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+The Project Gutenberg EBook of Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815), by
+Lorédan Larchey
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
+
+Author: Lorédan Larchey
+
+Release Date: April 20, 2011 [EBook #35919]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET
+
+(1799-1815)
+
+PUBLIÉS PAR LORÉDAN LARCHEY
+
+D'après le manuscrit original
+
+avec gravures et autographe fac-similé
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+1883
+
+
+
+
+DÉTAILS SUR L'AUTEUR ET SUR SON ŒUVRE.--PARALLÈLE DE COIGNET ET DE
+FRICASSE {XV}.--ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CES CAHIERS {XX}.--LA
+DISCIPLINE ET L'ESPRIT MILITAIRE DU PREMIER EMPIRE {XXVIII}.--POURQUOI
+IL NE FAUT RIEN OUBLIER DE SON HISTOIRE {XXXVII}.
+
+
+_On trouvera dans cet avant-propos beaucoup de renvois aux pages du
+texte; ils m'ont paru nécessaires pour appuyer la partie analytique, en
+épargnant au lecteur les incertitudes de recherche._
+
+[Illustration: FAC-SIMILÉ RÉDUIT AUX 3/4 DE L'ÉCRITURE DE JEAN-ROCH
+COIGNET
+
+D'après son manuscrit original.]
+
+Le journal du sergent Fricasse m'a permis de faire revivre un type
+accompli du soldat de la République. Avec les Cahiers du capitaine
+Coignet, qui peuvent passer pour un chef-d'œuvre du genre familier, nous
+tenons le type du soldat du premier Empire, car chez lui le grade ne
+modifia point l'homme; il resta sous l'épaulette un vrai sergent de
+grenadiers.
+
+Le manuscrit de Fricasse avait été mis à la disposition de ceux qui
+voudraient en constater l'authenticité. Pour Coignet, je ferai la même
+offre. En telle matière il est bon de poser la question de confiance dès
+le début, et ceci m'amène à dire comment les Cahiers sont en ma
+possession.
+
+Vers 1865, à l'étalage d'un bouquiniste, sur le parapet du quai des
+Saints-Pères, je mettais la main sur deux in-octavo à couverture verte
+dédiés solennellement aux _Vieux de la Vieille_: c'étaient les
+_Souvenirs de Jean-Roch Coignet_, imprimés en 1851, à Auxerre, par
+l'imprimeur Perriquet. Leur intérêt me parut si vif, que j'en servis
+presque aussitôt d'abondants extraits aux lecteurs du _Monde illustré_,
+où je poursuivais alors chaque semaine une sorte de revue rétrospective.
+Les extraits reparurent à la tête d'un volume d'essai publié en 1871,
+sous le titre de _Petite Bibliothèque des Mémoires_. «Il n'en est point
+dont la lecture soit plus attachante, disais-je alors... En admettant
+que l'orthographe doive sa correction à l'imprimeur, le récit a les
+allures qui devaient caractériser Jean-Roch.»
+
+On voit que j'admettais, à première vue, la sincérité de l'œuvre, mais
+je conservais le désir de m'en assurer mieux, et je finis par m'enquérir
+au pays de mon héros. J'écrivis à l'imprimeur du livre et au
+bibliothécaire de la ville, guide naturel et autorisé en pareilles
+recherches. Au premier, je demandais s'il avait vu l'auteur; je priais
+le second de vouloir bien me donner sur la personnalité de Coignet tous
+les renseignements qu'il pourrait recueillir.
+
+Une double réponse arriva bientôt.--D'une part, l'imprimeur déclarait
+que l'impression n'avait pas été faite sur le manuscrit original,
+reconnu défectueux. De son côté, M. Molard, bibliothécaire d'Auxerre, me
+communiquait avec une obligeance parfaite de précieux détails, et me
+comblait de joie en m'annonçant que le précieux original n'était point
+perdu.
+
+J'appris ainsi qu'un avocat de la ville avait préparé pour l'impression
+les premiers chapitres. Le travail, qu'il n'avait pas voulu continuer,
+avait été mené à bonne fin par un de ses confrères, non sans peine, à
+cause des entêtements d'un auteur peu familiarisé avec les exigences de
+la publicité. Tiré à peu d'exemplaires, le livre est devenu rare par
+suite d'une particularité assez curieuse.
+
+Sur la fin de sa vie, Coignet était resté l'habitué d'un café très
+fréquenté par les voyageurs de commerce que divertissaient ses récits
+d'aventures. Cette clientèle, sans cesse renouvelée, avait suffi à
+l'écoulement de l'édition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que
+Coignet liât conversation et lui dit, avec une tape amicale sur
+l'épaule: «Tu vas acheter _ma belle ouvrage_.» Le prix étant modéré (5
+francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir,
+où il avait installé un petit dépôt d'exemplaires. Tous les volumes se
+dispersèrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point à la vie
+nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur métier. Toutefois,
+leurs relations avec l'auteur n'en devaient pas rester là.
+
+Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents
+francs pour les frais d'un grand repas qui devait être servi au retour
+des funérailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs
+de commerce en passage, étaient invités de droit. De plus, un crédit de
+trois cents francs était ouvert pour le café, les liqueurs et autres
+consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsèques, et se
+mettre ensuite immédiatement à table.
+
+Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moitié
+des invités s'abstint, jugeant tout divertissement peu convenable,
+malgré la volonté formelle du défunt. Le repas n'en fut pas moins animé.
+Un poète du cru récita des vers de circonstance, et les libations en
+l'honneur du brave Coignet furent multipliées pendant toute
+l'après-midi. Le soir, on mangea la _soupe à la jacobine_; puis on vogua
+toute la nuit dans les promenades d'Auxerre. Le lendemain, un excellent
+déjeuner, composé des reliefs du banquet, réunissait de nouveau les amis
+qui retrinquèrent de plus belle à la mémoire du héros[1].
+
+Ce récit homérique augmenta mon désir de posséder le manuscrit original.
+J'appris qu'il avait passé dans les mains des légataires universels et
+bénéficiaires, qu'il avait ensuite été cédé à M. Lorin, ancien
+architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur
+consentirait-il à une cession nouvelle? J'eus encore satisfaction sur ce
+dernier point, et je puis me considérer comme légitime possesseur des
+neuf cahiers de Coignet.
+
+Le titre de _Cahiers_ est donné à ses mémoires parce qu'il répond
+exactement à l'aspect du manuscrit original, composé de neuf grands
+cahiers. L'écriture s'allonge comme celle d'un commençant; l'orthographe
+manque dans la moitié des mots; on peut en avoir idée par le fac-similé,
+que notre cadre a réduit un peu. Toute indulgence doit être acquise à un
+auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa
+soixante-douzième année avant de songer à retracer sa vie. La tâche lui
+fut lourde, mais c'était un persévérant. Il vint à bout d'une œuvre
+nécessairement incorrecte en sa forme, précieuse par la multiplicité des
+détails aussi bien que par la fraîcheur du coloris. Une faculté
+s'accroît souvent à défaut d'une autre; Coignet devait d'autant mieux se
+souvenir qu'il avait moins écrit.
+
+J'ai tenu à donner l'original, sans arrangement ni substitution, et plus
+complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. La sincérité m'a paru devoir
+passer avant tout. Il y a des pages excellentes; il en est quelques-unes
+pleines de redites et de longueurs que j'ai retranchées autant que
+possible, sans me permettre jamais d'ajouter un mot ni de changer une
+phrase. À ce sujet, je dois faire observer qu'on ne trouve pas dans le
+manuscrit original certains passages publiés en 1852. Cependant, ils
+n'ont pu être communiqués que par l'auteur, et je les ai placés sous le
+titre _Additions_, dans un supplément qui suit immédiatement le texte.
+
+ * * * * *
+
+J'ai dit en commençant que Coignet personnifiait le soldat de l'Empire,
+comme Fricasse personnifiait le soldat de la République. L'un a combattu
+en effet pour une idée, comme l'autre s'est battu pour un homme. Tous
+deux ont eu la même foi, tous deux ont souffert avec le même courage,
+ont montré au plus haut degré la volonté de bien faire et le sentiment
+du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l'homme d'élite, à
+n'importe quel rang. Pour le reste, les caractères de nos deux soldats
+diffèrent.
+
+Fricasse est relativement instruit, et j'ai dit combien grande était
+l'ignorance de Coignet. Fricasse a une élévation morale réelle. Coignet
+n'a que des impressions et ne les raisonne pas. C'est un honnête homme,
+et il n'aime pas les gendarmes{156}; il n'aime pas non plus les baiseurs
+de crucifix, comme il les appelle{487}, mais cela ne l'empêche pas
+d'avoir envie de pleurer avec son curé lorsque celui-ci présente la
+croix de l'église à la duchesse d'Angoulême. En 1814, il déclare que les
+Parisiens ne sont bons qu'à s'entretuer{380}; il les admire en 1815
+quand ils vont faire le coup de feu à la barrière{410}. Tout en faisant
+son devoir de combattant, Fricasse a le cœur serré, il se reproche la
+pomme de terre qu'il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim.
+Moins stoïcien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au
+besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n'est pas
+qu'il soit pillard. Non! il applaudit en Italie au supplice d'une
+cantinière receleuse{116}, il flétrit un général prévaricateur{125}, un
+colonel larron d'églises{326}, il prend les armes pour empêcher des
+soldats indignes de dépouiller les Moscovites au milieu de leur ville
+embrasée{325}, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de
+bon cœur sur les coquins qui cherchent à le corrompre pour voler
+l'État{350}. C'est tout au plus s'il rapporte du château de Schœnbrunn
+un petit châle pour l'offrir en cadeau à son hôtesse strasbourgeoise, et
+nous ne devons pas nous exagérer la portée du mouvement de fanfaronnade
+soldatesque qui lui fait dire: «Je me croyais en pays ennemi», quand,
+invité à dîner par son capitaine, il est distrait par les belles dames,
+au point de fourrer une serviette dans sa poche. C'est une pointe
+destinée à faire oublier sa bévue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas
+ensuite seconder les aumônes, relativement considérables, de sa femme,
+et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir?
+
+Pour en revenir à mon parallèle, il est un point surtout qui semble
+éloigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a résolu de défendre à Paris
+comme aux frontières la liberté de son pays; il jure de protéger
+l'Assemblée nationale, tandis que Coignet concourt à sa violation avec
+une profonde indifférence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas
+un crime. Il ne s'est jamais douté de ce qu'était une Assemblée
+politique. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est sous les ordres d'un
+petit général proclamé très grand par tous ses chefs. Il l'a suivi à
+Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu là, d'un côté,
+ses frères d'armes; de l'autre, une réunion d'hommes à toges galonnées
+et à chapeaux emplumés qui gesticulaient dans une grande salle. La
+bataille a été tôt finie. On a fait sauter les hommes par les fenêtres
+qui n'étaient pas hautes; on a dégalonné leurs toges{77}, et tout a été
+dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces _pigeons pattus_{78}
+(comme on les appelle) représentaient un principe inviolable. Ce mot
+même de _principe_, l'avait-il seulement entendu prononcer? Coignet eût
+servi dans l'armée de Hoche, et ce grand républicain aurait continué à
+vaincre, que Coignet eût été dévoué corps et âme à son
+général-république comme il fut dévoué à son général-empire. Il
+justifiait sans le savoir cette merveilleuse définition de
+Saint-Évremont, qui disait déjà de nous, sous Louis XIV: «Le Français
+est surtout jaloux de la liberté de se choisir un maître.» Grande vérité
+très finement dite. En France, nous avons besoin d'admirer ceux qui
+commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la République,
+et la question de personnes passe malheureusement avant la question de
+principes.
+
+Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses appréciations des pays
+où la guerre l'a poussé. Il n'aime ni l'Italie, ni l'Espagne. De ces
+deux côtés, trop de vermine et trop d'assassinats. Les boues de la
+Pologne{193} et les cachettes de ses paysans{205} le rendent aussi
+insensible à la cause de l'émancipation polonaise{210}, et cependant il
+rend justice à l'héroïsme de ces alliés fidèles, soit en Italie{121},
+soit en Espagne{231}. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et
+il leur doit deux fois la liberté, sinon la vie{312, 337}. Mais ses
+sympathies vont surtout, qui le croirait? à nos implacables ennemis, il
+est touché par la charité et la résignation des bons Allemands qui
+enlèvent nos morts{351}, qui pansent nos blessés{344}; qui se montrent
+si prévenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualité
+si parfaite. Il est admirateur passionné de la reine de Prusse
+malheureuse{218}; il offre sa bouteille aux Saxons blessés ou
+prisonniers{187}; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de
+Berlin{223}. Les détails gastronomiques de l'occupation de cette
+capitale{189} montrent le point de départ de certaines traditions qu'on
+a déjà fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et
+en 1870. Il est vrai qu'au retour de Russie, la bienveillance germanique
+était déjà singulièrement modifiée; on n'appelle plus Coignet «aimable
+caporal», et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats éclopés,
+sans armes{343}.
+
+Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de
+ses récits. J'en connais peu de plus attachants dans leur simplicité.
+Les dialogues qui animent à chaque instant le récit, sont du ton le plus
+naturel; les mises en scène sont parfaites, et les tableaux peints avec
+vérité en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter.
+
+L'intérêt du livre n'est pas dans le fait de guerre considéré au point
+de vue technique; il est tout entier dans les accessoires (mots,
+figures, détails épisodiques). Lorsque parut la _Chartreuse de Parme_,
+de Beyle, son récit de la journée de Waterloo fit sensation. On sentait
+là le témoignage d'un combattant. Hé bien! ce chapitre encore si
+remarqué dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les
+Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons à Montebello, lorsqu'il marche au
+feu pour la première fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais
+se relevant aussitôt, et condamnant sa faiblesse en répondant: _Non_! au
+sergent-major qui frappe sur son sac en disant: _On ne baisse pas la
+tête_{95}. Nous le retrouvons à Marengo, lorsque... (pourquoi ne le
+dirions-nous pas)? lorsqu'il est contraint de pisser dans son canon de
+fusil{103} pour le dégorger et envoyer ses dernières balles à l'ennemi
+triomphant; lorsque, renversé, sabré, il n'a d'autre chance de salut que
+de se cramponner sanglant à la queue du cheval d'un dragon pour
+rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus
+belle. Tout ce récit de Marengo est inimitable, les personnages s'y
+meuvent si naturellement qu'on croit les entendre. On voit ces pauvres
+petits pelotons faire leur retraite par échelons, en regardant derrière
+eux, on entend l'explosion des gibernes dans les blés allumés par les
+obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d'un fossé, tient d'une
+main la bride de son cheval, et de l'autre fouette nerveusement les
+pierres de la route à coups de cravache{107}. Le secours suprême de la
+division Desaix couronne le morceau. Coignet n'a rien du poète, et
+cependant les muses ne désavoueraient pas sa comparaison: «C'était comme
+une forêt que le vent fait vaciller.» Et quand ce renfort si espéré fait
+regagner la partie, quelle péroraison! «On bat la charge partout. Tout
+le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on
+hurlait{109}!»
+
+Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de désespoir dans les
+fondrières de Pologne où les moins vigoureux restent cloués sur place?
+Coignet prend chaque jambe à deux mains et l'arrache pour faire un
+pas{193}. À Essling, la canonnade autrichienne, qui «fait sauter les
+bonnets à poils à vingt pieds», projette des lambeaux de chair humaine
+avec une violence telle qu'il en est un instant assommé{248}. Sur la
+route de Witepsk, il voit, sans autre formalité que celle d'un tirage au
+sort, fusiller 70 hommes d'un bataillon de marche, dernier holocauste
+offert à une discipline expirante{305}...
+
+Partout, d'ailleurs, c'est la mort qui règne sous une forme ou sous
+l'autre. À Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les
+cadavres sur des voitures à fourrage, et sous la menace de la mitraille,
+les forçats viennent corder cet épouvantable chargement pour le
+renverser ensuite comme un tombereau de pierres{369}. Voilà certes du
+drame, et du drame vrai.
+
+Heureusement, la note n'est pas toujours si désespérée. Dès le début, on
+tombe dans une véritable ballade; on suit l'enfant fugitif, d'abord
+pauvre petit pâtre, bon pour faire un chien de bergère, puis conducteur
+de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, où il couche entre
+les pattes de son bœuf pour échapper au froid{5}; puis encore rentrant
+méconnaissable au village, et conservant assez d'empire sur lui-même
+pour vivre comme un domestique étranger au milieu des siens{7}, jusqu'au
+jour où l'intérêt d'un passant lui permet de partir une seconde fois en
+se révélant dans ce dernier adieu: «Père sans cœur, qu'avez vous fait de
+vos enfants{21}?» On assiste ensuite à l'initiation de l'ancien garçon
+d'écurie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez
+le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai père, celui-là{24 à
+70}. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de
+l'activité rurales dans le rayon parisien; elles étaient déjà grandes
+alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d'idées pacifiques, il faut se
+reporter à la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient à
+Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons{477}, et lorsque, en
+demi-solde à Auxerre, il se détermine à prendre femme et «à faire
+trembler le manche de sa pioche» en cultivant ses vignes et son
+jardin{438 à 442}. C'est un tableau charmant de simplicité que sa
+demande de la main de cette honnête épicière, à laquelle il fait d'abord
+moudre une livre de café pour se donner le temps d'entrer en matière
+avec plus de délicatesse{439}. La confession et la célébration du
+mariage{442} sont dignes des préludes. Rien n'est touchant comme
+l'histoire de cet humble ménage.
+
+Dans l'ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien
+connus, mais il y ajoute toujours quelques particularités intéressantes.
+Nous avons signalé ses récits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo,
+d'Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N'oublions point son
+passage du Saint-Bernard{83}, la distribution des premières croix de la
+Légion d'honneur{146}; le camp de Boulogne{162}, le combat
+d'Elchingen{166}, la bataille d'Austerlitz{172}, Iéna{183}, le séjour à
+Berlin{189}, Eylau{200}, l'entrevue de Tilsitt{213}, les moines de
+Burgos{230}, le blocus de Madrid{231} et la pointe sur Bénévent{233}, la
+fameuse marche en charrettes de Limoges à Ulm{235}, la journée de
+Wagram{253}, le mariage de Marie-Louise{267}, la cour impériale à
+Saint-Cloud{273}. Toute la campagne de Russie est à lire dans le
+Septième Cahier. Puis viennent les journées de la période sombre:
+Lutzen{349}, Bautzen{352}, Dresde{354}, Leipzig{357}, Hanau{365},
+Brienne{371}, Montereau{374}, Reims{377}, Fontainebleau{378},
+Fleurus{399}, Waterloo{402}, Villers-Cotterets{408}, Paris{410}.
+L'histoire de l'armée de la Loire a là quelques pages peu connues{413 à
+417}.
+
+On ne saurait retrouver nulle part avec plus de détails la vie militaire
+du temps: le premier duel inventé pour tâter le nouveau{79}, les
+carottes telles que le bon de la _plume_{119}, les _légumes
+coulantes_{477}, et l'art de simuler la fièvre pour avoir du vin
+sucré{179}, les méprises de factionnaires{123}, les marches forcée{164,
+240}, l'arrosage des galons{222}, la fusillade du sac{298}, la vie de
+caserne{133, 226, 228, 235, 281}, les scènes de bivouac{176, 193, 195,
+200, 475}; elles enseignent ce que valent à certains jours un morceau de
+pain, un œuf ou une pomme de terre, même pour les grands chefs. Le
+Cinquième Cahier apprend que les hautes coiffures militaires avaient
+leur utilité: on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet à
+poil. Les citadins, qui ne se font pas une idée nette du service de
+l'état-major en campagne, pourront également voir le Septième Cahier.
+Dans le Cinquième Cahier, nous retrouvons également cet antagonisme
+goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l'armée.
+Ce que Coignet à son tour craint le plus au monde, c'est de tomber
+dans la ligne{345}. Il est vrai que les grenadiers à cheval lui rendent
+bien la pareille en ne l'admettant pas même à l'honneur de charger
+l'ennemi avec eux{367}. C'est une vraie tragi-comédie.
+
+Les traits comiques sont nombreux. Citons: le dîner offert aux autorités
+de Coulommiers{45}, les incroyables de Lyon{126}, la vieille Bordelaise,
+victime des passions de Robespierre{130}, la quête de la colonelle{131},
+la barbe tirée pour convaincre un bureaucrate incrédule{136}, le passage
+sous la toise{137}, les largesses au factionnaire{147}, la
+reconnaissance supposée des capucins du Saint-Bernard{181}, le repas
+offert par la garde française à la garde russe{215}, le coup de vent de
+Metz{238}, la promenade forcée d'EssIing{245}, la réception du capitaine
+Renard{258}, le danger des faux mollets en bonne fortune{263}, la
+description des charmes féminins de la cour impériale{208}, le grand
+dîner de la ville de Paris{271}, les promenades épiques de la garde
+nationale d'Auxerre{460 à 462}, où Coignet suant sous le poids de son
+drapeau, regarde du haut de son mépris les miliciens ivres qui écrasent
+ses pieds en voulant se mettre au pas.
+
+ * * * * *
+
+La dernière partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu
+longuement, aux petites misères de la vie de l'officier en demi-solde,
+espionné, ombrageux et colère. La mise en surveillance, les
+dénonciations, la présence forcée à des sermons sur l'usurpateur et ses
+satellites «qui mangent les petits enfants au berceau», les inévitables
+disputes de préséance avec les magistrats du tribunal dans les
+cérémonies publiques, tout cela était bien fait pour exaspérer un vieux
+brave qui possédait à fond l'art de se débrouiller en pays ennemi, mais
+qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi
+éclate-t-il en quelques pages qui appellent en même temps l'émotion et
+le sourire[2].
+
+Ce livre permet aussi de bien connaître l'esprit du soldat français, qui
+ne ressemble pas aux autres, quoi qu'on en dise. Son grand défaut est
+toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans
+les hautes régions, un fragment de conversation entre Lannes et Napoléon
+donne assez à réfléchir{210}. Au passage du mont Saint-Bernard, nous
+voyons le général Chambarlhac menacé de mort par un canonnier qu'il veut
+diriger dans une manœuvre{86}, et si le même général s'éclipse ensuite
+au moment le plus chaud d'une bataille pour reparaître après la
+victoire, ses soldats le reçoivent à coups de fusil, ils le forcent à
+repartir de plus belle, et cette fois pour toujours{115}. Un fait
+terrible en ce genre se serait passé à Montebello; les soldats d'une
+demi-brigade auraient profité de la chaleur de l'action pour tuer tous
+leurs officiers, moins un{468} Le seul moyen de punir tant de coupables
+est de les faire périr à leur tour, mais du moins glorieusement, et
+c'est ce que Bonaparte aurait fait[3] dès le début de la journée de
+Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le
+feu d'un détachement de traînards qu'il est chargé de ramener à
+destination{301}. Lui-même ne craint pas de bousculer un colonel pour
+faciliter à son convoi le passage d'un pont{361}. Je ne parle point des
+scènes auxquelles il nous fait assister à Boulogne et en Russie{81, 305,
+327, 472}. Il ne s'agit plus ici d'actes d'insubordination, mais de
+véritables brigandages.
+
+Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une
+discipline étroite semble n'avoir jamais réglé les troupes, même dans la
+garde (comme on le voit par l'épisode bachique de son séjour d'Ay{178},
+et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille
+d'Austerlitz{475}), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs
+personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le
+seconde avec une intelligence, une affection et un élan{113, 114, 176,
+193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à
+l'obéissance. Chez nous, on n'arrive à rien par la raideur[4]. Il faut
+que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire
+apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la
+_main de fer gantée de velours_, qui est chez nous l'expression convenue
+pour désigner les aptitudes du parfait commandement.
+
+C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiéter
+constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion.
+C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et
+leurs vêtements en s'attelant à l'artillerie, comme les simples
+soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les
+encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront
+l'embrasser de bon cœur, lui serreront la main, lui donneront le bras en
+causant{96-99}. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les
+premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer
+eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés{103, 249}. À Essling
+encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la
+garde impassible, Dorsenne renversé par l'explosion d'un obus, se relève
+aussitôt «comme un beau guerrier», criant: «Soldats, votre général n'a
+point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir à son poste{247}.»
+Quelques jours après, à Wagram, un colonel d'artillerie, blessé le
+matin, ne se laisse emporter à l'ambulance que le soir, après la
+bataille. Celui-là dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons;
+il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais «sur son
+séant, il commandait{255}».--Cinq mots superbes qui valent un tableau de
+maître.
+
+A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un
+fusil et s'élancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342}; à Dresde, le
+capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une
+tranquillité telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrière. A Brienne,
+le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce
+d'artillerie{371}. A Montereau, le maréchal Lefebvre s'élance au galop
+sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les
+officiers de l'état-major impérial{274}. «L'écume sortait de la bouche
+du maréchal, tant il frappait.»
+
+Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats
+ne restaient pas en arrière; ils eussent rougi de le céder à leurs
+officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit
+pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers
+d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher à la mort comme
+canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce
+mameluck s'élançant une dernière fois dans la mêlée d'Austerlitz pour y
+conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus{473}.
+N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à
+l'ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant: «J'ai trois
+paires de bottes à Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201}» Nous tombons
+ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus,
+la facétie devient un héroïsme dont l'effet est certain sur des
+Français.
+
+ * * * * *
+
+On a fait bien des études sur Napoléon; je n'en connais pas une où
+l'homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite
+intimité avec les soldats qui l'aidèrent à se faire un nom.
+
+Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces;
+il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de
+Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il
+confère avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les détails
+d'instruction militaire{280}, faisant manœuvrer devant lui un simple
+peloton de vélites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui récite
+mal sa théorie{280}, annonçant lui-même un exercice à feu{230},
+recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans
+les chambres d'une caserne à l'heure où les soldats sont couchés, et
+examinant leur literie{142}.
+
+Passer une revue est un devoir qu'il ne néglige jamais. Je ne parle pas
+seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant
+imperturbablement manœuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir
+l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant «l'eau qui ruisselle
+le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui
+retombent sur ses épaules{161}». Mais il n'est pas une parade sans qu'il
+fasse manœuvrer chaque régiment avant le défilé{258}. En campagne, il
+examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin
+leur destination{298}. Dès qu'un soldat présente les armes, il s'arrête
+et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne négligera point la
+visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations
+officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}.
+On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des
+troupes en s'écriant: «Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je
+marche à votre tête{371}.»
+
+Qu'un officier revienne de mission, il l'interroge après son chef
+d'état-major, ne négligeant pas de régler ses frais de route et sur
+l'heure, que le temps presse ou non{337, 314}. Il veut voir les
+combattants qui ont accompli des actions d'éclat{98}, et fait aussitôt
+leurs promotions sur le champ de bataille{320, 355}. A certains moments
+décisifs, nous le voyons donner directement ses ordres à un capitaine
+d'infanterie ou d'artillerie{354, 377}. De même, par tous les temps, et
+à toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur
+demandant si on leur a pris quelque chose{320, 333}. Que ses soldats
+arrivent fourbus par des marches forcées, il paraîtra s'indigner contre
+des ordres outrepassés, les entourera de soins, surveillant la
+distribution des cordiaux qui peuvent les rétablir{241}; il assiste du
+reste volontiers au repas du soldat, et ne dédaigne pas de présider à la
+distribution d'une douzaine de porcs pris à la course{172}. A
+l'occasion, il demande une pomme de terre et une bûche par
+escouade{200}, ayant soin de faire cuire sa ration lui-même au feu de
+son bivac, toujours placé bien en vue de l'armée{475}.
+
+Il a soin de régler lui-même les petites querelles de son état-major,
+après confrontation des parties{365}. Si un beau coup de sabre est donné
+devant lui, il en fera son compliment nuancé parfois de petites
+taquineries{368-397}. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des
+tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du
+prestige exercé, devra se reporter aux renvois que nous avons multipliés
+pour mieux appuyer nos affirmations; ils en disent long sur l'ascendant
+de l'homme et sur les soins infinis qu'il prenait pour le maintenir.
+Ascendant si complet qu'il pouvait sacrifier de parti pris ses
+officiers, et s'étonner librement devant eux de voir que la mort n'en
+eût pas voulu{336}. «Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais
+toujours et j'étais payé d'un regard gracieux, qu'il savait jeter à la
+dérobée{345}.»
+
+A la vérité, pour son maître, le pauvre Coignet n'était bon qu'à tuer.
+Il le comprend et il avoue n'en adorer que plus son dieu[5]: «Je
+l'aimais de toute mon âme, mais j'avais le frisson quand je lui
+parlais{345}.» Il est vrai que des frissons d'un autre genre courent en
+1813 au grand état major impérial où on _blasphème_ (le mot est de
+Coignet) en disant: «L'Empereur est un ... qui nous fera tous
+périr{357}.» A Dresde, en 1813, notre héros lui-même hasarde
+respectueusement que l'Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais
+c'est la seule note dissonante dans une admiration perpétuelle, et il
+s'en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu'avait d'émouvant ce dernier
+baiser à l'aigle, dans la grande cour de Fontainebleau{379}. Le second
+départ, à Laon, est loin d'avoir un tel caractère{407}.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui tiennent pour dangereuse la légende napoléonienne trouveront
+peut-être que j'y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en
+histoire comme en autre chose, j'estime qu'on gagne à ne rien oublier,
+surtout quand il s'agit d'un tel capitaine. Appliquons-nous plutôt à le
+bien connaître, à voir comment il a pu surexciter tous les éléments
+guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement: l'un
+professionnel, bon à méditer pour les patriotes que préoccupe le
+relèvement de notre esprit militaire; l'autre, non moins utile, montre
+les dangers du culte d'un seul homme substitué au culte de la patrie.
+C'est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napoléon, ni celui
+de Bonaparte. La leçon qui se dégage de ses revers serait perdue si on
+oubliait sa gloire qui est aussi la nôtre. Plus grand fut le succès,
+plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans,
+doublement mutilés.
+
+On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations. Cela nous
+paraît surtout vrai pour celui qui dit: _En toute chose, il faut
+considérer la fin_. Quand on l'applique à l'histoire du premier Empire,
+il n'est pas difficile de s'apercevoir que les entrées triomphales à
+Vienne et à Berlin n'ont point empêché la France de perdre deux petites
+places appelées Sarrelouis et Landau. La domination d'un grand homme de
+guerre ne nous a pas même laissé les frontières conservées par le
+faible Louis XVI.
+
+Puisse la France ne plus associer sa fortune à celle des beaux joueurs
+dont la devise est «tout ou rien!» En attendant, gardons-nous d'effacer,
+même au coin d'une rue, le souvenir de leurs parties périlleuses. Il
+doit rester, au contraire, comme une leçon éternelle.
+
+ * * * * *
+
+On prétend que la vanité est notre défaut national. Pourtant, on ne nous
+voit point, comme d'autres peuples réputés plus sages, célébrer
+obstinément de glorieux anniversaires. Puisque nous épargnons nos
+souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs à notre
+manière. Pensons à Waterloo en même temps que les Anglais, à Sedan en
+même temps que les Prussiens, aux Vêpres Siciliennes en même temps que
+l'Italie. Il est des rappels d'autant plus salutaires qu'ils sont pleins
+d'amertume, car, dans l'hygiène des peuples comme dans celle des
+individus, les amers peuvent être de grands préservatifs.
+
+C'est ce que nos pères appelaient «l'école de l'adversité». Coignet n'en
+connut pas d'autre, et il en sortit l'homme fortement trempé que nous
+allons connaître.
+
+22 septembre 1882.
+
+LORÉDAN LARCHEY.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+_Premier cahier:_ Mon enfance.--Je suis tour à tour berger; charretier;
+garçon d'écurie; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux.
+
+_Deuxième cahier:_ Ma vie militaire.--On m'incorpore dans le bataillon
+de Seine-et-Marne.--Le 18 brumaire.--Départ pour l'Italie.--Passage du
+Saint-Bernard.--Combat de Montebello.
+
+_Troisième cahier:_ Bataille de Marengo.--Dans les États de Venise.--En
+Espagne.--Je suis sapeur.--En garnison au Mans.--J'arrive à Paris dans
+la garde.
+
+_Quatrième cahier:_ Je suis décoré.--Empoisonné par un agent
+royaliste.--En congé au pays.--Le camp de Boulogne.--Première campagne
+d'Autriche.--Austerlitz.
+
+_Cinquième cahier:_ Campagne de Prusse: Iéna.--À Berlin.--En
+Pologne.--Eylau.--Entrevue de Tilsitt.--Je suis caporal.--Guerre
+d'Espagne.--À Madrid.--Deuxième campagne d'Autriche.--Je suis
+sergent.--Essling et Wagram.
+
+_Sixième cahier:_ Rentrée en France.--Une bonne fortune.--Fêtes du
+mariage impérial.--On me nomme instructeur; chef d'ordinaire;
+vaguemestre.
+
+_Septième cahier:_ Campagne de Russie.--Je passe lieutenant à
+l'état-major général.--À Moscou.--La retraite.--Rentrée à Kœnigsberg.
+
+_Huitième cahier:_ Campagne d'Allemagne.--Je suis promu
+capitaine-vaguemestre du quartier général.--Batailles de Dresde et
+Leipzig.--Hanau.--L'invasion.--Visite à Coulommiers (Additions).
+
+_Neuvième cahier:_ En demi-solde à Auxerre.--Les Cent
+jours.--Waterloo.--Rentrée à Auxerre.--Mon mariage.--Liquidation de ma
+retraite.--La garde nationale me prend pour porte-drapeau.--Le duc
+d'Orléans rétablit ma nomination d'officier de la Légion
+d'honneur.--Pourquoi j'écris mes mémoires.
+
+Additions, et pièces justificatives.
+
+
+
+
+PREMIER CAHIER
+
+MON ENFANCE.--JE SUIS TOUR À TOUR BERGER, CHARRETIER, GARÇON D'ÉCURIE,
+HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX.
+
+
+Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l'Yonne, en
+1776, le 16 août, d'un père qui pouvait élever ses enfants avec de la
+fortune[6].
+
+Mon père eut trois femmes: la première a laissé deux filles; de la
+seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons).
+Le plus jeune avait six ans, ma sœur sept ans, moi huit, et mon frère
+aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie.
+Mon père s'est remarié une troisième fois; il épousa sa servante qui lui
+donna sept enfants.
+
+Je fais le portrait de mon père: il était aimable, sobre, n'aimant que
+la chasse, la pêche et les procès; enfin c'était le coq de toutes les
+filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il
+lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait
+trente deux. Je crois que c'est suffisant.
+
+Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisième était notre
+servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait _la belle_; aussi, au
+bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent
+maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute
+l'autorité.
+
+Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour! Elle nous
+serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis
+deux mois lorsque mon père l'épousa. Ce fut bien le reste.
+
+Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les
+enfants?--Ils sont couchés», répondait la marâtre.
+
+Et tous les jours la même chose... Jamais nous ne voyions notre père;
+elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous
+plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous
+trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos
+figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.--Nous mourons de faim; elle nous
+bat tous les jours.--Allons! rentrez, je vais voir cela.»
+
+Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient
+pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir,
+mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous
+partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à
+personne.»
+
+De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos
+pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne
+sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons.
+Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.
+
+J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois.
+C'est moi qui servais de chien à la bergère.
+
+«Passe par là!» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en
+détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons
+et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais
+pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin,
+j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton
+sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de
+derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien.
+
+Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient
+des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup
+est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui
+gisait sur le carreau!
+
+Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui
+ramassais les _miches_ de la semaine. De là, je pars pour la foire
+d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de
+sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux
+propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient
+de douze à quinze cents francs avec mes deux bras.
+
+Il y avait douze bêtes à cornes, dont six bœufs. L'hiver, je battais à
+la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi;
+j'étais dans la misère la plus complète.
+
+Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée
+sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon
+maître apporter ma _miche_ pour mes vingt-quatre heures, qui consistait
+en une omelette de deux œufs cuite avec des poireaux et de l'huile de
+chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où
+l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé.
+
+En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas.
+J'avais mon favori, c'était le plus doux de mes six bœufs. Aussitôt
+était-il couché, que j'étais vers mon camarade; je commençais par ôter
+mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête
+sur son cou.
+
+Mais, vers deux heures du matin, mes six bœufs se levaient sans bruit,
+et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre
+restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes bœufs, dans
+l'obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l'oreille. Je
+m'acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me
+faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes
+cous-de-pied étaient fendus jusqu'aux nerfs.
+
+Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui
+brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais
+abandonné.
+
+Enfin, retrouvant mes six bœufs, je faisais le signe de croix. Combien
+j'étais heureux! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui
+étaient chargées de moulée, et là j'attendais mon maître pour les
+atteler et partir sur le port. De là, je revenais au pâturage; le maître
+me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux œufs
+cuits avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Et tous les jours la
+même chose pendant trois ans; la marmite était renversée sous la
+maie[9]. Mais le plus pénible, c'était la vermine qui s'était emparée de
+moi.
+
+Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai
+le village. Je reviens sur mon _lancé_[10] pour voir si l'on me
+reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l'enfant perdu. Cela faisait
+quatre ans d'absence; je n'étais plus reconnaissable.
+
+J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent
+auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort
+que l'adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau
+limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma sœur.
+
+Enfin, la messe sonne. Je m'approche près de l'église, mon petit
+mouchoir à la main, car j'avais le cœur bien gros. Mais je tiens bon; je
+vais à la messe; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière,
+regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant
+j'entends une femme qui dit: «Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon
+Dieu de bon cœur.» J'étais si bien déguisé que personne ne me reconnut;
+mais moi ce n'était pas la même chose. Je ne parle à personne; la messe
+finie, je sors de l'église. J'avais bien vu mon père qui chantait au
+lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait près de lui un de ses enfants
+qu'il avait abandonné.
+
+J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger à ma sortie
+de la messe. Je me dirige chez ma sœur du premier lit, qui tenait une
+auberge; je lui demande à manger.
+
+«Que veux-tu, mon garçon, à dîner?
+
+--Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous
+plaît.»
+
+On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans
+un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme
+moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je,
+madame?--Quinze sous, mon garçon.--Les voilà, madame.--Tu es du Morvan,
+mon petit?--Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.»
+
+Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui
+demande à se louer.--Quel âge as-tu?--Douze ans, monsieur.--De quel pays
+es-tu?--De Menou.--Ah, tu es du Morvan.--Oui, monsieur.--Sais-tu battre
+à la grange?--Oui, monsieur.--As-tu déjà servi?--Quatre ans,
+monsieur.--Combien veux-tu gagner par an?--Monsieur, dans mon pays, on
+gagne du grain et de l'argent.--Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu
+seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé
+à coucher à la paille?--Oui, monsieur.--Si je suis content de toi, je te
+donnerai un louis par an.--Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas
+mon dîner.--Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.»
+
+Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais
+fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus
+turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de
+pierres, ils m'appelaient le _poil rouge_; j'étais toujours le plus
+fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait
+accoutumés[12].
+
+Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je
+travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne
+travaille pas le dimanche.--Eh bien! dit ma sœur, que va-t-il faire?--Il
+servira à la table; viens chercher du vin à la cave.»
+
+Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais
+comme un perdreau.
+
+Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère
+me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du
+matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien
+propre.--Soyez tranquille, tout cela sera fait.»
+
+Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si
+j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu
+les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant
+chez ma sœur et surtout son domestique, et à la porte de mon père.
+
+Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de
+mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire
+la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre,
+et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va
+la besogne?--Mais, monsieur, pas mal.--Voyons la grange. Ce que tu as
+fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien
+faites.--Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.--Allons, mon
+garçon, viens déjeuner.»
+
+Enfin, le cœur gros, je vais chez cette sœur que ma mère avait élevée
+comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit
+garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.»
+
+On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère
+dit: «Il faut lui faire de la soupe.--Eh bien! demain; je me suis levée
+trop tard.»
+
+Le lendemain, je me mis à l'ouvrage, et à l'heure je fus manger. Ah!
+pour le coup, je trouvai une soupe à l'oignon et du fromage, et mon
+verre de vin. «Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au
+jardin bêcher.--Oui, monsieur.»
+
+À neuf heures, ma bêche sur l'épaule, je me mis à la besogne. Quelle fut
+ma surprise! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde;
+j'ôte mon chapeau, le cœur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle:
+«Tu es donc chez mon gendre?--Oui, monsieur. Ah! c'est votre
+gendre!--Oui, mon garçon. D'où es-tu?--Du Morvan.--De quel endroit?--De
+Menou. Je servais au village des Bardins.--Ah! je connais tous ces pays.
+Connais-tu le village des Coignet.--Oui, oui, monsieur.--Eh bien! il a
+été bâti par mes ancêtres.--Ça se peut, monsieur.--Tu as vu de belles
+forêts qui appartiennent à Mme de Damas?--Je les connais toutes, car
+j'ai gardé les bœufs de mon maître pendant trois ans; je couchais toutes
+les nuits sous les beaux chênes dans l'été.--Ah! bien, mon garçon, tu
+seras mieux chez ma fille.--Ça se peut.--Comment te
+nommes-tu?--Jean.--Et ton père?--On le nomme dans le pays _l'Amoureux_.
+Je ne sais si c'est son véritable nom.--A-t-il beaucoup d'enfants?--Nous
+sommes quatre.--Que fait-il, ton père?--Il va dans les bois; il y a
+beaucoup de gibier par là; on n'y voit que des cerfs et des biches, et
+du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des
+fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.--C'est bien, mon
+garçon, travaille! tu es bien chez mon gendre.»
+
+Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les
+chevaux à l'écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire.
+Combien j'étais content! On me fit descendre à la cave pour rincer des
+bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir.
+Alors le petit garçon d'écurie était propre à tout; aussi on me faisait
+trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-là! Je servais à table. C'était
+ensuite la cave, l'écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et
+je disais: «Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce
+nom, il était trop bien gravé dans mon cœur.)
+
+--Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garçon?--Non, monsieur, pas du
+tout.»
+
+Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par détruire la
+vermine; au bout de deux mois, j'étais propre. Mes dimanches me
+rapportaient, y compris les pourboires de l'écurie, six francs la
+semaine. Cette vie a duré trois mois; mon grand chagrin, c'était de ne
+plus retrouver mes deux plus jeunes frère et sœur.
+
+Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui étaient porte à
+porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et
+mon père se trouvait dans son jardin.
+
+«Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.--Ah, te voilà,
+Filine!» (C'était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s'en va.
+
+Alors la conversation s'engage: «Tu es de bien loin d'ici? me
+dit-il.--Je suis du Morvan.--C'est donc bien loin le Morvan?--Oh! non,
+cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de
+chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.--Ah! ce
+vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleuré, nous deux
+mon frère, de si bons camarades[13]! Nous étions toujours ensemble; ils
+ont perdu leur mère bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une
+belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et
+nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous
+faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le
+leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c'était
+pitié à voir. Mon frère me dit: «Allons voir les petits Coignet, il faut
+leur porter du pain.» Mais quelle est notre surprise! Les deux plus
+vieux étaient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point
+de nouvelles. Nous disons ça à papa, qui nous dit: «Ces pauvres enfants,
+ils étaient trop malheureux, toujours battus.» Je fus demander au petit
+et à sa sœur où étaient leurs deux frères: «Ils sont partis, me
+dirent-ils.--Et où?--Ah! dame, je ne sais pas.» Mon père est venu
+demander au père Coignet: «On dit que vos garçons sont partis?» Mais il
+a répondu: «Je crois qu'ils sont allés voir des parents du côté de la
+montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] à
+leur retour.» Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux
+plus jeunes n'étaient plus à la maison. «Ces pauvres petits»,
+dirent-ils, «on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie
+après le père Coignet et sa femme.»
+
+À ce récit, les larmes m'échappèrent des yeux. «Vous pleurez? me
+dirent-ils.--Ça fait trop de mal d'entendre des choses comme
+cela.--Dame! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas
+cherchés du tout.»
+
+Il était temps que cette conversation finisse, car j'étais au bout de
+mes forces, je ne pouvais plus tenir... Je rentrai dans ma grange pour
+pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je
+rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur
+cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je
+délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma
+bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir
+paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu'elle tenait par la main!
+Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître
+devant moi. Je fus prêt à faire un malheur; je quittai le jardin, la
+voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du côté de l'écurie
+pour pleurer à mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les
+fois que j'y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que
+j'évitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai été tenté de
+passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un
+coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu
+retenait ma main, et je me sauvais.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours.
+Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain,
+gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se
+battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma
+sœur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la
+maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit,
+disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.--Soyez
+tranquilles, vous serez contents!»
+
+Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après
+ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et
+dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous
+sommes contents de vous.»
+
+Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous
+conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il
+faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.--Eh bien!
+messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.--Nous avons trois
+lieues à faire, n'est-ce pas?--Oui, messieurs, mais il faut demander la
+permission à madame, pour que je puisse vous conduire.--C'est vrai, nous
+lui demanderons.»
+
+Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se
+coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que
+l'on nomme _les Brandons_. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je
+vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.»
+
+Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font
+sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur
+l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des
+œufs à la coque.»
+
+Je vais faire lever ma sœur qui se dépêche.
+
+Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent
+et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre
+domestique avec nous pour passer les bois?--Eh bien! va, me dit-elle,
+avec ces messieurs.»
+
+Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à
+terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par
+an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse,
+des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce
+que je gagne.--Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?--Oh! oui,
+messieurs.--Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec
+nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et
+nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant
+ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.--Messieurs,
+je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît
+pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me
+connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez
+couché.--Ça n'est pas possible!--Oh! je vous le jure.--Comment ça se
+fait-il?--Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.»
+
+Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras.
+Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre
+ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais
+traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison
+paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma sœur du
+premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à
+pleurer.
+
+«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous
+remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher
+notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du
+Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et
+l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement,
+vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas
+dessus.--Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma sœur.--Soyez
+tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous
+partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes
+à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous
+vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. --Ça
+suffit.»
+
+Je quittai ces messieurs le cœur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu
+as été bien longtemps.--Dame! ils m'ont mené bien loin, ces
+messieurs-là. Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de
+l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui
+est malade.--Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.--Dame! voilà la
+lettre; ça vous regarde.»
+
+Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as
+quatorze lieues à faire demain.»
+
+De la nuit je ne ferme l'œil, ma petite tête était bouleversée de tout
+ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures,
+j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval
+bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le
+vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel,
+je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures
+à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze
+ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui
+fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois
+francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans
+ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme.
+
+Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai
+déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.--Ça suffit.»
+
+Je bats jusqu'à l'heure du dîner.
+
+«Tu vas aller au jardin bêcher.»
+
+Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà,
+Jean!--Oui, monsieur Coignet.--Tu viens d'Auxerre?--Oui, monsieur.--Tu
+as bien marché. Connais-tu cette ville?--Non, monsieur, je n'ai pas eu
+le temps de la voir.--C'est vrai.»
+
+Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon
+père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi
+intelligent.--C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?--Douze
+ans, monsieur.--Ah! tu promets de faire un homme.--Je l'espère.--Allons,
+continue; l'on est content de toi.--Je vous remercie.»
+
+Et je me retire, le cœur gros.
+
+Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces
+marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le
+huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux
+descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils
+n'étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n'en
+finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie
+veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite
+à l'écurie pour seller le cheval de ces messieurs.
+
+Je n'ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous
+gris-pommelés. Je n'osais parler à ces Morvandiaux; je pétillais de
+joie. La queue n'était pas encore passée que voilà ces messieurs qui
+arrivent dans la cour avec trois chevaux. «Eh bien, mon petit garçon, et
+notre bidet, comment va-t-il?--Il est superbe.--Mettons pied à terre,
+voyons cela. Comment! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre
+garçon pour qu'il l'emmène, il n'est pas encore passé.»
+
+Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe: «François,
+prenez votre bidet, suivez les chevaux!»
+
+Ma sœur paraît, ces messieurs la saluent: «Madame, combien vous est-il
+dû pour la nourriture de notre cheval?--Douze francs, messieurs.--Les
+voilà, madame.--N'oubliez pas le garçon.--Cela nous regarde.»
+
+Ma sœur m'aperçoit que je sortais le cheval: «Tiens, dit-elle, tu es
+habillé en dimanche.--Comme tu vois.--Comment! à qui parles-tu?--À
+toi.--Comment?--Eh! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique
+est ton frère.--Par exemple!--C'est comme cela. Tu es une mauvaise sœur.
+Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma
+petite sœur, mauvaise sœur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté
+trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez
+Mme Morin? Tu n'as pas de cœur. Ma mère qui t'aimait comme nous, et nous
+avoir laissés partir!»
+
+Voilà ma sœur à pleurer, à crier. «Eh bien, madame, c'est bien la vérité
+que ce jeune enfant vous dit? Si ça est, ça n'est pas beau.--Messieurs,
+ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon père. Ah! le malheureux,
+il a perdu ses quatre enfants!»
+
+Aux cris et lamentations de ma sœur, il arrive des voisins qui accourent
+de toutes parts pour me voir: «C'est un des enfants du père Coignet. En
+voici un de retrouvé.» Et ma sœur et moi de pleurer. Un de ces
+messieurs, qui me tenait par la main, dit: «Ne pleure pas, mon petit,
+nous ne t'abandonnerons pas, nous.»
+
+Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scène était touchante.
+Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: «Le voilà, ce M.
+Coignet qui a perdu ses quatre enfants!--C'est mon père que voilà,
+messieurs.--Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec
+nous.--Eh bien, dis-je alors, père sans cœur, qu'avez-vous fait de mes
+deux frères et de ma sœur? Allez donc chercher cette marâtre de
+belle-mère qui nous a tant battus.--C'est vrai, crie tout le monde.
+C'est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise.»
+
+Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient
+par le bras: «Allons, à cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux),
+en voilà assez! Partons, montez sur votre bidet.»
+
+Et tout le monde de me suivre, criant: «Adieu, mon petit, bon voyage!»
+Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais à
+chaudes larmes en disant: «Adieu, mes bons amis!»
+
+Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux
+haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des
+révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la
+main.
+
+ * * * * *
+
+«Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos
+chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!»
+
+Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à
+Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries
+et fis préparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces
+messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris
+les maîtres.
+
+En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le
+lendemain, et on les attache à deux longes. C'est la première fois que
+ces chevaux se trouvaient à côté l'un de l'autre; il était temps que le
+foin et l'avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous
+n'aurions pu les contenir; c'étaient comme des furibonds qui se
+cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant,
+et les maîtres de rire en me voyant frapper de l'un à l'autre. À sept
+heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs
+hommes qui étaient quarante-cinq; ils payent leur journée, et retiennent
+les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes
+d'écurie pour la nuit, et m'emmènent. «Allons souper, dirent-ils, venez
+avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir.»
+
+Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la
+soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du
+dessert, du vin cacheté!
+
+«Mettez-vous là, entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux!»
+
+Le roi n'était pas plus content que moi.
+
+«Ah çà! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du
+papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne
+s'arrête qu'à la couchée. Vous trouverez des garçons d'auberge qui vous
+attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront à chaque homme
+en passant, sans s'arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez
+derrière autant que possible.»
+
+Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des _torches_ et des
+_quenouilles_, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux
+(cela a demandé du temps); et puis en route!
+
+Tous les jours j'étais traité de la même manière que le premier jour.
+Quel changement dans ma position!... Comme je me trouvais heureux de
+coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la
+paille. Enfin tous les soirs, j'avais à souper. Je considérais ces
+messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours.
+
+Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et
+j'eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L'un se nommait M.
+Potier, et l'autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli;
+M. Potier était petit et laid. Je me disais: «Si je pouvais être chez
+M. Huzé!» Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort
+m'attendait.
+
+Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive à trois
+heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues,
+monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. «Eh bien, mon garçon,
+et votre maître ne vient pas ce soir?--Non, madame, il ne viendra que
+demain.--Que l'on mette le cheval à l'écurie! venez avec moi.»
+
+Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses
+filles de la maison qui se mettent à crier: «Ah! le voilà! le petit
+Morvandiau!»
+
+Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau à la main, je
+suivais madame. «Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre
+ouvrage. Venez, mon petit!»
+
+Comme elle était belle, Mme Potier! car c'était bien la femme du petit
+que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour
+moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! «Allons,
+continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne
+soupe qu'à sept heures.»
+
+Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis:
+«Madame, tous les chevaux sont vendus.--Êtes-vous content de votre
+maître?--Oh! madame, je suis enchanté.--Ah! c'est très bien ce que vous
+dites là. Aussi mon mari m'a écrit que vous étiez un bon sujet.--Je vous
+remercie, madame.»
+
+Le soir, à sept heures, on soupe (c'était le vendredi). Je vois une
+table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales
+d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre
+à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin,
+charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère
+et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à
+Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de
+Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues
+de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de
+matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur.
+
+On me fait mettre à côté d'un grand gaillard, et madame lui recommande
+de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en étais honteux de
+voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il
+s'aperçut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche,
+et me le présente à l'écurie en me disant: «Vous n'avez pas mangé, vous
+êtes trop timide.»
+
+Comme je l'ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige!
+
+À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'écurie.
+J'étais bien couché: un lit de plumes, un matelas, des draps bien
+blancs. Je me trouvais heureux.
+
+Le matin, mon grand camarade me mène à la salle à manger pour déjeuner,
+avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu! quel fromage[16]! comme de
+la crème! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce
+que je ferais. «Il faut attendre que madame soit levée, elle vous le
+dira.--Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer
+l'écurie.»
+
+Je pétillais du désir de travailler. Le garçon d'écurie était parti à la
+ville; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les écuries.
+Madame arrive et me trouve habit bas, le balai à la main: «Qui vous a
+dit de faire cela?--Personne, madame.--Eh bien, ce n'est pas votre
+ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison; mais
+vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous
+devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des
+légumes. Savez-vous bêcher?--Oui, madame.--Ah! tant mieux. Je vous ferai
+travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son
+ouvrage, personne ne s'en dérange.»
+
+Je rentre à la maison, et vais visiter les moulins à Chamois. De retour
+à la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux maîtres qui
+cherchaient madame! «Te voilà, mon ami», dit Mme Potier à son vilain
+mari, car c'était bien celui auquel je désirais le moins appartenir (et
+c'était l'homme par excellence, tant par le cœur que par la fortune). M.
+Huzé salue et se retire. On me fait venir: «Ma femme, dit mon maître,
+voilà un enfant que je t'amène de la Bourgogne; c'est un bon sujet, je
+te le recommande; je te conterai son histoire plus tard.»
+
+Et moi qui étais là, bien timide!
+
+«Eh bien, dit-il, vous êtes-vous ennuyé, mon garçon? Allons voir nos
+chevaux!» Et le voilà à me faire voir toutes les écuries, les moulins.
+Et les domestiques de saluer leur maître; ce n'était pas un maître,
+c'était un père pour tout le monde; jamais il ne lui échappait une
+expression déplacée. Il me dit: «Demain, nous monterons à cheval pour
+vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez à
+même de connaître tous les morceaux qui m'appartiennent.»
+
+Je me disais: «Que va-t-il faire de moi?»
+
+Il parle à ses laboureurs et à ses autres ouvriers toujours avec un ton
+affable. Puis il dit: «Allons voir mes prés! (Et toujours il me parlait
+avec bonté.) Faites attention à tout ce que je vous montre, et les
+limites, car je pourrai vous envoyer faire une tournée quelquefois pour
+voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce
+qui est fait.--Soyez tranquille, je rendrai un fidèle compte de tout ce
+que vous me direz.--Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous
+prendrez toujours votre bidet, car les routes sont longues.»
+
+Nous fûmes bien trois heures dehors. «Allons, me dit-il, rentrons à la
+maison! demain nous irons ailleurs.»
+
+Enfin il me mit au courant de tous les détails de la manutention du
+dehors. Huit jours se passent ainsi en tournées de part et d'autre; le
+neuvième jour, il vient un orage épouvantable. Voilà les eaux qui
+inondent la maison, arrivent de toutes parts; tout le monde était
+bloqué. Il se trouvait encore des chevaux à l'écurie. Ni maître ni
+garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d'une écurie à
+l'autre, car l'eau montait à vue d'œil. Enfin, je barbotais comme un
+canard, les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l'eau n'a pas
+pénétré dans la maison.
+
+Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d'être
+noyés, vu qu'ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne
+une pince du moulin, et me dit: «Tâchez de délivrer les cochons.--Soyez
+tranquille, je vais de suite.» Et me voilà dans l'eau. Je ne croyais pas
+pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une
+percée et l'eau m'aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et
+nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres
+étables; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la
+maison de me regarder par les croisées.
+
+M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: «La petite porte de
+la cour est-elle fermée?--Non, monsieur.--Les cochons vont sortir, ils
+suivront le cours de l'eau!»
+
+Je me suis mis à traverser la cour, dans l'eau qui était maîtresse de
+mes forces; je n'arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui
+enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperçoit que j'ai
+un déserteur de parti, court à l'angle de sa maison, me crie: «Prenez
+votre bidet et tâchez de gagner le devant.» Je cours à l'écurie, mets le
+bridon à mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon déserteur.
+M. Potier me crie: «Doucement! appuyez à droite.»
+
+Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche; je me plonge dans un
+trou où l'on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort
+du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main
+droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans
+les prés. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon
+cochon; lorsqu'il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient
+comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien
+transi de froid. Mes maîtres m'attendaient sur le perron, et les grosses
+filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort,
+mais j'avais sauvé le cochon de mon maître.
+
+«Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer.» Ils
+me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les
+voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. «Buvez,
+disent-ils, ce verre de vin chaud!»
+
+Les voilà qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans
+un drap. M. Potier dit à son épouse: «Ma chère amie, si tu lui donnais
+une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.--Tu as raison,
+ce pauvre petit n'en a que deux.--Eh bien! il faut lui donner la
+demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui
+faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il
+sera habillé tout à neuf.--Bien, mon ami, tu me fais plaisir.»
+
+M. Potier me dit: «Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les
+profits: trois francs par cheval.--Monsieur et madame, combien je vous
+remercie!--Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon! Vous avez
+mérité cette récompense.»
+
+Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu! que j'étais fier!
+Je n'étais plus le petit Morvandiau.
+
+Comme ils se prêtaient à m'habiller, je dis: «Mais, monsieur, il ne faut
+pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne à
+mon poste, mes habits seraient perdus.--Tu as raison, mon enfant.»
+
+Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite
+tenue. Je me trouvais seul, le garçon d'écurie était à la ville et les
+garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l'eau. On me donne
+un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l'eau.
+Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une
+écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis
+tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux
+dire que j'ai barboté deux heures ce jour-là. Le soir, l'eau avait
+disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à
+la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me
+fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus.
+
+Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenèrent dans leur
+chambre; ils m'habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit
+au garçon d'écurie: «Selle nos bidets!» Et nous voilà partis pour voir
+des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour
+dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M.
+Potier avait parlé à ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitiés, et
+je fus mis à table près de mon maître.
+
+Il faut dire que j'étais bien décrassé. J'avais l'air d'un secrétaire.
+S'ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de
+l'alphabet!... mais les habits de M. Potier me servaient de garantie
+auprès de ces messieurs. Et dame! après dîner, nous partîmes au galop,
+nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je
+vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite.
+Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les
+premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout
+de la table; on pouvait dire que c'était une table de famille. Jamais on
+ne disait _toi_ à personne, toujours _vous_. Le dimanche, monsieur
+demandait: «Qui veut de l'argent[17]?»
+
+Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit: «Je nomme ce
+jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les clés du
+foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution à tous les
+attelages.»
+
+Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet
+arrangement, j'étais tout confus, je n'osais lever la tête. Enfin mon
+maître me dit: «Vous allez venir avec moi à la ville.» J'étais content
+d'être hors de table.
+
+M. Potier me donne des clés et me dit: «Partons! nous allons voir des
+greniers de blé considérables. Eh bien! êtes-vous content de moi? Ma
+femme aura soin de vous.--Monsieur, je ferai tout mon possible pour que
+vous soyez content de moi.»
+
+Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couché; le matin, le
+premier levé.
+
+Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je
+transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit: «Monsieur, que
+dites-vous?--Je ne suis pas _monsieur_, je suis votre bon camarade,
+dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon
+service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame,
+j'ai besoin de vos conseils.--Comme je suis le plus ancien de la maison,
+vous pouvez compter sur moi», dit-il.
+
+Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'était moi qui
+faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la
+cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait
+du son dans les auges. «Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller
+pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi
+forte.--Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai;
+ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant
+ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur
+place.--C'est très bien», dit mon maître.
+
+Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés; se voyant servir, ils
+me disent: «On nous fait donc notre part?--Vous m'avez fait gronder,
+c'est monsieur qui a mesuré le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolérez
+personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr.»
+
+Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me
+sonne et dit: «Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.»
+
+Je les apporte. Dieu! que de piles d'écus dans ces sacs! Je reste
+chapeau à la main: «Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous
+partirons avec ces messieurs.» Madame me dit: «Habillez-vous proprement.
+Voilà un mouchoir et une cravate. Elle a la bonté de m'arranger.»
+«Allez, mon petit garçon, vous voilà propre!»
+
+Comme j'étais fier! je présentai le cheval à mon maître, et je tins
+l'étrier. (Cela l'a flatté beaucoup devant ces messieurs, car il me l'a
+dit depuis.) Les voilà tous trois à cheval. Je suivais en arrière,
+plongé dans mes petites réflexions. Arrivés à une belle ferme, on met
+nos chevaux à l'écurie, et moi je me tiens dans la cour à voir ces
+belles meules de blé et de foin; un domestique vient me chercher pour me
+faire mettre à table. Je refusai, disant: «Je vous remercie.» Le maître
+de la maison me prend par le bras et dit à mon maître: «Faites-le mettre
+à table près de vous.»
+
+Je n'étais pas à mon aise; enfin je mangeai du premier plat servi, et je
+me levai de table. «Où allez-vous? me dit le maître de la maison.--M.
+Potier m'a permis de me retirer.--C'est différent.»
+
+J'étais flatté de me voir à une table servie comme celle-là. Je me la
+rappelle toujours. Mme la fermière, après le dîner, m'invite à voir sa
+laiterie. Je n'ai jamais rien vu de si propre: des robinets partout.
+«Tous les quinze jours, me dit-elle, je vends une voiture de fromages.
+J'ai quatre-vingts vaches!»
+
+Elle me ramène au réfectoire pour me faire voir sa batterie de cuisine;
+tout était reluisant de propreté. La table, les bancs, tout était ciré.
+Ne sachant que dire à cette aimable dame, je lui dis: «Je conterai tout
+ce que j'ai vu à Mme Potier.--Nous y allons trois fois l'hiver dîner et
+passer la soirée. Comme l'on est bien reçu chez M. et Mme Potier!»
+
+Ces messieurs arrivent. Je me retire. M. Potier me fait signe et me met
+vingt-quatre sous dans la main. «Vous donnerez cela au garçon d'écurie:
+faites brider, nous partirons.»
+
+On amène nos deux bidets, la belle fermière dit à M. Potier: «Le bidet
+de votre domestique est charmant, il me conviendrait. Si mon mari était
+galant, il me l'achèterait, car le mien est bien vieux.--Eh bien! voyons
+cela, dit celui-ci, veux-tu l'essayer? Fais mettre ta selle, et
+monte-le. Tu verras comme il va.»
+
+On apporte la selle de côté. Je lui dis: «Madame, il est très doux, vous
+pouvez le monter sans crainte.»
+
+Voilà madame à cheval et qui part au trot, va en tous sens à droite et
+à gauche, disant: «Il a le trot très doux. Je t'en prie, mon mari,
+fais-moi cadeau de ce bidet.--Eh bien! monsieur Potier, il faut le lui
+laisser, dit le mari. Nous nous arrangerons. Combien me le
+vendrez-vous?--Trois cents francs.--Ça suffit, te voilà contente.
+Maintenant, c'est toi qui donneras le pourboire au garçon.--Oh! de
+suite, venez! me dit-elle.
+
+Elle me met six francs dans la main et me fait seller son vieux cheval.
+Et nous voilà partis au bon trot. «Quelle bonne journée pour moi!... M.
+Potier me dit: «Je suis content de vous.--Je vous remercie, monsieur.
+Cette dame m'a fait voir la laiterie et sa batterie de cuisine. Que tout
+cela est beau! Ce sont de vrais amis, madame n'est pas fière.»
+
+Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit:
+«Vous prendrez celui que nous avons amené de votre pays. Demain nous
+allons ensacher de la farine: il nous en faut cent sacs pour Paris,
+c'est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous
+boirez un coup à sec, il faut que vous appreniez à tout faire. Chez
+nous, vous n'aurez jamais d'ouvrage comme les autres; je vous mettrai au
+courant de bien des ouvrages; il faut que vous sachiez tout faire.»
+
+Le lendemain matin, il me présente au garde-moulin, et lui dit:
+«Baptiste, voilà Jean que je vous amène, il faut lui montrer à manier le
+boisseau, il sera à votre disposition toutes les fois que vous en aurez
+besoin, il est rempli de bonne volonté.--Mais, monsieur, sera-t-il assez
+fort pour manier le boisseau avec moi?--Soyez tranquille, je vais
+présider à tout cela.»
+
+Voilà M. Potier qui prend le boisseau, et me montre: «Faites comme
+cela.» Je voulais lui prendre la mesure des mains. «Non, me dit-il,
+laissez-moi finir ce sac!»
+
+Je m'empare du boisseau et je le manie comme une plume. À mon premier
+sac, Baptiste dit à M. Potier: «Nous en ferons un homme.»--Je vais
+rester près de vous, dit mon maître.--C'est inutile, dit Baptiste, nous
+nous tirerons d'affaire tous les deux.»
+
+Enfin je m'en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela
+dura toute la journée. Comme j'avais mal aux reins! Nous n'en avions
+fait que cinquante baches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin,
+j'en vins à bout à mon honneur.
+
+Monsieur et madame s'aperçurent d'une petite pointe de jalousie de la
+part des domestiques à mon sujet, et ils profitèrent du moment de mon
+absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n'étais
+pas destiné à faire un domestique, que mon père avait beaucoup de bien
+et qu'il avait perdu ses quatre enfants. «C'est moi, dit M. Potier, qui
+ai retrouvé celui-ci, les autres sont perdus; je veux qu'il sache tout
+faire.--Je lui montrerai à tenir la charrue, lui dit le premier
+laboureur.--Ah! c'est bien, je vous reconnais là.--Je le mènerai avec
+moi quand vous voudrez.--Eh bien! prenez-le sous votre protection, je
+vous le confie; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage.--Soyez
+tranquille, je lui montrerai à semer, je lui donnerai mes trois
+chevaux.»
+
+J'arrive le soir de porter des invitations à trois lieues, et je
+rapportais les réponses. Je me mis à table: monsieur et madame me firent
+des questions sur les personnes à qui j'avais remis les lettres. Je
+répondis que partout l'on avait voulu me faire rafraîchir, que je
+n'avais rien pris; je vois tous les domestiques qui me regardent.
+
+Le premier laboureur dit à table: «Jean, si vous voulez, je vous mènerai
+avec moi demain; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue.--Ah!
+vous me faites bien plaisir, mon père Pron (c'était le nom de ce brave
+homme); si monsieur le permet, je partirai avec vous.--Non, dit M.
+Potier, nous irons ensemble.»
+
+En route, monsieur me dit que ce brave homme s'était offert de me
+montrer de tenir la charrue et il ajoutait: «Il faut en profiter, car
+c'est le plus fort de notre pays.»
+
+Une fois arrivés: «Voilà votre élève, dit monsieur, tâchez d'en faire un
+bon laboureur.--Je m'en charge, monsieur.--Voyons, faites-lui faire un
+enrayage.
+
+Voilà le père Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur
+une ligne droite, et me fait prendre des points de vue très loin, et des
+points intermédiaires de place en place. Il me dit: «Regardez entre les
+deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre,
+ne faites pas attention à votre charrue, tenez vos guides et fixez bien
+vos trois points. Aussitôt que le premier sera dépassé, vous en
+ressaisirez un autre.»
+
+De suite, j'arrive au bout de mon rayage, je regarde ma première raie;
+elle était droite. «C'est bien, me dit M. Potier, ça n'est pas tremblé.
+Je suis content; ça va bien; continuez.»
+
+Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena à la
+maison, où madame l'attendait. «Eh bien! lui dit-elle, et la charrue,
+comment s'en est-il tiré?--Très bien. Je t'assure que Pron est content
+de lui; ça fera un bon laboureur.--Ah! tant mieux; ce pauvre enfant.
+Pron a eu une bonne idée de se charger de lui montrer à tenir la
+charrue. Je veux qu'il apprenne à semer; il commencera par semer des
+vesces, et puis du blé.»
+
+Le lendemain, je m'aperçus que tous les domestiques me faisaient une
+mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C'étaient
+monsieur et madame qui leur avaient conté mon histoire. Enfin je fus
+l'ami de tout le monde. M. Potier avait sept enfants; c'est moi qui
+allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C'étaient des
+fêtes pour eux et pour moi. J'étais de toutes les parties, à pied et en
+voiture. C'est moi qui réglais tous les petits différends entre les
+demoiselles et leurs frères.
+
+M. Potier me dit: «Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me
+faut des chevaux pour Paris, il m'en faut qui soient bien appareillés,
+c'est pour des pairs de France[18]; ils les veulent tout dressés et de
+quatre à cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer.»
+
+Il fait appeler son garçon marchand de chevaux: «Je vous emmène avec
+nous à cinq heures demain matin, à cheval, pour la foire de Reims. Il
+nous faut cinquante chevaux, voilà les tailles et les couleurs. Je n'ai
+pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez votre affaire.
+Partez ce soir.»
+
+On fait prévenir M. Huzé de venir s'entendre pour le départ et de
+prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les
+valises. Nous voilà partis à midi, nous arrivâmes à Reims trois jours
+avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de
+parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous
+convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes
+avaient été données. Le vieux piqueur dit: «Je crois avoir fait une
+bonne affaire. J'ai une liste de cent chevaux que j'ai tenus; j'ai tous
+les noms des particuliers.»
+
+La foire fut terminée en trois jours; le total fut de cinquante-huit
+chevaux. Nous eûmes le bouquet de la foire; ces messieurs étaient
+contents de leur voyage, et tout fut réglé dans deux jours. Et en route
+pour Coulommiers, où nous arrivâmes sans accidents.
+
+C'est là que je fus mis à l'épreuve pour dresser tant de chevaux. Au
+bout de deux jours on les met au manège: vingt par jour avec des
+caparaçons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts! on finit par les
+réduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de
+manège. Et puis, au char à bancs, au cabriolet, à la selle. Comme ils
+s'allongeaient sur la paille! ils dormaient comme un pauvre qui a sa
+besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils étaient
+sots dans les terres labourées; je montais sur l'un, sur l'autre; je
+tenais la discipline sévère avec tous ces gaillards-là. Je corrigeais
+les mutins et flattais les dociles. Cette manœuvre dura deux mois sans
+relâche; j'étais fatigué, j'avais la poitrine brisée, j'en crachais le
+sang, mais j'en vins à bout à mon honneur.
+
+M. Potier écrivit à ces gros matadors de Paris que ses chevaux étaient
+prêts. Au lieu de répondre, ils arrivent avec de belles calèches et des
+domestiques tout galonnés. «On met leurs chevaux à l'écurie; M. Potier,
+le chapeau bas, les conduit au salon et madame paraît. Comme elle avait
+un port majestueux!
+
+Ces gros ventres se lèvent pour la saluer; elle se retire et fait
+apporter des rafraîchissements; elle fait demander si ces messieurs lui
+feraient l'honneur d'accepter son dîner: ils répondirent qu'ils
+acceptaient avec plaisir. Le dîner fut magnifique.--M. Potier me fit
+appeler: «Dites à tous les palefreniers de tenir les chevaux prêts; je
+vais mener ces messieurs visiter les chevaux.»
+
+Je donne les ordres et tout fut prêt. Ces messieurs voulurent voir
+l'établissement, dont ils furent enchantés, et passèrent aux écuries
+pour visiter les chevaux et les faire sortir. «Les voilà tous par ordre,
+leur dit M. Potier. Faites-les sortir.»
+
+On demande le numéro 1 avec bridon et couverture. On me présente le
+cheval, je le fais trotter. Monsieur me dit: «Montez-le!» Je le fais
+marcher au pas en tenant mon bridon, et là la main bien placée, je
+saute; ils n'eurent pas le temps de me voir monter. Je le fais trotter
+et le présente devant ces messieurs qui le flattent en disant: «C'est
+bien!»
+
+«Numéro 2», dit mon maître. On me présente le cheval: «Montez-le, disent
+ces messieurs. Au pas!... au trot!... Ça suffit. À un autre!»
+
+Et ainsi de suite, jusqu'à douze. On me demande alors: «Sont-ils tous
+dressés comme ces douze-là?--Je vous l'assure.--Ça suffit. Ce petit
+jeune homme monte bien un cheval.--Il est bien hardi, dit mon
+maître.--Demain nous les mettrons au char à bancs. Vous avez des harnais
+pour cela?--Tout est prêt.--En voilà assez pour aujourd'hui; nous
+voudrions voir la ville.--Voulez vous que l'on mette les chevaux à votre
+voiture?--Ça serait mieux. Nous vous demanderons la permission de vous
+amener deux convives.--Tout ce qui peut vous être agréable. Jean, fais
+mettre les chevaux à la calèche!»
+
+Et les voilà partis. Mon maître était content. «Jean, me dit-il, nous
+ferons une bonne journée, ça va bien; vous vous en êtes bien tiré. C'est
+vous qui servirez à table, faites un peu de toilette. Voyez ma femme, il
+faut aller à la ville faire apporter ce que j'ai commandé et vous faire
+donner un coup de peigne, et vous mettre en dimanche.»
+
+Me voilà de retour, bien poudré. Madame me met au courant de mes
+fonctions, et, la table servie, elle va faire une toilette magnifique.
+Comme elle était belle!
+
+Ces messieurs arrivent à six heures; ils étaient six. Monsieur va les
+recevoir, le chapeau à la main. «Eh bien! monsieur, nous sommes de
+parole, nous vous amenons deux convives.--Soyez les bienvenus.»
+
+Monsieur reconnaît le sous-préfet et le procureur de la République; on
+se met à table; madame fit les honneurs; rien n'y manquait, ni moi, la
+serviette sur le bras, ni les laquais des messieurs qui étaient derrière
+leurs maîtres. Tous mangeaient sans parler au premier service; l'un des
+laquais était découpeur et présentait les morceaux tout coupés que nous
+présentions à ces messieurs, qui en refusaient souvent. Au second
+service, paraît un brochet monstre et des écrevisses superbes. «Ah!
+madame, dit un convive, voilà une pièce rare.--C'est vrai», disent-ils
+tous. Mais le sous-préfet ajoute: «M. Potier a un réservoir superbe, il
+prend des anguilles magnifiques.»
+
+Enfin les louanges pleuvent de toutes parts; le champagne arrive, voilà
+tout le monde en gaieté! Monsieur leur dit: «J'ai passé par Épernay, et
+j'en ai fait une petite provision.--Il est parfait», dit le sous-préfet.
+
+Le dessert servi, on nous fit retirer, et madame demande la permission
+de s'absenter pour un moment. On lui répond: «Toute liberté, madame!»
+Madame donne ses ordres et dit à son mari: «Ces messieurs prendront du
+punch pour finir la soirée?--Ça va sans inconvénient.»
+
+Le sous-préfet dit: «Je vous prie de prendre ma maison pour votre hôtel,
+et j'invite monsieur et madame à me faire l'amitié de venir dîner chez
+moi. Nous viendrons voir vos beaux chevaux.»
+
+Ces messieurs arrivent à midi pour voir atteler. Tout était prêt; on
+voit en suivant la liste. «Prenez le char à bancs et la calèche, ça ira
+plus vite. Amenez par ordre quatre par quatre.»
+
+Les voilà attelés, moi conduisant le char à bancs, et le piqueur, la
+berline: «Faites un tour devant la maison pour que nous puissions
+voir.--Ils sont très beaux, disent ces messieurs. Sont-ils tous dressés
+comme ces quatre-là?--Oui, messieurs! répond M. Potier. Si ces messieurs
+désiraient voir un beau cheval? C'est une folie que j'ai faite à
+Reims.--Voyons-le.--Jean, allez le chercher!»
+
+Il était tout prêt; je le présente devant ces messieurs: «Oh!
+s'écrient-ils, qu'il est beau! faites-le monter!»
+
+Je dis au piqueur: «Prenez-moi le pied pour l'enjamber, il est trop
+haut.» Lorsque je fus sur ce fier animal, je le fais marcher au pas, au
+trot, et je le présente. «C'est bien, dit le maître au laquais,
+montez-le, que je le voie mieux.»
+
+Le jeune homme était plus leste que moi. Comme il le manœuvrait!
+«Ramenez-le! en voilà assez.» Le piqueur le présente devant son maître,
+le chapeau bas. «Monsieur, dit-il, les mouvements sont très doux.--J'ai
+trouvé sa place, dit le pair de France. Il conviendra au président de
+l'Assemblée, mettez-le en tête de vos comptes, tous vos chevaux sont
+acceptés. Vous recevrez mes ordres du départ pour Paris; vous les
+accompagnerez, et ce jeune garçon viendra pour les conduire. S'il veut
+rester à mon service, je le prendrai.--Je vous remercie, monsieur, je ne
+quitte pas mon maître.--C'est bien! je vous donnerai votre pourboire.»
+
+Ils montèrent en voiture et saluèrent tous monsieur et madame. «À six
+heures, dit le sous-préfet, sans manquer!»
+
+Mon maître dit: «Que la voiture soit prête à cinq heures! Jean, faites
+votre toilette, vous nous conduirez.»
+
+Mon maître et madame furent reçus avec affabilité par tous ces
+messieurs. Toutes les autorités étaient au dîner, et le couvert de ma
+maîtresse était auprès de monseigneur. La soirée finit à minuit, et le
+lendemain ils partirent pour Paris. M. Potier reçut l'ordre de partir le
+vendredi pour arriver le dimanche à l'École militaire où ils se
+trouveraient, à midi précis, pour recevoir ses chevaux. Mon maître fait
+prévenir M. Huzé que tous les chevaux étaient vendus. «Ça n'est pas
+possible», disait-il.
+
+Nous partons le lendemain à six heures avec quatre-vingt-treize chevaux,
+et une voiture de son pour la route; je menais le beau cheval en main
+tout seul. Nous arrivons à dix heures à l'École militaire, où nous
+trouvons tout prêt; il y avait un aide de camp et des écuyers. On
+distribue le son de suite, et on fait le pansement; les pieds des
+chevaux furent bien noircis. À midi tout était prêt.
+
+L'aide de camp fait manger tout le monde et met les domestiques de
+garde. M. Huzé va déjeuner avec l'aide de camp, et mon maître part pour
+prévenir ces gros messieurs que ses chevaux étaient prêts. À deux heures
+précises, tous les gros ventres descendent de voiture et vont visiter
+les chevaux, les font sortir appareillés par quatre. «Voilà de beaux
+chevaux, dit le président, vous pouvez renouveler vos équipages. Et
+celui dont vous m'avez parlé, faites-le sortir.»
+
+Je le présente à l'aide de camp, qui monte ce fier animal, qui le
+manœuvre et le présente. On dit: «C'est un beau cheval; faites-le
+rentrer.»
+
+L'aide de camp se retire avec M. Potier et M. Huzé pour nous faire
+dîner, et il arrive un homme par quatre chevaux pour les panser. Ces
+messieurs réformèrent vingt chevaux de leurs écuries, que mon maître
+prit, au prix de l'estimation par des marchands de chevaux. Après cette
+brillante affaire, il me renvoie avec les beaux chevaux de carrosse de
+ces messieurs. MM. Potier et Huzé restèrent huit jours à Paris pour
+régler leur compte. Ils furent invités chez le gros pair de France qui
+avait été reçu à Coulommiers. Pour mettre d'accord ces messieurs sur le
+choix des attelages des chevaux neufs, il fut décidé qu'ils seraient
+tirés au sort par quatre et que chacun donnerait son pourboire pour les
+domestiques.
+
+Ces messieurs furent si contents de la loyauté de mon maître que le
+président en fit part au ministre de la guerre. Celui-ci fit appeler M.
+Potier pour lui proposer une commande de deux cents chevaux pour le
+train d'artillerie: «Voilà le prix et les tailles. À quelle époque
+pouvez-vous les fournir?--Monsieur, je peux les livrer dans deux
+mois.--Je vous fais observer que l'on est sévère pour les recevoir; les
+chevaux qui ne sont pas reçus sont pour votre compte.--C'est juste, vous
+m'en donnerez avis.--Ils seront reçus à l'École militaire. Vous savez
+l'âge: quatre à cinq ans, et point de chevaux entiers. Pouvez-vous faire
+les avances?--Oui, monsieur.--D'où les tirez-vous?--De Normandie et du
+Bas-Rhin.--Ah! c'est cela; c'est de bonne race.»
+
+M. Potier arrive à Coulommiers enchanté, et trouve ses vingt chevaux
+dans le meilleur état possible: «Ils ne sont pas reconnaissables; il
+faut les mener à la foire de Nangis; nous pourrons les vendre. Ils sont
+pour rien, on peut gagner moitié dessus. Tenez-les prêts pour demain et
+en route à six heures; ça presse, il faut partir pour la Normandie, j'ai
+un marché de passé avec le ministre de la guerre.»
+
+La foire de Nangis était si bonne que les chevaux furent vendus. M.
+Potier dit: «J'ai doublé mon prix.» Quatre jours après il partit pour
+Caen en Normandie, où il trouva une partie de son emplette; il les
+envoie à la maison, et nous partons pour Colmar, où il fit de bonnes
+affaires qu'il finit à Strasbourg complètement. M. Huzé fut chargé de
+ramener tous les chevaux. Mon maître part pour Paris et rend compte au
+ministre que dans quinze jours ses chevaux seraient arrivés. «Eh bien!
+dit le ministre, faites-les diriger sur Paris, vous épargnerez de grands
+frais. Donnez de suite vos ordres pour qu'ils arrivent; vous avez mis
+beaucoup d'exactitude. Vous me donnerez avis, ne perdez pas de temps!»
+
+M. Potier prend la diligence, fait diriger les deux cents chevaux sur
+Paris, en écrivant à son épouse de me faire partir pour Saint-Denis avec
+une voiture de son, ses chevaux devant rester quatre jours pour se
+rafraîchir. J'eus le bonheur d'arriver à Saint-Denis le premier, et tout
+fut prêt; les quatre jours furent suffisants pour re-ferrer tous les
+chevaux, et arriver à l'École militaire comme si nos chevaux sortaient
+d'une boîte, tant ils étaient frais. La voiture de son fut bien payée:
+tous les chevaux furent reçus. Devant les officiers d'artillerie, des
+inspecteurs, un général, on fut quatre heures à faire trotter, mais le
+pourboire fut nul pour moi. Je fus bien désappointé de ce contre-temps.
+Monsieur me dit: «Vous ne perdrez rien, je vous ferai cadeau d'une
+montre.» Aussi il m'en donna une belle, et deux cents francs pour les
+chevaux des représentants et deux louis pour le beau cheval. Quel
+bonheur pour moi! En arrivant, je donne tout mon argent à madame, et le
+dimanche suivant elle me fit cadeau de six cravates. Monsieur dit: «Mes
+deux voyages me valent trente mille francs.» Il avait de plus placé cinq
+cents sacs de farine.
+
+Nous reprîmes nos travaux habituels. Je devins fort et intelligent. Je
+montais les chevaux les plus fougueux, je les rendais dociles. Je repris
+aussi la charrue; je fis présent à mon maître laboureur d'une blouse
+bien brodée au collet; il était content. À seize ans, je portais un sac
+comme un homme; à dix-huit ans, je portais le sac de trois cent
+vingt-cinq; je ne rebutais à rien; mais l'état de domestique commençait
+à devenir pour moi un fardeau pesant. Ma tête se portait vers l'état
+militaire; je voyais souvent de beaux militaires avec de grands sabres
+et de beaux plumets; ma petite tête travaillait toute la nuit. Enfin je
+finis par me le reprocher, moi qui étais si heureux! Ces militaires
+m'avaient tourné la tête, je les maudissais; l'amour du travail avait
+repris ses droits, et je n'y pensais plus.
+
+Les fermiers arrivaient de toutes parts pour livrer les blés vendus à M.
+Potier. Chaque fermier avait un échantillon de son blé à la maison.
+«Jean, disait mon maître, allez chercher dix sacs.» Que de sacs de mille
+francs sortaient de son cabinet! Cela dura jusqu'à Noël.
+
+Je finis une grosse pile de cent sacs dans deux mois. Puis, monsieur dit
+à son épouse: «Fais tes invitations pour aujourd'hui en huit. Je pars
+pour Paris. Je prends le cabriolet; nous irons voir nos enfants, et Jean
+emportera des sacs vides, car il m'est dû beaucoup. Nous serons de
+retour samedi. À dimanche ton grand repas.--Il faut m'apporter de la
+marée, dit madame, et ce que tu voudras pour me faire deux plats, et
+des huîtres.--Ça suffit, madame.»
+
+Les recettes se trouvaient toutes faites le jeudi et employées à des
+placements considérables. «C'est, dit mon maître, que vous me portez
+bonheur. Voilà un voyage complet. Faisons nos emplettes, nous partirons
+demain matin.»
+
+Nous arrivons à cinq heures. Quelle joie pour madame de nous voir
+arriver de bonne heure! Le lendemain, à cinq heures, cabriolets et
+carrioles arrivaient de tous les côtés, je ne savais auquel entendre:
+«Jean, allez à la ville chercher M. et Mme Brodart et sa demoiselle!...
+Jean, repartez de suite chercher mon gendre et ma fille!» Et je faisais
+ronfler la voiture, toujours au galop. «Jean, il faut servir à table!»
+Et le pauvre Jean se multipliait.
+
+La soirée fut magnifique, et ma part de friandises fut mise de côté par
+madame. À onze heures, on me dit de me tenir prêt pour reconduire tout
+le monde. À minuit je commence: je fis trois voyages qui me valurent
+dix-huit francs. Mon maître et madame me firent appeler pour me
+rafraîchir. «Prenez un bon verre de vin de votre pays et un morceau de
+brioche; nous sommes contents de vous!--Ah! j'ai mis sa petite part de
+côté», dit madame.
+
+Le lendemain, je reçus mes petites provisions que je partage avec mes
+camarades, et je repris le boisseau avec le garde-moulin, pour ensacher
+de la farine pour Paris, pendant huit jours. Enfin j'étais de tous les
+métiers.
+
+Madame me prie de donner tous mes soins à son jardin. Je lui fis
+d'abord un joli berceau au fond, en face de la porte, et je tirai au
+cordeau deux belles plates-bandes. Je creusai l'allée de quatre pouces
+pour relever mes deux plates-bandes; et je remplaçais la terre enlevée
+avec du sable. Mon maître et madame viennent me voir. «Eh bien, Jean,
+dit monsieur, vous nous allez donc faire une route dans notre
+jardin.--Non, monsieur, mais une belle allée.--Vous ne pouvez pas faire
+cela tout seul, je vais faire venir le jardinier.--Monsieur, le plus
+difficile est fait.--Comment l'entendez-vous?--Voyez mes trois lignes
+faites, mes piquets plantés; voilà le milieu de mon allée.--Vous avez
+donc pris tous les cordeaux de mes charretiers?--Je ne pouvais pas tirer
+ma ligne sans cela.--C'est juste.--Mon dernier piquet, vers le berceau,
+c'est pour faire une corbeille pour madame.--Ah! c'est bien pensé, Jean.
+Vous avez une bonne idée de me faire une jolie corbeille.--Il me faut du
+buis pour faire une belle allée, et beaucoup de sable, et des planches
+pour faire des bancs dans le berceau de madame.--Et pour votre maître,
+que faites-vous?--Le maître reste à côté de madame.--À la bonne heure!
+Mais, Jean, où prendrez-vous le sable?--Monsieur, je l'ai trouvé.--Et
+où?--Sous le petit pont près de l'abreuvoir. Je l'ai visité tout à
+l'heure; j'en ai trouvé trois pieds de hauteur.--Il faudra le faire
+tirer.--Non, monsieur, on le chargera sous le pont cet été; vous savez
+que toute la fausse rivière est à sec, et nous sortirons par
+l'abreuvoir.--C'est cela!--Il nous en faut bien vingt tombereaux; vous
+savez que l'allée a huit pieds de large.--Ma femme, dit mon maître, fais
+venir ton jardinier, car Jean va nous faire une route dans notre
+jardin.--Je prie madame de faire venir du buis et des rosiers pour
+planter le long de l'allée.»
+
+Le jardinier arrive le soir, et madame le mène de suite au jardin,
+disant: «Jean, venez faire voir votre ouvrage?»
+
+Le jardinier fut surpris. «Eh bien! dit-elle, que dites-vous de la folie
+de Jean?--Mais, madame, c'est superbe pour le tracé. Vous pourrez vous
+promener quatre de front, et, comme vous avez des enfants, ils ne
+gâteront pas votre jardin.--C'est vrai, dit-elle. Eh bien! il faut venir
+demain, car il se tuerait, il a mis cela dans sa tête pour me faire
+plaisir.--Madame, il a du goût; il s'y est bien pris. Nous vous ferons
+un beau jardin; il nous faut quarante rosiers à hautes tiges et du bois
+pour l'allée et la corbeille. Il faut quinze jours pour mettre votre
+jardin en état. Le sable est à votre portée.--Surtout ne laissez pas
+Jean tout seul; il se dépêche trop, il tomberait malade.--Je le connais;
+je le ménagerai.--Et vous ferez bien. Je l'ai trouvé avec sa chemise
+toute trempée.»
+
+Madame part, le jardinier me dit: «Je vous sais bon gré du commencement
+de votre travail. Nous lui ferons une petite surprise devant son
+berceau; nous ferons quatre pans coupés, et nous mettrons quatre lilas
+de Perse, et du chèvrefeuille autour, et nous peindrons les bancs en
+vert. Ça sera joli. Il faut prier madame de ne pas venir de huit jours
+voir son jardin.»
+
+Je lui dis le soir: «Madame, le jardinier m'a prié de vous dire de ne
+pas venir voir votre jardin de huit jours.--Eh bien! dit M. Potier, je
+vais aller à Paris placer de la farine et voir nos enfants.--Ah! c'est
+bien aimable de ta part.--Je serai de retour samedi; et je verrai la
+folie de Jean et du jardinier, après avoir vu si mon gros représentant
+est content de ses chevaux.»
+
+Il revient satisfait de la réception du représentant qui lui a dit: «Je
+compte vous voir au printemps avec mon épouse; je lui ai parlé de votre
+dame, et elle désire la connaître.--Je vous prie de m'en donner
+avis.--C'est juste, il ne faut pas surprendre madame, qui fait si bien
+les honneurs de chez elle.»
+
+Monsieur et madame viennent nous retrouver, et sont surpris de voir la
+grande allée terminée: «Ah! c'est joli; je suis content, c'est bien
+travaillé. Tu pourras te promener et t'asseoir, voilà de beaux bancs.
+Jean va nous ruiner avec ses folies.--Ne te dérange pas de huit jours
+pour qu'il finisse mon jardin. Je t'en prie. Je voudrais que ça soit
+sablé.--Eh bien! je vais surprendre Jean; nous allons faire détourner
+l'eau qui passe sous le petit pont, et il pourra prendre du sable à son
+aise, il ne sera pas toujours le plus fin.--Il va rire», dit madame.
+
+Les huit jours suffirent pour finir tout le jardin, et je vins annoncer:
+Monsieur et madame, votre jardin est fini. Vous pouvez venir le voir.
+Ah! si j'avais du sable, ça serait joli.--Eh bien! Jean, vous en aurez
+demain; mon mari a mis le sable à sec, et a fait passer l'eau de l'autre
+côté du pont. Et demain vous aurez deux tombereaux et des hommes pour
+charger; vous n'aurez qu'à le rentrer.--Ah! madame, nous sommes sauvés.
+Dans quatre jours, tout sera fini.»
+
+Monsieur et madame nous regardaient de leurs croisées sans venir nous
+voir. Le jardinier va leur dire: «Tout est terminé.--Voyons cela, ma
+femme.»
+
+Me voilà le râteau sur l'épaule, à côté de la porte, le chapeau à la
+main. M. Potier me prit par le bras et me frappa sur l'épaule: «Jean, me
+dit-il, vous rendez votre maîtresse heureuse et moi content; c'est plus
+joli que l'herbe qui était dans le jardin.--C'est charmant, dit madame,
+si ton monde de Paris vient te voir, tu pourras les promener à
+présent.--Vous ne verrez plus d'herbe pousser dans vos allées.»
+
+Je me remis au moulin, à la charrue et à tout faire, surtout à dresser
+des chevaux. Monsieur reçoit une lettre de Paris pour se rendre de suite
+au Luxembourg, chez son représentant, pour affaires. «Jean, mon garçon,
+il faut partir demain matin pour Paris. Je crois que c'est des chevaux
+que l'on demande.--Si cela est, ils payeront votre folie de jardin.»
+
+Nous partîmes à cinq heures; à onze heures, nous étions à Paris. Mon
+maître se présente à l'adresse indiquée; le chef du Directoire[19] lui
+dit: «Il nous faut vingt chevaux de première taille, tout noirs, sans
+aucune tache; les prix sont de quarante-cinq louis. Où les
+prenez-vous?--Monseigneur, dans le pays de Caux et à la foire de
+Beaucaire. C'est là que je trouverai ces tailles-là.--Cela suffit.
+Partez de suite! À quelle époque livrez-vous?--Il me faut trois mois et
+je ne réponds pas d'être prêt à cette époque; ces tailles sont
+difficiles à trouver.»
+
+Le voilà de retour à Coulommiers: «Allons, dit-il, partons pour la
+Normandie, et nous reviendrons par la foire de Beaucaire. Je vais faire
+venir François de suite, lui donner mes ordres et faire part de notre
+voyage à ma femme.»
+
+Nous arrivons à Caen; on nous indique quelques chevaux. Dans tous les
+environs, nous trouvons quatre chevaux, on en voulait cinquante louis.
+«Eh bien! vous les mènerez à la foire, nous verrons cela!»
+
+Nous visitons tout le pays de Caux; nous trouvons des fermes magnifiques
+et de beaux élèves; nous pûmes en choisir quatre très beaux. La foire de
+Caen fut bonne pour nous. Mon maître en acheta six superbes; il nous en
+fallait encore dix. Quant au peuple du pays de Caux, il est magnifique,
+les femmes surtout, avec leur coiffure belle, haute, large. Les petites
+femmes paraissent grandes, car leur bonnet a bien un pied de haut! ça
+leur fait paraître la figure petite. Le monde et les bestiaux, tout est
+magnifique.
+
+Nous partîmes pour Beaucaire, où nous trouvâmes nos dix chevaux. Je n'ai
+jamais vu de si belles foires, tous les étrangers de toutes les
+puissances s'y trouvent. On dirait une ville bâtie dans une plaine: des
+cafés, des traiteurs, tout ce que l'on peut voir de plus beau. Il se
+fait des affaires pour des millions; la foire dure six semaines.
+
+Les affaires de mon maître terminées, nous partîmes après avoir réuni
+nos chevaux et les avoir dirigés sur Coulommiers. Ce voyage fut long;
+nous fûmes deux mois dehors de la maison. Quelle joie pour madame de
+nous voir arriver!
+
+Mon maître me dit: «Il faut que je fasse une dépense pour nos chevaux,
+je vais leur faire faire de belles couvertures et des oreillères; ça les
+parera; je veux qu'elles soient à raies. Allons chez M. Brodart de
+suite; c'est une dépense nécessaire pour les présenter.» Tout fut
+terminé dans huit jours. J'étais fier de voir mes beaux chevaux parés de
+si belles couvertures. Aussitôt, M. Potier part pour Paris, va rendre
+compte de son emplette à son représentant, annonce que les vingt chevaux
+étaient chez lui, et que, si monseigneur voulait les voir, il venait le
+prévenir. «Sont-ils beaux? dit-il. Dimanche nous serons chez vous à
+deux heures; un de mes amis et son épouse et la mienne. Nous serons
+quatre; prévenez Mme Potier que je lui mène deux dames.»
+
+Leur belle chaise de poste arrive à deux heures devant la maison.
+Monsieur et madame les reçoivent et les mènent de suite au salon où se
+trouvait une collation superbe. Ces dames furent satisfaites du bon
+accueil de madame; M. Potier avait invité les amis du représentant. Le
+dîner fut superbe; madame invita à faire un tour de jardin qui fit
+plaisir à ces dames, et les messieurs visitèrent les beaux chevaux; les
+couvertures firent merveille: «Ils sont très beaux, vos chevaux; nos
+gardes vont être bien montés, les tailles sont superbes. Je vous fais
+mon compliment, je vais écrire de suite au président du Directoire; ils
+seront reçus au Luxembourg; vous pouvez les faire partir dans les
+vingt-quatre heures. Deux jours de repos suffiront pour les présenter;
+nos messieurs seront satisfaits de les voir, laissez-leur les
+couvertures; ils sont bien couverts comme cela, on vous payera vos
+couvertures à part. Combien vous coûtent-elles?--Quatre cents
+francs.--Bien, tout cela vous sera remboursé. Faites-les sortir que nous
+les voyions dehors. Ils surpassent les chevaux de nos grenadiers; ça
+montera nos sous-officiers; ce sont de belles bêtes. Faites-les partir
+demain; il vous faut trois jours et deux jours de repos, je serai à
+Paris pour les présenter à ces messieurs.»
+
+Nous arrivâmes au Luxembourg le quatrième jour; tout était prêt pour
+nous recevoir. Les beaux sous-officiers et grenadiers nous entourent,
+prennent nos chevaux, et les placent, on peut dire, dans un palais. Je
+n'avais jamais vu de si belles écuries. M. Potier nous fit ôter les
+couvertures pour les panser, et les grenadiers s'en chargèrent: «Vous
+pouvez les laisser à nos soins, dit un officier, cela nous regarde, vous
+leur mettrez les couvertures après le pansement.»
+
+Le lendemain, M. Potier reçut l'ordre de présenter ses chevaux à une
+heure dans l'allée des beaux marronniers du jardin. À deux heures
+arrivent une vingtaine de messieurs qui admirent nos chevaux et les font
+trotter. Un officier vient près de moi, et me dit: «Jeune homme, on dit
+que vous savez monter à cheval.--Un peu, monsieur.--Eh bien! voyons
+cela. Montez le premier venu.--Ça suffit.»
+
+Il me mène près d'un maréchal des logis, et lui dit: «Donnez votre
+cheval à ce jeune garçon pour qu'il le monte.--Merci», lui dis-je.
+
+Comme j'étais content! Me voilà parti au pas; mon maître me dit: «Au
+trot!» et je reviens de même: «Repartez au galop.» Je fendais le vent.
+
+Je présentai mon cheval devant tous ces gros messieurs, et les quatre
+pieds sur la même ligne: «Qu'il est beau! ce cheval, dit-on.--Ils sont
+tous de même, messieurs, dit M. Potier. Si vous voulez, mon jeune garçon
+vous les montera tous.»
+
+Ils se consultent tous ensemble et s'arrêtent devant un cheval qui avait
+eu peur.
+
+Ils me firent appeler:
+
+«Jeune homme, dit le représentant qui me connaissait de Coulommiers,
+faites voir ce cheval à ces messieurs; montez-le!»
+
+Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je
+reviens le présenter. On dit: «C'est bien monter; il est hardi, votre
+jeune homme.» M. Potier leur dit: «C'est lui qui a dressé le beau cheval
+de Mgr le président; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener
+en plaine et il l'a rendu docile comme un mouton.» Le président dit à un
+officier: «Donnez un louis à ce jeune homme pour le cheval qu'il m'a
+dressé et cent francs pour ceux-ci; il faut l'encourager.»
+
+L'officier dit aux gardes: «Vous voyez ce garçon comme il manœuvre un
+cheval.» Je fus bien récompensé par tout le monde; les militaires me
+pressaient les mains en disant: «C'est un plaisir de vous voir à
+cheval.--Ah! je les fais obéir, je corrige les mutins et flatte les
+dociles; il faut qu'ils plient sous moi.»
+
+Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous acceptés, avec
+les couvertures, sur un mémoire à part, et tous les frais de voyage à
+leur compte. «Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte.» On lui
+répond: «Vous êtes connu, les remontes que vous avez fournies ne
+laissent rien à désirer.--Je vous remercie, dit M. Potier.--Vous ferez
+trois mémoires: on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trésor;
+ils seront signés par le trésorier du Gouvernement et seront payés à
+vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui
+arrivent d'Allemagne; taille de chasseurs et hussards. Cela vous
+convient-il? Il vous faut de huit à dix jours pour les recevoir. Vos
+appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garçon,
+qui les montera tous; et surtout soyez sévère avec les Allemands; vous
+recevrez des ordres aussitôt l'arrivée.--Vous pouvez compter sur
+moi.--Les officiers seront là pour recevoir leurs chevaux.»
+
+M. Potier finit ses affaires et nous partîmes pour Coulommiers où
+monsieur fut bien fêté à son arrivée de ce voyage de trois mois; toutes
+les affaires de la maison étaient comme monsieur le désirait. «Eh bien!
+mon ami, es-tu content de ton voyage?» dit Mme Potier.--Je suis enchanté
+de ces messieurs. Tout s'est passé pour le mieux du monde. Jean s'est
+surpassé d'adresse; il s'est fait remarquer de tout le monde; de plus,
+il est invité à venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de
+remonte pour la cavalerie et c'est lui qui est nommé pour les monter;
+tous ces messieurs l'ont compris dans les émoluments qui me sont
+alloués. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mérite. Il a soufflé le
+pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval.»
+
+Madame me mène le dimanche à la ville et me fait cadeau d'un habillement
+complet: «Vous enverrez tout cela à mon mari avec la facture acquittée.»
+
+Combien je fus flatté de ce procédé! M. Potier me présente le paquet:
+«Voilà le cadeau que vous avez mérité! Il faut lui faire faire son
+habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin; il
+nous faut deux cents sacs de farine pour Paris.»
+
+Toute la semaine fut employée au moulin; le dimanche nous passâmes nos
+chevaux en revue; monsieur et madame furent dîner en ville. Et moi de
+régaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que
+j'avais vu à Paris. Le soir, je fus chercher mes maîtres sans leur
+permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai à
+minuit. Le lendemain, je reçus mes habillements; tout était complet.
+
+«Allons, Jean! il faut voir si tout cela va bien!» Ils me mènent dans
+leur chambre et président à ma toilette, disant: «On ne vous reconnaîtra
+plus!... Tenez, ajoute madame, voilà des cravates et des mouchoirs de
+poche. Je vous ai acheté une malle pour mettre toutes vos
+affaires.--Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bontés.»
+
+Le dimanche je m'habille et parais devant tout le monde de la maison,
+comme si je sortais d'une boîte. Tous mes camarades de me toiser de la
+tête aux pieds, et tout le monde de me faire des compliments. Je les
+remerciai par une poignée de main, et je fus rempli d'attention pour
+tous.
+
+Les années se passaient dans une servitude douce, quoique pénible, car
+je me multipliais, je veillais à tous les intérêts de la maison. Des
+souvenirs s'étaient glissés dans ma tête, je pensais à mes frères, à ma
+sœur, et surtout aux deux disparus de la maison à un âge si tendre, je
+n'étais pas maître de retenir des larmes sur le sort de ces deux pauvres
+innocents; je me disais: «Que sont-ils devenus? Les a-t-elle détruits,
+cette mauvaise femme?» Cette idée me poursuivait partout, je voulais
+aller m'en assurer, et je n'osais en demander la permission, par crainte
+de perdre ma place. Ma présence était nécessaire à la maison, il fallut
+patienter et me résigner à attendre tout du sort. Les années se
+passaient sans ne pouvoir rien apprendre de leurs nouvelles; ma gaîté
+s'en ressentait, je n'avais personne à qui je pouvais conter mes peines.
+
+Je me fortifiai dans l'agriculture où je devins très fort, et je fus
+reconnu tel; à vingt et un ans, je pouvais me passer de maître pour
+mener la charrue, et conduire un chariot à huit chevaux.
+
+Les ordres arrivèrent de Paris et il fallut partir de suite pour nous
+rendre à l'École militaire, où nous trouvâmes un général et les
+officiers de hussards et de chasseurs. Mon maître fut reçu par le
+général pour passer les chevaux en revue; on lui remet sa nomination
+d'inspecteur de la remonte. Le lendemain, les chevaux étaient amenés
+dans le Champ de Mars, au nombre de cinquante chevaux. J'avais acheté
+une culotte de peau de daim et une ceinture large pour me soutenir les
+reins; cela me coûtait trente francs.
+
+Mon maître se promenait avec le général qui me fit appeler: «C'est vous,
+me dit-il, qui êtes désigné pour monter ces chevaux, nous allons voir
+cela. Je suis difficile.--Soyez tranquille, général, lui dit M. Potier,
+il connaît son affaire.--Eh bien, à cheval! les chevaux de chasseurs les
+premiers!--Laissez-le faire, vous serez content de lui: il est
+timide.--Eh bien! laissons-le, commençons par la droite, et ainsi de
+suite.»
+
+Je monte le premier; personne n'eut le temps de me voir monter. Ce
+cheval veut faire quelques écarts; je lui allonge deux coups de cravache
+sous le poitrail, et lui fais faire une pirouette sous lui, et le rends
+docile. Je le mène au trot, je reviens au galop; je recommence au pas,
+c'est la marche essentielle pour la cavalerie... Je mets pied à terre,
+je dis à l'officier: «Marquez ce cheval _numéro_ 1; il est bon.» Je dis
+au vétérinaire: «Voyez la bouche de tous les chevaux, et surtout les
+dents, je les visiterai après.»
+
+Je continue, je fais trois lots et les fais marquer par le capitaine de
+chasseurs. Arrivé au trentième, je demande un verre de vin que le
+général me fait apporter, disant: «Je vous laisse faire, jeune homme!
+Dites-moi, pourquoi ces trois lots?--Le premier pour vos officiers, le
+deuxième pour vos chasseurs, et le troisième, réformé.--Comment
+réformé?--Eh bien! général, je vais me faire comprendre. Les quatre
+chevaux du troisième lot sont des chevaux refaits qui ne peuvent être
+acceptés sans une visite des experts. Voilà la sévérité que j'y mets.
+Cela vous regarde. Maintenant faut-il que je continue de faire mon
+devoir?--Oui, je vous approuve: sévère et juste.»
+
+Je continuai toute la journée... J'avais monté cinquante chevaux; six du
+premier lot et quatre du second étaient mauvais; il en restait quarante
+pour les chasseurs. Lorsque les officiers connurent mon opération, ils
+me prirent la main: «Vous savez faire votre devoir, nous ne serons pas
+trompés.--Vous avez, dis-je, six chevaux parfaits, ils peuvent monter
+des officiers.»
+
+Le général me fit venir près de lui, il était près de M. Potier avec son
+aide de camp: «Vous avez bien opéré, je vous ai suivi de l'œil, je suis
+content de vous. Continuez... Vous devez être fatigué, demain nous
+prendrons les chevaux de hussards, vous opérerez de même. À onze
+heures!--Ça suffit, général.--Savez-vous écrire?--Non, général.--J'en
+suis fâché, je vous aurais pris avec moi.--Je vous remercie; je ne
+quitte pas mon maître; c'est lui qui m'a élevé.--Vous êtes un fidèle
+garçon.»
+
+Il fit appeler les officiers, et leur dit: «Vous allez vous emparer de
+ce jeune homme. Faites-le dîner avec vous; il travaille dans vos
+intérêts. Que les fournisseurs ne lui parlent pas! Vous le ramènerez
+chez moi à neuf heures. Monsieur l'inspecteur vient dîner avec moi.»
+
+Je fus fêté de tous les officiers: le dîner fut très gai. À neuf heures,
+nous arrivâmes chez le général, et le café fut servi, je reçus l'accueil
+le plus aimable de la part du général: «Demain nous visiterons les
+chevaux que vous devez monter, et je vous ferai seconder par un maréchal
+des logis qui monte bien, cela vous avancera.--Je lui ferai monter les
+juments.--Pourquoi cela?--Général, la jument est meilleure que le cheval
+hongre; elle résiste mieux à la fatigue; je l'examinerai avant de faire
+monter.--Ah! pour le coup, je suis content de votre observation. Je
+l'approuve.--Si votre militaire est content de sa jument, il la mettra
+au premier lot, et ainsi de suite; moi, de même.--Eh bien, messieurs!
+que dites-vous de cela? Nous sommes bien tombés. On ne nous donnera plus
+de ces mauvais chevaux qui ne durent pas six mois.--Je puis me tromper,
+mais je ferai de mon mieux.--Allons, messieurs, à demain onze heures
+précises!»
+
+Nous prîmes congé du général; mon maître me mit en voiture pour gagner
+notre hôtel. «Jean, le général est content de vous; il est enchanté.
+Tâchons de faire une bonne journée demain; il faudrait pouvoir recevoir
+cent chevaux. Comme vous serez deux, ça nous avancerait beaucoup.--Je
+ferai mon possible.»
+
+Le lendemain, à dix heures, nous reçûmes la visite du capitaine de
+hussards; mon maître lui dit: «Faites-moi l'amitié d'accepter une
+côtelette et une tasse de café. Nous partons de suite. Le fiacre est
+prêt.--Dépêchons-nous! Le général ne plaisante pas.»
+
+À dix heures et demie, nous étions près du Champ de Mars à voir les
+chevaux; mon maître dit: «Préparez encore cinquante chevaux.»
+
+À onze heures, le général arrive; nous passons les chevaux en revue, et
+nous montâmes à cheval deux à la fois. Ces chevaux étaient charmants; je
+fus content; je le dis au général qui fut content aussi. Il n'en fut
+réformé que deux sur cent. Ces pauvres marchands de chevaux n'étaient
+plus si chagrins que la veille. Enfin, nous reçûmes cent chevaux par
+jour, et tout fut terminé dans neuf jours. Je fus bien remercié de tous
+les officiers et du général qui me fit remettre trente francs pour les
+dix chevaux réformés. Je fus avec mon maître remercier le général qui
+nous dit: «J'ai fait mon rapport du soin que vous avez mis dans le choix
+des chevaux pour les officiers et la réforme que vous avez faite, c'est
+ce qui a fait donner trente francs de récompense à votre jeune homme.»
+
+Je remercie et nous allâmes finir nos affaires; mon maître toucha
+dix-huit cents francs pour son voyage, et nous partîmes le lendemain
+pour Coulommiers. Mon maître me dit: «Nous avons mené notre affaire
+grand train et tout le monde est content.»
+
+Je lui dis: «Si jamais je suis soldat, je ferai mon possible pour être
+dans les hussards, ils sont trop beaux.--Il ne faut pas penser à cela;
+nous verrons plus tard; ce sera mon affaire: le métier de soldat n'est
+pas tout rose, je vous en préviens.--Je le crois; aussi je ne suis pas
+parti; il faudrait que je fusse forcé de partir pour vous quitter.--Eh
+bien! je suis content de votre réponse.»
+
+Nous arrivâmes à la maison le samedi, et le dimanche fut une fête pour
+tout le monde; monsieur ne tarissait pas sur mon compte. Je me remis à
+mes occupations habituelles, mais un jour je fus invité à passer à la
+mairie. Là, on me demande mes nom et prénoms, ma profession, mon âge.
+
+«Je me nomme Jean-Roch Coignet, né à Druyes-les-Belles-Fontaines,
+département de l'Yonne.--Quel âge avez-vous?--Je suis né le 16 août
+1776.--Vous pouvez vous retirer.»
+
+Que diable me veulent-ils? Ça me mit martel en tête. «Je n'ai pourtant
+rien fait», me disais-je. Je dis cela de suite à mes maîtres qui me
+disent: «C'est pour vous enregistrer pour la conscription.--Je vais donc
+être soldat.--Pas encore, mais c'est une mesure qu'ils prennent. Si vous
+voulez, nous vous achèterons un homme.--Je vous remercie; nous verrons
+cela plus tard.»
+
+Je me trouvais accablé de cette nouvelle; j'aurais voulu être parti de
+suite, mais cela se prolongea jusqu'au mois d'août où j'eus tout le
+temps de faire toutes mes réflexions. Ma tête travaillait nuit et jour,
+je me voyais sur le point de quitter cette maison où j'avais passé des
+jours si heureux, avec de si bons maîtres et de bons camarades.
+
+Je termine la première partie de mon ouvrage pour ne pas faire trop de
+répétitions qui pourraient ennuyer. Je vais commencer mon état
+militaire, et j'ai fini la première partie de mes peines.--Celles-là ne
+sont que des roses.
+
+
+
+
+DEUXIÈME CAHIER
+
+DÉPART POUR L'ARMÉE.--MA VIE MILITAIRE JUSQU'À LA BATAILLE DE
+MONTEBELLO.
+
+
+Le 6 fructidor an VII, deux gendarmes se présentèrent pour me donner une
+feuille de route pour partir le 10 fructidor pour Fontainebleau. Je fis
+de suite mes préparatifs pour partir; on voulait me faire remplacer; je
+remerciai en pleurant: «Je vous promets que je reviendrai avec un fusil
+d'argent, ou je serai tué!»
+
+Mes adieux furent tristes; je fus comblé d'égards par tout le monde,
+conduit un bout de chemin, et bien embrassé. Mon petit paquet sous le
+bras, je viens coucher à Rozoy, première étape militaire. Je fus
+chercher mon billet de logement que je présente à mon hôte qui ne fait
+pas attention à moi. Je sors et vais acheter un pot-au-feu, que le
+boucher me mit dans la main. Je fus blessé de voir cette viande dans le
+creux de ma main. Je la présente à ma bourgeoise pour qu'elle ait la
+complaisance de me la faire cuire et je vais lui chercher des légumes.
+On finit par mettre mon petit pot-au-feu; j'eus alors les bonnes grâces
+de mes hôtes qui voulurent bien m'adresser la parole, mais je ne leur en
+tins aucun compte.
+
+Le lendemain, j'arrive à Fontainebleau où des officiers peu ardents au
+service nous reçurent, et nous mirent dans une caserne en très mauvais
+état. Notre beau bataillon s'est formé dans la quinzaine; il était de
+l,800 hommes: comme il n'y avait pas de discipline, il se forma de suite
+une révolution, et la moitié s'en allèrent chez eux. Le chef de
+bataillon en fit son rapport à Paris, et il fut accordé quinze jours
+pour rejoindre le bataillon, sans quoi on serait porté déserteur et
+poursuivi comme tel.
+
+Le général Lefèvre fut envoyé de suite pour nous organiser. On fit
+former les compagnies et tirer les grenadiers; je fus du nombre de cette
+compagnie qui se montait à cent vingt hommes et nous fûmes habillés de
+suite. Nous reçûmes tout au grand complet, et de suite à l'exercice deux
+fois par jour!... Les retardataires furent ramenés par les gendarmes, et
+l'on nous mit à la raison.
+
+Le dimanche c'était le décadi[20] pour tout le bataillon. Il fallait
+chanter la victoire, et les officiers brandissaient leurs sabres;
+l'église en retentissait, et puis on criait: Vive la République! tous
+les soirs, autour de l'arbre de la liberté, qui était dans la belle rue;
+il fallait chanter: _Les aristocrates à la lanterne!_ Comme c'était
+amusant!
+
+Cette vie dura à peu près deux mois lorsque la nouvelle circula, dans
+les journaux, que le général Bonaparte était débarqué, qu'il venait à
+Paris, et que c'était un grand général. Nos officiers en devenaient
+fous, parce que le chef de bataillon le connaissait, et ce fut une joie
+dans le bataillon. On nous passait des revues de propreté; on faisait
+porter et présenter les armes, croiser la baïonnette; on voulait nous
+faire soldats dans deux mois. Nous en avions des durillons dans les
+mains à force de taper sur la crosse de nos fusils. Toute la journée
+sous les armes! Nos officiers nous colletaient, ajustaient nos
+habillements; ils se mettaient en quatre pour que rien n'y manquât.
+
+Enfin, il nous arrive un courrier que Bonaparte passerait par
+Fontainebleau et qu'il devait passer la nuit. On nous mit sous les armes
+toute la journée, et rien ne venait. On ne voulait pas nous donner le
+temps de manger; les boulangers et les traiteurs de la grande rue firent
+une bonne recette. Des vedettes furent placées dans la forêt; à chaque
+instant on criait: _Aux armes!_ et tout le monde au balcon, mais en pure
+perte, car Bonaparte n'arriva qu'à minuit.
+
+Dans la grande rue de Fontainebleau où il mit pied à terre, il fut
+enchanté de voir un si joli bataillon; il fit venir les officiers autour
+de lui, et leur donna l'ordre de partir le lendemain pour Courbevoie. Il
+remonte dans sa voiture, et nous de crier «Vive Bonaparte!», et de
+rentrer dans nos casernes faire nos sacs, faire lever les
+blanchisseuses, et payer partout.
+
+Nous venons coucher à Corbeil; nous y fûmes reçus en enfants du pays par
+tous les habitants, et le lendemain nous partîmes pour Courbevoie où
+nous trouvâmes une caserne dépourvue de tout le nécessaire; même pas de
+paille pour nous coucher! Nous fûmes obligés d'aller chercher les
+paisseaux dans les vignes pour nous chauffer et faire bouillir nos
+marmites.
+
+Nous ne restâmes que trois jours et nous reçûmes l'ordre de partir pour
+l'École militaire, où l'on nous mit dans des chambres qui ne contenaient
+que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Puis,
+on nous fit la distribution de trois paquets de cartouches (de quinze
+par paquet); et trois jours après, l'on nous fit partir pour Saint-Cloud
+où nous vîmes des canons partout, des cavaliers enveloppés dans leurs
+manteaux.
+
+On nous dit que c'étaient des _gros talons_[21], que c'était la foudre
+quand ils chargeaient sur l'ennemi, qu'ils étaient couverts de fer. Tout
+cela n'était pas; ils avaient seulement de vilains chapeaux à trois
+cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux.
+Ces hommes ressemblaient à de gros paysans, avec des chevaux gros,
+pesants à faire trembler la terre, et des sabres de quatre pieds. Voilà
+les hommes de notre grosse cavalerie qui furent plus tard nos beaux
+cuirassiers qui se nommèrent les _gilets de fer_. Enfin, ce régiment
+était à Saint-Cloud. Les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans
+la première cour formaient la haie; une demi-brigade d'infanterie était
+près de la grande grille, et quatre compagnies de grenadiers, derrière
+la garde du Directoire.
+
+On entend crier: «Vive Bonaparte!» de tous les côtés, et il paraît. Les
+tambours battent aux champs: il passe devant le beau corps de
+grenadiers, salue tout le monde, nous fait mettre en bataille, et parle
+aux chefs. Il était à pied, il avait un petit chapeau et une petite
+épée; il monte les degrés seul.
+
+Tout à coup nous entendons des cris, et Bonaparte de sortir et de tirer
+sa petite épée, et de remonter avec un peloton de grenadiers de la
+garde. Et puis on crie encore plus fort; les grenadiers étaient sur le
+perron et dans l'entrée. Et puis nous voyons de gros monsieurs[22] qui
+passaient par les croisées; les manteaux, les beaux bonnets et les
+plumes tombaient par terre; les grenadiers arrachaient les galons de ces
+beaux manteaux[23].
+
+Bonaparte rappelle son frère Lucien qui était le président, et lui dit
+de se placer dans le beau fauteuil, avec Cambacérès à sa droite et
+Lebrun à sa gauche. Et les voilà installés.
+
+À trois heures, on nous donne l'ordre de partir pour Paris, mais les
+grenadiers ne partirent pas avec nous. Nous mourions de faim; en
+arrivant on fit la distribution d'eau-de-vie. Les Parisiens nous
+serraient de tous les côtés pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud:
+nous ne pouvions pas passer dans les rues pour arriver au Luxembourg où
+l'on nous mit dans une chapelle, en entrant dans le jardin (il fallait
+monter des marches). Et puis à gauche, c'était une grande pièce voûtée
+que l'on nous dit être la sacristie, où l'on nous fit établir des
+grandes marmites pour quatre cents grenadiers. Devant le corps de
+bâtiment, il y avait de beaux tilleuls, mais cette belle place devant le
+palais, ce n'étaient que des masures démolies. Il n'existait dans ce
+beau jardin que les vieux marronniers qui y sont encore, et une sortie
+derrière, au bout de notre chapelle. C'était pitié de voir ce beau
+jardin avec des démolitions.
+
+Voilà qu'il nous arrive un beau grenadier qui se présente avec le chef
+de bataillon qui fait prendre les armes pour recevoir M. Thomas (ou
+Thomé) pour lieutenant dans la 96e demi-brigade; et là sur-le-champ, il
+nous dit: «C'est moi qui ai sauvé la vie avec mon camarade à Bonaparte.
+La première fois qu'il est entré dans la salle, deux ont foncé sur lui
+avec des poignards et c'est moi et mon camarade qui avons paré les
+coups. Et puis il est sorti; ils lui criaient: _hors la loi!_ C'est là
+qu'il a tiré son épée et nous a fait croiser la baïonnette, et leur a
+crié: _hors la salle!_ en appelant son frère. Tous les _pigeons battus_
+se sont sauvés par les croisées, et nous avons été maîtres de la salle.»
+
+Il nous dit encore que Joséphine lui avait donné une bague qui valait
+bien quinze mille francs, avec défense de la vendre, disant qu'elle
+pourvoirait à tous ses besoins.
+
+Tout notre beau bataillon fut définitivement incorporé dans la 96e
+demi-brigade de ligne, vieux soldats à l'épreuve qui avaient des
+officiers distingués qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait
+M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux à ses officiers. Notre
+capitaine se nommait Merle, il possédait tous les talents militaires:
+sévère, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, à
+l'exercice deux fois par jour, sévère pour la discipline; il assistait
+aux repas; il nous faisait apprendre à tirer des armes. Tout notre temps
+se trouvait employé; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manœuvrer
+devant le premier Consul.
+
+Je devins très fort dans les armes; j'étais souple, j'avais deux bons
+maîtres d'armes qui me poussèrent. Ils m'avaient tâté et ils avaient
+senti ma ceinture[24]; ils me faisaient la cour. Je leur payais la
+goutte (il fallait cela à ces deux ivrognes). Je n'eus pas lieu de m'en
+plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent à une forte épreuve;
+ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet:
+«Allons! me dit ce crâne, prends ton sabre! Et que je te tire une petite
+goutte de sang!--Eh bien! voyons, monsieur le faquin.--Prends un
+témoin.--Je n'en ai pas.» Et mon vieux maître, qui était du complot, me
+dit: «Veux-tu que je sois ton témoin?--Je le veux bien, mon père
+Palbrois.--En route! dit-il, pas tant de raisons!»
+
+Et nous voilà partis tous les quatre: nous ne fûmes pas loin dans le
+jardin du Luxembourg, il s'y trouvait de vieilles masures, et ils me
+mènent entre des vieux murs. Là, habit bas, je me mets en garde. «Eh
+bien! attaque le premier, lui dis-je.--Non, me dit-il.--Eh bien! en
+garde!»
+
+Je fonce sur lui; je ne lui donnais pas le temps de se reconnaître.
+Voilà mon maître qui se met en travers, le sabre à la main. Je le
+repoussais, disant: «Ôtez-vous, que je le tue!--Allons! c'est fini,
+embrassez-vous!»
+
+Et nous allons boire une bouteille. Je disais: «Et cette goutte de sang,
+il n'en veut donc plus?»--C'est pour rire, me dit mon maître.
+
+Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis où ils voulaient en venir,
+c'était une épreuve pour me faire payer l'écot; c'est ce que je fis de
+bonne grâce, et ils m'en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me
+tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les égards pour
+moi, il me rendait de petits services.
+
+Mes deux maîtres me poussèrent ferme: quatre heures d'exercice, deux
+heures de salle d'armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie
+dura trois mois, et je payais bien des gouttes à ces ivrognes.
+Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m'en
+sentis longtemps.
+
+Nous passâmes l'hiver à Paris. La revue du premier Consul eut lieu au
+mois de février aux Tuileries; les trois demi-brigades (24e légère, 43e
+de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes,
+dont il donna le commandement au général Chambarlhac. Le premier Consul
+nous fit manœuvrer, passa dans les rangs et fut content; il fit appeler
+les colonels et voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la
+compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne; il dit à notre
+capitaine Merle de nous faire manœuvrer devant lui; il fut surpris:
+«Mais c'est des vieux que vous faites manœuvrer.--Non, lui dit le
+capitaine, c'est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a été formé à
+Fontainebleau.--Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au
+bataillon. Tenez-vous prêts à partir.»
+
+Nous reçûmes l'ordre de partir pour le camp de Dijon qui n'existait pas,
+car je ne l'ai pas vu. Nous partîmes toute la division ensemble pour
+Corbeil, où Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave
+département de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour
+notre bataillon; tout le long de la route nous avons ainsi campé.
+D'Auxerre, il nous amène à Sainte-Nitasse; les citoyens voulaient nous
+loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[25]. Tout
+cela fut inutile; il fallut brûler leurs paisseaux et couper leurs
+peupliers. On nous appelait les _brigands de Chambarlhac_, cependant il
+ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu'à
+Dijon, où on nous logea chez le bourgeois; nous y restâmes près de six
+semaines.
+
+Le général Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse;
+nous ne partîmes que les derniers de Dijon pour Auxonne où nous
+logeâmes. Le lendemain à Dôle où nous ne fûmes que coucher, et de là à
+Poligny. De là à Morez; le lendemain nous fûmes coucher aux Rousses; de
+là à Nyon où nous fîmes toute notre petite réunion dans une belle
+plaine. Nous passâmes la revue du premier Consul assisté de ses généraux
+dont Lannes faisait partie; on nous fit manœuvrer et former des carrés.
+Le Consul nous tint toute la journée; il nous fit défiler, et le
+lendemain nous partîmes pour Lausanne, une très jolie ville; le Consul y
+coucha et nous fûmes bien reçus.
+
+De ces côtés, on arrive sur une hauteur boisée qui domine toute
+l'étendue du pays, on découvre Genève à droite de l'autre côté du lac;
+on aperçoit le rivage boisé à perte de vue qui longe ce lac majestueux
+bordé de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend à
+gauche le chemin qui longe cette belle côte, qui est cultivée en
+amphithéâtre, ce ne sont que des murs jusqu'au sommet qui sont garnis
+d'espaliers. Cette côte est une richesse pour tout le pays; c'est un
+chef-d'œuvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de
+montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C'est un bon
+peuple pour le soldat; nous ne partions pas sans un bon morceau de
+jambon dans du papier; on nous reconduisait sur notre route, car il y
+avait de quoi se perdre.
+
+De Lausanne, après avoir tourné le lac de Genève, on remonte la vallée
+du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour
+Martigny (tous ces villages sont tout ce que l'on peut voir de plus
+malheureux); on prend une autre vallée que l'on peut dire la vallée de
+l'Enfer; là, on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui
+conduit au Saint-Bernard; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé
+au pied de la gorge du Saint-Bernard.
+
+Ce village n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des
+granges d'une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on
+démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois
+pièces de canon[26] dans une auge; au bout de cette auge il y avait une
+grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier
+fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence
+le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce
+pourrait faire. S'il disait: _Halte_, il ne fallait pas bouger; s'il
+disait: _En avant_, il fallait partir. Enfin il était le maître.
+
+Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la
+distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue à mon cou
+(le chapelet me gênait beaucoup), et on nous donna deux paires de
+souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage qui se
+montait de quarante grenadiers par pièce, vingt pour traîner la pièce
+(dix de chaque côté, tenant des bâtons en travers de la corde qui
+servait de prolonge), et les vingt autres portaient les fusils, les
+roues et le caisson de la pièce. Le Consul avait eu la précaution de
+faire réunir tous les montagnards pour ramasser toutes les pièces qui
+pourraient rester en arrière, leur promettant six francs par voyage et
+deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassemblé au lieu du
+rendez-vous, et rien ne fut perdu.
+
+Le matin, au point du jour, notre maître nous place tous les vingt à
+notre pièce: dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à
+droite; c'était le côté le plus périlleux, car c'était le côté des
+précipices, et nous voilà partis avec nos trois pièces. Deux hommes
+portaient un essieu; deux portaient une roue; quatre portaient le dessus
+du caisson; huit, le coffre; huit autres, les fusils; tout le monde
+était occupé, chacun à son poste.
+
+Ce voyage fut des plus pénibles. De temps en temps, on disait: _Halte!_
+ou _En avant!_ et personne ne disait mot. Tout cela n'était que pour
+rire, mais arrivé aux neiges, ça devient tout à fait sérieux. Le sentier
+était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne
+pouvait être maître de sa pièce qui glissait; il fallait la remonter, il
+fallait le courage de cet homme pour y tenir. «_Halte!... En avant!..._»
+criait-il à chaque instant. Et tout le monde restait silencieux.
+
+Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin; il fallut nous donner un
+moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en
+lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je détachais ma corde
+autour de mon cou pour en prendre un, ma corde m'échappe et tous mes
+biscuits dégringolent dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me
+voir sans pain! et mes quarante camarades de rire comme des fous!
+«Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de
+devant qui entend à la parole[27].»
+
+Cela fit rire tous mes camarades. «Allons, dirent-ils tous, il faut
+donner chacun un biscuit à notre cheval de devant.»
+
+Et la gaîté reparaît en moi-même. Je les remerciai de tout mon cœur, et
+je me trouvais plus riche que mes camarades. Nous voilà partis bien
+chaussés de souliers neufs. «Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, à
+vos postes, en avant! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous
+n'aurons pas tant de peine.»
+
+Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions
+mieux, notre canot glissait plus vite. Voilà que le général Chambarlhac
+passe et veut faire allonger le pas; il va vers le canonnier et prend le
+ton de maître, mais il fut mal reçu.
+
+«Ce n'est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c'est moi
+qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin! Ces grenadiers ne
+vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande.»
+
+Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte: «Si
+vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d'un
+coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice.»
+
+Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des
+efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est
+très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous;
+le chemin était frayé; pour gagner le couvent, on avait formé des
+marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents
+grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où
+ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et
+leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour
+guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige
+et les reconduisent dans cette maison où l'on trouve tous les secours
+dus à l'humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient
+dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables
+un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et
+une livre de pain; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons
+religieux nous firent tout ce qui dépendait d'eux, et je crois qu'ils
+furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces
+bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous
+caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver
+d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la
+vénération que je porte à ces hommes.
+
+Nos officiers décidèrent de prendre nos pièces pour les descendre et
+notre tâche fut terminée là. Notre brave capitaine Merle fut désigné
+pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied
+du couvent, où nous vîmes, en une place, que la glace était trouée. Le
+bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c'était la
+première fois depuis quarante ans qu'il avait vu l'eau. Il serra la main
+de notre capitaine et nous salua tous. On redescend à pic; en deux
+heures, on arrive à Saint-Rémy. Ce village est tout à fait dans des
+enfers de neige; les maisons sont très basses et couvertes en laves très
+larges, nous y passâmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d'une écurie
+où je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une
+vingtaine de mes camarades; nous n'eûmes pas froid. Le matin, rappel, et
+départ pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortîmes de l'enfer
+pour descendre au paradis. «Ménagez vos biscuits, nous dit notre
+capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Piémont. Nous avons de
+mauvais passages pour arriver en Italie.»
+
+Nous arrivâmes au rendez-vous du rassemblement de tous les régiments,
+qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. À
+droite, une pente rapide qui montait à un rocher très élevé. Dans cette
+plaine, tout notre matériel se réunit dans deux jours; nos braves
+officiers arrivèrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de
+leur redingote; ils faisaient pitié à voir.
+
+Mais ce rendez-vous, c'était le bout du monde, il n'y avait pas de
+chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter
+des pièces de bois très fortes; il se présente avec tous ses ingénieurs
+et fait faire un trou dans ce rocher qui était au bord d'un précipice.
+Cette roche était comme si on l'avait sciée[28]. Une première pièce de
+charpente est posée dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers
+(ce fut le plus difficile à faire), et un homme au bout.
+
+Lorsque la deuxième pièce fut posée, avec des poutres sur les deux
+premières, il ne fut plus difficile d'établir notre pont. On fit mettre
+des garde-fous du côté du précipice, et ce chef-d'œuvre fut terminé dans
+deux jours. Durant ce temps, tout notre matériel fut remonté et rien ne
+fut perdu.
+
+De l'autre côté, on pouvait descendre facilement dans la vallée qui
+conduit au fort de Bard qui est entouré de rochers. Ce fort est
+imprenable; il ne peut être battu en brèche; ce n'est qu'un roc et des
+rochers tout autour qui le dominent et que l'on ne peut franchir. Là, le
+Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son
+grand génie. Ses ingénieurs se mirent à l'œuvre pour passer à portée des
+canons. Ils découvrirent un sentier dans des murgers[29] de pierres, qui
+avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce
+sentier arrivait vers le pied d'une montagne, il fit fabriquer un
+sentier dans le flanc de cette montagne à coup de masse de fer pour
+pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'était pas le plus difficile à
+faire. Le matériel était là, dans un petit enfoncement à l'abri du fort,
+mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer près du fort.
+Et voilà qu'il prend toutes ses mesures; il commence par placer deux
+pièces sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les
+retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pièces. Il envoya
+un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la
+réponse ne fut pas en notre faveur; il fallut agir de finesse. Il
+choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches,
+les plaça dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches
+qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats; ils ne
+pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le même jour, il
+découvrit à gauche du fort une roche plate très large. Il en fit de
+suite faire la reconnaissance pour y monter deux pièces. Les hommes, les
+cordages, tout fut mis à l'œuvre, et les deux pièces placées sur cette
+plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le
+foudroyaient à mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de
+leurs casemates; mais il restait nos pièces et nos caissons qu'il
+fallait passer.
+
+Dès que Bonaparte apprit que les chevaux du train étaient passés, il fit
+ses préparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort;
+il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et
+jusqu'à nos souliers pour ne pas éveiller l'attention. Tout fut prêt à
+minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandèrent des grenadiers
+pour le passage de leur artillerie, et l'on nomma les vingt hommes qui
+avaient monté le mont Saint-Bernard, et ça leur fut accordé. Je fus du
+nombre avec le même canonnier qu'au passage du Saint-Bernard, il me mit
+à la tête de la première pièce, et tout le monde à son poste. Nous eûmes
+le signal du départ; il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans
+être aperçus.
+
+Arrivés de l'autre côté, on tourne à gauche tout court; en longeant le
+chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la
+tête sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvâmes les chevaux
+tout prêts; ils furent de suite attelés et partis. Nous revînmes par le
+même chemin sur la pointe du pied, _à la queue au loup_[30], mais ils
+nous entendirent et nous lancèrent des grenades par-dessus le rempart.
+Comme elles tombaient de l'autre côté du chemin, nous ne fûmes pas
+atteints, personne; nous en fûmes quittes pour la peur, et nous revînmes
+prendre nos fusils. On fit là une faute; il fallait mettre nos fusils
+sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin; on nous a
+exposés, mais on ne pense pas à tout.
+
+En arrivant de notre pénible corvée, le colonel nous fit compliment de
+notre bon succès. «Je vous croyais perdus, mes braves.» Notre capitaine
+nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit: «Mes grenadiers,
+vous venez de remplir une belle mission. C'est une bonne épreuve pour la
+compagnie!» Il nous serra la main à tous, et me dit: «Je suis content de
+votre premier début, je vous noterai.» Et il me serra fortement le bras,
+en répétant: «Je suis content!»
+
+Et nous de répondre: «Capitaine, nous vous aimons tous.--Ah! c'est bien,
+grenadiers, je m'en rappellerai, je vous remercie.»
+
+Nous remontâmes ce sentier si rapide, et arrivés au sommet de cette
+montagne, on découvre les belles plaines du Piémont. La descente est
+praticable, et nous nous trouvâmes descendus dans le paradis, à marches
+forcées jusqu'à Turin, où les habitants furent surpris de voir arriver
+une armée avec son artillerie.
+
+C'est la ville la mieux bâtie de l'Europe; elle est bâtie sur un même
+modèle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d'une eau
+limpide; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous
+partîmes le lendemain pour Milan; nous n'eûmes point de séjour; la
+marche fut forcée. Nous fîmes notre entrée dans la belle ville de Milan
+où tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est
+magnifique. La rue qui va à la porte de Rome est tout ce que l'on peut
+voir de plus beau. En sortant de cette porte à droite, nous trouvâmes un
+camp tout formé et les baraques toutes faites; nous vîmes qu'il y avait
+une armée devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des
+hommes de corvée pour aller aux vivres et je fus du nombre; personne ne
+pouvait rentrer en ville. Je me détachai durant la distribution pour
+voir la cathédrale; l'œil ne peut voir rien de pareil, tout n'est que
+colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous
+fit une bonne distribution.
+
+Nous partîmes le lendemain matin et nous prîmes à droite pour descendre
+sur le Pô qui est un fleuve très profond. Là, nous trouvâmes un pont
+volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d'une grosse
+corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l'autre côté en tirant
+la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie.
+Nous arrivâmes fort tard sur des hauteurs toutes ravagées où nous
+couchâmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe
+ville. Le général Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le
+Pô, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous
+faisait marcher de tous les côtés au secours des divisions
+d'avant-garde, et nous ne brûlâmes pas une cartouche. Ce n'étaient que
+des manœuvres.
+
+Nous redescendîmes sur le Pô. Là, les Autrichiens s'emparèrent des
+hauteurs avant d'arriver à Montebello. Leur artillerie ravageait toutes
+nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e
+demi-brigade pour être maître de ces positions. Enfin le général Lannes
+les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu'à la nuit. Le
+lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa
+les hauteurs qui coûtèrent tant de peine à prendre, vu qu'ils étaient le
+double de nous. Nous partîmes le matin pour suivre le mouvement de
+cette grosse avant-garde, et on nous plaça à une demi-lieue en arrière
+de Montebello, dans une belle plantation de mûriers, dans une allée très
+large. On nous fit former les faisceaux par bataillon.
+
+Nous étions à nous régaler de mûres (les arbres en étaient chargés),
+lorsque sur les onze heures nous entendîmes la canonnade. Nous la
+croyions très loin. Pas du tout! Elle se rapprochait de nous. Il arrive
+un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le
+général était forcé de tous les côtés. «Aux armes! dit notre colonel,
+allons, mon brave régiment! c'est notre tour aujourd'hui de nous
+signaler!» Et nous de crier: «Vive notre colonel, vivent nos bons
+officiers!»
+
+Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit: «Je
+réponds de ma compagnie. Je serai le premier à la tête.»
+
+On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en
+marchant, et c'est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil.
+Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur.
+
+Nous arrivons à l'entrée du village de Montebello où nous voyons
+beaucoup de blessés, et voilà la charge qui bat...
+
+Je me trouvai à la première section, au troisième rang, par mon rang de
+taille. En sortant du village une pièce de canon fit feu à mitraille sur
+nous et ne fit de mal à personne. Je baissai la tête à ce coup de canon.
+Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac: «On ne
+baisse pas la tête! me dit-il.--Non! lui répondis-je.»
+
+Le coup parti de cette pièce, le capitaine Merle crie pour prévenir le
+second coup: «À droite et à gauche dans les fossés!»
+
+Comme je n'avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me
+trouvais tout à fait à découvert. Je cours sur la pièce, je dépasse nos
+tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger,
+ils ne me virent pas; je les passai à la baïonnette tous les cinq. Et
+moi de sauter sur la pièce, et mon capitaine de m'embrasser en passant!
+Il me dit de garder ma pièce, ce que je fis, et nos bataillons se
+jetèrent sur l'ennemi. C'était un carnage à la baïonnette, avec des feux
+de peloton; les hommes de notre demi-brigade étaient devenus des lions.
+
+Je ne restai pas longtemps. Le général Berthier vint au galop et me dit:
+«Que fais-tu là?--Mon général, vous voyez mon ouvrage. C'est à moi cette
+pièce, je l'ai prise tout seul.--Veux-tu du pain?--Oui, mon général.»
+
+Il parlait du nez et dit à son piqueur: «Donne-lui du pain.» Puis, il
+tire un petit calepin vert et me demande comment je m'appelle:
+«Jean-Roch Coignet.--Ta demi-brigade?--Quatre-vingt-seizième.--Ton
+bataillon?--Premier.--La compagnie?--Première.--Ton
+capitaine?--Merle.--Tu diras à ton capitaine qu'il t'amène à dix heures
+près du Consul. Va le trouver, laisse là ta pièce!»
+
+Et il part au galop. Moi, bien content, je pars à toutes jambes
+rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin à droite. Ce chemin
+était creux, bordé de haies et encombré de grenadiers autrichiens. Nos
+grenadiers les attaquaient à la baïonnette, ils étaient dans un désordre
+complet, sur tous les points. Je me présente à mon capitaine, et lui dis
+qu'on m'avait mis en écrit: «C'est bien, dit-il. Passons par ce trou
+pour gagner le devant de la compagnie; ils pourraient être coupés, ils
+vont trop vite. Suivez-moi!»
+
+Je passe par le même trou; à deux cents pas, de l'autre côté du chemin,
+il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrière, un grenadier
+hongrois qui attendait que mon capitaine fût en face de lui pour
+l'ajuster. Mais comme il le vit, il me cria: «À vous, grenadier!»
+
+Comme j'étais en arrière, je le mets en joue à dix pas; il tombe roide
+mort, et mon capitaine de m'embrasser: «Ne me quittez pas de la journée,
+dit-il, vous m'avez sauvé la vie!» Et nous voilà à courir pour gagner le
+devant de la compagnie qui était trop avancée.
+
+Voilà un sergent qui passe de l'autre côté comme nous; il est enveloppé
+par trois grenadiers. Moi de courir pour le délivrer: ils le tenaient
+et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche
+et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma
+baïonnette dans le ventre d'un, et ainsi de suite à son camarade; le
+troisième fut jeté par terre par le sergent qui le prit par le haut de
+la tête et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne.
+
+Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dépouilla à son tour.
+Nous le laissâmes se remettre et se rhabiller, nous courûmes pour gagner
+le devant de la compagnie qui débouchait dans une grande prairie où le
+capitaine prit la tête pour la réunir au bataillon qui marchait toujours
+au pas de charge.
+
+Nous étions embarrassés de trois cents prisonniers qui s'étaient rendus
+dans le chemin creux; on les remit à des hussards de la mort qui avaient
+échappé, car ils avaient été massacrés le matin; il n'en restait pas
+deux cents de mille. On faisait des prisonniers; on ne savait qu'en
+faire, personne ne voulait les conduire et ils s'en allaient tout seuls.
+C'était une déroute complète. Ils ne faisaient plus feu sur nous; ils se
+sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis
+l'épouvante dans toute leur infanterie... Le Consul arriva pour voir la
+bataille gagnée et le général Lannes couvert de sang (il faisait peur),
+car il était partout au milieu du feu, et c'est lui qui fit la dernière
+charge. Si nous avions eu deux régiments de cavalerie, toute leur
+infanterie était prise.
+
+Le soir, le capitaine me prit par le bras, me présente au colonel, et
+lui dit ce que j'avais fait dans ma journée. Il répond: «Mais,
+capitaine, je n'en savais rien du tout.»
+
+Il vient me serrer la main et dit: «Il faut le noter.--Le général
+Berthier veut le présenter au Consul à dix heures ce soir, dit mon
+capitaine; je le mène.--Ah! c'est bien, mon grenadier.»
+
+En arrivant près de Berthier, mon capitaine lui dit: «Voilà mon
+grenadier qui a pris la pièce, puis il m'a sauvé la vie et a délivré mon
+premier sergent; il a tué trois grenadiers hongrois.--Je vais le
+présenter au Consul.»
+
+Le général Berthier et mon capitaine vont près du Consul, et lui parlent
+un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par
+l'oreille. Je croyais que c'était pour me gronder. Pas du tout! c'était
+de l'amitié. Me tenant l'oreille, il dit: «Combien as-tu de
+services?--C'est le premier jour que je vais au feu.--Ah! c'est bien
+débuté. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d'honneur. Tu es trop
+jeune pour être dans ma garde; il faut quatre campagnes. Berthier,
+marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes... Va, me
+dit-il, tu viendras dans ma garde.»
+
+Et mon capitaine me prit, et nous vînmes bras dessus, bras dessous,
+comme si j'étais son égal. «Savez-vous écrire, me dit-il?--Non, mon
+capitaine.--Oh! que c'est fâcheux pour vous; votre carrière serait
+ouverte.--Mais c'est égal; vous serez bien noté.--Je vous remercie, mon
+capitaine.»
+
+Tous les officiers me serrèrent la main, et le brave sergent que j'avais
+délivré vint m'embrasser devant toute la compagnie qui me fit
+compliment. Comme j'étais heureux!
+
+Ainsi finit la bataille de Montebello.
+
+
+
+
+TROISIÈME CAHIER
+
+LA JOURNÉE DE MARENGO.--POINTE EN ESPAGNE.
+
+
+Le lendemain, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous
+couchâmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le
+temps de se reconnaître. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et
+Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux
+Autrichiens, mais ils ne les trouvèrent pas, ils n'avaient pas dormi et
+avaient marché toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les
+blessés autrichiens et français que nous n'avions pas trouvés la nuit;
+nous les portâmes à l'ambulance, et nous ne partîmes du champ de
+bataille que très tard.
+
+Nous fûmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le
+minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les
+rangs, disant: «Faites le plus grand silence, il faut un silence
+absolu.» Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon.
+Nous passâmes dans des défilés où l'on ne se voyait pas; les chefs qui
+étaient à cheval avaient mis pied à terre, et le plus grand silence
+régnait dans les rangs. Nous sortîmes, et l'on nous mit dans des terres
+labourées: il fut encore défendu de faire du bruit et de faire du feu:
+il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tête sur le
+sac, et attendre le jour.
+
+Le matin, on nous fit lever, et rien dans le ventre! On part pour
+descendre dans des villages tout ravagés, on traverse des fossés, des
+marécages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de
+vivres, toutes les maisons étaient désertes; nos chefs étaient accablés
+de fatigue et de faim. Nous partîmes de ces bas-fonds pour remonter à
+gauche, dans un village entouré de vergers et d'enclos; nous y trouvâmes
+de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il était temps: nous
+serions morts de faim.
+
+Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voilà
+notre division réunie; on nous dit que ce village se nommait le village
+de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie! Il venait
+d'arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affamés! tout le
+monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement! il
+se trouvait tout moisi et tout bleu... Enfin, il fallut s'en contenter.
+
+Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine,
+et à deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux; il
+arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de
+tous côtés. Voilà un mouvement qui se fait partout, et l'on détache la
+24e demi-brigade en avant à la découverte. Elle marcha très loin,
+découvrit les Autrichiens et eut une affaire sérieuse; ils perdirent du
+monde. Il n'y eut plus de doute que les Autrichiens étaient devant nous,
+dans la ville d'Alexandrie.
+
+Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin
+possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin,
+ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les
+égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les
+armes. À quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale
+sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos
+lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière
+une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous
+masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs
+tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis
+l'artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue
+sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près
+du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes
+pas de la journée.
+
+Arrive un petit général qui avait de belles moustaches; il vint trouver
+notre colonel et demande où est notre général. On lui répond: «Il est
+parti.»--Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.»
+
+Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie,
+et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. «Ne
+vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer
+par un rappel.»
+
+Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que
+la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie
+devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille.
+Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés.
+
+Je cours derrière un gros saule; je m'appuie contre et tirai dans cette
+colonne, mais je ne pus y tenir... Les balles venaient de toutes parts,
+et je fus contraint de me coucher la tête par terre pour me garantir de
+cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi; j'en étais
+couvert. Je me voyais perdu.
+
+Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et
+me trouvai dans une compagnie du bataillon, j'y restai toute la journée,
+car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent
+soixante-quatorze, le reste fut tué ou blessé. Nous fûmes obligés de
+venir reprendre notre première position, criblés par la mitraille. Tout
+tombait sur nous qui tenions la gauche de l'armée, contre la grande
+route d'Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile à
+soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours
+appuyer pour les empêcher de nous prendre par derrière.
+
+Notre colonel se multiplie partout derrière la demi-brigade pour nous
+maintenir; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui était
+blessé au bras, faisait les fonctions d'aide de camp près de notre
+intrépide général. On ne se voyait plus dans la fumée. Les canons mirent
+le feu dans la grande pièce de blé, et ça fit une révolution dans les
+rangs. Des gibernes sautèrent; on fut obligé de rétrograder en arrière,
+pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de
+tort, mais ça fut rétabli par l'intrépidité des chefs qui veillaient à
+tout.
+
+Au centre de la division, se trouvait une grange entourée de grands
+murs, où un régiment de dragons autrichiens était caché; ils fondirent
+sur un bataillon de la 43e demi-brigade et l'entourèrent; il fut fait
+prisonnier tout entier, et ce beau bataillon fut conduit dans
+Alexandrie. Heureusement, le brave général Kellermann est accouru avec
+ses dragons pour rétablir l'ordre. Ses charges firent faire silence à la
+cavalerie autrichienne, et l'ordre fut rétabli.
+
+Cependant leur nombreuse artillerie nous accablait, et nous ne pouvions
+plus tenir. Nos rangs se dégarnissaient à vue d'œil; de loin, on ne
+voyait que blessés, et les soldats qui les portaient ne revenaient pas
+dans leurs rangs; ça nous affaiblit beaucoup. Il fallut céder du
+terrain, et personne pour nous soutenir! Leurs colonnes se
+renouvelaient, personne ne venait à notre secours. À force de brûler des
+cartouches, il n'était plus possible de les faire descendre dans le
+canon de notre fusil. Il fallut pisser dans nos canons pour les
+décrasser, puis les sécher en y brûlant de la poudre sans la bourrer.
+
+Nous recommençâmes à tirer et à battre en retraite, mais en ordre. Les
+cartouches allaient nous manquer, et nous avions déjà perdu une
+ambulance, lorsque la garde consulaire arriva avec huit cents hommes
+chargés de cartouches dans leurs sarraux de toile; ils passèrent
+derrière les rangs et nous donnèrent des cartouches. Cela nous sauva la
+vie.
+
+Alors le feu redoubla et le Consul parut. Nous fûmes une fois plus
+forts: il fit mettre sa garde en ligne au centre de l'armée et les fit
+marcher en avant. Ils arrêtèrent l'ennemi de suite, formant le carré et
+marchant en bataille. Les beaux grenadiers à cheval arrivèrent au galop,
+et chargèrent de suite l'ennemi, ils culbutèrent leur cavalerie. Ah! ça
+nous fit respirer un moment, ça nous donna de la confiance pour une
+heure.
+
+Mais ne pouvant pas tenir contre les grenadiers à cheval consulaires,
+ils rabattent sur notre demi-brigade et enfoncent les premiers pelotons
+qu'ils sabrent. Je reçus un coup de sabre si fort sur le cou que ma
+queue fut coupée à moitié. Heureusement que j'avais la plus forte de
+tout le régiment. Mon épaulette fut coupée avec l'habit, la chemise; et
+la chair, un peu atteinte. Je tombai à la renverse dans un fossé.
+
+Les charges de cavalerie furent terribles; Kellermann en fit trois de
+suite avec ses dragons; il les menait et les ramenait. Toute cette
+cavalerie sautait par-dessus moi qui étais étourdi dans le fossé. Je me
+débarrassai de mon sac, de ma giberne et de mon sabre; je pris la queue
+du cheval d'un dragon qui était en retraite, laissant tout mon
+fourniment dans le fossé. Je faisais des enjambées derrière ce cheval
+qui m'emportait, et je tombai roide, ne pouvant plus souffler. Mais,
+Dieu merci! j'étais sauvé. Sans ma chevelure (que j'ai encore à
+soixante-douze ans), j'avais la tête à bas.
+
+J'eus le temps de retrouver un fusil, une giberne et un sac (la terre en
+était couverte), et je repris mon rang dans la deuxième compagnie de
+grenadiers qui me reçurent avec amitié. Le capitaine vint me serrer les
+mains: «Je vous croyais perdu, mon brave, dit-il, vous avez reçu un
+fameux coup de sabre, car vous n'avez plus de queue et votre épaule a
+bien du mal. Vous devriez vous mettre en serre-file.--Je vous remercie,
+j'ai une giberne pleine de cartouches et je vais bien me venger sur les
+cavaliers que je pourrai joindre, ils m'ont trop fait de mal; ils me le
+payeront.»
+
+Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se
+dégarnissaient à vue d'œil, tous prêts à lâcher pied, si ce n'avait été
+la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés.
+Regardant derrière nous, nous vîmes le Consul assis sur la levée du
+fossé de la grande route d'Alexandrie, tenant son cheval par la bride,
+faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui
+roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fûmes près de
+lui, il monte sur son cheval et part au galop derrière nos rangs: «Du
+courage, soldats, dit-il, les réserves arrivent. Tenez ferme.»
+
+Et il fut sur la droite de l'armée. Les soldats de crier: «Vive
+Bonaparte!» Mais la plaine était jonchée de morts et de blessés, car on
+n'avait pas le temps de les ramasser; il fallait faire face partout. Les
+feux de bataillon par échelons en arrière les arrêtaient, mais ces
+maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de
+fusil; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les décrasser. Ça
+nous faisait perdre du temps.
+
+Mon brave capitaine Merle passe derrière le deuxième bataillon, et le
+capitaine lui dit: «J'ai un de vos grenadiers, il a reçu un fameux coup
+de sabre.--Où est-il? faites-le sortir que je le voie? Ah! c'est vous,
+Coignet?--Oui, mon capitaine.--Je vous croyais au rang des morts, je
+vous avais vu tomber dans le fossé.--Ils m'ont donné un fameux coup de
+sabre; tenez, voyez! ils m'ont coupé ma queue.--Allons! tâtez dans mon
+sac, prenez mon _sauve-la-vie_[31] et vous boirez un coup de rhum pour
+vous remettre; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher.--Me
+voilà sauvé pour la journée, mon capitaine, je vais joliment me battre.»
+
+L'autre capitaine dit: «J'ai voulu le mettre en serre-file; il n'a pas
+voulu.--Je le crois, il m'a sauvé la vie à Montebello.»
+
+Ils me prirent la main. Que c'est donc beau la reconnaissance! J'en
+sentirai le prix toute ma vie.
+
+En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l'oreille. Il était
+deux heures; «la bataille est comme perdue», dirent nos officiers,
+lorsqu'arrive un aide de camp ventre à terre, qui crie: «Où est le
+premier Consul? Voilà la réserve qui arrive, du courage! vous allez
+avoir du renfort de suite, dans une demi-heure.» Et voilà le Consul qui
+arrive: «Tenez ferme! dit-il en passant, voilà ma réserve!» Nos pauvres
+petits pelotons regardaient du côté de la route de Montebello, à tous
+les demi-tours que l'on nous faisait faire.
+
+Enfin cris de joie: «Les voilà! les voilà!»
+
+Cette belle division venait l'arme au bras; c'était comme une forêt que
+le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle
+artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un régiment de
+grosse cavalerie qui fermait la marche.
+
+Arrivés à leur hauteur[32], ils se trouvaient comme si on l'avait
+choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche, à gauche de la
+grande route, une haie très élevée les masquait: on ne voyait même pas
+la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait
+ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s'ils faisaient route pour
+aller chez eux, l'arme sur l'épaule; ils ne faisaient plus attention à
+nous, ils nous croyaient tout à fait en déroute.
+
+Nous avions dépassé la division du général Desaix de trois cents pas, et
+les Autrichiens étaient prêts aussi à dépasser la ligne, lorsque la
+foudre part sur leur tête de colonne... Mitraille, obus, feux de
+bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout! Tout le monde
+fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait...
+
+L'intrépide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la
+haie; ils fondent sur les grenadiers hongrois à la baïonnette, et ne
+leur donnent pas le temps de se reconnaître. Les 30e et 59e fondent à
+leur tour sur l'ennemi et font quatre mille prisonniers. Le régiment de
+grosse cavalerie tombe sur la masse. Voilà toute leur armée en pleine
+déroute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvième par-dessus tout.
+Notre autre cavalerie se réunit à celle-là, et se jette comme une masse
+sur la cavalerie autrichienne qu'ils mirent dans une telle déroute
+qu'ils se sauvèrent à toute bride dans Alexandrie. Une division
+autrichienne venant de l'aile droite vient sur nous à la baïonnette, et
+nous courûmes aussi baïonnette croisée; nous les renversâmes, et je
+reçus une petite incision dans le cil de l'œil droit, en parant le coup
+que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me
+bouchait l'œil, ils en voulaient à ma tête ce jour-là. C'était peu de
+chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal; nous les
+poursuivîmes jusqu'à neuf heures du soir, nous les jetâmes dans les
+fossés pleins d'eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer
+les autres. C'était affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont
+tout embarrassé. On n'entendait que des cris; ils ne pouvaient plus
+rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons. À dix
+heures, mon capitaine m'envoie chercher par son domestique pour me faire
+souper avec lui, et mon œil fut pansé, ma chevelure fut remise en état.
+
+Nous couchâmes sur le champ de bataille, et le lendemain à quatre heures
+du matin, il sort de la ville des parlementaires; ils demandaient une
+suspension d'armes, et ils allaient au quartier général du premier
+Consul; ils furent bien escortés.
+
+La joie renaissait par tout le camp. Je dis à mon capitaine: «Si vous
+vouliez me permettre d'aller au quartier général.--Pourquoi faire?--J'ai
+des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade.--Mais c'est
+bien loin.--C'est égal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le
+promets.--Eh bien, allez!»
+
+Nous voilà partis, le sabre au côté. Arrivé à la grille du château de
+Marengo, je fais demander un maréchal des logis qui soit ancien dans le
+corps, et voilà un bel homme qui se présente: «Que me voulez-vous?
+dit-il.--Je désire savoir depuis combien de temps vous êtes dans la
+garde du Directoire.--Il y a neuf ans.--C'est moi qui ai dressé vos
+chevaux et qui les ai montés au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c'est
+M. Potier qui vous les a vendus.--C'est vrai, me dit-il, entrez je vais
+vous présenter à mon capitaine.»
+
+Il dit à mon camarade de m'attendre, et m'annonce ainsi: «Voilà le jeune
+homme qui a dressé nos chevaux à Paris.--Et qui montait si bien à
+cheval, dit celui-ci.--Oui, capitaine.--Mais vous êtes blessé.--Ah!
+c'est un coup de baïonnette d'un Hongrois; je l'ai puni. Mais c'est ma
+queue qu'ils m'ont coupée à moitié. Si j'avais été à cheval, ça ne me
+serait pas arrivé.--J'en réponds pour vous, dit-il, je vous connais sur
+cet article. Maréchal des logis, donnez-lui la goutte.--Avez vous du
+pain, mon capitaine?--Allez-lui chercher quatre pains! Je vais vous
+faire voir vos chevaux, si vous les reconnaîtrez!»
+
+Je lui en montrai douze. «C'est cela, me dit-il, vous les reconnaissez
+très bien.--Je suis content, capitaine. Si j'avais été monté sur un de
+ces chevaux, ils ne m'auraient pas coupé ma chevelure, mais ils me le
+payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqué pour un
+fusil d'argent, et lorsque j'aurai quatre campagnes, le Consul m'a
+promis de me faire entrer dans sa garde.--C'est possible, mon brave
+grenadier. Si jamais vous venez à Paris, voilà mon adresse. Comment se
+nomme votre capitaine?--Merle; première compagnie de grenadiers de la
+96e demi-brigade de ligne.--Voilà cinq francs pour boire à ma santé, je
+vous promets d'écrire à votre capitaine. Il faut lui donner de
+l'eau-de-vie dans une bouteille.--Je vous remercie de votre bonté, je
+m'en vais, j'ai mon camarade à la grille qui m'attend, il faut lui
+porter du pain de suite.--Je ne le savais pas, allez! Prenez un pain de
+plus, et partez rejoindre votre corps.--Adieu, capitaine, vous avez
+sauvé l'armée avec vos belles charges. Je vous ai bien vu.--C'est vrai!»
+dit-il.
+
+Il vient me reconduire avec son maréchal des logis jusqu'à la grille.
+Dans la cour, les blessés de la garde étaient étendus sur la paille, et
+l'on faisait des amputations. C'était déchirant d'entendre des cris
+partout. Je sortis le cœur navré de douleur, mais il se passait un
+spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vîmes le champ de
+bataille couvert de soldats autrichiens et français qui ramassaient les
+morts et les mettaient en tas, et les traînaient avec les bretelles de
+leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout pêle-mêle dans le même
+tas, et l'on y mettait le feu pour nous préserver de la peste. Pour les
+corps éloignés, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir.
+
+Je fus arrêté par un lieutenant qui me dit: «Où allez-vous?--Je vais
+porter du pain à mon capitaine.--Vous l'avez pris au quartier général du
+Consul. Peut-on en avoir un morceau?--Oui, lui dis-je; je dis à mon
+camarade: vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant.--Je vous
+remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez à gauche de
+la route.»
+
+Et il eut l'obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte
+de nous voir arrêtés. Je le remerciai de son obligeance, et j'arrive
+près de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet: «Est-ce que vous
+venez de la maraude?--Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de
+l'eau-de-vie.--Et comment avez-vous pu trouver cela?»
+
+Je lui contai mon aventure: «Ah! dit-il, vous êtes né sous une bonne
+étoile.--Allons! voilà un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie.
+Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour
+le colonel et le général, vous leur partagerez; ils ont peut-être bien
+faim.--C'est une heureuse pensée, je vais faire votre commission avec
+plaisir, et je vous remercie pour eux.--Allons! mangez d'abord et buvez
+de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[33]
+de celle que vous m'avez donnée, et du bon repas que vous m'avez fait
+faire.--Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au
+colonel et au général.»
+
+Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16,
+l'armée eut l'ordre de porter des lauriers, et les chênes[34] n'eurent
+pas bon temps. À midi, nous défilâmes devant le premier Consul, et notre
+excellent général défila à pied devant les débris de sa division. Le
+général Chambarlhac avait paru à cheval devant la division; mais il fut
+salué de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne
+l'avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[35]. Mais nous
+criâmes: «Vive notre petit général!» pour celui qui s'était si bien
+conduit le jour de la bataille.
+
+Le 16 au matin, le général Mélas nous renvoie nos prisonniers, il
+pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous; on
+leur avait donné des vivres et ils furent bien fêtés à leur arrivée. Le
+26, la première colonne autrichienne défila devant nous, et nous les
+regardâmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous
+battre pour le moment, vu le peu que nous étions. C'était effrayant de
+voir autant de cavalerie, d'artillerie; et trois jours de même. Ce
+n'était que bagages. Ils nous laissèrent la moitié de tous leurs
+magasins; nous eûmes des vivres et des munitions considérables. Ils nous
+donnèrent quarante lieues de pays, ils se retirèrent derrière le Mincio,
+et nous fermions la marche de la dernière colonne. Nous faisions route
+ensemble; nos éclopés montaient sur leurs chariots; ils tenaient le côté
+gauche, et nous le côté droit de la route. Personne ne se rencontrait,
+et nous étions les meilleurs amis du monde.
+
+Nous arrivâmes dans cet ordre jusqu'au pont volant sur le bord du Pô. Là
+nous vîmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrèrent dans un
+château, prirent de l'argenterie et la vendirent à une cantinière qui
+eut le malheur de recéler ces objets. Le maître du château qui vit les
+soldats déposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte à
+cheval et arrive au bord du fleuve; il vient trouver le colonel et lui
+désigne la recéleuse des objets volés, et la marque de son argenterie,
+et la quantité. Tout cela vérifié, la cantinière fut condamnée à être
+tondue et menée sur son âne toute nue et à défiler devant le front du
+régiment. Huit militaires menaient l'âne, et cette malheureuse tremblait
+nue sur cet âne à poil[36].
+
+Le maître de l'argenterie demandait grâce; elle pleurait, mais le soldat
+rit de tout. La malheureuse, épuisée de fatigue dans cette position,
+lâcha tout sur le dos de son âne, et les militaires qui conduisaient la
+victime par devant et par derrière ne voulaient plus faire leur service
+parce que l'odeur ne leur convenait pas. Ils jetèrent l'âne et la femme
+dans le Pô pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chassée
+du régiment, et le seigneur du château lui donna une bourse; il pleurait
+sincèrement.
+
+Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes à la fois sur ce pont
+volant, nous ne perdîmes pas de temps, et nous poursuivîmes notre marche
+sur Crémone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trêve
+convenue. Crémone est une grande ville qui peut se défendre d'un coup de
+main; de beaux remparts et des portes solides. La place est
+considérable, il y a une belle cathédrale, un cadran d'une grande
+dimension; une flèche en fait le tour tous les cent ans. Sur les
+marchés, on pèse tout, oignons et herbages; c'est rempli de melons que
+l'on nomme pastèques (c'est délicieux). On y trouve des cabarets de
+lait, mais c'est la plus mauvaise garnison de l'Italie; nous étions
+couchés sur de la paille en poussière et nous étions remplis de vermine;
+nos culottes, vestes et tricots étaient dans un état déplorable. L'idée
+me prit de tâcher de détruire la vermine qui me rongeait. Je fis une
+cendrée dans une chaudière et j'y mis ma veste. Quel malheur pour moi!
+Il ne me resta que la doublure, le tricot était fondu comme du papier.
+Me voilà tout nu, et rien dans mon sac pour me changer.
+
+Mes bons camarades vinrent à mon secours. Sur-le-champ, je fis écrire à
+mon père et à mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais
+part de ma détresse et les priais de m'envoyer un peu d'argent. Cette
+réponse fut longue, mais elle arriva. Je reçus les deux lettres à la
+fois (pas affranchies); elles coûtaient chacune un franc cinquante,
+trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve là: «Faites-moi ce
+plaisir de les lire.»
+
+Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon père me disait: «Si tu
+étais un peu plus près de moi, je t'enverrais un peu d'argent!» Et mon
+oncle me disait: «Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien
+t'envoyer.» Voilà mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai
+récrit de ma vie. Après la trêve, je fus obligé de monter quatre gardes
+aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio, à quinze
+sous la garde, pour payer cette dette.
+
+Ces deux lettres m'ont éloigné de mon sujet. Je reviens à Crémone où
+nous passâmes trois mois dans la misère la plus complète. Notre
+demi-brigade fut complétée, et notre compagnie fut organisée; on prit un
+tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des
+grenadiers dans le bataillon pour nous compléter. Tous les jours, on
+nous menait à la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route,
+avec défense de quitter son rang; la discipline était sévère. Le général
+Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes
+magnifiques). Il était le général en chef de cette belle armée. Nous
+pouvions nous dire commandés par un bon général. Que la France nous en
+donne de pareils! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les
+trois mois de trêve, notre armée se mit au grand complet, les troupes
+arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous,
+mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut
+toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux; votre vie est en
+danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour
+rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison!
+
+Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l'armée. Nous partîmes
+le premier septembre pour nous porter sur la ligne, à un fort bourg
+nommé Viédane, où nous commençâmes à respirer et trouvâmes des vivres.
+Nos fureteurs découvrirent une cave sous une montagne; on tint conseil
+comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le
+domicile, vu que la guerre n'était pas déclarée. Il fut décidé que l'on
+ferait un bon. Mais qui le signera?--«La plume, dit le fourrier, en
+écrivant de la main gauche.--Combien de rations?--Cinq cents, dit le
+sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce
+qu'il dira.--Portez-le à l'alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si
+ça peut prendre.--Allons, partons! nous verrons.»
+
+On part, après avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait
+dit: «J'ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du
+noir de fumée.»)
+
+On se présente chez l'alcade, la distribution se fit de suite et la
+plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le
+capitaine rirent de bon cœur le lendemain.
+
+Nous partîmes pour Brescia où l'on rassembla l'armée dans une belle
+plaine; nous passâmes la revue du général en chef. Brescia est une ville
+forte qui peut se défendre; il y passe une rivière qui n'est pas large,
+mais profonde. Nous partîmes le lendemain pour marcher sur le Mincio;
+là, toute l'armée était en ligne, les préparatifs du passage de cette
+rivière se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut décidé à la
+pointe d'une hauteur très élevée qui dominait l'autre rive. Ce passage
+se fit à l'abri d'un village qui le masquait à l'armée autrichienne qui
+était très nombreuse, et l'on fit passer vingt-cinq mille hommes pour
+les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible; nos troupes,
+battues à plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio,
+avec pertes.
+
+Heureusement, pour protéger notre armée, nous avions une position très
+élevée qui dominait la plaine et qui leur empêchait de nous culbuter
+dans le Mincio. Le général Suchet avec cinquante pièces de gros calibre
+leur envoyait des bordées qui passaient par-dessus nos colonnes,
+foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le
+monde servait les pièces, et nous étions trois bataillons de grenadiers
+à voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours.
+
+J'ai vu ce trait d'un petit voltigeur. Resté seul de l'armée en retraite
+dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et
+crie aussi: _En avant!_ Son intrépidité fit faire demi-tour à la
+division: ils battirent la charge et furent à son secours.
+
+Le général le tenait à l'œil; il fit partir son aide de camp pour aller
+le chercher. L'aide de camp arrive au point désigné et voit le voltigeur
+qui était encore en avant de la ligne; il court sur lui et lui dit: «Le
+général vous demande.--Non! dit-il.--Venez avec moi, obéissez à votre
+général!--Mais je n'ai pas fait de mal.--C'est pour vous
+récompenser.--Ah! c'est différent. Je vous suis.»
+
+Arrivé près du général, il fut fêté de tous les officiers, et porté pour
+un fusil d'honneur.
+
+Le soir nous partîmes pour trois lieues plus haut, auprès d'un moulin
+qui était à notre gauche avec une belle hauteur derrière nous. Le beau
+régiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se
+venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui
+donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit
+cents hommes d'infanterie polonaise[37], sans sacs. Ils défilèrent sur
+le pont et prirent à droite le long du Mincio; les Polonais au pas de
+course les suivirent. Ils tombèrent sur la tête de colonne des
+Autrichiens, ne leur donnèrent pas le temps de se mettre en bataille,
+les sabrèrent et ramenèrent six mille prisonniers et quatre drapeaux.
+Nos trois bataillons de grenadiers passèrent de suite, et le premier
+dont je faisais partie était commandé par le général Lebrun, bon soldat.
+Le général Brune lui donna l'ordre de prendre la redoute qui battait sur
+le pont, et nous marchâmes dessus de suite. À portée de fusil, ils se
+rendirent; ils étaient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l'armée
+passa et l'on se mit en bataille. Les colonnes se virent face à face; on
+les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pièces de
+canon. La frottée fut terrible.
+
+Ils prirent la route de Vérone pour passer l'Adige. Avant d'arriver à
+Vérone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la
+ville de plus de trois cents pieds. Le général Brune envoya un
+parlementaire dans la citadelle pour les prévenir qu'il allait faire son
+entrée dans Vérone, et que s'il y avait un coup de canon de tiré sur la
+ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois
+bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous
+regarder. Nous fûmes campés à deux lieues en avant, et, à minuit, on
+nous fit prendre l'aile droite de l'armée en avant-postes.
+
+Je fus de garde au poste avancé. L'adjudant-major vient nous placer;
+c'était moi le premier pour la faction; on me met dans un pré en me
+donnant la consigne: «Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire
+feu, ne pas crier qui vive et bien écouter, sans te laisser surprendre.»
+
+Me voilà seul pour la première fois en sentinelle perdue, ne voyant pas
+clair du tout, et mettant mon genou à terre pour écouter. Enfin la lune
+se lève; j'étais content de voir autour de moi, je n'avais plus peur.
+Voilà que j'aperçois à cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet à
+poil. Ça ne bougeait pas; je l'ajuste de mon mieux, et à mon coup de
+fusil, toute la ligne répond[38]. Je croyais que l'ennemi était partout;
+je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je
+lui montre mon Hongrois; on me dit: «Tirez dessus et nous irons voir
+tous les cinq.»
+
+J'ajuste, je tire, rien ne bouge. L'adjudant-major arrive: «Tenez, lui
+dis-je, le voyez-vous, là-bas?--Tirez», dit-il.
+
+Je donne mon second coup, et nous marchâmes dessus. C'était un saule à
+grosse tête qui m'avait fait peur... Le major me dit que j'avais bien
+fait, qu'il y aurait été trompé lui-même, et que j'avais fait mon
+devoir.
+
+Nous marchâmes sur Vicence, jolie ville; mais les Autrichiens filaient
+sur Padoue à grandes journées. La joie était partout, à cause de nos
+bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut désignée avec un
+régiment de chasseurs à cheval pour aller du côté de Venise.
+
+Le général qui commandait cette expédition n'avait qu'un bras. Il fit
+faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous
+restions cachés dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur
+des grands fossés pour passer notre artillerie et notre cavalerie; ce ne
+sont que marais et chaumières de pêcheurs. À force de courage, nous
+arrivâmes au lieu désigné. C'était une forte rivière avec une chaussée
+la séparant de la mer; cette rivière va se joindre à quatre autres qui
+tombent aussi dans la mer et forment la patte d'oie. Il fallait prendre
+toutes ces rivières pour être maître des eaux douces.
+
+Sur la grande chaussée était un corps de garde autrichien à l'avancée;
+des redoutes à un quart de lieue faisaient face aux rivières. On plaça
+un factionnaire sur la chaussée; le factionnaire parlait allemand et fit
+connaissance avec le factionnaire autrichien. Le nôtre lui demanda du
+tabac, et l'allemand lui demanda du bois. Le nôtre lui dit: «Je vous en
+apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de
+faction.» Voilà nos grenadiers partis avec du bois; les autres leur
+apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et
+les voilà enchantés et disant: «Nous vous donnerons du tabac.»
+
+Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargés de bois et sont bien
+reçus; ils s'emparent des fusils des Autrichiens, et les font
+prisonniers. De suite la tranchée est ouverte, et des pièces mises en
+batterie. C'était un bon point d'appui.
+
+Les bâtiments qui descendaient pour gagner la mer chargés de farine,
+tombent en notre pouvoir ainsi que deux bâtiments chargés d'anguilles et
+de poissons. Nous en eûmes un bâtiment à notre discrétion, et nous en
+mangeâmes à toutes sauces.
+
+Lorsque les Vénitiens eurent soif, ils vinrent faire de l'eau et le
+général en eut tout ce qu'il voulut; il nous avait promis trois francs
+par jour, mais les comptes furent bientôt réglés; il ne donna pas un sou
+et envoya tout chez lui. Puis le général Clausel prit le commandement.
+
+Nous restâmes peu de temps; Mantoue se rendit, nous vîmes passer sa
+garnison, et nous eûmes ordre de partir pour Vérone pour célébrer la
+paix.
+
+Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit à l'ordre du jour que
+notre demi-brigade était désignée pour Paris. Quelle joie pour nous!
+Nous traversâmes tout le pays d'Italie; l'on ne peut rien voir de plus
+beau jusqu'à Turin; c'est magnifique. Nous passâmes le Mont-Cenis, nous
+arrivâmes à Chambéry, et de Chambéry à Lyon.
+
+Lorsque notre vieux régiment arriva sur la place Bellecourt, tous les
+incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions
+d'Italie. Nous leur disions: «Oui, messieurs!--Vous n'avez pas la
+gale?--Non, messieurs!»
+
+Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous répondaient:
+«C'est incroyable!»
+
+Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le général Leclerc les
+força à nous donner des billets de logement, et de suite il fut accordé
+sept congés par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux
+soldats! Jamais le Consul n'en a tant donné que cette fois. Le lendemain
+on nous annonça que nous n'allions pas à Paris comme nous comptions,
+mais bien en Portugal. Le général nous comprit dans les quarante mille
+hommes de son armée; il fallut se résigner et partir dans un état
+déplorable (des habits faits de toutes pièces).
+
+Nous partîmes pour Bayonne; cette route fut très longue; nous souffrîmes
+des chaleurs; enfin nous arrivâmes au pont d'Irun.
+
+Nos camarades furent dénicher un nid de cigognes et prirent les deux
+petits. Les autorités vinrent les réclamer au colonel; l'alcade lui dit
+de les rendre parce que ces animaux étaient nécessaires dans leur climat
+pour détruire les serpents et les lézards, qu'il y avait peine de
+galères dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l'on en voit
+partout; les plaines en sont couvertes, et elles se promènent dans les
+villes; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux très élevés, et
+elles font leurs nids sur les pignons des édifices.
+
+Arrivés à notre première étape, nos soldats trouvèrent du vin de Malaga
+à trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait; ils
+tombèrent morts-ivres. Il fallut mettre des voitures en réquisition pour
+les charger comme des veaux (ils étaient comme morts). Au bout de huit
+jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans
+leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin
+était fort.
+
+Nous arrivâmes à Victoria, jolie ville; de là, à Burgos, et de Burgos à
+Valladolid, belle grande ville où nous restâmes longtemps dans la
+vermine. C'est les poux qui font les lits des soldats à force de remuer
+la paille qui ressemble à de la balle. Les trois quarts des Espagnols
+prennent les poux à pincée, et les jettent par terre en disant: «Celui
+qui t'a créé, qu'il te nourrisse!»--Voilà ce sale peuple.
+
+J'eus le bonheur d'être sapeur; j'avais un collier de barbe très long,
+et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habillé à neuf (petite
+et grande tenue) et nous fûmes logés chez le bourgeois où nous pûmes
+nous débarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de
+crainte d'être égorgés la nuit.
+
+Me promenant le long de la rivière, je rencontrai deux prêtres français
+émigrés qui étaient dans un état de misère complète; ils m'accostèrent
+pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n'avais
+fait que passer, que l'on disait que les émigrés seraient rappelés, et
+que s'ils voulaient aller voir le général Leclerc, ils seraient bien
+reçus, que le général était le beau-frère du premier Consul. Ils y
+furent le lendemain et ils reçurent de bonnes nouvelles; ils me
+retrouvèrent et me prirent les mains et me dirent que j'étais leur
+sauveur. Quinze jours après, ils reçurent l'ordre de rentrer en France,
+et je fus embrassé par ces malheureux proscrits; je leur donnai le
+conseil de se déguiser crainte d'être insultés en rentrant en France.
+De Valladolid nous partîmes pour Salamanque, grande ville où nous
+restâmes longtemps à passer des revues et faire la petite guerre; notre
+avant-garde poussait sa pointe sur la frontière du Portugal et la guerre
+n'eut pas lieu. Ils amenèrent dix-sept voitures bien escortées[39], et
+la paix fut faite sans se battre.
+
+Nous rentrâmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les
+Espagnols nous tuèrent nos fourriers[40] à coups de masse, et eurent la
+hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le
+colonel, dans un bourg près de Burgos. Tous les hommes étaient endormis;
+le factionnaire crie: _Aux armes!_ et il était temps; ils sortaient du
+village. Ils furent pincés par nos grenadiers qui les passèrent à la
+baïonnette sans miséricorde[41].--Voilà ce peuple fanatique.
+
+Nous arrivâmes à Burgos et partîmes pour Vittoria. De là, nous passâmes
+la frontière pour nous rendre à Bayonne, notre ville frontière. Nous
+suivîmes toutes les étapes jusqu'à Bordeaux, où nous eûmes séjour.
+
+Je fus logé chez une vieille dame qui était malade. Je me présentai avec
+mon billet de logement, et elle fut un peu effrayée de voir ma grande
+barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit: «J'ai peur des
+militaires.--Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien; mon
+camarade est très doux.--Eh bien! je vous garde chez moi; vous serez
+nourris et bien couchés.»
+
+Le bon logement! Après dîner, elle me fit appeler par sa femme de
+chambre: «Je vous fais venir près de moi pour vous dire que je suis
+rassurée, que vous êtes bien tranquille chez moi; j'ai recommandé de
+bien vous traiter.--Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que
+demain pour passer la revue.--Vous me voyez dans un mauvais état; ce
+sont des malheurs que j'ai éprouvés. Robespierre a fait guillotiner
+quatorze personnes de ma famille; le scélérat m'a fait donner pour
+trente mille francs de bijoux et d'argenterie, et il exigeait que je
+couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari; le lendemain, il lui
+fit couper la tête. Voilà, monsieur, les malheurs de ma famille. Ce
+scélérat a été puni, mais trop tard[42].»
+
+Nous partîmes pour nous rendre à Tours par les étapes désignées, et là
+nous fûmes passés en revue par le général Beauchou, qui nous présenta un
+vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans
+notre demi-brigade[43]. Le Consul lui avait donné pour retraite la table
+du général; il avait cent deux ans, et son fils était chef de bataillon.
+On lui fit apporter un fauteuil; il était habillé en officier, mais
+point d'épaulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui
+avait trente-trois ans de service.
+
+Après avoir quitté cette belle ville de Tours, nous partîmes pour
+prendre garnison au Mans (département de la Sarthe), que l'on peut citer
+la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant
+de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux
+régiment prendre garnison.--Les murs de la caserne étaient encore teints
+du sang des victimes qui avaient été égorgées par les chouans, et on
+nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, où nous fûmes reçus
+comme des frères. On répara la caserne, où je restai un an.
+
+Le colonel se maria avec une demoiselle d'Alençon, fort riche, et ce fut
+des fêtes pour la ville. Les invitations furent considérables; je fus
+désigné pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le
+colonel fut généreux avec le régiment; tous ses officiers furent
+invités.
+
+Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bénit, et l'on fit
+faire trois brancards garnis en velours, chargés de brioches, et portés
+par six sapeurs. L'épouse du colonel fit la quête, et mon capitaine
+Merle, nommé commandant, conduisait notre belle quêteuse; le
+tambour-major était le suisse; moi, je portais le plat, et madame
+faisait la révérence.
+
+La quête fut de neuf cents francs pour les pauvres; tout le régiment
+était à la messe. On fit porter un brancard chargé de pain bénit chez le
+colonel, et là on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque
+part et une lettre d'invitation. Deux sapeurs portaient la grande
+bannette pleine de pain bénit, et je fus nommé pour accompagner les deux
+sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient à la porte: je prenais
+une part et la lettre; je me présentais: on me donnait six francs ou le
+moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons
+de campagne me valut cent écus. Le colonel voulut savoir si j'avais été
+bien récompensé; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet
+argent, il fit deux parts et me dit: «Voilà la moitié pour vous, et
+l'autre que vous partagerez aux sapeurs.»
+
+Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s'était passé; je les
+ramenai à la caserne, et devant le sergent et le caporal, je déposai
+l'argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des
+poignées d'argent sur la table: «Vous avez donc volé la caisse du
+régiment. Pour qui tout cet argent? dit le sergent.--C'est pour nous,
+partagez-le, c'est le pain bénit.»
+
+Nous eûmes chacun quinze francs; ils étaient contents de moi, ils me
+serraient la main. J'eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs,
+c'était une fortune pour moi. Ils voulurent me régaler; je m'y opposai:
+«Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d'eau-de-vie, et voilà
+toute la dépense qu'il faut faire. Et c'est moi qui régale, vous
+entendez, mon sergent?--Rien à répliquer, dit-il, il est plus sage que
+nous.»
+
+Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent
+contents. Ce beau dîner du colonel me valut un louis, qu'il me donna
+pour avoir passé la nuit. Le bal ne finit qu'au jour; on se mit à table
+à trois heures, et je fus bien récompensé.
+
+Quinze jours après, je reçus une lettre de Paris, et je fus surpris
+(mais quelle surprise!). C'était ma chère sœur qui m'avait découvert par
+le moyen des recherches faites par son maître qui avait un parent au
+ministère de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir à Paris,
+cuisinière chez un chapelier, place du Pont-Neuf.
+
+Le conseil d'administration du régiment avait ordre de porter des
+militaires pour la croix, et je fus porté avec les officiers qui
+avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour
+m'en faire part et que c'était parti au ministère de la guerre. Je
+répondis: «Je vous remercie, mon commandant.--Le colonel et moi, nous
+avons réclamé la promesse du premier Consul à votre égard pour la garde,
+et j'ai signé cette demande avec le colonel, cela vous est dû.»
+
+Quinze jours après, le colonel me fit appeler: «Voilà la bonne nouvelle
+arrivée! Vous êtes nommé dans la garde: on va vous faire votre décompte
+et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le
+général Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part à votre
+commandant, il sera content de l'apprendre.»
+
+J'étais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma
+bonne sœur, que je n'avais pas vue depuis l'âge de sept ans; mon
+commandant me fît compliment en disant: «Si jamais je vais à Paris, je
+vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez à la
+caserne.»
+
+Je fis part de la bonne nouvelle à tous mes camarades, qui me dirent:
+«Nous vous conduirons tous.» Le sergent et le caporal aussi dirent:
+«Nous irons tous faire la conduite à notre brave sapeur.» Mon décompte
+terminé, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une
+fortune pour un soldat), bien accompagné de mes bons camarades, le
+sergent et le caporal en tête. Il fallut faire halte pour nous quitter à
+une lieue, et j'arrivais à Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne
+des Feuillants, près la place Vendôme. Un passage longeait notre caserne
+jusqu'aux Tuileries; à peine si l'on pouvait passer deux de front; on
+l'appelait la caserne des Capucins.
+
+Je fus mis en subsistance dans la troisième compagnie du premier
+bataillon; mon capitaine se nommait Renard; il n'avait qu'un défaut,
+c'était d'être trop petit. En compensation, il avait une voix de
+stentor; il était grand quand il commandait, c'était un homme à
+l'épreuve; il a toujours été mon capitaine. On me mena chez lui: il me
+reçut avec affabilité. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la
+permission de la toucher. «Si vous étiez plus grand, je vous ferais
+entrer dans nos sapeurs; vous êtes trop petit.--Mais, capitaine, j'ai un
+fusil d'honneur.--C'est possible.--Oui, capitaine. J'ai une lettre pour
+le général Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frère,
+marchand de drap, porte Saint-Denis.--Eh bien! je vous garde dans ma
+compagnie. Demain, à midi, je vous conduirai au ministère, et là nous
+verrons.--C'est lui, le ministre, qui m'a trouvé sur ma pièce de canon à
+Montebello.--Ah! vous m'en direz tant que je voudrais être à demain pour
+voir si le ministre vous reconnaîtra.--Je n'avais point de barbe à
+Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin
+vert.--Eh bien! à demain à midi! Je vous présenterai.»
+
+Le lendemain, à midi, nous partîmes pour nous rendre au ministère; il se
+fit annoncer, et nous fûmes introduits près du ministre.
+
+«Eh! capitaine, vous m'amenez un beau sapeur. Que me veut-il?--Il dit
+que vous l'aviez inscrit pour le faire venir dans la garde.--Comment te
+nommes-tu?--Jean-Roch Coignet. C'est moi qui étais sur la pièce de canon
+à Montebello.
+
+--Ah! c'est toi.--Oui, mon général.--Tu as reçu ma lettre?--C'est mon
+colonel, M. Lépreux.--C'est juste. Va dans les bureaux en face.--Tu
+demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade: tu diras ton
+nom, et tu m'apporteras une pièce que j'ai signée pour toi.»
+
+Je demandai dans ce bureau; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette
+barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu'elle était
+postiche: «Est-elle naturelle?» me dit le chef.
+
+Je la prends à poignée et la tire: «Voyez, lui dis-je, elle tient à mon
+menton, et bien plantée.--Tenez, mon beau sapeur, voilà un papier digne
+de vous.--Je vous remercie.»
+
+Et je porte ce papier au ministre, qui me dit: «Vois-tu que je ne t'ai
+pas oublié? Tu porteras une petite _machine_! dit-il en touchant mon
+habit... Et toi, Renard, tu recevras demain, à dix heures, une lettre
+pour lui. C'est un soldat à l'épreuve; tâche de le garder dans ta
+compagnie.»
+
+Je remerciai le ministre, et nous partîmes de suite pour nous rendre
+chez le général Davoust, colonel-général des grenadiers à pied. Il nous
+reçut très bien, en disant: «Vous m'amenez un sapeur qui a une belle
+barbe.--Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine;
+il a un fusil d'honneur.--Mais il est bien petit.»
+
+Il me fit mettre à côté de lui et dit: «Tu n'as pas la taille pour les
+grenadiers.--Je désirerais le garder, mon général.--Il faut tromper la
+toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de
+carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il;... il lui manque six lignes. Eh
+bien! tu vois qu'avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses
+six pouces; tu l'accompagneras.--Ah! certainement, mon général.--S'il
+est accepté, ce sera le plus petit de mes grenadiers.--Mon général, il
+va être décoré.--Ah! c'est différent, fais ton possible pour le faire
+recevoir.» Et nous partîmes pour nous procurer des cartes, mettre des
+bas. Mon capitaine menait tout cela grand train; il était vif comme un
+poisson et en vint à bout. Le soir même, je me tenais droit comme un
+piquet sous la toise, et mon capitaine était là qui se redressait,
+croyant me faire grandir. Enfin, j'avais mes six pouces, grâce à mes
+jeux de cartes. Je sortis victorieux.
+
+Mon capitaine fut joyeux de son côté; je fus admis dans sa compagnie.
+«Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe.--Je vous demande la
+permission de la garder quinze jours; je voudrais faire quelques visites
+avant de la faire couper.--Je vous donne un mois, mais il vous faudra
+faire l'exercice.--Je vous remercie de toutes vos peines pour moi.--Je
+vais vous faire porter sur les contrôles à compter d'hier pour votre
+solde.--Je vous demande la permission de porter ma
+lettre.--Certainement», dit-il.
+
+Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit: «Voilà un petit
+grenadier. Vous donnerez une permission à Coignet pour faire ses
+commissions, et vous allez la lui faire délivrer de suite pour qu'il
+puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l'ordinaire le plus
+faible[44]. Vous y avez l'homme le plus grand, eh bien! vous aurez le
+plus petit.--Justement, il se trouve seul en ce moment; c'est un bon
+camarade; nous pourrons dire: le plus petit avec le plus grand.» Le
+sergent-major me mena dans ma chambre, et il me présenta à mes
+camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit à
+rire en me voyant si petit. «Eh bien, lui dit-il, voilà votre camarade
+de lit.--Je pourrai l'emporter en contrebande sous ma redingote.»
+
+Ça me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble; chacun
+avait sa soupière), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut
+enchanté de mon procédé.
+
+Le caporal me dit: «Il faut vous acheter une soupière demain, vous irez
+avec votre camarade.» Le lendemain, nous allâmes acheter ma soupière, et
+je régalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bière. Rentré à la
+caserne, je demandai la permission de sortir jusqu'à l'appel de midi.
+«Allez!» dit mon caporal.
+
+Je vole pour aller voir cette bonne sœur place du Pont-Neuf, chez un
+chapelier. Je me présente avec la lettre que le maître de la maison
+avait eu l'obligeance de m'écrire, et ils furent surpris de voir une
+barbe comme la mienne: «Je suis le militaire à qui vous avez eu
+l'obligeance d'écrire au Mans. Je viens voir ma sœur Marianne; voilà
+votre lettre.--C'est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment,
+votre grande barbe pourrait lui faire peur.»
+
+Il revient et me dit: «Elle vous attend, je vais avec vous.»
+
+J'arrive vers cette grosse mère, et lui dit: «Je suis ton frère, viens
+m'embrasser sans crainte.»
+
+Elle vient en pleurant de joie de me voir; je lui dis: «J'ai deux
+lettres de mon père, datées de Marengo.»
+
+Et le maître de me dire: «Il faisait chaud.--C'est vrai,
+monsieur.--Mais, dit-elle, mon frère l'aîné est ici à Paris.--Est-il
+possible?--Mais oui! il va venir me voir à midi.--Quel bonheur pour moi!
+Je suis dans la garde du Consul, je vais courir à l'appel et je
+reviendrai le voir; à une heure, je serai de retour.»
+
+Je remerciai le maître et je cours à l'appel; je reviens le plus vite
+possible, mais mon frère était arrivé. Ma sœur lui dit que j'étais dans
+la garde du Consul. «Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire
+connaissance d'un soldat, ne va pas nous déshonorer; nous avons été
+assez malheureux.--Mais, mon ami, dit-elle, il va venir après son appel,
+tu le verras.»
+
+J'arrive; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis: «Eh bien! ma sœur,
+et mon frère Pierre n'est donc pas venu.--Mais si, dit-elle; il dit que
+vous n'êtes pas mon frère.--Ah! lui dis-je, eh bien! il faut lui dire
+que c'est lui qui m'a emmené de Druyes pour Etais où il m'a loué, et il
+avait du mal au bras.»
+
+Là-dessus, il vint fondre sur moi, et nous voilà tous les trois dans les
+bras l'un de l'autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison
+est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept
+ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frère et ma sœur ne
+purent la surmonter; je les perdis tous les deux. J'enterrai ma pauvre
+sœur au bout de six semaines; la maladie se déclara au bout de huit
+jours, et il a fallu la conduire à l'hôpital où elle succomba; je la
+conduisis au champ du repos. Mon frère ne put survivre à cette perte; je
+le renvoyai au pays où il mourut. Je les perdis dans l'espace de trois
+mois; voilà des malheurs que je ne puis oublier.
+
+Mes devoirs de famille terminés, je repris mes devoirs militaires, et je
+contai mes malheurs à mon capitaine qui m'a plaint sincèrement. Je fus
+habillé promptement et je fus à l'exercice. Comme j'étais déjà fort dans
+les armes, l'escrime, je continuai; je fus présenté aux maîtres qui me
+poussèrent rapidement. Au bout d'un an, on livra un assaut, et je fus
+applaudi pour ma force et ma modestie à leur laisser le point d'honneur.
+Plus tard, je me fis présenter par le premier maître dans la rue de
+Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens très forts, et là je
+fis voir ce dont j'étais capable. Je fus embrassé par les maîtres et
+invité par les forts élèves; le maître d'armes de chez nous me combla
+d'amitié, et dit: «Ne vous y fiez pas! Vous n'avez rien vu, il a caché
+son jeu et s'est conduit comme un ange. On peut en faire un maître s'il
+voulait, mais il dit: _Non, je reste écolier..._ Voilà sa réponse.»
+
+J'allais tous les jours à l'exercice pour apprendre les mouvements de la
+garde, et ça ne fut pas long pour moi; au bout d'un mois, je fus quitte
+et je fus mis au bataillon. La discipline n'était pas sévère; on
+descendait pour l'appel du matin en sarrau de toile et caleçon (pas de
+bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous
+vint un colonel, nommé Dorsenne, qui arrivait d'Égypte couvert de
+blessures; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour
+la discipline et la tenue. Au bout d'un an, nous pouvions servir de
+modèle à toute l'armée. Sévère, il faisait trembler le plus terrible
+soldat, il réforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modèle de
+tous nos généraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait
+pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l'ai vu
+couvert de terre par des obus. Une fois relevé, il disait: «Ce n'est
+rien, grenadiers, votre général est près de vous.»
+
+On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne,
+et qu'il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il
+nous prit tous dans nos lits, il était accompagné du général Lannes, son
+favori. Il venait de nous arriver des malheurs; des grenadiers s'étaient
+suicidés, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive
+à mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s'allongea
+en voyant le Consul près de notre lit; ses jambes passent de plus d'un
+pied notre couchette. Le Consul croit que c'est deux grenadiers au bout
+l'un de l'autre et vient à la tête de notre lit pour s'assurer du fait,
+et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s'assurer. «Mais,
+dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu,
+Lannes? il faut réformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et
+que toute la literie soit mise à neuf; celle-ci passera pour la
+garnison.»
+
+Mon camarade de lit fut cause d'une dépense de plus d'un million, et
+toute la garde eut des lits neufs de sept pieds.
+
+Le Consul fît une morale sévère à tous nos chefs, et il voulut tout
+voir; il se fit donner du pain: «Ce n'est pas cela, dit-il, je paie pour
+du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes? tu
+enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu'il vienne me
+parler.»
+
+Le Consul nous dit: «Je vous passerai en revue dimanche, j'ai besoin de
+vous voir. Il y a des mécontents parmi vous; je recevrai leurs
+réclamations.»
+
+Ils s'en retournèrent aux Tuileries. Sur l'ordre qu'il passerait la
+revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que
+rien ne manquât pour la tenue. Tout le magasin d'habillement fut
+bouleversé, tous les vieux habits furent réformés, et il passa son
+inspection à dix heures; il était d'une sévérité à faire trembler les
+officiers. À onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries; à midi,
+le Consul descend pour passer la revue, monté sur le cheval blanc que
+Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval était de la plus grande beauté,
+couvert par sa queue et sa crinière; il marchait dans les rangs au pas
+d'un homme; on pouvait dire que c'était le plus fier cheval.
+
+Le Consul fit ouvrir les rangs; il marchait au pas, il reçut beaucoup de
+pétitions; il les prenait lui-même et les remettait au général Lannes.
+Il s'arrêtait partout où il voyait un soldat lui présenter les armes, et
+il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fit défiler. Nous
+trouvâmes des tonneaux de bon vin à la caserne, et la distribution se
+fit à chacun son litre. Les pétitions furent presque toutes accordées;
+le contentement était général.
+
+
+
+
+QUATRIÈME CAHIER
+
+MA DÉCORATION--JE SUIS EMPOISONNÉ.--RETOUR AU PAYS.--LE CAMP DE BOULOGNE
+ET LA PREMIÈRE CAMPAGNE D'AUTRICHE.
+
+
+Fait général des grenadiers à pied, le général Dorsenne forma un
+deuxième régiment. La garde devint nombreuse et, par sa sévérité, il en
+fit un modèle de discipline. Sévère et juste, soldat à toute épreuve,
+brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voilà le portrait
+de ce général. On fit venir les sous-officiers et soldats marqués pour
+recevoir la croix, et nous nous trouvâmes dix-huit cents dans la garde.
+Le 14 juin 1804, la cérémonie eut lieu au dôme des Invalides. Voilà
+comme nous étions placés: à droite en entrant, sur des gradins jusqu'en
+haut, était la garde; les soldats de l'armée étaient à gauche sur des
+gradins pareils, et les invalides étaient au fond jusqu'au plafond. Le
+corps d'officiers occupait le parterre; toute la chapelle était pleine.
+
+Le Consul arrive à midi, monté sur un cheval couvert d'or, les étriers
+étaient massifs en or. Ce riche coursier était un cadeau du Grand Turc;
+on fut obligé de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser
+approcher (ce n'était que diamants sur la selle).
+
+Il se présente; le plus grand silence règne dans la chapelle, il
+traverse tout ce corps d'officiers et va se placer à droite, dans le
+fond, sur son trône; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge;
+Eugène, au pied du trône, tenait une pelote garnie d'épingles, et Murat
+avait une nacelle remplie de croix. La cérémonie commence par les grands
+dignitaires, qui furent appelés par leur rang d'ordre. Après que toutes
+les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à
+Joséphine dans sa loge sur un plat que Murat et Eugène lui présentèrent.
+
+Alors on appela: «Jean-Roch Coignet!» J'étais sur le deuxième gradin; je
+passai devant mes camarades, j'arrivai au parterre et au pied du trône.
+Là, je fus arrêté par Beauharnais qui me dit: «Mais on ne passe pas.»
+Et Murat lui dit: «Mon prince, tous les légionnaires sont égaux; il est
+appelé, il peut passer.»
+
+Je monte les degrés du trône. Je me présente droit comme un piquet
+devant le Consul, qui me dit que j'étais un brave défenseur de la
+patrie et que j'en avais donné des preuves. À ces mots: «Accepte la
+croix de ton Consul», je retire ma main droite qui était collée contre
+mon bonnet à poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en
+faire, je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me
+fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnière de
+mon habit et l'attacha à ma boutonnière avec une épingle prise sur la
+pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet
+état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M.
+Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs décorations. Ils
+m'embrassèrent tous les deux au milieu de tout ce corps d'officiers, et
+je sortis du dôme.
+
+Je ne pouvais avancer, tant j'étais pressé par la foule qui voulait voir
+ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher, pour toucher à ma
+croix, me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure que
+j'allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se
+trouvaient sur mon passage. J'arrivai au pont de la Révolution, où je
+trouvai mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les
+compliments pleuvaient de tous côtés; enfin, pressé de toutes parts, je
+finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j'eus bien du mal à
+pouvoir gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte
+les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier près
+de moi, et j'étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui dis:
+«C'est donc pour moi que vous portez les armes?--Oui, me dit-il, nous
+avons la consigne de porter les armes aux légionnaires.»
+
+Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa
+compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forçant de les
+prendre, je lui dis: «Je vous invite à déjeuner lors de la descente de
+votre garde.»
+
+Dieu! que j'avais faim! Je fis venir dix litres de vin pour mon
+ordinaire, et je dis au cuisinier: «Voilà pour mes camarades!»
+
+Le caporal voit ces bouteilles et dit: «Qui a fait venir ce vin?--C'est
+Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donné son souper de suite, car le
+lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras
+dessous, et il a dit de boire à sa santé.»
+
+Mon lieutenant, qui m'avait vu décorer le premier, ne m'avait pas perdu
+de vue, et s'était emparé de moi. Il me dit obligeamment: «Vous ne me
+quitterez pas de la soirée. Nous allons voir les illuminations et, de
+là, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de café. L'appel
+se fait à minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons; je
+réponds de tout.»
+
+Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure: il me mena au
+café Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand
+caveau où il y avait beaucoup de monde. Là, nous fûmes entourés tous les
+deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant, et lui dit: «Je
+vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d'honneur
+sont régalés gratis.»
+
+Les gros matadors[45], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et
+ils s'emparèrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant
+leur dit que c'était moi le premier décoré; alors tout le monde de se
+rabattre sur moi, criant: «Allons! buvons à sa santé!»
+
+J'étais confus. On me dit: «Buvez, mon brave.--Je ne puis boire,
+Messieurs, je vous remercie.»
+
+Enfin, nous fûmes fêtés de tout le monde; toutes les tables voulaient
+nous avoir. Nous fûmes saluer le maître de la maison et le remercier; à
+minuit, nous rentrâmes à notre caserne. Mon lieutenant était sobre comme
+moi; nous ne prîmes que très peu de chose... Que cette soirée fut belle
+pour moi qui n'avais jamais rien vu de pareil!
+
+Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin; nous fûmes
+embrassés tous les deux, et il fallut prendre le petit verre: «À midi,
+dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous présentera à M.
+de Lacépède comme le premier décoré; c'est l'ordre. Et les grenadiers à
+deux heures.»
+
+Nous prîmes un fiacre et, arrivés dans la cour, on monte de grands
+escaliers. Puis, les deux battants s'ouvrirent et nous fûmes annoncés.
+Le chancelier paraît avec un gros et long nez; mon lieutenant lui dit
+que j'avais été décoré le premier; il m'embrassa et me fit signer en
+tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand
+registre. Il nous accompagna jusqu'à la porte du grand perron, et toute
+la garde fut en voiture à la chancellerie. Je fis des visites chez le
+frère de mon colonel, porte Saint-Denis, où je fis emplette de nankin
+pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d'argent de
+jarretières, c'était de rigueur pour l'uniforme d'été. Lorsque je fus
+prêt à me présenter chez le général Hulin, il me reçut et me fit cadeau
+d'une pièce de ruban de la Légion d'honneur.
+
+Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de
+Druyes, demeurant près le Jardin des Plantes; je suivais la rue
+Saint-Honoré. Arrivant près du Palais-Royal, je rencontrai un superbe
+homme qui m'accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui
+faire l'amitié de venir prendre une demi-tasse de café avec lui. Je
+refusai, et il insista tant que je me laissai tenter; il me mena au café
+de la Régence, place du Palais-Royal, qui longe cette place à droite.
+Arrivé dans ce beau café, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je
+regardais la dame dans son comptoir qui était si belle (avec mes 27 ans,
+je la brûlais des yeux).
+
+Ce monsieur me dit: «Votre café va refroidir, prenez votre tasse.»
+
+Et, sitôt prise, il se lève et me dit: «Je suis pressé.» Il va payer et
+sort. Je ne venais que finir ma tasse; je me levai, qu'il était disparu.
+
+En sortant du café, je tombai sur le pavé. Tout mon corps se tortillait,
+j'étais en double; des coliques me tordaient les boyaux. On vint à mon
+secours; le monde du café, je crois, me fit porter à notre hôpital, au
+Gros-Caillou, et je fus de suite traité. On me fit boire je ne sais
+quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l'on fit venir M. Suze, le
+premier médecin, très grêlé et borgne, un excellent homme. Il s'aperçut
+de suite que j'étais empoisonné; il ordonna un bain et des frictions
+avec de l'huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le
+ventre à tour de bras; un autre était tout prêt pour le relayer; et
+ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques
+ne se passaient pas.
+
+Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet;
+et, lorsque le feu était éteint, on coupait la peau avec un canif. Et
+puis on mettait un bocal renversé sur mon ventre pour pomper le sang. On
+m'épuisa de cette manière que l'on pouvait voir, avec une chandelle, au
+travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de
+me changer de draps quatre fois par jour, à cause des sueurs qui
+sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous à mes deux infirmiers
+pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours
+des ventouses et des remèdes qui ne faisaient rien; ce que l'on me
+donnait à prendre par le haut ne passait pas.
+
+Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l'ordre de mettre
+deux médecins de nuit près de moi pour me garder, et des infirmiers nuit
+et jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes
+nouvelles. Tous les soins me furent prodigués; on donna l'ordre de
+laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus
+grande consolation c'était de voir ma croix qui était près de moi. Je
+supportais toutes les souffrances possibles pour me guérir.
+
+Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation
+où fut appelé le baron Larrey et des médecins qui me mirent sur une
+table bien couvert sur des matelas: «Messieurs, leur dit-il, ce brave
+militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre
+avis.»
+
+Ils délibèrent, et je n'entendis rien; M. Larrey dit: «Il faut faire
+apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons
+prendre. Si elle passe, nous verrons.»
+
+On me présenta un grand gobelet d'argent plein de limonade bien sucrée,
+je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une
+demi-heure après ils m'en donnèrent un second verre. M. Larrey leur dit:
+«J'ai sauvé le haut, sauvez le bas!» Ils délibèrent pour me faire
+prendre un remède de leur composition, et il fit son effet; je rendis
+comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses,
+et la première était pleine de vert-de-gris; elles furent emportées
+soigneusement, et ils restèrent deux heures près de moi.
+
+M. Larrey me dit: «Vous êtes sauvé, je viendrai vous voir», et il est
+venu trois fois me visiter. Je dois la vie à lui et à M. Suze. Je fus
+soigné: on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna
+du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais
+pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit
+jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de
+Nuits; j'en donnais la moitié à mes camarades. Les confitures venaient
+du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des
+visites tous les jours. M. Morin, qui possédait un château dans mon
+pays, apprit que j'étais à l'hôpital, il vint me voir et m'offrit son
+château pour me rétablir. Je l'acceptai avec reconnaissance. «Vous
+trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous
+soyez soigné.»
+
+Les bons soins des médecins et des infirmiers me sauvèrent de la
+vengeance que l'on exerçait contre moi, ne pouvant pas atteindre le
+premier Consul, car c'est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait
+pour me détruire.
+
+Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil près de la
+croisée pour prendre l'air. M. Suze me fit peigner et dit à l'infirmier
+qu'il ne voulait pas que mes cheveux soient coupés. Il fallut mettre
+beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque à
+l'infirmier. Il y avait deux verres à son masque pour qu'il ne soit pas
+empoisonné, tout le vert-de-gris étant dans ma chevelure. Cette
+opération dura une heure; je donnai trois francs à l'infirmier pour la
+conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons,
+et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait
+nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin. À midi, on ne
+connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fûmes
+bien débarrassés lorsque l'ordre fut donné de couper les queues, quoique
+ça fît une révolution dans l'armée, surtout dans la cavalerie.
+
+Ma convalescence venait à vue d'œil. Je dis à M. Suze que je me portais
+bien et que je désirais avoir une permission pour prendre l'air du pays
+natal, vu que j'étais invité dans un château pour me rétablir et que le
+lait me ferait du bien. «Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous
+voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins
+d'un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent! il faut
+me le promettre.--Je vous le jure!»
+
+Il me donna mon billet de sortie, et, arrivé à la caserne, je présentai
+mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma
+paye entière. Je partis habillé tout à neuf, aux frais du Gouvernement,
+par le coche, et, arrivé à Auxerre, je fus logé chez Monfort, porte de
+Paris. Je me rappelai d'un parent, le père Toussaint-Armancier; je le
+fis venir et lui demandai s'il n'aurait pas entendu dire où était passé
+mon petit frère que je n'avais pas vu depuis l'âge de six ans. Il me
+répond: «Je sais où. Il est à Beauvoir, chez le meunier Thibault.--Il
+faut l'envoyer chercher. Dieu, que je suis content!»
+
+Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras; il ne pouvait pas se
+contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix.
+«Mon bon frère, me disait-il, que je suis content!--Je vais dans notre
+pays et si tu veux, je t'emmènerai, je te placerai dans le commerce,
+j'ai de bonnes connaissances à Paris.--Eh bien! me dit-il, viens me
+chercher, je partirai avec toi.--Je te le promets, lui dis-je;
+apprête-toi. As-tu de l'argent?--Oui, me dit-il, j'ai sept cents
+francs.--Ça prouve ta bonne conduite, mon ami.»
+
+Et nous dînâmes comme deux enfants retrouvés. Le lendemain, après notre
+déjeuner, nous partîmes chacun de notre côté. Arrivant à Courson, je fus
+arrêté par le brigadier de gendarmerie nommé Trubert, qui me demande si
+j'étais en ordre; je lui dis: «Regardez ma croix et mon uniforme, c'est
+mon passeport.» Il fut sot... Je me fis conduire à Druyes. J'arrivai, le
+samedi à la nuit, au château du Bouloy, chez M. Morin, où l'on
+m'attendait. Suivant la vallée, je ne fus aperçu de personne.
+
+Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me
+rendre à la messe. Je demandai où je pourrais me placer dans une stalle;
+on m'indiqua celle à côté du maire, M. Trémeau, qui existe encore, et
+j'arrivai dans le chœur. Je me plaçai dans la place indiquée, et le
+maire se met à ma gauche. Je le salue. «C'est bien vous, Coignet?--Oui,
+monsieur.--Je vous attendais, j'ai reçu une lettre de M. Morin qui
+m'annonçait votre arrivée.--Je vous remercie; j'aurai l'honneur d'aller
+vous faire ma visite après la messe.--Je vous attends.»
+
+Tout le monde se portait du côté du chœur pour voir ce beau militaire
+décoré. Je reconnus ma belle-mère en face de moi, et mon père qui me
+tournait le dos; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe
+tout entière pour sortir de l'église; je me présente chez mon père. La
+porte n'était pas fermée; je me tiens debout, mon père arrive et me voit
+qui l'attendais au milieu de la chambre. Je fus à lui pour l'embrasser,
+il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mère
+paraît pour venir m'embrasser. «Halte-là! lui dis-je, je n'aime pas les
+baisers de Judas. Retirez-vous, vous êtes une horreur pour moi.--Allons!
+mon fils, dit mon père, assieds-toi là. Pourquoi n'es-tu pas venu chez
+ton père!--Je ne voulais pas y recevoir l'hospitalité sous les yeux de
+votre femme que je déteste. Des étrangers m'ont offert un asile par
+amitié; je l'ai accepté. Je vais faire ma visite à M. le Maire, et
+demain je viendrai vous voir à midi, si vous le permettez.--Je
+t'attendrai.»
+
+Je partis pour monter à la ville, et je trouvai la foule qui m'attendait
+à mon passage, disant: «Le voilà, ce cher M. Coignet; il n'a pas perdu
+son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l'a béni à cause de toutes
+les souffrances que sa belle-mère lui a fait endurer.--Laissez-moi! leur
+dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis; laissez-moi monter à la
+ville chez M. Trémeau.»
+
+Je fus reçu à bras ouverts chez M. Trémeau, qui dit: «Vous avez votre
+couvert mis chez moi, et nous vous mènerons à la chasse avec mes frères
+pour vous désennuyer; vous portez votre port d'armes sur votre
+poitrine.--Je vous remercie, je viendrai vous voir.»
+
+Quel baume pour moi que cet accueil de l'amitié! Je rentrai à mon hôtel,
+et le lendemain, je descendis chez mon père. Je lui dis: «J'ai enfin
+retrouvé mon petit frère, après avoir eu le malheur d'avoir perdu les
+deux autres, dont un est venu mourir près de vous sans que vous lui
+donniez l'hospitalité. Voilà encore une barbarie de votre femme, et
+vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte à votre fils aîné. Il
+faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez
+trois mille francs.»
+
+Ma belle-mère, qui était au coin du feu, me dit: «Comment ferions-nous
+pour vous donner tout cet argent?--Il n'est pas permis à une marâtre de
+femme comme toi de se mêler de mes affaires. Cela me regarde avec mon
+père, si je n'avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais
+sauter la tête de dessus tes épaules; tu ne prendras plus les pincettes
+pour m'arracher le nez. Malheureuse! tu n'as pas de honte d'avoir mené
+ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonnés à la merci de
+Dieu. Vois ton crime, serpent! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne
+sais pas, je ferais un malheur.»
+
+Mon père était tout pâle; je frémis de la sortie que je m'étais permis
+de faire devant lui, mais j'avais le cœur soulagé.
+
+Il ne fut parlé que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reçus
+des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reçu partout avec
+amitié. Je reçus une lettre de M. de la Bergerie, préfet de l'Yonne, sur
+l'ordre du maréchal Davoust qui était arrivé à Auxerre, pour être près
+du maréchal pour une chasse au loup dans la forêt de Frétoy, près de
+Courson. J'y fus accompagné de MM. Trémeau, qui me dirent très
+obligeamment qu'il fallait être en chasseur pour ménager mon uniforme;
+j'étais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Légion d'honneur. Le
+maréchal me reconnut de suite: «Voilà mon grenadier, dit-il au préfet;
+vous nous suivrez à la chasse toute la journée.»
+
+Les gardes nous placèrent, et les traqueurs partirent après le signal.
+Il fut tué deux loups et des renards; il était défendu de tirer sur le
+chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur
+tout. La chasse fut terminée à quatre heures, et nous fûmes invités, moi
+et les MM. Trémeau. Le dîner fut brillant: je fus fêté. Le maréchal dit
+au préfet: «C'est le plus petit de mes grenadiers. Allons! amusez-vous
+bien dans votre pays.»
+
+Nous partîmes à onze heures du soir, et les MM. Trémeau furent enchantés
+du bon accueil du préfet et du maréchal; nos carniers étaient bien
+garnis de lièvres.
+
+Je passai mon temps à chasser, je fus voir mon père, qui m'invita à
+faire une partie de chasse; je ne pus refuser. Arrivé au rendez-vous, il
+me dit: «Voilà le train de trois chevreuils qui ont passé la nuit dans
+ce taillis; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma
+chienne et, au bout d'un quart d'heure, tu marcheras droit devant toi.
+Sitôt que j'aurai tiré, tu la lâcheras.»
+
+Je pars, et, arrivé au milieu de ma course, j'entends deux coups de
+fusil. Je lâche le chien, et j'entends mon père me crier: «Par ici!»
+J'arrive. Quel fut mon étonnement! Deux chevreuils par terre. «Je les ai
+tués tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me
+suis trop pressé. Allons à la ferme, on viendra les chercher; mais, me
+dit-il, il nous faut deux lièvres. Chacun le nôtre! je sais où les
+trouver.»
+
+Au bout d'une heure, les lièvres étaient dans le carnier: «C'est
+suffisant, lui dis-je, allons-nous-en.»
+
+Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre à Beauvoir, chez
+le père Thibault, pour prendre mon petit frère et l'emmener avec moi à
+Paris. Je cachai mon départ, je ne le dis qu'à mon camarade Allart, et
+je partis à deux heures du matin. Arrivé à Paris, je plaçai de suite mon
+frère garçon marchand de vin; je me rendis à ma caserne, où mes
+camarades me souhaitèrent la bienvenue. Je touchai ma solde entière et
+trois mois de ma Légion ce qui me donna deux cents francs; ça remonta
+mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine,
+je fus tout à fait rétabli pour rentrer en campagne.
+
+On s'apprêtait pour la descente d'Angleterre, disait-on. On faisait
+faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun.
+Le camp de Boulogne était en grande activité, et nous faisions la belle
+jambe à Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manœuvres de
+terre et de mer, après de grandes revues et de grandes manœuvres dans la
+plaine de Saint-Denis, où il fallut endurer la pluie toute la journée;
+les canons de nos fusils se remplissaient d'eau, l'arme au bras. Le
+_grand homme_ ne bougeait pas; l'eau lui coulait sur les cuisses; il ne
+nous fit pas grâce d'un quart d'heure. Son chapeau lui couvrait les
+épaules, ses généraux baissaient l'oreille, et lui ne voyait rien.
+Enfin, il nous fit défiler et, rendus à Courbevoie, nous barbotions
+comme des canards dans la cour, mais le vin était là, et on n'y pensait
+plus.
+
+Le lendemain, on nous lit à l'ordre du jour qu'il fallait se tenir prêt
+à partir. «Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux à
+tout le monde, car il ne reste que les vétérans.»
+
+L'ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher
+sur la paillasse, prêts à partir pour Boulogne. On nous campa au port
+d'Ambleteuse, où nous formâmes un beau camp; le général Oudinot était
+au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de
+la réserve. Et tous les jours à la manœuvre. Nous fûmes embrigadés pour
+faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit très loin, sur
+une ligne de deux cents péniches. Toute cette petite flottille, divisée
+par sections, était commandée par un bon amiral, qui était monté sur une
+belle frégate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours
+manœuvrant les pièces, nous étions canonniers et marins. Les marins,
+canonniers et soldats, tout ne faisait qu'un seul homme, l'accord était
+parfait à bord. La nuit, on criait: _Bon quart!_ et le dernier criait:
+_Bon quart partout!_ Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de
+la nuit:
+
+«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à votre bord?--On vous fait savoir qu'il
+y a deux grenadiers qui se sont jetés à l'eau.--Sont-ils noyés? répétait
+le porte-voix.--Oui, répétait l'autre; oui, mon commandant.--À la bonne
+heure!» (Il disait _à la bonne heure_, parce qu'il avait compris le mot
+d'ordre.)
+
+Une fois, j'étais monté sur une corvette avec dix pièces de gros
+calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J'étais
+servant de droite d'une pièce, car il fallait tout faire, et la moitié
+restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour
+me coucher dans mon hamac, je disais: «Allons, vieux soldat, te voilà
+donc dans ton hamac! Allons, repose-toi!»
+
+Le maître cambusier m'entendit: «Où est-il le vieux soldat?--Me voilà,
+lui dis-je.--Où est votre hamac? Je vais vous mettre dans une bonne
+place.»
+
+Et il descendit mon hamac près des caisses de biscuit, et leva une
+planche: «Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le _boujaron_»
+(c'est la petite mesure d'eau-de-vie).
+
+On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de même, des
+fèves qui dataient de la création du monde; toutes les rations par
+ordinaire étaient dans des filets; c'était de la viande fraîche et de la
+sole.
+
+Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une
+forte escadre; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour
+arriver près du rivage, il s'embosse et nous envoie des boulets à toute
+volée dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un
+sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau,
+disant qu'il répondait de le couler du premier ou du second coup.
+«Mets-toi à l'œuvre! comment te nommes-tu? dit le
+Consul.--Despienne.--Voyons ton adresse.»
+
+La première bombe passe par-dessus: «Tu as manqué ton coup, dit notre
+petit caporal.--Eh bien! dit-il, voyez celle-ci.»
+
+Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut
+qu'un cri de joie. «Je te fais lieutenant dans mon artillerie», dit-il à
+Despienne.
+
+Voilà les Anglais qui tirent à poudre pour appeler à leur secours, et
+voilà le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques
+comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros
+bâtiments, il fallait voir tous ces petits carlins après des gros
+dogues! c'était curieux. Les Anglais voulurent revenir à la charge, mais
+ils furent mal reçus; nous étions en règle. Nos petits bateaux faisaient
+des dégâts; tous les coups portaient, et leurs bordées passaient
+par-dessus nos péniches. Nous eûmes l'ordre de rentrer dans le port pour
+faire une grande manœuvre sur toute la ligne. Jamais on n'avait vu cent
+cinquante mille hommes faire des feux de bataillon; tout le rivage en
+tremblait.
+
+Tous les préparatifs se faisaient pour la descente; c'était un jeudi
+soir que nous devions mettre à la voile pour arriver sur les côtes
+d'Angleterre le vendredi. Mais, à dix heures du soir, on nous fit
+débarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour déposer
+nos couvertures. C'était des cris de joie. Dans une heure, toute
+l'artillerie était en marche pour la belle ville d'Arras. Jamais on n'a
+fait une marche aussi pénible, on ne nous a pas donné une heure de
+sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les
+uns aux autres pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait
+les réveiller. Il en tombait dans des fossés, les coups de plat de sabre
+n'y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la
+charge, rien n'était maître du sommeil. Les nuits étaient terribles pour
+nous. Je me trouvais à la droite d'une section. Sur le minuit, je
+dérivai à droite sur le penchant de la route. Me voilà renversé sur le
+côté; je dégringole et je ne m'arrête qu'après être arrivé dans une
+prairie. Je n'abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l'autre
+monde; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher; j'étais
+brisé. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien réveillé.
+
+Lorsque nous fûmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre des
+voitures pour les dormeurs. Arrivés enfin à Strasbourg, nous trouvâmes
+l'Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix.
+Deux nuits nous rétablirent; nous passâmes le Rhin et nous marchâmes à
+grandes journées sur Augsbourg, et de là sur Ulm, où nous trouvâmes une
+armée considérable, qu'il fallut repousser au delà d'une forte rivière,
+avant de parvenir à un couvent, sur une hauteur imprenable. Le maréchal
+Ney, dans l'eau jusqu'au ventre de son cheval, faisait rétablir le pont,
+malgré la mitraille; les sapeurs tombaient et cet intrépide Ney ne
+bougeait pas. Aussitôt la première travée posée, les grenadiers et
+voltigeurs passèrent pour soutenir les sapeurs, le maréchal revint au
+galop près du prince Murat, lui prend la main, disant: «Le pont est
+fini, mon prince. J'ai besoin de vous pour me soutenir.--Je pars de
+suite, dit-il, avec ma division de dragons.»
+
+Les voilà partis au galop. Le temps était si horrible que le pont était
+inondé, on ne le voyait plus. Nous étions près de cette rivière, dans un
+pré; l'eau nous gagna, elle nous monta jusqu'aux genoux. Il fallait
+voir la garde barboter comme des canards; tout le monde de rire et de se
+promener dans l'eau. J'avais la marmite sur mon sac; elle n'était pas
+renversée, elle se remplissait d'eau, je la versais dans les jambes de
+mes camarades; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne
+pouvions pas changer de position, tout le corps du maréchal attendant
+que l'eau diminue pour passer; les soldats étaient dans la boue, c'est
+encore nous qui étions les mieux placés. Voilà l'eau qui diminue, on
+voit les planches du pont, les troupes s'arrachent de la boue et se
+lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pré à
+leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne
+monstrueuse, défendue par des forces considérables, mais rien ne put
+résister au maréchal Ney. Arrivé au village d'Elchingen, il le fait
+attaquer, les maisons l'une après l'autre, avec les enclos entourés de
+murs qu'il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris à la
+baïonnette, et nos colonnes arrivèrent au couvent, tout en haut du
+bourg. L'Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de
+renverser l'armée du général Mack. Les Autrichiens se battirent en
+déterminés. Derrière ce village, ce sont des plaines où l'on peut
+manœuvrer, un peu boisées, et la chaîne de montagnes se prolonge depuis
+le couvent jusqu'en face d'Ulm. On ne laissa pas l'ennemi un moment
+tranquille. Murat se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le
+maréchal Ney ne s'arrêta que devant Ulm. L'Empereur fit cerner la ville
+de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire sécher. Le
+malheur voulut que le feu prît à une jolie maison bourgeoise: il ne fut
+pas possible de la sauver. L'Empereur dit, dans sa colère: «Vous la
+paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de
+votre paie. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison.»
+
+Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par là, et la
+garde a une maison dans ce village. Le propriétaire a fait une bonne
+journée, car il a reçu une somme considérable.
+
+L'Empereur fit sommer le général Mack qui se rendit prisonnier de guerre
+le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain à cinq
+heures du matin; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face
+d'Ulm. L'Empereur se plaça sur le haut de ce pain de sucre et fit faire
+un bon feu; c'est là qu'il brûla sa capote grise. Toute sa garde était
+autour de lui, et cinquante pièces de canon braquées sur la ville.
+J'étais de garde sur le mamelon, près de l'Empereur, qui parlait au
+comte Hulin, général des grenadiers à pied. Tout à coup, on voit sortir
+de la ville d'Ulm une colonne qui n'en finissait pas, et arrivait en
+face de l'Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les
+soldats avaient passé leurs gibernes sur leurs sacs pour se débarrasser
+en arrivant au lieu de désarmement; ils jetaient les armes et les
+gibernes dans un tas en passant. Le général Mack à leur tête vint
+remettre son épée à l'Empereur qui la refusa (tous ses officiers et
+généraux gardèrent leurs épées et leurs sacs) et qui s'entretint avec
+les officiers supérieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre à
+cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville était pleine
+de blessés et de malades. Nous fîmes notre entrée dans Ulm aux cris de
+tout le peuple, les officiers furent renvoyés dans leur pays sur parole
+de ne pas prendre les armes contre la France, et l'Empereur nous fit une
+proclamation. Le lendemain de la reddition d'Ulm, Napoléon partit pour
+Augsbourg avec toute sa garde; on fit des marches forcées pour arriver à
+Vienne.
+
+Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c'était la ration du
+soldat. Aussi, ils disaient: «Notre Empereur ne se sert pas de nos bras
+pour faire la guerre, mais de nos jambes.»
+
+Lorsque l'Empereur apprit que le prince Ferdinand s'était sauvé d'Ulm
+avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murat et les grenadiers
+d'Oudinot à leur poursuite. Nous les rencontrâmes à dix lieues de
+chemin; ce n'était que voitures, canons, caissons et cavalerie; ils
+avaient pris la moitié de leurs armes avec quatre mille chevaux; les
+routes étaient couvertes de prisonniers.
+
+Nous étions partis à minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il
+fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les
+déranger de leur chemin, sur les côtés de la route. Il fallait prendre
+le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos
+grenadiers faisaient des enjambées d'une toise et dépassaient deux
+soldats à chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour
+suivre mes camarades. L'Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu'il
+s'arrêtait, il fallait monter la garde, et les corps d'armée passaient.
+Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l'Empereur repartait à
+son tour; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet
+toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village.
+Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d'Oudinot avec
+le maréchal Lannes et Murat firent connaissance; ça nous donna le temps
+d'arriver à Lintz, un peu à gauche de la grande route de Vienne. Cette
+ville est adossée à de fortes montagnes, et le Danube passe au pied,
+entre des rochers; il est si serré, qu'il s'est fait jour dans les
+fentes des rochers; ce torrent fait frémir. Nous passâmes deux jours; il
+arrivait des princes envoyés de Vienne, puis, un aide de camp du
+maréchal Lannes, annonçant que les Russes étaient battus. Le lendemain,
+l'Empereur partit au galop; il était maussade. «Ça ne va pas bien,
+disaient nos chefs, il est fâché.»
+
+Il donne l'ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant
+d'arriver, à gauche, se trouvent des montagnes boisées très hautes; il y
+avait là un corps d'armée campé. Puis nous partîmes pour Schœnbrunn,
+résidence de l'empereur d'Autriche. Ce palais est magnifique, avec des
+forêts entourées de murs et remplies de gibier. Nous restâmes quelques
+jours pour nous reposer; les carrosses venaient de Vienne; on faisait la
+cour à Napoléon pour qu'il ménageât la ville. Les corps d'armée
+arrivaient sur tous les points; celui du maréchal Mortier avait souffert
+beaucoup; il resta en réserve pour se rétablir. L'Empereur ne perdit pas
+grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mît en grande
+tenue et il se mit à sa tête pour traverser cette grande ville aux
+acclamations d'un peuple en joie de voir un si beau corps[46]. Nous
+passâmes sans nous arrêter; nous arrivâmes près des ponts, à une petite
+distance des faubourgs, dans des endroits boisés où ils se trouvent un
+peu masqués. Le grand pont en bois est superbe; nous nous disions: «Mais
+comment se fait il que les Autrichiens nous aient laissés passer sur un
+aussi beau pont sans le faire sauter?» Nos chefs nous dirent que c'était
+un tour de finesse du prince Murat, du maréchal Lannes et des officiers
+du génie.
+
+Nous allâmes coucher dans des villages tout dévastés, par un temps
+terrible de neige. L'Empereur prit le devant, il se porta aux
+avant-postes pour visiter ses corps d'armée, et de là il se remit en
+route pour Brunn, en Moravie, où il établit son quartier général. Nous
+ne pouvions pas le rattraper; cette marche était des plus pénibles; nous
+avions quarante lieues à faire pour le rejoindre. Nous arrivâmes le
+troisième jour abîmés de fatigue. Cette ville est belle; nous eûmes le
+temps de nous reposer. Nous étions près d'Austerlitz; l'Empereur allait
+faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous
+le voyions joyeux; les prises de tabac faisaient leur jeu (c'était la
+preuve de sa joie) et, ses mains derrière son dos, il parlait à tout son
+monde. On donne l'ordre de nous porter en avant près des montagnes de
+Pratzen. Devant nous, une rivière à franchir, mais elle était si gelée
+qu'elle ne fit aucun obstacle.
+
+Nous campons à gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les
+grenadiers d'Oudinot à droite, la cavalerie derrière nous. Le 1er
+décembre, à deux heures, Napoléon vient faire visite avec ses maréchaux,
+à notre front de bandière. Nous étions à manger du cotignac, nous en
+avions trouvé des pleins saloirs dans des villages, et nous faisons des
+tartines. L'Empereur se mit à rire: «Ah! dit-il, vous mangez des
+confitures! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves à vos
+fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prêts!»
+
+Les grenadiers à cheval amenaient une douzaine de gros cochons; ils
+passèrent devant nous. Nous mîmes le sabre à la main, et tous les
+cochons furent pris. L'Empereur de rire, il fit la distribution: six
+pour nous, et les six autres pour les grenadiers à cheval. Les généraux
+se tirent une pinte de bon sang, et nous eûmes de quoi faire de bonnes
+grillades. Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta à cheval pour
+visiter les avant-postes avec son escorte. C'était la brune, et les
+grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le
+signal d'un spectacle charmant: toute la garde prit des poignées de
+paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les
+uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier: «Vive
+l'Empereur!» et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'armée:
+je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et
+les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs
+hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d'armée, sept lignes de feux
+qui leur faisaient face.
+
+Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eurent l'ordre d'être à
+leur poste sous peine d'être punis sévèrement.
+
+Nous voici au 2 décembre; l'Empereur partit de grand matin pour visiter
+ses avant-postes et voir la position de l'armée russe: il revint sur un
+plateau au-dessus de celui où il avait passé la nuit; il nous fait
+mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses
+maréchaux étaient près de lui; il les fit partir à leur poste. L'armée
+montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un
+ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, où les Russes
+nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes
+furent passées, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions
+vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards.
+
+Nos bataillons montèrent cette côte l'arme au bras et, arrivés à
+distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne par des feux
+de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des
+Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l'air:
+
+ _On va leur percer le flanc._
+
+Les tambours répétaient:
+
+ Rantanplan, tirelire en plan!
+ On va leur percer le flanc,
+ Que nous allons rire!
+
+Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous,
+derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée
+et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite
+souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette
+montagne si rapide. Toute la garde de l'empereur de Russie était en
+masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement à droite.
+Leur cavalerie s'avança sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses débris
+le champ de bataille. L'Empereur l'aperçoit et dit au général Rapp de
+charger. Rapp s'élance avec les chasseurs à cheval et les mamelucks,
+délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal
+Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la
+revanche. Il y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était
+pêle-mêle, on ne savait qui serait maître, mais nos grenadiers furent
+vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l'Empereur. Le général
+Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait
+fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte; l'infanterie
+russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé,
+mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs.
+
+Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur
+fallut passer sur l'étang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui
+s'aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e
+régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà
+boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de
+Russes qui se voient forcés de prendre un bain, le 2 décembre. Toutes
+les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa
+tabatière; c'était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre
+et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous
+couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et
+l'Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait
+deux lieues de champ de bataille à parcourir pour les ramasser, et tous
+les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée.
+
+Le soir, nous allâmes chercher du bois et de la paille dans un village,
+sur le revers de cette montagne, qui fait face aux étangs. Il fallait
+descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos
+maraudeurs trouvèrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent
+le feu à un hangar immense. L'incendie nous éclaira pour transporter
+tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit
+glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de
+vivres, je m'emparai d'un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de
+plume; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par
+les camarades. Puis, je remontai la côte; ce malheureux tonneau roulait
+sur mon dos, mais j'eus le courage d'arriver à mon bivouac. Je déposai
+mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui
+donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte
+une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit
+de plume. Nous nous fourrons la tête dans le fond, et les pieds près du
+feu. Jamais on n'a passé une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait:
+«Je me rappellerai toute ma vie de vous.»
+
+Le lendemain, nous partîmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en
+paille, avec un vieux château, mais nous trouvâmes six cents moutons
+dans les écuries de ce manoir, et la distribution en fut faite à la
+garde. L'empereur d'Autriche vint là trouver Napoléon. Après que les
+deux empereurs se furent entendus, nous partîmes pour Vienne à journées
+raisonnables, et nous arrivâmes à Schœnbrunn, dans ce beau palais où on
+nous laissa reposer jusqu'au règlement des affaires. La garde eut
+l'ordre de rentrer en France par étapes à petites journées. Quelle joie
+pour nous! et bien nourris! mais l'armée ne rentrait pas, il fallait que
+la paix fût signée, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les
+étapes n'étaient plus de vingt lieues; c'était bien commode pour nous de
+trouver la nourriture prête en arrivant. Nous fûmes bien reçus en
+Bavière et nous repassâmes le Rhin avec des transports de joie en
+revoyant notre patrie.
+
+Nous fûmes reçus à Strasbourg et fêtés de ce bon peuple; je fus droit à
+mon logement, où j'avais laissé mes effets en passant. Je trouvai tout
+dans un état parfait. Ces braves gens me tâtaient et me disaient: «Vous
+n'êtes pas blessé?» Leur demoiselle disait: «Nous avons prié pour vous;
+tout votre linge est bien blanc et vos boucles d'argent sont brillantes;
+je les ai fait nettoyer par l'orfèvre.--Eh bien! ma jeune demoiselle, je
+vous rapporte de Vienne un joli châle que je vous prie d'accepter.»
+
+Elle devint rouge devant sa mère; le père et la mère étaient ivres de
+joie. Je leur dis: «Si j'étais mort, c'était pour votre demoiselle.» Il
+me prit par la main: «Allons au café, me dit-il; la garde fait séjour,
+vous aurez le temps de vous reposer.»
+
+Ce beau châle me venait du château impérial où j'avais été en
+sauvegarde. La dame me demanda si j'étais marié; je lui dis: «Oui,
+Madame.--Je vous ferai un cadeau pour votre épouse, pour votre conduite
+avec mon mari.»
+
+Nous nous dirigeâmes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy à Épernay.
+On détacha le premier bataillon au bourg d'Ay, à une lieue d'Épernay:
+c'est là qu'on récolte le vin mousseux, cette ville est très riche par
+le produit de ses vins; il y avait quinze ans qu'ils n'avaient logé de
+troupes. Il n'est pas possible d'être mieux reçu que nous; ils ne
+voulurent pas que la garde dépense rien; ils se chargèrent de tout
+défrayer: «Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir
+nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez régalés.» Le soir, après
+dîner, le vin mousseux arrive, et les propriétaires furent obligés de
+mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras; ils
+n'avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propriétaires nous
+firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de
+vin, et nos officiers furent obligés de prier ces braves gens de s'en
+aller. Nos ivrognes tombaient dans les fossés; c'était un désordre; il
+fallut trois heures de repos dans la plaine, à deux lieues d'Épernay,
+pour donner le temps de rejoindre, et les propriétaires d'Ay furent
+obligés de ramasser et de ramener nos traînards. Nous ne fûmes réunis
+que le lendemain, mais personne ne fut puni.
+
+Nous arrivâmes à Meaux, en Brie, où nous fûmes bien reçus. J'étais seul;
+je vais présenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va à
+Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros
+monsieur me dit: «Cette dame est riche, mais elle va vous mener à
+l'auberge. Tenez! allez à cette boutique de serrurier.» Je me présente
+chez ce serrurier et lui montre mon billet: «Mon brave, dit-il, ma
+propriétaire va vous mener à l'auberge.--Soyez tranquille! j'espère
+convenir à cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure.--Mais vous
+n'y serez plus.--Vous verrez cela sans bruit.»
+
+Je monte au premier: «Madame, je vous salue, voilà votre billet.--Mais,
+Monsieur, je ne loge pas.--Je le sais, Madame, mais je suis bien
+fatigué, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bonté
+d'aller me chercher une bouteille de vin, voilà quinze sous, et je
+partirai après.»
+
+Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitôt
+sortie, je mets habit bas et mon mouchoir autour de ma tête; je me
+fourre dans son lit, et me mets à trembler de toutes mes forces. Voilà
+madame qui arrive; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut
+chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent: «Il faut lui
+faire chauffer du vin bien sucré et lui mettre le pot-au-feu pour lui
+faire du bon bouillon, le bien couvrir; c'est un fort frisson.»
+
+Les malins se régalèrent aux dépens de l'avare. Le soir, on vient me
+visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain,
+madame me remit les quinze sous et l'on me fit la conduite; les voisins
+furent enchantés de la farce que j'avais jouée. Nous arrivâmes à Claye
+et de Claye à la porte Saint-Denis, où le peuple de Paris nous
+attendait; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous
+trouvâmes, aux Champs-Élysées, des tentes et des tables servies de
+viandes froides, avec des vins cachetés, mais le malheur voulut que la
+pluie tombât tellement fort que les plats se remplissaient d'eau. Nous
+ne pûmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les
+bouchons et ou buvait debout. C'était pitié de nous voir, tous trempés
+comme des canards.
+
+Nous partîmes pour Courbevoie trois bataillons; un resta pour faire le
+service. L'Empereur nous donna du repos, et nous fûmes habillés tout à
+neuf. Nous passâmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous
+servit un dîner magnifique sous les galeries de la place Royale; rien
+n'y manquait. Le soir, comédie gratis à la porte Saint-Martin, on nous
+donna pour représentation le _Passage du mont Saint-Bernard_, et nous
+vîmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros
+chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens,
+je me croyais encore à traîner ma pièce de canon. J'en tapais des pieds
+et des mains. Mes camarades me disaient: «Vous êtes donc fou.» Je
+répondais: «Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens,
+et voilà les mêmes capucins.»
+
+L'appel ne se fit qu'à deux heures du matin, personne ne fut puni et
+toutes les petites escapades furent pardonnées.
+
+
+
+
+CINQUIÈME CAHIER.
+
+CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--ENTREVUE DE TILSIT.--ON ME FAIT
+CAPORAL.--CAMPAGNES D'ESPAGNE ET D'AUTRICHE.--JE SUIS NOMMÉ SERGENT.
+
+
+Les princes alliés venaient faire leur cour à Napoléon, et il les
+régalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui
+nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires,
+c'est Mgr Cambacérès qui était le moins généreux; jamais plus d'une
+demi-bouteille au factionnaire qui était à l'entrée. Aussi, nous
+faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui.
+
+Nous étions surchargés de service: huit heures de faction et deux heures
+de patrouille, qui font dix heures par nuit; de planton pendant vingt
+quatre heures, sans se déshabiller; il fallait descendre au premier coup
+de rappel et répondre: présent. Tous les jours la garde descendante
+avait vingt-quatre heures de planton à faire. Puis, c'étaient de grandes
+manœuvres qui nous tenaient toute la journée dans la plaine des Sablons
+et aux Tuileries.
+
+L'Empereur fit venir beaucoup d'artillerie, des fourgons, des caissons,
+il les fit ouvrir pour s'assurer si rien n'y manquait. Il montait sur
+les roues pour voir si rien n'était oublié, surtout la pharmacie, les
+pelles et pioches; il faisait l'inspection sévère, M. Larrey présent
+pour la pharmacie, et les chefs du génie pour les pelles et pioches; il
+les menait durement si tout n'était pas complet. C'était l'homme le plus
+dur et le meilleur; tous tremblaient et tous le chérissaient. L'ordre
+fut donné de passer la revue de linge et chaussures, et l'inspection des
+armes pour faire campagne. L'Empereur nous passa en revue, et nous eûmes
+l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nos officiers nous disaient que
+nous partions pour un congrès, que l'empereur de Russie et le roi de
+Prusse s'y trouveraient réunis. Mais arrivés sur les frontières de
+Prusse, on nous lit à l'ordre que la guerre était déclarée avec la
+Prusse et la Russie.
+
+Nous partîmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous
+diriger sur Wurtzbourg où l'Empereur nous attendait. Cette ville est
+belle, elle a un château magnifique; il y eut grande réception des
+princes par Napoléon. De là, les corps d'armée furent dirigés sur Iéna,
+à marches forcées; nous y arrivâmes le 13 octobre, à dix heures du soir.
+Nous traversâmes cette ville sans la voir; pas une seule lumière ne nous
+éclairait; tout le monde était parti. Silence absolu. Arrivés contre la
+ville, au pied d'une montagne raide comme le toit d'une maison, il
+fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur
+le bord de ce précipice, il fallait nous placer à tâtons; personne ne se
+voyait. Il fallait faire le plus grand silence; l'ennemi était près de
+nous. On nous fit mettre de suite en carré, l'Empereur au milieu de la
+garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et,
+ne pouvant pas la franchir, il fallut élargir le chemin et couper les
+roches. L'Empereur était là qui faisait travailler le génie, il ne
+quitta que lorsque le chemin fut terminé et que la première pièce de
+canon passa devant lui attelée de douze chevaux, sans parler ni faire
+le moindre bruit.
+
+On montait quatre pièces par voyage, et on les mettait de suite en
+batterie devant notre front de bandière. Puis, on retournait avec les
+mêmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler à d'autres. Une
+partie de la nuit fut employée à ce pénible travail, et l'ennemi ne s'en
+aperçut pas.
+
+L'Empereur se plaça au milieu de son carré, et nous permit de faire deux
+à trois feux par compagnie. (Nous étions deux cent vingt par compagnie.)
+Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres (à vingt par
+compagnie). Le voyage n'était pas long; nous pouvions jeter une pierre
+du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes; ces pauvres
+habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous
+avions besoin: surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour
+maintenir l'ordre, et dans trois quarts d'heure nous étions en route
+pour remonter chargés de vin, sucre, chaudières, et des vivres de toutes
+espèces. Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans
+les caves, et nous trouvâmes dans les gros hôtels beaucoup de vin
+cacheté. On fit porter du bois, et les feux s'allumèrent, avec le vin et
+le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse
+toute la nuit, et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait en
+profusion; chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet
+à poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud; nous en
+portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de fatigue et ils
+nous remercièrent. Leurs officiers furent invités à venir prendre le vin
+chaud avec les nôtres, nos moustaches furent bien arrosées, mais défense
+de faire du bruit. Quelle punition peur nous de ne pouvoir parler, ni
+chanter! Tout le monde avait de l'esprit dans la tête.
+
+L'Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux; avant le
+jour, il était à cheval pour visiter son monde. L'obscurité était si
+profonde qu'il fut obligé de se faire éclairer pour se conduire, et les
+Prussiens voyant des lumières qui se promenaient le long de leur ligne,
+firent feu sur Napoléon, mais il continua sa course, rentra à son
+quartier général, et fit prendre les armes.
+
+Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous
+souhaitèrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui
+passèrent par-dessus nos têtes, et un vieux soldat d'Égypte dit: «Les
+Prussiens sont enrhumés; les voilà qui toussent. Il faut leur porter du
+vin sucré.»
+
+Toute l'armée se porta en avant sans y voir d'un pas, il fallait tâter
+comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du
+mouvement qui s'entendait devant nous, on reconnut qu'il fallait faire
+halte et commencer l'attaque. Notre brave maréchal Lannes se fit
+entendre à notre gauche; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se
+voyait qu'à la lumière de la fusillade. L'Empereur nous fit avancer
+rapidement contre leur centre. Il fut obligé de nous dire de nous
+modérer et de nous arrêter (leur ligne était percée comme celle des
+Russes à Austerlitz). Le maudit brouillard nous gênait, mais nos
+colonnes avançaient toujours et nous avions du terrain pour nous
+reconnaître. Sur les dix heures, le soleil vient nous éclairer sur un
+beau plateau. Là, nous pûmes nous voir en face.
+
+Nous aperçûmes à notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on
+nous dit que c'était la reine de Prusse qui se sauvait. Napoléon nous
+fit arrêter pendant une heure, et nous entendîmes sur notre gauche une
+fusillade épouvantable. L'Empereur envoie de suite un officier pour
+savoir ce qui se passait, il était en colère, il prenait des prises de
+tabac et il piétinait devant nous. L'officier arrive et lui dit: «Sire,
+c'est le maréchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses
+voltigeurs contre une masse de cavalerie.»
+
+Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant;
+Lannes et Ney furent maîtres de la gauche; l'Empereur s'y porta et il ne
+grogna plus.
+
+Le prince Murat arrive avec ses dragons et ses cuirassiers; ses chevaux
+tendaient la langue. On ramena une division entière de Saxons, c'était
+pitié à voir, car le sang ruisselait sur la moitié de ces malheureux.
+L'Empereur les passa en revue, et nous leur donnâmes tout notre vin,
+surtout aux blessés, ainsi qu'à nos braves cuirassiers et dragons. Nous
+avions bien encore mille bouteilles de vin cacheté, et nous leur
+sauvâmes la vie. L'Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou
+d'être prisonniers, disant qu'il ne faisait pas la guerre à leur
+souverain.
+
+L'Empereur, après la bataille gagnée, nous laissa à Iéna; il partit pour
+voir les corps de Davoust et Bernadotte. Sur notre droite, on entendait
+le canon de très loin, et l'Empereur envoya l'ordre de nous tenir prêts
+à partir. Nous passâmes la nuit dans cette malheureuse ville déserte.
+L'Empereur revint, on ramassa les blessés et nous les emmenâmes sur
+Weimar, une belle ville. Nous eûmes une affaire sérieuse à l'attaque de
+Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murat en fit
+son affaire. Nous marchâmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps
+d'armée de Davoust et Bernadotte qui ramassèrent tous les bagages des
+Prussiens et des canons. Nous perdîmes beaucoup de monde.
+
+Le 25, nous arrivâmes à Potsdam; nous eûmes séjour le 26 et le 27 à
+Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face à Berlin.
+Cet endroit est boisé jusqu'à la porte d'entrée de cette belle capitale;
+on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmontée d'un beau
+char de triomphe et les rues sont tirées au cordeau. De la porte de
+Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une allée au milieu et
+des bancs pour les curieux.
+
+L'Empereur fit son entrée, le 28, à la tête de 20,000 grenadiers et de
+nos cuirassiers, et de toute notre belle garde à pied et à cheval. On
+peut dire que la tenue était aussi belle qu'aux Tuileries; l'Empereur
+était fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa
+cocarde d'un sou. Son état-major avait le grand uniforme, et c'était
+curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d'une si
+belle armée.
+
+Le peuple était aux croisées comme les Parisiens, le jour de notre
+arrivée d'Austerlitz. C'était magnifique de voir un si beau peuple se
+porter en foule sur notre passage et nous suivre.
+
+On nous forma en bataille devant le palais qui est isolé devant et
+derrière par de belles places et un beau carré d'arbres où le grand
+Frédéric est sur un piédestal avec ses petites guêtres.
+
+Nous fûmes logés chez les habitants et nourris à leurs frais, avec une
+bouteille de vin par jour. C'était terrible pour les bourgeois, car le
+vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prièrent, ne pouvant pas
+se procurer de vin, de prendre de la bière en cruchon. À l'appel, tous
+les grenadiers en parlèrent à nos officiers, qui nous dirent de ne pas
+les contraindre à donner du vin, que la bière était excellente. Nous
+portâmes la consolation dans toute la ville, et la bière en cruchon ne
+fut pas épargnée (il n'est pas possible d'en boire de meilleure). La
+paix et la bonne harmonie régnaient partout: il n'était pas possible
+d'être mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous
+apporter notre repas, et bien servi. La discipline était sévère; le
+comte Hulin était gouverneur de Berlin: le service était rigoureux.
+
+L'Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du côté de la
+statue du grand Frédéric, auprès de beaux tilleuls; derrière la statue
+sont trois rangées de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer
+enclavées. Nous étions en bataille devant le palais; l'Empereur arrive,
+fait porter les armes, croiser la baïonnette (notre colonel répétait le
+commandement). Il commande: _Demi-tour!_ (le colonel répète) puis: «_En
+avant, pas accéléré, marche!_» Et nous voilà arrêtés contre les bornes
+de cinq pieds de haut.
+
+L'Empereur, nous voyant arrêtés, dit: «Pourquoi ne marches-tu pas?» Le
+colonel répond: «On ne peut passer.--Comment t'appelles-tu?--Frédéric.»
+
+L'Empereur avec un ton sévère, lui dit: «Pauvre Frédéric! Commande: _En
+avant!_»
+
+Et nous voilà sautant par-dessus les bornes et les barres de fer; il
+fallait nous voir escalader. Le corps du maréchal Davoust fit son entrée
+dans Berlin le premier et marcha sur la frontière de Pologne. Nous
+apprîmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s'était rendu.
+L'Empereur régla ses comptes avec les autorités de Berlin, et nous
+partîmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne.
+Arrivés à Posen, nous fîmes séjour. Nos corps marchaient sans relâche
+sur Varsovie. Les Russes eurent la bonté de nous céder ces deux belles
+villes, mais ils ne furent pas généreux pour les vivres; ils emportèrent
+tout de l'autre côté et ravagèrent tout le pays, ne laissant que ce
+qu'ils ne purent emporter; ils firent sauter tous les ponts, emmenèrent
+tous les bateaux. L'Empereur montra du mécontentement. Déjà, à Posen, je
+l'avais vu monter à cheval si en colère qu'il sauta par-dessus son
+cheval de l'autre côté, et donna un coup de cravache à son écuyer.
+
+On nous fit mettre en position avant d'arriver à Varsovie. Nous
+aperçûmes les Russes de l'autre côté d'une rivière, sur une hauteur
+commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer à la
+nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs têtes; à minuit,
+ils tombèrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s'empara
+de la position et nous fûmes maîtres de la droite du fleuve; mais les
+barques nous manquaient. Le maréchal Ney qui avait fait des prodiges
+sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L'Empereur fut
+au comble de sa joie, et dit: «Cet homme est un lion.»
+
+L'Empereur fit son entrée la nuit dans Varsovie; les grenadiers
+d'Oudinot et nous arrivâmes de jour; ce bon peuple vint au-devant de
+nous pour voir cette belle colonne de grenadiers. Ils s'efforcèrent de
+bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emporté. Il fallut
+acheter des grains et des bœufs pour nourrir l'armée, et les juifs
+firent de bonnes affaires avec Napoléon. Il nous arriva des vivres de
+tous côtés; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs
+sauvèrent l'armée tout en faisant leur fortune.
+
+Lorsque l'Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses
+troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues; la
+dernière eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la
+revue un bel équipage; un petit homme descend de voiture, et se présente
+à l'Empereur devant la garde. Il avait cent dix-sept ans, et il marchait
+comme à soixante. L'Empereur voulut lui donner le bras. «Je vous
+remercie, Sire», dit-il. C'était, à ce qu'il paraît, le doyen de la
+Pologne[47].
+
+Les gelées étant arrivées au point où on le désirait, on fit faire la
+distribution de biscuits pour quatorze jours. J'achetai du jambon pour
+vingt francs, et je n'en avais pas une livre; personne ne pouvait rien
+avoir pour de l'argent.
+
+Nous entrâmes par un temps des plus rigoureux, en décembre, dans un pays
+tout désert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva
+personne dans ces malheureux villages; les Russes nous faisaient place
+et nous trouvions leurs bivouacs déserts. On nous fit marcher la nuit,
+et nous arrivâmes près d'un château à minuit. Ne sachant pas où nous
+étions, nous posâmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac
+abandonné par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur,
+je tâte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi! deux pains de
+munition de trois livres chacun. Je me mets à genoux devant mon sac, je
+l'ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour
+l'autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne
+me vit. «Que faites-vous?» dit mon capitaine Renard.
+
+Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis:
+«Silence! gardez mon sac et mangez... Je vais chercher du bois.»
+
+Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvâmes une
+pièce de canon braquée devant le château. Nous démontâmes la pièce et
+nous apportâmes les roues et les affûts. Arrivés près de notre capitaine
+avec ces morceaux monstrueux, nous fîmes un feu pour toute la nuit.
+Quelle bonne nuit! Nous fûmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour
+nous régaler de ce bon pain. Je lui dis: «J'en ai un dans mon sac, vous
+aurez votre part demain soir.»
+
+Le lendemain, nous partîmes pour prendre à droite dans des sables et des
+bois, et voilà un temps affreux, neige, pluie et dégel. Voilà le sable
+qui plie sous nos pieds, et l'eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous
+enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher
+nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de
+ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la
+boue détrempée. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrière pour
+l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller
+rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant,
+avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et
+toujours la même manœuvre pendant deux jours.
+
+Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux
+soldats; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des
+souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours
+pour arriver à Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La
+chaumière que l'Empereur habitait ne valait pas mille francs. C'était là
+le but de notre misère, il ne fut pas possible d'aller plus loin.
+
+Nous campâmes sur le front de ce pauvre village que l'on nomme Pultusk.
+Pour établir notre bivouac, nous fûmes chercher de la paille pour mettre
+sous nos pieds. N'en trouvant pas, nous prîmes des gerbes de blé pour
+pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pillées. Je fis
+plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers à cheval
+n'avaient pu enlever; ils me la chargèrent sur le dos, et j'arrive à mon
+bivouac en faisant trembler mes camarades qui étaient des colosses
+auprès de moi. Mais Dieu m'avait donné des jambes fines comme celles
+d'un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit
+pot, deux œufs et du bois; j'étais mort de fatigue.
+
+Non! jamais l'homme ne pourra peindre cette misère, toute notre
+artillerie était embourbée; les pièces labouraient la terre; la voiture
+de l'Empereur, avec lui dedans, ne put s'en tirer. Il fallut lui mener
+un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se
+rendre à Pultusk, et c'est là qu'il vit la désolation dans les rangs de
+ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C'est là qu'il
+nous traita de _grognards_, nom qui est resté et qui nous fait honneur
+aujourd'hui.
+
+Je reviens à mes deux œufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu.
+Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c'est moi
+qui, le plus courageux dans l'adversité, avais le premier fait un feu de
+maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un
+petit pot devant, il dit: «Il va bien, le pot-au-feu?--Oui, colonel,
+c'est deux œufs que j'ai trouvés.--Ah bien, dit-il, puis-je compter sur
+un?--Oui, colonel.--Eh bien! je reste près de votre feu.»
+
+Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets
+ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux œufs et lui en donne un.
+En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit: «Si vous ne prenez
+pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre œuf; il vaut cela
+aujourd'hui.»
+
+Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un œuf.
+
+Les grenadiers à cheval occupaient le village de Pultusk; ils
+découvrirent un énorme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme
+il passait devant notre bivouac, je me lance après cette bonne proie, le
+sabre à la main. Le colonel Frédéric qui parlait gras, me criait:
+«Coupe-lui le jarret.» Je me lance, le joins et lui coupe les deux
+jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel
+arrive avec les grenadiers, et il fut décidé que, l'ayant arrêté, il
+m'en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de
+suite du sel chez l'Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je
+lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que
+j'avais arrêté un gros cochon que les grenadiers à cheval poursuivaient.
+«C'est, me dit-il, le cochon de la maison. L'Empereur est furieux, on a
+enlevé son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d'arriver et
+il a fini par en rire, mais il avait le ventre serré comme les
+autres.--Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une
+heure.--C'est bien, mon brave, allez vite la faire cuire!»
+
+Arrivé, je trouve le colonel qui m'attendait: «Voilà du sel et une
+grande marmite.--Nous sommes sauvés, dit-il.--Mais, colonel, c'est le
+cochon de la maison de l'Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu.--Ça
+n'est pas possible.--C'est la vérité.»
+
+Les grenadiers et les chasseurs à cheval partirent à la maraude pour
+tâcher d'avoir des vivres pour demain; ils arrivèrent le soir avec des
+pommes de terre et l'on fut à la distribution. Faite par ordinaire, elle
+donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C'était pitié, pour chacun une
+pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien
+chauffés, et mangèrent chacun un rognon; tout fut partagé en famille. Le
+colonel me prit à l'écart et me demanda si je savais lire et écrire:
+«Non, lui répondis-je.--Que c'est fâcheux! je vous aurais fait passer
+caporal.--Je vous remercie.»
+
+L'Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit: «Tu vas partir avec
+ma garde à pied et rentrer à Varsovie, voilà la carte. Il ne faut pas
+suivre la même route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton
+rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer à Varsovie.»
+
+Nous partîmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d'un
+bois à l'autre. Nous arrivâmes à trois lieues de Varsovie dans un état
+de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la
+barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le
+général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des
+reproches sévères, disant que l'Empereur était mécontent de ne pas voir
+plus de courage dans l'adversité, qu'il avait tout supporté comme nous:
+«Aussi, dit-il, il vous traite de _grognards_.» Nous criâmes: «Vive le
+Général!»
+
+Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier
+1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa
+reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze
+jours nous avait vieillis de dix ans.
+
+Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant,
+dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené
+leurs bestiaux dans des forêts très éloignées de leurs villages. Comme
+la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère,
+nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue
+de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivés là, nous
+trouvâmes les pas d'un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans
+un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux
+étaient attachés, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osèrent
+faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons:
+tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite
+quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage
+se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous
+leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village à
+l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les
+conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part.
+Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions
+mangé qu'aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point
+d'en être victimes; deux étouffèrent; nous ne pûmes les sauver. Nous
+trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une
+chambre, à six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie.
+
+Nous n'avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui;
+tous leurs villages étaient déserts; ils auraient laissé périr un soldat
+à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs
+maisons, c'est l'humanité en personne. J'ai vu un maître de poste tué
+dans sa maison par un Français, et sa maison servir d'ambulance, le
+maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme
+cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient: «C'est la
+volonté de Dieu.» Ce trait est sublime.
+
+Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l'ordre de nous tenir
+prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie.
+Quelle joie pour des affamés! on va donc nous sortir de la misère. Le
+général Dorsenne reçut l'ordre de faire lever les cantonnements et de
+partir le 30 janvier. L'Empereur était parti le même jour pour se porter
+en avant; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s'en alla de suite;
+le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions
+sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Kœnigsberg pour
+s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant
+d'Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés,
+et on les serrait de près; ils prirent la route qui conduit à Eylau à
+droite sur des mamelons, là, ils se battirent en déterminés. Ils
+perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le maréchal Ney les
+poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée
+par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7
+février, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il
+nous fit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et
+il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portâmes
+une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte
+de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de
+terre, en faire le partage à ses aides de camp.
+
+Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour de grand matin par
+des bordées de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur, à cheval, nous
+fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la
+cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé;
+ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de Kœnigsberg qui nous
+foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages
+épouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir
+davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait
+de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de
+chair qui restait, et nous dit: «J'ai trois paires de bottes à
+Courbevoie, j'en ai pour longtemps.» Il prit deux fusils pour se servir
+de béquilles, et fut à l'ambulance tout seul. À force de perdre du
+monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche
+appuyée à l'église, et lui présent avec son état-major près de cette
+église et observant l'ennemi. Il eut la témérité de se porter près du
+séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière
+fut le tombeau d'une quantité considérable de Français et de Russes.
+Nous fûmes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de
+nous, le 14e de ligne fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans
+leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la
+moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre
+les jambes du sergent-major, et fit un trou à sa redingote par devant et
+par derrière; heureusement il ne fut pas blessé.
+
+Nous criâmes: «En avant! Vive l'Empereur!» Comme il était dans le péril
+aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les
+chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient
+enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable; nos grenadiers
+tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de
+fusil, et en même temps l'Empereur fit charger deux escadrons de
+grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement
+en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent
+le tour de l'armée russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent
+quelques hommes démontés et faits prisonniers; ils eurent pour prison
+Kœnigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napoléons.
+
+Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur,
+ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes
+étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d'œil; sans la garde,
+notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de
+bataille, mais nous ne le gagnâmes pas.
+
+Le soir, l'Empereur nous ramena à notre position de la veille; il fut
+enchanté de sa garde, et dit au général: «Dorsenne, tu n'as pas
+plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi.» La faim et le
+froid nous firent passer une mauvaise nuit.
+
+Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés; ce n'était
+qu'un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain
+fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les
+blessés à l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie
+que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de
+grenadiers. L'ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son
+tour; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le
+sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient
+avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer; puis
+venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvèrent
+l'armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu'à
+Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour.
+
+Une trêve fut convenue; il n'était pas possible de continuer; l'armée
+avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais
+avant de partir, on évacua les blessés et malades dans des traîneaux,
+ainsi que les pièces de canon prises à l'ennemi et les prisonniers. Le
+17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de
+meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n'avions pas changé de
+linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé
+Osterode, c'était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de
+terre. L'Empereur était logé dans une grange; on finit par lui trouver
+un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait
+souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les
+soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui
+dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes
+par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil,
+nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de
+la farine, des jambons; on faisait de suite la déclaration à nos chefs,
+et ils présidaient à l'enlèvement des objets mis en ordre en magasin.
+Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils
+n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait
+aller à la maraude et par un temps rigoureux. «Allons, partons demain!
+dis-je un jour. À une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces
+grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des
+cerfs! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit
+jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous.--C'est
+décidé, dirent-ils; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons,
+en route!»
+
+Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un
+troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de
+lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter,
+je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait là des petits
+sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour
+voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j'en
+prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler
+mes camarades: «Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne
+tiennent pas dans cet endroit.--Comment? me dirent-ils.--Tenez, voyez!»
+
+Certains que c'était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos
+baguettes de fusil n'étaient pas assez longues, et le carré était de
+cent pieds, quelle joie! Je dis: «C'est pourtant mon lièvre qui est la
+cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de
+chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont porté à
+dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain»,
+et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l'écorce
+des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une
+planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds
+de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs
+branches pour servir d'échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville
+qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve
+viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux
+cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes
+des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes
+camarades dirent: «Notre furet a bon nez.»
+
+Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le cœur content. De suite,
+le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le
+capitaine vient nous voir: «Voilà notre furet, dirent mes camarades,
+c'est lui qui a tout trouvé.--Oui, capitaine, une cachette de cent pieds
+de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil.
+Voilà du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous
+partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de
+monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.--Les deux
+lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut
+aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une
+botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.»
+
+Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires.
+Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des
+peines inouïes. Quel trésor! Nous restâmes vingt-quatre heures pour
+débarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les
+figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands
+tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes
+espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse; il fallait
+chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour
+faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres
+compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux; il
+fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en
+voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les
+figures. «Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos
+boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l'air pour
+découvrir des boîtes après les gros sapins.» La découverte fut riche;
+plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge
+et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour,
+avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades
+et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de
+faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons été cinquante jours
+sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s'il en restait
+quelques-uns, c'était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur
+demandions des vivres, c'était toujours _non!_ C'est une race sans
+humanité, l'homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands
+toujours résignés, qui jamais n'abandonnèrent leurs maisons! À mon
+cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux
+grenadiers; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de
+grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges
+furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries.
+Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim
+aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats; ils ne
+pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos
+quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances.
+
+Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la
+remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais
+prévenir mes camarades. De suite à l'œuvre, nous découvrîmes deux vaches
+pourries; c'était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de
+gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils
+du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous
+avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie
+d'avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le cœur en sautait);
+on en fit la déclaration à nos officiers; cela donna plus de quinze
+cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte
+des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle
+position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de
+carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en
+briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques.
+Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de
+sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voilà à défaire
+planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; à
+trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze
+jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l'Empereur était
+presque fini. Il n'était pas possible de voir un plus beau camp; les
+rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement
+de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l'armée fut
+campée dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire
+faire la manœuvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des
+vivres, du vin pour l'état-major: la joie était sur toutes les figures.
+Il venait souvent nous voir manger notre soupe: «Que personne ne se
+dérange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien
+logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent
+en faire une ville.» Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans
+les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de
+haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture
+pour voir cette ville en planches.
+
+Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés
+comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué,
+et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de
+l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut levé
+et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour
+rejoindre l'armée. Arrivés le même jour, on nous mit de suite à notre
+rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d'Eylau; on
+nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la
+belle plaine de Friedland, au passage d'une rivière. Ils nous
+attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des
+hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva
+de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec
+l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu'il lui
+disait: «Le sang d'un Français vaut mieux que toute la Pologne.»
+L'Empereur lui répondit: «Si tu n'es pas content, va-t'en!--Non! lui
+répondit Lannes, tu as besoin de moi.»
+
+Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant
+la main, celui-ci dit: «Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton
+corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le maréchal
+Ney.»
+
+Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que
+doubles des leurs; ils souffrirent jusqu'à midi. Les grenadiers, les
+voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu'à notre
+arrivée; mais il était temps. L'Empereur passa au galop devant toutes
+les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois où les
+blessés d'Oudinot passaient. «Allez vite, dirent-ils, au secours de nos
+camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment.» L'Empereur
+trouvant les Russes près d'une rivière, voulut leur couper les ponts; il
+donna cette tâche périlleuse à l'intrépide Ney qui partit au galop.
+Toutes les troupes arrivèrent; l'Empereur donna une heure de repos,
+visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et
+donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se
+battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent
+se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur
+de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et
+ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre
+Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire
+ramasser ses blessés; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le
+Niémen.
+
+Nos soldats ne purent que joindre l'arrière-garde, les traînards; ils
+firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros
+nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de
+flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos _gilets de fer_
+tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons; ils étaient
+commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la
+permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la
+distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages.
+Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient
+passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large
+dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue très large qui
+traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserne où la garde
+russe était logée pour faire le service du souverain; il était campé au
+bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Niémen
+avec la cavalerie; les Russes étaient de l'autre côté, sans pain; nous
+fûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des
+courses de six à sept lieues.
+
+Enfin, le 19 juin, un envoyé de l'empereur de Russie passe le fleuve
+pour parlementer, il fut présenté au prince Murat, et aussitôt à
+Napoléon qui répondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prêts
+en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de
+Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour
+recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande
+tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les
+deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie
+pour nous! tout le monde était fou.
+
+Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle
+tenue: les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien
+blanches; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes
+l'ordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le
+fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra
+sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique
+garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une
+tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée
+par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure, et se place
+dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même
+signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à
+parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau. On voit ces
+deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah!
+quels cris de «vive l'Empereur!» des deux côtés!
+
+Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté...
+Le lendemain nous recommençâmes la même manœuvre, c'était pour recevoir
+le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre était là pour
+prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était
+maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine.
+Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu
+que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table;
+c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes! La
+ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sons
+les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté.
+Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve
+avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes,
+mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là. Quel beau coup d'œil que
+ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murat qui ne cédait
+en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau
+costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel
+Frédéric: «Vous avez une belle garde, colonel.--Et bonne, Sire», dit-il
+à l'empereur qui répondit: «Je le sais.»
+
+Le lendemain, il les régala d'une belle revue de sa garde et du
+troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une
+lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à
+Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa
+troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on
+nous fit défiler par division; on commença par le troisième corps; puis
+les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi
+de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division
+qui passait.
+
+On donna l'ordre de se préparer pour donner un repas à la garde russe,
+et de faire des tentes très longues et larges, avec toutes les
+ouvertures sur la même ligne, et des plantations de beaux sapins. La
+moitié partit avec des officiers pour en chercher, et l'autre moitié fit
+les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrière pour
+se procurer des vivres. On partit en bon ordre; et le même jour, les
+provisions étaient chargées... Le lendemain on arrivait au camp avec
+plus de cinquante voitures chargées et les paysans pour les conduire;
+ils se prêtèrent de bonne grâce à cette réquisition, et ils furent
+renvoyés tous contents. Ils croyaient bien que les voitures traînées par
+des bœufs resteraient au camp, mais elles furent congédiées de suite, et
+ils sautaient de joie.
+
+Le 30 juin 1807, notre repas était sur table à midi; on ne peut pas voir
+des tables mieux décorées, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs.
+Au fond de chaque tente, deux étoiles et les noms des deux grands hommes
+tracés en fleurs, avec les drapeaux français et russes.
+
+Nous partîmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui
+arrivait par compagnie; nous prîmes chacun notre géant par-dessous le
+bras, et comme ils n'étaient pas aussi nombreux que nous, nous en avions
+un pour deux. Ils étaient si grands que nous pouvions leur servir de
+béquilles. Moi, qui étais le plus petit, j'en tenais un seulement;
+j'étais obligé de regarder en l'air pour lui voir la figure; j'avais
+l'air d'être son petit garçon. Ils furent confus de nous voir dans une
+tenue si brillante: il fallait voir nos cuisiniers bien poudrés, en
+tabliers blancs pour servir; on peut dire que rien n'y manquait.
+
+Nous plaçâmes nos convives à table, entre nous, et le dîner fut bien
+servi. Voilà la gaîté qui se fait parmi tout le monde!... Ces hommes
+affamés ne purent se contenir; ils ne connaissaient pas la réserve que
+l'on doit observer à table. On leur servit à boire de l'eau-de-vie;
+c'était la boisson du repas, et, avant de la leur présenter, il fallait
+en boire, et leur présenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un
+quart de litre, son contenu disparaissait aussitôt; ils avalaient les
+morceaux de viande gros comme un œuf à chaque bouchée. Ils se trouvèrent
+bientôt gênés; nous leur fîmes signe de se déboutonner, en en faisant
+autant. Les voilà qui se mettent à leur aise; ils étaient serrés dans
+leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large; c'était
+dégoûtant à voir tomber ces chiffons.
+
+Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de
+l'empereur de Russie pour nous prévenir de ne pas bouger, que nous
+allions recevoir leur visite. Les voilà qui arrivent; du signe de la
+main notre Empereur dit que personne ne bouge; ils firent le tour de la
+table, et l'empereur de Russie nous dit: «Grenadiers, c'est digne de
+vous, ce que vous avez fait.»
+
+Après leur départ, nos Russes qui étaient à leur aise recommencèrent à
+manger de plus belle. Nous voilà à les pousser en viande et en boisson,
+et comme ils ne peuvent plus manger tant de rôtis servis sur la table,
+que font-ils? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur
+dîner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle.
+C'était dégoûtant à voir de pareilles orgies; ils firent ainsi trois
+cuvées dans leur dîner. Nous reconduisîmes le soir ceux que nous pûmes
+emmener; une partie resta dans ses vomissements sous les tables.
+
+Un de nos farceurs voulut se déguiser en Russe, et fit quitter à un
+d'eux l'uniforme; ils échangèrent et partirent bras dessus bras dessous.
+Arrivés dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de
+son Russe (habillé en Français), et va pour épancher de l'eau. Aussitôt
+fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il
+ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les
+épaules. Se voyant frappé, il oublie son déguisement, saute sur le
+sergent, le terrasse, il l'aurait tué, si on l'avait laissé faire, sous
+le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette
+scène les fit bien rire; le sergent russe resta sur place et tout le
+monde fut content, surtout les soldats russes.
+
+Lorsque l'Empereur eut terminé ses affaires, il fit ses adieux à
+l'empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour Kœnigsberg
+où il arriva le même jour. On nous mit de suite en route pour le
+rejoindre, nous passâmes par Eylau; là nous vîmes les tombeaux de nos
+bons camarades morts pour la patrie; nos chefs nous firent porter les
+armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous
+arrivâmes à Kœnigsberg, belle ville maritime, et nous fûmes logés et
+nourris chez l'habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite,
+arrivèrent dans le port avec des bâtiments chargés de provisions pour
+l'armée russe. Un des bâtiments était chargé de harengs, et l'autre de
+tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port.
+Aussitôt entrés dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent.
+Dieu, que de tabac et de harengs! Toute la troupe fut pourvue de six
+paquets, et d'une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui étaient
+à bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et
+notre Empereur les renvoya à leur souverain.
+
+Nous reçûmes en ce moment l'ordre de planter des arbres le long de la
+grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait
+rendre une visite à notre Empereur. Elle arriva à dix heures du soir.
+Dieu, qu'elle était belle avec son turban autour de la tête! On pouvait
+dire que c'était une belle reine pour un vilain roi, mais je crois
+qu'elle était roi et reine en même temps. L'Empereur vint la recevoir au
+bas du grand perron et lui présenta la main, mais elle ne put le faire
+plier. J'eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du
+perron pour la voir de près, et, le lendemain à midi, je me trouvais à
+mon même poste; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de
+reine! à trente-trois ans, j'aurais donné une de mes oreilles pour
+rester avec elle aussi longtemps que l'Empereur. Ce fut la dernière
+faction que j'ai faite comme soldat.
+
+Le général Dorsenne reçut alors l'ordre de nous faire distribuer des
+souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de
+nous passer l'inspection, l'Empereur devant passer la revue de sa garde
+avant de partir. Tout fut mis en mouvement; nous trouvâmes de tout dans
+cette belle ville. En propreté rien ne peut la rivaliser; les dames
+françaises n'ont qu'à y passer pour voir des appartements brillants;
+pelles, pincettes, entrées de portes, balcons, tout reluit; il y a des
+crachoirs dans tous les coins d'appartements, et du linge blanc comme
+neige. C'est un modèle de propreté. La distribution de linge et de
+chaussures faite, le général fit prévenir les capitaines de passer leur
+inspection par compagnie; à onze heures sur la place, on devait passer
+la revue. Le capitaine Renard fut trouver l'adjudant-major, M.
+Belcourt, pour s'entendre avec lui à mon sujet; ils me firent venir pour
+me dire que j'allais passer caporal dans ma compagnie, qu'on voulait me
+récompenser: «Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni écrire.--Vous
+apprendrez.--Mais ça n'est pas possible; je vous remercie.--Vous serez
+caporal aujourd'hui, et si le général vous demande si vous savez lire et
+écrire, vous lui répondrez: _Oui, général,_ et je me charge de vous
+faire apprendre. J'ai des jeunes vélites instruits qui se feront un
+plaisir de vous montrer.»
+
+J'étais bien triste, à trente-trois ans, d'apprendre à lire et à écrire;
+je maudissais mon père de m'avoir abandonné. Enfin, à midi, M. Belcourt
+et mon capitaine furent au-devant du général et lui parlèrent de moi:
+«Faites-le sortir du rang.»
+
+Il me toise des pieds à la tête, et, voyant ma croix, il me demande:
+«Depuis combien de temps êtes-vous décoré?--Des premiers, je l'ai été
+aux Invalides.--Le premier? me dit-il.--Oui, général.--Faites-le
+reconnaître caporal de suite.»
+
+Il était temps; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute
+la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la même
+compagnie; personne ne s'en doutait; tous les caporaux vinrent
+m'entourer et me dire obligeamment: «Soyez tranquille, nous vous
+montrerons à écrire.»
+
+Rentré dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui
+me prit la main: «Allons de suite chez le capitaine.»
+
+Il me reçut avec amitié, et dit qu'il fallait me donner de suite un
+ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vélites des plus
+négligents, mais des plus instruits. «Il les dressera, dit-il au
+sergent-major, et ils lui montreront à lire et à écrire. Je vous charge
+de cette bonne œuvre; il le mérite; il nous a sauvé la vie; c'était
+toujours à son bivouac que nous trouvions à manger». Je rendis visite à
+M. Belcourt qui se rappela l'empressement avec lequel je lui avais remis
+une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrière, je lui avais
+dit: «Où courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voilà!»)
+
+«C'est de ces actions que l'on n'oublie pas, dit M. Belcourt. Allez,
+faites bien votre service; vous ne resterez pas là.»
+
+Dieu, que j'étais content de cette belle réception! Me voilà donc chef
+d'ordinaire de 12 grognards et de 7 vélites instruits; le sergent-major
+leur fit la leçon, car ils partirent de suite chez le libraire pour
+m'acheter papier, plumes, règle, crayon et un vieil évangile. Me voilà
+bien surpris de voir sept maîtres pour un écolier: «Eh bien! me
+dirent-ils, voilà de quoi travailler.--Moi, dit le nommé Galot, je vous
+ferai des modèles.» Et le nommé Gobin dit: «Je vous ferai lire.--Nous
+vous ferons lire chacun à son tour, dirent-ils.--Allons! je vous aime
+tous, leur dis-je. Je vous récompenserai en soignant votre tenue qui a
+besoin d'être rectifiée.»
+
+
+
+
+Mais ce n'était pas fini. Voilà les sept caporaux de la compagnie qui
+m'apportent deux paires de galons, et le tailleur pour les coudre:
+«Allons de suite, dit-on, ôtez votre habit! Ces galons viennent de nos
+deux camarades morts au champ d'honneur.--Eh bien! leur dis-je, vous
+vous occupez donc tous de moi; il faut les arroser.--Non, dirent-ils,
+nous sommes trop.--C'est égal, nous prendrons chacun une demi-tasse et
+le petit verre. Mais je vous prie de laisser venir mes maîtres et le
+tailleur qui a cousu mes galons.--Eh bien, soit! dirent-ils, partons.»
+
+Et me voilà avec mes quinze hommes au café; je les fis mettre à table,
+et fus trouver le maître. Je lui dis: «C'est moi qui paie, vous
+m'entendez.--Ça suffit, dit-il.--De l'eau-de-vie de France,
+surtout.--Vous allez être servis.»
+
+J'en fus quitte pour douze francs, et nous partîmes tous contents. Me
+voilà à mes études comme un enfant, commençant par faire des bâtons et
+apprendre mon évangile et le réciter à mon maître. Mais il fallut passer
+la revue du départ, et le lendemain, 13 juillet, nous partîmes pour
+Berlin, la joie dans l'âme. À Berlin, le peuple vint au-devant de nous;
+il savait la paix faite. On nous reçut on ne peut mieux, nous fûmes bien
+logés, et la plus grande partie nous menèrent au café. Ils demandaient:
+«Eh! les Russes ont donc trouvé leurs maîtres? Ils disent cependant que
+nos soldats ne se battent pas bien.--Ils sont aussi braves que les
+Russes, vos soldats, et l'Empereur a eu bien soin de vos blessés; nous
+les portions à l'ambulance comme les nôtres. Vous avez aussi un grand
+général qui a eu bien soin de nos prisonniers. Notre Empereur le connaît
+bien.»
+
+Et ils nous serraient les mains, disant: «C'est bien là les
+Français!--Mais, leur dis-je, vos prisonniers sont plus heureux que vos
+soldats: bon pain, de l'ouvrage bien payé, pas battus.--Aimable caporal,
+vous nous comblez de joie, vous vous êtes conduits à Berlin comme des
+enfants du pays.--Je vous remercie pour mes camarades.»
+
+Nous partîmes par étapes; les grandes villes de Potsdam, Magdebourg,
+Brunswick, Francfort, Mayence nous fêtèrent; la joie était sur toutes
+les figures; les habitants des campagnes venaient sur les routes nous
+voir passer. Il y avait des rafraîchissements partout le long des
+villages. On peut dire que les villages rivalisaient avec les villes en
+soins. Bien nourris, bien fêtés, nous arrivons aux portes de notre
+capitale, c'est encore elle qui surpasse toutes celles que j'ai vues. Là
+nous attendaient des arcs de triomphe, des réceptions magnifiques, et la
+comédie, et les belles dames de Paris qui nous regardaient en dessous,
+cherchant à reconnaître leur favori.
+
+L'Empereur voulut nous voir aux Tuileries avec nos habits râpés, mais
+propres. Puis, nous traversons le jardin des Tuileries pour nous mettre
+à table dans l'avenue de l'Étoile, et de là à Courbevoie pour prendre du
+repos. Mais l'Empereur ne nous laissa pas longtemps tranquilles, il
+forma de suite des écoles régimentaires, et il fit venir de Paris deux
+professeurs pour nous instruire, un le matin et l'autre le soir. Que
+cela faisait bien mon affaire! De suite, je fis emplette d'une grammaire
+et d'une théorie. Deux fois par jour en classe, secondé par mes vélites,
+je fis des progrès; je n'en quittais pas, sinon pour monter ma garde.
+Sorti de la classe, je partais me cacher dans le bois de Boulogne, dans
+un endroit bien retiré, et là j'apprenais ma théorie. Au bout de deux
+mois j'écrivais en gros, et je peux dire bien[48], les professeurs me
+disaient: «Si nous vous tenions pendant un an, vous en sauriez assez;
+vous avez une bonne main.» Comme j'étais fier!
+
+L'Empereur forma en même temps une école de natation pour nous apprendre
+à nager, il fit établir des barques près du pont de Neuilly, et là on
+mettait une large sangle sous le ventre du grenadier qui ne savait pas
+nager. Tenu par deux hommes dans chaque barque, ce militaire était
+hardi, et en deux mois il y avait déjà huit cents grenadiers qui
+pouvaient traverser la Seine. On me dit qu'il fallait que j'apprenne à
+nager, je répondis que je craignais trop l'eau: «Eh bien! dit
+l'adjudant-major, il faut le laisser tranquille, ne pas le forcer.--Je
+vous remercie.»
+
+L'Empereur donna l'ordre de tenir prêts les plus forts nageurs en petite
+tenue et pantalon de toile pour midi. Le lendemain, il arrive dans la
+cour de notre caserne; on fait descendre les nageurs. Il était
+accompagné du maréchal Lannes, son favori; il demande cent nageurs des
+plus forts. On nomme les plus avancés: «Il faut, dit-il, qu'ils puissent
+passer avec leurs fusils et des cartouches sur la tête.» Il dit à M.
+Belcourt: «Tu peux les conduire?--Oui, Sire.--Allons, prépare-les, je
+vous attends.»
+
+Il se promenait dans la cour; me voyant si petit à côté des autres, il
+dit à l'adjudant-major: «Fais approcher ce petit grenadier décoré.» Me
+voilà bien sot: «Sais-tu nager? me dit-il.--Non, Sire.--Et pourquoi?--Je
+ne crains pas le feu, mais je crains l'eau.--Ah! tu ne crains pas le
+feu. Eh bien! dit-il à M. Belcourt, je l'exempte de nager.»
+
+Je me retire bien content. Les cent nageurs prêts, on se rendit au bord
+de la Seine; il y avait des barques montées par les marins de la garde
+pour suivre, et l'Empereur descendit à pied sur la berge.
+
+Tous les nageurs passèrent au-dessous du pont, en face du château de
+Neuilly, sans accident. Il n'y eut que M. Belcourt qui fut accroché par
+des grandes herbes qui traînent en deux eaux et qui s'entortillèrent
+autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et
+il passa comme les autres. Arrivés de l'autre côté dans une île, les
+voilà à faire feu. L'Empereur part au galop, fait le tour et arrive; il
+fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans
+les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et
+vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie à l'Empereur
+de faire traverser la Seine à un escadron de chasseurs à cheval, en face
+des Invalides, avec armes et bagages, dans la même place qu'occupe le
+pont aujourd'hui. Ils passèrent sans accident et arrivèrent dans les
+Champs-Élysées; l'Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages
+furent mouillés.
+
+Je me multipliais dans mes fonctions de caporal: deux leçons par jour et
+une de mes deux vélites, sans compter ma théorie qu'il fallait réciter
+tous les jours. Je la savais en partant de l'endroit où je venais de
+l'apprendre, mais arrivé devant M. Belcourt, je ne savais plus le
+premier mot: «Eh bien! disait-il... Allons, remettez-vous!--Je la savais
+cependant.--Eh bien, voyons!--J'y suis.»
+
+Et je récitais sans manquer: «C'est cela, disait-il. Ça viendra. Demain,
+pas de théorie, nous apprendrons le ton du commandement.»
+
+Le lendemain, rangés autour de lui: «Voyons, faisait-il, je vais
+commencer.» Il fallait répéter son commandement, chacun à son tour. Je
+déployai si bien ma voix qu'il en fut surpris, et me dit: «Recommencez,
+ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n'aurez
+qu'à répéter après moi. Point de timidité! nous sommes ici pour nous
+instruire.»
+
+Me voilà à crier!... «C'est cela, dit-il. Voyez, Messieurs! Le petit
+caporal Coignet fera un bon répétiteur. Dans un mois, il nous
+dépassera.--Ah! major, vous me rendez confus.--Vous verrez, me dit-il,
+quand vous aurez de l'aplomb.»
+
+Pour ma théorie, je n'eus pas bon temps, j'avais toujours le nez dedans,
+mais j'étais loin d'atteindre mes camarades qui récitaient comme des
+perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais; je devins
+fort pour montrer l'exercice et je me trouvais dédommagé de mon peu de
+savoir. J'avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que
+je faisais manœuvrer.
+
+Quand on faisait la grande manœuvre, je retenais tous les commandements.
+Le brave général Harlay qui commandait, ne laissait rien à désirer; on
+pouvait apprendre sous ses ordres. C'est la marche de flanc qui est la
+plus difficile; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire
+halte de même, front par un _à-gauche_, tout le monde conservant sa
+distance, aussi bien aligné que les guides généraux sur la ligne.
+Aussi, il fallait bien préciser le commandement de _marche_, comme celui
+de _halte_, sur le pied gauche. De ces savantes manœuvres, je n'en
+perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne.
+
+À la fin d'août, l'Empereur fit faire de grandes manœuvres dans la
+plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous aperçûmes qu'il
+prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient
+du coté de Madrid.
+
+Jusqu'au mois d'octobre 1808, nous eûmes le temps de faire la belle
+jambe à Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et
+moi de me fortifier dans mon écriture et ma théorie. Le général Dorsenne
+passait des inspections tous les dimanches; il fallait voir ce général
+sévère visiter les chambres, passer le doigt sur la planche à pain. Et
+s'il trouvait de la poussière, quatre jours de salle de police pour le
+caporal! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises étaient
+blanches, il regardait si nos pieds étaient propres, si nos ongles
+étaient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles
+pour s'assurer qu'elles ne renfermaient pas de linge sale; il regardait
+sous les matelas; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il
+venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait
+se présenter en chemise, et défense de se soustraire à cette visite sous
+peine de prison! S'il en trouvait qui avaient attrapé du mal, ils
+partaient de suite à l'hôpital; il leur était retenu quatre sous par
+jour, et à leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police.
+
+Enfin l'Empereur, dans les premiers jours d'octobre, donna l'ordre de
+nous tenir prêts à partir sous peu de jours; nos officiers firent faire
+nos malles pour les porter au magasin. Il était temps; l'ordre arriva de
+partir pour Bayonne. Je dis à mes camarades: «Nous allons en Espagne,
+gare les puces et les poux! ils soulèvent la paille dans les casernes,
+et se promènent comme des fourmis sur le pavé. Gare nos ivrognes! le vin
+du pays rend fou, on ne peut le boire[49].»
+
+De Bayonne, nous allâmes à Irun, puis à Vittoria, jolie ville; puis à
+Burgos où nous restâmes quelques jours. La ville est pourvue d'une belle
+église; l'intérieur de l'édifice est de toute beauté: le cadran de
+l'horloge est en dedans; à midi les deux battants s'ouvrent, et on voit
+défiler des objets curieux. La principale flèche de ce bel édifice est
+flanquée de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies
+chambres qui communiquent l'une dans l'autre; un petit escalier qui part
+d'un grand vestibule longe à gauche l'édifice; au bout, est un beau
+jardin. Nos grenadiers à cheval placèrent leurs chevaux sous les beaux
+arceaux qui étaient occupés du côté gauche par des balles de coton. Ils
+allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu'au pied du petit
+escalier, paraît un petit garçon de onze à douze ans qui se présente à
+nos grenadiers. Étant aperçu par un d'eux, il se retire pour regagner
+son escalier, mais le grenadier le suit et parvient à le joindre au haut
+de l'édifice. Arrivé sur le palier, le petit garçon fait ouvrir la porte
+et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui
+coupent la tête; le petit garçon redescend, se fait voir encore et un
+autre grenadier le suit; il subit le même sort. Le petit garçon revint
+une troisième fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades
+dit à ceux qui rentraient de la corvée du fourrage: «Voilà deux des
+nôtres montés au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont
+peut-être enfermés dans le clocher; faut voir cela de suite.»
+
+Les voilà partis pour suivre l'enfant; ils prennent leurs carabines,
+montent le petit escalier étroit, et pour ne pas être surpris, ils font
+feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux
+camarades, la tête tranchée, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour
+nos vieux soldats! Ils firent un carnage de ces moines scélérats, ils
+étaient huit avec des armes et des munitions de toutes espèces, et des
+vivres et du vin, c'était une vraie citadelle. On jeta les capucins et
+le petit garçon par les lucarnes dans leur jardin. Après avoir rendu les
+derniers devoirs à nos camarades, nous partîmes de Burgos pour marcher
+en avant. À deux lieues nous trouvâmes le roi d'Espagne qui venait
+au-devant de son frère, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre
+l'armée qui se portait sur Madrid. On joignit l'avant-garde que l'on
+poursuivit l'épée dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la
+bataille de la Sierra. C'était une position des plus difficiles, mais
+l'Empereur ne balança pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les
+fit longer les montagnes. Lorsqu'il les vit arriver près du flanc de
+l'artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route,
+avec les chasseurs à cheval de sa garde, et leur donna l'ordre de
+franchir la montagne sans s'arrêter. C'était hérissé de pièces de canon;
+on part au galop, en culbutant tout. Le sol était jonché de chevaux et
+d'hommes. Les sapeurs désencombrèrent la route, en jetant tout dans les
+ravins.
+
+Les Espagnols firent tous leurs efforts pour défendre leur capitale,
+mais l'Empereur fit tourner Madrid qui fut bloquée. La garnison était
+faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes; ils
+s'étaient tous révoltés, avaient dépavé la ville et avaient monté les
+pavés dans leurs chambres. On nous fit camper près d'un château peu
+éloigné de Madrid, où nous restâmes deux jours; le puits du château ne
+put nous fournir d'eau pour notre nécessaire; il fallut partir chercher
+des vivres. Nous revînmes avec 200 ânes chargés d'outres en peau de bouc
+et nous fûmes obligés de faire nos barbes avec du vin. Nous attachâmes
+nos quadrupèdes à des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain
+matin ils firent entendre une musique si bruyante que l'Empereur ne
+pouvait plus s'entendre; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce
+tintamarre. On lâcha ces pauvres bêtes; se trouvant en liberté, elles se
+sauvèrent dans la plaine où elles se dévoraient les unes les autres,
+n'ayant pas de quoi manger.
+
+Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous
+côtés, mais ils ne voulaient toujours pas capituler; ils éprouvèrent des
+pertes si considérables qu'ils finirent par se rendre à discrétion.
+L'Empereur leur déclara que s'il tombait un pavé sur ses soldats, tout
+le peuple serait passé au fil de l'épée; ils en furent quittes pour
+repaver leur grande rue.
+
+La ville est grande et pas jolie: de grandes places garnies de vilaines
+baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans
+l'admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d'une
+belle fontaine; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont
+point dégagés, on entre dans une cour d'honneur très mesquine avec un
+corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la
+ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d'une immense
+profondeur. La façade est superbe et l'on descend par un magnifique
+escalier; le palais faisant face à la ville n'est qu'un rez-de-chaussée
+avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a
+une pendule en acier très riche.
+
+Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes
+considérables à notre armée; toutes les maisons étaient crénelées, il
+fallut les enlever les unes après les autres. L'Empereur quitta Madrid
+avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d'une montagne formidable
+avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir
+avec des peines inouïes. Avant d'arriver à ce terrible passage, nous
+fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait; personne ne
+se voyait; on était obligé de se tenir les uns aux autres; il fallait
+avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de
+cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à
+franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais
+villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d'une rivière dont
+les ponts étaient coupés, nous la trouvons d'une rapidité sans pareille;
+il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever
+les pieds, crainte d'être entraînés par la rapidité du courant. Nos
+bonnets étaient couverts de givre. Comme c'était amusant de prendre un
+bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivière, on en
+avait jusqu'à la ceinture. On nous recommanda d'ôter nos pantalons pour
+traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l'eau, nous avions
+les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites.
+
+De l'autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge
+complète aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous
+arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu'à Bénévent que nous
+trouvâmes ravagée par les Anglais; ils avaient tout emporté. Notre
+cavalerie les poursuivit à outrance; ils détruisirent tous leurs
+chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur
+donna l'ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une
+journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait
+tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour
+nous réchauffer.
+
+Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; là, les
+moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et
+nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans
+ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les
+jeunes filles de l'âge de douze à dix-huit ans jusqu'à l'âge d'être
+mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de
+fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de
+trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois
+pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir
+d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperçu de ce qui se
+passait dans ce pays.
+
+Nous eûmes l'ordre de rentrer en France à marches forcées, et l'Empereur
+partit pour Paris; il nous fit préparer une petite surprise qui nous
+attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos
+jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous
+y couchâmes; le lendemain nos officiers disent: «Il faut démonter les
+batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la
+baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture
+jusqu'à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville.»
+
+En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine: «Mais on nous prend
+donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.»
+
+Il se mit à rire: «C'est vrai, dit-il, mais ça presse! Les cartes se
+brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d'ici
+Paris, il ne faut pas y compter.»
+
+Nos fusils démontés, nous voilà partis; le peuple était là en foule.
+Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de
+paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la
+route; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait; on
+montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois
+chevaux, c'était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq
+francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs
+étaient payés de suite. À la descente de la troupe, les payeurs se
+trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes étaient prêtes pour
+repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par
+compagnies; les habitants étaient à l'arrivée du convoi avec le billet
+du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les
+emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout;
+nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de
+suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en
+retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manière
+que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter
+et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte,
+chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour,
+c'était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand
+trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait.
+
+Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des
+charrettes pour faire l'entrée; il fallut remonter nos fusils, et
+traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni
+rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des
+voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage à pied pour aller
+coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des
+vivres et du vin.
+
+Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de
+linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en
+revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite
+galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été
+mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos
+fusils, c'était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l'avoine à ces
+mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher; nous repartîmes par la
+même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout!
+
+Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la
+Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous
+attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des
+ornières profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient,
+nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances!
+
+Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en
+Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures
+basses qui nous menaient ventre à terre; ils passaient les uns devant
+les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais
+c'était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui
+tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut
+lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande
+tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix
+mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la
+garde de l'Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire
+notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout
+volait en l'air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames
+criant à l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus,
+mais nous ne pouvions pas faire autrement.
+
+Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et
+bien traités. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait
+gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour
+ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la
+baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos
+billets de logement, mais après avoir mangé, la _grenadière_[50] battit,
+il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route
+d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures!
+nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et
+marcher toute la nuit; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9
+heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir
+de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre
+pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le
+lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous
+avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à Schœnbrunn;
+après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d'un grand village, on
+nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne
+volonté pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter
+la garde au château de Schœnbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait
+faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, «Je pars, dis-je à
+mon capitaine.--C'est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit
+montre l'exemple.»
+
+On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de
+vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir,
+bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais
+point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrêter. Je me
+détournai de la route pour trouver de l'eau pour étancher la soif qui me
+dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon
+côté... En me voyant, il entre dans une maison d'apparence où se
+trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon
+chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon
+paysan revient avec son baquet; je l'arrête en lui parlant sa langue.
+Quelle surprise! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de
+s'arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme
+aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde
+fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des
+jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le
+cœur content.
+
+Nous arrivâmes au village de Schœnbrunn à minuit; nos officiers eurent
+l'imprudence de nous laisser reposer à un quart d'heure de chemin du
+château pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une
+pareille nouvelle et furieux: «Comment, vous avez fait faire à mes vieux
+soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donné
+l'ordre? Où sont-ils.--Près d'ici.--Faites-les venir que je les voie!»
+
+Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides
+comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut
+prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d'arriver.
+Lorsque l'Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un
+de droit, tous la tête penchée, ce n'était plus un homme, c'était un
+lion: «Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état! Si
+j'en avais besoin! Vous êtes des...» Ils furent traités de toutes les
+manières. Il dit aux grenadiers à cheval: «Faites de suite de grands
+feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher;
+faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré!»
+
+De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe;
+il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire
+tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville
+avaient sauvé des voitures d'épicerie qui étaient devant les portes du
+château; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le
+sucre qui paraît; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on
+apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il
+resta plus d'une heure; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval
+arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous
+soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous
+puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: «Eh bien!
+les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis.
+Allons, buvez à la santé de l'Empereur et de vos bons camarades! nous
+passerons la nuit près de vous à vous soigner; tout à l'heure, nous vous
+donnerons encore à boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait;
+demain il n'y paraîtra plus.»
+
+L'Empereur remonta dans son palais; à cinq heures, on nous mit sur notre
+séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon
+vin. À neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux
+officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous
+promener; les jambes étaient raides. L'Empereur tapait des pieds de
+colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient
+se faire voir par crainte d'être mal reçus. Le soir, on nous donna des
+logements dans ce beau village très riche; toute la garde arriva et fut
+bien logée.
+
+Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la
+capitale; les armées d'Autriche avaient fait sauter les ponts après
+avoir passé de l'autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour
+recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce
+terrible fleuve qui avait augmenté et était d'une force effrayante;
+l'eau était à pleins bords; on eut de la peine à maintenir les grosses
+barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir
+un pont d'une longueur démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces
+préparatifs demandèrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes
+barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'île
+Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts établis, l'Empereur fit
+descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de
+passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la
+capitale, s'emparer de tous les édifices de manière que personne ne
+pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre côté. On faisait
+des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était
+renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne
+pour maintenir l'armée du prince Charles en face de sa capitale, et les
+empêcher de descendre du coté d'Essling.
+
+Lorsque tout fut prêt, l'Empereur fit faire les promotions dans la
+garde; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à Schœnbrunn. Ce fut une joie
+que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant
+dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l'épée et la
+canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n'avais point de
+galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal à mon
+remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience! il s'en trouvera.
+L'Empereur donna l'ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand
+pont du Danube à son corps d'armée et de se porter en avant de l'autre
+côté d'Essling; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un
+parc d'artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne
+s'en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le
+bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale,
+pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur
+permission. Toute l'armée du prince Charles arriva en ligne sur la
+nôtre, et le feu commença de part et d'autre.
+
+Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la
+foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu'à la dernière
+extrémité. L'Empereur nous fit partir dès le matin de Schœnbrunn pour le
+Danube; toute l'infanterie de la garde et lui à la tête. À onze heures,
+il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça
+pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions
+nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opération fut
+faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans
+le Danube, nous n'en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des
+chapeaux pour la garde.
+
+Nous traversâmes la pointe de l'île et trouvâmes un second pont que nous
+passâmes au galop; les chasseurs à pied passèrent les premiers,
+débouchèrent dans la plaine et firent un _à-gauche en colonne_ au lieu
+d'un _à-droite_. La fausse manœuvre ne put se réparer, il fallut se
+mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube.
+Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du
+cheval de l'Empereur; tout le monde crie: «À bas les armes, si
+l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ!» Il fut contraint de repasser
+le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut
+d'un sapin; de là il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les
+nôtres.
+
+Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de
+suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le
+remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n'était que le prélude;
+l'ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling.
+L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière!
+il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la
+distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me
+mets en fonctions, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui
+fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé
+par ce coup terrible; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me
+préserva.
+
+Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les
+reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet
+état, arrive au galop près de moi: «Eh bien, me dit-il, êtes-vous
+blessé?--Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le
+derrière, mais ils n'ont pas réussi.--Allons, buvez un coup de rhum pour
+vous remettre.»
+
+Il me présente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de
+pistolets et me la présente: «Après vous, s'il vous plaît.--Buvez un bon
+coup! Vous reviendrez bien seul?--Oui», lui dis-je.--Il part au galop,
+et j'arrive à mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en
+serre-file; c'était mon poste; là je me rétablis.
+
+«Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez échappé belle.--C'est
+vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce
+sont des butors.» Et voilà des poignées de main qui m'arrivent de tous
+mes chefs et camarades.
+
+Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans
+que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de
+fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une
+pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre; nous avions quatre
+pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre
+à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des
+files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à
+poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais: «Appuyez à
+droite, serrez les rangs!» Et ces braves grenadiers appuyaient sans
+sourciller et disaient en voyant mettre le feu: «C'est pour moi.--Eh
+bien, je reste derrière vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.»
+
+Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois
+sur moi; je tombe à la renverse: «Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de
+suite!--Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poignée; votre giberne
+est à moitié emportée.--Tout cela n'est rien, la journée n'est pas
+finie.»
+
+Nos deux pièces n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le général
+Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais
+tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de
+soldats du train, plus de roues! les affûts en morceaux, les pièces par
+terre comme des bûches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui
+éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève
+comme un beau guerrier: «Votre général n'a point de mal, dit-il, comptez
+sur lui, il saura mourir à son poste.»
+
+Il n'avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. À de tels hommes
+que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours... Un
+boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil
+tombe; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde; je
+vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras
+fracassé. Pas du tout! c'était un morceau d'un de mes braves camarades
+qui était venu me frapper avec tant de violence qu'il s'était collé à
+mon bras.
+
+Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le
+morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et
+dit: «Il n'est qu'engourdi.» On ne peut se figurer ma joie de remuer les
+doigts. Le commandant me dit: «Laissez votre fusil, prenez votre
+sabre.--Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renversé a emporté la
+poignée.» Je prends mon fusil de la main gauche.
+
+Les pertes devenaient considérables; il fallut mettre la garde sur un
+rang pour faire voir à l'ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt
+cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par
+des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux
+fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il
+avait quitté son poste d'observation et était accouru pour recevoir les
+dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son
+corps d'armée. L'Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses
+bras, et le fit transporter dans l'île, mais il ne put supporter
+l'amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde
+fut dans la consternation d'une pareille perte.
+
+Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les
+autres démonté; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos
+officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général
+donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l'île, ils le
+mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les
+tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive: le
+corps du maréchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter
+sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme
+nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et
+les mettaient derrière eux en disant: «Vous n'aurez plus peur.»
+
+Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village
+d'Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les
+braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme
+étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang,
+le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit: «Je
+vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied.»
+
+Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un
+rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous
+depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui
+protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le
+brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à
+l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous
+donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la
+mort sans pouvoir se défendre. Les heures sont des siècles. Après avoir
+perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne
+fus plus en peine d'avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes
+grenadiers m'en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit
+des pertes considérables... Le brave maréchal resta derrière ses
+tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu
+ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient
+emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne.
+
+À neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun
+son feu pour faire croire à l'ennemi que toute notre armée était passée.
+Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait
+tous pris à son premier effort et n'aurait pas demandé une trêve de
+trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le
+dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés. Tous
+nos feux bien allumés, nous eûmes l'ordre de repasser dans l'île sur
+notre petit pont, et d'abandonner nos feux; nous passâmes la nuit à nous
+placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de
+grosses pièces passèrent devant nous et furent braquées à la tête de
+notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand
+pont que nous avions passé la veille! Tout était parti comme nos
+chapeaux que nous avions jetés dans le Danube.
+
+Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lâché les moulins qui sont
+sur bateaux, et ôté les roues qui les faisaient marcher; on les avait
+chargés de pierres, et ces masses lancées par le fleuve emportèrent le
+grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours
+dans l'île, sans pain; nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient
+échappé à la mort, il n'en resta pas un; les prisonniers faits le matin
+eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos
+chefs que la bride et la selle; on ne peut se figurer une pareille
+disette, et nous entendions des cris déchirants près de nous... C'était
+M. Larrey qui faisait ses amputations; c'était affreux à entendre.
+
+L'Empereur fit sommer la ville de Vienne de réunir tous ses bateaux, et
+de les redescendre pour faire le pont. Le quatrième jour, nous fûmes
+délivrés; nous repassâmes ce terrible fleuve avec joie et avec des
+figures bien pâles. Les vivres nous attendaient à Schœnbrunn où nous
+arrivâmes le soir. Tout était prêt pour nous recevoir et nos billets de
+logement préparés. Nous eûmes le temps de nous rétablir pendant trois
+mois de trêve; puis les travaux commencèrent dans l'île Lobau: cent
+mille hommes se mirent à faire des redoutes, des chemins couverts; on ne
+peut se faire une idée de la terre remuée pendant ces trois mois. Les
+Autrichiens en firent de bien plus considérables encore en face de nous.
+L'Empereur partait de son palais à cheval avec son escorte, il arrivait
+dans l'île Lobau et montait au haut de son sapin; de là il voyait tous
+leurs travaux et faisait exécuter les siens: il revenait satisfait et
+joyeux, ça se voyait à son arrivée, il parlait à tous ses vieux soldats
+en se promenant dans la cour les mains derrière le dos. Il recompléta sa
+garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la
+comédie dans le château; les belles dames de Vienne furent invitées avec
+cinquante sous-officiers. C'était un coup d'œil magnifique, mais c'était
+trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras étant
+remis de son engourdissement, je me mis à écrire sans relâche; je fis
+des progrès. Mes maîtres étaient contents de moi. Personne de la garde
+ne mit le pied dans Vienne, pas même l'Empereur, mais il faisait de
+fréquentes visites à l'île Lobau pour voir les grands préparatifs, il
+faisait faire la manœuvre à toute son armée pour la tenir prête à
+rentrer en campagne. Lorsque tout fut prêt, il fit voir un échantillon
+de son armée aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes
+sur les hauteurs à gauche de la ville. Là, il fit venir notre colonel
+Frédéric, et le reçut général en lui disant: «Je te ferai gagner tes
+épaulettes.» Tous les corps reçurent l'ordre du départ pour se rendre le
+5 juillet dans l'île Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugène avec
+l'armée d'Italie arrivât pour le passage du Danube le 6 juillet, à dix
+heures du matin. Tout fut réuni dans la même plaine.
+
+L'Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux
+cents hommes, pour prendre une île occupée par les Autrichiens qui
+gênaient son mouvement; il ne pouvait passer sans être vu de l'armée
+autrichienne. Tous les préparatifs étaient prêts, les voltigeurs et les
+grenadiers sur leur radeau, avec le général Frédéric; on les lâcha à
+minuit sonné pour être dans son droit, la trêve finissant le 6 juillet.
+Voilà la pluie qui tombe par torrents; les soldats autrichiens vont se
+mettre dans leurs abris; nos radeaux arrivent en travers de l'île sur le
+sable. N'ayant d'eau qu'aux mollets, on la prit sans brûler une amorce:
+tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l'ennemi ne put
+voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargés de faire avec le
+génie un chemin pour faire passer les pontons et l'artillerie, les
+arbres qui gênaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au
+jour, nous étions à trois lieues au-dessous des travaux de l'ennemi et
+des nôtres sans que l'ennemi s'en doutât. Dans un quart d'heure, trois
+ponts étaient établis, et à dix heures du matin, cent mille hommes
+avaient passé dans la plaine de Wagram. À midi, toute notre armée était
+en ligne avec sept cents pièces de canon en batterie; les Autrichiens en
+avaient autant. On ne s'entendait pas. C'était drôle de nous voir faire
+face à Vienne, et les Autrichiens tourner le dos à leur capitale; on
+peut dire à leur louange qu'ils se battirent en déterminés. On vint dire
+à l'Empereur qu'il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que
+les canonniers étaient détruits: «Comment! dit-il, si je faisais relever
+l'artillerie de ma garde, l'ennemi s'en apercevrait et redoublerait
+d'efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne
+volonté pour servir les pièces!»
+
+Vingt hommes par compagnie partirent aussitôt; on fut obligé de faire le
+compte; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien
+que des grenadiers et des caporaux. Les voilà partis au pas de course
+pour servir la batterie de cinquante pièces; sitôt arrivés à leur
+poste, les coups de canon se firent entendre, l'Empereur prit sa prise
+de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le maréchal
+Davoust s'empare des hauteurs et rabattait l'ennemi sur nous, en filant
+sur le grand plateau, pour leur couper la route d'Olmutz. L'Empereur
+voyant le maréchal lui faire face, n'hésita pas à faire partir tous les
+cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre; cette masse
+s'ébranle, passe devant nous; la terre tremblait sous nos pieds. Ils
+ramenèrent cinquante pièces de canon toutes attelées et des prisonniers.
+Le prince de Beauharnais va au galop vers l'Empereur lui apprendre que
+la victoire est certaine. Il embrasse son fils.
+
+Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la
+batterie de cinquante pièces où l'Empereur avait envoyé ses grognards;
+ce brave était blessé depuis onze heures. On l'avait fait porter en
+arrière de sa batterie: «Non, dit-il, reportez-moi à mon poste, c'est ma
+place.» Et sur son séant, il commandait.
+
+La garde fut formée en carré et l'Empereur coucha au milieu; il fit
+ramasser tous les blessés et les fit conduire à Vienne. Le lendemain,
+nous trouvions des trente boulets à la suite dans le même endroit; on ne
+peut se faire idée de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes
+partirent de grand matin, les Autrichiens étaient partis après des
+pertes considérables, ils furent obligés de venir demander la paix sur
+les hauteurs d'Olmutz, où l'Empereur avait fait dresser sa belle tente.
+Le feu cessa de part et d'autre. Nous partîmes pour Schœnbrunn, et là on
+traita de la paix; les armées restèrent en présence pendant que
+l'Empereur réglait ses affaires.
+
+
+
+
+SIXIÈME CAHIER.
+
+RENTRÉE EN FRANCE.--LES FÊTES DU MARIAGE IMPÉRIAL.--JE FAIS LES
+FONCTIONS DE SERGENT INSTRUCTEUR, DE CHEF D'ORDINAIRE, DE VAGUEMESTRE.
+
+
+Nous partîmes pour la deuxième fois de Schœnbrunn. Arrivés dans la
+Confédération du Rhin, nous fûmes reçus comme dans notre patrie. En
+France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous; nous étions
+reçus dans nos logements avec amitié. Aux portes de Paris, nous
+trouvâmes un peuple impossible à nombrer, c'est à peine si nous pouvions
+passer par section, tant nous étions pressés par la foule. On nous mena
+de suite aux Champs-Élysées, devant un repas froid donné par la ville de
+Paris. Le temps gêna beaucoup; il fallut manger et boire debout, puis
+partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second
+repas sous les galeries de la place Royale et la comédie à la porte
+Saint-Martin; des arcs de triomphe étaient dressés, le peuple de Paris
+était ivre de joie de nous revoir; malheureusement il en manquait
+beaucoup à l'appel, il en était resté un quart sur les champs de
+bataille d'Essling et de Wagram. Mais personne n'était plus content que
+moi de rentrer à Paris avec les galons de sergent, de porter l'épée, la
+canne et les bas de soie l'été. J'étais pourtant bien en peine pour une
+chose: je n'avais point de mollets; il fallut avoir recours aux faux
+mollets; ça me taquinait.
+
+Après un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie,
+habillés à neuf, nous passâmes la revue de l'Empereur aux Tuileries. On
+faisait des préparatifs pour l'enterrement du maréchal Lannes, cent
+mille hommes formaient le cortège du célèbre guerrier, qui partit du
+Gros-Caillou pour se rendre au Panthéon. Je fus du nombre des
+sous-officiers qui le portèrent; nous étions seize pour le descendre de
+huit ou dix degrés sur le côté gauche de l'aile du Panthéon, là nous le
+déposâmes sur des tréteaux. Toute l'armée avait défilé devant les restes
+de ce bon guerrier; cela dura jusqu'à minuit.
+
+Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier; je
+m'appliquais à écrire, et un jour, étant de garde à Saint-Cloud, je fis
+un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien écrits, et le
+portai moi-même à M. Belcourt qui fut content de la netteté de mon
+rapport: «Continuez, me dit-il, vous êtes sauvé.» Que je me donnais de
+peine pour apprendre ma théorie! Je surpassais mes camarades pour le ton
+du commandement, je fus désigné comme ayant la plus forte voix; je me
+trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant
+des visites indispensables à faire, je me mis sur mon trente et un, il
+me fallut des bas de soie pour porter l'épée. J'ai dit déjà que j'avais
+passé à Saint-Malo[52]. Je n'avais point de mollets, il fallut avoir
+recours à des faux. J'allai au Palais-Royal pour me les procurer, je
+trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe
+passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de
+soie (en troisième). Je fis les visites de rigueur, et je fus comblé de
+politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai à la caserne le soir à neuf
+heures, satisfait de ma journée, et je trouvai une lettre de mon
+capitaine Renard qui m'invitait pour le dimanche à dîner chez lui, sans
+faute à cinq heures précises, disant que son épouse et sa demoiselle
+voulaient me voir pour me remercier d'avoir fait coucher mon capitaine
+dans un tonneau le soir de la bataille d'Austerlitz.
+
+Je me rendis à cette invitation, je trouvai là des militaires de
+distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[53]. J'étais
+gêné avec mes supérieurs, tous décorés, et de si belles dames, avec des
+plumes! Que j'étais petit dans ce beau talon en attendant le dîner! Mon
+capitaine vint à mon secours, me présenta à son épouse, à ces dames et à
+ses amies. Je ne me trouvai plus isolé, mais j'étais bien timide,
+j'aurais préféré ma pension à ce grand dîner. On passa dans la salle à
+manger où je fus placé entre deux belles dames qui n'étaient pas fâchées
+d'être éloignées de leurs maris, et elles me mirent à mon aise en
+s'occupant de moi. Au second service, la gaîté se fit sur tous les
+visages, et le vin de Champagne fut le complément de la gaîté. Il fallut
+que mes chefs commençassent à conter leurs campagnes, et les dames leur
+disaient: «Et vos conquêtes auprès des dames étrangères, vous n'en
+parlez pas?--Eh bien! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire,
+je suis garçon.»
+
+Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en
+ménageant toutes les convenances (qui font le charme de la société); il
+fut applaudi. Je fus attaqué par les deux dames qui étaient près de moi
+pour conter mon histoire: «Je vous supplie de me faire grâce; mes chefs
+la connaissent.--Eh bien! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour
+lui, vous verrez que c'est un bon soldat. Il a été décoré le premier
+aux Invalides; il nous a empêchés de mourir de faim en Pologne, en
+dénichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mesdames, je serais
+mort sans lui. Je fus confus du témoignage de mon capitaine et comblé
+d'amitiés par tout le monde. Le feu m'avait monté à la figure; j'avais
+un mouchoir blanc, je le prenais pour m'essuyer et le remettais sans
+cesse dans ma poche. Ma serviette était fine; par distraction, je m'en
+essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche. À l'heure de rentrer à
+la caserne, je prends congé. Le capitaine me dit: «Vous partez?--Oui,
+capitaine, je suis de garde demain.--Mais vous viendrez demain.--Ce
+n'est pas possible, je suis de garde.--Mais vous emportez votre
+serviette.»
+
+Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir.
+Rendant la serviette à mon capitaine, je lui dis: «Je croyais être
+encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir
+oublié quelque chose.--Eh bien, me dit-il, restez là! Je vais envoyer
+mon domestique à la caserne, et vous passerez la soirée avec nous.» Me
+montrant sa demoiselle: «Voilà votre dénonciateur, qui m'a dit: Papa, il
+emporte sa serviette, mais laisse-le faire.--Que j'ai eu du bonheur
+d'être vu par votre demoiselle!»
+
+Je rentrai à la caserne des Capucins près la place Vendôme; le lendemain
+matin, je reçus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle
+à onze heures du matin, ça me fit monter l'imagination au cerveau, je
+pétillais de joie; je trouvai un camarade qui monta ma garde au
+quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me
+conduire à l'adresse indiquée. Je puis dire que j'avais des transports
+d'amour (mon âge le permettait). J'arrive, je me fais annoncer, la femme
+de chambre me conduit auprès de sa maîtresse, dans un beau salon, où je
+fus reçu par une des deux dames qui étaient près de moi chez mon
+capitaine, et qui était dans un négligé des plus galants. Je ne me
+possédais pas. «Allez! dit-elle à sa femme de chambre.»
+
+Me voyant seul avec cette belle dame, j'étais confus et muet; elle me
+prit le bras et me fit passer dans sa chambre à coucher. Il y avait là
+tous les rafraîchissements désirables, du vin sucré et tous les
+réconfortants possibles; c'est par là qu'elle débuta avec moi. La
+conversation s'engagea sur ses intentions à mon égard; elle me dit
+qu'elle avait jeté ses vues sur moi, mais qu'elle ne pouvait pas me
+recevoir chez elle: «Si vous êtes mon fait, je vous donnerai une adresse
+où nous nous réunirons trois fois par semaine. Je vais à l'Opéra, et sur
+cette place vous aurez une chambre prête. En descendant de voiture,
+j'irai vous rejoindre pour passer la soirée.--Je n'y manquerai
+pas.--Faites monter votre garde à tout prix, c'est moi qui paie.» Elle
+me poussait par le vin et le sucre; je vis par ses manières agaçantes
+qu'il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains:
+«Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi.» Me menant vers sa bergère,
+il fallut donner des preuves de mon savoir-faire; elle me montra son
+beau lit qui était garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je
+n'avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi; je passai
+une journée de délices près de cette belle dame et la quittai pour aller
+à l'appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journée orageuse que
+j'avais passée, mais content de ma belle conquête, je ne manquai pas le
+jour indiqué. Je trouvai mon dîner servi par la belle femme de chambre
+qui resta pour faire la toilette de sa maîtresse et la défaire. Je me
+mis à table et dînai comme un enfant gâté avec un dîner froid: «Et vous,
+Mademoiselle, vous ne dînez pas?--Si, Monsieur, après vous, s'il vous
+plaît. Madame est bien contente de vous; elle va venir de bonne heure
+prendre le café et passer la soirée avec vous. Dînez bien et buvez de
+bons coups, c'est du bordeaux; voilà du sucre, il sera meilleur.--Je
+vous remercie.--Je vous préviens que je vais déshabiller madame pour
+qu'elle soit à son aise; et je reviendrai lui faire sa toilette pour
+rentrer à l'hôtel.--Ça suffit.»
+
+Madame arrive à huit heures, et dit, après les civilités données et
+reçues: «Allez chercher le café.» Nous restâmes seuls, je vais près
+d'elle: «Eh bien! dit-elle, nous passons la soirée ensemble.--Je le
+sais, Madame.--Restez à votre place!» Le café est servi de suite; sitôt
+pris, elle dit: «Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler.»
+
+Je sors et m'assois en attendant mon sort; on vint me dire de passer
+dans la chambre de madame, qu'elle m'attendait. Quelle surprise pour
+moi! elle était au lit: «Allons! me dis-je, je suis pris.--Venez vous
+asseoir dans cette bergère, près de moi. Avez-vous la permission de
+vingt-quatre heures?--Oui, Madame.»
+
+Elle donna ses ordres à la femme de chambre et la congédia jusqu'au
+lendemain pour nous apporter le café et faire la toilette de sa
+maîtresse. Moi, je restais dans l'embarras pour me déshabiller, il me
+fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que
+j'étais mal à mon aise! J'aurais voulu éteindre la bougie pour m'en
+débarrasser; je les fourrai sous l'oreiller le plus adroitement
+possible, mais cela m'avait ôté ma gaîté. Le lendemain, pour les
+remettre, quel supplice!
+
+Heureusement, ma belle dame se leva la première pour me sortir
+d'embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire
+sa toilette; je ne perds pas de temps, je saute à bas du lit pour
+rétablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre
+de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s'en
+aperçut pas.
+
+Il aurait fallu le perruquier pour rétablir ma tête; on me fit demander
+si j'étais levé: «Dites à madame que je puis me présenter près d'elle;
+je suis à ses ordres.»
+
+Madame paraît belle et fraîche, et nous prenons le chocolat en
+tête-à-tête. Après nous être entendus, elle partit avec sa femme de
+chambre et je rentrai à la caserne un peu en désordre; un de mes
+camarades me dit: «Vous avez un bas de travers, on dirait un faux
+mollet.--C'est vrai, dis-je un peu confus, je vais m'en défaire de
+suite.»
+
+Rentré dans ma chambre, je me déshabille et j'ôte les maudits mollets
+qui m'avaient mis à la torture pendant vingt-quatre heures; je n'en ai
+jamais portés depuis.
+
+Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqués,
+mais la tâche était plus forte que mes forces et j'avais trouvé mon
+maître, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en
+retraite: je reçus une lettre par laquelle elle désirait connaître mon
+style. Il fallait que je lui réponde à l'adresse indiquée. Je me trouvai
+dans un grand embarras, ne sachant que très peu écrire; enfin je me
+décide et fais de mon mieux. Les phrases ne répondaient pas à tous les
+désirs qu'elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mérités
+sur mon manque d'éducation: «Je n'ai pas trouvé dans votre lettre ce que
+je désirais, dit elle; d'abord point d'orthographe, peu de style.»
+
+Je lui répondis de suite: «Madame, je mérite le reproche que vous me
+faites, je m'y résigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous
+écrirai les vingt-cinq lettres de l'alphabet avec tous les points et
+virgules qu'il faut pour une lettre digne de vous; placez-les où il en
+manquera, vous aurez suppléé à mes faibles moyens.»
+
+Je ne voulus jamais la revoir; les instances furent inutiles.
+
+Étant débarrassé de ma belle conquête, je me reportai sur mes écritures
+et théories sans relâche pendant sis mois, ne sortant de la caserne que
+pour monter ma garde (et toujours mon _École de bataillon_ dans ma poche
+pour apprendre les manœuvres qui concernaient mon grade). Je surmontai
+toutes les difficultés dans la pratique. L'Empereur donna l'ordre de
+faire manœuvrer les sous-officiers et caporaux seuls, à l'aide de
+perches représentant les sections. Pour former le peloton, l'homme de
+section prenait les deux bouts de chaque perche; pour rompre, le caporal
+reprenait le bout de sa perche. On nommait cela _manœuvre à la perche_;
+elle donnait du repos à tous les grognards. M. Belcourt nous commandait
+et on fit des progrès sensibles en arpentant la belle cour de la caserne
+de Courbevoie; avec cent hommes, on faisait les grandes manœuvres comme
+un régiment complet.
+
+L'Empereur nous fit former le carré; après une manœuvre d'une heure, il
+fut content, et donna l'ordre de ne plus la faire que deux fois par
+semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent.
+Lorsque ce fut à mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer à mes
+supérieurs les progrès que j'avais faits; ils me suivaient de l'œil pour
+voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entouré de tous mes
+camarades, et mes supérieurs me firent voir qu'ils étaient contents.
+Mais si l'Empereur était content de nous, nous n'étions pas contents de
+lui. Le bruit circulait dans la garde qu'il divorçait avec son épouse
+pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la
+seconde guerre avec l'empereur d'Autriche, et qu'il voulait avoir un
+successeur au trône. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie,
+prendre une étrangère qui devait donner la paix générale. L'Empereur
+passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit
+que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre
+Empereur à la princesse pour demander sa main, et qu'il devait se marier
+avec cette princesse avant de l'amener, et qu'il devait coucher avec
+elle avant de la présenter à son souverain. N'en sachant pas plus long,
+je me disais: «Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais
+être à sa place[54].» Je fis rire mon capitaine.
+
+Tout était en mouvement pour recevoir cette nouvelle impératrice. Le 15,
+toute sa famille la conduisit à une grande distance de Vienne; elle
+témoigna des regrets de son chien et de sa perruche; les ordres furent
+donnés de suite, et elle fut bien surprise en arrivant à Saint-Cloud de
+trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa
+maîtresse, et sa perruche qui la nommait.
+
+Notre premier bataillon fut commandé pour attendre à Saint-Cloud
+l'arrivée de l'Empereur. Les courriers arrivés, on nous fit mettre sous
+les armes; nous vîmes cette belle voiture attelée de huit chevaux, et
+l'Empereur à côté de sa prétendue. Comme il avait l'air heureux! Ils
+montèrent Saint-Cloud au petit pas et nous eûmes le temps de voir passer
+tous ces beaux équipages. Ils furent mariés civilement à Saint-Cloud; le
+lendemain ils partirent pour faire leur entrée dans la capitale. Nous
+eûmes l'ordre d'assister à la grande cérémonie du mariage religieux, qui
+fut célébré le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se
+faire une idée de tous les préparatifs. Dans la grande galerie du
+Louvre, à partir du vieux Louvre jusqu'à la chapelle qui se trouve au
+bout du pavillon des Tuileries du côté du Pont-Royal (ce trajet est
+immense), il se trouvait trois rangées de banquettes pour asseoir les
+dames et les messieurs. Au quatrième rang étaient cinquante
+sous-officiers décorés, placés de distance en distance dans des ronds en
+fer (pour ne pas être heurtés par personne). Le général Dorsenne nous
+commandait; lorsqu'il nous eut placés à nos postes, il prévint ces dames
+que nous étions leurs chevaliers pour leur faire donner des
+rafraîchissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions
+vingt-quatre de chaque côté de nous (quarante-huit par sous-officier),
+et il fallait répondre à leurs demandes. Dans l'épaisseur du gros mur,
+on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines
+pour tous les rafraîchissements désirables. Ces petits cafés ambulants
+firent bonne recette.
+
+Voilà le costume des dames: des robes décolletées par derrière jusqu'au
+milieu du dos. Et par devant l'on voyait la moitié de leurs poitrines,
+leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers! et des
+bracelets! et des boucles d'oreilles! Ce n'étaient que rubis, perles et
+diamants. C'est là qu'il fallait voir des peaux de toutes nuances, des
+peaux huileuses, des peaux de mulâtresses, des peaux jaunes et des peaux
+de satin; les vieilles avaient des salières pour contenir leurs
+provisions d'odeurs. Je puis dire que je n'avais jamais vu de si près
+les belles dames de Paris, la moitié à découvert. Ça n'est pas beau.
+
+Les hommes étaient habillés à la française; tous le même costume: habit
+noir, culottes courtes, boutons d'acier découpés en diamant. La
+garniture de leurs habits leur coûtait 1,800 francs, ils ne pouvaient se
+présenter à la cour sans ce costume. Les fiacres furent défendus ce
+jour-là; on ne peut se figurer la quantité de beaux équipages aux abords
+des Tuileries. La grande cérémonie partit du château pour se rendre au
+vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre à la
+chapelle des Tuileries. Que cette cérémonie était imposante! Tout le
+monde était debout dans le silence le plus religieux. Le cortège
+marchait lentement; sitôt passé, le général Dorsenne nous réunit, nous
+mena à la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vîmes l'Empereur
+à droite à genoux sur un coussin garni d'abeilles et son épouse à genoux
+près de lui pour recevoir la bénédiction. Après avoir placé la couronne
+sur sa tête et sur celle de son épouse, il se releva et se mit avec elle
+dans un fauteuil. La messe commença, dite par le pape.
+
+Le général nous fit signe de sortir pour retourner à nos postes, et là
+nous vîmes revenir la cérémonie. La nouvelle impératrice était belle
+sous ce beau diadème; les femmes de nos maréchaux portaient la queue de
+sa robe qui traînait par terre à huit ou dix pas, elle devait être fière
+d'avoir de pareilles dames d'honneur à sa suite, mais on pouvait dire
+que c'était une belle sultane, que l'Empereur avait l'air content, que
+sa figure était gracieuse. Ce jour-là, c'étaient des roses, mais ça ne
+devait pas être la même chose à la Malmaison.
+
+Toute la vieille garde était sous les armes pour protéger le cortège, et
+nous avions tous la fringale de besoin: nous reçûmes chacun vingt-cinq
+sous et un litre de vin. Après les réjouissances, l'Empereur partit avec
+Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrèrent à Paris: la ville leur offrit
+une fête et un banquet des plus brillants à l'Hôtel de Ville. Je me
+trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans
+l'intérieur, en face de cette belle table en fer à cheval, et mes vingt
+grenadiers, l'arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et
+viandes froides. Autour du fer à cheval, des fauteuils; le grand était
+au milieu qui marquait la place de l'Empereur. Le cortège fut annoncé;
+le général vint me placer et me donner ses instructions.
+
+Le maître des cérémonies annonce: l'_Empereur!_ Il paraît suivi de son
+épouse et de cinq têtes couronnées. Je fais porter et présenter les
+armes; puis je reçus l'ordre de faire reposer l'arme au pied. J'étais
+devant mon peloton en face de l'Empereur; il se met à table le premier
+et fait signe de prendre place à ses côtés. Ces têtes couronnées
+assises, la table est desservie, tout est enlevé et disparaît, les
+découpeurs sont à l'œuvre dans une pièce à côté. Derrière chaque roi ou
+reine, trois valets de pied à un pas de distance; les autres
+correspondaient avec les découpeurs et passaient les assiettes, sans
+faire plus qu'un demi-tour pour les prendre; quand l'assiette arrivait
+au plus près du souverain, le premier valet la présentait, et si le
+souverain secouait la tête, l'assiette disparaissait; de suite, une
+autre la remplaçait. Si la tête ne bougeait pas, le valet plaçait
+l'assiette devant son maître.
+
+Comme ces morceaux étaient bien découpés, chacun prenait son petit pain,
+le rompait et mordait à même, ne se servait jamais de couteau, et à
+toutes les bouchées il se servait de sa serviette pour s'essuyer la
+bouche; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre.
+Ainsi de suite, de manière que, derrière chaque personnage, il y avait
+un tas de serviettes qui n'avaient servi qu'une fois à la bouche.
+
+On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d'eau, et
+personne ne versait à boire à son voisin. Ils mordaient dans leur pain
+et se versaient à boire à leur gré. Par des signes de tête, on acceptait
+ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain
+maître adressa la parole à son voisin. Si c'est imposant, ça n'est pas
+gai.
+
+L'Empereur se lève; je fais porter et présenter les armes, et tous
+passent dans un grand salon. Je restai près de ce beau service. Le
+général vint me prendre par le bras: «Sergent, venez avec nous, je vais
+vous faire boire du vin de l'Empereur, et, en passant, je ferai donner à
+vos vingt hommes du vin. Mettez-vous là! je vais aller faire patienter
+votre peloton et je les ferai rafraîchir à leur tour.»
+
+Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent
+servis chacun d'un demi-litre; qu'ils étaient contents d'avoir bu du vin
+de l'Empereur!
+
+Après quelques jours de repos, la vieille garde donna une fête des plus
+brillantes à l'Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des
+manœuvres furent exécutées devant elle, et le soir, aux flambeaux, on
+nous donna des cartouches d'artifice de toutes les couleurs. Après avoir
+fait en l'air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le
+carré devant le grand balcon de l'École militaire où la cour était à
+nous contempler. Le signal donné, ce carré immense commence son feu de
+file en l'air, jamais on n'avait vu de pareille corbeille de fleurs: la
+garde était couronnée d'étoiles; tout le monde tapait des mains. Je puis
+dire que c'était magnifique.
+
+L'Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud; là, il se
+plaisait parce qu'il y avait du gibier de toutes les espèces:
+chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus délicat.
+L'Empereur se plaisait tous les soirs à mener son épouse dans le
+parterre de la porte du haut. Je m'y trouvai par hasard; les voyant
+paraître, je voulus me retirer, mais sur un signe de l'Empereur, je me
+mis un peu sur le côté pour les laisser passer. Voilà les gazelles qui
+arrivent au galop vers Leurs Majestés. Ces animaux sont friands de
+tabac, et l'Empereur avait toujours sa petite boîte toute prête pour les
+satisfaire. N'étant pas assez prompt pour en donner au premier broquart,
+celui-ci baisse la tête sous la robe de son épouse, et me fait voir du
+linge bien blanc. L'Empereur, furieux, ne se possédait pas, je me
+retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes
+bêtes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du
+tabac.
+
+L'Empereur donna un bal magnifique; ce fut lui qui l'ouvrit avec
+Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que
+l'Empereur. On pouvait dire de lui que c'était un vrai modèle, personne
+ne pouvait l'égaler par les pieds et les mains.
+
+Marie-Louise était la plus forte au billard; elle battait tous les
+hommes, mais elle ne craignait pas de s'allonger comme un homme sur le
+billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi
+toujours l'œil au guet pour voir; elle était souvent applaudie.
+
+Le service de Saint-Cloud était pénible pour nous, il fallait faire le
+trajet de Courbevoie à Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil
+pour nous relever, mais aussi nous étions nourris et le sergent servi
+seul: soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin.
+L'officier mangeait à la table des officiers de service.
+
+Au mois de septembre 1810, il se fit de grands préparatifs pour
+Fontainebleau; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon,
+dont je faisais partie, eut l'ordre de partir pour faire le service;
+l'adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fûmes casernés,
+et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait
+quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange
+d'une autre couleur; c'était magnifique à voir.
+
+Enfin l'ordre fut donné à M. Belcourt de commander pour la chasse douze
+sous-officiers et caporaux qui seraient dirigés par un garde des chasses
+et placés par quatre dans les endroits désignés. Arrivés au rendez-vous,
+on nous plaça à nos postes dans un beau rond bien sablé aboutissant à
+plusieurs allées, avec une belle tente, une table servie et des valets
+de pied autour. Toute la cour se mettait à table avant de commencer la
+chasse.
+
+Ce jour-là, on avait apporté des cercles (avec un homme dedans chaque
+cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de
+ces oiseaux et le lançait sur le premier gibier venu; l'oiseau fondait
+comme la foudre et le rapportait à Marie-Louise. Cette chasse des plus
+amusantes dura une heure, puis les calèches partirent au galop pour se
+rendre dans un endroit où des paysans étaient en bataille avec des
+perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir.
+L'Empereur avait beaucoup d'armes chargées, il donne le signal et les
+paysans frappent sur les buissons, et des fourmilières de lapins se
+sauvent, et l'Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient
+pas attendre. Il dit à ses aides de camp: «Allons, Messieurs, à votre
+tour! prenez des armes et amusez-vous.» Et la terre était couverte de
+victimes; il fit appeler les gardes, et dit à notre adjudant-major:
+«Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin à chaque paysan, quatre à
+chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez
+la distribution par compagnie à mes vieux grognards (il y en avait plein
+le fourgon). Demain, vous les conduirez à la chasse au sanglier, vous
+aurez des vivres et vous serez toute la journée dans la forêt.»
+L'adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voilà le premier jour
+de chasse, et le bataillon mangea du lapin.
+
+Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les
+grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec
+les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partîmes
+cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivés près du repaire où
+était baugée cette bande de sangliers, on déchargea les voitures et on
+mit les chiens deux par deux, et il y avait un médecin pour panser les
+chiens blessés dans le terrible combat qui allait s'engager: «_Primo_,
+dirent les piqueurs, il faut manger, nous n'aurions pas le temps plus
+tard.» Et voilà un valet de pied qui sert l'adjudant-major et le
+médecin, serviette sur le bras. Nous voilà à faire un dîner copieux;
+sitôt fini, nous partîmes pour arriver au lancé, et les valets menaient
+chacun deux de ces grands et longs chiens.
+
+On fait lever les sangliers, et voilà six chiens partis sur cet animal
+furieux; trois sangliers sont arrêtés sans pouvoir bouger. Deux chiens
+prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps,
+et le tenaient tellement serrés entre eux que l'animal ne pouvait
+bouger. Et les gardes arrivaient avec un bâillon, lui mettaient cette
+forte bride dans le museau sans qu'il puisse se défendre; avec un nœud
+coulant les quatre pattes étaient unies, on débaillait les deux chiens
+et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les
+conduisaient. Les prisonniers étaient portés dans la voiture; on ouvrait
+la porte par derrière, on ôtait leurs entraves et ils tombaient dans
+cette voiture profonde.
+
+Nous prîmes la bande de quatorze ce jour-là, et la voiture était pleine.
+Nous eûmes deux chiens blessés par des coups de boutoir. Nous avions
+besoin de nous rafraîchir après des courses au milieu de bois fourrés.
+L'Empereur fut enchanté d'une pareille chasse; il avait fait préparer un
+enclos près de la route de Paris pour déposer ces animaux vivants.
+C'était une rotonde haute et solide; par le moyen d'une porte coupée, on
+reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voilà
+notre deuxième chasse qui fut continuée pendant quinze jours; il y eut
+de pris cinquante sangliers et deux loups en vie.
+
+Dans cet enclos, on avait construit un amphithéâtre sur pilotis avec des
+fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente
+douce au milieu de l'enclos, sous une belle tente; des factionnaires
+étaient placés pour empêcher d'approcher. La cour arrive à deux heures.
+Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter après
+les palissades. L'Empereur commença; il ne tirait pas sur les loups; ils
+restèrent les derniers et faisaient des sauts jusqu'au haut des
+palissades. L'Empereur permit à tous les principaux de sa cour de finir
+cette fête, et tous les sangliers furent partagés à sa garde et nous
+fûmes bien régalés; il s'en réserva trois des plus gros.
+
+Il donna ensuite l'ordre à ses gardes d'aller reconnaître la quantité de
+cerfs, les âges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout
+de deux jours, la découverte était faite par numéros, les âges de chacun
+se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir
+des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en
+laisse pour reconnaître le cerf qui avait le numéro 1. Dans les parcours
+de la nuit, on découvre les traces de cet animal; le garde s'empare du
+limier et fait reconnaître le pied du cerf à chasser pour demain. Cet
+animal tenu en laisse est conduit à pas comptés par le garde, et, à
+quelque distance du gîte, retenu par le garde, il lève sa patte droite
+en l'air pour s'élancer sur sa proie. Tout cela se fait à bas bruit; on
+marque l'endroit du gîte, et le rapport se fait à l'Empereur pour le
+rendez-vous de la cour. Les ordres sont donnés pour les calèches et les
+chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais, à treize
+par relai, sans, compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans
+les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitôt que le
+limier a lancé le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le
+quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille à ses côtés.
+
+L'Empereur donne l'ordre à M. Belcourt de commander vingt quatre hommes
+(sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points désignés
+pour les relais des calèches. Avant de commencer, toute la cour se
+mettait à table dans un endroit bien sablé, et après le banquet les
+calèches arrivaient, tout le monde était à cheval et le cerf lancé.
+L'Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de
+porte-mousquetons ayant des armes. Là, il attendait le passage du cerf,
+et s'il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un
+autre point de passage.
+
+Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s'est trouvée très
+loin de nous. Nous étions silencieux à notre place. Le major me dit: «Il
+faut faire la manœuvre et déployer votre voix... Faites former le carré
+par division en marchant, par la plus prompte manœuvre.» Je commence:
+«Formez le carré sur la deuxième division, en marchant... Première
+division: _Par le flanc gauche et par file à droite!..._ Troisième
+division: _Par le flanc droit et par file à gauche!..._ Quatrième
+division: _Par le flanc gauche, par file à gauche!... Pas accéléré!_
+Deuxième division: _Pas ordinaire!_»
+
+J'avais fait une faute que je ne pus réparer, et le major me dit: «Vous
+vous pressez trop; vous y mettez trop de feu. Faites déployer votre
+carré! Ne vous pressez pas.»
+
+Mais l'Empereur m'avait entendu de l'endroit où il attendait son cerf;
+il n'avait rien oublié de mes fautes. Le cerf fut tué par lui, et les
+cors de chasse cornèrent le ralliement; toutes les calèches arrivèrent
+au rendez-vous. L'Empereur, content, était là pied à terre, ce beau cerf
+près de lui. Toute sa cour réunie, il nous fit appeler et dit à notre
+major: «Qui commandait la manœuvre dans la forêt? Fais-le venir que je
+le voie!»
+
+Le major me fait sortir du rang et me présente: «C'est donc toi, dit
+l'Empereur, qui fais retentir la forêt. Tu commandes bien, mais tu t'es
+trompé.--Oui, Sire, j'ai oublié _pas accéléré_.--C'est cela. Fais
+attention une autre fois!»
+
+Le major lui dit: «Il s'en est donné un coup de poing dans la
+tête.--Fais-le instructeur des deux régiments. Qu'il soit secondé par
+deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vélites,
+et tu les feras manœuvrer deux fois par jour; tu les pousseras à la
+théorie, et dans deux mois je les verrai. Tâche qu'ils soient forts et
+capables de faire des officiers.»
+
+M. Belcourt arrive vers nous: «Hé bien! il nous en a taillé de
+l'ouvrage. Nous voilà consignés pour deux mois, mais nous n'avons pas
+besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien à bout.
+Êtes-vous content? me dit-il.--Je me rappellerai de la forêt de
+Fontainebleau.»
+
+Le soir, on fit la curée du cerf aux flambeaux, dans la cour d'honneur
+garnie de beaux balcons où toute la cour assistait. C'était un coup
+d'œil magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrière
+une rangée de valets qui les maintenaient fouet à la main. Au signal
+donné pour découdre, l'homme découvrait le cerf de sa peau; les cors
+annonçaient le _pillage_, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux
+cents affamés ne faisaient qu'un monceau, tous les uns sur les autres.
+
+Les chasses furent terminées au bout de quinze jours, la cour rentra à
+Paris et nous à Courbevoie; la caserne contenait trois bataillons;
+chaque mois, un bataillon faisait à son tour le service à Paris, service
+pénible: huit heures de faction, deux heures de patrouille et des
+rondes-major de nuit. L'adjudant-major fit son rapport au général
+Dorsenne que l'Empereur m'avait nommé instructeur des deux régiments de
+grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite.
+
+Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consignés, balai à la main,
+nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pénible pour eux
+était de laver les lieux. Comme j'avais une carrière à sable près de la
+grille, si j'avais beaucoup d'hommes punis, je les menais tirer du
+sable et ils étaient plus contents que de faire l'exercice. Je partais
+avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais à
+l'ouvrage: les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette,
+les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout
+cela se faisait sans murmurer. De même, si je leur donnais la tâche
+d'arracher de l'herbe, on grognait un peu, mais ça se faisait. Je
+variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux
+soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du régiment avec le
+grade de sergent et même sergent-major pour devenir simples grenadiers.
+J'avais du mal à rompre quelques mauvaises têtes, mais il fallait plier;
+j'avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers
+de semaine et j'étais bien secondé par les deux adjudants-majors qui
+tenaient ferme pour la discipline. C'était devant le pavillon des
+officiers qui voyaient ces mouvements; ils avaient dans la caserne leur
+pension, d'où ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour
+me montrer le plan d'un grand parterre qu'ils voulaient faire faire par
+les consignés. «Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une
+bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger.--Je veux
+bien.--Très bien! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et
+vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront
+deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque côté de la
+grille. Allez faire l'appel de vos consignés et prévenez-les pour
+demain.»
+
+Après l'appel, je leur dis: «Vous ne ferez plus d'exercice, nous allons
+planter des arbres pour nous mettre à l'ombre.--Bravo! mon sergent, cela
+nous amusera.--Vous ne serez pas gênés. Je vous ferai faire un trou par
+quatre hommes et vous avez deux heures.--Nous sommes contents.--Allez
+vous reposer! À six heures, le rappel des consignés. Une partie prendra
+le balai et les autres feront des trous.»
+
+Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur
+coûtait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnèrent une bouteille
+par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces
+belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent
+faites par les consignés.
+
+Je fus complimenté par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir
+la pension des sous-officiers. C'était une affaire sérieuse de faire
+préparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers.
+J'étais payé d'avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr.
+70 c. Les surcroîts de bénéfices étaient par jour: _primo_ le pain (8
+fr. 10 c); le vin (8 fr. 10 c); les plats fournis hors du réfectoire (3
+fr.); le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui
+faisait 21 fr. 20c. ajoutés aux 45 fr. 70 c, ci 66 fr. 90 c, que
+j'avais par jour à dépenser. Je pouvais faire face à tout et les
+contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dépense au sergent-major.
+«Mais, me dit-il, vous êtes en arrière.--Pas du tout, j'ai un bénéfice
+de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c, fait 66 fr. 90
+c.--Mais vous?--Moi, j'ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec
+trois jours de bénéfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi,
+soyez tranquille; la pension marchera.»
+
+Les sergents dirent à dîner: «Il faut pousser à la consommation pour
+faire marcher notre ordinaire. Allons! chacun notre bouteille! Les
+bénéfices vous rentreront.--Soyez exacts à vous mettre à table par
+quatre. Vous serez servis à l'heure, et je présiderai à tous vos repas.»
+
+Le conseil (d'administration) mit à ma disposition un char à bancs et un
+soldat du train pour aller chercher les provisions à Paris avec quatre
+hommes de corvée, et un caporal par compagnie. À deux heures du matin,
+je conduisais ce détachement à Paris avec la note de mon chef de
+cuisine, et cette emplette était considérable pour la semaine. Je payais
+cinq francs pour le déjeuner de mes quatre hommes, et ils étaient
+contents. À neuf heures et à quatre heures, j'étais de retour pour
+présider au repas. Le dimanche, inspection du réfectoire par le colonel
+ou le général. Le couvert était mis avec des serviettes bien blanches,
+je recevais des compliments de nos chefs, même si c'était le général
+Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait.
+
+J'ai déjà dit que, lorsque cet homme sévère passait dans les chambres,
+il passait son doigt sur la planche à pain. S'il rencontrait de la
+poussière, le caporal ou le chef de chambrée était puni pour quatre
+jours. Il passait encore son doigt sous nos lits; dans nos malles, il ne
+fallait pas qu'il trouvât du linge sale. Modèle pour la tenue, il aurait
+pu effacer Murat.
+
+Je n'étais jamais surpris. Tout roulait sur moi: l'exercice des
+consignés, cinquante vélites à faire manœuvrer, et mon réfectoire à
+conduire. Toutes mes heures étaient prises; à force de m'appliquer, je
+justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui
+dois le morceau de pain que j'ai gagné au champ d'honneur.--Voilà la fin
+de 1810.
+
+En 1811, des réjouissances nous attendaient; le 20 mars, un courrier
+arrive à notre caserne annoncer la délivrance de notre Impératrice et
+dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde était dans
+l'attente; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en
+silence; au vingt-deuxième et au vingt-troisième, tous sautèrent de
+joie; ce n'était qu'un cri de _vive l'Empereur!_ Le roi de Rome fut
+baptisé le 9 juin, on nous donna des fêtes et des feux d'artifices. Cet
+enfant chéri était toujours accompagné du gouverneur du palais
+lorsqu'il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame
+qui le portait. Me trouvant un jour dans le château de Saint-Cloud, le
+maréchal Duroc qui m'accompagnait me fait signe de m'approcher, et ce
+cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me
+penche et le voilà qui déchire mes plumes. Le maréchal me dit:
+«Laissez-le faire.»--L'enfant éclatait de joie, mais le plumet fut
+sacrifié. Je demeurai un peu sot. Le maréchal me dit: «Donnez-le-lui, je
+vous le ferai remplacer.» La dame d'honneur et la nourrice se firent une
+pinte de bon sang.
+
+Le maréchal dit à la dame: «Donnez le prince à ce sergent, qu'il le
+porte sur ses bras!» Dieux! j'allonge les bras pour recevoir le précieux
+fardeau. Tout le monde vient autour de moi: «Eh bien! me dit M. Duroc,
+est-il lourd?--Oui, mon général.--Allons! marchez avec, vous êtes assez
+fort pour le porter.»
+
+Je fis un petit tour sur la terrasse; l'enfant arrachait mes plumes et
+ne faisait pas attention à moi. Ses draperies tombaient très bas et
+j'avais peur de tomber, mais j'étais heureux de porter un tel enfant. Je
+le remis à la dame qui me remercia et le maréchal me dit: «Vous viendrez
+chez moi dans une heure.»
+
+Je parais donc devant le maréchal qui me donne un bon pour choisir un
+beau plumet chez le fabricant: «Vous n'avez que celui-là?» dit-il.--Oui,
+général.--Je vais vous faire un bon pour deux.--Je vous remercie,
+général.--Allez, mon brave! vous en aurez un pour les dimanches.»
+
+Arrivé près de mes chefs, ils me disent: «Mais vous n'avez plus de
+plumet.--C'est le roi de Rome qui me l'a pris.--C'est plaisant ce que
+vous dites là.--Voyez ce bon du maréchal Duroc. Au lieu d'un plumet, je
+vais en avoir deux, et j'ai porté le roi de Rome sur mes bras près d'un
+quart d'heure; il a déchiré mon plumet.--Mortel heureux, me dirent-ils,
+de pareils souvenirs ne s'oublient jamais.»
+
+Mais je n'ai jamais revu l'enfant, c'est la faute de la politique qui
+l'a moissonné avant le temps. Tous les princes de la Confédération du
+Rhin étaient à Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit
+Napoléon. L'Empereur leur fit voir une revue de sa façon sur la place du
+Carrousel. Les régiments d'infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et
+venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l'hôtel
+Cambacérès. L'infanterie de la garde était sur deux lignes devant le
+château des Tuileries. L'Empereur descend à midi, monte à cheval et
+passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait
+appeler notre adjudant-major, et lui dit: «As-tu un sous-officier qui
+soit assez fort pour répéter mon commandement? Mouton ne peut
+répéter.--Oui, Sire--Fais-le venir et qu'il répète mot pour mot après
+moi.»
+
+Voilà M. Belcourt qui me fait venir. Le général, le colonel, les chefs
+de bataillon me disaient: «Ne vous trompez pas! Ne faites pas attention
+que c'est l'Empereur qui commande. Surtout, de l'aplomb!»
+
+M. Belcourt me présente: «Voilà, Sire, le sergent qui commande le
+mieux.--Mets-toi à ma gauche, et tu répéteras mon commandement.»
+
+La tâche n'était pas difficile. Je m'en acquittai on ne peut mieux. À
+tous les commandements de l'Empereur, je me retournais pour répéter; et,
+sitôt fini, je me retournais face à l'Empereur pour recevoir son
+commandement. Tous les regards des étrangers se portèrent du balcon sur
+moi; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le
+commandement et faire demi-tour de suite pour le répéter de manière que
+son corps était toujours en mouvement. Tous les chefs de corps
+répétaient mot pour mot, et après avoir fait passer leurs hommes sous
+l'Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l'Empereur. Il
+passait au galop devant le régiment et revenait à sa place pour le faire
+manœuvrer et le faire défiler.
+
+Cette manœuvre d'infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche.
+Puis, je fus renvoyé par l'Empereur, et remplacé par un général de
+cavalerie. Il était temps: j'étais en nage. Je fus félicité de ma forte
+voix par mes chefs; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena
+au café dans le jardin pour me faire rafraîchir: «Comme je suis content
+de vous, mon cher Coignet!» Le capitaine tapait des mains, disant:
+«C'est moi qui l'ai forcé d'être caporal; c'est mon ouvrage. Comme il
+commande bien!--Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit
+près de son souverain; je l'écoutais, je ne levais pas les yeux sur lui;
+il m'aurait intimidé; je ne voyais que son cheval.»
+
+Après avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivâmes devant la
+compagnie; mon capitaine me prenant la main dit: «Je suis content.» Je
+fus comblé d'éloges. Arrivé à Courbevoie, la table de mes camarades
+était servie; mon chef de cuisine n'avait rien négligé et la
+distribution du vin était faite: un litre et 25 sous par homme; les
+sous-officiers, un jour de paie (43 sous); les caporaux, 33 sous. La
+gaîté était sur toutes les figures.
+
+Le lendemain, je repris mes pénibles travaux; je poussais mes cinquante
+vélites et mes consignés, je prenais mes leçons d'écriture le soir, sans
+compter la surveillance du réfectoire et la propreté de la caserne. Et
+jamais en défaut! Je me disais: «Je tiens mon bâton de maréchal, je
+serai le vétéran de la caserne sur mes vieux jours.» Je me trompais du
+tout au tout; je n'étais pas à la moitié de ma carrière, je n'avais
+encore qu'un lit de roses et il m'était réservé d'en défricher les
+épines.
+
+Il arrivait des grenadiers pour mettre les régiments au grand complet,
+et pour réformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On
+formait deux compagnies de vétérans de la garde qui se trouvaient
+heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des
+hommes superbes; je leur faisais faire l'exercice, et les
+adjudants-majors, la théorie. Ils poussèrent les vélites si rapidement
+que l'Empereur les reçut au bout de deux mois. C'était ravissant de les
+voir manœuvrer; ils ne firent pas une faute et furent tous reçus
+sous-lieutenants dans la ligne; ils partirent pour rejoindre leurs
+régiments. L'Empereur me demanda: «Savent-ils commander?--Oui, Sire,
+tous.--Fais sortir le premier, et qu'il commande le maniement des
+armes!»
+
+Il fut ravi: «Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu'il fasse faire la
+charge en douze temps!... C'est bien... Fais sortir le n° 10 du premier
+rang. Qu'il commande le feu de deux rangs!... Fais porter les armes!
+C'est suffisant.»
+
+J'étais content d'être sorti d'une pareille épreuve. Il dit aux
+adjudants-majors: «Il faut pousser les nouveaux arrivés, et faire des
+cartouches pour la grande manœuvre. Je vous enverrai trois tonnes de
+poudre.»--Et il partit pour Saint-Cloud.
+
+Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les
+adjudants-majors présidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour
+éviter tout danger; toutes les deux heures, ils étaient relevés et les
+pieds visités. Nous fîmes cent mille paquets; aussitôt la récolte finie,
+grandes manœuvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries,
+avec parcs d'artillerie considérables, fourgons et ambulances.
+L'Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s'assurer si tout
+était complet; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers
+du génie tremblaient aussi devant lui. De grands préparatifs de guerre
+se faisaient apercevoir de jour en jour; nous ne savions pas de quel
+côté elle pouvait être déclarée. Mais dans les derniers jours d'avril
+1812, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir et de passer des
+inspections de linge et chaussures: trois paires de souliers, trois
+chemises, et grand uniforme dans le sac.
+
+La veille de la revue de départ, je fus appelé devant le conseil et fus
+nommé facteur des deux régiments de grenadiers, chargé de la conduite du
+trésor et des équipages; ils formaient quatre fourgons, deux pour les
+malles des officiers, et deux qui furent chargés au Trésor, place
+Vendôme; je n'eus qu'à montrer une lettre dont j'étais porteur, mes deux
+fourgons furent chargés de suite de barriques de vingt-huit mille
+francs. La garde fut consignée la veille du départ, et il ne fut permis
+qu'à moi de sortir pour régler mes comptes avec le boucher et le
+boulanger. Je rentrai à deux heures du matin; la garde était partie à
+minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait à
+Courbevoie garde magasin, reçut mes comptes, et me remit une feuille de
+route qui m'autorisait à faire donner des rations pour huit hommes et
+seize chevaux. À midi, je partais de la place Vendôme avec mes quatre
+fourgons; monté sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le
+devant, je me carrais, le sabre au côté, comme un homme d'importance.
+
+J'arrivai à Meaux à minuit et me portai de suite au corps de garde pour
+savoir l'adresse de l'adjudant-major. Je suis conduit à son logement:
+«Qui est là? dit-il.--C'est moi, major.--Vous, Coignet! ça n'est pas
+possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargés?--Oui,
+capitaine.--Vous avez volé, mon brave. Je vous verrai demain avant de
+partir. Voilà des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez
+quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons; ils
+feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma
+cheminée. Prenez-les. Bonne nuit!--Mon capitaine, dormez tranquille. Je
+resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les
+chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront
+près de leurs chevaux, et je serai prêt à sept heures pour partir.»
+
+M. Belcourt vint me trouver au poste pour s'assurer si les rations
+d'hommes et de chevaux avaient été fournies; il fut content de mon
+activité: «Vous êtes sauvé pour toute la route, vous pouvez nous
+suivre.--Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous
+les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller à la poste prendre
+les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai là à vous
+attendre pour vous remettre vos lettres.» Il va trouver le colonel et je
+fus approuvé dans ma demande. Tous les jours, j'étais arrivé avant le
+corps; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur;
+arrivé aux séjours, je faisais réparer les avaries survenues.
+
+L'Empereur était parti pour Dresde en compagnie de l'Impératrice. Dans
+cette belle ville est la plus belle famille royale d'Europe (le père et
+les fils n'ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L'Empereur y resta
+dix jours pour s'entendre avec les rois, et après avoir donné et reçu de
+l'eau bénite de cour, il se sépara de son épouse. Les adieux furent
+tristes; les beaux équipages partirent pour Paris, et l'Empereur resta
+avec ses autres pensées à la tête de ses grandes armées.
+
+Nous arrivâmes le 3 juin à Posen, et le 12 à Kœnigsberg où il établit
+son quartier général. Là, nous avons un peu de repos, parce qu'il était
+allé à Dantzig où il resta quatre jours. Cela rétablit la vieille garde
+qui avait fait des marches forcées. Nous reçûmes ordre de départ pour
+Insterbourg, et nous arrivâmes le 21 juin à Wilkowski.
+
+Nous en partîmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on établit le
+quartier général dans un hameau, à une lieue et demie de Kowno. Le
+lendemain, à neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le
+Niémen; les travaux furent terminés le 25 à minuit, et l'armée commença
+à pénétrer sur le territoire russe.
+
+C'était fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent
+arides. On était souvent sans gîte, sans pain; on arrivait dans la plus
+profonde obscurité, sans savoir où tourner ses pas pour trouver son
+nécessaire. Mais la Providence et le courage n'abandonnent jamais le bon
+soldat.
+
+
+
+
+SEPTIÈME CAHIER
+
+CAMPAGNE DE RUSSIE.--JE PASSE LIEUTENANT AU PETIT ÉTAT-MAJOR
+IMPÉRIAL.--LA RETRAITE DE MOSCOU.
+
+
+Le 26 juin 1812, nous passâmes le Niémen. Le prince Murat formait
+l'avant-garde avec sa cavalerie; le maréchal Davoust, avec 60,000
+hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et son artillerie
+sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une idée de voir de
+pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres
+habitations que de mauvais villages dévastés par les Russes. Le prince
+Murat les atteignit au pont de Kowno; ils furent obligés de se retirer
+sur Vilna. Le temps qui avait été très beau jusque-là, changea tout à
+coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant
+d'arriver à un village que j'eus toutes les peines du monde à pouvoir
+atteindre. Arrivés à l'abri dans ce village, nous ne pûmes dételer nos
+chevaux; il fallut les débrider, leur faucher de l'herbe et faire
+allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que
+nous eûmes du mal à contenir nos chevaux, il fallut les attacher après
+les roues. J'étais mort de froid; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de
+mes fourgons et je m'y cachai. Le matin, quel spectacle déchirant! Dans
+le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux
+morts de froid; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit
+d'horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes
+chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient après
+mes quatre fourgons; ces malheureux tremblaient si fort qu'ils brisaient
+tout sitôt attelés, ils se jetaient dans leurs colliers à corps perdus,
+ils étaient fous et faisaient des sauts de rage. Si j'avais tardé d'une
+heure, je les perdais tous. Je puis dire qu'il fallut employer tout
+notre courage pour les dompter.
+
+Arrivés sur la route, nous trouvâmes des soldats morts qui n'avaient pas
+pu soutenir ce monstrueux orage; ça démoralisa une grande quantité de
+nos hommes. Heureusement, nos marches forcées firent partir de Vilna
+l'empereur de Russie qui y avait établi son quartier général. Dans cette
+grande ville, on put mettre de l'ordre dans l'armée. L'Empereur donna
+des ordres dès son arrivée, le 29 juin, pour arrêter les traînards de
+toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville;
+ils y étaient bien enfermés, et on leur donnait des rations; la
+gendarmerie était sur tous les points pour les ramasser. On en forma
+trois bataillons de sept à huit cents hommes; ils avaient tous conservé
+leurs armes.
+
+Après un peu de repos, l'armée se porta en avant dans des forêts
+immenses qu'il fallut fouiller, par crainte de quelques embûches de
+l'ennemi. Une armée n'y peut marcher qu'à pas comptés, pour n'être pas
+coupée. Avant son départ, l'Empereur fit partir les chasseurs de sa
+garde, et nous restâmes près de lui. Le 13 juillet, il donna l'ordre de
+lui présenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne.
+Comme les chasseurs étaient partis, toutes les promotions tombèrent sur
+nous; il fallait se trouver sur la place à deux heures pour être
+présenté à l'Empereur. À midi, je me trouvai sur la place revenant avec
+mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major
+Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement: «Mon brave, vous
+passerez aujourd'hui lieutenant dans la ligne.--Je vous remercie, je ne
+veux pas retourner dans la ligne.--Je vous dis, moi, que vous porterez
+aujourd'hui des épaulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si
+l'Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la
+garde. Ainsi, pas de réplique! à deux heures sur la place, sans
+manquer!--Eh bien, je m'y trouverai.--J'y serai avant vous.--Ça suffit,
+mon capitaine.»
+
+À deux heures, l'Empereur arrive nous passer en revue; nous étions tous
+les 22 sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux
+sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général
+Dorsenne: «Ça fera de beaux officiers dans les régiments.» Arrivé près
+de moi, il me regarde comme le plus petit; le major lui dit: «C'est
+notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne.--Comment! tu ne
+veux pas passer dans la ligne?--Non, Sire, je désire rester dans votre
+garde.--Eh bien, je te nomme à mon petit état-major.»
+
+S'adressant à son chef d'état-major, le comte Monthyon, il dit: «Tu
+prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier
+général.»--Comme je me trouvai heureux de rester près de l'Empereur! Je
+ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l'enfer,
+le temps me l'a bien appris.
+
+Le brave général Monthyon vint vers moi: «Voilà mon adresse. Demain, à
+huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres!» Le même soir, mes
+camarades fusillèrent mon sac.
+
+Le lendemain, à l'heure dite, j'arrive près du général qui me reçut avec
+la figure gracieuse d'un homme qui aime les vieux soldats: «Eh bien, me
+dit-il, vous ferez le service près de l'Empereur. Si ça ne vous faisait
+pas de peine de couper vos longues moustaches, vous me ferez plaisir;
+l'Empereur n'aime pas la moustache à son état-major. Eh bien, faites-en
+le sacrifice. Si je vous envoyais en mission, est-ce que vous auriez
+peur d'un cosaque?--Non, général.--Il me faut deux de vos camarades qui
+sachent commander, pour conduire chacun un bataillon d'isolés. Vous les
+connaissez, faites-les venir près de moi! Pour vous, je vous ai vu
+commander; vous connaissez votre affaire. J'ai trois bataillons de
+traînards à renvoyer à leurs corps d'armée. C'est vous qui demain les
+commanderez devant l'Empereur. Donc, vous viendrez avec vos deux
+camarades, et nous partirons de suite pour organiser les trois
+bataillons.»
+
+Arrivé dans cet enclos, le général appela les soldats du 3e corps, les
+mit de côté et ainsi de suite. L'opération faite, nous rentrâmes pour
+terminer nos comptes avec le quartier-maître de la garde, pour recevoir
+nos certificats et notre masse. Heureusement pour moi, les soldats du
+train m'avaient pourvu d'un beau cheval avec la selle et le
+portemanteau; je me trouvais en mesure de ce côté-là, mais je n'avais
+pas de chapeau, pas de sabre; je n'avais que mon bonnet de police et on
+m'avait retiré mes galons; je me trouvais comme un sous-officier
+dégradé; cela me fit de la peine.
+
+Je fus toucher ce qui m'était dû chez le quartier-maître ainsi que le
+certificat de mes services, et faire mes adieux à mes bons chefs. Ils me
+dirent de choisir un cheval dans mes attelages: «Je vous remercie, je
+suis bien monté, j'avais mis de côté un joli cheval tout sellé et bridé
+qui ne fait pas partie des équipages; je vous laisse tout en bon
+état.--Adieu, mon brave, nous nous verrons souvent.--Si j'avais un
+chapeau, je serais content.--Eh bien, passez ce soir, vous en trouverez
+un chez le quartier-maître; je m'en charge, dit l'adjudant-major.--Je
+suis sauvé.--Et si je puis vous trouver un sabre, je vais m'en occuper
+de suite. On vous doit bien cela.»
+
+Je les quittai confus; je vais trouver le comte Monthyon pour lui faire
+part que j'étais libéré: «Je vous ferai payer votre entrée en campagne
+comme lieutenant pour vous monter. Dépêchez-vous de finir vos affaires;
+nous ne tarderons pas à partir.--Demain, mon général, tous mes comptes
+seront terminés.»
+
+Le soir, je fus chez le quartier-maître, je trouvai un chapeau, un vieux
+sabre, et je me sentis une fois plus fort. Le lendemain matin, je me
+présente avec le grand sabre au côté et le chapeau à cornes: «Ah! c'est
+bien, dit-il, je vous trouverai des épaulettes. Nous partons le 16
+juillet; venez deux fois par jour prendre mes ordres.»
+
+Le 15 au matin, je me présente chez le comte Monthyon qui dit: «Nous
+partons demain, vous aurez 700 hommes à conduire au 3e corps. À midi, au
+château, devant l'Empereur. Je viens de faire prévenir vos deux
+camarades de se trouver à onze heures pour prendre le commandement de
+leur bataillon. Il faut aller de suite pour les passer en revue; les
+contrôles sont faits par régiment; mon aide de camp est parti pour
+faire l'appel; nous trouverons tout prêt.»
+
+Nous arrivâmes dans l'enclos, tous étaient sous les armes, formant trois
+bataillons. Il nous remit le commandement, et nous fit reconnaître pour
+leurs chefs; il nous donna nos feuilles de route et le contrôle par
+régiment.--À six heures, le 15, j'étais dans l'enclos pour faire l'appel
+par régiment. Je trouvai d'abord 133 Espagnols de Joseph Napoléon, et
+ainsi de suite. Mon appel fait, je fais prendre les armes. On ne m'avait
+pas adjoint un sergent! Un tambour et un petit musicien, voilà quel
+était tout mon état-major pour maintenir 700 hommes! Je fais porter les
+armes et former les faisceaux. À neuf heures, la soupe, et à dix heures,
+tout le monde prêt. Mes deux camarades mirent le même zèle. À onze
+heures, le comte Monthyon arrive, passe rapidement, et nous partons...
+Heureusement, j'avais un tambour; sans cela, je marchais à la muette.
+
+Mon petit musicien était à la droite du bataillon avec sa petite épée à
+la main. Nous arrivons au palais; je fais mettre mon bataillon sur la
+droite en bataille et en première ligne, les deux autres derrière moi;
+je plaçai des guides sur la ligne. Comme ils ne savaient rien, il me
+fallait les prendre par le bras, et l'Empereur me voyait de son balcon.
+
+Je fais porter les armes, et commande: «Sur le centre, alignement!
+Guides, à vos places!» Je rectifie l'alignement, et vais me placer à la
+droite de mon bataillon. Le comte Monthyon va trouver l'Empereur; ils
+descendent et l'on me fit signe d'approcher. L'Empereur me demande:
+«Combien te manque-t-il de cartouches?--373 paquets, Sire.--Fais un bon
+pour tes cartouches et un bon pour deux rations de pain et de viande.
+Fais porter les armes, par le flanc droit, et conduis-les sur la place;
+je vais les faire garder. Et de suite au pain, à la viande et aux
+cartouches!»
+
+Toutes les issues de la place étaient gardées; mes faisceaux formés. Je
+prends mes hommes de corvée, je vais aux cartouches et les distribue.
+Puis, je vais au pain et à la viande. À sept heures, toutes les
+distributions étaient terminées; j'étais mort de besoin; j'allai me
+restaurer et préparer mon beau cheval; je choisis un soldat à cheval
+démonté pour me servir de domestique. Je reçois l'ordre de partir à huit
+heures.
+
+Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je
+quitte la tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre
+tous ces traînards, en plaçant mon petit musicien à la droite pour
+marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes déserteurs se glisser dans
+le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurité. Il fallait
+mordre son frein; que faire contre de pareils soldats? Je me disais:
+«Ils vont tous déserter!»
+
+Ils marchèrent pendant deux heures; la tête de mon bataillon trouvant à
+gauche de la route un rond-point où il n'y avait pas de bois, ils s'y
+établissent de leur chef; la queue arrivait que les feux étaient déjà
+allumés. Jugez de ma surprise: «Que faites-vous là? Pourquoi ne
+marchez-vous pas?--C'est assez marché, nous avons besoin de repos et de
+manger.»
+
+Les feux s'établissent et les marmites aussi; à minuit, voici l'Empereur
+qui passe avec son escorte; voyant mon bivouac bien éclairé, il fait
+arrêter et me fait venir près de sa portière: «Que fais-tu là?--Mais,
+Majesté, ce n'est pas moi qui commande, c'est eux. Je faisais
+l'arrière-garde, et j'ai trouvé la tête du bataillon établie, les feux
+allumés. J'ai déjà beaucoup de déserteurs qui sont retournés à Vilna
+avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 traînards?--Fais comme
+tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrêter.»
+
+Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles,
+regrettant mes galons de sergent. Je n'étais pas au bout de mes peines.
+Le matin, je fais battre l'assemblée, et au jour le rappel, et de suite
+en route, en leur signifiant que l'Empereur allait faire arrêter les
+déserteurs. Je marche jusqu'à midi, et, sortant du bois, je trouve un
+parc de vaches qui paissaient dans un pré. Voilà mes soldats qui
+prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir; il
+fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et,
+toutes les fois qu'ils trouvaient des vaches, il fallait s'arrêter.
+Comme c'était amusant pour moi! Enfin, j'arrivai dans des bois très
+éloignés des villes, des parties considérables se trouvaient détruites
+par les flammes. Une forêt incendiée longeait ma droite, et je
+m'aperçois qu'une partie de mes troupes prend à droite dans ce bois
+brûlé. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est
+ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi! Je
+suis contraint de lâcher prise. C'était un complot des soldats de Joseph
+Napoléon, tous Espagnols. Ils étaient 133; pas un seul Français ne
+s'était mêlé avec ces brigands. Arrivé près de mon détachement, je leur
+fais former le cercle, et leur dis: «Je suis forcé de faire mon rapport;
+soyez Français et suivez-moi. Je ne ferai plus l'arrière-garde, cela
+vous regarde. Par le flanc droit!»
+
+Je sors de cette maudite forêt le même soir, et j'arrive près d'un
+village où était une station de cavalerie avec un colonel qui gardait
+l'embranchement pour diriger les troupes de passage. Arrivé près de lui,
+je fais mon rapport; il fait camper mon bataillon, et, sur les
+indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprète;
+il juge par la distance de mes déserteurs du village où ils ont pu
+tomber; il fait partir 50 chasseurs à cheval et les juifs pour les
+conduire. À moitié chemin, ils rencontrèrent les paysans opprimés qui
+venaient chercher du secours. Ils arrivèrent à minuit et entourèrent le
+village où ils surprirent les Espagnols endormis; ils les saisirent, les
+désarmèrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent
+attachés dans de petites charrettes bien escortées.
+
+Le matin, à 8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et étaient déliés de
+leurs entraves. Le colonel les fît mettre sur un rang et leur dit: «Vous
+vous êtes mal conduits, je vais vous former par ordinaires; y a-t-il
+parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires?»
+
+Voilà deux sergents qui font voir leurs galons cachés par leurs capotes:
+«Mettez-vous là. Y a-t-il des caporaux?»
+
+En voilà trois qui se font connaître: «Mettez-vous là! Il n'y en a
+plus?... C'est bien! Maintenant, vous autres, tirez un billet!»
+
+Celui qui tirait un billet blanc était mis d'un côté, et celui qui
+tirait noir était mis de l'autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit:
+Vous avez volé, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre
+officier; la loi vous condamne à la peine de mort; vous allez subir
+votre peine..., je pouvais vous faire tous fusiller; j'en épargne la
+moitié. Que cela leur serve d'exemple! Commandant, faites charger les
+armes à votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu.»
+
+On en fusilla soixante-deux. Dieu! quelle scène! Je partis de suite le
+cœur navré, mais les juifs étaient contents. Voilà mon étrenne de
+lieutenant!
+
+Je désirais arriver à mon terme, mais le maréchal avait de l'avance sur
+moi. À Gluskoé, où je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et
+je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk où
+deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d'être
+débarrassé de ce pesant fardeau! Enfin, j'arrive à Witepsk, le cœur en
+joie, croyant être au bout. Pas du tout! le corps du maréchal était à
+trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route à suivre,
+et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m'attendait: «Eh
+bien! où sont-ils? Tous sauvés! disent mon tambour et mon soldat, on
+leur a dit que le 3e corps n'était qu'à une lieue.»
+
+Je pars avec mon tambour et mon soldat; j'avais trois lieues à faire.
+J'arrive à quatre heures près du chef d'état-major du maréchal; les
+aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un
+soldat, se mirent à rire: «Ça ne vous sied guère, Messieurs, de rire de
+moi. Tenez, général, voilà ma feuille de route; vous verrez ma conduite
+depuis Vilna.»
+
+Lorsque ce chef d'état-major eut jeté un coup d'œil sur mon rapport, il
+me prit à l'écart: «Où sont-ils, vos soldats?--Ils m'ont abandonné à
+Witepsk avant d'entrer en ville, au moment où je partais au galop
+prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous
+rejoindre; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus
+vite. Quant aux soixante-deux fusillés, ce ne sont pas des
+Français.--Mais vous avez souffert avec ces traînards.--J'ai sué du
+sang, général.--Je vais vous présenter au maréchal.--Je le connais et il
+me connaît, lui; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers; ils
+m'ont bien blessé.--Allons, mon brave, ne pensons plus à cela! Venez
+avec moi, je vais tout concilier.»
+
+Il arrive près de ses officiers: «Vous allez mener ce brave à ma tente;
+faites-le rafraîchir, je vais chez le maréchal, car il nous apporte du
+nouveau; vous verrez cela tout à l'heure, je vous rejoins dans
+l'instant.»
+
+Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui étaient bien
+sots: «Venez, me dit-il, le maréchal veut vous voir.»
+
+Le maréchal, voyant mon uniforme, dit: «Vous êtes un de mes vieux
+grognards.--Oui, mon général. C'est vous qui m'avez fait mettre des jeux
+de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour être admis dans
+les grenadiers que vous commandiez à cette époque.--C'est juste, je me
+le rappelle. Vous aviez déjà un fusil d'honneur de la bataille de
+Montebello, et vous avez été décoré dans ce temps.--Oui, général, le
+premier en 1804.--C'est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que
+demain; je vous donnerai mes dépêches. Où est votre corps?--Adjoint au
+petit quartier général de l'Empereur, sous les ordres du comte de
+Monthyon.--Ah! vous êtes bien. Demain, à dix heures, vous prendrez mes
+dépêches. Faites donner à ce vieux militaire la table de vos officiers
+et du fourrage à son cheval.--Oui, maréchal.--Et faites-lui remettre
+tous les reçus des hommes rentrants. Voyez dans tous les régiments,
+s'ils sont rentrés; vous m'en ferez le rapport ce soir à 8 heures. Et à
+10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk; vous y trouverez
+l'Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon.»
+
+En arrivant près des officiers, ce chef d'état-major leur dit: «Cet
+officier est notre ancien à tous, recevez-le comme il le mérite; il est
+bien connu du maréchal; faites le dîner, et après, mon aide de camp le
+conduira aux chefs de corps pour recevoir le reçu des hommes rentrés.»
+
+Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de
+l'eau dans leur vin; je fus bien reçu. Après avoir bien dîné, je fus
+conduit au camp où je trouvai mes soldats rentrés qui accouraient
+demander leur pardon de leur échauffourée à mon égard. «Je n'ai point de
+plainte à faire de vos soldats, disais-je, c'est le zèle qui les a
+emportés.»
+
+Arrivé près du colonel des Espagnols, qui était Français, je lui demande
+mon reçu: «Mais, me dit-il, il en manque la moitié.--Ils sont morts,
+colonel. Voyez le maréchal.--Comment, morts?--La moitié a été
+fusillée.--Eh bien! je vais faire fusiller les autres.--Ils ont leur
+pardon, vous n'en avez pas le droit; ils ont subi leur peine; c'est à
+l'Empereur à décider.--Combien de morts?--Soixante-deux, dont deux
+sergents et trois caporaux.--Donnez-moi des détails.--Je ne le puis, le
+maréchal attend. Mon reçu, s'il vous plaît; je pars de suite.»
+
+L'aide de camp le prend à l'écart, et après quelques mots nous partons.
+Le lendemain, à 8 heures, j'étais près du maréchal: «Voilà vos dépêches,
+partez!»
+
+À midi, j'étais arrivé à Witepsk, près du comte Monthyon, je lui remis
+mes dépêches et mes reçus; il savait tout ce qui s'était passé et
+l'Empereur en était instruit. Le maréchal avait mis deux mots pour moi
+qui flattèrent mon général: «Vous ne ferez point de service, dit-il, que
+nous ne soyons arrivés aux environs de Smolensk.»
+
+Witepsk est une grande ville, là je trouvai mes anciens camarades et mes
+bons chefs. Nous restâmes pour attendre les munitions. Les chaleurs
+excessives jointes à des privations de tous genres occasionnèrent des
+dyssenteries qui amenèrent des pertes considérables dans l'armée.
+L'Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 août; tous les corps
+composant l'armée directement sous ses ordres se trouvèrent ainsi réunis
+le 14 août sur la gauche du Dnieper, et se portèrent à marches forcées
+sur Smolensk, place forte à environ 32 lieues; l'investissement fut
+achevé le 17 août au matin. Napoléon ordonna d'attaquer sur toute la
+ligne vers deux heures de l'après-midi, la bataille fut des plus
+sanglantes. Lorsqu'elle fut engagée, je fus appelé près de lui: «Tu vas
+partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint à tous, de telle
+arme qu'ils soient, de te prêter main forte pour desseller ton cheval.
+Aux relais, tous les chevaux sont à ta disposition en cas de besoin,
+sauf les chevaux d'artillerie. Es-tu monté?--Oui, Sire, j'ai deux
+chevaux.--Prends-les. Lorsque tu auras crevé l'un, tu prendras l'autre;
+mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t'attends demain;
+il est trois heures, pars.»
+
+Je monte à cheval; le comte Monthyon me dit: «Ça presse, mon vieux,
+prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la
+route.--Mais ils sont sellés tous les deux.--Laissez votre meilleure
+selle à mes domestiques, ne perdez pas une minute.»
+
+Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier
+fléchit sous moi, je mets pied à terre, d'un tour de main je desselle et
+resselle, laissant ma pauvre bête sur place. Je poursuis ma route;
+arrivé dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps:
+«Halte-là, un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habillé, je
+suis pressé. Détellez et dessellez mon cheval.--Voilà quatre beaux
+chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous?--Celui-là!
+habille, habille! ça presse, je n'ai pas une minute.»
+
+Ah! le bon cheval, qu'il me porta loin! Je trouvai dans cette forêt une
+correspondance pour protéger la route; arrivé vers le chef du poste:
+«Voyez mon ordre: vite un cheval, gardez le mien!»
+
+Pas une heure de perte pour arriver à Witepsk! Je donne mes dépêches au
+général commandant la place. Après avoir lu, il dit: «Faites dîner cet
+officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, préparez-lui un bon
+cheval et un chasseur pour l'escorter. Vous trouverez près des bois un
+régiment campé. Il pourra changer de cheval dans les bois, à la
+correspondance.»
+
+Au bout d'une heure, le général arrive: «Votre paquet est prêt, partez,
+mon brave! Si vous n'avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24
+heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux.»
+
+Je pars bien monté et bien escorté. Dans la forêt, je trouve le régiment
+campé. Je présente mon ordre au colonel. Aussitôt lu, il dit: «Donnez
+votre cheval, adjudant-major, c'est l'ordre de l'Empereur! dessellez son
+cheval, ça presse.»
+
+Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du
+tout, toutes s'étaient sauvées ou étaient prises. Je me trouve seul sans
+escorte, je réfléchis; je ralentis le pas, je vois à une distance
+éloignée de moi, sur une éminence, de la cavalerie pied à terre; je me
+range sur le côté pour ne pas être aperçu, car c'était bien des cosaques
+qui attendaient. Je longe au plus près du bois tout à coup; il sort du
+bois un paysan qui me dit: _Cosaques!_
+
+Je les avais bien vus; sans hésiter, je mets pied à terre, et saisissant
+mon pistolet, j'aborde mon paysan, lui montrant de l'or d'une main, et
+mon pistolet de l'autre. Il comprit, et me dit: _Toc! toc!_ ce qui veut
+dire: «C'est bon.» Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant
+mon cheval avec la bride passée au bras, pistolet armé dans la main
+gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier.
+Après un long détour, il me ramène sur ma route, en me disant: «_Nien,
+nien, cosaques!_»
+
+Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux; tout en joie, je
+donnai trois napoléons à mon paysan et montai à cheval. Comme je serrais
+ses flancs! La route disparaissait derrière moi, j'eus le bonheur
+d'atteindre une ferme avant que mon cheval ne fît faux bond. Je me jette
+dans la cour; je vois trois jeunes médecins, je mets pied à terre et
+cours à l'écurie: «Ce cheval de suite! je vous laisse le mien. Lisez cet
+ordre.»
+
+Je monte encore un bon cheval qui détalait bien, mais il m'en fallait
+encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus
+devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien montés, je
+recommence la même cérémonie: «Voyez si pouvez lire cet ordre de
+l'Empereur pour me faire remplacer mon cheval.» Un gros monsieur que je
+pris pour un général, dit à l'un deux: «Dessellez votre cheval,
+donnez-le à cet officier. Ses ordres pressent; aidez-lui.»
+
+Je fus sauvé; j'arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant
+l'Empereur, le demandant. On me répond: «Nous ne savons pas.»
+Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur
+ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles; j'avance, je passe
+près d'une batterie, on me crie: «Qui vive!--Officier
+d'ordonnance.--Arrêtez! Vous allez à l'ennemi.--Où est
+l'Empereur?--Venez par ici, je vais vous mener près du poste.»
+
+Arrivé près de l'officier, il dit: «Conduisez-le à la tente de
+l'Empereur.--Je vous remercie.»
+
+J'arrive près de la tente; je me fais annoncer. Le général Monthyon sort
+et me dit: «C'est vous, mon brave. Je vais vous présenter à l'Empereur
+de suite; il vous croit pris.»
+
+Mon général dit alors à l'Empereur: «Voilà l'officier qui arrive de
+Witepsk.» Je donne mes dépêches, il regarde mon état déplorable:
+«Comment as-tu passé dans la forêt? les cosaques y étaient.--Avec de
+l'or, Sire; un paysan m'a fait faire un détour et m'a sauvé.--Combien
+lui as-tu donné?--Trois napoléons.--Et tes chevaux?--Je n'en ai
+plus.--Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les
+60 francs que le paysan a bien gagnés; donne le temps à mon vieux
+grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les
+frais de poste! Je suis content de toi.»
+
+Le lendemain, on fit l'entrée de Smolensk (17 août au matin), mais on ne
+pouvait pénétrer dans cette ville; toute la grande rue était encore en
+feu de notre côté; les Russes, de l'autre côté sur des hauteurs,
+criblaient la ville d'obus et de boulets; elle était dans un état
+déplorable. On ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de
+l'après-midi; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu'à la
+fin du jour; la ville était en feu par la plus belle nuit du mois
+d'août. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter
+jusqu'à une porte barricadée par des redoutes faites avec des sacs de
+sel; des milliers de sacs fermaient cette belle entrée; quant à la rue,
+on la traversait entre des fournaises; tous ces beaux magasins étaient
+en braise, surtout un entrepôt de sucre. On ne peut se figurer un pareil
+embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour
+se rendre maître des hauteurs; puis nous restâmes à Smolensk quelques
+jours. Pour sortir, il faut descendre une pente très rapide, traverser
+un pont et tourner de suite à droite. C'est le cas de dire que Smolensk
+nous coûta cher et aux Russes davantage; les pertes de part et d'autre
+furent considérables. De Smolensk à Moscou on compte 93 lieues,
+toujours dans de grandes forêts. C'est le 19 août qu'eut lieu le combat
+soutenu par le maréchal Ney à Valoutina, dans lequel le général Gudin
+fut frappé mortellement d'un boulet. Les Français et les Russes
+éprouvèrent dans cette affaire des pertes qui furent évaluées de chaque
+côté à plus de sept mille hommes; on peut dire que c'était une bataille
+et non un combat. L'Empereur reçut un courrier de cette affaire, et
+apprit que le maréchal Davoust avait dépassé la ligne de bataille de
+trois lieues; il avait franchi une forêt sans la fouiller et pouvait se
+faire couper par les Russes. L'Empereur le prévut et me fit partir pour
+le faire rétrograder. Arrivé près du maréchal, je lui remets mes
+dépêches; sur-le-champ il fait faire demi-tour à sa réserve, et donne
+des ordres de retraite à tout son corps, et me renvoie. Je trouve déjà
+sa division de réserve en colonnes serrées qui occupait toute la route
+dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin à gauche qui
+longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division
+en retraite et je tombe au milieu d'une colonne russe qui traversait ce
+chemin étroit. Voyant qu'elle était en déroute, je ne perds pas la
+carte, je me mets à crier d'une voix de Stentor: «En avant!» Et
+rebroussant chemin, je traverse ces fuyards épouvantés qui baissaient le
+dos en traversant le chemin, je finis par me dégager, et regagnant la
+grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes étaient dans le
+bois.
+
+Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 août pour se
+rendre aux avant-postes; je trouvai l'Empereur et rendis compte de mon
+aventure. «As-tu vu le champ de bataille? demanda l'Empereur.--Non,
+Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de
+Français.--Tu ne peux me suivre; tu partiras demain avec mes équipages
+pour me rejoindre.»
+
+Il dit à son piqueur: «Recevez mon vieux grognard, il vous suivra.» Je
+fus bien traité, et le lendemain j'eus un cheval pour laisser reposer le
+mien; on rejoignit l'Empereur à marches forcées. En abandonnant une
+ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux
+magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes; ils
+continuèrent ainsi pendant 40 lieues, faisant brûler sans pitié leurs
+chaumières encombrées de leurs blessés, que nous trouvions réduits en
+charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route; quant à leurs
+blessés, les amputations étaient bien faites, les bandes bien posées,
+mais ils les envoyaient ensuite dans l'autre monde, et s'ils n'avaient
+pas le temps de leur donner la sépulture, ils les laissaient en piles à
+nos regards. C'était un tableau déchirant. L'Empereur, après avoir
+consacré une partie de la journée du 6 septembre à reconnaître la
+position de l'ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se
+livrer le lendemain; elle est connue sous le nom de bataille de la
+Moscowa. Pour déboucher dans la plaine où étaient les Russes, il fallait
+sortir d'un bois. Dès le début, on trouvait à droite de la route, une
+grande redoute qui foudroyait tout ce qui débouchait; il fallut des
+efforts inouïs pour la prendre. Les cuirassiers l'enlevèrent, et alors
+les colonnes débordèrent dans la plaine. La grande réserve était placée
+à gauche de la grande route, et l'on ne pouvait découvrir les colonnes
+en bataille; ce n'étaient que des osiers en taillis, et des bouquets de
+bois. La nuit fut employée à se mettre en mesure; au petit jour, tous
+furent sur pied, et l'artillerie commença des deux côtés. L'Empereur fit
+faire un grand mouvement à sa réserve, et la fit passer à droite de la
+grande route, appuyée sur un profond ravin d'où il ne bougea pas de la
+journée. Il y avait là 20 à 25,000 hommes, l'élite de la France, tous en
+grande tenue. De temps en temps, en venait lui demander de faire donner
+la garde pour en finir, mais c'est en vain; il tint bon toute la
+journée. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes
+qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie; elles étaient
+toujours repoussées, et de cette position dépendait la victoire. Voilà
+le général qui m'amène à l'Empereur: «Es-tu bien monté?--Oui,
+Sire.--Pars de suite porter cet ordre à Caulaincourt, tu le trouveras à
+droite le long d'un bois; tu apercevras des cuirassiers, c'est lui qui
+les commande. Ne reviens qu'après la fin.»
+
+Arrivé près du général, je lui présente l'ordre; il lit et dit à son
+aide de camp: «Voilà l'ordre que j'attendais, faites sonner à cheval,
+faites venir les colonels à l'ordre!» Ils arrivèrent à cheval et
+formèrent le cercle; Caulaincourt leur lit l'ordre de prendre les
+redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s'emparer,
+disant: «Je me réserve la deuxième. Vous, officier d'état-major,
+suivez-moi, ne me perdez pas de vue.--Ça suffit, mon général.--Si je
+succombe, c'est vous, colonel, qui prendrez le commandement: il faut
+que ces redoutes soient enlevées à la première charge.» Puis, il dit aux
+colonels: «Vous m'entendez, allez prendre la tête de vos régiments. Les
+grenadiers nous attendent. Pas une minute à perdre! Au trot à mon
+commandement, et au galop dès qu'on sera à portée de fusil! Les
+grenadiers enfonceront les barrières.»
+
+Les cuirassiers longèrent le bois, et fondirent sur les redoutes à
+l'opposé du front d'attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux
+barrières. Cuirassiers et grenadiers français luttèrent pêle-mêle avec
+les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort près de moi. Je me
+rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis
+pas de vue. La charge terminée et les redoutes en notre pouvoir, le
+vieux colonel me dit: «Partez, dites à l'Empereur que la victoire est à
+nous. Je vais lui envoyer l'état-major pris dans les redoutes.»
+
+Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes,
+mais le maréchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et
+traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ
+de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied à terre en
+arrivant près de l'Empereur et ôtant la mentonnière qui retenait mon
+chapeau, je vois qu'il lui manque la corne de derrière: «Eh bien, me
+dit-il, tu l'as échappé belle.--Je ne m'en suis pas aperçu; là-bas, les
+redoutes sont prises, le général Caulaincourt est mort.--Quelle
+perte!--On va vous amener beaucoup d'officiers.»
+
+Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n'en étais
+pas fier, car on rit de tout. L'Empereur demanda sa peau d'ours; comme
+il se trouvait sur la pente du ravin, il était couché et presque debout.
+Là vinrent les officiers pris dans les redoutes, escortés d'une
+compagnie de grenadiers. Ils furent mis sur un rang par ordre de grade.
+L'Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur
+avaient pris quelque chose; ils répondirent que pas un soldat ne les
+avait touchés. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en
+présentant son arme à l'Empereur: «C'est moi qui ai pris cet officier
+supérieur.» L'Empereur reçoit toutes les déclarations du grenadier et
+fait prendre son nom.
+
+«Et ton capitaine, qu'a-t-il fait?--Il est entré le premier dans la
+troisième redoute.» L'Empereur lui dit: «Je te nomme chef de bataillon,
+et tes officiers auront la croix. Commandant ajoute-t-il, fais faire par
+le flanc droit, et partez au champ d'honneur.» On crie: «Vive
+l'Empereur!» et ils volèrent rejoindre leur aigle. Nous passâmes la nuit
+sur le champ de bataille, et le lendemain l'Empereur fit ramasser les
+blessés. Nous traversâmes le champ de bataille, cela faisait frémir; les
+fusils russes couvraient la terre; près de leurs grandes ambulances on
+voyait des piles de cadavres; les membres détachés du tronc étaient en
+tas. Murat les poursuivit si rapidement qu'ils brûlèrent tous leurs
+blessés; nous les trouvâmes tous en charbon; voilà le cas qu'ils font
+d'un soldat. L'Empereur quitta Mojaïsk dans l'après-midi du 12, et
+transporta son quartier général à Tartaki, petit village. Le comte
+Monthyon me fait demander: «Vous êtes bien heureux, me dit-il,
+l'Empereur vous désigne pour joindre le prince Murat qui entre demain à
+Moscou. Venez prendre les ordres de l'Empereur.»
+
+Arrivé près de Sa Majesté: «Je t'ai désigné pour aller rejoindre Murat;
+tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les
+caveaux; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon,
+donne-lui ton interprète, et mes dépêches pour Murat. Demain matin, tu
+partiras.»
+
+Que j'étais fier d'une pareille mission! À dix heures, j'étais près du
+prince Murat; je lui remets mes dépêches: «Nous allons partir, me
+dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes.--Oui, mon prince.--Mais vous
+n'avez que la moitié d'un chapeau?--Ce sont les Russes qui en avaient
+besoin pour faire de l'amadou.» Il se mit à rire aux éclats: «Vous
+sortez de la garde?--Oui, mon prince, des grenadiers à pied.--Vous êtes
+un de nos vieux. Donnez l'ordre à vos gendarmes d'être à cheval à onze
+heures pour nous rendre au pont.»
+
+On sort de la forêt. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente
+assez rapide et fait face à un grand pont d'une longueur démesurée,
+bâti sur pilotis, sans eau; il ne sert qu'à la fonte des neiges. Arrivés
+près du pont, nous trouvons les autorités et un général russe qui
+présentèrent les clefs au prince; après les cérémonies d'usage, le
+prince donna une boîte enrichie de diamants au général russe, et nous
+entrâmes par une belle rue large et bien bâtie. Nous étions précédés de
+quatre pièces de canon, d'un bataillon et d'un piquet de cavalerie; tout
+le peuple était aux croisées pour nous voir passer; des dames nous
+présentaient des bouteilles, mais personne ne s'arrêtait. Nous avancions
+au petit pas; arrivés au bout de cette immense rue, on arrive au pied du
+Kremlin. Pour y monter, c'est rapide; c'est un château fort qui domine
+la ville, divisée en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes
+basses d'une grandeur immense. Sur le sommet, à droite, se trouve le
+beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin, à gauche, un grand
+arsenal; à droite, l'église qui est adossée au palais, et en face de
+cette place, un hôtel de ville magnifique. Comme nous détournions à
+droite, nous fûmes assaillis d'une grêle de balles parties des croisées
+de l'Arsenal. Nous fîmes demi-tour; les portes furent enfoncées; le
+rez-de-chaussée et le premier étaient remplis de soldats et de paysans
+ivres, il s'ensuivit un carnage; ceux qui échappèrent furent mis dans
+l'église. J'y perdis mon cheval. Après cette échauffourée, le prince
+Murat continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de
+la ville et se porter sur la route de Kalouga.
+
+Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission; mon
+interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et
+me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprète leur en dit
+trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des
+rafraîchissements, et c'est là que je pris pour la première fois du thé
+au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu'à
+quatre gendarmes et à l'interprète. Je me fais accompagner des gardes
+pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de
+quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres
+par ces messieurs qui m'avaient bien reçu. Je fus invité dans une
+tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur
+faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils
+jetaient tous des regards dessus.
+
+Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au
+pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur démesurée; elle
+s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré
+le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument
+extraordinaire; elle est entourée de briques disposées de manière à
+pouvoir la voir. J'ai monté dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la
+cloche qui remplace celle dont j'ai parlé; elle est aussi monstrueuse,
+le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont
+inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit
+sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne
+fut pas incendiée et devint notre refuge.
+
+Lorsque j'eus rempli la mission qui m'était confiée, j'attendis
+l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait établi son quartier
+général dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever
+mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des
+soldats chargés de fourrures et de peaux d'ours; je les arrête et
+marchande leurs belles pelisses: «Combien celle-ci?--40 francs.» Elles
+étaient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: «Et
+cette peau d'ours?--40 francs.--Les voilà.»
+
+Quelle bonne rencontre que ces deux objets d'un prix inestimable pour
+moi! Je partis avec mes gendarmes chez mon général russe. L'Empereur fut
+forcé dans la nuit de quitter son quartier général du faubourg pour
+venir habiter le Kremlin par suite de l'incendie qui se manifestait dans
+les deux parties des villes basses; il fallait un monde considérable
+pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers à la fois. On dit
+que tous les galériens étaient du nombre, ils avaient chacun leur rue,
+et sortant d'une maison, ils mettaient le feu dans l'autre. Nous fûmes
+obligés de nous sauver sur des places immenses et des jardins
+considérables. Il en fut arrêté 700, mèche à la main, qui furent
+conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie était effroyable
+par un vent qui enlevait les tôles des palais et des églises; tout le
+peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent était terrible,
+les tôles volaient dans les airs à deux lieues. Il y avait à Moscou 800
+pompes, mais on les avait emmenées.
+
+À onze heures du soir, nous entendîmes crier dans les jardins; c'étaient
+nos soldats qui dévalisaient les dames de leurs châles et de leurs
+boucles d'oreilles; nous courûmes faire cesser ce pillage. On pouvait
+voir de deux à trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur
+les bras, qui contemplaient les horreurs de l'incendie, et je puis dire
+que je ne leur vis pas verser une larme. L'Empereur fut forcé de
+s'éloigner le 16 au soir pour aller s'établir, à une lieue de Moscou, au
+château de Pétrowskoï; l'armée sortit aussi de la ville qui resta livrée
+sans défense au pillage et à l'incendie. L'Empereur séjourna quatre
+jours à Pétrowskoï pour y attendre la fin de l'embrasement de Moscou; il
+y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui
+fut préservé du feu. Le grand état-major était établi au Kremlin, et le
+petit état-major, dont je faisais partie, était près des remparts, à peu
+de distance du Kremlin. Je fus employé comme adjoint, avec deux
+camarades, auprès d'un colonel d'état-major pour l'évacuation des
+hôpitaux. Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos
+chevaux et nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et
+il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire
+évacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses
+affaires; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de
+bougies; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une
+plaque d'argent; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en
+argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et en
+faisait des lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de
+banque. C'était un homme dur, à figure ingrate.
+
+Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de
+Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la
+vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du
+sucre (ses caves étaient pleines de tonneaux); elle venait souvent nous
+visiter; aussi sa maison fut respectée; elle parlait bon français. Un
+soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il était
+toujours en route avec ses trois domestiques; il nous fit voir de belles
+fourrures en renard de Sibérie. J'eus l'imprudence de lui montrer la
+mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibérie;
+la mienne était de zibeline, mais il fallut céder. Je craignais sa
+vengeance. Il eut la barbarie de m'en dépouiller pour la vendre au
+prince Murat trois mille francs. Ce pillard d'églises déshonorait le nom
+français; aussi je l'ai vu près de Vilna tomber raide mort gelé! Dieu
+l'a puni, et ses domestiques sautèrent sur lui pour le dévaliser.
+
+Tous les hôpitaux de Moscou sont sous voûtes rondes; Russes et Français
+mouraient dans ces lieux infects; tous les matins, on en chargeait des
+voitures et il fallait présider à cet enlèvement, faire renverser ces
+charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire
+une idée de pareils tableaux. Après l'incendie, on fit faire un relevé
+des maisons brûlées; le chiffre montait à dix mille, et les palais et
+églises, à plus de cinq cents. Il ne restait que les cheminées et les
+poêles qui sont très grands; c'était comme une forêt coupée; il ne reste
+que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n'y avait pas
+une pierre en fondation.
+
+Les palais occupaient la moitié de la ville avec des parcs, des
+ruisseaux, des serres considérables qui contenaient des arbres à haute
+tige et des fruits en hiver; c'était le luxe de Moscou. Quant aux
+pertes, personne ne put les calculer; personne ne peut voir de plus
+tristes tableaux.
+
+Mon pénible service terminé, j'eus quelques jours de repos. Mon général
+me dit: «Je vous attache près de moi; vous ne me quitterez plus, vous
+mangerez à ma table. Vous avez souffert dans l'emploi de l'évacuation
+des hôpitaux. Reposez-vous!» Je fus heureux d'être sous un pareil
+général; je n'avais que le souci d'approvisionner nos chevaux et de me
+mettre à table.
+
+Mon général avait douze couverts, et comme son aide de camp était un peu
+paresseux, je lui dis: «Ne vous tourmentez plus, je veillerai.» Aussi,
+tout arrivait à la maison; nous avions des provisions pour passer
+l'hiver, nous et nos chevaux. Je n'étais pas non plus exempt de service
+pour porter les dépêches à mon tour. L'Empereur passait des revues tous
+les jours; il faisait enlever des trophées de Moscou et la croix du
+tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la
+croix; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de
+hauteur, elle était massive en argent. Tous les trophées étant chargés
+dans de grands fourgons ils furent remis au général Claparède avec un
+bataillon d'escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les
+juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidité
+fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l'armée ne
+fit cesser ce brigandage. C'était déplorable à voir.
+
+Je fus envoyé pour porter des ordres au prince Murat, dans un village,
+à 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une déroute de cavalerie; les
+nôtres, montés à poil nu, avaient été surpris au pansement de leurs
+chevaux. Je ne pus voir le prince Murat; il s'était sauvé en chemise.
+C'était pitié de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le
+prince: «Il est pris, me disaient-ils; ils l'ont pris au lit.» Et je ne
+pouvais rien savoir. L'Empereur le sut de suite par les aides de camp de
+Nansouty, et, arrivant de cette pénible mission, je trouvai l'armée en
+route pour venir au secours de Murat. J'étais moitié mort, et mon cheval
+ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s'en était procuré
+deux bons, et je fus remonté. Le 24 octobre, l'Empereur assiste à la
+bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivâmes le 26 octobre sur les
+hauteurs de la Luja. L'Empereur, de la Luja, rétrograda sur Borowsk. Il
+avait donné l'ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison,
+tous ses bureaux, et de rejoindre à Mojaïsk. On ne peut se faire une
+idée de la rapidité de l'exécution des ordres; les préparatifs furent
+terminés dans trois heures. Nous arrivâmes chez notre princesse; là nous
+trouvâmes de bons chevaux qu'on avait cachés dans une cave. Nous en
+fîmes monter deux superbes, et ils furent attelés de suite à un beau
+carrosse. Durant cette opération, je préparais des provisions; d'abord
+dix pains de sucre, une boîte de thé considérable, des tasses superbes,
+et une chaudière pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions
+plein le carrosse.
+
+À trois heures nous sortîmes de Moscou. Il n'était pas possible
+d'avancer; la route était encombrée de carrosses, et tous les pillards
+de l'armée en avaient en profusion. À trois lieues de Moscou, une
+détonation se fit entendre; la secousse fut si terrible que la terre fit
+un mouvement sous nos pieds. On dit qu'il y avait 60 tonneaux de poudre
+sous le Kremlin, avec sept traînées de poudre et des artifices plantés
+sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mèche à la main, subirent leur
+sort. C'étaient tous des galériens.
+
+Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous eûmes
+atteint l'endroit de notre premier gîte, j'en avais assez du carrosse;
+je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brûler la
+voiture. Dès lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines
+inouïes que nous rejoignîmes le quartier général au delà de Mojaïsk. Le
+lendemain, l'Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et
+gémit de voir encore les cadavres sans sépulture. Le 31 octobre, à
+quatre heures de l'après-midi, il atteignit Wiazma. L'hiver russe
+commença avec toutes ses rigueurs dès le 6 novembre. L'Empereur faisait
+de petites étapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture à pied avec
+un bâton ferré à la main, et nous sur les côtés de la route avec les
+officiers de cavalerie. Tous l'oreille basse, nous arrivâmes le 9
+novembre à Smolensk. Les étapes étaient des plus pénibles, les chevaux
+mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumières,
+ils dévoraient les chaumes. Le froid était terrible déjà; 17 degrés
+au-dessous de zéro. Cela produisit de grandes pertes dans l'armée;
+Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes
+précautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace:
+passant près d'un bivac, je m'empare de deux haches, je fais sauter les
+fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d'une petite
+chaudière pour faire du thé. Arrivé à l'endroit où l'Empereur
+s'arrêtait, je faisais un feu considérable, je plaçais mon général pour
+le faire dégeler, et de suite la chaudière sur le feu pour faire fondre
+de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la
+fumée! Mon eau bouillant, je mettais une poignée de thé, je cassais du
+sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu; on prenait son thé tous
+les jours. Jusqu'à Vilna, je ne manquai pas d'amis; ils suivaient ma
+chaudière, et j'avais dix beaux pains de sucre. Ils étaient trois
+capitaines et nous ne nous sommes quittés qu'à la mort, c'est-à-dire que
+je suis resté seul.
+
+Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de
+l'Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se
+concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des
+hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs,
+ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour
+nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur
+la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les
+Russes nous serraient de près le 22; il apprit que les cosaques venaient
+de s'emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d'exécuter le
+passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les
+Russes avaient brûlé à moitié; ils étaient de l'autre côté à nous
+attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de
+fusil, nous étions déjà dans la misère. À une heure de l'après-midi, 26
+novembre, le pont de droite fut achevé et l'Empereur fît immédiatement
+passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec
+ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et
+traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village,
+ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps
+à l'armée de passer le 27. L'Empereur passa la Bérézina à une heure de
+l'après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau.
+Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur
+fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du
+pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le
+maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé,
+le maréchal me dit: «Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre
+l'Empereur.» Nous traversâmes le pont et le marais gelé; il pouvait
+porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible
+service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour
+nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et
+cette bataille leur coûta cher; nos braves cuirassiers les ramenaient
+couverts de sang; c'était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau
+plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait
+si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas.
+
+Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante; à notre départ
+du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[55] qui entourait les ponts,
+les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces
+malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et
+tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une
+idée d'un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit
+heures et demie.
+
+Aussitôt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: «Pars de
+suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voilà un guide sûr qui te
+conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour.» Il
+fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on
+nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route
+blanche de neige, mais ce n'était que peu de chose encore: nos chevaux
+ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté,
+je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il
+s'échappât. Il me dit: _Bac, tac_. Cela veut dire: _C'est bon_. Enfin
+j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à
+terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos
+chevaux dans la grange. Je lui remis mes dépêches, il présenta un verre
+de _schnapps_ et il en but le premier: «Buvez!» me dit-il en français.
+Il décachette mon paquet et me dit: «Il n'est pas possible que je fasse
+apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me
+demande à trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocèse, mais il
+faudrait un mois pour cela.--Cela ne me regarde pas.--C'est bien, me
+dit-il, je ferai mon possible.»
+
+Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval
+à la grange se mit à crier: _Cosaques! Cosaques!_ Je me voyais pris. Ce
+brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de
+suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête
+et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la réflexion; ce four
+est au ras de terre, sous voûte, très haut et long; il avait déjà été
+allumé, mais il n'était pas trop chaud, c'était supportable. Je n'eus
+pas le temps de me retourner; je mis le genou droit à terre et restai.
+J'étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence
+d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entrée de son four[56]
+pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais
+ils passaient devant la gueule du four où j'attendais mon sort; les
+minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais
+perdu. Que le temps est long quand la tête travaille!
+
+J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent
+devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me
+crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'étaient emparés
+de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village,
+pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard
+que l'Empereur m'avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour
+détourner l'ennemi. Ce digne maire vint près de moi: «Sortez, me dit-il,
+les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre
+armée. Votre route est libre.»
+
+Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre
+dans mes bras, je lui dis: «Je rendrai compte à mon souverain de votre
+action.» Après avoir pris un verre de _schnapps_, il me présenta du
+pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars
+au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modérai,
+car mon cheval aurait succombé. Je ne m'occupai plus de mon guide qui
+resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos éclaireurs, quelle
+joie! je respirais en criant: _gare! gare!_ et je mis alors la main sur
+mon morceau de pain que je dévorai. L'armée marchait silencieusement;
+les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui
+frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin
+je rencontrai l'Empereur, son état-major; j'arrive près de lui chapeau
+bas: «Comment te voilà? et ta mission?--Elle est faite, Sire.--Comment!
+tu n'es pas pris? et tes dépêches, où sont-elles?--Entre les mains des
+cosaques.--Comment! approche, que dis-tu?--La vérité! arrivé chez le
+maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont
+arrivés, et le maire m'a caché dans son four.--Dans son four!--Oui,
+Sire, et je n'étais pas à mon aise; ils ont passé près de moi pour
+entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont
+sauvés.--C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris.--Le
+brave maire m'a sauvé.--Je le verrai, ce Russe.»
+
+Il conta mon aventure à ses généraux et dit: «Marquez-le pour huit
+jours de repos et ses frais doubles.» Je rejoins le général Monthyon, je
+retrouve mes chevaux et mon sucre; j'étais mort de besoin. Le soir,
+arrivé à une lieue de l'endroit où mes dépêches avaient été prises par
+les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce
+maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en
+passant près de lui une bonne poignée de main: «J'aime les Français, me
+dit-il. Adieu, brave officier!» Je bénis encore cet homme qui me sauva
+la vie.
+
+Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans
+les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait où l'on
+couchait. Les routes étaient comme des miroirs; les chevaux tombaient
+sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de
+porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par
+la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Mais la
+garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il
+fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les
+soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des
+grillades qu'ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient
+du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues; ils s'étaient repus du
+cheval avant qu'il mourût. J'usais aussi de cette nourriture, tant que
+les chevaux purent durer. Jusqu'à Vilna, nous faisions de petites
+journées avec l'Empereur; tout son état-major marchait sur les côtés de
+la route. Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des
+prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus
+d'humanité les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le
+sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes; on n'aurait
+pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait
+baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il
+fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et
+les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était
+éteinte chez les hommes; personne même ne murmurait contre l'adversité.
+Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un
+bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les
+jetaient de côté et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient
+sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.
+
+Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de
+route, sans sacs ni fusils. C'est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de
+souffrances; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient
+plus le supporter; les corbeaux gelaient.
+
+Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la
+conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à
+droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards;
+ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques; les
+trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si
+lourds, qu'ils tombèrent. J'eus toutes les peines du monde à rejoindre
+mon poste; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis
+certain que l'homme dans l'état de faiblesse où il se trouvait n'était
+pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs
+d'économies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il était
+faible. Je m'en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux
+grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700
+francs. «Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs.» Tous
+s'en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés
+sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me
+sauvèrent la vie.
+
+À Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'armée, à ceux
+des chefs qu'il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du
+soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous
+restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car
+c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les
+dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre
+cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes,
+toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire
+fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le
+soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour
+aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de
+relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi
+c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne
+s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources;
+et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000
+chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais
+l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à notre tête
+deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de
+Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur
+sang-froid et leur courage.
+
+Le roi de Naples se porta sur Vilna; il y arriva le 8 décembre, et nous
+le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville
+barricadées avec de fortes pièces de bois; il fallut des efforts inouïs
+pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien
+chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres:
+«Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville,
+dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au
+jour. Ne perdez pas de temps.» Rentré dans mon logement, je me prépare
+pour partir; je réveille mon camarade qui n'entendait pas de cette
+oreille; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l'ennemi; à
+trois heures, je lui dis: «Partons!--Non, dit-il, je reste.--Eh bien! je
+te tue, si tu ne me suis pas.--Eh bien! tue-moi!»
+
+Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me
+suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à
+l'ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la
+porte de Witepsk; nous n'eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des
+horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements
+furent égorgés; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les
+juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l'intrépide
+Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l'armée russe
+avaient dépassé la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups
+de fusil, on les arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la
+montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de
+l'armée et les voitures de l'Empereur restèrent au pied; les soldats se
+chargèrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent
+défoncés. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne
+peut voir un pareil tableau.
+
+Nous marchâmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à
+minuit; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur
+Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par
+le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La
+retraite était urgente; le maréchal Ney l'effectua à neuf heures du soir
+après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d'artillerie, en
+approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se
+retirèrent sur l'Oder, et, après l'évacuation de Berlin, vinrent prendre
+position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du
+départ de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour
+retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Ney
+qu'il maintint l'ennemi à Kowno par son intrépidité; je l'ai vu prendre
+un fusil avec cinq hommes et faire face à l'ennemi. À de pareils hommes,
+la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d'être sous le
+commandement du prince Eugène, qui fit tous ses efforts pour réunir nos
+débris.
+
+À Kœnigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient
+nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur étaient
+fermées; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de
+suite avec mes deux camarades à l'hôtel de ville; personne ne pouvait
+approcher; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l'on me fit
+passer par la croisée; on me donna trois billets de logement et nous
+fûmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit à nous
+regarder. Ils étaient à dîner; voyant ce sang-froid de leur part, je
+tire 20 francs et leur dis: «Faites-nous donner à manger, nous vous
+donnerons 20 francs par jour.--Ça suffit, dit le maître. Je vais vous
+faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la
+paille et des draps.»
+
+On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30
+francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien
+eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations.
+Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé de foin et d'avoine depuis Vilna;
+comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin!
+Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude!
+Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied
+gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter le médecin pour me faire
+faire une botte. Il fut décidé de m'en faire une fourrée en lapin, et
+d'y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me
+panser: «Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20
+francs.--Demain, à huit heures, vous l'aurez.» Je gardai donc mes
+bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier; celui-ci
+fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-né; plus d'ongles, plus
+de peau, mais dans un état parfait.--Vous êtes sauvé, me dit le médecin.
+
+Il fait appeler le maître et son épouse: «Venez voir, leur dit-il, un
+pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper.» Ils
+donnèrent de bonne grâce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis
+dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin: «Combien vous
+faut-il?--Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye
+pas.--Mais.--Pas de mais, s'il vous plaît.»
+
+Je lui tendis la main. «Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de
+vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez
+pas à l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si
+vous pouvez arriver à la saison des fraises, vous en écraserez plein un
+plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse
+autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des
+fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.--Je vous remercie,
+docteur.--Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs.--Pas du
+tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s'il vous plaît.--Combien?
+lui dis-je.--Dix francs.--Mais vous vous êtes entendus tous les
+deux.--Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au
+rhum.--Non! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu,
+braves Français.»
+
+Je suivis l'ordonnance du médecin, et jamais je ne m'en suis ressenti;
+mais cela me coûta douze francs de fraises.
+
+Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai là le
+prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre
+de la guerre: «Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant,
+et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur.
+J'ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles
+à l'armée.»
+
+Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28
+décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me
+réservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restâmes quelques
+jours à Kœnigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée
+réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu'il
+fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là, l'armée
+prit une petite consistance. Je reçus l'ordre de faire faire les plaques
+de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver
+leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques
+ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois
+francs. Le vice-roi n'était pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le
+temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir;
+toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me
+disais: «Je vais joliment débarrasser l'armée.»
+
+Sur l'Elbe, le prince Eugène réunit l'armée dans une belle position; il
+avait tout prévu: soins et attentions pour son armée, rien ne manquait.
+Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait à
+tout, il n'était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour
+reconnaître l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois,
+avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d'infanterie, 700 à
+800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite,
+marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrière
+lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se
+maintint pendant trois mois sans perdre de terrain.
+
+Je reçus un jour la lettre suivante:
+
+ «Monsieur Coignet,
+
+«Je vous envoie ci-joint un exemplaire du _Moniteur_ qui contient les
+dispositions prescrites par l'Empereur pour les équipages de l'armée.
+Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard,
+mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui
+ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront
+brûlées.
+
+ «_Signé: Le Général de division,
+
+ «Chef d'état-major du major général_,
+
+ «Cte MONTHYON.»
+
+Je me rends chez mon général, et je dis: «Voilà un ordre sévère, mon
+général.--Je vais débarrasser l'armée de ses entraves. Pas de grâce pour
+personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui
+n'auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces
+pillards d'armée; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre
+à notre artillerie.--Vous êtes le maître d'agir. Cette mission sera
+orageuse pour moi.--Je suis là pour vous seconder. Qu'ils viennent se
+plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât; et le reste,
+vous le remettrez à l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.»
+
+
+
+
+
+HUITIÈME CAHIER
+
+JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.--CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.--LES ADIEUX DE
+FONTAINEBLEAU.
+
+
+Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de
+l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer
+sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les
+Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous
+laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans
+être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille.
+Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même
+temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le
+prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en
+flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen.
+L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait
+l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de
+Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement
+à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute
+cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes.
+Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons
+et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au
+champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour
+retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous
+silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des
+couronnes.
+
+Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre
+reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs;
+l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais
+toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se
+touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer.
+
+Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la
+rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le
+conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon.
+
+Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du
+pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des
+états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste
+fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de
+curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je
+faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout
+harnachés, sans compter les voitures attelées de bœufs. Je fis conduire
+200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste;
+les bœufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me
+montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais
+un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!»
+
+Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du
+ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux
+grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.--Il se peut, mon
+prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.--Eh bien! je
+le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il
+continuera ses fonctions.»
+
+Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il
+se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?--Oui, mon
+général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.--Allons dîner!»
+
+Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval
+demain.--Mais, mon général, vous dites: Capitaine...--Oui, voilà la
+lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai
+fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination
+en attendant votre lettre de service.
+
+--Combien je suis heureux!
+
+--Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de
+suite des épaulettes de capitaine.--Mais, général, comment?--J'ai fait
+donner permission à un passementier de s'installer dans la grande
+rue.--Je vais le trouver, si vous me le permettez.--Allez, mon
+brave.--Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous
+dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et
+leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel
+pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors:
+«Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action
+des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé
+nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des
+vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous.
+Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait,
+mon général?--Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue,
+mais les autres voitures?--Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées
+au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J'ai pris cela
+sous ma responsabilité.--Vous avez bien fait.»
+
+Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient
+coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est
+du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.»
+
+Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une
+bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures
+sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une
+plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers
+six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit
+en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la
+cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de
+cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme
+nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux
+coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au
+maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le
+maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui
+était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques
+heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du
+quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la
+route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de
+la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la
+tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait
+le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il
+a perdu ses enfants.»
+
+Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp,
+accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan;
+il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp,
+il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait
+l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse.
+
+Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement
+pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle
+campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit
+connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un
+effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était
+en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent
+douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit
+7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août.
+L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent
+à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr
+restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui
+ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre
+heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et
+2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ
+3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent
+blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par
+torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur
+présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre
+gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une
+redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent
+pas des palissades de l'enceinte.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la
+ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde,
+nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la
+figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?--C'est mon pruneau,
+Sire.--Ah! tu chiques?--Oui, Sire.--Prends ta compagnie et va prendre
+cette redoute qui me gêne.--Ça suffit.--Tu marcheras le long des
+palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de
+suite.»
+
+Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à
+cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court
+à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant
+seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe
+son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en
+deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur,
+qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant
+par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena
+au milieu de sa compagnie.
+
+Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie),
+je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui
+avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis
+content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier
+lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton
+sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie
+tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les
+épaules.
+
+Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint
+prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans
+des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur
+nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour
+l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma
+mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très
+longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses
+généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la
+main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du
+terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et
+l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste.
+Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier:
+«Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les
+empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'œil dans
+la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils
+seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde:
+leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite
+lorgnette dit: «Moreau est tombé!»
+
+Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena
+l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait
+prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre
+Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que
+les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il
+l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes
+contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous
+diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en
+écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de
+l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de
+traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut
+mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au
+grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On
+blasphémait contre l'Empereur: «C'est un ---, disaient-ils, qui nous
+fera tous périr.»
+
+J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de
+cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que
+notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous
+porter à marches forcées.--J'approuve votre idée, mais l'Empereur est
+têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.»
+
+L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment
+d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la
+fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa
+santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur
+comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré
+dans les vallées de Tœplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite,
+celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de
+Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14
+septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit
+diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du
+15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença
+l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette
+première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa
+la victoire indécise.
+
+Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence
+sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur
+m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée
+de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les
+cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de
+bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre
+de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18
+octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je
+voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur
+le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de
+bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et
+marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division
+d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je
+donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir
+prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de
+cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et
+tirent à toutes volées sur nous.
+
+J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas
+dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis
+aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes
+après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine.
+Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les
+boulevards et la grande chaussée.»
+
+Je pars en plaçant le premier piqueur à la tête de mes attelages. Près
+du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et
+deux soldats: «Que faites-vous là?» leur criai-je.--Ils me disent en
+italien: «Ils sont morts (les canonniers).--Mettez-vous à la tête des
+voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tête!» Je me
+trouvais fier d'avoir cette pièce pour ouvrir ma marche.
+
+Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser
+couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second
+boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la
+promenade; ma pipe n'est pas plutôt allumée qu'un obus tombe près de
+moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'équilibre, mais voilà
+les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait; je ne
+pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette
+dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des
+attelages, je criais: «Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons;
+le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos
+pistolets au poing! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la
+tête; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures
+de notre maître.» Deux de mes piqueurs avaient été atteints; la
+mitraille avait enlevé deux boutons à l'un et percé l'habit de l'autre;
+j'avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut
+blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l'embouchure du
+défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui
+sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre,
+et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand
+pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit
+pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait
+défiler son parc, je l'aborde: «Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez
+me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les
+voitures de l'Empereur, le trésor et les cartes de l'armée. J'ai l'ordre
+de les conduire au delà du fleuve.--Oui, mon brave, sitôt que nous
+aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous
+faire traverser le pont.--Voilà, lui dis-je, une pièce de canon qui
+était abandonnée; je vous la remets tout attelée.--Allez la chercher,
+dit-il à deux canonniers, je la prendrai.»
+
+Je retourne au galop vers mon convoi: «Nous sommes sauvés, dis-je aux
+piqueurs; nous passerons, faites atteler.» Je reste près du petit pont
+et mes voitures arrivent; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le
+pont, je dis aux canonniers: «Partez rejoindre vos pièces», et je
+remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve
+plus l'artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je
+rencontre les ambulances de l'armée commandées par un colonel de
+l'état-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon
+premier piqueur lui dit: «Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder
+la moitié du chemin.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Je vais
+en faire part à l'officier qui commande, répliqua le piqueur.--Qu'il
+vienne, je l'attends!»
+
+Il vient me rendre compte, je pars au galop; arrivé près du colonel, je
+le prie de me céder la moitié du chemin. «Puisque vous l'avez cédée au
+parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite,
+et nous doublerons.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Est-ce là
+votre dernier mot, colonel?--Oui.--Eh bien! au nom de l'Empereur,
+appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule.» Je le pousse du
+poitrail de mon cheval, répétant: «Faites appuyer à droite, vous
+dis-je.» Il veut mettre la main à son épée: «Si vous tirez votre épée,
+je vous fends la tête.» Il appelle à son secours des gendarmes qui
+disent: «Démêlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous
+regarde pas.» Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son
+ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me
+dit: «Je rendrai compte de votre conduite à l'Empereur.--Faites votre
+rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'après vous, je vous en donne
+ma parole.»
+
+Je passai le grand pont; à gauche est un moulin, et entre les deux un
+gué où toute l'armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est
+encaissée et très profonde, les bords sont à pic; elle fut le tombeau de
+Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me
+placer derrière cette belle batterie qui m'avait protégé. Quand la nuit
+vint, les deux armées étaient dans la même position qu'au commencement
+de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de
+quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles
+épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il
+nous restait à peine 16,000; il était impossible de conserver plus
+longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. À
+huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la
+ville et s'établit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, où il passa la
+nuit à dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain,
+mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l'artillerie
+et aux troupes; il me fit appeler: «Eh bien, et vos voitures? Comment
+vous êtes-vous tiré de cette bagarre?--Bien, mon général, toute la
+maison de l'Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l'armée;
+rien n'est resté en arrière, j'ai tout sauvé, mais j'ai dix boulets qui
+ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement.» Et je lui
+conte mon affaire du défilé avec le colonel; il me dit qu'il en ferait
+son rapport à l'Empereur. «Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai
+l'Empereur demain matin. Qu'il se présente! il devrait être sur le champ
+de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de
+l'ennemi; il va avoir un _savon_ de l'Empereur. Vous étiez à votre
+poste, et lui n'y était pas.--Mais, général, je l'ai mené dur; je
+voulais lui fendre la tête. S'il avait été mon égal, je l'aurais sabré,
+mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.--Eh bien! je me
+charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous étiez
+autorisé de l'Empereur, et lui pas.» Jugez si j'étais content!
+
+Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de
+bataille; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons.
+C'était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue
+touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'éloigna de Leipzig. Il se
+dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de
+Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l'artillerie de ne
+faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la
+ville, l'arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais
+les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de
+l'autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que
+l'armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu
+à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux
+troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce
+dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l'Elster à la
+nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus
+heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français
+échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu'à deux heures de
+l'après-midi furent faits prisonniers; 250 pièces d'artillerie restèrent
+au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva à son quartier général bien
+fatigué; il avait passé la nuit sans dormir; il était tout défait: «Eh
+bien! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils?--Tout
+est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les
+promenades.--Fais-le venir! Il a eu une affaire sérieuse avec un
+colonel.--Je le sais, dit le général.--Fais-les venir tous les deux,
+qu'ils s'expliquent.» Le général conte l'affaire. J'arrive près de
+l'Empereur. «Où est ton chapeau?--Sire, je l'ai jeté dans une des
+voitures, je ne peux le retrouver.--Tu as eu des raisons sur la grande
+chaussée?--Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a
+répondu qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de moi, je lui ai dit: «Au
+nom de l'Empereur, appuyez à droite!» Il l'avait fait pour l'artillerie
+et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l'ai menacé;
+s'il avait été mon égal, je l'aurais sabré.»
+
+L'Empereur se tournant vers le colonel: «Eh bien! que dis-tu? tu l'as
+échappé belle; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans
+mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison.
+Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!»
+
+Après que l'Empereur eut réuni tous nos débris, l'armée traversa la
+Saale dans la journée du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un
+petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi
+Murat quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première
+journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi
+que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restèrent
+fidèles. L'armée partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta
+successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant été informé d'une
+manœuvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur
+Hanau. Arrive devant la forêt que la route traverse aux approches de
+cette ville, Napoléon passa la nuit à faire ses dispositions. Le
+lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait:
+«Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort.
+Tenez-vous prêts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez
+pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le
+chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de
+grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous
+serez commandés par Friant.» Et il se promenait, parlait à tout le
+monde, mais les traînards n'étaient pas bien reçus. Tout cela se passait
+dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l'ennemi;
+mais nous avions affaire à un plus fort que nous; l'armée bavaroise qui
+nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes.
+L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les
+grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant
+partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval,
+avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers
+l'Empereur: «Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à
+cheval?--Va, me dit-il, c'est un brave de plus.»
+
+Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demandé;
+je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette
+masse qui les attendait de pied ferme de l'autre côté d'un ruisseau qui
+traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables.
+Nous fûmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profité, il
+fallait poser les armes. Impossible de manœuvrer, on enfonçait dans la
+bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient à tourner la position; les
+chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent
+résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la
+foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le
+plus épouvantable que j'aie vu de ma vie.
+
+Je me trouvais à l'extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais
+suivre le capitaine: «Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'êtes
+pas de taille, vous gêneriez la manœuvre.»
+
+J'étais contrarié, mais je me contins; en jetant un coup d'œil à ma
+gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est
+entouré du côté où je me trouvais d'une muraille très élevée qui masque
+les maisons.) Je m'élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de
+mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur
+moi. Je m'arrête; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa
+longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai
+encore chez moi). Je l'aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la
+tête. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et
+pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le
+vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa
+queue en panache. L'Empereur me voyant près de lui: «Te voilà de retour?
+À qui ce cheval?--À moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai
+coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave;
+c'est lui qui m'a chargé.--Te voilà monté sur un bon cheval; fais
+préparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort,
+sitôt le chemin libre.--Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns
+sur les autres.--Je vais faire déblayer la route de suite.
+
+Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté: «La victoire est
+complète.» Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une
+journée de bonheur.
+
+Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de
+faire passer son parc. Je reçus l'ordre de partir sous bonne escorte, il
+faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la
+nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de
+beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit
+sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d'abandonner,
+opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna
+l'entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'armée se mit
+en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'armée
+bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés; celle
+des Français s'éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille
+malades ou blessés. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à
+Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9
+novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud.
+L'armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux
+débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd'hui dénuée
+de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises;
+ils furent atteints d'une fièvre jaune et on les trouvait morts tous
+pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs
+parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pénible corvée à faire,
+car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts
+dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de
+grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin.
+
+Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacés d'être mitraillés; on
+renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou,
+c'était à moi que cette pénible corvée était échue; toutes les voitures
+de l'Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent
+jamais!
+
+Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps
+dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements,
+et nous fûmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait
+d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze
+cents gendarmes à pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une
+nouvelle armée. À Paris, il les a réunis aux gardes d'honneur, mais tout
+cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à
+toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis
+contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant
+partout où ils se sont trouvés en présence de l'Empereur, ils ont été
+battus. Si l'énergie de ses généraux n'avait pas ralenti, les ennemis
+auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune
+et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand
+homme; il était partout, il voyait tout.
+
+Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la
+Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce
+n'était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La
+ville fut massacrée par la fusillade et l'on pouvait compter dans les
+fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les
+arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent
+pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés
+perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour
+prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une
+position d'où ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos
+troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À
+force de manœuvrer, les terres se détrempèrent; la journée s'avançait,
+on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant
+l'Empereur, à cheval près d'un enclos, se préparait à tenter un dernier
+coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui
+emmenaient une pièce de canon: «À moi, me dit-il, au galop!» Il part
+comme la foudre; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux
+soldats du train ramenèrent leur pièce. À ce moment, l'Empereur lui dit:
+«Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse.
+Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement.»
+
+Le voilà qui passe devant sa première ligne; s'arrêtant au centre des
+régiments, il dit: «Soldats, je suis votre colonel; je marche à votre
+tête; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris.» Tous
+les soldats crient: «Vive l'Empereur.» La nuit arrivait, il n'y avait
+pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en
+valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put
+les contenir, ils passèrent à la course devant l'état-major. Le grand
+élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne
+qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est
+rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but; tous
+les obstacles sont surmontés. C'est le 29 janvier à la nuit que Brienne
+fut enlevé; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les
+combattants; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les
+Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés; nos
+troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu'elles
+heurtèrent l'état-major du général Blucher; il perdit beaucoup
+d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de
+Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs
+reprises par nos tirailleurs, le feld-maréchal n'avait dû son salut qu'à
+la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L'Empereur
+fit alors faire un _à-gauche_, ne s'arrêta pas au château, et poursuivit
+l'ennemi jusqu'à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de
+cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas
+des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir; ils
+se ruèrent d'abord sur un des généraux qui cria: «Aux cosaques!» et se
+défendit. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à
+redingote grise courut sur lui; le général Corbineau se jeta d'abord à
+la traverse, mais sans succès; le colonel Gourgaud, qui causait en ce
+moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à
+bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur
+ces maraudeurs. Il était temps de s'arrêter; tout le monde était sur les
+dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans
+manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces
+et s'étaient battus comme des lions; un contre quatre.
+
+De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive
+gauche de l'Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er
+février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert; ils reçurent une
+bonne frottée; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l'Aube,
+au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première
+bataille rangée de la campagne; nous conservâmes notre champ de
+bataille, mais rien au delà; nous ne pûmes recommencer le lendemain.
+Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11
+février, on se battit à Montmirail. Partout où l'Empereur se trouvait,
+l'ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry; le 15, combat de
+Gennevilliers; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées
+de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de
+nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur
+Montereau; c'est là que l'Empereur avait placé un corps d'armée pour les
+recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et
+tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau
+fut dévasté; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville.
+L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'armée,
+dit: «Au galop!» Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la
+route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il
+distingua de cette position l'ennemi qui défilait sur le pont de
+Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre:
+«Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un
+tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manquée, je vole
+à ton secours avec ma vieille garde.» Et nous voilà partis.
+
+Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous
+arrivâmes sans être arrêtés; nous tournons à gauche par quatre sur le
+pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n'était pas passée. En
+arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle
+pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits;
+nos chevaux volaient. J'étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la
+bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d'être rapporté. En
+franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant
+intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des
+pièces de bois pour aider au passage.
+
+Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg
+étant encombré des voitures de l'arrière-garde, nous ne pouvions passer
+qu'à coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui échappèrent à notre
+fureur se fourrèrent sous les fourgons. L'écume sortait de la bouche du
+maréchal, tellement il frappait.
+
+Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une
+plaine immense, le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais
+l'Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser
+les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours.
+Ce bataillon nous sauva; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie.
+Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les
+avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La
+terre fut jonchée de chevaux et d'hommes, et nous pûmes atteindre le
+faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son
+artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont,
+sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en
+batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est là que l'Empereur
+fut canonnier; il pointait lui-même les pièces. On voulut le faire
+retirer: «Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore
+fondu.» Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi
+par l'homme qu'il avait élevé à une haute dignité! Il était furieux d'un
+pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous
+remontâmes près de l'Empereur. «Votre rapidité dans cette charge,
+dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.--Vos
+chasseurs nous ont sauvés», dit le maréchal.
+
+J'étais si content de moi que, mettant pied à terre, j'embrassai mon
+cheval; grâce à lui, j'avais sabré à mon aise.
+
+Le 21, combat de Méry-sur-Seine; le 28, combat de Sézanne; le 5 mars,
+combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques;
+le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs
+considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille
+garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d'Espagne, qui firent des
+prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la
+nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes
+faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la
+ville étaient barricadées; près de la porte qui fait face à la route de
+Paris, se trouve une élévation surmontée d'un moulin à vent. L'Empereur
+y établit son quartier général en plein air. Nous lui fîmes un bon feu;
+l'on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de
+Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea près du bon feu; nous
+tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l'avance à dix
+heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable
+sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: «Que se passe-t-il par
+là?--C'est un _hourra_, Sire, lui répond son aide de camp.--Où est un
+tel? (C'était un capitaine commandant une batterie de 16.)--Le voilà,
+Sire!» lui dit-on.
+
+Il approche de l'Empereur: «Où sont tes pièces?--Sur la route.--Va les
+faire venir.--Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne
+est devant moi.--Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il
+faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c-- si tu ne perces pas
+les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les
+fossés.»
+
+Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu
+de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers
+et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces
+passèrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant
+le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route
+dans une belle place face à la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le
+malheur voulut qu'il se trouvât deux pièces en batterie près des portes,
+en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout.
+Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les
+redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade,
+l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en
+ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque
+escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se
+mettre en bataille derrière les pièces; on fait cesser le feu et tous se
+précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils
+traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme
+éclaira les croisées. Ce n'étaient que lumières; on aurait pu ramasser
+une aiguille. L'Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit
+dans Reims, et les Russes en pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à
+discrétion, leur _hourra_ leur coûta cher. Si l'Empereur avait été
+secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient
+perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la
+force, il fallut succomber.
+
+Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulûmes tenter un
+dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard; l'ennemi
+était au bord de la forêt et Paris s'était rendu sans résistance. Il
+fallut revenir à Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de
+tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités; ils le forcèrent
+d'abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et
+lui parla de moi: «Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de
+ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de
+bataillon, mais il est trop tard.» Il lui fut accordé six cents hommes
+pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne
+volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer:
+«Je vais les choisir. Que personne ne bouge!» Et passant devant le rang,
+il désignait lui-même: «Sors, toi!» et ainsi de suite. Cela fut long.
+Puis il dit: «Voyez si j'ai mon compte.--Il vous en faut encore vingt,
+dit le général Drouot.--Je vais les faire sortir.»
+
+Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il
+rentra dans son palais, disant au général Drouot: «Tu conduiras ma garde
+à Louis XVIII à Paris après mon départ.»
+
+Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il
+donna l'ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces
+vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il
+descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta
+devant ses vieux grognards: «Que l'on m'apporte mon aigle!» Et le
+prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut
+touchant! On n'entendait qu'un gémissement dans tous les rangs; je puis
+dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour
+l'île d'Elbe. Ce n'était qu'un cri: «Nous voilà donc laissés à la
+discrétion d'un nouveau gouvernement.» Si Paris avait tenu vingt-quatre
+heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris
+ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire
+contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai
+conservé la mienne comme souvenir.
+
+
+
+
+NEUVIÈME CAHIER
+
+EN DEMI-SOLDE.--LES CENT JOURS ET WATERLOO.--RENTRÉE À AUXERRE.--DIX ANS
+DE SURVEILLANCE.--MON MARIAGE.--1830. JE SUIS NOMMÉ PORTE-DRAPEAU DE LA
+GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.
+
+
+Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements,
+avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner;
+je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaçai mon
+domestique à la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je
+partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans
+cette ville toute l'année 1814.
+
+Je ne connaissais personne; je finis par être invité chez M. Marais,
+avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il
+poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous
+avait dépouillés d'un peu de biens du côté de notre mère. C'était le
+beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura
+dix-sept ans. Je ne l'appris qu'à mon arrivée de l'armée. Lorsque mon
+procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me
+posai là dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires
+déclamer et blasphémer contre moi. C'était terrible de me voir
+vilipender par l'avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin
+s'adressait ainsi au tribunal: «Le voilà, en me montrant, ce lion
+rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence; je l'ai vu à
+Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.»
+
+Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière; je fourrais des prises de
+tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps
+que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la
+parole au président: «Je prie le tribunal de remettre ma cause à
+huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres
+de services.» Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi; je pris de suite
+mes lettres de service avec brevets et certificats à l'appui.
+
+À la huitaine, mon procès fut appelé; je portai tous mes papiers sur le
+bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces
+papiers, il les examine; après les avoir compulsés, il en fit part à ses
+juges, et il interpella Chapotin: «Monsieur Chapotin, répondez.
+Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville?--Non, Monsieur le
+Président.--Eh bien, le capitaine Coignet y était; en voilà la preuve
+par ses lettres de service. Il était loin d'Auxerre à cette époque, il
+défendait sa patrie et vous l'avez injurié, vous lui devez des excuses,
+il vous a écouté avec un sang calme qui est d'un homme réfléchi.»
+
+M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du
+tribunal, il voulait m'emmener chez lui dîner; je le remerciai. Mon
+procès était interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent
+ruinés avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient être
+suffisants: «Jamais ce procès ne finira», me dit-on.
+
+Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès,
+pour lui conter que, durant que j'étais sous les drapeaux, l'on m'avait
+dépouillé d'un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait
+depuis dix-sept ans: «Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il,
+mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la
+porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit: «Allez, mon brave;
+votre procès sera terminé.»
+
+Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre; après
+lecture, il dit à son secrétaire: «Écrivez à M. Rémon, président, et à
+M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres
+et justice vous sera rendue. À quel corps apparteniez-vous?--À
+l'état-major de l'Empereur.--Avez-vous été en Russie?--Oui, Monsieur le
+Ministre.--C'est bien, partez pour votre département.»
+
+J'arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets
+ma lettre; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre,
+faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait
+tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre
+cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé: «Il
+faut vous mettre des sangsues.--Combien? Vous ne le savez pas, répond le
+docteur,... autant qu'il y a d'avoués à Auxerre.» (On disait qu'il
+faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président; ce
+bon vieillard me reçut affablement: «Voilà une lettre du ministre de la
+justice pour vous.--Voyons», me dit-il.--Après lecture: «Vous connaissez
+donc le ministre?--Je connais le prince de Cambacérès.--Votre affaire
+sera terminée sous peu.--Il est temps: dix-sept ans, c'est long.--C'est
+vrai», dit-il.
+
+Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des
+hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je
+louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabitée, par
+bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche
+arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la
+modique demi-solde. J'allai trouver le général et de là chez M. de
+Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour
+recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour
+cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappèrent le
+grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre
+Légion d'honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde
+se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui
+commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde
+pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volonté pour
+conduire des déserteurs à Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la
+parole: «C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux
+officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j'irai à cheval et
+que les rations pour mon cheval me seront accordées.--Ça suffit», dit le
+général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas
+compte de mes rations, je réclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me
+rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès: «Je
+vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va être
+plaidé à fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne
+sont pas prêts.» Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les
+procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de
+l'avoué.
+
+Je pris patience; je me rendais au café Milon; je trouvai des groupes de
+vieux habitués qui parlaient politique; ils m'abordèrent pour me
+demander si je savais des nouvelles: «Point du tout, dis-je.--Vous ne
+voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.--Je vous jure
+que je ne sais rien.--Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est passé
+un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait
+faire arrêter.--Je ne vous comprends pas.--Vous faites l'ignorant. C'est
+pour cela qu'il a gardé son cheval, dit l'un d'eux; il attend la _capote
+grise_.--Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous
+compromettre.»
+
+Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir
+mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des
+bruits qui circulaient: «Vous seriez content, dit-il (je souris)... Je
+vous vois d'ici monter à cheval. S'il venait, vous partiriez.--De bon
+cœur, c'est vrai!--Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire.
+Restez à dîner; j'ai besoin de quelques notes.» Le mardi suivant, mon
+procès fut appelé et plaidé à fond; le délibéré fut remis à 15 jours.
+Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est
+gagnée, ils vont être rossés d'importance»; mais j'étais loin de compte,
+je n'en vis la fin qu'en 1816.
+
+Une tempête se préparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres.
+On débitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur était débarqué à
+Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde
+était dans la consternation; mais la certitude éclata lorsqu'il nous
+arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e, avec le maréchal
+Ney à sa tête. On disait qu'il allait pour arrêter l'Empereur: «Ça n'est
+pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu à Kowno prendre un fusil et
+avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l'Empereur nommait
+son lion, ne peut mettre la main sur son souverain.» Cela me faisait
+frémir, j'étais aux écoutes, je n'arrêtais pas. Enfin, le maréchal se
+rend chez le préfet; il fut fait une proclamation publiée dans toute la
+ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte
+était revenu et que l'ordre du Gouvernement était de l'arrêter. Et _à
+bas Bonaparte! Vive le Roi!_ Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e
+de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive
+l'Empereur! Qu'aurait fait ce maréchal sans soldats? Il fut contraint de
+fléchir.
+
+Le soir, cette avant-garde arriva à l'hôtel de ville, mais pas comme
+elle était partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le
+soir. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut
+que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et
+crier à tue-tête: «Vive l'Empereur!» Je puis dire que je me dilatais la
+rate.
+
+Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour
+voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige
+avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes
+arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de
+ligne se forme en carré et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit
+former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir près de
+lui: «Te voilà, grognard.--Oui, Sire.--Quel grade avais-tu à mon
+état-major?--Vaguemestre du grand quartier général.--Eh bien, je te
+nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier
+général. Es-tu monté?--Oui, Sire.--Eh bien, suis-moi, va trouver
+Monthyon à Paris.»
+
+Ce beau cercle d'officiers formé autour de l'Empereur firent une
+couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L'Empereur leur dit:
+«Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien à
+craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse
+d'Angoulême.»
+
+Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans
+la première pièce, je trouvai le général Bertrand. «Vous voilà, vous
+êtes content, vous nous restez.--Oui, mon général.--Vous viendrez me
+voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre
+gendarmerie s'est donc sauvée?--Je ne sais pas, mon général.--L'Empereur
+est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je
+crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà
+deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer
+chercher par les agents de police; la soutane va être secouée; il en est
+bien sûr.»
+
+Un instant après, je vois arriver l'abbé Viard, bien penaud en passant
+au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l'introduit près
+de l'Empereur pour recevoir son _galop_. Le corps d'officiers arrive
+pour être présenté avec son colonel; au sortir, celui-ci vient près de
+moi: «Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?--C'est vrai,
+colonel.--Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice à
+Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.--Vous avez
+grandi; votre carrière est belle, colonel.--Je vous remercie; nous nous
+reverrons à Paris. Qu'il commande bien! dit-il à ses officiers, je vous
+ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà, Messieurs!» Et il me serra
+la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis
+pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans
+une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de
+troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on
+marchait de nuit); les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes
+notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je
+descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon
+général Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nommé à Auxerre
+vaguemestre général du grand quartier général. «Que je suis content, mon
+brave, de vous avoir près de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me
+regarde.» Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: «Je désire parler
+au général Bertrand.--Je vais l'appeler», me dit le général Drouot. Le
+général arrive: «Déjà, mon brave! vous avez donc pris la poste?--Je suis
+venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six
+jours, mon général.--Accordé! partez!»
+
+Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j'arrive le samedi matin.
+À cette époque le public se promenait à l'Arquebuse le dimanche. Sur les
+quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir
+comme si je n'avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué
+qui me dit: «Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.--Mais il
+faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre à Paris.--Eh
+bien, elle restera en suspens.» Je partis pour prendre mon poste,
+j'arrivai chez mon frère; je fus le lendemain chez mon général: «Vous
+voilà, mon brave? Voilà votre brevet; vous avez droit au logement avec
+votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de
+l'arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut
+vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit
+comme faisant partie du _bataillon sacré_ à 300 francs, vous irez les
+toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes
+ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi.»
+
+Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et
+présentai mon brevet au maire qui dit après l'avoir lu: «Vous êtes le
+frère du logeur du marché d'Aguesseau?--Oui, Monsieur.--Vous êtes
+vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l'état des
+ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.--Je
+vous remettrai cela, j'en prendrai note.--Vous me rendrez service,
+crainte d'abus.--Vous l'aurez sous trois jours.--Depuis quand êtes-vous
+à Paris?--Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me
+présenter sans ordre pour avoir mon logement.--Eh bien, vous y avez
+droit depuis votre arrivée à Paris; tout le bataillon sacré est logé
+chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de
+votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre
+paye, et pour votre logement (6 fr. par jour).» Je partis avec la main
+pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j'avais mon logement et
+mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300
+francs de gratification du _bataillon sacré_. Arrivé près du capitaine
+qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers
+n'étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être
+capitaine d'une compagnie de cent officiers): «Je viens, capitaine,
+réclamer les 300 francs qui me sont dus.--Comment vous
+nommez-vous?--Coignet.» Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: «Je
+n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.--Mais vous
+avez mon argent.--Je vous dis que la paye est terminée.--Ça suffit,
+capitaine, je vais voir cela.»
+
+C'était un vieil émigré qui s'était présenté à l'Empereur pour reprendre
+du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général
+Bertrand du désappointement que j'avais eu: «Ce n'est pas possible! ce
+vieux chevalier ne veut pas vous payer?--Du tout, mon général.--Eh bien!
+je vais vous donner un petit poulet pour lui.» Je reviens avec la
+lettre: «Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet,
+il est tout plumé.» Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit
+billet, et se retournant de mon côté: «Pourquoi avoir été aux Tuileries?
+ce n'est pas votre place.--Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre
+général et fourrier du Palais, c'est moi qui suis chargé du logement de
+l'armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous
+m'avez reçu. Mes 300 francs, s'il vous plaît.» Je fus payé de suite et
+portai cet argent à mon frère; je fus chercher mes coupons pour toucher
+mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa.
+J'avais droit à trois rations par jour; cela ajouté à mon mois de 300
+francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter
+et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux
+près du Carrousel, chez un royaliste qui s'était sauvé; je les achetai
+2,700 francs, ils étaient très beaux; mon frère me prêta 2,500 francs.
+
+Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère; il me fit un contrat
+par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2,500 francs,
+et pendant qu'on rédigeait l'acte, je fis mon testament que je déposai
+entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse
+du contrat: «Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu
+trouveras mon testament chez ton notaire.»
+
+Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux
+chevaux; tout cela terminé, j'allai chez mon général lui faire visite à
+cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa
+ronde. J'entrai à l'hôtel du comte Monthyon: «Mon général, me voilà
+monté.--Déjà! dit-il, c'est affaire à vous, et deux beaux chevaux!--Mon
+cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique
+900 francs.--Vous êtes mieux monté que moi; je suis content, mon brave;
+vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés?--C'est mon frère qui m'a
+prêté.»
+
+Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m'emmener à
+la promenade, à cheval ou en voiture, et m'invitait à dîner en famille;
+il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de
+Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai
+de régler l'ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter
+la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette
+précaution me servit, et je fus félicité plus tard.
+
+Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la
+façade de l'École militaire. L'Empereur, en grand costume, entouré de
+l'état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France; la
+réception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre
+pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes
+les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu'il fallut la
+refouler pour arriver; et là, tout l'état-major rangé, l'Empereur fit un
+discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l'armée
+et à la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait:
+«Jurez de défendre vos aigles! Le jurez-vous?» leur répétait-il.
+
+Mais les serments étaient sans énergie; l'enthousiasme était faible; ce
+n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en
+aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire
+manœuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger
+le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut
+lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes
+préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me
+rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux
+ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut
+coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal
+Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le
+Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.»
+Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un
+corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous
+pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il.
+
+Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu
+de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des
+routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait
+foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce
+fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus,
+l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son
+état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec
+un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et
+regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans
+une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit:
+«Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un
+officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me
+fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.--Oui, Sire.--Va
+au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela
+d'ici.--Oui, Sire.--Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au
+pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers
+montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr.
+Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient
+le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la
+montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le
+tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits
+pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli,
+je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais
+pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me
+couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la
+montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette
+plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant
+mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement,
+Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque
+l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il
+gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié
+chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait
+mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à
+cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât
+pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour
+faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te
+tiens.--Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui;
+me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus
+temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore
+sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup
+de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu
+au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur:
+«Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un
+pareil tour?--C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de
+Russie.--Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet
+officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager
+le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme
+cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.--Oui, Sire, j'aurais dû
+prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit
+sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le
+monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder:
+«Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et
+prenez-le.»
+
+L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note;
+après la campagne, je verrai.»
+
+C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous
+rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers
+traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux
+volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour
+sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette
+cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos
+intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent
+sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne
+avec une perte considérable; la campagne était commencée.
+
+Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on
+nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une
+armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le
+15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le
+matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi
+dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand
+maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à
+gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées
+prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées
+par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à
+couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent.
+On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le
+moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand
+maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.--Faites
+monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre
+Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant
+par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce
+clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir.
+Grouchy a mes ordres.»
+
+Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas;
+alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur
+le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je
+partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des
+détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre.
+Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de
+boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon
+général.--Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les
+Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes
+soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.»
+
+Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de
+tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à
+l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre
+lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de
+retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il
+y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas.
+L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre
+tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros
+arbres et fermes.--C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des
+bois.--Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes
+avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval,
+au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis.
+Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de
+large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval
+franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité.
+Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur
+le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était
+entier, je le prendrais.»
+
+Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes
+renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura
+jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort
+tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent.
+Là, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers
+partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à
+outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le
+comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et
+les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là
+tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on
+envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut
+qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille,
+quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi.
+
+Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent
+expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient
+arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure;
+l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position
+sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas
+fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et
+fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait
+aux Quatre-Bras que les _sans-culottes_[58].--«Partez, Monsieur le
+Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois.
+Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre
+d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur,
+près d'un château sur le bord de la route; de là, il découvrait son aile
+gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des
+nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut
+trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous
+perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma
+route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette
+nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la
+route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était
+appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à
+cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un
+mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que
+nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées;
+notre artillerie ne pouvait manœuvrer. Je passai près d'eux, et lorsque
+je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie
+réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai,
+j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu
+de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je
+voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne
+bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands
+seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu.
+
+Il paraît qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me
+saluèrent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte à
+l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les
+seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu'une batterie m'avait
+salué. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le
+maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide
+maréchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la
+franchir. À chaque instant, il envoyait près de l'Empereur pour avoir du
+renfort, et _en finir_, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la
+cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé.
+Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt; notre centre
+faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui
+tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous
+attendaient.
+
+Il arrive un officier de notre aile droite; il dit à l'Empereur que nos
+soldats battaient en retraite: «Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy
+qui arrive.» Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer
+de la vérité. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu
+une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos
+soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres
+dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près
+de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le
+général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un côté
+opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion;
+les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney
+qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'armée
+prussienne était en ligne; la jonction était complète; on pouvait
+compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir.
+L'Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au
+centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major;
+il fait former les bataillons en carrés; cette manœuvre terminée, il
+pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne,
+mais tous ses généraux l'entourent: «Que faites-vous?» criaient-ils.
+«Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire!» Son dessein était
+de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient
+épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses
+côtés, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'étaient pas
+décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut
+entouré par nous, et contraint de se retirer.
+
+Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir; on ne pouvait se
+faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis
+quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L'Empereur essaya de rétablir un
+peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succès. Les
+soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre,
+confondus, se heurtaient, s'écrasaient dans les rues de cette petite
+ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un _hourra_
+derrière eux. C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté du
+pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé.
+
+Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait
+se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le
+parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrêterait de
+lui-même quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au
+maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre
+dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'écoutaient
+personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des
+fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi;
+tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une
+déroute pareille à celle de Moscou: «Nous sommes trahis!» criaient-ils.
+Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée; l'Empereur
+ne vit le désastre qu'arrivé à Jemmapes.
+
+L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva
+entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses
+équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes,
+partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers
+furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur
+Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; là il eut une grande
+discussion avec les généraux admis à son conseil; les uns voulaient
+qu'il restât à son armée; les autres, qu'il partît sans différer pour
+Paris, et il leur disait: «Vous me faites faire une sottise, ma place
+est ici.»
+
+Après qu'il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive
+un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnaître;
+c'était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille.
+Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir
+pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux; on lui
+avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son
+état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au
+colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous
+les traînards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin,
+l'Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans
+l'anxiété; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand
+plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le
+revoir.
+
+Nous restâmes dans cette cour sans nous parler; nous remontâmes cette
+montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim
+et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant
+couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que
+devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux.
+On réunit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitté leurs armes,
+car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne
+suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier
+général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes
+l'oreille basse; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de
+Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la
+nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit: «Mon brave, il ne faut
+pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre
+pendant la nuit; je suis sûr qu'ils sont à notre poursuite; il ne faut
+pas nous déshabiller.» Je plaçai tous nos chevaux; heureusement je
+trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à
+l'écurie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prévenir le
+général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général
+d'ôter ses bottes pour se reposer: «Non!» me dit-il. Je tire un matelas:
+«Mettez-vous là-dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais
+veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai.» À
+trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets; ils
+débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous
+enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre
+parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider
+et sortir les chevaux et cours prévenir mon général: «À cheval, général!
+l'ennemi est en ville.»
+
+C'est là qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux étaient
+arrivés aussitôt que moi à la porte; le général descend l'escalier et
+monte à cheval ainsi que moi: «Par ici», nous dit-il, «suivez-moi!»
+
+Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et
+la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À
+deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins
+qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au
+bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et
+délibérer; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de
+toutes parts; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans
+armes; c'était navrant à voir.
+
+Meaux était tellement encombré de troupes qu'il fallut partir pour
+Claye; là, nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient
+déménagé; c'était comme si l'ennemi y avait passé. Tout le monde
+rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus précieux; les routes
+étaient encombrées de voitures; ils avaient tout renversé dans leur
+maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage.
+
+Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les
+barrières étaient barricadées; la troupe campait dans la plaine des
+Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier général était au
+village de la Villette, où le maréchal Davoust s'établit. Il était
+ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout; on peut
+dire qu'il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au
+nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy
+arriva avec son corps d'armée qui n'avait pas souffert; on nous dit
+qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à
+la Villette, près du maréchal Davoust; comme j'étais vaguemestre,
+j'avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres
+et assister aux distributions. Là, je voyais arriver toutes les
+députations: généraux et matadors en habit bourgeois... De grandes
+conférences se tenaient nuit et jour; je dois dire à la louange des
+Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, même des
+cervelas et du pain blanc à l'état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je
+voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de
+l'enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire
+arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les
+Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30
+juin, je dis à mon domestique: «Donne l'avoine à mon cheval; selle-le;
+je vais voir les gardes nationaux.»
+
+Je pars bien armé; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils étaient
+carabinés; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle
+loin; ils m'avaient coûté cent francs.
+
+Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde à ma
+droite et les gardes nationaux à ma gauche; j'arrive près de nos
+derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l'arme au bras. Je
+leur parlai; ils étaient furieux de leur inaction: «Point d'ordres!
+disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous
+avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.--Non, mes enfants,
+vous recevrez des ordres; prenez patience.--Mais on nous défend de
+tirer.--Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je
+vois là-bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui
+donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne
+craignez rien de moi, je ne passe point à l'ennemi.--Passez, capitaine.»
+
+Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux
+vient près de moi et me dit: «Vous venez donc sur la ligne en
+amateur?--Comme vous, je pense.--C'est vrai, me dit-il, vous êtes bien
+monté.--Et vous de même, Monsieur.» Les trois autres appuyèrent à
+droite: «Que fixez-vous là, me dit-il encore, sur la ligne des
+Prussiens?--C'est l'officier là-bas, qui fait caracoler son cheval; je
+voudrais aller lui faire une visite un peu serrée; il me déplaît.--Vous
+ne pouvez l'approcher sans danger.--Je connais mon métier, je vais le
+faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c'est possible. S'il se
+fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous
+dérangeriez ma manœuvre. Retirez-vous plutôt en arrière.--Eh bien!
+voyons cela.»
+
+Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je
+marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de
+sa ligne pour venir au-devant de moi; à cent pas des siens, il s'arrête
+et m'attend. Arrivé à distance, je m'arrête aussi et, tirant mon
+pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me
+poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je
+fais alors mon à-gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient
+sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus
+fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit à
+moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et
+fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relève son
+sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup
+de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son
+menton; il tomba raide mort.
+
+Je saisis son cheval, et revins fier vers mes petits soldats qui
+m'entourèrent; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au
+galop au-devant de moi: «Je suis enchanté, dit-il, c'est affaire à vous;
+vous savez vous y prendre, ce n'est pas votre coup d'essai, je vous prie
+de me donner votre nom.--Pourquoi faire, s'il vous plaît?--J'ai des amis
+à Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j'ai vue. À
+quel corps appartenez-vous?--À l'état-major général de
+l'Empereur.--Comment vous nommez-vous?--Coignet.--Et vos
+prénoms?--Jean-Roch.--Et votre grade?--Capitaine.» Il prit son calepin
+et écrivit. Il me dit son nom: Boray ou Bory. Il prit à droite du coté
+des buttes Saint-Chaumont où se trouvait la vieille garde, et moi je
+rentrai au quartier général avec mon cheval en main, bien fier de ma
+capture. Tout le monde de me regarder; un officier me demande d'où vient
+ce cheval: «C'est un cheval qui a déserté et qui a passé de notre côté;
+je l'ai agrafé en passant.--Bonne prise», dit-il.
+
+Arrivé à mon logement, je fis donner l'avoine à mes chevaux, et vérifiai
+ma capture; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les
+choses nécessaires à un officier. Je fis desseller ce cheval et je le
+vendis; comme j'en avais trois, cela me suffisait. Je fus à l'état-major
+prendre un air de bureau; je trouvai beaucoup de monde près du maréchal:
+les uns sortaient, les autres arrivaient; toute la nuit ce ne fut que
+conférences. Le lendemain, 1er juillet, nous eûmes l'ordre de nous
+porter au midi de Paris, derrière les Invalides, où l'armée se réunit
+dans de bons retranchements. Je m'y rendis après avoir été prendre les
+ordres de mon général; il me fit partir avec son aide de camp et ses
+chevaux: «Partez, dit-il, Paris est rendu; l'ennemi va en prendre
+possession. Ne perdez point de temps; tous les officiers doivent sortir
+de Paris; vous seriez arrêtés. Allez rejoindre l'armée qui se réunit du
+côté de la barrière d'Enfer, et là vous recevrez des ordres pour passer
+la Loire à Orléans.»
+
+Arrivé à la barrière d'Enfer où l'armée était réunie, je trouvai le
+maréchal Davoust à pied, les bras croisés, contemplant cette belle armée
+qui criait: «_En avant!_» Lui, silencieux, ne disait mot; il se
+promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l'armée
+qui voulait marcher sur l'ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur
+l'ennemi qui avait passé la Seine, une partie sur Saint-Germain, l'autre
+sur Versailles, tandis que nous n'avions que le Champ de Mars à
+traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur
+Versailles, il ne serait resté pas un Prussien ni un Anglais devant la
+fureur de nos soldats. Le maréchal Davoust ne savait quel parti prendre;
+il fit appeler les généraux de la vieille garde et donna ordre au
+général Drouot de montrer l'exemple à l'armée, disant qu'il ferait
+suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orléans. Notre sort fut
+ainsi décidé. Les vieux braves partirent sans murmurer; le mouvement
+commença, notre aile droite sur Tours et l'aile gauche sur Orléans. Les
+ennemis formèrent de suite notre arrière-garde, et ils eurent la cruauté
+de s'emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les
+dépouiller, ainsi que les officiers. À notre première étape, ils nous
+serraient de si près, que l'armée fit demi-tour et tomba sur leur
+avant-garde; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne
+nous suivirent que de loin.
+
+Nous arrivâmes dans Orléans sans être poursuivis; nous passâmes le pont
+sur la Loire et on établit le quartier général dans un grand faubourg
+qui se trouvait presque désert; les habitants étaient rentrés en ville
+et nous manquions de tout. Quand nous fûmes installés, on s'occupa de
+barricader le pont par le milieu avec des poteaux énormes et deux portes
+à résister contre une attaque de vive force; puis on mit la tête du pont
+dans un état de défense, toute hérissée de pièces d'artillerie. Nous
+restâmes tranquilles pendant quelques jours; ces deux énormes portes
+s'ouvraient à volonté pour aller aux vivres; nous fûmes obligés d'aller
+en ville pour en chercher. Nous trouvâmes une pension à l'entrée de la
+grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais
+cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand maréchal derrière ses
+batteries, les bras derrière le dos, bien soucieux; personne ne lui
+parlait. Ce n'était plus ce grand guerrier que j'avais vu naguère sur le
+champ de bataille, si brillant; tous les officiers le fuyaient. S'il
+avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui était le maître des
+destinées de la France, il n'avait qu'à tirer son épée.
+
+Un matin donc, comme à l'ordinaire, nous partîmes à 9 heures pour nous
+rendre à notre pension pour déjeuner. Arrive le traiteur qui nous dit:
+«Je ne puis vous servir. J'ai ordre de me tenir prêt à recevoir les
+alliés qui sont aux portes et vont faire leur entrée; les autorités leur
+ont porté les clefs de la ville.» Au même instant, on crie: «Aux
+cosaques!» Nous sortîmes le ventre creux; à peine dans la rue, nous
+vîmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule
+immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d'œil faisait
+frémir; toutes les dames, richement vêtues, avec de petits drapeaux
+blancs d'une main et le mouchoir blanc de l'autre, formaient
+l'avant-garde en criant: «Vivent nos bons alliés!» Mais la foule fut
+pressée par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis,
+l'ennemi posa ses factionnaires; les portes se fermèrent, et chacun chez
+soi, de chaque côté des palissades! Quant aux mouchoirs blancs et aux
+petits drapeaux, nos soldats s'en emparèrent, et, bras dessus bras
+dessous, les emmenèrent dans leurs logements. Des maris voulurent s'y
+opposer, mais les soldats pour toute réponse leur envoyaient un
+soufflet; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser
+la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers alliés, comme ils
+les appelaient. Leurs femmes passèrent la nuit de notre côté; il leur
+fallut retourner en bateaux.
+
+Le maréchal ne souffla mot; tout alla le mieux du monde. Peines et
+plaisirs se passent avec le temps. Nous reçûmes l'ordre de porter le
+quartier général à Bourges, et le maréchal Davoust s'y installa, mais ce
+ne fut pas de longue durée. N'étant pas le favori de Louis XVIII, il fut
+dégommé par le maréchal Macdonald, qui prit le commandement de l'armée
+de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le
+premier licencié.
+
+Le maréchal Macdonald arriva avec un brillant état-major dont le chef
+était le comte Hulot qui n'avait qu'un bras, et deux aides de camp
+décorés de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le
+maréchal pour prendre ses ordres, et de là à la poste prendre les
+dépêches. J'arrivais toujours tard et trouvais le maréchal à table. Il
+vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dépêches. «Je
+ne vous connais pas, lui dis-je, dites au maréchal que son vaguemestre
+l'attend à la porte.--Mais le maréchal est à table.--Je vous dis que je
+ne vous connais pas.» Il va rendre compte au maréchal de ma résistance.
+«Faites-le entrer.» Je vais près de lui, chapeau bas; il se lève pour
+recevoir son paquet, et me dit: «Vous connaissez votre service, vous
+avez bien fait de répondre ainsi à mon aide de camp. Je vous remercie,
+mon brave, cela n'arrivera plus; vous le ferez entrer toutes les fois
+qu'il se présentera avec mes dépêches; il ne doit les remettre qu'à moi.
+Vous avez été en Russie?--Partout, Monsieur le Maréchal! Je vous ai
+porté quelquefois des dépêches de l'Empereur.» (J'appuyais sur ce mot,
+et ses nobles aides de camp me regardaient.) Le maréchal reprend: «Il a
+fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous?--De la vieille
+garde (depuis 1803, après mes quatre campagnes).--C'est bien, me dit-il,
+je vous garderai près de moi tout le temps nécessaire à votre
+service.--Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte
+Hulot.--Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet à la
+poste, et ce qui fait partie de l'état-major est sous le couvert du
+maréchal.--Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du maréchal,
+n'y en a-t-il pas pour moi?--Trois, Mademoiselle.--Il faudra m'en
+apporter tous les jours; papa, tu payeras tout cela.--Oui, chère amie,
+le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien
+tard?--À cinq heures.»
+
+Ce fut tous les jours la même répétition en 1815. L'armée fut licenciée
+et reformée en régiments qui portaient le nom de chaque département.
+Celui de l'Yonne était commandé par le marquis de Ganet, parfait
+colonel. J'ai eu l'occasion de le connaître à Auxerre.
+
+J'étais chargé de faire faire toutes les distributions chaque jour, et
+pendant le temps que je restai à Bourges, je fis distribuer deux cent
+mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la
+demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l'ordre.
+
+Le maréchal me garda près de lui le plus longtemps qu'il put, mais on
+lui intima l'ordre de me renvoyer dans mes foyers à demi-solde; le 1er
+janvier 1816, le maréchal me fit appeler: «Vous m'avez fait dire de
+venir vous parler?--Oui, mon brave, je suis forcé de vous renvoyer dans
+vos foyers, à demi-solde. Je regrette sincèrement de vous faire partir,
+mais j'en ai reçu l'ordre. J'ai tardé le plus possible.--Je vous
+remercie, Monsieur le Maréchal.--Si vous voulez rejoindre le dépôt de
+l'Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de
+grenadiers.--Je vous remercie; j'ai des affaires à terminer à Auxerre,
+et puis j'ai trois chevaux dont je voudrais me débarrasser. Je vous
+demanderai d'aller à Paris pour les vendre.--Je vous l'accorde avec
+plaisir.--Je n'ai besoin de permission que pour quinze jours; mes
+chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu'à Paris.--Vous pouvez
+partir d'ici.--Je désirerais passer par Auxerre.--Je vous donne toute
+permission.»
+
+Je pris congé, lui fis mes adieux, ainsi qu'au comte Hulot. En sortant
+du palais, je me dis: «Voilà de belles étrennes, il faudra se serrer le
+ventre avec la demi-solde.» Je dois dire que je n'eus jamais qu'à me
+louer des bontés du général.
+
+Le 4 janvier, je partis de Bourges; le 5, j'arrivais à Auxerre avec
+trois beaux chevaux. À l'Hôtel de ville, je pris mon billet de logement
+pour cinq jours au _Faisan_, là je trouvai une table d'hôte où le
+marquis de Ganet prenait ses repas; je fus invité à sa table pour mes 3
+francs par dîner; c'était trop cher pour ma petite bourse. Avec 73
+francs par mois, on ne peut dépenser 90 francs pour dîner, sans compter
+mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris
+toutes les mesures d'économie. J'écrivis à mon frère à Paris, de me
+faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu'aussitôt
+qu'ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reçus de suite
+les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d'une
+voiture de foin, de paille et d'avoine, car l'auberge m'avait ruiné. En
+six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me coûtèrent 60
+francs. Je fis une visite à Carolus Monfort, aubergiste à côté de mon
+hôtel, qui me fit ses offres de service: «Venez chez moi, me dit-il, je
+vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs
+par mois; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez à la table
+d'hôte.--C'est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir
+tous les fourrages chez vous.--Je me rappelle de vous en 1804, vous
+logeâtes chez mon père.--C'est vrai, mon ami; mais 60 francs c'est bien
+dur; je n'ai que 73 francs par mois.--Il faut renvoyer votre domestique,
+mon garçon d'écurie pansera vos chevaux; avec 3 francs par mois, vous en
+serez quitte.--Je vous remercie, lui dis-je, je suis content.» Me voilà
+donc installé chez cet excellent homme. Le 7 janvier 1816, je fus chez
+le général Boudin: «Général, me voilà rentré sous vos ordres. Le
+maréchal Macdonald m'a donné une permission de quinze jours pour aller à
+Paris vendre mes chevaux.--Je vous défends de sortir d'Auxerre.--Mais,
+général, j'ai la permission.--Je vous répète que je vous défends de
+sortir de la ville.--Mais, général, je n'ai point de fortune. Comment
+vais-je faire pour les nourrir?--Cela ne me regarde pas.--Quel parti
+prendre?--Laissez-moi tranquille! Si vous ne pouvez pas les vendre, il
+faut leur brûler la cervelle.--Non, général, je ne le ferai pas; ils
+mangeront jusqu'à ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal;
+j'en ferais plutôt cadeau à mes amis.» Je pris congé et me retirai bien
+consterné, mais je ne m'en vantai pas et gardai le silence le plus
+absolu. Rentré dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique,
+mais ce n'était que le prélude. Je ne me doutais pas que j'étais sous
+la surveillance de tous les dévots de la vieille monarchie. Installé
+chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d'hôte: le
+régiment de l'Yonne était caserné à l'hôpital des fous, porte de Paris;
+il vint 16 ou 17 officiers qui s'arrangèrent pour le prix de la pension,
+et me voilà doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces
+nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de
+vieille date, à cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi à
+table. Je voyais qu'il désirait faire ma connaissance et n'avait pas
+l'air à son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nommé de
+Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nommé
+Saint-Léger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait été trouver
+le roi à Gand, se déboutonnèrent du beau rôle qu'ils avaient joué dans
+l'affaire du maréchal Ney; ils se vantèrent d'avoir été travestis en
+vétérans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possédais plus.
+J'étais prêt à sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant: «Je
+vous pincerai au premier jour.»
+
+Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour légumes;
+voilà mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre
+le plat et le faire passer par la croisée. Je leur dis doucement:
+«Messieurs, il faut voir ce que décide votre vieux capitaine. Je m'en
+rapporte à lui.»
+
+Le vieux capitaine goûte les lentilles: «Mais Messieurs, elles sont
+bonnes.--Nous n'en voulons pas.--Eh bien, leur dis-je, si je vous les
+faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que
+diriez-vous? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un
+fouet de poste? Ça ne vous va pas? il faudrait pourtant en passer par
+là. Vous m'avez compris, ça suffit! je vous attends sous l'orme.»
+
+Mais j'attendis en vain; j'avais affaire à des plats d'étain qui ne
+peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main.
+
+Je reçus l'invitation de me présenter tous les dimanches chez le
+général, pour assister à la messe comme mes camarades, et de là chez le
+préfet; c'était l'étiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme
+nous étions beaucoup d'officiers, le salon du général se trouvait plein;
+moi, je formais l'arrière-garde, je restais dans l'antichambre; je me
+donnais garde d'aller faire ma courbette, j'avais été trop bien reçu.
+Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperçu par le général, qui
+tournait le dos à son feu; me voyant, il m'appelle: «Capitaine!
+approchez, mon brave.»
+
+J'arrive chapeau bas: «Que me voulez-vous, général?--Je fais en ce
+moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du
+service; j'ai ordre de les désigner. Si vous voulez, je me charge de
+vous faire avoir une compagnie de grenadiers.--Je vous remercie,
+général; le maréchal Macdonald me l'a offert, j'ai refusé.»
+
+Tous mes camarades ne soufflaient mot; il s'en trouva un plus hardi, le
+capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit: «Voyez ce vaguemestre, qui
+est revenu couvert d'or.» Me voyant apostrophé de cette manière, je
+m'avance devant le général, et relevant mon gilet: «Voyez, général,
+comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons à
+son habit qu'il ne peut boutonner, tant il est gras...--Allons! allons,
+capitaine!--Je ne le connais pas, ce n'est pas à lui de me parler; qu'il
+s'en souvienne!»
+
+Je rentrai chez moi, suffoqué de colère; j'aurais voulu être encore en
+Russie. Au moins, j'avais mes ennemis devant moi, tandis qu'ici ils sont
+partout dans mon pays.
+
+Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos
+séditieux. Je m'attachai à cet homme. J'en fis mon ami, il se nommait
+Jacoud. Je demeurai chez lui à la sortie de mon hôtel; je n'eus qu'à
+m'en louer.
+
+Un soir, je rentre chez moi à onze heures; je prends ma lanterne pour
+aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours;
+mon écurie donnait dans la rue du Collège et j'entrais par l'intérieur
+de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchés, je leur parle tout
+haut: «Vous voilà donc couchés, mes bons amis.» J'entends alors marcher
+près de la porte de l'écurie, je défais les deux verrous, je vois une
+patrouille, arme au pied, qui m'écoutait, j'ouvre la porte et leur dis:
+«Voilà les personnes à qui je parle.» Un peu confus, l'officier fait
+porter les armes et continue son chemin. «Mon Dieu! me dis-je, je suis
+donc surveillé.»
+
+Tous les jours j'allais au café Milon passer mes soirées et voir faire
+la partie des vieux habitués. Je fis connaissance de M.
+Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amitié; après avoir
+pris sa demi-tasse de café, il me disait: «Allons, capitaine, faire
+notre petite promenade.» Nous sortions par la porte du Temple, nous
+allions par des sentiers détournés contempler les vignes. Je me croyais
+seul avec mon ami, mais pas du tout! nous aperçûmes un homme couché à
+plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous écoutait parler. La
+police était alors contre moi; je ne tardai pas longtemps à en sentir
+les premières étincelles. Je fus invité à passer à l'Hôtel de ville pour
+me présenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat.
+Je n'ai qu'à me louer de son accueil, toujours bienveillant. «Vous êtes
+dénoncé, me disait-il, il faut faire attention; vous avez tenu des
+propos contre le Gouvernement.--Je vous jure sur l'honneur que c'est
+faux. Je renie la dénonciation et le dénonciateur; faites-moi me
+justifier devant l'infâme; mettez-moi en présence de lui. Je ne vous
+demande ni grâce ni protection; si je suis coupable, faites moi arrêter,
+vous êtes le maître.--Allez, je vous crois, faites attention.»
+
+Le lendemain, je me présente au café, je retrouve mon ami Ravenot; nous
+sortîmes ensemble. Arrivés sur la route de Courson, je lui dis: «Il ne
+faut pas prendre les petits sentiers; nous pourrions trouver des espions
+cachés dans les vignes. Suivons la route, car hier l'agent de police est
+venu me chercher pour paraître devant le maire, qui m'a renvoyé; nous
+n'avons pourtant pas dit un mot de politique.--Ce sont des gens qui font
+ce métier-là pour gagner de l'argent. Qui donc est cet agent?--J'ai
+demandé son nom; il se nomme Monbont[60]; il est grand, culottes
+courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de
+l'oreille.»
+
+Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens; enfin un nommé
+Cigalat, vétérinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924
+francs au fils Robin, de la poste aux chevaux; il m'en avait coûté
+1,800; il fallut passer par là. Il m'en restait encore deux. Lorsque le
+60e (de l'Yonne) eut l'ordre de partir d'Auxerre pour prendre garnison à
+Auxonne, je reçus une lettre du chirurgien-major: «Mon brave Capitaine,
+vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous
+convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous
+arrange, vous nous trouverez à Dijon. Nous sommes là pour le passage de
+la duchesse d'Angoulême, le major en prend un, le commandant l'autre;
+vous descendrez au _Chapeau-Rouge_; c'est là qu'ils logent.»
+
+Comment faire pour aller à Dijon? Si je le demande, on me dira: «Je vous
+défends de sortir de la ville.» Diable! mon coup serait manqué; il faut
+partir à trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j'allais
+faire une mauvaise action. Le lendemain, j'étais à huit heures à l'hôtel
+du Chapeau-Rouge. À onze heures, le régiment de l'Yonne rentrait de
+faire la conduite à la duchesse; j'avais eu le temps de faire rafraîchir
+mes chevaux. On annonce mon arrivée à ces messieurs; ils viennent; le
+gros major me voyant, dit: «Le maître de ces chevaux n'est donc pas
+venu?--Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous
+trompez; je suis le propriétaire de ces chevaux. Je n'ai pourtant pas la
+figure d'un domestique. Je suis décoré, et je l'ai été avant vous, ne
+vous déplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous?--Le cheval
+normand.--Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs
+promis.--Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frère,
+payeur.»
+
+Une heure après, je revins livrer mon cheval, tout sellé et bridé, dans
+la cour: «Monsieur, si vous m'aviez demandé celui-là, je ne vous
+l'aurais pas donné; il vaut lui seul 1,200 francs.» Et je dis au marquis
+de Ganet qui était là: «Si vous voulez, je vous le cède au premier étage
+monté par moi, et je redescendrai dessus, si l'escalier est praticable;
+je vais vous faire voir les mérites de ce cheval.»
+
+Je monte en effet, et le fais manœuvrer dans tous les sens; il marchait
+le pas d'un homme en reculant; de même, je le fais se dresser sur
+l'appui d'une croisée: «Reste là! lui dis-je (il ne bougeait pas).
+Voilà, Monsieur le Major, un cheval de maître, et celui que vous avez
+est mon cheval de portemanteau; il n'est point dressé[61].»
+
+Le lendemain, à Auxerre, personne ne s'était aperçu de mon absence. Je
+fus rendre compte de mon voyage à M. Marais: «Le prononcé de votre
+procès est rendu; ils sont condamnés chacun à 1,500 francs de
+dommages-intérêts; je suis nommé pour vous faire restituer votre bien.
+Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se désistent, et le notaire
+de Courson fera les actes de désistement à leurs frais; je vais leur
+assigner le jour, j'ai tous les noms, ils sont dix-sept; cela ne vous
+regarde pas; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre
+frère. Mon frère sautait de joie: «Voilà 17 ans, disait-il, qu'ils me
+font donner de l'argent!» Le jour indiqué, nous partîmes pour Mouffy,
+accompagnés de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui
+n'en valait pas la peine, car il nous coûtait 1,000 francs de plus que
+sa valeur; mais nous avions gagné.
+
+Lorsque ces malheureux se furent désistés, nous rentrâmes à Auxerre; mon
+frère dit à M. Marais: «Tenez votre mémoire prêt, je vous payerai de
+suite, car mon frère n'a pas le sou.» Les frais se montèrent à 1,800
+francs, et nous avions pourtant gagné. Voyant cette note, je fis un peu
+la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume!
+Cette affaire réglée, nous partîmes pour Druyes, notre pays natal, dans
+un beau cabriolet pour assister à la vente des biens de nos débiteurs.
+Je convins avec mon frère de ne pas dépouiller notre père, qu'il fallait
+lui laisser, sa vie durant, tout ce qu'on devait vendre pour couvrir
+notre somme. Après un débat orageux avec mon frère, on procéda à la
+vente. Nous nous rendîmes chez notre père pour lui faire part de nos
+bonnes intentions à son égard: «C'est plutôt pour augmenter votre
+fortune que pour la diminuer.--C'est bien, nous dit-il, mais je veux un
+logement pour ma femme après moi.--Cela ne sera pas, lui dit mon frère.
+Je me rappelle qu'elle m'a mené dans les bois avec ma sœur pour nous
+perdre. D'ailleurs, vous lui avez passé tout le reste de votre fortune,
+vous avez dépouillé vos enfants pour lui donner d'abord 36 bichets de
+froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que
+nous.» J'aurais consenti, mais mon frère, qui avait tant souffert des
+cruautés de cette femme, ne voulait pas céder. Tout fut terminé le même
+jour, mais mon père nous garda rancune plus tard. Revenus à Auxerre, mon
+frère régla nos comptes; je me trouvai débiteur de 700 francs: «Eh bien!
+me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous
+serons quittes.--Choisis.» Enfin, il me restait six arpents de mauvaise
+terre et de vignes. Combien je me trouvai soulagé d'être débarrassé
+d'une pareille somme envers mon frère! J'avais un cheval de reste pour
+toute fortune. Le lendemain, nous fûmes chez M. Marais lui porter ses
+1,800 francs; nous fûmes invités à dîner et mon frère partit pour Paris.
+Le dimanche, je fus invité à dîner chez M. Marais qui me fit la remise
+de 100 francs; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais
+fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prêter mon cheval
+lorsqu'il avait des biens à visiter. Cela ne pouvait se refuser; mais
+d'autres se présentèrent pour me l'emprunter aussi; je leur disais: «Il
+est retenu par M. Marais.» Je rendais compte de toutes ces invitations à
+M. Marais qui connaissait tout le monde: «Il ne faut pas le prêter, vous
+ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance.--Il est à
+votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me
+tourmentent.--Il faut refuser--Il est venu ce matin un grand monsieur
+habillé en noir, maigre et pâle, qui a la vue basse; il a l'air d'un
+juge. Il m'a prié de lui prêter mon cheval pour aller voir ses
+bois.--Vous a-t-il dit son nom?--Oui, il se nomme Chopin.--Ne vous
+avisez pas de lui prêter votre cheval, il lui ferait manger des
+javelles.--Et comment faire?--Il faut lui dire que je l'ai pour un
+mois.--Ça suffit, s'il me tourmente, je vous l'enverrai.--Je m'en
+charge», me dit-il.
+
+Mon père se fâcha contre nous; il nous fit assigner pour lui payer une
+pension viagère; je partis pour Druyes afin de tâcher de concilier cette
+affaire par-devant le maire, M. Tremot. «Allons, mon père, il faut nous
+arranger.--Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment
+par an et 200 francs.--Mais ça n'est pas possible, vous savez que je
+n'ai rien; vous êtes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot?--Si
+tu es venu pour cela, voilà ce que je veux: il faut que ma femme ait de
+quoi vivre après moi; vous payerez la sottise que vous m'avez faite.» Je
+fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon père
+possédait à l'époque de sa demande; il se trouvait être plus riche que
+moi de dix mille francs. J'apportai tous ces renseignements à M. Marais,
+et le chargeai de cette affaire; elle se plaida; je prouvai au tribunal
+que mon père avait dix mille francs de plus que moi. On ne m'en tint pas
+compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamné à 240
+francs payables trois mois d'avance, j'en fus suffoqué; je revins chez
+mon avoué: «Eh bien! lui dis-je, vous m'avez donné un mauvais conseil;
+si j'avais laissé manger des javelles à mon cheval, je n'aurais
+peut-être pas perdu mon procès, car je crois que ce juge m'a nui.»
+
+Mon père ne tarda pas à me faire signifier le jugement. Ce fut un coup
+de foudre pour moi. Eh! mais mon Dieu! je n'ai pourtant pas la goutte,
+et voilà de fortes sangsues qu'on applique à ma bourse: 80 francs pour
+quatre feuilles de papier, le timbre et l'enregistrement, c'est cher;
+allez donc plaider, je me ferais plutôt arracher les deux oreilles.
+Aussi cela ne m'est jamais arrivé depuis, je craignais trop les
+sangsues. J'empruntai 40 francs pour solder ces frais; la pauvre
+demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis
+mon cheval à M. Cousin d'Avallon, ce qui me remit dans mes petites
+affaires, ayant touché de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux
+de payer les premiers 30 francs à mon père (par le commissionnaire qui
+me remettait son reçu)!
+
+Je me retirai chez le père Toussaint-Armansier, place du Marché-Neuf; là
+ma pension et mon logement ne me coûtaient que 45 francs par mois avec
+un petit pot-au-feu d une livre et demie pour deux jours. J'allais au
+café Milon regarder les habitués faire leur partie, sans jamais prendre
+une tasse de café; de là je sortais toujours avec mon ami
+Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au
+café pour en sortir à dix heures. Voilà la vie que je menais pendant
+tout le temps que je restai garçon.
+
+Je ne passais pas plus de 15 jours sans être dénoncé, puis cela se
+ralentit. Le commissaire de police était interrogé pour rendre compte de
+ma conduite; je puis dire à sa louange que je lui dois ma liberté, c'est
+lui qui répondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait
+de l'œil sans jamais me parler.
+
+On fit la cérémonie funèbre de Louis XVI. Au jour indiqué pour la
+célébrer, toutes les autorités furent convoquées pour assister à ce
+pénible service, et nous reçûmes l'ordre de nous présenter chez le
+général Boudin pour aller prendre le préfet et nous rendre à la
+cathédrale. L'église était pleine; après le service, M. l'abbé Viard
+monta en chaire, le général nous fit signe de sortir du chœur pour nous
+mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre
+général au milieu de nous. L'abbé Viard lut le testament de Louis XVI
+d'une voix de Stentor; après sa lecture, le voilà qui tombe sur
+l'usurpateur Bonaparte qui avait porté le carnage chez toutes les
+puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui égorgeaient les
+enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers
+devinrent pâles, et le général, qui aurait dû venir à notre secours, ne
+dit mot. En sortant de cette cérémonie, tout le monde était silencieux;
+je croyais étouffer de colère contre l'abbé Viard; il m'a fait une si
+terrible blessure que je n'ai été depuis aux cérémonies que forcément.
+Voilà ce que j'ai vu et entendu; que les hommes de ce temps s'en
+souviennent! Il fallut que nous restâmes humiliés, il fallut aller à la
+messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tête blanche,
+aux cheveux _regrichés_, monter en chaire. Je crois que je serais sorti
+de la cathédrale, tant cet homme me faisait mal à voir.
+
+Un jour de Fête-Dieu, nous fûmes chez notre général, de là chez le
+préfet attendre le moment de partir pour la cathédrale, mais le chapitre
+des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et
+l'on vint avertir le préfet de ce contretemps. Au lieu d'aller à
+l'église, nous fûmes obligés de courir pour la rattraper sur la place,
+mais lorsque nous eûmes dépassé le portail, longeant le clergé pour nous
+porter derrière le dais, suivant notre général, on criait derrière nous
+à tue-tête: «En arrière! en arrière les officiers, en arrière!» C'était
+le tribunal qui voulait passer devant nous.
+
+Je me trouvais sur le côté gauche; le procureur du roi se trouvant à mon
+côté, me dit: «Vous n'entendez donc pas que je vous crie de rester
+derrière?--Mais je suis mon général.--Je vous dis de laisser passer le
+tribunal.--C'est donc vous qui nous commandez? Eh bien! commandez!--Je
+ne vous connais pas, dit-il.--Je vous connais moi, vous vous nommez
+Gachon, et il n'y a qu'un Gachon comme vous qui puisse _gâcher_ un
+officier comme moi. Si vous étiez officier, je vous dirais deux mots.»
+
+Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent
+l'insolence de me dire: «Donnez-lui un soufflet.» Je me retourne et les
+regardant, d'un air de mépris: «Que me dites-vous? C'est affaire à vous
+de lui donner un soufflet et non à moi; vous seriez pardonnés et moi
+fusillé.» Il fallut que je restasse encore une fois humilié. Cela fit
+grand bruit dans la procession, un des aides de camp du général vint lui
+rendre compte de ce qui venait de se passer derrière lui. Après la
+cérémonie, le général me dit: «Mon brave, cela n'arrivera plus; on
+connaîtra l'ordre de marche.--Il n'est plus temps, vous ne nous verrez
+plus. Que M. Gachon s'en souvienne!»
+
+La duchesse d'Angoulême vint à passer à Auxerre et l'on fit tous les
+préparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habillés de
+blanc, étaient commandés pour dételer ses chevaux sous la porte du
+Temple. Moi, je reçus l'ordre de me porter en grand uniforme à la porte
+du Temple pour me placer à la portière de droite de la princesse, sabre
+au poing. Je m'y rendis; les ordres ne sont pas des invitations, il faut
+obéir.
+
+Arrivé à mon poste, je me plaçai près de la portière, et mes dindons
+habillés de blanc traînaient la voiture au petit pas... Moi, avec ma
+figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle
+m'avait connu, que je ne l'aurais pas laissé insulter; j'ai toujours
+respecté le malheur. Arrivée sur la place Saint-Étienne, la voiture
+s'arrêta près de la cathédrale, et le clergé avec la croix et le grand
+crucifix portés par l'abbé Viard et M. Fortin, vicaire, se présentèrent
+à la portière de gauche. L'abbé Viard présentait son crucifix, et ce
+pauvre Fortin, la tête penchée sur l'épaule de l'abbé Viard, pleurait de
+bon cœur; ça coulait sur ses grosses joues si fort qu'il me donnait
+presque l'envie d'en faire autant. Comme c'était amusant pour moi!
+Lorsque toutes les bénédictions et les baisers de crucifix furent
+terminés, la voiture de la princesse, traînée par les ânes du port, fit
+son entrée dans la cour de la Préfecture. Au pied du perron, elle fut
+reçue par les autorités, et monta d'un pas lent les degrés: elle était
+pâle, maigre et soucieuse. On l'introduisit dans une grande salle qui
+pouvait contenir 300 personnes; là un trône était préparé pour la
+recevoir. Ma mission remplie, je me réunis au corps des officiers en
+demi-solde pour aller faire notre visite à cette princesse, fille du
+malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncés et formons
+le cercle dans cette salle immense; elle ne nous adressa pas un mot,
+elle avait l'air rechigné. Il se présente une grande dame pâle qui se
+fait annoncer pour faire présent d'un anneau ayant appartenu,
+disait-elle, aux ancêtres de la famille de Louis XVI. Une dame d'honneur
+rend compte de cette visite à la duchesse qui dit: «Faites retirer cette
+femme.» Force lui fut de se retirer, bien penaude.
+
+En ce temps-là, il nous fut enjoint de chercher des établissements, ce
+qui voulait dire: «Vous êtes répudiés.» Tous les officiers qui ne purent
+rester en ville se sauvèrent dans les campagnes pour vivre à la table
+des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de
+suite mon parti. J'allais à Mouffy m'installer pour un mois, mettre mes
+morceaux de vigne en bon état, me disant que si j'y dépensais mes
+économies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme
+mes deux hommes de journée, je faisais trembler le manche de ma pioche;
+dans un mois, mes petits morceaux de vigne étaient dans l'état parfait.
+Je ne le cédais pas à mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat
+pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes
+ampoules, mais je me déchaînais contre l'ouvrage, disant: «J'ai passé
+par de plus grosses épreuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la
+terre doit nourrir son maître.»
+
+Je m'en revins à Auxerre pour des affaires plus sérieuses, je m'étais
+dit: «Il faut prendre un parti, il faut te marier; tu ne peux plus
+rester garçon, maintenant qu'il t'est permis de former un établissement,
+mais avant tout il faut la trouver.» À qui me confier? Je fus faire
+visite à M. More qui était un de mes dignes amis, je le fréquentais
+depuis 1814. J'étais toujours bien reçu. Il avait une parente pour fille
+de boutique qu'il appelait toujours: ma cousine; je l'avais distinguée
+à cause de son activité au commerce, mais je ne disais mot; le temps
+m'en fournit l'occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds
+de commerce, et sans rien dire de ses intentions à ses parents, elle en
+devint propriétaire. Je l'avais perdue de vue; passant chez M. Labour,
+confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit: «Connaissez-vous un
+capitaine décoré qui demeure à Champ?--Non, Madame.--C'est qu'il
+désirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui était chez M.
+More depuis 11 ans, et qui vient de s'établir à son compte.--Et où
+est-elle établie?--Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a payé le
+fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier.--Eh bien,
+Madame, je ne connais ce capitaine que pour l'avoir vu aux grandes
+cérémonies; je ne puis vous en donner de renseignements positifs.»
+
+Je pris congé: «Ah! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il
+ne faut pas perdre de temps.» Le même jour je vais chez Mlle Baillet;
+c'était son nom de famille: «Mademoiselle, je désirerais avoir du café
+et du sucre.--Volontiers, Monsieur, dit-elle.--Je voudrais avoir le café
+frais moulu.--Je vais vous en moudre; combien en voulez-vous?--Une livre
+me suffit.» Et voilà que je lui fais tourner son moulin.
+
+Cette opération finie et mes deux paquets attachés je paye: «Je n'en ai
+pas pris beaucoup?--Tant pis, Monsieur.--Ce n'est pas cela que je
+désirais; c'est à vous que je veux parler.--Eh bien! parlez, je vous
+écoute.--Je viens vous demander votre main pour moi; je fais ma
+commission moi-même, sans préambule et sans détour; je ne sais pas faire
+de phrases; c'est en franc militaire que je vous demande.--Eh bien, je
+vous réponds de même, cela se peut.--Eh bien, Mademoiselle, votre heure,
+s'il vous plaît, pour parler de cette sérieuse affaire?--À six heures.»
+
+À six heures précises, je me présente: «Vous n'avez pas la
+permission?--Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et
+de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte
+en dot 12,000 francs.--Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison
+et mon mobilier; ainsi nous sommes d'accord.--Pour moi, je n'ai rien que
+quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien; toutes
+mes petites économies sont enfouies dans la réparation de mes vignes; je
+ne croyais pas me marier sitôt.--Eh bien, demandez votre permission, je
+vous donne ma parole.--Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne.
+Demain, je ferai ma demande au général.»
+
+Je fus bien accueilli du général: «Je vais faire partir votre demande de
+suite et je vais l'apostiller.--Je vous remercie, général.»
+
+Huit jours après, j'avais ma permission; je cours chez Mlle Baillet:
+«Voilà ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si
+vous êtes en règle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage.--Vous
+allez bien vite; il faut que j'en fasse part à mes parents.--Prenez tout
+le temps nécessaire et puis nous fixerons l'époque que vous voudrez. Je
+désirais me marier le jour de ma fête, le 16 août.--Cela n'est pas
+possible, c'est jour de fête; mettons cela au 18, je vais écrire à Paris
+pour inviter seulement ma sœur, car nous ne ferons pas de noce.--C'est
+bien mon intention. D'abord, moi, je n'ai pas d'argent.--Et votre
+famille est trop considérable.--Je ne veux pas qu'ils sachent le jour de
+notre mariage; je leur ferai part que je me marie, voilà tout.--Cela
+coûterait 5 à 600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit
+commerce.--Je vous approuve.» Nous fixâmes le 10 pour le contrat, et le
+18 pour notre mariage.
+
+Le contrat fut passé; M. Marais fut mon témoin, et M. Labour, celui de
+ma future; ma dot en espèces était des plus minces. Je lui dis: «J'ai
+pour toute fortune 4 fr. 50 c.; vous aurez la bonté de faire le reste.
+Je vous offre une montre à répétition, une belle chaîne et deux couverts
+d'argent; pour ma garde-robe, elle ne laisse rien à désirer: 40
+chemises, et le reste à proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs
+par an de la Légion d'honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne
+dois pas un sou.--Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons.»
+
+Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prêter
+80 francs pour acheter un châle que je portai aussitôt à ma future; elle
+fut enchantée. J'allai ensuite chez M. More lui faire part de mon
+mariage: «Avec qui vous mariez-vous?--Avec votre cousine, Mlle
+Baillet.--C'est elle que je vous aurais choisie, mon brave; je vous
+offre mes services.--Je pourrais en avoir besoin.--Comptez sur moi.»
+
+Je passai aussi chez M. Labour: «C'est vous qui êtes cause de mon
+mariage avec votre amie; vous m'avez donné l'éveil; sans vous, on aurait
+pu me la souffler.--Combien nous sommes heureux de vous en avoir parlé.»
+
+Ce n'était pas tout cela qui me tourmentait le plus; il fallait aller à
+confesse. Je prends des renseignements: «Il faut vous adresser à M.
+Lelong, me dit-on, c'est un brave homme.»
+
+Je vais de suite chez lui: «Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour
+me marier.--Mais êtes-vous confessé?--Pas du tout, c'est pour cela que
+je viens près de vous. Que peut-on demander à un militaire? J'ai fait
+mon devoir.--Eh bien, je vais faire le mien.» Il met ses deux genoux
+sur le bord d'une chaise, marmotte une petite prière, et, quittant sa
+chaise, il me donne sa bénédiction qui en valait bien une autre, avec
+mon billet de confession: «Vous direz à l'abbé Viard que c'est moi qui
+vous marie. Qui épousez-vous?--Mlle Baillet.--Ah! me dit-il, j'ai fait
+mes études avec son père; est-elle confessée?--Non,
+Monsieur.--Envoyez-la-moi.--Ça suffit. Je désirerais être marié le 18, à
+quatre heures du matin.--L'église ne s'ouvre qu'à cinq heures, mais je
+prendrai les clefs à quatre heures et demie, et je serai à la porte.--Je
+vous remercie; je vais vous envoyer ma future de suite.--Je l'attends.»
+
+Je sautai de joie d'être débarrassé de cela. Je vais chez ma future:
+«Mademoiselle, je suis confessé; M. Lelong vous attend.--Eh bien, j'y
+vais.--C'est chez lui qu'il faut aller. C'est un vieil ami de votre
+père, il me l'a dit.--Eh bien, restez près de ces demoiselles; je ne
+serai pas longtemps.» Tout fut terminé en une demi-heure, et le
+lendemain nous portâmes nos 3 francs à l'abbé Viard.
+
+J'avais tout prévu pour partir; j'avais loué une voiture à quatre places
+qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l'église. À six heures,
+nous étions en voiture après avoir pris la tasse de café. Personne
+n'était levé dans le quartier; c'était comme un enlèvement. J'avais
+prévenu à Mouffy que je mènerais mon épouse le 18, qu'on m'attende, moi
+quatrième, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris
+un pâté de 3 francs, et nous voilà partis dîner à Mouffy.
+
+Le lendemain, nous fûmes à Coulanges dîner chez M. Ledoux qui nous
+attendait avec un dîner de cérémonie; sa demoiselle était fille de
+boutique de mon épouse. Nous revînmes à Auxerre à neuf heures du soir,
+personne dans le quartier se doutait de rien.
+
+Le lendemain, je me lève à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les
+voisins me voyant si matin diraient: «L'amoureux est bien matinal.» Le
+lendemain, même répétition; ils ne se doutaient pas que je fusse marié.
+Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j'ai
+dépensé 20 francs en deux jours; on ne peut pas être plus modeste.
+
+Le dimanche, nous fûmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne
+pas les avoir invités à la célébration de notre mariage: «Ne m'en voulez
+point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au
+sortir de l'église, ne pouvant vous recevoir; vous êtes trop nombreux,
+je ne vous demande que votre amitié.» Les dames disaient: «Si nous
+avions assisté seulement à la bénédiction.--Il était trop matin pour
+vous déranger.» C'était partout les mêmes reproches.
+
+La famille était si nombreuse que nous en eûmes pour trois jours. Ces
+pénibles visites terminées, je pris de suite le collier; je me
+multipliai: à quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit
+ménage, je mettais la main à tout avec mon aimable épouse. Nous n'avions
+pas les moyens d'avoir une domestique, mais seulement une femme de
+ménage à 3 francs par mois. Je pris donc la serpillière pour brûler mon
+café, mais comme j'étais en disponibilité, il me fut défendu de la
+porter. Il fallut se résigner. J'allai chez M. More le prier de m'ouvrir
+un crédit en épiceries: «Je vous donnerai tout ce dont vous aurez
+besoin.--Mais pas de billets! tout sur ma bonne foi, je prendrai
+seulement un livret.--Tout ce que vous voudrez.--Eh bien, commençons
+aujourd'hui. Je ne prends pas tout chez vous; il faut que M. Labour me
+fournisse aussi certains objets, tels que de l'huile, du chocolat et des
+cierges.--Tout ce que vous voudrez est à votre service.»
+
+Mes emplettes se montaient à 1,000 francs; il voulait m'en faire prendre
+davantage: «Si j'en ai besoin, je reviendrai.» Je fus chez M. Labour lui
+faire pareille demande: «Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez
+besoin, avec un livret seulement.--C'est entendu, je partage ma pratique
+entre vous et M. More.--C'est juste, c'est de droit.--Voyons,
+commençons! Voilà la note que ma femme m'a donnée; mettez toutes ces
+marchandises sur mon livret; la recette du premier mois sera pour M.
+More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il?--Tout
+m'arrange avec vous.» Sa note montait à 800 francs.
+
+Tout cela placé, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement à
+son bonnet de coton en me voyant entrer: «Voilà une note.--C'est très
+bien, mon brave; vous aurez cela ce soir.» J'en fis autant chez M.
+Labour. Les quatre notes réunies se montaient à 3,500 francs; c'était
+effrayant pour moi, mais ma chère épouse me disait: «Sois sans
+inquiétude, nous nous tirerons d'affaire avec du travail et une sévère
+économie; nous viendrons à bout de tout.» Que j'étais heureux d'avoir
+trouvé un pareil trésor!
+
+Lorsque toutes nos marchandises furent placées et nos factures
+reconnues, il vient un ami de M. More nous visiter, c'est M. Fleutelat.
+Après les compliments, il me dit: «Capitaine, si vous voulez, je vous
+prête 10,000 francs sans intérêt.--Je vous remercie; cela m'empêcherait
+de dormir! M. More et M. Labour m'ont ouvert un crédit, je vous suis
+bien reconnaissant.»
+
+Lorsque nous fûmes bien organisés, les acheteurs arrivèrent de toutes
+parts, et la vente allait on ne peut mieux: 1,500 francs par mois.
+J'étais content de pouvoir porter 1,000 francs à M. More et 500 francs à
+M. Labour; je renouvelais nos marchandises avec joie.
+
+J'étais toujours tourmenté par l'inquiétude des dénonciations. Lorsque
+je voyais un agent de police, je croyais que c'était pour moi, et
+souvent je ne me trompais pas: «Que me voulez-vous, Monsieur?--Passez à
+la Mairie.--Je vous suis dans une heure.--Ça suffit.»
+
+Ma femme était tourmentée: «Mais tu n'es sorti que pour aller chez M.
+More.--Ma chère amie, quand tu me mettrais dans une boîte, ils me
+feraient parler par le trou de la serrure.»
+
+Je me rendis à la Mairie, devant M. Leblanc: «Que me voulez-vous,
+Monsieur le Maire?--Mon brave, vous êtes dénoncé.--Ce n'est pas
+possible, je ne suis sorti de chez moi que pour aller chez M. More; je
+ne quitte ma petite boutique que pour aller faire mes emplettes, je ne
+sors pas, je n'ai été au café qu'une fois depuis que je suis marié. Je
+vous prie de garder l'infâme qui me dénonce; mais, je crois ne pas me
+tromper, il passe de temps en temps des prisonniers qui demandent des
+secours avec une liste des noms de tous les officiers, je leur donne 3
+francs. Aux plus mal chaussés, je donne mes bottes et mes souliers, mais
+je n'ai plus rien à leur donner. Je parie que je suis la dupe de mon bon
+cœur, que c'est des espions au lieu d'être des prisonniers. Vous devez
+savoir cela, Monsieur le Maire, c'est la police de Paris que l'on fait
+venir pour me perdre, mais je ne laisserai pas entrer un seul individu
+chez moi, je les recevrai à la porte.»
+
+Je crois avoir mis le doigt sur le mal, car le maire me dit: «Vous
+pouvez vous retirer.--Je vous salue, Monsieur le maire.» Je rentrai chez
+moi: «Eh bien! me dit ma femme, que te voulait-on?--Eh bien! encore une
+dénonciation sans preuve.--Il ne faut plus laisser entrer personne dans
+notre chambre.--Je crois avoir deviné que c'est la police de Paris qui
+me poursuit. M. Leblanc m'a renvoyé sans aucune observation, c'est son
+secret et non le mien; il m'a bien reçu.» Mon épouse me dit: «Mon ami,
+il faut chercher si tu pourrais trouver un jardin pour te
+désennuyer.--Je le veux bien, lui dis-je.
+
+Je me mets à la recherche; j'en parle à M. Marais qui me dit: «Je vous
+trouverai cela; il n'en manque pas.» Il vint me trouver: «J'ai votre
+affaire près de chez moi, sur la promenade. Allez trouver le père
+Chopard, tonnelier, marchand de sabots, il veut vendre son jardin.» Je
+vais trouver Chopard: «Vous voulez vendre votre jardin?--Oui,
+Monsieur.--Voulez-vous me le faire voir?--De suite, Monsieur.--Allons-y!
+S'il me convient et que le prix ne soit pas trop élevé, je vous
+l'achèterai.»
+
+Visite faite, je dis: «Combien en voulez-vous?--1,200 francs.--Si vous
+voulez venir chez moi, vous prendrez ma femme pour qu'elle le voie; si
+ça lui convient, nous pourrons nous arranger.» Ma femme y va et dit: «Il
+nous convient, tu peux l'acheter.» Je vais trouver ces pauvres gens et
+termine le marché pour 1,200 francs.
+
+Ah! que j'étais heureux d'avoir un jardin! C'était un désert, mais en un
+an il changea de face; j'y dépensai 600 francs; j'y faisais trembler la
+pioche et la bêche; j'en fis mon Champ d'asile.
+
+Dans mon jardin j'étais à l'abri des espions, j'en fis mes délices,
+celles de ma femme; je lui dois ma belle santé; j'abandonnai tout le
+monde (je dois dire que je voyais des persécuteurs partout). Depuis 30
+ans que je cultive mon champ de retraite, je n'ai pas passé deux jours
+sans aller le voir, et par tous les temps, toujours accompagné de ma
+femme. Combien je jouissais chaque jour de ma trouvaille! Je plantais
+des arbres, j'en réformais; je laissai l'allée principale un peu
+étroite, mais que je ne pouvais changer à cause de ses beaux arbres. Je
+fis un joli parterre et trois berceaux; je plantai des quenouilles qui
+ont 25 pieds de haut; il est rare d'en voir de pareilles.
+
+Lorsque tout fut terminé, on vint me visiter; on venait voir le vieux
+grognard, toujours habit bas et pioche à la main, qui était heureux
+d'avoir un coin de terre.
+
+J'eus le bonheur de devenir père d'un garçon qui faisait toute mon
+espérance; mais je le perdis à l'âge de 14 ans. Cela brisait toutes mes
+joies.
+
+En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne récolte; je vendis
+pour 1,000 francs de vin qui bouchèrent un trou de mes dettes. Comme
+j'étais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs à M. More
+et à M. Labour!
+
+Mais les espions étaient toujours à ma poursuite. À la fin de septembre
+1822, à 10 heures du matin, un bel homme se présente chez moi, assez
+bien vêtu: redingote bleue, pantalon _idem_, beaux favoris noirs. Un
+coup de sabre lui prenait depuis l'oreille jusqu'à la bouche; il avait
+tout à fait l'air d'un militaire. Je ne pus m'empêcher de le faire
+entrer dans ma petite chambre: «Donnez-vous la peine de vous asseoir,
+vous prendrez bien un verre de vin?» Ma femme dit: «Si vous voulez, je
+vais vous donner un bouillon?--Ce n'est pas de refus», dit-il.
+
+Après s'être rafraîchi, il me fit voir une liste de tous les officiers
+qui restaient en ville: «Qui vous a donné cette liste?--Je ne le connais
+pas.--Avez-vous trouvé quelque chose?--Oh! oui», me dit-il.--Je dis à ma
+femme: «Donne-lui 3 francs.--De suite, mon ami.»
+
+Je lui demandai d'où il venait: «Je viens de la Grèce.» Et il tire de sa
+poche des papiers; il me lit les noms des principaux chefs qui
+commandaient en Grèce: «Pourquoi avez-vous été là-bas? Permettez-moi de
+vous faire cette question.--C'est mon commandant qui m'a emmené avec
+lui.--Et pourquoi êtes-vous revenu?--C'est que j'ai vu empaler mon
+commandant; cela m'a fait si peur que j'ai quitté de suite le
+pays.--Qu'ai lez-vous faire?--J'ai des protecteurs au ministère de la
+guerre.»
+
+Je congédiai mon individu, qui se rendit de suite à la mairie pour me
+dénoncer; il dit au maire que j'avais tenu des propos à un conscrit dans
+la rue de la Draperie; ce conscrit m'aurait dit: «Bonjour,
+capitaine.--Où vas-tu?--En Espagne.--Eh bien! tu n'en reviendras pas, ni
+toi, ni tes camarades.»
+
+Je ne tardai pas à être appelé devant le maire; à midi, l'agent de
+police me prévint que j'étais attendu. J'y vais sans faire de toilette,
+en casquette: «Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?--Eh bien, dit-il,
+si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave? (Il
+me tenait les deux mains.)--Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas
+dénonciateur.--Et si vous voyiez que l'on voulût me faire du mal, me le
+diriez-vous?--Non, Monsieur le Maire, car je m'en souviens, au moment de
+faire la récolte, on a coupé vos vignes par le pied. Si je l'avais vu,
+je ne vous l'aurais pas dit; mais si j'avais trouvé l'individu sur le
+fait, je l'aurais contraint de me suivre pour faire sa déclaration
+devant vous, et s'il ne l'avait pas faite, je lui aurais donné la
+correction devant vous. Voilà comme j'entends les dénonciations.--Mais
+ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous êtes dénoncé.--Je proteste; je
+ne vous demande ni grâce ni protection, je suis innocent. Je connais
+l'infâme; il a un coup de sabre sur la figure, il m'a dit qu'il venait
+de Grèce. Je lui ai donné 3 francs, un bouillon et deux verres de vin;
+il n'y a que lui qui a pu me dénoncer; si vous voulez le permettre, je
+vais aller chez le général.--Il le sait.--Déjà! C'est à dix heures que
+l'infâme est sorti de chez moi; il va vite, il fait du chemin en deux
+heures. Voulez-vous me permettre d'aller m'expliquer auprès du
+général?--Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu'il vous aura
+dit.--Ça suffit.»
+
+J'arrive rue du Champ; je trouve le général en grande robe de chambre
+dans son salon, près d'un bon feu: «Mon général, je vous
+salue.--Bonjour, Monsieur.--Je ne suis pas _Monsieur_, général, je suis
+le capitaine Coignet qui vient d'être encore dénoncé, mais cette fois je
+connais le scélérat; c'est un mouchard de Paris. Il s'est présenté chez
+moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde; je voudrais bien
+connaître celui qui se permet de donner tous nos noms: il aurait ma vie
+ou j'aurais la sienne. Car je lui ai donné 3 francs, deux verres de vin,
+un bouillon, et pour récompense de mon obole, il est venu me dénoncer
+comme un lâche. Vous devez l'avoir gardé, je pense, pour nous mettre en
+présence devant vous. Si vous l'avez fait partir, il est temps que cela
+finisse. Voilà six ans passés que je suis sous votre surveillance sans
+l'avoir mérité. Aujourd'hui, général, c'est ma mort ou ma liberté que je
+viens vous demander, vous êtes maître de choisir. Je ne vous demande pas
+de grâce, je vous jure sur l'honneur que je suis innocent, et ma parole
+doit vous suffire. Voilà mon dernier mot: je viendrai demain à trois
+heures pour savoir ce que vous aurez décidé. Vous êtes maître de me
+faire arrêter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil,
+je parcours les rues, et si je trouve l'infâme, je crie aux citoyens:
+Rangez-vous que je tue ce chien enragé!--Allons, capitaine,
+calmez-vous.--Général, si votre mouchard ne vous dit pas la vérité,
+faites-lui donner cent coups de bâton, et vous ne serez plus
+trompé.--Vous pouvez vous retirer.»
+
+Il vint me conduire jusqu'à la porte; j'avais frappé juste. Le
+lendemain, à trois heures moins un quart, j'étais sur le pas de ma
+porte, attendant l'heure de partir chez le général; arrive M. Ribour:
+«Capitaine, je viens vous dire que toutes les dénonciations ont été
+brûlées devant moi; elles se montaient à 42. Vous pouvez parler, dire
+tout ce que vous voudrez; vous ne serez plus dénoncé.» La gaîté reparut
+chez moi, mais le 8 mai, la grêle ravagea mon jardin; je perdis ma
+petite récolte. Ceux qui furent préservés de ce fléau firent du bon vin
+à Auxerre; j'en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui
+me sauvèrent pour l'année 1822.
+
+Mon père fut, comme moi, victime de dénonciations[62]; il fut poursuivi
+pour propos séditieux et un mandat d'amener lancé contre lui. Un ami le
+prévint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le
+manquèrent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha
+dans un village; mais il avait perdu sa liberté, il fallait rester
+enfermé. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gîte en gîte, ne
+marchant que de nuit, il se rendit à la prison d'Auxerre pour subir la
+peine que le tribunal voudrait lui infliger; il fut condamné à 3 mois de
+prison. Il était accusé d'avoir dit que l'Empereur arrivait avec dix
+mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On
+vint me dire qu'il était en prison; je fus de suite le voir, je
+l'embrassai: «Pourquoi ne me l'avoir pas fait savoir?--Je craignais de
+te faire de la peine.--Qui a pu vous dénoncer?--Trubert.--Le malheureux,
+dis-je, c'est moi qui ai fait sa fortune, qui l'ai fait marier avec Mlle
+Defrance; ce n'est pas possible.--C'est lui, te dis-je.--Je vous
+apporterai tous les jours à manger.--Je veux une bouteille d'eau-de-vie
+pour donner à ceux de ma chambrée; je leur chante messe et vêpres le
+dimanche[63]; je ne m'ennuie pas.--Je ne vous laisserai manquer de
+rien.»
+
+À sa sortie de prison, il me laissa un _pouf_ de 35 francs chez
+Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du café Milon; il se
+faisait apporter des morceaux de rôti, et c'est moi qui payais ainsi les
+messes et les vêpres qu'il chantait aux prisonniers.
+
+En 1823-1824, je fis une moyenne récolte, mais en 1825 je fis
+d'excellent vin; j'en vendis pour me liquider avec MM. More et Labour,
+et il me resta 300 francs que j'employai de suite en épiceries, sans en
+prendre un sou de plus. Rentré chez moi, je dis à mon épouse: «Je suis
+le plus heureux des hommes: je ne dois plus rien, et voilà pour 300
+francs de bonne épicerie qui ne doit rien à personne.» Le Roi n'était
+pas plus content.
+
+Ma petite maison se maintenait; je renonçai tout à fait au monde. Je
+partais dans l'été avec mon épouse à trois heures du matin; je revenais
+du jardin à six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite; à
+neuf je revenais déjeuner.
+
+Voilà la conduite que j'ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon épouse
+chérie. Que la terre qui la couvre soit légère! Elle a fait du bien aux
+pauvres toute sa vie; tous les lundis, elle distribuait plein une
+sébille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s'était
+imposé 12 francs par mois, je lui disais: «C'est bien lourd, ma chère
+amie.--Cela nous portera bonheur.» (J'ai toujours continué, mais j'en ai
+perdu deux qui m'ont allégé de 6 francs; reste à payer 6 francs par
+mois.)
+
+Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres à sa table depuis que nous
+avons quitté le commerce. J'ai réformé tout cela depuis que je suis
+seul; je me réserve seulement de porter moi-même l'obole que mon épouse
+avait contracté l'habitude de donner à ses pauvres. Toutes ses volontés
+sont sacrées pour moi; elle m'a prié par un écrit qui est dans mon
+secrétaire, sans date ni signature, de faire 100 francs à son frère
+Baillet, qui est à Paris. Cela est payé tous les trois mois sur ma
+pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme
+de 172 francs par an.
+
+J'ai été entraîné dans ce pénible souvenir qui ne se trouvera peut-être
+pas à son lieu et place. Maintenant je reviens à mon sujet. Les années
+1826 à 1829 se passèrent sans événements pour moi; l'accomplissement de
+mes 30 ans de service était échu; il y avait longtemps que je
+l'attendais. J'avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine; mes
+services se montaient pour 30 ans à 1,200 francs; pour 12 campagnes, à
+240 francs; pour 6 mois, à 10 francs; Total: 1,450 francs. Je reçus ma
+retraite le 23 août 1829, date de l'accomplissement de mes 30 ans de
+service. Un ami partit pour Paris et s'occupa de moi près de son cousin,
+M. Martineau des Chesnez, chargé du personnel au ministère de la guerre.
+Je reçus cette belle retraite rue des Belles-Filles; il se trouvait du
+monde quand je reçus ce brevet de pension se montant à 1,450 francs au
+lieu de 930 francs que j'attendais; je fis une exclamation de joie en
+disant: «Tant mieux! mes pauvres en profiteront.» Je tins parole, je
+doublai mes aumônes; il y avait dans mon quartier la veuve d'un
+militaire qui avait deux garçons et une fille, je mis les deux garçons
+en classe qui me coûtèrent 80 francs par an; je leur donnais toute ma
+défroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude; il fit tant de
+progrès qu'il entra au petit séminaire d'Auxerre; maintenant il est curé
+dans une campagne. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai fait le bien et cela
+me suffit.
+
+L'année 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les têtes
+étaient échauffées contre les vieilles monarchies, on voulait les
+chasser pour la dernière fois. Paris se souleva; c'est toujours lui qui
+donne le branle aux révolutions. Paris changerait de gouvernement aussi
+souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre était aussi en
+mouvement; c'était tout feu. Heureusement que ça ne dépassait pas les
+portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits
+rassemblements à la porte du Temple, à l'Hôtel de ville, à la
+Préfecture, sur la route de Paris pour arrêter les dépêches; ils se
+donnaient bien garde de dépasser la montagne Saint-Siméon, mais ils
+escortaient la malle-poste. Ah! les bons défenseurs de la patrie! Je les
+regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert était
+content d'avoir un paquet de proclamations de Paris! il montait sur les
+bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu! qu'il était
+heureux!
+
+Quant aux autorités d'Auxerre, les moutards les avaient expulsées, ils
+s'étaient emparés de l'Hôtel de ville et avaient arboré le drapeau
+tricolore. On se dépêcha de rétablir l'ordre, on forma de suite la garde
+nationale, les élections eurent lieu le plus promptement possible. Je me
+trouve très surpris de me voir nommé porte-drapeau sans ma permission.
+La loi était pour moi: j'étais libre d'être de la garde nationale ou
+non; on m'apporte ce brevet de porte-drapeau: «Mais qui vous a permis de
+me nommer sans mon aveu?--Tout le monde vous a porté; vous êtes nommé à
+l'unanimité; vous ne pouvez refuser.--Vous êtes donc les maîtres? Qui
+est votre chef de bataillon?--C'est M. Turquet.--Vous avez fait un bon
+choix, je vous rendrai réponse demain; si j'accepte votre drapeau, je
+serai à l'Hôtel de ville à midi.»
+
+Je consultai mon épouse: «Il ne faut pas refuser, dit-elle.--Mais c'est
+une dépense énorme, et un fardeau bien lourd pour moi.--Ne refuse pas,
+je t'en prie, ils croiraient que tu leur en veux.--Ils m'ont pourtant
+bien fait souffrir avec leurs dénonciations; ils mériteraient que je les
+envoie promener.--Non, me dit-elle, ne pense plus à cela.--Mais cela va
+nous gêner, il me faut 200 francs.--Ne recule pas, je t'en prie.»
+
+À midi je leur portai ma réponse: «Voilà notre porte-drapeau!
+crient-ils.--Vous n'en savez rien, Messieurs, je suis mon maître et non
+pas vous; vous n'avez aucun droit sur moi; la loi est là. Si vous croyez
+me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez,
+mais je le porterai.--Nous vous donnerons un aide.--Et cette dépense
+qu'il faut que je fasse! vous êtes riches, vous autres, mais moi
+pas.--Allons, mon brave, vous êtes des nôtres.--Je vous promets de me
+mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le
+faire rentrer à son poste; les moutards l'ont chassé; ce n'est pas à
+nous à faire justice. S'il ne convient pas, il sera remplacé. Il faut de
+suite nommer un officier de planton chez le préfet pour le protéger; les
+moutards lui mettent la baïonnette sur la poitrine pour lui faire donner
+les dépêches.»
+
+Tous mes avis furent suivis; l'autorité reprit son cours et le maire
+revint à son poste. La garde nationale fut convoquée pour se rendre à
+l'Arquebuse au nombre de 1,500 à 1,800 hommes, tous en blouse (les
+tailleurs n'eurent pas de bon temps). Je reçus l'ordre de m'y rendre
+pour être reçu, car ça pressait; le canon ronflait à Paris, on faisait
+la chasse aux Suisses; à Auxerre, on avait improvisé un drapeau pour
+faire les premières proclamations; tous les jours on me promenait dans
+toutes les rues avec mon pénible fardeau. Quand je rentrais, j'étais en
+nage.
+
+Mais ce fut bien pis plus tard; la ville fit faire un drapeau qui
+coûtait 600 francs, il était magnifique; la draperie était aussi large
+que la grande voile d'un vaisseau de 74; il me bouchait la figure. J'en
+pliais dessous; quand je rentrais, tous mes habits étaient trempés.
+Comme c'était amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son
+épée! Ils me tenaient des deux heures à parcourir toute la ville, puis
+arrivés à l'Hôtel de ville, il fallait le reporter chez le commandant
+Turquet sur le port; si on l'avait gardé, je les aurais remerciés. Je
+faisais plus que mes forces; je le donnai un jour à M. Mathieu pour le
+descendre, il ne put le porter à son terme.
+
+Heureusement la Reine en avait brodé un, dit-on, pour la garde nationale
+d'Auxerre; il fut apporté par le duc d'Orléans. Toute la garde nationale
+des campagnes arriva pour cette grande cérémonie; le prince descendit au
+_Léopard_, et il fallut une garde d'honneur: les pompiers, les
+chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c'était de rigueur). Il fallut
+passer la nuit, les pieds dans l'eau, et avoir pour corps de garde
+l'écurie; personne ne tint compte de nous, nous passâmes la nuit à
+grelotter, couchés sur le fumier. Voilà la prévoyance des autorités
+d'Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait
+été à notre place, les chefs ne les auraient pas laissés dans un pareil
+état; le lendemain, il fallut reporter le drapeau à l'Hôtel de ville. Je
+profitai de cette occasion pour passer chez moi, et déjeuner le plus
+vite possible pour rejoindre mon poste. J'eus tout le temps de me
+reconnaître; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes
+dans la grande allée de l'Éperon à droite. Lorsque tous furent placés,
+on fut prévenir le duc d'Orléans; je fus à mon poste pour recevoir le
+drapeau. Le prince arrive à cheval, le portant lui-même; il s'arrête
+devant moi. Je lui dis: «Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains
+du soldat qui a été décoré le premier, le 14 juin 1804, au dôme des
+Invalides, par les mains du premier Consul.»
+
+Le prince répondit: «Tant mieux, mon brave! c'est une raison de plus
+pour qu'il soit bien défendu.» Ces paroles et les miennes furent
+consignées dans le journal.
+
+Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j'ai
+souffert; tous les fourriers et caporaux m'écrasaient les pieds, étant
+pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide
+nommé Charbonnier, ancien gendarme décoré; sans lui, je n'aurais pas pu
+faire mon temps.
+
+Le duc d'Orléans, rentré à son hôtel, prit des informations sur mon
+compte, et le lendemain nous fûmes lui faire la conduite avec le
+drapeau. Arrivé à Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de
+moi. Le Roi voulut éclaircir cette affaire, fit demander mes états de
+service au ministère de la guerre, et trouva que j'avais fait toutes les
+campagnes. Il envoya à la chancellerie pour s'assurer si réellement
+j'avais été décoré le premier ainsi que je l'avais dit à son fils; tout
+lui fut affirmé. Il vit que j'avais été nommé officier de la Légion
+d'honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J'ignorais
+que j'avais intéressé le duc d'Orléans en ma faveur; je ne le sus qu'en
+janvier 1847.
+
+Les vieux légionnaires de toute la France faisaient des pétitions à la
+Chambre des députés pour réclamer notre arriéré des sept ans que les
+Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d'adresser sa pétition à
+M. Larabit qui tonnait à la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne
+reniait pas notre dette, mais c'était toujours rejeté; il ne lâchait pas
+prise; tous les ans, il recommençait. Un jour je le vis et lui dis:
+«Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement
+obtenir les intérêts de nos sept ans? Les intérêts de 875 francs ne
+feraient que 43 fr. 75 c. qu'ils ajouteraient tous les ans à notre
+pension et les vieux légionnaires seraient contents.--Je vous remercie,
+me dit-il, je n'oublierai pas votre avis.» À force de renouveler nos
+pétitions, ça finit par prévaloir. À partir du 1er janvier 1846 et en
+1847, il nous était dû 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des
+10,000 légionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arrivé, ils
+reçurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reçus rien. J'attends
+jusqu'au 5 janvier, puis jusqu'au 16; je réclamai, on me mit dans le
+panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me répondit point. Mais
+mon Dieu, ils ne veulent donc plus me payer ma croix? Enfin, le 18
+janvier, je reçois une lettre de la Légion, je me dis à part: J'ai bien
+fait de leur écrire, voilà mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je
+ne trouve que 250 francs. Mais ce n'est pas mon compte! J'ai droit à
+350, ils se moquent de moi. On fit ma déclaration à la Chancellerie,
+mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31
+janvier, je reçus une réponse, mais quelle est ma surprise de voir sur
+l'adresse: _À M. le capitaine Coignet, officier de la Légion d'honneur!_
+Je me dis: «Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas
+me donner mes 100 francs.» Je décachette la lettre ainsi conçue:
+«Monsieur, les cent francs que vous réclamez ne vous sont point dus (je
+fus prêt à ôter ma casquette pour les remercier). Vous avez été nommé le
+5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831
+par le Roi, officier de la Légion d'honneur. Par conséquent, vous n'avez
+pas droit aux cent francs, vous êtes porté pour 250 francs qui vous
+seront payés annuellement. _Signé_: Le Secrétaire général de la Légion
+d'honneur, Vicomte de Saint-Mars.»
+
+Me voilà donc nommé pour la troisième fois, mais qui a pu me faire
+nommer par le gouvernement provisoire? Me creusant la tête dans mes
+vieux souvenirs, je me suis rappelé la plaine des Vertus, le 30 juin, et
+le bel officier supérieur qui a pris mes nom et prénoms. C'est peut-être
+lui, il m'a pourtant dit son nom quand il m'a vu couper le nez à cet
+officier prussien. Ah! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent.
+Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme!
+
+Je reçus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s'intéressaient à
+moi: le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-sœur Baillet, supérieure de
+la succursale des orphelines de la Légion d'honneur, rue Barbette.
+
+Le 16 août 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frappé du plus
+grand malheur; je perdis ma compagne chérie après 30 ans de jours
+fortunés; je restai seul, accablé de douleur. Que vais-je devenir à 72
+ans! Je ne puis rien entreprendre; mes petites occupations ne pouvaient
+me tirer de mes ennuis profonds; il y avait longtemps que je me creusais
+la tête de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin
+derrière moi. Si je savais écrire! je pourrais entreprendre d'écrire mes
+belles campagnes, et l'enfance la plus pénible qu'un enfant de 8 ans a
+pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra à mon aide. Ma résolution bien
+prise, j'achetai du papier et tout ce qu'il fallait; je mis la main à
+l'œuvre.
+
+Le plus difficile pour moi était de n'avoir point de notes ni aucun
+document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis
+donnés pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma
+carrière militaire! Il n'est pas possible de se faire une idée de ma
+peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Si j'ai
+atteint mon but, je me trouverai bien récompensé, mais il est temps que
+je finisse. Ma mémoire est bien affaiblie; ce n'est pas l'histoire des
+autres que j'ai écrite, c'est la mienne, avec toute la sincérité d'un
+soldat qui a fait son devoir et qui écrit sans passion. Voilà ma devise:
+l'honneur est mon guide.
+
+Maintenant qu'il me soit permis de parler aux pères de famille qui me
+liront. Qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre à leurs
+enfants à lire et à écrire, et pour les amener au bien: c'est le plus
+bel héritage et il est facile à porter. Si mes parents m'avaient
+gratifié de ce don précieux, j'aurais pu faire un soldat marquant, mais
+il ne faut pas injurier ses parents. À 33 ans, je ne savais ni _A_ ni
+_B_; et là ma carrière pouvait être ouverte si j'avais su lire et
+écrire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni,
+toujours présent à l'appel, infatigable dans toutes les marches et
+contre-marches, j'aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre.
+Pour faire un bon soldat, il faut: courage dans l'adversité, obéissance
+à tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat,
+c'est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850.
+
+ Fait par moi.
+
+ JEAN-ROCH COIGNET.
+
+
+
+
+ADDITIONS ET VARIANTES
+
+
+Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous
+le manuscrit original: ils l'ont aussi abrégé davantage, ce qui
+explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus
+complète. Si on la compare à l'édition de 1851, elle présente cependant
+certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait
+encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très
+probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien
+aise de les retrouver ici, bien qu'elles ne figurent pas sur le
+manuscrit; elles renferment des détails que l'auteur seul pouvait
+donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance.
+
+ * * * * *
+
+_Préliminaires de la bataille de Marengo._ (Voir le Troisème
+Cahier.)--La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la
+découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des
+Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut
+obligée de se former en carré pour résister à l'effort des ennemis.
+Bonaparte l'abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu'il
+voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de
+Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général
+Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n'épargnèrent
+qu'un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de
+cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s'était passé,
+cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l'ennemi. Le
+lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé
+capitaine, l'état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on
+conçoit que Bonaparte n'avait rien oublié.
+
+Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e.
+Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d'injures,
+prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de cœur, comme
+s'il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été
+abîmés. J'estime qu'ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne
+les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain.
+
+
+_Description de l'uniforme de la Garde._ (Voir le Quatrième
+Cahier.)--Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous
+les armes en grande tenue, nous portions l'habit bleu à revers blancs,
+échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte
+et les guêtres de basin blanc; la boucle d'argent aux souliers et à la
+culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant
+apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous
+avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et
+les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées
+et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu
+par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins.
+
+Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la
+tenue d'été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une
+idée, c'est l'extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand
+nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous
+inspectaient, et, s'il y avait une apparence de poussière sur nos
+souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous
+faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés.
+
+
+_Au camp de Boulogne._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Étant au camp
+d'Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en
+compagnie duquel j'avais fait mes débuts dans la garde. J'ai déjà dit
+qu'il était le plus grand de tous les grenadiers; du reste, charmant
+garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom;
+je me souviens seulement qu'il était fils d'un aubergiste des environs
+de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d'une aventure
+singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries; il fut placé
+à la porte même du premier Consul, à l'entrée de sa chambre. Quand le
+Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s'arrêta stupéfait. On
+l'eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces,
+surmonté d'un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d'un plumet
+dépassant encore le bonnet à poil d'au moins un pied. Il m'appelait son
+nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous
+sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi,
+et je pense qu'il fut obligé de lever singulièrement la tête pour
+apercevoir la figure de mon camarade.
+
+Après l'avoir examiné un moment, il vit qu'en outre il était
+parfaitement taillé: «Veux-tu être tambour-major? lui dit-il.--Oui,
+Consul.--Eh bien! va chercher ton officier.»
+
+À ces mots, le grenadier dépose son fusil et s'élance, puis il s'arrête
+et veut reprendre son arme, en disant qu'un bon soldat ne devait jamais
+la quitter. «N'aie pas peur, répliqua le premier Consul; je vais la
+garder et t'attendre.»
+
+Une minute après, mon camarade arrive au poste. L'officier, surpris de
+le voir, demanda brusquement ce qui était arrivé. «Parbleu! répondit-il
+avec son air goguenard, j'en ai assez de monter la garde, j'ai mis
+quelqu'un en faction à ma place.--Qui donc? s'écria l'officier.--Bah!...
+le petit caporal.--Ah çà! pas de mauvaise plaisanterie!--Je ne plaisante
+pas; il faut bien qu'il monte la garde à son tour... D'ailleurs, venez-y
+voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher.»
+
+L'officier passa de l'étonnement à la terreur, car Bonaparte ne mandait
+guère les officiers près de lui que pour leur donner une _culotte_. Le
+nôtre sortit l'oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvèrent
+le premier Consul se promenant dans le vestibule, à côté du fusil.
+«Monsieur, dit-il à l'officier, ce soldat a-t-il une bonne
+conduite?--Oui, général.--Eh bien! je le nomme tambour-major dans le
+régiment de mon cousin; je lui ferai trois francs par jour sur ma
+cassette, et le régiment lui en fera autant. Ordonnez qu'on le relève de
+faction, et qu'il parte dès demain.»
+
+Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitôt possession de ses
+fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir à Ambleteuse, il avait
+un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du
+tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter
+le camp, m'emmena à Boulogne et me paya à dîner. Le soir, je le quittai
+pour rejoindre Ambleteuse. J'étais seul; je rencontrai en route deux
+grenadiers de la ligne qui voulurent m'arrêter. En ce moment, les
+soldats de la garde étaient exposés à de fréquentes attaques. Il y avait
+au camp de Boulogne ce que nous appelions _la compagnie de la lune_;
+c'étaient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour
+dévaliser ceux d'entre nous qu'ils surprenaient isolés, pour leur piller
+leur montre et leurs boucles d'argent, et pour les jeter à la mer. On
+fut obligé de nous défendre de revenir la nuit au camp sans être
+plusieurs de compagnie.
+
+Pour moi, je me tirai d'affaire en payant d'audace. J'avais mon sabre et
+sept ans de salle. Je dégaine et je défie mes adversaires. Ils crurent
+prudent de me laisser passer mon chemin; mais si j'avais faibli, j'étais
+perdu, et le dîner de mon tambour-major m'eût coûté terriblement cher.
+
+
+_Variante du récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième
+Cahier.)--Contrairement à l'habitude, l'Empereur avait ordonné que les
+musiciens restassent à leur poste au centre de chaque bataillon. Les
+nôtres étaient au grand complet avec leur chef en tête, un vieux
+troupier d'au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de
+nous:
+
+ On va leur percer le flanc,
+ Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire;
+ On va leur percer le flanc,
+ Que nous allons rire!
+ Ran, tan, plan, tirelire,
+ Que nous allons rire!
+
+Pendant cet air, en guise d'accompagnement, les tambours, dirigés par M.
+Sénot, leur major, un homme accompli, battaient la charge à rompre les
+caisses; les tambours et la musique se mêlaient. C'était à entraîner un
+paralytique!
+
+Arrivés sur le sommet du plateau, nous n'étions plus séparés des ennemis
+que par les débris des corps qui se battaient devant nous depuis le
+matin. Précisément nous avions en face la garde impériale russe.
+L'Empereur nous fit arrêter, et lança d'abord les mamelucks et les
+chasseurs à cheval. Ces mamelucks étaient de merveilleux cavaliers; ils
+faisaient de leur cheval ce qu'ils voulaient. Avec leur sabre recourbé,
+ils enlevaient une tête d'un seul coup, et avec leurs étriers tranchants
+ils coupaient les reins d'un soldat. L'un d'eux revint à trois reprises
+différentes apporter à l'Empereur un étendard russe; à la troisième
+l'Empereur voulut le retenir, mais il s'élança de nouveau, et ne revint
+plus. Il resta sur le champ de bataille.
+
+Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils
+avaient affaire à trop forte partie. La garde impériale russe était
+composée d'hommes gigantesques et qui se battaient en déterminés. Notre
+cavalerie finit par être ramenée. Alors l'Empereur lâcha les _chevaux
+noirs_, c'est-à-dire les grenadiers à cheval, commandés par le général
+Bessières. Ils passèrent à côté de nous comme l'éclair et fondirent sur
+l'ennemi. Pendant un quart d'heure, ce fut une mêlée incroyable, et ce
+quart d'heure nous parut un siècle. Nous ne pouvions rien distinguer
+dans la fumée et la poussière. Nous avions peur de voir nos camarades
+sabrés à leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrière eux, et
+s'ils eussent été battus, c'était notre tour.
+
+
+_Récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Au
+milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire
+comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva
+droit à nous. Mon capitaine Renard l'apercevant, s'élance pour le sabrer
+au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le
+poursuivre, et le pauvre animal n'a que le temps de se réfugier, comme
+un lapin, dans un trou. Nous qui assistions à cette chasse, nous criions
+tous à qui mieux mieux: «Le renard n'attrapera pas le lièvre! le renard
+n'attrapera pas le lièvre!» Et, en effet, il ne put l'attraper; aussi on
+se moqua de lui, et l'on rit d'autant plus que le capitaine était le
+plus excellent homme, estimé et chéri de tous ses soldats.
+
+
+_Préliminaires de la bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième
+Cahier.)--Cette montagne forme une espèce de pain de sucre à pentes très
+rapides; elle avait été prise la veille ou l'avant-veille par nos
+troupes, car nous trouvâmes une masse de cadavres russes étendus çà et
+là dans la neige et quelques mourants faisant signe qu'ils voulaient
+être achevés. Nous fûmes obligés de déblayer le terrain pour établir
+notre bivouac. On traîna les corps morts sur le revers de la montagne et
+l'on porta les blessés dans une maison isolée située tout au bas.
+Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid,
+qu'ils s'imaginèrent de démolir la maison pour avoir le bois et se
+chauffer. Les pauvres blessés furent victimes de cet acte de frénésie,
+ils succombèrent sous les décombres. L'Empereur nous fit allumer son feu
+au milieu de nos bataillons; il nous demanda une bûche par chaque
+ordinaire. On s'en était procuré en enlevant les palissades qui servent
+l'été à parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement
+l'Empereur, et il voyait de même tous nos mouvements. À la lueur des
+bûches de sapin, je faisais la barbe à mes camarades, à ceux qui en
+avaient le plus besoin. Ils s'asseyaient sur la croupe d'un cheval mort
+qui était resté là et que la gelée avait rendu plus dur qu'une pierre.
+J'avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou;
+j'avais aussi du savon que je délayais avec de la neige fondue au feu.
+Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l'opération. Du
+haut de ses bottes de paille, l'Empereur assistait à ce singulier
+spectacle, et riait aux éclats. J'en rasai, dans ma nuit, au moins une
+vingtaine.
+
+
+_Bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième Cahier.)--M. Sénot, notre
+tambour-major, était derrière nous à la tête de ses tambours. On vint
+lui dire que son fils était tué. C'était un jeune homme de seize ans; il
+n'appartenait encore à aucun régiment, mais, par faveur et par égard
+pour la position de son père, on lui avait permis de servir comme
+volontaire parmi les grenadiers de la garde: «Tant pis pour lui, s'écria
+M. Sénot; je lui avais dit qu'il était encore trop jeune pour me
+suivre.» Et il continua à donner l'exemple d'une fermeté inébranlable.
+Heureusement, la nouvelle était fausse: le jeune homme avait disparu
+dans une file de soldats renversés par un boulet, et il n'avait aucun
+mal; je l'ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde.
+
+
+_L'inspection au général Dorsenne._ (Voir le Sixième Cahier.)--«J'étais
+toujours prêt à le recevoir, et toujours prévenu, jamais surpris.» Une
+fois, cependant, je faillis recevoir une verte réprimande: nous avions
+fait quelques économies sur la nourriture de la semaine, et l'on avait
+décidé que l'on achèterait de l'eau-de-vie avec la somme économisée.
+Mais pour ne pas éveiller l'attention du général Dorsenne, je portai sur
+mon compte: «_Légumes coulantes_... tant.» Précisément l'infatigable
+général tomba sur ce passage. «Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il,
+_légumes coulantes_? Je balbutiai et je finis par avouer notre
+peccadille. D'abord, il voulut se fâcher; puis en voyant ma confusion,
+en songeant au singulier stratagème que nous avions imaginé, il se prit
+à rire: «Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n'entends pas
+qu'on économise sur la nourriture pour acheter des liqueurs.»
+
+
+_Une visite à Coulommiers._ (Voir le Huitième Cahier.)--À la suite de
+nos fredaines contre les officiers des alliés, mon frère, qui en était
+informé, me fit garder les arrêts: «Ne sors plus, me dit-il, tu serais
+arrêté.» Je le lui promis.
+
+Cependant, je pensais souvent à mes anciens maîtres, qui s'étaient
+montrés si bons pour moi, et je grillais d'avoir de leurs nouvelles. Or,
+un jour que j'étais sorti avec l'agrément de mon frère, et que je me
+rendais au faubourg Saint-Antoine, arrivé auprès de la Bastille, un
+grand bel homme qui passait là, vêtu d'une blouse, m'arrête tout à coup
+en m'abordant: «Voilà, me dit-il, un monsieur qui doit connaître
+Coulommiers, ou je me trompe fort.--Vous ne vous trompez pas,
+répondis-je aussitôt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux; j'ai
+connu beaucoup, à Coulommiers, M. Potier.--C'est donc bien vous,
+monsieur Coignet?--Oui, c'est bien moi, monsieur Moirot, car je crois
+vous remettre à mon tour. Mais M. et Mme Potier, comment
+vont-ils[64]?--À merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a
+longtemps, car nous parlons souvent de vous.--Cependant me voilà, et,
+comme vous voyez, gaillard et bien portant.--Mais vous avez donc la
+croix?--Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien
+longtemps que nous ne nous étions vus. Voulez-vous me permettre de vous
+embrasser?--Très volontiers: je n'en reviens pas de surprise et de joie
+de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet; nous vous croyons tous si
+bien mort! Mais, où restez-vous donc?--Chez mon frère, marché
+d'Aguesseau.--Moi, je décharge mes farines chez le boulanger du coin du
+marché.--C'est mon frère qui rapprovisionne.--Vous savez maintenant mon
+adresse: il faut me faire l'amitié de venir dîner avec moi dès ce soir,
+nous causerons.--J'accepte avec le plus grand plaisir.»
+
+J'arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m'apprit qu'il
+n'était plus chez M. Potier; il était établi à son compte. Il avait
+gagné dans cette maison soixante mille francs, et, grâce à sa bonne
+conduite, il avait obtenu d'épouser une cousine de M. Potier. En nous
+quittant, il me serrait les mains avec émotion: «Ah! que demain je vais
+faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu!»
+
+À peine de retour à Coulommiers, il vole au moulin des Prés: «Qu'y
+a-t-il donc d'extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite? lui dit
+en l'apercevant de loin M. Potier.--Ah! Monsieur, j'ai retrouvé M.
+Coignet, l'enfant perdu.--Comment? que dites-vous?--Oui, M. Coignet; il
+n'est pas mort, mais très vivant, décoré, capitaine!--Vous vous trompez:
+il ne savait ni lire ni écrire, il lui a été impossible d'occuper aucun
+grade. C'est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour
+le nôtre.--C'est bien lui-même: j'ai reconnu tout de suite son gros nez,
+sa stature et sa voix. C'est un beau militaire. Il m'a dit qu'il avait
+trois chevaux et un domestique. Il désire bien vous voir. Il vous a tenu
+parole, car il a gagné le fusil d'argent qu'il vous avait promis de
+rapporter en partant de chez vous.--Mais c'est incroyable: tout cela
+m'étonne et me surpasse; il faudrait que je le visse pour y croire.» Et
+M. Potier, à son tour, s'en va faire part de cette bonne nouvelle à
+madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en
+apprenant que Jean Coignet, son fidèle domestique, était retrouvé, et
+que, décoré et officier, il avait un domestique et trois chevaux à sa
+disposition. «Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle à son
+mari.»
+
+Mais les troupes alliées occupaient toujours Paris, et il fallait un
+permis spécial du préfet de police pour que je pusse sortir. Avec
+l'intervention du procureur du Roi, à qui il fit part de ses intentions,
+M. Potier obtint tout ce qu'il demandait, et, dès le lendemain, son
+fils arrivait me chercher à Paris. J'éprouvai beaucoup de joie de revoir
+ce jeune homme, qui me dit: «Papa et maman m'envoient vous chercher:
+voilà la permission du préfet de police: nous partons demain pour
+Coulommiers; domestique, chevaux, tout enfin. J'emmène tout, papa le
+veut.» Mon frère voulut le retenir au moins jusqu'après déjeuner.
+Impossible! Dès quatre heures, il était sur pied et nous pressait de
+partir. «Nous avons quinze grandes lieues à faire, répétait-il, et on
+nous attend de bonne heure.»
+
+Nous marchions bon train, et j'arrive avec ma petite livrée, car mon
+domestique portait la livrée d'ordonnance (cœur haut, fortune basse;
+mais il fallait bien paraître). Je mets pied à terre à la porte du
+moulin; moi, vieux grognard, j'éprouvais un saisissement de cœur à la
+vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient.
+
+Je cours chez mes bons maîtres leur sauter au cou. Mme Potier était au
+lit. Je demandai la permission de la voir: «Entrez, me cria-t-elle tout
+émue, entrez tout de suite. Malheureux enfant! Pourquoi ne nous avoir
+pas donné de vos nouvelles et demandé de l'argent?--J'ai eu grand tort;
+Madame, mais vous voyez qu'en ce moment je ne manque de rien. Je suis
+votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune; c'est vous et M.
+Potier qui avez fait de moi un homme.--Vous avez bien souffert?--Tout
+ce qu'un homme peut endurer, je l'ai enduré.--Je suis heureuse de vous
+voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade?--Capitaine à
+l'état-major de l'Empereur et le premier décoré de la Légion d'honneur.
+Vous voyez que vous m'avez porté bonheur.--C'est vous, c'est votre bon
+courage qui vous a sauvé. Mon mari se fait une fête de vous présenter à
+nos amis.» M. Potier m'accueillit, de son côté, comme un bon père. Il
+voulut voir mes chevaux. Après les avoir tous passés en revue: «En voilà
+un, dit-il, qui est bien beau, il a dû vous coûter cher.--Il ne m'a rien
+coûté du tout, qu'un coup de sabre donné à un officier bavarois à la
+bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-là en
+dînant.--C'est cela. Après dîner, nous irons voir mes enfants; puis
+demain nous monterons à cheval avec votre domestique, car vous avez
+changé de rôle. Ce n'est plus notre petit Jean d'autrefois, c'est le
+beau capitaine. Que de plaisir je me réserve en vous présentant à mes
+amis; ils ne vont pas vous reconnaître.»
+
+En effet, arrivés chez ces gros fermiers, et reçus partout à bras
+ouverts: «Je viens, disait M. Potier, vous demander à dîner pour moi et
+mon escorte. Je vous présente un capitaine qui est venu me voir.--Soyez
+tous les bienvenus», répondait-on; et comme j'étais militaire, on me
+parlait le plus souvent des ravages qu'avait faits l'ennemi en
+envahissant les environs de Paris. Jusqu'au dîner, M. Potier ne disait
+rien de moi: ce n'est qu'après le premier service qu'il demandait à nos
+hôtes s'ils ne connaissaient pas l'officier qu'il avait amené. Chacun
+regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. «Vous
+l'avez cependant vu chez moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C'est
+l'enfant perdu que j'ai ramené de la foire d'Entrains, il y a vingt ans.
+C'est lui que je vous présente aujourd'hui. Il n'a pas perdu son temps,
+comme vous voyez. Il m'avait dit en partant: _Je veux un fusil
+d'argent_. Il a rempli sa promesse, car il en a gagné un la première
+fois qu'il a été au feu, et vous le voyez avec la croix d'honneur et le
+grade de capitaine, attaché à la personne du grand homme... aujourd'hui
+déchu. Voilà mon fidèle domestique d'il y a quinze ans, buvons à sa
+santé!»
+
+Et nous buvions, et j'étais partout comblé de prévenances et d'amitiés.
+Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d'une fois nous passions
+des heures, des journées entières, moi à leur raconter, eux à m'écouter,
+aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c'étaient des
+jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles
+connaissances qui m'avaient vu jadis portant le sac de trois cent
+vingt-cinq livres et maniant la charrue.
+
+Après avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des
+environs une promenade que je ne puis comparer qu'à celle du bœuf gras
+à l'époque du carnaval, je fis mes adieux à tous les amis de M. Potier.
+J'embrassai mes bienfaiteurs, et je revins à Paris où je reçus l'ordre
+de partir immédiatement pour mon département.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES
+
+
+
+
+GRAND ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL
+
+
+_RELEVÉ des services militaires de COIGNET (Jean-Roch), capitaine à
+l'état-major général, né à Druyes, département de l'Yonne, le 16 mars
+1776, retiré à Auxerre, chef-lieu dudit département de l'Yonne._
+
+Entré au service comme soldat dans le 1er bataillon auxiliaire de
+Seine-et-Marne, le 6 fructidor an VII (23 août 1799).
+
+Incorporé dans la 96e demi brigade, le 21 Ans Mois Jours
+fructidor an VII (8 septembre 1800) 1 » 12
+
+Entré dans la garde, le 2 germinal an XI
+(23 mars 1803) 2 6 15
+
+Caporal, le 14 juillet 1807 4 3 21
+
+Sergent, le 18 mai 1809 1 10 4
+
+Lieutenant dans la ligne, le 13 juillet 1812. 3 1 25
+
+Capitaine à l'état-major général, le 14 septembre
+1813 1 2 1
+
+Rentré dans ses foyers, en vertu de la lettre
+du duc de Tarente au maréchal de camp,
+chef de l'état-major général, datée de
+Bourges, le 31 octobre 1815, ci 2 1 16
+ ___________________
+TOTAL effectif des années de service 16 2 4
+
+NOTA. Le service effectif sera à ajouter à la suite du présent état, à
+compter du 31 octobre 1815, date de la lettre de M. le maréchal de camp,
+chef de l'état-major général, comte HULOT, qui ordonna la rentrée dans
+ses foyers.
+
+_Collationné, conforme à l'original à nous représenté et à l'instant
+retiré, par nous, maire de la ville d'Auxerre, le 2 décembre 1816._
+
+ _Signé_: LEBLANC.
+
+
+
+
+ Ans Mois Jours
+
+Campagnes en Italie, an VIII et an IX 2 » »
+
+Ans X, XI, XII, XIII et XIV, à l'armée
+d'observation de la Gironde, aux armées
+d'Espagne et Portugal et armée d'Angleterre 5 » »
+
+1806 et 1807, en Prusse et en Pologne 2 » »
+
+Années 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813
+et 1814, et subséquentes, en Prusse, Pologne,
+Espagne, Allemagne, Russie, Saxe
+et Pologne, et à l'armée du Nord 7 » »
+ _______________
+ TOTAL DES CAMPAGNES 16 » »
+
+Légionnaire, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).
+
+RÉCAPITULATION.
+
+ Ans Mois Jours
+
+SERVICES EFFECTIFS 16 2 4
+
+CAMPAGNES DE GUERRE 16 » »
+ _______________
+TOTAL GÉNÉRAL DES SERVICES, JUSQUES ET Y COMPRIS LE
+31 OCTOBRE 1815 32 2 4
+ ---------------
+
+Pour copie conforme:
+
+_Le Sous-Inspecteur aux revues_,
+
+_Signé_: LUCET.
+
+Le 2 décembre 1816.
+
+
+
+
+_TABLEAU GÉNÉRAL des affaires auxquelles COIGNET (Jean-Roch) a pris part
+pendant la durée de ses services militaires, qui ont commencé le 23 août
+1799._
+
+
+CAMPAGNE D'ITALIE
+
+ 9 juin 1800 Bataille de Montebello.
+
+14 juin 1800 ---- de Marengo.
+
+
+CAMPAGNE D'AUTRICHE
+
+17 octobre 1805 Bataille et prise d'Ulm.
+
+14 novembre 1805. ---- ---- de Vienne.
+
+ 2 décembre 1805. ---- d'Austerlitz.
+
+
+CAMPAGNE DE PRUSSE
+
+14 octobre 1806 Bataille d'Iéna
+
+25 octobre 1806 ---- et prise de Berlin.
+
+ 8 février 1807 ---- d'Eylau.
+
+10 juin 1807 Combat d'Heilsberg.
+
+14 juin 1807 Bataille de Friedland.
+
+25 juin 1807 Tilsitt, réunion des empereurs.
+
+
+CAMPAGNE D'ESPAGNE
+
+30 novembre 1808 Bataille de Somo-Sierra.
+
+ 4 décembre 1808 ---- et prise de Madrid.
+
+
+CAMPAGNE D'AUTRICHE
+
+19 avril 1809 Bataille de Thann.
+
+20 avril 1809 ---- d'Abensberg.
+
+22 avril 1809 ---- d'Eckmühl.
+
+13 mai 1809 Prise de Vienne.
+
+22 mai 1809 Bataille d'Essling.
+
+ 5 juillet 1809 ---- d'Enzersdorf.
+
+ 6 juillet 1809 ---- de Wagram.
+
+
+CAMPAGNE DE RUSSIE
+
+27 juillet 1812 Combat de Witepsk.
+
+15 août 1812 ---- de Krasnoë.
+
+17 août 1812 Bataille de Smolensk.
+
+19 août 1812 Combat de Valoutina.
+
+7 septembre 1812 Bataille de la Moskowa.
+
+14 octobre 1812 ---- et prise de Moscou.
+
+24 octobre 1812 ---- de Malo-Jaroslawetz.
+
+
+CAMPAGNE D'ALLEMAGNE
+
+2 mai 1813 Bataille de Lutzen.
+
+20 mai 1813 ---- de Bautzen.
+
+21 mai 1813 ---- de Wurtchen.
+
+27 août 1813 ---- de Dresde.
+
+22 septembre 1813 Combat de Bichofswerth.
+
+30 octobre 1813 Bataille de Hanau.
+
+
+CAMPAGNE DE FRANCE
+
+27 janvier 1814 Combat de Saint-Dizier.
+
+20 janvier 1814 Bataille de Brienne.
+
+1er février 1814 Combat de Champaubert.
+
+11 février 1814 Bataille de Montmirail.
+
+12 février 1814 Combat de Château-Thierry.
+
+15 février 1814 ---- de Jeanvilliers.
+
+17 février 1814 ---- de Nangis.
+
+18 février 1814 Bataille de Montereau.
+
+21 février 1814 Combat de Méry-sur-Seine.
+
+28 février 1814 ---- de Sézanne.
+
+5 mars 1814 ---- de Berry-au-Bac.
+
+7 mars 1814 Bataille de Craonne.
+
+13 mars 1814 Combat de Reims.
+
+26 mars 1814 2e ---- de Saint-Dizier.
+
+
+CAMPAGNE DE BELGIQUE.
+
+15 juin 1815 Bataille de Charleroi.
+
+18 juin 1815 ---- de Ligny (Waterloo).
+
+
+
+
+LÉGION D'HONNEUR.
+
+
+(N° 3150.) DUPLICATA.
+
+Paris, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).
+
+_Le grand Chancelier de la Légion d'honneur à Monsieur COIGNET
+(Jean-Roch), membre de la Légion d'honneur, ancien sapeur dans le 96e
+régiment d'infanterie de ligne, maintenant grenadier dans la Garde
+impériale._
+
+L'Empereur, en grand Conseil, vient de vous nommer membre de la Légion
+d'honneur.
+
+Je m'empresse et me félicite vivement, Monsieur, de vous annoncer ce
+témoignage de bienveillance de Sa Majesté Impériale, et de la
+reconnaissance nationale.
+
+ _Signé_: L. G. A. LACÉPÈDE.
+
+
+
+
+ Bourges, le 31 octobre 1815.
+
+ Monsieur le Capitaine,
+
+Le licenciement total de l'armée étant effectué, l'état-major général
+cesse d'exister; je vous préviens en conséquence qu'en vertu des
+ordonnances du roi et des instructions ministérielles, vous êtes
+autorisé à vous retirer dans vos foyers, pour y être à la disposition de
+S. Ex. le Ministre Secrétaire d'État de la Guerre.
+
+Vous instruirez S. Ex. du lieu que vous avez choisi pour votre domicile,
+et vous l'informerez du jour où vous arriverez afin de la mettre à même
+de vous faire connaître les ordres que le Gouvernement jugera à propos
+de vous donner, et de vous faire payer votre traitement.
+
+Je regrette, Monsieur le Capitaine, que cette circonstance mette un
+terme aux relations de service que j'ai eues avec vous, je vous fais mes
+remercîments du zèle et de la bonne volonté que vous y avez toujours
+apportés.
+
+Je vous prie de m'accuser réception de cette lettre et de me faire
+connaître en même temps le lieu de votre domicile, et le jour de votre
+départ de l'armée.
+
+Agréez la nouvelle assurance de ma considération distinguée.
+
+ _Le Maréchal de camp, Chef de l'état-major général_,
+
+ _Signé_: Comte HULOT.
+
+
+
+
+GRANDE CHANCELLERIE DE LA LÉGION D'HONNEUR.
+
+PREMIÈRE DIVISION.--N° 26,274.
+
+ Paris, le 24 mai 1847.
+
+_À Monsieur Coignet, officier de l'ordre royal de la Légion d'honneur,
+capitaine en retraite, à Auxerre._
+
+ Monsieur,
+
+Le roi, par l'ordonnance du 28 novembre 1831, relative aux nominations
+des Cent jours, vous a nommé officier de l'ordre royal de la Légion
+d'honneur.
+
+J'ai l'honneur de vous adresser la décoration de ce grade et je vous
+autorise à la porter.
+
+Quant à votre titre de nomination, je vous l'adresserai ultérieurement.
+
+Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+Pour le grand Chancelier de l'ordre royal de la Légion d'honneur:
+
+ _Le Maréchal de camp, Secrétaire général de l'ordre_,
+
+ _Signé_: Vicomte DE SAINT-MARC.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Trouve qui voudra ce legs déplacé; il en valait un autre, et je ne
+serais pas surpris qu'il ait procuré à Coignet le bénéfice de regrets
+fort prolongés.
+
+Dans des proportions plus modestes, les collations funéraires ne
+sont-elles pas encore de mode dans le menu peuple et dans beaucoup de
+campagnes? Une légende relativement touchante de Monselet est celle du
+brave Auvergnat qui ferme boutique tous les dimanches pour aller
+déjeuner avec son enfant au cimetière Montmartre, sur la tombe de sa
+défunte charbonnière, et qui finit la cérémonie en élevant son verre et
+en murmurant avec des larmes dans 1a voix: «À ta santé, ma femme!»]
+
+[2: Ce contraste se retrouve dans sa première leçon de lecture{221} dans
+les charités du petit ménage{416}, sana oublier la singulière histoire
+de son empoisonnement{151}; celle-ci donne à réfléchir sur les moyens
+employés par les conspirateurs d'alors; elle rend moins invraisemblables
+les doutes causés par l'empoisonnement de Hoche, qui devait être
+assurément une victime plus désirée.]
+
+[3: Ce procédé rappelle celui qui, dit-on, fit périr le colonel Oudet et
+les Philadelphes dans la campagne de 1808. Ce qui est certain c'est que
+j'ai entendu des invalides du premier Empire se vanter d'actions
+semblables à celles des soldats de la 21e et que dans nos guerres
+d'Afrique, on a vu succomber ainsi un capitaine d'artillerie portant un
+nom illustre.]
+
+[4: Une anecdote qui marque on ne peut mieux la différence du soldat
+français avec beaucoup d'autres est cet épisode curieux du grand banquet
+de Tilsitt, où un grenadier français qui a changé d'uniforme avec un
+grenadier russe pour s'amuser, oublie tout à fait son rôle en recevant
+un coup de canne, et veut tuer le sergent qui le lui a appliqué pour
+défaut de salut{217}.]
+
+[5: Les témoignages naïfs de cette adoration sont multipliés dans notre
+livre. «On se sent bien petit près de son souverain, dit-il dans le
+Sixième Cahier; je ne levais pas les yeux sur lui, il m'aurait intimidé.
+Je ne voyais que son cheval.» Aussi, admire-t-il ses pieds et ses mains,
+«un vrai modèle{273}». Plus tard, la contemplation de la tabatière
+impériale en fait un priseur, et, comme son cher empereur{380}, il
+multiplie les prises de tabac dans les moments critiques{382}. Et je ne
+serais pas surpris qu'en se faisant embaumer après sa mort (c'était une
+de ses dispositions testamentaires), Coignet n'ait pensé au cercueil
+impérial.]
+
+[6: _Fortune_ ne doit pas être pris ici dans le sens littéral. Il ne
+faut pas oublier que c'est un paysan qui parle.]
+
+[7: Coignet note un seul détail pour faire juger de leur état de famine:
+Nous avions découvert des pois ronds dans un sac. Tout fut mis au
+pillage.]
+
+[8: Les chèvres se détachent volontiers pour brouter les jeunes
+pousses.]
+
+[9: Mot à mot: la marmite restait vide sous la huche à pétrir.
+C'est-à-dire: le pain sec remplaçait la soupe.]
+
+[10: Je reviens à mon point de départ (terme de vénerie).]
+
+[11: D'où le nom du village: Druyes-les-Belles-Fontaines.]
+
+[12: Je me rappelle à ce propos que j'avais le nez sale. Elle prit la
+pincette pour me moucher, et fut assez méchante pour me faire souffrir.
+«Je te l'arracherai», me dit-elle.
+
+Aussi la pincette fut jetée dans le puits. (COIGNET.)]
+
+[13: Il fallait que ses quatre années passées dans les champs et dans
+les bois eussent en effet bien changé notre héros, pour qu'il ne fût
+reconnu par aucun des siens. Le fait paraîtrait invraisemblable si
+Coignet ne se distinguait par la sincérité des détails. Il convient
+aussi de faire remarquer qu'à la campagne et surtout dans une famille où
+la marmaille est nombreuse, on ne se grave pas dans la mémoire aussi
+bien qu'à la ville les traits d'un enfant. Puis, de huit à douze ans,
+l'enfant lui-même peut changer beaucoup.]
+
+[14: Il n'eut pas cette peine, il ne nous revit pas. Mais ce n'est pas
+tout, il restait encore le petit Alexandre et la petite Marianne qui
+embarrassaient cette vilaine femme. Ne voulant pas perdre du temps, un
+beau jour que mon père était en campagne, elle fait descendre ces deux
+pauvres petits, les prend par la main le soir, à la nuit, et les mène
+dans le bois de Druyes, les enfonce le plus avant qu'elle peut et leur
+dit: «Je vais revenir»; mais pas du tout, elle les abandonne à la merci
+de Dieu. Jugez quelle douleur! ces pauvres petits au milieu des bois,
+dans les ténèbres, sans pain, ne pouvant retrouver leur chemin. Ils
+restèrent trois jours dans cette déplorable position, ne vivant que de
+fruits sauvages, pleurant et appelant à leur secours. Enfin, Dieu leur
+envoie un libérateur. Cet homme se nommait le père Thibault, meunier de
+Beauvoir. Je le sus en 1804. (COIGNET.)]
+
+[15: _Grande dame_ est ici pour _grande femme_.]
+
+[16: Le fromage de Coulommiers a conservé sa réputation.]
+
+[17: C'est-à-dire: «De l'argent d'avance sur ses gages».]
+
+[18: Il n'y avait point de pairs alors, mais la suite montrera qu'il
+s'agissait du Directoire, qu'on connaissait plus ou moins bien dans les
+campagnes.]
+
+[19: Ce n'était pas un Directeur, mais, comme on le verra, quelque
+fonctionnaire principal de l'administration.]
+
+[20: Le décadi remplaçait le dimanche comme jour consacré au repos; mais
+il n'arrivait que tous les dix jours. _Chanter la victoire_ veut dire
+ici _chanter le chant du départ_ qui commence par ces mots: «La victoire
+en chantant..., etc.»]
+
+[21: Des cuirassiers, ainsi appelés à cause de leurs bottes fortes. On
+les appela ensuite _gilets de fer_, à cause de leurs cuirasses.]
+
+[22: Les _gros monsieurs_ étaient les représentants de la nation.]
+
+[23: Le manteau et la toque à plume faisaient alors partie de la tenue
+parlementaire.]
+
+[24: L'argent se plaçait sur les hanches et sous la chemise, dans une
+ceinture de cuir.]
+
+[25: Pour se chauffer et coucher au bivouac.]
+
+[26: Chaque demi-brigade avait alors son artillerie.]
+
+[27: C'est-à-dire qui comprend bien le commandement.]
+
+[28: Cette roche était à pic, aussi droite que si elle était sciée.]
+
+[29: Amoncellements de pierres. (Expression usitée dans l'est de la
+France.)]
+
+[30: Un à un, en se tenant l'un à l'autre par le pan de l'habit.]
+
+[31: Flacon.]
+
+[32: C'est-à-dire: à hauteur de leur rang de bataille, au point où ils
+devaient entrer en ligne.]
+
+[33: _Venger_ signifie ici _rendre le même service_.]
+
+[34: Ceci veut dire qu'on avait dépouillé les chênes pour faire jouer à
+leurs feuilles le rôle des feuilles de laurier.]
+
+[35: C'est-à-dire: On ne nous dit pas quelle suite eut cette affaire.]
+
+[36: _Monter à poil_, veut dire dans l'armée _monter sans selle_.]
+
+[37: Une légion polonaise se battait en effet déjà pour la France, mais
+comme la loi défendait l'emploi des troupes étrangères, cette légion
+était censée marcher pour le compte de l'Italie.]
+
+[38: Nos soldats ont aussi connu ces paniques; on voit qu'elles sont de
+tous les temps.]
+
+[39: Par ses deux traités de juin et septembre 1801, le Portugal s'était
+engagé à payer 25 millions à la France.]
+
+[40: Les fourriers précèdent le corps en marche pour préparer le
+logement.]
+
+[41: Cet épisode en temps de paix pouvait faire présager ce que serait
+une guerre future.]
+
+[42: Comment la _vieille_ dame avait-elle pu, huit années auparavant,
+exciter à ce point les désirs de Robespierre qui fut cruel et défiant,
+mais n'aima ni l'argent ni les femmes? On abuse évidemment ici de la
+naïveté de notre sapeur.]
+
+[43: C'est-à-dire dans le régiment qui avait contribué à former la
+demi-brigade.]
+
+[44: Au point de vue alimentaire, les hommes de chaque compagnie étaient
+répartis en plusieurs sections constituant chacune un ordinaire.]
+
+[45: _Matador_ veut dire ici bourgeois.]
+
+[46: L'enthousiasme des Viennois paraîtrait invraisemblable sans la
+sincérité habituelle de l'auteur.]
+
+[47: Nous avons cherché la confirmation de ce fait singulier. Le
+bonhomme s'appelait Naroçki et prétendait en effet être né en 1690. Mais
+son grand âge n'était invoqué que pour obtenir une pension.]
+
+[48: La vue du manuscrit autographe de Coignet nous force à dire qu'il
+se vantait un peu.]
+
+[49: C'est ce qui arriva. Au bout de huit jours de séjour à Valladolid,
+il fallut faire manger la soupe à nos ivrognes, ils tremblaient et ne
+pouvaient tenir leurs cuillers. (Coignet.)]
+
+[50: Batterie des tambours de grenadiers.]
+
+[51: Ils étaient renfermés dans des étuis sur le sac.]
+
+[52: Allusion à la chanson connue: _Bon voyage, M. Dumollet_, etc.,
+etc.]
+
+[53: N'oubliez pas que c'est un sergent qui parle.]
+
+[54: Le cérémonial de la procuration devait en effet être peu compris à
+la caserne.]
+
+[55: Cette foule se composait de traînards qui avaient refusé de passer
+le jour précédent, et qui bivaquaient sur la rive. Il fallut le canon
+russe pour les émouvoir.]
+
+[56: Ce devait être le poêle de la maison.]
+
+[57: Je revenais toujours vainqueur de ma mission. L'Empereur me
+regardait comme un limier qu'il lâchait au besoin, mais il eut beau
+faire, je rentrais toujours et j'étais payé d'un regard gracieux qu'il
+savait jeter à la dérobée, car il était dur et sévère avec une parole
+brève, quoique bon. Aussi je le craignais et je tâchais toujours de
+m'éloigner de lui; je l'aimais de toute mon âme, mais j'avais toujours
+le frisson quand il me parlait.]
+
+[58: Les Écossais, ainsi nommés à cause de leurs jambes nues.]
+
+[59: Voilà qui rectifie la sévérité de la fin du Huitième Cahier.]
+
+[60: «Mon ami, me disait-il, venez parler au maire, il a deux mots à
+vous dire--C'est bien, Monbont, je vous suis.--Je vais vous annoncer.»
+Je n'ai pas à me plaindre de cet homme, il faisait son métier; c'était
+le mandataire de la ville, le faiseur de petits procès. Il en faisait le
+dimanche dans la matinée; il tenait toutes les rues. Si le tailleur
+avait un habit à finir, notre ami entrait chez lui: «Un procès, cinq
+francs d'amende, il est dix heures!» Si le perruquier rasait un homme:
+«Il est dix heures, cinq francs!» Pour un paquet devant la boutique d'un
+marchand, cinq francs d'amende; cela ne faisait pas un pli, de manière
+que lui seul pouvait augmenter les revenus de la ville. Il était
+précieux et poli.»]
+
+[61: Je revis le major à Auxerre au café Milon: «Voilà le capitaine
+Coignet», dirent les officiers. Il faisait sa partie de billard, il jeta
+sa queue et ne voulut pas me voir.]
+
+[62: Un ancien ami de mon père. M. Morin, me dit alors: «Votre père se
+porte bien, mais il a bien souffert du temps des cosaques.--Comment
+cela!--Vous ne le savez donc pas?--Du tout, voilà la première
+nouvelle.--Eh bien, ils l'ont pris, il n'a pas voulu rendre son fusil,
+ils l'ont lié, les mains derrière le dos avec une chaîne au cou. Il
+était battu, attaché derrière une voiture; il faisait pleurer tout le
+monde. Ils l'emmenèrent jusqu'à Avallon, là ils l'ont tant battu qu'il
+est resté sur la place, des âmes charitables l'ont secouru, il s'en est
+senti longtemps.»]
+
+[63: Nous avons vu déjà que le père Coignet chantait au lutrin de son
+village.]
+
+[64: M. Moirot avait été en même temps que moi domestique au service de
+M. Potier.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les cahiers du Capitaine Coignet
+(1799-1815), by Lorédan Larchey
+
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@@ -0,0 +1,12413 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815), by
+Lorédan Larchey
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
+
+Author: Lorédan Larchey
+
+Release Date: April 20, 2011 [EBook #35919]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+{~--- UTF-8 BOM ---~}LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET
+
+(1799-1815)
+
+PUBLIÉS PAR LORÉDAN LARCHEY
+
+D'après le manuscrit original
+
+avec gravures et autographe fac-similé
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+1883
+
+
+
+
+DÉTAILS SUR L'AUTEUR ET SUR SON OEUVRE.--PARALLÈLE DE COIGNET ET DE
+FRICASSE {XV}.--ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CES CAHIERS {XX}.--LA
+DISCIPLINE ET L'ESPRIT MILITAIRE DU PREMIER EMPIRE {XXVIII}.--POURQUOI
+IL NE FAUT RIEN OUBLIER DE SON HISTOIRE {XXXVII}.
+
+
+_On trouvera dans cet avant-propos beaucoup de renvois aux pages du
+texte; ils m'ont paru nécessaires pour appuyer la partie analytique, en
+épargnant au lecteur les incertitudes de recherche._
+
+[Illustration: FAC-SIMILÉ RÉDUIT AUX 3/4 DE L'ÉCRITURE DE JEAN-ROCH
+COIGNET
+
+D'après son manuscrit original.]
+
+Le journal du sergent Fricasse m'a permis de faire revivre un type
+accompli du soldat de la République. Avec les Cahiers du capitaine
+Coignet, qui peuvent passer pour un chef-d'oeuvre du genre familier, nous
+tenons le type du soldat du premier Empire, car chez lui le grade ne
+modifia point l'homme; il resta sous l'épaulette un vrai sergent de
+grenadiers.
+
+Le manuscrit de Fricasse avait été mis à la disposition de ceux qui
+voudraient en constater l'authenticité. Pour Coignet, je ferai la même
+offre. En telle matière il est bon de poser la question de confiance dès
+le début, et ceci m'amène à dire comment les Cahiers sont en ma
+possession.
+
+Vers 1865, à l'étalage d'un bouquiniste, sur le parapet du quai des
+Saints-Pères, je mettais la main sur deux in-octavo à couverture verte
+dédiés solennellement aux _Vieux de la Vieille_: c'étaient les
+_Souvenirs de Jean-Roch Coignet_, imprimés en 1851, à Auxerre, par
+l'imprimeur Perriquet. Leur intérêt me parut si vif, que j'en servis
+presque aussitôt d'abondants extraits aux lecteurs du _Monde illustré_,
+où je poursuivais alors chaque semaine une sorte de revue rétrospective.
+Les extraits reparurent à la tête d'un volume d'essai publié en 1871,
+sous le titre de _Petite Bibliothèque des Mémoires_. «Il n'en est point
+dont la lecture soit plus attachante, disais-je alors... En admettant
+que l'orthographe doive sa correction à l'imprimeur, le récit a les
+allures qui devaient caractériser Jean-Roch.»
+
+On voit que j'admettais, à première vue, la sincérité de l'oeuvre, mais
+je conservais le désir de m'en assurer mieux, et je finis par m'enquérir
+au pays de mon héros. J'écrivis à l'imprimeur du livre et au
+bibliothécaire de la ville, guide naturel et autorisé en pareilles
+recherches. Au premier, je demandais s'il avait vu l'auteur; je priais
+le second de vouloir bien me donner sur la personnalité de Coignet tous
+les renseignements qu'il pourrait recueillir.
+
+Une double réponse arriva bientôt.--D'une part, l'imprimeur déclarait
+que l'impression n'avait pas été faite sur le manuscrit original,
+reconnu défectueux. De son côté, M. Molard, bibliothécaire d'Auxerre, me
+communiquait avec une obligeance parfaite de précieux détails, et me
+comblait de joie en m'annonçant que le précieux original n'était point
+perdu.
+
+J'appris ainsi qu'un avocat de la ville avait préparé pour l'impression
+les premiers chapitres. Le travail, qu'il n'avait pas voulu continuer,
+avait été mené à bonne fin par un de ses confrères, non sans peine, à
+cause des entêtements d'un auteur peu familiarisé avec les exigences de
+la publicité. Tiré à peu d'exemplaires, le livre est devenu rare par
+suite d'une particularité assez curieuse.
+
+Sur la fin de sa vie, Coignet était resté l'habitué d'un café très
+fréquenté par les voyageurs de commerce que divertissaient ses récits
+d'aventures. Cette clientèle, sans cesse renouvelée, avait suffi à
+l'écoulement de l'édition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que
+Coignet liât conversation et lui dit, avec une tape amicale sur
+l'épaule: «Tu vas acheter _ma belle ouvrage_.» Le prix étant modéré (5
+francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir,
+où il avait installé un petit dépôt d'exemplaires. Tous les volumes se
+dispersèrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point à la vie
+nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur métier. Toutefois,
+leurs relations avec l'auteur n'en devaient pas rester là.
+
+Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents
+francs pour les frais d'un grand repas qui devait être servi au retour
+des funérailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs
+de commerce en passage, étaient invités de droit. De plus, un crédit de
+trois cents francs était ouvert pour le café, les liqueurs et autres
+consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsèques, et se
+mettre ensuite immédiatement à table.
+
+Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moitié
+des invités s'abstint, jugeant tout divertissement peu convenable,
+malgré la volonté formelle du défunt. Le repas n'en fut pas moins animé.
+Un poète du cru récita des vers de circonstance, et les libations en
+l'honneur du brave Coignet furent multipliées pendant toute
+l'après-midi. Le soir, on mangea la _soupe à la jacobine_; puis on vogua
+toute la nuit dans les promenades d'Auxerre. Le lendemain, un excellent
+déjeuner, composé des reliefs du banquet, réunissait de nouveau les amis
+qui retrinquèrent de plus belle à la mémoire du héros[1].
+
+Ce récit homérique augmenta mon désir de posséder le manuscrit original.
+J'appris qu'il avait passé dans les mains des légataires universels et
+bénéficiaires, qu'il avait ensuite été cédé à M. Lorin, ancien
+architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur
+consentirait-il à une cession nouvelle? J'eus encore satisfaction sur ce
+dernier point, et je puis me considérer comme légitime possesseur des
+neuf cahiers de Coignet.
+
+Le titre de _Cahiers_ est donné à ses mémoires parce qu'il répond
+exactement à l'aspect du manuscrit original, composé de neuf grands
+cahiers. L'écriture s'allonge comme celle d'un commençant; l'orthographe
+manque dans la moitié des mots; on peut en avoir idée par le fac-similé,
+que notre cadre a réduit un peu. Toute indulgence doit être acquise à un
+auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa
+soixante-douzième année avant de songer à retracer sa vie. La tâche lui
+fut lourde, mais c'était un persévérant. Il vint à bout d'une oeuvre
+nécessairement incorrecte en sa forme, précieuse par la multiplicité des
+détails aussi bien que par la fraîcheur du coloris. Une faculté
+s'accroît souvent à défaut d'une autre; Coignet devait d'autant mieux se
+souvenir qu'il avait moins écrit.
+
+J'ai tenu à donner l'original, sans arrangement ni substitution, et plus
+complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. La sincérité m'a paru devoir
+passer avant tout. Il y a des pages excellentes; il en est quelques-unes
+pleines de redites et de longueurs que j'ai retranchées autant que
+possible, sans me permettre jamais d'ajouter un mot ni de changer une
+phrase. À ce sujet, je dois faire observer qu'on ne trouve pas dans le
+manuscrit original certains passages publiés en 1852. Cependant, ils
+n'ont pu être communiqués que par l'auteur, et je les ai placés sous le
+titre _Additions_, dans un supplément qui suit immédiatement le texte.
+
+ * * * * *
+
+J'ai dit en commençant que Coignet personnifiait le soldat de l'Empire,
+comme Fricasse personnifiait le soldat de la République. L'un a combattu
+en effet pour une idée, comme l'autre s'est battu pour un homme. Tous
+deux ont eu la même foi, tous deux ont souffert avec le même courage,
+ont montré au plus haut degré la volonté de bien faire et le sentiment
+du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l'homme d'élite, à
+n'importe quel rang. Pour le reste, les caractères de nos deux soldats
+diffèrent.
+
+Fricasse est relativement instruit, et j'ai dit combien grande était
+l'ignorance de Coignet. Fricasse a une élévation morale réelle. Coignet
+n'a que des impressions et ne les raisonne pas. C'est un honnête homme,
+et il n'aime pas les gendarmes{156}; il n'aime pas non plus les baiseurs
+de crucifix, comme il les appelle{487}, mais cela ne l'empêche pas
+d'avoir envie de pleurer avec son curé lorsque celui-ci présente la
+croix de l'église à la duchesse d'Angoulême. En 1814, il déclare que les
+Parisiens ne sont bons qu'à s'entretuer{380}; il les admire en 1815
+quand ils vont faire le coup de feu à la barrière{410}. Tout en faisant
+son devoir de combattant, Fricasse a le coeur serré, il se reproche la
+pomme de terre qu'il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim.
+Moins stoïcien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au
+besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n'est pas
+qu'il soit pillard. Non! il applaudit en Italie au supplice d'une
+cantinière receleuse{116}, il flétrit un général prévaricateur{125}, un
+colonel larron d'églises{326}, il prend les armes pour empêcher des
+soldats indignes de dépouiller les Moscovites au milieu de leur ville
+embrasée{325}, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de
+bon coeur sur les coquins qui cherchent à le corrompre pour voler
+l'État{350}. C'est tout au plus s'il rapporte du château de Schoenbrunn
+un petit châle pour l'offrir en cadeau à son hôtesse strasbourgeoise, et
+nous ne devons pas nous exagérer la portée du mouvement de fanfaronnade
+soldatesque qui lui fait dire: «Je me croyais en pays ennemi», quand,
+invité à dîner par son capitaine, il est distrait par les belles dames,
+au point de fourrer une serviette dans sa poche. C'est une pointe
+destinée à faire oublier sa bévue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas
+ensuite seconder les aumônes, relativement considérables, de sa femme,
+et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir?
+
+Pour en revenir à mon parallèle, il est un point surtout qui semble
+éloigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a résolu de défendre à Paris
+comme aux frontières la liberté de son pays; il jure de protéger
+l'Assemblée nationale, tandis que Coignet concourt à sa violation avec
+une profonde indifférence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas
+un crime. Il ne s'est jamais douté de ce qu'était une Assemblée
+politique. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est sous les ordres d'un
+petit général proclamé très grand par tous ses chefs. Il l'a suivi à
+Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu là, d'un côté,
+ses frères d'armes; de l'autre, une réunion d'hommes à toges galonnées
+et à chapeaux emplumés qui gesticulaient dans une grande salle. La
+bataille a été tôt finie. On a fait sauter les hommes par les fenêtres
+qui n'étaient pas hautes; on a dégalonné leurs toges{77}, et tout a été
+dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces _pigeons pattus_{78}
+(comme on les appelle) représentaient un principe inviolable. Ce mot
+même de _principe_, l'avait-il seulement entendu prononcer? Coignet eût
+servi dans l'armée de Hoche, et ce grand républicain aurait continué à
+vaincre, que Coignet eût été dévoué corps et âme à son
+général-république comme il fut dévoué à son général-empire. Il
+justifiait sans le savoir cette merveilleuse définition de
+Saint-Évremont, qui disait déjà de nous, sous Louis XIV: «Le Français
+est surtout jaloux de la liberté de se choisir un maître.» Grande vérité
+très finement dite. En France, nous avons besoin d'admirer ceux qui
+commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la République,
+et la question de personnes passe malheureusement avant la question de
+principes.
+
+Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses appréciations des pays
+où la guerre l'a poussé. Il n'aime ni l'Italie, ni l'Espagne. De ces
+deux côtés, trop de vermine et trop d'assassinats. Les boues de la
+Pologne{193} et les cachettes de ses paysans{205} le rendent aussi
+insensible à la cause de l'émancipation polonaise{210}, et cependant il
+rend justice à l'héroïsme de ces alliés fidèles, soit en Italie{121},
+soit en Espagne{231}. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et
+il leur doit deux fois la liberté, sinon la vie{312, 337}. Mais ses
+sympathies vont surtout, qui le croirait? à nos implacables ennemis, il
+est touché par la charité et la résignation des bons Allemands qui
+enlèvent nos morts{351}, qui pansent nos blessés{344}; qui se montrent
+si prévenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualité
+si parfaite. Il est admirateur passionné de la reine de Prusse
+malheureuse{218}; il offre sa bouteille aux Saxons blessés ou
+prisonniers{187}; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de
+Berlin{223}. Les détails gastronomiques de l'occupation de cette
+capitale{189} montrent le point de départ de certaines traditions qu'on
+a déjà fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et
+en 1870. Il est vrai qu'au retour de Russie, la bienveillance germanique
+était déjà singulièrement modifiée; on n'appelle plus Coignet «aimable
+caporal», et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats éclopés,
+sans armes{343}.
+
+Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de
+ses récits. J'en connais peu de plus attachants dans leur simplicité.
+Les dialogues qui animent à chaque instant le récit, sont du ton le plus
+naturel; les mises en scène sont parfaites, et les tableaux peints avec
+vérité en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter.
+
+L'intérêt du livre n'est pas dans le fait de guerre considéré au point
+de vue technique; il est tout entier dans les accessoires (mots,
+figures, détails épisodiques). Lorsque parut la _Chartreuse de Parme_,
+de Beyle, son récit de la journée de Waterloo fit sensation. On sentait
+là le témoignage d'un combattant. Hé bien! ce chapitre encore si
+remarqué dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les
+Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons à Montebello, lorsqu'il marche au
+feu pour la première fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais
+se relevant aussitôt, et condamnant sa faiblesse en répondant: _Non_! au
+sergent-major qui frappe sur son sac en disant: _On ne baisse pas la
+tête_{95}. Nous le retrouvons à Marengo, lorsque... (pourquoi ne le
+dirions-nous pas)? lorsqu'il est contraint de pisser dans son canon de
+fusil{103} pour le dégorger et envoyer ses dernières balles à l'ennemi
+triomphant; lorsque, renversé, sabré, il n'a d'autre chance de salut que
+de se cramponner sanglant à la queue du cheval d'un dragon pour
+rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus
+belle. Tout ce récit de Marengo est inimitable, les personnages s'y
+meuvent si naturellement qu'on croit les entendre. On voit ces pauvres
+petits pelotons faire leur retraite par échelons, en regardant derrière
+eux, on entend l'explosion des gibernes dans les blés allumés par les
+obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d'un fossé, tient d'une
+main la bride de son cheval, et de l'autre fouette nerveusement les
+pierres de la route à coups de cravache{107}. Le secours suprême de la
+division Desaix couronne le morceau. Coignet n'a rien du poète, et
+cependant les muses ne désavoueraient pas sa comparaison: «C'était comme
+une forêt que le vent fait vaciller.» Et quand ce renfort si espéré fait
+regagner la partie, quelle péroraison! «On bat la charge partout. Tout
+le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on
+hurlait{109}!»
+
+Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de désespoir dans les
+fondrières de Pologne où les moins vigoureux restent cloués sur place?
+Coignet prend chaque jambe à deux mains et l'arrache pour faire un
+pas{193}. À Essling, la canonnade autrichienne, qui «fait sauter les
+bonnets à poils à vingt pieds», projette des lambeaux de chair humaine
+avec une violence telle qu'il en est un instant assommé{248}. Sur la
+route de Witepsk, il voit, sans autre formalité que celle d'un tirage au
+sort, fusiller 70 hommes d'un bataillon de marche, dernier holocauste
+offert à une discipline expirante{305}...
+
+Partout, d'ailleurs, c'est la mort qui règne sous une forme ou sous
+l'autre. À Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les
+cadavres sur des voitures à fourrage, et sous la menace de la mitraille,
+les forçats viennent corder cet épouvantable chargement pour le
+renverser ensuite comme un tombereau de pierres{369}. Voilà certes du
+drame, et du drame vrai.
+
+Heureusement, la note n'est pas toujours si désespérée. Dès le début, on
+tombe dans une véritable ballade; on suit l'enfant fugitif, d'abord
+pauvre petit pâtre, bon pour faire un chien de bergère, puis conducteur
+de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, où il couche entre
+les pattes de son boeuf pour échapper au froid{5}; puis encore rentrant
+méconnaissable au village, et conservant assez d'empire sur lui-même
+pour vivre comme un domestique étranger au milieu des siens{7}, jusqu'au
+jour où l'intérêt d'un passant lui permet de partir une seconde fois en
+se révélant dans ce dernier adieu: «Père sans coeur, qu'avez vous fait de
+vos enfants{21}?» On assiste ensuite à l'initiation de l'ancien garçon
+d'écurie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez
+le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai père, celui-là{24 à
+70}. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de
+l'activité rurales dans le rayon parisien; elles étaient déjà grandes
+alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d'idées pacifiques, il faut se
+reporter à la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient à
+Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons{477}, et lorsque, en
+demi-solde à Auxerre, il se détermine à prendre femme et «à faire
+trembler le manche de sa pioche» en cultivant ses vignes et son
+jardin{438 à 442}. C'est un tableau charmant de simplicité que sa
+demande de la main de cette honnête épicière, à laquelle il fait d'abord
+moudre une livre de café pour se donner le temps d'entrer en matière
+avec plus de délicatesse{439}. La confession et la célébration du
+mariage{442} sont dignes des préludes. Rien n'est touchant comme
+l'histoire de cet humble ménage.
+
+Dans l'ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien
+connus, mais il y ajoute toujours quelques particularités intéressantes.
+Nous avons signalé ses récits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo,
+d'Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N'oublions point son
+passage du Saint-Bernard{83}, la distribution des premières croix de la
+Légion d'honneur{146}; le camp de Boulogne{162}, le combat
+d'Elchingen{166}, la bataille d'Austerlitz{172}, Iéna{183}, le séjour à
+Berlin{189}, Eylau{200}, l'entrevue de Tilsitt{213}, les moines de
+Burgos{230}, le blocus de Madrid{231} et la pointe sur Bénévent{233}, la
+fameuse marche en charrettes de Limoges à Ulm{235}, la journée de
+Wagram{253}, le mariage de Marie-Louise{267}, la cour impériale à
+Saint-Cloud{273}. Toute la campagne de Russie est à lire dans le
+Septième Cahier. Puis viennent les journées de la période sombre:
+Lutzen{349}, Bautzen{352}, Dresde{354}, Leipzig{357}, Hanau{365},
+Brienne{371}, Montereau{374}, Reims{377}, Fontainebleau{378},
+Fleurus{399}, Waterloo{402}, Villers-Cotterets{408}, Paris{410}.
+L'histoire de l'armée de la Loire a là quelques pages peu connues{413 à
+417}.
+
+On ne saurait retrouver nulle part avec plus de détails la vie militaire
+du temps: le premier duel inventé pour tâter le nouveau{79}, les
+carottes telles que le bon de la _plume_{119}, les _légumes
+coulantes_{477}, et l'art de simuler la fièvre pour avoir du vin
+sucré{179}, les méprises de factionnaires{123}, les marches forcée{164,
+240}, l'arrosage des galons{222}, la fusillade du sac{298}, la vie de
+caserne{133, 226, 228, 235, 281}, les scènes de bivouac{176, 193, 195,
+200, 475}; elles enseignent ce que valent à certains jours un morceau de
+pain, un oeuf ou une pomme de terre, même pour les grands chefs. Le
+Cinquième Cahier apprend que les hautes coiffures militaires avaient
+leur utilité: on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet à
+poil. Les citadins, qui ne se font pas une idée nette du service de
+l'état-major en campagne, pourront également voir le Septième Cahier.
+Dans le Cinquième Cahier, nous retrouvons également cet antagonisme
+goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l'armée.
+Ce que Coignet à son tour craint le plus au monde, c'est de tomber
+dans la ligne{345}. Il est vrai que les grenadiers à cheval lui rendent
+bien la pareille en ne l'admettant pas même à l'honneur de charger
+l'ennemi avec eux{367}. C'est une vraie tragi-comédie.
+
+Les traits comiques sont nombreux. Citons: le dîner offert aux autorités
+de Coulommiers{45}, les incroyables de Lyon{126}, la vieille Bordelaise,
+victime des passions de Robespierre{130}, la quête de la colonelle{131},
+la barbe tirée pour convaincre un bureaucrate incrédule{136}, le passage
+sous la toise{137}, les largesses au factionnaire{147}, la
+reconnaissance supposée des capucins du Saint-Bernard{181}, le repas
+offert par la garde française à la garde russe{215}, le coup de vent de
+Metz{238}, la promenade forcée d'EssIing{245}, la réception du capitaine
+Renard{258}, le danger des faux mollets en bonne fortune{263}, la
+description des charmes féminins de la cour impériale{208}, le grand
+dîner de la ville de Paris{271}, les promenades épiques de la garde
+nationale d'Auxerre{460 à 462}, où Coignet suant sous le poids de son
+drapeau, regarde du haut de son mépris les miliciens ivres qui écrasent
+ses pieds en voulant se mettre au pas.
+
+ * * * * *
+
+La dernière partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu
+longuement, aux petites misères de la vie de l'officier en demi-solde,
+espionné, ombrageux et colère. La mise en surveillance, les
+dénonciations, la présence forcée à des sermons sur l'usurpateur et ses
+satellites «qui mangent les petits enfants au berceau», les inévitables
+disputes de préséance avec les magistrats du tribunal dans les
+cérémonies publiques, tout cela était bien fait pour exaspérer un vieux
+brave qui possédait à fond l'art de se débrouiller en pays ennemi, mais
+qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi
+éclate-t-il en quelques pages qui appellent en même temps l'émotion et
+le sourire[2].
+
+Ce livre permet aussi de bien connaître l'esprit du soldat français, qui
+ne ressemble pas aux autres, quoi qu'on en dise. Son grand défaut est
+toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans
+les hautes régions, un fragment de conversation entre Lannes et Napoléon
+donne assez à réfléchir{210}. Au passage du mont Saint-Bernard, nous
+voyons le général Chambarlhac menacé de mort par un canonnier qu'il veut
+diriger dans une manoeuvre{86}, et si le même général s'éclipse ensuite
+au moment le plus chaud d'une bataille pour reparaître après la
+victoire, ses soldats le reçoivent à coups de fusil, ils le forcent à
+repartir de plus belle, et cette fois pour toujours{115}. Un fait
+terrible en ce genre se serait passé à Montebello; les soldats d'une
+demi-brigade auraient profité de la chaleur de l'action pour tuer tous
+leurs officiers, moins un{468} Le seul moyen de punir tant de coupables
+est de les faire périr à leur tour, mais du moins glorieusement, et
+c'est ce que Bonaparte aurait fait[3] dès le début de la journée de
+Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le
+feu d'un détachement de traînards qu'il est chargé de ramener à
+destination{301}. Lui-même ne craint pas de bousculer un colonel pour
+faciliter à son convoi le passage d'un pont{361}. Je ne parle point des
+scènes auxquelles il nous fait assister à Boulogne et en Russie{81, 305,
+327, 472}. Il ne s'agit plus ici d'actes d'insubordination, mais de
+véritables brigandages.
+
+Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une
+discipline étroite semble n'avoir jamais réglé les troupes, même dans la
+garde (comme on le voit par l'épisode bachique de son séjour d'Ay{178},
+et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille
+d'Austerlitz{475}), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs
+personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le
+seconde avec une intelligence, une affection et un élan{113, 114, 176,
+193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à
+l'obéissance. Chez nous, on n'arrive à rien par la raideur[4]. Il faut
+que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire
+apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la
+_main de fer gantée de velours_, qui est chez nous l'expression convenue
+pour désigner les aptitudes du parfait commandement.
+
+C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiéter
+constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion.
+C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et
+leurs vêtements en s'attelant à l'artillerie, comme les simples
+soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les
+encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront
+l'embrasser de bon coeur, lui serreront la main, lui donneront le bras en
+causant{96-99}. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les
+premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer
+eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés{103, 249}. À Essling
+encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la
+garde impassible, Dorsenne renversé par l'explosion d'un obus, se relève
+aussitôt «comme un beau guerrier», criant: «Soldats, votre général n'a
+point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir à son poste{247}.»
+Quelques jours après, à Wagram, un colonel d'artillerie, blessé le
+matin, ne se laisse emporter à l'ambulance que le soir, après la
+bataille. Celui-là dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons;
+il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais «sur son
+séant, il commandait{255}».--Cinq mots superbes qui valent un tableau de
+maître.
+
+A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un
+fusil et s'élancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342}; à Dresde, le
+capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une
+tranquillité telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrière. A Brienne,
+le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce
+d'artillerie{371}. A Montereau, le maréchal Lefebvre s'élance au galop
+sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les
+officiers de l'état-major impérial{274}. «L'écume sortait de la bouche
+du maréchal, tant il frappait.»
+
+Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats
+ne restaient pas en arrière; ils eussent rougi de le céder à leurs
+officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit
+pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers
+d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher à la mort comme
+canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce
+mameluck s'élançant une dernière fois dans la mêlée d'Austerlitz pour y
+conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus{473}.
+N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à
+l'ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant: «J'ai trois
+paires de bottes à Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201}» Nous tombons
+ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus,
+la facétie devient un héroïsme dont l'effet est certain sur des
+Français.
+
+ * * * * *
+
+On a fait bien des études sur Napoléon; je n'en connais pas une où
+l'homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite
+intimité avec les soldats qui l'aidèrent à se faire un nom.
+
+Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces;
+il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de
+Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il
+confère avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les détails
+d'instruction militaire{280}, faisant manoeuvrer devant lui un simple
+peloton de vélites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui récite
+mal sa théorie{280}, annonçant lui-même un exercice à feu{230},
+recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans
+les chambres d'une caserne à l'heure où les soldats sont couchés, et
+examinant leur literie{142}.
+
+Passer une revue est un devoir qu'il ne néglige jamais. Je ne parle pas
+seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant
+imperturbablement manoeuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir
+l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant «l'eau qui ruisselle
+le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui
+retombent sur ses épaules{161}». Mais il n'est pas une parade sans qu'il
+fasse manoeuvrer chaque régiment avant le défilé{258}. En campagne, il
+examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin
+leur destination{298}. Dès qu'un soldat présente les armes, il s'arrête
+et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne négligera point la
+visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations
+officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}.
+On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des
+troupes en s'écriant: «Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je
+marche à votre tête{371}.»
+
+Qu'un officier revienne de mission, il l'interroge après son chef
+d'état-major, ne négligeant pas de régler ses frais de route et sur
+l'heure, que le temps presse ou non{337, 314}. Il veut voir les
+combattants qui ont accompli des actions d'éclat{98}, et fait aussitôt
+leurs promotions sur le champ de bataille{320, 355}. A certains moments
+décisifs, nous le voyons donner directement ses ordres à un capitaine
+d'infanterie ou d'artillerie{354, 377}. De même, par tous les temps, et
+à toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur
+demandant si on leur a pris quelque chose{320, 333}. Que ses soldats
+arrivent fourbus par des marches forcées, il paraîtra s'indigner contre
+des ordres outrepassés, les entourera de soins, surveillant la
+distribution des cordiaux qui peuvent les rétablir{241}; il assiste du
+reste volontiers au repas du soldat, et ne dédaigne pas de présider à la
+distribution d'une douzaine de porcs pris à la course{172}. A
+l'occasion, il demande une pomme de terre et une bûche par
+escouade{200}, ayant soin de faire cuire sa ration lui-même au feu de
+son bivac, toujours placé bien en vue de l'armée{475}.
+
+Il a soin de régler lui-même les petites querelles de son état-major,
+après confrontation des parties{365}. Si un beau coup de sabre est donné
+devant lui, il en fera son compliment nuancé parfois de petites
+taquineries{368-397}. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des
+tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du
+prestige exercé, devra se reporter aux renvois que nous avons multipliés
+pour mieux appuyer nos affirmations; ils en disent long sur l'ascendant
+de l'homme et sur les soins infinis qu'il prenait pour le maintenir.
+Ascendant si complet qu'il pouvait sacrifier de parti pris ses
+officiers, et s'étonner librement devant eux de voir que la mort n'en
+eût pas voulu{336}. «Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais
+toujours et j'étais payé d'un regard gracieux, qu'il savait jeter à la
+dérobée{345}.»
+
+A la vérité, pour son maître, le pauvre Coignet n'était bon qu'à tuer.
+Il le comprend et il avoue n'en adorer que plus son dieu[5]: «Je
+l'aimais de toute mon âme, mais j'avais le frisson quand je lui
+parlais{345}.» Il est vrai que des frissons d'un autre genre courent en
+1813 au grand état major impérial où on _blasphème_ (le mot est de
+Coignet) en disant: «L'Empereur est un ... qui nous fera tous
+périr{357}.» A Dresde, en 1813, notre héros lui-même hasarde
+respectueusement que l'Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais
+c'est la seule note dissonante dans une admiration perpétuelle, et il
+s'en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu'avait d'émouvant ce dernier
+baiser à l'aigle, dans la grande cour de Fontainebleau{379}. Le second
+départ, à Laon, est loin d'avoir un tel caractère{407}.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui tiennent pour dangereuse la légende napoléonienne trouveront
+peut-être que j'y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en
+histoire comme en autre chose, j'estime qu'on gagne à ne rien oublier,
+surtout quand il s'agit d'un tel capitaine. Appliquons-nous plutôt à le
+bien connaître, à voir comment il a pu surexciter tous les éléments
+guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement: l'un
+professionnel, bon à méditer pour les patriotes que préoccupe le
+relèvement de notre esprit militaire; l'autre, non moins utile, montre
+les dangers du culte d'un seul homme substitué au culte de la patrie.
+C'est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napoléon, ni celui
+de Bonaparte. La leçon qui se dégage de ses revers serait perdue si on
+oubliait sa gloire qui est aussi la nôtre. Plus grand fut le succès,
+plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans,
+doublement mutilés.
+
+On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations. Cela nous
+paraît surtout vrai pour celui qui dit: _En toute chose, il faut
+considérer la fin_. Quand on l'applique à l'histoire du premier Empire,
+il n'est pas difficile de s'apercevoir que les entrées triomphales à
+Vienne et à Berlin n'ont point empêché la France de perdre deux petites
+places appelées Sarrelouis et Landau. La domination d'un grand homme de
+guerre ne nous a pas même laissé les frontières conservées par le
+faible Louis XVI.
+
+Puisse la France ne plus associer sa fortune à celle des beaux joueurs
+dont la devise est «tout ou rien!» En attendant, gardons-nous d'effacer,
+même au coin d'une rue, le souvenir de leurs parties périlleuses. Il
+doit rester, au contraire, comme une leçon éternelle.
+
+ * * * * *
+
+On prétend que la vanité est notre défaut national. Pourtant, on ne nous
+voit point, comme d'autres peuples réputés plus sages, célébrer
+obstinément de glorieux anniversaires. Puisque nous épargnons nos
+souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs à notre
+manière. Pensons à Waterloo en même temps que les Anglais, à Sedan en
+même temps que les Prussiens, aux Vêpres Siciliennes en même temps que
+l'Italie. Il est des rappels d'autant plus salutaires qu'ils sont pleins
+d'amertume, car, dans l'hygiène des peuples comme dans celle des
+individus, les amers peuvent être de grands préservatifs.
+
+C'est ce que nos pères appelaient «l'école de l'adversité». Coignet n'en
+connut pas d'autre, et il en sortit l'homme fortement trempé que nous
+allons connaître.
+
+22 septembre 1882.
+
+LORÉDAN LARCHEY.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+_Premier cahier:_ Mon enfance.--Je suis tour à tour berger; charretier;
+garçon d'écurie; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux.
+
+_Deuxième cahier:_ Ma vie militaire.--On m'incorpore dans le bataillon
+de Seine-et-Marne.--Le 18 brumaire.--Départ pour l'Italie.--Passage du
+Saint-Bernard.--Combat de Montebello.
+
+_Troisième cahier:_ Bataille de Marengo.--Dans les États de Venise.--En
+Espagne.--Je suis sapeur.--En garnison au Mans.--J'arrive à Paris dans
+la garde.
+
+_Quatrième cahier:_ Je suis décoré.--Empoisonné par un agent
+royaliste.--En congé au pays.--Le camp de Boulogne.--Première campagne
+d'Autriche.--Austerlitz.
+
+_Cinquième cahier:_ Campagne de Prusse: Iéna.--À Berlin.--En
+Pologne.--Eylau.--Entrevue de Tilsitt.--Je suis caporal.--Guerre
+d'Espagne.--À Madrid.--Deuxième campagne d'Autriche.--Je suis
+sergent.--Essling et Wagram.
+
+_Sixième cahier:_ Rentrée en France.--Une bonne fortune.--Fêtes du
+mariage impérial.--On me nomme instructeur; chef d'ordinaire;
+vaguemestre.
+
+_Septième cahier:_ Campagne de Russie.--Je passe lieutenant à
+l'état-major général.--À Moscou.--La retraite.--Rentrée à Koenigsberg.
+
+_Huitième cahier:_ Campagne d'Allemagne.--Je suis promu
+capitaine-vaguemestre du quartier général.--Batailles de Dresde et
+Leipzig.--Hanau.--L'invasion.--Visite à Coulommiers (Additions).
+
+_Neuvième cahier:_ En demi-solde à Auxerre.--Les Cent
+jours.--Waterloo.--Rentrée à Auxerre.--Mon mariage.--Liquidation de ma
+retraite.--La garde nationale me prend pour porte-drapeau.--Le duc
+d'Orléans rétablit ma nomination d'officier de la Légion
+d'honneur.--Pourquoi j'écris mes mémoires.
+
+Additions, et pièces justificatives.
+
+
+
+
+PREMIER CAHIER
+
+MON ENFANCE.--JE SUIS TOUR À TOUR BERGER, CHARRETIER, GARÇON D'ÉCURIE,
+HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX.
+
+
+Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l'Yonne, en
+1776, le 16 août, d'un père qui pouvait élever ses enfants avec de la
+fortune[6].
+
+Mon père eut trois femmes: la première a laissé deux filles; de la
+seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons).
+Le plus jeune avait six ans, ma soeur sept ans, moi huit, et mon frère
+aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie.
+Mon père s'est remarié une troisième fois; il épousa sa servante qui lui
+donna sept enfants.
+
+Je fais le portrait de mon père: il était aimable, sobre, n'aimant que
+la chasse, la pêche et les procès; enfin c'était le coq de toutes les
+filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il
+lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait
+trente deux. Je crois que c'est suffisant.
+
+Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisième était notre
+servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait _la belle_; aussi, au
+bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent
+maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute
+l'autorité.
+
+Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour! Elle nous
+serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis
+deux mois lorsque mon père l'épousa. Ce fut bien le reste.
+
+Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les
+enfants?--Ils sont couchés», répondait la marâtre.
+
+Et tous les jours la même chose... Jamais nous ne voyions notre père;
+elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous
+plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous
+trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos
+figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.--Nous mourons de faim; elle nous
+bat tous les jours.--Allons! rentrez, je vais voir cela.»
+
+Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient
+pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir,
+mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous
+partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à
+personne.»
+
+De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos
+pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne
+sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons.
+Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.
+
+J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois.
+C'est moi qui servais de chien à la bergère.
+
+«Passe par là!» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en
+détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons
+et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais
+pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin,
+j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton
+sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de
+derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien.
+
+Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient
+des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup
+est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui
+gisait sur le carreau!
+
+Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui
+ramassais les _miches_ de la semaine. De là, je pars pour la foire
+d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de
+sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux
+propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient
+de douze à quinze cents francs avec mes deux bras.
+
+Il y avait douze bêtes à cornes, dont six boeufs. L'hiver, je battais à
+la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi;
+j'étais dans la misère la plus complète.
+
+Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée
+sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon
+maître apporter ma _miche_ pour mes vingt-quatre heures, qui consistait
+en une omelette de deux oeufs cuite avec des poireaux et de l'huile de
+chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où
+l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé.
+
+En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas.
+J'avais mon favori, c'était le plus doux de mes six boeufs. Aussitôt
+était-il couché, que j'étais vers mon camarade; je commençais par ôter
+mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête
+sur son cou.
+
+Mais, vers deux heures du matin, mes six boeufs se levaient sans bruit,
+et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre
+restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes boeufs, dans
+l'obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l'oreille. Je
+m'acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me
+faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes
+cous-de-pied étaient fendus jusqu'aux nerfs.
+
+Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui
+brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais
+abandonné.
+
+Enfin, retrouvant mes six boeufs, je faisais le signe de croix. Combien
+j'étais heureux! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui
+étaient chargées de moulée, et là j'attendais mon maître pour les
+atteler et partir sur le port. De là, je revenais au pâturage; le maître
+me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux oeufs
+cuits avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Et tous les jours la
+même chose pendant trois ans; la marmite était renversée sous la
+maie[9]. Mais le plus pénible, c'était la vermine qui s'était emparée de
+moi.
+
+Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai
+le village. Je reviens sur mon _lancé_[10] pour voir si l'on me
+reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l'enfant perdu. Cela faisait
+quatre ans d'absence; je n'étais plus reconnaissable.
+
+J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent
+auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort
+que l'adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau
+limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma soeur.
+
+Enfin, la messe sonne. Je m'approche près de l'église, mon petit
+mouchoir à la main, car j'avais le coeur bien gros. Mais je tiens bon; je
+vais à la messe; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière,
+regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant
+j'entends une femme qui dit: «Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon
+Dieu de bon coeur.» J'étais si bien déguisé que personne ne me reconnut;
+mais moi ce n'était pas la même chose. Je ne parle à personne; la messe
+finie, je sors de l'église. J'avais bien vu mon père qui chantait au
+lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait près de lui un de ses enfants
+qu'il avait abandonné.
+
+J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger à ma sortie
+de la messe. Je me dirige chez ma soeur du premier lit, qui tenait une
+auberge; je lui demande à manger.
+
+«Que veux-tu, mon garçon, à dîner?
+
+--Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous
+plaît.»
+
+On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans
+un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme
+moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je,
+madame?--Quinze sous, mon garçon.--Les voilà, madame.--Tu es du Morvan,
+mon petit?--Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.»
+
+Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui
+demande à se louer.--Quel âge as-tu?--Douze ans, monsieur.--De quel pays
+es-tu?--De Menou.--Ah, tu es du Morvan.--Oui, monsieur.--Sais-tu battre
+à la grange?--Oui, monsieur.--As-tu déjà servi?--Quatre ans,
+monsieur.--Combien veux-tu gagner par an?--Monsieur, dans mon pays, on
+gagne du grain et de l'argent.--Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu
+seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé
+à coucher à la paille?--Oui, monsieur.--Si je suis content de toi, je te
+donnerai un louis par an.--Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas
+mon dîner.--Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.»
+
+Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais
+fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus
+turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de
+pierres, ils m'appelaient le _poil rouge_; j'étais toujours le plus
+fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait
+accoutumés[12].
+
+Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je
+travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne
+travaille pas le dimanche.--Eh bien! dit ma soeur, que va-t-il faire?--Il
+servira à la table; viens chercher du vin à la cave.»
+
+Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais
+comme un perdreau.
+
+Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère
+me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du
+matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien
+propre.--Soyez tranquille, tout cela sera fait.»
+
+Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si
+j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu
+les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant
+chez ma soeur et surtout son domestique, et à la porte de mon père.
+
+Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de
+mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire
+la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre,
+et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va
+la besogne?--Mais, monsieur, pas mal.--Voyons la grange. Ce que tu as
+fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien
+faites.--Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.--Allons, mon
+garçon, viens déjeuner.»
+
+Enfin, le coeur gros, je vais chez cette soeur que ma mère avait élevée
+comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit
+garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.»
+
+On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère
+dit: «Il faut lui faire de la soupe.--Eh bien! demain; je me suis levée
+trop tard.»
+
+Le lendemain, je me mis à l'ouvrage, et à l'heure je fus manger. Ah!
+pour le coup, je trouvai une soupe à l'oignon et du fromage, et mon
+verre de vin. «Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au
+jardin bêcher.--Oui, monsieur.»
+
+À neuf heures, ma bêche sur l'épaule, je me mis à la besogne. Quelle fut
+ma surprise! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde;
+j'ôte mon chapeau, le coeur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle:
+«Tu es donc chez mon gendre?--Oui, monsieur. Ah! c'est votre
+gendre!--Oui, mon garçon. D'où es-tu?--Du Morvan.--De quel endroit?--De
+Menou. Je servais au village des Bardins.--Ah! je connais tous ces pays.
+Connais-tu le village des Coignet.--Oui, oui, monsieur.--Eh bien! il a
+été bâti par mes ancêtres.--Ça se peut, monsieur.--Tu as vu de belles
+forêts qui appartiennent à Mme de Damas?--Je les connais toutes, car
+j'ai gardé les boeufs de mon maître pendant trois ans; je couchais toutes
+les nuits sous les beaux chênes dans l'été.--Ah! bien, mon garçon, tu
+seras mieux chez ma fille.--Ça se peut.--Comment te
+nommes-tu?--Jean.--Et ton père?--On le nomme dans le pays _l'Amoureux_.
+Je ne sais si c'est son véritable nom.--A-t-il beaucoup d'enfants?--Nous
+sommes quatre.--Que fait-il, ton père?--Il va dans les bois; il y a
+beaucoup de gibier par là; on n'y voit que des cerfs et des biches, et
+du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des
+fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.--C'est bien, mon
+garçon, travaille! tu es bien chez mon gendre.»
+
+Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les
+chevaux à l'écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire.
+Combien j'étais content! On me fit descendre à la cave pour rincer des
+bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir.
+Alors le petit garçon d'écurie était propre à tout; aussi on me faisait
+trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-là! Je servais à table. C'était
+ensuite la cave, l'écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et
+je disais: «Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce
+nom, il était trop bien gravé dans mon coeur.)
+
+--Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garçon?--Non, monsieur, pas du
+tout.»
+
+Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par détruire la
+vermine; au bout de deux mois, j'étais propre. Mes dimanches me
+rapportaient, y compris les pourboires de l'écurie, six francs la
+semaine. Cette vie a duré trois mois; mon grand chagrin, c'était de ne
+plus retrouver mes deux plus jeunes frère et soeur.
+
+Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui étaient porte à
+porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et
+mon père se trouvait dans son jardin.
+
+«Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.--Ah, te voilà,
+Filine!» (C'était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s'en va.
+
+Alors la conversation s'engage: «Tu es de bien loin d'ici? me
+dit-il.--Je suis du Morvan.--C'est donc bien loin le Morvan?--Oh! non,
+cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de
+chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.--Ah! ce
+vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleuré, nous deux
+mon frère, de si bons camarades[13]! Nous étions toujours ensemble; ils
+ont perdu leur mère bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une
+belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et
+nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous
+faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le
+leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c'était
+pitié à voir. Mon frère me dit: «Allons voir les petits Coignet, il faut
+leur porter du pain.» Mais quelle est notre surprise! Les deux plus
+vieux étaient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point
+de nouvelles. Nous disons ça à papa, qui nous dit: «Ces pauvres enfants,
+ils étaient trop malheureux, toujours battus.» Je fus demander au petit
+et à sa soeur où étaient leurs deux frères: «Ils sont partis, me
+dirent-ils.--Et où?--Ah! dame, je ne sais pas.» Mon père est venu
+demander au père Coignet: «On dit que vos garçons sont partis?» Mais il
+a répondu: «Je crois qu'ils sont allés voir des parents du côté de la
+montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] à
+leur retour.» Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux
+plus jeunes n'étaient plus à la maison. «Ces pauvres petits»,
+dirent-ils, «on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie
+après le père Coignet et sa femme.»
+
+À ce récit, les larmes m'échappèrent des yeux. «Vous pleurez? me
+dirent-ils.--Ça fait trop de mal d'entendre des choses comme
+cela.--Dame! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas
+cherchés du tout.»
+
+Il était temps que cette conversation finisse, car j'étais au bout de
+mes forces, je ne pouvais plus tenir... Je rentrai dans ma grange pour
+pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je
+rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur
+cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je
+délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma
+bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir
+paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu'elle tenait par la main!
+Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître
+devant moi. Je fus prêt à faire un malheur; je quittai le jardin, la
+voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du côté de l'écurie
+pour pleurer à mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les
+fois que j'y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que
+j'évitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai été tenté de
+passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un
+coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu
+retenait ma main, et je me sauvais.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours.
+Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain,
+gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se
+battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma
+soeur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la
+maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit,
+disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.--Soyez
+tranquilles, vous serez contents!»
+
+Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après
+ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et
+dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous
+sommes contents de vous.»
+
+Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous
+conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il
+faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.--Eh bien!
+messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.--Nous avons trois
+lieues à faire, n'est-ce pas?--Oui, messieurs, mais il faut demander la
+permission à madame, pour que je puisse vous conduire.--C'est vrai, nous
+lui demanderons.»
+
+Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se
+coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que
+l'on nomme _les Brandons_. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je
+vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.»
+
+Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font
+sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur
+l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des
+oeufs à la coque.»
+
+Je vais faire lever ma soeur qui se dépêche.
+
+Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent
+et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre
+domestique avec nous pour passer les bois?--Eh bien! va, me dit-elle,
+avec ces messieurs.»
+
+Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à
+terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par
+an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse,
+des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce
+que je gagne.--Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?--Oh! oui,
+messieurs.--Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec
+nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et
+nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant
+ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.--Messieurs,
+je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît
+pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me
+connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez
+couché.--Ça n'est pas possible!--Oh! je vous le jure.--Comment ça se
+fait-il?--Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.»
+
+Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras.
+Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre
+ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais
+traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison
+paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma soeur du
+premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à
+pleurer.
+
+«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous
+remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher
+notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du
+Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et
+l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement,
+vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas
+dessus.--Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma soeur.--Soyez
+tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous
+partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes
+à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous
+vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. --Ça
+suffit.»
+
+Je quittai ces messieurs le coeur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu
+as été bien longtemps.--Dame! ils m'ont mené bien loin, ces
+messieurs-là. Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de
+l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui
+est malade.--Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.--Dame! voilà la
+lettre; ça vous regarde.»
+
+Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as
+quatorze lieues à faire demain.»
+
+De la nuit je ne ferme l'oeil, ma petite tête était bouleversée de tout
+ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures,
+j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval
+bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le
+vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel,
+je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures
+à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze
+ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui
+fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois
+francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans
+ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme.
+
+Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai
+déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.--Ça suffit.»
+
+Je bats jusqu'à l'heure du dîner.
+
+«Tu vas aller au jardin bêcher.»
+
+Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà,
+Jean!--Oui, monsieur Coignet.--Tu viens d'Auxerre?--Oui, monsieur.--Tu
+as bien marché. Connais-tu cette ville?--Non, monsieur, je n'ai pas eu
+le temps de la voir.--C'est vrai.»
+
+Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon
+père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi
+intelligent.--C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?--Douze
+ans, monsieur.--Ah! tu promets de faire un homme.--Je l'espère.--Allons,
+continue; l'on est content de toi.--Je vous remercie.»
+
+Et je me retire, le coeur gros.
+
+Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces
+marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le
+huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux
+descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils
+n'étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n'en
+finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie
+veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite
+à l'écurie pour seller le cheval de ces messieurs.
+
+Je n'ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous
+gris-pommelés. Je n'osais parler à ces Morvandiaux; je pétillais de
+joie. La queue n'était pas encore passée que voilà ces messieurs qui
+arrivent dans la cour avec trois chevaux. «Eh bien, mon petit garçon, et
+notre bidet, comment va-t-il?--Il est superbe.--Mettons pied à terre,
+voyons cela. Comment! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre
+garçon pour qu'il l'emmène, il n'est pas encore passé.»
+
+Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe: «François,
+prenez votre bidet, suivez les chevaux!»
+
+Ma soeur paraît, ces messieurs la saluent: «Madame, combien vous est-il
+dû pour la nourriture de notre cheval?--Douze francs, messieurs.--Les
+voilà, madame.--N'oubliez pas le garçon.--Cela nous regarde.»
+
+Ma soeur m'aperçoit que je sortais le cheval: «Tiens, dit-elle, tu es
+habillé en dimanche.--Comme tu vois.--Comment! à qui parles-tu?--À
+toi.--Comment?--Eh! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique
+est ton frère.--Par exemple!--C'est comme cela. Tu es une mauvaise soeur.
+Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma
+petite soeur, mauvaise soeur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté
+trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez
+Mme Morin? Tu n'as pas de coeur. Ma mère qui t'aimait comme nous, et nous
+avoir laissés partir!»
+
+Voilà ma soeur à pleurer, à crier. «Eh bien, madame, c'est bien la vérité
+que ce jeune enfant vous dit? Si ça est, ça n'est pas beau.--Messieurs,
+ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon père. Ah! le malheureux,
+il a perdu ses quatre enfants!»
+
+Aux cris et lamentations de ma soeur, il arrive des voisins qui accourent
+de toutes parts pour me voir: «C'est un des enfants du père Coignet. En
+voici un de retrouvé.» Et ma soeur et moi de pleurer. Un de ces
+messieurs, qui me tenait par la main, dit: «Ne pleure pas, mon petit,
+nous ne t'abandonnerons pas, nous.»
+
+Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scène était touchante.
+Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: «Le voilà, ce M.
+Coignet qui a perdu ses quatre enfants!--C'est mon père que voilà,
+messieurs.--Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec
+nous.--Eh bien, dis-je alors, père sans coeur, qu'avez-vous fait de mes
+deux frères et de ma soeur? Allez donc chercher cette marâtre de
+belle-mère qui nous a tant battus.--C'est vrai, crie tout le monde.
+C'est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise.»
+
+Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient
+par le bras: «Allons, à cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux),
+en voilà assez! Partons, montez sur votre bidet.»
+
+Et tout le monde de me suivre, criant: «Adieu, mon petit, bon voyage!»
+Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais à
+chaudes larmes en disant: «Adieu, mes bons amis!»
+
+Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux
+haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des
+révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la
+main.
+
+ * * * * *
+
+«Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos
+chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!»
+
+Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à
+Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries
+et fis préparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces
+messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris
+les maîtres.
+
+En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le
+lendemain, et on les attache à deux longes. C'est la première fois que
+ces chevaux se trouvaient à côté l'un de l'autre; il était temps que le
+foin et l'avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous
+n'aurions pu les contenir; c'étaient comme des furibonds qui se
+cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant,
+et les maîtres de rire en me voyant frapper de l'un à l'autre. À sept
+heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs
+hommes qui étaient quarante-cinq; ils payent leur journée, et retiennent
+les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes
+d'écurie pour la nuit, et m'emmènent. «Allons souper, dirent-ils, venez
+avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir.»
+
+Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la
+soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du
+dessert, du vin cacheté!
+
+«Mettez-vous là, entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux!»
+
+Le roi n'était pas plus content que moi.
+
+«Ah çà! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du
+papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne
+s'arrête qu'à la couchée. Vous trouverez des garçons d'auberge qui vous
+attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront à chaque homme
+en passant, sans s'arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez
+derrière autant que possible.»
+
+Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des _torches_ et des
+_quenouilles_, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux
+(cela a demandé du temps); et puis en route!
+
+Tous les jours j'étais traité de la même manière que le premier jour.
+Quel changement dans ma position!... Comme je me trouvais heureux de
+coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la
+paille. Enfin tous les soirs, j'avais à souper. Je considérais ces
+messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours.
+
+Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et
+j'eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L'un se nommait M.
+Potier, et l'autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli;
+M. Potier était petit et laid. Je me disais: «Si je pouvais être chez
+M. Huzé!» Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort
+m'attendait.
+
+Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive à trois
+heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues,
+monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. «Eh bien, mon garçon,
+et votre maître ne vient pas ce soir?--Non, madame, il ne viendra que
+demain.--Que l'on mette le cheval à l'écurie! venez avec moi.»
+
+Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses
+filles de la maison qui se mettent à crier: «Ah! le voilà! le petit
+Morvandiau!»
+
+Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau à la main, je
+suivais madame. «Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre
+ouvrage. Venez, mon petit!»
+
+Comme elle était belle, Mme Potier! car c'était bien la femme du petit
+que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour
+moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! «Allons,
+continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne
+soupe qu'à sept heures.»
+
+Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis:
+«Madame, tous les chevaux sont vendus.--Êtes-vous content de votre
+maître?--Oh! madame, je suis enchanté.--Ah! c'est très bien ce que vous
+dites là. Aussi mon mari m'a écrit que vous étiez un bon sujet.--Je vous
+remercie, madame.»
+
+Le soir, à sept heures, on soupe (c'était le vendredi). Je vois une
+table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales
+d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre
+à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin,
+charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère
+et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à
+Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de
+Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues
+de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de
+matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur.
+
+On me fait mettre à côté d'un grand gaillard, et madame lui recommande
+de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en étais honteux de
+voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il
+s'aperçut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche,
+et me le présente à l'écurie en me disant: «Vous n'avez pas mangé, vous
+êtes trop timide.»
+
+Comme je l'ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige!
+
+À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'écurie.
+J'étais bien couché: un lit de plumes, un matelas, des draps bien
+blancs. Je me trouvais heureux.
+
+Le matin, mon grand camarade me mène à la salle à manger pour déjeuner,
+avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu! quel fromage[16]! comme de
+la crème! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce
+que je ferais. «Il faut attendre que madame soit levée, elle vous le
+dira.--Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer
+l'écurie.»
+
+Je pétillais du désir de travailler. Le garçon d'écurie était parti à la
+ville; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les écuries.
+Madame arrive et me trouve habit bas, le balai à la main: «Qui vous a
+dit de faire cela?--Personne, madame.--Eh bien, ce n'est pas votre
+ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison; mais
+vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous
+devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des
+légumes. Savez-vous bêcher?--Oui, madame.--Ah! tant mieux. Je vous ferai
+travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son
+ouvrage, personne ne s'en dérange.»
+
+Je rentre à la maison, et vais visiter les moulins à Chamois. De retour
+à la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux maîtres qui
+cherchaient madame! «Te voilà, mon ami», dit Mme Potier à son vilain
+mari, car c'était bien celui auquel je désirais le moins appartenir (et
+c'était l'homme par excellence, tant par le coeur que par la fortune). M.
+Huzé salue et se retire. On me fait venir: «Ma femme, dit mon maître,
+voilà un enfant que je t'amène de la Bourgogne; c'est un bon sujet, je
+te le recommande; je te conterai son histoire plus tard.»
+
+Et moi qui étais là, bien timide!
+
+«Eh bien, dit-il, vous êtes-vous ennuyé, mon garçon? Allons voir nos
+chevaux!» Et le voilà à me faire voir toutes les écuries, les moulins.
+Et les domestiques de saluer leur maître; ce n'était pas un maître,
+c'était un père pour tout le monde; jamais il ne lui échappait une
+expression déplacée. Il me dit: «Demain, nous monterons à cheval pour
+vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez à
+même de connaître tous les morceaux qui m'appartiennent.»
+
+Je me disais: «Que va-t-il faire de moi?»
+
+Il parle à ses laboureurs et à ses autres ouvriers toujours avec un ton
+affable. Puis il dit: «Allons voir mes prés! (Et toujours il me parlait
+avec bonté.) Faites attention à tout ce que je vous montre, et les
+limites, car je pourrai vous envoyer faire une tournée quelquefois pour
+voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce
+qui est fait.--Soyez tranquille, je rendrai un fidèle compte de tout ce
+que vous me direz.--Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous
+prendrez toujours votre bidet, car les routes sont longues.»
+
+Nous fûmes bien trois heures dehors. «Allons, me dit-il, rentrons à la
+maison! demain nous irons ailleurs.»
+
+Enfin il me mit au courant de tous les détails de la manutention du
+dehors. Huit jours se passent ainsi en tournées de part et d'autre; le
+neuvième jour, il vient un orage épouvantable. Voilà les eaux qui
+inondent la maison, arrivent de toutes parts; tout le monde était
+bloqué. Il se trouvait encore des chevaux à l'écurie. Ni maître ni
+garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d'une écurie à
+l'autre, car l'eau montait à vue d'oeil. Enfin, je barbotais comme un
+canard, les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l'eau n'a pas
+pénétré dans la maison.
+
+Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d'être
+noyés, vu qu'ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne
+une pince du moulin, et me dit: «Tâchez de délivrer les cochons.--Soyez
+tranquille, je vais de suite.» Et me voilà dans l'eau. Je ne croyais pas
+pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une
+percée et l'eau m'aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et
+nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres
+étables; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la
+maison de me regarder par les croisées.
+
+M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: «La petite porte de
+la cour est-elle fermée?--Non, monsieur.--Les cochons vont sortir, ils
+suivront le cours de l'eau!»
+
+Je me suis mis à traverser la cour, dans l'eau qui était maîtresse de
+mes forces; je n'arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui
+enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperçoit que j'ai
+un déserteur de parti, court à l'angle de sa maison, me crie: «Prenez
+votre bidet et tâchez de gagner le devant.» Je cours à l'écurie, mets le
+bridon à mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon déserteur.
+M. Potier me crie: «Doucement! appuyez à droite.»
+
+Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche; je me plonge dans un
+trou où l'on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort
+du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main
+droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans
+les prés. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon
+cochon; lorsqu'il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient
+comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien
+transi de froid. Mes maîtres m'attendaient sur le perron, et les grosses
+filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort,
+mais j'avais sauvé le cochon de mon maître.
+
+«Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer.» Ils
+me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les
+voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. «Buvez,
+disent-ils, ce verre de vin chaud!»
+
+Les voilà qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans
+un drap. M. Potier dit à son épouse: «Ma chère amie, si tu lui donnais
+une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.--Tu as raison,
+ce pauvre petit n'en a que deux.--Eh bien! il faut lui donner la
+demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui
+faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il
+sera habillé tout à neuf.--Bien, mon ami, tu me fais plaisir.»
+
+M. Potier me dit: «Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les
+profits: trois francs par cheval.--Monsieur et madame, combien je vous
+remercie!--Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon! Vous avez
+mérité cette récompense.»
+
+Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu! que j'étais fier!
+Je n'étais plus le petit Morvandiau.
+
+Comme ils se prêtaient à m'habiller, je dis: «Mais, monsieur, il ne faut
+pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne à
+mon poste, mes habits seraient perdus.--Tu as raison, mon enfant.»
+
+Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite
+tenue. Je me trouvais seul, le garçon d'écurie était à la ville et les
+garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l'eau. On me donne
+un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l'eau.
+Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une
+écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis
+tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux
+dire que j'ai barboté deux heures ce jour-là. Le soir, l'eau avait
+disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à
+la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me
+fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus.
+
+Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenèrent dans leur
+chambre; ils m'habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit
+au garçon d'écurie: «Selle nos bidets!» Et nous voilà partis pour voir
+des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour
+dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M.
+Potier avait parlé à ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitiés, et
+je fus mis à table près de mon maître.
+
+Il faut dire que j'étais bien décrassé. J'avais l'air d'un secrétaire.
+S'ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de
+l'alphabet!... mais les habits de M. Potier me servaient de garantie
+auprès de ces messieurs. Et dame! après dîner, nous partîmes au galop,
+nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je
+vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite.
+Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les
+premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout
+de la table; on pouvait dire que c'était une table de famille. Jamais on
+ne disait _toi_ à personne, toujours _vous_. Le dimanche, monsieur
+demandait: «Qui veut de l'argent[17]?»
+
+Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit: «Je nomme ce
+jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les clés du
+foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution à tous les
+attelages.»
+
+Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet
+arrangement, j'étais tout confus, je n'osais lever la tête. Enfin mon
+maître me dit: «Vous allez venir avec moi à la ville.» J'étais content
+d'être hors de table.
+
+M. Potier me donne des clés et me dit: «Partons! nous allons voir des
+greniers de blé considérables. Eh bien! êtes-vous content de moi? Ma
+femme aura soin de vous.--Monsieur, je ferai tout mon possible pour que
+vous soyez content de moi.»
+
+Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couché; le matin, le
+premier levé.
+
+Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je
+transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit: «Monsieur, que
+dites-vous?--Je ne suis pas _monsieur_, je suis votre bon camarade,
+dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon
+service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame,
+j'ai besoin de vos conseils.--Comme je suis le plus ancien de la maison,
+vous pouvez compter sur moi», dit-il.
+
+Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'était moi qui
+faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la
+cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait
+du son dans les auges. «Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller
+pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi
+forte.--Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai;
+ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant
+ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur
+place.--C'est très bien», dit mon maître.
+
+Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés; se voyant servir, ils
+me disent: «On nous fait donc notre part?--Vous m'avez fait gronder,
+c'est monsieur qui a mesuré le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolérez
+personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr.»
+
+Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me
+sonne et dit: «Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.»
+
+Je les apporte. Dieu! que de piles d'écus dans ces sacs! Je reste
+chapeau à la main: «Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous
+partirons avec ces messieurs.» Madame me dit: «Habillez-vous proprement.
+Voilà un mouchoir et une cravate. Elle a la bonté de m'arranger.»
+«Allez, mon petit garçon, vous voilà propre!»
+
+Comme j'étais fier! je présentai le cheval à mon maître, et je tins
+l'étrier. (Cela l'a flatté beaucoup devant ces messieurs, car il me l'a
+dit depuis.) Les voilà tous trois à cheval. Je suivais en arrière,
+plongé dans mes petites réflexions. Arrivés à une belle ferme, on met
+nos chevaux à l'écurie, et moi je me tiens dans la cour à voir ces
+belles meules de blé et de foin; un domestique vient me chercher pour me
+faire mettre à table. Je refusai, disant: «Je vous remercie.» Le maître
+de la maison me prend par le bras et dit à mon maître: «Faites-le mettre
+à table près de vous.»
+
+Je n'étais pas à mon aise; enfin je mangeai du premier plat servi, et je
+me levai de table. «Où allez-vous? me dit le maître de la maison.--M.
+Potier m'a permis de me retirer.--C'est différent.»
+
+J'étais flatté de me voir à une table servie comme celle-là. Je me la
+rappelle toujours. Mme la fermière, après le dîner, m'invite à voir sa
+laiterie. Je n'ai jamais rien vu de si propre: des robinets partout.
+«Tous les quinze jours, me dit-elle, je vends une voiture de fromages.
+J'ai quatre-vingts vaches!»
+
+Elle me ramène au réfectoire pour me faire voir sa batterie de cuisine;
+tout était reluisant de propreté. La table, les bancs, tout était ciré.
+Ne sachant que dire à cette aimable dame, je lui dis: «Je conterai tout
+ce que j'ai vu à Mme Potier.--Nous y allons trois fois l'hiver dîner et
+passer la soirée. Comme l'on est bien reçu chez M. et Mme Potier!»
+
+Ces messieurs arrivent. Je me retire. M. Potier me fait signe et me met
+vingt-quatre sous dans la main. «Vous donnerez cela au garçon d'écurie:
+faites brider, nous partirons.»
+
+On amène nos deux bidets, la belle fermière dit à M. Potier: «Le bidet
+de votre domestique est charmant, il me conviendrait. Si mon mari était
+galant, il me l'achèterait, car le mien est bien vieux.--Eh bien! voyons
+cela, dit celui-ci, veux-tu l'essayer? Fais mettre ta selle, et
+monte-le. Tu verras comme il va.»
+
+On apporte la selle de côté. Je lui dis: «Madame, il est très doux, vous
+pouvez le monter sans crainte.»
+
+Voilà madame à cheval et qui part au trot, va en tous sens à droite et
+à gauche, disant: «Il a le trot très doux. Je t'en prie, mon mari,
+fais-moi cadeau de ce bidet.--Eh bien! monsieur Potier, il faut le lui
+laisser, dit le mari. Nous nous arrangerons. Combien me le
+vendrez-vous?--Trois cents francs.--Ça suffit, te voilà contente.
+Maintenant, c'est toi qui donneras le pourboire au garçon.--Oh! de
+suite, venez! me dit-elle.
+
+Elle me met six francs dans la main et me fait seller son vieux cheval.
+Et nous voilà partis au bon trot. «Quelle bonne journée pour moi!... M.
+Potier me dit: «Je suis content de vous.--Je vous remercie, monsieur.
+Cette dame m'a fait voir la laiterie et sa batterie de cuisine. Que tout
+cela est beau! Ce sont de vrais amis, madame n'est pas fière.»
+
+Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit:
+«Vous prendrez celui que nous avons amené de votre pays. Demain nous
+allons ensacher de la farine: il nous en faut cent sacs pour Paris,
+c'est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous
+boirez un coup à sec, il faut que vous appreniez à tout faire. Chez
+nous, vous n'aurez jamais d'ouvrage comme les autres; je vous mettrai au
+courant de bien des ouvrages; il faut que vous sachiez tout faire.»
+
+Le lendemain matin, il me présente au garde-moulin, et lui dit:
+«Baptiste, voilà Jean que je vous amène, il faut lui montrer à manier le
+boisseau, il sera à votre disposition toutes les fois que vous en aurez
+besoin, il est rempli de bonne volonté.--Mais, monsieur, sera-t-il assez
+fort pour manier le boisseau avec moi?--Soyez tranquille, je vais
+présider à tout cela.»
+
+Voilà M. Potier qui prend le boisseau, et me montre: «Faites comme
+cela.» Je voulais lui prendre la mesure des mains. «Non, me dit-il,
+laissez-moi finir ce sac!»
+
+Je m'empare du boisseau et je le manie comme une plume. À mon premier
+sac, Baptiste dit à M. Potier: «Nous en ferons un homme.»--Je vais
+rester près de vous, dit mon maître.--C'est inutile, dit Baptiste, nous
+nous tirerons d'affaire tous les deux.»
+
+Enfin je m'en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela
+dura toute la journée. Comme j'avais mal aux reins! Nous n'en avions
+fait que cinquante baches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin,
+j'en vins à bout à mon honneur.
+
+Monsieur et madame s'aperçurent d'une petite pointe de jalousie de la
+part des domestiques à mon sujet, et ils profitèrent du moment de mon
+absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n'étais
+pas destiné à faire un domestique, que mon père avait beaucoup de bien
+et qu'il avait perdu ses quatre enfants. «C'est moi, dit M. Potier, qui
+ai retrouvé celui-ci, les autres sont perdus; je veux qu'il sache tout
+faire.--Je lui montrerai à tenir la charrue, lui dit le premier
+laboureur.--Ah! c'est bien, je vous reconnais là.--Je le mènerai avec
+moi quand vous voudrez.--Eh bien! prenez-le sous votre protection, je
+vous le confie; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage.--Soyez
+tranquille, je lui montrerai à semer, je lui donnerai mes trois
+chevaux.»
+
+J'arrive le soir de porter des invitations à trois lieues, et je
+rapportais les réponses. Je me mis à table: monsieur et madame me firent
+des questions sur les personnes à qui j'avais remis les lettres. Je
+répondis que partout l'on avait voulu me faire rafraîchir, que je
+n'avais rien pris; je vois tous les domestiques qui me regardent.
+
+Le premier laboureur dit à table: «Jean, si vous voulez, je vous mènerai
+avec moi demain; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue.--Ah!
+vous me faites bien plaisir, mon père Pron (c'était le nom de ce brave
+homme); si monsieur le permet, je partirai avec vous.--Non, dit M.
+Potier, nous irons ensemble.»
+
+En route, monsieur me dit que ce brave homme s'était offert de me
+montrer de tenir la charrue et il ajoutait: «Il faut en profiter, car
+c'est le plus fort de notre pays.»
+
+Une fois arrivés: «Voilà votre élève, dit monsieur, tâchez d'en faire un
+bon laboureur.--Je m'en charge, monsieur.--Voyons, faites-lui faire un
+enrayage.
+
+Voilà le père Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur
+une ligne droite, et me fait prendre des points de vue très loin, et des
+points intermédiaires de place en place. Il me dit: «Regardez entre les
+deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre,
+ne faites pas attention à votre charrue, tenez vos guides et fixez bien
+vos trois points. Aussitôt que le premier sera dépassé, vous en
+ressaisirez un autre.»
+
+De suite, j'arrive au bout de mon rayage, je regarde ma première raie;
+elle était droite. «C'est bien, me dit M. Potier, ça n'est pas tremblé.
+Je suis content; ça va bien; continuez.»
+
+Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena à la
+maison, où madame l'attendait. «Eh bien! lui dit-elle, et la charrue,
+comment s'en est-il tiré?--Très bien. Je t'assure que Pron est content
+de lui; ça fera un bon laboureur.--Ah! tant mieux; ce pauvre enfant.
+Pron a eu une bonne idée de se charger de lui montrer à tenir la
+charrue. Je veux qu'il apprenne à semer; il commencera par semer des
+vesces, et puis du blé.»
+
+Le lendemain, je m'aperçus que tous les domestiques me faisaient une
+mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C'étaient
+monsieur et madame qui leur avaient conté mon histoire. Enfin je fus
+l'ami de tout le monde. M. Potier avait sept enfants; c'est moi qui
+allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C'étaient des
+fêtes pour eux et pour moi. J'étais de toutes les parties, à pied et en
+voiture. C'est moi qui réglais tous les petits différends entre les
+demoiselles et leurs frères.
+
+M. Potier me dit: «Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me
+faut des chevaux pour Paris, il m'en faut qui soient bien appareillés,
+c'est pour des pairs de France[18]; ils les veulent tout dressés et de
+quatre à cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer.»
+
+Il fait appeler son garçon marchand de chevaux: «Je vous emmène avec
+nous à cinq heures demain matin, à cheval, pour la foire de Reims. Il
+nous faut cinquante chevaux, voilà les tailles et les couleurs. Je n'ai
+pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez votre affaire.
+Partez ce soir.»
+
+On fait prévenir M. Huzé de venir s'entendre pour le départ et de
+prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les
+valises. Nous voilà partis à midi, nous arrivâmes à Reims trois jours
+avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de
+parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous
+convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes
+avaient été données. Le vieux piqueur dit: «Je crois avoir fait une
+bonne affaire. J'ai une liste de cent chevaux que j'ai tenus; j'ai tous
+les noms des particuliers.»
+
+La foire fut terminée en trois jours; le total fut de cinquante-huit
+chevaux. Nous eûmes le bouquet de la foire; ces messieurs étaient
+contents de leur voyage, et tout fut réglé dans deux jours. Et en route
+pour Coulommiers, où nous arrivâmes sans accidents.
+
+C'est là que je fus mis à l'épreuve pour dresser tant de chevaux. Au
+bout de deux jours on les met au manège: vingt par jour avec des
+caparaçons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts! on finit par les
+réduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de
+manège. Et puis, au char à bancs, au cabriolet, à la selle. Comme ils
+s'allongeaient sur la paille! ils dormaient comme un pauvre qui a sa
+besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils étaient
+sots dans les terres labourées; je montais sur l'un, sur l'autre; je
+tenais la discipline sévère avec tous ces gaillards-là. Je corrigeais
+les mutins et flattais les dociles. Cette manoeuvre dura deux mois sans
+relâche; j'étais fatigué, j'avais la poitrine brisée, j'en crachais le
+sang, mais j'en vins à bout à mon honneur.
+
+M. Potier écrivit à ces gros matadors de Paris que ses chevaux étaient
+prêts. Au lieu de répondre, ils arrivent avec de belles calèches et des
+domestiques tout galonnés. «On met leurs chevaux à l'écurie; M. Potier,
+le chapeau bas, les conduit au salon et madame paraît. Comme elle avait
+un port majestueux!
+
+Ces gros ventres se lèvent pour la saluer; elle se retire et fait
+apporter des rafraîchissements; elle fait demander si ces messieurs lui
+feraient l'honneur d'accepter son dîner: ils répondirent qu'ils
+acceptaient avec plaisir. Le dîner fut magnifique.--M. Potier me fit
+appeler: «Dites à tous les palefreniers de tenir les chevaux prêts; je
+vais mener ces messieurs visiter les chevaux.»
+
+Je donne les ordres et tout fut prêt. Ces messieurs voulurent voir
+l'établissement, dont ils furent enchantés, et passèrent aux écuries
+pour visiter les chevaux et les faire sortir. «Les voilà tous par ordre,
+leur dit M. Potier. Faites-les sortir.»
+
+On demande le numéro 1 avec bridon et couverture. On me présente le
+cheval, je le fais trotter. Monsieur me dit: «Montez-le!» Je le fais
+marcher au pas en tenant mon bridon, et là la main bien placée, je
+saute; ils n'eurent pas le temps de me voir monter. Je le fais trotter
+et le présente devant ces messieurs qui le flattent en disant: «C'est
+bien!»
+
+«Numéro 2», dit mon maître. On me présente le cheval: «Montez-le, disent
+ces messieurs. Au pas!... au trot!... Ça suffit. À un autre!»
+
+Et ainsi de suite, jusqu'à douze. On me demande alors: «Sont-ils tous
+dressés comme ces douze-là?--Je vous l'assure.--Ça suffit. Ce petit
+jeune homme monte bien un cheval.--Il est bien hardi, dit mon
+maître.--Demain nous les mettrons au char à bancs. Vous avez des harnais
+pour cela?--Tout est prêt.--En voilà assez pour aujourd'hui; nous
+voudrions voir la ville.--Voulez vous que l'on mette les chevaux à votre
+voiture?--Ça serait mieux. Nous vous demanderons la permission de vous
+amener deux convives.--Tout ce qui peut vous être agréable. Jean, fais
+mettre les chevaux à la calèche!»
+
+Et les voilà partis. Mon maître était content. «Jean, me dit-il, nous
+ferons une bonne journée, ça va bien; vous vous en êtes bien tiré. C'est
+vous qui servirez à table, faites un peu de toilette. Voyez ma femme, il
+faut aller à la ville faire apporter ce que j'ai commandé et vous faire
+donner un coup de peigne, et vous mettre en dimanche.»
+
+Me voilà de retour, bien poudré. Madame me met au courant de mes
+fonctions, et, la table servie, elle va faire une toilette magnifique.
+Comme elle était belle!
+
+Ces messieurs arrivent à six heures; ils étaient six. Monsieur va les
+recevoir, le chapeau à la main. «Eh bien! monsieur, nous sommes de
+parole, nous vous amenons deux convives.--Soyez les bienvenus.»
+
+Monsieur reconnaît le sous-préfet et le procureur de la République; on
+se met à table; madame fit les honneurs; rien n'y manquait, ni moi, la
+serviette sur le bras, ni les laquais des messieurs qui étaient derrière
+leurs maîtres. Tous mangeaient sans parler au premier service; l'un des
+laquais était découpeur et présentait les morceaux tout coupés que nous
+présentions à ces messieurs, qui en refusaient souvent. Au second
+service, paraît un brochet monstre et des écrevisses superbes. «Ah!
+madame, dit un convive, voilà une pièce rare.--C'est vrai», disent-ils
+tous. Mais le sous-préfet ajoute: «M. Potier a un réservoir superbe, il
+prend des anguilles magnifiques.»
+
+Enfin les louanges pleuvent de toutes parts; le champagne arrive, voilà
+tout le monde en gaieté! Monsieur leur dit: «J'ai passé par Épernay, et
+j'en ai fait une petite provision.--Il est parfait», dit le sous-préfet.
+
+Le dessert servi, on nous fit retirer, et madame demande la permission
+de s'absenter pour un moment. On lui répond: «Toute liberté, madame!»
+Madame donne ses ordres et dit à son mari: «Ces messieurs prendront du
+punch pour finir la soirée?--Ça va sans inconvénient.»
+
+Le sous-préfet dit: «Je vous prie de prendre ma maison pour votre hôtel,
+et j'invite monsieur et madame à me faire l'amitié de venir dîner chez
+moi. Nous viendrons voir vos beaux chevaux.»
+
+Ces messieurs arrivent à midi pour voir atteler. Tout était prêt; on
+voit en suivant la liste. «Prenez le char à bancs et la calèche, ça ira
+plus vite. Amenez par ordre quatre par quatre.»
+
+Les voilà attelés, moi conduisant le char à bancs, et le piqueur, la
+berline: «Faites un tour devant la maison pour que nous puissions
+voir.--Ils sont très beaux, disent ces messieurs. Sont-ils tous dressés
+comme ces quatre-là?--Oui, messieurs! répond M. Potier. Si ces messieurs
+désiraient voir un beau cheval? C'est une folie que j'ai faite à
+Reims.--Voyons-le.--Jean, allez le chercher!»
+
+Il était tout prêt; je le présente devant ces messieurs: «Oh!
+s'écrient-ils, qu'il est beau! faites-le monter!»
+
+Je dis au piqueur: «Prenez-moi le pied pour l'enjamber, il est trop
+haut.» Lorsque je fus sur ce fier animal, je le fais marcher au pas, au
+trot, et je le présente. «C'est bien, dit le maître au laquais,
+montez-le, que je le voie mieux.»
+
+Le jeune homme était plus leste que moi. Comme il le manoeuvrait!
+«Ramenez-le! en voilà assez.» Le piqueur le présente devant son maître,
+le chapeau bas. «Monsieur, dit-il, les mouvements sont très doux.--J'ai
+trouvé sa place, dit le pair de France. Il conviendra au président de
+l'Assemblée, mettez-le en tête de vos comptes, tous vos chevaux sont
+acceptés. Vous recevrez mes ordres du départ pour Paris; vous les
+accompagnerez, et ce jeune garçon viendra pour les conduire. S'il veut
+rester à mon service, je le prendrai.--Je vous remercie, monsieur, je ne
+quitte pas mon maître.--C'est bien! je vous donnerai votre pourboire.»
+
+Ils montèrent en voiture et saluèrent tous monsieur et madame. «À six
+heures, dit le sous-préfet, sans manquer!»
+
+Mon maître dit: «Que la voiture soit prête à cinq heures! Jean, faites
+votre toilette, vous nous conduirez.»
+
+Mon maître et madame furent reçus avec affabilité par tous ces
+messieurs. Toutes les autorités étaient au dîner, et le couvert de ma
+maîtresse était auprès de monseigneur. La soirée finit à minuit, et le
+lendemain ils partirent pour Paris. M. Potier reçut l'ordre de partir le
+vendredi pour arriver le dimanche à l'École militaire où ils se
+trouveraient, à midi précis, pour recevoir ses chevaux. Mon maître fait
+prévenir M. Huzé que tous les chevaux étaient vendus. «Ça n'est pas
+possible», disait-il.
+
+Nous partons le lendemain à six heures avec quatre-vingt-treize chevaux,
+et une voiture de son pour la route; je menais le beau cheval en main
+tout seul. Nous arrivons à dix heures à l'École militaire, où nous
+trouvons tout prêt; il y avait un aide de camp et des écuyers. On
+distribue le son de suite, et on fait le pansement; les pieds des
+chevaux furent bien noircis. À midi tout était prêt.
+
+L'aide de camp fait manger tout le monde et met les domestiques de
+garde. M. Huzé va déjeuner avec l'aide de camp, et mon maître part pour
+prévenir ces gros messieurs que ses chevaux étaient prêts. À deux heures
+précises, tous les gros ventres descendent de voiture et vont visiter
+les chevaux, les font sortir appareillés par quatre. «Voilà de beaux
+chevaux, dit le président, vous pouvez renouveler vos équipages. Et
+celui dont vous m'avez parlé, faites-le sortir.»
+
+Je le présente à l'aide de camp, qui monte ce fier animal, qui le
+manoeuvre et le présente. On dit: «C'est un beau cheval; faites-le
+rentrer.»
+
+L'aide de camp se retire avec M. Potier et M. Huzé pour nous faire
+dîner, et il arrive un homme par quatre chevaux pour les panser. Ces
+messieurs réformèrent vingt chevaux de leurs écuries, que mon maître
+prit, au prix de l'estimation par des marchands de chevaux. Après cette
+brillante affaire, il me renvoie avec les beaux chevaux de carrosse de
+ces messieurs. MM. Potier et Huzé restèrent huit jours à Paris pour
+régler leur compte. Ils furent invités chez le gros pair de France qui
+avait été reçu à Coulommiers. Pour mettre d'accord ces messieurs sur le
+choix des attelages des chevaux neufs, il fut décidé qu'ils seraient
+tirés au sort par quatre et que chacun donnerait son pourboire pour les
+domestiques.
+
+Ces messieurs furent si contents de la loyauté de mon maître que le
+président en fit part au ministre de la guerre. Celui-ci fit appeler M.
+Potier pour lui proposer une commande de deux cents chevaux pour le
+train d'artillerie: «Voilà le prix et les tailles. À quelle époque
+pouvez-vous les fournir?--Monsieur, je peux les livrer dans deux
+mois.--Je vous fais observer que l'on est sévère pour les recevoir; les
+chevaux qui ne sont pas reçus sont pour votre compte.--C'est juste, vous
+m'en donnerez avis.--Ils seront reçus à l'École militaire. Vous savez
+l'âge: quatre à cinq ans, et point de chevaux entiers. Pouvez-vous faire
+les avances?--Oui, monsieur.--D'où les tirez-vous?--De Normandie et du
+Bas-Rhin.--Ah! c'est cela; c'est de bonne race.»
+
+M. Potier arrive à Coulommiers enchanté, et trouve ses vingt chevaux
+dans le meilleur état possible: «Ils ne sont pas reconnaissables; il
+faut les mener à la foire de Nangis; nous pourrons les vendre. Ils sont
+pour rien, on peut gagner moitié dessus. Tenez-les prêts pour demain et
+en route à six heures; ça presse, il faut partir pour la Normandie, j'ai
+un marché de passé avec le ministre de la guerre.»
+
+La foire de Nangis était si bonne que les chevaux furent vendus. M.
+Potier dit: «J'ai doublé mon prix.» Quatre jours après il partit pour
+Caen en Normandie, où il trouva une partie de son emplette; il les
+envoie à la maison, et nous partons pour Colmar, où il fit de bonnes
+affaires qu'il finit à Strasbourg complètement. M. Huzé fut chargé de
+ramener tous les chevaux. Mon maître part pour Paris et rend compte au
+ministre que dans quinze jours ses chevaux seraient arrivés. «Eh bien!
+dit le ministre, faites-les diriger sur Paris, vous épargnerez de grands
+frais. Donnez de suite vos ordres pour qu'ils arrivent; vous avez mis
+beaucoup d'exactitude. Vous me donnerez avis, ne perdez pas de temps!»
+
+M. Potier prend la diligence, fait diriger les deux cents chevaux sur
+Paris, en écrivant à son épouse de me faire partir pour Saint-Denis avec
+une voiture de son, ses chevaux devant rester quatre jours pour se
+rafraîchir. J'eus le bonheur d'arriver à Saint-Denis le premier, et tout
+fut prêt; les quatre jours furent suffisants pour re-ferrer tous les
+chevaux, et arriver à l'École militaire comme si nos chevaux sortaient
+d'une boîte, tant ils étaient frais. La voiture de son fut bien payée:
+tous les chevaux furent reçus. Devant les officiers d'artillerie, des
+inspecteurs, un général, on fut quatre heures à faire trotter, mais le
+pourboire fut nul pour moi. Je fus bien désappointé de ce contre-temps.
+Monsieur me dit: «Vous ne perdrez rien, je vous ferai cadeau d'une
+montre.» Aussi il m'en donna une belle, et deux cents francs pour les
+chevaux des représentants et deux louis pour le beau cheval. Quel
+bonheur pour moi! En arrivant, je donne tout mon argent à madame, et le
+dimanche suivant elle me fit cadeau de six cravates. Monsieur dit: «Mes
+deux voyages me valent trente mille francs.» Il avait de plus placé cinq
+cents sacs de farine.
+
+Nous reprîmes nos travaux habituels. Je devins fort et intelligent. Je
+montais les chevaux les plus fougueux, je les rendais dociles. Je repris
+aussi la charrue; je fis présent à mon maître laboureur d'une blouse
+bien brodée au collet; il était content. À seize ans, je portais un sac
+comme un homme; à dix-huit ans, je portais le sac de trois cent
+vingt-cinq; je ne rebutais à rien; mais l'état de domestique commençait
+à devenir pour moi un fardeau pesant. Ma tête se portait vers l'état
+militaire; je voyais souvent de beaux militaires avec de grands sabres
+et de beaux plumets; ma petite tête travaillait toute la nuit. Enfin je
+finis par me le reprocher, moi qui étais si heureux! Ces militaires
+m'avaient tourné la tête, je les maudissais; l'amour du travail avait
+repris ses droits, et je n'y pensais plus.
+
+Les fermiers arrivaient de toutes parts pour livrer les blés vendus à M.
+Potier. Chaque fermier avait un échantillon de son blé à la maison.
+«Jean, disait mon maître, allez chercher dix sacs.» Que de sacs de mille
+francs sortaient de son cabinet! Cela dura jusqu'à Noël.
+
+Je finis une grosse pile de cent sacs dans deux mois. Puis, monsieur dit
+à son épouse: «Fais tes invitations pour aujourd'hui en huit. Je pars
+pour Paris. Je prends le cabriolet; nous irons voir nos enfants, et Jean
+emportera des sacs vides, car il m'est dû beaucoup. Nous serons de
+retour samedi. À dimanche ton grand repas.--Il faut m'apporter de la
+marée, dit madame, et ce que tu voudras pour me faire deux plats, et
+des huîtres.--Ça suffit, madame.»
+
+Les recettes se trouvaient toutes faites le jeudi et employées à des
+placements considérables. «C'est, dit mon maître, que vous me portez
+bonheur. Voilà un voyage complet. Faisons nos emplettes, nous partirons
+demain matin.»
+
+Nous arrivons à cinq heures. Quelle joie pour madame de nous voir
+arriver de bonne heure! Le lendemain, à cinq heures, cabriolets et
+carrioles arrivaient de tous les côtés, je ne savais auquel entendre:
+«Jean, allez à la ville chercher M. et Mme Brodart et sa demoiselle!...
+Jean, repartez de suite chercher mon gendre et ma fille!» Et je faisais
+ronfler la voiture, toujours au galop. «Jean, il faut servir à table!»
+Et le pauvre Jean se multipliait.
+
+La soirée fut magnifique, et ma part de friandises fut mise de côté par
+madame. À onze heures, on me dit de me tenir prêt pour reconduire tout
+le monde. À minuit je commence: je fis trois voyages qui me valurent
+dix-huit francs. Mon maître et madame me firent appeler pour me
+rafraîchir. «Prenez un bon verre de vin de votre pays et un morceau de
+brioche; nous sommes contents de vous!--Ah! j'ai mis sa petite part de
+côté», dit madame.
+
+Le lendemain, je reçus mes petites provisions que je partage avec mes
+camarades, et je repris le boisseau avec le garde-moulin, pour ensacher
+de la farine pour Paris, pendant huit jours. Enfin j'étais de tous les
+métiers.
+
+Madame me prie de donner tous mes soins à son jardin. Je lui fis
+d'abord un joli berceau au fond, en face de la porte, et je tirai au
+cordeau deux belles plates-bandes. Je creusai l'allée de quatre pouces
+pour relever mes deux plates-bandes; et je remplaçais la terre enlevée
+avec du sable. Mon maître et madame viennent me voir. «Eh bien, Jean,
+dit monsieur, vous nous allez donc faire une route dans notre
+jardin.--Non, monsieur, mais une belle allée.--Vous ne pouvez pas faire
+cela tout seul, je vais faire venir le jardinier.--Monsieur, le plus
+difficile est fait.--Comment l'entendez-vous?--Voyez mes trois lignes
+faites, mes piquets plantés; voilà le milieu de mon allée.--Vous avez
+donc pris tous les cordeaux de mes charretiers?--Je ne pouvais pas tirer
+ma ligne sans cela.--C'est juste.--Mon dernier piquet, vers le berceau,
+c'est pour faire une corbeille pour madame.--Ah! c'est bien pensé, Jean.
+Vous avez une bonne idée de me faire une jolie corbeille.--Il me faut du
+buis pour faire une belle allée, et beaucoup de sable, et des planches
+pour faire des bancs dans le berceau de madame.--Et pour votre maître,
+que faites-vous?--Le maître reste à côté de madame.--À la bonne heure!
+Mais, Jean, où prendrez-vous le sable?--Monsieur, je l'ai trouvé.--Et
+où?--Sous le petit pont près de l'abreuvoir. Je l'ai visité tout à
+l'heure; j'en ai trouvé trois pieds de hauteur.--Il faudra le faire
+tirer.--Non, monsieur, on le chargera sous le pont cet été; vous savez
+que toute la fausse rivière est à sec, et nous sortirons par
+l'abreuvoir.--C'est cela!--Il nous en faut bien vingt tombereaux; vous
+savez que l'allée a huit pieds de large.--Ma femme, dit mon maître, fais
+venir ton jardinier, car Jean va nous faire une route dans notre
+jardin.--Je prie madame de faire venir du buis et des rosiers pour
+planter le long de l'allée.»
+
+Le jardinier arrive le soir, et madame le mène de suite au jardin,
+disant: «Jean, venez faire voir votre ouvrage?»
+
+Le jardinier fut surpris. «Eh bien! dit-elle, que dites-vous de la folie
+de Jean?--Mais, madame, c'est superbe pour le tracé. Vous pourrez vous
+promener quatre de front, et, comme vous avez des enfants, ils ne
+gâteront pas votre jardin.--C'est vrai, dit-elle. Eh bien! il faut venir
+demain, car il se tuerait, il a mis cela dans sa tête pour me faire
+plaisir.--Madame, il a du goût; il s'y est bien pris. Nous vous ferons
+un beau jardin; il nous faut quarante rosiers à hautes tiges et du bois
+pour l'allée et la corbeille. Il faut quinze jours pour mettre votre
+jardin en état. Le sable est à votre portée.--Surtout ne laissez pas
+Jean tout seul; il se dépêche trop, il tomberait malade.--Je le connais;
+je le ménagerai.--Et vous ferez bien. Je l'ai trouvé avec sa chemise
+toute trempée.»
+
+Madame part, le jardinier me dit: «Je vous sais bon gré du commencement
+de votre travail. Nous lui ferons une petite surprise devant son
+berceau; nous ferons quatre pans coupés, et nous mettrons quatre lilas
+de Perse, et du chèvrefeuille autour, et nous peindrons les bancs en
+vert. Ça sera joli. Il faut prier madame de ne pas venir de huit jours
+voir son jardin.»
+
+Je lui dis le soir: «Madame, le jardinier m'a prié de vous dire de ne
+pas venir voir votre jardin de huit jours.--Eh bien! dit M. Potier, je
+vais aller à Paris placer de la farine et voir nos enfants.--Ah! c'est
+bien aimable de ta part.--Je serai de retour samedi; et je verrai la
+folie de Jean et du jardinier, après avoir vu si mon gros représentant
+est content de ses chevaux.»
+
+Il revient satisfait de la réception du représentant qui lui a dit: «Je
+compte vous voir au printemps avec mon épouse; je lui ai parlé de votre
+dame, et elle désire la connaître.--Je vous prie de m'en donner
+avis.--C'est juste, il ne faut pas surprendre madame, qui fait si bien
+les honneurs de chez elle.»
+
+Monsieur et madame viennent nous retrouver, et sont surpris de voir la
+grande allée terminée: «Ah! c'est joli; je suis content, c'est bien
+travaillé. Tu pourras te promener et t'asseoir, voilà de beaux bancs.
+Jean va nous ruiner avec ses folies.--Ne te dérange pas de huit jours
+pour qu'il finisse mon jardin. Je t'en prie. Je voudrais que ça soit
+sablé.--Eh bien! je vais surprendre Jean; nous allons faire détourner
+l'eau qui passe sous le petit pont, et il pourra prendre du sable à son
+aise, il ne sera pas toujours le plus fin.--Il va rire», dit madame.
+
+Les huit jours suffirent pour finir tout le jardin, et je vins annoncer:
+Monsieur et madame, votre jardin est fini. Vous pouvez venir le voir.
+Ah! si j'avais du sable, ça serait joli.--Eh bien! Jean, vous en aurez
+demain; mon mari a mis le sable à sec, et a fait passer l'eau de l'autre
+côté du pont. Et demain vous aurez deux tombereaux et des hommes pour
+charger; vous n'aurez qu'à le rentrer.--Ah! madame, nous sommes sauvés.
+Dans quatre jours, tout sera fini.»
+
+Monsieur et madame nous regardaient de leurs croisées sans venir nous
+voir. Le jardinier va leur dire: «Tout est terminé.--Voyons cela, ma
+femme.»
+
+Me voilà le râteau sur l'épaule, à côté de la porte, le chapeau à la
+main. M. Potier me prit par le bras et me frappa sur l'épaule: «Jean, me
+dit-il, vous rendez votre maîtresse heureuse et moi content; c'est plus
+joli que l'herbe qui était dans le jardin.--C'est charmant, dit madame,
+si ton monde de Paris vient te voir, tu pourras les promener à
+présent.--Vous ne verrez plus d'herbe pousser dans vos allées.»
+
+Je me remis au moulin, à la charrue et à tout faire, surtout à dresser
+des chevaux. Monsieur reçoit une lettre de Paris pour se rendre de suite
+au Luxembourg, chez son représentant, pour affaires. «Jean, mon garçon,
+il faut partir demain matin pour Paris. Je crois que c'est des chevaux
+que l'on demande.--Si cela est, ils payeront votre folie de jardin.»
+
+Nous partîmes à cinq heures; à onze heures, nous étions à Paris. Mon
+maître se présente à l'adresse indiquée; le chef du Directoire[19] lui
+dit: «Il nous faut vingt chevaux de première taille, tout noirs, sans
+aucune tache; les prix sont de quarante-cinq louis. Où les
+prenez-vous?--Monseigneur, dans le pays de Caux et à la foire de
+Beaucaire. C'est là que je trouverai ces tailles-là.--Cela suffit.
+Partez de suite! À quelle époque livrez-vous?--Il me faut trois mois et
+je ne réponds pas d'être prêt à cette époque; ces tailles sont
+difficiles à trouver.»
+
+Le voilà de retour à Coulommiers: «Allons, dit-il, partons pour la
+Normandie, et nous reviendrons par la foire de Beaucaire. Je vais faire
+venir François de suite, lui donner mes ordres et faire part de notre
+voyage à ma femme.»
+
+Nous arrivons à Caen; on nous indique quelques chevaux. Dans tous les
+environs, nous trouvons quatre chevaux, on en voulait cinquante louis.
+«Eh bien! vous les mènerez à la foire, nous verrons cela!»
+
+Nous visitons tout le pays de Caux; nous trouvons des fermes magnifiques
+et de beaux élèves; nous pûmes en choisir quatre très beaux. La foire de
+Caen fut bonne pour nous. Mon maître en acheta six superbes; il nous en
+fallait encore dix. Quant au peuple du pays de Caux, il est magnifique,
+les femmes surtout, avec leur coiffure belle, haute, large. Les petites
+femmes paraissent grandes, car leur bonnet a bien un pied de haut! ça
+leur fait paraître la figure petite. Le monde et les bestiaux, tout est
+magnifique.
+
+Nous partîmes pour Beaucaire, où nous trouvâmes nos dix chevaux. Je n'ai
+jamais vu de si belles foires, tous les étrangers de toutes les
+puissances s'y trouvent. On dirait une ville bâtie dans une plaine: des
+cafés, des traiteurs, tout ce que l'on peut voir de plus beau. Il se
+fait des affaires pour des millions; la foire dure six semaines.
+
+Les affaires de mon maître terminées, nous partîmes après avoir réuni
+nos chevaux et les avoir dirigés sur Coulommiers. Ce voyage fut long;
+nous fûmes deux mois dehors de la maison. Quelle joie pour madame de
+nous voir arriver!
+
+Mon maître me dit: «Il faut que je fasse une dépense pour nos chevaux,
+je vais leur faire faire de belles couvertures et des oreillères; ça les
+parera; je veux qu'elles soient à raies. Allons chez M. Brodart de
+suite; c'est une dépense nécessaire pour les présenter.» Tout fut
+terminé dans huit jours. J'étais fier de voir mes beaux chevaux parés de
+si belles couvertures. Aussitôt, M. Potier part pour Paris, va rendre
+compte de son emplette à son représentant, annonce que les vingt chevaux
+étaient chez lui, et que, si monseigneur voulait les voir, il venait le
+prévenir. «Sont-ils beaux? dit-il. Dimanche nous serons chez vous à
+deux heures; un de mes amis et son épouse et la mienne. Nous serons
+quatre; prévenez Mme Potier que je lui mène deux dames.»
+
+Leur belle chaise de poste arrive à deux heures devant la maison.
+Monsieur et madame les reçoivent et les mènent de suite au salon où se
+trouvait une collation superbe. Ces dames furent satisfaites du bon
+accueil de madame; M. Potier avait invité les amis du représentant. Le
+dîner fut superbe; madame invita à faire un tour de jardin qui fit
+plaisir à ces dames, et les messieurs visitèrent les beaux chevaux; les
+couvertures firent merveille: «Ils sont très beaux, vos chevaux; nos
+gardes vont être bien montés, les tailles sont superbes. Je vous fais
+mon compliment, je vais écrire de suite au président du Directoire; ils
+seront reçus au Luxembourg; vous pouvez les faire partir dans les
+vingt-quatre heures. Deux jours de repos suffiront pour les présenter;
+nos messieurs seront satisfaits de les voir, laissez-leur les
+couvertures; ils sont bien couverts comme cela, on vous payera vos
+couvertures à part. Combien vous coûtent-elles?--Quatre cents
+francs.--Bien, tout cela vous sera remboursé. Faites-les sortir que nous
+les voyions dehors. Ils surpassent les chevaux de nos grenadiers; ça
+montera nos sous-officiers; ce sont de belles bêtes. Faites-les partir
+demain; il vous faut trois jours et deux jours de repos, je serai à
+Paris pour les présenter à ces messieurs.»
+
+Nous arrivâmes au Luxembourg le quatrième jour; tout était prêt pour
+nous recevoir. Les beaux sous-officiers et grenadiers nous entourent,
+prennent nos chevaux, et les placent, on peut dire, dans un palais. Je
+n'avais jamais vu de si belles écuries. M. Potier nous fit ôter les
+couvertures pour les panser, et les grenadiers s'en chargèrent: «Vous
+pouvez les laisser à nos soins, dit un officier, cela nous regarde, vous
+leur mettrez les couvertures après le pansement.»
+
+Le lendemain, M. Potier reçut l'ordre de présenter ses chevaux à une
+heure dans l'allée des beaux marronniers du jardin. À deux heures
+arrivent une vingtaine de messieurs qui admirent nos chevaux et les font
+trotter. Un officier vient près de moi, et me dit: «Jeune homme, on dit
+que vous savez monter à cheval.--Un peu, monsieur.--Eh bien! voyons
+cela. Montez le premier venu.--Ça suffit.»
+
+Il me mène près d'un maréchal des logis, et lui dit: «Donnez votre
+cheval à ce jeune garçon pour qu'il le monte.--Merci», lui dis-je.
+
+Comme j'étais content! Me voilà parti au pas; mon maître me dit: «Au
+trot!» et je reviens de même: «Repartez au galop.» Je fendais le vent.
+
+Je présentai mon cheval devant tous ces gros messieurs, et les quatre
+pieds sur la même ligne: «Qu'il est beau! ce cheval, dit-on.--Ils sont
+tous de même, messieurs, dit M. Potier. Si vous voulez, mon jeune garçon
+vous les montera tous.»
+
+Ils se consultent tous ensemble et s'arrêtent devant un cheval qui avait
+eu peur.
+
+Ils me firent appeler:
+
+«Jeune homme, dit le représentant qui me connaissait de Coulommiers,
+faites voir ce cheval à ces messieurs; montez-le!»
+
+Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je
+reviens le présenter. On dit: «C'est bien monter; il est hardi, votre
+jeune homme.» M. Potier leur dit: «C'est lui qui a dressé le beau cheval
+de Mgr le président; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener
+en plaine et il l'a rendu docile comme un mouton.» Le président dit à un
+officier: «Donnez un louis à ce jeune homme pour le cheval qu'il m'a
+dressé et cent francs pour ceux-ci; il faut l'encourager.»
+
+L'officier dit aux gardes: «Vous voyez ce garçon comme il manoeuvre un
+cheval.» Je fus bien récompensé par tout le monde; les militaires me
+pressaient les mains en disant: «C'est un plaisir de vous voir à
+cheval.--Ah! je les fais obéir, je corrige les mutins et flatte les
+dociles; il faut qu'ils plient sous moi.»
+
+Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous acceptés, avec
+les couvertures, sur un mémoire à part, et tous les frais de voyage à
+leur compte. «Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte.» On lui
+répond: «Vous êtes connu, les remontes que vous avez fournies ne
+laissent rien à désirer.--Je vous remercie, dit M. Potier.--Vous ferez
+trois mémoires: on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trésor;
+ils seront signés par le trésorier du Gouvernement et seront payés à
+vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui
+arrivent d'Allemagne; taille de chasseurs et hussards. Cela vous
+convient-il? Il vous faut de huit à dix jours pour les recevoir. Vos
+appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garçon,
+qui les montera tous; et surtout soyez sévère avec les Allemands; vous
+recevrez des ordres aussitôt l'arrivée.--Vous pouvez compter sur
+moi.--Les officiers seront là pour recevoir leurs chevaux.»
+
+M. Potier finit ses affaires et nous partîmes pour Coulommiers où
+monsieur fut bien fêté à son arrivée de ce voyage de trois mois; toutes
+les affaires de la maison étaient comme monsieur le désirait. «Eh bien!
+mon ami, es-tu content de ton voyage?» dit Mme Potier.--Je suis enchanté
+de ces messieurs. Tout s'est passé pour le mieux du monde. Jean s'est
+surpassé d'adresse; il s'est fait remarquer de tout le monde; de plus,
+il est invité à venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de
+remonte pour la cavalerie et c'est lui qui est nommé pour les monter;
+tous ces messieurs l'ont compris dans les émoluments qui me sont
+alloués. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mérite. Il a soufflé le
+pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval.»
+
+Madame me mène le dimanche à la ville et me fait cadeau d'un habillement
+complet: «Vous enverrez tout cela à mon mari avec la facture acquittée.»
+
+Combien je fus flatté de ce procédé! M. Potier me présente le paquet:
+«Voilà le cadeau que vous avez mérité! Il faut lui faire faire son
+habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin; il
+nous faut deux cents sacs de farine pour Paris.»
+
+Toute la semaine fut employée au moulin; le dimanche nous passâmes nos
+chevaux en revue; monsieur et madame furent dîner en ville. Et moi de
+régaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que
+j'avais vu à Paris. Le soir, je fus chercher mes maîtres sans leur
+permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai à
+minuit. Le lendemain, je reçus mes habillements; tout était complet.
+
+«Allons, Jean! il faut voir si tout cela va bien!» Ils me mènent dans
+leur chambre et président à ma toilette, disant: «On ne vous reconnaîtra
+plus!... Tenez, ajoute madame, voilà des cravates et des mouchoirs de
+poche. Je vous ai acheté une malle pour mettre toutes vos
+affaires.--Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bontés.»
+
+Le dimanche je m'habille et parais devant tout le monde de la maison,
+comme si je sortais d'une boîte. Tous mes camarades de me toiser de la
+tête aux pieds, et tout le monde de me faire des compliments. Je les
+remerciai par une poignée de main, et je fus rempli d'attention pour
+tous.
+
+Les années se passaient dans une servitude douce, quoique pénible, car
+je me multipliais, je veillais à tous les intérêts de la maison. Des
+souvenirs s'étaient glissés dans ma tête, je pensais à mes frères, à ma
+soeur, et surtout aux deux disparus de la maison à un âge si tendre, je
+n'étais pas maître de retenir des larmes sur le sort de ces deux pauvres
+innocents; je me disais: «Que sont-ils devenus? Les a-t-elle détruits,
+cette mauvaise femme?» Cette idée me poursuivait partout, je voulais
+aller m'en assurer, et je n'osais en demander la permission, par crainte
+de perdre ma place. Ma présence était nécessaire à la maison, il fallut
+patienter et me résigner à attendre tout du sort. Les années se
+passaient sans ne pouvoir rien apprendre de leurs nouvelles; ma gaîté
+s'en ressentait, je n'avais personne à qui je pouvais conter mes peines.
+
+Je me fortifiai dans l'agriculture où je devins très fort, et je fus
+reconnu tel; à vingt et un ans, je pouvais me passer de maître pour
+mener la charrue, et conduire un chariot à huit chevaux.
+
+Les ordres arrivèrent de Paris et il fallut partir de suite pour nous
+rendre à l'École militaire, où nous trouvâmes un général et les
+officiers de hussards et de chasseurs. Mon maître fut reçu par le
+général pour passer les chevaux en revue; on lui remet sa nomination
+d'inspecteur de la remonte. Le lendemain, les chevaux étaient amenés
+dans le Champ de Mars, au nombre de cinquante chevaux. J'avais acheté
+une culotte de peau de daim et une ceinture large pour me soutenir les
+reins; cela me coûtait trente francs.
+
+Mon maître se promenait avec le général qui me fit appeler: «C'est vous,
+me dit-il, qui êtes désigné pour monter ces chevaux, nous allons voir
+cela. Je suis difficile.--Soyez tranquille, général, lui dit M. Potier,
+il connaît son affaire.--Eh bien, à cheval! les chevaux de chasseurs les
+premiers!--Laissez-le faire, vous serez content de lui: il est
+timide.--Eh bien! laissons-le, commençons par la droite, et ainsi de
+suite.»
+
+Je monte le premier; personne n'eut le temps de me voir monter. Ce
+cheval veut faire quelques écarts; je lui allonge deux coups de cravache
+sous le poitrail, et lui fais faire une pirouette sous lui, et le rends
+docile. Je le mène au trot, je reviens au galop; je recommence au pas,
+c'est la marche essentielle pour la cavalerie... Je mets pied à terre,
+je dis à l'officier: «Marquez ce cheval _numéro_ 1; il est bon.» Je dis
+au vétérinaire: «Voyez la bouche de tous les chevaux, et surtout les
+dents, je les visiterai après.»
+
+Je continue, je fais trois lots et les fais marquer par le capitaine de
+chasseurs. Arrivé au trentième, je demande un verre de vin que le
+général me fait apporter, disant: «Je vous laisse faire, jeune homme!
+Dites-moi, pourquoi ces trois lots?--Le premier pour vos officiers, le
+deuxième pour vos chasseurs, et le troisième, réformé.--Comment
+réformé?--Eh bien! général, je vais me faire comprendre. Les quatre
+chevaux du troisième lot sont des chevaux refaits qui ne peuvent être
+acceptés sans une visite des experts. Voilà la sévérité que j'y mets.
+Cela vous regarde. Maintenant faut-il que je continue de faire mon
+devoir?--Oui, je vous approuve: sévère et juste.»
+
+Je continuai toute la journée... J'avais monté cinquante chevaux; six du
+premier lot et quatre du second étaient mauvais; il en restait quarante
+pour les chasseurs. Lorsque les officiers connurent mon opération, ils
+me prirent la main: «Vous savez faire votre devoir, nous ne serons pas
+trompés.--Vous avez, dis-je, six chevaux parfaits, ils peuvent monter
+des officiers.»
+
+Le général me fit venir près de lui, il était près de M. Potier avec son
+aide de camp: «Vous avez bien opéré, je vous ai suivi de l'oeil, je suis
+content de vous. Continuez... Vous devez être fatigué, demain nous
+prendrons les chevaux de hussards, vous opérerez de même. À onze
+heures!--Ça suffit, général.--Savez-vous écrire?--Non, général.--J'en
+suis fâché, je vous aurais pris avec moi.--Je vous remercie; je ne
+quitte pas mon maître; c'est lui qui m'a élevé.--Vous êtes un fidèle
+garçon.»
+
+Il fit appeler les officiers, et leur dit: «Vous allez vous emparer de
+ce jeune homme. Faites-le dîner avec vous; il travaille dans vos
+intérêts. Que les fournisseurs ne lui parlent pas! Vous le ramènerez
+chez moi à neuf heures. Monsieur l'inspecteur vient dîner avec moi.»
+
+Je fus fêté de tous les officiers: le dîner fut très gai. À neuf heures,
+nous arrivâmes chez le général, et le café fut servi, je reçus l'accueil
+le plus aimable de la part du général: «Demain nous visiterons les
+chevaux que vous devez monter, et je vous ferai seconder par un maréchal
+des logis qui monte bien, cela vous avancera.--Je lui ferai monter les
+juments.--Pourquoi cela?--Général, la jument est meilleure que le cheval
+hongre; elle résiste mieux à la fatigue; je l'examinerai avant de faire
+monter.--Ah! pour le coup, je suis content de votre observation. Je
+l'approuve.--Si votre militaire est content de sa jument, il la mettra
+au premier lot, et ainsi de suite; moi, de même.--Eh bien, messieurs!
+que dites-vous de cela? Nous sommes bien tombés. On ne nous donnera plus
+de ces mauvais chevaux qui ne durent pas six mois.--Je puis me tromper,
+mais je ferai de mon mieux.--Allons, messieurs, à demain onze heures
+précises!»
+
+Nous prîmes congé du général; mon maître me mit en voiture pour gagner
+notre hôtel. «Jean, le général est content de vous; il est enchanté.
+Tâchons de faire une bonne journée demain; il faudrait pouvoir recevoir
+cent chevaux. Comme vous serez deux, ça nous avancerait beaucoup.--Je
+ferai mon possible.»
+
+Le lendemain, à dix heures, nous reçûmes la visite du capitaine de
+hussards; mon maître lui dit: «Faites-moi l'amitié d'accepter une
+côtelette et une tasse de café. Nous partons de suite. Le fiacre est
+prêt.--Dépêchons-nous! Le général ne plaisante pas.»
+
+À dix heures et demie, nous étions près du Champ de Mars à voir les
+chevaux; mon maître dit: «Préparez encore cinquante chevaux.»
+
+À onze heures, le général arrive; nous passons les chevaux en revue, et
+nous montâmes à cheval deux à la fois. Ces chevaux étaient charmants; je
+fus content; je le dis au général qui fut content aussi. Il n'en fut
+réformé que deux sur cent. Ces pauvres marchands de chevaux n'étaient
+plus si chagrins que la veille. Enfin, nous reçûmes cent chevaux par
+jour, et tout fut terminé dans neuf jours. Je fus bien remercié de tous
+les officiers et du général qui me fit remettre trente francs pour les
+dix chevaux réformés. Je fus avec mon maître remercier le général qui
+nous dit: «J'ai fait mon rapport du soin que vous avez mis dans le choix
+des chevaux pour les officiers et la réforme que vous avez faite, c'est
+ce qui a fait donner trente francs de récompense à votre jeune homme.»
+
+Je remercie et nous allâmes finir nos affaires; mon maître toucha
+dix-huit cents francs pour son voyage, et nous partîmes le lendemain
+pour Coulommiers. Mon maître me dit: «Nous avons mené notre affaire
+grand train et tout le monde est content.»
+
+Je lui dis: «Si jamais je suis soldat, je ferai mon possible pour être
+dans les hussards, ils sont trop beaux.--Il ne faut pas penser à cela;
+nous verrons plus tard; ce sera mon affaire: le métier de soldat n'est
+pas tout rose, je vous en préviens.--Je le crois; aussi je ne suis pas
+parti; il faudrait que je fusse forcé de partir pour vous quitter.--Eh
+bien! je suis content de votre réponse.»
+
+Nous arrivâmes à la maison le samedi, et le dimanche fut une fête pour
+tout le monde; monsieur ne tarissait pas sur mon compte. Je me remis à
+mes occupations habituelles, mais un jour je fus invité à passer à la
+mairie. Là, on me demande mes nom et prénoms, ma profession, mon âge.
+
+«Je me nomme Jean-Roch Coignet, né à Druyes-les-Belles-Fontaines,
+département de l'Yonne.--Quel âge avez-vous?--Je suis né le 16 août
+1776.--Vous pouvez vous retirer.»
+
+Que diable me veulent-ils? Ça me mit martel en tête. «Je n'ai pourtant
+rien fait», me disais-je. Je dis cela de suite à mes maîtres qui me
+disent: «C'est pour vous enregistrer pour la conscription.--Je vais donc
+être soldat.--Pas encore, mais c'est une mesure qu'ils prennent. Si vous
+voulez, nous vous achèterons un homme.--Je vous remercie; nous verrons
+cela plus tard.»
+
+Je me trouvais accablé de cette nouvelle; j'aurais voulu être parti de
+suite, mais cela se prolongea jusqu'au mois d'août où j'eus tout le
+temps de faire toutes mes réflexions. Ma tête travaillait nuit et jour,
+je me voyais sur le point de quitter cette maison où j'avais passé des
+jours si heureux, avec de si bons maîtres et de bons camarades.
+
+Je termine la première partie de mon ouvrage pour ne pas faire trop de
+répétitions qui pourraient ennuyer. Je vais commencer mon état
+militaire, et j'ai fini la première partie de mes peines.--Celles-là ne
+sont que des roses.
+
+
+
+
+DEUXIÈME CAHIER
+
+DÉPART POUR L'ARMÉE.--MA VIE MILITAIRE JUSQU'À LA BATAILLE DE
+MONTEBELLO.
+
+
+Le 6 fructidor an VII, deux gendarmes se présentèrent pour me donner une
+feuille de route pour partir le 10 fructidor pour Fontainebleau. Je fis
+de suite mes préparatifs pour partir; on voulait me faire remplacer; je
+remerciai en pleurant: «Je vous promets que je reviendrai avec un fusil
+d'argent, ou je serai tué!»
+
+Mes adieux furent tristes; je fus comblé d'égards par tout le monde,
+conduit un bout de chemin, et bien embrassé. Mon petit paquet sous le
+bras, je viens coucher à Rozoy, première étape militaire. Je fus
+chercher mon billet de logement que je présente à mon hôte qui ne fait
+pas attention à moi. Je sors et vais acheter un pot-au-feu, que le
+boucher me mit dans la main. Je fus blessé de voir cette viande dans le
+creux de ma main. Je la présente à ma bourgeoise pour qu'elle ait la
+complaisance de me la faire cuire et je vais lui chercher des légumes.
+On finit par mettre mon petit pot-au-feu; j'eus alors les bonnes grâces
+de mes hôtes qui voulurent bien m'adresser la parole, mais je ne leur en
+tins aucun compte.
+
+Le lendemain, j'arrive à Fontainebleau où des officiers peu ardents au
+service nous reçurent, et nous mirent dans une caserne en très mauvais
+état. Notre beau bataillon s'est formé dans la quinzaine; il était de
+l,800 hommes: comme il n'y avait pas de discipline, il se forma de suite
+une révolution, et la moitié s'en allèrent chez eux. Le chef de
+bataillon en fit son rapport à Paris, et il fut accordé quinze jours
+pour rejoindre le bataillon, sans quoi on serait porté déserteur et
+poursuivi comme tel.
+
+Le général Lefèvre fut envoyé de suite pour nous organiser. On fit
+former les compagnies et tirer les grenadiers; je fus du nombre de cette
+compagnie qui se montait à cent vingt hommes et nous fûmes habillés de
+suite. Nous reçûmes tout au grand complet, et de suite à l'exercice deux
+fois par jour!... Les retardataires furent ramenés par les gendarmes, et
+l'on nous mit à la raison.
+
+Le dimanche c'était le décadi[20] pour tout le bataillon. Il fallait
+chanter la victoire, et les officiers brandissaient leurs sabres;
+l'église en retentissait, et puis on criait: Vive la République! tous
+les soirs, autour de l'arbre de la liberté, qui était dans la belle rue;
+il fallait chanter: _Les aristocrates à la lanterne!_ Comme c'était
+amusant!
+
+Cette vie dura à peu près deux mois lorsque la nouvelle circula, dans
+les journaux, que le général Bonaparte était débarqué, qu'il venait à
+Paris, et que c'était un grand général. Nos officiers en devenaient
+fous, parce que le chef de bataillon le connaissait, et ce fut une joie
+dans le bataillon. On nous passait des revues de propreté; on faisait
+porter et présenter les armes, croiser la baïonnette; on voulait nous
+faire soldats dans deux mois. Nous en avions des durillons dans les
+mains à force de taper sur la crosse de nos fusils. Toute la journée
+sous les armes! Nos officiers nous colletaient, ajustaient nos
+habillements; ils se mettaient en quatre pour que rien n'y manquât.
+
+Enfin, il nous arrive un courrier que Bonaparte passerait par
+Fontainebleau et qu'il devait passer la nuit. On nous mit sous les armes
+toute la journée, et rien ne venait. On ne voulait pas nous donner le
+temps de manger; les boulangers et les traiteurs de la grande rue firent
+une bonne recette. Des vedettes furent placées dans la forêt; à chaque
+instant on criait: _Aux armes!_ et tout le monde au balcon, mais en pure
+perte, car Bonaparte n'arriva qu'à minuit.
+
+Dans la grande rue de Fontainebleau où il mit pied à terre, il fut
+enchanté de voir un si joli bataillon; il fit venir les officiers autour
+de lui, et leur donna l'ordre de partir le lendemain pour Courbevoie. Il
+remonte dans sa voiture, et nous de crier «Vive Bonaparte!», et de
+rentrer dans nos casernes faire nos sacs, faire lever les
+blanchisseuses, et payer partout.
+
+Nous venons coucher à Corbeil; nous y fûmes reçus en enfants du pays par
+tous les habitants, et le lendemain nous partîmes pour Courbevoie où
+nous trouvâmes une caserne dépourvue de tout le nécessaire; même pas de
+paille pour nous coucher! Nous fûmes obligés d'aller chercher les
+paisseaux dans les vignes pour nous chauffer et faire bouillir nos
+marmites.
+
+Nous ne restâmes que trois jours et nous reçûmes l'ordre de partir pour
+l'École militaire, où l'on nous mit dans des chambres qui ne contenaient
+que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Puis,
+on nous fit la distribution de trois paquets de cartouches (de quinze
+par paquet); et trois jours après, l'on nous fit partir pour Saint-Cloud
+où nous vîmes des canons partout, des cavaliers enveloppés dans leurs
+manteaux.
+
+On nous dit que c'étaient des _gros talons_[21], que c'était la foudre
+quand ils chargeaient sur l'ennemi, qu'ils étaient couverts de fer. Tout
+cela n'était pas; ils avaient seulement de vilains chapeaux à trois
+cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux.
+Ces hommes ressemblaient à de gros paysans, avec des chevaux gros,
+pesants à faire trembler la terre, et des sabres de quatre pieds. Voilà
+les hommes de notre grosse cavalerie qui furent plus tard nos beaux
+cuirassiers qui se nommèrent les _gilets de fer_. Enfin, ce régiment
+était à Saint-Cloud. Les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans
+la première cour formaient la haie; une demi-brigade d'infanterie était
+près de la grande grille, et quatre compagnies de grenadiers, derrière
+la garde du Directoire.
+
+On entend crier: «Vive Bonaparte!» de tous les côtés, et il paraît. Les
+tambours battent aux champs: il passe devant le beau corps de
+grenadiers, salue tout le monde, nous fait mettre en bataille, et parle
+aux chefs. Il était à pied, il avait un petit chapeau et une petite
+épée; il monte les degrés seul.
+
+Tout à coup nous entendons des cris, et Bonaparte de sortir et de tirer
+sa petite épée, et de remonter avec un peloton de grenadiers de la
+garde. Et puis on crie encore plus fort; les grenadiers étaient sur le
+perron et dans l'entrée. Et puis nous voyons de gros monsieurs[22] qui
+passaient par les croisées; les manteaux, les beaux bonnets et les
+plumes tombaient par terre; les grenadiers arrachaient les galons de ces
+beaux manteaux[23].
+
+Bonaparte rappelle son frère Lucien qui était le président, et lui dit
+de se placer dans le beau fauteuil, avec Cambacérès à sa droite et
+Lebrun à sa gauche. Et les voilà installés.
+
+À trois heures, on nous donne l'ordre de partir pour Paris, mais les
+grenadiers ne partirent pas avec nous. Nous mourions de faim; en
+arrivant on fit la distribution d'eau-de-vie. Les Parisiens nous
+serraient de tous les côtés pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud:
+nous ne pouvions pas passer dans les rues pour arriver au Luxembourg où
+l'on nous mit dans une chapelle, en entrant dans le jardin (il fallait
+monter des marches). Et puis à gauche, c'était une grande pièce voûtée
+que l'on nous dit être la sacristie, où l'on nous fit établir des
+grandes marmites pour quatre cents grenadiers. Devant le corps de
+bâtiment, il y avait de beaux tilleuls, mais cette belle place devant le
+palais, ce n'étaient que des masures démolies. Il n'existait dans ce
+beau jardin que les vieux marronniers qui y sont encore, et une sortie
+derrière, au bout de notre chapelle. C'était pitié de voir ce beau
+jardin avec des démolitions.
+
+Voilà qu'il nous arrive un beau grenadier qui se présente avec le chef
+de bataillon qui fait prendre les armes pour recevoir M. Thomas (ou
+Thomé) pour lieutenant dans la 96e demi-brigade; et là sur-le-champ, il
+nous dit: «C'est moi qui ai sauvé la vie avec mon camarade à Bonaparte.
+La première fois qu'il est entré dans la salle, deux ont foncé sur lui
+avec des poignards et c'est moi et mon camarade qui avons paré les
+coups. Et puis il est sorti; ils lui criaient: _hors la loi!_ C'est là
+qu'il a tiré son épée et nous a fait croiser la baïonnette, et leur a
+crié: _hors la salle!_ en appelant son frère. Tous les _pigeons battus_
+se sont sauvés par les croisées, et nous avons été maîtres de la salle.»
+
+Il nous dit encore que Joséphine lui avait donné une bague qui valait
+bien quinze mille francs, avec défense de la vendre, disant qu'elle
+pourvoirait à tous ses besoins.
+
+Tout notre beau bataillon fut définitivement incorporé dans la 96e
+demi-brigade de ligne, vieux soldats à l'épreuve qui avaient des
+officiers distingués qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait
+M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux à ses officiers. Notre
+capitaine se nommait Merle, il possédait tous les talents militaires:
+sévère, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, à
+l'exercice deux fois par jour, sévère pour la discipline; il assistait
+aux repas; il nous faisait apprendre à tirer des armes. Tout notre temps
+se trouvait employé; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manoeuvrer
+devant le premier Consul.
+
+Je devins très fort dans les armes; j'étais souple, j'avais deux bons
+maîtres d'armes qui me poussèrent. Ils m'avaient tâté et ils avaient
+senti ma ceinture[24]; ils me faisaient la cour. Je leur payais la
+goutte (il fallait cela à ces deux ivrognes). Je n'eus pas lieu de m'en
+plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent à une forte épreuve;
+ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet:
+«Allons! me dit ce crâne, prends ton sabre! Et que je te tire une petite
+goutte de sang!--Eh bien! voyons, monsieur le faquin.--Prends un
+témoin.--Je n'en ai pas.» Et mon vieux maître, qui était du complot, me
+dit: «Veux-tu que je sois ton témoin?--Je le veux bien, mon père
+Palbrois.--En route! dit-il, pas tant de raisons!»
+
+Et nous voilà partis tous les quatre: nous ne fûmes pas loin dans le
+jardin du Luxembourg, il s'y trouvait de vieilles masures, et ils me
+mènent entre des vieux murs. Là, habit bas, je me mets en garde. «Eh
+bien! attaque le premier, lui dis-je.--Non, me dit-il.--Eh bien! en
+garde!»
+
+Je fonce sur lui; je ne lui donnais pas le temps de se reconnaître.
+Voilà mon maître qui se met en travers, le sabre à la main. Je le
+repoussais, disant: «Ôtez-vous, que je le tue!--Allons! c'est fini,
+embrassez-vous!»
+
+Et nous allons boire une bouteille. Je disais: «Et cette goutte de sang,
+il n'en veut donc plus?»--C'est pour rire, me dit mon maître.
+
+Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis où ils voulaient en venir,
+c'était une épreuve pour me faire payer l'écot; c'est ce que je fis de
+bonne grâce, et ils m'en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me
+tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les égards pour
+moi, il me rendait de petits services.
+
+Mes deux maîtres me poussèrent ferme: quatre heures d'exercice, deux
+heures de salle d'armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie
+dura trois mois, et je payais bien des gouttes à ces ivrognes.
+Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m'en
+sentis longtemps.
+
+Nous passâmes l'hiver à Paris. La revue du premier Consul eut lieu au
+mois de février aux Tuileries; les trois demi-brigades (24e légère, 43e
+de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes,
+dont il donna le commandement au général Chambarlhac. Le premier Consul
+nous fit manoeuvrer, passa dans les rangs et fut content; il fit appeler
+les colonels et voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la
+compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne; il dit à notre
+capitaine Merle de nous faire manoeuvrer devant lui; il fut surpris:
+«Mais c'est des vieux que vous faites manoeuvrer.--Non, lui dit le
+capitaine, c'est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a été formé à
+Fontainebleau.--Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au
+bataillon. Tenez-vous prêts à partir.»
+
+Nous reçûmes l'ordre de partir pour le camp de Dijon qui n'existait pas,
+car je ne l'ai pas vu. Nous partîmes toute la division ensemble pour
+Corbeil, où Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave
+département de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour
+notre bataillon; tout le long de la route nous avons ainsi campé.
+D'Auxerre, il nous amène à Sainte-Nitasse; les citoyens voulaient nous
+loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[25]. Tout
+cela fut inutile; il fallut brûler leurs paisseaux et couper leurs
+peupliers. On nous appelait les _brigands de Chambarlhac_, cependant il
+ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu'à
+Dijon, où on nous logea chez le bourgeois; nous y restâmes près de six
+semaines.
+
+Le général Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse;
+nous ne partîmes que les derniers de Dijon pour Auxonne où nous
+logeâmes. Le lendemain à Dôle où nous ne fûmes que coucher, et de là à
+Poligny. De là à Morez; le lendemain nous fûmes coucher aux Rousses; de
+là à Nyon où nous fîmes toute notre petite réunion dans une belle
+plaine. Nous passâmes la revue du premier Consul assisté de ses généraux
+dont Lannes faisait partie; on nous fit manoeuvrer et former des carrés.
+Le Consul nous tint toute la journée; il nous fit défiler, et le
+lendemain nous partîmes pour Lausanne, une très jolie ville; le Consul y
+coucha et nous fûmes bien reçus.
+
+De ces côtés, on arrive sur une hauteur boisée qui domine toute
+l'étendue du pays, on découvre Genève à droite de l'autre côté du lac;
+on aperçoit le rivage boisé à perte de vue qui longe ce lac majestueux
+bordé de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend à
+gauche le chemin qui longe cette belle côte, qui est cultivée en
+amphithéâtre, ce ne sont que des murs jusqu'au sommet qui sont garnis
+d'espaliers. Cette côte est une richesse pour tout le pays; c'est un
+chef-d'oeuvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de
+montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C'est un bon
+peuple pour le soldat; nous ne partions pas sans un bon morceau de
+jambon dans du papier; on nous reconduisait sur notre route, car il y
+avait de quoi se perdre.
+
+De Lausanne, après avoir tourné le lac de Genève, on remonte la vallée
+du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour
+Martigny (tous ces villages sont tout ce que l'on peut voir de plus
+malheureux); on prend une autre vallée que l'on peut dire la vallée de
+l'Enfer; là, on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui
+conduit au Saint-Bernard; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé
+au pied de la gorge du Saint-Bernard.
+
+Ce village n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des
+granges d'une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on
+démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois
+pièces de canon[26] dans une auge; au bout de cette auge il y avait une
+grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier
+fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence
+le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce
+pourrait faire. S'il disait: _Halte_, il ne fallait pas bouger; s'il
+disait: _En avant_, il fallait partir. Enfin il était le maître.
+
+Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la
+distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue à mon cou
+(le chapelet me gênait beaucoup), et on nous donna deux paires de
+souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage qui se
+montait de quarante grenadiers par pièce, vingt pour traîner la pièce
+(dix de chaque côté, tenant des bâtons en travers de la corde qui
+servait de prolonge), et les vingt autres portaient les fusils, les
+roues et le caisson de la pièce. Le Consul avait eu la précaution de
+faire réunir tous les montagnards pour ramasser toutes les pièces qui
+pourraient rester en arrière, leur promettant six francs par voyage et
+deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassemblé au lieu du
+rendez-vous, et rien ne fut perdu.
+
+Le matin, au point du jour, notre maître nous place tous les vingt à
+notre pièce: dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à
+droite; c'était le côté le plus périlleux, car c'était le côté des
+précipices, et nous voilà partis avec nos trois pièces. Deux hommes
+portaient un essieu; deux portaient une roue; quatre portaient le dessus
+du caisson; huit, le coffre; huit autres, les fusils; tout le monde
+était occupé, chacun à son poste.
+
+Ce voyage fut des plus pénibles. De temps en temps, on disait: _Halte!_
+ou _En avant!_ et personne ne disait mot. Tout cela n'était que pour
+rire, mais arrivé aux neiges, ça devient tout à fait sérieux. Le sentier
+était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne
+pouvait être maître de sa pièce qui glissait; il fallait la remonter, il
+fallait le courage de cet homme pour y tenir. «_Halte!... En avant!..._»
+criait-il à chaque instant. Et tout le monde restait silencieux.
+
+Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin; il fallut nous donner un
+moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en
+lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je détachais ma corde
+autour de mon cou pour en prendre un, ma corde m'échappe et tous mes
+biscuits dégringolent dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me
+voir sans pain! et mes quarante camarades de rire comme des fous!
+«Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de
+devant qui entend à la parole[27].»
+
+Cela fit rire tous mes camarades. «Allons, dirent-ils tous, il faut
+donner chacun un biscuit à notre cheval de devant.»
+
+Et la gaîté reparaît en moi-même. Je les remerciai de tout mon coeur, et
+je me trouvais plus riche que mes camarades. Nous voilà partis bien
+chaussés de souliers neufs. «Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, à
+vos postes, en avant! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous
+n'aurons pas tant de peine.»
+
+Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions
+mieux, notre canot glissait plus vite. Voilà que le général Chambarlhac
+passe et veut faire allonger le pas; il va vers le canonnier et prend le
+ton de maître, mais il fut mal reçu.
+
+«Ce n'est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c'est moi
+qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin! Ces grenadiers ne
+vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande.»
+
+Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte: «Si
+vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d'un
+coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice.»
+
+Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des
+efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est
+très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous;
+le chemin était frayé; pour gagner le couvent, on avait formé des
+marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents
+grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où
+ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et
+leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour
+guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige
+et les reconduisent dans cette maison où l'on trouve tous les secours
+dus à l'humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient
+dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables
+un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et
+une livre de pain; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons
+religieux nous firent tout ce qui dépendait d'eux, et je crois qu'ils
+furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces
+bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous
+caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver
+d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la
+vénération que je porte à ces hommes.
+
+Nos officiers décidèrent de prendre nos pièces pour les descendre et
+notre tâche fut terminée là. Notre brave capitaine Merle fut désigné
+pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied
+du couvent, où nous vîmes, en une place, que la glace était trouée. Le
+bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c'était la
+première fois depuis quarante ans qu'il avait vu l'eau. Il serra la main
+de notre capitaine et nous salua tous. On redescend à pic; en deux
+heures, on arrive à Saint-Rémy. Ce village est tout à fait dans des
+enfers de neige; les maisons sont très basses et couvertes en laves très
+larges, nous y passâmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d'une écurie
+où je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une
+vingtaine de mes camarades; nous n'eûmes pas froid. Le matin, rappel, et
+départ pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortîmes de l'enfer
+pour descendre au paradis. «Ménagez vos biscuits, nous dit notre
+capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Piémont. Nous avons de
+mauvais passages pour arriver en Italie.»
+
+Nous arrivâmes au rendez-vous du rassemblement de tous les régiments,
+qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. À
+droite, une pente rapide qui montait à un rocher très élevé. Dans cette
+plaine, tout notre matériel se réunit dans deux jours; nos braves
+officiers arrivèrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de
+leur redingote; ils faisaient pitié à voir.
+
+Mais ce rendez-vous, c'était le bout du monde, il n'y avait pas de
+chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter
+des pièces de bois très fortes; il se présente avec tous ses ingénieurs
+et fait faire un trou dans ce rocher qui était au bord d'un précipice.
+Cette roche était comme si on l'avait sciée[28]. Une première pièce de
+charpente est posée dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers
+(ce fut le plus difficile à faire), et un homme au bout.
+
+Lorsque la deuxième pièce fut posée, avec des poutres sur les deux
+premières, il ne fut plus difficile d'établir notre pont. On fit mettre
+des garde-fous du côté du précipice, et ce chef-d'oeuvre fut terminé dans
+deux jours. Durant ce temps, tout notre matériel fut remonté et rien ne
+fut perdu.
+
+De l'autre côté, on pouvait descendre facilement dans la vallée qui
+conduit au fort de Bard qui est entouré de rochers. Ce fort est
+imprenable; il ne peut être battu en brèche; ce n'est qu'un roc et des
+rochers tout autour qui le dominent et que l'on ne peut franchir. Là, le
+Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son
+grand génie. Ses ingénieurs se mirent à l'oeuvre pour passer à portée des
+canons. Ils découvrirent un sentier dans des murgers[29] de pierres, qui
+avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce
+sentier arrivait vers le pied d'une montagne, il fit fabriquer un
+sentier dans le flanc de cette montagne à coup de masse de fer pour
+pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'était pas le plus difficile à
+faire. Le matériel était là, dans un petit enfoncement à l'abri du fort,
+mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer près du fort.
+Et voilà qu'il prend toutes ses mesures; il commence par placer deux
+pièces sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les
+retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pièces. Il envoya
+un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la
+réponse ne fut pas en notre faveur; il fallut agir de finesse. Il
+choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches,
+les plaça dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches
+qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats; ils ne
+pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le même jour, il
+découvrit à gauche du fort une roche plate très large. Il en fit de
+suite faire la reconnaissance pour y monter deux pièces. Les hommes, les
+cordages, tout fut mis à l'oeuvre, et les deux pièces placées sur cette
+plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le
+foudroyaient à mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de
+leurs casemates; mais il restait nos pièces et nos caissons qu'il
+fallait passer.
+
+Dès que Bonaparte apprit que les chevaux du train étaient passés, il fit
+ses préparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort;
+il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et
+jusqu'à nos souliers pour ne pas éveiller l'attention. Tout fut prêt à
+minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandèrent des grenadiers
+pour le passage de leur artillerie, et l'on nomma les vingt hommes qui
+avaient monté le mont Saint-Bernard, et ça leur fut accordé. Je fus du
+nombre avec le même canonnier qu'au passage du Saint-Bernard, il me mit
+à la tête de la première pièce, et tout le monde à son poste. Nous eûmes
+le signal du départ; il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans
+être aperçus.
+
+Arrivés de l'autre côté, on tourne à gauche tout court; en longeant le
+chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la
+tête sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvâmes les chevaux
+tout prêts; ils furent de suite attelés et partis. Nous revînmes par le
+même chemin sur la pointe du pied, _à la queue au loup_[30], mais ils
+nous entendirent et nous lancèrent des grenades par-dessus le rempart.
+Comme elles tombaient de l'autre côté du chemin, nous ne fûmes pas
+atteints, personne; nous en fûmes quittes pour la peur, et nous revînmes
+prendre nos fusils. On fit là une faute; il fallait mettre nos fusils
+sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin; on nous a
+exposés, mais on ne pense pas à tout.
+
+En arrivant de notre pénible corvée, le colonel nous fit compliment de
+notre bon succès. «Je vous croyais perdus, mes braves.» Notre capitaine
+nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit: «Mes grenadiers,
+vous venez de remplir une belle mission. C'est une bonne épreuve pour la
+compagnie!» Il nous serra la main à tous, et me dit: «Je suis content de
+votre premier début, je vous noterai.» Et il me serra fortement le bras,
+en répétant: «Je suis content!»
+
+Et nous de répondre: «Capitaine, nous vous aimons tous.--Ah! c'est bien,
+grenadiers, je m'en rappellerai, je vous remercie.»
+
+Nous remontâmes ce sentier si rapide, et arrivés au sommet de cette
+montagne, on découvre les belles plaines du Piémont. La descente est
+praticable, et nous nous trouvâmes descendus dans le paradis, à marches
+forcées jusqu'à Turin, où les habitants furent surpris de voir arriver
+une armée avec son artillerie.
+
+C'est la ville la mieux bâtie de l'Europe; elle est bâtie sur un même
+modèle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d'une eau
+limpide; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous
+partîmes le lendemain pour Milan; nous n'eûmes point de séjour; la
+marche fut forcée. Nous fîmes notre entrée dans la belle ville de Milan
+où tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est
+magnifique. La rue qui va à la porte de Rome est tout ce que l'on peut
+voir de plus beau. En sortant de cette porte à droite, nous trouvâmes un
+camp tout formé et les baraques toutes faites; nous vîmes qu'il y avait
+une armée devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des
+hommes de corvée pour aller aux vivres et je fus du nombre; personne ne
+pouvait rentrer en ville. Je me détachai durant la distribution pour
+voir la cathédrale; l'oeil ne peut voir rien de pareil, tout n'est que
+colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous
+fit une bonne distribution.
+
+Nous partîmes le lendemain matin et nous prîmes à droite pour descendre
+sur le Pô qui est un fleuve très profond. Là, nous trouvâmes un pont
+volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d'une grosse
+corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l'autre côté en tirant
+la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie.
+Nous arrivâmes fort tard sur des hauteurs toutes ravagées où nous
+couchâmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe
+ville. Le général Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le
+Pô, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous
+faisait marcher de tous les côtés au secours des divisions
+d'avant-garde, et nous ne brûlâmes pas une cartouche. Ce n'étaient que
+des manoeuvres.
+
+Nous redescendîmes sur le Pô. Là, les Autrichiens s'emparèrent des
+hauteurs avant d'arriver à Montebello. Leur artillerie ravageait toutes
+nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e
+demi-brigade pour être maître de ces positions. Enfin le général Lannes
+les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu'à la nuit. Le
+lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa
+les hauteurs qui coûtèrent tant de peine à prendre, vu qu'ils étaient le
+double de nous. Nous partîmes le matin pour suivre le mouvement de
+cette grosse avant-garde, et on nous plaça à une demi-lieue en arrière
+de Montebello, dans une belle plantation de mûriers, dans une allée très
+large. On nous fit former les faisceaux par bataillon.
+
+Nous étions à nous régaler de mûres (les arbres en étaient chargés),
+lorsque sur les onze heures nous entendîmes la canonnade. Nous la
+croyions très loin. Pas du tout! Elle se rapprochait de nous. Il arrive
+un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le
+général était forcé de tous les côtés. «Aux armes! dit notre colonel,
+allons, mon brave régiment! c'est notre tour aujourd'hui de nous
+signaler!» Et nous de crier: «Vive notre colonel, vivent nos bons
+officiers!»
+
+Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit: «Je
+réponds de ma compagnie. Je serai le premier à la tête.»
+
+On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en
+marchant, et c'est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil.
+Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur.
+
+Nous arrivons à l'entrée du village de Montebello où nous voyons
+beaucoup de blessés, et voilà la charge qui bat...
+
+Je me trouvai à la première section, au troisième rang, par mon rang de
+taille. En sortant du village une pièce de canon fit feu à mitraille sur
+nous et ne fit de mal à personne. Je baissai la tête à ce coup de canon.
+Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac: «On ne
+baisse pas la tête! me dit-il.--Non! lui répondis-je.»
+
+Le coup parti de cette pièce, le capitaine Merle crie pour prévenir le
+second coup: «À droite et à gauche dans les fossés!»
+
+Comme je n'avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me
+trouvais tout à fait à découvert. Je cours sur la pièce, je dépasse nos
+tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger,
+ils ne me virent pas; je les passai à la baïonnette tous les cinq. Et
+moi de sauter sur la pièce, et mon capitaine de m'embrasser en passant!
+Il me dit de garder ma pièce, ce que je fis, et nos bataillons se
+jetèrent sur l'ennemi. C'était un carnage à la baïonnette, avec des feux
+de peloton; les hommes de notre demi-brigade étaient devenus des lions.
+
+Je ne restai pas longtemps. Le général Berthier vint au galop et me dit:
+«Que fais-tu là?--Mon général, vous voyez mon ouvrage. C'est à moi cette
+pièce, je l'ai prise tout seul.--Veux-tu du pain?--Oui, mon général.»
+
+Il parlait du nez et dit à son piqueur: «Donne-lui du pain.» Puis, il
+tire un petit calepin vert et me demande comment je m'appelle:
+«Jean-Roch Coignet.--Ta demi-brigade?--Quatre-vingt-seizième.--Ton
+bataillon?--Premier.--La compagnie?--Première.--Ton
+capitaine?--Merle.--Tu diras à ton capitaine qu'il t'amène à dix heures
+près du Consul. Va le trouver, laisse là ta pièce!»
+
+Et il part au galop. Moi, bien content, je pars à toutes jambes
+rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin à droite. Ce chemin
+était creux, bordé de haies et encombré de grenadiers autrichiens. Nos
+grenadiers les attaquaient à la baïonnette, ils étaient dans un désordre
+complet, sur tous les points. Je me présente à mon capitaine, et lui dis
+qu'on m'avait mis en écrit: «C'est bien, dit-il. Passons par ce trou
+pour gagner le devant de la compagnie; ils pourraient être coupés, ils
+vont trop vite. Suivez-moi!»
+
+Je passe par le même trou; à deux cents pas, de l'autre côté du chemin,
+il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrière, un grenadier
+hongrois qui attendait que mon capitaine fût en face de lui pour
+l'ajuster. Mais comme il le vit, il me cria: «À vous, grenadier!»
+
+Comme j'étais en arrière, je le mets en joue à dix pas; il tombe roide
+mort, et mon capitaine de m'embrasser: «Ne me quittez pas de la journée,
+dit-il, vous m'avez sauvé la vie!» Et nous voilà à courir pour gagner le
+devant de la compagnie qui était trop avancée.
+
+Voilà un sergent qui passe de l'autre côté comme nous; il est enveloppé
+par trois grenadiers. Moi de courir pour le délivrer: ils le tenaient
+et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche
+et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma
+baïonnette dans le ventre d'un, et ainsi de suite à son camarade; le
+troisième fut jeté par terre par le sergent qui le prit par le haut de
+la tête et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne.
+
+Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dépouilla à son tour.
+Nous le laissâmes se remettre et se rhabiller, nous courûmes pour gagner
+le devant de la compagnie qui débouchait dans une grande prairie où le
+capitaine prit la tête pour la réunir au bataillon qui marchait toujours
+au pas de charge.
+
+Nous étions embarrassés de trois cents prisonniers qui s'étaient rendus
+dans le chemin creux; on les remit à des hussards de la mort qui avaient
+échappé, car ils avaient été massacrés le matin; il n'en restait pas
+deux cents de mille. On faisait des prisonniers; on ne savait qu'en
+faire, personne ne voulait les conduire et ils s'en allaient tout seuls.
+C'était une déroute complète. Ils ne faisaient plus feu sur nous; ils se
+sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis
+l'épouvante dans toute leur infanterie... Le Consul arriva pour voir la
+bataille gagnée et le général Lannes couvert de sang (il faisait peur),
+car il était partout au milieu du feu, et c'est lui qui fit la dernière
+charge. Si nous avions eu deux régiments de cavalerie, toute leur
+infanterie était prise.
+
+Le soir, le capitaine me prit par le bras, me présente au colonel, et
+lui dit ce que j'avais fait dans ma journée. Il répond: «Mais,
+capitaine, je n'en savais rien du tout.»
+
+Il vient me serrer la main et dit: «Il faut le noter.--Le général
+Berthier veut le présenter au Consul à dix heures ce soir, dit mon
+capitaine; je le mène.--Ah! c'est bien, mon grenadier.»
+
+En arrivant près de Berthier, mon capitaine lui dit: «Voilà mon
+grenadier qui a pris la pièce, puis il m'a sauvé la vie et a délivré mon
+premier sergent; il a tué trois grenadiers hongrois.--Je vais le
+présenter au Consul.»
+
+Le général Berthier et mon capitaine vont près du Consul, et lui parlent
+un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par
+l'oreille. Je croyais que c'était pour me gronder. Pas du tout! c'était
+de l'amitié. Me tenant l'oreille, il dit: «Combien as-tu de
+services?--C'est le premier jour que je vais au feu.--Ah! c'est bien
+débuté. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d'honneur. Tu es trop
+jeune pour être dans ma garde; il faut quatre campagnes. Berthier,
+marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes... Va, me
+dit-il, tu viendras dans ma garde.»
+
+Et mon capitaine me prit, et nous vînmes bras dessus, bras dessous,
+comme si j'étais son égal. «Savez-vous écrire, me dit-il?--Non, mon
+capitaine.--Oh! que c'est fâcheux pour vous; votre carrière serait
+ouverte.--Mais c'est égal; vous serez bien noté.--Je vous remercie, mon
+capitaine.»
+
+Tous les officiers me serrèrent la main, et le brave sergent que j'avais
+délivré vint m'embrasser devant toute la compagnie qui me fit
+compliment. Comme j'étais heureux!
+
+Ainsi finit la bataille de Montebello.
+
+
+
+
+TROISIÈME CAHIER
+
+LA JOURNÉE DE MARENGO.--POINTE EN ESPAGNE.
+
+
+Le lendemain, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous
+couchâmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le
+temps de se reconnaître. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et
+Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux
+Autrichiens, mais ils ne les trouvèrent pas, ils n'avaient pas dormi et
+avaient marché toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les
+blessés autrichiens et français que nous n'avions pas trouvés la nuit;
+nous les portâmes à l'ambulance, et nous ne partîmes du champ de
+bataille que très tard.
+
+Nous fûmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le
+minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les
+rangs, disant: «Faites le plus grand silence, il faut un silence
+absolu.» Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon.
+Nous passâmes dans des défilés où l'on ne se voyait pas; les chefs qui
+étaient à cheval avaient mis pied à terre, et le plus grand silence
+régnait dans les rangs. Nous sortîmes, et l'on nous mit dans des terres
+labourées: il fut encore défendu de faire du bruit et de faire du feu:
+il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tête sur le
+sac, et attendre le jour.
+
+Le matin, on nous fit lever, et rien dans le ventre! On part pour
+descendre dans des villages tout ravagés, on traverse des fossés, des
+marécages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de
+vivres, toutes les maisons étaient désertes; nos chefs étaient accablés
+de fatigue et de faim. Nous partîmes de ces bas-fonds pour remonter à
+gauche, dans un village entouré de vergers et d'enclos; nous y trouvâmes
+de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il était temps: nous
+serions morts de faim.
+
+Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voilà
+notre division réunie; on nous dit que ce village se nommait le village
+de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie! Il venait
+d'arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affamés! tout le
+monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement! il
+se trouvait tout moisi et tout bleu... Enfin, il fallut s'en contenter.
+
+Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine,
+et à deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux; il
+arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de
+tous côtés. Voilà un mouvement qui se fait partout, et l'on détache la
+24e demi-brigade en avant à la découverte. Elle marcha très loin,
+découvrit les Autrichiens et eut une affaire sérieuse; ils perdirent du
+monde. Il n'y eut plus de doute que les Autrichiens étaient devant nous,
+dans la ville d'Alexandrie.
+
+Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin
+possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin,
+ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les
+égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les
+armes. À quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale
+sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos
+lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière
+une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous
+masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs
+tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis
+l'artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue
+sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près
+du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes
+pas de la journée.
+
+Arrive un petit général qui avait de belles moustaches; il vint trouver
+notre colonel et demande où est notre général. On lui répond: «Il est
+parti.»--Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.»
+
+Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie,
+et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. «Ne
+vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer
+par un rappel.»
+
+Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que
+la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie
+devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille.
+Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés.
+
+Je cours derrière un gros saule; je m'appuie contre et tirai dans cette
+colonne, mais je ne pus y tenir... Les balles venaient de toutes parts,
+et je fus contraint de me coucher la tête par terre pour me garantir de
+cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi; j'en étais
+couvert. Je me voyais perdu.
+
+Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et
+me trouvai dans une compagnie du bataillon, j'y restai toute la journée,
+car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent
+soixante-quatorze, le reste fut tué ou blessé. Nous fûmes obligés de
+venir reprendre notre première position, criblés par la mitraille. Tout
+tombait sur nous qui tenions la gauche de l'armée, contre la grande
+route d'Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile à
+soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours
+appuyer pour les empêcher de nous prendre par derrière.
+
+Notre colonel se multiplie partout derrière la demi-brigade pour nous
+maintenir; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui était
+blessé au bras, faisait les fonctions d'aide de camp près de notre
+intrépide général. On ne se voyait plus dans la fumée. Les canons mirent
+le feu dans la grande pièce de blé, et ça fit une révolution dans les
+rangs. Des gibernes sautèrent; on fut obligé de rétrograder en arrière,
+pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de
+tort, mais ça fut rétabli par l'intrépidité des chefs qui veillaient à
+tout.
+
+Au centre de la division, se trouvait une grange entourée de grands
+murs, où un régiment de dragons autrichiens était caché; ils fondirent
+sur un bataillon de la 43e demi-brigade et l'entourèrent; il fut fait
+prisonnier tout entier, et ce beau bataillon fut conduit dans
+Alexandrie. Heureusement, le brave général Kellermann est accouru avec
+ses dragons pour rétablir l'ordre. Ses charges firent faire silence à la
+cavalerie autrichienne, et l'ordre fut rétabli.
+
+Cependant leur nombreuse artillerie nous accablait, et nous ne pouvions
+plus tenir. Nos rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; de loin, on ne
+voyait que blessés, et les soldats qui les portaient ne revenaient pas
+dans leurs rangs; ça nous affaiblit beaucoup. Il fallut céder du
+terrain, et personne pour nous soutenir! Leurs colonnes se
+renouvelaient, personne ne venait à notre secours. À force de brûler des
+cartouches, il n'était plus possible de les faire descendre dans le
+canon de notre fusil. Il fallut pisser dans nos canons pour les
+décrasser, puis les sécher en y brûlant de la poudre sans la bourrer.
+
+Nous recommençâmes à tirer et à battre en retraite, mais en ordre. Les
+cartouches allaient nous manquer, et nous avions déjà perdu une
+ambulance, lorsque la garde consulaire arriva avec huit cents hommes
+chargés de cartouches dans leurs sarraux de toile; ils passèrent
+derrière les rangs et nous donnèrent des cartouches. Cela nous sauva la
+vie.
+
+Alors le feu redoubla et le Consul parut. Nous fûmes une fois plus
+forts: il fit mettre sa garde en ligne au centre de l'armée et les fit
+marcher en avant. Ils arrêtèrent l'ennemi de suite, formant le carré et
+marchant en bataille. Les beaux grenadiers à cheval arrivèrent au galop,
+et chargèrent de suite l'ennemi, ils culbutèrent leur cavalerie. Ah! ça
+nous fit respirer un moment, ça nous donna de la confiance pour une
+heure.
+
+Mais ne pouvant pas tenir contre les grenadiers à cheval consulaires,
+ils rabattent sur notre demi-brigade et enfoncent les premiers pelotons
+qu'ils sabrent. Je reçus un coup de sabre si fort sur le cou que ma
+queue fut coupée à moitié. Heureusement que j'avais la plus forte de
+tout le régiment. Mon épaulette fut coupée avec l'habit, la chemise; et
+la chair, un peu atteinte. Je tombai à la renverse dans un fossé.
+
+Les charges de cavalerie furent terribles; Kellermann en fit trois de
+suite avec ses dragons; il les menait et les ramenait. Toute cette
+cavalerie sautait par-dessus moi qui étais étourdi dans le fossé. Je me
+débarrassai de mon sac, de ma giberne et de mon sabre; je pris la queue
+du cheval d'un dragon qui était en retraite, laissant tout mon
+fourniment dans le fossé. Je faisais des enjambées derrière ce cheval
+qui m'emportait, et je tombai roide, ne pouvant plus souffler. Mais,
+Dieu merci! j'étais sauvé. Sans ma chevelure (que j'ai encore à
+soixante-douze ans), j'avais la tête à bas.
+
+J'eus le temps de retrouver un fusil, une giberne et un sac (la terre en
+était couverte), et je repris mon rang dans la deuxième compagnie de
+grenadiers qui me reçurent avec amitié. Le capitaine vint me serrer les
+mains: «Je vous croyais perdu, mon brave, dit-il, vous avez reçu un
+fameux coup de sabre, car vous n'avez plus de queue et votre épaule a
+bien du mal. Vous devriez vous mettre en serre-file.--Je vous remercie,
+j'ai une giberne pleine de cartouches et je vais bien me venger sur les
+cavaliers que je pourrai joindre, ils m'ont trop fait de mal; ils me le
+payeront.»
+
+Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se
+dégarnissaient à vue d'oeil, tous prêts à lâcher pied, si ce n'avait été
+la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés.
+Regardant derrière nous, nous vîmes le Consul assis sur la levée du
+fossé de la grande route d'Alexandrie, tenant son cheval par la bride,
+faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui
+roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fûmes près de
+lui, il monte sur son cheval et part au galop derrière nos rangs: «Du
+courage, soldats, dit-il, les réserves arrivent. Tenez ferme.»
+
+Et il fut sur la droite de l'armée. Les soldats de crier: «Vive
+Bonaparte!» Mais la plaine était jonchée de morts et de blessés, car on
+n'avait pas le temps de les ramasser; il fallait faire face partout. Les
+feux de bataillon par échelons en arrière les arrêtaient, mais ces
+maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de
+fusil; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les décrasser. Ça
+nous faisait perdre du temps.
+
+Mon brave capitaine Merle passe derrière le deuxième bataillon, et le
+capitaine lui dit: «J'ai un de vos grenadiers, il a reçu un fameux coup
+de sabre.--Où est-il? faites-le sortir que je le voie? Ah! c'est vous,
+Coignet?--Oui, mon capitaine.--Je vous croyais au rang des morts, je
+vous avais vu tomber dans le fossé.--Ils m'ont donné un fameux coup de
+sabre; tenez, voyez! ils m'ont coupé ma queue.--Allons! tâtez dans mon
+sac, prenez mon _sauve-la-vie_[31] et vous boirez un coup de rhum pour
+vous remettre; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher.--Me
+voilà sauvé pour la journée, mon capitaine, je vais joliment me battre.»
+
+L'autre capitaine dit: «J'ai voulu le mettre en serre-file; il n'a pas
+voulu.--Je le crois, il m'a sauvé la vie à Montebello.»
+
+Ils me prirent la main. Que c'est donc beau la reconnaissance! J'en
+sentirai le prix toute ma vie.
+
+En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l'oreille. Il était
+deux heures; «la bataille est comme perdue», dirent nos officiers,
+lorsqu'arrive un aide de camp ventre à terre, qui crie: «Où est le
+premier Consul? Voilà la réserve qui arrive, du courage! vous allez
+avoir du renfort de suite, dans une demi-heure.» Et voilà le Consul qui
+arrive: «Tenez ferme! dit-il en passant, voilà ma réserve!» Nos pauvres
+petits pelotons regardaient du côté de la route de Montebello, à tous
+les demi-tours que l'on nous faisait faire.
+
+Enfin cris de joie: «Les voilà! les voilà!»
+
+Cette belle division venait l'arme au bras; c'était comme une forêt que
+le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle
+artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un régiment de
+grosse cavalerie qui fermait la marche.
+
+Arrivés à leur hauteur[32], ils se trouvaient comme si on l'avait
+choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche, à gauche de la
+grande route, une haie très élevée les masquait: on ne voyait même pas
+la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait
+ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s'ils faisaient route pour
+aller chez eux, l'arme sur l'épaule; ils ne faisaient plus attention à
+nous, ils nous croyaient tout à fait en déroute.
+
+Nous avions dépassé la division du général Desaix de trois cents pas, et
+les Autrichiens étaient prêts aussi à dépasser la ligne, lorsque la
+foudre part sur leur tête de colonne... Mitraille, obus, feux de
+bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout! Tout le monde
+fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait...
+
+L'intrépide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la
+haie; ils fondent sur les grenadiers hongrois à la baïonnette, et ne
+leur donnent pas le temps de se reconnaître. Les 30e et 59e fondent à
+leur tour sur l'ennemi et font quatre mille prisonniers. Le régiment de
+grosse cavalerie tombe sur la masse. Voilà toute leur armée en pleine
+déroute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvième par-dessus tout.
+Notre autre cavalerie se réunit à celle-là, et se jette comme une masse
+sur la cavalerie autrichienne qu'ils mirent dans une telle déroute
+qu'ils se sauvèrent à toute bride dans Alexandrie. Une division
+autrichienne venant de l'aile droite vient sur nous à la baïonnette, et
+nous courûmes aussi baïonnette croisée; nous les renversâmes, et je
+reçus une petite incision dans le cil de l'oeil droit, en parant le coup
+que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me
+bouchait l'oeil, ils en voulaient à ma tête ce jour-là. C'était peu de
+chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal; nous les
+poursuivîmes jusqu'à neuf heures du soir, nous les jetâmes dans les
+fossés pleins d'eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer
+les autres. C'était affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont
+tout embarrassé. On n'entendait que des cris; ils ne pouvaient plus
+rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons. À dix
+heures, mon capitaine m'envoie chercher par son domestique pour me faire
+souper avec lui, et mon oeil fut pansé, ma chevelure fut remise en état.
+
+Nous couchâmes sur le champ de bataille, et le lendemain à quatre heures
+du matin, il sort de la ville des parlementaires; ils demandaient une
+suspension d'armes, et ils allaient au quartier général du premier
+Consul; ils furent bien escortés.
+
+La joie renaissait par tout le camp. Je dis à mon capitaine: «Si vous
+vouliez me permettre d'aller au quartier général.--Pourquoi faire?--J'ai
+des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade.--Mais c'est
+bien loin.--C'est égal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le
+promets.--Eh bien, allez!»
+
+Nous voilà partis, le sabre au côté. Arrivé à la grille du château de
+Marengo, je fais demander un maréchal des logis qui soit ancien dans le
+corps, et voilà un bel homme qui se présente: «Que me voulez-vous?
+dit-il.--Je désire savoir depuis combien de temps vous êtes dans la
+garde du Directoire.--Il y a neuf ans.--C'est moi qui ai dressé vos
+chevaux et qui les ai montés au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c'est
+M. Potier qui vous les a vendus.--C'est vrai, me dit-il, entrez je vais
+vous présenter à mon capitaine.»
+
+Il dit à mon camarade de m'attendre, et m'annonce ainsi: «Voilà le jeune
+homme qui a dressé nos chevaux à Paris.--Et qui montait si bien à
+cheval, dit celui-ci.--Oui, capitaine.--Mais vous êtes blessé.--Ah!
+c'est un coup de baïonnette d'un Hongrois; je l'ai puni. Mais c'est ma
+queue qu'ils m'ont coupée à moitié. Si j'avais été à cheval, ça ne me
+serait pas arrivé.--J'en réponds pour vous, dit-il, je vous connais sur
+cet article. Maréchal des logis, donnez-lui la goutte.--Avez vous du
+pain, mon capitaine?--Allez-lui chercher quatre pains! Je vais vous
+faire voir vos chevaux, si vous les reconnaîtrez!»
+
+Je lui en montrai douze. «C'est cela, me dit-il, vous les reconnaissez
+très bien.--Je suis content, capitaine. Si j'avais été monté sur un de
+ces chevaux, ils ne m'auraient pas coupé ma chevelure, mais ils me le
+payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqué pour un
+fusil d'argent, et lorsque j'aurai quatre campagnes, le Consul m'a
+promis de me faire entrer dans sa garde.--C'est possible, mon brave
+grenadier. Si jamais vous venez à Paris, voilà mon adresse. Comment se
+nomme votre capitaine?--Merle; première compagnie de grenadiers de la
+96e demi-brigade de ligne.--Voilà cinq francs pour boire à ma santé, je
+vous promets d'écrire à votre capitaine. Il faut lui donner de
+l'eau-de-vie dans une bouteille.--Je vous remercie de votre bonté, je
+m'en vais, j'ai mon camarade à la grille qui m'attend, il faut lui
+porter du pain de suite.--Je ne le savais pas, allez! Prenez un pain de
+plus, et partez rejoindre votre corps.--Adieu, capitaine, vous avez
+sauvé l'armée avec vos belles charges. Je vous ai bien vu.--C'est vrai!»
+dit-il.
+
+Il vient me reconduire avec son maréchal des logis jusqu'à la grille.
+Dans la cour, les blessés de la garde étaient étendus sur la paille, et
+l'on faisait des amputations. C'était déchirant d'entendre des cris
+partout. Je sortis le coeur navré de douleur, mais il se passait un
+spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vîmes le champ de
+bataille couvert de soldats autrichiens et français qui ramassaient les
+morts et les mettaient en tas, et les traînaient avec les bretelles de
+leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout pêle-mêle dans le même
+tas, et l'on y mettait le feu pour nous préserver de la peste. Pour les
+corps éloignés, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir.
+
+Je fus arrêté par un lieutenant qui me dit: «Où allez-vous?--Je vais
+porter du pain à mon capitaine.--Vous l'avez pris au quartier général du
+Consul. Peut-on en avoir un morceau?--Oui, lui dis-je; je dis à mon
+camarade: vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant.--Je vous
+remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez à gauche de
+la route.»
+
+Et il eut l'obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte
+de nous voir arrêtés. Je le remerciai de son obligeance, et j'arrive
+près de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet: «Est-ce que vous
+venez de la maraude?--Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de
+l'eau-de-vie.--Et comment avez-vous pu trouver cela?»
+
+Je lui contai mon aventure: «Ah! dit-il, vous êtes né sous une bonne
+étoile.--Allons! voilà un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie.
+Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour
+le colonel et le général, vous leur partagerez; ils ont peut-être bien
+faim.--C'est une heureuse pensée, je vais faire votre commission avec
+plaisir, et je vous remercie pour eux.--Allons! mangez d'abord et buvez
+de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[33]
+de celle que vous m'avez donnée, et du bon repas que vous m'avez fait
+faire.--Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au
+colonel et au général.»
+
+Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16,
+l'armée eut l'ordre de porter des lauriers, et les chênes[34] n'eurent
+pas bon temps. À midi, nous défilâmes devant le premier Consul, et notre
+excellent général défila à pied devant les débris de sa division. Le
+général Chambarlhac avait paru à cheval devant la division; mais il fut
+salué de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne
+l'avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[35]. Mais nous
+criâmes: «Vive notre petit général!» pour celui qui s'était si bien
+conduit le jour de la bataille.
+
+Le 16 au matin, le général Mélas nous renvoie nos prisonniers, il
+pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous; on
+leur avait donné des vivres et ils furent bien fêtés à leur arrivée. Le
+26, la première colonne autrichienne défila devant nous, et nous les
+regardâmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous
+battre pour le moment, vu le peu que nous étions. C'était effrayant de
+voir autant de cavalerie, d'artillerie; et trois jours de même. Ce
+n'était que bagages. Ils nous laissèrent la moitié de tous leurs
+magasins; nous eûmes des vivres et des munitions considérables. Ils nous
+donnèrent quarante lieues de pays, ils se retirèrent derrière le Mincio,
+et nous fermions la marche de la dernière colonne. Nous faisions route
+ensemble; nos éclopés montaient sur leurs chariots; ils tenaient le côté
+gauche, et nous le côté droit de la route. Personne ne se rencontrait,
+et nous étions les meilleurs amis du monde.
+
+Nous arrivâmes dans cet ordre jusqu'au pont volant sur le bord du Pô. Là
+nous vîmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrèrent dans un
+château, prirent de l'argenterie et la vendirent à une cantinière qui
+eut le malheur de recéler ces objets. Le maître du château qui vit les
+soldats déposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte à
+cheval et arrive au bord du fleuve; il vient trouver le colonel et lui
+désigne la recéleuse des objets volés, et la marque de son argenterie,
+et la quantité. Tout cela vérifié, la cantinière fut condamnée à être
+tondue et menée sur son âne toute nue et à défiler devant le front du
+régiment. Huit militaires menaient l'âne, et cette malheureuse tremblait
+nue sur cet âne à poil[36].
+
+Le maître de l'argenterie demandait grâce; elle pleurait, mais le soldat
+rit de tout. La malheureuse, épuisée de fatigue dans cette position,
+lâcha tout sur le dos de son âne, et les militaires qui conduisaient la
+victime par devant et par derrière ne voulaient plus faire leur service
+parce que l'odeur ne leur convenait pas. Ils jetèrent l'âne et la femme
+dans le Pô pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chassée
+du régiment, et le seigneur du château lui donna une bourse; il pleurait
+sincèrement.
+
+Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes à la fois sur ce pont
+volant, nous ne perdîmes pas de temps, et nous poursuivîmes notre marche
+sur Crémone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trêve
+convenue. Crémone est une grande ville qui peut se défendre d'un coup de
+main; de beaux remparts et des portes solides. La place est
+considérable, il y a une belle cathédrale, un cadran d'une grande
+dimension; une flèche en fait le tour tous les cent ans. Sur les
+marchés, on pèse tout, oignons et herbages; c'est rempli de melons que
+l'on nomme pastèques (c'est délicieux). On y trouve des cabarets de
+lait, mais c'est la plus mauvaise garnison de l'Italie; nous étions
+couchés sur de la paille en poussière et nous étions remplis de vermine;
+nos culottes, vestes et tricots étaient dans un état déplorable. L'idée
+me prit de tâcher de détruire la vermine qui me rongeait. Je fis une
+cendrée dans une chaudière et j'y mis ma veste. Quel malheur pour moi!
+Il ne me resta que la doublure, le tricot était fondu comme du papier.
+Me voilà tout nu, et rien dans mon sac pour me changer.
+
+Mes bons camarades vinrent à mon secours. Sur-le-champ, je fis écrire à
+mon père et à mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais
+part de ma détresse et les priais de m'envoyer un peu d'argent. Cette
+réponse fut longue, mais elle arriva. Je reçus les deux lettres à la
+fois (pas affranchies); elles coûtaient chacune un franc cinquante,
+trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve là: «Faites-moi ce
+plaisir de les lire.»
+
+Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon père me disait: «Si tu
+étais un peu plus près de moi, je t'enverrais un peu d'argent!» Et mon
+oncle me disait: «Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien
+t'envoyer.» Voilà mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai
+récrit de ma vie. Après la trêve, je fus obligé de monter quatre gardes
+aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio, à quinze
+sous la garde, pour payer cette dette.
+
+Ces deux lettres m'ont éloigné de mon sujet. Je reviens à Crémone où
+nous passâmes trois mois dans la misère la plus complète. Notre
+demi-brigade fut complétée, et notre compagnie fut organisée; on prit un
+tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des
+grenadiers dans le bataillon pour nous compléter. Tous les jours, on
+nous menait à la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route,
+avec défense de quitter son rang; la discipline était sévère. Le général
+Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes
+magnifiques). Il était le général en chef de cette belle armée. Nous
+pouvions nous dire commandés par un bon général. Que la France nous en
+donne de pareils! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les
+trois mois de trêve, notre armée se mit au grand complet, les troupes
+arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous,
+mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut
+toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux; votre vie est en
+danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour
+rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison!
+
+Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l'armée. Nous partîmes
+le premier septembre pour nous porter sur la ligne, à un fort bourg
+nommé Viédane, où nous commençâmes à respirer et trouvâmes des vivres.
+Nos fureteurs découvrirent une cave sous une montagne; on tint conseil
+comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le
+domicile, vu que la guerre n'était pas déclarée. Il fut décidé que l'on
+ferait un bon. Mais qui le signera?--«La plume, dit le fourrier, en
+écrivant de la main gauche.--Combien de rations?--Cinq cents, dit le
+sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce
+qu'il dira.--Portez-le à l'alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si
+ça peut prendre.--Allons, partons! nous verrons.»
+
+On part, après avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait
+dit: «J'ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du
+noir de fumée.»)
+
+On se présente chez l'alcade, la distribution se fit de suite et la
+plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le
+capitaine rirent de bon coeur le lendemain.
+
+Nous partîmes pour Brescia où l'on rassembla l'armée dans une belle
+plaine; nous passâmes la revue du général en chef. Brescia est une ville
+forte qui peut se défendre; il y passe une rivière qui n'est pas large,
+mais profonde. Nous partîmes le lendemain pour marcher sur le Mincio;
+là, toute l'armée était en ligne, les préparatifs du passage de cette
+rivière se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut décidé à la
+pointe d'une hauteur très élevée qui dominait l'autre rive. Ce passage
+se fit à l'abri d'un village qui le masquait à l'armée autrichienne qui
+était très nombreuse, et l'on fit passer vingt-cinq mille hommes pour
+les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible; nos troupes,
+battues à plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio,
+avec pertes.
+
+Heureusement, pour protéger notre armée, nous avions une position très
+élevée qui dominait la plaine et qui leur empêchait de nous culbuter
+dans le Mincio. Le général Suchet avec cinquante pièces de gros calibre
+leur envoyait des bordées qui passaient par-dessus nos colonnes,
+foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le
+monde servait les pièces, et nous étions trois bataillons de grenadiers
+à voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours.
+
+J'ai vu ce trait d'un petit voltigeur. Resté seul de l'armée en retraite
+dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et
+crie aussi: _En avant!_ Son intrépidité fit faire demi-tour à la
+division: ils battirent la charge et furent à son secours.
+
+Le général le tenait à l'oeil; il fit partir son aide de camp pour aller
+le chercher. L'aide de camp arrive au point désigné et voit le voltigeur
+qui était encore en avant de la ligne; il court sur lui et lui dit: «Le
+général vous demande.--Non! dit-il.--Venez avec moi, obéissez à votre
+général!--Mais je n'ai pas fait de mal.--C'est pour vous
+récompenser.--Ah! c'est différent. Je vous suis.»
+
+Arrivé près du général, il fut fêté de tous les officiers, et porté pour
+un fusil d'honneur.
+
+Le soir nous partîmes pour trois lieues plus haut, auprès d'un moulin
+qui était à notre gauche avec une belle hauteur derrière nous. Le beau
+régiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se
+venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui
+donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit
+cents hommes d'infanterie polonaise[37], sans sacs. Ils défilèrent sur
+le pont et prirent à droite le long du Mincio; les Polonais au pas de
+course les suivirent. Ils tombèrent sur la tête de colonne des
+Autrichiens, ne leur donnèrent pas le temps de se mettre en bataille,
+les sabrèrent et ramenèrent six mille prisonniers et quatre drapeaux.
+Nos trois bataillons de grenadiers passèrent de suite, et le premier
+dont je faisais partie était commandé par le général Lebrun, bon soldat.
+Le général Brune lui donna l'ordre de prendre la redoute qui battait sur
+le pont, et nous marchâmes dessus de suite. À portée de fusil, ils se
+rendirent; ils étaient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l'armée
+passa et l'on se mit en bataille. Les colonnes se virent face à face; on
+les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pièces de
+canon. La frottée fut terrible.
+
+Ils prirent la route de Vérone pour passer l'Adige. Avant d'arriver à
+Vérone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la
+ville de plus de trois cents pieds. Le général Brune envoya un
+parlementaire dans la citadelle pour les prévenir qu'il allait faire son
+entrée dans Vérone, et que s'il y avait un coup de canon de tiré sur la
+ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois
+bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous
+regarder. Nous fûmes campés à deux lieues en avant, et, à minuit, on
+nous fit prendre l'aile droite de l'armée en avant-postes.
+
+Je fus de garde au poste avancé. L'adjudant-major vient nous placer;
+c'était moi le premier pour la faction; on me met dans un pré en me
+donnant la consigne: «Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire
+feu, ne pas crier qui vive et bien écouter, sans te laisser surprendre.»
+
+Me voilà seul pour la première fois en sentinelle perdue, ne voyant pas
+clair du tout, et mettant mon genou à terre pour écouter. Enfin la lune
+se lève; j'étais content de voir autour de moi, je n'avais plus peur.
+Voilà que j'aperçois à cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet à
+poil. Ça ne bougeait pas; je l'ajuste de mon mieux, et à mon coup de
+fusil, toute la ligne répond[38]. Je croyais que l'ennemi était partout;
+je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je
+lui montre mon Hongrois; on me dit: «Tirez dessus et nous irons voir
+tous les cinq.»
+
+J'ajuste, je tire, rien ne bouge. L'adjudant-major arrive: «Tenez, lui
+dis-je, le voyez-vous, là-bas?--Tirez», dit-il.
+
+Je donne mon second coup, et nous marchâmes dessus. C'était un saule à
+grosse tête qui m'avait fait peur... Le major me dit que j'avais bien
+fait, qu'il y aurait été trompé lui-même, et que j'avais fait mon
+devoir.
+
+Nous marchâmes sur Vicence, jolie ville; mais les Autrichiens filaient
+sur Padoue à grandes journées. La joie était partout, à cause de nos
+bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut désignée avec un
+régiment de chasseurs à cheval pour aller du côté de Venise.
+
+Le général qui commandait cette expédition n'avait qu'un bras. Il fit
+faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous
+restions cachés dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur
+des grands fossés pour passer notre artillerie et notre cavalerie; ce ne
+sont que marais et chaumières de pêcheurs. À force de courage, nous
+arrivâmes au lieu désigné. C'était une forte rivière avec une chaussée
+la séparant de la mer; cette rivière va se joindre à quatre autres qui
+tombent aussi dans la mer et forment la patte d'oie. Il fallait prendre
+toutes ces rivières pour être maître des eaux douces.
+
+Sur la grande chaussée était un corps de garde autrichien à l'avancée;
+des redoutes à un quart de lieue faisaient face aux rivières. On plaça
+un factionnaire sur la chaussée; le factionnaire parlait allemand et fit
+connaissance avec le factionnaire autrichien. Le nôtre lui demanda du
+tabac, et l'allemand lui demanda du bois. Le nôtre lui dit: «Je vous en
+apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de
+faction.» Voilà nos grenadiers partis avec du bois; les autres leur
+apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et
+les voilà enchantés et disant: «Nous vous donnerons du tabac.»
+
+Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargés de bois et sont bien
+reçus; ils s'emparent des fusils des Autrichiens, et les font
+prisonniers. De suite la tranchée est ouverte, et des pièces mises en
+batterie. C'était un bon point d'appui.
+
+Les bâtiments qui descendaient pour gagner la mer chargés de farine,
+tombent en notre pouvoir ainsi que deux bâtiments chargés d'anguilles et
+de poissons. Nous en eûmes un bâtiment à notre discrétion, et nous en
+mangeâmes à toutes sauces.
+
+Lorsque les Vénitiens eurent soif, ils vinrent faire de l'eau et le
+général en eut tout ce qu'il voulut; il nous avait promis trois francs
+par jour, mais les comptes furent bientôt réglés; il ne donna pas un sou
+et envoya tout chez lui. Puis le général Clausel prit le commandement.
+
+Nous restâmes peu de temps; Mantoue se rendit, nous vîmes passer sa
+garnison, et nous eûmes ordre de partir pour Vérone pour célébrer la
+paix.
+
+Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit à l'ordre du jour que
+notre demi-brigade était désignée pour Paris. Quelle joie pour nous!
+Nous traversâmes tout le pays d'Italie; l'on ne peut rien voir de plus
+beau jusqu'à Turin; c'est magnifique. Nous passâmes le Mont-Cenis, nous
+arrivâmes à Chambéry, et de Chambéry à Lyon.
+
+Lorsque notre vieux régiment arriva sur la place Bellecourt, tous les
+incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions
+d'Italie. Nous leur disions: «Oui, messieurs!--Vous n'avez pas la
+gale?--Non, messieurs!»
+
+Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous répondaient:
+«C'est incroyable!»
+
+Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le général Leclerc les
+força à nous donner des billets de logement, et de suite il fut accordé
+sept congés par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux
+soldats! Jamais le Consul n'en a tant donné que cette fois. Le lendemain
+on nous annonça que nous n'allions pas à Paris comme nous comptions,
+mais bien en Portugal. Le général nous comprit dans les quarante mille
+hommes de son armée; il fallut se résigner et partir dans un état
+déplorable (des habits faits de toutes pièces).
+
+Nous partîmes pour Bayonne; cette route fut très longue; nous souffrîmes
+des chaleurs; enfin nous arrivâmes au pont d'Irun.
+
+Nos camarades furent dénicher un nid de cigognes et prirent les deux
+petits. Les autorités vinrent les réclamer au colonel; l'alcade lui dit
+de les rendre parce que ces animaux étaient nécessaires dans leur climat
+pour détruire les serpents et les lézards, qu'il y avait peine de
+galères dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l'on en voit
+partout; les plaines en sont couvertes, et elles se promènent dans les
+villes; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux très élevés, et
+elles font leurs nids sur les pignons des édifices.
+
+Arrivés à notre première étape, nos soldats trouvèrent du vin de Malaga
+à trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait; ils
+tombèrent morts-ivres. Il fallut mettre des voitures en réquisition pour
+les charger comme des veaux (ils étaient comme morts). Au bout de huit
+jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans
+leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin
+était fort.
+
+Nous arrivâmes à Victoria, jolie ville; de là, à Burgos, et de Burgos à
+Valladolid, belle grande ville où nous restâmes longtemps dans la
+vermine. C'est les poux qui font les lits des soldats à force de remuer
+la paille qui ressemble à de la balle. Les trois quarts des Espagnols
+prennent les poux à pincée, et les jettent par terre en disant: «Celui
+qui t'a créé, qu'il te nourrisse!»--Voilà ce sale peuple.
+
+J'eus le bonheur d'être sapeur; j'avais un collier de barbe très long,
+et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habillé à neuf (petite
+et grande tenue) et nous fûmes logés chez le bourgeois où nous pûmes
+nous débarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de
+crainte d'être égorgés la nuit.
+
+Me promenant le long de la rivière, je rencontrai deux prêtres français
+émigrés qui étaient dans un état de misère complète; ils m'accostèrent
+pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n'avais
+fait que passer, que l'on disait que les émigrés seraient rappelés, et
+que s'ils voulaient aller voir le général Leclerc, ils seraient bien
+reçus, que le général était le beau-frère du premier Consul. Ils y
+furent le lendemain et ils reçurent de bonnes nouvelles; ils me
+retrouvèrent et me prirent les mains et me dirent que j'étais leur
+sauveur. Quinze jours après, ils reçurent l'ordre de rentrer en France,
+et je fus embrassé par ces malheureux proscrits; je leur donnai le
+conseil de se déguiser crainte d'être insultés en rentrant en France.
+De Valladolid nous partîmes pour Salamanque, grande ville où nous
+restâmes longtemps à passer des revues et faire la petite guerre; notre
+avant-garde poussait sa pointe sur la frontière du Portugal et la guerre
+n'eut pas lieu. Ils amenèrent dix-sept voitures bien escortées[39], et
+la paix fut faite sans se battre.
+
+Nous rentrâmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les
+Espagnols nous tuèrent nos fourriers[40] à coups de masse, et eurent la
+hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le
+colonel, dans un bourg près de Burgos. Tous les hommes étaient endormis;
+le factionnaire crie: _Aux armes!_ et il était temps; ils sortaient du
+village. Ils furent pincés par nos grenadiers qui les passèrent à la
+baïonnette sans miséricorde[41].--Voilà ce peuple fanatique.
+
+Nous arrivâmes à Burgos et partîmes pour Vittoria. De là, nous passâmes
+la frontière pour nous rendre à Bayonne, notre ville frontière. Nous
+suivîmes toutes les étapes jusqu'à Bordeaux, où nous eûmes séjour.
+
+Je fus logé chez une vieille dame qui était malade. Je me présentai avec
+mon billet de logement, et elle fut un peu effrayée de voir ma grande
+barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit: «J'ai peur des
+militaires.--Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien; mon
+camarade est très doux.--Eh bien! je vous garde chez moi; vous serez
+nourris et bien couchés.»
+
+Le bon logement! Après dîner, elle me fit appeler par sa femme de
+chambre: «Je vous fais venir près de moi pour vous dire que je suis
+rassurée, que vous êtes bien tranquille chez moi; j'ai recommandé de
+bien vous traiter.--Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que
+demain pour passer la revue.--Vous me voyez dans un mauvais état; ce
+sont des malheurs que j'ai éprouvés. Robespierre a fait guillotiner
+quatorze personnes de ma famille; le scélérat m'a fait donner pour
+trente mille francs de bijoux et d'argenterie, et il exigeait que je
+couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari; le lendemain, il lui
+fit couper la tête. Voilà, monsieur, les malheurs de ma famille. Ce
+scélérat a été puni, mais trop tard[42].»
+
+Nous partîmes pour nous rendre à Tours par les étapes désignées, et là
+nous fûmes passés en revue par le général Beauchou, qui nous présenta un
+vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans
+notre demi-brigade[43]. Le Consul lui avait donné pour retraite la table
+du général; il avait cent deux ans, et son fils était chef de bataillon.
+On lui fit apporter un fauteuil; il était habillé en officier, mais
+point d'épaulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui
+avait trente-trois ans de service.
+
+Après avoir quitté cette belle ville de Tours, nous partîmes pour
+prendre garnison au Mans (département de la Sarthe), que l'on peut citer
+la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant
+de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux
+régiment prendre garnison.--Les murs de la caserne étaient encore teints
+du sang des victimes qui avaient été égorgées par les chouans, et on
+nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, où nous fûmes reçus
+comme des frères. On répara la caserne, où je restai un an.
+
+Le colonel se maria avec une demoiselle d'Alençon, fort riche, et ce fut
+des fêtes pour la ville. Les invitations furent considérables; je fus
+désigné pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le
+colonel fut généreux avec le régiment; tous ses officiers furent
+invités.
+
+Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bénit, et l'on fit
+faire trois brancards garnis en velours, chargés de brioches, et portés
+par six sapeurs. L'épouse du colonel fit la quête, et mon capitaine
+Merle, nommé commandant, conduisait notre belle quêteuse; le
+tambour-major était le suisse; moi, je portais le plat, et madame
+faisait la révérence.
+
+La quête fut de neuf cents francs pour les pauvres; tout le régiment
+était à la messe. On fit porter un brancard chargé de pain bénit chez le
+colonel, et là on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque
+part et une lettre d'invitation. Deux sapeurs portaient la grande
+bannette pleine de pain bénit, et je fus nommé pour accompagner les deux
+sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient à la porte: je prenais
+une part et la lettre; je me présentais: on me donnait six francs ou le
+moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons
+de campagne me valut cent écus. Le colonel voulut savoir si j'avais été
+bien récompensé; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet
+argent, il fit deux parts et me dit: «Voilà la moitié pour vous, et
+l'autre que vous partagerez aux sapeurs.»
+
+Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s'était passé; je les
+ramenai à la caserne, et devant le sergent et le caporal, je déposai
+l'argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des
+poignées d'argent sur la table: «Vous avez donc volé la caisse du
+régiment. Pour qui tout cet argent? dit le sergent.--C'est pour nous,
+partagez-le, c'est le pain bénit.»
+
+Nous eûmes chacun quinze francs; ils étaient contents de moi, ils me
+serraient la main. J'eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs,
+c'était une fortune pour moi. Ils voulurent me régaler; je m'y opposai:
+«Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d'eau-de-vie, et voilà
+toute la dépense qu'il faut faire. Et c'est moi qui régale, vous
+entendez, mon sergent?--Rien à répliquer, dit-il, il est plus sage que
+nous.»
+
+Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent
+contents. Ce beau dîner du colonel me valut un louis, qu'il me donna
+pour avoir passé la nuit. Le bal ne finit qu'au jour; on se mit à table
+à trois heures, et je fus bien récompensé.
+
+Quinze jours après, je reçus une lettre de Paris, et je fus surpris
+(mais quelle surprise!). C'était ma chère soeur qui m'avait découvert par
+le moyen des recherches faites par son maître qui avait un parent au
+ministère de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir à Paris,
+cuisinière chez un chapelier, place du Pont-Neuf.
+
+Le conseil d'administration du régiment avait ordre de porter des
+militaires pour la croix, et je fus porté avec les officiers qui
+avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour
+m'en faire part et que c'était parti au ministère de la guerre. Je
+répondis: «Je vous remercie, mon commandant.--Le colonel et moi, nous
+avons réclamé la promesse du premier Consul à votre égard pour la garde,
+et j'ai signé cette demande avec le colonel, cela vous est dû.»
+
+Quinze jours après, le colonel me fit appeler: «Voilà la bonne nouvelle
+arrivée! Vous êtes nommé dans la garde: on va vous faire votre décompte
+et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le
+général Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part à votre
+commandant, il sera content de l'apprendre.»
+
+J'étais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma
+bonne soeur, que je n'avais pas vue depuis l'âge de sept ans; mon
+commandant me fît compliment en disant: «Si jamais je vais à Paris, je
+vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez à la
+caserne.»
+
+Je fis part de la bonne nouvelle à tous mes camarades, qui me dirent:
+«Nous vous conduirons tous.» Le sergent et le caporal aussi dirent:
+«Nous irons tous faire la conduite à notre brave sapeur.» Mon décompte
+terminé, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une
+fortune pour un soldat), bien accompagné de mes bons camarades, le
+sergent et le caporal en tête. Il fallut faire halte pour nous quitter à
+une lieue, et j'arrivais à Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne
+des Feuillants, près la place Vendôme. Un passage longeait notre caserne
+jusqu'aux Tuileries; à peine si l'on pouvait passer deux de front; on
+l'appelait la caserne des Capucins.
+
+Je fus mis en subsistance dans la troisième compagnie du premier
+bataillon; mon capitaine se nommait Renard; il n'avait qu'un défaut,
+c'était d'être trop petit. En compensation, il avait une voix de
+stentor; il était grand quand il commandait, c'était un homme à
+l'épreuve; il a toujours été mon capitaine. On me mena chez lui: il me
+reçut avec affabilité. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la
+permission de la toucher. «Si vous étiez plus grand, je vous ferais
+entrer dans nos sapeurs; vous êtes trop petit.--Mais, capitaine, j'ai un
+fusil d'honneur.--C'est possible.--Oui, capitaine. J'ai une lettre pour
+le général Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frère,
+marchand de drap, porte Saint-Denis.--Eh bien! je vous garde dans ma
+compagnie. Demain, à midi, je vous conduirai au ministère, et là nous
+verrons.--C'est lui, le ministre, qui m'a trouvé sur ma pièce de canon à
+Montebello.--Ah! vous m'en direz tant que je voudrais être à demain pour
+voir si le ministre vous reconnaîtra.--Je n'avais point de barbe à
+Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin
+vert.--Eh bien! à demain à midi! Je vous présenterai.»
+
+Le lendemain, à midi, nous partîmes pour nous rendre au ministère; il se
+fit annoncer, et nous fûmes introduits près du ministre.
+
+«Eh! capitaine, vous m'amenez un beau sapeur. Que me veut-il?--Il dit
+que vous l'aviez inscrit pour le faire venir dans la garde.--Comment te
+nommes-tu?--Jean-Roch Coignet. C'est moi qui étais sur la pièce de canon
+à Montebello.
+
+--Ah! c'est toi.--Oui, mon général.--Tu as reçu ma lettre?--C'est mon
+colonel, M. Lépreux.--C'est juste. Va dans les bureaux en face.--Tu
+demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade: tu diras ton
+nom, et tu m'apporteras une pièce que j'ai signée pour toi.»
+
+Je demandai dans ce bureau; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette
+barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu'elle était
+postiche: «Est-elle naturelle?» me dit le chef.
+
+Je la prends à poignée et la tire: «Voyez, lui dis-je, elle tient à mon
+menton, et bien plantée.--Tenez, mon beau sapeur, voilà un papier digne
+de vous.--Je vous remercie.»
+
+Et je porte ce papier au ministre, qui me dit: «Vois-tu que je ne t'ai
+pas oublié? Tu porteras une petite _machine_! dit-il en touchant mon
+habit... Et toi, Renard, tu recevras demain, à dix heures, une lettre
+pour lui. C'est un soldat à l'épreuve; tâche de le garder dans ta
+compagnie.»
+
+Je remerciai le ministre, et nous partîmes de suite pour nous rendre
+chez le général Davoust, colonel-général des grenadiers à pied. Il nous
+reçut très bien, en disant: «Vous m'amenez un sapeur qui a une belle
+barbe.--Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine;
+il a un fusil d'honneur.--Mais il est bien petit.»
+
+Il me fit mettre à côté de lui et dit: «Tu n'as pas la taille pour les
+grenadiers.--Je désirerais le garder, mon général.--Il faut tromper la
+toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de
+carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il;... il lui manque six lignes. Eh
+bien! tu vois qu'avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses
+six pouces; tu l'accompagneras.--Ah! certainement, mon général.--S'il
+est accepté, ce sera le plus petit de mes grenadiers.--Mon général, il
+va être décoré.--Ah! c'est différent, fais ton possible pour le faire
+recevoir.» Et nous partîmes pour nous procurer des cartes, mettre des
+bas. Mon capitaine menait tout cela grand train; il était vif comme un
+poisson et en vint à bout. Le soir même, je me tenais droit comme un
+piquet sous la toise, et mon capitaine était là qui se redressait,
+croyant me faire grandir. Enfin, j'avais mes six pouces, grâce à mes
+jeux de cartes. Je sortis victorieux.
+
+Mon capitaine fut joyeux de son côté; je fus admis dans sa compagnie.
+«Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe.--Je vous demande la
+permission de la garder quinze jours; je voudrais faire quelques visites
+avant de la faire couper.--Je vous donne un mois, mais il vous faudra
+faire l'exercice.--Je vous remercie de toutes vos peines pour moi.--Je
+vais vous faire porter sur les contrôles à compter d'hier pour votre
+solde.--Je vous demande la permission de porter ma
+lettre.--Certainement», dit-il.
+
+Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit: «Voilà un petit
+grenadier. Vous donnerez une permission à Coignet pour faire ses
+commissions, et vous allez la lui faire délivrer de suite pour qu'il
+puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l'ordinaire le plus
+faible[44]. Vous y avez l'homme le plus grand, eh bien! vous aurez le
+plus petit.--Justement, il se trouve seul en ce moment; c'est un bon
+camarade; nous pourrons dire: le plus petit avec le plus grand.» Le
+sergent-major me mena dans ma chambre, et il me présenta à mes
+camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit à
+rire en me voyant si petit. «Eh bien, lui dit-il, voilà votre camarade
+de lit.--Je pourrai l'emporter en contrebande sous ma redingote.»
+
+Ça me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble; chacun
+avait sa soupière), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut
+enchanté de mon procédé.
+
+Le caporal me dit: «Il faut vous acheter une soupière demain, vous irez
+avec votre camarade.» Le lendemain, nous allâmes acheter ma soupière, et
+je régalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bière. Rentré à la
+caserne, je demandai la permission de sortir jusqu'à l'appel de midi.
+«Allez!» dit mon caporal.
+
+Je vole pour aller voir cette bonne soeur place du Pont-Neuf, chez un
+chapelier. Je me présente avec la lettre que le maître de la maison
+avait eu l'obligeance de m'écrire, et ils furent surpris de voir une
+barbe comme la mienne: «Je suis le militaire à qui vous avez eu
+l'obligeance d'écrire au Mans. Je viens voir ma soeur Marianne; voilà
+votre lettre.--C'est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment,
+votre grande barbe pourrait lui faire peur.»
+
+Il revient et me dit: «Elle vous attend, je vais avec vous.»
+
+J'arrive vers cette grosse mère, et lui dit: «Je suis ton frère, viens
+m'embrasser sans crainte.»
+
+Elle vient en pleurant de joie de me voir; je lui dis: «J'ai deux
+lettres de mon père, datées de Marengo.»
+
+Et le maître de me dire: «Il faisait chaud.--C'est vrai,
+monsieur.--Mais, dit-elle, mon frère l'aîné est ici à Paris.--Est-il
+possible?--Mais oui! il va venir me voir à midi.--Quel bonheur pour moi!
+Je suis dans la garde du Consul, je vais courir à l'appel et je
+reviendrai le voir; à une heure, je serai de retour.»
+
+Je remerciai le maître et je cours à l'appel; je reviens le plus vite
+possible, mais mon frère était arrivé. Ma soeur lui dit que j'étais dans
+la garde du Consul. «Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire
+connaissance d'un soldat, ne va pas nous déshonorer; nous avons été
+assez malheureux.--Mais, mon ami, dit-elle, il va venir après son appel,
+tu le verras.»
+
+J'arrive; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis: «Eh bien! ma soeur,
+et mon frère Pierre n'est donc pas venu.--Mais si, dit-elle; il dit que
+vous n'êtes pas mon frère.--Ah! lui dis-je, eh bien! il faut lui dire
+que c'est lui qui m'a emmené de Druyes pour Etais où il m'a loué, et il
+avait du mal au bras.»
+
+Là-dessus, il vint fondre sur moi, et nous voilà tous les trois dans les
+bras l'un de l'autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison
+est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept
+ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frère et ma soeur ne
+purent la surmonter; je les perdis tous les deux. J'enterrai ma pauvre
+soeur au bout de six semaines; la maladie se déclara au bout de huit
+jours, et il a fallu la conduire à l'hôpital où elle succomba; je la
+conduisis au champ du repos. Mon frère ne put survivre à cette perte; je
+le renvoyai au pays où il mourut. Je les perdis dans l'espace de trois
+mois; voilà des malheurs que je ne puis oublier.
+
+Mes devoirs de famille terminés, je repris mes devoirs militaires, et je
+contai mes malheurs à mon capitaine qui m'a plaint sincèrement. Je fus
+habillé promptement et je fus à l'exercice. Comme j'étais déjà fort dans
+les armes, l'escrime, je continuai; je fus présenté aux maîtres qui me
+poussèrent rapidement. Au bout d'un an, on livra un assaut, et je fus
+applaudi pour ma force et ma modestie à leur laisser le point d'honneur.
+Plus tard, je me fis présenter par le premier maître dans la rue de
+Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens très forts, et là je
+fis voir ce dont j'étais capable. Je fus embrassé par les maîtres et
+invité par les forts élèves; le maître d'armes de chez nous me combla
+d'amitié, et dit: «Ne vous y fiez pas! Vous n'avez rien vu, il a caché
+son jeu et s'est conduit comme un ange. On peut en faire un maître s'il
+voulait, mais il dit: _Non, je reste écolier..._ Voilà sa réponse.»
+
+J'allais tous les jours à l'exercice pour apprendre les mouvements de la
+garde, et ça ne fut pas long pour moi; au bout d'un mois, je fus quitte
+et je fus mis au bataillon. La discipline n'était pas sévère; on
+descendait pour l'appel du matin en sarrau de toile et caleçon (pas de
+bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous
+vint un colonel, nommé Dorsenne, qui arrivait d'Égypte couvert de
+blessures; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour
+la discipline et la tenue. Au bout d'un an, nous pouvions servir de
+modèle à toute l'armée. Sévère, il faisait trembler le plus terrible
+soldat, il réforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modèle de
+tous nos généraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait
+pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l'ai vu
+couvert de terre par des obus. Une fois relevé, il disait: «Ce n'est
+rien, grenadiers, votre général est près de vous.»
+
+On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne,
+et qu'il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il
+nous prit tous dans nos lits, il était accompagné du général Lannes, son
+favori. Il venait de nous arriver des malheurs; des grenadiers s'étaient
+suicidés, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive
+à mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s'allongea
+en voyant le Consul près de notre lit; ses jambes passent de plus d'un
+pied notre couchette. Le Consul croit que c'est deux grenadiers au bout
+l'un de l'autre et vient à la tête de notre lit pour s'assurer du fait,
+et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s'assurer. «Mais,
+dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu,
+Lannes? il faut réformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et
+que toute la literie soit mise à neuf; celle-ci passera pour la
+garnison.»
+
+Mon camarade de lit fut cause d'une dépense de plus d'un million, et
+toute la garde eut des lits neufs de sept pieds.
+
+Le Consul fît une morale sévère à tous nos chefs, et il voulut tout
+voir; il se fit donner du pain: «Ce n'est pas cela, dit-il, je paie pour
+du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes? tu
+enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu'il vienne me
+parler.»
+
+Le Consul nous dit: «Je vous passerai en revue dimanche, j'ai besoin de
+vous voir. Il y a des mécontents parmi vous; je recevrai leurs
+réclamations.»
+
+Ils s'en retournèrent aux Tuileries. Sur l'ordre qu'il passerait la
+revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que
+rien ne manquât pour la tenue. Tout le magasin d'habillement fut
+bouleversé, tous les vieux habits furent réformés, et il passa son
+inspection à dix heures; il était d'une sévérité à faire trembler les
+officiers. À onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries; à midi,
+le Consul descend pour passer la revue, monté sur le cheval blanc que
+Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval était de la plus grande beauté,
+couvert par sa queue et sa crinière; il marchait dans les rangs au pas
+d'un homme; on pouvait dire que c'était le plus fier cheval.
+
+Le Consul fit ouvrir les rangs; il marchait au pas, il reçut beaucoup de
+pétitions; il les prenait lui-même et les remettait au général Lannes.
+Il s'arrêtait partout où il voyait un soldat lui présenter les armes, et
+il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fit défiler. Nous
+trouvâmes des tonneaux de bon vin à la caserne, et la distribution se
+fit à chacun son litre. Les pétitions furent presque toutes accordées;
+le contentement était général.
+
+
+
+
+QUATRIÈME CAHIER
+
+MA DÉCORATION--JE SUIS EMPOISONNÉ.--RETOUR AU PAYS.--LE CAMP DE BOULOGNE
+ET LA PREMIÈRE CAMPAGNE D'AUTRICHE.
+
+
+Fait général des grenadiers à pied, le général Dorsenne forma un
+deuxième régiment. La garde devint nombreuse et, par sa sévérité, il en
+fit un modèle de discipline. Sévère et juste, soldat à toute épreuve,
+brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voilà le portrait
+de ce général. On fit venir les sous-officiers et soldats marqués pour
+recevoir la croix, et nous nous trouvâmes dix-huit cents dans la garde.
+Le 14 juin 1804, la cérémonie eut lieu au dôme des Invalides. Voilà
+comme nous étions placés: à droite en entrant, sur des gradins jusqu'en
+haut, était la garde; les soldats de l'armée étaient à gauche sur des
+gradins pareils, et les invalides étaient au fond jusqu'au plafond. Le
+corps d'officiers occupait le parterre; toute la chapelle était pleine.
+
+Le Consul arrive à midi, monté sur un cheval couvert d'or, les étriers
+étaient massifs en or. Ce riche coursier était un cadeau du Grand Turc;
+on fut obligé de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser
+approcher (ce n'était que diamants sur la selle).
+
+Il se présente; le plus grand silence règne dans la chapelle, il
+traverse tout ce corps d'officiers et va se placer à droite, dans le
+fond, sur son trône; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge;
+Eugène, au pied du trône, tenait une pelote garnie d'épingles, et Murat
+avait une nacelle remplie de croix. La cérémonie commence par les grands
+dignitaires, qui furent appelés par leur rang d'ordre. Après que toutes
+les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à
+Joséphine dans sa loge sur un plat que Murat et Eugène lui présentèrent.
+
+Alors on appela: «Jean-Roch Coignet!» J'étais sur le deuxième gradin; je
+passai devant mes camarades, j'arrivai au parterre et au pied du trône.
+Là, je fus arrêté par Beauharnais qui me dit: «Mais on ne passe pas.»
+Et Murat lui dit: «Mon prince, tous les légionnaires sont égaux; il est
+appelé, il peut passer.»
+
+Je monte les degrés du trône. Je me présente droit comme un piquet
+devant le Consul, qui me dit que j'étais un brave défenseur de la
+patrie et que j'en avais donné des preuves. À ces mots: «Accepte la
+croix de ton Consul», je retire ma main droite qui était collée contre
+mon bonnet à poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en
+faire, je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me
+fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnière de
+mon habit et l'attacha à ma boutonnière avec une épingle prise sur la
+pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet
+état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M.
+Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs décorations. Ils
+m'embrassèrent tous les deux au milieu de tout ce corps d'officiers, et
+je sortis du dôme.
+
+Je ne pouvais avancer, tant j'étais pressé par la foule qui voulait voir
+ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher, pour toucher à ma
+croix, me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure que
+j'allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se
+trouvaient sur mon passage. J'arrivai au pont de la Révolution, où je
+trouvai mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les
+compliments pleuvaient de tous côtés; enfin, pressé de toutes parts, je
+finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j'eus bien du mal à
+pouvoir gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte
+les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier près
+de moi, et j'étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui dis:
+«C'est donc pour moi que vous portez les armes?--Oui, me dit-il, nous
+avons la consigne de porter les armes aux légionnaires.»
+
+Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa
+compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forçant de les
+prendre, je lui dis: «Je vous invite à déjeuner lors de la descente de
+votre garde.»
+
+Dieu! que j'avais faim! Je fis venir dix litres de vin pour mon
+ordinaire, et je dis au cuisinier: «Voilà pour mes camarades!»
+
+Le caporal voit ces bouteilles et dit: «Qui a fait venir ce vin?--C'est
+Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donné son souper de suite, car le
+lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras
+dessous, et il a dit de boire à sa santé.»
+
+Mon lieutenant, qui m'avait vu décorer le premier, ne m'avait pas perdu
+de vue, et s'était emparé de moi. Il me dit obligeamment: «Vous ne me
+quitterez pas de la soirée. Nous allons voir les illuminations et, de
+là, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de café. L'appel
+se fait à minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons; je
+réponds de tout.»
+
+Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure: il me mena au
+café Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand
+caveau où il y avait beaucoup de monde. Là, nous fûmes entourés tous les
+deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant, et lui dit: «Je
+vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d'honneur
+sont régalés gratis.»
+
+Les gros matadors[45], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et
+ils s'emparèrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant
+leur dit que c'était moi le premier décoré; alors tout le monde de se
+rabattre sur moi, criant: «Allons! buvons à sa santé!»
+
+J'étais confus. On me dit: «Buvez, mon brave.--Je ne puis boire,
+Messieurs, je vous remercie.»
+
+Enfin, nous fûmes fêtés de tout le monde; toutes les tables voulaient
+nous avoir. Nous fûmes saluer le maître de la maison et le remercier; à
+minuit, nous rentrâmes à notre caserne. Mon lieutenant était sobre comme
+moi; nous ne prîmes que très peu de chose... Que cette soirée fut belle
+pour moi qui n'avais jamais rien vu de pareil!
+
+Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin; nous fûmes
+embrassés tous les deux, et il fallut prendre le petit verre: «À midi,
+dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous présentera à M.
+de Lacépède comme le premier décoré; c'est l'ordre. Et les grenadiers à
+deux heures.»
+
+Nous prîmes un fiacre et, arrivés dans la cour, on monte de grands
+escaliers. Puis, les deux battants s'ouvrirent et nous fûmes annoncés.
+Le chancelier paraît avec un gros et long nez; mon lieutenant lui dit
+que j'avais été décoré le premier; il m'embrassa et me fit signer en
+tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand
+registre. Il nous accompagna jusqu'à la porte du grand perron, et toute
+la garde fut en voiture à la chancellerie. Je fis des visites chez le
+frère de mon colonel, porte Saint-Denis, où je fis emplette de nankin
+pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d'argent de
+jarretières, c'était de rigueur pour l'uniforme d'été. Lorsque je fus
+prêt à me présenter chez le général Hulin, il me reçut et me fit cadeau
+d'une pièce de ruban de la Légion d'honneur.
+
+Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de
+Druyes, demeurant près le Jardin des Plantes; je suivais la rue
+Saint-Honoré. Arrivant près du Palais-Royal, je rencontrai un superbe
+homme qui m'accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui
+faire l'amitié de venir prendre une demi-tasse de café avec lui. Je
+refusai, et il insista tant que je me laissai tenter; il me mena au café
+de la Régence, place du Palais-Royal, qui longe cette place à droite.
+Arrivé dans ce beau café, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je
+regardais la dame dans son comptoir qui était si belle (avec mes 27 ans,
+je la brûlais des yeux).
+
+Ce monsieur me dit: «Votre café va refroidir, prenez votre tasse.»
+
+Et, sitôt prise, il se lève et me dit: «Je suis pressé.» Il va payer et
+sort. Je ne venais que finir ma tasse; je me levai, qu'il était disparu.
+
+En sortant du café, je tombai sur le pavé. Tout mon corps se tortillait,
+j'étais en double; des coliques me tordaient les boyaux. On vint à mon
+secours; le monde du café, je crois, me fit porter à notre hôpital, au
+Gros-Caillou, et je fus de suite traité. On me fit boire je ne sais
+quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l'on fit venir M. Suze, le
+premier médecin, très grêlé et borgne, un excellent homme. Il s'aperçut
+de suite que j'étais empoisonné; il ordonna un bain et des frictions
+avec de l'huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le
+ventre à tour de bras; un autre était tout prêt pour le relayer; et
+ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques
+ne se passaient pas.
+
+Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet;
+et, lorsque le feu était éteint, on coupait la peau avec un canif. Et
+puis on mettait un bocal renversé sur mon ventre pour pomper le sang. On
+m'épuisa de cette manière que l'on pouvait voir, avec une chandelle, au
+travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de
+me changer de draps quatre fois par jour, à cause des sueurs qui
+sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous à mes deux infirmiers
+pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours
+des ventouses et des remèdes qui ne faisaient rien; ce que l'on me
+donnait à prendre par le haut ne passait pas.
+
+Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l'ordre de mettre
+deux médecins de nuit près de moi pour me garder, et des infirmiers nuit
+et jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes
+nouvelles. Tous les soins me furent prodigués; on donna l'ordre de
+laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus
+grande consolation c'était de voir ma croix qui était près de moi. Je
+supportais toutes les souffrances possibles pour me guérir.
+
+Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation
+où fut appelé le baron Larrey et des médecins qui me mirent sur une
+table bien couvert sur des matelas: «Messieurs, leur dit-il, ce brave
+militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre
+avis.»
+
+Ils délibèrent, et je n'entendis rien; M. Larrey dit: «Il faut faire
+apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons
+prendre. Si elle passe, nous verrons.»
+
+On me présenta un grand gobelet d'argent plein de limonade bien sucrée,
+je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une
+demi-heure après ils m'en donnèrent un second verre. M. Larrey leur dit:
+«J'ai sauvé le haut, sauvez le bas!» Ils délibèrent pour me faire
+prendre un remède de leur composition, et il fit son effet; je rendis
+comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses,
+et la première était pleine de vert-de-gris; elles furent emportées
+soigneusement, et ils restèrent deux heures près de moi.
+
+M. Larrey me dit: «Vous êtes sauvé, je viendrai vous voir», et il est
+venu trois fois me visiter. Je dois la vie à lui et à M. Suze. Je fus
+soigné: on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna
+du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais
+pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit
+jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de
+Nuits; j'en donnais la moitié à mes camarades. Les confitures venaient
+du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des
+visites tous les jours. M. Morin, qui possédait un château dans mon
+pays, apprit que j'étais à l'hôpital, il vint me voir et m'offrit son
+château pour me rétablir. Je l'acceptai avec reconnaissance. «Vous
+trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous
+soyez soigné.»
+
+Les bons soins des médecins et des infirmiers me sauvèrent de la
+vengeance que l'on exerçait contre moi, ne pouvant pas atteindre le
+premier Consul, car c'est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait
+pour me détruire.
+
+Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil près de la
+croisée pour prendre l'air. M. Suze me fit peigner et dit à l'infirmier
+qu'il ne voulait pas que mes cheveux soient coupés. Il fallut mettre
+beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque à
+l'infirmier. Il y avait deux verres à son masque pour qu'il ne soit pas
+empoisonné, tout le vert-de-gris étant dans ma chevelure. Cette
+opération dura une heure; je donnai trois francs à l'infirmier pour la
+conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons,
+et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait
+nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin. À midi, on ne
+connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fûmes
+bien débarrassés lorsque l'ordre fut donné de couper les queues, quoique
+ça fît une révolution dans l'armée, surtout dans la cavalerie.
+
+Ma convalescence venait à vue d'oeil. Je dis à M. Suze que je me portais
+bien et que je désirais avoir une permission pour prendre l'air du pays
+natal, vu que j'étais invité dans un château pour me rétablir et que le
+lait me ferait du bien. «Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous
+voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins
+d'un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent! il faut
+me le promettre.--Je vous le jure!»
+
+Il me donna mon billet de sortie, et, arrivé à la caserne, je présentai
+mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma
+paye entière. Je partis habillé tout à neuf, aux frais du Gouvernement,
+par le coche, et, arrivé à Auxerre, je fus logé chez Monfort, porte de
+Paris. Je me rappelai d'un parent, le père Toussaint-Armancier; je le
+fis venir et lui demandai s'il n'aurait pas entendu dire où était passé
+mon petit frère que je n'avais pas vu depuis l'âge de six ans. Il me
+répond: «Je sais où. Il est à Beauvoir, chez le meunier Thibault.--Il
+faut l'envoyer chercher. Dieu, que je suis content!»
+
+Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras; il ne pouvait pas se
+contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix.
+«Mon bon frère, me disait-il, que je suis content!--Je vais dans notre
+pays et si tu veux, je t'emmènerai, je te placerai dans le commerce,
+j'ai de bonnes connaissances à Paris.--Eh bien! me dit-il, viens me
+chercher, je partirai avec toi.--Je te le promets, lui dis-je;
+apprête-toi. As-tu de l'argent?--Oui, me dit-il, j'ai sept cents
+francs.--Ça prouve ta bonne conduite, mon ami.»
+
+Et nous dînâmes comme deux enfants retrouvés. Le lendemain, après notre
+déjeuner, nous partîmes chacun de notre côté. Arrivant à Courson, je fus
+arrêté par le brigadier de gendarmerie nommé Trubert, qui me demande si
+j'étais en ordre; je lui dis: «Regardez ma croix et mon uniforme, c'est
+mon passeport.» Il fut sot... Je me fis conduire à Druyes. J'arrivai, le
+samedi à la nuit, au château du Bouloy, chez M. Morin, où l'on
+m'attendait. Suivant la vallée, je ne fus aperçu de personne.
+
+Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me
+rendre à la messe. Je demandai où je pourrais me placer dans une stalle;
+on m'indiqua celle à côté du maire, M. Trémeau, qui existe encore, et
+j'arrivai dans le choeur. Je me plaçai dans la place indiquée, et le
+maire se met à ma gauche. Je le salue. «C'est bien vous, Coignet?--Oui,
+monsieur.--Je vous attendais, j'ai reçu une lettre de M. Morin qui
+m'annonçait votre arrivée.--Je vous remercie; j'aurai l'honneur d'aller
+vous faire ma visite après la messe.--Je vous attends.»
+
+Tout le monde se portait du côté du choeur pour voir ce beau militaire
+décoré. Je reconnus ma belle-mère en face de moi, et mon père qui me
+tournait le dos; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe
+tout entière pour sortir de l'église; je me présente chez mon père. La
+porte n'était pas fermée; je me tiens debout, mon père arrive et me voit
+qui l'attendais au milieu de la chambre. Je fus à lui pour l'embrasser,
+il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mère
+paraît pour venir m'embrasser. «Halte-là! lui dis-je, je n'aime pas les
+baisers de Judas. Retirez-vous, vous êtes une horreur pour moi.--Allons!
+mon fils, dit mon père, assieds-toi là. Pourquoi n'es-tu pas venu chez
+ton père!--Je ne voulais pas y recevoir l'hospitalité sous les yeux de
+votre femme que je déteste. Des étrangers m'ont offert un asile par
+amitié; je l'ai accepté. Je vais faire ma visite à M. le Maire, et
+demain je viendrai vous voir à midi, si vous le permettez.--Je
+t'attendrai.»
+
+Je partis pour monter à la ville, et je trouvai la foule qui m'attendait
+à mon passage, disant: «Le voilà, ce cher M. Coignet; il n'a pas perdu
+son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l'a béni à cause de toutes
+les souffrances que sa belle-mère lui a fait endurer.--Laissez-moi! leur
+dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis; laissez-moi monter à la
+ville chez M. Trémeau.»
+
+Je fus reçu à bras ouverts chez M. Trémeau, qui dit: «Vous avez votre
+couvert mis chez moi, et nous vous mènerons à la chasse avec mes frères
+pour vous désennuyer; vous portez votre port d'armes sur votre
+poitrine.--Je vous remercie, je viendrai vous voir.»
+
+Quel baume pour moi que cet accueil de l'amitié! Je rentrai à mon hôtel,
+et le lendemain, je descendis chez mon père. Je lui dis: «J'ai enfin
+retrouvé mon petit frère, après avoir eu le malheur d'avoir perdu les
+deux autres, dont un est venu mourir près de vous sans que vous lui
+donniez l'hospitalité. Voilà encore une barbarie de votre femme, et
+vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte à votre fils aîné. Il
+faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez
+trois mille francs.»
+
+Ma belle-mère, qui était au coin du feu, me dit: «Comment ferions-nous
+pour vous donner tout cet argent?--Il n'est pas permis à une marâtre de
+femme comme toi de se mêler de mes affaires. Cela me regarde avec mon
+père, si je n'avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais
+sauter la tête de dessus tes épaules; tu ne prendras plus les pincettes
+pour m'arracher le nez. Malheureuse! tu n'as pas de honte d'avoir mené
+ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonnés à la merci de
+Dieu. Vois ton crime, serpent! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne
+sais pas, je ferais un malheur.»
+
+Mon père était tout pâle; je frémis de la sortie que je m'étais permis
+de faire devant lui, mais j'avais le coeur soulagé.
+
+Il ne fut parlé que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reçus
+des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reçu partout avec
+amitié. Je reçus une lettre de M. de la Bergerie, préfet de l'Yonne, sur
+l'ordre du maréchal Davoust qui était arrivé à Auxerre, pour être près
+du maréchal pour une chasse au loup dans la forêt de Frétoy, près de
+Courson. J'y fus accompagné de MM. Trémeau, qui me dirent très
+obligeamment qu'il fallait être en chasseur pour ménager mon uniforme;
+j'étais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Légion d'honneur. Le
+maréchal me reconnut de suite: «Voilà mon grenadier, dit-il au préfet;
+vous nous suivrez à la chasse toute la journée.»
+
+Les gardes nous placèrent, et les traqueurs partirent après le signal.
+Il fut tué deux loups et des renards; il était défendu de tirer sur le
+chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur
+tout. La chasse fut terminée à quatre heures, et nous fûmes invités, moi
+et les MM. Trémeau. Le dîner fut brillant: je fus fêté. Le maréchal dit
+au préfet: «C'est le plus petit de mes grenadiers. Allons! amusez-vous
+bien dans votre pays.»
+
+Nous partîmes à onze heures du soir, et les MM. Trémeau furent enchantés
+du bon accueil du préfet et du maréchal; nos carniers étaient bien
+garnis de lièvres.
+
+Je passai mon temps à chasser, je fus voir mon père, qui m'invita à
+faire une partie de chasse; je ne pus refuser. Arrivé au rendez-vous, il
+me dit: «Voilà le train de trois chevreuils qui ont passé la nuit dans
+ce taillis; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma
+chienne et, au bout d'un quart d'heure, tu marcheras droit devant toi.
+Sitôt que j'aurai tiré, tu la lâcheras.»
+
+Je pars, et, arrivé au milieu de ma course, j'entends deux coups de
+fusil. Je lâche le chien, et j'entends mon père me crier: «Par ici!»
+J'arrive. Quel fut mon étonnement! Deux chevreuils par terre. «Je les ai
+tués tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me
+suis trop pressé. Allons à la ferme, on viendra les chercher; mais, me
+dit-il, il nous faut deux lièvres. Chacun le nôtre! je sais où les
+trouver.»
+
+Au bout d'une heure, les lièvres étaient dans le carnier: «C'est
+suffisant, lui dis-je, allons-nous-en.»
+
+Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre à Beauvoir, chez
+le père Thibault, pour prendre mon petit frère et l'emmener avec moi à
+Paris. Je cachai mon départ, je ne le dis qu'à mon camarade Allart, et
+je partis à deux heures du matin. Arrivé à Paris, je plaçai de suite mon
+frère garçon marchand de vin; je me rendis à ma caserne, où mes
+camarades me souhaitèrent la bienvenue. Je touchai ma solde entière et
+trois mois de ma Légion ce qui me donna deux cents francs; ça remonta
+mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine,
+je fus tout à fait rétabli pour rentrer en campagne.
+
+On s'apprêtait pour la descente d'Angleterre, disait-on. On faisait
+faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun.
+Le camp de Boulogne était en grande activité, et nous faisions la belle
+jambe à Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manoeuvres de
+terre et de mer, après de grandes revues et de grandes manoeuvres dans la
+plaine de Saint-Denis, où il fallut endurer la pluie toute la journée;
+les canons de nos fusils se remplissaient d'eau, l'arme au bras. Le
+_grand homme_ ne bougeait pas; l'eau lui coulait sur les cuisses; il ne
+nous fit pas grâce d'un quart d'heure. Son chapeau lui couvrait les
+épaules, ses généraux baissaient l'oreille, et lui ne voyait rien.
+Enfin, il nous fit défiler et, rendus à Courbevoie, nous barbotions
+comme des canards dans la cour, mais le vin était là, et on n'y pensait
+plus.
+
+Le lendemain, on nous lit à l'ordre du jour qu'il fallait se tenir prêt
+à partir. «Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux à
+tout le monde, car il ne reste que les vétérans.»
+
+L'ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher
+sur la paillasse, prêts à partir pour Boulogne. On nous campa au port
+d'Ambleteuse, où nous formâmes un beau camp; le général Oudinot était
+au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de
+la réserve. Et tous les jours à la manoeuvre. Nous fûmes embrigadés pour
+faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit très loin, sur
+une ligne de deux cents péniches. Toute cette petite flottille, divisée
+par sections, était commandée par un bon amiral, qui était monté sur une
+belle frégate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours
+manoeuvrant les pièces, nous étions canonniers et marins. Les marins,
+canonniers et soldats, tout ne faisait qu'un seul homme, l'accord était
+parfait à bord. La nuit, on criait: _Bon quart!_ et le dernier criait:
+_Bon quart partout!_ Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de
+la nuit:
+
+«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à votre bord?--On vous fait savoir qu'il
+y a deux grenadiers qui se sont jetés à l'eau.--Sont-ils noyés? répétait
+le porte-voix.--Oui, répétait l'autre; oui, mon commandant.--À la bonne
+heure!» (Il disait _à la bonne heure_, parce qu'il avait compris le mot
+d'ordre.)
+
+Une fois, j'étais monté sur une corvette avec dix pièces de gros
+calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J'étais
+servant de droite d'une pièce, car il fallait tout faire, et la moitié
+restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour
+me coucher dans mon hamac, je disais: «Allons, vieux soldat, te voilà
+donc dans ton hamac! Allons, repose-toi!»
+
+Le maître cambusier m'entendit: «Où est-il le vieux soldat?--Me voilà,
+lui dis-je.--Où est votre hamac? Je vais vous mettre dans une bonne
+place.»
+
+Et il descendit mon hamac près des caisses de biscuit, et leva une
+planche: «Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le _boujaron_»
+(c'est la petite mesure d'eau-de-vie).
+
+On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de même, des
+fèves qui dataient de la création du monde; toutes les rations par
+ordinaire étaient dans des filets; c'était de la viande fraîche et de la
+sole.
+
+Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une
+forte escadre; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour
+arriver près du rivage, il s'embosse et nous envoie des boulets à toute
+volée dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un
+sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau,
+disant qu'il répondait de le couler du premier ou du second coup.
+«Mets-toi à l'oeuvre! comment te nommes-tu? dit le
+Consul.--Despienne.--Voyons ton adresse.»
+
+La première bombe passe par-dessus: «Tu as manqué ton coup, dit notre
+petit caporal.--Eh bien! dit-il, voyez celle-ci.»
+
+Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut
+qu'un cri de joie. «Je te fais lieutenant dans mon artillerie», dit-il à
+Despienne.
+
+Voilà les Anglais qui tirent à poudre pour appeler à leur secours, et
+voilà le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques
+comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros
+bâtiments, il fallait voir tous ces petits carlins après des gros
+dogues! c'était curieux. Les Anglais voulurent revenir à la charge, mais
+ils furent mal reçus; nous étions en règle. Nos petits bateaux faisaient
+des dégâts; tous les coups portaient, et leurs bordées passaient
+par-dessus nos péniches. Nous eûmes l'ordre de rentrer dans le port pour
+faire une grande manoeuvre sur toute la ligne. Jamais on n'avait vu cent
+cinquante mille hommes faire des feux de bataillon; tout le rivage en
+tremblait.
+
+Tous les préparatifs se faisaient pour la descente; c'était un jeudi
+soir que nous devions mettre à la voile pour arriver sur les côtes
+d'Angleterre le vendredi. Mais, à dix heures du soir, on nous fit
+débarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour déposer
+nos couvertures. C'était des cris de joie. Dans une heure, toute
+l'artillerie était en marche pour la belle ville d'Arras. Jamais on n'a
+fait une marche aussi pénible, on ne nous a pas donné une heure de
+sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les
+uns aux autres pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait
+les réveiller. Il en tombait dans des fossés, les coups de plat de sabre
+n'y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la
+charge, rien n'était maître du sommeil. Les nuits étaient terribles pour
+nous. Je me trouvais à la droite d'une section. Sur le minuit, je
+dérivai à droite sur le penchant de la route. Me voilà renversé sur le
+côté; je dégringole et je ne m'arrête qu'après être arrivé dans une
+prairie. Je n'abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l'autre
+monde; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher; j'étais
+brisé. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien réveillé.
+
+Lorsque nous fûmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre des
+voitures pour les dormeurs. Arrivés enfin à Strasbourg, nous trouvâmes
+l'Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix.
+Deux nuits nous rétablirent; nous passâmes le Rhin et nous marchâmes à
+grandes journées sur Augsbourg, et de là sur Ulm, où nous trouvâmes une
+armée considérable, qu'il fallut repousser au delà d'une forte rivière,
+avant de parvenir à un couvent, sur une hauteur imprenable. Le maréchal
+Ney, dans l'eau jusqu'au ventre de son cheval, faisait rétablir le pont,
+malgré la mitraille; les sapeurs tombaient et cet intrépide Ney ne
+bougeait pas. Aussitôt la première travée posée, les grenadiers et
+voltigeurs passèrent pour soutenir les sapeurs, le maréchal revint au
+galop près du prince Murat, lui prend la main, disant: «Le pont est
+fini, mon prince. J'ai besoin de vous pour me soutenir.--Je pars de
+suite, dit-il, avec ma division de dragons.»
+
+Les voilà partis au galop. Le temps était si horrible que le pont était
+inondé, on ne le voyait plus. Nous étions près de cette rivière, dans un
+pré; l'eau nous gagna, elle nous monta jusqu'aux genoux. Il fallait
+voir la garde barboter comme des canards; tout le monde de rire et de se
+promener dans l'eau. J'avais la marmite sur mon sac; elle n'était pas
+renversée, elle se remplissait d'eau, je la versais dans les jambes de
+mes camarades; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne
+pouvions pas changer de position, tout le corps du maréchal attendant
+que l'eau diminue pour passer; les soldats étaient dans la boue, c'est
+encore nous qui étions les mieux placés. Voilà l'eau qui diminue, on
+voit les planches du pont, les troupes s'arrachent de la boue et se
+lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pré à
+leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne
+monstrueuse, défendue par des forces considérables, mais rien ne put
+résister au maréchal Ney. Arrivé au village d'Elchingen, il le fait
+attaquer, les maisons l'une après l'autre, avec les enclos entourés de
+murs qu'il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris à la
+baïonnette, et nos colonnes arrivèrent au couvent, tout en haut du
+bourg. L'Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de
+renverser l'armée du général Mack. Les Autrichiens se battirent en
+déterminés. Derrière ce village, ce sont des plaines où l'on peut
+manoeuvrer, un peu boisées, et la chaîne de montagnes se prolonge depuis
+le couvent jusqu'en face d'Ulm. On ne laissa pas l'ennemi un moment
+tranquille. Murat se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le
+maréchal Ney ne s'arrêta que devant Ulm. L'Empereur fit cerner la ville
+de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire sécher. Le
+malheur voulut que le feu prît à une jolie maison bourgeoise: il ne fut
+pas possible de la sauver. L'Empereur dit, dans sa colère: «Vous la
+paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de
+votre paie. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison.»
+
+Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par là, et la
+garde a une maison dans ce village. Le propriétaire a fait une bonne
+journée, car il a reçu une somme considérable.
+
+L'Empereur fit sommer le général Mack qui se rendit prisonnier de guerre
+le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain à cinq
+heures du matin; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face
+d'Ulm. L'Empereur se plaça sur le haut de ce pain de sucre et fit faire
+un bon feu; c'est là qu'il brûla sa capote grise. Toute sa garde était
+autour de lui, et cinquante pièces de canon braquées sur la ville.
+J'étais de garde sur le mamelon, près de l'Empereur, qui parlait au
+comte Hulin, général des grenadiers à pied. Tout à coup, on voit sortir
+de la ville d'Ulm une colonne qui n'en finissait pas, et arrivait en
+face de l'Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les
+soldats avaient passé leurs gibernes sur leurs sacs pour se débarrasser
+en arrivant au lieu de désarmement; ils jetaient les armes et les
+gibernes dans un tas en passant. Le général Mack à leur tête vint
+remettre son épée à l'Empereur qui la refusa (tous ses officiers et
+généraux gardèrent leurs épées et leurs sacs) et qui s'entretint avec
+les officiers supérieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre à
+cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville était pleine
+de blessés et de malades. Nous fîmes notre entrée dans Ulm aux cris de
+tout le peuple, les officiers furent renvoyés dans leur pays sur parole
+de ne pas prendre les armes contre la France, et l'Empereur nous fit une
+proclamation. Le lendemain de la reddition d'Ulm, Napoléon partit pour
+Augsbourg avec toute sa garde; on fit des marches forcées pour arriver à
+Vienne.
+
+Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c'était la ration du
+soldat. Aussi, ils disaient: «Notre Empereur ne se sert pas de nos bras
+pour faire la guerre, mais de nos jambes.»
+
+Lorsque l'Empereur apprit que le prince Ferdinand s'était sauvé d'Ulm
+avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murat et les grenadiers
+d'Oudinot à leur poursuite. Nous les rencontrâmes à dix lieues de
+chemin; ce n'était que voitures, canons, caissons et cavalerie; ils
+avaient pris la moitié de leurs armes avec quatre mille chevaux; les
+routes étaient couvertes de prisonniers.
+
+Nous étions partis à minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il
+fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les
+déranger de leur chemin, sur les côtés de la route. Il fallait prendre
+le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos
+grenadiers faisaient des enjambées d'une toise et dépassaient deux
+soldats à chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour
+suivre mes camarades. L'Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu'il
+s'arrêtait, il fallait monter la garde, et les corps d'armée passaient.
+Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l'Empereur repartait à
+son tour; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet
+toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village.
+Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d'Oudinot avec
+le maréchal Lannes et Murat firent connaissance; ça nous donna le temps
+d'arriver à Lintz, un peu à gauche de la grande route de Vienne. Cette
+ville est adossée à de fortes montagnes, et le Danube passe au pied,
+entre des rochers; il est si serré, qu'il s'est fait jour dans les
+fentes des rochers; ce torrent fait frémir. Nous passâmes deux jours; il
+arrivait des princes envoyés de Vienne, puis, un aide de camp du
+maréchal Lannes, annonçant que les Russes étaient battus. Le lendemain,
+l'Empereur partit au galop; il était maussade. «Ça ne va pas bien,
+disaient nos chefs, il est fâché.»
+
+Il donne l'ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant
+d'arriver, à gauche, se trouvent des montagnes boisées très hautes; il y
+avait là un corps d'armée campé. Puis nous partîmes pour Schoenbrunn,
+résidence de l'empereur d'Autriche. Ce palais est magnifique, avec des
+forêts entourées de murs et remplies de gibier. Nous restâmes quelques
+jours pour nous reposer; les carrosses venaient de Vienne; on faisait la
+cour à Napoléon pour qu'il ménageât la ville. Les corps d'armée
+arrivaient sur tous les points; celui du maréchal Mortier avait souffert
+beaucoup; il resta en réserve pour se rétablir. L'Empereur ne perdit pas
+grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mît en grande
+tenue et il se mit à sa tête pour traverser cette grande ville aux
+acclamations d'un peuple en joie de voir un si beau corps[46]. Nous
+passâmes sans nous arrêter; nous arrivâmes près des ponts, à une petite
+distance des faubourgs, dans des endroits boisés où ils se trouvent un
+peu masqués. Le grand pont en bois est superbe; nous nous disions: «Mais
+comment se fait il que les Autrichiens nous aient laissés passer sur un
+aussi beau pont sans le faire sauter?» Nos chefs nous dirent que c'était
+un tour de finesse du prince Murat, du maréchal Lannes et des officiers
+du génie.
+
+Nous allâmes coucher dans des villages tout dévastés, par un temps
+terrible de neige. L'Empereur prit le devant, il se porta aux
+avant-postes pour visiter ses corps d'armée, et de là il se remit en
+route pour Brunn, en Moravie, où il établit son quartier général. Nous
+ne pouvions pas le rattraper; cette marche était des plus pénibles; nous
+avions quarante lieues à faire pour le rejoindre. Nous arrivâmes le
+troisième jour abîmés de fatigue. Cette ville est belle; nous eûmes le
+temps de nous reposer. Nous étions près d'Austerlitz; l'Empereur allait
+faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous
+le voyions joyeux; les prises de tabac faisaient leur jeu (c'était la
+preuve de sa joie) et, ses mains derrière son dos, il parlait à tout son
+monde. On donne l'ordre de nous porter en avant près des montagnes de
+Pratzen. Devant nous, une rivière à franchir, mais elle était si gelée
+qu'elle ne fit aucun obstacle.
+
+Nous campons à gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les
+grenadiers d'Oudinot à droite, la cavalerie derrière nous. Le 1er
+décembre, à deux heures, Napoléon vient faire visite avec ses maréchaux,
+à notre front de bandière. Nous étions à manger du cotignac, nous en
+avions trouvé des pleins saloirs dans des villages, et nous faisons des
+tartines. L'Empereur se mit à rire: «Ah! dit-il, vous mangez des
+confitures! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves à vos
+fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prêts!»
+
+Les grenadiers à cheval amenaient une douzaine de gros cochons; ils
+passèrent devant nous. Nous mîmes le sabre à la main, et tous les
+cochons furent pris. L'Empereur de rire, il fit la distribution: six
+pour nous, et les six autres pour les grenadiers à cheval. Les généraux
+se tirent une pinte de bon sang, et nous eûmes de quoi faire de bonnes
+grillades. Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta à cheval pour
+visiter les avant-postes avec son escorte. C'était la brune, et les
+grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le
+signal d'un spectacle charmant: toute la garde prit des poignées de
+paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les
+uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier: «Vive
+l'Empereur!» et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'armée:
+je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et
+les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs
+hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d'armée, sept lignes de feux
+qui leur faisaient face.
+
+Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eurent l'ordre d'être à
+leur poste sous peine d'être punis sévèrement.
+
+Nous voici au 2 décembre; l'Empereur partit de grand matin pour visiter
+ses avant-postes et voir la position de l'armée russe: il revint sur un
+plateau au-dessus de celui où il avait passé la nuit; il nous fait
+mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses
+maréchaux étaient près de lui; il les fit partir à leur poste. L'armée
+montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un
+ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, où les Russes
+nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes
+furent passées, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions
+vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards.
+
+Nos bataillons montèrent cette côte l'arme au bras et, arrivés à
+distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne par des feux
+de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des
+Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l'air:
+
+ _On va leur percer le flanc._
+
+Les tambours répétaient:
+
+ Rantanplan, tirelire en plan!
+ On va leur percer le flanc,
+ Que nous allons rire!
+
+Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous,
+derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée
+et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite
+souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette
+montagne si rapide. Toute la garde de l'empereur de Russie était en
+masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement à droite.
+Leur cavalerie s'avança sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses débris
+le champ de bataille. L'Empereur l'aperçoit et dit au général Rapp de
+charger. Rapp s'élance avec les chasseurs à cheval et les mamelucks,
+délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal
+Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la
+revanche. Il y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était
+pêle-mêle, on ne savait qui serait maître, mais nos grenadiers furent
+vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l'Empereur. Le général
+Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait
+fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte; l'infanterie
+russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé,
+mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs.
+
+Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur
+fallut passer sur l'étang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui
+s'aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e
+régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà
+boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de
+Russes qui se voient forcés de prendre un bain, le 2 décembre. Toutes
+les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa
+tabatière; c'était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre
+et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous
+couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et
+l'Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait
+deux lieues de champ de bataille à parcourir pour les ramasser, et tous
+les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée.
+
+Le soir, nous allâmes chercher du bois et de la paille dans un village,
+sur le revers de cette montagne, qui fait face aux étangs. Il fallait
+descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos
+maraudeurs trouvèrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent
+le feu à un hangar immense. L'incendie nous éclaira pour transporter
+tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit
+glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de
+vivres, je m'emparai d'un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de
+plume; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par
+les camarades. Puis, je remontai la côte; ce malheureux tonneau roulait
+sur mon dos, mais j'eus le courage d'arriver à mon bivouac. Je déposai
+mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui
+donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte
+une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit
+de plume. Nous nous fourrons la tête dans le fond, et les pieds près du
+feu. Jamais on n'a passé une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait:
+«Je me rappellerai toute ma vie de vous.»
+
+Le lendemain, nous partîmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en
+paille, avec un vieux château, mais nous trouvâmes six cents moutons
+dans les écuries de ce manoir, et la distribution en fut faite à la
+garde. L'empereur d'Autriche vint là trouver Napoléon. Après que les
+deux empereurs se furent entendus, nous partîmes pour Vienne à journées
+raisonnables, et nous arrivâmes à Schoenbrunn, dans ce beau palais où on
+nous laissa reposer jusqu'au règlement des affaires. La garde eut
+l'ordre de rentrer en France par étapes à petites journées. Quelle joie
+pour nous! et bien nourris! mais l'armée ne rentrait pas, il fallait que
+la paix fût signée, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les
+étapes n'étaient plus de vingt lieues; c'était bien commode pour nous de
+trouver la nourriture prête en arrivant. Nous fûmes bien reçus en
+Bavière et nous repassâmes le Rhin avec des transports de joie en
+revoyant notre patrie.
+
+Nous fûmes reçus à Strasbourg et fêtés de ce bon peuple; je fus droit à
+mon logement, où j'avais laissé mes effets en passant. Je trouvai tout
+dans un état parfait. Ces braves gens me tâtaient et me disaient: «Vous
+n'êtes pas blessé?» Leur demoiselle disait: «Nous avons prié pour vous;
+tout votre linge est bien blanc et vos boucles d'argent sont brillantes;
+je les ai fait nettoyer par l'orfèvre.--Eh bien! ma jeune demoiselle, je
+vous rapporte de Vienne un joli châle que je vous prie d'accepter.»
+
+Elle devint rouge devant sa mère; le père et la mère étaient ivres de
+joie. Je leur dis: «Si j'étais mort, c'était pour votre demoiselle.» Il
+me prit par la main: «Allons au café, me dit-il; la garde fait séjour,
+vous aurez le temps de vous reposer.»
+
+Ce beau châle me venait du château impérial où j'avais été en
+sauvegarde. La dame me demanda si j'étais marié; je lui dis: «Oui,
+Madame.--Je vous ferai un cadeau pour votre épouse, pour votre conduite
+avec mon mari.»
+
+Nous nous dirigeâmes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy à Épernay.
+On détacha le premier bataillon au bourg d'Ay, à une lieue d'Épernay:
+c'est là qu'on récolte le vin mousseux, cette ville est très riche par
+le produit de ses vins; il y avait quinze ans qu'ils n'avaient logé de
+troupes. Il n'est pas possible d'être mieux reçu que nous; ils ne
+voulurent pas que la garde dépense rien; ils se chargèrent de tout
+défrayer: «Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir
+nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez régalés.» Le soir, après
+dîner, le vin mousseux arrive, et les propriétaires furent obligés de
+mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras; ils
+n'avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propriétaires nous
+firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de
+vin, et nos officiers furent obligés de prier ces braves gens de s'en
+aller. Nos ivrognes tombaient dans les fossés; c'était un désordre; il
+fallut trois heures de repos dans la plaine, à deux lieues d'Épernay,
+pour donner le temps de rejoindre, et les propriétaires d'Ay furent
+obligés de ramasser et de ramener nos traînards. Nous ne fûmes réunis
+que le lendemain, mais personne ne fut puni.
+
+Nous arrivâmes à Meaux, en Brie, où nous fûmes bien reçus. J'étais seul;
+je vais présenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va à
+Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros
+monsieur me dit: «Cette dame est riche, mais elle va vous mener à
+l'auberge. Tenez! allez à cette boutique de serrurier.» Je me présente
+chez ce serrurier et lui montre mon billet: «Mon brave, dit-il, ma
+propriétaire va vous mener à l'auberge.--Soyez tranquille! j'espère
+convenir à cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure.--Mais vous
+n'y serez plus.--Vous verrez cela sans bruit.»
+
+Je monte au premier: «Madame, je vous salue, voilà votre billet.--Mais,
+Monsieur, je ne loge pas.--Je le sais, Madame, mais je suis bien
+fatigué, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bonté
+d'aller me chercher une bouteille de vin, voilà quinze sous, et je
+partirai après.»
+
+Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitôt
+sortie, je mets habit bas et mon mouchoir autour de ma tête; je me
+fourre dans son lit, et me mets à trembler de toutes mes forces. Voilà
+madame qui arrive; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut
+chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent: «Il faut lui
+faire chauffer du vin bien sucré et lui mettre le pot-au-feu pour lui
+faire du bon bouillon, le bien couvrir; c'est un fort frisson.»
+
+Les malins se régalèrent aux dépens de l'avare. Le soir, on vient me
+visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain,
+madame me remit les quinze sous et l'on me fit la conduite; les voisins
+furent enchantés de la farce que j'avais jouée. Nous arrivâmes à Claye
+et de Claye à la porte Saint-Denis, où le peuple de Paris nous
+attendait; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous
+trouvâmes, aux Champs-Élysées, des tentes et des tables servies de
+viandes froides, avec des vins cachetés, mais le malheur voulut que la
+pluie tombât tellement fort que les plats se remplissaient d'eau. Nous
+ne pûmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les
+bouchons et ou buvait debout. C'était pitié de nous voir, tous trempés
+comme des canards.
+
+Nous partîmes pour Courbevoie trois bataillons; un resta pour faire le
+service. L'Empereur nous donna du repos, et nous fûmes habillés tout à
+neuf. Nous passâmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous
+servit un dîner magnifique sous les galeries de la place Royale; rien
+n'y manquait. Le soir, comédie gratis à la porte Saint-Martin, on nous
+donna pour représentation le _Passage du mont Saint-Bernard_, et nous
+vîmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros
+chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens,
+je me croyais encore à traîner ma pièce de canon. J'en tapais des pieds
+et des mains. Mes camarades me disaient: «Vous êtes donc fou.» Je
+répondais: «Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens,
+et voilà les mêmes capucins.»
+
+L'appel ne se fit qu'à deux heures du matin, personne ne fut puni et
+toutes les petites escapades furent pardonnées.
+
+
+
+
+CINQUIÈME CAHIER.
+
+CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--ENTREVUE DE TILSIT.--ON ME FAIT
+CAPORAL.--CAMPAGNES D'ESPAGNE ET D'AUTRICHE.--JE SUIS NOMMÉ SERGENT.
+
+
+Les princes alliés venaient faire leur cour à Napoléon, et il les
+régalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui
+nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires,
+c'est Mgr Cambacérès qui était le moins généreux; jamais plus d'une
+demi-bouteille au factionnaire qui était à l'entrée. Aussi, nous
+faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui.
+
+Nous étions surchargés de service: huit heures de faction et deux heures
+de patrouille, qui font dix heures par nuit; de planton pendant vingt
+quatre heures, sans se déshabiller; il fallait descendre au premier coup
+de rappel et répondre: présent. Tous les jours la garde descendante
+avait vingt-quatre heures de planton à faire. Puis, c'étaient de grandes
+manoeuvres qui nous tenaient toute la journée dans la plaine des Sablons
+et aux Tuileries.
+
+L'Empereur fit venir beaucoup d'artillerie, des fourgons, des caissons,
+il les fit ouvrir pour s'assurer si rien n'y manquait. Il montait sur
+les roues pour voir si rien n'était oublié, surtout la pharmacie, les
+pelles et pioches; il faisait l'inspection sévère, M. Larrey présent
+pour la pharmacie, et les chefs du génie pour les pelles et pioches; il
+les menait durement si tout n'était pas complet. C'était l'homme le plus
+dur et le meilleur; tous tremblaient et tous le chérissaient. L'ordre
+fut donné de passer la revue de linge et chaussures, et l'inspection des
+armes pour faire campagne. L'Empereur nous passa en revue, et nous eûmes
+l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nos officiers nous disaient que
+nous partions pour un congrès, que l'empereur de Russie et le roi de
+Prusse s'y trouveraient réunis. Mais arrivés sur les frontières de
+Prusse, on nous lit à l'ordre que la guerre était déclarée avec la
+Prusse et la Russie.
+
+Nous partîmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous
+diriger sur Wurtzbourg où l'Empereur nous attendait. Cette ville est
+belle, elle a un château magnifique; il y eut grande réception des
+princes par Napoléon. De là, les corps d'armée furent dirigés sur Iéna,
+à marches forcées; nous y arrivâmes le 13 octobre, à dix heures du soir.
+Nous traversâmes cette ville sans la voir; pas une seule lumière ne nous
+éclairait; tout le monde était parti. Silence absolu. Arrivés contre la
+ville, au pied d'une montagne raide comme le toit d'une maison, il
+fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur
+le bord de ce précipice, il fallait nous placer à tâtons; personne ne se
+voyait. Il fallait faire le plus grand silence; l'ennemi était près de
+nous. On nous fit mettre de suite en carré, l'Empereur au milieu de la
+garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et,
+ne pouvant pas la franchir, il fallut élargir le chemin et couper les
+roches. L'Empereur était là qui faisait travailler le génie, il ne
+quitta que lorsque le chemin fut terminé et que la première pièce de
+canon passa devant lui attelée de douze chevaux, sans parler ni faire
+le moindre bruit.
+
+On montait quatre pièces par voyage, et on les mettait de suite en
+batterie devant notre front de bandière. Puis, on retournait avec les
+mêmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler à d'autres. Une
+partie de la nuit fut employée à ce pénible travail, et l'ennemi ne s'en
+aperçut pas.
+
+L'Empereur se plaça au milieu de son carré, et nous permit de faire deux
+à trois feux par compagnie. (Nous étions deux cent vingt par compagnie.)
+Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres (à vingt par
+compagnie). Le voyage n'était pas long; nous pouvions jeter une pierre
+du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes; ces pauvres
+habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous
+avions besoin: surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour
+maintenir l'ordre, et dans trois quarts d'heure nous étions en route
+pour remonter chargés de vin, sucre, chaudières, et des vivres de toutes
+espèces. Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans
+les caves, et nous trouvâmes dans les gros hôtels beaucoup de vin
+cacheté. On fit porter du bois, et les feux s'allumèrent, avec le vin et
+le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse
+toute la nuit, et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait en
+profusion; chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet
+à poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud; nous en
+portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de fatigue et ils
+nous remercièrent. Leurs officiers furent invités à venir prendre le vin
+chaud avec les nôtres, nos moustaches furent bien arrosées, mais défense
+de faire du bruit. Quelle punition peur nous de ne pouvoir parler, ni
+chanter! Tout le monde avait de l'esprit dans la tête.
+
+L'Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux; avant le
+jour, il était à cheval pour visiter son monde. L'obscurité était si
+profonde qu'il fut obligé de se faire éclairer pour se conduire, et les
+Prussiens voyant des lumières qui se promenaient le long de leur ligne,
+firent feu sur Napoléon, mais il continua sa course, rentra à son
+quartier général, et fit prendre les armes.
+
+Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous
+souhaitèrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui
+passèrent par-dessus nos têtes, et un vieux soldat d'Égypte dit: «Les
+Prussiens sont enrhumés; les voilà qui toussent. Il faut leur porter du
+vin sucré.»
+
+Toute l'armée se porta en avant sans y voir d'un pas, il fallait tâter
+comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du
+mouvement qui s'entendait devant nous, on reconnut qu'il fallait faire
+halte et commencer l'attaque. Notre brave maréchal Lannes se fit
+entendre à notre gauche; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se
+voyait qu'à la lumière de la fusillade. L'Empereur nous fit avancer
+rapidement contre leur centre. Il fut obligé de nous dire de nous
+modérer et de nous arrêter (leur ligne était percée comme celle des
+Russes à Austerlitz). Le maudit brouillard nous gênait, mais nos
+colonnes avançaient toujours et nous avions du terrain pour nous
+reconnaître. Sur les dix heures, le soleil vient nous éclairer sur un
+beau plateau. Là, nous pûmes nous voir en face.
+
+Nous aperçûmes à notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on
+nous dit que c'était la reine de Prusse qui se sauvait. Napoléon nous
+fit arrêter pendant une heure, et nous entendîmes sur notre gauche une
+fusillade épouvantable. L'Empereur envoie de suite un officier pour
+savoir ce qui se passait, il était en colère, il prenait des prises de
+tabac et il piétinait devant nous. L'officier arrive et lui dit: «Sire,
+c'est le maréchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses
+voltigeurs contre une masse de cavalerie.»
+
+Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant;
+Lannes et Ney furent maîtres de la gauche; l'Empereur s'y porta et il ne
+grogna plus.
+
+Le prince Murat arrive avec ses dragons et ses cuirassiers; ses chevaux
+tendaient la langue. On ramena une division entière de Saxons, c'était
+pitié à voir, car le sang ruisselait sur la moitié de ces malheureux.
+L'Empereur les passa en revue, et nous leur donnâmes tout notre vin,
+surtout aux blessés, ainsi qu'à nos braves cuirassiers et dragons. Nous
+avions bien encore mille bouteilles de vin cacheté, et nous leur
+sauvâmes la vie. L'Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou
+d'être prisonniers, disant qu'il ne faisait pas la guerre à leur
+souverain.
+
+L'Empereur, après la bataille gagnée, nous laissa à Iéna; il partit pour
+voir les corps de Davoust et Bernadotte. Sur notre droite, on entendait
+le canon de très loin, et l'Empereur envoya l'ordre de nous tenir prêts
+à partir. Nous passâmes la nuit dans cette malheureuse ville déserte.
+L'Empereur revint, on ramassa les blessés et nous les emmenâmes sur
+Weimar, une belle ville. Nous eûmes une affaire sérieuse à l'attaque de
+Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murat en fit
+son affaire. Nous marchâmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps
+d'armée de Davoust et Bernadotte qui ramassèrent tous les bagages des
+Prussiens et des canons. Nous perdîmes beaucoup de monde.
+
+Le 25, nous arrivâmes à Potsdam; nous eûmes séjour le 26 et le 27 à
+Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face à Berlin.
+Cet endroit est boisé jusqu'à la porte d'entrée de cette belle capitale;
+on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmontée d'un beau
+char de triomphe et les rues sont tirées au cordeau. De la porte de
+Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une allée au milieu et
+des bancs pour les curieux.
+
+L'Empereur fit son entrée, le 28, à la tête de 20,000 grenadiers et de
+nos cuirassiers, et de toute notre belle garde à pied et à cheval. On
+peut dire que la tenue était aussi belle qu'aux Tuileries; l'Empereur
+était fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa
+cocarde d'un sou. Son état-major avait le grand uniforme, et c'était
+curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d'une si
+belle armée.
+
+Le peuple était aux croisées comme les Parisiens, le jour de notre
+arrivée d'Austerlitz. C'était magnifique de voir un si beau peuple se
+porter en foule sur notre passage et nous suivre.
+
+On nous forma en bataille devant le palais qui est isolé devant et
+derrière par de belles places et un beau carré d'arbres où le grand
+Frédéric est sur un piédestal avec ses petites guêtres.
+
+Nous fûmes logés chez les habitants et nourris à leurs frais, avec une
+bouteille de vin par jour. C'était terrible pour les bourgeois, car le
+vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prièrent, ne pouvant pas
+se procurer de vin, de prendre de la bière en cruchon. À l'appel, tous
+les grenadiers en parlèrent à nos officiers, qui nous dirent de ne pas
+les contraindre à donner du vin, que la bière était excellente. Nous
+portâmes la consolation dans toute la ville, et la bière en cruchon ne
+fut pas épargnée (il n'est pas possible d'en boire de meilleure). La
+paix et la bonne harmonie régnaient partout: il n'était pas possible
+d'être mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous
+apporter notre repas, et bien servi. La discipline était sévère; le
+comte Hulin était gouverneur de Berlin: le service était rigoureux.
+
+L'Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du côté de la
+statue du grand Frédéric, auprès de beaux tilleuls; derrière la statue
+sont trois rangées de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer
+enclavées. Nous étions en bataille devant le palais; l'Empereur arrive,
+fait porter les armes, croiser la baïonnette (notre colonel répétait le
+commandement). Il commande: _Demi-tour!_ (le colonel répète) puis: «_En
+avant, pas accéléré, marche!_» Et nous voilà arrêtés contre les bornes
+de cinq pieds de haut.
+
+L'Empereur, nous voyant arrêtés, dit: «Pourquoi ne marches-tu pas?» Le
+colonel répond: «On ne peut passer.--Comment t'appelles-tu?--Frédéric.»
+
+L'Empereur avec un ton sévère, lui dit: «Pauvre Frédéric! Commande: _En
+avant!_»
+
+Et nous voilà sautant par-dessus les bornes et les barres de fer; il
+fallait nous voir escalader. Le corps du maréchal Davoust fit son entrée
+dans Berlin le premier et marcha sur la frontière de Pologne. Nous
+apprîmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s'était rendu.
+L'Empereur régla ses comptes avec les autorités de Berlin, et nous
+partîmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne.
+Arrivés à Posen, nous fîmes séjour. Nos corps marchaient sans relâche
+sur Varsovie. Les Russes eurent la bonté de nous céder ces deux belles
+villes, mais ils ne furent pas généreux pour les vivres; ils emportèrent
+tout de l'autre côté et ravagèrent tout le pays, ne laissant que ce
+qu'ils ne purent emporter; ils firent sauter tous les ponts, emmenèrent
+tous les bateaux. L'Empereur montra du mécontentement. Déjà, à Posen, je
+l'avais vu monter à cheval si en colère qu'il sauta par-dessus son
+cheval de l'autre côté, et donna un coup de cravache à son écuyer.
+
+On nous fit mettre en position avant d'arriver à Varsovie. Nous
+aperçûmes les Russes de l'autre côté d'une rivière, sur une hauteur
+commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer à la
+nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs têtes; à minuit,
+ils tombèrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s'empara
+de la position et nous fûmes maîtres de la droite du fleuve; mais les
+barques nous manquaient. Le maréchal Ney qui avait fait des prodiges
+sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L'Empereur fut
+au comble de sa joie, et dit: «Cet homme est un lion.»
+
+L'Empereur fit son entrée la nuit dans Varsovie; les grenadiers
+d'Oudinot et nous arrivâmes de jour; ce bon peuple vint au-devant de
+nous pour voir cette belle colonne de grenadiers. Ils s'efforcèrent de
+bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emporté. Il fallut
+acheter des grains et des boeufs pour nourrir l'armée, et les juifs
+firent de bonnes affaires avec Napoléon. Il nous arriva des vivres de
+tous côtés; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs
+sauvèrent l'armée tout en faisant leur fortune.
+
+Lorsque l'Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses
+troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues; la
+dernière eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la
+revue un bel équipage; un petit homme descend de voiture, et se présente
+à l'Empereur devant la garde. Il avait cent dix-sept ans, et il marchait
+comme à soixante. L'Empereur voulut lui donner le bras. «Je vous
+remercie, Sire», dit-il. C'était, à ce qu'il paraît, le doyen de la
+Pologne[47].
+
+Les gelées étant arrivées au point où on le désirait, on fit faire la
+distribution de biscuits pour quatorze jours. J'achetai du jambon pour
+vingt francs, et je n'en avais pas une livre; personne ne pouvait rien
+avoir pour de l'argent.
+
+Nous entrâmes par un temps des plus rigoureux, en décembre, dans un pays
+tout désert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva
+personne dans ces malheureux villages; les Russes nous faisaient place
+et nous trouvions leurs bivouacs déserts. On nous fit marcher la nuit,
+et nous arrivâmes près d'un château à minuit. Ne sachant pas où nous
+étions, nous posâmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac
+abandonné par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur,
+je tâte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi! deux pains de
+munition de trois livres chacun. Je me mets à genoux devant mon sac, je
+l'ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour
+l'autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne
+me vit. «Que faites-vous?» dit mon capitaine Renard.
+
+Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis:
+«Silence! gardez mon sac et mangez... Je vais chercher du bois.»
+
+Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvâmes une
+pièce de canon braquée devant le château. Nous démontâmes la pièce et
+nous apportâmes les roues et les affûts. Arrivés près de notre capitaine
+avec ces morceaux monstrueux, nous fîmes un feu pour toute la nuit.
+Quelle bonne nuit! Nous fûmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour
+nous régaler de ce bon pain. Je lui dis: «J'en ai un dans mon sac, vous
+aurez votre part demain soir.»
+
+Le lendemain, nous partîmes pour prendre à droite dans des sables et des
+bois, et voilà un temps affreux, neige, pluie et dégel. Voilà le sable
+qui plie sous nos pieds, et l'eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous
+enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher
+nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de
+ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la
+boue détrempée. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrière pour
+l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller
+rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant,
+avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et
+toujours la même manoeuvre pendant deux jours.
+
+Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux
+soldats; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des
+souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours
+pour arriver à Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La
+chaumière que l'Empereur habitait ne valait pas mille francs. C'était là
+le but de notre misère, il ne fut pas possible d'aller plus loin.
+
+Nous campâmes sur le front de ce pauvre village que l'on nomme Pultusk.
+Pour établir notre bivouac, nous fûmes chercher de la paille pour mettre
+sous nos pieds. N'en trouvant pas, nous prîmes des gerbes de blé pour
+pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pillées. Je fis
+plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers à cheval
+n'avaient pu enlever; ils me la chargèrent sur le dos, et j'arrive à mon
+bivouac en faisant trembler mes camarades qui étaient des colosses
+auprès de moi. Mais Dieu m'avait donné des jambes fines comme celles
+d'un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit
+pot, deux oeufs et du bois; j'étais mort de fatigue.
+
+Non! jamais l'homme ne pourra peindre cette misère, toute notre
+artillerie était embourbée; les pièces labouraient la terre; la voiture
+de l'Empereur, avec lui dedans, ne put s'en tirer. Il fallut lui mener
+un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se
+rendre à Pultusk, et c'est là qu'il vit la désolation dans les rangs de
+ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C'est là qu'il
+nous traita de _grognards_, nom qui est resté et qui nous fait honneur
+aujourd'hui.
+
+Je reviens à mes deux oeufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu.
+Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c'est moi
+qui, le plus courageux dans l'adversité, avais le premier fait un feu de
+maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un
+petit pot devant, il dit: «Il va bien, le pot-au-feu?--Oui, colonel,
+c'est deux oeufs que j'ai trouvés.--Ah bien, dit-il, puis-je compter sur
+un?--Oui, colonel.--Eh bien! je reste près de votre feu.»
+
+Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets
+ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux oeufs et lui en donne un.
+En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit: «Si vous ne prenez
+pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre oeuf; il vaut cela
+aujourd'hui.»
+
+Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un oeuf.
+
+Les grenadiers à cheval occupaient le village de Pultusk; ils
+découvrirent un énorme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme
+il passait devant notre bivouac, je me lance après cette bonne proie, le
+sabre à la main. Le colonel Frédéric qui parlait gras, me criait:
+«Coupe-lui le jarret.» Je me lance, le joins et lui coupe les deux
+jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel
+arrive avec les grenadiers, et il fut décidé que, l'ayant arrêté, il
+m'en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de
+suite du sel chez l'Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je
+lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que
+j'avais arrêté un gros cochon que les grenadiers à cheval poursuivaient.
+«C'est, me dit-il, le cochon de la maison. L'Empereur est furieux, on a
+enlevé son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d'arriver et
+il a fini par en rire, mais il avait le ventre serré comme les
+autres.--Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une
+heure.--C'est bien, mon brave, allez vite la faire cuire!»
+
+Arrivé, je trouve le colonel qui m'attendait: «Voilà du sel et une
+grande marmite.--Nous sommes sauvés, dit-il.--Mais, colonel, c'est le
+cochon de la maison de l'Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu.--Ça
+n'est pas possible.--C'est la vérité.»
+
+Les grenadiers et les chasseurs à cheval partirent à la maraude pour
+tâcher d'avoir des vivres pour demain; ils arrivèrent le soir avec des
+pommes de terre et l'on fut à la distribution. Faite par ordinaire, elle
+donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C'était pitié, pour chacun une
+pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien
+chauffés, et mangèrent chacun un rognon; tout fut partagé en famille. Le
+colonel me prit à l'écart et me demanda si je savais lire et écrire:
+«Non, lui répondis-je.--Que c'est fâcheux! je vous aurais fait passer
+caporal.--Je vous remercie.»
+
+L'Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit: «Tu vas partir avec
+ma garde à pied et rentrer à Varsovie, voilà la carte. Il ne faut pas
+suivre la même route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton
+rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer à Varsovie.»
+
+Nous partîmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d'un
+bois à l'autre. Nous arrivâmes à trois lieues de Varsovie dans un état
+de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la
+barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le
+général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des
+reproches sévères, disant que l'Empereur était mécontent de ne pas voir
+plus de courage dans l'adversité, qu'il avait tout supporté comme nous:
+«Aussi, dit-il, il vous traite de _grognards_.» Nous criâmes: «Vive le
+Général!»
+
+Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier
+1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa
+reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze
+jours nous avait vieillis de dix ans.
+
+Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant,
+dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené
+leurs bestiaux dans des forêts très éloignées de leurs villages. Comme
+la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère,
+nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue
+de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivés là, nous
+trouvâmes les pas d'un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans
+un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux
+étaient attachés, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osèrent
+faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons:
+tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite
+quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage
+se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous
+leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village à
+l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les
+conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part.
+Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions
+mangé qu'aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point
+d'en être victimes; deux étouffèrent; nous ne pûmes les sauver. Nous
+trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une
+chambre, à six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie.
+
+Nous n'avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui;
+tous leurs villages étaient déserts; ils auraient laissé périr un soldat
+à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs
+maisons, c'est l'humanité en personne. J'ai vu un maître de poste tué
+dans sa maison par un Français, et sa maison servir d'ambulance, le
+maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme
+cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient: «C'est la
+volonté de Dieu.» Ce trait est sublime.
+
+Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l'ordre de nous tenir
+prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie.
+Quelle joie pour des affamés! on va donc nous sortir de la misère. Le
+général Dorsenne reçut l'ordre de faire lever les cantonnements et de
+partir le 30 janvier. L'Empereur était parti le même jour pour se porter
+en avant; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s'en alla de suite;
+le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions
+sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Koenigsberg pour
+s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant
+d'Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés,
+et on les serrait de près; ils prirent la route qui conduit à Eylau à
+droite sur des mamelons, là, ils se battirent en déterminés. Ils
+perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le maréchal Ney les
+poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée
+par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7
+février, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il
+nous fit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et
+il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portâmes
+une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte
+de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de
+terre, en faire le partage à ses aides de camp.
+
+Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour de grand matin par
+des bordées de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur, à cheval, nous
+fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la
+cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé;
+ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de Koenigsberg qui nous
+foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages
+épouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir
+davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait
+de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de
+chair qui restait, et nous dit: «J'ai trois paires de bottes à
+Courbevoie, j'en ai pour longtemps.» Il prit deux fusils pour se servir
+de béquilles, et fut à l'ambulance tout seul. À force de perdre du
+monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche
+appuyée à l'église, et lui présent avec son état-major près de cette
+église et observant l'ennemi. Il eut la témérité de se porter près du
+séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière
+fut le tombeau d'une quantité considérable de Français et de Russes.
+Nous fûmes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de
+nous, le 14e de ligne fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans
+leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la
+moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre
+les jambes du sergent-major, et fit un trou à sa redingote par devant et
+par derrière; heureusement il ne fut pas blessé.
+
+Nous criâmes: «En avant! Vive l'Empereur!» Comme il était dans le péril
+aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les
+chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient
+enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable; nos grenadiers
+tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de
+fusil, et en même temps l'Empereur fit charger deux escadrons de
+grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement
+en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent
+le tour de l'armée russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent
+quelques hommes démontés et faits prisonniers; ils eurent pour prison
+Koenigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napoléons.
+
+Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur,
+ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes
+étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; sans la garde,
+notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de
+bataille, mais nous ne le gagnâmes pas.
+
+Le soir, l'Empereur nous ramena à notre position de la veille; il fut
+enchanté de sa garde, et dit au général: «Dorsenne, tu n'as pas
+plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi.» La faim et le
+froid nous firent passer une mauvaise nuit.
+
+Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés; ce n'était
+qu'un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain
+fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les
+blessés à l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie
+que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de
+grenadiers. L'ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son
+tour; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le
+sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient
+avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer; puis
+venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvèrent
+l'armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu'à
+Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour.
+
+Une trêve fut convenue; il n'était pas possible de continuer; l'armée
+avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais
+avant de partir, on évacua les blessés et malades dans des traîneaux,
+ainsi que les pièces de canon prises à l'ennemi et les prisonniers. Le
+17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de
+meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n'avions pas changé de
+linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé
+Osterode, c'était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de
+terre. L'Empereur était logé dans une grange; on finit par lui trouver
+un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait
+souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les
+soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui
+dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes
+par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil,
+nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de
+la farine, des jambons; on faisait de suite la déclaration à nos chefs,
+et ils présidaient à l'enlèvement des objets mis en ordre en magasin.
+Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils
+n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait
+aller à la maraude et par un temps rigoureux. «Allons, partons demain!
+dis-je un jour. À une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces
+grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des
+cerfs! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit
+jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous.--C'est
+décidé, dirent-ils; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons,
+en route!»
+
+Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un
+troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de
+lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter,
+je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait là des petits
+sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour
+voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j'en
+prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler
+mes camarades: «Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne
+tiennent pas dans cet endroit.--Comment? me dirent-ils.--Tenez, voyez!»
+
+Certains que c'était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos
+baguettes de fusil n'étaient pas assez longues, et le carré était de
+cent pieds, quelle joie! Je dis: «C'est pourtant mon lièvre qui est la
+cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de
+chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont porté à
+dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain»,
+et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l'écorce
+des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une
+planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds
+de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs
+branches pour servir d'échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville
+qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve
+viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux
+cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes
+des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes
+camarades dirent: «Notre furet a bon nez.»
+
+Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le coeur content. De suite,
+le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le
+capitaine vient nous voir: «Voilà notre furet, dirent mes camarades,
+c'est lui qui a tout trouvé.--Oui, capitaine, une cachette de cent pieds
+de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil.
+Voilà du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous
+partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de
+monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.--Les deux
+lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut
+aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une
+botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.»
+
+Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires.
+Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des
+peines inouïes. Quel trésor! Nous restâmes vingt-quatre heures pour
+débarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les
+figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands
+tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes
+espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse; il fallait
+chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour
+faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres
+compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux; il
+fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en
+voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les
+figures. «Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos
+boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l'air pour
+découvrir des boîtes après les gros sapins.» La découverte fut riche;
+plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge
+et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour,
+avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades
+et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de
+faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons été cinquante jours
+sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s'il en restait
+quelques-uns, c'était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur
+demandions des vivres, c'était toujours _non!_ C'est une race sans
+humanité, l'homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands
+toujours résignés, qui jamais n'abandonnèrent leurs maisons! À mon
+cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux
+grenadiers; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de
+grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges
+furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries.
+Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim
+aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats; ils ne
+pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos
+quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances.
+
+Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la
+remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais
+prévenir mes camarades. De suite à l'oeuvre, nous découvrîmes deux vaches
+pourries; c'était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de
+gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils
+du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous
+avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie
+d'avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le coeur en sautait);
+on en fit la déclaration à nos officiers; cela donna plus de quinze
+cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte
+des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle
+position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de
+carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en
+briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques.
+Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de
+sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voilà à défaire
+planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; à
+trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze
+jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l'Empereur était
+presque fini. Il n'était pas possible de voir un plus beau camp; les
+rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement
+de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l'armée fut
+campée dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire
+faire la manoeuvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des
+vivres, du vin pour l'état-major: la joie était sur toutes les figures.
+Il venait souvent nous voir manger notre soupe: «Que personne ne se
+dérange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien
+logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent
+en faire une ville.» Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans
+les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de
+haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture
+pour voir cette ville en planches.
+
+Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés
+comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué,
+et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de
+l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut levé
+et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour
+rejoindre l'armée. Arrivés le même jour, on nous mit de suite à notre
+rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d'Eylau; on
+nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la
+belle plaine de Friedland, au passage d'une rivière. Ils nous
+attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des
+hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva
+de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec
+l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu'il lui
+disait: «Le sang d'un Français vaut mieux que toute la Pologne.»
+L'Empereur lui répondit: «Si tu n'es pas content, va-t'en!--Non! lui
+répondit Lannes, tu as besoin de moi.»
+
+Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant
+la main, celui-ci dit: «Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton
+corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le maréchal
+Ney.»
+
+Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que
+doubles des leurs; ils souffrirent jusqu'à midi. Les grenadiers, les
+voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu'à notre
+arrivée; mais il était temps. L'Empereur passa au galop devant toutes
+les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois où les
+blessés d'Oudinot passaient. «Allez vite, dirent-ils, au secours de nos
+camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment.» L'Empereur
+trouvant les Russes près d'une rivière, voulut leur couper les ponts; il
+donna cette tâche périlleuse à l'intrépide Ney qui partit au galop.
+Toutes les troupes arrivèrent; l'Empereur donna une heure de repos,
+visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et
+donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se
+battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent
+se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur
+de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et
+ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre
+Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire
+ramasser ses blessés; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le
+Niémen.
+
+Nos soldats ne purent que joindre l'arrière-garde, les traînards; ils
+firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros
+nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de
+flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos _gilets de fer_
+tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons; ils étaient
+commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la
+permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la
+distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages.
+Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient
+passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large
+dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue très large qui
+traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserne où la garde
+russe était logée pour faire le service du souverain; il était campé au
+bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Niémen
+avec la cavalerie; les Russes étaient de l'autre côté, sans pain; nous
+fûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des
+courses de six à sept lieues.
+
+Enfin, le 19 juin, un envoyé de l'empereur de Russie passe le fleuve
+pour parlementer, il fut présenté au prince Murat, et aussitôt à
+Napoléon qui répondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prêts
+en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de
+Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour
+recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande
+tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les
+deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie
+pour nous! tout le monde était fou.
+
+Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle
+tenue: les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien
+blanches; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes
+l'ordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le
+fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra
+sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique
+garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une
+tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée
+par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure, et se place
+dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même
+signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à
+parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau. On voit ces
+deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah!
+quels cris de «vive l'Empereur!» des deux côtés!
+
+Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté...
+Le lendemain nous recommençâmes la même manoeuvre, c'était pour recevoir
+le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre était là pour
+prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était
+maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine.
+Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu
+que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table;
+c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes! La
+ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sons
+les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté.
+Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve
+avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes,
+mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là. Quel beau coup d'oeil que
+ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murat qui ne cédait
+en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau
+costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel
+Frédéric: «Vous avez une belle garde, colonel.--Et bonne, Sire», dit-il
+à l'empereur qui répondit: «Je le sais.»
+
+Le lendemain, il les régala d'une belle revue de sa garde et du
+troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une
+lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à
+Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa
+troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on
+nous fit défiler par division; on commença par le troisième corps; puis
+les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi
+de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division
+qui passait.
+
+On donna l'ordre de se préparer pour donner un repas à la garde russe,
+et de faire des tentes très longues et larges, avec toutes les
+ouvertures sur la même ligne, et des plantations de beaux sapins. La
+moitié partit avec des officiers pour en chercher, et l'autre moitié fit
+les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrière pour
+se procurer des vivres. On partit en bon ordre; et le même jour, les
+provisions étaient chargées... Le lendemain on arrivait au camp avec
+plus de cinquante voitures chargées et les paysans pour les conduire;
+ils se prêtèrent de bonne grâce à cette réquisition, et ils furent
+renvoyés tous contents. Ils croyaient bien que les voitures traînées par
+des boeufs resteraient au camp, mais elles furent congédiées de suite, et
+ils sautaient de joie.
+
+Le 30 juin 1807, notre repas était sur table à midi; on ne peut pas voir
+des tables mieux décorées, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs.
+Au fond de chaque tente, deux étoiles et les noms des deux grands hommes
+tracés en fleurs, avec les drapeaux français et russes.
+
+Nous partîmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui
+arrivait par compagnie; nous prîmes chacun notre géant par-dessous le
+bras, et comme ils n'étaient pas aussi nombreux que nous, nous en avions
+un pour deux. Ils étaient si grands que nous pouvions leur servir de
+béquilles. Moi, qui étais le plus petit, j'en tenais un seulement;
+j'étais obligé de regarder en l'air pour lui voir la figure; j'avais
+l'air d'être son petit garçon. Ils furent confus de nous voir dans une
+tenue si brillante: il fallait voir nos cuisiniers bien poudrés, en
+tabliers blancs pour servir; on peut dire que rien n'y manquait.
+
+Nous plaçâmes nos convives à table, entre nous, et le dîner fut bien
+servi. Voilà la gaîté qui se fait parmi tout le monde!... Ces hommes
+affamés ne purent se contenir; ils ne connaissaient pas la réserve que
+l'on doit observer à table. On leur servit à boire de l'eau-de-vie;
+c'était la boisson du repas, et, avant de la leur présenter, il fallait
+en boire, et leur présenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un
+quart de litre, son contenu disparaissait aussitôt; ils avalaient les
+morceaux de viande gros comme un oeuf à chaque bouchée. Ils se trouvèrent
+bientôt gênés; nous leur fîmes signe de se déboutonner, en en faisant
+autant. Les voilà qui se mettent à leur aise; ils étaient serrés dans
+leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large; c'était
+dégoûtant à voir tomber ces chiffons.
+
+Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de
+l'empereur de Russie pour nous prévenir de ne pas bouger, que nous
+allions recevoir leur visite. Les voilà qui arrivent; du signe de la
+main notre Empereur dit que personne ne bouge; ils firent le tour de la
+table, et l'empereur de Russie nous dit: «Grenadiers, c'est digne de
+vous, ce que vous avez fait.»
+
+Après leur départ, nos Russes qui étaient à leur aise recommencèrent à
+manger de plus belle. Nous voilà à les pousser en viande et en boisson,
+et comme ils ne peuvent plus manger tant de rôtis servis sur la table,
+que font-ils? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur
+dîner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle.
+C'était dégoûtant à voir de pareilles orgies; ils firent ainsi trois
+cuvées dans leur dîner. Nous reconduisîmes le soir ceux que nous pûmes
+emmener; une partie resta dans ses vomissements sous les tables.
+
+Un de nos farceurs voulut se déguiser en Russe, et fit quitter à un
+d'eux l'uniforme; ils échangèrent et partirent bras dessus bras dessous.
+Arrivés dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de
+son Russe (habillé en Français), et va pour épancher de l'eau. Aussitôt
+fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il
+ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les
+épaules. Se voyant frappé, il oublie son déguisement, saute sur le
+sergent, le terrasse, il l'aurait tué, si on l'avait laissé faire, sous
+le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette
+scène les fit bien rire; le sergent russe resta sur place et tout le
+monde fut content, surtout les soldats russes.
+
+Lorsque l'Empereur eut terminé ses affaires, il fit ses adieux à
+l'empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour Koenigsberg
+où il arriva le même jour. On nous mit de suite en route pour le
+rejoindre, nous passâmes par Eylau; là nous vîmes les tombeaux de nos
+bons camarades morts pour la patrie; nos chefs nous firent porter les
+armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous
+arrivâmes à Koenigsberg, belle ville maritime, et nous fûmes logés et
+nourris chez l'habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite,
+arrivèrent dans le port avec des bâtiments chargés de provisions pour
+l'armée russe. Un des bâtiments était chargé de harengs, et l'autre de
+tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port.
+Aussitôt entrés dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent.
+Dieu, que de tabac et de harengs! Toute la troupe fut pourvue de six
+paquets, et d'une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui étaient
+à bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et
+notre Empereur les renvoya à leur souverain.
+
+Nous reçûmes en ce moment l'ordre de planter des arbres le long de la
+grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait
+rendre une visite à notre Empereur. Elle arriva à dix heures du soir.
+Dieu, qu'elle était belle avec son turban autour de la tête! On pouvait
+dire que c'était une belle reine pour un vilain roi, mais je crois
+qu'elle était roi et reine en même temps. L'Empereur vint la recevoir au
+bas du grand perron et lui présenta la main, mais elle ne put le faire
+plier. J'eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du
+perron pour la voir de près, et, le lendemain à midi, je me trouvais à
+mon même poste; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de
+reine! à trente-trois ans, j'aurais donné une de mes oreilles pour
+rester avec elle aussi longtemps que l'Empereur. Ce fut la dernière
+faction que j'ai faite comme soldat.
+
+Le général Dorsenne reçut alors l'ordre de nous faire distribuer des
+souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de
+nous passer l'inspection, l'Empereur devant passer la revue de sa garde
+avant de partir. Tout fut mis en mouvement; nous trouvâmes de tout dans
+cette belle ville. En propreté rien ne peut la rivaliser; les dames
+françaises n'ont qu'à y passer pour voir des appartements brillants;
+pelles, pincettes, entrées de portes, balcons, tout reluit; il y a des
+crachoirs dans tous les coins d'appartements, et du linge blanc comme
+neige. C'est un modèle de propreté. La distribution de linge et de
+chaussures faite, le général fit prévenir les capitaines de passer leur
+inspection par compagnie; à onze heures sur la place, on devait passer
+la revue. Le capitaine Renard fut trouver l'adjudant-major, M.
+Belcourt, pour s'entendre avec lui à mon sujet; ils me firent venir pour
+me dire que j'allais passer caporal dans ma compagnie, qu'on voulait me
+récompenser: «Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni écrire.--Vous
+apprendrez.--Mais ça n'est pas possible; je vous remercie.--Vous serez
+caporal aujourd'hui, et si le général vous demande si vous savez lire et
+écrire, vous lui répondrez: _Oui, général,_ et je me charge de vous
+faire apprendre. J'ai des jeunes vélites instruits qui se feront un
+plaisir de vous montrer.»
+
+J'étais bien triste, à trente-trois ans, d'apprendre à lire et à écrire;
+je maudissais mon père de m'avoir abandonné. Enfin, à midi, M. Belcourt
+et mon capitaine furent au-devant du général et lui parlèrent de moi:
+«Faites-le sortir du rang.»
+
+Il me toise des pieds à la tête, et, voyant ma croix, il me demande:
+«Depuis combien de temps êtes-vous décoré?--Des premiers, je l'ai été
+aux Invalides.--Le premier? me dit-il.--Oui, général.--Faites-le
+reconnaître caporal de suite.»
+
+Il était temps; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute
+la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la même
+compagnie; personne ne s'en doutait; tous les caporaux vinrent
+m'entourer et me dire obligeamment: «Soyez tranquille, nous vous
+montrerons à écrire.»
+
+Rentré dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui
+me prit la main: «Allons de suite chez le capitaine.»
+
+Il me reçut avec amitié, et dit qu'il fallait me donner de suite un
+ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vélites des plus
+négligents, mais des plus instruits. «Il les dressera, dit-il au
+sergent-major, et ils lui montreront à lire et à écrire. Je vous charge
+de cette bonne oeuvre; il le mérite; il nous a sauvé la vie; c'était
+toujours à son bivouac que nous trouvions à manger». Je rendis visite à
+M. Belcourt qui se rappela l'empressement avec lequel je lui avais remis
+une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrière, je lui avais
+dit: «Où courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voilà!»)
+
+«C'est de ces actions que l'on n'oublie pas, dit M. Belcourt. Allez,
+faites bien votre service; vous ne resterez pas là.»
+
+Dieu, que j'étais content de cette belle réception! Me voilà donc chef
+d'ordinaire de 12 grognards et de 7 vélites instruits; le sergent-major
+leur fit la leçon, car ils partirent de suite chez le libraire pour
+m'acheter papier, plumes, règle, crayon et un vieil évangile. Me voilà
+bien surpris de voir sept maîtres pour un écolier: «Eh bien! me
+dirent-ils, voilà de quoi travailler.--Moi, dit le nommé Galot, je vous
+ferai des modèles.» Et le nommé Gobin dit: «Je vous ferai lire.--Nous
+vous ferons lire chacun à son tour, dirent-ils.--Allons! je vous aime
+tous, leur dis-je. Je vous récompenserai en soignant votre tenue qui a
+besoin d'être rectifiée.»
+
+
+
+
+Mais ce n'était pas fini. Voilà les sept caporaux de la compagnie qui
+m'apportent deux paires de galons, et le tailleur pour les coudre:
+«Allons de suite, dit-on, ôtez votre habit! Ces galons viennent de nos
+deux camarades morts au champ d'honneur.--Eh bien! leur dis-je, vous
+vous occupez donc tous de moi; il faut les arroser.--Non, dirent-ils,
+nous sommes trop.--C'est égal, nous prendrons chacun une demi-tasse et
+le petit verre. Mais je vous prie de laisser venir mes maîtres et le
+tailleur qui a cousu mes galons.--Eh bien, soit! dirent-ils, partons.»
+
+Et me voilà avec mes quinze hommes au café; je les fis mettre à table,
+et fus trouver le maître. Je lui dis: «C'est moi qui paie, vous
+m'entendez.--Ça suffit, dit-il.--De l'eau-de-vie de France,
+surtout.--Vous allez être servis.»
+
+J'en fus quitte pour douze francs, et nous partîmes tous contents. Me
+voilà à mes études comme un enfant, commençant par faire des bâtons et
+apprendre mon évangile et le réciter à mon maître. Mais il fallut passer
+la revue du départ, et le lendemain, 13 juillet, nous partîmes pour
+Berlin, la joie dans l'âme. À Berlin, le peuple vint au-devant de nous;
+il savait la paix faite. On nous reçut on ne peut mieux, nous fûmes bien
+logés, et la plus grande partie nous menèrent au café. Ils demandaient:
+«Eh! les Russes ont donc trouvé leurs maîtres? Ils disent cependant que
+nos soldats ne se battent pas bien.--Ils sont aussi braves que les
+Russes, vos soldats, et l'Empereur a eu bien soin de vos blessés; nous
+les portions à l'ambulance comme les nôtres. Vous avez aussi un grand
+général qui a eu bien soin de nos prisonniers. Notre Empereur le connaît
+bien.»
+
+Et ils nous serraient les mains, disant: «C'est bien là les
+Français!--Mais, leur dis-je, vos prisonniers sont plus heureux que vos
+soldats: bon pain, de l'ouvrage bien payé, pas battus.--Aimable caporal,
+vous nous comblez de joie, vous vous êtes conduits à Berlin comme des
+enfants du pays.--Je vous remercie pour mes camarades.»
+
+Nous partîmes par étapes; les grandes villes de Potsdam, Magdebourg,
+Brunswick, Francfort, Mayence nous fêtèrent; la joie était sur toutes
+les figures; les habitants des campagnes venaient sur les routes nous
+voir passer. Il y avait des rafraîchissements partout le long des
+villages. On peut dire que les villages rivalisaient avec les villes en
+soins. Bien nourris, bien fêtés, nous arrivons aux portes de notre
+capitale, c'est encore elle qui surpasse toutes celles que j'ai vues. Là
+nous attendaient des arcs de triomphe, des réceptions magnifiques, et la
+comédie, et les belles dames de Paris qui nous regardaient en dessous,
+cherchant à reconnaître leur favori.
+
+L'Empereur voulut nous voir aux Tuileries avec nos habits râpés, mais
+propres. Puis, nous traversons le jardin des Tuileries pour nous mettre
+à table dans l'avenue de l'Étoile, et de là à Courbevoie pour prendre du
+repos. Mais l'Empereur ne nous laissa pas longtemps tranquilles, il
+forma de suite des écoles régimentaires, et il fit venir de Paris deux
+professeurs pour nous instruire, un le matin et l'autre le soir. Que
+cela faisait bien mon affaire! De suite, je fis emplette d'une grammaire
+et d'une théorie. Deux fois par jour en classe, secondé par mes vélites,
+je fis des progrès; je n'en quittais pas, sinon pour monter ma garde.
+Sorti de la classe, je partais me cacher dans le bois de Boulogne, dans
+un endroit bien retiré, et là j'apprenais ma théorie. Au bout de deux
+mois j'écrivais en gros, et je peux dire bien[48], les professeurs me
+disaient: «Si nous vous tenions pendant un an, vous en sauriez assez;
+vous avez une bonne main.» Comme j'étais fier!
+
+L'Empereur forma en même temps une école de natation pour nous apprendre
+à nager, il fit établir des barques près du pont de Neuilly, et là on
+mettait une large sangle sous le ventre du grenadier qui ne savait pas
+nager. Tenu par deux hommes dans chaque barque, ce militaire était
+hardi, et en deux mois il y avait déjà huit cents grenadiers qui
+pouvaient traverser la Seine. On me dit qu'il fallait que j'apprenne à
+nager, je répondis que je craignais trop l'eau: «Eh bien! dit
+l'adjudant-major, il faut le laisser tranquille, ne pas le forcer.--Je
+vous remercie.»
+
+L'Empereur donna l'ordre de tenir prêts les plus forts nageurs en petite
+tenue et pantalon de toile pour midi. Le lendemain, il arrive dans la
+cour de notre caserne; on fait descendre les nageurs. Il était
+accompagné du maréchal Lannes, son favori; il demande cent nageurs des
+plus forts. On nomme les plus avancés: «Il faut, dit-il, qu'ils puissent
+passer avec leurs fusils et des cartouches sur la tête.» Il dit à M.
+Belcourt: «Tu peux les conduire?--Oui, Sire.--Allons, prépare-les, je
+vous attends.»
+
+Il se promenait dans la cour; me voyant si petit à côté des autres, il
+dit à l'adjudant-major: «Fais approcher ce petit grenadier décoré.» Me
+voilà bien sot: «Sais-tu nager? me dit-il.--Non, Sire.--Et pourquoi?--Je
+ne crains pas le feu, mais je crains l'eau.--Ah! tu ne crains pas le
+feu. Eh bien! dit-il à M. Belcourt, je l'exempte de nager.»
+
+Je me retire bien content. Les cent nageurs prêts, on se rendit au bord
+de la Seine; il y avait des barques montées par les marins de la garde
+pour suivre, et l'Empereur descendit à pied sur la berge.
+
+Tous les nageurs passèrent au-dessous du pont, en face du château de
+Neuilly, sans accident. Il n'y eut que M. Belcourt qui fut accroché par
+des grandes herbes qui traînent en deux eaux et qui s'entortillèrent
+autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et
+il passa comme les autres. Arrivés de l'autre côté dans une île, les
+voilà à faire feu. L'Empereur part au galop, fait le tour et arrive; il
+fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans
+les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et
+vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie à l'Empereur
+de faire traverser la Seine à un escadron de chasseurs à cheval, en face
+des Invalides, avec armes et bagages, dans la même place qu'occupe le
+pont aujourd'hui. Ils passèrent sans accident et arrivèrent dans les
+Champs-Élysées; l'Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages
+furent mouillés.
+
+Je me multipliais dans mes fonctions de caporal: deux leçons par jour et
+une de mes deux vélites, sans compter ma théorie qu'il fallait réciter
+tous les jours. Je la savais en partant de l'endroit où je venais de
+l'apprendre, mais arrivé devant M. Belcourt, je ne savais plus le
+premier mot: «Eh bien! disait-il... Allons, remettez-vous!--Je la savais
+cependant.--Eh bien, voyons!--J'y suis.»
+
+Et je récitais sans manquer: «C'est cela, disait-il. Ça viendra. Demain,
+pas de théorie, nous apprendrons le ton du commandement.»
+
+Le lendemain, rangés autour de lui: «Voyons, faisait-il, je vais
+commencer.» Il fallait répéter son commandement, chacun à son tour. Je
+déployai si bien ma voix qu'il en fut surpris, et me dit: «Recommencez,
+ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n'aurez
+qu'à répéter après moi. Point de timidité! nous sommes ici pour nous
+instruire.»
+
+Me voilà à crier!... «C'est cela, dit-il. Voyez, Messieurs! Le petit
+caporal Coignet fera un bon répétiteur. Dans un mois, il nous
+dépassera.--Ah! major, vous me rendez confus.--Vous verrez, me dit-il,
+quand vous aurez de l'aplomb.»
+
+Pour ma théorie, je n'eus pas bon temps, j'avais toujours le nez dedans,
+mais j'étais loin d'atteindre mes camarades qui récitaient comme des
+perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais; je devins
+fort pour montrer l'exercice et je me trouvais dédommagé de mon peu de
+savoir. J'avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que
+je faisais manoeuvrer.
+
+Quand on faisait la grande manoeuvre, je retenais tous les commandements.
+Le brave général Harlay qui commandait, ne laissait rien à désirer; on
+pouvait apprendre sous ses ordres. C'est la marche de flanc qui est la
+plus difficile; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire
+halte de même, front par un _à-gauche_, tout le monde conservant sa
+distance, aussi bien aligné que les guides généraux sur la ligne.
+Aussi, il fallait bien préciser le commandement de _marche_, comme celui
+de _halte_, sur le pied gauche. De ces savantes manoeuvres, je n'en
+perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne.
+
+À la fin d'août, l'Empereur fit faire de grandes manoeuvres dans la
+plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous aperçûmes qu'il
+prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient
+du coté de Madrid.
+
+Jusqu'au mois d'octobre 1808, nous eûmes le temps de faire la belle
+jambe à Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et
+moi de me fortifier dans mon écriture et ma théorie. Le général Dorsenne
+passait des inspections tous les dimanches; il fallait voir ce général
+sévère visiter les chambres, passer le doigt sur la planche à pain. Et
+s'il trouvait de la poussière, quatre jours de salle de police pour le
+caporal! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises étaient
+blanches, il regardait si nos pieds étaient propres, si nos ongles
+étaient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles
+pour s'assurer qu'elles ne renfermaient pas de linge sale; il regardait
+sous les matelas; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il
+venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait
+se présenter en chemise, et défense de se soustraire à cette visite sous
+peine de prison! S'il en trouvait qui avaient attrapé du mal, ils
+partaient de suite à l'hôpital; il leur était retenu quatre sous par
+jour, et à leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police.
+
+Enfin l'Empereur, dans les premiers jours d'octobre, donna l'ordre de
+nous tenir prêts à partir sous peu de jours; nos officiers firent faire
+nos malles pour les porter au magasin. Il était temps; l'ordre arriva de
+partir pour Bayonne. Je dis à mes camarades: «Nous allons en Espagne,
+gare les puces et les poux! ils soulèvent la paille dans les casernes,
+et se promènent comme des fourmis sur le pavé. Gare nos ivrognes! le vin
+du pays rend fou, on ne peut le boire[49].»
+
+De Bayonne, nous allâmes à Irun, puis à Vittoria, jolie ville; puis à
+Burgos où nous restâmes quelques jours. La ville est pourvue d'une belle
+église; l'intérieur de l'édifice est de toute beauté: le cadran de
+l'horloge est en dedans; à midi les deux battants s'ouvrent, et on voit
+défiler des objets curieux. La principale flèche de ce bel édifice est
+flanquée de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies
+chambres qui communiquent l'une dans l'autre; un petit escalier qui part
+d'un grand vestibule longe à gauche l'édifice; au bout, est un beau
+jardin. Nos grenadiers à cheval placèrent leurs chevaux sous les beaux
+arceaux qui étaient occupés du côté gauche par des balles de coton. Ils
+allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu'au pied du petit
+escalier, paraît un petit garçon de onze à douze ans qui se présente à
+nos grenadiers. Étant aperçu par un d'eux, il se retire pour regagner
+son escalier, mais le grenadier le suit et parvient à le joindre au haut
+de l'édifice. Arrivé sur le palier, le petit garçon fait ouvrir la porte
+et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui
+coupent la tête; le petit garçon redescend, se fait voir encore et un
+autre grenadier le suit; il subit le même sort. Le petit garçon revint
+une troisième fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades
+dit à ceux qui rentraient de la corvée du fourrage: «Voilà deux des
+nôtres montés au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont
+peut-être enfermés dans le clocher; faut voir cela de suite.»
+
+Les voilà partis pour suivre l'enfant; ils prennent leurs carabines,
+montent le petit escalier étroit, et pour ne pas être surpris, ils font
+feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux
+camarades, la tête tranchée, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour
+nos vieux soldats! Ils firent un carnage de ces moines scélérats, ils
+étaient huit avec des armes et des munitions de toutes espèces, et des
+vivres et du vin, c'était une vraie citadelle. On jeta les capucins et
+le petit garçon par les lucarnes dans leur jardin. Après avoir rendu les
+derniers devoirs à nos camarades, nous partîmes de Burgos pour marcher
+en avant. À deux lieues nous trouvâmes le roi d'Espagne qui venait
+au-devant de son frère, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre
+l'armée qui se portait sur Madrid. On joignit l'avant-garde que l'on
+poursuivit l'épée dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la
+bataille de la Sierra. C'était une position des plus difficiles, mais
+l'Empereur ne balança pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les
+fit longer les montagnes. Lorsqu'il les vit arriver près du flanc de
+l'artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route,
+avec les chasseurs à cheval de sa garde, et leur donna l'ordre de
+franchir la montagne sans s'arrêter. C'était hérissé de pièces de canon;
+on part au galop, en culbutant tout. Le sol était jonché de chevaux et
+d'hommes. Les sapeurs désencombrèrent la route, en jetant tout dans les
+ravins.
+
+Les Espagnols firent tous leurs efforts pour défendre leur capitale,
+mais l'Empereur fit tourner Madrid qui fut bloquée. La garnison était
+faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes; ils
+s'étaient tous révoltés, avaient dépavé la ville et avaient monté les
+pavés dans leurs chambres. On nous fit camper près d'un château peu
+éloigné de Madrid, où nous restâmes deux jours; le puits du château ne
+put nous fournir d'eau pour notre nécessaire; il fallut partir chercher
+des vivres. Nous revînmes avec 200 ânes chargés d'outres en peau de bouc
+et nous fûmes obligés de faire nos barbes avec du vin. Nous attachâmes
+nos quadrupèdes à des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain
+matin ils firent entendre une musique si bruyante que l'Empereur ne
+pouvait plus s'entendre; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce
+tintamarre. On lâcha ces pauvres bêtes; se trouvant en liberté, elles se
+sauvèrent dans la plaine où elles se dévoraient les unes les autres,
+n'ayant pas de quoi manger.
+
+Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous
+côtés, mais ils ne voulaient toujours pas capituler; ils éprouvèrent des
+pertes si considérables qu'ils finirent par se rendre à discrétion.
+L'Empereur leur déclara que s'il tombait un pavé sur ses soldats, tout
+le peuple serait passé au fil de l'épée; ils en furent quittes pour
+repaver leur grande rue.
+
+La ville est grande et pas jolie: de grandes places garnies de vilaines
+baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans
+l'admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d'une
+belle fontaine; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont
+point dégagés, on entre dans une cour d'honneur très mesquine avec un
+corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la
+ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d'une immense
+profondeur. La façade est superbe et l'on descend par un magnifique
+escalier; le palais faisant face à la ville n'est qu'un rez-de-chaussée
+avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a
+une pendule en acier très riche.
+
+Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes
+considérables à notre armée; toutes les maisons étaient crénelées, il
+fallut les enlever les unes après les autres. L'Empereur quitta Madrid
+avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d'une montagne formidable
+avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir
+avec des peines inouïes. Avant d'arriver à ce terrible passage, nous
+fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait; personne ne
+se voyait; on était obligé de se tenir les uns aux autres; il fallait
+avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de
+cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à
+franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais
+villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d'une rivière dont
+les ponts étaient coupés, nous la trouvons d'une rapidité sans pareille;
+il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever
+les pieds, crainte d'être entraînés par la rapidité du courant. Nos
+bonnets étaient couverts de givre. Comme c'était amusant de prendre un
+bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivière, on en
+avait jusqu'à la ceinture. On nous recommanda d'ôter nos pantalons pour
+traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l'eau, nous avions
+les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites.
+
+De l'autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge
+complète aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous
+arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu'à Bénévent que nous
+trouvâmes ravagée par les Anglais; ils avaient tout emporté. Notre
+cavalerie les poursuivit à outrance; ils détruisirent tous leurs
+chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur
+donna l'ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une
+journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait
+tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour
+nous réchauffer.
+
+Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; là, les
+moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et
+nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans
+ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les
+jeunes filles de l'âge de douze à dix-huit ans jusqu'à l'âge d'être
+mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de
+fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de
+trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois
+pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir
+d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperçu de ce qui se
+passait dans ce pays.
+
+Nous eûmes l'ordre de rentrer en France à marches forcées, et l'Empereur
+partit pour Paris; il nous fit préparer une petite surprise qui nous
+attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos
+jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous
+y couchâmes; le lendemain nos officiers disent: «Il faut démonter les
+batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la
+baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture
+jusqu'à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville.»
+
+En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine: «Mais on nous prend
+donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.»
+
+Il se mit à rire: «C'est vrai, dit-il, mais ça presse! Les cartes se
+brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d'ici
+Paris, il ne faut pas y compter.»
+
+Nos fusils démontés, nous voilà partis; le peuple était là en foule.
+Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de
+paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la
+route; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait; on
+montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois
+chevaux, c'était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq
+francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs
+étaient payés de suite. À la descente de la troupe, les payeurs se
+trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes étaient prêtes pour
+repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par
+compagnies; les habitants étaient à l'arrivée du convoi avec le billet
+du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les
+emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout;
+nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de
+suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en
+retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manière
+que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter
+et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte,
+chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour,
+c'était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand
+trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait.
+
+Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des
+charrettes pour faire l'entrée; il fallut remonter nos fusils, et
+traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni
+rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des
+voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage à pied pour aller
+coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des
+vivres et du vin.
+
+Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de
+linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en
+revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite
+galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été
+mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos
+fusils, c'était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l'avoine à ces
+mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher; nous repartîmes par la
+même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout!
+
+Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la
+Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous
+attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des
+ornières profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient,
+nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances!
+
+Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en
+Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures
+basses qui nous menaient ventre à terre; ils passaient les uns devant
+les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais
+c'était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui
+tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut
+lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande
+tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix
+mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la
+garde de l'Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire
+notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout
+volait en l'air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames
+criant à l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus,
+mais nous ne pouvions pas faire autrement.
+
+Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et
+bien traités. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait
+gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour
+ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la
+baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos
+billets de logement, mais après avoir mangé, la _grenadière_[50] battit,
+il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route
+d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures!
+nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et
+marcher toute la nuit; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9
+heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir
+de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre
+pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le
+lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous
+avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à Schoenbrunn;
+après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d'un grand village, on
+nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne
+volonté pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter
+la garde au château de Schoenbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait
+faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, «Je pars, dis-je à
+mon capitaine.--C'est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit
+montre l'exemple.»
+
+On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de
+vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir,
+bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais
+point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrêter. Je me
+détournai de la route pour trouver de l'eau pour étancher la soif qui me
+dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon
+côté... En me voyant, il entre dans une maison d'apparence où se
+trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon
+chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon
+paysan revient avec son baquet; je l'arrête en lui parlant sa langue.
+Quelle surprise! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de
+s'arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme
+aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde
+fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des
+jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le
+coeur content.
+
+Nous arrivâmes au village de Schoenbrunn à minuit; nos officiers eurent
+l'imprudence de nous laisser reposer à un quart d'heure de chemin du
+château pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une
+pareille nouvelle et furieux: «Comment, vous avez fait faire à mes vieux
+soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donné
+l'ordre? Où sont-ils.--Près d'ici.--Faites-les venir que je les voie!»
+
+Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides
+comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut
+prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d'arriver.
+Lorsque l'Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un
+de droit, tous la tête penchée, ce n'était plus un homme, c'était un
+lion: «Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état! Si
+j'en avais besoin! Vous êtes des...» Ils furent traités de toutes les
+manières. Il dit aux grenadiers à cheval: «Faites de suite de grands
+feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher;
+faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré!»
+
+De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe;
+il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire
+tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville
+avaient sauvé des voitures d'épicerie qui étaient devant les portes du
+château; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le
+sucre qui paraît; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on
+apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il
+resta plus d'une heure; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval
+arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous
+soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous
+puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: «Eh bien!
+les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis.
+Allons, buvez à la santé de l'Empereur et de vos bons camarades! nous
+passerons la nuit près de vous à vous soigner; tout à l'heure, nous vous
+donnerons encore à boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait;
+demain il n'y paraîtra plus.»
+
+L'Empereur remonta dans son palais; à cinq heures, on nous mit sur notre
+séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon
+vin. À neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux
+officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous
+promener; les jambes étaient raides. L'Empereur tapait des pieds de
+colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient
+se faire voir par crainte d'être mal reçus. Le soir, on nous donna des
+logements dans ce beau village très riche; toute la garde arriva et fut
+bien logée.
+
+Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la
+capitale; les armées d'Autriche avaient fait sauter les ponts après
+avoir passé de l'autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour
+recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce
+terrible fleuve qui avait augmenté et était d'une force effrayante;
+l'eau était à pleins bords; on eut de la peine à maintenir les grosses
+barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir
+un pont d'une longueur démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces
+préparatifs demandèrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes
+barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'île
+Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts établis, l'Empereur fit
+descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de
+passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la
+capitale, s'emparer de tous les édifices de manière que personne ne
+pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre côté. On faisait
+des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était
+renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne
+pour maintenir l'armée du prince Charles en face de sa capitale, et les
+empêcher de descendre du coté d'Essling.
+
+Lorsque tout fut prêt, l'Empereur fit faire les promotions dans la
+garde; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à Schoenbrunn. Ce fut une joie
+que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant
+dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l'épée et la
+canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n'avais point de
+galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal à mon
+remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience! il s'en trouvera.
+L'Empereur donna l'ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand
+pont du Danube à son corps d'armée et de se porter en avant de l'autre
+côté d'Essling; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un
+parc d'artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne
+s'en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le
+bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale,
+pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur
+permission. Toute l'armée du prince Charles arriva en ligne sur la
+nôtre, et le feu commença de part et d'autre.
+
+Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la
+foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu'à la dernière
+extrémité. L'Empereur nous fit partir dès le matin de Schoenbrunn pour le
+Danube; toute l'infanterie de la garde et lui à la tête. À onze heures,
+il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça
+pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions
+nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opération fut
+faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans
+le Danube, nous n'en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des
+chapeaux pour la garde.
+
+Nous traversâmes la pointe de l'île et trouvâmes un second pont que nous
+passâmes au galop; les chasseurs à pied passèrent les premiers,
+débouchèrent dans la plaine et firent un _à-gauche en colonne_ au lieu
+d'un _à-droite_. La fausse manoeuvre ne put se réparer, il fallut se
+mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube.
+Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du
+cheval de l'Empereur; tout le monde crie: «À bas les armes, si
+l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ!» Il fut contraint de repasser
+le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut
+d'un sapin; de là il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les
+nôtres.
+
+Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de
+suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le
+remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n'était que le prélude;
+l'ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling.
+L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière!
+il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la
+distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me
+mets en fonctions, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui
+fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé
+par ce coup terrible; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me
+préserva.
+
+Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les
+reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet
+état, arrive au galop près de moi: «Eh bien, me dit-il, êtes-vous
+blessé?--Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le
+derrière, mais ils n'ont pas réussi.--Allons, buvez un coup de rhum pour
+vous remettre.»
+
+Il me présente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de
+pistolets et me la présente: «Après vous, s'il vous plaît.--Buvez un bon
+coup! Vous reviendrez bien seul?--Oui», lui dis-je.--Il part au galop,
+et j'arrive à mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en
+serre-file; c'était mon poste; là je me rétablis.
+
+«Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez échappé belle.--C'est
+vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce
+sont des butors.» Et voilà des poignées de main qui m'arrivent de tous
+mes chefs et camarades.
+
+Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans
+que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de
+fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une
+pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre; nous avions quatre
+pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre
+à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des
+files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à
+poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais: «Appuyez à
+droite, serrez les rangs!» Et ces braves grenadiers appuyaient sans
+sourciller et disaient en voyant mettre le feu: «C'est pour moi.--Eh
+bien, je reste derrière vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.»
+
+Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois
+sur moi; je tombe à la renverse: «Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de
+suite!--Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poignée; votre giberne
+est à moitié emportée.--Tout cela n'est rien, la journée n'est pas
+finie.»
+
+Nos deux pièces n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le général
+Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais
+tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de
+soldats du train, plus de roues! les affûts en morceaux, les pièces par
+terre comme des bûches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui
+éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève
+comme un beau guerrier: «Votre général n'a point de mal, dit-il, comptez
+sur lui, il saura mourir à son poste.»
+
+Il n'avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. À de tels hommes
+que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours... Un
+boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil
+tombe; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde; je
+vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras
+fracassé. Pas du tout! c'était un morceau d'un de mes braves camarades
+qui était venu me frapper avec tant de violence qu'il s'était collé à
+mon bras.
+
+Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le
+morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et
+dit: «Il n'est qu'engourdi.» On ne peut se figurer ma joie de remuer les
+doigts. Le commandant me dit: «Laissez votre fusil, prenez votre
+sabre.--Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renversé a emporté la
+poignée.» Je prends mon fusil de la main gauche.
+
+Les pertes devenaient considérables; il fallut mettre la garde sur un
+rang pour faire voir à l'ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt
+cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par
+des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux
+fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il
+avait quitté son poste d'observation et était accouru pour recevoir les
+dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son
+corps d'armée. L'Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses
+bras, et le fit transporter dans l'île, mais il ne put supporter
+l'amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde
+fut dans la consternation d'une pareille perte.
+
+Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les
+autres démonté; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos
+officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général
+donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l'île, ils le
+mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les
+tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive: le
+corps du maréchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter
+sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme
+nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et
+les mettaient derrière eux en disant: «Vous n'aurez plus peur.»
+
+Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village
+d'Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les
+braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme
+étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang,
+le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit: «Je
+vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied.»
+
+Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un
+rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous
+depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui
+protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le
+brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à
+l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous
+donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la
+mort sans pouvoir se défendre. Les heures sont des siècles. Après avoir
+perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne
+fus plus en peine d'avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes
+grenadiers m'en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit
+des pertes considérables... Le brave maréchal resta derrière ses
+tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu
+ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient
+emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne.
+
+À neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun
+son feu pour faire croire à l'ennemi que toute notre armée était passée.
+Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait
+tous pris à son premier effort et n'aurait pas demandé une trêve de
+trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le
+dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés. Tous
+nos feux bien allumés, nous eûmes l'ordre de repasser dans l'île sur
+notre petit pont, et d'abandonner nos feux; nous passâmes la nuit à nous
+placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de
+grosses pièces passèrent devant nous et furent braquées à la tête de
+notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand
+pont que nous avions passé la veille! Tout était parti comme nos
+chapeaux que nous avions jetés dans le Danube.
+
+Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lâché les moulins qui sont
+sur bateaux, et ôté les roues qui les faisaient marcher; on les avait
+chargés de pierres, et ces masses lancées par le fleuve emportèrent le
+grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours
+dans l'île, sans pain; nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient
+échappé à la mort, il n'en resta pas un; les prisonniers faits le matin
+eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos
+chefs que la bride et la selle; on ne peut se figurer une pareille
+disette, et nous entendions des cris déchirants près de nous... C'était
+M. Larrey qui faisait ses amputations; c'était affreux à entendre.
+
+L'Empereur fit sommer la ville de Vienne de réunir tous ses bateaux, et
+de les redescendre pour faire le pont. Le quatrième jour, nous fûmes
+délivrés; nous repassâmes ce terrible fleuve avec joie et avec des
+figures bien pâles. Les vivres nous attendaient à Schoenbrunn où nous
+arrivâmes le soir. Tout était prêt pour nous recevoir et nos billets de
+logement préparés. Nous eûmes le temps de nous rétablir pendant trois
+mois de trêve; puis les travaux commencèrent dans l'île Lobau: cent
+mille hommes se mirent à faire des redoutes, des chemins couverts; on ne
+peut se faire une idée de la terre remuée pendant ces trois mois. Les
+Autrichiens en firent de bien plus considérables encore en face de nous.
+L'Empereur partait de son palais à cheval avec son escorte, il arrivait
+dans l'île Lobau et montait au haut de son sapin; de là il voyait tous
+leurs travaux et faisait exécuter les siens: il revenait satisfait et
+joyeux, ça se voyait à son arrivée, il parlait à tous ses vieux soldats
+en se promenant dans la cour les mains derrière le dos. Il recompléta sa
+garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la
+comédie dans le château; les belles dames de Vienne furent invitées avec
+cinquante sous-officiers. C'était un coup d'oeil magnifique, mais c'était
+trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras étant
+remis de son engourdissement, je me mis à écrire sans relâche; je fis
+des progrès. Mes maîtres étaient contents de moi. Personne de la garde
+ne mit le pied dans Vienne, pas même l'Empereur, mais il faisait de
+fréquentes visites à l'île Lobau pour voir les grands préparatifs, il
+faisait faire la manoeuvre à toute son armée pour la tenir prête à
+rentrer en campagne. Lorsque tout fut prêt, il fit voir un échantillon
+de son armée aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes
+sur les hauteurs à gauche de la ville. Là, il fit venir notre colonel
+Frédéric, et le reçut général en lui disant: «Je te ferai gagner tes
+épaulettes.» Tous les corps reçurent l'ordre du départ pour se rendre le
+5 juillet dans l'île Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugène avec
+l'armée d'Italie arrivât pour le passage du Danube le 6 juillet, à dix
+heures du matin. Tout fut réuni dans la même plaine.
+
+L'Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux
+cents hommes, pour prendre une île occupée par les Autrichiens qui
+gênaient son mouvement; il ne pouvait passer sans être vu de l'armée
+autrichienne. Tous les préparatifs étaient prêts, les voltigeurs et les
+grenadiers sur leur radeau, avec le général Frédéric; on les lâcha à
+minuit sonné pour être dans son droit, la trêve finissant le 6 juillet.
+Voilà la pluie qui tombe par torrents; les soldats autrichiens vont se
+mettre dans leurs abris; nos radeaux arrivent en travers de l'île sur le
+sable. N'ayant d'eau qu'aux mollets, on la prit sans brûler une amorce:
+tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l'ennemi ne put
+voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargés de faire avec le
+génie un chemin pour faire passer les pontons et l'artillerie, les
+arbres qui gênaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au
+jour, nous étions à trois lieues au-dessous des travaux de l'ennemi et
+des nôtres sans que l'ennemi s'en doutât. Dans un quart d'heure, trois
+ponts étaient établis, et à dix heures du matin, cent mille hommes
+avaient passé dans la plaine de Wagram. À midi, toute notre armée était
+en ligne avec sept cents pièces de canon en batterie; les Autrichiens en
+avaient autant. On ne s'entendait pas. C'était drôle de nous voir faire
+face à Vienne, et les Autrichiens tourner le dos à leur capitale; on
+peut dire à leur louange qu'ils se battirent en déterminés. On vint dire
+à l'Empereur qu'il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que
+les canonniers étaient détruits: «Comment! dit-il, si je faisais relever
+l'artillerie de ma garde, l'ennemi s'en apercevrait et redoublerait
+d'efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne
+volonté pour servir les pièces!»
+
+Vingt hommes par compagnie partirent aussitôt; on fut obligé de faire le
+compte; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien
+que des grenadiers et des caporaux. Les voilà partis au pas de course
+pour servir la batterie de cinquante pièces; sitôt arrivés à leur
+poste, les coups de canon se firent entendre, l'Empereur prit sa prise
+de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le maréchal
+Davoust s'empare des hauteurs et rabattait l'ennemi sur nous, en filant
+sur le grand plateau, pour leur couper la route d'Olmutz. L'Empereur
+voyant le maréchal lui faire face, n'hésita pas à faire partir tous les
+cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre; cette masse
+s'ébranle, passe devant nous; la terre tremblait sous nos pieds. Ils
+ramenèrent cinquante pièces de canon toutes attelées et des prisonniers.
+Le prince de Beauharnais va au galop vers l'Empereur lui apprendre que
+la victoire est certaine. Il embrasse son fils.
+
+Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la
+batterie de cinquante pièces où l'Empereur avait envoyé ses grognards;
+ce brave était blessé depuis onze heures. On l'avait fait porter en
+arrière de sa batterie: «Non, dit-il, reportez-moi à mon poste, c'est ma
+place.» Et sur son séant, il commandait.
+
+La garde fut formée en carré et l'Empereur coucha au milieu; il fit
+ramasser tous les blessés et les fit conduire à Vienne. Le lendemain,
+nous trouvions des trente boulets à la suite dans le même endroit; on ne
+peut se faire idée de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes
+partirent de grand matin, les Autrichiens étaient partis après des
+pertes considérables, ils furent obligés de venir demander la paix sur
+les hauteurs d'Olmutz, où l'Empereur avait fait dresser sa belle tente.
+Le feu cessa de part et d'autre. Nous partîmes pour Schoenbrunn, et là on
+traita de la paix; les armées restèrent en présence pendant que
+l'Empereur réglait ses affaires.
+
+
+
+
+SIXIÈME CAHIER.
+
+RENTRÉE EN FRANCE.--LES FÊTES DU MARIAGE IMPÉRIAL.--JE FAIS LES
+FONCTIONS DE SERGENT INSTRUCTEUR, DE CHEF D'ORDINAIRE, DE VAGUEMESTRE.
+
+
+Nous partîmes pour la deuxième fois de Schoenbrunn. Arrivés dans la
+Confédération du Rhin, nous fûmes reçus comme dans notre patrie. En
+France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous; nous étions
+reçus dans nos logements avec amitié. Aux portes de Paris, nous
+trouvâmes un peuple impossible à nombrer, c'est à peine si nous pouvions
+passer par section, tant nous étions pressés par la foule. On nous mena
+de suite aux Champs-Élysées, devant un repas froid donné par la ville de
+Paris. Le temps gêna beaucoup; il fallut manger et boire debout, puis
+partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second
+repas sous les galeries de la place Royale et la comédie à la porte
+Saint-Martin; des arcs de triomphe étaient dressés, le peuple de Paris
+était ivre de joie de nous revoir; malheureusement il en manquait
+beaucoup à l'appel, il en était resté un quart sur les champs de
+bataille d'Essling et de Wagram. Mais personne n'était plus content que
+moi de rentrer à Paris avec les galons de sergent, de porter l'épée, la
+canne et les bas de soie l'été. J'étais pourtant bien en peine pour une
+chose: je n'avais point de mollets; il fallut avoir recours aux faux
+mollets; ça me taquinait.
+
+Après un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie,
+habillés à neuf, nous passâmes la revue de l'Empereur aux Tuileries. On
+faisait des préparatifs pour l'enterrement du maréchal Lannes, cent
+mille hommes formaient le cortège du célèbre guerrier, qui partit du
+Gros-Caillou pour se rendre au Panthéon. Je fus du nombre des
+sous-officiers qui le portèrent; nous étions seize pour le descendre de
+huit ou dix degrés sur le côté gauche de l'aile du Panthéon, là nous le
+déposâmes sur des tréteaux. Toute l'armée avait défilé devant les restes
+de ce bon guerrier; cela dura jusqu'à minuit.
+
+Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier; je
+m'appliquais à écrire, et un jour, étant de garde à Saint-Cloud, je fis
+un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien écrits, et le
+portai moi-même à M. Belcourt qui fut content de la netteté de mon
+rapport: «Continuez, me dit-il, vous êtes sauvé.» Que je me donnais de
+peine pour apprendre ma théorie! Je surpassais mes camarades pour le ton
+du commandement, je fus désigné comme ayant la plus forte voix; je me
+trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant
+des visites indispensables à faire, je me mis sur mon trente et un, il
+me fallut des bas de soie pour porter l'épée. J'ai dit déjà que j'avais
+passé à Saint-Malo[52]. Je n'avais point de mollets, il fallut avoir
+recours à des faux. J'allai au Palais-Royal pour me les procurer, je
+trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe
+passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de
+soie (en troisième). Je fis les visites de rigueur, et je fus comblé de
+politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai à la caserne le soir à neuf
+heures, satisfait de ma journée, et je trouvai une lettre de mon
+capitaine Renard qui m'invitait pour le dimanche à dîner chez lui, sans
+faute à cinq heures précises, disant que son épouse et sa demoiselle
+voulaient me voir pour me remercier d'avoir fait coucher mon capitaine
+dans un tonneau le soir de la bataille d'Austerlitz.
+
+Je me rendis à cette invitation, je trouvai là des militaires de
+distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[53]. J'étais
+gêné avec mes supérieurs, tous décorés, et de si belles dames, avec des
+plumes! Que j'étais petit dans ce beau talon en attendant le dîner! Mon
+capitaine vint à mon secours, me présenta à son épouse, à ces dames et à
+ses amies. Je ne me trouvai plus isolé, mais j'étais bien timide,
+j'aurais préféré ma pension à ce grand dîner. On passa dans la salle à
+manger où je fus placé entre deux belles dames qui n'étaient pas fâchées
+d'être éloignées de leurs maris, et elles me mirent à mon aise en
+s'occupant de moi. Au second service, la gaîté se fit sur tous les
+visages, et le vin de Champagne fut le complément de la gaîté. Il fallut
+que mes chefs commençassent à conter leurs campagnes, et les dames leur
+disaient: «Et vos conquêtes auprès des dames étrangères, vous n'en
+parlez pas?--Eh bien! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire,
+je suis garçon.»
+
+Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en
+ménageant toutes les convenances (qui font le charme de la société); il
+fut applaudi. Je fus attaqué par les deux dames qui étaient près de moi
+pour conter mon histoire: «Je vous supplie de me faire grâce; mes chefs
+la connaissent.--Eh bien! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour
+lui, vous verrez que c'est un bon soldat. Il a été décoré le premier
+aux Invalides; il nous a empêchés de mourir de faim en Pologne, en
+dénichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mesdames, je serais
+mort sans lui. Je fus confus du témoignage de mon capitaine et comblé
+d'amitiés par tout le monde. Le feu m'avait monté à la figure; j'avais
+un mouchoir blanc, je le prenais pour m'essuyer et le remettais sans
+cesse dans ma poche. Ma serviette était fine; par distraction, je m'en
+essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche. À l'heure de rentrer à
+la caserne, je prends congé. Le capitaine me dit: «Vous partez?--Oui,
+capitaine, je suis de garde demain.--Mais vous viendrez demain.--Ce
+n'est pas possible, je suis de garde.--Mais vous emportez votre
+serviette.»
+
+Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir.
+Rendant la serviette à mon capitaine, je lui dis: «Je croyais être
+encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir
+oublié quelque chose.--Eh bien, me dit-il, restez là! Je vais envoyer
+mon domestique à la caserne, et vous passerez la soirée avec nous.» Me
+montrant sa demoiselle: «Voilà votre dénonciateur, qui m'a dit: Papa, il
+emporte sa serviette, mais laisse-le faire.--Que j'ai eu du bonheur
+d'être vu par votre demoiselle!»
+
+Je rentrai à la caserne des Capucins près la place Vendôme; le lendemain
+matin, je reçus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle
+à onze heures du matin, ça me fit monter l'imagination au cerveau, je
+pétillais de joie; je trouvai un camarade qui monta ma garde au
+quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me
+conduire à l'adresse indiquée. Je puis dire que j'avais des transports
+d'amour (mon âge le permettait). J'arrive, je me fais annoncer, la femme
+de chambre me conduit auprès de sa maîtresse, dans un beau salon, où je
+fus reçu par une des deux dames qui étaient près de moi chez mon
+capitaine, et qui était dans un négligé des plus galants. Je ne me
+possédais pas. «Allez! dit-elle à sa femme de chambre.»
+
+Me voyant seul avec cette belle dame, j'étais confus et muet; elle me
+prit le bras et me fit passer dans sa chambre à coucher. Il y avait là
+tous les rafraîchissements désirables, du vin sucré et tous les
+réconfortants possibles; c'est par là qu'elle débuta avec moi. La
+conversation s'engagea sur ses intentions à mon égard; elle me dit
+qu'elle avait jeté ses vues sur moi, mais qu'elle ne pouvait pas me
+recevoir chez elle: «Si vous êtes mon fait, je vous donnerai une adresse
+où nous nous réunirons trois fois par semaine. Je vais à l'Opéra, et sur
+cette place vous aurez une chambre prête. En descendant de voiture,
+j'irai vous rejoindre pour passer la soirée.--Je n'y manquerai
+pas.--Faites monter votre garde à tout prix, c'est moi qui paie.» Elle
+me poussait par le vin et le sucre; je vis par ses manières agaçantes
+qu'il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains:
+«Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi.» Me menant vers sa bergère,
+il fallut donner des preuves de mon savoir-faire; elle me montra son
+beau lit qui était garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je
+n'avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi; je passai
+une journée de délices près de cette belle dame et la quittai pour aller
+à l'appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journée orageuse que
+j'avais passée, mais content de ma belle conquête, je ne manquai pas le
+jour indiqué. Je trouvai mon dîner servi par la belle femme de chambre
+qui resta pour faire la toilette de sa maîtresse et la défaire. Je me
+mis à table et dînai comme un enfant gâté avec un dîner froid: «Et vous,
+Mademoiselle, vous ne dînez pas?--Si, Monsieur, après vous, s'il vous
+plaît. Madame est bien contente de vous; elle va venir de bonne heure
+prendre le café et passer la soirée avec vous. Dînez bien et buvez de
+bons coups, c'est du bordeaux; voilà du sucre, il sera meilleur.--Je
+vous remercie.--Je vous préviens que je vais déshabiller madame pour
+qu'elle soit à son aise; et je reviendrai lui faire sa toilette pour
+rentrer à l'hôtel.--Ça suffit.»
+
+Madame arrive à huit heures, et dit, après les civilités données et
+reçues: «Allez chercher le café.» Nous restâmes seuls, je vais près
+d'elle: «Eh bien! dit-elle, nous passons la soirée ensemble.--Je le
+sais, Madame.--Restez à votre place!» Le café est servi de suite; sitôt
+pris, elle dit: «Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler.»
+
+Je sors et m'assois en attendant mon sort; on vint me dire de passer
+dans la chambre de madame, qu'elle m'attendait. Quelle surprise pour
+moi! elle était au lit: «Allons! me dis-je, je suis pris.--Venez vous
+asseoir dans cette bergère, près de moi. Avez-vous la permission de
+vingt-quatre heures?--Oui, Madame.»
+
+Elle donna ses ordres à la femme de chambre et la congédia jusqu'au
+lendemain pour nous apporter le café et faire la toilette de sa
+maîtresse. Moi, je restais dans l'embarras pour me déshabiller, il me
+fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que
+j'étais mal à mon aise! J'aurais voulu éteindre la bougie pour m'en
+débarrasser; je les fourrai sous l'oreiller le plus adroitement
+possible, mais cela m'avait ôté ma gaîté. Le lendemain, pour les
+remettre, quel supplice!
+
+Heureusement, ma belle dame se leva la première pour me sortir
+d'embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire
+sa toilette; je ne perds pas de temps, je saute à bas du lit pour
+rétablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre
+de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s'en
+aperçut pas.
+
+Il aurait fallu le perruquier pour rétablir ma tête; on me fit demander
+si j'étais levé: «Dites à madame que je puis me présenter près d'elle;
+je suis à ses ordres.»
+
+Madame paraît belle et fraîche, et nous prenons le chocolat en
+tête-à-tête. Après nous être entendus, elle partit avec sa femme de
+chambre et je rentrai à la caserne un peu en désordre; un de mes
+camarades me dit: «Vous avez un bas de travers, on dirait un faux
+mollet.--C'est vrai, dis-je un peu confus, je vais m'en défaire de
+suite.»
+
+Rentré dans ma chambre, je me déshabille et j'ôte les maudits mollets
+qui m'avaient mis à la torture pendant vingt-quatre heures; je n'en ai
+jamais portés depuis.
+
+Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqués,
+mais la tâche était plus forte que mes forces et j'avais trouvé mon
+maître, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en
+retraite: je reçus une lettre par laquelle elle désirait connaître mon
+style. Il fallait que je lui réponde à l'adresse indiquée. Je me trouvai
+dans un grand embarras, ne sachant que très peu écrire; enfin je me
+décide et fais de mon mieux. Les phrases ne répondaient pas à tous les
+désirs qu'elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mérités
+sur mon manque d'éducation: «Je n'ai pas trouvé dans votre lettre ce que
+je désirais, dit elle; d'abord point d'orthographe, peu de style.»
+
+Je lui répondis de suite: «Madame, je mérite le reproche que vous me
+faites, je m'y résigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous
+écrirai les vingt-cinq lettres de l'alphabet avec tous les points et
+virgules qu'il faut pour une lettre digne de vous; placez-les où il en
+manquera, vous aurez suppléé à mes faibles moyens.»
+
+Je ne voulus jamais la revoir; les instances furent inutiles.
+
+Étant débarrassé de ma belle conquête, je me reportai sur mes écritures
+et théories sans relâche pendant sis mois, ne sortant de la caserne que
+pour monter ma garde (et toujours mon _École de bataillon_ dans ma poche
+pour apprendre les manoeuvres qui concernaient mon grade). Je surmontai
+toutes les difficultés dans la pratique. L'Empereur donna l'ordre de
+faire manoeuvrer les sous-officiers et caporaux seuls, à l'aide de
+perches représentant les sections. Pour former le peloton, l'homme de
+section prenait les deux bouts de chaque perche; pour rompre, le caporal
+reprenait le bout de sa perche. On nommait cela _manoeuvre à la perche_;
+elle donnait du repos à tous les grognards. M. Belcourt nous commandait
+et on fit des progrès sensibles en arpentant la belle cour de la caserne
+de Courbevoie; avec cent hommes, on faisait les grandes manoeuvres comme
+un régiment complet.
+
+L'Empereur nous fit former le carré; après une manoeuvre d'une heure, il
+fut content, et donna l'ordre de ne plus la faire que deux fois par
+semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent.
+Lorsque ce fut à mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer à mes
+supérieurs les progrès que j'avais faits; ils me suivaient de l'oeil pour
+voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entouré de tous mes
+camarades, et mes supérieurs me firent voir qu'ils étaient contents.
+Mais si l'Empereur était content de nous, nous n'étions pas contents de
+lui. Le bruit circulait dans la garde qu'il divorçait avec son épouse
+pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la
+seconde guerre avec l'empereur d'Autriche, et qu'il voulait avoir un
+successeur au trône. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie,
+prendre une étrangère qui devait donner la paix générale. L'Empereur
+passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit
+que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre
+Empereur à la princesse pour demander sa main, et qu'il devait se marier
+avec cette princesse avant de l'amener, et qu'il devait coucher avec
+elle avant de la présenter à son souverain. N'en sachant pas plus long,
+je me disais: «Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais
+être à sa place[54].» Je fis rire mon capitaine.
+
+Tout était en mouvement pour recevoir cette nouvelle impératrice. Le 15,
+toute sa famille la conduisit à une grande distance de Vienne; elle
+témoigna des regrets de son chien et de sa perruche; les ordres furent
+donnés de suite, et elle fut bien surprise en arrivant à Saint-Cloud de
+trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa
+maîtresse, et sa perruche qui la nommait.
+
+Notre premier bataillon fut commandé pour attendre à Saint-Cloud
+l'arrivée de l'Empereur. Les courriers arrivés, on nous fit mettre sous
+les armes; nous vîmes cette belle voiture attelée de huit chevaux, et
+l'Empereur à côté de sa prétendue. Comme il avait l'air heureux! Ils
+montèrent Saint-Cloud au petit pas et nous eûmes le temps de voir passer
+tous ces beaux équipages. Ils furent mariés civilement à Saint-Cloud; le
+lendemain ils partirent pour faire leur entrée dans la capitale. Nous
+eûmes l'ordre d'assister à la grande cérémonie du mariage religieux, qui
+fut célébré le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se
+faire une idée de tous les préparatifs. Dans la grande galerie du
+Louvre, à partir du vieux Louvre jusqu'à la chapelle qui se trouve au
+bout du pavillon des Tuileries du côté du Pont-Royal (ce trajet est
+immense), il se trouvait trois rangées de banquettes pour asseoir les
+dames et les messieurs. Au quatrième rang étaient cinquante
+sous-officiers décorés, placés de distance en distance dans des ronds en
+fer (pour ne pas être heurtés par personne). Le général Dorsenne nous
+commandait; lorsqu'il nous eut placés à nos postes, il prévint ces dames
+que nous étions leurs chevaliers pour leur faire donner des
+rafraîchissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions
+vingt-quatre de chaque côté de nous (quarante-huit par sous-officier),
+et il fallait répondre à leurs demandes. Dans l'épaisseur du gros mur,
+on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines
+pour tous les rafraîchissements désirables. Ces petits cafés ambulants
+firent bonne recette.
+
+Voilà le costume des dames: des robes décolletées par derrière jusqu'au
+milieu du dos. Et par devant l'on voyait la moitié de leurs poitrines,
+leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers! et des
+bracelets! et des boucles d'oreilles! Ce n'étaient que rubis, perles et
+diamants. C'est là qu'il fallait voir des peaux de toutes nuances, des
+peaux huileuses, des peaux de mulâtresses, des peaux jaunes et des peaux
+de satin; les vieilles avaient des salières pour contenir leurs
+provisions d'odeurs. Je puis dire que je n'avais jamais vu de si près
+les belles dames de Paris, la moitié à découvert. Ça n'est pas beau.
+
+Les hommes étaient habillés à la française; tous le même costume: habit
+noir, culottes courtes, boutons d'acier découpés en diamant. La
+garniture de leurs habits leur coûtait 1,800 francs, ils ne pouvaient se
+présenter à la cour sans ce costume. Les fiacres furent défendus ce
+jour-là; on ne peut se figurer la quantité de beaux équipages aux abords
+des Tuileries. La grande cérémonie partit du château pour se rendre au
+vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre à la
+chapelle des Tuileries. Que cette cérémonie était imposante! Tout le
+monde était debout dans le silence le plus religieux. Le cortège
+marchait lentement; sitôt passé, le général Dorsenne nous réunit, nous
+mena à la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vîmes l'Empereur
+à droite à genoux sur un coussin garni d'abeilles et son épouse à genoux
+près de lui pour recevoir la bénédiction. Après avoir placé la couronne
+sur sa tête et sur celle de son épouse, il se releva et se mit avec elle
+dans un fauteuil. La messe commença, dite par le pape.
+
+Le général nous fit signe de sortir pour retourner à nos postes, et là
+nous vîmes revenir la cérémonie. La nouvelle impératrice était belle
+sous ce beau diadème; les femmes de nos maréchaux portaient la queue de
+sa robe qui traînait par terre à huit ou dix pas, elle devait être fière
+d'avoir de pareilles dames d'honneur à sa suite, mais on pouvait dire
+que c'était une belle sultane, que l'Empereur avait l'air content, que
+sa figure était gracieuse. Ce jour-là, c'étaient des roses, mais ça ne
+devait pas être la même chose à la Malmaison.
+
+Toute la vieille garde était sous les armes pour protéger le cortège, et
+nous avions tous la fringale de besoin: nous reçûmes chacun vingt-cinq
+sous et un litre de vin. Après les réjouissances, l'Empereur partit avec
+Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrèrent à Paris: la ville leur offrit
+une fête et un banquet des plus brillants à l'Hôtel de Ville. Je me
+trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans
+l'intérieur, en face de cette belle table en fer à cheval, et mes vingt
+grenadiers, l'arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et
+viandes froides. Autour du fer à cheval, des fauteuils; le grand était
+au milieu qui marquait la place de l'Empereur. Le cortège fut annoncé;
+le général vint me placer et me donner ses instructions.
+
+Le maître des cérémonies annonce: l'_Empereur!_ Il paraît suivi de son
+épouse et de cinq têtes couronnées. Je fais porter et présenter les
+armes; puis je reçus l'ordre de faire reposer l'arme au pied. J'étais
+devant mon peloton en face de l'Empereur; il se met à table le premier
+et fait signe de prendre place à ses côtés. Ces têtes couronnées
+assises, la table est desservie, tout est enlevé et disparaît, les
+découpeurs sont à l'oeuvre dans une pièce à côté. Derrière chaque roi ou
+reine, trois valets de pied à un pas de distance; les autres
+correspondaient avec les découpeurs et passaient les assiettes, sans
+faire plus qu'un demi-tour pour les prendre; quand l'assiette arrivait
+au plus près du souverain, le premier valet la présentait, et si le
+souverain secouait la tête, l'assiette disparaissait; de suite, une
+autre la remplaçait. Si la tête ne bougeait pas, le valet plaçait
+l'assiette devant son maître.
+
+Comme ces morceaux étaient bien découpés, chacun prenait son petit pain,
+le rompait et mordait à même, ne se servait jamais de couteau, et à
+toutes les bouchées il se servait de sa serviette pour s'essuyer la
+bouche; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre.
+Ainsi de suite, de manière que, derrière chaque personnage, il y avait
+un tas de serviettes qui n'avaient servi qu'une fois à la bouche.
+
+On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d'eau, et
+personne ne versait à boire à son voisin. Ils mordaient dans leur pain
+et se versaient à boire à leur gré. Par des signes de tête, on acceptait
+ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain
+maître adressa la parole à son voisin. Si c'est imposant, ça n'est pas
+gai.
+
+L'Empereur se lève; je fais porter et présenter les armes, et tous
+passent dans un grand salon. Je restai près de ce beau service. Le
+général vint me prendre par le bras: «Sergent, venez avec nous, je vais
+vous faire boire du vin de l'Empereur, et, en passant, je ferai donner à
+vos vingt hommes du vin. Mettez-vous là! je vais aller faire patienter
+votre peloton et je les ferai rafraîchir à leur tour.»
+
+Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent
+servis chacun d'un demi-litre; qu'ils étaient contents d'avoir bu du vin
+de l'Empereur!
+
+Après quelques jours de repos, la vieille garde donna une fête des plus
+brillantes à l'Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des
+manoeuvres furent exécutées devant elle, et le soir, aux flambeaux, on
+nous donna des cartouches d'artifice de toutes les couleurs. Après avoir
+fait en l'air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le
+carré devant le grand balcon de l'École militaire où la cour était à
+nous contempler. Le signal donné, ce carré immense commence son feu de
+file en l'air, jamais on n'avait vu de pareille corbeille de fleurs: la
+garde était couronnée d'étoiles; tout le monde tapait des mains. Je puis
+dire que c'était magnifique.
+
+L'Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud; là, il se
+plaisait parce qu'il y avait du gibier de toutes les espèces:
+chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus délicat.
+L'Empereur se plaisait tous les soirs à mener son épouse dans le
+parterre de la porte du haut. Je m'y trouvai par hasard; les voyant
+paraître, je voulus me retirer, mais sur un signe de l'Empereur, je me
+mis un peu sur le côté pour les laisser passer. Voilà les gazelles qui
+arrivent au galop vers Leurs Majestés. Ces animaux sont friands de
+tabac, et l'Empereur avait toujours sa petite boîte toute prête pour les
+satisfaire. N'étant pas assez prompt pour en donner au premier broquart,
+celui-ci baisse la tête sous la robe de son épouse, et me fait voir du
+linge bien blanc. L'Empereur, furieux, ne se possédait pas, je me
+retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes
+bêtes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du
+tabac.
+
+L'Empereur donna un bal magnifique; ce fut lui qui l'ouvrit avec
+Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que
+l'Empereur. On pouvait dire de lui que c'était un vrai modèle, personne
+ne pouvait l'égaler par les pieds et les mains.
+
+Marie-Louise était la plus forte au billard; elle battait tous les
+hommes, mais elle ne craignait pas de s'allonger comme un homme sur le
+billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi
+toujours l'oeil au guet pour voir; elle était souvent applaudie.
+
+Le service de Saint-Cloud était pénible pour nous, il fallait faire le
+trajet de Courbevoie à Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil
+pour nous relever, mais aussi nous étions nourris et le sergent servi
+seul: soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin.
+L'officier mangeait à la table des officiers de service.
+
+Au mois de septembre 1810, il se fit de grands préparatifs pour
+Fontainebleau; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon,
+dont je faisais partie, eut l'ordre de partir pour faire le service;
+l'adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fûmes casernés,
+et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait
+quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange
+d'une autre couleur; c'était magnifique à voir.
+
+Enfin l'ordre fut donné à M. Belcourt de commander pour la chasse douze
+sous-officiers et caporaux qui seraient dirigés par un garde des chasses
+et placés par quatre dans les endroits désignés. Arrivés au rendez-vous,
+on nous plaça à nos postes dans un beau rond bien sablé aboutissant à
+plusieurs allées, avec une belle tente, une table servie et des valets
+de pied autour. Toute la cour se mettait à table avant de commencer la
+chasse.
+
+Ce jour-là, on avait apporté des cercles (avec un homme dedans chaque
+cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de
+ces oiseaux et le lançait sur le premier gibier venu; l'oiseau fondait
+comme la foudre et le rapportait à Marie-Louise. Cette chasse des plus
+amusantes dura une heure, puis les calèches partirent au galop pour se
+rendre dans un endroit où des paysans étaient en bataille avec des
+perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir.
+L'Empereur avait beaucoup d'armes chargées, il donne le signal et les
+paysans frappent sur les buissons, et des fourmilières de lapins se
+sauvent, et l'Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient
+pas attendre. Il dit à ses aides de camp: «Allons, Messieurs, à votre
+tour! prenez des armes et amusez-vous.» Et la terre était couverte de
+victimes; il fit appeler les gardes, et dit à notre adjudant-major:
+«Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin à chaque paysan, quatre à
+chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez
+la distribution par compagnie à mes vieux grognards (il y en avait plein
+le fourgon). Demain, vous les conduirez à la chasse au sanglier, vous
+aurez des vivres et vous serez toute la journée dans la forêt.»
+L'adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voilà le premier jour
+de chasse, et le bataillon mangea du lapin.
+
+Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les
+grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec
+les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partîmes
+cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivés près du repaire où
+était baugée cette bande de sangliers, on déchargea les voitures et on
+mit les chiens deux par deux, et il y avait un médecin pour panser les
+chiens blessés dans le terrible combat qui allait s'engager: «_Primo_,
+dirent les piqueurs, il faut manger, nous n'aurions pas le temps plus
+tard.» Et voilà un valet de pied qui sert l'adjudant-major et le
+médecin, serviette sur le bras. Nous voilà à faire un dîner copieux;
+sitôt fini, nous partîmes pour arriver au lancé, et les valets menaient
+chacun deux de ces grands et longs chiens.
+
+On fait lever les sangliers, et voilà six chiens partis sur cet animal
+furieux; trois sangliers sont arrêtés sans pouvoir bouger. Deux chiens
+prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps,
+et le tenaient tellement serrés entre eux que l'animal ne pouvait
+bouger. Et les gardes arrivaient avec un bâillon, lui mettaient cette
+forte bride dans le museau sans qu'il puisse se défendre; avec un noeud
+coulant les quatre pattes étaient unies, on débaillait les deux chiens
+et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les
+conduisaient. Les prisonniers étaient portés dans la voiture; on ouvrait
+la porte par derrière, on ôtait leurs entraves et ils tombaient dans
+cette voiture profonde.
+
+Nous prîmes la bande de quatorze ce jour-là, et la voiture était pleine.
+Nous eûmes deux chiens blessés par des coups de boutoir. Nous avions
+besoin de nous rafraîchir après des courses au milieu de bois fourrés.
+L'Empereur fut enchanté d'une pareille chasse; il avait fait préparer un
+enclos près de la route de Paris pour déposer ces animaux vivants.
+C'était une rotonde haute et solide; par le moyen d'une porte coupée, on
+reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voilà
+notre deuxième chasse qui fut continuée pendant quinze jours; il y eut
+de pris cinquante sangliers et deux loups en vie.
+
+Dans cet enclos, on avait construit un amphithéâtre sur pilotis avec des
+fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente
+douce au milieu de l'enclos, sous une belle tente; des factionnaires
+étaient placés pour empêcher d'approcher. La cour arrive à deux heures.
+Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter après
+les palissades. L'Empereur commença; il ne tirait pas sur les loups; ils
+restèrent les derniers et faisaient des sauts jusqu'au haut des
+palissades. L'Empereur permit à tous les principaux de sa cour de finir
+cette fête, et tous les sangliers furent partagés à sa garde et nous
+fûmes bien régalés; il s'en réserva trois des plus gros.
+
+Il donna ensuite l'ordre à ses gardes d'aller reconnaître la quantité de
+cerfs, les âges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout
+de deux jours, la découverte était faite par numéros, les âges de chacun
+se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir
+des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en
+laisse pour reconnaître le cerf qui avait le numéro 1. Dans les parcours
+de la nuit, on découvre les traces de cet animal; le garde s'empare du
+limier et fait reconnaître le pied du cerf à chasser pour demain. Cet
+animal tenu en laisse est conduit à pas comptés par le garde, et, à
+quelque distance du gîte, retenu par le garde, il lève sa patte droite
+en l'air pour s'élancer sur sa proie. Tout cela se fait à bas bruit; on
+marque l'endroit du gîte, et le rapport se fait à l'Empereur pour le
+rendez-vous de la cour. Les ordres sont donnés pour les calèches et les
+chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais, à treize
+par relai, sans, compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans
+les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitôt que le
+limier a lancé le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le
+quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille à ses côtés.
+
+L'Empereur donne l'ordre à M. Belcourt de commander vingt quatre hommes
+(sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points désignés
+pour les relais des calèches. Avant de commencer, toute la cour se
+mettait à table dans un endroit bien sablé, et après le banquet les
+calèches arrivaient, tout le monde était à cheval et le cerf lancé.
+L'Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de
+porte-mousquetons ayant des armes. Là, il attendait le passage du cerf,
+et s'il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un
+autre point de passage.
+
+Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s'est trouvée très
+loin de nous. Nous étions silencieux à notre place. Le major me dit: «Il
+faut faire la manoeuvre et déployer votre voix... Faites former le carré
+par division en marchant, par la plus prompte manoeuvre.» Je commence:
+«Formez le carré sur la deuxième division, en marchant... Première
+division: _Par le flanc gauche et par file à droite!..._ Troisième
+division: _Par le flanc droit et par file à gauche!..._ Quatrième
+division: _Par le flanc gauche, par file à gauche!... Pas accéléré!_
+Deuxième division: _Pas ordinaire!_»
+
+J'avais fait une faute que je ne pus réparer, et le major me dit: «Vous
+vous pressez trop; vous y mettez trop de feu. Faites déployer votre
+carré! Ne vous pressez pas.»
+
+Mais l'Empereur m'avait entendu de l'endroit où il attendait son cerf;
+il n'avait rien oublié de mes fautes. Le cerf fut tué par lui, et les
+cors de chasse cornèrent le ralliement; toutes les calèches arrivèrent
+au rendez-vous. L'Empereur, content, était là pied à terre, ce beau cerf
+près de lui. Toute sa cour réunie, il nous fit appeler et dit à notre
+major: «Qui commandait la manoeuvre dans la forêt? Fais-le venir que je
+le voie!»
+
+Le major me fait sortir du rang et me présente: «C'est donc toi, dit
+l'Empereur, qui fais retentir la forêt. Tu commandes bien, mais tu t'es
+trompé.--Oui, Sire, j'ai oublié _pas accéléré_.--C'est cela. Fais
+attention une autre fois!»
+
+Le major lui dit: «Il s'en est donné un coup de poing dans la
+tête.--Fais-le instructeur des deux régiments. Qu'il soit secondé par
+deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vélites,
+et tu les feras manoeuvrer deux fois par jour; tu les pousseras à la
+théorie, et dans deux mois je les verrai. Tâche qu'ils soient forts et
+capables de faire des officiers.»
+
+M. Belcourt arrive vers nous: «Hé bien! il nous en a taillé de
+l'ouvrage. Nous voilà consignés pour deux mois, mais nous n'avons pas
+besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien à bout.
+Êtes-vous content? me dit-il.--Je me rappellerai de la forêt de
+Fontainebleau.»
+
+Le soir, on fit la curée du cerf aux flambeaux, dans la cour d'honneur
+garnie de beaux balcons où toute la cour assistait. C'était un coup
+d'oeil magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrière
+une rangée de valets qui les maintenaient fouet à la main. Au signal
+donné pour découdre, l'homme découvrait le cerf de sa peau; les cors
+annonçaient le _pillage_, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux
+cents affamés ne faisaient qu'un monceau, tous les uns sur les autres.
+
+Les chasses furent terminées au bout de quinze jours, la cour rentra à
+Paris et nous à Courbevoie; la caserne contenait trois bataillons;
+chaque mois, un bataillon faisait à son tour le service à Paris, service
+pénible: huit heures de faction, deux heures de patrouille et des
+rondes-major de nuit. L'adjudant-major fit son rapport au général
+Dorsenne que l'Empereur m'avait nommé instructeur des deux régiments de
+grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite.
+
+Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consignés, balai à la main,
+nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pénible pour eux
+était de laver les lieux. Comme j'avais une carrière à sable près de la
+grille, si j'avais beaucoup d'hommes punis, je les menais tirer du
+sable et ils étaient plus contents que de faire l'exercice. Je partais
+avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais à
+l'ouvrage: les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette,
+les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout
+cela se faisait sans murmurer. De même, si je leur donnais la tâche
+d'arracher de l'herbe, on grognait un peu, mais ça se faisait. Je
+variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux
+soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du régiment avec le
+grade de sergent et même sergent-major pour devenir simples grenadiers.
+J'avais du mal à rompre quelques mauvaises têtes, mais il fallait plier;
+j'avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers
+de semaine et j'étais bien secondé par les deux adjudants-majors qui
+tenaient ferme pour la discipline. C'était devant le pavillon des
+officiers qui voyaient ces mouvements; ils avaient dans la caserne leur
+pension, d'où ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour
+me montrer le plan d'un grand parterre qu'ils voulaient faire faire par
+les consignés. «Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une
+bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger.--Je veux
+bien.--Très bien! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et
+vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront
+deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque côté de la
+grille. Allez faire l'appel de vos consignés et prévenez-les pour
+demain.»
+
+Après l'appel, je leur dis: «Vous ne ferez plus d'exercice, nous allons
+planter des arbres pour nous mettre à l'ombre.--Bravo! mon sergent, cela
+nous amusera.--Vous ne serez pas gênés. Je vous ferai faire un trou par
+quatre hommes et vous avez deux heures.--Nous sommes contents.--Allez
+vous reposer! À six heures, le rappel des consignés. Une partie prendra
+le balai et les autres feront des trous.»
+
+Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur
+coûtait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnèrent une bouteille
+par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces
+belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent
+faites par les consignés.
+
+Je fus complimenté par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir
+la pension des sous-officiers. C'était une affaire sérieuse de faire
+préparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers.
+J'étais payé d'avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr.
+70 c. Les surcroîts de bénéfices étaient par jour: _primo_ le pain (8
+fr. 10 c); le vin (8 fr. 10 c); les plats fournis hors du réfectoire (3
+fr.); le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui
+faisait 21 fr. 20c. ajoutés aux 45 fr. 70 c, ci 66 fr. 90 c, que
+j'avais par jour à dépenser. Je pouvais faire face à tout et les
+contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dépense au sergent-major.
+«Mais, me dit-il, vous êtes en arrière.--Pas du tout, j'ai un bénéfice
+de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c, fait 66 fr. 90
+c.--Mais vous?--Moi, j'ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec
+trois jours de bénéfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi,
+soyez tranquille; la pension marchera.»
+
+Les sergents dirent à dîner: «Il faut pousser à la consommation pour
+faire marcher notre ordinaire. Allons! chacun notre bouteille! Les
+bénéfices vous rentreront.--Soyez exacts à vous mettre à table par
+quatre. Vous serez servis à l'heure, et je présiderai à tous vos repas.»
+
+Le conseil (d'administration) mit à ma disposition un char à bancs et un
+soldat du train pour aller chercher les provisions à Paris avec quatre
+hommes de corvée, et un caporal par compagnie. À deux heures du matin,
+je conduisais ce détachement à Paris avec la note de mon chef de
+cuisine, et cette emplette était considérable pour la semaine. Je payais
+cinq francs pour le déjeuner de mes quatre hommes, et ils étaient
+contents. À neuf heures et à quatre heures, j'étais de retour pour
+présider au repas. Le dimanche, inspection du réfectoire par le colonel
+ou le général. Le couvert était mis avec des serviettes bien blanches,
+je recevais des compliments de nos chefs, même si c'était le général
+Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait.
+
+J'ai déjà dit que, lorsque cet homme sévère passait dans les chambres,
+il passait son doigt sur la planche à pain. S'il rencontrait de la
+poussière, le caporal ou le chef de chambrée était puni pour quatre
+jours. Il passait encore son doigt sous nos lits; dans nos malles, il ne
+fallait pas qu'il trouvât du linge sale. Modèle pour la tenue, il aurait
+pu effacer Murat.
+
+Je n'étais jamais surpris. Tout roulait sur moi: l'exercice des
+consignés, cinquante vélites à faire manoeuvrer, et mon réfectoire à
+conduire. Toutes mes heures étaient prises; à force de m'appliquer, je
+justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui
+dois le morceau de pain que j'ai gagné au champ d'honneur.--Voilà la fin
+de 1810.
+
+En 1811, des réjouissances nous attendaient; le 20 mars, un courrier
+arrive à notre caserne annoncer la délivrance de notre Impératrice et
+dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde était dans
+l'attente; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en
+silence; au vingt-deuxième et au vingt-troisième, tous sautèrent de
+joie; ce n'était qu'un cri de _vive l'Empereur!_ Le roi de Rome fut
+baptisé le 9 juin, on nous donna des fêtes et des feux d'artifices. Cet
+enfant chéri était toujours accompagné du gouverneur du palais
+lorsqu'il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame
+qui le portait. Me trouvant un jour dans le château de Saint-Cloud, le
+maréchal Duroc qui m'accompagnait me fait signe de m'approcher, et ce
+cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me
+penche et le voilà qui déchire mes plumes. Le maréchal me dit:
+«Laissez-le faire.»--L'enfant éclatait de joie, mais le plumet fut
+sacrifié. Je demeurai un peu sot. Le maréchal me dit: «Donnez-le-lui, je
+vous le ferai remplacer.» La dame d'honneur et la nourrice se firent une
+pinte de bon sang.
+
+Le maréchal dit à la dame: «Donnez le prince à ce sergent, qu'il le
+porte sur ses bras!» Dieux! j'allonge les bras pour recevoir le précieux
+fardeau. Tout le monde vient autour de moi: «Eh bien! me dit M. Duroc,
+est-il lourd?--Oui, mon général.--Allons! marchez avec, vous êtes assez
+fort pour le porter.»
+
+Je fis un petit tour sur la terrasse; l'enfant arrachait mes plumes et
+ne faisait pas attention à moi. Ses draperies tombaient très bas et
+j'avais peur de tomber, mais j'étais heureux de porter un tel enfant. Je
+le remis à la dame qui me remercia et le maréchal me dit: «Vous viendrez
+chez moi dans une heure.»
+
+Je parais donc devant le maréchal qui me donne un bon pour choisir un
+beau plumet chez le fabricant: «Vous n'avez que celui-là?» dit-il.--Oui,
+général.--Je vais vous faire un bon pour deux.--Je vous remercie,
+général.--Allez, mon brave! vous en aurez un pour les dimanches.»
+
+Arrivé près de mes chefs, ils me disent: «Mais vous n'avez plus de
+plumet.--C'est le roi de Rome qui me l'a pris.--C'est plaisant ce que
+vous dites là.--Voyez ce bon du maréchal Duroc. Au lieu d'un plumet, je
+vais en avoir deux, et j'ai porté le roi de Rome sur mes bras près d'un
+quart d'heure; il a déchiré mon plumet.--Mortel heureux, me dirent-ils,
+de pareils souvenirs ne s'oublient jamais.»
+
+Mais je n'ai jamais revu l'enfant, c'est la faute de la politique qui
+l'a moissonné avant le temps. Tous les princes de la Confédération du
+Rhin étaient à Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit
+Napoléon. L'Empereur leur fit voir une revue de sa façon sur la place du
+Carrousel. Les régiments d'infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et
+venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l'hôtel
+Cambacérès. L'infanterie de la garde était sur deux lignes devant le
+château des Tuileries. L'Empereur descend à midi, monte à cheval et
+passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait
+appeler notre adjudant-major, et lui dit: «As-tu un sous-officier qui
+soit assez fort pour répéter mon commandement? Mouton ne peut
+répéter.--Oui, Sire--Fais-le venir et qu'il répète mot pour mot après
+moi.»
+
+Voilà M. Belcourt qui me fait venir. Le général, le colonel, les chefs
+de bataillon me disaient: «Ne vous trompez pas! Ne faites pas attention
+que c'est l'Empereur qui commande. Surtout, de l'aplomb!»
+
+M. Belcourt me présente: «Voilà, Sire, le sergent qui commande le
+mieux.--Mets-toi à ma gauche, et tu répéteras mon commandement.»
+
+La tâche n'était pas difficile. Je m'en acquittai on ne peut mieux. À
+tous les commandements de l'Empereur, je me retournais pour répéter; et,
+sitôt fini, je me retournais face à l'Empereur pour recevoir son
+commandement. Tous les regards des étrangers se portèrent du balcon sur
+moi; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le
+commandement et faire demi-tour de suite pour le répéter de manière que
+son corps était toujours en mouvement. Tous les chefs de corps
+répétaient mot pour mot, et après avoir fait passer leurs hommes sous
+l'Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l'Empereur. Il
+passait au galop devant le régiment et revenait à sa place pour le faire
+manoeuvrer et le faire défiler.
+
+Cette manoeuvre d'infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche.
+Puis, je fus renvoyé par l'Empereur, et remplacé par un général de
+cavalerie. Il était temps: j'étais en nage. Je fus félicité de ma forte
+voix par mes chefs; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena
+au café dans le jardin pour me faire rafraîchir: «Comme je suis content
+de vous, mon cher Coignet!» Le capitaine tapait des mains, disant:
+«C'est moi qui l'ai forcé d'être caporal; c'est mon ouvrage. Comme il
+commande bien!--Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit
+près de son souverain; je l'écoutais, je ne levais pas les yeux sur lui;
+il m'aurait intimidé; je ne voyais que son cheval.»
+
+Après avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivâmes devant la
+compagnie; mon capitaine me prenant la main dit: «Je suis content.» Je
+fus comblé d'éloges. Arrivé à Courbevoie, la table de mes camarades
+était servie; mon chef de cuisine n'avait rien négligé et la
+distribution du vin était faite: un litre et 25 sous par homme; les
+sous-officiers, un jour de paie (43 sous); les caporaux, 33 sous. La
+gaîté était sur toutes les figures.
+
+Le lendemain, je repris mes pénibles travaux; je poussais mes cinquante
+vélites et mes consignés, je prenais mes leçons d'écriture le soir, sans
+compter la surveillance du réfectoire et la propreté de la caserne. Et
+jamais en défaut! Je me disais: «Je tiens mon bâton de maréchal, je
+serai le vétéran de la caserne sur mes vieux jours.» Je me trompais du
+tout au tout; je n'étais pas à la moitié de ma carrière, je n'avais
+encore qu'un lit de roses et il m'était réservé d'en défricher les
+épines.
+
+Il arrivait des grenadiers pour mettre les régiments au grand complet,
+et pour réformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On
+formait deux compagnies de vétérans de la garde qui se trouvaient
+heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des
+hommes superbes; je leur faisais faire l'exercice, et les
+adjudants-majors, la théorie. Ils poussèrent les vélites si rapidement
+que l'Empereur les reçut au bout de deux mois. C'était ravissant de les
+voir manoeuvrer; ils ne firent pas une faute et furent tous reçus
+sous-lieutenants dans la ligne; ils partirent pour rejoindre leurs
+régiments. L'Empereur me demanda: «Savent-ils commander?--Oui, Sire,
+tous.--Fais sortir le premier, et qu'il commande le maniement des
+armes!»
+
+Il fut ravi: «Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu'il fasse faire la
+charge en douze temps!... C'est bien... Fais sortir le n° 10 du premier
+rang. Qu'il commande le feu de deux rangs!... Fais porter les armes!
+C'est suffisant.»
+
+J'étais content d'être sorti d'une pareille épreuve. Il dit aux
+adjudants-majors: «Il faut pousser les nouveaux arrivés, et faire des
+cartouches pour la grande manoeuvre. Je vous enverrai trois tonnes de
+poudre.»--Et il partit pour Saint-Cloud.
+
+Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les
+adjudants-majors présidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour
+éviter tout danger; toutes les deux heures, ils étaient relevés et les
+pieds visités. Nous fîmes cent mille paquets; aussitôt la récolte finie,
+grandes manoeuvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries,
+avec parcs d'artillerie considérables, fourgons et ambulances.
+L'Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s'assurer si tout
+était complet; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers
+du génie tremblaient aussi devant lui. De grands préparatifs de guerre
+se faisaient apercevoir de jour en jour; nous ne savions pas de quel
+côté elle pouvait être déclarée. Mais dans les derniers jours d'avril
+1812, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir et de passer des
+inspections de linge et chaussures: trois paires de souliers, trois
+chemises, et grand uniforme dans le sac.
+
+La veille de la revue de départ, je fus appelé devant le conseil et fus
+nommé facteur des deux régiments de grenadiers, chargé de la conduite du
+trésor et des équipages; ils formaient quatre fourgons, deux pour les
+malles des officiers, et deux qui furent chargés au Trésor, place
+Vendôme; je n'eus qu'à montrer une lettre dont j'étais porteur, mes deux
+fourgons furent chargés de suite de barriques de vingt-huit mille
+francs. La garde fut consignée la veille du départ, et il ne fut permis
+qu'à moi de sortir pour régler mes comptes avec le boucher et le
+boulanger. Je rentrai à deux heures du matin; la garde était partie à
+minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait à
+Courbevoie garde magasin, reçut mes comptes, et me remit une feuille de
+route qui m'autorisait à faire donner des rations pour huit hommes et
+seize chevaux. À midi, je partais de la place Vendôme avec mes quatre
+fourgons; monté sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le
+devant, je me carrais, le sabre au côté, comme un homme d'importance.
+
+J'arrivai à Meaux à minuit et me portai de suite au corps de garde pour
+savoir l'adresse de l'adjudant-major. Je suis conduit à son logement:
+«Qui est là? dit-il.--C'est moi, major.--Vous, Coignet! ça n'est pas
+possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargés?--Oui,
+capitaine.--Vous avez volé, mon brave. Je vous verrai demain avant de
+partir. Voilà des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez
+quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons; ils
+feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma
+cheminée. Prenez-les. Bonne nuit!--Mon capitaine, dormez tranquille. Je
+resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les
+chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront
+près de leurs chevaux, et je serai prêt à sept heures pour partir.»
+
+M. Belcourt vint me trouver au poste pour s'assurer si les rations
+d'hommes et de chevaux avaient été fournies; il fut content de mon
+activité: «Vous êtes sauvé pour toute la route, vous pouvez nous
+suivre.--Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous
+les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller à la poste prendre
+les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai là à vous
+attendre pour vous remettre vos lettres.» Il va trouver le colonel et je
+fus approuvé dans ma demande. Tous les jours, j'étais arrivé avant le
+corps; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur;
+arrivé aux séjours, je faisais réparer les avaries survenues.
+
+L'Empereur était parti pour Dresde en compagnie de l'Impératrice. Dans
+cette belle ville est la plus belle famille royale d'Europe (le père et
+les fils n'ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L'Empereur y resta
+dix jours pour s'entendre avec les rois, et après avoir donné et reçu de
+l'eau bénite de cour, il se sépara de son épouse. Les adieux furent
+tristes; les beaux équipages partirent pour Paris, et l'Empereur resta
+avec ses autres pensées à la tête de ses grandes armées.
+
+Nous arrivâmes le 3 juin à Posen, et le 12 à Koenigsberg où il établit
+son quartier général. Là, nous avons un peu de repos, parce qu'il était
+allé à Dantzig où il resta quatre jours. Cela rétablit la vieille garde
+qui avait fait des marches forcées. Nous reçûmes ordre de départ pour
+Insterbourg, et nous arrivâmes le 21 juin à Wilkowski.
+
+Nous en partîmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on établit le
+quartier général dans un hameau, à une lieue et demie de Kowno. Le
+lendemain, à neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le
+Niémen; les travaux furent terminés le 25 à minuit, et l'armée commença
+à pénétrer sur le territoire russe.
+
+C'était fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent
+arides. On était souvent sans gîte, sans pain; on arrivait dans la plus
+profonde obscurité, sans savoir où tourner ses pas pour trouver son
+nécessaire. Mais la Providence et le courage n'abandonnent jamais le bon
+soldat.
+
+
+
+
+SEPTIÈME CAHIER
+
+CAMPAGNE DE RUSSIE.--JE PASSE LIEUTENANT AU PETIT ÉTAT-MAJOR
+IMPÉRIAL.--LA RETRAITE DE MOSCOU.
+
+
+Le 26 juin 1812, nous passâmes le Niémen. Le prince Murat formait
+l'avant-garde avec sa cavalerie; le maréchal Davoust, avec 60,000
+hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et son artillerie
+sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une idée de voir de
+pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres
+habitations que de mauvais villages dévastés par les Russes. Le prince
+Murat les atteignit au pont de Kowno; ils furent obligés de se retirer
+sur Vilna. Le temps qui avait été très beau jusque-là, changea tout à
+coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant
+d'arriver à un village que j'eus toutes les peines du monde à pouvoir
+atteindre. Arrivés à l'abri dans ce village, nous ne pûmes dételer nos
+chevaux; il fallut les débrider, leur faucher de l'herbe et faire
+allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que
+nous eûmes du mal à contenir nos chevaux, il fallut les attacher après
+les roues. J'étais mort de froid; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de
+mes fourgons et je m'y cachai. Le matin, quel spectacle déchirant! Dans
+le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux
+morts de froid; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit
+d'horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes
+chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient après
+mes quatre fourgons; ces malheureux tremblaient si fort qu'ils brisaient
+tout sitôt attelés, ils se jetaient dans leurs colliers à corps perdus,
+ils étaient fous et faisaient des sauts de rage. Si j'avais tardé d'une
+heure, je les perdais tous. Je puis dire qu'il fallut employer tout
+notre courage pour les dompter.
+
+Arrivés sur la route, nous trouvâmes des soldats morts qui n'avaient pas
+pu soutenir ce monstrueux orage; ça démoralisa une grande quantité de
+nos hommes. Heureusement, nos marches forcées firent partir de Vilna
+l'empereur de Russie qui y avait établi son quartier général. Dans cette
+grande ville, on put mettre de l'ordre dans l'armée. L'Empereur donna
+des ordres dès son arrivée, le 29 juin, pour arrêter les traînards de
+toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville;
+ils y étaient bien enfermés, et on leur donnait des rations; la
+gendarmerie était sur tous les points pour les ramasser. On en forma
+trois bataillons de sept à huit cents hommes; ils avaient tous conservé
+leurs armes.
+
+Après un peu de repos, l'armée se porta en avant dans des forêts
+immenses qu'il fallut fouiller, par crainte de quelques embûches de
+l'ennemi. Une armée n'y peut marcher qu'à pas comptés, pour n'être pas
+coupée. Avant son départ, l'Empereur fit partir les chasseurs de sa
+garde, et nous restâmes près de lui. Le 13 juillet, il donna l'ordre de
+lui présenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne.
+Comme les chasseurs étaient partis, toutes les promotions tombèrent sur
+nous; il fallait se trouver sur la place à deux heures pour être
+présenté à l'Empereur. À midi, je me trouvai sur la place revenant avec
+mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major
+Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement: «Mon brave, vous
+passerez aujourd'hui lieutenant dans la ligne.--Je vous remercie, je ne
+veux pas retourner dans la ligne.--Je vous dis, moi, que vous porterez
+aujourd'hui des épaulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si
+l'Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la
+garde. Ainsi, pas de réplique! à deux heures sur la place, sans
+manquer!--Eh bien, je m'y trouverai.--J'y serai avant vous.--Ça suffit,
+mon capitaine.»
+
+À deux heures, l'Empereur arrive nous passer en revue; nous étions tous
+les 22 sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux
+sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général
+Dorsenne: «Ça fera de beaux officiers dans les régiments.» Arrivé près
+de moi, il me regarde comme le plus petit; le major lui dit: «C'est
+notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne.--Comment! tu ne
+veux pas passer dans la ligne?--Non, Sire, je désire rester dans votre
+garde.--Eh bien, je te nomme à mon petit état-major.»
+
+S'adressant à son chef d'état-major, le comte Monthyon, il dit: «Tu
+prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier
+général.»--Comme je me trouvai heureux de rester près de l'Empereur! Je
+ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l'enfer,
+le temps me l'a bien appris.
+
+Le brave général Monthyon vint vers moi: «Voilà mon adresse. Demain, à
+huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres!» Le même soir, mes
+camarades fusillèrent mon sac.
+
+Le lendemain, à l'heure dite, j'arrive près du général qui me reçut avec
+la figure gracieuse d'un homme qui aime les vieux soldats: «Eh bien, me
+dit-il, vous ferez le service près de l'Empereur. Si ça ne vous faisait
+pas de peine de couper vos longues moustaches, vous me ferez plaisir;
+l'Empereur n'aime pas la moustache à son état-major. Eh bien, faites-en
+le sacrifice. Si je vous envoyais en mission, est-ce que vous auriez
+peur d'un cosaque?--Non, général.--Il me faut deux de vos camarades qui
+sachent commander, pour conduire chacun un bataillon d'isolés. Vous les
+connaissez, faites-les venir près de moi! Pour vous, je vous ai vu
+commander; vous connaissez votre affaire. J'ai trois bataillons de
+traînards à renvoyer à leurs corps d'armée. C'est vous qui demain les
+commanderez devant l'Empereur. Donc, vous viendrez avec vos deux
+camarades, et nous partirons de suite pour organiser les trois
+bataillons.»
+
+Arrivé dans cet enclos, le général appela les soldats du 3e corps, les
+mit de côté et ainsi de suite. L'opération faite, nous rentrâmes pour
+terminer nos comptes avec le quartier-maître de la garde, pour recevoir
+nos certificats et notre masse. Heureusement pour moi, les soldats du
+train m'avaient pourvu d'un beau cheval avec la selle et le
+portemanteau; je me trouvais en mesure de ce côté-là, mais je n'avais
+pas de chapeau, pas de sabre; je n'avais que mon bonnet de police et on
+m'avait retiré mes galons; je me trouvais comme un sous-officier
+dégradé; cela me fit de la peine.
+
+Je fus toucher ce qui m'était dû chez le quartier-maître ainsi que le
+certificat de mes services, et faire mes adieux à mes bons chefs. Ils me
+dirent de choisir un cheval dans mes attelages: «Je vous remercie, je
+suis bien monté, j'avais mis de côté un joli cheval tout sellé et bridé
+qui ne fait pas partie des équipages; je vous laisse tout en bon
+état.--Adieu, mon brave, nous nous verrons souvent.--Si j'avais un
+chapeau, je serais content.--Eh bien, passez ce soir, vous en trouverez
+un chez le quartier-maître; je m'en charge, dit l'adjudant-major.--Je
+suis sauvé.--Et si je puis vous trouver un sabre, je vais m'en occuper
+de suite. On vous doit bien cela.»
+
+Je les quittai confus; je vais trouver le comte Monthyon pour lui faire
+part que j'étais libéré: «Je vous ferai payer votre entrée en campagne
+comme lieutenant pour vous monter. Dépêchez-vous de finir vos affaires;
+nous ne tarderons pas à partir.--Demain, mon général, tous mes comptes
+seront terminés.»
+
+Le soir, je fus chez le quartier-maître, je trouvai un chapeau, un vieux
+sabre, et je me sentis une fois plus fort. Le lendemain matin, je me
+présente avec le grand sabre au côté et le chapeau à cornes: «Ah! c'est
+bien, dit-il, je vous trouverai des épaulettes. Nous partons le 16
+juillet; venez deux fois par jour prendre mes ordres.»
+
+Le 15 au matin, je me présente chez le comte Monthyon qui dit: «Nous
+partons demain, vous aurez 700 hommes à conduire au 3e corps. À midi, au
+château, devant l'Empereur. Je viens de faire prévenir vos deux
+camarades de se trouver à onze heures pour prendre le commandement de
+leur bataillon. Il faut aller de suite pour les passer en revue; les
+contrôles sont faits par régiment; mon aide de camp est parti pour
+faire l'appel; nous trouverons tout prêt.»
+
+Nous arrivâmes dans l'enclos, tous étaient sous les armes, formant trois
+bataillons. Il nous remit le commandement, et nous fit reconnaître pour
+leurs chefs; il nous donna nos feuilles de route et le contrôle par
+régiment.--À six heures, le 15, j'étais dans l'enclos pour faire l'appel
+par régiment. Je trouvai d'abord 133 Espagnols de Joseph Napoléon, et
+ainsi de suite. Mon appel fait, je fais prendre les armes. On ne m'avait
+pas adjoint un sergent! Un tambour et un petit musicien, voilà quel
+était tout mon état-major pour maintenir 700 hommes! Je fais porter les
+armes et former les faisceaux. À neuf heures, la soupe, et à dix heures,
+tout le monde prêt. Mes deux camarades mirent le même zèle. À onze
+heures, le comte Monthyon arrive, passe rapidement, et nous partons...
+Heureusement, j'avais un tambour; sans cela, je marchais à la muette.
+
+Mon petit musicien était à la droite du bataillon avec sa petite épée à
+la main. Nous arrivons au palais; je fais mettre mon bataillon sur la
+droite en bataille et en première ligne, les deux autres derrière moi;
+je plaçai des guides sur la ligne. Comme ils ne savaient rien, il me
+fallait les prendre par le bras, et l'Empereur me voyait de son balcon.
+
+Je fais porter les armes, et commande: «Sur le centre, alignement!
+Guides, à vos places!» Je rectifie l'alignement, et vais me placer à la
+droite de mon bataillon. Le comte Monthyon va trouver l'Empereur; ils
+descendent et l'on me fit signe d'approcher. L'Empereur me demande:
+«Combien te manque-t-il de cartouches?--373 paquets, Sire.--Fais un bon
+pour tes cartouches et un bon pour deux rations de pain et de viande.
+Fais porter les armes, par le flanc droit, et conduis-les sur la place;
+je vais les faire garder. Et de suite au pain, à la viande et aux
+cartouches!»
+
+Toutes les issues de la place étaient gardées; mes faisceaux formés. Je
+prends mes hommes de corvée, je vais aux cartouches et les distribue.
+Puis, je vais au pain et à la viande. À sept heures, toutes les
+distributions étaient terminées; j'étais mort de besoin; j'allai me
+restaurer et préparer mon beau cheval; je choisis un soldat à cheval
+démonté pour me servir de domestique. Je reçois l'ordre de partir à huit
+heures.
+
+Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je
+quitte la tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre
+tous ces traînards, en plaçant mon petit musicien à la droite pour
+marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes déserteurs se glisser dans
+le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurité. Il fallait
+mordre son frein; que faire contre de pareils soldats? Je me disais:
+«Ils vont tous déserter!»
+
+Ils marchèrent pendant deux heures; la tête de mon bataillon trouvant à
+gauche de la route un rond-point où il n'y avait pas de bois, ils s'y
+établissent de leur chef; la queue arrivait que les feux étaient déjà
+allumés. Jugez de ma surprise: «Que faites-vous là? Pourquoi ne
+marchez-vous pas?--C'est assez marché, nous avons besoin de repos et de
+manger.»
+
+Les feux s'établissent et les marmites aussi; à minuit, voici l'Empereur
+qui passe avec son escorte; voyant mon bivouac bien éclairé, il fait
+arrêter et me fait venir près de sa portière: «Que fais-tu là?--Mais,
+Majesté, ce n'est pas moi qui commande, c'est eux. Je faisais
+l'arrière-garde, et j'ai trouvé la tête du bataillon établie, les feux
+allumés. J'ai déjà beaucoup de déserteurs qui sont retournés à Vilna
+avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 traînards?--Fais comme
+tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrêter.»
+
+Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles,
+regrettant mes galons de sergent. Je n'étais pas au bout de mes peines.
+Le matin, je fais battre l'assemblée, et au jour le rappel, et de suite
+en route, en leur signifiant que l'Empereur allait faire arrêter les
+déserteurs. Je marche jusqu'à midi, et, sortant du bois, je trouve un
+parc de vaches qui paissaient dans un pré. Voilà mes soldats qui
+prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir; il
+fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et,
+toutes les fois qu'ils trouvaient des vaches, il fallait s'arrêter.
+Comme c'était amusant pour moi! Enfin, j'arrivai dans des bois très
+éloignés des villes, des parties considérables se trouvaient détruites
+par les flammes. Une forêt incendiée longeait ma droite, et je
+m'aperçois qu'une partie de mes troupes prend à droite dans ce bois
+brûlé. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est
+ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi! Je
+suis contraint de lâcher prise. C'était un complot des soldats de Joseph
+Napoléon, tous Espagnols. Ils étaient 133; pas un seul Français ne
+s'était mêlé avec ces brigands. Arrivé près de mon détachement, je leur
+fais former le cercle, et leur dis: «Je suis forcé de faire mon rapport;
+soyez Français et suivez-moi. Je ne ferai plus l'arrière-garde, cela
+vous regarde. Par le flanc droit!»
+
+Je sors de cette maudite forêt le même soir, et j'arrive près d'un
+village où était une station de cavalerie avec un colonel qui gardait
+l'embranchement pour diriger les troupes de passage. Arrivé près de lui,
+je fais mon rapport; il fait camper mon bataillon, et, sur les
+indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprète;
+il juge par la distance de mes déserteurs du village où ils ont pu
+tomber; il fait partir 50 chasseurs à cheval et les juifs pour les
+conduire. À moitié chemin, ils rencontrèrent les paysans opprimés qui
+venaient chercher du secours. Ils arrivèrent à minuit et entourèrent le
+village où ils surprirent les Espagnols endormis; ils les saisirent, les
+désarmèrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent
+attachés dans de petites charrettes bien escortées.
+
+Le matin, à 8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et étaient déliés de
+leurs entraves. Le colonel les fît mettre sur un rang et leur dit: «Vous
+vous êtes mal conduits, je vais vous former par ordinaires; y a-t-il
+parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires?»
+
+Voilà deux sergents qui font voir leurs galons cachés par leurs capotes:
+«Mettez-vous là. Y a-t-il des caporaux?»
+
+En voilà trois qui se font connaître: «Mettez-vous là! Il n'y en a
+plus?... C'est bien! Maintenant, vous autres, tirez un billet!»
+
+Celui qui tirait un billet blanc était mis d'un côté, et celui qui
+tirait noir était mis de l'autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit:
+Vous avez volé, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre
+officier; la loi vous condamne à la peine de mort; vous allez subir
+votre peine..., je pouvais vous faire tous fusiller; j'en épargne la
+moitié. Que cela leur serve d'exemple! Commandant, faites charger les
+armes à votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu.»
+
+On en fusilla soixante-deux. Dieu! quelle scène! Je partis de suite le
+coeur navré, mais les juifs étaient contents. Voilà mon étrenne de
+lieutenant!
+
+Je désirais arriver à mon terme, mais le maréchal avait de l'avance sur
+moi. À Gluskoé, où je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et
+je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk où
+deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d'être
+débarrassé de ce pesant fardeau! Enfin, j'arrive à Witepsk, le coeur en
+joie, croyant être au bout. Pas du tout! le corps du maréchal était à
+trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route à suivre,
+et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m'attendait: «Eh
+bien! où sont-ils? Tous sauvés! disent mon tambour et mon soldat, on
+leur a dit que le 3e corps n'était qu'à une lieue.»
+
+Je pars avec mon tambour et mon soldat; j'avais trois lieues à faire.
+J'arrive à quatre heures près du chef d'état-major du maréchal; les
+aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un
+soldat, se mirent à rire: «Ça ne vous sied guère, Messieurs, de rire de
+moi. Tenez, général, voilà ma feuille de route; vous verrez ma conduite
+depuis Vilna.»
+
+Lorsque ce chef d'état-major eut jeté un coup d'oeil sur mon rapport, il
+me prit à l'écart: «Où sont-ils, vos soldats?--Ils m'ont abandonné à
+Witepsk avant d'entrer en ville, au moment où je partais au galop
+prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous
+rejoindre; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus
+vite. Quant aux soixante-deux fusillés, ce ne sont pas des
+Français.--Mais vous avez souffert avec ces traînards.--J'ai sué du
+sang, général.--Je vais vous présenter au maréchal.--Je le connais et il
+me connaît, lui; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers; ils
+m'ont bien blessé.--Allons, mon brave, ne pensons plus à cela! Venez
+avec moi, je vais tout concilier.»
+
+Il arrive près de ses officiers: «Vous allez mener ce brave à ma tente;
+faites-le rafraîchir, je vais chez le maréchal, car il nous apporte du
+nouveau; vous verrez cela tout à l'heure, je vous rejoins dans
+l'instant.»
+
+Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui étaient bien
+sots: «Venez, me dit-il, le maréchal veut vous voir.»
+
+Le maréchal, voyant mon uniforme, dit: «Vous êtes un de mes vieux
+grognards.--Oui, mon général. C'est vous qui m'avez fait mettre des jeux
+de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour être admis dans
+les grenadiers que vous commandiez à cette époque.--C'est juste, je me
+le rappelle. Vous aviez déjà un fusil d'honneur de la bataille de
+Montebello, et vous avez été décoré dans ce temps.--Oui, général, le
+premier en 1804.--C'est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que
+demain; je vous donnerai mes dépêches. Où est votre corps?--Adjoint au
+petit quartier général de l'Empereur, sous les ordres du comte de
+Monthyon.--Ah! vous êtes bien. Demain, à dix heures, vous prendrez mes
+dépêches. Faites donner à ce vieux militaire la table de vos officiers
+et du fourrage à son cheval.--Oui, maréchal.--Et faites-lui remettre
+tous les reçus des hommes rentrants. Voyez dans tous les régiments,
+s'ils sont rentrés; vous m'en ferez le rapport ce soir à 8 heures. Et à
+10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk; vous y trouverez
+l'Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon.»
+
+En arrivant près des officiers, ce chef d'état-major leur dit: «Cet
+officier est notre ancien à tous, recevez-le comme il le mérite; il est
+bien connu du maréchal; faites le dîner, et après, mon aide de camp le
+conduira aux chefs de corps pour recevoir le reçu des hommes rentrés.»
+
+Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de
+l'eau dans leur vin; je fus bien reçu. Après avoir bien dîné, je fus
+conduit au camp où je trouvai mes soldats rentrés qui accouraient
+demander leur pardon de leur échauffourée à mon égard. «Je n'ai point de
+plainte à faire de vos soldats, disais-je, c'est le zèle qui les a
+emportés.»
+
+Arrivé près du colonel des Espagnols, qui était Français, je lui demande
+mon reçu: «Mais, me dit-il, il en manque la moitié.--Ils sont morts,
+colonel. Voyez le maréchal.--Comment, morts?--La moitié a été
+fusillée.--Eh bien! je vais faire fusiller les autres.--Ils ont leur
+pardon, vous n'en avez pas le droit; ils ont subi leur peine; c'est à
+l'Empereur à décider.--Combien de morts?--Soixante-deux, dont deux
+sergents et trois caporaux.--Donnez-moi des détails.--Je ne le puis, le
+maréchal attend. Mon reçu, s'il vous plaît; je pars de suite.»
+
+L'aide de camp le prend à l'écart, et après quelques mots nous partons.
+Le lendemain, à 8 heures, j'étais près du maréchal: «Voilà vos dépêches,
+partez!»
+
+À midi, j'étais arrivé à Witepsk, près du comte Monthyon, je lui remis
+mes dépêches et mes reçus; il savait tout ce qui s'était passé et
+l'Empereur en était instruit. Le maréchal avait mis deux mots pour moi
+qui flattèrent mon général: «Vous ne ferez point de service, dit-il, que
+nous ne soyons arrivés aux environs de Smolensk.»
+
+Witepsk est une grande ville, là je trouvai mes anciens camarades et mes
+bons chefs. Nous restâmes pour attendre les munitions. Les chaleurs
+excessives jointes à des privations de tous genres occasionnèrent des
+dyssenteries qui amenèrent des pertes considérables dans l'armée.
+L'Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 août; tous les corps
+composant l'armée directement sous ses ordres se trouvèrent ainsi réunis
+le 14 août sur la gauche du Dnieper, et se portèrent à marches forcées
+sur Smolensk, place forte à environ 32 lieues; l'investissement fut
+achevé le 17 août au matin. Napoléon ordonna d'attaquer sur toute la
+ligne vers deux heures de l'après-midi, la bataille fut des plus
+sanglantes. Lorsqu'elle fut engagée, je fus appelé près de lui: «Tu vas
+partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint à tous, de telle
+arme qu'ils soient, de te prêter main forte pour desseller ton cheval.
+Aux relais, tous les chevaux sont à ta disposition en cas de besoin,
+sauf les chevaux d'artillerie. Es-tu monté?--Oui, Sire, j'ai deux
+chevaux.--Prends-les. Lorsque tu auras crevé l'un, tu prendras l'autre;
+mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t'attends demain;
+il est trois heures, pars.»
+
+Je monte à cheval; le comte Monthyon me dit: «Ça presse, mon vieux,
+prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la
+route.--Mais ils sont sellés tous les deux.--Laissez votre meilleure
+selle à mes domestiques, ne perdez pas une minute.»
+
+Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier
+fléchit sous moi, je mets pied à terre, d'un tour de main je desselle et
+resselle, laissant ma pauvre bête sur place. Je poursuis ma route;
+arrivé dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps:
+«Halte-là, un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habillé, je
+suis pressé. Détellez et dessellez mon cheval.--Voilà quatre beaux
+chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous?--Celui-là!
+habille, habille! ça presse, je n'ai pas une minute.»
+
+Ah! le bon cheval, qu'il me porta loin! Je trouvai dans cette forêt une
+correspondance pour protéger la route; arrivé vers le chef du poste:
+«Voyez mon ordre: vite un cheval, gardez le mien!»
+
+Pas une heure de perte pour arriver à Witepsk! Je donne mes dépêches au
+général commandant la place. Après avoir lu, il dit: «Faites dîner cet
+officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, préparez-lui un bon
+cheval et un chasseur pour l'escorter. Vous trouverez près des bois un
+régiment campé. Il pourra changer de cheval dans les bois, à la
+correspondance.»
+
+Au bout d'une heure, le général arrive: «Votre paquet est prêt, partez,
+mon brave! Si vous n'avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24
+heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux.»
+
+Je pars bien monté et bien escorté. Dans la forêt, je trouve le régiment
+campé. Je présente mon ordre au colonel. Aussitôt lu, il dit: «Donnez
+votre cheval, adjudant-major, c'est l'ordre de l'Empereur! dessellez son
+cheval, ça presse.»
+
+Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du
+tout, toutes s'étaient sauvées ou étaient prises. Je me trouve seul sans
+escorte, je réfléchis; je ralentis le pas, je vois à une distance
+éloignée de moi, sur une éminence, de la cavalerie pied à terre; je me
+range sur le côté pour ne pas être aperçu, car c'était bien des cosaques
+qui attendaient. Je longe au plus près du bois tout à coup; il sort du
+bois un paysan qui me dit: _Cosaques!_
+
+Je les avais bien vus; sans hésiter, je mets pied à terre, et saisissant
+mon pistolet, j'aborde mon paysan, lui montrant de l'or d'une main, et
+mon pistolet de l'autre. Il comprit, et me dit: _Toc! toc!_ ce qui veut
+dire: «C'est bon.» Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant
+mon cheval avec la bride passée au bras, pistolet armé dans la main
+gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier.
+Après un long détour, il me ramène sur ma route, en me disant: «_Nien,
+nien, cosaques!_»
+
+Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux; tout en joie, je
+donnai trois napoléons à mon paysan et montai à cheval. Comme je serrais
+ses flancs! La route disparaissait derrière moi, j'eus le bonheur
+d'atteindre une ferme avant que mon cheval ne fît faux bond. Je me jette
+dans la cour; je vois trois jeunes médecins, je mets pied à terre et
+cours à l'écurie: «Ce cheval de suite! je vous laisse le mien. Lisez cet
+ordre.»
+
+Je monte encore un bon cheval qui détalait bien, mais il m'en fallait
+encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus
+devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien montés, je
+recommence la même cérémonie: «Voyez si pouvez lire cet ordre de
+l'Empereur pour me faire remplacer mon cheval.» Un gros monsieur que je
+pris pour un général, dit à l'un deux: «Dessellez votre cheval,
+donnez-le à cet officier. Ses ordres pressent; aidez-lui.»
+
+Je fus sauvé; j'arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant
+l'Empereur, le demandant. On me répond: «Nous ne savons pas.»
+Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur
+ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles; j'avance, je passe
+près d'une batterie, on me crie: «Qui vive!--Officier
+d'ordonnance.--Arrêtez! Vous allez à l'ennemi.--Où est
+l'Empereur?--Venez par ici, je vais vous mener près du poste.»
+
+Arrivé près de l'officier, il dit: «Conduisez-le à la tente de
+l'Empereur.--Je vous remercie.»
+
+J'arrive près de la tente; je me fais annoncer. Le général Monthyon sort
+et me dit: «C'est vous, mon brave. Je vais vous présenter à l'Empereur
+de suite; il vous croit pris.»
+
+Mon général dit alors à l'Empereur: «Voilà l'officier qui arrive de
+Witepsk.» Je donne mes dépêches, il regarde mon état déplorable:
+«Comment as-tu passé dans la forêt? les cosaques y étaient.--Avec de
+l'or, Sire; un paysan m'a fait faire un détour et m'a sauvé.--Combien
+lui as-tu donné?--Trois napoléons.--Et tes chevaux?--Je n'en ai
+plus.--Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les
+60 francs que le paysan a bien gagnés; donne le temps à mon vieux
+grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les
+frais de poste! Je suis content de toi.»
+
+Le lendemain, on fit l'entrée de Smolensk (17 août au matin), mais on ne
+pouvait pénétrer dans cette ville; toute la grande rue était encore en
+feu de notre côté; les Russes, de l'autre côté sur des hauteurs,
+criblaient la ville d'obus et de boulets; elle était dans un état
+déplorable. On ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de
+l'après-midi; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu'à la
+fin du jour; la ville était en feu par la plus belle nuit du mois
+d'août. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter
+jusqu'à une porte barricadée par des redoutes faites avec des sacs de
+sel; des milliers de sacs fermaient cette belle entrée; quant à la rue,
+on la traversait entre des fournaises; tous ces beaux magasins étaient
+en braise, surtout un entrepôt de sucre. On ne peut se figurer un pareil
+embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour
+se rendre maître des hauteurs; puis nous restâmes à Smolensk quelques
+jours. Pour sortir, il faut descendre une pente très rapide, traverser
+un pont et tourner de suite à droite. C'est le cas de dire que Smolensk
+nous coûta cher et aux Russes davantage; les pertes de part et d'autre
+furent considérables. De Smolensk à Moscou on compte 93 lieues,
+toujours dans de grandes forêts. C'est le 19 août qu'eut lieu le combat
+soutenu par le maréchal Ney à Valoutina, dans lequel le général Gudin
+fut frappé mortellement d'un boulet. Les Français et les Russes
+éprouvèrent dans cette affaire des pertes qui furent évaluées de chaque
+côté à plus de sept mille hommes; on peut dire que c'était une bataille
+et non un combat. L'Empereur reçut un courrier de cette affaire, et
+apprit que le maréchal Davoust avait dépassé la ligne de bataille de
+trois lieues; il avait franchi une forêt sans la fouiller et pouvait se
+faire couper par les Russes. L'Empereur le prévut et me fit partir pour
+le faire rétrograder. Arrivé près du maréchal, je lui remets mes
+dépêches; sur-le-champ il fait faire demi-tour à sa réserve, et donne
+des ordres de retraite à tout son corps, et me renvoie. Je trouve déjà
+sa division de réserve en colonnes serrées qui occupait toute la route
+dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin à gauche qui
+longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division
+en retraite et je tombe au milieu d'une colonne russe qui traversait ce
+chemin étroit. Voyant qu'elle était en déroute, je ne perds pas la
+carte, je me mets à crier d'une voix de Stentor: «En avant!» Et
+rebroussant chemin, je traverse ces fuyards épouvantés qui baissaient le
+dos en traversant le chemin, je finis par me dégager, et regagnant la
+grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes étaient dans le
+bois.
+
+Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 août pour se
+rendre aux avant-postes; je trouvai l'Empereur et rendis compte de mon
+aventure. «As-tu vu le champ de bataille? demanda l'Empereur.--Non,
+Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de
+Français.--Tu ne peux me suivre; tu partiras demain avec mes équipages
+pour me rejoindre.»
+
+Il dit à son piqueur: «Recevez mon vieux grognard, il vous suivra.» Je
+fus bien traité, et le lendemain j'eus un cheval pour laisser reposer le
+mien; on rejoignit l'Empereur à marches forcées. En abandonnant une
+ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux
+magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes; ils
+continuèrent ainsi pendant 40 lieues, faisant brûler sans pitié leurs
+chaumières encombrées de leurs blessés, que nous trouvions réduits en
+charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route; quant à leurs
+blessés, les amputations étaient bien faites, les bandes bien posées,
+mais ils les envoyaient ensuite dans l'autre monde, et s'ils n'avaient
+pas le temps de leur donner la sépulture, ils les laissaient en piles à
+nos regards. C'était un tableau déchirant. L'Empereur, après avoir
+consacré une partie de la journée du 6 septembre à reconnaître la
+position de l'ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se
+livrer le lendemain; elle est connue sous le nom de bataille de la
+Moscowa. Pour déboucher dans la plaine où étaient les Russes, il fallait
+sortir d'un bois. Dès le début, on trouvait à droite de la route, une
+grande redoute qui foudroyait tout ce qui débouchait; il fallut des
+efforts inouïs pour la prendre. Les cuirassiers l'enlevèrent, et alors
+les colonnes débordèrent dans la plaine. La grande réserve était placée
+à gauche de la grande route, et l'on ne pouvait découvrir les colonnes
+en bataille; ce n'étaient que des osiers en taillis, et des bouquets de
+bois. La nuit fut employée à se mettre en mesure; au petit jour, tous
+furent sur pied, et l'artillerie commença des deux côtés. L'Empereur fit
+faire un grand mouvement à sa réserve, et la fit passer à droite de la
+grande route, appuyée sur un profond ravin d'où il ne bougea pas de la
+journée. Il y avait là 20 à 25,000 hommes, l'élite de la France, tous en
+grande tenue. De temps en temps, en venait lui demander de faire donner
+la garde pour en finir, mais c'est en vain; il tint bon toute la
+journée. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes
+qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie; elles étaient
+toujours repoussées, et de cette position dépendait la victoire. Voilà
+le général qui m'amène à l'Empereur: «Es-tu bien monté?--Oui,
+Sire.--Pars de suite porter cet ordre à Caulaincourt, tu le trouveras à
+droite le long d'un bois; tu apercevras des cuirassiers, c'est lui qui
+les commande. Ne reviens qu'après la fin.»
+
+Arrivé près du général, je lui présente l'ordre; il lit et dit à son
+aide de camp: «Voilà l'ordre que j'attendais, faites sonner à cheval,
+faites venir les colonels à l'ordre!» Ils arrivèrent à cheval et
+formèrent le cercle; Caulaincourt leur lit l'ordre de prendre les
+redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s'emparer,
+disant: «Je me réserve la deuxième. Vous, officier d'état-major,
+suivez-moi, ne me perdez pas de vue.--Ça suffit, mon général.--Si je
+succombe, c'est vous, colonel, qui prendrez le commandement: il faut
+que ces redoutes soient enlevées à la première charge.» Puis, il dit aux
+colonels: «Vous m'entendez, allez prendre la tête de vos régiments. Les
+grenadiers nous attendent. Pas une minute à perdre! Au trot à mon
+commandement, et au galop dès qu'on sera à portée de fusil! Les
+grenadiers enfonceront les barrières.»
+
+Les cuirassiers longèrent le bois, et fondirent sur les redoutes à
+l'opposé du front d'attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux
+barrières. Cuirassiers et grenadiers français luttèrent pêle-mêle avec
+les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort près de moi. Je me
+rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis
+pas de vue. La charge terminée et les redoutes en notre pouvoir, le
+vieux colonel me dit: «Partez, dites à l'Empereur que la victoire est à
+nous. Je vais lui envoyer l'état-major pris dans les redoutes.»
+
+Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes,
+mais le maréchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et
+traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ
+de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied à terre en
+arrivant près de l'Empereur et ôtant la mentonnière qui retenait mon
+chapeau, je vois qu'il lui manque la corne de derrière: «Eh bien, me
+dit-il, tu l'as échappé belle.--Je ne m'en suis pas aperçu; là-bas, les
+redoutes sont prises, le général Caulaincourt est mort.--Quelle
+perte!--On va vous amener beaucoup d'officiers.»
+
+Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n'en étais
+pas fier, car on rit de tout. L'Empereur demanda sa peau d'ours; comme
+il se trouvait sur la pente du ravin, il était couché et presque debout.
+Là vinrent les officiers pris dans les redoutes, escortés d'une
+compagnie de grenadiers. Ils furent mis sur un rang par ordre de grade.
+L'Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur
+avaient pris quelque chose; ils répondirent que pas un soldat ne les
+avait touchés. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en
+présentant son arme à l'Empereur: «C'est moi qui ai pris cet officier
+supérieur.» L'Empereur reçoit toutes les déclarations du grenadier et
+fait prendre son nom.
+
+«Et ton capitaine, qu'a-t-il fait?--Il est entré le premier dans la
+troisième redoute.» L'Empereur lui dit: «Je te nomme chef de bataillon,
+et tes officiers auront la croix. Commandant ajoute-t-il, fais faire par
+le flanc droit, et partez au champ d'honneur.» On crie: «Vive
+l'Empereur!» et ils volèrent rejoindre leur aigle. Nous passâmes la nuit
+sur le champ de bataille, et le lendemain l'Empereur fit ramasser les
+blessés. Nous traversâmes le champ de bataille, cela faisait frémir; les
+fusils russes couvraient la terre; près de leurs grandes ambulances on
+voyait des piles de cadavres; les membres détachés du tronc étaient en
+tas. Murat les poursuivit si rapidement qu'ils brûlèrent tous leurs
+blessés; nous les trouvâmes tous en charbon; voilà le cas qu'ils font
+d'un soldat. L'Empereur quitta Mojaïsk dans l'après-midi du 12, et
+transporta son quartier général à Tartaki, petit village. Le comte
+Monthyon me fait demander: «Vous êtes bien heureux, me dit-il,
+l'Empereur vous désigne pour joindre le prince Murat qui entre demain à
+Moscou. Venez prendre les ordres de l'Empereur.»
+
+Arrivé près de Sa Majesté: «Je t'ai désigné pour aller rejoindre Murat;
+tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les
+caveaux; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon,
+donne-lui ton interprète, et mes dépêches pour Murat. Demain matin, tu
+partiras.»
+
+Que j'étais fier d'une pareille mission! À dix heures, j'étais près du
+prince Murat; je lui remets mes dépêches: «Nous allons partir, me
+dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes.--Oui, mon prince.--Mais vous
+n'avez que la moitié d'un chapeau?--Ce sont les Russes qui en avaient
+besoin pour faire de l'amadou.» Il se mit à rire aux éclats: «Vous
+sortez de la garde?--Oui, mon prince, des grenadiers à pied.--Vous êtes
+un de nos vieux. Donnez l'ordre à vos gendarmes d'être à cheval à onze
+heures pour nous rendre au pont.»
+
+On sort de la forêt. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente
+assez rapide et fait face à un grand pont d'une longueur démesurée,
+bâti sur pilotis, sans eau; il ne sert qu'à la fonte des neiges. Arrivés
+près du pont, nous trouvons les autorités et un général russe qui
+présentèrent les clefs au prince; après les cérémonies d'usage, le
+prince donna une boîte enrichie de diamants au général russe, et nous
+entrâmes par une belle rue large et bien bâtie. Nous étions précédés de
+quatre pièces de canon, d'un bataillon et d'un piquet de cavalerie; tout
+le peuple était aux croisées pour nous voir passer; des dames nous
+présentaient des bouteilles, mais personne ne s'arrêtait. Nous avancions
+au petit pas; arrivés au bout de cette immense rue, on arrive au pied du
+Kremlin. Pour y monter, c'est rapide; c'est un château fort qui domine
+la ville, divisée en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes
+basses d'une grandeur immense. Sur le sommet, à droite, se trouve le
+beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin, à gauche, un grand
+arsenal; à droite, l'église qui est adossée au palais, et en face de
+cette place, un hôtel de ville magnifique. Comme nous détournions à
+droite, nous fûmes assaillis d'une grêle de balles parties des croisées
+de l'Arsenal. Nous fîmes demi-tour; les portes furent enfoncées; le
+rez-de-chaussée et le premier étaient remplis de soldats et de paysans
+ivres, il s'ensuivit un carnage; ceux qui échappèrent furent mis dans
+l'église. J'y perdis mon cheval. Après cette échauffourée, le prince
+Murat continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de
+la ville et se porter sur la route de Kalouga.
+
+Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission; mon
+interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et
+me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprète leur en dit
+trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des
+rafraîchissements, et c'est là que je pris pour la première fois du thé
+au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu'à
+quatre gendarmes et à l'interprète. Je me fais accompagner des gardes
+pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de
+quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres
+par ces messieurs qui m'avaient bien reçu. Je fus invité dans une
+tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur
+faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils
+jetaient tous des regards dessus.
+
+Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au
+pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur démesurée; elle
+s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré
+le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument
+extraordinaire; elle est entourée de briques disposées de manière à
+pouvoir la voir. J'ai monté dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la
+cloche qui remplace celle dont j'ai parlé; elle est aussi monstrueuse,
+le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont
+inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit
+sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne
+fut pas incendiée et devint notre refuge.
+
+Lorsque j'eus rempli la mission qui m'était confiée, j'attendis
+l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait établi son quartier
+général dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever
+mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des
+soldats chargés de fourrures et de peaux d'ours; je les arrête et
+marchande leurs belles pelisses: «Combien celle-ci?--40 francs.» Elles
+étaient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: «Et
+cette peau d'ours?--40 francs.--Les voilà.»
+
+Quelle bonne rencontre que ces deux objets d'un prix inestimable pour
+moi! Je partis avec mes gendarmes chez mon général russe. L'Empereur fut
+forcé dans la nuit de quitter son quartier général du faubourg pour
+venir habiter le Kremlin par suite de l'incendie qui se manifestait dans
+les deux parties des villes basses; il fallait un monde considérable
+pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers à la fois. On dit
+que tous les galériens étaient du nombre, ils avaient chacun leur rue,
+et sortant d'une maison, ils mettaient le feu dans l'autre. Nous fûmes
+obligés de nous sauver sur des places immenses et des jardins
+considérables. Il en fut arrêté 700, mèche à la main, qui furent
+conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie était effroyable
+par un vent qui enlevait les tôles des palais et des églises; tout le
+peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent était terrible,
+les tôles volaient dans les airs à deux lieues. Il y avait à Moscou 800
+pompes, mais on les avait emmenées.
+
+À onze heures du soir, nous entendîmes crier dans les jardins; c'étaient
+nos soldats qui dévalisaient les dames de leurs châles et de leurs
+boucles d'oreilles; nous courûmes faire cesser ce pillage. On pouvait
+voir de deux à trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur
+les bras, qui contemplaient les horreurs de l'incendie, et je puis dire
+que je ne leur vis pas verser une larme. L'Empereur fut forcé de
+s'éloigner le 16 au soir pour aller s'établir, à une lieue de Moscou, au
+château de Pétrowskoï; l'armée sortit aussi de la ville qui resta livrée
+sans défense au pillage et à l'incendie. L'Empereur séjourna quatre
+jours à Pétrowskoï pour y attendre la fin de l'embrasement de Moscou; il
+y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui
+fut préservé du feu. Le grand état-major était établi au Kremlin, et le
+petit état-major, dont je faisais partie, était près des remparts, à peu
+de distance du Kremlin. Je fus employé comme adjoint, avec deux
+camarades, auprès d'un colonel d'état-major pour l'évacuation des
+hôpitaux. Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos
+chevaux et nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et
+il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire
+évacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses
+affaires; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de
+bougies; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une
+plaque d'argent; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en
+argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et en
+faisait des lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de
+banque. C'était un homme dur, à figure ingrate.
+
+Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de
+Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la
+vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du
+sucre (ses caves étaient pleines de tonneaux); elle venait souvent nous
+visiter; aussi sa maison fut respectée; elle parlait bon français. Un
+soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il était
+toujours en route avec ses trois domestiques; il nous fit voir de belles
+fourrures en renard de Sibérie. J'eus l'imprudence de lui montrer la
+mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibérie;
+la mienne était de zibeline, mais il fallut céder. Je craignais sa
+vengeance. Il eut la barbarie de m'en dépouiller pour la vendre au
+prince Murat trois mille francs. Ce pillard d'églises déshonorait le nom
+français; aussi je l'ai vu près de Vilna tomber raide mort gelé! Dieu
+l'a puni, et ses domestiques sautèrent sur lui pour le dévaliser.
+
+Tous les hôpitaux de Moscou sont sous voûtes rondes; Russes et Français
+mouraient dans ces lieux infects; tous les matins, on en chargeait des
+voitures et il fallait présider à cet enlèvement, faire renverser ces
+charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire
+une idée de pareils tableaux. Après l'incendie, on fit faire un relevé
+des maisons brûlées; le chiffre montait à dix mille, et les palais et
+églises, à plus de cinq cents. Il ne restait que les cheminées et les
+poêles qui sont très grands; c'était comme une forêt coupée; il ne reste
+que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n'y avait pas
+une pierre en fondation.
+
+Les palais occupaient la moitié de la ville avec des parcs, des
+ruisseaux, des serres considérables qui contenaient des arbres à haute
+tige et des fruits en hiver; c'était le luxe de Moscou. Quant aux
+pertes, personne ne put les calculer; personne ne peut voir de plus
+tristes tableaux.
+
+Mon pénible service terminé, j'eus quelques jours de repos. Mon général
+me dit: «Je vous attache près de moi; vous ne me quitterez plus, vous
+mangerez à ma table. Vous avez souffert dans l'emploi de l'évacuation
+des hôpitaux. Reposez-vous!» Je fus heureux d'être sous un pareil
+général; je n'avais que le souci d'approvisionner nos chevaux et de me
+mettre à table.
+
+Mon général avait douze couverts, et comme son aide de camp était un peu
+paresseux, je lui dis: «Ne vous tourmentez plus, je veillerai.» Aussi,
+tout arrivait à la maison; nous avions des provisions pour passer
+l'hiver, nous et nos chevaux. Je n'étais pas non plus exempt de service
+pour porter les dépêches à mon tour. L'Empereur passait des revues tous
+les jours; il faisait enlever des trophées de Moscou et la croix du
+tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la
+croix; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de
+hauteur, elle était massive en argent. Tous les trophées étant chargés
+dans de grands fourgons ils furent remis au général Claparède avec un
+bataillon d'escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les
+juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidité
+fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l'armée ne
+fit cesser ce brigandage. C'était déplorable à voir.
+
+Je fus envoyé pour porter des ordres au prince Murat, dans un village,
+à 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une déroute de cavalerie; les
+nôtres, montés à poil nu, avaient été surpris au pansement de leurs
+chevaux. Je ne pus voir le prince Murat; il s'était sauvé en chemise.
+C'était pitié de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le
+prince: «Il est pris, me disaient-ils; ils l'ont pris au lit.» Et je ne
+pouvais rien savoir. L'Empereur le sut de suite par les aides de camp de
+Nansouty, et, arrivant de cette pénible mission, je trouvai l'armée en
+route pour venir au secours de Murat. J'étais moitié mort, et mon cheval
+ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s'en était procuré
+deux bons, et je fus remonté. Le 24 octobre, l'Empereur assiste à la
+bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivâmes le 26 octobre sur les
+hauteurs de la Luja. L'Empereur, de la Luja, rétrograda sur Borowsk. Il
+avait donné l'ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison,
+tous ses bureaux, et de rejoindre à Mojaïsk. On ne peut se faire une
+idée de la rapidité de l'exécution des ordres; les préparatifs furent
+terminés dans trois heures. Nous arrivâmes chez notre princesse; là nous
+trouvâmes de bons chevaux qu'on avait cachés dans une cave. Nous en
+fîmes monter deux superbes, et ils furent attelés de suite à un beau
+carrosse. Durant cette opération, je préparais des provisions; d'abord
+dix pains de sucre, une boîte de thé considérable, des tasses superbes,
+et une chaudière pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions
+plein le carrosse.
+
+À trois heures nous sortîmes de Moscou. Il n'était pas possible
+d'avancer; la route était encombrée de carrosses, et tous les pillards
+de l'armée en avaient en profusion. À trois lieues de Moscou, une
+détonation se fit entendre; la secousse fut si terrible que la terre fit
+un mouvement sous nos pieds. On dit qu'il y avait 60 tonneaux de poudre
+sous le Kremlin, avec sept traînées de poudre et des artifices plantés
+sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mèche à la main, subirent leur
+sort. C'étaient tous des galériens.
+
+Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous eûmes
+atteint l'endroit de notre premier gîte, j'en avais assez du carrosse;
+je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brûler la
+voiture. Dès lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines
+inouïes que nous rejoignîmes le quartier général au delà de Mojaïsk. Le
+lendemain, l'Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et
+gémit de voir encore les cadavres sans sépulture. Le 31 octobre, à
+quatre heures de l'après-midi, il atteignit Wiazma. L'hiver russe
+commença avec toutes ses rigueurs dès le 6 novembre. L'Empereur faisait
+de petites étapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture à pied avec
+un bâton ferré à la main, et nous sur les côtés de la route avec les
+officiers de cavalerie. Tous l'oreille basse, nous arrivâmes le 9
+novembre à Smolensk. Les étapes étaient des plus pénibles, les chevaux
+mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumières,
+ils dévoraient les chaumes. Le froid était terrible déjà; 17 degrés
+au-dessous de zéro. Cela produisit de grandes pertes dans l'armée;
+Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes
+précautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace:
+passant près d'un bivac, je m'empare de deux haches, je fais sauter les
+fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d'une petite
+chaudière pour faire du thé. Arrivé à l'endroit où l'Empereur
+s'arrêtait, je faisais un feu considérable, je plaçais mon général pour
+le faire dégeler, et de suite la chaudière sur le feu pour faire fondre
+de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la
+fumée! Mon eau bouillant, je mettais une poignée de thé, je cassais du
+sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu; on prenait son thé tous
+les jours. Jusqu'à Vilna, je ne manquai pas d'amis; ils suivaient ma
+chaudière, et j'avais dix beaux pains de sucre. Ils étaient trois
+capitaines et nous ne nous sommes quittés qu'à la mort, c'est-à-dire que
+je suis resté seul.
+
+Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de
+l'Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se
+concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des
+hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs,
+ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour
+nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur
+la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les
+Russes nous serraient de près le 22; il apprit que les cosaques venaient
+de s'emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d'exécuter le
+passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les
+Russes avaient brûlé à moitié; ils étaient de l'autre côté à nous
+attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de
+fusil, nous étions déjà dans la misère. À une heure de l'après-midi, 26
+novembre, le pont de droite fut achevé et l'Empereur fît immédiatement
+passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec
+ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et
+traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village,
+ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps
+à l'armée de passer le 27. L'Empereur passa la Bérézina à une heure de
+l'après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau.
+Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur
+fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du
+pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le
+maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé,
+le maréchal me dit: «Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre
+l'Empereur.» Nous traversâmes le pont et le marais gelé; il pouvait
+porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible
+service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour
+nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et
+cette bataille leur coûta cher; nos braves cuirassiers les ramenaient
+couverts de sang; c'était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau
+plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait
+si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas.
+
+Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante; à notre départ
+du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[55] qui entourait les ponts,
+les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces
+malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et
+tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une
+idée d'un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit
+heures et demie.
+
+Aussitôt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: «Pars de
+suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voilà un guide sûr qui te
+conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour.» Il
+fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on
+nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route
+blanche de neige, mais ce n'était que peu de chose encore: nos chevaux
+ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté,
+je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il
+s'échappât. Il me dit: _Bac, tac_. Cela veut dire: _C'est bon_. Enfin
+j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à
+terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos
+chevaux dans la grange. Je lui remis mes dépêches, il présenta un verre
+de _schnapps_ et il en but le premier: «Buvez!» me dit-il en français.
+Il décachette mon paquet et me dit: «Il n'est pas possible que je fasse
+apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me
+demande à trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocèse, mais il
+faudrait un mois pour cela.--Cela ne me regarde pas.--C'est bien, me
+dit-il, je ferai mon possible.»
+
+Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval
+à la grange se mit à crier: _Cosaques! Cosaques!_ Je me voyais pris. Ce
+brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de
+suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête
+et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la réflexion; ce four
+est au ras de terre, sous voûte, très haut et long; il avait déjà été
+allumé, mais il n'était pas trop chaud, c'était supportable. Je n'eus
+pas le temps de me retourner; je mis le genou droit à terre et restai.
+J'étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence
+d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entrée de son four[56]
+pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais
+ils passaient devant la gueule du four où j'attendais mon sort; les
+minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais
+perdu. Que le temps est long quand la tête travaille!
+
+J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent
+devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me
+crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'étaient emparés
+de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village,
+pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard
+que l'Empereur m'avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour
+détourner l'ennemi. Ce digne maire vint près de moi: «Sortez, me dit-il,
+les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre
+armée. Votre route est libre.»
+
+Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre
+dans mes bras, je lui dis: «Je rendrai compte à mon souverain de votre
+action.» Après avoir pris un verre de _schnapps_, il me présenta du
+pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars
+au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modérai,
+car mon cheval aurait succombé. Je ne m'occupai plus de mon guide qui
+resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos éclaireurs, quelle
+joie! je respirais en criant: _gare! gare!_ et je mis alors la main sur
+mon morceau de pain que je dévorai. L'armée marchait silencieusement;
+les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui
+frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin
+je rencontrai l'Empereur, son état-major; j'arrive près de lui chapeau
+bas: «Comment te voilà? et ta mission?--Elle est faite, Sire.--Comment!
+tu n'es pas pris? et tes dépêches, où sont-elles?--Entre les mains des
+cosaques.--Comment! approche, que dis-tu?--La vérité! arrivé chez le
+maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont
+arrivés, et le maire m'a caché dans son four.--Dans son four!--Oui,
+Sire, et je n'étais pas à mon aise; ils ont passé près de moi pour
+entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont
+sauvés.--C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris.--Le
+brave maire m'a sauvé.--Je le verrai, ce Russe.»
+
+Il conta mon aventure à ses généraux et dit: «Marquez-le pour huit
+jours de repos et ses frais doubles.» Je rejoins le général Monthyon, je
+retrouve mes chevaux et mon sucre; j'étais mort de besoin. Le soir,
+arrivé à une lieue de l'endroit où mes dépêches avaient été prises par
+les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce
+maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en
+passant près de lui une bonne poignée de main: «J'aime les Français, me
+dit-il. Adieu, brave officier!» Je bénis encore cet homme qui me sauva
+la vie.
+
+Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans
+les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait où l'on
+couchait. Les routes étaient comme des miroirs; les chevaux tombaient
+sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de
+porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par
+la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Mais la
+garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il
+fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les
+soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des
+grillades qu'ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient
+du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues; ils s'étaient repus du
+cheval avant qu'il mourût. J'usais aussi de cette nourriture, tant que
+les chevaux purent durer. Jusqu'à Vilna, nous faisions de petites
+journées avec l'Empereur; tout son état-major marchait sur les côtés de
+la route. Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des
+prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus
+d'humanité les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le
+sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes; on n'aurait
+pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait
+baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il
+fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et
+les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était
+éteinte chez les hommes; personne même ne murmurait contre l'adversité.
+Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un
+bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les
+jetaient de côté et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient
+sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.
+
+Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de
+route, sans sacs ni fusils. C'est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de
+souffrances; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient
+plus le supporter; les corbeaux gelaient.
+
+Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la
+conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à
+droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards;
+ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques; les
+trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si
+lourds, qu'ils tombèrent. J'eus toutes les peines du monde à rejoindre
+mon poste; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis
+certain que l'homme dans l'état de faiblesse où il se trouvait n'était
+pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs
+d'économies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il était
+faible. Je m'en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux
+grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700
+francs. «Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs.» Tous
+s'en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés
+sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me
+sauvèrent la vie.
+
+À Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'armée, à ceux
+des chefs qu'il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du
+soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous
+restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car
+c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les
+dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre
+cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes,
+toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire
+fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le
+soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour
+aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de
+relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi
+c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne
+s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources;
+et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000
+chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais
+l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à notre tête
+deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de
+Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur
+sang-froid et leur courage.
+
+Le roi de Naples se porta sur Vilna; il y arriva le 8 décembre, et nous
+le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville
+barricadées avec de fortes pièces de bois; il fallut des efforts inouïs
+pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien
+chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres:
+«Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville,
+dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au
+jour. Ne perdez pas de temps.» Rentré dans mon logement, je me prépare
+pour partir; je réveille mon camarade qui n'entendait pas de cette
+oreille; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l'ennemi; à
+trois heures, je lui dis: «Partons!--Non, dit-il, je reste.--Eh bien! je
+te tue, si tu ne me suis pas.--Eh bien! tue-moi!»
+
+Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me
+suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à
+l'ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la
+porte de Witepsk; nous n'eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des
+horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements
+furent égorgés; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les
+juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l'intrépide
+Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l'armée russe
+avaient dépassé la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups
+de fusil, on les arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la
+montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de
+l'armée et les voitures de l'Empereur restèrent au pied; les soldats se
+chargèrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent
+défoncés. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne
+peut voir un pareil tableau.
+
+Nous marchâmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à
+minuit; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur
+Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par
+le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La
+retraite était urgente; le maréchal Ney l'effectua à neuf heures du soir
+après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d'artillerie, en
+approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se
+retirèrent sur l'Oder, et, après l'évacuation de Berlin, vinrent prendre
+position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du
+départ de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour
+retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Ney
+qu'il maintint l'ennemi à Kowno par son intrépidité; je l'ai vu prendre
+un fusil avec cinq hommes et faire face à l'ennemi. À de pareils hommes,
+la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d'être sous le
+commandement du prince Eugène, qui fit tous ses efforts pour réunir nos
+débris.
+
+À Koenigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient
+nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur étaient
+fermées; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de
+suite avec mes deux camarades à l'hôtel de ville; personne ne pouvait
+approcher; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l'on me fit
+passer par la croisée; on me donna trois billets de logement et nous
+fûmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit à nous
+regarder. Ils étaient à dîner; voyant ce sang-froid de leur part, je
+tire 20 francs et leur dis: «Faites-nous donner à manger, nous vous
+donnerons 20 francs par jour.--Ça suffit, dit le maître. Je vais vous
+faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la
+paille et des draps.»
+
+On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30
+francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien
+eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations.
+Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé de foin et d'avoine depuis Vilna;
+comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin!
+Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude!
+Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied
+gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter le médecin pour me faire
+faire une botte. Il fut décidé de m'en faire une fourrée en lapin, et
+d'y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me
+panser: «Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20
+francs.--Demain, à huit heures, vous l'aurez.» Je gardai donc mes
+bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier; celui-ci
+fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-né; plus d'ongles, plus
+de peau, mais dans un état parfait.--Vous êtes sauvé, me dit le médecin.
+
+Il fait appeler le maître et son épouse: «Venez voir, leur dit-il, un
+pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper.» Ils
+donnèrent de bonne grâce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis
+dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin: «Combien vous
+faut-il?--Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye
+pas.--Mais.--Pas de mais, s'il vous plaît.»
+
+Je lui tendis la main. «Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de
+vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez
+pas à l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si
+vous pouvez arriver à la saison des fraises, vous en écraserez plein un
+plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse
+autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des
+fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.--Je vous remercie,
+docteur.--Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs.--Pas du
+tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s'il vous plaît.--Combien?
+lui dis-je.--Dix francs.--Mais vous vous êtes entendus tous les
+deux.--Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au
+rhum.--Non! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu,
+braves Français.»
+
+Je suivis l'ordonnance du médecin, et jamais je ne m'en suis ressenti;
+mais cela me coûta douze francs de fraises.
+
+Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai là le
+prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre
+de la guerre: «Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant,
+et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur.
+J'ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles
+à l'armée.»
+
+Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28
+décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me
+réservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restâmes quelques
+jours à Koenigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée
+réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu'il
+fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là, l'armée
+prit une petite consistance. Je reçus l'ordre de faire faire les plaques
+de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver
+leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques
+ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois
+francs. Le vice-roi n'était pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le
+temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir;
+toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me
+disais: «Je vais joliment débarrasser l'armée.»
+
+Sur l'Elbe, le prince Eugène réunit l'armée dans une belle position; il
+avait tout prévu: soins et attentions pour son armée, rien ne manquait.
+Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait à
+tout, il n'était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour
+reconnaître l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois,
+avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d'infanterie, 700 à
+800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite,
+marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrière
+lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se
+maintint pendant trois mois sans perdre de terrain.
+
+Je reçus un jour la lettre suivante:
+
+ «Monsieur Coignet,
+
+«Je vous envoie ci-joint un exemplaire du _Moniteur_ qui contient les
+dispositions prescrites par l'Empereur pour les équipages de l'armée.
+Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard,
+mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui
+ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront
+brûlées.
+
+ «_Signé: Le Général de division,
+
+ «Chef d'état-major du major général_,
+
+ «Cte MONTHYON.»
+
+Je me rends chez mon général, et je dis: «Voilà un ordre sévère, mon
+général.--Je vais débarrasser l'armée de ses entraves. Pas de grâce pour
+personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui
+n'auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces
+pillards d'armée; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre
+à notre artillerie.--Vous êtes le maître d'agir. Cette mission sera
+orageuse pour moi.--Je suis là pour vous seconder. Qu'ils viennent se
+plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât; et le reste,
+vous le remettrez à l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.»
+
+
+
+
+
+HUITIÈME CAHIER
+
+JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.--CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.--LES ADIEUX DE
+FONTAINEBLEAU.
+
+
+Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de
+l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer
+sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les
+Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous
+laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans
+être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille.
+Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même
+temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le
+prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en
+flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen.
+L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait
+l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de
+Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement
+à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute
+cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes.
+Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons
+et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au
+champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour
+retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous
+silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des
+couronnes.
+
+Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre
+reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs;
+l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais
+toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se
+touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer.
+
+Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la
+rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le
+conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon.
+
+Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du
+pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des
+états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste
+fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de
+curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je
+faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout
+harnachés, sans compter les voitures attelées de boeufs. Je fis conduire
+200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste;
+les boeufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me
+montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais
+un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!»
+
+Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du
+ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux
+grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.--Il se peut, mon
+prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.--Eh bien! je
+le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il
+continuera ses fonctions.»
+
+Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il
+se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?--Oui, mon
+général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.--Allons dîner!»
+
+Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval
+demain.--Mais, mon général, vous dites: Capitaine...--Oui, voilà la
+lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai
+fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination
+en attendant votre lettre de service.
+
+--Combien je suis heureux!
+
+--Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de
+suite des épaulettes de capitaine.--Mais, général, comment?--J'ai fait
+donner permission à un passementier de s'installer dans la grande
+rue.--Je vais le trouver, si vous me le permettez.--Allez, mon
+brave.--Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous
+dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et
+leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel
+pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors:
+«Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action
+des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé
+nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des
+vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous.
+Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait,
+mon général?--Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue,
+mais les autres voitures?--Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées
+au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J'ai pris cela
+sous ma responsabilité.--Vous avez bien fait.»
+
+Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient
+coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est
+du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.»
+
+Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une
+bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures
+sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une
+plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers
+six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit
+en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la
+cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de
+cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme
+nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux
+coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au
+maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le
+maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui
+était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques
+heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du
+quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la
+route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de
+la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la
+tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait
+le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il
+a perdu ses enfants.»
+
+Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp,
+accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan;
+il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp,
+il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait
+l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse.
+
+Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement
+pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle
+campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit
+connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un
+effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était
+en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent
+douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit
+7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août.
+L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent
+à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr
+restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui
+ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre
+heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et
+2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ
+3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent
+blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par
+torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur
+présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre
+gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une
+redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent
+pas des palissades de l'enceinte.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la
+ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde,
+nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la
+figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?--C'est mon pruneau,
+Sire.--Ah! tu chiques?--Oui, Sire.--Prends ta compagnie et va prendre
+cette redoute qui me gêne.--Ça suffit.--Tu marcheras le long des
+palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de
+suite.»
+
+Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à
+cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court
+à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant
+seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe
+son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en
+deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur,
+qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant
+par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena
+au milieu de sa compagnie.
+
+Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie),
+je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui
+avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis
+content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier
+lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton
+sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie
+tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les
+épaules.
+
+Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint
+prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans
+des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur
+nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour
+l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma
+mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très
+longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses
+généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la
+main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du
+terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et
+l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste.
+Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier:
+«Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les
+empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'oeil dans
+la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils
+seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde:
+leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite
+lorgnette dit: «Moreau est tombé!»
+
+Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena
+l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait
+prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre
+Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que
+les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il
+l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes
+contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous
+diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en
+écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de
+l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de
+traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut
+mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au
+grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On
+blasphémait contre l'Empereur: «C'est un ---, disaient-ils, qui nous
+fera tous périr.»
+
+J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de
+cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que
+notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous
+porter à marches forcées.--J'approuve votre idée, mais l'Empereur est
+têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.»
+
+L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment
+d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la
+fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa
+santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur
+comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré
+dans les vallées de Toeplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite,
+celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de
+Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14
+septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit
+diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du
+15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença
+l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette
+première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa
+la victoire indécise.
+
+Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence
+sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur
+m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée
+de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les
+cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de
+bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre
+de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18
+octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je
+voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur
+le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de
+bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et
+marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division
+d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je
+donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir
+prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de
+cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et
+tirent à toutes volées sur nous.
+
+J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas
+dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis
+aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes
+après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine.
+Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les
+boulevards et la grande chaussée.»
+
+Je pars en plaçant le premier piqueur à la tête de mes attelages. Près
+du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et
+deux soldats: «Que faites-vous là?» leur criai-je.--Ils me disent en
+italien: «Ils sont morts (les canonniers).--Mettez-vous à la tête des
+voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tête!» Je me
+trouvais fier d'avoir cette pièce pour ouvrir ma marche.
+
+Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser
+couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second
+boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la
+promenade; ma pipe n'est pas plutôt allumée qu'un obus tombe près de
+moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'équilibre, mais voilà
+les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait; je ne
+pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette
+dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des
+attelages, je criais: «Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons;
+le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos
+pistolets au poing! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la
+tête; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures
+de notre maître.» Deux de mes piqueurs avaient été atteints; la
+mitraille avait enlevé deux boutons à l'un et percé l'habit de l'autre;
+j'avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut
+blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l'embouchure du
+défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui
+sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre,
+et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand
+pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit
+pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait
+défiler son parc, je l'aborde: «Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez
+me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les
+voitures de l'Empereur, le trésor et les cartes de l'armée. J'ai l'ordre
+de les conduire au delà du fleuve.--Oui, mon brave, sitôt que nous
+aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous
+faire traverser le pont.--Voilà, lui dis-je, une pièce de canon qui
+était abandonnée; je vous la remets tout attelée.--Allez la chercher,
+dit-il à deux canonniers, je la prendrai.»
+
+Je retourne au galop vers mon convoi: «Nous sommes sauvés, dis-je aux
+piqueurs; nous passerons, faites atteler.» Je reste près du petit pont
+et mes voitures arrivent; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le
+pont, je dis aux canonniers: «Partez rejoindre vos pièces», et je
+remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve
+plus l'artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je
+rencontre les ambulances de l'armée commandées par un colonel de
+l'état-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon
+premier piqueur lui dit: «Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder
+la moitié du chemin.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Je vais
+en faire part à l'officier qui commande, répliqua le piqueur.--Qu'il
+vienne, je l'attends!»
+
+Il vient me rendre compte, je pars au galop; arrivé près du colonel, je
+le prie de me céder la moitié du chemin. «Puisque vous l'avez cédée au
+parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite,
+et nous doublerons.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Est-ce là
+votre dernier mot, colonel?--Oui.--Eh bien! au nom de l'Empereur,
+appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule.» Je le pousse du
+poitrail de mon cheval, répétant: «Faites appuyer à droite, vous
+dis-je.» Il veut mettre la main à son épée: «Si vous tirez votre épée,
+je vous fends la tête.» Il appelle à son secours des gendarmes qui
+disent: «Démêlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous
+regarde pas.» Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son
+ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me
+dit: «Je rendrai compte de votre conduite à l'Empereur.--Faites votre
+rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'après vous, je vous en donne
+ma parole.»
+
+Je passai le grand pont; à gauche est un moulin, et entre les deux un
+gué où toute l'armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est
+encaissée et très profonde, les bords sont à pic; elle fut le tombeau de
+Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me
+placer derrière cette belle batterie qui m'avait protégé. Quand la nuit
+vint, les deux armées étaient dans la même position qu'au commencement
+de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de
+quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles
+épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il
+nous restait à peine 16,000; il était impossible de conserver plus
+longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. À
+huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la
+ville et s'établit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, où il passa la
+nuit à dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain,
+mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l'artillerie
+et aux troupes; il me fit appeler: «Eh bien, et vos voitures? Comment
+vous êtes-vous tiré de cette bagarre?--Bien, mon général, toute la
+maison de l'Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l'armée;
+rien n'est resté en arrière, j'ai tout sauvé, mais j'ai dix boulets qui
+ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement.» Et je lui
+conte mon affaire du défilé avec le colonel; il me dit qu'il en ferait
+son rapport à l'Empereur. «Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai
+l'Empereur demain matin. Qu'il se présente! il devrait être sur le champ
+de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de
+l'ennemi; il va avoir un _savon_ de l'Empereur. Vous étiez à votre
+poste, et lui n'y était pas.--Mais, général, je l'ai mené dur; je
+voulais lui fendre la tête. S'il avait été mon égal, je l'aurais sabré,
+mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.--Eh bien! je me
+charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous étiez
+autorisé de l'Empereur, et lui pas.» Jugez si j'étais content!
+
+Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de
+bataille; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons.
+C'était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue
+touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'éloigna de Leipzig. Il se
+dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de
+Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l'artillerie de ne
+faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la
+ville, l'arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais
+les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de
+l'autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que
+l'armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu
+à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux
+troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce
+dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l'Elster à la
+nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus
+heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français
+échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu'à deux heures de
+l'après-midi furent faits prisonniers; 250 pièces d'artillerie restèrent
+au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva à son quartier général bien
+fatigué; il avait passé la nuit sans dormir; il était tout défait: «Eh
+bien! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils?--Tout
+est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les
+promenades.--Fais-le venir! Il a eu une affaire sérieuse avec un
+colonel.--Je le sais, dit le général.--Fais-les venir tous les deux,
+qu'ils s'expliquent.» Le général conte l'affaire. J'arrive près de
+l'Empereur. «Où est ton chapeau?--Sire, je l'ai jeté dans une des
+voitures, je ne peux le retrouver.--Tu as eu des raisons sur la grande
+chaussée?--Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a
+répondu qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de moi, je lui ai dit: «Au
+nom de l'Empereur, appuyez à droite!» Il l'avait fait pour l'artillerie
+et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l'ai menacé;
+s'il avait été mon égal, je l'aurais sabré.»
+
+L'Empereur se tournant vers le colonel: «Eh bien! que dis-tu? tu l'as
+échappé belle; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans
+mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison.
+Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!»
+
+Après que l'Empereur eut réuni tous nos débris, l'armée traversa la
+Saale dans la journée du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un
+petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi
+Murat quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première
+journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi
+que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restèrent
+fidèles. L'armée partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta
+successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant été informé d'une
+manoeuvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur
+Hanau. Arrive devant la forêt que la route traverse aux approches de
+cette ville, Napoléon passa la nuit à faire ses dispositions. Le
+lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait:
+«Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort.
+Tenez-vous prêts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez
+pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le
+chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de
+grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous
+serez commandés par Friant.» Et il se promenait, parlait à tout le
+monde, mais les traînards n'étaient pas bien reçus. Tout cela se passait
+dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l'ennemi;
+mais nous avions affaire à un plus fort que nous; l'armée bavaroise qui
+nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes.
+L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les
+grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant
+partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval,
+avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers
+l'Empereur: «Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à
+cheval?--Va, me dit-il, c'est un brave de plus.»
+
+Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demandé;
+je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette
+masse qui les attendait de pied ferme de l'autre côté d'un ruisseau qui
+traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables.
+Nous fûmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profité, il
+fallait poser les armes. Impossible de manoeuvrer, on enfonçait dans la
+bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient à tourner la position; les
+chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent
+résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la
+foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le
+plus épouvantable que j'aie vu de ma vie.
+
+Je me trouvais à l'extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais
+suivre le capitaine: «Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'êtes
+pas de taille, vous gêneriez la manoeuvre.»
+
+J'étais contrarié, mais je me contins; en jetant un coup d'oeil à ma
+gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est
+entouré du côté où je me trouvais d'une muraille très élevée qui masque
+les maisons.) Je m'élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de
+mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur
+moi. Je m'arrête; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa
+longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai
+encore chez moi). Je l'aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la
+tête. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et
+pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le
+vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa
+queue en panache. L'Empereur me voyant près de lui: «Te voilà de retour?
+À qui ce cheval?--À moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai
+coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave;
+c'est lui qui m'a chargé.--Te voilà monté sur un bon cheval; fais
+préparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort,
+sitôt le chemin libre.--Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns
+sur les autres.--Je vais faire déblayer la route de suite.
+
+Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté: «La victoire est
+complète.» Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une
+journée de bonheur.
+
+Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de
+faire passer son parc. Je reçus l'ordre de partir sous bonne escorte, il
+faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la
+nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de
+beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit
+sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d'abandonner,
+opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna
+l'entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'armée se mit
+en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'armée
+bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés; celle
+des Français s'éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille
+malades ou blessés. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à
+Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9
+novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud.
+L'armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux
+débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd'hui dénuée
+de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises;
+ils furent atteints d'une fièvre jaune et on les trouvait morts tous
+pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs
+parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pénible corvée à faire,
+car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts
+dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de
+grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin.
+
+Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacés d'être mitraillés; on
+renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou,
+c'était à moi que cette pénible corvée était échue; toutes les voitures
+de l'Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent
+jamais!
+
+Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps
+dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements,
+et nous fûmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait
+d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze
+cents gendarmes à pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une
+nouvelle armée. À Paris, il les a réunis aux gardes d'honneur, mais tout
+cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à
+toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis
+contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant
+partout où ils se sont trouvés en présence de l'Empereur, ils ont été
+battus. Si l'énergie de ses généraux n'avait pas ralenti, les ennemis
+auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune
+et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand
+homme; il était partout, il voyait tout.
+
+Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la
+Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce
+n'était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La
+ville fut massacrée par la fusillade et l'on pouvait compter dans les
+fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les
+arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent
+pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés
+perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour
+prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une
+position d'où ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos
+troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À
+force de manoeuvrer, les terres se détrempèrent; la journée s'avançait,
+on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant
+l'Empereur, à cheval près d'un enclos, se préparait à tenter un dernier
+coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui
+emmenaient une pièce de canon: «À moi, me dit-il, au galop!» Il part
+comme la foudre; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux
+soldats du train ramenèrent leur pièce. À ce moment, l'Empereur lui dit:
+«Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse.
+Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement.»
+
+Le voilà qui passe devant sa première ligne; s'arrêtant au centre des
+régiments, il dit: «Soldats, je suis votre colonel; je marche à votre
+tête; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris.» Tous
+les soldats crient: «Vive l'Empereur.» La nuit arrivait, il n'y avait
+pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en
+valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put
+les contenir, ils passèrent à la course devant l'état-major. Le grand
+élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne
+qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est
+rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but; tous
+les obstacles sont surmontés. C'est le 29 janvier à la nuit que Brienne
+fut enlevé; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les
+combattants; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les
+Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés; nos
+troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu'elles
+heurtèrent l'état-major du général Blucher; il perdit beaucoup
+d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de
+Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs
+reprises par nos tirailleurs, le feld-maréchal n'avait dû son salut qu'à
+la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L'Empereur
+fit alors faire un _à-gauche_, ne s'arrêta pas au château, et poursuivit
+l'ennemi jusqu'à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de
+cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas
+des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir; ils
+se ruèrent d'abord sur un des généraux qui cria: «Aux cosaques!» et se
+défendit. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à
+redingote grise courut sur lui; le général Corbineau se jeta d'abord à
+la traverse, mais sans succès; le colonel Gourgaud, qui causait en ce
+moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à
+bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur
+ces maraudeurs. Il était temps de s'arrêter; tout le monde était sur les
+dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans
+manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces
+et s'étaient battus comme des lions; un contre quatre.
+
+De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive
+gauche de l'Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er
+février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert; ils reçurent une
+bonne frottée; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l'Aube,
+au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première
+bataille rangée de la campagne; nous conservâmes notre champ de
+bataille, mais rien au delà; nous ne pûmes recommencer le lendemain.
+Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11
+février, on se battit à Montmirail. Partout où l'Empereur se trouvait,
+l'ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry; le 15, combat de
+Gennevilliers; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées
+de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de
+nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur
+Montereau; c'est là que l'Empereur avait placé un corps d'armée pour les
+recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et
+tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau
+fut dévasté; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville.
+L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'armée,
+dit: «Au galop!» Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la
+route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il
+distingua de cette position l'ennemi qui défilait sur le pont de
+Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre:
+«Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un
+tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manquée, je vole
+à ton secours avec ma vieille garde.» Et nous voilà partis.
+
+Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous
+arrivâmes sans être arrêtés; nous tournons à gauche par quatre sur le
+pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n'était pas passée. En
+arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle
+pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits;
+nos chevaux volaient. J'étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la
+bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d'être rapporté. En
+franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant
+intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des
+pièces de bois pour aider au passage.
+
+Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg
+étant encombré des voitures de l'arrière-garde, nous ne pouvions passer
+qu'à coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui échappèrent à notre
+fureur se fourrèrent sous les fourgons. L'écume sortait de la bouche du
+maréchal, tellement il frappait.
+
+Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une
+plaine immense, le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais
+l'Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser
+les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours.
+Ce bataillon nous sauva; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie.
+Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les
+avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La
+terre fut jonchée de chevaux et d'hommes, et nous pûmes atteindre le
+faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son
+artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont,
+sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en
+batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est là que l'Empereur
+fut canonnier; il pointait lui-même les pièces. On voulut le faire
+retirer: «Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore
+fondu.» Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi
+par l'homme qu'il avait élevé à une haute dignité! Il était furieux d'un
+pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous
+remontâmes près de l'Empereur. «Votre rapidité dans cette charge,
+dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.--Vos
+chasseurs nous ont sauvés», dit le maréchal.
+
+J'étais si content de moi que, mettant pied à terre, j'embrassai mon
+cheval; grâce à lui, j'avais sabré à mon aise.
+
+Le 21, combat de Méry-sur-Seine; le 28, combat de Sézanne; le 5 mars,
+combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques;
+le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs
+considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille
+garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d'Espagne, qui firent des
+prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la
+nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes
+faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la
+ville étaient barricadées; près de la porte qui fait face à la route de
+Paris, se trouve une élévation surmontée d'un moulin à vent. L'Empereur
+y établit son quartier général en plein air. Nous lui fîmes un bon feu;
+l'on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de
+Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea près du bon feu; nous
+tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l'avance à dix
+heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable
+sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: «Que se passe-t-il par
+là?--C'est un _hourra_, Sire, lui répond son aide de camp.--Où est un
+tel? (C'était un capitaine commandant une batterie de 16.)--Le voilà,
+Sire!» lui dit-on.
+
+Il approche de l'Empereur: «Où sont tes pièces?--Sur la route.--Va les
+faire venir.--Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne
+est devant moi.--Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il
+faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c-- si tu ne perces pas
+les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les
+fossés.»
+
+Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu
+de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers
+et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces
+passèrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant
+le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route
+dans une belle place face à la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le
+malheur voulut qu'il se trouvât deux pièces en batterie près des portes,
+en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout.
+Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les
+redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade,
+l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en
+ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque
+escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se
+mettre en bataille derrière les pièces; on fait cesser le feu et tous se
+précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils
+traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme
+éclaira les croisées. Ce n'étaient que lumières; on aurait pu ramasser
+une aiguille. L'Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit
+dans Reims, et les Russes en pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à
+discrétion, leur _hourra_ leur coûta cher. Si l'Empereur avait été
+secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient
+perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la
+force, il fallut succomber.
+
+Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulûmes tenter un
+dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard; l'ennemi
+était au bord de la forêt et Paris s'était rendu sans résistance. Il
+fallut revenir à Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de
+tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités; ils le forcèrent
+d'abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et
+lui parla de moi: «Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de
+ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de
+bataillon, mais il est trop tard.» Il lui fut accordé six cents hommes
+pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne
+volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer:
+«Je vais les choisir. Que personne ne bouge!» Et passant devant le rang,
+il désignait lui-même: «Sors, toi!» et ainsi de suite. Cela fut long.
+Puis il dit: «Voyez si j'ai mon compte.--Il vous en faut encore vingt,
+dit le général Drouot.--Je vais les faire sortir.»
+
+Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il
+rentra dans son palais, disant au général Drouot: «Tu conduiras ma garde
+à Louis XVIII à Paris après mon départ.»
+
+Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il
+donna l'ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces
+vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il
+descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta
+devant ses vieux grognards: «Que l'on m'apporte mon aigle!» Et le
+prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut
+touchant! On n'entendait qu'un gémissement dans tous les rangs; je puis
+dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour
+l'île d'Elbe. Ce n'était qu'un cri: «Nous voilà donc laissés à la
+discrétion d'un nouveau gouvernement.» Si Paris avait tenu vingt-quatre
+heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris
+ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire
+contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai
+conservé la mienne comme souvenir.
+
+
+
+
+NEUVIÈME CAHIER
+
+EN DEMI-SOLDE.--LES CENT JOURS ET WATERLOO.--RENTRÉE À AUXERRE.--DIX ANS
+DE SURVEILLANCE.--MON MARIAGE.--1830. JE SUIS NOMMÉ PORTE-DRAPEAU DE LA
+GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.
+
+
+Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements,
+avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner;
+je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaçai mon
+domestique à la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je
+partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans
+cette ville toute l'année 1814.
+
+Je ne connaissais personne; je finis par être invité chez M. Marais,
+avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il
+poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous
+avait dépouillés d'un peu de biens du côté de notre mère. C'était le
+beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura
+dix-sept ans. Je ne l'appris qu'à mon arrivée de l'armée. Lorsque mon
+procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me
+posai là dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires
+déclamer et blasphémer contre moi. C'était terrible de me voir
+vilipender par l'avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin
+s'adressait ainsi au tribunal: «Le voilà, en me montrant, ce lion
+rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence; je l'ai vu à
+Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.»
+
+Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière; je fourrais des prises de
+tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps
+que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la
+parole au président: «Je prie le tribunal de remettre ma cause à
+huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres
+de services.» Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi; je pris de suite
+mes lettres de service avec brevets et certificats à l'appui.
+
+À la huitaine, mon procès fut appelé; je portai tous mes papiers sur le
+bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces
+papiers, il les examine; après les avoir compulsés, il en fit part à ses
+juges, et il interpella Chapotin: «Monsieur Chapotin, répondez.
+Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville?--Non, Monsieur le
+Président.--Eh bien, le capitaine Coignet y était; en voilà la preuve
+par ses lettres de service. Il était loin d'Auxerre à cette époque, il
+défendait sa patrie et vous l'avez injurié, vous lui devez des excuses,
+il vous a écouté avec un sang calme qui est d'un homme réfléchi.»
+
+M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du
+tribunal, il voulait m'emmener chez lui dîner; je le remerciai. Mon
+procès était interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent
+ruinés avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient être
+suffisants: «Jamais ce procès ne finira», me dit-on.
+
+Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès,
+pour lui conter que, durant que j'étais sous les drapeaux, l'on m'avait
+dépouillé d'un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait
+depuis dix-sept ans: «Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il,
+mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la
+porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit: «Allez, mon brave;
+votre procès sera terminé.»
+
+Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre; après
+lecture, il dit à son secrétaire: «Écrivez à M. Rémon, président, et à
+M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres
+et justice vous sera rendue. À quel corps apparteniez-vous?--À
+l'état-major de l'Empereur.--Avez-vous été en Russie?--Oui, Monsieur le
+Ministre.--C'est bien, partez pour votre département.»
+
+J'arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets
+ma lettre; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre,
+faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait
+tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre
+cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé: «Il
+faut vous mettre des sangsues.--Combien? Vous ne le savez pas, répond le
+docteur,... autant qu'il y a d'avoués à Auxerre.» (On disait qu'il
+faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président; ce
+bon vieillard me reçut affablement: «Voilà une lettre du ministre de la
+justice pour vous.--Voyons», me dit-il.--Après lecture: «Vous connaissez
+donc le ministre?--Je connais le prince de Cambacérès.--Votre affaire
+sera terminée sous peu.--Il est temps: dix-sept ans, c'est long.--C'est
+vrai», dit-il.
+
+Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des
+hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je
+louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabitée, par
+bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche
+arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la
+modique demi-solde. J'allai trouver le général et de là chez M. de
+Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour
+recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour
+cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappèrent le
+grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre
+Légion d'honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde
+se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui
+commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde
+pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volonté pour
+conduire des déserteurs à Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la
+parole: «C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux
+officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j'irai à cheval et
+que les rations pour mon cheval me seront accordées.--Ça suffit», dit le
+général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas
+compte de mes rations, je réclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me
+rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès: «Je
+vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va être
+plaidé à fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne
+sont pas prêts.» Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les
+procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de
+l'avoué.
+
+Je pris patience; je me rendais au café Milon; je trouvai des groupes de
+vieux habitués qui parlaient politique; ils m'abordèrent pour me
+demander si je savais des nouvelles: «Point du tout, dis-je.--Vous ne
+voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.--Je vous jure
+que je ne sais rien.--Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est passé
+un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait
+faire arrêter.--Je ne vous comprends pas.--Vous faites l'ignorant. C'est
+pour cela qu'il a gardé son cheval, dit l'un d'eux; il attend la _capote
+grise_.--Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous
+compromettre.»
+
+Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir
+mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des
+bruits qui circulaient: «Vous seriez content, dit-il (je souris)... Je
+vous vois d'ici monter à cheval. S'il venait, vous partiriez.--De bon
+coeur, c'est vrai!--Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire.
+Restez à dîner; j'ai besoin de quelques notes.» Le mardi suivant, mon
+procès fut appelé et plaidé à fond; le délibéré fut remis à 15 jours.
+Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est
+gagnée, ils vont être rossés d'importance»; mais j'étais loin de compte,
+je n'en vis la fin qu'en 1816.
+
+Une tempête se préparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres.
+On débitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur était débarqué à
+Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde
+était dans la consternation; mais la certitude éclata lorsqu'il nous
+arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e, avec le maréchal
+Ney à sa tête. On disait qu'il allait pour arrêter l'Empereur: «Ça n'est
+pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu à Kowno prendre un fusil et
+avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l'Empereur nommait
+son lion, ne peut mettre la main sur son souverain.» Cela me faisait
+frémir, j'étais aux écoutes, je n'arrêtais pas. Enfin, le maréchal se
+rend chez le préfet; il fut fait une proclamation publiée dans toute la
+ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte
+était revenu et que l'ordre du Gouvernement était de l'arrêter. Et _à
+bas Bonaparte! Vive le Roi!_ Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e
+de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive
+l'Empereur! Qu'aurait fait ce maréchal sans soldats? Il fut contraint de
+fléchir.
+
+Le soir, cette avant-garde arriva à l'hôtel de ville, mais pas comme
+elle était partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le
+soir. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut
+que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et
+crier à tue-tête: «Vive l'Empereur!» Je puis dire que je me dilatais la
+rate.
+
+Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour
+voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige
+avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes
+arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de
+ligne se forme en carré et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit
+former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir près de
+lui: «Te voilà, grognard.--Oui, Sire.--Quel grade avais-tu à mon
+état-major?--Vaguemestre du grand quartier général.--Eh bien, je te
+nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier
+général. Es-tu monté?--Oui, Sire.--Eh bien, suis-moi, va trouver
+Monthyon à Paris.»
+
+Ce beau cercle d'officiers formé autour de l'Empereur firent une
+couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L'Empereur leur dit:
+«Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien à
+craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse
+d'Angoulême.»
+
+Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans
+la première pièce, je trouvai le général Bertrand. «Vous voilà, vous
+êtes content, vous nous restez.--Oui, mon général.--Vous viendrez me
+voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre
+gendarmerie s'est donc sauvée?--Je ne sais pas, mon général.--L'Empereur
+est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je
+crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà
+deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer
+chercher par les agents de police; la soutane va être secouée; il en est
+bien sûr.»
+
+Un instant après, je vois arriver l'abbé Viard, bien penaud en passant
+au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l'introduit près
+de l'Empereur pour recevoir son _galop_. Le corps d'officiers arrive
+pour être présenté avec son colonel; au sortir, celui-ci vient près de
+moi: «Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?--C'est vrai,
+colonel.--Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice à
+Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.--Vous avez
+grandi; votre carrière est belle, colonel.--Je vous remercie; nous nous
+reverrons à Paris. Qu'il commande bien! dit-il à ses officiers, je vous
+ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà, Messieurs!» Et il me serra
+la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis
+pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans
+une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de
+troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on
+marchait de nuit); les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes
+notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je
+descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon
+général Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nommé à Auxerre
+vaguemestre général du grand quartier général. «Que je suis content, mon
+brave, de vous avoir près de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me
+regarde.» Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: «Je désire parler
+au général Bertrand.--Je vais l'appeler», me dit le général Drouot. Le
+général arrive: «Déjà, mon brave! vous avez donc pris la poste?--Je suis
+venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six
+jours, mon général.--Accordé! partez!»
+
+Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j'arrive le samedi matin.
+À cette époque le public se promenait à l'Arquebuse le dimanche. Sur les
+quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir
+comme si je n'avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué
+qui me dit: «Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.--Mais il
+faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre à Paris.--Eh
+bien, elle restera en suspens.» Je partis pour prendre mon poste,
+j'arrivai chez mon frère; je fus le lendemain chez mon général: «Vous
+voilà, mon brave? Voilà votre brevet; vous avez droit au logement avec
+votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de
+l'arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut
+vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit
+comme faisant partie du _bataillon sacré_ à 300 francs, vous irez les
+toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes
+ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi.»
+
+Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et
+présentai mon brevet au maire qui dit après l'avoir lu: «Vous êtes le
+frère du logeur du marché d'Aguesseau?--Oui, Monsieur.--Vous êtes
+vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l'état des
+ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.--Je
+vous remettrai cela, j'en prendrai note.--Vous me rendrez service,
+crainte d'abus.--Vous l'aurez sous trois jours.--Depuis quand êtes-vous
+à Paris?--Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me
+présenter sans ordre pour avoir mon logement.--Eh bien, vous y avez
+droit depuis votre arrivée à Paris; tout le bataillon sacré est logé
+chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de
+votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre
+paye, et pour votre logement (6 fr. par jour).» Je partis avec la main
+pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j'avais mon logement et
+mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300
+francs de gratification du _bataillon sacré_. Arrivé près du capitaine
+qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers
+n'étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être
+capitaine d'une compagnie de cent officiers): «Je viens, capitaine,
+réclamer les 300 francs qui me sont dus.--Comment vous
+nommez-vous?--Coignet.» Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: «Je
+n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.--Mais vous
+avez mon argent.--Je vous dis que la paye est terminée.--Ça suffit,
+capitaine, je vais voir cela.»
+
+C'était un vieil émigré qui s'était présenté à l'Empereur pour reprendre
+du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général
+Bertrand du désappointement que j'avais eu: «Ce n'est pas possible! ce
+vieux chevalier ne veut pas vous payer?--Du tout, mon général.--Eh bien!
+je vais vous donner un petit poulet pour lui.» Je reviens avec la
+lettre: «Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet,
+il est tout plumé.» Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit
+billet, et se retournant de mon côté: «Pourquoi avoir été aux Tuileries?
+ce n'est pas votre place.--Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre
+général et fourrier du Palais, c'est moi qui suis chargé du logement de
+l'armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous
+m'avez reçu. Mes 300 francs, s'il vous plaît.» Je fus payé de suite et
+portai cet argent à mon frère; je fus chercher mes coupons pour toucher
+mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa.
+J'avais droit à trois rations par jour; cela ajouté à mon mois de 300
+francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter
+et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux
+près du Carrousel, chez un royaliste qui s'était sauvé; je les achetai
+2,700 francs, ils étaient très beaux; mon frère me prêta 2,500 francs.
+
+Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère; il me fit un contrat
+par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2,500 francs,
+et pendant qu'on rédigeait l'acte, je fis mon testament que je déposai
+entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse
+du contrat: «Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu
+trouveras mon testament chez ton notaire.»
+
+Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux
+chevaux; tout cela terminé, j'allai chez mon général lui faire visite à
+cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa
+ronde. J'entrai à l'hôtel du comte Monthyon: «Mon général, me voilà
+monté.--Déjà! dit-il, c'est affaire à vous, et deux beaux chevaux!--Mon
+cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique
+900 francs.--Vous êtes mieux monté que moi; je suis content, mon brave;
+vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés?--C'est mon frère qui m'a
+prêté.»
+
+Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m'emmener à
+la promenade, à cheval ou en voiture, et m'invitait à dîner en famille;
+il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de
+Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai
+de régler l'ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter
+la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette
+précaution me servit, et je fus félicité plus tard.
+
+Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la
+façade de l'École militaire. L'Empereur, en grand costume, entouré de
+l'état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France; la
+réception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre
+pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes
+les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu'il fallut la
+refouler pour arriver; et là, tout l'état-major rangé, l'Empereur fit un
+discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l'armée
+et à la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait:
+«Jurez de défendre vos aigles! Le jurez-vous?» leur répétait-il.
+
+Mais les serments étaient sans énergie; l'enthousiasme était faible; ce
+n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en
+aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire
+manoeuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger
+le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut
+lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes
+préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me
+rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux
+ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut
+coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal
+Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le
+Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.»
+Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un
+corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous
+pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il.
+
+Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu
+de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des
+routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait
+foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce
+fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus,
+l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son
+état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec
+un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et
+regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans
+une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit:
+«Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un
+officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me
+fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.--Oui, Sire.--Va
+au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela
+d'ici.--Oui, Sire.--Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au
+pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers
+montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr.
+Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient
+le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la
+montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le
+tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits
+pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli,
+je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais
+pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me
+couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la
+montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette
+plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant
+mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement,
+Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque
+l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il
+gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié
+chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait
+mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à
+cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât
+pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour
+faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te
+tiens.--Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui;
+me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus
+temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore
+sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup
+de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu
+au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur:
+«Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un
+pareil tour?--C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de
+Russie.--Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet
+officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager
+le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme
+cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.--Oui, Sire, j'aurais dû
+prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit
+sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le
+monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder:
+«Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et
+prenez-le.»
+
+L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note;
+après la campagne, je verrai.»
+
+C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous
+rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers
+traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux
+volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour
+sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette
+cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos
+intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent
+sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne
+avec une perte considérable; la campagne était commencée.
+
+Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on
+nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une
+armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le
+15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le
+matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi
+dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand
+maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à
+gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées
+prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées
+par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à
+couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent.
+On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le
+moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand
+maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.--Faites
+monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre
+Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant
+par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce
+clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir.
+Grouchy a mes ordres.»
+
+Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas;
+alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur
+le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je
+partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des
+détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre.
+Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de
+boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon
+général.--Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les
+Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes
+soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.»
+
+Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de
+tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à
+l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre
+lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de
+retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il
+y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas.
+L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre
+tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros
+arbres et fermes.--C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des
+bois.--Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes
+avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval,
+au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis.
+Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de
+large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval
+franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité.
+Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur
+le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était
+entier, je le prendrais.»
+
+Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes
+renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura
+jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort
+tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent.
+Là, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers
+partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à
+outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le
+comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et
+les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là
+tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on
+envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut
+qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille,
+quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi.
+
+Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent
+expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient
+arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure;
+l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position
+sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas
+fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et
+fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait
+aux Quatre-Bras que les _sans-culottes_[58].--«Partez, Monsieur le
+Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois.
+Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre
+d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur,
+près d'un château sur le bord de la route; de là, il découvrait son aile
+gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des
+nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut
+trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous
+perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma
+route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette
+nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la
+route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était
+appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à
+cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un
+mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que
+nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées;
+notre artillerie ne pouvait manoeuvrer. Je passai près d'eux, et lorsque
+je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie
+réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai,
+j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu
+de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je
+voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne
+bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands
+seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu.
+
+Il paraît qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me
+saluèrent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte à
+l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les
+seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu'une batterie m'avait
+salué. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le
+maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide
+maréchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la
+franchir. À chaque instant, il envoyait près de l'Empereur pour avoir du
+renfort, et _en finir_, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la
+cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé.
+Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt; notre centre
+faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui
+tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous
+attendaient.
+
+Il arrive un officier de notre aile droite; il dit à l'Empereur que nos
+soldats battaient en retraite: «Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy
+qui arrive.» Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer
+de la vérité. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu
+une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos
+soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres
+dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près
+de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le
+général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un côté
+opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion;
+les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney
+qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'armée
+prussienne était en ligne; la jonction était complète; on pouvait
+compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir.
+L'Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au
+centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major;
+il fait former les bataillons en carrés; cette manoeuvre terminée, il
+pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne,
+mais tous ses généraux l'entourent: «Que faites-vous?» criaient-ils.
+«Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire!» Son dessein était
+de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient
+épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses
+côtés, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'étaient pas
+décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut
+entouré par nous, et contraint de se retirer.
+
+Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir; on ne pouvait se
+faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis
+quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L'Empereur essaya de rétablir un
+peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succès. Les
+soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre,
+confondus, se heurtaient, s'écrasaient dans les rues de cette petite
+ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un _hourra_
+derrière eux. C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté du
+pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé.
+
+Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait
+se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le
+parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrêterait de
+lui-même quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au
+maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre
+dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'écoutaient
+personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des
+fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi;
+tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une
+déroute pareille à celle de Moscou: «Nous sommes trahis!» criaient-ils.
+Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée; l'Empereur
+ne vit le désastre qu'arrivé à Jemmapes.
+
+L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva
+entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses
+équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes,
+partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers
+furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur
+Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; là il eut une grande
+discussion avec les généraux admis à son conseil; les uns voulaient
+qu'il restât à son armée; les autres, qu'il partît sans différer pour
+Paris, et il leur disait: «Vous me faites faire une sottise, ma place
+est ici.»
+
+Après qu'il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive
+un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnaître;
+c'était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille.
+Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir
+pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux; on lui
+avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son
+état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au
+colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous
+les traînards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin,
+l'Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans
+l'anxiété; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand
+plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le
+revoir.
+
+Nous restâmes dans cette cour sans nous parler; nous remontâmes cette
+montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim
+et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant
+couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que
+devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux.
+On réunit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitté leurs armes,
+car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne
+suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier
+général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes
+l'oreille basse; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de
+Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la
+nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit: «Mon brave, il ne faut
+pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre
+pendant la nuit; je suis sûr qu'ils sont à notre poursuite; il ne faut
+pas nous déshabiller.» Je plaçai tous nos chevaux; heureusement je
+trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à
+l'écurie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prévenir le
+général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général
+d'ôter ses bottes pour se reposer: «Non!» me dit-il. Je tire un matelas:
+«Mettez-vous là-dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais
+veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai.» À
+trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets; ils
+débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous
+enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre
+parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider
+et sortir les chevaux et cours prévenir mon général: «À cheval, général!
+l'ennemi est en ville.»
+
+C'est là qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux étaient
+arrivés aussitôt que moi à la porte; le général descend l'escalier et
+monte à cheval ainsi que moi: «Par ici», nous dit-il, «suivez-moi!»
+
+Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et
+la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À
+deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins
+qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au
+bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et
+délibérer; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de
+toutes parts; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans
+armes; c'était navrant à voir.
+
+Meaux était tellement encombré de troupes qu'il fallut partir pour
+Claye; là, nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient
+déménagé; c'était comme si l'ennemi y avait passé. Tout le monde
+rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus précieux; les routes
+étaient encombrées de voitures; ils avaient tout renversé dans leur
+maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage.
+
+Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les
+barrières étaient barricadées; la troupe campait dans la plaine des
+Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier général était au
+village de la Villette, où le maréchal Davoust s'établit. Il était
+ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout; on peut
+dire qu'il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au
+nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy
+arriva avec son corps d'armée qui n'avait pas souffert; on nous dit
+qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à
+la Villette, près du maréchal Davoust; comme j'étais vaguemestre,
+j'avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres
+et assister aux distributions. Là, je voyais arriver toutes les
+députations: généraux et matadors en habit bourgeois... De grandes
+conférences se tenaient nuit et jour; je dois dire à la louange des
+Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, même des
+cervelas et du pain blanc à l'état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je
+voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de
+l'enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire
+arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les
+Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30
+juin, je dis à mon domestique: «Donne l'avoine à mon cheval; selle-le;
+je vais voir les gardes nationaux.»
+
+Je pars bien armé; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils étaient
+carabinés; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle
+loin; ils m'avaient coûté cent francs.
+
+Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde à ma
+droite et les gardes nationaux à ma gauche; j'arrive près de nos
+derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l'arme au bras. Je
+leur parlai; ils étaient furieux de leur inaction: «Point d'ordres!
+disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous
+avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.--Non, mes enfants,
+vous recevrez des ordres; prenez patience.--Mais on nous défend de
+tirer.--Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je
+vois là-bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui
+donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne
+craignez rien de moi, je ne passe point à l'ennemi.--Passez, capitaine.»
+
+Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux
+vient près de moi et me dit: «Vous venez donc sur la ligne en
+amateur?--Comme vous, je pense.--C'est vrai, me dit-il, vous êtes bien
+monté.--Et vous de même, Monsieur.» Les trois autres appuyèrent à
+droite: «Que fixez-vous là, me dit-il encore, sur la ligne des
+Prussiens?--C'est l'officier là-bas, qui fait caracoler son cheval; je
+voudrais aller lui faire une visite un peu serrée; il me déplaît.--Vous
+ne pouvez l'approcher sans danger.--Je connais mon métier, je vais le
+faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c'est possible. S'il se
+fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous
+dérangeriez ma manoeuvre. Retirez-vous plutôt en arrière.--Eh bien!
+voyons cela.»
+
+Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je
+marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de
+sa ligne pour venir au-devant de moi; à cent pas des siens, il s'arrête
+et m'attend. Arrivé à distance, je m'arrête aussi et, tirant mon
+pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me
+poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je
+fais alors mon à-gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient
+sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus
+fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit à
+moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et
+fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relève son
+sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup
+de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son
+menton; il tomba raide mort.
+
+Je saisis son cheval, et revins fier vers mes petits soldats qui
+m'entourèrent; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au
+galop au-devant de moi: «Je suis enchanté, dit-il, c'est affaire à vous;
+vous savez vous y prendre, ce n'est pas votre coup d'essai, je vous prie
+de me donner votre nom.--Pourquoi faire, s'il vous plaît?--J'ai des amis
+à Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j'ai vue. À
+quel corps appartenez-vous?--À l'état-major général de
+l'Empereur.--Comment vous nommez-vous?--Coignet.--Et vos
+prénoms?--Jean-Roch.--Et votre grade?--Capitaine.» Il prit son calepin
+et écrivit. Il me dit son nom: Boray ou Bory. Il prit à droite du coté
+des buttes Saint-Chaumont où se trouvait la vieille garde, et moi je
+rentrai au quartier général avec mon cheval en main, bien fier de ma
+capture. Tout le monde de me regarder; un officier me demande d'où vient
+ce cheval: «C'est un cheval qui a déserté et qui a passé de notre côté;
+je l'ai agrafé en passant.--Bonne prise», dit-il.
+
+Arrivé à mon logement, je fis donner l'avoine à mes chevaux, et vérifiai
+ma capture; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les
+choses nécessaires à un officier. Je fis desseller ce cheval et je le
+vendis; comme j'en avais trois, cela me suffisait. Je fus à l'état-major
+prendre un air de bureau; je trouvai beaucoup de monde près du maréchal:
+les uns sortaient, les autres arrivaient; toute la nuit ce ne fut que
+conférences. Le lendemain, 1er juillet, nous eûmes l'ordre de nous
+porter au midi de Paris, derrière les Invalides, où l'armée se réunit
+dans de bons retranchements. Je m'y rendis après avoir été prendre les
+ordres de mon général; il me fit partir avec son aide de camp et ses
+chevaux: «Partez, dit-il, Paris est rendu; l'ennemi va en prendre
+possession. Ne perdez point de temps; tous les officiers doivent sortir
+de Paris; vous seriez arrêtés. Allez rejoindre l'armée qui se réunit du
+côté de la barrière d'Enfer, et là vous recevrez des ordres pour passer
+la Loire à Orléans.»
+
+Arrivé à la barrière d'Enfer où l'armée était réunie, je trouvai le
+maréchal Davoust à pied, les bras croisés, contemplant cette belle armée
+qui criait: «_En avant!_» Lui, silencieux, ne disait mot; il se
+promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l'armée
+qui voulait marcher sur l'ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur
+l'ennemi qui avait passé la Seine, une partie sur Saint-Germain, l'autre
+sur Versailles, tandis que nous n'avions que le Champ de Mars à
+traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur
+Versailles, il ne serait resté pas un Prussien ni un Anglais devant la
+fureur de nos soldats. Le maréchal Davoust ne savait quel parti prendre;
+il fit appeler les généraux de la vieille garde et donna ordre au
+général Drouot de montrer l'exemple à l'armée, disant qu'il ferait
+suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orléans. Notre sort fut
+ainsi décidé. Les vieux braves partirent sans murmurer; le mouvement
+commença, notre aile droite sur Tours et l'aile gauche sur Orléans. Les
+ennemis formèrent de suite notre arrière-garde, et ils eurent la cruauté
+de s'emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les
+dépouiller, ainsi que les officiers. À notre première étape, ils nous
+serraient de si près, que l'armée fit demi-tour et tomba sur leur
+avant-garde; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne
+nous suivirent que de loin.
+
+Nous arrivâmes dans Orléans sans être poursuivis; nous passâmes le pont
+sur la Loire et on établit le quartier général dans un grand faubourg
+qui se trouvait presque désert; les habitants étaient rentrés en ville
+et nous manquions de tout. Quand nous fûmes installés, on s'occupa de
+barricader le pont par le milieu avec des poteaux énormes et deux portes
+à résister contre une attaque de vive force; puis on mit la tête du pont
+dans un état de défense, toute hérissée de pièces d'artillerie. Nous
+restâmes tranquilles pendant quelques jours; ces deux énormes portes
+s'ouvraient à volonté pour aller aux vivres; nous fûmes obligés d'aller
+en ville pour en chercher. Nous trouvâmes une pension à l'entrée de la
+grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais
+cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand maréchal derrière ses
+batteries, les bras derrière le dos, bien soucieux; personne ne lui
+parlait. Ce n'était plus ce grand guerrier que j'avais vu naguère sur le
+champ de bataille, si brillant; tous les officiers le fuyaient. S'il
+avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui était le maître des
+destinées de la France, il n'avait qu'à tirer son épée.
+
+Un matin donc, comme à l'ordinaire, nous partîmes à 9 heures pour nous
+rendre à notre pension pour déjeuner. Arrive le traiteur qui nous dit:
+«Je ne puis vous servir. J'ai ordre de me tenir prêt à recevoir les
+alliés qui sont aux portes et vont faire leur entrée; les autorités leur
+ont porté les clefs de la ville.» Au même instant, on crie: «Aux
+cosaques!» Nous sortîmes le ventre creux; à peine dans la rue, nous
+vîmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule
+immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d'oeil faisait
+frémir; toutes les dames, richement vêtues, avec de petits drapeaux
+blancs d'une main et le mouchoir blanc de l'autre, formaient
+l'avant-garde en criant: «Vivent nos bons alliés!» Mais la foule fut
+pressée par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis,
+l'ennemi posa ses factionnaires; les portes se fermèrent, et chacun chez
+soi, de chaque côté des palissades! Quant aux mouchoirs blancs et aux
+petits drapeaux, nos soldats s'en emparèrent, et, bras dessus bras
+dessous, les emmenèrent dans leurs logements. Des maris voulurent s'y
+opposer, mais les soldats pour toute réponse leur envoyaient un
+soufflet; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser
+la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers alliés, comme ils
+les appelaient. Leurs femmes passèrent la nuit de notre côté; il leur
+fallut retourner en bateaux.
+
+Le maréchal ne souffla mot; tout alla le mieux du monde. Peines et
+plaisirs se passent avec le temps. Nous reçûmes l'ordre de porter le
+quartier général à Bourges, et le maréchal Davoust s'y installa, mais ce
+ne fut pas de longue durée. N'étant pas le favori de Louis XVIII, il fut
+dégommé par le maréchal Macdonald, qui prit le commandement de l'armée
+de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le
+premier licencié.
+
+Le maréchal Macdonald arriva avec un brillant état-major dont le chef
+était le comte Hulot qui n'avait qu'un bras, et deux aides de camp
+décorés de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le
+maréchal pour prendre ses ordres, et de là à la poste prendre les
+dépêches. J'arrivais toujours tard et trouvais le maréchal à table. Il
+vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dépêches. «Je
+ne vous connais pas, lui dis-je, dites au maréchal que son vaguemestre
+l'attend à la porte.--Mais le maréchal est à table.--Je vous dis que je
+ne vous connais pas.» Il va rendre compte au maréchal de ma résistance.
+«Faites-le entrer.» Je vais près de lui, chapeau bas; il se lève pour
+recevoir son paquet, et me dit: «Vous connaissez votre service, vous
+avez bien fait de répondre ainsi à mon aide de camp. Je vous remercie,
+mon brave, cela n'arrivera plus; vous le ferez entrer toutes les fois
+qu'il se présentera avec mes dépêches; il ne doit les remettre qu'à moi.
+Vous avez été en Russie?--Partout, Monsieur le Maréchal! Je vous ai
+porté quelquefois des dépêches de l'Empereur.» (J'appuyais sur ce mot,
+et ses nobles aides de camp me regardaient.) Le maréchal reprend: «Il a
+fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous?--De la vieille
+garde (depuis 1803, après mes quatre campagnes).--C'est bien, me dit-il,
+je vous garderai près de moi tout le temps nécessaire à votre
+service.--Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte
+Hulot.--Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet à la
+poste, et ce qui fait partie de l'état-major est sous le couvert du
+maréchal.--Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du maréchal,
+n'y en a-t-il pas pour moi?--Trois, Mademoiselle.--Il faudra m'en
+apporter tous les jours; papa, tu payeras tout cela.--Oui, chère amie,
+le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien
+tard?--À cinq heures.»
+
+Ce fut tous les jours la même répétition en 1815. L'armée fut licenciée
+et reformée en régiments qui portaient le nom de chaque département.
+Celui de l'Yonne était commandé par le marquis de Ganet, parfait
+colonel. J'ai eu l'occasion de le connaître à Auxerre.
+
+J'étais chargé de faire faire toutes les distributions chaque jour, et
+pendant le temps que je restai à Bourges, je fis distribuer deux cent
+mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la
+demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l'ordre.
+
+Le maréchal me garda près de lui le plus longtemps qu'il put, mais on
+lui intima l'ordre de me renvoyer dans mes foyers à demi-solde; le 1er
+janvier 1816, le maréchal me fit appeler: «Vous m'avez fait dire de
+venir vous parler?--Oui, mon brave, je suis forcé de vous renvoyer dans
+vos foyers, à demi-solde. Je regrette sincèrement de vous faire partir,
+mais j'en ai reçu l'ordre. J'ai tardé le plus possible.--Je vous
+remercie, Monsieur le Maréchal.--Si vous voulez rejoindre le dépôt de
+l'Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de
+grenadiers.--Je vous remercie; j'ai des affaires à terminer à Auxerre,
+et puis j'ai trois chevaux dont je voudrais me débarrasser. Je vous
+demanderai d'aller à Paris pour les vendre.--Je vous l'accorde avec
+plaisir.--Je n'ai besoin de permission que pour quinze jours; mes
+chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu'à Paris.--Vous pouvez
+partir d'ici.--Je désirerais passer par Auxerre.--Je vous donne toute
+permission.»
+
+Je pris congé, lui fis mes adieux, ainsi qu'au comte Hulot. En sortant
+du palais, je me dis: «Voilà de belles étrennes, il faudra se serrer le
+ventre avec la demi-solde.» Je dois dire que je n'eus jamais qu'à me
+louer des bontés du général.
+
+Le 4 janvier, je partis de Bourges; le 5, j'arrivais à Auxerre avec
+trois beaux chevaux. À l'Hôtel de ville, je pris mon billet de logement
+pour cinq jours au _Faisan_, là je trouvai une table d'hôte où le
+marquis de Ganet prenait ses repas; je fus invité à sa table pour mes 3
+francs par dîner; c'était trop cher pour ma petite bourse. Avec 73
+francs par mois, on ne peut dépenser 90 francs pour dîner, sans compter
+mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris
+toutes les mesures d'économie. J'écrivis à mon frère à Paris, de me
+faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu'aussitôt
+qu'ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reçus de suite
+les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d'une
+voiture de foin, de paille et d'avoine, car l'auberge m'avait ruiné. En
+six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me coûtèrent 60
+francs. Je fis une visite à Carolus Monfort, aubergiste à côté de mon
+hôtel, qui me fit ses offres de service: «Venez chez moi, me dit-il, je
+vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs
+par mois; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez à la table
+d'hôte.--C'est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir
+tous les fourrages chez vous.--Je me rappelle de vous en 1804, vous
+logeâtes chez mon père.--C'est vrai, mon ami; mais 60 francs c'est bien
+dur; je n'ai que 73 francs par mois.--Il faut renvoyer votre domestique,
+mon garçon d'écurie pansera vos chevaux; avec 3 francs par mois, vous en
+serez quitte.--Je vous remercie, lui dis-je, je suis content.» Me voilà
+donc installé chez cet excellent homme. Le 7 janvier 1816, je fus chez
+le général Boudin: «Général, me voilà rentré sous vos ordres. Le
+maréchal Macdonald m'a donné une permission de quinze jours pour aller à
+Paris vendre mes chevaux.--Je vous défends de sortir d'Auxerre.--Mais,
+général, j'ai la permission.--Je vous répète que je vous défends de
+sortir de la ville.--Mais, général, je n'ai point de fortune. Comment
+vais-je faire pour les nourrir?--Cela ne me regarde pas.--Quel parti
+prendre?--Laissez-moi tranquille! Si vous ne pouvez pas les vendre, il
+faut leur brûler la cervelle.--Non, général, je ne le ferai pas; ils
+mangeront jusqu'à ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal;
+j'en ferais plutôt cadeau à mes amis.» Je pris congé et me retirai bien
+consterné, mais je ne m'en vantai pas et gardai le silence le plus
+absolu. Rentré dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique,
+mais ce n'était que le prélude. Je ne me doutais pas que j'étais sous
+la surveillance de tous les dévots de la vieille monarchie. Installé
+chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d'hôte: le
+régiment de l'Yonne était caserné à l'hôpital des fous, porte de Paris;
+il vint 16 ou 17 officiers qui s'arrangèrent pour le prix de la pension,
+et me voilà doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces
+nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de
+vieille date, à cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi à
+table. Je voyais qu'il désirait faire ma connaissance et n'avait pas
+l'air à son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nommé de
+Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nommé
+Saint-Léger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait été trouver
+le roi à Gand, se déboutonnèrent du beau rôle qu'ils avaient joué dans
+l'affaire du maréchal Ney; ils se vantèrent d'avoir été travestis en
+vétérans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possédais plus.
+J'étais prêt à sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant: «Je
+vous pincerai au premier jour.»
+
+Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour légumes;
+voilà mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre
+le plat et le faire passer par la croisée. Je leur dis doucement:
+«Messieurs, il faut voir ce que décide votre vieux capitaine. Je m'en
+rapporte à lui.»
+
+Le vieux capitaine goûte les lentilles: «Mais Messieurs, elles sont
+bonnes.--Nous n'en voulons pas.--Eh bien, leur dis-je, si je vous les
+faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que
+diriez-vous? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un
+fouet de poste? Ça ne vous va pas? il faudrait pourtant en passer par
+là. Vous m'avez compris, ça suffit! je vous attends sous l'orme.»
+
+Mais j'attendis en vain; j'avais affaire à des plats d'étain qui ne
+peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main.
+
+Je reçus l'invitation de me présenter tous les dimanches chez le
+général, pour assister à la messe comme mes camarades, et de là chez le
+préfet; c'était l'étiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme
+nous étions beaucoup d'officiers, le salon du général se trouvait plein;
+moi, je formais l'arrière-garde, je restais dans l'antichambre; je me
+donnais garde d'aller faire ma courbette, j'avais été trop bien reçu.
+Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperçu par le général, qui
+tournait le dos à son feu; me voyant, il m'appelle: «Capitaine!
+approchez, mon brave.»
+
+J'arrive chapeau bas: «Que me voulez-vous, général?--Je fais en ce
+moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du
+service; j'ai ordre de les désigner. Si vous voulez, je me charge de
+vous faire avoir une compagnie de grenadiers.--Je vous remercie,
+général; le maréchal Macdonald me l'a offert, j'ai refusé.»
+
+Tous mes camarades ne soufflaient mot; il s'en trouva un plus hardi, le
+capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit: «Voyez ce vaguemestre, qui
+est revenu couvert d'or.» Me voyant apostrophé de cette manière, je
+m'avance devant le général, et relevant mon gilet: «Voyez, général,
+comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons à
+son habit qu'il ne peut boutonner, tant il est gras...--Allons! allons,
+capitaine!--Je ne le connais pas, ce n'est pas à lui de me parler; qu'il
+s'en souvienne!»
+
+Je rentrai chez moi, suffoqué de colère; j'aurais voulu être encore en
+Russie. Au moins, j'avais mes ennemis devant moi, tandis qu'ici ils sont
+partout dans mon pays.
+
+Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos
+séditieux. Je m'attachai à cet homme. J'en fis mon ami, il se nommait
+Jacoud. Je demeurai chez lui à la sortie de mon hôtel; je n'eus qu'à
+m'en louer.
+
+Un soir, je rentre chez moi à onze heures; je prends ma lanterne pour
+aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours;
+mon écurie donnait dans la rue du Collège et j'entrais par l'intérieur
+de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchés, je leur parle tout
+haut: «Vous voilà donc couchés, mes bons amis.» J'entends alors marcher
+près de la porte de l'écurie, je défais les deux verrous, je vois une
+patrouille, arme au pied, qui m'écoutait, j'ouvre la porte et leur dis:
+«Voilà les personnes à qui je parle.» Un peu confus, l'officier fait
+porter les armes et continue son chemin. «Mon Dieu! me dis-je, je suis
+donc surveillé.»
+
+Tous les jours j'allais au café Milon passer mes soirées et voir faire
+la partie des vieux habitués. Je fis connaissance de M.
+Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amitié; après avoir
+pris sa demi-tasse de café, il me disait: «Allons, capitaine, faire
+notre petite promenade.» Nous sortions par la porte du Temple, nous
+allions par des sentiers détournés contempler les vignes. Je me croyais
+seul avec mon ami, mais pas du tout! nous aperçûmes un homme couché à
+plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous écoutait parler. La
+police était alors contre moi; je ne tardai pas longtemps à en sentir
+les premières étincelles. Je fus invité à passer à l'Hôtel de ville pour
+me présenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat.
+Je n'ai qu'à me louer de son accueil, toujours bienveillant. «Vous êtes
+dénoncé, me disait-il, il faut faire attention; vous avez tenu des
+propos contre le Gouvernement.--Je vous jure sur l'honneur que c'est
+faux. Je renie la dénonciation et le dénonciateur; faites-moi me
+justifier devant l'infâme; mettez-moi en présence de lui. Je ne vous
+demande ni grâce ni protection; si je suis coupable, faites moi arrêter,
+vous êtes le maître.--Allez, je vous crois, faites attention.»
+
+Le lendemain, je me présente au café, je retrouve mon ami Ravenot; nous
+sortîmes ensemble. Arrivés sur la route de Courson, je lui dis: «Il ne
+faut pas prendre les petits sentiers; nous pourrions trouver des espions
+cachés dans les vignes. Suivons la route, car hier l'agent de police est
+venu me chercher pour paraître devant le maire, qui m'a renvoyé; nous
+n'avons pourtant pas dit un mot de politique.--Ce sont des gens qui font
+ce métier-là pour gagner de l'argent. Qui donc est cet agent?--J'ai
+demandé son nom; il se nomme Monbont[60]; il est grand, culottes
+courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de
+l'oreille.»
+
+Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens; enfin un nommé
+Cigalat, vétérinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924
+francs au fils Robin, de la poste aux chevaux; il m'en avait coûté
+1,800; il fallut passer par là. Il m'en restait encore deux. Lorsque le
+60e (de l'Yonne) eut l'ordre de partir d'Auxerre pour prendre garnison à
+Auxonne, je reçus une lettre du chirurgien-major: «Mon brave Capitaine,
+vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous
+convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous
+arrange, vous nous trouverez à Dijon. Nous sommes là pour le passage de
+la duchesse d'Angoulême, le major en prend un, le commandant l'autre;
+vous descendrez au _Chapeau-Rouge_; c'est là qu'ils logent.»
+
+Comment faire pour aller à Dijon? Si je le demande, on me dira: «Je vous
+défends de sortir de la ville.» Diable! mon coup serait manqué; il faut
+partir à trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j'allais
+faire une mauvaise action. Le lendemain, j'étais à huit heures à l'hôtel
+du Chapeau-Rouge. À onze heures, le régiment de l'Yonne rentrait de
+faire la conduite à la duchesse; j'avais eu le temps de faire rafraîchir
+mes chevaux. On annonce mon arrivée à ces messieurs; ils viennent; le
+gros major me voyant, dit: «Le maître de ces chevaux n'est donc pas
+venu?--Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous
+trompez; je suis le propriétaire de ces chevaux. Je n'ai pourtant pas la
+figure d'un domestique. Je suis décoré, et je l'ai été avant vous, ne
+vous déplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous?--Le cheval
+normand.--Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs
+promis.--Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frère,
+payeur.»
+
+Une heure après, je revins livrer mon cheval, tout sellé et bridé, dans
+la cour: «Monsieur, si vous m'aviez demandé celui-là, je ne vous
+l'aurais pas donné; il vaut lui seul 1,200 francs.» Et je dis au marquis
+de Ganet qui était là: «Si vous voulez, je vous le cède au premier étage
+monté par moi, et je redescendrai dessus, si l'escalier est praticable;
+je vais vous faire voir les mérites de ce cheval.»
+
+Je monte en effet, et le fais manoeuvrer dans tous les sens; il marchait
+le pas d'un homme en reculant; de même, je le fais se dresser sur
+l'appui d'une croisée: «Reste là! lui dis-je (il ne bougeait pas).
+Voilà, Monsieur le Major, un cheval de maître, et celui que vous avez
+est mon cheval de portemanteau; il n'est point dressé[61].»
+
+Le lendemain, à Auxerre, personne ne s'était aperçu de mon absence. Je
+fus rendre compte de mon voyage à M. Marais: «Le prononcé de votre
+procès est rendu; ils sont condamnés chacun à 1,500 francs de
+dommages-intérêts; je suis nommé pour vous faire restituer votre bien.
+Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se désistent, et le notaire
+de Courson fera les actes de désistement à leurs frais; je vais leur
+assigner le jour, j'ai tous les noms, ils sont dix-sept; cela ne vous
+regarde pas; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre
+frère. Mon frère sautait de joie: «Voilà 17 ans, disait-il, qu'ils me
+font donner de l'argent!» Le jour indiqué, nous partîmes pour Mouffy,
+accompagnés de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui
+n'en valait pas la peine, car il nous coûtait 1,000 francs de plus que
+sa valeur; mais nous avions gagné.
+
+Lorsque ces malheureux se furent désistés, nous rentrâmes à Auxerre; mon
+frère dit à M. Marais: «Tenez votre mémoire prêt, je vous payerai de
+suite, car mon frère n'a pas le sou.» Les frais se montèrent à 1,800
+francs, et nous avions pourtant gagné. Voyant cette note, je fis un peu
+la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume!
+Cette affaire réglée, nous partîmes pour Druyes, notre pays natal, dans
+un beau cabriolet pour assister à la vente des biens de nos débiteurs.
+Je convins avec mon frère de ne pas dépouiller notre père, qu'il fallait
+lui laisser, sa vie durant, tout ce qu'on devait vendre pour couvrir
+notre somme. Après un débat orageux avec mon frère, on procéda à la
+vente. Nous nous rendîmes chez notre père pour lui faire part de nos
+bonnes intentions à son égard: «C'est plutôt pour augmenter votre
+fortune que pour la diminuer.--C'est bien, nous dit-il, mais je veux un
+logement pour ma femme après moi.--Cela ne sera pas, lui dit mon frère.
+Je me rappelle qu'elle m'a mené dans les bois avec ma soeur pour nous
+perdre. D'ailleurs, vous lui avez passé tout le reste de votre fortune,
+vous avez dépouillé vos enfants pour lui donner d'abord 36 bichets de
+froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que
+nous.» J'aurais consenti, mais mon frère, qui avait tant souffert des
+cruautés de cette femme, ne voulait pas céder. Tout fut terminé le même
+jour, mais mon père nous garda rancune plus tard. Revenus à Auxerre, mon
+frère régla nos comptes; je me trouvai débiteur de 700 francs: «Eh bien!
+me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous
+serons quittes.--Choisis.» Enfin, il me restait six arpents de mauvaise
+terre et de vignes. Combien je me trouvai soulagé d'être débarrassé
+d'une pareille somme envers mon frère! J'avais un cheval de reste pour
+toute fortune. Le lendemain, nous fûmes chez M. Marais lui porter ses
+1,800 francs; nous fûmes invités à dîner et mon frère partit pour Paris.
+Le dimanche, je fus invité à dîner chez M. Marais qui me fit la remise
+de 100 francs; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais
+fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prêter mon cheval
+lorsqu'il avait des biens à visiter. Cela ne pouvait se refuser; mais
+d'autres se présentèrent pour me l'emprunter aussi; je leur disais: «Il
+est retenu par M. Marais.» Je rendais compte de toutes ces invitations à
+M. Marais qui connaissait tout le monde: «Il ne faut pas le prêter, vous
+ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance.--Il est à
+votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me
+tourmentent.--Il faut refuser--Il est venu ce matin un grand monsieur
+habillé en noir, maigre et pâle, qui a la vue basse; il a l'air d'un
+juge. Il m'a prié de lui prêter mon cheval pour aller voir ses
+bois.--Vous a-t-il dit son nom?--Oui, il se nomme Chopin.--Ne vous
+avisez pas de lui prêter votre cheval, il lui ferait manger des
+javelles.--Et comment faire?--Il faut lui dire que je l'ai pour un
+mois.--Ça suffit, s'il me tourmente, je vous l'enverrai.--Je m'en
+charge», me dit-il.
+
+Mon père se fâcha contre nous; il nous fit assigner pour lui payer une
+pension viagère; je partis pour Druyes afin de tâcher de concilier cette
+affaire par-devant le maire, M. Tremot. «Allons, mon père, il faut nous
+arranger.--Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment
+par an et 200 francs.--Mais ça n'est pas possible, vous savez que je
+n'ai rien; vous êtes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot?--Si
+tu es venu pour cela, voilà ce que je veux: il faut que ma femme ait de
+quoi vivre après moi; vous payerez la sottise que vous m'avez faite.» Je
+fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon père
+possédait à l'époque de sa demande; il se trouvait être plus riche que
+moi de dix mille francs. J'apportai tous ces renseignements à M. Marais,
+et le chargeai de cette affaire; elle se plaida; je prouvai au tribunal
+que mon père avait dix mille francs de plus que moi. On ne m'en tint pas
+compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamné à 240
+francs payables trois mois d'avance, j'en fus suffoqué; je revins chez
+mon avoué: «Eh bien! lui dis-je, vous m'avez donné un mauvais conseil;
+si j'avais laissé manger des javelles à mon cheval, je n'aurais
+peut-être pas perdu mon procès, car je crois que ce juge m'a nui.»
+
+Mon père ne tarda pas à me faire signifier le jugement. Ce fut un coup
+de foudre pour moi. Eh! mais mon Dieu! je n'ai pourtant pas la goutte,
+et voilà de fortes sangsues qu'on applique à ma bourse: 80 francs pour
+quatre feuilles de papier, le timbre et l'enregistrement, c'est cher;
+allez donc plaider, je me ferais plutôt arracher les deux oreilles.
+Aussi cela ne m'est jamais arrivé depuis, je craignais trop les
+sangsues. J'empruntai 40 francs pour solder ces frais; la pauvre
+demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis
+mon cheval à M. Cousin d'Avallon, ce qui me remit dans mes petites
+affaires, ayant touché de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux
+de payer les premiers 30 francs à mon père (par le commissionnaire qui
+me remettait son reçu)!
+
+Je me retirai chez le père Toussaint-Armansier, place du Marché-Neuf; là
+ma pension et mon logement ne me coûtaient que 45 francs par mois avec
+un petit pot-au-feu d une livre et demie pour deux jours. J'allais au
+café Milon regarder les habitués faire leur partie, sans jamais prendre
+une tasse de café; de là je sortais toujours avec mon ami
+Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au
+café pour en sortir à dix heures. Voilà la vie que je menais pendant
+tout le temps que je restai garçon.
+
+Je ne passais pas plus de 15 jours sans être dénoncé, puis cela se
+ralentit. Le commissaire de police était interrogé pour rendre compte de
+ma conduite; je puis dire à sa louange que je lui dois ma liberté, c'est
+lui qui répondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait
+de l'oeil sans jamais me parler.
+
+On fit la cérémonie funèbre de Louis XVI. Au jour indiqué pour la
+célébrer, toutes les autorités furent convoquées pour assister à ce
+pénible service, et nous reçûmes l'ordre de nous présenter chez le
+général Boudin pour aller prendre le préfet et nous rendre à la
+cathédrale. L'église était pleine; après le service, M. l'abbé Viard
+monta en chaire, le général nous fit signe de sortir du choeur pour nous
+mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre
+général au milieu de nous. L'abbé Viard lut le testament de Louis XVI
+d'une voix de Stentor; après sa lecture, le voilà qui tombe sur
+l'usurpateur Bonaparte qui avait porté le carnage chez toutes les
+puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui égorgeaient les
+enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers
+devinrent pâles, et le général, qui aurait dû venir à notre secours, ne
+dit mot. En sortant de cette cérémonie, tout le monde était silencieux;
+je croyais étouffer de colère contre l'abbé Viard; il m'a fait une si
+terrible blessure que je n'ai été depuis aux cérémonies que forcément.
+Voilà ce que j'ai vu et entendu; que les hommes de ce temps s'en
+souviennent! Il fallut que nous restâmes humiliés, il fallut aller à la
+messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tête blanche,
+aux cheveux _regrichés_, monter en chaire. Je crois que je serais sorti
+de la cathédrale, tant cet homme me faisait mal à voir.
+
+Un jour de Fête-Dieu, nous fûmes chez notre général, de là chez le
+préfet attendre le moment de partir pour la cathédrale, mais le chapitre
+des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et
+l'on vint avertir le préfet de ce contretemps. Au lieu d'aller à
+l'église, nous fûmes obligés de courir pour la rattraper sur la place,
+mais lorsque nous eûmes dépassé le portail, longeant le clergé pour nous
+porter derrière le dais, suivant notre général, on criait derrière nous
+à tue-tête: «En arrière! en arrière les officiers, en arrière!» C'était
+le tribunal qui voulait passer devant nous.
+
+Je me trouvais sur le côté gauche; le procureur du roi se trouvant à mon
+côté, me dit: «Vous n'entendez donc pas que je vous crie de rester
+derrière?--Mais je suis mon général.--Je vous dis de laisser passer le
+tribunal.--C'est donc vous qui nous commandez? Eh bien! commandez!--Je
+ne vous connais pas, dit-il.--Je vous connais moi, vous vous nommez
+Gachon, et il n'y a qu'un Gachon comme vous qui puisse _gâcher_ un
+officier comme moi. Si vous étiez officier, je vous dirais deux mots.»
+
+Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent
+l'insolence de me dire: «Donnez-lui un soufflet.» Je me retourne et les
+regardant, d'un air de mépris: «Que me dites-vous? C'est affaire à vous
+de lui donner un soufflet et non à moi; vous seriez pardonnés et moi
+fusillé.» Il fallut que je restasse encore une fois humilié. Cela fit
+grand bruit dans la procession, un des aides de camp du général vint lui
+rendre compte de ce qui venait de se passer derrière lui. Après la
+cérémonie, le général me dit: «Mon brave, cela n'arrivera plus; on
+connaîtra l'ordre de marche.--Il n'est plus temps, vous ne nous verrez
+plus. Que M. Gachon s'en souvienne!»
+
+La duchesse d'Angoulême vint à passer à Auxerre et l'on fit tous les
+préparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habillés de
+blanc, étaient commandés pour dételer ses chevaux sous la porte du
+Temple. Moi, je reçus l'ordre de me porter en grand uniforme à la porte
+du Temple pour me placer à la portière de droite de la princesse, sabre
+au poing. Je m'y rendis; les ordres ne sont pas des invitations, il faut
+obéir.
+
+Arrivé à mon poste, je me plaçai près de la portière, et mes dindons
+habillés de blanc traînaient la voiture au petit pas... Moi, avec ma
+figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle
+m'avait connu, que je ne l'aurais pas laissé insulter; j'ai toujours
+respecté le malheur. Arrivée sur la place Saint-Étienne, la voiture
+s'arrêta près de la cathédrale, et le clergé avec la croix et le grand
+crucifix portés par l'abbé Viard et M. Fortin, vicaire, se présentèrent
+à la portière de gauche. L'abbé Viard présentait son crucifix, et ce
+pauvre Fortin, la tête penchée sur l'épaule de l'abbé Viard, pleurait de
+bon coeur; ça coulait sur ses grosses joues si fort qu'il me donnait
+presque l'envie d'en faire autant. Comme c'était amusant pour moi!
+Lorsque toutes les bénédictions et les baisers de crucifix furent
+terminés, la voiture de la princesse, traînée par les ânes du port, fit
+son entrée dans la cour de la Préfecture. Au pied du perron, elle fut
+reçue par les autorités, et monta d'un pas lent les degrés: elle était
+pâle, maigre et soucieuse. On l'introduisit dans une grande salle qui
+pouvait contenir 300 personnes; là un trône était préparé pour la
+recevoir. Ma mission remplie, je me réunis au corps des officiers en
+demi-solde pour aller faire notre visite à cette princesse, fille du
+malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncés et formons
+le cercle dans cette salle immense; elle ne nous adressa pas un mot,
+elle avait l'air rechigné. Il se présente une grande dame pâle qui se
+fait annoncer pour faire présent d'un anneau ayant appartenu,
+disait-elle, aux ancêtres de la famille de Louis XVI. Une dame d'honneur
+rend compte de cette visite à la duchesse qui dit: «Faites retirer cette
+femme.» Force lui fut de se retirer, bien penaude.
+
+En ce temps-là, il nous fut enjoint de chercher des établissements, ce
+qui voulait dire: «Vous êtes répudiés.» Tous les officiers qui ne purent
+rester en ville se sauvèrent dans les campagnes pour vivre à la table
+des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de
+suite mon parti. J'allais à Mouffy m'installer pour un mois, mettre mes
+morceaux de vigne en bon état, me disant que si j'y dépensais mes
+économies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme
+mes deux hommes de journée, je faisais trembler le manche de ma pioche;
+dans un mois, mes petits morceaux de vigne étaient dans l'état parfait.
+Je ne le cédais pas à mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat
+pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes
+ampoules, mais je me déchaînais contre l'ouvrage, disant: «J'ai passé
+par de plus grosses épreuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la
+terre doit nourrir son maître.»
+
+Je m'en revins à Auxerre pour des affaires plus sérieuses, je m'étais
+dit: «Il faut prendre un parti, il faut te marier; tu ne peux plus
+rester garçon, maintenant qu'il t'est permis de former un établissement,
+mais avant tout il faut la trouver.» À qui me confier? Je fus faire
+visite à M. More qui était un de mes dignes amis, je le fréquentais
+depuis 1814. J'étais toujours bien reçu. Il avait une parente pour fille
+de boutique qu'il appelait toujours: ma cousine; je l'avais distinguée
+à cause de son activité au commerce, mais je ne disais mot; le temps
+m'en fournit l'occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds
+de commerce, et sans rien dire de ses intentions à ses parents, elle en
+devint propriétaire. Je l'avais perdue de vue; passant chez M. Labour,
+confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit: «Connaissez-vous un
+capitaine décoré qui demeure à Champ?--Non, Madame.--C'est qu'il
+désirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui était chez M.
+More depuis 11 ans, et qui vient de s'établir à son compte.--Et où
+est-elle établie?--Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a payé le
+fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier.--Eh bien,
+Madame, je ne connais ce capitaine que pour l'avoir vu aux grandes
+cérémonies; je ne puis vous en donner de renseignements positifs.»
+
+Je pris congé: «Ah! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il
+ne faut pas perdre de temps.» Le même jour je vais chez Mlle Baillet;
+c'était son nom de famille: «Mademoiselle, je désirerais avoir du café
+et du sucre.--Volontiers, Monsieur, dit-elle.--Je voudrais avoir le café
+frais moulu.--Je vais vous en moudre; combien en voulez-vous?--Une livre
+me suffit.» Et voilà que je lui fais tourner son moulin.
+
+Cette opération finie et mes deux paquets attachés je paye: «Je n'en ai
+pas pris beaucoup?--Tant pis, Monsieur.--Ce n'est pas cela que je
+désirais; c'est à vous que je veux parler.--Eh bien! parlez, je vous
+écoute.--Je viens vous demander votre main pour moi; je fais ma
+commission moi-même, sans préambule et sans détour; je ne sais pas faire
+de phrases; c'est en franc militaire que je vous demande.--Eh bien, je
+vous réponds de même, cela se peut.--Eh bien, Mademoiselle, votre heure,
+s'il vous plaît, pour parler de cette sérieuse affaire?--À six heures.»
+
+À six heures précises, je me présente: «Vous n'avez pas la
+permission?--Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et
+de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte
+en dot 12,000 francs.--Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison
+et mon mobilier; ainsi nous sommes d'accord.--Pour moi, je n'ai rien que
+quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien; toutes
+mes petites économies sont enfouies dans la réparation de mes vignes; je
+ne croyais pas me marier sitôt.--Eh bien, demandez votre permission, je
+vous donne ma parole.--Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne.
+Demain, je ferai ma demande au général.»
+
+Je fus bien accueilli du général: «Je vais faire partir votre demande de
+suite et je vais l'apostiller.--Je vous remercie, général.»
+
+Huit jours après, j'avais ma permission; je cours chez Mlle Baillet:
+«Voilà ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si
+vous êtes en règle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage.--Vous
+allez bien vite; il faut que j'en fasse part à mes parents.--Prenez tout
+le temps nécessaire et puis nous fixerons l'époque que vous voudrez. Je
+désirais me marier le jour de ma fête, le 16 août.--Cela n'est pas
+possible, c'est jour de fête; mettons cela au 18, je vais écrire à Paris
+pour inviter seulement ma soeur, car nous ne ferons pas de noce.--C'est
+bien mon intention. D'abord, moi, je n'ai pas d'argent.--Et votre
+famille est trop considérable.--Je ne veux pas qu'ils sachent le jour de
+notre mariage; je leur ferai part que je me marie, voilà tout.--Cela
+coûterait 5 à 600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit
+commerce.--Je vous approuve.» Nous fixâmes le 10 pour le contrat, et le
+18 pour notre mariage.
+
+Le contrat fut passé; M. Marais fut mon témoin, et M. Labour, celui de
+ma future; ma dot en espèces était des plus minces. Je lui dis: «J'ai
+pour toute fortune 4 fr. 50 c.; vous aurez la bonté de faire le reste.
+Je vous offre une montre à répétition, une belle chaîne et deux couverts
+d'argent; pour ma garde-robe, elle ne laisse rien à désirer: 40
+chemises, et le reste à proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs
+par an de la Légion d'honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne
+dois pas un sou.--Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons.»
+
+Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prêter
+80 francs pour acheter un châle que je portai aussitôt à ma future; elle
+fut enchantée. J'allai ensuite chez M. More lui faire part de mon
+mariage: «Avec qui vous mariez-vous?--Avec votre cousine, Mlle
+Baillet.--C'est elle que je vous aurais choisie, mon brave; je vous
+offre mes services.--Je pourrais en avoir besoin.--Comptez sur moi.»
+
+Je passai aussi chez M. Labour: «C'est vous qui êtes cause de mon
+mariage avec votre amie; vous m'avez donné l'éveil; sans vous, on aurait
+pu me la souffler.--Combien nous sommes heureux de vous en avoir parlé.»
+
+Ce n'était pas tout cela qui me tourmentait le plus; il fallait aller à
+confesse. Je prends des renseignements: «Il faut vous adresser à M.
+Lelong, me dit-on, c'est un brave homme.»
+
+Je vais de suite chez lui: «Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour
+me marier.--Mais êtes-vous confessé?--Pas du tout, c'est pour cela que
+je viens près de vous. Que peut-on demander à un militaire? J'ai fait
+mon devoir.--Eh bien, je vais faire le mien.» Il met ses deux genoux
+sur le bord d'une chaise, marmotte une petite prière, et, quittant sa
+chaise, il me donne sa bénédiction qui en valait bien une autre, avec
+mon billet de confession: «Vous direz à l'abbé Viard que c'est moi qui
+vous marie. Qui épousez-vous?--Mlle Baillet.--Ah! me dit-il, j'ai fait
+mes études avec son père; est-elle confessée?--Non,
+Monsieur.--Envoyez-la-moi.--Ça suffit. Je désirerais être marié le 18, à
+quatre heures du matin.--L'église ne s'ouvre qu'à cinq heures, mais je
+prendrai les clefs à quatre heures et demie, et je serai à la porte.--Je
+vous remercie; je vais vous envoyer ma future de suite.--Je l'attends.»
+
+Je sautai de joie d'être débarrassé de cela. Je vais chez ma future:
+«Mademoiselle, je suis confessé; M. Lelong vous attend.--Eh bien, j'y
+vais.--C'est chez lui qu'il faut aller. C'est un vieil ami de votre
+père, il me l'a dit.--Eh bien, restez près de ces demoiselles; je ne
+serai pas longtemps.» Tout fut terminé en une demi-heure, et le
+lendemain nous portâmes nos 3 francs à l'abbé Viard.
+
+J'avais tout prévu pour partir; j'avais loué une voiture à quatre places
+qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l'église. À six heures,
+nous étions en voiture après avoir pris la tasse de café. Personne
+n'était levé dans le quartier; c'était comme un enlèvement. J'avais
+prévenu à Mouffy que je mènerais mon épouse le 18, qu'on m'attende, moi
+quatrième, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris
+un pâté de 3 francs, et nous voilà partis dîner à Mouffy.
+
+Le lendemain, nous fûmes à Coulanges dîner chez M. Ledoux qui nous
+attendait avec un dîner de cérémonie; sa demoiselle était fille de
+boutique de mon épouse. Nous revînmes à Auxerre à neuf heures du soir,
+personne dans le quartier se doutait de rien.
+
+Le lendemain, je me lève à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les
+voisins me voyant si matin diraient: «L'amoureux est bien matinal.» Le
+lendemain, même répétition; ils ne se doutaient pas que je fusse marié.
+Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j'ai
+dépensé 20 francs en deux jours; on ne peut pas être plus modeste.
+
+Le dimanche, nous fûmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne
+pas les avoir invités à la célébration de notre mariage: «Ne m'en voulez
+point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au
+sortir de l'église, ne pouvant vous recevoir; vous êtes trop nombreux,
+je ne vous demande que votre amitié.» Les dames disaient: «Si nous
+avions assisté seulement à la bénédiction.--Il était trop matin pour
+vous déranger.» C'était partout les mêmes reproches.
+
+La famille était si nombreuse que nous en eûmes pour trois jours. Ces
+pénibles visites terminées, je pris de suite le collier; je me
+multipliai: à quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit
+ménage, je mettais la main à tout avec mon aimable épouse. Nous n'avions
+pas les moyens d'avoir une domestique, mais seulement une femme de
+ménage à 3 francs par mois. Je pris donc la serpillière pour brûler mon
+café, mais comme j'étais en disponibilité, il me fut défendu de la
+porter. Il fallut se résigner. J'allai chez M. More le prier de m'ouvrir
+un crédit en épiceries: «Je vous donnerai tout ce dont vous aurez
+besoin.--Mais pas de billets! tout sur ma bonne foi, je prendrai
+seulement un livret.--Tout ce que vous voudrez.--Eh bien, commençons
+aujourd'hui. Je ne prends pas tout chez vous; il faut que M. Labour me
+fournisse aussi certains objets, tels que de l'huile, du chocolat et des
+cierges.--Tout ce que vous voudrez est à votre service.»
+
+Mes emplettes se montaient à 1,000 francs; il voulait m'en faire prendre
+davantage: «Si j'en ai besoin, je reviendrai.» Je fus chez M. Labour lui
+faire pareille demande: «Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez
+besoin, avec un livret seulement.--C'est entendu, je partage ma pratique
+entre vous et M. More.--C'est juste, c'est de droit.--Voyons,
+commençons! Voilà la note que ma femme m'a donnée; mettez toutes ces
+marchandises sur mon livret; la recette du premier mois sera pour M.
+More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il?--Tout
+m'arrange avec vous.» Sa note montait à 800 francs.
+
+Tout cela placé, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement à
+son bonnet de coton en me voyant entrer: «Voilà une note.--C'est très
+bien, mon brave; vous aurez cela ce soir.» J'en fis autant chez M.
+Labour. Les quatre notes réunies se montaient à 3,500 francs; c'était
+effrayant pour moi, mais ma chère épouse me disait: «Sois sans
+inquiétude, nous nous tirerons d'affaire avec du travail et une sévère
+économie; nous viendrons à bout de tout.» Que j'étais heureux d'avoir
+trouvé un pareil trésor!
+
+Lorsque toutes nos marchandises furent placées et nos factures
+reconnues, il vient un ami de M. More nous visiter, c'est M. Fleutelat.
+Après les compliments, il me dit: «Capitaine, si vous voulez, je vous
+prête 10,000 francs sans intérêt.--Je vous remercie; cela m'empêcherait
+de dormir! M. More et M. Labour m'ont ouvert un crédit, je vous suis
+bien reconnaissant.»
+
+Lorsque nous fûmes bien organisés, les acheteurs arrivèrent de toutes
+parts, et la vente allait on ne peut mieux: 1,500 francs par mois.
+J'étais content de pouvoir porter 1,000 francs à M. More et 500 francs à
+M. Labour; je renouvelais nos marchandises avec joie.
+
+J'étais toujours tourmenté par l'inquiétude des dénonciations. Lorsque
+je voyais un agent de police, je croyais que c'était pour moi, et
+souvent je ne me trompais pas: «Que me voulez-vous, Monsieur?--Passez à
+la Mairie.--Je vous suis dans une heure.--Ça suffit.»
+
+Ma femme était tourmentée: «Mais tu n'es sorti que pour aller chez M.
+More.--Ma chère amie, quand tu me mettrais dans une boîte, ils me
+feraient parler par le trou de la serrure.»
+
+Je me rendis à la Mairie, devant M. Leblanc: «Que me voulez-vous,
+Monsieur le Maire?--Mon brave, vous êtes dénoncé.--Ce n'est pas
+possible, je ne suis sorti de chez moi que pour aller chez M. More; je
+ne quitte ma petite boutique que pour aller faire mes emplettes, je ne
+sors pas, je n'ai été au café qu'une fois depuis que je suis marié. Je
+vous prie de garder l'infâme qui me dénonce; mais, je crois ne pas me
+tromper, il passe de temps en temps des prisonniers qui demandent des
+secours avec une liste des noms de tous les officiers, je leur donne 3
+francs. Aux plus mal chaussés, je donne mes bottes et mes souliers, mais
+je n'ai plus rien à leur donner. Je parie que je suis la dupe de mon bon
+coeur, que c'est des espions au lieu d'être des prisonniers. Vous devez
+savoir cela, Monsieur le Maire, c'est la police de Paris que l'on fait
+venir pour me perdre, mais je ne laisserai pas entrer un seul individu
+chez moi, je les recevrai à la porte.»
+
+Je crois avoir mis le doigt sur le mal, car le maire me dit: «Vous
+pouvez vous retirer.--Je vous salue, Monsieur le maire.» Je rentrai chez
+moi: «Eh bien! me dit ma femme, que te voulait-on?--Eh bien! encore une
+dénonciation sans preuve.--Il ne faut plus laisser entrer personne dans
+notre chambre.--Je crois avoir deviné que c'est la police de Paris qui
+me poursuit. M. Leblanc m'a renvoyé sans aucune observation, c'est son
+secret et non le mien; il m'a bien reçu.» Mon épouse me dit: «Mon ami,
+il faut chercher si tu pourrais trouver un jardin pour te
+désennuyer.--Je le veux bien, lui dis-je.
+
+Je me mets à la recherche; j'en parle à M. Marais qui me dit: «Je vous
+trouverai cela; il n'en manque pas.» Il vint me trouver: «J'ai votre
+affaire près de chez moi, sur la promenade. Allez trouver le père
+Chopard, tonnelier, marchand de sabots, il veut vendre son jardin.» Je
+vais trouver Chopard: «Vous voulez vendre votre jardin?--Oui,
+Monsieur.--Voulez-vous me le faire voir?--De suite, Monsieur.--Allons-y!
+S'il me convient et que le prix ne soit pas trop élevé, je vous
+l'achèterai.»
+
+Visite faite, je dis: «Combien en voulez-vous?--1,200 francs.--Si vous
+voulez venir chez moi, vous prendrez ma femme pour qu'elle le voie; si
+ça lui convient, nous pourrons nous arranger.» Ma femme y va et dit: «Il
+nous convient, tu peux l'acheter.» Je vais trouver ces pauvres gens et
+termine le marché pour 1,200 francs.
+
+Ah! que j'étais heureux d'avoir un jardin! C'était un désert, mais en un
+an il changea de face; j'y dépensai 600 francs; j'y faisais trembler la
+pioche et la bêche; j'en fis mon Champ d'asile.
+
+Dans mon jardin j'étais à l'abri des espions, j'en fis mes délices,
+celles de ma femme; je lui dois ma belle santé; j'abandonnai tout le
+monde (je dois dire que je voyais des persécuteurs partout). Depuis 30
+ans que je cultive mon champ de retraite, je n'ai pas passé deux jours
+sans aller le voir, et par tous les temps, toujours accompagné de ma
+femme. Combien je jouissais chaque jour de ma trouvaille! Je plantais
+des arbres, j'en réformais; je laissai l'allée principale un peu
+étroite, mais que je ne pouvais changer à cause de ses beaux arbres. Je
+fis un joli parterre et trois berceaux; je plantai des quenouilles qui
+ont 25 pieds de haut; il est rare d'en voir de pareilles.
+
+Lorsque tout fut terminé, on vint me visiter; on venait voir le vieux
+grognard, toujours habit bas et pioche à la main, qui était heureux
+d'avoir un coin de terre.
+
+J'eus le bonheur de devenir père d'un garçon qui faisait toute mon
+espérance; mais je le perdis à l'âge de 14 ans. Cela brisait toutes mes
+joies.
+
+En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne récolte; je vendis
+pour 1,000 francs de vin qui bouchèrent un trou de mes dettes. Comme
+j'étais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs à M. More
+et à M. Labour!
+
+Mais les espions étaient toujours à ma poursuite. À la fin de septembre
+1822, à 10 heures du matin, un bel homme se présente chez moi, assez
+bien vêtu: redingote bleue, pantalon _idem_, beaux favoris noirs. Un
+coup de sabre lui prenait depuis l'oreille jusqu'à la bouche; il avait
+tout à fait l'air d'un militaire. Je ne pus m'empêcher de le faire
+entrer dans ma petite chambre: «Donnez-vous la peine de vous asseoir,
+vous prendrez bien un verre de vin?» Ma femme dit: «Si vous voulez, je
+vais vous donner un bouillon?--Ce n'est pas de refus», dit-il.
+
+Après s'être rafraîchi, il me fit voir une liste de tous les officiers
+qui restaient en ville: «Qui vous a donné cette liste?--Je ne le connais
+pas.--Avez-vous trouvé quelque chose?--Oh! oui», me dit-il.--Je dis à ma
+femme: «Donne-lui 3 francs.--De suite, mon ami.»
+
+Je lui demandai d'où il venait: «Je viens de la Grèce.» Et il tire de sa
+poche des papiers; il me lit les noms des principaux chefs qui
+commandaient en Grèce: «Pourquoi avez-vous été là-bas? Permettez-moi de
+vous faire cette question.--C'est mon commandant qui m'a emmené avec
+lui.--Et pourquoi êtes-vous revenu?--C'est que j'ai vu empaler mon
+commandant; cela m'a fait si peur que j'ai quitté de suite le
+pays.--Qu'ai lez-vous faire?--J'ai des protecteurs au ministère de la
+guerre.»
+
+Je congédiai mon individu, qui se rendit de suite à la mairie pour me
+dénoncer; il dit au maire que j'avais tenu des propos à un conscrit dans
+la rue de la Draperie; ce conscrit m'aurait dit: «Bonjour,
+capitaine.--Où vas-tu?--En Espagne.--Eh bien! tu n'en reviendras pas, ni
+toi, ni tes camarades.»
+
+Je ne tardai pas à être appelé devant le maire; à midi, l'agent de
+police me prévint que j'étais attendu. J'y vais sans faire de toilette,
+en casquette: «Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?--Eh bien, dit-il,
+si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave? (Il
+me tenait les deux mains.)--Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas
+dénonciateur.--Et si vous voyiez que l'on voulût me faire du mal, me le
+diriez-vous?--Non, Monsieur le Maire, car je m'en souviens, au moment de
+faire la récolte, on a coupé vos vignes par le pied. Si je l'avais vu,
+je ne vous l'aurais pas dit; mais si j'avais trouvé l'individu sur le
+fait, je l'aurais contraint de me suivre pour faire sa déclaration
+devant vous, et s'il ne l'avait pas faite, je lui aurais donné la
+correction devant vous. Voilà comme j'entends les dénonciations.--Mais
+ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous êtes dénoncé.--Je proteste; je
+ne vous demande ni grâce ni protection, je suis innocent. Je connais
+l'infâme; il a un coup de sabre sur la figure, il m'a dit qu'il venait
+de Grèce. Je lui ai donné 3 francs, un bouillon et deux verres de vin;
+il n'y a que lui qui a pu me dénoncer; si vous voulez le permettre, je
+vais aller chez le général.--Il le sait.--Déjà! C'est à dix heures que
+l'infâme est sorti de chez moi; il va vite, il fait du chemin en deux
+heures. Voulez-vous me permettre d'aller m'expliquer auprès du
+général?--Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu'il vous aura
+dit.--Ça suffit.»
+
+J'arrive rue du Champ; je trouve le général en grande robe de chambre
+dans son salon, près d'un bon feu: «Mon général, je vous
+salue.--Bonjour, Monsieur.--Je ne suis pas _Monsieur_, général, je suis
+le capitaine Coignet qui vient d'être encore dénoncé, mais cette fois je
+connais le scélérat; c'est un mouchard de Paris. Il s'est présenté chez
+moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde; je voudrais bien
+connaître celui qui se permet de donner tous nos noms: il aurait ma vie
+ou j'aurais la sienne. Car je lui ai donné 3 francs, deux verres de vin,
+un bouillon, et pour récompense de mon obole, il est venu me dénoncer
+comme un lâche. Vous devez l'avoir gardé, je pense, pour nous mettre en
+présence devant vous. Si vous l'avez fait partir, il est temps que cela
+finisse. Voilà six ans passés que je suis sous votre surveillance sans
+l'avoir mérité. Aujourd'hui, général, c'est ma mort ou ma liberté que je
+viens vous demander, vous êtes maître de choisir. Je ne vous demande pas
+de grâce, je vous jure sur l'honneur que je suis innocent, et ma parole
+doit vous suffire. Voilà mon dernier mot: je viendrai demain à trois
+heures pour savoir ce que vous aurez décidé. Vous êtes maître de me
+faire arrêter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil,
+je parcours les rues, et si je trouve l'infâme, je crie aux citoyens:
+Rangez-vous que je tue ce chien enragé!--Allons, capitaine,
+calmez-vous.--Général, si votre mouchard ne vous dit pas la vérité,
+faites-lui donner cent coups de bâton, et vous ne serez plus
+trompé.--Vous pouvez vous retirer.»
+
+Il vint me conduire jusqu'à la porte; j'avais frappé juste. Le
+lendemain, à trois heures moins un quart, j'étais sur le pas de ma
+porte, attendant l'heure de partir chez le général; arrive M. Ribour:
+«Capitaine, je viens vous dire que toutes les dénonciations ont été
+brûlées devant moi; elles se montaient à 42. Vous pouvez parler, dire
+tout ce que vous voudrez; vous ne serez plus dénoncé.» La gaîté reparut
+chez moi, mais le 8 mai, la grêle ravagea mon jardin; je perdis ma
+petite récolte. Ceux qui furent préservés de ce fléau firent du bon vin
+à Auxerre; j'en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui
+me sauvèrent pour l'année 1822.
+
+Mon père fut, comme moi, victime de dénonciations[62]; il fut poursuivi
+pour propos séditieux et un mandat d'amener lancé contre lui. Un ami le
+prévint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le
+manquèrent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha
+dans un village; mais il avait perdu sa liberté, il fallait rester
+enfermé. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gîte en gîte, ne
+marchant que de nuit, il se rendit à la prison d'Auxerre pour subir la
+peine que le tribunal voudrait lui infliger; il fut condamné à 3 mois de
+prison. Il était accusé d'avoir dit que l'Empereur arrivait avec dix
+mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On
+vint me dire qu'il était en prison; je fus de suite le voir, je
+l'embrassai: «Pourquoi ne me l'avoir pas fait savoir?--Je craignais de
+te faire de la peine.--Qui a pu vous dénoncer?--Trubert.--Le malheureux,
+dis-je, c'est moi qui ai fait sa fortune, qui l'ai fait marier avec Mlle
+Defrance; ce n'est pas possible.--C'est lui, te dis-je.--Je vous
+apporterai tous les jours à manger.--Je veux une bouteille d'eau-de-vie
+pour donner à ceux de ma chambrée; je leur chante messe et vêpres le
+dimanche[63]; je ne m'ennuie pas.--Je ne vous laisserai manquer de
+rien.»
+
+À sa sortie de prison, il me laissa un _pouf_ de 35 francs chez
+Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du café Milon; il se
+faisait apporter des morceaux de rôti, et c'est moi qui payais ainsi les
+messes et les vêpres qu'il chantait aux prisonniers.
+
+En 1823-1824, je fis une moyenne récolte, mais en 1825 je fis
+d'excellent vin; j'en vendis pour me liquider avec MM. More et Labour,
+et il me resta 300 francs que j'employai de suite en épiceries, sans en
+prendre un sou de plus. Rentré chez moi, je dis à mon épouse: «Je suis
+le plus heureux des hommes: je ne dois plus rien, et voilà pour 300
+francs de bonne épicerie qui ne doit rien à personne.» Le Roi n'était
+pas plus content.
+
+Ma petite maison se maintenait; je renonçai tout à fait au monde. Je
+partais dans l'été avec mon épouse à trois heures du matin; je revenais
+du jardin à six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite; à
+neuf je revenais déjeuner.
+
+Voilà la conduite que j'ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon épouse
+chérie. Que la terre qui la couvre soit légère! Elle a fait du bien aux
+pauvres toute sa vie; tous les lundis, elle distribuait plein une
+sébille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s'était
+imposé 12 francs par mois, je lui disais: «C'est bien lourd, ma chère
+amie.--Cela nous portera bonheur.» (J'ai toujours continué, mais j'en ai
+perdu deux qui m'ont allégé de 6 francs; reste à payer 6 francs par
+mois.)
+
+Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres à sa table depuis que nous
+avons quitté le commerce. J'ai réformé tout cela depuis que je suis
+seul; je me réserve seulement de porter moi-même l'obole que mon épouse
+avait contracté l'habitude de donner à ses pauvres. Toutes ses volontés
+sont sacrées pour moi; elle m'a prié par un écrit qui est dans mon
+secrétaire, sans date ni signature, de faire 100 francs à son frère
+Baillet, qui est à Paris. Cela est payé tous les trois mois sur ma
+pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme
+de 172 francs par an.
+
+J'ai été entraîné dans ce pénible souvenir qui ne se trouvera peut-être
+pas à son lieu et place. Maintenant je reviens à mon sujet. Les années
+1826 à 1829 se passèrent sans événements pour moi; l'accomplissement de
+mes 30 ans de service était échu; il y avait longtemps que je
+l'attendais. J'avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine; mes
+services se montaient pour 30 ans à 1,200 francs; pour 12 campagnes, à
+240 francs; pour 6 mois, à 10 francs; Total: 1,450 francs. Je reçus ma
+retraite le 23 août 1829, date de l'accomplissement de mes 30 ans de
+service. Un ami partit pour Paris et s'occupa de moi près de son cousin,
+M. Martineau des Chesnez, chargé du personnel au ministère de la guerre.
+Je reçus cette belle retraite rue des Belles-Filles; il se trouvait du
+monde quand je reçus ce brevet de pension se montant à 1,450 francs au
+lieu de 930 francs que j'attendais; je fis une exclamation de joie en
+disant: «Tant mieux! mes pauvres en profiteront.» Je tins parole, je
+doublai mes aumônes; il y avait dans mon quartier la veuve d'un
+militaire qui avait deux garçons et une fille, je mis les deux garçons
+en classe qui me coûtèrent 80 francs par an; je leur donnais toute ma
+défroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude; il fit tant de
+progrès qu'il entra au petit séminaire d'Auxerre; maintenant il est curé
+dans une campagne. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai fait le bien et cela
+me suffit.
+
+L'année 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les têtes
+étaient échauffées contre les vieilles monarchies, on voulait les
+chasser pour la dernière fois. Paris se souleva; c'est toujours lui qui
+donne le branle aux révolutions. Paris changerait de gouvernement aussi
+souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre était aussi en
+mouvement; c'était tout feu. Heureusement que ça ne dépassait pas les
+portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits
+rassemblements à la porte du Temple, à l'Hôtel de ville, à la
+Préfecture, sur la route de Paris pour arrêter les dépêches; ils se
+donnaient bien garde de dépasser la montagne Saint-Siméon, mais ils
+escortaient la malle-poste. Ah! les bons défenseurs de la patrie! Je les
+regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert était
+content d'avoir un paquet de proclamations de Paris! il montait sur les
+bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu! qu'il était
+heureux!
+
+Quant aux autorités d'Auxerre, les moutards les avaient expulsées, ils
+s'étaient emparés de l'Hôtel de ville et avaient arboré le drapeau
+tricolore. On se dépêcha de rétablir l'ordre, on forma de suite la garde
+nationale, les élections eurent lieu le plus promptement possible. Je me
+trouve très surpris de me voir nommé porte-drapeau sans ma permission.
+La loi était pour moi: j'étais libre d'être de la garde nationale ou
+non; on m'apporte ce brevet de porte-drapeau: «Mais qui vous a permis de
+me nommer sans mon aveu?--Tout le monde vous a porté; vous êtes nommé à
+l'unanimité; vous ne pouvez refuser.--Vous êtes donc les maîtres? Qui
+est votre chef de bataillon?--C'est M. Turquet.--Vous avez fait un bon
+choix, je vous rendrai réponse demain; si j'accepte votre drapeau, je
+serai à l'Hôtel de ville à midi.»
+
+Je consultai mon épouse: «Il ne faut pas refuser, dit-elle.--Mais c'est
+une dépense énorme, et un fardeau bien lourd pour moi.--Ne refuse pas,
+je t'en prie, ils croiraient que tu leur en veux.--Ils m'ont pourtant
+bien fait souffrir avec leurs dénonciations; ils mériteraient que je les
+envoie promener.--Non, me dit-elle, ne pense plus à cela.--Mais cela va
+nous gêner, il me faut 200 francs.--Ne recule pas, je t'en prie.»
+
+À midi je leur portai ma réponse: «Voilà notre porte-drapeau!
+crient-ils.--Vous n'en savez rien, Messieurs, je suis mon maître et non
+pas vous; vous n'avez aucun droit sur moi; la loi est là. Si vous croyez
+me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez,
+mais je le porterai.--Nous vous donnerons un aide.--Et cette dépense
+qu'il faut que je fasse! vous êtes riches, vous autres, mais moi
+pas.--Allons, mon brave, vous êtes des nôtres.--Je vous promets de me
+mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le
+faire rentrer à son poste; les moutards l'ont chassé; ce n'est pas à
+nous à faire justice. S'il ne convient pas, il sera remplacé. Il faut de
+suite nommer un officier de planton chez le préfet pour le protéger; les
+moutards lui mettent la baïonnette sur la poitrine pour lui faire donner
+les dépêches.»
+
+Tous mes avis furent suivis; l'autorité reprit son cours et le maire
+revint à son poste. La garde nationale fut convoquée pour se rendre à
+l'Arquebuse au nombre de 1,500 à 1,800 hommes, tous en blouse (les
+tailleurs n'eurent pas de bon temps). Je reçus l'ordre de m'y rendre
+pour être reçu, car ça pressait; le canon ronflait à Paris, on faisait
+la chasse aux Suisses; à Auxerre, on avait improvisé un drapeau pour
+faire les premières proclamations; tous les jours on me promenait dans
+toutes les rues avec mon pénible fardeau. Quand je rentrais, j'étais en
+nage.
+
+Mais ce fut bien pis plus tard; la ville fit faire un drapeau qui
+coûtait 600 francs, il était magnifique; la draperie était aussi large
+que la grande voile d'un vaisseau de 74; il me bouchait la figure. J'en
+pliais dessous; quand je rentrais, tous mes habits étaient trempés.
+Comme c'était amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son
+épée! Ils me tenaient des deux heures à parcourir toute la ville, puis
+arrivés à l'Hôtel de ville, il fallait le reporter chez le commandant
+Turquet sur le port; si on l'avait gardé, je les aurais remerciés. Je
+faisais plus que mes forces; je le donnai un jour à M. Mathieu pour le
+descendre, il ne put le porter à son terme.
+
+Heureusement la Reine en avait brodé un, dit-on, pour la garde nationale
+d'Auxerre; il fut apporté par le duc d'Orléans. Toute la garde nationale
+des campagnes arriva pour cette grande cérémonie; le prince descendit au
+_Léopard_, et il fallut une garde d'honneur: les pompiers, les
+chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c'était de rigueur). Il fallut
+passer la nuit, les pieds dans l'eau, et avoir pour corps de garde
+l'écurie; personne ne tint compte de nous, nous passâmes la nuit à
+grelotter, couchés sur le fumier. Voilà la prévoyance des autorités
+d'Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait
+été à notre place, les chefs ne les auraient pas laissés dans un pareil
+état; le lendemain, il fallut reporter le drapeau à l'Hôtel de ville. Je
+profitai de cette occasion pour passer chez moi, et déjeuner le plus
+vite possible pour rejoindre mon poste. J'eus tout le temps de me
+reconnaître; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes
+dans la grande allée de l'Éperon à droite. Lorsque tous furent placés,
+on fut prévenir le duc d'Orléans; je fus à mon poste pour recevoir le
+drapeau. Le prince arrive à cheval, le portant lui-même; il s'arrête
+devant moi. Je lui dis: «Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains
+du soldat qui a été décoré le premier, le 14 juin 1804, au dôme des
+Invalides, par les mains du premier Consul.»
+
+Le prince répondit: «Tant mieux, mon brave! c'est une raison de plus
+pour qu'il soit bien défendu.» Ces paroles et les miennes furent
+consignées dans le journal.
+
+Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j'ai
+souffert; tous les fourriers et caporaux m'écrasaient les pieds, étant
+pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide
+nommé Charbonnier, ancien gendarme décoré; sans lui, je n'aurais pas pu
+faire mon temps.
+
+Le duc d'Orléans, rentré à son hôtel, prit des informations sur mon
+compte, et le lendemain nous fûmes lui faire la conduite avec le
+drapeau. Arrivé à Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de
+moi. Le Roi voulut éclaircir cette affaire, fit demander mes états de
+service au ministère de la guerre, et trouva que j'avais fait toutes les
+campagnes. Il envoya à la chancellerie pour s'assurer si réellement
+j'avais été décoré le premier ainsi que je l'avais dit à son fils; tout
+lui fut affirmé. Il vit que j'avais été nommé officier de la Légion
+d'honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J'ignorais
+que j'avais intéressé le duc d'Orléans en ma faveur; je ne le sus qu'en
+janvier 1847.
+
+Les vieux légionnaires de toute la France faisaient des pétitions à la
+Chambre des députés pour réclamer notre arriéré des sept ans que les
+Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d'adresser sa pétition à
+M. Larabit qui tonnait à la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne
+reniait pas notre dette, mais c'était toujours rejeté; il ne lâchait pas
+prise; tous les ans, il recommençait. Un jour je le vis et lui dis:
+«Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement
+obtenir les intérêts de nos sept ans? Les intérêts de 875 francs ne
+feraient que 43 fr. 75 c. qu'ils ajouteraient tous les ans à notre
+pension et les vieux légionnaires seraient contents.--Je vous remercie,
+me dit-il, je n'oublierai pas votre avis.» À force de renouveler nos
+pétitions, ça finit par prévaloir. À partir du 1er janvier 1846 et en
+1847, il nous était dû 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des
+10,000 légionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arrivé, ils
+reçurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reçus rien. J'attends
+jusqu'au 5 janvier, puis jusqu'au 16; je réclamai, on me mit dans le
+panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me répondit point. Mais
+mon Dieu, ils ne veulent donc plus me payer ma croix? Enfin, le 18
+janvier, je reçois une lettre de la Légion, je me dis à part: J'ai bien
+fait de leur écrire, voilà mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je
+ne trouve que 250 francs. Mais ce n'est pas mon compte! J'ai droit à
+350, ils se moquent de moi. On fit ma déclaration à la Chancellerie,
+mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31
+janvier, je reçus une réponse, mais quelle est ma surprise de voir sur
+l'adresse: _À M. le capitaine Coignet, officier de la Légion d'honneur!_
+Je me dis: «Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas
+me donner mes 100 francs.» Je décachette la lettre ainsi conçue:
+«Monsieur, les cent francs que vous réclamez ne vous sont point dus (je
+fus prêt à ôter ma casquette pour les remercier). Vous avez été nommé le
+5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831
+par le Roi, officier de la Légion d'honneur. Par conséquent, vous n'avez
+pas droit aux cent francs, vous êtes porté pour 250 francs qui vous
+seront payés annuellement. _Signé_: Le Secrétaire général de la Légion
+d'honneur, Vicomte de Saint-Mars.»
+
+Me voilà donc nommé pour la troisième fois, mais qui a pu me faire
+nommer par le gouvernement provisoire? Me creusant la tête dans mes
+vieux souvenirs, je me suis rappelé la plaine des Vertus, le 30 juin, et
+le bel officier supérieur qui a pris mes nom et prénoms. C'est peut-être
+lui, il m'a pourtant dit son nom quand il m'a vu couper le nez à cet
+officier prussien. Ah! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent.
+Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme!
+
+Je reçus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s'intéressaient à
+moi: le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-soeur Baillet, supérieure de
+la succursale des orphelines de la Légion d'honneur, rue Barbette.
+
+Le 16 août 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frappé du plus
+grand malheur; je perdis ma compagne chérie après 30 ans de jours
+fortunés; je restai seul, accablé de douleur. Que vais-je devenir à 72
+ans! Je ne puis rien entreprendre; mes petites occupations ne pouvaient
+me tirer de mes ennuis profonds; il y avait longtemps que je me creusais
+la tête de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin
+derrière moi. Si je savais écrire! je pourrais entreprendre d'écrire mes
+belles campagnes, et l'enfance la plus pénible qu'un enfant de 8 ans a
+pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra à mon aide. Ma résolution bien
+prise, j'achetai du papier et tout ce qu'il fallait; je mis la main à
+l'oeuvre.
+
+Le plus difficile pour moi était de n'avoir point de notes ni aucun
+document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis
+donnés pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma
+carrière militaire! Il n'est pas possible de se faire une idée de ma
+peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Si j'ai
+atteint mon but, je me trouverai bien récompensé, mais il est temps que
+je finisse. Ma mémoire est bien affaiblie; ce n'est pas l'histoire des
+autres que j'ai écrite, c'est la mienne, avec toute la sincérité d'un
+soldat qui a fait son devoir et qui écrit sans passion. Voilà ma devise:
+l'honneur est mon guide.
+
+Maintenant qu'il me soit permis de parler aux pères de famille qui me
+liront. Qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre à leurs
+enfants à lire et à écrire, et pour les amener au bien: c'est le plus
+bel héritage et il est facile à porter. Si mes parents m'avaient
+gratifié de ce don précieux, j'aurais pu faire un soldat marquant, mais
+il ne faut pas injurier ses parents. À 33 ans, je ne savais ni _A_ ni
+_B_; et là ma carrière pouvait être ouverte si j'avais su lire et
+écrire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni,
+toujours présent à l'appel, infatigable dans toutes les marches et
+contre-marches, j'aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre.
+Pour faire un bon soldat, il faut: courage dans l'adversité, obéissance
+à tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat,
+c'est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850.
+
+ Fait par moi.
+
+ JEAN-ROCH COIGNET.
+
+
+
+
+ADDITIONS ET VARIANTES
+
+
+Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous
+le manuscrit original: ils l'ont aussi abrégé davantage, ce qui
+explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus
+complète. Si on la compare à l'édition de 1851, elle présente cependant
+certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait
+encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très
+probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien
+aise de les retrouver ici, bien qu'elles ne figurent pas sur le
+manuscrit; elles renferment des détails que l'auteur seul pouvait
+donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance.
+
+ * * * * *
+
+_Préliminaires de la bataille de Marengo._ (Voir le Troisème
+Cahier.)--La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la
+découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des
+Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut
+obligée de se former en carré pour résister à l'effort des ennemis.
+Bonaparte l'abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu'il
+voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de
+Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général
+Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n'épargnèrent
+qu'un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de
+cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s'était passé,
+cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l'ennemi. Le
+lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé
+capitaine, l'état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on
+conçoit que Bonaparte n'avait rien oublié.
+
+Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e.
+Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d'injures,
+prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de coeur, comme
+s'il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été
+abîmés. J'estime qu'ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne
+les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain.
+
+
+_Description de l'uniforme de la Garde._ (Voir le Quatrième
+Cahier.)--Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous
+les armes en grande tenue, nous portions l'habit bleu à revers blancs,
+échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte
+et les guêtres de basin blanc; la boucle d'argent aux souliers et à la
+culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant
+apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous
+avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et
+les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées
+et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu
+par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins.
+
+Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la
+tenue d'été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une
+idée, c'est l'extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand
+nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous
+inspectaient, et, s'il y avait une apparence de poussière sur nos
+souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous
+faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés.
+
+
+_Au camp de Boulogne._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Étant au camp
+d'Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en
+compagnie duquel j'avais fait mes débuts dans la garde. J'ai déjà dit
+qu'il était le plus grand de tous les grenadiers; du reste, charmant
+garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom;
+je me souviens seulement qu'il était fils d'un aubergiste des environs
+de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d'une aventure
+singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries; il fut placé
+à la porte même du premier Consul, à l'entrée de sa chambre. Quand le
+Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s'arrêta stupéfait. On
+l'eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces,
+surmonté d'un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d'un plumet
+dépassant encore le bonnet à poil d'au moins un pied. Il m'appelait son
+nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous
+sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi,
+et je pense qu'il fut obligé de lever singulièrement la tête pour
+apercevoir la figure de mon camarade.
+
+Après l'avoir examiné un moment, il vit qu'en outre il était
+parfaitement taillé: «Veux-tu être tambour-major? lui dit-il.--Oui,
+Consul.--Eh bien! va chercher ton officier.»
+
+À ces mots, le grenadier dépose son fusil et s'élance, puis il s'arrête
+et veut reprendre son arme, en disant qu'un bon soldat ne devait jamais
+la quitter. «N'aie pas peur, répliqua le premier Consul; je vais la
+garder et t'attendre.»
+
+Une minute après, mon camarade arrive au poste. L'officier, surpris de
+le voir, demanda brusquement ce qui était arrivé. «Parbleu! répondit-il
+avec son air goguenard, j'en ai assez de monter la garde, j'ai mis
+quelqu'un en faction à ma place.--Qui donc? s'écria l'officier.--Bah!...
+le petit caporal.--Ah çà! pas de mauvaise plaisanterie!--Je ne plaisante
+pas; il faut bien qu'il monte la garde à son tour... D'ailleurs, venez-y
+voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher.»
+
+L'officier passa de l'étonnement à la terreur, car Bonaparte ne mandait
+guère les officiers près de lui que pour leur donner une _culotte_. Le
+nôtre sortit l'oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvèrent
+le premier Consul se promenant dans le vestibule, à côté du fusil.
+«Monsieur, dit-il à l'officier, ce soldat a-t-il une bonne
+conduite?--Oui, général.--Eh bien! je le nomme tambour-major dans le
+régiment de mon cousin; je lui ferai trois francs par jour sur ma
+cassette, et le régiment lui en fera autant. Ordonnez qu'on le relève de
+faction, et qu'il parte dès demain.»
+
+Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitôt possession de ses
+fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir à Ambleteuse, il avait
+un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du
+tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter
+le camp, m'emmena à Boulogne et me paya à dîner. Le soir, je le quittai
+pour rejoindre Ambleteuse. J'étais seul; je rencontrai en route deux
+grenadiers de la ligne qui voulurent m'arrêter. En ce moment, les
+soldats de la garde étaient exposés à de fréquentes attaques. Il y avait
+au camp de Boulogne ce que nous appelions _la compagnie de la lune_;
+c'étaient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour
+dévaliser ceux d'entre nous qu'ils surprenaient isolés, pour leur piller
+leur montre et leurs boucles d'argent, et pour les jeter à la mer. On
+fut obligé de nous défendre de revenir la nuit au camp sans être
+plusieurs de compagnie.
+
+Pour moi, je me tirai d'affaire en payant d'audace. J'avais mon sabre et
+sept ans de salle. Je dégaine et je défie mes adversaires. Ils crurent
+prudent de me laisser passer mon chemin; mais si j'avais faibli, j'étais
+perdu, et le dîner de mon tambour-major m'eût coûté terriblement cher.
+
+
+_Variante du récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième
+Cahier.)--Contrairement à l'habitude, l'Empereur avait ordonné que les
+musiciens restassent à leur poste au centre de chaque bataillon. Les
+nôtres étaient au grand complet avec leur chef en tête, un vieux
+troupier d'au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de
+nous:
+
+ On va leur percer le flanc,
+ Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire;
+ On va leur percer le flanc,
+ Que nous allons rire!
+ Ran, tan, plan, tirelire,
+ Que nous allons rire!
+
+Pendant cet air, en guise d'accompagnement, les tambours, dirigés par M.
+Sénot, leur major, un homme accompli, battaient la charge à rompre les
+caisses; les tambours et la musique se mêlaient. C'était à entraîner un
+paralytique!
+
+Arrivés sur le sommet du plateau, nous n'étions plus séparés des ennemis
+que par les débris des corps qui se battaient devant nous depuis le
+matin. Précisément nous avions en face la garde impériale russe.
+L'Empereur nous fit arrêter, et lança d'abord les mamelucks et les
+chasseurs à cheval. Ces mamelucks étaient de merveilleux cavaliers; ils
+faisaient de leur cheval ce qu'ils voulaient. Avec leur sabre recourbé,
+ils enlevaient une tête d'un seul coup, et avec leurs étriers tranchants
+ils coupaient les reins d'un soldat. L'un d'eux revint à trois reprises
+différentes apporter à l'Empereur un étendard russe; à la troisième
+l'Empereur voulut le retenir, mais il s'élança de nouveau, et ne revint
+plus. Il resta sur le champ de bataille.
+
+Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils
+avaient affaire à trop forte partie. La garde impériale russe était
+composée d'hommes gigantesques et qui se battaient en déterminés. Notre
+cavalerie finit par être ramenée. Alors l'Empereur lâcha les _chevaux
+noirs_, c'est-à-dire les grenadiers à cheval, commandés par le général
+Bessières. Ils passèrent à côté de nous comme l'éclair et fondirent sur
+l'ennemi. Pendant un quart d'heure, ce fut une mêlée incroyable, et ce
+quart d'heure nous parut un siècle. Nous ne pouvions rien distinguer
+dans la fumée et la poussière. Nous avions peur de voir nos camarades
+sabrés à leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrière eux, et
+s'ils eussent été battus, c'était notre tour.
+
+
+_Récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Au
+milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire
+comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva
+droit à nous. Mon capitaine Renard l'apercevant, s'élance pour le sabrer
+au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le
+poursuivre, et le pauvre animal n'a que le temps de se réfugier, comme
+un lapin, dans un trou. Nous qui assistions à cette chasse, nous criions
+tous à qui mieux mieux: «Le renard n'attrapera pas le lièvre! le renard
+n'attrapera pas le lièvre!» Et, en effet, il ne put l'attraper; aussi on
+se moqua de lui, et l'on rit d'autant plus que le capitaine était le
+plus excellent homme, estimé et chéri de tous ses soldats.
+
+
+_Préliminaires de la bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième
+Cahier.)--Cette montagne forme une espèce de pain de sucre à pentes très
+rapides; elle avait été prise la veille ou l'avant-veille par nos
+troupes, car nous trouvâmes une masse de cadavres russes étendus çà et
+là dans la neige et quelques mourants faisant signe qu'ils voulaient
+être achevés. Nous fûmes obligés de déblayer le terrain pour établir
+notre bivouac. On traîna les corps morts sur le revers de la montagne et
+l'on porta les blessés dans une maison isolée située tout au bas.
+Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid,
+qu'ils s'imaginèrent de démolir la maison pour avoir le bois et se
+chauffer. Les pauvres blessés furent victimes de cet acte de frénésie,
+ils succombèrent sous les décombres. L'Empereur nous fit allumer son feu
+au milieu de nos bataillons; il nous demanda une bûche par chaque
+ordinaire. On s'en était procuré en enlevant les palissades qui servent
+l'été à parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement
+l'Empereur, et il voyait de même tous nos mouvements. À la lueur des
+bûches de sapin, je faisais la barbe à mes camarades, à ceux qui en
+avaient le plus besoin. Ils s'asseyaient sur la croupe d'un cheval mort
+qui était resté là et que la gelée avait rendu plus dur qu'une pierre.
+J'avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou;
+j'avais aussi du savon que je délayais avec de la neige fondue au feu.
+Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l'opération. Du
+haut de ses bottes de paille, l'Empereur assistait à ce singulier
+spectacle, et riait aux éclats. J'en rasai, dans ma nuit, au moins une
+vingtaine.
+
+
+_Bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième Cahier.)--M. Sénot, notre
+tambour-major, était derrière nous à la tête de ses tambours. On vint
+lui dire que son fils était tué. C'était un jeune homme de seize ans; il
+n'appartenait encore à aucun régiment, mais, par faveur et par égard
+pour la position de son père, on lui avait permis de servir comme
+volontaire parmi les grenadiers de la garde: «Tant pis pour lui, s'écria
+M. Sénot; je lui avais dit qu'il était encore trop jeune pour me
+suivre.» Et il continua à donner l'exemple d'une fermeté inébranlable.
+Heureusement, la nouvelle était fausse: le jeune homme avait disparu
+dans une file de soldats renversés par un boulet, et il n'avait aucun
+mal; je l'ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde.
+
+
+_L'inspection au général Dorsenne._ (Voir le Sixième Cahier.)--«J'étais
+toujours prêt à le recevoir, et toujours prévenu, jamais surpris.» Une
+fois, cependant, je faillis recevoir une verte réprimande: nous avions
+fait quelques économies sur la nourriture de la semaine, et l'on avait
+décidé que l'on achèterait de l'eau-de-vie avec la somme économisée.
+Mais pour ne pas éveiller l'attention du général Dorsenne, je portai sur
+mon compte: «_Légumes coulantes_... tant.» Précisément l'infatigable
+général tomba sur ce passage. «Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il,
+_légumes coulantes_? Je balbutiai et je finis par avouer notre
+peccadille. D'abord, il voulut se fâcher; puis en voyant ma confusion,
+en songeant au singulier stratagème que nous avions imaginé, il se prit
+à rire: «Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n'entends pas
+qu'on économise sur la nourriture pour acheter des liqueurs.»
+
+
+_Une visite à Coulommiers._ (Voir le Huitième Cahier.)--À la suite de
+nos fredaines contre les officiers des alliés, mon frère, qui en était
+informé, me fit garder les arrêts: «Ne sors plus, me dit-il, tu serais
+arrêté.» Je le lui promis.
+
+Cependant, je pensais souvent à mes anciens maîtres, qui s'étaient
+montrés si bons pour moi, et je grillais d'avoir de leurs nouvelles. Or,
+un jour que j'étais sorti avec l'agrément de mon frère, et que je me
+rendais au faubourg Saint-Antoine, arrivé auprès de la Bastille, un
+grand bel homme qui passait là, vêtu d'une blouse, m'arrête tout à coup
+en m'abordant: «Voilà, me dit-il, un monsieur qui doit connaître
+Coulommiers, ou je me trompe fort.--Vous ne vous trompez pas,
+répondis-je aussitôt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux; j'ai
+connu beaucoup, à Coulommiers, M. Potier.--C'est donc bien vous,
+monsieur Coignet?--Oui, c'est bien moi, monsieur Moirot, car je crois
+vous remettre à mon tour. Mais M. et Mme Potier, comment
+vont-ils[64]?--À merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a
+longtemps, car nous parlons souvent de vous.--Cependant me voilà, et,
+comme vous voyez, gaillard et bien portant.--Mais vous avez donc la
+croix?--Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien
+longtemps que nous ne nous étions vus. Voulez-vous me permettre de vous
+embrasser?--Très volontiers: je n'en reviens pas de surprise et de joie
+de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet; nous vous croyons tous si
+bien mort! Mais, où restez-vous donc?--Chez mon frère, marché
+d'Aguesseau.--Moi, je décharge mes farines chez le boulanger du coin du
+marché.--C'est mon frère qui rapprovisionne.--Vous savez maintenant mon
+adresse: il faut me faire l'amitié de venir dîner avec moi dès ce soir,
+nous causerons.--J'accepte avec le plus grand plaisir.»
+
+J'arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m'apprit qu'il
+n'était plus chez M. Potier; il était établi à son compte. Il avait
+gagné dans cette maison soixante mille francs, et, grâce à sa bonne
+conduite, il avait obtenu d'épouser une cousine de M. Potier. En nous
+quittant, il me serrait les mains avec émotion: «Ah! que demain je vais
+faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu!»
+
+À peine de retour à Coulommiers, il vole au moulin des Prés: «Qu'y
+a-t-il donc d'extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite? lui dit
+en l'apercevant de loin M. Potier.--Ah! Monsieur, j'ai retrouvé M.
+Coignet, l'enfant perdu.--Comment? que dites-vous?--Oui, M. Coignet; il
+n'est pas mort, mais très vivant, décoré, capitaine!--Vous vous trompez:
+il ne savait ni lire ni écrire, il lui a été impossible d'occuper aucun
+grade. C'est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour
+le nôtre.--C'est bien lui-même: j'ai reconnu tout de suite son gros nez,
+sa stature et sa voix. C'est un beau militaire. Il m'a dit qu'il avait
+trois chevaux et un domestique. Il désire bien vous voir. Il vous a tenu
+parole, car il a gagné le fusil d'argent qu'il vous avait promis de
+rapporter en partant de chez vous.--Mais c'est incroyable: tout cela
+m'étonne et me surpasse; il faudrait que je le visse pour y croire.» Et
+M. Potier, à son tour, s'en va faire part de cette bonne nouvelle à
+madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en
+apprenant que Jean Coignet, son fidèle domestique, était retrouvé, et
+que, décoré et officier, il avait un domestique et trois chevaux à sa
+disposition. «Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle à son
+mari.»
+
+Mais les troupes alliées occupaient toujours Paris, et il fallait un
+permis spécial du préfet de police pour que je pusse sortir. Avec
+l'intervention du procureur du Roi, à qui il fit part de ses intentions,
+M. Potier obtint tout ce qu'il demandait, et, dès le lendemain, son
+fils arrivait me chercher à Paris. J'éprouvai beaucoup de joie de revoir
+ce jeune homme, qui me dit: «Papa et maman m'envoient vous chercher:
+voilà la permission du préfet de police: nous partons demain pour
+Coulommiers; domestique, chevaux, tout enfin. J'emmène tout, papa le
+veut.» Mon frère voulut le retenir au moins jusqu'après déjeuner.
+Impossible! Dès quatre heures, il était sur pied et nous pressait de
+partir. «Nous avons quinze grandes lieues à faire, répétait-il, et on
+nous attend de bonne heure.»
+
+Nous marchions bon train, et j'arrive avec ma petite livrée, car mon
+domestique portait la livrée d'ordonnance (coeur haut, fortune basse;
+mais il fallait bien paraître). Je mets pied à terre à la porte du
+moulin; moi, vieux grognard, j'éprouvais un saisissement de coeur à la
+vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient.
+
+Je cours chez mes bons maîtres leur sauter au cou. Mme Potier était au
+lit. Je demandai la permission de la voir: «Entrez, me cria-t-elle tout
+émue, entrez tout de suite. Malheureux enfant! Pourquoi ne nous avoir
+pas donné de vos nouvelles et demandé de l'argent?--J'ai eu grand tort;
+Madame, mais vous voyez qu'en ce moment je ne manque de rien. Je suis
+votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune; c'est vous et M.
+Potier qui avez fait de moi un homme.--Vous avez bien souffert?--Tout
+ce qu'un homme peut endurer, je l'ai enduré.--Je suis heureuse de vous
+voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade?--Capitaine à
+l'état-major de l'Empereur et le premier décoré de la Légion d'honneur.
+Vous voyez que vous m'avez porté bonheur.--C'est vous, c'est votre bon
+courage qui vous a sauvé. Mon mari se fait une fête de vous présenter à
+nos amis.» M. Potier m'accueillit, de son côté, comme un bon père. Il
+voulut voir mes chevaux. Après les avoir tous passés en revue: «En voilà
+un, dit-il, qui est bien beau, il a dû vous coûter cher.--Il ne m'a rien
+coûté du tout, qu'un coup de sabre donné à un officier bavarois à la
+bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-là en
+dînant.--C'est cela. Après dîner, nous irons voir mes enfants; puis
+demain nous monterons à cheval avec votre domestique, car vous avez
+changé de rôle. Ce n'est plus notre petit Jean d'autrefois, c'est le
+beau capitaine. Que de plaisir je me réserve en vous présentant à mes
+amis; ils ne vont pas vous reconnaître.»
+
+En effet, arrivés chez ces gros fermiers, et reçus partout à bras
+ouverts: «Je viens, disait M. Potier, vous demander à dîner pour moi et
+mon escorte. Je vous présente un capitaine qui est venu me voir.--Soyez
+tous les bienvenus», répondait-on; et comme j'étais militaire, on me
+parlait le plus souvent des ravages qu'avait faits l'ennemi en
+envahissant les environs de Paris. Jusqu'au dîner, M. Potier ne disait
+rien de moi: ce n'est qu'après le premier service qu'il demandait à nos
+hôtes s'ils ne connaissaient pas l'officier qu'il avait amené. Chacun
+regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. «Vous
+l'avez cependant vu chez moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C'est
+l'enfant perdu que j'ai ramené de la foire d'Entrains, il y a vingt ans.
+C'est lui que je vous présente aujourd'hui. Il n'a pas perdu son temps,
+comme vous voyez. Il m'avait dit en partant: _Je veux un fusil
+d'argent_. Il a rempli sa promesse, car il en a gagné un la première
+fois qu'il a été au feu, et vous le voyez avec la croix d'honneur et le
+grade de capitaine, attaché à la personne du grand homme... aujourd'hui
+déchu. Voilà mon fidèle domestique d'il y a quinze ans, buvons à sa
+santé!»
+
+Et nous buvions, et j'étais partout comblé de prévenances et d'amitiés.
+Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d'une fois nous passions
+des heures, des journées entières, moi à leur raconter, eux à m'écouter,
+aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c'étaient des
+jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles
+connaissances qui m'avaient vu jadis portant le sac de trois cent
+vingt-cinq livres et maniant la charrue.
+
+Après avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des
+environs une promenade que je ne puis comparer qu'à celle du boeuf gras
+à l'époque du carnaval, je fis mes adieux à tous les amis de M. Potier.
+J'embrassai mes bienfaiteurs, et je revins à Paris où je reçus l'ordre
+de partir immédiatement pour mon département.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES
+
+
+
+
+GRAND ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL
+
+
+_RELEVÉ des services militaires de COIGNET (Jean-Roch), capitaine à
+l'état-major général, né à Druyes, département de l'Yonne, le 16 mars
+1776, retiré à Auxerre, chef-lieu dudit département de l'Yonne._
+
+Entré au service comme soldat dans le 1er bataillon auxiliaire de
+Seine-et-Marne, le 6 fructidor an VII (23 août 1799).
+
+Incorporé dans la 96e demi brigade, le 21 Ans Mois Jours
+fructidor an VII (8 septembre 1800) 1 » 12
+
+Entré dans la garde, le 2 germinal an XI
+(23 mars 1803) 2 6 15
+
+Caporal, le 14 juillet 1807 4 3 21
+
+Sergent, le 18 mai 1809 1 10 4
+
+Lieutenant dans la ligne, le 13 juillet 1812. 3 1 25
+
+Capitaine à l'état-major général, le 14 septembre
+1813 1 2 1
+
+Rentré dans ses foyers, en vertu de la lettre
+du duc de Tarente au maréchal de camp,
+chef de l'état-major général, datée de
+Bourges, le 31 octobre 1815, ci 2 1 16
+ ___________________
+TOTAL effectif des années de service 16 2 4
+
+NOTA. Le service effectif sera à ajouter à la suite du présent état, à
+compter du 31 octobre 1815, date de la lettre de M. le maréchal de camp,
+chef de l'état-major général, comte HULOT, qui ordonna la rentrée dans
+ses foyers.
+
+_Collationné, conforme à l'original à nous représenté et à l'instant
+retiré, par nous, maire de la ville d'Auxerre, le 2 décembre 1816._
+
+ _Signé_: LEBLANC.
+
+
+
+
+ Ans Mois Jours
+
+Campagnes en Italie, an VIII et an IX 2 » »
+
+Ans X, XI, XII, XIII et XIV, à l'armée
+d'observation de la Gironde, aux armées
+d'Espagne et Portugal et armée d'Angleterre 5 » »
+
+1806 et 1807, en Prusse et en Pologne 2 » »
+
+Années 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813
+et 1814, et subséquentes, en Prusse, Pologne,
+Espagne, Allemagne, Russie, Saxe
+et Pologne, et à l'armée du Nord 7 » »
+ _______________
+ TOTAL DES CAMPAGNES 16 » »
+
+Légionnaire, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).
+
+RÉCAPITULATION.
+
+ Ans Mois Jours
+
+SERVICES EFFECTIFS 16 2 4
+
+CAMPAGNES DE GUERRE 16 » »
+ _______________
+TOTAL GÉNÉRAL DES SERVICES, JUSQUES ET Y COMPRIS LE
+31 OCTOBRE 1815 32 2 4
+ ---------------
+
+Pour copie conforme:
+
+_Le Sous-Inspecteur aux revues_,
+
+_Signé_: LUCET.
+
+Le 2 décembre 1816.
+
+
+
+
+_TABLEAU GÉNÉRAL des affaires auxquelles COIGNET (Jean-Roch) a pris part
+pendant la durée de ses services militaires, qui ont commencé le 23 août
+1799._
+
+
+CAMPAGNE D'ITALIE
+
+ 9 juin 1800 Bataille de Montebello.
+
+14 juin 1800 ---- de Marengo.
+
+
+CAMPAGNE D'AUTRICHE
+
+17 octobre 1805 Bataille et prise d'Ulm.
+
+14 novembre 1805. ---- ---- de Vienne.
+
+ 2 décembre 1805. ---- d'Austerlitz.
+
+
+CAMPAGNE DE PRUSSE
+
+14 octobre 1806 Bataille d'Iéna
+
+25 octobre 1806 ---- et prise de Berlin.
+
+ 8 février 1807 ---- d'Eylau.
+
+10 juin 1807 Combat d'Heilsberg.
+
+14 juin 1807 Bataille de Friedland.
+
+25 juin 1807 Tilsitt, réunion des empereurs.
+
+
+CAMPAGNE D'ESPAGNE
+
+30 novembre 1808 Bataille de Somo-Sierra.
+
+ 4 décembre 1808 ---- et prise de Madrid.
+
+
+CAMPAGNE D'AUTRICHE
+
+19 avril 1809 Bataille de Thann.
+
+20 avril 1809 ---- d'Abensberg.
+
+22 avril 1809 ---- d'Eckmühl.
+
+13 mai 1809 Prise de Vienne.
+
+22 mai 1809 Bataille d'Essling.
+
+ 5 juillet 1809 ---- d'Enzersdorf.
+
+ 6 juillet 1809 ---- de Wagram.
+
+
+CAMPAGNE DE RUSSIE
+
+27 juillet 1812 Combat de Witepsk.
+
+15 août 1812 ---- de Krasnoë.
+
+17 août 1812 Bataille de Smolensk.
+
+19 août 1812 Combat de Valoutina.
+
+7 septembre 1812 Bataille de la Moskowa.
+
+14 octobre 1812 ---- et prise de Moscou.
+
+24 octobre 1812 ---- de Malo-Jaroslawetz.
+
+
+CAMPAGNE D'ALLEMAGNE
+
+2 mai 1813 Bataille de Lutzen.
+
+20 mai 1813 ---- de Bautzen.
+
+21 mai 1813 ---- de Wurtchen.
+
+27 août 1813 ---- de Dresde.
+
+22 septembre 1813 Combat de Bichofswerth.
+
+30 octobre 1813 Bataille de Hanau.
+
+
+CAMPAGNE DE FRANCE
+
+27 janvier 1814 Combat de Saint-Dizier.
+
+20 janvier 1814 Bataille de Brienne.
+
+1er février 1814 Combat de Champaubert.
+
+11 février 1814 Bataille de Montmirail.
+
+12 février 1814 Combat de Château-Thierry.
+
+15 février 1814 ---- de Jeanvilliers.
+
+17 février 1814 ---- de Nangis.
+
+18 février 1814 Bataille de Montereau.
+
+21 février 1814 Combat de Méry-sur-Seine.
+
+28 février 1814 ---- de Sézanne.
+
+5 mars 1814 ---- de Berry-au-Bac.
+
+7 mars 1814 Bataille de Craonne.
+
+13 mars 1814 Combat de Reims.
+
+26 mars 1814 2e ---- de Saint-Dizier.
+
+
+CAMPAGNE DE BELGIQUE.
+
+15 juin 1815 Bataille de Charleroi.
+
+18 juin 1815 ---- de Ligny (Waterloo).
+
+
+
+
+LÉGION D'HONNEUR.
+
+
+(N° 3150.) DUPLICATA.
+
+Paris, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).
+
+_Le grand Chancelier de la Légion d'honneur à Monsieur COIGNET
+(Jean-Roch), membre de la Légion d'honneur, ancien sapeur dans le 96e
+régiment d'infanterie de ligne, maintenant grenadier dans la Garde
+impériale._
+
+L'Empereur, en grand Conseil, vient de vous nommer membre de la Légion
+d'honneur.
+
+Je m'empresse et me félicite vivement, Monsieur, de vous annoncer ce
+témoignage de bienveillance de Sa Majesté Impériale, et de la
+reconnaissance nationale.
+
+ _Signé_: L. G. A. LACÉPÈDE.
+
+
+
+
+ Bourges, le 31 octobre 1815.
+
+ Monsieur le Capitaine,
+
+Le licenciement total de l'armée étant effectué, l'état-major général
+cesse d'exister; je vous préviens en conséquence qu'en vertu des
+ordonnances du roi et des instructions ministérielles, vous êtes
+autorisé à vous retirer dans vos foyers, pour y être à la disposition de
+S. Ex. le Ministre Secrétaire d'État de la Guerre.
+
+Vous instruirez S. Ex. du lieu que vous avez choisi pour votre domicile,
+et vous l'informerez du jour où vous arriverez afin de la mettre à même
+de vous faire connaître les ordres que le Gouvernement jugera à propos
+de vous donner, et de vous faire payer votre traitement.
+
+Je regrette, Monsieur le Capitaine, que cette circonstance mette un
+terme aux relations de service que j'ai eues avec vous, je vous fais mes
+remercîments du zèle et de la bonne volonté que vous y avez toujours
+apportés.
+
+Je vous prie de m'accuser réception de cette lettre et de me faire
+connaître en même temps le lieu de votre domicile, et le jour de votre
+départ de l'armée.
+
+Agréez la nouvelle assurance de ma considération distinguée.
+
+ _Le Maréchal de camp, Chef de l'état-major général_,
+
+ _Signé_: Comte HULOT.
+
+
+
+
+GRANDE CHANCELLERIE DE LA LÉGION D'HONNEUR.
+
+PREMIÈRE DIVISION.--N° 26,274.
+
+ Paris, le 24 mai 1847.
+
+_À Monsieur Coignet, officier de l'ordre royal de la Légion d'honneur,
+capitaine en retraite, à Auxerre._
+
+ Monsieur,
+
+Le roi, par l'ordonnance du 28 novembre 1831, relative aux nominations
+des Cent jours, vous a nommé officier de l'ordre royal de la Légion
+d'honneur.
+
+J'ai l'honneur de vous adresser la décoration de ce grade et je vous
+autorise à la porter.
+
+Quant à votre titre de nomination, je vous l'adresserai ultérieurement.
+
+Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+Pour le grand Chancelier de l'ordre royal de la Légion d'honneur:
+
+ _Le Maréchal de camp, Secrétaire général de l'ordre_,
+
+ _Signé_: Vicomte DE SAINT-MARC.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Trouve qui voudra ce legs déplacé; il en valait un autre, et je ne
+serais pas surpris qu'il ait procuré à Coignet le bénéfice de regrets
+fort prolongés.
+
+Dans des proportions plus modestes, les collations funéraires ne
+sont-elles pas encore de mode dans le menu peuple et dans beaucoup de
+campagnes? Une légende relativement touchante de Monselet est celle du
+brave Auvergnat qui ferme boutique tous les dimanches pour aller
+déjeuner avec son enfant au cimetière Montmartre, sur la tombe de sa
+défunte charbonnière, et qui finit la cérémonie en élevant son verre et
+en murmurant avec des larmes dans 1a voix: «À ta santé, ma femme!»]
+
+[2: Ce contraste se retrouve dans sa première leçon de lecture{221} dans
+les charités du petit ménage{416}, sana oublier la singulière histoire
+de son empoisonnement{151}; celle-ci donne à réfléchir sur les moyens
+employés par les conspirateurs d'alors; elle rend moins invraisemblables
+les doutes causés par l'empoisonnement de Hoche, qui devait être
+assurément une victime plus désirée.]
+
+[3: Ce procédé rappelle celui qui, dit-on, fit périr le colonel Oudet et
+les Philadelphes dans la campagne de 1808. Ce qui est certain c'est que
+j'ai entendu des invalides du premier Empire se vanter d'actions
+semblables à celles des soldats de la 21e et que dans nos guerres
+d'Afrique, on a vu succomber ainsi un capitaine d'artillerie portant un
+nom illustre.]
+
+[4: Une anecdote qui marque on ne peut mieux la différence du soldat
+français avec beaucoup d'autres est cet épisode curieux du grand banquet
+de Tilsitt, où un grenadier français qui a changé d'uniforme avec un
+grenadier russe pour s'amuser, oublie tout à fait son rôle en recevant
+un coup de canne, et veut tuer le sergent qui le lui a appliqué pour
+défaut de salut{217}.]
+
+[5: Les témoignages naïfs de cette adoration sont multipliés dans notre
+livre. «On se sent bien petit près de son souverain, dit-il dans le
+Sixième Cahier; je ne levais pas les yeux sur lui, il m'aurait intimidé.
+Je ne voyais que son cheval.» Aussi, admire-t-il ses pieds et ses mains,
+«un vrai modèle{273}». Plus tard, la contemplation de la tabatière
+impériale en fait un priseur, et, comme son cher empereur{380}, il
+multiplie les prises de tabac dans les moments critiques{382}. Et je ne
+serais pas surpris qu'en se faisant embaumer après sa mort (c'était une
+de ses dispositions testamentaires), Coignet n'ait pensé au cercueil
+impérial.]
+
+[6: _Fortune_ ne doit pas être pris ici dans le sens littéral. Il ne
+faut pas oublier que c'est un paysan qui parle.]
+
+[7: Coignet note un seul détail pour faire juger de leur état de famine:
+Nous avions découvert des pois ronds dans un sac. Tout fut mis au
+pillage.]
+
+[8: Les chèvres se détachent volontiers pour brouter les jeunes
+pousses.]
+
+[9: Mot à mot: la marmite restait vide sous la huche à pétrir.
+C'est-à-dire: le pain sec remplaçait la soupe.]
+
+[10: Je reviens à mon point de départ (terme de vénerie).]
+
+[11: D'où le nom du village: Druyes-les-Belles-Fontaines.]
+
+[12: Je me rappelle à ce propos que j'avais le nez sale. Elle prit la
+pincette pour me moucher, et fut assez méchante pour me faire souffrir.
+«Je te l'arracherai», me dit-elle.
+
+Aussi la pincette fut jetée dans le puits. (COIGNET.)]
+
+[13: Il fallait que ses quatre années passées dans les champs et dans
+les bois eussent en effet bien changé notre héros, pour qu'il ne fût
+reconnu par aucun des siens. Le fait paraîtrait invraisemblable si
+Coignet ne se distinguait par la sincérité des détails. Il convient
+aussi de faire remarquer qu'à la campagne et surtout dans une famille où
+la marmaille est nombreuse, on ne se grave pas dans la mémoire aussi
+bien qu'à la ville les traits d'un enfant. Puis, de huit à douze ans,
+l'enfant lui-même peut changer beaucoup.]
+
+[14: Il n'eut pas cette peine, il ne nous revit pas. Mais ce n'est pas
+tout, il restait encore le petit Alexandre et la petite Marianne qui
+embarrassaient cette vilaine femme. Ne voulant pas perdre du temps, un
+beau jour que mon père était en campagne, elle fait descendre ces deux
+pauvres petits, les prend par la main le soir, à la nuit, et les mène
+dans le bois de Druyes, les enfonce le plus avant qu'elle peut et leur
+dit: «Je vais revenir»; mais pas du tout, elle les abandonne à la merci
+de Dieu. Jugez quelle douleur! ces pauvres petits au milieu des bois,
+dans les ténèbres, sans pain, ne pouvant retrouver leur chemin. Ils
+restèrent trois jours dans cette déplorable position, ne vivant que de
+fruits sauvages, pleurant et appelant à leur secours. Enfin, Dieu leur
+envoie un libérateur. Cet homme se nommait le père Thibault, meunier de
+Beauvoir. Je le sus en 1804. (COIGNET.)]
+
+[15: _Grande dame_ est ici pour _grande femme_.]
+
+[16: Le fromage de Coulommiers a conservé sa réputation.]
+
+[17: C'est-à-dire: «De l'argent d'avance sur ses gages».]
+
+[18: Il n'y avait point de pairs alors, mais la suite montrera qu'il
+s'agissait du Directoire, qu'on connaissait plus ou moins bien dans les
+campagnes.]
+
+[19: Ce n'était pas un Directeur, mais, comme on le verra, quelque
+fonctionnaire principal de l'administration.]
+
+[20: Le décadi remplaçait le dimanche comme jour consacré au repos; mais
+il n'arrivait que tous les dix jours. _Chanter la victoire_ veut dire
+ici _chanter le chant du départ_ qui commence par ces mots: «La victoire
+en chantant..., etc.»]
+
+[21: Des cuirassiers, ainsi appelés à cause de leurs bottes fortes. On
+les appela ensuite _gilets de fer_, à cause de leurs cuirasses.]
+
+[22: Les _gros monsieurs_ étaient les représentants de la nation.]
+
+[23: Le manteau et la toque à plume faisaient alors partie de la tenue
+parlementaire.]
+
+[24: L'argent se plaçait sur les hanches et sous la chemise, dans une
+ceinture de cuir.]
+
+[25: Pour se chauffer et coucher au bivouac.]
+
+[26: Chaque demi-brigade avait alors son artillerie.]
+
+[27: C'est-à-dire qui comprend bien le commandement.]
+
+[28: Cette roche était à pic, aussi droite que si elle était sciée.]
+
+[29: Amoncellements de pierres. (Expression usitée dans l'est de la
+France.)]
+
+[30: Un à un, en se tenant l'un à l'autre par le pan de l'habit.]
+
+[31: Flacon.]
+
+[32: C'est-à-dire: à hauteur de leur rang de bataille, au point où ils
+devaient entrer en ligne.]
+
+[33: _Venger_ signifie ici _rendre le même service_.]
+
+[34: Ceci veut dire qu'on avait dépouillé les chênes pour faire jouer à
+leurs feuilles le rôle des feuilles de laurier.]
+
+[35: C'est-à-dire: On ne nous dit pas quelle suite eut cette affaire.]
+
+[36: _Monter à poil_, veut dire dans l'armée _monter sans selle_.]
+
+[37: Une légion polonaise se battait en effet déjà pour la France, mais
+comme la loi défendait l'emploi des troupes étrangères, cette légion
+était censée marcher pour le compte de l'Italie.]
+
+[38: Nos soldats ont aussi connu ces paniques; on voit qu'elles sont de
+tous les temps.]
+
+[39: Par ses deux traités de juin et septembre 1801, le Portugal s'était
+engagé à payer 25 millions à la France.]
+
+[40: Les fourriers précèdent le corps en marche pour préparer le
+logement.]
+
+[41: Cet épisode en temps de paix pouvait faire présager ce que serait
+une guerre future.]
+
+[42: Comment la _vieille_ dame avait-elle pu, huit années auparavant,
+exciter à ce point les désirs de Robespierre qui fut cruel et défiant,
+mais n'aima ni l'argent ni les femmes? On abuse évidemment ici de la
+naïveté de notre sapeur.]
+
+[43: C'est-à-dire dans le régiment qui avait contribué à former la
+demi-brigade.]
+
+[44: Au point de vue alimentaire, les hommes de chaque compagnie étaient
+répartis en plusieurs sections constituant chacune un ordinaire.]
+
+[45: _Matador_ veut dire ici bourgeois.]
+
+[46: L'enthousiasme des Viennois paraîtrait invraisemblable sans la
+sincérité habituelle de l'auteur.]
+
+[47: Nous avons cherché la confirmation de ce fait singulier. Le
+bonhomme s'appelait Naroçki et prétendait en effet être né en 1690. Mais
+son grand âge n'était invoqué que pour obtenir une pension.]
+
+[48: La vue du manuscrit autographe de Coignet nous force à dire qu'il
+se vantait un peu.]
+
+[49: C'est ce qui arriva. Au bout de huit jours de séjour à Valladolid,
+il fallut faire manger la soupe à nos ivrognes, ils tremblaient et ne
+pouvaient tenir leurs cuillers. (Coignet.)]
+
+[50: Batterie des tambours de grenadiers.]
+
+[51: Ils étaient renfermés dans des étuis sur le sac.]
+
+[52: Allusion à la chanson connue: _Bon voyage, M. Dumollet_, etc.,
+etc.]
+
+[53: N'oubliez pas que c'est un sergent qui parle.]
+
+[54: Le cérémonial de la procuration devait en effet être peu compris à
+la caserne.]
+
+[55: Cette foule se composait de traînards qui avaient refusé de passer
+le jour précédent, et qui bivaquaient sur la rive. Il fallut le canon
+russe pour les émouvoir.]
+
+[56: Ce devait être le poêle de la maison.]
+
+[57: Je revenais toujours vainqueur de ma mission. L'Empereur me
+regardait comme un limier qu'il lâchait au besoin, mais il eut beau
+faire, je rentrais toujours et j'étais payé d'un regard gracieux qu'il
+savait jeter à la dérobée, car il était dur et sévère avec une parole
+brève, quoique bon. Aussi je le craignais et je tâchais toujours de
+m'éloigner de lui; je l'aimais de toute mon âme, mais j'avais toujours
+le frisson quand il me parlait.]
+
+[58: Les Écossais, ainsi nommés à cause de leurs jambes nues.]
+
+[59: Voilà qui rectifie la sévérité de la fin du Huitième Cahier.]
+
+[60: «Mon ami, me disait-il, venez parler au maire, il a deux mots à
+vous dire--C'est bien, Monbont, je vous suis.--Je vais vous annoncer.»
+Je n'ai pas à me plaindre de cet homme, il faisait son métier; c'était
+le mandataire de la ville, le faiseur de petits procès. Il en faisait le
+dimanche dans la matinée; il tenait toutes les rues. Si le tailleur
+avait un habit à finir, notre ami entrait chez lui: «Un procès, cinq
+francs d'amende, il est dix heures!» Si le perruquier rasait un homme:
+«Il est dix heures, cinq francs!» Pour un paquet devant la boutique d'un
+marchand, cinq francs d'amende; cela ne faisait pas un pli, de manière
+que lui seul pouvait augmenter les revenus de la ville. Il était
+précieux et poli.»]
+
+[61: Je revis le major à Auxerre au café Milon: «Voilà le capitaine
+Coignet», dirent les officiers. Il faisait sa partie de billard, il jeta
+sa queue et ne voulut pas me voir.]
+
+[62: Un ancien ami de mon père. M. Morin, me dit alors: «Votre père se
+porte bien, mais il a bien souffert du temps des cosaques.--Comment
+cela!--Vous ne le savez donc pas?--Du tout, voilà la première
+nouvelle.--Eh bien, ils l'ont pris, il n'a pas voulu rendre son fusil,
+ils l'ont lié, les mains derrière le dos avec une chaîne au cou. Il
+était battu, attaché derrière une voiture; il faisait pleurer tout le
+monde. Ils l'emmenèrent jusqu'à Avallon, là ils l'ont tant battu qu'il
+est resté sur la place, des âmes charitables l'ont secouru, il s'en est
+senti longtemps.»]
+
+[63: Nous avons vu déjà que le père Coignet chantait au lutrin de son
+village.]
+
+[64: M. Moirot avait été en même temps que moi domestique au service de
+M. Potier.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les cahiers du Capitaine Coignet
+(1799-1815), by Lorédan Larchey
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET ***
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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