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la +bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d'être rapporté. En +franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant +intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des +pièces de bois pour aider au passage. + +Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg +étant encombré des voitures de l'arrière-garde, nous ne pouvions passer +qu'à coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui échappèrent à notre +fureur se fourrèrent sous les fourgons. L'écume sortait de la bouche du +maréchal, tellement il frappait. + +Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une +plaine immense, le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais +l'Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser +les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours. +Ce bataillon nous sauva; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie. +Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les +avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La +terre fut jonchée de chevaux et d'hommes, et nous pûmes atteindre le +faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son +artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont, +sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en +batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est là que l'Empereur +fut canonnier; il pointait lui-même les pièces. On voulut le faire +retirer: «Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore +fondu.» Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi +par l'homme qu'il avait élevé à une haute dignité! Il était furieux d'un +pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous +remontâmes près de l'Empereur. «Votre rapidité dans cette charge, +dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.--Vos +chasseurs nous ont sauvés», dit le maréchal. + +J'étais si content de moi que, mettant pied à terre, j'embrassai mon +cheval; grâce à lui, j'avais sabré à mon aise. + +Le 21, combat de Méry-sur-Seine; le 28, combat de Sézanne; le 5 mars, +combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques; +le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs +considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille +garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d'Espagne, qui firent des +prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la +nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes +faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la +ville étaient barricadées; près de la porte qui fait face à la route de +Paris, se trouve une élévation surmontée d'un moulin à vent. L'Empereur +y établit son quartier général en plein air. Nous lui fîmes un bon feu; +l'on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de +Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea près du bon feu; nous +tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l'avance à dix +heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable +sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: «Que se passe-t-il par +là?--C'est un _hourra_, Sire, lui répond son aide de camp.--Où est un +tel? (C'était un capitaine commandant une batterie de 16.)--Le voilà, +Sire!» lui dit-on. + +Il approche de l'Empereur: «Où sont tes pièces?--Sur la route.--Va les +faire venir.--Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne +est devant moi.--Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il +faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c-- si tu ne perces pas +les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les +fossés.» + +Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu +de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers +et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces +passèrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant +le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route +dans une belle place face à la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le +malheur voulut qu'il se trouvât deux pièces en batterie près des portes, +en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout. +Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les +redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade, +l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en +ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque +escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se +mettre en bataille derrière les pièces; on fait cesser le feu et tous se +précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils +traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme +éclaira les croisées. Ce n'étaient que lumières; on aurait pu ramasser +une aiguille. L'Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit +dans Reims, et les Russes en pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à +discrétion, leur _hourra_ leur coûta cher. Si l'Empereur avait été +secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient +perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la +force, il fallut succomber. + +Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulûmes tenter un +dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard; l'ennemi +était au bord de la forêt et Paris s'était rendu sans résistance. Il +fallut revenir à Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de +tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités; ils le forcèrent +d'abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et +lui parla de moi: «Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de +ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de +bataillon, mais il est trop tard.» Il lui fut accordé six cents hommes +pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne +volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer: +«Je vais les choisir. Que personne ne bouge!» Et passant devant le rang, +il désignait lui-même: «Sors, toi!» et ainsi de suite. Cela fut long. +Puis il dit: «Voyez si j'ai mon compte.--Il vous en faut encore vingt, +dit le général Drouot.--Je vais les faire sortir.» + +Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il +rentra dans son palais, disant au général Drouot: «Tu conduiras ma garde +à Louis XVIII à Paris après mon départ.» + +Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il +donna l'ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces +vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il +descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta +devant ses vieux grognards: «Que l'on m'apporte mon aigle!» Et le +prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut +touchant! On n'entendait qu'un gémissement dans tous les rangs; je puis +dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour +l'île d'Elbe. Ce n'était qu'un cri: «Nous voilà donc laissés à la +discrétion d'un nouveau gouvernement.» Si Paris avait tenu vingt-quatre +heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris +ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire +contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai +conservé la mienne comme souvenir. + + + + +NEUVIÈME CAHIER + +EN DEMI-SOLDE.--LES CENT JOURS ET WATERLOO.--RENTRÉE À AUXERRE.--DIX ANS +DE SURVEILLANCE.--MON MARIAGE.--1830. JE SUIS NOMMÉ PORTE-DRAPEAU DE LA +GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR. + + +Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements, +avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner; +je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaçai mon +domestique à la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je +partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans +cette ville toute l'année 1814. + +Je ne connaissais personne; je finis par être invité chez M. Marais, +avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il +poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous +avait dépouillés d'un peu de biens du côté de notre mère. C'était le +beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura +dix-sept ans. Je ne l'appris qu'à mon arrivée de l'armée. Lorsque mon +procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me +posai là dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires +déclamer et blasphémer contre moi. C'était terrible de me voir +vilipender par l'avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin +s'adressait ainsi au tribunal: «Le voilà, en me montrant, ce lion +rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence; je l'ai vu à +Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.» + +Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière; je fourrais des prises de +tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps +que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la +parole au président: «Je prie le tribunal de remettre ma cause à +huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres +de services.» Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi; je pris de suite +mes lettres de service avec brevets et certificats à l'appui. + +À la huitaine, mon procès fut appelé; je portai tous mes papiers sur le +bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces +papiers, il les examine; après les avoir compulsés, il en fit part à ses +juges, et il interpella Chapotin: «Monsieur Chapotin, répondez. +Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville?--Non, Monsieur le +Président.--Eh bien, le capitaine Coignet y était; en voilà la preuve +par ses lettres de service. Il était loin d'Auxerre à cette époque, il +défendait sa patrie et vous l'avez injurié, vous lui devez des excuses, +il vous a écouté avec un sang calme qui est d'un homme réfléchi.» + +M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du +tribunal, il voulait m'emmener chez lui dîner; je le remerciai. Mon +procès était interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent +ruinés avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient être +suffisants: «Jamais ce procès ne finira», me dit-on. + +Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès, +pour lui conter que, durant que j'étais sous les drapeaux, l'on m'avait +dépouillé d'un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait +depuis dix-sept ans: «Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il, +mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la +porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit: «Allez, mon brave; +votre procès sera terminé.» + +Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre; après +lecture, il dit à son secrétaire: «Écrivez à M. Rémon, président, et à +M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres +et justice vous sera rendue. À quel corps apparteniez-vous?--À +l'état-major de l'Empereur.--Avez-vous été en Russie?--Oui, Monsieur le +Ministre.--C'est bien, partez pour votre département.» + +J'arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets +ma lettre; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre, +faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait +tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre +cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé: «Il +faut vous mettre des sangsues.--Combien? Vous ne le savez pas, répond le +docteur,... autant qu'il y a d'avoués à Auxerre.» (On disait qu'il +faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président; ce +bon vieillard me reçut affablement: «Voilà une lettre du ministre de la +justice pour vous.--Voyons», me dit-il.--Après lecture: «Vous connaissez +donc le ministre?--Je connais le prince de Cambacérès.--Votre affaire +sera terminée sous peu.--Il est temps: dix-sept ans, c'est long.--C'est +vrai», dit-il. + +Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des +hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je +louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabitée, par +bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche +arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la +modique demi-solde. J'allai trouver le général et de là chez M. de +Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour +recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour +cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappèrent le +grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre +Légion d'honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde +se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui +commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde +pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volonté pour +conduire des déserteurs à Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la +parole: «C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux +officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j'irai à cheval et +que les rations pour mon cheval me seront accordées.--Ça suffit», dit le +général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas +compte de mes rations, je réclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me +rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès: «Je +vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va être +plaidé à fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne +sont pas prêts.» Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les +procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de +l'avoué. + +Je pris patience; je me rendais au café Milon; je trouvai des groupes de +vieux habitués qui parlaient politique; ils m'abordèrent pour me +demander si je savais des nouvelles: «Point du tout, dis-je.--Vous ne +voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.--Je vous jure +que je ne sais rien.--Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est passé +un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait +faire arrêter.--Je ne vous comprends pas.--Vous faites l'ignorant. C'est +pour cela qu'il a gardé son cheval, dit l'un d'eux; il attend la _capote +grise_.--Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous +compromettre.» + +Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir +mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des +bruits qui circulaient: «Vous seriez content, dit-il (je souris)... Je +vous vois d'ici monter à cheval. S'il venait, vous partiriez.--De bon +coeur, c'est vrai!--Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire. +Restez à dîner; j'ai besoin de quelques notes.» Le mardi suivant, mon +procès fut appelé et plaidé à fond; le délibéré fut remis à 15 jours. +Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est +gagnée, ils vont être rossés d'importance»; mais j'étais loin de compte, +je n'en vis la fin qu'en 1816. + +Une tempête se préparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres. +On débitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur était débarqué à +Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde +était dans la consternation; mais la certitude éclata lorsqu'il nous +arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e, avec le maréchal +Ney à sa tête. On disait qu'il allait pour arrêter l'Empereur: «Ça n'est +pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu à Kowno prendre un fusil et +avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l'Empereur nommait +son lion, ne peut mettre la main sur son souverain.» Cela me faisait +frémir, j'étais aux écoutes, je n'arrêtais pas. Enfin, le maréchal se +rend chez le préfet; il fut fait une proclamation publiée dans toute la +ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte +était revenu et que l'ordre du Gouvernement était de l'arrêter. Et _à +bas Bonaparte! Vive le Roi!_ Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e +de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive +l'Empereur! Qu'aurait fait ce maréchal sans soldats? Il fut contraint de +fléchir. + +Le soir, cette avant-garde arriva à l'hôtel de ville, mais pas comme +elle était partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le +soir. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut +que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et +crier à tue-tête: «Vive l'Empereur!» Je puis dire que je me dilatais la +rate. + +Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour +voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige +avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes +arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de +ligne se forme en carré et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit +former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir près de +lui: «Te voilà, grognard.--Oui, Sire.--Quel grade avais-tu à mon +état-major?--Vaguemestre du grand quartier général.--Eh bien, je te +nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier +général. Es-tu monté?--Oui, Sire.--Eh bien, suis-moi, va trouver +Monthyon à Paris.» + +Ce beau cercle d'officiers formé autour de l'Empereur firent une +couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L'Empereur leur dit: +«Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien à +craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse +d'Angoulême.» + +Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans +la première pièce, je trouvai le général Bertrand. «Vous voilà, vous +êtes content, vous nous restez.--Oui, mon général.--Vous viendrez me +voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre +gendarmerie s'est donc sauvée?--Je ne sais pas, mon général.--L'Empereur +est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je +crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà +deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer +chercher par les agents de police; la soutane va être secouée; il en est +bien sûr.» + +Un instant après, je vois arriver l'abbé Viard, bien penaud en passant +au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l'introduit près +de l'Empereur pour recevoir son _galop_. Le corps d'officiers arrive +pour être présenté avec son colonel; au sortir, celui-ci vient près de +moi: «Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?--C'est vrai, +colonel.--Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice à +Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.--Vous avez +grandi; votre carrière est belle, colonel.--Je vous remercie; nous nous +reverrons à Paris. Qu'il commande bien! dit-il à ses officiers, je vous +ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà, Messieurs!» Et il me serra +la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis +pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans +une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de +troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on +marchait de nuit); les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes +notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je +descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon +général Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nommé à Auxerre +vaguemestre général du grand quartier général. «Que je suis content, mon +brave, de vous avoir près de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me +regarde.» Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: «Je désire parler +au général Bertrand.--Je vais l'appeler», me dit le général Drouot. Le +général arrive: «Déjà, mon brave! vous avez donc pris la poste?--Je suis +venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six +jours, mon général.--Accordé! partez!» + +Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j'arrive le samedi matin. +À cette époque le public se promenait à l'Arquebuse le dimanche. Sur les +quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir +comme si je n'avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué +qui me dit: «Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.--Mais il +faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre à Paris.--Eh +bien, elle restera en suspens.» Je partis pour prendre mon poste, +j'arrivai chez mon frère; je fus le lendemain chez mon général: «Vous +voilà, mon brave? Voilà votre brevet; vous avez droit au logement avec +votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de +l'arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut +vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit +comme faisant partie du _bataillon sacré_ à 300 francs, vous irez les +toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes +ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi.» + +Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et +présentai mon brevet au maire qui dit après l'avoir lu: «Vous êtes le +frère du logeur du marché d'Aguesseau?--Oui, Monsieur.--Vous êtes +vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l'état des +ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.--Je +vous remettrai cela, j'en prendrai note.--Vous me rendrez service, +crainte d'abus.--Vous l'aurez sous trois jours.--Depuis quand êtes-vous +à Paris?--Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me +présenter sans ordre pour avoir mon logement.--Eh bien, vous y avez +droit depuis votre arrivée à Paris; tout le bataillon sacré est logé +chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de +votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre +paye, et pour votre logement (6 fr. par jour).» Je partis avec la main +pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j'avais mon logement et +mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300 +francs de gratification du _bataillon sacré_. Arrivé près du capitaine +qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers +n'étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être +capitaine d'une compagnie de cent officiers): «Je viens, capitaine, +réclamer les 300 francs qui me sont dus.--Comment vous +nommez-vous?--Coignet.» Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: «Je +n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.--Mais vous +avez mon argent.--Je vous dis que la paye est terminée.--Ça suffit, +capitaine, je vais voir cela.» + +C'était un vieil émigré qui s'était présenté à l'Empereur pour reprendre +du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général +Bertrand du désappointement que j'avais eu: «Ce n'est pas possible! ce +vieux chevalier ne veut pas vous payer?--Du tout, mon général.--Eh bien! +je vais vous donner un petit poulet pour lui.» Je reviens avec la +lettre: «Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet, +il est tout plumé.» Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit +billet, et se retournant de mon côté: «Pourquoi avoir été aux Tuileries? +ce n'est pas votre place.--Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre +général et fourrier du Palais, c'est moi qui suis chargé du logement de +l'armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous +m'avez reçu. Mes 300 francs, s'il vous plaît.» Je fus payé de suite et +portai cet argent à mon frère; je fus chercher mes coupons pour toucher +mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa. +J'avais droit à trois rations par jour; cela ajouté à mon mois de 300 +francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter +et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux +près du Carrousel, chez un royaliste qui s'était sauvé; je les achetai +2,700 francs, ils étaient très beaux; mon frère me prêta 2,500 francs. + +Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère; il me fit un contrat +par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2,500 francs, +et pendant qu'on rédigeait l'acte, je fis mon testament que je déposai +entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse +du contrat: «Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu +trouveras mon testament chez ton notaire.» + +Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux +chevaux; tout cela terminé, j'allai chez mon général lui faire visite à +cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa +ronde. J'entrai à l'hôtel du comte Monthyon: «Mon général, me voilà +monté.--Déjà! dit-il, c'est affaire à vous, et deux beaux chevaux!--Mon +cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique +900 francs.--Vous êtes mieux monté que moi; je suis content, mon brave; +vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés?--C'est mon frère qui m'a +prêté.» + +Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m'emmener à +la promenade, à cheval ou en voiture, et m'invitait à dîner en famille; +il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de +Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai +de régler l'ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter +la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette +précaution me servit, et je fus félicité plus tard. + +Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la +façade de l'École militaire. L'Empereur, en grand costume, entouré de +l'état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France; la +réception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre +pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes +les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu'il fallut la +refouler pour arriver; et là, tout l'état-major rangé, l'Empereur fit un +discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l'armée +et à la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait: +«Jurez de défendre vos aigles! Le jurez-vous?» leur répétait-il. + +Mais les serments étaient sans énergie; l'enthousiasme était faible; ce +n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en +aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire +manoeuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger +le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut +lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes +préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me +rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux +ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut +coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal +Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le +Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.» +Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un +corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous +pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il. + +Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu +de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des +routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait +foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce +fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus, +l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son +état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec +un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et +regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans +une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit: +«Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un +officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me +fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.--Oui, Sire.--Va +au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela +d'ici.--Oui, Sire.--Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au +pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers +montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr. +Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient +le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la +montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le +tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits +pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli, +je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais +pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me +couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la +montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette +plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant +mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement, +Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque +l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il +gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié +chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait +mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à +cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât +pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour +faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te +tiens.--Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui; +me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus +temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore +sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup +de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu +au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur: +«Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un +pareil tour?--C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de +Russie.--Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet +officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager +le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme +cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.--Oui, Sire, j'aurais dû +prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit +sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le +monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder: +«Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et +prenez-le.» + +L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note; +après la campagne, je verrai.» + +C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous +rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers +traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux +volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour +sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette +cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos +intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent +sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne +avec une perte considérable; la campagne était commencée. + +Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on +nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une +armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le +15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le +matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi +dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand +maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à +gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées +prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées +par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à +couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent. +On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le +moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand +maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.--Faites +monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre +Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant +par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce +clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir. +Grouchy a mes ordres.» + +Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas; +alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur +le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je +partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des +détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre. +Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de +boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon +général.--Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les +Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes +soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.» + +Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de +tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à +l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre +lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de +retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il +y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas. +L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre +tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros +arbres et fermes.--C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des +bois.--Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes +avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval, +au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis. +Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de +large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval +franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité. +Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur +le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était +entier, je le prendrais.» + +Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes +renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura +jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort +tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent. +Là, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers +partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à +outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le +comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et +les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là +tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on +envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut +qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille, +quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi. + +Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent +expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient +arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure; +l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position +sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas +fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et +fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait +aux Quatre-Bras que les _sans-culottes_[58].--«Partez, Monsieur le +Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois. +Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre +d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur, +près d'un château sur le bord de la route; de là, il découvrait son aile +gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des +nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut +trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous +perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma +route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette +nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la +route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était +appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à +cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un +mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que +nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées; +notre artillerie ne pouvait manoeuvrer. Je passai près d'eux, et lorsque +je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie +réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai, +j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu +de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je +voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne +bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands +seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu. + +Il paraît qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me +saluèrent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte à +l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les +seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu'une batterie m'avait +salué. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le +maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide +maréchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la +franchir. À chaque instant, il envoyait près de l'Empereur pour avoir du +renfort, et _en finir_, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la +cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé. +Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt; notre centre +faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui +tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous +attendaient. + +Il arrive un officier de notre aile droite; il dit à l'Empereur que nos +soldats battaient en retraite: «Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy +qui arrive.» Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer +de la vérité. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu +une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos +soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres +dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près +de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le +général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un côté +opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion; +les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney +qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'armée +prussienne était en ligne; la jonction était complète; on pouvait +compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir. +L'Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au +centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major; +il fait former les bataillons en carrés; cette manoeuvre terminée, il +pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne, +mais tous ses généraux l'entourent: «Que faites-vous?» criaient-ils. +«Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire!» Son dessein était +de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient +épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses +côtés, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'étaient pas +décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut +entouré par nous, et contraint de se retirer. + +Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir; on ne pouvait se +faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis +quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L'Empereur essaya de rétablir un +peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succès. Les +soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre, +confondus, se heurtaient, s'écrasaient dans les rues de cette petite +ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un _hourra_ +derrière eux. C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté du +pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé. + +Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait +se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le +parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrêterait de +lui-même quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au +maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre +dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'écoutaient +personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des +fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi; +tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une +déroute pareille à celle de Moscou: «Nous sommes trahis!» criaient-ils. +Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée; l'Empereur +ne vit le désastre qu'arrivé à Jemmapes. + +L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva +entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses +équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes, +partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers +furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur +Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; là il eut une grande +discussion avec les généraux admis à son conseil; les uns voulaient +qu'il restât à son armée; les autres, qu'il partît sans différer pour +Paris, et il leur disait: «Vous me faites faire une sottise, ma place +est ici.» + +Après qu'il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive +un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnaître; +c'était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille. +Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir +pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux; on lui +avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son +état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au +colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous +les traînards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin, +l'Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans +l'anxiété; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand +plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le +revoir. + +Nous restâmes dans cette cour sans nous parler; nous remontâmes cette +montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim +et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant +couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que +devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux. +On réunit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitté leurs armes, +car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne +suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier +général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes +l'oreille basse; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de +Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la +nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit: «Mon brave, il ne faut +pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre +pendant la nuit; je suis sûr qu'ils sont à notre poursuite; il ne faut +pas nous déshabiller.» Je plaçai tous nos chevaux; heureusement je +trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à +l'écurie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prévenir le +général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général +d'ôter ses bottes pour se reposer: «Non!» me dit-il. Je tire un matelas: +«Mettez-vous là-dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais +veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai.» À +trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets; ils +débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous +enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre +parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider +et sortir les chevaux et cours prévenir mon général: «À cheval, général! +l'ennemi est en ville.» + +C'est là qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux étaient +arrivés aussitôt que moi à la porte; le général descend l'escalier et +monte à cheval ainsi que moi: «Par ici», nous dit-il, «suivez-moi!» + +Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et +la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À +deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins +qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au +bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et +délibérer; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de +toutes parts; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans +armes; c'était navrant à voir. + +Meaux était tellement encombré de troupes qu'il fallut partir pour +Claye; là, nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient +déménagé; c'était comme si l'ennemi y avait passé. Tout le monde +rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus précieux; les routes +étaient encombrées de voitures; ils avaient tout renversé dans leur +maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage. + +Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les +barrières étaient barricadées; la troupe campait dans la plaine des +Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier général était au +village de la Villette, où le maréchal Davoust s'établit. Il était +ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout; on peut +dire qu'il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au +nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy +arriva avec son corps d'armée qui n'avait pas souffert; on nous dit +qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à +la Villette, près du maréchal Davoust; comme j'étais vaguemestre, +j'avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres +et assister aux distributions. Là, je voyais arriver toutes les +députations: généraux et matadors en habit bourgeois... De grandes +conférences se tenaient nuit et jour; je dois dire à la louange des +Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, même des +cervelas et du pain blanc à l'état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je +voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de +l'enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire +arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les +Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30 +juin, je dis à mon domestique: «Donne l'avoine à mon cheval; selle-le; +je vais voir les gardes nationaux.» + +Je pars bien armé; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils étaient +carabinés; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle +loin; ils m'avaient coûté cent francs. + +Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde à ma +droite et les gardes nationaux à ma gauche; j'arrive près de nos +derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l'arme au bras. Je +leur parlai; ils étaient furieux de leur inaction: «Point d'ordres! +disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous +avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.--Non, mes enfants, +vous recevrez des ordres; prenez patience.--Mais on nous défend de +tirer.--Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je +vois là-bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui +donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne +craignez rien de moi, je ne passe point à l'ennemi.--Passez, capitaine.» + +Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux +vient près de moi et me dit: «Vous venez donc sur la ligne en +amateur?--Comme vous, je pense.--C'est vrai, me dit-il, vous êtes bien +monté.--Et vous de même, Monsieur.» Les trois autres appuyèrent à +droite: «Que fixez-vous là, me dit-il encore, sur la ligne des +Prussiens?--C'est l'officier là-bas, qui fait caracoler son cheval; je +voudrais aller lui faire une visite un peu serrée; il me déplaît.--Vous +ne pouvez l'approcher sans danger.--Je connais mon métier, je vais le +faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c'est possible. S'il se +fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous +dérangeriez ma manoeuvre. Retirez-vous plutôt en arrière.--Eh bien! +voyons cela.» + +Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je +marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de +sa ligne pour venir au-devant de moi; à cent pas des siens, il s'arrête +et m'attend. Arrivé à distance, je m'arrête aussi et, tirant mon +pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me +poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je +fais alors mon à-gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient +sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus +fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit à +moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et +fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relève son +sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup +de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son +menton; il tomba raide mort. + +Je saisis son cheval, et revins fier vers mes petits soldats qui +m'entourèrent; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au +galop au-devant de moi: «Je suis enchanté, dit-il, c'est affaire à vous; +vous savez vous y prendre, ce n'est pas votre coup d'essai, je vous prie +de me donner votre nom.--Pourquoi faire, s'il vous plaît?--J'ai des amis +à Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j'ai vue. À +quel corps appartenez-vous?--À l'état-major général de +l'Empereur.--Comment vous nommez-vous?--Coignet.--Et vos +prénoms?--Jean-Roch.--Et votre grade?--Capitaine.» Il prit son calepin +et écrivit. Il me dit son nom: Boray ou Bory. Il prit à droite du coté +des buttes Saint-Chaumont où se trouvait la vieille garde, et moi je +rentrai au quartier général avec mon cheval en main, bien fier de ma +capture. Tout le monde de me regarder; un officier me demande d'où vient +ce cheval: «C'est un cheval qui a déserté et qui a passé de notre côté; +je l'ai agrafé en passant.--Bonne prise», dit-il. + +Arrivé à mon logement, je fis donner l'avoine à mes chevaux, et vérifiai +ma capture; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les +choses nécessaires à un officier. Je fis desseller ce cheval et je le +vendis; comme j'en avais trois, cela me suffisait. Je fus à l'état-major +prendre un air de bureau; je trouvai beaucoup de monde près du maréchal: +les uns sortaient, les autres arrivaient; toute la nuit ce ne fut que +conférences. Le lendemain, 1er juillet, nous eûmes l'ordre de nous +porter au midi de Paris, derrière les Invalides, où l'armée se réunit +dans de bons retranchements. Je m'y rendis après avoir été prendre les +ordres de mon général; il me fit partir avec son aide de camp et ses +chevaux: «Partez, dit-il, Paris est rendu; l'ennemi va en prendre +possession. Ne perdez point de temps; tous les officiers doivent sortir +de Paris; vous seriez arrêtés. Allez rejoindre l'armée qui se réunit du +côté de la barrière d'Enfer, et là vous recevrez des ordres pour passer +la Loire à Orléans.» + +Arrivé à la barrière d'Enfer où l'armée était réunie, je trouvai le +maréchal Davoust à pied, les bras croisés, contemplant cette belle armée +qui criait: «_En avant!_» Lui, silencieux, ne disait mot; il se +promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l'armée +qui voulait marcher sur l'ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur +l'ennemi qui avait passé la Seine, une partie sur Saint-Germain, l'autre +sur Versailles, tandis que nous n'avions que le Champ de Mars à +traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur +Versailles, il ne serait resté pas un Prussien ni un Anglais devant la +fureur de nos soldats. Le maréchal Davoust ne savait quel parti prendre; +il fit appeler les généraux de la vieille garde et donna ordre au +général Drouot de montrer l'exemple à l'armée, disant qu'il ferait +suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orléans. Notre sort fut +ainsi décidé. Les vieux braves partirent sans murmurer; le mouvement +commença, notre aile droite sur Tours et l'aile gauche sur Orléans. Les +ennemis formèrent de suite notre arrière-garde, et ils eurent la cruauté +de s'emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les +dépouiller, ainsi que les officiers. À notre première étape, ils nous +serraient de si près, que l'armée fit demi-tour et tomba sur leur +avant-garde; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne +nous suivirent que de loin. + +Nous arrivâmes dans Orléans sans être poursuivis; nous passâmes le pont +sur la Loire et on établit le quartier général dans un grand faubourg +qui se trouvait presque désert; les habitants étaient rentrés en ville +et nous manquions de tout. Quand nous fûmes installés, on s'occupa de +barricader le pont par le milieu avec des poteaux énormes et deux portes +à résister contre une attaque de vive force; puis on mit la tête du pont +dans un état de défense, toute hérissée de pièces d'artillerie. Nous +restâmes tranquilles pendant quelques jours; ces deux énormes portes +s'ouvraient à volonté pour aller aux vivres; nous fûmes obligés d'aller +en ville pour en chercher. Nous trouvâmes une pension à l'entrée de la +grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais +cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand maréchal derrière ses +batteries, les bras derrière le dos, bien soucieux; personne ne lui +parlait. Ce n'était plus ce grand guerrier que j'avais vu naguère sur le +champ de bataille, si brillant; tous les officiers le fuyaient. S'il +avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui était le maître des +destinées de la France, il n'avait qu'à tirer son épée. + +Un matin donc, comme à l'ordinaire, nous partîmes à 9 heures pour nous +rendre à notre pension pour déjeuner. Arrive le traiteur qui nous dit: +«Je ne puis vous servir. J'ai ordre de me tenir prêt à recevoir les +alliés qui sont aux portes et vont faire leur entrée; les autorités leur +ont porté les clefs de la ville.» Au même instant, on crie: «Aux +cosaques!» Nous sortîmes le ventre creux; à peine dans la rue, nous +vîmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule +immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d'oeil faisait +frémir; toutes les dames, richement vêtues, avec de petits drapeaux +blancs d'une main et le mouchoir blanc de l'autre, formaient +l'avant-garde en criant: «Vivent nos bons alliés!» Mais la foule fut +pressée par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis, +l'ennemi posa ses factionnaires; les portes se fermèrent, et chacun chez +soi, de chaque côté des palissades! Quant aux mouchoirs blancs et aux +petits drapeaux, nos soldats s'en emparèrent, et, bras dessus bras +dessous, les emmenèrent dans leurs logements. Des maris voulurent s'y +opposer, mais les soldats pour toute réponse leur envoyaient un +soufflet; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser +la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers alliés, comme ils +les appelaient. Leurs femmes passèrent la nuit de notre côté; il leur +fallut retourner en bateaux. + +Le maréchal ne souffla mot; tout alla le mieux du monde. Peines et +plaisirs se passent avec le temps. Nous reçûmes l'ordre de porter le +quartier général à Bourges, et le maréchal Davoust s'y installa, mais ce +ne fut pas de longue durée. N'étant pas le favori de Louis XVIII, il fut +dégommé par le maréchal Macdonald, qui prit le commandement de l'armée +de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le +premier licencié. + +Le maréchal Macdonald arriva avec un brillant état-major dont le chef +était le comte Hulot qui n'avait qu'un bras, et deux aides de camp +décorés de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le +maréchal pour prendre ses ordres, et de là à la poste prendre les +dépêches. J'arrivais toujours tard et trouvais le maréchal à table. Il +vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dépêches. «Je +ne vous connais pas, lui dis-je, dites au maréchal que son vaguemestre +l'attend à la porte.--Mais le maréchal est à table.--Je vous dis que je +ne vous connais pas.» Il va rendre compte au maréchal de ma résistance. +«Faites-le entrer.» Je vais près de lui, chapeau bas; il se lève pour +recevoir son paquet, et me dit: «Vous connaissez votre service, vous +avez bien fait de répondre ainsi à mon aide de camp. Je vous remercie, +mon brave, cela n'arrivera plus; vous le ferez entrer toutes les fois +qu'il se présentera avec mes dépêches; il ne doit les remettre qu'à moi. +Vous avez été en Russie?--Partout, Monsieur le Maréchal! Je vous ai +porté quelquefois des dépêches de l'Empereur.» (J'appuyais sur ce mot, +et ses nobles aides de camp me regardaient.) Le maréchal reprend: «Il a +fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous?--De la vieille +garde (depuis 1803, après mes quatre campagnes).--C'est bien, me dit-il, +je vous garderai près de moi tout le temps nécessaire à votre +service.--Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte +Hulot.--Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet à la +poste, et ce qui fait partie de l'état-major est sous le couvert du +maréchal.--Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du maréchal, +n'y en a-t-il pas pour moi?--Trois, Mademoiselle.--Il faudra m'en +apporter tous les jours; papa, tu payeras tout cela.--Oui, chère amie, +le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien +tard?--À cinq heures.» + +Ce fut tous les jours la même répétition en 1815. L'armée fut licenciée +et reformée en régiments qui portaient le nom de chaque département. +Celui de l'Yonne était commandé par le marquis de Ganet, parfait +colonel. J'ai eu l'occasion de le connaître à Auxerre. + +J'étais chargé de faire faire toutes les distributions chaque jour, et +pendant le temps que je restai à Bourges, je fis distribuer deux cent +mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la +demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l'ordre. + +Le maréchal me garda près de lui le plus longtemps qu'il put, mais on +lui intima l'ordre de me renvoyer dans mes foyers à demi-solde; le 1er +janvier 1816, le maréchal me fit appeler: «Vous m'avez fait dire de +venir vous parler?--Oui, mon brave, je suis forcé de vous renvoyer dans +vos foyers, à demi-solde. Je regrette sincèrement de vous faire partir, +mais j'en ai reçu l'ordre. J'ai tardé le plus possible.--Je vous +remercie, Monsieur le Maréchal.--Si vous voulez rejoindre le dépôt de +l'Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de +grenadiers.--Je vous remercie; j'ai des affaires à terminer à Auxerre, +et puis j'ai trois chevaux dont je voudrais me débarrasser. Je vous +demanderai d'aller à Paris pour les vendre.--Je vous l'accorde avec +plaisir.--Je n'ai besoin de permission que pour quinze jours; mes +chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu'à Paris.--Vous pouvez +partir d'ici.--Je désirerais passer par Auxerre.--Je vous donne toute +permission.» + +Je pris congé, lui fis mes adieux, ainsi qu'au comte Hulot. En sortant +du palais, je me dis: «Voilà de belles étrennes, il faudra se serrer le +ventre avec la demi-solde.» Je dois dire que je n'eus jamais qu'à me +louer des bontés du général. + +Le 4 janvier, je partis de Bourges; le 5, j'arrivais à Auxerre avec +trois beaux chevaux. À l'Hôtel de ville, je pris mon billet de logement +pour cinq jours au _Faisan_, là je trouvai une table d'hôte où le +marquis de Ganet prenait ses repas; je fus invité à sa table pour mes 3 +francs par dîner; c'était trop cher pour ma petite bourse. Avec 73 +francs par mois, on ne peut dépenser 90 francs pour dîner, sans compter +mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris +toutes les mesures d'économie. J'écrivis à mon frère à Paris, de me +faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu'aussitôt +qu'ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reçus de suite +les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d'une +voiture de foin, de paille et d'avoine, car l'auberge m'avait ruiné. En +six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me coûtèrent 60 +francs. Je fis une visite à Carolus Monfort, aubergiste à côté de mon +hôtel, qui me fit ses offres de service: «Venez chez moi, me dit-il, je +vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs +par mois; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez à la table +d'hôte.--C'est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir +tous les fourrages chez vous.--Je me rappelle de vous en 1804, vous +logeâtes chez mon père.--C'est vrai, mon ami; mais 60 francs c'est bien +dur; je n'ai que 73 francs par mois.--Il faut renvoyer votre domestique, +mon garçon d'écurie pansera vos chevaux; avec 3 francs par mois, vous en +serez quitte.--Je vous remercie, lui dis-je, je suis content.» Me voilà +donc installé chez cet excellent homme. Le 7 janvier 1816, je fus chez +le général Boudin: «Général, me voilà rentré sous vos ordres. Le +maréchal Macdonald m'a donné une permission de quinze jours pour aller à +Paris vendre mes chevaux.--Je vous défends de sortir d'Auxerre.--Mais, +général, j'ai la permission.--Je vous répète que je vous défends de +sortir de la ville.--Mais, général, je n'ai point de fortune. Comment +vais-je faire pour les nourrir?--Cela ne me regarde pas.--Quel parti +prendre?--Laissez-moi tranquille! Si vous ne pouvez pas les vendre, il +faut leur brûler la cervelle.--Non, général, je ne le ferai pas; ils +mangeront jusqu'à ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal; +j'en ferais plutôt cadeau à mes amis.» Je pris congé et me retirai bien +consterné, mais je ne m'en vantai pas et gardai le silence le plus +absolu. Rentré dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique, +mais ce n'était que le prélude. Je ne me doutais pas que j'étais sous +la surveillance de tous les dévots de la vieille monarchie. Installé +chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d'hôte: le +régiment de l'Yonne était caserné à l'hôpital des fous, porte de Paris; +il vint 16 ou 17 officiers qui s'arrangèrent pour le prix de la pension, +et me voilà doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces +nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de +vieille date, à cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi à +table. Je voyais qu'il désirait faire ma connaissance et n'avait pas +l'air à son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nommé de +Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nommé +Saint-Léger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait été trouver +le roi à Gand, se déboutonnèrent du beau rôle qu'ils avaient joué dans +l'affaire du maréchal Ney; ils se vantèrent d'avoir été travestis en +vétérans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possédais plus. +J'étais prêt à sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant: «Je +vous pincerai au premier jour.» + +Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour légumes; +voilà mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre +le plat et le faire passer par la croisée. Je leur dis doucement: +«Messieurs, il faut voir ce que décide votre vieux capitaine. Je m'en +rapporte à lui.» + +Le vieux capitaine goûte les lentilles: «Mais Messieurs, elles sont +bonnes.--Nous n'en voulons pas.--Eh bien, leur dis-je, si je vous les +faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que +diriez-vous? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un +fouet de poste? Ça ne vous va pas? il faudrait pourtant en passer par +là. Vous m'avez compris, ça suffit! je vous attends sous l'orme.» + +Mais j'attendis en vain; j'avais affaire à des plats d'étain qui ne +peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main. + +Je reçus l'invitation de me présenter tous les dimanches chez le +général, pour assister à la messe comme mes camarades, et de là chez le +préfet; c'était l'étiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme +nous étions beaucoup d'officiers, le salon du général se trouvait plein; +moi, je formais l'arrière-garde, je restais dans l'antichambre; je me +donnais garde d'aller faire ma courbette, j'avais été trop bien reçu. +Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperçu par le général, qui +tournait le dos à son feu; me voyant, il m'appelle: «Capitaine! +approchez, mon brave.» + +J'arrive chapeau bas: «Que me voulez-vous, général?--Je fais en ce +moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du +service; j'ai ordre de les désigner. Si vous voulez, je me charge de +vous faire avoir une compagnie de grenadiers.--Je vous remercie, +général; le maréchal Macdonald me l'a offert, j'ai refusé.» + +Tous mes camarades ne soufflaient mot; il s'en trouva un plus hardi, le +capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit: «Voyez ce vaguemestre, qui +est revenu couvert d'or.» Me voyant apostrophé de cette manière, je +m'avance devant le général, et relevant mon gilet: «Voyez, général, +comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons à +son habit qu'il ne peut boutonner, tant il est gras...--Allons! allons, +capitaine!--Je ne le connais pas, ce n'est pas à lui de me parler; qu'il +s'en souvienne!» + +Je rentrai chez moi, suffoqué de colère; j'aurais voulu être encore en +Russie. Au moins, j'avais mes ennemis devant moi, tandis qu'ici ils sont +partout dans mon pays. + +Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos +séditieux. Je m'attachai à cet homme. J'en fis mon ami, il se nommait +Jacoud. Je demeurai chez lui à la sortie de mon hôtel; je n'eus qu'à +m'en louer. + +Un soir, je rentre chez moi à onze heures; je prends ma lanterne pour +aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours; +mon écurie donnait dans la rue du Collège et j'entrais par l'intérieur +de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchés, je leur parle tout +haut: «Vous voilà donc couchés, mes bons amis.» J'entends alors marcher +près de la porte de l'écurie, je défais les deux verrous, je vois une +patrouille, arme au pied, qui m'écoutait, j'ouvre la porte et leur dis: +«Voilà les personnes à qui je parle.» Un peu confus, l'officier fait +porter les armes et continue son chemin. «Mon Dieu! me dis-je, je suis +donc surveillé.» + +Tous les jours j'allais au café Milon passer mes soirées et voir faire +la partie des vieux habitués. Je fis connaissance de M. +Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amitié; après avoir +pris sa demi-tasse de café, il me disait: «Allons, capitaine, faire +notre petite promenade.» Nous sortions par la porte du Temple, nous +allions par des sentiers détournés contempler les vignes. Je me croyais +seul avec mon ami, mais pas du tout! nous aperçûmes un homme couché à +plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous écoutait parler. La +police était alors contre moi; je ne tardai pas longtemps à en sentir +les premières étincelles. Je fus invité à passer à l'Hôtel de ville pour +me présenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat. +Je n'ai qu'à me louer de son accueil, toujours bienveillant. «Vous êtes +dénoncé, me disait-il, il faut faire attention; vous avez tenu des +propos contre le Gouvernement.--Je vous jure sur l'honneur que c'est +faux. Je renie la dénonciation et le dénonciateur; faites-moi me +justifier devant l'infâme; mettez-moi en présence de lui. Je ne vous +demande ni grâce ni protection; si je suis coupable, faites moi arrêter, +vous êtes le maître.--Allez, je vous crois, faites attention.» + +Le lendemain, je me présente au café, je retrouve mon ami Ravenot; nous +sortîmes ensemble. Arrivés sur la route de Courson, je lui dis: «Il ne +faut pas prendre les petits sentiers; nous pourrions trouver des espions +cachés dans les vignes. Suivons la route, car hier l'agent de police est +venu me chercher pour paraître devant le maire, qui m'a renvoyé; nous +n'avons pourtant pas dit un mot de politique.--Ce sont des gens qui font +ce métier-là pour gagner de l'argent. Qui donc est cet agent?--J'ai +demandé son nom; il se nomme Monbont[60]; il est grand, culottes +courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de +l'oreille.» + +Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens; enfin un nommé +Cigalat, vétérinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924 +francs au fils Robin, de la poste aux chevaux; il m'en avait coûté +1,800; il fallut passer par là. Il m'en restait encore deux. Lorsque le +60e (de l'Yonne) eut l'ordre de partir d'Auxerre pour prendre garnison à +Auxonne, je reçus une lettre du chirurgien-major: «Mon brave Capitaine, +vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous +convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous +arrange, vous nous trouverez à Dijon. Nous sommes là pour le passage de +la duchesse d'Angoulême, le major en prend un, le commandant l'autre; +vous descendrez au _Chapeau-Rouge_; c'est là qu'ils logent.» + +Comment faire pour aller à Dijon? Si je le demande, on me dira: «Je vous +défends de sortir de la ville.» Diable! mon coup serait manqué; il faut +partir à trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j'allais +faire une mauvaise action. Le lendemain, j'étais à huit heures à l'hôtel +du Chapeau-Rouge. À onze heures, le régiment de l'Yonne rentrait de +faire la conduite à la duchesse; j'avais eu le temps de faire rafraîchir +mes chevaux. On annonce mon arrivée à ces messieurs; ils viennent; le +gros major me voyant, dit: «Le maître de ces chevaux n'est donc pas +venu?--Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous +trompez; je suis le propriétaire de ces chevaux. Je n'ai pourtant pas la +figure d'un domestique. Je suis décoré, et je l'ai été avant vous, ne +vous déplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous?--Le cheval +normand.--Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs +promis.--Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frère, +payeur.» + +Une heure après, je revins livrer mon cheval, tout sellé et bridé, dans +la cour: «Monsieur, si vous m'aviez demandé celui-là, je ne vous +l'aurais pas donné; il vaut lui seul 1,200 francs.» Et je dis au marquis +de Ganet qui était là: «Si vous voulez, je vous le cède au premier étage +monté par moi, et je redescendrai dessus, si l'escalier est praticable; +je vais vous faire voir les mérites de ce cheval.» + +Je monte en effet, et le fais manoeuvrer dans tous les sens; il marchait +le pas d'un homme en reculant; de même, je le fais se dresser sur +l'appui d'une croisée: «Reste là! lui dis-je (il ne bougeait pas). +Voilà, Monsieur le Major, un cheval de maître, et celui que vous avez +est mon cheval de portemanteau; il n'est point dressé[61].» + +Le lendemain, à Auxerre, personne ne s'était aperçu de mon absence. Je +fus rendre compte de mon voyage à M. Marais: «Le prononcé de votre +procès est rendu; ils sont condamnés chacun à 1,500 francs de +dommages-intérêts; je suis nommé pour vous faire restituer votre bien. +Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se désistent, et le notaire +de Courson fera les actes de désistement à leurs frais; je vais leur +assigner le jour, j'ai tous les noms, ils sont dix-sept; cela ne vous +regarde pas; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre +frère. Mon frère sautait de joie: «Voilà 17 ans, disait-il, qu'ils me +font donner de l'argent!» Le jour indiqué, nous partîmes pour Mouffy, +accompagnés de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui +n'en valait pas la peine, car il nous coûtait 1,000 francs de plus que +sa valeur; mais nous avions gagné. + +Lorsque ces malheureux se furent désistés, nous rentrâmes à Auxerre; mon +frère dit à M. Marais: «Tenez votre mémoire prêt, je vous payerai de +suite, car mon frère n'a pas le sou.» Les frais se montèrent à 1,800 +francs, et nous avions pourtant gagné. Voyant cette note, je fis un peu +la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume! +Cette affaire réglée, nous partîmes pour Druyes, notre pays natal, dans +un beau cabriolet pour assister à la vente des biens de nos débiteurs. +Je convins avec mon frère de ne pas dépouiller notre père, qu'il fallait +lui laisser, sa vie durant, tout ce qu'on devait vendre pour couvrir +notre somme. Après un débat orageux avec mon frère, on procéda à la +vente. Nous nous rendîmes chez notre père pour lui faire part de nos +bonnes intentions à son égard: «C'est plutôt pour augmenter votre +fortune que pour la diminuer.--C'est bien, nous dit-il, mais je veux un +logement pour ma femme après moi.--Cela ne sera pas, lui dit mon frère. +Je me rappelle qu'elle m'a mené dans les bois avec ma soeur pour nous +perdre. D'ailleurs, vous lui avez passé tout le reste de votre fortune, +vous avez dépouillé vos enfants pour lui donner d'abord 36 bichets de +froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que +nous.» J'aurais consenti, mais mon frère, qui avait tant souffert des +cruautés de cette femme, ne voulait pas céder. Tout fut terminé le même +jour, mais mon père nous garda rancune plus tard. Revenus à Auxerre, mon +frère régla nos comptes; je me trouvai débiteur de 700 francs: «Eh bien! +me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous +serons quittes.--Choisis.» Enfin, il me restait six arpents de mauvaise +terre et de vignes. Combien je me trouvai soulagé d'être débarrassé +d'une pareille somme envers mon frère! J'avais un cheval de reste pour +toute fortune. Le lendemain, nous fûmes chez M. Marais lui porter ses +1,800 francs; nous fûmes invités à dîner et mon frère partit pour Paris. +Le dimanche, je fus invité à dîner chez M. Marais qui me fit la remise +de 100 francs; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais +fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prêter mon cheval +lorsqu'il avait des biens à visiter. Cela ne pouvait se refuser; mais +d'autres se présentèrent pour me l'emprunter aussi; je leur disais: «Il +est retenu par M. Marais.» Je rendais compte de toutes ces invitations à +M. Marais qui connaissait tout le monde: «Il ne faut pas le prêter, vous +ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance.--Il est à +votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me +tourmentent.--Il faut refuser--Il est venu ce matin un grand monsieur +habillé en noir, maigre et pâle, qui a la vue basse; il a l'air d'un +juge. Il m'a prié de lui prêter mon cheval pour aller voir ses +bois.--Vous a-t-il dit son nom?--Oui, il se nomme Chopin.--Ne vous +avisez pas de lui prêter votre cheval, il lui ferait manger des +javelles.--Et comment faire?--Il faut lui dire que je l'ai pour un +mois.--Ça suffit, s'il me tourmente, je vous l'enverrai.--Je m'en +charge», me dit-il. + +Mon père se fâcha contre nous; il nous fit assigner pour lui payer une +pension viagère; je partis pour Druyes afin de tâcher de concilier cette +affaire par-devant le maire, M. Tremot. «Allons, mon père, il faut nous +arranger.--Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment +par an et 200 francs.--Mais ça n'est pas possible, vous savez que je +n'ai rien; vous êtes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot?--Si +tu es venu pour cela, voilà ce que je veux: il faut que ma femme ait de +quoi vivre après moi; vous payerez la sottise que vous m'avez faite.» Je +fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon père +possédait à l'époque de sa demande; il se trouvait être plus riche que +moi de dix mille francs. J'apportai tous ces renseignements à M. Marais, +et le chargeai de cette affaire; elle se plaida; je prouvai au tribunal +que mon père avait dix mille francs de plus que moi. On ne m'en tint pas +compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamné à 240 +francs payables trois mois d'avance, j'en fus suffoqué; je revins chez +mon avoué: «Eh bien! lui dis-je, vous m'avez donné un mauvais conseil; +si j'avais laissé manger des javelles à mon cheval, je n'aurais +peut-être pas perdu mon procès, car je crois que ce juge m'a nui.» + +Mon père ne tarda pas à me faire signifier le jugement. Ce fut un coup +de foudre pour moi. Eh! mais mon Dieu! je n'ai pourtant pas la goutte, +et voilà de fortes sangsues qu'on applique à ma bourse: 80 francs pour +quatre feuilles de papier, le timbre et l'enregistrement, c'est cher; +allez donc plaider, je me ferais plutôt arracher les deux oreilles. +Aussi cela ne m'est jamais arrivé depuis, je craignais trop les +sangsues. J'empruntai 40 francs pour solder ces frais; la pauvre +demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis +mon cheval à M. Cousin d'Avallon, ce qui me remit dans mes petites +affaires, ayant touché de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux +de payer les premiers 30 francs à mon père (par le commissionnaire qui +me remettait son reçu)! + +Je me retirai chez le père Toussaint-Armansier, place du Marché-Neuf; là +ma pension et mon logement ne me coûtaient que 45 francs par mois avec +un petit pot-au-feu d une livre et demie pour deux jours. J'allais au +café Milon regarder les habitués faire leur partie, sans jamais prendre +une tasse de café; de là je sortais toujours avec mon ami +Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au +café pour en sortir à dix heures. Voilà la vie que je menais pendant +tout le temps que je restai garçon. + +Je ne passais pas plus de 15 jours sans être dénoncé, puis cela se +ralentit. Le commissaire de police était interrogé pour rendre compte de +ma conduite; je puis dire à sa louange que je lui dois ma liberté, c'est +lui qui répondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait +de l'oeil sans jamais me parler. + +On fit la cérémonie funèbre de Louis XVI. Au jour indiqué pour la +célébrer, toutes les autorités furent convoquées pour assister à ce +pénible service, et nous reçûmes l'ordre de nous présenter chez le +général Boudin pour aller prendre le préfet et nous rendre à la +cathédrale. L'église était pleine; après le service, M. l'abbé Viard +monta en chaire, le général nous fit signe de sortir du choeur pour nous +mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre +général au milieu de nous. L'abbé Viard lut le testament de Louis XVI +d'une voix de Stentor; après sa lecture, le voilà qui tombe sur +l'usurpateur Bonaparte qui avait porté le carnage chez toutes les +puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui égorgeaient les +enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers +devinrent pâles, et le général, qui aurait dû venir à notre secours, ne +dit mot. En sortant de cette cérémonie, tout le monde était silencieux; +je croyais étouffer de colère contre l'abbé Viard; il m'a fait une si +terrible blessure que je n'ai été depuis aux cérémonies que forcément. +Voilà ce que j'ai vu et entendu; que les hommes de ce temps s'en +souviennent! Il fallut que nous restâmes humiliés, il fallut aller à la +messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tête blanche, +aux cheveux _regrichés_, monter en chaire. Je crois que je serais sorti +de la cathédrale, tant cet homme me faisait mal à voir. + +Un jour de Fête-Dieu, nous fûmes chez notre général, de là chez le +préfet attendre le moment de partir pour la cathédrale, mais le chapitre +des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et +l'on vint avertir le préfet de ce contretemps. Au lieu d'aller à +l'église, nous fûmes obligés de courir pour la rattraper sur la place, +mais lorsque nous eûmes dépassé le portail, longeant le clergé pour nous +porter derrière le dais, suivant notre général, on criait derrière nous +à tue-tête: «En arrière! en arrière les officiers, en arrière!» C'était +le tribunal qui voulait passer devant nous. + +Je me trouvais sur le côté gauche; le procureur du roi se trouvant à mon +côté, me dit: «Vous n'entendez donc pas que je vous crie de rester +derrière?--Mais je suis mon général.--Je vous dis de laisser passer le +tribunal.--C'est donc vous qui nous commandez? Eh bien! commandez!--Je +ne vous connais pas, dit-il.--Je vous connais moi, vous vous nommez +Gachon, et il n'y a qu'un Gachon comme vous qui puisse _gâcher_ un +officier comme moi. Si vous étiez officier, je vous dirais deux mots.» + +Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent +l'insolence de me dire: «Donnez-lui un soufflet.» Je me retourne et les +regardant, d'un air de mépris: «Que me dites-vous? C'est affaire à vous +de lui donner un soufflet et non à moi; vous seriez pardonnés et moi +fusillé.» Il fallut que je restasse encore une fois humilié. Cela fit +grand bruit dans la procession, un des aides de camp du général vint lui +rendre compte de ce qui venait de se passer derrière lui. Après la +cérémonie, le général me dit: «Mon brave, cela n'arrivera plus; on +connaîtra l'ordre de marche.--Il n'est plus temps, vous ne nous verrez +plus. Que M. Gachon s'en souvienne!» + +La duchesse d'Angoulême vint à passer à Auxerre et l'on fit tous les +préparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habillés de +blanc, étaient commandés pour dételer ses chevaux sous la porte du +Temple. Moi, je reçus l'ordre de me porter en grand uniforme à la porte +du Temple pour me placer à la portière de droite de la princesse, sabre +au poing. Je m'y rendis; les ordres ne sont pas des invitations, il faut +obéir. + +Arrivé à mon poste, je me plaçai près de la portière, et mes dindons +habillés de blanc traînaient la voiture au petit pas... Moi, avec ma +figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle +m'avait connu, que je ne l'aurais pas laissé insulter; j'ai toujours +respecté le malheur. Arrivée sur la place Saint-Étienne, la voiture +s'arrêta près de la cathédrale, et le clergé avec la croix et le grand +crucifix portés par l'abbé Viard et M. Fortin, vicaire, se présentèrent +à la portière de gauche. L'abbé Viard présentait son crucifix, et ce +pauvre Fortin, la tête penchée sur l'épaule de l'abbé Viard, pleurait de +bon coeur; ça coulait sur ses grosses joues si fort qu'il me donnait +presque l'envie d'en faire autant. Comme c'était amusant pour moi! +Lorsque toutes les bénédictions et les baisers de crucifix furent +terminés, la voiture de la princesse, traînée par les ânes du port, fit +son entrée dans la cour de la Préfecture. Au pied du perron, elle fut +reçue par les autorités, et monta d'un pas lent les degrés: elle était +pâle, maigre et soucieuse. On l'introduisit dans une grande salle qui +pouvait contenir 300 personnes; là un trône était préparé pour la +recevoir. Ma mission remplie, je me réunis au corps des officiers en +demi-solde pour aller faire notre visite à cette princesse, fille du +malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncés et formons +le cercle dans cette salle immense; elle ne nous adressa pas un mot, +elle avait l'air rechigné. Il se présente une grande dame pâle qui se +fait annoncer pour faire présent d'un anneau ayant appartenu, +disait-elle, aux ancêtres de la famille de Louis XVI. Une dame d'honneur +rend compte de cette visite à la duchesse qui dit: «Faites retirer cette +femme.» Force lui fut de se retirer, bien penaude. + +En ce temps-là, il nous fut enjoint de chercher des établissements, ce +qui voulait dire: «Vous êtes répudiés.» Tous les officiers qui ne purent +rester en ville se sauvèrent dans les campagnes pour vivre à la table +des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de +suite mon parti. J'allais à Mouffy m'installer pour un mois, mettre mes +morceaux de vigne en bon état, me disant que si j'y dépensais mes +économies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme +mes deux hommes de journée, je faisais trembler le manche de ma pioche; +dans un mois, mes petits morceaux de vigne étaient dans l'état parfait. +Je ne le cédais pas à mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat +pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes +ampoules, mais je me déchaînais contre l'ouvrage, disant: «J'ai passé +par de plus grosses épreuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la +terre doit nourrir son maître.» + +Je m'en revins à Auxerre pour des affaires plus sérieuses, je m'étais +dit: «Il faut prendre un parti, il faut te marier; tu ne peux plus +rester garçon, maintenant qu'il t'est permis de former un établissement, +mais avant tout il faut la trouver.» À qui me confier? Je fus faire +visite à M. More qui était un de mes dignes amis, je le fréquentais +depuis 1814. J'étais toujours bien reçu. Il avait une parente pour fille +de boutique qu'il appelait toujours: ma cousine; je l'avais distinguée +à cause de son activité au commerce, mais je ne disais mot; le temps +m'en fournit l'occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds +de commerce, et sans rien dire de ses intentions à ses parents, elle en +devint propriétaire. Je l'avais perdue de vue; passant chez M. Labour, +confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit: «Connaissez-vous un +capitaine décoré qui demeure à Champ?--Non, Madame.--C'est qu'il +désirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui était chez M. +More depuis 11 ans, et qui vient de s'établir à son compte.--Et où +est-elle établie?--Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a payé le +fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier.--Eh bien, +Madame, je ne connais ce capitaine que pour l'avoir vu aux grandes +cérémonies; je ne puis vous en donner de renseignements positifs.» + +Je pris congé: «Ah! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il +ne faut pas perdre de temps.» Le même jour je vais chez Mlle Baillet; +c'était son nom de famille: «Mademoiselle, je désirerais avoir du café +et du sucre.--Volontiers, Monsieur, dit-elle.--Je voudrais avoir le café +frais moulu.--Je vais vous en moudre; combien en voulez-vous?--Une livre +me suffit.» Et voilà que je lui fais tourner son moulin. + +Cette opération finie et mes deux paquets attachés je paye: «Je n'en ai +pas pris beaucoup?--Tant pis, Monsieur.--Ce n'est pas cela que je +désirais; c'est à vous que je veux parler.--Eh bien! parlez, je vous +écoute.--Je viens vous demander votre main pour moi; je fais ma +commission moi-même, sans préambule et sans détour; je ne sais pas faire +de phrases; c'est en franc militaire que je vous demande.--Eh bien, je +vous réponds de même, cela se peut.--Eh bien, Mademoiselle, votre heure, +s'il vous plaît, pour parler de cette sérieuse affaire?--À six heures.» + +À six heures précises, je me présente: «Vous n'avez pas la +permission?--Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et +de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte +en dot 12,000 francs.--Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison +et mon mobilier; ainsi nous sommes d'accord.--Pour moi, je n'ai rien que +quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien; toutes +mes petites économies sont enfouies dans la réparation de mes vignes; je +ne croyais pas me marier sitôt.--Eh bien, demandez votre permission, je +vous donne ma parole.--Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne. +Demain, je ferai ma demande au général.» + +Je fus bien accueilli du général: «Je vais faire partir votre demande de +suite et je vais l'apostiller.--Je vous remercie, général.» + +Huit jours après, j'avais ma permission; je cours chez Mlle Baillet: +«Voilà ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si +vous êtes en règle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage.--Vous +allez bien vite; il faut que j'en fasse part à mes parents.--Prenez tout +le temps nécessaire et puis nous fixerons l'époque que vous voudrez. Je +désirais me marier le jour de ma fête, le 16 août.--Cela n'est pas +possible, c'est jour de fête; mettons cela au 18, je vais écrire à Paris +pour inviter seulement ma soeur, car nous ne ferons pas de noce.--C'est +bien mon intention. D'abord, moi, je n'ai pas d'argent.--Et votre +famille est trop considérable.--Je ne veux pas qu'ils sachent le jour de +notre mariage; je leur ferai part que je me marie, voilà tout.--Cela +coûterait 5 à 600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit +commerce.--Je vous approuve.» Nous fixâmes le 10 pour le contrat, et le +18 pour notre mariage. + +Le contrat fut passé; M. Marais fut mon témoin, et M. Labour, celui de +ma future; ma dot en espèces était des plus minces. Je lui dis: «J'ai +pour toute fortune 4 fr. 50 c.; vous aurez la bonté de faire le reste. +Je vous offre une montre à répétition, une belle chaîne et deux couverts +d'argent; pour ma garde-robe, elle ne laisse rien à désirer: 40 +chemises, et le reste à proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs +par an de la Légion d'honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne +dois pas un sou.--Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons.» + +Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prêter +80 francs pour acheter un châle que je portai aussitôt à ma future; elle +fut enchantée. J'allai ensuite chez M. More lui faire part de mon +mariage: «Avec qui vous mariez-vous?--Avec votre cousine, Mlle +Baillet.--C'est elle que je vous aurais choisie, mon brave; je vous +offre mes services.--Je pourrais en avoir besoin.--Comptez sur moi.» + +Je passai aussi chez M. Labour: «C'est vous qui êtes cause de mon +mariage avec votre amie; vous m'avez donné l'éveil; sans vous, on aurait +pu me la souffler.--Combien nous sommes heureux de vous en avoir parlé.» + +Ce n'était pas tout cela qui me tourmentait le plus; il fallait aller à +confesse. Je prends des renseignements: «Il faut vous adresser à M. +Lelong, me dit-on, c'est un brave homme.» + +Je vais de suite chez lui: «Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour +me marier.--Mais êtes-vous confessé?--Pas du tout, c'est pour cela que +je viens près de vous. Que peut-on demander à un militaire? J'ai fait +mon devoir.--Eh bien, je vais faire le mien.» Il met ses deux genoux +sur le bord d'une chaise, marmotte une petite prière, et, quittant sa +chaise, il me donne sa bénédiction qui en valait bien une autre, avec +mon billet de confession: «Vous direz à l'abbé Viard que c'est moi qui +vous marie. Qui épousez-vous?--Mlle Baillet.--Ah! me dit-il, j'ai fait +mes études avec son père; est-elle confessée?--Non, +Monsieur.--Envoyez-la-moi.--Ça suffit. Je désirerais être marié le 18, à +quatre heures du matin.--L'église ne s'ouvre qu'à cinq heures, mais je +prendrai les clefs à quatre heures et demie, et je serai à la porte.--Je +vous remercie; je vais vous envoyer ma future de suite.--Je l'attends.» + +Je sautai de joie d'être débarrassé de cela. Je vais chez ma future: +«Mademoiselle, je suis confessé; M. Lelong vous attend.--Eh bien, j'y +vais.--C'est chez lui qu'il faut aller. C'est un vieil ami de votre +père, il me l'a dit.--Eh bien, restez près de ces demoiselles; je ne +serai pas longtemps.» Tout fut terminé en une demi-heure, et le +lendemain nous portâmes nos 3 francs à l'abbé Viard. + +J'avais tout prévu pour partir; j'avais loué une voiture à quatre places +qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l'église. À six heures, +nous étions en voiture après avoir pris la tasse de café. Personne +n'était levé dans le quartier; c'était comme un enlèvement. J'avais +prévenu à Mouffy que je mènerais mon épouse le 18, qu'on m'attende, moi +quatrième, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris +un pâté de 3 francs, et nous voilà partis dîner à Mouffy. + +Le lendemain, nous fûmes à Coulanges dîner chez M. Ledoux qui nous +attendait avec un dîner de cérémonie; sa demoiselle était fille de +boutique de mon épouse. Nous revînmes à Auxerre à neuf heures du soir, +personne dans le quartier se doutait de rien. + +Le lendemain, je me lève à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les +voisins me voyant si matin diraient: «L'amoureux est bien matinal.» Le +lendemain, même répétition; ils ne se doutaient pas que je fusse marié. +Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j'ai +dépensé 20 francs en deux jours; on ne peut pas être plus modeste. + +Le dimanche, nous fûmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne +pas les avoir invités à la célébration de notre mariage: «Ne m'en voulez +point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au +sortir de l'église, ne pouvant vous recevoir; vous êtes trop nombreux, +je ne vous demande que votre amitié.» Les dames disaient: «Si nous +avions assisté seulement à la bénédiction.--Il était trop matin pour +vous déranger.» C'était partout les mêmes reproches. + +La famille était si nombreuse que nous en eûmes pour trois jours. Ces +pénibles visites terminées, je pris de suite le collier; je me +multipliai: à quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit +ménage, je mettais la main à tout avec mon aimable épouse. Nous n'avions +pas les moyens d'avoir une domestique, mais seulement une femme de +ménage à 3 francs par mois. Je pris donc la serpillière pour brûler mon +café, mais comme j'étais en disponibilité, il me fut défendu de la +porter. Il fallut se résigner. J'allai chez M. More le prier de m'ouvrir +un crédit en épiceries: «Je vous donnerai tout ce dont vous aurez +besoin.--Mais pas de billets! tout sur ma bonne foi, je prendrai +seulement un livret.--Tout ce que vous voudrez.--Eh bien, commençons +aujourd'hui. Je ne prends pas tout chez vous; il faut que M. Labour me +fournisse aussi certains objets, tels que de l'huile, du chocolat et des +cierges.--Tout ce que vous voudrez est à votre service.» + +Mes emplettes se montaient à 1,000 francs; il voulait m'en faire prendre +davantage: «Si j'en ai besoin, je reviendrai.» Je fus chez M. Labour lui +faire pareille demande: «Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez +besoin, avec un livret seulement.--C'est entendu, je partage ma pratique +entre vous et M. More.--C'est juste, c'est de droit.--Voyons, +commençons! Voilà la note que ma femme m'a donnée; mettez toutes ces +marchandises sur mon livret; la recette du premier mois sera pour M. +More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il?--Tout +m'arrange avec vous.» Sa note montait à 800 francs. + +Tout cela placé, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement à +son bonnet de coton en me voyant entrer: «Voilà une note.--C'est très +bien, mon brave; vous aurez cela ce soir.» J'en fis autant chez M. +Labour. Les quatre notes réunies se montaient à 3,500 francs; c'était +effrayant pour moi, mais ma chère épouse me disait: «Sois sans +inquiétude, nous nous tirerons d'affaire avec du travail et une sévère +économie; nous viendrons à bout de tout.» Que j'étais heureux d'avoir +trouvé un pareil trésor! + +Lorsque toutes nos marchandises furent placées et nos factures +reconnues, il vient un ami de M. More nous visiter, c'est M. Fleutelat. +Après les compliments, il me dit: «Capitaine, si vous voulez, je vous +prête 10,000 francs sans intérêt.--Je vous remercie; cela m'empêcherait +de dormir! M. More et M. Labour m'ont ouvert un crédit, je vous suis +bien reconnaissant.» + +Lorsque nous fûmes bien organisés, les acheteurs arrivèrent de toutes +parts, et la vente allait on ne peut mieux: 1,500 francs par mois. +J'étais content de pouvoir porter 1,000 francs à M. More et 500 francs à +M. Labour; je renouvelais nos marchandises avec joie. + +J'étais toujours tourmenté par l'inquiétude des dénonciations. Lorsque +je voyais un agent de police, je croyais que c'était pour moi, et +souvent je ne me trompais pas: «Que me voulez-vous, Monsieur?--Passez à +la Mairie.--Je vous suis dans une heure.--Ça suffit.» + +Ma femme était tourmentée: «Mais tu n'es sorti que pour aller chez M. +More.--Ma chère amie, quand tu me mettrais dans une boîte, ils me +feraient parler par le trou de la serrure.» + +Je me rendis à la Mairie, devant M. Leblanc: «Que me voulez-vous, +Monsieur le Maire?--Mon brave, vous êtes dénoncé.--Ce n'est pas +possible, je ne suis sorti de chez moi que pour aller chez M. More; je +ne quitte ma petite boutique que pour aller faire mes emplettes, je ne +sors pas, je n'ai été au café qu'une fois depuis que je suis marié. Je +vous prie de garder l'infâme qui me dénonce; mais, je crois ne pas me +tromper, il passe de temps en temps des prisonniers qui demandent des +secours avec une liste des noms de tous les officiers, je leur donne 3 +francs. Aux plus mal chaussés, je donne mes bottes et mes souliers, mais +je n'ai plus rien à leur donner. Je parie que je suis la dupe de mon bon +coeur, que c'est des espions au lieu d'être des prisonniers. Vous devez +savoir cela, Monsieur le Maire, c'est la police de Paris que l'on fait +venir pour me perdre, mais je ne laisserai pas entrer un seul individu +chez moi, je les recevrai à la porte.» + +Je crois avoir mis le doigt sur le mal, car le maire me dit: «Vous +pouvez vous retirer.--Je vous salue, Monsieur le maire.» Je rentrai chez +moi: «Eh bien! me dit ma femme, que te voulait-on?--Eh bien! encore une +dénonciation sans preuve.--Il ne faut plus laisser entrer personne dans +notre chambre.--Je crois avoir deviné que c'est la police de Paris qui +me poursuit. M. Leblanc m'a renvoyé sans aucune observation, c'est son +secret et non le mien; il m'a bien reçu.» Mon épouse me dit: «Mon ami, +il faut chercher si tu pourrais trouver un jardin pour te +désennuyer.--Je le veux bien, lui dis-je. + +Je me mets à la recherche; j'en parle à M. Marais qui me dit: «Je vous +trouverai cela; il n'en manque pas.» Il vint me trouver: «J'ai votre +affaire près de chez moi, sur la promenade. Allez trouver le père +Chopard, tonnelier, marchand de sabots, il veut vendre son jardin.» Je +vais trouver Chopard: «Vous voulez vendre votre jardin?--Oui, +Monsieur.--Voulez-vous me le faire voir?--De suite, Monsieur.--Allons-y! +S'il me convient et que le prix ne soit pas trop élevé, je vous +l'achèterai.» + +Visite faite, je dis: «Combien en voulez-vous?--1,200 francs.--Si vous +voulez venir chez moi, vous prendrez ma femme pour qu'elle le voie; si +ça lui convient, nous pourrons nous arranger.» Ma femme y va et dit: «Il +nous convient, tu peux l'acheter.» Je vais trouver ces pauvres gens et +termine le marché pour 1,200 francs. + +Ah! que j'étais heureux d'avoir un jardin! C'était un désert, mais en un +an il changea de face; j'y dépensai 600 francs; j'y faisais trembler la +pioche et la bêche; j'en fis mon Champ d'asile. + +Dans mon jardin j'étais à l'abri des espions, j'en fis mes délices, +celles de ma femme; je lui dois ma belle santé; j'abandonnai tout le +monde (je dois dire que je voyais des persécuteurs partout). Depuis 30 +ans que je cultive mon champ de retraite, je n'ai pas passé deux jours +sans aller le voir, et par tous les temps, toujours accompagné de ma +femme. Combien je jouissais chaque jour de ma trouvaille! Je plantais +des arbres, j'en réformais; je laissai l'allée principale un peu +étroite, mais que je ne pouvais changer à cause de ses beaux arbres. Je +fis un joli parterre et trois berceaux; je plantai des quenouilles qui +ont 25 pieds de haut; il est rare d'en voir de pareilles. + +Lorsque tout fut terminé, on vint me visiter; on venait voir le vieux +grognard, toujours habit bas et pioche à la main, qui était heureux +d'avoir un coin de terre. + +J'eus le bonheur de devenir père d'un garçon qui faisait toute mon +espérance; mais je le perdis à l'âge de 14 ans. Cela brisait toutes mes +joies. + +En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne récolte; je vendis +pour 1,000 francs de vin qui bouchèrent un trou de mes dettes. Comme +j'étais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs à M. More +et à M. Labour! + +Mais les espions étaient toujours à ma poursuite. À la fin de septembre +1822, à 10 heures du matin, un bel homme se présente chez moi, assez +bien vêtu: redingote bleue, pantalon _idem_, beaux favoris noirs. Un +coup de sabre lui prenait depuis l'oreille jusqu'à la bouche; il avait +tout à fait l'air d'un militaire. Je ne pus m'empêcher de le faire +entrer dans ma petite chambre: «Donnez-vous la peine de vous asseoir, +vous prendrez bien un verre de vin?» Ma femme dit: «Si vous voulez, je +vais vous donner un bouillon?--Ce n'est pas de refus», dit-il. + +Après s'être rafraîchi, il me fit voir une liste de tous les officiers +qui restaient en ville: «Qui vous a donné cette liste?--Je ne le connais +pas.--Avez-vous trouvé quelque chose?--Oh! oui», me dit-il.--Je dis à ma +femme: «Donne-lui 3 francs.--De suite, mon ami.» + +Je lui demandai d'où il venait: «Je viens de la Grèce.» Et il tire de sa +poche des papiers; il me lit les noms des principaux chefs qui +commandaient en Grèce: «Pourquoi avez-vous été là-bas? Permettez-moi de +vous faire cette question.--C'est mon commandant qui m'a emmené avec +lui.--Et pourquoi êtes-vous revenu?--C'est que j'ai vu empaler mon +commandant; cela m'a fait si peur que j'ai quitté de suite le +pays.--Qu'ai lez-vous faire?--J'ai des protecteurs au ministère de la +guerre.» + +Je congédiai mon individu, qui se rendit de suite à la mairie pour me +dénoncer; il dit au maire que j'avais tenu des propos à un conscrit dans +la rue de la Draperie; ce conscrit m'aurait dit: «Bonjour, +capitaine.--Où vas-tu?--En Espagne.--Eh bien! tu n'en reviendras pas, ni +toi, ni tes camarades.» + +Je ne tardai pas à être appelé devant le maire; à midi, l'agent de +police me prévint que j'étais attendu. J'y vais sans faire de toilette, +en casquette: «Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?--Eh bien, dit-il, +si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave? (Il +me tenait les deux mains.)--Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas +dénonciateur.--Et si vous voyiez que l'on voulût me faire du mal, me le +diriez-vous?--Non, Monsieur le Maire, car je m'en souviens, au moment de +faire la récolte, on a coupé vos vignes par le pied. Si je l'avais vu, +je ne vous l'aurais pas dit; mais si j'avais trouvé l'individu sur le +fait, je l'aurais contraint de me suivre pour faire sa déclaration +devant vous, et s'il ne l'avait pas faite, je lui aurais donné la +correction devant vous. Voilà comme j'entends les dénonciations.--Mais +ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous êtes dénoncé.--Je proteste; je +ne vous demande ni grâce ni protection, je suis innocent. Je connais +l'infâme; il a un coup de sabre sur la figure, il m'a dit qu'il venait +de Grèce. Je lui ai donné 3 francs, un bouillon et deux verres de vin; +il n'y a que lui qui a pu me dénoncer; si vous voulez le permettre, je +vais aller chez le général.--Il le sait.--Déjà! C'est à dix heures que +l'infâme est sorti de chez moi; il va vite, il fait du chemin en deux +heures. Voulez-vous me permettre d'aller m'expliquer auprès du +général?--Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu'il vous aura +dit.--Ça suffit.» + +J'arrive rue du Champ; je trouve le général en grande robe de chambre +dans son salon, près d'un bon feu: «Mon général, je vous +salue.--Bonjour, Monsieur.--Je ne suis pas _Monsieur_, général, je suis +le capitaine Coignet qui vient d'être encore dénoncé, mais cette fois je +connais le scélérat; c'est un mouchard de Paris. Il s'est présenté chez +moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde; je voudrais bien +connaître celui qui se permet de donner tous nos noms: il aurait ma vie +ou j'aurais la sienne. Car je lui ai donné 3 francs, deux verres de vin, +un bouillon, et pour récompense de mon obole, il est venu me dénoncer +comme un lâche. Vous devez l'avoir gardé, je pense, pour nous mettre en +présence devant vous. Si vous l'avez fait partir, il est temps que cela +finisse. Voilà six ans passés que je suis sous votre surveillance sans +l'avoir mérité. Aujourd'hui, général, c'est ma mort ou ma liberté que je +viens vous demander, vous êtes maître de choisir. Je ne vous demande pas +de grâce, je vous jure sur l'honneur que je suis innocent, et ma parole +doit vous suffire. Voilà mon dernier mot: je viendrai demain à trois +heures pour savoir ce que vous aurez décidé. Vous êtes maître de me +faire arrêter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil, +je parcours les rues, et si je trouve l'infâme, je crie aux citoyens: +Rangez-vous que je tue ce chien enragé!--Allons, capitaine, +calmez-vous.--Général, si votre mouchard ne vous dit pas la vérité, +faites-lui donner cent coups de bâton, et vous ne serez plus +trompé.--Vous pouvez vous retirer.» + +Il vint me conduire jusqu'à la porte; j'avais frappé juste. Le +lendemain, à trois heures moins un quart, j'étais sur le pas de ma +porte, attendant l'heure de partir chez le général; arrive M. Ribour: +«Capitaine, je viens vous dire que toutes les dénonciations ont été +brûlées devant moi; elles se montaient à 42. Vous pouvez parler, dire +tout ce que vous voudrez; vous ne serez plus dénoncé.» La gaîté reparut +chez moi, mais le 8 mai, la grêle ravagea mon jardin; je perdis ma +petite récolte. Ceux qui furent préservés de ce fléau firent du bon vin +à Auxerre; j'en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui +me sauvèrent pour l'année 1822. + +Mon père fut, comme moi, victime de dénonciations[62]; il fut poursuivi +pour propos séditieux et un mandat d'amener lancé contre lui. Un ami le +prévint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le +manquèrent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha +dans un village; mais il avait perdu sa liberté, il fallait rester +enfermé. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gîte en gîte, ne +marchant que de nuit, il se rendit à la prison d'Auxerre pour subir la +peine que le tribunal voudrait lui infliger; il fut condamné à 3 mois de +prison. Il était accusé d'avoir dit que l'Empereur arrivait avec dix +mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On +vint me dire qu'il était en prison; je fus de suite le voir, je +l'embrassai: «Pourquoi ne me l'avoir pas fait savoir?--Je craignais de +te faire de la peine.--Qui a pu vous dénoncer?--Trubert.--Le malheureux, +dis-je, c'est moi qui ai fait sa fortune, qui l'ai fait marier avec Mlle +Defrance; ce n'est pas possible.--C'est lui, te dis-je.--Je vous +apporterai tous les jours à manger.--Je veux une bouteille d'eau-de-vie +pour donner à ceux de ma chambrée; je leur chante messe et vêpres le +dimanche[63]; je ne m'ennuie pas.--Je ne vous laisserai manquer de +rien.» + +À sa sortie de prison, il me laissa un _pouf_ de 35 francs chez +Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du café Milon; il se +faisait apporter des morceaux de rôti, et c'est moi qui payais ainsi les +messes et les vêpres qu'il chantait aux prisonniers. + +En 1823-1824, je fis une moyenne récolte, mais en 1825 je fis +d'excellent vin; j'en vendis pour me liquider avec MM. More et Labour, +et il me resta 300 francs que j'employai de suite en épiceries, sans en +prendre un sou de plus. Rentré chez moi, je dis à mon épouse: «Je suis +le plus heureux des hommes: je ne dois plus rien, et voilà pour 300 +francs de bonne épicerie qui ne doit rien à personne.» Le Roi n'était +pas plus content. + +Ma petite maison se maintenait; je renonçai tout à fait au monde. Je +partais dans l'été avec mon épouse à trois heures du matin; je revenais +du jardin à six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite; à +neuf je revenais déjeuner. + +Voilà la conduite que j'ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon épouse +chérie. Que la terre qui la couvre soit légère! Elle a fait du bien aux +pauvres toute sa vie; tous les lundis, elle distribuait plein une +sébille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s'était +imposé 12 francs par mois, je lui disais: «C'est bien lourd, ma chère +amie.--Cela nous portera bonheur.» (J'ai toujours continué, mais j'en ai +perdu deux qui m'ont allégé de 6 francs; reste à payer 6 francs par +mois.) + +Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres à sa table depuis que nous +avons quitté le commerce. J'ai réformé tout cela depuis que je suis +seul; je me réserve seulement de porter moi-même l'obole que mon épouse +avait contracté l'habitude de donner à ses pauvres. Toutes ses volontés +sont sacrées pour moi; elle m'a prié par un écrit qui est dans mon +secrétaire, sans date ni signature, de faire 100 francs à son frère +Baillet, qui est à Paris. Cela est payé tous les trois mois sur ma +pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme +de 172 francs par an. + +J'ai été entraîné dans ce pénible souvenir qui ne se trouvera peut-être +pas à son lieu et place. Maintenant je reviens à mon sujet. Les années +1826 à 1829 se passèrent sans événements pour moi; l'accomplissement de +mes 30 ans de service était échu; il y avait longtemps que je +l'attendais. J'avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine; mes +services se montaient pour 30 ans à 1,200 francs; pour 12 campagnes, à +240 francs; pour 6 mois, à 10 francs; Total: 1,450 francs. Je reçus ma +retraite le 23 août 1829, date de l'accomplissement de mes 30 ans de +service. Un ami partit pour Paris et s'occupa de moi près de son cousin, +M. Martineau des Chesnez, chargé du personnel au ministère de la guerre. +Je reçus cette belle retraite rue des Belles-Filles; il se trouvait du +monde quand je reçus ce brevet de pension se montant à 1,450 francs au +lieu de 930 francs que j'attendais; je fis une exclamation de joie en +disant: «Tant mieux! mes pauvres en profiteront.» Je tins parole, je +doublai mes aumônes; il y avait dans mon quartier la veuve d'un +militaire qui avait deux garçons et une fille, je mis les deux garçons +en classe qui me coûtèrent 80 francs par an; je leur donnais toute ma +défroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude; il fit tant de +progrès qu'il entra au petit séminaire d'Auxerre; maintenant il est curé +dans une campagne. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai fait le bien et cela +me suffit. + +L'année 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les têtes +étaient échauffées contre les vieilles monarchies, on voulait les +chasser pour la dernière fois. Paris se souleva; c'est toujours lui qui +donne le branle aux révolutions. Paris changerait de gouvernement aussi +souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre était aussi en +mouvement; c'était tout feu. Heureusement que ça ne dépassait pas les +portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits +rassemblements à la porte du Temple, à l'Hôtel de ville, à la +Préfecture, sur la route de Paris pour arrêter les dépêches; ils se +donnaient bien garde de dépasser la montagne Saint-Siméon, mais ils +escortaient la malle-poste. Ah! les bons défenseurs de la patrie! Je les +regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert était +content d'avoir un paquet de proclamations de Paris! il montait sur les +bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu! qu'il était +heureux! + +Quant aux autorités d'Auxerre, les moutards les avaient expulsées, ils +s'étaient emparés de l'Hôtel de ville et avaient arboré le drapeau +tricolore. On se dépêcha de rétablir l'ordre, on forma de suite la garde +nationale, les élections eurent lieu le plus promptement possible. Je me +trouve très surpris de me voir nommé porte-drapeau sans ma permission. +La loi était pour moi: j'étais libre d'être de la garde nationale ou +non; on m'apporte ce brevet de porte-drapeau: «Mais qui vous a permis de +me nommer sans mon aveu?--Tout le monde vous a porté; vous êtes nommé à +l'unanimité; vous ne pouvez refuser.--Vous êtes donc les maîtres? Qui +est votre chef de bataillon?--C'est M. Turquet.--Vous avez fait un bon +choix, je vous rendrai réponse demain; si j'accepte votre drapeau, je +serai à l'Hôtel de ville à midi.» + +Je consultai mon épouse: «Il ne faut pas refuser, dit-elle.--Mais c'est +une dépense énorme, et un fardeau bien lourd pour moi.--Ne refuse pas, +je t'en prie, ils croiraient que tu leur en veux.--Ils m'ont pourtant +bien fait souffrir avec leurs dénonciations; ils mériteraient que je les +envoie promener.--Non, me dit-elle, ne pense plus à cela.--Mais cela va +nous gêner, il me faut 200 francs.--Ne recule pas, je t'en prie.» + +À midi je leur portai ma réponse: «Voilà notre porte-drapeau! +crient-ils.--Vous n'en savez rien, Messieurs, je suis mon maître et non +pas vous; vous n'avez aucun droit sur moi; la loi est là. Si vous croyez +me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez, +mais je le porterai.--Nous vous donnerons un aide.--Et cette dépense +qu'il faut que je fasse! vous êtes riches, vous autres, mais moi +pas.--Allons, mon brave, vous êtes des nôtres.--Je vous promets de me +mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le +faire rentrer à son poste; les moutards l'ont chassé; ce n'est pas à +nous à faire justice. S'il ne convient pas, il sera remplacé. Il faut de +suite nommer un officier de planton chez le préfet pour le protéger; les +moutards lui mettent la baïonnette sur la poitrine pour lui faire donner +les dépêches.» + +Tous mes avis furent suivis; l'autorité reprit son cours et le maire +revint à son poste. La garde nationale fut convoquée pour se rendre à +l'Arquebuse au nombre de 1,500 à 1,800 hommes, tous en blouse (les +tailleurs n'eurent pas de bon temps). Je reçus l'ordre de m'y rendre +pour être reçu, car ça pressait; le canon ronflait à Paris, on faisait +la chasse aux Suisses; à Auxerre, on avait improvisé un drapeau pour +faire les premières proclamations; tous les jours on me promenait dans +toutes les rues avec mon pénible fardeau. Quand je rentrais, j'étais en +nage. + +Mais ce fut bien pis plus tard; la ville fit faire un drapeau qui +coûtait 600 francs, il était magnifique; la draperie était aussi large +que la grande voile d'un vaisseau de 74; il me bouchait la figure. J'en +pliais dessous; quand je rentrais, tous mes habits étaient trempés. +Comme c'était amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son +épée! Ils me tenaient des deux heures à parcourir toute la ville, puis +arrivés à l'Hôtel de ville, il fallait le reporter chez le commandant +Turquet sur le port; si on l'avait gardé, je les aurais remerciés. Je +faisais plus que mes forces; je le donnai un jour à M. Mathieu pour le +descendre, il ne put le porter à son terme. + +Heureusement la Reine en avait brodé un, dit-on, pour la garde nationale +d'Auxerre; il fut apporté par le duc d'Orléans. Toute la garde nationale +des campagnes arriva pour cette grande cérémonie; le prince descendit au +_Léopard_, et il fallut une garde d'honneur: les pompiers, les +chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c'était de rigueur). Il fallut +passer la nuit, les pieds dans l'eau, et avoir pour corps de garde +l'écurie; personne ne tint compte de nous, nous passâmes la nuit à +grelotter, couchés sur le fumier. Voilà la prévoyance des autorités +d'Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait +été à notre place, les chefs ne les auraient pas laissés dans un pareil +état; le lendemain, il fallut reporter le drapeau à l'Hôtel de ville. Je +profitai de cette occasion pour passer chez moi, et déjeuner le plus +vite possible pour rejoindre mon poste. J'eus tout le temps de me +reconnaître; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes +dans la grande allée de l'Éperon à droite. Lorsque tous furent placés, +on fut prévenir le duc d'Orléans; je fus à mon poste pour recevoir le +drapeau. Le prince arrive à cheval, le portant lui-même; il s'arrête +devant moi. Je lui dis: «Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains +du soldat qui a été décoré le premier, le 14 juin 1804, au dôme des +Invalides, par les mains du premier Consul.» + +Le prince répondit: «Tant mieux, mon brave! c'est une raison de plus +pour qu'il soit bien défendu.» Ces paroles et les miennes furent +consignées dans le journal. + +Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j'ai +souffert; tous les fourriers et caporaux m'écrasaient les pieds, étant +pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide +nommé Charbonnier, ancien gendarme décoré; sans lui, je n'aurais pas pu +faire mon temps. + +Le duc d'Orléans, rentré à son hôtel, prit des informations sur mon +compte, et le lendemain nous fûmes lui faire la conduite avec le +drapeau. Arrivé à Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de +moi. Le Roi voulut éclaircir cette affaire, fit demander mes états de +service au ministère de la guerre, et trouva que j'avais fait toutes les +campagnes. Il envoya à la chancellerie pour s'assurer si réellement +j'avais été décoré le premier ainsi que je l'avais dit à son fils; tout +lui fut affirmé. Il vit que j'avais été nommé officier de la Légion +d'honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J'ignorais +que j'avais intéressé le duc d'Orléans en ma faveur; je ne le sus qu'en +janvier 1847. + +Les vieux légionnaires de toute la France faisaient des pétitions à la +Chambre des députés pour réclamer notre arriéré des sept ans que les +Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d'adresser sa pétition à +M. Larabit qui tonnait à la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne +reniait pas notre dette, mais c'était toujours rejeté; il ne lâchait pas +prise; tous les ans, il recommençait. Un jour je le vis et lui dis: +«Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement +obtenir les intérêts de nos sept ans? Les intérêts de 875 francs ne +feraient que 43 fr. 75 c. qu'ils ajouteraient tous les ans à notre +pension et les vieux légionnaires seraient contents.--Je vous remercie, +me dit-il, je n'oublierai pas votre avis.» À force de renouveler nos +pétitions, ça finit par prévaloir. À partir du 1er janvier 1846 et en +1847, il nous était dû 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des +10,000 légionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arrivé, ils +reçurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reçus rien. J'attends +jusqu'au 5 janvier, puis jusqu'au 16; je réclamai, on me mit dans le +panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me répondit point. Mais +mon Dieu, ils ne veulent donc plus me payer ma croix? Enfin, le 18 +janvier, je reçois une lettre de la Légion, je me dis à part: J'ai bien +fait de leur écrire, voilà mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je +ne trouve que 250 francs. Mais ce n'est pas mon compte! J'ai droit à +350, ils se moquent de moi. On fit ma déclaration à la Chancellerie, +mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31 +janvier, je reçus une réponse, mais quelle est ma surprise de voir sur +l'adresse: _À M. le capitaine Coignet, officier de la Légion d'honneur!_ +Je me dis: «Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas +me donner mes 100 francs.» Je décachette la lettre ainsi conçue: +«Monsieur, les cent francs que vous réclamez ne vous sont point dus (je +fus prêt à ôter ma casquette pour les remercier). Vous avez été nommé le +5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831 +par le Roi, officier de la Légion d'honneur. Par conséquent, vous n'avez +pas droit aux cent francs, vous êtes porté pour 250 francs qui vous +seront payés annuellement. _Signé_: Le Secrétaire général de la Légion +d'honneur, Vicomte de Saint-Mars.» + +Me voilà donc nommé pour la troisième fois, mais qui a pu me faire +nommer par le gouvernement provisoire? Me creusant la tête dans mes +vieux souvenirs, je me suis rappelé la plaine des Vertus, le 30 juin, et +le bel officier supérieur qui a pris mes nom et prénoms. C'est peut-être +lui, il m'a pourtant dit son nom quand il m'a vu couper le nez à cet +officier prussien. Ah! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent. +Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme! + +Je reçus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s'intéressaient à +moi: le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-soeur Baillet, supérieure de +la succursale des orphelines de la Légion d'honneur, rue Barbette. + +Le 16 août 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frappé du plus +grand malheur; je perdis ma compagne chérie après 30 ans de jours +fortunés; je restai seul, accablé de douleur. Que vais-je devenir à 72 +ans! Je ne puis rien entreprendre; mes petites occupations ne pouvaient +me tirer de mes ennuis profonds; il y avait longtemps que je me creusais +la tête de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin +derrière moi. Si je savais écrire! je pourrais entreprendre d'écrire mes +belles campagnes, et l'enfance la plus pénible qu'un enfant de 8 ans a +pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra à mon aide. Ma résolution bien +prise, j'achetai du papier et tout ce qu'il fallait; je mis la main à +l'oeuvre. + +Le plus difficile pour moi était de n'avoir point de notes ni aucun +document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis +donnés pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma +carrière militaire! Il n'est pas possible de se faire une idée de ma +peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Si j'ai +atteint mon but, je me trouverai bien récompensé, mais il est temps que +je finisse. Ma mémoire est bien affaiblie; ce n'est pas l'histoire des +autres que j'ai écrite, c'est la mienne, avec toute la sincérité d'un +soldat qui a fait son devoir et qui écrit sans passion. Voilà ma devise: +l'honneur est mon guide. + +Maintenant qu'il me soit permis de parler aux pères de famille qui me +liront. Qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre à leurs +enfants à lire et à écrire, et pour les amener au bien: c'est le plus +bel héritage et il est facile à porter. Si mes parents m'avaient +gratifié de ce don précieux, j'aurais pu faire un soldat marquant, mais +il ne faut pas injurier ses parents. À 33 ans, je ne savais ni _A_ ni +_B_; et là ma carrière pouvait être ouverte si j'avais su lire et +écrire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni, +toujours présent à l'appel, infatigable dans toutes les marches et +contre-marches, j'aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre. +Pour faire un bon soldat, il faut: courage dans l'adversité, obéissance +à tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat, +c'est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850. + + Fait par moi. + + JEAN-ROCH COIGNET. + + + + +ADDITIONS ET VARIANTES + + +Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous +le manuscrit original: ils l'ont aussi abrégé davantage, ce qui +explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus +complète. Si on la compare à l'édition de 1851, elle présente cependant +certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait +encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très +probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien +aise de les retrouver ici, bien qu'elles ne figurent pas sur le +manuscrit; elles renferment des détails que l'auteur seul pouvait +donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance. + + * * * * * + +_Préliminaires de la bataille de Marengo._ (Voir le Troisème +Cahier.)--La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la +découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des +Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut +obligée de se former en carré pour résister à l'effort des ennemis. +Bonaparte l'abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu'il +voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de +Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général +Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n'épargnèrent +qu'un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de +cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s'était passé, +cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l'ennemi. Le +lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé +capitaine, l'état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on +conçoit que Bonaparte n'avait rien oublié. + +Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e. +Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d'injures, +prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de coeur, comme +s'il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été +abîmés. J'estime qu'ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne +les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain. + + +_Description de l'uniforme de la Garde._ (Voir le Quatrième +Cahier.)--Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous +les armes en grande tenue, nous portions l'habit bleu à revers blancs, +échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte +et les guêtres de basin blanc; la boucle d'argent aux souliers et à la +culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant +apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous +avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et +les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées +et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu +par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins. + +Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la +tenue d'été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une +idée, c'est l'extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand +nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous +inspectaient, et, s'il y avait une apparence de poussière sur nos +souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous +faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés. + + +_Au camp de Boulogne._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Étant au camp +d'Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en +compagnie duquel j'avais fait mes débuts dans la garde. J'ai déjà dit +qu'il était le plus grand de tous les grenadiers; du reste, charmant +garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom; +je me souviens seulement qu'il était fils d'un aubergiste des environs +de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d'une aventure +singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries; il fut placé +à la porte même du premier Consul, à l'entrée de sa chambre. Quand le +Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s'arrêta stupéfait. On +l'eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces, +surmonté d'un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d'un plumet +dépassant encore le bonnet à poil d'au moins un pied. Il m'appelait son +nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous +sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi, +et je pense qu'il fut obligé de lever singulièrement la tête pour +apercevoir la figure de mon camarade. + +Après l'avoir examiné un moment, il vit qu'en outre il était +parfaitement taillé: «Veux-tu être tambour-major? lui dit-il.--Oui, +Consul.--Eh bien! va chercher ton officier.» + +À ces mots, le grenadier dépose son fusil et s'élance, puis il s'arrête +et veut reprendre son arme, en disant qu'un bon soldat ne devait jamais +la quitter. «N'aie pas peur, répliqua le premier Consul; je vais la +garder et t'attendre.» + +Une minute après, mon camarade arrive au poste. L'officier, surpris de +le voir, demanda brusquement ce qui était arrivé. «Parbleu! répondit-il +avec son air goguenard, j'en ai assez de monter la garde, j'ai mis +quelqu'un en faction à ma place.--Qui donc? s'écria l'officier.--Bah!... +le petit caporal.--Ah çà! pas de mauvaise plaisanterie!--Je ne plaisante +pas; il faut bien qu'il monte la garde à son tour... D'ailleurs, venez-y +voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher.» + +L'officier passa de l'étonnement à la terreur, car Bonaparte ne mandait +guère les officiers près de lui que pour leur donner une _culotte_. Le +nôtre sortit l'oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvèrent +le premier Consul se promenant dans le vestibule, à côté du fusil. +«Monsieur, dit-il à l'officier, ce soldat a-t-il une bonne +conduite?--Oui, général.--Eh bien! je le nomme tambour-major dans le +régiment de mon cousin; je lui ferai trois francs par jour sur ma +cassette, et le régiment lui en fera autant. Ordonnez qu'on le relève de +faction, et qu'il parte dès demain.» + +Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitôt possession de ses +fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir à Ambleteuse, il avait +un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du +tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter +le camp, m'emmena à Boulogne et me paya à dîner. Le soir, je le quittai +pour rejoindre Ambleteuse. J'étais seul; je rencontrai en route deux +grenadiers de la ligne qui voulurent m'arrêter. En ce moment, les +soldats de la garde étaient exposés à de fréquentes attaques. Il y avait +au camp de Boulogne ce que nous appelions _la compagnie de la lune_; +c'étaient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour +dévaliser ceux d'entre nous qu'ils surprenaient isolés, pour leur piller +leur montre et leurs boucles d'argent, et pour les jeter à la mer. On +fut obligé de nous défendre de revenir la nuit au camp sans être +plusieurs de compagnie. + +Pour moi, je me tirai d'affaire en payant d'audace. J'avais mon sabre et +sept ans de salle. Je dégaine et je défie mes adversaires. Ils crurent +prudent de me laisser passer mon chemin; mais si j'avais faibli, j'étais +perdu, et le dîner de mon tambour-major m'eût coûté terriblement cher. + + +_Variante du récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième +Cahier.)--Contrairement à l'habitude, l'Empereur avait ordonné que les +musiciens restassent à leur poste au centre de chaque bataillon. Les +nôtres étaient au grand complet avec leur chef en tête, un vieux +troupier d'au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de +nous: + + On va leur percer le flanc, + Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire; + On va leur percer le flanc, + Que nous allons rire! + Ran, tan, plan, tirelire, + Que nous allons rire! + +Pendant cet air, en guise d'accompagnement, les tambours, dirigés par M. +Sénot, leur major, un homme accompli, battaient la charge à rompre les +caisses; les tambours et la musique se mêlaient. C'était à entraîner un +paralytique! + +Arrivés sur le sommet du plateau, nous n'étions plus séparés des ennemis +que par les débris des corps qui se battaient devant nous depuis le +matin. Précisément nous avions en face la garde impériale russe. +L'Empereur nous fit arrêter, et lança d'abord les mamelucks et les +chasseurs à cheval. Ces mamelucks étaient de merveilleux cavaliers; ils +faisaient de leur cheval ce qu'ils voulaient. Avec leur sabre recourbé, +ils enlevaient une tête d'un seul coup, et avec leurs étriers tranchants +ils coupaient les reins d'un soldat. L'un d'eux revint à trois reprises +différentes apporter à l'Empereur un étendard russe; à la troisième +l'Empereur voulut le retenir, mais il s'élança de nouveau, et ne revint +plus. Il resta sur le champ de bataille. + +Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils +avaient affaire à trop forte partie. La garde impériale russe était +composée d'hommes gigantesques et qui se battaient en déterminés. Notre +cavalerie finit par être ramenée. Alors l'Empereur lâcha les _chevaux +noirs_, c'est-à-dire les grenadiers à cheval, commandés par le général +Bessières. Ils passèrent à côté de nous comme l'éclair et fondirent sur +l'ennemi. Pendant un quart d'heure, ce fut une mêlée incroyable, et ce +quart d'heure nous parut un siècle. Nous ne pouvions rien distinguer +dans la fumée et la poussière. Nous avions peur de voir nos camarades +sabrés à leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrière eux, et +s'ils eussent été battus, c'était notre tour. + + +_Récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Au +milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire +comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva +droit à nous. Mon capitaine Renard l'apercevant, s'élance pour le sabrer +au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le +poursuivre, et le pauvre animal n'a que le temps de se réfugier, comme +un lapin, dans un trou. Nous qui assistions à cette chasse, nous criions +tous à qui mieux mieux: «Le renard n'attrapera pas le lièvre! le renard +n'attrapera pas le lièvre!» Et, en effet, il ne put l'attraper; aussi on +se moqua de lui, et l'on rit d'autant plus que le capitaine était le +plus excellent homme, estimé et chéri de tous ses soldats. + + +_Préliminaires de la bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième +Cahier.)--Cette montagne forme une espèce de pain de sucre à pentes très +rapides; elle avait été prise la veille ou l'avant-veille par nos +troupes, car nous trouvâmes une masse de cadavres russes étendus çà et +là dans la neige et quelques mourants faisant signe qu'ils voulaient +être achevés. Nous fûmes obligés de déblayer le terrain pour établir +notre bivouac. On traîna les corps morts sur le revers de la montagne et +l'on porta les blessés dans une maison isolée située tout au bas. +Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid, +qu'ils s'imaginèrent de démolir la maison pour avoir le bois et se +chauffer. Les pauvres blessés furent victimes de cet acte de frénésie, +ils succombèrent sous les décombres. L'Empereur nous fit allumer son feu +au milieu de nos bataillons; il nous demanda une bûche par chaque +ordinaire. On s'en était procuré en enlevant les palissades qui servent +l'été à parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement +l'Empereur, et il voyait de même tous nos mouvements. À la lueur des +bûches de sapin, je faisais la barbe à mes camarades, à ceux qui en +avaient le plus besoin. Ils s'asseyaient sur la croupe d'un cheval mort +qui était resté là et que la gelée avait rendu plus dur qu'une pierre. +J'avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou; +j'avais aussi du savon que je délayais avec de la neige fondue au feu. +Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l'opération. Du +haut de ses bottes de paille, l'Empereur assistait à ce singulier +spectacle, et riait aux éclats. J'en rasai, dans ma nuit, au moins une +vingtaine. + + +_Bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième Cahier.)--M. Sénot, notre +tambour-major, était derrière nous à la tête de ses tambours. On vint +lui dire que son fils était tué. C'était un jeune homme de seize ans; il +n'appartenait encore à aucun régiment, mais, par faveur et par égard +pour la position de son père, on lui avait permis de servir comme +volontaire parmi les grenadiers de la garde: «Tant pis pour lui, s'écria +M. Sénot; je lui avais dit qu'il était encore trop jeune pour me +suivre.» Et il continua à donner l'exemple d'une fermeté inébranlable. +Heureusement, la nouvelle était fausse: le jeune homme avait disparu +dans une file de soldats renversés par un boulet, et il n'avait aucun +mal; je l'ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde. + + +_L'inspection au général Dorsenne._ (Voir le Sixième Cahier.)--«J'étais +toujours prêt à le recevoir, et toujours prévenu, jamais surpris.» Une +fois, cependant, je faillis recevoir une verte réprimande: nous avions +fait quelques économies sur la nourriture de la semaine, et l'on avait +décidé que l'on achèterait de l'eau-de-vie avec la somme économisée. +Mais pour ne pas éveiller l'attention du général Dorsenne, je portai sur +mon compte: «_Légumes coulantes_... tant.» Précisément l'infatigable +général tomba sur ce passage. «Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il, +_légumes coulantes_? Je balbutiai et je finis par avouer notre +peccadille. D'abord, il voulut se fâcher; puis en voyant ma confusion, +en songeant au singulier stratagème que nous avions imaginé, il se prit +à rire: «Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n'entends pas +qu'on économise sur la nourriture pour acheter des liqueurs.» + + +_Une visite à Coulommiers._ (Voir le Huitième Cahier.)--À la suite de +nos fredaines contre les officiers des alliés, mon frère, qui en était +informé, me fit garder les arrêts: «Ne sors plus, me dit-il, tu serais +arrêté.» Je le lui promis. + +Cependant, je pensais souvent à mes anciens maîtres, qui s'étaient +montrés si bons pour moi, et je grillais d'avoir de leurs nouvelles. Or, +un jour que j'étais sorti avec l'agrément de mon frère, et que je me +rendais au faubourg Saint-Antoine, arrivé auprès de la Bastille, un +grand bel homme qui passait là, vêtu d'une blouse, m'arrête tout à coup +en m'abordant: «Voilà, me dit-il, un monsieur qui doit connaître +Coulommiers, ou je me trompe fort.--Vous ne vous trompez pas, +répondis-je aussitôt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux; j'ai +connu beaucoup, à Coulommiers, M. Potier.--C'est donc bien vous, +monsieur Coignet?--Oui, c'est bien moi, monsieur Moirot, car je crois +vous remettre à mon tour. Mais M. et Mme Potier, comment +vont-ils[64]?--À merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a +longtemps, car nous parlons souvent de vous.--Cependant me voilà, et, +comme vous voyez, gaillard et bien portant.--Mais vous avez donc la +croix?--Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien +longtemps que nous ne nous étions vus. Voulez-vous me permettre de vous +embrasser?--Très volontiers: je n'en reviens pas de surprise et de joie +de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet; nous vous croyons tous si +bien mort! Mais, où restez-vous donc?--Chez mon frère, marché +d'Aguesseau.--Moi, je décharge mes farines chez le boulanger du coin du +marché.--C'est mon frère qui rapprovisionne.--Vous savez maintenant mon +adresse: il faut me faire l'amitié de venir dîner avec moi dès ce soir, +nous causerons.--J'accepte avec le plus grand plaisir.» + +J'arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m'apprit qu'il +n'était plus chez M. Potier; il était établi à son compte. Il avait +gagné dans cette maison soixante mille francs, et, grâce à sa bonne +conduite, il avait obtenu d'épouser une cousine de M. Potier. En nous +quittant, il me serrait les mains avec émotion: «Ah! que demain je vais +faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu!» + +À peine de retour à Coulommiers, il vole au moulin des Prés: «Qu'y +a-t-il donc d'extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite? lui dit +en l'apercevant de loin M. Potier.--Ah! Monsieur, j'ai retrouvé M. +Coignet, l'enfant perdu.--Comment? que dites-vous?--Oui, M. Coignet; il +n'est pas mort, mais très vivant, décoré, capitaine!--Vous vous trompez: +il ne savait ni lire ni écrire, il lui a été impossible d'occuper aucun +grade. C'est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour +le nôtre.--C'est bien lui-même: j'ai reconnu tout de suite son gros nez, +sa stature et sa voix. C'est un beau militaire. Il m'a dit qu'il avait +trois chevaux et un domestique. Il désire bien vous voir. Il vous a tenu +parole, car il a gagné le fusil d'argent qu'il vous avait promis de +rapporter en partant de chez vous.--Mais c'est incroyable: tout cela +m'étonne et me surpasse; il faudrait que je le visse pour y croire.» Et +M. Potier, à son tour, s'en va faire part de cette bonne nouvelle à +madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en +apprenant que Jean Coignet, son fidèle domestique, était retrouvé, et +que, décoré et officier, il avait un domestique et trois chevaux à sa +disposition. «Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle à son +mari.» + +Mais les troupes alliées occupaient toujours Paris, et il fallait un +permis spécial du préfet de police pour que je pusse sortir. Avec +l'intervention du procureur du Roi, à qui il fit part de ses intentions, +M. Potier obtint tout ce qu'il demandait, et, dès le lendemain, son +fils arrivait me chercher à Paris. J'éprouvai beaucoup de joie de revoir +ce jeune homme, qui me dit: «Papa et maman m'envoient vous chercher: +voilà la permission du préfet de police: nous partons demain pour +Coulommiers; domestique, chevaux, tout enfin. J'emmène tout, papa le +veut.» Mon frère voulut le retenir au moins jusqu'après déjeuner. +Impossible! Dès quatre heures, il était sur pied et nous pressait de +partir. «Nous avons quinze grandes lieues à faire, répétait-il, et on +nous attend de bonne heure.» + +Nous marchions bon train, et j'arrive avec ma petite livrée, car mon +domestique portait la livrée d'ordonnance (coeur haut, fortune basse; +mais il fallait bien paraître). Je mets pied à terre à la porte du +moulin; moi, vieux grognard, j'éprouvais un saisissement de coeur à la +vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient. + +Je cours chez mes bons maîtres leur sauter au cou. Mme Potier était au +lit. Je demandai la permission de la voir: «Entrez, me cria-t-elle tout +émue, entrez tout de suite. Malheureux enfant! Pourquoi ne nous avoir +pas donné de vos nouvelles et demandé de l'argent?--J'ai eu grand tort; +Madame, mais vous voyez qu'en ce moment je ne manque de rien. Je suis +votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune; c'est vous et M. +Potier qui avez fait de moi un homme.--Vous avez bien souffert?--Tout +ce qu'un homme peut endurer, je l'ai enduré.--Je suis heureuse de vous +voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade?--Capitaine à +l'état-major de l'Empereur et le premier décoré de la Légion d'honneur. +Vous voyez que vous m'avez porté bonheur.--C'est vous, c'est votre bon +courage qui vous a sauvé. Mon mari se fait une fête de vous présenter à +nos amis.» M. Potier m'accueillit, de son côté, comme un bon père. Il +voulut voir mes chevaux. Après les avoir tous passés en revue: «En voilà +un, dit-il, qui est bien beau, il a dû vous coûter cher.--Il ne m'a rien +coûté du tout, qu'un coup de sabre donné à un officier bavarois à la +bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-là en +dînant.--C'est cela. Après dîner, nous irons voir mes enfants; puis +demain nous monterons à cheval avec votre domestique, car vous avez +changé de rôle. Ce n'est plus notre petit Jean d'autrefois, c'est le +beau capitaine. Que de plaisir je me réserve en vous présentant à mes +amis; ils ne vont pas vous reconnaître.» + +En effet, arrivés chez ces gros fermiers, et reçus partout à bras +ouverts: «Je viens, disait M. Potier, vous demander à dîner pour moi et +mon escorte. Je vous présente un capitaine qui est venu me voir.--Soyez +tous les bienvenus», répondait-on; et comme j'étais militaire, on me +parlait le plus souvent des ravages qu'avait faits l'ennemi en +envahissant les environs de Paris. Jusqu'au dîner, M. Potier ne disait +rien de moi: ce n'est qu'après le premier service qu'il demandait à nos +hôtes s'ils ne connaissaient pas l'officier qu'il avait amené. Chacun +regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. «Vous +l'avez cependant vu chez moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C'est +l'enfant perdu que j'ai ramené de la foire d'Entrains, il y a vingt ans. +C'est lui que je vous présente aujourd'hui. Il n'a pas perdu son temps, +comme vous voyez. Il m'avait dit en partant: _Je veux un fusil +d'argent_. Il a rempli sa promesse, car il en a gagné un la première +fois qu'il a été au feu, et vous le voyez avec la croix d'honneur et le +grade de capitaine, attaché à la personne du grand homme... aujourd'hui +déchu. Voilà mon fidèle domestique d'il y a quinze ans, buvons à sa +santé!» + +Et nous buvions, et j'étais partout comblé de prévenances et d'amitiés. +Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d'une fois nous passions +des heures, des journées entières, moi à leur raconter, eux à m'écouter, +aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c'étaient des +jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles +connaissances qui m'avaient vu jadis portant le sac de trois cent +vingt-cinq livres et maniant la charrue. + +Après avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des +environs une promenade que je ne puis comparer qu'à celle du boeuf gras +à l'époque du carnaval, je fis mes adieux à tous les amis de M. Potier. +J'embrassai mes bienfaiteurs, et je revins à Paris où je reçus l'ordre +de partir immédiatement pour mon département. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES + + + + +GRAND ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL + + +_RELEVÉ des services militaires de COIGNET (Jean-Roch), capitaine à +l'état-major général, né à Druyes, département de l'Yonne, le 16 mars +1776, retiré à Auxerre, chef-lieu dudit département de l'Yonne._ + +Entré au service comme soldat dans le 1er bataillon auxiliaire de +Seine-et-Marne, le 6 fructidor an VII (23 août 1799). + +Incorporé dans la 96e demi brigade, le 21 Ans Mois Jours +fructidor an VII (8 septembre 1800) 1 » 12 + +Entré dans la garde, le 2 germinal an XI +(23 mars 1803) 2 6 15 + +Caporal, le 14 juillet 1807 4 3 21 + +Sergent, le 18 mai 1809 1 10 4 + +Lieutenant dans la ligne, le 13 juillet 1812. 3 1 25 + +Capitaine à l'état-major général, le 14 septembre +1813 1 2 1 + +Rentré dans ses foyers, en vertu de la lettre +du duc de Tarente au maréchal de camp, +chef de l'état-major général, datée de +Bourges, le 31 octobre 1815, ci 2 1 16 + ___________________ +TOTAL effectif des années de service 16 2 4 + +NOTA. Le service effectif sera à ajouter à la suite du présent état, à +compter du 31 octobre 1815, date de la lettre de M. le maréchal de camp, +chef de l'état-major général, comte HULOT, qui ordonna la rentrée dans +ses foyers. + +_Collationné, conforme à l'original à nous représenté et à l'instant +retiré, par nous, maire de la ville d'Auxerre, le 2 décembre 1816._ + + _Signé_: LEBLANC. + + + + + Ans Mois Jours + +Campagnes en Italie, an VIII et an IX 2 » » + +Ans X, XI, XII, XIII et XIV, à l'armée +d'observation de la Gironde, aux armées +d'Espagne et Portugal et armée d'Angleterre 5 » » + +1806 et 1807, en Prusse et en Pologne 2 » » + +Années 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813 +et 1814, et subséquentes, en Prusse, Pologne, +Espagne, Allemagne, Russie, Saxe +et Pologne, et à l'armée du Nord 7 » » + _______________ + TOTAL DES CAMPAGNES 16 » » + +Légionnaire, le 25 prairial an XII (14 juin 1804). + +RÉCAPITULATION. + + Ans Mois Jours + +SERVICES EFFECTIFS 16 2 4 + +CAMPAGNES DE GUERRE 16 » » + _______________ +TOTAL GÉNÉRAL DES SERVICES, JUSQUES ET Y COMPRIS LE +31 OCTOBRE 1815 32 2 4 + --------------- + +Pour copie conforme: + +_Le Sous-Inspecteur aux revues_, + +_Signé_: LUCET. + +Le 2 décembre 1816. + + + + +_TABLEAU GÉNÉRAL des affaires auxquelles COIGNET (Jean-Roch) a pris part +pendant la durée de ses services militaires, qui ont commencé le 23 août +1799._ + + +CAMPAGNE D'ITALIE + + 9 juin 1800 Bataille de Montebello. + +14 juin 1800 ---- de Marengo. + + +CAMPAGNE D'AUTRICHE + +17 octobre 1805 Bataille et prise d'Ulm. + +14 novembre 1805. ---- ---- de Vienne. + + 2 décembre 1805. ---- d'Austerlitz. + + +CAMPAGNE DE PRUSSE + +14 octobre 1806 Bataille d'Iéna + +25 octobre 1806 ---- et prise de Berlin. + + 8 février 1807 ---- d'Eylau. + +10 juin 1807 Combat d'Heilsberg. + +14 juin 1807 Bataille de Friedland. + +25 juin 1807 Tilsitt, réunion des empereurs. + + +CAMPAGNE D'ESPAGNE + +30 novembre 1808 Bataille de Somo-Sierra. + + 4 décembre 1808 ---- et prise de Madrid. + + +CAMPAGNE D'AUTRICHE + +19 avril 1809 Bataille de Thann. + +20 avril 1809 ---- d'Abensberg. + +22 avril 1809 ---- d'Eckmühl. + +13 mai 1809 Prise de Vienne. + +22 mai 1809 Bataille d'Essling. + + 5 juillet 1809 ---- d'Enzersdorf. + + 6 juillet 1809 ---- de Wagram. + + +CAMPAGNE DE RUSSIE + +27 juillet 1812 Combat de Witepsk. + +15 août 1812 ---- de Krasnoë. + +17 août 1812 Bataille de Smolensk. + +19 août 1812 Combat de Valoutina. + +7 septembre 1812 Bataille de la Moskowa. + +14 octobre 1812 ---- et prise de Moscou. + +24 octobre 1812 ---- de Malo-Jaroslawetz. + + +CAMPAGNE D'ALLEMAGNE + +2 mai 1813 Bataille de Lutzen. + +20 mai 1813 ---- de Bautzen. + +21 mai 1813 ---- de Wurtchen. + +27 août 1813 ---- de Dresde. + +22 septembre 1813 Combat de Bichofswerth. + +30 octobre 1813 Bataille de Hanau. + + +CAMPAGNE DE FRANCE + +27 janvier 1814 Combat de Saint-Dizier. + +20 janvier 1814 Bataille de Brienne. + +1er février 1814 Combat de Champaubert. + +11 février 1814 Bataille de Montmirail. + +12 février 1814 Combat de Château-Thierry. + +15 février 1814 ---- de Jeanvilliers. + +17 février 1814 ---- de Nangis. + +18 février 1814 Bataille de Montereau. + +21 février 1814 Combat de Méry-sur-Seine. + +28 février 1814 ---- de Sézanne. + +5 mars 1814 ---- de Berry-au-Bac. + +7 mars 1814 Bataille de Craonne. + +13 mars 1814 Combat de Reims. + +26 mars 1814 2e ---- de Saint-Dizier. + + +CAMPAGNE DE BELGIQUE. + +15 juin 1815 Bataille de Charleroi. + +18 juin 1815 ---- de Ligny (Waterloo). + + + + +LÉGION D'HONNEUR. + + +(N° 3150.) DUPLICATA. + +Paris, le 25 prairial an XII (14 juin 1804). + +_Le grand Chancelier de la Légion d'honneur à Monsieur COIGNET +(Jean-Roch), membre de la Légion d'honneur, ancien sapeur dans le 96e +régiment d'infanterie de ligne, maintenant grenadier dans la Garde +impériale._ + +L'Empereur, en grand Conseil, vient de vous nommer membre de la Légion +d'honneur. + +Je m'empresse et me félicite vivement, Monsieur, de vous annoncer ce +témoignage de bienveillance de Sa Majesté Impériale, et de la +reconnaissance nationale. + + _Signé_: L. G. A. LACÉPÈDE. + + + + + Bourges, le 31 octobre 1815. + + Monsieur le Capitaine, + +Le licenciement total de l'armée étant effectué, l'état-major général +cesse d'exister; je vous préviens en conséquence qu'en vertu des +ordonnances du roi et des instructions ministérielles, vous êtes +autorisé à vous retirer dans vos foyers, pour y être à la disposition de +S. Ex. le Ministre Secrétaire d'État de la Guerre. + +Vous instruirez S. Ex. du lieu que vous avez choisi pour votre domicile, +et vous l'informerez du jour où vous arriverez afin de la mettre à même +de vous faire connaître les ordres que le Gouvernement jugera à propos +de vous donner, et de vous faire payer votre traitement. + +Je regrette, Monsieur le Capitaine, que cette circonstance mette un +terme aux relations de service que j'ai eues avec vous, je vous fais mes +remercîments du zèle et de la bonne volonté que vous y avez toujours +apportés. + +Je vous prie de m'accuser réception de cette lettre et de me faire +connaître en même temps le lieu de votre domicile, et le jour de votre +départ de l'armée. + +Agréez la nouvelle assurance de ma considération distinguée. + + _Le Maréchal de camp, Chef de l'état-major général_, + + _Signé_: Comte HULOT. + + + + +GRANDE CHANCELLERIE DE LA LÉGION D'HONNEUR. + +PREMIÈRE DIVISION.--N° 26,274. + + Paris, le 24 mai 1847. + +_À Monsieur Coignet, officier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, +capitaine en retraite, à Auxerre._ + + Monsieur, + +Le roi, par l'ordonnance du 28 novembre 1831, relative aux nominations +des Cent jours, vous a nommé officier de l'ordre royal de la Légion +d'honneur. + +J'ai l'honneur de vous adresser la décoration de ce grade et je vous +autorise à la porter. + +Quant à votre titre de nomination, je vous l'adresserai ultérieurement. + +Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. + +Pour le grand Chancelier de l'ordre royal de la Légion d'honneur: + + _Le Maréchal de camp, Secrétaire général de l'ordre_, + + _Signé_: Vicomte DE SAINT-MARC. + + + + +NOTES + + +[1: Trouve qui voudra ce legs déplacé; il en valait un autre, et je ne +serais pas surpris qu'il ait procuré à Coignet le bénéfice de regrets +fort prolongés. + +Dans des proportions plus modestes, les collations funéraires ne +sont-elles pas encore de mode dans le menu peuple et dans beaucoup de +campagnes? Une légende relativement touchante de Monselet est celle du +brave Auvergnat qui ferme boutique tous les dimanches pour aller +déjeuner avec son enfant au cimetière Montmartre, sur la tombe de sa +défunte charbonnière, et qui finit la cérémonie en élevant son verre et +en murmurant avec des larmes dans 1a voix: «À ta santé, ma femme!»] + +[2: Ce contraste se retrouve dans sa première leçon de lecture{221} dans +les charités du petit ménage{416}, sana oublier la singulière histoire +de son empoisonnement{151}; celle-ci donne à réfléchir sur les moyens +employés par les conspirateurs d'alors; elle rend moins invraisemblables +les doutes causés par l'empoisonnement de Hoche, qui devait être +assurément une victime plus désirée.] + +[3: Ce procédé rappelle celui qui, dit-on, fit périr le colonel Oudet et +les Philadelphes dans la campagne de 1808. Ce qui est certain c'est que +j'ai entendu des invalides du premier Empire se vanter d'actions +semblables à celles des soldats de la 21e et que dans nos guerres +d'Afrique, on a vu succomber ainsi un capitaine d'artillerie portant un +nom illustre.] + +[4: Une anecdote qui marque on ne peut mieux la différence du soldat +français avec beaucoup d'autres est cet épisode curieux du grand banquet +de Tilsitt, où un grenadier français qui a changé d'uniforme avec un +grenadier russe pour s'amuser, oublie tout à fait son rôle en recevant +un coup de canne, et veut tuer le sergent qui le lui a appliqué pour +défaut de salut{217}.] + +[5: Les témoignages naïfs de cette adoration sont multipliés dans notre +livre. «On se sent bien petit près de son souverain, dit-il dans le +Sixième Cahier; je ne levais pas les yeux sur lui, il m'aurait intimidé. +Je ne voyais que son cheval.» Aussi, admire-t-il ses pieds et ses mains, +«un vrai modèle{273}». Plus tard, la contemplation de la tabatière +impériale en fait un priseur, et, comme son cher empereur{380}, il +multiplie les prises de tabac dans les moments critiques{382}. Et je ne +serais pas surpris qu'en se faisant embaumer après sa mort (c'était une +de ses dispositions testamentaires), Coignet n'ait pensé au cercueil +impérial.] + +[6: _Fortune_ ne doit pas être pris ici dans le sens littéral. Il ne +faut pas oublier que c'est un paysan qui parle.] + +[7: Coignet note un seul détail pour faire juger de leur état de famine: +Nous avions découvert des pois ronds dans un sac. Tout fut mis au +pillage.] + +[8: Les chèvres se détachent volontiers pour brouter les jeunes +pousses.] + +[9: Mot à mot: la marmite restait vide sous la huche à pétrir. +C'est-à-dire: le pain sec remplaçait la soupe.] + +[10: Je reviens à mon point de départ (terme de vénerie).] + +[11: D'où le nom du village: Druyes-les-Belles-Fontaines.] + +[12: Je me rappelle à ce propos que j'avais le nez sale. Elle prit la +pincette pour me moucher, et fut assez méchante pour me faire souffrir. +«Je te l'arracherai», me dit-elle. + +Aussi la pincette fut jetée dans le puits. (COIGNET.)] + +[13: Il fallait que ses quatre années passées dans les champs et dans +les bois eussent en effet bien changé notre héros, pour qu'il ne fût +reconnu par aucun des siens. Le fait paraîtrait invraisemblable si +Coignet ne se distinguait par la sincérité des détails. Il convient +aussi de faire remarquer qu'à la campagne et surtout dans une famille où +la marmaille est nombreuse, on ne se grave pas dans la mémoire aussi +bien qu'à la ville les traits d'un enfant. Puis, de huit à douze ans, +l'enfant lui-même peut changer beaucoup.] + +[14: Il n'eut pas cette peine, il ne nous revit pas. Mais ce n'est pas +tout, il restait encore le petit Alexandre et la petite Marianne qui +embarrassaient cette vilaine femme. Ne voulant pas perdre du temps, un +beau jour que mon père était en campagne, elle fait descendre ces deux +pauvres petits, les prend par la main le soir, à la nuit, et les mène +dans le bois de Druyes, les enfonce le plus avant qu'elle peut et leur +dit: «Je vais revenir»; mais pas du tout, elle les abandonne à la merci +de Dieu. Jugez quelle douleur! ces pauvres petits au milieu des bois, +dans les ténèbres, sans pain, ne pouvant retrouver leur chemin. Ils +restèrent trois jours dans cette déplorable position, ne vivant que de +fruits sauvages, pleurant et appelant à leur secours. Enfin, Dieu leur +envoie un libérateur. Cet homme se nommait le père Thibault, meunier de +Beauvoir. Je le sus en 1804. (COIGNET.)] + +[15: _Grande dame_ est ici pour _grande femme_.] + +[16: Le fromage de Coulommiers a conservé sa réputation.] + +[17: C'est-à-dire: «De l'argent d'avance sur ses gages».] + +[18: Il n'y avait point de pairs alors, mais la suite montrera qu'il +s'agissait du Directoire, qu'on connaissait plus ou moins bien dans les +campagnes.] + +[19: Ce n'était pas un Directeur, mais, comme on le verra, quelque +fonctionnaire principal de l'administration.] + +[20: Le décadi remplaçait le dimanche comme jour consacré au repos; mais +il n'arrivait que tous les dix jours. _Chanter la victoire_ veut dire +ici _chanter le chant du départ_ qui commence par ces mots: «La victoire +en chantant..., etc.»] + +[21: Des cuirassiers, ainsi appelés à cause de leurs bottes fortes. On +les appela ensuite _gilets de fer_, à cause de leurs cuirasses.] + +[22: Les _gros monsieurs_ étaient les représentants de la nation.] + +[23: Le manteau et la toque à plume faisaient alors partie de la tenue +parlementaire.] + +[24: L'argent se plaçait sur les hanches et sous la chemise, dans une +ceinture de cuir.] + +[25: Pour se chauffer et coucher au bivouac.] + +[26: Chaque demi-brigade avait alors son artillerie.] + +[27: C'est-à-dire qui comprend bien le commandement.] + +[28: Cette roche était à pic, aussi droite que si elle était sciée.] + +[29: Amoncellements de pierres. (Expression usitée dans l'est de la +France.)] + +[30: Un à un, en se tenant l'un à l'autre par le pan de l'habit.] + +[31: Flacon.] + +[32: C'est-à-dire: à hauteur de leur rang de bataille, au point où ils +devaient entrer en ligne.] + +[33: _Venger_ signifie ici _rendre le même service_.] + +[34: Ceci veut dire qu'on avait dépouillé les chênes pour faire jouer à +leurs feuilles le rôle des feuilles de laurier.] + +[35: C'est-à-dire: On ne nous dit pas quelle suite eut cette affaire.] + +[36: _Monter à poil_, veut dire dans l'armée _monter sans selle_.] + +[37: Une légion polonaise se battait en effet déjà pour la France, mais +comme la loi défendait l'emploi des troupes étrangères, cette légion +était censée marcher pour le compte de l'Italie.] + +[38: Nos soldats ont aussi connu ces paniques; on voit qu'elles sont de +tous les temps.] + +[39: Par ses deux traités de juin et septembre 1801, le Portugal s'était +engagé à payer 25 millions à la France.] + +[40: Les fourriers précèdent le corps en marche pour préparer le +logement.] + +[41: Cet épisode en temps de paix pouvait faire présager ce que serait +une guerre future.] + +[42: Comment la _vieille_ dame avait-elle pu, huit années auparavant, +exciter à ce point les désirs de Robespierre qui fut cruel et défiant, +mais n'aima ni l'argent ni les femmes? On abuse évidemment ici de la +naïveté de notre sapeur.] + +[43: C'est-à-dire dans le régiment qui avait contribué à former la +demi-brigade.] + +[44: Au point de vue alimentaire, les hommes de chaque compagnie étaient +répartis en plusieurs sections constituant chacune un ordinaire.] + +[45: _Matador_ veut dire ici bourgeois.] + +[46: L'enthousiasme des Viennois paraîtrait invraisemblable sans la +sincérité habituelle de l'auteur.] + +[47: Nous avons cherché la confirmation de ce fait singulier. Le +bonhomme s'appelait Naroçki et prétendait en effet être né en 1690. Mais +son grand âge n'était invoqué que pour obtenir une pension.] + +[48: La vue du manuscrit autographe de Coignet nous force à dire qu'il +se vantait un peu.] + +[49: C'est ce qui arriva. Au bout de huit jours de séjour à Valladolid, +il fallut faire manger la soupe à nos ivrognes, ils tremblaient et ne +pouvaient tenir leurs cuillers. (Coignet.)] + +[50: Batterie des tambours de grenadiers.] + +[51: Ils étaient renfermés dans des étuis sur le sac.] + +[52: Allusion à la chanson connue: _Bon voyage, M. Dumollet_, etc., +etc.] + +[53: N'oubliez pas que c'est un sergent qui parle.] + +[54: Le cérémonial de la procuration devait en effet être peu compris à +la caserne.] + +[55: Cette foule se composait de traînards qui avaient refusé de passer +le jour précédent, et qui bivaquaient sur la rive. Il fallut le canon +russe pour les émouvoir.] + +[56: Ce devait être le poêle de la maison.] + +[57: Je revenais toujours vainqueur de ma mission. L'Empereur me +regardait comme un limier qu'il lâchait au besoin, mais il eut beau +faire, je rentrais toujours et j'étais payé d'un regard gracieux qu'il +savait jeter à la dérobée, car il était dur et sévère avec une parole +brève, quoique bon. Aussi je le craignais et je tâchais toujours de +m'éloigner de lui; je l'aimais de toute mon âme, mais j'avais toujours +le frisson quand il me parlait.] + +[58: Les Écossais, ainsi nommés à cause de leurs jambes nues.] + +[59: Voilà qui rectifie la sévérité de la fin du Huitième Cahier.] + +[60: «Mon ami, me disait-il, venez parler au maire, il a deux mots à +vous dire--C'est bien, Monbont, je vous suis.--Je vais vous annoncer.» +Je n'ai pas à me plaindre de cet homme, il faisait son métier; c'était +le mandataire de la ville, le faiseur de petits procès. Il en faisait le +dimanche dans la matinée; il tenait toutes les rues. Si le tailleur +avait un habit à finir, notre ami entrait chez lui: «Un procès, cinq +francs d'amende, il est dix heures!» Si le perruquier rasait un homme: +«Il est dix heures, cinq francs!» Pour un paquet devant la boutique d'un +marchand, cinq francs d'amende; cela ne faisait pas un pli, de manière +que lui seul pouvait augmenter les revenus de la ville. Il était +précieux et poli.»] + +[61: Je revis le major à Auxerre au café Milon: «Voilà le capitaine +Coignet», dirent les officiers. Il faisait sa partie de billard, il jeta +sa queue et ne voulut pas me voir.] + +[62: Un ancien ami de mon père. M. Morin, me dit alors: «Votre père se +porte bien, mais il a bien souffert du temps des cosaques.--Comment +cela!--Vous ne le savez donc pas?--Du tout, voilà la première +nouvelle.--Eh bien, ils l'ont pris, il n'a pas voulu rendre son fusil, +ils l'ont lié, les mains derrière le dos avec une chaîne au cou. Il +était battu, attaché derrière une voiture; il faisait pleurer tout le +monde. Ils l'emmenèrent jusqu'à Avallon, là ils l'ont tant battu qu'il +est resté sur la place, des âmes charitables l'ont secouru, il s'en est +senti longtemps.»] + +[63: Nous avons vu déjà que le père Coignet chantait au lutrin de son +village.] + +[64: M. Moirot avait été en même temps que moi domestique au service de +M. Potier.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les cahiers du Capitaine Coignet +(1799-1815), by Lorédan Larchey + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET *** + +***** This file should be named 35919-8.txt or 35919-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/5/9/1/35919/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35919-8.zip b/35919-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..16dcecf --- /dev/null +++ b/35919-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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