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+ The Project Gutenberg eBook of Le diable boiteux, by Le Sage.
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome I, by Alain-René Le Sage
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le diable boiteux, tome I
+
+Author: Alain-René Le Sage
+
+Editor: Pierre Jannet
+
+Release Date: January 20, 2011 [EBook #35019]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+book was produced from scanned images of public domain
+material from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LE
+
+DIABLE BOITEUX</h1>
+
+<h1>PAR LE SAGE</h1>
+
+<h4><i>seule édition complète</i></h4>
+
+<h3>suivie de l'Entretien des cheminées de Madrid</h3>
+
+<h3>et d'Une Journée Des Parques</h3>
+
+<h4>PAR LE MEME AUTEUR</h4>
+
+<h4>ET PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE</h4>
+
+<h4>PAR M. PIERRE JANNET</h4>
+
+
+<h2>TOME I</h2>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h4>ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</h4>
+
+<h4>27, PASSAGE CHOISEUL, 29</h4>
+
+<h4>M DCCC LXXVI</h4>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2>
+
+
+<p>Je n'entrerai pas dans de grands détails
+sur la vie de Le Sage. Ce qu'on en sait
+a été dit tant de fois et si bien, que je
+ne puis mieux faire, dans l'intérêt du
+lecteur, que de le renvoyer aux travaux de
+mes devanciers<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, en me bornant à rappeler
+ici quelques faits et quelques dates.
+Alain-René Le Sage naquit à Sarzeau,
+petite ville de la presqu'île de Rhuys, près
+de Vannes, le 8 mai 1668. Il était fils
+unique de Claude Le Sage, notaire royal,
+et de Jeanne Brenugat. Resté de bonne
+heure orphelin, il se trouva placé sous la
+tutelle d'un oncle par qui sa fortune fut
+dissipée. Il fit ses études chez les Jésuites
+de Vannes, vint les terminer à Paris et se
+fit recevoir avocat. En 1694, il épouse une
+femme sans fortune, fille d'un menuisier
+de la rue de la Mortellerie. A vingt-sept ans
+il était père de famille, et la profession
+qu'il exerçait n'était pas lucrative. Il demanda
+des ressources à la littérature. Sur
+les conseils de Danchet, son ancien condisciple
+au collége de Vannes, il fit une traduction
+des <i>Lettres d'Aristenète</i>, qui parut
+en 1695 et n'eut aucun succès. Heureusement
+l'abbé de Lyonne s'intéressa à Le
+Sage. Il lui procura quelques ressources et
+sut lui faire partager le goût très-vif qu'il
+avait pour la littérature espagnole. Cette
+littérature, après avoir été en grande faveur
+chez nous, y était alors fort négligée. Elle
+devint bientôt familière à Le Sage, qui
+trouva là le champ où devait se développer
+et mûrir son talent. Il commença par traduire
+quelques pièces de théâtre: <i>Le Traître
+puni</i>, de Roxas, imprimé en 1700; <i>Don
+Félix de Mendoce</i>, de Lope de Vega; <i>Le
+Point d'honneur</i>, de Rojas, qui fut joué en
+1702. Puis il fit une traduction ou plutôt
+une imitation des <i>Nouvelles Aventures de
+Don Quichote</i>, d'Avellaneda, qui parut
+en 1704, et une comédie en cinq actes et
+en prose, tirée de Calderon, <i>Don César
+Ursin</i>, qui réussit à la cour et fut sifflée à
+la ville.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir notamment la <i>Vie de Le Sage</i> (par Ch.
+Jos. Mayer), suivie d'une lettre du comte de Tressan,
+en tête de l'édition des <i>&OElig;uvres choisies de
+Le Sage</i>, Paris, 1782; la Notice de Beuchot, en
+tête de l'édition des <i>&OElig;uvres choisies</i>, Paris, 1818;
+La Notice de François de Neufchateau en tête de
+son édition de Gil Blas, Paris, 1820; Spence, Anecdotes,
+London, 1820; Audiffret, <i>Notice historique
+sur Le Sage</i>, Paris, 1822; Patin, <i>Éloge de Le
+Sage</i>, Paris, 1822; Malitourne, <i>Éloge de Le Sage</i>,
+Paris, 1822; W. Scott, <i>Miscellaneous Works</i>, Paris,
+1837, t. III; Villemain, <i>Littérature française du
+dix-huitième siècle</i>, t. I; Sainte-Beuve, <i>Causeries
+du lundi</i>, t. II; Jules Janin, <i>Notice sur Le Sage</i>,
+en tête du <i>Diable Boiteux</i>, Paris, Bourdin, 1840,
+gr. in-8; <i>Biographie Didot</i>, article <span class="smcap">Le Sage</span>;
+Ticknor, <i>Histoire de la Littérature espagnole</i>. (Je
+me sers de la traduction allemande de N. H. Julius,
+Leipzig, 1852, 2 vol. in-8.)</p></div>
+
+<p>Tout cela n'avait pas fait beaucoup pour
+la gloire et la fortune de Le Sage; mais le
+moment du triomphe approchait. En 1707,
+l'année la plus heureuse de sa vie, il obtint
+deux succès magnifiques, au théâtre avec
+<i>Crispin rival de son maître</i>, dans le roman
+avec <i>le Diable boiteux</i>.</p>
+
+<p>En 1709, Le Sage fit jouer <i>Turcaret</i>.
+En 1715, il publia les deux premiers volumes
+de <i>Gil Blas</i>, son chef-d'&oelig;uvre et le
+chef-d'&oelig;uvre du genre. Puis, obligé de
+travailler pour vivre, mécontent des Comédiens
+français, il se mit à travailler pour le
+théâtre de la Foire, auquel il donna, dans
+l'espace de vingt-cinq ans, seul ou en
+collaboration, près d'une centaine de pièces.
+Il fit paraître encore quelques romans, et
+finit par se retirer à Boulogne, auprès de
+son fils le chanoine, où il mourut dans sa
+quatre-vingtième année, en 1747.</p>
+
+<p>M. Ticknor, dans son <i>Histoire de la
+Littérature espagnole</i>, a peint le développement
+du talent de Le Sage d'une
+façon heureuse: «Le Sage, dit-il, procéda
+comme romancier exactement de la même
+façon que comme auteur dramatique, et il
+obtint dans les deux cas des résultats remarquablement
+semblables. Dans le drame, il
+commença par des traductions et imitations
+de l'espagnol, telles que <i>le Point d'honneur</i>,
+tiré de Roxas, et <i>Don César Ursin</i>, emprunté
+de Calderon; mais plus tard, lorsqu'il
+connut mieux ses forces et que le
+succès lui eut donné de la confiance en lui-même,
+il donna son <i>Turcaret</i>, pièce entièrement
+originale, qui est bien meilleure
+que celles auxquelles il s'était essayé jusqu'alors,
+et qui montre combien il avait
+mal employé ses facultés en s'attachant à
+des imitations. Il procéda exactement de
+la même manière pour le roman. Il commença
+par traduire le <i>Don Quichote</i>
+d'Avellaneda et par étendre et transformer
+le <i>Diable boiteux</i> de Guevara; mais <i>Gil
+Blas</i>, le meilleur de ses romans, qu'il composa
+lorsqu'il était en possession de tout
+son talent, lui appartient, pour ce qui le
+caractérise, aussi complètement que son
+<i>Turcaret</i>.»</p>
+
+<p>Le <i>Diable boiteux</i> a cela de particulier
+qu'il procède visiblement des deux manières
+de Le Sage. Le titre et la donnée
+fondamentale appartiennent à Guevara.
+Les deux premiers chapitres du livre français
+sont une traduction presque fidèle du
+premier chapitre du livre espagnol. Sur
+quinze histoires racontées dans le chapitre
+III, sept sont tirées du <i>Diablo cojuelo</i>.
+A partir de ce moment, Le Sage abandonne
+complétement son modèle, plan et détails.
+Tout le reste du livre lui appartient en
+propre, à deux historiettes près.</p>
+
+<hr class="empty" />
+
+<p>Le livre dont s'inspira Le Sage, <i>El
+Diablo cojuelo</i>, fut imprimé pour la première
+fois à Madrid en 1641, in-8. L'auteur,
+Don Luis Velez de Guevara, né en 1570 à
+Ecija, mourut à Madrid en 1644, après
+avoir composé, dit-on, 400 pièces de
+théâtre et quelques autres ouvrages. La
+donnée de son <i>Diablo cojuelo</i> est ingénieuse,
+et l'ouvrage est semé de traits
+satiriques assez piquants, de tableaux de
+m&oelig;urs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt.
+Mais deux choses rendent la lecture de ce
+livre fastidieuse: le style d'abord, d'un
+gongorisme outré; puis la persistance monotone
+avec laquelle l'auteur amène des
+éloges sans nombre et sans fin, comme
+s'il voulait racheter par des adulations personnelles
+quelques traits d'une satire générale
+qui n'offrait certes pas de dangers. On
+est surpris de voir ces éternelles louanges
+dans la bouche d'un démon, et l'on finit
+par ne plus s'intéresser à ce pauvre diable,
+qui paraît exclusivement préoccupé de jouer
+des tours de page et de se faire des protecteurs
+à la cour. Comme ce livre n'a jamais
+été traduit, j'en donne une analyse à la
+suite de cette préface.</p>
+
+<hr class="empty" />
+
+<p>Le <i>Diable boiteux</i> parut pour la première
+fois, comme je l'ai déjà dit, en 1707.
+Il eut un grand succès et fut réimprimé
+plusieurs fois la même année. On raconte
+que deux gentilshommes se disputèrent
+l'épée à la main la possession du dernier
+exemplaire de la seconde édition.</p>
+
+<p>Cet engouement était légitime. Le Sage
+avait trouvé dans le plan de Guevara un
+cadre commode, dans lequel il avait enchâssé,
+sans compter, les traits spirituels et
+satiriques, les peintures du c&oelig;ur humain
+où il excellait, des historiettes intéressantes
+et vivement contées. Qu'il dût à son imagination
+seule le sujet de toutes ces nouvelles,
+c'est ce que je n'ai garde d'affirmer.
+Sous ce rapport, il n'avait pas emprunté
+beaucoup à Guevara; mais il ne serait pas
+impossible de trouver dans la littérature
+espagnole le sujet de plusieurs de ses récits.
+On ne lui a pas ménagé les accusations de
+plagiat, et ces accusations seraient certainement
+méritées s'il n'avait eu soin d'avouer
+hautement ses emprunts. Il était
+de ceux qui prennent leur bien où ils
+le trouvent, et, comme il l'a dit lui-même, il
+lui semblait tout aussi naturel de mettre à
+contribution Lope de Vega ou Calderon,
+qu'Horace ou Virgile<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voy. Tome II, page 198.</p></div>
+
+<p>Il est une autre source où il ne se faisait
+pas faute de puiser: il racontait volontiers,
+sous un voile transparent, les anecdotes
+parisiennes, et c'était un moyen de succès
+de plus. Ce garçon de famille qui devait
+trente pistoles à sa blanchisseuse et qui
+aime mieux l'épouser que la payer, c'est
+Dufresny; la veuve allemande qui se fait
+des papillotes avec la promesse de mariage
+de son amant, c'est Ninon; le comédien
+métamorphosé en figure de décoration, c'est
+Baron<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Les contemporains reconnaissaient
+bon nombre d'autres masques. Parfois Le
+Sage usait du même artifice pour décerner
+des éloges. Le grand juge de police dont il
+parle avec tant de vénération, et une
+vénération méritée (T. II, p. 146), c'est le
+Lieutenant de police d'Argenson.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Je trouve ces indications dans la Notice de
+Mayer.</p></div>
+
+<hr class="empty" />
+
+<p>Dix-neuf ans après la première publication
+du <i>Diable boiteux</i>, Le Sage donna de
+cet ouvrage une nouvelle édition, revue,
+remaniée, et augmentée de quatre-vingt-dix-neuf
+historiettes, qui ne le cèdent pas
+en intérêt à celles qui figuraient dans la
+première édition. En outre, il retoucha
+plusieurs passages, et à la conclusion primitive,
+qui n'était pas satisfaisante, il substitua
+un dénouement des plus heureusement
+trouvés.</p>
+
+<p>C'est donc en 1726 que Le Sage donna
+au <i>Diable boiteux</i> sa forme définitive.
+C'est l'édition de 1726<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> que je reproduis<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.
+Mais, chose qu'on n'avait pas remarquée,
+en même temps qu'il ajoutait un grand
+nombre d'historiettes nouvelles, il en
+retranchait plusieurs, si bien que la première
+édition en contient, en définitive,
+trente-neuf qui ne se retrouvent pas dans
+celle de 1726 ni dans celles qu'on a faites
+depuis. Ne pouvant m'expliquer ces suppressions
+d'une façon satisfaisante<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, j'ai
+pris le parti de donner en appendice les passages
+retranchés.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Quelques exemplaires portent la date de 1727.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Les notes qu'on trouvera sous le texte sont de
+Le Sage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La plupart des historiettes retranchées sont
+tout aussi intéressantes que celles qui ont été conservées.
+La suppression de celles qui touchent à
+des sujets littéraires, et qui sont au nombre de sept,
+peut s'expliquer, à la rigueur, par le succès de Le
+Sage, que le bonheur rendait indulgent; on comprend
+aussi qu'il ait rejeté quelques traits satiriques
+un peu trop vifs; mais cela n'explique pas tout.
+Pourquoi, par exemple, retrancher les critiques
+dirigées contre les comédiens, dont il avait à se
+plaindre, et avec qui jamais il ne se réconcilia?</p></div>
+
+<p>Je donne également en appendice les
+dédicaces de Le Sage à Guevara, et une
+Table analytique dans laquelle on trouvera
+les indications nécessaires pour se rendre
+compte des emprunts que Le Sage a faits à
+l'auteur espagnol et des additions faites
+en 1726.</p>
+
+<p>Enfin, j'ai reproduit les <i>Entretiens des
+cheminées de Madrid</i> et <i>Une Journée des
+Parques</i>, deux pièces qui par leur genre
+se rattachent au <i>Diable boiteux</i>, et qui,
+bien qu'elles lui soient inférieures en mérite,
+ne sont pas indignes de revoir le jour.</p>
+
+<p>
+P. J.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="ANALYSE_DU_DIABLO_COJUELO" id="ANALYSE_DU_DIABLO_COJUELO"></a>ANALYSE DU DIABLO COJUELO</h2>
+
+
+<p>Le premier <i>tranco</i> (enjambée) raconte comment
+l'écolier Don Cléofas, surpris chez doña Tomasa,
+se sauve sur les toits, arrive dans la mansarde du
+magicien et délivre le Diable boiteux, qui le transporte
+sur la tour de San Salvador. Traduit avec de légers
+changements, il a fourni à Le Sage la matière de
+ses deux premiers chapitres.</p>
+
+<p>Le <i>tranco</i> suivant contient le détail des observations
+nombreuses et diverses que font, du haut de
+la tour, l'écolier et le Diable boiteux. Le Sage a
+pris dans ce chapitre les histoires de Doña Fabula
+en mal d'enfant, du vieux qui va au sabbat, du
+différend du Diable boiteux avec un de ses confrères,
+des deux voleurs qui s'introduisent chez un
+banquier (ici c'est chez un étranger), du souffleur,
+du marquis à l'échelle de soie, du vieux galant et
+du vicomte aragonais.</p>
+
+<p>Cependant le jour arrive. Le boiteux et l'écolier
+descendent dans la rue. Le <i>tranco III</i> raconte leur
+visite au marché des noms nobles, au marché des
+parents, au marché où l'on acquiert la qualification
+de <i>Don</i>, puis à la maison des fous, fondation pieuse
+en faveur des gens atteints de folies qui ne sont
+pas regardées comme telles, et à la friperie des
+ancêtres. Le Sage n'a pris dans ce chapitre que le
+grammairien (chap. IX) et l'homme aisé qui se fait
+domestique (chap. X).</p>
+
+<p>Le <i>tranco IV</i> raconte que le magicien s'est aperçu
+de la disparition du Diable boiteux. Les démons se
+réunissent et chargent l'un d'entr'eux, Cienllamas,
+de poursuivre le fugitif.</p>
+
+<p>Cependant le boiteux et l'écolier déjeunent dans
+une auberge. Puis ils se sauvent par la fenêtre sans
+payer leur écot, et s'en vont à Visagra. Le boiteux
+laisse l'écolier à l'auberge et part pour Constantinople,
+où il soulève le sérail. L'écolier soupe et se
+couche. Aventures burlesques d'un poëte tragique.</p>
+
+<p><i>Tranco V.</i> Le boiteux revient le matin et raconte
+ses exploits. Il annonce à l'écolier qu'ils sont poursuivis,
+le boiteux par Cienllamas, et l'écolier par
+Doña Tomasa et un soldat de ses amis. Ils partent
+pour l'Andalousie&mdash;par la fenêtre et sans payer.&mdash;Aventures
+qui leur arrivent en chemin.</p>
+
+<p><i>Tranco VI.</i> Suite du voyage. Longue kyrielle
+d'éloges. Querelles, combats, malices. Ils s'arrêtent
+dans un champ pour passer la nuit. Un grand
+bruit les réveille.</p>
+
+<p><i>Tranco VII.</i> C'est le bruit que font en passant
+dans les airs la Fortune et sa suite. Description. Le
+jour vient. Ils arrivent à Séville. Ils voient
+Cienllamas qui entre par la porte de Carmona, et se
+cachent dans une auberge. De leur balcon, ils voient
+les habitants. Eloges sans fin.</p>
+
+<p><i>Tranco VIII.</i> Toujours à leur balcon, ils voient
+dans un miroir magique la <i>Calle mayor</i> de Madrid,
+ce qui fournit au boiteux l'occasion de donner
+carrière à son penchant pour l'adulation.</p>
+
+<p><i>Tranco IX.</i> L'Académie de Séville. Le diable et
+l'écolier en sont reçus membres, celui-ci sous le
+nom de <i>el Engañado</i> (le Trompé), celui-là sous le
+nom de <i>el Engañador</i> (le Trompeur). Visite au
+séjour des gueux. Le mendiant appelé le Diable
+boiteux. Cienllamas arrive, et l'emmène croyant
+avoir affaire au démon de ce nom.</p>
+
+<p><i>Tranco X.</i> Arrivée de Tomasa. Le boiteux et
+l'écolier se sauvent dans une autre auberge.
+Séance de l'académie. Discours de Don Cléofas.
+Statuts singuliers proposés par lui. Plan d'un
+<i>Pronostico y lunario</i>. Entrée imprévue de Tomasa
+et des alguazils. Arrestation de Don Cléofas. Il
+donne cent écus au sergent, qui le laisse échapper.
+Désappointement du sergent, dont les écus se
+changent en charbon. Arrestation du Diable boiteux
+par Cienllamas. Tomasa passe aux Indes avec son
+soldat, et Don Cléofas retourne à ses études.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="LE_DIABLE_BOITEUX" id="LE_DIABLE_BOITEUX"></a>LE DIABLE BOITEUX</h2>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h3>Quel diable c'est que le diable boiteux. Où, et par
+quel hasard don Cléofas Léandro Perez Zambullo
+fit connaissance avec lui.</h3>
+
+
+<p>Une nuit du mois d'octobre couvrait
+d'épaisses ténèbres la célèbre ville de Madrid:
+déjà le peuple, retiré chez lui, laissait
+les rues libres aux amants qui voulaient
+chanter leurs peines ou leurs plaisirs sous
+les balcons de leurs maîtresses: déjà le son
+des guitares causait de l'inquiétude aux pères
+et alarmait les maris jaloux: enfin, il était
+près de minuit, lorsque don Cléofas Léandro
+Perez Zambullo, écolier d'Alcala, sortit
+brusquement par une lucarne d'une
+maison, où le fils indiscret de la déesse de
+Cythère l'avait fait entrer. Il tâchait de
+conserver sa vie et son honneur en s'efforçant
+d'échapper à trois ou quatre spadassins
+qui le suivaient de près pour le tuer,
+ou pour lui faire épouser par force une
+dame avec laquelle ils venaient de le surprendre.</p>
+
+<p>Quoique seul contre eux, il s'était défendu
+vaillamment, et il n'avait pris la fuite que
+parce qu'ils lui avaient enlevé son épée
+dans le combat. Ils le poursuivirent quelque
+temps sur les toits; mais il trompa leur
+poursuite à la faveur de l'obscurité. Il marcha
+vers une lumière qu'il aperçut de loin,
+et qui, toute faible qu'elle était, lui servit
+de fanal dans une conjoncture si périlleuse.
+Après avoir plus d'une fois couru risque
+de se rompre le cou, il arriva près d'un
+grenier d'où sortaient les rayons de cette
+lumière, et il entra dedans par la fenêtre,
+aussi transporté de joie qu'un pilote qui
+voit heureusement surgir au port son vaisseau
+menacé du naufrage.</p>
+
+<p>Il regarda d'abord de toutes parts, et, fort
+étonné de ne trouver personne dans ce galetas,
+qui lui parut un appartement assez
+singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup
+d'attention. Il vit une lampe de cuivre
+attachée au plafond, des livres et des papiers
+en confusion sur une table, une sphère
+et des compas d'un côté, des fioles et des
+cadrans de l'autre; ce qui lui fit juger qu'il
+demeurait au-dessous quelque astrologue
+qui venait faire ses observations dans ce
+réduit.</p>
+
+<p>Il rêvait au péril que son bonheur lui
+avait fait éviter, et délibérait en lui-même
+s'il demeurerait là jusqu'au lendemain
+ou s'il prendrait un autre parti, quand il
+entendit pousser un long soupir auprès de
+lui. Il s'imagina d'abord que c'était quelque
+fantôme de son esprit agité, une illusion
+de la nuit; c'est pourquoi, sans s'y
+arrêter, il continua ses réflexions.</p>
+
+<p>Mais ayant ouï soupirer pour la seconde
+fois, il ne douta plus que ce ne fût une
+chose réelle; et bien qu'il ne vît personne
+dans la chambre, il ne laissa pas de s'écrier:
+«Qui diable soupire ici?&mdash;C'est moi,
+seigneur écolier, lui répondit aussitôt une
+voix qui avait quelque chose d'extraordinaire;
+je suis depuis six mois dans une de
+ces fioles bouchées. Il loge en cette maison
+un savant astrologue, qui est magicien: c'est
+lui qui, par le pouvoir de son art, me tient
+enfermé dans cette étroite prison.&mdash;Vous
+êtes donc un esprit? dit don Cléofas, un
+peu troublé de la nouveauté de l'aventure.&mdash;Je
+suis un démon, répartit la voix: vous
+venez ici fort à propos pour me tirer d'esclavage.
+Je languis dans l'oisiveté, car je
+suis le diable de l'enfer le plus vif et le
+plus laborieux.»</p>
+
+<p>Ces paroles causèrent quelque frayeur
+au seigneur Zambullo; mais comme il était
+naturellement courageux, il se rassura, et
+dit d'un ton ferme à l'esprit: «Seigneur
+diable, apprenez-moi, s'il vous plaît, quel
+rang vous tenez parmi vos confrères: si
+vous êtes un démon noble ou roturier.&mdash;Je
+suis un diable d'importance, répondit la
+voix, et celui de tous qui a le plus de réputation
+dans l'un et l'autre monde.&mdash;Seriez-vous
+par hasard, répliqua don Cléofas, le
+démon qu'on appelle Lucifer?&mdash;Non, répartit
+l'esprit, c'est le diable des charlatans.&mdash;Êtes-vous
+Uriel, reprit l'écolier?&mdash;Fi
+donc, interrompit brusquement la voix,
+c'est le patron des marchands, des tailleurs,
+des bouchers, des boulangers, et des autres
+voleurs du tiers-état.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes peut-être Belzébut, dit
+Léandro.&mdash;Vous moquez-vous? répondit
+l'esprit. C'est le démon des duègnes et
+des écuyers.&mdash;Cela m'étonne, dit Zambullo;
+je croyais Belzébut un des plus
+grands personnages de votre compagnie.&mdash;C'est
+un de ses moindres sujets, répartit
+le démon. Vous n'avez pas des idées
+justes de notre enfer.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc, reprit don Cléofas, que
+vous soyez Léviatan, Belfegor ou Astaroth.&mdash;Oh!
+pour ces trois-là, ce sont des diables
+du premier ordre. Ce sont des esprits de
+cour. Ils entrent dans les conseils des
+princes, animent les ministres, forment
+des ligues, excitent les soulèvements dans
+les états, et allument les flambeaux de la
+guerre. Ce ne sont point là des maroufles,
+comme les premiers que vous avez nommés.&mdash;Eh!
+dites-moi, je vous prie, répliqua
+l'écolier, quelles sont les fonctions de
+Flagel?&mdash;Il est l'âme de la chicane et
+l'esprit du barreau, répartit le démon. C'est
+lui qui a composé le protocole des huissiers
+et des notaires. Il inspire les plaideurs,
+possède les avocats et obsède les juges.</p>
+
+<p>«Pour moi, j'ai d'autres occupations: je
+fais des mariages ridicules: j'unis des barbons
+avec des mineures, des maîtres avec
+leurs servantes, des filles mal dotées avec
+de tendres amants qui n'ont point de fortune.
+C'est moi qui ai introduit dans le
+monde le luxe, la débauche, les jeux de
+hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des
+carrousels, de la danse, de la musique, de
+la comédie, et de toutes les modes nouvelles
+de France. En un mot, je m'appelle Asmodée,
+surnommé le diable boiteux.</p>
+
+<p>&mdash;Hé quoi! s'écria don Cléofas, vous
+seriez ce fameux Asmodée, dont il est fait
+une si glorieuse mention dans Agrippa et
+dans la Clavicule de Salomon? Ah! vraiment,
+vous ne m'avez pas dit tous vos amusements.
+Vous avez oublié le meilleur. Je
+sais que vous vous divertissez quelquefois
+à soulager les amants malheureux. A telles
+enseignes que l'année passée, un bachelier
+de mes amis obtint, par votre secours, dans
+la ville d'Alcala, les bonnes grâces de la
+femme d'un docteur de l'université.&mdash;Cela
+est vrai, dit l'esprit; je vous gardais celui-là
+pour le dernier. Je suis le démon de
+la luxure, ou, pour parler plus honorablement,
+le dieu Cupidon; car les poëtes m'ont
+donné ce joli nom, et ces messieurs me
+peignent fort avantageusement. Ils disent
+que j'ai des ailes dorées, un bandeau sur
+les yeux, un arc à la main, un carquois
+plein de flèches sur les épaules, et avec cela
+une beauté ravissante. Vous allez voir tout
+à l'heure ce qui en est, si vous voulez me
+mettre en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Asmodée, répliqua Léandro
+Perez, il y a longtemps, comme vous savez,
+que je vous suis entièrement dévoué:
+le péril que je viens de courir en peut faire
+foi. Je suis bien aise de trouver l'occasion
+de vous servir; mais le vase qui vous recèle
+est sans doute un vase enchanté. Je tenterais
+vainement de le déboucher ou de le
+briser. Ainsi, je ne sais pas trop bien de
+quelle manière je pourrai vous délivrer de
+prison. Je n'ai pas un grand usage de ces
+sortes de délivrances; et, entre nous, si, tout
+fin diable que vous êtes, vous ne sauriez
+vous tirer d'affaire, comment un chétif
+mortel en pourra-t-il venir à bout?&mdash;Les
+hommes ont ce pouvoir, répondit le démon.
+La fiole où je suis retenu n'est qu'une
+simple bouteille de verre facile à briser.
+Vous n'avez qu'à la prendre et qu'à la jeter
+par terre, j'apparaîtrai tout aussitôt en
+forme humaine.&mdash;Sur ce pied-là, dit l'écolier,
+la chose est plus aisée que je ne pensais.
+Apprenez-moi donc dans quelle fiole
+vous êtes; j'en vois un assez grand nombre
+de pareilles, et je ne puis la démêler.&mdash;C'est
+la quatrième du côté de la fenêtre,
+répliqua l'esprit. Quoique l'empreinte d'un
+cachet magique soit sur le bouchon, la
+bouteille ne laissera pas de se casser.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit, reprit don Cléofas. Je suis
+prêt à faire ce que vous souhaitez; il n'y a
+plus qu'une petite difficulté qui m'arrête:
+quand je vous aurai rendu le service dont il
+s'agit, je crains de payer les pots cassés.&mdash;Il
+ne vous arrivera aucun malheur, répartit
+le démon; au contraire, vous serez content
+de ma reconnaissance. Je vous apprendrai
+tout ce que vous voudrez savoir; je vous
+instruirai de tout ce qui se passe dans le
+monde; je vous découvrirai les défauts des
+hommes; je serai votre démon tutélaire, et,
+plus éclairé que le génie de Socrate, je prétends
+vous rendre encore plus savant que ce
+grand philosophe. En un mot, je me donne
+à vous avec mes bonnes et mauvaises qualités;
+elles ne vous seront pas moins utiles
+les unes que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de belles promesses, répliqua
+l'écolier; mais vous autres, messieurs les
+diables, on vous accuse de n'être pas fort
+religieux à tenir ce que vous nous promettez.&mdash;Cette
+accusation n'est pas sans fondement,
+répartit Asmodée. La plupart de
+mes confrères ne se font pas un scrupule de
+vous manquer de parole. Pour moi, outre
+que je ne puis trop payer le service que
+j'attends de vous, je suis esclave de mes serments,
+et je vous jure par tout ce qui les
+rend inviolables, que je ne vous tromperai
+point. Comptez sur l'assurance que je vous
+en donne; et ce qui doit vous être bien agréable,
+je m'offre à vous venger, dès cette
+nuit, de dona Thomasa, de cette perfide
+dame qui avait caché chez elle quatre scélérats
+pour vous surprendre et vous forcer
+à l'épouser.»</p>
+
+<p>Le jeune Zambullo fut particulièrement
+charmé de cette dernière promesse. Pour
+en avancer l'accomplissement, il se hâta de
+prendre la fiole où était l'esprit; et sans
+s'embarrasser davantage de ce qu'il en
+pourrait arriver, il la laissa tomber rudement.
+Elle se brisa en mille pièces, et
+inonda le plancher d'une liqueur noirâtre,
+qui s'évapora peu à peu, et se convertit en
+une fumée, laquelle, venant à se dissiper
+tout à coup, fit voir à l'écolier surpris une
+figure d'homme en manteau, de la hauteur
+d'environ deux pieds et demi, appuyée sur
+deux béquilles. Ce petit monstre boiteux
+avait des jambes de bouc, le visage long, le
+menton pointu, le teint jaune et noir, le
+nez fort écrasé; ses yeux, qui paraissaient
+très-petits, ressemblaient à deux charbons
+allumés: sa bouche excessivement fendue
+était surmontée de deux crocs de moustache
+rousse, et bordée de deux lippes sans
+pareilles.</p>
+
+<p>Ce gracieux Cupidon avait la tête enveloppée
+d'une espèce de turban de crépon
+rouge, relevé d'un bouquet de plumes de
+coq et de paon. Il portait au cou un large
+collet de toile jaune, sur lequel étaient dessinés
+divers modèles de colliers et de pendants
+d'oreilles. Il était revêtu d'une robe
+courte de satin blanc, ceinte par le milieu
+d'une large bande de parchemin vierge,
+toute marquée de caractères talismaniques.
+On voyait peints sur cette robe plusieurs
+corps à l'usage des dames, très-avantageux
+pour la gorge; des écharpes, des tabliers
+bigarrés et des coiffures nouvelles, toutes
+plus extravagantes les unes que les autres.</p>
+
+<p>Mais tout cela n'était rien en comparaison
+de son manteau, dont le fond était
+aussi de satin blanc. Il y avait dessus une
+infinité de figures peintes à l'encre de la
+Chine, avec une si grande liberté de pinceau
+et des expressions si fortes, qu'on
+jugeait bien qu'il fallait que le diable s'en
+fût mêlé. On y remarquait, d'un côté, une
+dame espagnole, couverte de sa mante, qui
+agaçait un étranger à la promenade; et de
+l'autre, une dame française qui étudiait
+dans un miroir de nouveaux airs de visage,
+pour les essayer sur un jeune abbé qui
+paraissait à la portière de sa chambre avec
+des mouches et du rouge. Ici des cavaliers
+italiens chantaient et jouaient de la guitare
+sous les balcons de leurs maîtresses; et là,
+des Allemands, déboutonnés, tout en désordre,
+plus pris de vin et plus barbouillés de
+tabac que des petits-maîtres français, entouraient
+une table inondée des débris de
+leurs débauches. On apercevait dans un
+endroit un seigneur musulman sortant du
+bain, et environné de toutes les femmes de
+son sérail, qui s'empressaient à lui rendre
+leurs services; on découvrait, dans un autre,
+un gentilhomme anglais qui présentait
+galamment à sa dame une pipe et de la
+bière.</p>
+
+<p>On y démêlait aussi des joueurs merveilleusement
+bien représentés: les uns,
+animés d'une joie vive, remplissaient leurs
+chapeaux de pièces d'or et d'argent, et les
+autres, ne jouant plus que sur leur parole,
+lançaient au ciel des regards sacriléges, en
+mangeant leurs cartes de désespoir. Enfin,
+l'on y voyait autant de choses curieuses
+que sur l'admirable bouclier que le dieu
+Vulcain fit à la prière de Thétis; mais il y
+avait cette différence entre les ouvrages de
+ces deux boiteux, que les figures du bouclier
+n'avaient aucun rapport aux exploits
+d'Achille, et qu'au contraire celles du manteau
+étaient autant de vives images de tout
+ce qui se fait dans le monde par la suggestion
+d'Asmodée.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>Suite de la délivrance d'Asmodée.</h3>
+
+
+<p>Ce démon, s'apercevant que sa vue ne
+prévenait pas en sa faveur l'écolier, lui dit
+en souriant: «Hé bien, seigneur don Cléofas
+Léandro Perez Zambullo, vous voyez le
+charmant dieu des amours, ce souverain
+maître des c&oelig;urs. Que vous semble de mon
+air et de ma beauté? Les poëtes ne sont-ils
+pas d'excellents peintres?&mdash;Franchement,
+répondit don Cléofas, ils sont un peu flatteurs.
+Je crois que vous ne parûtes pas sous
+ces traits devant Psyché.&mdash;Oh! pour cela
+non, répartit le diable. J'empruntai ceux
+d'un petit marquis français pour me faire
+aimer brusquement. Il faut bien couvrir le
+vice d'une apparence agréable, autrement il
+ne plairait pas. Je prends toutes les formes
+que je veux, et j'aurais pu me montrer à
+vos yeux sous un plus beau corps fantastique;
+mais puisque je me suis donné tout
+à vous, et que j'ai dessein de ne vous rien déguiser,
+j'ai voulu que vous me vissiez sous
+la figure la plus convenable à l'opinion
+qu'on a de moi et de mes exercices.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas surpris, dit Léandro,
+que vous soyez un peu laid. Pardonnez,
+s'il vous plaît, le terme; le commerce que
+nous allons avoir ensemble demande de la
+franchise. Vos traits s'accordent fort mal
+avec l'idée que j'avais de vous; mais apprenez-moi,
+de grâce, pourquoi vous êtes
+boiteux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, répondit le démon, pour avoir
+eu autrefois en France un différend avec
+Pillardoc, le diable de l'intérêt. Il s'agissait
+de savoir qui de nous deux posséderait un
+jeune manceau qui venait à Paris chercher
+fortune. Comme c'était un excellent sujet,
+un garçon qui avait de grands talents, nous
+nous en disputâmes vivement la possession.
+Nous nous battîmes dans la moyenne région
+de l'air. Pillardoc fut le plus fort, et
+me jeta sur la terre de la même façon que
+Jupiter, à ce que disent les poëtes, culbuta
+Vulcain. La conformité de ces aventures
+fut cause que mes camarades me surnommèrent
+le diable boiteux. Ils me donnèrent
+en raillant ce sobriquet, qui m'est resté
+depuis ce temps-là. Néanmoins, tout estropié
+que je suis, je ne laisse pas d'aller bon
+train. Vous serez témoin de mon agilité.</p>
+
+<p>«Mais, ajouta-t-il, finissons cet entretien.
+Hâtons-nous de sortir de ce galetas.
+Le magicien y va bientôt monter pour travailler
+à l'immortalité d'une belle sylphide
+qui le vient trouver ici toutes les nuits.
+S'il nous surprenait, il ne manquerait pas
+de me remettre en bouteille, et il pourrait
+bien vous y mettre aussi. Jetons auparavant
+par la fenêtre les morceaux de la fiole
+brisée, afin que l'enchanteur ne s'aperçoive
+pas de mon élargissement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il s'en apercevrait après notre
+départ, dit Zambullo, qu'en arriverait-il?&mdash;Ce
+qu'il en arriverait? répondit le boiteux;
+il paraît bien que vous n'avez pas lu
+le livre de la <i>contrainte</i>. Quand j'irais me
+cacher aux extrémités de la terre ou de la
+région qu'habitent les salamandres enflammés;
+quand je descendrais chez les gnomes
+ou dans les plus profonds abîmes des mers,
+je n'y serais point à couvert de son ressentiment.
+Il ferait des conjurations si fortes,
+que tout l'enfer en tremblerait. J'aurais
+beau vouloir lui désobéir, je serais obligé
+de paraître, malgré moi, devant lui, pour
+subir la peine qu'il voudrait m'imposer.</p>
+
+<p>&mdash;Cela étant, reprit l'écolier, je crains
+fort que notre liaison ne soit pas de longue
+durée. Ce redoutable nécromancien découvrira
+bientôt votre fuite.&mdash;C'est ce que
+je ne sais point, répliqua l'esprit, parce que
+nous ne savons pas ce qui doit arriver.&mdash;Comment,
+s'écria Léandro Perez, les démons
+ignorent l'avenir?&mdash;Assurément,
+répartit le diable; les personnes qui se fient
+à nous là-dessus sont de grandes dupes.
+C'est ce qui fait que les devins et les devineresses
+disent tant de sottises et en font tant
+faire aux femmes de qualité qui vont les
+consulter sur les événements futurs. Nous
+ne savons que le passé et le présent. J'ignore
+donc si le magicien s'apercevra bientôt de
+mon absence; mais j'espère que non. Il y a
+plusieurs fioles semblables à celle où j'étais
+enfermé: il ne soupçonnera pas qu'elle y
+manque. Je vous dirai de plus que je suis
+dans son laboratoire comme un livre de
+droit dans la bibliothèque d'un financier:
+il ne pense point à moi; et quand il y penserait,
+il ne me fait jamais l'honneur de
+m'entretenir, c'est le plus fier enchanteur
+que je connaisse. Depuis le temps qu'il me
+tient prisonnier, il n'a pas daigné me parler
+une seule fois.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme! dit don Cléofas. Qu'avez-vous
+donc fait pour vous attirer sa
+haine?&mdash;J'ai traversé un de ses desseins,
+répartit Asmodée. Il y avait une place vacante
+dans certaine académie: il prétendait
+qu'un de ses amis l'eût; je voulais la faire
+donner à un autre. Le magicien fit un talisman
+composé des plus puissants caractères,
+de la cabale; moi, je mis mon homme au
+service d'un grand ministre, dont le nom
+l'emporta sur le talisman.»</p>
+
+<p>Après avoir parlé de cette sorte, le démon
+ramassa toutes les pièces de la fiole cassée,
+et les jeta par la fenêtre: «Seigneur Zambullo,
+dit-il ensuite à l'écolier, sauvons-nous
+au plus vite: prenez le bout de mon
+manteau et ne craignez rien.» Quelque
+périlleux que parût ce parti à don Cléofas,
+il aima mieux l'accepter que de demeurer
+exposé au ressentiment du magicien, et il
+s'accrocha le mieux qu'il put au diable,
+qui l'emporta dans le moment.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>Dans quel endroit le diable boiteux transporta
+l'écolier, et des premières choses qu'il lui fit voir.</h3>
+
+
+<p>Asmodée n'avait pas vanté sans raison son
+agilité. Il fendit l'air comme une flèche décochée
+avec violence, et s'alla percher sur
+la tour de San-Salvador. Dès qu'il eût pris
+pied, il dit à son compagnon: «Hé bien,
+seigneur Léandro, quand on dit d'une rude
+voiture que c'est une voiture de diable,
+n'est-il pas vrai que cette façon de parler
+est fausse?&mdash;Je viens d'en vérifier la fausseté,
+répondit poliment Zambullo; je puis
+assurer que c'est une voiture plus douce
+qu'une litière, et avec cela si diligente,
+qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer sur la
+route.</p>
+
+<p>&mdash;Oh ça, reprit le démon, vous ne savez
+pas pourquoi je vous amène ici? je prétends
+vous montrer tout ce qui se passe
+dans Madrid; et comme je veux débuter
+par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un
+endroit plus propre à l'exécution de mon
+dessein. Je vais par mon pouvoir diabolique
+enlever les toits des maisons, et, malgré
+les ténèbres de la nuit, le dedans va se
+découvrir à vos yeux.» A ces mots, il ne
+fit simplement qu'étendre le bras droit,
+et aussitôt tous les toits disparurent. Alors
+l'écolier vit comme en plein midi l'intérieur
+des maisons, de même, dit Luis Velez
+de Guévara<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, qu'on voit le dedans d'un pâté
+dont on vient d'ôter la croûte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L'auteur du diable boiteux espagnol.</p></div>
+
+<p>Le spectacle était trop nouveau pour ne
+pas attirer son attention toute entière. Il
+promena sa vue de toutes parts, et la diversité
+des choses qui l'environnaient eut de
+quoi occuper longtemps sa curiosité. «Seigneur
+don Cléofas, lui dit le diable, cette
+confusion d'objets que vous regardez avec
+plaisir est, à la vérité, très agréable à contempler;
+mais ce n'est qu'un amusement
+frivole. Il faut que je vous le rende utile;
+et pour vous donner une parfaite connaissance
+de la vie humaine, je veux vous expliquer
+ce que font toutes ces personnes que
+vous voyez. Je vais vous découvrir les
+motifs de leurs actions, et vous révéler
+jusqu'à leurs plus secrètes pensées.</p>
+
+<p>«Par où commencerons-nous? Observons
+d'abord dans cette maison, à main
+droite, ce vieillard qui compte de l'or et de
+l'argent. C'est un bourgeois avare. Son
+carrosse, qu'il a eu presque pour rien à l'inventaire
+d'un <i>alcalde de corte</i>, est tiré par
+deux mauvaises mules qui sont dans son
+écurie, et qu'il nourrit suivant la loi des
+douze tables, c'est-à-dire qu'il leur donne
+tous les jours à chacune une livre d'orge.
+Il les traite comme les Romains traitaient
+leurs esclaves. Il y a deux ans qu'il est
+revenu des Indes, chargé d'une grande
+quantité de lingots qu'il a changés en espèces.
+Admirez ce vieux fou, avec quelle satisfaction
+il parcourt des yeux ses richesses:
+il ne peut s'en rassasier. Mais prenez
+garde en même temps à ce qui se passe dans
+une petite salle de la même maison. Y
+remarquez-vous deux jeunes garçons avec
+une vieille femme?&mdash;Oui, répondit Cléofas.
+Ce sont apparemment ses enfants.&mdash;Non,
+reprit le diable, ce sont ses neveux
+qui doivent en hériter, et qui, dans l'impatience
+où ils sont de partager ses dépouilles,
+ont fait venir secrètement une sorcière, pour
+savoir d'elle quand il mourra.</p>
+
+<p>«J'aperçois dans la maison voisine
+deux tableaux assez plaisants: l'un est une
+coquette surannée qui se couche, après avoir
+laissé ses cheveux, ses sourcils et ses dents
+sur sa toilette: l'autre un galant sexagénaire
+qui revient de faire l'amour. Il a déjà
+ôté son &oelig;il et sa moustache postiches, avec
+sa perruque qui cachait une tête chauve. Il
+attend que son valet lui ôte son bras et sa
+jambe de bois, pour se mettre au lit avec
+le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Si je m'en fie à mes yeux, dit Zambullo,
+je vois dans cette maison une grande
+et jeune fille faite à peindre. Qu'elle a l'air
+mignon!&mdash;Hé bien, reprit le boiteux,
+cette jeune beauté qui vous frappe est s&oelig;ur
+aînée de ce galant qui va se coucher. On
+peut dire qu'elle fait la paire avec la vieille
+coquette qui loge avec elle. Sa taille, que
+vous admirez, est une machine qui a
+épuisé les mécaniques. Sa gorge et ses hanches
+sont artificielles, et il n'y a pas longtemps
+qu'étant allée au sermon, elle laissa
+tomber ses fesses dans l'auditoire. Néanmoins,
+comme elle se donne un air de mineure,
+il y a deux jeunes cavaliers qui se
+disputent ses bonnes grâces. Ils en sont
+même venus aux mains pour elle. Les
+enragés! il me semble que je vois deux
+chiens qui se battent pour un os.</p>
+
+<p>«Riez avec moi de ce concert qui se fait
+assez près de là, dans une maison bourgeoise,
+sur la fin d'un souper de famille.
+On y chante des cantates. Un vieux jurisconsulte
+en a fait la musique, et les paroles
+sont d'un <i>alguasil</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> qui fait l'aimable,
+d'un fat qui compose des vers pour son
+plaisir et pour le supplice des autres. Une
+cornemuse et une épinette forment la
+symphonie. Un grand flandrin de chantre
+à voix claire fait le dessus, et une jeune
+fille qui a la voix fort grosse fait la basse.&mdash;O
+la plaisante chose! s'écria don Cléofas
+en riant: quand on voudrait donner
+exprès un concert ridicule, on n'y réussirait
+pas si bien.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Un alguasil est ce que sont en France les commissaires,
+excepté qu'il porte l'épée.</p></div>
+
+<p>&mdash;Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique,
+poursuivit le démon; vous y verrez un
+seigneur couché dans un superbe appartement.
+Il a près de lui une cassette remplie
+de billets doux. Il les lit pour s'endormir
+voluptueusement, car ils sont d'une
+dame qu'il adore, et qui lui fait faire tant
+de dépense, qu'il sera bientôt réduit à solliciter
+une vice-royauté.</p>
+
+<p>«Si tout repose dans cet hôtel, si tout y
+est tranquille, en récompense on se donne
+bien du mouvement dans la maison prochaine
+à main gauche. Y démêlez-vous une
+dame dans un lit de damas rouge? c'est une
+personne de condition. C'est dona Fabula,
+qui vient d'envoyer chercher une sage
+femme, et qui va donner un héritier au
+vieux don Torribio son mari, que vous
+voyez auprès d'elle. N'êtes-vous pas charmé
+du bon naturel de cet époux? Les cris
+de sa chère moitié lui percent l'âme: il est
+pénétré de douleur; il souffre autant
+qu'elle. Avec quel soin et quelle ardeur il
+s'empresse à la secourir!&mdash;Effectivement,
+dit Léandro, voilà un homme bien agité;
+mais j'en aperçois un autre qui paraît
+dormir d'un profond sommeil dans la
+même maison, sans se soucier du succès de
+l'affaire.&mdash;La chose doit pourtant l'intéresser,
+reprit le boiteux, puisque c'est un
+domestique qui est la cause première des
+douleurs de sa maîtresse.</p>
+
+<p>«Regardez un peu au-delà, continua-t-il,
+et considérez dans une salle basse cet
+hypocrite qui se frotte de vieux oing pour
+aller à une assemblée de sorciers, qui se
+tient cette nuit entre Saint-Sébastien et
+Fontarabie. Je vous y porterais tout à
+l'heure pour vous donner cet agréable passe-temps,
+si je ne craignais d'être reconnu du
+démon qui fait le bouc à cette cérémonie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce diable et vous, dit l'écolier, vous
+n'êtes donc pas bons amis?&mdash;Non parbleu,
+reprit Asmodée. C'est ce même Pillardoc
+dont je vous ai parlé. Ce coquin me trahirait:
+il ne manquerait pas d'avertir de ma
+fuite mon magicien.&mdash;Vous avez eu peut-être
+encore quelque démêlé avec ce Pillardoc.&mdash;Vous
+l'avez dit, reprit le démon:
+il y a deux ans que nous eûmes ensemble
+un nouveau différend pour un enfant de
+Paris qui songeait à s'établir. Nous prétendions
+tous deux en disposer; il en voulait
+faire un commis, j'en voulais faire un
+homme à bonnes fortunes; nos camarades
+en firent un mauvais moine pour finir la
+dispute. Après cela on nous réconcilia;
+nous nous embrassâmes, et depuis ce temps-là
+nous sommes ennemis mortels.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons là cette belle assemblée, dit
+don Cléofas; je ne suis nullement curieux
+de m'y trouver; continuons plutôt d'examiner
+ce qui se présente à notre vue. Que
+signifient ces étincelles de feu qui sortent
+de cette cave?&mdash;C'est une des plus folles
+occupations des hommes, répondit le diable.
+Ce personnage qui, dans cette cave, est auprès
+de ce fourneau embrasé, est un souffleur.
+Le feu consume peu à peu son riche
+patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu'il
+cherche. Entre nous, la pierre philosophale
+n'est qu'une belle chimère que j'ai
+moi-même forgée, pour me jouer de l'esprit
+humain, qui veut passer les bornes qui lui
+ont été prescrites.</p>
+
+<p>«Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire
+qui n'est pas encore couché. Vous
+le voyez qui travaille dans sa boutique avec
+son épouse surannée et son garçon. Savez-vous
+ce qu'ils font? le mari compose une
+pilule prolifique pour un vieil avocat qui
+doit se marier demain. Le garçon fait une
+tisane laxative, et la femme pile dans un
+mortier des drogues astringentes.</p>
+
+<p>&mdash;J'aperçois dans la maison qui fait face
+à celle de l'apothicaire, dit Zambullo, un
+homme qui se lève et s'habille à la hâte.&mdash;Malepeste!
+répondit l'esprit, c'est un médecin
+qu'on appelle pour une affaire bien
+pressante. On vient le chercher de la part
+d'un prélat qui, depuis une heure qu'il est
+au lit, a toussé deux ou trois fois.</p>
+
+<p>«Portez la vue au-delà sur la droite, et
+tâchez de découvrir dans un grenier un
+homme qui se promène en chemise à la
+sombre clarté d'une lampe.&mdash;J'y suis,
+s'écria l'écolier, à telles enseignes que je
+ferais l'inventaire des meubles qui sont
+dans ce galetas. Il n'y a qu'un grabat, un
+placet et une table, et les murs me paraissent
+tout barbouillés de noir.&mdash;Le personnage
+qui loge si haut est un poëte, reprit Asmodée;
+et ce qui vous paraît noir, ce sont des
+vers tragiques de sa façon, dont il a tapissé
+sa chambre, étant obligé, faute de papier,
+d'écrire ses poëmes sur le mur.</p>
+
+<p>&mdash;A le voir s'agiter et se démener, comme
+il fait en se promenant, dit don Cléofas, je
+juge qu'il compose quelque ouvrage d'importance.&mdash;Vous
+n'avez pas tort d'avoir
+cette pensée, répliqua le boiteux; il mit hier
+la dernière main a une tragédie intitulée:
+<i>Le Déluge universel</i>. On ne saurait lui reprocher
+qu'il n'a point observé l'unité de
+lieu, puisque toute l'action se passe dans
+l'arche de Noé.</p>
+
+<p>«Je vous assure que c'est une pièce excellente;
+toutes les bêtes y parlent comme des
+docteurs. Il a dessein de la dédier; il y a six
+heures qu'il travaille à l'épître dédicatoire;
+il en est à la dernière phrase en ce moment;
+on peut dire que c'est un chef-d'&oelig;uvre que
+cette dédicace: toutes les vertus morales et
+politiques, toutes les louanges qu'on peut
+donner à un homme illustre par ses ancêtres
+et par lui-même, n'y sont point
+épargnées: jamais auteur n'a tant prodigué
+l'encens.&mdash;A qui prétend-il adresser un
+éloge si magnifique, reprit l'écolier?&mdash;Il
+n'en sait rien encore, répartit le diable; il
+a laissé le nom en blanc. Il cherche quelque
+riche seigneur qui soit plus libéral que ceux
+à qui il a déjà dédié d'autres livres; mais
+les gens qui payent des épîtres dédicatoires
+sont bien rares aujourd'hui; c'est un défaut
+dont les seigneurs se sont corrigés; et
+par là ils ont rendu un grand service au public,
+qui était accablé de pitoyables productions
+d'esprit, attendu que la plupart des
+livres ne se faisaient autrefois que pour le
+produit des dédicaces.</p>
+
+<p>«A propos d'épîtres dédicatoires, ajouta
+le démon, il faut que je vous rapporte un
+trait assez singulier. Une femme de la cour,
+ayant permis qu'on lui dédiât un ouvrage,
+en voulut voir la dédicace avant qu'on l'imprimât;
+et ne s'y trouvant pas assez bien
+louée à son gré, elle prit la peine d'en composer
+une de sa façon, et de l'envoyer à
+l'auteur pour la mettre à la tête de son
+ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, s'écria Léandro, que
+voilà des voleurs qui s'introduisent dans
+une maison par un balcon.&mdash;Vous ne vous
+trompez point, dit Asmodée; ce sont des
+voleurs de nuit. Ils entrent chez un banquier:
+suivons-les de l'&oelig;il; voyons ce qu'ils
+feront. Ils visitent le comptoir; ils fouillent
+partout; mais le banquier les a prévenus;
+il partit hier pour la Hollande avec tout ce
+qu'il avait d'argent dans ses coffres.</p>
+
+<p>&mdash;Examinons, dit Zambullo, un autre
+voleur qui monte par une échelle de soie à
+un balcon.&mdash;Celui-là n'est pas ce que vous
+pensez, répondit le boiteux; c'est un marquis
+qui tente l'escalade pour se couler dans
+la chambre d'une fille qui veut cesser de
+l'être. Il lui a juré très-légèrement qu'il
+l'épousera, et elle n'a pas manqué de se
+rendre à ses serments; car, dans le commerce
+de l'amour, les marquis sont des négociants
+qui ont grand crédit sur la place.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis curieux, reprit l'écolier, d'apprendre
+ce que fait certain homme que je
+vois en bonnet de nuit et en robe de chambre.
+Il écrit avec application, et il y a près de
+lui une petite figure noire qui lui conduit
+la main en écrivant.&mdash;L'homme qui écrit,
+répond le diable, est un greffier qui, pour
+obliger un tuteur très-reconnaissant, altère
+un arrêt rendu en faveur d'un pupille; et
+la petite figure noire qui lui conduit la main
+est Griffaël, le démon des greffiers.&mdash;Ce
+Griffaël, répliqua don Cléofas, n'occupe
+donc cet emploi que par <i>intérim</i>? Puisque
+Flagel est l'esprit du barreau, les greffes,
+ce me semble, doivent être de son département?&mdash;Non,
+répartit Asmodée; les greffiers
+ont été jugés dignes d'avoir leur diable
+particulier, et je vous jure qu'il a de l'occupation
+de reste.</p>
+
+<p>«Considérez dans une maison bourgeoise,
+auprès de celle du greffier, une jeune
+dame qui occupe le premier appartement.
+C'est une veuve; et l'homme que vous voyez
+avec elle est son oncle, qui loge au second
+étage. Admirez la pudeur de cette veuve:
+elle ne veut pas prendre sa chemise devant
+son oncle: elle passe dans un cabinet pour
+se la faire mettre par un galant qu'elle y a
+caché.</p>
+
+<p>«Il demeure chez le greffier un gros
+bachelier boiteux, de ses parents, qui n'a
+pas son pareil au monde pour plaisanter.
+Volumnius, si vanté par Cicéron pour les
+traits piquants et pleins de sel, n'était pas
+un si fin railleur. Ce bachelier, nommé par
+excellence dans Madrid le bachelier Donoso,
+est recherché de toutes les personnes
+de la cour et de la ville qui donnent à manger;
+c'est à qui l'aura. Il a un talent tout
+particulier pour réjouir les convives; il
+fait les délices d'une table; aussi va-t-il
+tous les jours dîner dans quelque bonne
+maison, d'où il ne revient qu'à deux heures
+après minuit. Il est aujourd'hui chez le
+marquis d'Alcazinas, où il n'est allé que
+par hasard.&mdash;Comment, par hasard, interrompit
+Léandro?&mdash;Je vais m'expliquer
+plus clairement, répartit le diable. Il y
+avait ce matin, sur le midi, à la porte du
+bachelier, cinq ou six carrosses qui venaient
+le chercher de la part de différents seigneurs.
+Il a fait monter leurs pages dans
+son appartement et leur a dit, en prenant
+un jeu de cartes: «mes amis, comme je ne
+puis contenter tous vos maîtres à la fois,
+et que je n'en veux point préférer un aux
+autres, ces cartes en vont décider. J'irai
+dîner chez le roi de trèfle.»</p>
+
+<p>&mdash;Quel dessein, dit don Cléofas, peut
+avoir, de l'autre côté de la rue, certain cavalier
+qui se tient assis sur le seuil d'une
+porte? Attend-il qu'une soubrette vienne
+l'introduire dans la maison?&mdash;Non, non,
+répondit Asmodée; c'est un jeune castillan
+qui file l'amour parfait: il veut, par pure
+galanterie, à l'exemple des amants de l'antiquité,
+passer la nuit à la porte de sa
+maîtresse. Il racle de temps en temps une
+guitare en chantant des romances de sa
+composition; mais son infante, couchée au
+second étage, pleure, en l'écoutant, l'absence
+de son rival.</p>
+
+<p>«Venons à ce bâtiment neuf qui contient
+deux corps de logis séparés: l'un est
+occupé par le propriétaire, qui est ce vieux
+cavalier qui tantôt se promène dans son
+appartement, et tantôt se laisse tomber
+dans un fauteuil.&mdash;Je juge, dit Zambullo,
+qu'il roule dans sa tête quelque grand
+projet. Qui est cet homme-là? Si l'on s'en
+rapporte à la richesse qui brille dans sa
+maison, ce doit être un grand de la première
+classe.&mdash;Ce n'est pourtant qu'un
+contador, répondit le démon. Il a vieilli
+dans des emplois très-lucratifs; il a quatre
+millions de bien. Comme il n'est pas sans
+inquiétude sur les moyens dont il s'est servi
+pour les amasser, et qu'il se voit sur le
+point d'aller rendre ses comptes dans l'autre
+monde, il est devenu scrupuleux; il
+songe à bâtir un monastère; il se flatte
+qu'après une si bonne &oelig;uvre, il aura la
+conscience en repos. Il a déjà obtenu la permission
+de fonder un couvent; mais il n'y
+veut mettre que des religieux qui soient
+tout ensemble chastes, sobres et d'une extrême
+humilité. Il est fort embarrassé sur
+le choix.</p>
+
+<p>«Le second corps de logis est habité par
+une belle dame qui vient de se baigner dans
+du lait, et de se mettre au lit tout à l'heure.
+Cette voluptueuse personne est veuve d'un
+chevalier de Saint-Jacques, qui ne lui a
+laissé pour tout bien qu'un beau nom;
+mais heureusement elle a pour amis deux
+conseillers du conseil de Castille, qui font
+à frais communs la dépense de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! s'écria l'écolier, j'entends retentir
+l'air de cris et de lamentations. Viendrait-il
+d'arriver quelque malheur?&mdash;Voici
+ce que c'est, dit l'esprit: deux jeunes cavaliers
+jouaient ensemble aux cartes dans ce
+tripot où vous voyez tant de lampes et de
+chandelles allumées. Ils se sont échauffés
+sur un coup, ont mis l'épée à la main, et
+se sont blessés tous deux mortellement: le
+plus âgé est marié, et le plus jeune est fils
+unique; ils vont rendre l'âme. La femme
+de l'un et le père de l'autre, avertis de ce
+funeste accident, viennent d'arriver; ils
+remplissent de cris tout le voisinage. «Malheureux
+enfant, dit le père, en apostrophant
+son fils qui ne saurait l'entendre,
+combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer
+au jeu? Combien de fois t'ai-je prédit
+qu'il te coûterait la vie? Je déclare que
+ce n'est pas ma faute si tu péris misérablement.»
+De son côté, la femme se désespère;
+quoique son époux ait perdu au
+jeu tout ce qu'elle lui a apporté en mariage;
+quoiqu'il ait vendu toutes les pierreries
+qu'elle avait et jusqu'à ses habits,
+elle est inconsolable de sa perte: elle maudit
+les cartes qui en sont la cause; elle maudit
+celui qui les a inventées; elle maudit
+le tripot et tous ceux qui l'habitent.</p>
+
+<p>&mdash;Je plains fort les gens que la fureur du
+jeu possède, dit don Cléofas; ils ont souvent
+l'esprit dans une horrible situation.
+Grâces au ciel, je ne suis point entiché de
+ce vice-là.&mdash;Vous en avez un autre qui le
+vaut bien, reprit le démon. Est-il plus raisonnable,
+à votre avis, d'aimer les courtisanes,
+et n'avez-vous pas couru risque ce
+soir d'être tué par des spadassins? J'admire
+messieurs les hommes: leurs propres
+défauts leur paraissent des minuties; au
+lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un
+microscope.</p>
+
+<p>«Il faut encore, ajouta-t-il, que je vous
+présente des images tristes. Voyez dans
+une maison, à deux pas du tripot, ce gros
+homme étendu sur un lit: c'est un malheureux
+chanoine qui vient de tomber en
+apoplexie. Son neveu et sa petite nièce,
+bien loin de lui donner du secours, le laissent
+mourir et se saisissent de ses meilleurs
+effets, qu'ils vont porter chez des
+recéleurs; après quoi ils auront tout le
+loisir de pleurer et de lamenter.</p>
+
+<p>«Remarquez-vous près de là deux hommes
+que l'on ensevelit? Ce sont deux frères;
+ils étaient malades de la même maladie,
+mais ils se gouvernaient différemment;
+l'un avait une confiance aveugle en son
+médecin, l'autre a voulu laisser agir la nature;
+ils sont morts tous deux: celui-là,
+pour avoir pris tous les remèdes de son
+docteur; celui-ci, pour n'avoir rien voulu
+prendre.&mdash;Cela est fort embarrassant, dit
+Léandro. Eh! que faut-il donc que fasse
+un pauvre malade?&mdash;C'est ce que je ne
+puis vous apprendre, répondit le diable;
+je sais bien qu'il y a de bons remèdes, mais
+je ne sais s'il y a de bons médecins.</p>
+
+<p>«Changeons de spectacle, poursuivit-il;
+j'en ai de plus divertissants à vous montrer.
+Entendez-vous dans la rue un charivari?
+Une femme de soixante ans a épousé ce
+matin un cavalier de dix-sept. Tous les
+rieurs du quartier se sont ameutés pour
+célébrer ces noces par un concert bruyant
+de bassins, de poëles et de chaudrons.&mdash;Vous
+m'avez dit, interrompit l'écolier, que
+c'était vous qui faisiez les mariages ridicules;
+cependant vous n'avez point de part
+à celui-là.&mdash;Non vraiment, répartit le
+boiteux, je n'avais garde de le faire, puisque
+je n'étais pas libre; mais quand je l'aurais
+été, je ne m'en serais pas mêlé. Cette
+femme est scrupuleuse; elle ne s'est remariée
+que pour pouvoir goûter sans remords
+des plaisirs qu'elle aime. Je ne forme point
+de pareilles unions; je me plais bien davantage
+à troubler les consciences qu'à les rendre
+tranquilles.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré le bruit de cette burlesque sérénade,
+dit Zambullo, un autre, ce me semble,
+frappe mon oreille.&mdash;Celui que vous
+entendez, en dépit du charivari, répondit
+le boiteux, part d'un cabaret où il y a un
+gros capitaine flamand, un chantre français
+et un officier de la garde allemande,
+qui chantent en <i>trio</i>. Ils sont à table depuis
+huit heures du matin, et chacun d'eux
+s'imagine qu'il y va de l'honneur de sa nation
+d'enivrer les deux autres.</p>
+
+<p>«Arrêtez vos regards sur cette maison
+isolée, vis-à-vis celle du chanoine; vous
+verrez trois fameuses Galiciennes qui font
+la débauche avec trois hommes de la cour.&mdash;Ah!
+qu'elles me paraissent jolies! s'écria
+don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de
+qualité les courent. Qu'elles font de caresses
+à ceux-là! il faut qu'elles soient bien amoureuses
+d'eux!&mdash;Que vous êtes jeune! répliqua
+l'esprit: vous ne connaissez guère ces
+sortes de dames; elles ont le c&oelig;ur encore
+plus fardé que le visage. Quelques démonstrations
+qu'elles fassent, elles n'ont pas la
+moindre amitié pour ces seigneurs: elles
+en ménagent un pour avoir sa protection,
+et les deux autres pour en tirer des contrats
+de rente. Il en est de même de toutes
+les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner
+pour elles, ils n'en sont pas plus aimés;
+au contraire, tout payeur est traité comme
+un mari: c'est une règle que j'ai établie
+dans les intrigues amoureuses; mais laissons
+ces seigneurs savourer des plaisirs
+qu'ils achètent si cher, pendant que leurs
+valets, qui les attendent dans la rue, se
+consolent dans la douce espérance de les
+avoir <i>gratis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi, de grâce, interrompit
+Léandro Perez, un autre tableau qui se présente
+à mes yeux. Tout le monde est encore
+sur pied dans cette grande maison à gauche.
+D'où vient que les uns rient à gorge déployée,
+et que les autres dansent? On y
+célébre quelque fête apparemment?&mdash;Ce
+sont des noces, dit le boiteux; tous les domestiques
+sont dans la joie; il n'y a pas
+trois jours que dans ce même hôtel on était
+dans une extrême affliction. C'est une histoire
+qu'il me prend envie de vous raconter:
+elle est un peu longue, à la vérité;
+mais j'espère qu'elle ne vous ennuiera
+point.» En même temps il la commença de
+cette sorte.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>Histoire des amours du comte de Belflor
+et de Léonor de Cespédes.</h3>
+
+
+<p>Le comte de Belflor, un des plus grands
+seigneurs de la cour, était éperdument
+amoureux de la jeune Léonor de Cespédes.
+Il n'avait pas dessein de l'épouser; la fille
+d'un simple gentilhomme ne lui paraissait
+pas un parti assez considérable pour lui.
+Il ne se proposait que d'en faire une
+maîtresse.</p>
+
+<p>«Dans cette vue, il la suivait partout, et
+ne perdait pas une occasion de lui faire connaître
+son amour par ses regards; mais il
+ne pouvait lui parler ni lui écrire, parce
+qu'elle était incessamment obsédée d'une
+duègne sévère et vigilante, appelée la dame
+Marcelle. Il en était au désespoir, et, sentant
+irriter ses désirs par les difficultés, il
+ne cessait de rêver aux moyens de tromper
+l'argus qui gardait son Io.</p>
+
+<p>«D'un autre côté, Léonor, qui s'était
+aperçue de l'attention que le comte avait
+pour elle, n'avait pu se défendre d'en avoir
+pour lui; et il se forma insensiblement dans
+son c&oelig;ur une passion qui devint enfin très-violente.
+Je ne la fortifiais pourtant pas par
+mes tentations ordinaires, parce que le
+magicien qui me tenait alors prisonnier
+m'avait interdit toutes mes fonctions; mais
+il suffisait que la nature s'en mêlât. Elle
+n'est pas moins dangereuse que moi; toute
+la différence qu'il y a entre nous, c'est qu'elle
+corrompt peu à peu les c&oelig;urs, au lieu que
+je les séduis brusquement.</p>
+
+<p>«Les choses étaient dans cette disposition,
+lorsque Léonor et son éternelle gouvernante,
+allant un matin à l'église, rencontrèrent
+une vieille femme qui tenait à la
+main un des plus gros chapelets qu'ait fabriqués
+l'hypocrisie. Elle les aborda d'un air
+doux et riant, et, adressant la parole à la
+duègne: «Le ciel vous conserve, lui dit-elle;
+la sainte paix soit avec vous: permettez-moi
+de vous demander si vous n'êtes pas
+la dame Marcelle, la chaste veuve du feu
+seigneur Martin Rosette?» La gouvernante
+répondit que oui. «Je vous rencontre
+donc fort à propos, lui dit la vieille, pour
+vous avertir que j'ai au logis un vieux
+parent qui voudrait bien vous parler. Il
+est arrivé de Flandres depuis peu de jours;
+il a connu particulièrement, mais très-particulièrement,
+votre mari, et il a des
+choses de la dernière conséquence à vous
+communiquer. Il aurait été vous les dire
+chez vous, s'il ne fût pas tombé malade;
+mais le pauvre homme est à l'extrémité;
+je demeure à deux pas d'ici. Prenez, s'il
+vous plaît, la peine de me suivre.»</p>
+
+<p>«La gouvernante, qui avait de l'esprit et
+de la prudence, craignant de faire quelque
+fausse démarche, ne savait à quoi se résoudre;
+mais la vieille devina le sujet de son
+embarras, et lui dit: «Ma chère madame
+Marcelle, vous pouvez vous fier à moi en
+toute assurance. Je me nomme la Chichona.
+Le licencié Marcos de Figueroa
+et le bachelier Mira de Mesqua vous répondront
+de moi comme de leurs grands-mères.
+Quand je vous propose de venir
+à ma maison, ce n'est que pour votre bien.
+Mon parent veut vous restituer certaine
+somme que votre mari lui a autrefois prêtée.»
+A ce mot de restitution, la dame
+Marcelle prit son parti. «Allons, ma fille,
+dit-elle à Léonor, allons voir le parent
+de cette bonne dame; c'est une action
+charitable que de visiter les malades.»</p>
+
+<p>«Elles arrivèrent bientôt au logis de la
+Chichona, qui les fit entrer dans une salle
+basse, où elles trouvèrent un homme alité,
+qui avait une barbe blanche, et qui, s'il
+n'était pas fort malade, paraissait du moins
+l'être. «Tenez, cousin, lui dit la vieille en
+lui présentant la gouvernante, voici cette
+sage dame Marcelle à qui vous souhaitez
+de parler, la veuve du feu seigneur Martin
+Rosette, votre ami.» A ces paroles, le
+vieillard, soulevant un peu la tête, salua la
+duègne, lui fit signe de s'approcher, et, lorsqu'elle
+fut près de son lit, lui dit d'une voix
+faible: «Ma chère madame Marcelle, je
+rends grâces au ciel de m'avoir laissé vivre
+jusqu'à ce moment; c'était l'unique chose
+que je désirais: je craignais de mourir
+sans avoir la satisfaction de vous voir, et
+de vous remettre en main propre cent
+ducats que feu votre époux, mon intime
+ami, me prêta pour me tirer d'une affaire
+d'honneur que j'eus autrefois à Bruges.
+Ne vous a-t-il jamais entretenu de cette
+aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, répondit la dame Marcelle,
+il ne m'en a point parlé: devant
+Dieu soit son âme! il était si généreux,
+qu'il oubliait les services qu'il avait rendus
+à ses amis; et, bien loin de ressembler
+à ces fanfarons qui se vantent du bien
+qu'ils n'ont pas fait, il ne m'a jamais
+dit qu'il eût obligé personne.&mdash;Il avait
+l'âme belle assurément, répliqua le vieillard,
+j'en dois être plus persuadé qu'un
+autre; et pour vous le prouver, il faut que
+je vous raconte l'affaire dont je suis heureusement
+sorti par son secours; mais
+comme j'ai des choses à dire qui sont de
+la dernière importance pour la mémoire
+du défunt, je serais bien aise de ne les
+révéler qu'à sa discrète veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, dit alors la Chichona, vous
+n'avez qu'à lui faire ce récit en particulier:
+pendant ce temps-là nous allons
+passer dans mon cabinet, cette jeune
+dame et moi.» En achevant ces paroles,
+elle laissa la duègne avec le malade, et entraîna
+Léonor dans une autre chambre,
+où, sans chercher de détours, elle lui dit:
+«Belle Léonor, les moments sont trop précieux
+pour les mal employer. Vous connaissez
+de vue le comte de Belflor: il y a
+longtemps qu'il vous aime et qu'il meurt
+d'envie de vous le dire; mais la vigilance
+et la sévérité de votre gouvernante ne lui
+ont pas permis, jusqu'ici, d'avoir ce plaisir.
+Dans son désespoir, il a eu recours
+à mon industrie; je l'ai mise en usage
+pour lui. Ce vieillard que vous venez de
+voir est un jeune valet de chambre du
+comte, et tout ce que j'ai fait n'est qu'une
+ruse que nous avons concertée pour tromper
+votre gouvernante et vous attirer
+ici.»</p>
+
+<p>«Comme elle achevait ces mots, le comte,
+qui était caché derrière une tapisserie, se
+montra, et, courant se jeter aux pieds de
+Léonor: «Madame, lui dit-il, pardonnez
+ce stratagème à un amant qui ne pouvait
+plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante
+personne n'eût pas trouvé moyen
+de me procurer cet avantage, j'allais
+m'abandonner à mon désespoir.» Ces
+paroles, prononcées d'un air touchant par
+un homme qui ne déplaisait pas, troublèrent
+Léonor. Elle demeura quelque temps
+incertaine de la réponse qu'elle y devait
+faire; mais enfin, s'étant remise de son
+trouble, elle regarda fièrement le comte, et
+lui dit: «Vous croyez peut-être avoir
+beaucoup d'obligation à cette officieuse
+dame qui vous a si bien servi; mais
+apprenez que vous tirerez peu de fruit du
+service qu'elle vous a rendu.»</p>
+
+<p>«En parlant ainsi, elle fit quelques pas
+pour rentrer dans la salle. Le comte l'arrêta:
+«Demeurez, dit-il, adorable Léonor;
+daignez un moment m'entendre. Ma
+passion est si pure qu'elle ne doit point
+vous alarmer. Vous avez sujet, je l'avoue,
+de vous révolter contre l'artifice
+dont je me sers pour vous entretenir;
+mais n'ai-je pas jusqu'à ce jour inutilement
+essayé de vous parler? il y a six
+mois que je vous suis aux églises, à la
+promenade, aux spectacles. Je cherche en
+vain partout l'occasion de vous dire
+que vous m'avez charmé. Votre cruelle,
+votre impitoyable gouvernante a toujours
+su tromper mes désirs. Hélas! au lieu de
+me faire un crime d'un stratagème que
+j'ai été forcé d'employer, plaignez-moi,
+belle Léonor, d'avoir souffert tous les
+tourments d'une si longue attente, et
+jugez par vos charmes des peines mortelles
+qu'elle a dû me causer.»</p>
+
+<p>«Belflor ne manqua pas d'assaisonner ce
+discours de tous les airs de persuasion que
+les jolis hommes savent si heureusement
+mettre en pratique; il laissa couler quelques
+larmes. Léonor en fut émue; il commença,
+malgré elle, à s'élever dans son
+c&oelig;ur des mouvements de tendresse et de
+pitié. Mais, loin de céder à sa faiblesse, plus
+elle se sentait attendrir, plus elle marquait
+d'empressement à vouloir se retirer. «Comte!
+s'écria-t-elle, tous vos discours sont
+inutiles. Je ne veux point vous écouter;
+ne me retenez pas davantage; laissez-moi
+sortir d'une maison où ma vertu est
+alarmée, ou bien je vais par mes cris
+attirer ici tout le voisinage, et rendre
+votre audace publique.» Elle dit cela d'un
+ton si ferme, que la Chichona, qui avait de
+grandes mesures à garder avec la justice,
+pria le comte de ne pas pousser les choses
+plus loin. Il cessa de s'opposer au dessein
+de Léonor. Elle se débarrassa de ses mains,
+et, ce qui jusqu'alors n'était arrivé à aucune
+fille, elle sortit de ce cabinet comme elle
+y était entrée.</p>
+
+<p>«Elle rejoignit promptement sa gouvernante.
+Venez, ma bonne, lui dit-elle,
+quittez ce frivole entretien: on nous trompe;
+sortons de cette dangereuse maison.&mdash;Qu'y
+a-t-il, ma fille, répondit avec
+étonnement la dame Marcelle? quelle
+raison vous oblige à vouloir vous retirer
+si brusquement?&mdash;Je vous en instruirai,
+répartit Léonor. Fuyons; chaque instant
+que je m'arrête ici me cause une nouvelle
+peine.» Quelque envie qu'eût la duègne
+de savoir le sujet d'une si brusque sortie,
+elle ne put s'en éclaircir sur-le-champ; il
+lui fallut céder aux instances de Léonor.
+Elles sortirent toutes deux avec précipitation,
+laissant la Chichona, le comte et son
+valet de chambre aussi déconcertés tous trois
+que des comédiens qui viennent de représenter
+une pièce que le parterre a mal reçue.</p>
+
+<p>«Dès que Léonor se vit dans la rue, elle
+se mit à raconter avec beaucoup d'agitation
+à sa gouvernante tout ce qui s'était
+passé dans le cabinet de la Chichona. La
+dame Marcelle l'écouta fort attentivement,
+et lorsqu'elles furent arrivées au logis: «Je
+vous avoue, ma fille, lui dit-elle, que je
+suis extrêmement mortifiée de ce que
+vous venez de m'apprendre. Comment
+ai-je pu être la dupe de cette vieille femme?
+J'ai fait d'abord difficulté de la suivre.
+Que n'ai-je continué? je devais me
+défier de son air doux et honnête; j'ai fait
+une sottise qui n'est pas pardonnable à
+une personne de mon expérience. Ah!
+que ne m'avez-vous découvert chez elle
+cet artifice! je l'aurais dévisagée, j'aurais
+accablé d'injures le comte de Belflor, et
+arraché la barbe au faux vieillard qui
+me contait des fables. Mais je vais retourner
+sur mes pas porter l'argent que j'ai
+reçu comme une véritable restitution;
+et si je les retrouve ensemble, ils ne perdront
+rien pour avoir attendu.» En achevant
+ces mots, elle reprit sa mante qu'elle
+avait quittée, et sortit pour aller chez la
+Chichona.</p>
+
+<p>«Le comte y était encore; il se désespérait
+du mauvais succès de son stratagème.
+Un autre en sa place aurait abandonné la
+partie; mais il ne se rebuta point. Avec
+mille bonnes qualités, il en avait une peu
+louable: c'était de se laisser trop entraîner
+au penchant qu'il avait à l'amour. Quand
+il aimait une dame, il était trop ardent à la
+poursuite de ses faveurs; et quoique naturellement
+honnête homme, il était alors
+capable de violer les droits les plus sacrés
+pour obtenir l'accomplissement de ses désirs.
+Il fit réflexion qu'il ne pourrait parvenir
+au but qu'il se proposait sans le secours
+de la dame Marcelle, et il résolut de
+ne rien épargner pour la mettre dans ses
+intérêts. Il jugea que cette duègne, toute
+sévère qu'elle paraissait, ne serait point à
+l'épreuve d'un présent considérable, et il
+n'avait pas tort de faire un pareil jugement.
+S'il y a des gouvernantes fidèles, c'est que
+les galants ne sont pas assez riches ou assez
+libéraux.</p>
+
+<p>«D'abord que la dame Marcelle fut arrivée,
+et qu'elle aperçut les trois personnes
+à qui elle en voulait, il lui prit une fureur
+de langue; elle dit un million d'injures au
+comte et à la Chichona, et fit voler la restitution
+à la tête du valet de chambre. Le
+comte essuya patiemment cet orage; et, se
+mettant à genoux devant la duègne, pour
+rendre la scène plus touchante, il la pressa
+de reprendre la bourse qu'elle avait jetée,
+et lui offrit mille pistoles de surcroît, en
+la conjurant d'avoir pitié de lui. Elle
+n'avait jamais vu solliciter si puissamment
+sa compassion; aussi ne fut-elle pas inexorable;
+elle eut bientôt quitté les invectives,
+et, comparant en elle-même la somme proposée
+avec la médiocre récompense qu'elle
+attendait de don Luis de Cespédes, elle
+trouva qu'il y avait plus de profit à écarter
+Léonor de son devoir qu'à l'y maintenir.
+C'est pourquoi, après quelques façons, elle
+reprit la bourse, accepta l'offre des mille
+pistoles, promit de servir l'amour du comte,
+et s'en alla sur-le-champ travailler à l'exécution
+de sa promesse.</p>
+
+<p>«Comme elle connaissait Léonor pour
+une fille vertueuse, elle se garda bien de
+lui donner lieu de soupçonner son intelligence
+avec le comte, de peur qu'elle n'en
+avertît don Luis son père; et, voulant la
+perdre adroitement, voici de quelle manière
+elle lui parla à son retour. «Léonor,
+je viens de satisfaire mon esprit irrité;
+j'ai retrouvé nos trois fourbes; ils étaient
+encore tout étourdis de votre courageuse
+retraite. J'ai menacé la Chichona du
+ressentiment de votre père et de la rigueur
+de la justice, et j'ai dit au comte de
+Belflor toutes les injures que la colère a
+pu me suggérer. J'espère que ce seigneur
+ne formera plus de pareils attentats, et
+que ses galanteries cesseront désormais
+d'occuper ma vigilance. Je rends grâce au
+ciel que vous ayez, par votre fermeté,
+évité le piége qu'il vous avait tendu; j'en
+pleure de joie. Je suis ravie qu'il n'ait
+tiré aucun avantage de son artifice; car
+les grands seigneurs se font un jeu de
+séduire de jeunes personnes. La plupart
+même de ceux qui se piquent le plus de
+probité ne s'en font pas le moindre scrupule,
+comme si ce n'était pas une mauvaise
+action que de déshonorer des familles.
+Je ne dis pas absolument que le
+comte soit de ce caractère, ni qu'il ait
+envie de vous tromper: il ne faut pas
+toujours juger mal de son prochain; peut-être
+a-t-il des vues légitimes. Quoiqu'il
+soit d'un rang à prétendre aux premiers
+partis de la cour, votre beauté peut lui
+avoir fait prendre la résolution de vous
+épouser. Je me souviens même que, dans
+les réponses qu'il a faites à mes reproches,
+il m'a laissé entrevoir cela.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, ma bonne? interrompit
+Léonor; s'il avait formé ce dessein,
+il m'aurait déjà demandée à mon père,
+qui ne me refuserait point à un homme
+de sa condition.&mdash;Ce que vous dites est
+juste, reprit la gouvernante; j'entre dans
+ce sentiment; la démarche du comte est
+suspecte, ou plutôt ses intentions ne sauraient
+être bonnes; peu s'en faut que je
+ne retourne encore sur mes pas pour lui
+dire de nouvelles injures.&mdash;Non, ma
+bonne, répartit Léonor; il vaut mieux
+oublier ce qui s'est passé, et nous venger
+par le mépris.&mdash;Il est vrai, dit la dame
+Marcelle, je crois que c'est le meilleur
+parti; vous êtes plus raisonnable que
+moi; mais, d'un autre côté, ne jugerions-nous
+point mal des sentiments du comte?
+que savons-nous s'il n'en use pas ainsi
+par délicatesse? avant que d'obtenir l'aveu
+d'un père, il veut peut-être vous rendre
+de longs services, mériter de vous plaire,
+s'assurer de votre c&oelig;ur, afin que votre
+union ait plus de charmes. Si cela était,
+ma fille, serait-ce un grand crime que de
+l'écouter? Découvrez-moi votre pensée;
+ma tendresse vous est connue; vous sentez-vous
+de l'inclination pour le comte,
+ou auriez-vous de la répugnance à l'épouser?»</p>
+
+<p>«A cette malicieuse question, la trop
+sincère Léonor baissa les yeux en rougissant,
+et avoua qu'elle n'avait nul éloignement
+pour lui; mais comme sa modestie
+l'empêchait de s'expliquer plus ouvertement,
+la duègne la pressa de nouveau de
+ne lui rien déguiser. Enfin elle se rendit aux
+affectueuses démonstrations de la gouvernante.
+«Ma bonne, lui dit-elle, puisque
+vous voulez que je vous parle confidemment,
+apprenez que Belflor m'a paru digne
+d'être aimé. Je l'ai trouvé si bien fait,
+et j'en ai ouï parler si avantageusement,
+que je n'ai pu me défendre d'être sensible
+à ses galanteries. L'attention infatigable
+que vous avez à les traverser m'a
+souvent fait beaucoup de peine, et je
+vous avouerai qu'en secret je l'ai plaint
+quelquefois, et dédommagé par mes soupirs
+des maux que votre vigilance lui
+a fait souffrir. Je vous dirai même qu'en
+ce moment, au lieu de le haïr, après son
+action téméraire, mon c&oelig;ur, malgré moi,
+l'excuse, et rejette sa faute sur votre sévérité.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, reprit la gouvernante, puisque
+vous me donnez lieu de croire que sa
+recherche vous serait agréable, je veux
+vous ménager cet amant.&mdash;Je suis très-sensible,
+répartit Léonor en s'attendrissant,
+au service que vous me voulez rendre.
+Quand le comte ne tiendrait pas un
+des premiers rangs à la cour, quand il ne
+serait qu'un simple cavalier, je le préférerais
+à tous les autres hommes; mais
+ne nous flattons point: Belflor est un
+grand seigneur, destiné sans doute pour
+une des plus riches héritières de la monarchie.
+N'attendons pas qu'il se borne
+à la fille de don Luis, qui n'a qu'une fortune
+médiocre à lui offrir. Non, non,
+ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments
+si favorables: il ne me regarde
+pas comme une personne qui mérite de
+porter son nom; il ne cherche qu'à m'offenser.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi, dit la duègne, voulez-vous
+qu'il ne vous aime pas assez pour
+vous épouser? L'amour fait tous les jours
+de plus grands miracles. Il semble, à
+vous entendre, que le ciel ait mis entre
+le comte et vous une distance infinie.
+Faites-vous plus de justice, Léonor: il
+ne s'abaissera point en unissant sa destinée
+à la vôtre; vous êtes d'une ancienne
+noblesse, et votre alliance ne saurait le
+faire rougir. Puisque vous avez du penchant
+pour lui, continua-t-elle, il faut
+que je lui parle; je veux approfondir ses
+vues, et si elles sont telles qu'elles doivent
+être, je le flatterai de quelque espérance.&mdash;Gardez-vous-en bien,
+s'écria Léonor;
+je ne suis point d'avis que vous l'alliez
+chercher; s'il me soupçonnait d'avoir
+quelque part à cette démarche, il cesserait
+de m'estimer.&mdash;Oh! je suis plus adroite
+que vous ne pensez, répliqua la dame
+Marcelle; je commencerai par lui reprocher
+d'avoir eu dessein de vous séduire.
+Il ne manquera pas de vouloir se justifier;
+je l'écouterai; je le verrai venir. Enfin,
+ma fille, laissez-moi faire, je ménagerai
+votre honneur comme le mien.»</p>
+
+<p>«La duègne sortit à l'entrée de la nuit.
+Elle trouva Belflor aux environs de la maison
+de don Luis. Elle lui rendit compte de
+l'entretien qu'elle avait eu avec sa maîtresse,
+et n'oublia pas de lui vanter avec
+quelle adresse elle avait découvert qu'il en
+était aimé. Rien ne pouvait être plus agréable
+au comte que cette découverte; aussi en
+remercia-t-il la dame Marcelle dans les termes
+les plus vifs; c'est-à-dire qu'il promit
+de lui livrer dès le lendemain les mille pistoles,
+et il se répondit à lui-même du succès
+de son entreprise, parce qu'il savait bien
+qu'une fille prévenue est à moitié séduite.
+Après cela, s'étant séparés fort satisfaits
+l'un de l'autre, la duègne retourna au logis.</p>
+
+<p>«Léonor, qui l'attendait avec inquiétude,
+lui demanda ce qu'elle avait à lui annoncer.
+«La meilleure nouvelle que
+vous puissiez apprendre, lui répondit la
+gouvernante: j'ai vu le comte. Je vous
+le disais bien, ma fille, ses intentions ne
+sont pas criminelles; il n'a point d'autre
+but que de se marier avec vous; il me l'a
+juré par tout ce qu'il y a de plus sacré
+parmi les hommes. Je ne me suis pas
+rendue à cela, comme vous pouvez penser.
+«Si vous êtes dans cette disposition,
+lui ai-je dit, pourquoi ne faites-vous pas
+auprès de don Luis la démarche ordinaire?&mdash;Ah!
+ma chère Marcelle, m'a-t-il
+répondu, sans paraître embarrassé de
+cette demande, approuveriez-vous que,
+sans savoir de quel &oelig;il me regarde Léonor,
+et ne suivant que les transports d'un
+aveugle amour, j'allasse tyranniquement
+l'obtenir de son père? Non, son repos
+m'est plus cher que mes désirs, et je suis
+trop honnête homme pour m'exposer à
+faire son malheur.»</p>
+
+<p>«Pendant qu'il parlait de la sorte, continua
+la duègne, je l'observais avec
+une extrême attention, et j'employais
+mon expérience à démêler dans ses yeux
+s'il était effectivement épris de tout l'amour
+qu'il m'exprimait. Que vous dirai-je?
+il m'a paru pénétré d'une véritable
+passion; j'en ai senti une joie que
+j'ai bien eu de la peine à lui cacher;
+néanmoins, lorsque j'ai été persuadée de
+sa sincérité, j'ai cru que, pour vous assurer
+un amant de cette importance, il était
+à propos de lui laisser entrevoir vos sentiments.
+«Seigneur, lui ai-je dit, Léonor
+n'a point d'aversion pour vous; je sais
+qu'elle vous estime, et, autant que j'en
+puis juger, son c&oelig;ur ne gémira pas de
+votre recherche.&mdash;Grand Dieu! s'est-il
+alors écrié tout transporté de joie, qu'entends-je!
+Est-il possible que la charmante
+Léonor soit dans une disposition si favorable
+pour moi? Que ne vous dois-je
+point, obligeante Marcelle, de m'avoir
+tiré d'une si longue incertitude? je suis
+d'autant plus ravi de cette nouvelle, que
+c'est vous qui me l'annoncez; vous qui,
+toujours révoltée contre ma tendresse,
+m'avez tant fait souffrir de maux; mais
+achevez mon bonheur, ma chère Marcelle,
+faites-moi parler à la divine Léonor;
+je veux lui donner ma foi, et lui jurer
+devant vous que je ne serai jamais
+qu'à elle.»</p>
+
+<p>«A ce discours, poursuivit la gouvernante,
+il en a ajouté d'autres encore plus
+touchants. Enfin, ma fille, il m'a priée
+d'une manière si pressante de lui procurer
+un entretien secret avec vous, que je
+n'ai pu me défendre de le lui promettre.&mdash;Eh!
+pourquoi lui avez-vous fait cette
+promesse? s'écria Léonor avec quelque
+émotion; une fille sage, vous me l'avez
+dit cent fois, doit absolument éviter ces
+conversations, qui ne sauraient être que
+dangereuses.&mdash;Je demeure d'accord de
+vous l'avoir dit, répliqua la duègne, et
+c'est une très-bonne maxime; mais il
+vous est permis de ne la pas suivre dans
+cette occasion, puisque vous pouvez regarder
+le comte comme votre mari.&mdash;Il
+ne l'est point encore, répartit Léonor, et
+je ne le dois pas voir que mon père n'ait
+agréé sa recherche.»</p>
+
+<p>«La dame Marcelle, en ce moment, se
+repentit d'avoir si bien élevé une fille dont
+elle avait tant de peine à vaincre la retenue.
+Voulant toutefois en venir à bout à
+quelque prix que ce fût: «Ma chère Léonor,
+reprit-elle, je m'applaudis de vous
+voir si réservée. Heureux fruit de mes
+soins! vous avez mis à profit toutes les
+leçons que je vous ai données. Je suis
+charmée de mon ouvrage; mais, ma fille,
+vous avez enchéri sur ce que je vous ai enseigné.
+Vous outrez ma morale; je trouve
+votre vertu un peu trop sauvage. De quelque
+sévérité que je me pique, je n'approuve
+point une farouche sagesse qui
+s'arme indifféremment contre le crime et
+l'innocence. Une fille ne cesse pas d'être
+vertueuse pour écouter un amant, quand
+elle connaît la pureté de ses désirs, et alors
+elle n'est pas plus criminelle de répondre
+à sa passion que d'y être sensible. Reposez-vous
+sur moi, Léonor; j'ai trop d'expérience
+et je suis trop dans vos intérêts
+pour vous faire faire un pas qui puisse
+vous nuire.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! dans quel lieu voulez-vous que
+je parle au comte? dit Léonor.&mdash;Dans votre
+appartement, répartit la duègne; c'est
+l'endroit le plus sûr. Je l'introduirai ici
+demain pendant la nuit.&mdash;Vous n'y
+pensez pas, ma bonne, répliqua Léonor;
+quoi! je souffrirai qu'un homme....&mdash;Oui,
+vous le souffrirez, interrompit la
+gouvernante; ce n'est pas une chose si
+extraordinaire que vous vous l'imaginez.
+Cela arrive tous les jours, et plût au ciel
+que toutes les filles qui reçoivent de pareilles
+visites eussent des intentions aussi
+bonnes que les vôtres! D'ailleurs, qu'avez-vous
+à craindre? ne serai-je pas avec
+vous?&mdash;Si mon père venait nous surprendre?
+reprit Léonor.&mdash;Soyez en repos
+là-dessus, répartit la dame Marcelle.
+«Votre père a l'esprit tranquille sur votre
+conduite; il connaît ma fidélité; il a une
+entière confiance en moi.» Léonor, si vivement
+poussée par la duègne, et pressée
+en secret par son amour, ne put résister
+plus longtemps; elle consentit à ce qu'on
+lui proposait.</p>
+
+<p>«Le comte en fut bientôt informé. Il en
+eut tant de joie, qu'il donna sur-le-champ
+à son agente cinq cents pistoles, avec une
+bague de pareille valeur. La dame Marcelle,
+voyant qu'il tenait si bien sa parole,
+ne voulut pas être moins exacte à tenir la
+sienne. Dès la nuit suivante, quand elle
+jugea que tout le monde reposait au logis,
+elle attacha à un balcon une échelle de
+soie que le comte lui avait donnée, et fit
+entrer par là ce seigneur dans l'appartement
+de sa maîtresse.</p>
+
+<p>«Cependant cette jeune personne s'abandonnait
+à des réflexions qui l'agitaient
+vivement. Quelque penchant qu'elle eût
+pour Belflor, et malgré tout ce que pouvait
+lui dire sa gouvernante, elle se reprochait
+d'avoir eu la facilité de consentir à une visite
+qui blessait son devoir. La pureté de
+ses intentions ne la rassurait point. Recevoir
+la nuit dans sa chambre un homme
+qui n'avait pas l'aveu de son père, et dont
+elle ignorait même les véritables sentiments,
+lui paraissait une démarche non-seulement
+criminelle, mais digne encore
+des mépris de son amant. Cette dernière
+pensée faisait sa plus grande peine, et elle
+en était fort occupée lorsque le comte
+entra.</p>
+
+<p>«Il se jeta d'abord à ses genoux, pour
+la remercier de la faveur qu'elle lui faisait.
+Il parut pénétré d'amour et de reconnaissance,
+et il l'assura qu'il était dans le dessein
+de l'épouser; néanmoins, comme il ne
+s'étendait pas là-dessus autant qu'elle l'aurait
+souhaité: «Comte, lui dit-elle, je veux
+bien croire que vous n'avez pas d'autres
+vues que celles-là; mais, quelques assurances
+que vous m'en puissiez donner,
+elles me seront toujours suspectes, jusqu'à
+ce qu'elles soient autorisées du consentement
+de mon père.&mdash;Madame, répondit
+Belflor, il y a longtemps que je l'aurais
+demandé, si je n'eusse pas craint de l'obtenir
+aux dépens de votre repos.&mdash;Je ne
+vous reproche point de n'avoir pas encore
+fait cette démarche, reprit Léonor:
+j'approuve même sur cela votre délicatesse;
+mais rien ne vous retient plus, et
+il faut que vous parliez au plus tôt à don
+Luis, ou bien résolvez-vous à ne me revoir
+jamais.</p>
+
+<p>«&mdash;Hé! pourquoi, répliqua-t-il, ne vous
+verrais-je plus, belle Léonor? Que vous
+êtes peu sensible aux douceurs de l'amour!
+Si vous saviez aussi bien aimer
+que moi, vous vous feriez un plaisir de
+recevoir secrètement mes soins, et d'en dérober,
+du moins pour quelque temps, la
+connaissance à votre père. Que ce commerce
+mystérieux a de charmes pour
+deux c&oelig;urs étroitement liés!&mdash;Il en pourrait
+avoir pour vous, dit Léonor; mais il
+n'aurait pour moi que des peines. Ce
+raffinement de tendresse ne convient point
+à une fille qui a de la vertu. Ne me vantez
+plus les délices de ce commerce coupable.
+Si vous m'estimiez, vous ne me
+l'auriez pas proposé; et si vos intentions
+sont telles que vous voulez me le persuader,
+vous devez au fond de votre âme
+me reprocher de ne m'en être pas offensée.
+Mais, hélas! ajouta-t-elle, en laissant
+échapper quelques pleurs, c'est à ma
+seule faiblesse que je dois imputer cet
+outrage; je m'en suis rendue digne en
+faisant ce que je fais pour vous.</p>
+
+<p>«&mdash;Adorable Léonor, s'écria le comte,
+c'est vous qui me faites une mortelle injure!
+votre vertu trop scrupuleuse prend
+de fausses alarmes. Quoi! parce que j'ai
+été assez heureux pour vous rendre favorable
+à mon amour, vous craignez que
+je ne cesse de vous estimer? quelle injustice!
+non, Madame, je connais tout le
+prix de vos bontés: elles ne peuvent
+vous ôter mon estime, et je suis prêt à
+faire ce que vous exigez de moi. Je parlerai
+dès demain au seigneur don Luis;
+je ferai tout mon possible pour qu'il consente
+à mon bonheur; mais, je ne vous
+le cèle point, j'y vois peu d'apparence.&mdash;Que
+dites-vous! reprit Léonor avec une
+extrême surprise; mon père pourra-t-il
+ne pas agréer la recherche d'un homme
+qui tient le rang que vous tenez à la
+cour?</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! c'est ce même rang, répartit
+Belflor, qui me fait craindre ses refus. Ce
+discours vous surprend: vous allez cesser
+de vous étonner.</p>
+
+<p>«Il y a quelques jours, poursuivit-il,
+que le roi me déclara qu'il voulait me
+marier. Il ne m'a point nommé la dame
+qu'il me destine; il m'a seulement fait
+comprendre que c'est un des premiers
+partis de la cour, et qu'il a ce mariage
+fort à c&oelig;ur. Comme j'ignorais quels pouvaient
+être vos sentiments pour moi, car
+vous savez bien que votre rigueur ne m'a
+pas permis jusqu'ici de les démêler, je
+ne lui ai laissé voir aucune répugnance
+à suivre ses volontés. Après cela jugez,
+Madame, si don Luis voudra se mettre
+au hasard de s'attirer la colère du roi en
+m'acceptant pour gendre.</p>
+
+<p>«&mdash;Non, sans doute, dit Léonor; je connais
+mon père. Quelque avantageuse que soit
+pour lui votre alliance, il aimera mieux
+y renoncer que de s'exposer à déplaire au
+roi. Mais quand mon père ne s'opposerait
+point à notre union, nous n'en serions
+pas plus heureux; car, enfin, comte, comment
+pourriez-vous me donner une main
+que le roi veut engager ailleurs?&mdash;Madame,
+répondit Belflor, je vous avouerai
+de bonne foi que je suis dans un assez
+grand embarras de ce côté-là. J'espère
+néanmoins qu'en tenant une conduite
+délicate avec le roi, je ménagerai si bien
+son esprit, et l'amitié qu'il a pour moi,
+que je trouverai moyen d'éviter le malheur
+qui me menace. Vous pourriez même,
+belle Léonor, m'aider en cela, si vous me
+jugiez digne de m'attacher à vous.&mdash;Eh!
+de quelle manière, dit-elle, puis-je contribuer
+à rompre le mariage que le roi
+vous a proposé?&mdash;Ah! Madame, répliqua-t-il
+d'un air passionné, si vous vouliez
+recevoir ma foi, je saurais bien me
+conserver à vous sans que ce prince m'en
+pût savoir mauvais gré.</p>
+
+<p>«Permettez, charmante Léonor, ajouta-t-il
+en se jetant à ses genoux, permettez
+que je vous épouse en présence de la dame
+Marcelle; c'est un témoin qui répondra
+de la sainteté de notre engagement.
+Par là, je me déroberai sans peine aux
+tristes n&oelig;uds dont on veut me lier; car
+si après cela le roi me presse d'accepter
+la dame qu'il me destine, je me jetterai
+aux pieds de ce monarque: je lui dirai
+que je vous aimais depuis longtemps, et
+que je vous ai secrètement épousée. Quelque
+envie qu'il puisse avoir de me marier
+avec une autre, il est trop bon pour vouloir
+m'arracher à ce que j'adore, et trop
+juste pour faire cet affront à votre famille.</p>
+
+<p>«Que pensez-vous, sage Marcelle, ajouta-t-il
+en se tournant vers la gouvernante,
+que pensez-vous de ce projet que
+l'amour vient de m'inspirer?&mdash;J'en suis
+charmée, dit la dame Marcelle; il faut
+avouer que l'amour est bien ingénieux!&mdash;Et
+vous, adorable Léonor, reprit le
+comte, qu'en dites-vous? votre esprit,
+toujours armé de défiance, refusera-t-il de
+l'approuver?&mdash;Non, répondit Léonor,
+pourvu que vous y fassiez entrer mon
+père; je ne doute pas qu'il n'y souscrive,
+dès que vous l'en aurez instruit.</p>
+
+<p>«&mdash;Il faut bien se garder de lui faire
+cette confidence, interrompit en cet endroit
+l'abominable duègne; vous ne connaissez
+pas le seigneur don Luis: il est
+trop délicat sur les matières d'honneur
+pour se prêter à de mystérieuses amours.
+La proposition d'un mariage secret l'offensera;
+d'ailleurs, sa prudence ne manquera
+pas de lui faire appréhender les
+suites d'une union qui lui paraîtra choquer
+les desseins du roi. Par cette démarche
+indiscrète, vous lui donnerez des
+soupçons; ses yeux seront incessamment
+ouverts sur toutes nos actions, et il vous
+ôtera tous les moyens de vous voir.</p>
+
+<p>«&mdash;J'en mourrais de douleur! s'écria
+notre courtisan. Mais, madame Marcelle,
+poursuivit-il en affectant un air chagrin,
+croyez-vous effectivement que don Luis
+rejette la proposition d'un hymen clandestin?&mdash;N'en
+doutez nullement, répondit
+la gouvernante; mais je veux qu'il
+l'accepte: régulier et scrupuleux comme
+il est, il ne consentira point que l'on supprime
+les cérémonies de l'église; et si on
+les pratique dans votre mariage, la chose
+sera bientôt divulguée.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! ma chère Léonor, dit alors le
+comte, en serrant tendrement la main de
+sa maîtresse entre les siennes, faut-il, pour
+satisfaire une vaine opinion de bienséance,
+nous exposer à l'affreux péril de nous voir
+séparés pour jamais? Vous n'avez besoin
+que de vous-même pour vous donner à moi.
+L'aveu d'un père vous épargnerait peut-être
+quelques peines d'esprit; mais, puisque
+la dame Marcelle nous a prouvé l'impossibilité
+de l'obtenir, rendez-vous à mes
+innocents désirs. Recevez mon c&oelig;ur et
+ma main; et lorsqu'il sera temps d'informer
+don Luis de notre engagement, nous
+lui apprendrons les raisons que nous avons
+eues de le lui cacher.&mdash;Hé bien! comte,
+dit Léonor, je consens que vous ne parliez
+pas si tôt à mon père. Sondez auparavant
+l'esprit du roi; avant que je reçoive
+en secret votre main, parlez à ce
+prince; dites-lui, s'il le faut, que vous
+m'avez secrètement épousée: tâchons par
+cette fausse confidence.....&mdash;Oh! pour
+cela, non, Madame, répartit Belflor; je
+suis trop ennemi du mensonge pour oser
+soutenir cette feinte; je ne puis me trahir
+jusque-là. De plus, tel est le caractère
+du roi, que, s'il venait à découvrir que je
+l'eusse trompé, il ne me le pardonnerait
+de sa vie.»</p>
+
+<p>«Je ne finirais point, seigneur don Cléofas,
+continua le diable, si je vous répétais
+mot pour mot tout ce que Belflor dit pour
+séduire cette jeune personne. Je vous dirai
+seulement qu'il lui tint tous les discours
+passionnés que je souffle aux hommes en
+pareille occasion; mais il eut beau jurer
+qu'il confirmerait publiquement, le plus tôt
+qu'il lui serait possible, la foi qu'il lui donnait
+en particulier; il eut beau prendre le
+ciel à témoin de ses serments; il ne put
+triompher de la vertu de Léonor, et le jour
+qui était prêt à paraître l'obligea malgré
+lui à se retirer.</p>
+
+<p>«Le lendemain la duègne, croyant qu'il
+y allait de son honneur, ou, pour mieux
+dire, de son intérêt de ne point abandonner
+son entreprise, dit à la fille de don Luis:
+«Léonor, je ne sais plus quel discours je
+dois vous tenir; je vous vois révoltée contre
+la passion du comte, comme s'il n'avait
+pour objet qu'une simple galanterie. N'auriez-vous
+point remarqué en sa personne
+quelque chose qui vous en eût dégoûtée?&mdash;Non,
+ma bonne, lui répondit Léonor;
+il ne m'a jamais paru plus aimable, et son
+entretien m'a fait apercevoir en lui de
+nouveaux charmes.&mdash;Si cela est, reprit
+la gouvernante, je ne vous comprends pas.
+Vous êtes prévenue pour lui d'une inclination
+violente, et vous refusez de
+souscrire à une chose dont on vous a représenté
+la nécessité?</p>
+
+<p>«&mdash;Ma bonne, répliqua la fille de don
+Luis, vous avez plus de prudence et plus
+d'expérience que moi; mais avez-vous
+bien pensé aux suites que peut avoir un
+mariage contracté sans l'aveu de mon
+père?&mdash;Oui, oui, répondit la duègne,
+j'ai fait là-dessus toutes les réflexions nécessaires,
+et je suis fâchée que vous vous
+opposiez avec tant d'opiniâtreté au brillant
+établissement que la Fortune vous
+présente. Prenez garde que votre obstination
+ne fatigue et ne rebute votre amant.
+Craignez qu'il n'ouvre les yeux sur l'intérêt
+de sa fortune, que la violence de sa
+passion lui fait négliger. Puisqu'il veut
+vous donner sa foi, recevez-la sans balancer.
+Sa parole le lie: il n'y a rien de plus
+sacré pour un homme d'honneur; d'ailleurs,
+je suis témoin qu'il vous reconnaît
+pour sa femme; ne savez-vous pas qu'un
+témoignage tel que le mien suffit pour
+faire condamner en justice un amant qui
+oserait se parjurer?»</p>
+
+<p>«Ce fut par de semblables discours que la
+perfide Marcelle ébranla Léonor, qui, se
+laissant étourdir sur le péril qui la menaçait,
+s'abandonna de bonne foi, quelques
+jours après, aux mauvaises intentions du
+comte. La duègne l'introduisait toutes les
+nuits par le balcon dans l'appartement de
+sa maîtresse, et le faisait sortir avant le jour.</p>
+
+<p>«Une nuit qu'elle l'avait averti un peu
+plus tard qu'à l'ordinaire de se retirer, et
+que déjà l'aurore commençait à percer
+l'obscurité, il se mit brusquement en devoir
+de se couler dans la rue; mais par malheur
+il prit si mal ses mesures, qu'il tomba
+par terre assez rudement.</p>
+
+<p>«Don Luis de Cespédes, qui était couché
+dans l'appartement au-dessus de sa fille, et
+qui s'était levé ce jour-là de très grand matin,
+pour travailler à quelques affaires pressantes,
+entendit le bruit de cette chute. Il
+ouvrit sa fenêtre pour voir ce que c'était.
+Il aperçut un homme qui achevait de se
+relever avec beaucoup de peine, et la dame
+Marcelle sur le balcon, occupée à détacher
+l'échelle de soie, dont le comte ne s'était
+pas si bien servi pour descendre que pour
+monter. Il se frotta les yeux, et prit d'abord
+ce spectacle pour une illusion; mais après
+l'avoir bien considéré, il jugea qu'il n'y
+avait rien de plus réel, et que la clarté du
+jour, toute faible qu'elle était encore, ne
+lui découvrait que trop sa honte.</p>
+
+<p>«Troublé de cette fatale vue, transporté
+d'une juste colère, il descend en robe de
+chambre dans l'appartement de Léonor,
+tenant son épée d'une main et une bougie
+de l'autre. Il la cherche, elle et sa gouvernante,
+pour les sacrifier à son ressentiment.
+Il frappe à la porte de leur chambre, ordonne
+d'ouvrir: elles reconnaissent sa voix;
+elles obéissent en tremblant. Il entre d'un
+air furieux, et, montrant son épée nue à
+leurs yeux éperdus: «Je viens, dit-il, laver
+dans le sang d'une infâme l'affront qu'elle
+fait à son père, et punir en même temps
+la lâche gouvernante qui trahit ma confiance.»</p>
+
+<p>«Elles se jetèrent à genoux devant lui
+l'une et l'autre, et la duègne prenant la
+parole: «Seigneur, dit-elle, avant que nous
+recevions le châtiment que vous nous préparez,
+daignez m'écouter un moment.&mdash;Hé
+bien! malheureuse, répliqua le vieillard,
+je consens de suspendre ma vengeance
+pour un instant; parle, apprends-moi
+toutes les circonstances de mon malheur;
+mais que dis-je? toutes les circonstances!
+je n'en ignore qu'une: c'est le
+nom du téméraire qui déshonore ma
+famille.&mdash;Seigneur, reprit la dame Marcelle,
+le comte de Belflor est le cavalier
+dont il s'agit.&mdash;Le comte de Belflor!
+s'écria don Luis. Où a-t-il vu ma fille?
+par quelles voies l'a-t-il séduite? ne me
+cache rien.&mdash;Seigneur, répartit la gouvernante,
+je vais vous faire ce récit avec
+toute la sincérité dont je suis capable.»</p>
+
+<p>«Alors elle lui débita avec un art infini
+tous les discours qu'elle avait fait accroire
+à Léonor que le comte lui avait tenus: elle
+le peignit avec les plus belles couleurs:
+c'était un amant tendre, délicat et sincère.
+Comme elle ne pouvait s'écarter de la vérité
+au dénoument, elle fut obligée de la dire;
+mais elle s'étendit sur les raisons que l'on
+avait eues de faire, à son insu, ce mariage
+secret, et elle leur donna un si bon tour,
+qu'elle apaisa la fureur de don Luis. Elle
+s'en aperçut bien; et pour achever d'adoucir
+le vieillard: «Seigneur, lui dit-elle, voilà
+ce que vous vouliez savoir. Punissez-nous
+présentement; plongez votre épée
+dans le sein de Léonor. Mais qu'est-ce
+que je dis? Léonor est innocente, elle n'a
+fait que suivre les conseils d'une personne
+que vous avez chargée de sa conduite;
+c'est à moi seule que vos coups doivent
+s'adresser; c'est moi qui ai introduit le
+comte dans l'appartement de votre fille;
+c'est moi qui ai formé les n&oelig;uds qui les
+lient. J'ai fermé les yeux sur ce qu'il y
+avait d'irrégulier dans un engagement que
+vous n'autorisiez pas, pour vous assurer
+un gendre dont vous savez que la faveur
+est le canal par où coulent aujourd'hui
+toutes les grâces de la cour; je n'ai envisagé
+que le bonheur de Léonor, et l'avantage
+que votre famille pourrait tirer d'une
+si belle alliance; l'excès de mon zèle m'a
+fait trahir mon devoir.»</p>
+
+<p>«Pendant que l'artificieuse Marcelle parlait
+ainsi, sa maîtresse ne s'épargnait point
+à pleurer; et elle fit paraître une si vive
+douleur, que le bon vieillard n'y put résister.
+Il en fut attendri; sa colère se changea
+en compassion; il laissa tomber son épée,
+et dépouillant l'air d'un père irrité: «Ah!
+ma fille, s'écria-t-il les larmes aux yeux,
+que l'amour est une passion funeste!
+hélas! vous ne savez pas toutes les raisons
+que vous avez de vous affliger; la
+honte seule que vous cause la présence
+d'un père qui vous surprend excite vos
+pleurs en ce moment. Vous ne prévoyez
+pas encore tous les sujets de douleur que
+votre amant vous prépare peut-être. Et
+vous, imprudente Marcelle, qu'avez-vous
+fait? dans quel précipice nous jette votre
+zèle indiscret pour ma famille! j'avoue
+que l'alliance d'un homme tel que le comte
+a pu vous éblouir, et c'est ce qui vous
+sauve dans mon esprit; mais, malheureuse
+que vous êtes, ne fallait-il pas vous
+défier d'un amant de ce caractère? Plus
+il a de crédit et de faveur, plus vous deviez
+être en garde contre lui. S'il ne se fait
+pas un scrupule de manquer de foi à Léonor,
+quel parti faudra-t-il que je prenne?
+Implorerai-je le secours des lois? une
+personne de son rang saura bien se mettre
+à l'abri de leur sévérité. Je veux bien
+que, fidèle à ses serments, il ait envie de
+tenir parole à ma fille: si le roi, comme
+il vous l'a dit, a dessein de lui faire épouser
+une autre dame, il est à craindre que
+ce prince ne l'y oblige par son autorité.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! pour l'y obliger, seigneur, interrompit
+Léonor, ce n'est pas ce qui doit
+nous alarmer. Le comte nous a bien assuré
+que le roi ne fera pas une si grande
+violence à ses sentiments.&mdash;J'en suis persuadée,
+dit la dame Marcelle: outre que
+ce monarque aime trop son favori pour
+exercer sur lui cette tyrannie, il est trop
+généreux pour vouloir causer un déplaisir
+mortel au vaillant don Luis de Cespédes,
+qui a donné tous ses beaux jours
+au service de l'État.</p>
+
+<p>«&mdash;Fasse le ciel, reprit le vieillard en
+soupirant, que mes craintes soient vaines!
+je vais chez le comte lui demander un
+éclaircissement là-dessus; les yeux d'un
+père sont pénétrants: je verrai jusqu'au
+fond de son âme; si je le trouve dans la
+disposition que je souhaite, je vous pardonnerai
+le passé; mais, ajouta-t-il d'un
+ton plus ferme, si dans ses discours je
+démêle un c&oelig;ur perfide, vous irez toutes
+deux dans une retraite pleurer votre imprudence
+le reste de vos jours.» A ces
+mots, il ramassa son épée, et, les laissant
+se remettre de la frayeur qu'il leur avait
+causée, il remonta dans son appartement
+pour s'habiller.»</p>
+
+<p>Asmodée, en cet endroit de son récit,
+fut interrompu par l'écolier, qui lui dit:
+«Quelque intéressante que soit l'histoire
+que vous me racontez, une chose que j'aperçois
+m'empêche de vous écouter aussi attentivement
+que je le voudrais. Je découvre
+dans une maison une femme qui me paraît
+gentille, entre un jeune homme et un
+vieillard. Ils boivent tous trois apparemment
+des liqueurs exquises; et tandis que
+le cavalier suranné embrasse la dame, la
+friponne par derrière donne une de ses
+mains à baiser au jeune homme, qui sans
+doute est son galant.&mdash;Tout au contraire,
+répondit le boiteux, c'est son mari, et l'autre
+son amant. Ce vieillard est un homme
+de conséquence; un commandeur de l'ordre
+militaire de Calatrava. Il se ruine pour
+cette femme, dont l'époux a une petite charge
+à la cour: elle fait des caresses par intérêt
+à son vieux soupirant, et des infidélités
+en faveur de son mari, par inclination.</p>
+
+<p>&mdash;Ce tableau est joli, répliqua Zambullo.
+L'époux ne serait-il pas Français?&mdash;Non,
+répartit le diable, il est espagnol. Oh!
+la bonne ville de Madrid ne laisse pas d'avoir
+aussi dans ses murs des maris débonnaires;
+mais ils n'y fourmillent pas comme
+dans celle de Paris, qui, sans contredit, est
+la cité du monde la plus fertile en pareils
+habitants.&mdash;Pardon, seigneur Asmodée,
+dit don Cléofas, si j'ai coupé le fil de l'histoire
+de Léonor: continuez-la, je vous prie; elle
+m'attache infiniment; j'y trouve des nuances
+de séduction qui m'enlèvent.» Le démon
+la reprit ainsi.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>Suite et conclusion des amours du comte de
+Belflor.</h3>
+
+
+<p>Don Luis sortit de bon matin, et se rendit
+chez le comte, qui, ne croyant pas avoir été
+découvert, fut surpris de cette visite. Il
+alla au-devant du vieillard, et après l'avoir
+accablé d'embrassades: «Que j'ai de joie,
+dit-il, de voir ici le seigneur don Luis!
+viendrait-il m'offrir l'occasion de le servir?&mdash;Seigneur,
+lui répondit don Luis,
+ordonnez, s'il vous plaît, que nous soyons
+seuls.»</p>
+
+<p>«Belflor fit ce qu'il souhaitait. Ils s'assirent
+tous deux; et le vieillard prenant la
+parole: «Seigneur, dit-il, mon bonheur et
+mon repos ont besoin d'un éclaircissement
+que je viens vous demander. Je
+vous ai vu ce matin sortir de l'appartement
+de Léonor. Elle m'a tout avoué:
+elle m'a dit....&mdash;Elle vous a dit que je
+l'aime, interrompit le comte, pour éluder
+un discours qu'il ne voulait pas entendre;
+mais elle ne vous a que faiblement exprimé
+tout ce que je sens pour elle; j'en suis
+enchanté; c'est une fille tout adorable;
+esprit, beauté, vertu, rien ne lui manque.
+On m'a dit que vous avez aussi un fils
+qui achève ses études à Alcala: ressemble-t-il
+à sa s&oelig;ur? S'il en a la beauté, et
+pour peu qu'il tienne de vous d'ailleurs,
+ce doit être un cavalier parfait; je meurs
+d'envie de le voir, et je vous offre tout
+mon crédit pour lui.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous suis redevable de cette offre,
+dit gravement don Luis; mais venons à
+ce que....&mdash;Il faut le mettre incessamment
+dans le service, interrompit encore
+le comte; je me charge de sa fortune: il
+ne vieillira point dans la classe des officiers
+subalternes; c'est de quoi je puis
+vous assurer.&mdash;Répondez-moi, comte,
+reprit brusquement le vieillard, et cessez
+de me couper la parole. Avez-vous dessein
+ou non de tenir la promesse......?&mdash;Oui,
+sans doute, interrompit Belflor pour la
+troisième fois, je tiendrai la promesse que
+je vous fais d'appuyer votre fils de toute
+ma faveur: comptez sur moi, je suis
+homme réel.&mdash;C'en est trop, comte,
+s'écria Cespédes en se levant: après avoir
+séduit ma fille, vous osez encore m'insulter!
+mais je suis noble, et l'offense que
+vous me faites ne demeurera pas impunie.»
+En achevant ces mots, il se retira
+chez lui, le c&oelig;ur plein de ressentiment, et
+roulant dans son esprit mille projets de
+vengeance.</p>
+
+<p>«Dès qu'il y fut arrivé, il dit avec beaucoup
+d'agitation à Léonor et à la dame
+Marcelle: «Ce n'était pas sans raison que
+le comte m'était suspect; c'est un traître
+dont je veux me venger. Pour vous, dès
+demain vous entrerez toutes deux dans un
+couvent; vous n'avez qu'à vous y préparer;
+et rendez grâce au ciel que ma colère
+se borne à ce châtiment.» En disant cela,
+il alla s'enfermer dans son cabinet, pour
+penser mûrement au parti qu'il avait à
+prendre dans une conjoncture aussi délicate.</p>
+
+<p>«Quelle fut la douleur de Léonor, quand
+elle eut entendu dire que Belflor était perfide!
+Elle demeura quelque temps immobile;
+une pâleur mortelle se répandit sur
+son visage; ses esprits l'abandonnèrent, et
+elle tomba sans mouvement entre les bras
+de sa gouvernante, qui crut qu'elle allait
+expirer. Cette duègne apporta tous ses soins
+pour la faire revenir de son évanouissement.
+Elle y réussit. Léonor reprit l'usage
+de ses sens, ouvrit les yeux, et voyant sa
+gouvernante empressée à la secourir: «Que
+vous êtes barbare! lui dit-elle en poussant
+un profond soupir; pourquoi m'avez-vous
+tirée de l'heureux état où j'étais? je
+ne sentais pas l'horreur de ma destinée.
+Que ne me laissiez-vous mourir!
+Vous qui savez toutes les peines qui
+doivent troubler le repos de ma vie,
+pourquoi me la voulez-vous conserver?»</p>
+
+<p>«Marcelle essaya de la consoler, mais ne
+fit que l'aigrir davantage. «Tous vos discours
+sont superflus, s'écria la fille de
+don Luis; je ne veux rien écouter: ne
+perdez pas le temps à combattre mon
+désespoir; vous devriez plutôt l'irriter,
+vous qui m'avez plongée dans l'abîme
+affreux où je suis: c'est vous qui m'avez
+répondu de la sincérité du comte; sans
+vous je ne me serais pas livrée à l'inclination
+que j'avais pour lui; j'en aurais
+insensiblement triomphé: il n'en aurait
+jamais du moins tiré le moindre avantage.
+Mais je ne veux pas, poursuivit-elle,
+vous imputer mon malheur, et je n'en
+accuse que moi: je ne devais pas suivre
+vos conseils, en recevant la foi d'un homme
+sans la participation de mon père.
+Quelque glorieuse que fût pour moi la
+recherche du comte de Belflor, il fallait
+le mépriser, plutôt que de le ménager aux
+dépens de mon honneur; enfin, je devais
+me défier de lui, de vous et de moi.
+Après avoir été assez faible pour me
+rendre à ses serments perfides, après l'affliction
+que je cause au malheureux don
+Luis et le déshonneur que je fais à ma
+famille, je me déteste moi-même, et, loin
+de craindre la retraite dont on me menace,
+je voudrais aller cacher ma honte dans le
+plus horrible séjour.»</p>
+
+<p>«En parlant de cette sorte, elle ne se
+contentait pas de pleurer abondamment:
+elle déchirait ses habits, et s'en prenait à
+ses beaux cheveux de l'injustice de son
+amant. La duègne, pour se conformer à la
+douleur de sa maîtresse, n'épargna pas les
+grimaces: elle laissa couler quelques pleurs
+de commande, fit mille imprécations contre
+les hommes en général, et en particulier
+contre Belflor. «Est-il possible, s'écria-t-elle,
+que le comte, qui m'a paru plein de
+droiture et de probité, soit assez scélérat
+pour nous avoir trompées toutes deux!
+Je ne puis revenir de ma surprise, ou
+plutôt je ne puis encore me persuader
+cela.</p>
+
+<p>«&mdash;En effet, dit Léonor, quand je me le
+représente à mes genoux, quelle fille ne
+se serait pas fiée à son air tendre, à ses
+serments dont il prenait si hardiment le
+ciel à témoin, à ses transports qui se
+renouvelaient sans cesse? Ses yeux me
+montraient encore plus d'amour que sa
+bouche ne m'en exprimait; en un mot, il
+paraissait charmé de ma vue. Non, il ne
+me trompait point; je ne puis le penser.
+Mon père ne lui aura pas parlé peut-être
+avec assez de ménagement; ils se
+seront piqués tous deux, et le comte lui
+aura moins répondu en amant qu'en
+grand seigneur. Mais je me flatte aussi
+peut-être! Il faut que je sorte de cette incertitude:
+je vais écrire à Belflor, et lui
+mander que je l'attends ici cette nuit; je
+veux qu'il vienne rassurer mon c&oelig;ur
+alarmé, ou me confirmer lui-même sa
+trahison.»</p>
+
+<p>«La dame Marcelle applaudit à ce dessein:
+elle conçut même quelque espérance
+que le comte, tout ambitieux qu'il était,
+pourrait bien être touché des larmes que
+Léonor répandrait dans cette entrevue, et
+se déterminer à l'épouser.</p>
+
+<p>«Pendant ce temps-là, Belflor, débarrassé
+du bon homme don Luis, rêvait dans
+son appartement aux suites que pourrait
+avoir la réception qu'il venait de lui faire.
+Il jugea bien que tous les Cespédes, irrités
+de l'injure, songeraient à la venger; mais
+cela ne l'inquiétait que faiblement. L'intérêt
+de son amour l'occupait bien davantage.
+Il pensait que Léonor serait mise dans
+un couvent, ou du moins qu'elle serait désormais
+gardée à vue; que selon toutes les
+apparences il ne la reverrait plus. Cette
+pensée l'affligeait, et il cherchait dans son
+esprit quelque moyen de prévenir ce malheur,
+lorsque son valet de chambre lui apporta
+une lettre que la dame Marcelle venait
+de lui mettre entre les mains; c'était
+un billet de Léonor, conçu en ces termes:</p>
+
+<hr class="empty" />
+
+<p><i>Je dois demain quitter le monde, pour
+aller m'ensevelir dans une retraite. Me
+voir déshonorée, odieuse à ma famille et
+à moi-même, c'est l'état déplorable où je
+suis réduite pour vous avoir écouté. Je
+vous attends encore cette nuit. Dans mon
+désespoir, je cherche de nouveaux tourments:
+venez m'avouer que votre c&oelig;ur
+n'a point eu de part aux serments que votre
+bouche m'a faits, ou venez les justifier
+par une conduite qui peut seule adoucir
+la rigueur de mon destin. Comme il pourrait
+y avoir quelque péril dans ce rendez-vous,
+après ce qui s'est passé entre
+vous et mon père, faites-vous accompagner
+par un ami. Quoique vous fassiez tout le
+malheur de ma vie, je sens que je m'intéresse
+encore à la vôtre.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Léonor.</span><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Le comte lut deux ou trois fois cette
+lettre, et se représentant la fille de don
+Luis dans la situation où elle se dépeignait,
+il en fut ému. Il rentra en lui-même: la
+raison, la probité, l'honneur, dont sa passion
+lui avait fait violer toutes les lois,
+commencèrent à reprendre sur lui leur empire.
+Il sentit tout d'un coup dissiper son
+aveuglement; et comme un homme sorti
+d'un violent accès de fièvre rougit des paroles
+et des actions extravagantes qui lui
+sont échappées, il eut honte de tous les lâches
+artifices dont il s'était servi pour contenter
+ses désirs.</p>
+
+<p>«Qu'ai-je fait, dit-il, malheureux! Quel
+démon m'a possédé? J'ai promis d'épouser
+Léonor: j'en ai pris le ciel à témoin:
+j'ai feint que le roi m'avait proposé un
+parti: mensonge, perfidie, sacrilége, j'ai
+tout mis en usage pour corrompre l'innocence.
+Quelle fureur! ne valait-il pas
+mieux employer mes efforts à détruire
+mon amour, qu'à le satisfaire par des
+voies si criminelles? Cependant voilà une
+fille de condition séduite; je l'abandonne
+à la colère de ses parents que je déshonore
+avec elle, et je la rends misérable
+pour prix de m'avoir rendu heureux:
+quelle ingratitude! Ne dois-je pas plutôt
+réparer l'outrage que je lui fais? Oui, je
+le dois, et je veux, en l'épousant, dégager
+la parole que je lui ai donnée. Qui
+pourrait s'opposer à un dessein si juste?
+ses bontés doivent-elles me prévenir contre
+sa vertu? non, je sais combien sa résistance
+m'a coûté à vaincre. Elle s'est
+moins rendue à mes transports qu'à la foi
+jurée... Mais d'un autre côté, si je me borne
+à ce choix, je me fais un tort considérable.
+Moi qui puis aspirer aux plus nobles et
+aux plus riches héritières de l'État, je me
+contenterai de la fille d'un simple gentilhomme,
+qui n'a qu'un bien médiocre!
+Que pensera-t-on de moi à la cour? On
+dira que j'ai fait un mariage ridicule.»</p>
+
+<p>«Belflor, ainsi partagé entre l'amour et
+l'ambition, ne savait à quoi se résoudre;
+mais quoiqu'il fût encore incertain s'il épouserait
+Léonor ou s'il ne l'épouserait point,
+il ne laissa pas de se déterminer à l'aller
+trouver la nuit prochaine, et il chargea son
+valet de chambre d'en avertir la dame Marcelle.</p>
+
+<p>«Don Luis, de son côté, passa la journée
+à songer au rétablissement de son honneur.
+La conjoncture lui paraissait fort embarrassante.
+Recourir aux lois civiles, c'était
+rendre son déshonneur public, outre
+qu'il craignait, avec grande raison, que la
+justice ne fût d'une part et les juges de l'autre:
+il n'osait pas non plus s'aller jeter aux
+pieds du roi. Comme il croyait que ce
+prince avait dessein de marier Belflor, il
+avait peur de faire une démarche inutile;
+il ne lui restait donc que la voie des armes,
+et ce fut à ce parti qu'il s'arrêta.</p>
+
+<p>«Dans la chaleur de son ressentiment, il
+fut tenté de faire un appel au comte; mais,
+venant à considérer qu'il était trop vieux
+et trop faible pour oser se fier à son bras,
+il aima mieux s'en remettre à son fils, dont
+il jugea les coups plus sûrs que les siens.
+Il envoya donc un de ses domestiques à Alcala
+avec une lettre, par laquelle il mandait
+à son fils de venir incessamment à Madrid,
+venger une offense faite à la famille
+des Cespédes.</p>
+
+<p>«Ce fils, nommé don Pèdre, est un cavalier
+de dix-huit ans, parfaitement bien
+fait, et si brave, qu'il passe, dans la ville
+d'Alcala, pour le plus redoutable écolier de
+l'université; mais vous le connaissez,
+ajouta le diable, et il n'est pas besoin que
+je m'étende sur cela.&mdash;Il est vrai, dit don
+Cléofas, qu'il a toute la valeur et tout le
+mérite que l'on puisse avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme, reprit Asmodée,
+n'était point alors à Alcala, comme son
+père se l'imaginait. Le désir de revoir une
+dame qu'il aimait l'avait amené à Madrid.
+La dernière fois qu'il y était venu voir sa
+famille, il avait fait cette conquête au Prado.
+Il n'en savait point encore le nom; on avait
+exigé de lui qu'il ne ferait aucune démarche
+pour s'en informer, et il s'était soumis,
+quoique avec beaucoup de peine, à cette
+cruelle nécessité. C'était une fille de condition
+qui avait pris de l'amitié pour lui,
+et qui, croyant devoir se défier de la discrétion
+et de la constance d'un écolier, jugeait
+à propos de le bien éprouver avant de se
+faire connaître.</p>
+
+<p>«Il était plus occupé de son inconnue
+que de la philosophie d'Aristote, et le peu
+de chemin qu'il y a d'ici à Alcala était
+cause qu'il faisait souvent, comme vous,
+l'école buissonnière, avec cette différence,
+que c'était pour un objet qui le méritait
+mieux que votre dona Thomasa. Pour dérober
+la connaissance de ses amoureux
+voyages à don Luis son père, il avait coutume
+de loger dans une auberge à l'extrémité
+de la ville, où il avait soin de se tenir
+caché sous un nom emprunté. Il n'en sortait
+que le matin à certaine heure, qu'il lui
+fallait aller à une maison où la dame qui lui
+faisait si mal faire ses études avait la bonté
+de se rendre, accompagnée d'une femme
+de chambre. Il demeurait donc enfermé
+dans son auberge pendant le reste du jour;
+mais, en récompense, dès que la nuit était
+venue, il se promenait partout dans la ville.</p>
+
+<p>«Il arriva qu'une nuit, comme il traversait
+une rue détournée, il entendit des voix
+et des instruments qui lui parurent dignes
+de son attention. Il s'arrêta pour les écouter:
+c'était une sérénade; le cavalier qui la
+donnait était ivre et naturellement brutal.
+Il n'eut pas si tôt aperçu notre écolier,
+qu'il vint à lui avec précipitation, et sans
+autre compliment: «Ami, lui dit-il d'un
+ton brusque, passez votre chemin: les
+gens curieux sont ici fort mal reçus.&mdash;«Je
+pourrais me retirer, répondit don Pèdre
+choqué de ces paroles, si vous m'en aviez
+prié de meilleure grâce; mais je veux demeurer
+pour vous apprendre à parler.&mdash;Voyons
+donc, reprit le maître du concert,
+en tirant son épée, qui de nous deux
+cédera la place à l'autre.»</p>
+
+<p>«Don Pèdre mit aussi l'épée à la main,
+et ils commencèrent à se battre. Quoique
+le maître de la sérénade s'en acquittât avec
+assez d'adresse, il ne put parer un coup
+mortel qui lui fut porté, et il tomba sur le
+carreau. Tous les acteurs du concert, qui
+avaient déjà quitté leurs instruments et tiré
+leurs épées pour accourir à son secours,
+s'avancèrent pour le venger. Ils attaquèrent
+tous ensemble don Pèdre, qui, dans
+cette occasion, montra ce qu'il savait faire.
+Outre qu'il parait avec une agilité surprenante
+toutes les bottes qu'on lui portait, il
+en poussait de furieuses, et occupait à la
+fois tous ses ennemis.</p>
+
+<p>«Cependant ils étaient si opiniâtres et
+en si grand nombre, que, tout habile escrimeur
+qu'il était, il n'aurait pu éviter sa
+perte, si le comte de Belflor, qui passait
+alors par cette rue, n'eût pris sa défense.
+Le comte avait du c&oelig;ur et beaucoup de générosité:
+il ne put voir tant de gens armés
+contre un seul homme sans s'intéresser
+pour lui. Il tira son épée, et, courant se ranger
+auprès de don Pèdre, il poussa si vivement
+avec lui les acteurs de la sérénade,
+qu'ils s'enfuirent tous, les uns blessés, et les
+autres de peur de l'être.</p>
+
+<p>«Après leur retraite, l'écolier voulut remercier
+le comte du secours qu'il en avait
+reçu; mais Belflor l'interrompit: «Laissons
+là ces discours, lui dit-il; n'êtes-vous point
+blessé?&mdash;Non, répondit don Pèdre.&mdash;Eloignons-nous
+d'ici, reprit le comte: je vois
+que vous avez tué un homme; il est dangereux
+de vous arrêter plus longtemps
+dans cette rue: la justice vous y pourrait
+surprendre.» Ils marchèrent aussitôt à
+grands pas, gagnèrent une autre rue, et
+quand ils furent loin de celle où s'était
+donné le combat, ils s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>«Don Pèdre, poussé par les mouvements
+d'une juste reconnaissance, pria le comte
+de ne lui pas cacher le nom du cavalier à
+qui il avait tant d'obligation. Belflor ne lui
+fit aucune difficulté de le lui apprendre, et il
+lui demanda aussi le sien; mais l'écolier, ne
+voulant pas se faire connaître, répondit
+qu'il s'appelait don Juan de Matos, et l'assura
+qu'il se souviendrait éternellement de
+ce qu'il avait fait pour lui.</p>
+
+<p>«Je veux, lui dit le comte, vous offrir
+dès cette nuit une occasion de vous acquitter
+envers moi. J'ai un rendez-vous
+qui n'est pas sans péril; j'allais chercher
+un ami pour m'y accompagner: je connais
+votre valeur; puis-je vous proposer,
+don Juan, de venir avec moi?&mdash;Ce doute
+m'outrage, répartit l'écolier; je ne saurais
+faire un meilleur usage de la vie que vous
+m'avez conservée, que de l'exposer pour
+vous. Partons, je suis prêt à vous suivre.»
+Ainsi Belflor conduisit lui-même don Pèdre
+à la maison de don Luis, et ils entrèrent
+tous deux par le balcon dans l'appartement
+de Léonor.»</p>
+
+<p>«Don Cléofas, en cet endroit, interrompit
+le diable: «Seigneur Asmodée, lui dit-il,
+comment est-il possible que don Pèdre ne
+reconnût point la maison de son père?&mdash;Il
+n'avait garde de la reconnaître, répondit
+le démon; c'était une nouvelle demeure:
+don Luis avait changé de quartier, et logeait
+dans cette maison depuis huit jours, ce que
+don Pèdre ne savait pas: c'est ce que j'allais
+vous dire lorsque vous m'avez interrompu.
+Vous êtes trop vif: vous avez la mauvaise
+habitude de couper la parole aux gens: corrigez-vous
+de ce défaut-là.</p>
+
+<p>«Don Pèdre, continua le boiteux, ne
+croyait donc pas être chez son père: il ne
+s'aperçut pas non plus que la personne qui
+les introduisait était la dame Marcelle, puisqu'elle
+les reçut sans lumière dans une antichambre,
+où Belflor pria son compagnon de
+rester, pendant qu'il serait dans la chambre
+de sa dame. L'écolier y consentit, et s'assit
+sur une chaise, l'épée nue à la main, de peur
+de surprise. Il se mit à rêver aux faveurs
+dont il jugea que l'amour allait combler
+Belflor, et il souhaitait d'être aussi heureux
+que lui: quoiqu'il ne fût pas maltraité de
+sa dame inconnue, elle n'avait pas encore
+pour lui toutes les bontés que Léonor avait
+pour le comte.</p>
+
+<p>«Pendant qu'il faisait là-dessus toutes
+les réflexions que peut faire un amant passionné,
+il entendit qu'on essayait doucement
+d'ouvrir une porte qui n'était pas celle
+des amants, et il vit paraître de la lumière
+par le trou de la serrure. Il se leva brusquement,
+s'avança vers la porte qui s'ouvrit,
+et présenta la pointe de son épée à son père:
+car c'était lui qui venait dans l'appartement
+de Léonor pour voir si le comte n'y
+serait point. Le bonhomme ne croyait pas,
+après ce qui s'était passé, que sa fille et
+Marcelle eussent osé le recevoir encore;
+c'est ce qui l'avait empêché de les faire coucher
+dans un autre appartement: il s'était
+toutefois avisé de penser que, devant entrer
+le lendemain dans un couvent, elles auraient
+peut-être voulu l'entretenir pour la
+dernière fois.</p>
+
+<p>«Qui que tu sois, lui dit l'écolier, n'entre
+point ici, ou bien il t'en coûtera la
+vie.» A ces mots, don Luis envisage
+don Pèdre, qui de son côté le regarde avec
+attention. Ils se reconnaissent. «Ah! mon
+fils, s'écrie le vieillard, avec quelle impatience
+je vous attendais! Pourquoi ne
+m'avez-vous pas fait avertir de votre
+arrivée? Craigniez-vous de troubler mon
+repos? Hélas! je n'en puis prendre dans
+la cruelle situation où je me trouve!&mdash;O
+mon père! dit don Pèdre tout éperdu,
+est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils
+point déçus par une trompeuse ressemblance?&mdash;D'où
+vient cet étonnement,
+reprit don Luis? N'êtes-vous pas
+chez votre père? ne vous ai-je pas mandé
+que je demeure dans cette maison depuis
+huit jours?&mdash;Juste ciel, répliqua l'écolier,
+qu'est-ce que j'entends? je suis donc
+ici dans l'appartement de ma s&oelig;ur?»</p>
+
+<p>«Comme il achevait ces paroles, le
+comte, qui avait entendu du bruit, et qui
+crut qu'on attaquait son escorte, sortit
+l'épée à la main de la chambre de Léonor.
+Dès que le vieillard l'aperçut, il devint
+furieux, et, le montrant à son fils: «Voilà,
+s'écria-t-il, l'audacieux qui a ravi mon
+repos, et porté à notre honneur une mortelle
+atteinte. Vengeons-nous. Hâtons-nous
+de punir ce traître.» En disant cela,
+il tira son épée, qu'il avait sous sa robe de
+chambre, et voulut attaquer Belflor; mais
+don Pèdre le retint. «Arrêtez, mon père, lui
+dit-il; modérez, je vous prie, les transports
+de votre colère...&mdash;Quel est votre
+dessein, mon fils? répondit le vieillard;
+vous retenez mon bras! vous croyez sans
+doute qu'il manque de force pour nous
+venger. Hé bien! tirez donc raison vous-même
+de l'offense qu'on nous a faite;
+aussi bien est-ce pour cela que je vous ai
+mandé de revenir à Madrid. Si vous périssez,
+je prendrai votre place; il faut que
+le comte tombe sous nos coups, ou qu'il
+nous ôte à tous deux la vie, après nous
+avoir ôté l'honneur.</p>
+
+<p>«&mdash;Mon père, reprit don Pèdre, je ne puis
+accorder à votre impatience ce qu'elle
+attend de moi. Bien loin d'attenter à la
+vie du comte, je ne suis venu ici que pour
+la défendre. Ma parole y est engagée;
+mon honneur le demande. Sortons, comte,
+poursuivit-il en s'adressant à Belflor.&mdash;Ah!
+lâche, interrompit don Luis, en
+regardant don Pèdre d'un &oelig;il irrité, tu
+t'opposes toi-même à une vengeance qui
+devrait t'occuper tout entier! Mon fils,
+mon propre fils est d'intelligence avec le
+perfide qui a suborné ma fille! mais
+n'espère pas tromper mon ressentiment;
+je vais appeler tous mes domestiques; je
+veux qu'ils me vengent de sa trahison et
+de ta lâcheté.</p>
+
+<p>«&mdash;Seigneur, répliqua don Pèdre, rendez
+plus de justice à votre fils; cessez de le
+traiter de lâche; il ne mérite point ce nom
+odieux. Le comte m'a sauvé la vie cette
+nuit. Il m'a proposé, sans me connaître,
+de l'accompagner à son rendez-vous. Je
+me suis offert à partager les périls qu'il y
+pouvait courir, sans savoir que ma reconnaissance
+engageait imprudemment
+mon bras contre l'honneur de ma famille.
+Ma parole m'oblige donc à défendre ici ses
+jours: par-là je m'acquitte envers lui; mais
+je ne ressens pas moins vivement que vous
+l'injure qu'il nous a faite, et dès demain
+vous me verrez chercher à répandre son
+sang avec autant d'ardeur que vous m'en
+voyez aujourd'hui à le conserver.»</p>
+
+<p>«Le comte, qui n'avait point parlé jusque-là
+tant il avait été frappé du merveilleux
+de cette aventure, prit alors la parole:
+«Vous pourriez, dit-il à l'écolier, assez mal
+venger cette injure par la voie des armes:
+je veux vous offrir un moyen plus sûr
+de rétablir votre honneur. Je vous avouerai
+que jusqu'à ce jour je n'ai pas eu
+dessein d'épouser Léonor; mais ce matin
+j'ai reçu de sa part une lettre qui m'a
+touché, et ses pleurs viennent d'achever
+l'ouvrage; le bonheur d'être son époux
+fait à présent ma plus chère envie.&mdash;Si
+le roi vous destine une autre femme, dit
+don Luis, comment vous dispenserez-vous...?&mdash;Le
+roi ne m'a proposé aucun
+parti, interrompit Belflor en rougissant.
+Pardonnez, de grâce, cette fable à un
+homme dont la raison était troublée par
+l'amour. C'est un crime que la violence
+de ma passion m'a fait commettre, et
+que j'expie en vous l'avouant.</p>
+
+<p>«&mdash;Seigneur, reprit le vieillard, après
+cet aveu qui sied bien à un grand c&oelig;ur,
+je ne doute plus de votre sincérité: je vois
+que vous voulez en effet réparer l'affront
+que nous avons reçu; ma colère cède aux
+assurances que vous m'en donnez: souffrez
+que j'oublie mon ressentiment dans
+vos bras.» En achevant ces mots, il s'approcha
+du comte, qui s'était avancé pour
+le prévenir. Ils s'embrassèrent tous deux
+à plusieurs reprises; ensuite Belflor, se tournant
+vers don Pèdre: «Et vous, faux don
+Juan, lui dit-il, vous qui avez déjà gagné
+mon estime par une valeur incomparable
+et par des sentiments généreux, venez, que
+je vous voue une amitié de frère.» En
+disant cela, il embrassa don Pèdre, qui reçut
+ses embrassements d'un air soumis et
+respectueux, et lui répondit: «Seigneur,
+en me promettant une amitié si précieuse,
+vous acquérez la mienne. Comptez sur
+un homme qui vous sera dévoué jusqu'au
+dernier moment de sa vie.»</p>
+
+<p>«Pendant que ces cavaliers tenaient de
+semblables discours, Léonor, qui était à la
+porte de sa chambre, ne perdait pas un mot
+de tout ce que l'on disait. Elle avait d'abord
+été tentée de se montrer et de s'aller jeter
+au milieu des épées, sans savoir pourquoi.
+Marcelle l'en avait empêchée; mais lorsque
+cette adroite duègne vit que les affaires se
+terminaient à l'amiable, elle jugea que la
+présence de sa maîtresse et la sienne ne gâteraient
+rien. C'est pourquoi elles parurent
+toutes deux le mouchoir à la main, et coururent
+en pleurant se prosterner devant
+don Luis. Elles craignaient, avec raison,
+qu'après les avoir surprises la nuit dernière,
+il ne leur sût mauvais gré de la récidive;
+mais il fit relever Léonor, et lui dit: «Ma
+fille, essuyez vos larmes, je ne vous ferai
+point de nouveaux reproches; puisque
+votre amant veut garder la foi qu'il vous
+a jurée, je consens d'oublier le passé.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, seigneur don Luis, dit le comte,
+j'épouserai Léonor; et pour réparer encore
+mieux l'offense que je vous ai faite, pour
+vous donner une satisfaction plus entière,
+et à votre fils un gage de l'amitié que je lui ai
+vouée, je lui offre ma s&oelig;ur Eugénie.&mdash;Ah!
+seigneur, s'écria don Luis avec transport,
+que je suis sensible à l'honneur que vous
+faites à mon fils! Quel père fut jamais
+plus content? Vous me donnez autant de
+joie que vous m'avez causé de douleur.»</p>
+
+<p>«Si le vieillard parut charmé de l'offre du
+comte, il n'en fut pas de même de don Pèdre:
+comme il était fortement épris de son inconnue,
+il demeura si troublé, si interdit, qu'il ne
+put dire une parole; mais Belflor, sans faire
+attention à son embarras, sortit, en disant
+qu'il allait ordonner les apprêts de cette
+double union, et qu'il lui tardait d'être attaché
+à eux par des chaînes si étroites.</p>
+
+<p>«Après son départ, don Luis laissa Léonor
+dans son appartement, et monta dans
+le sien avec don Pèdre, qui lui dit avec toute
+la franchise d'un écolier: «Seigneur, dispensez-moi,
+je vous prie, d'épouser la
+s&oelig;ur du comte: c'est assez qu'il épouse
+Léonor. Ce mariage suffit pour rétablir
+l'honneur de notre famille.&mdash;Hé quoi!
+mon fils, répondit le vieillard, auriez-vous
+de la répugnance à vous marier avec
+la s&oelig;ur du comte?&mdash;Oui, mon père, répartit
+don Pèdre; cette union, je vous
+l'avoue, serait un cruel supplice pour moi,
+et je ne vous en cacherai point la cause.
+J'aime, ou, pour mieux dire, j'adore depuis
+six mois une dame charmante: j'en
+suis écouté; elle seule peut faire le bonheur
+de ma vie.</p>
+
+<p>«&mdash;Que la condition d'un père est malheureuse!
+dit alors don Luis; il ne trouve
+presque jamais ses enfants disposés à faire
+ce qu'il désire; mais quelle est donc cette
+personne qui a fait sur vous une si forte
+impression?&mdash;Je ne le sais point encore,
+lui répondit don Pèdre: elle a promis de
+me l'apprendre lorsqu'elle sera satisfaite
+de ma constance et de ma discrétion; mais
+je ne doute pas que sa maison ne soit une
+des plus illustres d'Espagne.</p>
+
+<p>«&mdash;Et vous croyez, répliqua le vieillard
+en changeant de ton, que j'aurai la complaisance
+d'approuver votre amour romanesque?
+Je souffrirai que vous renonciez
+au plus glorieux établissement que la fortune
+puisse vous offrir, pour vous conserver
+fidèle à un objet dont vous ne savez
+pas seulement le nom? N'attendez point
+cela de ma bonté. Etouffez plutôt les sentiments
+que vous avez pour une personne
+qui est peut-être indigne de vous les avoir
+inspirés, et ne songez qu'à mériter l'honneur
+que le comte veut vous faire.&mdash;Tous
+ces discours sont inutiles, mon père, répartit
+l'écolier; je sens que je ne pourrai
+jamais oublier mon inconnue: rien ne
+sera capable de me détacher d'elle. Quand
+on me proposerait une infante....&mdash;Arrêtez,
+s'écria brusquement don Luis, c'est
+trop insolemment vanter une constance
+qui excite ma colère. Sortez, et ne vous
+présentez plus devant moi que vous ne
+soyez prêt à m'obéir.»</p>
+
+<p>«Don Pèdre n'osa répliquer à ces paroles
+de peur de s'en attirer de plus dures. Il se
+retira dans une chambre, où il passa le reste
+de la nuit à faire des réflexions autant tristes
+qu'agréables. Il pensait avec douleur qu'il
+allait se brouiller avec toute sa famille en
+refusant d'épouser la s&oelig;ur du comte; mais
+il en était tout consolé, lorsqu'il venait à se
+représenter que son inconnue lui tiendrait
+compte d'un si grand sacrifice. Il se flattait
+même qu'après une si belle preuve de fidélité,
+elle ne manquerait pas de lui découvrir
+sa condition, qu'il s'imaginait égale
+pour le moins à celle d'Eugénie.</p>
+
+<p>«Dans cette espérance, il sortit dès qu'il
+fut jour, et alla se promener au Prado, en
+attendant l'heure de se rendre au logis de
+dona Juana: c'est le nom de la dame chez
+qui il avait coutume d'entretenir tous les
+matins sa maîtresse. Il attendit ce moment
+avec beaucoup d'impatience; et quand il fut
+venu, il courut au rendez-vous.</p>
+
+<p>«Il y trouva l'inconnue, qui s'y était rendue
+de meilleure heure qu'à l'ordinaire;
+mais il la trouva qui fondait en pleurs avec
+dona Juana, et qui paraissait agitée d'une
+vive douleur. Quel spectacle pour un amant!
+Il s'approcha d'elle tout troublé, et, se jetant
+à ses genoux: «Madame, lui dit-il,
+que dois-je penser de l'état où je vous
+vois? quel malheur m'annoncent ces
+larmes qui me percent le c&oelig;ur?&mdash;Vous
+ne vous attendez pas, lui répondit-elle,
+au coup fatal que j'ai à vous porter. La
+fortune cruelle va nous séparer pour
+jamais: nous ne nous verrons plus.»</p>
+
+<p>«Elle accompagna ces paroles de tant
+de soupirs, que je ne sais si don Pèdre fut
+plus touché des choses qu'elle disait, que
+de l'affliction dont elle paraissait saisie en
+les disant: «Juste ciel, s'écria-t-il avec un
+transport de fureur dont il ne fut pas
+maître, peux-tu souffrir que l'on détruise
+une union dont tu connais l'innocence!
+Mais, Madame, ajouta-t-il, vous avez pris
+peut-être de fausses alarmes. Est-il certain
+qu'on vous arrache au plus fidèle
+amant qui fut jamais? suis-je en effet le
+plus malheureux de tous les hommes?&mdash;Notre
+infortune n'est que trop assurée,
+répondit l'inconnue: mon frère, de qui
+ma main dépend, me marie aujourd'hui;
+il vient de me le déclarer lui-même.&mdash;«Eh!
+quel est cet heureux époux? répliqua
+don Pèdre avec précipitation. Nommez-le
+moi, Madame; je vais, dans mon
+désespoir....&mdash;Je ne sais point encore
+son nom, interrompit l'inconnue; mon
+frère n'a pas voulu m'en instruire; il m'a
+dit seulement qu'il souhaitait que je visse
+le cavalier auparavant.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, Madame, dit don Pèdre, vous
+soumettrez-vous sans résistance aux volontés
+d'un frère? Vous laisserez-vous
+entraîner à l'autel sans vous plaindre d'un
+si cruel sacrifice? Ne ferez-vous rien en
+ma faveur? Hélas, je n'ai pas craint de
+m'exposer à la colère de mon père pour
+me conserver à vous: ses menaces n'ont
+pu ébranler ma fidélité, et, avec quelque
+rigueur qu'il puisse me traiter, je n'épouserai
+point la dame qu'on me propose,
+quoique ce soit un parti très-considérable.&mdash;Et
+qui est cette dame, dit l'inconnue?&mdash;C'est
+la s&oelig;ur du comte de
+Belflor, répondit l'écolier.&mdash;Ah! don
+Pèdre, répliqua l'inconnue, en faisant
+paraître une extrême surprise, vous vous
+méprenez sans doute; vous n'êtes point
+sûr de ce que vous dites. Est-ce en effet
+Eugénie, la s&oelig;ur de Belflor, que l'on
+vous a proposée?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, Madame, répartit don Pèdre;
+le comte lui-même m'a offert sa main.&mdash;Hé
+quoi! s'écria-t-elle, il serait possible
+que vous fussiez ce cavalier à qui mon
+frère me destine?&mdash;Qu'entends-je! s'écria
+l'écolier à son tour, la s&oelig;ur du comte
+de Belflor serait mon inconnue!&mdash;Oui,
+don Pèdre, répartit Eugénie; mais peu
+s'en faut que je ne croie plus l'être en ce
+moment, tant j'ai de peine à me persuader
+du bonheur dont vous m'assurez.»</p>
+
+<p>«A ces mots, don Pèdre lui embrassa
+les genoux: ensuite il lui prit une de ses
+mains, qu'il baisa avec tous les transports
+que peut sentir un amant qui passe subitement
+d'une extrême douleur à un excès
+de joie. Pendant qu'il s'abandonnait aux
+mouvements de son amour, Eugénie, de
+son côté, lui faisait mille caresses, qu'elle
+accompagnait de mille paroles tendres et
+flatteuses. «Que mon frère, disait-elle, m'eût
+épargné de peines, s'il m'eût nommé l'époux
+qu'il me destine! Que j'avais déjà
+conçu d'aversion pour cet époux! Ah!
+mon cher don Pèdre! que je vous ai haï!&mdash;Belle
+Eugénie, répondait-il, que cette
+haine a de charmes pour moi! Je veux
+la mériter en vous adorant toute ma vie.»</p>
+
+<p>«Après que ces deux amants se furent
+donné toutes les marques les plus touchantes
+d'une tendresse mutuelle, Eugénie voulut
+savoir comment l'écolier avait pu gagner
+l'amitié de son frère. Don Pèdre ne
+lui cacha point les amours du comte et de
+sa s&oelig;ur, et lui raconta tout ce qui s'était
+passé la nuit dernière. Ce fut pour elle un
+surcroît de plaisir d'apprendre que son
+frère devait épouser la s&oelig;ur de son amant.
+Dona Juana prenait trop de part au sort
+de son amie pour n'être pas sensible à cet
+heureux événement: elle lui en témoigna
+sa joie aussi bien qu'à don Pèdre, qui se
+sépara enfin d'Eugénie après être convenu
+avec elle qu'ils ne feraient pas semblant
+tous deux de se connaître quand ils se verraient
+devant le comte.</p>
+
+<p>«Don Pèdre s'en retourna chez son père,
+qui, le trouvant disposé à lui obéir, en fut
+d'autant plus réjoui qu'il attribua son obéissance
+à la manière ferme dont il lui avait
+parlé la nuit. Ils attendaient des nouvelles
+de Belflor, lorsqu'ils reçurent un billet de
+sa part. Il leur mandait qu'il venait d'obtenir
+l'agrément du roi pour son mariage
+et pour celui de sa s&oelig;ur, avec une charge
+considérable pour don Pèdre; que dès le
+lendemain ces deux mariages se pourraient
+faire, parce que les ordres qu'il avait donnés
+pour cela s'exécutaient avec tant de
+diligence, que les préparatifs étaient déjà
+fort avancés. Il vint l'après-dînée confirmer
+ce qu'il leur avait écrit, et leur présenter
+Eugénie.</p>
+
+<p>«Don Luis fit à cette dame toutes les caresses
+imaginables, et Léonor ne se lassait
+point de l'embrasser. Pour don Pèdre, de
+quelques mouvements d'amour et de joie
+qu'il fût agité, il se contraignit pour ne pas
+donner au comte le moindre soupçon de
+leur intelligence.</p>
+
+<p>«Comme Belflor s'attachait particulièrement
+à observer sa s&oelig;ur, il crut remarquer,
+malgré la contrainte qu'elle s'imposait,
+que don Pèdre ne lui déplaisait pas. Pour
+en être plus assuré, il la prit un moment
+en particulier, et lui fit avouer qu'elle trouvait
+le cavalier fort à son gré. Il lui apprit
+ensuite son nom et sa naissance, ce qu'il
+n'avait pas voulu lui dire auparavant, de
+peur que l'inégalité des conditions ne la
+prévînt contre lui, et ce qu'elle feignit
+d'entendre comme si elle l'eût ignoré.</p>
+
+<p>«Enfin, après beaucoup de compliments
+de part et d'autre, il fut résolu que les noces
+se feraient chez don Luis. Elles ont été
+faites ce soir et ne sont point encore achevées;
+voilà pourquoi l'on se réjouit dans
+cette maison. Tout le monde s'y livre à la
+joie. La seule dame Marcelle n'a point de
+part à ces réjouissances: elle pleure en ce
+moment, tandis que les autres rient; car le
+comte de Belflor, après son mariage, a tout
+avoué à don Luis, qui a fait enfermer cette
+duègne <i>en el monasterio de las arrepentidas</i>,
+où les mille pistoles qu'elle a reçues
+pour séduire Léonor serviront à lui en
+faire faire pénitence le reste de ses jours.»</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>Des nouvelles choses que vit don Cléofas, et de
+quelle manière il fut vengé de dona Thomasa.</h3>
+
+
+<p>Tournons-nous d'un autre côté, poursuivit
+Asmodée: parcourons de nouveaux objets.
+Laissez tomber vos regards sur l'hôtel
+qui est directement au-dessous de nous;
+vous y verrez une chose assez rare. C'est
+un homme chargé de dettes qui dort d'un
+profond sommeil.&mdash;Il faut donc que ce soit
+une personne de qualité, dit Léandro.&mdash;Justement,
+répondit le démon. C'est un
+marquis de cent mille ducats de rente, et
+dont pourtant la dépense excède le revenu.
+Sa table et ses maîtresses le mettent dans la
+nécessité de s'endetter; mais cela ne trouble
+point son repos; au contraire, quand il
+veut bien devoir à un marchand, il s'imagine
+que ce marchand lui a beaucoup d'obligation.
+«C'est chez vous, disait-il l'autre
+jour à un drapier, c'est chez vous que je
+veux désormais prendre à crédit; je vous
+donne la préférence.»</p>
+
+<p>«Pendant que ce marquis goûte si tranquillement
+la douceur du sommeil qu'il ôte
+à ses créanciers, considérez un homme qui...&mdash;Attendez,
+seigneur Asmodée, interrompit
+brusquement don Cléofas; j'aperçois un
+carrosse dans la rue: je ne veux pas le laisser
+passer sans vous demander ce qu'il y a
+dedans.&mdash;Chut! dit le boiteux, en baissant
+la voix comme s'il eût craint d'être entendu:
+apprenez que ce carrosse recèle un
+des plus graves personnages de la monarchie.
+C'est un président qui va s'égayer
+chez une vieille Asturienne dévouée à ses
+plaisirs. Pour n'être pas reconnu, il a pris
+la précaution que prenait Caligula, qui
+mettait, en pareille occasion, une perruque
+pour se déguiser.</p>
+
+<p>«Revenons au tableau que je voulais offrir
+à vos regards quand vous m'avez interrompu.
+Regardez tout au haut de l'hôtel
+du marquis, un homme qui travaille
+dans un cabinet rempli de livres et de manuscrits.&mdash;C'est
+peut-être, dit Zambullo,
+l'intendant, qui s'occupe à chercher les
+moyens de payer les dettes de son maître.&mdash;Bon!
+répondit le diable, c'est bien à cela
+vraiment que s'amusent les intendants de
+ces sortes de maisons! Ils songent plutôt
+à profiter du dérangement des affaires qu'à
+y mettre ordre. Ce n'est donc pas un intendant
+que vous voyez. C'est un auteur:
+le marquis le loge dans son hôtel pour se
+donner un air de protecteur des gens de
+lettres.&mdash;Cet auteur, répliqua don Cléofas,
+est apparemment un grand sujet.&mdash;Vous
+en allez juger, répartit le démon. Il est entouré
+de mille volumes, et il en compose
+un où il ne met rien du sien. Il pille dans
+ces livres et ces manuscrits; et quoiqu'il
+ne fasse qu'arranger et lier ses larcins, il a
+plus de vanité qu'un véritable auteur.</p>
+
+<p>«Vous ne savez pas, continua l'esprit, qui
+demeure à trois portes au-dessous de cet
+hôtel? C'est la Chichona, cette même femme
+dont j'ai fait une si honnête mention dans
+l'histoire du comte de Belflor.&mdash;Ah! que
+je suis ravi de la voir, dit Léandro. Cette
+bonne personne si utile à la jeunesse est
+sans doute une de ces deux vieilles que j'aperçois
+dans une salle basse. L'une a les
+coudes appuyés sur une table, et regarde attentivement
+l'autre, qui compte de l'argent.
+Laquelle des deux est la Chichona?&mdash;C'est,
+dit le démon, celle qui ne compte point.
+L'autre, nommée la Pébrada, est une honorable
+dame de la même profession: elles
+sont associées, et elles partagent en ce moment
+les fruits d'une aventure qu'elles viennent de
+mettre à fin.</p>
+
+<p>«La Pébrada est la plus achalandée; elle
+a la pratique de plusieurs veuves riches, à
+qui elle porte tous les jours sa liste à lire.&mdash;Qu'appellez-vous
+la liste? interrompit
+l'écolier.&mdash;Ce sont, répartit Asmodée, les
+noms de tous les étrangers bien faits qui
+viennent à Madrid, et surtout des Français.
+D'abord que cette négociatrice apprend
+qu'il en est arrivé de nouveaux, elle court
+à leurs auberges s'informer adroitement de
+quel pays ils sont, de leur naissance, de
+leur taille, de leur air et de leur âge; puis
+elle en fait son rapport à ses veuves, qui
+font leurs réflexions là-dessus; et si le c&oelig;ur
+en dit aux dites veuves, elle les abouche avec
+lesdits étrangers.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fort commode, et juste en
+quelque façon, répliqua Zambullo en souriant;
+car enfin, sans ces bonnes dames et
+leurs agentes, les jeunes étrangers qui n'ont
+point ici de connaissances perdraient un
+temps infini à en faire. Mais dites-moi s'il y
+a de ces veuves et de ces maquignonnes dans
+les autres pays?&mdash;Bon! s'il y en a, répondit
+le boiteux: en pouvez-vous douter? je
+remplirais bien mal mes fonctions si je
+négligeais d'en pourvoir les grandes villes.</p>
+
+<p>«Donnez votre attention au voisin de la
+Chichona, à cet imprimeur qui travaille
+tout seul dans son imprimerie. Il y a trois
+heures qu'il a renvoyé ses garçons; il va
+passer la nuit à imprimer un livre secrétement.&mdash;Eh!
+quel est donc cet ouvrage?
+dit Léandro.&mdash;Il traite des injures, répondit
+le démon. Il prouve que la religion est
+préférable au point d'honneur, et qu'il vaut
+mieux pardonner que venger une offense.&mdash;Oh!
+le maraud d'imprimeur! s'écria
+l'écolier; il fait bien d'imprimer en secret
+son infâme livre. Que l'auteur ne s'avise
+pas de se faire connaître: je serais le premier
+à le bâtonner. Est-ce que la religion
+défend de conserver son honneur?</p>
+
+<p>&mdash;N'entrons pas dans cette discussion,
+interrompit Asmodée avec un souris malin.
+Il paraît que vous avez bien profité
+des leçons de morale qui vous ont été données
+à Alcala: je vous en félicite.&mdash;Vous
+direz ce qu'il vous plaira, interrompit à
+son tour don Cléofas: que l'auteur de ce
+ridicule ouvrage fasse les plus beaux raisonnements
+du monde, je m'en moque; je
+suis Espagnol: rien ne me semble si doux
+que la vengeance, et puisque vous m'avez
+promis de punir la perfidie de ma maîtresse,
+je vous somme de me tenir parole.</p>
+
+<p>&mdash;Je cède avec plaisir au transport qui
+vous agite, dit le démon. Que j'aime ces
+bons naturels qui suivent tous leurs mouvements
+sans scrupule! je vais vous satisfaire
+tout à l'heure; aussi bien le temps de
+vous venger est arrivé: mais je veux auparavant
+vous faire voir une chose très-réjouissante.
+Portez la vue au-delà de l'imprimerie,
+et observez bien ce qui se passe
+dans un appartement tapissé de drap musc.&mdash;J'y
+remarque, répondit Léandro, cinq ou
+six femmes qui donnent, comme à l'envi,
+des bouteilles de verre à une espèce de valet,
+et elles me paraissent furieusement agitées.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont, reprit le boiteux, des dévotes
+qui ont grand sujet d'être émues. Il y a dans
+cet appartement un inquisiteur malade. Ce
+vénérable personnage, qui a près de trente-cinq
+ans, est couché dans une autre chambre
+que celle où sont ces femmes. Deux de ses
+plus chères pénitentes le veillent: l'une
+fait ses bouillons, et l'autre, à son chevet,
+a soin de lui tenir la tête chaude, et de lui
+couvrir la poitrine d'une couverture composée
+de cinquante peaux de moutons.&mdash;Quelle
+est donc sa maladie? répliqua Zambullo.&mdash;Il
+est enrhumé du cerveau, répartit
+le diable, et il est à craindre que
+le rhume ne lui tombe sur la poitrine.</p>
+
+<p>«Ces autres dévotes que vous voyez dans
+son antichambre accourent avec des remèdes,
+sur le bruit de son indisposition: l'une
+apporte, pour la toux, des sirops de jujube,
+d'althéa, de corail et tussilage; l'autre,
+pour conserver les poumons de Sa Révérence,
+s'est chargée de sirops de longue-vie, de
+véronique, d'immortelle et d'élixir de propriété;
+une autre, pour lui fortifier le cerveau
+et l'estomac, a des eaux de mélisse, de
+cannelle orgée, de l'eau divine et de l'eau
+thériacale, avec des essences de muscade et
+d'ambre gris. Celle-ci vient offrir des
+confections anacardines et bézoardiques;
+et celle-là, des teintures d'&oelig;illets, de corail,
+de mille-fleurs, de soleil et d'émeraudes.
+Toutes ces pénitentes zélées vantent au
+valet de l'inquisiteur les choses qu'elles
+apportent: elles le tirent à part tour à tour;
+et chacune, lui mettant un ducat dans la
+main, lui dit à l'oreille: «Laurent, mon
+cher Laurent, fais en sorte, je te prie, que
+ma bouteille ait la préférence.»</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, s'écria don Cléofas, il faut
+avouer que ce sont d'heureux mortels que
+ces inquisiteurs.&mdash;Je vous en réponds,
+reprit Asmodée; peu s'en faut que je n'envie
+leur sort: et de même qu'Alexandre
+disait un jour qu'il aurait voulu être Diogène,
+s'il n'eût pas été Alexandre, je dirais
+volontiers que, si je n'étais pas diable, je
+voudrais être inquisiteur.</p>
+
+<p>«Allons, seigneur écolier, ajouta-t-il,
+allons présentement punir l'ingrate qui a
+si mal payé votre tendresse.» Alors Zambullo
+saisit le bout du manteau d'Asmodée,
+qui fendit une seconde fois les airs avec lui
+et alla se poser sur la maison de dona
+Thomasa.</p>
+
+<p>Cette friponne était à table avec les
+quatre spadassins qui avaient poursuivi
+Léandro sur les gouttières: il frémit de
+courroux en les voyant manger deux perdreaux
+et un lapin qu'il avait payés, et fait
+porter chez la traîtresse avec quelques
+bouteilles de bon vin. Pour surcroît de
+douleur, il s'apercevait que la joie régnait
+dans ce repas, et jugeait, aux démonstrations
+de dona Thomasa, que la compagnie
+de ces malheureux était plus agréable que
+la sienne à cette scélérate. «Oh! les bourreaux,
+s'écria-t-il d'un ton furieux! les
+voilà qui se régalent à mes dépens! quelle
+mortification pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, lui dit le démon, que ce
+spectacle n'est pas fort réjouissant pour
+vous; mais quand on fréquente les dames
+galantes, on doit s'attendre à ces aventures:
+elles sont arrivées mille fois en France
+aux abbés, aux gens de robe et aux financiers.&mdash;Si
+j'avais une épée reprit don
+Cléofas, je fondrais sur ces coquins, et
+troublerais leurs plaisirs.&mdash;La partie ne
+serait pas égale, répartit le boiteux, si vous
+les attaquiez tout seul; laissez-moi le soin
+de vous venger; j'en viendrai mieux à bout
+que vous. Je vais mettre la division parmi
+ces spadassins, en leur inspirant une fureur
+luxurieuse: ils vont s'armer les uns
+contre les autres; vous allez voir un beau
+vacarme.»</p>
+
+<p>A ces mots, il souffla, et il sortit de sa
+bouche une vapeur violette qui descendit
+en serpentant comme un feu d'artifice, et
+se répandit sur la table de dona Thomasa.
+Aussitôt un des convives, sentant l'effet de
+ce souffle, s'approcha de la dame, et l'embrassa
+avec transport. Les autres, entraînés
+par la force de la même vapeur, voulurent
+lui arracher la grivoise: chacun demande
+la préférence; ils se la disputent: une jalouse
+rage s'empare d'eux; ils viennent aux
+mains; ils tirent leurs épées et commencent
+un rude combat: cependant dona
+Thomasa pousse d'horribles cris; tout le
+voisinage est bientôt en rumeur; on crie à
+la justice; la justice vient; elle enfonce la
+porte; elle entre et trouve deux de ces bretteurs
+étendus sur le plancher; elle se saisit
+des autres et les mène en prison avec la
+courtisane. Cette malheureuse avait beau
+pleurer, s'arracher les cheveux et se désespérer:
+les gens qui la conduisaient n'en
+étaient pas plus touchés que Zambullo,
+qui en faisait de grands éclats de rire avec
+Asmodée.</p>
+
+<p>«Hé bien! dit ce démon à l'écolier, êtes-vous
+content?&mdash;Non, répondit don Cléofas.
+Pour me donner une entière satisfaction,
+portez-moi sur les prisons. Que j'ai
+de plaisir d'y voir enfermer la misérable qui
+s'est jouée de mon amour! Je me sens pour
+elle plus de haine, en ce moment, que je
+n'ai jamais eu de tendresse.&mdash;Je le veux
+bien, lui répliqua le diable; vous me trouverez
+toujours prêt à suivre vos volontés,
+quand elles seraient contraires aux miennes
+et à mes intérêts, pourvu que ce soit
+pour votre bien.»</p>
+
+<p>Ils volèrent tous deux sur les prisons,
+où bientôt arrivèrent les deux spadassins,
+qui furent logés dans un cachot noir. Pour
+Thomasa, on la mit sur la paille avec trois
+ou quatre autres femmes de mauvaise vie
+qu'on avait arrêtées le même jour, et qui
+devaient être transférées le lendemain au
+lieu destiné pour ces sortes de créatures.</p>
+
+<p>«Je suis à présent satisfait, dit Zambullo;
+j'ai goûté une pleine vengeance; ma mie
+Thomasa ne passera pas la nuit aussi agréablement
+qu'elle se l'était promis. Nous
+irons où il vous plaira continuer nos observations.&mdash;Nous
+sommes ici dans un endroit
+propre à cela, répondit l'esprit. Il y a dans ces
+prisons un grand nombre de coupables et
+d'innocents: c'est un séjour qui sert à commencer
+le châtiment des uns, et à purifier la
+vertu des autres. Il faut que je vous montre
+quelques prisonniers de ces deux espèces, et
+que je vous dise pourquoi on les retient dans
+les fers.»</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>Des prisonniers.</h3>
+
+
+<p>Avant que j'entre dans ce détail, observez
+un peu les guichetiers qui sont à l'entrée
+de ces horribles lieux. Les poëtes de
+l'antiquité n'ont mis qu'un Cerbère à la
+porte de leurs enfers; il y en a ici bien davantage,
+comme vous voyez. Ces guichetiers
+sont des hommes qui ont perdu tout
+sentiment humain. Le plus méchant de
+mes confrères pourrait à peine en remplacer
+un. Mais je m'aperçois, ajouta-t-il, que
+vous considérez avec horreur ces chambres,
+où il n'y a pour tous meubles que des
+grabats: ces cachots affreux vous paraissent
+autant de tombeaux. Vous êtes justement
+étonné de la misère que vous y remarquez,
+et vous déplorez le sort des malheureux
+que la justice y retient: cependant
+ils ne sont pas tous également à plaindre;
+c'est ce que nous allons examiner.</p>
+
+<p>«Premièrement, il y a dans cette grande
+chambre à droite quatre hommes couchés
+dans ces deux mauvais lits; l'un est un cabaretier,
+accusé d'avoir empoisonné un
+étranger, qui creva l'autre jour dans sa taverne.
+On prétend que la qualité du vin a
+fait mourir le défunt; l'hôte soutient que
+c'est la quantité, et il sera cru en justice,
+car l'étranger était Allemand.&mdash;Eh! qui
+a raison du cabaretier ou de ses accusateurs?
+dit don Cléofas.&mdash;La chose est problématique,
+répondit le diable. Il est bien
+vrai que le vin était frelaté; mais, ma foi,
+le seigneur allemand en a tant bu, que les
+juges peuvent en conscience remettre en
+liberté le cabaretier.</p>
+
+<p>«Le second prisonnier est un assassin de
+profession, un de ces scélérats qu'on appelle
+<i>valientes</i>, et qui, pour quatre ou cinq
+pistoles, prêtent obligeamment leur ministère
+à tous ceux qui veulent faire
+cette dépense pour se débarrasser de
+quelqu'un secrètement. Le troisième, un
+maître à danser qui s'habille comme un
+petit-maître, et qui a fait faire un mauvais
+pas à une de ses écolières. Et le quatrième,
+un galant qui a été surpris, la semaine passée,
+par la <i>ronda</i>, dans le temps qu'il montait,
+par un balcon, à l'appartement d'une
+femme qu'il connaît, et dont le mari est absent.
+Il ne tient qu'à lui de se tirer d'affaire,
+en déclarant son commerce amoureux;
+mais il aime mieux passer pour un voleur,
+et s'exposer à perdre la vie, que de commettre
+l'honneur de sa dame.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un amant bien discret, dit l'écolier;
+il faut avouer que notre nation
+l'emporte sur les autres en fait de galanterie.
+Je vais parier qu'un Français, par
+exemple, ne serait pas capable, comme
+nous, de se laisser pendre par discrétion.&mdash;Non,
+je vous assure, dit le diable; il monterait
+plutôt exprès à un balcon pour déshonorer
+une femme qui aurait des bontés
+pour lui.</p>
+
+<p>«Dans un cabinet auprès de ces quatre
+hommes, poursuivit-il, est une fameuse
+sorcière, qui a la réputation de savoir faire
+des choses impossibles. Par le pouvoir de
+son art, de vieilles douairières trouvent,
+dit-on, des jeunes gens qui les aiment but
+à but; les maris deviennent fidèles à leurs
+femmes, et les coquettes véritablement
+amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent
+à elles. Mais il n'y a rien de plus
+faux que tout cela. Elle ne possède point
+d'autre secret que celui de persuader
+qu'elle en a, et de vivre commodément de
+cette opinion. Le Saint-Office réclame cette
+créature-là, qui pourra bien être brûlée au
+premier Acte de foi.</p>
+
+<p>«Au-dessous du cabinet, il y a un cachot
+noir, qui sert de gîte à un jeune cabaretier.&mdash;Encore
+un hôte de taverne! s'écria Léandro;
+ces sortes de gens-là veulent-ils donc
+empoisonner tout le monde?&mdash;Celui-ci,
+reprit Asmodée, n'est pas dans le même cas.
+On arrêta ce misérable avant-hier, et l'Inquisition
+le réclame aussi. Je vais, en peu
+de mots, vous dire le sujet de sa détention.</p>
+
+<p>«Un vieux soldat, parvenu par son courage,
+ou plutôt par sa patience, à l'emploi
+de sergent dans sa compagnie, vint faire
+des recrues à Madrid. Il alla demander un
+logement dans un cabaret. On lui dit qu'il
+y avait à la vérité des chambres vides,
+mais qu'on ne pouvait lui en donner aucune,
+parce qu'il revenait toutes les nuits
+dans la maison un esprit qui maltraitait
+fort les étrangers, quand ils avaient la témérité
+d'y vouloir coucher. Cette nouvelle
+ne rebuta point le sergent. «Que l'on me
+mette, dit-il, dans la chambre qu'on
+voudra: donnez-moi de la lumière, du
+vin, une pipe et du tabac, et soyez sans
+inquiétude sur le reste: les esprits
+ont de la considération pour les gens
+de guerre qui ont blanchi sous le harnais.»</p>
+
+<p>«On mena le sergent dans une chambre,
+puisqu'il paraissait si résolu, et on lui porta
+tout ce qu'il avait demandé. Il se mit à
+boire et à fumer. Il était déjà plus de minuit,
+que l'esprit n'avait point encore troublé
+le profond silence qui régnait dans la
+maison: on eût dit qu'effectivement il respectait
+ce nouvel hôte; mais entre une
+heure et deux le grivois entendit tout à
+coup un bruit horrible, comme de ferrailles,
+et vit bientôt entrer dans sa chambre un
+fantôme épouvantable, vêtu de drap noir,
+et tout entortillé de chaînes de fer. Notre
+fumeur ne fut pas autrement ému de cette
+apparition: il tira son épée, s'avança vers
+l'esprit, et lui en déchargea du plat sur la
+tête un assez rude coup.</p>
+
+<p>«Le fantôme, peu accoutumé à trouver
+des hôtes si hardis, fit un cri, et, remarquant
+que le soldat se préparait à recommencer,
+il se prosterna très-humblement devant lui,
+en disant: «De grâce, seigneur sergent, ne
+m'en donnez pas davantage: ayez pitié
+d'un pauvre diable qui se jette à vos pieds
+pour implorer votre clémence; je vous
+en conjure par saint Jacques, qui était
+comme vous un grand spadassin.&mdash;Si
+tu veux conserver ta vie, répondit le soldat,
+il faut que tu me dises qui tu es, et
+que tu me parles sans déguisement, ou
+bien je vais te fendre en deux, comme
+les chevaliers du temps passé fendaient
+les géants qu'ils rencontraient.» A ces
+mots, l'esprit, voyant à qui il avait affaire,
+prit le parti d'avouer tout.</p>
+
+<p>«Je suis, dit-il au sergent, le maître garçon
+de ce cabaret: je m'appelle Guillaume;
+j'aime Juanilla, qui est la fille
+unique du logis, et je ne lui déplais pas;
+mais comme son père et sa mère ont en
+vue une alliance plus relevée que la
+mienne, pour les obliger à me choisir
+pour gendre, nous sommes convenus, la
+petite fille et moi, que je ferais toutes les
+nuits le personnage que je fais; je m'enveloppe
+le corps d'un long manteau noir,
+et je me pends au cou une chaîne de
+tourne-broche, avec laquelle je cours
+toute la maison, depuis la cave jusqu'au
+grenier, en faisant tout le bruit que vous
+avez entendu. Quand je suis à la porte
+de la chambre du maître et de la maîtresse,
+je m'arrête et m'écrie: <i>N'espérez
+pas que je vous laisse en repos que vous
+n'ayez marié Juanilla avec votre maître
+garçon</i>.</p>
+
+<p>«Après avoir prononcé ces paroles d'une
+voix que j'affecte grosse et cassée, je continue
+mon carillon, et j'entre ensuite par
+une fenêtre dans un cabinet où Juanilla
+couche seule, et je lui rends compte de
+ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua
+Guillaume, vous jugez bien que
+je vous dis la vérité: je sais qu'après cet
+aveu vous pouvez me perdre, en apprenant
+à mon maître ce qui se passe; mais
+si vous voulez me servir, au lieu de me
+rendre ce mauvais office, je vous jure
+que ma reconnaissance....&mdash;Eh! quel
+service peux-tu attendre de moi? interrompit
+le soldat.&mdash;Vous n'avez, reprit
+jeune homme, qu'à dire que vous
+avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si
+grand peur....&mdash;Comment, ventrebleu,
+grand peur! interrompit encore le grivois;
+vous voulez que le sergent Annibal
+Antonio Quebrantador aille dire
+qu'il a eu peur! J'aimerais mieux que
+cent mille diables m'eussent....&mdash;Cela
+n'est pas absolument nécessaire, interrompit
+à son tour Guillaume; et après
+tout, il m'importe peu de quelle façon
+vous parliez, pourvu que vous secondiez
+mon dessein: lorsque j'aurai
+épousé Juanilla, et que je serai établi, je
+promets de vous régaler tous les jours
+pour rien, vous et tous vos amis.&mdash;Vous
+êtes séduisant, monsieur Guillaume, s'écria
+le grivois; vous me proposez d'appuyer
+une fourberie; l'affaire ne laisse
+pas d'être sérieuse; mais vous vous y
+prenez d'une manière qui m'étourdit
+sur les conséquences. Allez, continuez
+de faire du bruit et d'en rendre compte
+à Juanilla: je me charge du reste.»</p>
+
+<p>«En effet, dès le lendemain matin, le
+sergent dit à l'hôte et à l'hôtesse: «J'ai vu
+l'esprit, je l'ai entretenu; il est très-raisonnable.
+«Je suis, m'a-t-il dit, le bisaïeul
+du maître de ce cabaret. J'avais
+une fille que je promis au père du grand-père
+de son garçon: néanmoins, au mépris
+de ma foi, je la mariai à un autre,
+et je mourus peu de temps après: je
+souffre depuis ce temps-là; je porte la
+peine de mon parjure, et je ne serai
+point en repos que quelqu'un de ma
+race n'ait épousé une personne de la famille
+de Guillaume: c'est pourquoi je
+reviens toutes les nuits dans cette maison:
+cependant j'ai beau dire que l'on
+marie ensemble Juanilla et le maître
+garçon, le fils de mon petit-fils fait la
+sourde oreille, aussi bien que sa femme;
+mais dites-leur, s'il vous plaît, seigneur
+sergent, que s'ils ne font au plus tôt ce
+que je désire, j'en viendrai avec eux aux
+voies de fait. Je les tourmenterai l'un et
+l'autre d'une étrange façon.»</p>
+
+<p>«L'hôte est un homme assez simple: il
+fut ébranlé de ce discours, et l'hôtesse, encore
+plus faible que son mari, croyant déjà
+voir le revenant à ses trousses, consentit à
+ce mariage, qui se fit le jour suivant. Guillaume,
+peu de temps après, s'établit dans
+un autre quartier de la ville: le sergent
+Quebrantador ne manqua pas de le visiter
+fréquemment, et le nouveau cabaretier, par
+reconnaissance, lui donna d'abord du vin
+à discrétion, ce qui plaisait si fort au grivois
+qu'il menait tous ses amis à ce cabaret;
+il y faisait même ses enrôlements, et
+y enivrait la recrue.</p>
+
+<p>«Mais enfin l'hôte se lassa d'abreuver
+tant de gosiers altérés. Il dit sur cela sa
+pensée au soldat, qui, sans songer qu'effectivement
+il passait la convention, fut assez
+injuste pour traiter Guillaume de petit ingrat.
+Celui-ci répondit, l'autre répliqua, et
+la conversation finit par quelques coups de
+plat d'épée que le cabaretier reçut. Plusieurs
+passants voulurent prendre le parti du
+bourgeois; Quebrantador en blessa trois ou
+quatre, et n'en serait pas demeuré là si
+tout à coup il n'eut été assailli par une
+foule d'archers, qui l'arrêtèrent comme un
+perturbateur du repos public. Ils le conduisirent
+en prison, où il a déclaré tout ce que
+je viens de vous dire; et sur sa déposition,
+la justice s'est aussi emparée de Guillaume.
+Le beau-père demande que le mariage soit
+cassé; et le Saint-Office, informé que Guillaume
+a de bons effets, veut connaître de
+cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu, dit don Cléofas, la sainte
+Inquisition est bien alerte! Sitôt qu'elle voit
+le moindre jour à tirer quelque profit!...&mdash;Doucement,
+interrompit le boiteux;
+gardez-vous bien de vous lâcher contre ce
+tribunal: il a des espions partout; on lui
+rapporte jusqu'à des choses qui n'ont jamais
+été dites; je n'ose en parler moi-même
+qu'en tremblant.</p>
+
+<p>«Au-dessus de l'infortuné Guillaume,
+dans la première chambre à gauche, il y a
+deux hommes dignes de votre pitié: l'un
+est un jeune valet de chambre que la femme
+de son maître traitait en particulier comme
+un amant. Un jour le mari les surprit tous
+deux. La femme aussitôt se met à crier au
+secours, et dit que le valet de chambre lui a
+fait violence. On arrêta ce pauvre malheureux,
+qui, selon toutes les apparences, sera
+sacrifié à la réputation de sa maîtresse.</p>
+
+<p>«Le compagnon du valet de chambre,
+encore moins coupable que lui, est sur le
+point de perdre aussi la vie: il est écuyer
+d'une duchesse à qui l'on a volé un gros
+diamant: on l'accuse de l'avoir pris; il
+aura demain la question, où il sera tourmenté
+jusqu'à ce qu'il confesse avoir fait le
+vol; et toutefois la personne qui en est l'auteur
+est une femme de chambre favorite,
+qu'on n'oserait soupçonner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur Asmodée, dit Léandro,
+rendez, je vous prie, service à cet écuyer:
+son innocence m'intéresse pour lui; dérobez-le
+par votre pouvoir aux injustes et
+cruels supplices qui le menacent: il mérite
+que...&mdash;Vous n'y pensez pas, seigneur
+écolier, interrompit le diable: pouvez-vous
+demander que je m'oppose à une action
+inique, et que j'empêche un innocent de
+périr? c'est prier un procureur de ne pas
+ruiner une veuve ou un orphelin.</p>
+
+<p>«Oh! s'il vous plaît, ajouta-t-il, n'exigez
+pas de moi que je fasse quelque chose qui
+soit contraire à mes intérêts, à moins que
+vous n'en tiriez un avantage considérable.
+D'ailleurs, quand je voudrais délivrer ce
+prisonnier, le pourrais-je?&mdash;Comment
+donc, répliqua Zambullo, est-ce que vous
+n'avez pas la puissance d'enlever un homme
+de la prison?&mdash;Non certainement, répartit
+le boiteux. Si vous aviez lu l'Enchiridion
+ou Albert le Grand, vous sauriez que je ne
+puis, non plus que mes confrères, mettre
+un prisonnier en liberté. Moi-même, si
+j'avais le malheur d'être entre les griffes de
+la justice, je ne pourrais m'en tirer qu'en
+finançant.</p>
+
+<p>«Dans la chambre prochaine, du même
+côté, loge un chirurgien convaincu d'avoir,
+par jalousie, fait à sa femme une saignée
+comme celle de Sénèque: il a eu aujourd'hui
+la question, et, après avoir confessé le
+crime dont on l'accusait, il a déclaré que
+depuis dix ans il s'est servi d'un moyen
+assez nouveau pour se faire des pratiques.
+Il blessait la nuit les passants avec une
+bayonnette, et se sauvait chez lui par une
+petite porte de derrière; cependant le blessé
+poussait des cris qui attiraient les voisins à
+son secours: le chirurgien y accourait lui-même
+comme les autres; et trouvant un
+homme noyé dans son sang, il le faisait
+porter dans sa boutique, où il le pansait de
+la même main dont il l'avait frappé.</p>
+
+<p>«Quoique ce chirurgien cruel ait fait
+cette déclaration et qu'il mérite mille morts,
+il ne laisse pas de se flatter qu'on lui fera
+grâce; et c'est ce qui pourra fort bien arriver,
+parce qu'il est parent de madame la
+remueuse de l'Infant; outre cela, je vous
+dirai qu'il a chez lui une eau merveilleuse,
+que lui seul sait composer, une eau qui a
+la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un
+visage décrépit une face enfantine; et cette
+eau incomparable sert de fontaine de jouvence
+à trois dames du palais, qui se sont
+jointes ensemble pour le sauver. Il compte
+si fort sur leur crédit, ou, si vous voulez,
+sur son eau, qu'il s'est endormi tranquillement,
+dans l'espérance qu'à son réveil il
+recevra l'agréable nouvelle de son élargissement.</p>
+
+<p>&mdash;J'aperçois sur un grabat dans la même
+chambre, dit l'écolier, un autre homme qui
+dort, ce me semble, aussi d'un sommeil
+paisible: il faut que son affaire ne soit pas
+bien mauvaise.&mdash;Elle est fort délicate, répondit
+le démon. Ce cavalier est un gentilhomme
+biscaïen qui s'est enrichi d'un coup
+d'escopète, et voici comment: Il y a quinze
+jours que, chassant dans une forêt avec son
+frère aîné, qui jouissait d'un revenu considérable,
+il le tua, par malheur, en tirant
+sur des perdreaux.&mdash;L'heureux <i>quiproquo</i>
+pour un cadet! s'écria don Cléofas en
+riant.&mdash;Oui, reprit Asmodée; mais les
+collatéraux, qui voudraient bien s'approprier
+la succession du défunt, poursuivent
+en justice son meurtrier, qu'ils accusent
+d'avoir fait le coup pour devenir unique
+héritier de sa famille. Il s'est de lui-même
+constitué prisonnier, et il paraît si affligé
+de la mort de son frère, qu'on ne saurait
+s'imaginer qu'il ait eu intention de lui ôter
+la vie.&mdash;Et n'a-t-il effectivement rien à se
+reprocher là-dessus que son peu d'adresse?
+répliqua Léandro.&mdash;Non, répartit le boiteux;
+il n'a pas eu une mauvaise volonté;
+mais lorsqu'un fils aîné possède tout le bien
+d'une maison, je ne lui conseille pas de
+chasser avec son cadet.</p>
+
+<p>«Examinez bien ces deux adolescents,
+qui, dans un petit réduit auprès du gentilhomme
+de Biscaïe, s'entretiennent aussi
+gaiement que s'ils étaient en liberté. Ce
+sont deux véritables <i>picaros</i>. Il y en a principalement
+un qui pourra donner quelque
+jour au public un détail de ses espiégleries;
+c'est un nouveau Guzmann d'Alfarache;
+c'est celui qui a un pourpoint de velours
+brun et un plumet à son chapeau.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas trois mois qu'il était dans
+cette ville page du comte d'Onate, et il serait
+encore au service de ce seigneur sans
+une fourberie qui est la cause de sa prison,
+et que je veux vous conter.</p>
+
+<p>«Ce garçon, nommé Domingo, reçut un
+jour, chez le comte, cent coups de fouet,
+que l'écuyer de salle, autrement le gouverneur
+des pages, lui fit rudement appliquer,
+pour certain tour d'habileté qui le méritait.
+Il eut longtemps sur le c&oelig;ur cette petite
+correction-là, et il résolut de s'en venger. Il
+avait remarqué plus d'une fois que le seigneur
+don Côme, c'est le nom de l'écuyer,
+se lavait les mains avec de l'eau de fleur
+d'orange, et se frottait le corps avec des pâtes
+d'&oelig;illets et de jasmin; qu'il avait plus
+de soin de sa personne qu'une vieille coquette,
+et qu'enfin c'était un de ces fats qui
+s'imaginent qu'une femme ne saurait les
+voir sans les aimer. Cette remarque lui
+fournit une idée de vengeance, qu'il communiqua
+à une jeune soubrette de son voisinage,
+de laquelle il avait besoin pour
+l'exécution de son projet, et dont il était
+tellement ami, qu'il ne pouvait le devenir
+davantage.</p>
+
+<p>«Cette suivante, appelée Floretta, pour
+avoir la liberté de lui parler plus aisément,
+le faisait passer pour son cousin dans la
+maison de dona Luziana sa maîtresse, dont
+le père était alors absent. Le malin Domingo,
+après avoir instruit sa fausse parente
+de ce qu'elle avait à faire, entra un
+matin dans la chambre de don Côme, où il
+trouva cet écuyer qui essayait un habit
+neuf, se regardait avec complaisance dans
+un miroir, et paraissait charmé de sa figure.
+Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse,
+et lui dit avec un feint transport: «En vérité,
+seigneur don Côme, vous avez la
+mine d'un prince. Je vois tous les jours
+des grands superbement vêtus; cependant,
+malgré leurs riches habits, ils n'ont pas
+votre prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si,
+étant votre serviteur autant que je le suis,
+je vous considère avec des yeux trop prévenus
+en votre faveur: mais, franchement,
+je ne vois point à la cour de cavalier que
+vous n'effaciez.»</p>
+
+<p>«L'écuyer sourit à ce discours, qui flattait
+agréablement sa vanité, et répondit
+en faisant l'aimable: «Tu me flattes, mon
+ami, ou bien il faut en effet que tu m'aimes,
+et que ton amitié me prête des
+grâces que la nature m'a refusées.&mdash;Je
+ne le crois pas, répliqua le flatteur; car
+il n'y a personne qui ne parle de vous
+aussi avantageusement que moi. Je voudrais
+que vous eussiez entendu ce que
+me disait encore hier une de mes cousines,
+qui sert une fille de qualité.»</p>
+
+<p>«Don Côme ne manqua pas de demander
+ce que cette cousine avait dit. «Comment!
+reprit le page; elle s'étendit sur la
+richesse de votre taille, sur l'agrément
+qu'on voit répandu dans toute votre personne;
+et ce qu'il y a de meilleur, c'est
+qu'elle me dit confidemment que dona Luziana,
+sa maîtresse, prenait plaisir à vous
+regarder au travers de sa jalousie, toutes
+les fois que vous passiez devant sa maison.</p>
+
+<p>«&mdash;Qui peut être cette dame, dit l'écuyer,
+et où demeure-t-elle?&mdash;Quoi!
+répondit Domingo, vous ne savez pas que
+c'est la fille unique du mestre de camp
+don Fernando, notre voisin?&mdash;Ah! je
+suis à présent au fait, reprit don Côme.
+Je me souviens d'avoir ouï vanter le bien
+et la beauté de cette Luziana; c'est un
+excellent parti. Mais serait-il possible
+que je me fusse attiré son attention?&mdash;N'en
+doutez pas, répartit le page; ma
+cousine me l'a dit: quoique soubrette,
+ce n'est point une menteuse, et je vous
+réponds d'elle comme de moi-même.&mdash;Cela
+étant, dit l'écuyer, il me prend envie
+d'avoir une conversation particulière
+avec ta parente, de la mettre dans mes
+intérêts par quelques petits présents,
+suivant l'usage; et si elle me conseille de
+rendre des soins à sa maîtresse, je tenterai
+la fortune. Pourquoi non? Je conviens
+qu'il y a de la distance de mon rang
+à celui de don Fernando; mais je suis
+gentilhomme une fois, et je possède cinq
+cents bons ducats de rente. Il se fait tous
+les jours des mariages plus extravagants
+que celui-là.»</p>
+
+<p>«Le page fortifia son gouverneur dans
+sa résolution, et lui ménagea une entrevue
+avec la cousine, qui, trouvant l'écuyer disposé
+à tout croire, l'assura que sa maîtresse
+avait du goût pour lui. «Elle m'a souvent
+interrogée sur votre chapitre, lui dit-elle,
+et ce que je lui ai répondu là-dessus ne
+doit pas vous avoir nui. Enfin, seigneur
+écuyer, vous pouvez vous flatter justement
+que dona Luziana vous aime en
+secret. Faites-lui hardiment connaître
+vos légitimes intentions: montrez-lui
+que vous êtes le cavalier de Madrid le
+plus galant, comme vous en êtes le plus
+beau et le mieux fait: donnez-lui surtout
+des sérénades, rien ne lui sera plus
+agréable; de mon côté, je lui ferai bien
+valoir vos galanteries, et j'espère que
+mes bons offices ne vous seront pas inutiles.»
+Don Côme, transporté de joie de
+voir la soubrette entrer si chaudement dans
+ses intérêts, l'accabla d'embrassades, et lui
+mettant au doigt une bague de peu de valeur
+qu'il avait apportée exprès pour lui
+en faire présent: «Ma chère Floretta, lui
+dit-il, je ne vous donne ce diamant que
+pour faire connaissance avec vous: j'ai
+dessein de reconnaître par une plus solide
+récompense les services que vous
+me rendrez.»</p>
+
+<p>«On ne saurait être plus satisfait qu'il
+le fut de son entretien avec la suivante.
+Aussi, non-seulement il remercia Domingo
+de le lui avoir procuré, il le gratifia d'une
+paire de bas de soie et de quelques chemises
+garnies de dentelles, lui promettant
+d'ailleurs de ne laisser échapper aucune
+occasion de lui être utile. Ensuite, le consultant
+sur ce qu'il avait à faire: «Mon
+ami, lui dit-il, quel est ton sentiment?
+me conseilles-tu de débuter par une lettre
+passionnée et sublime à dona Luziana?&mdash;C'est
+mon avis, répondit le page:
+faites-lui une déclaration d'amour en
+haut style; j'ai un pressentiment qu'elle
+ne le recevra point mal.&mdash;Je le crois de
+même, reprit l'écuyer; je vais à tout hasard
+commencer par là.» Aussitôt il se
+mit à écrire, et après avoir déchiré pour le
+moins vingt brouillons, il parvint à faire
+un billet doux auquel il s'arrêta. Il en fit la
+lecture à Domingo, qui, l'ayant écouté avec
+des gestes d'admiration, se chargea de le
+porter sur-le-champ à sa cousine. Il était
+conçu dans ces termes fleuris et recherchés:</p>
+
+<blockquote><p><i>Il y a longtemps, charmante Luziana,
+que, sur la foi de la renommée qui publie
+partout vos perfections, je me suis laissé
+enflammer d'un ardent amour pour vous.
+Néanmoins, malgré les feux dont je suis
+la proie, je n'ai osé hasarder aucun acte
+de galanterie, mais comme il m'est revenu
+que vous daignez arrêter vos regards
+sur moi quand je passe devant la
+jalousie qui dérobe aux yeux des hommes
+votre beauté céleste, et même que, par une
+influence de votre astre très-heureuse
+pour moi, vous inclinez à me vouloir du
+bien, je prends la liberté de vous demander
+la permission de me consacrer à votre
+service. Si je suis assez fortuné pour l'obtenir,
+je renonce à toutes les dames passées,
+présentes et à venir.</i></p></blockquote>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Don Come de la Higuera.</span><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>«Le page et la suivante ne manquèrent
+pas de s'égayer aux dépens du seigneur
+don Côme, et de se divertir de sa lettre. Ils
+n'en demeurèrent pas là: ils composèrent à
+frais communs un billet tendre, que la
+femme de chambre écrivit de sa main, et
+que Domingo rendit le jour suivant à
+l'écuyer, comme une réponse de dona Luziana.
+Il contenait ces paroles:</p>
+
+<blockquote><p><i>J'ignore qui peut vous avoir si bien
+instruit de mes sentiments secrets. C'est
+une trahison que quelqu'un m'a faite;
+mais je la lui pardonne, puisqu'elle est
+cause que vous m'apprenez que vous m'aimez.
+De tous les hommes que je vois passer
+dans ma rue, vous êtes celui que je
+prends le plus de plaisir à regarder, et
+je veux bien que vous soyez mon amant.
+Peut-être ne devrais-je pas le vouloir, et
+encore moins vous le dire. Si c'est une
+faute que je fais, votre mérite me rend
+excusable.</i></p></blockquote>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Dona Luziana.</span><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Quoique cette réponse fût un peu trop
+vive pour la fille d'un mestre de camp, car les
+auteurs n'y avaient pas regardé de si près,
+le présomptueux don Côme ne s'en défia
+point; il s'estimait assez pour s'imaginer
+qu'une dame pouvait oublier pour lui les
+bienséances. «Ah! Domingo, s'écria-t-il
+d'un air triomphant, après avoir lu à
+haute voix la lettre supposée, tu vois,
+mon ami, si la voisine en tient: je
+serai bientôt gendre de don Fernand,
+ou je ne suis pas don Côme de la Higuera.</p>
+
+<p>«&mdash;Il n'en faut pas douter, dit le bourreau
+de confident; vous avez fait sur sa
+fille une furieuse impression. Mais à
+propos, ajouta-t-il, je me souviens que ma
+parente m'a bien recommandé de vous
+dire que dès demain, tout au plus tard, il
+était nécessaire que vous donnassiez une
+sérénade à sa maîtresse, pour achever de
+la rendre folle de votre seigneurie.&mdash;Je
+le veux bien, dit l'écuyer. Tu peux assurer
+ta cousine que je suivrai son conseil,
+et que demain, sans faute, elle entendra
+dans sa rue, au milieu de la nuit,
+un des plus galants concerts qu'on ait jamais
+entendus à Madrid.» En effet, il
+alla trouver un habile musicien, et après
+lui avoir communiqué son projet, il le
+chargea du soin de l'exécution.</p>
+
+<p>«Tandis qu'il était occupé de sa sérénade,
+Floretta, que le page avait prévenue,
+voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui
+dit: «Madame, je vous apprête un agréable
+divertissement.» Luziana lui demanda
+ce que c'était. «Oh! vraiment, reprit
+la soubrette en riant comme une
+folle, il y a bien des affaires. Un original,
+nommé don Côme, gouverneur des pages
+du comte d'Onate, s'est avisé de vous
+choisir pour la dame souveraine de ses
+pensées, et doit demain au soir, afin que
+vous n'en ignoriez, vous régaler d'un
+admirable concert de voix et d'instruments.»
+Dona Luziana, qui naturellement
+était fort gaie, et qui d'ailleurs croyait
+les galanteries de l'écuyer sans conséquence
+pour elle, bien loin de prendre son sérieux,
+se fit par avance un plaisir d'entendre sa
+sérénade. Ainsi cette dame, sans le savoir,
+aidait à confirmer don Côme dans une erreur
+dont elle se serait fort offensée, si elle
+l'eût connue.</p>
+
+<p>«Enfin, la nuit du jour suivant, il parut
+devant le balcon de Luziana deux carrosses,
+d'où sortirent le galant écuyer et son
+confident, accompagnés de six hommes,
+tant chanteurs que joueurs d'instruments,
+qui commencèrent leur concert. Il dura
+fort longtemps. Ils jouèrent un grand
+nombre d'airs nouveaux, et chantèrent plusieurs
+couplets de chansons, qui roulaient
+tous sur le pouvoir que l'amour a d'unir
+des amants d'une inégale condition; et à
+chaque couplet, dont la fille du mestre de
+camp se faisait l'application, elle riait de
+tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Lorsque la sérénade fut finie, don Côme
+renvoya les musiciens chez eux, dans les
+mêmes carrosses qui les avaient amenés, et
+demeura dans la rue avec Domingo, jusqu'à
+ce que les curieux que la musique
+avait attirés se furent retirés. Après quoi
+il s'approcha du balcon, d'où bientôt la
+suivante, avec la permission de sa maîtresse,
+lui dit par une petite fenêtre de la
+jalousie: «Est-ce vous, seigneur don
+Côme?&mdash;Qui me fait cette question?
+répondit-il d'une voix doucereuse.&mdash;C'est,
+répliqua la soubrette, dona Luziana
+qui souhaite de savoir si le concert
+que nous venons d'entendre est un
+effet de votre galanterie?&mdash;Ce n'est, répartit
+l'écuyer, qu'un échantillon des
+fêtes que mon amour prépare à cette
+merveille de nos jours, si elle veut bien
+les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel
+de sa beauté.»</p>
+
+<p>«A cette expression figurée, la dame
+n'eut pas peu d'envie de rire; elle se retint
+toutefois, et, se mettant à la petite fenêtre,
+elle dit à l'écuyer, le plus sérieusement
+qu'il lui fut possible: «Seigneur don Côme,
+il paraît bien que vous n'êtes pas un galant
+novice: c'est de vous que les cavaliers
+amoureux doivent apprendre à servir leurs
+maîtresses. Je suis très-contente de votre
+sérénade, et je vous en tiendrai compte:
+mais, ajouta-t-elle, retirez-vous: on peut
+nous écouter; une autre fois nous aurons
+un plus long entretien.» En achevant
+ces mots elle ferma la fenêtre, laissant
+l'écuyer dans la rue, fort satisfait de la
+faveur qu'elle venait de lui faire, et le page
+bien étonné de la voir jouer un rôle dans
+cette comédie.</p>
+
+<p>«Cette petite fête, en y comprenant les
+carrosses et la prodigieuse quantité de vin
+bu par les musiciens, coûta cent ducats à
+don Côme; et deux jours après son confident
+l'engagea dans une nouvelle dépense;
+voici de quelle manière: ayant appris que
+Floretta devait, la nuit de la Saint-Jean,
+nuit si célébrée dans cette ville, aller avec
+d'autres filles de son espèce <i>à la fiesta del
+sotillo</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, entreprit de leur donner un déjeuner
+magnifique aux dépens de l'écuyer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Sorte de danse particulière aux Espagnols.</p></div>
+
+<p>«Seigneur don Côme, lui dit-il la veille
+de la Saint-Jean, vous savez quelle fête
+c'est demain. Je vous avertis que dona
+Luziana se propose d'être à la pointe du
+jour sur les bords du Mançanarez pour
+voir le <i>sotillo</i>; je crois qu'il n'est pas
+besoin d'en dire davantage au coriphée
+des cavaliers galants: vous n'êtes pas
+homme à négliger une si belle occasion;
+je suis persuadé que votre dame et sa compagnie
+seront demain bien régalées.&mdash;C'est
+de quoi je puis te répondre, lui dit
+son gouverneur; je te rends grâce de
+l'avis: tu verras si je sais prendre la balle
+au bond.» Effectivement, le lendemain
+de grand matin, quatre valets de l'hôtel,
+conduits par Domingo, et chargés de toutes
+sortes de viandes froides, accommodées de
+différentes façons, avec une infinité de
+petits pains et de bouteilles de vins délicieux,
+arrivèrent sur le rivage du Mançanarez,
+où Floretta et ses compagnes dansaient
+comme des nymphes au lever de
+l'aurore.</p>
+
+<p>«Elles n'eurent pas peu de joie quand le
+page vint interrompre leurs danses légères
+pour leur offrir un solide déjeuner de la
+part du seigneur don Côme. Elles s'assirent
+aussitôt sur l'herbe, et commencèrent
+à faire honneur au festin, en riant
+sans modération de la dupe qui le donnait;
+car la charitable cousine de Domingo n'avait
+pas manqué de les mettre au fait.</p>
+
+<p>«Comme elles étaient toutes en train de
+se réjouir, on vit paraître l'écuyer, monté
+sur une haquenée des écuries du comte, et
+richement vêtu. Il vint joindre son confident
+et saluer la compagnie, qui, s'étant
+levée pour le recevoir plus poliment, le
+remercia de sa générosité. Il cherchait des
+yeux parmi les filles dona Luziana, pour
+lui adresser la parole, et lui débiter un beau
+compliment qu'il avait composé en chemin;
+mais Floretta, le tirant à part, lui dit qu'une
+indisposition avait empêché sa maîtresse
+de se trouver à la fête. Don Côme se montra
+très-sensible à cette nouvelle, et demanda
+quel mal avait sa chère Luziana.
+«Elle est fort enrhumée, répondit la soubrette,
+et cela pour avoir passé sans voile
+sur son balcon presque toute la nuit de
+votre sérénade à me parler de vous.»
+L'écuyer, consolé d'un accident qui venait
+d'une si belle cause, pria la suivante de
+lui continuer ses bons offices auprès de sa
+maîtresse, et regagna son hôtel, en s'applaudissant
+de plus en plus de sa bonne
+fortune.</p>
+
+<p>«Dans ce temps-là, don Côme reçut une
+lettre de change, et toucha mille écus d'or
+qu'on lui envoyait d'Andalousie, pour sa
+part de la succession d'un de ses oncles
+mort à Séville. Il compta cette somme, et
+la mit dans un coffre en présence de Domingo,
+qui fut fort attentif à cette action,
+et si violemment tenté de s'approprier ces
+beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter
+en Portugal. Il fit confidence de sa
+tentation à Floretta, et lui proposa même
+d'être du voyage. Quoique la proposition
+méritât bien d'être pesée, la soubrette, aussi
+friponne que le page, l'accepta sans balancer.
+Enfin une nuit, tandis que l'écuyer,
+enfermé dans un cabinet, s'occupait à
+composer une lettre emphatique pour sa
+maîtresse, Domingo trouva moyen d'ouvrir
+le coffre où étaient les écus d'or: il les prit,
+gagna promptement la rue avec sa proie,
+et s'étant rendu sous le balcon de Luziana,
+il se mit à contrefaire un chat qui miaule.
+La suivante, à ce signal, dont ils étaient
+convenus tous deux, ne le fit pas longtemps
+attendre; et, prête à le suivre partout,
+elle sortit avec lui de Madrid.</p>
+
+<p>«Ils comptaient bien qu'ils auraient le
+temps d'arriver en Portugal avant qu'on
+pût les atteindre, si on les poursuivait;
+mais, par malheur pour eux, don Côme,
+dès la nuit même, s'étant aperçu du larcin
+et de la fuite de son confident, eut aussitôt
+recours à la justice, qui dispersa de toutes
+parts ses limiers pour découvrir le voleur.
+On l'attrapa près de Zebreros avec sa
+nymphe. On les ramena l'un et l'autre; la
+soubrette a été renfermée <i>aux Repenties</i>,
+et Domingo dans cette prison.</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment, dit don Cléofas, que
+l'écuyer n'a pas perdu ses écus d'or; ils lui
+auront sans doute été rendus.&mdash;Oh! que
+non, répondit le diable: ce sont les pièces
+qui prouvent le vol; la justice ne s'en dessaisira
+point; et don Côme, dont l'histoire
+s'est répandue dans la ville, demeure volé,
+et raillé de tout le monde.</p>
+
+<p>«Domingo et cet autre prisonnier qui
+joue avec lui, continua le boiteux, ont pour
+voisin un jeune Castillan qui a été arrêté
+pour avoir, en présence de bons témoins,
+donné un soufflet à son père.&mdash;O ciel! s'écria
+Léandro, que m'apprenez-vous? Quelque
+mauvais que soit un fils, peut-il lever la
+main sur son père?&mdash;Oh qu'oui, dit le démon;
+cela n'est pas sans exemple, et je veux
+vous en citer un assez remarquable. Sous
+le règne de don Pèdre I, surnommé le Juste
+et le Cruel, huitième roi de Portugal, un
+garçon de vingt ans fut mis entre les mains
+de la justice pour le même fait. Don Pèdre,
+surpris comme vous de la nouveauté du
+cas, voulut interroger la mère du coupable,
+et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit
+avouer qu'elle avait eu cet enfant d'une
+discrète <i>Révérence</i>. Si les juges du castillan
+interrogeaient aussi sa mère avec la même
+adresse, ils pourraient en arracher un pareil
+aveu.</p>
+
+<p>«Descendons de l'&oelig;il dans un grand
+cachot au-dessous de ces trois prisonniers
+que je viens de vous montrer, et considérons
+ce qui s'y passe. Y voyez-vous ces trois
+malheureux? Ce sont des voleurs de grands
+chemins. Les voilà qui vont se sauver; on
+leur a fait tenir une lime sourde dans un
+pain, et ils ont déjà limé un gros barreau
+d'une fenêtre, par où ils peuvent se couler
+dans une cour qui les conduira dans la rue.
+Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison,
+et il y en a plus de huit qu'ils devraient
+avoir reçu la récompense publique
+qui est due à leurs exploits; mais, grâce à
+la lenteur de la justice, ils vont encore massacrer
+des voyageurs.</p>
+
+<p>«Suivez-moi dans cette salle basse où
+vous apercevez vingt ou trente hommes
+couchés sur la paille: ce sont des filous, des
+gens de toutes sortes de mauvais commerces.
+En remarquez-vous cinq ou six
+qui houspillent une espèce de man&oelig;uvre
+qui a été emprisonné aujourd'hui pour
+avoir blessé un archer d'un coup de pierre?&mdash;Pourquoi
+ces prisonniers battent-ils ce
+man&oelig;uvre? dit Zambullo.&mdash;C'est, répondit
+Asmodée, parce qu'il n'a pas encore
+payé sa bienvenue. Mais, ajouta-t-il, laissons
+là tous ces misérables: éloignons-nous
+même de cet horrible lieu; allons ailleurs
+arrêter nos regards sur des objets plus
+réjouissants.»</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>Asmodée montre à don Cléofas plusieurs personnes
+et lui révèle les actions qu'elles ont faites dans
+la journée.</h3>
+
+
+<p>Ils laissèrent là les prisonniers, et s'envolèrent
+dans un autre quartier. Ils firent une
+pause sur un grand hôtel, où le démon dit
+à l'écolier: «Il me prend envie de vous
+apprendre ce qu'ont fait aujourd'hui toutes
+ces personnes qui demeurent aux environs
+de cet hôtel; cela pourra vous divertir.&mdash;Je
+n'en doute pas, répondit Léandro. Commencez,
+je vous prie, par ce capitaine qui
+se botte: il faut qu'il ait quelque affaire de
+conséquence qui l'appelle loin d'ici.&mdash;C'est,
+répartit le boiteux, un capitaine prêt à sortir
+de Madrid. Ses chevaux l'attendent dans
+la rue; il va partir pour la Catalogne, où
+son régiment est commandé.</p>
+
+<p>«Comme il n'avait point d'argent, il
+s'adressa hier à un usurier: «Seigneur
+Sanguisuela, lui dit-il, ne pourriez-vous
+pas me prêter mille ducats?&mdash;Seigneur
+capitaine, répondit l'usurier d'un air
+doux et benin, je ne les ai pas; mais je
+me fais fort de trouver un homme qui
+vous les prêtera, c'est-à-dire qui vous
+en donnera quatre cents comptant; vous
+ferez votre billet de mille, et sur lesdits
+quatre cents que vous recevrez, j'en toucherai,
+s'il vous plaît, soixante pour le
+droit de courtage. L'argent est si rare
+aujourd'hui!...&mdash;Quelle usure, interrompit
+brusquement l'officier! demander
+six cent soixante ducats pour trois cent
+quarante! quelle friponnerie! il faudrait
+pendre des hommes si durs.</p>
+
+<p>«&mdash;Point d'emportement, Seigneur capitaine,
+reprit d'un grand sang-froid l'usurier:
+voyez ailleurs. De quoi vous
+plaignez-vous? est-ce que je vous force à
+recevoir les trois cent quarante ducats?
+il vous est libre de les prendre ou de les
+refuser.» Le capitaine, n'ayant rien à
+répliquer à ce discours, se retira; mais,
+après avoir fait réflexion qu'il fallait partir,
+que le temps pressait, et qu'enfin il ne pouvait
+se passer d'argent, il est retourné ce
+matin chez l'usurier, qu'il a rencontré à sa
+porte en manteau noir, en rabat et en cheveux
+courts, avec un gros chapelet garni
+de médailles. «Je reviens à vous, seigneur
+Sanguisuela, lui a-t-il dit; j'accepte vos
+trois cent quarante ducats; la nécessité
+où je suis d'avoir de l'argent m'oblige à
+les prendre.&mdash;Je vais à la messe, a répondu
+gravement l'usurier; à mon retour,
+venez, je vous compterai la somme.&mdash;Hé,
+non, non, répliqua le capitaine;
+rentrez chez vous, de grâce; cela sera
+fait dans un moment: expédiez-moi
+tout à l'heure; je suis fort pressé.</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne le puis, répart Sanguisuela;
+j'ai coutume d'entendre la messe tous
+les jours avant que je commence aucune
+affaire; c'est une règle que je me suis
+faite, et que je veux observer religieusement
+toute ma vie.»</p>
+
+<p>«Quelque impatience qu'eût l'officier
+de toucher son argent, il lui a fallu céder à
+la règle du pieux Sanguisuela: il s'est
+armé de patience, et même, comme s'il eût
+craint que les ducats ne lui échappassent, il
+a suivi l'usurier à l'église. Il a entendu la
+messe avec lui; après cela, il se préparait à
+sortir; mais Sanguisuela, s'approchant de
+son oreille, lui a dit: «Un des plus habiles
+prédicateurs de Madrid va prêcher;
+je ne veux pas perdre son sermon.»</p>
+
+<p>Le capitaine, à qui le temps de la messe
+n'avait déjà que trop duré, a été au désespoir
+de ce nouveau retardement: il est
+pourtant encore demeuré dans l'église. Le
+prédicateur paraît, et prêche contre l'usure.
+L'officier en est ravi, et, observant le visage
+de l'usurier, dit en lui-même: «Si ce
+juif pouvait se laisser toucher! S'il me
+donnait seulement six cents ducats, je
+partirais content de lui.» Enfin le sermon
+finit; l'usurier sort. Le capitaine le joint,
+et lui dit: « Hé bien, que pensez-vous de
+ce prédicateur? Ne trouvez-vous pas qu'il
+a prêche avec beaucoup de force? Pour moi,
+j'en suis tout ému.&mdash;J'en porte même
+jugement que vous, répond l'usurier; il
+a parfaitement traité sa matière; c'est un
+savant homme; il a fort bien fait son
+métier: allons-nous-en faire le nôtre.»</p>
+
+<p>&mdash;Hé! qui sont ces deux femmes qui sont
+couchées ensemble, et qui font de si grands
+éclats de rire? s'écria don Cléofas; elles me
+paraissent bien gaillardes.&mdash;Ce sont, répondit
+le diable, deux s&oelig;urs qui ont fait
+enterrer leur père ce matin. C'était un
+homme bourru, et qui avait tant d'aversion
+pour le mariage, ou plutôt tant de répugnance
+à établir ses filles, qu'il n'a jamais
+voulu les marier, quelques partis avantageux
+qui se soient présentés pour elles. Le
+caractère du défunt était tout à l'heure
+le sujet de leur entretien. «Il est mort
+enfin, disait l'aînée; il est mort, ce père
+dénaturé, qui se faisait un plaisir barbare
+de nous voir filles; il ne s'opposera
+plus à nos v&oelig;ux.</p>
+
+<p>«&mdash;Pour moi, ma s&oelig;ur, a dit la cadette,
+j'aime le solide; je veux un homme riche,
+fût-il d'ailleurs une bête, et le gros don
+Blanco sera mon fait.&mdash;Doucement, ma
+s&oelig;ur, a répliqué l'aînée; nous aurons
+pour époux ceux qui nous sont destinés;
+car nos mariages sont écrits dans le ciel.&mdash;Tant
+pis, vraiment! a réparti la cadette;
+j'ai bien peur que mon père n'en
+déchire la feuille.» L'aînée n'a pu s'empêcher
+de rire de cette saillie, et elles en
+rient encore toutes deux.</p>
+
+<p>«Dans la maison qui suit celle des deux
+s&oelig;urs, est logée en chambre garnie une
+aventurière aragonaise. Je la vois qui se
+mire dans une glace, au lieu de se coucher:
+elle félicite ses charmes sur une conquête
+importante qu'ils ont faite aujourd'hui:
+elle étudie des mines, et elle en a découvert
+une nouvelle qui fera demain un grand
+effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer
+à le ménager; c'est un sujet qui
+promet beaucoup: aussi a-t-elle dit tantôt
+à un de ses créanciers qui lui est venu demander
+de l'argent: «Attendez, mon ami,
+revenez dans quelques jours; je suis en
+terme d'accommodement avec un des
+principaux personnages de la douane.»</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin, dit Léandro, que
+je vous demande ce qu'a fait certain cavalier
+qui se présente à ma vue; il faut qu'il
+ait passé la journée entière à écrire des lettres.
+Quelle quantité j'en vois sur sa table!&mdash;Ce
+qu'il y a de plaisant, répondit le démon,
+c'est que toutes ces lettres ne contiennent
+que la même chose. Ce cavalier
+écrit à tous ses amis absents: il leur mande
+une aventure qui lui est arrivée cet après-midi;
+il aime une veuve de trente ans,
+belle et prude: il lui rend des soins qu'elle
+ne dédaigne pas; il propose de l'épouser;
+elle accepte la proposition. Pendant qu'on
+fait les préparatifs des noces, il a la liberté
+de l'aller voir chez elle: il y a été cette
+après-dînée; et comme par hasard il ne
+s'est trouvé personne pour l'annoncer, il est
+entré dans l'appartement de la dame, qu'il
+a surprise dans un galant déshabillé, ou,
+pour mieux dire, presque nue sur un lit de
+repos. Elle dormait d'un profond sommeil.
+Il s'approche doucement d'elle pour profiter
+de l'occasion; il lui dérobe un baiser;
+elle se réveille et s'écrie en soupirant tendrement:
+«Encore! ah! je t'en prie, Ambroise,
+laisse-moi en repos!» Le cavalier, en galant
+homme, a pris son parti sur-le-champ:
+il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement;
+il a rencontré Ambroise à la
+porte: «Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez
+pas; votre maîtresse vous prie de la laisser
+en repos.»</p>
+
+<p>«A deux maisons au-delà de ce cavalier,
+je découvre dans un petit corps-de-logis un
+original de mari qui s'endort tranquillement
+aux reproches que sa femme lui fait
+d'avoir passé la journée entière hors de
+chez lui. Elle serait encore plus irritée si
+elle savait à quoi il s'est amusé.&mdash;Il aura
+sans doute été occupé de quelque aventure
+galante, dit Zambullo.&mdash;Vous y êtes, reprit
+Asmodée; je vais vous la détailler.</p>
+
+<p>«L'homme dont il s'agit est un bourgeois
+nommé Patrice; c'est un de ces maris libertins
+qui vivent sans souci, comme s'ils
+n'avaient ni femmes ni enfants: il a pourtant
+une jeune épouse aimable et vertueuse,
+deux filles et un fils, tous trois encore dans
+leur enfance. Il est sorti ce matin de sa
+maison, sans s'informer s'il y avait du pain
+pour sa famille, qui en manque quelquefois.
+Il a passé par la grande place, où les apprêts
+du combat des taureaux qui s'est fait aujourd'hui
+l'ont arrêté. Les échafauds étaient
+déjà dressés tout autour, et déjà les personnes
+les plus curieuses commençaient à
+s'y placer.</p>
+
+<p>«Pendant qu'il les considérait les uns et
+les autres, il aperçoit une dame bien faite
+et proprement vêtue, qui laissait voir en
+descendant d'un échafaud une belle jambe
+bien tournée, couverte d'un bas de soie
+couleur de rose, avec une jarretière d'argent:
+il n'en a pas fallu davantage pour mettre
+notre faible bourgeois hors de lui-même. Il
+s'est avancé vers la dame, qu'accompagnait
+une autre qui faisait assez connaître par
+son air qu'elles étaient toutes deux des
+aventurières: «Mesdames, leur a-t-il dit,
+si je puis vous être bon à quelque chose,
+vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez
+disposé à vous servir.&mdash;Seigneur
+cavalier, a répondu la nymphe au bas
+couleur de rose, votre offre n'est pas à
+rejeter: nous avions déjà pris nos places;
+mais nous venons de les quitter pour
+aller déjeuner: nous avons eu l'imprudence
+de sortir ce matin de chez nous sans
+prendre notre chocolat; puisque vous
+êtes assez galant pour nous offrir vos services,
+conduisez-nous, s'il vous plaît, à
+quelque endroit où nous puissions manger
+un morceau; mais que ce soit dans un lieu
+retiré: vous savez que les filles ne peuvent
+avoir trop de soin de leur réputation.»</p>
+
+<p>«A ces mots, Patrice, devenant plus honnête
+et plus poli que la nécessité, mène ces
+princesses à une taverne de faubourg, où
+il demande à déjeuner. «Que voulez-vous?
+lui dit l'hôte. J'ai de reste d'un grand
+festin qui s'est donné hier chez moi des
+poulets de grain, des perdreaux de Léon,
+des pigeonneaux de la Castille vieille, et
+plus de la moitié d'un jambon d'Estramadure.&mdash;En
+voilà plus qu'il ne nous
+en faut, dit le conducteur des vestales.
+Mesdames, vous n'avez qu'à choisir: que
+souhaitez-vous?&mdash;Ce qu'il vous plaira,
+répondent-elles; nous n'avons point d'autre
+goût que le vôtre.» Là-dessus le bourgeois
+commande qu'on serve deux perdreaux
+et deux poulets froids, et qu'on lui
+donne une chambre particulière, attendu
+qu'il est avec des dames très-délicates sur
+les bienséances.</p>
+
+<p>«On le fait entrer lui et sa compagnie
+dans un cabinet écarté, où un moment
+après on leur apporte le plat ordonné, avec
+du pain et du vin. Nos Lucrèces, comme
+dames de haut appétit, se jettent avidement
+sur les viandes, tandis que le benêt
+qui devait payer l'écot s'amuse à contempler
+sa Luisita: c'est le nom de la beauté
+dont il était épris; il admire ses blanches
+mains, où brillait une grosse bague qu'elle
+a gagnée en la courant; il lui prodigue les
+noms d'étoile et de soleil, et ne saurait
+manger, tant il est aise d'avoir fait une si
+bonne rencontre. Il demande à sa déesse si
+elle est mariée: elle répond que non, mais
+qu'elle est sous la conduite d'un frère: si
+elle eût ajouté «du côté d'Adam», elle aurait
+dit la vérité.</p>
+
+<p>«Cependant les deux harpies, non-seulement
+dévoraient chacune un poulet, elles
+buvaient encore à proportion qu'elles mangeaient.
+Bientôt le vin manque: le galant
+en va chercher lui-même pour en avoir plus
+promptement. Il n'est pas hors du cabinet,
+que Jacinte, la compagne de Luisita, met
+la griffe sur les deux perdreaux qui restaient
+dans le plat, et les serre dans une
+grande poche de toile qu'elle a sous sa robe.
+Notre Adonis revient avec du vin frais, et,
+remarquant qu'il n'y a plus de viande, il
+demande à sa Vénus si elle ne veut rien
+davantage? «Qu'on nous donne, dit-elle,
+de ces pigeonneaux dont l'hôte nous a
+parlé, pourvu qu'ils soient excellents; autrement
+un morceau de jambon d'Estramadure
+suffira.» Elle n'a pas prononcé
+ces paroles, que voilà Patrice qui retourne
+à la provision, et fait apporter trois pigeonneaux
+avec une forte tranche de jambon.
+Nos oiseaux de proie recommencent à
+becqueter; et tandis que le bourgeois est
+obligé de disparaître une troisième fois
+pour aller demander du pain, ils envoient
+deux pigeonneaux tenir compagnie aux
+prisonniers de la poche.</p>
+
+<p>«Après le repas, qui a fini par les fruits
+que la saison peut fournir, l'amoureux Patrice
+a pressé Luisita de lui donner les marques
+qu'il attendait de sa reconnaissance;
+la dame a refusé de contenter ses désirs;
+mais elle l'a flatté de quelque espérance, en
+lui disant qu'il y avait du temps pour tout,
+et que ce n'était pas dans un cabaret qu'elle
+voulait reconnaître le plaisir qu'il lui avait
+fait: puis, entendant sonner une heure
+après midi, elle a pris un air inquiet, et dit
+à sa compagne: «Ah! ma chère Jacinte,
+que nous sommes malheureuses! nous
+ne trouverons plus de places pour voir
+les taureaux.</p>
+
+<p>«&mdash;Pardonnez-moi, a répondu Jacinte;
+ce cavalier n'a qu'à nous remener où il
+nous a si poliment abordées, et ne vous
+mettez pas en peine du reste.»</p>
+
+<p>«Avant que de sortir de la taverne, il a
+fallu compter avec l'hôte, qui a fait monter
+la dépense à cinquante réales. Le bourgeois
+a mis la main à la bourse; mais, n'y trouvant
+que trente réales, il a été obligé de
+laisser en gage pour le reste son rosaire
+chargé de médailles d'argent; ensuite il a
+reconduit les aventurières où il les avait
+prises, et les a placées commodément sur
+un échafaud dont le maître, qui est de sa
+connaissance, lui a fait crédit.</p>
+
+<p>«Elles ne sont pas plus tôt assises, qu'elles
+demandent des rafraîchissements: «Je
+meurs de soif, s'écrie l'une; le jambon
+m'a furieusement altérée.&mdash;Et moi de
+même, dit l'autre; je boirais bien de la
+limonade.» Patrice, qui n'entend que
+trop ce que cela veut dire, les quitte pour
+aller leur chercher des liqueurs; mais il
+s'arrête en chemin, et se dit à lui même:
+«Où vas-tu, insensé? ne semble-t-il pas
+que tu aies cent pistoles dans ta bourse
+ou dans ta maison? tu n'as pas seulement
+un <i>maravedi</i>. Que ferai-je? ajouta-t-il;
+retourner vers la dame sans lui porter
+ce qu'elle désire, il n'y a pas d'apparence:
+d'un autre côté, faut-il que j'abandonne
+une entreprise si avancée? je ne
+puis m'y résoudre.»</p>
+
+<p>«Dans cet embarras, il aperçoit parmi
+les spectateurs un de ses amis, qui lui avait
+souvent fait des offres de services, que par
+fierté il n'avait jamais voulu accepter. Il
+perd toute honte en cette occasion. Il le joint
+avec empressement et lui emprunte une
+double pistole, avec quoi reprenant courage,
+il vole chez un limonadier, d'où il fait porter
+à ses princesses tant d'eaux glacées, tant de
+biscuits et de confitures sèches, que le doublon
+suffit à peine à cette nouvelle dépense.</p>
+
+<p>«Enfin la fête finit avec le jour, et notre
+homme va conduire sa dame chez elle, dans
+l'espérance d'en tirer un bon parti. Mais
+lorsqu'ils sont devant une maison où elle
+dit qu'elle demeure, il en sort une espèce
+de servante qui vient au-devant de Luisita,
+et lui dit avec agitation: «Hé! d'où venez-vous
+à l'heure qu'il est? il y a deux heures
+que le seigneur don Gaspard Héridor,
+votre frère, vous attend en jurant comme
+un possédé.» Alors la s&oelig;ur, feignant
+d'être effrayée, se tourne vers le galant, et
+lui dit tout bas en lui serrant la main:
+«Mon frère est un homme d'une violence
+épouvantable; mais sa colère ne dure pas;
+tenez-vous dans la rue et ne vous impatientez
+point: nous allons l'apaiser; et
+comme il va tous les soirs souper en ville,
+d'abord qu'il sera sorti, Jacinte viendra
+vous en avertir, et vous introduira dans
+la maison.»</p>
+
+<p>«Le bourgeois, que cette promesse console,
+baise avec transport la main de Luisita,
+qui lui fait quelques caresses pour le
+laisser sur la bonne bouche; puis elle entre
+dans la maison avec Jacinte et la servante.
+Patrice, demeuré dans la rue, prend patience:
+il s'assied sur une borne à deux pas de la
+porte, et passe un temps considérable, sans
+s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de
+se jouer de lui: il s'étonne seulement de ne
+pas voir sortir don Gaspard, et craint
+que ce maudit frère n'aille pas souper en
+ville.</p>
+
+<p>«Cependant il entend sonner dix, onze
+heures, minuit: alors il commence à perdre
+une partie de sa confiance, et à douter
+de la bonne foi de sa dame. Il s'approche
+de la porte, il entre et suit à tâtons une
+allée obscure, au milieu de laquelle il rencontre
+un escalier: il n'ose monter; mais
+il écoute attentivement, et son oreille est
+frappée du concert discordant que peuvent
+faire ensemble un chien qui aboie, un chat
+qui miaule, et un enfant qui crie. Il juge
+enfin qu'on l'a trompé; et ce qui achève de
+l'en persuader, c'est qu'ayant voulu pousser
+jusqu'au fond de l'allée, il s'est trouvé
+dans une autre rue que celle où il a si longtemps
+fait le pied de grue.</p>
+
+<p>«Il regrette alors son argent, et retourne
+au logis en maudissant les bas couleur de
+rose. Il frappe à sa porte: sa femme, le
+chapelet à la main et les larmes aux yeux,
+lui vient ouvrir, et lui dit d'un air touchant:
+«Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner
+ainsi votre maison, et vous soucier
+si peu de votre épouse et de vos enfants?
+Qu'avez-vous fait depuis six
+heures du matin que vous êtes sorti?»
+Le mari, ne sachant que répondre à ce discours,
+et d'ailleurs tout honteux d'avoir été
+la dupe de deux friponnes, s'est déshabillé
+et mis au lit sans dire un mot. Sa femme,
+qui est en train de moraliser, lui fait un
+sermon qui l'endort dans ce moment.</p>
+
+<p>«Jetez la vue, poursuivit Asmodée, sur
+cette grande maison qui est à côté de celle
+du cavalier qui écrit à ses amis la rupture
+de son mariage avec la maîtresse d'Ambroise:
+n'y remarquez-vous pas une jeune
+dame couchée dans un lit de satin cramoisi,
+relevé d'une broderie d'or?&mdash;Pardonnez-moi,
+répondit don Cléofas, j'aperçois une
+personne endormie, et je vois, ce me semble,
+un livre sur son chevet.&mdash;Justement,
+reprit le boiteux. Cette dame est une jeune
+comtesse fort spirituelle, et d'une humeur
+très-enjouée: elle avait depuis six jours
+une insomnie qui la fatiguait extrêmement:
+elle s'est avisée aujourd'hui de faire venir
+un médecin des plus graves de sa faculté. Il
+arrive: elle le consulte: il ordonne un remède
+marqué, dit-il, dans Hippocrate. La
+dame se met à plaisanter sur son ordonnance.
+Le médecin, animal hargneux, ne
+s'est nullement prêté à ses plaisanteries,
+et lui a dit, avec la gravité doctorale:
+«Madame, Hippocrate n'est point un
+homme à devoir être tourné en ridicule.&mdash;Ah!
+seigneur docteur, a répondu la
+comtesse d'un air sérieux, je n'ai garde
+de me moquer d'un auteur si célèbre et
+si docte; j'en fais un si grand cas, que je
+suis persuadée qu'en l'ouvrant seulement
+je me guérirai de mon insomnie: j'en ai
+dans ma bibliothèque une traduction
+nouvelle du savant Azero; c'est la meilleure:
+qu'on me l'apporte.» En effet,
+admirez le charme de cette lecture: dès la
+troisième page la dame s'est endormie profondément.</p>
+
+<p>«Il y a dans les écuries de ce même hôtel
+un pauvre soldat manchot, que les palefreniers,
+par charité, laissent la nuit coucher
+sur la paille. Pendant le jour il demande
+l'aumône, et il a eu tantôt une plaisante
+conversation avec un autre gueux,
+qui demeure auprès du Buen-Retiro, sur
+le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien
+ses affaires: il est à son aise, et il a une fille
+à marier, qui passe chez les mendiants pour
+une riche héritière. Le soldat, abordant ce
+père aux <i>maravedis</i>, lui a dit: «<i>Segnor
+Mendigo</i>, j'ai perdu mon bras droit: je
+ne puis plus servir le roi, et je me vois
+réduit, pour subsister, à faire comme
+vous des civilités aux passants: je sais
+bien que de tous les métiers, c'est celui
+qui nourrit le mieux son homme, et que
+tout ce qui lui manque, c'est d'être un
+et peu plus honorable.&mdash;S'il était honorable,
+a répondu l'autre, il ne vaudrait plus
+rien, car tout le monde s'en mêlerait.</p>
+
+<p>«Vous avez raison, a repris le manchot:
+oh ça, je suis donc un de vos confrères,
+et je voudrais m'allier avec vous. Donnez-moi
+votre fille.&mdash;Vous n'y pensez pas,
+mon ami, a répliqué le richard: il lui
+faut un meilleur parti. Vous n'êtes point
+assez estropié pour être mon gendre: j'en
+veux un qui soit dans un état à faire pitié
+aux usuriers.&mdash;Eh! ne suis-je pas, dit
+le soldat, dans une assez déplorable situation?&mdash;Fi
+donc, a réparti l'autre
+brusquement! Vous n'êtes qu'un manchot,
+et vous osez prétendre à ma fille?
+Savez-vous bien que je l'ai refusée à un
+cul-de-jatte?»</p>
+
+<p>«J'aurais tort, continua le diable, de
+passer la maison qui joint l'hôtel de la
+comtesse, et où demeure un vieux peintre
+ivrogne, et un poëte caustique. Le peintre
+est sorti de chez lui ce matin à sept heures,
+dans le dessein d'aller chercher un confesseur
+pour sa femme, malade à l'extrémité;
+mais il a rencontré un de ses amis qui l'a
+entraîné au cabaret, et il n'est revenu au
+logis qu'à dix heures du soir. Le poëte, qui
+a la réputation d'avoir eu quelquefois de
+tristes salaires pour ses vers mordants, disait
+tantôt d'un air fanfaron, dans un café,
+en parlant d'un homme qui n'y était pas:
+«C'est un faquin à qui je veux donner cent
+coups de bâton.&mdash;Vous pouvez, a dit
+un railleur, les lui donner facilement, car
+vous êtes bien en fonds.»</p>
+
+<p>«Je ne dois pas oublier une scène qui
+s'est passée aujourd'hui chez un banquier
+de cette rue, nouvellement établi dans cette
+ville: il n'y a pas trois mois qu'il est revenu
+du Pérou avec de grandes richesses.
+Son père est un honnête çapareto<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> de Viejo
+de Mediana, gros village de la Castille
+vieille, auprès des montagnes de Sierra d'Avila,
+où il vit très-content de son état, avec
+une femme de son âge, c'est-à-dire de
+soixante ans.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Savetier.</p></div>
+
+<p>«Il y avait un temps considérable que
+leur fils était sorti de chez eux, pour aller
+aux Indes chercher une meilleure fortune
+que celle qu'ils lui pouvaient faire. Plus
+de vingt années s'étaient écoulées depuis
+qu'ils ne l'avaient vu: ils parlaient souvent
+de lui: ils priaient le ciel tous les jours de
+ne le point abandonner, et ils ne manquaient
+pas tous les dimanches de le faire
+recommander au prône par le curé, qui
+était de leurs amis. Le banquier, de son
+côté, ne les mettait point en oubli. D'abord
+qu'il eût fixé son rétablissement, il résolut
+de s'informer par lui-même de la situation
+où ils pouvaient être. Pour cet effet, après
+avoir dit à ses domestiques de n'être pas en
+peine de lui, il partit, il y a quinze jours,
+à cheval, sans que personne l'accompagnât,
+et il se rendit au lieu de sa naissance.</p>
+
+<p>«Il était environ dix heures du soir, et
+le bon savetier dormait auprès de son
+épouse, lorsqu'ils se réveillèrent en sursaut,
+au bruit que fit le banquier en frappant à
+la porte de leur petite maison. Ils demandèrent
+qui frappait. «Ouvrez, ouvrez, leur
+dit-il; c'est votre fils Francillo.&mdash;A
+d'autres, répondit le bonhomme: passez
+votre chemin, voleurs: il n'y a rien à
+faire ici pour vous: Francillo est présentement
+aux Indes, s'il n'est pas mort.&mdash;Votre
+fils n'est plus aux Indes, répliqua
+le banquier: il est revenu du Pérou: c'est
+lui qui vous parle: ne lui refusez pas
+l'entrée de votre maison.&mdash;Levons-nous,
+Jacques, dit alors la femme, je crois effectivement
+que c'est Francillo; il me semble
+le reconnaître à sa voix.»</p>
+
+<p>«Ils se levèrent aussitôt tous deux: le
+père alluma une chandelle, et la mère,
+après s'être habillée à la hâte, alla ouvrir
+la porte: elle envisage Francillo, et, ne
+pouvant le méconnaître, elle se jette à son
+cou et le serre étroitement entre ses bras.
+Maître Jacques, agité des mêmes mouvements
+que sa femme, embrasse à son tour
+son fils; et ces trois personnes, charmées
+de se voir réunies après une si longue
+absence, ne peuvent se rassasier du plaisir
+de s'en donner des marques.</p>
+
+<p>«Après des transports si doux, le banquier
+débrida son cheval, et le mit dans
+une étable, où gîtait une vache, mère nourrice
+de la maison: ensuite il rendit compte
+à ses parents de son voyage et des biens
+qu'il avait apportés du Pérou. Le détail
+fut un peu long, et aurait pu ennuyer des
+auditeurs désintéressés; mais un fils qui
+s'épanche en racontant ses aventures ne
+saurait lasser l'attention d'un père et d'une
+mère: il n'y a pas pour eux de circonstance
+indifférente; ils l'écoutaient avec avidité,
+et les moindres choses qu'il disait faisaient
+sur eux une vive impression de douleur ou
+de joie.</p>
+
+<p>«Dès qu'il eut achevé sa relation, il leur
+dit qu'il venait leur offrir une partie de
+ses biens, et il pria son père de ne plus
+travailler. «Non, mon fils, lui dit maître
+Jacques; j'aime mon métier; je ne le
+quitterai point.&mdash;Quoi donc, répliqua
+le banquier, n'est-il pas temps que vous
+vous reposiez? Je ne vous propose point
+de venir demeurer à Madrid avec moi: je
+sais bien que le séjour de la ville n'aurait
+pas de charmes pour vous: je ne prétends
+pas troubler votre vie tranquille; mais,
+du moins, épargnez-vous un travail pénible,
+et vivez ici commodément, puisque
+vous le pouvez.»</p>
+
+<p>«La mère appuya le sentiment du fils,
+et maître Jacques se rendit. «Hé bien,
+Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne
+travaillerai plus pour tous les habitants
+du village; je raccommoderai seulement
+mes souliers et ceux de monsieur le curé,
+notre bon ami.» Après cette convention,
+le banquier avala deux &oelig;ufs frais qu'on
+lui fit cuire, puis se coucha près de son
+père, et s'endormit avec un plaisir que les
+enfants d'un excellent naturel sont seuls
+capables de s'imaginer.</p>
+
+<p>«Le lendemain matin, Francillo leur
+laissa une bourse de trois cents pistoles, et
+revint à Madrid. Mais il a été bien étonné
+ce matin de voir tout à coup paraître chez
+lui maître Jacques. «Quel sujet vous amène
+ici, mon père, lui a-t-il dit?&mdash;Mon fils,
+a répondu le vieillard, je te rapporte ta
+bourse: reprends ton argent; je veux
+vivre de mon métier: je meurs d'ennui
+depuis que je ne travaille plus.&mdash;Hé bien,
+mon père, a répliqué Francillo, retournez
+au village: continuez d'exercer votre
+profession; mais que ce soit seulement
+pour vous désennuyer. Remportez votre
+bourse et n'épargnez pas la mienne.&mdash;Eh!
+que veux-tu que je fasse de tant
+d'argent, a repris maître Jacques?&mdash;Soulagez-en
+les pauvres, a réparti le
+banquier: faites-en l'usage que votre
+curé vous conseillera.» Le savetier, content
+de cette réponse, s'en est retourné à
+Médiana.»</p>
+
+<p>Don Cléofas n'écouta pas sans plaisir
+l'histoire de Francillo, et il allait donner
+toutes les louanges dues au bon c&oelig;ur de ce
+banquier, si, dans ce moment même, des
+cris perçants n'eussent attiré son attention.
+«Seigneur Asmodée, s'écria-t-il, quel bruit
+éclatant se fait entendre?&mdash;Ces cris qui
+frappent les airs, répondit le diable, partent
+d'une maison où il y a des fous enfermés:
+ils s'égosillent à force de crier et de
+chanter.&mdash;Nous ne sommes pas bien éloignés
+de cette maison: allons voir ces fous
+tout à l'heure, répliqua Léandro.&mdash;J'y
+consens, répartit le démon: je vais vous
+donner ce divertissement, et vous apprendre
+pourquoi ils ont perdu la raison.» Il
+n'eut pas achevé ces paroles, qu'il emporta
+l'écolier sur <i>la casa de los locos</i>.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>Des fous enfermés.</h3>
+
+
+<p>Zambullo parcourut d'un &oelig;il curieux
+toutes les loges; et après qu'il eut observé
+les folles et les fous qu'elles renfermaient,
+le diable lui dit: «Vous en voyez de toutes
+les façons; en voilà de l'un et de l'autre
+sexe; en voilà de tristes et de gais, de jeunes
+et de vieux. Il faut à présent que je
+vous dise pourquoi la tête leur a tourné:
+allons de loge en loge, et commençons par
+les hommes.</p>
+
+<p>«Le premier qui se présente, et qui paraît
+furieux, est un nouvelliste castillan, né dans
+le sein de Madrid, un bourgeois fier et
+plus sensible à l'honneur de sa patrie qu'un
+ancien citoyen de Rome. Il est devenu fou
+de chagrin d'avoir lu dans la Gazette que
+vingt-cinq Espagnols s'étaient laissé battre
+par un parti de cinquante Portugais.</p>
+
+<p>«Il a pour voisin un licencié, qui avait
+tant d'envie d'attraper un bénéfice, qu'il a
+fait l'hypocrite à la cour pendant dix ans;
+et le désespoir de se voir toujours oublié
+dans les promotions lui a brouillé la cervelle:
+mais ce qu'il y a d'avantageux pour
+lui, c'est qu'il se croit archevêque de Tolède.
+S'il ne l'est pas effectivement, il a du
+moins le plaisir de s'imaginer qu'il l'est; et
+je le trouve d'autant plus heureux, que je
+regarde sa folie comme un beau songe, qui
+ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura
+point de compte à rendre en l'autre monde
+de l'usage de ses revenus.</p>
+
+<p>«Le fou qui suit est un pupille; son tuteur
+l'a fait passer pour insensé, dans le
+dessein de s'emparer pour toujours de
+son bien; le pauvre garçon a véritablement
+perdu l'esprit de rage d'être enfermé. Après
+le mineur est un maître d'école, qui en
+est venu là pour s'être obstiné à vouloir
+trouver le <i>paulo-post-futurum</i> d'un verbe
+grec; et le quatrième, un marchand dont
+la raison n'a pu soutenir la nouvelle d'un
+naufrage, après avoir eu la force de résister
+à deux banqueroutes qu'il a faites.</p>
+
+<p>«Le personnage qui gît dans la loge suivante
+est le vieux capitaine Zanubio, cavalier
+napolitain, qui s'est venu établir à
+Madrid. La jalousie l'a mis dans l'état où
+Vous le voyez. Apprenez son histoire.</p>
+
+<p>«Il avait une jeune femme, nommée
+Aurore, qu'il gardait à vue: sa maison
+était inaccessible aux hommes. Aurore ne
+sortait jamais que pour aller à la messe, et
+encore était-elle toujours accompagnée de
+son vieux Titon, qui la menait quelquefois
+prendre l'air à une terre qu'il a auprès d'Alcantara.
+Cependant un cavalier, appelé
+don Garcie Pacheco, l'ayant vue par hasard
+à l'église, avait conçu pour elle un amour
+violent: c'était un jeune homme entreprenant
+et digne de l'attention d'une jolie
+femme mal mariée.</p>
+
+<p>«La difficulté de s'introduire chez Zanubio
+n'en ôta pas l'espérance à don Garcie.
+Comme il n'avait pas encore de barbe, et
+qu'il était assez beau garçon, il se déguisa
+en fille, prit une bourse de cent pistoles,
+et se rendit à la terre du capitaine, où il
+avait su que ce mari devait aller incessamment
+avec sa femme. Il s'adressa à la jardinière,
+et lui dit d'un ton d'héroïne de
+chevalerie poursuivie par un géant: «Ma
+bonne, je viens me jeter entre vos bras;
+je vous prie d'avoir pitié de moi. Je suis
+une fille de Tolède; j'ai de la naissance
+et du bien; mes parents me veulent marier
+à un homme que je hais: je me suis
+dérobée la nuit à leur tyrannie; j'ai besoin
+d'un asile; on ne viendra point me
+chercher ici; permettez que j'y demeure
+jusqu'à ce que ma famille ait pris de plus
+doux sentiments pour moi. Voilà ma
+bourse, ajouta-t-il en la lui donnant;
+recevez-la: c'est tout ce que je puis vous
+offrir présentement; mais j'espère que je
+serai quelque jour plus en état de reconnaître
+le service que vous m'aurez
+rendu.»</p>
+
+<p>«La jardinière, touchée de la fin de ce
+discours, répondit: «Ma fille, je veux vous
+servir; je connais de jeunes personnes
+qui ont été sacrifiées à de vieux hommes,
+et je sais bien qu'elles ne sont pas fort
+contentes: j'entre dans leurs peines; vous
+ne pouviez mieux vous adresser qu'à moi:
+je vous mettrai dans une petite chambre
+particulière, où vous serez sûrement.»</p>
+
+<p>«Don Garcie passa quelques jours dans
+cette terre, fort impatient d'y voir arriver
+Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux,
+qui visita d'abord, selon sa coutume, tous
+les appartements, les cabinets, les caves et
+les greniers, pour voir s'il n'y trouverait
+point quelque ennemi de son honneur. La
+jardinière, qui le connaissait, le prévint,
+et lui conta de quelle manière une jeune
+fille lui était venue demander une retraite.</p>
+
+<p>«Zanubio, quoique très-défiant, n'eut
+pas le moindre soupçon de la supercherie;
+il fut seulement curieux de voir l'inconnue,
+qui le pria de la dispenser de lui dire son
+nom, disant qu'elle devait ce ménagement
+à sa famille, qu'elle déshonorait en quelque
+sorte par sa fuite: puis elle débita un
+roman avec tant d'esprit, que le capitaine
+en fut charmé. Il se sentit naître de l'inclination
+pour cette aimable personne: il
+lui offrit ses services, et, se flattant qu'il en
+pourrait tirer pied ou aile, il la mit auprès
+de sa femme.</p>
+
+<p>«Dès qu'Aurore vit don Garcie, elle rougit
+et se troubla sans savoir pourquoi. Le
+cavalier s'en aperçut; il jugea qu'elle
+l'avait remarqué dans l'église où il l'avait
+vue: pour s'en éclaircir, il lui dit, si tôt
+qu'il put l'entretenir en particulier: «Madame,
+j'ai un frère qui m'a souvent
+parlé de vous: il vous a vue un moment
+dans une église; depuis ce moment, qu'il
+se rappelle mille fois le jour, il est dans
+un état digne de votre pitié.»</p>
+
+<p>«A ce discours, Aurore envisagea don
+Garcie plus attentivement qu'elle n'avait
+fait encore, et lui répondit: «Vous ressemblez
+trop à ce frère, pour que je sois plus
+longtemps la dupe de votre stratagème;
+je vois bien que vous êtes un cavalier
+déguisé. Je me souviens qu'un jour, pendant
+que j'entendais la messe, ma mante
+s'ouvrit un instant, et que vous me vîtes;
+je vous examinai par curiosité: vous
+eûtes toujours les yeux attachés sur moi.
+Quand je sortis, je crois que vous ne
+manquâtes pas de me suivre pour apprendre
+qui j'étais, et dans quelle rue je
+faisais ma demeure. Je dis je crois, parce
+que je n'osai tourner la tête pour vous
+observer: mon mari, qui m'accompagnait,
+aurait pris garde à cette action,
+et m'en eût fait un crime. Le lendemain
+et les jours suivants, je retournai
+dans la même église, je vous revis, et je
+remarquai si bien vos traits, que je les
+reconnais malgré votre déguisement.</p>
+
+<p>«&mdash;Hé bien, Madame, répliqua don
+Garcie, il faut me démasquer: oui, je
+suis un homme épris de vos charmes;
+c'est don Garcie Pacheco que l'amour
+introduit ici sous cet habillement.&mdash;Et
+vous espérez sans doute, reprit Aurore,
+qu'approuvant votre folle ardeur, je
+favoriserai votre artifice, et contribuerai
+de ma part à entretenir mon mari dans
+son erreur? mais c'est ce qui vous
+trompe; je vais lui découvrir tout; il y
+va de mon honneur et de mon repos;
+d'ailleurs, je suis bien aise de trouver
+une si belle occasion de lui faire voir
+que sa vigilance est moins sûre que ma
+vertu, et que tout jaloux, tout défiant
+qu'il est, je suis plus difficile à surprendre
+que lui.»</p>
+
+<p>«A peine eût-elle prononcé ces derniers
+mots, que le capitaine parut, et vint se
+mêler à la conversation. «De quoi vous
+entretenez-vous, Mesdames? leur dit-il.»
+Aurore reprit aussitôt la parole:
+«Nous parlions, répondit-elle, des jeunes
+cavaliers qui entreprennent de se faire
+aimer des jeunes femmes qui ont de vieux
+époux; et je disais que si quelqu'un de
+ces galants était assez téméraire pour
+s'introduire chez vous sous quelque déguisement,
+je saurais bien punir son
+audace.</p>
+
+<p>«&mdash;Et vous, Madame, reprit Zanubio en
+se tournant vers don Garcie, de quelle
+manière en useriez-vous avec un jeune
+cavalier en pareil cas?» Don Garcie était
+si troublé, si déconcerté, qu'il ne savait
+que répondre au capitaine, qui se serait
+aperçu de son embarras, si dans ce moment
+un valet ne fût venu lui dire qu'un
+homme arrivé de Madrid demandait à lui
+parler. Il sortit pour aller s'informer de
+ce qu'on lui voulait.</p>
+
+<p>«Alors don Garcie se jeta aux pieds
+d'Aurore, et lui dit: «Ah! Madame, quel
+plaisir prenez-vous à m'embarrasser? Seriez-vous
+assez barbare pour me livrer au
+ressentiment d'un époux furieux?&mdash;Non,
+Pacheco, répondit-elle en souriant; les
+jeunes femmes qui ont de vieux maris
+jaloux ne sont pas si cruelles: rassurez-vous;
+j'ai voulu me divertir en vous causant
+un peu de frayeur, mais vous en serez
+quitte pour cela: ce n'est pas trop
+vous faire acheter la complaisance que je
+veux bien avoir de vous souffrir ici.» A
+des paroles si consolantes, don Garcie sentit
+évanouir toute sa crainte, et conçut des
+espérances qu'Aurore eut la bonté de ne
+pas démentir.</p>
+
+<p>«Un jour qu'ils se donnaient tous deux,
+dans l'appartement de Zanubio, des marques
+d'une amitié réciproque, le capitaine
+les surprit: quand il n'aurait pas été le
+plus jaloux de tous les hommes, il en vit
+assez pour juger avec fondement que sa
+belle inconnue était un cavalier déguisé. A
+ce spectacle, il devint furieux; il entra dans
+son cabinet pour prendre des pistolets;
+mais pendant ce temps-là, les amants s'échappèrent,
+fermèrent par dehors les portes
+de l'appartement à double tour, emportèrent
+les clefs, et gagnèrent tous deux en
+diligence un village voisin, où don Garcie
+avait laissé son valet de chambre et deux
+bons chevaux. Là, il quitta ses habits de
+fille, prit Aurore en croupe, et la conduisit
+à un couvent où elle le pria de la mener,
+et où elle avait une tante Supérieure; après
+cela, il s'en retourna à Madrid attendre la
+suite de cette aventure.</p>
+
+<p>«Cependant Zanubio, se voyant enfermé,
+crie, appelle du monde: un valet accourt à
+sa voix; mais, trouvant les portes fermées,
+il ne peut les ouvrir. Le capitaine s'efforce
+de les briser, et n'en venant point à bout
+assez vite à son gré, il cède à son impatience,
+se jette brusquement par une fenêtre avec
+ses pistolets à la main: il tombe à la renverse,
+se blesse la tête, et demeure étendu
+par terre sans connaissance. Ses domestiques
+arrivèrent, et le portèrent dans une salle
+sur un lit de repos: ils lui jetèrent de l'eau
+au visage; enfin, à force de le tourmenter,
+ils le firent revenir de son évanouissement;
+mais il reprit sa fureur avec ses esprits:
+il demande où est sa femme; on lui répond
+qu'on l'a vue sortir avec la dame étrangère
+par une petite porte du jardin. Il ordonne
+aussitôt qu'on lui rende ses pistolets; on
+est obligé de lui obéir: il fait seller un cheval,
+il part sans songer qu'il est blessé, et
+prend un autre chemin que celui des
+amants. Il passa la journée à courir en vain,
+et s'étant arrêté la nuit dans une hôtellerie
+de village pour se reposer, la fatigue et sa
+blessure lui causèrent une fièvre avec
+un transport au cerveau qui pensa l'emporter.</p>
+
+<p>«Pour dire le reste en deux mots, il fut
+quinze jours malade dans ce village; ensuite
+il retourna dans sa terre, où, sans cesse
+occupé de son malheur, il perdit insensiblement
+l'esprit. Les parents d'Aurore
+n'en furent pas plus tôt avertis, qu'ils le firent
+amener à Madrid pour l'enfermer
+parmi les fous. Sa femme est encore au
+couvent, où ils ont résolu de la laisser
+quelques années pour punir son indiscrétion,
+ou, si vous voulez, une faute dont on
+ne doit se prendre qu'à eux.</p>
+
+<p>«Immédiatement après Zanubio, continua
+le diable, est le seigneur don Blaz Desdichado,
+cavalier plein de mérite: la mort
+de son épouse est cause qu'il est dans la
+situation déplorable où vous le voyez.&mdash;Cela
+me surprend, dit don Cléofas. Un
+mari que la mort de sa femme rend insensé!
+je ne croyais pas qu'on pût pousser
+si loin l'amour conjugal.&mdash;N'allons pas
+si vite, interrompit Asmodée; don Blaz
+n'est pas devenu fou de douleur d'avoir
+perdu sa femme: ce qui lui a troublé l'esprit,
+c'est que, n'ayant point d'enfants, il a
+été obligé de rendre aux parents de la défunte
+cinquante mille ducats qu'il reconnaît,
+dans son contrat de mariage, avoir
+reçus d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est une autre affaire, répliqua
+Léandro: je ne suis plus étonné de son
+accident. Et dites-moi, s'il vous plaît, quel
+est ce jeune homme qui saute comme un
+cabri dans la loge suivante, et qui s'arrête
+de moment en moment pour faire des éclats
+de rire en se tenant les côtés? voilà un fou
+bien gai.&mdash;Aussi, répartit le boiteux, sa
+folie vient d'un excès de joie. Il était portier
+d'une personne de qualité, et comme il apprit
+un jour la mort d'un riche contador
+dont il se trouvait l'unique héritier, il ne
+fut point à l'épreuve d'une si joyeuse nouvelle;
+la tête lui tourna.</p>
+
+<p>«Nous voici parvenus à ce grand garçon
+qui joue de la guitare, et qui l'accompagne
+de sa voix: c'est un fou mélancolique,
+un amant que les rigueurs d'une dame
+ont réduit au désespoir, et qu'il a fallu enfermer.&mdash;Ah!
+que je plains celui-là, s'écria
+l'écolier; permettez que je déplore son
+infortune: elle peut arriver à tous les
+honnêtes gens; si j'étais épris d'une beauté
+cruelle, je ne sais si je n'aurais pas le même
+sort.&mdash;A ce sentiment, reprit le démon, je
+vous reconnais pour un vrai Castillan: il
+faut être né dans le sein de la Castille, pour
+se sentir capable d'aimer jusqu'à devenir
+fou de chagrin de ne pouvoir plaire. Les
+Français ne sont pas si tendres; et si vous
+voulez savoir la différence qu'il y a entre
+un Français et un Espagnol sur cette matière,
+il ne faut que vous dire la chanson
+que ce fou chante, et qu'il vient de composer
+tout à l'heure.</p>
+
+<h4>CHANSON ESPAGNOLE.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ardo y lloro sin sossiego:<br /></span>
+<span class="i0">Llorando y ardiendo tanto,<br /></span>
+<span class="i0">Que ni el llanto apaga el fuego,<br /></span>
+<span class="i0">Ni el fuego consume el llanto.<br /></span>
+</div></div>
+
+<blockquote><p>(<i>Je brûle et je pleure sans cesse, sans que mes
+pleurs puissent éteindre mes feux, ni mes feux
+consumer mes larmes.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>«C'est ainsi que parle un cavalier espagnol
+quand il est maltraité de sa dame;
+et voici comme un Français se plaignait
+en pareil cas ces jours passés.</p>
+
+<h4>CHANSON FRANÇAISE.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'objet qui règne dans mon c&oelig;ur<br /></span>
+<span class="i0">Est toujours insensible à mon amour fidèle;<br /></span>
+<span class="i0">Mes soins, mes soupirs, ma langueur<br /></span>
+<span class="i0">Ne sauraient attendrir cette beauté cruelle.<br /></span>
+<span class="i0">O ciel! est-il un sort plus affreux que le mien?<br /></span>
+<span class="i0">Ah! puisque je ne puis lui plaire,<br /></span>
+<span class="i0">Je renonce au jour qui m'éclaire:<br /></span>
+<span class="i0">Venez, mes chers amis, m'enterrer chez Païen.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Ce Païen est apparemment un traiteur,
+dit don Cléofas?&mdash;Justement, répondit le
+diable. Continuons, examinons les autres
+fous.&mdash;Passons plutôt aux femmes, répliqua
+Léandro, je suis impatient de les
+voir.&mdash;Je vais céder à votre impatience,
+répartit l'esprit; mais il y a ici deux ou
+trois infortunés que je suis bien aise de vous
+montrer auparavant: vous pourrez tirer
+quelque profit de leur malheur.</p>
+
+<p>«Considérez dans la loge qui suit celle
+de ce joueur de guitare, ce visage pâle et
+décharné qui grince les dents, et semble
+vouloir manger les barreaux de fer qui
+sont à sa fenêtre: c'est un honnête homme
+né sous un astre si malheureux, qu'avec
+tout le mérite du monde, quelques mouvements
+qu'il se soit donnés pendant vingt
+années, il n'a pu parvenir à s'assurer du
+pain. Il a perdu la raison en voyant un
+très-petit sujet de sa connaissance monter
+en un jour, par l'arithmétique, au haut de
+la roue de la Fortune.</p>
+
+<p>«Le voisin de ce fou est un vieux secrétaire
+qui a le timbre fêlé pour n'avoir pu
+supporter l'ingratitude d'un homme de la
+cour qu'il a servi pendant soixante ans.
+On ne peut assez louer le zèle et la fidélité
+de ce serviteur, qui ne demandait jamais
+rien: il se contentait de faire parler ses services
+et son assiduité; mais son maître,
+bien loin de ressembler à Archélaüs, roi de
+Macédoine, qui refusait lorsqu'on lui demandait,
+et donnait quand on ne lui demandait
+pas, est mort sans le récompenser:
+il ne lui a laissé que ce qu'il lui faut pour
+passer le reste de ses jours dans la misère
+et parmi les fous.</p>
+
+<p>«Je ne veux plus vous en faire observer
+qu'un: c'est celui qui, les coudes appuyés
+sur sa fenêtre, paraît plongé dans une profonde
+rêverie. Vous voyez en lui un segnor
+Hidalgo de Tafalla, petite ville de Navarre;
+il est venu demeurer à Madrid, où il a fait
+un bel usage de son bien. Il avait la rage de
+vouloir connaître tous les beaux esprits et
+de les régaler: ce n'était chez lui tous les
+jours que festins; et quoique les auteurs,
+nation ingrate et impolie, se moquassent
+de lui en le grugeant, il n'a pas été content
+qu'il n'ait mangé avec eux son petit fait.&mdash;Il
+ne faut pas douter, dit Zambullo,
+qu'il ne soit devenu fou de regret de s'être
+si sottement ruiné.&mdash;Tout au contraire,
+reprit Asmodée, c'est de se voir hors d'état
+de continuer le même train.</p>
+
+<p>«Venons présentement aux femmes,
+ajouta-t-il.&mdash;Comment donc! s'écria l'écolier,
+je n'en vois que sept ou huit! il y a
+moins de folles que je ne croyais.&mdash;Toutes
+les folles ne sont pas ici, dit le démon
+en souriant. Je vous porterai, si vous le
+souhaitez, tout à l'heure dans un autre
+quartier de cette ville, où il y a une grande
+maison qui en est toute pleine.&mdash;Cela n'est
+pas nécessaire, répliqua don Cléofas; je
+m'en tiens à celles-ci.&mdash;Vous avez raison,
+reprit le boiteux: ce sont presque toutes
+des filles de distinction; vous jugez bien, à
+la propreté de leurs loges, qu'elles ne sauraient
+être des personnes du commun. Je
+vais vous apprendre la cause de leurs
+folies.</p>
+
+<p>«Dans la première loge est la femme
+d'un corrégidor, à qui la rage d'avoir été
+appelée bourgeoise par une dame de la
+cour a troublé l'esprit; dans la seconde
+demeure l'épouse du trésorier général du
+conseil des Indes: elle est devenue folle de
+dépit d'avoir été obligée, dans une rue
+étroite, de faire reculer son carrosse pour
+laisser passer celui de la duchesse de
+Medina-C&oelig;li. Dans la troisième fait sa
+résidence une jeune veuve de famille marchande,
+qui a perdu le jugement de regret
+d'avoir manqué un grand seigneur qu'elle
+espérait épouser; et la quatrième est occupée
+par une fille de qualité, nommée dona
+Béatrix, dont il faut que je vous raconte le
+malheur.</p>
+
+<p>«Cette dame avait une amie qu'on appelait
+dona Mencia: elles se voyaient tous les
+jours. Un chevalier de l'ordre de Saint-Jacques,
+homme bien fait et galant, fit
+connaissance avec elles, et les rendit bientôt
+rivales: elles se disputèrent vivement
+son c&oelig;ur, qui pencha du côté de dona
+Mencia; de sorte que celle-ci devint femme
+du chevalier.</p>
+
+<p>«Dona Béatrix, fort jalouse du pouvoir
+de ses charmes, conçut un dépit mortel de
+n'avoir pas eu la préférence; et elle nourrissait,
+en bonne Espagnole, au fond de son
+c&oelig;ur, un violent désir de se venger, lorsqu'elle
+reçut un billet de don Jacinte de
+Romarate, autre amant de dona Mencia;
+et ce cavalier lui mandait qu'étant aussi
+mortifié qu'elle du mariage de sa maîtresse,
+il avait pris la résolution de se battre contre
+le chevalier qui la lui avait enlevée.</p>
+
+<p>«Cette lettre fut très-agréable à Béatrix,
+qui, ne voulant que la mort du pécheur,
+souhaitait seulement que don Jacinte ôtât
+la vie à son rival. Pendant qu'elle attendait
+avec impatience une si chrétienne satisfaction,
+il arriva que son frère, ayant eu par
+hasard un différend avec ce même don
+Jacinte, en vint aux prises avec lui, et fut
+percé de deux coups d'épée, desquels il
+mourut. Il était du devoir de dona Béatrix
+de poursuivre en justice le meurtrier de son
+frère; cependant elle négligea cette poursuite
+pour donner le temps à don Jacinte
+d'attaquer le chevalier de Saint-Jacques; ce
+qui prouve bien que les femmes n'ont point
+de si cher intérêt que celui de leur beauté.
+C'est ainsi qu'en use Pallas, lorsqu'Ajax a
+violé Cassandre; la déesse ne punit point
+à l'heure même le Grec sacrilége qui vient
+de profaner son temple; elle veut auparavant
+qu'il contribue à la venger du jugement
+de Pâris. Mais, hélas! dona Béatrix,
+moins heureuse que Minerve, n'a pas
+goûté le plaisir de la vengeance. Romarate
+a péri en se battant contre le chevalier, et
+le chagrin qu'a eu cette dame de voir son
+injure impunie a troublé sa raison.</p>
+
+<p>«Les deux folles suivantes sont l'aïeule
+d'un avocat et une vieille marquise: la première,
+par sa mauvaise humeur, désolait
+son petit-fils, qui l'a mise ici fort honnêtement
+pour s'en débarrasser: l'autre est une
+femme qui a toujours été idolâtre de sa
+beauté; au lieu de vieillir de bonne grâce,
+elle pleurait sans cesse en voyant ses charmes
+tomber en ruine; et enfin, un jour, en
+se considérant dans une glace fidèle, la tête
+lui tourna.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour cette marquise, dit
+Léandro: dans le dérangement où est son
+esprit, elle n'aperçoit peut-être plus le
+changement que le temps a fait en elle.&mdash;Non,
+assurément, répondit le diable: bien
+loin de remarquer à présent un air de
+vieillesse sur son visage, son teint lui
+paraît un mélange de lis et de roses; elle
+voit autour d'elle les Grâces et les Amours;
+en un mot, elle croit être la déesse Vénus.&mdash;Hé
+bien, répliqua l'écolier, n'est-elle
+pas plus heureuse d'être folle que de se voir
+telle qu'elle est?&mdash;Sans doute, répartit
+Asmodée. Oh ça, il ne nous reste plus
+qu'une dame à observer; c'est celle qui
+habite la dernière loge, et que le sommeil
+vient d'accabler, après trois jours et trois
+nuits d'agitation; c'est dona Emerenciana;
+examinez-la bien: qu'en dites-vous?&mdash;Je
+la trouve fort belle, répondit
+Zambullo. Quel dommage! faut-il
+qu'une si charmante personne soit insensée?
+Par quel accident est-elle réduite en
+cet état?&mdash;Ecoutez-moi avec attention,
+répartit le boiteux, vous allez entendre
+l'histoire de son infortune.</p>
+
+<p>«Dona Emerenciana, fille unique de
+don Guillem Stephani, vivait tranquille à
+Siguença dans la maison de son père,
+lorsque don Kimen de Lizana vint troubler
+son repos par les galanteries qu'il mit en
+usage pour lui plaire. Elle ne se contenta pas
+d'être sensible aux soins de ce cavalier: elle
+eut la faiblesse de se prêter aux ruses qu'il
+employa pour lui parler, et bientôt elle lui
+donna sa foi en recevant la sienne.</p>
+
+<p>«Ces deux amants étaient d'une égale
+naissance; mais la dame pouvait passer
+pour un des meilleurs partis d'Espagne, au
+lieu que don Kimen n'était qu'un cadet. Il
+y avait encore un autre obstacle à leur
+union. Don Guillem haïssait la famille des
+Lizana, ce qu'il ne faisait que trop connaître
+par ses discours, quand on la mettait
+devant lui sur le tapis; il semblait même
+avoir plus d'aversion pour don Kimen que
+pour tout le reste de sa race. Emerenciana,
+vivement affligée de voir son père dans
+cette disposition, en concevait pour son
+amour un triste présage; elle ne laissa
+pourtant pas, à bon compte, de s'abandonner
+à son penchant, et d'avoir des entretiens
+secrets avec Lizana, qui s'introduisait
+de temps en temps chez elle la nuit par
+le ministère d'une soubrette.</p>
+
+<p>«Il arriva une de ces nuits que don
+Guillem, qui par hasard était éveillé lorsque
+le galant entra dans sa maison, crut entendre
+quelque bruit dans l'appartement de
+sa fille, peu éloigné du sien; il n'en fallut
+pas davantage pour inquiéter un père aussi
+défiant que lui: néanmoins, tout soupçonneux
+qu'il était, Emerenciana tenait une
+conduite si adroite, qu'il ne se doutait nullement
+de son intelligence avec don Kimen;
+mais, n'étant pas un homme à pousser la
+confiance trop loin, il se leva tout doucement
+de son lit, alla ouvrir une fenêtre
+qui donnait sur la rue, et eut la patience
+de s'y tenir jusqu'à ce qu'il vît descendre
+d'un balcon, par une échelle de soie, Lizana,
+qu'il reconnut à la clarté de la lune.</p>
+
+<p>«Quel spectacle pour Stephani, pour le
+plus vindicatif et le plus barbare mortel
+qu'ait jamais produit la Sicile, où il avait
+pris naissance! Il ne céda point d'abord à
+sa colère, et n'eut garde de faire un éclat
+qui aurait pu dérober à ses coups la principale
+victime que son ressentiment demandait:
+il se contraignit, et attendit que sa
+fille fût levée le lendemain pour entrer dans
+son appartement: là, se voyant seul avec
+elle, et la regardant avec des yeux étincelants
+de fureur, il lui dit: «Malheureuse,
+qui, malgré la noblesse de ton sang, n'as
+pas honte de commettre des actions infâmes,
+prépare-toi à souffrir un juste châtiment.
+Ce fer, ajouta-t-il en tirant de
+son sein un poignard, ce fer va t'ôter la
+vie, si tu ne confesses la vérité: nomme-moi
+l'audacieux qui est venu cette nuit
+déshonorer ma maison.»</p>
+
+<p>«Emerenciana demeura tout interdite,
+et si troublée de cette menace, qu'elle ne
+put proférer une parole. «Ah! misérable,
+poursuivit le père, ton silence et ton
+trouble ne m'apprennent que trop ton
+crime. Eh! t'imagines-tu, fille indigne
+de moi, que j'ignore ce qui se passe? J'ai
+vu cette nuit le téméraire; j'ai reconnu
+don Kimen: ce n'eût pas été assez de
+recevoir la nuit un cavalier dans ton
+appartement, il fallait encore que ce cavalier
+fût mon plus grand ennemi: mais
+sachons jusqu'à quel point je suis outragé:
+parle sans déguisement; ce n'est
+que par ta sincérité que tu peux éviter la
+mort.»</p>
+
+<p>«La dame, à ces derniers mots, concevant
+quelque espérance d'échapper au sort funeste
+qui la menaçait, perdit une partie de
+sa frayeur, et répondit à don Guillem:
+«Seigneur, je n'ai pu me défendre d'écouter
+Lizana; mais je prends le ciel à témoin
+de la pureté de ses sentiments. Comme
+il sait que vous haïssez sa famille, il n'a
+point encore osé vous demander votre
+aveu; et ce n'est que pour conférer ensemble
+sur les moyens de l'obtenir, que
+je lui ai permis quelquefois de s'introduire
+ici.&mdash;Eh! de quelle personne,
+répliqua Stephani, vous servez-vous
+l'un et l'autre, pour faire tenir vos
+lettres?&mdash;C'est, répartit sa fille, un de
+vos pages qui nous rend ce service.&mdash;Voilà,
+reprit le père, tout ce que je voulais
+savoir: il s'agit présentement d'exécuter
+le dessein que j'ai formé.» Là-dessus,
+toujours la dague à la main, il lui fit prendre
+du papier et de l'encre, et l'obligea
+d'écrire à son amant ce billet, qu'il lui dicta
+lui-même:</p>
+
+<blockquote><p><i>Cher époux, seul délice de ma vie, je
+vous avertis que mon père vient de partir
+tout à l'heure pour sa terre, d'où il ne
+reviendra que demain: profitez de l'occasion;
+je me flatte que vous attendrez la
+nuit avec autant d'impatience que moi.</i></p></blockquote>
+
+<p>«Après qu'Emerenciana eût écrit et cacheté
+ce billet perfide, don Guillem lui
+dit: «Fais venir le page qui s'acquitte si
+bien de l'emploi dont tu le charges, et
+lui ordonne de porter ce papier à don
+Kimen; mais n'espère pas me tromper:
+je vais me cacher dans un endroit de
+cette chambre, d'où je t'observerai quand
+tu lui donneras cette commission; et si
+tu lui dis un mot, ou lui fais quelque
+signe qui lui rende le message suspect,
+je te plongerai aussitôt ce poignard dans
+le c&oelig;ur.» Emerenciana connaissait trop
+son père pour oser lui désobéir: elle remit
+le billet, comme à l'ordinaire, entre les
+mains du page.</p>
+
+<p>«Alors Stephani rengaîna la dague;
+mais il ne quitta point sa fille de toute la
+journée et ne la laissa parler à personne en
+particulier, et fit si bien que Lizana ne put
+être averti du piége qu'on lui tendait. Ce
+jeune homme ne manqua donc pas de se
+trouver au rendez-vous. A peine fut-il dans
+la maison de sa maîtresse, qu'il se sentit
+tout à coup saisi par trois hommes des plus
+vigoureux, qui le désarmèrent sans qu'il
+pût s'en défendre, lui mirent un linge dans
+la bouche pour l'empêcher de crier, lui
+bandèrent les yeux, et lui lièrent les mains
+derrière le dos. En même temps ils le portèrent
+en cet état dans un carrosse préparé
+pour cela, et dans lequel ils montèrent
+tous trois, pour mieux répondre du cavalier,
+qu'ils conduisirent à la terre de Stephani,
+située au village de Miédes, à quatre
+petites lieues de Siguença. Don Guillem
+partit un moment après dans un autre carrosse,
+avec sa fille, deux femmes de chambre,
+et une duègne rébarbative, qu'il avait
+fait venir chez lui l'après-dînée et prise à
+son service. Il emmena aussi tout le reste
+de ses gens, à la réserve d'un vieux domestique
+qui n'avait aucune connaissance
+du ravissement de Lizana.</p>
+
+<p>«Ils arrivèrent tous avant le jour à Miédes.
+Le premier soin du seigneur Stephani
+fut de faire enfermer don Kimen dans une
+cave voûtée, qui recevait une faible lumière
+par un soupirail si étroit qu'un
+homme n'y pouvait passer; il ordonna ensuite
+à Julio, son valet de confiance, de donner
+pour toute nourriture au prisonnier
+du pain et de l'eau, pour lit une botte de
+paille, et de lui dire chaque fois qu'il lui
+porterait à manger: «Tiens, lâche suborneur,
+voilà de quelle manière don Guillem
+traite ceux qui sont assez hardis pour
+l'offenser.» Ce cruel Sicilien n'en usa pas
+moins durement avec sa fille; il l'emprisonna
+dans une chambre qui n'avait point
+de vue sur la campagne, lui ôta ses femmes,
+et lui donna pour geôlière la duègne
+qu'il avait choisie, duègne sans égale pour
+tourmenter les filles commises à sa garde.</p>
+
+<p>«Il disposa donc ainsi des deux amants.
+Son intention n'était pas de s'en tenir là:
+il avait résolu de se défaire de don Kimen;
+mais il voulait tâcher de commettre ce
+crime impunément, ce qui paraissait assez
+difficile. Comme il s'était servi de ses valets
+pour enlever ce cavalier, il ne pouvait
+pas se flatter qu'une action sue de tant de
+monde demeurerait toujours secrète. Que
+faire donc pour n'avoir rien à démêler avec
+la justice? Il prit son parti en grand scélérat:
+il assembla tous ses complices dans un
+corps de logis séparé du château: il leur
+témoigna combien il était satisfait de leur
+zèle, et leur dit que, pour le reconnaître,
+il prétendait leur donner une bonne somme
+d'argent après les avoir bien régalés. Il les
+fit asseoir à une table, et au milieu du festin
+Julio les empoisonna par son ordre;
+ensuite le maître et le valet mirent le feu
+au corps de logis, et avant que les flammes
+pussent attirer en cet endroit les habitants
+du village, ils assassinèrent les deux femmes
+de chambre d'Emerenciana et le petit
+page dont j'ai parlé, puis ils jetèrent
+leurs cadavres parmi les autres; bientôt le
+corps de logis fut enflammé et réduit en
+cendres, malgré les efforts que les paysans
+des environs firent pour éteindre l'embrasement.
+Il fallait voir, pendant ce temps-là,
+les démonstrations de douleur du Sicilien:
+il paraissait inconsolable de la perte de ses
+domestiques.</p>
+
+<p>«S'étant de cette manière assuré de la
+discrétion des gens qui auraient pu le
+trahir, il dit à son confident: «Mon cher
+Julio, je suis maintenant tranquille, et je
+pourrai, quand il me plaira, ôter la vie à
+don Kimen; mais avant que je l'immole à
+mon honneur, je veux jouir du doux contentement
+de le faire souffrir: la misère et
+l'horreur d'une longue prison seront plus
+cruelles pour lui que la mort.» Véritablement,
+Lizana déplorait sans cesse son malheur;
+et, s'attendant à ne jamais sortir de
+la cave, il souhaitait d'être délivré de ses
+peines par un prompt trépas.</p>
+
+<p>«Mais c'était en vain que Stephani espérait
+avoir l'esprit en repos après l'exploit
+qu'il venait de faire. Une nouvelle inquiétude
+vint l'agiter au bout de trois jours;
+il craignait que Julio, en portant à manger
+au prisonnier, ne se laissât gagner par des
+promesses; et cette crainte lui fit prendre
+la résolution de hâter la perte de l'un et de
+brûler ensuite la cervelle à l'autre d'un
+coup de pistolet. Julio, de son côté, n'était
+pas sans défiance, et, jugeant que son maître,
+après s'être défait de don Kimen, pourrait
+bien le sacrifier aussi à sa sûreté, conçut le
+dessein de se sauver une belle nuit avec
+tout ce qu'il y avait dans la maison de plus
+facile à emporter.</p>
+
+<p>«Voilà ce que ces deux honnêtes gens
+méditaient chacun en son petit particulier,
+lorsqu'un jour ils furent surpris l'un et
+l'autre, à cent pas du château, par quinze ou
+vingt archers de la Sainte-Hermandad, qui
+les environnèrent tout à coup, en criant:
+<i>De par le roi et la justice</i>. A cette vue don
+Guillem pâlit et se troubla: néanmoins,
+faisant bonne contenance, il demanda au
+commandant à qui il en voulait. «A vous-même,
+lui répondit l'officier: on vous
+accuse d'avoir enlevé don Kimen de
+Lizana: je suis chargé de faire dans ce
+château une exacte recherche de ce cavalier,
+et de m'assurer même de votre personne.»
+Stephani, par cette réponse,
+persuadé qu'il était perdu, devint furieux;
+il tira de ses poches deux pistolets, dit qu'il
+ne souffrirait point qu'on visitât sa maison,
+et qu'il allait casser la tête au commandant,
+s'il ne se retirait promptement avec sa
+troupe. Le chef de la sainte confrérie, méprisant
+la menace, s'avança sur le Sicilien,
+qui lui lâcha un coup de pistolet et le
+blessa au visage; mais cette blessure coûta
+bientôt la vie au téméraire qui l'avait faite;
+car deux ou trois archers firent feu sur lui
+dans le moment, et le jetèrent par terre
+roide mort, pour venger leur officier. A
+l'égard de Julio, il se laissa prendre sans
+résistance, et il ne fut pas besoin de l'interroger
+pour savoir de lui si don Kimen
+était dans le château: ce valet avoua tout;
+mais voyant son maître sans vie, il le chargea
+de toute l'iniquité.</p>
+
+<p>«Enfin il mena le commandant et ses
+archers à la cave, où ils trouvèrent Lizana
+couché sur la paille, bien lié et garrotté.
+Ce malheureux cavalier, qui vivait dans
+une attente continuelle de la mort, crut
+que tant de gens armés n'entraient dans sa
+prison que pour le faire mourir, et il fut
+agréablement surpris d'apprendre que ceux
+qu'il prenait pour ses bourreaux étaient
+ses libérateurs. Après qu'ils l'eurent délié
+et tiré de la cave, il les remercia de sa délivrance,
+et leur demanda comment ils
+avaient su qu'il était prisonnier dans ce
+château. «C'est, lui dit le commandant,
+ce que je vais vous conter en peu de
+mots.</p>
+
+<p>«La nuit de votre enlèvement, poursuivit-il,
+un de vos ravisseurs, qui avait
+une amie à deux pas de chez don Guillem,
+étant allé lui dire adieu avant son départ
+pour la campagne, eut l'indiscrétion de
+lui révéler le projet de Stephani. Cette
+femme garda le secret pendant deux ou
+trois jours; mais comme le bruit de l'incendie
+arrivé à Miédes se répandit dans
+la ville de Siguença, et qu'il parut
+étrange à tout le monde que les domestiques
+du Sicilien eussent tous péri dans
+ce malheur, elle se mit dans l'esprit que
+cet embrasement devait être l'ouvrage
+de don Guillem: ainsi, pour venger son
+amant, elle alla trouver le seigneur don
+Félix votre père, et lui dit tout ce qu'elle
+savait. Don Félix, effrayé de vous voir
+à la merci d'un homme capable de tout,
+mena la femme chez le corrégidor, qui,
+après l'avoir écoutée, ne douta point que
+Stephani n'eût envie de vous faire souffrir
+de longs et cruels tourments, et ne
+fût le diabolique auteur de l'incendie:
+ce que voulant approfondir, ce juge m'a
+ce matin envoyé ordre, à Retortillo où
+je fais ma demeure, de monter à cheval
+et de me rendre avec ma brigade à ce
+château, de vous y chercher, et de prendre
+don Guillem mort ou vif. Je me suis
+heureusement acquitté de ma commission
+pour ce qui vous regarde; mais je
+suis fâché de ne pouvoir conduire à
+Siguença le coupable vivant: il nous a
+mis, par sa résistance, dans la nécessité
+de le tuer.»</p>
+
+<p>«L'officier, ayant parlé de cette sorte, dit
+à don Kimen: «Seigneur cavalier, je
+vais dresser un procès-verbal de tout ce
+qui vient de se passer ici, après quoi nous
+partirons pour satisfaire l'impatience que
+vous devez avoir de tirer votre famille
+de l'inquiétude que vous lui causez.&mdash;Attendez,
+seigneur commandant, s'écria
+Julio dans cet endroit: je vais vous
+fournir une nouvelle matière pour grossir
+votre procès-verbal: vous avez encore
+une autre personne prisonnière à mettre
+en liberté. Dona Emerenciana est enfermée
+dans une chambre obscure, où une
+duègne impitoyable lui tient sans cesse
+des discours mortifiants, et ne la laisse
+pas un moment en repos.&mdash;O ciel! dit
+Lizana, le cruel Stephani ne s'est donc
+pas contenté d'exercer sur moi sa barbarie!
+Allons promptement délivrer cette
+dame infortunée de la tyrannie de sa
+gouvernante.»</p>
+
+<p>«Là-dessus Julio mena le commandant
+et don Kimen, suivis de cinq ou six archers,
+à la chambre qui servait de prison à la fille
+de don Guillem: ils frappèrent à la porte,
+et la duègne vint ouvrir. Vous concevez
+bien le plaisir que Lizana se faisait de revoir
+sa maîtresse, après avoir désespéré de
+la posséder: il sentait renaître son espérance,
+ou plutôt il ne pouvait douter de
+son bonheur, puisque la seule personne
+qui était en droit de s'y opposer ne vivait
+plus. Dès qu'il aperçut Emerenciana, il
+courut se jeter à ses pieds: mais qui pourrait
+assez exprimer la douleur dont il fut
+saisi, lorsqu'au lieu de trouver une amante
+disposée à répondre à ses transports, il ne
+vit qu'une dame hors de son bon sens? En
+effet, elle avait été tant tourmentée par la
+duègne, qu'elle en était devenue folle.
+Elle demeura quelque temps rêveuse; puis
+s'imaginant tout à coup être la belle Angélique,
+assiégée par les Tartares dans la
+forteresse d'Albraque, elle regarda tous les
+hommes qui étaient dans sa chambre comme
+autant de paladins qui venaient à son secours.
+Elle prit le chef de la sainte confrérie
+pour Roland; Lizana, pour Brandimart;
+Julio, pour Hubert du Lyon, et les
+archers pour Antifort, Clarion, Adrien,
+et les deux fils du marquis Olivier. Elle
+les reçut avec beaucoup de politesse, et leur
+dit: «Braves chevaliers, je ne crains plus
+à l'heure qu'il est l'empereur Agrican,
+ni la reine Marfise; votre valeur est capable
+de me défendre contre tous les
+guerriers de l'univers.»</p>
+
+<p>«A ce discours extravagant, l'officier et
+ses archers ne purent s'empêcher de rire. Il
+n'en fut pas de même de don Kimen: vivement
+affligé de voir sa dame dans une si
+triste situation pour l'amour de lui, il pensa
+perdre à son tour le jugement: il ne laissa
+pas toutefois de se flatter qu'elle reprendrait
+l'usage de sa raison; et dans cette espérance:
+«Ma chère Emerenciana, lui dit-il
+tendrement, reconnaissez Lizana: rappelez
+votre esprit égaré; apprenez que
+nos malheurs sont finis; le ciel ne veut
+pas que deux c&oelig;urs qu'il a joints soient
+séparés, et le père inhumain qui nous a
+si mal traités ne peut plus nous être
+contraire.»</p>
+
+<p>La réponse que fit à ces paroles la fille
+du roi Galafron fut encore un discours
+adressé aux vaillants défenseurs d'Albraque,
+qui pour le coup n'en rirent point. Le
+commandant même, quoique très-peu pitoyable
+de son naturel, sentit quelques
+mouvements de compassion, et dit à don
+Kimen, qu'il voyait accablé de douleur:
+«Seigneur cavalier, ne désespérez point de
+la guérison de votre dame: vous avez à
+Siguença des docteurs en médecine qui
+pourront en venir à bout par leurs remèdes;
+mais ne nous arrêtons pas ici
+plus longtemps. Vous, Seigneur Hubert
+du Lyon, ajouta-t-il en parlant à
+Julio, vous qui savez où sont les écuries
+de ce château, menez-y avec vous Antifort
+et les deux fils du marquis Olivier,
+choisissez les meilleurs coursiers et les
+mettez au char de la princesse. Je vais
+pendant ce temps-là dresser mon procès-verbal.»</p>
+
+<p>«En disant cela, il tira de ses poches
+une écritoire et du papier, et, après avoir
+écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la
+main à Angélique pour l'aider à descendre
+dans la cour, où, par le soin des paladins,
+il se trouva un carrosse à quatre mules
+prêt à partir: il monta dedans avec la dame
+et don Kimen; et il y fit entrer aussi la
+duègne, dont il jugea que le corrégidor
+serait bien aise d'avoir la déposition. Ce
+n'est pas tout: par ordre du chef de la brigade,
+on chargea de chaînes Julio, et on le
+mit dans un autre carrosse auprès du corps
+de don Guillem. Les archers remontèrent
+ensuite sur leurs chevaux, après quoi ils
+prirent tous ensemble la route de Siguença.</p>
+
+<p>«La fille de Stephani dit en chemin
+mille extravagances, qui furent autant de
+coups de poignard pour son amant. Il ne
+pouvait sans colère envisager la duègne.
+«C'est vous, cruelle vieille, lui disait-il;
+c'est vous qui, par vos persécutions, avez
+poussé à bout Emerenciana et troublé
+son esprit.» La gouvernante se justifiait
+d'un air hypocrite, et donnait tout le
+tort au défunt. «C'est au seul don Guillem,
+répondait-elle, qu'il faut imputer
+ce malheur: ce père trop rigoureux venait
+chaque jour effrayer sa fille par des
+menaces qui l'ont fait enfin devenir
+folle.»</p>
+
+<p>«En arrivant à Siguença, le commandant
+alla rendre compte de sa commission
+au corrégidor, qui sur-le-champ interrogea
+Julio et la duègne, et les envoya dans
+les prisons de cette ville, où ils sont encore.
+Ce juge reçut aussi la déposition de Lizana,
+qui prit ensuite congé de lui pour se retirer
+chez son père, où il fit succéder la joie à
+la tristesse et à l'inquiétude. Pour dona
+Emerenciana, le corrégidor eut soin de la
+faire conduire à Madrid, où elle avait un
+oncle du côté maternel. Ce bon parent,
+qui ne demandait pas mieux que d'avoir
+l'administration du bien de sa nièce, fut
+nommé son tuteur. Comme il ne pouvait
+honnêtement se dispenser de paraître avoir
+envie qu'elle guérît, il eut recours aux plus
+fameux médecins: mais il n'eut pas sujet
+de s'en repentir; car, après y avoir perdu
+leur latin, ils déclarèrent le mal incurable.
+Sur cette décision, le tuteur n'a pas manqué
+de faire enfermer ici la pupille, qui,
+suivant les apparences, y demeurera le
+reste de ses jours.</p>
+
+<p>&mdash;La triste destinée! s'écria don Cléofas;
+j'en suis véritablement touché; dona
+Emerenciana méritait d'être plus heureuse.
+Et don Kimen, ajouta-t-il, qu'est-il devenu?
+Je suis curieux de savoir quel parti il a
+pris.&mdash;Un fort raisonnable, répartit Asmodée:
+quand il a vu que le mal était sans
+remède, il est allé dans la nouvelle Espagne;
+il espère qu'en voyageant il perdra
+peu à peu le souvenir d'une dame que sa
+raison et son repos veulent qu'il oublie.....
+Mais, poursuivit le diable, après vous
+avoir montré les fous qui sont enfermés, il
+faut que je vous en fasse voir qui mériteraient
+de l'être.»</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>Dont la matière est inépuisable.</h3>
+
+
+<p>Regardons du côté de la ville, et à mesure
+que je découvrirai des sujets dignes d'être
+mis au nombre de ceux qui sont ici, je vous
+en dirai le caractère. J'en vois déjà un que
+je ne veux pas laisser échapper: c'est un
+nouveau marié. Il y a huit jours que, sur
+le rapport qu'on lui fit des coquetteries
+d'une aventurière qu'il aimait, il alla chez
+elle plein de fureur, brisa une partie de ses
+meubles, jeta les autres par les fenêtres,
+et le lendemain il l'épousa.&mdash;Un homme
+de la sorte, dit Zambullo, mérite assurément
+la première place vacante dans cette
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Il a un voisin, reprit le boiteux, que
+je ne trouve pas plus sage que lui: c'est un
+garçon de quarante-cinq ans qui a de quoi
+vivre, et qui veut se mettre au service d'un
+grand.</p>
+
+<p>«J'aperçois la veuve d'un jurisconsulte:
+la bonne dame a douze lustres accomplis;
+son mari vient de mourir; elle veut se retirer
+dans un couvent, afin, dit-elle, que sa
+réputation soit à l'abri de la médisance.</p>
+
+<p>«Je découvre aussi deux pucelles, ou, pour
+mieux dire, deux filles de cinquante ans:
+elles font des v&oelig;ux au ciel pour qu'il ait la
+bonté d'appeler leur père, qui les tient enfermées
+comme des mineures: elles espèrent
+qu'après sa mort elles trouveront de
+jolis hommes qui les épouseront par inclination.&mdash;Pourquoi
+non, dit l'écolier? Il
+y a des hommes d'un goût si bizarre!&mdash;J'en
+demeure d'accord, répondit Asmodée:
+elles peuvent trouver des épouseurs, mais
+elles ne doivent pas s'en flatter: c'est en
+cela que consiste leur folie.</p>
+
+<p>«Il n'y a point de pays où les femmes se
+rendent justice sur leur âge. Il y a un mois
+qu'à Paris une fille de quarante-huit ans
+et une femme de soixante-neuf allèrent en
+témoignage chez un commissaire pour une
+veuve de leurs amies dont on attaquait la
+vertu. Le commissaire interrogea d'abord
+la femme mariée, et lui demanda son âge,
+quoiqu'elle eût son extrait baptistaire écrit
+sur son front, elle ne laissa pas de dire
+hardiment qu'elle n'avait que quarante
+ans. Après qu'il l'eut interrogée, il s'adressa
+à la fille: «Et vous, Mademoiselle, lui
+dit-il, quel âge avez-vous?&mdash;Passons
+aux autres questions, Monsieur le commissaire,
+lui répondit-elle; on ne doit
+point nous demander cela.&mdash;Vous n'y
+pensez pas, reprit-il; ignorez-vous qu'en
+justice...&mdash;Oh! il n'y a justice qui tienne,
+interrompit brusquement la fille; eh!
+qu'importe à la justice de savoir quel âge
+j'ai? ce ne sont pas ses affaires.&mdash;Mais
+je ne puis recevoir, dit-il, votre déposition,
+si votre âge n'y est pas; c'est une
+circonstance requise.&mdash;Si cela est absolument
+nécessaire, répliqua-t-elle, regardez-moi
+donc avec attention, et mettez
+mon âge en conscience.»</p>
+
+<p>«Le commissaire la considéra, et fut
+assez poli pour ne marquer que vingt-huit
+ans. Il lui demanda ensuite si elle connaissait
+la veuve depuis longtemps. «Avant
+son mariage, répondit-elle.&mdash;J'ai donc
+mal coté votre âge, reprit-il; car je ne vous
+ai donné que vingt-huit ans, et il y en a
+vingt-neuf que la veuve est mariée.&mdash;Hé
+bien! s'écria la fille, écrivez donc que
+j'en ai trente: j'ai pu à un an connaître
+la veuve.&mdash;Cela ne serait pas régulier,
+répliquait-il; ajoutons-en une douzaine.&mdash;Non
+pas, s'il vous plaît, dit-elle; tout
+ce que je puis faire pour contenter la
+justice, c'est d'y mettre encore une
+année; mais je n'y mettrais pas un mois
+avec, quand il s'agirait de mon honneur.»</p>
+
+<p>«Lorsque les deux déposantes furent
+sorties de chez le commissaire, la femme
+dit à la fille: «Admirez, je vous prie, ce
+nigaud qui nous croit assez sottes pour
+lui aller dire notre âge au juste: c'est
+bien assez vraiment qu'il soit marqué sur
+les registres de nos paroisses, sans qu'il
+l'écrive encore sur ses papiers, afin que
+tout le monde en soit instruit. Ne serait-il
+pas bien gracieux pour nous d'entendre
+lire en plein barreau: <i>Madame Richard,
+âgée de soixante et tant d'années;
+et Mademoiselle Perinelle, âgée
+de quarante-cinq ans, déposent telles et
+telles choses</i>? Pour moi, je me moque de
+cela; j'ai supprimé vingt années à bon
+compte: vous avez fort bien fait d'en user
+de même.</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'appelez-vous de même? répondit
+la fille d'un ton brusque; je suis votre
+servante! je n'ai tout au plus que trente-cinq
+ans.&mdash;Hé! ma petite, répliqua l'autre
+d'un air malin, à qui le dites-vous? Je
+vous ai vue naître: je parle de longtemps.
+Je me souviens d'avoir vu votre père;
+lorsqu'il mourut il n'était pas jeune, et il
+y a près de quarante ans qu'il est mort.&mdash;Oh!
+mon père, mon père, interrompit
+avec précipitation la fille, irritée de la
+franchise de la femme, quand mon père
+épousa ma mère, il était déjà si vieux
+qu'il ne pouvait plus faire d'enfants.»</p>
+
+<p>«Je remarque dans une maison, poursuivit
+l'esprit, deux hommes qui ne sont pas
+raisonnables: l'un est un enfant de famille
+qui ne saurait garder d'argent ni s'en passer:
+il a trouvé un bon moyen d'en avoir toujours.
+Quand il est en fonds, il achète des
+livres, et dès qu'il est à sec, il s'en défait
+pour la moitié de ce qu'ils lui ont coûté.
+L'autre est un peintre étranger qui fait
+des portraits de femmes: il est habile; il
+dessine correctement; il peint à merveille
+et attrape la ressemblance; mais il ne
+flatte point, et il s'imagine qu'il aura la
+presse. <i>Inter stultos referatur.</i></p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, dit l'écolier, vous parlez
+latin!&mdash;Cela doit-il vous étonner? répondit
+le diable. Je parle parfaitement
+toute sorte de langues: je sais l'hébreu, le
+turc, l'arabe et le grec; cependant je n'en
+ai pas l'esprit plus orgueilleux ni plus pédantesque:
+j'ai cet avantage sur vos <i>érudits</i>.</p>
+
+<p>«Voyez dans ce grand hôtel, à main
+gauche, une dame malade, qu'entourent
+plusieurs femmes qui la veillent: c'est la
+veuve d'un riche et fameux architecte, une
+femme entêtée de noblesse. Elle vient de
+faire son testament: elle a des biens immenses
+qu'elle donne à des personnes de la
+première qualité qui ne la connaissent seulement
+pas: elle leur fait des legs à cause
+de leurs grands noms. On lui a demandé
+si elle ne voulait rien laisser à un certain
+homme qui lui a rendu des services considérables:
+«Hélas! non, a-t-elle répondu
+d'un air triste, et j'en suis fâchée: je ne
+suis point assez ingrate pour refuser
+d'avouer que je lui ai beaucoup d'obligation;
+mais il est roturier: son nom
+déshonorerait mon testament.»</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Asmodée, interrompit Léandro,
+apprenez-moi, de grâce, si ce vieillard
+que je vois occupé à lire dans un cabinet
+ne serait point par hasard un homme
+à mériter d'être ici!&mdash;Il le mériterait sans
+doute, répondit le démon: ce personnage
+est un vieux licencié qui lit une épreuve
+d'un livre qu'il a sous la presse.&mdash;C'est apparemment
+quelque ouvrage de morale ou
+de théologie, dit don Cléofas.&mdash;Non, répartit
+le boiteux, ce sont des poésies gaillardes
+qu'il a composées dans sa jeunesse:
+au lieu de les brûler, ou du moins de les
+laisser périr avec lui, il les fait imprimer
+de son vivant, de peur qu'après sa mort ses
+héritiers ne soient tentés de les mettre au
+jour, et que, par respect pour son caractère,
+ils n'en ôtent tout le sel et l'agrément.</p>
+
+<p>«J'aurais tort d'oublier une petite femme
+qui demeure chez ce licencié: elle est si persuadée
+qu'elle plaît aux hommes, qu'elle
+met tous ceux qui lui parlent au nombre
+de ses amants. Mais venons à un riche
+chanoine que je vois à deux pas de là; il a
+une folie fort singulière: s'il vit frugalement,
+ce n'est ni par mortification, ni par
+sobriété: s'il se passe d'équipage, ce n'est
+point par avarice.&mdash;Hé! pourquoi donc
+ménage-t-il son revenu?&mdash;C'est pour amasser
+de l'argent.&mdash;Qu'en veut-il faire? des
+aumônes?&mdash;Non: il achète des tableaux,
+des meubles précieux, des bijoux. Et vous
+croyez que c'est pour en jouir pendant sa
+vie? Vous vous trompez: c'est uniquement
+pour en parer son inventaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites est outré, interrompit
+Zambullo: y a-t-il au monde un homme
+de ce caractère-là?&mdash;Oui, vous dis-je, reprit
+le diable, il a cette manie: il se fait un
+plaisir de penser qu'on admirera son inventaire.
+A-t-il acheté, par exemple, un
+beau bureau? Il le fait empaqueter proprement
+et serrer dans un garde-meuble,
+afin qu'il paraisse tout neuf aux yeux des
+fripiers qui viendront le marchander après
+sa mort.</p>
+
+<p>«Passons à un de ses voisins que vous
+ne trouverez pas moins fou: c'est un vieux
+garçon venu depuis peu des îles Philippines
+à Madrid, avec une riche succession que son
+père, qui était auditeur de l'audience de
+Madrid, lui a laissée. Sa conduite est assez
+extraordinaire: on le voit toute la journée
+dans les antichambres du roi et du premier
+ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux
+qui brigue quelque charge importante:
+il n'en souhaite aucune et ne demande
+rien. Hé quoi! me direz-vous, il
+n'irait dans cet endroit-là simplement
+que pour faire sa cour? Encore moins: il ne
+parle jamais au ministre; il n'en est pas
+même connu, et ne se soucie nullement de
+l'être.&mdash;Quel est donc son but?&mdash;Le
+voici: il voudrait persuader qu'il a du
+crédit.</p>
+
+<p>&mdash;Le plaisant original! s'écria l'écolier
+en éclatant de rire; c'est se donner bien de
+la peine pour peu de chose; vous avez raison
+de le mettre au rang des fous à enfermer.&mdash;Oh!
+reprit Asmodée, je vais vous
+en montrer beaucoup d'autres qu'il ne serait
+pas juste de croire plus sensés. Considérez
+dans cette grande maison, où vous apercevez
+tant de bougies allumées, trois
+hommes et deux femmes autour d'une table:
+ils ont soupé ensemble, et jouent présentement
+aux cartes pour achever de passer la
+nuit, après quoi ils se sépareront. Telle est
+la vie que mènent ces dames et ces cavaliers:
+ils s'assemblent régulièrement tous
+les soirs et se quittent au lever de l'aurore,
+pour aller dormir jusqu'à ce que les ténèbres
+reviennent chasser le jour: ils ont renoncé
+à la vue du soleil et des beautés de la
+nature. Ne dirait-on pas, à les voir ainsi environnés
+de flambeaux, que ce sont des morts
+qui attendent qu'on leur rende les derniers
+devoirs?&mdash;Il n'est pas besoin d'enfermer
+ces fous-là, dit don Cléofas, ils le sont déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois dans les bras du sommeil, reprit
+le boiteux, un homme que j'aime et
+qui m'affectionne aussi beaucoup, un sujet
+pétri d'une pâte de ma façon: c'est un vieux
+bachelier qui idolâtre le beau sexe. Vous
+ne sauriez lui parler d'une jolie dame, sans
+remarquer qu'il vous écoute avec un extrême
+plaisir: si vous lui dites qu'elle
+a une petite bouche, des lèvres vermeilles,
+des dents d'ivoire, un teint d'albâtre;
+en un mot, si vous la lui peignez en
+détail, il soupire à chaque trait, il
+tourne les yeux, il lui prend des élans de
+volupté. Il y a deux jours qu'en passant
+dans la rue d'Alcala, devant la boutique
+d'un cordonnier de femmes, il s'arrêta tout
+court pour regarder une petite pantoufle
+qu'il y aperçut: après l'avoir considérée
+avec plus d'attention qu'elle n'en méritait,
+il dit d'un air pâmé à un cavalier qui l'accompagnait:
+«Ah! mon ami, voilà une
+pantoufle qui m'enchante l'imagination!
+Que le pied pour lequel on l'a faite doit
+être mignon! je prends trop de plaisir à
+la voir; éloignons-nous promptement:
+il y a du péril à passer par ici.»</p>
+
+<p>&mdash;Il faut marquer de noir ce bachelier-là,
+dit Léandro Perez.&mdash;C'est juger sainement
+de lui, reprit le diable, et l'on ne doit
+pas non plus marquer de blanc son plus
+proche voisin, un original d'auditeur qui,
+parce qu'il a un équipage, rougit de honte
+quand il est obligé de se servir d'un carrosse
+de louage. Faisons une accolade de cet
+auditeur avec un licencié de ses parents
+qui possède une dignité d'un grand revenu
+dans une église de Madrid, et qui va presque
+toujours en carrosse de louage, pour
+en ménager deux fort propres et quatre
+belles mules qu'il a chez lui.</p>
+
+<p>«Je découvre dans le voisinage de l'auditeur
+et du bachelier un homme à qui
+l'on ne peut sans injustice refuser une
+place parmi les fous. C'est un cavalier de
+soixante ans qui fait l'amour à une jeune
+femme: il la voit tous les jours, et croit
+lui plaire en l'entretenant des bonnes fortunes
+qu'il a eues dans ses beaux jours: il
+veut qu'elle lui tienne compte d'avoir
+autrefois été aimable.</p>
+
+<p>«Mettons avec ce vieillard un autre
+qui repose à dix pas de nous, un comte
+français qui est venu à Madrid pour voir
+la cour d'Espagne: ce vieux seigneur est
+dans son quatorzième lustre; il a brillé
+dans ses belles années à la cour de son roi:
+tout le monde y admirait jadis sa taille,
+son air galant, et l'on était surtout charmé
+du goût qu'il y avait dans la manière dont
+il s'habillait. Il a conservé tous ses habits,
+et il les porte depuis cinquante ans, en dépit
+de la mode qui change tous les jours
+dans son pays; mais ce qu'il y a de plus
+plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore
+aujourd'hui les mêmes grâces qu'on lui
+trouvait dans sa jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a point à hésiter, dit don Cléofas;
+plaçons ce seigneur français parmi les
+personnes qui sont dignes d'être pensionnaires
+dans <i>la casa de los locos</i>.&mdash;J'y retiens
+une loge, reprit le démon, pour une
+dame qui demeure dans un grenier à côté
+de l'hôtel du comte: c'est une vieille veuve
+qui, par un excès de tendresse pour ses
+enfants, a eu la bonté de leur faire une
+donation de tous ses biens, moyennant
+une petite pension alimentaire que lesdits
+enfants sont obligés de lui faire, et que, par
+reconnaissance, ils ont grand soin de ne
+lui pas payer.</p>
+
+<p>«J'y veux envoyer aussi un vieux garçon
+de bonne famille, lequel n'a pas plus tôt
+un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant
+se passer d'espèces, est capable de tout
+faire pour en avoir. Il y a quinze jours
+que sa blanchisseuse, à qui il devait
+trente pistoles, vint les lui demander, en
+disant qu'elle en avait besoin pour se marier
+à un valet de chambre qui la recherchait.
+«Tu as donc d'autre argent? lui dit-il;
+car où diable est le valet de chambre
+qui voudra devenir ton mari pour trente
+pistoles?&mdash;Hé! mais, répondit-elle, j'ai
+encore, outre cela, deux cents ducats.&mdash;Deux
+cents ducats! répliqua-t-il avec
+émotion; malpeste! Tu n'as qu'à me les
+donner à moi: je t'épouse, et nous voilà
+quitte à quitte.» Il fut pris au mot, et
+sa blanchisseuse est devenue sa femme.</p>
+
+<p>«Retenons trois places pour ces trois
+personnes qui reviennent de souper en ville,
+et qui rentrent dans cet hôtel à main droite,
+où elles font leur résidence. L'un est un
+comte qui se pique d'aimer les belles-lettres;
+l'autre est son frère le licencié, et le troisième
+un bel esprit attaché à eux. Ils ne
+se quittent presque point: ils vont tous
+trois ensemble partout en visite. Le comte
+n'a soin que de se louer; son frère le loue et
+se loue aussi lui-même; mais le bel esprit
+est chargé de trois soins: de les louer tous
+deux, et de mêler ses louanges avec les
+leurs.</p>
+
+<p>«Encore deux places, l'une pour un
+vieux bourgeois fleuriste qui, n'ayant pas
+de quoi vivre, veut entretenir un jardinier
+et une jardinière, pour avoir soin d'une
+douzaine de fleurs qu'il a dans son jardin.
+L'autre pour un histrion qui, plaignant
+les désagréments attachés à la vie comique,
+disait l'autre jour à quelques-uns de ses
+camarades: «Ma foi, mes amis, je suis
+bien dégoûté de la profession: oui, j'aimerais
+mieux n'être qu'un petit gentilhomme
+de campagne de mille ducats de
+rente.»</p>
+
+<p>«De quelque côté que je tourne la vue,
+continua l'esprit, je ne découvre que des
+cerveaux malades. J'aperçois un chevalier
+de Calatrava, qui est si fier et si vain d'avoir
+des entretiens secrets avec la fille d'un
+grand, qu'il se croit de niveau avec les
+premières personnes de la cour. Il ressemble
+à Villius, qui s'imaginait être gendre de
+Scylla parce qu'il était bien avec la fille de
+ce dictateur: cette comparaison est d'autant
+plus juste, que ce chevalier a, comme le
+romain, un Longazenus, c'est-à-dire un
+rival de néant, qui est encore plus favorisé
+que lui.</p>
+
+<p>«On dirait que les mêmes hommes renaissent
+de temps en temps sous de nouveaux
+traits. Je reconnais dans ce commis
+le ministre Bollanus, qui ne gardait de
+mesures avec personne, et qui rompait en
+visière à tous ceux dont l'abord lui était
+désagréable. Je revois dans ce vieux président
+Fufidius, qui prêtait son argent à
+cinq pour cent par mois; et Mars&oelig;us, qui
+donna sa maison paternelle à la comédienne
+Origo, revit dans ce garçon de famille, qui
+mange avec une femme de théâtre une maison
+de campagne qu'il a près de l'Escurial.»</p>
+
+<p>Asmodée allait poursuivre; mais comme
+il entendit tout à coup accorder des instruments
+de musique, il s'arrêta, et dit à don
+Cléofas: «Il y a au bout de cette rue des
+musiciens qui vont donner une sérénade à
+la fille d'un alcalde de corte: si vous voulez
+voir cette fête de près, vous n'avez qu'à
+parler.&mdash;J'aime fort ces sortes de concerts,
+répondit Zambullo; approchons-nous de
+ces symphonistes: peut-être y a-t-il des
+voix parmi eux.» Il n'eut pas achevé ces
+mots, qu'il se trouva sur une maison voisine
+de l'alcalde.</p>
+
+<p>Les joueurs d'instruments jouèrent d'abord
+quelques airs italiens, après quoi deux
+chanteurs chantèrent alternativement les
+couplets suivants.</p>
+
+<h4>1<sup>er</sup> COUPLET.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si de tu hermosura quieres<br /></span>
+<span class="i0">Una copia con mil gracias,<br /></span>
+<span class="i0">Escucha, porque pretendo<br /></span>
+<span class="i0">El pintar la.<br /></span>
+</div></div>
+
+<blockquote><p>(<i>Si vous voulez une copie de vos grâces et de votre
+beauté, écoutez-moi, car je prétends en faire le
+portrait.</i>)</p></blockquote>
+
+<h4>2<sup>e</sup> COUPLET.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Es tu frente toda nieve<br /></span>
+<span class="i0">Y el alabastro batallas<br /></span>
+<span class="i0">Ofreciò al Amor, haziendo<br /></span>
+<span class="i0">En ella vaya.<br /></span>
+</div></div>
+
+<blockquote><p>(<i>Votre visage tout de neige et d'albâtre a fait
+des défis à l'amour qui se moquait de lui.</i>)</p></blockquote>
+
+<h4>3<sup>e</sup> COUPLET.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Amor labrò de tus cejas<br /></span>
+<span class="i0">Dos arcos para su aljava,<br /></span>
+<span class="i0">Y debaxo ha descubierto<br /></span>
+<span class="i0">Quien le mata.<br /></span>
+</div></div>
+
+<blockquote><p>(<i>L'amour a fait de vos sourcils deux arcs pour
+son carquois; mais il a découvert dessous qui le
+tue</i>.)</p></blockquote>
+
+<h4>4<sup>e</sup> COUPLET.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Eres dueña de el lugar,<br /></span>
+<span class="i0">Vandolera de las almas,<br /></span>
+<span class="i0">Iman de les alvedrios,<br /></span>
+<span class="i0">Linda alhaja.<br /></span>
+</div></div>
+
+<blockquote><p>(<i>Vous êtes souveraine de ce séjour, la voleuse des
+c&oelig;urs, l'aimant des désirs, un joli bijou.</i>)</p></blockquote>
+
+<h4>5<sup>e</sup> COUPLET.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un rasgo de tu hermosura<br /></span>
+<span class="i0">Quisiera yo retratar la.<br /></span>
+<span class="i0">Que es estrella, es cielo, es sol:<br /></span>
+<span class="i0">No, es sino el alva.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>(<i>Je voudrais d'un seul trait peindre votre beauté:
+c'est une étoile, un ciel, un soleil: non, ce n'est
+qu'une aurore.</i>)</p>
+
+<p>«Les couplets sont galants et délicats,
+s'écria l'écolier.&mdash;Ils vous semblent tels,
+dit le démon, parce que vous êtes Espagnol;
+s'ils étaient traduits en français, par exemple,
+ils ne jetteraient pas un trop beau coton:
+les lecteurs de cette nation n'en approuveraient
+pas les expressions figurées,
+et y trouveraient une bizarrerie d'imagination
+qui les ferait rire. Chaque peuple
+est entêté de son goût et de son génie. Mais
+laissons là ces couplets, continua-t-il; vous
+allez entendre une autre musique.</p>
+
+<p>«Suivez de l'&oelig;il ces quatre hommes qui
+paraissent subitement dans la rue: les voici
+qui viennent fondre sur les symphonistes.
+Ceux-ci se font des boucliers de leurs instruments,
+lesquels, ne pouvant résister à
+la force des coups, volent en éclats. Voyez
+arriver à leur secours deux cavaliers, dont
+l'un est le patron de la sérénade. Avec quelle
+furie ils chargent les agresseurs! Mais ces
+derniers, qui les égalent en adresse et en
+valeur, les reçoivent de bonne grâce. Quel
+feu sort de leurs épées! Remarquez qu'un
+défenseur de la symphonie tombe; c'est
+celui qui a donné le concert: il est mortellement
+blessé. Son compagnon, qui s'en
+aperçoit, prend la fuite: les agresseurs de
+leur côté se sauvent, et tous les musiciens
+disparaissent: il ne reste sur la place que
+l'infortuné cavalier dont la mort est le prix
+de la sérénade. Considérez en même temps
+la fille de l'alcalde: elle est à sa jalousie,
+d'où elle a observé tout ce qui vient de se
+passer; cette dame est si fière et si vaine de
+sa beauté, quoiqu'assez commune, qu'au
+lieu d'en déplorer les effets funestes, la
+cruelle s'en applaudit et s'en croit plus aimable.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas tout, ajouta-t-il: regardez
+un autre cavalier qui s'arrête dans la rue
+auprès de celui qui est noyé dans son sang,
+pour le secourir, s'il est possible; mais pendant
+qu'il s'occupe d'un soin si charitable,
+prenez garde qu'il est surpris par la ronde
+qui survient: la voilà qui le mène en prison,
+où il demeurera longtemps, et il ne
+lui en coûtera guère moins que s'il était le
+meurtrier du mort.</p>
+
+<p>&mdash;Que de malheurs il arrive cette nuit!
+dit Zambullo.&mdash;Celui-ci, reprit le diable, ne
+sera pas le dernier. Si vous étiez présentement
+à la porte du Soleil, vous seriez effrayé
+d'un spectacle qui s'y prépare. Par
+la négligence d'un domestique, le feu est
+dans un hôtel, où il a déjà réduit en cendres
+beaucoup de meubles précieux; mais,
+quelques riches effets qu'il puisse consumer,
+don Pèdre de Escolano, à qui appartient
+cet hôtel malheureux, n'en regrettera
+point la perte s'il peut sauver Séraphine,
+sa fille unique, qui se trouve en danger de
+périr.»</p>
+
+<p>Don Cléofas souhaita de voir cet incendie,
+et le boiteux le transporta, dans l'instant
+même, à la porte du Soleil, sur une
+grande maison qui faisait face à celle où
+était le feu.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette
+occasion par amitié pour don Cléofas.</h3>
+
+
+<p>Ils entendirent d'abord les voix confuses
+de plusieurs personnes, dont les unes
+criaient <i>au feu</i>, et les autres demandaient de
+l'eau. Ils remarquèrent, peu de temps après,
+qu'un grand escalier par où l'on montait
+aux principaux appartements de l'hôtel de
+don Pèdre était tout enflammé: ils virent
+ensuite sortir par les fenêtres des tourbillons
+de flamme et de fumée.</p>
+
+<p>«L'incendie est dans sa fureur, dit le
+démon; déjà le feu, parvenu jusqu'au toit,
+commence à s'y faire un passage et remplit
+l'air d'étincelles. L'embrasement devient
+tel, que le peuple qui accourt de toutes parts
+pour l'éteindre ne peut s'occuper qu'à le
+regarder. Démêlez dans la foule des spectateurs
+un vieillard en robe de chambre:
+c'est le seigneur de Escolano. Entendez-vous
+ses cris et ses lamentations? Il s'adresse
+aux hommes qui l'environnent, et les conjure
+d'aller délivrer sa fille; mais il a beau
+leur promettre une grosse récompense, aucun
+ne veut exposer sa vie pour cette dame,
+qui n'a que seize ans, et dont la beauté est
+incomparable. Voyant qu'il implore en
+vain leur assistance, il s'arrache les cheveux
+et la moustache; il se frappe la poitrine;
+l'excès de sa douleur lui fait faire des actions
+insensées. D'un autre côté, Séraphine, abandonnée
+de ses femmes, s'est évanouie de
+frayeur dans son appartement, où bientôt
+une épaisse fumée va l'étouffer: aucun
+mortel ne peut la secourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur Asmodée, s'écria Léandro
+Perez entraîné par les mouvements
+d'une généreuse compassion, cédez à la
+pitié dont je me sens saisir, et ne rejetez
+pas la prière que je vous fais de sauver cette
+jeune dame de la mort prochaine qui la
+menace: c'est ce que je vous demande pour
+prix du service que je vous ai rendu. Ne
+vous opposez point, comme tantôt, à mon
+envie; j'en aurais un chagrin mortel.»</p>
+
+<p>Le diable sourit en entendant parler
+ainsi l'écolier. «Seigneur Zambullo, lui
+dit-il, vous avez toutes les qualités d'un
+bon chevalier errant: vous êtes courageux,
+compatissant aux peines d'autrui, et très-prompt
+au service des jeunes damoiselles.
+Ne seriez-vous pas homme à vous jeter au
+milieu des flammes, comme un Amadis,
+pour aller délivrer Séraphine et la rendre
+saine et sauve à son père?&mdash;Plût au ciel!
+répondit don Cléofas, que la chose fût possible!
+je l'entreprendrais sans balancer.&mdash;Votre
+mort, reprit le boiteux, serait tout
+le salaire d'un si bel exploit. Je vous l'ai
+déjà dit, la valeur humaine ne peut rien
+dans cette occasion, et il faut bien que je
+m'en mêle pour vous contenter: regardez
+de quelle façon je vais m'y prendre: observez
+d'ici toutes mes opérations.»</p>
+
+<p>Il n'eut pas sitôt dit ces paroles, qu'empruntant
+la figure de Léandro Perez, au
+grand étonnement de cet écolier, il se
+glissa parmi le peuple, traversa la presse,
+et se lança dans le feu comme dans son
+élément, à la vue des spectateurs, qui furent
+effrayés de cette action, et qui la blâmèrent
+par un cri général. «Quel extravagant!
+disait l'un; comment l'intérêt a-t-il pu
+l'aveugler jusque-là? S'il n'était pas entièrement
+fou, la récompense promise ne
+l'aurait nullement tenté.&mdash;Il faut, disait
+l'autre, que ce jeune téméraire soit un
+amant de la fille de don Pèdre, et que, dans
+la douleur qui le possède, il ait résolu de
+sauver sa maîtresse ou de se perdre avec
+elle.»</p>
+
+<p>Enfin, ils comptaient tous qu'il aurait le
+sort d'Empédocle<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, lorsqu'une minute après
+ils le virent sortir des flammes avec Séraphine
+entre ses bras. L'air retentit d'acclamations;
+le peuple donna mille louanges
+au brave cavalier qui avait fait un si beau
+coup. Quand la témérité est heureuse, elle
+ne trouve plus de censeurs, et ce prodige
+parut à la nation un effet très-naturel du
+courage espagnol.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Poëte et philosophe sicilien, qui se jeta dans
+les flammes du Mont-Etna.</p></div>
+
+<p>Comme la dame était encore évanouie,
+son père n'osa se livrer à la joie: il craignait
+qu'après avoir été si heureusement
+délivrée du feu, elle ne mourût à ses yeux
+de l'impression terrible qu'avait dû faire
+en son cerveau le péril qu'elle avait couru;
+mais il fut bientôt rassuré: elle revint de
+son évanouissement par les soins qu'on
+prit de le dissiper. Elle envisagea le vieillard,
+et lui dit d'un air tendre: «Seigneur,
+je serais plus affligée que réjouie de voir
+mes jours conservés, si les vôtres ne l'étaient
+pas.&mdash;Ah, ma fille! lui répondit-il
+en l'embrassant, puisque je ne vous ai pas
+perdue, je suis consolé de tout le reste.
+Remercions, poursuivit-il en lui présentant
+le faux don Cléofas, remercions tous
+deux ce jeune cavalier; c'est votre libérateur;
+c'est à lui que vous devez la vie:
+nous ne pouvons lui témoigner assez de
+reconnaissance, et la somme que j'ai promise
+ne saurait nous acquitter envers lui.»</p>
+
+<p>Le diable prit alors la parole, et dit à
+don Pèdre d'un air poli: «Seigneur, la
+récompense que vous avez proposée n'a
+aucune part au service que j'ai eu le bonheur
+de vous rendre: je suis noble et Castillan;
+le plaisir d'avoir essuyé vos larmes,
+et arraché aux flammes l'objet charmant
+qu'elles allaient consumer, est un salaire
+qui me suffit.»</p>
+
+<p>Le désintéressement et la générosité du
+libérateur firent concevoir pour lui une
+estime infinie au seigneur de Escolano,
+qui le pria de le venir voir, et lui demanda
+son amitié, en lui offrant la sienne. Après
+bien des compliments de part et d'autre, le
+père et la fille se retirèrent dans un corps
+de logis qui était au bout du jardin; ensuite
+le démon rejoignit l'écolier, qui, le voyant
+revenir sous sa première forme, lui dit:
+«Seigneur diable, mes yeux m'auraient-ils
+trompé? N'étiez-vous pas tout à l'heure
+sous ma figure?&mdash;Pardonnez-moi, répondit
+le boiteux, et je vais vous apprendre le
+motif de cette métamorphose. J'ai formé
+un grand dessein: je prétends vous faire
+épouser Séraphine; je lui ai déjà inspiré,
+sous vos traits, une passion violente pour
+votre seigneurie. Don Pèdre est aussi très-satisfait
+de vous, parce que je lui ai dit fort
+poliment qu'en délivrant sa fille je n'avais
+eu en vue que de leur faire plaisir à
+l'un et à l'autre, et que l'honneur d'avoir
+heureusement mis à fin une si périlleuse
+aventure était une assez belle récompense
+pour un gentilhomme espagnol. Le bonhomme
+a l'âme noble: il ne voudra pas
+demeurer en reste de générosité, et je
+vous dirai qu'en ce moment il délibère en
+lui-même s'il vous fera son gendre, pour
+mesurer sa reconnaissance au service qu'il
+s'imagine que vous lui avez rendu.</p>
+
+<p>«En attendant qu'il s'y détermine,
+ajouta le boiteux, gagnons un endroit plus
+favorable que celui-ci pour continuer nos
+observations.» A ces mots, il emporta l'écolier
+sur une haute église remplie de mausolées.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h3>Des tombeaux, des ombres et de la Mort.</h3>
+
+
+<p>Avant que nous poursuivions l'examen
+des vivants, dit le démon, troublons pour
+quelques moments le repos des morts de
+cette église; parcourons tous ces tombeaux,
+dévoilons ce qu'ils recèlent; voyons ce qui
+les a fait élever.</p>
+
+<p>«Le premier de ceux qui sont à main
+droite contient les tristes restes d'un officier
+général qui, comme un autre Agamemnon,
+trouva au retour de la guerre
+un Egiste dans sa maison. Il y a dans le
+second un jeune cavalier de noble race,
+qui, voulant montrer son adresse et sa vigueur
+à sa dame un jour de combat de
+taureaux, fut cruellement occis par un de
+ces animaux-là. Et dans le troisième gît un
+vieux prélat sorti de ce monde assez brusquement,
+pour avoir fait son testament en
+pleine santé et l'avoir lu à ses domestiques,
+à qui, comme un bon maître, il léguait
+quelque chose. Son cuisinier fut impatient
+de recevoir son legs.</p>
+
+<p>«Il repose dans le quatrième mausolée
+un courtisan qui ne s'est jamais fatigué qu'à
+faire sa cour; on le vit, pendant soixante
+ans, tous les jours au lever, au dîner, au
+souper et au coucher du roi, qui le combla
+de bienfaits pour récompenser son assiduité.&mdash;Au
+reste, dit don Cléofas, ce courtisan
+était-il homme à rendre service?&mdash;A
+personne, répondit le diable: il promettait
+volontiers de faire plaisir; mais il ne
+tenait jamais ses promesses.&mdash;Le misérable!
+répliqua Léandro: si l'on voulait retrancher
+de la société civile les hommes qui
+y sont de trop, il faudrait commencer par
+les courtisans de ce caractère-là.</p>
+
+<p>&mdash;Le cinquième tombeau, reprit Asmodée,
+renferme la dépouille mortelle d'un
+seigneur zélé pour la nation espagnole, et
+jaloux de la gloire de son maître: il fut
+toute sa vie ambassadeur à Rome ou en
+France, en Angleterre ou en Portugal; il
+se ruina si bien dans ses ambassades, qu'il
+n'avait pas de quoi se faire enterrer quand
+il mourut; mais le roi en fit la dépense pour
+reconnaître ses services.</p>
+
+<p>«Passons aux monuments qui sont de
+l'autre côté. Le premier est celui d'un gros
+négociant qui laissa de grandes richesses à
+ses enfants; mais, de peur qu'elles ne leur
+fissent oublier de qui ils étaient sortis, il
+fit graver sur son tombeau son nom et sa
+qualité, ce qui ne plaît guère aujourd'hui
+à ses descendants.</p>
+
+<p>«Le mausolée qui suit, et qui surpasse
+tous les autres en magnificence, est un
+morceau que les voyageurs regardent avec
+admiration.&mdash;En effet, dit Zambullo, il
+me paraît admirable: je suis enchanté surtout
+de ces deux représentations qui sont à
+genoux; voilà des figures bien travaillées!
+que le sculpteur qui les a faites était un
+habile ouvrier! Mais apprenez-moi, de
+grâce, ce que les personnes qu'elles représentent
+ont été pendant leur vie.»</p>
+
+<p>Le boiteux reprit: «Vous voyez un duc
+et son épouse: ce seigneur était grand
+sommelier du corps; il remplissait sa
+charge avec honneur, et sa femme vivait
+dans une haute dévotion. Il faut que je
+vous rapporte un trait de cette bonne duchesse:
+vous le trouverez un peu gaillard
+pour une dévote. Le voici:</p>
+
+<p>«Cette dame avait pour directeur,
+depuis longtemps, un religieux de la Merci,
+nommé don Jérôme d'Aguilar, homme de
+bien et fameux prédicateur: elle en était
+très-satisfaite, lorsqu'il parut à Madrid un
+dominicain qui se mit à prêcher de façon
+que tout le peuple en fut enchanté. Ce
+nouvel orateur s'appelait le frère Placide:
+on courait à ses sermons comme à ceux du
+cardinal Ximenés, et, sur sa réputation, la
+cour, ayant voulu l'entendre, en fut encore
+plus contente que la ville.</p>
+
+<p>«Notre duchesse se fit d'abord un point
+d'honneur de tenir bon contre la renommée,
+et de résister à la curiosité d'aller
+juger par elle-même de l'éloquence du frère
+Placide. Elle en usait ainsi pour prouver
+à son directeur qu'en pénitente délicate et
+sensible, elle entrait dans les sentiments
+de dépit et de jalousie que ce nouveau venu
+pouvait lui causer. Il n'y eut pourtant pas
+moyen de s'en défendre toujours; le dominicain
+fit tant de bruit, qu'elle céda enfin
+à la tentation de le voir: elle le vit, l'entendit
+prêcher, le goûta, le suivit, et la petite
+inconstante forma le projet de se mettre
+sous sa direction.</p>
+
+<p>«Il fallait auparavant se débarrasser du
+religieux de la Merci; cela n'était pas facile:
+un guide spirituel ne se quitte pas comme un
+amant; une dévote ne veut point passer pour
+volage, ni perdre l'estime d'un directeur
+qu'elle abandonne. Que fit la duchesse? elle
+alla trouver don Jérôme, et lui dit d'un air
+aussi triste que si elle eût été véritablement
+affligée: «Mon père, je suis au désespoir:
+vous me voyez dans un étonnement,
+dans une affliction, dans une perplexité
+d'esprit inconcevable.&mdash;Qu'avez-vous
+donc, Madame? répondit d'Aguilar.&mdash;Le
+croirez-vous? reprit-elle; mon mari,
+qui a toujours eu une parfaite confiance
+en ma vertu, après m'avoir vue si longtemps
+sous votre conduite sans faire
+paraître la moindre inquiétude sur la
+mienne, se livre tout à coup à des soupçons
+jaloux, et ne veut plus que vous
+soyez mon directeur. Avez-vous jamais
+ouï parler d'un pareil caprice? j'ai eu
+beau lui reprocher qu'il offensait avec
+moi un homme d'une piété profonde et
+délivré de la tyrannie des passions, je
+n'ai fait qu'augmenter sa défiance en prenant
+votre parti.»</p>
+
+<p>«Don Jérôme, malgré tout son esprit,
+donna dans ce rapport; il est vrai qu'elle
+le lui avait fait avec des démonstrations à
+tromper toute la terre. Quoique fâché de
+perdre une pénitente de cette importance,
+il ne laissa pas de l'exhorter à se conformer
+aux volontés de son époux; mais Sa Révérence
+ouvrit enfin les yeux, et fut au fait
+lorsqu'elle apprit que cette dame avait choisi
+le frère Placide pour directeur.</p>
+
+<p>«Après ce grand sommelier du corps et
+son adroite épouse, continua le diable, un
+mausolée plus modeste recèle depuis peu de
+temps le bizarre assemblage d'un doyen du
+conseil des Indes et de sa jeune femme.
+Ce doyen, dans sa soixante-troisième année,
+épousa une fille de vingt ans; il avait
+d'un premier lit deux enfants, dont il était
+prêt à signer la ruine, lorsqu'une apoplexie
+l'emporta: sa femme mourut vingt-quatre
+heures après lui, de regret qu'il ne fût pas
+mort trois jours plus tard.</p>
+
+<p>Nous voici arrivés au monument de cette
+église le plus respectable: les Espagnols ont
+autant de vénération pour ce tombeau que
+les Romains en avaient pour celui de Romulus.&mdash;De
+quel grand personnage renferme-t-il
+la cendre, dit Léandro Perez?&mdash;D'un
+premier ministre de la couronne d'Espagne,
+répondit Asmodée: jamais la monarchie
+n'en aura peut-être un pareil. Le
+roi se reposa du soin du gouvernement sur
+ce grand homme, qui sut si bien s'en acquitter,
+que le monarque et ses sujets en
+furent très-contents. L'État, sous son ministère,
+fut toujours florissant et les peuples
+heureux; enfin cet habile ministre eut
+beaucoup de religion et d'humanité: cependant,
+quoiqu'il n'eût rien à se reprocher
+en mourant, la délicatesse de son poste
+ne laissa pas de le faire trembler.</p>
+
+<p>«Un peu au delà de ce ministre, si digne
+d'être regretté, démêlez dans un coin une
+table de marbre noir attachée à un pilier.
+Voulez-vous que j'ouvre le sépulcre qui
+est dessous, pour vous montrer ce qui
+reste d'une fille bourgeoise qui mourut à la
+fleur de son âge, et dont la beauté charmait
+tous les yeux? ce n'est plus que de la
+poussière; c'était de son vivant une personne
+si aimable, que son père avait de
+continuelles alarmes que quelque amant ne
+la lui enlevât, ce qui aurait bien pu arriver
+si elle eût vécu plus longtemps. Trois
+cavaliers qui l'idolâtraient furent inconsolables
+de sa perte, et se donnèrent la mort
+pour signaler leur désespoir. Leur tragique
+histoire est gravée en lettres d'or sur
+cette table de marbre, avec trois petites
+figures qui représentent ces trois galants
+désespérés: ils sont prêts à se défaire eux-mêmes;
+l'un avale un verre de poison;
+l'autre se perce de son épée, et le troisième
+se passe au col une ficelle pour se
+pendre.»</p>
+
+<p>Le démon, remarquant en cet endroit
+que l'écolier riait de tout son c&oelig;ur, et
+trouvait fort plaisant qu'on eût orné de
+ces trois figures l'épitaphe de la bourgeoise,
+lui dit: «Puisque cette imagination vous
+réjouit, peu s'en faut qu'en cet instant je
+ne vous transporte sur les bords du Tage,
+pour vous montrer le monument qu'un
+auteur dramatique a fait construire dans
+l'église d'un village auprès d'Almaraz, où
+il s'était retiré après avoir mené à Madrid
+une longue et joyeuse vie. Cet auteur a donné
+au théâtre un grand nombre de comédies
+pleines de gravelures et de gros sel; mais
+il s'en est repenti avant sa mort, et, pour
+expier le scandale qu'elles ont causé, il a
+fait peindre sur son tombeau une espèce de
+bûcher, composé de livres qui représentent
+quelques-unes de ses pièces, et l'on voit la
+pudeur qui tient un flambeau allumé pour
+y mettre le feu.</p>
+
+<p>«Outre les morts qui sont dans les mausolées
+que je viens de vous faire observer,
+il y en a une infinité d'autres qui ont été
+enterrés ici fort simplement. Je vois errer
+toutes leurs ombres: elles se promènent,
+passent et repassent sans cesse les unes auprès
+des autres, sans troubler le profond
+repos qui règne dans ce lieu saint. Elles
+ne se parlent point; mais je lis dans leur
+silence toutes leurs pensées.&mdash;Que je suis
+mortifié, s'écria don Cléofas, de ne pouvoir
+jouir comme vous du plaisir de les apercevoir!&mdash;Je
+puis encore vous donner ce
+contentement, lui dit Asmodée; rien n'est
+plus facile pour moi.» En même temps
+ce démon lui toucha les yeux, et, par un
+prestige, lui fit voir un grand nombre de
+fantômes blancs.</p>
+
+<p>A l'apparition de ces spectres, Zambullo
+frémit. «Comment donc, lui dit le diable,
+vous frémissez? Ces ombres vous font-elles
+peur? Que leur habillement ne vous épouvante
+point; accoutumez-vous-y dès à présent:
+vous le porterez à votre tour; c'est
+l'uniforme des mânes; rassurez-vous donc,
+et ne craignez rien. Pouvez-vous manquer
+de fermeté dans cette occasion, vous qui
+avez eu l'assurance de soutenir ma vue?
+Ces gens-ci ne sont pas si méchants que
+moi.»</p>
+
+<p>L'écolier, à ces paroles, rappelant tout
+son courage, regarda les fantômes assez
+hardiment. «Considérez attentivement
+toutes ces ombres, lui dit le boiteux: celles
+qui ont des mausolées sont confondues
+avec celles qui n'ont qu'une misérable bière
+pour tout monument: la subordination
+qui les distinguait les unes des autres pendant
+leur vie ne subsiste plus: le grand
+sommelier du corps et le premier ministre
+ne sont pas plus présentement que les plus
+vils citoyens enterrés dans cette église. La
+grandeur de ces nobles mânes a fini avec
+leurs jours, comme celle d'un héros de théâtre
+finit avec la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais une remarque, dit Léandro;
+je vois une ombre qui se promène toute
+seule, et semble fuir la compagnie des
+autres.&mdash;Dites plutôt que les autres évitent
+la sienne, répondit le démon, et vous
+direz la vérité: savez-vous bien quelle est
+cette ombre-là? C'est celle d'un vieux notaire,
+lequel a eu la vanité de se faire enterrer
+dans un cercueil de plomb, ce qui a choqué
+tous les autres mânes bourgeois,
+dont les cadavres ont été mis en terre ici
+plus modestement. Ils ne veulent point,
+pour mortifier son orgueil, que son ombre
+se mêle parmi eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de faire encore une observation,
+reprit don Cléofas: deux ombres, en
+passant l'une devant l'autre, se sont arrêtées
+un moment pour se regarder, ensuite
+elles ont continué leur chemin.&mdash;Ce sont,
+répartit le diable, celles de deux amis intimes,
+dont l'un était peintre et l'autre
+musicien: ils étaient un peu ivrognes, à
+cela près fort honnêtes gens. Ils cessèrent
+de vivre dans la même année: quand leurs
+mânes se rencontrent, frappés du souvenir
+de leurs plaisirs, ils se disent par leur
+triste silence: «Ah! mon ami, nous ne
+boirons plus!»</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! s'écria l'écolier; qu'est-ce
+que je vois? Je découvre au bout de cette
+église deux ombres qui se promènent ensemble:
+qu'elles me semblent mal appareillées!
+Leurs tailles et leurs allures sont
+bien différentes: l'une est d'une hauteur
+démesurée, et marche fort gravement, au
+lieu que l'autre est petite et a l'air évaporé.&mdash;La
+grande, reprit le boiteux, est
+celle d'un Allemand qui perdit la vie pour
+avoir bu dans une débauche trois santés
+avec du tabac dans son vin; et la petite est
+celle d'un Français, lequel, suivant l'esprit
+galant de sa nation, s'avisa, en entrant
+dans une église, de présenter poliment de
+l'eau bénite à une jeune dame qui en sortait:
+dès le même jour, pour prix de sa politesse,
+il fut couché par terre d'un coup
+d'escopette.</p>
+
+<p>«De mon côté, dit Asmodée, je considère
+trois ombres remarquables que je démêle
+dans la foule: il faut que je vous apprenne
+de quelle façon elles ont été séparées
+de leur matière. Elles animaient les
+jolis corps de trois comédiennes qui faisaient
+autant de bruit à Madrid, dans leur temps,
+qu'Origo, Citherio et Arbuscula en ont fait
+à Rome dans le leur, et qui possédaient
+aussi bien qu'elles l'art de divertir les
+hommes en public et de les ruiner en particulier.
+Voici quelle fut la fin de ces fameuses
+comédiennes espagnoles: l'une
+creva subitement d'envie au bruit des applaudissements
+du parterre, au début d'une
+actrice nouvelle; l'autre trouva dans l'excès
+de la bonne chère l'infaillible mort qui le
+suit; et la troisième, venant de s'échauffer
+sur la scène à jouer le rôle d'une vestale,
+mourut d'une fausse couche derrière le
+théâtre.</p>
+
+<p>«Mais laissons en repos toutes ces ombres,
+poursuivit le démon; nous les avons
+assez examinées; je veux présenter à votre
+vue un nouveau spectacle qui doit faire
+sur vous une impression encore plus forte
+que celui-ci. Je vais, par la même puissance
+qui vous a fait apercevoir ces mânes,
+vous rendre la Mort visible. Vous allez
+contempler cette cruelle ennemie du genre
+humain, laquelle tourne sans cesse autour
+des hommes sans qu'ils la voient, qui parcourt
+en un clin d'&oelig;il toutes les parties du
+monde, et fait dans un même moment sentir
+son pouvoir aux divers peuples qui les
+habitent.</p>
+
+<p>«Regardez du côté de l'orient; la voilà
+qui s'offre à vos yeux: une troupe nombreuse
+d'oiseaux de mauvais augure vole
+devant elle avec la Terreur, et annonce son
+passage par des cris funèbres. Son infatigable
+main est armée de la faulx terrible
+sous laquelle tombent successivement toutes
+les générations. Sur une de ses ailes sont
+peints la guerre, la peste, la famine, le
+naufrage, l'incendie, avec les autres accidents
+funestes qui lui fournissent à chaque
+instant une nouvelle proie, et l'on voit
+sur l'autre aile de jeunes médecins qui se
+font recevoir docteurs en présence de la
+Mort, qui leur donne le bonnet après leur
+avoir fait jurer qu'ils n'exerceront jamais
+la médecine autrement qu'on la pratique
+aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Quoique don Cléofas fût persuadé qu'il
+n'y avait aucune réalité dans ce qu'il voyait,
+et que c'était seulement pour lui faire plaisir
+que le diable lui montrait la Mort sous
+cette forme, il ne pouvait la considérer sans
+frayeur: il se rassura néanmoins, et dit au
+démon: «Cette figure épouvantable ne
+passera pas seulement par-dessus la ville
+de Madrid, elle y laissera sans doute des
+marques de son passage.&mdash;Oui, certainement,
+répondit le boiteux: elle ne vient pas
+ici pour rien; il ne tiendra qu'à vous d'être
+témoin de la besogne qu'elle va faire.&mdash;Je
+vous prends au mot, répliqua l'écolier: volons
+sur ses traces; voyons sur quelles familles
+malheureuses sa fureur tombera.
+Que de larmes vont couler!&mdash;Je n'en doute
+pas, répartit Asmodée; mais il y en aura
+bien de commande! La Mort, malgré l'horreur
+qui l'accompagne, cause autant de
+joie que de douleur.»</p>
+
+<p>Nos deux spectateurs prirent leur vol, et
+suivirent la Mort pour l'observer. Elle
+entra d'abord dans une maison bourgeoise
+dont le chef était malade à l'extrémité: elle
+le toucha de sa faulx, et il expira au milieu
+de sa famille, qui forma aussitôt un concert
+touchant de plaintes et de lamentations.
+«Il n'y a point ici de tricherie, dit
+le démon: la femme et les enfants de ce
+bourgeois l'aimaient tendrement; d'ailleurs
+ils avaient besoin de lui pour subsister;
+leurs pleurs ne sauraient être perfides.</p>
+
+<p>«Il n'en est pas de même de ce qui se
+passe dans cette autre maison où vous voyez
+la Mort qui frappe un vieillard alité. C'est
+un conseiller qui a toujours vécu dans le
+célibat, et fait très-mauvaise chère pour
+amasser des biens considérables qu'il laisse
+à trois neveux, qui se sont assemblés chez
+lui dès qu'ils ont appris qu'il tirait à sa
+fin. Ils ont fait paraître une extrême affliction
+et fort bien joué leurs rôles; mais les
+voilà qui lèvent le masque et se préparent
+à faire des actes d'héritiers, après avoir fait
+des grimaces de parents: ils vont fouiller
+partout. Qu'ils trouveront d'or et d'argent!
+Quel plaisir, vient de dire tout à l'heure un
+de ses héritiers aux autres, quel plaisir pour
+des neveux d'avoir de vieux ladres d'oncles
+qui renoncent aux douceurs de la vie pour
+les leur procurer!&mdash;La belle oraison funèbre,
+dit Léandro Perez!&mdash;Oh! ma foi,
+reprit le diable, la plupart des pères qui
+sont riches et qui vivent longtemps n'en
+doivent point attendre une autre de leurs
+propres enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que ces héritiers pleins de
+joie cherchent les trésors du défunt, la Mort
+vole vers un grand hôtel où demeure un
+jeune seigneur qui a la petite vérole. Ce
+seigneur, le plus aimable de la cour, va périr
+au commencement de ses beaux jours,
+malgré le fameux médecin qui le gouverne,
+ou peut-être parce qu'il est gouverné par
+ce docteur.</p>
+
+<p>«Remarquez avec quelle rapidité la Mort
+fait ses opérations: elle a déjà tranché la
+destinée de ce jeune seigneur, et je la vois
+prête à faire une autre expédition. Elle s'arrête
+sur un couvent, elle descend dans une
+cellule, fond sur un bon religieux, et coupe
+le fil de la vie pénitente et mortifiée qu'il
+mène depuis quarante ans. La Mort, toute
+terrible qu'elle est, ne l'a point épouvanté;
+mais, en récompense, elle entre dans
+un hôtel qu'elle va remplir d'effroi. Elle
+s'approche d'un licencié de condition,
+nommé depuis peu à l'évêché d'Albarazin.
+Ce prélat n'est occupé que des préparatifs
+qu'il fait pour se rendre à son diocèse avec
+toute la pompe qui accompagne aujourd'hui
+les princes de l'Église. Il ne songe à
+rien moins qu'à mourir; néanmoins il va
+tout à l'heure partir pour l'autre monde,
+où il arrivera sans suite, comme le religieux;
+et je ne sais s'il y sera reçu aussi favorablement
+que lui.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel, s'écria Zambullo, la Mort va
+passer par-dessus le palais du roi! Je crains
+que d'un coup de faulx la barbare ne jette
+toute l'Espagne dans la consternation.&mdash;Vous
+avez raison de trembler, dit le boiteux,
+car elle n'a pas plus de considération pour les
+rois que pour leurs valets de pied; mais
+rassurez-vous, ajouta-t-il un moment après;
+elle n'en veut point encore au monarque,
+elle va tomber sur un de ses courtisans, sur
+un de ces seigneurs dont l'unique occupation
+est de le suivre et de faire leur cour:
+ce ne sont pas les hommes de l'État les plus
+difficiles à remplacer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, répliqua l'écolier,
+que la Mort ne se contente pas d'avoir enlevé
+ce courtisan: elle fait encore une pause
+sur le palais, du côté de l'appartement de
+la reine.&mdash;Cela est vrai, répartit le diable,
+et c'est pour faire une très-bonne &oelig;uvre:
+elle va couper le sifflet à une mauvaise
+femme qui se plaît à semer la division dans
+la cour de la reine, et qui est tombée malade
+de chagrin de voir deux dames qu'elle
+avait brouillées se réconcilier de bonne foi.</p>
+
+<p>«Vous allez entendre des cris perçants,
+continua le démon: la Mort vient d'entrer
+dans ce bel hôtel à main gauche: il va s'y
+passer la plus triste scène que l'on puisse
+voir sur le théâtre du monde: arrêtez vos
+yeux sur ce déplorable spectacle.&mdash;Effectivement,
+dit don Cléofas, j'aperçois une
+dame qui s'arrache les cheveux et se débat
+entre les bras de ses femmes. Pourquoi paraît-elle
+si affligée?&mdash;Regardez dans l'appartement
+qui est vis-à-vis de celui-là, répondit
+le diable, vous en découvrirez la
+cause. Remarquez un homme étendu sur
+un lit magnifique: c'est son mari qui expire:
+elle est inconsolable. Leur histoire
+est touchante, et mériterait d'être écrite: il
+me prend envie de vous la conter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me ferez plaisir, répliqua Léandro;
+le pitoyable ne m'attendrit pas moins
+que le ridicule me réjouit.&mdash;Elle est un peu
+longue, reprit Asmodée; mais elle est trop
+intéressante pour vous ennuyer. D'ailleurs,
+je vous l'avouerai, tout démon que je suis,
+je me lasse de suivre la Mort: laissons-la
+chercher de nouvelles victimes.&mdash;Je le veux
+bien, dit Zambullo: je suis plus curieux
+d'entendre l'histoire dont vous me faites fête,
+que de voir périr tous les humains l'un après
+l'autre.» Alors le boiteux en commença le
+récit dans ces termes, après avoir transporté
+l'écolier sur une des plus hautes maison
+de la rue d'Alcala.</p>
+
+<h2>
+FIN DU TOME PREMIER.
+</h2>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<h3>DU TOME PREMIER.</h3>
+
+
+<p>
+<a href="#PREFACE"><b>PRÉFACE.</b></a><br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>CHAPITRE PREMIER</b></a> Quel diable c'est que le Diable
+Boiteux. Où et par quel hasard Don Cléofas
+Leandro Perez Zambullo fit connaissance avec
+lui.<br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a> Suite de la délivrance d'Asmodée. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a> Dans quel endroit le Diable
+Boiteux transporta l'écolier, et des premières
+choses qu'il lui fit voir. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a> Histoire des amours du comte
+de Belflor et de Leonor de Cespedés. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a> Suite et conclusion des amours
+du comte de Belflor. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI</b></a> Des nouvelles choses que vit
+Don Cleofas, et de quelle manière il fut vengé
+de Doña Tomasa. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII</b></a> Des prisonniers. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII</b></a> Asmodée montre à Don
+Cléofas plusieurs personnes, et lui révèle les
+actions qu'elles ont faites dans la journée. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX</b></a> Des fous enfermés. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X</b></a> Dont la matière est inépuisable.<br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI</b></a> De l'incendie, et de ce que fit
+Asmodée en cette occasion par amitié pour Don
+Cleofas. <br />
+<br />
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII</b></a> Des tombeaux, des ombres
+et de la Mort.<br />
+</p>
+
+<p>Imp. Eugène Heutte et C<sup>ie</sup>, à Saint-Germain.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome I, by Alain-René Le Sage
+
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+</pre>
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+</html>