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Jerome + </title> + <style type="text/css"> +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; +} + +hr { + width: 65%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +hr.empty { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + visibility: hidden; +} + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Les trois hommes en Allemagne, by Jerome K Jerome + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les trois hommes en Allemagne + +Author: Jerome K Jerome + +Translator: Georges Seligman + +Release Date: February 14, 2011 [EBook #35285] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h2>JEROME K. JEROME</h2> + +<h1>LES +TROIS HOMMES +EN +ALLEMAGNE</h1> + + +<h4>ROMAN TRADUIT DE +L'ANGLAIS PAR</h4> + +<h3>GEORGES SELIGMANN</h3> + + + +<h4>PARIS</h4> +<h4>ÉDITIONS DE LA SIRÈNE</h4> +<h4>Boulevard Malesherbes, 29</h4> +<h4>MCMXXII</h4> + + +<h2>DU MÊME AUTEUR</h2> + +<h4>TROIS HOMMES +DANS UN BATEAU</h4> + +<h4>ROMAN</h4> + +<h4>(SIXIÈME MILLE)</h4> + +<h3>AUX ÉDITIONS DE LA +SIRÈNE</h3> + +<h4>COPYRIGHT</h4> + +<h2>BY LES ÉDITIONS DE LA SIRÈNE</h2> + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>1922 +</h4> + +<hr /> + +<h2>Je dédie</h2> + +<h4>Cette œuvre insignifiante d'un +écolier très humble</h4> + +<h3>AU BON GUIDE</h3> + +<h4>qui, sans me diriger, +me conduit dans le droit chemin;</h4> + +<h3>AU PHILOSOPHE BON VIVANT</h3> + +<h4>qui s'il n'a pas pu m'amener à supporter +le mal de dents avec patience, m'a cependant +soutenu par la pensée que cet incident +ne serait que passager;</h4> + +<h3>AU BON AMI</h3> + +<h4>qui sourit +quand je lui fais part de mes ennuis, +et qui, lorsque j'appelle au secours, +ne fait que répondre: attends!</h4> + +<h3>A L'IRONISTE A LA +FIGURE GRAVE</h3> + +<h4>pour lequel la vie n'est qu'un +recueil d'épisodes humoristiques;</h4> + +<h3>AU BON MAITRE,</h3> + +<h2>LE TEMPS</h2> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p><i>Trois amis éprouvent le besoin de se distraire. +Fâcheux résultat d'une déception. Couardise de +George. Harris a des idées. Récit du vieux marin +et du yachtman inexpérimenté. Un équipage +plein de courage. Du danger de mettre à la voile +par vent de terre. De l'impossibilité de naviguer +par vent de mer. Les arguments d'Ethelbertha. +L'humidité de la rivière. Harris propose un +voyage à bicyclette. George craint le vent. Harris +suggère la Forêt Noire. George craint les +montées. Plan imaginé par Harris pour en +triompher. Irruption de Mme Harris.</i></p> + + +<p>Ce qu'il nous faudrait, dit Harris, ce serait un +peu de distraction.</p> + +<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et Mme Harris, +passant la tête dans l'entre-bâillement, nous dit +qu'Ethelbertha l'envoyait me rappeler qu'il ne fallait +pas rentrer trop tard à cause de Clarence...</p> + +<p>(Je suis enclin à penser qu'Ethelbertha se tourmente +trop volontiers sur le compte des enfants. +L'état de ce petit n'offre en somme aucune gravité. +Il est sorti le matin avec sa tante. S'il a le malheur, +étant avec elle, de regarder la devanture d'un pâtissier, +elle le fait entrer et le bourre de choux à la +crème et de buns jusqu'à ce qu'il se déclare rassasié +et refuse avec politesse et fermeté de manger +quoi que ce soit de plus. Résultat: il a du mal à +avaler un peu de purée à déjeuner: et sa mère +craint qu'il ne couve une maladie grave.)</p> + +<p>Mme Harris ajouta que nous ferions bien de +nous dépêcher de monter pour ne pas manquer la +récitation de «The Mad Hatters Tea Party», +tiré d'<i>Alice in Wonderland</i>. Muriel—c'est la récitante—est +la deuxième enfant de Harris. Elle a +huit ans, c'est une fille intelligente et gaie, mais, +pour ma part, je la préfère dans les pièces +sérieuses. Nous répondons que nous finissons nos +cigarettes, que nous viendrons tout de suite après, et +nous supplions Mme Harris de ne pas laisser +Muriel commencer avant notre arrivée. Elle promet +de tout faire pour calmer le zèle de l'enfant +et s'en va.</p> + +<p>Harris, la porte fermée, reprit sa phrase interrompue.</p> + +<p>—Vous comprenez ce que je voulais dire,—un +changement total.</p> + +<p>Comment le réaliser?</p> + +<p>George proposa «un voyage d'affaires».</p> + +<p>Un jeune ingénieur avait, je m'en souviens, projeté +un de ces «voyages d'affaires» pour Vienne. +Sa femme lui demanda de préciser ses projets. Il +s'agissait de visiter des mines aux alentours de la +capitale autrichienne et de rédiger des rapports. +Elle désira l'accompagner,—c'était une femme à +ça. Il fit l'impossible pour l'en dissuader, alléguant +que la place d'une jolie femme n'était pas +dans une mine. Elle était bien de cet avis. Aussi +n'avait-elle nullement l'intention de l'accompagner +dans les puits. Simplement elle le mettrait en voiture +chaque matin, puis se distrairait jusqu'à son +retour en admirant les boutiques et en y achetant +d'aventure ce qui la tenterait. Ayant lancé l'idée, il +ne voyait plus maintenant le moyen de se tirer +de là. Pendant dix longues journées d'été, il fut +condamné à inspecter les mines des environs de +Vienne et, le soir, à rédiger des rapports. Il les +expédiait à son patron, qui ne savait qu'en faire. +Je rappelai ce précédent et en fis l'application à +notre cas:</p> + +<p>—Je serais navré de croire qu'Ethelbertha et +Mme Harris appartiennent à cette catégorie +d'épouses. Cependant, ne recourons pas, pour cette +fois, au prétexte «affaires»; réservons cette +échappatoire pour le cas d'absolue nécessité... Non, +allons-y carrément. Voici ce que j'expliquerai à +Ethelbertha: «J'ai remarqué, lui dirai-je, que +jamais mortel n'estime à sa juste valeur un +bonheur qui est constamment à sa portée.» +J'ajouterai qu'afin de lui permettre d'apprécier +mes qualités personnelles, je jugeais opportun de +m'arracher à sa société et à celle des enfants pour +trois semaines au moins. Je lui dirai, continuai-je, +en m'adressant à Harris, que c'est vous qui +m'avez fait comprendre cela, que c'est à vous que +nous devons...</p> + +<p>Harris posa vivement son verre.</p> + +<p>—Si cela ne vous fait rien, mon vieux, je préférerais +autre chose. Elle en parlerait à ma femme. +Je serais désolé de recevoir des remerciements +que je ne mérite pas.</p> + +<p>—Mais si, vous les méritez, car c'est bien vous +qui...</p> + +<p>Harris m'interrompit encore:</p> + +<p>—Non! c'est de vous que vient l'idée. Vous +vous rappelez avoir dit que c'est une erreur de +s'enliser dans la béatitude domestique et qu'une +félicité ininterrompue alourdit le cerveau...</p> + +<p>—Je parlais en général.</p> + +<p>—Et précisément, continua Harris, je me proposais +de parler à Clara de votre suggestion. Elle +apprécie beaucoup votre intelligence, je le sais, et +je suis sûr que si...</p> + +<p>—Ne courons pas ce risque, interrompis-je à +mon tour. Il y a là un problème délicat. J'en entrevois +la solution. Nous dirons que le projet nous a +été suggéré par George.</p> + +<p>Il arrive à George de manquer d'obligeance; +c'est une remarque que j'ai eu l'occasion et le +regret de faire. Vous auriez cru qu'il allait être +enchanté d'aider deux vieux camarades à se tirer +d'embarras: non! il devint agressif.</p> + +<p>—Essayez! dit-il, et moi je dirai que mon plan, +tout au contraire, avait été de partir en bande, +avec femmes et enfants; j'aurais emmené ma +tante; nous aurions loué un vieux château délicieux, +que je connais en Normandie, dans un +endroit où le climat convient particulièrement aux +enfants délicats, et où le lait est tel qu'on n'en +trouve pas de pareil en Angleterre. J'ajouterai que +vous avez singulièrement exagéré en avançant que +nous serions plus heureux, voyageant seuls.</p> + +<p>On n'arrive à rien avec George par la douceur; +il faut montrer de la fermeté.</p> + +<p>—Dites-leur cela, s'écria Harris, et voici ce que +je proposerai à mon tour: Nous louerons ce château. +Vous emmènerez votre tante, ça j'y tiens, et +vous verrez l'agrément de ce mois de vacances. Les +enfants raffolent tous de vous; J... et moi nous disparaîtrons. +Vous avez déjà promis à Edgar de l'initier +à l'art de la pêche. Ce sera encore vous qui +jouerez aux animaux sauvages. Dick et Muriel, +depuis dimanche, ne font que parler de votre +apparition en hippopotame. Nous ferons des +pique-niques dans la forêt: nous ne serons que +onze. Le soir, un peu de musique, et on dira des +vers. Muriel possède déjà six morceaux, et les +autres enfants, tous, apprennent très vite.</p> + +<p>Ces menaces rabattirent le caquet de George, +et, le petit incident clos, la question se posa derechef: +que ferions-nous?</p> + +<p>Harris, comme toujours, penchait pour la mer; +il nous parla d'un petit yacht, juste ce qu'il nous +fallait, un yacht que nous pourrions manœuvrer +nous-mêmes, sans l'aide d'une bande odieuse de +fainéants, de ces gens qui ne savent que flâner +à votre bord, ajouter aux dépenses et qui enlèvent +au voyage son charme et sa poésie. Il se targuait +de le faire marcher, son yacht, avec le seul concours +d'un mousse débrouillard. Nous connaissions +ce genre de yacht et nous le lui dîmes; nous +avions déjà passé par là, Harris et moi. A l'exclusion +de tout autre parfum ce bateau sent la vase +et les herbes pourries, arômes contre lesquels l'air +pur de la mer ne saurait lutter. Il n'y a pas d'abri +contre la pluie; le salon a dix pieds sur quatre; +la moitié en est occupée par un poêle qui +s'effondre quand on veut l'allumer. Vous êtes +forcé de prendre votre tub sur le pont et le vent +emporte votre peignoir au moment même où +vous sortez de l'eau.</p> + +<p>Harris et le mousse feraient tout le travail +intéressant; hisser la voile, gouverner, nager debout +au vent, prendre des ris. A eux tous les agréments, +tandis que George et moi nous éplucherions +les pommes de terre et ferions le ménage.</p> + +<p>—Soit, concéda-t-il, prenons un beau yacht +avec un capitaine et faisons les choses grandement.</p> + +<p>Je m'y opposai encore. Je les connais, ces capitaines +et leur manière de naviguer.</p> + +<p>Jadis, il y a des années, jeune et sans expérience, +je louai un yacht. La coïncidence de trois +événements m'avait fait commettre cette folie: +Ethelbertha avait le désir de respirer l'air pur de +la mer; j'avais eu un coup de chance, et le lendemain +matin même, au club, mes yeux étaient +tombés sur un numéro du <i>Sportsman</i>, où je lus +l'annonce suivante:</p> + +<blockquote><p><span class="smcap">Aux amateurs de yachting</span></p> + +<p>Occasion unique:</p> + +<p>L' «ESPIÈGLE», YOLE, 28 TONNES. LE PROPRIÉTAIRE, +SUBITEMENT RAPPELÉ POUR AFFAIRES, LOUERAIT +CE LÉVRIER DE L'OCÉAN, YACHT SUPERBEMENT +AGENCÉ, POUR PÉRIODE COURTE OU LONGUE. DEUX +CABINES, SALON, PIANO WOFFENKOFF, CHAUDIÈRE EN +CUIVRE NEUF, 10 GUINÉES PAR SEMAINE. S'ADRESSER +A PERTWEE ET C<sup>ie</sup>, 3<i>a</i>, BUCKLERSBURY.</p></blockquote> + +<p>Cela m'avait fait l'effet d'une révélation du +ciel.</p> + +<p>La chaudière en «cuivre neuf» m'importait +peu: je pensais qu'on pourrait attendre pour faire +notre petite lessive. Mais le «piano Woffenkoff» +m'inspirait. Je voyais déjà Ethelbertha jouant, le +soir, quelques chansons, dont l'équipage, avec un +peu d'entraînement, reprendrait le refrain, tandis +que notre demeure mobile bondirait, tel un lévrier +agile, à travers les ondes argentées.</p> + +<p>Je hélai un cab et me fis conduire directement +à Bucklersbury. Mr Pertwee, un quidam d'aspect +modeste, avait un bureau sans prétention au troisième étage. +Il me montra une image à l'aquarelle +de l'<i>Espiègle</i>, fuyant sous le vent. Le pont +était incliné à quelque 90° sur l'océan. Aucun être +humain n'était visible sur ce pont: je suppose +qu'ils avaient tous glissé à l'eau,—je ne vois pas +en effet comment on aurait pu s'y maintenir à +moins d'y avoir été cloué. Je fis remarquer cette +circonstance fâcheuse à l'agent. Il m'expliqua que +l'<i>Espiègle</i> était représenté au plus près serré, lors +de la victoire fameuse qu'il remporta dans la coupe +challenge de la Medway. Mr Pertwee me croyait au +courant de cet événement et je préférai m'abstenir +de le questionner. Deux petites taches près du +cadre, que j'avais d'abord prises pour des mouches, +représentaient, paraît-il, les deuxième et +troisième gagnants de cette course célèbre. Une +photographie du yacht ancré près de Gravesend +était moins impressionnante, mais éveillait l'idée +d'une plus grande stabilité. Toutes les réponses à +mes questions ayant été favorables, je louai pour +quinze jours. Mr Pertwee dit qu'il se félicitait de ce +que je ne retinsse pas son yacht pour plus longtemps +(j'arrivai plus tard à être de son avis), car +ce laps s'accordait exactement avec une autre location: +si j'avais demandé le yacht pour trois semaines, +il aurait été dans l'obligation de me le +refuser.</p> + +<p>L'affaire étant conclue, Mr Pertwee me demanda +si j'avais un capitaine en vue. Par chance je n'en +avais pas (tout semblait tourner en ma faveur), +car Mr Pertwee était certain que je ne pourrais +mieux faire que de garder Mr Goyles, actuellement +en fonction, homme qui connaissait la mer +comme un mari connaît sa femme et n'avait jamais +eu à déplorer la perte d'un passager.</p> + +<p>Ceci se passait dans la matinée et le yacht se +trouva être mouillé près de Harwich. Je pus prendre +l'express de 10 h. 45 à Liverpool Street et à une +heure je causais avec Mr Goyles à bord de l'<i>Espiègle</i>. +C'était un gros homme aux manières paternes. +Je lui fis part de mon plan: contourner +les îles hollandaises et naviguer lentement vers la +Norvège. Il fit: «Bien, bien,» et parut enthousiasmé +de cette excursion, disant que cela l'amuserait +aussi. Nous abordâmes la question de l'approvisionnement; +il s'enthousiasma encore davantage. +J'avoue que la quantité de victuailles proposée +par Mr Goyles me surprit. Si nous avions vécu au +temps de Drake et de la piraterie espagnole, +j'aurais pu craindre qu'il ne machinât un coup. +Cependant il riait avec sa bonhomie paternelle, +assurant que nous n'exagérions pas. Les restes, s'il +devait y en avoir, l'équipage se les partagerait et +les emporterait, selon la coutume. Il me sembla +que j'approvisionnais ces hommes pour tout l'hiver, +mais, ne voulant pas paraître avare, je ne dis plus +rien. La quantité de boisson réclamée m'étonna +également.</p> + +<p>—Nous n'allons pas, dis-je, faire les apprêts +d'une orgie, Mr Goyles?</p> + +<p>—Orgie! Voyons, ils ne prendront qu'une +goutte d'alcool dans leur thé.</p> + +<p>Il m'exposa sa devise: recruter de bons matelots +et bien les traiter.</p> + +<p>—Ils travaillent de meilleur cœur et, une autre +fois, reviennent à votre service.</p> + +<p>Je ne tenais pas à ce qu'ils revinssent jamais à +mon service. Je commençais à me dégoûter d'eux +avant de les avoir vus, les considérant comme un +équipage par trop vorace et altéré. Mr Goyles était +si plein d'entrain et moi tellement inexpérimenté +que là encore je laissai faire.</p> + +<p>Je lui laissai aussi le soin d'enrôler l'équipage. +Il dit qu'il «en» viendrait à bout avec deux hommes +et un mousse. S'il faisait allusion au nettoiement +des victuailles et des boissons, il n'y pouvait +réussir avec si peu de monde; mais peut-être +voulait-il parler de la conduite du yacht.</p> + +<p>En rentrant je passai chez mon tailleur et commandai +un costume de yachting avec casquette +blanche; il promit de se dépêcher et de me le +livrer en temps voulu; puis je rentrai raconter à +Ethelbertha l'emploi de mon temps. Sa joie ne +fut troublée que par cette seule pensée: la couturière +aurait-elle le temps de lui faire un costume? +Voilà bien les femmes.</p> + +<p>Mariés depuis peu, nous décidâmes de n'inviter +personne. Je rends grâces au ciel de cette décision. +Le lundi, nous nous équipâmes de pied en cap et +partîmes. Je ne sais plus ce que portait Ethelbertha; +en tout cas, elle était fort élégante. Mon +costume bleu, garni d'une étroite tresse blanche, +faisait aussi très bon effet.</p> + +<p>Mr Goyles vint à notre rencontre sur le pont et +annonça que le lunch était servi. Je dois reconnaître +qu'il s'était assuré les services d'un très bon +cuisinier. Je n'eus pas l'occasion de juger les capacités +des autres membres de l'équipage. Cependant, +je peux dire qu'au repos ils paraissaient former +une bande joyeuse.</p> + +<p>Mon projet était tel: sitôt terminé le déjeuner +des hommes, nous lèverions l'ancre; penchés sur +le bastingage, Ethelbertha et moi,—moi le cigare +au bec,—nous suivrions à l'horizon le subtil effacement +des falaises patriales. Prêts à réaliser notre +part du programme, nous attendions sur le pont.</p> + +<p>—Ils prennent leur temps, dit-elle.</p> + +<p>—S'ils veulent manger en quinze jours tout ce +qui se trouve sur ce yacht, ils mettront du temps +à chaque repas. Ne les pressons pas, sinon ils +n'arriveraient pas à en finir le quart.</p> + +<p>—Ils se sont peut-être endormis, remarqua plus +tard Ethelbertha. Il va bientôt être l'heure du +thé.</p> + +<p>Sans contredit, ces gaillards-là étaient placides. +Je m'avançai et hélai le capitaine Goyles +par l'écoutille. Je le hélai par trois fois. Enfin il +monta, lentement. Il me sembla vieilli, plus lourd,—entre +ses lèvres un cigare éteint.</p> + +<p>Il retira de la bouche son bout de cigare.</p> + +<p>—Quand vous serez prêt, capitaine Goyles, dis-je, +nous partirons.</p> + +<p>—Pas aujourd'hui, monsieur, pas aujourd'hui.</p> + +<p>—Pourquoi pas aujourd'hui?</p> + +<p>Je sais que les marins sont superstitieux; peut-être +le lundi était-il jour néfaste...</p> + +<p>—Le jour n'y est pour rien, répondit le capitaine; +c'est le vent qui me donne à réfléchir: il +n'a pas l'air de vouloir tourner.</p> + +<p>—Mais a-t-il besoin de tourner? demandai-je. Il +me semble qu'il souffle juste dans la bonne direction, +droit derrière nous.</p> + +<p>—Oui, oui, droit, c'est bien le mot, car nous +irions tout droit à la mort; Dieu nous garde de +mettre à la voile avec un vent pareil! Voyez-vous, +expliqua-t-il, en réponse à mon regard étonné, +c'est ce que nous appelons un vent de terre, parce +qu'il souffle directement de terre, si l'on peut dire.</p> + +<p>Effectivement, l'homme avait raison, le vent +venait de terre.</p> + +<p>—Il tournera peut-être pendant la nuit, dit le +capitaine pour me réconforter. Du reste il n'est pas +violent, et l'<i>Espiègle</i> tient bien la mer.</p> + +<p>Le capitaine Goyles reprit son cigare et moi je +retournai à l'arrière expliquer à Ethelbertha la +raison de notre retard. Elle paraissait de moins +bonne humeur qu'au moment de notre embarquement +et voulut savoir pourquoi nous ne pouvions +pas partir avec un vent de terre.</p> + +<p>—S'il ne soufflait pas, de la terre, dit-elle, il +soufflerait de la mer, et nous renverrait vers la +côte. Il me semble que nous avons juste le vent +qu'il nous faut.</p> + +<p>—Tu manques d'expérience, mon amour. Ce +vent semble bien le vent qu'il nous faut, mais il +ne l'est pas. C'est ce que nous appelons un vent +de terre, et le vent de terre est toujours très dangereux.</p> + +<p>Ethelbertha voulut savoir pourquoi un vent de +terre était toujours dangereux.</p> + +<p>Ces questions m'impatientaient; peut-être étais-je +légèrement irrité. Le tangage uniforme d'un +petit yacht ancré déprime même l'esprit le plus +ferme.</p> + +<p>—Je ne saurais te l'expliquer, continuai-je (et +c'était la vérité), mais ce serait le comble de la +témérité de mettre à la voile avec ce vent, et je +t'aime trop, chérie, pour t'exposer à de pareils +risques.</p> + +<p>Ma phrase me parut élégante; mais Ethelbertha +répondit simplement qu'elle regrettait, dans ces +conditions, d'être venue à bord avant mardi et +elle descendit.</p> + +<p>Le lendemain matin le vent tourna au nord. Je +m'étais levé de bonne heure et fis remarquer cette +saute au capitaine.</p> + +<p>—Oui, oui, monsieur, déclara-t-il, c'est fâcheux, +mais nous n'y pouvons rien.</p> + +<p>—Vous ne pensez pas pouvoir partir aujourd'hui? +hasardai-je.</p> + +<p>Il rit, et ne se fâcha pas.</p> + +<p>—Monsieur, si vous aviez l'intention d'aller à +Ipswich, je vous dirais: Tout est au mieux. Mais +notre destination étant, voyez-vous, la côte hollandaise, +eh bien, voilà...</p> + +<p>Je communiquai la nouvelle à Ethelbertha et +nous décidâmes de passer la journée à terre. +Harwich n'est pas une ville gaie; vers le soir on +pourrait dire qu'elle est morne. Nous prîmes du +thé et des sandwiches à Dovercourt, et retournâmes +sur le quai, pour retrouver le capitaine Goyles et +le bateau. Nous attendîmes le premier pendant +une heure. Quand il arriva, il était plus gai que +nous; s'il ne m'avait pas affirmé qu'il ne buvait +jamais qu'un grog chaud avant de se coucher, +j'aurais eu lieu de croire qu'il était gris.</p> + +<p>Le lendemain matin le vent venait du sud, ce +qui rendit le capitaine plutôt anxieux; il paraît +qu'il était tout aussi dangereux de s'en aller que de +rester où nous étions; notre seul espoir était que +le vent tournât avant qu'un malheur irréparable +ne fût arrivé. Entre temps Ethelbertha avait pris +le yacht en grippe; elle dit qu'elle aurait préféré +passer une semaine dans une cabine de bains, vu +qu'une cabine de bains était du moins immobile.</p> + +<p>Nous passâmes un autre jour à Harwich et cette +nuit-là, ainsi que la suivante, le vent continuant à +être au sud, nous couchâmes à la <i>Tête Couronnée</i>. +Le vendredi le vent souffla directement de la mer. +Je rencontrai le capitaine sur le quai et lui suggérai +que, vu cette circonstance, nous pourrions +partir. Il me parut irrité de mon insistance.</p> + +<p>—Si vous étiez un peu plus au courant des +choses de la mer, monsieur, vous verriez par vous-même +que c'est impossible. Le vent souffle droit +de la mer.</p> + +<p>—Capitaine Goyles, pouvez-vous me dire quel +est l'objet que j'ai loué? Est-ce un yacht, ou une +maison flottante? Je demande par là si on peut +mettre l'<i>Espiègle</i> en mouvement, ou s'il est condamné +à l'immobilité, auquel cas, vous me le +diriez franchement: nous décorerions le pont de +caisses garnies de lierre, nous ajouterions quelques +plantes fleuries, nous installerions une marquise,—ce +serait un lieu fort agréable. Si, au contraire, +on pouvait mettre l'objet en mouvement...</p> + +<p>—En mouvement? interrompit le capitaine. Il +faudrait pour cela avoir le bon vent.</p> + +<p>—Mais quel est le bon vent?</p> + +<p>Le capitaine Goyles sembla embarrassé. Je continuai:</p> + +<p>—Au courant de la semaine nous avons eu +vent du nord, vent du sud, vent de l'est et vent +de l'ouest, avec des variations. Je n'attendrais +encore que si vous pouviez me désigner une cinquième +direction sur la boussole. Sinon, à moins +que l'ancre n'ait pris racine, nous la lèverons +aujourd'hui même, et nous verrons ce qui arrivera.</p> + +<p>Il comprit que j'étais décidé.</p> + +<p>—Très bien, monsieur, jeta-t-il, vous êtes le +maître et moi l'employé. Je n'ai plus qu'un enfant +à ma charge, grâce à Dieu, et sans aucun doute vos +exécuteurs comprendront leur devoir vis-à-vis de +ma vieille. Son ton solennel m'impressionna.</p> + +<p>—Monsieur Goyles, soyez franc. Y a-t-il un +espoir quelconque de quitter ce trou maudit par +un temps quelconque?</p> + +<p>Le capitaine Goyles me répondit gentiment:</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur, cette côte est très particulière. +Une fois loin d'elle tout irait bien, mais +s'en détacher sur une coquille de noix comme +celle-ci, eh bien, pour être franc, monsieur, ce +serait dur.</p> + +<p>Je le quittai avec l'assurance qu'il surveillerait +le temps comme une mère veille sur le sommeil de +son enfant. Ce fut sa propre comparaison. Je le +revis à midi, il surveillait le temps, de la fenêtre +du <i>Chaîne et Ancre</i>.</p> + +<p>A cinq heures, ce jour-là, un heureux hasard +nous fit rencontrer dans High street deux yachtmen +de mes amis. Par suite d'une avarie au gouvernail, +ils avaient dû atterrir. Je leur racontai mon +histoire. Ils en semblèrent moins surpris qu'amusés. +Le capitaine Goyles et les deux hommes surveillaient +toujours le temps. Je courus à l'hôtel et mis +Ethelbertha au courant. Tous quatre, nous nous +faufilâmes jusqu'au quai, où nous trouvâmes notre +bateau amarré. Seul le mousse était à bord. Mes +deux amis se chargèrent du yacht et vers six heures +nous filions joyeusement le long de la côte.</p> + +<p>Nous passâmes la nuit à Aldborough et le lendemain +poussâmes jusqu'à Yarmouth, où mes amis +se trouvèrent forcés de nous quitter; je me décidai +à abandonner le yacht. Le matin de bonne heure +je vendis nos provisions aux enchères sur la plage +de Yarmouth. Je le fis avec perte, mais j'eus la +satisfaction de rouler le capitaine Goyles. Je confiai +l'<i>Espiègle</i> à un marin de l'endroit, qui promit de +le ramener pour deux souverains à Harwich. Nous +rentrâmes à Londres par le train.</p> + +<p>Il se peut qu'il existe d'autres yachts que l'<i>Espiègle</i> +et d'autres patrons que le capitaine Goyles, +mais cette aventure m'a vacciné contre tout désir +de récidive.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>George confirma qu'un yacht entraînait en outre +beaucoup de responsabilité et nous en abandonnâmes +l'idée.</p> + +<p>—Que penseriez-vous de la rivière? suggéra +Harris. Nous y avons passé de bons moments.</p> + +<p>George continua à fumer en silence; je cassai +une autre noix.</p> + +<p>—La rivière n'est plus ce qu'elle a été, dis-je. +Je ne sais pas exactement comment cela se fait; +mais il y existe un je ne sais quoi dans l'air, une +sorte d'humidité, qui chaque fois que j'en approche +réveille mon lumbago.</p> + +<p>—Et moi, remarqua George, j'ignore le pourquoi +de la chose, mais je ne puis plus dormir dans +son voisinage. J'ai passé une semaine chez James +au printemps. Toutes les nuits, je me réveillais à +sept heures et il m'était impossible de refermer +l'œil.</p> + +<p>—Je n'avais fait que la proposer sans y attacher +grande importance, dit Harris, car cela ne +me vaut rien non plus; mon séjour s'y achève +invariablement sur une attaque de goutte.</p> + +<p>—Ce qui me réussit le mieux, dis-je, c'est l'air +de la montagne. Que penseriez-vous d'un voyage +pédestre à travers l'Ecosse?</p> + +<p>—Il fait toujours humide en Ecosse, s'écria +George. J'y ai passé trois semaines l'année avant-dernière +sans y avoir jamais eu le corps ni le +gosier secs, si j'ose dire.</p> + +<p>—Pourquoi pas la Suisse? émit Harris.</p> + +<p>J'objectai:</p> + +<p>—Jamais elles ne nous laisseront aller seuls en +Suisse: vous savez ce qu'il en advint la dernière +fois. Il nous faut un endroit où ni femme ni enfant +habitués à un certain confort ne voudraient résider, +un pays de mauvais hôtels, de communications +difficiles, où nous vivrions à la dure, où nous +devrions trimer, jeûner peut-être.</p> + +<p>—Doucement! interrompit George, doucement! +Vous oubliez que je pars avec vous.</p> + +<p>—J'y suis, exclama Harris; une balade à bicyclette!</p> + +<p>George eut l'air d'hésiter.</p> + +<p>—Il y a pas mal de montées, songez-y, et on +a le vent debout.</p> + +<p>—Soit! mais aussi des descentes avec le vent +dans le dos.</p> + +<p>—Je ne m'en suis jamais aperçu, dit George.</p> + +<p>—Vous ne trouverez pas mieux qu'un voyage à +bicyclette, persista Harris.</p> + +<p>Je me sentais enclin à l'approuver.</p> + +<p>—Et je vous dirai même où aller, continua-t-il: +à travers la Forêt Noire.</p> + +<p>—Mais elle est toute en montées! riposta +George.</p> + +<p>—Pas toute, mettons les deux tiers. Et il y a +une commodité, que vous oubliez.</p> + +<p>Il regarda autour de lui avec précaution et +chuchota:</p> + +<p>—Il y a des petits trains qui gravissent ces +hauteurs, des petits trucs à roues dentées, qui...</p> + +<p>La porte s'ouvrit et Mme Harris apparut. Elle +dit qu'Ethelbertha était en train de mettre son +chapeau et que Muriel, lasse d'attendre, avait +récité sans nous: «The Mad Hatters Tea Party».</p> + +<p>—Au club, demain quatre heures! me chuchota +Harris en se levant.</p> + +<p>Je passai la consigne à George en montant l'escalier.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_DEUXIEME" id="CHAPITRE_DEUXIEME"></a>CHAPITRE DEUXIÈME</h2> + +<p><i>Une tâche ardue. Ce qu'Ethelbertha aurait pu dire. +Ce qu'elle dit. Ce que Mme Harris dit. Ce que +nous dîmes à George. Nous partons le mercredi. +George expose que nous pouvons profiter de ce +voyage pour cueillir un peu de savoir. Harris et +moi en doutons. Quel est celui qui trime le plus +sur un tandem? L'avis de celui qui est devant. +Ce qu'en pense celui qui est derrière. Comment +Harris égara sa femme. La question des bagages. +La sagesse de mon vieil oncle Podger. Début de +l'histoire de l'homme porteur d'un sac.</i></p> + + +<p>Le soir même, j'entamais le débat avec Ethelbertha. +J'affectai d'être irritable. Je m'attendais +à ce qu'Ethelbertha fît une remarque à ce +sujet. J'en aurais admis le bien fondé, attribuant +mon état à un peu de surmenage cérébral.</p> + +<p>Une fois sur le chapitre de ma santé, l'urgence +de remèdes radicaux nous apparaîtrait. Avec du +tact, j'amènerais Ethelbertha à prendre l'initiative +de la décision. J'imaginais qu'elle dirait: «Mon +chéri, c'est un changement de régime qu'il te faut, +un changement complet. Laisse-toi persuader et +pars pour un mois. Non, ne me demande pas de +t'accompagner. Je sais que tu le préférerais, mais +je ne le veux pas. C'est la société d'hommes qu'il +te faut. Essaie de décider George et Harris à +t'accompagner. Crois-moi, une tension d'esprit perpétuelle +réclame de temps à autre un relâchement +de l'effort journalier. Tâche pour quelque temps +d'oublier qu'il faut aux enfants des leçons de +musique, des bottines, des bicyclettes et de la teinture +de rhubarbe trois fois par jour; tâche d'oublier +qu'il existe ce qu'on appelle des cuisinières, +des tapissiers, des chiens de voisins et des notes +de boucher. Va-t'en te mettre au vert, et choisis +loin d'ici un endroit où tout te sera nouveau, où +ton cerveau surmené pourra se retremper dans une +atmosphère de calme et d'oubli. Reste absent quelque +temps; donne-moi le loisir de te regretter et +de méditer sur ta bonté et sur tes qualités que +j'ai continuellement sous les yeux, que je pourrais +oublier; car ce serait humain, puisqu'on devient +facilement indifférent aux bienfaits du soleil et aux +beautés de la lune. Va-t'en et reviens-nous reposé +de corps et d'âme, plus brillant, meilleur, si possible.</p> + +<p>Mais même lorsque nos désirs s'accomplissent, +jamais le bonheur ne se présente tel exactement +que nous l'aurions souhaité. Pour commencer, +Ethelbertha ne sembla pas remarquer mon énervement; +il fallut que je forçasse son attention. Je +fis:</p> + +<p>—Excuse-moi, je ne suis pas bien ce soir.</p> + +<p>—Tiens..., me répondit-elle, je n'avais rien +remarqué; qu'est-ce qui ne va pas?</p> + +<p>—Je ne saurais te l'expliquer. Je sens venir +cela depuis des semaines.</p> + +<p>—C'est ce whisky. Jamais tu n'y touches, sauf +quand nous allons chez les Harris. Tu sais pourtant +que tu ne le supportes pas. Tu n'as pas la +tête solide.</p> + +<p>—Ce n'est pas le whisky; c'est plus sérieux que +cela. Je pense que c'est une affection plutôt mentale +que physique.</p> + +<p>—Tu as encore lu ces critiques, dit Ethelbertha +avec un peu plus de sympathie. Pourquoi, selon +mon conseil, ne les as-tu pas jetées au feu?</p> + +<p>—Ce ne sont pas les critiques. Elles ont même +été flatteuses, du moins les deux ou trois dernières.</p> + +<p>—Alors qu'est-ce que c'est? Car il y a sûrement +une raison.</p> + +<p>—Non, il n'y en a pas. Et c'est cela qui est +étonnant. Je définirais mon état: une sensation +étrange d'agitation...</p> + +<p>Il me sembla qu'Ethelbertha me scrutait bizarrement; +mais comme elle ne dit rien, je continuai:</p> + +<p>—Cette grise monotonie de la vie, ces journées +paisibles de félicité sans événements finissent par +me peser.</p> + +<p>—Voilà-t-il pas de quoi se plaindre! s'écria +Ethelbertha. Nous pourrions avoir des journées +d'une autre teinte et les aimer encore moins.</p> + +<p>—Je n'en suis pas sûr. Je peux m'imaginer la +douleur comme une diversion bienvenue dans une +vie faite d'une joie ininterrompue. Je me demande +quelquefois si les saints au paradis ne considèrent +pas cette félicité continue comme un fardeau. Pour +mon compte, j'ai l'impression qu'une vie de +bonheur éternel, jamais coupée d'une note discordante, +me rendrait fou. Sans doute, suis-je un +être particulier; il y a des moments où je ne me +comprends plus. Il m'arrive alors de me détester.</p> + +<p>Souvent un petit discours de cette sorte, faisant +allusion à des émotions indescriptibles et occultes, +avait ému Ethelbertha; mais ce soir-là elle parut +étrangement insouciante. Touchant le paradis et +son effet sur moi, elle me conseilla de ne pas trop +m'en tourmenter: c'était toujours folie d'aller au-devant +d'ennuis qui peut-être n'arriveraient jamais. +Que je fusse un garçon un peu étrange, ce n'était +pas ma faute et, du moment que d'autres consentaient +à me supporter, toute dissertation à ce +sujet était vaine. Quant à la monotonie de la vie, +comme c'était une épreuve commune, là-dessus +nous pouvions du moins sympathiser.</p> + +<p>—Tu ne te doutes pas combien quelquefois +j'ai envie, continua Ethelbertha, de m'échapper, +de m'éloigner, même de toi; mais, sachant que +c'est impossible, je ne m'arrête pas à cette éventualité.</p> + +<p>Jamais je n'avais entendu Ethelbertha parler +ainsi; elle m'étonnait et me chagrinait profondément.</p> + +<p>—Ce n'est pas une remarque très affable, remarquai-je, +ni bien digne d'une épouse.</p> + +<p>—J'en conviens, admit-elle, et c'est bien pour +cela que je ne l'avais pas formulée jusqu'ici. Vous +autres, hommes, vous ne comprendrez jamais que, +si vif que puisse être l'amour d'une femme, il y ait +des moments où elle s'en fatigue. Tu ne sais pas +combien de fois j'ai souhaité de pouvoir mettre +mon chapeau et sortir sans entendre tes: «Où vas-tu? +Pourquoi vas-tu là? Combien de temps resteras-tu +dehors et quand seras-tu rentrée?» Tu ne +sais pas combien souvent l'envie me démange de +commander un dîner que j'aimerais et que les enfants +aimeraient aussi, et qui aurait le don de te +faire mettre ton chapeau pour aller dîner au club. +Oh! inviter une amie qui me plaît et que je sais +te déplaire, aller voir des gens que j'aimerais voir, +aller me coucher quand j'aurais sommeil et me +lever à mon gré! Deux personnes vivant ensemble +sont forcées de se sacrifier mutuellement leurs +désirs. C'est quelquefois un bienfait de se relâcher +un peu de la tension journalière.</p> + +<p>Plus tard seulement, ruminant les paroles +d'Ethelbertha, je suis arrivé à en comprendre la +sagesse; mais, je le confesse, sur le moment, je me +sentis blessé au vif.</p> + +<p>—Si tu désires, dis-je, être débarrassée de moi...</p> + +<p>—Voyons, ne fais pas l'imbécile, protesta Ethelbertha: +je voudrais seulement être débarrassée de +toi un pauvre moment, juste de quoi oublier les +deux ou trois petites imperfections qui te sont +inhérentes, juste assez longtemps pour me rappeler +quel charmant garçon tu es par ailleurs et me +réjouir d'avance de ton retour.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Le ton d'Ethelbertha me choquait. Elle paraissait +animée d'un esprit de frivolité s'accordant +mal avec le sujet de notre conversation. Je n'aimais +pas du tout—et ce n'était guère le genre d'Ethelbertha—qu'elle +considérât gaîment une séparation +de trois à quatre semaines. Ce voyage ne me +tentait plus. J'y aurais renoncé, si je ne m'étais +pas senti engagé vis-à-vis de George et de Harris. +Je ne pouvais pas maintenant changer d'avis: +c'était une question de dignité.</p> + +<p>—Très bien, Ethelbertha, répondis-je, j'agirai +selon ton vœu. Tu tiens à être débarrassée de ma +présence pendant quelque temps: tu seras satisfaite; +mais, si ce n'est pas chez ton mari curiosité +impertinente, je voudrais bien savoir ce que tu +comptes faire pendant mon absence.</p> + +<p>—Nous louerons cette villa de Folkestone et je +m'y rendrai avec Kate. Et, si tu veux être gentil, tu +engageras Harris à aller avec toi: Clara pourra +alors se joindre à nous. Toutes trois nous avons +ensemble passé de bons moments avant qu'on ait +pensé à vous autres: ce serait délicieux de les faire +revivre. Crois-tu pouvoir persuader Mr Harris de +partir avec toi?</p> + +<p>Je répondis que j'essaierais.</p> + +<p>—Tu es un bon garçon. Fais de ton mieux. +Peut-être George se laissera-t-il convaincre aussi.</p> + +<p>Je répondis que je n'en voyais pas la nécessité, +vu que, George étant célibataire, personne ne profiterait +de son absence. Mais jamais femme ne comprit +l'ironie. Ethelbertha remarqua simplement +qu'il serait peu aimable de partir sans lui. Soit, je +pressentirais George.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Je rencontrai Harris au club et lui demandai où +il en était.</p> + +<p>—Oh! ça va très bien, me dit-il. Elle ne fait +aucune difficulté pour mon départ.</p> + +<p>Mais il y avait, dans sa façon de parler, un +petit rien qui me fit soupçonner une satisfaction +incomplète. Je réclamai de plus amples détails.</p> + +<p>—Elle s'est montrée un agneau quand je lui +ai parlé de notre projet: elle déclare l'idée de +George excellente et pense que ce voyage me fera +du bien.</p> + +<p>—Tout cela me semble parfait, mais qu'est-ce +qui n'a pas marché?</p> + +<p>—Rien n'a mal marché à ce sujet; mais ensuite +elle parla d'autre chose.</p> + +<p>—J'y suis! dis-je.</p> + +<p>—Oui, il y a sa vieille marotte touchant la +salle de bains.</p> + +<p>—J'en ai déjà entendu parler: elle a même +poussé Ethelbertha dans cette voie.</p> + +<p>—Eh bien, je vais être obligé de la faire réinstaller +immédiatement: je ne pouvais le lui refuser, +puisqu'elle avait été si accommodante pour le reste. +J'en aurai pour 100 livres au bas mot.</p> + +<p>—Tant que cela?</p> + +<p>—Pas un penny de moins: le devis déjà se +monte à 60 livres.</p> + +<p>Je l'écoutais avec compassion.</p> + +<p>—Et puis ce fut le tour du fourneau de cuisine, +continua Harris. Tout ce qui a cloché dans +cette maison au cours des dernières années est +imputable à ce fourneau.</p> + +<p>—Je connais cela, dis-je, j'ai habité dans sept +maisons depuis que je suis marié et chaque fourneau +a été plus mauvais que son devancier. Celui +que nous avons en ce moment est non seulement +insuffisant, il est encore malveillant. Il sait quand +nous donnons un dîner et alors, pour faire des +farces, il s'éteint.</p> + +<p>—Nous en aurons un neuf, dit Harris (mais +il le dit sans aucune fierté). Clara estime qu'il +nous en coûtera beaucoup moins de faire exécuter +ces deux travaux d'un coup. Je suppose que si une +femme désirait une tiare en diamants, elle trouverait +moyen d'expliquer que c'est pour économiser +le prix d'un chapeau.</p> + +<p>—A combien estimez-vous les réparations de +votre fourneau? demandai-je. (Je commençais à +m'intéresser à la chose.)</p> + +<p>—Je ne sais pas exactement. Je suppose que +j'en aurai encore pour une vingtaine de livres. +Nous nous mîmes ensuite à parler du piano... +Avez-vous pu jamais remarquer qu'il existât une +différence entre deux pianos?</p> + +<p>—Certainement. Ils ont des sons plus forts les +uns que les autres, mais on finit par s'y habituer.</p> + +<p>—Le soprano de mon piano est en mauvais +état. Mais, au fait, qu'est-ce que le soprano d'un +piano?</p> + +<p>—Ce sont, expliquai-je, les tons aigus de l'instrument, +la partie du clavier qui piaille comme si +on lui marchait sur la queue. Les beaux morceaux +finissent toujours par une fioriture sur ces notes-là.</p> + +<p>—Elles pêchent quant à l'harmonie, celles de +notre vieux piano. Il faudra que je le mette à la +nursery et que j'en achète un neuf pour le salon.</p> + +<p>—Et quoi encore? m'enquis-je.</p> + +<p>—Rien. Elle m'a semblé incapable de découvrir +autre chose pour le moment.</p> + +<p>—Vous verrez quand vous rentrerez qu'elle +aura trouvé autre chose.</p> + +<p>—Que sera-ce?</p> + +<p>—Une villa à Folkestone pour la saison.</p> + +<p>—Pourquoi cette villa à Folkestone?</p> + +<p>—Pour y vivre cet été.</p> + +<p>—Elle est invitée par sa famille à passer les +vacances avec les enfants dans le pays de Galles, +protesta Harris.</p> + +<p>—Il se peut qu'elle aille dans le pays de Galles +avant d'aller à Folkestone, ou bien qu'elle aille +dans le pays de Galles en fin de saison. Mais ce +qui est certain, c'est qu'il lui faudra une villa +à Folkestone. Il est possible que je me trompe: +je l'espère pour vous, mais j'ai comme un pressentiment +que je ne trompe pas.</p> + +<p>—Ce voyage va me coûter cher, dit Harris.</p> + +<p>—Ce fut dès le début, dis-je, une idée stupide.</p> + +<p>—Nous avons été fous d'écouter George, déclara +Harris: il nous vaudra de sérieux ennuis un de ces +jours.</p> + +<p>—Il a toujours été gaffeur.</p> + +<p>—Et si entêté!</p> + +<p>A ce moment nous entendîmes la voix de George +dans le hall. Il demandait son courrier.</p> + +<p>Je chuchotai:</p> + +<p>—Il serait préférable de ne rien lui dire: il est +trop tard pour rebrousser chemin.</p> + +<p>—Il n'y aurait aucun avantage à le rebrousser, +puisqu'en tout état de cause je devrai faire la +dépense de cette salle de bains et de ce piano.</p> + +<p>George entra, joyeux:</p> + +<p>—Eh bien! cela va-t-il? Avez-vous réussi?</p> + +<p>Quelque chose dans sa manière de parler me +déplut. Harris me sembla avoir la même impression.</p> + +<p>—Réussi quoi? demandai-je.</p> + +<p>—Mais... à pouvoir vous absenter.</p> + +<p>Je sentis que le moment était venu de donner +une leçon à ce garçon.</p> + +<p>—Quand on est marié, dis-je, l'homme propose +et la femme se soumet. C'est son devoir; toutes les +religions l'enseignent.</p> + +<p>George joignit ses mains et fixa ses yeux au plafond.</p> + +<p>—Peut-être nous est-il arrivé quelquefois de +plaisanter, de rire de ces choses-là, continuai-je; +mais vous allez voir comment on procède quand +cela devient sérieux. Nous avons fait part à nos +femmes de notre intention de voyager. Elles en ont +du chagrin, c'est naturel; elles préféreraient nous +accompagner ou, à défaut, voudraient nous voir +rester avec elles. Mais nous leur avons expliqué +nos désirs à ce sujet, ce qui a mis fin à toute discussion.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, je n'avais pas saisi. Je ne suis +qu'un pauvre célibataire. Les gens me racontent +ceci et cela et je les écoute.</p> + +<p>—D'où votre erreur mon garçon. Dorénavant, +quand vous aurez besoin d'explications, venez nous +trouver, moi ou Harris: nous vous dirons la vérité +en ces matières.</p> + +<p>George nous remercia et nous continuâmes à +dresser nos plans.</p> + +<p>—Quand partirons-nous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Le plus tôt possible, répondit Harris.</p> + +<p>Je supposai qu'il espérait s'échapper avant que +Mme Harris pût formuler d'autres désirs. Nous +nous décidâmes pour le mercredi suivant.</p> + +<p>—Et où irons-nous? reprit Harris.</p> + +<p>—Sans doute, dit George, que vous désirez +cultiver votre esprit?...</p> + +<p>—Oui..., répondis-je. A un degré raisonnable. +Sans prétendre vouloir devenir des phénomènes. +Si possible sans trop d'effort personnel. Et avec +le minimum de dépense.</p> + +<p>—Ce sera facile, déclara George. Nous connaissons +la Hollande et les bords du Rhin. Très +bien. Je propose donc que nous prenions le bateau +jusqu'à Hambourg, que nous visitions Berlin et +Dresde, et que nous nous dirigions ensuite vers la +Forêt Noire, par Nuremberg et Stuttgart.</p> + +<p>—On m'a parlé de beaux sites en Mésopotamie, +murmura Harris.</p> + +<p>George estima que la Mésopotamie se trouvait +trop en dehors de notre itinéraire, mais que le +voyage Berlin-Dresde était très faisable.</p> + +<p>Il nous persuada. Fut-ce un bien, fut-ce un mal?</p> + +<p>—Quant aux machines, je pense, dit George, que +nous ferons comme d'habitude. Harris et moi sur +le tandem et J...</p> + +<p>—J'aime autant pas, interrompit Harris avec +fermeté. Vous et J..., sur le tandem; moi, sur la +bicyclette.</p> + +<p>—Cela m'est égal, dit George, J... et moi monterons +le tandem, Harris.</p> + +<p>Je lui coupai la parole:</p> + +<p>—Je n'ai pas l'intention de traîner George tout +le temps. La charge devra être partagée.</p> + +<p>—Très bien, concéda Harris. Nous la partagerons. +Mais il est bien entendu qu'il travaillera.</p> + +<p>—Qu'il fera quoi? s'exclama George.</p> + +<p>—Qu'il travaillera, répéta Harris avec énergie: +en tout cas aux montées.</p> + +<p>—Grands dieux! soupira George, vous n'avez +donc pas le moindre besoin d'exercice?</p> + +<p>Le tandem donne invariablement lieu à des altercations. +Celui qui est en avant prétend toujours +que celui qui est en arrière reste à ne rien faire, +tandis que, selon l'avis de celui de derrière, c'est lui +seul qui propulse la machine, pendant que celui +de devant se contente d'être essoufflé. C'est un mystère +à jamais impénétrable. Tandis que la prudence +d'une part vous dit à l'oreille de ne pas +outrepasser vos forces pour ne pas attraper une +affection cardiaque, pendant que la justice vous +chuchote à l'autre oreille: «Pourquoi t'imposer +tout le travail? ce véhicule n'est pas un fiacre, tu +n'es pas chargé du transport d'un client», il est +agaçant d'entendre l'autre grogner tout à coup: +«Qu'y a-t-il? vous avez perdu les pédales?»</p> + +<p>Harris, peu de temps après son mariage, eut des +ennuis sérieux, causés par l'impossibilité où il fut +de se rendre compte des faits et gestes de la personne +qui était assise derrière lui. Il traversait la +Hollande à bicyclette avec sa femme. Les routes +étaient pierreuses et la machine sautait beaucoup.</p> + +<p>—Tiens-toi bien, dit Harris sans se retourner.</p> + +<p>Mme Harris crut comprendre: «Saute à bas!»</p> + +<p>Aucun d'eux ne peut expliquer comment +Mme Harris avait pu entendre: «Saute», quand +il avait dit: «Tiens-toi bien.»</p> + +<p>Mme Harris articule: «Si tu m'avais dit de bien +me tenir, pourquoi aurais-je sauté?»</p> + +<p>Et Harris de riposter: «Si j'avais voulu que +tu sautasses, pourquoi aurais-je dit: «Tiens-toi +bien»?</p> + +<p>Toute amertume est maintenant passée, mais à +présent encore il leur arrive de discuter là-dessus.</p> + +<p>Qu'on l'explique d'une manière ou d'une autre, +le fait est que Mme Harris sauta pendant que Harris +pédalait de toutes ses forces, persuadé que sa +femme était toujours assise derrière lui.</p> + +<p>Il paraît qu'elle crut d'abord qu'il prenait la côte +en vitesse simplement pour se faire admirer. Ils +étaient jeunes alors et il lui arrivait de faire de +ces sortes de démonstrations. Elle s'attendait à ce +qu'il sautât à terre une fois au sommet et l'attendît +adossé à sa machine, dans une attitude pleine de +désinvolture. Quand elle le vit au contraire dépasser +le faîte et prendre la descente à une allure +rapide, elle fut d'abord surprise, ensuite indignée +et enfin inquiète. Elle courut au haut de la colline +et cria de toutes ses forces. Il ne tourna pas la tête. +Elle le vit disparaître dans un bois situé à un kilomètre +et demi, s'assit sur le bord de la route et se +mit à pleurer. Ils avaient eu un débat insignifiant +le matin même, et elle se demanda s'il ne l'avait +pas pris au tragique et ne voulait pas abandonner +sa compagne. Elle était sans argent et ignorait le +hollandais. Les passants semblèrent la prendre en +pitié; elle essaya de leur expliquer l'incident. Ils +comprirent qu'elle avait perdu quelque chose, mais +sans saisir quoi. Ils la conduisirent au village le +plus proche et allèrent quérir un garde champêtre. +Ce dernier, à ses pantomimes, conclut qu'on lui +avait volé sa bicyclette. On fit fonctionner le télégraphe +et l'on découvrit dans un village, à quatre +kilomètres de là, un malheureux gamin sur une +antique bicyclette de dame. On l'amena à Mme +Harris dans une charrette, mais comme elle parut +n'avoir que faire de lui ni de sa machine, on le +remit en liberté, sans plus chercher à percer ce +mystère.</p> + +<p>Cependant Harris continuait à pédaler avec un +plaisir croissant. Il lui semblait avoir acquis des +ailes. Il dit à ce qu'il croyait être Mme Harris:</p> + +<p>—Jamais cette machine ne m'a paru aussi +légère: l'air pur m'aura fait du bien.</p> + +<p>Puis il lui conseilla de ne pas s'effrayer car il +allait lui montrer à quelle allure il pouvait marcher. +Il se pencha sur le guidon et se mit à travailler +de tout son cœur. La bicyclette bondit +comme si elle avait le diable au corps; des fermes, +des églises, des chiens et des poules surgissaient +pour disparaître. Des vieillards s'arrêtèrent admiratifs +et les enfants applaudirent. Il continua de ce +train joyeusement pendant cinq lieues environ. +C'est alors qu'il eut le sentiment, selon son explication, +de quelque chose d'anormal. Ce n'était pas +le silence qui l'étonnait; le vent soufflait avec +vigueur et la machine faisait beaucoup de bruit. Il +fut plutôt frappé par une sensation de vide. Il tâta +derrière son dos: il n'y trouva que l'espace sans +limite. Il sauta ou plutôt tomba de sa machine, +regarda la route parcourue; elle s'étendait droite +et blanche à travers la sombre forêt et nul être +animé n'y était visible. Il se remit en selle et, +rebroussant chemin, remonta la colline. Dix +minutes plus tard il se retrouva à un endroit où +la route se divisait en quatre; là il mit pied à terre +et essaya de rassembler ses souvenirs pour découvrir +par quel chemin il était venu.</p> + +<p>Tandis qu'il restait ainsi rêveur, un homme +passa, assis en amazone sur un cheval. Harris l'arrêta +et lui fit comprendre qu'il avait perdu sa +femme. L'homme ne sembla ni surpris ni compatissant. +Pendant qu'ils causaient, un autre fermier +les joignit; le premier présenta au survenant +l'affaire, non pas comme un accident, mais comme +une histoire plaisante. Ce qui parut surprendre le +second fut que Harris manifestât du désespoir. Il +ne put rien tirer ni de l'un ni de l'autre: il proféra +un juron, enfourcha sa machine et s'engagea +au hasard sur la route du milieu. A mi-côte il rencontra +deux jeunes femmes accompagnées d'un +jeune homme, groupe joyeux. Il leur demanda s'ils +avaient aperçu sa femme, Ceux-ci voulurent se faire +préciser son aspect. Il ne parlait pas assez bien le +hollandais pour en faire une description révélatrice: +tout ce qu'il put leur dire fut que sa femme +était une très belle femme, de taille moyenne, ce +qui ne sembla pas les satisfaire: n'importe qui en +aurait pu dire autant et de cette façon entrer en +possession d'une femme qui ne serait pas la sienne. +Ils lui demandèrent comment elle était habillée; +quand il se fût agi pour lui de vie ou de mort, +il n'aurait pu se le rappeler.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'il existe un homme sur terre +capable de décrire une toilette dix minutes après +avoir quitté la femme qui la porte. Il se souvenait +d'une jupe bleue, puis il y avait un je ne sais quoi +qui prolongeait la robe jusqu'au cou: ce pouvait +être une blouse et il avait vague souvenance d'une +ceinture: mais quel genre de blouse? Etait-elle +jaune, verte ou bleue? Avait-elle un col? Etait-elle +fermée par un nœud? Sa femme avait-elle des +fleurs ou des plumes à son chapeau? Avait-elle seulement +un chapeau? Il n'osait pas faire de description +trop nette de peur de se méprendre et d'être +aiguillé sur une fausse piste à des kilomètres de là. +Les deux jeunes femmes ricanaient, ce qui, étant +données ses dispositions d'esprit, eut le don de mettre +Harris en colère. Le jeune homme, qui paraissait +désireux de se débarrasser de lui, lui suggéra de +s'adresser à la police de la ville voisine. Harris s'y +rendit. Le commissaire lui donna un papier et lui +dit d'y écrire un signalement complet de sa femme +avec des détails sur le lieu et le moment où il +l'avait perdue; tout ce qu'il put leur dire fut le +nom du village où ils avaient déjeuné. Il savait +qu'à ce moment elle l'accompagnait et qu'ils +étaient partis ensemble.</p> + +<p>Cela parut suspect aux policiers; l'affaire leur +semblait louche sur trois points: 1º Etait-ce vraiment +sa femme légitime? 2º L'avait-il réellement +perdue? 3º Pourquoi l'avait-il perdue? Avec +l'aide d'un aubergiste qui parlait un peu l'anglais, +il put vaincre leurs scrupules. Ils promirent d'agir +et le soir ils la lui amenèrent dans une voiture +fermée, avec la note à payer. Leur première rencontre +ne fut pas tendre. Mme Harris n'est pas une +bonne comédienne et éprouve toujours une grande +difficulté à déguiser ses sentiments. Pour cette fois, +elle le confesse, elle ne l'essaya même pas.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>D'accord sur les machines, nous entamâmes +l'éternelle question des bagages.</p> + +<p>—La liste habituelle, je suppose, dit George en +se préparant à écrire.</p> + +<p>C'était là le fruit de mes conseils. Mon oncle +Podger, il y a des années, me l'avait enseigné.</p> + +<p>—Ayez soin, avait coutume de dire mon oncle +Podger, avant de vous mettre à emballer, de faire +une liste.</p> + +<p>C'était un homme très méthodique.</p> + +<p>—Prenez une feuille de papier (il avait coutume +en tout de commencer par le commencement). +Inscrivez-y tout ce dont vous pourriez avoir +besoin; après cela revisez votre liste pour voir s'il +n'y aurait pas moyen de biffer un objet inscrit. +Vous êtes au lit: quel est votre habillement? Très +bien, inscrivez-le. Ajoutez-en un de rechange. Vous +vous levez: que faites-vous? Vous vous débarbouillez. +Avec quoi vous lavez-vous? Avec du +savon. Ecrivez: savon. Et ainsi de suite. Prenez +maintenant vos vêtements. Commencez par les +pieds. Que portez-vous aux pieds? Bottines, souliers, +chaussettes: inscrivez-les. Remontez jusqu'à +la tête. Que vous faudra-t-il en dehors de l'habillement? +Un peu de cognac? Inscrivez-le. Un tire-bouchon? +Inscrivez-le. Inscrivez tout. Ainsi vous +n'oublierez rien.</p> + +<p>C'est d'après ce plan-là qu'il procédait toujours. +Une fois la liste achevée, il la parcourait soigneusement, +ce qu'il recommandait également toujours, +pour voir s'il n'avait rien oublié. Ensuite il la +revoyait et biffait tout ce dont il était possible de +se passer.</p> + +<p>Après quoi il égarait la liste.</p> + +<p>George observa:</p> + +<p>—Nous pourrions emporter sur nos machines le +strict nécessaire pour un jour ou deux. Nous ferions +suivre le gros des bagages de ville en ville.</p> + +<p>—Soyons prudents, commençai-je, j'ai connu un +homme qui...</p> + +<p>Harris tira sa montre:</p> + +<p>—Vous nous raconterez cela sur le bateau. J'ai +rendez-vous avec Clara à la gare de Waterloo dans +une demi-heure.</p> + +<p>—Il ne me faudra pas une demi-heure, protestai-je; +c'est une histoire vraie et...</p> + +<p>—Conservez-la soigneusement, dit George: je +me suis laissé dire qu'il y a bien des soirées pluvieuses +dans la Forêt Noire. Nous vous en serons +alors très reconnaissants. Ce que nous devrions +faire tout de suite serait de terminer cette liste.</p> + +<p>Maintenant que j'y pense, jamais je n'ai eu +l'occasion de leur raconter cette histoire: toujours +un événement quelconque venait nous interrompre. +Et cependant c'est une histoire vraie.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_TROISIEME" id="CHAPITRE_TROISIEME"></a>CHAPITRE TROISIÈME</h2> + +<p><i>L'unique défaut de Harris. Harris et son ange gardien. +Histoire d'une lanterne à bicyclette brevetée. +La selle idéale. Celui qui vérifie les machines. +Son œil d'aigle. Sa méthode. Sa sereine +confiance en lui. Ses goûts simples et peu coûteux. +Son aspect. Comment on s'en débarrasse. +George prophète. La manière de se rendre désagréable +par l'emploi d'une langue étrangère. +George psychologue. Il propose une expérience. +Sa prudence. Harris lui promet son aide, mais y +met des conditions.</i></p> + + +<p>Harris vint me voir le lundi après-midi. Il +tenait à la main un catalogue de bicyclettes.</p> + +<p>Je lui criai de loin:</p> + +<p>—Si vous suivez mon conseil, vous laisserez cela +tranquille.</p> + +<p>Harris répliqua:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il faut laisser tranquille?</p> + +<p>—Cette folie nouvelle et brevetée qui doit révolutionner +le monde cycliste, battre tous les records +et dont vous tenez le prospectus à la main.</p> + +<p>Il repartit:</p> + +<p>—Hum! J'hésite. Nous aurons des montées difficiles; +il est indispensable que nous ayons de bons +freins.</p> + +<p>—Je suis de votre avis: il nous faudra de bons +freins; mais ce qu'il ne nous faut pas, c'en est un +qui nous réserve des surprises, dont nous ne comprendrons +pas le mécanisme et qui ne fonctionnera +jamais au moment voulu.</p> + +<p>—Celui-ci, affirma-t-il, est automatique.</p> + +<p>—Inutile de me le dire, répliquai-je. Je sais par +intuition exactement de quelle manière il va marcher. +Aux montées il bloquera tellement que nous +serons obligés de pousser les machines à la main. +Une fois là-haut, l'air lui fera du bien et lui rendra +subitement sa souplesse primitive. Il se mettra à +réfléchir à la descente et se dira qu'il nous a beaucoup +ennuyés. Il arrivera à le regretter et ensuite +à être au désespoir. Il s'adressera des reproches, il +se dira: «Je ne suis qu'un mauvais frein; je +n'aide pas ces jeunes gens, je les gêne plutôt. Je ne +suis qu'un fléau, voilà tout mon rôle.» Et sans crier +gare il faussera toute la machine. Vous verrez que +c'est ce que fera votre frein. Laissez-le tranquille. +Vous êtes un bon garçon, mais vous avez un défaut.</p> + +<p>—Lequel? demanda-t-il indigné.</p> + +<p>—Vous êtes trop confiant. Il vous suffit de lire +une réclame et vous avez la foi. Vous avez essayé +chaque nouvelle invention que des idiots ont lancée +pour le plus grand bien des cyclistes. Votre ange +gardien me semble être un esprit capable et consciencieux: +il a pu vous protéger jusque-là; suivez +mon conseil, ne le surmenez pas. Il n'a pas dû chômer +beaucoup depuis que vous faites de la bicyclette. +Ne le rendez pas fou!</p> + +<p>—Si tout le monde pensait comme vous, on ne +réaliserait plus aucun progrès dans aucune branche +de la science. Si jamais personne ne mettait à +l'essai les inventions nouvelles, le monde finirait +dans la stagnation. C'est justement par...</p> + +<p>—Je connais tous les arguments pour, interrompis-je. +Soit, je ne vous désapprouve pas entièrement: +expérimentez des inventions jusqu'à l'âge +de trente-cinq ans: mais après trente-cinq ans, +l'homme doit penser à lui-même. Vous et moi, +nous avons fait notre devoir de ce côté-là; vous +spécialement. Vous avez été projeté en l'air par +une lanterne à gaz brevetée.</p> + +<p>—Je crois vraiment, objecta-t-il, que c'est arrivé +par ma faute: j'aurai trop serré la vis.</p> + +<p>—Je veux admettre que, s'il existe un moyen +de maltraiter un objet, c'est bien votre manière de +vous en servir: vous n'avez pas la main heureuse, +vous embrouillez les choses. Vous devriez tenir +compte de votre fâcheuse habitude, elle donne du +poids à mon argument. Moi, je n'avais pas prêté +attention à vos gestes; je me rappelle seulement +que nous étions en train de pédaler tranquillement +et agréablement sur la route de Whitby, tout en +discutant de la guerre de Trente ans, quand votre +lanterne explosa avec le bruit d'un pistolet. Le +coup me fit rouler dans le fossé, et je n'oublierai +jamais la tête de votre femme quand je lui conseillai +de ne pas s'effrayer parce que les deux +hommes qui vous portaient allaient vous monter +dans votre chambre, et que le docteur serait là +dans une minute et amènerait l'infirmière.</p> + +<p>—Je regrette que vous n'ayez pas pensé à +ramasser la lanterne. J'aurais bien voulu approfondir +la cause de l'explosion.</p> + +<p>—Je n'avais pas le temps de ramasser la lanterne. +D'après mes calculs, il m'aurai bien fallu +deux heures pour en rassembler les débris. Quant à +la raison de son explosion, eh bien, le seul fait +d'avoir été présentée comme la lanterne de sûreté +par excellence devait déjà éveiller chez tout autre +que vous l'idée d'un accident possible. Puis il y eut +cette lanterne électrique...</p> + +<p>—Celle-là éclairait vraiment bien, vous le disiez +vous-même.</p> + +<p>—Elle a merveilleusement éclairé tant que nous +fûmes dans Kings Road à Brighton, ripostai-je; +elle a même effrayé un cheval, mais une fois dans +l'obscurité, après Kemp Town, elle s'éteignit et on +vous dressa contravention parce que vous pédaliez +sans lanterne. Vous vous rappelez bien que certains +après-midi vous vous promeniez en plein +soleil, cette lanterne brillant de tout son éclat. +Quand arrivait l'heure de l'allumer, elle était naturellement +fatiguée: il lui fallait du repos.</p> + +<p>—Elle était un peu agaçante, cette lanterne-là, +murmura-t-il; je m'en souviens.</p> + +<p>—Elle m'irritait, moi; à plus forte raison vous. +Ensuite il y a les selles..., poursuivis-je, car je +voulais arriver à l'impressionner. Existe-t-il une +selle dont vous ayez entendu parler sans avoir senti +l'obligation de l'essayer?</p> + +<p>—Selon moi, la selle parfaite n'a pas encore été +trouvée.</p> + +<p>Je lui conseillai de n'y pas rêver:</p> + +<p>—Nous vivons dans un monde imparfait où la +joie est mêlée de tristesse. Il se peut qu'il existe +un monde meilleur où les selles de bicyclette sont +tendues sur des arcs-en-ciel et rembourrées avec +des nuages. Ici-bas il faut tâcher de s'habituer à +la dure. Vous aviez acheté une selle à Birmingham: +elle était divisée par le milieu et ressemblait à une +paire de rognons.</p> + +<p>—Vous voulez parler de cette selle qui était +construite d'après les données anatomiques?</p> + +<p>—Très probablement. Vous l'aviez achetée +enfermée dans une boîte sur le couvercle de +laquelle était représenté un squelette assis ou plutôt +la partie du squelette qui sert à s'asseoir.</p> + +<p>—C'était un dessin très correct: il vous démontrait +la position véritable du...</p> + +<p>—N'entrons pas dans ces détails; cette image +m'a toujours semblé peu délicate.</p> + +<p>—Elle était exacte au point de vue médical, +insista-t-il.</p> + +<p>—Possible, pour qui pédalait vêtu simplement +de ses os; mais je le sais, car je l'ai essayée moi-même, +c'était une sensation atroce pour qui est +habillé de chair. Chaque fois qu'on passait sur une +pierre ou dans une ornière, cette selle vous picotait; +autant s'asseoir sur une langouste en colère. +Vous vous en êtes servi pendant tout un mois!</p> + +<p>—Je ne trouvais que juste de lui faire subir une +épreuve loyale.</p> + +<p>—Vous avez, en même temps, soumis votre +famille à une dure épreuve. Votre femme m'a +avoué que jamais depuis son entrée en ménage +elle ne vous avait connu de si mauvaise humeur, +si mauvais chrétien. Et puis vous vous rappelez +bien cette autre selle, qui était à ressort?</p> + +<p>—Vous voulez parler de la «Spirale».</p> + +<p>—Je veux parler de celle qui vous projetait +en l'air comme un diable dont on ouvre la boîte: +il vous arrivait de retomber à la bonne place, +mais quelquefois à côté. Je ne parle pas de tout +cela pour évoquer de mauvais souvenirs, mais je +veux vous faire comprendre que c'est folie à votre +âge de vous livrer à de nouvelles expériences.</p> + +<p>—Je voudrais bien, protesta-t-il, que vous ne +revinssiez pas tout le temps sur mon âge. Un +homme de trente-quatre ans!</p> + +<p>—Un homme de combien?</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Si vous n'en voulez pas, n'en achetez pas. +Mais si votre machine s'emballe dans une descente +rapide et vous projette, George et vous, à travers +le toit d'une église, ne vous en prenez qu'à vous-même.</p> + +<p>—Je ne peux m'engager pour George, un rien +le met parfois en colère. Si un accident de ce +genre nous arrive, il s'irritera peut-être; mais je +vous garantis que je lui expliquerai que vous n'y +êtes pour rien.</p> + +<p>—Est-il en bon état?</p> + +<p>—Le tandem? Il se porte bien.</p> + +<p>—L'avez-vous vérifié?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vérifié, mais personne ne le +vérifiera non plus. La machine est prête à marcher +et on n'y touchera pas jusqu'à notre mise en route.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>J'ai déjà eu à souffrir des vérifications. J'ai +connu un homme à Folkestone. Je l'avais rencontré +sur le turf. Il me proposa un soir de l'accompagner +le lendemain dans une promenade à bicyclette et +j'acceptai. Je me levai de bonne heure (il me fallut +faire un effort) et je fus content de moi. Il arriva +avec une demi-heure de retard, je l'attendais au +jardin. La journée était magnifique.</p> + +<p>—Quelle belle machine que la vôtre! me dit-il. +Comment fonctionne-t-elle?</p> + +<p>—Euh! répondis-je, comme la plupart des +machines: assez facilement dans la matinée: un +peu plus durement après le déjeuner.</p> + +<p>Il la saisit entre la roue d'avant et la fourche et +la secoua avec violence.</p> + +<p>—Ne faites pas cela, récriminai-je, vous allez +l'abîmer.</p> + +<p>Je ne voyais en effet pas pourquoi il l'aurait +secouée, elle ne lui avait rien fait. Et si vraiment, +elle avait besoin d'être secouée, c'était à moi de le +faire. Lui aurais-je laissé battre mon chien?</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Cette roue d'avant joue.</p> + +<p>—Pas si vous ne la secouez pas.</p> + +<p>Elle ne bougeait vraiment pas ou pas au point +qu'on pût appeler cela jouer.</p> + +<p>Il décréta alors:</p> + +<p>—Ceci est dangereux. Avez-vous un tourne-vis?</p> + +<p>J'aurais dû être énergique, mais j'ai cru qu'il s'y +entendait véritablement. J'allai à la boîte à outils +voir ce que je trouverais. Quand je revins, il était +assis par terre, la roue d'avant entre les jambes. Il +jouait avec, la faisait tourner entre ses doigts. Le +reste de la machine était sur le gravier, à côté de +lui.</p> + +<p>—Il est arrivé quelque chose à votre roue +d'avant.</p> + +<p>—Ça en a tout l'air, n'est-ce pas? répondis-je. +(Mais c'était un de ces hommes qui ne comprennent +pas l'ironie.)</p> + +<p>—Il me semble que la direction est faussée.</p> + +<p>—Ne vous faites pas de bile à ce sujet, vous +allez vous fatiguer. Remettons la roue en place et +partons.</p> + +<p>—Voyons toujours ce qu'il en est, maintenant +qu'elle est démontée.</p> + +<p>Il en parlait comme si elle s'était démontée par +accident.</p> + +<p>Et avant que j'aie pu l'en empêcher, il avait +dévissé quelque chose quelque part et voilà que de +petites billes roulaient sur le chemin. Il y en avait +une douzaine environ.</p> + +<p>—Attrapez-les, s'écria-t-il, attrapez-les! Il ne +faut pas que nous en perdions. (Il se montrait tout +inquiet à leur sujet.)</p> + +<p>Nous rampâmes pendant une demi-heure environ +et en retrouvâmes seize. Il espérait qu'on les +avait toutes, car autrement cela causerait une +grande gêne dans le fonctionnement de la +machine. Il expliqua que c'était le point essentiel, +quand on démonte une bicyclette, d'avoir soin de +ne pas égarer une de ces billes et de les remettre +toutes en place. Je lui promis de suivre son conseil, +si jamais je démontais une bicyclette.</p> + +<p>Je mis les billes en sûreté dans mon chapeau et +mon chapeau sur une marche de la porte d'entrée. +Ce ne fut pas raisonnable, je l'admets. Ce fut même +stupide. Je ne suis pas d'habitude un écervelé: son +influence a dû agir sur moi.</p> + +<p>Il dit ensuite qu'il allait vérifier la chaîne, pendant +qu'il y était, et incontinent se mit en besogne. +J'essayai bien de l'en dissuader. Je lui répétai le +conseil solennel que m'avait donné un ami expérimenté:</p> + +<p>—Si jamais vous avez des ennuis avec votre +engrenage, vendez votre machine et achetez-en une +autre. Cela vous reviendra moins cher.</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Ce sont les gens qui ne s'y entendent pas qui +parlent de la sorte. Rien n'est plus facile que de +démonter un engrenage.</p> + +<p>Je dus admettre qu'il avait raison. En moins de +cinq minutes l'engrenage gisait à terre à côté de +lui, en deux morceaux, tandis que lui rampait à la +recherche des vis.</p> + +<p>—Les vis disparaissent toujours d'une manière +mystérieuse, grommela-t-il.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nous étions encore en train de chercher les vis, +quand Ethelbertha sortit de la maison. Elle eut +l'air surpris de nous voir là; elle nous croyait partis +depuis des heures. Il lui dit:</p> + +<p>—Ce ne sera plus long maintenant. J'aide votre +mari à vérifier sa machine. C'est une bonne +machine, mais elle a besoin d'être visitée de temps +à autre.</p> + +<p>Ethelbertha conseilla:</p> + +<p>—Au cas où vous voudriez vous laver, allez +donc dans la buanderie, si cela vous est égal, car +les bonnes viennent justement de finir les chambres.</p> + +<p>Elle ajouta qu'elle allait probablement canoter +avec Kate, mais rentrerait sûrement pour le +déjeuner. J'aurais donné un souverain pour pouvoir +l'accompagner. J'en avais plein le dos de +regarder cet idiot démonter ma bicyclette.</p> + +<p>La raison ne cessait pas de me chuchoter: +«Arrête-le avant qu'il ne cause encore d'autres +dégâts. Tu as le droit de protéger ton bien contre +les méfaits d'un fou. Prends-le par la peau du cou +et jette-le à la porte avec un coup de pied quelque +part.»</p> + +<p>Mais comme je suis faible quand il s'agit de +blesser l'amour-propre des gens, je le laissai continuer +à tripoter.</p> + +<p>Il abandonna la recherche des vis. Il dit que +parfois les vis réapparaissent comme par enchantement +quand on les attend le moins, et que nous +allions maintenant nous occuper de la chaîne. Il +la serra jusqu'à ce qu'elle ne remuât plus; puis +il la desserra jusqu'à ce qu'elle fût deux fois plus +lâche qu'elle ne l'avait été. Puis il proposa de +remettre la roue d'avant à sa place.</p> + +<p>J'écartai la fourche et il s'escrima après la roue. +Au bout de dix minutes, je lui fis tenir la fourche, +tandis que j'essayais à mon tour de replacer la +roue; nous changeâmes donc de place. Une minute +après, il lâcha la machine et fit une courte promenade +autour du croquet en serrant ses mains +entre ses cuisses. Il expliquait en marchant qu'on +devrait éviter de se laisser pincer les doigts entre +la fourche et les rayons d'une roue. Je répliquai +que j'étais convaincu par ma propre expérience +qu'il disait vrai. Il s'enveloppa de quelques torchons +et nous arrivâmes à remettre la chose en +place. Au même moment il éclata de rire.</p> + +<p>Je l'interrogeai:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il de drôle?</p> + +<p>—Dieu que je suis bête!</p> + +<p>C'était sa première phrase sensée. Je lui demandai +la raison de cette découverte. Lui, froidement:</p> + +<p>—Nous avons oublié les billes.</p> + +<p>Je cherchai mon chapeau; il se trouvait sens +dessus dessous parmi le gravier et le chien favori +d'Ethelbertha était en train d'avaler les billes +aussi vite qu'il le pouvait.</p> + +<p>—Il va se tuer! s'écria Ebbsen. (Je ne l'ai +jamais revu depuis ce jour, Dieu merci! mais je +crois me souvenir qu'il s'appelait Ebbsen.) Elles +sont en acier plein!</p> + +<p>—Le chien, répondis-je, ne m'inquiète pas. Il +a déjà mangé un lacet de bottines et un paquet +d'aiguilles cette semaine. La nature lui viendra en +aide. Les jeunes chiens semblent avoir besoin de ce +genre de stimulant. Non, ce qui me tracasse, c'est +ma bicyclette.</p> + +<p>Il était bien disposé et dit:</p> + +<p>—Enfin, remettons en place ce que nous retrouverons +et à la grâce de Dieu!</p> + +<p>Nous retrouvâmes onze billes. Nous en plaçâmes +six d'un côté et cinq de l'autre, et une demi-heure +plus tard la roue était de nouveau en place. Inutile +d'ajouter qu'elle jouait maintenant pour tout de +bon: un enfant s'en serait aperçu.</p> + +<p>Ebbsen dit que pour l'instant cela ferait l'affaire.</p> + +<p>Il semblait se fatiguer. Si je l'avais laissé faire, +il serait probablement rentré chez lui. Mais j'avais +la ferme intention de le retenir et de lui faire finir +son travail; j'avais abandonné toute idée de promenade. +Il était arrivé à annihiler en moi tout l'orgueil +que me causait ma machine. Tout ce qui pouvait +encore m'intéresser, c'était de le voir trimer, +de le voir s'égratigner, se cogner, se pincer. Je +ranimai ses esprits défaillants avec un verre de +bière et quelques compliments judicieux. Je lui +dis:</p> + +<p>—Je m'instruis véritablement en vous regardant +faire. Ce n'est pas seulement votre adresse, +votre activité, qui me réconfortent et me fascinent: +c'est encore la constatation de la confiance sereine +que vous avez en vous et le bon espoir inexpliquable +que vous gardez.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Ainsi encouragé, il s'appliqua à replacer l'engrenage. +Il appuya la bicyclette contre la maison et +travailla un côté. Puis l'appuya contre un arbre et +travailla le côté opposé. Puis, je la tins pour lui, +pendant qu'il était allongé par terre, la tête entre +les roues, travaillant d'en bas, l'huile s'égouttant +sur lui. Enfin il m'enleva la machine et s'inclina +sur elle, plié comme une besace vide, perdit pied, +glissa et tomba sur la tête. Par trois fois il dit:</p> + +<p>—Dieu merci! le voilà enfin en place.</p> + +<p>Par deux fois il jura:</p> + +<p>—Non, sacré bon Dieu! ça n'est pas cela du +tout!</p> + +<p>J'aime mieux oublier ce qu'il a proféré en troisième +lieu.</p> + +<p>Puis il perdit patience et tenta de brutaliser +l'instrument. La bicyclette, je le voyais avec plaisir, +montrait de l'esprit et les événements ultérieurs +dégénérèrent en rien de moins qu'une +bataille violente entre lui et elle. A certains +moments la bicyclette se trouvait sur le gravier et +lui penché dessus. Une minute plus tard leurs positions +étaient inverses: c'était lui qui était sur le +gravier, sous la bicyclette. Le voilà debout, fier de +sa victoire, la machine serrée entre ses jambes. +Mais son triomphe n'est que de courte durée. La +bicyclette, se dégageant par un mouvement brusque, +se retourne vers lui et le frappe à la tête d'un +dur coup de guidon.</p> + +<p>Il était une heure moins le quart quand il se +releva, sale, décoiffé, le sang coulant d'une coupure. +Il s'épongea le front et dit:</p> + +<p>—Je crois que cela pourra aller pour aujourd'hui.</p> + +<p>La bicyclette avait également l'air d'en avoir +assez. Il aurait été difficile de dire qui était le +plus puni des deux.</p> + +<p>Je l'amenai dans la buanderie où il fit son possible +pour se nettoyer avec du savon et des cristaux. +Puis je le renvoyai.</p> + +<p>Je fis charger la bicyclette sur une voiture et je +l'amenai au réparateur le plus proche. Le contremaître +s'avança et la regarda.</p> + +<p>—Que voulez-vous que j'en fasse? me demanda-t-il.</p> + +<p>—Je voudrais que vous me la remissiez en état, +autant que possible.</p> + +<p>—Elle est fortement atteinte, remarqua-t-il. +N'importe, je ferai de mon mieux.</p> + +<p>Il fit de son mieux, ce qui me coûta deux livres +dix. Mais la machine ne fut jamais plus la même, +et je la mis entre les mains d'un revendeur à la fin +de la saison. Je ne voulais pas faire de dupes; je +donnai des instructions pour que l'annonce la +signalât comme une machine de l'année précédente. +L'agent me déconseilla de parler de date.</p> + +<p>—La question, dans nos affaires, n'est pas de +savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. L'intéressant, +c'est de voir ce que vous pouvez arriver à +faire croire aux gens. Entre nous soit dit, votre +machine n'a pas l'air d'être de l'année dernière: +sur son aspect on lui donnerait bien dix ans. Ne +mentionnons pas de date. Tâchons d'en tirer ce que +nous pourrons.</p> + +<p>Je lui laissai l'affaire en mains, et il en obtint +cinq livres, plus qu'il n'avait espéré.</p> + +<p>On peut tirer deux genres de jouissance d'une +bicyclette: on peut la démonter pour l'examiner, +ou on peut s'en servir pour faire des promenades. +Tout compte fait, je n'oserais affirmer que ce n'est +pas celui qui s'amuse à vérifier qui trouve la meilleure +distraction. Il ne dépend ni du temps, ni du +vent; l'état des routes le laisse froid. Donnez-lui +un tournevis, un paquet de chiffons, une burette +d'huile et de quoi s'asseoir, et le voilà heureux +pour la journée. Il y a bien quelques petits inconvénients; +le bonheur complet n'est pas de ce +monde. Il a vite l'air d'un chaudronnier, et on +pensera toujours en voyant sa machine que, l'ayant +volée, il a voulu la maquiller: cela ne tire du reste +pas à conséquence, vu qu'elle ne dépassera jamais la +première borne kilométrique. On commet parfois +l'erreur de croire que l'on peut tirer d'une seule +bicyclette ces deux genres de distractions. C'est +impossible; aucune machine ne supportera cette +double fatigue. Il faut que l'on choisisse: être un +réparateur ou être un cycliste au sens habituel du +mot. Moi, personnellement, je préfère monter ma +machine; et voilà pourquoi j'évite tout ce qui +pourrait m'inciter à la réparer moi-même. S'il +lui arrive quoi que ce soit, je la pousse jusque chez +le réparateur le plus proche. Si je me trouve trop +loin d'une ville ou d'un village, je m'assieds sur le +bord de la route et j'attends le passage d'une voiture. +Le plus grand danger, selon moi, est le réparateur +ambulant. La vue d'une bicyclette en panne +est pour lui ce qu'un cadavre abandonné est pour +un corbeau: il fonce dessus avec un cri sauvage +et triomphant. Au début je restais poli, disant par +exemple:</p> + +<p>—Ce n'est rien; ne vous en inquiétez pas. Poursuivez +votre chemin et amusez-vous bien; je vous +en prie, soyez assez aimable pour vous en aller.</p> + +<p>Depuis, l'expérience m'a appris que la politesse +n'est pas de mise en ce cas-là. Maintenant je dis à +ces gens:</p> + +<p>—Allez-vous-en; laissez-nous en paix, ou je +vous casse la figure, idiot!</p> + +<p>Et si vous avez l'air décidé et tenez à la main +un bâton solide, vous arrivez généralement à les +faire déguerpir.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>George rentra vers la fin de la journée:</p> + +<p>—Eh bien, pensez-vous que tout va être prêt?</p> + +<p>—Tout sera prêt pour mercredi, tout, sauf peut-être +vous et Harris.</p> + +<p>—Le tandem est-il en bon état?</p> + +<p>—Le tandem va bien.</p> + +<p>—Ne croyez-vous pas qu'il aurait besoin d'être +examiné?</p> + +<p>—L'âge et l'expérience, répondis-je, m'ont enseigné +qu'il n'y a guère de questions sur lesquelles +un homme puisse être affirmatif. Parmi mes rares +certitudes, en voici toujours une, et inébranlable: +ce tandem n'a pas besoin d'être vérifié. Je suis sûr +également qu'aucun être humain, si Dieu me prête +vie, n'y touchera d'ici mercredi matin.</p> + +<p>—A votre place, je ne me fâcherais pas. Le +jour arrivera, il n'est peut-être pas loin, où cette +bicyclette aura besoin d'être réparée malgré votre +désir tyrannique de la laisser tranquille, et cela +quand il y aura plusieurs montagnes entre elle +et le réparateur le plus proche. C'est alors que +vous nous supplierez de vous dire où vous aurez +mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait +du tournevis. Puis, pendant que vous tâcherez de +maintenir la machine en équilibre contre un arbre, +vous proposerez que quelqu'autre nettoie la chaîne +et gonfle le pneu d'arrière.</p> + +<p>La sagesse prophétique de ce propos m'impressionna:</p> + +<p>—Pardonnez-moi si je vous ai parlé sur un ton +un peu trop vif. La vérité est que Harris est venu +ici ce matin.</p> + +<p>—Cela suffit, dit George, je comprends. Du +reste, je suis venu pour vous parler d'autre chose. +Regardez ceci.</p> + +<p>Il me passa un petit volume, relié en calicot +rouge. C'était un guide pour la conversation +anglaise, à l'usage des voyageurs allemands. Il commençait: +«A bord d'un vapeur» et se terminait +par: «Chez le médecin». Le chapitre le plus +long était consacré à la conversation dans un +wagon de chemin de fer apparemment rempli de +fous querelleurs et mal appris. «Ne pouvez-vous +pas vous éloigner un peu plus de moi, monsieur?—C'est +impossible, madame; mon voisin est très +gros.—N'allons-nous pas essayer de ranger nos +jambes?—Ayez la bonté, s'il vous plaît, de maintenir +vos coudes au corps.—Ne vous gênez pas, +je vous en prie, madame, si mon épaule peut vous +être agréable». On ne trouvait aucune indication +précisant s'il fallait l'entendre ironiquement ou +non. «Je dois vraiment vous prier de vous éloigner +un peu, madame, je peux à peine respirer.» +Il est à supposer que, dans la pensée de l'auteur, +ils se trouvent tous par terre et pêle-mêle. Le chapitre +se terminait par cette phrase: «Nous voilà +arrivés à destination, Dieu merci! (<i>Gott sei dank</i>)» +exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut +prendre la forme d'un chœur.</p> + +<p>A la fin du livre se trouve un appendice donnant +aux voyageurs germaniques des conseils sur +la conservation de leur santé et leur confort pendant +leur séjour dans les villes anglaises, recommandant +spécialement de voyager toujours avec +une provision de poudre insecticide, de ne jamais +manquer le soir de fermer la chambre à clef et de +toujours compter soigneusement la monnaie rendue.</p> + +<p>—Ce n'est pas une publication bien remarquable, +dis-je, en rendant le livre à George. Moi, personnellement, +je ne recommanderai pas ce bouquin +à un Allemand qui se proposerait de visiter +l'Angleterre; je crois que sa pratique le rendrait +antipathique. Mais j'ai lu des brochures publiées +à Londres à l'usage des voyageurs anglais sur le +continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque +imbécile ayant de l'éducation et comprenant, mais +mal, sept langues, se croit autorisé à écrire ces +livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.</p> + +<p>—Vous ne pourrez cependant pas nier, répliqua +George, que ces manuels soient très demandés. +Je sais qu'ils se vendent par milliers. Il y a sûrement +des quidams dans toutes les villes d'Europe, +qui se promènent, parlant de la sorte.</p> + +<p>—Peut-être bien, répondis-je, mais heureusement +que personne ne les comprend. J'ai plus +d'une fois aperçu des gens, debout sur des plateformes +de tramways ou postés à des coins de rue, +qui tenaient de ces livres à la main et les lisaient +à haute voix. Personne ne sait quelle est la langue +qu'ils parlent, personne n'a la moindre idée de ce +qu'ils disent. Cela vaut peut-être mieux: si on les +comprenait, il est plus que probable qu'on les +écharperait.</p> + +<p>—Il se peut que vous ayez raison. Je serais +curieux de voir ce qui arriverait si effectivement +on les comprenait. Je propose d'arriver à Londres +de bonne heure mercredi matin et de passer une +heure ou deux à nous promener et à faire des +emplettes dans les magasins en nous servant de +ce manuel. Il me faut quelques menus objets, entre +autres un chapeau et une paire de pantoufles. +Notre bateau ne quitte pas Tilbury avant midi et +cela nous en laisse juste le temps. Je voudrais +éprouver ce genre de langage à un endroit où je +serais bien à même de juger de son effet. Je voudrais +connaître les impressions de l'étranger quand +on lui parle de la sorte.</p> + +<p>Nous nous promîmes de l'amusement. Plein +d'enthousiasme, je m'offris à l'accompagner et à +l'attendre devant les boutiques. Je lui dis que sûrement +Harris demanderait à être des nôtres, mais +en restant à distance respectueuse.</p> + +<p>George expliqua son projet, qui était un peu +différent. Il entendait qu'Harris et moi entrions +avec lui dans les magasins. Avec Harris, qui a l'air +imposant, pour lui prêter main forte, et avec moi +sur le pas de la porte pour appeler un agent si +le besoin s'en faisait sentir, il risquerait le coup.</p> + +<p>Nous fîmes les quelques pas qui nous séparaient +de chez Harris et lui soumîmes notre plan. Harris +examina le livre, spécialement le chapitre qui a +trait à l'achat de souliers et de chapeaux.</p> + +<p>—Si George, dit-il, parle à un cordonnier ou à +un chapelier dans les termes indiqués ci-dessus, il +lui faudra non pas un garde de corps, mais des +gens de bonne volonté pour le porter à l'hôpital.</p> + +<p>Cela vexa George.</p> + +<p>—Vous parlez, s'écria-t-il, comme si j'étais un +téméraire, dénué de sens commun. Je ferai un +choix des phrases les plus polies et les moins +agressives; j'éluderai toute insulte grossière.</p> + +<p>Une fois ceci bien entendu, Harris donna son +consentement, et notre départ fut fixé pour le +mercredi matin de bonne heure.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_QUATRIEME" id="CHAPITRE_QUATRIEME"></a>CHAPITRE QUATRIÈME</h2> + +<p><i>Pourquoi Harris considère les réveille-matin +comme inutiles dans la vie de famille. Instincts +sociables des petits. Les idées d'un enfant sur le +matin. Le subconscient qui ne dort pas. Son mystère. +Ses angoisses. Pensées nocturnes. Le genre +de travail d'avant le petit déjeuner. La bonne et +la mauvaise brebis. Les désavantages qu'il y a +à être vertueux. Le nouveau fourneau de cuisine +de Harris commence mal son service. Comment +mon oncle Podger sortait chaque matin. +Le vieux cityman considéré comme cheval de +courses. Nous parlons la langue du voyageur.</i></p> + + +<p>George arriva le mardi soir chez les Harris et +y passa la nuit. Nous avions préféré cet +arrangement à sa proposition: venir le cueillir +chez lui. Cueillir George en passant, le matin, veut +dire: le réveiller en le secouant, effort déjà épuisant +pour un début de journée; l'aider à retrouver +ses effets et à boucler ses bagages; puis l'attendre +pendant qu'il déjeune, rôle qui manque de charme +pour le spectateur.</p> + +<p>Je savais qu'il serait levé à l'heure voulue, s'il +couchait à «Beggarbush». J'y ai couché moi-même, +et je suis au courant de ce qui s'y passe. +Vers le milieu de la nuit, du moins à ce qu'il vous +semble, car dans la réalité il peut être un peu plus +tard, vous êtes réveillé en sursaut de votre premier +somme par une charge de cavalerie le long du couloir. +Mal réveillé, vous hésitez entre des cambrioleurs, +les trompettes du jugement dernier et une +explosion de gaz. Vous vous mettez sur votre séant, +et vous écoutez avec attention. On ne vous fait pas +attendre: bientôt une porte est violemment poussée; +quelqu'un ou quelque chose dégringole l'escalier +apparemment sur un plateau à thé; vous +entendez un «Je l'avais bien dit!» et aussitôt une +chose dure, une tête peut-être, c'est du moins +l'impression qu'on en a d'après le bruit, rebondit +contre le panneau de votre porte.</p> + +<p>A ce moment vous vous lancerez dans une +charge folle autour de votre chambre, à la recherche +de vos vêtements. Rien ne se trouve plus où +vous l'aviez mis le soir. Les objets les plus indispensables +ont entièrement disparu; et pendant ce +temps l'assassinat, la révolution, bref l'événement +quel qu'il soit continue formidable. Vous vous +arrêtez un moment, la tête sous l'armoire, où vous +avez cru découvrir vos pantoufles, pour écouter +des coups réguliers et monotones sur une porte +éloignée. La victime, vous le supposez, s'est cachée +là; ils tâchent de la faire sortir et de l'achever. +Pourrez-vous arriver à temps? Les coups cessent, +et on entend une voix suave, rassurante par son ton +doux et plaintif, qui demande humblement:</p> + +<p>—Pa, puis-je me lever?</p> + +<p>Vous n'entendez pas l'autre voix, mais les +réponses sont:</p> + +<p>—Non, ce n'était que la baignoire... Non, elle +n'a vraiment pas de mal, elle est seulement +mouillée, tu comprends... Oui, maman, je leur dirai +ce que tu veux... Non, c'était un pur hasard... Oui; +bonne nuit, papa.</p> + +<p>Ensuite la même voix, s'élevant pour être entendue, +à distance de la maison, commande:</p> + +<p>—Il faut que vous remontiez tous. Papa dit +qu'il n'est pas encore l'heure de se lever.</p> + +<p>—Vous vous recouchez et écoutez quelqu'un +auquel on fait monter l'escalier, selon toute évidence, +contre son gré. Par une attention délicate +les chambres d'amis de «Beggarbush» sont exactement +au-dessous des nurseries. Le même petit +être continue sa résistance tandis qu'on l'insère +dans son lit. Aucun des détails de la bataille ne +vous échappe, car chaque fois que le corps est +jeté sur le matelas élastique, le lit fait un bond +juste au-dessus de votre tête, et chaque fois que le +corps s'échappe victorieusement de l'étreinte, vous +en êtes averti par un coup sur le parquet. Ensuite +le combat se calme à moins que le lit ne s'effondre; +et le sommeil vous regagne doucement. Mais un +moment après, ou du moins il vous semble qu'il +n'y a qu'un moment, vous rouvrez les yeux, sous la +sensation d'un regard; la porte s'est entr'ouverte et +quatre têtes solennelles et superposées vous regardent +avec persistance, comme si vous étiez un prodige +exposé dans cette chambre. Vous voyant +éveillé, la tête supérieure s'avance avec calme par-dessus +les trois autres, entre, et vient s'asseoir sur +le lit dans une attitude amicale.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, nous ne savions pas que vous +étiez éveillé; moi je le suis déjà depuis quelque +temps.</p> + +<p>—Il me le semble, répondez-vous brièvement.</p> + +<p>—Papa n'aime pas que nous soyons levés trop +tôt, continue-t-elle. Il dit que tout le monde dans +la maison en serait dérangé. Alors naturellement +nous ne devons pas nous lever.</p> + +<p>Ceci est dit sur un ton de gentille résignation. +Elle paraît remplie d'une satisfaction intime, due +au sentiment du devoir accompli.</p> + +<p>Vous lui demandez:</p> + +<p>—Vous n'appelez pas cela être levé?</p> + +<p>—Oh, non! Nous ne sommes pas encore convenablement +habillés.</p> + +<p>C'est l'évidence même.</p> + +<p>—Papa est toujours très fatigué le matin, poursuit +la voix; naturellement, c'est parce qu'il travaille +dur toute la journée. N'êtes-vous jamais fatigué +le matin?</p> + +<p>Alors seulement vous remarquez que les trois +enfants sont entrés aussi et sont assis par terre en +demi-cercle. Il est évident que tout ceci n'est pour +eux que préliminaires à la représentation véritable. +Ils attendent le moment où ils vous verront +sortir de votre lit et agir.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>De les voir dans la chambre d'un étranger +déplaît à l'aîné. Il leur ordonne sur un ton sévère +de se retirer. Eux ne lui répondent pas, ne discutent +pas; d'un commun accord et dans un +silence complet ils tombent sur lui. Vous ne distinguez +pas autre chose, de votre lit, qu'un enchevêtrement +confus de bras et de jambes, image frénétique +d'une pieuvre empoisonnée. Si vous êtes +couché en pyjama, vous sautez du lit et ne faites +qu'ajouter à la confusion; si votre toilette de nuit +est moins élégante, vous restez où vous êtes et +hurlez des ordres, qu'on méconnaîtra entièrement. +Le plus simple est de laisser agir l'aîné. Il arrive +en peu de temps à les expulser et ferme la porte +sur eux. Elle est immédiatement rouverte, et l'un +d'eux est projeté dans la chambre. C'est généralement +Muriel. Elle y arrive comme lancée par une +catapulte. L'aîné rouvre la porte et se sert de sa +sœur comme d'un bélier contre la masse des autres. +Vous distinguez nettement le bruit mat de la tête +qui tape dans le tas qu'elle disperse. Quand l'aîné +est ainsi arrivé à ses fins, il revient tranquillement +reprendre sa place sur le lit. Il montre le plus +grand calme; il a l'air d'avoir oublié l'incident.</p> + +<p>—J'aime le lever du jour, dit-il, l'aimez-vous +aussi?</p> + +<p>—J'en aime certains, répondrez-vous, il en est +d'autres, qui ont moins de charme.</p> + +<p>Lui ne prend pas garde à cette distinction; son +regard extasié se perd dans le lointain:</p> + +<p>—J'aimerais mourir le matin; le matin la +nature est si belle!</p> + +<p>—Eh, répondrez-vous, cela pourra bien vous +arriver, le jour où votre père offrira un lit à un +monsieur un peu nerveux et n'aura pas soin de le +mettre en garde contre les surprises de la maison.</p> + +<p>Il rappelle ses esprits vagabonds et redevient lui-même.</p> + +<p>—Il fait délicieux au jardin, remarque-t-il, +n'auriez-vous pas envie de vous lever et de faire une +partie de cricket?</p> + +<p>Vous ne vous étiez pas couché avec cette idée en +tête, mais maintenant, considérant la tournure des +événements, cela vous semble aussi bien que de +rester couché là, sans espoir de vous rendormir; +et vous acceptez.</p> + +<p>Vous recevez plus tard dans la journée l'explication +suivante: vous étant réveillé trop tôt et +incapable de vous rendormir vous aviez manifesté +l'envie de faire une partie de cricket. Les enfants, +dressés à la politesse envers les hôtes, avaient cru +de leur devoir de se prêter à vos désirs. Mme Harris +remarque, pendant le déjeuner, que vous auriez +au moins dû exiger, avant de faire sortir les +enfants, qu'ils fussent convenablement habillés; +pendant que Harris vous fait pathétiquement +remarquer que l'exemple et l'encouragement d'un +seul matin vous ont suffi pour détruire son ouvrage +laborieusement édifié pendant de longs mois.</p> + +<p>Il paraît que, ce même mercredi matin, George +avait demandé à grands cris à se lever dès cinq +heures et quart et avait voulu à toute force leur +apprendre comment tourner à bicyclette autour +des châssis de concombres sur la nouvelle machine +de Harris. Toutefois, Mme Harris ne blâma pas +George à cette occasion, sentant que cette idée +n'avait pas dû être entièrement sienne.</p> + +<p>Ne croyez pas que les enfants de Harris aient +l'intention de s'éviter des reproches aux dépens +d'un ami. Ils sont l'honnêteté même et endossent +la responsabilité de leurs propres méfaits. Mais +la chose se présente ainsi à leur compréhension. +Quand vous leur expliquez que vous n'aviez +d'abord nullement le dessein de vous lever à cinq +heures pour jouer au cricket sur la pelouse, ni +de mettre à la scène le martyrologe en tirant à +l'arbalète sur des poupées attachées à un arbre; +qu'assurément si on vous avait laissé suivre votre +goût, vous auriez dormi en paix jusqu'à ce qu'on +vous eût réveillé comme un bon chrétien à huit +heures avec une tasse de thé, ils manifestent +d'abord leur étonnement, puis s'excusent et semblent +sincèrement contrits. Ecartant la question +purement académique de savoir si le réveil de +George un peu avant cinq heures devait être attribué +à son instinct ou bien au passage accidentel, +à travers la fenêtre de sa chambre, d'un boumerang +de leur fabrication, les chers enfants acceptaient +franchement la responsabilité de ce réveil +ultramatinal. Comme dit l'aîné:</p> + +<p>—Nous aurions dû penser que l'oncle George +avait une longue journée devant lui et nous aurions +dû lui déconseiller de se lever. Je me fais des +reproches.</p> + +<p>Mais un changement occasionnel dans les habitudes +ne fait de mal à personne. Au surplus, Harris +et moi fûmes d'accord pour penser que ç'avait été +un bon entraînement pour George. Il nous faudrait +être debout à cinq heures tous les matins dans la +Forêt Noire; nous en avions décidé ainsi. George +avait même proposé quatre et demie, mais Harris +et moi avions déclaré qu'en règle générale cinq ce +serait assez tôt. Nous pourrions ainsi enfourcher +nos machines à six et abattre le gros de notre besogne +avant les fortes chaleurs de midi. Si, de temps +à autre, nous partions de meilleure heure, tant +mieux: mais, du moins, ce ne serait pas une règle.</p> + +<p>Moi aussi j'étais debout à cinq heures, ce matin-là, +plus tôt du reste que je ne me proposais. Je +m'étais dit en m'endormant: «A six heures +tapant!»</p> + +<p>Je connais des gens qui arrivent de la sorte à se +réveiller juste à la minute qu'ils ont fixée. Ils se +disent, se parlant à eux-mêmes au moment où ils +posent leur tête sur l'oreiller: «quatre heures et +demie», «cinq heures moins un quart», ou «cinq +heures et quart», selon le cas; et ils ouvrent les +yeux sur le coup de l'heure dite. Ceci tient du +miracle. Plus vous réfléchissez à ce fait, plus vous +le trouverez mystérieux. Un second moi doit agir +indépendamment de notre moi conscient; il doit +être capable de compter les heures pendant que +nous dormons, veillant dans l'obscurité, sans l'aide +ni du soleil ni des pendules, ni de nul moyen connu +d'aucun de nos cinq sens. Il nous chuchote: «C'est +l'heure» au moment exact, et vous vous réveillez. +J'ai causé une fois avec un vieux débardeur qui +pour son travail était forcé de se lever tous les +matins une demi-heure avant la marée. Il me confia +que jamais il ne lui était arrivé de se réveiller une +minute trop tard et qu'il ne se donnait même plus +la peine de calculer l'heure de la marée. Il se +couche fatigué, dort d'un sommeil sans rêve, et +chaque matin à une heure différente son veilleur +spectral, exact comme la marée elle-même, vient +l'appeler doucement. L'esprit de cet homme errait-il +à travers l'obscurité, pataugeant sur les bords de +la mer? Avait-il connaissance des lois de la nature?</p> + +<p>En ce qui me concerne, mon veilleur intérieur a +peut-être quelque peu perdu l'habitude de ses +fonctions. Il fait de son mieux; mais il est trop +scrupuleux, il se fait du mauvais sang et se perd +dans ses calculs. Je lui dis par exemple: «A cinq +heures et demie s. v. p.»; et il me réveille en sursaut +à deux heures trente. Je regarde ma montre. +Il me suggère que je dois avoir oublié de la +remonter. Je l'approche de mon oreille; elle +marche. Il pense qu'il lui est peut-être arrivé +quelque chose; il est sûr qu'il est cinq heures et +demie, sinon un peu plus. Je mets mes pantoufles +et descends, pour le satisfaire, consulter la pendule +de la salle à manger. Qu'arrive-t-il à l'homme qui, +au milieu de la nuit, se promène dans une maison +en robe de chambre et en pantoufles? Il est inutile +de le raconter; on le sait par expérience: +tous les objets, spécialement ceux qui sont pointus, +prennent un lâche plaisir à le cogner. Je me +recouche de mauvaise humeur et ne réussis à me +rendormir qu'après une demi-heure, en refusant +d'écouter ses suggestions absurdes, à savoir que +toutes les pendules de la maison se sont liguées +contre moi. Il me réveille toutes les dix minutes +entre quatre et cinq heures. Je regrette alors de lui +avoir touché mot de la chose. Il s'endort lui-même +à cinq heures et m'abandonne aux soins de la +femme de chambre qui, naturellement, ce matin-là, +me réveille une demi-heure plus tard que d'habitude.</p> + +<p>Il m'exaspéra tellement, ce mercredi-là, que je +me levai à cinq heures, uniquement pour me débarrasser +de lui. Je ne savais que faire de moi. Notre +train ne partait qu'à huit heures; tous nos bagages +avaient été bouclés la veille et envoyés avec les +bicyclettes à la gare de Fenchurch Street. Je passai +dans mon cabinet de travail, pensant pouvoir écrire +une heure. Il faut croire que le travail du petit +matin, avant le déjeuner, n'est pas propice à +l'effort littéraire. J'écrivis trois chapitres d'un +conte et les relus ensuite. On a médit de mes +ouvrages; on a quelquefois parlé de mes livres +d'une manière peu aimable; mais jamais on n'aurait +émis de jugements assez sévères pour flétrir les +trois chapitres écrits ce matin-là. Je les jetai dans +la corbeille à papier et essayai de me remémorer +les établissements charitables, si toutefois il en +existe, qui servent de retraite aux écrivains +ramollis.</p> + +<p>Je pris une balle de golf, choisis un driver pour +me distraire de ces pensées, et sortis flâner dans le +pré. Une couple de brebis broutaient là; elles me +suivirent et prirent un vif intérêt à mes exercices. +L'une était une bonne âme, sympathique. Je ne +pense pas qu'elle comprît rien à ce jeu; je crois +plutôt que ce qui lui parut étrange, c'était l'heure +matinale à laquelle je me livrais à ce divertissement +innocent. Elle bêlait à chacun de mes coups:</p> + +<p>—Bi-en, bi-en, très bi-en!</p> + +<p>Elle paraissait tout aussi contente que si elle les +avait joués elle-même.</p> + +<p>Tandis que l'autre était une sale bête acariâtre +et désagréable, me décourageant autant que sa +compagne m'aiguillonnait.</p> + +<p>—Piè-tre, horriblement piè-tre! tel était son +commentaire à presque chacun de mes coups. Il +y en eut, en vérité, quelques-uns de très beaux; mais +elle faisait exprès d'être d'un avis opposé, simplement +pour m'énerver. Je m'en apercevais bien.</p> + +<p>Par un accident regrettable, une de mes meilleures +balles alla taper sur le nez de la bonne +brebis. Cela fit rire la mauvaise, mais rire distinctement +et nettement, d'un rire rauque et vulgaire; +et pendant que son amie trop étonnée pour bouger +restait clouée sur place, elle changea de ton +pour la première fois et bêla:</p> + +<p>—Bi-en, très bi-en! le meilleur coup qu'il ait +fait!</p> + +<p>J'aurais donné une demi-couronne pour que ce +fût elle qui reçût le coup. Ce sont toujours les bons +qui pâtissent.</p> + +<p>J'avais perdu dans ce pré plus de temps que je +n'avais prévu et ce n'est que quand Ethelbertha +vint me dire qu'il était sept heures et demie et que +le déjeuner était servi, que je me rappelai ne +m'être pas encore rasé. Ethelbertha n'aime pas que +je me rase à la hâte. Elle craint que les étrangers +ne croient à une tentative de suicide manquée et +qu'on chuchote que nous faisons mauvais ménage. +Elle ajouta malicieusement que ma physionomie +n'est pas de celles avec lesquelles on puisse se permettre +de badiner.</p> + +<p>Tout compte fait j'aimais autant que les cérémonies +d'adieu avec Ethelbertha ne se prolongeassent +pas; je craignais une trop grande tension de ses +nerfs. Mais j'aurais aimé avoir le temps d'adresser +quelques conseils à mes enfants, spécialement au +sujet de ma canne à pêche, dont ils ont la manie de +vouloir se servir comme d'un bâton au croquet; +par contre je déteste avoir à courir pour attraper +mon train. A un quart de lieue de la gare, je rejoignis +George et Harris qui eux aussi couraient.</p> + +<p>Pendant que nous trottions côte à côte, Harris +par saccades m'informa de la raison de leur retard. +C'était le nouveau fourneau de cuisine qui en +était la cause. On l'avait allumé pour la première +fois ce matin-là et, sans qu'on sût encore comment, +il avait projeté en l'air les rognons et sérieusement +brûlé la cuisinière.</p> + +<p>—J'espère, ajouta-t-il, qu'ils auront le temps de +s'habituer l'un à l'autre pendant mon absence.</p> + +<p>Il s'en fallut d'un cheveu que nous rations le +train, et tandis que nous étions assis dans la voiture, +encore haletants, et que je passais en revue +les événements de la matinée, l'image de mon +oncle Podger surgit dans ma mémoire, et je vis se +dérouler les phases mouvementées de son départ +d'Ealing Common par Morgate Street (train de +9 heures 13), tel qu'il s'effectuait 250 fois par an.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Il y avait huit minutes à pied de la maison de +mon oncle Podger à la station. Mon oncle ne se +lassait pas de recommander:</p> + +<p>—Mettez un quart d'heure et prenez votre +temps.</p> + +<p>Mais ce qu'il faisait, c'était de ne partir que cinq +minutes avant l'heure et de courir. J'en ignore le +motif, telle était pourtant la coutume dans ce faubourg. +Beaucoup de messieurs corpulents, que +leurs occupations appelaient dans la Cité, habitaient +alors Ealing (je crois qu'il en est encore +ainsi de nos jours); ils prenaient les trains du +matin pour aller en ville. Ils partaient tous trop +tard; tous tenaient un sac noir et un journal dans +une main, un parapluie dans l'autre; et par tous +les temps on les voyait courir pendant le dernier +quart de mille.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Des gens oisifs, spécialement des bonnes d'enfant +et des garçons livreurs, auxquels s'ajoutaient +de temps à autre quelques marchands ambulants, +se rassemblaient quand il faisait beau pour les voir +passer et acclamaient le plus méritant. Ce n'était +pas fameux comme sport. Ils ne couraient pas +bien, ils ne couraient même pas vite; mais ils +étaient sérieux et faisaient de leur mieux. Ce spectacle +ne flattait pas le goût artistique, mais il faisait +naître pourtant l'admiration qui va naturellement +à l'effort consciencieusement accompli.</p> + +<p>La foule, à l'occasion, s'amusait à faire des paris +innocents.</p> + +<p>—Deux contre un sur le vieux type à gilet +blanc!</p> + +<p>—Dix contre un que le vieil asthmatique se +flanque par terre avant d'arriver!</p> + +<p>—Ma fortune sur le Prince Ecarlate!—surnom +donné par un gamin fantaisiste à un certain +voisin de mon oncle, ancien militaire, d'extérieur +imposant au repos, mais dont le teint devenait +cramoisi au moindre effort.</p> + +<p>Mon oncle, ainsi que les autres, écrivait de temps +en temps à l'<i>Ealing Press</i> pour se plaindre de l'indolence +de la police locale. A ces communications +l'éditeur ajoutait des commentaires spirituels où il +dénonçait le Déclin de la Courtoisie dans les +Classes Inférieures de la Société, spécialement +parmi celles des Banlieues de l'Ouest. Mais cela ne +produisait aucun effet.</p> + +<p>Ce n'était pas que mon oncle ne se levât assez +tôt; les ennuis surgissaient au dernier moment. Il +commençait après le déjeuner par perdre son +journal. Nous étions toujours prévenus, quand +l'oncle Podger avait perdu quelque chose, par +l'expression d'étonnement indigné avec laquelle il +avait coutume de dévisager chacun. Il n'arrivait +jamais à mon oncle Podger de se dire:</p> + +<p>—Je suis un vieux négligent, j'égare tout; je ne +sais jamais où je mets mes affaires. Je suis tout à +fait incapable de les retrouver moi-même. Je dois +être, quant à cela, un sujet de trouble pour mon +entourage. Il faut que j'essaie de me corriger.</p> + +<p>Au contraire! Il s'était convaincu par des raisonnements +singuliers que quand il avait égaré +quelque chose, c'était la faute de tous dans la +maison, sauf la sienne.</p> + +<p>—Je l'avais à la main il n'y a qu'une minute! +s'exclamait-il.</p> + +<p>Vous auriez cru, à l'entendre, qu'il vivait entouré +de prestidigitateurs qui subtilisaient ses affaires +rien que pour l'ennuyer.</p> + +<p>—L'aurais-tu laissé au jardin? hasardait ma +tante.</p> + +<p>~-Pour quelle raison aurais-je voulu le laisser +au jardin? Je n'ai pas besoin d'un journal au +jardin; je veux le journal pour l'avoir dans le +train.</p> + +<p>—Tu ne l'as pas mis dans ta poche?</p> + +<p>—Que Dieu te pardonne! Crois-tu que je serais +ici à le chercher à neuf heures moins cinq, si je +l'avais tranquillement dans ma poche? Me +prends-tu pour un imbécile?</p> + +<p>A ce moment-là, quelqu'un de s'exclamer: +«Qu'est ceci?» en lui passant un journal bien +plié.</p> + +<p>—Si seulement on pouvait laisser mes affaires en +place, grognait-il, en l'arrachant d'un geste sauvage +des mains qui le lui tendaient.</p> + +<p>Et l'ouvrant pour l'y mettre, en place, il jetait +un regard sur la feuille et s'arrêtait net, privé de +parole, comme outragé.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demandait ma tante.</p> + +<p>—C'est celui d'avant-hier! répondait-il, trop +blessé pour élever la voix, en jetant le journal sur +la table.</p> + +<p>Si seulement ce journal avait une seule fois pu +être celui de la veille! Mais c'était invariablement +celui de l'avant-veille, sauf le mardi, car ce jour-là +le journal datait du samedi.</p> + +<p>Il arrivait qu'on le lui retrouvât; la plupart du +temps il était assis dessus, et alors il souriait, non +pas aimablement, mais d'un sourire las, celui d'un +homme abandonnant toute lutte contre le sort qui +le force à vivre au sein d'une bande d'idiots fieffés.</p> + +<p>—Dire qu'il était juste sous votre nez!</p> + +<p>Il se dirigeait ensuite vers l'antichambre, où ma +tante Maria avait eu soin de rassembler tous les +enfants, pour qu'il pût leur dire au revoir.</p> + +<p>Jamais ma tante n'aurait quitté la maison, fût-ce +pour une visite dans le voisinage, sans prendre +tendrement congé de chaque membre de la famille.</p> + +<p>—On ne sait jamais ce qui peut arriver, avait-elle +coutume de dire.</p> + +<p>Sur le nombre il y en avait naturellement toujours +un qui manquait. Les six autres, au moment +où on le remarquait, filaient dans toutes les directions +à la recherche de l'absent en poussant de +grands cris.</p> + +<p>A peine avaient-ils disparu que le manquant +arrivait tranquillement. Il n'avait pas été loin et +fournissait une explication très plausible de cette +absence. Puis, sans plus attendre, il courait expliquer +aux autres qu'il avait été retrouvé. De cette +manière, il fallait bien cinq minutes pour que tous +pussent être réunis, ce qui permettait tout juste à +mon oncle de mettre la main sur son parapluie et +d'égarer son chapeau. Enfin, le groupe étant rassemblé +dans le vestibule, la pendule du salon commençait +à sonner neuf heures d'un son froid et +pénétrant qui ne manquait jamais de troubler mon +oncle. Enervé, il embrassait certains enfants deux +fois, en négligeait d'autres, puis, ne sachant plus +qui avait été embrassé et qui ne l'avait pas été, il +se croyait obligé de recommencer l'opération. Il +disait qu'ils se donnaient le mot pour l'embrouiller +et je n'oserais affirmer que ce fût entièrement faux. +Pour comble d'ennui, il y en avait toujours un qui +avait la figure barbouillée de confitures et c'était +naturellement cet enfant qui se montrait toujours +le plus tendre.</p> + +<p>Quand d'aventure les choses allaient trop bien, +l'aîné déclarait que toutes les pendules de la +maison retardaient de cinq minutes, ce qui, la +veille, l'avait mis en retard pour la classe.</p> + +<p>Mon oncle gagnait en courant la porte du jardin, +où il s'avisait qu'il n'avait emporté ni son sac ni +son parapluie. Tous les enfants que ma tante +n'arrivait pas à retenir galopaient après lui; deux +d'entre eux luttant pour le parapluie, les autres se +disputant le sac. Et c'est à leur retour seulement +qu'on découvrait sur la table de l'antichambre +l'objet le plus indispensable qu'il avait oublié et +l'on se perdait en conjectures sur ce qu'il allait +dire en rentrant.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nous arrivâmes à Waterloo un peu après neuf +heures et commençâmes immédiatement les expériences +qu'avait projetées George. Nous ouvrîmes +le bouquin au chapitre intitulé «A la Station des +Fiacres» et, nous approchant d'un hansom-cab, +nous soulevâmes nos chapeaux, disant poliment au +cocher:</p> + +<p>—Bonjour.</p> + +<p>Cet homme ne voulut pas être en reste de politesse +envers un étranger réel ou simulé. Et demandant +à un ami du nom de «Charles» de lui «tenir +sa jument», il sauta de son siège et nous remercia +d'une révérence qui aurait fait honneur à Lord +Brummell en personne. Parlant apparemment au +nom de la nation, il nous souhaita la bienvenue en +Angleterre, regrettant que Sa Majesté fût momentanément +absente de Londres.</p> + +<p>Nous fûmes incapables de lui répondre: ce +genre de conversation n'était pas prévu dans le +livre. Nous l'appelâmes «cocher», en réponse de +quoi il s'inclina de nouveau jusqu'à toucher le +pavé, et nous lui demandâmes s'il allait avoir l'extrême +bonté de nous conduire à Westminster +Bridge. Il mit la main sur son cœur, déclarant que +tout le plaisir serait pour lui.</p> + +<p>Prenant la troisième phrase du chapitre, George +demanda quel serait le prix de la course.</p> + +<p>Cette question, en introduisant un élément vil +dans la conversation, eut l'air d'offenser ses sentiments. +Il dit n'avoir jamais accepté d'argent de +nobles étrangers, et suggéra un petit souvenir, une +épingle de cravate en diamants, une tabatière en +or, un petit rien de ce genre qui lui serait agréable +et qui le ferait penser à nous.</p> + +<p>Comme un léger rassemblement n'avait pas +manqué de se former et que la plaisanterie tournait +trop à l'avantage du cocher, nous montâmes +en voiture sans plus de propos et partîmes au +milieu des acclamations. Nous fîmes arrêter le +fiacre un peu au delà d'Astley's Théâtre, devant +la boutique d'un cordonnier. C'était une de ces +boutiques qui débordent de marchandises. A terre +et sur les rayons, il y avait des piles de boîtes remplies +de chaussures. Des bottines étaient accrochées +en festons autour des portes et des fenêtres. Le +store, telle une vigne grimpante, supportait des +grappes de bottines noires et jaunes. Au moment +où nous entrâmes, le patron était occupé à ouvrir +avec un marteau et un ciseau une nouvelle caisse +de chaussures.</p> + +<p>George souleva son chapeau et dit:</p> + +<p>—Bonjour.</p> + +<p>L'homme ne se retourna même pas. Dès le début, +il me fit l'effet d'un être désagréable. Il grogna +quelque chose qui pouvait être ou ne pas être +«Bonjour» et continua son travail.</p> + +<p>George lui dit:</p> + +<p>—Mon ami, M. X. m'a recommandé votre +maison.</p> + +<p>L'homme aurait dû répondre:</p> + +<p>—M. X. est un monsieur fort honorable, et je +serais très heureux d'être utile à un de ses amis.</p> + +<p>Mais il dit au contraire:</p> + +<p>—Connais pas: jamais entendu ce nom-là.</p> + +<p>C'était ahurissant. Le livre donnait trois ou +quatre méthodes pour l'achat de bottines. George +avait choisi spécialement celle où intervenait +«monsieur X.», la considérant comme la plus +polie de toutes. Vous commenciez par entretenir +longuement le marchand de ce «monsieur X.», +et quand vous étiez arrivé par ce moyen à vous +mettre sur un pied d'amitié et de bonne entente +avec lui, vous passiez avec aisance et grâce à l'objet +principal de votre visite, à votre désir d'acheter +des bottines à bon marché, mais solides. Cet +homme grossier et pratique n'avait pas l'air de se +soucier des gentillesses de la vente au détail. Il +était indispensable avec celui-là d'aborder la +question brutalement. George abandonna «monsieur +X.» et, feuilletant le bouquin, il prit une +phrase au hasard. Son choix ne fut pas heureux; +c'était une phrase qui aurait été superflue, adressée +à n'importe quel marchand de chaussures. Dans la +circonstance, entourés comme nous l'étions à en +étouffer de monceaux de bottines, elle présentait le +charme d'une imbécillité parfaite.</p> + +<p>Voici la phrase:</p> + +<p>—Quelqu'un m'a dit que vous aviez ici des bottines +à vendre.</p> + +<p>L'homme déposa enfin son marteau et son ciseau +et nous regarda. Il parlait lentement d'une voix +rauque et voilée.</p> + +<p>—Pour quelle raison croyez-vous que j'aie +toutes ces bottines? Pour les renifler?</p> + +<p>Il était de ces hommes qui, débutant posément, +sentent leur colère grossir au cours de la conversation.</p> + +<p>—Qui croyez-vous que je sois? continua-t-il. Un +collectionneur de bottines? Pourquoi pensez-vous +que j'ai loué cette boutique? Pour raison de santé? +Me supposez-vous amoureux de mes bottines au +point de ne pouvoir me séparer d'une paire? Imaginez-vous +que je les expose autour de moi pour +jouir de leur vue? N'y en a-t-il pas assez? Où +vous figurez-vous donc être? Dans une exposition +internationale de chaussures? Peut-être que +ces bottines-là forment une collection historique! +Avez-vous jamais entendu parler d'un homme +tenant boutique de chaussures, et n'en vendant +pas? Il se pourrait que je m'en serve pour décorer +ma boutique et pour l'embellir? Pour qui me +prenez-vous? Pour un idiot fini?</p> + +<p>J'avais toujours soutenu que ces manuels de conversation +ne servent pas à grand'chose. Nous cherchions +un équivalent d'une phrase allemande bien +connue: <i>Behalten Sie Ihr Haar auf?</i></p> + +<p>Le livre ne contenait d'un bout à l'autre rien de +ce genre. Il faut cependant admettre que George +choisit la meilleure phrase qu'on pouvait y trouver +et s'en servit. Il dit:</p> + +<p>—Je reviendrai quand vous aurez davantage de +bottines à me montrer. D'ici là, adieu!</p> + +<p>Après quoi nous regagnâmes la voiture et partîmes, +quittant le cordonnier qui, à la porte de sa +boutique, debout entre ses piles de bottines, nous +décochait quelques remerciements. Je ne pus comprendre +ce qu'il disait, mais les passants parurent +s'y intéresser.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>George voulait s'arrêter chez un autre cordonnier +et recommencer l'expérience; il dit avoir vraiment +besoin d'une paire de pantoufles. Mais nous +le décidâmes à différer leur acquisition jusqu'à +notre arrivée dans une ville étrangère où les commerçants +sont probablement plus habitués à cette +sorte de langage ou ont un caractère plus aimable. +Il fut cependant intraitable au sujet du chapeau. Il +prétendait ne pas pouvoir s'en passer pour le +voyage; nous nous arrêtâmes donc devant une +petite boutique à Blackfriars Road. Le patron +était un petit homme d'apparence gaie aux yeux +rieurs, ce qui était plutôt pour nous encourager +que pour nous retenir.</p> + +<p>Quand George, selon le texte du livre, lui +demanda: «Avez-vous des chapeaux?» il ne se +fâcha point; il s'arrêta et se gratta le menton d'un +air pensif.</p> + +<p>—Des chapeaux, dit-il. Voyons; oui,—et là +un sourire joyeux éclaira sa physionomie aimable,—oui, +en y réfléchissant bien, je crois que j'ai un +chapeau. Mais dites donc, pourquoi me demandez-vous +cela?</p> + +<p>George expliqua qu'il avait envie d'acheter une +casquette, une casquette de voyage, mais à la condition +<i>sine qua non</i> que cette casquette fût de +bonne qualité.</p> + +<p>Le visage de l'homme s'assombrit.</p> + +<p>—Oh, remarqua-t-il, je crains bien de ne pouvoir +vous satisfaire. Voyez-vous, s'il vous avait fallu +une mauvaise casquette, ne valant pas son prix, une +casquette juste assez bonne pour pouvoir vous +servir à nettoyer des carreaux, une semblable casquette +j'aurais pu vous la trouver. Mais une casquette +de bonne qualité, non, nous n'en avons pas. +Pourtant attendez une minute, continua-t-il devant +l'expression de désappointement qui assombrit la +figure de George; ne soyons pas trop pressés (Et +allant vers un tiroir qu'il ouvrit): Voilà une casquette, +ce n'est pas une casquette de bonne qualité, +mais elle n'est pas aussi mauvaise que la plupart +des casquettes que je vends.</p> + +<p>Il la prit et nous la présenta entre ses doigts.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous? demanda-t-il. Croyez-vous +qu'elle puisse faire votre affaire?</p> + +<p>George l'essaya devant la glace et, choisissant +une autre remarque du livre, il dit:</p> + +<p>—Ce chapeau me va assez bien, mais, dites-moi, +trouvez-vous qu'il me flatte?</p> + +<p>L'homme prit un peu de recul pour mieux +embrasser le panorama.</p> + +<p>—Pour être sincère, répondit-il, je ne pourrais +pas dire oui.</p> + +<p>Et, délaissant George, il s'adressa à Harris et à +moi:</p> + +<p>—La beauté de votre ami, dit-il, je la considérerais +comme virtuelle. Elle existe en puissance, +mais vous pourriez facilement passer devant lui et +ne pas la voir. Avec cette casquette, par exemple, +vous ne la remarquerez pas.</p> + +<p>A ce moment George parut avoir eu assez +d'amusement avec cet homme-là.</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Cela va bien. Ne manquons pas notre train. +Combien?</p> + +<p>Et l'homme de répondre:</p> + +<p>—Le prix de cette casquette, monsieur, est de +4 sh 6, et c'est bien le double de sa valeur. La +désirez-vous enveloppée dans du papier marron, +monsieur, ou dans du blanc?</p> + +<p>George dit qu'il allait la prendre telle quelle, +paya les 4 sh 6 en espèces et quitta la boutique. +Harris et moi, nous le suivîmes.</p> + +<p>Arrivés à Fenchurch Street, nous transigeâmes +avec notre cocher pour 5 sh. Il refit une révérence +profonde en nous priant de le rappeler aux +bons souvenirs de l'empereur d'Autriche.</p> + +<p>Dans le train, George, qui était visiblement +désappointé, jeta le bouquin par la portière.</p> + +<p>Nous trouvâmes bagages et bicyclettes bien installés +sur le bateau, et descendîmes la rivière avec +la marée de midi.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_CINQUIEME" id="CHAPITRE_CINQUIEME"></a>CHAPITRE CINQUIÈME</h2> + +<p><i>Digression nécessaire amenée par une histoire très +morale. Un des charmes de ce livre. Une revue +littéraire qui ne provoque pas l'admiration des +foules. Ses vantardises: l'instructif et l'amusant +combinés. Problème: dire ce qui est instructif, +dire ce qui est amusant. Opinion autorisée sur +la loi anglaise. Un autre charme de ce livre. Une +vieille chanson. Encore un troisième attrait du +livre. Quel était le genre de forêt dans laquelle +habitait la vierge. Description de la Forêt Noire.</i></p> + + +<p>On raconte qu'un Ecossais, amoureux d'une +jeune fille, désirait l'épouser. Mais il était +prudent comme tous ceux de sa race. Il avait +remarqué que dans son entourage trop d'unions +des plus prometteuses avaient souvent eu pour conséquence +désespoir et désillusions, et ceci uniquement +parce que les fiancés s'étaient imaginé chacun +épouser un être parfait. Il se jura que dans +son cas il n'en serait pas de même. Et voilà pourquoi +sa demande prit la forme suivante:</p> + +<p>—Je ne suis qu'un pauvre gars, Jennie; je n'ai +ni fortune ni terre à t'offrir.</p> + +<p>—Oui, mais il y a toi, Davie!</p> + +<p>—Eh! je désirerais qu'il y eût autre chose, +petite. Je ne suis qu'un propre-à-rien et un mal +fichu, Jennie.</p> + +<p>—Que nenni, il y en a bien qui ne te valent pas, +Davie.</p> + +<p>—Je n'en connais pas, petite, et je me dis même +que je ne tiendrais pas à en connaître.</p> + +<p>—Mieux vaut un homme modeste mais franc et +sûr, Davie, qu'un autre qui tourne autour des filles +et vous amène des ennuis dans le ménage.</p> + +<p>—Ne t'y fie pas trop Jennie; ce n'est pas toujours +le meilleur coq qui a le plus de succès au +poulailler. Je n'ai jamais cessé d'être un coureur +de cotillons. Crois-moi, je suis un mauvais parti.</p> + +<p>—Ah! mais tu as bon cœur, Davie, et tu +m'aimes bien. J'en suis sûre.</p> + +<p>—Je t'aime assez, Jennie; mais cela durera-t-il? +Je suis bon garçon, tant qu'on fait mes volontés. +Au fond, j'ai un caractère infernal, ma mère peut +en témoigner; et je suis comme mon pauvre père, +je ne deviendrai pas meilleur en vieillissant.</p> + +<p>—Ouais! tu es sévère sur ton compte, Davie. +Tu es un garçon honnête. Je te connais mieux que +tu ne te connais et tu feras pour moi un bon mari.</p> + +<p>—Peut-être, Jennie! Pourtant j'en doute. +C'est une triste chose pour la femme et les enfants, +quand le père ne peut résister à la boisson. Lorsque +l'odeur du whisky me monte au nez, ma gorge +est un abîme; il en descend, il en descend, et je +n'arrive pas à me remplir.</p> + +<p>—Tu seras un bon époux quand tu seras sobre, +Davie.</p> + +<p>—Crois-le si tu veux.</p> + +<p>—Et tu me soutiendras, Davie, et travailleras +pour moi?</p> + +<p>—Je ne vois pas pourquoi je ne te soutiendrais +pas, Jennie; mais ne viens pas me rebattre les +oreilles avec le mot travail, je ne peux pas l'entendre.</p> + +<p>—N'importe comment, Davie, tu feras de ton +mieux et personne ne peut faire davantage, comme +dit monsieur le curé.</p> + +<p>—De mon mieux! ce ne sera pas encore +fameux, Jennie, et je crains que ce soit si peu de +chose, qu'il ne vaille pas la peine d'en parler. Tu +aurais du mal à trouver homme plus faible, pécheur +plus endurci.</p> + +<p>—Bien des gars feraient les plus belles promesses +à une pauvre fille pour lui briser le cœur +ensuite. Toi, tu me parles franchement, Davie, et +je compte t'épouser, on verra bien ce qui adviendra.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>L'histoire se termine là et nous ne savons pas +quel fut le résultat de cette union. Quoi qu'il en +soit, Jennie avait perdu le droit de se plaindre et +Davie aura eu la satisfaction de se dire qu'il ne +méritait pas de reproche.</p> + +<p>Soucieux, moi aussi, d'être franc, j'étalerai ici +les tares de mon livre.</p> + +<p>Ce livre ne contiendra pas d'information utile.</p> + +<p>Celui qui croirait, guidé par lui, pouvoir entreprendre +un voyage à travers l'Allemagne et la Forêt +Noire, s'égarerait sûrement avant de s'embarquer. +Et ce serait ce qui pourrait lui arriver de plus +heureux. Plus il s'éloignerait de son pays natal, +plus les difficultés iraient grandissant.</p> + +<p>Je me considère comme inapte à donner des +conseils pratiques. Je ne suis pas né avec cette +conscience de mon incapacité: elle m'est venue à +la suite d'expériences cruelles.</p> + +<p>A mes débuts dans le journalisme, j'étais attaché +à un périodique, précurseur de ces nombreuses +revues populaires d'à présent. Nous nous vantions +d'allier l'utile à l'agréable: au lecteur de déterminer +ce qu'il y avait là d'amusant et ce qui devait +y être considéré comme instructif. Nous donnions +des conseils à ceux qui allaient se marier,—des +conseils sérieux et détaillés qui, s'ils avaient été +suivis, auraient fait de notre public la fleur de la +gent maritale. Nous montrions à nos abonnés la +manière de s'enrichir en élevant des lapins, avec +exemples et chiffres à l'appui. Ce qui eût dû les +surprendre, c'est que nous n'abandonnassions pas +le journalisme pour nous mettre à l'élève du +lapin. J'ai maintes et maintes fois établi, d'après +des sources autorisées, qu'au bout de trois ans un +homme qui commence avez douze lapins de choix +et un peu de jugeotte arrive inéluctablement à un +revenu annuel de 2000 livres sterling, chiffre qui +doit croître vite. Peut-être que l'éleveur n'a pas +besoin de cet argent. Il ne sait peut-être même pas +qu'en faire, une fois qu'il l'a. Mais l'argent est là; +il n'a qu'à le ramasser. Personnellement je n'ai +jamais rencontré d'éleveur de lapins qui eût un +revenu de 2000 livres, quoique j'en aie vu pas mal +se mettre en route avec les douze lapins de choix +obligatoires. Toujours quelque chose clochait quelque +part; il se peut que l'atmosphère d'une ferme +à lapins annihile à la longue les facultés.</p> + +<p>Nous tenions nos lecteurs au courant du nombre +d'hommes chauves que renfermait l'Islande et +pour ce que nous en savions, nous pouvions être +dans le vrai; du nombre de harengs saurs qu'il faudrait +mettre bout à bout pour couvrir la distance +de Londres à Rome, information précieuse pour +celui qui aurait envie de tracer une ligne de +harengs saurs de Londres à Rome, car il serait à +même d'en commander du premier coup la quantité +nécessaire; du nombre de paroles prononcées +chaque jour par une femme, et autres informations +de ce genre, destinées à rendre nos lecteurs plus +savants et mieux armés que ceux des autres feuilles.</p> + +<p>Nous leur enseignions comment guérir les chats +atteints de convulsions. Je ne crois pas (et je ne +croyais pas alors) qu'on puisse guérir de ses convulsions +un chat. Si je possédais un chat sujet aux +convulsions, je tâcherais de m'en défaire; je mettrais +une annonce dans les journaux pour le vendre +ou même j'en ferais cadeau à quelqu'un. Mais +le devoir professionnel nous obligeait à donner des +conseils à ceux qui en demandaient. Un imbécile +nous avait écrit, nous suppliant de le renseigner à +ce sujet; il me fallut toute une matinée de recherches +pour me documenter. Je finis par découvrir +ce que je cherchais à la fin d'un vieux recueil de +recettes de cuisine. Je n'ai jamais pu comprendre +ce que cela venait y faire. Cela n'avait aucun rapport +avec le véritable sujet du livre. Ce livre ne +contenait aucune recette pour accommoder un chat +même guéri de ses convulsions et en faire un plat +savoureux. L'écrivain avait dû ajouter ce paragraphe +par pure générosité. J'avoue qu'il eût été +préférable qu'il ne l'ajoutât pas; car cet épisode +donna lieu à une correspondance longue et épineuse +et entraîna la perte de quatre abonnés, +sinon davantage. L'homme écrivit que, pour avoir +suivi notre conseil, il lui en avait coûté un dommage +de deux livres sterling à sa batterie de cuisine, +sans compter un carreau de cassé et pour lui-même +un probable empoisonnement du sang; +inutile de dire que les convulsions du chat +n'avaient fait qu'empirer. Et pourtant la médication +était fort simple. Vous mainteniez le chat +entre vos jambes avec douceur pour ne pas le blesser +et avec une paire de ciseaux vous lui faisiez +dans la queue une entaille nette. Vous n'enleviez +aucune partie de la queue, deviez même bien prendre +garde à cet accident: vous ne pratiquiez qu'une +incision.</p> + +<p>Ainsi que nous l'expliquâmes à notre homme, +mieux eût valu procéder à l'opération dans un jardin +ou dans une cave à charbon; un idiot seul pouvait +imaginer de s'y risquer, sans aide, dans une +cuisine.</p> + +<p>Nous leur donnions des conseils sur l'étiquette: +comment s'adresser à un pair d'Angleterre, à un +évêque et manger élégamment le potage. Nous +indiquions à des jeunes gens timides la façon de +se tenir avec grâce dans un salon. Nous enseignions +la danse aux deux sexes à l'aide de diagrammes. +Nous résolvions leurs scrupules religieux +et leur procurions un code de morale qui aurait +fait honneur à des saints de vitraux.</p> + +<p>Le journal n'eut aucun succès financier, étant de +plusieurs années en avance sur son temps; aussi +son état-major était-il limité. Mon département, je +m'en souviens, comprenait: les «Conseils aux +jeunes mères» (je les rédigeais avec l'assistance de +ma propriétaire qui, ayant divorcé une fois et +ayant enterré quatre enfants, me paraissait une +autorité compétente, touchant toutes les questions +domestiques); des «Avis sur l'ameublement et la +décoration artistique d'un intérieur avec des dessins»; +une colonne de «Conseils littéraires aux +jeunes écrivains» (j'espère sincèrement que mes +renseignements leur furent d'un meilleur profit +qu'à moi-même); et notre article hebdomadaire +«Propos amicaux à des jeunes gens», signé +«Oncle Henri». Cet «Oncle Henri» était un être +jovial, un bon vieux qui avait une expérience vaste +et variée et qui était plein de sympathie pour la +nouvelle génération. Il avait eu à lutter dans son +jeune temps et avait acquis de profondes connaissances +en toutes choses. Même encore maintenant +je lis les «Propos de l'Oncle Henri» et, quoique +ce ne soit pas à moi de le dire, ses conseils me +paraissent bons et salutaires. Je me dis souvent que +j'aurais dû suivre plus à la lettre ces «Propos de +l'Oncle Henri»; cela m'aurait rendu plus sage, +j'aurais commis moins d'erreurs et serais aujourd'hui +plus satisfait de moi-même.</p> + +<p>Une modeste petite femme qui habitait une +chambre meublée du côté de Tottenham Court +Road, et dont le mari était dans un asile d'aliénés, +nous écrivait notre «Article sur la Cuisine», les +«Conseils sur l'Education»,—nous regorgions +de conseils,—et aussi une page et demie de +«Chronique Mondaine», dans ce style personnel +et vif qui n'a pas encore disparu entièrement, me +dit-on, du journalisme moderne: «Il faut que je +vous parle de la toilette divine que j'ai portée à +Ascot la semaine dernière. Le prince C...—mais, +là, je ne devrais vraiment pas vous répéter toutes +les fadaises que ce garçon absurde m'a dites, il est +trop fou, et la chère comtesse était, je le crains, +quelque peu jalouse, etc., etc.»</p> + +<p>Pauvre petite femme! je la vois encore dans sa +robe d'alpaga gris rapée et tachée d'encre. Un +jour passé à Ascot ou ailleurs au grand air aurait +peut-être un peu coloré ses joues pâles.</p> + +<p>Notre directeur, l'homme le plus effrontément +ignare qu'on pût rencontrer, écrivait, en puisant +dans une encyclopédie à bon marché, les pages +dédiées aux «Informations Générales» et s'en +tirait en somme très bien; pendant ce temps notre +groom, assisté d'une excellente paire de ciseaux, +collaborait à notre rubrique «Mots d'esprit».</p> + +<p>On travaillait dur et l'on était peu payé; ce qui +nous soutenait était la conscience que nous avions +d'instruire et d'aider nos concitoyens. Le jeu le +plus répandu, le plus éternellement et universellement +populaire est de jouer à l'école. Réunissez +six enfants, faites-les asseoir sur les marches d'un +perron et promenez-vous devant eux, en tenant à la +main un livre et une canne. Nous jouions à cela +étant enfants, nous y jouons grands garçons et +fillettes, nous y jouons hommes et femmes; nous +y jouerons encore, quand chancelants et penchés, +nous nous acheminerons vers la dernière demeure. +Jamais, nous ne nous en lassons, jamais cela ne +nous ennuie. Une seule chose nous contrarie: c'est +la tendance qu'ont les six enfants à se lever à tour +de rôle pour prendre en main livre et canne. Je +suis sûr que la vogue du métier de journaliste, +malgré ses nombreux déboires, réside dans le fait +suivant: chaque journaliste croit être celui qui +doit aller et venir, le livre et la canne à la main. +Les Gouvernements, les Classes Supérieures, le Peuple, +la Société, l'Art et la Littérature, ce sont les +autres enfants, assis sur les marches du perron. +C'est lui, le journaliste, qui les instruit, qui élève +leur âme.</p> + +<p>Mais je m'égare. J'ai rappelé tout cela pour +expliquer l'aversion profonde qui m'empêche maintenant +de fournir des informations pratiques. Donc +revenons à notre point de départ.</p> + +<p>Quelqu'un signant «Ballonist» nous avait écrit +pour se renseigner sur la fabrication du gaz hydrogène. +Ce n'était pas difficile à fabriquer, +autant que je pus en juger d'après ce que j'en avais +lu au British Museum; je prévins cependant le +susnommé «Ballonist» de prendre toutes sortes +de précautions contre un accident possible. Qu'aurais-je +pu faire de plus? Dix jours plus tard nous +reçûmes au bureau la visite d'une dame au teint +coloré qui tenait par la main ce qui selon son explication +était son fils, âgé de douze ans. La physionomie +de ce garçon était inintéressante à un degré +positivement remarquable. Sa mère le fit avancer +et lui enleva son chapeau. Je pus alors saisir le +pourquoi du geste. Il n'avait pas trace de sourcils +et rien ne subsistait de ses cheveux, sauf une ombre +grisâtre, poussiéreuse, faisant ressembler sa tête à +un œuf dur dépouillé de sa coquille et saupoudré +de poivre noir.</p> + +<p>—Il y a huit jours, c'était un beau petit garçon +dont les cheveux bouclaient naturellement, expliqua +la dame (et le ton de sa voix allait s'élevant, +signe précurseur d'un orage).</p> + +<p>—Qu'est-ce qui lui est arrivé? demanda notre +directeur.</p> + +<p>—Voilà ce qu'il lui est arrivé, proféra la dame. +(Elle tira de son manchon le numéro contenant +mon article sur l'hydrogène, marqué au crayon +rouge, et le lui jeta au nez. Notre directeur le prit +et le parcourut.)</p> + +<p>—C'était donc lui, «Ballonist»? questionna-t-il.</p> + +<p>—C'était lui, «Ballonist», acquiesça la dame, +le pauvre innocent, et regardez-le maintenant!</p> + +<p>—Ils repousseront peut-être, suggéra notre +directeur.</p> + +<p>—Ils repousseront peut-être, repartit la dame +(sa voix continuant à s'élever), mais peut-être qu'ils +ne repousseront pas. Ce que je voudrais savoir, +c'est ce que vous comptez faire pour lui.</p> + +<p>Notre directeur proposa une lotion capillaire. +J'eus peur à ce moment qu'elle ne lui sautât au +visage; mais elle se résigna à se répandre en +paroles. Il parut qu'elle ne s'attendait pas à ce +qu'on proposât une lotion, mais une indemnité. +Elle fit aussi quelques observations sur le caractère +de notre journal en général, son utilité, ses +prétentions à élever l'esprit du public, et sur la +science et l'intelligence de ses collaborateurs.</p> + +<p>—Je ne vois vraiment pas en quoi nous sommes +fautifs, plaida notre directeur (c'était un homme +aux manières timides); il nous avait demandé des +renseignements et il les a eus.</p> + +<p>—N'essayez pas d'être spirituel, vous, répliqua +la dame (il n'avait eu nullement l'intention de +faire de l'esprit, sûrement pas; il ne prenait pas +les choses à la légère, ce n'était pas là son défaut), +ou bien vous recevrez quelque chose que vous +n'avez pas demandé. Mais qu'est-ce qui me retient, +s'écria la dame si subitement que nous nous retirâmes +en toute hâte comme des poules effarées +derrière nos chaises respectives, attendez un peu +que je rende vos têtes pareilles!</p> + +<p>Je suppose, qu'elle voulait dire pareilles à celle +de son fils. Elle ajouta encore quelques réflexions +de bien mauvais goût sur le physique de notre +directeur. Ça n'était certainement pas une femme +distinguée.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Pour moi, j'étais d'avis que, si elle avait intenté +le procès dont elle nous menaçait, elle n'aurait pas +obtenu gain de cause; mais notre chef, ayant eu +autrefois des déboires avec la justice, avait pour +principe d'éviter les ennuis. Je l'ai entendu dire:</p> + +<p>—Si un homme dans la rue m'accostait pour +me demander ma montre, je la lui refuserais. S'il +me menaçait de la prendre par la force, je crois, +sans être d'une nature combative, que je ferais +de mon mieux pour la défendre. S'il affirmait son +intention de l'obtenir en m'intentant un procès +devant un tribunal quelconque, je la sortirais de +ma poche, la lui donnerais et je m'estimerais heureux +d'en être quitte à si bon compte.</p> + +<p>Il arrangea l'affaire avec la dame au teint fleuri +moyennant un billet de cinq livres, ce qui devait +représenter les bénéfices d'un mois du journal; et +elle décampa, emmenant son rejeton endommagé. +Après son départ, le chef vint me parler affectueusement. +Il me dit:</p> + +<p>—Ne croyez pas que je vous donne tort; ce +n'est pas de votre faute, c'est la faute du destin. +Continuez de vous occuper des conseils moraux et +de la critique,—en cela vous vous distinguez,—mais +abstenez-vous de donner d'autres informations +utiles. Vous n'êtes pas fautif, je le répète. Votre +renseignement était assez exact, il n'y a rien à lui +reprocher; vous n'avez pas la main heureuse, +voilà tout.</p> + +<p>Je regrette de ne pas toujours avoir suivi ce conseil, +cela m'aurait épargné des ennuis à moi-même +et à d'autres. Je n'en vois pas la raison, mais c'est +un fait, je n'ai qu'à indiquer à quelqu'un le meilleur +itinéraire entre Londres et Rome, pour qu'il +égare ses bagages en Suisse, ou bien qu'il fasse +presque naufrage sitôt après avoir quitté Douvres. +Si je renseigne un quidam pour l'achat d'un kodak, +il a des difficultés avec la police germanique pour +avoir photographié des forteresses. Je me suis +donné une fois beaucoup de mal pour expliquer à +un homme la façon d'épouser la sœur de sa défunte +femme à Stockholm. J'avais trouvé pour lui l'heure +du départ du bateau de Hull et les meilleurs +hôtels où s'arrêter en route. Je n'avais fait aucune +erreur dans les notes que j'avais rédigées à son +usage, rien ne clochait nulle part; cependant il +ne m'a jamais plus adressé la parole. Et voilà pourquoi +je suis arrivé à refréner ma passion de donner +des conseils et voilà pourquoi vous ne trouverez +pas trace de renseignements pratiques dans ce livre +si je peux m'en abstenir. Vous n'y trouverez pas +de descriptions de villes, ou de monuments, pas de +réminiscences historiques, ni de discours moraux.</p> + +<p>J'ai demandé un jour à un étranger distingué ce +qu'il pensait de Londres. Il me répondit:</p> + +<p>—C'est une très grande ville.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous y a frappé le plus?</p> + +<p>—Les gens.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous, comparé à d'autres villes: +Paris, Rome, Berlin?</p> + +<p>Il haussa les épaules:</p> + +<p>—C'est plus grand, que voulez-vous que je vous +dise de plus?</p> + +<p>Une fourmilière ressemble beaucoup à une autre +fourmilière: avenues, larges ou étroites, dans +lesquelles les petits êtres se bousculent dans une +confusion étrange, ceux-ci affairés, importants, +ceux-là s'arrêtant pour caqueter, ceux-ci ployant +sous de lourdes charges, ceux-là se chauffant au +soleil; greniers remplis de nourriture; cellules où +ces petits êtres dorment, mangent et aiment, et le +coin où reposent leurs petits ossements tout blancs. +Telle agglomération est plus vaste, telle autre plus +petite. L'une n'est construite que d'hier, tandis que +l'autre a été façonnée il y a longtemps, longtemps, +avant même l'arrivée des hirondelles...</p> + +<p>Et on ne trouvera pas non plus dans ce livre des +histoires d'amour, des contes populaires.</p> + +<p>Toute vallée qui abrite un hameau a ses +légendes. Je vous en dirai le canevas; vous pourrez +à votre guise le mettre en vers ou en musique:</p> + +<p>Il y avait une jeune fille; il arriva un garçon; +ils s'aimèrent; puis il s'en alla. C'est une romance +monotone, qui existe dans toutes les langues, car +ce jeune homme a dû être un voyageur extraordinaire. +On se souvient bien de lui dans l'Allemagne +sentimentale. De même les habitants des montagnes +bleues d'Alsace se rappellent son arrivée +parmi eux; et il a aussi visité les rives d'Islande, +si je ne me trompe. C'était un vrai Juif Errant; +et encore maintenant, dit-on, la jeune fille imprudente +continue à prêter l'oreille au bruit des +sabots de son cheval qui se perd dans le lointain.</p> + +<p>Dans tel pays, aujourd'hui désert, mais qui +comptait au temps passé beaucoup de maisonnettes +remplies d'animation, de nombreuses légendes +sommeillent; et encore une fois je vous en +livre les ingrédients en vous abandonnant le soin +d'accommoder votre plat. Prenez un cœur humain, +ou deux cœurs humains assortis, un bouquet de +passions humaines, il n'en existe pas des masses, +une demi-douzaine au plus; assaisonnez-les avec +un mélange de bien et de mal; relevez le tout +d'une pointe funèbre, et servez quand et où bon +vous semblera. «La Cellule du Saint», «l'Abri +Hanté», «le Tombeau du Donjon», «le Saut de +l'Amant»,—nommez-le à votre guise, le ragoût +est partout le même.</p> + +<p>Et enfin, ce livre ne contiendra pas de descriptions +de paysages. Ce n'est pas paresse. Rien n'est +plus facile que de décrire un paysage; rien n'est +plus ennuyeux et inutile à lire. Du temps où Gibbon +devait se fier au récit des voyageurs pour +décrire l'Hellespont, et où les étudiants anglais ne +connaissaient les rives du Rhin que par les Commentaires +de Jules César, il seyait à tout voyageur +illustre de décrire tant bien que mal ce qu'il avait +vu. Le docteur Johnson, qui n'avait presque rien +visité en dehors des paysages de Fleet Street, devait +lire avec plaisir et profit la description des marais +de Yorkshire. Le compte-rendu du Snowdon a dû +paraître merveilleux à un enfant de Londres +n'ayant jamais aperçu un mont plus haut que le +Hog's Back en Surrey. Mais de nos jours la machine +à vapeur et l'appareil photographique ont changé +tout cela. Celui qui tous les ans fait sa partie de +tennis au pied du Cervin et sa partie de billard +sur le sommet du Righi ne vous sait aucun +gré d'une description minutieuse et soignée des +collines de Grampian. Quand on a vu une douzaine +de peintures à l'huile, une centaine de photographies, +un millier de reproductions dans des +journaux illustrés et quelques panoramas du Niagara, +une description détaillée d'une chute d'eau +semblera fastidieuse.</p> + +<p>Un de mes amis, un Américain très instruit, qui +aime la poésie pour elle-même, me dit s'être fait +une idée bien plus exacte et plus engageante des +districts des Lacs d'après quelques photographies +contenues dans un bouquin à bon marché que +d'après la lecture des Coleridge, Southey et Wordsworth +réunis. Qu'un auteur lui décrivît un paysage, +mon ami ne lui en savait pas plus de gré que d'une +relation éloquente de ce qu'il venait de manger à +son dîner. Selon lui, chaque art a son département +propre, et si la peinture-en-paroles est un +piètre interprète des formes et de la lumière, la +toile et les couleurs ne valent pas mieux pour traduire +les jeux de la pensée.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Ce sujet me remet en mémoire une chaude +après-midi de collège. La littérature anglaise se +trouvant au programme, le cours commença par +la lecture d'un certain poème plutôt long, mais +ne donnant lieu à aucune remarque intéressante. +J'avoue à ma honte avoir oublié le nom de l'écrivain +et le titre de l'œuvre. La lecture terminée, +nous fermâmes nos livres et le professeur, un indulgent +vieux monsieur aux cheveux blancs, nous +demanda de lui faire un compte-rendu oral et personnel +de ce que nous venions de lire.</p> + +<p>—Dites-moi, fit le professeur d'un ton encourageant, +de quoi parle-t-on dans ce livre?</p> + +<p>—Monsieur, dit le meilleur élève de la classe +(il parlait la tête basse et visiblement à contre-cœur), +il s'agit d'une vierge.</p> + +<p>—Oui, convint le professeur, mais je vous +demanderais de me le dire avec des termes à vous. +Nous ne disons pas «vierge», n'est-ce pas? nous +disons «jeune fille». Oui, on y parle d'une jeune +fille. Continuez.</p> + +<p>—Une jeune fille, répéta le premier élève +(cette substitution avait l'air d'augmenter son embarras) +qui vivait dans une forêt.</p> + +<p>—Quel genre de forêt?</p> + +<p>Le premier élève se mit à inspecter son encrier +avec soin, puis regarda le plafond.</p> + +<p>—Allons, insistait le professeur, s'impatientant, +vous venez de lire pendant dix minutes une description +de ce bois. Vous pourrez certainement me +dire quelque chose à son sujet.</p> + +<p>—Les arbres noueux, aux branches entrelacées, +reprit le premier élève.</p> + +<p>—Non! non! interrompit le professeur, je ne +vous demande pas de réciter le poème. Je veux +que vous me disiez, avec des mots de votre façon, +quel était le genre de forêt où vivait cette jeune +fille.</p> + +<p>Et comme le professeur tapait du pied, le premier +élève lança cette phrase avec vigueur:</p> + +<p>—Monsieur, c'était une forêt comme les autres +forêts.</p> + +<p>—Dites-lui quel genre de forêt, dit le professeur, +s'adressant au deuxième élève.</p> + +<p>Le deuxième élève déclara que la forêt était +verte.</p> + +<p>Cela accrut l'énervement du professeur: il traita +le deuxième élève d'imbécile, je ne vois du reste +pas pourquoi, et passa au troisième, qui depuis un +moment avait l'air d'être sur des charbons ardents +et brandissait son bras droit comme un sémaphore +détraqué. Il avait du mal à se contenir, l'émotion +l'empourprait; il fallait que sa science fit irruption +sur le champ, que le professeur le questionnât +ou non.</p> + +<p>—Une forêt sombre et obscure, s'écria le troisième, +visiblement soulagé.</p> + +<p>—Une forêt sombre et obscure, répéta le professeur, +approuvant évidemment. Et pour quelle +raison était-elle sombre et obscure?</p> + +<p>Le troisième se montra encore à la hauteur de +la question.</p> + +<p>—Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer.</p> + +<p>—Le professeur eut la sensation d'avoir découvert +le poète de la classe.</p> + +<p>—Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer, +ou plutôt parce que les rayons du soleil ne pouvaient +pas y pénétrer. Mais pourquoi n'y pouvaient-ils +pas pénétrer?</p> + +<p>—Monsieur, parce que les feuilles étaient trop +épaisses.</p> + +<p>—Très bien, dit le professeur. La jeune fille +vivait dans une forêt sombre et obscure, à travers +le feuillage de laquelle les rayons du soleil n'arrivaient +pas à pénétrer. Et maintenant dites-moi +ce qui poussait dans ce bois. (Il désignait le quatrième.)</p> + +<p>—Oui, monsieur, des arbres, monsieur.</p> + +<p>—Et quoi encore?</p> + +<p>—Des champignons, monsieur. (Ceci fut dit +après une pause.)</p> + +<p>Le professeur, n'étant pas tout à fait sûr des +champignons, eut recours au texte et trouva que +le garçon avait raison; les champignons avaient +été mentionnés.</p> + +<p>—Et quoi encore? Que trouvez-vous aux pieds +des arbres dans une forêt?</p> + +<p>—De la terre, monsieur.</p> + +<p>—Non, non, que pousse-t-il dans une forêt à +part les arbres?</p> + +<p>—Oh, des buissons, monsieur.</p> + +<p>—Des buissons, très bien. Maintenant nous sommes +dans la bonne voie. Il y avait dans cette forêt +des arbres et des buissons. Et quoi encore?</p> + +<p>Il s'adressait à un petit garçon assis à l'autre +bout du rang. Ayant jugé la forêt trop éloignée +de lui personnellement pour qu'elle pût lui causer +de l'embarras, cet élève occupait ses loisirs à jouer +au jeu de croix et zéros avec lui-même. Ennuyé, +ahuri, mais sentant l'obligation d'ajouter quelque +chose à cet inventaire, il hasarda:</p> + +<p>—Des ronces.</p> + +<p>C'était une erreur, le poète n'avait pas parlé de +ronces.</p> + +<p>—Klobstock naturellement pense à quelque +chose qui peut se manger, commenta le professeur, +qui se flattait d'avoir la repartie vive. (Cela +fit éclater contre Klobstock des rires, qui plurent +au professeur.)</p> + +<p>—A vous, continua-t-il, faisant signe à un garçon +assis au milieu. Qu'y avait-il encore dans cette +forêt, à part les arbres et les buissons?</p> + +<p>—Il y avait un torrent, monsieur.</p> + +<p>—Très bien, et que faisait le torrent?</p> + +<p>—Il murmurait, monsieur.</p> + +<p>—Non pas. Les ruisseaux murmurent, les torrents...?</p> + +<p>—Mugissent, monsieur.</p> + +<p>—Il mugissait. Et qu'est-ce qui le faisait mugir?</p> + +<p>C'était une question embarrassante. Un des garçons—j'admets +que ce n'était pas le plus intelligent—suggéra +la jeune fille. Le professeur changea +la forme de la question pour nous venir en +aide.</p> + +<p>—Quand mugissait-il?</p> + +<p>Notre troisième meilleur élève, venant de nouveau +à notre secours, expliqua qu'il mugissait +quand il tombait sur les rochers. Je suppose que +plusieurs parmi nous eurent l'idée vague, que ce +devait être un torrent pusillanime, puisqu'il faisait +tant de bruit pour si peu de chose; un torrent +plus courageux, estimions-nous, se serait relevé +et aurait poursuivi son chemin, sans dire un mot +de plus. Un torrent qui beuglait chaque fois qu'il +tombait sur un rocher, nous le considérions comme +un torrent bien faiblard; mais le professeur, lui, +ne semblait pas en être choqué.</p> + +<p>—Et qui habitait cette forêt, outre la jeune +fille?</p> + +<p>—Des oiseaux, monsieur.</p> + +<p>—Oui, il y avait des oiseaux dans cette forêt. +Et puis quoi encore?</p> + +<p>Les oiseaux avaient dû épuiser nos facultés.</p> + +<p>—Allons, dit le professeur, quels sont ces animaux +à queue qui grimpent si lestement le long +des arbres?</p> + +<p>Nous restâmes cois un moment, puis l'un de +nous suggéra des chats.</p> + +<p>Erreur, le poète n'avait pas parlé de chats; des +écureuils, voilà à quoi le professeur voulait en +venir.</p> + +<p>Je ne me souviens pas d'autres détails au sujet +de cette forêt. Je me rappelle seulement qu'on +mentionnait aussi le ciel. En levant les yeux, vous +pouviez apercevoir le ciel là où il y avait des éclaircies +entre les arbres; souvent ce ciel était voilé +par des nuages et quelquefois, si mes souvenirs ne +me trompent pas, la jeune fille était mouillée par +une averse.</p> + +<p>Je me suis arrêté à cet exemple, parce qu'il me +semble être le type des descriptions de paysages +en littérature. Je ne comprenais pas à ce moment-là +et je ne saisis encore pas aujourd'hui pourquoi +le résumé du premier élève n'aurait pas été suffisant. +Malgré tout le respect dû au poète quel qu'il +ait été, on ne peut nier que cette forêt n'a été et +n'aurait pu être autre chose qu'une forêt comme +toutes les autres.</p> + +<p>Je pourrais vous décrire la Forêt Noire très +longuement. Je pourrais traduire Hebel, le poète +de la Forêt Noire. Je pourrais écrire des pages +sur ses gorges rocheuses et ses vallées riantes, ses +pentes couvertes de sapins, ses cimes couronnées +de roches, ses ruisseaux écumants (là où le Germain +ordonné ne les a pas condamnée à couler +respectablement dans des canalisations en bois ou +dans des rigoles), sur ses villages blancs, ses +hameaux isolés.</p> + +<p>Mais un soupçon me poursuit: vous sauteriez +tout ce passage. Et si vous étiez assez consciencieux +ou assez faible pour le lire, je n'arriverais +encore qu'à vous donner de ce pays, une idée +qu'expriment beaucoup plus simplement ces +paroles d'un guide sans prétention:</p> + +<p>«Une contrée montagneuse et pittoresque, +limitée au sud et à l'ouest par la vallée du Rhin, +vers laquelle ses éperons s'abaissent rapidement. +Son sol, au point de vue géologique, est formé pour +la plus grande partie de grès jaspé et de granit; +ses hauteurs moyennes sont couvertes de vastes +forêts de sapins. Elle est arrosée de nombreux +cours d'eau et ses vallées très peuplées sont fertiles +et bien cultivées. Les auberges y sont bonnes, +mais on ne devrait user qu'avec discrétion des +vins du pays.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_SIXIEME" id="CHAPITRE_SIXIEME"></a>CHAPITRE SIXIÈME</h2> + +<p><i>Pourquoi nous allâmes à Hanovre. Quelque chose +qu'on fait mieux sur le continent. L'art de se +servir élégamment des langues étrangères, +d'après les méthodes scolaires anglaises. Une histoire +vraie, racontée ici pour la première fois. +La farce française, pour l'amusement de la jeunesse +britannique. Les instincts paternels de +Harris. Le cantonnier considéré comme un +artiste. Patriotisme de George. Ce que Harris +aurait dû faire. Ce qu'il fit. Nous sauvons la vie +de Harris. Une ville sans sommeil. Le cheval de +fiacre critique.</i></p> + + +<p>Nous arrivâmes à Hambourg le vendredi après +une traversée calme et sans événements; et +nous voyageâmes de Hambourg à Berlin en passant +par Hanovre. Ce qui n'est pas la route la plus directe. +Je peux seulement me justifier à la manière +du nègre que le juge questionnait sur sa présence +dans le poulailler du pasteur.</p> + +<p>—Oui, monsieur, le garde-champêtre dit la +vérité, j'y ai été, monsieur.</p> + +<p>—Ah! vous en convenez donc? Et qu'aviez-vous +à faire, avec un sac, dans le poulailler du +pasteur Abraham à minuit, s'il vous plaît?</p> + +<p>—J'étais en train de vous le dire, monsieur, oui, +monsieur. J'étais allé porter un sac de melons à +massa Jordan. Oui, monsieur, et massa Jordan a +été très aimable et m'a prié d'entrer chez lui.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Oui, monsieur, un homme bien aimable que +massa Jordan. Et nous sommes restés là à causer, +à causer.</p> + +<p>—C'est fort probable. Ce que nous voulons +savoir, c'est ce que vous aviez à faire dans le poulailler +du curé.</p> + +<p>—Monsieur, j'allais y arriver. Il était très tard +quand j'ai quitté massa Jordan, et alors je me suis +dit: «S'agit de prendre tes jambes à ton cou, +Ulysse», me suis-je dit, «pour ne pas avoir des +embêtements avec la vieille. C'est une femme très +bavarde, monsieur, oui, très.»</p> + +<p>—Laissez-la de côté; il y a d'autres personnes +très bavardes dans cette ville. La maison du pasteur +Abraham est à une demi-lieue de la route qui +mène de massa Jordan chez vous. Comment y +êtes-vous arrivé?</p> + +<p>—C'est ce que je m'en vais vous expliquer, +monsieur.</p> + +<p>—Cela me fera plaisir; de quelle manière allez-vous +vous y prendre?</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, je pense que j'ai dû +m'écarter de ma route.</p> + +<p>J'admets que nous nous soyons un peu écartés +de la nôtre.</p> + +<p>Au premier abord, pour une raison ou pour une +autre, Hanovre semble peu intéressante, mais elle +gagne à être connue. Elle se compose de deux +villes: l'une, aux belles rues larges et modernes +et aux jardins tracés avec goût, s'adosse à une ville +du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Dans celle-ci, de vieilles maisons en +bois surplombent d'étroites ruelles; par des voûtes +basses on aperçoit des cours à galeries. Jadis ces +cours retentirent du sabot des chevaux caracolants, +et je me représente un encombrement de lourds +carrosses attelés à six qui attendaient leur riche +propriétaire et sa placide et majestueuse épouse. +Aujourd'hui des enfants et des poules trottinent là +à leur guise, et du haut des galeries sculptées, de +pauvres hardes pendent.</p> + +<p>Une atmosphère étonnamment anglaise plane sur +Hanovre, spécialement le dimanche, lorsque ses +magasins fermés et ses sonneries de cloches évoquent +un Londres plus ensoleillé. Je n'avais pas +seul été frappé de cette atmosphère de dimanche +anglais, sinon j'aurais pu mettre cette impression +sur le compte de mon imagination. George aussi +l'avait ressentie. Harris et moi, nos cigares à la +bouche, revenant d'une courte promenade ce +dimanche après déjeuner, le trouvâmes doucement +endormi dans le meilleur fauteuil du fumoir.</p> + +<p>—Après tout, dit Harris, quiconque a du sang +anglais dans les veines conserve une impression +durable de son dimanche britannique. Je regretterais +de le voir disparaître complètement, quoi +qu'en pense la nouvelle génération.</p> + +<p>Et, prenant chacun possession d'un bout du long +canapé, nous tînmes compagnie à George.</p> + +<p>On dit qu'on peut apprendre au Hanovre l'allemand +le plus pur; soit, mais une fois sorti du +Hanovre, qui n'est qu'une petite province, personne +ne comprend cet allemand parfait. Dilemme: +parler un bon allemand et rester au Hanovre, ou +parler un mauvais allemand et voyager. L'Allemagne, +divisée pendant tant de siècles en une douzaine +de principautés, a le malheur de posséder un +grand choix de dialectes. Les Allemands de Posen +qui désirent converser avec les habitants du Wurtemberg +sont souvent obligés d'avoir recours au +français ou à l'anglais. Et les jeunes filles qui ont +reçu une éducation coûteuse en Westphalie étonnent +et désolent leurs parents en se montrant incapables +de comprendre une parole dite dans le +Mecklembourg. Il est vrai qu'un étranger qui parle +anglais se trouvera non moins déconcerté dans la +campagne du Yorkshire ou dans les parages de +Whitechapel; mais le cas n'est pas le même: vous +constaterez en traversant l'Allemagne que les dialectes +provinciaux ne sont pas uniquement parlés +par les gens sans éducation ou par les campagnards. +En fait, chaque province possède son idiome, dont +elle est fière et auquel elle tient. Un Bavarois instruit +admettra sans peine qu'au point de vue académique +le dialecte allemand du nord est plus correct; +il continuera néanmoins à parler celui du +sud et l'enseignera à ses enfants.</p> + +<p>Je suis porté à croire que l'Allemagne arrivera +au courant des siècles à résoudre cette difficulté en +parlant anglais. Paysans exceptés, tous les petits +garçons, toutes les petites filles parlent anglais. +L'anglais sans doute deviendrait en peu d'années la +langue mondiale, si la prononciation en était moins +arbitraire. Les étrangers s'accordent à dire que, +grammaticalement, c'est la langue la plus facile. +Un Allemand, la comparant à sa propre langue, où +chaque mot de chaque phrase dépend d'au moins +quatre règles, nous dira que l'anglais n'a pas de +grammaire. Certes, pas mal d'Anglais paraissent +être arrivés à la même conclusion; mais ils ont +tort. Il existe, en effet, une grammaire, anglaise; +un de ces jours nos écoles vont se rendre à cette +évidence et on l'enseignera à nos enfants; elle +arrivera, qui sait? à pénétrer même dans nos +milieux littéraires et journalistiques. Mais pour le +moment nous paraissons être de l'avis de l'étranger, +qui la considère comme une quantité négligeable. +La prononciation anglaise est la pierre d'achoppement +de notre langue. On dirait que l'orthographe +anglaise a surtout pour but de travestir la prononciation. +Il semble que ce soit à dessein d'abattre +la suffisance de l'étranger qui, sans cela, l'apprendrait +en un an.</p> + +<p>Car ils ont en Allemagne, pour enseigner les langues, +une méthode qui n'est pas notre méthode; +le jeune Allemand ou la jeune Allemande sortant +du lycée ou de l'école supérieure à quinze ans, +«cela» (comme on peut dire en allemand pour +les deux sexes) peut comprendre et parler la +langue que «cela» a apprise. Nous avons en +Angleterre une méthode pour obtenir le moins de +résultat possible avec un maximum de temps et +d'argent. Un jeune Anglais, ayant fait des études +en Angleterre dans une bonne école moyenne, parvient, +avec lenteur et difficulté, à parler à un Français +de tantes et de jardiniers, conversation que +celui qui ne possède ni les unes ni les autres risque +de trouver insipide. Peut-être, s'il est une exception +brillante, sera-t-il capable de dire l'heure ou +de risquer timidement quelques observations au +sujet du temps. Il pourra sans doute réciter de +mémoire un assez grand nombre de verbes irréguliers; +mais le fait est qu'il existe peu d'étrangers +avides d'écouter leurs propres verbes irréguliers +conjugués par de jeunes Anglais. Il pourrait également +rappeler un choix d'idiotismes grotesques +de la langue française, qu'aucun Français actuel +n'aurait jamais entendus et ne comprendrait, même +en les entendant. Ceci s'explique par le fait qu'il +a appris le français neuf fois sur dix dans l' «Ahn, +cours élémentaire.» L'histoire de ce volume célèbre +est curieuse et instructive. Il avait été rédigé par +un Français spirituel qui avait habité l'Angleterre +pendant quelques années et qui avait eu l'intention +d'écrire un livre humoristique, une satire sur +les ressources de conversation de la société britannique. +Le sujet, à ce point de vue, était remarquablement +traité. Il le proposa à une maison d'édition +de Londres. Le directeur était un homme +malin. Il parcourut le volume. Puis il envoya +chercher l'auteur.</p> + +<p>—Votre livre, lui dit-il, est pétillant d'esprit. Il +m'a fait rire aux larmes.</p> + +<p>—Je suis enchanté de l'apprendre, répondit le +Français, flatté. J'ai essayé d'être véridique sans +devenir inutilement agressif.</p> + +<p>—Il est très amusant, poursuivit le directeur, et +cependant j'ai le sentiment que ce sera un demi-succès +si nous le publions comme une plaisanterie.</p> + +<p>La figure de l'auteur s'allongea.</p> + +<p>—Son humour, continua le directeur, serait jugé +extravagant et forcé. Les intellectuels et les penseurs +en seraient amusés, mais au point de vue +commercial, cette partie du public est négligeable. +Or, j'ai une idée. (D'un rapide coup d'œil circulaire, +il s'assura qu'ils étaient seuls, puis, se penchant +vers l'auteur, et sa voix ne fut plus qu'un +souffle:) J'ai l'intention de le publier comme +ouvrage sérieux, à l'usage des écoles!</p> + +<p>L'auteur le regarda, effaré.</p> + +<p>—Je connais l'instituteur anglais, insista le +directeur, ce livre aura son approbation. Il conviendra +exactement à sa méthode. Notre instituteur +ne saurait rien trouver de plus stupide, rien de +moins opportun. Il s'en léchera les babines, comme +une jeune chien qui lèche du cirage.</p> + +<p>L'auteur acquiesça, sacrifiant l'art à l'intérêt. Ils +changèrent le titre et ajoutèrent un vocabulaire, +laissant, à part cela, le livre tel quel.</p> + +<p>Le résultat en est connu de tous les élèves. +«Ahn» est devenu le fondement de l'éducation +philologique anglaise. S'il n'a pas conservé sa prépondérance, +c'est qu'on a inventé depuis quelque +chose d'encore moins adapté au but.</p> + +<p>Au cas où l'écolier britannique tirerait de l'enseignement +d'Ahn quelque faible connaissance du +français, la méthode pédagogique anglaise réussirait +à annuler ce résultat, grâce à ce qu'on appelle +dans les prospectus «un professeur indigène». Ce +Français de naissance, entre parenthèses généralement +un Belge, est sans aucun doute un personnage +fort respectable, et certainement comprend et parle +assez couramment sa propre langue. Mais là s'arrêtent +ses facultés. C'est invariablement un monsieur +remarquable par son incapacité à enseigner quoi +que ce soit à qui que ce soit. Il semble, en effet, +avoir été choisi plutôt pour amuser la jeunesse +que pour l'instruire. C'est toujours un être +comique. Nul Français d'apparence distinguée ne +serait accepté dans aucune école anglaise. Il est +d'autant plus estimé par ses chefs que la nature +l'a gratifié de quelques particularités susceptibles +de provoquer l'hilarité. La classe le considère naturellement +comme un pantin. Les trois ou quatre +heures hebdomadaires affectées à cette farce +surannée sont attendues par les élèves comme un +intermède amusant dans une existence monotone. +Et quand, par la suite, les parents pleins d'orgueil +emmènent leur fils et héritier à Dieppe pour +découvrir que le jeune homme n'en sait pas assez +pour héler un fiacre, ils ne blâment pas la +méthode, mais sa victime innocente. Je borne ma +critique au français, car c'est la seule langue que +nous essayions d'enseigner à notre jeunesse. Un +jeune Anglais qui saurait parler l'allemand serait +considéré comme peu patriote. Je n'ai jamais pu +comprendre pourquoi nous perdions notre temps +à enseigner le français même d'après cette +méthode. Il est respectable d'ignorer totalement +une langue. Mais à part les journalistes humoristes +et les dames romancières pour qui la nécessité en +est évidente, cette connaissance superficielle du +français, de laquelle nous sommes si fiers, ne sert +qu'à nous rendre ridicules.</p> + +<p>La méthode dans les écoles allemandes est tout +autre. On consacre une heure par jour à la même +langue avec l'intention de ne pas laisser aux élèves +le temps d'oublier entre deux leçons ce qu'ils +viennent d'apprendre. On ne leur procure pas des +étrangers comiques pour les divertir. La langue +choisie est enseignée par un professeur allemand, +qui la connaît à fond, aussi complètement qu'il +connaît la sienne. Ce système ne permettra peut-être +pas au jouvenceau germanique de s'approprier +cet accent parfait, grâce auquel le touriste britannique +a acquis une renommée si méritée dans les +pays étrangers, mais il présente d'autres avantages. +Les élèves ne surnomment pas leur professeur «la +Grenouille» ou bien «le Boudin», ni n'amassent +en vue de cette leçon de français ou d'anglais des +provisions de plaisanteries d'un goût calamiteux. +Ils se contentent d'y assister et essaient de s'assimiler +cette langue étrangère dans leur propre +intérêt et au prix du moindre effort pour eux et le +professeur. Sortant de l'école, ils seront à même +de ne pas parler seulement de canifs, de tantes ou +de jardiniers, mais de discuter politique européenne, +histoire, Shakespeare ou tours d'acrobates, +selon les hasards de la conversation.</p> + +<p>Observant le peuple allemand au point de vue +anglo-saxon, j'aurai peut-être dans ce livre l'occasion +de le critiquer, mais il y a chez eux pas mal +de choses que nous ferions bien d'imiter et, en +matière d'éducation, ils peuvent nous rendre +quatre-vingt-dix-neuf points sur cent et gagner haut +la main.</p> + +<p>Hanovre est entouré au sud et à l'ouest par la +belle forêt d'Eilenriede, théâtre d'un événement +tragique où Harris eut un rôle prépondérant.</p> + +<p>Cette forêt est un lieu très fréquenté par les +Hanovriens dans les jours de soleil et ses routes +ombragées sont alors remplies d'une foule heureuse +et insouciante. Nous traversâmes la forêt sur nos +machines le lundi après-midi, entourés de beaucoup +d'autres cyclistes, parmi lesquels une demoiselle +jeune et belle, sur une machine neuve. Elle était +selon toute apparence novice dans l'art de monter +à bicyclette. On avait d'instinct la sensation qu'elle +allait avoir besoin d'assistance à un moment donné, +et Harris, selon sa nature chevaleresque, proposa +de rester à proximité. Harris, ainsi qu'il a l'habitude +de nous l'expliquer à George et à moi, a lui-même +des filles ou plus exactement il a une fille +qui, le temps aidant, cessera sans doute de faire +des culbutes dans le jardin devant la maison et +deviendra une jeune fille comme il faut. C'est ce +qui donne à Harris le droit de s'intéresser à toutes +les belles demoiselles qui n'ont pas dépassé trente-cinq +ans; elles lui rappellent, dit-il, son home.</p> + +<p>Après avoir parcouru deux lieues, nous aperçûmes +non loin de nous, à un endroit où cinq chemins +se rencontrent, un homme qui arrosait les +routes, un tuyau à la main. Ce tuyau, supporté à +chaque articulation par une paire de toutes petites +roulettes, serpentait derrière lui, en suivant ses +mouvements, ver gigantesque qui de sa gueule +ouverte projetait un fort jet d'eau d'un gallon +environ à la seconde. Tantôt il s'élevait vers le ciel, +ce jet, et tantôt inondait la terre, au gré de +l'homme qui des deux mains serrait solidement la +partie antérieure du monstre.</p> + +<p>—Voilà une méthode bien préférable à la nôtre, +observa Harris, plein d'enthousiasme. (Harris a la +manie de critiquer sévèrement tout ce qui se fait +en Angleterre.) Combien elle est plus simple, plus +rapide et plus économique! Vous voyez, elle +permet à un seul homme d'arroser en cinq minutes +une étendue de route que nous, avec nos camions +d'arrosage lourds et encombrants, n'arriverions pas +à couvrir en une demi-heure.</p> + +<p>George, qui était en tandem derrière moi, dit:</p> + +<p>—Oui, et c'est également un moyen, pour un +cantonnier un peu insouciant, d'arroser beaucoup +de personnes en beaucoup moins de temps qu'il ne +leur en faudrait pour se garer.</p> + +<p>George, à l'opposé de Harris, est anglais jusqu'au +plus profond de son cœur. Je me rappelle avoir vu +George chauvinement indigné contre Harris qui +vantait les avantages de la guillotine et désirait la +voir introduire en Angleterre.</p> + +<p>—C'est tellement plus propre, disait-il.</p> + +<p>—Je m'en moque, répondait George, je suis un +Anglais; la pendaison suffit à mon bonheur.</p> + +<p>—Notre voiture d'arrosage a peut-être des désavantages, +continua George, mais elle ne peut tout +au plus que vous humecter un peu les jambes, +désagrément facile à éviter, tandis qu'avec cette +machine un homme peut vous suivre au tournant +d'une rue et aux étages supérieurs.</p> + +<p>—Je regarde les arroseurs de rue et ils me fascinent, +dit Harris. Ils sont si adroits! J'en ai vu un +à Strasbourg qui, placé au coin d'un grand carrefour +très animé, arrosait chaque pouce de terrain +sans seulement mouiller le ruban d'un tablier. Leur +appréciation des distances est mathématique. Ils +enverront leur eau mourir au bout de vos pieds, +puis, par dessus vos têtes, la feront tomber à la +limite de vos talons. Ils savent.</p> + +<p>—Ralentis une minute, dit George.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—J'ai l'intention, me répondit-il, de descendre +et d'observer de derrière un arbre la suite de cette +représentation. Il y a peut-être dans ce métier quelques +sujets très perfectionnés, selon l'avis de +Harris, mais cet artiste-là ne me paraît pas tout à +fait à la hauteur. Il vient de saucer un chien, et en +ce moment il est en train d'arroser un poteau indicateur. +Je m'en vais attendre qu'il ait fini.</p> + +<p>—Voyons, il ne vous mouillera pas, dit Harris.</p> + +<p>—C'est justement de quoi je voudrais m'assurer +d'abord, répondit George.</p> + +<p>Ce disant, il sauta à terre et, prenant position +derrière un orme magnifique, il tira sa pipe et commença +à la bourrer.</p> + +<p>Je n'avais aucune envie d'actionner le tandem à +moi seul; je sautai donc également à terre et le +rejoignis. Harris nous cria que nous étions une +honte pour le pays qui nous avait vus naître et +poursuivit sa route.</p> + +<p>Une seconde plus tard, j'entendis le cri de +détresse d'une femme. En jetant un coup d'œil de +derrière le tronc de l'orme, je me rendis compte +qu'il provenait de cette jeune dame, élégante, mentionnée +plus haut, et qu'intéressés par les manœuvres +du cantonnier nous avions oubliée. Elle montait +sa machine avec constance et sans regarder ni +à droite ni à gauche, poussant en ligne directe à +travers un torrent provenant du tuyau. Elle semblait +paralysée au point de ne pouvoir ni descendre +de sa bicyclette, ni changer la direction. Elle était +de plus en plus trempée, car l'homme au tuyau, +qui devait être aveugle ou ivre, continuait à l'arroser +avec une parfaite indifférence. Une douzaine +de voix se mirent à l'invectiver, ce qui le laissa +impassible.</p> + +<p>Les sentiments paternels de Harris, profondément +remués, lui dictèrent alors une conduite raisonnable +et appropriée aux circonstances. S'il avait +continué à montrer le même sang-froid, il eût été +le héros du jour, au lieu d'avoir à se sauver, ainsi +qu'il fit, sous les huées. Sans un moment d'hésitation +il se dirigea sur l'homme, sauta à terre et, saisissant +la lance par l'embouchure, il essaya de la +lui arracher.</p> + +<p>Ce qu'il aurait dû faire et ce que tout homme +réfléchi eût fait, c'eût été de fermer le robinet dès +qu'il eut pris l'appareil en main. C'est alors qu'il +aurait pu disposer du cantonnier comme d'un football, +ou bien comme d'une balle de tennis, à sa +guise; et il aurait eu l'approbation des vingt ou +trente personnes accourues pour voir la scène. Il +avait été guidé par le désir, comme il nous l'expliqua +plus tard, de saisir le tuyau et de diriger un +jet vengeur sur l'imbécile en personne. L'arroseur +avait apparemment la même idée, savoir, de retenir +le tuyau et de s'en servir comme d'une arme pour +inonder Harris. Ils arrivèrent naturellement à eux +deux à ce seul résultat de saucer tout, hommes et +choses, à cinquante yards à la ronde, à l'exception +d'eux-mêmes. Un furieux, trop trempé déjà pour se +soucier de ce qui adviendrait encore, bondit dans +l'arène et prit une part active au combat. A eux +trois, ils eurent tôt fait de vider les alentours à +l'aide de ce tuyau. Ils le dirigèrent vers le ciel et +l'eau retomba sur les assistants en un déluge équatorial. +Ils l'abaissèrent vers la terre et envoyèrent +l'onde en torrents bondissants qui, soulevant les +gens, leur faisaient perdre pied ou, les prenant à +la taille, les faisaient tourbillonner. Aucun d'eux +ne voulait lâcher prise, aucun d'eux ne pensait à +couper le jet. Vous auriez pu croire qu'ils luttaient +contre quelque force préhistorique et naturelle. En +moins de quarante-cinq secondes, d'après George, +qui chronométrait, ils avaient balayé ce rond-point, +où il n'y avait plus trace d'être vivant à l'exception +d'un chien qui, ruisselant comme une ondine, roulé +de ci et de là par la violence de l'eau, arrivait à +se remettre vaillamment de temps en temps sur ses +pieds, aboyant par défi contre ce qu'il considérait +sans doute comme les forces déchaînées d'un enfer +à rebours.</p> + +<p>Hommes et femmes avaient abandonné leurs +machines sur le terrain et s'étaient sauvés dans la +forêt. Derrière chaque arbre un peu important +apparaissaient des têtes mouillées et furibondes. +Enfin un nomme de bon sens fit son entrée sur la +scène. Bravant les événements, il se faufila jusqu'à +la prise d'eau, saisit la clef de fer et la tourna. +Alors de derrière quarante arbres sortirent des +êtres humains plus ou moins trempés: et chacun +avait à placer son mot.</p> + +<p>Je commençai par me demander lequel des deux, +ou du brancard, ou du panier à linge, serait plus +utile au transport de la dépouille mortelle de +Harris à l'hôtel. J'estime que c'est grâce à la +promptitude que montra George en cette occurrence, +que la vie de Harris fut épargnée. Ayant pu +se maintenir sec et, pour cette raison, plus alerte, +il put devancer la foule. Harris tenait à donner des +explications, mais George coupa court.</p> + +<p>—Enjambez-moi cela, dit-il, en lui passant sa +bicyclette, et filez. Ils ne savent pas que nous +sommes ensemble et, vous pouvez vous fier aveuglément +à nous, nous ne divulguerons pas ce secret. +Nous allons vous suivre de façon nonchalante et +nous les empêcherons d'avancer. Allez en zigzaguant +de crainte des balles.</p> + +<p>Désirant conserver à la relation de cette scène +son caractère strictement véridique, j'en ai lu la +description à Harris, afin qu'elle ne contînt rien +autre que la vérité pure. Harris la trouva amplifiée, +mais voulut bien admettre qu'une ou deux +personnes avaient été «légèrement aspergées». Je +lui proposai de diriger sur lui un tuyau d'arrosage +à la distance de vingt mètres pour voir s'il continuerait +à se considérer comme «légèrement +aspergé»; mais il se déroba à l'expérience. Il prétendit +de même qu'il y avait eu au plus une demi-douzaine +de victimes en cette algarade et que le +nombre de quarante est une exagération ridicule. +Je lui proposai de retourner à Hanovre en sa compagnie +et de faire une enquête sérieuse sur cette +affaire; mais cette offre fut également déclinée. +C'est pourquoi je maintiens l'intégrité de mon rapport +sur ces événements dont aujourd'hui encore +un certain nombre de Hanovriens se souviennent +avec amertume.</p> + +<p>Nous quittâmes Hanovre le même soir et arrivâmes +à Berlin à temps pour dîner et faire ensuite +une petite promenade. Berlin est une ville décevante. +Le centre est une cohue, les faubourgs sont +presque un désert; <i>Unter den Linden</i>, la seule +avenue réputée, beaucoup trop large pour sa longueur, +est singulièrement peu imposante, malgré le +vain désir qu'on y sent de combiner Oxford Street +avec les Champs-Elysées; ses théâtres sont coquets +et charmants, on y attache plus d'importance au +jeu des acteurs qu'à la mise en scène ou aux costumes; +on ne maintient pas une œuvre au répertoire +pendant des mois, et les pièces à succès y sont +jouées et reprises, en alternant, ce qui permet +d'aller au même théâtre une semaine, chaque soir +avec un nouveau spectacle; son Opéra n'est pas +digne de la capitale, ses music-halls sont mal +agencés et beaucoup trop vastes pour être beaux, +je ne parle pas de l'atmosphère de vulgarité qui y +règne. L'heure de l'affluence dans les cafés et les +restaurants est de minuit à trois heures du matin; +cependant la plupart des personnes qui y fréquentent +se lèvent à sept heures: le Berlinois a-t-il +résolu le grand problème de la vie moderne, vivre +sans dormir, ou comme Carlyle se réserve-t-il pour +l'éternité?</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Personnellement je ne connais pas d'autres villes +où l'on se couche aussi tard, excepté Petersbourg. +Seulement notre Petersbourgeois ne se lève pas +d'aussi bonne heure. Les music-halls à Petersbourg, +où il est de mode de n'aller qu'après le théâtre, +ne commencent pas avant minuit, car on doit +compter une demi-heure pour s'y rendre avec un +traîneau rapide. Pour traverser la Néva à quatre +heures du matin, il faut littéralement se frayer un +passage. Les voyageurs choisissent de préférence +les trains qui partent à cinq heures du matin. Ces +trains épargnent au Russe l'ennui de se lever de +bonne heure. Il souhaite une «bonne nuit» à ses +amis et s'en va à la gare après un souper confortable, +sans mettre sa maison en révolution.</p> + +<p>Berlin possède son Versailles, c'est Potsdam, une +très jolie petite ville située entre des lacs et des +forêts. Là, dans les allées ombragées de ce parc +calme et vaste de Sans-Souci, on évoque aisément +Frédéric, décharné et barbouillé de tabac selon +son habitude, se promenant avec Voltaire à la voix +aiguë.</p> + +<p>Cédant à mon avis, George et Harris consentirent +à ne pas s'arrêter longtemps à Berlin, mais à hâter +notre départ pour Dresde. Berlin n'offre pas de +curiosités qu'on ne puisse voir en mieux ailleurs et +nous décidâmes de nous contenter d'une promenade +à travers la ville. Le portier de l'hôtel nous +fit faire la connaissance d'un cocher de fiacre qui, +nous affirma-t-il, allait nous montrer tout ce qui en +vaudrait la peine dans le moins de temps possible. +Il vint nous prendre à neuf heures du matin. +C'était vraiment le guide rêvé. Il paraissait d'une +intelligence vive et bien informée; son allemand +était compréhensible et quelques bribes d'anglais +servaient à combler les lacunes. Aucune objection +contre cet homme, mais son cheval était bien l'animal +le moins sympathique derrière lequel je me +sois jamais trouvé assis.</p> + +<p>Il nous prit en grippe dès qu'il nous aperçut. +Je fus le premier à sortir de l'hôtel. Il tourna la +tête vers moi et me toisa de haut en bas, de son +œil froid et vitreux; puis il se tourna vers un +autre cheval, un ami, qui se trouvait en face de +lui. Je sais ce qu'il lui dit. Il avait une physionomie +expressive et ne fit aucun effort pour +déguiser sa pensée. Il dit:</p> + +<p>—Drôles de corps que l'on rencontre en été, +hein?</p> + +<p>George me suivit de près et s'arrêta derrière moi. +De nouveau le cheval tourna la tête vers nous et +regarda. Jamais je n'avais vu un cheval capable +de se contorsionner comme celui-là. J'ai bien vu +une girafe faire avec son cou des mouvements, qui +forçaient l'attention. Mais ce cheval éveillait plutôt +l'idée d'une apparition de cauchemar après +une journée poussiéreuse passée à Ascot et suivie +d'un bon dîner avec six vieux camarades. Si j'avais +vu ses yeux me fixer à travers ses membres postérieurs, +je crois que je ne m'en serais pas étonné +outre mesure.</p> + +<p>L'apparition de George parut l'amuser encore +beaucoup plus que la mienne. Il se tourna vers +son ami:</p> + +<p>—Extraordinaire, n'est-ce pas? remarqua-t-il; +il doit exister un endroit, quelque part sur la terre, +où on les élève.</p> + +<p>Puis il se mit à chasser avec sa langue les mouches +qui couvraient son épaule gauche. Je commençais +à me demander si, ayant perdu sa mère tout +enfant, il n'avait pas été recueilli par un chat.</p> + +<p>George et moi grimpâmes dans la voiture et +attendîmes Harris. Il arriva un moment après. +J'étais enclin à penser que son aspect était plutôt +soigné. Il portait un costume en flanelle blanche à +culotte courte, qu'il s'était spécialement fait tailler +pour monter à bicyclette en été; son chapeau +peut-être sortait un peu de l'ordinaire, mais l'abritait +d'une manière vraiment efficace contre le +soleil.</p> + +<p>Le cheval le toisa d'un seul regard, dit: «<i>Gott +im Himmel!</i>» aussi clairement que jamais cheval +ait parlé et se mit à trotter d'une allure rapide le +long de la Friedrichstrasse, abandonnant Harris et +le cocher sur le trottoir. Son patron lui ordonna +de s'arrêter, mais il ne s'en préoccupa pas. Ils coururent +après nous et purent nous arrêter au coin +de la Dorotheenstrasse. Je ne pus saisir ce que +l'homme dit au cheval, il parla vite et avec excitation; +mais je comprenais quelques bribes de +phrases telles que:</p> + +<p>—Je suis bien forcé de gagner ma vie, hein? +Qui t'a demandé ton avis? Ah, tu t'en moques pas +mal, tant que tu as à boire!</p> + +<p>Le cheval coupa court en prenant la Dorotheenstrasse +de son propre chef. Je pense qu'il lui répondit:</p> + +<p>—En route alors, et n'en parlons plus! Tâchons +d'en finir avec cette plaisanterie et prenons autant +que possible les rues les moins fréquentées.</p> + +<p>En face du Brandenburger Thor notre cocher +attacha les guides autour du fouet, descendit de son +siège et vint vers nous pour nous donner des explications. +Il nous montra le Thiergarten, puis nous +détailla le Reichstags Haus. Il nous précisa sa +longueur exacte, sa hauteur et sa largeur selon la +manière des guides. Il appela ensuite notre attention +sur le Thor. Il le dit construit en grès, imitant +les «Properleer» d'Athènes.</p> + +<p>A ce moment-là, le cheval, qui avait occupé ses +loisirs à se lécher les jambes, tourna la tête. Il ne +proféra pas une parole, il ne fit que regarder.</p> + +<p>L'homme reprit, nerveusement. Cette fois-ci il dit +que c'était en imitation des «Propeyedliar».</p> + +<p>Le cheval alors se mit à parcourir les Linden et +rien ne put le déterminer à ne pas prendre par les +Linden. Son patron discuta avec lui, mais il continua +à trotter. Il avait une manière de hausser les +épaules tout en marchant, qui, à mon avis, signifiait:</p> + +<p>—Ils ont vu le Thor, n'est-ce pas? Eh bien, +c'est tout ce qu'il faut. Quant au reste, vous ne +savez pas de quoi vous parlez et ils ne vous comprendraient +pas, même si vous le saviez. Parlez +donc allemand.</p> + +<p>Et ce fut ainsi tout le long des Linden. Le cheval +consentit à s'arrêter tout juste assez de temps +pour que nous pussions jeter un long regard sur +ce qu'il y avait à voir et en entendre le nom. Il +coupa court à toute explication ou description par +le procédé simple qui consistait à continuer son +chemin.</p> + +<p>Il a dû se dire: «Ces messieurs ne veulent pas +autre chose que pouvoir dire aux gens, en rentrant +chez eux, qu'ils ont vu tout cela. Si je les +juge avec injustice et qu'ils soient plus intelligents +qu'ils n'en ont l'air, ils trouveront dans un guide +des informations bien plus précises que celles que +mon vieil idiot peut leur donner. Qui aurait envie +de savoir la hauteur d'un clocher? On l'oublie cinq +minutes après. Ce qu'il me fatigue avec son babil! +Pourquoi ne se dépêche-t-il pas, qu'on puisse rentrer +déjeuner?»</p> + +<p>Réflexion faite, peut-être bien que ce vieil animal +borgne était dans le vrai. Il est certain que je me +suis déjà trouvé en compagnie d'un guide dans +des circonstances où j'aurais apprécié l'intervention +de ce cheval.</p> + +<p>Mais on ne reconnaît jamais les bienfaits de +l'heure, puisque dans la circonstance nous l'avons +maudit au lieu de le bénir.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_SEPTIEME" id="CHAPITRE_SEPTIEME"></a>CHAPITRE SEPTIÈME</h2> + +<p><i>George s'étonne. L'amour germanique de l'ordre. +Le concert de merles dans la Forêt Noire aura +lieu à sept heures du matin. Le chien en porcelaine. +Sa supériorité sur tous les autres chiens. +Une contrée bien entretenue. Comment devrait +être aménagée une vallée dans les montagnes +d'après l'idéal allemand. Comment se fait l'écoulement +des eaux en Allemagne. Le scandale de +Dresde. Harris donne une représentation. Elle +reste inappréciée. George et sa tante. George, un +coussin et trois demoiselles.</i></p> + + +<p>A un certain moment, entre Berlin et Dresde, +George, qui était resté pendant le dernier +quart d'heure à regarder très attentivement par la +portière, nous déclara:</p> + +<p>—Pourquoi a-t-on l'habitude en Allemagne +d'accrocher au haut des arbres les boîtes aux lettres? +Pourquoi ne pas les fixer à la grande porte, +comme on fait chez nous? Il me semble que je +détesterais grimper au sommet d'un arbre pour +prendre mon courrier, sans compter la corvée +inutile imposée au facteur. J'ajoute que la tournée +de cet employé doit être des plus fatigantes, pour +peu qu'il soit corpulent, et même dangereuse par +des nuits de tempête. S'ils tiennent absolument à +suspendre leur boîte à un arbre, pourquoi ne pas +l'attacher aux branches basses, au lieu de choisir +les branches les plus élevées? Mais il est possible +que j'émette un jugement téméraire sur ce pays, +continua-t-il, une nouvelle idée se présentant à lui. +Il est probable que les Allemands, qui nous devancent +en beaucoup de points, ont perfectionné le +service des pigeons voyageurs. Mais, même en ce +cas, je ne peux m'empêcher de remarquer qu'il +eût été plus simple, pendant qu'ils y étaient, de +dresser les oiseaux à déposer leurs messages plus +près de la terre. Ce doit être un travail pénible, +même pour un Allemand adulte de force moyenne, +de retirer son courrier de ces boîtes.</p> + +<p>Je suivis son regard à travers la portière et lui +dis:</p> + +<p>—Ce ne sont pas des boîtes aux lettres, ce sont +des nids. Il faut que vous pénétriez cette nation. +L'Allemand aime les oiseaux, mais il n'aime que +les oiseaux soigneux. Un oiseau abandonné à lui-même +construit son nid n'importe où. Le nid n'est +pas un bel objet, suivant la conception allemande +du beau. On n'y trouve pas trace de peinture, pas +trace de décoration, pas même un drapeau. Une +fois qu'il l'a terminé, l'oiseau recommence à aller +et venir et laisse tomber sur les pelouses des brindilles, +des tronçons de vers, une foule de choses. Il +est inconvenant. Il fait la cour à sa femme ou se +chamaille avec elle, il donne la becquée à ses petits, +et tout cela en public. Le propriétaire allemand en +est choqué. Il dit à l'oiseau: «Je t'affectionne +pour beaucoup de raisons. J'aime te voir, j'aime +t'entendre chanter, mais je n'aime pas tes manières. +Prends cette petite boîte, mets-y toutes tes petites +affaires, pour que je ne les voie pas. Sors-en, lorsque +l'envie te prendra de chanter, mais vis-y ta vie +intime. Reste dans ta boîte, et surtout ne salis pas +le jardin.»</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>En Allemagne on respire l'amour de l'ordre en +même temps que l'air; en Allemagne les bébés +battent la mesure avec leur hochet, et l'oiseau allemand +en est arrivé à être fier de sa boîte, et à +mépriser les quelques incivilisés qui continuent à +construire leurs nids sur les branches et dans les +haies. Dans la suite des temps, on peut en être sûr, +chaque oiseau allemand aura sa place marquée +dans les concerts d'oiseaux. Le chant confus et irrégulier +de la gent emplumée doit, on le sent, irriter +au plus haut point l'esprit si précis des Allemands, +il manque de méthode; l'Allemand, amoureux +de musique, y mettra de l'ordre. Quelque +oiseau de forte taille et de belle prestance sera +dressé à tenir le rôle de chef d'orchestre. Pour +qu'ils ne gâchent plus le meilleur de leur talent +dans un bois à quatre heures du matin, il les fera +chanter dans un Biergarten, accompagnés d'un +piano. Telle est la tournure que prendront les +choses.</p> + +<p>L'Allemand aime la nature, mais sa conception +de la nature est artificielle et symétrique. Il s'intéresse +beaucoup à son jardin; il plante sept rosiers +du côté nord, sept du côté sud, et s'ils n'atteignent +pas tous la même hauteur et n'ont pas tous +la même silhouette, il en perd le sommeil. Chaque +fleur, il l'attache après un bâton. Cela nuit à la +beauté de la plante, mais il a, par contre, la satisfaction +de savoir qu'elle est là et qu'elle se conduit +bien. Il a également un bassin revêtu de zinc; une +fois par semaine il le retire, l'emporte dans sa cuisine +et le récure. Il place un chien de faïence au +centre géométrique de la pelouse, qui souvent ne +dépasse pas la largeur d'une nappe et est généralement +entourée d'arceaux. Les Allemands adorent +les chiens, mais en général ils les préfèrent en +faïence. Le chien de faïence ne creuse pas de trous +dans les parterres pour y enterrer des os, ni ne +disperse les fleurs à tous les vents avec ses pattes +de derrière. Au point de vue allemand, c'est le +chien idéal. Il ne s'enfuit pas de l'endroit où on +le pose, et on ne le rencontre pas en des lieux où +sa présence est gênante. On peut le choisir parfait +en tous points, d'après les derniers engouements +de l'exposition canine; ou bien on peut suivre sa +propre fantaisie et avoir quelque chose d'unique; +on n'est pas, comme avec les autres chiens, limité +dans son choix par les rigueurs de l'hérédité. En +faïence on peut avoir un chien rose, un chien bleu. +Moyennant une petite augmentation on aura même +un chien à deux têtes.</p> + +<p>A date fixe, en automne, l'Allemand couche les +plantes de son jardin et les couvre d'une natte. A +date fixe, au printemps, il les découvre et les +redresse. Si d'aventure l'automne était exceptionnellement +doux ou le printemps exceptionnellement +sévère, tant pis pour les malheureux végétaux. +Aucun véritable Allemand ne songerait à +sacrifier la pureté d'un rite aux fantaisies incontrôlées +des saisons; incapable de régler le temps, +il l'ignore.</p> + +<p>Aux autres arbres notre Allemand préfère le +peuplier. Certaines nations moins disciplinées +pourront chanter les beautés du chêne rugueux, du +marronnier ombrageux, de l'orme ondulant sous la +brise. Ces arbres capricieux et volontaires choquent +les yeux allemands. Le peuplier pousse où on l'a +planté et comme on l'a planté. Il n'a aucune idée +originale ou inconvenante. Ce n'est pas lui qui +songerait à étaler des rameaux d'ombre, autour +d'un tronc tourmenté. Il pousse simplement droit, +tout droit, comme doit pousser un arbre allemand. +Les Allemands déracineront peu à peu les autres +arbres pour les remplacer par des peupliers.</p> + +<p>L'Allemand aime la campagne, mais, comme +disait la dame qui avait vu un sauvage, «il la préfère +plus habillée». Il aime à se promener dans +les bois... vers un restaurant; mais le sentier doit +être bordé d'un caniveau en briques pour l'écoulement +régulier des eaux et, tous les quinze mètres +environ, posséder un banc sur lequel le promeneur +pourra se reposer et s'éponger le front; car l'Allemand +ne songe pas plus à s'asseoir sur l'herbe +qu'un évêque anglican ne songerait à dévaler en +dégringolade une pente abrupte. Il aimera contempler +du sommet d'un mont la nature, mais il veut, +sur ce sommet, une table panoramique qui lui +expliquera ce qu'il voit et une autre table avec un +banc où s'asseoir pour un frugal repas, «belegte +Semmel» et bière, dont il a eu la précaution de se +munir au départ. Si en outre il est assez heureux +pour apercevoir, accroché à un arbre, un arrêté de +police lui interdisant de faire ceci ou cela, il éprouvera +une sensation particulière de confort et de +sécurité.</p> + +<p>L'Allemand n'est pas ennemi d'un paysage sauvage, +pourvu que ce paysage ne soit pas sauvage +par trop. S'il le considère comme tel, il s'efforcera +de le dompter. Je me rappelle, proche de Dresde, +une vallée étroite et pittoresque, conduisant vers +l'Elbe. Les lacets de la route y suivent un torrent +qui, entre des rives ombreuses écume et bondit +parmi les galets et les rocs pendant environ un +kilomètre. Je le suivais enchanté, lorsque, à un +tournant, je me trouvai face à face avec une équipe +d'ouvriers occupés à mettre de l'ordre dans cette +vallée et à donner au cours d'eau un aspect +respectable. Ils enlevaient soigneusement toutes +les pierres qui l'obstruaient. Ils cimentaient +les rives; ils arrachaient ou taillaient les buissons +et les arbres qui dépassaient les bords, +les vignes vierges et les plantes grimpantes. Un peu +plus loin le travail était déjà au point et je contemplai +ce que doit être une vallée d'après les +idées allemandes. L'eau, massée maintenant en un +courant large et noble, coulait dans un lit aplani +et sablonneux entre deux murs couronnés d'une +crête imposante. Tous les cent mètres elle descendait +gentiment trois marches en bois. Sur chaque +rive une petite étendue de terrain avait été défrichée +et à intervalles réguliers on y avait planté des +peupliers. Chaque arbrisseau était protégé par un +treillage d'osier et soutenu par une baguette de +fer. Le conseil municipal espère dans la suite des +temps «finir» la vallée d'un bout à l'autre et en +faire une promenade digne de l'amateur pointilleux +d'une nature à l'allemande. On y trouvera un +banc tous les cinquante mètres, un arrêté de police +tous les cent et un restaurant tous les cinq cents.</p> + +<p>Et voilà ce qu'ils font depuis le Memel jusqu'au +Rhin: mettre en ordre leur pays. Je me souviens +parfaitement du Wehrtal. Ce fut jadis la vallée la +plus romanesque qu'on pût trouver dans la Forêt +Noire. La dernière fois que je la descendis, j'y +rencontrai un campement d'une centaine d'Italiens: +ils étaient en plein travail, traçant à la petite Wehr +sauvage le chemin qu'elle devait suivre; ils embriquetaient +les rives, ils faisaient sauter les rochers, +lui fabriquaient des marchés en ciment pour qu'elle +voyageât avec décence et sobriété.</p> + +<p>Car en Allemagne on ne badine pas avec la +nature indisciplinée, on ne lui permet pas de faire +ses quatre volontés. En Allemagne la nature est +arrivée à bien se conduire et à ne pas donner le +mauvais exemple aux enfants. Un poète allemand, +apercevant une chute d'eau, ne s'arrêterait pas, +comme le fit Southey devant celles de Lodore, pour +la décrire en des vers pleins d'allitérations,—il +s'empresserait d'avertir la police, et dès lors les +minutes de la belle chute seraient comptées.</p> + +<p>—Voyons, voyons, pourquoi tout ce bruit? +dirait aux eaux la voix sévère de l'autorité; vous +savez que nous ne pouvons pas tolérer cet état de +choses, descendez doucement. Où croyez-vous donc +être?</p> + +<p>Et le conseil municipal pourvoirait ces eaux de +tuyaux de zinc, de caniveaux de bois et d'un escalier +en colimaçon et leur montrerait comment descendre +raisonnablement, d'après l'idéal allemand.</p> + +<p>C'est un pays bien ordonné que l'Allemagne.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nous arrivâmes à Dresde le mercredi soir avec +l'intention d'y rester jusqu'au lundi.</p> + +<p>A certains points de vue Dresde est peut-être la +ville la plus agréable de l'Allemagne. Elle mérite +mieux qu'une visite hâtive. Ses musées, ses galeries, +ses palais, ses jardins, ses environs riches +de souvenirs historiques recèlent du plaisir pour +tout un hiver, mais ne font qu'ahurir si l'on n'y +reste qu'une semaine. Dresde n'a pas cette gaieté +de Paris ou de Vienne, dont on est si vite las; ses +attractions sont plus solidement allemandes et +plus durables. C'est la Mecque de la musique. +Pour cinq shillings à Dresde on se procure une +stalle à l'Opéra, mais on y gagne en même temps, +hélas! une aversion violente pour les représentations +d'opéras en Angleterre, en France et en +Amérique.</p> + +<p>La chronique scandaleuse s'occupe encore, de +nos jours, d'Auguste le Fort, «l'Homme aux +Péchés», comme l'appelait Carlyle, qui a affligé +l'Europe, dit-on, de plus d'un millier d'enfants. +On visite encore les châteaux où il emprisonnait +telle ou telle de ses maîtresses disgraciées; on parle +de l'une d'elles, qui mourut dans l'un d'eux après +quarante ans de captivité. Des châteaux mal famés +sont épars un peu partout dans les environs, +comme des squelettes sur un champ de bataille, +et la plupart des histoires que racontent les guides +sont telles que des «jeunes personnes» élevées en +Allemagne auraient avantage à ne pas les entendre. +Son portrait grandeur nature est accroché dans +le beau «Zwinger», construit d'abord pour servir +d'arène aux combats entre animaux sauvages, lorsque +le peuple fut las de voir ces combats sur la +place du Marché. C'était un homme aux sourcils +épais, à l'air franchement bestial, mais non sans +une pointe de culture et de goût, qualités qui souvent +laissent leur empreinte sur ces physionomies-là. +La Dresde moderne lui doit certainement beaucoup.</p> + +<p>Mais ce qui y frappe le plus les étrangers, ce +sont les tramways électriques. Ces véhicules +énormes filent à travers les rues à une vitesse de +dix à vingt kilomètres à l'heure, prenant les virages +à la manière des cochers irlandais. Tout le monde +s'en sert, sauf les officiers en uniforme, qui n'en ont +pas le droit. Les dames en toilette de soirée allant +au bal ou à l'Opéra, les garçons de livraison avec +paniers s'y trouvent côte à côte. Ils sont omnipotents +dans la rue et tout, bêtes ou gens, s'empresse +de se garer. Si on ne leur cède pas la place, et si +d'aventure on se retrouve vivant quand on a été +relevé, on est condamné, lorsqu'on revient à soi, +à payer une amende pour s'être mis sur leur chemin. +Cela apprend au public à s'en méfier.</p> + +<p>Une après-midi Harris avait fait une «balade» +en cavalier seul. Le soir pendant que nous étions +assis au Belvédère, écoutant la musique, il dit soudain, +sans raison apparente:</p> + +<p>—Ces Allemands n'ont aucun sens de l'humour.</p> + +<p>—Pourquoi dites-vous cela? demandai-je.</p> + +<p>—Parce que, cet après-midi, j'ai sauté sur un +de ces trams électriques. Voulant voir la ville, je +restai debout sur la petite plate-forme extérieure, +comment l'appelez-vous?</p> + +<p>—Le Stehplatz.</p> + +<p>—C'est cela, dit Harris. Vous savez à quel point +il vous secoue et comme il faut se méfier des tournants, +des arrêts et des départs!</p> + +<p>Je fis signe que oui. Il continua.</p> + +<p>—Nous étions à peu près une demi-douzaine +sur cette plate-forme; moi, naturellement, je manquais +d'expérience. Le tram démarra subitement, +cela me projeta en arrière. Je tombai sur un monsieur +corpulent qui se trouvait juste derrière moi. +Il ne se maintenait lui-même pas très ferme et, à +son tour, tomba en arrière, écrasant un gosse qui +portait une trompette dans une housse en feutre +vert. Aucun d'eux ne sourit, ni l'homme ni le +gamin à la trompette; ils se contentèrent de se +redresser, l'air renfrogné. J'allais m'excuser, mais +avant que j'aie pu dire un mot, le tram ralentit +pour une raison quelconque, et cela naturellement +me projeta en avant. J'allai buter dans un vieux +bonhomme à cheveux blancs qui me sembla être un +professeur. Eh bien, lui non plus ne sourit pas, +pas un de ses muscles ne broncha.</p> + +<p>—Peut-être, hasardai-je, pensait-il à autre +chose.</p> + +<p>—Cela n'est pas possible pour ce cas particulier, +répliqua Harris, car pendant ce voyage j'ai dû +tomber au moins trois fois sur chacun d'eux. Vous +voyez, expliqua-t-il, ils savaient à quel moment on +allait arriver à un tournant et dans quelle direction +ils devaient se pencher. Moi, comme étranger, +j'étais naturellement handicapé. La façon dont je +roulais et tanguais sur cette plate-forme, m'accrochant +désespérément tantôt à l'un, tantôt à l'autre, +devait être du plus haut comique. Je ne dis pas que +c'était d'un comique raffiné, mais il aurait diverti +n'importe qui. Ces Allemands ne semblaient pas y +trouver d'amusement; ils paraissaient inquiets. +Un homme, un petit homme se tenait adossé contre +le frein. Je tombai cinq fois sur lui,—j'ai compté. +On aurait pu s'attendre, à la cinquième, à le voir +éclater de rire; mais non: il eut simplement l'air +fatigué. C'est une race triste.</p> + +<p>George eut aussi son aventure. Il y avait proche +l'Altmarkt un magasin à la vitrine duquel étaient +exposés quelques coussins. Le véritable commerce +de la boutique était la verrerie et la porcelaine, +les coussins semblaient ne devoir être qu'un essai. +C'étaient de fort beaux coussins de satin, enjolivés +de broderies à la main. Nous passions souvent +devant cette vitrine et, chaque fois, George s'arrêtait +pour les admirer. Il disait que certainement +sa tante aimerait en posséder un.</p> + +<p>George s'est montré plein d'attention envers +cette tante depuis le début du voyage. Il lui a écrit +une longue lettre chaque jour, et de chaque ville +où nous nous arrêtions lui a envoyé un souvenir. +A mon avis il exagère, et plus d'une fois je le lui +ai dit. Sa tante va rencontrer d'autres tantes et +elles causeront; toute cette espèce en sera bouleversée +et en deviendra intraitable. Comme neveu +je m'oppose à cet état de trouble que George est +en train de créer. Mais il ne veut rien entendre.</p> + +<p>Voilà pourquoi il nous quitta le samedi après +le déjeuner, expliquant qu'il se rendait à ce magasin +afin d'acheter un coussin pour sa tante. Il dit +qu'il ne serait pas longtemps parti et il nous +engagea à l'attendre.</p> + +<p>Nous l'attendîmes un temps qui me sembla interminable. +Quand il nous revint, il avait les mains +vides et l'air ennuyé. Nous lui demandâmes ce +qu'il avait fait du coussin. Il nous dit qu'il n'en +avait pas acheté, qu'il avait changé d'avis; il ajouta +qu'au fond sa tante n'aurait pas tenu tellement à +ce coussin. Certainement il s'était passé quelque +chose de contrariant. Nous essayâmes de connaître +le fond de l'histoire, mais il ne se montra pas communicatif; +même, à notre vingtième question, il +finit par nous répondre sèchement.</p> + +<p>Cependant dans la soirée, comme nous étions en +tête à tête, il commença de lui-même:</p> + +<p>—Les Allemands sont quand même un peu +bizarres pour certaines choses.</p> + +<p>—Qu'est-il arrivé?</p> + +<p>—Je voulais donc un coussin...</p> + +<p>—Pour votre tante, remarquai-je.</p> + +<p>—Pourquoi pas? (Il commençait à se monter. +Je n'ai jamais connu homme si susceptible à propos +d'une tante.) Pourquoi n'enverrais-je pas un coussin +à ma tante?</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas, répliquai-je. Je n'y vois +pas d'objection, au contraire; je respecte vos sentiments.</p> + +<p>Il se calma et continua:</p> + +<p>—Il y en avait quatre à la devanture, vous vous +le rappelez bien. Tous quatre semblables, et chacun +marqué vingt marks en chiffres connus. Je n'ai +pas la prétention de parler couramment l'allemand, +mais avec un petit effort j'arrive généralement +à me faire comprendre et à saisir le sens de +ce que l'on me dit, pourvu qu'on ne mange pas les +mots. J'entre donc dans ce magasin. Une jeune fille +s'avance vers moi. Elle était jolie, elle avait l'air +sage, timide même: on ne se serait pas attendu +en la voyant à une telle chose. De ma vie je n'ai +été aussi surpris.</p> + +<p>—Surpris de quoi? demandai-je.</p> + +<p>George suppose toujours que vous connaissez la +fin de l'histoire dont il raconte le commencement; +c'est un genre déplaisant.</p> + +<p>—De ce qui arriva, expliqua-t-il, de ce que je +vous raconte. Elle se prit à sourire et me demanda +ce que je voulais. Je perçus cela parfaitement; +aucun doute ne pouvait surgir dans mon esprit. +Je déposai une pièce de vingt marks sur le comptoir +et dis:</p> + +<p>—Donnez-moi, s'il vous plaît, un coussin.</p> + +<p>Elle me regarda comme si je lui avait demandé +un édredon. Je pensai que peut-être elle n'avait +pas bien compris, de sorte que je lui répétai ma +demande d'une voix plus forte. Si je l'avais caressée +sous le menton, elle n'eût certes pu avoir un air +plus surpris ni plus indigné.</p> + +<p>Elle me déclara que je devais faire erreur.</p> + +<p>Je ne voulus pas commencer une longue conversation, +de peur de ne pouvoir la soutenir. Je lui +dis qu'il n'y avait pas erreur. Je lui montrai la +pièce de vingt marks, et lui répétai pour la troisième +fois que je voulais un coussin, «un coussin +de vingt marks.»</p> + +<p>Sur ces entrefaites s'avança une autre demoiselle, +plus âgée, et la première, qui paraissait bouleversée, +lui répéta ce que je venais de dire.</p> + +<p>L'autre estima que je n'avais pas l'air d'appartenir +à cette classe d'hommes qui pouvaient désirer +un coussin. Pour s'en assurer, elle me posa elle-même +la question:</p> + +<p>—Est-ce que vous avez dit que vous vouliez un +coussin?</p> + +<p>—Je l'ai dit trois fois, je vais le répéter: je +veux un coussin.</p> + +<p>Elle dit:</p> + +<p>—Eh bien, vous ne pouvez pas en avoir!</p> + +<p>Je sentais la colère monter. Si je n'avais pas +réellement tenu à cet objet, je serais sorti de la +boutique; mais les coussins étaient à la devanture +pour être vendus, évidemment. Je ne voyais pas +<i>pourquoi</i>, moi, je ne pourrais pas en obtenir un. +Je déclarai:</p> + +<p>—Et je veux en avoir un!</p> + +<p>C'est une phrase bien simple, mais je la dis avec +énergie. Une troisième demoiselle parut à ce +moment, je suppose que ces trois formaient tout le +personnel de la maison. Cette dernière était une +petite personne aux grands yeux brillants et pleins +de malice. En toute autre occasion j'aurais eu du +plaisir à la voir, mais son arrivée m'irrita. Je ne +voyais pas l'utilité de trois vendeuses pour conclure +cette affaire.</p> + +<p>Les deux premières expliquèrent le cas à la troisième +et avant qu'elles fussent à la moitié de leur +récit, la troisième commença à s'esclaffer. Elle me +paraissait d'un caractère à rire de tout. Ensuite +elles se prirent à bavarder comme des pies, toutes +les trois à la fois; et tous les dix mots elles me +regardaient; et plus elles me regardaient, plus la +troisième riait; et avant qu'elles eussent fini, elles +se tordaient toutes les trois, les petites idiotes; on +aurait pu me prendre pour un clown, en train de +donner une représentation.</p> + +<p>Quand elles furent suffisamment calmées pour se +mouvoir, la troisième vendeuse s'approcha de moi +en riant toujours. Elle me dit:</p> + +<p>—Si vous l'obtenez, vous en irez-vous?</p> + +<p>De prime abord, je ne compris pas très bien: +elle fut obligée de répéter:</p> + +<p>—Ce coussin, quand vous l'aurez, vous-en-irez-vous-tout-de-suite?</p> + +<p>Moi, je ne demandais que cela, et je le lui dis. +Mais j'ajoutai que je ne m'en irais pas sans. J'étais +résolu à obtenir un coussin, dussé-je passer toute +la nuit dans la boutique.</p> + +<p>Elle rejoignit les deux autres vendeuses, je crus +qu'elles allaient me chercher le coussin, et que le +marché allait être conclu. Au lieu de cela, arriva +la chose la plus incompréhensible. Ces deux se +mirent derrière la troisième (toutes les trois pouffant +de rire, Dieu seul sait pourquoi) et la poussèrent +vers moi. Elles la poussèrent tout contre +moi et alors, avant que je comprisse ce qui arrivait, +cette troisième posa ses mains sur mes épaules, +se mit sur la pointe des pieds et m'embrassa. +Après quoi, enfouissant sa figure dans son tablier, +elle s'en alla en courant, suivie par la deuxième +vendeuse. La première m'ouvrit la porte avec un +désir si évident de me voir partir que, dans ma +confusion, je m'en allai, laissant derrière moi les +vingt marks. Je n'ai pas d'objection à formuler +contre ce baiser, quoique je ne l'eusse pas désiré, +tandis que je désirais un coussin. Je ne tiens pas +à retourner à ce magasin. Mais je ne comprends +pas du tout cette conduite.</p> + +<p>Je lui dis:</p> + +<p>—Mais qu'avez-vous donc demandé?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Un coussin.</p> + +<p>—C'est ce que vous vouliez, je le sais. Ce que +je veux dire est: quel mot de la langue allemande +moderne avez-vous employé?</p> + +<p>Il me répondit:</p> + +<p>—Un Kuss.</p> + +<p>J'expliquai:</p> + +<p>—Vous n'avez pas le droit de vous plaindre. +Cela prête à confusion. Un «Kuss» semble vouloir +dire un coussin, mais il n'en est pas ainsi, cela +signifie baiser; tandis que «Kissen» signifie coussin. +Vous avez confondu les deux mots: vous +n'êtes pas le premier auquel cela arrive. Je ne +suis pas bon juge en la matière; mais vous aviez +demandé un baiser de vingt marks et, d'après votre +description de la jeune fille, on pourrait estimer +le prix raisonnable. En tout cas n'en parlons pas +à Harris. Si mes souvenirs sont bons, il a également +une tante.</p> + +<p>En quoi George fut de mon avis.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_HUITIEME" id="CHAPITRE_HUITIEME"></a>CHAPITRE HUITIÈME</h2> + +<p><i>Monsieur et Mlle Jones de Manchester. Les bienfaits +du cacao. Conseil à la société pour la conservation +de la paix. La fenêtre, argument +moyenâgeux. Le passe-temps favori des chrétiens. +Les litanies du guide. Comment réparer +les ravages du temps. George expérimente le +contenu d'un flacon. Le sort du buveur de bière +allemand. Harris et moi prenons la résolution de +faire une bonne action. Le modèle-type de la +statue. Harris et ses amis. Le paradis sans poivre. +Les femmes et les villes.</i></p> + + +<p>Nous nous étions mis en route pour Prague et +attendions dans le grand hall de la gare de +Dresde le moment où les employés omnipotents +nous permettraient l'accès du quai. George, qui +était allé au kiosque à journaux, revint vers nous, +une lueur malicieuse dans les yeux, et dit:</p> + +<p>—Je l'ai vu.</p> + +<p>—Vu quoi? demandai-je.</p> + +<p>Il était trop agité pour répondre intelligiblement.</p> + +<p>—Ils sont là, ils avancent vers vous, tous les +deux. Vous allez les voir vous-mêmes dans une +minute! Je ne plaisante pas! C'est exactement ça.</p> + +<p>Comme d'habitude en cette saison, les journaux +avaient fait paraître quelques articles plus ou +moins sérieux sur le serpent de mer; et je croyais +que ce qu'il nous disait s'y rapportait. Un moment +de réflexion me fit comprendre que cette chose +était impossible, vu que nous nous trouvions en +plein centre de l'Europe, à cinq cents lieues des +côtes. Avant que j'eusse pu lui poser toute autre +question, il me saisit le bras:</p> + +<p>—Regardez! dit-il, est-ce que j'exagère?</p> + +<p>Je tournai la tête et vis ce que peu de mes compatriotes +ont eu l'occasion de voir: l'Anglais +voyageur d'après la conception continentale, +accompagné de sa fille. Ils s'avançaient vers nous, +en chair et en os, vivants et palpables, à moins que +ce n'ait été un rêve. C'était le «Milord» et la +«Miss» anglais, tels que depuis des générations +on les caricature dans la presse comique et sur la +scène continentale. Ils étaient parfaits en tous +points. L'homme était grand et maigre, avec des +cheveux couleur de sable, un nez énorme, de longs +favoris. Il portait un vêtement de teinte indécise +et un long manteau clair lui tombait jusqu'aux +talons. Son casque blanc était orné d'un voile vert; +il portait une paire de jumelles en bandoulière et +tenait dans sa main, gantée de beurre frais, un +alpenstock légèrement plus grand que lui. Sa fille +était longue et anguleuse. Je ne puis décrire son +costume: mon regretté grand-père aurait pu +mener cette tâche à bien; il devait être plus familiarisé +avec cette mode. Je ne puis que dire qu'elle +me sembla inutilement court-vêtue, exhibant une +paire de chevilles (si je puis me permettre de mentionner +ce détail) qui, au point de vue artistique, +demandaient plutôt à être cachées. Son chapeau me +rappelait Mrs Hemans; je ne sais pas trop pourquoi. +Elle portait des mitaines, un pince-nez et +des bottines lacées sur le côté—on les appelait +«prunella» dans le commerce. Elle aussi tenait +un alpenstock, malgré l'absence totale de montagnes +à cent kilomètres à la ronde, et un sac plat +maintenu à la taille par une courroie. Les dents +lui sortaient de la bouche comme à un lapin, et +sa silhouette était celle d'un traversin sur des +échasses.</p> + +<p>Harris se précipita sur son kodak et naturellement +ne le trouva pas; il ne le trouve jamais +quand il en a besoin. Lorsque nous voyons Harris +se démener comme un possédé et criant: «Que +diable ai-je fait de mon kodak, est-ce que l'un de +vous se rappelle ce que j'en ai fait?» c'est que +pour la première fois de la journée il a aperçu une +chose digne d'être photographiée. Plus tard, il se +souvient de l'avoir mis dans sa valise.</p> + +<p>Ils ne se contentèrent pas de la simple apparence; +ils jouèrent leur rôle jusqu'au bout. Ils +avançaient en regardant à chaque pas à droite et à +gauche. Le gentleman tenait à la main un Baedeker +ouvert, la lady portait un manuel de conversation; +ils parlaient un allemand que personne ne +pouvait comprendre et un français qu'eux-mêmes +ils n'auraient pu traduire. Le monsieur touchait de +son alpenstock les employés pour attirer leur attention, +tandis que la dame se détournait violemment +à la vue d'une affiche-réclame de cacao, en +s'écriant: «Shocking!»</p> + +<p>Vraiment, elle était excusable. On remarque, +même dans la chaste Angleterre, que, d'après l'auteur +de l'affiche, une femme qui boit du cacao n'a +que bien peu d'autres besoins terrestres: il lui +suffit d'environ un mètre de mousseline. Sur le continent +cette même femme, autant que j'ai pu en +juger, est à l'abri de tous les autres besoins de la +vie. Non seulement, selon le fabricant, le cacao doit +tenir lieu d'aliments et de boisson, mais encore de +vêture. Ceci dit entre parenthèses.</p> + +<p>Naturellement ils devinrent le point de mire de +tous les regards. Ayant eu l'occasion de leur rendre +un léger service, j'eus l'avantage de cinq minutes +de conversation avec eux. Ils furent très aimables. +Le gentleman me déclara se nommer Jones, et venir +de Manchester, mais il me parut ne savoir ni de +quel quartier de Manchester il venait, ni où cette +ville se trouvait. Je lui demandai où il allait, mais +il me sembla l'ignorer. Il me dit que cela dépendait. +Je lui demandai s'il ne trouvait pas l'alpenstock +un objet encombrant pour se promener à travers +une ville populeuse; il admit qu'en effet l'alpenstock +devenait parfois embarrassant. Je lui +demandai si sa voilette ne le gênait pas pour voir. +Mais il nous expliqua qu'il ne la baissait que +lorsque les mouches devenaient gênantes. Je +demandai à la miss si elle s'était aperçue de la +fraîcheur du vent; elle me dit qu'elle l'avait trouvé +spécialement froid aux coins de rue. Je n'ai pas +posé ces questions les unes après les autres, comme +je l'ai relaté ici; je les mêlais à la conversation +générale, et nous nous séparâmes bons amis.</p> + +<p>J'ai beaucoup réfléchi à cette apparition et suis +arrivé à une conclusion bien définie. Un monsieur, +que je rencontrai plus tard à Francfort et auquel +je fis la description du couple, m'affirma l'avoir +lui-même rencontré à Paris, trois semaines après +l'affaire de Fachoda. Tandis qu'un voyageur de +commerce pour quelque aciérie anglaise, que +j'avais rencontré à Strasbourg, se rappelle les avoir +vus à Berlin, au moment de la surexcitation causée +par la question du Transvaal. J'en conclus que +c'étaient des acteurs sans travail, engagés spécialement +dans l'intérêt de la paix internationale. Le +ministère français des Affaires Etrangères, désireux +de faire tomber la colère de la populace parisienne +qui réclamait la guerre avec l'Angleterre, embaucha +ce couple admirable pour qu'il circulât dans +la capitale. On ne peut pas à la fois rire et vouloir +tuer. La nation française contempla ce spécimen +de citoyen anglais, elle y vit non pas une caricature, +mais une réalité palpable et son indignation +sombra dans le fou rire. Le succès de ce stratagème +amena plus tard le couple à offrir ses services au +gouvernement allemand: on sait l'heureux résultat +qui couronna ses efforts.</p> + +<p>Notre propre gouvernement pourrait lui-même +profiter de la leçon. On pourrait parfaitement tenir +à la disposition de Downing Street quelques petits +Français bien gras, qu'à l'occasion l'on enverrait à +travers le pays, avec la consigne de hausser les +épaules et de manger des sandwiches aux grenouilles; +ou bien on pourrait réquisitionner une +bande d'Allemands mal soignés et mal peignés, +dans le simple but de les faire se promener, en +fumant de longues pipes et en disant «So». Le +public rirait et s'écrierait: «La guerre avec ceux-là? +Non, ce serait trop bête!» Si le gouvernement +n'accepte pas ma proposition, j'en recommande les +grandes lignes à la société pour le maintien de la +paix.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nous fûmes amenés à allonger quelque peu notre +séjour à Prague. Prague est une des villes les plus +intéressantes d'Europe. Ses pierres sont saturées +d'histoires et de romances; tous ses environs ont +servi de champs de bataille. C'est dans cette ville +que fut conçue la Réforme et que se trama la +guerre de Trente ans. Mais il n'y aurait pas eu à +Prague la moitié des troubles qui y ont éclaté, si +ses fenêtres avaient été moins larges et moins tentantes. +Le fait initial de la première de ces catastrophes +fameuses consista à jeter les sept conseillers +catholiques de la fenêtre du Rathhaus sur les +piques des Hussites. Plus tard on donna le signal +de la deuxième en jetant les conseillers impériaux +par les fenêtres de la vieille Burg, dans le Hradschin. +Ce fut la deuxième «défenestration» de +Prague. Depuis on a résolu à Prague d'autres questions +importantes. L'issue pacifique de ces réunions +fait conjecturer qu'elles eurent lieu dans des caves. +On a d'ailleurs bien la sensation que la fenêtre a +toujours joué, en tant qu'argument, le rôle de tentateur +chez l'enfant de Bohême.</p> + +<p>On peut admirer dans la Teynkirche la chaire +vermoulue où Jean Huss prêcha. On entend aujourd'hui +la voix d'un prêtre papiste s'élever du même +endroit, tandis qu'un grossier bloc de pierre, à moitié +caché par du lierre, commémore au loin, à +Constance, l'emplacement où Huss et Jérôme expirèrent +en proie aux flammes du bûcher. L'histoire +est coutumière de semblables ironies. Dans cette +Teynkirche se trouve enterré Tycho Brahé, l'astronome +qui commit l'erreur banale de croire que la +terre, avec ses mille et une croyances et son unique +humanité, était le centre de l'univers, mais qui, +d'autre part, observa les étoiles avec clairvoyance.</p> + +<p>Quoiqu'elles soient bordées de palais, les avenues +de Prague sont sales. Ziska l'Aveugle a dû souvent +les traverser en hâte. Le clairvoyant Wallenstein a +habité cette ville. Ils l'ont surnommé «le Héros»; +la ville est particulièrement fière de l'avoir eu +comme citoyen. Dans son palais lugubre de la place +Waldstein, on montre comme un lieu sacré la petite +pièce où il faisait ses dévotions, et, ma parole, on +a l'air ici de croire qu'il possédait réellement une +âme.</p> + +<p>Ces chemins raides et tortueux doivent avoir +résonné bien souvent sous les pas des légions de +Sigismond ou de Maximilien. Tantôt les Saxons, +tantôt les Bavarois et puis les Français; tantôt les +saints de Gustave-Adolphe, puis les soldats-machines +de Frédéric le Grand, tous ont voulu +forcer ces portes et ont combattu sur ces ponts.</p> + +<p>Les juifs ont toujours donné à Prague une physionomie +particulière. Il leur est arrivé de porter +assistance aux chrétiens dans leur occupation favorite, +qui consistait à s'entre-tuer, et cette grande oriflamme +suspendue sous la voûte de l'Altneuschule +atteste le courage avec lequel ils aidèrent Ferdinand +le Catholique à résister aux protestants suédois. +Le ghetto de Prague fut un des premiers établis +en Europe. Les juifs de Prague ont fait leurs +dévotions depuis huit cents ans dans une minuscule +synagogue qui existe toujours; du dehors les +femmes pleines de ferveur assistent aux offices, +l'oreille collée à des ouvertures spécialement aménagées +pour elles dans les murs épais. Le cimetière +juif avoisinant, «Bethchajim», ou la +«Maison de la vie», a l'air de vouloir déborder +de sépulcres. Pendant des siècles on a, selon la loi, +enterré là, et nulle part ailleurs, les os d'Israël. +Les pierres tombales s'y culbutent comme renversées +par quelque lutte macabre de leurs hôtes souterrains.</p> + +<p>Il y a longtemps que les murs du ghetto ont été +nivelés, mais les juifs de Prague tiennent toujours +à leurs ruelles fétides, qu'on est d'ailleurs en train +de remplacer par de belles rues neuves qui promettent +de faire de ce quartier la plus belle partie +de la ville.</p> + +<p>On nous avait conseillé à Dresde de ne pas parler +allemand à Prague. La Bohême est en proie depuis +des années à une haine de race entre la minorité +germanique et la majorité tchèque; être pris pour +un Allemand dans certaines rues de Prague peut +causer des désagréments à celui qui n'a plus +l'entraînement voulu pour soutenir une course de +fond. Nous parlâmes cependant allemand dans certaines +rues de Prague,—il fallait le parler ou +rester muet. Le dialecte tchèque est très ancien, +dit-on, et celui qui le parle fait montre d'une culture +scientifique très haute. Son alphabet se compose +de quarante-deux lettres, qui évoquent chez +l'étranger l'image des caractères chinois. Ce n'est +pas une langue qu'on puisse apprendre rapidement. +Nous décidâmes qu'en nous en tenant à l'allemand +notre santé courrait moins de risque: en +effet il ne nous arriva rien de fâcheux. Je ne puis +l'expliquer que de la manière suivante: l'habitant +de Prague est fort astucieux; une légère trace +d'accent, quelque insignifiante incorrection grammaticale +a pu se glisser dans notre allemand, lui +révélant le fait que, malgré toutes les apparences +contraires, nous n'étions pas des Allemands pur +sang. Je ne veux pas l'affirmer; je l'avance comme +une possibilité.</p> + +<p>Pour éviter cependant tout danger inutile, nous +visitâmes la ville avec un guide. Je n'ai jamais +rencontré de guide accompli. Celui-là avait deux +défauts bien marqués. Son anglais était des plus +imparfaits. En réalité ce n'était pas du tout de +l'anglais. J'ignore comment on aurait pu appeler +son baragouin. Ce n'était pas entièrement sa faute; +il avait appris l'anglais avec une dame écossaise. +Je comprends assez bien l'écossais, ce qui est +nécessaire si l'on tient à être au courant de la littérature +anglaise moderne,—mais de là à saisir +un patois écossais prononcé avec un accent slave +et assaisonné de-ci de-là d'inflexions allemandes...! +On avait du mal pendant la première heure passée +en sa compagnie à se débarrasser de l'impression +que cet homme étouffait. Nous nous attendions à +chaque instant à le voir expirer entre nos mains. +Nous nous habituâmes à lui au cours de la matinée +et nous pûmes arriver à réprimer notre premier +mouvement, qui était de l'étendre sur le dos et de +lui arracher ses vêtements chaque fois qu'il ouvrait +la bouche. Nous arrivâmes plus tard à comprendre +une partie de ce qu'il disait et ceci nous permit +de découvrir son deuxième défaut.</p> + +<p>Il avait inventé depuis peu, à ce qu'il paraît, une +lotion pour faire repousser les cheveux et obtenu +qu'un pharmacien de l'endroit acceptât de la lancer +et de lui faire de la réclame. Aussi s'efforçait-il, +les trois quarts du temps, de nous vanter, non +pas les beautés de Prague, mais les bienfaits +que vaudrait à l'humanité son liquide. Il avait pris +pour de la sympathie envers sa misérable lotion +l'assentiment conventionnel que nous donnions à +son éloquence enthousiaste (nous croyions qu'il +nous développait ses idées sur l'architecture).</p> + +<p>De telle sorte qu'il nous fut impossible de le +ramener à tout autre sujet. Il traitait les palais +en ruines et les églises branlantes en quantités +négligeables, tout au plus bonnes à flatter le goût +dépravé d'un décadent. Il avait l'air de croire que +son devoir ne consistait pas à nous faire méditer +sur les ravages du temps, mais plutôt sur les +moyens de les réparer. Que nous importaient des +héros aux têtes cassées ou des saints chauves? +Vivait-on parmi les vivants ou parmi les morts? +et, plutôt qu'à ceux-ci, ne devrions-nous pas être +attentifs à ces jeunes filles et jeunes gens qu'un +usage rationnel du «kophkeo» avait lotis (tout au +moins sur l'étiquette) de nattes interminables ou +d'épaisses moustaches?</p> + +<p>Dans son cerveau, inconsciemment, il avait divisé +le monde en deux catégories. Le Passé (avant +l'usage): des gens peu intéressants, à l'air maladif +et désagréable. L'Avenir (après usage): un choix +de gens gras, joviaux, à physionomie avenante. Et +tout ceci le rendait incapable de nous guider utilement +à travers les vestiges du moyen âge.</p> + +<p>Chacun de nous reçut à l'hôtel une bouteille de +son produit. Au début de notre conversation, nous +en avions tous, paraît-il, demandé avec véhémence. +Je ne peux personnellement ni louer ni condamner +cette drogue. Une longue suite de déceptions antérieures +m'a découragé, sans parler d'une odeur +tenace de paraffine qui, si légère soit-elle, vous +attire des remarques désobligeantes. Depuis, je +n'essaie même plus d'échantillons.</p> + +<p>Je donnai ma bouteille à George. Il me l'avait +demandée pour l'envoyer à un monsieur à Leeds. +J'appris plus tard que Harris lui avait également +cédé son flacon pour l'envoyer au même destinataire.</p> + +<p>Un léger relent d'oignon ne nous quitta plus, +à dater de notre départ de Prague. George l'a +remarqué lui-même. Il l'attribuait à l'emploi exagéré +de la ciboulette dans la cuisine européenne.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>C'est à Prague que Harris et moi eûmes l'occasion +de témoigner à George toute notre amitié. +Nous avions remarqué qu'il commençait à avoir +pour la bière de Pilsen un amour immodéré. Cette +bière allemande est une boisson traîtresse, spécialement +par temps chaud. Elle ne vous monte pas à +la tête, mais elle vous épaissit vite la taille. En +arrivant en Allemagne, je me tiens toujours le discours +suivant: «Allons! je ne boirai pas de bière +allemande. Du vin blanc du pays avec un peu de +soda; de temps en temps peut-être un verre d'Ems +ou d'eau carbonatée. Mais de bière, jamais, ou presque +jamais.»</p> + +<p>Cette résolution est bonne, je la recommande à +tous les voyageurs. Comme je voudrais être capable +de m'y tenir!</p> + +<p>George refusa, malgré mes supplications, de se +limiter si péniblement. Il dit que la bière allemande +est salubre, pourvu qu'on en use avec modération.</p> + +<p>—Un bock le matin, dit George, un verre le +soir, ou même deux. Cela ne fait de mal à personne.</p> + +<p>Il avait probablement raison. Harris et moi ne +nous alarmâmes que lorsqu'il prit les bocks par +demi-douzaines.</p> + +<p>—Nous devrions faire quelque chose pour l'arrêter, +dit Harris; cela devient inquiétant.</p> + +<p>—C'est héréditaire, à ce qu'il dit; il paraît que +sa famille a toujours eu soif.</p> + +<p>—Il y a l'eau d'Apollinaris additionnée de +quelques gouttes de jus de citron, elle n'entraîne, +je crois, aucun danger. Ce qui me donne à réfléchir, +c'est son embonpoint naissant. Il va perdre +toute élégance.</p> + +<p>Nous en causâmes longuement et dressâmes nos +plans; la Providence nous aida. Une nouvelle statue +venait d'être achevée, destinée à l'embellissement +de la ville. Je ne me souviens pas en l'honneur +de qui on l'érigeait. Je ne m'en rappelle que +les grandes lignes; c'était la statue conventionnelle, +représentant le monsieur conventionnel, à la +raide allure conventionnelle, sur le cheval conventionnel, +ce cheval qu'on voit toujours dressé sur +ses pattes de derrière et réservant ses pattes de +devant pour battre la mesure. Mais, examiné de +plus près, ce groupe ne laissait pas que d'être assez +original. Au lieu du bâton ou de l'épée qu'on voit +partout, l'homme tenait à bras tendu son chapeau +à plumes; et le cheval, au lieu de se terminer par +une cascade, avait, en guise de queue, un simple +moignon qui ne semblait pas d'accord avec sa +fougue imposante. On avait l'impression qu'un +cheval muni d'une queue si rudimentaire ne se +serait pas cabré de la sorte.</p> + +<p>On l'avait transporté, mais non pas définitivement, +dans un petit square, près du bout de la +Karlsbrücke. Les autorités municipales avaient +décidé fort intelligemment, avant de lui choisir une +place définitive, de voir par expérience en quel +endroit la statue ferait le meilleur effet. Pour cela +elles en avaient fait exécuter trois copies, sommaires,—à +la vérité, de simples silhouettes en +bois,—mais qui à distance produisaient l'effet +voulu. On avait placé l'une d'elles près de la Franz-Josephbrücke, +une deuxième dans l'espace libre +derrière le théâtre et la troisième au centre du +Wenzelsplatz.</p> + +<p>—Si George n'en sait rien, me dit Harris (nous +nous promenions de notre côté depuis une heure, +George étant resté à l'hôtel pour écrire à sa tante), +s'il n'a pas remarqué ces statues, eh bien, nous +pourrons le rendre meilleur et plus svelte; et cette +bonne action nous la commettrons ce soir même.</p> + +<p>Nous tâtâmes le terrain pendant le dîner et, +voyant que George n'était pas au courant, nous +l'emmenâmes à la promenade et le conduisîmes +par des détours à l'endroit où se trouvait l'original +de la statue. George ne voulait qu'y jeter un +coup d'œil et poursuivre sa route, comme il fait +d'habitude en pareil cas; mais nous le contraignîmes +à un examen plus consciencieux. Quatre +fois nous lui fîmes faire le tour du monument; il +fallut qu'il le regardât sous toutes ses faces. Je +suppose que notre insistance l'ennuyait; mais nous +voulions qu'il emportât de là une impression durable. +Nous lui fîmes la biographie du cavalier, lui +révélâmes le nom de l'artiste, lui indiquâmes le +poids de la statue et sa hauteur. Nous saturâmes +son cerveau de cette statue. Et lorsque nous lui +rendîmes enfin sa liberté, ses connaissances sur la +statue l'emportaient sur tout le reste de son savoir. +Nous l'obsédâmes de cette statue et ne le lâchâmes +qu'à la condition que nous y reviendrions le lendemain +matin pour la mieux voir à la faveur d'un +meilleur éclairage; nous insistâmes pour qu'il en +notât sur son carnet l'emplacement.</p> + +<p>Puis nous l'accompagnâmes à sa brasserie favorite, +et là lui contâmes l'histoire de gens qui +s'étaient brusquement adonnés à la bière allemande +et à qui elle avait été funeste: les uns +envahis d'idées homicides, d'autres enlevés à la +fleur de l'âge, d'autres obligés d'abdiquer leurs +plus chères ambitions sentimentales.</p> + +<p>Il était dix heures, quand nous nous mîmes en +route pour rentrer à l'hôtel. Des nuages épais voilaient +la lune par instants. Harris dit:</p> + +<p>—Ne prenons pas le chemin par où nous sommes +venus. Rentrons par les quais. C'est merveilleux +au clair de lune!</p> + +<p>Chemin faisant, il conta la triste histoire d'un +homme qu'il avait connu et qui se trouvait présentement +dans un asile, section des gâteux inoffensifs. +Cette histoire, confessa-t-il, lui revenait en +mémoire, parce que cette nuit-ci lui rappelait tout +à fait celle où il s'était promené avec ce malheureux +pour la dernière fois. Ils descendaient lentement +les quais de la Tamise, quand cet homme +l'effraya en affirmant voir de ses yeux, au coin de +Westminster Bridge, la statue du duc de Wellington +qui, comme chacun sait, se trouve à Piccadilly.</p> + +<p>C'est à ce moment même que nous arrivâmes en +vue de la première des effigies de bois. Elle occupait +le centre d'un petit square entouré de grilles, +à peu de distance de nous, de l'autre côté de la +rue. George s'arrêta net.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? dis-je. Un petit étourdissement?</p> + +<p>—Oui, en effet. Reposons-nous une minute.</p> + +<p>Il resta cloué sur place, les yeux fixés sur l'objet. +Il dit, parlant d'une manière un peu haletante:</p> + +<p>—Pour revenir aux statues, ce qui me frappe, +c'est de constater combien une statue ressemble à +une autre statue.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Harris dit:</p> + +<p>—Je ne suis pas de votre avis. Les tableaux, si +vous voulez. Beaucoup se ressemblent. Quant aux +statues, elles ont toujours des détails caractéristiques. +Prenez par exemple celle que nous avons vue +à la fin de cette après-midi. Elle représentait un +homme à cheval. Il existe d'autres statues équestres +à Prague: aucune ne ressemble à celle-là.</p> + +<p>—Que si, dit Georges. Elles sont toutes pareilles. +C'est toujours le même homme sur le même cheval. +Elles sont pareilles. C'est stupide de dire qu'elles +diffèrent.</p> + +<p>Il semblait irrité contre Harris.</p> + +<p>—Comment vous êtes-vous forgé cette opinion? +demandai-je.</p> + +<p>—Comment je me la suis forgée? Mais regardez +donc cet objet maudit, là, en face!</p> + +<p>—Quel objet maudit?</p> + +<p>—Celui-là. Regardez-le donc! Voilà bien ce +même cheval avec une moitié de queue, et cabré; +le même homme, tête nue; le même...</p> + +<p>Harris objecta:</p> + +<p>—Vous voulez parler de la statue que nous +avons vue au Ringplatz!</p> + +<p>—Non, pas le moins du monde, répliqua +George, je veux parler de cette statue-ci, en face de +nous.</p> + +<p>—Quelle statue? s'étonna Harris.</p> + +<p>George regarda Harris, mais Harris est un +homme qui, avec un peu d'entraînement, eût fait +un excellent acteur. Sa figure n'exprimait que de +l'anxiété, mélangée d'une tristesse amicale. Puis +George tourna son regard vers moi. Je m'efforçai +de copier la physionomie de Harris, y ajoutant de +mon propre chef une légère pointe de reproche.</p> + +<p>—Faut-il vous chercher une voiture? dis-je à +George de ma voix la plus compatissante, j'y vole.</p> + +<p>—Que diable voulez-vous que je fasse d'une +voiture, répondit-il vexé, on dirait que vous êtes +incapable de comprendre une plaisanterie! c'est +comme si l'on sortait avec une paire de sacrées +vieilles femmes.</p> + +<p>Ce disant, il se mit à traverser le pont, nous laissant +derrière lui.</p> + +<p>—Je suis bien heureux de voir que vous nous +faisiez une farce, dit Harris, quand nous le rejoignîmes. +J'ai connu un cas de ramollissement cérébral +qui commença...</p> + +<p>—Vous êtes un fieffé crétin! dit George, coupant +court; vous savez trop d'histoires.</p> + +<p>Il devenait tout à fait désagréable.</p> + +<p>Nous l'amenâmes vers le théâtre, en passant par +les quais. Nous lui dîmes que c'était le chemin +le plus court, ce qui, du reste, était la vérité. C'était +là, dans l'espace vide derrière le théâtre, que se +trouvait la deuxième de ces apparitions en bois, +George la regarda et s'arrêta de nouveau.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? dit aimablement Harris. Vous +n'êtes pas malade, hein?</p> + +<p>—Je ne crois pas que ce chemin soit le plus +court, dit George.</p> + +<p>—Je vous assure que si, persista Harris.</p> + +<p>—Eh bien, moi, je vais prendre l'autre.</p> + +<p>Il s'y dirigea, et nous le suivîmes comme avant.</p> + +<p>Tout en descendant la Ferdinandstrasse, Harris +et moi, nous nous entretenions d'asiles privés d'aliénés, +lesquels, assura Harris, n'étaient pas irréprochables +en Angleterre. Un de ses amis, commença-t-il, +soigné dans un asile...</p> + +<p>George nous interrompit:</p> + +<p>—Vous avez un grand nombre d'amis dans des +asiles d'aliénés, à ce qu'il me semble.</p> + +<p>Il le dit d'un ton agressif, comme s'il voulait +insinuer que c'était bien là qu'il fallait qu'on +s'adressât pour trouver la plupart des amis de +Harris. Mais Harris ne se fâcha pas; il répondit +avec douceur:</p> + +<p>—Le fait est qu'il est extraordinaire, en y réfléchissant, +de constater combien ont fini comme cela. +Cela me rend parfois nerveux.</p> + +<p>Harris, qui nous précédait de quelques pas, +s'arrêta au coin du Wenzelsplatz.</p> + +<p>George et moi le rejoignîmes, A deux cents yards +devant nous, bien au centre, se trouvait la troisième +de ses statues fantasmagoriques. C'était la +meilleure des trois, la plus ressemblante et la plus +décevante. Elle se découpait vigoureusement sur +le ciel obscur; le cheval sur ses pattes de derrière, +avec sa queue drôlement raccourcie, l'homme, +tête nue, son chapeau à plumes tendu vers la lune.</p> + +<p>—Je crois, si vous n'y voyez pas d'inconvénient +et si vous pouvez m'en trouver une, que je prendrais +bien une voiture, dit George. (Il parlait sur +un ton pathétique; son ton agressif l'avait complètement +quitté.)</p> + +<p>—Je constatais que vous aviez l'air tout chose, +dit Harris avec compassion, c'est la tête qui ne va +pas, hein?</p> + +<p>—Peut-être bien.</p> + +<p>—Je m'en étais aperçu, affirma Harris, mais je +n'osais pas vous en parler. Vous vous imaginez voir +des choses, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! non ce n'est pas cela, répliqua George +un peu vivement. Je ne sais pas ce que j'ai!</p> + +<p>—Je le sais, dit Harris avec solennité, et je m'en +vais vous le dire. C'est cette bière allemande, que +vous buvez. J'ai connu un homme...</p> + +<p>—Ne me racontez pas son histoire en ce +moment, dit George. C'est une histoire vraie, je +n'en doute pas, mais je n'ai pas très envie de la +connaître.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas habitué, ajouta Harris.</p> + +<p>—Je vais certainement y renoncer à partir de +ce soir, dit George. Il me semble que vous avez +raison; je ne dois pas bien la supporter.</p> + +<p>Nous le ramenâmes à l'hôtel et le couchâmes. Il +était très petit garçon et plein de reconnaissance.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, un soir, après une +grande excursion suivie d'un excellent dîner, ayant +enlevé tous les objets à sa portée, nous lui offrîmes +un gros cigare et lui racontâmes le stratagème que +nous avions combiné pour son bien.</p> + +<p>—Combien, dites-vous, avons-nous vu de reproductions +de cette statue? demanda George, quand +nous eûmes terminé.</p> + +<p>—Trois, répliqua Harris.</p> + +<p>—Que trois? dit George. En êtes-vous sûr?</p> + +<p>—Positivement, affirma Harris. Pourquoi?</p> + +<p>—Oh! pour rien, répliqua George.</p> + +<p>Mais j'eus l'impression qu'il ne crut pas Harris.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>De Prague nous nous rendîmes à Nuremberg par +Carlsbad. Les bons Allemands, quand ils meurent, +vont, dit-on, à Carlsbad, comme les bons Américains +vont à Paris. J'en doute: l'endroit serait trop +exigu pour tant de gens. On se lève à cinq heures +à Carlsbad, c'est l'heure de la promenade des élégants; +l'orchestre joue sous la Colonnade, et le +Sprudel se remplit d'une foule dense qui va et +vient de six à huit heures du matin dans un espace +d'une lieue et demie. On y entend plus de langues +qu'à Babel. Vous y rencontrez juifs polonais +et princes russes, mandarins chinois et pachas +turcs, Norvégiens issus d'un drame d'Ibsen, femmes +des Boulevards, grands d'Espagne et comtesses +anglaises, montagnards monténégrins et millionnaires +de Chicago. Carlsbad procure à ses visiteurs +tous les luxes, poivre excepté. Vous ne vous en procurerez +à aucun prix à cinq lieues à la ronde, et ce +que vous en obtiendrez de l'amabilité des habitants +ne vaut pas la peine d'être emporté. Le poivre +constitue un poison pour la brigade des +malades du foie qui forment les quatre cinquièmes +des habitués de Carlsbad et, comme ne pas s'exposer +vaut mieux que guérir, tous les environs en +sont soigneusement dépourvus. Mais on organise +des «fêtes du poivre»,—des excursions où l'on +fait fi de son régime et qui dégénèrent en orgies +de poivre.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nuremberg désappointe si on s'attend à trouver +une ville d'aspect moyenâgeux. Il y existe bien +encore des coins singuliers, des sites pittoresques, +beaucoup même; mais le tout est submergé dans +le moderne, et ce qui est vraiment ancien est loin +de l'être autant qu'on croit. Après tout, une ville +est comme une femme, elle a l'âge qu'elle paraît. +Nuremberg est une dame dont l'âge est difficile à +apprécier sous le gaz et l'électricité complices de +son maquillage. Tout de même ses murs sont craquelés +et ses tours grises.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_NEUVIEME" id="CHAPITRE_NEUVIEME"></a>CHAPITRE NEUVIÈME</h2> + +<p><i>Harris enfreint la loi. L'homme qui veut se rendre +utile; les dangers qu'il courut. George s'engage +dans une voie criminelle. Ceux auxquels +l'Allemagne doit paraître un baume et une bénédiction. +Le pécheur anglais: ses déceptions. Le +pécheur allemand: ses privilèges. Ce qu'il est +défendu de faire avec son lit. Un péché à bon +marché. Le chien allemand. Sa parfaite éducation. +La mauvaise conduite de l'insecte. Un peuple +qui prend le chemin qu'on lui indique. Le +petit garçon allemand: son amour de la justice. +Où il est dit comment une voiture d'enfant +devient une source d'embarras. L'étudiant allemand: +ses privautés et leur châtiment.</i></p> + + +<p>Il nous arriva à tous trois, pour des motifs différents, +d'avoir des ennuis entre Nuremberg et la +Forêt Noire.</p> + +<p>Harris débuta à Stuttgart en insultant un gardien +municipal. Stuttgart est une ville charmante, +propre et gaie, autre Dresde en plus petit. Son +attrait particulier consiste à offrir peu de chose +qui vaille la peine d'être visité, mais à l'offrir sans +qu'on soit forcé de se déranger de son chemin: +une galerie de tableaux d'importance moyenne, un +modeste musée d'antiquités, un demi-palais; avec +cela vous avez tout vu et êtes libre d'aller vous +distraire autrement. Harris ignorait que c'était un +gardien qu'il insultait. Il l'avait pris pour un pompier +(cet homme en avait l'air) et il l'appela +«dummer Esel».</p> + +<p>Vous n'avez pas le droit en Allemagne de traiter +un gardien municipal d'«âne bâté», mais cet +homme en était un, indubitablement. Voici ce qui +s'était passé. Harris, se trouvant dans le Stadtgarten +et désirant le quitter, franchit une grille qu'il +voyait ouverte, enjamba un fil de fer et se trouva +dans la rue. Harris prétend ne pas avoir vu un +écriteau sur lequel on pouvait lire: «Passage +interdit», mais il y en avait un sans aucun doute. +L'homme aposté là arrêta Harris et lui fit remarquer +cet écriteau. Harris l'en remercia et poursuivit +son chemin. L'homme courut après lui et lui +fit comprendre qu'on ne pouvait pas se permettre +en pareille occurrence tant de désinvolture; il voulait +que Harris rebroussât chemin et, repassant par +dessus le fil de fer, rentrât dans le jardin, ce qui +arrangerait tout. Harris expliqua à l'homme que +l'écriteau défendait de passer et qu'il allait donc, +en rentrant dans le jardin, enfreindre une seconde +fois la loi. L'homme en convint et, pour résoudre +la difficulté, il enjoignit à Harris de rentrer dans +le jardin par l'entrée principale, qui se trouvait au +tournant du coin, et d'en sortir, aussitôt après, par +la même porte. C'est à ce moment là que Harris le +traita d'âne bâté. Ceci nous fit perdre une journée +et coûta à Harris quarante marks.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>J'eus mon tour à Carlsruhe par suite du vol +d'une bicyclette. Je n'avais pas l'intention de voler +une bicyclette; je n'avais que le désir de me rendre +utile. Le train était sur le point de partir, lorsque +j'aperçus dans le fourgon ce que je crus être +la bicyclette de Harris. Il n'y avait personne pour +m'aider. Je sautai dans le wagon et pus tout juste +la saisir et l'en retirer. Je la conduisis triomphalement +sur le quai; or, là, je me trouvai devant la +bicyclette de Harris, appuyée contre le mur, derrière +quelques boîtes à lait. La bicyclette que +j'avais rattrapée n'était pas celle de Harris.</p> + +<p>La situation était embarrassante. Si j'avais été +en Angleterre, je serais allé trouver le chef de gare +et lui aurais expliqué mon erreur. Mais en Allemagne +on ne se contente pas de vous voir expliquer +une petite affaire de ce genre devant un seul +homme: on vous emmène et vous êtes obligé de +donner vos explications à une demi-douzaine d'individus; +et si l'un d'entre eux est absent, ou s'il +n'a pas le temps de vous écouter à ce moment-là, +on a la fâcheuse habitude de vous garder pendant +la nuit, afin que vous puissiez achever vos explications +le lendemain. Je pensai donc à mettre +l'objet hors de vue, puis à aller faire un petit tour +sans tambour ni trompette. Je trouvai un hangar en +bois qui me sembla l'endroit rêvé et j'y roulais la +bicyclette, quand malheureusement un employé à +casquette rouge, l'air d'un feld-maréchal en +retraite, me remarqua, s'approcha et me dit:</p> + +<p>—Que faites-vous de cette bicyclette?</p> + +<p>—Je suis en train de la ranger sous ce hangar. +(J'essayai de le persuader par mon ton que j'accomplissais +un acte de complaisance, pour lequel les +employés de chemin de fer me devraient de la +reconnaissance; mais il ne se montra pas touché.)</p> + +<p>—Cette bicyclette est à vous?</p> + +<p>—Eh! pas exactement.</p> + +<p>—A qui est-elle? demanda-t-il, sévère.</p> + +<p>—Je ne peux pas vous renseigner. J'ignore à +qui appartient cette bicyclette.</p> + +<p>—D'où l'avez-vous? fut la question suivante. +(Sa voix devenait soupçonneuse, presque insultante.)</p> + +<p>—Je l'ai prise dans le train, répondis-je avec +autant de calme et de dignité que je le pus dans +un moment pareil. Le fait est, continuai-je avec +franchise, que je me suis trompé.</p> + +<p>Il me laissa à peine le temps de finir ma phrase, +il dit simplement que cela lui faisait également +cet effet, et il donna un coup de sifflet.</p> + +<p>Ce qui se passa ensuite, en tant que cela me concerne, +ne me laissa pas de souvenirs amusants. Par +un miracle de chance—la Providence veille sur +certaines personnes—cet incident se passait à +Carlsruhe, où je possède un ami allemand, personnage +officiel qui occupe une situation assez importante. +J'aime autant ne pas approfondir ce qui se +serait produit, si cet ami eût été en voyage; il s'en +fallut d'un cheveu que je restasse captif. Mon élargissement +est encore aujourd'hui considéré par +les autorités allemandes comme une grave faiblesse +de la justice.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Mais rien n'approche de la formidable turpitude +de George. L'incident de la bicyclette nous +avait tous mis sens dessus dessous et eut pour résultat +de nous faire perdre George. On apprit plus +tard qu'il nous avait attendus devant le commissariat +de police; mais nous ne le sûmes pas au +bon moment. Nous pensâmes qu'il avait dû continuer +seul sur Baden, et, impatients de quitter +Carlsruhe, nous sautâmes dans le premier train en +partance. Quand George, las d'attendre, s'en vint à +la station, il s'aperçut de notre départ et du départ +de ses bagages. J'étais le caissier du trio, si bien +qu'il ne se trouvait en possession que de menue +monnaie. Son billet était entre les mains de Harris. +Trouvant dans cet ensemble de faits des motifs suffisants +d'excuse, George entra délibérément dans +une série de crimes dont la lecture au procès-verbal +officiel nous fit dresser, à Harris et à moi, les cheveux +sur la tête.</p> + +<p>Voyager en Allemagne, il faut en convenir, est +compliqué: vous commencez par prendre à votre +gare de départ un billet pour celle de votre destination. +On croirait que cela suffit pour s'y rendre, +il n'en est rien. Quand votre train entre en +gare, vous essayez d'y accéder, mais l'employé vous +renvoie avec emphase. Où sont les preuves de votre +droit? Vous lui présentez votre billet. Il vous +explique qu'en soi ce billet n'a aucune efficacité; +ce n'est qu'un mince préliminaire. Il vous faut +retourner au guichet prendre un supplément de +train express, appelé «Schnellzugbillet». Muni de +celui-ci, vous revenez à la charge et croyez en avoir +fini. On vous permet de monter dans le train, c'est +parfait. Mais il vous est interdit de vous asseoir, +comme de rester debout, comme de circuler. Il vous +faut prendre un autre billet, nommé «Platzticket», +qui vous rend titulaire d'une place pour un parcours +déterminé.</p> + +<p>Je me suis souvent demandé ce que ferait celui +qui s'obstinerait à ne prendre qu'un seul ticket. +Aurait-il le droit de courir sur la voie, derrière le +train? Ou pourrait-il se coller une étiquette +comme sur un colis et monter dans le fourgon? Et +encore, que ferait-on de celui qui, muni d'un +«Schnellzugticket» refuserait avec fermeté—ou +n'aurait pas les moyens—de prendre un +«Platzticket»: lui permettrait-on de s'étendre +dans le filet à bagages ou de s'accrocher à la portière?</p> + +<p>Mais revenons à George. Il avait juste de quoi +prendre un billet de troisième classe pour Baden +en train omnibus. Pour éluder les questions de +l'employé, il attendit que le train démarrât pour +sauter dedans.</p> + +<p>C'était le premier chef d'accusation relevé contre +lui:</p> + +<p><i>a</i>) Etre monté dans un train en marche;</p> + +<p><i>b</i>) Malgré la défense formelle d'un employé.</p> + +<p>Deuxième chef:</p> + +<p><i>a</i>) Avoir voyagé dans un train d'une catégorie +supérieure à celle qu'indiquait son billet;</p> + +<p><i>b</i>) Refus de payer le supplément à réquisition +d'un employé. (George déclara ne pas avoir «refusé», +mais avoir simplement dit qu'il ne possédait +pas l'argent nécessaire.)</p> + +<p>Troisième chef:</p> + +<p><i>a</i>) Avoir voyagé dans une classe supérieure à +celle qu'indiquait son billet;</p> + +<p><i>b</i>) Refus de payer le supplément sur la demande +de l'employé. (De nouveau George discute l'exactitude +du rapport. Il retourna ses poches et offrit +à l'homme tout son avoir, à savoir seize sous en +monnaie allemande. Il s'offrit à voyager en troisième, +mais il n'y en avait pas. Il offrit de passer +dans le fourgon, mais on ne voulut rien entendre.)</p> + +<p>Quatrième chef:</p> + +<p><i>a</i>) Avoir occupé un siège sans le payer;</p> + +<p><i>b</i>) Avoir stationné dans les couloirs. (Comme on +ne lui permettait pas de s'asseoir sans avoir payé, +chose qu'il ne pouvait d'ailleurs pas faire, on ne +voit pas quelle autre solution il aurait pu adopter.)</p> + +<p>Mais en Allemagne on ne considère pas les +explications comme des excuses; et son voyage de +Carlsruhe à Baden fut peut-être un record par son +prix.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>En pensant à la fréquence et à la facilité avec +lesquelles, en Allemagne, on peut avoir maille à +partir avec la police, on est amené à conclure que +cette contrée serait le paradis du jeune Anglais.</p> + +<p>La vie à Londres est d'une monotonie exaspérante +selon ce que disent les étudiants en médecine +et les gens en goguette. L'Anglais bien portant +prend ses distractions en violant la loi, ou ne +s'amuse pas. Rien de ce qui lui est permis ne lui +procure de satisfaction véritable. Aller au-devant +de quelque ennui, tel est son idéal de félicité. +Mais voilà, en Angleterre on a fort peu d'occasions +de ce genre; le jeune Anglais doit montrer pas +mal de persévérance pour se fourrer dans un mauvais +cas.</p> + +<p>Un jour j'eus une conversation à ce sujet avec +le principal marguillier de notre paroisse. C'était +le 10 novembre au matin; tous deux nous parcourions +avec anxiété les faits divers. Une bande de +jeunes gens, comme chaque année à cette date, +avait été appelée devant le magistrat pour avoir +fait dans la nuit précédente l'habituel chahut au +Criterion. Mon ami le marguillier a des fils. J'ai +un neveu, que je surveille paternellement; sa +mère, qui l'adore, le croit entièrement absorbé à +Londres par ses études de futur ingénieur. Par +extraordinaire nous ne découvrîmes aucun nom +connu dans la liste des personnes retenues par la +justice. Et rassérénés nous commençâmes à philosopher +sur la folie et la dépravation de la jeunesse.</p> + +<p>—La manière, dit mon ami le marguillier, dont +le Criterion conserve son privilège à ce point de +vue est remarquable. Rien n'est changé depuis ma +jeunesse, les soirées se terminent invariablement +par un chahut au Criterion.</p> + +<p>—Tellement insipide, remarquai-je.</p> + +<p>—Tellement monotone. Vous ne pouvez vous +figurer, continua-t-il, une expression rêveuse passant +sur sa figure ridée, combien finit par être +inexprimablement fastidieux le parcours de Piccadilly +Circus au commissariat de police de Vine +Street. Mais hors cela que pouvions-nous faire? +Rien, rien de rien. Eteindre une lanterne? On la +rallumait tout de suite. Insulter un policeman? Il +n'en tenait pas compte. Vous pouviez vous battre +avec un fort de la halle de Covent Garden, si +vous étiez amateur de ce genre d'amusement; d'une +manière générale le fort sortait vainqueur du +combat; en ce cas cela vous coûtait cinq shillings, +mais dans le cas contraire cela coûtait un demi-souverain; +je n'ai jamais pu me passionner pour +ce sport. J'essayai un jour de jouer au cocher de +fiacre. C'était considéré comme le <i>nec plus ultra</i> de +l'extravagance parmi les jeunes fous de mon âge. +Un beau soir je volai un «hansom-cab» devant un +marchand de vin dans Dean Street, et la première +chose qui m'arriva fut d'être hélé dans Golden +Square par une vieille dame flanquée de trois +enfants, parmi lesquels deux pleuraient et le troisième +était à moitié endormi. Avant que j'aie pu +m'éloigner, elle avait lancé la marmaille dans la +voiture, pris mon numéro, m'avait payé un shilling +de plus que la taxe, prétendit-elle, et donné +comme adresse un point légèrement au delà de ce +qu'elle appelait North Kensington. En réalité cet +endroit se trouvait à l'autre bout de Willesden. Le +cheval était fatigué: le voyage prit plus de deux +heures. C'est la distraction la plus ennuyeuse qui +me soit échue de ma vie. Je tentai à plusieurs +reprises de proposer aux enfants de les ramener +chez la vieille dame; mais chaque fois que je voulais +engager la conversation en levant la trappe, le +plus jeune des trois se mettait à brailler, et lorsque +je demandais à d'autres cochers de prendre +le lot, la plupart d'entre eux me répondaient en +me chantant une scie populaire, très en vogue à +ce moment: «Oh! George, ne crois-tu pas que +tu vas un peu loin?» L'un d'eux m'offrit de porter +à ma femme une pensée dernière que j'aurais +pu avoir. Tandis qu'un autre promit d'organiser +une expédition pour aller m'exhumer au printemps, +à la fonte des neiges. Quand j'avais conçu +ma blague, je me voyais conduisant un vieux colonel +grincheux dans un quartier perdu et dépourvu +de communications, situé à au moins une demi-douzaine +de lieues de l'endroit où il voulait se +rendre, et l'abandonnant là à jurer devant une +borne. Dans ces conditions j'aurais pu avoir de +l'amusement ou peut-être pas: tout dépendant +des circonstances et du colonel. L'idée ne m'était +jamais venue d'avoir la responsabilité de toute +une nursery d'enfants sans défense, avec la mission +de les transporter dans un faubourg perdu. +Non, il n'y a pas à dire, Londres, conclut mon ami +le marguillier avec un soupir, Londres n'offre que +bien peu d'occasions à celui qui aime enfreindre +la loi.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Bien au contraire, en Allemagne, on arrive à +avoir des ennuis avec une facilité surprenante. Il +y fourmille de choses, très faciles à exécuter, qu'il +est défendu de faire. Je conseillerais tout simplement +un billet d'aller au jeune Anglais qui serait +désireux de se fourrer dans un mauvais cas, faute +d'en trouver l'occasion chez lui. Prendre un billet +aller et retour, qui n'est valable qu'un mois, serait +indubitablement du gaspillage.</p> + +<p>Il trouvera dans la lecture des ordonnances de +police du Vaterland tout un ensemble de prescriptions +dont l'infraction lui procurerait de la +distraction et de la joie. En Allemagne il est +défendu de suspendre sa literie à sa fenêtre. Il +pourrait commencer sa journée par là. En secouant +ses draps par la fenêtre, il serait à peu près sûr, +avant l'absorption de son premier déjeuner, d'avoir +déjà eu une petite discussion avec les agents. En +Angleterre, il lui serait loisible de se pendre en personne +à sa fenêtre sans que nul y trouvât à redire, +pourvu qu'il n'interceptât pas le jour des locataires +de l'étage inférieur, ou bien que, se détachant, il +n'allât blesser un passant.</p> + +<p>En Allemagne, il est défendu de se promener en +travesti dans les rues. Un Ecossais de ma connaissance, +qui voulait passer l'hiver à Dresde, consacra +les premiers jours de son séjour là-bas en discussions +à ce propos avec les autorités saxonnes. Elles +lui demandèrent ce qu'il voulait faire dans cet +accoutrement. Ce n'était pas un homme commode. +Il répondît: le porter. Elles lui demandèrent: +pourquoi? Il répondit: pour avoir chaud. Elles +répliquèrent avec franchise qu'elles ne le croyaient +pas et le renvoyèrent chez lui dans un landau +fermé. L'ambassadeur d'Angleterre dut attester en +personne que nombre de loyaux sujets britanniques, +fort respectables d'ailleurs, avaient l'habitude +de porter le costume écossais. On fut obligé, vu le +caractère diplomatique du témoin, d'accepter ces +explications, mais jusqu'à ce jour les autorités ont +réservé leur opinion particulière.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Elles ont fini par s'habituer au touriste anglais; +mais un gentilhomme du Leicestershire, invité à +chasser avec des officiers allemands, fut appréhendé, +lui et son cheval à la sortie de son hôtel et +conduit vivement au poste pour y expliquer son +extravagance.</p> + +<p>Il est également défendu dans les rues allemandes +de donner à manger à des chevaux, des +mulets ou des ânes, qu'ils soient votre propriété +ou celle d'autrui. Si une envie soudaine vous prend +de nourrir le cheval d'un autre, il vous faut fixer +un rendez-vous à l'animal, et le repas aura lieu +dans un endroit dûment autorisé. Il est défendu de +casser de la porcelaine ou du verre dans la rue ou +dans quelque endroit public que ce soit. Et si cela +vous arrivait, il vous faudrait en ramasser tous les +morceaux. Je ne saurais dire ce qu'il vous faudrait +faire de tous les morceaux, une fois rassemblés. +Tout ce que je peux affirmer, c'est qu'on n'a pas +la permission de les jeter ni de les laisser dans un +endroit quelconque, ni, paraît-il, de s'en séparer de +quelque manière que ce soit. Il est à présumer +qu'on sera obligé de les porter sur soi jusqu'à la +mort et de se faire enterrer avec; mais il est fort +possible que l'on obtienne l'autorisation de les +avaler.</p> + +<p>Il est défendu dans les rues allemandes de tirer +à l'arbalète. Le législateur germanique ne se contente +pas d'envisager les méfaits de l'homme normal: +il se préoccupe de toutes les bizarreries maladives +qu'un maniaque halluciné pourrait imaginer. +En Allemagne il n'existe pas de loi contre l'homme +qui marcherait sur la tête au beau milieu de la rue; +l'idée ne leur en est pas venue. Un de ces jours +un homme d'Etat allemand, en voyant des acrobates +au cirque, s'avisera soudain de cette omission. +Aussitôt il se mettra au travail et accouchera +d'une loi qui aura pour but d'empêcher les gens +de marcher sur la tête au beau milieu de la rue et +qui fixera le montant de l'amende. C'est en cela +que réside le charme de la loi germanique: les +méfaits en Allemagne sont à prix fixe. Vous n'y +passez pas des nuits sans sommeil, comme vous +faites en Angleterre, à réfléchir sur la possibilité +de vous en tirer avec une caution, ou une amende +de quarante shillings, ou avec un emprisonnement +de sept jours, selon l'humeur du juge. Vous savez +exactement à combien vous reviendra votre plaisanterie. +Vous pouvez étaler votre argent sur la +table, ouvrir votre code et calculer le coût de vos +vacances à cinquante pfennigs près.</p> + +<p>Pour passer une soirée vraiment peu coûteuse, +je recommanderais de se promener sur le côté +interdit du trottoir après avoir été sommé de ne +pas le faire. En choisissant votre quartier et en +vous tenant aux rues peu fréquentées, vous pourrez, +d'après mon calcul, vous promener toute une +soirée sur le mauvais côté du trottoir pour un peu +plus de trois marks.</p> + +<p>Il est défendu dans les villes allemandes de se +promener «en groupe» après la tombée du jour. +Je ne sais pas exactement de combien d'unités se +compose un «groupe», et aucun fonctionnaire que +j'aie interviewé à ce sujet ne s'est senti suffisamment +compétent pour en fixer le nombre exact. +Je soumis un soir la question à un ami allemand +qui se préparait à aller au théâtre, accompagné de +sa femme, de sa belle-mère, de ses cinq enfants, de +sa sœur avec fiancé et de deux nièces; je lui +demandai s'il ne craignait pas de s'exposer aux +rigueurs de cette loi. Cette question ne lui parut +nullement une plaisanterie. Il jeta un coup d'œil +sur le groupe.</p> + +<p>—Oh, je ne crois pas, dit-il, nous faisons tous +partie d'une même famille.</p> + +<p>—L'article ne fait pas de distinction entre un +groupe familial et un groupe non familial: il se +contente de dire «groupe». Sans vouloir vous +froisser, mais en considérant l'étymologie du mot, +je tends personnellement à considérer votre assemblée +comme un «groupe». Toute la question est +de savoir si la police verra les choses sous le même +jour que moi. Je tenais seulement à vous avertir.</p> + +<p>Mon ami avait tendance à passer outre, mais sa +femme, préférant ne pas risquer de voir sa soirée +interrompue dès le début par la police, fit diviser +le groupe en deux parties, qui se retrouveraient +dans le vestibule du théâtre.</p> + +<p>Une autre passion qu'il faut savoir refréner en +Allemagne est celle qui consiste à jeter des objets +par la fenêtre. Même les chats ne sont pas une +excuse. Pendant la première semaine de mon séjour +en Allemagne, j'étais constamment réveillé la nuit +par des chats. Une nuit, je devins enragé. Je formai +un petit arsenal—deux ou trois morceaux de +charbon, quelques poires dures, une paire de bouts +de chandelle, un œuf resté sur la table de la cuisine, +une bouteille de soda vide et autres menus +objets de ce genre, et ouvrant la fenêtre, je me mis +à bombarder l'endroit d'où paraissait venir le +bruit. Je ne crois pas avoir atteint mon but. Je n'ai +jamais connu d'homme qui ait mis un projectile +dans un chat, même visible, excepté peut-être par +hasard, en visant autre chose. J'ai vu des tireurs de +marque, des lauréats de tir, des gens enfin qui +s'étaient distingués dans ce sport, je les ai vus tirer +au fusil sur un chat à une distance de cinquante +yards: ils n'arrivaient seulement pas à en toucher +un poil. Je me suis souvent dit qu'au lieu de cible +ou de lièvre, ou de toute autre sorte de buts ridicules, +on devrait, pour découvrir le prince des +tireurs, faire le concours sur des chats.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Mais peu importe, ils s'en allèrent. Il est possible +que l'œuf les ait incommodés. J'avais remarqué +en le prenant qu'il ne paraissait pas frais. Et +je me recouchai, croyant l'incident clos. Dix +minutes plus tard, on se mit à sonner violemment +à la grande porte. J'essayai de faire la sourde +oreille, mais on sonnait avec trop de persistance; +je mis ma robe de chambre et descendis. Un sergent +de ville se trouvait devant la porte. Tous les +objets que j'avais jetés par la fenêtre, il les avait +devant lui, réunis en un petit tas, tous, excepté +l'œuf. Il avait évidemment rassemblé tout cela. Il +me dit:</p> + +<p>—Ces objets vous appartiennent-ils?</p> + +<p>—Ils m'ont appartenu, mais je n'y tiens plus. +N'importe qui peut les prendre. Vous pouvez les +prendre.</p> + +<p>Il fit semblant de ne pas entendre ma proposition +et déclara:</p> + +<p>—Vous avez jeté ces objets par la fenêtre.</p> + +<p>—C'est exact.</p> + +<p>—Pourquoi les avez-vous jetés par la fenêtre? +demanda-t-il. (Le sergent de ville germanique +trouve ses questions toutes préparées à l'avance +dans son code; il ne les modifie jamais, et jamais +il n'en omettra aucune.)</p> + +<p>—Je les avais jetés par la fenêtre pour atteindre +des chats, répondis-je.</p> + +<p>—Quels chats? demanda-t-il.</p> + +<p>Cette question est bien d'un sergent de ville +allemand. Je répliquai, avec autant de sarcasme +qu'il me fut possible, que je n'étais pas capable à +ma grande confusion de lui dire quels chats. J'expliquai +qu'ils étaient des inconnus pour moi, personnellement; +mais je lui offris, à la condition que +la police réunît tous les chats du voisinage, de me +rendre auprès d'eux et de voir si je pourrais les +reconnaître d'après le miaulement.</p> + +<p>Le sergent de ville allemand ne comprend pas la +plaisanterie, ce qui vaut mieux, car l'amende +prévue pour plaisanterie envers n'importe quel +uniforme allemand est élevée; ils appellent cela +«traiter un fonctionnaire avec insolence». Il me +répondit simplement que ce n'était pas l'office de +la police de m'aider à reconnaître des chats, son +rôle se bornant à m'infliger une amende pour avoir +jeté des objets par la fenêtre.</p> + +<p>Je lui demandai ce qu'un simple mortel était +admis à faire en Allemagne lorsqu'il était réveillé +chaque nuit par des chats, et il m'expliqua que je +pouvais déposer une plainte contre le propriétaire +du chat. La police lui infligerait alors une amende +et, si besoin était, ordonnerait la destruction du dit +chat. Il ne daigna pas s'appesantir sur la question +de savoir qui abattrait le chat et comment le chat +se comporterait pendant le procès.</p> + +<p>Je lui demandai quel procédé il me conseillait +d'employer pour découvrir le propriétaire du chat. +Il réfléchit quelques minutes; puis me répondit +que je pouvais filer celui-ci jusque chez celui-là. +Je ne me sentis plus le courage de discuter; je +n'aurais pu dire que des choses qui auraient forcément +aggravé mon cas. En résumé, le sport de cette +nuit m'est revenu à douze marks et aucun des +quatre fonctionnaires allemands qui m'interrogèrent +à ce sujet ne put découvrir le ridicule qui +se dégageait de cette aventure.</p> + +<p>Mais en Allemagne la plus grande partie des +fautes et des folies humaines semble insignifiante à +côté de l'énormité que l'on commet en marchant +sur les gazons. Vous ne devez en Allemagne, sous +aucun prétexte, dans aucune circonstance et nulle +part, vous promener jamais sur une pelouse. +L'herbe en Allemagne est absolument considérée +comme tabou. Poser un pied sur un gazon allemand +est aussi sacrilège que de danser la gigue sur +le tapis de prière d'un mahométan. Les chiens eux-mêmes +respectent l'herbe allemande; pas un chien +allemand n'y poserait une patte, même en songe. +Si vous voyez un chien gambader en Allemagne sur +une pelouse, vous pouvez être sûr que c'est le chien +d'un étranger sans foi ni loi. En Angleterre, lorsque +nous voulons empêcher les chiens de pénétrer dans +certains endroits, nous dressons des filets métalliques +de six pieds de haut, soutenus par des pieux +et défendus au sommet par des fils de fer barbelés. +En Allemagne, on se contente de mettre une pancarte +au beau milieu: «Accès interdit aux +chiens»; le chien qui a du sang allemand dans les +veines regarde la pancarte et fait demi-tour.</p> + +<p>J'ai vu dans un parc allemand un jardinier pénétrer +précautionneusement avec des chaussons de +feutre sur une pelouse, y prendre un insecte pour +le déposer avec gravité, mais fermeté, sur le gravier; +ceci fait, il resta à observer avec sérieux l'insecte, +pour l'empêcher si besoin était de retourner +sur l'herbe; et l'insecte, visiblement honteux, prit +hâtivement le caniveau, en suivant la route marquée +«Sortie».</p> + +<p>On a assigné dans les parcs allemands des artères +différentes aux différentes catégories d'humains. Et +une personne, au risque de sa liberté et de sa fortune, +n'a pas le droit de se promener sur la route +réservée aux autres. On y trouve certaines allées +destinées aux «cyclistes», d'autres aux «piétons», +des allées «cavalières», des routes pour «voitures +suspendues», et d'autres pour «voitures non suspendues»; +des chemins pour «enfants» et d'autres +pour «dames seules». Ils m'ont semblé avoir +omis le chemin pour «hommes chauves» ou pour +«femmes légères».</p> + +<p>Un jour, je croisai dans le Grosse Garten de +Dresde «une vieille dame» qui se tenait désemparée +et ahurie au centre d'un carrefour de sept +chemins. Chacun était gardé par un écriteau menaçant +qui en écartait tous les promeneurs, sauf ceux +pour lesquels il avait été spécialement tracé.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, me demanda-t-elle, +devinant que je parlais l'anglais et savais lire l'allemand, +mais cela ne vous dérangerait-il pas de me +dire ce que je suis, et par où je dois passer.</p> + +<p>Je l'examinai avec attention. J'arrivai à la conclusion +qu'elle était une «grande personne» et un +«piéton», et du doigt je lui désignai son chemin. +Elle le regarda et prit une mine désappointée.</p> + +<p>—Mais je ne veux pas aller dans cette direction, +dit-elle; ne puis-je pas prendre cet autre chemin?</p> + +<p>—Grand Dieu non, madame, répliquai-je, ce +passage est réservé aux enfants.</p> + +<p>—Mais je ne leur ferai aucun mal, dit la vieille +dame avec un sourire. (Elle ne semblait pas être +de ces vieilles dames capables de faire du mal aux +enfants.)</p> + +<p>—Madame, répondis-je, si cela dépendait de +moi, j'aurais confiance et vous laisserais prendre +ce chemin, même si mon dernier né jouait à l'autre +bout; mais je ne puis que vous mettre au fait des +règlements de ce pays. Pour vous, créature adulte, +vous aventurer dans cette allée, ce serait marcher +au devant d'une amende certaine, sinon de l'emprisonnement. +Voici votre itinéraire écrit en toutes +lettres: <i>Nur für Fussgaenger</i>, et si vous acceptez +un conseil, suivez ce chemin à grands pas; il ne +vous est permis ni de stationner ni d'hésiter.</p> + +<p>—Il ne prend pas du tout la direction où je voudrais +aller, dit la vieille dame.</p> + +<p>—Il prend celle où vous <i>devriez</i> vouloir aller, +répondis-je, et nous nous séparâmes.</p> + +<p>Dans les parcs il existe des sièges spéciaux, munis +d'inscriptions: «Pour grandes personnes seulement» +(<i>Nur für Erwachsene</i>), et le garçonnet allemand, +désireux de s'asseoir et lisant cette pancarte, +poursuit son chemin et cherche un banc où les +enfants aient le droit de se reposer; et là il s'assied +en prenant garde de le salir avec ses bottines +boueuses. Supposez un instant un banc dans +Regent's ou dans St. James's Park portant l'inscription: +«Seulement pour grandes personnes.» +Accourant de cinq lieues à la ronde, les enfants +essaieraient de trouver place sur ce banc, fût-ce par +expulsion des autres enfants qui s'y seraient déjà +installés. Quant aux «grandes personnes», elles ne +pourraient jamais en approcher à moins d'un demi-mille, +rapport à la foule. Le garçonnet allemand +qui, par erreur, se serait assis sur un banc de cette +sorte, se lève avec effroi lorsqu'on lui fait remarquer +son erreur et, avec honte et regret, il s'en va +la tête basse, en rougissant jusqu'à la racine des +cheveux.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que le gouvernement ne soit +pas paternel, il n'oublie pas l'enfant: dans le parc +allemand et dans les jardins publics, on a réservé +pour lui des emplacements spéciaux (<i>Spielplaetze</i>), +chacun d'eux pourvu d'un tas de sable. Il peut y +jouer à cœur joie, en faisant des pâtés et en construisant +des châteaux de sable. Un pâté fait avec +un autre sable semblerait un pâté immoral à l'enfant +allemand. Il ne lui donnerait aucune satisfaction: +son âme se révolterait contre lui. Il se +dirait:</p> + +<p>—Ce pâté n'était pas comme il aurait dû être, +fait du sable que le Gouvernement a spécialement +mis à notre disposition pour cet usage; il n'a pas +été fait à l'endroit que le Gouvernement avait +choisi et aménagé pour la construction de pâtés de +sable. Rien de bon ne peut en résulter. C'est un +pâté hors toute loi.</p> + +<p>Et sa conscience continuerait à le tourmenter jusqu'à +ce que son père eût payé l'amende prévue +et lui eût infligé une correction en rapport avec son +méfait.</p> + +<p>Une autre manière de s'amuser en Allemagne +consiste à se promener en poussant une voiture +d'enfant. Des pages entières du code allemand sont +remplies d'articles qui traitent de ce que l'on peut +faire et de ce que l'on n'a pas le droit de faire +avec un «Kinderwagen», comme on l'appelle. +L'homme qui peut pousser sans anicroche une voiture +d'enfant à travers une ville allemande est né +diplomate. Il ne vous faut pas flâner avec une voiture +d'enfant; mais il ne faut pas non plus aller +trop vite. Il ne vous faut pas avec une voiture d'enfant +barrer la route aux autres personnes; mais si +les autres personnes vous barrent la route, il vous +faut leur céder la place. Si vous voulez vous arrêter +avec une voiture d'enfant, il faut vous rendre à une +place spécialement aménagée, où les voitures d'enfant +ont licence de s'arrêter; et quand vous y arrivez, +il <i>faut</i> vous arrêter. Il ne faut pas traverser +la rue avec une voiture d'enfant; si le bébé et vous +habitez par hasard de l'autre côté, c'est votre faute. +Il est défendu d'abandonner la voiture d'enfant où +que ce soit, et il ne vous est permis de l'emmener +que dans certains lieux. Il est à supposer que si +vous vous promeniez en Allemagne avec une voiture +d'enfant pendant une heure et demie, vous +vous créeriez suffisamment d'ennuis pour être +obligé d'y séjourner un mois. Tout jeune Anglais +désireux d'avoir des démêlés avec la police ne saurait +mieux faire que d'aller en Allemagne et d'emmener +avec lui sa voiture d'enfant.</p> + +<p>En Allemagne il est défendu de laisser la porte +d'entrée d'une maison ouverte après dix heures du +soir, et il vous est interdit de jouer du piano dans +votre propre demeure après onze heures. En Angleterre +je n'ai jamais éprouvé le désir de jouer du +piano ou d'entendre une personne quelconque en +jouer après onze heures du soir. Le fait est que tout +change, si l'on vous défend de jouer. Ici, en Allemagne, +le piano n'a eu d'attrait pour moi qu'après +onze heures, et, à partir de ce moment, je deviens +capable de m'asseoir pour écouter avec plaisir la +<i>Prière d'une Vierge</i> ou l'<i>Ouverture de Zampa</i>. +D'autre part, pour l'Allemand respectueux du +code, la musique jouée après onze heures du soir +cesse d'être de la musique; elle devient du péché +et à ce titre ne lui donne pas de satisfaction.</p> + +<p>Dans toute l'Allemagne, le seul individu qui +songe à prendre des libertés avec la loi est l'étudiant, +et encore ne le fait-il que jusqu'à un certain +point bien défini. La coutume lui octroie des privilèges, +mais bien spécifiés et strictement limités. +Par exemple, l'étudiant a le droit de s'enivrer et de +s'endormir dans le ruisseau sans encourir d'autre +punition que l'obligation de donner le lendemain +matin une légère gratification au sergent de ville +qui l'a ramassé et rapporté chez lui. Mais pour cet +usage, il lui faut choisir les ruisseaux de rues écartées. +L'étudiant allemand qui sent approcher rapidement +la minute où il perdra le discernement des +choses emploie les dernières ressources de son +énergie à contourner le coin de rue passé lequel +il pourra s'affaler sans anxiété. Dans certains quartiers, +il a le droit de sonner aux portes, quartiers +où les appartements sont d'un loyer moins élevé +qu'ailleurs; chaque famille tourne du reste la +difficulté en établissant entre ses membres un code +secret de sonneries, grâce auquel on peut savoir si +l'appel est digne de foi ou s'il ne l'est pas. On fait +bien d'être au courant de ce code si l'on visite ce +genre de maison tard dans la soirée, car en persistant +à sonner on risque de recevoir un baquet d'eau +sur la tête.</p> + +<p>L'étudiant allemand jouit aussi du privilège de +pouvoir éteindre la nuit les becs de gaz; mais on +ne le voit pas d'un bon œil en éteindre un trop +grand nombre. L'étudiant amateur de farces tient +une comptabilité: il se contente d'une demi-douzaine +de becs par nuit. Il a, à part cela, le droit de +crier et de chanter dans la rue, en rentrant chez lui, +et cela jusqu'à deux heures trente inclusivement. +Dans certains restaurants, on lui permet de passer +son bras autour de la taille de la Fraülein. Pour +empêcher toute velléité de libertinage, les servantes +des restaurants fréquentés par les étudiants sont +toujours soigneusement choisies parmi des femmes +mûres et calmes, grâce à quoi l'étudiant allemand +peut jouir des délices du flirt sans peur et sans +reproche.</p> + +<p>Ils respectent tous la loi, les citoyens allemands.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_DIXIEME" id="CHAPITRE_DIXIEME"></a>CHAPITRE DIXIÈME</h2> + +<p><i>Baden-Baden jugé par un étranger. Les beautés du +lendemain matin envisagées de la veille au soir. +La distance mesurée au compas. La même, mesurée +avec les jambes. George d'accord avec sa +conscience. Une machine paresseuse. Le sport de +la bicyclette d'après l'affiche du fabricant: son +aisance. Le cycliste, selon l'affiche: son costume; +sa méthode. Le griffon, joujou du ménage. +Un chien qui a de l'amour-propre. Le cheval +insulté.</i></p> + + +<p>A Bade, nous commençâmes à faire sérieusement +de la bicyclette. Il suffit d'un mot pour +décrire Bade: ville de plaisir tout à fait semblable +aux autres villes de plaisir. Nous combinâmes une +excursion de dix jours pour achever notre tour de +Forêt Noire, avec pointe dans la vallée du Danube. +C'est une des plus belles vallées de l'Allemagne, au +long des vingt kilomètres qui séparent Tüttlingen +de Sigmaringen; le Danube s'y fraie un passage +étroit, longeant des villages vieillots où se sont conservées +les mœurs du bon vieux temps; il côtoie +des monastères anciens, perdus dans des nids de +verdure; il traverse des prairies peuplées de troupeaux +dont les bergers, nu-pieds et nu-tête, ont les +hanches serrées étroitement par une corde et tiennent +une houlette à la main. Le fleuve passe ensuite +au milieu de forêts rocheuses entre des murs de +rocs abrupts, dont chaque pointe est couronnée +d'une forteresse en ruines, d'une église ou d'un +château. On y jouit en même temps d'une vue sur +les montagnes des Vosges où la moitié de la population +se froisse si vous lui adressez la parole en +français, tandis que l'autre se considère comme +insultée si vous lui parlez en allemand; mais les +deux manifestent une même indignation et un +égal mépris à l'audition du premier mot d'anglais; +situation qui rend la conversation quelque peu +énervante et fatigante.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nous n'avons pu suivre notre programme à la +lettre par la raison que les humains, même animés +des meilleures intentions, ne parviennent pas toujours +à mener à bonne fin leurs projets. Il est +facile de dire à trois heures de l'après-midi avec +conviction:</p> + +<p>—Nous nous lèverons à cinq heures; nous +ferons un léger déjeuner à la demie et partirons +à six heures.</p> + +<p>—Nous aurons ainsi fait la plus grande partie +de notre chemin avant la grande chaleur, remarque +quelqu'un.</p> + +<p>—En cette saison, dit un autre, les premières +heures du matin sont assurément les meilleures de +la journée.</p> + +<p>—N'est-ce pas votre avis? ajoute un troisième.</p> + +<p>—Eh! Indubitablement.</p> + +<p>—Il fera si frais et si agréable!</p> + +<p>—Et les demi-teintes sont si exquises.</p> + +<p>Le premier matin on met ces projets à exécution. +Les excursionnistes se rassemblent à cinq heures +trente. On est très silencieux; chacun, pris à part, +est quelque peu grognon; on est tenté de trouver +la nourriture mauvaise et beaucoup d'autres choses +avec; l'atmosphère est chargée d'une irritabilité +contenue qui cherche une issue. Dans le cours de +la soirée la voix du Tentateur se fait entendre:</p> + +<p>—Je pense que si nous nous mettions en route +à six heures et demie précises, cela suffirait.</p> + +<p>La voix de la Vertu proteste faiblement:</p> + +<p>—Cela bouleversera nos intentions.</p> + +<p>Le Tentateur réplique:</p> + +<p>—Les intentions furent créées pour les hommes +et non les hommes pour les intentions. (Le Diable +sait paraphraser l'Ecriture dans son propre intérêt.) +D'ailleurs, cela dérange tout l'hôtel, songez +donc aux malheureux domestiques.</p> + +<p>La voix de la Vertu continue, en faiblissant:</p> + +<p>—Mais par ici tout le monde se lève de bonne +heure.</p> + +<p>—Ils ne se lèveraient pas si tôt, les pauvres, +s'ils n'y étaient obligés! Mettons donc le déjeuner +à six heures et demie précises, cela ne dérangera +personne.</p> + +<p>Ainsi le Péché se dissimule sous les traits de la +Bonté, et on dort jusqu'à six heures, expliquant +à sa conscience, qui d'ailleurs ne vous croit pas, +qu'on n'agit ainsi que par altruisme. J'ai vu des +considérations de ce genre prolonger le repos jusqu'à +sept heures sonnées.</p> + +<p>Semblablement, les distances mesurées au compas +ne sont pas les mêmes que mesurées avec les +jambes.</p> + +<p>—Dix milles à l'heure pendant sept heures font +soixante-dix milles. Ce n'est pas trop de fatigue +pour une journée.</p> + +<p>—N'y a-t-il pas quelques côtes très raides à +gravir?</p> + +<p>—On les descend ensuite. Mettons huit milles +à l'heure, et convenons de ne faire que soixante +milles. Dieu du ciel! si nous ne pouvons pas faire +du huit à l'heure, il vaudrait mieux nous faire +traîner dans une voiture de malade. (Il semble en +effet impossible de faire moins sur le papier.)</p> + +<p>Mais à quatre heures de l'après-midi la voix du +Devoir sonne moins haut.</p> + +<p>—Eh bien, il me semble que le plus gros est +fait.</p> + +<p>—Oh, rien ne presse! Ne nous hâtons pas. Vue +ravissante, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ravissante. N'oubliez pas que nous sommes +à vingt-cinq milles de St-Blasien.</p> + +<p>—Vous dites?</p> + +<p>—Vingt-cinq milles; sinon un peu plus.</p> + +<p>—Vous voulez dire que nous n'en n'avons fait +que trente-cinq?</p> + +<p>—Oh! à peine.</p> + +<p>—C'est impossible. Je n'en crois pas votre carte.</p> + +<p>—Cela ne se peut pas, voyons! nous pédalons +consciencieusement depuis les premières heures +du jour.</p> + +<p>—Non. Nous ne sommes pas partis avant huit +heures.</p> + +<p>—Huit heures moins un quart.</p> + +<p>—Bien, mettons huit heures moins un quart, et +tous les six milles nous nous sommes arrêtés.</p> + +<p>—Nous ne nous sommes arrêtés que pour regarder +le site! Il est inutile de parcourir une région, +si on ne prend pas le temps de l'admirer.</p> + +<p>—Et il nous a fallu grimper quelques côtes très +raides.</p> + +<p>—Et il fait exceptionnellement chaud aujourd'hui.</p> + +<p>—En tous cas, n'oubliez pas que nous sommes +à vingt-cinq milles de St-Blasien, c'est un fait.</p> + +<p>—Encore des montagnes?</p> + +<p>—Oui, deux; ça monte et puis ça descend.</p> + +<p>—Je croyais que vous aviez dit que la route +descendait jusque dans St-Blasien?</p> + +<p>—C'est vrai pour les dix derniers milles, mais... +nous sommes encore à vingt-cinq milles de St-Blasien!</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a rien entre ici et St-Blasien? +Qu'est-ce donc que ce petit endroit au bord de ce +lac?</p> + +<p>—Ce n'est pas St-Blasien, ni rien qui en soit +proche. Il y a du danger à entrer dans cet ordre +d'idées.</p> + +<p>—Il y en a surtout à nous surmener. On devrait +en toutes circonstances s'appliquer à agir avec +modération. Joli petit pays que Titisee, d'après la +carte; on doit y respirer un air pur.</p> + +<p>—Très bien. Je suis conciliant. C'est vous autres +qui vouliez pousser jusqu'à St-Blasien.</p> + +<p>—Oh, je ne tiens pas tant que ça à St-Blasien. +C'est dans le fond d'une vallée. On y étouffe. Titisee +est beaucoup mieux situé.</p> + +<p>—Et assez près, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Cinq milles.</p> + +<p>Alors tous en chœur:</p> + +<p>—On s'arrête à Titisee.</p> + +<p>George avait dissocié la théorie et la pratique dès +notre premier jour d'excursion.</p> + +<p>—Je croyais, dit-il (il était sur sa bicyclette, +tandis que Harris et moi, sur le tandem, menions +le train), qu'il avait été entendu que nous gravirions +les côtes en funiculaire et les descendrions +sur nos machines.</p> + +<p>—Oui, d'une manière générale. Mais les funiculaires +ne gravissent pas <i>toutes</i> les côtes dans la +Forêt Noire, spécifia Harris.</p> + +<p>—Je m'en étais bien un peu douté grogna +George; et le silence régna quelque temps.</p> + +<p>—D'un autre côté, dit Harris, qui avait apparemment +ruminé ce sujet, il est impossible que +vous ayez espéré n'avoir que des descentes. Ce ne +serait pas de jeu. Sans un peu de travail, il n'est +pas de plaisir.</p> + +<p>Du silence encore. George le rompit:</p> + +<p>—Ne vous surmenez pas pour le seul plaisir de +m'être agréable, vous deux.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Harris.</p> + +<p>—Je veux dire qu'aux endroits où d'aventure +nous pourrions prendre le funiculaire, il ne vous +faudrait pas craindre de blesser ma susceptibilité. +Pour mon compte, je me déclare prêt à gravir +toutes ces montagnes dans des funiculaires, même +si ce n'est pas de jeu. Je me charge de me mettre +en règle avec ma conscience; voici huit jours que +je me lève à sept heures du matin, et je trouve +que cela vaut une compensation. Ne vous gênez +donc pas pour moi à ce sujet.</p> + +<p>Nous promîmes de ne pas oublier son vœu et +l'excursion continua dans un mutisme absolu, jusqu'au +moment où George nous en fit sortir de nouveau +par cette question:</p> + +<p>—De quelle marque m'avez-vous dit qu'était +votre machine?</p> + +<p>Harris le lui dit. Je ne me rappelle pas de quelle +marque elle était; peu importe.</p> + +<p>—En êtes vous sûr? insista George.</p> + +<p>—Naturellement, j'en suis sûr. Pourquoi?</p> + +<p>—Eh bien, elle ne fait pas honneur à son affiche. +C'est tout.</p> + +<p>—Quelle affiche?</p> + +<p>—L'affiche qui a pour but de prôner cette marque +de cycles. J'en ai regardé une peu de jours +avant notre départ, qui était placardée sur un mur +de Sloane Street. Un jeune homme montait une +machine de cette marque, un jeune homme, une +bannière à la main: il ne faisait aucun effort, +c'était aussi clair que le jour. Il était simplement +assis dessus à aspirer largement le grand air. Le +cycle avançait par sa propre initiative et avançait +d'un bon train. Votre bicyclette me laisse à moi +tout le travail. Votre machine est un monstre de +paresse. Si on ne suait pas sang et eau, ce n'est pas +elle qui bougerait. A votre place j'irais réclamer.</p> + +<p>En y réfléchissant, il y a bien peu de machines +qui fassent honneur à leurs réclames! Je ne me +souviens que d'une seule affiche où le cycliste +apparemment peinait. Mais c'est qu'il était poursuivi +par un taureau. Le plus souvent, l'intention +de l'artiste est de prouver au néophyte hésitant que +le sport de la bicyclette consiste à être assis sur +la selle luxueuse et à être transporté rapidement +par des forces invisibles et surnaturelles dans la +direction où l'on désire aller.</p> + +<p>D'une manière générale le cycliste est une dame. +Une fée voyageant sur une légère nuée estivale ne +peut pas paraître plus à son aise que la bicycliste +de l'affiche. Elle porte le costume rêvé pour faire +de la bicyclette par de fortes chaleurs. Des patronnes +d'auberges un peu bégueules lui refuseraient +peut-être l'accès de leur salle à manger; et une +police à l'esprit étroit pourrait vouloir la protéger +en l'enveloppant dans un châle, avant de l'incriminer. +Mais elle ne s'occupe pas de ces détails. Par +monts et par vaux, en des passages où un chat +aurait du mal à trouver son chemin, sur des routes +faites pour briser un rouleau compresseur, elle +passe comme une vision de beauté nonchalante, +ses cheveux blonds ondulant au vent, son corps +de sylphide alangui dans une attitude éthérée, un +pied sur la selle et l'autre effleurant la lanterne. +Parfois elle consent à s'asseoir sur la selle; en ce +cas elle place ses pieds sur les leviers de repos, +allume une cigarette et brandit un lampion.</p> + +<p>Quelquefois, mais plus rarement, ce n'est qu'un +mâle qui conduit la bicyclette. Acrobate moins +accompli que la demoiselle, il réussit pourtant des +tours de force appréciables: se tenir debout sur +la selle en agitant des drapeaux, boire de la bière +ou du bouillon en pleine marche. Il faut bien qu'il +fasse quelque chose pour occuper ses loisirs: ce +doit être fort pénible pour un homme d'un tempérament +actif de rester tranquillement assis sur sa +machine des heures durant sans rien avoir à faire, +sans même avoir à réfléchir. Et c'est pourquoi on +le voit se dresser sur ses pédales en arrivant près +du sommet d'une haute montagne, pour apostropher +le soleil ou pour déclamer des vers à la +campagne environnante.</p> + +<p>Parfois l'affiche représente un couple de cyclistes; +et alors on saisit sur le vif toutes les supériorités +qu'a, au point de vue du flirt, la bicyclette +moderne sur le salon, ou sur la grille du jardin du +bon vieux temps. Lui et elle grimpent sur leurs +bicyclettes, après s'être naturellement assurés +qu'elles sont de bonne marque. Après quoi, ils +n'ont plus rien à faire qu'à se répéter l'éternelle +chanson d'amour toujours si douce. Gaiement les +roues de la «Bermondsey Company's Bottom +Bracket Britain's Best» ou de la «Camberwell +Company's Jointless Eureka» roulent le long +d'étroits sentiers, à travers les villes qui sont des +ruches en travail. On n'a besoin ni de pédaler ni +de les conduire. Donnez-leur une direction et dites-leur +à quelle heure vous voulez être rentrés: c'est +tout ce qu'il leur faut pour agir. Pendant qu'Edwin +se penche sur sa selle pour murmurer à l'oreille +d'Angélina les mille petits riens si doux, pendant +que le visage d'Angélina se tourne vers l'horizon +décoratif pour cacher sa chaste rougeur, les bicyclettes +magiques poursuivent leur course régulière.</p> + +<p>Et le soleil brille toujours et toujours les routes +sont sèches. Ils ne sont ni suivis par des parents +sévères, ni accompagnés d'une tante encombrante, +ni épiés au coin des rues par un démon de petit +frère; jamais ils ne rencontrent d'obstacle à leur +bonheur. Ah, mon Dieu! pourquoi n'avons-nous +pas pu louer des «Britain's Best» ou des «Camberwell +Eurekas» quand <i>nous</i> étions jeunes.</p> + +<p>Il se peut aussi que la «Britain's Best» ou la +«Camberwell Eureka» soit appuyée contre une +grille; elle est peut-être fatiguée. Elle a eu beaucoup +à travailler cette après-midi pour transporter +ces jeunes gens. Animés des meilleures intentions +ils ont mis pied à terre pour donner du repos à la +machine. Ils sont assis sur l'herbe, ombragés par +de jolis arbustes; l'herbe est longue et bien sèche; +un ruisseau coule à leurs pieds. Tout respire la +paix et la tranquillité.</p> + +<p>L'artiste, compositeur d'affiches pour cycles, +s'ingénie toujours à donner cette impression élyséenne +de paix et de tranquillité.</p> + +<p>Mais, au fait, j'ai tort d'affirmer que, d'après les +affiches, jamais cycliste ne peine. J'en ai vu qui +représentaient des hommes à bicyclette travaillant +dur ou même se surmenant. Ils paraissent amaigris +et hagards; à force de travail, la sueur perle sur +leur front; ils vous donnent l'impression que, s'il +y a une autre montagne au delà de l'affiche, il leur +faudra ou abandonner ou mourir. Mais c'est le +résultat de leur propre folie et cela ne leur arrive +que parce qu'ils s'obstinent à monter une machine +d'une marque inférieure. Ah! s'ils montaient une +«Putney Popular» ou une «Battersea Bounder» +comme le jeune homme raisonnable qui occupe le +centre de l'affiche, ils n'auraient aucun besoin de +se dépenser en efforts inutiles! On ne leur demanderait +en témoignage de reconnaissance que d'avoir +l'air heureux; tout au plus de freiner un peu parfois +lorsqu'il arrive à la machine dans sa juvénile +fougue de perdre la tête et de prendre une allure +par trop précipitée.</p> + +<p>Vous, pauvres jeunes hommes si las, assis misérablement +sur une borne kilométrique, trop éreintés +pour prendre garde à la pluie persistante qui +vous traverse, vous jeunes filles harassées, aux cheveux +raides et mouillés, que l'heure tardive énerve, +qui lanceriez un juron si vous saviez vous y prendre; +vous, hommes chauves et corpulents, qui maigrissez +à vue d'œil en vous éreintant sur la route +sans fin; vous, matrones pourpres et découragées, +qui avez tant de mal à maîtriser la roue récalcitrante; +vous tous, pourquoi n'avez-vous pas eu +soin d'acheter une «Britain's Best», ou une +«Camberwell Eureka»? Pourquoi ces bicyclettes +de marques inférieures sont-elles si répandues? Ou +bien en est-il du cyclisme comme de toute chose +en ce bas monde: la Vie réalise-t-elle jamais la +promesse de l'Affiche?</p> + +<p>En Allemagne ce qui ne manque jamais de me +fasciner, c'est le chien autochthone. On se lasse en +Angleterre des vieilles races, on les connaît trop: +il y a le dogue, le plum pudding dogue, le terrier +(au poil noir, blanc ou roux, selon le cas, mais +toujours querelleur), le collie, le bouledogue; et +jamais rien de nouveau. Mais en Allemagne vous +rencontrez de la variété. Vous y apercevez des +chiens comme vous n'en avez jamais vu jusque là; +que vous ne prendriez pas pour des chiens, s'ils +ne se mettaient à aboyer. Tout cela est si neuf, si +captivant! George s'arrêta devant un chien à Sigmaringen +et attira notre attention sur lui. Il nous +sembla le produit hétérogène d'une morue et d'un +caniche, et, ma foi, je n'oserais pas affirmer qu'il +n'était pas, en effet, issu du croisement d'une +morue et d'un caniche. Harris essaya de le photographier, +mais le chiens se hissa le long d'une +palissade et disparut dans quelque haie.</p> + +<p>J'ignore les intentions de l'éleveur allemand; il +les cache pour le moment. George prétend qu'il +vise à produire un griffon. On est tenté de défendre +cette théorie: j'ai observé un ou deux cas de +quasi réussite en ce genre. Et cependant je ne peux +pas m'empêcher de croire que ce ne furent que de +simples accidents. L'Allemand est pratique: quel +intérêt aurait-il à réaliser un griffon? Si on n'est +poussé que par le désir d'avoir une bête originale, +n'a-t-on pas déjà le basset? Que faut-il de plus? +Au surplus, le griffon serait très incommode dans +une maison: chacun, à chaque instant, lui marcherait +sur la queue. A mon idée, les Allemands tentent +de produire une sirène, qu'ils dresseraient à +la pêche.</p> + +<p>Car nos Allemands n'encouragent jamais la +paresse chez aucun être vivant: ils aiment voir +leurs chiens travailler, et le chien allemand aime +le travail. Il ne peut y avoir aucun doute à ce +sujet. La vie du chien anglais doit lui peser comme +un fardeau. Imaginez un être fort, intelligent et +actif, d'un tempérament exceptionnellement énergique, +condamné à passer vingt-quatre heures par +jour dans une inertie absolue! Aimeriez-vous cela +pour vous-même? Rien d'étonnant qu'il se sente +incompris, qu'il aspire à l'impossible et ne récolte +que déboires.</p> + +<p>Le chien allemand, au contraire, a de quoi occuper +son esprit. Il se sait important et très utile. +Observez-le qui s'avance, l'air heureux, attelé à sa +voiturette chargée de lait. Nul marguillier ne semble +aussi satisfait de lui-même au moment de la +quête. Il ne fournit aucun travail véritable; c'est +l'humain qui pousse, et lui qui aboie. C'est ainsi +qu'il conçoit la division du travail. Voici ce qu'il +se dit:</p> + +<p>—Le vieux bonhomme ne peut pas aboyer, +mais sait pousser. C'est parfait.</p> + +<p>La fierté qu'il tire de ce travail est édifiante. +Il se peut qu'un autre chien, le croisant, fasse une +remarque désobligeante, jette du discrédit sur la +teneur en crème de son lait. Alors il s'arrête subitement, +sans tenir aucun compte de la circulation.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mais que disiez-vous +de notre lait?</p> + +<p>—Je n'ai rien dit de votre lait, répond l'autre +chien sur le ton de la plus parfaite innocence. +J'avais simplement dit qu'il fait beau temps et +demandé le prix de la craie.</p> + +<p>—Ah, vous avez demandé le prix de la craie, +hein? Désireriez-vous le savoir?</p> + +<p>—Je vous en prie, je m'imagine que vous êtes +à même de me le dire.</p> + +<p>—Vous avez raison. Je le peux. Cela vaut....</p> + +<p>—Allons, marche, dit la vieille qui a chaud, +qui est lasse et voudrait avoir fini sa tournée.</p> + +<p>—Oui; mais, nom d'un petit bonhomme! avez-vous +entendu ce qu'il a dit de notre lait?</p> + +<p>—Eh! ne t'occupe donc pas de lui. Voilà un +tramway qui vient de tourner la rue: nous allons +être écrasés.</p> + +<p>—Possible, mais moi je m'occupe de lui. On a +son amour-propre. Il a demandé le prix de la craie, +et il va le savoir! ça vaut exactement vingt fois +plus....</p> + +<p>—Vous allez tout renverser! s'écrie la vieille +femme angoissée, le retenant de toutes ses faibles +forces. Mon Dieu! j'aurais dû le laisser chez nous.</p> + +<p>Le tram s'avance rapidement sur eux; un cocher +les invective, un autre chien, énorme, attelé à une +voiturette de pain, espérant arriver à temps pour +prendre part au combat, se hâte de traverser la +rue, suivi d'un enfant qui crie de toutes ses forces. +Il se forme vite un petit rassemblement; et un +représentant de la force publique se fraie un chemin +vers le champ de bataille.</p> + +<p>—Cela vaut, reprend le chien de la laitière, +exactement vingt fois plus que vous n'allez valoir +quand j'en aurai fini avec vous.</p> + +<p>—Ah! tu crois ça, vraiment?</p> + +<p>—Oui, vraiment, petit-fils de caniche français, +mangeur de choux!</p> + +<p>—Là! je savais que vous alliez la renverser, +dit la pauvre laitière. Je lui avais dit qu'il allait la +renverser.</p> + +<p>Mais il est occupé et ne l'écoute pas. Cinq +minutes plus tard, quand la circulation a repris, +quand la porteuse de pain a ramassé ses miches +boueuses et que le sergent de ville s'est retiré après +avoir noté le nom et l'adresse de toutes les personnes +présentes, il consent à jeter un regard derrière +lui.</p> + +<p>—Evidemment on en a renversé un peu, admet-il. +Puis, se secouant pour chasser cet ennui, il +ajoute gaiement: Mais je pense lui avoir appris le +prix de la craie, à celui-là. Je crois qu'il ne reviendra +plus nous ennuyer.</p> + +<p>—Je l'espère, bien sûr, dit la vieille femme, en +regardant avec regret la voie lactée.</p> + +<p>Mais son sport préféré consiste à attendre au +sommet d'une colline la venue d'un autre chien et +alors de la redescendre au grand trot. En ces occasions-là +son maître est surtout occupé à courir derrière +lui, pour ramasser au fur et à mesure les +objets semés, des pains, des choux, des chemises. +Arrivé au bas de la colline, lui s'arrête et attend +amicalement son maître.</p> + +<p>—Excellente course, n'est-ce pas? remarque-t-il, +essoufflé, quand l'homme arrive, chargé jusqu'au +menton. Je crois que je l'aurais gagnée, si cet idiot +de petit garçon n'était pas intervenu. Il s'est mis +juste en travers de mon chemin au moment où je +tournais le coin. <i>Vous l'aviez remarqué?</i> Je voudrais +pouvoir en dire autant, sale gosse! Pourquoi +se met-il à brailler de la sorte? <i>Parce que je l'ai +renversé et que j'ai passé sur lui?</i> Eh, pourquoi +ne s'est-il pas écarté de mon chemin? +C'est une honte que les gens permettent à leurs +enfants de courir ainsi et de se jeter dans +les jambes de tout le monde pour faire choir les +gens. <i>Oh, là, là! Toutes ces choses sont tombées +de la voiture?</i> Vous ne l'aviez sûrement pas bien +chargée, il faudra y mettre plus de soin une autre +fois. <i>Vous ne pouviez pas vous attendre à ce que +je descendisse la colline à une allure de vingt milles +à l'heure?</i> Vous me connaissez assez pourtant pour +ne pas croire que je me laisserais dépasser par ce +vieux chien des Schneider sans tenter un effort. +Mais vous ne réfléchissez jamais. Vous êtes certain +d'avoir retrouvé tout? <i>Vous le croyez?</i> Je ne me +contenterais pas de «croire»; à votre place je +remonterais vivement la colline et je m'en assurerais. +<i>Vous êtes trop fatigué?</i> Oh, cela va bien! +mais ne dites pas alors que c'est ma faute s'il vous +manque quelque chose.</p> + +<p>Il est très entêté. Il est sûr et certain que le bon +tournant est le second à votre droite, et rien ne +pourra le persuader que ce n'est que le troisième. +Il est sûr de pouvoir traverser la route suffisamment +vite et ne sera convaincu du contraire que +lorsqu'il aura vu sa charrette démolie. Il est vrai +qu'alors il s'excusera très humblement. Mais à +quoi cela servira-t-il? Cela réparera-t-il le mal? +Comme il a d'habitude la taille et la force d'un +jeune taureau et que son compagnon humain n'est +généralement qu'un faible vieillard ou un petit +enfant, il n'en fait qu'à sa guise. La plus grande +punition que son propriétaire puisse lui infliger, +c'est de le laisser à la maison et de traîner lui-même +sa voiture. Mais notre Allemand a trop bon cœur +pour abuser de ce procédé.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que l'animal soit attelé à +la voiture pour un autre agrément que le sien, et +j'ai la certitude que le paysan allemand ne commande +le petit harnachement et ne fabrique la +petite voiture que pour faire plaisir à son chien. +Dans d'autres pays, en Hollande, en Belgique et en +France, j'ai vu maltraiter et surmener les chiens +qu'on attelle; en Allemagne, jamais. Les Allemands +accablent de sottises leurs animaux d'une +manière choquante. J'ai vu un Allemand se tenir +devant son cheval et le traiter de tous les noms qui +lui venaient à l'esprit. Mais le cheval n'en avait +cure. J'ai vu un Allemand, las d'injurier son cheval, +appeler sa femme et lui demander de l'aider. +Quand elle survint, il lui révéla ce que le cheval +avait fait. A ce récit la femme se fâcha, elle aussi, +tout rouge; et, se tenant l'un à droite, l'autre à +gauche du pauvre animal, tous deux le rouèrent +d'invectives; ils lui firent des remarques blessantes +sur son aspect physique, son intelligence, son sens +moral, son adresse en tant que cheval. L'animal +subit l'avalanche pendant quelque temps avec une +patience exemplaire; puis il trouva la meilleure +solution en l'occurrence. Sans perdre son sang-froid, +il s'en alla doucement. La femme s'en +retourna à sa lessive. Quand au mari, il le suivit, +remontant la rue, la bouche pleine d'injures.</p> + +<p>Il n'y a pas sur terre de peuple dont le cœur soit +aussi tendre. Les Allemands ne maltraitent pas les +enfants ni les animaux. Ils n'utilisent le fouet que +comme instrument de musique; on entend son +claquement du matin au soir. A Dresde je vis la +foule lyncher presque un cocher italien qui s'était +servi du fouet contre sa bête. L'Allemagne est le +seul pays d'Europe où le voyageur puisse s'installer +confortablement dans un fiacre avec la certitude +que son laborieux et patient ami d'entre les brancards +ne sera ni surmené ni maltraité.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_ONZIEME" id="CHAPITRE_ONZIEME"></a>CHAPITRE ONZIÈME</h2> + +<p><i>Une maison de la Forêt Noire. Les relations qu'on +pourrait faire. Son parfum. George refuse énergiquement +de rester couché après quatre heures +du matin. La route qu'on ne saurait manquer. +Mon flair extraordinaire. Une réunion de gens +peu reconnaissants. Harris savant. Sa confiance +sereine. Le village: où il se trouvait et où il +aurait dû être. George: son plan. Nous nous +promenons à la française. Le cocher allemand +endormi et réveillé. L'homme qui répand l'anglais +sur le continent.</i></p> + + +<p>Très fatigués et loin de toute ville ou de tout +village, nous avons dormi une nuit dans une +ferme de la Forêt Noire. Le grand charme d'une +maison de la Forêt Noire réside dans sa sociabilité. +Les vaches y habitent la pièce à côté, les chevaux +l'étage au-dessus, les oies et les canards sont installés +dans la cuisine, tandis que les cochons, les +enfants et les poules séjournent un peu partout.</p> + +<p>Pendant qu'on procède à sa toilette on entend +un grognement derrière soi:</p> + +<p>—Bonjour! Pas d'épluchures de pommes de +terre ici? Non, je vois que vous n'en avez pas. Au +revoir.</p> + +<p>Puis voici un caquètement et le cou d'une vieille +poule qui avance.</p> + +<p>—Belle journée, n'est-ce pas? Cela ne vous +dérange pas que j'apporte ici mon ver? C'est si +difficile de trouver dans cette maison une pièce où +l'on puisse jouir en paix de sa nourriture. Déjà, +quand je n'étais que poussin, je mangeais lentement, +mais quand une douzaine.... Là, je pensais +bien qu'ils ne me laisseraient pas tranquille! Chacun +en voudra un morceau. Cela ne vous fait rien +que je m'installe sur le lit? Ici ils ne me verront +peut-être pas.</p> + +<p>Pendant que l'on s'habille, différentes têtes viennent +vous épier par la porte. Elles considèrent +apparemment la chambre comme une ménagerie +temporaire. On ne saurait dire si les têtes appartiennent +à des garçons ou à des filles; on ne peut +qu'espérer qu'elles appartiennent toutes au sexe +masculin. Il est inutile d'essayer de fermer la porte, +car il n'y a rien pour la maintenir et, aussitôt qu'ils +ne la sentent plus poussée, ils l'ouvrent de nouveau. +On déjeune dans le décor traditionnel du repas +qui fut célébré pour le retour de l'Enfant Prodigue: +un cochon ou deux entrent pour vous tenir +compagnie; une bande d'oies d'un certain âge vous +accablent de critiques, se tenant sur le pas de la +porte; vous devinez, d'après leurs chuchotements, +leur expression choquée, qu'elles cassent du sucre +sur votre dos. Une vache s'abaissera peut-être jusqu'à +jeter un coup d'œil sur cet intérieur.</p> + +<p>C'est cet arrangement dans le genre de l'arche de +Noé qui donne, je suppose, à la maison de la Forêt +Noire son odeur particulière. Ce n'est pas une +odeur qu'on puisse comparer à quoi que ce soit. +C'est tout comme si l'on mélangeait des roses, du +fromage du Limbourg, de l'huile pour les cheveux, +quelques fleurs de bruyère, des oignons, des pêches, +de l'eau de savon avec une bouffée d'air marin +et un cadavre. On ne saurait discerner aucune +odeur particulière, mais on les sent toutes réunies +là, toutes les odeurs que l'univers possède jusqu'à +présent. Les gens qui vivent dans ces maisons adorent +à l'envi ce mélange. Ils n'ouvrent jamais les +fenêtres, de peur d'en perdre un peu; ils conservent +précieusement cette odeur dans leur maison +hermétiquement close. Si vous désirez respirer un +parfum différent, vous avez tout loisir de sortir et +de humer à l'extérieur l'arome des pins et des +violettes des bois: à l'intérieur il y a celui de la +maison; et on dit qu'au bout de quelque temps +on s'y habitue de telle sorte qu'il vous manquerait +et que l'on devient incapable de s'endormir dans +aucune autre atmosphère.</p> + +<p>Nous avions projeté de couvrir une longue étape +le lendemain et pour ce motif nous désirions nous +lever de bonne heure, vers les six heures,—si possible +sans déranger toute la maison. Nous demandâmes +timidement à notre hôtesse si elle voyait +d'un bon œil ce programme. Elle ne fit pas d'objection. +Elle-même ne serait peut-être pas dans les +parages à cette heure-là. C'était le jour où elle +devait se rendre au marché, distant de dix milles. +Elle ne rentrait pas avant sept heures; mais il +était fort possible que son mari ou l'un de ses fils +passât à la maison prendre un deuxième repas à +ce moment. En tous cas on enverrait quelqu'un +nous réveiller et préparer notre premier déjeuner.</p> + +<p>On n'eût pas à nous réveiller. Nous nous levâmes +de nous-mêmes à quatre heures. Nous nous levâmes +à quatre heures pour échapper au fracas qui faisait +éclater nos têtes. Je suis incapable de dire à +quelle heure les paysans de la Forêt Noire se lèvent +en été; ils nous parurent se lever toute la nuit. +Et la première chose que fait l'indigène quand il +sort du lit est de chausser une paire de sabots et +de faire une promenade hygiénique à travers sa +maison. Il ne se sent pas complètement levé avant +d'avoir monté et descendu trois fois les étages. +Une fois bien réveillé, il monte aux écuries et y +réveille son cheval. (Les maisons de la Forêt Noire +étant généralement bâties sur une pente raide, le +rez-de-chaussée se trouve à la partie supérieure et +le grenier à la partie inférieure.) Le cheval, semble-t-il, +doit aussi faire sa promenade hygiénique +par la maison. Ensuite l'homme descend à la cuisine +et commence à casser du bois; quand il en a +cassé suffisamment, il se sent satisfait de lui-même +et se met à chanter. Considérant toutes ces choses, +nous arrivâmes à conclure que ce que nous avions +de mieux à faire était de suivre l'excellent exemple +qu'on nous donnait. George lui-même avait +très envie de se lever ce matin-là.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nous absorbâmes un repas frugal à quatre heures +et demie et nous mîmes en route à cinq heures. +Notre chemin nous conduisait à travers des montagnes +et, d'après les renseignements pris dans le +village, ce devait être une de ces routes si faciles +à suivre qu'il était impossible de s'égarer. Je suppose +que tout le monde connaît ces sortes de +routes; généralement elles vous ramènent à votre +point de départ; et s'il en va autrement, vous le +regrettez, car dans le premier cas vous savez au +moins où vous vous trouvez. J'étais en défiance dès +le début, et avant d'avoir parcouru une couple de +milles nous fûmes édifiés. Nous arrivions à un +carrefour de trois routes. Un poteau indicateur +vermoulu assignait pour destination au chemin de +gauche un endroit inconnu de toute carte. L'autre +bras, parallèle à la route du milieu, avait disparu. +Le chemin de droite, nous étions tous d'accord +pour le croire, ramenait manifestement au village.</p> + +<p>—Le vieillard, rappela Harris, nous a dit clairement +de longer la montagne.</p> + +<p>—Quelle montagne? demanda George avec justesse.</p> + +<p>Une demi douzaine de collines nous faisaient +face, les unes plus grandes, les autres plus petites.</p> + +<p>—Il nous a dit, continua Harris, que nous +devions arriver à un bois.</p> + +<p>—Je ne vois aucune raison d'en douter, quelle +que soit la route que nous prenions, commenta +George.</p> + +<p>En effet toutes les hauteurs autour de nous +étaient couvertes de forêts épaisses.</p> + +<p>—Et il a encore dit, murmura Harris, que nous +atteindrions le sommet en une heure et demie +environ.</p> + +<p>—C'est là, dit George, que je commence à douter +de ses paroles.</p> + +<p>—Eh bien, qu'allons-nous faire? demanda Harris.</p> + +<p>Le hasard veut que j'aie la bosse de l'orientation. +Ce n'est pas une vertu; je ne veux pas m'en +vanter. Ce n'est qu'un instinct tout animal, auquel +je ne peux rien. S'il m'arrive de rencontrer sur +mon chemin des montagnes, des précipices, des +rivières et d'autres obstacles de cette sorte qui +m'empêchent d'avancer,—ce n'est pas ma faute. +Mon instinct me conduit très sûrement; c'est la +planète qui a tort. Je les emmenai donc par la +route du milieu. On n'aurait pas dû m'imputer à +crime le fait que cette route du milieu n'ait pas +eu suffisamment d'énergie pour continuer plus +d'un quart de mille dans la même direction, et +qu'après trois milles de montées et de descentes +elle ait subitement abouti à un guêpier. Si cette +route médiane avait suivi la direction qu'elle +aurait dû suivre, elle nous aurait menés là où nous +voulions aller, j'en suis convaincu.</p> + +<p>Ce don particulier qui m'est échu, j'aurais continué +à m'en servir pour découvrir un nouveau +chemin, s'ils ne m'avaient pas fait sentir leur mauvaise +humeur. Mais je ne suis pas un ange—je +l'avoue franchement—et je refuse de faire des +efforts au profit d'ingrats et de rebelles. D'un autre +côté je me demande si George et Harris m'auraient +suivi plus loin. C'est pour ces raisons que je m'en +lavai les mains et que Harris me remplaça comme +chef de colonne.</p> + +<p>—Eh bien, me dit-il, je suppose que vous êtes +satisfait de votre œuvre.</p> + +<p>—J'en suis assez satisfait, répondis-je du haut +du tas de pierres sur lequel j'étais assis. Je vous ai +menés jusqu'ici sains et saufs. Je mènerais plus +loin, mais nul artiste ne peut travailler sans encouragement. +Vous vous montrez mécontents de moi +parce que vous ne savez pas où vous êtes. Il est +possible que vous soyez dans la bonne direction, +sans vous en douter. Mais autant ne rien dire; je +ne m'attends pas à des remerciements. Suivez le +chemin qui bon vous semblera; je ne m'en occupe +plus.</p> + +<p>Je parlai peut-être avec amertume, mais je n'y +pouvais rien. On ne m'avait pas adressé une parole +aimable pendant tout ce trajet rebutant.</p> + +<p>—Ne vous méprenez pas sur le sens de mes +paroles, dit Harris: George et moi sommes convaincus +que sans votre aide nous ne serions pas +arrivés à l'endroit où nous nous trouvons. Nous +vous rendons justice en cela. Mais on ne peut pas +se fier aveuglément à l'instinct. Je compte vous +proposer d'y substituer la science qui, elle, est +exacte. Donc, où se trouve le soleil?</p> + +<p>—Ne croyez-vous pas, dit George, que si nous +retournions au village et que nous demandions à +un gamin de nous servir de guide pour un mark, +cela nous ferait, somme toute, gagner du temps?</p> + +<p>—Cela nous ferait perdre plusieurs heures, +répliqua Harris d'un ton décidé. Fiez-vous à moi. +J'ai étudié la question. (Il tira sa montre et commença +à tourner sur lui-même.)</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>C'est simple comme bonjour. Il faut diriger la +petite aiguille vers le soleil, vous prenez la bissectrice +de l'angle formé par la petite aiguille et midi, +et obtenez ainsi la direction du nord. (Il s'agita +pendant quelque temps, puis il fit son choix.) Me +voilà fixé, dit-il; le nord est dans cette direction, +là où se trouve le guêpier. Maintenant passez-moi +la carte. (Nous la lui tendîmes et, s'asseyant face +aux guêpes, il l'examina.) Todtmoos se trouve, par +rapport à notre position actuelle, dans une direction +sud-sud-ouest.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par «notre position actuelle»? +questionna George.</p> + +<p>—Mais ici, où nous sommes.</p> + +<p>—Mais où sommes-nous donc?</p> + +<p>Cette question embarrassa Harris pendant quelques +instants, mais à la fin il se rasséréna.</p> + +<p>—Notre position importe peu, répliqua-t-il. +Quel que soit l'endroit où nous sommes, Todtmoos +se trouve dans une direction sud-sud-ouest. Allons, +venez, nous perdons notre temps.</p> + +<p>—Je ne comprends pas exactement votre raisonnement, +dit George en se levant et en bouclant sa +musette; mais je suppose que cela ne tire pas à +conséquence. Nous nous promenons pour notre +santé et partout la campagne est belle.</p> + +<p>—Cela va aller merveilleusement, dit Harris +avec une confiance sereine. Nous arriverons à Todtmoos +avant dix heures, ne vous tourmentez pas. Et +à Todtmoos nous trouverons à manger.</p> + +<p>Il avoua que, pour sa part, il aimerait un +beefsteak suivi d'une bonne omelette. George nous +confia que personnellement il s'abstiendrait de penser +à ce sujet avant que Todtmoos ne fût en vue.</p> + +<p>Nous marchions depuis une demi-heure quand, +arrivant à une éclaircie, nous aperçûmes au-dessous +de nous, à environ deux milles, le village que nous +avions traversé quelques heures plus tôt. Nous le +reconnaissions à son église bizarre, munie d'un +escalier extérieur, ce qui est d'une architecture peu +répandue. Cette vue me remplit de tristesse. Nous +avions marché sur une route très dure pendant trois +heures et demie et n'avions apparemment fait que +quatre milles. Mais Harris était enchanté:</p> + +<p>—Enfin, nous savons où nous sommes.</p> + +<p>—Je croyais que cela importait peu, lui rappela +George.</p> + +<p>—En effet, pratiquement cela n'a aucun intérêt, +mais il vaut quand même mieux être fixé. A présent +je me sens plus sûr de moi.</p> + +<p>—Je ne vois pas en quoi cela constitue pour vous +un avantage, murmura George. (Mais je ne crois +pas que Harris l'entendit.)</p> + +<p>—Nous sommes en ce moment, continua Harris, +dans l'est par rapport au soleil et Todtmoos est au +sud-ouest de l'endroit où nous sommes. De sorte +que si... (Il s'arrêta net.) A propos, vous souvenez-vous +si j'ai dit qu'en menant la bissectrice de l'angle +on obtenait la direction nord ou la direction +sud?</p> + +<p>—Vous avez dît qu'elle donnait le nord, répliqua +George.</p> + +<p>—En êtes-vous sûr? insista Harris.</p> + +<p>—Certain. Mais ne vous laissez pas influencer +dans vos calculs pour si peu. Selon toute probabilité, +vous vous êtes trompé.</p> + +<p>Harris réfléchit quelque temps, puis sa physionomie +s'éclaira:</p> + +<p>—Nous y sommes. Evidemment c'est le nord. Il +faut que ce soit le nord. Comment cela pourrait-il +être le sud? Maintenant, il faut nous diriger vers +l'ouest. Venez.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux que de me diriger +vers l'ouest, dit George; n'importe quelle direction +de la boussole m'est bonne. Je veux seulement +vous faire remarquer qu'en ce moment nous +marchons en plein vers l'est.</p> + +<p>—Mais non, répondit Harris, nous allons vers +l'ouest.</p> + +<p>—Je vous dis que nous nous dirigeons vers l'est.</p> + +<p>—Je voudrais que vous ne continuiez pas à +affirmer ça. Vous dérangez mes calculs.</p> + +<p>—Cela m'est égal. J'aime mieux déranger vos +calculs que de continuer à m'égarer. Je vous dis +que nous avons mis cap en plein vers l'est.</p> + +<p>—Quelle stupidité! s'impatienta Harris, voici le +soleil.</p> + +<p>—Je peux voir le soleil, convint George, je le +vois même assez distinctement. Il se peut qu'il se +trouve à sa place selon vous et les préceptes de la +science, mais il se peut aussi qu'il n'y soit pas. Tout +ce que je sais se résume en ceci: quand nous +étions dans le village, cette montagne surmontée +de cette couronne de rochers était nettement au +nord. En ce moment, nous faisons face à l'est.</p> + +<p>—Vous avez raison, acquiesça Harris, j'avais +oublié pour un instant que nous marchions dans +un sens opposé.</p> + +<p>—Moi, à votre place, je prendrais l'habitude de +noter ces changements d'orientation, grommela +George. Cela nous arrivera probablement plus +d'une fois encore.</p> + +<p>Nous fîmes demi-tour et nous acheminâmes dans +la direction opposée.</p> + +<p>Après avoir grimpé pendant quarante minutes, +nous arrivâmes de nouveau à une éclaircie, et de +nouveau le village s'étalait à nos pieds. Mais cette +fois-ci il était au sud, par rapport à nous.</p> + +<p>—C'est étonnant, dit Harris.</p> + +<p>—Je ne vois rien d'étonnant à cela, émit George. +Si vous faites consciencieusement le tour d'un village, +il n'est que naturel que vous en aperceviez +de temps en temps l'église. J'ai tout le premier du +plaisir à la voir. Cela me prouve que nous ne +sommes pas irrémédiablement perdus.</p> + +<p>—Il devrait être à notre gauche, dit Harris.</p> + +<p>—Il y sera dans une heure environ si nous poursuivons +notre route.</p> + +<p>Moi, je me taisais: tous les deux m'irritaient. +Mais je voyais non sans satisfaction George se +mettre en colère contre Harris. Aussi était-ce assez +stupide de la part de Harris de s'imaginer qu'il +était capable de trouver son chemin d'après le +soleil.</p> + +<p>—Je serais bien content de savoir d'une manière +certaine, dit Harris d'un air songeur, si cette bissectrice +nous indique le nord ou le sud.</p> + +<p>—A votre place, je prendrais une résolution à +ce sujet: c'est un point important.</p> + +<p>—C'est impossible que ce soit le nord, dit +Harris, et je vais vous expliquer pourquoi.</p> + +<p>—Ne vous donnez pas cette peine, répliqua +George, je ne demande qu'à le croire.</p> + +<p>—Vous venez de dire qu'elle indique le nord, +lui reprocha Harris.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela que j'ai dit. J'ai dit que vous +l'aviez dit, c'est tout différent. Si vous croyez vous +tromper, rebroussons chemin. Cela nous changera, +à défaut de mieux.</p> + +<p>Alors Harris dressa de nouveaux plans basés sur +des calculs inverses et de nouveau nous nous enfonçâmes +dans les bois; et de nouveau après une +demi-heure de côtes rudes, nous arrivâmes en vue +du même village. Il est vrai que nous étions à une +altitude un peu plus élevée et que cette fois-ci il +était situé entre nous et le soleil.</p> + +<p>—Je pense, dit George, tandis qu'il le regardait +du haut de cet observatoire, que c'est la meilleure +vue que nous en ayons eue jusqu'à présent. Il n'y +a plus qu'un seul endroit au-dessus de nous d'où +nous puissions le voir encore. Ce après quoi, je +vous proposerai d'y descendre et d'y prendre +quelque repos.</p> + +<p>—Je ne crois pas que ce soit le même village, +dit Harris; cela n'est pas possible.</p> + +<p>—On ne saurait s'y méprendre, avec cette église, +dit George. A moins qu'il ne s'agisse d'un cas semblable +à celui de cette statue de Prague. Il se peut +que les autorités aient différentes copies grandeur +nature de ce village et les aient dispersées dans la +forêt pour juger où il ferait meilleur effet. Du +reste, peu importe. Où allons-nous maintenant?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, dit Harris, et cela m'est égal. +J'ai fait de mon mieux; vous n'avez fait que bougonner +et m'induire en erreur.</p> + +<p>—J'ai pu vous adresser quelques critiques, admit +George; mais mettez-vous à ma place. L'un de +vous me certifie qu'il a un instinct infaillible et me +conduit à un guêpier au milieu d'un bois.</p> + +<p>—Je ne peux pas empêcher les guêpes de bâtir +leurs ruches dans les bois, répliquai-je.</p> + +<p>—Je ne dis pas que cela soit en votre pouvoir, +riposta George. Je ne discute pas; je ne fais que +constater des faits bien établis... L'autre me mène +pendant des heures par monts et par vaux, d'après +des principes astronomiques, tout en ne sachant +pas distinguer le nord du sud. Personnellement, je +ne prétends pas avoir des instincts dépassant ceux +du commun des mortels, je ne suis pas non plus +un scientifique. Mais je vois là-bas, deux champs +plus loin, un homme. Je vais lui offrir la valeur +du foin qu'il coupe et que j'estime à un mark cinquante, +afin que, laissant son travail, il me conduise +jusqu'à ce que nous soyons en vue de Todtmoos. +Si vous voulez me suivre, camarades, vous +êtes libres; si non, vous pouvez recourir à un autre +système et tenter l'épreuve de votre côté.</p> + +<p>Le plan de George était dépourvu d'originalité et +de hardiesse, mais sur le moment il nous parut +sympathique. Heureusement que nous n'étions pas +éloignés de l'endroit où nous nous étions trompés +de route pour la première fois; ce qui eut pour +résultat qu'aidés par l'homme à la faux nous +retrouvâmes le bon chemin et atteignîmes Todtmoos +avec un retard de quatre heures sur nos calculs, +mais avec un appétit formidable que quarante-cinq +minutes de travail silencieux et acharné +suffirent à peine à calmer.</p> + +<p>Nous avions projeté d'aller à pied de Todtmoos +à la vallée du Rhin; mais en raison de nos fatigues +extraordinaires de la matinée, nous décidâmes de +faire «une promenade en voiture», comme on dit +en France.</p> + +<p>Et à cette intention nous louâmes un véhicule +d'aspect pittoresque, tiré par un cheval qu'on +aurait volontiers comparé à un tonneau, n'eût été +l'embonpoint de son cocher auprès duquel il semblait +anguleux. En Allemagne, toutes les voitures +sont aménagées pour être attelées à deux, mais en +général elles ne sont tirées que par un seul cheval. +Cela donne à l'équipage un aspect asymétrique qui +heurte notre goût, mais que les gens d'ici trouvent +élégant: on a l'air de quelqu'un qui d'habitude +sort avec une paire de chevaux, mais qui, pour +l'instant, a égaré l'un d'eux. Le cocher allemand +n'est pas ce que nous appellerions un maître. +Quand il dort, c'est alors qu'il montre ses qualités. +A ce moment, au moins, il n'est pas dangereux; +et comme le cheval est généralement intelligent et +expérimenté, la course est relativement peu périlleuse. +S'ils arrivaient en Allemagne à dresser le +cheval à se faire payer à la fin de la course, on +pourrait se passer tout à fait de cocher, ce qui +serait un soulagement considérable pour le voyageur: +car le cocher allemand est le plus souvent +occupé soit à se mettre dans l'embarras, soit à +essayer de s'en tirer. Mais il est plus apte à s'y +mettre qu'à s'en tirer. Je me souviens avoir descendu +une pente rapide, dans la Forêt Noire, en +compagnie de deux dames. C'était une de ces descentes +en zigzag. D'un côté de la route la montagne +se dressait à soixante-quinze degrés, de l'autre elle +s'abaissait, suivant le même angle. Nous avancions +très agréablement; le cocher avait, à notre grande +satisfaction, les yeux clos, quand soudain un mauvais +rêve ou une indigestion le réveilla. Il saisit les +rênes, et par un mouvement habile, il conduisit +au bord extrême du précipice le cheval de droite +qui s'y accrocha, retenu tant bien que mal par son +harnachement. Notre cocher n'en parut ni surpris +ni affecté; je remarquai aussi que les chevaux +semblaient tous deux habitués à cette position. +Nous sortîmes de voiture et il descendit du siège. +Il prit dans son coffre un énorme couteau qui semblait +être spécialement affecté à cet usage et coupa +vivement les traits. Le cheval ainsi lâché descendit +en roulant jusqu'au moment où il se retrouva sur +la route, quelque cinquante mètres plus bas. Là, +il se remit sur pied et nous attendit. Nous reprîmes +nos places dans la voiture qui poursuivit sa route +avec son seul cheval, et nous arrivâmes de la sorte +au niveau du premier. Celui-ci, notre conducteur +le réattela avec quelques bouts de corde et nous +continuâmes notre chemin. De toute évidence, +cocher et chevaux avaient l'habitude de descendre +les montagnes par ce procédé: c'est ce qui m'impressionna +le plus.</p> + +<p>Une autre particularité du cocher allemand est +que, pour ralentir ou accélérer son allure, il n'agit +pas sur le cheval par les rênes, mais sur la voiture +par le frein. Pour faire du huit à l'heure, il le serre +légèrement, de telle sorte que la roue râclée produise +un bruit continu analogue à celui qui s'entend +lorsqu'on aiguise une scie; pour faire quatre +milles à l'heure, il le serre un peu plus fort et +vous roulez, accompagnés de cris et de grognements +qui rappellent la symphonie de porcs qu'on +égorge. Désire-t-il s'arrêter tout à fait, il le serre +à bloc. Il sait que, si son frein est de bonne qualité, +sa voiture s'arrêtera en un espace moindre de +deux fois sa longueur, à moins que l'animal ne soit +d'une force extraordinaire. Le cocher allemand et +le cheval allemand doivent ignorer qu'on peut +arrêter une voiture par un autre moyen, car le +cheval continue à tirer la voiture de toutes ses +forces jusqu'au moment où il se sent incapable de +la déplacer d'un centimètre; alors il se repose. Les +chevaux des autres pays ne voient aucun inconvénient +à s'arrêter, quand on leur en suggère l'idée. +J'ai même connu des chevaux qui se montraient +satisfaits de marcher tout doucement; mais notre +cheval allemand est, selon toute apparence, bâti +pour marcher à une seule allure et est incapable +de s'en départir. J'ai vu, c'est vérité pure, un +cocher allemand manœuvrer le frein des deux +mains, de peur de ne pas pouvoir éviter une collision.</p> + +<p>A Waldshut, une des petites villes du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, +que le Rhin traverse peu après sa source, nous rencontrâmes +cet être très répandu sur le continent: +le touriste anglais qui se montre surpris, même +offensé, de l'ignorance dont l'indigène fait preuve +touchant les subtilités de la langue anglaise. Quand +nous pénétrâmes dans la gare, il était en train +d'expliquer au porteur, dans un anglais très pur, +malgré un léger accent du Sommersetshire, et ceci +pour la dixième fois, ainsi qu'il nous en fit part, ce +fait pourtant bien simple qu'il possédait un billet +pour Donaueschingen et désirait se rendre à +Donaueschingen pour voir les sources du Danube +qui n'y sont d'ailleurs pas, quoiqu'on dise en général +qu'elles y sont, et entendait que sa bicyclette +fût dirigée sur Engen et son sac sur Constance où +le dit sac attendrait son arrivée. Cette explication +poursuivie d'une haleine lui avait donné chaud et +l'avait mis en colère. Le porteur, un très jeune +homme, avait pris la physionomie d'un vieillard +fatigué. J'offris mes services. Je le regrette maintenant, +mais peut-être pas autant que cet abruti a dû +le regretter plus tard. Les trois itinéraires, nous +apprit le porteur, étaient compliqués, nécessitant +des changements et encore des changements. Il ne +nous restait que peu de temps pour délibérer avec +calme, car notre propre train devait partir dans +quelques minutes. L'homme était volubile, ce qui +est toujours une faute, lorsqu'on veut tirer au clair +une affaire embrouillée, tandis que le porteur ne +désirait qu'en avoir fini au plus vite pour pouvoir +respirer. Dix minutes plus tard dans le train, la +lumière se fit dans mon esprit connue je réfléchissais +à la chose: je m'étais bien mis d'accord avec +le porteur pour l'expédition de la bicyclette par +Immendingen (ce qui me semblait être le meilleur +itinéraire) et son enregistrement pour Immendingen; +seulement j'avais négligé de donner des instructions +pour son départ d'Immendingen. Si j'étais +de tempérament bilieux, je me ferais du mauvais +sang encore à l'heure actuelle en pensant que, selon +toute probabilité, la bicyclette se trouve aujourd'hui +encore à Immendingen. Mais il est de bonne +philosophie de se résigner à voir toujours le bon +côté des choses. Il se peut que le porteur ait, de +son propre chef, réparé ma négligence, il se peut +aussi qu'un miracle soit intervenu pour rendre la +bicyclette à son propriétaire peu de temps avant la +fin de leur voyage. Nous envoyâmes le sac à +Radolfszell: mais je me console en me disant qu'il +portait une étiquette sur laquelle était écrit Constance; +sans aucun doute, après un certain laps de +temps, la direction du chemin de fer, voyant qu'on +ne le réclamait pas à Radolfszell, l'aura envoyé à +Constance.</p> + +<p>Le piquant de cette histoire réside en le fait que +notre Anglais se soit indigné parce que dans une +gare allemande il était tombé sur un porteur incapable +de comprendre sa langue. Dès que nous lui +eûmes adressé la parole, il avait exprimé longuement +cette indignation:</p> + +<p>—Merci beaucoup. C'est pourtant bien simple. +Je vais prendre le train pour Donaueschingen; de +Donaueschingen je me rendrai à pied à Geisengen; +de Geisengen j'irai en chemin de fer à Engen, et +d'Engen je me propose d'aller à bicyclette à Constance. +Mais je ne veux pas emporter mon sac; je +veux le trouver à Constance quand j'y arriverai. +Voici dix minutes que j'essaie d'expliquer cela à +cet imbécile, sans pouvoir le lui faire entrer dans +tête.</p> + +<p>—C'est honteux en effet, avais-je constaté: ces +manœuvres allemands parlent à peine leur propre +langue.</p> + +<p>—Tout cela, je le lui ai montré sur l'indicateur +et expliqué par des gestes pourtant bien +clairs. Impossible de lui rien faire comprendre.</p> + +<p>—J'ai vraiment du mal à vous croire... La chose +pourtant s'expliquait d'elle-même...</p> + +<p>Harris était en colère après cet homme; il lui +aurait volontiers donné une leçon pour lui apprendre +à voyager dans des régions perdues et à vouloir +y accomplir des tours de force sur les chemins +de fer, sans savoir un traître mot de la langue +du pays. J'avais refréné l'ardeur de Harris et +lui avais fait remarquer la grandeur et l'intérêt du +travail auquel cet homme se livrait sans s'en +douter.</p> + +<p>Evidemment Shakespeare et Milton ont fait de +leur mieux pour répandre la langue anglaise chez +les habitants moins favorisés de l'Europe. Newton +et Darwin ont peut-être réussi à rendre la connaissance +de leur langue nécessaire aux étrangers +soucieux de l'évolution de la pensée humaine. +Dickens et surtout Ouida auront peut-être encore +davantage aidé à la rendre populaire. Mais celui +qui a répandu la connaissance de l'anglais depuis +le cap St-Vincent jusqu'aux monts de l'Oural, +c'est l'Anglais qui, incapable ou peu désireux d'apprendre +un seul mot d'une autre langue, voyage, le +porte-monnaie à la main, dans tous les coins du +continent. On pourrait être choqué de son ignorance, +irrité de sa stupidité, écœuré de sa présomption. +Le résultat pratique subsiste; c'est cet homme +qui britannise l'Europe. C'est pour lui que chaque +paysan suisse par les soirées d'hiver trotte à +travers les neiges pour assister au cours d'anglais. +C'est pour lui que le cocher et le conducteur de +train, la femme de chambre et la blanchisseuse +pâlissent sur leur grammaire anglaise et sur les +manuels de conversation. C'est pour lui que les +boutiquiers et marchands étrangers envoient leurs +fils et leurs filles par milliers faire leurs études +dans toutes les villes anglaises. C'est pour lui que +tous les hôteliers ou restaurateurs en quête de personnel +ajoutent à leurs annonces: «Inutile de se +présenter sans une connaissance suffisante de la +langue anglaise.»</p> + +<p>Si les races britanniques se mettaient en tête de +parler autre chose que l'anglais, le progrès surprenant +de la langue anglaise à travers l'univers s'arrêterait.</p> + +<p>Regardons jongler avec son or l'Anglais qui, ne +parlant que sa langue, vit parmi les étrangers.</p> + +<p>—Voilà, s'écrie-t-il, de quoi récompenser tous +ceux qui parlent l'anglais.</p> + +<p>C'est lui le grand éducateur. Théoriquement +nous devrions le blâmer; pratiquement il sied de +se découvrir devant lui. Il est le missionnaire de +la langue anglaise.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_DOUZIEME" id="CHAPITRE_DOUZIEME"></a>CHAPITRE DOUZIÈME</h2> + +<p><i>Nous sommes contristés par les instincts primitifs +des Germains. Une vue superbe, mais pas de restaurant. +Une opinion continentale sur l'Insulaire. +Il n'est pas assez débrouillard pour se +mettre à l'abri de la pluie. Arrivée d'un voyageur +fatigué, muni d'une brique. Le chien va à +la chasse. Une résidence de famille peu désirable. +Un pays de vergers. Un vieux bonhomme +très gai gravit la montagne. George, alarmé par +l'heure tardive, descend vivement par l'autre +côté. Harris le suit pour lui montrer le chemin. +Je déteste rester seul et suis Harris à mon tour. +Prononciation spéciale à l'usage des étrangers.</i></p> + + +<p>Ce qui froisse les sentiments des Anglo-Saxons +des classes supérieures est l'instinct terre à +terre qui pousse les Allemands à placer un restaurant +au terme de chaque excursion. On trouve toujours +et partout une «Wirtschaft» bondée, soit au +sommet des montagnes, soit dans les gorges féeriques, +dans les défilés déserts comme près des chutes +d'eau ou des fleuves majestueux. Comment peut-on +s'extasier devant une vue lorsqu'on se trouve +entouré de tables tachées de bière? Comment se +perdre dans des rêveries historiques en respirant +une odeur de veau rôti et d'épinards?</p> + +<p>Un jour, désireux d'élever nos âmes, nous nous +mîmes à grimper à travers des bois touffus.</p> + +<p>—Et, dit Harris avec sarcasme tandis que nous +nous arrêtions un moment pour respirer et pour +serrer d'un cran nos ceintures, nous allons trouver +là-haut un restaurant splendide où des gens engouffreront +des beefsteaks saignants et des tartes aux +prunes en buvant du vin blanc.</p> + +<p>—Vous croyez? dit George.</p> + +<p>—Voyons, vous connaissez bien leurs habitudes. +Ils ne consentiraient pas à dédier à la solitude et +à la contemplation le moindre ravin; ils ne laisseraient +pas à l'amant de la nature un seul sommet +intact.</p> + +<p>—Je pense, remarquai-je, que nous arriverons +un peu avant une heure, pourvu que nous ne flânions +pas.</p> + +<p>—Le «Mittagstisch», grommela Harris, sera +juste prêt, avec peut-être quelques-unes de ces +petites truites au bleu, qu'ils pêchent par ici. En +Allemagne on semble ne jamais pouvoir se défaire +de l'idée de boire et de manger. C'est horripilant!</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nous continuâmes notre chemin, et les beautés +de la route nous firent oublier notre indignation. +Mon calcul se trouva exact.</p> + +<p>A une heure moins un quart Harris, qui était +en tête, dit:</p> + +<p>—Nous voici arrivés. Je vois le sommet.</p> + +<p>—Voyez-vous le restaurant? dit George.</p> + +<p>—Je ne l'aperçois pas, mais vous pouvez être +sûr qu'il y est, le monstre!</p> + +<p>Cinq minutes plus tard nous étions au sommet. +Nous regardâmes vers le nord, le sud, l'est, l'ouest; +puis nous nous regardâmes.</p> + +<p>—Vue magnifique, n'est-ce pas? dit Harris.</p> + +<p>—Magnifique, acquiesçai-je.</p> + +<p>—Superbe, confirma George.</p> + +<p>—Ils ont eu pour une fois le bon goût de mettre +le restaurant hors de vue, dit Harris.</p> + +<p>—Ils semblent l'avoir caché, dit George.</p> + +<p>—Il ne vous choque pas tellement quand on ne +vous le met pas sous le nez, dit Harris.</p> + +<p>—Naturellement, s'il est bien placé, observai-je, +un restaurant en général n'a rien de désagréable.</p> + +<p>—Je désirerais savoir où ils l'ont mis, dit +George.</p> + +<p>—Si nous le cherchions? dit Harris, saisi d'une +heureuse inspiration.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>L'idée nous sembla pratique. Nous convînmes +d'explorer la région dans différentes directions et +de nous retrouver au sommet pour nous faire part +du résultat de nos recherches. Après une demi-heure +nous étions de nouveau réunis. Les paroles +étaient inutiles. Nos figures montraient assez clairement +qu'enfin nous avions découvert un coin de +nature allemande inviolé par les appétits.</p> + +<p>—Je ne l'aurais jamais cru, dit Harris; et +vous?</p> + +<p>—Je pense que ce doit être le seul coin de tout +le Vaterland qui en soit dépourvu.</p> + +<p>—Et nous trois, étrangers, nous l'avons découvert +sans effort, risqua George.</p> + +<p>—Nous voici à même, observai-je, de régaler +nos sentiments les plus délicats sans être dérangés +par les sollicitations de notre vile matière. Voyez +le jeu de la lumière sur ces pics lointains. N'est-ce +pas ravissant?</p> + +<p>—A propos de nature, dit George, quel est +selon vous le chemin le plus court pour redescendre?</p> + +<p>—Le chemin de gauche, répliquai-je après avoir +consulté le guide, nous conduit en deux heures +environ à Sommersteig, où, entre parenthèses, je +remarque que l'Aigle d'Or est très recommandé. Le +sentier de droite, un peu plus long, nous offre des +panoramas plus vastes.</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas, dit Harris, qu'un panorama +ressemble follement à tous les autres panoramas?</p> + +<p>—Moi, pour ma part, je prends le chemin de +gauche, dit George.</p> + +<p>Et Harris et moi le suivîmes. Mais nous ne descendîmes +pas aussi rapidement que nous l'avions +prévu. Les orages s'amassent vite dans ces régions +et, avant que nous eussions fait un quart d'heure +de marche, le dilemme se posa: trouver un abri, +ou passer le reste de la journée dans des vêtements +trempés. Nous nous décidâmes pour l'abri et choisîmes +un arbre qui, dans des circonstances ordinaires, +aurait constitué une protection efficace. +Mais un orage dans la Forêt Noire n'est pas chose +ordinaire. Nous commençâmes par nous expliquer +l'un à l'autre, pour nous consoler, qu'un orage aussi +violent ne durerait pas. Puis nous essayâmes de +nous réconforter en pensant que s'il durait nous +serions assez vite trop mouillés pour craindre de +l'être davantage.</p> + +<p>—D'après la tournure que prennent les événements, +dit Harris, il aurait, ma foi, mieux valu +qu'il y eût un restaurant là-haut.</p> + +<p>—Je ne vois pas l'avantage, dit George, d'être +à la fois mouillé et affamé. J'attends encore cinq +minutes, et je poursuis ma route.</p> + +<p>—Ces solitudes montagneuses, remarquai-je, ont +beaucoup de charme quand il fait beau. Les jours +de pluie, surtout si vous n'avez plus l'âge de...</p> + +<p>A ce moment un gros homme nous appela. Il se +tenait à une cinquantaine de mètres, abrité sous +un vaste parapluie.</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas entrer? proposait le gros +homme.</p> + +<p>—Entrer où? criai-je. (Je le pris d'abord pour +un de ces imbéciles qui essaient de rire là où il n'y +a rien de risible.)</p> + +<p>—Entrer au restaurant, répondit-il.</p> + +<p>Nous quittâmes notre abri et allâmes vers lui. +Nous étions avides d'obtenir de plus amples informations.</p> + +<p>—Je vous ai déjà appelés par la fenêtre, dit +le gros monsieur quand nous fûmes près de lui, +mais je suppose que vous ne m'entendiez pas. Cet +orage peut encore durer une heure, vous allez +être rudement mouillés.</p> + +<p>C'était un bon vieux bien sympathique; il semblait +s'intéresser vivement à nous. Je dis:</p> + +<p>—C'est gentil de votre part d'être sorti. Nous +ne sommes pas des fous. Il ne faut pas croire que +nous soyons restés sous cet arbre une demi-heure, +sachant dès la première minute qu'un restaurant +dissimulé par des arbres se trouvait à peine à vingt +yards. Nous ne nous doutions pas le moins du +monde d'être aussi près d'un restaurant.</p> + +<p>—Je le pensais bien, dit le vieux gentleman; et +c'est pour cela que je suis venu.</p> + +<p>Il paraît que tout le monde dans l'auberge nous +avait également observés des fenêtres, se demandant +pourquoi nous restions dehors, l'air si malheureux. +Sans ce brave vieux, ces imbéciles +auraient sans doute continué à nous regarder tout +le reste de l'après-midi. L'hôte s'excusa—comme +nous avions l'air anglais, il ne savait pas si... Ce +n'est pas une figure oratoire. Ils croient tous sur +le continent que tout Anglais est un peu fou. Ils +en sont sincèrement convaincus, comme les paysans +anglais croient mordicus que les Français se +nourrissent exclusivement de grenouilles.</p> + +<p>C'était un petit restaurant confortable où l'on +mangeait bien et où le vin était vraiment tout à +fait passable. Nous y restâmes quelques heures, +nous nous séchâmes en faisant un bon repas et en +parlant du site. Juste comme nous allions quitter +ce lieu hospitalier, survint un incident qui montre +à quel point sur cette terre les influences du mal +l'emportent sur celles du bien.</p> + +<p>Un voyageur entra. Il semblait rongé de soucis. +Il tenait à la main une brique attachée à un bout +de ficelle. Il entra vite et nerveusement, ferma précautionneusement +la porte, vérifia cette fermeture, +regarda longuement et soigneusement par la fenêtre +et alors avec un soupir de soulagement posa +sa brique à côté de lui sur le banc et demanda à +boire et à manger.</p> + +<p>Il y avait du mystère là-dessous. On se demandait +ce qu'il allait faire avec cette brique, pourquoi +il avait pris tant de précautions pour fermer +cette porte, pourquoi il avait eu l'air si inquiet +en regardant par la fenêtre; mais son aspect était +trop minable pour qu'on fût tenté d'engager la conversation. +Tandis qu'il mangeait et buvait il devint +plus gai, soupira moins souvent. Un peu plus tard +il allongea ses jambes, alluma un cigare malodorant +et en tira des bouffées avec calme et satisfaction.</p> + +<p>Alors la Chose arriva. Elle arriva trop subitement +pour qu'on puisse en donner une explication +détaillée. Je me souviens qu'une Fraülein venant +de la cuisine entra dans la pièce, une poêle à la +main; je la vis se diriger vers la porte de sortie. +Le moment d'après toute la pièce était sens dessus +dessous. Cela vous rappelait ces spectacles à transformation: +d'un décor vaporeux bercé d'une musique +lente, peuplé de fleurs se balançant sur leurs +tiges et de fées, on se trouve brusquement transporté +au milieu de policemen criant et trébuchant +parmi des bébés qui hurlent et des dandies qui sur +des pentes glissantes se battent avec des arlequins, +des dominos et des clowns. Comme la Fraülein à la +poêle atteignait la porte, celle-ci fut si rapidement +poussée qu'on aurait dit que tous les diables de +l'enfer avaient attendu, pressés derrière elle, le +moment favorable. Deux cochons et un poulet surgirent +avec fracas dans la pièce; un chat, qui dormait +sur un tonneau de bière, s'éveilla en sursaut +et entra dans la mêlée. La demoiselle lança +sa poêle en l'air et se coucha par terre tout de son +long. L'homme à la brique sauta sur ses pieds, +renversant sa table avec tout ce qui se trouvait dessus. +On cherchait à se rendre compte de la cause +de ce désastre: on la découvrit aussitôt dans la +personne d'un terrier métis aux oreilles pointues +et à la queue d'écureuil. L'hôte s'élança d'une +autre porte et essaya de le chasser à coups de pied; +au lieu de lui ce fut un cochon, le plus gros des +deux, qui reçut le coup. C'était un coup de pied +vigoureux et bien placé, et le cochon le reçut en +plein; rien ne s'en perdit. On avait pitié du pauvre +animal, mais quelle que fût la compassion +qu'on ressentît pour lui, elle n'était pas comparable +à celle qu'il ressentait pour lui-même. Il +s'arrêta de courir. Il s'assit au milieu de la pièce +et, prenant l'univers à témoin, il le rendit juge de +l'injustice de son sort. On dut entendre ses plaintes +jusque dans les vallées environnantes et se demander +quelle révolution cosmique bouleversait la +montagne.</p> + +<p>Quant à la poule, elle courait en caquetant dans +toutes les directions à la fois. C'était un oiseau +remarquable; elle semblait avoir la faculté d'escalader +sans peine un mur à pic; et elle et le chat, +à eux deux, arrivaient à jeter par terre tout ce +qui ne s'y trouvait pas encore. En moins de quarante +secondes il y eut dans cette salle neuf personnes +contre un seul chien, et toutes occupées à +lui administrer des coups de pied. Il est probable +que de temps à autre l'un deux atteignait son but, +car parfois le chien s'arrêtait d'aboyer pour hurler. +Mais il ne se décourageait pas pour cela. Il pensait +évidemment que tout ici-bas doit se payer, même +une chasse au cochon et au poulet; et que, somme +toute, cela en valait la peine.</p> + +<p>Il avait en outre la satisfaction de voir que, +pour chaque coup reçu par lui, la plupart des +autres êtres vivants présents en encaissaient deux. +Quant au malheureux cochon—celui qui restait +sur place, assis et se lamentant au milieu de la +pièce,—il dut en attraper quatre pour un. Atteindre +le chien était aussi difficile que de jouer au +football avec un ballon toujours absent. Cette bête +ne se dérobait pas au moment où on décochait le +coup; non,—elle attendait le moment où le pied, +déjà trop lancé pour être retenu, n'avait plus que +l'espoir de rencontrer un objet assez résistant pour +arrêter sa course et éviter ainsi à son propriétaire +une chute bruyante et complète. Quand on touchait +le chien, c'était par pur hasard, au moment +où l'on ne s'y attendait pas; et d'une manière +générale cela vous prenait tellement au dépourvu +qu'après l'avoir frappé on perdait l'équilibre et +tombait par dessus lui. Et chacun, toutes les demi-minutes, +était sûr de choir par la faute du cochon, +du cochon assis, de celui qui se trouvait incapable +de se mettre hors du chemin de tous ces agités.</p> + +<p>On ne saurait dire combien ce charivari dura. +Il se termina grâce au bon sens de George. +Depuis quelque temps déjà, il s'efforçait d'attraper +non pas le chien, mais le cochon, celui qui +restait capable de se mouvoir. Le cernant enfin +dans un coin, il lui persuada de cesser sa course +folle tout autour de la pièce, et d'aller prendre ses +ébats en plein air. Le cochon fila par la porte avec +une longue plainte.</p> + +<p>Nous désirons toujours ce que nous ne possédons +pas. Un cochon, un poulet, neuf personnes et +un chat semblaient bien peu de chose dans l'esprit +du chien au prix de la proie qui s'enfuyait. +Imprudemment il la poursuivit et George ferma la +porte derrière lui et mit le verrou.</p> + +<p>Alors l'hôte se leva et mesura l'étendue du désastre, +comptant les objets qui jonchaient le sol.</p> + +<p>—Vous avez un chien plein de malice, dit-il à +l'homme qui était entré avec une brique.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon chien, répliqua l'homme +d'un air sombre.</p> + +<p>—Alors à qui appartient-il? dit l'hôte.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit l'homme.</p> + +<p>—Ça ne prend pas avec moi, savez-vous? dit +l'hôte, ramassant une chromo qui représentait +l'empereur d'Allemagne et essuyant avec sa manche +la bière qui la souillait.</p> + +<p>—Je sais que ça ne prend pas, répliqua +l'homme; j'en étais sûr. D'ailleurs j'en ai assez de +dire à tout le monde que ce n'est pas mon chien, +personne ne me croit.</p> + +<p>—Mais alors pourquoi vous promener partout +avec lui, si ce n'est pas votre chien? qu'a-t-il donc +de si attrayant?</p> + +<p>—Je ne me promène pas partout avec lui: +c'est lui qui se promène avec moi. Il m'a rencontré +ce matin à dix heures et depuis ne me lâche plus. +Je croyais m'en être débarrassé après mon entrée +chez vous. Je l'avais laissé à plus d'un quart +d'heure d'ici, occupé à tuer un canard. Je m'attends +à ce qu'on veuille m'obliger à payer aussi +ce dégât, lors de mon retour.</p> + +<p>—Avez-vous essayé de lui lancer des pierres? +demanda Harris.</p> + +<p>—Si j'ai essayé de lui lancer des pierres! répondit +l'homme avec mépris. Je lui ai lancé des pierres +jusqu'au moment où mon bras n'en pouvait plus; +mais il croit que j'en fais un jeu et me les rapporte +toutes. Je traîne cette sale brique depuis +bientôt une heure avec l'espoir de pouvoir le +noyer, mais jamais il ne s'approche suffisamment +de moi pour que je le saisisse. Il s'assied toujours +à au moins six pouces hors de ma portée et me +regarde, la gueule ouverte.</p> + +<p>—C'est une des histoires les plus comiques que +j'aie entendues depuis longtemps, dit l'hôte.</p> + +<p>—Heureusement que cela amuse quelqu'un! +grommela l'homme.</p> + +<p>Nous le quittâmes qui aidait l'hôte à ramasser +les objets cassés, et continuâmes notre chemin. A +une douzaine de yards de la porte le fidèle animal +attendait son ami. Il semblait fatigué, mais content. +C'était apparemment un chien aux fantaisies +brusques et bizarres, et nous craignîmes à ce +moment qu'il ne se sentît pris d'une affection soudaine +pour nous. Mais il nous laissa passer avec +indifférence. Sa fidélité envers cet homme qui ne +lui rendait pas la pareille était chose touchante et +nous ne fîmes rien pour l'amoindrir.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Ayant achevé notre tour de Forêt Noire à notre +entière satisfaction, nous nous acheminâmes sur +nos bicyclettes vers Munster, par Vieux-Brisach et +Colmar, d'où nous commençâmes une petite exploration +vers la chaîne des Vosges où l'humanité +s'arrête; du moins telle est l'opinion de l'empereur +d'Allemagne actuel. Vieux-Brisach est une +forteresse, construite anciennement parmi les +rochers, tantôt d'un côté du Rhin, tantôt de l'autre +(car le Rhin dans sa prime jeunesse ne semble pas +avoir bien su trouver son chemin), qui a dû, surtout +dans les temps lointains, plaire comme résidence +aux amateurs de changements et d'imprévu. +Qu'une guerre fût déclarée pour une cause quelconque +et contre n'importe quels adversaires, +Vieux-Brisach en était toujours. Tous l'assiégèrent, +la plupart des peuples le conquirent; la majorité +d'entre eux le perdirent à nouveau; personne ne +parut capable de s'y maintenir. L'habitant de +Vieux-Brisach n'a jamais été à même d'affirmer +avec certitude de qui il était le sujet et de quel +pays il dépendait; subitement devenu français, +il avait à peine eu le temps d'apprendre assez de +français pour savoir payer ses impôts que déjà il +devenait autrichien. Le temps qu'il s'appliquât à +découvrir ce qu'il fallait faire pour être un bon +sujet autrichien, il s'apercevait qu'il ne l'était plus, +et se voyait sujet allemand; mais dire auquel des +douze Etats il appartenait resta pour lui un problème +insoluble. Un matin il se réveillait catholique +fervent, le lendemain protestant. La seule +chose qui dut donner quelque stabilité à son existence +était la nécessité uniforme de payer chèrement +le privilège d'être ce qu'il était pour le +moment. Mais quand on se met à réfléchir à ce +sujet, on s'étonne qu'au moyen âge les hommes, +sauf les rois et les percepteurs d'impôts, se soient +donné la peine de vivre.</p> + +<p>On ne saurait comparer les Vosges aux monts +de la Forêt Noire, quant à la beauté et à la variété. +Pour le touriste, elles ont pourtant sur eux une +supériorité: leur pauvreté plus grande. Le paysan +des Vosges n'a pas cet air peu poétique de prospérité +satisfaite qui gâte son vis-à-vis de l'autre +côté du Rhin. Les fermes et les villages possèdent +à un plus haut point le charme des choses vétustes. +Un autre intérêt que présentent les Vosges est ses +ruines. Beaucoup de ses nombreux châteaux sont +perchés à des endroits où l'on aurait pu croire que +seuls les aigles aimeraient construire leurs nids. +D'autres, ayant été commencés par les Romains et +achevés par les Troubadours, ne présentent plus +maintenant qu'un dédale de murs restés debout, +couvrant de larges espaces et où l'on peut flâner +pendant des heures.</p> + +<p>Le fruitier et le marchand de primeurs sont +des personnages inconnus dans les Vosges. Presque +toutes les denrées qu'ils vendraient y poussent +à l'état sauvage et le seul effort à faire pour les +acquérir est de les cueillir. Il est difficile quand on +traverse les Vosges de suivre à la lettre un programme, +car la tentation de s'arrêter par une +journée chaude et de manger des fruits est généralement +trop forte pour qu'on y résiste. Des +framboises—je n'en avais jamais mangé d'aussi +délicieuses,—des fraises des bois, des groseilles +en grappes et des groseilles à maquereau poussent +à profusion sur les pentes des collines, telles les +mûres sauvages le long des prairies anglaises. Le +petit Vosgien n'a pas besoin de voler dans un verger, +il a la facilité de se rendre malade sans commettre +un péché. Il y a une quantité énorme de +vergers dans les Vosges; mais vouloir s'aventurer +dans l'un d'eux avec l'intention de voler des fruits +serait une tentative aussi folle que celle d'un poisson +essayant de se faufiler dans une piscine sans +avoir payé son entrée. Naturellement on se trompe +souvent.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Il nous arriva une après-midi d'atteindre un plateau +après une montée rude, et de nous arrêter +peut-être trop longtemps, mangeant probablement +plus de fruits que nous ne pouvions en supporter; +il y en avait une telle profusion autour de nous, +une telle variété! nous commençâmes par quelques +fraises attardées et nous passâmes aux framboises. +Puis Harris trouva un arbre plein de reines-claudes +déjà mûres.</p> + +<p>—C'est je crois la meilleure aubaine que nous +ayons eue jusqu'à présent, dit George, nous +ferions bien d'en profiter. (Ce qui nous sembla de +bon conseil.)</p> + +<p>—C'est malheureux, objecta Harris, que les +poires soient encore si dures.</p> + +<p>Il s'en plaignit pendant un moment, mais quand +plus tard je découvris quelques mirabelles d'une +saveur tout à fait remarquable, cela le consola +presque entièrement.</p> + +<p>—Je crois, dit George, que nous sommes encore +trop au nord pour trouver des ananas, j'aurais +beaucoup de plaisir à manger un ananas fraîchement +cueilli. On se lasse vite de ces fruits trop +courants.</p> + +<p>—Le défaut de la contrée, c'est qu'elle produit +trop de baies et pas assez de gros fruits, observa +Harris. Pour mon compte j'aurais préféré une +plus grande quantité de reines-claudes.</p> + +<p>—Tiens, un homme qui monte la côte, remarquai-je, +on dirait un indigène. Il nous indiquera +peut-être où trouver d'autres reines-claudes.</p> + +<p>—Il marche vite pour un vieil homme, dit +Harris.</p> + +<p>Il gravissait évidemment la côte avec une très +grande rapidité. Si bien que, autant que nous pussions +en juger d'aussi loin, il nous sembla remarquablement +gai, chantant et criant à tue-tête, et +agitant les bras.</p> + +<p>—Quelle bonne humeur a ce vieux! dit Harris, +cela réconforte, cela fait du bien à voir. Mais pourquoi +porte-t-il son bâton sur l'épaule? Pourquoi +ne s'appuie-t-il pas dessus pour gravir cette rude +montée?</p> + +<p>—Dites donc, je ne crois pas que ce soit un +bâton, dit George.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela peut être alors? questionna +Harris.</p> + +<p>—Mais il me semble bien que cela a une vague +allure de fusil, répliqua Georges.</p> + +<p>—Ne croyez-vous pas que nous nous sommes +peut-être trompés? suggéra Harris. Ne croyez-vous +pas que ceci ressemble fort à un verger privé?</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Je répondis:</p> + +<p>—Vous souvenez-vous de cette histoire tragique, +arrivée il y a bientôt deux ans? Un soldat cueillit +quelques cerises en passant devant une maison et le +paysan auquel appartenaient ces cerises sortit de +chez lui et tua le militaire sans un mot d'avertissement.</p> + +<p>—Mais, dit George, il est sûrement défendu de +tuer un homme d'un coup de fusil pour quelques +fruits cueillis.</p> + +<p>—Naturellement, répondis-je, c'était tout à fait +illégal. La seule excuse fournie par son avocat fut +que le paysan était très irascible et qu'on avait +touché à ses cerises favorites.</p> + +<p>—Maintenant que vous en parlez, d'autres +détails me reviennent en mémoire, dit Harris, la +commune dans laquelle le drame se déroula fut +obligée de payer de gros dommages-intérêts à la +famille du soldat décédé; ce qui n'était que juste.</p> + +<p>George déclara:</p> + +<p>—J'ai assez vu cet endroit. D'ailleurs, il se fait +tard.</p> + +<p>—S'il continue à marcher à cette allure, jeta +Harris, il va tomber et se faire du mal. Je ne veux +pas assister à cet accident...</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Je me vis déjà abandonné, seul là-haut, sans personne +avec qui causer. D'autre part, je ne me souvenais +pas d'avoir depuis ma plus tendre enfance, +eu la joie de descendre une côte vraiment raide à +toute allure. J'estimai intéressant de voir si je pourrais +revivre cette sensation. C'est un exercice assez +violent, mais, dit-on, excellent pour le foie...</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Nous passâmes cette nuit-là à Barr, jolie petite +ville située sur le chemin de Sainte-Odile, couvent +intéressant et ancien perdu dans les montagnes, où +on est servi par de vraies nonnes et où l'addition +est faite par un prêtre. A Barr, un touriste entra +juste avant le souper. Il paraissait être anglais, +mais parlait une langue comme je n'en avais pas +encore entendu jusqu'ici. C'était d'ailleurs un langage +élégant et agréable à ouïr. L'hôte le regarda, +effaré; l'hôtesse secoua la tête. Il soupira et essaya +d'une autre langue qui évoqua en moi des souvenirs +lointains, quoique sur le moment je ne pusse +les localiser. Mais de nouveau personne ne comprit.</p> + +<p>—C'est assommant, dit-il à haute voix en anglais.</p> + +<p>—Ah! vous êtes anglais! s'exclama l'hôte, dont +le visage s'éclaira.</p> + +<p>—Et monsieur a l'air fatigué, ajouta l'hôtesse, +une petite femme avenante. Monsieur désire-t-il souper?</p> + +<p>Tous deux parlaient l'anglais couramment et +presque aussi bien que l'allemand et le français; +ils firent de leur mieux pour contenter le voyageur. +A souper il fut mon voisin de table. J'engageai la +conversation.</p> + +<p>—Dites-moi, demandai-je (car le sujet m'intéressait), +quelle est la langue que vous parliez lorsque +vous êtes entré?</p> + +<p>—L'allemand.</p> + +<p>—Oh! répliquai-je, je vous demande pardon.</p> + +<p>—Vous ne m'aviez pas compris? continua-t-il.</p> + +<p>—Certainement par ma faute. Mes connaissances +sont très limitées. En voyageant, on acquiert des +bribes d'allemand à droite et à gauche; mais naturellement +ce n'est pas comme vous...</p> + +<p>—L'hôte et sa femme ne m'ont pas compris non +plus et c'est leur langue.</p> + +<p>—Je ne crois pas, dis-je. Les enfants par ici parlent +allemand, c'est vrai, et nos hôte et hôtesse le +savent jusqu'à un certain point. Mais à travers toute +l'Alsace et la Lorraine les vieux parlent toujours le +français.</p> + +<p>—Je leur ai aussi adressé la parole en français, +et ils ne m'ont pas mieux compris.</p> + +<p>—C'est certainement très curieux!</p> + +<p>—C'est évidemment très curieux, continua-t-il; +dans mon cas c'est même incompréhensible. Je suis +titulaire de diplômes témoignant de mon aptitude à +parler les langues modernes. Je suis même lauréat +de français et d'allemand. La correction de mes +constructions, la pureté de ma prononciation +étaient considérées à mon collège comme absolument +remarquables. Et cependant, quand je suis +sur le continent, personne pour ainsi dire ne comprend +ce que je dis. Pouvez-vous m'expliquer ce +phénomène.</p> + +<p>—Je crois que je le puis, répliquai-je. Votre prononciation +est trop parfaite. Vous vous souvenez +des paroles de cet Ecossais qui pour la première +fois de sa vie goûtait du whisky pur: «Il est excellent, +mais je ne peux pas le boire.» Il en est de +même de votre allemand. Il fait moins l'effet d'un +langage utilisable que d'une récitation. Permettez-moi +de vous donner un conseil: prononcez aussi +mal que possible et introduisez dans vos discours le +plus de fautes que vous pourrez.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>C'est partout la même chose. Chaque peuple tient +en réserve une prononciation spéciale à l'usage +exclusif des étrangers, prononciation à laquelle il +ne penserait pas à se conformer et qui lui demeure +incompréhensible quand on l'emploie. J'entendis +une fois une Anglaise expliquer à un Français comment +prononcer le mot «have».</p> + +<p>—Vous le prononcez, disait la dame d'une voix +pleine de reproches, comme si on écrivait h-a-v. +Mais ce n'est pas le cas. Il y a un e à la fin.</p> + +<p>—Je croyais, dit l'élève, qu'on ne prononçait pas +l'e à la fin de h-a-v-e.</p> + +<p>—En effet on ne le prononce pas, expliqua le +professeur, c'est ce que vous appelez un e muet; +mais il exerce une influence sur la voyelle précédente: +il en modifie un peu l'inflexion.</p> + +<p>Jusque là, il avait toujours dit «have» d'une +manière intelligible. A partir de ce moment, quand +il lui arrivait de prononcer ce mot, il s'arrêtait, +rassemblait ses idées et émettait un son que seul le +contexte pouvait expliquer.</p> + +<p>A l'exception des martyrs de l'Eglise primitive, +peu d'hommes ont, je crois, enduré ce que j'ai +enduré moi-même en essayant d'acquérir la prononciation +correcte du mot allemand qui signifie +église, «Kirche». Bien avant de m'en être tiré, +je m'étais décidé à ne jamais aller à l'église en +Allemagne plutôt que de me faire du mauvais sang +à cause de ce mot.</p> + +<p>—Non, non, m'expliquait mon professeur +(c'était un homme qui prenait sa tâche à cœur), +vous le prononcez comme si on l'écrivait +K-i-r-ch-k-e. Il n'y a de <i>k</i> qu'au commencement. +C'est... (et pour la vingtième fois dans cette matinée +il me donnait à entendre la manière de le prononcer).</p> + +<p>Ce qui me parut triste, c'est que je n'aurais pour +rien au monde pu découvrir de différence entre sa +manière de prononcer et la mienne. De guerre +lasse, il essayait une autre méthode:</p> + +<p>—Vous prononcez ce mot du fond de la gorge. +(C'était tout à fait juste: c'était bien là ce que je +faisais.) Je voudrais que vous le prononçassiez d'ici +tout en bas. (Et de son index gras il me désignait +la région de laquelle j'aurais dû tirer le son).</p> + +<p>Après de pénibles efforts, ayant pour résultat de +me faire émettre des sons qui éveillaient en moi +l'idée de tout, sauf d'un lieu de recueillement, je +m'excusais:</p> + +<p>—Je sens que vraiment je ne pourrai jamais y +arriver. J'avoue que voici des années que je parle +avec ma bouche. Je ne savais pas qu'un homme +fût capable de parler avec son estomac. Ne croyez-vous +pas qu'en, ce qui me concerne il est un peu +tard pour l'apprendre?</p> + +<p>Je finis par savoir prononcer ce mot correctement. +A cet effet, j'avais passé des heures dans des +coins sombres et, à la grande terreur des rares passants, +m'étais exercé dans des rues silencieuses. +Mon professeur fut enchanté de moi et je fus +satisfait de moi-même jusqu'au jour où je mis les +pieds en Allemagne. En Allemagne, je constatai +que personne ne comprenait ce que je voulais dire. +A cause de ce mot, jamais je ne pus m'approcher +d'une église. Il me fallut abandonner la prononciation +correcte et revenir au prix de nouveaux +efforts à mon ancienne prononciation vicieuse. +Alors leur visage s'éclairait et ils me disaient, suivant +le cas, que c'était en tournant tel coin, ou au +bout de la rue la plus proche.</p> + +<p>Je pense également qu'on ferait mieux d'enseigner +la prononciation des langues étrangères sans +demander à l'élève ces exploits d'acrobatie interne +qui sont souvent impossibles et toujours sans profit. +Voici le genre de conseils que l'on reçoit:</p> + +<p>—Appuyez vos amygdales contre la partie inférieure +de votre larynx. Puis avec la partie convexe +du septum recourbé, pas complètement, mais +presque, jusqu'à toucher la luette, essayez avec le +bout de la langue d'atteindre le corps thyroïde. +Faites une large inspiration et comprimez la glotte. +Maintenant, sans desserrer les lèvres, prononcez: +«garou.»</p> + +<p>Et même, si l'on surmonte la difficulté, ils ne +sont pas contents.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_TREIZIEME" id="CHAPITRE_TREIZIEME"></a>CHAPITRE TREIZIÈME</h2> + +<p><i>Une étude sur le caractère et la conduite de l'étudiant +allemand. Le duel d'étudiants allemands. +Usages et abus. Impressions. L'ironie de la chose. +Moyen pour élever des sauvages. La Jungfrau: +son goût particulier quant à la beauté du visage. +La Kneipe. Comment on frotte une salamandre. +Conseils à un étranger. Histoire qui aurait pu +se terminer tristement de deux maris, de leurs +femmes et d'un célibataire.</i></p> + + +<p>Sur le chemin du retour nous visitâmes une +ville universitaire allemande, désirant avoir +un aperçu de la vie de l'étudiant, curiosité que +l'amabilité de quelques amis de là-bas nous permit +de satisfaire.</p> + +<p>Le jeune Anglais joue jusqu'à ce qu'il ait atteint +quinze ans, puis travaille jusqu'à vingt ans. En +Allemagne c'est l'enfant qui travaille et le jeune +homme qui joue. Le garçonnet allemand va à +l'école à sept heures du matin en été et à huit en +hiver, et il travaille à l'école. Ce qui fait qu'à seize +ans il a une connaissance sérieuse des classiques et +des mathématiques, qu'il sait autant d'histoire que +n'importe quel individu appelé à prendre place +dans un parti politique est censé en savoir; à cela +il joint une science approfondie d'une ou deux langues +modernes. C'est pourquoi les huit semestres +d'Université s'étendant sur une durée de quatre ans +sont inutilement longs, sauf pour les jeunes gens +qui visent un professorat. L'étudiant allemand n'est +pas sportif, ce qui est à déplorer, car il aurait fait +un bon sportsman. Un peu de football, un peu de +bicyclette; de préférence, des carambolages en des +cafés enfumés;—mais d'une manière générale +tous ou presque tous perdent leur temps à vadrouiller, +à boire de la bière et à se battre en duel.</p> + +<p>S'il est fils de famille, il entre dans un Korps—la +cotisation annuelle d'un Korps élégant est +d'environ mille francs. S'il appartient à la classe +moyenne, il s'enrôle dans une Burschenschaft ou +une Landsmannschaft, ce qui coûte un peu moins +cher. Ces groupes se subdivisent à leur tour en cercles +dans lesquels on s'efforce d'assembler les +jeunes gens des mêmes régions. Il y a le cercle des +Souabes, originaires de Souabe; des Franconiens, +qui descendent des Francs; des Thuringiens et +ainsi de suite. Dans la pratique, naturellement, la +répartition n'est qu'approximative (selon mes calculs, +la moitié de nos régiments écossais sont formés +de Londoniens); mais cette division de chaque +Université en une douzaine de compagnies d'étudiants +ne laisse pas d'atteindre à un effet pittoresque. +Chaque société a ses couleurs distinctives et +possède sa brasserie particulière fermée aux étudiants +dont la casquette arbore d'autres couleurs. +Son objectif principal est d'organiser des rencontres +soit dans son propre sein, soit entre ses membres +et ceux de quelque Korps ou Schaft rival, en +un mot d'organiser la célèbre <i>Mensur</i> allemande.</p> + +<p>La Mensur a été décrite si souvent et si complètement +que je ne veux pas fatiguer mes lecteurs de +détails oiseux sur ce sujet. Je ne veux que donner +mes impressions et principalement celles de ma +première Mensur,—parce que je crois que les premières +impressions sont plus authentiques que les +opinions émoussées par l'échange des idées.</p> + +<p>Un Français ou un Espagnol cherchera à vous +faire croire que les courses de taureaux sont une +institution créée principalement dans l'intérêt des +taureaux: le cheval que vous imaginez hurlant de +souffrance, ne ferait que rire au spectacle comique +de ses propres entrailles. Votre ami français ou +espagnol ne voudrait pas comparer sa mort glorieuse +et excitante à la froide brutalité des luttes +foraines. Si vous ne restez pas entièrement maître +de vous, vous le quittez avec le désir de créer en +Angleterre un mouvement en faveur de l'institution +des courses de taureaux comme école de chevalerie. +Sans doute Torquemada était-il convaincu +de l'humanité de l'Inquisition. Une heure passée +sur le chevalet devait procurer le plus grand bien-être +à un gros gentleman souffrant de crampes ou +de rhumatismes. Il se relevait avec plus de jeu, +plus d'élasticité dans les articulations. Les chasseurs +anglais considèrent le renard comme un animal +dont le sort est enviable. On lui procure à +bon marché un jour de bon sport, pendant lequel +il est le centre de l'attraction.</p> + +<p>L'habitude vous rend indifférents aux pires usages. +Le tiers des Allemands que vous croisez dans +la rue portent et porteront jusque dans la mort les +traces des vingt à cent duels qu'ils ont eus au cours +de leur vie d'étudiants. L'enfant allemand joue à +la Mensur dans la nursery et continue au lycée. Les +Allemands sont arrivés à croire que ce jeu n'est ni +brutal, ni choquant, ni dégradant. Ils allèguent +qu'il est l'école du sang-froid et du courage pour +la jeunesse allemande. Mais l'étudiant allemand +aurait besoin de bien plus de courage pour ne pas +se battre. Il ne se bat pas pour son plaisir, mais +pour satisfaire à un préjugé qui retarde de deux +cents ans.</p> + +<p>Le seul effet que produise sur lui la Mensur est +de le rendre brutal. Il se peut que ce duel exige de +l'adresse—on me l'a affirmé,—mais on ne s'en +aperçoit pas. Ce n'est somme toute qu'un essai +fructueux pour unir le grotesque au déplaisant. A +Bonn, centre aristocratique par excellence où règne +un goût meilleur, et à Heidelberg où les visiteurs +des nations étrangères sont nombreux, l'affaire se +passe peut-être avec plus d'apparat. Je me suis +laissé dire que là le duel a lieu dans de belles +pièces, que des médecins à cheveux blancs y soignent +les blessés, que des laquais en livrée y servent +à boire et à manger et que toute l'affaire y est +menée avec un certain cérémonial qui ne manque +pas de caractère. Dans les Universités plus essentiellement +allemandes où les étrangers sont rares +et où on ne les attire pas, on s'en tient aux combats +purs et simples et ceux-ci n'ont rien de plaisant.</p> + +<p>Ils sont même si répugnants que je conseille au +lecteur quelque peu délicat de s'abstenir d'en lire +la description. On ne peut pas rendre ce sujet +attrayant et je ne me propose pas de l'essayer.</p> + +<p>La pièce est nue et sordide, les murs sont souillés +d'un mélange de taches de bière, de sang et de suif; +le plafond est enfumé; le plancher couvert de +sciure de bois. Une foule d'étudiants riant, fumant, +causant, quelques-uns assis par terre, d'autres perchés +sur des chaises où des bancs, forment le cadre.</p> + +<p>Au centre, se faisant face, les combattants sont +debout. Bizarres et rigides, avec de grosses lunettes +protectrices, le cou bien enveloppé dans d'épais +cache-nez, le corps carapaçonné d'une sorte de +matelas sale et les bras, ouatés, tendus au-dessus +de leur tête, ils ont l'air d'un burlesque sujet de +pendule. Les seconds, plus ou moins rembourrés +eux aussi, la tête et le visage protégés par de vastes +casques en cuir, donnent aux combattants, non +sans brusquerie, la position convenable. On prête +l'oreille au héraut d'armes. L'arbitre prend place, +le signal est donné, et aussitôt les lourds sabres +droits s'entrechoquent. Il n'y a ni animation, ni +adresse, ni élégance dans le jeu (je parle d'après +mes propres impressions). Le plus fort est vainqueur; +c'est celui, dont le bras emmaillotté peut +tenir le plus longtemps sans trop faiblir ce grand +sabre mastoc, soit pour parer, soit pour frapper.</p> + +<p>Tout l'intérêt réside dans le spectacle des blessures. +Elles apparaissent presque toujours aux +mêmes endroits,—sur le sommet de la tête ou sur +la partie gauche de la face. Parfois une portion de +cuir chevelu ou un morceau de joue vole à travers +les airs, pour être ramassé et conservé soigneusement +par son propriétaire ou, plus exactement, +par son ancien propriétaire qui, orgueilleusement, +lui fera faire le tour de la table lors des joyeux festins +à venir; et naturellement le sang coule à flots +de chaque blessure. Il inonde les docteurs, les +seconds, les spectateurs; il asperge le plafond et +les murs; il sature les combattants et forme des +mares dans la sciure. A la fin de chaque assaut, les +docteurs accourent et, de leurs mains déjà dégouttantes +de sang, compriment les plaies béantes, les +épongent avec de petits tampons d'ouate mouillée +qu'un aide tend sur un plateau. Naturellement, dès +que l'homme se relève et reprend sa besogne, le +sang jaillit de nouveau, l'aveuglant à moitié et +mettant sur le plancher une glu où le pied glisse. +Parfois on voit les dents d'un homme découvertes +jusqu'à l'oreille, ce qui fait, que tout le reste du +duel il sourit démesurément à la moitié des spectateurs +et offre à l'autre moitié un demi-visage revêche; +ou bien un nez fendu donne à son propriétaire +jusqu'à la fin du combat une matamoresque +arrogance.</p> + +<p>Comme le but de chaque étudiant est de quitter +l'Université porteur du plus grand nombre possible +de cicatrices, je doute que personne s'efforce +jamais de changer quoi que ce soit à cette manière +de combattre. Le vrai vainqueur est celui qui sort +du duel avec le plus grand nombre de blessures. +Recousu et raccommodé, il est à même le mois +suivant de parader de façon à provoquer l'envie +de la jeunesse allemande et l'admiration des jeunes +filles de là-bas. Celui qui n'a obtenu que quelques +blessures insignifiantes se retire du combat mécontent +et désappointé.</p> + +<p>Mais la bataille elle-même n'est que le commencement +du divertissement. Le deuxième acte a lieu +dans la salle de pansement. Les docteurs sont en +général des étudiants de la veille qui, à peine +munis de leurs diplômes, manœuvrent pour acquérir +de la clientèle. La vérité m'oblige à dire que +ceux d'entre eux que j'ai approchés m'ont paru +gens peu distingués. Ils semblaient prendre plaisir +à leur tâche. Leur rôle, d'ailleurs, consiste à +amplifier autant que possible les souffrances, à +quoi un vrai médecin ne se prêterait pas volontiers. +La manière dont l'étudiant supporte le pansement +de ses blessures compte autant pour sa +réputation que la manière, dont il les a reçues. +Chaque opération doit être accomplie avec autant +de brutalité que possible, et les camarades épient +soigneusement le patient pour voir s'il traverse +l'épreuve avec une apparence de joie et de sérénité. +La blessure souhaitable est une blessure bien +nette et qui bâille largement. Exprès on en rejoint +mal les lèvres, espérant que la cicatrice restera +visible toute la vie. L'heureux propriétaire d'une +telle blessure, savamment entretenue et maltraitée +toute la semaine suivante, peut espérer épouser +une femme qui lui apportera une dot se chiffrant +au moins par dizaines de mille francs.</p> + +<p>C'est ainsi que se passent ordinairement les +épreuves bi-hebdomadaires; bon an mal an, chaque +étudiant prend part à quelques douzaines de +ces Mensurs. Mais il y en a d'autres auxquelles les +visiteurs ne sont pas admis. Lorsqu'un étudiant +s'est fait disqualifier au cours d'un combat pour +quelque léger mouvement instinctif interdit par +leur code, il lui faut pour recouvrer son honneur +provoquer les meilleurs duellistes de son Korps. +Il demande et on lui accorde non pas un combat, +mais une punition. Son adversaire alors lui inflige +systématiquement le plus grand nombre possible +de blessures. Le but de la victime est de montrer +à ses camarades qu'elle est capable de rester +immobile tandis qu'on lui taille la peau du crâne.</p> + +<p>Je doute qu'on puisse produire un argument +quelconque en faveur de la Mensur allemande; +en tout cas il ne concernerait que les deux combattants. +Je suis sûr que l'impression des spectateurs +ne peut être que mauvaise. Je me connais assez +pour savoir que je ne suis pas d'un tempérament +extraordinairement sanguinaire. L'effet qu'elle a +donc eu sur moi doit être celui qu'elle produit +sur la plupart des mortels. La première fois, avant +que le spectacle ne commençât véritablement, +j'étais curieux de savoir comment j'allais en être +affecté, quoique une certaine habitude des salles +de dissection et des tables d'opération m'eût déjà +un peu aguerri. Lorsque le sang commença à couler, +les muscles et les nerfs à être mis à nu, je pus +analyser en moi un mélange de dégoût et de pitié. +Mais je dois avouer qu'au deuxième duel, ces sentiments +raffinés tendirent à disparaître et que le +troisième étant en bonne voie, et l'odeur spéciale +et chaude du sang alourdissant l'atmosphère, je +commençai à voir rouge.</p> + +<p>J'en voulais encore. J'examinai les visages des +autres assistants, et j'y vis réfléchies d'une manière +évidente mes propres sensations. Si le fait d'exciter +l'appétit du sang chez l'homme moderne est une +bonne chose, je dirai alors que la Mensur est utile. +Mais en est-il ainsi? Nous nous enorgueillissons +de notre civilisation et de notre humanité, mais +ceux qui ne sont pas assez hypocrites pour se tromper +eux-mêmes savent que sous nos chemises empesées +se cache le sauvage avec tous ses instincts. Il +se peut qu'on désire parfois sa résurrection, mais +jamais on n'aura à craindre sa disparition totale. +D'un autre côté il semble peu sage de lui laisser +les rênes sur l'encolure.</p> + +<p>Si l'on examine le duel d'une manière sérieuse, +on trouve beaucoup d'arguments en sa faveur. On +ne saurait cependant en invoquer aucun en faveur +de la Mensur. C'est de l'enfantillage, et le fait +d'être un jeu cruel et brutal ne la rend nullement +moins puérile: les blessures n'ont aucune valeur +par elles-mêmes; c'est leur origine qui leur confère +de la dignité et non leur taille. Guillaume +Tell est à très juste titre considéré comme un +héros; mais que penserait-on d'un club de pères +de famille, fondé uniquement pour que ses membres +se réunissent deux fois par semaine sur ce +programme: abattre à l'arbalète une pomme +posée sur la tête de leurs fils. Les jeunes Allemands +pourraient atteindre un résultat analogue à celui +dont ils sont si fiers en taquinant un chat sauvage. +Devenir membre d'une société dans le seul +but de se faire hacher, rabaisse l'esprit d'un homme +au niveau de celui d'un derviche tourneur. La Mensur +est en fait la <i>reductio ad absurdum</i> du duel; +et si les Allemands sont par eux-mêmes incapables +d'en voir le côté comique, on ne peut que regretter +leur manque d'humour.</p> + +<p>Si on ne peut approuver la Mensur, au moins +peut-on la comprendre. Le code de l'Université qui, +sans aller jusqu'à encourager l'ivresse, l'absout est +plus difficile à admettre. Les étudiants allemands +ne s'enivrent pas tous. En fait, la majorité est +sobre, sinon laborieuse. Mais la minorité, qui a la +prétention, du reste admise, d'être le modèle de +l'étudiant allemand, n'échappe à l'ébriété perpétuelle +que grâce à l'adresse péniblement acquise +de boire la moitié du jour et toute la nuit en conservant +par un effort suprême l'usage des cinq sens. +Cela n'a pas sur tous la même influence, mais il +est fréquent de voir dans les villes universitaires +des jeunes gens, n'ayant pas encore atteint leurs +vingt ans, avec une taille de Falstaff et un teint +de Bacchus de Rubens. C'est un fait que les jeunes +Allemandes peuvent se sentir fascinées par une +figure balafrée et tailladée jusqu'à sembler faite de +matières hétéroclites. Mais on ne découvrira sûrement +rien d'attrayant à une peau bouffie et couverte +de pustules et à un ventre projeté en avant +et qui menace de déséquilibrer le reste de l'individu. +D'ailleurs, que pourrait-on attendre d'autre +d'un jouvenceau qui commence à dix heures du +matin, par le Frühschoppen, à boire de la bière, +et finit à quatre heures du matin à la fermeture +de la Kneipe?</p> + +<p>La Kneipe, on pourrait l'appeler une des assises +de la société. Elle sera très calme ou très bruyante, +suivant sa composition. Un étudiant invite une douzaine +ou une centaine de ses camarades au café et +les pourvoit de bière et de cigares à bon marché +autant qu'ils en peuvent avaler ou fumer; le Korps +peut aussi lancer les invitations. Ici, comme partout, +on remarque le goût allemand pour la discipline +et l'ordre. Lorsque entre un convive, tous +ceux qui sont assis autour de la table se lèvent et +saluent, les talons joints. Quand la table est au +complet, on élit un président qui est chargé d'indiquer +le numéro des chansons. On trouve sur la +table des recueils imprimés de ces chansons, un +pour deux convives. Le président annonce: «numéro +vingt-quatre, premier vers», et aussitôt tous +commencent à chanter, chaque couple tenant son +livre, exactement comme on tient à deux un livre +d'hymnes à l'église. A la fin de chaque vers on +observe une pause, jusqu'à ce que le président +fasse commencer le suivant. Tout Allemand ayant +appris le solfège et la plupart jouissant d'une +belle voix, l'effet d'ensemble est impressionnant.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Si les attitudes évoquent le chant des hymnes +religieuses, les paroles de ces chansons redressent +souvent cette impression. Mais qu'il s'agisse d'un +chant patriotique, d'une ballade sentimentale ou +d'un refrain qui choquerait la plupart des jeunes +Anglais, on le chante toujours d'un bout à l'autre +avec un sérieux imperturbable, sans un sourire, +sans une fausse note. A la fin le président crie +«Prosit!» Tout le monde répond «Prosit!» et +le moment d'après tous les verres sont vides. Le +pianiste se lève et salue et on répond à son salut. +Puis la Fraülein remplit les verres.</p> + +<p>Entre les chants on porte des toasts à la ronde; +mais on applaudit peu et on rit encore moins. Les +étudiants allemands trouvent préférable de sourire +et d'opiner du bonnet d'un air grave.</p> + +<p>On honore parfois certains convives, en leur portant +un toast particulier appelé «Salamander», +qui comporte une solennité exceptionnelle.</p> + +<p>—Nous allons, dit le président, frotter une salamandre +(<i>einen Salamander reiben</i>).</p> + +<p>Nous nous levons tous et nous nous tenons +comme un régiment au garde à vous.</p> + +<p>—Est-ce que tout est prêt? (<i>Sind die Stoffe +parat?</i>) interroge le président.</p> + +<p>—<i>Sunt</i>, répondons-nous d'une seule voix.</p> + +<p>—<i>At exercitium Salamandri</i>, dit le président (et +nous nous tenons prêts).</p> + +<p>—<i>Eins!</i> (Nous frottons nos verres d'un mouvement +circulaire sur la table.)</p> + +<p>—<i>Zwei!</i> (De nouveau les verres tournent; de +même à <i>Drei!</i>)</p> + +<p>—<i>Bibite!</i> (Buvez!)</p> + +<p>Et avec un ensemble automatique tous les verres +sont vidés et maintenus en l'air.</p> + +<p>—<i>Eins!</i> dit le président. (Le pied de chaque +verre vide frôle la table avec un bruit de galets +roulés par la vague.)</p> + +<p>—<i>Zwei!</i> (Le roulement reprend et meurt.)</p> + +<p>—<i>Drei!</i> (Les verres frappent la table tous du +même coup, et nous nous retrouvons assis.)</p> + +<p>La distraction de la Kneipe consiste pour deux +étudiants à s'invectiver (naturellement pour rire) +et à se provoquer ensuite en un duel à boire. On +désigne un arbitre; on remplit deux verres énormes +et les hommes se font face, tenant les anses +à pleines mains; tout le monde les regarde. L'arbitre +donne le signal du départ et l'instant d'après +on entend la bière descendre rapide les pentes de +leurs gosiers. L'homme qui heurte le premier la +table de son verre vide est proclamé vainqueur.</p> + +<p>Les étrangers qui prennent part à une Kneipe +et qui désirent se comporter à la manière allemande +feront bien, avant de commencer, d'épingler +leurs nom et adresse sur leur veston. L'étudiant +allemand est la courtoisie personnifiée et, +quel que puisse être son propre état, il veillera +à ce que, par un moyen ou un autre, ses hôtes +soient reconduits chez eux sains et saufs avant l'aurore. +Mais naturellement on ne saurait lui demander +de se rappeler les adresses.</p> + +<p>On me raconta l'histoire de trois hôtes d'une +Kneipe berlinoise qui aurait pu avoir des résultats +tragiques. Nos étrangers étaient d'accord pour +pousser les choses à fond. Chacun d'eux écrivit son +adresse sur sa carte et l'épingla sur la nappe en +face de sa place. Ce fut une faute. Ils auraient dû, +comme je l'ai dit, l'épingler à leur veston. Un +homme peut changer de place à table, même inconsciemment +et réapparaître de l'autre côté; +mais partout où il va il emmène son veston.</p> + +<p>Sur le matin, le président proposa que pour la +plus grande commodité de ceux qui se tenaient +encore droit, on renvoyât chez eux tous les messieurs +qui se montraient incapables de soulever +leur tête de la table. Parmi ceux qui ne s'intéressaient +plus aux événements étaient nos trois +Anglais. On décida de les charger dans un fiacre +et de les renvoyer chez eux sous la surveillance +d'un étudiant relativement de sang-froid. S'ils +étaient restés à leur place initiale pendant toute +la soirée, tout se serait passé au mieux; mais +malheureusement ils s'étaient promenés et personne +ne sut quel était le propriétaire de telle ou +telle carte. Nul ne le savait et eux moins que +personne. Dans la gaieté générale, cela ne sembla +pas devoir être d'une trop grande importance. Il +y avait trois gentlemen et trois adresses. Je crois +qu'on pensait que même en cas d'erreur le tri +pourrait s'opérer dans la matinée. On mit donc les +trois messieurs dans une voiture; l'étudiant relativement +de sang-froid prit les trois cartes et ils +s'en allèrent, salués des acclamations et des bons +vœux de la compagnie.</p> + +<p>Pour avoir bu de la bière allemande on n'est pas—et +c'est son avantage—gris comme on sait l'être +en Angleterre. Son ivresse n'a rien de répugnant; +elle ne fait qu'alourdir: on n'a pas envie de parler; +on veut avoir la paix, pour dormir, n'importe +où.</p> + +<p>Le conducteur de la troupe fit arrêter la voiture +à l'adresse la plus proche. Il en tira le plus atteint, +jugeant naturel de se débarrasser d'abord de celui-là. +Aidé du cocher il le porta jusqu'à son étage et +sonna. Le domestique de la pension de famille +vint ouvrir à moitié endormi; ils firent entrer +leur charge et cherchèrent une place où la déposer. +La porte d'une chambre à coucher était +ouverte, la chambre était vide, quelle belle occasion! +Ils le mirent là. Ils le débarrassèrent de tout +ce qui pouvait être retiré facilement, puis le couchèrent +dans le lit. Cela fait, les deux hommes, +satisfaits, retournèrent à la voiture.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>A la suivante adresse ils s'arrêtèrent de nouveau. +Cette fois, en réponse à leur sonnerie apparut une +dame en robe de chambre avec un livre à la main. +L'étudiant allemand ayant lu la première des deux +cartes qu'il tenait demanda s'il avait le plaisir de +s'adresser à madame Y. Et, en l'occasion, le plaisir, +s'il y en avait, paraissait bien être entièrement +de son côté. Il expliqua à Frau Y., que le monsieur +qui pour le moment ronflait contre le mur était +son mari. Cette nouvelle ne provoqua chez elle +aucun enthousiasme; elle ouvrit simplement la +porte de la chambre à coucher, puis s'en fut. Le +cocher et l'étudiant rentrèrent le patient et le +couchèrent sur le lit. Ils ne se donnèrent pas la +peine de le déshabiller; ils se sentaient trop fatigués! +Ils n'aperçurent plus la maîtresse de maison +et pour ce motif se retirèrent sans prendre +congé.</p> + +<p>La dernière carte était celle d'un célibataire +descendu à l'hôtel. Ils amenèrent donc leur dernier +voyageur à cet hôtel, en firent livraison au portier +de nuit et le quittèrent.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Or voici ce qui s'était passé à l'endroit où l'on +avait effectué le premier déchargement. Quelque +huit heures auparavant, monsieur X. avait dit à +madame X.:</p> + +<p>—Je crois, ma chérie, vous avoir dit que je +suis invité ce soir à prendre part à ce qu'on appelle +une Kneipe?</p> + +<p>—Vous avez en effet parlé de quelque chose de +ce genre, répliqua madame X. Qu'est-ce que c'est +qu'une Kneipe?</p> + +<p>—Eh bien, ma chérie, c'est une sorte de réunion +de célibataires, où les étudiants se rendent pour +bavarder et chanter et fumer, et pour toutes sortes +d'autres choses, comprenez-vous?</p> + +<p>—Bon. J'espère que vous allez bien vous amuser, +dit madame X., qui était aimable et d'esprit +large.</p> + +<p>—Ce sera intéressant, observa monsieur X. +Voilà longtemps que je désirais y assister. Il se +peut, il est fort possible que je rentre un peu tard.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par tard?</p> + +<p>—C'est assez difficile à dire. Vous comprenez, +ces étudiants sont tant soit peu turbulents lorsqu'ils +se réunissent... Et puis j'ai tout lieu de croire +qu'on portera un certain nombre de toasts. Je ne +sais comment je m'y plairai. Si j'en trouve le +moyen, je les quitterai de bonne heure, mais à la +condition que je le puisse sans les froisser. Si je +ne peux pas...</p> + +<p>—Vous devriez emprunter un passe-partout aux +gens de la maison, conseilla madame X. qui, ainsi +que j'ai déjà dit, était une femme raisonnable. Je +coucherai avec Dolly, si bien que vous ne me dérangerez +pas quelle que soit l'heure de votre retour.</p> + +<p>—C'est une excellente idée, acquiesça monsieur +X. J'ai horreur de vous déranger. Je rentrerai +sans bruit et me glisserai dans le lit.</p> + +<p>A un certain moment, au milieu de la nuit, peut-être +déjà vers le matin, Dolly, la sœur de madame +X., se réveilla et prêta l'oreille.</p> + +<p>—Jenny, dit-elle, as-tu entendu?</p> + +<p>—Oui, chérie, répondit madame X., ça va bien. +Rendors-toi.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'il y a? ne crois-tu pas que +c'est le feu?</p> + +<p>—Je pense que c'est Percy. Je suppose que dans +l'obscurité il aura trébuché sur un objet quelconque. +Ne t'inquiète pas, ma chérie, rendors-toi.</p> + +<p>Mais sitôt que Dolly se fut assoupie, madame X., +qui était une bonne épouse, pensa qu'elle devrait +se lever doucement pour voir si Percy allait bien. +Enfilant son peignoir et chaussant ses pantoufles, +elle se glissa par le couloir jusqu'à sa propre chambre. +Il aurait fallu un tremblement de terre pour +réveiller le monsieur qui reposait sur le lit. Elle +alluma une bougie et s'en approcha avec précaution.</p> + +<p>Ce n'était pas Percy; ce n'était même pas quelqu'un +qui lui ressemblât. Elle eut la sensation que +ce n'était pas le genre d'homme qu'elle aurait +jamais choisi pour mari, jamais, en aucune circonstance. +Et dans l'état où il se trouvait actuellement, +il lui inspirait même une aversion prononcée. +Elle n'eut qu'un désir: se débarrasser de +l'intrus.</p> + +<p>Mais il avait un je ne sais quel air qui lui rappelait +quelqu'un. Elle s'approcha davantage et le +considéra de plus près. Ses souvenirs se précisèrent. +Ce devait sûrement être monsieur Y., un +monsieur chez qui Percy et elle avaient dîné le +jour de leur arrivée à Berlin.</p> + +<p>Qu'est-ce qu'il venait faire là? Elle posa la bougie +sur la table, prit sa tête entre ses mains et se +mit à réfléchir. Le jour se fit vivement dans son +esprit. Percy était allé à la Kneipe avec ce même +monsieur Y. Une erreur avait été commise. On +avait ramené monsieur Y. à l'adresse de Percy. +Donc Percy à ce moment...</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Les éventualités terribles que cette situation +comportait se présentèrent à son esprit. Retournant +à la chambre de Dolly, elle se rhabilla à la hâte +et descendit en silence. Elle trouva heureusement +une voiture et se fit conduire chez madame Y. +Disant au cocher d'attendre, elle vola jusqu'à +l'étage supérieur et sonna avec insistance. La porte +fut ouverte comme auparavant par madame Y., +toujours vêtue de son peignoir et tenant toujours +son livre à la main.</p> + +<p>—Madame X.! s'écria madame Y. Qu'est-ce qui +peut vous amener ici?</p> + +<p>—Mon mari! (c'était tout ce que la pauvre +madame X. trouvait à dire pour l'instant) est-il ici?</p> + +<p>—Madame X., répliqua madame Y. en se redressant +de toute sa hauteur, comment osez-vous...?</p> + +<p>—Oh! comprenez-moi bien, s'excusa madame +X., c'est une erreur épouvantable. Ils ont dû +apporter mon pauvre Percy ici, au lieu de le conduire +chez nous, sûrement. Allez voir, je vous en +prie.</p> + +<p>—Ma chère, dit madame Y., qui était beaucoup +plus âgée et plus posée, ne vous énervez pas. +Il y a une demi-heure qu'ils l'ont apporté ici et, +pour vous dire la vérité, je ne l'ai pas regardé. Il +est là-dedans. Je ne crois pas qu'ils se soient même +donné la peine de lui ôter ses chaussures. Si vous +restez calme, nous le descendrons et le rentrerons +sans qu'âme qui vive entende mot de cette affaire.</p> + +<p>En vérité madame Y. semblait très empressée à +venir en aide à madame X.</p> + +<p>Elle poussa la porte. Madame X. entra, mais +pour reparaître aussitôt, pâle et décomposée.</p> + +<p>—Ce n'est pas Percy, dit-elle. Qu'est-ce que je +vais faire?</p> + +<p>—Je voudrais bien que vous ne commissiez pas +de telles erreurs, dit madame Y., se préparant à son +tour à pénétrer dans la chambre.</p> + +<p>Madame X. l'arrêta:</p> + +<p>—Et ce n'est pas non plus votre mari.</p> + +<p>—Allons donc, riposta madame Y.</p> + +<p>—Je vous dis que ce n'est pas lui, je le sais, car +je viens de le quitter, dormant sur le lit de Percy.</p> + +<p>—Mais... comment cela se fait-il? tonna +madame Y.</p> + +<p>—Ils l'ont apporté là et l'ont déposé, expliqua +madame X., en se mettant à pleurer. C'est ce qui +m'avait fait croire que Percy devait être ici.</p> + +<p>Les deux femmes se regardaient muettes. Le +silence était troublé seulement par le ronflement +du monsieur qu'on entendait à travers la porte +entrebâillée.</p> + +<p>—Mais alors qui est là dedans? demanda +madame Y., qui se ressaisit d'abord.</p> + +<p>—Je ne sais pas; c'est la première fois que je +le vois. Croyez-vous que ce soit quelqu'un que vous +connaissiez?</p> + +<p>Mais madame Y. se précipitait déjà vers la +porte.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire, mon Dieu? dit madame +X.</p> + +<p>—Je sais ce que <i>moi</i> je vais faire, dit +madame Y. Je m'en vais rentrer avec vous et +reprendre mon mari.</p> + +<p>—Il dort d'un sommeil de plomb, objecta +madame X.</p> + +<p>—Je le connais depuis longtemps sous ce jour, +répliqua madame Y. en boutonnant son manteau.</p> + +<p>—Mais alors où est Percy? sanglota la pauvre +petite madame X. en descendant les escaliers.</p> + +<p>—Ça, ma chère, c'est une question que vous +pourrez <i>lui</i> poser.</p> + +<p>—S'ils commettent des erreurs de ce genre, il +est impossible de savoir ce qu'ils ont pu faire +de lui.</p> + +<p>—Nous ferons une enquête demain matin, dit +madame Y. consolatrice.</p> + +<p>—Je trouve que ces Kneipe sont pleines de désagréments, +je ne laisserai plus jamais Percy y +retourner, jamais tant que je vivrai.</p> + +<p>—Chère amie, si vous comprenez votre devoir, +jamais il n'en aura plus envie.</p> + +<p>Et le bruit a couru que jamais plus il n'y +retourna.</p> + +<p>Mais, comme je l'ai dit, toute l'erreur provenait +de ce que l'on avait épinglé les cartes à la nappe +et non aux vestons. Et sur cette terre les erreurs +sont toujours punies sévèrement.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_QUATORZIEME" id="CHAPITRE_QUATORZIEME"></a>CHAPITRE QUATORZIÈME</h2> + +<p><i>Qui est sérieux, comme il convient à un chapitre +dans lequel on prend congé du lecteur. Les Allemands +du point de vue anglo-saxon. La Providence +en casque et en uniforme. Le paradis du +malheureux idiot. Comment on se pend en Allemagne. +Qu'arrive-t-il aux bons Allemands quand +ils meurent? L'instinct militaire peut-il suffire +à tout? De l'Allemand boutiquier. La manière +dont il supporte la vie. La Femme moderne là, +comme partout ailleurs. Ce qu'on peut dire +contre les Allemands comme peuple. Fin de la +«balade».</i></p> + + +<p>N'importe qui pourrait gouverner ce pays, dit +George, moi, par exemple.</p> + +<p>Nous étions assis dans le jardin du Kaiser Hof +à Bonn; nous regardions le Rhin. C'était la dernière +soirée de notre «balade»; le train qui +devait partir le lendemain à la première heure +allait marquer le commencement de la fin.</p> + +<p>—J'écrirais sur un morceau de papier tout ce +que je voudrais que le peuple fît, continua George, +je trouverais une maison recommandable pour +l'imprimer à un nombre suffisant d'exemplaires +que j'expédierais à travers les villes et les villages; +et tout serait dit.</p> + +<p>On ne retrouve plus dans l'Allemand contemporain, +personnage doux et placide dont la seule +ambition semble être de payer régulièrement ses +impôts et de faire ce que lui ordonne celui que la +Providence a bien voulu placer au-dessus de lui,—on +ne retrouve plus le moindre vestige de son +ancêtre sauvage, à qui la liberté individuelle +paraissait aussi nécessaire que l'air; qui accordait +à ses magistrats le droit de délibérer, mais qui +réservait le pouvoir exécutif à la tribu; qui suivait +son chef, mais ne s'abaissait pas jusqu'à lui obéir. +De nos jours on entend parler de socialisme, mais +c'est d'un socialisme qui ne serait que du despotisme +dissimulé sous un autre nom. L'électeur +allemand ne se pique pas d'originalité. Il est désireux, +que dis-je? il éprouve l'angoissant besoin de +se sentir contrôlé et réglementé en toute chose. Il +ne critique pas son gouvernement, mais sa constitution. +Le sergent de ville est pour lui un dieu et +on sent qu'il le sera toujours. En Angleterre, nous +considérons nos agents comme des êtres nécessaires +mais neutres. La plupart des citoyens s'en +servent surtout comme de poteaux indicateurs; et +dans les quartiers fréquentés de la ville, on estime +qu'ils sont utiles pour aider les vieilles dames à +passer d'un côté de la rue à l'autre. A part la +reconnaissance qu'on leur marque pour ces services, +je crois qu'on ne s'en occupe pas beaucoup. +En Allemagne, au contraire, on adore l'agent de +police comme s'il était un petit dieu et on l'aime +comme un ange gardien. Il est pour l'enfant allemand +un mélange de Père Noël et de Croquemitaine. +Le grand désir de tout enfant allemand est +de plaire à la police. Le sourire d'un sergent de +ville le rend orgueilleux. On ne peut plus vivre +avec un enfant allemand à qui un sergent de ville +a tapoté amicalement la joue: sa suffisance le +rend insupportable.</p> + +<p>Le citoyen allemand est un soldat dont l'agent +de police est l'officier. L'agent lui indique la rue +dans laquelle marcher et la vitesse permise. A +l'entrée de chaque pont se trouve un agent qui indique +aux Allemands la manière de le traverser. Si +le quidam ne trouvait pas cet agent à sa place, il +s'asseoirait probablement et attendrait que la +rivière ait fini de couler devant lui. Aux stations +de chemin de fer l'agent l'enferme à clef dans la +salle d'attente, où il ne peut se faire de mal. Quand +l'heure du départ a sonné, il le fait sortir et le met +entre les mains du chef de train, qui n'est qu'un +sergent de ville revêtu d'un uniforme différent. Le +chef de train lui indique la place qu'il doit +occuper, l'endroit où il devra descendre, et il veille +à ce qu'il descende au bon moment. En Allemagne +l'individu n'assume aucune responsabilité. On vous +mâche la besogne et on vous la mâche bien. Vous +n'êtes pas censé vous conduire de votre propre initiative; +on ne vous blâme pas, si vous ne savez pas +vous conduire vous-même; c'est le rôle du sergent +de ville allemand de s'occuper de vous et de vous +conduire. A supposer même que vous soyez un idiot +fieffé, votre stupidité ne constituerait pas une +excuse pour lui, s'il vous arrivait quelque désagrément. +Quel que soit l'endroit où vous soyez et quoi +que vous fassiez, vous êtes toujours sous sa protection +et il prend soin de vous,—il prend bien soin +de vous; on ne saurait le nier.</p> + +<p>Si vous vous perdez, il vous retrouve; si vous +perdez un objet vous appartenant, il vous le +retrouve. Si vous ne savez pas ce que vous voulez, +il vous le dit. Si vous désirez quelque chose d'utile, +il vous le procure. On n'a pas besoin de notaire en +Allemagne. Si vous voulez acheter ou vendre une +maison ou un champ, l'Etat se charge de servir +d'intermédiaire. Si on vous a roulé, l'Etat se constitue +votre défenseur. L'Etat vous marie, vous +assure; pour un peu il se ferait même votre partenaire +aux jeux de hasard.</p> + +<p>Le gouvernement allemand dit au citoyen allemand:</p> + +<p>—Arrangez-vous pour naître, nous ferons le +reste. Que vous soyez chez vous ou dehors, que +vous soyez malade ou en bonne santé, qu'il +s'agisse de vos plaisirs ou de votre travail, nous +vous montrerons le bon chemin et veillerons à ce +que vous le suiviez. Ne vous inquiétez de rien.</p> + +<p>Et effectivement l'Allemand ne s'inquiète de +rien. S'il n'arrive pas à rencontrer un sergent de +ville, il continue sa route jusqu'au moment où il +trouve une ordonnance de police placardée sur un +mur. Il la lit, puis il repart et fait ce qu'elle commande.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Je me souviens d'avoir vu dans une ville allemande +(je ne me rappelle plus laquelle,—ça +n'a d'ailleurs pas d'importance, la chose aurait pu +arriver n'importe où) une grille ouverte sur un +jardin où l'on donnait un concert. Rien n'empêchait +celui qui aurait voulu y pénétrer de se mêler +à la foule des auditeurs sans rien payer. En fait, +des deux grilles du jardin séparées par deux cent +cinquante mètres, c'était celle dont l'accès était +le plus commode. Cependant, dans la foule des +passants, pas un seul ne songeait à entrer par +cette porte. Ils continuaient patiemment sous un +soleil de plomb jusqu'à l'autre entrée, où un +homme était aposté pour percevoir l'argent. J'ai +vu des petits garçons allemands s'arrêter avec +envie devant un lac gelé et désert. Ils auraient pu +y glisser et y patiner des heures durant, sans que +jamais personne en sût rien. La foule et la police +en étaient éloignées de plus d'un demi-mille. Rien +ne les eût empêchés de s'y aventurer, mais ils +savaient que c'était défendu. C'est à se demander +si le Teuton fait partie de notre humanité faillible. +Ce peuple, ne dirait-on pas? se compose uniquement +d'anges qui, descendant du ciel pour boire +un bock, ont atterri en Allemagne, convaincus +qu'il n'est bons bocks que là.</p> + +<p>En Allemagne, les routes sont bordées d'arbres +fruitiers. Aucune voix, sauf celle de la conscience, +ne saurait empêcher les hommes ou les enfants +d'en cueillir et d'en manger des fruits. En Angleterre, +les enfants mourraient par centaines du choléra +et les médecins s'épuiseraient à essayer d'enrayer +les conséquences d'excès accomplis par des +gens se gavant de pommes acides et d'autres +fruits pas mûrs. Mais en Allemagne un gamin parcourt +des kilomètres sur des routes bordées d'arbres +fruitiers, pour aller acheter au village prochain +deux sous de poires. L'Anglo-Saxon qui passerait +sous ces arbres sans protection, pliants sous +le poids succulent des fruits mûrs, trouverait stupide +de ne pas profiter de l'aubaine et de mépriser +ainsi les dons de la Providence.</p> + +<p>J'ignore si cela est, mais il ne m'étonnerait pas +d'apprendre qu'en Allemagne, lorsqu'un homme +est condamné à mort, on lui donne un bout de +corde en lui enjoignant d'aller se pendre. Cela +épargnerait à l'Etat beaucoup d'ennuis et de travail; +je vois d'ici le criminel allemand rapportant +chez lui le bout de corde, lisant soigneusement +les ordres de la police et se préparant à les +exécuter dans sa propre cuisine.</p> + +<p>Les Allemands sont de bonnes gens. Peut-être +les meilleures de la terre; c'est un peuple bienveillant +et qui n'est pas égoïste. Je suis persuadé +que la majorité d'entre eux iront au paradis. En +les comparant aux autres nations chrétiennes, on +est fatalement amené à conclure que le paradis +est organisé d'après leurs idées. Mais je ne comprends +pas comment ils y arrivent. Je ne puis pas +croire que l'âme d'un Allemand ait suffisamment +d'initiative pour prendre seule son vol jusqu'au +paradis et frapper à la porte de saint Pierre. +Selon moi, on les transporte là-haut par petits +paquets et on les fait entrer sous la direction d'un +sergent de ville défunt.</p> + +<p>Carlyle a dit des Prussiens, et cela s'applique à +tout le peuple allemand, qu'une de leurs vertus +principales résidait dans leur capacité d'obéir au +commandement. On peut dire des Allemands que +ce sont gens à aller partout où on leur commande +d'aller et à faire toujours ce qu'on leur ordonne. +Envoyez-les en Afrique ou en Asie sous la direction +de quelqu'un portant l'uniforme, ils feront +sans faute d'excellents colons, tenant tête aux difficultés +comme ils tiendraient tête au diable lui-même +pourvu qu'ils en aient reçu l'ordre. Livré +à lui-même, l'Allemand s'étiolerait bien vite et +mourrait, non faute d'intelligence, mais manque +de la plus petite parcelle de confiance en soi.</p> + +<p>L'Allemand a été si longtemps le soldat de +l'Europe que chez lui l'instinct militaire est +devenu atavique. Il possède toutes les vertus militaires, +mais les vertus militaires ont aussi leurs +inconvénients. On m'a raconté l'histoire d'un valet +allemand sorti depuis peu de la caserne, auquel +son maître avait donné une lettre à porter quelque +part avec ordre d'y attendre la réponse. Les heures +passaient sans que l'homme revînt. Son maître, +anxieux, se mit en route à son tour et le trouva là +où il avait été envoyé, tenant la réponse à la main. +Il attendait d'autres ordres. D'aucuns croiront cette +histoire exagérée. Je me porte garant de son exactitude.</p> + +<p>L'étonnant est que le même homme, qui en tant +qu'individu est faible comme un enfant, devient +dès qu'il revêt son uniforme un être intelligent, +capable de prendre une initiative et d'endosser une +responsabilité. L'Allemand peut diriger les autres, +être dirigé par les autres, mais il ne peut pas se +diriger lui-même. Le remède indiqué serait que +chaque Allemand fût exercé au métier d'officier, +puis placé sous son propre commandement. Il se +donnerait sûrement des ordres empreints de sagesse +et d'habileté, et veillerait à ce qu'il s'obéît avec +diligence, tact et précision.</p> + +<p>Les écoles sont responsables au premier chef de +cette orientation du caractère allemand. Leur enseignement +fondamental est le «devoir». C'est un bel +idéal pour un peuple; mais avant de l'admirer +sans réserve, faudrait-il avoir une conception claire +de ce que l'on entend par «devoir». L'idée +qu'en ont les Allemands semble être: «obéissance +aveugle à tout ce qui porte galon». C'est +l'antithèse absolue de la conception anglo-saxonne; +mais comme les Anglo-Saxons prospèrent aussi +bien que les Teutons, il doit y avoir du bon dans +chaque système. Jusqu'ici les Allemands ont eu le +bonheur d'être excellemment gouvernés; si cela +continue, la fortune ne cessera pas de leur sourire. +Les difficultés commenceront le jour où par +un hasard quelconque leur machine gouvernementale +se déréglera. Mais il se peut que leur système +ait le privilège de produire, au fur et à +mesure des besoins, un continuel renouvellement +de bons gouvernants. Ça en a tout l'air.</p> + +<p>Je suis porté à croire que les Allemands, en +tant que commerçants, à moins qu'ils ne changent +fort, seront toujours dépassés par leurs concurrents +anglo-saxons; et cela à cause de leurs vertus. La vie +leur semble plus importante qu'une misérable +course aux richesses. Un peuple qui ferme ses banques +et ses bureaux de poste pendant deux heures +au beau milieu de la journée, pour aller faire +dans le sein de la famille un repas plantureux, +avec peut-être un petit somme pour dessert, ne +peut pas espérer, et sans doute ne le désire même +pas, lutter avec un peuple qui prend ses repas sur +le pouce et qui dort avec le téléphone à la tête de +son lit. En Allemagne, la différence entre les +classes n'est pas assez marquée, du moins jusqu'à +présent, pour qu'on y fasse de la lutte pour la vie +une affaire capitale comme en Angleterre. Excepté +dans l'aristocratie campagnarde, dont les barrières +sont infranchissables, la différence de caste compte +à peine. Frau Professeur et Frau Charcutière se +rencontrent au Kaffeeklatsch hebdomadaire et +échangent les derniers potins avec la plus franche +cordialité. Le loueur de chevaux et le médecin +trinquent en frères dans leur brasserie favorite. Le +riche entrepreneur en bâtiment, lorsqu'il projette +une excursion en voiture, invite son contremaître +et son tailleur à se joindre à lui avec leur famille. +Chacun apporte sa part de vivres et tous en chœur +entonnent en rentrant le même refrain. Un homme +ne sera pas tenté, tant que durera cet état de +choses, de sacrifier les meilleures années de sa vie +au désir d'amasser une fortune pour ses vieux +jours. Ses goûts et davantage encore ceux de sa +femme restent modestes. Il aime dans son appartement +ou sa villa les meubles en peluche rouge +avec une profusion de laque et de dorure. Mais +cela le regarde; et il se peut que ce goût ne soit +pas plus critiquable que celui qui mêle du mauvais +Elisabeth à des copies de Louis XV, le tout +orné de photographies et éclairé à la lumière électrique. +Il fait décorer la façade de sa maison par +l'artiste du pays: une bataille sanglante, largement +coupée par la porte d'entrée, en garnit le +bas; tandis qu'un ange, ayant la tête de Bismarck, +voltige entre les fenêtres de la chambre à coucher. +Il lui suffit de voir des tableaux de maîtres anciens +au musée; et, comme la mode d'avoir des œuvres +d'art à domicile n'a pas encore pénétré dans le +Vaterland, il ne se sent pas forcé de gaspiller son +argent pour transformer sa maison en boutique +d'antiquaire.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>L'Allemand est gourmand. Il existe des fermiers +anglais qui, tout en prétendant que leur métier ne +nourrit pas son homme, font joyeusement leurs +sept repas solides par jour. Une fois par an a lieu +en Russie une fête qui dure une semaine pendant +laquelle on enregistre de nombreux décès occasionnés +par une indigestion de crêpes; mais c'est +une fête religieuse et une exception. L'Allemand +comme gros mangeur tient la première place +entre toutes les nations de la terre. Il se lève de +bonne heure et en s'habillant avale vivement +quelques tasses de café avec une demi-douzaine de +petits pains chauds beurrés. Il ne s'attable pas +avant dix heures pour prendre un repas digne de +ce nom. A une heure ou une heure et demie a +lieu son repas principal. C'est une affaire sérieuse +qui dure quelques heures. A quatre heures il va au +café où il boit du chocolat et mange des gâteaux. +Il passe en général ses soirées à manger,—non +qu'il fasse le soir un repas sérieux (cela lui arrive +rarement), il se contente d'une série de casse-croûtes,—mettons: +à sept heures une bouteille +de bière avec un ou deux «belegte Semmel»; au +théâtre, pendant l'entr'acte, une autre bouteille de +bière et un «Aufschnitt»; une demi-bouteille de +vin blanc et des «Spiegeleier» avant de rentrer, +puis un morceau de saucisse ou de fromage qu'il +fait glisser avec un peu de bière, juste avant de +se mettre au lit.</p> + +<p>Mais ce n'est pas un gourmet. La cuisine française, +non plus que les prix français, n'est pas en +usage dans ses restaurants. Il préfère aux meilleurs +crus de Bordeaux ou de Champagne sa bière +ou son vin blanc national et à bon marché. Et en +réalité cela vaut mieux pour lui: il semble, en +effet, que chaque fois qu'un vigneron français +vend une bouteille de vin à un hôtelier ou à un +marchand de vins allemand, il soit obsédé par le +souvenir de Sedan. C'est une revanche ridicule, +car en thèse générale ce n'est pas un Allemand +qui la boit: la victime est le plus souvent un innocent +voyageur anglais. Il se peut aussi que le marchand +français n'ait pas oublié Waterloo et pense +qu'en tous les cas sa vengeance atteindra son but.</p> + +<p>Les distractions coûteuses sont fort peu à la +mode en Allemagne; on n'en offre pas et on n'en +attend pas. A travers le Vaterland tout se passe à +la bonne franquette. L'Allemand ne dépense pas +d'argent à des sports onéreux et ne se ruine pas +en frais de toilette pour plaire à un cercle de +parvenus. Il peut pour quelques marks satisfaire +son goût de prédilection, une place à l'opéra ou +au concert; et sa femme et ses filles s'y rendent +à pied avec des robes confectionnées par elles-mêmes +et la tête enveloppée d'un châle. Les Anglais +remarquent avec plaisir dans ce pays l'absence +de toute pose. Les voitures privées sont très +rares et même ne se sert-on des «Droschken» que +si le tram électrique, plus rapide et plus propre, +est inutilisable.</p> + +<p>C'est ainsi que l'Allemagne maintient son indépendance. +Le boutiquier en Allemagne ne fait pas +d'avances à ses clients. A Munich, j'ai accompagné +un jour une dame anglaise qui faisait des courses. +Ayant l'habitude des magasins de Londres et de +New-York, elle critiquait tout ce que le vendeur +lui montrait. Non qu'effectivement elle ne trouvât +rien à sa convenance, mais parce que c'était sa +méthode. Elle se mit à expliquer, à propos de +presque tous les articles, qu'elle pourrait trouver +mieux et à meilleur marché ailleurs; non qu'elle +le crût vraiment, mais elle pensait bien faire en le +disant au boutiquier. Elle ajouta que le stock manquait +de goût (elle n'avait pas d'intention offensante, +je l'ai déjà dit, c'était là sa manière) et était +trop restreint; que les objets étaient démodés; +qu'ils étaient banals; qu'ils ne paraissaient pas +solides. Il ne la contredit pas; il n'essaya pas de +la faire changer d'avis. Il remit les choses dans +leurs cartons respectifs, rangea ces cartons à leurs +rayons respectifs, s'en alla dans l'arrière-boutique +et ferma la porte sur lui.</p> + +<p>—Va-t-il revenir bientôt? me demanda la dame +après quelques instants d'attente.</p> + +<p>C'était moins une question qu'une exclamation +d'impatience.</p> + +<p>—J'en doute, répliquai-je.</p> + +<p>—Pourquoi donc? me demanda-t-elle, pleine +d'étonnement.</p> + +<p>—J'ai tout lieu de croire que vous l'avez vexé. +Il y a beaucoup de chances pour qu'il soit en ce +moment derrière cette porte en train de fumer sa +pipe et de lire son journal.</p> + +<p>—Quel marchand extraordinaire! s'exclama +mon amie, en rassemblant ses paquets et en sortant +majestueusement indignée.</p> + +<p>—C'est leur manière, expliquai-je. Voici la +marchandise. Si vous voulez l'acheter, vous pouvez +l'avoir. Si vous n'y tenez pas, ils aimeraient tout +autant que vous ne vinssiez pas leur en parler.</p> + +<p>Une autre fois j'entendis dans le fumoir d'un +hôtel allemand un Anglais de petite taille raconter +une histoire qu'à sa place j'aurais tue.</p> + +<p>—Essayer de marchander avec un Allemand? +disait ce petit Anglais. Il semble qu'il ne vous +comprenne pas. Ayant vu une première édition +des <i>Brigands</i> à la vitrine d'une librairie du Georg +Platz, j'entrai et en demandai le prix. Un vieil original +se tenait derrière le comptoir. Il me répondit: +«25 marks» et continua sa lecture. Je lui +expliquai alors que j'en avais vu un plus bel exemplaire +à 20 marks quelques jours auparavant: c'est +ainsi que l'on fait quand on veut marchander; +c'est admis. Il me demanda: «Où?» Je lui dis: +«Dans un magasin, à Leipzig». Il me conseilla +d'y retourner et de l'acquérir; que j'achetasse son +livre ou le lui laissasse, cela semblait peu lui importer. +Je lui dis: «Quel est votre dernier prix?—Je +vous ai déjà dit 25 marks», me répondit-il +(c'était un type irascible). «Il ne les vaut pas, lui +dis-je.—Je ne l'ai jamais prétendu, vous ne pouvez +pas dire le contraire, grogna-t-il.—Je vous en +offre 10 marks!» Je croyais qu'il allait finir par +en accepter 20. Il se leva. Je crus qu'il allait prendre +le livre à l'étalage. Non, il se dirigea droit sur +moi. C'était une sorte de géant. Il m'empoigna par +les deux épaules, me jeta à la rue et ferma violemment +la porte sur moi. Jamais de ma vie je ne +fus aussi étonné.</p> + +<p>—Peut-être, insinuai-je, le livre valait-il ses +25 marks.</p> + +<p>—Naturellement qu'il les valait, répliqua-t-il, +et largement encore! Mais quelle notion des +affaires!</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>C'est la femme qui seule pourra arriver à changer +le caractère allemand. Elle-même est en train +d'évoluer et progresse vite. Il y a dix ans nulle +jeune fille allemande tenant à sa réputation et +espérant trouver un mari n'aurait osé monter à +bicyclette: maintenant elles pédalent par milliers +à travers le pays. Les vieux secouent la tête à leur +vue; mais j'ai remarqué que les jeunes gens les +rejoignent et font route à leur côté. Récemment +encore il n'était pas comme il faut, pour une dame, +de faire des dehors en patinant: elle devait, pour +être correcte, s'accrocher éperdûment au bras de +son cavalier qui, pour que ce fût tout à fait bien, +devait être un membre de sa famille. Maintenant +elle s'exerce à faire des huit dans un coin, jusqu'au +moment où un jeune homme vient à elle pour la +seconder. Elle joue au tennis, et j'en ai même +aperçu qui conduisaient un dog-cart.</p> + +<p>Son éducation a toujours été des plus soignées. +A dix-huit ans elle parle deux ou trois langues et +a déjà oublié plus de choses qu'une Anglaise +moyenne n'en lit de toute sa vie. Jusqu'à présent +cette éducation ne lui a été d'aucune utilité. Une +fois mariée, elle se retirait dans sa cuisine, où elle +se hâtait de vider son cerveau pour y mettre de +piètres principes culinaires. Mais supposons +qu'elle comprenne soudain qu'une femme n'est pas +tenue absolument de sacrifier toute son existence +à peiner dans son ménage, pas plus qu'un homme +n'a besoin de se considérer comme une machine à +travailler. Supposons qu'elle se mette en tête de +prendre une part active à la vie sociale et nationale. +Alors l'influence d'une telle compagne, saine +de corps et par conséquent vigoureuse d'esprit, ne +manquera pas d'être à la fois puissante et durable.</p> + +<p>Car il faut bien se dire que l'Allemand est +exceptionnellement sentimental et très facilement +influencé par le sexe. On dit de lui qu'il est le +meilleur des amants et le plus mauvais des maris. +C'est d'ailleurs la faute de sa femme. Sitôt mariée, +la femme allemande fait plus qu'abdiquer le romanesque; +elle saisit un balai pour le chasser de +chez elle. Jeune fille elle ne savait pas s'habiller; +épouse, elle abandonne ses toilettes pour se draper +dans les oripeaux les plus hétéroclites, ramassés à +droite et à gauche; en tout cas, c'est bien là l'impression +qu'elle donne.</p> + +<p>Elle est souvent faite comme une Junon, avec une +carnation qui ferait honneur à un ange bien portant: +elle s'entend parfaitement à abîmer son galbe +et son teint. Elle vend son droit aux hommages +pour une portion de friandises. Vous pouvez la +voir toutes les après-midi dans un café, se gavant +de gâteaux à la crème fouettée que chassent d'abondantes +tasses de chocolat. A ce régime elle s'avilit, +s'empâte et devient tout à fait inintéressante.</p> + +<p>Quand la femme allemande renoncera à son goûter +et à sa bière du soir, quand elle prendra suffisamment +d'exercice pour conserver sa taille et +qu'elle lira, une fois mariée, autre chose que son +livre de cuisine, le gouvernement allemand remarquera +qu'il lui faut compter avec une force nouvelle. +Et c'est à travers toute l'Allemagne qu'on +peut observer mille petits détails significatifs qui +ne trompent pas et qui marquent l'évolution des +surannées «Frauen» allemandes en «Damen» +modernes.</p> + +<p>On se perd en conjectures sur ce qu'il adviendra +alors. Car la nation germanique est encore jeune et +sa maturité fera époque dans l'histoire de l'humanité.</p> + +<p>Ce qu'on peut dire de pire sur les Allemands, +c'est qu'ils ont quelques défauts. Eux-mêmes ne les +voient pas; ils se considèrent comme parfaits, ce +qui est stupide de leur part. Ils vont même jusqu'à +se croire supérieurs aux Anglo-Saxons. Non, mais... +Quelle prétention!</p> + +<p>—Ils ont leurs bons côtés, observa George, mais +leur tabac est une honte pour la nation. Je vais me +coucher.</p> + +<p>Nous nous levâmes et, nous accoudant sur le +parapet, suivîmes quelque temps du regard les dernières +lueurs dansantes, sur la rivière assombrie.</p> + +<p>—Ce fut dans l'ensemble une «balade» pleine +d'agrément. Je serai content d'être de retour et +cependant je regrette d'en voir la fin, me comprenez-vous?</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par «balade»? dit +George.</p> + +<p>—Une «balade», expliquai-je, est un voyage +long ou court... mais sans but ni programme; +l'obligation de revenir au point de départ dans un +délai fixé en est le seul régulateur. Parfois l'on traverse +des rues populeuses, parfois des champs ou +des prairies; parfois on disparaît pendant quelques +heures, parfois pendant plusieurs jours,—sans +manquer à personne. Mais que le voyage soit +long ou court, qu'il nous mène là ou ailleurs, nos +pensées restent attentives à la chute du sable fin +dans le sablier éternel du Temps. Nous saluons au +passage ceux que nous croisons et leur sourions; +il nous arrive de nous arrêter un instant pour +causer avec certains d'entre eux, de faire avec +d'autres un bout de chemin. Nous passons des +moments intéressants et souvent nous sommes un +peu las. Mais en fin de compte le temps a coulé +agréablement et nous, en regrettons la fuite.</p> + + +<h1>FIN</h1> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les trois hommes en Allemagne, by Jerome K Jerome + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE *** + +***** This file should be named 35285-h.htm or 35285-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/5/2/8/35285/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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