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+The Project Gutenberg EBook of James Ensor, by Emile Verhaeren
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: James Ensor
+
+Author: Emile Verhaeren
+
+Release Date: January 31, 2011 [EBook #35124]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JAMES ENSOR ***
+
+
+
+
+Produced by Christine Bell & Marc D'Hooghe at
+http;//www.freeliterature.org
+
+
+
+
+
+JAMES ENSOR
+
+PAR
+
+EMILE VERHAEREN
+
+
+COLLECTION DES ARTISTES BELGES CONTEMPORAINS
+
+
+BRUXELLES
+
+LIBRAIRIE NATIONALE D'ART & D'HISTOIRE
+
+G. VAN OEST & CIE
+
+1908
+
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: Portrait de James Ensor en 1875.]
+
+[Illustration: La Femme au Balai--1880.]
+
+
+
+
+I.
+
+LE MILIEU
+
+
+Souvent, des vagues venant du côté de l'Angleterre s'engouffrent
+nombreuses et larges dans le port d'Ostende. Et les idées et les
+coutumes suivent ce mouvement marin.
+
+La ville est mi-anglaise: enseignes de magasins et de bars, proues
+hautaines des chalutiers, casquettes d'agents et d'employés y font
+briller au soleil, en lettres d'or, des syllabes britaniques; la langue
+y fourmille de mots anglo-saxons; les gens des quais y comprennent le
+patois de Douvres et de Folkstone; des familles londoniennes s'y sont
+établies jadis, y ont fait souche et marié leurs filles et leurs fils
+non pas entre eux mais aux fils ou aux filles de la West-Flandre. Le
+service quotidien des malles voyageuses resserre tous ces liens divers,
+comme autant de cordes tordues en un seul cable, si bien qu'on peut
+comparer la grande île à quelqu'énorme vaisseau maintenu en pleine mer,
+grâce à des ancres solides dont l'une serait fixée dans le sol même de
+notre côte.
+
+Cette influence d'outre-mer qui imprègne le milieu où il naquit
+suffirait certes à expliquer l'art spécial de James Ensor. Toutefois
+elle se précise encore si l'on note que l'ascendance paternelle de
+l'artiste est purement anglaise. Le nom qu'il porte n'est point flamand.
+C'est à Londres, qu'il se multiplie aux devantures. Je le vis flamboyer,
+un soir, dans Soho-square et plus loin il se projetait--réclame
+mouvante--sur un trottoir d'Oxford street.
+
+L'œuvre que nous étudierons et exalterons s'élève donc au confluent de
+deux races--races saxonne, race flamande ou hollandaise--harmonieusement
+mêlées dans le sang et dans l'âme d'un très beau peintre.
+
+L'erreur serait grande si l'on se figurait qu'à cause de ses origines
+britaniques, Ensor se soit complu à réapprendre comme certains peintres
+modernes l'art des Reynolds ou des Gainsborough ou se soit assimilé
+n'importe quelle méthode des préraphaelites illustres. L'anglomanie qui
+s'est glissée jusque dans l'esthétique l'a épargné. Ce n'est point par
+des qualités extérieures et souvent artificielles qu'il se rattache aux
+maîtres de là là-bas, mais bien, naturellement, par certains dons
+fonciers et rares. Il est de leur famille, sans le vouloir. Il est
+audacieux et harmonieux comme Turner, sans qu'il s'y applique, sans
+qu'il s'en doute. Il aime les effets tumultueux et larges de Constable
+sans qu'aucune de ses toiles fasse songer aux paysages célèbres de ce
+grand peintre. La parenté est souterraine et comme secrète. Elle se
+manifeste dans la manière de comprendre et d'aimer la nature, dans la
+sensibilité aiguë de l'œil dans la franchise et l'audace des
+conceptions, dans la pratique du dessin pictural, dans la délicatesse
+mêlée à la force, dans la plaisanterie unie à la brutalité. Dès que
+cette dernière caractéristique est atteinte, James Ensor rejoint non
+plus Constable ni Turner, mais Gillray et Rowlanson plus encore que
+Jérôme Bosch ou Pierre Breughel.
+
+[Illustration: Le Christ veillé par les anges (1886).]
+
+Encore que l'influence anglaise agisse avant toute autre sur elle, c'est
+toute l'Europe et l'Amérique qui transforment pendant l'été, quand la
+saison balnéaire s'inaugure, Ostende. Les jeux et les fêtes l'exaltent
+tout à coup. Les femmes du quartier Marbeuf envahissent sa digue. Le
+monde qui l'hiver se groupe à Monte-Carle, à Menton, à Biarritz s'y
+concentre. Des nuits de lourde et chaude volupté s'y passent à la lueur
+de flambeaux. La chair s'y mire et s'y pavane aux miroirs de cabarets
+fastueux. Et la folie des villes frémissantes et trépidantes brûle
+soudain ce coin de Flandre calme et foncièrement sain et propage sa
+fièvre nocturne et flamboyante tout au long de la mer.
+
+Magasins de Paris, boutiques de Vienne, comptoirs chargés de coraux de
+Naples et de Sicile, brasseries de Dortmund et de Munich, caves remplies
+de vins de Portugal et d'Espagne vous installez votre barriolage de
+goûts et de couleurs devant les mille désirs populaires ou mondains,
+devant les appétits vulgaires ou rares, devant les convoitises baroques
+ou distinguées. La flânerie des promeneurs s'en va, à droite, vers le
+port, à gauche, vers le champ de courses, en partant de la rampe de
+Flandre où James Ensor habite. A cette large voie se relie en outre
+toute la ville basse avec ses rues étroites, les unes venant de la
+grand' place, les autres du théâtre, celle-ci de la gare et celle-là du
+marché. Le carillon n'est pas loin: on l'entend tricoter sa musique
+menue, le soir, ou bien, aux midis de réjouissances, ruer de toutes ses
+notes et s'emporter vers quelque hymne national.
+
+La foule et ses remous passe donc à toute heure du jour devant les
+fenêtres du peintre: foule élégante ou hautaine, foule grotesque ou
+brutale, cortèges de la mi-carême, processions de la fête-Dieu, fanfares
+rétentissantes des villages, sociétés chorales des villes voisines,
+cris, tumultes, vacarmes.
+
+Et ces flux et ces reflux de gestes et de pas aboutissent tous là-bas, à
+cette féerie de verre et d'émail qu'est le Kursaal d'Ostende.
+
+Avec ses dômes et ses pignons et ses rosaces et ses lanternes, avec ses
+ors élancés et ses bronzes trapus, avec ses festons de gaz et ses
+couronnes de feux, il apparaît, toutes portes et fenêtres ouvertes,
+comme un tabernacle de plaisirs éclatants et sonores. Un orchestre
+savant y fait naître, chaque jour, des floraisons de musique; des voix
+illustres s'y font entendre--orateurs ou conférenciers--et des virtuoses
+dont le nom émeut les mille échos y jettent vers l'applaudissement en
+tonnerre des foules, les phrases les plus belles des maîtres célèbres.
+Toutes les langues s'y parlent. Joueurs, financiers, gens de course,
+gens de bourse, princes et princesses, dames du monde et courtisanes,
+tout s'y coudoie ou s'y toise; s'y méprise ou s'y confond.
+
+Le soir, quand les verrières du monument flamboient face à face avec la
+nuit et l'océan, on peut croire que le bal y tournoie en un décor
+d'incendie. Du fond de la mer s'aperçoivent les hautes coupoles
+illuminées et le phare dont la lueur troue les lieues et les lieues
+semble ne lancer si loin son cri de lumière que pour héler vers la joie
+le cœur battant de ceux qui traversent l'espace.
+
+Ainsi pendant l'été tout entier Ostende s'affirme la plus belle
+peut-être de ces capitales momentanées du vice qui se pare et du luxe
+qui s'ennuie. Et ce n'est pas en vain que chaque année James Ensor dont
+l'art se plaît à moraliser cyniquement, assiste à cette ruée vers le
+plaisir et vers la ripaille, vers la chair et vers l'or.
+
+ * * * * *
+
+La chambre où il travaille ouvre, là haut, au quatrième d'une maison
+banale, son unique et peu large fenêtre. De tous les peintres modernes
+Ensor est le seul qui jamais ne se soit mis en quête d'un atelier. Lui
+le chercheur de lumière il campe ses toiles en un jour médiocre tombant
+non pas d'une verrière mais à travers les pauvres carreaux d'une baie
+verticale et parcimonieuse de clarté. Pourtant que de pages
+merveilleuses s'y élaborent et que de tons admirablement harmonisés y
+juxtaposent leurs musiques inentendues!
+
+Celui qui surprend Ensor, la haut, dans son travail, le voit surgir d'un
+emmêlement d'objets disparates: masques, loques, branches flétries,
+coquilles, tasses, pots, tapis usés, livres gisant à terre, estampes
+empilées sur des chaises, cadres vides appuyés contre des meubles et
+l'inévitable tête de mort regardant tout cela, avec les deux trous vides
+de ses yeux absents. Une poussière amie recouvre et protège ces mille
+objets baroques contre le geste brusque et intempestif des visiteurs.
+Ils sont là chez eux pour que seul le peintre leur insuffle la vie,
+les interroge les fasse parler et les introduise dans l'art grâce à la
+sympathie qu'il leur voue et l'éloquence secrète qu'il découvre en leur
+silence.
+
+[Illustration: Le Chou--1880. (Collection Ernest Rousseau)]
+
+Il est opportun de se figurer James Ensor en tête à tête quotidien et
+prolongé avec ces effigies en carton et en plâtre, avec ces débris
+d'existance et de splendeur, avec ces défroques ternes ou violentes pour
+comprendre quelques-unes des surprises de son caractère et quelques
+traits profonds et spéciaux de son art. Il est certain que pour lui, à
+telles heures d'illusion souveraine, un tel assemblage de visages,
+d'attitudes, d'ironies ou de détresses a dû représenter la vie. Elle lui
+est apparue mauvaise, déplorable, hostile. Elle lui a enseigné la
+misanthropie que seuls corrigent la farce, le rire et le sarcasme.
+
+L'existence d'Ensor entouré d'un tel décor familier ne manque pas de
+paraître énigmatique et bizarre et je ne crois pas qu'il lui répugne de
+maintenir autour de lui ces apparences. Ses paroles qui souvent
+déconcertent, ses saillies drôles, ses rires soudains et furtifs, sa
+voix sourde, sa marche lente et l'éternel parapluie qui toujours
+l'accompagne comme s'il se défiait du plus fidèle et du plus loyal
+soleil confirment l'étrange impression qu'il produit volontairement ou
+ingénûment, qu'importe.
+
+Personne que je sache ne met moins de mise en scène dans l'accueil. Les
+œvres qu'il montre ne toisent pas le visiteur du haut d'un chevalet
+comme pour lui imposer leur présence autoritaire. Ses toiles ne sont pas
+même tendues. Elles gisent roulées les unes sur les autres, en des coins
+obscurs. Elles apparaissent à la lumière ployées et gondolées et c'est
+avec peine qu'on leur trouve une zône de clarté propice afin qu'elles
+s'y étalent sans trop se nuire entre elles. Aucun commentaire
+n'accompagne leur présentation. Seul un rire menu, quand le sujet étonne
+et froisse quelque goût trop puritain. Et les œvres succédent aux œuvres
+et quand tout est montré, toujours, soit au fond d'un coffre, soit au
+fond pièce voisine se découvre une merveille oubliée dont la crasse
+voile la fraîcheur et la beauté. Un coup d'éponge donné à la hâte
+réveille la splendeur endormie.
+
+On dégringole l'écalier raide et tournant et l'on quitterait, la poignée
+de main échangée, la maison du peintre, sans plus, si le magasin du
+rez-de-chaussée, avec ses larges vitrines encombrées de bibelots ne
+retenait, un instant encore, l'attention. C'est que là, parmi les
+coquillages et les nacres, les vases de la Chine et les laques du Japon,
+les plumes versicolores et les écrans barriolés, l'imagination visuelle
+du peintre se complait à composer ses plus rares et ses plus amples
+symphonies de couleurs. Oh les notes à la fois tendres et fortes, à la
+fois subtiles et brutales, à la fois sobres et éclatantes qu'il sût
+faire vibrer en prenant comme prétexte quelque pauvre bibelot d'orient
+que la mode banalisa! Et la coquille ourlée dont le bourgeois morose
+ornera sa cheminée en marbre peint deviendra grâce à la magie, grâce à
+l'hermétisme de l'artiste, ce miracle de couleur triomphante dont
+s'éblouiront les salles les plus belles des musées modernes.
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: Gamin--1880. (Collection Edgar Picard)]
+
+Ensor se plaît parmi ces mille riens exotiques parmi ces dépouilles
+luisantes ou vitreuses de la mer. Lui même s'intéresse parfois au trafic
+qu'en font et sa mère et sa tante, marchandes tenaces et expérimentées.
+Souvent le soir, la causerie rassemble autour des comptoirs la famille
+entière. La sœur du peintre et sa nièce qu'il affectionne vivement sont
+là. Et l'on parle d'Ostende, non pas de l'Ostende ruée aux fêtes et aux
+plaisirs de l'été, mais de l'Ostende automnale qui se plaît dans la
+déréliction et le silence. Ensor adore celle-ci avec ses rues étroites,
+ses places humbles et désertes, ses petites boutiques vieillottes au
+fond des quartiers populaires et ses propres et luisants estaminets où
+l'odeur de la bière se mêle à des relents de poisson sec et de crevettes
+humides. C'est là qu'il dessina maint pêcheur à vareuse bleue, à boucles
+d'oreilles étroites, à pantoufles multicolores. C'est là qu'il rencontra
+et qu'il interpréta en des croquis larges et vivants, les vieilles
+femmes à mantelets, avec de lourds et noirs capuchons de drap recouvrant
+leur intact et fragile bonnet blanc.
+
+La vie du port est la seule vie d'Ostende, l'hiver. Elle ne pénètre
+point la ville; elle n'anime que ses confins. C'est une vie en bordure.
+Oh les câbles et les amarres au long des quais, les voiles rousses et
+brunes dans le brouillard gris, les proues sculptées des vieux navires
+s'apercevant du fond d'une ruelle et les mouettes blanches, entrant dans
+les bassins et volant, dirait-on, à travers les entrecroisements
+dédaliens des haubans et des vergues! Et les petites boutiques, en plein
+vent, à l'angle des ponts et les plies et les limandes qui sèchent dans
+le courant d'air des fenêtres et la marmaille grouillante parmi les
+écailles de moules versées en tas, sur le trottoir! O cette vie comme
+goudronnée au contact des bateaux, des cordes et des voiles; cette vie
+tranquille, têtue et dangereuse qui fait les races calmes ou violentes
+comme ces mers du Nord dont elles vivent depuis mille ans. Elle n'a
+qu'un sursaut, en Février, aux temps du carnaval. Et combien
+mélancolique et brutal! Et combien morne et quelquefois sanglant!
+
+Ensor a traduit cette liesse en des œuvres quasi sinistres et qui
+étonnent et qui font peur. Le pittoresque de l'accoutrement, l'usure de
+la défroque, la drôlerie muette de masque, l'ennui qui semble suinter
+des murs tout se ligue pour provoquer une impression sombre avec des
+éléments soi-disant gais.
+
+Je me souviens d'un Mardi gras passé à Nieuport, jadis, avec des amis.
+Jamais je ne compris mieux la folie et la tristesse des masques d'Ensor.
+
+Des groupes ivres battaient les rues. En des salles de danse, à moitié
+désertes, avec de pauvres musiciens grelottant de froid dans un coin, la
+valse fouettait deux ou trois couples tournoyants et muets, avec les
+lanières usées de sa musique banale et sifflante. Un ivrogne, orné d'un
+faux nez violet, titubait près du comptoir et sa commerre dépoitraillée
+et gisante contre une cloison, mordait, machinalement, les crins de sa
+perruque descendue sur ces yeux. Un bout de bas blanc passait à travers
+les trous de son soulier. Un hoquet lourd et profond lui sécouait, de
+temps en temps, le ventre. Et l'ivrogne riait et pleurait tour à tour
+devant elle.
+
+Lorsque James Ensor se plaisait à traduire par le pinceau de telles
+scènes grotesques et lamentables, il était le compagnon falot qu'Eugène
+Demolder, assignait, sous le déguisement de Fridolin, au grand Saint
+Nicolas. James Ensor donnait la réplique, dans le livre du poète
+d'Yperdamme, au joyeux et doux patron des petits enfants de la
+West-Flandre. Il jouait, en ce temps là, de la flûte et se promenait,
+avec deux carlins boulus, renfrognés et fidèles.
+
+[Illustration: Croquis.]
+
+L'effigie qu'Henri de Groux vient de nous donner de James Ensor nous le
+représente robuste et presque gras. Les cheveux grisonnent, le teint
+s'enlumine, l'allure est massive. L'appuie-main tenu entre les doigts
+fait songer vaguement à quelque sceptre. Ensor semble commander à son
+art dont une page caractéristique se devine au fond de la toile. Le
+voici donc tel que l'âge mûr le définit. Au surplus l'œuvre compte et
+s'affirme excellente.
+
+Toutefois j'aime à me souvenir d'un tout autre James Ensor, celui que je
+connus, il y a vingt ou vingt-cinq ans, avec un corps svelte, un teint
+pâle, des yeux clairs, des mains longues fiévreuses et fines. Non pas un
+dandy, car une mise négligée presque toujours rejetait cette
+comparaison, mais une sorte de jeune parlementaire britanique qui
+faisait songer à Disraeli.
+
+James Ensor parlait peu, se tenait sur la réserve, avec un air fermé et
+craintif. On lui prêtait un caractère difficile et ombrageux. Il avait
+certes, la pleine conscience de sa force naissante; il n'admettait
+aucune restriction sur l'entière personnalité de son art et se
+rebiffait, dès que l'ombre d'une injustice l'effleurait dans la mêlée de
+la vie. La haine de la critique bouillonnait en lui, comme chez tous les
+artistes vrais et impérieux. Il ne pouvait admettre qu'on ne le comprit
+pas et que sa peinture qui lui paraissait toute simple et naïve ne
+s'imposât point, du premier coup, grâce à sa sincérité absolue. Il
+oubliait la difficulté ardue, que rencontre tout esprit dès qu'il veut
+pénétrer de sa lumière à lui quelqu'autre esprit fut-il voisin du sien
+et combien le baptême de l'hostilité et du dénigrement est salutaire
+à toute originalité naissante. C'est parce qu'il fut bafoué, nié,
+villipendé jadis que sa victoire aujourd'hui nous apparaît si consolante
+et si belle. La gloire ne se livre pas; elle se prend d'assaut. Elle se
+retranche derrière une muraille d'hostilités et de sarcasmes.
+
+[Illustration: Vieux Pêcheur--1881. (Collection Edgar Picard)]
+
+Tout artiste vrai est un héros ingénu. Il faut qu'il souffre pour qu'un
+jour il ait la joie d'imposer a tous sa victorieuse personnalité totale.
+En ce temps-ci ou chacun est tout le monde, le poète, le peintre, le
+sculpteur, le musicien ne vaut que s'il est authentiquement lui-même.
+C'est le plus réel des privilèges que la nature, sans aucune
+intervention autre que celle de sa puissance, confère et maintient à
+travers les siècles et seul le poète, le peintre, le sculpteur, le
+musicien en peut jouir pleinement.
+
+Oh ces débutants choyés dès qu'ils apparaissent et par la critique et
+par le public! Aucune de leurs toiles ne survit après vingt ou trente
+ans. Ils n'ont jamais passionné personne. Ils n'ont connu ni la révolte
+de leurs maîtres, ni la jalousie de leurs amis, ni la haine de la foule.
+Ils ont été banalement heureux en attendant qu'ils soient banalement
+quelconques. Les Salons triennaux out accueilli leurs essais à la rampe
+mais les Musées rejetteront bientôt leurs œuvres dans les coins. Ces
+peintres-là sont morts depuis longtemps quand sonne leur agonie. Et leur
+nom de plus en plus pâle, de plus en plus éteint, de plus en plus oublié
+ne trouve plus refuge qu'aux pages jaunies d'un catalogue ou il finit
+par se confondre avec un pauvre et morne numéro.
+
+Il importe donc d'aimer et les attaques et les batailles, les coups
+portés avec enthousiasme et reçus avec courage. L'ivresse suprême réside
+dans la conscience qu'on a d'être une belle force humaine. Et rien ne
+l'exalte autant que la violence et l'injustice. L'émeute autour d'une
+toile nouvelle est un sacre à rebours. L'artiste y doit puiser non
+l'abattement mais le lyrisme. Sa vraie vie commence, dès cet instant. Et
+l'œuvre doit succéder à l'œuvre, sans compromission, sans reticence,
+audacieusement, toujours, jusqu'à l'heure où cessera le rire et se taira
+la huée. Et qu'importe si la colère montante ne se retire que devant le
+tombeau. Les triomphes posthumes sont les plus sûrs.
+
+Je doute que James Ensor ait admis ces vérités aux temps de sa jeunesse,
+mais je sais qu'il a toujours agi comme si leur lumière vivait en son
+esprit.
+
+
+
+
+II.
+
+LES DÉBUTS
+
+
+L'époque pendant laquelle débuta James Ensor fut pour la patrie, un laps
+de temps héroique et fécond. Aujourd'hui qu'il est loin, il apparaît
+quasi légendaire.
+
+Un miracle se fit tout à coup. Le pays, habitué à ne produire que des
+peintres, suscita des sculpteurs et parmi eux un génie: Meunier. Bien
+plus; la Belgique hostile aux lettres et vouée depuis longtemps à la
+littérature des parlementaires et des journalistes, se para d'une
+floraison de poètes.
+
+Les coutumes furent à tel point bousculées, les réputations assises à
+tel point secouées sur leurs sièges, qu'il y eut comme un tremblement
+des cerveaux. On n'osait y croire; on n'y croyait pas. Notre sol qui se
+couvrait du seigle annuel des lucratives affaires et du froment régulier
+des prospères négoces ne pouvait tout à coup se modifier assez
+profondément pour nourrir de sève et exalter vers la lumière des odes
+belles comme des chênes et des idylles fragiles et jolies comme des
+arbustes. L'extraordinaire fut taxé d'impossible et des «bouches
+autorisées» déclarèrent qu'en tous cas le prodige n'aurait pas de
+suites.
+
+Il en eut d'admirables.
+
+Malgré les oppositions soit franches, soit sournoises, malgré les mille
+cris des feuilletonistes inquiétés dans leurs goûts et leurs habitudes,
+malgré la compacte et massive inertie et la bêtise au front non pas de
+taureau mais de bœuf, les nouveaux écrivains s'affirmèrent, d'année en
+année, plus clairs, plus hauts, plus purs. Si bien qu'aujourd'hui ils
+sont tout et leurs détracteurs d'antan, rien. L'opinion a été retournée
+comme un vêtement dont on secoue les poussières, dont on vide les poches
+des vieux préjugés qu'elles recélaient, dont on brosse le drap depuis le
+col jusques aux pans et qu'on désinfecte enfin en tous ses plis.
+Aujourd'hui les générations littéraires se succèdent les unes aux
+autres, comme les générations des peintres; l'art d'écrire est acclimaté
+parmi nous; la presse est passée aux mains des écrivains, la foule se
+fait attentive et le pouvoir récompense et s'émeut. C'est une victoire
+qu'on ne conteste plus.
+
+Or, ces prosateurs et ces poètes de la vie dans la phrase se virent
+attaqués en même temps que les peintres de la vie dans la lumière. Leurs
+ennemis se liguaient entre eux; ils se liguèrent entre eux contre leurs
+ennemis. Cela se fit avec entrain et naturel parce que la nécessité
+souveraine nouait elle-même les liens d'entente. Le consentement fut
+tacite et rapide.
+
+Jamais les polémiques d'art ne furent aussi vives, aussi ardentes, aussi
+impitoyables. On frappait avec des poings sauvages; on n'avait égard ni
+à la vieillesse ni aux situations prises; on était fier d'être partial
+et féroce. La norme était franchie joyeusement, ventre à terre; toute
+réticence devenait trahison, toute justice rendue aux adversaires raison
+de blâme et de défiance. La tolérance est une force de l'âge mûr. Elle
+est une tare et une faiblesse quand on se trouve à la tête de ses vingt
+ans.
+
+[Illustration: La Dame sombre--1881. (Collection Edgar Picard)]
+
+Oh l'orage des discussions autour des noms de Khnopff, de Schlobach, de
+Van Rysselberghe, de Dario de Regoyos, de Wytsman, de Finch, de Toorop
+et d'Ensor! La belle mêlée de colères et sarcasmes! Les lourdes attaques
+et les folles défenses! Les fiers éclairs dont on foudroyait les
+esthétiques vieillies et les règles désuètes. On s'exposait avec joie,
+on dardait son audace partout et l'on se reprochait sans cesse de
+n'avoir pas été assez violemment téméraire. Vraiment la vie passionnée
+était belle, en ce temps-là!
+
+Les peintres novateurs s'étaient d'abord cantonnés à l'_Essor_, société
+d'art où se mêlaient des talents avancés et rétrogrades. Une scission
+eut lieu. Elle était fatale. Les plus hardis s'en allèrent, laissant
+végéter le cercle où s'éteignaient, une à une, toutes les flammes des
+forces et des ardeurs.
+
+_Les XX_ furent crées. L'idée en est due, m'assure-t-on, à Charles Van
+der Stappen qui s'en ouvrit à Octave Maus et à Edmond Picard. Cela se
+passait, au temps des vacances, à Famelette, près de Huy, où chaque
+année Edmond Picard accueillait les artistes comme des hôtes de choix.
+«Peintres et sculpteurs se réuniraient au nombre de vingt,
+organiseraient une exposition annuelle et inviteraient vingt autres
+artistes déjà consacrés. Ceux-ci seraient choisis parmi les maîtres dont
+l'art était fier, libre et encore combatif».
+
+Quand l'exposition s'ouvrit en février 1884, tout le monde, partisans et
+adversaires, étaient sous les armes. Des revues de combat étaient nées:
+_l'Art Moderne, la Jeune Belgique, la Société Nouvelle, la Basoche_.
+Même certains journaux--telle _la Réforme_ et _le National belge_--se
+montraient attentifs et bienveillants. Quelques peintres parmi les
+aînés, les Heymans, les Smits, les Baron, quelques sculpteurs, les
+Meunier, les Van der Stappen, les Vinçotte avouaient, par leur présence
+et leur parole nette, combien la tentative et l'audace des vingtistes
+leur agréaient. On les comptait; dix-sept peintres: Periclès Pantazis,
+Guillaume Vogels, Willy Finch, Dario de Regoyos, Théo Van Rysselberghe,
+Frantz Charlet, Rodolphe Wytsman, Frans Simons, Piet Verhaert, Théodore
+Verstraete, Guillaume Van Aise, Jean Delvin, Charles Goethals, Guillaume
+Van Strydonck, Fernand Khnopff, James Ensor et trois sculpteurs: Achille
+Chainaye, Paul Dubois, Jef Lambeaux. Parmi les invités se signalaient
+Israëls, Rops, Stobbaerts, Maris, Rodin. Aucun nom d'impressionniste
+français ne figurait au catalogue. Monet et Renoir n'exposèrent qu'à la
+troisième exposition des _XX_, en 1886.
+
+[Illustration: Squelettes musiciens (1888).]
+
+C'est à cette date que, l'animosité ayant crû d'année en année, le
+critique d'art de _la Jeune Belgique_ s'exprima de la sorte,--nous
+citons l'extrait qui n'est certes pas un modèle de goût, uniquement pour
+montrer la rudesse des polémiques--:
+
+«Oh la triomphale journée que celle du 6 février! _Les XX_ sont ouverts.
+Désormais la bêtise belge a sa date! On dirait qu'à cette «première»
+artistique le cerveau bourgeois se dégorge par toutes ses
+circonvolutions. Il en jaillit des excréments de sottise. Cela rappelle
+des opérations d'abattoir. Le porc est tué: il est suspendu, ventre
+ouvert, à de grossières tringles, les boyaux sont jetés sur l'étal,
+fumants et flasques.
+
+«Les avez-vous vu vider? La bêtise belge et bourgeoise, c'est cela.
+
+«Ce qui se débite d'âneries en ces quelques heures devant ces quarante
+exposants ferait un fumier monumental. Dames élégantes à bouche pincée
+de souris prude, fourrures confortables avec un ventre officiel dedans,
+gommeux monoclés, académiciens rances, peintres deshonorés de rubans
+rouges, réputations tuées depuis longtemps dans leur propre _Bataille de
+Lépante_ et leur propre _Peste de Tournay_, prud'hommes énormes,
+collectionneurs d'eux-mêmes, tout cela potine, commère, hausse les
+épaules, passe et fuit devant ces quelques centaines d'œuvres d'art qui
+hurlent l'avenir. Et des rages! Voici un Monsieur qui s'arrête devant
+les Toorop et jure comme un porte-faix et trépigne et remue les poings
+... qu'il tient en poche. Tel autre s'affale sur un banc et crie qu'il
+faut «brûler tout».
+
+«Les années précédentes il y avait çi et là un tableau «à la portée du
+premier venu» un tableau sauveur ... aujourd'hui, rien.
+
+«Oh les pauvres oiseaux qui se cognent aux murs d'une cave obscure! Pas
+un coin où se tenir tranquille sur un perchoir d'admiration bon-enfant.
+Pas un coin où débiter le monologue d'amateur éclairé devant un
+auditoire de mamans et de fillettes. Pas d'opinion juste-milieu
+possible. Ou la haine ou l'emballement.»
+
+C'était le ton. On le prenait, sans le savoir. L'atmosphère de bataille
+est grisante. On la trouve trop chaude quand on en est sorti. Quand on
+la respirait, elle était vraiment et bellement violente, exaltante et
+fiévreuse.
+
+L'histoire des _XX_ devrait, un jour, se faire, année par année. On y
+insisterait sur les successives et graduées victoires des peintres du
+plein-air en Belgique. On y pourrait mettre également en relief la
+manière nouvelle dont les œuvres y furent présentées. Pour la première
+fois on y juxtaposait toutes les pages d'un même peintre. Et toutes
+s'étalaient à la rampe. Des tentures de fond harmonieuses étaient
+choisies. Des chiffres d'or décoraient discrètement les murs.
+
+Peu à peu les conférences s'inauguraient et bientôt les auditions
+musicales. Le directeur des _XX_, Octave Maus, s'y employait avec zèle
+et goût. Les _XX_ qui plus tard abandonnèrent leur titre au profit de
+celui de _Libre Esthétique_ devinrent ainsi un milieu de lutte précieux.
+Le mois de février ou de mars qu'ils choisissaient, annuellement, pour
+se grouper, combattre et triompher fut un mois de joie violente et âpre.
+Bruxelles interrompait ou plutôt clôturait par une fête intellectuelle
+l'ennui et la somnolence du morne hiver. L'art mettait avant, le
+printemps, une ardeur de renouveau dans les têtes. Et bientôt dans
+toutes les capitales de l'Europe des salons, organisés d'après celui qui
+s'ouvrait, chaque année, chez nous, multiplièrent les batailles et les
+triomphes des peintres et des sculpteurs hardis et révolutionnaires.
+Munich, Vienne, Berlin, La Haye, Paris, toutes ces villes eurent des
+_Libres Esthétiques_ dont elles changeaient simplement le nom.
+
+Ensor est le premier de tous nos peintres qui fit de la peinture
+vraiment claire. Il substitua l'étude de la forme épandue de la lumière
+à celle de la forme emprisonnée des objets. Cette dernière est violentée
+par lui, hardiment. Tout est sacrifié au ton solaire, surtout le dessin
+photographique et banal. A ceux qui, devant ses œuvres, vaticinent: «ce
+n'est pas dessiné», Ensor peut répondre: «c'est mieux que ça».
+
+Son influence fut notable sur ses amis. A part Fernand Khnopff--et
+encore dans sa toile _En écoutant du Schumann_ a-t-il peint le tapis en
+se souvenant de l'_Après-midi à Ostende_--tous subirent plus ou moins la
+fascination de son art. Ceux qui s'en garaient le plus, Van
+Rysselberghe, Schlobach, de Regoyos, Charlet parlaient de lui avec une
+admiration aiguë. Ils sentaient sa force; ils ne tarissaient point sur
+les dons qu'il manifestait, et hautement le proclamaient le plus beau
+peintre du groupe entier.
+
+Mais d'autres, tels que Finch et Toorop, se montrèrent attentifs, non
+pas à son enseignement--James Ensor n'en donna jamais--mais à sa façon
+nouvelle de traiter et de vivifier les couleurs. Il fut leur maître sans
+qu'il le voulût et peut-être sans qu'ils le sussent. Ils étaient
+compagnons, se rencontraient sans cesse, se montraient l'un à l'autre le
+travail du jour, causaient de l'œuvre en train, discutaient,
+s'exaltaient. Finch, flegmatique et silencieux, observait, certes, plus
+qu'il ne parlait, mais ses yeux prenaient part mieux que ne l'eût fait
+sa langue aux entretiens du soir en face de la toile, humide encore.
+
+La nature complexe et curieuse de Toorop s'assimila facilement les
+procédés et les techniques. Sa _Dame en blanc_ fut un magnifique hommage
+rendu à l'art merveilleux de son ami.
+
+Faut-il ajouter que, depuis ces temps lointains, Toorop et Finch se sont
+dégagés de l'amicale influence et que leur art d'aujourd'hui est à eux
+seuls. A part cette domination temporaire, James Ensor n'en a guère
+exercée. On le comprend du reste. Sa personnalité n'est pas assez
+purement flamande pour influencer longuement et décisivement les
+artistes d'ici. Et Finch et Toorop étaient eux-mêmes l'un Anglais,
+l'autre Javanais.
+
+
+
+
+III.
+
+LES TOILES
+
+
+C'est de 1880 à 1885 que James Ensor produisit ses toiles les plus
+belles. Son œuvre n'est point une moisson d'été ni une vendange
+d'automne; c'est avant tout une germination de printemps. Sa force libre
+jusqu'à l'excès, sa personnalité violente jusqu'à l'exaspération, son
+indépendance superbe et outrancière lui ont fait une jeunesse admirable.
+Il créait abondamment, surabondamment même, avec acuité. Avant que la
+critique nombreuse se fût acharnée sur lui, il avait produit, déjà, tout
+ce qui plus tard devait susciter la bienveillance ou la haine. Il n'a
+donc pu donner ni à la louange ni au blâme le temps d'avoir prise sur
+lui ni de modifier en quoi que ce fût son travail. L'éclosion de son
+talent fut comme une explosion. D'un coup, il apparut presque en toute
+sa stature.
+
+Il débute en 1879 par peindre son _Propre portrait_; il y joint deux
+compositions: _Judas lançant l'argent dans le Temple_ et _Oreste
+tourmenté par les Furies_; puis dès 1880 apparaissent _le Lampiste_
+(exposé à _l'Essor_ en 1883 et aux _XX_ en 1884) et _la Coloriste_, deux
+toiles où tout son art est affirmé, et ce merveilleux _Flacon bleu_
+qui demeure peut-être la plus étonnante nature-morte qu'il ait signée.
+Oh le merveilleux morceau! Une table grossière supporte un poulet plumé,
+minable, douloureux, dont le cou pend dans le vide et dont la chair aux
+tons verdâtres inquiète. Largement, par ci, par là, à coups de couteau,
+la couleur est étendue. La main qui construit et peint avec une telle
+solidité, avec une telle prestesse semble déjà celle d'un maître. Et
+l'œil qui voit et qui précise le ton magnifique et choisi de la
+bouteille connaît déjà toute la force et la rareté d'un ton. Certes, la
+composition est absente: ce n'est qu'un morceau amoureusement traité; ce
+n'est qu'un coin de cuisine montré sous un éclairage propice, mais que
+de vie lumineuse, que de splendeur, que d'éclat! Aucune nature-morte
+célèbre ne s'interpose ici entre l'œuvre et l'admiration du passant.
+Tout est neuf, spontané, patent, définitif. Où donc a-t-il été éduqué le
+regard qui voit ces pauvres et quotidiens objets comme personne ne les a
+vus jamais? Renferme-t-il en lui même une subtilité, une délicatesse
+inconnues ou bien le spectacle de la mer que le peintre a sans cesse
+devant les yeux et qui s'offre à lui avec ses désinences infinies de
+teintes à chaque heure du jour--aubes, midis et soirs--a-t-il doué
+l'artiste d'un sens extraordinaire?
+
+[Illustration: Lampiste--1880. (Musée de Bruxelles)]
+
+_Le lampiste_ qui décore, à cette heure, le Musée moderne de Bruxelles
+est très simple d'arrangement. Sur fond gris, un gamin, tout entier
+habillé de noir, tient en main une lanterne de cuivre. Il la regarde et
+le verre et le métal brillent. On pourrait dire que le sujet du tableau
+existe dans la couleur elle-même. Ces larges masses grises et noires
+qu'animent les quelques détails jaunes du lumignon réalisent comme un
+conflit apaisé. Du reste tout tableau n'est-il pas une sorte de combat?
+Les tubes se présentent avec leur violence et leur diversité de couleurs
+comme chargés de mitraille dangereuse. Si le peintre n'en calcule point
+la force, s'il les laisse détonner, sans discipliner leur vacarme, s'il
+ne les contient d'un côté pour leur mieux donner carrière de l'autre, la
+bataille qu'il livre sera irrémédiablement perdue. Il faut qu'il prévoie
+ce que les orangés voisinant avec les bleus, ou les verts avec les
+rouges, ou les jaunes avec les violets, donneront d'éclat. Il faut qu'il
+juge comment les teintes transitoires atténueront tel ou tel choc de
+couleurs trop hardies. Il faut qu'il sache ce qu'un ton franc posé à tel
+endroit apporte de désordre ou de vie dans l'ensemble. Il existe une
+façon lâche de peindre, grâce au blaireautage, qui escamote les
+difficultés et affadit l'art. Ce procédé veule et funeste, Ensor ne le
+connaîtra jamais.
+
+L'éclat de la lanterne que le lampiste tient en ses mains rayonne
+franchement mais sans brutalité; les noirs sur lesquels l'objet lumineux
+se détache le soutiennent par leur vigueur sombre; il n'y a aucun heurt,
+il n'y a que de l'audace heureuse.
+
+_La Coloriste_ est d'un jeu de couleurs plus abondant que le _Lampiste_.
+Une femme en blanc est assise dans un atelier éclairé par une fenêtre.
+Des étoffes, des vases et des écrans l'entourent. Cette toile fut
+montrée à la _Chrysalide_ en 1881. Ce Cercle déjà ancien et dont le lieu
+d'exposition s'ouvrait salle Janssens (rue du Gentilhomme, alors rue du
+Petit Écuyer), avait à sa tête des maîtres: Louis Dubois, Artan, Vogels,
+Rops, Pantazis et d'autres. On y cultivait une peinture aux qualités
+solides, faite au couteau et qu'on prétendait sortie ou plutôt dérivée
+de la puissante et rayonnante esthétique des ancêtres. Cette opinion,
+certes, n'était point mensongère, encore qu'il fallût convenir que ces
+puissants peintres qui, à juste titre, se réclamaient de leur origine
+avaient tous regardé avec trop d'insistance les toiles du Franc-Comtois
+Courbet. Il est vrai que ce dernier aimait à s'arrêter longuement devant
+celles de Rubens, de Snyders et de Jordaens et que la peinture
+puissante et truculente, ferme et savoureuse, qu'il prônait n'était
+autre que la peinture flamande elle-même.
+
+[Illustration: Croquis.]
+
+Dans la _Coloriste_ la couleur n'est plus comme dans le _Lampiste_
+distribuée par larges plans. Au contraire. Elle se divise, se dissémine,
+se parsème. Sans le tact d'Ensor la multiplicité des verts, des rouges,
+des bleus, des jaunes aboutirait à quelque papillotage. Les écrans
+peints ne seraient qu'un assemblage de fusées et le tableau mentirait à
+son titre. Mais le peintre a voulu que la _Coloriste_ enseignât ce que
+doit être une toile bien venue. Sur un fond, où les roux et les gris
+établissent leurs accords profonds et solides, les tons clairs et
+multicolores chantent, avec justesse et variété, leurs notes hautes et
+vives et chacune d'elles s'appuie, avant de s'élancer vers la joie, sur
+le tremplin des vigoureuses sonorités fondamentales. L'ensemble tient de
+l'un à l'autre bout de la toile, les liens subtils, qui unissent les
+teintes entre elles comme les notes d'un page de musique heureusement
+écrite, se serrent et se nouent partout.
+
+_La Musique russe_ (Salon de Bruxelles, 1881 et les _XX_,
+1886)représente le peintre Finch assistant à quelqu'audition musicale
+qu'une pianiste lui donne. L'œuvre est plus qu'un portrait. L'auditeur,
+assis sur une chaise, se croise les jambes, rejette légèrement le corps
+en arrière, détourne aux trois quarts la tête et, dans cette pose
+attentive et tendue, écoute. Ce sont des gris délicats rehaussés ci et
+là d'une couleur plus vive qui constituent l'harmonie en demi-teinte du
+tableau. Aucun accent violemment sonore, mais une succession de nuances
+et de touches assourdies comme si la musique frêle, étrange, atténuée
+qu'on est sensé entendre commandait à la peinture. La difficulté
+consistait à réaliser, sans nuire à l'intérêt ni à la joie des yeux, cet
+art comme à demi-voix. Il fallait qu'on sentit le silence de cet
+appartement que troublent seuls quelques accords ou quelques chants et
+qu'à l'exemple de l'unique auditeur on y fût attentif.
+
+[Illustration: Musique Russe--1880. (Collection A. Boch)]
+
+Et comme contraste à cet art discret et mesuré, voici qu'un peu plus
+tard, en 1883, Ensor, sous le titre: _Chinoiseries_ peint en pleine
+clarté sonore quelques potiches remplies de pivoines. On ne sait ce
+qu'il faut louer le plus, ou bien la couleur laiteuse des tons bleus et
+blancs du vase, ou bien le dessin large et sûr de son décor. Que ce soit
+le dessin cette fois, car jamais, me semble-t-il, l'artiste n'a mieux
+affirmé ce qu'est pour lui dessiner en peignant. La ligne, en cette
+œuvre franche et belle, est la couleur elle-même. Elle ne vit pas d'une
+vie indépendante, elle crée en même temps la forme et le ton et, si
+j'ose dire, l'ossature et la chair. Ceux qui prétendent qu'Ensor ignore
+la forme oublient sans cesse que le dessin de Rubens et de Delacroix est
+l'opposé du dessin d'Ingres et de Raphaël. Ceux-ci ne font que remplir
+par des couleurs le vide laissé entre les lignes tracées d'avance;
+ceux-là peignent d'abord et leur dessin résulte de la justesse des
+valeurs entre elles, ou si l'on veut, n'est que le résultat du jeu des
+ombres et des clartés. C'est le coup de brosse, et non pas le crayon ou
+le fusain, qui écrit les formes si bien que dans leurs tableaux rien
+n'est dur, rien n'est découpé, rien n'est sec, rien n'est séparé soit du
+fond, soit de l'objet voisin. Ils ne cernent pas des images; ils
+traduisent la vie.
+
+Bien plus. Les artistes linéaires tels qu'Ingres et Raphaël ne
+s'embarassent ni des ombres ni surtout des reflets. Pour eux, les êtres
+et les choses semblent n'exister que dans une sorte de vacuité
+atmosphérique. La lumière qui les baigne est toute artificielle et le
+vide semble seul les contenir. Chaque objet existe d'une vie solitaire.
+Il ne subit en rien la loi des interinfluences. Il apparaît, s'il est
+beau, d'une grandeur presque toujours stérile. Il est jailli du
+raisonnement et de la pensée; il ne l'est jamais--si je puis dire--d'une
+émotion sensuelle. Or, c'est précisément cette joie de voir le monde
+entier s'épanouir dans la réelle et mouvante lumière, qui suscite en
+quelques êtres de choix le désir et bientôt l'art de peindre. Ensor se
+range parmi eux. Nous verrons comme il tient compte de ces ombres et de
+ces reflets que dédaignait M. Ingres et comme il les rend naïvement,
+scrupuleusement, de peur d'enlever n'importe quel élément de vie et de
+splendeur à la réalité.
+
+Les sujets les plus humbles le requièrent. Voici qu'il peint _poissons,
+bouteilles, pommes_. Et voici qu'un simple _chou vert_ (1880) posé sur
+une table rouge lui fait faire un chef-d'œuvre. Une lumière nouvelle,
+qui s'affranchit soudain des oppositions violentes entre les avant-plans
+et les arrière-plans, baigne cette merveilleuse nature-morte. Elle fut
+exposée en 1884 au Cercle artistique de Bruxelles et l'an dernier (1907)
+au Salon d'automne de Paris. Elle n'y perdit rien de ces prestiges
+d'autrefois. Elle étonna et charma autant que quelques superbes Cézanne
+rassemblés en une salle voisine. Elle apparut à tous avec ses qualités
+de belle sagesse et de maîtrise. C'était l'œuvre devant laquelle on
+s'arrête et l'on revient. Le rouge de la table sonnait en même temps que
+le vert du légume. Ces deux couleurs complémentaires n'étaient séparées
+que par une nappe blanche qui atténuait la violence qu'aurait produite
+leur immédiat voisinage. Chaque objet était peint à sa place, avec une
+sûreté parfaite. Rien ne violentait l'attention, mais chaque coup de
+pinceau la retenait. Et l'on songeait que le signataire de cette
+merveille fut qualifié, jadis, par la critique, d'artiste iconoclaste et
+sauvage et l'on ne comprenait pas. C'est, du reste, le propre des œuvres
+vraiment fortes d'étonner à leur apparition par leur soi-disant audace
+et de s'imposer après quelques années par leur absolue convenance.
+
+[Illustration: Le Salon bourgeois--1881. (Collection Ernest Rousseau)]
+
+Elles déroutent d'abord, elles ameutent et révolutionnent. Mais, le jour
+qu'elles entrent dans les musées et qu'elles voisinent avec les pages
+solennelles des maîtres et se trouvent enfin chez elles, en lieu sûr,
+dans la compagnie qui leur convient, on est surpris, chaque fois, de les
+voir très simplement continuer et rajeunir l'histoire de la beauté.
+
+C'est dans le _Salon bourgeois_ (1881) autant que dans _Musique russe_
+(1880) et plus tard dans la _Mangeuse d'huîtres_ (1882), qu'on peut
+constater combien l'art de James Ensor tient compte du rôle, dans un
+tableau, des ombres et des reflets. «La lumière mange les objets»
+dit-il. Et en effet rien ne déforme le contour et la ligne comme une
+brusque clarté frappant les surfaces. Dès que vous prétendez rendre ce
+que l'œil voit et non pas seulement ce que le raisonnement prouve, un
+meuble (table, piano, armoire, chaise) apparaît en perpétuelle
+déformation. Que la lumière s'accentue ou s'affaiblisse, qu'elle change
+ou se déplace, aussitôt la réalité visuelle se modifie, alors que la
+réalité palpable demeure. Or c'est la réalité visuelle, c'est la
+tromperie et l'erreur de l'œil qu'il faut peindre puisque vous vous
+adressez aux yeux des spectateurs et non pas à leur toucher. Ce jeu sans
+cesse mouvant des ombres et des reflets, ces influences réciproques des
+choses interrompant soudain soit la ligne perpendiculaire d'un pied de
+table, soit les droites parallèles d'un panneau d'armoire, soit les
+courbes d'un dossier de chaise et dérangeant ainsi tout le décor
+géométrique d'un appartement, séduit le peintre moderne plus qu'il ne
+séduisait les peintres anciens. Il ne s'en dissimule point la difficulté
+et l'affronte, dût son dessin paraître vacillant et incertain, dût sa
+composition chavirer dans un apparent deséquilibre. Qu'on examine
+l'_Après-dîner à Ostende_ ou la _Musique russe_, ou la _Mangeuse
+d'huîtres_, l'on se rendra aisément compte de combien de dangers
+picturaux l'art d'Ensor est sorti vainqueur. Ce n'est, en ces trois
+toiles, qu'un entremêlement de lueurs et d'ombres, d'objets frappés de
+clarté soudaine à côté d'autres restés voiles et la lumière qui glisse
+sur l'acajou, se répand sur les marbres, atteint les lustres, descend
+sur les tapis et se dissémine partout. Si la clarté provoquait l'écho,
+on n'entendrait, ici, que des répercussions et des voix qui se
+répondent.
+
+Je me souviendrai toujours de l'étonnement que je ressentis, il y a
+quelque vingt-cinq ans, à l'exposition de l'_Essor_ (1882), devant un
+_portrait_--c'était celui de son père--qu'Ensor y exposait. La toile
+était accrochée à la rampe près d'une porte dans un des halls du
+Palais des Beaux-Arts, rue de la Régence. Au milieu des œuvres jeunes
+qui sollicitaient par leur tapage et leur inexpérience, celle-ci
+proférait on ne sait quoi de grave, d'appaisé et de sévère. Elle était
+conçue par grands plans: des bleus, des noirs, des blancs réalisaient sa
+très simple harmonie. A droite, la clarté, tombant d'une fenêtre à
+travers des rideaux pâles, baignait le front d'un homme qui lisait. Une
+cheminée en marbre occupait le fond, à gauche. La figure était attentive
+à sa lecture. Et le silence régnait. La profondeur du ton, sa solidité,
+sa force commentait seule l'intensité de cette scène. C'était donc par
+des moyens uniquement picturaux que l'attention était fixée et
+l'impression produite. Aucune distraction n'était permise. C'était de la
+vie nue montrée dans sa réalité quotidienne, sans plus.
+
+[Illustration: Dame en détresse--1882.]
+
+_L'après-midi à Ostende_--refusé en 1884 au Salon de Bruxelles--qui fut
+peint dans la même année que le _Portrait de mon père_ (1881) nous
+attire, par contre, grâce à son charme abondant de tons variés. L'étoffe
+multicolore d'un tapis de table, les éclats métalliques d'un foyer, la
+décoration des lampes de la cheminée, les jupes et les corsages des deux
+personnes assises face à face permettent au peintre le jeu d'une
+admirable harmonie sourde et comme étouffée, malgré la violence locale
+des objets, hauts en couleur. Tout ici est en sourdine. La distinction
+des tons est parfaite. Un authentique peintre flamand aurait fait sonner
+comme une fanfare et les cuivres et les aciers et les étoffes. Il y
+aurait eu heurt, choc et tintamarre. C'eût été une exaltation dans la
+force. Ensor a réalisé un apaisement dans la délicatesse. Mais pour que
+tout fût maintenu, avec pourtant son éclat et son ardeur propres, dans
+une sorte de paix générale et brillât et scintillât comme sous un voile,
+de quelle finesse, de quelle justesse, de quelle acuité d'observation ne
+fallait-il point faire preuve?
+
+Au fur et à mesure que son œuvre se poursuivait et que ses _intérieurs
+bourgeois,_ ses _après-dîners à Ostende_, ses _portraits_ lui
+assignaient comme tâche d'étudier la lumière circulant dans les maisons
+à travers la baie des hautes fenêtres, l'œil très subtil du peintre ne
+pouvait s'empêcher de s'émouvoir aussi de la clarté du dehors et surtout
+ne pouvait s'abstraire de la contemplation de la mer. Le paysage marin
+le requit dès ses premiers travaux. Et voici l'_Estacade_ et la _Mer
+grise_ et la _Dame au brise-lame_ (1880); et voici _Marine_ (effet de
+soleil), la _Dune noire_ (1881); et voici les deux _Marines_ et le
+_Brise-lame_ (1882); et voici _Dune_ et _Mer_ et _Marine_ (l'après-midi)
+(1883) et les _Barques_ et la _Marine_ (1884). Cette dernière se
+distingue par sa belle teinte verdâtre et par son aspect de simplicité
+et de grandeur. Un seul navire en sillonne l'étendue et l'impression de
+l'immensité se dégage toute entière. Supposant à la _Marine_ (1884)
+voici le _Coucher de soleil_ (1885) dont l'horizon déchiqueté de lueurs
+saumonées et de nuages violets multiplie le ton et fait songer à
+quelqu'énorme oiseau de flamme qu'on déplumerait, au bord de l'espace.
+La mer fut pour l'œil d'Ensor une admirable éducatrice. Rien de plus
+tenu et de plus frêle que la coloration d'une vague avec ses infinies
+désinences, avec sa mobilité lumineuse et myriadairement changeante.
+Quand elle s'épand au soleil sur le sable micassé de la grève, les
+tons les plus purs et les plus clairs des toiles les plus célèbres
+semblent grossiers et troubles.
+
+[Illustration: Les soudards débandés (1892).]
+
+En 1882, James Ensor achève le _Pouilleux_, la _Dame en détresse_, la
+_Dame au châle bleu_ et la _Mangeuse d'huîtres_.
+
+La première de ces quatre œuvres fut exposée en 1883 à l'_Essor_ et fut
+acquise pour le musée d'Ostende. Elle indique une orientation nouvelle
+dans le choix des sujets. Le _Pouilleux_ sera suivi bientôt par les
+_Masques scandalisés_ (1883), et ceux-ci ouvriront à l'artiste une voie
+étrange où pendant longtemps son imagination se complaira. Le
+_Pouilleux_ est pris dans la réalité quotidienne. Il a traîné son corps
+et sa guenille sur les quais. Il se peut que jadis il fût pêcheur: son
+teint basané et son œil vif furent certes lustrés par la mer. Le voici
+dans un morne logis, assis près d'un poêle, les sabots rapprochés du
+feu. Il regarde et ses traits profèrent on ne sait quelle vague
+goguenardise.
+
+_La Dame en détresse_ qu'on admirait en 1886 à l'exposition des _XX_
+représente une femme couchée sur un lit. Un jour ardent pénètre à
+travers des rideaux fauves. L'affaissement du corps, son abattement, est
+admirablement rendu. Cette longue ligne horizontale commande au tableau.
+Quelque chose d'inquiétant émane de la scène. Certes peut-on songer à
+quelque drame. Mais il est toujours facile et trop facile de faire, à
+propos des œuvres picturales, des réflexions gratuitement littéraires.
+Il s'en faut garder, quand l'évidence ne les fournit point.
+
+Oh l'admirable tâche que celle du châle de la _Dame au châle bleu_. Déjà
+dans le _Flacon bleu_ (1880) cette couleur fut propice au peintre. Elle
+lui a confié, peut-on dire, ses secrets les plus cachés. Certes, aucune
+couleur n'existe par elle même. Elle emprunte sa sonorité soit à
+l'ambiance, soit directement au ton voisin. Qu'importe! Certaines
+profondeurs, certains éclats, certaines violences heureuses de ce
+fragment du spectre n'auront été connus et rendus que par Ensor.
+
+Voici une page capitale: la _Mangeuse d'huîtres._ C'est la seule œuvre
+dont il ait fait une réplique. Elle fut en 1882 refusée au _Salon
+d'Anvers_; en 1883 elle ne fut point admise à l'_Essor_. Ce n'est qu'en
+1886 qu'elle s'épanouit, à la cimaise, aux _XX_. Elle y fit scandale. Je
+me souviens encore des colères qu'elle déchaîna. On ne voulut voir en
+cette merveille que les défauts, nécessaires, peut-être, en tous cas
+secondaires; et chacun, comme s'il était heureux de blâmer,
+d'éclabousser et de nier, piétinait dans le parti-pris, se refusait à
+toute louange et tournait le dos à la plus élémentaire justice.
+
+Et pourtant ce tableau imposera sa date dans notre école. Comme le
+peintre s'y affranchit des fonds sombres et quelquefois opaques pour
+hardiment n'employer que des tons francs et quasi purs! Quelle joie,
+quelle fête, quelle liesse de couleurs répandues sur la table où la
+mangeuse a pris place! Bouteilles, verres, assiettes, citrons, vins,
+liqueurs s'influencent, se pénètrent de lueurs, entrent pour ainsi dire
+les uns dans les autres et maintiennent quand même, triomphantes, la
+solidité et la rigueur de leurs formes. Et cette admirable note rouge
+que jette la reliure d'un livre placé sur une tablette dans le fond de
+la toile! Et la belle chair vivante des mains et du visage. Et les plis
+bleuâtres de la nappe et tout enfin.
+
+Certes, depuis qu'il peignait, James Ensor avait banni de sa palette la
+_terre de Sienne brûlée_ et le _noir de vigne_; certes, depuis toujours,
+il s était défié de ce qu'on appelait «les vigueurs» obtenues par l'abus
+des mauvaises et fuligineuses couleurs; certes enfin, il s'était soucié
+d'atmosphère, d'air ambiant et de réelle et authentique clarté, mais
+jamais comme en cette étonnante _Mangeuse d'huîtres_ ses efforts
+n'avaient abouti, ni sa victoire porté la flamme de ses drapeaux aussi
+haut, ni aussi loin. L'œuvre revêt je ne sais quel caractère historique.
+C'est le premier tableau, vraiment clair, qu'on fit chez nous.
+
+_La Mangeuse d'huîtres_, sur l'escalier tournant de l'art d'Ensor,
+semble s'étaler sur un large et triomphal palier. Aux yeux du peintre
+pourtant, elle est moins encore un point d'arrivée qu'un point de
+départ. Comme le _chou_ datant de 1880, elle lui ouvre l'ère de la
+peinture à tons purs ou quasi purs. Mais Ensor est celui qui cherche
+toujours. Il suit, peut-on dire, plusieurs chemins à la fois. Il ne se
+détourne ni de la mer, ni du paysage, ni de la nature-morte. Le voici
+qui parachève, en 1883 et 1884, les _Toits d'Ostende, Grande vue
+d'Ostende, le Nuage blanc, le Houx, la Dune, Vue de Bruxelles_. Et les
+_Pochards_ et les _Masques scandalisés_ et le _Meuble hanté_ le
+retiennent en même temps au royaume de la fantaisie et de
+l'hallucination.
+
+[Illustration: Pouilleux indisposé se chauffant--1882. (Musée d'Ostende)]
+
+Et voici dans la toile le _Christ marchant sur la mer_ qu'une voie
+nouvelle semble s'ouvrir encore. Un souci de composition particulier
+s'accuse. Prenant comme thèmes quelques sujets bibliques, le peintre
+se hausse soudain jusqu'au rôle de visionnaire. Les personnages
+n'occupent, dans mainte de ses toiles étonnantes, qu'un place minime. A
+première vue on ne les y distingue guère. Il les y faut chercher. Ils
+paraissent faire partie des éléments: vents, nuages, flots, soleils. Les
+maîtres anciens donnaient invariablement dans leurs œuvres la place
+prépondérante aux actions humaines. Dans le déploiement des légendes à
+travers la peinture universelle, les Dieux et les hommes existent seuls.
+Mais au fur et à mesure que l'idée de force s'est déplacée et modifiée
+et que l'humanité comprend que l'être humain n'est qu'un tourbillon de
+pensée emportée dans le vertige des puissances cosmiques, l'importance
+de ses gestes a décru.
+
+_Le Christ marchant sur la mer_ est conçu d'après les mêmes pensées.
+C'est la mer, c'est le ciel qui remplissent de leur immensité la toile
+entière. A peine une auréole, à peine une lueur se dégageant d'une forme
+vague, indique-t-elle le prodigue.
+
+Dans _Adam et Eve chassés du Paradis_ (1887) ces précédentes remarques
+se vérifient mieux encore. La page est merveilleuse. Les cieux remués de
+miracles tonnants et foudroyants occupent à peu près toute la toile. Des
+trombes de vents passent, des lueurs formidables apparaissent, tout le
+vertige de l'atmosphère est rendu. Vraiment, c'est une colère céleste
+qui se gonfle, qui voyage et qui éclate. L'ange exterminateur semble
+être à lui seul toute la nuée. A droite, avec des mouvements de fuite et
+de terreurs et comme brûlés par l'épée vengeresse, apparaissent Adam et
+Eve. Ils sont là, dans le coin de la toile, presque indistincts, roulés
+comme des épaves, tandis que seul l'orage que leur misère et leur
+fragilité ont suscité, occupe les quatre points de l'espace.
+
+L'effet surnaturel est produit sans que la couleur se mélodramatise de
+violentes oppositions de noirs et de clairs. La tonalité générale reste
+lumineuse, magnifiquement. On y surprend quasi de la délicatesse. Mais
+les lignes tumultueuses sont bien appropriées au sujet et la fougue des
+touches émerveille.
+
+En 1891 le _Christ apaisant la tempête_ continue la série des œuvres
+légendaires. Le ciel et la mer, qui se rejoignent à l'horizon, se
+présentent en cette toile comme un énorme coquillage bivalve qui serait
+entr'ouvert et dont les deux parois internes contiendraient les nuées et
+les eaux. Le personnage, invariablement à droite du tableau, comme dans
+le _Christ marchant sur les eaux_ et dans _Adam et Eve chassés du
+Paradis_, indique chez le peintre un souci de composition presque
+uniforme. La science, l'équilibre, le prolongement heureux des
+arabesques, tout ce qui constitue la combinaison étudiée et heureuse ne
+l'inquiètent guère. Il voit d'un coup, comme si quelque brusque rideau
+s'ouvrait, et il rend ce qu'il voit, sans plus. C'est ainsi que
+procèdent les voyants.
+
+On peut rattacher à ce cortège de paysages animés de légende et
+d'histoire quelques autres pages: _le Feu d'artifice_ (1887) et _le
+Domaine d'Arnheim_ (1890).
+
+Une gerbe jaune, immense se projette sur un ciel bleu foncé comme si
+tout à coup s'ouvrait un cratère. Effet très simple. On dirait que la
+fureur des tempêtes calmées par le Christ marchant sur les eaux ou la
+colère des cieux se déchaînant sur Adam et Eve subsistent encore dans
+l'esprit du peintre.
+
+[Illustration: Le Terrassier--1882.]
+
+Quant au _Domaine d'Arnheim_ il suscite devant les yeux un bois profond
+que baigneraient des flots calmes. Une barque les sillonne. Le titre,
+fourni par Edgar Poe importe, bien qu'on l'ait trouvé inutile. Il nous
+transporte hors de la réalité, vers quelque lieu illusoire et magnifique
+où règnerait un calme d'or parmi des îles d'ombre majestueuse, touffue
+et silencieuse. Quand il composa le _Domaine d'Arnheim_, l'esprit du
+peintre s'était de plus en plus retiré de la contingence quotidienne; il
+commençait à vivre en plein monde imaginaire; il était déjà hanté. C'est
+à ces dispositions spirituelles qu'est due la manière de traiter ce
+paysage. On peut croire en effet que ce morceau de nature est tout
+entier arraché à l'imagination ou bien que, là bas, quelque part au bout
+du monde, sous un ciel inconnu, il s'étale et fleurit, sans que jamais
+quelqu'un, à part son mystérieux visiteur, ne l'ait parcouru. Plus tard,
+bientôt, ces îles, ces eaux et ces jardins seront, grâce au rêve de
+James Ensor, peuplés de masques et de pierrots et d'arlequins et de
+colombines. Ils s'intituleront alors le _Théâtre des masques_. Et ce
+seront ses _Fêtes galantes_ à lui, certes moins charmantes que celles de
+Watteau, mais plus folles, plus fusantes, plus papillotantes et plus
+fiévreuses.
+
+Continuant, après la _Mangeuse d'huîtres_, sa marche vers la clarté et
+s'attardant non plus dans le rêve et la légende mais dans la réalité
+vécue et quotidienne, Ensor propose à notre admiration les _Enfants à
+la toilette_ (1886). Et c'est dans une chambre, deux enfants nus, l'un
+debout, l'autre assis, que la lumière, tamisée à travers les rideaux,
+baigne. L'atmosphère est ambrée, frêle, douce, chantante. Les chairs
+roses, délicatement, s'étalent dans un jour doré sans qu'aucune
+brutalité, aucun heurt, aucune dissonance ne dissipe l'impression de
+calme et de fraîcheur et d'innocence qui émane de la toile. La _Mangeuse
+d'huîtres_ proférait des tons pleins, entiers, majeurs; les _Enfants à
+la toilette_ n'émettent au contraire que des tons atténués, assourdis et
+mineurs. Mais si l'on tient compte de l'aiguë difficulté que les
+peintres rencontrent à faire jaillir, non pas de l'opposition ni du
+contraste, mais d'un assemblage de teintes voisines, la lumière, les
+_Enfants à la toilette_ étonneront plus encore que la _Mangeuse
+d'huîtres_. La clarté apparaît diffuse, elle ne s'accroche à rien, elle
+ne fait aucune saillie; elle glisse sur les meubles, les tapis et les
+chairs. La transparence des stores baissés est parfaite. Jadis avec des
+tons profonds et noirs, Ensor résolvait dans l'_Après midi à Ostende_ un
+problème analogue. Tout y était fort et discret, dans l'ombre. Ici tout
+est fort et discret, dans la clarté.
+
+Enfin voici une toile, toute en tons purs cette fois et toute en
+violence, où la réalité se mêle à la fantaisie, où les deux routes
+suivies par l'artiste se rejoignent. La page est intitulée _Le Christ
+faisant son entrée à Bruxelles_. Elle ne fut jamais exposée. La
+date?--1888. C'était le temps où les néo-impressionnistes ameutaient les
+ateliers parisiens. Georges Seurat avec sa théorie de la décomposition
+lumineuse ou de la division du ton apportait vraiment dans l'art de son
+temps un procédé inédit. On l'invitait aux _XX_. Ses toiles y faisaient
+scandale. L'évolution lente de l'impressionnisme semblait comme
+suspendue au profit d'une révolution soudaine. De nombreuses conversions
+esthétiques eurent lieu. Ce fut une sorte de cataclysme magnifique.
+
+[Illustration: Croquis.]
+
+La grande part de vérité que Seurat apportait ne put laisser insouciant
+un esprit aussi attentif et aussi inquiet que celui de James Ensor.
+Toutefois, après réflexion, il n'adopta point les théories nouvelles et
+voici les raisons qu'il en donne.
+
+«Les recherches des pointillistes m'ont laissé indifférent: ils n'ont
+cherché que la vibration de la lumière. En effet ils appliquent
+froidement et méthodiquement leurs pointillages entre des lignes
+correctes et froides. Ce procédé uniforme et trop restreint défend
+d'ailleurs d'étendre les recherches et de là résulte une impersonnalité
+absolue dans leurs œuvres, si bien que les pointillistes n'atteignent
+que l'un des côtés de la lumière: la vibration, sans aboutir à donner sa
+forme. Mes recherches et ma vision à moi s'éloignent de la vision de ces
+peintres et je crois être un peintre d'exception.»
+
+Ne retenons de ces lignes que la dernière affirmation. Qu'Ensor soit un
+peintre d'exception, rien n'est plus juste. Sa nature est trop spéciale
+pour que jamais elle lui permette d'être d'un groupe. Le
+néo-impressionnisme exigeait une discipline, portait en lui un
+enseignement, élaborait un programme. Dès ce moment le peintre ne le
+pouvait admettre. Ce qui caractérise la personnalité d'Ensor c'est le
+libre-vouloir. Sitôt qu'un désir lui vient, il le satisfait. Sa tête est
+une chambre ouverte où tantôt les idées, tantôt les rêves, tantôt les
+folies, s'installent. Et le néo-impressionnisme lui apparaissait comme
+une prison.
+
+Mais, tout en tournant le dos à l'esthétique de Seurat, il voulut, lui
+aussi, se signaler par de très nettes audaces. Il ne pouvait nier
+d'ailleurs que la nouvelle école, plus qu'aucune autre, ne purifiât la
+vision. Les couleurs dont elle préconisait l'emploi étaient les couleurs
+mêmes du prisme, les couleurs vierges, primitives, intactes. Toute
+l'ancienne palette était comme abolie et le spectre solaire prenait sa
+place. La virginité totale du ton devint un objet de conquête. Déjà
+Turner, et à sa suite tous les impressionnistes, s'étaient essayé à
+créer cette virginité et à l'imposer à leur œuvre; ils s'y étaient pris
+empiriquement, en se fiant à la subtilité et à la délicatesse de leur
+œil. Les nouveaux-venus, jugeant cette conquête incomplète, purifièrent
+en quelque sorte cette pureté hésitante et tâtonnante et grâce aux
+découvertes scientifiques la proclamèrent certaine et sûre. Et leurs
+toiles étaient en effet lustrales plus que nulle autres. On eût dit
+qu'elles portaient en elles la grâce d'un éclatant et violent baptême.
+
+[Illustration: La Sorcière--1883. (Collection Edgar Picard)]
+
+Dans son _Entrée du Christ à Bruxelles_ on peut croire qu'à son tour,
+comme pour défier le néo-impressionnisme, Ensor ait voulu rebaptiser sa
+peinture. Il en a augmenté encore et vivifié la clarté. Et les
+principales étapes qu'il suivit pour aboutir à cette victoire furent,
+comme nous l'avons dit, le _Chou_ (1880), la _Mangeuse d'huîtres_ (1882)
+et les _Enfants à la toilette_ (1886). Son évolution entière fut donc
+longuement préparée, logique et personnelle.
+
+Le sujet du _Christ faisant son entrée à Bruxelles_ peut certes
+déplaire. On y voit l'homme-Dieu mêlé grotesquement à nos pauvres,
+féroces et actuelles querelles. Il assiste au défilé mouvant et
+tumultuaire des revendications politiques et sociales, comme un banal
+élu--bourgmestre, échevin, député--un jour de manifestation déchaînée.
+Il voit passer les fanfares doctrinaires, les charcutiers de Jérusalem
+et des banderoles et des drapeaux se déroulent et inscrivent en leurs
+plis «Vive la Sociale et vive Anseele et Jésus».
+
+A ne juger que la plastique et la forme, l'œuvre fourmille de défauts,
+mais la couleur en est triomphante. Les bleus, les rouges, les verts,
+soit juxtaposés, soit divisés entre eux par des blancs larges, sonnent
+comme une charge de tons purs et leur bariolage audacieux, parfois
+brutal, impressionne la rétine lyriquement. Au surplus l'ironie du
+peintre se donne, ici, libre carrière. On ne peut exiger de lui qu'il
+prenne au sérieux n'importe quelle démonstration populaire. La ruée du
+peuple à travers les places se boursoufle, pour ainsi dire, de visages
+tuméfiés, de ventres formidables que les masques et les oripeaux
+revêtent de leur invraisemblance. Mais, grâce à cette exagération
+savoureuse, grâce à l'exaltation des tons crus qui parfois se
+rapprochent des tons d'une affiche, grâce peut-être au désordre même de
+la composition, l'ensemble donne une âpre, farouche et tintamarrante
+sensation de vie. Ensor se plaît d'ailleurs à ces caractéristiques
+évocations de foules. Il les multiplie à travers toute son œuvre. Il les
+rêve compactes, serrées, formidables. Elles apparaissent comme étouffées
+dans les rues et étranglées aux carrefours. Les maisons, les monuments,
+les balcons, les toits semblent subir l'entraînement de la poussée
+unanime et dans une eau-forte célèbre on pourrait croire que la
+multitude--si dense qu'un caillou jeté sur elle ne trouverait point un
+interstice assez large pour choir à terre--porte, comme une chasse, une
+cathédrale entière sur ses épaules.
+
+Cette manière de peindre à grands tons plats et clairs que James Ensor
+adopta dans l'_Entrée du Christ à Bruxelles_, il la gardera longtemps et
+l'emploira souvent dans ses études baroques et macabres de pierrots et
+de bouffons. Mais avant de parcourir cette province large et pittoresque
+de son art, qui lui fit donner le nom de «peintre de masques», il
+importe d'insister sur son talent de portraitiste et de nature-mortier.
+
+[Illustration: Dame au Châle bleu--1882.]
+
+Il serait surprenant qu'Ensor, aimant avant tout au monde son art et par
+conséquent chérissant surtout celui qui le fait, c'est à dire lui-même,
+n'eût multiplié à l'infini sa propre effigie. Ajoutons qu'en se
+regardant, en un miroir, il a toujours à portée de main, de brosse et de
+palette, un modèle complaisant et gratuit.
+
+Dès ses tout premiers débuts, aux temps lointains et maudits où il
+s'égarait à l'académie, il traduit ses traits (1879); en 1880 il se
+repeint; en 1883 encore et en 1884 il se dessine. En 1886 il fixe au
+crayon quatre fois son image; en 1888 il se déguise et se reproduit au
+pinceau. Dans l'_Ecce-Homo_, c'est lui qui apparaît flanqué de ses deux
+bourreaux MM. Fetis & Sulzberger; en 1891 parmi ses dessins
+fantasmagoriques il prend place; en 1899 il s'entoure de masques et dans
+nombre de compositions son visage tantôt hilare, tantôt mélancolique,
+tantôt angoissé et piteux, s'impose. Il est en quelque sorte la figure
+centrale de tous ses rêves. Et c'est logique et c'est humain qu'il en
+soit ainsi. On pourrait serrer de près sa psychologie, rien qu'en
+analysant ses portraits aux différentes saisons de son art et l'être
+insaisissable qu'il est se dévoilerait peut-être mieux, grâce à cette
+méthode, que par l'examen de ses gestes quotidiens dans la vie.
+
+De ses représentations si variées et si nombreuses, je retiens la
+première. En veston havane, sa palette à la main, à l'atelier, il se
+campe devant son chevalet. Il est jeune, l'œil clair, l'allure attentive
+et naïve. La vie hostile ne l'a point encore touché. L'œuvre est comme
+joyeuse; de belles taches claires s'y rencontrent. On y devine le
+coloriste qu'il est.
+
+En 1882, Théo Hannon et Willy Finch, deux de ses amis, lui servent de
+modèles. Le dernier de ces deux portraits est d'une solidité belle. Les
+tons clairs font place aux tons profonds et fermes; le visage est
+traduit avec une franchise et une sûreté de facture remarquables; aucune
+mise en scène, aucune recherche, si ce n'est la recherche fondamentale
+des beaux peintres en face de l'architecture humaine à traduire avec
+souplesse et force.
+
+Suit l'effigie de la _Mère de l'artiste._ Robe noire et col en
+dentelles. Trois roses groupées, comme ornement. Simplicité absolue dans
+la pose; les traits sont âprement caractérisés. De loin, le modèle fait
+songer à quelque dame qu'aimait à peindre d'une manière brusque,
+scrupuleuse, aiguë, le grand Goya.
+
+En 1891, James Ensor voulut bien consacrer quelques séances à mon propre
+portrait. Je n'insiste sur cette œuvre que pour noter le faire spécial
+qui la distingue. Elle est plutôt écrite que peinte. Le trait est
+insistant, il creuse la chair, il traduit le caractère. Vers cette
+époque James Ensor introduit ce procédé graphique, tout à coup, dans sa
+peinture. La ligne qu'il dissimulait et noyait jadis y prend la première
+place, non pas la ligne ornementale et pure, mais la ligne
+caractéristique et rompue. Ces brusques sauts, ces rapides volte-face,
+ce changement incessant de procédé indiquent à la fois les recherches
+incessantes de son art et les inquiétudes journalières de son caractère
+et de son esprit.
+
+[Illustration: La Mère du Paintre]
+
+Trois ans plus tard s'achève le portrait d'Eugène Demolder et en
+1895 celui de M. Culus. Enfin voici le dernier portrait en date (1907).
+Il représente Mme Lambotte, d'Anvers.
+
+Le personnage est assis au centre de la toile, vêtu d'une robe bleue et
+d'un grand châle vert. Admirable accord que celui de ces deux tons
+principaux. A gauche une table. La main droite du modèle s'y appuie sur
+un bibelot japonais. Au fond, mais bien à leur plan malgré la vivacité
+de leurs teintes, apparaissent les _Masques scandalisés_ et quelque
+scène du conservatoire de Bruxelles où le maître _Gevaert dirige les
+chœurs_. L'œuvre est intéressante à préciser. La figure est traitée,
+délicatement; le chapeau est d'une fraîcheur comme florale. On dirait
+que le personnage est rentré d'une excursion aux champs et qu'il retient
+sur lui quelque chose de la limpidité et de la bonne odeur champêtres.
+Les yeux vivent d'une vie charmante; les cils sont peints, hardiment, en
+bleu. Et cette couleur si éloignée du ton local est d'une justesse
+admirable dans l'ensemble. Tout ainsi revêt une vibration aiguë et
+subtile à qui sait voir les objets non plus dans leur réalité plate,
+mais dans leurs rapports avec un rêve de couleur et de lumière. Il faut
+qu'un artiste vrai ne tienne presqu'aucun compte de la vue banale des
+choses et qu'il ne les voie que comme prétexte à interprétation belle.
+Tout se peut transposer d'une vie dans une autre, de la vie commune dans
+la vie de l'art. La couleur unique dont il faille se soucier est celle
+qui fait bien sur la toile et affirme et soutient et rehausse son
+harmonie. Ensor a nettement obéi à cette loi dans le portrait de Mme
+Lambotte.
+
+Deux très belles natures-mortes datent de 1893, la _Raie_ et le _Coq
+mort_. Sur fond blanc le coq au plumage argenté se détache et tout un
+frisson de lumière semble courir sur son ventre et ses ailes. Je me
+souviens aussi et des _Viandes_ (Musée d'Ostende) et de l'admirable
+_Coin de cuisine_ du Musée de Liège. Le pinceau semble avoir glissé sur
+ces victuailles comme s'il était empreint non de couleurs mais de
+clarté. Si la forme des objets était plus précisée et plus arrêtée, ce
+bain de lueurs où le mercure et le soleil semblent fusionner n'aurait
+certes pu aussi bellement, envelopper la toile. Qu'on voie la couleur,
+affirme Ensor, aussitôt on ne voit qu'elle; de même, qu'on étudie la
+forme et l'œil n'est plus sensible qu'à la ligne. Unir dans une même
+œuvre le ton et le dessin, leur donner la même importance n'est possible
+qu'aux demi-natures qui ne sentent rien fortement. Il faut choisir.
+Ensor a choisi la couleur ou plutôt la lumière.
+
+On peut donc lui reprocher parfois que ses morceaux de viande, ses
+choux, ses fruits, ses pots, ses vaisselles manquent de fermeté ou de
+poids. Il en conviendra certes. Mais que lui importent ces remarques
+terre à terre. Il existe une sorte de réalité esthétique plus haute que
+la réalité authentique. Cette réalité ou plutôt cette vie est atteinte
+par de purs moyens d'art. Ils réalisent les harmonies impeccables et
+glorieuses du ton, les sensibilités merveilleuses des ombres et les
+joies de la calme ou triomphante lumière. Quand ce haut résultat est
+atteint il efface--surtout qu'il s'agit, en ce cas-ci, de simples
+natures-mortes--toute critique vétilleuse et tatillonne. On ne sait quel
+trophée choisir parmi tant d'éclatantes conquêtes du pinceau. Vases de
+Chine aux tons laiteux, statuettes esquissées en quelques coups de
+brosse, soies, linges, étoffes, écrans, éventails fins et légers, tout
+le magasin familial de la Rampe de Flandre a traversé l'imagination de
+l'évocateur.
+
+Voici les _Coquillages_ peints en 1889. A côté d'écailles roses et
+lustrées, en voici d'autres blanches comme de la craie et d'autres
+encore jaspées comme des dos de sèche et d'autres enfin creusées et
+rayées comme des branchies. La structure de poissons improbables,
+diables de mer ou rougets, se retrouve comme pétrifiée dans telles
+formes minérales. Ensor en saisit les analogies, les traduit, les aime
+et peut-être, au fond de lui, relie-t-il, par des liens psychiques, ces
+architectures marines avec leurs silhouettes baroques et compliquées, au
+monde étrange de ses masques et de ses squelettes. Tout cela peuple sa
+mémoire et fixe et détermine son désir presqu'au même titre.
+
+[Illustration: La Vierge aux navires (1893).]
+
+Sur tel panneau, on croit surprendre la vie des mollusques au fond même
+de la mer. Il date de 1895. Un grand coquillage bistre domine, la pointe
+en l'air, comme en pyramide, d'autres coquilles, les unes vertes, les
+autres roses, et cet arrangement comme maladroit semble le fait même de
+ces bêtes lentes et visqueuses. Le dessin en est très ferme et comme
+écrit. Il insiste sur chaque circonvolution et sur chaque spirale. Et
+voici--contraste brusque--deux bulbeuses et légères grappes de raisin,
+l'une bleue et l'autre rose-cerise, avec un oignon, une noix et une
+poire, la queue dressée. Ensemble presque transparent. Il est si frais,
+si lucide, si délicat qu'on le dirait comme baigné de rosée.
+
+L'entrée dans le royaume des masques dont James Ensor est roi, se fit,
+lentement, inconsciemment, mais avec une sûre logique. Ce fut la
+découverte d'un pays, province par province, les lieux pittoresques
+succédant aux endroits terribles et les parages tristes prolongeant ou
+séparant les districts fous. Grâce à ses goûts, mais aussi grâce à son
+caractère, James Ensor n'a vécu pendant longtemps qu'avec des êtres
+puérils, chimériques, extraordinaires, grotesques, funèbres, macabres,
+avec des railleries faites clodoches, avec des colères faites chienlits,
+avec des mélancolies faites croque-morts, avec des désespoirs faits
+squelettes. Il s'est improvisé le visiteur de lamentables
+décroche-moi-ça, de malodorantes arrière-boutiques de marchandes à la
+toilette, de piteux bric-à-brac en plein vent. Il a vagué par des
+vallées de misère où lui apparaissaient des pierrots malades, des
+arlequins en goguette, des colombines soûles. Parfois, comme un
+ménétrier fantasque, il montait sur un tonneau et sur la place de je ne
+sais quelle ville du pays de Narquoisie, il agitait, au son d'un rebec
+invisible, en un trémoussement soudain, toute cette joie lugubre et
+bariolée. Il pleurait peut-être lui-même en peignant tel masque hilare
+ou souriait en dessinant telle tête de mort. Les contrastes les plus
+aigus devaient lui plaire et il les réalisait en oppositions violentes,
+les rouges, les bleus, les verts, les jaunes se donnant comme des coups
+de poings sur la toile. L'art d'Ensor devint féroce. Ses terribles
+marionnettes exprimaient la terreur au lieu de signifier la joie. Même
+quand leurs oripeaux, arboraient le rose et le blanc, elles semblaient
+revêtir une telle détresse, elles semblaient incarner un tel
+effondrement et représenter une telle ruine qu'elles ne prêtaient plus à
+rire, jamais. J'en sais d'une angoisse de cauchemar. Et la camarde se
+mêla à la danse. Le squelette lui-même devint tantôt pierrot, tantôt
+clodoche, tantôt chienlit. Masque de vie ou tête de mort
+s'identifiaient. On ne songeait plus à quelque carnaval lointain
+d'Italie ou de Flandre, mais à quelque géhenne ou les démons se
+coiffaient de plumes baroques et s'affublaient de draps-de-lit usés, de
+bicornes invraisemblables, de bottes crevées et de tignasses
+multicolores. C'est pendant les mauvais jours de sa vie que James Ensor
+donna cette signification pessimiste à ses fantoches.
+
+Dans ce pays imaginaire, d'où la farce classique semble bannie,
+évoluent le masque Wouse et Saint Antoine, les diables Dzitss et
+Hihahox, les pouilleux Désir et Rissolé, les soudards Kès et Pruta et
+l'on y rencontre la ville de Bise et le territoire de Phnosie. Rien que
+ces appellations et ces noms, venus d'on ne sait quelle région d'un
+cerveau hanté, renseignent sur la très spéciale imagination d'Ensor. Au
+reste, pour animer pendant vingt-cinq ans un peuple aussi grouillant
+d'êtres chimériques et les douer d'une psychologie aussi étonnamment
+variée, fallait-il que le monde de la démence fût naturellement pour le
+peintre un monde de prédilection et de choix. Certes, croyait-il à tout
+l'invraisemblable, à tout le baroque, à toute la folie et ne
+recouvrait-il la lucidité qu'à l'heure où il s'asseyait devant sa toile
+et choisissait ses couleurs et harmonisait ses tons. Il a réalisé
+admirablement cette vie double.
+
+Le _Masque Wouse_ (1889) apparaît un des premiers. Il est vêtu d'un
+schall discrètement et magnifiquement bariolé de rouge, de vert, de
+jaune, de bleu, il tient en main un parasol, est coiffé d'un bonnet et
+le nez de son visage en carton s'agrémente d'une pendeloque légère. Il
+regarde, gisants devant lui comme autant de marionnettes flasques,
+d'autres êtres semblables à lui et l'on dirait quelqu'un visitant soit
+une morgue de pantins, soit, après un combat, le champ d'une défaite.
+L'œuvre où s'épand une clarté diffuse est délicatement peinte, les
+étoffes sont flottantes et légères, l'atmosphère jolie. Elle contraste
+et voisine, dans l'atelier de l'artiste, avec les _Masques singuliers_
+(1892) mis en rangs, comme s'ils s'attendaient à être passés en revue
+par les soudards Kès ou Pruta. Ils reviennent, Dieu sait de quelle
+parade, les vêtements lâches et veules, mais gardant encore on ne
+sait quelle fierté vague. Le plus grand de tous porte un chapeau
+militaire dont la frange se détache lugubrement. En cette toile, presque
+tous les tons sont forts, puissants, hardis. Ils réalisent comme une
+gamme descendante et ne deviennent fins et subtils qu'autour d'un
+Pierrot boursouflé qui dissimule, en des blancheurs roses, sa carcasse
+falote. Oh la piteuse mascarade et comme la détresse d'une gloire abolie
+et d'une gaieté défunte s'y marque! Fini l'orgueil, le triomphe, la
+gloire. Toute fanfare s'est tue. On rit et l'on est triste. Acteurs
+flétris d'un drame chimérique, les fantoches sont là n'ayant plus même
+un bout de bâton pour simuler un vague: portez-armes.
+
+[Illustration: Les Pochards--1883.]
+
+Maintenant voici les _Masques devant la mort_ (1888) et les _Squelettes
+voulant se chauffer_ (1889) et le _Squelette dessinant_ (1889) et les
+_Squelettes se disputant un pendu_ et les _Masques regardant une tortue_
+(1894) et un _Duel de masques._ Le drame morne ou féroce commence à se
+préciser. Dans les _Masques voulant se chauffer_ une impression de néant
+s'affirme. Rien de plus pauvre, de plus navrant, de plus lugubre que
+cette idée de chaleur et de bien-être évoquée devant ces êtres flasques
+et vides. Ils s'approchent, se pressent, s'inquiètent autour de ce feu
+inutile, de cette flamme sans vertu, de ce foyer qui les raille et qui
+n'est pas. Les _Masques regardant une tortue_ angoissent tout autant.
+L'écaille qui couvre l'animal contemplé est, elle aussi, une sorte de
+masque dissimulant le mouvement et la vie. Ce rapprochement baroque
+suffit à faire comprendre pourquoi les étranges spectateurs semblent
+comme s'étudier eux-mêmes en voyant bouger lentement et pesamment la
+bête torpide et douce. Enfin dans un _Duel de masques_ l'idée de lutte,
+de fureur et de férocité est raillée à son tour.
+
+Toutes ces petites toiles sont franches, sincères, nerveuses.
+L'ostéologie des squelettes est amoureusement étudiée. Parfois sur leur
+crâne lisse se distinguent des lignes pareilles à celles des cartes de
+géographie et l'on peut croire que le peintre se plaît à inscrire le
+monde sur l'os d'un front. Le trou des yeux est approfondi. On y
+surprend, dans le vide, on ne sait quelle fixité qui donne l'illusion
+d'un regard. Ce n'est certes plus le squelette tel que le comprenait le
+moyen-âge. C'est plutôt celui qui sort des cabinets d'anatomie, des
+laboratoires et des hôpitaux. Il ne fait pas songer à tel macabre
+philosophe qui moralise dans la danse de Holbein ou dans les fresques de
+la Chaise-Dieu; il n'est pas chrétien. Il s'est renouvelé; il est de
+notre temps. Il représente non plus les croyances, mais les idées et les
+sentiments.
+
+Même dans ses _Tentations de Saint-Antoine_, Ensor ne prétend ni prêcher
+ni évangéliser. Le tohu-bohu de ces apparitions charme presque et
+devient, en ce sujet légendaire, quasi bon-enfant. Le peintre adore y
+semer des corps de femmes grosses et cocasses, des diables fluets et
+malins, des monstres improbables et ridicules. Le pittoresque de ce
+cauchemar chrétien le tente plus que son horreur. Et c'est en dilettante
+de l'impossible qu'il s'y affirme et non pas en vengeur du vice ou en
+champion de la vertu. Il cultive l'angoisse, ailleurs. Il la cultive en
+lui-même. Dans le _Portrait du peintre entouré de masques_ (1899),
+appartenant à M. Lambotte, d'Anvers, il s 'affuble d'un costume
+étrange, il se couronne de plumes et de fleurs, il se déguise lui-même
+comme pour donner plus congrûment audience au peuple entier de ses
+fantômes. L'œuvre est haute en couleur; toute la palette ardente et
+sonore est employée; la joie s'affiche; on songe à un triomphe et
+pourtant que de cris poignants, que de violence et de fureur ces faces
+impassibles n'expriment-elles pas? Tel visage morne et blême rappelle
+une tristesse passée, tel autre une inquiétude présente; celui-ci, avec
+ses joues pesantes, avec ses yeux comme pincés en des étaus de graisse,
+rit d'un malheur qui viendra; celui-là, bonasse et rougeaud, détaille
+quelque farce funèbre ou pavane sa santé gonflée et balourde au-devant
+de la maladie qu'il annonce. Tous les sentiments humains se laissent
+deviner. Le plaisir, le chagrin, l'audace, la peur, l'espoir, la transe,
+l'orgueil, le doute, la force, l'abattement, la roublardise, la ruse,
+l'ironie, la détresse, le dégoût. C'est un formidable bouquet dont les
+fleurs seraient des bouches, des nez, des fronts, des yeux et qui
+toutes, ou presque toutes, malgré leur beauté et leur éclat seraient
+capiteuses et empoisonnées. Chacune a une signification nette et un
+langage précis quoique muet. Et les masques surgissent de partout: à
+droite, à gauche, du haut, du bas. Le champ tout entier de la toile en
+est comme encombré: ils se pressent, se tassent, s'enfièvrent. Il faut
+qu'ils assiègent le peintre, qu'ils le dominent, le hantent et
+l'hallucinent, qu'ils se moquent des roses et des plumes que sa tête
+arbore, qu'ils lui crient leur inanité et la sienne et lui fassent comme
+la leçon terrible de la mort. Lorsqu'Ensor introduisit en sa peinture
+un tel peuple étrange et tragique de masques, peut-être ignorait-il
+lui-même qu'à un certain moment ils lui fausseraient à tel point la
+notion du réel qu'il ne verrait plus qu'eux de vraiment vivants sous le
+soleil et qu'un jour il prendrait place parmi leur multitude comme s'il
+était lui-même quelqu'un de leur lignée et de leur race. Car il ne se
+peut pas qu'il n'ait subi, à certaines heures, une telle illusion
+dominatrice et qu'il n'ait fini par voir, avec ses yeux ouverts en plein
+jour à la lumière, l'humanité entière comme un ensemble de grotesques et
+de fantoches. Son art terrible et rêveur a dû l'affoler à ce point,
+fatalement.
+
+[Illustration: Enfants à la toilette--1886.]
+
+
+IV.
+
+LES DESSINS
+
+
+Ensor a nettement distingué dans son œuvre le dessin du peintre et le
+trait du dessinateur. J'en donnai les raisons: elles me semblent
+plausibles. Pointe et pinceau ne furent jamais à ses yeux des
+instruments identiques.
+
+Nous voici en présence d'un nombre infini de pages où le fusain, la
+plume et le crayon se sont appliqués à fixer la vie ou le rêve. On les
+peut diviser aisément en catégories: les croquis; les dessins de
+caractère; les dessins atmosphérés; les dessins à lignes pures et les
+dessins ornementaux. Il est certes piquant de constater que c'est
+précisément celui parmi nos grands artistes qu'on accuse peut-être le
+plus de négliger le dessin qui surtout le cultive. S'il rassemblait tous
+ceux qu'il a faits, ils formeraient une bibliothèque.
+
+Je sais des notations où quatre à cinq traits nettement placés expriment
+l'enveloppe, la masse et l'attitude momentanée d'un personnage; voici,
+d'un coup de crayon, la marche, l'inclinaison, la vitesse d'une jambe
+traduites; le mouvement d'un dos, l'affalement d'une hanche, le
+bondissement d'une croupe, la tension d'un cou reproduits. Tout cela
+est preste, vivant, soudain. Sur une seule page, cinquante petits
+bonshommes se meuvent, s'agitent, passent, viennent, s'arrêtent,
+s'assoient, s'affalent et le crayon Conté note, détail par détail, leurs
+particularités et leurs manières d'être et compose comme une faune
+amusante des passants de la rue moderne. Je connais tels croquis où
+James Ensor, profitant des menus défauts du grain ou de la trame d'un
+papier, a composé une _Chute des anges rebelles_ en tenant compte de ces
+accidents de matière. Des mouvements inattendus se devinent, des grappes
+de muscles et de chairs pendent et se contractent, une cataracte de dos,
+de ventres et de têtes se précipite, une impression de ruée est
+merveilleusement rendue et tout cela n'est que du hasard souligné par un
+crayon, dites combien habile et preste?
+
+[Illustration: Mon Père mort--1887]
+
+Le jour où le peintre s'intéressa à l'existence des marins et des gens
+du port--plus tard ils lui fourniront et ses pouilleux et ses
+masques--ce fut par des études au fusain qu'il manifesta son
+enthousiasme. Il possède toute une suite de dessins supérieurement
+conduits où s'offrent en leurs attitudes quotidiennes les vieilles à
+mantelets, les mousses en vareuses, les vieux pêcheurs échoués comme
+leurs barques au long des quais et les gars solides et râblés qui demain
+s'en iront vers la mer. Puis se caractérisent encore les ouvriers, les
+petits musiciens, les poissardes mélancoliques, les mangeurs de soupe,
+toute une population de déjetés et de miséreux. Toutes ces pages
+témoignent d'une sagesse et d'une sûreté indéniables. Dès que le peintre
+le veut, il réalise aussi bien que quiconque la correction du dessin et
+la proportion des diverses parties d'un corps humain. Je ne puis
+m'enlever du souvenir tel _Gamin en casquette_ aux lèvres grosses, au
+nez compact, à l'œil légèrement triangulaire, ni cette ferme et précise
+étude de _Main tendue_ où l'ossature des doigts dans la peau détendue et
+les bosses des muscles apparaissent si nettement, ni ce _Vieux cheval_
+noueux, maigre, efflanqué et comme diminué qui se tient avec peine
+debout entre deux brancards, ni surtout cette adorable tête d'_Enfant
+endormi_ dont la bouche entr'ouverte est d'une vie si vraie et dont
+l'œil est si délicieusement clos. Comme on sent le sommeil et non la
+mort!
+
+[Illustration: Croquis.]
+
+Rendre la matière, scrupuleusement, fut la tâche qu'Ensor s'assigna dans
+tels dessins: ferrailles, armoires, clefs, rideaux, étoffes, lustres,
+coffrets. Il y réussit, sans se tromper jamais. Son crayon fouille,
+comme un outil sûr, les fibres et les nœuds du bois ou rend avec bonheur
+l'usure des bosses et des reliefs. On pourrait deviner si tel meuble est
+en chêne ou en noyer. Assurément--tant l'exactitude est
+grande--s'aperçoit-on s'il est plaqué d'acajou. Les ornements d'acier ou
+de cuivre sont creusés dans leurs ombres ou caressés sur leurs lueurs;
+un rinceau, une courbe, une volute est rendue avec dextérité. Autant le
+pinceau est léger et souple à fleur de toile, autant la pointe est
+insistante et vigoureuse sur le champ des feuillets. De même l'ampleur
+lourde et molle d'un rideau de laine qu'une grosse cordelière retient
+est offerte au toucher et semble pouvoir renfermer en ses plis jusqu'aux
+mites et aux poussières. Bien plus. Ces dessins, encore que littéraux,
+sont doués d'une vie ample. Ils n'ont rien d'industriel. Si pour James
+Ensor certains meubles sont hantés, tous les objets frissonnent,
+bougent, sentent. La cruauté séjourne dans le couteau, la discrétion
+dans la clef et le fermoir, le repos et la sécurité dans le bois. Rien
+n'est mort, complètement. Chaque matière renferme en elle sa tendance,
+sa volonté et son esprit. Elle est créée pour un but. Elle doit donc
+avoir comme une âme qui tend à une fin et c'est précisément cette âme
+qui seule nous intéresse dans l'inanimé et qui seule constitue, aux
+yeux d'un artiste, la beauté des choses les plus quelconques. A côté
+de ces dessins très écrits, James Ensor en a réussi d'autres entièrement
+baignés d'atmosphère. Un modelé frêle les distingue. Ils participent
+plus que les autres à la vie universelle, aux variations de l'heure.
+Pour les réussir il faut un tact spécial. Ils sont d'un grain menu et
+d'une fragilité choisie. Certains apparaissent comme faits avec de la
+poussière rassemblée dans les ombres et dispersée dans les clairs. Des
+gris tendres savamment distribués en constituent la beauté précieuse.
+Voici le _Portrait de Madame Rousseau_. Elle est assise à l'avant-plan,
+parmi des meubles familiers, non loin d'un bas-relief. Le jour est
+tamisé; tout est en infimes nuances et en atténuation. Il en résulte une
+impression de douceur et de calme si grande qu'une mouche survenant la
+troublerait, malencontreusement, du simple bruit de ses ailes.
+
+_Mon père mort_ est conçu dans le même esprit. La page est solennelle,
+sobre, émue. On aperçoit seulement la tête posée parmi les draps que
+légèrement quelques tons blancs rehaussent. A traits fins, la barbe et
+les cheveux sont rendus. Le crayon Conté et le crayon gras out introduit
+le jeu de leurs différentes accentuations dans les parties sombres.
+L'ombre s'anime, mais uniquement afin d'éviter qu'elle ne soit opaque:
+il faut que la seule sérénité règne dans l'étude entière. Le dessin est
+du reste irréprochable. Le nez, les yeux et le front sont nets sans
+dureté, les chairs sont admirablement apâlies quoique consistantes
+encore.
+
+[Illustration: La Mère du Peintre--1889. Dessin. (Collection Robert
+Goldschmidt)]
+
+Cette même manière de nuancer un dessin sans l'affadir ni le banaliser
+se retrouve dans le _Portrait de ma mère_, appartenant à M.
+Goldschmidt, et dans les _Squelettes musiciens_. Devant une armoire où
+s'étale un crâne sans mâchoire, apparaît un squelette introduisant le
+bec d'une clarinette dans sa bouche sans dents. Un manche de violoncelle
+s'élève non loin de lui. Ces deux crânes sont étudiés avec un art
+parfait. Chaque relief, chaque méplat, chaque partie osseuse avec ses
+stries et ses méandres est rendu comme un artiste gothique se serait plu
+à les traduire. Faire attentif, serré, scrupuleux. Impossible de pousser
+plus loin l'attention minutieuse, ni la probité appliquée. Et quelle
+aisance, quelle apparente facilité, quelle ductilité et quelle
+flexibilité prestigieuse des doigts. Et combien tout est sûr et savant!
+
+La ligne même, la ligne pour elle-même, la ligne simple et jolie, la
+ligne belle et enveloppante séduisit à son tour la main chercheuse de
+James Ensor. Et voici la _Vénus à la coquille_ dont le corps souple,
+limité par un trait gracieux et flexible, surgit, avec, entre ses
+doigts, une pomme. Les jambes, le torse, le ventre et les bras sont
+suffisamment modelés pour qu'ils donnent la sensation d'exister vraiment
+et n'être pas uniquement des blancs sur un papier. Mais c'est
+l'arabesque sinueuse séparant la Déesse de l'ambiance qu'on admire
+surtout et qui étonne par sa souplesse. On songe à quelque fleur
+délicate et haute.
+
+[Illustration: Vénus à la coquille--1889. Dessin.]
+
+Les sujets ornementaux, avec leur fantaisie violente et leur parodie
+épique ont tenté à maintes reprises le crayon d'Ensor. L'histoire, la
+légende, les coutumes lui fournissent leurs thèmes. Il les transforme
+selon son humeur, son caractère, sa nature. Ils ne sont pour lui que
+des sortes de tremplins sur lesquels sa verve et sa raillerie
+bondissent. Les batailles surtout le requièrent. Grâce aux coups donnés,
+aux plaies reçues, grâce aux déhanchements du corps qui frappe et aux
+chutes des corps qui succombent, grâce aux contorsions qu'il suppose et
+aux pirouettes qu'il imagine, un combat se présente à lui avec délices.
+L'horreur réelle en est supprimée au profit de la truculence et du
+pittoresque. Ou bien encore c'est dans quelque décor moyen-âgeux, sur
+une place meublée de maisons hautes et pointues, quelque drame violent:
+_Sorcière qu'on brûle, Patrons de cathédrale, Vierges aux navires,
+Soudards entrant en des cités étranges_. Ou bien encore, dans un site
+d'hiver quelque folâtre et compliquée scène de _Patinage_ ou bien enfin
+quelque _Parade dans une arène de cirque_. Celle-ci amuse immédiatement
+par la gymnastique baroque des clowns et les sauts invraisemblables des
+paillasses. On croirait assister à quelque liesse d'escargots, à quelque
+fête de chenilles. Des êtres contournés, girouettants, tire-bouchonnés
+permettent au dessinateur de réaliser, par des volutes charmantes et
+placées chacune à quelque endroit précis et heureux de la page blanche,
+une ornementation inédite qui charme l'œil immédiatement, sans examen,
+et divertit l'esprit sitôt qu'il s'attarde.
+
+Toutefois le motif le plus célèbre est traité dans la _Bataille des
+Éperons d'or_. Les communiers flamands sont rangés à droite, coiffés de
+casques inusités, armés de massues buissonneuses et présentant des
+«goedendags» pareils à des reptiles. Courtrai avec ses tours, ses
+remparts et ses moulins, se devine, là-bas. Ils la défendent et leurs
+lignes rangées et pointues s'étendent devant elle, comme une succession
+de haies où flotteraient, ci et là, des drapeaux. Le lion noir de
+Flandre orne la plus haute bannière.
+
+A gauche, mais à l'arrière-plan, apparaissent les chevaliers français
+sur leurs chevaux rapides et ployés en arc de cercle. Cimiers, panaches,
+lances, épées, bannières, tout flotte ou se dresse au vent. Derrière eux
+un incendie s'allume et l'horizon est peuplé de nuages capricieux et
+tourmentés.
+
+Au milieu la bataille: foulons, tisserands, bouchers assaillent et
+désarment les ducs et les barons. Des jambes, des têtes, des bras encore
+armés de fer et d'acier gisent à terre. On a coupé les corps comme aux
+abattoirs. Un cheval est tombé pattes en l'air, une flèche fixée au gras
+de sa croupe. Voici un communier pendu à la queue d'un coursier; un
+autre se soulage et fait un pied de nez aux charges qui approchent. Les
+chevaux ruent, s'effrayent, s'abattent. Une mêlée grotesque s'éparpille
+en mille actions non pas d'éclat, mais de gaieté baroque et de risée.
+L'invention est spontanée, abondante, joyeuse. On assiste à une dépense
+de jovialité narquoise et d'humeur pavoisée. Les drapeaux qui flottent,
+les armes qui se dressent, les rayons du soleil, les banderoles des
+nuages ne sont présentés à la vue que comme décors fictifs et lignes
+ornementales. La _Bataille des Éperons d'or_ est une kermesse où l'on
+tuerait pour s'amuser, où l'on tomberait pour se distraire, où l'on
+mourrait pour avoir le plaisir de faire une grimace. Le _Triomphe
+romain_ s'apparente à la _Bataille des Éperons_. La composition en est
+moins originale et les lignes dominantes moins inattendues.
+Toutefois peut-on se réjouir à voir les licteurs présenter leurs
+faisceaux comme des seringues et ceux qui portent les aigles arborer ces
+dernières comme de vulgaires oiseaux abattus par des archers, dans
+quelque village flamand. Il conviendrait d'insister encore sur la _Mort
+d'un théologien_, sur la _Multiplication des poissons_, sur les
+_Soudards Kès et Pruta_, sur _Iston, Pouffamatus, Cracozie et
+Transmouff,_ sur les _Diables menant le Christ aux Enfers_. Je me
+bornerai à présenter la plus importante des _Tentations de
+Saint-Antoine,_ grande composition qui ne fut exposée, après un premier
+refus, qu'aux _XX_, en 1888.
+
+[Illustration: Projet de Chapelle à dédier à St. Pierre et Paul--1897.]
+
+Elle est divisée par étages. Au rez-de-chaussée, l'anachorète gros et
+geignant se présente à nous et sa bonasse figure, que de grosses larmes
+humectent, regarde le ciel, sans trop de désespoir. Au-dessus de lui
+trône une femme qui se dévêt même de la feuille de vigne. Elle est
+grande, belle, élancée, et son impudeur est triomphante. En haut, tout
+en haut, apparaît une admirable tête de Christ, prise à quelque maître
+gothique flamand. Il semble consoler Antoine et pleurer lui aussi sur
+l'amas des vices et des péchés montrés.
+
+Dans la vie des Saints par Alban Stolz, docteur en théologie et
+conseiller ecclésiastique, il est dit d'Antoine: «Un jour qu'il venait
+d'être tenté plus que de coutume, il lui sembla que Notre Seigneur lui
+apparaissait rayonnant de lumière. Il lui dit en soupirant: «Bon Jésus
+où donc avez-vous été? Pourquoi n'êtes-vous pas plutôt venu me
+secourir». Et il lui fut répondu: «Pendant que vous combattiez j'étais
+auprès de vous, car sachez que je vous assisterai toujours.» Ce texte
+commente nettement le fourmillant dessin d'Ensor. Il composa du reste ce
+poème par morceaux, appliquant sur une grande toile, maint carré de
+papier qui continuait sans interruption la partie de scène traduite sur
+le carré voisin.
+
+En plus, si l'œuvre se divise, dans le sens de la hauteur, par étages,
+elle se complique aussi, dans le sens de la profondeur, par couches.
+Presque partout quelque motif en saillie en cache un autre d'un relief
+plus atténué et plus fondu. Il en résulte une abondance et comme une
+fermentation étrange, car dans cette large page tout est traité:
+religion, histoire, morale, vice, vertu, terreur, angoisse, rire,
+ricanement, folie. On se croirait en présence de quelque œuvre indoue
+qui nous propose une explication du monde. Et voici les cultes anciens
+ridiculisés par une Minerve grotesque debout au fronton des temples et
+voici les mille inventions modernes traitées fantastiquement: trains,
+ballons, navires; et voici des écorchés dont des femmes enlèvent la peau
+et voici des crucifiés dont des femmes enlèvent le cœur et voici les
+péchés capitaux qui apparaissent avec leurs violences et leurs affres et
+qui tournent autour de la luxure centrale.
+
+Dans le bas se déroulent des cortèges. Des mimes, des masques et des
+clowns, portant des pancartes folâtres se poussent vers saint Antoine
+comme pour lui présenter la pétition goguenarde de l'universelle démence
+humaine.
+
+Oh, le multiple et terrible cauchemar enluminé! Il arrête surtout par
+ses détails minutieux et innombrables, mais l'ensemble en est toutefois
+large et imposant. Celui qui le conçut est quelqu'un dont
+l'intelligence, le cœur et l'imagination travaillent et fournissent avec
+angoisse leur pensée et leur rêve aux mains patientes et laborieuses.
+
+
+
+
+V.
+
+LES EAUX-FORTES
+
+
+C'est dans son travail d'aquafortiste plus encore que dans son œuvre de
+peintre que l'imagination d'Ensor s'est débridée. Bien des cuivres
+reproduisent certains de ses tableaux et tel de ses dessins est traduit
+en gravure. Toutefois, quand le burin à la main il conçoit quelque
+composition encore inédite, le vent de la fantasmagorie plus que jamais
+violent lui souffle sur le cerveau. Je craindrais de rééditer certaines
+analyses déjà faites si je présentais, ici, toutes les _diableries_ et
+_mascarades_ traitées à la pointe. Je ne veux appuyer que sur leur
+excessive audace, sur leur extrême cocasserie, sur leur insurpassable
+outrance. L'impudeur, l'indécence, la scatologie même apparaissent.
+Mais--disons le en y insistant--rien n'est malsain, trouble, louche,
+ambigu; tout au contraire est franc, sincère, féroce, brutal. Il n'y a
+pas de sous-entendu. Il y a étalage. On sait immédiatement qu'il faut ou
+fermer ses yeux si l'on craint pour ses prunelles innocentes, ou se
+boucher le nez si l'on possède des muqueuses trop délicates. Le
+haut-le-cœur est soudain ou ne se produit pas. Ceux qui l'évitent se
+complairont à suivre alors, en tous leurs méandres, les fleuves de
+verve tumultueuse et de raillerie agitée que l'artiste charrie à travers
+ses œuvres, avec leurs boues frappées de soleil, leurs folles herbes
+tournoyantes et leurs charognes magnifiques. Vienne, Zürich, Liège,
+Barcelone, Milan, Venise, Ostende, Dresde, Paris possèdent, en leurs
+collections publiques mainte eau-forte du graveur. M. Eugène Demolder en
+une critique pénétrante et renseignée, M. Coquiot das sa préface au
+_livre des masques_, M. Vittorio Pica, là bas, en Italie, dans les
+revues et Jean Lorrain, dans le roman étrange, précieux et faisandé de
+_M. de Phocas_, ont longuement et ardemment célébré tels ou tels cuivres
+du peintre. Voici ceux qui ont le plus souvent sollicité la critique.
+
+[Illustration: La Cathédrale--1886. Gravure à l'eau-forte.]
+
+_La Cathédrale_ (1886). Serrée, compacte, myriadaire, une multitude
+s'avance moins avec ses jambes, ses bras, son corps qu'avec ses visages,
+vers on ne sait quel but. Elle bouge non pas individuellement, mais
+totalement, d'un énorme mouvement d'ensemble et c'est comme si la masse
+humaine entière s'ébranlait. Au milieu d'elle une église avec ses
+grandes tours, avec l'élancement de ses ogives, avec ses toits et ses
+clochetons, une église légère, triomphante, aérienne est plantée et
+domine. Au loin se devinent d'autres architectures, des surgissements de
+flêches, des hampes géantes et des drapeaux. On songe à une colossale
+fête séculaire, à quelque anniversaire prodigieux. Le spectacle est
+épique.
+
+Et cette impression est donnée non pas avec force, mais avec légèreté et
+délicatesse. Le burin fourmillant a creusé partout mais jamais sa pointe
+ne fut rude ni acharnée. On dirait le travail d'un clan de mouches ou
+d'une ruche d'insectes. Une atmosphère joyeuse, transparente, fine,
+légère, baigne la page entière et si le mot chef-d'œuvre vole sur les
+lèvres de celui qui la regarde, ce mot y semblera bien à sa place comme
+est à sa place sur le cuivre chaque trait d'ombre et chaque surface de
+lumière.
+
+_La grande vue de Mariakerke_ (1887) est d'une qualité d'art aussi haute
+que la _Cathédrale_. Les petites maisons du village west-flamand sont
+groupées autour de son clocher, avec leurs toits comme des ailes
+abaissées, avec leurs maigres enclos, avec leurs dunes poudreuses et
+leurs verdures aiguës. Un ciel admirable de nuages volants le surmonte
+et le grandit. On sent la mer proche. Les herbes de l'avant-plan sont
+ployées par le vent du large. Elles forment comme une barrière d'ombre
+qui éloigne et approfondit le sujet principal. Un air abondant circule.
+Une correspondance exacte, une interinfluence scrupuleusement observée
+et rendue existe entre le ciel et la terre. Les plans sont partout
+minutieusement fixes et leur accord partant des bords du cadre jusques à
+l'horizon prouvent quel œil sûr Ensor possède qu'il s'agisse du trait ou
+de la couleur.
+
+Et _l'Hôtel de ville d'Audenarde_ (1888) et surtout les _Barques
+échouées_ (1889) confirment encore en nous cette conviction. Dans la
+première planche, l'ombre des galeries du rez-de-chaussée est rendue
+avec une justesse merveilleuse et tout le haut de l'édifice semble comme
+vibrer dans la lumière; dans la seconde, grâce à la disposition oblique
+des deux lignes principales, celle du rivage lointain et celle des
+bateaux sur le quai, l'approfondissement du paysage est admirablement
+rendu, tandis que la volute large et ample du nuage, déroulant sa portée
+dans la même direction que le rivage de droite et les barques de gauche,
+concourt à cette même illusion d'étendue. Souvent, le jeu subtil des
+lignes ne fut guère favorable aux compositions de James Ensor, mais ici
+les plus malveillantes critiques ne peuvent avoir de prise et son œuvre
+est irréprochable. Ceux qui le chicanent sur la trop fameuse
+perspective, n'ont qu'à examiner les _Barques échouées_. Ils conclueront
+que si le peintre viole parfois telle ou telle sacro-sainte règle, tant
+en ses tableaux qu'en ses dessins, ce n'est ni par ignorance, ni par
+impuissance mais par réflexion et par volonté. L'art doit sacrifier à
+chaque instant les préceptes et les enseignements qui le gênent dans ses
+recherches et ses découvertes. Un vrai artiste trouve en lui-même la
+justification de ses excès. Ce qui s'est fait avant lui ne lui est qu'un
+conseil; ce ne peut jamais lui être un ordre, ni une sorte d'ultimatum.
+L'art est libre, libre, libre! s'écrie quelque part James Ensor. Il n'y
+a que les médiocres qui ne comprennent pas et ne comprendront jamais la
+profondeur et la sincérité d'une telle revendication ardente.
+Heureusement que les routes supérieures de l'humanité en marche sont
+plantées de grandes œuvres qui l'affirment et la crient à leur tour.
+
+[Illustration: Le Christ apaisant la Tempête--1886. Gravure à la pointe
+sèche.]
+
+Le _Christ calmant la tempête_ (1886), les _Sorciers dans les
+bourrasques_ (1888), l'_Ange exterminateur_ (1889), sont des
+compositions magnifiques d'ampleur et de simplicité. La première est
+comme solennelle. On a la sensation d'un miracle qui éclate et du
+surnaturel qui rayonne. Les deux autres baignées--dites de quelle vaste
+ou féerique lumière--propagent un mouvement fou tout au long de leurs
+lignes. L'énorme Sorcier de la bourrasque fait songer à quelque Caliban
+céleste. Il est grotesque et puissant à la fois. L'ange exterminateur a
+beau nous apparaître comme une sorte de croquemitaine et les foules qui
+le voient passer s'accroupir en des poses affolées, l'apparition est
+magnifique et inoubliable de splendeur. Le trait menu et comme
+tremblant, le trait minuscule et rompu doue le cheval et son cavalier
+galopant dans les nues, comme d'une vitesse frémissante.
+
+_Les sept péchés capitaux_, que précéda dès 1888: _Peste dessus, peste
+dessous, peste partout_, nous offrent comme une œuvre cyclique où le
+grotesque le dispute à la férocité. Une eau-forte liminaire en prépare
+l'impression étrange. Elle figure une Mort ailée--dites quelles ailes
+misérables et déplumées le squelette entr'ouvre!--abritant sous elle des
+personnages divers dont chacun semble être une indication rapide des
+sept vices à fustiger.
+
+[Illustration: Barques échouées--1888. Gravure à l'eau-forte.]
+
+La _Luxure_ (1888) occupe le centre de l'œuvre. Un jeune homme dont le
+corps est à demi dissimulé, semble ramper, sur un lit, vers une femme
+énorme qui détourne la tête et n'étale qu'une chair ballonnée impudique
+et monstrueuse. Le temps, sinistre et glabre vieillard, le temps aux
+mains et aux ailes crochues menace d'une faux énorme le couple lubrique,
+tandis que voltige dans l'air une manière de gnome cornu et que dans un
+cadre, près d'un rideau, de vagues nudités apparaissent. Dessin rapide,
+traits menus, facture fine et délicate. Page de blondeur et de jeunesse
+où seule la faux levée trace un lugubre éclair. Elle voisine avec
+_l'Avarice_ (1904)--ici, la pointe du burin appuie, griffe, devient
+comme méchante--et l'on voit un terrible bonhomme, en casque-à-mèche
+compter son argent sur une table et quelque démon hérissé remuer, avec
+lui, les pièces rondes et frémissantes. Soudain surviennent deux
+assassins qui assaillent et saignent le cynique avare. Le sang
+éclabousse sa figure et s'écoule de son flanc. L'_Envie_ (1904)
+s'éclaire de l'apparition d'une jeune mère tenant un nouveau-né entre
+ses bras. Elle est heureuse. Un jeune gars l'embrasse. Une paix, une
+douceur, une tendresse est répandue. Des rayons partent du milieu de la
+page, baignant le front de la femme et se projetant jusqu'au bord du
+cadre. Mais voici la contradiction qui se lève: vieilles filles au nez
+féroce, bigotes tirant la langue, hommes graves et bilieux, crétins
+faisant des pieds-de-nez et ci et là des squelettes voltigeant comme
+pour annoncer la maladie et le trépas et affirmer combien toujours la
+mort est suspendue sur la vie.
+
+[Illustration: Croquis.]
+
+L'_Orgueil_ (1904). Solennel, ponctuel, grave, rogue, ridicule, avec de
+tombantes bajoues, avec un front étroit, carré, abrupt, avec une tête
+trop volumineuse pour son corps étriqué, quelque vague notaire ou
+commerçant ou bourgmestre de province se présente à la foule des
+quémandeurs, des humiliés et des pauvres qui lui baisent les mains. Un
+squelette lui pose une couronne sur la tête. Un coq, les plumes
+hérissées, crie vers lui comme s'il claironnait de fureur. Un âne
+regarde. Quelque morne sacristain lit un discours; quelque minable
+vieille tend un bouquet. La mort, armée de sa faux, promène ses doigts
+d'os dans la perruque d'une femme acariâtre--peut-être la compagne du
+notaire, du commerçant ou du bourgmestre--et lui cherche sa vermine. La
+scène est d'une observation cruelle et folâtre. Tout est piteux, morose,
+grotesque dans ce triomphe. La petite ville y est raillée et bafouée.
+Ensor se venge.
+
+La page la moins réussie nous représente la _Colère_ (1904). Au fond
+d'un lieu quelconque--appartement d'ouvrier ou grenier bourgeois--homme
+et femme, avec des couteaux et des crochets, luttent et se blessent.
+Leur chat, le poil dressé, assiste à la bataille. Des êtres
+singuliers interviennent et la camarde semble faucher le vide au-dessus
+des combattants. On croirait que le cuivre est griffé au moyen d'un
+clou. Toute autre est l'abondante et grasse et croupissante et
+savoureuse _Gourmandise_ (1904). Bien que les deux personnages assis
+vomissent leur nourriture et que la Mort leur serve un homard et qu'un
+chien, sur le dossier d'une chaise, compisse l'un d'eux et qu'une tête
+coupée s'étale sur un plat, le petit drame gastronomique se caractérise
+par une jovialité amusante. Un tableau pendu au mur réjouit par son
+dessin preste: il représente des porcs qu'on tue, dans un village sur la
+place, et certes les deux bâfreurs assis ou plutôt affalés à leur table
+ne se doutent point qu'ils méritent un semblable trépas. L'énorme cochon
+qui se hisse dans un coin, la langue pendante, semble seul distraire le
+plus gros des convives et son œil oblique s'en va vers le groin tendu ou
+vers le homard que la mort apporte, presque amoureusement. Enfin la
+_Paresse_ (1902) représente deux dormeurs, un homme et une femme,
+enfoncés dans leur couche. Un lutin ricaneur chatouille l'œil de la
+dame. Un squelette détraque une horloge et enlève une aiguille. Par la
+fenêtre, on aperçoit des paysans qui moissonnent, des ouvriers qui
+brouettent, des valets qui bêchent, des gens de peine qui transportent
+des fardeaux, des soldats à l'exercice, des trains qui roulent et tout
+au loin une ville énorme dont les usines s'acharnent et fument sous le
+riant soleil. Dehors il fait grand jour, mais les dormeurs baîllants se
+calfeutrent et de lents escargots rampent sur leurs draps. Un petit
+démon, sur la table de nuit, éteint, d'un pet, la bougie.
+
+[Illustration: Ernest Rousseau--1887. Gravure à la pointe sèche.]
+
+Cette suite de sujets renseigne--et que d'autres petites planches
+l'affirment comme elle--sur l'inépuisable fantaisie de James Ensor. On
+la croit au bout de sa trépidation et toujours et encore elle
+recommence. Elle est véloce et incessante comme le tic-tac d'une montre.
+Elle s'agite jour et nuit. La moindre observation faite au hasard la
+remonte comme le petit tour de clef quotidien redonne la vie aux
+ressorts distendus.
+
+Pour saisir mieux encore cette folâtre imagination il faudrait la suivre
+jusque dans sa descente vers la caricature et la montrer aux prises avec
+les _Cuisiniers dangereux_[1] et les _Mauvais médecins_ (1895).
+
+Les _Cuisiniers dangereux_ sont les critiques. On y distingue telles
+personnalités que J. Ensor redoutait. Elles servent un étrange repas à
+quelques-uns de leurs confrères et sur les plats présentés s'étale la
+tête même du peintre flanquée d'un sauret. Les _Mauvais médecins_
+opèrent avec une férocité délurée, s'empétrant parmi les intestins
+qu'ils retirent des ventres comme des câbles et taillent dans les chairs
+de larges crevasses par où s'évadent les entrailles. Le patient tend un
+poing vers le ciel, est retenu par une corde qui l'étrangle tandis que
+la mort sinistre, avec un geste préceptoral, apparaît.
+
+[Footnote 1: Les _Cuisiniers dangereux_ sont un panneau (1896).]
+
+
+
+
+VI
+
+VIE ET CARACTÈRE
+
+
+Vie banale somme toute, mais en lutte avec un caractère spécial,
+étrange, infiniment impressionnable et ombrageux.
+
+Ensor naquit à Ostende. Il a 48 ans. Il grandit dans une maison de
+négoce, avec sa boutique achalandée s'ouvrant sur la rue, à côté de la
+chambre de famille. Aux jours où la mer est calme on envoie l'enfant sur
+la plage se distraire dans le sable, avec des coquillages. Il ne connaît
+point encore le pittoresque quartier des pêcheurs plein de voiles et de
+bateaux, plein de gamins hâves qui jouent parmi des charettes à bras,
+dépiotent de leurs doigts prestes les crevettes tombées des paniers de
+la marée et se poursuivent parmi les cordes tendues de poteau en poteau
+et les ancres abandonnées dans les terrains vagues. Ce n'est que plus
+tard qu'il se mêlera, poussé par son art, à la vie des matelots et des
+mousses.
+
+Il ne suit les classes que pendant deux ans. Lui même emmagasine
+quelques connaissances variées dans sa jeune tête. Ses livres d'images
+le hantent. Les romans à naïfs dessins le sollicitent. Après avoir
+admiré les gravures il lit le texte. Mais déjà mainte tentation lui
+vient de rendre les tons et les lignes qu'il voit. Il griffonne et
+barbouille. Détail à noter: ce sont les couleurs qu'il traduit avant
+même qu'il dessine les objets. Il a quatorze ans.
+
+On lui donne comme professeurs deux vagues aquarellistes ostendais:
+Dubar et Van Kuyck. Leurs conseils lui sont légers. Il les écoute et
+oublie leurs paroles. Il n'est inquiété que par ce qu'il voit. Il ne
+peint que d'après nature et les sites marins et les dunes et les
+paysages des environs d'Ostende sont ses premiers modèles. Louis Dubois,
+le beau peintre solide et puissant, rencontrant un jour, au cours d'un
+villégiature sur la côte, les quelques pages auxquelles James Ensor,
+presque enfant, confiait ses primes essais, s'enthousiasma et vivement
+s'intéressa à ses débuts.
+
+En 1877 le voici à Bruxelles. De 1877 à 1880 il fréquente l'Académie. Il
+y eut pour compagnons: Fernand Khnopff, Charlet et Duyck. Et pour
+maîtres: Portaels, Stallaert, Robert et Van Severdonck.
+
+[Illustration: Le Théatre des Masques ou Bouquet d'artifice--1889]
+
+Plus tard, sorti de cette école, il appréciera et critiquera
+l'enseignement de ses maîtres, en ce caractéristique monologue:
+
+ «TROIS SEMAINES A L'ACADÉMIE
+
+ _Monologue à tiroirs_
+
+ La scène est dans la classe de peinture.
+
+ Personnages: Trois professeurs, le directeur de l'Académie, un
+ surveillant; personnage muet: un futur membre des _XX_.
+
+ Nota: La vérité des menus propos qui suivent est garantie.
+
+ 1re Semaine: M. le professeur Pilstecker.
+
+ Vous êtes coloriste, Monsieur, mais sur 100 peintres il y a 90
+ coloristes.
+
+ Le flamand perce toujours chez vous, malgré tout. Je trouve les
+ artistes français très forts; dans une exposition, on les distingue
+ de suite de leurs voisins; ils sont très forts en composition.
+
+ Il ne faut pas croire que le professeur abîme l'étude en la
+ corrigeant; quand j'avais votre âge, je le croyais aussi,
+ maintenant je vois bien que le professeur avait raison.
+
+ Vous n'avancez pas! ça n'est pas modelé! (montrant l'étude d'un
+ autre élève). En voici un qui va bien! Malheureusement il est trop
+ paresseux.
+
+ Vous cherchez déjà l'air ambiant, au lieu d'attendre que vous soyez
+ assez fort en dessin; songez que vous avez encore deux classes
+ d'antiques à faire! après celà, vous aurez bien le temps de vous
+ occuper d'air ambiant, de couleur et de tout le reste.
+
+ Vous ne voulez pas apprendre; peindre comme celà, c'est de la folie
+ ou de la méchanceté.
+
+ Je suis _forcé_ de vous complimenter sur votre dessin; mais
+ pourquoi faites-vous des dessins contre l'Académie?
+
+ 2e Semaine: M. le professeur Slimmevogel.
+
+ Vous avez fait votre fond au lieu de faire la figure; ça n'est pas
+ difficile de faire un fond.
+
+ Vous faites le contraire de ce qu'on vous dit. Au lieu de commencer
+ par _vos vigueurs_, vous commencez par les clairs. Comment
+ pouvez-vous juger votre ensemble. Il faut faire vos vigueurs avec
+ du noir de vigne et de la terre de Sienne brûlée.
+
+ Je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air ici; jamais je n'ai vu la
+ classe de peinture comme cette année. Je serais honteux si un
+ étranger entrait ici.
+
+ Je ne vois rien là dedans. Il y a de la couleur, mais ça ne suffit
+ pas.
+
+ Ça manque de vigueur. Vous empâtez trop. Vous avez l'air de bien
+ chercher cependant. Vous avez assez cherché maintenant.
+
+ Est-ce M. Pilstecker qui a corrigé votre étude? Ça n'est pas sa
+ semaine, pourtant. C'est embêtant, ça!
+
+ 3e Semaine: M. le professeur Van Mollekot.
+
+ Qu'est-ce que c'est que ça! C'est beaucoup trop brun, vous savez.
+ Est-ce M. Slimmevogel qui vous a corrigé?
+
+ C'était si bien commencé. Vous dessinez si bien, mais vous abîmez
+ tout ce que vous faites.
+
+ Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je vous le dis. Mettez
+ votre étude à côté du modèle. Vous avez peur de peindre.
+
+ Il faut peindre avec des brosses plates, en pleine pâte, mais il
+ faut faire attention de ne pas blaireauter.
+
+ Vous n'empâtez pas assez. Je sais bien que vous savez le faire,
+ mais il faudrait le montrer aux autres.
+
+ Vous faites du paysage, c'est de la farce, le paysage!
+
+ M. le Directeur.
+
+ Vous dessinez en peignant, mauvais! mauvais! Vous allez vous noyer.
+
+ C'est le sentiment qui vous perd, vous n'êtes pas le seul.
+
+ La semaine passée, vous avez fait un bon dessin, maintenant, c'est
+ encore une fois la même chose; vous avez mal à l'œil peut-être? Un
+ sculpteur serait bien embarrassé, s'il devait faire quelque chose
+ d'après votre dessin.
+
+ Est-ce M. Slimmevogel qui a retouché ça?
+
+ Le Surveillant.
+
+ M. le Directeur et M. Pilstecker sont très fâchés contre vous, à
+ cause de votre concours d'esquisse peinte. Si vous voulez me
+ promettre de changer de manière, j'en parlerai à M. le Directeur,
+ et vous pourrez entrer à la classe de nature.
+
+ _Moralité_: L'élève quitte l'Académie et se fait Vingtiste.
+
+ _Moralité ultérieure_: On refuse toutes ses toiles au Salon.»
+
+[Illustration: L'Intrigue--1890. (Collection Ernest Rousseau)]
+
+Ce monologue porte. Il est jovial et juste. Il résume, d'un style leste
+et ironique les tares de l'enseignement officiel. Les personnages
+représentés se reconnaissent. Leurs jolis noms empruntés au langage
+populaire donnent au morceau entier, une savoureuse couleur locale.
+Ensor ne pouvait être un bon élève. Sa nature s'y opposait; il était
+destiné à devenir un bon peintre. Il remporta toutefois le deuxième
+prix de dessin de tête antique.
+
+Revenu à Ostende il se forme lui même. Toutefois restent suspendues au
+mur de son atelier deux compositions faites à l'Académie: _Oreste
+tourmenté par les Furies_ et _Judas lançant l'argent dans le Temple_. On
+comprend que d'authentiques professeurs se soient étonnés devant ces
+peintures. Le ton y est déjà très particulier. Les personnages baignent
+dans une lumière argentée; aucun trait n'est sec ni maigré. Aucun geste
+conventionnel, ni appris. La scène n'est point soulignée par la
+présentation à l'avant-plan du protagoniste principal, soit Judas, soit
+Oreste. C'est le groupe qui intéresse; c'est l'ensemble; c'est l'action
+totale. Des rouges sonnent sur un fond d'argent. Les défroques sont
+plutôt romantiques que classiques ou bibliques. Le dessin académique est
+tout entier mangé par la couleur. Ces deux toiles sont déjà de la vraie
+peinture ensorienne.
+
+L'année 1880 fut une année admirable pour James Ensor. Son vrai début
+date de ce temps. Il lit beaucoup. La littérature n'a jamais ému les
+peintres belges. En ce temps là, surtout, leur ignorance se dressait
+monumentale. Ils avaient peur d'orner leur esprit pour ne point courir
+le danger de sacrifier à l'imagination. On sait ce que cette crainte
+puérile a produit. Au dernier _Salon d'automne_ (1907) à Paris, le
+principal grief qu'on fit à notre exposition rétrospective fut de
+manquer d'intellectualité ou plutôt d'intelligence.
+
+Je n'ignore point qu'un peintre littéraire est un peintre dévoyé. Je
+sais qu l'œil et non pas l'esprit doit dominer dans les arts plastiques.
+Nul plus que moi ne s'est fait un devoir de signaler combien il
+importait de voir, de regarder, de constater afin de bien traduire soit
+la ligne, soit la couleur, soit la lumière. Toutefois il ne faut pas
+qu'un peintre se prévaille de cette vérité qui peut apparaître, à juste
+titre, comme une manière de dogme esthétique, pour s'opposer à toute
+culture générale et se complaire à n'être volontairement qu'une brute
+qui peint. Il faut, au contraire, que tout artiste s'affine et s'éduque.
+Or, c'est la littérature seule, prise dans son sens large, qui lui peut
+donner cet affinement. Il doit tendre à son développement complet, à
+l'exaltation de sa personnalité totale; il doit comme fourbir le
+faisceau entier de ses facultés. Rien n'est perdu et, mystérieusement,
+tout sert. A l'heure des chefs-d'œuvre, c'est tout l'être humain, avec
+ce qu'il contient de puissance latente et emmagasinée dans son cerveau,
+dans ses sens, dans ses muscles, dans ses nerfs, qui apparaît et qui se
+hausse, par sa création soudaine mais combien lentement préparée, au
+plan des dieux.
+
+[Illustration: Masques devant la Mort--1888. (Collection Ernest
+Rousseau)]
+
+Les maîtres que lisait Ensor étaient évidemment ceux que sa nature
+d'exception lui désignait: Edgar Poe et Balzac. Pourtant, avant eux, il
+avait cultivé Rabelais (on s'en aperçoit en ses écrits); il goûtait le
+Roland Furieux, de l'Arioste, et Don Quichotte et les Mille et une
+Nuits. J'ai trouvé également dans sa bibliothèque «l'Enfer» du Dante.
+
+Quant aux peintres qu'il entoure de son culte pieux ce sont et Rembrandt
+et Delacroix et Chardin et Watteau. Il ne lui déplaît pas de louer
+également--il ne serait pas James Ensor s'il n'appréciait
+l'antithèse--le «Virgile lisant l'Enéide» (fragment) du vieil Ingres.
+
+Il englobe encore dans son admiration Pierre Breughel et Jérôme Bosch.
+Mais il ignore Rowlandson et Gillray auxquels il ressemble. Et Goya ne
+lui est nullement familier.
+
+Ses voyages furent très rares. En 1892 il ne s'attarda que quatre jours
+à Londres; il fut à deux ou trois reprises à Paris; il se divertit dans
+un voyage en Hollande, avec son ami Vogels, et les musées d'Amsterdam et
+de Haarlem le retinrent longtemps entre leurs murs.
+
+Sa vie s'est écoulée, à Ostende, presque tout entière. Il y a subi
+l'interminable et ensevelissant ennui de la province qui tombe sur l'âme
+comme une poussière sur le corps; il y a connu la moquerie et la haine;
+le potin et la risée; il y a rencontré les contrariétés domestiques,
+l'incompréhension inévitable, la dérélection. Les heures noires lui ont
+fait cortège au long des jours gris, maussades, monotones. Sa
+sensibilité fine comme le grain d'un bois rare et précieux a subi les
+coups de rabot de la bêtise. Il s'est senti foulé, meurtri, brisé.
+
+Les rares joies qui flambaient autour de lui étaient de pauvres joies
+provinciales. Il en prit, certes, sa part ne fût-ce que par tristesse.
+Une société _Le Rat Mort_ le comptait et le compte encore au nombre de
+ses membres. Ce cercle où des médecins coudoient des avocats, où des
+échevins serrent la main à des notaires, où des musiciens --quelques-uns
+de vrai talent--introduisent le culte d'un goût surveillé, inscrit à son
+programme le rire et l'entrain pour essayer de vaincre la torpeur
+ambiante. Y réussit-il? Et sa joie n'est-elle pas uniquement
+réglementaire?
+
+Quand James Ensor fut nommé chevalier par le Roi on lui ménagea quelque
+fête cordiale et tapageuse. J'en connais l'ordonnance. Elle fut
+consignée dans une brochure que rédigea et qu'illustra le peintre. Des
+discours sont prononcés, des strophes battent des ailes et des
+brabançonnes inédites voient le jour. La fête fut, paraît-il, charmante
+et folle. Je le crois, bien que le souvenir que j'en ai entre les mains
+ne me communique plus, à cette heure, ni charme ni folie. Mais il est
+juste d'ajouter que la carcasse d'un feu d'artifice tiré est chose
+lamentable et funèbre.
+
+Ensor écrit assez volontiers. On sait que la plume est entre ses mains
+une arme--certes contournée, fantasque, chimérique--mais qu'elle est
+toutefois aiguë et pointée comme un couteau et qu'elle blesse souvent.
+Il s'est plu, dans le _Coq Rouge_, à la diriger--malencontreusement à
+mon avis--contre Alfred Stevens; dernièrement encore dans l'_Echo
+d'Ostende_, il égratigna maint critique. Il agit alors comme s'il tenait
+entre les mains une molle pelotte, qu'il traverse d'épingles et qu'il
+jette, dès qu'elle en est pleine, comme un espiègle, vers le public. Les
+traits portent, les allusions sont transparentes; ceux qui sont au
+courant de la vie d'Ensor comprennent. Les autres s'étonnent. Lui, dès
+son geste fait, redoute qu'on se fâche, s'excuse presque d'avoir aussi
+abondamment garni sa pelotte, d'avoir effilé trop vivement ses pointes,
+mais, quoiqu'il en ait, il n'a pu s'empêcher de la lancer. Sa phrase est
+surabondante d'adjectifs pittoresques et cocasses, de substantifs
+soudains et inventés; elle est folle, amusante, superlificoquentieuse;
+elle écume et bouillonne; elle monte et s'écroule en cataracte.
+Lorsqu'une bouteille d'ardent champagne se débouche et que le
+fourmillement des bulles gazeuses s'élève myriadaire et pétille vers le
+goulot pour se répandre et se résoudre en mousse, je songe au style
+fermenté de James Ensor.
+
+Ostende ayant repoussé son art, loin des murs nus de ses monuments, le
+peintre, dès que l'occasion s'en offrit, malmena ses édiles. Il
+s'agissait d'élever une statue à M. Van Iseghem, bourgmestre. Voici le
+morceau. Je l'emprunte à la _Ligue Artistique_.
+
+ UN BRONZE OSTENDAIS A PLACER
+
+ «Resignalons allègrement les évolutions sardinéennes de nos
+ bourgmestres vacillants ou édiles impénétrables, travaillés par des
+ voix. Contemplons caricaturalement les entrechats effrénés de
+ certains administrateurs ventripotents: singulières gambades
+ agrémentées de culbutes désopillantes, subtiles ruades de grisons
+ affolés, tiraillements aigres-doux de fonctionnaire non
+ fonctionnant ruminant son bronze, maître coup de gaffe d'adroit
+ manœuvrier manœuvrant, discussion spongieuse de batracien
+ encornichonné coassant, effondrement subit de mache-brique
+ imprévoyant, grossissement anormal de cucurbitacé triomphant.
+
+ «Lançons quelques pierres dans cette mare aux marmousets et
+ enveloppons d'un voile épais les échantillons artistiques de nos
+ esthètes tremblotants pataugeant en sourdine dans les vases de
+ barbotine ou d'élection.
+
+ [Illustration: La Raie--1892. (Collection Ernest Rousseau)]
+
+ «Ces mêlées de moules et contre-moules et d'asticots asticotés me
+ laissent indifférent: le contribuable ostendais a d'autres singes à
+ fouetter. Mais une grosse question divise nos esthètes mercurisés.
+
+ «L'érection de la statue de Jan Van Iseghem s'impose, clament nos
+ édiles en mal de bronze! Pschykoriaminikrolobrédibréraxispipipi!
+ expectorent péniblement nos vieux barbons du littoral; «une réunion
+ de conseillers de l'Huîtrisie Heureuse s'indique», fafouent nos
+ scaphandriers désossés, prudents immergeurs de vesses traîtresses.
+
+ «Après vives discussions hérissées de bourdes solennelles, sauts de
+ carpe, torgnioles, plamussades, nasardes fraîches, faux horizons de
+ narquoisie, momeries variées, arlequinades de haute lisse,
+ péroraisons limaçonnes, jérémiades de tritons essoufflés, volées
+ oratoires de grand effet, miaulement suraigus, grognements
+ agressifs, gloussements inarticulés et bredouillements confus
+ dignes d'une assemblée de vieilles lavandières échaudées ou
+ marchandes des quatre saisons coquemardées, nos orateurs
+ mollusqueux, égosillés et contents se réfugièrent prestement entre
+ de jolies valves nacrées et perlières, et il ne fut plus question
+ de la statue du plus pelliculé des bourgmestres passés, présents et
+ à venir.»
+
+ * * * * *
+
+La musique l'a tenté autant que la littérature. Il compose et improvise.
+Blanche Rousseau fut, un jour, témoin de la façon dont il railla avec
+des notes ceux qui le raillaient avec des paroles.
+
+«A un dîner de noces où se trouvaient un grand nombre de bourgeois,
+Ensor, pâle et muet, se laissait taquiner, mais avec des sourires
+contraints, des regards dédaigneux où s'allumait parfois l'éclair fugace
+d'une colère ou d'une ironie effrayantes. Non loin de lui, je
+l'observais et j'avais presque peur. Tout à coup, quelqu'un
+l'interpelle: «De la musique, James, de _ta_ musique.» On rit, il
+résiste, on insiste.... Alors, il se lève tout à coup, marche au piano,
+et fait éclater une fanfare discordante, un tumulte de sons bousculés,
+mais si moqueurs, si violents, d'une si imprévue et tragique ironie ...
+une sorte de _marche des bourgeois_ où les cris d'animaux se mêlent au
+vacarme du tam-tam, et brisée dans un long hurlement sinistre. Il revint
+à sa place, sans que, pourtant, sa figure eût changé--mais les autres ne
+riaient plus».
+
+La musique autant que la littérature lui sert donc à des manifestations
+irritées tout autant que certains dessins et certaines caricatures.
+Quand sa sensibilité est trop foulée et comprimée par l'hostile ambiance
+elles lui sont comme deux soupapes qu'il ouvre tout à coup et par
+lesquelles il se libère de sa mauvaise humeur.
+
+Mais quelquefois aussi elles lui apparaissent comme de réelles
+expressions d'art, surtout la musique, qu'il aime et cultive, avec
+délices et pour laquelle, me dit-on, il se sent né tout autant ou peut
+être plus encore que pour la peinture.
+
+«L'étrange musique, écrit encore Blanche Rousseau. Elle ne ressemblait à
+aucune autre; elle ne ressemblait à rien au monde. Elle était sourde et
+voilée--rapide comme un souffle, aussi légère--ou bruyante
+soudain--dure, heurtée, diabolique.... Les sons couraient, agiles,
+ailés, s'égouttaient en jet d'eau ou s'écroulaient en poudre.... Ils se
+relevaient, s'envolaient en soupirs vers les nues idéales et retombaient
+à terre avec des grimaces et des contorsions. C'était pour moi, petite
+fille, des troupeaux d'anges et de démons tournoyant entre ciel et
+terre, des chutes et des essors, et les merveilleuses ascensions d'un
+mélange bizarre de figures dont prédominaient tour à tour les unes,
+sublimes, ou les autres, grimaçantes et horribles.... Et quand, brisant
+soudain une mélodie, Ensor entonna le _Miserere_ d'un voix vacillante,
+effrayante dans l'ombre, la voix exacte d'un curé cynique et rapace
+devant un cercueil entouré de cierges--tandis qu'on riait dans la
+chambre éclairée--mon cœur se glaça d'horreur et je me crus vieille à
+treize ans».
+
+[Illustration: Bataille des Éperons d'or--1895. Eau-forte.]
+
+Il suffit d'avoir approché Ensor à certains jours, d'avoir écouté,
+attentivement, ce qu'il ne disait pas pour se convaincre qu'il est à la
+fois timide et téméraire, très simple et très complexe, que le soupçon
+habite en lui, qu'il se croit volontiers honni, trahi, persécuté même,
+qu'il est plein d'ironie et de goguenardise. Son silence et son rire
+sont, presque au même titre, inquiétants. Il a la haine de la bêtise; il
+la sait dure et coriace: il faut de temps en temps qu'il la morde.
+Pourtant la méchanceté lui est étrangère.
+
+Au fond, très au fond de lui, séjourne certes la bonté; mais cette
+source profonde il ne la montre qu'à de très chers regards. Sa petite
+nièce l'a vu certes se répandre. Pour les autres gens, il demeure un
+être fermé et énigmatique. On ne le saisit jamais entièrement. La vie
+lui apprit à être défiant. On ne lui a point rendu toute justice. Son
+art n'est point encore, à cette heure, situé où quelque jour il se
+campera. Mais qu'importe! l'ascension sera d'autant plus sûre qu'elle
+aura été lente et contrariée.
+
+[Illustration: La mort poursuivant le Troupeau des Humains--1895.
+Gravure à l'eau-forte.]
+
+Le caractère n'explique évidemment pas toute une œuvre. Ce sont les dons
+fonciers que le peintre porte en lui qui la déterminent,
+l'entretiennent, la nourissent et la développent.
+
+Toutefois le caractère de l'homme influence l'œuvre, si j'ose dire,
+latéralement. Il est comme les vents d'est, d'ouest, du sud et du nord
+qui assiègent une plante magnifique, la courbent, la redressent, la
+baignent d'air chaud ou d'air froid, l'épanouissent ou la dessèchent.
+Ensor est un supra-sensible.
+
+La mobilité, l'inquiétude, la vacillation de sa nature expliquent à la
+fois les recherches fièvreuses, les pas en avant, les pas en arrière,
+les brusques progrès et les soudains reculs, en un mot tous les
+changements et aussi toutes les inégalités de son art. Après un tableau
+clair, il rétrograde vers un tableau sombre; après un dessin de
+caractère il commence un dessin atmosphéré, après une eau-forte toute en
+délicatesse il burine un cuivre comme avec des clous. Il est tumultueux
+et abrupt dans mainte composition; le développement continu ou
+symétrique des lignes ne l'inquiète guère; il procède par à coups; il
+étonne plus souvent qu'il ne charme. Il fait preuve de maladresse et il
+est loin de bannir de son art le dérèglement et le chaos. Il ne tient
+jamais en place et souvent il ne tient pas même sa place. Les œuvres
+inférieures voisinent avec les œuvres excellentes. Au cours de cette
+étude je n'ai insisté que sur ces dernières: elles seules comptent dans
+la vie d'un maître.
+
+Son caractère explique encore son amour immodéré pour le masque, la
+défroque, la mort, la laideur. Pendant les dures, moroses et adverses
+années de sa vie, quand il se croit abandonné de tous, quand des idées
+de persécution hantent sa tête, il met comme une ardeur noire à
+dénaturer, à déformer, à calomnier la vie. Quelques-unes de ses toiles
+sont féroces. Les _deux squelettes se disputant un hareng-saur_ mettent
+une âpreté telle dans leur lutte à mâchoires voraces et terribles qu'on
+songe vaguement à deux cruels ennemis du peintre s'acharnant sur lui. Le
+jour qu'il campa devant son poêle de fonte le gras et narquois
+_pouilleux_ et que les premiers _masques_ vinrent surprendre et attirer
+son attention, ce fut le pittoresque et la saveur des guenilles et des
+oripeaux qui certes le sollicitèrent. Il découvrit en eux l'ironie et la
+farce quasi joviales; mais plus tard l'ironie et la farce firent place
+au sarcasme, à la détresse et à la violence. Et le rire devint
+ricanement. Bien plus. Peut être s'est-il fait que le découragement a
+remplacé, à point nommé, la colère et que certaines années mauvaises et
+mornes, les années vides d'enthousiame, ne sont imputables qu'à un
+fléchissement de volonté. Car--et je ne veux point éluder ce problème
+moral--il est vraiment incompréhensible qu'aux heures pleines de
+l'adolescence et de la maturité commençante Ensor se soit comme retiré
+de la lutte, alors qu'une abondance de gestes et d'œuvres marque chez
+les artistes doués comme lui l'entrée triomphale dans la quarantaine.
+
+[Illustration: La Danse--1896. (Collection Ernest Rousseau)]
+
+Est ce la veule et torpide province, la solitude trop complète,
+l'éloignement trop prolongé ou la critique injuste qui ont amené cet
+alentissement? Quelle brisure intérieure a lézardé une muraille déjà si
+haute?
+
+Ou bien les ennuis quotidiens et domestiques, les tracas mesquins et
+rongeants le condamnèrent-ils quelque temps au silence?
+
+L'explication nette et unique se dissimule sous l'amas des conjectures.
+Peut être un jour jaillira-t-elle simple et probante. En attendant, je
+ne crois pas errer en affirmant que c'est dans le caractère du peintre
+et non pas en son art lui-même qu'il la faut chercher. Les rares
+dernières œuvres qui n'ont point encore quitté son atelier affirment que
+son œil est autant que jamais subtil, vivant et frais et que peut-être
+un dernier rajeunissement est à la veille d'éclore. Mais quel que soit
+l'avenir, l'œuvre telle qu'elle est, avec sa série de toiles depuis
+longtemps victorieuses, n'est indigne d'aucune des louanges que nous lui
+avons, au cours de ces pages, prodiguées.
+
+
+
+
+VII.
+
+LA PLACE DE JAMES ENSOR DANS L'ART CONTEMPORAIN
+
+
+La place de James Ensor dans l'art de son temps apparaît belle et nette.
+Le recul nécessaire pour la fixer se fait et ce jugement émis par ses
+admirateurs n'est déjà plus un jugement horaire.
+
+Un fait esthétique notoire domine la peinture du XIXe siècle: la
+découverte de la lumière. D'où la recherche nécessaire d'harmonies
+nouvelles, de relations autres, de valeurs et de juxtapositions de tons
+insoupçonnées jadis. D'où encore un renouveau du sentiment pictural
+lui-même, la joie et la vie intronisées à la place de la morosité et de
+la routine, l'œil éduqué non plus à l'atelier mais dans les jardins, les
+bois et les plaines, les pratiques anciennes abandonnées au profit de la
+surprise et de la découverte rencontrées à chaque coin de route, à
+chaque angle de carrefour. C'est la nature, bien plus que les musées,
+qui forma les peintres novateurs. Elle leur imposa directement leur
+vision et modifia leur technique. Même elle renouvela toute leur
+palette. Ils n'ont consulté qu'elle: c'est d'après ses leçons ingénues
+et profondes qu'ils se sont formés, se sont découverts et se sont
+exaltés à l'heure des chefs-d'œuvre.
+
+[Illustration: Mariakerke--1896. (Collection Edgar Picard)]
+
+Dans cette conquête de la clarté, l'effort et la vaillance de James
+Ensor compteront. Son geste demeurera insigne, non seulement dans
+l'école de son pays, mais, un jour, dans l'art occidental tout entier.
+Car une mise au point exacte de la victoire impressionniste se prépare
+partout. L'Europe entière y collabore. Certes y conservera-t-elle son
+rôle d'initiatrice et de propagatrice la belle et grande France. Mais la
+Hollande, mais l'Angleterre, mais l'Espagne, mais la Belgique
+s'adjugeront également, à bon droit, quelques magnifiques rayons de la
+gloire artistique toujours renouvelée et sans cesse voyageuse, qui
+s'est, jadis, presque fixé chez elles, puis s'en est allée, puis revenue
+pour y séjourner à nouveau.
+
+L'histoire de l'impressionnisme ne fut tentée, pourrait-on dire, qu'au
+point de vue parisien. Les marchands s'y sont intéressé plus encore que
+les critiques. Les dithyrambes ont monté d'après les prix de vente. On
+put croire, à tel instant, qu'une toile était moins une œuvre d'art,
+qu'une valeur financière. Degas, Renoir, Monet, Cézanne et Sisley
+avaient leurs courtiers comme le sucre, le café, la margarine et le
+cacao. Tout peintre étranger admis à la côte parisienne devenait peintre
+et maître à son tour.
+
+On ne le jugeait plus d'après ses origines, mais d'après les qualités
+qui l'apparentaient aux maîtres français. Ainsi faussait-on maint
+jugement. La critique met en valeur les différences entre peintres et
+non pas les ressemblances ou les similitudes. Les écoles nationales sont
+nécessaires à l'évolution complète d'une même théorie ou d'une même
+formule. Une même idée conçue par des peuples différents, un même
+principe d'art appliqué par des groupes étrangers les uns aux autres
+acquiert une diversité précieuse et riche. La totalité des résultats
+peut être atteinte ainsi.
+
+Au reste, les peintres venus d'ailleurs conservent, même à Paris, d'une
+manière souveraine, leurs qualités autochtones. Jongkind, Van Gogh,
+Whistler, Anglada Van Rysselberghe en témoignent. Ils restent fidèles à
+leurs origines superbement. Ils possèdent--j'en excepte Whistler--moins
+de goût que les Français, ils voient moins subtil et moins fin, mais ils
+apportent, les uns certains dons de robustesse, d'âpreté, les autres
+certains sentiments d'intimité et de naïveté, qu'on ne rencontre qu'en
+Espagne, qu'en Hollande et qu'en Flandre.
+
+Pour situer de tels talents, il ne faut point les rejeter hors de leur
+milieu natal. Au contraire, il les y faut ramener, les mettre en leur
+vrai jour, les relier à leurs contemporains directs par les inévitables
+sympathies de race et d'instinct. Qu'on signale les principes nouveaux
+qu'ils apportent, mais qu'on étudie avant tout comment ils les adaptent
+à leur nature.
+
+A toutes les périodes de l'histoire, ces influences de peuple à peuple
+et d'école à école se sont produites. Jadis l'Italie dominait
+profondément les Floris, les Vænius et les De Vos. Tous pourtant ont
+trouvé place chez nous, dans notre école septentrionale. Plus tard
+Pierre Paul Rubens s'en fut à son tour là-bas; il revint italianisé mais
+ce fut pour renouveler tout l'art flamand.
+
+Bien plus, il se fait que souvent au pays même des peintres émigrés, il
+se lève des artistes qui trouvent, sans quitter la terre natale, ce
+que leurs émules s'en vont chercher au loin. Ensor peut se ranger parmi
+ceux-ci. Déjà Pantazis et Vogels s étaient signalés. Ils s'étaient posés
+le problème de la lumière et l'avaient élucidé si pas résolu. Vogels
+surtout s'était affirmé avec une audace violente et spontanée. Il avait
+des dons admirables d'improvisateur; il possédait la fougue et l'éclat.
+Ses ciels tumultueux, ses paysages tragiques s'affranchissaient de toute
+convention stérilisante. Il eût été un grand peintre, si l'insuffisance
+de son métier ne l'avait desservi.
+
+[Illustration: Entrée du Christ à Bruxelles--1898. Gravure à
+l'eau-forte.]
+
+Ensor plus dominateur en son art, avec une vision plus aiguë et plus
+fine, avec un instinct magnifiquement développé, avec une invention plus
+large et plus abondante, cultiva le même champ que Pantazis et Vogels,
+mais il y suscita des fleurs de lumière d'une beauté plus rare, plus
+rayonnante et plus subtile. Lui ne ressemble à personne. Ses premières
+œuvres contiennent déjà en puissance toute sa force future. On ne les
+confond avec nulles autres. Elles s'imposent d'elles mêmes. Elles sont
+indépendantes, fières, libres.
+
+Au temps où elles éclatèrent, avec soudaineté et presque avec insolence,
+Manet occupait activement la critique d'avant-garde. Aux Salons
+triennaux de Bruxelles, d'Anvers et de Gand, la toile intitulée _Au Père
+Lathuille_ avait ameuté autour d'elle toute l'ignorance et la raillerie
+publiques. Il était séant qu'on s'en scandalisât. Le rire et le sarcasme
+étaient exigés comme un gage d'honnêteté bourgeoise et de bon goût
+provincial. Certes, eût-on détérioré l'œuvre, si l'aventure judiciaire
+à courir et l'amende à payer n'eussent arrêté les mains bien pensantes
+et les couteaux croyant à l'idéal.
+
+Les fureurs grinçant des dents contre Manet se tournèrent à point nommé
+contre James Ensor. Autant que le peintre des Batignolles il fut accusé
+d'instaurer en art une sorte de Commune et d'inscrire sa doctrine
+esthétique aux plis d'un drapeau rouge. Bien plus: sans égard pour les
+dates d'antériorité qui marquaient les toiles du peintre d'Ostende, on
+les proclamait dépendantes et vassales de celle de Manet, on leur
+refusait tout mérite jusqu'à celui d'être des sujets de scandale
+inédits. L'erreur persista longtemps et persiste encore. On s'entêta et
+l'on s'entête à ranger James Ensor parmi les élèves de Manet. Rien n'est
+plus faux. Les deux maîtres n'ont qu'un point de contact: tous les deux
+peignent à larges touches et tous les deux étudient la lumière frappant
+mais surtout modifiant le dessin et le ton local des objets.
+
+Mais que de différences immédiatement s'accusent! Manet reste, somme
+toute, un peintre de tradition et d'enseignement. Les Espagnols l'ont
+formé: Velasquez et surtout Goya. Le jour que son _Olympia_ fit son
+entrée au Louvre, elle se plaça, naturellement, en son milieu. La rampe
+l'attendait. Elle voisina, sans déchoir, avec les toiles d'Ingres et de
+Delacroix. Sa victoire fut même trop belle: l'_Odalisque_ du vieil
+Ingres se sentit atteinte dans son rayonnement de chef-d'œuvre
+soi-disant parfait. Jamais elle n'apparut plus sèche, plus figée ni plus
+froide. En outre, Manet compose ses toiles. L'_Olympia_, le _Christ aux
+anges_, le _Déjeuner sur l'herbe, Maximilien_, sont des œuvres dont la
+mise en page est faite d'après des recettes connues. Bien qu'il soit un
+peintre admirable, encore n'évite-t-il pas les sécheresses et les
+duretés. Il ignore l'abondance et la richesse prodiguées. La réflexion
+et le raisonnement le guident plus que l'instinct ne le pousse. Il a une
+main très experte, très habile. Il fait preuve d'esprit, parfois de
+virtuosité. Son intelligence surveille son art et le raffine. Il pense
+autant et plus encore qu'il ne voit. Quand, séduit par les visions
+fraîches et hardies de Claude Monet, il se décida à modifier les
+couleurs de sa palette et à traduire le plein air vrai et la clarté
+prismatique et vivante, ce fut par une suite de tâtonnements réfléchis
+qu'il y parvint. Il cherchait sans trouver, du coup. Ce fut une lutte
+avant tout intelligente. Il lui fallut non seulement des qualités d'œil,
+mais des qualités de caractère. Son esprit, son jugement, son
+obstination, sa probité, tout son être moral et pensant agit: ce fut un
+triomphe laborieux.
+
+James Ensor, lui, n'est purement qu'un peintre. Il voit d'abord, il
+combine, arrange, réfléchit et pense après. Il ne doit rien ou presque
+rien aux maîtres du passé. Il est venu en son temps pour ne recevoir que
+les leçons des choses. Certes, sa mise en page le préoccupe, mais ses
+compositions évitent de rappeler celles que les musées enseignent.
+L'esprit qu'il met dans ses toiles et ses dessins est plutôt grossier et
+populaire. Son trait de pinceau est appuyé; il ne glisse pas. Il n'est
+pas adroit. Toutefois sa couleur n'est jamais commune. En chaque œuvre
+le ton rare et riche, violent et doux, prismatique et soudain, installe
+sa surprise et son harmonie. On dirait qu'Ensor écoute la couleur
+tellement il la développe comme une symphonie.
+
+[Illustration: Vengeance de Hop-Frog--1898. Gravure à l'eau-forte.]
+
+Jamais ne s'y mêle la moindre fausse note. Il a l'œil juste comme est
+juste l'oreille d'un musicien. A le voir peindre, comme au hasard, on
+craint qu'à chaque instant la gamme profonde et rayonnante des couleurs
+ne se fausse. Or jamais aucun accroc n'a lieu. L'instinct, le guide le
+plus sûr des artistes, bien qu'il paraisse un conducteur aveugle,
+l'assiste sans qu'il s'en doute et le décide, quand à peine il prend le
+temps de le consulter. Avant de poser un ton, il est sûr que ce ton sera
+d'accord avec les autres. Il le sent tel, à travers tout son être. A
+quoi bon examiner, discuter, raisonner, si l'examen, la discussion et le
+raisonnement se sont faits, préalablement, sans qu'on le sache, avec la
+promptitude que met un éclair à traverser le ciel. L'aptitude en art
+n'est jamais un acquis, mais un don. Elle est subconsciente et sourde.
+Celui qui naît sans qu'elle habite en lui à l'instant même qu'il voit,
+entend, flaire, goûte et touche, ne sera jamais un artiste authentique.
+Aucune étude ne la lui apportera. Des races privilégiées la transmettent
+à leurs différentes écoles, à travers les siècles. L'une de ces races
+est l'admirable race des Pays-Bas.
+
+Il s'en faut pourtant que leur instinct merveilleux soit l'unique don
+des peintres septentrionaux. Ils n'auraient pas donné à l'art ces
+artistes universels qui out nom Rubens, Van Dyck, Jordaens et avant eux
+Van Eyck, Memling, Van der Goes, Van der Weyden et Metsys si
+l'intelligence, le sentiment, la raison et la volonté leur eussent été
+refusés.
+
+Je n'ai insisté sur leur qualité foncière: l'instinct, que pour la
+montrer pareille au tronc massif et souterrain sur lequel se entent,
+comme des branches, toutes les autres vertus esthétiques.
+
+[Illustration: Ostende--1898. (Collection Edgar Picard)]
+
+James Ensor est plus purement un peintre que Manet, mais ce dernier est
+évidemment un maître et un artiste d'une plus large et plus souveraine
+envergure. Il est un chef d'école magnifique, définitif et complet. Il
+commande à un des carrefours de l'art où les routes bifurquent et
+gagnent des contrées vierges et inconnues.
+
+Je n'ai, au surplus, mis en parallèle les deux peintres que pour
+défendre James Ensor contre des accusations d'imitation. Qu'on fasse
+voisiner n'importe laquelle de ses toiles avec l'_Olympia_, le _Déjeuner
+sur l'herbe_, le _Père Lathuille, Argenteuil, Pertuiset_ et
+l'originalité des deux créateurs d'œuvres marquantes s'imposera
+indiscutable.
+
+Mais un autre rapprochement s'indique. Les récents intimistes français,
+les Vuillard et les Bonnard s'attachent aujourd'hui à certaines
+recherches qu'autrefois tenta James Ensor. Tels éclairages de salon ou
+d'appartement, telles lueurs argentées et discrètes, tels gris, tels
+bruns font songer à l'atmosphère de la _Coloriste_ ou à la _Musique
+russe_. Il n'est pas jusqu'au dessin vacillant et brouillé qui
+n'établisse un parentage entre les deux manières. Je veux bien qu'il n'y
+ait que rencontre fortuite. Il est piquant toutefois de noter ceci: Si
+James Ensor rappelle quelque peintre, c'est parmi ses cadets, parmi ceux
+qui innovent et préparent l'avenir et non point parmi ses aînés qu'il le
+faut chercher. Il n'est pas de ceux qui imitent; il est de ceux qui
+découvrent. Il est plutôt d'accord avec ceux qui viennent, qu'avec ceux
+qui sont venus. Si bien que ses toiles qui datent de vingt-cinq ans
+recèlent toute la fraîcheur et la surprise des œuvres d'aujourd'hui. Il
+les peut exposer avec orgueil. Aucune ne déchoit. Quelques-unes
+serviront peut-être à renflouer les vieilles carènes de l'École d'Anvers
+où de tout jeunes peintres Navez et Crahay travaillent avec le souvenir
+de l'œuvre d'Ensor présente à leur esprit.
+
+Preuve évidente de force profonde et souterraine! Quelqu'un qui reste
+aussi durablement jeune ne vieillira jamais. Il porte en lui la
+résurrection incessante. Il vit de lui-même, mystérieusement. Déjà il ne
+connaissait plus la mode, voici qu'il ignore le temps.
+
+Il n'importe que James Ensor soit ignoré en Allemagne, en Angleterre, en
+Italie et en Amérique. Il est classé en Belgique et à cette heure on le
+classe en France. Or, c'est Paris qui, depuis un siècle, assume
+l'honneur d'auréoler les noms des vivants insignes. Il est la postérité
+qui s'éveille; il désigne les routes par où passe la gloire; il semble
+d'accord avec une volonté lointaine et encore inconnue. En son pays la
+renommée de James Ensor grandit d'année en année. Ceux qui le
+méconnaissaient autrefois sont morts ou sont vaincus. On ne relègue plus
+ses envois dans les oubliettes des salons triennaux: ils s'étalent à la
+cimaise, aux places d'honneur. Les musées des grandes villes s'en
+enrichissent: Liège, Anvers, Bruxelles. Les mécènes qui villégiaturent à
+Ostende, l'été, visitent l'atelier du peintre et leurs galeries se
+décorent de ses toiles. Les prix atteints sont élevés. L'heure est déjà
+loin où les œuvres du peintre s'échangeaient contre une obole. Certes
+l'art ne se pèse pas au poids d'argent. L'or donné ne représente que ce
+fait: l'admission d'un peintre dans une compagnie de choix et la place
+élue qu'on lui assigne dans une école. L'auteur de la _Coloriste_, de
+l'_Après-midi à Ostende_, du _Salon bourgeois_, du _Lampiste_ et de la
+_Mangeuse d'huîtres_, des _Enfants à la toilette_, des _Masques devant
+la mort_, de _Adam et Eve chassés du paradis_ et de la _Dame sombre_
+peut avec tranquillité voir se passer les années: il est sûr de la
+durée.
+
+
+
+
+CATALOGUE DE L'ŒUVRE DE JAMES ENSOR
+
+
+ TOILES ET DESSINS
+
+ 1879
+
+ Portrait de l'artiste.
+ L'amie de l'artiste.
+ Judas lançant l'argent dans le temple.
+ Oreste tourmenté par les Furies.
+ L'artiste peignant.
+
+ DESSINS.
+
+ Le chant de Noël.
+ Les trouvères.
+ Les buccins.
+
+ 1880
+
+ Le Lampiste.----Appartient au Musée de Bruxelles.
+ La coloriste.----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ La mare.----à M. Guillaume Charlier, Bruxelles.
+ Nature-morte.----id., id.
+ Poissons.----à M. Paul Buéso, Bruxelles.
+ Le chou.----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Chinoiseries.----id., id.
+ Accessoires.
+ Musique russe.----à Mlle Anna Boch, Bruxelles.
+ Dame au châle.
+ Petites chinoiseries.----à M. C. Franck Anvers.
+ Le cardeur.----id., id.
+ Estacade.----à M. A. Lambotte, Anvers.
+ Chinoiseries.----id., id.
+ Les bouteilles----Appartient à M. E. Demolder, Essonnes.
+ Effet de neige----à M. F. Franck, Anvers.
+ Vases----id. id.
+ Le flacon bleu----à M. A. Lambotte, Anvers.
+ Nature-morte----à M. F. Fuchs, Bruxelles.
+ Pommes----à M. E. Labarre, Bruxelles.
+ Mer grise----à M. F. Franck, Anvers.
+ Trois esquisses----id., id.
+ Sous bois.
+ Nuage rose.
+ Dame au brise-lame.
+ A l'atelier.
+ Le parasol----à M. A. Lambotte, Anvers.
+ Mer agitée.
+ Portrait de l'artiste.
+ Le peintre.
+
+ AQUARELLE.
+
+ Gamin----à M. F. Franck, Anvers.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Retour des champs.
+ Tête (sanguine)----à M. Samuel, Bruxelles.
+
+ DESSINS.
+
+ Le maçon.
+ Le rétameur.
+ Gamin assis----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Le paysan triste.
+ Vieux pêcheur.
+ Gamin.
+ La sœur du peintre.
+ L'homme au chaudron.
+ Les mangeurs de soupe.
+ Jeune fille.
+ Vieux paysan.
+ Pêcheur de crevettes.
+ La femme au balai.
+ Laveuse.
+ Garçon lisant.
+ L'homme à la blouse.
+ Jeune fille à l'éventail.
+ Pêcheur au panier----Appartient à M. Deprez, Liège.
+ Le roi peste.
+ La mort mystique d'un théologien.
+
+ 1881
+
+ Viandes----au Musée d'Ostende.
+ Salon bourgeois en 1881----à M. E. Rousseau, Bruxelles.
+ Salon bourgeois, esquisse----à M. F. Franck, Anvers.
+ La dame sombre----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Le rouget----à M. Edouard Hannon, Bruxelles.
+ La convalescente----à M. Bourgeois, Liège.
+ Tête d'étude----à M. W. Finch, Helsingfors.
+ Accessoires----à M. F. Buelens, Ostende.
+ Dame en rouge----à M. A. Crespin, Bruxelles.
+ Dame à l'éventail.
+ Le père de l'artiste.
+ Portrait d'homme----à M. F. Buelens, Ostende.
+ Etude de fruits----à M. Theo Hannon, Bruxelles.
+ La mare aux peupliers----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Marine, effet de soleil.
+ Les braconniers----à M. Delory, Calais.
+ La rue de Flandre à Ostende.
+ Les lampes.
+ Canal----à M. Ch. Mendiaux, Anvers.
+ Eventails.
+ Marine, effet de soir.
+ Marché à Ostende----à M. Buelens, Ostende.
+ Intérieur au poêle----à M. A. Lambotte, Anvers.
+ La dune noire.
+ Etoffes et éventails.
+ Une après-dînée à Ostende.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Pêcheur au manteau jaune----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Petits musiciens.
+ Pêcheur au panier.
+ La sœur de l'artiste.
+ Gamin (sanguine)----Appartient à M. C. Ganesco, Paris.
+
+ DESSINS.
+
+ Vieux songeur.
+ L'homme au foulard.
+ Garçon au bonnet.
+ Le violon.
+ Le lustre.
+ Clefs.
+ La lectrice.
+ L'homme au panier.
+
+ 1882
+
+ Huîtres----au Musée d'Anvers.
+ Le pouilleux----au Musée d'Ostende.
+ Nature-morte----au Musée de Liège.
+ Lièvre et corbeau----à M. Greiner, Seraing.
+ La dame en détresse.
+ Portrait de Théo Hannon----à M. Théo Hannon, Bruxelles.
+ Dans les dunes----à M. Murdoch, Anvers.
+ Marine----à M. A. Rassenfosse, Liège.
+ Portrait de femme----à M. F. Buelens, Ostende.
+ La mangeuse d'huîtres.
+ Dame au châle bleu.
+ Roses.
+ Portrait du peintre W. Finch.
+ Fleurs----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ La petite chaise----à M. Lambotte, Anvers.
+ Pommes----à M. F. Franck, Anvers.
+ Fleurs et porcelaines----à M. Lambotte, Anvers.
+ La mère de l'artiste.
+ Etoffes.
+ Petites tasses.
+ Le brise lame.
+ La dune au nuage blanc.
+ Marine.
+ Maisonnettes dans les dunes.
+
+ AQUARELLE.
+
+ Le mannequin----Appartient à M. F. Franck, Anvers.
+
+ DESSINS.
+
+ Ostendaise.
+ L'homme à la bêche.
+ Ouvrier du port.
+ Pêcheur de crevettes.
+ Cadre (croquis)----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Croquis----à M. Alfred Verhaeren, Bruxelles.
+ Croquis----à M. Théo Hannon, Bruxelles.
+ Croquis.
+
+ 1883
+
+ Les pochards----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Les masques scandalisés.
+ Pommes rouges----à M. O. François, Bruxelles.
+ Les houx----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Portrait de l'artiste.
+ Pivoines et pavots----à M. L. Franck, Anvers.
+ Sur la plage----à M. Vince, Bruxelles.
+ Canal.
+ Coquillages----à M. L. Franck, Anvers.
+ Dans les blés.
+ Le Rameur----à M. F. Buelens, Ostende.
+ Forêt de Soignes.
+ Fleurs et vases.
+ La dame en blanc.
+ Dunes, panorama.
+ Dunes et mer.
+ L'horticulteur.
+ Le violon----à M. Maurice des Ombiaux, Bruxelles.
+ La barque jaune.
+ Marine, après-midi.
+
+ DESSIN.
+
+ Le pochard----à M. Albert Neuville, Liège.
+ La sorcière----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Portrait de Richard Wagner----Appartient à M. Gustave Kéfer, Paris.
+ Les joueurs.
+ L'escrimeur.
+ La clarinette.
+ Zélandaise.
+ Masques scandalisés.
+ Croquis----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+
+ 1884
+
+ Marine----à M. Gustave Kéfer, Paris.
+ Enfant à la poupée.
+ Portrait du peintre Dario de Regoyos.
+ La dune.
+ Les toits à Ostende----à M. F. Franck, Anvers.
+ Intérieur----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Grande vue d'Ostende.
+ Barques.
+ Le nuage blanc.
+
+ AQUARELLE.
+
+ Accessoires.
+
+ DESSINS.
+
+ Gamin (sanguine).
+ Enfant dormant.
+ Portrait de l'artiste----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Au piano.
+ Le cœur révélateur.
+ Les misérables.
+
+ 1885
+
+ Vue de Bruxelles----au Musée de de Liège.
+ Le meuble hanté----au Musée d'Ostende.
+ Jardin à Watermael----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Marine----Soleil couchant.
+ Le Christ marchant sur la mer.
+ Fanfare en rouge.
+ Vue du phare à Ostende.
+ Squelettes regardant chinoiseries.
+ Le boulevard à Ostende.
+ Les indécises. (Série d'études.)
+
+ PASTEL.
+
+ Les amoureux----Appartient à M. Ern. Rousseau, Bruxelles.
+
+ DESSINS.
+
+ Combat de soudards.
+ Vases.
+ Démons me turlupinant.
+ Promeneurs----à M. Blatter, Paris.
+ Descente de croix.
+ Portrait----à M. Johanida.
+
+ 1886
+
+ Etudes de lumière.
+ Enfants à la toilette----à M. A. Lambotte, Anvers.
+ Lisière du bois d'Ostende----à M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
+ Etudes locales.
+ Fleurs et fruits.
+ Squelette et pierrots.
+ Nature morte.
+ Les lilas.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Le cauchemar.
+ Le rêv----
+
+ DESSINS.
+
+ Les auréoles du Christ ou les sensibilités de la lumière.
+ La gaie: L'adoration des bergers.
+ La crue: Jésus montré au peuple.
+ La vive et rayonnante: L'entrée à Jérusalem.
+ La triste et brisée: Satan et les légions fantastiques tourmentent
+ le Crucifié.
+ La tranquille et sereine: La descente de croix.
+ L'intense: Le Christ montant au ciel.
+ Le Christ veillé par les anges.
+
+ FANTAISIES ET GROTESQUES.
+
+ Quatre portraits de l'artiste.
+ Enfant dormant.
+ Profils.
+
+ 1887
+
+ Adam et Eve chassés du Paradis terrestre.----Appartient à M. A.
+ Lambotte, Anvers.
+ Le feu d'artifice.
+ Tribulations de Saint Antoine.
+ Fruits----à M. Storm de 's Gravesande, Hollande.
+ Nature-morte.
+ Adoration des bergers----à M. E. Deman, Bruxelles.
+ Ville à contre soleil.
+ Jardin en plein soleil.
+ Intérieur.
+ Vision claire.
+
+ DESSINS.
+
+ La tentation de Saint Antoine.
+ Josué arrêtant le soleil.
+ Combat des pouilleux Désir et Rissolé.
+ Petits supplices persans.
+ Mon père mort.
+ La paresse.
+ L'apparition.
+ Les diables Dritss et Hihahox conduisant le Christ aux
+ enfers.
+
+ 1888
+
+ L'entrée du Christ à Bruxelles.
+ Fruits----à M. Jules Cordeweiner, Bruxelles.
+ Les masques devant la mort----à M. E. Rousseau, Bruxelles.
+ Jardin d'amour.
+ Carnaval à Bruxelles.
+ Mon portrait déguisé.
+ Foudroiement des anges rebelles.
+ Études locales.
+ A Ostende, le boulevard.
+ Nature-morte.
+ Le Christ tourmenté----à M. E. Royer.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Suzanne au bain----Appartient à M. Max Hallet, Bruxelles.
+ Masques nous sommes----à M. Edm. Picard, Bruxelles.
+ La rixe.
+ Jeanne d'Arc.
+ Peste dessous----Peste dessus. Peste partout.
+
+ DESSINS.
+
+ Squelettes musiciens.
+ La dormeuse.
+ La mort poursuivant le troupeau des humains.
+ Portraits bizarres----à M. Jules Cordeweiner, Bruxelles.
+
+ 1889
+
+ Squelettes voulant se chauffer----à M. Léon de Lantsheere, Bruxelles.
+ Fleur et vase bleu----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Le théâtre des masques ou bouquet d'artifice.
+ La petite travailleuse----à M. Cwalosinsky, Bruxelles.
+ Théâtre des masques et pierrot.
+ Fleurs----à M. Guillaume Charlier, Bruxelles.
+ Attributs des Beaux-Arts----à M. Buelens, Ostende.
+ Etonnement du masque Wouse.
+ Coquillages.
+ Poires, raisins, noix.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS
+
+ Le dernier carré à Waterloo----à M. Storm de 's Gravesande, Hollande.
+ La revanche des condamnés----à M. Vittorio Pica, Milan.
+ Squelette dessinant.
+
+ DESSINS.
+
+ Portrait de Madame E. Rousseau.
+ Le vieux meuble.
+ Vénus à la coquille.
+ La mère de l'artiste----à M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
+ Les adieux de Napoléon.
+ Etudes de plantes.
+
+ 1890
+
+ Le domaine d'Arnheim----Appartient à M. Emile Verhaeren, St. Cloud.
+ Fruits----à M. Ganesco, Paris.
+ L'intrigue----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Homard et crabes----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Le pot bleu----à M. Philipps, Bruxelles.
+ Les choux----à M. Labarre, Bruxelles.
+ La tour de Lisseweghe----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Chaloupes.
+ Ecce-Homo.
+ Vue prise en Phnosie, ondes et vibrations lumineuses.
+ Petits masques.
+ L'assassinat.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Jardin aux masques.
+ Clowneries.
+
+ DESSINS.
+
+ Masques.
+ La vieille au portrait----à M. C. Ganesco, Paris.
+ Napoléon à Waterloo.
+ La sensibilité en 1890 et la vivisection.
+ La sensibilité en 1590 et la roue, le bûcher, etc.
+ Etudes sentimentales.
+ Bourgeois indignés sifflant Wagner en 1880 à Bruxelles.
+
+ 1891
+
+ Le Christ apaisant la tempête.
+ Squelettes se disputant un pendu----à M. Cwalosinsky, Bruxelles.
+ Les bons juges----à M. Camille Laurent, Charleroi.
+ Portrait d'Emile Verhaeren----à M. Emile Verhaeren, St. Cloud.
+ Les musiciens terribles----à M. Félix Fuchs, Bruxelles.
+ L'autodafé----à M. Félix Fuchs, Bruxelles.
+ Le jardin d'amour----à M. Maurice des Ombiaux, Bruxelles.
+ Masques regardant des crustacés----à M. Breckpot, Bruxelles.
+ Baptême des masques.
+ Réunion de masques.
+ Le prêche.
+ Fraises----Appartient à Mme Ninauve, Bruxelles.
+ Squelettes au hareng.
+ Squelette arrêtant masques.
+ Chinoiseries, étoffes----à M. F. Franck, Anvers.
+ Ecce-Homo.
+ La peureuse.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ La bataille des Éperons d'or.
+ Les bains d'Ostende----à M. Charles Vos, Bruxelles.
+ Les cuirassiers à Waterloo.
+
+ DESSINS.
+
+ Le Christ aux Enfers.
+ Vieux augures.
+ Apparition----à M. Emile Verhaeren, St. Cloud.
+ Portrait et fantasmagorie.
+ Grotesques.
+
+ 1892
+
+ La vierge consolatrice.
+ Ma chambre préférée.
+ Les masques singuliers.
+ Pierrot jaloux.
+ Barques échouées----à M. B. Ganesco, Paris.
+ Poissardes mélancoliques----à M. F. Buelens, Ostende.
+ Les gendarmes.
+ Les soudards Kès et Pruta entrant dans la ville de Bise----à M. G.
+ Serigiers, Anvers.
+ Les mauvais médecins----à M. Van der Velde, Bruxelles.
+ Nature-morte.
+ Roses----à M. Robert Goldschmidt, Bruxelles.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Supplice de Jeanne d'Arc.
+ Triomphe romain.
+ Réunion de masques.
+
+ DESSINS.
+
+ Les soudards débandés.
+ Le Christ tourmenté.
+ Grotesques.
+ La couturière----Appartient à M. Blatter, Paris.
+
+ 1893
+
+ Le coq mort----à M. Leuring, La Haye.
+ La raie----à M. Ernest Rousseau. Bruxelles.
+ Les choux----à M. F. Franck, Anvers.
+ Coquillages----à M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
+ L'homme de douleurs.
+ L'exécution.
+ Soudards pénitents dans une cathédrale.
+ Nature-morte.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Le tournoi----à M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
+ Cortège comique.
+
+ DESSINS.
+
+ La vierge aux navires.
+ Masques.
+ Sorcières dans la bourrasque----à M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
+ Le Christ aux mendiants----id. id.
+ Croquis----id. id.
+
+ 1894
+
+ Crevettes.
+ Masques regardant une tortue.
+ Vase bleu.
+ Nature-morte----Appartient à M. F. Pleyn, Ostende.
+ Crustacés.
+ Nature-morte.
+ Portrait d'Eugène Demolder----à M. E. Demolder, Essonnes.
+
+ DESSINS REHAUSSÉ.
+
+ Au théâtre.
+
+ DESSINS.
+
+ Le combat----Appartient à M. G. Virrès, Lummen.
+ Têtes bizarres.
+ Crétins regardant les étoiles.
+
+ 1895
+
+ Poissons----à M. Rouffard. Bruxelles.
+ Coquillages.
+ Portrait de M. Culus.
+ Fleurs.
+ Nature-morte----à M. F. Pleyn, Ostende.
+ Jeux de lumière.
+
+ DESSIN.
+
+ Femme cousant.
+ Monstre tourmentant Saint Antoine----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Intérieur d'église.
+ Bouquet.
+
+ 1896
+
+ Fleurs----à M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
+ Mariakerke----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Les ballerines----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+ Duel de masques----id.
+ Squelette peintre----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ La vengeance de Hop Frog.
+ Les cuisiniers dangereux----à M. Camille Laurent, Charleroi.
+ Nature-morte.
+ Fleurs et légumes----à M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
+
+ DESSINS.
+
+ Grotesques.
+ La pendule.
+ Masques et trognes.
+ Monstres.
+ Diableries.
+
+ 1897
+
+ Les chaloupes.
+ La mort et les masques----Appartient à M. Vandeputte, Bruxelles.
+ Masques et potiches.
+ Fruits.
+ Poissons.
+ L'éclaircie.
+ Fleurs.
+
+ DESSIN REHAUSSÉ.
+
+ Projet de chapelle à dédier à St. Pierre et Paul à Ostende.
+
+ DESSINS.
+
+ Gens de mer.
+ Sur la plage.
+ Masques.
+ Vieilles.
+ Musiciens drôlatiques.
+ Fantaisies.
+
+ 1898
+
+ Le grand juge.
+ Nature-morte.
+ Vue d'Ostende----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+ Squelettes travestis----à M. Pleyn, Ostende.
+ Nature-morte----à M. Jungers, Bruxelles.
+ Nature-morte.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Affiche pour l'exposition de «la Plume» à Paris.
+ Composition pour «la Plume».
+
+ 1899
+
+ Portrait du peintre entouré de masques----à M. A. Lambotte, Anvers.
+ Nature-morte.
+ Pierrot aux masques.
+ Nature-morte.
+ Intérieur.
+ Nuages.
+
+ AQUARELLE.
+
+ La petite chinoise.
+
+ DESSINS.
+
+ Rue à Ostende.
+ Chiens.
+ Coin de cuisine.
+ Feuilles.
+ Papillons.
+ Enfants.
+
+ 1900
+
+ Le juge rouge----Appartient M. Yseux, Anvers.
+ Squelette à l'atelier----à M. Max Hallet, Bruxelles.
+ Nature-morte.
+ Plage.
+ Barques échouées----à M. Jungers, Bruxelles.
+ Vue du port d'Ostende.
+
+ DESSIN REHAUSSÉ.
+
+ La servante----à M. Edgar Picard, Jemeppe.
+
+ DESSINS.
+
+ Vieux meubles.
+ Accessoires.
+ Lampes.
+ Etoffes.
+ Livres.
+ Les marchands chassés du Temple.
+ Portrait.
+
+ 1901
+
+ Canal----à M. Berthelot, Paris.
+ Echauffourée de masques----à M. Cnudde, Ostende.
+ Nature-morte.
+ Chinoiseries.
+ Vue de Mariakerke----à M. Philippson, Bruxelles.
+ Coquillages.
+ Fleurs.
+
+ DESSINS
+
+ Le Christ secourant Saint Antoine.
+ Vieilles.
+ Chaises.
+ Enfants.
+ Moulin.
+ Combat de soudards.
+
+ 1902
+
+ L'amateur d'art.
+ Les joueurs.
+ Nature-morte.
+ Accessoires----Appartient à M. Crick, Bruxelles.
+ Plage.
+ Nature-morte.
+ Au Conservatoire.
+ Fleurs.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Entrée de Jeanne d'Arc à Domremy.
+ Orgueil.
+ Avarice.
+ Envie.
+ Gourmandise.
+ Colère.
+ Paresse.
+
+ DESSIN.
+
+ Encadrement pour un livre de Vittorio Pica.
+
+ 1903
+
+ Coquillages et draperie bleue.
+ Fleurs.
+ Figures au soleil.
+ Petits masques.
+ Promeneurs.
+ Nature-morte.
+ Nature-morte.
+ Chinoiseries.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Histoire du billard à travers les âges. Cinq compositions
+ ----Appartient à M. Haardt, Bruxelles.
+ Squelette au billard----à A. Lambotte, Anvers.
+ Vases.
+ Vieilles choses.
+ Coins d'ombre.
+ Fantasmagories.
+ Jardin d'amour.
+ Roses.
+
+ 1904
+
+ Nature-morte.
+ Bassin à Ostende.
+ Nature-morte.
+ Fruits.
+ Vierge aux donateurs masqués.
+ Nature-morte.
+ Crustacés.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Neuf compositions pour illustrer Marmontel----à M. Serruys, Ostende.
+ Carnaval à Ostende.
+
+ DESSINS.
+
+ Coin de table.
+ Bêtes bizarres.
+ Plage de la Panne.
+ Barques échouées.
+
+ 1905
+
+ Pierrot et squelette----à M. A. Lambotte, Anvers.
+ Fleurs.
+ Intérieur.
+ Nature-morte.
+ Fruits.
+ Intérieur.
+ Coquillages.
+
+ DESSINS.
+
+ Repas comique (sanguine)----App. à M. Haardt, Bruxelles.
+ Le tir à l'arc.
+ Pêcheurs.
+ Sirène abandonnée.
+ Arlequinades.
+ Cortèges carnavalesques.
+ Dunes et plaines.
+
+ 1906
+
+ Nature-morte.
+ Accessoires.
+ Les toits à Ostende.
+ Portrait----à M. F. Duhot, Bruxelles.
+ Chinoiseries.
+ Vue du théâtre à Ostende.
+ Nature-morte.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ La chute des anges rebelles.
+ Masques.
+ Baigneuses.
+
+ DESSINS.
+
+ Vieux meubles.
+ Poêles.
+ Silhouettes.
+ Marines.
+
+ 1907
+
+ Fruits.
+ Nature-morte.
+ Chinoiseries----à M. Robert Goldschmidt, Bruxelles.
+ Masques.
+ Nature-morte.
+ Pêcheurs.
+ Portrait de Madame L.
+ Masques et squelettes----à M. L. Prager, Munich.
+ Chinoiseries.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ La belle Impéria.
+ Henri de Groux jouant au billard----Appartient à M. A. Lambotte, Anvers.
+ Vieux murs.
+ Coins d'appartements.
+ Bouquets.
+ Cortèges.
+ Femmes surprises.
+
+ 1908
+
+ Fruits et légumes.
+ Chinoiseries.
+ Squelettes musiciens.
+
+ DESSINS REHAUSSÉS.
+
+ Squelettes----à M. Blatter, Paris.
+ Types drôlatiques.
+ Jeune rousse.
+ Buveurs.
+ Jeune fille luttant.
+ Hommage à la femme.
+
+ DESSIN.
+
+ Encadrement pour Emile Verhaeren.
+
+
+
+
+ EAUX-FORTES ET POINTES-SÈCHES
+
+
+ 1886
+
+ Le Christ insulté.
+ Verger.
+ Vieillard.
+ Portrait de l'artiste.
+ Le Christ apaisant la tempête.
+ Iston, Pouffamatus, Cracozie et Transmouff, célèbres
+ médecins persans examinant les selles du roi Darius après
+ la bataille d'Arbelles.
+ La cathédrale.
+ La flagellation.
+
+ 1887
+
+ La Madeleine.
+ Cortège infernal.
+ Portrait d'Ernest Rousseau. (Pointe-sèche.)
+ Le pisseur.
+ Grande vue de Mariakerke.
+ Estacade. (Pointe-sèche.)
+ La dormeuse. (Pointe-sèche.)
+ Petite vue de Mariakerke.
+ Rue à Bruxelles. (Pointe-sèche.)
+ Buste. (Pointe-sèche.)
+
+ 1888
+
+ Combat des pouilleux Désir et Rissolé.
+ Maison du boulevard Anspach. (Pointe-sèche.)
+ Réverbère.
+ Le meuble hanté.
+ La lutte des démons.
+ L'acacia. (Pointe-sèche.)
+ La chimère.
+ La crypte. (Pointe-sèche.)
+ Lisière du petit bois d'Ostende.
+ Hôtel de Ville d'Audenarde.
+ Crânes et masques.
+ Vue de Nieuport.
+ Candélabres et vases.
+ Paysage à la charette.
+ Prise d'une ville étrange.
+ Mon portrait en 1860.
+ Mon père mort. (Pointe-sèche.)
+ L'archer terrible.
+ Les cataclysmes.
+ L'assassinat.
+ Vue du port d'Ostende.
+ Vue d'Ostende à l'Est.
+ Bouquet d'arbres.
+ Ferme flamande.
+ Musiciens fantastiques.
+ Chaloupes.
+ Le grand bassin à Ostende.
+ Les insectes singuliers. (Pointe-sèche.)
+ Le coup de vent à la lisière.
+ Sentier à Groenendael.
+ Barques échouées.
+ Chaumières.
+ Les éléphants furieux.
+ Sorciers dans la bourrasque.
+ Petites figures bizarres.
+ Maisonnettes à Mariakerke.
+ Les gendarmes.
+ Le cimetière.
+ L'écorché.
+ Adoration des bergers. (Vernis mou.)
+ La luxure.
+ La tentation du Christ.
+ Le jardin d'amour.
+ Le denier de César.
+ Sous bois à Groenendael. (Pointe-sèche.)
+
+ 1889
+
+ Bateaux à vapeur.
+ Les patineurs.
+ Boulevard à Ostende.
+ Mon portrait squelettisé.
+ Ferme à Leffinghe.
+ Le pont du bois.
+ L'orage.
+ Le moulin de Mariakerke.
+ La fête au moulin.
+ Le fantôme.
+ La mare aux peupliers.
+ Le bal fantastique.
+ Pont rustique.
+ L'ange exterminateur.
+ Triomphe romain.
+
+ 1890
+
+ Alimentation doctrinaire.
+ Portrait de Hector Denis.
+ La musique à Ostende.
+
+ 1891
+
+ Moulin à Slykens.
+ Multiplication des poissons.
+ Assemblée dans un parc.
+
+ 1892
+
+ Autodafé.
+
+ 1894
+
+ Les bons juges.
+ Les petites barques.
+
+ 1895
+
+ Les diables Dzitss et Hihahox conduisant le Christ aux enfers.
+ Pouilleux indisposé se chauffant.
+ Les joueurs.
+ Belgique au XIXe siècle.
+ Démons me turlupinant.
+ Le Christ tourmenté par les démons.
+ Fridolin et Graga Pança d'Yperdam.
+ Bataille des Éperons d'or.
+ Alimentation doctrinaire.
+ Les mauvais médecins.
+ Squelettes voulant se chauffer.
+ Masques scandalisés.
+ Le roi-peste.
+ Le Christ aux mendiants.
+ Les vieux cochons.
+ Le Christ descendant aux enfers.
+
+ 1896
+
+ La mort poursuivant le troupeau des humains.
+ Cathédrale.
+ Le vidangeur.
+ Le combat.
+ Menu E. Rousseau.
+ Menu Charles Vos.
+
+ 1897
+
+ Les adieux de Napoléon.
+
+ 1898
+
+ La vengeance de Hop-Frog.
+ Le Christ dans la barque.
+ L'entrée du Christ à Bruxelles.
+
+ 1899
+
+ Les bains d'Ostende.
+
+ 1900
+
+ Fragment de la tentation de Saint Antoine.
+ Petite vue de Mariakerke.
+ Pêcheur d'Ostende.
+
+ 1902
+
+ Paresse.
+
+ 1903
+
+ Les toits d'Ostende.
+
+ 1904
+
+ Colère.
+ Orgueil.
+ Avarice.
+ Gourmandise.
+ Envie.
+ Les péchés capitaux dominés par la mort.
+ Peste dessous. Peste dessus. Peste partout.
+ Masques intrigués.
+ Plage de la Panne.
+ * * * * *
+
+Eaux-fortes aux Musées et Galeries d'estampes de Barcelone,
+Bruxelles, Dresde, Liège, Milan, Ostende, Paris, Venise,
+Vienne, Zürich, etc. etc.
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+ Camille Lemonnier. Histoire des Beaux-Arts en Belgique. 1887, Bruxelles.
+ Eugène Demolder. James Ensor. 1892, Bruxelles.
+ Pol de Mont. De schilder en etser James Ensor. (_De Vlaamsche School_,
+ 1895, Anvers.)
+ Eugène Demolder. James Ensor. (_La Libre Critique_, 1895, Bruxelles.)
+ Eugène Georges. James Ensor. (_La Libre Critique_, 1896, Bruxelles.)
+ Camille Lemonnier. James Ensor peintre et graveur. (_La Plume_, 1898,
+ Paris.)
+ Edmond Picard. James Ensor. (_Id_.)
+ Emile Verhaeren. Une facette du talent d'Ensor. (_Id_.)
+ Camille Mauclair. James Ensor, aquafortiste. (_Id_.)
+ Octave Maus. James Ensor. (_Id_.)
+ Blanche Rousseau. Ensor intime. (_Id_.)
+ Georges Lemmen. James Ensor. (_Id_.)
+ Maurice des Ombiaux. James Ensor. (_Id_.)
+ Christian Beck. Réflexions sur la Cathédrale de James Ensor. (_Id_.)
+ Jules du Jardin. A propos de James Ensor. (_Id_.)
+ Pol de Mont. James Ensor. (_Id_.)
+ Louis Delattre. L'enfance d'Ensor, peintre de masques. (_Id_.)
+ Octave Uzanne. James Ensor, peintre et graveur. (_Id_.)
+ Eugène Demolder. James Ensor. (_La Revue des Beaux-Arts et des Lettres_,
+ 1899, Paris.)
+ Gustave Coquiot. James Ensor.(_La Vogue_, 1899, Paris.)
+ Jules du Jardin. L'art flamand. Bruxelles.
+ Vittorio Pica. James Ensor. (_Minerva_, Rome.)
+ Pol de Mont. Koppen en busten.
+ Horrent. James Ensor.
+ Vittorio Pica. (_Emporium_, Bergame.)
+ Monod. James Ensor.
+ Camille Mauclair. Les peintres belges. (_La Revue Bleue_, 1905, Paris.)
+ Vittorio Pica. Attraverso gli albi e le cartelle.
+ ID. La moderna scuola di pittura del Belgio.
+ Camille Lemonnier. L'École belge de peinture 1830-1905. 1906, Bruxelles.
+ Vittorio Pica. L'arte mondiale a Venezia nel 1907.
+ ID. La galeria d'arte moderna a Venezia.
+ Albert Croquez. James Ensor, peintre et graveur. (_La Flandre Artiste_,
+ déc 1908, Courtrai.)
+
+
+
+TABLE DES ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE
+
+ Le Christ veillé par les anges (1886)
+ Croquis
+ Squelettes Musiciens (1888)
+ Croquis
+ Les Soudards débandés (1892)
+ Croquis
+ La Vierge aux Navires (1893)
+ Croquis
+ Croquis
+ Bataille des Éperons d'or. Eau-forte (1895)
+
+
+
+
+TABLE DES PLANCHES HORS-TEXTE
+
+
+ Portrait de James Ensor en 1875 (frontispice).
+ La Femme au balai (1880)
+ Le Chou (1880)
+ Gamin (1880)
+ Vieux Pêcheur (1881)
+ La Dame sombre (1881)
+ Lampiste (1880)
+ Musique russe (1880)
+ Le Salon bourgeois (1881)
+ Dame en détresse (1882)
+ Pouilleux indisposé se chauffant (1882)
+ Le Terrassier (1882)
+ La Sorcière (1883)
+ Dame au châle bleu (1882)
+ La Mère du peintre
+ Les Pochards (1883)
+ Enfants à la toilette (1886)
+ Mon Père mort (1887)
+ La Mère du peintre. Dessin (1889)
+ Vénus à la coquille. Dessin (1889)
+ Projet de chapelle à dédier à S.S. Pierre et Paul (1887)
+ La Cathédrale. Gravure à l'eau-forte (1886)
+ Le Christ apaisant la Tempête. Gravure à la pointe-sèche (1886)
+ Barques échouées. Gravure à l'eau-forte (1888)
+ Ernest Rousseau. Gravure à la pointe-sèche (1887)
+ Le Théâtre des masques ou bouquet d'artifice (1889)
+ L'Intrigue (1890)
+ Masques devant la mort (1888)
+ La Raie (1892)
+ La Mort poursuivant le troupeau des humains. Gravure à l'eau-forte (1895)
+ La Danse (1896)
+ Mariakerke (1896)
+ Entrée du Christ à Bruxelles. Gravure à l'eau-forte (1898)
+ Vengeance de Hop-Frog. Gravure à l'eau-forte (1898)
+ Ostende (1898)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ I. Le milieu.
+ II. Les débuts
+ III. Les toiles
+ IV. Les dessins
+ V. Les eaux-fortes
+ VI. Vie et caractère
+ VII. La place de James Ensor dans l'art contemporain
+ Catalogue de l'œuvre de James Ensor
+ Bibliographie
+ Table des illustrations dans le texte
+ Table des planches hors-texte
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of James Ensor, by Emile Verhaeren
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JAMES ENSOR ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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