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+Project Gutenberg's Les trois hommes en Allemagne, by Jerome K Jerome
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les trois hommes en Allemagne
+
+Author: Jerome K Jerome
+
+Translator: Georges Seligman
+
+Release Date: February 14, 2011 [EBook #35285]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+JEROME K. JEROME
+
+LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE
+
+
+ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR
+
+GEORGES SELIGMANN
+
+
+
+PARIS
+ÉDITIONS DE LA SIRÈNE
+Boulevard Malesherbes, 29
+MCMXXII
+
+
+_DU MÊME AUTEUR_
+
+
+TROIS HOMMES DANS UN BATEAU
+
+_ROMAN_
+
+(SIXIÈME MILLE)
+
+AUX ÉDITIONS DE LA SIRÈNE
+
+_COPYRIGHT_
+
+BY LES ÉDITIONS DE LA SIRÈNE
+
+PARIS
+
+1922
+
+Je dédie
+
+_Cette oeuvre insignifiante d'un écolier très humble_
+
+AU BON GUIDE
+
+_qui, sans me diriger, me conduit dans le droit chemin;_
+
+AU PHILOSOPHE BON VIVANT
+
+_qui s'il n'a pas pu m'amener à supporter le mal de dents avec
+patience, m'a cependant soutenu par la pensée que cet incident ne
+serait que passager;_
+
+AU BON AMI
+
+_qui sourit quand je lui fais part de mes ennuis, et qui, lorsque
+j'appelle au secours, ne fait que répondre: attends!_
+
+A L'IRONISTE A LA FIGURE GRAVE
+
+_pour lequel la vie n'est qu'un recueil d'épisodes humoristiques;_
+
+AU BON MAITRE,
+
+LE TEMPS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_Trois amis éprouvent le besoin de se distraire. Fâcheux résultat
+d'une déception. Couardise de George. Harris a des idées. Récit du
+vieux marin et du yachtman inexpérimenté. Un équipage plein de
+courage. Du danger de mettre à la voile par vent de terre. De
+l'impossibilité de naviguer par vent de mer. Les arguments
+d'Ethelbertha. L'humidité de la rivière. Harris propose un voyage à
+bicyclette. George craint le vent. Harris suggère la Forêt Noire.
+George craint les montées. Plan imaginé par Harris pour en
+triompher. Irruption de Mme Harris._
+
+
+Ce qu'il nous faudrait, dit Harris, ce serait un peu de distraction.
+
+A ce moment la porte s'ouvrit, et Mme Harris, passant la tête dans
+l'entre-bâillement, nous dit qu'Ethelbertha l'envoyait me rappeler
+qu'il ne fallait pas rentrer trop tard à cause de Clarence...
+
+(Je suis enclin à penser qu'Ethelbertha se tourmente trop volontiers
+sur le compte des enfants. L'état de ce petit n'offre en somme
+aucune gravité. Il est sorti le matin avec sa tante. S'il a le
+malheur, étant avec elle, de regarder la devanture d'un pâtissier,
+elle le fait entrer et le bourre de choux à la crème et de buns
+jusqu'à ce qu'il se déclare rassasié et refuse avec politesse et
+fermeté de manger quoi que ce soit de plus. Résultat: il a du mal à
+avaler un peu de purée à déjeuner: et sa mère craint qu'il ne couve
+une maladie grave.)
+
+Mme Harris ajouta que nous ferions bien de nous dépêcher de monter
+pour ne pas manquer la récitation de «The Mad Hatters Tea Party»,
+tiré d'_Alice in Wonderland_. Muriel--c'est la récitante--est la
+deuxième enfant de Harris. Elle a huit ans, c'est une fille
+intelligente et gaie, mais, pour ma part, je la préfère dans les
+pièces sérieuses. Nous répondons que nous finissons nos cigarettes,
+que nous viendrons tout de suite après, et nous supplions Mme Harris
+de ne pas laisser Muriel commencer avant notre arrivée. Elle promet
+de tout faire pour calmer le zèle de l'enfant et s'en va.
+
+Harris, la porte fermée, reprit sa phrase interrompue.
+
+--Vous comprenez ce que je voulais dire,--un changement total.
+
+Comment le réaliser?
+
+George proposa «un voyage d'affaires».
+
+Un jeune ingénieur avait, je m'en souviens, projeté un de ces
+«voyages d'affaires» pour Vienne. Sa femme lui demanda de préciser
+ses projets. Il s'agissait de visiter des mines aux alentours de la
+capitale autrichienne et de rédiger des rapports. Elle désira
+l'accompagner,--c'était une femme à ça. Il fit l'impossible pour
+l'en dissuader, alléguant que la place d'une jolie femme n'était pas
+dans une mine. Elle était bien de cet avis. Aussi n'avait-elle
+nullement l'intention de l'accompagner dans les puits. Simplement
+elle le mettrait en voiture chaque matin, puis se distrairait
+jusqu'à son retour en admirant les boutiques et en y achetant
+d'aventure ce qui la tenterait. Ayant lancé l'idée, il ne voyait
+plus maintenant le moyen de se tirer de là. Pendant dix longues
+journées d'été, il fut condamné à inspecter les mines des environs
+de Vienne et, le soir, à rédiger des rapports. Il les expédiait à
+son patron, qui ne savait qu'en faire. Je rappelai ce précédent et
+en fis l'application à notre cas:
+
+--Je serais navré de croire qu'Ethelbertha et Mme Harris
+appartiennent à cette catégorie d'épouses. Cependant, ne recourons
+pas, pour cette fois, au prétexte «affaires»; réservons cette
+échappatoire pour le cas d'absolue nécessité... Non, allons-y
+carrément. Voici ce que j'expliquerai à Ethelbertha: «J'ai remarqué,
+lui dirai-je, que jamais mortel n'estime à sa juste valeur un
+bonheur qui est constamment à sa portée.» J'ajouterai qu'afin de lui
+permettre d'apprécier mes qualités personnelles, je jugeais opportun
+de m'arracher à sa société et à celle des enfants pour trois
+semaines au moins. Je lui dirai, continuai-je, en m'adressant à
+Harris, que c'est vous qui m'avez fait comprendre cela, que c'est à
+vous que nous devons...
+
+Harris posa vivement son verre.
+
+--Si cela ne vous fait rien, mon vieux, je préférerais autre chose.
+Elle en parlerait à ma femme. Je serais désolé de recevoir des
+remerciements que je ne mérite pas.
+
+--Mais si, vous les méritez, car c'est bien vous qui...
+
+Harris m'interrompit encore:
+
+--Non! c'est de vous que vient l'idée. Vous vous rappelez avoir dit
+que c'est une erreur de s'enliser dans la béatitude domestique et
+qu'une félicité ininterrompue alourdit le cerveau...
+
+--Je parlais en général.
+
+--Et précisément, continua Harris, je me proposais de parler à Clara
+de votre suggestion. Elle apprécie beaucoup votre intelligence, je
+le sais, et je suis sûr que si...
+
+--Ne courons pas ce risque, interrompis-je à mon tour. Il y a là un
+problème délicat. J'en entrevois la solution. Nous dirons que le
+projet nous a été suggéré par George.
+
+Il arrive à George de manquer d'obligeance; c'est une remarque que
+j'ai eu l'occasion et le regret de faire. Vous auriez cru qu'il
+allait être enchanté d'aider deux vieux camarades à se tirer
+d'embarras: non! il devint agressif.
+
+--Essayez! dit-il, et moi je dirai que mon plan, tout au contraire,
+avait été de partir en bande, avec femmes et enfants; j'aurais
+emmené ma tante; nous aurions loué un vieux château délicieux, que
+je connais en Normandie, dans un endroit où le climat convient
+particulièrement aux enfants délicats, et où le lait est tel qu'on
+n'en trouve pas de pareil en Angleterre. J'ajouterai que vous avez
+singulièrement exagéré en avançant que nous serions plus heureux,
+voyageant seuls.
+
+On n'arrive à rien avec George par la douceur; il faut montrer de la
+fermeté.
+
+--Dites-leur cela, s'écria Harris, et voici ce que je proposerai à
+mon tour: Nous louerons ce château. Vous emmènerez votre tante, ça
+j'y tiens, et vous verrez l'agrément de ce mois de vacances. Les
+enfants raffolent tous de vous; J... et moi nous disparaîtrons. Vous
+avez déjà promis à Edgar de l'initier à l'art de la pêche. Ce sera
+encore vous qui jouerez aux animaux sauvages. Dick et Muriel, depuis
+dimanche, ne font que parler de votre apparition en hippopotame.
+Nous ferons des pique-niques dans la forêt: nous ne serons que onze.
+Le soir, un peu de musique, et on dira des vers. Muriel possède déjà
+six morceaux, et les autres enfants, tous, apprennent très vite.
+
+Ces menaces rabattirent le caquet de George, et, le petit incident
+clos, la question se posa derechef: que ferions-nous?
+
+Harris, comme toujours, penchait pour la mer; il nous parla d'un
+petit yacht, juste ce qu'il nous fallait, un yacht que nous
+pourrions manoeuvrer nous-mêmes, sans l'aide d'une bande odieuse de
+fainéants, de ces gens qui ne savent que flâner à votre bord,
+ajouter aux dépenses et qui enlèvent au voyage son charme et sa
+poésie. Il se targuait de le faire marcher, son yacht, avec le seul
+concours d'un mousse débrouillard. Nous connaissions ce genre de
+yacht et nous le lui dîmes; nous avions déjà passé par là, Harris et
+moi. A l'exclusion de tout autre parfum ce bateau sent la vase et
+les herbes pourries, arômes contre lesquels l'air pur de la mer ne
+saurait lutter. Il n'y a pas d'abri contre la pluie; le salon a dix
+pieds sur quatre; la moitié en est occupée par un poêle qui
+s'effondre quand on veut l'allumer. Vous êtes forcé de prendre votre
+tub sur le pont et le vent emporte votre peignoir au moment même où
+vous sortez de l'eau.
+
+Harris et le mousse feraient tout le travail intéressant; hisser la
+voile, gouverner, nager debout au vent, prendre des ris. A eux tous
+les agréments, tandis que George et moi nous éplucherions les pommes
+de terre et ferions le ménage.
+
+--Soit, concéda-t-il, prenons un beau yacht avec un capitaine et
+faisons les choses grandement.
+
+Je m'y opposai encore. Je les connais, ces capitaines et leur
+manière de naviguer.
+
+Jadis, il y a des années, jeune et sans expérience, je louai un
+yacht. La coïncidence de trois événements m'avait fait commettre
+cette folie: Ethelbertha avait le désir de respirer l'air pur de la
+mer; j'avais eu un coup de chance, et le lendemain matin même, au
+club, mes yeux étaient tombés sur un numéro du _Sportsman_, où je
+lus l'annonce suivante:
+
+ Aux amateurs de yachting
+
+ Occasion unique:
+
+ L' «ESPIÈGLE», YOLE, 28 TONNES. LE PROPRIÉTAIRE, SUBITEMENT
+ RAPPELÉ POUR AFFAIRES, LOUERAIT CE LÉVRIER DE L'OCÉAN,
+ YACHT SUPERBEMENT AGENCÉ, POUR PÉRIODE COURTE OU LONGUE.
+ DEUX CABINES, SALON, PIANO WOFFENKOFF, CHAUDIÈRE EN CUIVRE
+ NEUF, 10 GUINÉES PAR SEMAINE. S'ADRESSER A PERTWEE ET Cie,
+ 3_a_, BUCKLERSBURY.
+
+Cela m'avait fait l'effet d'une révélation du ciel.
+
+La chaudière en «cuivre neuf» m'importait peu: je pensais qu'on
+pourrait attendre pour faire notre petite lessive. Mais le «piano
+Woffenkoff» m'inspirait. Je voyais déjà Ethelbertha jouant, le soir,
+quelques chansons, dont l'équipage, avec un peu d'entraînement,
+reprendrait le refrain, tandis que notre demeure mobile bondirait,
+tel un lévrier agile, à travers les ondes argentées.
+
+Je hélai un cab et me fis conduire directement à Bucklersbury. Mr
+Pertwee, un quidam d'aspect modeste, avait un bureau sans prétention
+au troisième étage. Il me montra une image à l'aquarelle de
+l'_Espiègle_, fuyant sous le vent. Le pont était incliné à quelque
+90° sur l'océan. Aucun être humain n'était visible sur ce pont: je
+suppose qu'ils avaient tous glissé à l'eau,--je ne vois pas en effet
+comment on aurait pu s'y maintenir à moins d'y avoir été cloué. Je
+fis remarquer cette circonstance fâcheuse à l'agent. Il m'expliqua
+que l'_Espiègle_ était représenté au plus près serré, lors de la
+victoire fameuse qu'il remporta dans la coupe challenge de la
+Medway. Mr Pertwee me croyait au courant de cet événement et je
+préférai m'abstenir de le questionner. Deux petites taches près du
+cadre, que j'avais d'abord prises pour des mouches, représentaient,
+paraît-il, les deuxième et troisième gagnants de cette course
+célèbre. Une photographie du yacht ancré près de Gravesend était
+moins impressionnante, mais éveillait l'idée d'une plus grande
+stabilité. Toutes les réponses à mes questions ayant été favorables,
+je louai pour quinze jours. Mr Pertwee dit qu'il se félicitait de ce
+que je ne retinsse pas son yacht pour plus longtemps (j'arrivai plus
+tard à être de son avis), car ce laps s'accordait exactement avec
+une autre location: si j'avais demandé le yacht pour trois semaines,
+il aurait été dans l'obligation de me le refuser.
+
+L'affaire étant conclue, Mr Pertwee me demanda si j'avais un
+capitaine en vue. Par chance je n'en avais pas (tout semblait
+tourner en ma faveur), car Mr Pertwee était certain que je ne
+pourrais mieux faire que de garder Mr Goyles, actuellement en
+fonction, homme qui connaissait la mer comme un mari connaît sa
+femme et n'avait jamais eu à déplorer la perte d'un passager.
+
+Ceci se passait dans la matinée et le yacht se trouva être mouillé
+près de Harwich. Je pus prendre l'express de 10 h. 45 à Liverpool
+Street et à une heure je causais avec Mr Goyles à bord de
+l'_Espiègle_. C'était un gros homme aux manières paternes. Je lui
+fis part de mon plan: contourner les îles hollandaises et naviguer
+lentement vers la Norvège. Il fit: «Bien, bien,» et parut
+enthousiasmé de cette excursion, disant que cela l'amuserait aussi.
+Nous abordâmes la question de l'approvisionnement; il s'enthousiasma
+encore davantage. J'avoue que la quantité de victuailles proposée
+par Mr Goyles me surprit. Si nous avions vécu au temps de Drake et
+de la piraterie espagnole, j'aurais pu craindre qu'il ne machinât un
+coup. Cependant il riait avec sa bonhomie paternelle, assurant que
+nous n'exagérions pas. Les restes, s'il devait y en avoir,
+l'équipage se les partagerait et les emporterait, selon la coutume.
+Il me sembla que j'approvisionnais ces hommes pour tout l'hiver,
+mais, ne voulant pas paraître avare, je ne dis plus rien. La
+quantité de boisson réclamée m'étonna également.
+
+--Nous n'allons pas, dis-je, faire les apprêts d'une orgie, Mr
+Goyles?
+
+--Orgie! Voyons, ils ne prendront qu'une goutte d'alcool dans leur
+thé.
+
+Il m'exposa sa devise: recruter de bons matelots et bien les
+traiter.
+
+--Ils travaillent de meilleur coeur et, une autre fois, reviennent à
+votre service.
+
+Je ne tenais pas à ce qu'ils revinssent jamais à mon service. Je
+commençais à me dégoûter d'eux avant de les avoir vus, les
+considérant comme un équipage par trop vorace et altéré. Mr Goyles
+était si plein d'entrain et moi tellement inexpérimenté que là
+encore je laissai faire.
+
+Je lui laissai aussi le soin d'enrôler l'équipage. Il dit qu'il «en»
+viendrait à bout avec deux hommes et un mousse. S'il faisait
+allusion au nettoiement des victuailles et des boissons, il n'y
+pouvait réussir avec si peu de monde; mais peut-être voulait-il
+parler de la conduite du yacht.
+
+En rentrant je passai chez mon tailleur et commandai un costume de
+yachting avec casquette blanche; il promit de se dépêcher et de me
+le livrer en temps voulu; puis je rentrai raconter à Ethelbertha
+l'emploi de mon temps. Sa joie ne fut troublée que par cette seule
+pensée: la couturière aurait-elle le temps de lui faire un costume?
+Voilà bien les femmes.
+
+Mariés depuis peu, nous décidâmes de n'inviter personne. Je rends
+grâces au ciel de cette décision. Le lundi, nous nous équipâmes de
+pied en cap et partîmes. Je ne sais plus ce que portait Ethelbertha;
+en tout cas, elle était fort élégante. Mon costume bleu, garni d'une
+étroite tresse blanche, faisait aussi très bon effet.
+
+Mr Goyles vint à notre rencontre sur le pont et annonça que le lunch
+était servi. Je dois reconnaître qu'il s'était assuré les services
+d'un très bon cuisinier. Je n'eus pas l'occasion de juger les
+capacités des autres membres de l'équipage. Cependant, je peux dire
+qu'au repos ils paraissaient former une bande joyeuse.
+
+Mon projet était tel: sitôt terminé le déjeuner des hommes, nous
+lèverions l'ancre; penchés sur le bastingage, Ethelbertha et
+moi,--moi le cigare au bec,--nous suivrions à l'horizon le subtil
+effacement des falaises patriales. Prêts à réaliser notre part du
+programme, nous attendions sur le pont.
+
+--Ils prennent leur temps, dit-elle.
+
+--S'ils veulent manger en quinze jours tout ce qui se trouve sur ce
+yacht, ils mettront du temps à chaque repas. Ne les pressons pas,
+sinon ils n'arriveraient pas à en finir le quart.
+
+--Ils se sont peut-être endormis, remarqua plus tard Ethelbertha. Il
+va bientôt être l'heure du thé.
+
+Sans contredit, ces gaillards-là étaient placides. Je m'avançai et
+hélai le capitaine Goyles par l'écoutille. Je le hélai par trois
+fois. Enfin il monta, lentement. Il me sembla vieilli, plus
+lourd,--entre ses lèvres un cigare éteint.
+
+Il retira de la bouche son bout de cigare.
+
+--Quand vous serez prêt, capitaine Goyles, dis-je, nous partirons.
+
+--Pas aujourd'hui, monsieur, pas aujourd'hui.
+
+--Pourquoi pas aujourd'hui?
+
+Je sais que les marins sont superstitieux; peut-être le lundi
+était-il jour néfaste...
+
+--Le jour n'y est pour rien, répondit le capitaine; c'est le vent
+qui me donne à réfléchir: il n'a pas l'air de vouloir tourner.
+
+--Mais a-t-il besoin de tourner? demandai-je. Il me semble qu'il
+souffle juste dans la bonne direction, droit derrière nous.
+
+--Oui, oui, droit, c'est bien le mot, car nous irions tout droit à
+la mort; Dieu nous garde de mettre à la voile avec un vent pareil!
+Voyez-vous, expliqua-t-il, en réponse à mon regard étonné, c'est ce
+que nous appelons un vent de terre, parce qu'il souffle directement
+de terre, si l'on peut dire.
+
+Effectivement, l'homme avait raison, le vent venait de terre.
+
+--Il tournera peut-être pendant la nuit, dit le capitaine pour me
+réconforter. Du reste il n'est pas violent, et l'_Espiègle_ tient
+bien la mer.
+
+Le capitaine Goyles reprit son cigare et moi je retournai à
+l'arrière expliquer à Ethelbertha la raison de notre retard. Elle
+paraissait de moins bonne humeur qu'au moment de notre embarquement
+et voulut savoir pourquoi nous ne pouvions pas partir avec un vent
+de terre.
+
+--S'il ne soufflait pas, de la terre, dit-elle, il soufflerait de la
+mer, et nous renverrait vers la côte. Il me semble que nous avons
+juste le vent qu'il nous faut.
+
+--Tu manques d'expérience, mon amour. Ce vent semble bien le vent
+qu'il nous faut, mais il ne l'est pas. C'est ce que nous appelons un
+vent de terre, et le vent de terre est toujours très dangereux.
+
+Ethelbertha voulut savoir pourquoi un vent de terre était toujours
+dangereux.
+
+Ces questions m'impatientaient; peut-être étais-je légèrement
+irrité. Le tangage uniforme d'un petit yacht ancré déprime même
+l'esprit le plus ferme.
+
+--Je ne saurais te l'expliquer, continuai-je (et c'était la vérité),
+mais ce serait le comble de la témérité de mettre à la voile avec ce
+vent, et je t'aime trop, chérie, pour t'exposer à de pareils
+risques.
+
+Ma phrase me parut élégante; mais Ethelbertha répondit simplement
+qu'elle regrettait, dans ces conditions, d'être venue à bord avant
+mardi et elle descendit.
+
+Le lendemain matin le vent tourna au nord. Je m'étais levé de bonne
+heure et fis remarquer cette saute au capitaine.
+
+--Oui, oui, monsieur, déclara-t-il, c'est fâcheux, mais nous n'y
+pouvons rien.
+
+--Vous ne pensez pas pouvoir partir aujourd'hui? hasardai-je.
+
+Il rit, et ne se fâcha pas.
+
+--Monsieur, si vous aviez l'intention d'aller à Ipswich, je vous
+dirais: Tout est au mieux. Mais notre destination étant, voyez-vous,
+la côte hollandaise, eh bien, voilà...
+
+Je communiquai la nouvelle à Ethelbertha et nous décidâmes de passer
+la journée à terre. Harwich n'est pas une ville gaie; vers le soir
+on pourrait dire qu'elle est morne. Nous prîmes du thé et des
+sandwiches à Dovercourt, et retournâmes sur le quai, pour retrouver
+le capitaine Goyles et le bateau. Nous attendîmes le premier pendant
+une heure. Quand il arriva, il était plus gai que nous; s'il ne
+m'avait pas affirmé qu'il ne buvait jamais qu'un grog chaud avant de
+se coucher, j'aurais eu lieu de croire qu'il était gris.
+
+Le lendemain matin le vent venait du sud, ce qui rendit le capitaine
+plutôt anxieux; il paraît qu'il était tout aussi dangereux de s'en
+aller que de rester où nous étions; notre seul espoir était que le
+vent tournât avant qu'un malheur irréparable ne fût arrivé. Entre
+temps Ethelbertha avait pris le yacht en grippe; elle dit qu'elle
+aurait préféré passer une semaine dans une cabine de bains, vu
+qu'une cabine de bains était du moins immobile.
+
+Nous passâmes un autre jour à Harwich et cette nuit-là, ainsi que la
+suivante, le vent continuant à être au sud, nous couchâmes à la
+_Tête Couronnée_. Le vendredi le vent souffla directement de la mer.
+Je rencontrai le capitaine sur le quai et lui suggérai que, vu cette
+circonstance, nous pourrions partir. Il me parut irrité de mon
+insistance.
+
+--Si vous étiez un peu plus au courant des choses de la mer,
+monsieur, vous verriez par vous-même que c'est impossible. Le vent
+souffle droit de la mer.
+
+--Capitaine Goyles, pouvez-vous me dire quel est l'objet que j'ai
+loué? Est-ce un yacht, ou une maison flottante? Je demande par là si
+on peut mettre l'_Espiègle_ en mouvement, ou s'il est condamné à
+l'immobilité, auquel cas, vous me le diriez franchement: nous
+décorerions le pont de caisses garnies de lierre, nous ajouterions
+quelques plantes fleuries, nous installerions une marquise,--ce
+serait un lieu fort agréable. Si, au contraire, on pouvait mettre
+l'objet en mouvement...
+
+--En mouvement? interrompit le capitaine. Il faudrait pour cela
+avoir le bon vent.
+
+--Mais quel est le bon vent?
+
+Le capitaine Goyles sembla embarrassé. Je continuai:
+
+--Au courant de la semaine nous avons eu vent du nord, vent du sud,
+vent de l'est et vent de l'ouest, avec des variations. Je
+n'attendrais encore que si vous pouviez me désigner une cinquième
+direction sur la boussole. Sinon, à moins que l'ancre n'ait pris
+racine, nous la lèverons aujourd'hui même, et nous verrons ce qui
+arrivera.
+
+Il comprit que j'étais décidé.
+
+--Très bien, monsieur, jeta-t-il, vous êtes le maître et moi
+l'employé. Je n'ai plus qu'un enfant à ma charge, grâce à Dieu, et
+sans aucun doute vos exécuteurs comprendront leur devoir vis-à-vis
+de ma vieille. Son ton solennel m'impressionna.
+
+--Monsieur Goyles, soyez franc. Y a-t-il un espoir quelconque de
+quitter ce trou maudit par un temps quelconque?
+
+Le capitaine Goyles me répondit gentiment:
+
+--Voyez-vous, monsieur, cette côte est très particulière. Une fois
+loin d'elle tout irait bien, mais s'en détacher sur une coquille de
+noix comme celle-ci, eh bien, pour être franc, monsieur, ce serait
+dur.
+
+Je le quittai avec l'assurance qu'il surveillerait le temps comme
+une mère veille sur le sommeil de son enfant. Ce fut sa propre
+comparaison. Je le revis à midi, il surveillait le temps, de la
+fenêtre du _Chaîne et Ancre_.
+
+A cinq heures, ce jour-là, un heureux hasard nous fit rencontrer
+dans High street deux yachtmen de mes amis. Par suite d'une avarie
+au gouvernail, ils avaient dû atterrir. Je leur racontai mon
+histoire. Ils en semblèrent moins surpris qu'amusés. Le capitaine
+Goyles et les deux hommes surveillaient toujours le temps. Je courus
+à l'hôtel et mis Ethelbertha au courant. Tous quatre, nous nous
+faufilâmes jusqu'au quai, où nous trouvâmes notre bateau amarré.
+Seul le mousse était à bord. Mes deux amis se chargèrent du yacht et
+vers six heures nous filions joyeusement le long de la côte.
+
+Nous passâmes la nuit à Aldborough et le lendemain poussâmes jusqu'à
+Yarmouth, où mes amis se trouvèrent forcés de nous quitter; je me
+décidai à abandonner le yacht. Le matin de bonne heure je vendis nos
+provisions aux enchères sur la plage de Yarmouth. Je le fis avec
+perte, mais j'eus la satisfaction de rouler le capitaine Goyles. Je
+confiai l'_Espiègle_ à un marin de l'endroit, qui promit de le
+ramener pour deux souverains à Harwich. Nous rentrâmes à Londres par
+le train.
+
+Il se peut qu'il existe d'autres yachts que l'_Espiègle_ et d'autres
+patrons que le capitaine Goyles, mais cette aventure m'a vacciné
+contre tout désir de récidive.
+
+
+George confirma qu'un yacht entraînait en outre beaucoup de
+responsabilité et nous en abandonnâmes l'idée.
+
+--Que penseriez-vous de la rivière? suggéra Harris. Nous y avons
+passé de bons moments.
+
+George continua à fumer en silence; je cassai une autre noix.
+
+--La rivière n'est plus ce qu'elle a été, dis-je. Je ne sais pas
+exactement comment cela se fait; mais il y existe un je ne sais quoi
+dans l'air, une sorte d'humidité, qui chaque fois que j'en approche
+réveille mon lumbago.
+
+--Et moi, remarqua George, j'ignore le pourquoi de la chose, mais je
+ne puis plus dormir dans son voisinage. J'ai passé une semaine chez
+James au printemps. Toutes les nuits, je me réveillais à sept heures
+et il m'était impossible de refermer l'oeil.
+
+--Je n'avais fait que la proposer sans y attacher grande importance,
+dit Harris, car cela ne me vaut rien non plus; mon séjour s'y achève
+invariablement sur une attaque de goutte.
+
+--Ce qui me réussit le mieux, dis-je, c'est l'air de la montagne.
+Que penseriez-vous d'un voyage pédestre à travers l'Ecosse?
+
+--Il fait toujours humide en Ecosse, s'écria George. J'y ai passé
+trois semaines l'année avant-dernière sans y avoir jamais eu le
+corps ni le gosier secs, si j'ose dire.
+
+--Pourquoi pas la Suisse? émit Harris.
+
+J'objectai:
+
+--Jamais elles ne nous laisseront aller seuls en Suisse: vous savez
+ce qu'il en advint la dernière fois. Il nous faut un endroit où ni
+femme ni enfant habitués à un certain confort ne voudraient résider,
+un pays de mauvais hôtels, de communications difficiles, où nous
+vivrions à la dure, où nous devrions trimer, jeûner peut-être.
+
+--Doucement! interrompit George, doucement! Vous oubliez que je pars
+avec vous.
+
+--J'y suis, exclama Harris; une balade à bicyclette!
+
+George eut l'air d'hésiter.
+
+--Il y a pas mal de montées, songez-y, et on a le vent debout.
+
+--Soit! mais aussi des descentes avec le vent dans le dos.
+
+--Je ne m'en suis jamais aperçu, dit George.
+
+--Vous ne trouverez pas mieux qu'un voyage à bicyclette, persista
+Harris.
+
+Je me sentais enclin à l'approuver.
+
+--Et je vous dirai même où aller, continua-t-il: à travers la Forêt
+Noire.
+
+--Mais elle est toute en montées! riposta George.
+
+--Pas toute, mettons les deux tiers. Et il y a une commodité, que
+vous oubliez.
+
+Il regarda autour de lui avec précaution et chuchota:
+
+--Il y a des petits trains qui gravissent ces hauteurs, des petits
+trucs à roues dentées, qui...
+
+La porte s'ouvrit et Mme Harris apparut. Elle dit qu'Ethelbertha
+était en train de mettre son chapeau et que Muriel, lasse
+d'attendre, avait récité sans nous: «The Mad Hatters Tea Party».
+
+--Au club, demain quatre heures! me chuchota Harris en se levant.
+
+Je passai la consigne à George en montant l'escalier.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+_Une tâche ardue. Ce qu'Ethelbertha aurait pu dire. Ce qu'elle dit.
+Ce que Mme Harris dit. Ce que nous dîmes à George. Nous partons le
+mercredi. George expose que nous pouvons profiter de ce voyage pour
+cueillir un peu de savoir. Harris et moi en doutons. Quel est celui
+qui trime le plus sur un tandem? L'avis de celui qui est devant. Ce
+qu'en pense celui qui est derrière. Comment Harris égara sa femme.
+La question des bagages. La sagesse de mon vieil oncle Podger. Début
+de l'histoire de l'homme porteur d'un sac._
+
+
+Le soir même, j'entamais le débat avec Ethelbertha. J'affectai
+d'être irritable. Je m'attendais à ce qu'Ethelbertha fît une
+remarque à ce sujet. J'en aurais admis le bien fondé, attribuant mon
+état à un peu de surmenage cérébral.
+
+Une fois sur le chapitre de ma santé, l'urgence de remèdes radicaux
+nous apparaîtrait. Avec du tact, j'amènerais Ethelbertha à prendre
+l'initiative de la décision. J'imaginais qu'elle dirait: «Mon chéri,
+c'est un changement de régime qu'il te faut, un changement complet.
+Laisse-toi persuader et pars pour un mois. Non, ne me demande pas de
+t'accompagner. Je sais que tu le préférerais, mais je ne le veux
+pas. C'est la société d'hommes qu'il te faut. Essaie de décider
+George et Harris à t'accompagner. Crois-moi, une tension d'esprit
+perpétuelle réclame de temps à autre un relâchement de l'effort
+journalier. Tâche pour quelque temps d'oublier qu'il faut aux
+enfants des leçons de musique, des bottines, des bicyclettes et de
+la teinture de rhubarbe trois fois par jour; tâche d'oublier qu'il
+existe ce qu'on appelle des cuisinières, des tapissiers, des chiens
+de voisins et des notes de boucher. Va-t'en te mettre au vert, et
+choisis loin d'ici un endroit où tout te sera nouveau, où ton
+cerveau surmené pourra se retremper dans une atmosphère de calme et
+d'oubli. Reste absent quelque temps; donne-moi le loisir de te
+regretter et de méditer sur ta bonté et sur tes qualités que j'ai
+continuellement sous les yeux, que je pourrais oublier; car ce
+serait humain, puisqu'on devient facilement indifférent aux
+bienfaits du soleil et aux beautés de la lune. Va-t'en et
+reviens-nous reposé de corps et d'âme, plus brillant, meilleur, si
+possible.
+
+Mais même lorsque nos désirs s'accomplissent, jamais le bonheur ne
+se présente tel exactement que nous l'aurions souhaité. Pour
+commencer, Ethelbertha ne sembla pas remarquer mon énervement; il
+fallut que je forçasse son attention. Je fis:
+
+--Excuse-moi, je ne suis pas bien ce soir.
+
+--Tiens..., me répondit-elle, je n'avais rien remarqué; qu'est-ce
+qui ne va pas?
+
+--Je ne saurais te l'expliquer. Je sens venir cela depuis des
+semaines.
+
+--C'est ce whisky. Jamais tu n'y touches, sauf quand nous allons
+chez les Harris. Tu sais pourtant que tu ne le supportes pas. Tu
+n'as pas la tête solide.
+
+--Ce n'est pas le whisky; c'est plus sérieux que cela. Je pense que
+c'est une affection plutôt mentale que physique.
+
+--Tu as encore lu ces critiques, dit Ethelbertha avec un peu plus de
+sympathie. Pourquoi, selon mon conseil, ne les as-tu pas jetées au
+feu?
+
+--Ce ne sont pas les critiques. Elles ont même été flatteuses, du
+moins les deux ou trois dernières.
+
+--Alors qu'est-ce que c'est? Car il y a sûrement une raison.
+
+--Non, il n'y en a pas. Et c'est cela qui est étonnant. Je
+définirais mon état: une sensation étrange d'agitation...
+
+Il me sembla qu'Ethelbertha me scrutait bizarrement; mais comme elle
+ne dit rien, je continuai:
+
+--Cette grise monotonie de la vie, ces journées paisibles de
+félicité sans événements finissent par me peser.
+
+--Voilà-t-il pas de quoi se plaindre! s'écria Ethelbertha. Nous
+pourrions avoir des journées d'une autre teinte et les aimer encore
+moins.
+
+--Je n'en suis pas sûr. Je peux m'imaginer la douleur comme une
+diversion bienvenue dans une vie faite d'une joie ininterrompue. Je
+me demande quelquefois si les saints au paradis ne considèrent pas
+cette félicité continue comme un fardeau. Pour mon compte, j'ai
+l'impression qu'une vie de bonheur éternel, jamais coupée d'une note
+discordante, me rendrait fou. Sans doute, suis-je un être
+particulier; il y a des moments où je ne me comprends plus. Il
+m'arrive alors de me détester.
+
+Souvent un petit discours de cette sorte, faisant allusion à des
+émotions indescriptibles et occultes, avait ému Ethelbertha; mais ce
+soir-là elle parut étrangement insouciante. Touchant le paradis et
+son effet sur moi, elle me conseilla de ne pas trop m'en tourmenter:
+c'était toujours folie d'aller au-devant d'ennuis qui peut-être
+n'arriveraient jamais. Que je fusse un garçon un peu étrange, ce
+n'était pas ma faute et, du moment que d'autres consentaient à me
+supporter, toute dissertation à ce sujet était vaine. Quant à la
+monotonie de la vie, comme c'était une épreuve commune, là-dessus
+nous pouvions du moins sympathiser.
+
+--Tu ne te doutes pas combien quelquefois j'ai envie, continua
+Ethelbertha, de m'échapper, de m'éloigner, même de toi; mais,
+sachant que c'est impossible, je ne m'arrête pas à cette
+éventualité.
+
+Jamais je n'avais entendu Ethelbertha parler ainsi; elle m'étonnait
+et me chagrinait profondément.
+
+--Ce n'est pas une remarque très affable, remarquai-je, ni bien
+digne d'une épouse.
+
+--J'en conviens, admit-elle, et c'est bien pour cela que je ne
+l'avais pas formulée jusqu'ici. Vous autres, hommes, vous ne
+comprendrez jamais que, si vif que puisse être l'amour d'une femme,
+il y ait des moments où elle s'en fatigue. Tu ne sais pas combien de
+fois j'ai souhaité de pouvoir mettre mon chapeau et sortir sans
+entendre tes: «Où vas-tu? Pourquoi vas-tu là? Combien de temps
+resteras-tu dehors et quand seras-tu rentrée?» Tu ne sais pas
+combien souvent l'envie me démange de commander un dîner que
+j'aimerais et que les enfants aimeraient aussi, et qui aurait le don
+de te faire mettre ton chapeau pour aller dîner au club. Oh! inviter
+une amie qui me plaît et que je sais te déplaire, aller voir des
+gens que j'aimerais voir, aller me coucher quand j'aurais sommeil et
+me lever à mon gré! Deux personnes vivant ensemble sont forcées de
+se sacrifier mutuellement leurs désirs. C'est quelquefois un
+bienfait de se relâcher un peu de la tension journalière.
+
+Plus tard seulement, ruminant les paroles d'Ethelbertha, je suis
+arrivé à en comprendre la sagesse; mais, je le confesse, sur le
+moment, je me sentis blessé au vif.
+
+--Si tu désires, dis-je, être débarrassée de moi...
+
+--Voyons, ne fais pas l'imbécile, protesta Ethelbertha: je voudrais
+seulement être débarrassée de toi un pauvre moment, juste de quoi
+oublier les deux ou trois petites imperfections qui te sont
+inhérentes, juste assez longtemps pour me rappeler quel charmant
+garçon tu es par ailleurs et me réjouir d'avance de ton retour.
+
+
+Le ton d'Ethelbertha me choquait. Elle paraissait animée d'un esprit
+de frivolité s'accordant mal avec le sujet de notre conversation. Je
+n'aimais pas du tout--et ce n'était guère le genre
+d'Ethelbertha--qu'elle considérât gaîment une séparation de trois à
+quatre semaines. Ce voyage ne me tentait plus. J'y aurais renoncé,
+si je ne m'étais pas senti engagé vis-à-vis de George et de Harris.
+Je ne pouvais pas maintenant changer d'avis: c'était une question de
+dignité.
+
+--Très bien, Ethelbertha, répondis-je, j'agirai selon ton voeu. Tu
+tiens à être débarrassée de ma présence pendant quelque temps: tu
+seras satisfaite; mais, si ce n'est pas chez ton mari curiosité
+impertinente, je voudrais bien savoir ce que tu comptes faire
+pendant mon absence.
+
+--Nous louerons cette villa de Folkestone et je m'y rendrai avec
+Kate. Et, si tu veux être gentil, tu engageras Harris à aller avec
+toi: Clara pourra alors se joindre à nous. Toutes trois nous avons
+ensemble passé de bons moments avant qu'on ait pensé à vous autres:
+ce serait délicieux de les faire revivre. Crois-tu pouvoir persuader
+Mr Harris de partir avec toi?
+
+Je répondis que j'essaierais.
+
+--Tu es un bon garçon. Fais de ton mieux. Peut-être George se
+laissera-t-il convaincre aussi.
+
+Je répondis que je n'en voyais pas la nécessité, vu que, George
+étant célibataire, personne ne profiterait de son absence. Mais
+jamais femme ne comprit l'ironie. Ethelbertha remarqua simplement
+qu'il serait peu aimable de partir sans lui. Soit, je pressentirais
+George.
+
+
+Je rencontrai Harris au club et lui demandai où il en était.
+
+--Oh! ça va très bien, me dit-il. Elle ne fait aucune difficulté
+pour mon départ.
+
+Mais il y avait, dans sa façon de parler, un petit rien qui me fit
+soupçonner une satisfaction incomplète. Je réclamai de plus amples
+détails.
+
+--Elle s'est montrée un agneau quand je lui ai parlé de notre
+projet: elle déclare l'idée de George excellente et pense que ce
+voyage me fera du bien.
+
+--Tout cela me semble parfait, mais qu'est-ce qui n'a pas marché?
+
+--Rien n'a mal marché à ce sujet; mais ensuite elle parla d'autre
+chose.
+
+--J'y suis! dis-je.
+
+--Oui, il y a sa vieille marotte touchant la salle de bains.
+
+--J'en ai déjà entendu parler: elle a même poussé Ethelbertha dans
+cette voie.
+
+--Eh bien, je vais être obligé de la faire réinstaller
+immédiatement: je ne pouvais le lui refuser, puisqu'elle avait été
+si accommodante pour le reste. J'en aurai pour 100 livres au bas
+mot.
+
+--Tant que cela?
+
+--Pas un penny de moins: le devis déjà se monte à 60 livres.
+
+Je l'écoutais avec compassion.
+
+--Et puis ce fut le tour du fourneau de cuisine, continua Harris.
+Tout ce qui a cloché dans cette maison au cours des dernières années
+est imputable à ce fourneau.
+
+--Je connais cela, dis-je, j'ai habité dans sept maisons depuis que
+je suis marié et chaque fourneau a été plus mauvais que son
+devancier. Celui que nous avons en ce moment est non seulement
+insuffisant, il est encore malveillant. Il sait quand nous donnons
+un dîner et alors, pour faire des farces, il s'éteint.
+
+--Nous en aurons un neuf, dit Harris (mais il le dit sans aucune
+fierté). Clara estime qu'il nous en coûtera beaucoup moins de faire
+exécuter ces deux travaux d'un coup. Je suppose que si une femme
+désirait une tiare en diamants, elle trouverait moyen d'expliquer
+que c'est pour économiser le prix d'un chapeau.
+
+--A combien estimez-vous les réparations de votre fourneau?
+demandai-je. (Je commençais à m'intéresser à la chose.)
+
+--Je ne sais pas exactement. Je suppose que j'en aurai encore pour
+une vingtaine de livres. Nous nous mîmes ensuite à parler du
+piano... Avez-vous pu jamais remarquer qu'il existât une différence
+entre deux pianos?
+
+--Certainement. Ils ont des sons plus forts les uns que les autres,
+mais on finit par s'y habituer.
+
+--Le soprano de mon piano est en mauvais état. Mais, au fait,
+qu'est-ce que le soprano d'un piano?
+
+--Ce sont, expliquai-je, les tons aigus de l'instrument, la partie
+du clavier qui piaille comme si on lui marchait sur la queue. Les
+beaux morceaux finissent toujours par une fioriture sur ces
+notes-là.
+
+--Elles pêchent quant à l'harmonie, celles de notre vieux piano. Il
+faudra que je le mette à la nursery et que j'en achète un neuf pour
+le salon.
+
+--Et quoi encore? m'enquis-je.
+
+--Rien. Elle m'a semblé incapable de découvrir autre chose pour le
+moment.
+
+--Vous verrez quand vous rentrerez qu'elle aura trouvé autre chose.
+
+--Que sera-ce?
+
+--Une villa à Folkestone pour la saison.
+
+--Pourquoi cette villa à Folkestone?
+
+--Pour y vivre cet été.
+
+--Elle est invitée par sa famille à passer les vacances avec les
+enfants dans le pays de Galles, protesta Harris.
+
+--Il se peut qu'elle aille dans le pays de Galles avant d'aller à
+Folkestone, ou bien qu'elle aille dans le pays de Galles en fin de
+saison. Mais ce qui est certain, c'est qu'il lui faudra une villa à
+Folkestone. Il est possible que je me trompe: je l'espère pour vous,
+mais j'ai comme un pressentiment que je ne trompe pas.
+
+--Ce voyage va me coûter cher, dit Harris.
+
+--Ce fut dès le début, dis-je, une idée stupide.
+
+--Nous avons été fous d'écouter George, déclara Harris: il nous
+vaudra de sérieux ennuis un de ces jours.
+
+--Il a toujours été gaffeur.
+
+--Et si entêté!
+
+A ce moment nous entendîmes la voix de George dans le hall. Il
+demandait son courrier.
+
+Je chuchotai:
+
+--Il serait préférable de ne rien lui dire: il est trop tard pour
+rebrousser chemin.
+
+--Il n'y aurait aucun avantage à le rebrousser, puisqu'en tout état
+de cause je devrai faire la dépense de cette salle de bains et de ce
+piano.
+
+George entra, joyeux:
+
+--Eh bien! cela va-t-il? Avez-vous réussi?
+
+Quelque chose dans sa manière de parler me déplut. Harris me sembla
+avoir la même impression.
+
+--Réussi quoi? demandai-je.
+
+--Mais... à pouvoir vous absenter.
+
+Je sentis que le moment était venu de donner une leçon à ce garçon.
+
+--Quand on est marié, dis-je, l'homme propose et la femme se soumet.
+C'est son devoir; toutes les religions l'enseignent.
+
+George joignit ses mains et fixa ses yeux au plafond.
+
+--Peut-être nous est-il arrivé quelquefois de plaisanter, de rire de
+ces choses-là, continuai-je; mais vous allez voir comment on procède
+quand cela devient sérieux. Nous avons fait part à nos femmes de
+notre intention de voyager. Elles en ont du chagrin, c'est naturel;
+elles préféreraient nous accompagner ou, à défaut, voudraient nous
+voir rester avec elles. Mais nous leur avons expliqué nos désirs à
+ce sujet, ce qui a mis fin à toute discussion.
+
+--Pardonnez-moi, je n'avais pas saisi. Je ne suis qu'un pauvre
+célibataire. Les gens me racontent ceci et cela et je les écoute.
+
+--D'où votre erreur mon garçon. Dorénavant, quand vous aurez besoin
+d'explications, venez nous trouver, moi ou Harris: nous vous dirons
+la vérité en ces matières.
+
+George nous remercia et nous continuâmes à dresser nos plans.
+
+--Quand partirons-nous? demanda-t-il.
+
+--Le plus tôt possible, répondit Harris.
+
+Je supposai qu'il espérait s'échapper avant que Mme Harris pût
+formuler d'autres désirs. Nous nous décidâmes pour le mercredi
+suivant.
+
+--Et où irons-nous? reprit Harris.
+
+--Sans doute, dit George, que vous désirez cultiver votre esprit?...
+
+--Oui..., répondis-je. A un degré raisonnable. Sans prétendre
+vouloir devenir des phénomènes. Si possible sans trop d'effort
+personnel. Et avec le minimum de dépense.
+
+--Ce sera facile, déclara George. Nous connaissons la Hollande et
+les bords du Rhin. Très bien. Je propose donc que nous prenions le
+bateau jusqu'à Hambourg, que nous visitions Berlin et Dresde, et que
+nous nous dirigions ensuite vers la Forêt Noire, par Nuremberg et
+Stuttgart.
+
+--On m'a parlé de beaux sites en Mésopotamie, murmura Harris.
+
+George estima que la Mésopotamie se trouvait trop en dehors de notre
+itinéraire, mais que le voyage Berlin-Dresde était très faisable.
+
+Il nous persuada. Fut-ce un bien, fut-ce un mal?
+
+--Quant aux machines, je pense, dit George, que nous ferons comme
+d'habitude. Harris et moi sur le tandem et J...
+
+--J'aime autant pas, interrompit Harris avec fermeté. Vous et J...,
+sur le tandem; moi, sur la bicyclette.
+
+--Cela m'est égal, dit George, J... et moi monterons le tandem,
+Harris.
+
+Je lui coupai la parole:
+
+--Je n'ai pas l'intention de traîner George tout le temps. La charge
+devra être partagée.
+
+--Très bien, concéda Harris. Nous la partagerons. Mais il est bien
+entendu qu'il travaillera.
+
+--Qu'il fera quoi? s'exclama George.
+
+--Qu'il travaillera, répéta Harris avec énergie: en tout cas aux
+montées.
+
+--Grands dieux! soupira George, vous n'avez donc pas le moindre
+besoin d'exercice?
+
+Le tandem donne invariablement lieu à des altercations. Celui qui
+est en avant prétend toujours que celui qui est en arrière reste à
+ne rien faire, tandis que, selon l'avis de celui de derrière, c'est
+lui seul qui propulse la machine, pendant que celui de devant se
+contente d'être essoufflé. C'est un mystère à jamais impénétrable.
+Tandis que la prudence d'une part vous dit à l'oreille de ne pas
+outrepasser vos forces pour ne pas attraper une affection cardiaque,
+pendant que la justice vous chuchote à l'autre oreille: «Pourquoi
+t'imposer tout le travail? ce véhicule n'est pas un fiacre, tu n'es
+pas chargé du transport d'un client», il est agaçant d'entendre
+l'autre grogner tout à coup: «Qu'y a-t-il? vous avez perdu les
+pédales?»
+
+Harris, peu de temps après son mariage, eut des ennuis sérieux,
+causés par l'impossibilité où il fut de se rendre compte des faits
+et gestes de la personne qui était assise derrière lui. Il
+traversait la Hollande à bicyclette avec sa femme. Les routes
+étaient pierreuses et la machine sautait beaucoup.
+
+--Tiens-toi bien, dit Harris sans se retourner.
+
+Mme Harris crut comprendre: «Saute à bas!»
+
+Aucun d'eux ne peut expliquer comment Mme Harris avait pu entendre:
+«Saute», quand il avait dit: «Tiens-toi bien.»
+
+Mme Harris articule: «Si tu m'avais dit de bien me tenir, pourquoi
+aurais-je sauté?»
+
+Et Harris de riposter: «Si j'avais voulu que tu sautasses, pourquoi
+aurais-je dit: «Tiens-toi bien»?
+
+Toute amertume est maintenant passée, mais à présent encore il leur
+arrive de discuter là-dessus.
+
+Qu'on l'explique d'une manière ou d'une autre, le fait est que Mme
+Harris sauta pendant que Harris pédalait de toutes ses forces,
+persuadé que sa femme était toujours assise derrière lui.
+
+Il paraît qu'elle crut d'abord qu'il prenait la côte en vitesse
+simplement pour se faire admirer. Ils étaient jeunes alors et il lui
+arrivait de faire de ces sortes de démonstrations. Elle s'attendait
+à ce qu'il sautât à terre une fois au sommet et l'attendît adossé à
+sa machine, dans une attitude pleine de désinvolture. Quand elle le
+vit au contraire dépasser le faîte et prendre la descente à une
+allure rapide, elle fut d'abord surprise, ensuite indignée et enfin
+inquiète. Elle courut au haut de la colline et cria de toutes ses
+forces. Il ne tourna pas la tête. Elle le vit disparaître dans un
+bois situé à un kilomètre et demi, s'assit sur le bord de la route
+et se mit à pleurer. Ils avaient eu un débat insignifiant le matin
+même, et elle se demanda s'il ne l'avait pas pris au tragique et ne
+voulait pas abandonner sa compagne. Elle était sans argent et
+ignorait le hollandais. Les passants semblèrent la prendre en pitié;
+elle essaya de leur expliquer l'incident. Ils comprirent qu'elle
+avait perdu quelque chose, mais sans saisir quoi. Ils la
+conduisirent au village le plus proche et allèrent quérir un garde
+champêtre. Ce dernier, à ses pantomimes, conclut qu'on lui avait
+volé sa bicyclette. On fit fonctionner le télégraphe et l'on
+découvrit dans un village, à quatre kilomètres de là, un malheureux
+gamin sur une antique bicyclette de dame. On l'amena à Mme Harris
+dans une charrette, mais comme elle parut n'avoir que faire de lui
+ni de sa machine, on le remit en liberté, sans plus chercher à
+percer ce mystère.
+
+Cependant Harris continuait à pédaler avec un plaisir croissant. Il
+lui semblait avoir acquis des ailes. Il dit à ce qu'il croyait être
+Mme Harris:
+
+--Jamais cette machine ne m'a paru aussi légère: l'air pur m'aura
+fait du bien.
+
+Puis il lui conseilla de ne pas s'effrayer car il allait lui montrer
+à quelle allure il pouvait marcher. Il se pencha sur le guidon et se
+mit à travailler de tout son coeur. La bicyclette bondit comme si
+elle avait le diable au corps; des fermes, des églises, des chiens
+et des poules surgissaient pour disparaître. Des vieillards
+s'arrêtèrent admiratifs et les enfants applaudirent. Il continua de
+ce train joyeusement pendant cinq lieues environ. C'est alors qu'il
+eut le sentiment, selon son explication, de quelque chose d'anormal.
+Ce n'était pas le silence qui l'étonnait; le vent soufflait avec
+vigueur et la machine faisait beaucoup de bruit. Il fut plutôt
+frappé par une sensation de vide. Il tâta derrière son dos: il n'y
+trouva que l'espace sans limite. Il sauta ou plutôt tomba de sa
+machine, regarda la route parcourue; elle s'étendait droite et
+blanche à travers la sombre forêt et nul être animé n'y était
+visible. Il se remit en selle et, rebroussant chemin, remonta la
+colline. Dix minutes plus tard il se retrouva à un endroit où la
+route se divisait en quatre; là il mit pied à terre et essaya de
+rassembler ses souvenirs pour découvrir par quel chemin il était
+venu.
+
+Tandis qu'il restait ainsi rêveur, un homme passa, assis en amazone
+sur un cheval. Harris l'arrêta et lui fit comprendre qu'il avait
+perdu sa femme. L'homme ne sembla ni surpris ni compatissant.
+Pendant qu'ils causaient, un autre fermier les joignit; le premier
+présenta au survenant l'affaire, non pas comme un accident, mais
+comme une histoire plaisante. Ce qui parut surprendre le second fut
+que Harris manifestât du désespoir. Il ne put rien tirer ni de l'un
+ni de l'autre: il proféra un juron, enfourcha sa machine et
+s'engagea au hasard sur la route du milieu. A mi-côte il rencontra
+deux jeunes femmes accompagnées d'un jeune homme, groupe joyeux. Il
+leur demanda s'ils avaient aperçu sa femme, Ceux-ci voulurent se
+faire préciser son aspect. Il ne parlait pas assez bien le
+hollandais pour en faire une description révélatrice: tout ce qu'il
+put leur dire fut que sa femme était une très belle femme, de taille
+moyenne, ce qui ne sembla pas les satisfaire: n'importe qui en
+aurait pu dire autant et de cette façon entrer en possession d'une
+femme qui ne serait pas la sienne. Ils lui demandèrent comment elle
+était habillée; quand il se fût agi pour lui de vie ou de mort, il
+n'aurait pu se le rappeler.
+
+Je ne crois pas qu'il existe un homme sur terre capable de décrire
+une toilette dix minutes après avoir quitté la femme qui la porte.
+Il se souvenait d'une jupe bleue, puis il y avait un je ne sais quoi
+qui prolongeait la robe jusqu'au cou: ce pouvait être une blouse et
+il avait vague souvenance d'une ceinture: mais quel genre de blouse?
+Etait-elle jaune, verte ou bleue? Avait-elle un col? Etait-elle
+fermée par un noeud? Sa femme avait-elle des fleurs ou des plumes à
+son chapeau? Avait-elle seulement un chapeau? Il n'osait pas faire
+de description trop nette de peur de se méprendre et d'être aiguillé
+sur une fausse piste à des kilomètres de là. Les deux jeunes femmes
+ricanaient, ce qui, étant données ses dispositions d'esprit, eut le
+don de mettre Harris en colère. Le jeune homme, qui paraissait
+désireux de se débarrasser de lui, lui suggéra de s'adresser à la
+police de la ville voisine. Harris s'y rendit. Le commissaire lui
+donna un papier et lui dit d'y écrire un signalement complet de sa
+femme avec des détails sur le lieu et le moment où il l'avait
+perdue; tout ce qu'il put leur dire fut le nom du village où ils
+avaient déjeuné. Il savait qu'à ce moment elle l'accompagnait et
+qu'ils étaient partis ensemble.
+
+Cela parut suspect aux policiers; l'affaire leur semblait louche sur
+trois points: 1º Etait-ce vraiment sa femme légitime? 2º L'avait-il
+réellement perdue? 3º Pourquoi l'avait-il perdue? Avec l'aide d'un
+aubergiste qui parlait un peu l'anglais, il put vaincre leurs
+scrupules. Ils promirent d'agir et le soir ils la lui amenèrent dans
+une voiture fermée, avec la note à payer. Leur première rencontre ne
+fut pas tendre. Mme Harris n'est pas une bonne comédienne et éprouve
+toujours une grande difficulté à déguiser ses sentiments. Pour cette
+fois, elle le confesse, elle ne l'essaya même pas.
+
+
+D'accord sur les machines, nous entamâmes l'éternelle question des
+bagages.
+
+--La liste habituelle, je suppose, dit George en se préparant à
+écrire.
+
+C'était là le fruit de mes conseils. Mon oncle Podger, il y a des
+années, me l'avait enseigné.
+
+--Ayez soin, avait coutume de dire mon oncle Podger, avant de vous
+mettre à emballer, de faire une liste.
+
+C'était un homme très méthodique.
+
+--Prenez une feuille de papier (il avait coutume en tout de
+commencer par le commencement). Inscrivez-y tout ce dont vous
+pourriez avoir besoin; après cela revisez votre liste pour voir s'il
+n'y aurait pas moyen de biffer un objet inscrit. Vous êtes au lit:
+quel est votre habillement? Très bien, inscrivez-le. Ajoutez-en un
+de rechange. Vous vous levez: que faites-vous? Vous vous
+débarbouillez. Avec quoi vous lavez-vous? Avec du savon. Ecrivez:
+savon. Et ainsi de suite. Prenez maintenant vos vêtements. Commencez
+par les pieds. Que portez-vous aux pieds? Bottines, souliers,
+chaussettes: inscrivez-les. Remontez jusqu'à la tête. Que vous
+faudra-t-il en dehors de l'habillement? Un peu de cognac?
+Inscrivez-le. Un tire-bouchon? Inscrivez-le. Inscrivez tout. Ainsi
+vous n'oublierez rien.
+
+C'est d'après ce plan-là qu'il procédait toujours. Une fois la liste
+achevée, il la parcourait soigneusement, ce qu'il recommandait
+également toujours, pour voir s'il n'avait rien oublié. Ensuite il
+la revoyait et biffait tout ce dont il était possible de se passer.
+
+Après quoi il égarait la liste.
+
+George observa:
+
+--Nous pourrions emporter sur nos machines le strict nécessaire pour
+un jour ou deux. Nous ferions suivre le gros des bagages de ville en
+ville.
+
+--Soyons prudents, commençai-je, j'ai connu un homme qui...
+
+Harris tira sa montre:
+
+--Vous nous raconterez cela sur le bateau. J'ai rendez-vous avec
+Clara à la gare de Waterloo dans une demi-heure.
+
+--Il ne me faudra pas une demi-heure, protestai-je; c'est une
+histoire vraie et...
+
+--Conservez-la soigneusement, dit George: je me suis laissé dire
+qu'il y a bien des soirées pluvieuses dans la Forêt Noire. Nous vous
+en serons alors très reconnaissants. Ce que nous devrions faire tout
+de suite serait de terminer cette liste.
+
+Maintenant que j'y pense, jamais je n'ai eu l'occasion de leur
+raconter cette histoire: toujours un événement quelconque venait
+nous interrompre. Et cependant c'est une histoire vraie.
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+_L'unique défaut de Harris. Harris et son ange gardien. Histoire
+d'une lanterne à bicyclette brevetée. La selle idéale. Celui qui
+vérifie les machines. Son oeil d'aigle. Sa méthode. Sa sereine
+confiance en lui. Ses goûts simples et peu coûteux. Son aspect.
+Comment on s'en débarrasse. George prophète. La manière de se rendre
+désagréable par l'emploi d'une langue étrangère. George psychologue.
+Il propose une expérience. Sa prudence. Harris lui promet son aide,
+mais y met des conditions._
+
+
+Harris vint me voir le lundi après-midi. Il tenait à la main un
+catalogue de bicyclettes.
+
+Je lui criai de loin:
+
+--Si vous suivez mon conseil, vous laisserez cela tranquille.
+
+Harris répliqua:
+
+--Qu'est-ce qu'il faut laisser tranquille?
+
+--Cette folie nouvelle et brevetée qui doit révolutionner le monde
+cycliste, battre tous les records et dont vous tenez le prospectus à
+la main.
+
+Il repartit:
+
+--Hum! J'hésite. Nous aurons des montées difficiles; il est
+indispensable que nous ayons de bons freins.
+
+--Je suis de votre avis: il nous faudra de bons freins; mais ce
+qu'il ne nous faut pas, c'en est un qui nous réserve des surprises,
+dont nous ne comprendrons pas le mécanisme et qui ne fonctionnera
+jamais au moment voulu.
+
+--Celui-ci, affirma-t-il, est automatique.
+
+--Inutile de me le dire, répliquai-je. Je sais par intuition
+exactement de quelle manière il va marcher. Aux montées il bloquera
+tellement que nous serons obligés de pousser les machines à la main.
+Une fois là-haut, l'air lui fera du bien et lui rendra subitement sa
+souplesse primitive. Il se mettra à réfléchir à la descente et se
+dira qu'il nous a beaucoup ennuyés. Il arrivera à le regretter et
+ensuite à être au désespoir. Il s'adressera des reproches, il se
+dira: «Je ne suis qu'un mauvais frein; je n'aide pas ces jeunes
+gens, je les gêne plutôt. Je ne suis qu'un fléau, voilà tout mon
+rôle.» Et sans crier gare il faussera toute la machine. Vous verrez
+que c'est ce que fera votre frein. Laissez-le tranquille. Vous êtes
+un bon garçon, mais vous avez un défaut.
+
+--Lequel? demanda-t-il indigné.
+
+--Vous êtes trop confiant. Il vous suffit de lire une réclame et
+vous avez la foi. Vous avez essayé chaque nouvelle invention que des
+idiots ont lancée pour le plus grand bien des cyclistes. Votre ange
+gardien me semble être un esprit capable et consciencieux: il a pu
+vous protéger jusque-là; suivez mon conseil, ne le surmenez pas. Il
+n'a pas dû chômer beaucoup depuis que vous faites de la bicyclette.
+Ne le rendez pas fou!
+
+--Si tout le monde pensait comme vous, on ne réaliserait plus aucun
+progrès dans aucune branche de la science. Si jamais personne ne
+mettait à l'essai les inventions nouvelles, le monde finirait dans
+la stagnation. C'est justement par...
+
+--Je connais tous les arguments pour, interrompis-je. Soit, je ne
+vous désapprouve pas entièrement: expérimentez des inventions
+jusqu'à l'âge de trente-cinq ans: mais après trente-cinq ans,
+l'homme doit penser à lui-même. Vous et moi, nous avons fait notre
+devoir de ce côté-là; vous spécialement. Vous avez été projeté en
+l'air par une lanterne à gaz brevetée.
+
+--Je crois vraiment, objecta-t-il, que c'est arrivé par ma faute:
+j'aurai trop serré la vis.
+
+--Je veux admettre que, s'il existe un moyen de maltraiter un objet,
+c'est bien votre manière de vous en servir: vous n'avez pas la main
+heureuse, vous embrouillez les choses. Vous devriez tenir compte de
+votre fâcheuse habitude, elle donne du poids à mon argument. Moi, je
+n'avais pas prêté attention à vos gestes; je me rappelle seulement
+que nous étions en train de pédaler tranquillement et agréablement
+sur la route de Whitby, tout en discutant de la guerre de Trente
+ans, quand votre lanterne explosa avec le bruit d'un pistolet. Le
+coup me fit rouler dans le fossé, et je n'oublierai jamais la tête
+de votre femme quand je lui conseillai de ne pas s'effrayer parce
+que les deux hommes qui vous portaient allaient vous monter dans
+votre chambre, et que le docteur serait là dans une minute et
+amènerait l'infirmière.
+
+--Je regrette que vous n'ayez pas pensé à ramasser la lanterne.
+J'aurais bien voulu approfondir la cause de l'explosion.
+
+--Je n'avais pas le temps de ramasser la lanterne. D'après mes
+calculs, il m'aurai bien fallu deux heures pour en rassembler les
+débris. Quant à la raison de son explosion, eh bien, le seul fait
+d'avoir été présentée comme la lanterne de sûreté par excellence
+devait déjà éveiller chez tout autre que vous l'idée d'un accident
+possible. Puis il y eut cette lanterne électrique...
+
+--Celle-là éclairait vraiment bien, vous le disiez vous-même.
+
+--Elle a merveilleusement éclairé tant que nous fûmes dans Kings
+Road à Brighton, ripostai-je; elle a même effrayé un cheval, mais
+une fois dans l'obscurité, après Kemp Town, elle s'éteignit et on
+vous dressa contravention parce que vous pédaliez sans lanterne.
+Vous vous rappelez bien que certains après-midi vous vous promeniez
+en plein soleil, cette lanterne brillant de tout son éclat. Quand
+arrivait l'heure de l'allumer, elle était naturellement fatiguée: il
+lui fallait du repos.
+
+--Elle était un peu agaçante, cette lanterne-là, murmura-t-il; je
+m'en souviens.
+
+--Elle m'irritait, moi; à plus forte raison vous. Ensuite il y a les
+selles..., poursuivis-je, car je voulais arriver à l'impressionner.
+Existe-t-il une selle dont vous ayez entendu parler sans avoir senti
+l'obligation de l'essayer?
+
+--Selon moi, la selle parfaite n'a pas encore été trouvée.
+
+Je lui conseillai de n'y pas rêver:
+
+--Nous vivons dans un monde imparfait où la joie est mêlée de
+tristesse. Il se peut qu'il existe un monde meilleur où les selles
+de bicyclette sont tendues sur des arcs-en-ciel et rembourrées avec
+des nuages. Ici-bas il faut tâcher de s'habituer à la dure. Vous
+aviez acheté une selle à Birmingham: elle était divisée par le
+milieu et ressemblait à une paire de rognons.
+
+--Vous voulez parler de cette selle qui était construite d'après les
+données anatomiques?
+
+--Très probablement. Vous l'aviez achetée enfermée dans une boîte
+sur le couvercle de laquelle était représenté un squelette assis ou
+plutôt la partie du squelette qui sert à s'asseoir.
+
+--C'était un dessin très correct: il vous démontrait la position
+véritable du...
+
+--N'entrons pas dans ces détails; cette image m'a toujours semblé
+peu délicate.
+
+--Elle était exacte au point de vue médical, insista-t-il.
+
+--Possible, pour qui pédalait vêtu simplement de ses os; mais je le
+sais, car je l'ai essayée moi-même, c'était une sensation atroce
+pour qui est habillé de chair. Chaque fois qu'on passait sur une
+pierre ou dans une ornière, cette selle vous picotait; autant
+s'asseoir sur une langouste en colère. Vous vous en êtes servi
+pendant tout un mois!
+
+--Je ne trouvais que juste de lui faire subir une épreuve loyale.
+
+--Vous avez, en même temps, soumis votre famille à une dure épreuve.
+Votre femme m'a avoué que jamais depuis son entrée en ménage elle ne
+vous avait connu de si mauvaise humeur, si mauvais chrétien. Et puis
+vous vous rappelez bien cette autre selle, qui était à ressort?
+
+--Vous voulez parler de la «Spirale».
+
+--Je veux parler de celle qui vous projetait en l'air comme un
+diable dont on ouvre la boîte: il vous arrivait de retomber à la
+bonne place, mais quelquefois à côté. Je ne parle pas de tout cela
+pour évoquer de mauvais souvenirs, mais je veux vous faire
+comprendre que c'est folie à votre âge de vous livrer à de nouvelles
+expériences.
+
+--Je voudrais bien, protesta-t-il, que vous ne revinssiez pas tout
+le temps sur mon âge. Un homme de trente-quatre ans!
+
+--Un homme de combien?
+
+Il dit:
+
+--Si vous n'en voulez pas, n'en achetez pas. Mais si votre machine
+s'emballe dans une descente rapide et vous projette, George et vous,
+à travers le toit d'une église, ne vous en prenez qu'à vous-même.
+
+--Je ne peux m'engager pour George, un rien le met parfois en
+colère. Si un accident de ce genre nous arrive, il s'irritera
+peut-être; mais je vous garantis que je lui expliquerai que vous n'y
+êtes pour rien.
+
+--Est-il en bon état?
+
+--Le tandem? Il se porte bien.
+
+--L'avez-vous vérifié?
+
+--Je ne l'ai pas vérifié, mais personne ne le vérifiera non plus. La
+machine est prête à marcher et on n'y touchera pas jusqu'à notre
+mise en route.
+
+
+J'ai déjà eu à souffrir des vérifications. J'ai connu un homme à
+Folkestone. Je l'avais rencontré sur le turf. Il me proposa un soir
+de l'accompagner le lendemain dans une promenade à bicyclette et
+j'acceptai. Je me levai de bonne heure (il me fallut faire un
+effort) et je fus content de moi. Il arriva avec une demi-heure de
+retard, je l'attendais au jardin. La journée était magnifique.
+
+--Quelle belle machine que la vôtre! me dit-il. Comment
+fonctionne-t-elle?
+
+--Euh! répondis-je, comme la plupart des machines: assez facilement
+dans la matinée: un peu plus durement après le déjeuner.
+
+Il la saisit entre la roue d'avant et la fourche et la secoua avec
+violence.
+
+--Ne faites pas cela, récriminai-je, vous allez l'abîmer.
+
+Je ne voyais en effet pas pourquoi il l'aurait secouée, elle ne lui
+avait rien fait. Et si vraiment, elle avait besoin d'être secouée,
+c'était à moi de le faire. Lui aurais-je laissé battre mon chien?
+
+
+Il dit:
+
+--Cette roue d'avant joue.
+
+--Pas si vous ne la secouez pas.
+
+Elle ne bougeait vraiment pas ou pas au point qu'on pût appeler cela
+jouer.
+
+Il décréta alors:
+
+--Ceci est dangereux. Avez-vous un tourne-vis?
+
+J'aurais dû être énergique, mais j'ai cru qu'il s'y entendait
+véritablement. J'allai à la boîte à outils voir ce que je
+trouverais. Quand je revins, il était assis par terre, la roue
+d'avant entre les jambes. Il jouait avec, la faisait tourner entre
+ses doigts. Le reste de la machine était sur le gravier, à côté de
+lui.
+
+--Il est arrivé quelque chose à votre roue d'avant.
+
+--Ça en a tout l'air, n'est-ce pas? répondis-je. (Mais c'était un de
+ces hommes qui ne comprennent pas l'ironie.)
+
+--Il me semble que la direction est faussée.
+
+--Ne vous faites pas de bile à ce sujet, vous allez vous fatiguer.
+Remettons la roue en place et partons.
+
+--Voyons toujours ce qu'il en est, maintenant qu'elle est démontée.
+
+Il en parlait comme si elle s'était démontée par accident.
+
+Et avant que j'aie pu l'en empêcher, il avait dévissé quelque chose
+quelque part et voilà que de petites billes roulaient sur le chemin.
+Il y en avait une douzaine environ.
+
+--Attrapez-les, s'écria-t-il, attrapez-les! Il ne faut pas que nous
+en perdions. (Il se montrait tout inquiet à leur sujet.)
+
+Nous rampâmes pendant une demi-heure environ et en retrouvâmes
+seize. Il espérait qu'on les avait toutes, car autrement cela
+causerait une grande gêne dans le fonctionnement de la machine. Il
+expliqua que c'était le point essentiel, quand on démonte une
+bicyclette, d'avoir soin de ne pas égarer une de ces billes et de
+les remettre toutes en place. Je lui promis de suivre son conseil,
+si jamais je démontais une bicyclette.
+
+Je mis les billes en sûreté dans mon chapeau et mon chapeau sur une
+marche de la porte d'entrée. Ce ne fut pas raisonnable, je l'admets.
+Ce fut même stupide. Je ne suis pas d'habitude un écervelé: son
+influence a dû agir sur moi.
+
+Il dit ensuite qu'il allait vérifier la chaîne, pendant qu'il y
+était, et incontinent se mit en besogne. J'essayai bien de l'en
+dissuader. Je lui répétai le conseil solennel que m'avait donné un
+ami expérimenté:
+
+--Si jamais vous avez des ennuis avec votre engrenage, vendez votre
+machine et achetez-en une autre. Cela vous reviendra moins cher.
+
+Il répondit:
+
+--Ce sont les gens qui ne s'y entendent pas qui parlent de la sorte.
+Rien n'est plus facile que de démonter un engrenage.
+
+Je dus admettre qu'il avait raison. En moins de cinq minutes
+l'engrenage gisait à terre à côté de lui, en deux morceaux, tandis
+que lui rampait à la recherche des vis.
+
+--Les vis disparaissent toujours d'une manière mystérieuse,
+grommela-t-il.
+
+
+Nous étions encore en train de chercher les vis, quand Ethelbertha
+sortit de la maison. Elle eut l'air surpris de nous voir là; elle
+nous croyait partis depuis des heures. Il lui dit:
+
+--Ce ne sera plus long maintenant. J'aide votre mari à vérifier sa
+machine. C'est une bonne machine, mais elle a besoin d'être visitée
+de temps à autre.
+
+Ethelbertha conseilla:
+
+--Au cas où vous voudriez vous laver, allez donc dans la buanderie,
+si cela vous est égal, car les bonnes viennent justement de finir
+les chambres.
+
+Elle ajouta qu'elle allait probablement canoter avec Kate, mais
+rentrerait sûrement pour le déjeuner. J'aurais donné un souverain
+pour pouvoir l'accompagner. J'en avais plein le dos de regarder cet
+idiot démonter ma bicyclette.
+
+La raison ne cessait pas de me chuchoter: «Arrête-le avant qu'il ne
+cause encore d'autres dégâts. Tu as le droit de protéger ton bien
+contre les méfaits d'un fou. Prends-le par la peau du cou et
+jette-le à la porte avec un coup de pied quelque part.»
+
+Mais comme je suis faible quand il s'agit de blesser l'amour-propre
+des gens, je le laissai continuer à tripoter.
+
+Il abandonna la recherche des vis. Il dit que parfois les vis
+réapparaissent comme par enchantement quand on les attend le moins,
+et que nous allions maintenant nous occuper de la chaîne. Il la
+serra jusqu'à ce qu'elle ne remuât plus; puis il la desserra jusqu'à
+ce qu'elle fût deux fois plus lâche qu'elle ne l'avait été. Puis il
+proposa de remettre la roue d'avant à sa place.
+
+J'écartai la fourche et il s'escrima après la roue. Au bout de dix
+minutes, je lui fis tenir la fourche, tandis que j'essayais à mon
+tour de replacer la roue; nous changeâmes donc de place. Une minute
+après, il lâcha la machine et fit une courte promenade autour du
+croquet en serrant ses mains entre ses cuisses. Il expliquait en
+marchant qu'on devrait éviter de se laisser pincer les doigts entre
+la fourche et les rayons d'une roue. Je répliquai que j'étais
+convaincu par ma propre expérience qu'il disait vrai. Il s'enveloppa
+de quelques torchons et nous arrivâmes à remettre la chose en place.
+Au même moment il éclata de rire.
+
+Je l'interrogeai:
+
+--Qu'y a-t-il de drôle?
+
+--Dieu que je suis bête!
+
+C'était sa première phrase sensée. Je lui demandai la raison de
+cette découverte. Lui, froidement:
+
+--Nous avons oublié les billes.
+
+Je cherchai mon chapeau; il se trouvait sens dessus dessous parmi le
+gravier et le chien favori d'Ethelbertha était en train d'avaler les
+billes aussi vite qu'il le pouvait.
+
+--Il va se tuer! s'écria Ebbsen. (Je ne l'ai jamais revu depuis ce
+jour, Dieu merci! mais je crois me souvenir qu'il s'appelait
+Ebbsen.) Elles sont en acier plein!
+
+--Le chien, répondis-je, ne m'inquiète pas. Il a déjà mangé un lacet
+de bottines et un paquet d'aiguilles cette semaine. La nature lui
+viendra en aide. Les jeunes chiens semblent avoir besoin de ce genre
+de stimulant. Non, ce qui me tracasse, c'est ma bicyclette.
+
+Il était bien disposé et dit:
+
+--Enfin, remettons en place ce que nous retrouverons et à la grâce
+de Dieu!
+
+Nous retrouvâmes onze billes. Nous en plaçâmes six d'un côté et cinq
+de l'autre, et une demi-heure plus tard la roue était de nouveau en
+place. Inutile d'ajouter qu'elle jouait maintenant pour tout de bon:
+un enfant s'en serait aperçu.
+
+Ebbsen dit que pour l'instant cela ferait l'affaire.
+
+Il semblait se fatiguer. Si je l'avais laissé faire, il serait
+probablement rentré chez lui. Mais j'avais la ferme intention de le
+retenir et de lui faire finir son travail; j'avais abandonné toute
+idée de promenade. Il était arrivé à annihiler en moi tout l'orgueil
+que me causait ma machine. Tout ce qui pouvait encore m'intéresser,
+c'était de le voir trimer, de le voir s'égratigner, se cogner, se
+pincer. Je ranimai ses esprits défaillants avec un verre de bière et
+quelques compliments judicieux. Je lui dis:
+
+--Je m'instruis véritablement en vous regardant faire. Ce n'est pas
+seulement votre adresse, votre activité, qui me réconfortent et me
+fascinent: c'est encore la constatation de la confiance sereine que
+vous avez en vous et le bon espoir inexpliquable que vous gardez.
+
+
+Ainsi encouragé, il s'appliqua à replacer l'engrenage. Il appuya la
+bicyclette contre la maison et travailla un côté. Puis l'appuya
+contre un arbre et travailla le côté opposé. Puis, je la tins pour
+lui, pendant qu'il était allongé par terre, la tête entre les roues,
+travaillant d'en bas, l'huile s'égouttant sur lui. Enfin il m'enleva
+la machine et s'inclina sur elle, plié comme une besace vide, perdit
+pied, glissa et tomba sur la tête. Par trois fois il dit:
+
+--Dieu merci! le voilà enfin en place.
+
+Par deux fois il jura:
+
+--Non, sacré bon Dieu! ça n'est pas cela du tout!
+
+J'aime mieux oublier ce qu'il a proféré en troisième lieu.
+
+Puis il perdit patience et tenta de brutaliser l'instrument. La
+bicyclette, je le voyais avec plaisir, montrait de l'esprit et les
+événements ultérieurs dégénérèrent en rien de moins qu'une bataille
+violente entre lui et elle. A certains moments la bicyclette se
+trouvait sur le gravier et lui penché dessus. Une minute plus tard
+leurs positions étaient inverses: c'était lui qui était sur le
+gravier, sous la bicyclette. Le voilà debout, fier de sa victoire,
+la machine serrée entre ses jambes. Mais son triomphe n'est que de
+courte durée. La bicyclette, se dégageant par un mouvement brusque,
+se retourne vers lui et le frappe à la tête d'un dur coup de guidon.
+
+Il était une heure moins le quart quand il se releva, sale,
+décoiffé, le sang coulant d'une coupure. Il s'épongea le front et
+dit:
+
+--Je crois que cela pourra aller pour aujourd'hui.
+
+La bicyclette avait également l'air d'en avoir assez. Il aurait été
+difficile de dire qui était le plus puni des deux.
+
+Je l'amenai dans la buanderie où il fit son possible pour se
+nettoyer avec du savon et des cristaux. Puis je le renvoyai.
+
+Je fis charger la bicyclette sur une voiture et je l'amenai au
+réparateur le plus proche. Le contremaître s'avança et la regarda.
+
+--Que voulez-vous que j'en fasse? me demanda-t-il.
+
+--Je voudrais que vous me la remissiez en état, autant que possible.
+
+--Elle est fortement atteinte, remarqua-t-il. N'importe, je ferai de
+mon mieux.
+
+Il fit de son mieux, ce qui me coûta deux livres dix. Mais la
+machine ne fut jamais plus la même, et je la mis entre les mains
+d'un revendeur à la fin de la saison. Je ne voulais pas faire de
+dupes; je donnai des instructions pour que l'annonce la signalât
+comme une machine de l'année précédente. L'agent me déconseilla de
+parler de date.
+
+--La question, dans nos affaires, n'est pas de savoir ce qui est
+vrai et ce qui ne l'est pas. L'intéressant, c'est de voir ce que
+vous pouvez arriver à faire croire aux gens. Entre nous soit dit,
+votre machine n'a pas l'air d'être de l'année dernière: sur son
+aspect on lui donnerait bien dix ans. Ne mentionnons pas de date.
+Tâchons d'en tirer ce que nous pourrons.
+
+Je lui laissai l'affaire en mains, et il en obtint cinq livres, plus
+qu'il n'avait espéré.
+
+On peut tirer deux genres de jouissance d'une bicyclette: on peut la
+démonter pour l'examiner, ou on peut s'en servir pour faire des
+promenades. Tout compte fait, je n'oserais affirmer que ce n'est pas
+celui qui s'amuse à vérifier qui trouve la meilleure distraction. Il
+ne dépend ni du temps, ni du vent; l'état des routes le laisse
+froid. Donnez-lui un tournevis, un paquet de chiffons, une burette
+d'huile et de quoi s'asseoir, et le voilà heureux pour la journée.
+Il y a bien quelques petits inconvénients; le bonheur complet n'est
+pas de ce monde. Il a vite l'air d'un chaudronnier, et on pensera
+toujours en voyant sa machine que, l'ayant volée, il a voulu la
+maquiller: cela ne tire du reste pas à conséquence, vu qu'elle ne
+dépassera jamais la première borne kilométrique. On commet parfois
+l'erreur de croire que l'on peut tirer d'une seule bicyclette ces
+deux genres de distractions. C'est impossible; aucune machine ne
+supportera cette double fatigue. Il faut que l'on choisisse: être un
+réparateur ou être un cycliste au sens habituel du mot. Moi,
+personnellement, je préfère monter ma machine; et voilà pourquoi
+j'évite tout ce qui pourrait m'inciter à la réparer moi-même. S'il
+lui arrive quoi que ce soit, je la pousse jusque chez le réparateur
+le plus proche. Si je me trouve trop loin d'une ville ou d'un
+village, je m'assieds sur le bord de la route et j'attends le
+passage d'une voiture. Le plus grand danger, selon moi, est le
+réparateur ambulant. La vue d'une bicyclette en panne est pour lui
+ce qu'un cadavre abandonné est pour un corbeau: il fonce dessus avec
+un cri sauvage et triomphant. Au début je restais poli, disant par
+exemple:
+
+--Ce n'est rien; ne vous en inquiétez pas. Poursuivez votre chemin
+et amusez-vous bien; je vous en prie, soyez assez aimable pour vous
+en aller.
+
+Depuis, l'expérience m'a appris que la politesse n'est pas de mise
+en ce cas-là. Maintenant je dis à ces gens:
+
+--Allez-vous-en; laissez-nous en paix, ou je vous casse la figure,
+idiot!
+
+Et si vous avez l'air décidé et tenez à la main un bâton solide,
+vous arrivez généralement à les faire déguerpir.
+
+
+George rentra vers la fin de la journée:
+
+--Eh bien, pensez-vous que tout va être prêt?
+
+--Tout sera prêt pour mercredi, tout, sauf peut-être vous et Harris.
+
+--Le tandem est-il en bon état?
+
+--Le tandem va bien.
+
+--Ne croyez-vous pas qu'il aurait besoin d'être examiné?
+
+--L'âge et l'expérience, répondis-je, m'ont enseigné qu'il n'y a
+guère de questions sur lesquelles un homme puisse être affirmatif.
+Parmi mes rares certitudes, en voici toujours une, et inébranlable:
+ce tandem n'a pas besoin d'être vérifié. Je suis sûr également
+qu'aucun être humain, si Dieu me prête vie, n'y touchera d'ici
+mercredi matin.
+
+--A votre place, je ne me fâcherais pas. Le jour arrivera, il n'est
+peut-être pas loin, où cette bicyclette aura besoin d'être réparée
+malgré votre désir tyrannique de la laisser tranquille, et cela
+quand il y aura plusieurs montagnes entre elle et le réparateur le
+plus proche. C'est alors que vous nous supplierez de vous dire où
+vous aurez mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait du
+tournevis. Puis, pendant que vous tâcherez de maintenir la machine
+en équilibre contre un arbre, vous proposerez que quelqu'autre
+nettoie la chaîne et gonfle le pneu d'arrière.
+
+La sagesse prophétique de ce propos m'impressionna:
+
+--Pardonnez-moi si je vous ai parlé sur un ton un peu trop vif. La
+vérité est que Harris est venu ici ce matin.
+
+--Cela suffit, dit George, je comprends. Du reste, je suis venu pour
+vous parler d'autre chose. Regardez ceci.
+
+Il me passa un petit volume, relié en calicot rouge. C'était un
+guide pour la conversation anglaise, à l'usage des voyageurs
+allemands. Il commençait: «A bord d'un vapeur» et se terminait par:
+«Chez le médecin». Le chapitre le plus long était consacré à la
+conversation dans un wagon de chemin de fer apparemment rempli de
+fous querelleurs et mal appris. «Ne pouvez-vous pas vous éloigner un
+peu plus de moi, monsieur?--C'est impossible, madame; mon voisin est
+très gros.--N'allons-nous pas essayer de ranger nos jambes?--Ayez la
+bonté, s'il vous plaît, de maintenir vos coudes au corps.--Ne vous
+gênez pas, je vous en prie, madame, si mon épaule peut vous être
+agréable». On ne trouvait aucune indication précisant s'il fallait
+l'entendre ironiquement ou non. «Je dois vraiment vous prier de vous
+éloigner un peu, madame, je peux à peine respirer.» Il est à
+supposer que, dans la pensée de l'auteur, ils se trouvent tous par
+terre et pêle-mêle. Le chapitre se terminait par cette phrase: «Nous
+voilà arrivés à destination, Dieu merci! (_Gott sei dank_)»
+exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut prendre la forme
+d'un choeur.
+
+A la fin du livre se trouve un appendice donnant aux voyageurs
+germaniques des conseils sur la conservation de leur santé et leur
+confort pendant leur séjour dans les villes anglaises, recommandant
+spécialement de voyager toujours avec une provision de poudre
+insecticide, de ne jamais manquer le soir de fermer la chambre à
+clef et de toujours compter soigneusement la monnaie rendue.
+
+--Ce n'est pas une publication bien remarquable, dis-je, en rendant
+le livre à George. Moi, personnellement, je ne recommanderai pas ce
+bouquin à un Allemand qui se proposerait de visiter l'Angleterre; je
+crois que sa pratique le rendrait antipathique. Mais j'ai lu des
+brochures publiées à Londres à l'usage des voyageurs anglais sur le
+continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque imbécile ayant de
+l'éducation et comprenant, mais mal, sept langues, se croit autorisé
+à écrire ces livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.
+
+--Vous ne pourrez cependant pas nier, répliqua George, que ces
+manuels soient très demandés. Je sais qu'ils se vendent par
+milliers. Il y a sûrement des quidams dans toutes les villes
+d'Europe, qui se promènent, parlant de la sorte.
+
+--Peut-être bien, répondis-je, mais heureusement que personne ne les
+comprend. J'ai plus d'une fois aperçu des gens, debout sur des
+plateformes de tramways ou postés à des coins de rue, qui tenaient
+de ces livres à la main et les lisaient à haute voix. Personne ne
+sait quelle est la langue qu'ils parlent, personne n'a la moindre
+idée de ce qu'ils disent. Cela vaut peut-être mieux: si on les
+comprenait, il est plus que probable qu'on les écharperait.
+
+--Il se peut que vous ayez raison. Je serais curieux de voir ce qui
+arriverait si effectivement on les comprenait. Je propose d'arriver
+à Londres de bonne heure mercredi matin et de passer une heure ou
+deux à nous promener et à faire des emplettes dans les magasins en
+nous servant de ce manuel. Il me faut quelques menus objets, entre
+autres un chapeau et une paire de pantoufles. Notre bateau ne quitte
+pas Tilbury avant midi et cela nous en laisse juste le temps. Je
+voudrais éprouver ce genre de langage à un endroit où je serais bien
+à même de juger de son effet. Je voudrais connaître les impressions
+de l'étranger quand on lui parle de la sorte.
+
+Nous nous promîmes de l'amusement. Plein d'enthousiasme, je m'offris
+à l'accompagner et à l'attendre devant les boutiques. Je lui dis que
+sûrement Harris demanderait à être des nôtres, mais en restant à
+distance respectueuse.
+
+George expliqua son projet, qui était un peu différent. Il entendait
+qu'Harris et moi entrions avec lui dans les magasins. Avec Harris,
+qui a l'air imposant, pour lui prêter main forte, et avec moi sur le
+pas de la porte pour appeler un agent si le besoin s'en faisait
+sentir, il risquerait le coup.
+
+Nous fîmes les quelques pas qui nous séparaient de chez Harris et
+lui soumîmes notre plan. Harris examina le livre, spécialement le
+chapitre qui a trait à l'achat de souliers et de chapeaux.
+
+--Si George, dit-il, parle à un cordonnier ou à un chapelier dans
+les termes indiqués ci-dessus, il lui faudra non pas un garde de
+corps, mais des gens de bonne volonté pour le porter à l'hôpital.
+
+Cela vexa George.
+
+--Vous parlez, s'écria-t-il, comme si j'étais un téméraire, dénué de
+sens commun. Je ferai un choix des phrases les plus polies et les
+moins agressives; j'éluderai toute insulte grossière.
+
+Une fois ceci bien entendu, Harris donna son consentement, et notre
+départ fut fixé pour le mercredi matin de bonne heure.
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+_Pourquoi Harris considère les réveille-matin comme inutiles dans la
+vie de famille. Instincts sociables des petits. Les idées d'un
+enfant sur le matin. Le subconscient qui ne dort pas. Son mystère.
+Ses angoisses. Pensées nocturnes. Le genre de travail d'avant le
+petit déjeuner. La bonne et la mauvaise brebis. Les désavantages
+qu'il y a à être vertueux. Le nouveau fourneau de cuisine de Harris
+commence mal son service. Comment mon oncle Podger sortait chaque
+matin. Le vieux cityman considéré comme cheval de courses. Nous
+parlons la langue du voyageur._
+
+
+George arriva le mardi soir chez les Harris et y passa la nuit. Nous
+avions préféré cet arrangement à sa proposition: venir le cueillir
+chez lui. Cueillir George en passant, le matin, veut dire: le
+réveiller en le secouant, effort déjà épuisant pour un début de
+journée; l'aider à retrouver ses effets et à boucler ses bagages;
+puis l'attendre pendant qu'il déjeune, rôle qui manque de charme
+pour le spectateur.
+
+Je savais qu'il serait levé à l'heure voulue, s'il couchait à
+«Beggarbush». J'y ai couché moi-même, et je suis au courant de ce
+qui s'y passe. Vers le milieu de la nuit, du moins à ce qu'il vous
+semble, car dans la réalité il peut être un peu plus tard, vous êtes
+réveillé en sursaut de votre premier somme par une charge de
+cavalerie le long du couloir. Mal réveillé, vous hésitez entre des
+cambrioleurs, les trompettes du jugement dernier et une explosion de
+gaz. Vous vous mettez sur votre séant, et vous écoutez avec
+attention. On ne vous fait pas attendre: bientôt une porte est
+violemment poussée; quelqu'un ou quelque chose dégringole l'escalier
+apparemment sur un plateau à thé; vous entendez un «Je l'avais bien
+dit!» et aussitôt une chose dure, une tête peut-être, c'est du moins
+l'impression qu'on en a d'après le bruit, rebondit contre le panneau
+de votre porte.
+
+A ce moment vous vous lancerez dans une charge folle autour de votre
+chambre, à la recherche de vos vêtements. Rien ne se trouve plus où
+vous l'aviez mis le soir. Les objets les plus indispensables ont
+entièrement disparu; et pendant ce temps l'assassinat, la
+révolution, bref l'événement quel qu'il soit continue formidable.
+Vous vous arrêtez un moment, la tête sous l'armoire, où vous avez
+cru découvrir vos pantoufles, pour écouter des coups réguliers et
+monotones sur une porte éloignée. La victime, vous le supposez,
+s'est cachée là; ils tâchent de la faire sortir et de l'achever.
+Pourrez-vous arriver à temps? Les coups cessent, et on entend une
+voix suave, rassurante par son ton doux et plaintif, qui demande
+humblement:
+
+--Pa, puis-je me lever?
+
+Vous n'entendez pas l'autre voix, mais les réponses sont:
+
+--Non, ce n'était que la baignoire... Non, elle n'a vraiment pas de
+mal, elle est seulement mouillée, tu comprends... Oui, maman, je
+leur dirai ce que tu veux... Non, c'était un pur hasard... Oui;
+bonne nuit, papa.
+
+Ensuite la même voix, s'élevant pour être entendue, à distance de la
+maison, commande:
+
+--Il faut que vous remontiez tous. Papa dit qu'il n'est pas encore
+l'heure de se lever.
+
+--Vous vous recouchez et écoutez quelqu'un auquel on fait monter
+l'escalier, selon toute évidence, contre son gré. Par une attention
+délicate les chambres d'amis de «Beggarbush» sont exactement
+au-dessous des nurseries. Le même petit être continue sa résistance
+tandis qu'on l'insère dans son lit. Aucun des détails de la bataille
+ne vous échappe, car chaque fois que le corps est jeté sur le
+matelas élastique, le lit fait un bond juste au-dessus de votre
+tête, et chaque fois que le corps s'échappe victorieusement de
+l'étreinte, vous en êtes averti par un coup sur le parquet. Ensuite
+le combat se calme à moins que le lit ne s'effondre; et le sommeil
+vous regagne doucement. Mais un moment après, ou du moins il vous
+semble qu'il n'y a qu'un moment, vous rouvrez les yeux, sous la
+sensation d'un regard; la porte s'est entr'ouverte et quatre têtes
+solennelles et superposées vous regardent avec persistance, comme si
+vous étiez un prodige exposé dans cette chambre. Vous voyant
+éveillé, la tête supérieure s'avance avec calme par-dessus les trois
+autres, entre, et vient s'asseoir sur le lit dans une attitude
+amicale.
+
+--Oh! dit-elle, nous ne savions pas que vous étiez éveillé; moi je
+le suis déjà depuis quelque temps.
+
+--Il me le semble, répondez-vous brièvement.
+
+--Papa n'aime pas que nous soyons levés trop tôt, continue-t-elle.
+Il dit que tout le monde dans la maison en serait dérangé. Alors
+naturellement nous ne devons pas nous lever.
+
+Ceci est dit sur un ton de gentille résignation. Elle paraît remplie
+d'une satisfaction intime, due au sentiment du devoir accompli.
+
+Vous lui demandez:
+
+--Vous n'appelez pas cela être levé?
+
+--Oh, non! Nous ne sommes pas encore convenablement habillés.
+
+C'est l'évidence même.
+
+--Papa est toujours très fatigué le matin, poursuit la voix;
+naturellement, c'est parce qu'il travaille dur toute la journée.
+N'êtes-vous jamais fatigué le matin?
+
+Alors seulement vous remarquez que les trois enfants sont entrés
+aussi et sont assis par terre en demi-cercle. Il est évident que
+tout ceci n'est pour eux que préliminaires à la représentation
+véritable. Ils attendent le moment où ils vous verront sortir de
+votre lit et agir.
+
+
+De les voir dans la chambre d'un étranger déplaît à l'aîné. Il leur
+ordonne sur un ton sévère de se retirer. Eux ne lui répondent pas,
+ne discutent pas; d'un commun accord et dans un silence complet ils
+tombent sur lui. Vous ne distinguez pas autre chose, de votre lit,
+qu'un enchevêtrement confus de bras et de jambes, image frénétique
+d'une pieuvre empoisonnée. Si vous êtes couché en pyjama, vous
+sautez du lit et ne faites qu'ajouter à la confusion; si votre
+toilette de nuit est moins élégante, vous restez où vous êtes et
+hurlez des ordres, qu'on méconnaîtra entièrement. Le plus simple est
+de laisser agir l'aîné. Il arrive en peu de temps à les expulser et
+ferme la porte sur eux. Elle est immédiatement rouverte, et l'un
+d'eux est projeté dans la chambre. C'est généralement Muriel. Elle y
+arrive comme lancée par une catapulte. L'aîné rouvre la porte et se
+sert de sa soeur comme d'un bélier contre la masse des autres. Vous
+distinguez nettement le bruit mat de la tête qui tape dans le tas
+qu'elle disperse. Quand l'aîné est ainsi arrivé à ses fins, il
+revient tranquillement reprendre sa place sur le lit. Il montre le
+plus grand calme; il a l'air d'avoir oublié l'incident.
+
+--J'aime le lever du jour, dit-il, l'aimez-vous aussi?
+
+--J'en aime certains, répondrez-vous, il en est d'autres, qui ont
+moins de charme.
+
+Lui ne prend pas garde à cette distinction; son regard extasié se
+perd dans le lointain:
+
+--J'aimerais mourir le matin; le matin la nature est si belle!
+
+--Eh, répondrez-vous, cela pourra bien vous arriver, le jour où
+votre père offrira un lit à un monsieur un peu nerveux et n'aura pas
+soin de le mettre en garde contre les surprises de la maison.
+
+Il rappelle ses esprits vagabonds et redevient lui-même.
+
+--Il fait délicieux au jardin, remarque-t-il, n'auriez-vous pas
+envie de vous lever et de faire une partie de cricket?
+
+Vous ne vous étiez pas couché avec cette idée en tête, mais
+maintenant, considérant la tournure des événements, cela vous semble
+aussi bien que de rester couché là, sans espoir de vous rendormir;
+et vous acceptez.
+
+Vous recevez plus tard dans la journée l'explication suivante: vous
+étant réveillé trop tôt et incapable de vous rendormir vous aviez
+manifesté l'envie de faire une partie de cricket. Les enfants,
+dressés à la politesse envers les hôtes, avaient cru de leur devoir
+de se prêter à vos désirs. Mme Harris remarque, pendant le déjeuner,
+que vous auriez au moins dû exiger, avant de faire sortir les
+enfants, qu'ils fussent convenablement habillés; pendant que Harris
+vous fait pathétiquement remarquer que l'exemple et l'encouragement
+d'un seul matin vous ont suffi pour détruire son ouvrage
+laborieusement édifié pendant de longs mois.
+
+Il paraît que, ce même mercredi matin, George avait demandé à grands
+cris à se lever dès cinq heures et quart et avait voulu à toute
+force leur apprendre comment tourner à bicyclette autour des châssis
+de concombres sur la nouvelle machine de Harris. Toutefois, Mme
+Harris ne blâma pas George à cette occasion, sentant que cette idée
+n'avait pas dû être entièrement sienne.
+
+Ne croyez pas que les enfants de Harris aient l'intention de
+s'éviter des reproches aux dépens d'un ami. Ils sont l'honnêteté
+même et endossent la responsabilité de leurs propres méfaits. Mais
+la chose se présente ainsi à leur compréhension. Quand vous leur
+expliquez que vous n'aviez d'abord nullement le dessein de vous
+lever à cinq heures pour jouer au cricket sur la pelouse, ni de
+mettre à la scène le martyrologe en tirant à l'arbalète sur des
+poupées attachées à un arbre; qu'assurément si on vous avait laissé
+suivre votre goût, vous auriez dormi en paix jusqu'à ce qu'on vous
+eût réveillé comme un bon chrétien à huit heures avec une tasse de
+thé, ils manifestent d'abord leur étonnement, puis s'excusent et
+semblent sincèrement contrits. Ecartant la question purement
+académique de savoir si le réveil de George un peu avant cinq heures
+devait être attribué à son instinct ou bien au passage accidentel, à
+travers la fenêtre de sa chambre, d'un boumerang de leur
+fabrication, les chers enfants acceptaient franchement la
+responsabilité de ce réveil ultramatinal. Comme dit l'aîné:
+
+--Nous aurions dû penser que l'oncle George avait une longue journée
+devant lui et nous aurions dû lui déconseiller de se lever. Je me
+fais des reproches.
+
+Mais un changement occasionnel dans les habitudes ne fait de mal à
+personne. Au surplus, Harris et moi fûmes d'accord pour penser que
+ç'avait été un bon entraînement pour George. Il nous faudrait être
+debout à cinq heures tous les matins dans la Forêt Noire; nous en
+avions décidé ainsi. George avait même proposé quatre et demie, mais
+Harris et moi avions déclaré qu'en règle générale cinq ce serait
+assez tôt. Nous pourrions ainsi enfourcher nos machines à six et
+abattre le gros de notre besogne avant les fortes chaleurs de midi.
+Si, de temps à autre, nous partions de meilleure heure, tant mieux:
+mais, du moins, ce ne serait pas une règle.
+
+Moi aussi j'étais debout à cinq heures, ce matin-là, plus tôt du
+reste que je ne me proposais. Je m'étais dit en m'endormant: «A six
+heures tapant!»
+
+Je connais des gens qui arrivent de la sorte à se réveiller juste à
+la minute qu'ils ont fixée. Ils se disent, se parlant à eux-mêmes au
+moment où ils posent leur tête sur l'oreiller: «quatre heures et
+demie», «cinq heures moins un quart», ou «cinq heures et quart»,
+selon le cas; et ils ouvrent les yeux sur le coup de l'heure dite.
+Ceci tient du miracle. Plus vous réfléchissez à ce fait, plus vous
+le trouverez mystérieux. Un second moi doit agir indépendamment de
+notre moi conscient; il doit être capable de compter les heures
+pendant que nous dormons, veillant dans l'obscurité, sans l'aide ni
+du soleil ni des pendules, ni de nul moyen connu d'aucun de nos cinq
+sens. Il nous chuchote: «C'est l'heure» au moment exact, et vous
+vous réveillez. J'ai causé une fois avec un vieux débardeur qui pour
+son travail était forcé de se lever tous les matins une demi-heure
+avant la marée. Il me confia que jamais il ne lui était arrivé de se
+réveiller une minute trop tard et qu'il ne se donnait même plus la
+peine de calculer l'heure de la marée. Il se couche fatigué, dort
+d'un sommeil sans rêve, et chaque matin à une heure différente son
+veilleur spectral, exact comme la marée elle-même, vient l'appeler
+doucement. L'esprit de cet homme errait-il à travers l'obscurité,
+pataugeant sur les bords de la mer? Avait-il connaissance des lois
+de la nature?
+
+En ce qui me concerne, mon veilleur intérieur a peut-être quelque
+peu perdu l'habitude de ses fonctions. Il fait de son mieux; mais il
+est trop scrupuleux, il se fait du mauvais sang et se perd dans ses
+calculs. Je lui dis par exemple: «A cinq heures et demie s. v. p.»;
+et il me réveille en sursaut à deux heures trente. Je regarde ma
+montre. Il me suggère que je dois avoir oublié de la remonter. Je
+l'approche de mon oreille; elle marche. Il pense qu'il lui est
+peut-être arrivé quelque chose; il est sûr qu'il est cinq heures et
+demie, sinon un peu plus. Je mets mes pantoufles et descends, pour
+le satisfaire, consulter la pendule de la salle à manger.
+Qu'arrive-t-il à l'homme qui, au milieu de la nuit, se promène dans
+une maison en robe de chambre et en pantoufles? Il est inutile de le
+raconter; on le sait par expérience: tous les objets, spécialement
+ceux qui sont pointus, prennent un lâche plaisir à le cogner. Je me
+recouche de mauvaise humeur et ne réussis à me rendormir qu'après
+une demi-heure, en refusant d'écouter ses suggestions absurdes, à
+savoir que toutes les pendules de la maison se sont liguées contre
+moi. Il me réveille toutes les dix minutes entre quatre et cinq
+heures. Je regrette alors de lui avoir touché mot de la chose. Il
+s'endort lui-même à cinq heures et m'abandonne aux soins de la femme
+de chambre qui, naturellement, ce matin-là, me réveille une
+demi-heure plus tard que d'habitude.
+
+Il m'exaspéra tellement, ce mercredi-là, que je me levai à cinq
+heures, uniquement pour me débarrasser de lui. Je ne savais que
+faire de moi. Notre train ne partait qu'à huit heures; tous nos
+bagages avaient été bouclés la veille et envoyés avec les
+bicyclettes à la gare de Fenchurch Street. Je passai dans mon
+cabinet de travail, pensant pouvoir écrire une heure. Il faut croire
+que le travail du petit matin, avant le déjeuner, n'est pas propice
+à l'effort littéraire. J'écrivis trois chapitres d'un conte et les
+relus ensuite. On a médit de mes ouvrages; on a quelquefois parlé de
+mes livres d'une manière peu aimable; mais jamais on n'aurait émis
+de jugements assez sévères pour flétrir les trois chapitres écrits
+ce matin-là. Je les jetai dans la corbeille à papier et essayai de
+me remémorer les établissements charitables, si toutefois il en
+existe, qui servent de retraite aux écrivains ramollis.
+
+Je pris une balle de golf, choisis un driver pour me distraire de
+ces pensées, et sortis flâner dans le pré. Une couple de brebis
+broutaient là; elles me suivirent et prirent un vif intérêt à mes
+exercices. L'une était une bonne âme, sympathique. Je ne pense pas
+qu'elle comprît rien à ce jeu; je crois plutôt que ce qui lui parut
+étrange, c'était l'heure matinale à laquelle je me livrais à ce
+divertissement innocent. Elle bêlait à chacun de mes coups:
+
+--Bi-en, bi-en, très bi-en!
+
+Elle paraissait tout aussi contente que si elle les avait joués
+elle-même.
+
+Tandis que l'autre était une sale bête acariâtre et désagréable, me
+décourageant autant que sa compagne m'aiguillonnait.
+
+--Piè-tre, horriblement piè-tre! tel était son commentaire à presque
+chacun de mes coups. Il y en eut, en vérité, quelques-uns de très
+beaux; mais elle faisait exprès d'être d'un avis opposé, simplement
+pour m'énerver. Je m'en apercevais bien.
+
+Par un accident regrettable, une de mes meilleures balles alla taper
+sur le nez de la bonne brebis. Cela fit rire la mauvaise, mais rire
+distinctement et nettement, d'un rire rauque et vulgaire; et pendant
+que son amie trop étonnée pour bouger restait clouée sur place, elle
+changea de ton pour la première fois et bêla:
+
+--Bi-en, très bi-en! le meilleur coup qu'il ait fait!
+
+J'aurais donné une demi-couronne pour que ce fût elle qui reçût le
+coup. Ce sont toujours les bons qui pâtissent.
+
+J'avais perdu dans ce pré plus de temps que je n'avais prévu et ce
+n'est que quand Ethelbertha vint me dire qu'il était sept heures et
+demie et que le déjeuner était servi, que je me rappelai ne m'être
+pas encore rasé. Ethelbertha n'aime pas que je me rase à la hâte.
+Elle craint que les étrangers ne croient à une tentative de suicide
+manquée et qu'on chuchote que nous faisons mauvais ménage. Elle
+ajouta malicieusement que ma physionomie n'est pas de celles avec
+lesquelles on puisse se permettre de badiner.
+
+Tout compte fait j'aimais autant que les cérémonies d'adieu avec
+Ethelbertha ne se prolongeassent pas; je craignais une trop grande
+tension de ses nerfs. Mais j'aurais aimé avoir le temps d'adresser
+quelques conseils à mes enfants, spécialement au sujet de ma canne à
+pêche, dont ils ont la manie de vouloir se servir comme d'un bâton
+au croquet; par contre je déteste avoir à courir pour attraper mon
+train. A un quart de lieue de la gare, je rejoignis George et Harris
+qui eux aussi couraient.
+
+Pendant que nous trottions côte à côte, Harris par saccades
+m'informa de la raison de leur retard. C'était le nouveau fourneau
+de cuisine qui en était la cause. On l'avait allumé pour la première
+fois ce matin-là et, sans qu'on sût encore comment, il avait projeté
+en l'air les rognons et sérieusement brûlé la cuisinière.
+
+--J'espère, ajouta-t-il, qu'ils auront le temps de s'habituer l'un à
+l'autre pendant mon absence.
+
+Il s'en fallut d'un cheveu que nous rations le train, et tandis que
+nous étions assis dans la voiture, encore haletants, et que je
+passais en revue les événements de la matinée, l'image de mon oncle
+Podger surgit dans ma mémoire, et je vis se dérouler les phases
+mouvementées de son départ d'Ealing Common par Morgate Street (train
+de 9 heures 13), tel qu'il s'effectuait 250 fois par an.
+
+
+Il y avait huit minutes à pied de la maison de mon oncle Podger à la
+station. Mon oncle ne se lassait pas de recommander:
+
+--Mettez un quart d'heure et prenez votre temps.
+
+Mais ce qu'il faisait, c'était de ne partir que cinq minutes avant
+l'heure et de courir. J'en ignore le motif, telle était pourtant la
+coutume dans ce faubourg. Beaucoup de messieurs corpulents, que
+leurs occupations appelaient dans la Cité, habitaient alors Ealing
+(je crois qu'il en est encore ainsi de nos jours); ils prenaient les
+trains du matin pour aller en ville. Ils partaient tous trop tard;
+tous tenaient un sac noir et un journal dans une main, un parapluie
+dans l'autre; et par tous les temps on les voyait courir pendant le
+dernier quart de mille.
+
+
+Des gens oisifs, spécialement des bonnes d'enfant et des garçons
+livreurs, auxquels s'ajoutaient de temps à autre quelques marchands
+ambulants, se rassemblaient quand il faisait beau pour les voir
+passer et acclamaient le plus méritant. Ce n'était pas fameux comme
+sport. Ils ne couraient pas bien, ils ne couraient même pas vite;
+mais ils étaient sérieux et faisaient de leur mieux. Ce spectacle ne
+flattait pas le goût artistique, mais il faisait naître pourtant
+l'admiration qui va naturellement à l'effort consciencieusement
+accompli.
+
+La foule, à l'occasion, s'amusait à faire des paris innocents.
+
+--Deux contre un sur le vieux type à gilet blanc!
+
+--Dix contre un que le vieil asthmatique se flanque par terre avant
+d'arriver!
+
+--Ma fortune sur le Prince Ecarlate!--surnom donné par un gamin
+fantaisiste à un certain voisin de mon oncle, ancien militaire,
+d'extérieur imposant au repos, mais dont le teint devenait cramoisi
+au moindre effort.
+
+Mon oncle, ainsi que les autres, écrivait de temps en temps à
+l'_Ealing Press_ pour se plaindre de l'indolence de la police
+locale. A ces communications l'éditeur ajoutait des commentaires
+spirituels où il dénonçait le Déclin de la Courtoisie dans les
+Classes Inférieures de la Société, spécialement parmi celles des
+Banlieues de l'Ouest. Mais cela ne produisait aucun effet.
+
+Ce n'était pas que mon oncle ne se levât assez tôt; les ennuis
+surgissaient au dernier moment. Il commençait après le déjeuner par
+perdre son journal. Nous étions toujours prévenus, quand l'oncle
+Podger avait perdu quelque chose, par l'expression d'étonnement
+indigné avec laquelle il avait coutume de dévisager chacun. Il
+n'arrivait jamais à mon oncle Podger de se dire:
+
+--Je suis un vieux négligent, j'égare tout; je ne sais jamais où je
+mets mes affaires. Je suis tout à fait incapable de les retrouver
+moi-même. Je dois être, quant à cela, un sujet de trouble pour mon
+entourage. Il faut que j'essaie de me corriger.
+
+Au contraire! Il s'était convaincu par des raisonnements singuliers
+que quand il avait égaré quelque chose, c'était la faute de tous
+dans la maison, sauf la sienne.
+
+--Je l'avais à la main il n'y a qu'une minute! s'exclamait-il.
+
+Vous auriez cru, à l'entendre, qu'il vivait entouré de
+prestidigitateurs qui subtilisaient ses affaires rien que pour
+l'ennuyer.
+
+--L'aurais-tu laissé au jardin? hasardait ma tante.
+
+~-Pour quelle raison aurais-je voulu le laisser au jardin? Je n'ai
+pas besoin d'un journal au jardin; je veux le journal pour l'avoir
+dans le train.
+
+--Tu ne l'as pas mis dans ta poche?
+
+--Que Dieu te pardonne! Crois-tu que je serais ici à le chercher à
+neuf heures moins cinq, si je l'avais tranquillement dans ma poche?
+Me prends-tu pour un imbécile?
+
+A ce moment-là, quelqu'un de s'exclamer: «Qu'est ceci?» en lui
+passant un journal bien plié.
+
+--Si seulement on pouvait laisser mes affaires en place,
+grognait-il, en l'arrachant d'un geste sauvage des mains qui le lui
+tendaient.
+
+Et l'ouvrant pour l'y mettre, en place, il jetait un regard sur la
+feuille et s'arrêtait net, privé de parole, comme outragé.
+
+--Qu'y a-t-il? demandait ma tante.
+
+--C'est celui d'avant-hier! répondait-il, trop blessé pour élever la
+voix, en jetant le journal sur la table.
+
+Si seulement ce journal avait une seule fois pu être celui de la
+veille! Mais c'était invariablement celui de l'avant-veille, sauf le
+mardi, car ce jour-là le journal datait du samedi.
+
+Il arrivait qu'on le lui retrouvât; la plupart du temps il était
+assis dessus, et alors il souriait, non pas aimablement, mais d'un
+sourire las, celui d'un homme abandonnant toute lutte contre le sort
+qui le force à vivre au sein d'une bande d'idiots fieffés.
+
+--Dire qu'il était juste sous votre nez!
+
+Il se dirigeait ensuite vers l'antichambre, où ma tante Maria avait
+eu soin de rassembler tous les enfants, pour qu'il pût leur dire au
+revoir.
+
+Jamais ma tante n'aurait quitté la maison, fût-ce pour une visite
+dans le voisinage, sans prendre tendrement congé de chaque membre de
+la famille.
+
+--On ne sait jamais ce qui peut arriver, avait-elle coutume de dire.
+
+Sur le nombre il y en avait naturellement toujours un qui manquait.
+Les six autres, au moment où on le remarquait, filaient dans toutes
+les directions à la recherche de l'absent en poussant de grands
+cris.
+
+A peine avaient-ils disparu que le manquant arrivait tranquillement.
+Il n'avait pas été loin et fournissait une explication très
+plausible de cette absence. Puis, sans plus attendre, il courait
+expliquer aux autres qu'il avait été retrouvé. De cette manière, il
+fallait bien cinq minutes pour que tous pussent être réunis, ce qui
+permettait tout juste à mon oncle de mettre la main sur son
+parapluie et d'égarer son chapeau. Enfin, le groupe étant rassemblé
+dans le vestibule, la pendule du salon commençait à sonner neuf
+heures d'un son froid et pénétrant qui ne manquait jamais de
+troubler mon oncle. Enervé, il embrassait certains enfants deux
+fois, en négligeait d'autres, puis, ne sachant plus qui avait été
+embrassé et qui ne l'avait pas été, il se croyait obligé de
+recommencer l'opération. Il disait qu'ils se donnaient le mot pour
+l'embrouiller et je n'oserais affirmer que ce fût entièrement faux.
+Pour comble d'ennui, il y en avait toujours un qui avait la figure
+barbouillée de confitures et c'était naturellement cet enfant qui se
+montrait toujours le plus tendre.
+
+Quand d'aventure les choses allaient trop bien, l'aîné déclarait que
+toutes les pendules de la maison retardaient de cinq minutes, ce
+qui, la veille, l'avait mis en retard pour la classe.
+
+Mon oncle gagnait en courant la porte du jardin, où il s'avisait
+qu'il n'avait emporté ni son sac ni son parapluie. Tous les enfants
+que ma tante n'arrivait pas à retenir galopaient après lui; deux
+d'entre eux luttant pour le parapluie, les autres se disputant le
+sac. Et c'est à leur retour seulement qu'on découvrait sur la table
+de l'antichambre l'objet le plus indispensable qu'il avait oublié et
+l'on se perdait en conjectures sur ce qu'il allait dire en rentrant.
+
+
+Nous arrivâmes à Waterloo un peu après neuf heures et commençâmes
+immédiatement les expériences qu'avait projetées George. Nous
+ouvrîmes le bouquin au chapitre intitulé «A la Station des Fiacres»
+et, nous approchant d'un hansom-cab, nous soulevâmes nos chapeaux,
+disant poliment au cocher:
+
+--Bonjour.
+
+Cet homme ne voulut pas être en reste de politesse envers un
+étranger réel ou simulé. Et demandant à un ami du nom de «Charles»
+de lui «tenir sa jument», il sauta de son siège et nous remercia
+d'une révérence qui aurait fait honneur à Lord Brummell en personne.
+Parlant apparemment au nom de la nation, il nous souhaita la
+bienvenue en Angleterre, regrettant que Sa Majesté fût momentanément
+absente de Londres.
+
+Nous fûmes incapables de lui répondre: ce genre de conversation
+n'était pas prévu dans le livre. Nous l'appelâmes «cocher», en
+réponse de quoi il s'inclina de nouveau jusqu'à toucher le pavé, et
+nous lui demandâmes s'il allait avoir l'extrême bonté de nous
+conduire à Westminster Bridge. Il mit la main sur son coeur,
+déclarant que tout le plaisir serait pour lui.
+
+Prenant la troisième phrase du chapitre, George demanda quel serait
+le prix de la course.
+
+Cette question, en introduisant un élément vil dans la conversation,
+eut l'air d'offenser ses sentiments. Il dit n'avoir jamais accepté
+d'argent de nobles étrangers, et suggéra un petit souvenir, une
+épingle de cravate en diamants, une tabatière en or, un petit rien
+de ce genre qui lui serait agréable et qui le ferait penser à nous.
+
+Comme un léger rassemblement n'avait pas manqué de se former et que
+la plaisanterie tournait trop à l'avantage du cocher, nous montâmes
+en voiture sans plus de propos et partîmes au milieu des
+acclamations. Nous fîmes arrêter le fiacre un peu au delà d'Astley's
+Théâtre, devant la boutique d'un cordonnier. C'était une de ces
+boutiques qui débordent de marchandises. A terre et sur les rayons,
+il y avait des piles de boîtes remplies de chaussures. Des bottines
+étaient accrochées en festons autour des portes et des fenêtres. Le
+store, telle une vigne grimpante, supportait des grappes de bottines
+noires et jaunes. Au moment où nous entrâmes, le patron était occupé
+à ouvrir avec un marteau et un ciseau une nouvelle caisse de
+chaussures.
+
+George souleva son chapeau et dit:
+
+--Bonjour.
+
+L'homme ne se retourna même pas. Dès le début, il me fit l'effet
+d'un être désagréable. Il grogna quelque chose qui pouvait être ou
+ne pas être «Bonjour» et continua son travail.
+
+George lui dit:
+
+--Mon ami, M. X. m'a recommandé votre maison.
+
+L'homme aurait dû répondre:
+
+--M. X. est un monsieur fort honorable, et je serais très heureux
+d'être utile à un de ses amis.
+
+Mais il dit au contraire:
+
+--Connais pas: jamais entendu ce nom-là.
+
+C'était ahurissant. Le livre donnait trois ou quatre méthodes pour
+l'achat de bottines. George avait choisi spécialement celle où
+intervenait «monsieur X.», la considérant comme la plus polie de
+toutes. Vous commenciez par entretenir longuement le marchand de ce
+«monsieur X.», et quand vous étiez arrivé par ce moyen à vous mettre
+sur un pied d'amitié et de bonne entente avec lui, vous passiez avec
+aisance et grâce à l'objet principal de votre visite, à votre désir
+d'acheter des bottines à bon marché, mais solides. Cet homme
+grossier et pratique n'avait pas l'air de se soucier des
+gentillesses de la vente au détail. Il était indispensable avec
+celui-là d'aborder la question brutalement. George abandonna
+«monsieur X.» et, feuilletant le bouquin, il prit une phrase au
+hasard. Son choix ne fut pas heureux; c'était une phrase qui aurait
+été superflue, adressée à n'importe quel marchand de chaussures.
+Dans la circonstance, entourés comme nous l'étions à en étouffer de
+monceaux de bottines, elle présentait le charme d'une imbécillité
+parfaite.
+
+Voici la phrase:
+
+--Quelqu'un m'a dit que vous aviez ici des bottines à vendre.
+
+L'homme déposa enfin son marteau et son ciseau et nous regarda. Il
+parlait lentement d'une voix rauque et voilée.
+
+--Pour quelle raison croyez-vous que j'aie toutes ces bottines? Pour
+les renifler?
+
+Il était de ces hommes qui, débutant posément, sentent leur colère
+grossir au cours de la conversation.
+
+--Qui croyez-vous que je sois? continua-t-il. Un collectionneur de
+bottines? Pourquoi pensez-vous que j'ai loué cette boutique? Pour
+raison de santé? Me supposez-vous amoureux de mes bottines au point
+de ne pouvoir me séparer d'une paire? Imaginez-vous que je les
+expose autour de moi pour jouir de leur vue? N'y en a-t-il pas
+assez? Où vous figurez-vous donc être? Dans une exposition
+internationale de chaussures? Peut-être que ces bottines-là forment
+une collection historique! Avez-vous jamais entendu parler d'un
+homme tenant boutique de chaussures, et n'en vendant pas? Il se
+pourrait que je m'en serve pour décorer ma boutique et pour
+l'embellir? Pour qui me prenez-vous? Pour un idiot fini?
+
+J'avais toujours soutenu que ces manuels de conversation ne servent
+pas à grand'chose. Nous cherchions un équivalent d'une phrase
+allemande bien connue: _Behalten Sie Ihr Haar auf?_
+
+Le livre ne contenait d'un bout à l'autre rien de ce genre. Il faut
+cependant admettre que George choisit la meilleure phrase qu'on
+pouvait y trouver et s'en servit. Il dit:
+
+--Je reviendrai quand vous aurez davantage de bottines à me montrer.
+D'ici là, adieu!
+
+Après quoi nous regagnâmes la voiture et partîmes, quittant le
+cordonnier qui, à la porte de sa boutique, debout entre ses piles de
+bottines, nous décochait quelques remerciements. Je ne pus
+comprendre ce qu'il disait, mais les passants parurent s'y
+intéresser.
+
+
+George voulait s'arrêter chez un autre cordonnier et recommencer
+l'expérience; il dit avoir vraiment besoin d'une paire de
+pantoufles. Mais nous le décidâmes à différer leur acquisition
+jusqu'à notre arrivée dans une ville étrangère où les commerçants
+sont probablement plus habitués à cette sorte de langage ou ont un
+caractère plus aimable. Il fut cependant intraitable au sujet du
+chapeau. Il prétendait ne pas pouvoir s'en passer pour le voyage;
+nous nous arrêtâmes donc devant une petite boutique à Blackfriars
+Road. Le patron était un petit homme d'apparence gaie aux yeux
+rieurs, ce qui était plutôt pour nous encourager que pour nous
+retenir.
+
+Quand George, selon le texte du livre, lui demanda: «Avez-vous des
+chapeaux?» il ne se fâcha point; il s'arrêta et se gratta le menton
+d'un air pensif.
+
+--Des chapeaux, dit-il. Voyons; oui,--et là un sourire joyeux
+éclaira sa physionomie aimable,--oui, en y réfléchissant bien, je
+crois que j'ai un chapeau. Mais dites donc, pourquoi me
+demandez-vous cela?
+
+George expliqua qu'il avait envie d'acheter une casquette, une
+casquette de voyage, mais à la condition _sine qua non_ que cette
+casquette fût de bonne qualité.
+
+Le visage de l'homme s'assombrit.
+
+--Oh, remarqua-t-il, je crains bien de ne pouvoir vous satisfaire.
+Voyez-vous, s'il vous avait fallu une mauvaise casquette, ne valant
+pas son prix, une casquette juste assez bonne pour pouvoir vous
+servir à nettoyer des carreaux, une semblable casquette j'aurais pu
+vous la trouver. Mais une casquette de bonne qualité, non, nous n'en
+avons pas. Pourtant attendez une minute, continua-t-il devant
+l'expression de désappointement qui assombrit la figure de George;
+ne soyons pas trop pressés (Et allant vers un tiroir qu'il ouvrit):
+Voilà une casquette, ce n'est pas une casquette de bonne qualité,
+mais elle n'est pas aussi mauvaise que la plupart des casquettes que
+je vends.
+
+Il la prit et nous la présenta entre ses doigts.
+
+--Qu'en pensez-vous? demanda-t-il. Croyez-vous qu'elle puisse faire
+votre affaire?
+
+George l'essaya devant la glace et, choisissant une autre remarque
+du livre, il dit:
+
+--Ce chapeau me va assez bien, mais, dites-moi, trouvez-vous qu'il
+me flatte?
+
+L'homme prit un peu de recul pour mieux embrasser le panorama.
+
+--Pour être sincère, répondit-il, je ne pourrais pas dire oui.
+
+Et, délaissant George, il s'adressa à Harris et à moi:
+
+--La beauté de votre ami, dit-il, je la considérerais comme
+virtuelle. Elle existe en puissance, mais vous pourriez facilement
+passer devant lui et ne pas la voir. Avec cette casquette, par
+exemple, vous ne la remarquerez pas.
+
+A ce moment George parut avoir eu assez d'amusement avec cet
+homme-là.
+
+Il dit:
+
+--Cela va bien. Ne manquons pas notre train. Combien?
+
+Et l'homme de répondre:
+
+--Le prix de cette casquette, monsieur, est de 4 sh 6, et c'est bien
+le double de sa valeur. La désirez-vous enveloppée dans du papier
+marron, monsieur, ou dans du blanc?
+
+George dit qu'il allait la prendre telle quelle, paya les 4 sh 6 en
+espèces et quitta la boutique. Harris et moi, nous le suivîmes.
+
+Arrivés à Fenchurch Street, nous transigeâmes avec notre cocher pour
+5 sh. Il refit une révérence profonde en nous priant de le rappeler
+aux bons souvenirs de l'empereur d'Autriche.
+
+Dans le train, George, qui était visiblement désappointé, jeta le
+bouquin par la portière.
+
+Nous trouvâmes bagages et bicyclettes bien installés sur le bateau,
+et descendîmes la rivière avec la marée de midi.
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+_Digression nécessaire amenée par une histoire très morale. Un des
+charmes de ce livre. Une revue littéraire qui ne provoque pas
+l'admiration des foules. Ses vantardises: l'instructif et l'amusant
+combinés. Problème: dire ce qui est instructif, dire ce qui est
+amusant. Opinion autorisée sur la loi anglaise. Un autre charme de
+ce livre. Une vieille chanson. Encore un troisième attrait du livre.
+Quel était le genre de forêt dans laquelle habitait la vierge.
+Description de la Forêt Noire._
+
+
+On raconte qu'un Ecossais, amoureux d'une jeune fille, désirait
+l'épouser. Mais il était prudent comme tous ceux de sa race. Il
+avait remarqué que dans son entourage trop d'unions des plus
+prometteuses avaient souvent eu pour conséquence désespoir et
+désillusions, et ceci uniquement parce que les fiancés s'étaient
+imaginé chacun épouser un être parfait. Il se jura que dans son cas
+il n'en serait pas de même. Et voilà pourquoi sa demande prit la
+forme suivante:
+
+--Je ne suis qu'un pauvre gars, Jennie; je n'ai ni fortune ni terre
+à t'offrir.
+
+--Oui, mais il y a toi, Davie!
+
+--Eh! je désirerais qu'il y eût autre chose, petite. Je ne suis
+qu'un propre-à-rien et un mal fichu, Jennie.
+
+--Que nenni, il y en a bien qui ne te valent pas, Davie.
+
+--Je n'en connais pas, petite, et je me dis même que je ne tiendrais
+pas à en connaître.
+
+--Mieux vaut un homme modeste mais franc et sûr, Davie, qu'un autre
+qui tourne autour des filles et vous amène des ennuis dans le
+ménage.
+
+--Ne t'y fie pas trop Jennie; ce n'est pas toujours le meilleur coq
+qui a le plus de succès au poulailler. Je n'ai jamais cessé d'être
+un coureur de cotillons. Crois-moi, je suis un mauvais parti.
+
+--Ah! mais tu as bon coeur, Davie, et tu m'aimes bien. J'en suis
+sûre.
+
+--Je t'aime assez, Jennie; mais cela durera-t-il? Je suis bon
+garçon, tant qu'on fait mes volontés. Au fond, j'ai un caractère
+infernal, ma mère peut en témoigner; et je suis comme mon pauvre
+père, je ne deviendrai pas meilleur en vieillissant.
+
+--Ouais! tu es sévère sur ton compte, Davie. Tu es un garçon
+honnête. Je te connais mieux que tu ne te connais et tu feras pour
+moi un bon mari.
+
+--Peut-être, Jennie! Pourtant j'en doute. C'est une triste chose
+pour la femme et les enfants, quand le père ne peut résister à la
+boisson. Lorsque l'odeur du whisky me monte au nez, ma gorge est un
+abîme; il en descend, il en descend, et je n'arrive pas à me
+remplir.
+
+--Tu seras un bon époux quand tu seras sobre, Davie.
+
+--Crois-le si tu veux.
+
+--Et tu me soutiendras, Davie, et travailleras pour moi?
+
+--Je ne vois pas pourquoi je ne te soutiendrais pas, Jennie; mais ne
+viens pas me rebattre les oreilles avec le mot travail, je ne peux
+pas l'entendre.
+
+--N'importe comment, Davie, tu feras de ton mieux et personne ne
+peut faire davantage, comme dit monsieur le curé.
+
+--De mon mieux! ce ne sera pas encore fameux, Jennie, et je crains
+que ce soit si peu de chose, qu'il ne vaille pas la peine d'en
+parler. Tu aurais du mal à trouver homme plus faible, pécheur plus
+endurci.
+
+--Bien des gars feraient les plus belles promesses à une pauvre
+fille pour lui briser le coeur ensuite. Toi, tu me parles
+franchement, Davie, et je compte t'épouser, on verra bien ce qui
+adviendra.
+
+
+L'histoire se termine là et nous ne savons pas quel fut le résultat
+de cette union. Quoi qu'il en soit, Jennie avait perdu le droit de
+se plaindre et Davie aura eu la satisfaction de se dire qu'il ne
+méritait pas de reproche.
+
+Soucieux, moi aussi, d'être franc, j'étalerai ici les tares de mon
+livre.
+
+Ce livre ne contiendra pas d'information utile.
+
+Celui qui croirait, guidé par lui, pouvoir entreprendre un voyage à
+travers l'Allemagne et la Forêt Noire, s'égarerait sûrement avant de
+s'embarquer. Et ce serait ce qui pourrait lui arriver de plus
+heureux. Plus il s'éloignerait de son pays natal, plus les
+difficultés iraient grandissant.
+
+Je me considère comme inapte à donner des conseils pratiques. Je ne
+suis pas né avec cette conscience de mon incapacité: elle m'est
+venue à la suite d'expériences cruelles.
+
+A mes débuts dans le journalisme, j'étais attaché à un périodique,
+précurseur de ces nombreuses revues populaires d'à présent. Nous
+nous vantions d'allier l'utile à l'agréable: au lecteur de
+déterminer ce qu'il y avait là d'amusant et ce qui devait y être
+considéré comme instructif. Nous donnions des conseils à ceux qui
+allaient se marier,--des conseils sérieux et détaillés qui, s'ils
+avaient été suivis, auraient fait de notre public la fleur de la
+gent maritale. Nous montrions à nos abonnés la manière de s'enrichir
+en élevant des lapins, avec exemples et chiffres à l'appui. Ce qui
+eût dû les surprendre, c'est que nous n'abandonnassions pas le
+journalisme pour nous mettre à l'élève du lapin. J'ai maintes et
+maintes fois établi, d'après des sources autorisées, qu'au bout de
+trois ans un homme qui commence avez douze lapins de choix et un peu
+de jugeotte arrive inéluctablement à un revenu annuel de 2000 livres
+sterling, chiffre qui doit croître vite. Peut-être que l'éleveur n'a
+pas besoin de cet argent. Il ne sait peut-être même pas qu'en faire,
+une fois qu'il l'a. Mais l'argent est là; il n'a qu'à le ramasser.
+Personnellement je n'ai jamais rencontré d'éleveur de lapins qui eût
+un revenu de 2000 livres, quoique j'en aie vu pas mal se mettre en
+route avec les douze lapins de choix obligatoires. Toujours quelque
+chose clochait quelque part; il se peut que l'atmosphère d'une ferme
+à lapins annihile à la longue les facultés.
+
+Nous tenions nos lecteurs au courant du nombre d'hommes chauves que
+renfermait l'Islande et pour ce que nous en savions, nous pouvions
+être dans le vrai; du nombre de harengs saurs qu'il faudrait mettre
+bout à bout pour couvrir la distance de Londres à Rome, information
+précieuse pour celui qui aurait envie de tracer une ligne de harengs
+saurs de Londres à Rome, car il serait à même d'en commander du
+premier coup la quantité nécessaire; du nombre de paroles prononcées
+chaque jour par une femme, et autres informations de ce genre,
+destinées à rendre nos lecteurs plus savants et mieux armés que ceux
+des autres feuilles.
+
+Nous leur enseignions comment guérir les chats atteints de
+convulsions. Je ne crois pas (et je ne croyais pas alors) qu'on
+puisse guérir de ses convulsions un chat. Si je possédais un chat
+sujet aux convulsions, je tâcherais de m'en défaire; je mettrais une
+annonce dans les journaux pour le vendre ou même j'en ferais cadeau
+à quelqu'un. Mais le devoir professionnel nous obligeait à donner
+des conseils à ceux qui en demandaient. Un imbécile nous avait
+écrit, nous suppliant de le renseigner à ce sujet; il me fallut
+toute une matinée de recherches pour me documenter. Je finis par
+découvrir ce que je cherchais à la fin d'un vieux recueil de
+recettes de cuisine. Je n'ai jamais pu comprendre ce que cela venait
+y faire. Cela n'avait aucun rapport avec le véritable sujet du
+livre. Ce livre ne contenait aucune recette pour accommoder un chat
+même guéri de ses convulsions et en faire un plat savoureux.
+L'écrivain avait dû ajouter ce paragraphe par pure générosité.
+J'avoue qu'il eût été préférable qu'il ne l'ajoutât pas; car cet
+épisode donna lieu à une correspondance longue et épineuse et
+entraîna la perte de quatre abonnés, sinon davantage. L'homme
+écrivit que, pour avoir suivi notre conseil, il lui en avait coûté
+un dommage de deux livres sterling à sa batterie de cuisine, sans
+compter un carreau de cassé et pour lui-même un probable
+empoisonnement du sang; inutile de dire que les convulsions du chat
+n'avaient fait qu'empirer. Et pourtant la médication était fort
+simple. Vous mainteniez le chat entre vos jambes avec douceur pour
+ne pas le blesser et avec une paire de ciseaux vous lui faisiez dans
+la queue une entaille nette. Vous n'enleviez aucune partie de la
+queue, deviez même bien prendre garde à cet accident: vous ne
+pratiquiez qu'une incision.
+
+Ainsi que nous l'expliquâmes à notre homme, mieux eût valu procéder
+à l'opération dans un jardin ou dans une cave à charbon; un idiot
+seul pouvait imaginer de s'y risquer, sans aide, dans une cuisine.
+
+Nous leur donnions des conseils sur l'étiquette: comment s'adresser
+à un pair d'Angleterre, à un évêque et manger élégamment le potage.
+Nous indiquions à des jeunes gens timides la façon de se tenir avec
+grâce dans un salon. Nous enseignions la danse aux deux sexes à
+l'aide de diagrammes. Nous résolvions leurs scrupules religieux et
+leur procurions un code de morale qui aurait fait honneur à des
+saints de vitraux.
+
+Le journal n'eut aucun succès financier, étant de plusieurs années
+en avance sur son temps; aussi son état-major était-il limité. Mon
+département, je m'en souviens, comprenait: les «Conseils aux jeunes
+mères» (je les rédigeais avec l'assistance de ma propriétaire qui,
+ayant divorcé une fois et ayant enterré quatre enfants, me
+paraissait une autorité compétente, touchant toutes les questions
+domestiques); des «Avis sur l'ameublement et la décoration
+artistique d'un intérieur avec des dessins»; une colonne de
+«Conseils littéraires aux jeunes écrivains» (j'espère sincèrement
+que mes renseignements leur furent d'un meilleur profit qu'à
+moi-même); et notre article hebdomadaire «Propos amicaux à des
+jeunes gens», signé «Oncle Henri». Cet «Oncle Henri» était un être
+jovial, un bon vieux qui avait une expérience vaste et variée et qui
+était plein de sympathie pour la nouvelle génération. Il avait eu à
+lutter dans son jeune temps et avait acquis de profondes
+connaissances en toutes choses. Même encore maintenant je lis les
+«Propos de l'Oncle Henri» et, quoique ce ne soit pas à moi de le
+dire, ses conseils me paraissent bons et salutaires. Je me dis
+souvent que j'aurais dû suivre plus à la lettre ces «Propos de
+l'Oncle Henri»; cela m'aurait rendu plus sage, j'aurais commis moins
+d'erreurs et serais aujourd'hui plus satisfait de moi-même.
+
+Une modeste petite femme qui habitait une chambre meublée du côté de
+Tottenham Court Road, et dont le mari était dans un asile d'aliénés,
+nous écrivait notre «Article sur la Cuisine», les «Conseils sur
+l'Education»,--nous regorgions de conseils,--et aussi une page et
+demie de «Chronique Mondaine», dans ce style personnel et vif qui
+n'a pas encore disparu entièrement, me dit-on, du journalisme
+moderne: «Il faut que je vous parle de la toilette divine que j'ai
+portée à Ascot la semaine dernière. Le prince C...--mais, là, je ne
+devrais vraiment pas vous répéter toutes les fadaises que ce garçon
+absurde m'a dites, il est trop fou, et la chère comtesse était, je
+le crains, quelque peu jalouse, etc., etc.»
+
+Pauvre petite femme! je la vois encore dans sa robe d'alpaga gris
+rapée et tachée d'encre. Un jour passé à Ascot ou ailleurs au grand
+air aurait peut-être un peu coloré ses joues pâles.
+
+Notre directeur, l'homme le plus effrontément ignare qu'on pût
+rencontrer, écrivait, en puisant dans une encyclopédie à bon marché,
+les pages dédiées aux «Informations Générales» et s'en tirait en
+somme très bien; pendant ce temps notre groom, assisté d'une
+excellente paire de ciseaux, collaborait à notre rubrique «Mots
+d'esprit».
+
+On travaillait dur et l'on était peu payé; ce qui nous soutenait
+était la conscience que nous avions d'instruire et d'aider nos
+concitoyens. Le jeu le plus répandu, le plus éternellement et
+universellement populaire est de jouer à l'école. Réunissez six
+enfants, faites-les asseoir sur les marches d'un perron et
+promenez-vous devant eux, en tenant à la main un livre et une canne.
+Nous jouions à cela étant enfants, nous y jouons grands garçons et
+fillettes, nous y jouons hommes et femmes; nous y jouerons encore,
+quand chancelants et penchés, nous nous acheminerons vers la
+dernière demeure. Jamais, nous ne nous en lassons, jamais cela ne
+nous ennuie. Une seule chose nous contrarie: c'est la tendance
+qu'ont les six enfants à se lever à tour de rôle pour prendre en
+main livre et canne. Je suis sûr que la vogue du métier de
+journaliste, malgré ses nombreux déboires, réside dans le fait
+suivant: chaque journaliste croit être celui qui doit aller et
+venir, le livre et la canne à la main. Les Gouvernements, les
+Classes Supérieures, le Peuple, la Société, l'Art et la Littérature,
+ce sont les autres enfants, assis sur les marches du perron. C'est
+lui, le journaliste, qui les instruit, qui élève leur âme.
+
+Mais je m'égare. J'ai rappelé tout cela pour expliquer l'aversion
+profonde qui m'empêche maintenant de fournir des informations
+pratiques. Donc revenons à notre point de départ.
+
+Quelqu'un signant «Ballonist» nous avait écrit pour se renseigner
+sur la fabrication du gaz hydrogène. Ce n'était pas difficile à
+fabriquer, autant que je pus en juger d'après ce que j'en avais lu
+au British Museum; je prévins cependant le susnommé «Ballonist» de
+prendre toutes sortes de précautions contre un accident possible.
+Qu'aurais-je pu faire de plus? Dix jours plus tard nous reçûmes au
+bureau la visite d'une dame au teint coloré qui tenait par la main
+ce qui selon son explication était son fils, âgé de douze ans. La
+physionomie de ce garçon était inintéressante à un degré
+positivement remarquable. Sa mère le fit avancer et lui enleva son
+chapeau. Je pus alors saisir le pourquoi du geste. Il n'avait pas
+trace de sourcils et rien ne subsistait de ses cheveux, sauf une
+ombre grisâtre, poussiéreuse, faisant ressembler sa tête à un oeuf
+dur dépouillé de sa coquille et saupoudré de poivre noir.
+
+--Il y a huit jours, c'était un beau petit garçon dont les cheveux
+bouclaient naturellement, expliqua la dame (et le ton de sa voix
+allait s'élevant, signe précurseur d'un orage).
+
+--Qu'est-ce qui lui est arrivé? demanda notre directeur.
+
+--Voilà ce qu'il lui est arrivé, proféra la dame. (Elle tira de son
+manchon le numéro contenant mon article sur l'hydrogène, marqué au
+crayon rouge, et le lui jeta au nez. Notre directeur le prit et le
+parcourut.)
+
+--C'était donc lui, «Ballonist»? questionna-t-il.
+
+--C'était lui, «Ballonist», acquiesça la dame, le pauvre innocent,
+et regardez-le maintenant!
+
+--Ils repousseront peut-être, suggéra notre directeur.
+
+--Ils repousseront peut-être, repartit la dame (sa voix continuant à
+s'élever), mais peut-être qu'ils ne repousseront pas. Ce que je
+voudrais savoir, c'est ce que vous comptez faire pour lui.
+
+Notre directeur proposa une lotion capillaire. J'eus peur à ce
+moment qu'elle ne lui sautât au visage; mais elle se résigna à se
+répandre en paroles. Il parut qu'elle ne s'attendait pas à ce qu'on
+proposât une lotion, mais une indemnité. Elle fit aussi quelques
+observations sur le caractère de notre journal en général, son
+utilité, ses prétentions à élever l'esprit du public, et sur la
+science et l'intelligence de ses collaborateurs.
+
+--Je ne vois vraiment pas en quoi nous sommes fautifs, plaida notre
+directeur (c'était un homme aux manières timides); il nous avait
+demandé des renseignements et il les a eus.
+
+--N'essayez pas d'être spirituel, vous, répliqua la dame (il n'avait
+eu nullement l'intention de faire de l'esprit, sûrement pas; il ne
+prenait pas les choses à la légère, ce n'était pas là son défaut),
+ou bien vous recevrez quelque chose que vous n'avez pas demandé.
+Mais qu'est-ce qui me retient, s'écria la dame si subitement que
+nous nous retirâmes en toute hâte comme des poules effarées derrière
+nos chaises respectives, attendez un peu que je rende vos têtes
+pareilles!
+
+Je suppose, qu'elle voulait dire pareilles à celle de son fils. Elle
+ajouta encore quelques réflexions de bien mauvais goût sur le
+physique de notre directeur. Ça n'était certainement pas une femme
+distinguée.
+
+
+Pour moi, j'étais d'avis que, si elle avait intenté le procès dont
+elle nous menaçait, elle n'aurait pas obtenu gain de cause; mais
+notre chef, ayant eu autrefois des déboires avec la justice, avait
+pour principe d'éviter les ennuis. Je l'ai entendu dire:
+
+--Si un homme dans la rue m'accostait pour me demander ma montre, je
+la lui refuserais. S'il me menaçait de la prendre par la force, je
+crois, sans être d'une nature combative, que je ferais de mon mieux
+pour la défendre. S'il affirmait son intention de l'obtenir en
+m'intentant un procès devant un tribunal quelconque, je la sortirais
+de ma poche, la lui donnerais et je m'estimerais heureux d'en être
+quitte à si bon compte.
+
+Il arrangea l'affaire avec la dame au teint fleuri moyennant un
+billet de cinq livres, ce qui devait représenter les bénéfices d'un
+mois du journal; et elle décampa, emmenant son rejeton endommagé.
+Après son départ, le chef vint me parler affectueusement. Il me dit:
+
+--Ne croyez pas que je vous donne tort; ce n'est pas de votre faute,
+c'est la faute du destin. Continuez de vous occuper des conseils
+moraux et de la critique,--en cela vous vous distinguez,--mais
+abstenez-vous de donner d'autres informations utiles. Vous n'êtes
+pas fautif, je le répète. Votre renseignement était assez exact, il
+n'y a rien à lui reprocher; vous n'avez pas la main heureuse, voilà
+tout.
+
+Je regrette de ne pas toujours avoir suivi ce conseil, cela m'aurait
+épargné des ennuis à moi-même et à d'autres. Je n'en vois pas la
+raison, mais c'est un fait, je n'ai qu'à indiquer à quelqu'un le
+meilleur itinéraire entre Londres et Rome, pour qu'il égare ses
+bagages en Suisse, ou bien qu'il fasse presque naufrage sitôt après
+avoir quitté Douvres. Si je renseigne un quidam pour l'achat d'un
+kodak, il a des difficultés avec la police germanique pour avoir
+photographié des forteresses. Je me suis donné une fois beaucoup de
+mal pour expliquer à un homme la façon d'épouser la soeur de sa
+défunte femme à Stockholm. J'avais trouvé pour lui l'heure du départ
+du bateau de Hull et les meilleurs hôtels où s'arrêter en route. Je
+n'avais fait aucune erreur dans les notes que j'avais rédigées à son
+usage, rien ne clochait nulle part; cependant il ne m'a jamais plus
+adressé la parole. Et voilà pourquoi je suis arrivé à refréner ma
+passion de donner des conseils et voilà pourquoi vous ne trouverez
+pas trace de renseignements pratiques dans ce livre si je peux m'en
+abstenir. Vous n'y trouverez pas de descriptions de villes, ou de
+monuments, pas de réminiscences historiques, ni de discours moraux.
+
+J'ai demandé un jour à un étranger distingué ce qu'il pensait de
+Londres. Il me répondit:
+
+--C'est une très grande ville.
+
+--Qu'est-ce qui vous y a frappé le plus?
+
+--Les gens.
+
+--Qu'en pensez-vous, comparé à d'autres villes: Paris, Rome, Berlin?
+
+Il haussa les épaules:
+
+--C'est plus grand, que voulez-vous que je vous dise de plus?
+
+Une fourmilière ressemble beaucoup à une autre fourmilière: avenues,
+larges ou étroites, dans lesquelles les petits êtres se bousculent
+dans une confusion étrange, ceux-ci affairés, importants, ceux-là
+s'arrêtant pour caqueter, ceux-ci ployant sous de lourdes charges,
+ceux-là se chauffant au soleil; greniers remplis de nourriture;
+cellules où ces petits êtres dorment, mangent et aiment, et le coin
+où reposent leurs petits ossements tout blancs. Telle agglomération
+est plus vaste, telle autre plus petite. L'une n'est construite que
+d'hier, tandis que l'autre a été façonnée il y a longtemps,
+longtemps, avant même l'arrivée des hirondelles...
+
+Et on ne trouvera pas non plus dans ce livre des histoires d'amour,
+des contes populaires.
+
+Toute vallée qui abrite un hameau a ses légendes. Je vous en dirai
+le canevas; vous pourrez à votre guise le mettre en vers ou en
+musique:
+
+Il y avait une jeune fille; il arriva un garçon; ils s'aimèrent;
+puis il s'en alla. C'est une romance monotone, qui existe dans
+toutes les langues, car ce jeune homme a dû être un voyageur
+extraordinaire. On se souvient bien de lui dans l'Allemagne
+sentimentale. De même les habitants des montagnes bleues d'Alsace se
+rappellent son arrivée parmi eux; et il a aussi visité les rives
+d'Islande, si je ne me trompe. C'était un vrai Juif Errant; et
+encore maintenant, dit-on, la jeune fille imprudente continue à
+prêter l'oreille au bruit des sabots de son cheval qui se perd dans
+le lointain.
+
+Dans tel pays, aujourd'hui désert, mais qui comptait au temps passé
+beaucoup de maisonnettes remplies d'animation, de nombreuses
+légendes sommeillent; et encore une fois je vous en livre les
+ingrédients en vous abandonnant le soin d'accommoder votre plat.
+Prenez un coeur humain, ou deux coeurs humains assortis, un bouquet
+de passions humaines, il n'en existe pas des masses, une
+demi-douzaine au plus; assaisonnez-les avec un mélange de bien et de
+mal; relevez le tout d'une pointe funèbre, et servez quand et où bon
+vous semblera. «La Cellule du Saint», «l'Abri Hanté», «le Tombeau du
+Donjon», «le Saut de l'Amant»,--nommez-le à votre guise, le ragoût
+est partout le même.
+
+Et enfin, ce livre ne contiendra pas de descriptions de paysages. Ce
+n'est pas paresse. Rien n'est plus facile que de décrire un paysage;
+rien n'est plus ennuyeux et inutile à lire. Du temps où Gibbon
+devait se fier au récit des voyageurs pour décrire l'Hellespont, et
+où les étudiants anglais ne connaissaient les rives du Rhin que par
+les Commentaires de Jules César, il seyait à tout voyageur illustre
+de décrire tant bien que mal ce qu'il avait vu. Le docteur Johnson,
+qui n'avait presque rien visité en dehors des paysages de Fleet
+Street, devait lire avec plaisir et profit la description des marais
+de Yorkshire. Le compte-rendu du Snowdon a dû paraître merveilleux à
+un enfant de Londres n'ayant jamais aperçu un mont plus haut que le
+Hog's Back en Surrey. Mais de nos jours la machine à vapeur et
+l'appareil photographique ont changé tout cela. Celui qui tous les
+ans fait sa partie de tennis au pied du Cervin et sa partie de
+billard sur le sommet du Righi ne vous sait aucun gré d'une
+description minutieuse et soignée des collines de Grampian. Quand on
+a vu une douzaine de peintures à l'huile, une centaine de
+photographies, un millier de reproductions dans des journaux
+illustrés et quelques panoramas du Niagara, une description
+détaillée d'une chute d'eau semblera fastidieuse.
+
+Un de mes amis, un Américain très instruit, qui aime la poésie pour
+elle-même, me dit s'être fait une idée bien plus exacte et plus
+engageante des districts des Lacs d'après quelques photographies
+contenues dans un bouquin à bon marché que d'après la lecture des
+Coleridge, Southey et Wordsworth réunis. Qu'un auteur lui décrivît
+un paysage, mon ami ne lui en savait pas plus de gré que d'une
+relation éloquente de ce qu'il venait de manger à son dîner. Selon
+lui, chaque art a son département propre, et si la
+peinture-en-paroles est un piètre interprète des formes et de la
+lumière, la toile et les couleurs ne valent pas mieux pour traduire
+les jeux de la pensée.
+
+
+Ce sujet me remet en mémoire une chaude après-midi de collège. La
+littérature anglaise se trouvant au programme, le cours commença par
+la lecture d'un certain poème plutôt long, mais ne donnant lieu à
+aucune remarque intéressante. J'avoue à ma honte avoir oublié le nom
+de l'écrivain et le titre de l'oeuvre. La lecture terminée, nous
+fermâmes nos livres et le professeur, un indulgent vieux monsieur
+aux cheveux blancs, nous demanda de lui faire un compte-rendu oral
+et personnel de ce que nous venions de lire.
+
+--Dites-moi, fit le professeur d'un ton encourageant, de quoi
+parle-t-on dans ce livre?
+
+--Monsieur, dit le meilleur élève de la classe (il parlait la tête
+basse et visiblement à contre-coeur), il s'agit d'une vierge.
+
+--Oui, convint le professeur, mais je vous demanderais de me le dire
+avec des termes à vous. Nous ne disons pas «vierge», n'est-ce pas?
+nous disons «jeune fille». Oui, on y parle d'une jeune fille.
+Continuez.
+
+--Une jeune fille, répéta le premier élève (cette substitution avait
+l'air d'augmenter son embarras) qui vivait dans une forêt.
+
+--Quel genre de forêt?
+
+Le premier élève se mit à inspecter son encrier avec soin, puis
+regarda le plafond.
+
+--Allons, insistait le professeur, s'impatientant, vous venez de
+lire pendant dix minutes une description de ce bois. Vous pourrez
+certainement me dire quelque chose à son sujet.
+
+--Les arbres noueux, aux branches entrelacées, reprit le premier
+élève.
+
+--Non! non! interrompit le professeur, je ne vous demande pas de
+réciter le poème. Je veux que vous me disiez, avec des mots de votre
+façon, quel était le genre de forêt où vivait cette jeune fille.
+
+Et comme le professeur tapait du pied, le premier élève lança cette
+phrase avec vigueur:
+
+--Monsieur, c'était une forêt comme les autres forêts.
+
+--Dites-lui quel genre de forêt, dit le professeur, s'adressant au
+deuxième élève.
+
+Le deuxième élève déclara que la forêt était verte.
+
+Cela accrut l'énervement du professeur: il traita le deuxième élève
+d'imbécile, je ne vois du reste pas pourquoi, et passa au troisième,
+qui depuis un moment avait l'air d'être sur des charbons ardents et
+brandissait son bras droit comme un sémaphore détraqué. Il avait du
+mal à se contenir, l'émotion l'empourprait; il fallait que sa
+science fit irruption sur le champ, que le professeur le questionnât
+ou non.
+
+--Une forêt sombre et obscure, s'écria le troisième, visiblement
+soulagé.
+
+--Une forêt sombre et obscure, répéta le professeur, approuvant
+évidemment. Et pour quelle raison était-elle sombre et obscure?
+
+Le troisième se montra encore à la hauteur de la question.
+
+--Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer.
+
+--Le professeur eut la sensation d'avoir découvert le poète de la
+classe.
+
+--Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer, ou plutôt parce que
+les rayons du soleil ne pouvaient pas y pénétrer. Mais pourquoi n'y
+pouvaient-ils pas pénétrer?
+
+--Monsieur, parce que les feuilles étaient trop épaisses.
+
+--Très bien, dit le professeur. La jeune fille vivait dans une forêt
+sombre et obscure, à travers le feuillage de laquelle les rayons du
+soleil n'arrivaient pas à pénétrer. Et maintenant dites-moi ce qui
+poussait dans ce bois. (Il désignait le quatrième.)
+
+--Oui, monsieur, des arbres, monsieur.
+
+--Et quoi encore?
+
+--Des champignons, monsieur. (Ceci fut dit après une pause.)
+
+Le professeur, n'étant pas tout à fait sûr des champignons, eut
+recours au texte et trouva que le garçon avait raison; les
+champignons avaient été mentionnés.
+
+--Et quoi encore? Que trouvez-vous aux pieds des arbres dans une
+forêt?
+
+--De la terre, monsieur.
+
+--Non, non, que pousse-t-il dans une forêt à part les arbres?
+
+--Oh, des buissons, monsieur.
+
+--Des buissons, très bien. Maintenant nous sommes dans la bonne
+voie. Il y avait dans cette forêt des arbres et des buissons. Et
+quoi encore?
+
+Il s'adressait à un petit garçon assis à l'autre bout du rang. Ayant
+jugé la forêt trop éloignée de lui personnellement pour qu'elle pût
+lui causer de l'embarras, cet élève occupait ses loisirs à jouer au
+jeu de croix et zéros avec lui-même. Ennuyé, ahuri, mais sentant
+l'obligation d'ajouter quelque chose à cet inventaire, il hasarda:
+
+--Des ronces.
+
+C'était une erreur, le poète n'avait pas parlé de ronces.
+
+--Klobstock naturellement pense à quelque chose qui peut se manger,
+commenta le professeur, qui se flattait d'avoir la repartie vive.
+(Cela fit éclater contre Klobstock des rires, qui plurent au
+professeur.)
+
+--A vous, continua-t-il, faisant signe à un garçon assis au milieu.
+Qu'y avait-il encore dans cette forêt, à part les arbres et les
+buissons?
+
+--Il y avait un torrent, monsieur.
+
+--Très bien, et que faisait le torrent?
+
+--Il murmurait, monsieur.
+
+--Non pas. Les ruisseaux murmurent, les torrents...?
+
+--Mugissent, monsieur.
+
+--Il mugissait. Et qu'est-ce qui le faisait mugir?
+
+C'était une question embarrassante. Un des garçons--j'admets que ce
+n'était pas le plus intelligent--suggéra la jeune fille. Le
+professeur changea la forme de la question pour nous venir en aide.
+
+--Quand mugissait-il?
+
+Notre troisième meilleur élève, venant de nouveau à notre secours,
+expliqua qu'il mugissait quand il tombait sur les rochers. Je
+suppose que plusieurs parmi nous eurent l'idée vague, que ce devait
+être un torrent pusillanime, puisqu'il faisait tant de bruit pour si
+peu de chose; un torrent plus courageux, estimions-nous, se serait
+relevé et aurait poursuivi son chemin, sans dire un mot de plus. Un
+torrent qui beuglait chaque fois qu'il tombait sur un rocher, nous
+le considérions comme un torrent bien faiblard; mais le professeur,
+lui, ne semblait pas en être choqué.
+
+--Et qui habitait cette forêt, outre la jeune fille?
+
+--Des oiseaux, monsieur.
+
+--Oui, il y avait des oiseaux dans cette forêt. Et puis quoi encore?
+
+Les oiseaux avaient dû épuiser nos facultés.
+
+--Allons, dit le professeur, quels sont ces animaux à queue qui
+grimpent si lestement le long des arbres?
+
+Nous restâmes cois un moment, puis l'un de nous suggéra des chats.
+
+Erreur, le poète n'avait pas parlé de chats; des écureuils, voilà à
+quoi le professeur voulait en venir.
+
+Je ne me souviens pas d'autres détails au sujet de cette forêt. Je
+me rappelle seulement qu'on mentionnait aussi le ciel. En levant les
+yeux, vous pouviez apercevoir le ciel là où il y avait des
+éclaircies entre les arbres; souvent ce ciel était voilé par des
+nuages et quelquefois, si mes souvenirs ne me trompent pas, la jeune
+fille était mouillée par une averse.
+
+Je me suis arrêté à cet exemple, parce qu'il me semble être le type
+des descriptions de paysages en littérature. Je ne comprenais pas à
+ce moment-là et je ne saisis encore pas aujourd'hui pourquoi le
+résumé du premier élève n'aurait pas été suffisant. Malgré tout le
+respect dû au poète quel qu'il ait été, on ne peut nier que cette
+forêt n'a été et n'aurait pu être autre chose qu'une forêt comme
+toutes les autres.
+
+Je pourrais vous décrire la Forêt Noire très longuement. Je pourrais
+traduire Hebel, le poète de la Forêt Noire. Je pourrais écrire des
+pages sur ses gorges rocheuses et ses vallées riantes, ses pentes
+couvertes de sapins, ses cimes couronnées de roches, ses ruisseaux
+écumants (là où le Germain ordonné ne les a pas condamnée à couler
+respectablement dans des canalisations en bois ou dans des rigoles),
+sur ses villages blancs, ses hameaux isolés.
+
+Mais un soupçon me poursuit: vous sauteriez tout ce passage. Et si
+vous étiez assez consciencieux ou assez faible pour le lire, je
+n'arriverais encore qu'à vous donner de ce pays, une idée
+qu'expriment beaucoup plus simplement ces paroles d'un guide sans
+prétention:
+
+«Une contrée montagneuse et pittoresque, limitée au sud et à l'ouest
+par la vallée du Rhin, vers laquelle ses éperons s'abaissent
+rapidement. Son sol, au point de vue géologique, est formé pour la
+plus grande partie de grès jaspé et de granit; ses hauteurs moyennes
+sont couvertes de vastes forêts de sapins. Elle est arrosée de
+nombreux cours d'eau et ses vallées très peuplées sont fertiles et
+bien cultivées. Les auberges y sont bonnes, mais on ne devrait user
+qu'avec discrétion des vins du pays.»
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+_Pourquoi nous allâmes à Hanovre. Quelque chose qu'on fait mieux sur
+le continent. L'art de se servir élégamment des langues étrangères,
+d'après les méthodes scolaires anglaises. Une histoire vraie,
+racontée ici pour la première fois. La farce française, pour
+l'amusement de la jeunesse britannique. Les instincts paternels de
+Harris. Le cantonnier considéré comme un artiste. Patriotisme de
+George. Ce que Harris aurait dû faire. Ce qu'il fit. Nous sauvons la
+vie de Harris. Une ville sans sommeil. Le cheval de fiacre
+critique._
+
+
+Nous arrivâmes à Hambourg le vendredi après une traversée calme et
+sans événements; et nous voyageâmes de Hambourg à Berlin en passant
+par Hanovre. Ce qui n'est pas la route la plus directe. Je peux
+seulement me justifier à la manière du nègre que le juge
+questionnait sur sa présence dans le poulailler du pasteur.
+
+--Oui, monsieur, le garde-champêtre dit la vérité, j'y ai été,
+monsieur.
+
+--Ah! vous en convenez donc? Et qu'aviez-vous à faire, avec un sac,
+dans le poulailler du pasteur Abraham à minuit, s'il vous plaît?
+
+--J'étais en train de vous le dire, monsieur, oui, monsieur. J'étais
+allé porter un sac de melons à massa Jordan. Oui, monsieur, et massa
+Jordan a été très aimable et m'a prié d'entrer chez lui.
+
+--Et alors?
+
+--Oui, monsieur, un homme bien aimable que massa Jordan. Et nous
+sommes restés là à causer, à causer.
+
+--C'est fort probable. Ce que nous voulons savoir, c'est ce que vous
+aviez à faire dans le poulailler du curé.
+
+--Monsieur, j'allais y arriver. Il était très tard quand j'ai quitté
+massa Jordan, et alors je me suis dit: «S'agit de prendre tes jambes
+à ton cou, Ulysse», me suis-je dit, «pour ne pas avoir des
+embêtements avec la vieille. C'est une femme très bavarde, monsieur,
+oui, très.»
+
+--Laissez-la de côté; il y a d'autres personnes très bavardes dans
+cette ville. La maison du pasteur Abraham est à une demi-lieue de la
+route qui mène de massa Jordan chez vous. Comment y êtes-vous
+arrivé?
+
+--C'est ce que je m'en vais vous expliquer, monsieur.
+
+--Cela me fera plaisir; de quelle manière allez-vous vous y prendre?
+
+--Eh bien, monsieur, je pense que j'ai dû m'écarter de ma route.
+
+J'admets que nous nous soyons un peu écartés de la nôtre.
+
+Au premier abord, pour une raison ou pour une autre, Hanovre semble
+peu intéressante, mais elle gagne à être connue. Elle se compose de
+deux villes: l'une, aux belles rues larges et modernes et aux
+jardins tracés avec goût, s'adosse à une ville du XVIe siècle. Dans
+celle-ci, de vieilles maisons en bois surplombent d'étroites
+ruelles; par des voûtes basses on aperçoit des cours à galeries.
+Jadis ces cours retentirent du sabot des chevaux caracolants, et je
+me représente un encombrement de lourds carrosses attelés à six qui
+attendaient leur riche propriétaire et sa placide et majestueuse
+épouse. Aujourd'hui des enfants et des poules trottinent là à leur
+guise, et du haut des galeries sculptées, de pauvres hardes pendent.
+
+Une atmosphère étonnamment anglaise plane sur Hanovre, spécialement
+le dimanche, lorsque ses magasins fermés et ses sonneries de cloches
+évoquent un Londres plus ensoleillé. Je n'avais pas seul été frappé
+de cette atmosphère de dimanche anglais, sinon j'aurais pu mettre
+cette impression sur le compte de mon imagination. George aussi
+l'avait ressentie. Harris et moi, nos cigares à la bouche, revenant
+d'une courte promenade ce dimanche après déjeuner, le trouvâmes
+doucement endormi dans le meilleur fauteuil du fumoir.
+
+--Après tout, dit Harris, quiconque a du sang anglais dans les
+veines conserve une impression durable de son dimanche britannique.
+Je regretterais de le voir disparaître complètement, quoi qu'en
+pense la nouvelle génération.
+
+Et, prenant chacun possession d'un bout du long canapé, nous tînmes
+compagnie à George.
+
+On dit qu'on peut apprendre au Hanovre l'allemand le plus pur; soit,
+mais une fois sorti du Hanovre, qui n'est qu'une petite province,
+personne ne comprend cet allemand parfait. Dilemme: parler un bon
+allemand et rester au Hanovre, ou parler un mauvais allemand et
+voyager. L'Allemagne, divisée pendant tant de siècles en une
+douzaine de principautés, a le malheur de posséder un grand choix de
+dialectes. Les Allemands de Posen qui désirent converser avec les
+habitants du Wurtemberg sont souvent obligés d'avoir recours au
+français ou à l'anglais. Et les jeunes filles qui ont reçu une
+éducation coûteuse en Westphalie étonnent et désolent leurs parents
+en se montrant incapables de comprendre une parole dite dans le
+Mecklembourg. Il est vrai qu'un étranger qui parle anglais se
+trouvera non moins déconcerté dans la campagne du Yorkshire ou dans
+les parages de Whitechapel; mais le cas n'est pas le même: vous
+constaterez en traversant l'Allemagne que les dialectes provinciaux
+ne sont pas uniquement parlés par les gens sans éducation ou par les
+campagnards. En fait, chaque province possède son idiome, dont elle
+est fière et auquel elle tient. Un Bavarois instruit admettra sans
+peine qu'au point de vue académique le dialecte allemand du nord est
+plus correct; il continuera néanmoins à parler celui du sud et
+l'enseignera à ses enfants.
+
+Je suis porté à croire que l'Allemagne arrivera au courant des
+siècles à résoudre cette difficulté en parlant anglais. Paysans
+exceptés, tous les petits garçons, toutes les petites filles parlent
+anglais. L'anglais sans doute deviendrait en peu d'années la langue
+mondiale, si la prononciation en était moins arbitraire. Les
+étrangers s'accordent à dire que, grammaticalement, c'est la langue
+la plus facile. Un Allemand, la comparant à sa propre langue, où
+chaque mot de chaque phrase dépend d'au moins quatre règles, nous
+dira que l'anglais n'a pas de grammaire. Certes, pas mal d'Anglais
+paraissent être arrivés à la même conclusion; mais ils ont tort. Il
+existe, en effet, une grammaire, anglaise; un de ces jours nos
+écoles vont se rendre à cette évidence et on l'enseignera à nos
+enfants; elle arrivera, qui sait? à pénétrer même dans nos milieux
+littéraires et journalistiques. Mais pour le moment nous paraissons
+être de l'avis de l'étranger, qui la considère comme une quantité
+négligeable. La prononciation anglaise est la pierre d'achoppement
+de notre langue. On dirait que l'orthographe anglaise a surtout pour
+but de travestir la prononciation. Il semble que ce soit à dessein
+d'abattre la suffisance de l'étranger qui, sans cela, l'apprendrait
+en un an.
+
+Car ils ont en Allemagne, pour enseigner les langues, une méthode
+qui n'est pas notre méthode; le jeune Allemand ou la jeune Allemande
+sortant du lycée ou de l'école supérieure à quinze ans, «cela»
+(comme on peut dire en allemand pour les deux sexes) peut comprendre
+et parler la langue que «cela» a apprise. Nous avons en Angleterre
+une méthode pour obtenir le moins de résultat possible avec un
+maximum de temps et d'argent. Un jeune Anglais, ayant fait des
+études en Angleterre dans une bonne école moyenne, parvient, avec
+lenteur et difficulté, à parler à un Français de tantes et de
+jardiniers, conversation que celui qui ne possède ni les unes ni les
+autres risque de trouver insipide. Peut-être, s'il est une exception
+brillante, sera-t-il capable de dire l'heure ou de risquer
+timidement quelques observations au sujet du temps. Il pourra sans
+doute réciter de mémoire un assez grand nombre de verbes
+irréguliers; mais le fait est qu'il existe peu d'étrangers avides
+d'écouter leurs propres verbes irréguliers conjugués par de jeunes
+Anglais. Il pourrait également rappeler un choix d'idiotismes
+grotesques de la langue française, qu'aucun Français actuel n'aurait
+jamais entendus et ne comprendrait, même en les entendant. Ceci
+s'explique par le fait qu'il a appris le français neuf fois sur dix
+dans l' «Ahn, cours élémentaire.» L'histoire de ce volume célèbre
+est curieuse et instructive. Il avait été rédigé par un Français
+spirituel qui avait habité l'Angleterre pendant quelques années et
+qui avait eu l'intention d'écrire un livre humoristique, une satire
+sur les ressources de conversation de la société britannique. Le
+sujet, à ce point de vue, était remarquablement traité. Il le
+proposa à une maison d'édition de Londres. Le directeur était un
+homme malin. Il parcourut le volume. Puis il envoya chercher
+l'auteur.
+
+--Votre livre, lui dit-il, est pétillant d'esprit. Il m'a fait rire
+aux larmes.
+
+--Je suis enchanté de l'apprendre, répondit le Français, flatté.
+J'ai essayé d'être véridique sans devenir inutilement agressif.
+
+--Il est très amusant, poursuivit le directeur, et cependant j'ai le
+sentiment que ce sera un demi-succès si nous le publions comme une
+plaisanterie.
+
+La figure de l'auteur s'allongea.
+
+--Son humour, continua le directeur, serait jugé extravagant et
+forcé. Les intellectuels et les penseurs en seraient amusés, mais au
+point de vue commercial, cette partie du public est négligeable. Or,
+j'ai une idée. (D'un rapide coup d'oeil circulaire, il s'assura
+qu'ils étaient seuls, puis, se penchant vers l'auteur, et sa voix ne
+fut plus qu'un souffle:) J'ai l'intention de le publier comme
+ouvrage sérieux, à l'usage des écoles!
+
+L'auteur le regarda, effaré.
+
+--Je connais l'instituteur anglais, insista le directeur, ce livre
+aura son approbation. Il conviendra exactement à sa méthode. Notre
+instituteur ne saurait rien trouver de plus stupide, rien de moins
+opportun. Il s'en léchera les babines, comme une jeune chien qui
+lèche du cirage.
+
+L'auteur acquiesça, sacrifiant l'art à l'intérêt. Ils changèrent le
+titre et ajoutèrent un vocabulaire, laissant, à part cela, le livre
+tel quel.
+
+Le résultat en est connu de tous les élèves. «Ahn» est devenu le
+fondement de l'éducation philologique anglaise. S'il n'a pas
+conservé sa prépondérance, c'est qu'on a inventé depuis quelque
+chose d'encore moins adapté au but.
+
+Au cas où l'écolier britannique tirerait de l'enseignement d'Ahn
+quelque faible connaissance du français, la méthode pédagogique
+anglaise réussirait à annuler ce résultat, grâce à ce qu'on appelle
+dans les prospectus «un professeur indigène». Ce Français de
+naissance, entre parenthèses généralement un Belge, est sans aucun
+doute un personnage fort respectable, et certainement comprend et
+parle assez couramment sa propre langue. Mais là s'arrêtent ses
+facultés. C'est invariablement un monsieur remarquable par son
+incapacité à enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit. Il
+semble, en effet, avoir été choisi plutôt pour amuser la jeunesse
+que pour l'instruire. C'est toujours un être comique. Nul Français
+d'apparence distinguée ne serait accepté dans aucune école anglaise.
+Il est d'autant plus estimé par ses chefs que la nature l'a gratifié
+de quelques particularités susceptibles de provoquer l'hilarité. La
+classe le considère naturellement comme un pantin. Les trois ou
+quatre heures hebdomadaires affectées à cette farce surannée sont
+attendues par les élèves comme un intermède amusant dans une
+existence monotone. Et quand, par la suite, les parents pleins
+d'orgueil emmènent leur fils et héritier à Dieppe pour découvrir que
+le jeune homme n'en sait pas assez pour héler un fiacre, ils ne
+blâment pas la méthode, mais sa victime innocente. Je borne ma
+critique au français, car c'est la seule langue que nous essayions
+d'enseigner à notre jeunesse. Un jeune Anglais qui saurait parler
+l'allemand serait considéré comme peu patriote. Je n'ai jamais pu
+comprendre pourquoi nous perdions notre temps à enseigner le
+français même d'après cette méthode. Il est respectable d'ignorer
+totalement une langue. Mais à part les journalistes humoristes et
+les dames romancières pour qui la nécessité en est évidente, cette
+connaissance superficielle du français, de laquelle nous sommes si
+fiers, ne sert qu'à nous rendre ridicules.
+
+La méthode dans les écoles allemandes est tout autre. On consacre
+une heure par jour à la même langue avec l'intention de ne pas
+laisser aux élèves le temps d'oublier entre deux leçons ce qu'ils
+viennent d'apprendre. On ne leur procure pas des étrangers comiques
+pour les divertir. La langue choisie est enseignée par un professeur
+allemand, qui la connaît à fond, aussi complètement qu'il connaît la
+sienne. Ce système ne permettra peut-être pas au jouvenceau
+germanique de s'approprier cet accent parfait, grâce auquel le
+touriste britannique a acquis une renommée si méritée dans les pays
+étrangers, mais il présente d'autres avantages. Les élèves ne
+surnomment pas leur professeur «la Grenouille» ou bien «le Boudin»,
+ni n'amassent en vue de cette leçon de français ou d'anglais des
+provisions de plaisanteries d'un goût calamiteux. Ils se contentent
+d'y assister et essaient de s'assimiler cette langue étrangère dans
+leur propre intérêt et au prix du moindre effort pour eux et le
+professeur. Sortant de l'école, ils seront à même de ne pas parler
+seulement de canifs, de tantes ou de jardiniers, mais de discuter
+politique européenne, histoire, Shakespeare ou tours d'acrobates,
+selon les hasards de la conversation.
+
+Observant le peuple allemand au point de vue anglo-saxon, j'aurai
+peut-être dans ce livre l'occasion de le critiquer, mais il y a chez
+eux pas mal de choses que nous ferions bien d'imiter et, en matière
+d'éducation, ils peuvent nous rendre quatre-vingt-dix-neuf points
+sur cent et gagner haut la main.
+
+Hanovre est entouré au sud et à l'ouest par la belle forêt
+d'Eilenriede, théâtre d'un événement tragique où Harris eut un rôle
+prépondérant.
+
+Cette forêt est un lieu très fréquenté par les Hanovriens dans les
+jours de soleil et ses routes ombragées sont alors remplies d'une
+foule heureuse et insouciante. Nous traversâmes la forêt sur nos
+machines le lundi après-midi, entourés de beaucoup d'autres
+cyclistes, parmi lesquels une demoiselle jeune et belle, sur une
+machine neuve. Elle était selon toute apparence novice dans l'art de
+monter à bicyclette. On avait d'instinct la sensation qu'elle allait
+avoir besoin d'assistance à un moment donné, et Harris, selon sa
+nature chevaleresque, proposa de rester à proximité. Harris, ainsi
+qu'il a l'habitude de nous l'expliquer à George et à moi, a lui-même
+des filles ou plus exactement il a une fille qui, le temps aidant,
+cessera sans doute de faire des culbutes dans le jardin devant la
+maison et deviendra une jeune fille comme il faut. C'est ce qui
+donne à Harris le droit de s'intéresser à toutes les belles
+demoiselles qui n'ont pas dépassé trente-cinq ans; elles lui
+rappellent, dit-il, son home.
+
+Après avoir parcouru deux lieues, nous aperçûmes non loin de nous, à
+un endroit où cinq chemins se rencontrent, un homme qui arrosait les
+routes, un tuyau à la main. Ce tuyau, supporté à chaque articulation
+par une paire de toutes petites roulettes, serpentait derrière lui,
+en suivant ses mouvements, ver gigantesque qui de sa gueule ouverte
+projetait un fort jet d'eau d'un gallon environ à la seconde. Tantôt
+il s'élevait vers le ciel, ce jet, et tantôt inondait la terre, au
+gré de l'homme qui des deux mains serrait solidement la partie
+antérieure du monstre.
+
+--Voilà une méthode bien préférable à la nôtre, observa Harris,
+plein d'enthousiasme. (Harris a la manie de critiquer sévèrement
+tout ce qui se fait en Angleterre.) Combien elle est plus simple,
+plus rapide et plus économique! Vous voyez, elle permet à un seul
+homme d'arroser en cinq minutes une étendue de route que nous, avec
+nos camions d'arrosage lourds et encombrants, n'arriverions pas à
+couvrir en une demi-heure.
+
+George, qui était en tandem derrière moi, dit:
+
+--Oui, et c'est également un moyen, pour un cantonnier un peu
+insouciant, d'arroser beaucoup de personnes en beaucoup moins de
+temps qu'il ne leur en faudrait pour se garer.
+
+George, à l'opposé de Harris, est anglais jusqu'au plus profond de
+son coeur. Je me rappelle avoir vu George chauvinement indigné
+contre Harris qui vantait les avantages de la guillotine et désirait
+la voir introduire en Angleterre.
+
+--C'est tellement plus propre, disait-il.
+
+--Je m'en moque, répondait George, je suis un Anglais; la pendaison
+suffit à mon bonheur.
+
+--Notre voiture d'arrosage a peut-être des désavantages, continua
+George, mais elle ne peut tout au plus que vous humecter un peu les
+jambes, désagrément facile à éviter, tandis qu'avec cette machine un
+homme peut vous suivre au tournant d'une rue et aux étages
+supérieurs.
+
+--Je regarde les arroseurs de rue et ils me fascinent, dit Harris.
+Ils sont si adroits! J'en ai vu un à Strasbourg qui, placé au coin
+d'un grand carrefour très animé, arrosait chaque pouce de terrain
+sans seulement mouiller le ruban d'un tablier. Leur appréciation des
+distances est mathématique. Ils enverront leur eau mourir au bout de
+vos pieds, puis, par dessus vos têtes, la feront tomber à la limite
+de vos talons. Ils savent.
+
+--Ralentis une minute, dit George.
+
+--Pourquoi?
+
+--J'ai l'intention, me répondit-il, de descendre et d'observer de
+derrière un arbre la suite de cette représentation. Il y a peut-être
+dans ce métier quelques sujets très perfectionnés, selon l'avis de
+Harris, mais cet artiste-là ne me paraît pas tout à fait à la
+hauteur. Il vient de saucer un chien, et en ce moment il est en
+train d'arroser un poteau indicateur. Je m'en vais attendre qu'il
+ait fini.
+
+--Voyons, il ne vous mouillera pas, dit Harris.
+
+--C'est justement de quoi je voudrais m'assurer d'abord, répondit
+George.
+
+Ce disant, il sauta à terre et, prenant position derrière un orme
+magnifique, il tira sa pipe et commença à la bourrer.
+
+Je n'avais aucune envie d'actionner le tandem à moi seul; je sautai
+donc également à terre et le rejoignis. Harris nous cria que nous
+étions une honte pour le pays qui nous avait vus naître et
+poursuivit sa route.
+
+Une seconde plus tard, j'entendis le cri de détresse d'une femme. En
+jetant un coup d'oeil de derrière le tronc de l'orme, je me rendis
+compte qu'il provenait de cette jeune dame, élégante, mentionnée
+plus haut, et qu'intéressés par les manoeuvres du cantonnier nous
+avions oubliée. Elle montait sa machine avec constance et sans
+regarder ni à droite ni à gauche, poussant en ligne directe à
+travers un torrent provenant du tuyau. Elle semblait paralysée au
+point de ne pouvoir ni descendre de sa bicyclette, ni changer la
+direction. Elle était de plus en plus trempée, car l'homme au tuyau,
+qui devait être aveugle ou ivre, continuait à l'arroser avec une
+parfaite indifférence. Une douzaine de voix se mirent à
+l'invectiver, ce qui le laissa impassible.
+
+Les sentiments paternels de Harris, profondément remués, lui
+dictèrent alors une conduite raisonnable et appropriée aux
+circonstances. S'il avait continué à montrer le même sang-froid, il
+eût été le héros du jour, au lieu d'avoir à se sauver, ainsi qu'il
+fit, sous les huées. Sans un moment d'hésitation il se dirigea sur
+l'homme, sauta à terre et, saisissant la lance par l'embouchure, il
+essaya de la lui arracher.
+
+Ce qu'il aurait dû faire et ce que tout homme réfléchi eût fait,
+c'eût été de fermer le robinet dès qu'il eut pris l'appareil en
+main. C'est alors qu'il aurait pu disposer du cantonnier comme d'un
+football, ou bien comme d'une balle de tennis, à sa guise; et il
+aurait eu l'approbation des vingt ou trente personnes accourues pour
+voir la scène. Il avait été guidé par le désir, comme il nous
+l'expliqua plus tard, de saisir le tuyau et de diriger un jet
+vengeur sur l'imbécile en personne. L'arroseur avait apparemment la
+même idée, savoir, de retenir le tuyau et de s'en servir comme d'une
+arme pour inonder Harris. Ils arrivèrent naturellement à eux deux à
+ce seul résultat de saucer tout, hommes et choses, à cinquante yards
+à la ronde, à l'exception d'eux-mêmes. Un furieux, trop trempé déjà
+pour se soucier de ce qui adviendrait encore, bondit dans l'arène et
+prit une part active au combat. A eux trois, ils eurent tôt fait de
+vider les alentours à l'aide de ce tuyau. Ils le dirigèrent vers le
+ciel et l'eau retomba sur les assistants en un déluge équatorial.
+Ils l'abaissèrent vers la terre et envoyèrent l'onde en torrents
+bondissants qui, soulevant les gens, leur faisaient perdre pied ou,
+les prenant à la taille, les faisaient tourbillonner. Aucun d'eux ne
+voulait lâcher prise, aucun d'eux ne pensait à couper le jet. Vous
+auriez pu croire qu'ils luttaient contre quelque force préhistorique
+et naturelle. En moins de quarante-cinq secondes, d'après George,
+qui chronométrait, ils avaient balayé ce rond-point, où il n'y avait
+plus trace d'être vivant à l'exception d'un chien qui, ruisselant
+comme une ondine, roulé de ci et de là par la violence de l'eau,
+arrivait à se remettre vaillamment de temps en temps sur ses pieds,
+aboyant par défi contre ce qu'il considérait sans doute comme les
+forces déchaînées d'un enfer à rebours.
+
+Hommes et femmes avaient abandonné leurs machines sur le terrain et
+s'étaient sauvés dans la forêt. Derrière chaque arbre un peu
+important apparaissaient des têtes mouillées et furibondes. Enfin un
+nomme de bon sens fit son entrée sur la scène. Bravant les
+événements, il se faufila jusqu'à la prise d'eau, saisit la clef de
+fer et la tourna. Alors de derrière quarante arbres sortirent des
+êtres humains plus ou moins trempés: et chacun avait à placer son
+mot.
+
+Je commençai par me demander lequel des deux, ou du brancard, ou du
+panier à linge, serait plus utile au transport de la dépouille
+mortelle de Harris à l'hôtel. J'estime que c'est grâce à la
+promptitude que montra George en cette occurrence, que la vie de
+Harris fut épargnée. Ayant pu se maintenir sec et, pour cette
+raison, plus alerte, il put devancer la foule. Harris tenait à
+donner des explications, mais George coupa court.
+
+--Enjambez-moi cela, dit-il, en lui passant sa bicyclette, et filez.
+Ils ne savent pas que nous sommes ensemble et, vous pouvez vous fier
+aveuglément à nous, nous ne divulguerons pas ce secret. Nous allons
+vous suivre de façon nonchalante et nous les empêcherons d'avancer.
+Allez en zigzaguant de crainte des balles.
+
+Désirant conserver à la relation de cette scène son caractère
+strictement véridique, j'en ai lu la description à Harris, afin
+qu'elle ne contînt rien autre que la vérité pure. Harris la trouva
+amplifiée, mais voulut bien admettre qu'une ou deux personnes
+avaient été «légèrement aspergées». Je lui proposai de diriger sur
+lui un tuyau d'arrosage à la distance de vingt mètres pour voir s'il
+continuerait à se considérer comme «légèrement aspergé»; mais il se
+déroba à l'expérience. Il prétendit de même qu'il y avait eu au plus
+une demi-douzaine de victimes en cette algarade et que le nombre de
+quarante est une exagération ridicule. Je lui proposai de retourner
+à Hanovre en sa compagnie et de faire une enquête sérieuse sur cette
+affaire; mais cette offre fut également déclinée. C'est pourquoi je
+maintiens l'intégrité de mon rapport sur ces événements dont
+aujourd'hui encore un certain nombre de Hanovriens se souviennent
+avec amertume.
+
+Nous quittâmes Hanovre le même soir et arrivâmes à Berlin à temps
+pour dîner et faire ensuite une petite promenade. Berlin est une
+ville décevante. Le centre est une cohue, les faubourgs sont presque
+un désert; _Unter den Linden_, la seule avenue réputée, beaucoup
+trop large pour sa longueur, est singulièrement peu imposante,
+malgré le vain désir qu'on y sent de combiner Oxford Street avec les
+Champs-Elysées; ses théâtres sont coquets et charmants, on y attache
+plus d'importance au jeu des acteurs qu'à la mise en scène ou aux
+costumes; on ne maintient pas une oeuvre au répertoire pendant des
+mois, et les pièces à succès y sont jouées et reprises, en
+alternant, ce qui permet d'aller au même théâtre une semaine, chaque
+soir avec un nouveau spectacle; son Opéra n'est pas digne de la
+capitale, ses music-halls sont mal agencés et beaucoup trop vastes
+pour être beaux, je ne parle pas de l'atmosphère de vulgarité qui y
+règne. L'heure de l'affluence dans les cafés et les restaurants est
+de minuit à trois heures du matin; cependant la plupart des
+personnes qui y fréquentent se lèvent à sept heures: le Berlinois
+a-t-il résolu le grand problème de la vie moderne, vivre sans
+dormir, ou comme Carlyle se réserve-t-il pour l'éternité?
+
+
+Personnellement je ne connais pas d'autres villes où l'on se couche
+aussi tard, excepté Petersbourg. Seulement notre Petersbourgeois ne
+se lève pas d'aussi bonne heure. Les music-halls à Petersbourg, où
+il est de mode de n'aller qu'après le théâtre, ne commencent pas
+avant minuit, car on doit compter une demi-heure pour s'y rendre
+avec un traîneau rapide. Pour traverser la Néva à quatre heures du
+matin, il faut littéralement se frayer un passage. Les voyageurs
+choisissent de préférence les trains qui partent à cinq heures du
+matin. Ces trains épargnent au Russe l'ennui de se lever de bonne
+heure. Il souhaite une «bonne nuit» à ses amis et s'en va à la gare
+après un souper confortable, sans mettre sa maison en révolution.
+
+Berlin possède son Versailles, c'est Potsdam, une très jolie petite
+ville située entre des lacs et des forêts. Là, dans les allées
+ombragées de ce parc calme et vaste de Sans-Souci, on évoque
+aisément Frédéric, décharné et barbouillé de tabac selon son
+habitude, se promenant avec Voltaire à la voix aiguë.
+
+Cédant à mon avis, George et Harris consentirent à ne pas s'arrêter
+longtemps à Berlin, mais à hâter notre départ pour Dresde. Berlin
+n'offre pas de curiosités qu'on ne puisse voir en mieux ailleurs et
+nous décidâmes de nous contenter d'une promenade à travers la ville.
+Le portier de l'hôtel nous fit faire la connaissance d'un cocher de
+fiacre qui, nous affirma-t-il, allait nous montrer tout ce qui en
+vaudrait la peine dans le moins de temps possible. Il vint nous
+prendre à neuf heures du matin. C'était vraiment le guide rêvé. Il
+paraissait d'une intelligence vive et bien informée; son allemand
+était compréhensible et quelques bribes d'anglais servaient à
+combler les lacunes. Aucune objection contre cet homme, mais son
+cheval était bien l'animal le moins sympathique derrière lequel je
+me sois jamais trouvé assis.
+
+Il nous prit en grippe dès qu'il nous aperçut. Je fus le premier à
+sortir de l'hôtel. Il tourna la tête vers moi et me toisa de haut en
+bas, de son oeil froid et vitreux; puis il se tourna vers un autre
+cheval, un ami, qui se trouvait en face de lui. Je sais ce qu'il lui
+dit. Il avait une physionomie expressive et ne fit aucun effort pour
+déguiser sa pensée. Il dit:
+
+--Drôles de corps que l'on rencontre en été, hein?
+
+George me suivit de près et s'arrêta derrière moi. De nouveau le
+cheval tourna la tête vers nous et regarda. Jamais je n'avais vu un
+cheval capable de se contorsionner comme celui-là. J'ai bien vu une
+girafe faire avec son cou des mouvements, qui forçaient l'attention.
+Mais ce cheval éveillait plutôt l'idée d'une apparition de cauchemar
+après une journée poussiéreuse passée à Ascot et suivie d'un bon
+dîner avec six vieux camarades. Si j'avais vu ses yeux me fixer à
+travers ses membres postérieurs, je crois que je ne m'en serais pas
+étonné outre mesure.
+
+L'apparition de George parut l'amuser encore beaucoup plus que la
+mienne. Il se tourna vers son ami:
+
+--Extraordinaire, n'est-ce pas? remarqua-t-il; il doit exister un
+endroit, quelque part sur la terre, où on les élève.
+
+Puis il se mit à chasser avec sa langue les mouches qui couvraient
+son épaule gauche. Je commençais à me demander si, ayant perdu sa
+mère tout enfant, il n'avait pas été recueilli par un chat.
+
+George et moi grimpâmes dans la voiture et attendîmes Harris. Il
+arriva un moment après. J'étais enclin à penser que son aspect était
+plutôt soigné. Il portait un costume en flanelle blanche à culotte
+courte, qu'il s'était spécialement fait tailler pour monter à
+bicyclette en été; son chapeau peut-être sortait un peu de
+l'ordinaire, mais l'abritait d'une manière vraiment efficace contre
+le soleil.
+
+Le cheval le toisa d'un seul regard, dit: «_Gott im Himmel!_» aussi
+clairement que jamais cheval ait parlé et se mit à trotter d'une
+allure rapide le long de la Friedrichstrasse, abandonnant Harris et
+le cocher sur le trottoir. Son patron lui ordonna de s'arrêter, mais
+il ne s'en préoccupa pas. Ils coururent après nous et purent nous
+arrêter au coin de la Dorotheenstrasse. Je ne pus saisir ce que
+l'homme dit au cheval, il parla vite et avec excitation; mais je
+comprenais quelques bribes de phrases telles que:
+
+--Je suis bien forcé de gagner ma vie, hein? Qui t'a demandé ton
+avis? Ah, tu t'en moques pas mal, tant que tu as à boire!
+
+Le cheval coupa court en prenant la Dorotheenstrasse de son propre
+chef. Je pense qu'il lui répondit:
+
+--En route alors, et n'en parlons plus! Tâchons d'en finir avec
+cette plaisanterie et prenons autant que possible les rues les moins
+fréquentées.
+
+En face du Brandenburger Thor notre cocher attacha les guides autour
+du fouet, descendit de son siège et vint vers nous pour nous donner
+des explications. Il nous montra le Thiergarten, puis nous détailla
+le Reichstags Haus. Il nous précisa sa longueur exacte, sa hauteur
+et sa largeur selon la manière des guides. Il appela ensuite notre
+attention sur le Thor. Il le dit construit en grès, imitant les
+«Properleer» d'Athènes.
+
+A ce moment-là, le cheval, qui avait occupé ses loisirs à se lécher
+les jambes, tourna la tête. Il ne proféra pas une parole, il ne fit
+que regarder.
+
+L'homme reprit, nerveusement. Cette fois-ci il dit que c'était en
+imitation des «Propeyedliar».
+
+Le cheval alors se mit à parcourir les Linden et rien ne put le
+déterminer à ne pas prendre par les Linden. Son patron discuta avec
+lui, mais il continua à trotter. Il avait une manière de hausser les
+épaules tout en marchant, qui, à mon avis, signifiait:
+
+--Ils ont vu le Thor, n'est-ce pas? Eh bien, c'est tout ce qu'il
+faut. Quant au reste, vous ne savez pas de quoi vous parlez et ils
+ne vous comprendraient pas, même si vous le saviez. Parlez donc
+allemand.
+
+Et ce fut ainsi tout le long des Linden. Le cheval consentit à
+s'arrêter tout juste assez de temps pour que nous pussions jeter un
+long regard sur ce qu'il y avait à voir et en entendre le nom. Il
+coupa court à toute explication ou description par le procédé simple
+qui consistait à continuer son chemin.
+
+Il a dû se dire: «Ces messieurs ne veulent pas autre chose que
+pouvoir dire aux gens, en rentrant chez eux, qu'ils ont vu tout
+cela. Si je les juge avec injustice et qu'ils soient plus
+intelligents qu'ils n'en ont l'air, ils trouveront dans un guide des
+informations bien plus précises que celles que mon vieil idiot peut
+leur donner. Qui aurait envie de savoir la hauteur d'un clocher? On
+l'oublie cinq minutes après. Ce qu'il me fatigue avec son babil!
+Pourquoi ne se dépêche-t-il pas, qu'on puisse rentrer déjeuner?»
+
+Réflexion faite, peut-être bien que ce vieil animal borgne était
+dans le vrai. Il est certain que je me suis déjà trouvé en compagnie
+d'un guide dans des circonstances où j'aurais apprécié
+l'intervention de ce cheval.
+
+Mais on ne reconnaît jamais les bienfaits de l'heure, puisque dans
+la circonstance nous l'avons maudit au lieu de le bénir.
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+_George s'étonne. L'amour germanique de l'ordre. Le concert de
+merles dans la Forêt Noire aura lieu à sept heures du matin. Le
+chien en porcelaine. Sa supériorité sur tous les autres chiens. Une
+contrée bien entretenue. Comment devrait être aménagée une vallée
+dans les montagnes d'après l'idéal allemand. Comment se fait
+l'écoulement des eaux en Allemagne. Le scandale de Dresde. Harris
+donne une représentation. Elle reste inappréciée. George et sa
+tante. George, un coussin et trois demoiselles._
+
+
+A un certain moment, entre Berlin et Dresde, George, qui était resté
+pendant le dernier quart d'heure à regarder très attentivement par
+la portière, nous déclara:
+
+--Pourquoi a-t-on l'habitude en Allemagne d'accrocher au haut des
+arbres les boîtes aux lettres? Pourquoi ne pas les fixer à la grande
+porte, comme on fait chez nous? Il me semble que je détesterais
+grimper au sommet d'un arbre pour prendre mon courrier, sans compter
+la corvée inutile imposée au facteur. J'ajoute que la tournée de cet
+employé doit être des plus fatigantes, pour peu qu'il soit
+corpulent, et même dangereuse par des nuits de tempête. S'ils
+tiennent absolument à suspendre leur boîte à un arbre, pourquoi ne
+pas l'attacher aux branches basses, au lieu de choisir les branches
+les plus élevées? Mais il est possible que j'émette un jugement
+téméraire sur ce pays, continua-t-il, une nouvelle idée se
+présentant à lui. Il est probable que les Allemands, qui nous
+devancent en beaucoup de points, ont perfectionné le service des
+pigeons voyageurs. Mais, même en ce cas, je ne peux m'empêcher de
+remarquer qu'il eût été plus simple, pendant qu'ils y étaient, de
+dresser les oiseaux à déposer leurs messages plus près de la terre.
+Ce doit être un travail pénible, même pour un Allemand adulte de
+force moyenne, de retirer son courrier de ces boîtes.
+
+Je suivis son regard à travers la portière et lui dis:
+
+--Ce ne sont pas des boîtes aux lettres, ce sont des nids. Il faut
+que vous pénétriez cette nation. L'Allemand aime les oiseaux, mais
+il n'aime que les oiseaux soigneux. Un oiseau abandonné à lui-même
+construit son nid n'importe où. Le nid n'est pas un bel objet,
+suivant la conception allemande du beau. On n'y trouve pas trace de
+peinture, pas trace de décoration, pas même un drapeau. Une fois
+qu'il l'a terminé, l'oiseau recommence à aller et venir et laisse
+tomber sur les pelouses des brindilles, des tronçons de vers, une
+foule de choses. Il est inconvenant. Il fait la cour à sa femme ou
+se chamaille avec elle, il donne la becquée à ses petits, et tout
+cela en public. Le propriétaire allemand en est choqué. Il dit à
+l'oiseau: «Je t'affectionne pour beaucoup de raisons. J'aime te
+voir, j'aime t'entendre chanter, mais je n'aime pas tes manières.
+Prends cette petite boîte, mets-y toutes tes petites affaires, pour
+que je ne les voie pas. Sors-en, lorsque l'envie te prendra de
+chanter, mais vis-y ta vie intime. Reste dans ta boîte, et surtout
+ne salis pas le jardin.»
+
+
+En Allemagne on respire l'amour de l'ordre en même temps que l'air;
+en Allemagne les bébés battent la mesure avec leur hochet, et
+l'oiseau allemand en est arrivé à être fier de sa boîte, et à
+mépriser les quelques incivilisés qui continuent à construire leurs
+nids sur les branches et dans les haies. Dans la suite des temps, on
+peut en être sûr, chaque oiseau allemand aura sa place marquée dans
+les concerts d'oiseaux. Le chant confus et irrégulier de la gent
+emplumée doit, on le sent, irriter au plus haut point l'esprit si
+précis des Allemands, il manque de méthode; l'Allemand, amoureux de
+musique, y mettra de l'ordre. Quelque oiseau de forte taille et de
+belle prestance sera dressé à tenir le rôle de chef d'orchestre.
+Pour qu'ils ne gâchent plus le meilleur de leur talent dans un bois
+à quatre heures du matin, il les fera chanter dans un Biergarten,
+accompagnés d'un piano. Telle est la tournure que prendront les
+choses.
+
+L'Allemand aime la nature, mais sa conception de la nature est
+artificielle et symétrique. Il s'intéresse beaucoup à son jardin; il
+plante sept rosiers du côté nord, sept du côté sud, et s'ils
+n'atteignent pas tous la même hauteur et n'ont pas tous la même
+silhouette, il en perd le sommeil. Chaque fleur, il l'attache après
+un bâton. Cela nuit à la beauté de la plante, mais il a, par contre,
+la satisfaction de savoir qu'elle est là et qu'elle se conduit bien.
+Il a également un bassin revêtu de zinc; une fois par semaine il le
+retire, l'emporte dans sa cuisine et le récure. Il place un chien de
+faïence au centre géométrique de la pelouse, qui souvent ne dépasse
+pas la largeur d'une nappe et est généralement entourée d'arceaux.
+Les Allemands adorent les chiens, mais en général ils les préfèrent
+en faïence. Le chien de faïence ne creuse pas de trous dans les
+parterres pour y enterrer des os, ni ne disperse les fleurs à tous
+les vents avec ses pattes de derrière. Au point de vue allemand,
+c'est le chien idéal. Il ne s'enfuit pas de l'endroit où on le pose,
+et on ne le rencontre pas en des lieux où sa présence est gênante.
+On peut le choisir parfait en tous points, d'après les derniers
+engouements de l'exposition canine; ou bien on peut suivre sa propre
+fantaisie et avoir quelque chose d'unique; on n'est pas, comme avec
+les autres chiens, limité dans son choix par les rigueurs de
+l'hérédité. En faïence on peut avoir un chien rose, un chien bleu.
+Moyennant une petite augmentation on aura même un chien à deux
+têtes.
+
+A date fixe, en automne, l'Allemand couche les plantes de son jardin
+et les couvre d'une natte. A date fixe, au printemps, il les
+découvre et les redresse. Si d'aventure l'automne était
+exceptionnellement doux ou le printemps exceptionnellement sévère,
+tant pis pour les malheureux végétaux. Aucun véritable Allemand ne
+songerait à sacrifier la pureté d'un rite aux fantaisies
+incontrôlées des saisons; incapable de régler le temps, il l'ignore.
+
+Aux autres arbres notre Allemand préfère le peuplier. Certaines
+nations moins disciplinées pourront chanter les beautés du chêne
+rugueux, du marronnier ombrageux, de l'orme ondulant sous la brise.
+Ces arbres capricieux et volontaires choquent les yeux allemands. Le
+peuplier pousse où on l'a planté et comme on l'a planté. Il n'a
+aucune idée originale ou inconvenante. Ce n'est pas lui qui
+songerait à étaler des rameaux d'ombre, autour d'un tronc tourmenté.
+Il pousse simplement droit, tout droit, comme doit pousser un arbre
+allemand. Les Allemands déracineront peu à peu les autres arbres
+pour les remplacer par des peupliers.
+
+L'Allemand aime la campagne, mais, comme disait la dame qui avait vu
+un sauvage, «il la préfère plus habillée». Il aime à se promener
+dans les bois... vers un restaurant; mais le sentier doit être bordé
+d'un caniveau en briques pour l'écoulement régulier des eaux et,
+tous les quinze mètres environ, posséder un banc sur lequel le
+promeneur pourra se reposer et s'éponger le front; car l'Allemand ne
+songe pas plus à s'asseoir sur l'herbe qu'un évêque anglican ne
+songerait à dévaler en dégringolade une pente abrupte. Il aimera
+contempler du sommet d'un mont la nature, mais il veut, sur ce
+sommet, une table panoramique qui lui expliquera ce qu'il voit et
+une autre table avec un banc où s'asseoir pour un frugal repas,
+«belegte Semmel» et bière, dont il a eu la précaution de se munir au
+départ. Si en outre il est assez heureux pour apercevoir, accroché à
+un arbre, un arrêté de police lui interdisant de faire ceci ou cela,
+il éprouvera une sensation particulière de confort et de sécurité.
+
+L'Allemand n'est pas ennemi d'un paysage sauvage, pourvu que ce
+paysage ne soit pas sauvage par trop. S'il le considère comme tel,
+il s'efforcera de le dompter. Je me rappelle, proche de Dresde, une
+vallée étroite et pittoresque, conduisant vers l'Elbe. Les lacets de
+la route y suivent un torrent qui, entre des rives ombreuses écume
+et bondit parmi les galets et les rocs pendant environ un kilomètre.
+Je le suivais enchanté, lorsque, à un tournant, je me trouvai face à
+face avec une équipe d'ouvriers occupés à mettre de l'ordre dans
+cette vallée et à donner au cours d'eau un aspect respectable. Ils
+enlevaient soigneusement toutes les pierres qui l'obstruaient. Ils
+cimentaient les rives; ils arrachaient ou taillaient les buissons et
+les arbres qui dépassaient les bords, les vignes vierges et les
+plantes grimpantes. Un peu plus loin le travail était déjà au point
+et je contemplai ce que doit être une vallée d'après les idées
+allemandes. L'eau, massée maintenant en un courant large et noble,
+coulait dans un lit aplani et sablonneux entre deux murs couronnés
+d'une crête imposante. Tous les cent mètres elle descendait
+gentiment trois marches en bois. Sur chaque rive une petite étendue
+de terrain avait été défrichée et à intervalles réguliers on y avait
+planté des peupliers. Chaque arbrisseau était protégé par un
+treillage d'osier et soutenu par une baguette de fer. Le conseil
+municipal espère dans la suite des temps «finir» la vallée d'un bout
+à l'autre et en faire une promenade digne de l'amateur pointilleux
+d'une nature à l'allemande. On y trouvera un banc tous les cinquante
+mètres, un arrêté de police tous les cent et un restaurant tous les
+cinq cents.
+
+Et voilà ce qu'ils font depuis le Memel jusqu'au Rhin: mettre en
+ordre leur pays. Je me souviens parfaitement du Wehrtal. Ce fut
+jadis la vallée la plus romanesque qu'on pût trouver dans la Forêt
+Noire. La dernière fois que je la descendis, j'y rencontrai un
+campement d'une centaine d'Italiens: ils étaient en plein travail,
+traçant à la petite Wehr sauvage le chemin qu'elle devait suivre;
+ils embriquetaient les rives, ils faisaient sauter les rochers, lui
+fabriquaient des marchés en ciment pour qu'elle voyageât avec
+décence et sobriété.
+
+Car en Allemagne on ne badine pas avec la nature indisciplinée, on
+ne lui permet pas de faire ses quatre volontés. En Allemagne la
+nature est arrivée à bien se conduire et à ne pas donner le mauvais
+exemple aux enfants. Un poète allemand, apercevant une chute d'eau,
+ne s'arrêterait pas, comme le fit Southey devant celles de Lodore,
+pour la décrire en des vers pleins d'allitérations,--il
+s'empresserait d'avertir la police, et dès lors les minutes de la
+belle chute seraient comptées.
+
+--Voyons, voyons, pourquoi tout ce bruit? dirait aux eaux la voix
+sévère de l'autorité; vous savez que nous ne pouvons pas tolérer cet
+état de choses, descendez doucement. Où croyez-vous donc être?
+
+Et le conseil municipal pourvoirait ces eaux de tuyaux de zinc, de
+caniveaux de bois et d'un escalier en colimaçon et leur montrerait
+comment descendre raisonnablement, d'après l'idéal allemand.
+
+C'est un pays bien ordonné que l'Allemagne.
+
+
+Nous arrivâmes à Dresde le mercredi soir avec l'intention d'y rester
+jusqu'au lundi.
+
+A certains points de vue Dresde est peut-être la ville la plus
+agréable de l'Allemagne. Elle mérite mieux qu'une visite hâtive. Ses
+musées, ses galeries, ses palais, ses jardins, ses environs riches
+de souvenirs historiques recèlent du plaisir pour tout un hiver,
+mais ne font qu'ahurir si l'on n'y reste qu'une semaine. Dresde n'a
+pas cette gaieté de Paris ou de Vienne, dont on est si vite las; ses
+attractions sont plus solidement allemandes et plus durables. C'est
+la Mecque de la musique. Pour cinq shillings à Dresde on se procure
+une stalle à l'Opéra, mais on y gagne en même temps, hélas! une
+aversion violente pour les représentations d'opéras en Angleterre,
+en France et en Amérique.
+
+La chronique scandaleuse s'occupe encore, de nos jours, d'Auguste le
+Fort, «l'Homme aux Péchés», comme l'appelait Carlyle, qui a affligé
+l'Europe, dit-on, de plus d'un millier d'enfants. On visite encore
+les châteaux où il emprisonnait telle ou telle de ses maîtresses
+disgraciées; on parle de l'une d'elles, qui mourut dans l'un d'eux
+après quarante ans de captivité. Des châteaux mal famés sont épars
+un peu partout dans les environs, comme des squelettes sur un champ
+de bataille, et la plupart des histoires que racontent les guides
+sont telles que des «jeunes personnes» élevées en Allemagne auraient
+avantage à ne pas les entendre. Son portrait grandeur nature est
+accroché dans le beau «Zwinger», construit d'abord pour servir
+d'arène aux combats entre animaux sauvages, lorsque le peuple fut
+las de voir ces combats sur la place du Marché. C'était un homme aux
+sourcils épais, à l'air franchement bestial, mais non sans une
+pointe de culture et de goût, qualités qui souvent laissent leur
+empreinte sur ces physionomies-là. La Dresde moderne lui doit
+certainement beaucoup.
+
+Mais ce qui y frappe le plus les étrangers, ce sont les tramways
+électriques. Ces véhicules énormes filent à travers les rues à une
+vitesse de dix à vingt kilomètres à l'heure, prenant les virages à
+la manière des cochers irlandais. Tout le monde s'en sert, sauf les
+officiers en uniforme, qui n'en ont pas le droit. Les dames en
+toilette de soirée allant au bal ou à l'Opéra, les garçons de
+livraison avec paniers s'y trouvent côte à côte. Ils sont
+omnipotents dans la rue et tout, bêtes ou gens, s'empresse de se
+garer. Si on ne leur cède pas la place, et si d'aventure on se
+retrouve vivant quand on a été relevé, on est condamné, lorsqu'on
+revient à soi, à payer une amende pour s'être mis sur leur chemin.
+Cela apprend au public à s'en méfier.
+
+Une après-midi Harris avait fait une «balade» en cavalier seul. Le
+soir pendant que nous étions assis au Belvédère, écoutant la
+musique, il dit soudain, sans raison apparente:
+
+--Ces Allemands n'ont aucun sens de l'humour.
+
+--Pourquoi dites-vous cela? demandai-je.
+
+--Parce que, cet après-midi, j'ai sauté sur un de ces trams
+électriques. Voulant voir la ville, je restai debout sur la petite
+plate-forme extérieure, comment l'appelez-vous?
+
+--Le Stehplatz.
+
+--C'est cela, dit Harris. Vous savez à quel point il vous secoue et
+comme il faut se méfier des tournants, des arrêts et des départs!
+
+Je fis signe que oui. Il continua.
+
+--Nous étions à peu près une demi-douzaine sur cette plate-forme;
+moi, naturellement, je manquais d'expérience. Le tram démarra
+subitement, cela me projeta en arrière. Je tombai sur un monsieur
+corpulent qui se trouvait juste derrière moi. Il ne se maintenait
+lui-même pas très ferme et, à son tour, tomba en arrière, écrasant
+un gosse qui portait une trompette dans une housse en feutre vert.
+Aucun d'eux ne sourit, ni l'homme ni le gamin à la trompette; ils se
+contentèrent de se redresser, l'air renfrogné. J'allais m'excuser,
+mais avant que j'aie pu dire un mot, le tram ralentit pour une
+raison quelconque, et cela naturellement me projeta en avant.
+J'allai buter dans un vieux bonhomme à cheveux blancs qui me sembla
+être un professeur. Eh bien, lui non plus ne sourit pas, pas un de
+ses muscles ne broncha.
+
+--Peut-être, hasardai-je, pensait-il à autre chose.
+
+--Cela n'est pas possible pour ce cas particulier, répliqua Harris,
+car pendant ce voyage j'ai dû tomber au moins trois fois sur chacun
+d'eux. Vous voyez, expliqua-t-il, ils savaient à quel moment on
+allait arriver à un tournant et dans quelle direction ils devaient
+se pencher. Moi, comme étranger, j'étais naturellement handicapé. La
+façon dont je roulais et tanguais sur cette plate-forme,
+m'accrochant désespérément tantôt à l'un, tantôt à l'autre, devait
+être du plus haut comique. Je ne dis pas que c'était d'un comique
+raffiné, mais il aurait diverti n'importe qui. Ces Allemands ne
+semblaient pas y trouver d'amusement; ils paraissaient inquiets. Un
+homme, un petit homme se tenait adossé contre le frein. Je tombai
+cinq fois sur lui,--j'ai compté. On aurait pu s'attendre, à la
+cinquième, à le voir éclater de rire; mais non: il eut simplement
+l'air fatigué. C'est une race triste.
+
+George eut aussi son aventure. Il y avait proche l'Altmarkt un
+magasin à la vitrine duquel étaient exposés quelques coussins. Le
+véritable commerce de la boutique était la verrerie et la
+porcelaine, les coussins semblaient ne devoir être qu'un essai.
+C'étaient de fort beaux coussins de satin, enjolivés de broderies à
+la main. Nous passions souvent devant cette vitrine et, chaque fois,
+George s'arrêtait pour les admirer. Il disait que certainement sa
+tante aimerait en posséder un.
+
+George s'est montré plein d'attention envers cette tante depuis le
+début du voyage. Il lui a écrit une longue lettre chaque jour, et de
+chaque ville où nous nous arrêtions lui a envoyé un souvenir. A mon
+avis il exagère, et plus d'une fois je le lui ai dit. Sa tante va
+rencontrer d'autres tantes et elles causeront; toute cette espèce en
+sera bouleversée et en deviendra intraitable. Comme neveu je
+m'oppose à cet état de trouble que George est en train de créer.
+Mais il ne veut rien entendre.
+
+Voilà pourquoi il nous quitta le samedi après le déjeuner,
+expliquant qu'il se rendait à ce magasin afin d'acheter un coussin
+pour sa tante. Il dit qu'il ne serait pas longtemps parti et il nous
+engagea à l'attendre.
+
+Nous l'attendîmes un temps qui me sembla interminable. Quand il nous
+revint, il avait les mains vides et l'air ennuyé. Nous lui
+demandâmes ce qu'il avait fait du coussin. Il nous dit qu'il n'en
+avait pas acheté, qu'il avait changé d'avis; il ajouta qu'au fond sa
+tante n'aurait pas tenu tellement à ce coussin. Certainement il
+s'était passé quelque chose de contrariant. Nous essayâmes de
+connaître le fond de l'histoire, mais il ne se montra pas
+communicatif; même, à notre vingtième question, il finit par nous
+répondre sèchement.
+
+Cependant dans la soirée, comme nous étions en tête à tête, il
+commença de lui-même:
+
+--Les Allemands sont quand même un peu bizarres pour certaines
+choses.
+
+--Qu'est-il arrivé?
+
+--Je voulais donc un coussin...
+
+--Pour votre tante, remarquai-je.
+
+--Pourquoi pas? (Il commençait à se monter. Je n'ai jamais connu
+homme si susceptible à propos d'une tante.) Pourquoi n'enverrais-je
+pas un coussin à ma tante?
+
+--Ne vous fâchez pas, répliquai-je. Je n'y vois pas d'objection, au
+contraire; je respecte vos sentiments.
+
+Il se calma et continua:
+
+--Il y en avait quatre à la devanture, vous vous le rappelez bien.
+Tous quatre semblables, et chacun marqué vingt marks en chiffres
+connus. Je n'ai pas la prétention de parler couramment l'allemand,
+mais avec un petit effort j'arrive généralement à me faire
+comprendre et à saisir le sens de ce que l'on me dit, pourvu qu'on
+ne mange pas les mots. J'entre donc dans ce magasin. Une jeune fille
+s'avance vers moi. Elle était jolie, elle avait l'air sage, timide
+même: on ne se serait pas attendu en la voyant à une telle chose. De
+ma vie je n'ai été aussi surpris.
+
+--Surpris de quoi? demandai-je.
+
+George suppose toujours que vous connaissez la fin de l'histoire
+dont il raconte le commencement; c'est un genre déplaisant.
+
+--De ce qui arriva, expliqua-t-il, de ce que je vous raconte. Elle
+se prit à sourire et me demanda ce que je voulais. Je perçus cela
+parfaitement; aucun doute ne pouvait surgir dans mon esprit. Je
+déposai une pièce de vingt marks sur le comptoir et dis:
+
+--Donnez-moi, s'il vous plaît, un coussin.
+
+Elle me regarda comme si je lui avait demandé un édredon. Je pensai
+que peut-être elle n'avait pas bien compris, de sorte que je lui
+répétai ma demande d'une voix plus forte. Si je l'avais caressée
+sous le menton, elle n'eût certes pu avoir un air plus surpris ni
+plus indigné.
+
+Elle me déclara que je devais faire erreur.
+
+Je ne voulus pas commencer une longue conversation, de peur de ne
+pouvoir la soutenir. Je lui dis qu'il n'y avait pas erreur. Je lui
+montrai la pièce de vingt marks, et lui répétai pour la troisième
+fois que je voulais un coussin, «un coussin de vingt marks.»
+
+Sur ces entrefaites s'avança une autre demoiselle, plus âgée, et la
+première, qui paraissait bouleversée, lui répéta ce que je venais de
+dire.
+
+L'autre estima que je n'avais pas l'air d'appartenir à cette classe
+d'hommes qui pouvaient désirer un coussin. Pour s'en assurer, elle
+me posa elle-même la question:
+
+--Est-ce que vous avez dit que vous vouliez un coussin?
+
+--Je l'ai dit trois fois, je vais le répéter: je veux un coussin.
+
+Elle dit:
+
+--Eh bien, vous ne pouvez pas en avoir!
+
+Je sentais la colère monter. Si je n'avais pas réellement tenu à cet
+objet, je serais sorti de la boutique; mais les coussins étaient à
+la devanture pour être vendus, évidemment. Je ne voyais pas
+_pourquoi_, moi, je ne pourrais pas en obtenir un. Je déclarai:
+
+--Et je veux en avoir un!
+
+C'est une phrase bien simple, mais je la dis avec énergie. Une
+troisième demoiselle parut à ce moment, je suppose que ces trois
+formaient tout le personnel de la maison. Cette dernière était une
+petite personne aux grands yeux brillants et pleins de malice. En
+toute autre occasion j'aurais eu du plaisir à la voir, mais son
+arrivée m'irrita. Je ne voyais pas l'utilité de trois vendeuses pour
+conclure cette affaire.
+
+Les deux premières expliquèrent le cas à la troisième et avant
+qu'elles fussent à la moitié de leur récit, la troisième commença à
+s'esclaffer. Elle me paraissait d'un caractère à rire de tout.
+Ensuite elles se prirent à bavarder comme des pies, toutes les trois
+à la fois; et tous les dix mots elles me regardaient; et plus elles
+me regardaient, plus la troisième riait; et avant qu'elles eussent
+fini, elles se tordaient toutes les trois, les petites idiotes; on
+aurait pu me prendre pour un clown, en train de donner une
+représentation.
+
+Quand elles furent suffisamment calmées pour se mouvoir, la
+troisième vendeuse s'approcha de moi en riant toujours. Elle me dit:
+
+--Si vous l'obtenez, vous en irez-vous?
+
+De prime abord, je ne compris pas très bien: elle fut obligée de
+répéter:
+
+--Ce coussin, quand vous l'aurez, vous-en-irez-vous-tout-de-suite?
+
+Moi, je ne demandais que cela, et je le lui dis. Mais j'ajoutai que
+je ne m'en irais pas sans. J'étais résolu à obtenir un coussin,
+dussé-je passer toute la nuit dans la boutique.
+
+Elle rejoignit les deux autres vendeuses, je crus qu'elles allaient
+me chercher le coussin, et que le marché allait être conclu. Au lieu
+de cela, arriva la chose la plus incompréhensible. Ces deux se
+mirent derrière la troisième (toutes les trois pouffant de rire,
+Dieu seul sait pourquoi) et la poussèrent vers moi. Elles la
+poussèrent tout contre moi et alors, avant que je comprisse ce qui
+arrivait, cette troisième posa ses mains sur mes épaules, se mit sur
+la pointe des pieds et m'embrassa. Après quoi, enfouissant sa figure
+dans son tablier, elle s'en alla en courant, suivie par la deuxième
+vendeuse. La première m'ouvrit la porte avec un désir si évident de
+me voir partir que, dans ma confusion, je m'en allai, laissant
+derrière moi les vingt marks. Je n'ai pas d'objection à formuler
+contre ce baiser, quoique je ne l'eusse pas désiré, tandis que je
+désirais un coussin. Je ne tiens pas à retourner à ce magasin. Mais
+je ne comprends pas du tout cette conduite.
+
+Je lui dis:
+
+--Mais qu'avez-vous donc demandé?
+
+Il répondit:
+
+--Un coussin.
+
+--C'est ce que vous vouliez, je le sais. Ce que je veux dire est:
+quel mot de la langue allemande moderne avez-vous employé?
+
+Il me répondit:
+
+--Un Kuss.
+
+J'expliquai:
+
+--Vous n'avez pas le droit de vous plaindre. Cela prête à confusion.
+Un «Kuss» semble vouloir dire un coussin, mais il n'en est pas
+ainsi, cela signifie baiser; tandis que «Kissen» signifie coussin.
+Vous avez confondu les deux mots: vous n'êtes pas le premier auquel
+cela arrive. Je ne suis pas bon juge en la matière; mais vous aviez
+demandé un baiser de vingt marks et, d'après votre description de la
+jeune fille, on pourrait estimer le prix raisonnable. En tout cas
+n'en parlons pas à Harris. Si mes souvenirs sont bons, il a
+également une tante.
+
+En quoi George fut de mon avis.
+
+
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+
+_Monsieur et Mlle Jones de Manchester. Les bienfaits du cacao.
+Conseil à la société pour la conservation de la paix. La fenêtre,
+argument moyenâgeux. Le passe-temps favori des chrétiens. Les
+litanies du guide. Comment réparer les ravages du temps. George
+expérimente le contenu d'un flacon. Le sort du buveur de bière
+allemand. Harris et moi prenons la résolution de faire une bonne
+action. Le modèle-type de la statue. Harris et ses amis. Le paradis
+sans poivre. Les femmes et les villes._
+
+
+Nous nous étions mis en route pour Prague et attendions dans le
+grand hall de la gare de Dresde le moment où les employés
+omnipotents nous permettraient l'accès du quai. George, qui était
+allé au kiosque à journaux, revint vers nous, une lueur malicieuse
+dans les yeux, et dit:
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Vu quoi? demandai-je.
+
+Il était trop agité pour répondre intelligiblement.
+
+--Ils sont là, ils avancent vers vous, tous les deux. Vous allez les
+voir vous-mêmes dans une minute! Je ne plaisante pas! C'est
+exactement ça.
+
+Comme d'habitude en cette saison, les journaux avaient fait paraître
+quelques articles plus ou moins sérieux sur le serpent de mer; et je
+croyais que ce qu'il nous disait s'y rapportait. Un moment de
+réflexion me fit comprendre que cette chose était impossible, vu que
+nous nous trouvions en plein centre de l'Europe, à cinq cents lieues
+des côtes. Avant que j'eusse pu lui poser toute autre question, il
+me saisit le bras:
+
+--Regardez! dit-il, est-ce que j'exagère?
+
+Je tournai la tête et vis ce que peu de mes compatriotes ont eu
+l'occasion de voir: l'Anglais voyageur d'après la conception
+continentale, accompagné de sa fille. Ils s'avançaient vers nous, en
+chair et en os, vivants et palpables, à moins que ce n'ait été un
+rêve. C'était le «Milord» et la «Miss» anglais, tels que depuis des
+générations on les caricature dans la presse comique et sur la scène
+continentale. Ils étaient parfaits en tous points. L'homme était
+grand et maigre, avec des cheveux couleur de sable, un nez énorme,
+de longs favoris. Il portait un vêtement de teinte indécise et un
+long manteau clair lui tombait jusqu'aux talons. Son casque blanc
+était orné d'un voile vert; il portait une paire de jumelles en
+bandoulière et tenait dans sa main, gantée de beurre frais, un
+alpenstock légèrement plus grand que lui. Sa fille était longue et
+anguleuse. Je ne puis décrire son costume: mon regretté grand-père
+aurait pu mener cette tâche à bien; il devait être plus familiarisé
+avec cette mode. Je ne puis que dire qu'elle me sembla inutilement
+court-vêtue, exhibant une paire de chevilles (si je puis me
+permettre de mentionner ce détail) qui, au point de vue artistique,
+demandaient plutôt à être cachées. Son chapeau me rappelait Mrs
+Hemans; je ne sais pas trop pourquoi. Elle portait des mitaines, un
+pince-nez et des bottines lacées sur le côté--on les appelait
+«prunella» dans le commerce. Elle aussi tenait un alpenstock, malgré
+l'absence totale de montagnes à cent kilomètres à la ronde, et un
+sac plat maintenu à la taille par une courroie. Les dents lui
+sortaient de la bouche comme à un lapin, et sa silhouette était
+celle d'un traversin sur des échasses.
+
+Harris se précipita sur son kodak et naturellement ne le trouva pas;
+il ne le trouve jamais quand il en a besoin. Lorsque nous voyons
+Harris se démener comme un possédé et criant: «Que diable ai-je fait
+de mon kodak, est-ce que l'un de vous se rappelle ce que j'en ai
+fait?» c'est que pour la première fois de la journée il a aperçu une
+chose digne d'être photographiée. Plus tard, il se souvient de
+l'avoir mis dans sa valise.
+
+Ils ne se contentèrent pas de la simple apparence; ils jouèrent leur
+rôle jusqu'au bout. Ils avançaient en regardant à chaque pas à
+droite et à gauche. Le gentleman tenait à la main un Baedeker
+ouvert, la lady portait un manuel de conversation; ils parlaient un
+allemand que personne ne pouvait comprendre et un français
+qu'eux-mêmes ils n'auraient pu traduire. Le monsieur touchait de son
+alpenstock les employés pour attirer leur attention, tandis que la
+dame se détournait violemment à la vue d'une affiche-réclame de
+cacao, en s'écriant: «Shocking!»
+
+Vraiment, elle était excusable. On remarque, même dans la chaste
+Angleterre, que, d'après l'auteur de l'affiche, une femme qui boit
+du cacao n'a que bien peu d'autres besoins terrestres: il lui suffit
+d'environ un mètre de mousseline. Sur le continent cette même femme,
+autant que j'ai pu en juger, est à l'abri de tous les autres besoins
+de la vie. Non seulement, selon le fabricant, le cacao doit tenir
+lieu d'aliments et de boisson, mais encore de vêture. Ceci dit entre
+parenthèses.
+
+Naturellement ils devinrent le point de mire de tous les regards.
+Ayant eu l'occasion de leur rendre un léger service, j'eus
+l'avantage de cinq minutes de conversation avec eux. Ils furent très
+aimables. Le gentleman me déclara se nommer Jones, et venir de
+Manchester, mais il me parut ne savoir ni de quel quartier de
+Manchester il venait, ni où cette ville se trouvait. Je lui demandai
+où il allait, mais il me sembla l'ignorer. Il me dit que cela
+dépendait. Je lui demandai s'il ne trouvait pas l'alpenstock un
+objet encombrant pour se promener à travers une ville populeuse; il
+admit qu'en effet l'alpenstock devenait parfois embarrassant. Je lui
+demandai si sa voilette ne le gênait pas pour voir. Mais il nous
+expliqua qu'il ne la baissait que lorsque les mouches devenaient
+gênantes. Je demandai à la miss si elle s'était aperçue de la
+fraîcheur du vent; elle me dit qu'elle l'avait trouvé spécialement
+froid aux coins de rue. Je n'ai pas posé ces questions les unes
+après les autres, comme je l'ai relaté ici; je les mêlais à la
+conversation générale, et nous nous séparâmes bons amis.
+
+J'ai beaucoup réfléchi à cette apparition et suis arrivé à une
+conclusion bien définie. Un monsieur, que je rencontrai plus tard à
+Francfort et auquel je fis la description du couple, m'affirma
+l'avoir lui-même rencontré à Paris, trois semaines après l'affaire
+de Fachoda. Tandis qu'un voyageur de commerce pour quelque aciérie
+anglaise, que j'avais rencontré à Strasbourg, se rappelle les avoir
+vus à Berlin, au moment de la surexcitation causée par la question
+du Transvaal. J'en conclus que c'étaient des acteurs sans travail,
+engagés spécialement dans l'intérêt de la paix internationale. Le
+ministère français des Affaires Etrangères, désireux de faire tomber
+la colère de la populace parisienne qui réclamait la guerre avec
+l'Angleterre, embaucha ce couple admirable pour qu'il circulât dans
+la capitale. On ne peut pas à la fois rire et vouloir tuer. La
+nation française contempla ce spécimen de citoyen anglais, elle y
+vit non pas une caricature, mais une réalité palpable et son
+indignation sombra dans le fou rire. Le succès de ce stratagème
+amena plus tard le couple à offrir ses services au gouvernement
+allemand: on sait l'heureux résultat qui couronna ses efforts.
+
+Notre propre gouvernement pourrait lui-même profiter de la leçon. On
+pourrait parfaitement tenir à la disposition de Downing Street
+quelques petits Français bien gras, qu'à l'occasion l'on enverrait à
+travers le pays, avec la consigne de hausser les épaules et de
+manger des sandwiches aux grenouilles; ou bien on pourrait
+réquisitionner une bande d'Allemands mal soignés et mal peignés,
+dans le simple but de les faire se promener, en fumant de longues
+pipes et en disant «So». Le public rirait et s'écrierait: «La guerre
+avec ceux-là? Non, ce serait trop bête!» Si le gouvernement
+n'accepte pas ma proposition, j'en recommande les grandes lignes à
+la société pour le maintien de la paix.
+
+
+Nous fûmes amenés à allonger quelque peu notre séjour à Prague.
+Prague est une des villes les plus intéressantes d'Europe. Ses
+pierres sont saturées d'histoires et de romances; tous ses environs
+ont servi de champs de bataille. C'est dans cette ville que fut
+conçue la Réforme et que se trama la guerre de Trente ans. Mais il
+n'y aurait pas eu à Prague la moitié des troubles qui y ont éclaté,
+si ses fenêtres avaient été moins larges et moins tentantes. Le fait
+initial de la première de ces catastrophes fameuses consista à jeter
+les sept conseillers catholiques de la fenêtre du Rathhaus sur les
+piques des Hussites. Plus tard on donna le signal de la deuxième en
+jetant les conseillers impériaux par les fenêtres de la vieille
+Burg, dans le Hradschin. Ce fut la deuxième «défenestration» de
+Prague. Depuis on a résolu à Prague d'autres questions importantes.
+L'issue pacifique de ces réunions fait conjecturer qu'elles eurent
+lieu dans des caves. On a d'ailleurs bien la sensation que la
+fenêtre a toujours joué, en tant qu'argument, le rôle de tentateur
+chez l'enfant de Bohême.
+
+On peut admirer dans la Teynkirche la chaire vermoulue où Jean Huss
+prêcha. On entend aujourd'hui la voix d'un prêtre papiste s'élever
+du même endroit, tandis qu'un grossier bloc de pierre, à moitié
+caché par du lierre, commémore au loin, à Constance, l'emplacement
+où Huss et Jérôme expirèrent en proie aux flammes du bûcher.
+L'histoire est coutumière de semblables ironies. Dans cette
+Teynkirche se trouve enterré Tycho Brahé, l'astronome qui commit
+l'erreur banale de croire que la terre, avec ses mille et une
+croyances et son unique humanité, était le centre de l'univers, mais
+qui, d'autre part, observa les étoiles avec clairvoyance.
+
+Quoiqu'elles soient bordées de palais, les avenues de Prague sont
+sales. Ziska l'Aveugle a dû souvent les traverser en hâte. Le
+clairvoyant Wallenstein a habité cette ville. Ils l'ont surnommé «le
+Héros»; la ville est particulièrement fière de l'avoir eu comme
+citoyen. Dans son palais lugubre de la place Waldstein, on montre
+comme un lieu sacré la petite pièce où il faisait ses dévotions, et,
+ma parole, on a l'air ici de croire qu'il possédait réellement une
+âme.
+
+Ces chemins raides et tortueux doivent avoir résonné bien souvent
+sous les pas des légions de Sigismond ou de Maximilien. Tantôt les
+Saxons, tantôt les Bavarois et puis les Français; tantôt les saints
+de Gustave-Adolphe, puis les soldats-machines de Frédéric le Grand,
+tous ont voulu forcer ces portes et ont combattu sur ces ponts.
+
+Les juifs ont toujours donné à Prague une physionomie particulière.
+Il leur est arrivé de porter assistance aux chrétiens dans leur
+occupation favorite, qui consistait à s'entre-tuer, et cette grande
+oriflamme suspendue sous la voûte de l'Altneuschule atteste le
+courage avec lequel ils aidèrent Ferdinand le Catholique à résister
+aux protestants suédois. Le ghetto de Prague fut un des premiers
+établis en Europe. Les juifs de Prague ont fait leurs dévotions
+depuis huit cents ans dans une minuscule synagogue qui existe
+toujours; du dehors les femmes pleines de ferveur assistent aux
+offices, l'oreille collée à des ouvertures spécialement aménagées
+pour elles dans les murs épais. Le cimetière juif avoisinant,
+«Bethchajim», ou la «Maison de la vie», a l'air de vouloir déborder
+de sépulcres. Pendant des siècles on a, selon la loi, enterré là, et
+nulle part ailleurs, les os d'Israël. Les pierres tombales s'y
+culbutent comme renversées par quelque lutte macabre de leurs hôtes
+souterrains.
+
+Il y a longtemps que les murs du ghetto ont été nivelés, mais les
+juifs de Prague tiennent toujours à leurs ruelles fétides, qu'on est
+d'ailleurs en train de remplacer par de belles rues neuves qui
+promettent de faire de ce quartier la plus belle partie de la ville.
+
+On nous avait conseillé à Dresde de ne pas parler allemand à Prague.
+La Bohême est en proie depuis des années à une haine de race entre
+la minorité germanique et la majorité tchèque; être pris pour un
+Allemand dans certaines rues de Prague peut causer des désagréments
+à celui qui n'a plus l'entraînement voulu pour soutenir une course
+de fond. Nous parlâmes cependant allemand dans certaines rues de
+Prague,--il fallait le parler ou rester muet. Le dialecte tchèque
+est très ancien, dit-on, et celui qui le parle fait montre d'une
+culture scientifique très haute. Son alphabet se compose de
+quarante-deux lettres, qui évoquent chez l'étranger l'image des
+caractères chinois. Ce n'est pas une langue qu'on puisse apprendre
+rapidement. Nous décidâmes qu'en nous en tenant à l'allemand notre
+santé courrait moins de risque: en effet il ne nous arriva rien de
+fâcheux. Je ne puis l'expliquer que de la manière suivante:
+l'habitant de Prague est fort astucieux; une légère trace d'accent,
+quelque insignifiante incorrection grammaticale a pu se glisser dans
+notre allemand, lui révélant le fait que, malgré toutes les
+apparences contraires, nous n'étions pas des Allemands pur sang. Je
+ne veux pas l'affirmer; je l'avance comme une possibilité.
+
+Pour éviter cependant tout danger inutile, nous visitâmes la ville
+avec un guide. Je n'ai jamais rencontré de guide accompli. Celui-là
+avait deux défauts bien marqués. Son anglais était des plus
+imparfaits. En réalité ce n'était pas du tout de l'anglais. J'ignore
+comment on aurait pu appeler son baragouin. Ce n'était pas
+entièrement sa faute; il avait appris l'anglais avec une dame
+écossaise. Je comprends assez bien l'écossais, ce qui est nécessaire
+si l'on tient à être au courant de la littérature anglaise
+moderne,--mais de là à saisir un patois écossais prononcé avec un
+accent slave et assaisonné de-ci de-là d'inflexions allemandes...!
+On avait du mal pendant la première heure passée en sa compagnie à
+se débarrasser de l'impression que cet homme étouffait. Nous nous
+attendions à chaque instant à le voir expirer entre nos mains. Nous
+nous habituâmes à lui au cours de la matinée et nous pûmes arriver à
+réprimer notre premier mouvement, qui était de l'étendre sur le dos
+et de lui arracher ses vêtements chaque fois qu'il ouvrait la
+bouche. Nous arrivâmes plus tard à comprendre une partie de ce qu'il
+disait et ceci nous permit de découvrir son deuxième défaut.
+
+Il avait inventé depuis peu, à ce qu'il paraît, une lotion pour
+faire repousser les cheveux et obtenu qu'un pharmacien de l'endroit
+acceptât de la lancer et de lui faire de la réclame. Aussi
+s'efforçait-il, les trois quarts du temps, de nous vanter, non pas
+les beautés de Prague, mais les bienfaits que vaudrait à l'humanité
+son liquide. Il avait pris pour de la sympathie envers sa misérable
+lotion l'assentiment conventionnel que nous donnions à son éloquence
+enthousiaste (nous croyions qu'il nous développait ses idées sur
+l'architecture).
+
+De telle sorte qu'il nous fut impossible de le ramener à tout autre
+sujet. Il traitait les palais en ruines et les églises branlantes en
+quantités négligeables, tout au plus bonnes à flatter le goût
+dépravé d'un décadent. Il avait l'air de croire que son devoir ne
+consistait pas à nous faire méditer sur les ravages du temps, mais
+plutôt sur les moyens de les réparer. Que nous importaient des héros
+aux têtes cassées ou des saints chauves? Vivait-on parmi les vivants
+ou parmi les morts? et, plutôt qu'à ceux-ci, ne devrions-nous pas
+être attentifs à ces jeunes filles et jeunes gens qu'un usage
+rationnel du «kophkeo» avait lotis (tout au moins sur l'étiquette)
+de nattes interminables ou d'épaisses moustaches?
+
+Dans son cerveau, inconsciemment, il avait divisé le monde en deux
+catégories. Le Passé (avant l'usage): des gens peu intéressants, à
+l'air maladif et désagréable. L'Avenir (après usage): un choix de
+gens gras, joviaux, à physionomie avenante. Et tout ceci le rendait
+incapable de nous guider utilement à travers les vestiges du moyen
+âge.
+
+Chacun de nous reçut à l'hôtel une bouteille de son produit. Au
+début de notre conversation, nous en avions tous, paraît-il, demandé
+avec véhémence. Je ne peux personnellement ni louer ni condamner
+cette drogue. Une longue suite de déceptions antérieures m'a
+découragé, sans parler d'une odeur tenace de paraffine qui, si
+légère soit-elle, vous attire des remarques désobligeantes. Depuis,
+je n'essaie même plus d'échantillons.
+
+Je donnai ma bouteille à George. Il me l'avait demandée pour
+l'envoyer à un monsieur à Leeds. J'appris plus tard que Harris lui
+avait également cédé son flacon pour l'envoyer au même destinataire.
+
+Un léger relent d'oignon ne nous quitta plus, à dater de notre
+départ de Prague. George l'a remarqué lui-même. Il l'attribuait à
+l'emploi exagéré de la ciboulette dans la cuisine européenne.
+
+
+C'est à Prague que Harris et moi eûmes l'occasion de témoigner à
+George toute notre amitié. Nous avions remarqué qu'il commençait à
+avoir pour la bière de Pilsen un amour immodéré. Cette bière
+allemande est une boisson traîtresse, spécialement par temps chaud.
+Elle ne vous monte pas à la tête, mais elle vous épaissit vite la
+taille. En arrivant en Allemagne, je me tiens toujours le discours
+suivant: «Allons! je ne boirai pas de bière allemande. Du vin blanc
+du pays avec un peu de soda; de temps en temps peut-être un verre
+d'Ems ou d'eau carbonatée. Mais de bière, jamais, ou presque
+jamais.»
+
+Cette résolution est bonne, je la recommande à tous les voyageurs.
+Comme je voudrais être capable de m'y tenir!
+
+George refusa, malgré mes supplications, de se limiter si
+péniblement. Il dit que la bière allemande est salubre, pourvu qu'on
+en use avec modération.
+
+--Un bock le matin, dit George, un verre le soir, ou même deux. Cela
+ne fait de mal à personne.
+
+Il avait probablement raison. Harris et moi ne nous alarmâmes que
+lorsqu'il prit les bocks par demi-douzaines.
+
+--Nous devrions faire quelque chose pour l'arrêter, dit Harris; cela
+devient inquiétant.
+
+--C'est héréditaire, à ce qu'il dit; il paraît que sa famille a
+toujours eu soif.
+
+--Il y a l'eau d'Apollinaris additionnée de quelques gouttes de jus
+de citron, elle n'entraîne, je crois, aucun danger. Ce qui me donne
+à réfléchir, c'est son embonpoint naissant. Il va perdre toute
+élégance.
+
+Nous en causâmes longuement et dressâmes nos plans; la Providence
+nous aida. Une nouvelle statue venait d'être achevée, destinée à
+l'embellissement de la ville. Je ne me souviens pas en l'honneur de
+qui on l'érigeait. Je ne m'en rappelle que les grandes lignes;
+c'était la statue conventionnelle, représentant le monsieur
+conventionnel, à la raide allure conventionnelle, sur le cheval
+conventionnel, ce cheval qu'on voit toujours dressé sur ses pattes
+de derrière et réservant ses pattes de devant pour battre la mesure.
+Mais, examiné de plus près, ce groupe ne laissait pas que d'être
+assez original. Au lieu du bâton ou de l'épée qu'on voit partout,
+l'homme tenait à bras tendu son chapeau à plumes; et le cheval, au
+lieu de se terminer par une cascade, avait, en guise de queue, un
+simple moignon qui ne semblait pas d'accord avec sa fougue
+imposante. On avait l'impression qu'un cheval muni d'une queue si
+rudimentaire ne se serait pas cabré de la sorte.
+
+On l'avait transporté, mais non pas définitivement, dans un petit
+square, près du bout de la Karlsbrücke. Les autorités municipales
+avaient décidé fort intelligemment, avant de lui choisir une place
+définitive, de voir par expérience en quel endroit la statue ferait
+le meilleur effet. Pour cela elles en avaient fait exécuter trois
+copies, sommaires,--à la vérité, de simples silhouettes en
+bois,--mais qui à distance produisaient l'effet voulu. On avait
+placé l'une d'elles près de la Franz-Josephbrücke, une deuxième dans
+l'espace libre derrière le théâtre et la troisième au centre du
+Wenzelsplatz.
+
+--Si George n'en sait rien, me dit Harris (nous nous promenions de
+notre côté depuis une heure, George étant resté à l'hôtel pour
+écrire à sa tante), s'il n'a pas remarqué ces statues, eh bien, nous
+pourrons le rendre meilleur et plus svelte; et cette bonne action
+nous la commettrons ce soir même.
+
+Nous tâtâmes le terrain pendant le dîner et, voyant que George
+n'était pas au courant, nous l'emmenâmes à la promenade et le
+conduisîmes par des détours à l'endroit où se trouvait l'original de
+la statue. George ne voulait qu'y jeter un coup d'oeil et poursuivre
+sa route, comme il fait d'habitude en pareil cas; mais nous le
+contraignîmes à un examen plus consciencieux. Quatre fois nous lui
+fîmes faire le tour du monument; il fallut qu'il le regardât sous
+toutes ses faces. Je suppose que notre insistance l'ennuyait; mais
+nous voulions qu'il emportât de là une impression durable. Nous lui
+fîmes la biographie du cavalier, lui révélâmes le nom de l'artiste,
+lui indiquâmes le poids de la statue et sa hauteur. Nous saturâmes
+son cerveau de cette statue. Et lorsque nous lui rendîmes enfin sa
+liberté, ses connaissances sur la statue l'emportaient sur tout le
+reste de son savoir. Nous l'obsédâmes de cette statue et ne le
+lâchâmes qu'à la condition que nous y reviendrions le lendemain
+matin pour la mieux voir à la faveur d'un meilleur éclairage; nous
+insistâmes pour qu'il en notât sur son carnet l'emplacement.
+
+Puis nous l'accompagnâmes à sa brasserie favorite, et là lui
+contâmes l'histoire de gens qui s'étaient brusquement adonnés à la
+bière allemande et à qui elle avait été funeste: les uns envahis
+d'idées homicides, d'autres enlevés à la fleur de l'âge, d'autres
+obligés d'abdiquer leurs plus chères ambitions sentimentales.
+
+Il était dix heures, quand nous nous mîmes en route pour rentrer à
+l'hôtel. Des nuages épais voilaient la lune par instants. Harris
+dit:
+
+--Ne prenons pas le chemin par où nous sommes venus. Rentrons par
+les quais. C'est merveilleux au clair de lune!
+
+Chemin faisant, il conta la triste histoire d'un homme qu'il avait
+connu et qui se trouvait présentement dans un asile, section des
+gâteux inoffensifs. Cette histoire, confessa-t-il, lui revenait en
+mémoire, parce que cette nuit-ci lui rappelait tout à fait celle où
+il s'était promené avec ce malheureux pour la dernière fois. Ils
+descendaient lentement les quais de la Tamise, quand cet homme
+l'effraya en affirmant voir de ses yeux, au coin de Westminster
+Bridge, la statue du duc de Wellington qui, comme chacun sait, se
+trouve à Piccadilly.
+
+C'est à ce moment même que nous arrivâmes en vue de la première des
+effigies de bois. Elle occupait le centre d'un petit square entouré
+de grilles, à peu de distance de nous, de l'autre côté de la rue.
+George s'arrêta net.
+
+--Qu'y a-t-il? dis-je. Un petit étourdissement?
+
+--Oui, en effet. Reposons-nous une minute.
+
+Il resta cloué sur place, les yeux fixés sur l'objet. Il dit,
+parlant d'une manière un peu haletante:
+
+--Pour revenir aux statues, ce qui me frappe, c'est de constater
+combien une statue ressemble à une autre statue.
+
+
+Harris dit:
+
+--Je ne suis pas de votre avis. Les tableaux, si vous voulez.
+Beaucoup se ressemblent. Quant aux statues, elles ont toujours des
+détails caractéristiques. Prenez par exemple celle que nous avons
+vue à la fin de cette après-midi. Elle représentait un homme à
+cheval. Il existe d'autres statues équestres à Prague: aucune ne
+ressemble à celle-là.
+
+--Que si, dit Georges. Elles sont toutes pareilles. C'est toujours
+le même homme sur le même cheval. Elles sont pareilles. C'est
+stupide de dire qu'elles diffèrent.
+
+Il semblait irrité contre Harris.
+
+--Comment vous êtes-vous forgé cette opinion? demandai-je.
+
+--Comment je me la suis forgée? Mais regardez donc cet objet maudit,
+là, en face!
+
+--Quel objet maudit?
+
+--Celui-là. Regardez-le donc! Voilà bien ce même cheval avec une
+moitié de queue, et cabré; le même homme, tête nue; le même...
+
+Harris objecta:
+
+--Vous voulez parler de la statue que nous avons vue au Ringplatz!
+
+--Non, pas le moins du monde, répliqua George, je veux parler de
+cette statue-ci, en face de nous.
+
+--Quelle statue? s'étonna Harris.
+
+George regarda Harris, mais Harris est un homme qui, avec un peu
+d'entraînement, eût fait un excellent acteur. Sa figure n'exprimait
+que de l'anxiété, mélangée d'une tristesse amicale. Puis George
+tourna son regard vers moi. Je m'efforçai de copier la physionomie
+de Harris, y ajoutant de mon propre chef une légère pointe de
+reproche.
+
+--Faut-il vous chercher une voiture? dis-je à George de ma voix la
+plus compatissante, j'y vole.
+
+--Que diable voulez-vous que je fasse d'une voiture, répondit-il
+vexé, on dirait que vous êtes incapable de comprendre une
+plaisanterie! c'est comme si l'on sortait avec une paire de sacrées
+vieilles femmes.
+
+Ce disant, il se mit à traverser le pont, nous laissant derrière
+lui.
+
+--Je suis bien heureux de voir que vous nous faisiez une farce, dit
+Harris, quand nous le rejoignîmes. J'ai connu un cas de
+ramollissement cérébral qui commença...
+
+--Vous êtes un fieffé crétin! dit George, coupant court; vous savez
+trop d'histoires.
+
+Il devenait tout à fait désagréable.
+
+Nous l'amenâmes vers le théâtre, en passant par les quais. Nous lui
+dîmes que c'était le chemin le plus court, ce qui, du reste, était
+la vérité. C'était là, dans l'espace vide derrière le théâtre, que
+se trouvait la deuxième de ces apparitions en bois, George la
+regarda et s'arrêta de nouveau.
+
+--Qu'y a-t-il? dit aimablement Harris. Vous n'êtes pas malade, hein?
+
+--Je ne crois pas que ce chemin soit le plus court, dit George.
+
+--Je vous assure que si, persista Harris.
+
+--Eh bien, moi, je vais prendre l'autre.
+
+Il s'y dirigea, et nous le suivîmes comme avant.
+
+Tout en descendant la Ferdinandstrasse, Harris et moi, nous nous
+entretenions d'asiles privés d'aliénés, lesquels, assura Harris,
+n'étaient pas irréprochables en Angleterre. Un de ses amis,
+commença-t-il, soigné dans un asile...
+
+George nous interrompit:
+
+--Vous avez un grand nombre d'amis dans des asiles d'aliénés, à ce
+qu'il me semble.
+
+Il le dit d'un ton agressif, comme s'il voulait insinuer que c'était
+bien là qu'il fallait qu'on s'adressât pour trouver la plupart des
+amis de Harris. Mais Harris ne se fâcha pas; il répondit avec
+douceur:
+
+--Le fait est qu'il est extraordinaire, en y réfléchissant, de
+constater combien ont fini comme cela. Cela me rend parfois nerveux.
+
+Harris, qui nous précédait de quelques pas, s'arrêta au coin du
+Wenzelsplatz.
+
+George et moi le rejoignîmes, A deux cents yards devant nous, bien
+au centre, se trouvait la troisième de ses statues fantasmagoriques.
+C'était la meilleure des trois, la plus ressemblante et la plus
+décevante. Elle se découpait vigoureusement sur le ciel obscur; le
+cheval sur ses pattes de derrière, avec sa queue drôlement
+raccourcie, l'homme, tête nue, son chapeau à plumes tendu vers la
+lune.
+
+--Je crois, si vous n'y voyez pas d'inconvénient et si vous pouvez
+m'en trouver une, que je prendrais bien une voiture, dit George. (Il
+parlait sur un ton pathétique; son ton agressif l'avait complètement
+quitté.)
+
+--Je constatais que vous aviez l'air tout chose, dit Harris avec
+compassion, c'est la tête qui ne va pas, hein?
+
+--Peut-être bien.
+
+--Je m'en étais aperçu, affirma Harris, mais je n'osais pas vous en
+parler. Vous vous imaginez voir des choses, n'est-ce pas?
+
+--Oh! non ce n'est pas cela, répliqua George un peu vivement. Je ne
+sais pas ce que j'ai!
+
+--Je le sais, dit Harris avec solennité, et je m'en vais vous le
+dire. C'est cette bière allemande, que vous buvez. J'ai connu un
+homme...
+
+--Ne me racontez pas son histoire en ce moment, dit George. C'est
+une histoire vraie, je n'en doute pas, mais je n'ai pas très envie
+de la connaître.
+
+--Vous n'y êtes pas habitué, ajouta Harris.
+
+--Je vais certainement y renoncer à partir de ce soir, dit George.
+Il me semble que vous avez raison; je ne dois pas bien la supporter.
+
+Nous le ramenâmes à l'hôtel et le couchâmes. Il était très petit
+garçon et plein de reconnaissance.
+
+Quelques jours plus tard, un soir, après une grande excursion suivie
+d'un excellent dîner, ayant enlevé tous les objets à sa portée, nous
+lui offrîmes un gros cigare et lui racontâmes le stratagème que nous
+avions combiné pour son bien.
+
+--Combien, dites-vous, avons-nous vu de reproductions de cette
+statue? demanda George, quand nous eûmes terminé.
+
+--Trois, répliqua Harris.
+
+--Que trois? dit George. En êtes-vous sûr?
+
+--Positivement, affirma Harris. Pourquoi?
+
+--Oh! pour rien, répliqua George.
+
+Mais j'eus l'impression qu'il ne crut pas Harris.
+
+
+De Prague nous nous rendîmes à Nuremberg par Carlsbad. Les bons
+Allemands, quand ils meurent, vont, dit-on, à Carlsbad, comme les
+bons Américains vont à Paris. J'en doute: l'endroit serait trop
+exigu pour tant de gens. On se lève à cinq heures à Carlsbad, c'est
+l'heure de la promenade des élégants; l'orchestre joue sous la
+Colonnade, et le Sprudel se remplit d'une foule dense qui va et
+vient de six à huit heures du matin dans un espace d'une lieue et
+demie. On y entend plus de langues qu'à Babel. Vous y rencontrez
+juifs polonais et princes russes, mandarins chinois et pachas turcs,
+Norvégiens issus d'un drame d'Ibsen, femmes des Boulevards, grands
+d'Espagne et comtesses anglaises, montagnards monténégrins et
+millionnaires de Chicago. Carlsbad procure à ses visiteurs tous les
+luxes, poivre excepté. Vous ne vous en procurerez à aucun prix à
+cinq lieues à la ronde, et ce que vous en obtiendrez de l'amabilité
+des habitants ne vaut pas la peine d'être emporté. Le poivre
+constitue un poison pour la brigade des malades du foie qui forment
+les quatre cinquièmes des habitués de Carlsbad et, comme ne pas
+s'exposer vaut mieux que guérir, tous les environs en sont
+soigneusement dépourvus. Mais on organise des «fêtes du
+poivre»,--des excursions où l'on fait fi de son régime et qui
+dégénèrent en orgies de poivre.
+
+
+Nuremberg désappointe si on s'attend à trouver une ville d'aspect
+moyenâgeux. Il y existe bien encore des coins singuliers, des sites
+pittoresques, beaucoup même; mais le tout est submergé dans le
+moderne, et ce qui est vraiment ancien est loin de l'être autant
+qu'on croit. Après tout, une ville est comme une femme, elle a l'âge
+qu'elle paraît. Nuremberg est une dame dont l'âge est difficile à
+apprécier sous le gaz et l'électricité complices de son maquillage.
+Tout de même ses murs sont craquelés et ses tours grises.
+
+
+
+
+CHAPITRE NEUVIÈME
+
+_Harris enfreint la loi. L'homme qui veut se rendre utile; les
+dangers qu'il courut. George s'engage dans une voie criminelle. Ceux
+auxquels l'Allemagne doit paraître un baume et une bénédiction. Le
+pécheur anglais: ses déceptions. Le pécheur allemand: ses
+privilèges. Ce qu'il est défendu de faire avec son lit. Un péché à
+bon marché. Le chien allemand. Sa parfaite éducation. La mauvaise
+conduite de l'insecte. Un peuple qui prend le chemin qu'on lui
+indique. Le petit garçon allemand: son amour de la justice. Où il
+est dit comment une voiture d'enfant devient une source d'embarras.
+L'étudiant allemand: ses privautés et leur châtiment._
+
+
+Il nous arriva à tous trois, pour des motifs différents, d'avoir des
+ennuis entre Nuremberg et la Forêt Noire.
+
+Harris débuta à Stuttgart en insultant un gardien municipal.
+Stuttgart est une ville charmante, propre et gaie, autre Dresde en
+plus petit. Son attrait particulier consiste à offrir peu de chose
+qui vaille la peine d'être visité, mais à l'offrir sans qu'on soit
+forcé de se déranger de son chemin: une galerie de tableaux
+d'importance moyenne, un modeste musée d'antiquités, un demi-palais;
+avec cela vous avez tout vu et êtes libre d'aller vous distraire
+autrement. Harris ignorait que c'était un gardien qu'il insultait.
+Il l'avait pris pour un pompier (cet homme en avait l'air) et il
+l'appela «dummer Esel».
+
+Vous n'avez pas le droit en Allemagne de traiter un gardien
+municipal d'«âne bâté», mais cet homme en était un, indubitablement.
+Voici ce qui s'était passé. Harris, se trouvant dans le Stadtgarten
+et désirant le quitter, franchit une grille qu'il voyait ouverte,
+enjamba un fil de fer et se trouva dans la rue. Harris prétend ne
+pas avoir vu un écriteau sur lequel on pouvait lire: «Passage
+interdit», mais il y en avait un sans aucun doute. L'homme aposté là
+arrêta Harris et lui fit remarquer cet écriteau. Harris l'en
+remercia et poursuivit son chemin. L'homme courut après lui et lui
+fit comprendre qu'on ne pouvait pas se permettre en pareille
+occurrence tant de désinvolture; il voulait que Harris rebroussât
+chemin et, repassant par dessus le fil de fer, rentrât dans le
+jardin, ce qui arrangerait tout. Harris expliqua à l'homme que
+l'écriteau défendait de passer et qu'il allait donc, en rentrant
+dans le jardin, enfreindre une seconde fois la loi. L'homme en
+convint et, pour résoudre la difficulté, il enjoignit à Harris de
+rentrer dans le jardin par l'entrée principale, qui se trouvait au
+tournant du coin, et d'en sortir, aussitôt après, par la même porte.
+C'est à ce moment là que Harris le traita d'âne bâté. Ceci nous fit
+perdre une journée et coûta à Harris quarante marks.
+
+
+J'eus mon tour à Carlsruhe par suite du vol d'une bicyclette. Je
+n'avais pas l'intention de voler une bicyclette; je n'avais que le
+désir de me rendre utile. Le train était sur le point de partir,
+lorsque j'aperçus dans le fourgon ce que je crus être la bicyclette
+de Harris. Il n'y avait personne pour m'aider. Je sautai dans le
+wagon et pus tout juste la saisir et l'en retirer. Je la conduisis
+triomphalement sur le quai; or, là, je me trouvai devant la
+bicyclette de Harris, appuyée contre le mur, derrière quelques
+boîtes à lait. La bicyclette que j'avais rattrapée n'était pas celle
+de Harris.
+
+La situation était embarrassante. Si j'avais été en Angleterre, je
+serais allé trouver le chef de gare et lui aurais expliqué mon
+erreur. Mais en Allemagne on ne se contente pas de vous voir
+expliquer une petite affaire de ce genre devant un seul homme: on
+vous emmène et vous êtes obligé de donner vos explications à une
+demi-douzaine d'individus; et si l'un d'entre eux est absent, ou
+s'il n'a pas le temps de vous écouter à ce moment-là, on a la
+fâcheuse habitude de vous garder pendant la nuit, afin que vous
+puissiez achever vos explications le lendemain. Je pensai donc à
+mettre l'objet hors de vue, puis à aller faire un petit tour sans
+tambour ni trompette. Je trouvai un hangar en bois qui me sembla
+l'endroit rêvé et j'y roulais la bicyclette, quand malheureusement
+un employé à casquette rouge, l'air d'un feld-maréchal en retraite,
+me remarqua, s'approcha et me dit:
+
+--Que faites-vous de cette bicyclette?
+
+--Je suis en train de la ranger sous ce hangar. (J'essayai de le
+persuader par mon ton que j'accomplissais un acte de complaisance,
+pour lequel les employés de chemin de fer me devraient de la
+reconnaissance; mais il ne se montra pas touché.)
+
+--Cette bicyclette est à vous?
+
+--Eh! pas exactement.
+
+--A qui est-elle? demanda-t-il, sévère.
+
+--Je ne peux pas vous renseigner. J'ignore à qui appartient cette
+bicyclette.
+
+--D'où l'avez-vous? fut la question suivante. (Sa voix devenait
+soupçonneuse, presque insultante.)
+
+--Je l'ai prise dans le train, répondis-je avec autant de calme et
+de dignité que je le pus dans un moment pareil. Le fait est,
+continuai-je avec franchise, que je me suis trompé.
+
+Il me laissa à peine le temps de finir ma phrase, il dit simplement
+que cela lui faisait également cet effet, et il donna un coup de
+sifflet.
+
+Ce qui se passa ensuite, en tant que cela me concerne, ne me laissa
+pas de souvenirs amusants. Par un miracle de chance--la Providence
+veille sur certaines personnes--cet incident se passait à Carlsruhe,
+où je possède un ami allemand, personnage officiel qui occupe une
+situation assez importante. J'aime autant ne pas approfondir ce qui
+se serait produit, si cet ami eût été en voyage; il s'en fallut d'un
+cheveu que je restasse captif. Mon élargissement est encore
+aujourd'hui considéré par les autorités allemandes comme une grave
+faiblesse de la justice.
+
+
+Mais rien n'approche de la formidable turpitude de George.
+L'incident de la bicyclette nous avait tous mis sens dessus dessous
+et eut pour résultat de nous faire perdre George. On apprit plus
+tard qu'il nous avait attendus devant le commissariat de police;
+mais nous ne le sûmes pas au bon moment. Nous pensâmes qu'il avait
+dû continuer seul sur Baden, et, impatients de quitter Carlsruhe,
+nous sautâmes dans le premier train en partance. Quand George, las
+d'attendre, s'en vint à la station, il s'aperçut de notre départ et
+du départ de ses bagages. J'étais le caissier du trio, si bien qu'il
+ne se trouvait en possession que de menue monnaie. Son billet était
+entre les mains de Harris. Trouvant dans cet ensemble de faits des
+motifs suffisants d'excuse, George entra délibérément dans une série
+de crimes dont la lecture au procès-verbal officiel nous fit
+dresser, à Harris et à moi, les cheveux sur la tête.
+
+Voyager en Allemagne, il faut en convenir, est compliqué: vous
+commencez par prendre à votre gare de départ un billet pour celle de
+votre destination. On croirait que cela suffit pour s'y rendre, il
+n'en est rien. Quand votre train entre en gare, vous essayez d'y
+accéder, mais l'employé vous renvoie avec emphase. Où sont les
+preuves de votre droit? Vous lui présentez votre billet. Il vous
+explique qu'en soi ce billet n'a aucune efficacité; ce n'est qu'un
+mince préliminaire. Il vous faut retourner au guichet prendre un
+supplément de train express, appelé «Schnellzugbillet». Muni de
+celui-ci, vous revenez à la charge et croyez en avoir fini. On vous
+permet de monter dans le train, c'est parfait. Mais il vous est
+interdit de vous asseoir, comme de rester debout, comme de circuler.
+Il vous faut prendre un autre billet, nommé «Platzticket», qui vous
+rend titulaire d'une place pour un parcours déterminé.
+
+Je me suis souvent demandé ce que ferait celui qui s'obstinerait à
+ne prendre qu'un seul ticket. Aurait-il le droit de courir sur la
+voie, derrière le train? Ou pourrait-il se coller une étiquette
+comme sur un colis et monter dans le fourgon? Et encore, que
+ferait-on de celui qui, muni d'un «Schnellzugticket» refuserait avec
+fermeté--ou n'aurait pas les moyens--de prendre un «Platzticket»:
+lui permettrait-on de s'étendre dans le filet à bagages ou de
+s'accrocher à la portière?
+
+Mais revenons à George. Il avait juste de quoi prendre un billet de
+troisième classe pour Baden en train omnibus. Pour éluder les
+questions de l'employé, il attendit que le train démarrât pour
+sauter dedans.
+
+C'était le premier chef d'accusation relevé contre lui:
+
+_a_) Etre monté dans un train en marche;
+
+_b_) Malgré la défense formelle d'un employé.
+
+Deuxième chef:
+
+_a_) Avoir voyagé dans un train d'une catégorie supérieure à celle
+qu'indiquait son billet;
+
+_b_) Refus de payer le supplément à réquisition d'un employé.
+(George déclara ne pas avoir «refusé», mais avoir simplement dit
+qu'il ne possédait pas l'argent nécessaire.)
+
+Troisième chef:
+
+_a_) Avoir voyagé dans une classe supérieure à celle qu'indiquait
+son billet;
+
+_b_) Refus de payer le supplément sur la demande de l'employé. (De
+nouveau George discute l'exactitude du rapport. Il retourna ses
+poches et offrit à l'homme tout son avoir, à savoir seize sous en
+monnaie allemande. Il s'offrit à voyager en troisième, mais il n'y
+en avait pas. Il offrit de passer dans le fourgon, mais on ne voulut
+rien entendre.)
+
+Quatrième chef:
+
+_a_) Avoir occupé un siège sans le payer;
+
+_b_) Avoir stationné dans les couloirs. (Comme on ne lui permettait
+pas de s'asseoir sans avoir payé, chose qu'il ne pouvait d'ailleurs
+pas faire, on ne voit pas quelle autre solution il aurait pu
+adopter.)
+
+Mais en Allemagne on ne considère pas les explications comme des
+excuses; et son voyage de Carlsruhe à Baden fut peut-être un record
+par son prix.
+
+
+En pensant à la fréquence et à la facilité avec lesquelles, en
+Allemagne, on peut avoir maille à partir avec la police, on est
+amené à conclure que cette contrée serait le paradis du jeune
+Anglais.
+
+La vie à Londres est d'une monotonie exaspérante selon ce que disent
+les étudiants en médecine et les gens en goguette. L'Anglais bien
+portant prend ses distractions en violant la loi, ou ne s'amuse pas.
+Rien de ce qui lui est permis ne lui procure de satisfaction
+véritable. Aller au-devant de quelque ennui, tel est son idéal de
+félicité. Mais voilà, en Angleterre on a fort peu d'occasions de ce
+genre; le jeune Anglais doit montrer pas mal de persévérance pour se
+fourrer dans un mauvais cas.
+
+Un jour j'eus une conversation à ce sujet avec le principal
+marguillier de notre paroisse. C'était le 10 novembre au matin; tous
+deux nous parcourions avec anxiété les faits divers. Une bande de
+jeunes gens, comme chaque année à cette date, avait été appelée
+devant le magistrat pour avoir fait dans la nuit précédente
+l'habituel chahut au Criterion. Mon ami le marguillier a des fils.
+J'ai un neveu, que je surveille paternellement; sa mère, qui
+l'adore, le croit entièrement absorbé à Londres par ses études de
+futur ingénieur. Par extraordinaire nous ne découvrîmes aucun nom
+connu dans la liste des personnes retenues par la justice. Et
+rassérénés nous commençâmes à philosopher sur la folie et la
+dépravation de la jeunesse.
+
+--La manière, dit mon ami le marguillier, dont le Criterion conserve
+son privilège à ce point de vue est remarquable. Rien n'est changé
+depuis ma jeunesse, les soirées se terminent invariablement par un
+chahut au Criterion.
+
+--Tellement insipide, remarquai-je.
+
+--Tellement monotone. Vous ne pouvez vous figurer, continua-t-il,
+une expression rêveuse passant sur sa figure ridée, combien finit
+par être inexprimablement fastidieux le parcours de Piccadilly
+Circus au commissariat de police de Vine Street. Mais hors cela que
+pouvions-nous faire? Rien, rien de rien. Eteindre une lanterne? On
+la rallumait tout de suite. Insulter un policeman? Il n'en tenait
+pas compte. Vous pouviez vous battre avec un fort de la halle de
+Covent Garden, si vous étiez amateur de ce genre d'amusement; d'une
+manière générale le fort sortait vainqueur du combat; en ce cas cela
+vous coûtait cinq shillings, mais dans le cas contraire cela coûtait
+un demi-souverain; je n'ai jamais pu me passionner pour ce sport.
+J'essayai un jour de jouer au cocher de fiacre. C'était considéré
+comme le _nec plus ultra_ de l'extravagance parmi les jeunes fous de
+mon âge. Un beau soir je volai un «hansom-cab» devant un marchand de
+vin dans Dean Street, et la première chose qui m'arriva fut d'être
+hélé dans Golden Square par une vieille dame flanquée de trois
+enfants, parmi lesquels deux pleuraient et le troisième était à
+moitié endormi. Avant que j'aie pu m'éloigner, elle avait lancé la
+marmaille dans la voiture, pris mon numéro, m'avait payé un shilling
+de plus que la taxe, prétendit-elle, et donné comme adresse un point
+légèrement au delà de ce qu'elle appelait North Kensington. En
+réalité cet endroit se trouvait à l'autre bout de Willesden. Le
+cheval était fatigué: le voyage prit plus de deux heures. C'est la
+distraction la plus ennuyeuse qui me soit échue de ma vie. Je tentai
+à plusieurs reprises de proposer aux enfants de les ramener chez la
+vieille dame; mais chaque fois que je voulais engager la
+conversation en levant la trappe, le plus jeune des trois se mettait
+à brailler, et lorsque je demandais à d'autres cochers de prendre le
+lot, la plupart d'entre eux me répondaient en me chantant une scie
+populaire, très en vogue à ce moment: «Oh! George, ne crois-tu pas
+que tu vas un peu loin?» L'un d'eux m'offrit de porter à ma femme
+une pensée dernière que j'aurais pu avoir. Tandis qu'un autre promit
+d'organiser une expédition pour aller m'exhumer au printemps, à la
+fonte des neiges. Quand j'avais conçu ma blague, je me voyais
+conduisant un vieux colonel grincheux dans un quartier perdu et
+dépourvu de communications, situé à au moins une demi-douzaine de
+lieues de l'endroit où il voulait se rendre, et l'abandonnant là à
+jurer devant une borne. Dans ces conditions j'aurais pu avoir de
+l'amusement ou peut-être pas: tout dépendant des circonstances et du
+colonel. L'idée ne m'était jamais venue d'avoir la responsabilité de
+toute une nursery d'enfants sans défense, avec la mission de les
+transporter dans un faubourg perdu. Non, il n'y a pas à dire,
+Londres, conclut mon ami le marguillier avec un soupir, Londres
+n'offre que bien peu d'occasions à celui qui aime enfreindre la loi.
+
+
+Bien au contraire, en Allemagne, on arrive à avoir des ennuis avec
+une facilité surprenante. Il y fourmille de choses, très faciles à
+exécuter, qu'il est défendu de faire. Je conseillerais tout
+simplement un billet d'aller au jeune Anglais qui serait désireux de
+se fourrer dans un mauvais cas, faute d'en trouver l'occasion chez
+lui. Prendre un billet aller et retour, qui n'est valable qu'un
+mois, serait indubitablement du gaspillage.
+
+Il trouvera dans la lecture des ordonnances de police du Vaterland
+tout un ensemble de prescriptions dont l'infraction lui procurerait
+de la distraction et de la joie. En Allemagne il est défendu de
+suspendre sa literie à sa fenêtre. Il pourrait commencer sa journée
+par là. En secouant ses draps par la fenêtre, il serait à peu près
+sûr, avant l'absorption de son premier déjeuner, d'avoir déjà eu une
+petite discussion avec les agents. En Angleterre, il lui serait
+loisible de se pendre en personne à sa fenêtre sans que nul y
+trouvât à redire, pourvu qu'il n'interceptât pas le jour des
+locataires de l'étage inférieur, ou bien que, se détachant, il
+n'allât blesser un passant.
+
+En Allemagne, il est défendu de se promener en travesti dans les
+rues. Un Ecossais de ma connaissance, qui voulait passer l'hiver à
+Dresde, consacra les premiers jours de son séjour là-bas en
+discussions à ce propos avec les autorités saxonnes. Elles lui
+demandèrent ce qu'il voulait faire dans cet accoutrement. Ce n'était
+pas un homme commode. Il répondît: le porter. Elles lui demandèrent:
+pourquoi? Il répondit: pour avoir chaud. Elles répliquèrent avec
+franchise qu'elles ne le croyaient pas et le renvoyèrent chez lui
+dans un landau fermé. L'ambassadeur d'Angleterre dut attester en
+personne que nombre de loyaux sujets britanniques, fort respectables
+d'ailleurs, avaient l'habitude de porter le costume écossais. On fut
+obligé, vu le caractère diplomatique du témoin, d'accepter ces
+explications, mais jusqu'à ce jour les autorités ont réservé leur
+opinion particulière.
+
+
+Elles ont fini par s'habituer au touriste anglais; mais un
+gentilhomme du Leicestershire, invité à chasser avec des officiers
+allemands, fut appréhendé, lui et son cheval à la sortie de son
+hôtel et conduit vivement au poste pour y expliquer son
+extravagance.
+
+Il est également défendu dans les rues allemandes de donner à manger
+à des chevaux, des mulets ou des ânes, qu'ils soient votre propriété
+ou celle d'autrui. Si une envie soudaine vous prend de nourrir le
+cheval d'un autre, il vous faut fixer un rendez-vous à l'animal, et
+le repas aura lieu dans un endroit dûment autorisé. Il est défendu
+de casser de la porcelaine ou du verre dans la rue ou dans quelque
+endroit public que ce soit. Et si cela vous arrivait, il vous
+faudrait en ramasser tous les morceaux. Je ne saurais dire ce qu'il
+vous faudrait faire de tous les morceaux, une fois rassemblés. Tout
+ce que je peux affirmer, c'est qu'on n'a pas la permission de les
+jeter ni de les laisser dans un endroit quelconque, ni, paraît-il,
+de s'en séparer de quelque manière que ce soit. Il est à présumer
+qu'on sera obligé de les porter sur soi jusqu'à la mort et de se
+faire enterrer avec; mais il est fort possible que l'on obtienne
+l'autorisation de les avaler.
+
+Il est défendu dans les rues allemandes de tirer à l'arbalète. Le
+législateur germanique ne se contente pas d'envisager les méfaits de
+l'homme normal: il se préoccupe de toutes les bizarreries maladives
+qu'un maniaque halluciné pourrait imaginer. En Allemagne il n'existe
+pas de loi contre l'homme qui marcherait sur la tête au beau milieu
+de la rue; l'idée ne leur en est pas venue. Un de ces jours un homme
+d'Etat allemand, en voyant des acrobates au cirque, s'avisera
+soudain de cette omission. Aussitôt il se mettra au travail et
+accouchera d'une loi qui aura pour but d'empêcher les gens de
+marcher sur la tête au beau milieu de la rue et qui fixera le
+montant de l'amende. C'est en cela que réside le charme de la loi
+germanique: les méfaits en Allemagne sont à prix fixe. Vous n'y
+passez pas des nuits sans sommeil, comme vous faites en Angleterre,
+à réfléchir sur la possibilité de vous en tirer avec une caution, ou
+une amende de quarante shillings, ou avec un emprisonnement de sept
+jours, selon l'humeur du juge. Vous savez exactement à combien vous
+reviendra votre plaisanterie. Vous pouvez étaler votre argent sur la
+table, ouvrir votre code et calculer le coût de vos vacances à
+cinquante pfennigs près.
+
+Pour passer une soirée vraiment peu coûteuse, je recommanderais de
+se promener sur le côté interdit du trottoir après avoir été sommé
+de ne pas le faire. En choisissant votre quartier et en vous tenant
+aux rues peu fréquentées, vous pourrez, d'après mon calcul, vous
+promener toute une soirée sur le mauvais côté du trottoir pour un
+peu plus de trois marks.
+
+Il est défendu dans les villes allemandes de se promener «en groupe»
+après la tombée du jour. Je ne sais pas exactement de combien
+d'unités se compose un «groupe», et aucun fonctionnaire que j'aie
+interviewé à ce sujet ne s'est senti suffisamment compétent pour en
+fixer le nombre exact. Je soumis un soir la question à un ami
+allemand qui se préparait à aller au théâtre, accompagné de sa
+femme, de sa belle-mère, de ses cinq enfants, de sa soeur avec
+fiancé et de deux nièces; je lui demandai s'il ne craignait pas de
+s'exposer aux rigueurs de cette loi. Cette question ne lui parut
+nullement une plaisanterie. Il jeta un coup d'oeil sur le groupe.
+
+--Oh, je ne crois pas, dit-il, nous faisons tous partie d'une même
+famille.
+
+--L'article ne fait pas de distinction entre un groupe familial et
+un groupe non familial: il se contente de dire «groupe». Sans
+vouloir vous froisser, mais en considérant l'étymologie du mot, je
+tends personnellement à considérer votre assemblée comme un
+«groupe». Toute la question est de savoir si la police verra les
+choses sous le même jour que moi. Je tenais seulement à vous
+avertir.
+
+Mon ami avait tendance à passer outre, mais sa femme, préférant ne
+pas risquer de voir sa soirée interrompue dès le début par la
+police, fit diviser le groupe en deux parties, qui se retrouveraient
+dans le vestibule du théâtre.
+
+Une autre passion qu'il faut savoir refréner en Allemagne est celle
+qui consiste à jeter des objets par la fenêtre. Même les chats ne
+sont pas une excuse. Pendant la première semaine de mon séjour en
+Allemagne, j'étais constamment réveillé la nuit par des chats. Une
+nuit, je devins enragé. Je formai un petit arsenal--deux ou trois
+morceaux de charbon, quelques poires dures, une paire de bouts de
+chandelle, un oeuf resté sur la table de la cuisine, une bouteille
+de soda vide et autres menus objets de ce genre, et ouvrant la
+fenêtre, je me mis à bombarder l'endroit d'où paraissait venir le
+bruit. Je ne crois pas avoir atteint mon but. Je n'ai jamais connu
+d'homme qui ait mis un projectile dans un chat, même visible,
+excepté peut-être par hasard, en visant autre chose. J'ai vu des
+tireurs de marque, des lauréats de tir, des gens enfin qui s'étaient
+distingués dans ce sport, je les ai vus tirer au fusil sur un chat à
+une distance de cinquante yards: ils n'arrivaient seulement pas à en
+toucher un poil. Je me suis souvent dit qu'au lieu de cible ou de
+lièvre, ou de toute autre sorte de buts ridicules, on devrait, pour
+découvrir le prince des tireurs, faire le concours sur des chats.
+
+
+Mais peu importe, ils s'en allèrent. Il est possible que l'oeuf les
+ait incommodés. J'avais remarqué en le prenant qu'il ne paraissait
+pas frais. Et je me recouchai, croyant l'incident clos. Dix minutes
+plus tard, on se mit à sonner violemment à la grande porte.
+J'essayai de faire la sourde oreille, mais on sonnait avec trop de
+persistance; je mis ma robe de chambre et descendis. Un sergent de
+ville se trouvait devant la porte. Tous les objets que j'avais jetés
+par la fenêtre, il les avait devant lui, réunis en un petit tas,
+tous, excepté l'oeuf. Il avait évidemment rassemblé tout cela. Il me
+dit:
+
+--Ces objets vous appartiennent-ils?
+
+--Ils m'ont appartenu, mais je n'y tiens plus. N'importe qui peut
+les prendre. Vous pouvez les prendre.
+
+Il fit semblant de ne pas entendre ma proposition et déclara:
+
+--Vous avez jeté ces objets par la fenêtre.
+
+--C'est exact.
+
+--Pourquoi les avez-vous jetés par la fenêtre? demanda-t-il. (Le
+sergent de ville germanique trouve ses questions toutes préparées à
+l'avance dans son code; il ne les modifie jamais, et jamais il n'en
+omettra aucune.)
+
+--Je les avais jetés par la fenêtre pour atteindre des chats,
+répondis-je.
+
+--Quels chats? demanda-t-il.
+
+Cette question est bien d'un sergent de ville allemand. Je
+répliquai, avec autant de sarcasme qu'il me fut possible, que je
+n'étais pas capable à ma grande confusion de lui dire quels chats.
+J'expliquai qu'ils étaient des inconnus pour moi, personnellement;
+mais je lui offris, à la condition que la police réunît tous les
+chats du voisinage, de me rendre auprès d'eux et de voir si je
+pourrais les reconnaître d'après le miaulement.
+
+Le sergent de ville allemand ne comprend pas la plaisanterie, ce qui
+vaut mieux, car l'amende prévue pour plaisanterie envers n'importe
+quel uniforme allemand est élevée; ils appellent cela «traiter un
+fonctionnaire avec insolence». Il me répondit simplement que ce
+n'était pas l'office de la police de m'aider à reconnaître des
+chats, son rôle se bornant à m'infliger une amende pour avoir jeté
+des objets par la fenêtre.
+
+Je lui demandai ce qu'un simple mortel était admis à faire en
+Allemagne lorsqu'il était réveillé chaque nuit par des chats, et il
+m'expliqua que je pouvais déposer une plainte contre le propriétaire
+du chat. La police lui infligerait alors une amende et, si besoin
+était, ordonnerait la destruction du dit chat. Il ne daigna pas
+s'appesantir sur la question de savoir qui abattrait le chat et
+comment le chat se comporterait pendant le procès.
+
+Je lui demandai quel procédé il me conseillait d'employer pour
+découvrir le propriétaire du chat. Il réfléchit quelques minutes;
+puis me répondit que je pouvais filer celui-ci jusque chez celui-là.
+Je ne me sentis plus le courage de discuter; je n'aurais pu dire que
+des choses qui auraient forcément aggravé mon cas. En résumé, le
+sport de cette nuit m'est revenu à douze marks et aucun des quatre
+fonctionnaires allemands qui m'interrogèrent à ce sujet ne put
+découvrir le ridicule qui se dégageait de cette aventure.
+
+Mais en Allemagne la plus grande partie des fautes et des folies
+humaines semble insignifiante à côté de l'énormité que l'on commet
+en marchant sur les gazons. Vous ne devez en Allemagne, sous aucun
+prétexte, dans aucune circonstance et nulle part, vous promener
+jamais sur une pelouse. L'herbe en Allemagne est absolument
+considérée comme tabou. Poser un pied sur un gazon allemand est
+aussi sacrilège que de danser la gigue sur le tapis de prière d'un
+mahométan. Les chiens eux-mêmes respectent l'herbe allemande; pas un
+chien allemand n'y poserait une patte, même en songe. Si vous voyez
+un chien gambader en Allemagne sur une pelouse, vous pouvez être sûr
+que c'est le chien d'un étranger sans foi ni loi. En Angleterre,
+lorsque nous voulons empêcher les chiens de pénétrer dans certains
+endroits, nous dressons des filets métalliques de six pieds de haut,
+soutenus par des pieux et défendus au sommet par des fils de fer
+barbelés. En Allemagne, on se contente de mettre une pancarte au
+beau milieu: «Accès interdit aux chiens»; le chien qui a du sang
+allemand dans les veines regarde la pancarte et fait demi-tour.
+
+J'ai vu dans un parc allemand un jardinier pénétrer
+précautionneusement avec des chaussons de feutre sur une pelouse, y
+prendre un insecte pour le déposer avec gravité, mais fermeté, sur
+le gravier; ceci fait, il resta à observer avec sérieux l'insecte,
+pour l'empêcher si besoin était de retourner sur l'herbe; et
+l'insecte, visiblement honteux, prit hâtivement le caniveau, en
+suivant la route marquée «Sortie».
+
+On a assigné dans les parcs allemands des artères différentes aux
+différentes catégories d'humains. Et une personne, au risque de sa
+liberté et de sa fortune, n'a pas le droit de se promener sur la
+route réservée aux autres. On y trouve certaines allées destinées
+aux «cyclistes», d'autres aux «piétons», des allées «cavalières»,
+des routes pour «voitures suspendues», et d'autres pour «voitures
+non suspendues»; des chemins pour «enfants» et d'autres pour «dames
+seules». Ils m'ont semblé avoir omis le chemin pour «hommes chauves»
+ou pour «femmes légères».
+
+Un jour, je croisai dans le Grosse Garten de Dresde «une vieille
+dame» qui se tenait désemparée et ahurie au centre d'un carrefour de
+sept chemins. Chacun était gardé par un écriteau menaçant qui en
+écartait tous les promeneurs, sauf ceux pour lesquels il avait été
+spécialement tracé.
+
+--Je vous demande pardon, me demanda-t-elle, devinant que je parlais
+l'anglais et savais lire l'allemand, mais cela ne vous
+dérangerait-il pas de me dire ce que je suis, et par où je dois
+passer.
+
+Je l'examinai avec attention. J'arrivai à la conclusion qu'elle
+était une «grande personne» et un «piéton», et du doigt je lui
+désignai son chemin. Elle le regarda et prit une mine désappointée.
+
+--Mais je ne veux pas aller dans cette direction, dit-elle; ne
+puis-je pas prendre cet autre chemin?
+
+--Grand Dieu non, madame, répliquai-je, ce passage est réservé aux
+enfants.
+
+--Mais je ne leur ferai aucun mal, dit la vieille dame avec un
+sourire. (Elle ne semblait pas être de ces vieilles dames capables
+de faire du mal aux enfants.)
+
+--Madame, répondis-je, si cela dépendait de moi, j'aurais confiance
+et vous laisserais prendre ce chemin, même si mon dernier né jouait
+à l'autre bout; mais je ne puis que vous mettre au fait des
+règlements de ce pays. Pour vous, créature adulte, vous aventurer
+dans cette allée, ce serait marcher au devant d'une amende certaine,
+sinon de l'emprisonnement. Voici votre itinéraire écrit en toutes
+lettres: _Nur für Fussgaenger_, et si vous acceptez un conseil,
+suivez ce chemin à grands pas; il ne vous est permis ni de
+stationner ni d'hésiter.
+
+--Il ne prend pas du tout la direction où je voudrais aller, dit la
+vieille dame.
+
+--Il prend celle où vous _devriez_ vouloir aller, répondis-je, et
+nous nous séparâmes.
+
+Dans les parcs il existe des sièges spéciaux, munis d'inscriptions:
+«Pour grandes personnes seulement» (_Nur für Erwachsene_), et le
+garçonnet allemand, désireux de s'asseoir et lisant cette pancarte,
+poursuit son chemin et cherche un banc où les enfants aient le droit
+de se reposer; et là il s'assied en prenant garde de le salir avec
+ses bottines boueuses. Supposez un instant un banc dans Regent's ou
+dans St. James's Park portant l'inscription: «Seulement pour grandes
+personnes.» Accourant de cinq lieues à la ronde, les enfants
+essaieraient de trouver place sur ce banc, fût-ce par expulsion des
+autres enfants qui s'y seraient déjà installés. Quant aux «grandes
+personnes», elles ne pourraient jamais en approcher à moins d'un
+demi-mille, rapport à la foule. Le garçonnet allemand qui, par
+erreur, se serait assis sur un banc de cette sorte, se lève avec
+effroi lorsqu'on lui fait remarquer son erreur et, avec honte et
+regret, il s'en va la tête basse, en rougissant jusqu'à la racine
+des cheveux.
+
+Il ne faut pas croire que le gouvernement ne soit pas paternel, il
+n'oublie pas l'enfant: dans le parc allemand et dans les jardins
+publics, on a réservé pour lui des emplacements spéciaux
+(_Spielplaetze_), chacun d'eux pourvu d'un tas de sable. Il peut y
+jouer à coeur joie, en faisant des pâtés et en construisant des
+châteaux de sable. Un pâté fait avec un autre sable semblerait un
+pâté immoral à l'enfant allemand. Il ne lui donnerait aucune
+satisfaction: son âme se révolterait contre lui. Il se dirait:
+
+--Ce pâté n'était pas comme il aurait dû être, fait du sable que le
+Gouvernement a spécialement mis à notre disposition pour cet usage;
+il n'a pas été fait à l'endroit que le Gouvernement avait choisi et
+aménagé pour la construction de pâtés de sable. Rien de bon ne peut
+en résulter. C'est un pâté hors toute loi.
+
+Et sa conscience continuerait à le tourmenter jusqu'à ce que son
+père eût payé l'amende prévue et lui eût infligé une correction en
+rapport avec son méfait.
+
+Une autre manière de s'amuser en Allemagne consiste à se promener en
+poussant une voiture d'enfant. Des pages entières du code allemand
+sont remplies d'articles qui traitent de ce que l'on peut faire et
+de ce que l'on n'a pas le droit de faire avec un «Kinderwagen»,
+comme on l'appelle. L'homme qui peut pousser sans anicroche une
+voiture d'enfant à travers une ville allemande est né diplomate. Il
+ne vous faut pas flâner avec une voiture d'enfant; mais il ne faut
+pas non plus aller trop vite. Il ne vous faut pas avec une voiture
+d'enfant barrer la route aux autres personnes; mais si les autres
+personnes vous barrent la route, il vous faut leur céder la place.
+Si vous voulez vous arrêter avec une voiture d'enfant, il faut vous
+rendre à une place spécialement aménagée, où les voitures d'enfant
+ont licence de s'arrêter; et quand vous y arrivez, il _faut_ vous
+arrêter. Il ne faut pas traverser la rue avec une voiture d'enfant;
+si le bébé et vous habitez par hasard de l'autre côté, c'est votre
+faute. Il est défendu d'abandonner la voiture d'enfant où que ce
+soit, et il ne vous est permis de l'emmener que dans certains lieux.
+Il est à supposer que si vous vous promeniez en Allemagne avec une
+voiture d'enfant pendant une heure et demie, vous vous créeriez
+suffisamment d'ennuis pour être obligé d'y séjourner un mois. Tout
+jeune Anglais désireux d'avoir des démêlés avec la police ne saurait
+mieux faire que d'aller en Allemagne et d'emmener avec lui sa
+voiture d'enfant.
+
+En Allemagne il est défendu de laisser la porte d'entrée d'une
+maison ouverte après dix heures du soir, et il vous est interdit de
+jouer du piano dans votre propre demeure après onze heures. En
+Angleterre je n'ai jamais éprouvé le désir de jouer du piano ou
+d'entendre une personne quelconque en jouer après onze heures du
+soir. Le fait est que tout change, si l'on vous défend de jouer.
+Ici, en Allemagne, le piano n'a eu d'attrait pour moi qu'après onze
+heures, et, à partir de ce moment, je deviens capable de m'asseoir
+pour écouter avec plaisir la _Prière d'une Vierge_ ou l'_Ouverture
+de Zampa_. D'autre part, pour l'Allemand respectueux du code, la
+musique jouée après onze heures du soir cesse d'être de la musique;
+elle devient du péché et à ce titre ne lui donne pas de
+satisfaction.
+
+Dans toute l'Allemagne, le seul individu qui songe à prendre des
+libertés avec la loi est l'étudiant, et encore ne le fait-il que
+jusqu'à un certain point bien défini. La coutume lui octroie des
+privilèges, mais bien spécifiés et strictement limités. Par exemple,
+l'étudiant a le droit de s'enivrer et de s'endormir dans le ruisseau
+sans encourir d'autre punition que l'obligation de donner le
+lendemain matin une légère gratification au sergent de ville qui l'a
+ramassé et rapporté chez lui. Mais pour cet usage, il lui faut
+choisir les ruisseaux de rues écartées. L'étudiant allemand qui sent
+approcher rapidement la minute où il perdra le discernement des
+choses emploie les dernières ressources de son énergie à contourner
+le coin de rue passé lequel il pourra s'affaler sans anxiété. Dans
+certains quartiers, il a le droit de sonner aux portes, quartiers où
+les appartements sont d'un loyer moins élevé qu'ailleurs; chaque
+famille tourne du reste la difficulté en établissant entre ses
+membres un code secret de sonneries, grâce auquel on peut savoir si
+l'appel est digne de foi ou s'il ne l'est pas. On fait bien d'être
+au courant de ce code si l'on visite ce genre de maison tard dans la
+soirée, car en persistant à sonner on risque de recevoir un baquet
+d'eau sur la tête.
+
+L'étudiant allemand jouit aussi du privilège de pouvoir éteindre la
+nuit les becs de gaz; mais on ne le voit pas d'un bon oeil en
+éteindre un trop grand nombre. L'étudiant amateur de farces tient
+une comptabilité: il se contente d'une demi-douzaine de becs par
+nuit. Il a, à part cela, le droit de crier et de chanter dans la
+rue, en rentrant chez lui, et cela jusqu'à deux heures trente
+inclusivement. Dans certains restaurants, on lui permet de passer
+son bras autour de la taille de la Fraülein. Pour empêcher toute
+velléité de libertinage, les servantes des restaurants fréquentés
+par les étudiants sont toujours soigneusement choisies parmi des
+femmes mûres et calmes, grâce à quoi l'étudiant allemand peut jouir
+des délices du flirt sans peur et sans reproche.
+
+Ils respectent tous la loi, les citoyens allemands.
+
+
+
+
+CHAPITRE DIXIÈME
+
+_Baden-Baden jugé par un étranger. Les beautés du lendemain matin
+envisagées de la veille au soir. La distance mesurée au compas. La
+même, mesurée avec les jambes. George d'accord avec sa conscience.
+Une machine paresseuse. Le sport de la bicyclette d'après l'affiche
+du fabricant: son aisance. Le cycliste, selon l'affiche: son
+costume; sa méthode. Le griffon, joujou du ménage. Un chien qui a de
+l'amour-propre. Le cheval insulté._
+
+
+A Bade, nous commençâmes à faire sérieusement de la bicyclette. Il
+suffit d'un mot pour décrire Bade: ville de plaisir tout à fait
+semblable aux autres villes de plaisir. Nous combinâmes une
+excursion de dix jours pour achever notre tour de Forêt Noire, avec
+pointe dans la vallée du Danube. C'est une des plus belles vallées
+de l'Allemagne, au long des vingt kilomètres qui séparent Tüttlingen
+de Sigmaringen; le Danube s'y fraie un passage étroit, longeant des
+villages vieillots où se sont conservées les moeurs du bon vieux
+temps; il côtoie des monastères anciens, perdus dans des nids de
+verdure; il traverse des prairies peuplées de troupeaux dont les
+bergers, nu-pieds et nu-tête, ont les hanches serrées étroitement
+par une corde et tiennent une houlette à la main. Le fleuve passe
+ensuite au milieu de forêts rocheuses entre des murs de rocs
+abrupts, dont chaque pointe est couronnée d'une forteresse en
+ruines, d'une église ou d'un château. On y jouit en même temps d'une
+vue sur les montagnes des Vosges où la moitié de la population se
+froisse si vous lui adressez la parole en français, tandis que
+l'autre se considère comme insultée si vous lui parlez en allemand;
+mais les deux manifestent une même indignation et un égal mépris à
+l'audition du premier mot d'anglais; situation qui rend la
+conversation quelque peu énervante et fatigante.
+
+
+Nous n'avons pu suivre notre programme à la lettre par la raison que
+les humains, même animés des meilleures intentions, ne parviennent
+pas toujours à mener à bonne fin leurs projets. Il est facile de
+dire à trois heures de l'après-midi avec conviction:
+
+--Nous nous lèverons à cinq heures; nous ferons un léger déjeuner à
+la demie et partirons à six heures.
+
+--Nous aurons ainsi fait la plus grande partie de notre chemin avant
+la grande chaleur, remarque quelqu'un.
+
+--En cette saison, dit un autre, les premières heures du matin sont
+assurément les meilleures de la journée.
+
+--N'est-ce pas votre avis? ajoute un troisième.
+
+--Eh! Indubitablement.
+
+--Il fera si frais et si agréable!
+
+--Et les demi-teintes sont si exquises.
+
+Le premier matin on met ces projets à exécution. Les excursionnistes
+se rassemblent à cinq heures trente. On est très silencieux; chacun,
+pris à part, est quelque peu grognon; on est tenté de trouver la
+nourriture mauvaise et beaucoup d'autres choses avec; l'atmosphère
+est chargée d'une irritabilité contenue qui cherche une issue. Dans
+le cours de la soirée la voix du Tentateur se fait entendre:
+
+--Je pense que si nous nous mettions en route à six heures et demie
+précises, cela suffirait.
+
+La voix de la Vertu proteste faiblement:
+
+--Cela bouleversera nos intentions.
+
+Le Tentateur réplique:
+
+--Les intentions furent créées pour les hommes et non les hommes
+pour les intentions. (Le Diable sait paraphraser l'Ecriture dans son
+propre intérêt.) D'ailleurs, cela dérange tout l'hôtel, songez donc
+aux malheureux domestiques.
+
+La voix de la Vertu continue, en faiblissant:
+
+--Mais par ici tout le monde se lève de bonne heure.
+
+--Ils ne se lèveraient pas si tôt, les pauvres, s'ils n'y étaient
+obligés! Mettons donc le déjeuner à six heures et demie précises,
+cela ne dérangera personne.
+
+Ainsi le Péché se dissimule sous les traits de la Bonté, et on dort
+jusqu'à six heures, expliquant à sa conscience, qui d'ailleurs ne
+vous croit pas, qu'on n'agit ainsi que par altruisme. J'ai vu des
+considérations de ce genre prolonger le repos jusqu'à sept heures
+sonnées.
+
+Semblablement, les distances mesurées au compas ne sont pas les
+mêmes que mesurées avec les jambes.
+
+--Dix milles à l'heure pendant sept heures font soixante-dix milles.
+Ce n'est pas trop de fatigue pour une journée.
+
+--N'y a-t-il pas quelques côtes très raides à gravir?
+
+--On les descend ensuite. Mettons huit milles à l'heure, et
+convenons de ne faire que soixante milles. Dieu du ciel! si nous ne
+pouvons pas faire du huit à l'heure, il vaudrait mieux nous faire
+traîner dans une voiture de malade. (Il semble en effet impossible
+de faire moins sur le papier.)
+
+Mais à quatre heures de l'après-midi la voix du Devoir sonne moins
+haut.
+
+--Eh bien, il me semble que le plus gros est fait.
+
+--Oh, rien ne presse! Ne nous hâtons pas. Vue ravissante, n'est-ce
+pas?
+
+--Ravissante. N'oubliez pas que nous sommes à vingt-cinq milles de
+St-Blasien.
+
+--Vous dites?
+
+--Vingt-cinq milles; sinon un peu plus.
+
+--Vous voulez dire que nous n'en n'avons fait que trente-cinq?
+
+--Oh! à peine.
+
+--C'est impossible. Je n'en crois pas votre carte.
+
+--Cela ne se peut pas, voyons! nous pédalons consciencieusement
+depuis les premières heures du jour.
+
+--Non. Nous ne sommes pas partis avant huit heures.
+
+--Huit heures moins un quart.
+
+--Bien, mettons huit heures moins un quart, et tous les six milles
+nous nous sommes arrêtés.
+
+--Nous ne nous sommes arrêtés que pour regarder le site! Il est
+inutile de parcourir une région, si on ne prend pas le temps de
+l'admirer.
+
+--Et il nous a fallu grimper quelques côtes très raides.
+
+--Et il fait exceptionnellement chaud aujourd'hui.
+
+--En tous cas, n'oubliez pas que nous sommes à vingt-cinq milles de
+St-Blasien, c'est un fait.
+
+--Encore des montagnes?
+
+--Oui, deux; ça monte et puis ça descend.
+
+--Je croyais que vous aviez dit que la route descendait jusque dans
+St-Blasien?
+
+--C'est vrai pour les dix derniers milles, mais... nous sommes
+encore à vingt-cinq milles de St-Blasien!
+
+--Est-ce qu'il n'y a rien entre ici et St-Blasien? Qu'est-ce donc
+que ce petit endroit au bord de ce lac?
+
+--Ce n'est pas St-Blasien, ni rien qui en soit proche. Il y a du
+danger à entrer dans cet ordre d'idées.
+
+--Il y en a surtout à nous surmener. On devrait en toutes
+circonstances s'appliquer à agir avec modération. Joli petit pays
+que Titisee, d'après la carte; on doit y respirer un air pur.
+
+--Très bien. Je suis conciliant. C'est vous autres qui vouliez
+pousser jusqu'à St-Blasien.
+
+--Oh, je ne tiens pas tant que ça à St-Blasien. C'est dans le fond
+d'une vallée. On y étouffe. Titisee est beaucoup mieux situé.
+
+--Et assez près, n'est-ce pas?
+
+--Cinq milles.
+
+Alors tous en choeur:
+
+--On s'arrête à Titisee.
+
+George avait dissocié la théorie et la pratique dès notre premier
+jour d'excursion.
+
+--Je croyais, dit-il (il était sur sa bicyclette, tandis que Harris
+et moi, sur le tandem, menions le train), qu'il avait été entendu
+que nous gravirions les côtes en funiculaire et les descendrions sur
+nos machines.
+
+--Oui, d'une manière générale. Mais les funiculaires ne gravissent
+pas _toutes_ les côtes dans la Forêt Noire, spécifia Harris.
+
+--Je m'en étais bien un peu douté grogna George; et le silence régna
+quelque temps.
+
+--D'un autre côté, dit Harris, qui avait apparemment ruminé ce
+sujet, il est impossible que vous ayez espéré n'avoir que des
+descentes. Ce ne serait pas de jeu. Sans un peu de travail, il n'est
+pas de plaisir.
+
+Du silence encore. George le rompit:
+
+--Ne vous surmenez pas pour le seul plaisir de m'être agréable, vous
+deux.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Harris.
+
+--Je veux dire qu'aux endroits où d'aventure nous pourrions prendre
+le funiculaire, il ne vous faudrait pas craindre de blesser ma
+susceptibilité. Pour mon compte, je me déclare prêt à gravir toutes
+ces montagnes dans des funiculaires, même si ce n'est pas de jeu. Je
+me charge de me mettre en règle avec ma conscience; voici huit jours
+que je me lève à sept heures du matin, et je trouve que cela vaut
+une compensation. Ne vous gênez donc pas pour moi à ce sujet.
+
+Nous promîmes de ne pas oublier son voeu et l'excursion continua
+dans un mutisme absolu, jusqu'au moment où George nous en fit sortir
+de nouveau par cette question:
+
+--De quelle marque m'avez-vous dit qu'était votre machine?
+
+Harris le lui dit. Je ne me rappelle pas de quelle marque elle
+était; peu importe.
+
+--En êtes vous sûr? insista George.
+
+--Naturellement, j'en suis sûr. Pourquoi?
+
+--Eh bien, elle ne fait pas honneur à son affiche. C'est tout.
+
+--Quelle affiche?
+
+--L'affiche qui a pour but de prôner cette marque de cycles. J'en ai
+regardé une peu de jours avant notre départ, qui était placardée sur
+un mur de Sloane Street. Un jeune homme montait une machine de cette
+marque, un jeune homme, une bannière à la main: il ne faisait aucun
+effort, c'était aussi clair que le jour. Il était simplement assis
+dessus à aspirer largement le grand air. Le cycle avançait par sa
+propre initiative et avançait d'un bon train. Votre bicyclette me
+laisse à moi tout le travail. Votre machine est un monstre de
+paresse. Si on ne suait pas sang et eau, ce n'est pas elle qui
+bougerait. A votre place j'irais réclamer.
+
+En y réfléchissant, il y a bien peu de machines qui fassent honneur
+à leurs réclames! Je ne me souviens que d'une seule affiche où le
+cycliste apparemment peinait. Mais c'est qu'il était poursuivi par
+un taureau. Le plus souvent, l'intention de l'artiste est de prouver
+au néophyte hésitant que le sport de la bicyclette consiste à être
+assis sur la selle luxueuse et à être transporté rapidement par des
+forces invisibles et surnaturelles dans la direction où l'on désire
+aller.
+
+D'une manière générale le cycliste est une dame. Une fée voyageant
+sur une légère nuée estivale ne peut pas paraître plus à son aise
+que la bicycliste de l'affiche. Elle porte le costume rêvé pour
+faire de la bicyclette par de fortes chaleurs. Des patronnes
+d'auberges un peu bégueules lui refuseraient peut-être l'accès de
+leur salle à manger; et une police à l'esprit étroit pourrait
+vouloir la protéger en l'enveloppant dans un châle, avant de
+l'incriminer. Mais elle ne s'occupe pas de ces détails. Par monts et
+par vaux, en des passages où un chat aurait du mal à trouver son
+chemin, sur des routes faites pour briser un rouleau compresseur,
+elle passe comme une vision de beauté nonchalante, ses cheveux
+blonds ondulant au vent, son corps de sylphide alangui dans une
+attitude éthérée, un pied sur la selle et l'autre effleurant la
+lanterne. Parfois elle consent à s'asseoir sur la selle; en ce cas
+elle place ses pieds sur les leviers de repos, allume une cigarette
+et brandit un lampion.
+
+Quelquefois, mais plus rarement, ce n'est qu'un mâle qui conduit la
+bicyclette. Acrobate moins accompli que la demoiselle, il réussit
+pourtant des tours de force appréciables: se tenir debout sur la
+selle en agitant des drapeaux, boire de la bière ou du bouillon en
+pleine marche. Il faut bien qu'il fasse quelque chose pour occuper
+ses loisirs: ce doit être fort pénible pour un homme d'un
+tempérament actif de rester tranquillement assis sur sa machine des
+heures durant sans rien avoir à faire, sans même avoir à réfléchir.
+Et c'est pourquoi on le voit se dresser sur ses pédales en arrivant
+près du sommet d'une haute montagne, pour apostropher le soleil ou
+pour déclamer des vers à la campagne environnante.
+
+Parfois l'affiche représente un couple de cyclistes; et alors on
+saisit sur le vif toutes les supériorités qu'a, au point de vue du
+flirt, la bicyclette moderne sur le salon, ou sur la grille du
+jardin du bon vieux temps. Lui et elle grimpent sur leurs
+bicyclettes, après s'être naturellement assurés qu'elles sont de
+bonne marque. Après quoi, ils n'ont plus rien à faire qu'à se
+répéter l'éternelle chanson d'amour toujours si douce. Gaiement les
+roues de la «Bermondsey Company's Bottom Bracket Britain's Best» ou
+de la «Camberwell Company's Jointless Eureka» roulent le long
+d'étroits sentiers, à travers les villes qui sont des ruches en
+travail. On n'a besoin ni de pédaler ni de les conduire. Donnez-leur
+une direction et dites-leur à quelle heure vous voulez être rentrés:
+c'est tout ce qu'il leur faut pour agir. Pendant qu'Edwin se penche
+sur sa selle pour murmurer à l'oreille d'Angélina les mille petits
+riens si doux, pendant que le visage d'Angélina se tourne vers
+l'horizon décoratif pour cacher sa chaste rougeur, les bicyclettes
+magiques poursuivent leur course régulière.
+
+Et le soleil brille toujours et toujours les routes sont sèches. Ils
+ne sont ni suivis par des parents sévères, ni accompagnés d'une
+tante encombrante, ni épiés au coin des rues par un démon de petit
+frère; jamais ils ne rencontrent d'obstacle à leur bonheur. Ah, mon
+Dieu! pourquoi n'avons-nous pas pu louer des «Britain's Best» ou des
+«Camberwell Eurekas» quand _nous_ étions jeunes.
+
+Il se peut aussi que la «Britain's Best» ou la «Camberwell Eureka»
+soit appuyée contre une grille; elle est peut-être fatiguée. Elle a
+eu beaucoup à travailler cette après-midi pour transporter ces
+jeunes gens. Animés des meilleures intentions ils ont mis pied à
+terre pour donner du repos à la machine. Ils sont assis sur l'herbe,
+ombragés par de jolis arbustes; l'herbe est longue et bien sèche; un
+ruisseau coule à leurs pieds. Tout respire la paix et la
+tranquillité.
+
+L'artiste, compositeur d'affiches pour cycles, s'ingénie toujours à
+donner cette impression élyséenne de paix et de tranquillité.
+
+Mais, au fait, j'ai tort d'affirmer que, d'après les affiches,
+jamais cycliste ne peine. J'en ai vu qui représentaient des hommes à
+bicyclette travaillant dur ou même se surmenant. Ils paraissent
+amaigris et hagards; à force de travail, la sueur perle sur leur
+front; ils vous donnent l'impression que, s'il y a une autre
+montagne au delà de l'affiche, il leur faudra ou abandonner ou
+mourir. Mais c'est le résultat de leur propre folie et cela ne leur
+arrive que parce qu'ils s'obstinent à monter une machine d'une
+marque inférieure. Ah! s'ils montaient une «Putney Popular» ou une
+«Battersea Bounder» comme le jeune homme raisonnable qui occupe le
+centre de l'affiche, ils n'auraient aucun besoin de se dépenser en
+efforts inutiles! On ne leur demanderait en témoignage de
+reconnaissance que d'avoir l'air heureux; tout au plus de freiner un
+peu parfois lorsqu'il arrive à la machine dans sa juvénile fougue de
+perdre la tête et de prendre une allure par trop précipitée.
+
+Vous, pauvres jeunes hommes si las, assis misérablement sur une
+borne kilométrique, trop éreintés pour prendre garde à la pluie
+persistante qui vous traverse, vous jeunes filles harassées, aux
+cheveux raides et mouillés, que l'heure tardive énerve, qui
+lanceriez un juron si vous saviez vous y prendre; vous, hommes
+chauves et corpulents, qui maigrissez à vue d'oeil en vous éreintant
+sur la route sans fin; vous, matrones pourpres et découragées, qui
+avez tant de mal à maîtriser la roue récalcitrante; vous tous,
+pourquoi n'avez-vous pas eu soin d'acheter une «Britain's Best», ou
+une «Camberwell Eureka»? Pourquoi ces bicyclettes de marques
+inférieures sont-elles si répandues? Ou bien en est-il du cyclisme
+comme de toute chose en ce bas monde: la Vie réalise-t-elle jamais
+la promesse de l'Affiche?
+
+En Allemagne ce qui ne manque jamais de me fasciner, c'est le chien
+autochthone. On se lasse en Angleterre des vieilles races, on les
+connaît trop: il y a le dogue, le plum pudding dogue, le terrier (au
+poil noir, blanc ou roux, selon le cas, mais toujours querelleur),
+le collie, le bouledogue; et jamais rien de nouveau. Mais en
+Allemagne vous rencontrez de la variété. Vous y apercevez des chiens
+comme vous n'en avez jamais vu jusque là; que vous ne prendriez pas
+pour des chiens, s'ils ne se mettaient à aboyer. Tout cela est si
+neuf, si captivant! George s'arrêta devant un chien à Sigmaringen et
+attira notre attention sur lui. Il nous sembla le produit hétérogène
+d'une morue et d'un caniche, et, ma foi, je n'oserais pas affirmer
+qu'il n'était pas, en effet, issu du croisement d'une morue et d'un
+caniche. Harris essaya de le photographier, mais le chiens se hissa
+le long d'une palissade et disparut dans quelque haie.
+
+J'ignore les intentions de l'éleveur allemand; il les cache pour le
+moment. George prétend qu'il vise à produire un griffon. On est
+tenté de défendre cette théorie: j'ai observé un ou deux cas de
+quasi réussite en ce genre. Et cependant je ne peux pas m'empêcher
+de croire que ce ne furent que de simples accidents. L'Allemand est
+pratique: quel intérêt aurait-il à réaliser un griffon? Si on n'est
+poussé que par le désir d'avoir une bête originale, n'a-t-on pas
+déjà le basset? Que faut-il de plus? Au surplus, le griffon serait
+très incommode dans une maison: chacun, à chaque instant, lui
+marcherait sur la queue. A mon idée, les Allemands tentent de
+produire une sirène, qu'ils dresseraient à la pêche.
+
+Car nos Allemands n'encouragent jamais la paresse chez aucun être
+vivant: ils aiment voir leurs chiens travailler, et le chien
+allemand aime le travail. Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet.
+La vie du chien anglais doit lui peser comme un fardeau. Imaginez un
+être fort, intelligent et actif, d'un tempérament exceptionnellement
+énergique, condamné à passer vingt-quatre heures par jour dans une
+inertie absolue! Aimeriez-vous cela pour vous-même? Rien d'étonnant
+qu'il se sente incompris, qu'il aspire à l'impossible et ne récolte
+que déboires.
+
+Le chien allemand, au contraire, a de quoi occuper son esprit. Il se
+sait important et très utile. Observez-le qui s'avance, l'air
+heureux, attelé à sa voiturette chargée de lait. Nul marguillier ne
+semble aussi satisfait de lui-même au moment de la quête. Il ne
+fournit aucun travail véritable; c'est l'humain qui pousse, et lui
+qui aboie. C'est ainsi qu'il conçoit la division du travail. Voici
+ce qu'il se dit:
+
+--Le vieux bonhomme ne peut pas aboyer, mais sait pousser. C'est
+parfait.
+
+La fierté qu'il tire de ce travail est édifiante. Il se peut qu'un
+autre chien, le croisant, fasse une remarque désobligeante, jette du
+discrédit sur la teneur en crème de son lait. Alors il s'arrête
+subitement, sans tenir aucun compte de la circulation.
+
+--Je vous demande pardon, mais que disiez-vous de notre lait?
+
+--Je n'ai rien dit de votre lait, répond l'autre chien sur le ton de
+la plus parfaite innocence. J'avais simplement dit qu'il fait beau
+temps et demandé le prix de la craie.
+
+--Ah, vous avez demandé le prix de la craie, hein? Désireriez-vous
+le savoir?
+
+--Je vous en prie, je m'imagine que vous êtes à même de me le dire.
+
+--Vous avez raison. Je le peux. Cela vaut....
+
+--Allons, marche, dit la vieille qui a chaud, qui est lasse et
+voudrait avoir fini sa tournée.
+
+--Oui; mais, nom d'un petit bonhomme! avez-vous entendu ce qu'il a
+dit de notre lait?
+
+--Eh! ne t'occupe donc pas de lui. Voilà un tramway qui vient de
+tourner la rue: nous allons être écrasés.
+
+--Possible, mais moi je m'occupe de lui. On a son amour-propre. Il a
+demandé le prix de la craie, et il va le savoir! ça vaut exactement
+vingt fois plus....
+
+--Vous allez tout renverser! s'écrie la vieille femme angoissée, le
+retenant de toutes ses faibles forces. Mon Dieu! j'aurais dû le
+laisser chez nous.
+
+Le tram s'avance rapidement sur eux; un cocher les invective, un
+autre chien, énorme, attelé à une voiturette de pain, espérant
+arriver à temps pour prendre part au combat, se hâte de traverser la
+rue, suivi d'un enfant qui crie de toutes ses forces. Il se forme
+vite un petit rassemblement; et un représentant de la force publique
+se fraie un chemin vers le champ de bataille.
+
+--Cela vaut, reprend le chien de la laitière, exactement vingt fois
+plus que vous n'allez valoir quand j'en aurai fini avec vous.
+
+--Ah! tu crois ça, vraiment?
+
+--Oui, vraiment, petit-fils de caniche français, mangeur de choux!
+
+--Là! je savais que vous alliez la renverser, dit la pauvre
+laitière. Je lui avais dit qu'il allait la renverser.
+
+Mais il est occupé et ne l'écoute pas. Cinq minutes plus tard, quand
+la circulation a repris, quand la porteuse de pain a ramassé ses
+miches boueuses et que le sergent de ville s'est retiré après avoir
+noté le nom et l'adresse de toutes les personnes présentes, il
+consent à jeter un regard derrière lui.
+
+--Evidemment on en a renversé un peu, admet-il. Puis, se secouant
+pour chasser cet ennui, il ajoute gaiement: Mais je pense lui avoir
+appris le prix de la craie, à celui-là. Je crois qu'il ne reviendra
+plus nous ennuyer.
+
+--Je l'espère, bien sûr, dit la vieille femme, en regardant avec
+regret la voie lactée.
+
+Mais son sport préféré consiste à attendre au sommet d'une colline
+la venue d'un autre chien et alors de la redescendre au grand trot.
+En ces occasions-là son maître est surtout occupé à courir derrière
+lui, pour ramasser au fur et à mesure les objets semés, des pains,
+des choux, des chemises. Arrivé au bas de la colline, lui s'arrête
+et attend amicalement son maître.
+
+--Excellente course, n'est-ce pas? remarque-t-il, essoufflé, quand
+l'homme arrive, chargé jusqu'au menton. Je crois que je l'aurais
+gagnée, si cet idiot de petit garçon n'était pas intervenu. Il s'est
+mis juste en travers de mon chemin au moment où je tournais le coin.
+_Vous l'aviez remarqué?_ Je voudrais pouvoir en dire autant, sale
+gosse! Pourquoi se met-il à brailler de la sorte? _Parce que je l'ai
+renversé et que j'ai passé sur lui?_ Eh, pourquoi ne s'est-il pas
+écarté de mon chemin? C'est une honte que les gens permettent à
+leurs enfants de courir ainsi et de se jeter dans les jambes de tout
+le monde pour faire choir les gens. _Oh, là, là! Toutes ces choses
+sont tombées de la voiture?_ Vous ne l'aviez sûrement pas bien
+chargée, il faudra y mettre plus de soin une autre fois. _Vous ne
+pouviez pas vous attendre à ce que je descendisse la colline à une
+allure de vingt milles à l'heure?_ Vous me connaissez assez pourtant
+pour ne pas croire que je me laisserais dépasser par ce vieux chien
+des Schneider sans tenter un effort. Mais vous ne réfléchissez
+jamais. Vous êtes certain d'avoir retrouvé tout? _Vous le croyez?_
+Je ne me contenterais pas de «croire»; à votre place je remonterais
+vivement la colline et je m'en assurerais. _Vous êtes trop fatigué?_
+Oh, cela va bien! mais ne dites pas alors que c'est ma faute s'il
+vous manque quelque chose.
+
+Il est très entêté. Il est sûr et certain que le bon tournant est le
+second à votre droite, et rien ne pourra le persuader que ce n'est
+que le troisième. Il est sûr de pouvoir traverser la route
+suffisamment vite et ne sera convaincu du contraire que lorsqu'il
+aura vu sa charrette démolie. Il est vrai qu'alors il s'excusera
+très humblement. Mais à quoi cela servira-t-il? Cela réparera-t-il
+le mal? Comme il a d'habitude la taille et la force d'un jeune
+taureau et que son compagnon humain n'est généralement qu'un faible
+vieillard ou un petit enfant, il n'en fait qu'à sa guise. La plus
+grande punition que son propriétaire puisse lui infliger, c'est de
+le laisser à la maison et de traîner lui-même sa voiture. Mais notre
+Allemand a trop bon coeur pour abuser de ce procédé.
+
+Il ne faut pas croire que l'animal soit attelé à la voiture pour un
+autre agrément que le sien, et j'ai la certitude que le paysan
+allemand ne commande le petit harnachement et ne fabrique la petite
+voiture que pour faire plaisir à son chien. Dans d'autres pays, en
+Hollande, en Belgique et en France, j'ai vu maltraiter et surmener
+les chiens qu'on attelle; en Allemagne, jamais. Les Allemands
+accablent de sottises leurs animaux d'une manière choquante. J'ai vu
+un Allemand se tenir devant son cheval et le traiter de tous les
+noms qui lui venaient à l'esprit. Mais le cheval n'en avait cure.
+J'ai vu un Allemand, las d'injurier son cheval, appeler sa femme et
+lui demander de l'aider. Quand elle survint, il lui révéla ce que le
+cheval avait fait. A ce récit la femme se fâcha, elle aussi, tout
+rouge; et, se tenant l'un à droite, l'autre à gauche du pauvre
+animal, tous deux le rouèrent d'invectives; ils lui firent des
+remarques blessantes sur son aspect physique, son intelligence, son
+sens moral, son adresse en tant que cheval. L'animal subit
+l'avalanche pendant quelque temps avec une patience exemplaire; puis
+il trouva la meilleure solution en l'occurrence. Sans perdre son
+sang-froid, il s'en alla doucement. La femme s'en retourna à sa
+lessive. Quand au mari, il le suivit, remontant la rue, la bouche
+pleine d'injures.
+
+Il n'y a pas sur terre de peuple dont le coeur soit aussi tendre.
+Les Allemands ne maltraitent pas les enfants ni les animaux. Ils
+n'utilisent le fouet que comme instrument de musique; on entend son
+claquement du matin au soir. A Dresde je vis la foule lyncher
+presque un cocher italien qui s'était servi du fouet contre sa bête.
+L'Allemagne est le seul pays d'Europe où le voyageur puisse
+s'installer confortablement dans un fiacre avec la certitude que son
+laborieux et patient ami d'entre les brancards ne sera ni surmené ni
+maltraité.
+
+
+
+
+CHAPITRE ONZIÈME
+
+_Une maison de la Forêt Noire. Les relations qu'on pourrait faire.
+Son parfum. George refuse énergiquement de rester couché après
+quatre heures du matin. La route qu'on ne saurait manquer. Mon flair
+extraordinaire. Une réunion de gens peu reconnaissants. Harris
+savant. Sa confiance sereine. Le village: où il se trouvait et où il
+aurait dû être. George: son plan. Nous nous promenons à la
+française. Le cocher allemand endormi et réveillé. L'homme qui
+répand l'anglais sur le continent._
+
+
+Très fatigués et loin de toute ville ou de tout village, nous avons
+dormi une nuit dans une ferme de la Forêt Noire. Le grand charme
+d'une maison de la Forêt Noire réside dans sa sociabilité. Les
+vaches y habitent la pièce à côté, les chevaux l'étage au-dessus,
+les oies et les canards sont installés dans la cuisine, tandis que
+les cochons, les enfants et les poules séjournent un peu partout.
+
+Pendant qu'on procède à sa toilette on entend un grognement derrière
+soi:
+
+--Bonjour! Pas d'épluchures de pommes de terre ici? Non, je vois que
+vous n'en avez pas. Au revoir.
+
+Puis voici un caquètement et le cou d'une vieille poule qui avance.
+
+--Belle journée, n'est-ce pas? Cela ne vous dérange pas que
+j'apporte ici mon ver? C'est si difficile de trouver dans cette
+maison une pièce où l'on puisse jouir en paix de sa nourriture.
+Déjà, quand je n'étais que poussin, je mangeais lentement, mais
+quand une douzaine.... Là, je pensais bien qu'ils ne me laisseraient
+pas tranquille! Chacun en voudra un morceau. Cela ne vous fait rien
+que je m'installe sur le lit? Ici ils ne me verront peut-être pas.
+
+Pendant que l'on s'habille, différentes têtes viennent vous épier
+par la porte. Elles considèrent apparemment la chambre comme une
+ménagerie temporaire. On ne saurait dire si les têtes appartiennent
+à des garçons ou à des filles; on ne peut qu'espérer qu'elles
+appartiennent toutes au sexe masculin. Il est inutile d'essayer de
+fermer la porte, car il n'y a rien pour la maintenir et, aussitôt
+qu'ils ne la sentent plus poussée, ils l'ouvrent de nouveau. On
+déjeune dans le décor traditionnel du repas qui fut célébré pour le
+retour de l'Enfant Prodigue: un cochon ou deux entrent pour vous
+tenir compagnie; une bande d'oies d'un certain âge vous accablent de
+critiques, se tenant sur le pas de la porte; vous devinez, d'après
+leurs chuchotements, leur expression choquée, qu'elles cassent du
+sucre sur votre dos. Une vache s'abaissera peut-être jusqu'à jeter
+un coup d'oeil sur cet intérieur.
+
+C'est cet arrangement dans le genre de l'arche de Noé qui donne, je
+suppose, à la maison de la Forêt Noire son odeur particulière. Ce
+n'est pas une odeur qu'on puisse comparer à quoi que ce soit. C'est
+tout comme si l'on mélangeait des roses, du fromage du Limbourg, de
+l'huile pour les cheveux, quelques fleurs de bruyère, des oignons,
+des pêches, de l'eau de savon avec une bouffée d'air marin et un
+cadavre. On ne saurait discerner aucune odeur particulière, mais on
+les sent toutes réunies là, toutes les odeurs que l'univers possède
+jusqu'à présent. Les gens qui vivent dans ces maisons adorent à
+l'envi ce mélange. Ils n'ouvrent jamais les fenêtres, de peur d'en
+perdre un peu; ils conservent précieusement cette odeur dans leur
+maison hermétiquement close. Si vous désirez respirer un parfum
+différent, vous avez tout loisir de sortir et de humer à l'extérieur
+l'arome des pins et des violettes des bois: à l'intérieur il y a
+celui de la maison; et on dit qu'au bout de quelque temps on s'y
+habitue de telle sorte qu'il vous manquerait et que l'on devient
+incapable de s'endormir dans aucune autre atmosphère.
+
+Nous avions projeté de couvrir une longue étape le lendemain et pour
+ce motif nous désirions nous lever de bonne heure, vers les six
+heures,--si possible sans déranger toute la maison. Nous demandâmes
+timidement à notre hôtesse si elle voyait d'un bon oeil ce
+programme. Elle ne fit pas d'objection. Elle-même ne serait
+peut-être pas dans les parages à cette heure-là. C'était le jour où
+elle devait se rendre au marché, distant de dix milles. Elle ne
+rentrait pas avant sept heures; mais il était fort possible que son
+mari ou l'un de ses fils passât à la maison prendre un deuxième
+repas à ce moment. En tous cas on enverrait quelqu'un nous réveiller
+et préparer notre premier déjeuner.
+
+On n'eût pas à nous réveiller. Nous nous levâmes de nous-mêmes à
+quatre heures. Nous nous levâmes à quatre heures pour échapper au
+fracas qui faisait éclater nos têtes. Je suis incapable de dire à
+quelle heure les paysans de la Forêt Noire se lèvent en été; ils
+nous parurent se lever toute la nuit. Et la première chose que fait
+l'indigène quand il sort du lit est de chausser une paire de sabots
+et de faire une promenade hygiénique à travers sa maison. Il ne se
+sent pas complètement levé avant d'avoir monté et descendu trois
+fois les étages. Une fois bien réveillé, il monte aux écuries et y
+réveille son cheval. (Les maisons de la Forêt Noire étant
+généralement bâties sur une pente raide, le rez-de-chaussée se
+trouve à la partie supérieure et le grenier à la partie inférieure.)
+Le cheval, semble-t-il, doit aussi faire sa promenade hygiénique par
+la maison. Ensuite l'homme descend à la cuisine et commence à casser
+du bois; quand il en a cassé suffisamment, il se sent satisfait de
+lui-même et se met à chanter. Considérant toutes ces choses, nous
+arrivâmes à conclure que ce que nous avions de mieux à faire était
+de suivre l'excellent exemple qu'on nous donnait. George lui-même
+avait très envie de se lever ce matin-là.
+
+
+Nous absorbâmes un repas frugal à quatre heures et demie et nous
+mîmes en route à cinq heures. Notre chemin nous conduisait à travers
+des montagnes et, d'après les renseignements pris dans le village,
+ce devait être une de ces routes si faciles à suivre qu'il était
+impossible de s'égarer. Je suppose que tout le monde connaît ces
+sortes de routes; généralement elles vous ramènent à votre point de
+départ; et s'il en va autrement, vous le regrettez, car dans le
+premier cas vous savez au moins où vous vous trouvez. J'étais en
+défiance dès le début, et avant d'avoir parcouru une couple de
+milles nous fûmes édifiés. Nous arrivions à un carrefour de trois
+routes. Un poteau indicateur vermoulu assignait pour destination au
+chemin de gauche un endroit inconnu de toute carte. L'autre bras,
+parallèle à la route du milieu, avait disparu. Le chemin de droite,
+nous étions tous d'accord pour le croire, ramenait manifestement au
+village.
+
+--Le vieillard, rappela Harris, nous a dit clairement de longer la
+montagne.
+
+--Quelle montagne? demanda George avec justesse.
+
+Une demi douzaine de collines nous faisaient face, les unes plus
+grandes, les autres plus petites.
+
+--Il nous a dit, continua Harris, que nous devions arriver à un
+bois.
+
+--Je ne vois aucune raison d'en douter, quelle que soit la route que
+nous prenions, commenta George.
+
+En effet toutes les hauteurs autour de nous étaient couvertes de
+forêts épaisses.
+
+--Et il a encore dit, murmura Harris, que nous atteindrions le
+sommet en une heure et demie environ.
+
+--C'est là, dit George, que je commence à douter de ses paroles.
+
+--Eh bien, qu'allons-nous faire? demanda Harris.
+
+Le hasard veut que j'aie la bosse de l'orientation. Ce n'est pas une
+vertu; je ne veux pas m'en vanter. Ce n'est qu'un instinct tout
+animal, auquel je ne peux rien. S'il m'arrive de rencontrer sur mon
+chemin des montagnes, des précipices, des rivières et d'autres
+obstacles de cette sorte qui m'empêchent d'avancer,--ce n'est pas ma
+faute. Mon instinct me conduit très sûrement; c'est la planète qui a
+tort. Je les emmenai donc par la route du milieu. On n'aurait pas dû
+m'imputer à crime le fait que cette route du milieu n'ait pas eu
+suffisamment d'énergie pour continuer plus d'un quart de mille dans
+la même direction, et qu'après trois milles de montées et de
+descentes elle ait subitement abouti à un guêpier. Si cette route
+médiane avait suivi la direction qu'elle aurait dû suivre, elle nous
+aurait menés là où nous voulions aller, j'en suis convaincu.
+
+Ce don particulier qui m'est échu, j'aurais continué à m'en servir
+pour découvrir un nouveau chemin, s'ils ne m'avaient pas fait sentir
+leur mauvaise humeur. Mais je ne suis pas un ange--je l'avoue
+franchement--et je refuse de faire des efforts au profit d'ingrats
+et de rebelles. D'un autre côté je me demande si George et Harris
+m'auraient suivi plus loin. C'est pour ces raisons que je m'en lavai
+les mains et que Harris me remplaça comme chef de colonne.
+
+--Eh bien, me dit-il, je suppose que vous êtes satisfait de votre
+oeuvre.
+
+--J'en suis assez satisfait, répondis-je du haut du tas de pierres
+sur lequel j'étais assis. Je vous ai menés jusqu'ici sains et saufs.
+Je mènerais plus loin, mais nul artiste ne peut travailler sans
+encouragement. Vous vous montrez mécontents de moi parce que vous ne
+savez pas où vous êtes. Il est possible que vous soyez dans la bonne
+direction, sans vous en douter. Mais autant ne rien dire; je ne
+m'attends pas à des remerciements. Suivez le chemin qui bon vous
+semblera; je ne m'en occupe plus.
+
+Je parlai peut-être avec amertume, mais je n'y pouvais rien. On ne
+m'avait pas adressé une parole aimable pendant tout ce trajet
+rebutant.
+
+--Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles, dit Harris:
+George et moi sommes convaincus que sans votre aide nous ne serions
+pas arrivés à l'endroit où nous nous trouvons. Nous vous rendons
+justice en cela. Mais on ne peut pas se fier aveuglément à
+l'instinct. Je compte vous proposer d'y substituer la science qui,
+elle, est exacte. Donc, où se trouve le soleil?
+
+--Ne croyez-vous pas, dit George, que si nous retournions au village
+et que nous demandions à un gamin de nous servir de guide pour un
+mark, cela nous ferait, somme toute, gagner du temps?
+
+--Cela nous ferait perdre plusieurs heures, répliqua Harris d'un ton
+décidé. Fiez-vous à moi. J'ai étudié la question. (Il tira sa montre
+et commença à tourner sur lui-même.)
+
+
+C'est simple comme bonjour. Il faut diriger la petite aiguille vers
+le soleil, vous prenez la bissectrice de l'angle formé par la petite
+aiguille et midi, et obtenez ainsi la direction du nord. (Il s'agita
+pendant quelque temps, puis il fit son choix.) Me voilà fixé,
+dit-il; le nord est dans cette direction, là où se trouve le
+guêpier. Maintenant passez-moi la carte. (Nous la lui tendîmes et,
+s'asseyant face aux guêpes, il l'examina.) Todtmoos se trouve, par
+rapport à notre position actuelle, dans une direction sud-sud-ouest.
+
+--Qu'entendez-vous par «notre position actuelle»? questionna George.
+
+--Mais ici, où nous sommes.
+
+--Mais où sommes-nous donc?
+
+Cette question embarrassa Harris pendant quelques instants, mais à
+la fin il se rasséréna.
+
+--Notre position importe peu, répliqua-t-il. Quel que soit l'endroit
+où nous sommes, Todtmoos se trouve dans une direction sud-sud-ouest.
+Allons, venez, nous perdons notre temps.
+
+--Je ne comprends pas exactement votre raisonnement, dit George en
+se levant et en bouclant sa musette; mais je suppose que cela ne
+tire pas à conséquence. Nous nous promenons pour notre santé et
+partout la campagne est belle.
+
+--Cela va aller merveilleusement, dit Harris avec une confiance
+sereine. Nous arriverons à Todtmoos avant dix heures, ne vous
+tourmentez pas. Et à Todtmoos nous trouverons à manger.
+
+Il avoua que, pour sa part, il aimerait un beefsteak suivi d'une
+bonne omelette. George nous confia que personnellement il
+s'abstiendrait de penser à ce sujet avant que Todtmoos ne fût en
+vue.
+
+Nous marchions depuis une demi-heure quand, arrivant à une
+éclaircie, nous aperçûmes au-dessous de nous, à environ deux milles,
+le village que nous avions traversé quelques heures plus tôt. Nous
+le reconnaissions à son église bizarre, munie d'un escalier
+extérieur, ce qui est d'une architecture peu répandue. Cette vue me
+remplit de tristesse. Nous avions marché sur une route très dure
+pendant trois heures et demie et n'avions apparemment fait que
+quatre milles. Mais Harris était enchanté:
+
+--Enfin, nous savons où nous sommes.
+
+--Je croyais que cela importait peu, lui rappela George.
+
+--En effet, pratiquement cela n'a aucun intérêt, mais il vaut quand
+même mieux être fixé. A présent je me sens plus sûr de moi.
+
+--Je ne vois pas en quoi cela constitue pour vous un avantage,
+murmura George. (Mais je ne crois pas que Harris l'entendit.)
+
+--Nous sommes en ce moment, continua Harris, dans l'est par rapport
+au soleil et Todtmoos est au sud-ouest de l'endroit où nous sommes.
+De sorte que si... (Il s'arrêta net.) A propos, vous souvenez-vous
+si j'ai dit qu'en menant la bissectrice de l'angle on obtenait la
+direction nord ou la direction sud?
+
+--Vous avez dît qu'elle donnait le nord, répliqua George.
+
+--En êtes-vous sûr? insista Harris.
+
+--Certain. Mais ne vous laissez pas influencer dans vos calculs pour
+si peu. Selon toute probabilité, vous vous êtes trompé.
+
+Harris réfléchit quelque temps, puis sa physionomie s'éclaira:
+
+--Nous y sommes. Evidemment c'est le nord. Il faut que ce soit le
+nord. Comment cela pourrait-il être le sud? Maintenant, il faut nous
+diriger vers l'ouest. Venez.
+
+--Je ne demande pas mieux que de me diriger vers l'ouest, dit
+George; n'importe quelle direction de la boussole m'est bonne. Je
+veux seulement vous faire remarquer qu'en ce moment nous marchons en
+plein vers l'est.
+
+--Mais non, répondit Harris, nous allons vers l'ouest.
+
+--Je vous dis que nous nous dirigeons vers l'est.
+
+--Je voudrais que vous ne continuiez pas à affirmer ça. Vous
+dérangez mes calculs.
+
+--Cela m'est égal. J'aime mieux déranger vos calculs que de
+continuer à m'égarer. Je vous dis que nous avons mis cap en plein
+vers l'est.
+
+--Quelle stupidité! s'impatienta Harris, voici le soleil.
+
+--Je peux voir le soleil, convint George, je le vois même assez
+distinctement. Il se peut qu'il se trouve à sa place selon vous et
+les préceptes de la science, mais il se peut aussi qu'il n'y soit
+pas. Tout ce que je sais se résume en ceci: quand nous étions dans
+le village, cette montagne surmontée de cette couronne de rochers
+était nettement au nord. En ce moment, nous faisons face à l'est.
+
+--Vous avez raison, acquiesça Harris, j'avais oublié pour un instant
+que nous marchions dans un sens opposé.
+
+--Moi, à votre place, je prendrais l'habitude de noter ces
+changements d'orientation, grommela George. Cela nous arrivera
+probablement plus d'une fois encore.
+
+Nous fîmes demi-tour et nous acheminâmes dans la direction opposée.
+
+Après avoir grimpé pendant quarante minutes, nous arrivâmes de
+nouveau à une éclaircie, et de nouveau le village s'étalait à nos
+pieds. Mais cette fois-ci il était au sud, par rapport à nous.
+
+--C'est étonnant, dit Harris.
+
+--Je ne vois rien d'étonnant à cela, émit George. Si vous faites
+consciencieusement le tour d'un village, il n'est que naturel que
+vous en aperceviez de temps en temps l'église. J'ai tout le premier
+du plaisir à la voir. Cela me prouve que nous ne sommes pas
+irrémédiablement perdus.
+
+--Il devrait être à notre gauche, dit Harris.
+
+--Il y sera dans une heure environ si nous poursuivons notre route.
+
+Moi, je me taisais: tous les deux m'irritaient. Mais je voyais non
+sans satisfaction George se mettre en colère contre Harris. Aussi
+était-ce assez stupide de la part de Harris de s'imaginer qu'il
+était capable de trouver son chemin d'après le soleil.
+
+--Je serais bien content de savoir d'une manière certaine, dit
+Harris d'un air songeur, si cette bissectrice nous indique le nord
+ou le sud.
+
+--A votre place, je prendrais une résolution à ce sujet: c'est un
+point important.
+
+--C'est impossible que ce soit le nord, dit Harris, et je vais vous
+expliquer pourquoi.
+
+--Ne vous donnez pas cette peine, répliqua George, je ne demande
+qu'à le croire.
+
+--Vous venez de dire qu'elle indique le nord, lui reprocha Harris.
+
+--Ce n'est pas cela que j'ai dit. J'ai dit que vous l'aviez dit,
+c'est tout différent. Si vous croyez vous tromper, rebroussons
+chemin. Cela nous changera, à défaut de mieux.
+
+Alors Harris dressa de nouveaux plans basés sur des calculs inverses
+et de nouveau nous nous enfonçâmes dans les bois; et de nouveau
+après une demi-heure de côtes rudes, nous arrivâmes en vue du même
+village. Il est vrai que nous étions à une altitude un peu plus
+élevée et que cette fois-ci il était situé entre nous et le soleil.
+
+--Je pense, dit George, tandis qu'il le regardait du haut de cet
+observatoire, que c'est la meilleure vue que nous en ayons eue
+jusqu'à présent. Il n'y a plus qu'un seul endroit au-dessus de nous
+d'où nous puissions le voir encore. Ce après quoi, je vous
+proposerai d'y descendre et d'y prendre quelque repos.
+
+--Je ne crois pas que ce soit le même village, dit Harris; cela
+n'est pas possible.
+
+--On ne saurait s'y méprendre, avec cette église, dit George. A
+moins qu'il ne s'agisse d'un cas semblable à celui de cette statue
+de Prague. Il se peut que les autorités aient différentes copies
+grandeur nature de ce village et les aient dispersées dans la forêt
+pour juger où il ferait meilleur effet. Du reste, peu importe. Où
+allons-nous maintenant?
+
+--Je n'en sais rien, dit Harris, et cela m'est égal. J'ai fait de
+mon mieux; vous n'avez fait que bougonner et m'induire en erreur.
+
+--J'ai pu vous adresser quelques critiques, admit George; mais
+mettez-vous à ma place. L'un de vous me certifie qu'il a un instinct
+infaillible et me conduit à un guêpier au milieu d'un bois.
+
+--Je ne peux pas empêcher les guêpes de bâtir leurs ruches dans les
+bois, répliquai-je.
+
+--Je ne dis pas que cela soit en votre pouvoir, riposta George. Je
+ne discute pas; je ne fais que constater des faits bien établis...
+L'autre me mène pendant des heures par monts et par vaux, d'après
+des principes astronomiques, tout en ne sachant pas distinguer le
+nord du sud. Personnellement, je ne prétends pas avoir des instincts
+dépassant ceux du commun des mortels, je ne suis pas non plus un
+scientifique. Mais je vois là-bas, deux champs plus loin, un homme.
+Je vais lui offrir la valeur du foin qu'il coupe et que j'estime à
+un mark cinquante, afin que, laissant son travail, il me conduise
+jusqu'à ce que nous soyons en vue de Todtmoos. Si vous voulez me
+suivre, camarades, vous êtes libres; si non, vous pouvez recourir à
+un autre système et tenter l'épreuve de votre côté.
+
+Le plan de George était dépourvu d'originalité et de hardiesse, mais
+sur le moment il nous parut sympathique. Heureusement que nous
+n'étions pas éloignés de l'endroit où nous nous étions trompés de
+route pour la première fois; ce qui eut pour résultat qu'aidés par
+l'homme à la faux nous retrouvâmes le bon chemin et atteignîmes
+Todtmoos avec un retard de quatre heures sur nos calculs, mais avec
+un appétit formidable que quarante-cinq minutes de travail
+silencieux et acharné suffirent à peine à calmer.
+
+Nous avions projeté d'aller à pied de Todtmoos à la vallée du Rhin;
+mais en raison de nos fatigues extraordinaires de la matinée, nous
+décidâmes de faire «une promenade en voiture», comme on dit en
+France.
+
+Et à cette intention nous louâmes un véhicule d'aspect pittoresque,
+tiré par un cheval qu'on aurait volontiers comparé à un tonneau,
+n'eût été l'embonpoint de son cocher auprès duquel il semblait
+anguleux. En Allemagne, toutes les voitures sont aménagées pour être
+attelées à deux, mais en général elles ne sont tirées que par un
+seul cheval. Cela donne à l'équipage un aspect asymétrique qui
+heurte notre goût, mais que les gens d'ici trouvent élégant: on a
+l'air de quelqu'un qui d'habitude sort avec une paire de chevaux,
+mais qui, pour l'instant, a égaré l'un d'eux. Le cocher allemand
+n'est pas ce que nous appellerions un maître. Quand il dort, c'est
+alors qu'il montre ses qualités. A ce moment, au moins, il n'est pas
+dangereux; et comme le cheval est généralement intelligent et
+expérimenté, la course est relativement peu périlleuse. S'ils
+arrivaient en Allemagne à dresser le cheval à se faire payer à la
+fin de la course, on pourrait se passer tout à fait de cocher, ce
+qui serait un soulagement considérable pour le voyageur: car le
+cocher allemand est le plus souvent occupé soit à se mettre dans
+l'embarras, soit à essayer de s'en tirer. Mais il est plus apte à
+s'y mettre qu'à s'en tirer. Je me souviens avoir descendu une pente
+rapide, dans la Forêt Noire, en compagnie de deux dames. C'était une
+de ces descentes en zigzag. D'un côté de la route la montagne se
+dressait à soixante-quinze degrés, de l'autre elle s'abaissait,
+suivant le même angle. Nous avancions très agréablement; le cocher
+avait, à notre grande satisfaction, les yeux clos, quand soudain un
+mauvais rêve ou une indigestion le réveilla. Il saisit les rênes, et
+par un mouvement habile, il conduisit au bord extrême du précipice
+le cheval de droite qui s'y accrocha, retenu tant bien que mal par
+son harnachement. Notre cocher n'en parut ni surpris ni affecté; je
+remarquai aussi que les chevaux semblaient tous deux habitués à
+cette position. Nous sortîmes de voiture et il descendit du siège.
+Il prit dans son coffre un énorme couteau qui semblait être
+spécialement affecté à cet usage et coupa vivement les traits. Le
+cheval ainsi lâché descendit en roulant jusqu'au moment où il se
+retrouva sur la route, quelque cinquante mètres plus bas. Là, il se
+remit sur pied et nous attendit. Nous reprîmes nos places dans la
+voiture qui poursuivit sa route avec son seul cheval, et nous
+arrivâmes de la sorte au niveau du premier. Celui-ci, notre
+conducteur le réattela avec quelques bouts de corde et nous
+continuâmes notre chemin. De toute évidence, cocher et chevaux
+avaient l'habitude de descendre les montagnes par ce procédé: c'est
+ce qui m'impressionna le plus.
+
+Une autre particularité du cocher allemand est que, pour ralentir ou
+accélérer son allure, il n'agit pas sur le cheval par les rênes,
+mais sur la voiture par le frein. Pour faire du huit à l'heure, il
+le serre légèrement, de telle sorte que la roue râclée produise un
+bruit continu analogue à celui qui s'entend lorsqu'on aiguise une
+scie; pour faire quatre milles à l'heure, il le serre un peu plus
+fort et vous roulez, accompagnés de cris et de grognements qui
+rappellent la symphonie de porcs qu'on égorge. Désire-t-il s'arrêter
+tout à fait, il le serre à bloc. Il sait que, si son frein est de
+bonne qualité, sa voiture s'arrêtera en un espace moindre de deux
+fois sa longueur, à moins que l'animal ne soit d'une force
+extraordinaire. Le cocher allemand et le cheval allemand doivent
+ignorer qu'on peut arrêter une voiture par un autre moyen, car le
+cheval continue à tirer la voiture de toutes ses forces jusqu'au
+moment où il se sent incapable de la déplacer d'un centimètre; alors
+il se repose. Les chevaux des autres pays ne voient aucun
+inconvénient à s'arrêter, quand on leur en suggère l'idée. J'ai même
+connu des chevaux qui se montraient satisfaits de marcher tout
+doucement; mais notre cheval allemand est, selon toute apparence,
+bâti pour marcher à une seule allure et est incapable de s'en
+départir. J'ai vu, c'est vérité pure, un cocher allemand manoeuvrer
+le frein des deux mains, de peur de ne pas pouvoir éviter une
+collision.
+
+A Waldshut, une des petites villes du XVI siècle, que le Rhin
+traverse peu après sa source, nous rencontrâmes cet être très
+répandu sur le continent: le touriste anglais qui se montre surpris,
+même offensé, de l'ignorance dont l'indigène fait preuve touchant
+les subtilités de la langue anglaise. Quand nous pénétrâmes dans la
+gare, il était en train d'expliquer au porteur, dans un anglais très
+pur, malgré un léger accent du Sommersetshire, et ceci pour la
+dixième fois, ainsi qu'il nous en fit part, ce fait pourtant bien
+simple qu'il possédait un billet pour Donaueschingen et désirait se
+rendre à Donaueschingen pour voir les sources du Danube qui n'y sont
+d'ailleurs pas, quoiqu'on dise en général qu'elles y sont, et
+entendait que sa bicyclette fût dirigée sur Engen et son sac sur
+Constance où le dit sac attendrait son arrivée. Cette explication
+poursuivie d'une haleine lui avait donné chaud et l'avait mis en
+colère. Le porteur, un très jeune homme, avait pris la physionomie
+d'un vieillard fatigué. J'offris mes services. Je le regrette
+maintenant, mais peut-être pas autant que cet abruti a dû le
+regretter plus tard. Les trois itinéraires, nous apprit le porteur,
+étaient compliqués, nécessitant des changements et encore des
+changements. Il ne nous restait que peu de temps pour délibérer avec
+calme, car notre propre train devait partir dans quelques minutes.
+L'homme était volubile, ce qui est toujours une faute, lorsqu'on
+veut tirer au clair une affaire embrouillée, tandis que le porteur
+ne désirait qu'en avoir fini au plus vite pour pouvoir respirer. Dix
+minutes plus tard dans le train, la lumière se fit dans mon esprit
+connue je réfléchissais à la chose: je m'étais bien mis d'accord
+avec le porteur pour l'expédition de la bicyclette par Immendingen
+(ce qui me semblait être le meilleur itinéraire) et son
+enregistrement pour Immendingen; seulement j'avais négligé de donner
+des instructions pour son départ d'Immendingen. Si j'étais de
+tempérament bilieux, je me ferais du mauvais sang encore à l'heure
+actuelle en pensant que, selon toute probabilité, la bicyclette se
+trouve aujourd'hui encore à Immendingen. Mais il est de bonne
+philosophie de se résigner à voir toujours le bon côté des choses.
+Il se peut que le porteur ait, de son propre chef, réparé ma
+négligence, il se peut aussi qu'un miracle soit intervenu pour
+rendre la bicyclette à son propriétaire peu de temps avant la fin de
+leur voyage. Nous envoyâmes le sac à Radolfszell: mais je me console
+en me disant qu'il portait une étiquette sur laquelle était écrit
+Constance; sans aucun doute, après un certain laps de temps, la
+direction du chemin de fer, voyant qu'on ne le réclamait pas à
+Radolfszell, l'aura envoyé à Constance.
+
+Le piquant de cette histoire réside en le fait que notre Anglais se
+soit indigné parce que dans une gare allemande il était tombé sur un
+porteur incapable de comprendre sa langue. Dès que nous lui eûmes
+adressé la parole, il avait exprimé longuement cette indignation:
+
+--Merci beaucoup. C'est pourtant bien simple. Je vais prendre le
+train pour Donaueschingen; de Donaueschingen je me rendrai à pied à
+Geisengen; de Geisengen j'irai en chemin de fer à Engen, et d'Engen
+je me propose d'aller à bicyclette à Constance. Mais je ne veux pas
+emporter mon sac; je veux le trouver à Constance quand j'y
+arriverai. Voici dix minutes que j'essaie d'expliquer cela à cet
+imbécile, sans pouvoir le lui faire entrer dans tête.
+
+--C'est honteux en effet, avais-je constaté: ces manoeuvres
+allemands parlent à peine leur propre langue.
+
+--Tout cela, je le lui ai montré sur l'indicateur et expliqué par
+des gestes pourtant bien clairs. Impossible de lui rien faire
+comprendre.
+
+--J'ai vraiment du mal à vous croire... La chose pourtant
+s'expliquait d'elle-même...
+
+Harris était en colère après cet homme; il lui aurait volontiers
+donné une leçon pour lui apprendre à voyager dans des régions
+perdues et à vouloir y accomplir des tours de force sur les chemins
+de fer, sans savoir un traître mot de la langue du pays. J'avais
+refréné l'ardeur de Harris et lui avais fait remarquer la grandeur
+et l'intérêt du travail auquel cet homme se livrait sans s'en
+douter.
+
+Evidemment Shakespeare et Milton ont fait de leur mieux pour
+répandre la langue anglaise chez les habitants moins favorisés de
+l'Europe. Newton et Darwin ont peut-être réussi à rendre la
+connaissance de leur langue nécessaire aux étrangers soucieux de
+l'évolution de la pensée humaine. Dickens et surtout Ouida auront
+peut-être encore davantage aidé à la rendre populaire. Mais celui
+qui a répandu la connaissance de l'anglais depuis le cap St-Vincent
+jusqu'aux monts de l'Oural, c'est l'Anglais qui, incapable ou peu
+désireux d'apprendre un seul mot d'une autre langue, voyage, le
+porte-monnaie à la main, dans tous les coins du continent. On
+pourrait être choqué de son ignorance, irrité de sa stupidité,
+écoeuré de sa présomption. Le résultat pratique subsiste; c'est cet
+homme qui britannise l'Europe. C'est pour lui que chaque paysan
+suisse par les soirées d'hiver trotte à travers les neiges pour
+assister au cours d'anglais. C'est pour lui que le cocher et le
+conducteur de train, la femme de chambre et la blanchisseuse
+pâlissent sur leur grammaire anglaise et sur les manuels de
+conversation. C'est pour lui que les boutiquiers et marchands
+étrangers envoient leurs fils et leurs filles par milliers faire
+leurs études dans toutes les villes anglaises. C'est pour lui que
+tous les hôteliers ou restaurateurs en quête de personnel ajoutent à
+leurs annonces: «Inutile de se présenter sans une connaissance
+suffisante de la langue anglaise.»
+
+Si les races britanniques se mettaient en tête de parler autre chose
+que l'anglais, le progrès surprenant de la langue anglaise à travers
+l'univers s'arrêterait.
+
+Regardons jongler avec son or l'Anglais qui, ne parlant que sa
+langue, vit parmi les étrangers.
+
+--Voilà, s'écrie-t-il, de quoi récompenser tous ceux qui parlent
+l'anglais.
+
+C'est lui le grand éducateur. Théoriquement nous devrions le blâmer;
+pratiquement il sied de se découvrir devant lui. Il est le
+missionnaire de la langue anglaise.
+
+
+
+
+CHAPITRE DOUZIÈME
+
+_Nous sommes contristés par les instincts primitifs des Germains.
+Une vue superbe, mais pas de restaurant. Une opinion continentale
+sur l'Insulaire. Il n'est pas assez débrouillard pour se mettre à
+l'abri de la pluie. Arrivée d'un voyageur fatigué, muni d'une
+brique. Le chien va à la chasse. Une résidence de famille peu
+désirable. Un pays de vergers. Un vieux bonhomme très gai gravit la
+montagne. George, alarmé par l'heure tardive, descend vivement par
+l'autre côté. Harris le suit pour lui montrer le chemin. Je déteste
+rester seul et suis Harris à mon tour. Prononciation spéciale à
+l'usage des étrangers._
+
+
+Ce qui froisse les sentiments des Anglo-Saxons des classes
+supérieures est l'instinct terre à terre qui pousse les Allemands à
+placer un restaurant au terme de chaque excursion. On trouve
+toujours et partout une «Wirtschaft» bondée, soit au sommet des
+montagnes, soit dans les gorges féeriques, dans les défilés déserts
+comme près des chutes d'eau ou des fleuves majestueux. Comment
+peut-on s'extasier devant une vue lorsqu'on se trouve entouré de
+tables tachées de bière? Comment se perdre dans des rêveries
+historiques en respirant une odeur de veau rôti et d'épinards?
+
+Un jour, désireux d'élever nos âmes, nous nous mîmes à grimper à
+travers des bois touffus.
+
+--Et, dit Harris avec sarcasme tandis que nous nous arrêtions un
+moment pour respirer et pour serrer d'un cran nos ceintures, nous
+allons trouver là-haut un restaurant splendide où des gens
+engouffreront des beefsteaks saignants et des tartes aux prunes en
+buvant du vin blanc.
+
+--Vous croyez? dit George.
+
+--Voyons, vous connaissez bien leurs habitudes. Ils ne
+consentiraient pas à dédier à la solitude et à la contemplation le
+moindre ravin; ils ne laisseraient pas à l'amant de la nature un
+seul sommet intact.
+
+--Je pense, remarquai-je, que nous arriverons un peu avant une
+heure, pourvu que nous ne flânions pas.
+
+--Le «Mittagstisch», grommela Harris, sera juste prêt, avec
+peut-être quelques-unes de ces petites truites au bleu, qu'ils
+pêchent par ici. En Allemagne on semble ne jamais pouvoir se défaire
+de l'idée de boire et de manger. C'est horripilant!
+
+
+Nous continuâmes notre chemin, et les beautés de la route nous
+firent oublier notre indignation. Mon calcul se trouva exact.
+
+A une heure moins un quart Harris, qui était en tête, dit:
+
+--Nous voici arrivés. Je vois le sommet.
+
+--Voyez-vous le restaurant? dit George.
+
+--Je ne l'aperçois pas, mais vous pouvez être sûr qu'il y est, le
+monstre!
+
+Cinq minutes plus tard nous étions au sommet. Nous regardâmes vers
+le nord, le sud, l'est, l'ouest; puis nous nous regardâmes.
+
+--Vue magnifique, n'est-ce pas? dit Harris.
+
+--Magnifique, acquiesçai-je.
+
+--Superbe, confirma George.
+
+--Ils ont eu pour une fois le bon goût de mettre le restaurant hors
+de vue, dit Harris.
+
+--Ils semblent l'avoir caché, dit George.
+
+--Il ne vous choque pas tellement quand on ne vous le met pas sous
+le nez, dit Harris.
+
+--Naturellement, s'il est bien placé, observai-je, un restaurant en
+général n'a rien de désagréable.
+
+--Je désirerais savoir où ils l'ont mis, dit George.
+
+--Si nous le cherchions? dit Harris, saisi d'une heureuse
+inspiration.
+
+
+L'idée nous sembla pratique. Nous convînmes d'explorer la région
+dans différentes directions et de nous retrouver au sommet pour nous
+faire part du résultat de nos recherches. Après une demi-heure nous
+étions de nouveau réunis. Les paroles étaient inutiles. Nos figures
+montraient assez clairement qu'enfin nous avions découvert un coin
+de nature allemande inviolé par les appétits.
+
+--Je ne l'aurais jamais cru, dit Harris; et vous?
+
+--Je pense que ce doit être le seul coin de tout le Vaterland qui en
+soit dépourvu.
+
+--Et nous trois, étrangers, nous l'avons découvert sans effort,
+risqua George.
+
+--Nous voici à même, observai-je, de régaler nos sentiments les plus
+délicats sans être dérangés par les sollicitations de notre vile
+matière. Voyez le jeu de la lumière sur ces pics lointains. N'est-ce
+pas ravissant?
+
+--A propos de nature, dit George, quel est selon vous le chemin le
+plus court pour redescendre?
+
+--Le chemin de gauche, répliquai-je après avoir consulté le guide,
+nous conduit en deux heures environ à Sommersteig, où, entre
+parenthèses, je remarque que l'Aigle d'Or est très recommandé. Le
+sentier de droite, un peu plus long, nous offre des panoramas plus
+vastes.
+
+--Ne trouvez-vous pas, dit Harris, qu'un panorama ressemble
+follement à tous les autres panoramas?
+
+--Moi, pour ma part, je prends le chemin de gauche, dit George.
+
+Et Harris et moi le suivîmes. Mais nous ne descendîmes pas aussi
+rapidement que nous l'avions prévu. Les orages s'amassent vite dans
+ces régions et, avant que nous eussions fait un quart d'heure de
+marche, le dilemme se posa: trouver un abri, ou passer le reste de
+la journée dans des vêtements trempés. Nous nous décidâmes pour
+l'abri et choisîmes un arbre qui, dans des circonstances ordinaires,
+aurait constitué une protection efficace. Mais un orage dans la
+Forêt Noire n'est pas chose ordinaire. Nous commençâmes par nous
+expliquer l'un à l'autre, pour nous consoler, qu'un orage aussi
+violent ne durerait pas. Puis nous essayâmes de nous réconforter en
+pensant que s'il durait nous serions assez vite trop mouillés pour
+craindre de l'être davantage.
+
+--D'après la tournure que prennent les événements, dit Harris, il
+aurait, ma foi, mieux valu qu'il y eût un restaurant là-haut.
+
+--Je ne vois pas l'avantage, dit George, d'être à la fois mouillé et
+affamé. J'attends encore cinq minutes, et je poursuis ma route.
+
+--Ces solitudes montagneuses, remarquai-je, ont beaucoup de charme
+quand il fait beau. Les jours de pluie, surtout si vous n'avez plus
+l'âge de...
+
+A ce moment un gros homme nous appela. Il se tenait à une
+cinquantaine de mètres, abrité sous un vaste parapluie.
+
+--Ne voulez-vous pas entrer? proposait le gros homme.
+
+--Entrer où? criai-je. (Je le pris d'abord pour un de ces imbéciles
+qui essaient de rire là où il n'y a rien de risible.)
+
+--Entrer au restaurant, répondit-il.
+
+Nous quittâmes notre abri et allâmes vers lui. Nous étions avides
+d'obtenir de plus amples informations.
+
+--Je vous ai déjà appelés par la fenêtre, dit le gros monsieur quand
+nous fûmes près de lui, mais je suppose que vous ne m'entendiez pas.
+Cet orage peut encore durer une heure, vous allez être rudement
+mouillés.
+
+C'était un bon vieux bien sympathique; il semblait s'intéresser
+vivement à nous. Je dis:
+
+--C'est gentil de votre part d'être sorti. Nous ne sommes pas des
+fous. Il ne faut pas croire que nous soyons restés sous cet arbre
+une demi-heure, sachant dès la première minute qu'un restaurant
+dissimulé par des arbres se trouvait à peine à vingt yards. Nous ne
+nous doutions pas le moins du monde d'être aussi près d'un
+restaurant.
+
+--Je le pensais bien, dit le vieux gentleman; et c'est pour cela que
+je suis venu.
+
+Il paraît que tout le monde dans l'auberge nous avait également
+observés des fenêtres, se demandant pourquoi nous restions dehors,
+l'air si malheureux. Sans ce brave vieux, ces imbéciles auraient
+sans doute continué à nous regarder tout le reste de l'après-midi.
+L'hôte s'excusa--comme nous avions l'air anglais, il ne savait pas
+si... Ce n'est pas une figure oratoire. Ils croient tous sur le
+continent que tout Anglais est un peu fou. Ils en sont sincèrement
+convaincus, comme les paysans anglais croient mordicus que les
+Français se nourrissent exclusivement de grenouilles.
+
+C'était un petit restaurant confortable où l'on mangeait bien et où
+le vin était vraiment tout à fait passable. Nous y restâmes quelques
+heures, nous nous séchâmes en faisant un bon repas et en parlant du
+site. Juste comme nous allions quitter ce lieu hospitalier, survint
+un incident qui montre à quel point sur cette terre les influences
+du mal l'emportent sur celles du bien.
+
+Un voyageur entra. Il semblait rongé de soucis. Il tenait à la main
+une brique attachée à un bout de ficelle. Il entra vite et
+nerveusement, ferma précautionneusement la porte, vérifia cette
+fermeture, regarda longuement et soigneusement par la fenêtre et
+alors avec un soupir de soulagement posa sa brique à côté de lui sur
+le banc et demanda à boire et à manger.
+
+Il y avait du mystère là-dessous. On se demandait ce qu'il allait
+faire avec cette brique, pourquoi il avait pris tant de précautions
+pour fermer cette porte, pourquoi il avait eu l'air si inquiet en
+regardant par la fenêtre; mais son aspect était trop minable pour
+qu'on fût tenté d'engager la conversation. Tandis qu'il mangeait et
+buvait il devint plus gai, soupira moins souvent. Un peu plus tard
+il allongea ses jambes, alluma un cigare malodorant et en tira des
+bouffées avec calme et satisfaction.
+
+Alors la Chose arriva. Elle arriva trop subitement pour qu'on puisse
+en donner une explication détaillée. Je me souviens qu'une Fraülein
+venant de la cuisine entra dans la pièce, une poêle à la main; je la
+vis se diriger vers la porte de sortie. Le moment d'après toute la
+pièce était sens dessus dessous. Cela vous rappelait ces spectacles
+à transformation: d'un décor vaporeux bercé d'une musique lente,
+peuplé de fleurs se balançant sur leurs tiges et de fées, on se
+trouve brusquement transporté au milieu de policemen criant et
+trébuchant parmi des bébés qui hurlent et des dandies qui sur des
+pentes glissantes se battent avec des arlequins, des dominos et des
+clowns. Comme la Fraülein à la poêle atteignait la porte, celle-ci
+fut si rapidement poussée qu'on aurait dit que tous les diables de
+l'enfer avaient attendu, pressés derrière elle, le moment favorable.
+Deux cochons et un poulet surgirent avec fracas dans la pièce; un
+chat, qui dormait sur un tonneau de bière, s'éveilla en sursaut et
+entra dans la mêlée. La demoiselle lança sa poêle en l'air et se
+coucha par terre tout de son long. L'homme à la brique sauta sur ses
+pieds, renversant sa table avec tout ce qui se trouvait dessus. On
+cherchait à se rendre compte de la cause de ce désastre: on la
+découvrit aussitôt dans la personne d'un terrier métis aux oreilles
+pointues et à la queue d'écureuil. L'hôte s'élança d'une autre porte
+et essaya de le chasser à coups de pied; au lieu de lui ce fut un
+cochon, le plus gros des deux, qui reçut le coup. C'était un coup de
+pied vigoureux et bien placé, et le cochon le reçut en plein; rien
+ne s'en perdit. On avait pitié du pauvre animal, mais quelle que fût
+la compassion qu'on ressentît pour lui, elle n'était pas comparable
+à celle qu'il ressentait pour lui-même. Il s'arrêta de courir. Il
+s'assit au milieu de la pièce et, prenant l'univers à témoin, il le
+rendit juge de l'injustice de son sort. On dut entendre ses plaintes
+jusque dans les vallées environnantes et se demander quelle
+révolution cosmique bouleversait la montagne.
+
+Quant à la poule, elle courait en caquetant dans toutes les
+directions à la fois. C'était un oiseau remarquable; elle semblait
+avoir la faculté d'escalader sans peine un mur à pic; et elle et le
+chat, à eux deux, arrivaient à jeter par terre tout ce qui ne s'y
+trouvait pas encore. En moins de quarante secondes il y eut dans
+cette salle neuf personnes contre un seul chien, et toutes occupées
+à lui administrer des coups de pied. Il est probable que de temps à
+autre l'un deux atteignait son but, car parfois le chien s'arrêtait
+d'aboyer pour hurler. Mais il ne se décourageait pas pour cela. Il
+pensait évidemment que tout ici-bas doit se payer, même une chasse
+au cochon et au poulet; et que, somme toute, cela en valait la
+peine.
+
+Il avait en outre la satisfaction de voir que, pour chaque coup reçu
+par lui, la plupart des autres êtres vivants présents en
+encaissaient deux. Quant au malheureux cochon--celui qui restait sur
+place, assis et se lamentant au milieu de la pièce,--il dut en
+attraper quatre pour un. Atteindre le chien était aussi difficile
+que de jouer au football avec un ballon toujours absent. Cette bête
+ne se dérobait pas au moment où on décochait le coup; non,--elle
+attendait le moment où le pied, déjà trop lancé pour être retenu,
+n'avait plus que l'espoir de rencontrer un objet assez résistant
+pour arrêter sa course et éviter ainsi à son propriétaire une chute
+bruyante et complète. Quand on touchait le chien, c'était par pur
+hasard, au moment où l'on ne s'y attendait pas; et d'une manière
+générale cela vous prenait tellement au dépourvu qu'après l'avoir
+frappé on perdait l'équilibre et tombait par dessus lui. Et chacun,
+toutes les demi-minutes, était sûr de choir par la faute du cochon,
+du cochon assis, de celui qui se trouvait incapable de se mettre
+hors du chemin de tous ces agités.
+
+On ne saurait dire combien ce charivari dura. Il se termina grâce au
+bon sens de George. Depuis quelque temps déjà, il s'efforçait
+d'attraper non pas le chien, mais le cochon, celui qui restait
+capable de se mouvoir. Le cernant enfin dans un coin, il lui
+persuada de cesser sa course folle tout autour de la pièce, et
+d'aller prendre ses ébats en plein air. Le cochon fila par la porte
+avec une longue plainte.
+
+Nous désirons toujours ce que nous ne possédons pas. Un cochon, un
+poulet, neuf personnes et un chat semblaient bien peu de chose dans
+l'esprit du chien au prix de la proie qui s'enfuyait. Imprudemment
+il la poursuivit et George ferma la porte derrière lui et mit le
+verrou.
+
+Alors l'hôte se leva et mesura l'étendue du désastre, comptant les
+objets qui jonchaient le sol.
+
+--Vous avez un chien plein de malice, dit-il à l'homme qui était
+entré avec une brique.
+
+--Ce n'est pas mon chien, répliqua l'homme d'un air sombre.
+
+--Alors à qui appartient-il? dit l'hôte.
+
+--Je n'en sais rien, répondit l'homme.
+
+--Ça ne prend pas avec moi, savez-vous? dit l'hôte, ramassant une
+chromo qui représentait l'empereur d'Allemagne et essuyant avec sa
+manche la bière qui la souillait.
+
+--Je sais que ça ne prend pas, répliqua l'homme; j'en étais sûr.
+D'ailleurs j'en ai assez de dire à tout le monde que ce n'est pas
+mon chien, personne ne me croit.
+
+--Mais alors pourquoi vous promener partout avec lui, si ce n'est
+pas votre chien? qu'a-t-il donc de si attrayant?
+
+--Je ne me promène pas partout avec lui: c'est lui qui se promène
+avec moi. Il m'a rencontré ce matin à dix heures et depuis ne me
+lâche plus. Je croyais m'en être débarrassé après mon entrée chez
+vous. Je l'avais laissé à plus d'un quart d'heure d'ici, occupé à
+tuer un canard. Je m'attends à ce qu'on veuille m'obliger à payer
+aussi ce dégât, lors de mon retour.
+
+--Avez-vous essayé de lui lancer des pierres? demanda Harris.
+
+--Si j'ai essayé de lui lancer des pierres! répondit l'homme avec
+mépris. Je lui ai lancé des pierres jusqu'au moment où mon bras n'en
+pouvait plus; mais il croit que j'en fais un jeu et me les rapporte
+toutes. Je traîne cette sale brique depuis bientôt une heure avec
+l'espoir de pouvoir le noyer, mais jamais il ne s'approche
+suffisamment de moi pour que je le saisisse. Il s'assied toujours à
+au moins six pouces hors de ma portée et me regarde, la gueule
+ouverte.
+
+--C'est une des histoires les plus comiques que j'aie entendues
+depuis longtemps, dit l'hôte.
+
+--Heureusement que cela amuse quelqu'un! grommela l'homme.
+
+Nous le quittâmes qui aidait l'hôte à ramasser les objets cassés, et
+continuâmes notre chemin. A une douzaine de yards de la porte le
+fidèle animal attendait son ami. Il semblait fatigué, mais content.
+C'était apparemment un chien aux fantaisies brusques et bizarres, et
+nous craignîmes à ce moment qu'il ne se sentît pris d'une affection
+soudaine pour nous. Mais il nous laissa passer avec indifférence. Sa
+fidélité envers cet homme qui ne lui rendait pas la pareille était
+chose touchante et nous ne fîmes rien pour l'amoindrir.
+
+
+Ayant achevé notre tour de Forêt Noire à notre entière satisfaction,
+nous nous acheminâmes sur nos bicyclettes vers Munster, par
+Vieux-Brisach et Colmar, d'où nous commençâmes une petite
+exploration vers la chaîne des Vosges où l'humanité s'arrête; du
+moins telle est l'opinion de l'empereur d'Allemagne actuel.
+Vieux-Brisach est une forteresse, construite anciennement parmi les
+rochers, tantôt d'un côté du Rhin, tantôt de l'autre (car le Rhin
+dans sa prime jeunesse ne semble pas avoir bien su trouver son
+chemin), qui a dû, surtout dans les temps lointains, plaire comme
+résidence aux amateurs de changements et d'imprévu. Qu'une guerre
+fût déclarée pour une cause quelconque et contre n'importe quels
+adversaires, Vieux-Brisach en était toujours. Tous l'assiégèrent, la
+plupart des peuples le conquirent; la majorité d'entre eux le
+perdirent à nouveau; personne ne parut capable de s'y maintenir.
+L'habitant de Vieux-Brisach n'a jamais été à même d'affirmer avec
+certitude de qui il était le sujet et de quel pays il dépendait;
+subitement devenu français, il avait à peine eu le temps d'apprendre
+assez de français pour savoir payer ses impôts que déjà il devenait
+autrichien. Le temps qu'il s'appliquât à découvrir ce qu'il fallait
+faire pour être un bon sujet autrichien, il s'apercevait qu'il ne
+l'était plus, et se voyait sujet allemand; mais dire auquel des
+douze Etats il appartenait resta pour lui un problème insoluble. Un
+matin il se réveillait catholique fervent, le lendemain protestant.
+La seule chose qui dut donner quelque stabilité à son existence
+était la nécessité uniforme de payer chèrement le privilège d'être
+ce qu'il était pour le moment. Mais quand on se met à réfléchir à ce
+sujet, on s'étonne qu'au moyen âge les hommes, sauf les rois et les
+percepteurs d'impôts, se soient donné la peine de vivre.
+
+On ne saurait comparer les Vosges aux monts de la Forêt Noire, quant
+à la beauté et à la variété. Pour le touriste, elles ont pourtant
+sur eux une supériorité: leur pauvreté plus grande. Le paysan des
+Vosges n'a pas cet air peu poétique de prospérité satisfaite qui
+gâte son vis-à-vis de l'autre côté du Rhin. Les fermes et les
+villages possèdent à un plus haut point le charme des choses
+vétustes. Un autre intérêt que présentent les Vosges est ses ruines.
+Beaucoup de ses nombreux châteaux sont perchés à des endroits où
+l'on aurait pu croire que seuls les aigles aimeraient construire
+leurs nids. D'autres, ayant été commencés par les Romains et achevés
+par les Troubadours, ne présentent plus maintenant qu'un dédale de
+murs restés debout, couvrant de larges espaces et où l'on peut
+flâner pendant des heures.
+
+Le fruitier et le marchand de primeurs sont des personnages inconnus
+dans les Vosges. Presque toutes les denrées qu'ils vendraient y
+poussent à l'état sauvage et le seul effort à faire pour les
+acquérir est de les cueillir. Il est difficile quand on traverse les
+Vosges de suivre à la lettre un programme, car la tentation de
+s'arrêter par une journée chaude et de manger des fruits est
+généralement trop forte pour qu'on y résiste. Des framboises--je
+n'en avais jamais mangé d'aussi délicieuses,--des fraises des bois,
+des groseilles en grappes et des groseilles à maquereau poussent à
+profusion sur les pentes des collines, telles les mûres sauvages le
+long des prairies anglaises. Le petit Vosgien n'a pas besoin de
+voler dans un verger, il a la facilité de se rendre malade sans
+commettre un péché. Il y a une quantité énorme de vergers dans les
+Vosges; mais vouloir s'aventurer dans l'un d'eux avec l'intention de
+voler des fruits serait une tentative aussi folle que celle d'un
+poisson essayant de se faufiler dans une piscine sans avoir payé son
+entrée. Naturellement on se trompe souvent.
+
+
+Il nous arriva une après-midi d'atteindre un plateau après une
+montée rude, et de nous arrêter peut-être trop longtemps, mangeant
+probablement plus de fruits que nous ne pouvions en supporter; il y
+en avait une telle profusion autour de nous, une telle variété! nous
+commençâmes par quelques fraises attardées et nous passâmes aux
+framboises. Puis Harris trouva un arbre plein de reines-claudes déjà
+mûres.
+
+--C'est je crois la meilleure aubaine que nous ayons eue jusqu'à
+présent, dit George, nous ferions bien d'en profiter. (Ce qui nous
+sembla de bon conseil.)
+
+--C'est malheureux, objecta Harris, que les poires soient encore si
+dures.
+
+Il s'en plaignit pendant un moment, mais quand plus tard je
+découvris quelques mirabelles d'une saveur tout à fait remarquable,
+cela le consola presque entièrement.
+
+--Je crois, dit George, que nous sommes encore trop au nord pour
+trouver des ananas, j'aurais beaucoup de plaisir à manger un ananas
+fraîchement cueilli. On se lasse vite de ces fruits trop courants.
+
+--Le défaut de la contrée, c'est qu'elle produit trop de baies et
+pas assez de gros fruits, observa Harris. Pour mon compte j'aurais
+préféré une plus grande quantité de reines-claudes.
+
+--Tiens, un homme qui monte la côte, remarquai-je, on dirait un
+indigène. Il nous indiquera peut-être où trouver d'autres
+reines-claudes.
+
+--Il marche vite pour un vieil homme, dit Harris.
+
+Il gravissait évidemment la côte avec une très grande rapidité. Si
+bien que, autant que nous pussions en juger d'aussi loin, il nous
+sembla remarquablement gai, chantant et criant à tue-tête, et
+agitant les bras.
+
+--Quelle bonne humeur a ce vieux! dit Harris, cela réconforte, cela
+fait du bien à voir. Mais pourquoi porte-t-il son bâton sur
+l'épaule? Pourquoi ne s'appuie-t-il pas dessus pour gravir cette
+rude montée?
+
+--Dites donc, je ne crois pas que ce soit un bâton, dit George.
+
+--Qu'est-ce que cela peut être alors? questionna Harris.
+
+--Mais il me semble bien que cela a une vague allure de fusil,
+répliqua Georges.
+
+--Ne croyez-vous pas que nous nous sommes peut-être trompés? suggéra
+Harris. Ne croyez-vous pas que ceci ressemble fort à un verger
+privé?
+
+
+Je répondis:
+
+--Vous souvenez-vous de cette histoire tragique, arrivée il y a
+bientôt deux ans? Un soldat cueillit quelques cerises en passant
+devant une maison et le paysan auquel appartenaient ces cerises
+sortit de chez lui et tua le militaire sans un mot d'avertissement.
+
+--Mais, dit George, il est sûrement défendu de tuer un homme d'un
+coup de fusil pour quelques fruits cueillis.
+
+--Naturellement, répondis-je, c'était tout à fait illégal. La seule
+excuse fournie par son avocat fut que le paysan était très irascible
+et qu'on avait touché à ses cerises favorites.
+
+--Maintenant que vous en parlez, d'autres détails me reviennent en
+mémoire, dit Harris, la commune dans laquelle le drame se déroula
+fut obligée de payer de gros dommages-intérêts à la famille du
+soldat décédé; ce qui n'était que juste.
+
+George déclara:
+
+--J'ai assez vu cet endroit. D'ailleurs, il se fait tard.
+
+--S'il continue à marcher à cette allure, jeta Harris, il va tomber
+et se faire du mal. Je ne veux pas assister à cet accident...
+
+
+Je me vis déjà abandonné, seul là-haut, sans personne avec qui
+causer. D'autre part, je ne me souvenais pas d'avoir depuis ma plus
+tendre enfance, eu la joie de descendre une côte vraiment raide à
+toute allure. J'estimai intéressant de voir si je pourrais revivre
+cette sensation. C'est un exercice assez violent, mais, dit-on,
+excellent pour le foie...
+
+
+Nous passâmes cette nuit-là à Barr, jolie petite ville située sur le
+chemin de Sainte-Odile, couvent intéressant et ancien perdu dans les
+montagnes, où on est servi par de vraies nonnes et où l'addition est
+faite par un prêtre. A Barr, un touriste entra juste avant le
+souper. Il paraissait être anglais, mais parlait une langue comme je
+n'en avais pas encore entendu jusqu'ici. C'était d'ailleurs un
+langage élégant et agréable à ouïr. L'hôte le regarda, effaré;
+l'hôtesse secoua la tête. Il soupira et essaya d'une autre langue
+qui évoqua en moi des souvenirs lointains, quoique sur le moment je
+ne pusse les localiser. Mais de nouveau personne ne comprit.
+
+--C'est assommant, dit-il à haute voix en anglais.
+
+--Ah! vous êtes anglais! s'exclama l'hôte, dont le visage s'éclaira.
+
+--Et monsieur a l'air fatigué, ajouta l'hôtesse, une petite femme
+avenante. Monsieur désire-t-il souper?
+
+Tous deux parlaient l'anglais couramment et presque aussi bien que
+l'allemand et le français; ils firent de leur mieux pour contenter
+le voyageur. A souper il fut mon voisin de table. J'engageai la
+conversation.
+
+--Dites-moi, demandai-je (car le sujet m'intéressait), quelle est la
+langue que vous parliez lorsque vous êtes entré?
+
+--L'allemand.
+
+--Oh! répliquai-je, je vous demande pardon.
+
+--Vous ne m'aviez pas compris? continua-t-il.
+
+--Certainement par ma faute. Mes connaissances sont très limitées.
+En voyageant, on acquiert des bribes d'allemand à droite et à
+gauche; mais naturellement ce n'est pas comme vous...
+
+--L'hôte et sa femme ne m'ont pas compris non plus et c'est leur
+langue.
+
+--Je ne crois pas, dis-je. Les enfants par ici parlent allemand,
+c'est vrai, et nos hôte et hôtesse le savent jusqu'à un certain
+point. Mais à travers toute l'Alsace et la Lorraine les vieux
+parlent toujours le français.
+
+--Je leur ai aussi adressé la parole en français, et ils ne m'ont
+pas mieux compris.
+
+--C'est certainement très curieux!
+
+--C'est évidemment très curieux, continua-t-il; dans mon cas c'est
+même incompréhensible. Je suis titulaire de diplômes témoignant de
+mon aptitude à parler les langues modernes. Je suis même lauréat de
+français et d'allemand. La correction de mes constructions, la
+pureté de ma prononciation étaient considérées à mon collège comme
+absolument remarquables. Et cependant, quand je suis sur le
+continent, personne pour ainsi dire ne comprend ce que je dis.
+Pouvez-vous m'expliquer ce phénomène.
+
+--Je crois que je le puis, répliquai-je. Votre prononciation est
+trop parfaite. Vous vous souvenez des paroles de cet Ecossais qui
+pour la première fois de sa vie goûtait du whisky pur: «Il est
+excellent, mais je ne peux pas le boire.» Il en est de même de votre
+allemand. Il fait moins l'effet d'un langage utilisable que d'une
+récitation. Permettez-moi de vous donner un conseil: prononcez aussi
+mal que possible et introduisez dans vos discours le plus de fautes
+que vous pourrez.
+
+
+C'est partout la même chose. Chaque peuple tient en réserve une
+prononciation spéciale à l'usage exclusif des étrangers,
+prononciation à laquelle il ne penserait pas à se conformer et qui
+lui demeure incompréhensible quand on l'emploie. J'entendis une fois
+une Anglaise expliquer à un Français comment prononcer le mot
+«have».
+
+--Vous le prononcez, disait la dame d'une voix pleine de reproches,
+comme si on écrivait h-a-v. Mais ce n'est pas le cas. Il y a un e à
+la fin.
+
+--Je croyais, dit l'élève, qu'on ne prononçait pas l'e à la fin de
+h-a-v-e.
+
+--En effet on ne le prononce pas, expliqua le professeur, c'est ce
+que vous appelez un e muet; mais il exerce une influence sur la
+voyelle précédente: il en modifie un peu l'inflexion.
+
+Jusque là, il avait toujours dit «have» d'une manière intelligible.
+A partir de ce moment, quand il lui arrivait de prononcer ce mot, il
+s'arrêtait, rassemblait ses idées et émettait un son que seul le
+contexte pouvait expliquer.
+
+A l'exception des martyrs de l'Eglise primitive, peu d'hommes ont,
+je crois, enduré ce que j'ai enduré moi-même en essayant d'acquérir
+la prononciation correcte du mot allemand qui signifie église,
+«Kirche». Bien avant de m'en être tiré, je m'étais décidé à ne
+jamais aller à l'église en Allemagne plutôt que de me faire du
+mauvais sang à cause de ce mot.
+
+--Non, non, m'expliquait mon professeur (c'était un homme qui
+prenait sa tâche à coeur), vous le prononcez comme si on l'écrivait
+K-i-r-ch-k-e. Il n'y a de _k_ qu'au commencement. C'est... (et pour
+la vingtième fois dans cette matinée il me donnait à entendre la
+manière de le prononcer).
+
+Ce qui me parut triste, c'est que je n'aurais pour rien au monde pu
+découvrir de différence entre sa manière de prononcer et la mienne.
+De guerre lasse, il essayait une autre méthode:
+
+--Vous prononcez ce mot du fond de la gorge. (C'était tout à fait
+juste: c'était bien là ce que je faisais.) Je voudrais que vous le
+prononçassiez d'ici tout en bas. (Et de son index gras il me
+désignait la région de laquelle j'aurais dû tirer le son).
+
+Après de pénibles efforts, ayant pour résultat de me faire émettre
+des sons qui éveillaient en moi l'idée de tout, sauf d'un lieu de
+recueillement, je m'excusais:
+
+--Je sens que vraiment je ne pourrai jamais y arriver. J'avoue que
+voici des années que je parle avec ma bouche. Je ne savais pas qu'un
+homme fût capable de parler avec son estomac. Ne croyez-vous pas
+qu'en, ce qui me concerne il est un peu tard pour l'apprendre?
+
+Je finis par savoir prononcer ce mot correctement. A cet effet,
+j'avais passé des heures dans des coins sombres et, à la grande
+terreur des rares passants, m'étais exercé dans des rues
+silencieuses. Mon professeur fut enchanté de moi et je fus satisfait
+de moi-même jusqu'au jour où je mis les pieds en Allemagne. En
+Allemagne, je constatai que personne ne comprenait ce que je voulais
+dire. A cause de ce mot, jamais je ne pus m'approcher d'une église.
+Il me fallut abandonner la prononciation correcte et revenir au prix
+de nouveaux efforts à mon ancienne prononciation vicieuse. Alors
+leur visage s'éclairait et ils me disaient, suivant le cas, que
+c'était en tournant tel coin, ou au bout de la rue la plus proche.
+
+Je pense également qu'on ferait mieux d'enseigner la prononciation
+des langues étrangères sans demander à l'élève ces exploits
+d'acrobatie interne qui sont souvent impossibles et toujours sans
+profit. Voici le genre de conseils que l'on reçoit:
+
+--Appuyez vos amygdales contre la partie inférieure de votre larynx.
+Puis avec la partie convexe du septum recourbé, pas complètement,
+mais presque, jusqu'à toucher la luette, essayez avec le bout de la
+langue d'atteindre le corps thyroïde. Faites une large inspiration
+et comprimez la glotte. Maintenant, sans desserrer les lèvres,
+prononcez: «garou.»
+
+Et même, si l'on surmonte la difficulté, ils ne sont pas contents.
+
+
+
+
+CHAPITRE TREIZIÈME
+
+_Une étude sur le caractère et la conduite de l'étudiant allemand.
+Le duel d'étudiants allemands. Usages et abus. Impressions. L'ironie
+de la chose. Moyen pour élever des sauvages. La Jungfrau: son goût
+particulier quant à la beauté du visage. La Kneipe. Comment on
+frotte une salamandre. Conseils à un étranger. Histoire qui aurait
+pu se terminer tristement de deux maris, de leurs femmes et d'un
+célibataire._
+
+
+Sur le chemin du retour nous visitâmes une ville universitaire
+allemande, désirant avoir un aperçu de la vie de l'étudiant,
+curiosité que l'amabilité de quelques amis de là-bas nous permit de
+satisfaire.
+
+Le jeune Anglais joue jusqu'à ce qu'il ait atteint quinze ans, puis
+travaille jusqu'à vingt ans. En Allemagne c'est l'enfant qui
+travaille et le jeune homme qui joue. Le garçonnet allemand va à
+l'école à sept heures du matin en été et à huit en hiver, et il
+travaille à l'école. Ce qui fait qu'à seize ans il a une
+connaissance sérieuse des classiques et des mathématiques, qu'il
+sait autant d'histoire que n'importe quel individu appelé à prendre
+place dans un parti politique est censé en savoir; à cela il joint
+une science approfondie d'une ou deux langues modernes. C'est
+pourquoi les huit semestres d'Université s'étendant sur une durée de
+quatre ans sont inutilement longs, sauf pour les jeunes gens qui
+visent un professorat. L'étudiant allemand n'est pas sportif, ce qui
+est à déplorer, car il aurait fait un bon sportsman. Un peu de
+football, un peu de bicyclette; de préférence, des carambolages en
+des cafés enfumés;--mais d'une manière générale tous ou presque tous
+perdent leur temps à vadrouiller, à boire de la bière et à se battre
+en duel.
+
+S'il est fils de famille, il entre dans un Korps--la cotisation
+annuelle d'un Korps élégant est d'environ mille francs. S'il
+appartient à la classe moyenne, il s'enrôle dans une Burschenschaft
+ou une Landsmannschaft, ce qui coûte un peu moins cher. Ces groupes
+se subdivisent à leur tour en cercles dans lesquels on s'efforce
+d'assembler les jeunes gens des mêmes régions. Il y a le cercle des
+Souabes, originaires de Souabe; des Franconiens, qui descendent des
+Francs; des Thuringiens et ainsi de suite. Dans la pratique,
+naturellement, la répartition n'est qu'approximative (selon mes
+calculs, la moitié de nos régiments écossais sont formés de
+Londoniens); mais cette division de chaque Université en une
+douzaine de compagnies d'étudiants ne laisse pas d'atteindre à un
+effet pittoresque. Chaque société a ses couleurs distinctives et
+possède sa brasserie particulière fermée aux étudiants dont la
+casquette arbore d'autres couleurs. Son objectif principal est
+d'organiser des rencontres soit dans son propre sein, soit entre ses
+membres et ceux de quelque Korps ou Schaft rival, en un mot
+d'organiser la célèbre _Mensur_ allemande.
+
+La Mensur a été décrite si souvent et si complètement que je ne veux
+pas fatiguer mes lecteurs de détails oiseux sur ce sujet. Je ne veux
+que donner mes impressions et principalement celles de ma première
+Mensur,--parce que je crois que les premières impressions sont plus
+authentiques que les opinions émoussées par l'échange des idées.
+
+Un Français ou un Espagnol cherchera à vous faire croire que les
+courses de taureaux sont une institution créée principalement dans
+l'intérêt des taureaux: le cheval que vous imaginez hurlant de
+souffrance, ne ferait que rire au spectacle comique de ses propres
+entrailles. Votre ami français ou espagnol ne voudrait pas comparer
+sa mort glorieuse et excitante à la froide brutalité des luttes
+foraines. Si vous ne restez pas entièrement maître de vous, vous le
+quittez avec le désir de créer en Angleterre un mouvement en faveur
+de l'institution des courses de taureaux comme école de chevalerie.
+Sans doute Torquemada était-il convaincu de l'humanité de
+l'Inquisition. Une heure passée sur le chevalet devait procurer le
+plus grand bien-être à un gros gentleman souffrant de crampes ou de
+rhumatismes. Il se relevait avec plus de jeu, plus d'élasticité dans
+les articulations. Les chasseurs anglais considèrent le renard comme
+un animal dont le sort est enviable. On lui procure à bon marché un
+jour de bon sport, pendant lequel il est le centre de l'attraction.
+
+L'habitude vous rend indifférents aux pires usages. Le tiers des
+Allemands que vous croisez dans la rue portent et porteront jusque
+dans la mort les traces des vingt à cent duels qu'ils ont eus au
+cours de leur vie d'étudiants. L'enfant allemand joue à la Mensur
+dans la nursery et continue au lycée. Les Allemands sont arrivés à
+croire que ce jeu n'est ni brutal, ni choquant, ni dégradant. Ils
+allèguent qu'il est l'école du sang-froid et du courage pour la
+jeunesse allemande. Mais l'étudiant allemand aurait besoin de bien
+plus de courage pour ne pas se battre. Il ne se bat pas pour son
+plaisir, mais pour satisfaire à un préjugé qui retarde de deux cents
+ans.
+
+Le seul effet que produise sur lui la Mensur est de le rendre
+brutal. Il se peut que ce duel exige de l'adresse--on me l'a
+affirmé,--mais on ne s'en aperçoit pas. Ce n'est somme toute qu'un
+essai fructueux pour unir le grotesque au déplaisant. A Bonn, centre
+aristocratique par excellence où règne un goût meilleur, et à
+Heidelberg où les visiteurs des nations étrangères sont nombreux,
+l'affaire se passe peut-être avec plus d'apparat. Je me suis laissé
+dire que là le duel a lieu dans de belles pièces, que des médecins à
+cheveux blancs y soignent les blessés, que des laquais en livrée y
+servent à boire et à manger et que toute l'affaire y est menée avec
+un certain cérémonial qui ne manque pas de caractère. Dans les
+Universités plus essentiellement allemandes où les étrangers sont
+rares et où on ne les attire pas, on s'en tient aux combats purs et
+simples et ceux-ci n'ont rien de plaisant.
+
+Ils sont même si répugnants que je conseille au lecteur quelque peu
+délicat de s'abstenir d'en lire la description. On ne peut pas
+rendre ce sujet attrayant et je ne me propose pas de l'essayer.
+
+La pièce est nue et sordide, les murs sont souillés d'un mélange de
+taches de bière, de sang et de suif; le plafond est enfumé; le
+plancher couvert de sciure de bois. Une foule d'étudiants riant,
+fumant, causant, quelques-uns assis par terre, d'autres perchés sur
+des chaises où des bancs, forment le cadre.
+
+Au centre, se faisant face, les combattants sont debout. Bizarres et
+rigides, avec de grosses lunettes protectrices, le cou bien
+enveloppé dans d'épais cache-nez, le corps carapaçonné d'une sorte
+de matelas sale et les bras, ouatés, tendus au-dessus de leur tête,
+ils ont l'air d'un burlesque sujet de pendule. Les seconds, plus ou
+moins rembourrés eux aussi, la tête et le visage protégés par de
+vastes casques en cuir, donnent aux combattants, non sans
+brusquerie, la position convenable. On prête l'oreille au héraut
+d'armes. L'arbitre prend place, le signal est donné, et aussitôt les
+lourds sabres droits s'entrechoquent. Il n'y a ni animation, ni
+adresse, ni élégance dans le jeu (je parle d'après mes propres
+impressions). Le plus fort est vainqueur; c'est celui, dont le bras
+emmaillotté peut tenir le plus longtemps sans trop faiblir ce grand
+sabre mastoc, soit pour parer, soit pour frapper.
+
+Tout l'intérêt réside dans le spectacle des blessures. Elles
+apparaissent presque toujours aux mêmes endroits,--sur le sommet de
+la tête ou sur la partie gauche de la face. Parfois une portion de
+cuir chevelu ou un morceau de joue vole à travers les airs, pour
+être ramassé et conservé soigneusement par son propriétaire ou, plus
+exactement, par son ancien propriétaire qui, orgueilleusement, lui
+fera faire le tour de la table lors des joyeux festins à venir; et
+naturellement le sang coule à flots de chaque blessure. Il inonde
+les docteurs, les seconds, les spectateurs; il asperge le plafond et
+les murs; il sature les combattants et forme des mares dans la
+sciure. A la fin de chaque assaut, les docteurs accourent et, de
+leurs mains déjà dégouttantes de sang, compriment les plaies
+béantes, les épongent avec de petits tampons d'ouate mouillée qu'un
+aide tend sur un plateau. Naturellement, dès que l'homme se relève
+et reprend sa besogne, le sang jaillit de nouveau, l'aveuglant à
+moitié et mettant sur le plancher une glu où le pied glisse. Parfois
+on voit les dents d'un homme découvertes jusqu'à l'oreille, ce qui
+fait, que tout le reste du duel il sourit démesurément à la moitié
+des spectateurs et offre à l'autre moitié un demi-visage revêche; ou
+bien un nez fendu donne à son propriétaire jusqu'à la fin du combat
+une matamoresque arrogance.
+
+Comme le but de chaque étudiant est de quitter l'Université porteur
+du plus grand nombre possible de cicatrices, je doute que personne
+s'efforce jamais de changer quoi que ce soit à cette manière de
+combattre. Le vrai vainqueur est celui qui sort du duel avec le plus
+grand nombre de blessures. Recousu et raccommodé, il est à même le
+mois suivant de parader de façon à provoquer l'envie de la jeunesse
+allemande et l'admiration des jeunes filles de là-bas. Celui qui n'a
+obtenu que quelques blessures insignifiantes se retire du combat
+mécontent et désappointé.
+
+Mais la bataille elle-même n'est que le commencement du
+divertissement. Le deuxième acte a lieu dans la salle de pansement.
+Les docteurs sont en général des étudiants de la veille qui, à peine
+munis de leurs diplômes, manoeuvrent pour acquérir de la clientèle.
+La vérité m'oblige à dire que ceux d'entre eux que j'ai approchés
+m'ont paru gens peu distingués. Ils semblaient prendre plaisir à
+leur tâche. Leur rôle, d'ailleurs, consiste à amplifier autant que
+possible les souffrances, à quoi un vrai médecin ne se prêterait pas
+volontiers. La manière dont l'étudiant supporte le pansement de ses
+blessures compte autant pour sa réputation que la manière, dont il
+les a reçues. Chaque opération doit être accomplie avec autant de
+brutalité que possible, et les camarades épient soigneusement le
+patient pour voir s'il traverse l'épreuve avec une apparence de joie
+et de sérénité. La blessure souhaitable est une blessure bien nette
+et qui bâille largement. Exprès on en rejoint mal les lèvres,
+espérant que la cicatrice restera visible toute la vie. L'heureux
+propriétaire d'une telle blessure, savamment entretenue et
+maltraitée toute la semaine suivante, peut espérer épouser une femme
+qui lui apportera une dot se chiffrant au moins par dizaines de
+mille francs.
+
+C'est ainsi que se passent ordinairement les épreuves
+bi-hebdomadaires; bon an mal an, chaque étudiant prend part à
+quelques douzaines de ces Mensurs. Mais il y en a d'autres
+auxquelles les visiteurs ne sont pas admis. Lorsqu'un étudiant s'est
+fait disqualifier au cours d'un combat pour quelque léger mouvement
+instinctif interdit par leur code, il lui faut pour recouvrer son
+honneur provoquer les meilleurs duellistes de son Korps. Il demande
+et on lui accorde non pas un combat, mais une punition. Son
+adversaire alors lui inflige systématiquement le plus grand nombre
+possible de blessures. Le but de la victime est de montrer à ses
+camarades qu'elle est capable de rester immobile tandis qu'on lui
+taille la peau du crâne.
+
+Je doute qu'on puisse produire un argument quelconque en faveur de
+la Mensur allemande; en tout cas il ne concernerait que les deux
+combattants. Je suis sûr que l'impression des spectateurs ne peut
+être que mauvaise. Je me connais assez pour savoir que je ne suis
+pas d'un tempérament extraordinairement sanguinaire. L'effet qu'elle
+a donc eu sur moi doit être celui qu'elle produit sur la plupart des
+mortels. La première fois, avant que le spectacle ne commençât
+véritablement, j'étais curieux de savoir comment j'allais en être
+affecté, quoique une certaine habitude des salles de dissection et
+des tables d'opération m'eût déjà un peu aguerri. Lorsque le sang
+commença à couler, les muscles et les nerfs à être mis à nu, je pus
+analyser en moi un mélange de dégoût et de pitié. Mais je dois
+avouer qu'au deuxième duel, ces sentiments raffinés tendirent à
+disparaître et que le troisième étant en bonne voie, et l'odeur
+spéciale et chaude du sang alourdissant l'atmosphère, je commençai à
+voir rouge.
+
+J'en voulais encore. J'examinai les visages des autres assistants,
+et j'y vis réfléchies d'une manière évidente mes propres sensations.
+Si le fait d'exciter l'appétit du sang chez l'homme moderne est une
+bonne chose, je dirai alors que la Mensur est utile. Mais en est-il
+ainsi? Nous nous enorgueillissons de notre civilisation et de notre
+humanité, mais ceux qui ne sont pas assez hypocrites pour se tromper
+eux-mêmes savent que sous nos chemises empesées se cache le sauvage
+avec tous ses instincts. Il se peut qu'on désire parfois sa
+résurrection, mais jamais on n'aura à craindre sa disparition
+totale. D'un autre côté il semble peu sage de lui laisser les rênes
+sur l'encolure.
+
+Si l'on examine le duel d'une manière sérieuse, on trouve beaucoup
+d'arguments en sa faveur. On ne saurait cependant en invoquer aucun
+en faveur de la Mensur. C'est de l'enfantillage, et le fait d'être
+un jeu cruel et brutal ne la rend nullement moins puérile: les
+blessures n'ont aucune valeur par elles-mêmes; c'est leur origine
+qui leur confère de la dignité et non leur taille. Guillaume Tell
+est à très juste titre considéré comme un héros; mais que
+penserait-on d'un club de pères de famille, fondé uniquement pour
+que ses membres se réunissent deux fois par semaine sur ce
+programme: abattre à l'arbalète une pomme posée sur la tête de leurs
+fils. Les jeunes Allemands pourraient atteindre un résultat analogue
+à celui dont ils sont si fiers en taquinant un chat sauvage. Devenir
+membre d'une société dans le seul but de se faire hacher, rabaisse
+l'esprit d'un homme au niveau de celui d'un derviche tourneur. La
+Mensur est en fait la _reductio ad absurdum_ du duel; et si les
+Allemands sont par eux-mêmes incapables d'en voir le côté comique,
+on ne peut que regretter leur manque d'humour.
+
+Si on ne peut approuver la Mensur, au moins peut-on la comprendre.
+Le code de l'Université qui, sans aller jusqu'à encourager
+l'ivresse, l'absout est plus difficile à admettre. Les étudiants
+allemands ne s'enivrent pas tous. En fait, la majorité est sobre,
+sinon laborieuse. Mais la minorité, qui a la prétention, du reste
+admise, d'être le modèle de l'étudiant allemand, n'échappe à
+l'ébriété perpétuelle que grâce à l'adresse péniblement acquise de
+boire la moitié du jour et toute la nuit en conservant par un effort
+suprême l'usage des cinq sens. Cela n'a pas sur tous la même
+influence, mais il est fréquent de voir dans les villes
+universitaires des jeunes gens, n'ayant pas encore atteint leurs
+vingt ans, avec une taille de Falstaff et un teint de Bacchus de
+Rubens. C'est un fait que les jeunes Allemandes peuvent se sentir
+fascinées par une figure balafrée et tailladée jusqu'à sembler faite
+de matières hétéroclites. Mais on ne découvrira sûrement rien
+d'attrayant à une peau bouffie et couverte de pustules et à un
+ventre projeté en avant et qui menace de déséquilibrer le reste de
+l'individu. D'ailleurs, que pourrait-on attendre d'autre d'un
+jouvenceau qui commence à dix heures du matin, par le Frühschoppen,
+à boire de la bière, et finit à quatre heures du matin à la
+fermeture de la Kneipe?
+
+La Kneipe, on pourrait l'appeler une des assises de la société. Elle
+sera très calme ou très bruyante, suivant sa composition. Un
+étudiant invite une douzaine ou une centaine de ses camarades au
+café et les pourvoit de bière et de cigares à bon marché autant
+qu'ils en peuvent avaler ou fumer; le Korps peut aussi lancer les
+invitations. Ici, comme partout, on remarque le goût allemand pour
+la discipline et l'ordre. Lorsque entre un convive, tous ceux qui
+sont assis autour de la table se lèvent et saluent, les talons
+joints. Quand la table est au complet, on élit un président qui est
+chargé d'indiquer le numéro des chansons. On trouve sur la table des
+recueils imprimés de ces chansons, un pour deux convives. Le
+président annonce: «numéro vingt-quatre, premier vers», et aussitôt
+tous commencent à chanter, chaque couple tenant son livre,
+exactement comme on tient à deux un livre d'hymnes à l'église. A la
+fin de chaque vers on observe une pause, jusqu'à ce que le président
+fasse commencer le suivant. Tout Allemand ayant appris le solfège et
+la plupart jouissant d'une belle voix, l'effet d'ensemble est
+impressionnant.
+
+
+Si les attitudes évoquent le chant des hymnes religieuses, les
+paroles de ces chansons redressent souvent cette impression. Mais
+qu'il s'agisse d'un chant patriotique, d'une ballade sentimentale ou
+d'un refrain qui choquerait la plupart des jeunes Anglais, on le
+chante toujours d'un bout à l'autre avec un sérieux imperturbable,
+sans un sourire, sans une fausse note. A la fin le président crie
+«Prosit!» Tout le monde répond «Prosit!» et le moment d'après tous
+les verres sont vides. Le pianiste se lève et salue et on répond à
+son salut. Puis la Fraülein remplit les verres.
+
+Entre les chants on porte des toasts à la ronde; mais on applaudit
+peu et on rit encore moins. Les étudiants allemands trouvent
+préférable de sourire et d'opiner du bonnet d'un air grave.
+
+On honore parfois certains convives, en leur portant un toast
+particulier appelé «Salamander», qui comporte une solennité
+exceptionnelle.
+
+--Nous allons, dit le président, frotter une salamandre (_einen
+Salamander reiben_).
+
+Nous nous levons tous et nous nous tenons comme un régiment au garde
+à vous.
+
+--Est-ce que tout est prêt? (_Sind die Stoffe parat?_) interroge le
+président.
+
+--_Sunt_, répondons-nous d'une seule voix.
+
+--_At exercitium Salamandri_, dit le président (et nous nous tenons
+prêts).
+
+--_Eins!_ (Nous frottons nos verres d'un mouvement circulaire sur la
+table.)
+
+--_Zwei!_ (De nouveau les verres tournent; de même à _Drei!_)
+
+--_Bibite!_ (Buvez!)
+
+Et avec un ensemble automatique tous les verres sont vidés et
+maintenus en l'air.
+
+--_Eins!_ dit le président. (Le pied de chaque verre vide frôle la
+table avec un bruit de galets roulés par la vague.)
+
+--_Zwei!_ (Le roulement reprend et meurt.)
+
+--_Drei!_ (Les verres frappent la table tous du même coup, et nous
+nous retrouvons assis.)
+
+La distraction de la Kneipe consiste pour deux étudiants à
+s'invectiver (naturellement pour rire) et à se provoquer ensuite en
+un duel à boire. On désigne un arbitre; on remplit deux verres
+énormes et les hommes se font face, tenant les anses à pleines
+mains; tout le monde les regarde. L'arbitre donne le signal du
+départ et l'instant d'après on entend la bière descendre rapide les
+pentes de leurs gosiers. L'homme qui heurte le premier la table de
+son verre vide est proclamé vainqueur.
+
+Les étrangers qui prennent part à une Kneipe et qui désirent se
+comporter à la manière allemande feront bien, avant de commencer,
+d'épingler leurs nom et adresse sur leur veston. L'étudiant allemand
+est la courtoisie personnifiée et, quel que puisse être son propre
+état, il veillera à ce que, par un moyen ou un autre, ses hôtes
+soient reconduits chez eux sains et saufs avant l'aurore. Mais
+naturellement on ne saurait lui demander de se rappeler les
+adresses.
+
+On me raconta l'histoire de trois hôtes d'une Kneipe berlinoise qui
+aurait pu avoir des résultats tragiques. Nos étrangers étaient
+d'accord pour pousser les choses à fond. Chacun d'eux écrivit son
+adresse sur sa carte et l'épingla sur la nappe en face de sa place.
+Ce fut une faute. Ils auraient dû, comme je l'ai dit, l'épingler à
+leur veston. Un homme peut changer de place à table, même
+inconsciemment et réapparaître de l'autre côté; mais partout où il
+va il emmène son veston.
+
+Sur le matin, le président proposa que pour la plus grande commodité
+de ceux qui se tenaient encore droit, on renvoyât chez eux tous les
+messieurs qui se montraient incapables de soulever leur tête de la
+table. Parmi ceux qui ne s'intéressaient plus aux événements étaient
+nos trois Anglais. On décida de les charger dans un fiacre et de les
+renvoyer chez eux sous la surveillance d'un étudiant relativement de
+sang-froid. S'ils étaient restés à leur place initiale pendant toute
+la soirée, tout se serait passé au mieux; mais malheureusement ils
+s'étaient promenés et personne ne sut quel était le propriétaire de
+telle ou telle carte. Nul ne le savait et eux moins que personne.
+Dans la gaieté générale, cela ne sembla pas devoir être d'une trop
+grande importance. Il y avait trois gentlemen et trois adresses. Je
+crois qu'on pensait que même en cas d'erreur le tri pourrait
+s'opérer dans la matinée. On mit donc les trois messieurs dans une
+voiture; l'étudiant relativement de sang-froid prit les trois cartes
+et ils s'en allèrent, salués des acclamations et des bons voeux de
+la compagnie.
+
+Pour avoir bu de la bière allemande on n'est pas--et c'est son
+avantage--gris comme on sait l'être en Angleterre. Son ivresse n'a
+rien de répugnant; elle ne fait qu'alourdir: on n'a pas envie de
+parler; on veut avoir la paix, pour dormir, n'importe où.
+
+Le conducteur de la troupe fit arrêter la voiture à l'adresse la
+plus proche. Il en tira le plus atteint, jugeant naturel de se
+débarrasser d'abord de celui-là. Aidé du cocher il le porta jusqu'à
+son étage et sonna. Le domestique de la pension de famille vint
+ouvrir à moitié endormi; ils firent entrer leur charge et
+cherchèrent une place où la déposer. La porte d'une chambre à
+coucher était ouverte, la chambre était vide, quelle belle occasion!
+Ils le mirent là. Ils le débarrassèrent de tout ce qui pouvait être
+retiré facilement, puis le couchèrent dans le lit. Cela fait, les
+deux hommes, satisfaits, retournèrent à la voiture.
+
+
+A la suivante adresse ils s'arrêtèrent de nouveau. Cette fois, en
+réponse à leur sonnerie apparut une dame en robe de chambre avec un
+livre à la main. L'étudiant allemand ayant lu la première des deux
+cartes qu'il tenait demanda s'il avait le plaisir de s'adresser à
+madame Y. Et, en l'occasion, le plaisir, s'il y en avait, paraissait
+bien être entièrement de son côté. Il expliqua à Frau Y., que le
+monsieur qui pour le moment ronflait contre le mur était son mari.
+Cette nouvelle ne provoqua chez elle aucun enthousiasme; elle ouvrit
+simplement la porte de la chambre à coucher, puis s'en fut. Le
+cocher et l'étudiant rentrèrent le patient et le couchèrent sur le
+lit. Ils ne se donnèrent pas la peine de le déshabiller; ils se
+sentaient trop fatigués! Ils n'aperçurent plus la maîtresse de
+maison et pour ce motif se retirèrent sans prendre congé.
+
+La dernière carte était celle d'un célibataire descendu à l'hôtel.
+Ils amenèrent donc leur dernier voyageur à cet hôtel, en firent
+livraison au portier de nuit et le quittèrent.
+
+
+Or voici ce qui s'était passé à l'endroit où l'on avait effectué le
+premier déchargement. Quelque huit heures auparavant, monsieur X.
+avait dit à madame X.:
+
+--Je crois, ma chérie, vous avoir dit que je suis invité ce soir à
+prendre part à ce qu'on appelle une Kneipe?
+
+--Vous avez en effet parlé de quelque chose de ce genre, répliqua
+madame X. Qu'est-ce que c'est qu'une Kneipe?
+
+--Eh bien, ma chérie, c'est une sorte de réunion de célibataires, où
+les étudiants se rendent pour bavarder et chanter et fumer, et pour
+toutes sortes d'autres choses, comprenez-vous?
+
+--Bon. J'espère que vous allez bien vous amuser, dit madame X., qui
+était aimable et d'esprit large.
+
+--Ce sera intéressant, observa monsieur X. Voilà longtemps que je
+désirais y assister. Il se peut, il est fort possible que je rentre
+un peu tard.
+
+--Qu'entendez-vous par tard?
+
+--C'est assez difficile à dire. Vous comprenez, ces étudiants sont
+tant soit peu turbulents lorsqu'ils se réunissent... Et puis j'ai
+tout lieu de croire qu'on portera un certain nombre de toasts. Je ne
+sais comment je m'y plairai. Si j'en trouve le moyen, je les
+quitterai de bonne heure, mais à la condition que je le puisse sans
+les froisser. Si je ne peux pas...
+
+--Vous devriez emprunter un passe-partout aux gens de la maison,
+conseilla madame X. qui, ainsi que j'ai déjà dit, était une femme
+raisonnable. Je coucherai avec Dolly, si bien que vous ne me
+dérangerez pas quelle que soit l'heure de votre retour.
+
+--C'est une excellente idée, acquiesça monsieur X. J'ai horreur de
+vous déranger. Je rentrerai sans bruit et me glisserai dans le lit.
+
+A un certain moment, au milieu de la nuit, peut-être déjà vers le
+matin, Dolly, la soeur de madame X., se réveilla et prêta l'oreille.
+
+--Jenny, dit-elle, as-tu entendu?
+
+--Oui, chérie, répondit madame X., ça va bien. Rendors-toi.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il y a? ne crois-tu pas que c'est le feu?
+
+--Je pense que c'est Percy. Je suppose que dans l'obscurité il aura
+trébuché sur un objet quelconque. Ne t'inquiète pas, ma chérie,
+rendors-toi.
+
+Mais sitôt que Dolly se fut assoupie, madame X., qui était une bonne
+épouse, pensa qu'elle devrait se lever doucement pour voir si Percy
+allait bien. Enfilant son peignoir et chaussant ses pantoufles, elle
+se glissa par le couloir jusqu'à sa propre chambre. Il aurait fallu
+un tremblement de terre pour réveiller le monsieur qui reposait sur
+le lit. Elle alluma une bougie et s'en approcha avec précaution.
+
+Ce n'était pas Percy; ce n'était même pas quelqu'un qui lui
+ressemblât. Elle eut la sensation que ce n'était pas le genre
+d'homme qu'elle aurait jamais choisi pour mari, jamais, en aucune
+circonstance. Et dans l'état où il se trouvait actuellement, il lui
+inspirait même une aversion prononcée. Elle n'eut qu'un désir: se
+débarrasser de l'intrus.
+
+Mais il avait un je ne sais quel air qui lui rappelait quelqu'un.
+Elle s'approcha davantage et le considéra de plus près. Ses
+souvenirs se précisèrent. Ce devait sûrement être monsieur Y., un
+monsieur chez qui Percy et elle avaient dîné le jour de leur arrivée
+à Berlin.
+
+Qu'est-ce qu'il venait faire là? Elle posa la bougie sur la table,
+prit sa tête entre ses mains et se mit à réfléchir. Le jour se fit
+vivement dans son esprit. Percy était allé à la Kneipe avec ce même
+monsieur Y. Une erreur avait été commise. On avait ramené monsieur
+Y. à l'adresse de Percy. Donc Percy à ce moment...
+
+
+Les éventualités terribles que cette situation comportait se
+présentèrent à son esprit. Retournant à la chambre de Dolly, elle se
+rhabilla à la hâte et descendit en silence. Elle trouva heureusement
+une voiture et se fit conduire chez madame Y. Disant au cocher
+d'attendre, elle vola jusqu'à l'étage supérieur et sonna avec
+insistance. La porte fut ouverte comme auparavant par madame Y.,
+toujours vêtue de son peignoir et tenant toujours son livre à la
+main.
+
+--Madame X.! s'écria madame Y. Qu'est-ce qui peut vous amener ici?
+
+--Mon mari! (c'était tout ce que la pauvre madame X. trouvait à dire
+pour l'instant) est-il ici?
+
+--Madame X., répliqua madame Y. en se redressant de toute sa
+hauteur, comment osez-vous...?
+
+--Oh! comprenez-moi bien, s'excusa madame X., c'est une erreur
+épouvantable. Ils ont dû apporter mon pauvre Percy ici, au lieu de
+le conduire chez nous, sûrement. Allez voir, je vous en prie.
+
+--Ma chère, dit madame Y., qui était beaucoup plus âgée et plus
+posée, ne vous énervez pas. Il y a une demi-heure qu'ils l'ont
+apporté ici et, pour vous dire la vérité, je ne l'ai pas regardé. Il
+est là-dedans. Je ne crois pas qu'ils se soient même donné la peine
+de lui ôter ses chaussures. Si vous restez calme, nous le
+descendrons et le rentrerons sans qu'âme qui vive entende mot de
+cette affaire.
+
+En vérité madame Y. semblait très empressée à venir en aide à madame
+X.
+
+Elle poussa la porte. Madame X. entra, mais pour reparaître
+aussitôt, pâle et décomposée.
+
+--Ce n'est pas Percy, dit-elle. Qu'est-ce que je vais faire?
+
+--Je voudrais bien que vous ne commissiez pas de telles erreurs, dit
+madame Y., se préparant à son tour à pénétrer dans la chambre.
+
+Madame X. l'arrêta:
+
+--Et ce n'est pas non plus votre mari.
+
+--Allons donc, riposta madame Y.
+
+--Je vous dis que ce n'est pas lui, je le sais, car je viens de le
+quitter, dormant sur le lit de Percy.
+
+--Mais... comment cela se fait-il? tonna madame Y.
+
+--Ils l'ont apporté là et l'ont déposé, expliqua madame X., en se
+mettant à pleurer. C'est ce qui m'avait fait croire que Percy devait
+être ici.
+
+Les deux femmes se regardaient muettes. Le silence était troublé
+seulement par le ronflement du monsieur qu'on entendait à travers la
+porte entrebâillée.
+
+--Mais alors qui est là dedans? demanda madame Y., qui se ressaisit
+d'abord.
+
+--Je ne sais pas; c'est la première fois que je le vois. Croyez-vous
+que ce soit quelqu'un que vous connaissiez?
+
+Mais madame Y. se précipitait déjà vers la porte.
+
+--Qu'allons-nous faire, mon Dieu? dit madame X.
+
+--Je sais ce que _moi_ je vais faire, dit madame Y. Je m'en vais
+rentrer avec vous et reprendre mon mari.
+
+--Il dort d'un sommeil de plomb, objecta madame X.
+
+--Je le connais depuis longtemps sous ce jour, répliqua madame Y. en
+boutonnant son manteau.
+
+--Mais alors où est Percy? sanglota la pauvre petite madame X. en
+descendant les escaliers.
+
+--Ça, ma chère, c'est une question que vous pourrez _lui_ poser.
+
+--S'ils commettent des erreurs de ce genre, il est impossible de
+savoir ce qu'ils ont pu faire de lui.
+
+--Nous ferons une enquête demain matin, dit madame Y. consolatrice.
+
+--Je trouve que ces Kneipe sont pleines de désagréments, je ne
+laisserai plus jamais Percy y retourner, jamais tant que je vivrai.
+
+--Chère amie, si vous comprenez votre devoir, jamais il n'en aura
+plus envie.
+
+Et le bruit a couru que jamais plus il n'y retourna.
+
+Mais, comme je l'ai dit, toute l'erreur provenait de ce que l'on
+avait épinglé les cartes à la nappe et non aux vestons. Et sur cette
+terre les erreurs sont toujours punies sévèrement.
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATORZIÈME
+
+_Qui est sérieux, comme il convient à un chapitre dans lequel on
+prend congé du lecteur. Les Allemands du point de vue anglo-saxon.
+La Providence en casque et en uniforme. Le paradis du malheureux
+idiot. Comment on se pend en Allemagne. Qu'arrive-t-il aux bons
+Allemands quand ils meurent? L'instinct militaire peut-il suffire à
+tout? De l'Allemand boutiquier. La manière dont il supporte la vie.
+La Femme moderne là, comme partout ailleurs. Ce qu'on peut dire
+contre les Allemands comme peuple. Fin de la «balade»._
+
+
+N'importe qui pourrait gouverner ce pays, dit George, moi, par
+exemple.
+
+Nous étions assis dans le jardin du Kaiser Hof à Bonn; nous
+regardions le Rhin. C'était la dernière soirée de notre «balade»; le
+train qui devait partir le lendemain à la première heure allait
+marquer le commencement de la fin.
+
+--J'écrirais sur un morceau de papier tout ce que je voudrais que le
+peuple fît, continua George, je trouverais une maison recommandable
+pour l'imprimer à un nombre suffisant d'exemplaires que
+j'expédierais à travers les villes et les villages; et tout serait
+dit.
+
+On ne retrouve plus dans l'Allemand contemporain, personnage doux et
+placide dont la seule ambition semble être de payer régulièrement
+ses impôts et de faire ce que lui ordonne celui que la Providence a
+bien voulu placer au-dessus de lui,--on ne retrouve plus le moindre
+vestige de son ancêtre sauvage, à qui la liberté individuelle
+paraissait aussi nécessaire que l'air; qui accordait à ses
+magistrats le droit de délibérer, mais qui réservait le pouvoir
+exécutif à la tribu; qui suivait son chef, mais ne s'abaissait pas
+jusqu'à lui obéir. De nos jours on entend parler de socialisme, mais
+c'est d'un socialisme qui ne serait que du despotisme dissimulé sous
+un autre nom. L'électeur allemand ne se pique pas d'originalité. Il
+est désireux, que dis-je? il éprouve l'angoissant besoin de se
+sentir contrôlé et réglementé en toute chose. Il ne critique pas son
+gouvernement, mais sa constitution. Le sergent de ville est pour lui
+un dieu et on sent qu'il le sera toujours. En Angleterre, nous
+considérons nos agents comme des êtres nécessaires mais neutres. La
+plupart des citoyens s'en servent surtout comme de poteaux
+indicateurs; et dans les quartiers fréquentés de la ville, on estime
+qu'ils sont utiles pour aider les vieilles dames à passer d'un côté
+de la rue à l'autre. A part la reconnaissance qu'on leur marque pour
+ces services, je crois qu'on ne s'en occupe pas beaucoup. En
+Allemagne, au contraire, on adore l'agent de police comme s'il était
+un petit dieu et on l'aime comme un ange gardien. Il est pour
+l'enfant allemand un mélange de Père Noël et de Croquemitaine. Le
+grand désir de tout enfant allemand est de plaire à la police. Le
+sourire d'un sergent de ville le rend orgueilleux. On ne peut plus
+vivre avec un enfant allemand à qui un sergent de ville a tapoté
+amicalement la joue: sa suffisance le rend insupportable.
+
+Le citoyen allemand est un soldat dont l'agent de police est
+l'officier. L'agent lui indique la rue dans laquelle marcher et la
+vitesse permise. A l'entrée de chaque pont se trouve un agent qui
+indique aux Allemands la manière de le traverser. Si le quidam ne
+trouvait pas cet agent à sa place, il s'asseoirait probablement et
+attendrait que la rivière ait fini de couler devant lui. Aux
+stations de chemin de fer l'agent l'enferme à clef dans la salle
+d'attente, où il ne peut se faire de mal. Quand l'heure du départ a
+sonné, il le fait sortir et le met entre les mains du chef de train,
+qui n'est qu'un sergent de ville revêtu d'un uniforme différent. Le
+chef de train lui indique la place qu'il doit occuper, l'endroit où
+il devra descendre, et il veille à ce qu'il descende au bon moment.
+En Allemagne l'individu n'assume aucune responsabilité. On vous
+mâche la besogne et on vous la mâche bien. Vous n'êtes pas censé
+vous conduire de votre propre initiative; on ne vous blâme pas, si
+vous ne savez pas vous conduire vous-même; c'est le rôle du sergent
+de ville allemand de s'occuper de vous et de vous conduire. A
+supposer même que vous soyez un idiot fieffé, votre stupidité ne
+constituerait pas une excuse pour lui, s'il vous arrivait quelque
+désagrément. Quel que soit l'endroit où vous soyez et quoi que vous
+fassiez, vous êtes toujours sous sa protection et il prend soin de
+vous,--il prend bien soin de vous; on ne saurait le nier.
+
+Si vous vous perdez, il vous retrouve; si vous perdez un objet vous
+appartenant, il vous le retrouve. Si vous ne savez pas ce que vous
+voulez, il vous le dit. Si vous désirez quelque chose d'utile, il
+vous le procure. On n'a pas besoin de notaire en Allemagne. Si vous
+voulez acheter ou vendre une maison ou un champ, l'Etat se charge de
+servir d'intermédiaire. Si on vous a roulé, l'Etat se constitue
+votre défenseur. L'Etat vous marie, vous assure; pour un peu il se
+ferait même votre partenaire aux jeux de hasard.
+
+Le gouvernement allemand dit au citoyen allemand:
+
+--Arrangez-vous pour naître, nous ferons le reste. Que vous soyez
+chez vous ou dehors, que vous soyez malade ou en bonne santé, qu'il
+s'agisse de vos plaisirs ou de votre travail, nous vous montrerons
+le bon chemin et veillerons à ce que vous le suiviez. Ne vous
+inquiétez de rien.
+
+Et effectivement l'Allemand ne s'inquiète de rien. S'il n'arrive pas
+à rencontrer un sergent de ville, il continue sa route jusqu'au
+moment où il trouve une ordonnance de police placardée sur un mur.
+Il la lit, puis il repart et fait ce qu'elle commande.
+
+
+Je me souviens d'avoir vu dans une ville allemande (je ne me
+rappelle plus laquelle,--ça n'a d'ailleurs pas d'importance, la
+chose aurait pu arriver n'importe où) une grille ouverte sur un
+jardin où l'on donnait un concert. Rien n'empêchait celui qui aurait
+voulu y pénétrer de se mêler à la foule des auditeurs sans rien
+payer. En fait, des deux grilles du jardin séparées par deux cent
+cinquante mètres, c'était celle dont l'accès était le plus commode.
+Cependant, dans la foule des passants, pas un seul ne songeait à
+entrer par cette porte. Ils continuaient patiemment sous un soleil
+de plomb jusqu'à l'autre entrée, où un homme était aposté pour
+percevoir l'argent. J'ai vu des petits garçons allemands s'arrêter
+avec envie devant un lac gelé et désert. Ils auraient pu y glisser
+et y patiner des heures durant, sans que jamais personne en sût
+rien. La foule et la police en étaient éloignées de plus d'un
+demi-mille. Rien ne les eût empêchés de s'y aventurer, mais ils
+savaient que c'était défendu. C'est à se demander si le Teuton fait
+partie de notre humanité faillible. Ce peuple, ne dirait-on pas? se
+compose uniquement d'anges qui, descendant du ciel pour boire un
+bock, ont atterri en Allemagne, convaincus qu'il n'est bons bocks
+que là.
+
+En Allemagne, les routes sont bordées d'arbres fruitiers. Aucune
+voix, sauf celle de la conscience, ne saurait empêcher les hommes ou
+les enfants d'en cueillir et d'en manger des fruits. En Angleterre,
+les enfants mourraient par centaines du choléra et les médecins
+s'épuiseraient à essayer d'enrayer les conséquences d'excès
+accomplis par des gens se gavant de pommes acides et d'autres fruits
+pas mûrs. Mais en Allemagne un gamin parcourt des kilomètres sur des
+routes bordées d'arbres fruitiers, pour aller acheter au village
+prochain deux sous de poires. L'Anglo-Saxon qui passerait sous ces
+arbres sans protection, pliants sous le poids succulent des fruits
+mûrs, trouverait stupide de ne pas profiter de l'aubaine et de
+mépriser ainsi les dons de la Providence.
+
+J'ignore si cela est, mais il ne m'étonnerait pas d'apprendre qu'en
+Allemagne, lorsqu'un homme est condamné à mort, on lui donne un bout
+de corde en lui enjoignant d'aller se pendre. Cela épargnerait à
+l'Etat beaucoup d'ennuis et de travail; je vois d'ici le criminel
+allemand rapportant chez lui le bout de corde, lisant soigneusement
+les ordres de la police et se préparant à les exécuter dans sa
+propre cuisine.
+
+Les Allemands sont de bonnes gens. Peut-être les meilleures de la
+terre; c'est un peuple bienveillant et qui n'est pas égoïste. Je
+suis persuadé que la majorité d'entre eux iront au paradis. En les
+comparant aux autres nations chrétiennes, on est fatalement amené à
+conclure que le paradis est organisé d'après leurs idées. Mais je ne
+comprends pas comment ils y arrivent. Je ne puis pas croire que
+l'âme d'un Allemand ait suffisamment d'initiative pour prendre seule
+son vol jusqu'au paradis et frapper à la porte de saint Pierre.
+Selon moi, on les transporte là-haut par petits paquets et on les
+fait entrer sous la direction d'un sergent de ville défunt.
+
+Carlyle a dit des Prussiens, et cela s'applique à tout le peuple
+allemand, qu'une de leurs vertus principales résidait dans leur
+capacité d'obéir au commandement. On peut dire des Allemands que ce
+sont gens à aller partout où on leur commande d'aller et à faire
+toujours ce qu'on leur ordonne. Envoyez-les en Afrique ou en Asie
+sous la direction de quelqu'un portant l'uniforme, ils feront sans
+faute d'excellents colons, tenant tête aux difficultés comme ils
+tiendraient tête au diable lui-même pourvu qu'ils en aient reçu
+l'ordre. Livré à lui-même, l'Allemand s'étiolerait bien vite et
+mourrait, non faute d'intelligence, mais manque de la plus petite
+parcelle de confiance en soi.
+
+L'Allemand a été si longtemps le soldat de l'Europe que chez lui
+l'instinct militaire est devenu atavique. Il possède toutes les
+vertus militaires, mais les vertus militaires ont aussi leurs
+inconvénients. On m'a raconté l'histoire d'un valet allemand sorti
+depuis peu de la caserne, auquel son maître avait donné une lettre à
+porter quelque part avec ordre d'y attendre la réponse. Les heures
+passaient sans que l'homme revînt. Son maître, anxieux, se mit en
+route à son tour et le trouva là où il avait été envoyé, tenant la
+réponse à la main. Il attendait d'autres ordres. D'aucuns croiront
+cette histoire exagérée. Je me porte garant de son exactitude.
+
+L'étonnant est que le même homme, qui en tant qu'individu est faible
+comme un enfant, devient dès qu'il revêt son uniforme un être
+intelligent, capable de prendre une initiative et d'endosser une
+responsabilité. L'Allemand peut diriger les autres, être dirigé par
+les autres, mais il ne peut pas se diriger lui-même. Le remède
+indiqué serait que chaque Allemand fût exercé au métier d'officier,
+puis placé sous son propre commandement. Il se donnerait sûrement
+des ordres empreints de sagesse et d'habileté, et veillerait à ce
+qu'il s'obéît avec diligence, tact et précision.
+
+Les écoles sont responsables au premier chef de cette orientation du
+caractère allemand. Leur enseignement fondamental est le «devoir».
+C'est un bel idéal pour un peuple; mais avant de l'admirer sans
+réserve, faudrait-il avoir une conception claire de ce que l'on
+entend par «devoir». L'idée qu'en ont les Allemands semble être:
+«obéissance aveugle à tout ce qui porte galon». C'est l'antithèse
+absolue de la conception anglo-saxonne; mais comme les Anglo-Saxons
+prospèrent aussi bien que les Teutons, il doit y avoir du bon dans
+chaque système. Jusqu'ici les Allemands ont eu le bonheur d'être
+excellemment gouvernés; si cela continue, la fortune ne cessera pas
+de leur sourire. Les difficultés commenceront le jour où par un
+hasard quelconque leur machine gouvernementale se déréglera. Mais il
+se peut que leur système ait le privilège de produire, au fur et à
+mesure des besoins, un continuel renouvellement de bons gouvernants.
+Ça en a tout l'air.
+
+Je suis porté à croire que les Allemands, en tant que commerçants, à
+moins qu'ils ne changent fort, seront toujours dépassés par leurs
+concurrents anglo-saxons; et cela à cause de leurs vertus. La vie
+leur semble plus importante qu'une misérable course aux richesses.
+Un peuple qui ferme ses banques et ses bureaux de poste pendant deux
+heures au beau milieu de la journée, pour aller faire dans le sein
+de la famille un repas plantureux, avec peut-être un petit somme
+pour dessert, ne peut pas espérer, et sans doute ne le désire même
+pas, lutter avec un peuple qui prend ses repas sur le pouce et qui
+dort avec le téléphone à la tête de son lit. En Allemagne, la
+différence entre les classes n'est pas assez marquée, du moins
+jusqu'à présent, pour qu'on y fasse de la lutte pour la vie une
+affaire capitale comme en Angleterre. Excepté dans l'aristocratie
+campagnarde, dont les barrières sont infranchissables, la différence
+de caste compte à peine. Frau Professeur et Frau Charcutière se
+rencontrent au Kaffeeklatsch hebdomadaire et échangent les derniers
+potins avec la plus franche cordialité. Le loueur de chevaux et le
+médecin trinquent en frères dans leur brasserie favorite. Le riche
+entrepreneur en bâtiment, lorsqu'il projette une excursion en
+voiture, invite son contremaître et son tailleur à se joindre à lui
+avec leur famille. Chacun apporte sa part de vivres et tous en
+choeur entonnent en rentrant le même refrain. Un homme ne sera pas
+tenté, tant que durera cet état de choses, de sacrifier les
+meilleures années de sa vie au désir d'amasser une fortune pour ses
+vieux jours. Ses goûts et davantage encore ceux de sa femme restent
+modestes. Il aime dans son appartement ou sa villa les meubles en
+peluche rouge avec une profusion de laque et de dorure. Mais cela le
+regarde; et il se peut que ce goût ne soit pas plus critiquable que
+celui qui mêle du mauvais Elisabeth à des copies de Louis XV, le
+tout orné de photographies et éclairé à la lumière électrique. Il
+fait décorer la façade de sa maison par l'artiste du pays: une
+bataille sanglante, largement coupée par la porte d'entrée, en
+garnit le bas; tandis qu'un ange, ayant la tête de Bismarck, voltige
+entre les fenêtres de la chambre à coucher. Il lui suffit de voir
+des tableaux de maîtres anciens au musée; et, comme la mode d'avoir
+des oeuvres d'art à domicile n'a pas encore pénétré dans le
+Vaterland, il ne se sent pas forcé de gaspiller son argent pour
+transformer sa maison en boutique d'antiquaire.
+
+
+L'Allemand est gourmand. Il existe des fermiers anglais qui, tout en
+prétendant que leur métier ne nourrit pas son homme, font
+joyeusement leurs sept repas solides par jour. Une fois par an a
+lieu en Russie une fête qui dure une semaine pendant laquelle on
+enregistre de nombreux décès occasionnés par une indigestion de
+crêpes; mais c'est une fête religieuse et une exception. L'Allemand
+comme gros mangeur tient la première place entre toutes les nations
+de la terre. Il se lève de bonne heure et en s'habillant avale
+vivement quelques tasses de café avec une demi-douzaine de petits
+pains chauds beurrés. Il ne s'attable pas avant dix heures pour
+prendre un repas digne de ce nom. A une heure ou une heure et demie
+a lieu son repas principal. C'est une affaire sérieuse qui dure
+quelques heures. A quatre heures il va au café où il boit du
+chocolat et mange des gâteaux. Il passe en général ses soirées à
+manger,--non qu'il fasse le soir un repas sérieux (cela lui arrive
+rarement), il se contente d'une série de casse-croûtes,--mettons: à
+sept heures une bouteille de bière avec un ou deux «belegte Semmel»;
+au théâtre, pendant l'entr'acte, une autre bouteille de bière et un
+«Aufschnitt»; une demi-bouteille de vin blanc et des «Spiegeleier»
+avant de rentrer, puis un morceau de saucisse ou de fromage qu'il
+fait glisser avec un peu de bière, juste avant de se mettre au lit.
+
+Mais ce n'est pas un gourmet. La cuisine française, non plus que les
+prix français, n'est pas en usage dans ses restaurants. Il préfère
+aux meilleurs crus de Bordeaux ou de Champagne sa bière ou son vin
+blanc national et à bon marché. Et en réalité cela vaut mieux pour
+lui: il semble, en effet, que chaque fois qu'un vigneron français
+vend une bouteille de vin à un hôtelier ou à un marchand de vins
+allemand, il soit obsédé par le souvenir de Sedan. C'est une
+revanche ridicule, car en thèse générale ce n'est pas un Allemand
+qui la boit: la victime est le plus souvent un innocent voyageur
+anglais. Il se peut aussi que le marchand français n'ait pas oublié
+Waterloo et pense qu'en tous les cas sa vengeance atteindra son but.
+
+Les distractions coûteuses sont fort peu à la mode en Allemagne; on
+n'en offre pas et on n'en attend pas. A travers le Vaterland tout se
+passe à la bonne franquette. L'Allemand ne dépense pas d'argent à
+des sports onéreux et ne se ruine pas en frais de toilette pour
+plaire à un cercle de parvenus. Il peut pour quelques marks
+satisfaire son goût de prédilection, une place à l'opéra ou au
+concert; et sa femme et ses filles s'y rendent à pied avec des robes
+confectionnées par elles-mêmes et la tête enveloppée d'un châle. Les
+Anglais remarquent avec plaisir dans ce pays l'absence de toute
+pose. Les voitures privées sont très rares et même ne se sert-on des
+«Droschken» que si le tram électrique, plus rapide et plus propre,
+est inutilisable.
+
+C'est ainsi que l'Allemagne maintient son indépendance. Le
+boutiquier en Allemagne ne fait pas d'avances à ses clients. A
+Munich, j'ai accompagné un jour une dame anglaise qui faisait des
+courses. Ayant l'habitude des magasins de Londres et de New-York,
+elle critiquait tout ce que le vendeur lui montrait. Non
+qu'effectivement elle ne trouvât rien à sa convenance, mais parce
+que c'était sa méthode. Elle se mit à expliquer, à propos de presque
+tous les articles, qu'elle pourrait trouver mieux et à meilleur
+marché ailleurs; non qu'elle le crût vraiment, mais elle pensait
+bien faire en le disant au boutiquier. Elle ajouta que le stock
+manquait de goût (elle n'avait pas d'intention offensante, je l'ai
+déjà dit, c'était là sa manière) et était trop restreint; que les
+objets étaient démodés; qu'ils étaient banals; qu'ils ne
+paraissaient pas solides. Il ne la contredit pas; il n'essaya pas de
+la faire changer d'avis. Il remit les choses dans leurs cartons
+respectifs, rangea ces cartons à leurs rayons respectifs, s'en alla
+dans l'arrière-boutique et ferma la porte sur lui.
+
+--Va-t-il revenir bientôt? me demanda la dame après quelques
+instants d'attente.
+
+C'était moins une question qu'une exclamation d'impatience.
+
+--J'en doute, répliquai-je.
+
+--Pourquoi donc? me demanda-t-elle, pleine d'étonnement.
+
+--J'ai tout lieu de croire que vous l'avez vexé. Il y a beaucoup de
+chances pour qu'il soit en ce moment derrière cette porte en train
+de fumer sa pipe et de lire son journal.
+
+--Quel marchand extraordinaire! s'exclama mon amie, en rassemblant
+ses paquets et en sortant majestueusement indignée.
+
+--C'est leur manière, expliquai-je. Voici la marchandise. Si vous
+voulez l'acheter, vous pouvez l'avoir. Si vous n'y tenez pas, ils
+aimeraient tout autant que vous ne vinssiez pas leur en parler.
+
+Une autre fois j'entendis dans le fumoir d'un hôtel allemand un
+Anglais de petite taille raconter une histoire qu'à sa place
+j'aurais tue.
+
+--Essayer de marchander avec un Allemand? disait ce petit Anglais.
+Il semble qu'il ne vous comprenne pas. Ayant vu une première édition
+des _Brigands_ à la vitrine d'une librairie du Georg Platz, j'entrai
+et en demandai le prix. Un vieil original se tenait derrière le
+comptoir. Il me répondit: «25 marks» et continua sa lecture. Je lui
+expliquai alors que j'en avais vu un plus bel exemplaire à 20 marks
+quelques jours auparavant: c'est ainsi que l'on fait quand on veut
+marchander; c'est admis. Il me demanda: «Où?» Je lui dis: «Dans un
+magasin, à Leipzig». Il me conseilla d'y retourner et de l'acquérir;
+que j'achetasse son livre ou le lui laissasse, cela semblait peu lui
+importer. Je lui dis: «Quel est votre dernier prix?--Je vous ai déjà
+dit 25 marks», me répondit-il (c'était un type irascible). «Il ne
+les vaut pas, lui dis-je.--Je ne l'ai jamais prétendu, vous ne
+pouvez pas dire le contraire, grogna-t-il.--Je vous en offre 10
+marks!» Je croyais qu'il allait finir par en accepter 20. Il se
+leva. Je crus qu'il allait prendre le livre à l'étalage. Non, il se
+dirigea droit sur moi. C'était une sorte de géant. Il m'empoigna par
+les deux épaules, me jeta à la rue et ferma violemment la porte sur
+moi. Jamais de ma vie je ne fus aussi étonné.
+
+--Peut-être, insinuai-je, le livre valait-il ses 25 marks.
+
+--Naturellement qu'il les valait, répliqua-t-il, et largement
+encore! Mais quelle notion des affaires!
+
+
+C'est la femme qui seule pourra arriver à changer le caractère
+allemand. Elle-même est en train d'évoluer et progresse vite. Il y a
+dix ans nulle jeune fille allemande tenant à sa réputation et
+espérant trouver un mari n'aurait osé monter à bicyclette:
+maintenant elles pédalent par milliers à travers le pays. Les vieux
+secouent la tête à leur vue; mais j'ai remarqué que les jeunes gens
+les rejoignent et font route à leur côté. Récemment encore il
+n'était pas comme il faut, pour une dame, de faire des dehors en
+patinant: elle devait, pour être correcte, s'accrocher éperdûment au
+bras de son cavalier qui, pour que ce fût tout à fait bien, devait
+être un membre de sa famille. Maintenant elle s'exerce à faire des
+huit dans un coin, jusqu'au moment où un jeune homme vient à elle
+pour la seconder. Elle joue au tennis, et j'en ai même aperçu qui
+conduisaient un dog-cart.
+
+Son éducation a toujours été des plus soignées. A dix-huit ans elle
+parle deux ou trois langues et a déjà oublié plus de choses qu'une
+Anglaise moyenne n'en lit de toute sa vie. Jusqu'à présent cette
+éducation ne lui a été d'aucune utilité. Une fois mariée, elle se
+retirait dans sa cuisine, où elle se hâtait de vider son cerveau
+pour y mettre de piètres principes culinaires. Mais supposons
+qu'elle comprenne soudain qu'une femme n'est pas tenue absolument de
+sacrifier toute son existence à peiner dans son ménage, pas plus
+qu'un homme n'a besoin de se considérer comme une machine à
+travailler. Supposons qu'elle se mette en tête de prendre une part
+active à la vie sociale et nationale. Alors l'influence d'une telle
+compagne, saine de corps et par conséquent vigoureuse d'esprit, ne
+manquera pas d'être à la fois puissante et durable.
+
+Car il faut bien se dire que l'Allemand est exceptionnellement
+sentimental et très facilement influencé par le sexe. On dit de lui
+qu'il est le meilleur des amants et le plus mauvais des maris. C'est
+d'ailleurs la faute de sa femme. Sitôt mariée, la femme allemande
+fait plus qu'abdiquer le romanesque; elle saisit un balai pour le
+chasser de chez elle. Jeune fille elle ne savait pas s'habiller;
+épouse, elle abandonne ses toilettes pour se draper dans les
+oripeaux les plus hétéroclites, ramassés à droite et à gauche; en
+tout cas, c'est bien là l'impression qu'elle donne.
+
+Elle est souvent faite comme une Junon, avec une carnation qui
+ferait honneur à un ange bien portant: elle s'entend parfaitement à
+abîmer son galbe et son teint. Elle vend son droit aux hommages pour
+une portion de friandises. Vous pouvez la voir toutes les après-midi
+dans un café, se gavant de gâteaux à la crème fouettée que chassent
+d'abondantes tasses de chocolat. A ce régime elle s'avilit, s'empâte
+et devient tout à fait inintéressante.
+
+Quand la femme allemande renoncera à son goûter et à sa bière du
+soir, quand elle prendra suffisamment d'exercice pour conserver sa
+taille et qu'elle lira, une fois mariée, autre chose que son livre
+de cuisine, le gouvernement allemand remarquera qu'il lui faut
+compter avec une force nouvelle. Et c'est à travers toute
+l'Allemagne qu'on peut observer mille petits détails significatifs
+qui ne trompent pas et qui marquent l'évolution des surannées
+«Frauen» allemandes en «Damen» modernes.
+
+On se perd en conjectures sur ce qu'il adviendra alors. Car la
+nation germanique est encore jeune et sa maturité fera époque dans
+l'histoire de l'humanité.
+
+Ce qu'on peut dire de pire sur les Allemands, c'est qu'ils ont
+quelques défauts. Eux-mêmes ne les voient pas; ils se considèrent
+comme parfaits, ce qui est stupide de leur part. Ils vont même
+jusqu'à se croire supérieurs aux Anglo-Saxons. Non, mais... Quelle
+prétention!
+
+--Ils ont leurs bons côtés, observa George, mais leur tabac est une
+honte pour la nation. Je vais me coucher.
+
+Nous nous levâmes et, nous accoudant sur le parapet, suivîmes
+quelque temps du regard les dernières lueurs dansantes, sur la
+rivière assombrie.
+
+--Ce fut dans l'ensemble une «balade» pleine d'agrément. Je serai
+content d'être de retour et cependant je regrette d'en voir la fin,
+me comprenez-vous?
+
+--Qu'entendez-vous par «balade»? dit George.
+
+--Une «balade», expliquai-je, est un voyage long ou court... mais
+sans but ni programme; l'obligation de revenir au point de départ
+dans un délai fixé en est le seul régulateur. Parfois l'on traverse
+des rues populeuses, parfois des champs ou des prairies; parfois on
+disparaît pendant quelques heures, parfois pendant plusieurs
+jours,--sans manquer à personne. Mais que le voyage soit long ou
+court, qu'il nous mène là ou ailleurs, nos pensées restent
+attentives à la chute du sable fin dans le sablier éternel du Temps.
+Nous saluons au passage ceux que nous croisons et leur sourions; il
+nous arrive de nous arrêter un instant pour causer avec certains
+d'entre eux, de faire avec d'autres un bout de chemin. Nous passons
+des moments intéressants et souvent nous sommes un peu las. Mais en
+fin de compte le temps a coulé agréablement et nous, en regrettons
+la fuite.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les trois hommes en Allemagne, by Jerome K Jerome
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE ***
+
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+
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+Literary Archive Foundation
+
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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