diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 35019-8.txt | 5762 | ||||
| -rw-r--r-- | 35019-8.zip | bin | 0 -> 123630 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 35019-h.zip | bin | 0 -> 128225 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 35019-h/35019-h.htm | 8455 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 14233 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/35019-8.txt b/35019-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5ca31b5 --- /dev/null +++ b/35019-8.txt @@ -0,0 +1,5762 @@ +Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome I, by Alain-René Le Sage + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le diable boiteux, tome I + +Author: Alain-René Le Sage + +Editor: Pierre Jannet + +Release Date: January 20, 2011 [EBook #35019] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME I *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + + + + + + +LE DIABLE BOITEUX + +PAR LE SAGE + +_seule édition complète_ + +suivie de l'Entretien des cheminées de Madrid + +et d'Une Journée Des Parques + +PAR LE MEME AUTEUR + +ET PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE + +PAR M. PIERRE JANNET + + +TOME I + +PARIS + +ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR + +27, PASSAGE CHOISEUL, 29 + +M DCCC LXXVI + + + + +PRÉFACE. + + +Je n'entrerai pas dans de grands détails sur la vie de Le Sage. Ce +qu'on en sait a été dit tant de fois et si bien, que je ne puis +mieux faire, dans l'intérêt du lecteur, que de le renvoyer aux +travaux de mes devanciers[1], en me bornant à rappeler ici quelques +faits et quelques dates. Alain-René Le Sage naquit à Sarzeau, petite +ville de la presqu'île de Rhuys, près de Vannes, le 8 mai 1668. Il +était fils unique de Claude Le Sage, notaire royal, et de Jeanne +Brenugat. Resté de bonne heure orphelin, il se trouva placé sous la +tutelle d'un oncle par qui sa fortune fut dissipée. Il fit ses +études chez les Jésuites de Vannes, vint les terminer à Paris et se +fit recevoir avocat. En 1694, il épouse une femme sans fortune, +fille d'un menuisier de la rue de la Mortellerie. A vingt-sept ans +il était père de famille, et la profession qu'il exerçait n'était +pas lucrative. Il demanda des ressources à la littérature. Sur les +conseils de Danchet, son ancien condisciple au collége de Vannes, il +fit une traduction des _Lettres d'Aristenète_, qui parut en 1695 et +n'eut aucun succès. Heureusement l'abbé de Lyonne s'intéressa à Le +Sage. Il lui procura quelques ressources et sut lui faire partager +le goût très-vif qu'il avait pour la littérature espagnole. Cette +littérature, après avoir été en grande faveur chez nous, y était +alors fort négligée. Elle devint bientôt familière à Le Sage, qui +trouva là le champ où devait se développer et mûrir son talent. Il +commença par traduire quelques pièces de théâtre: _Le Traître puni_, +de Roxas, imprimé en 1700; _Don Félix de Mendoce_, de Lope de Vega; +_Le Point d'honneur_, de Rojas, qui fut joué en 1702. Puis il fit +une traduction ou plutôt une imitation des _Nouvelles Aventures de +Don Quichote_, d'Avellaneda, qui parut en 1704, et une comédie en +cinq actes et en prose, tirée de Calderon, _Don César Ursin_, qui +réussit à la cour et fut sifflée à la ville. + +[Note 1: Voir notamment la _Vie de Le Sage_ (par Ch. Jos. +Mayer), suivie d'une lettre du comte de Tressan, en tête de +l'édition des _OEuvres choisies de Le Sage_, Paris, 1782; la Notice +de Beuchot, en tête de l'édition des _OEuvres choisies_, Paris, +1818; La Notice de François de Neufchateau en tête de son édition de +Gil Blas, Paris, 1820; Spence, Anecdotes, London, 1820; Audiffret, +_Notice historique sur Le Sage_, Paris, 1822; Patin, _Éloge de Le +Sage_, Paris, 1822; Malitourne, _Éloge de Le Sage_, Paris, 1822; W. +Scott, _Miscellaneous Works_, Paris, 1837, t. III; Villemain, +_Littérature française du dix-huitième siècle_, t. I; Sainte-Beuve, +_Causeries du lundi_, t. II; Jules Janin, _Notice sur Le Sage_, en +tête du _Diable Boiteux_, Paris, Bourdin, 1840, gr. in-8; +_Biographie Didot_, article Le Sage; Ticknor, _Histoire de la +Littérature espagnole_. (Je me sers de la traduction allemande de N. +H. Julius, Leipzig, 1852, 2 vol. in-8.)] + +Tout cela n'avait pas fait beaucoup pour la gloire et la fortune de +Le Sage; mais le moment du triomphe approchait. En 1707, l'année la +plus heureuse de sa vie, il obtint deux succès magnifiques, au +théâtre avec _Crispin rival de son maître_, dans le roman avec _le +Diable boiteux_. + +En 1709, Le Sage fit jouer _Turcaret_. En 1715, il publia les deux +premiers volumes de _Gil Blas_, son chef-d'oeuvre et le +chef-d'oeuvre du genre. Puis, obligé de travailler pour vivre, +mécontent des Comédiens français, il se mit à travailler pour le +théâtre de la Foire, auquel il donna, dans l'espace de vingt-cinq +ans, seul ou en collaboration, près d'une centaine de pièces. Il fit +paraître encore quelques romans, et finit par se retirer à Boulogne, +auprès de son fils le chanoine, où il mourut dans sa +quatre-vingtième année, en 1747. + +M. Ticknor, dans son _Histoire de la Littérature espagnole_, a peint +le développement du talent de Le Sage d'une façon heureuse: «Le +Sage, dit-il, procéda comme romancier exactement de la même façon +que comme auteur dramatique, et il obtint dans les deux cas des +résultats remarquablement semblables. Dans le drame, il commença par +des traductions et imitations de l'espagnol, telles que _le Point +d'honneur_, tiré de Roxas, et _Don César Ursin_, emprunté de +Calderon; mais plus tard, lorsqu'il connut mieux ses forces et que +le succès lui eut donné de la confiance en lui-même, il donna son +_Turcaret_, pièce entièrement originale, qui est bien meilleure que +celles auxquelles il s'était essayé jusqu'alors, et qui montre +combien il avait mal employé ses facultés en s'attachant à des +imitations. Il procéda exactement de la même manière pour le roman. +Il commença par traduire le _Don Quichote_ d'Avellaneda et par +étendre et transformer le _Diable boiteux_ de Guevara; mais _Gil +Blas_, le meilleur de ses romans, qu'il composa lorsqu'il était en +possession de tout son talent, lui appartient, pour ce qui le +caractérise, aussi complètement que son _Turcaret_.» + +Le _Diable boiteux_ a cela de particulier qu'il procède visiblement +des deux manières de Le Sage. Le titre et la donnée fondamentale +appartiennent à Guevara. Les deux premiers chapitres du livre +français sont une traduction presque fidèle du premier chapitre du +livre espagnol. Sur quinze histoires racontées dans le chapitre III, +sept sont tirées du _Diablo cojuelo_. A partir de ce moment, Le Sage +abandonne complétement son modèle, plan et détails. Tout le reste du +livre lui appartient en propre, à deux historiettes près. + + +Le livre dont s'inspira Le Sage, _El Diablo cojuelo_, fut imprimé +pour la première fois à Madrid en 1641, in-8. L'auteur, Don Luis +Velez de Guevara, né en 1570 à Ecija, mourut à Madrid en 1644, après +avoir composé, dit-on, 400 pièces de théâtre et quelques autres +ouvrages. La donnée de son _Diablo cojuelo_ est ingénieuse, et +l'ouvrage est semé de traits satiriques assez piquants, de tableaux +de moeurs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. Mais deux choses +rendent la lecture de ce livre fastidieuse: le style d'abord, d'un +gongorisme outré; puis la persistance monotone avec laquelle +l'auteur amène des éloges sans nombre et sans fin, comme s'il +voulait racheter par des adulations personnelles quelques traits +d'une satire générale qui n'offrait certes pas de dangers. On est +surpris de voir ces éternelles louanges dans la bouche d'un démon, +et l'on finit par ne plus s'intéresser à ce pauvre diable, qui +paraît exclusivement préoccupé de jouer des tours de page et de se +faire des protecteurs à la cour. Comme ce livre n'a jamais été +traduit, j'en donne une analyse à la suite de cette préface. + + +Le _Diable boiteux_ parut pour la première fois, comme je l'ai déjà +dit, en 1707. Il eut un grand succès et fut réimprimé plusieurs fois +la même année. On raconte que deux gentilshommes se disputèrent +l'épée à la main la possession du dernier exemplaire de la seconde +édition. + +Cet engouement était légitime. Le Sage avait trouvé dans le plan de +Guevara un cadre commode, dans lequel il avait enchâssé, sans +compter, les traits spirituels et satiriques, les peintures du coeur +humain où il excellait, des historiettes intéressantes et vivement +contées. Qu'il dût à son imagination seule le sujet de toutes ces +nouvelles, c'est ce que je n'ai garde d'affirmer. Sous ce rapport, +il n'avait pas emprunté beaucoup à Guevara; mais il ne serait pas +impossible de trouver dans la littérature espagnole le sujet de +plusieurs de ses récits. On ne lui a pas ménagé les accusations de +plagiat, et ces accusations seraient certainement méritées s'il +n'avait eu soin d'avouer hautement ses emprunts. Il était de ceux +qui prennent leur bien où ils le trouvent, et, comme il l'a dit +lui-même, il lui semblait tout aussi naturel de mettre à +contribution Lope de Vega ou Calderon, qu'Horace ou Virgile[2]. + +[Note 2: Voy. Tome II, page 198.] + +Il est une autre source où il ne se faisait pas faute de puiser: il +racontait volontiers, sous un voile transparent, les anecdotes +parisiennes, et c'était un moyen de succès de plus. Ce garçon de +famille qui devait trente pistoles à sa blanchisseuse et qui aime +mieux l'épouser que la payer, c'est Dufresny; la veuve allemande qui +se fait des papillotes avec la promesse de mariage de son amant, +c'est Ninon; le comédien métamorphosé en figure de décoration, c'est +Baron[3]. Les contemporains reconnaissaient bon nombre d'autres +masques. Parfois Le Sage usait du même artifice pour décerner des +éloges. Le grand juge de police dont il parle avec tant de +vénération, et une vénération méritée (T. II, p. 146), c'est le +Lieutenant de police d'Argenson. + + +[Note 3: Je trouve ces indications dans la Notice de Mayer.] + + +Dix-neuf ans après la première publication du _Diable boiteux_, Le +Sage donna de cet ouvrage une nouvelle édition, revue, remaniée, et +augmentée de quatre-vingt-dix-neuf historiettes, qui ne le cèdent +pas en intérêt à celles qui figuraient dans la première édition. En +outre, il retoucha plusieurs passages, et à la conclusion primitive, +qui n'était pas satisfaisante, il substitua un dénouement des plus +heureusement trouvés. + +C'est donc en 1726 que Le Sage donna au _Diable boiteux_ sa forme +définitive. C'est l'édition de 1726[4] que je reproduis[5]. Mais, +chose qu'on n'avait pas remarquée, en même temps qu'il ajoutait un +grand nombre d'historiettes nouvelles, il en retranchait plusieurs, +si bien que la première édition en contient, en définitive, +trente-neuf qui ne se retrouvent pas dans celle de 1726 ni dans +celles qu'on a faites depuis. Ne pouvant m'expliquer ces +suppressions d'une façon satisfaisante[6], j'ai pris le parti de +donner en appendice les passages retranchés. + +[Note 4: Quelques exemplaires portent la date de 1727.] + +[Note 5: Les notes qu'on trouvera sous le texte sont de Le +Sage.] + +[Note 6: La plupart des historiettes retranchées sont tout aussi +intéressantes que celles qui ont été conservées. La suppression de +celles qui touchent à des sujets littéraires, et qui sont au nombre +de sept, peut s'expliquer, à la rigueur, par le succès de Le Sage, +que le bonheur rendait indulgent; on comprend aussi qu'il ait rejeté +quelques traits satiriques un peu trop vifs; mais cela n'explique +pas tout. Pourquoi, par exemple, retrancher les critiques dirigées +contre les comédiens, dont il avait à se plaindre, et avec qui +jamais il ne se réconcilia?] + +Je donne également en appendice les dédicaces de Le Sage à Guevara, +et une Table analytique dans laquelle on trouvera les indications +nécessaires pour se rendre compte des emprunts que Le Sage a faits à +l'auteur espagnol et des additions faites en 1726. + +Enfin, j'ai reproduit les _Entretiens des cheminées de Madrid_ et +_Une Journée des Parques_, deux pièces qui par leur genre se +rattachent au _Diable boiteux_, et qui, bien qu'elles lui soient +inférieures en mérite, ne sont pas indignes de revoir le jour. + +P. J. + + + + +ANALYSE DU DIABLO COJUELO + + +Le premier _tranco_ (enjambée) raconte comment l'écolier Don +Cléofas, surpris chez doña Tomasa, se sauve sur les toits, arrive +dans la mansarde du magicien et délivre le Diable boiteux, qui le +transporte sur la tour de San Salvador. Traduit avec de légers +changements, il a fourni à Le Sage la matière de ses deux premiers +chapitres. + +Le _tranco_ suivant contient le détail des observations nombreuses +et diverses que font, du haut de la tour, l'écolier et le Diable +boiteux. Le Sage a pris dans ce chapitre les histoires de Doña +Fabula en mal d'enfant, du vieux qui va au sabbat, du différend du +Diable boiteux avec un de ses confrères, des deux voleurs qui +s'introduisent chez un banquier (ici c'est chez un étranger), du +souffleur, du marquis à l'échelle de soie, du vieux galant et du +vicomte aragonais. + +Cependant le jour arrive. Le boiteux et l'écolier descendent dans la +rue. Le _tranco III_ raconte leur visite au marché des noms nobles, +au marché des parents, au marché où l'on acquiert la qualification +de _Don_, puis à la maison des fous, fondation pieuse en faveur des +gens atteints de folies qui ne sont pas regardées comme telles, et à +la friperie des ancêtres. Le Sage n'a pris dans ce chapitre que le +grammairien (chap. IX) et l'homme aisé qui se fait domestique (chap. +X). + +Le _tranco IV_ raconte que le magicien s'est aperçu de la +disparition du Diable boiteux. Les démons se réunissent et chargent +l'un d'entr'eux, Cienllamas, de poursuivre le fugitif. + +Cependant le boiteux et l'écolier déjeunent dans une auberge. Puis +ils se sauvent par la fenêtre sans payer leur écot, et s'en vont à +Visagra. Le boiteux laisse l'écolier à l'auberge et part pour +Constantinople, où il soulève le sérail. L'écolier soupe et se +couche. Aventures burlesques d'un poëte tragique. + +_Tranco V._ Le boiteux revient le matin et raconte ses exploits. Il +annonce à l'écolier qu'ils sont poursuivis, le boiteux par +Cienllamas, et l'écolier par Doña Tomasa et un soldat de ses amis. +Ils partent pour l'Andalousie--par la fenêtre et sans +payer.--Aventures qui leur arrivent en chemin. + +_Tranco VI._ Suite du voyage. Longue kyrielle d'éloges. Querelles, +combats, malices. Ils s'arrêtent dans un champ pour passer la nuit. +Un grand bruit les réveille. + +_Tranco VII._ C'est le bruit que font en passant dans les airs la +Fortune et sa suite. Description. Le jour vient. Ils arrivent à +Séville. Ils voient Cienllamas qui entre par la porte de Carmona, et +se cachent dans une auberge. De leur balcon, ils voient les +habitants. Eloges sans fin. + +_Tranco VIII._ Toujours à leur balcon, ils voient dans un miroir +magique la _Calle mayor_ de Madrid, ce qui fournit au boiteux +l'occasion de donner carrière à son penchant pour l'adulation. + +_Tranco IX._ L'Académie de Séville. Le diable et l'écolier en sont +reçus membres, celui-ci sous le nom de _el Engañado_ (le Trompé), +celui-là sous le nom de _el Engañador_ (le Trompeur). Visite au +séjour des gueux. Le mendiant appelé le Diable boiteux. Cienllamas +arrive, et l'emmène croyant avoir affaire au démon de ce nom. + +_Tranco X._ Arrivée de Tomasa. Le boiteux et l'écolier se sauvent +dans une autre auberge. Séance de l'académie. Discours de Don +Cléofas. Statuts singuliers proposés par lui. Plan d'un _Pronostico +y lunario_. Entrée imprévue de Tomasa et des alguazils. Arrestation +de Don Cléofas. Il donne cent écus au sergent, qui le laisse +échapper. Désappointement du sergent, dont les écus se changent en +charbon. Arrestation du Diable boiteux par Cienllamas. Tomasa passe +aux Indes avec son soldat, et Don Cléofas retourne à ses études. + + + + +LE DIABLE BOITEUX + + + + +CHAPITRE PREMIER + +_Quel diable c'est que le diable boiteux. Où, et par quel hasard don +Cléofas Léandro Perez Zambullo fit connaissance avec lui._ + + +Une nuit du mois d'octobre couvrait d'épaisses ténèbres la célèbre +ville de Madrid: déjà le peuple, retiré chez lui, laissait les rues +libres aux amants qui voulaient chanter leurs peines ou leurs +plaisirs sous les balcons de leurs maîtresses: déjà le son des +guitares causait de l'inquiétude aux pères et alarmait les maris +jaloux: enfin, il était près de minuit, lorsque don Cléofas Léandro +Perez Zambullo, écolier d'Alcala, sortit brusquement par une lucarne +d'une maison, où le fils indiscret de la déesse de Cythère l'avait +fait entrer. Il tâchait de conserver sa vie et son honneur en +s'efforçant d'échapper à trois ou quatre spadassins qui le suivaient +de près pour le tuer, ou pour lui faire épouser par force une dame +avec laquelle ils venaient de le surprendre. + +Quoique seul contre eux, il s'était défendu vaillamment, et il +n'avait pris la fuite que parce qu'ils lui avaient enlevé son épée +dans le combat. Ils le poursuivirent quelque temps sur les toits; +mais il trompa leur poursuite à la faveur de l'obscurité. Il marcha +vers une lumière qu'il aperçut de loin, et qui, toute faible qu'elle +était, lui servit de fanal dans une conjoncture si périlleuse. Après +avoir plus d'une fois couru risque de se rompre le cou, il arriva +près d'un grenier d'où sortaient les rayons de cette lumière, et il +entra dedans par la fenêtre, aussi transporté de joie qu'un pilote +qui voit heureusement surgir au port son vaisseau menacé du +naufrage. + +Il regarda d'abord de toutes parts, et, fort étonné de ne trouver +personne dans ce galetas, qui lui parut un appartement assez +singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup d'attention. Il +vit une lampe de cuivre attachée au plafond, des livres et des +papiers en confusion sur une table, une sphère et des compas d'un +côté, des fioles et des cadrans de l'autre; ce qui lui fit juger +qu'il demeurait au-dessous quelque astrologue qui venait faire ses +observations dans ce réduit. + +Il rêvait au péril que son bonheur lui avait fait éviter, et +délibérait en lui-même s'il demeurerait là jusqu'au lendemain ou +s'il prendrait un autre parti, quand il entendit pousser un long +soupir auprès de lui. Il s'imagina d'abord que c'était quelque +fantôme de son esprit agité, une illusion de la nuit; c'est +pourquoi, sans s'y arrêter, il continua ses réflexions. + +Mais ayant ouï soupirer pour la seconde fois, il ne douta plus que +ce ne fût une chose réelle; et bien qu'il ne vît personne dans la +chambre, il ne laissa pas de s'écrier: «Qui diable soupire +ici?--C'est moi, seigneur écolier, lui répondit aussitôt une voix +qui avait quelque chose d'extraordinaire; je suis depuis six mois +dans une de ces fioles bouchées. Il loge en cette maison un savant +astrologue, qui est magicien: c'est lui qui, par le pouvoir de son +art, me tient enfermé dans cette étroite prison.--Vous êtes donc un +esprit? dit don Cléofas, un peu troublé de la nouveauté de +l'aventure.--Je suis un démon, répartit la voix: vous venez ici fort +à propos pour me tirer d'esclavage. Je languis dans l'oisiveté, car +je suis le diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux.» + +Ces paroles causèrent quelque frayeur au seigneur Zambullo; mais +comme il était naturellement courageux, il se rassura, et dit d'un +ton ferme à l'esprit: «Seigneur diable, apprenez-moi, s'il vous +plaît, quel rang vous tenez parmi vos confrères: si vous êtes un +démon noble ou roturier.--Je suis un diable d'importance, répondit +la voix, et celui de tous qui a le plus de réputation dans l'un et +l'autre monde.--Seriez-vous par hasard, répliqua don Cléofas, le +démon qu'on appelle Lucifer?--Non, répartit l'esprit, c'est le +diable des charlatans.--Êtes-vous Uriel, reprit l'écolier?--Fi donc, +interrompit brusquement la voix, c'est le patron des marchands, des +tailleurs, des bouchers, des boulangers, et des autres voleurs du +tiers-état. + +--Vous êtes peut-être Belzébut, dit Léandro.--Vous moquez-vous? +répondit l'esprit. C'est le démon des duègnes et des écuyers.--Cela +m'étonne, dit Zambullo; je croyais Belzébut un des plus grands +personnages de votre compagnie.--C'est un de ses moindres sujets, +répartit le démon. Vous n'avez pas des idées justes de notre enfer. + +--Il faut donc, reprit don Cléofas, que vous soyez Léviatan, +Belfegor ou Astaroth.--Oh! pour ces trois-là, ce sont des diables du +premier ordre. Ce sont des esprits de cour. Ils entrent dans les +conseils des princes, animent les ministres, forment des ligues, +excitent les soulèvements dans les états, et allument les flambeaux +de la guerre. Ce ne sont point là des maroufles, comme les premiers +que vous avez nommés.--Eh! dites-moi, je vous prie, répliqua +l'écolier, quelles sont les fonctions de Flagel?--Il est l'âme de la +chicane et l'esprit du barreau, répartit le démon. C'est lui qui a +composé le protocole des huissiers et des notaires. Il inspire les +plaideurs, possède les avocats et obsède les juges. + +«Pour moi, j'ai d'autres occupations: je fais des mariages +ridicules: j'unis des barbons avec des mineures, des maîtres avec +leurs servantes, des filles mal dotées avec de tendres amants qui +n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le +luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis +l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la +comédie, et de toutes les modes nouvelles de France. En un mot, je +m'appelle Asmodée, surnommé le diable boiteux. + +--Hé quoi! s'écria don Cléofas, vous seriez ce fameux Asmodée, dont +il est fait une si glorieuse mention dans Agrippa et dans la +Clavicule de Salomon? Ah! vraiment, vous ne m'avez pas dit tous vos +amusements. Vous avez oublié le meilleur. Je sais que vous vous +divertissez quelquefois à soulager les amants malheureux. A telles +enseignes que l'année passée, un bachelier de mes amis obtint, par +votre secours, dans la ville d'Alcala, les bonnes grâces de la femme +d'un docteur de l'université.--Cela est vrai, dit l'esprit; je vous +gardais celui-là pour le dernier. Je suis le démon de la luxure, ou, +pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon; car les poëtes +m'ont donné ce joli nom, et ces messieurs me peignent fort +avantageusement. Ils disent que j'ai des ailes dorées, un bandeau +sur les yeux, un arc à la main, un carquois plein de flèches sur les +épaules, et avec cela une beauté ravissante. Vous allez voir tout à +l'heure ce qui en est, si vous voulez me mettre en liberté. + +--Seigneur Asmodée, répliqua Léandro Perez, il y a longtemps, comme +vous savez, que je vous suis entièrement dévoué: le péril que je +viens de courir en peut faire foi. Je suis bien aise de trouver +l'occasion de vous servir; mais le vase qui vous recèle est sans +doute un vase enchanté. Je tenterais vainement de le déboucher ou de +le briser. Ainsi, je ne sais pas trop bien de quelle manière je +pourrai vous délivrer de prison. Je n'ai pas un grand usage de ces +sortes de délivrances; et, entre nous, si, tout fin diable que vous +êtes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chétif mortel +en pourra-t-il venir à bout?--Les hommes ont ce pouvoir, répondit le +démon. La fiole où je suis retenu n'est qu'une simple bouteille de +verre facile à briser. Vous n'avez qu'à la prendre et qu'à la jeter +par terre, j'apparaîtrai tout aussitôt en forme humaine.--Sur ce +pied-là, dit l'écolier, la chose est plus aisée que je ne pensais. +Apprenez-moi donc dans quelle fiole vous êtes; j'en vois un assez +grand nombre de pareilles, et je ne puis la démêler.--C'est la +quatrième du côté de la fenêtre, répliqua l'esprit. Quoique +l'empreinte d'un cachet magique soit sur le bouchon, la bouteille ne +laissera pas de se casser. + +--Cela suffit, reprit don Cléofas. Je suis prêt à faire ce que vous +souhaitez; il n'y a plus qu'une petite difficulté qui m'arrête: +quand je vous aurai rendu le service dont il s'agit, je crains de +payer les pots cassés.--Il ne vous arrivera aucun malheur, répartit +le démon; au contraire, vous serez content de ma reconnaissance. Je +vous apprendrai tout ce que vous voudrez savoir; je vous instruirai +de tout ce qui se passe dans le monde; je vous découvrirai les +défauts des hommes; je serai votre démon tutélaire, et, plus éclairé +que le génie de Socrate, je prétends vous rendre encore plus savant +que ce grand philosophe. En un mot, je me donne à vous avec mes +bonnes et mauvaises qualités; elles ne vous seront pas moins utiles +les unes que les autres. + +--Voilà de belles promesses, répliqua l'écolier; mais vous autres, +messieurs les diables, on vous accuse de n'être pas fort religieux à +tenir ce que vous nous promettez.--Cette accusation n'est pas sans +fondement, répartit Asmodée. La plupart de mes confrères ne se font +pas un scrupule de vous manquer de parole. Pour moi, outre que je ne +puis trop payer le service que j'attends de vous, je suis esclave de +mes serments, et je vous jure par tout ce qui les rend inviolables, +que je ne vous tromperai point. Comptez sur l'assurance que je vous +en donne; et ce qui doit vous être bien agréable, je m'offre à vous +venger, dès cette nuit, de dona Thomasa, de cette perfide dame qui +avait caché chez elle quatre scélérats pour vous surprendre et vous +forcer à l'épouser.» + +Le jeune Zambullo fut particulièrement charmé de cette dernière +promesse. Pour en avancer l'accomplissement, il se hâta de prendre +la fiole où était l'esprit; et sans s'embarrasser davantage de ce +qu'il en pourrait arriver, il la laissa tomber rudement. Elle se +brisa en mille pièces, et inonda le plancher d'une liqueur noirâtre, +qui s'évapora peu à peu, et se convertit en une fumée, laquelle, +venant à se dissiper tout à coup, fit voir à l'écolier surpris une +figure d'homme en manteau, de la hauteur d'environ deux pieds et +demi, appuyée sur deux béquilles. Ce petit monstre boiteux avait des +jambes de bouc, le visage long, le menton pointu, le teint jaune et +noir, le nez fort écrasé; ses yeux, qui paraissaient très-petits, +ressemblaient à deux charbons allumés: sa bouche excessivement +fendue était surmontée de deux crocs de moustache rousse, et bordée +de deux lippes sans pareilles. + +Ce gracieux Cupidon avait la tête enveloppée d'une espèce de turban +de crépon rouge, relevé d'un bouquet de plumes de coq et de paon. Il +portait au cou un large collet de toile jaune, sur lequel étaient +dessinés divers modèles de colliers et de pendants d'oreilles. Il +était revêtu d'une robe courte de satin blanc, ceinte par le milieu +d'une large bande de parchemin vierge, toute marquée de caractères +talismaniques. On voyait peints sur cette robe plusieurs corps à +l'usage des dames, très-avantageux pour la gorge; des écharpes, des +tabliers bigarrés et des coiffures nouvelles, toutes plus +extravagantes les unes que les autres. + +Mais tout cela n'était rien en comparaison de son manteau, dont le +fond était aussi de satin blanc. Il y avait dessus une infinité de +figures peintes à l'encre de la Chine, avec une si grande liberté de +pinceau et des expressions si fortes, qu'on jugeait bien qu'il +fallait que le diable s'en fût mêlé. On y remarquait, d'un côté, une +dame espagnole, couverte de sa mante, qui agaçait un étranger à la +promenade; et de l'autre, une dame française qui étudiait dans un +miroir de nouveaux airs de visage, pour les essayer sur un jeune +abbé qui paraissait à la portière de sa chambre avec des mouches et +du rouge. Ici des cavaliers italiens chantaient et jouaient de la +guitare sous les balcons de leurs maîtresses; et là, des Allemands, +déboutonnés, tout en désordre, plus pris de vin et plus barbouillés +de tabac que des petits-maîtres français, entouraient une table +inondée des débris de leurs débauches. On apercevait dans un endroit +un seigneur musulman sortant du bain, et environné de toutes les +femmes de son sérail, qui s'empressaient à lui rendre leurs +services; on découvrait, dans un autre, un gentilhomme anglais qui +présentait galamment à sa dame une pipe et de la bière. + +On y démêlait aussi des joueurs merveilleusement bien représentés: +les uns, animés d'une joie vive, remplissaient leurs chapeaux de +pièces d'or et d'argent, et les autres, ne jouant plus que sur leur +parole, lançaient au ciel des regards sacriléges, en mangeant leurs +cartes de désespoir. Enfin, l'on y voyait autant de choses curieuses +que sur l'admirable bouclier que le dieu Vulcain fit à la prière de +Thétis; mais il y avait cette différence entre les ouvrages de ces +deux boiteux, que les figures du bouclier n'avaient aucun rapport +aux exploits d'Achille, et qu'au contraire celles du manteau étaient +autant de vives images de tout ce qui se fait dans le monde par la +suggestion d'Asmodée. + + + + +CHAPITRE II + +_Suite de la délivrance d'Asmodée._ + + +Ce démon, s'apercevant que sa vue ne prévenait pas en sa faveur +l'écolier, lui dit en souriant: «Hé bien, seigneur don Cléofas +Léandro Perez Zambullo, vous voyez le charmant dieu des amours, ce +souverain maître des coeurs. Que vous semble de mon air et de ma +beauté? Les poëtes ne sont-ils pas d'excellents +peintres?--Franchement, répondit don Cléofas, ils sont un peu +flatteurs. Je crois que vous ne parûtes pas sous ces traits devant +Psyché.--Oh! pour cela non, répartit le diable. J'empruntai ceux +d'un petit marquis français pour me faire aimer brusquement. Il faut +bien couvrir le vice d'une apparence agréable, autrement il ne +plairait pas. Je prends toutes les formes que je veux, et j'aurais +pu me montrer à vos yeux sous un plus beau corps fantastique; mais +puisque je me suis donné tout à vous, et que j'ai dessein de ne vous +rien déguiser, j'ai voulu que vous me vissiez sous la figure la plus +convenable à l'opinion qu'on a de moi et de mes exercices. + +--Je ne suis pas surpris, dit Léandro, que vous soyez un peu laid. +Pardonnez, s'il vous plaît, le terme; le commerce que nous allons +avoir ensemble demande de la franchise. Vos traits s'accordent fort +mal avec l'idée que j'avais de vous; mais apprenez-moi, de grâce, +pourquoi vous êtes boiteux? + +--C'est, répondit le démon, pour avoir eu autrefois en France un +différend avec Pillardoc, le diable de l'intérêt. Il s'agissait de +savoir qui de nous deux posséderait un jeune manceau qui venait à +Paris chercher fortune. Comme c'était un excellent sujet, un garçon +qui avait de grands talents, nous nous en disputâmes vivement la +possession. Nous nous battîmes dans la moyenne région de l'air. +Pillardoc fut le plus fort, et me jeta sur la terre de la même façon +que Jupiter, à ce que disent les poëtes, culbuta Vulcain. La +conformité de ces aventures fut cause que mes camarades me +surnommèrent le diable boiteux. Ils me donnèrent en raillant ce +sobriquet, qui m'est resté depuis ce temps-là. Néanmoins, tout +estropié que je suis, je ne laisse pas d'aller bon train. Vous serez +témoin de mon agilité. + +«Mais, ajouta-t-il, finissons cet entretien. Hâtons-nous de sortir +de ce galetas. Le magicien y va bientôt monter pour travailler à +l'immortalité d'une belle sylphide qui le vient trouver ici toutes +les nuits. S'il nous surprenait, il ne manquerait pas de me remettre +en bouteille, et il pourrait bien vous y mettre aussi. Jetons +auparavant par la fenêtre les morceaux de la fiole brisée, afin que +l'enchanteur ne s'aperçoive pas de mon élargissement. + +--Quand il s'en apercevrait après notre départ, dit Zambullo, qu'en +arriverait-il?--Ce qu'il en arriverait? répondit le boiteux; il +paraît bien que vous n'avez pas lu le livre de la _contrainte_. +Quand j'irais me cacher aux extrémités de la terre ou de la région +qu'habitent les salamandres enflammés; quand je descendrais chez les +gnomes ou dans les plus profonds abîmes des mers, je n'y serais +point à couvert de son ressentiment. Il ferait des conjurations si +fortes, que tout l'enfer en tremblerait. J'aurais beau vouloir lui +désobéir, je serais obligé de paraître, malgré moi, devant lui, pour +subir la peine qu'il voudrait m'imposer. + +--Cela étant, reprit l'écolier, je crains fort que notre liaison ne +soit pas de longue durée. Ce redoutable nécromancien découvrira +bientôt votre fuite.--C'est ce que je ne sais point, répliqua +l'esprit, parce que nous ne savons pas ce qui doit +arriver.--Comment, s'écria Léandro Perez, les démons ignorent +l'avenir?--Assurément, répartit le diable; les personnes qui se +fient à nous là-dessus sont de grandes dupes. C'est ce qui fait que +les devins et les devineresses disent tant de sottises et en font +tant faire aux femmes de qualité qui vont les consulter sur les +événements futurs. Nous ne savons que le passé et le présent. +J'ignore donc si le magicien s'apercevra bientôt de mon absence; +mais j'espère que non. Il y a plusieurs fioles semblables à celle où +j'étais enfermé: il ne soupçonnera pas qu'elle y manque. Je vous +dirai de plus que je suis dans son laboratoire comme un livre de +droit dans la bibliothèque d'un financier: il ne pense point à moi; +et quand il y penserait, il ne me fait jamais l'honneur de +m'entretenir, c'est le plus fier enchanteur que je connaisse. Depuis +le temps qu'il me tient prisonnier, il n'a pas daigné me parler une +seule fois. + +--Quel homme! dit don Cléofas. Qu'avez-vous donc fait pour vous +attirer sa haine?--J'ai traversé un de ses desseins, répartit +Asmodée. Il y avait une place vacante dans certaine académie: il +prétendait qu'un de ses amis l'eût; je voulais la faire donner à un +autre. Le magicien fit un talisman composé des plus puissants +caractères, de la cabale; moi, je mis mon homme au service d'un +grand ministre, dont le nom l'emporta sur le talisman.» + +Après avoir parlé de cette sorte, le démon ramassa toutes les pièces +de la fiole cassée, et les jeta par la fenêtre: «Seigneur Zambullo, +dit-il ensuite à l'écolier, sauvons-nous au plus vite: prenez le +bout de mon manteau et ne craignez rien.» Quelque périlleux que +parût ce parti à don Cléofas, il aima mieux l'accepter que de +demeurer exposé au ressentiment du magicien, et il s'accrocha le +mieux qu'il put au diable, qui l'emporta dans le moment. + + + + +CHAPITRE III + +_Dans quel endroit le diable boiteux transporta l'écolier, et des +premières choses qu'il lui fit voir._ + + +Asmodée n'avait pas vanté sans raison son agilité. Il fendit l'air +comme une flèche décochée avec violence, et s'alla percher sur la +tour de San-Salvador. Dès qu'il eût pris pied, il dit à son +compagnon: «Hé bien, seigneur Léandro, quand on dit d'une rude +voiture que c'est une voiture de diable, n'est-il pas vrai que cette +façon de parler est fausse?--Je viens d'en vérifier la fausseté, +répondit poliment Zambullo; je puis assurer que c'est une voiture +plus douce qu'une litière, et avec cela si diligente, qu'on n'a pas +le temps de s'ennuyer sur la route. + +--Oh ça, reprit le démon, vous ne savez pas pourquoi je vous amène +ici? je prétends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid; et +comme je veux débuter par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un +endroit plus propre à l'exécution de mon dessein. Je vais par mon +pouvoir diabolique enlever les toits des maisons, et, malgré les +ténèbres de la nuit, le dedans va se découvrir à vos yeux.» A ces +mots, il ne fit simplement qu'étendre le bras droit, et aussitôt +tous les toits disparurent. Alors l'écolier vit comme en plein midi +l'intérieur des maisons, de même, dit Luis Velez de Guévara[7], +qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte. + +[Note 7: L'auteur du diable boiteux espagnol.] + +Le spectacle était trop nouveau pour ne pas attirer son attention +toute entière. Il promena sa vue de toutes parts, et la diversité +des choses qui l'environnaient eut de quoi occuper longtemps sa +curiosité. «Seigneur don Cléofas, lui dit le diable, cette confusion +d'objets que vous regardez avec plaisir est, à la vérité, très +agréable à contempler; mais ce n'est qu'un amusement frivole. Il +faut que je vous le rende utile; et pour vous donner une parfaite +connaissance de la vie humaine, je veux vous expliquer ce que font +toutes ces personnes que vous voyez. Je vais vous découvrir les +motifs de leurs actions, et vous révéler jusqu'à leurs plus secrètes +pensées. + +«Par où commencerons-nous? Observons d'abord dans cette maison, à +main droite, ce vieillard qui compte de l'or et de l'argent. C'est +un bourgeois avare. Son carrosse, qu'il a eu presque pour rien à +l'inventaire d'un _alcalde de corte_, est tiré par deux mauvaises +mules qui sont dans son écurie, et qu'il nourrit suivant la loi des +douze tables, c'est-à-dire qu'il leur donne tous les jours à chacune +une livre d'orge. Il les traite comme les Romains traitaient leurs +esclaves. Il y a deux ans qu'il est revenu des Indes, chargé d'une +grande quantité de lingots qu'il a changés en espèces. Admirez ce +vieux fou, avec quelle satisfaction il parcourt des yeux ses +richesses: il ne peut s'en rassasier. Mais prenez garde en même +temps à ce qui se passe dans une petite salle de la même maison. Y +remarquez-vous deux jeunes garçons avec une vieille femme?--Oui, +répondit Cléofas. Ce sont apparemment ses enfants.--Non, reprit le +diable, ce sont ses neveux qui doivent en hériter, et qui, dans +l'impatience où ils sont de partager ses dépouilles, ont fait venir +secrètement une sorcière, pour savoir d'elle quand il mourra. + +«J'aperçois dans la maison voisine deux tableaux assez plaisants: +l'un est une coquette surannée qui se couche, après avoir laissé ses +cheveux, ses sourcils et ses dents sur sa toilette: l'autre un +galant sexagénaire qui revient de faire l'amour. Il a déjà ôté son +oeil et sa moustache postiches, avec sa perruque qui cachait une +tête chauve. Il attend que son valet lui ôte son bras et sa jambe de +bois, pour se mettre au lit avec le reste. + +--Si je m'en fie à mes yeux, dit Zambullo, je vois dans cette maison +une grande et jeune fille faite à peindre. Qu'elle a l'air +mignon!--Hé bien, reprit le boiteux, cette jeune beauté qui vous +frappe est soeur aînée de ce galant qui va se coucher. On peut dire +qu'elle fait la paire avec la vieille coquette qui loge avec elle. +Sa taille, que vous admirez, est une machine qui a épuisé les +mécaniques. Sa gorge et ses hanches sont artificielles, et il n'y a +pas longtemps qu'étant allée au sermon, elle laissa tomber ses +fesses dans l'auditoire. Néanmoins, comme elle se donne un air de +mineure, il y a deux jeunes cavaliers qui se disputent ses bonnes +grâces. Ils en sont même venus aux mains pour elle. Les enragés! il +me semble que je vois deux chiens qui se battent pour un os. + +«Riez avec moi de ce concert qui se fait assez près de là, dans une +maison bourgeoise, sur la fin d'un souper de famille. On y chante +des cantates. Un vieux jurisconsulte en a fait la musique, et les +paroles sont d'un _alguasil_[8] qui fait l'aimable, d'un fat qui +compose des vers pour son plaisir et pour le supplice des autres. +Une cornemuse et une épinette forment la symphonie. Un grand +flandrin de chantre à voix claire fait le dessus, et une jeune fille +qui a la voix fort grosse fait la basse.--O la plaisante chose! +s'écria don Cléofas en riant: quand on voudrait donner exprès un +concert ridicule, on n'y réussirait pas si bien. + +[Note 8: Un alguasil est ce que sont en France les commissaires, +excepté qu'il porte l'épée.] + +--Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique, poursuivit le démon; vous +y verrez un seigneur couché dans un superbe appartement. Il a près +de lui une cassette remplie de billets doux. Il les lit pour +s'endormir voluptueusement, car ils sont d'une dame qu'il adore, et +qui lui fait faire tant de dépense, qu'il sera bientôt réduit à +solliciter une vice-royauté. + +«Si tout repose dans cet hôtel, si tout y est tranquille, en +récompense on se donne bien du mouvement dans la maison prochaine à +main gauche. Y démêlez-vous une dame dans un lit de damas rouge? +c'est une personne de condition. C'est dona Fabula, qui vient +d'envoyer chercher une sage femme, et qui va donner un héritier au +vieux don Torribio son mari, que vous voyez auprès d'elle. +N'êtes-vous pas charmé du bon naturel de cet époux? Les cris de sa +chère moitié lui percent l'âme: il est pénétré de douleur; il +souffre autant qu'elle. Avec quel soin et quelle ardeur il +s'empresse à la secourir!--Effectivement, dit Léandro, voilà un +homme bien agité; mais j'en aperçois un autre qui paraît dormir d'un +profond sommeil dans la même maison, sans se soucier du succès de +l'affaire.--La chose doit pourtant l'intéresser, reprit le boiteux, +puisque c'est un domestique qui est la cause première des douleurs +de sa maîtresse. + +«Regardez un peu au-delà, continua-t-il, et considérez dans une +salle basse cet hypocrite qui se frotte de vieux oing pour aller à +une assemblée de sorciers, qui se tient cette nuit entre +Saint-Sébastien et Fontarabie. Je vous y porterais tout à l'heure +pour vous donner cet agréable passe-temps, si je ne craignais d'être +reconnu du démon qui fait le bouc à cette cérémonie. + +--Ce diable et vous, dit l'écolier, vous n'êtes donc pas bons +amis?--Non parbleu, reprit Asmodée. C'est ce même Pillardoc dont je +vous ai parlé. Ce coquin me trahirait: il ne manquerait pas +d'avertir de ma fuite mon magicien.--Vous avez eu peut-être encore +quelque démêlé avec ce Pillardoc.--Vous l'avez dit, reprit le démon: +il y a deux ans que nous eûmes ensemble un nouveau différend pour un +enfant de Paris qui songeait à s'établir. Nous prétendions tous deux +en disposer; il en voulait faire un commis, j'en voulais faire un +homme à bonnes fortunes; nos camarades en firent un mauvais moine +pour finir la dispute. Après cela on nous réconcilia; nous nous +embrassâmes, et depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels. + +--Laissons là cette belle assemblée, dit don Cléofas; je ne suis +nullement curieux de m'y trouver; continuons plutôt d'examiner ce +qui se présente à notre vue. Que signifient ces étincelles de feu +qui sortent de cette cave?--C'est une des plus folles occupations +des hommes, répondit le diable. Ce personnage qui, dans cette cave, +est auprès de ce fourneau embrasé, est un souffleur. Le feu consume +peu à peu son riche patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu'il +cherche. Entre nous, la pierre philosophale n'est qu'une belle +chimère que j'ai moi-même forgée, pour me jouer de l'esprit humain, +qui veut passer les bornes qui lui ont été prescrites. + +«Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire qui n'est pas encore +couché. Vous le voyez qui travaille dans sa boutique avec son épouse +surannée et son garçon. Savez-vous ce qu'ils font? le mari compose +une pilule prolifique pour un vieil avocat qui doit se marier +demain. Le garçon fait une tisane laxative, et la femme pile dans un +mortier des drogues astringentes. + +--J'aperçois dans la maison qui fait face à celle de l'apothicaire, +dit Zambullo, un homme qui se lève et s'habille à la +hâte.--Malepeste! répondit l'esprit, c'est un médecin qu'on appelle +pour une affaire bien pressante. On vient le chercher de la part +d'un prélat qui, depuis une heure qu'il est au lit, a toussé deux ou +trois fois. + +«Portez la vue au-delà sur la droite, et tâchez de découvrir dans un +grenier un homme qui se promène en chemise à la sombre clarté d'une +lampe.--J'y suis, s'écria l'écolier, à telles enseignes que je +ferais l'inventaire des meubles qui sont dans ce galetas. Il n'y a +qu'un grabat, un placet et une table, et les murs me paraissent tout +barbouillés de noir.--Le personnage qui loge si haut est un poëte, +reprit Asmodée; et ce qui vous paraît noir, ce sont des vers +tragiques de sa façon, dont il a tapissé sa chambre, étant obligé, +faute de papier, d'écrire ses poëmes sur le mur. + +--A le voir s'agiter et se démener, comme il fait en se promenant, +dit don Cléofas, je juge qu'il compose quelque ouvrage +d'importance.--Vous n'avez pas tort d'avoir cette pensée, répliqua +le boiteux; il mit hier la dernière main a une tragédie intitulée: +_Le Déluge universel_. On ne saurait lui reprocher qu'il n'a point +observé l'unité de lieu, puisque toute l'action se passe dans +l'arche de Noé. + +«Je vous assure que c'est une pièce excellente; toutes les bêtes y +parlent comme des docteurs. Il a dessein de la dédier; il y a six +heures qu'il travaille à l'épître dédicatoire; il en est à la +dernière phrase en ce moment; on peut dire que c'est un +chef-d'oeuvre que cette dédicace: toutes les vertus morales et +politiques, toutes les louanges qu'on peut donner à un homme +illustre par ses ancêtres et par lui-même, n'y sont point épargnées: +jamais auteur n'a tant prodigué l'encens.--A qui prétend-il adresser +un éloge si magnifique, reprit l'écolier?--Il n'en sait rien encore, +répartit le diable; il a laissé le nom en blanc. Il cherche quelque +riche seigneur qui soit plus libéral que ceux à qui il a déjà dédié +d'autres livres; mais les gens qui payent des épîtres dédicatoires +sont bien rares aujourd'hui; c'est un défaut dont les seigneurs se +sont corrigés; et par là ils ont rendu un grand service au public, +qui était accablé de pitoyables productions d'esprit, attendu que la +plupart des livres ne se faisaient autrefois que pour le produit des +dédicaces. + +«A propos d'épîtres dédicatoires, ajouta le démon, il faut que je +vous rapporte un trait assez singulier. Une femme de la cour, ayant +permis qu'on lui dédiât un ouvrage, en voulut voir la dédicace avant +qu'on l'imprimât; et ne s'y trouvant pas assez bien louée à son gré, +elle prit la peine d'en composer une de sa façon, et de l'envoyer à +l'auteur pour la mettre à la tête de son ouvrage. + +--Il me semble, s'écria Léandro, que voilà des voleurs qui +s'introduisent dans une maison par un balcon.--Vous ne vous trompez +point, dit Asmodée; ce sont des voleurs de nuit. Ils entrent chez un +banquier: suivons-les de l'oeil; voyons ce qu'ils feront. Ils +visitent le comptoir; ils fouillent partout; mais le banquier les a +prévenus; il partit hier pour la Hollande avec tout ce qu'il avait +d'argent dans ses coffres. + +--Examinons, dit Zambullo, un autre voleur qui monte par une échelle +de soie à un balcon.--Celui-là n'est pas ce que vous pensez, +répondit le boiteux; c'est un marquis qui tente l'escalade pour se +couler dans la chambre d'une fille qui veut cesser de l'être. Il lui +a juré très-légèrement qu'il l'épousera, et elle n'a pas manqué de +se rendre à ses serments; car, dans le commerce de l'amour, les +marquis sont des négociants qui ont grand crédit sur la place. + +--Je suis curieux, reprit l'écolier, d'apprendre ce que fait certain +homme que je vois en bonnet de nuit et en robe de chambre. Il écrit +avec application, et il y a près de lui une petite figure noire qui +lui conduit la main en écrivant.--L'homme qui écrit, répond le +diable, est un greffier qui, pour obliger un tuteur +très-reconnaissant, altère un arrêt rendu en faveur d'un pupille; et +la petite figure noire qui lui conduit la main est Griffaël, le +démon des greffiers.--Ce Griffaël, répliqua don Cléofas, n'occupe +donc cet emploi que par _intérim_? Puisque Flagel est l'esprit du +barreau, les greffes, ce me semble, doivent être de son +département?--Non, répartit Asmodée; les greffiers ont été jugés +dignes d'avoir leur diable particulier, et je vous jure qu'il a de +l'occupation de reste. + +«Considérez dans une maison bourgeoise, auprès de celle du greffier, +une jeune dame qui occupe le premier appartement. C'est une veuve; +et l'homme que vous voyez avec elle est son oncle, qui loge au +second étage. Admirez la pudeur de cette veuve: elle ne veut pas +prendre sa chemise devant son oncle: elle passe dans un cabinet pour +se la faire mettre par un galant qu'elle y a caché. + +«Il demeure chez le greffier un gros bachelier boiteux, de ses +parents, qui n'a pas son pareil au monde pour plaisanter. Volumnius, +si vanté par Cicéron pour les traits piquants et pleins de sel, +n'était pas un si fin railleur. Ce bachelier, nommé par excellence +dans Madrid le bachelier Donoso, est recherché de toutes les +personnes de la cour et de la ville qui donnent à manger; c'est à +qui l'aura. Il a un talent tout particulier pour réjouir les +convives; il fait les délices d'une table; aussi va-t-il tous les +jours dîner dans quelque bonne maison, d'où il ne revient qu'à deux +heures après minuit. Il est aujourd'hui chez le marquis d'Alcazinas, +où il n'est allé que par hasard.--Comment, par hasard, interrompit +Léandro?--Je vais m'expliquer plus clairement, répartit le diable. +Il y avait ce matin, sur le midi, à la porte du bachelier, cinq ou +six carrosses qui venaient le chercher de la part de différents +seigneurs. Il a fait monter leurs pages dans son appartement et leur +a dit, en prenant un jeu de cartes: «mes amis, comme je ne puis +contenter tous vos maîtres à la fois, et que je n'en veux point +préférer un aux autres, ces cartes en vont décider. J'irai dîner +chez le roi de trèfle.» + +--Quel dessein, dit don Cléofas, peut avoir, de l'autre côté de la +rue, certain cavalier qui se tient assis sur le seuil d'une porte? +Attend-il qu'une soubrette vienne l'introduire dans la maison?--Non, +non, répondit Asmodée; c'est un jeune castillan qui file l'amour +parfait: il veut, par pure galanterie, à l'exemple des amants de +l'antiquité, passer la nuit à la porte de sa maîtresse. Il racle de +temps en temps une guitare en chantant des romances de sa +composition; mais son infante, couchée au second étage, pleure, en +l'écoutant, l'absence de son rival. + +«Venons à ce bâtiment neuf qui contient deux corps de logis séparés: +l'un est occupé par le propriétaire, qui est ce vieux cavalier qui +tantôt se promène dans son appartement, et tantôt se laisse tomber +dans un fauteuil.--Je juge, dit Zambullo, qu'il roule dans sa tête +quelque grand projet. Qui est cet homme-là? Si l'on s'en rapporte à +la richesse qui brille dans sa maison, ce doit être un grand de la +première classe.--Ce n'est pourtant qu'un contador, répondit le +démon. Il a vieilli dans des emplois très-lucratifs; il a quatre +millions de bien. Comme il n'est pas sans inquiétude sur les moyens +dont il s'est servi pour les amasser, et qu'il se voit sur le point +d'aller rendre ses comptes dans l'autre monde, il est devenu +scrupuleux; il songe à bâtir un monastère; il se flatte qu'après une +si bonne oeuvre, il aura la conscience en repos. Il a déjà obtenu la +permission de fonder un couvent; mais il n'y veut mettre que des +religieux qui soient tout ensemble chastes, sobres et d'une extrême +humilité. Il est fort embarrassé sur le choix. + +«Le second corps de logis est habité par une belle dame qui vient de +se baigner dans du lait, et de se mettre au lit tout à l'heure. +Cette voluptueuse personne est veuve d'un chevalier de +Saint-Jacques, qui ne lui a laissé pour tout bien qu'un beau nom; +mais heureusement elle a pour amis deux conseillers du conseil de +Castille, qui font à frais communs la dépense de la maison. + +--Oh! oh! s'écria l'écolier, j'entends retentir l'air de cris et de +lamentations. Viendrait-il d'arriver quelque malheur?--Voici ce que +c'est, dit l'esprit: deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux +cartes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles +allumées. Ils se sont échauffés sur un coup, ont mis l'épée à la +main, et se sont blessés tous deux mortellement: le plus âgé est +marié, et le plus jeune est fils unique; ils vont rendre l'âme. La +femme de l'un et le père de l'autre, avertis de ce funeste accident, +viennent d'arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage. +«Malheureux enfant, dit le père, en apostrophant son fils qui ne +saurait l'entendre, combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer au +jeu? Combien de fois t'ai-je prédit qu'il te coûterait la vie? Je +déclare que ce n'est pas ma faute si tu péris misérablement.» De son +côté, la femme se désespère; quoique son époux ait perdu au jeu tout +ce qu'elle lui a apporté en mariage; quoiqu'il ait vendu toutes les +pierreries qu'elle avait et jusqu'à ses habits, elle est +inconsolable de sa perte: elle maudit les cartes qui en sont la +cause; elle maudit celui qui les a inventées; elle maudit le tripot +et tous ceux qui l'habitent. + +--Je plains fort les gens que la fureur du jeu possède, dit don +Cléofas; ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation. +Grâces au ciel, je ne suis point entiché de ce vice-là.--Vous en +avez un autre qui le vaut bien, reprit le démon. Est-il plus +raisonnable, à votre avis, d'aimer les courtisanes, et n'avez-vous +pas couru risque ce soir d'être tué par des spadassins? J'admire +messieurs les hommes: leurs propres défauts leur paraissent des +minuties; au lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un microscope. + +«Il faut encore, ajouta-t-il, que je vous présente des images +tristes. Voyez dans une maison, à deux pas du tripot, ce gros homme +étendu sur un lit: c'est un malheureux chanoine qui vient de tomber +en apoplexie. Son neveu et sa petite nièce, bien loin de lui donner +du secours, le laissent mourir et se saisissent de ses meilleurs +effets, qu'ils vont porter chez des recéleurs; après quoi ils auront +tout le loisir de pleurer et de lamenter. + +«Remarquez-vous près de là deux hommes que l'on ensevelit? Ce sont +deux frères; ils étaient malades de la même maladie, mais ils se +gouvernaient différemment; l'un avait une confiance aveugle en son +médecin, l'autre a voulu laisser agir la nature; ils sont morts tous +deux: celui-là, pour avoir pris tous les remèdes de son docteur; +celui-ci, pour n'avoir rien voulu prendre.--Cela est fort +embarrassant, dit Léandro. Eh! que faut-il donc que fasse un pauvre +malade?--C'est ce que je ne puis vous apprendre, répondit le diable; +je sais bien qu'il y a de bons remèdes, mais je ne sais s'il y a de +bons médecins. + +«Changeons de spectacle, poursuivit-il; j'en ai de plus +divertissants à vous montrer. Entendez-vous dans la rue un +charivari? Une femme de soixante ans a épousé ce matin un cavalier +de dix-sept. Tous les rieurs du quartier se sont ameutés pour +célébrer ces noces par un concert bruyant de bassins, de poëles et +de chaudrons.--Vous m'avez dit, interrompit l'écolier, que c'était +vous qui faisiez les mariages ridicules; cependant vous n'avez point +de part à celui-là.--Non vraiment, répartit le boiteux, je n'avais +garde de le faire, puisque je n'étais pas libre; mais quand je +l'aurais été, je ne m'en serais pas mêlé. Cette femme est +scrupuleuse; elle ne s'est remariée que pour pouvoir goûter sans +remords des plaisirs qu'elle aime. Je ne forme point de pareilles +unions; je me plais bien davantage à troubler les consciences qu'à +les rendre tranquilles. + +--Malgré le bruit de cette burlesque sérénade, dit Zambullo, un +autre, ce me semble, frappe mon oreille.--Celui que vous entendez, +en dépit du charivari, répondit le boiteux, part d'un cabaret où il +y a un gros capitaine flamand, un chantre français et un officier de +la garde allemande, qui chantent en _trio_. Ils sont à table depuis +huit heures du matin, et chacun d'eux s'imagine qu'il y va de +l'honneur de sa nation d'enivrer les deux autres. + +«Arrêtez vos regards sur cette maison isolée, vis-à-vis celle du +chanoine; vous verrez trois fameuses Galiciennes qui font la +débauche avec trois hommes de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent +jolies! s'écria don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de +qualité les courent. Qu'elles font de caresses à ceux-là! il faut +qu'elles soient bien amoureuses d'eux!--Que vous êtes jeune! +répliqua l'esprit: vous ne connaissez guère ces sortes de dames; +elles ont le coeur encore plus fardé que le visage. Quelques +démonstrations qu'elles fassent, elles n'ont pas la moindre amitié +pour ces seigneurs: elles en ménagent un pour avoir sa protection, +et les deux autres pour en tirer des contrats de rente. Il en est de +même de toutes les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner pour +elles, ils n'en sont pas plus aimés; au contraire, tout payeur est +traité comme un mari: c'est une règle que j'ai établie dans les +intrigues amoureuses; mais laissons ces seigneurs savourer des +plaisirs qu'ils achètent si cher, pendant que leurs valets, qui les +attendent dans la rue, se consolent dans la douce espérance de les +avoir _gratis_. + +--Expliquez-moi, de grâce, interrompit Léandro Perez, un autre +tableau qui se présente à mes yeux. Tout le monde est encore sur +pied dans cette grande maison à gauche. D'où vient que les uns rient +à gorge déployée, et que les autres dansent? On y célébre quelque +fête apparemment?--Ce sont des noces, dit le boiteux; tous les +domestiques sont dans la joie; il n'y a pas trois jours que dans ce +même hôtel on était dans une extrême affliction. C'est une histoire +qu'il me prend envie de vous raconter: elle est un peu longue, à la +vérité; mais j'espère qu'elle ne vous ennuiera point.» En même temps +il la commença de cette sorte. + + + + +CHAPITRE IV + +_Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédes._ + + +Le comte de Belflor, un des plus grands seigneurs de la cour, était +éperdument amoureux de la jeune Léonor de Cespédes. Il n'avait pas +dessein de l'épouser; la fille d'un simple gentilhomme ne lui +paraissait pas un parti assez considérable pour lui. Il ne se +proposait que d'en faire une maîtresse. + +«Dans cette vue, il la suivait partout, et ne perdait pas une +occasion de lui faire connaître son amour par ses regards; mais il +ne pouvait lui parler ni lui écrire, parce qu'elle était +incessamment obsédée d'une duègne sévère et vigilante, appelée la +dame Marcelle. Il en était au désespoir, et, sentant irriter ses +désirs par les difficultés, il ne cessait de rêver aux moyens de +tromper l'argus qui gardait son Io. + +«D'un autre côté, Léonor, qui s'était aperçue de l'attention que le +comte avait pour elle, n'avait pu se défendre d'en avoir pour lui; +et il se forma insensiblement dans son coeur une passion qui devint +enfin très-violente. Je ne la fortifiais pourtant pas par mes +tentations ordinaires, parce que le magicien qui me tenait alors +prisonnier m'avait interdit toutes mes fonctions; mais il suffisait +que la nature s'en mêlât. Elle n'est pas moins dangereuse que moi; +toute la différence qu'il y a entre nous, c'est qu'elle corrompt peu +à peu les coeurs, au lieu que je les séduis brusquement. + +«Les choses étaient dans cette disposition, lorsque Léonor et son +éternelle gouvernante, allant un matin à l'église, rencontrèrent une +vieille femme qui tenait à la main un des plus gros chapelets qu'ait +fabriqués l'hypocrisie. Elle les aborda d'un air doux et riant, et, +adressant la parole à la duègne: «Le ciel vous conserve, lui +dit-elle; la sainte paix soit avec vous: permettez-moi de vous +demander si vous n'êtes pas la dame Marcelle, la chaste veuve du feu +seigneur Martin Rosette?» La gouvernante répondit que oui. «Je vous +rencontre donc fort à propos, lui dit la vieille, pour vous avertir +que j'ai au logis un vieux parent qui voudrait bien vous parler. Il +est arrivé de Flandres depuis peu de jours; il a connu +particulièrement, mais très-particulièrement, votre mari, et il a +des choses de la dernière conséquence à vous communiquer. Il aurait +été vous les dire chez vous, s'il ne fût pas tombé malade; mais le +pauvre homme est à l'extrémité; je demeure à deux pas d'ici. Prenez, +s'il vous plaît, la peine de me suivre.» + +«La gouvernante, qui avait de l'esprit et de la prudence, craignant +de faire quelque fausse démarche, ne savait à quoi se résoudre; mais +la vieille devina le sujet de son embarras, et lui dit: «Ma chère +madame Marcelle, vous pouvez vous fier à moi en toute assurance. Je +me nomme la Chichona. Le licencié Marcos de Figueroa et le bachelier +Mira de Mesqua vous répondront de moi comme de leurs grands-mères. +Quand je vous propose de venir à ma maison, ce n'est que pour votre +bien. Mon parent veut vous restituer certaine somme que votre mari +lui a autrefois prêtée.» A ce mot de restitution, la dame Marcelle +prit son parti. «Allons, ma fille, dit-elle à Léonor, allons voir le +parent de cette bonne dame; c'est une action charitable que de +visiter les malades.» + +«Elles arrivèrent bientôt au logis de la Chichona, qui les fit +entrer dans une salle basse, où elles trouvèrent un homme alité, qui +avait une barbe blanche, et qui, s'il n'était pas fort malade, +paraissait du moins l'être. «Tenez, cousin, lui dit la vieille en +lui présentant la gouvernante, voici cette sage dame Marcelle à qui +vous souhaitez de parler, la veuve du feu seigneur Martin Rosette, +votre ami.» A ces paroles, le vieillard, soulevant un peu la tête, +salua la duègne, lui fit signe de s'approcher, et, lorsqu'elle fut +près de son lit, lui dit d'une voix faible: «Ma chère madame +Marcelle, je rends grâces au ciel de m'avoir laissé vivre jusqu'à ce +moment; c'était l'unique chose que je désirais: je craignais de +mourir sans avoir la satisfaction de vous voir, et de vous remettre +en main propre cent ducats que feu votre époux, mon intime ami, me +prêta pour me tirer d'une affaire d'honneur que j'eus autrefois à +Bruges. Ne vous a-t-il jamais entretenu de cette aventure? + +--Hélas! non, répondit la dame Marcelle, il ne m'en a point parlé: +devant Dieu soit son âme! il était si généreux, qu'il oubliait les +services qu'il avait rendus à ses amis; et, bien loin de ressembler +à ces fanfarons qui se vantent du bien qu'ils n'ont pas fait, il ne +m'a jamais dit qu'il eût obligé personne.--Il avait l'âme belle +assurément, répliqua le vieillard, j'en dois être plus persuadé +qu'un autre; et pour vous le prouver, il faut que je vous raconte +l'affaire dont je suis heureusement sorti par son secours; mais +comme j'ai des choses à dire qui sont de la dernière importance pour +la mémoire du défunt, je serais bien aise de ne les révéler qu'à sa +discrète veuve. + +--Hé bien, dit alors la Chichona, vous n'avez qu'à lui faire ce +récit en particulier: pendant ce temps-là nous allons passer dans +mon cabinet, cette jeune dame et moi.» En achevant ces paroles, elle +laissa la duègne avec le malade, et entraîna Léonor dans une autre +chambre, où, sans chercher de détours, elle lui dit: «Belle Léonor, +les moments sont trop précieux pour les mal employer. Vous +connaissez de vue le comte de Belflor: il y a longtemps qu'il vous +aime et qu'il meurt d'envie de vous le dire; mais la vigilance et la +sévérité de votre gouvernante ne lui ont pas permis, jusqu'ici, +d'avoir ce plaisir. Dans son désespoir, il a eu recours à mon +industrie; je l'ai mise en usage pour lui. Ce vieillard que vous +venez de voir est un jeune valet de chambre du comte, et tout ce que +j'ai fait n'est qu'une ruse que nous avons concertée pour tromper +votre gouvernante et vous attirer ici.» + +«Comme elle achevait ces mots, le comte, qui était caché derrière +une tapisserie, se montra, et, courant se jeter aux pieds de Léonor: +«Madame, lui dit-il, pardonnez ce stratagème à un amant qui ne +pouvait plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante personne +n'eût pas trouvé moyen de me procurer cet avantage, j'allais +m'abandonner à mon désespoir.» Ces paroles, prononcées d'un air +touchant par un homme qui ne déplaisait pas, troublèrent Léonor. +Elle demeura quelque temps incertaine de la réponse qu'elle y devait +faire; mais enfin, s'étant remise de son trouble, elle regarda +fièrement le comte, et lui dit: «Vous croyez peut-être avoir +beaucoup d'obligation à cette officieuse dame qui vous a si bien +servi; mais apprenez que vous tirerez peu de fruit du service +qu'elle vous a rendu.» + +«En parlant ainsi, elle fit quelques pas pour rentrer dans la salle. +Le comte l'arrêta: «Demeurez, dit-il, adorable Léonor; daignez un +moment m'entendre. Ma passion est si pure qu'elle ne doit point vous +alarmer. Vous avez sujet, je l'avoue, de vous révolter contre +l'artifice dont je me sers pour vous entretenir; mais n'ai-je pas +jusqu'à ce jour inutilement essayé de vous parler? il y a six mois +que je vous suis aux églises, à la promenade, aux spectacles. Je +cherche en vain partout l'occasion de vous dire que vous m'avez +charmé. Votre cruelle, votre impitoyable gouvernante a toujours su +tromper mes désirs. Hélas! au lieu de me faire un crime d'un +stratagème que j'ai été forcé d'employer, plaignez-moi, belle +Léonor, d'avoir souffert tous les tourments d'une si longue attente, +et jugez par vos charmes des peines mortelles qu'elle a dû me +causer.» + +«Belflor ne manqua pas d'assaisonner ce discours de tous les airs de +persuasion que les jolis hommes savent si heureusement mettre en +pratique; il laissa couler quelques larmes. Léonor en fut émue; il +commença, malgré elle, à s'élever dans son coeur des mouvements de +tendresse et de pitié. Mais, loin de céder à sa faiblesse, plus elle +se sentait attendrir, plus elle marquait d'empressement à vouloir se +retirer. «Comte! s'écria-t-elle, tous vos discours sont inutiles. Je +ne veux point vous écouter; ne me retenez pas davantage; laissez-moi +sortir d'une maison où ma vertu est alarmée, ou bien je vais par mes +cris attirer ici tout le voisinage, et rendre votre audace +publique.» Elle dit cela d'un ton si ferme, que la Chichona, qui +avait de grandes mesures à garder avec la justice, pria le comte de +ne pas pousser les choses plus loin. Il cessa de s'opposer au +dessein de Léonor. Elle se débarrassa de ses mains, et, ce qui +jusqu'alors n'était arrivé à aucune fille, elle sortit de ce cabinet +comme elle y était entrée. + +«Elle rejoignit promptement sa gouvernante. Venez, ma bonne, lui +dit-elle, quittez ce frivole entretien: on nous trompe; sortons de +cette dangereuse maison.--Qu'y a-t-il, ma fille, répondit avec +étonnement la dame Marcelle? quelle raison vous oblige à vouloir +vous retirer si brusquement?--Je vous en instruirai, répartit +Léonor. Fuyons; chaque instant que je m'arrête ici me cause une +nouvelle peine.» Quelque envie qu'eût la duègne de savoir le sujet +d'une si brusque sortie, elle ne put s'en éclaircir sur-le-champ; il +lui fallut céder aux instances de Léonor. Elles sortirent toutes +deux avec précipitation, laissant la Chichona, le comte et son valet +de chambre aussi déconcertés tous trois que des comédiens qui +viennent de représenter une pièce que le parterre a mal reçue. + +«Dès que Léonor se vit dans la rue, elle se mit à raconter avec +beaucoup d'agitation à sa gouvernante tout ce qui s'était passé dans +le cabinet de la Chichona. La dame Marcelle l'écouta fort +attentivement, et lorsqu'elles furent arrivées au logis: «Je vous +avoue, ma fille, lui dit-elle, que je suis extrêmement mortifiée de +ce que vous venez de m'apprendre. Comment ai-je pu être la dupe de +cette vieille femme? J'ai fait d'abord difficulté de la suivre. Que +n'ai-je continué? je devais me défier de son air doux et honnête; +j'ai fait une sottise qui n'est pas pardonnable à une personne de +mon expérience. Ah! que ne m'avez-vous découvert chez elle cet +artifice! je l'aurais dévisagée, j'aurais accablé d'injures le comte +de Belflor, et arraché la barbe au faux vieillard qui me contait des +fables. Mais je vais retourner sur mes pas porter l'argent que j'ai +reçu comme une véritable restitution; et si je les retrouve +ensemble, ils ne perdront rien pour avoir attendu.» En achevant ces +mots, elle reprit sa mante qu'elle avait quittée, et sortit pour +aller chez la Chichona. + +«Le comte y était encore; il se désespérait du mauvais succès de son +stratagème. Un autre en sa place aurait abandonné la partie; mais il +ne se rebuta point. Avec mille bonnes qualités, il en avait une peu +louable: c'était de se laisser trop entraîner au penchant qu'il +avait à l'amour. Quand il aimait une dame, il était trop ardent à la +poursuite de ses faveurs; et quoique naturellement honnête homme, il +était alors capable de violer les droits les plus sacrés pour +obtenir l'accomplissement de ses désirs. Il fit réflexion qu'il ne +pourrait parvenir au but qu'il se proposait sans le secours de la +dame Marcelle, et il résolut de ne rien épargner pour la mettre dans +ses intérêts. Il jugea que cette duègne, toute sévère qu'elle +paraissait, ne serait point à l'épreuve d'un présent considérable, +et il n'avait pas tort de faire un pareil jugement. S'il y a des +gouvernantes fidèles, c'est que les galants ne sont pas assez riches +ou assez libéraux. + +«D'abord que la dame Marcelle fut arrivée, et qu'elle aperçut les +trois personnes à qui elle en voulait, il lui prit une fureur de +langue; elle dit un million d'injures au comte et à la Chichona, et +fit voler la restitution à la tête du valet de chambre. Le comte +essuya patiemment cet orage; et, se mettant à genoux devant la +duègne, pour rendre la scène plus touchante, il la pressa de +reprendre la bourse qu'elle avait jetée, et lui offrit mille +pistoles de surcroît, en la conjurant d'avoir pitié de lui. Elle +n'avait jamais vu solliciter si puissamment sa compassion; aussi ne +fut-elle pas inexorable; elle eut bientôt quitté les invectives, et, +comparant en elle-même la somme proposée avec la médiocre récompense +qu'elle attendait de don Luis de Cespédes, elle trouva qu'il y avait +plus de profit à écarter Léonor de son devoir qu'à l'y maintenir. +C'est pourquoi, après quelques façons, elle reprit la bourse, +accepta l'offre des mille pistoles, promit de servir l'amour du +comte, et s'en alla sur-le-champ travailler à l'exécution de sa +promesse. + +«Comme elle connaissait Léonor pour une fille vertueuse, elle se +garda bien de lui donner lieu de soupçonner son intelligence avec le +comte, de peur qu'elle n'en avertît don Luis son père; et, voulant +la perdre adroitement, voici de quelle manière elle lui parla à son +retour. «Léonor, je viens de satisfaire mon esprit irrité; j'ai +retrouvé nos trois fourbes; ils étaient encore tout étourdis de +votre courageuse retraite. J'ai menacé la Chichona du ressentiment +de votre père et de la rigueur de la justice, et j'ai dit au comte +de Belflor toutes les injures que la colère a pu me suggérer. +J'espère que ce seigneur ne formera plus de pareils attentats, et +que ses galanteries cesseront désormais d'occuper ma vigilance. Je +rends grâce au ciel que vous ayez, par votre fermeté, évité le piége +qu'il vous avait tendu; j'en pleure de joie. Je suis ravie qu'il +n'ait tiré aucun avantage de son artifice; car les grands seigneurs +se font un jeu de séduire de jeunes personnes. La plupart même de +ceux qui se piquent le plus de probité ne s'en font pas le moindre +scrupule, comme si ce n'était pas une mauvaise action que de +déshonorer des familles. Je ne dis pas absolument que le comte soit +de ce caractère, ni qu'il ait envie de vous tromper: il ne faut pas +toujours juger mal de son prochain; peut-être a-t-il des vues +légitimes. Quoiqu'il soit d'un rang à prétendre aux premiers partis +de la cour, votre beauté peut lui avoir fait prendre la résolution +de vous épouser. Je me souviens même que, dans les réponses qu'il a +faites à mes reproches, il m'a laissé entrevoir cela. + +--Que dites-vous, ma bonne? interrompit Léonor; s'il avait formé ce +dessein, il m'aurait déjà demandée à mon père, qui ne me refuserait +point à un homme de sa condition.--Ce que vous dites est juste, +reprit la gouvernante; j'entre dans ce sentiment; la démarche du +comte est suspecte, ou plutôt ses intentions ne sauraient être +bonnes; peu s'en faut que je ne retourne encore sur mes pas pour lui +dire de nouvelles injures.--Non, ma bonne, répartit Léonor; il vaut +mieux oublier ce qui s'est passé, et nous venger par le mépris.--Il +est vrai, dit la dame Marcelle, je crois que c'est le meilleur +parti; vous êtes plus raisonnable que moi; mais, d'un autre côté, ne +jugerions-nous point mal des sentiments du comte? que savons-nous +s'il n'en use pas ainsi par délicatesse? avant que d'obtenir l'aveu +d'un père, il veut peut-être vous rendre de longs services, mériter +de vous plaire, s'assurer de votre coeur, afin que votre union ait +plus de charmes. Si cela était, ma fille, serait-ce un grand crime +que de l'écouter? Découvrez-moi votre pensée; ma tendresse vous est +connue; vous sentez-vous de l'inclination pour le comte, ou +auriez-vous de la répugnance à l'épouser?» + +«A cette malicieuse question, la trop sincère Léonor baissa les yeux +en rougissant, et avoua qu'elle n'avait nul éloignement pour lui; +mais comme sa modestie l'empêchait de s'expliquer plus ouvertement, +la duègne la pressa de nouveau de ne lui rien déguiser. Enfin elle +se rendit aux affectueuses démonstrations de la gouvernante. «Ma +bonne, lui dit-elle, puisque vous voulez que je vous parle +confidemment, apprenez que Belflor m'a paru digne d'être aimé. Je +l'ai trouvé si bien fait, et j'en ai ouï parler si avantageusement, +que je n'ai pu me défendre d'être sensible à ses galanteries. +L'attention infatigable que vous avez à les traverser m'a souvent +fait beaucoup de peine, et je vous avouerai qu'en secret je l'ai +plaint quelquefois, et dédommagé par mes soupirs des maux que votre +vigilance lui a fait souffrir. Je vous dirai même qu'en ce moment, +au lieu de le haïr, après son action téméraire, mon coeur, malgré +moi, l'excuse, et rejette sa faute sur votre sévérité. + +--Ma fille, reprit la gouvernante, puisque vous me donnez lieu de +croire que sa recherche vous serait agréable, je veux vous ménager +cet amant.--Je suis très-sensible, répartit Léonor en +s'attendrissant, au service que vous me voulez rendre. Quand le +comte ne tiendrait pas un des premiers rangs à la cour, quand il ne +serait qu'un simple cavalier, je le préférerais à tous les autres +hommes; mais ne nous flattons point: Belflor est un grand seigneur, +destiné sans doute pour une des plus riches héritières de la +monarchie. N'attendons pas qu'il se borne à la fille de don Luis, +qui n'a qu'une fortune médiocre à lui offrir. Non, non, +ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments si favorables: il +ne me regarde pas comme une personne qui mérite de porter son nom; +il ne cherche qu'à m'offenser. + +--Eh! pourquoi, dit la duègne, voulez-vous qu'il ne vous aime pas +assez pour vous épouser? L'amour fait tous les jours de plus grands +miracles. Il semble, à vous entendre, que le ciel ait mis entre le +comte et vous une distance infinie. Faites-vous plus de justice, +Léonor: il ne s'abaissera point en unissant sa destinée à la vôtre; +vous êtes d'une ancienne noblesse, et votre alliance ne saurait le +faire rougir. Puisque vous avez du penchant pour lui, +continua-t-elle, il faut que je lui parle; je veux approfondir ses +vues, et si elles sont telles qu'elles doivent être, je le flatterai +de quelque espérance.--Gardez-vous-en bien, s'écria Léonor; je ne +suis point d'avis que vous l'alliez chercher; s'il me soupçonnait +d'avoir quelque part à cette démarche, il cesserait de +m'estimer.--Oh! je suis plus adroite que vous ne pensez, répliqua la +dame Marcelle; je commencerai par lui reprocher d'avoir eu dessein +de vous séduire. Il ne manquera pas de vouloir se justifier; je +l'écouterai; je le verrai venir. Enfin, ma fille, laissez-moi faire, +je ménagerai votre honneur comme le mien.» + +«La duègne sortit à l'entrée de la nuit. Elle trouva Belflor aux +environs de la maison de don Luis. Elle lui rendit compte de +l'entretien qu'elle avait eu avec sa maîtresse, et n'oublia pas de +lui vanter avec quelle adresse elle avait découvert qu'il en était +aimé. Rien ne pouvait être plus agréable au comte que cette +découverte; aussi en remercia-t-il la dame Marcelle dans les termes +les plus vifs; c'est-à-dire qu'il promit de lui livrer dès le +lendemain les mille pistoles, et il se répondit à lui-même du succès +de son entreprise, parce qu'il savait bien qu'une fille prévenue est +à moitié séduite. Après cela, s'étant séparés fort satisfaits l'un +de l'autre, la duègne retourna au logis. + +«Léonor, qui l'attendait avec inquiétude, lui demanda ce qu'elle +avait à lui annoncer. «La meilleure nouvelle que vous puissiez +apprendre, lui répondit la gouvernante: j'ai vu le comte. Je vous le +disais bien, ma fille, ses intentions ne sont pas criminelles; il +n'a point d'autre but que de se marier avec vous; il me l'a juré par +tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes. Je ne me suis pas +rendue à cela, comme vous pouvez penser. «Si vous êtes dans cette +disposition, lui ai-je dit, pourquoi ne faites-vous pas auprès de +don Luis la démarche ordinaire?--Ah! ma chère Marcelle, m'a-t-il +répondu, sans paraître embarrassé de cette demande, +approuveriez-vous que, sans savoir de quel oeil me regarde Léonor, +et ne suivant que les transports d'un aveugle amour, j'allasse +tyranniquement l'obtenir de son père? Non, son repos m'est plus cher +que mes désirs, et je suis trop honnête homme pour m'exposer à faire +son malheur.» + +«Pendant qu'il parlait de la sorte, continua la duègne, je +l'observais avec une extrême attention, et j'employais mon +expérience à démêler dans ses yeux s'il était effectivement épris de +tout l'amour qu'il m'exprimait. Que vous dirai-je? il m'a paru +pénétré d'une véritable passion; j'en ai senti une joie que j'ai +bien eu de la peine à lui cacher; néanmoins, lorsque j'ai été +persuadée de sa sincérité, j'ai cru que, pour vous assurer un amant +de cette importance, il était à propos de lui laisser entrevoir vos +sentiments. «Seigneur, lui ai-je dit, Léonor n'a point d'aversion +pour vous; je sais qu'elle vous estime, et, autant que j'en puis +juger, son coeur ne gémira pas de votre recherche.--Grand Dieu! +s'est-il alors écrié tout transporté de joie, qu'entends-je! Est-il +possible que la charmante Léonor soit dans une disposition si +favorable pour moi? Que ne vous dois-je point, obligeante Marcelle, +de m'avoir tiré d'une si longue incertitude? je suis d'autant plus +ravi de cette nouvelle, que c'est vous qui me l'annoncez; vous qui, +toujours révoltée contre ma tendresse, m'avez tant fait souffrir de +maux; mais achevez mon bonheur, ma chère Marcelle, faites-moi parler +à la divine Léonor; je veux lui donner ma foi, et lui jurer devant +vous que je ne serai jamais qu'à elle.» + +«A ce discours, poursuivit la gouvernante, il en a ajouté d'autres +encore plus touchants. Enfin, ma fille, il m'a priée d'une manière +si pressante de lui procurer un entretien secret avec vous, que je +n'ai pu me défendre de le lui promettre.--Eh! pourquoi lui avez-vous +fait cette promesse? s'écria Léonor avec quelque émotion; une fille +sage, vous me l'avez dit cent fois, doit absolument éviter ces +conversations, qui ne sauraient être que dangereuses.--Je demeure +d'accord de vous l'avoir dit, répliqua la duègne, et c'est une +très-bonne maxime; mais il vous est permis de ne la pas suivre dans +cette occasion, puisque vous pouvez regarder le comte comme votre +mari.--Il ne l'est point encore, répartit Léonor, et je ne le dois +pas voir que mon père n'ait agréé sa recherche.» + +«La dame Marcelle, en ce moment, se repentit d'avoir si bien élevé +une fille dont elle avait tant de peine à vaincre la retenue. +Voulant toutefois en venir à bout à quelque prix que ce fût: «Ma +chère Léonor, reprit-elle, je m'applaudis de vous voir si réservée. +Heureux fruit de mes soins! vous avez mis à profit toutes les leçons +que je vous ai données. Je suis charmée de mon ouvrage; mais, ma +fille, vous avez enchéri sur ce que je vous ai enseigné. Vous outrez +ma morale; je trouve votre vertu un peu trop sauvage. De quelque +sévérité que je me pique, je n'approuve point une farouche sagesse +qui s'arme indifféremment contre le crime et l'innocence. Une fille +ne cesse pas d'être vertueuse pour écouter un amant, quand elle +connaît la pureté de ses désirs, et alors elle n'est pas plus +criminelle de répondre à sa passion que d'y être sensible. +Reposez-vous sur moi, Léonor; j'ai trop d'expérience et je suis trop +dans vos intérêts pour vous faire faire un pas qui puisse vous +nuire. + +«--Eh! dans quel lieu voulez-vous que je parle au comte? dit +Léonor.--Dans votre appartement, répartit la duègne; c'est l'endroit +le plus sûr. Je l'introduirai ici demain pendant la nuit.--Vous n'y +pensez pas, ma bonne, répliqua Léonor; quoi! je souffrirai qu'un +homme....--Oui, vous le souffrirez, interrompit la gouvernante; ce +n'est pas une chose si extraordinaire que vous vous l'imaginez. Cela +arrive tous les jours, et plût au ciel que toutes les filles qui +reçoivent de pareilles visites eussent des intentions aussi bonnes +que les vôtres! D'ailleurs, qu'avez-vous à craindre? ne serai-je pas +avec vous?--Si mon père venait nous surprendre? reprit +Léonor.--Soyez en repos là-dessus, répartit la dame Marcelle. «Votre +père a l'esprit tranquille sur votre conduite; il connaît ma +fidélité; il a une entière confiance en moi.» Léonor, si vivement +poussée par la duègne, et pressée en secret par son amour, ne put +résister plus longtemps; elle consentit à ce qu'on lui proposait. + +«Le comte en fut bientôt informé. Il en eut tant de joie, qu'il +donna sur-le-champ à son agente cinq cents pistoles, avec une bague +de pareille valeur. La dame Marcelle, voyant qu'il tenait si bien sa +parole, ne voulut pas être moins exacte à tenir la sienne. Dès la +nuit suivante, quand elle jugea que tout le monde reposait au logis, +elle attacha à un balcon une échelle de soie que le comte lui avait +donnée, et fit entrer par là ce seigneur dans l'appartement de sa +maîtresse. + +«Cependant cette jeune personne s'abandonnait à des réflexions qui +l'agitaient vivement. Quelque penchant qu'elle eût pour Belflor, et +malgré tout ce que pouvait lui dire sa gouvernante, elle se +reprochait d'avoir eu la facilité de consentir à une visite qui +blessait son devoir. La pureté de ses intentions ne la rassurait +point. Recevoir la nuit dans sa chambre un homme qui n'avait pas +l'aveu de son père, et dont elle ignorait même les véritables +sentiments, lui paraissait une démarche non-seulement criminelle, +mais digne encore des mépris de son amant. Cette dernière pensée +faisait sa plus grande peine, et elle en était fort occupée lorsque +le comte entra. + +«Il se jeta d'abord à ses genoux, pour la remercier de la faveur +qu'elle lui faisait. Il parut pénétré d'amour et de reconnaissance, +et il l'assura qu'il était dans le dessein de l'épouser; néanmoins, +comme il ne s'étendait pas là-dessus autant qu'elle l'aurait +souhaité: «Comte, lui dit-elle, je veux bien croire que vous n'avez +pas d'autres vues que celles-là; mais, quelques assurances que vous +m'en puissiez donner, elles me seront toujours suspectes, jusqu'à ce +qu'elles soient autorisées du consentement de mon père.--Madame, +répondit Belflor, il y a longtemps que je l'aurais demandé, si je +n'eusse pas craint de l'obtenir aux dépens de votre repos.--Je ne +vous reproche point de n'avoir pas encore fait cette démarche, +reprit Léonor: j'approuve même sur cela votre délicatesse; mais rien +ne vous retient plus, et il faut que vous parliez au plus tôt à don +Luis, ou bien résolvez-vous à ne me revoir jamais. + +«--Hé! pourquoi, répliqua-t-il, ne vous verrais-je plus, belle +Léonor? Que vous êtes peu sensible aux douceurs de l'amour! Si vous +saviez aussi bien aimer que moi, vous vous feriez un plaisir de +recevoir secrètement mes soins, et d'en dérober, du moins pour +quelque temps, la connaissance à votre père. Que ce commerce +mystérieux a de charmes pour deux coeurs étroitement liés!--Il en +pourrait avoir pour vous, dit Léonor; mais il n'aurait pour moi que +des peines. Ce raffinement de tendresse ne convient point à une +fille qui a de la vertu. Ne me vantez plus les délices de ce +commerce coupable. Si vous m'estimiez, vous ne me l'auriez pas +proposé; et si vos intentions sont telles que vous voulez me le +persuader, vous devez au fond de votre âme me reprocher de ne m'en +être pas offensée. Mais, hélas! ajouta-t-elle, en laissant échapper +quelques pleurs, c'est à ma seule faiblesse que je dois imputer cet +outrage; je m'en suis rendue digne en faisant ce que je fais pour +vous. + +«--Adorable Léonor, s'écria le comte, c'est vous qui me faites une +mortelle injure! votre vertu trop scrupuleuse prend de fausses +alarmes. Quoi! parce que j'ai été assez heureux pour vous rendre +favorable à mon amour, vous craignez que je ne cesse de vous +estimer? quelle injustice! non, Madame, je connais tout le prix de +vos bontés: elles ne peuvent vous ôter mon estime, et je suis prêt à +faire ce que vous exigez de moi. Je parlerai dès demain au seigneur +don Luis; je ferai tout mon possible pour qu'il consente à mon +bonheur; mais, je ne vous le cèle point, j'y vois peu +d'apparence.--Que dites-vous! reprit Léonor avec une extrême +surprise; mon père pourra-t-il ne pas agréer la recherche d'un homme +qui tient le rang que vous tenez à la cour? + +«--Eh! c'est ce même rang, répartit Belflor, qui me fait craindre +ses refus. Ce discours vous surprend: vous allez cesser de vous +étonner. + +«Il y a quelques jours, poursuivit-il, que le roi me déclara qu'il +voulait me marier. Il ne m'a point nommé la dame qu'il me destine; +il m'a seulement fait comprendre que c'est un des premiers partis de +la cour, et qu'il a ce mariage fort à coeur. Comme j'ignorais quels +pouvaient être vos sentiments pour moi, car vous savez bien que +votre rigueur ne m'a pas permis jusqu'ici de les démêler, je ne lui +ai laissé voir aucune répugnance à suivre ses volontés. Après cela +jugez, Madame, si don Luis voudra se mettre au hasard de s'attirer +la colère du roi en m'acceptant pour gendre. + +«--Non, sans doute, dit Léonor; je connais mon père. Quelque +avantageuse que soit pour lui votre alliance, il aimera mieux y +renoncer que de s'exposer à déplaire au roi. Mais quand mon père ne +s'opposerait point à notre union, nous n'en serions pas plus +heureux; car, enfin, comte, comment pourriez-vous me donner une main +que le roi veut engager ailleurs?--Madame, répondit Belflor, je vous +avouerai de bonne foi que je suis dans un assez grand embarras de ce +côté-là. J'espère néanmoins qu'en tenant une conduite délicate avec +le roi, je ménagerai si bien son esprit, et l'amitié qu'il a pour +moi, que je trouverai moyen d'éviter le malheur qui me menace. Vous +pourriez même, belle Léonor, m'aider en cela, si vous me jugiez +digne de m'attacher à vous.--Eh! de quelle manière, dit-elle, +puis-je contribuer à rompre le mariage que le roi vous a +proposé?--Ah! Madame, répliqua-t-il d'un air passionné, si vous +vouliez recevoir ma foi, je saurais bien me conserver à vous sans +que ce prince m'en pût savoir mauvais gré. + +«Permettez, charmante Léonor, ajouta-t-il en se jetant à ses genoux, +permettez que je vous épouse en présence de la dame Marcelle; c'est +un témoin qui répondra de la sainteté de notre engagement. Par là, +je me déroberai sans peine aux tristes noeuds dont on veut me lier; +car si après cela le roi me presse d'accepter la dame qu'il me +destine, je me jetterai aux pieds de ce monarque: je lui dirai que +je vous aimais depuis longtemps, et que je vous ai secrètement +épousée. Quelque envie qu'il puisse avoir de me marier avec une +autre, il est trop bon pour vouloir m'arracher à ce que j'adore, et +trop juste pour faire cet affront à votre famille. + +«Que pensez-vous, sage Marcelle, ajouta-t-il en se tournant vers la +gouvernante, que pensez-vous de ce projet que l'amour vient de +m'inspirer?--J'en suis charmée, dit la dame Marcelle; il faut avouer +que l'amour est bien ingénieux!--Et vous, adorable Léonor, reprit le +comte, qu'en dites-vous? votre esprit, toujours armé de défiance, +refusera-t-il de l'approuver?--Non, répondit Léonor, pourvu que vous +y fassiez entrer mon père; je ne doute pas qu'il n'y souscrive, dès +que vous l'en aurez instruit. + +«--Il faut bien se garder de lui faire cette confidence, interrompit +en cet endroit l'abominable duègne; vous ne connaissez pas le +seigneur don Luis: il est trop délicat sur les matières d'honneur +pour se prêter à de mystérieuses amours. La proposition d'un mariage +secret l'offensera; d'ailleurs, sa prudence ne manquera pas de lui +faire appréhender les suites d'une union qui lui paraîtra choquer +les desseins du roi. Par cette démarche indiscrète, vous lui +donnerez des soupçons; ses yeux seront incessamment ouverts sur +toutes nos actions, et il vous ôtera tous les moyens de vous voir. + +«--J'en mourrais de douleur! s'écria notre courtisan. Mais, madame +Marcelle, poursuivit-il en affectant un air chagrin, croyez-vous +effectivement que don Luis rejette la proposition d'un hymen +clandestin?--N'en doutez nullement, répondit la gouvernante; mais je +veux qu'il l'accepte: régulier et scrupuleux comme il est, il ne +consentira point que l'on supprime les cérémonies de l'église; et si +on les pratique dans votre mariage, la chose sera bientôt divulguée. + +«--Ah! ma chère Léonor, dit alors le comte, en serrant tendrement la +main de sa maîtresse entre les siennes, faut-il, pour satisfaire une +vaine opinion de bienséance, nous exposer à l'affreux péril de nous +voir séparés pour jamais? Vous n'avez besoin que de vous-même pour +vous donner à moi. L'aveu d'un père vous épargnerait peut-être +quelques peines d'esprit; mais, puisque la dame Marcelle nous a +prouvé l'impossibilité de l'obtenir, rendez-vous à mes innocents +désirs. Recevez mon coeur et ma main; et lorsqu'il sera temps +d'informer don Luis de notre engagement, nous lui apprendrons les +raisons que nous avons eues de le lui cacher.--Hé bien! comte, dit +Léonor, je consens que vous ne parliez pas si tôt à mon père. Sondez +auparavant l'esprit du roi; avant que je reçoive en secret votre +main, parlez à ce prince; dites-lui, s'il le faut, que vous m'avez +secrètement épousée: tâchons par cette fausse confidence.....--Oh! +pour cela, non, Madame, répartit Belflor; je suis trop ennemi du +mensonge pour oser soutenir cette feinte; je ne puis me trahir +jusque-là. De plus, tel est le caractère du roi, que, s'il venait à +découvrir que je l'eusse trompé, il ne me le pardonnerait de sa +vie.» + +«Je ne finirais point, seigneur don Cléofas, continua le diable, si +je vous répétais mot pour mot tout ce que Belflor dit pour séduire +cette jeune personne. Je vous dirai seulement qu'il lui tint tous +les discours passionnés que je souffle aux hommes en pareille +occasion; mais il eut beau jurer qu'il confirmerait publiquement, le +plus tôt qu'il lui serait possible, la foi qu'il lui donnait en +particulier; il eut beau prendre le ciel à témoin de ses serments; +il ne put triompher de la vertu de Léonor, et le jour qui était prêt +à paraître l'obligea malgré lui à se retirer. + +«Le lendemain la duègne, croyant qu'il y allait de son honneur, ou, +pour mieux dire, de son intérêt de ne point abandonner son +entreprise, dit à la fille de don Luis: «Léonor, je ne sais plus +quel discours je dois vous tenir; je vous vois révoltée contre la +passion du comte, comme s'il n'avait pour objet qu'une simple +galanterie. N'auriez-vous point remarqué en sa personne quelque +chose qui vous en eût dégoûtée?--Non, ma bonne, lui répondit Léonor; +il ne m'a jamais paru plus aimable, et son entretien m'a fait +apercevoir en lui de nouveaux charmes.--Si cela est, reprit la +gouvernante, je ne vous comprends pas. Vous êtes prévenue pour lui +d'une inclination violente, et vous refusez de souscrire à une chose +dont on vous a représenté la nécessité? + +«--Ma bonne, répliqua la fille de don Luis, vous avez plus de +prudence et plus d'expérience que moi; mais avez-vous bien pensé aux +suites que peut avoir un mariage contracté sans l'aveu de mon +père?--Oui, oui, répondit la duègne, j'ai fait là-dessus toutes les +réflexions nécessaires, et je suis fâchée que vous vous opposiez +avec tant d'opiniâtreté au brillant établissement que la Fortune +vous présente. Prenez garde que votre obstination ne fatigue et ne +rebute votre amant. Craignez qu'il n'ouvre les yeux sur l'intérêt de +sa fortune, que la violence de sa passion lui fait négliger. +Puisqu'il veut vous donner sa foi, recevez-la sans balancer. Sa +parole le lie: il n'y a rien de plus sacré pour un homme d'honneur; +d'ailleurs, je suis témoin qu'il vous reconnaît pour sa femme; ne +savez-vous pas qu'un témoignage tel que le mien suffit pour faire +condamner en justice un amant qui oserait se parjurer?» + +«Ce fut par de semblables discours que la perfide Marcelle ébranla +Léonor, qui, se laissant étourdir sur le péril qui la menaçait, +s'abandonna de bonne foi, quelques jours après, aux mauvaises +intentions du comte. La duègne l'introduisait toutes les nuits par +le balcon dans l'appartement de sa maîtresse, et le faisait sortir +avant le jour. + +«Une nuit qu'elle l'avait averti un peu plus tard qu'à l'ordinaire +de se retirer, et que déjà l'aurore commençait à percer l'obscurité, +il se mit brusquement en devoir de se couler dans la rue; mais par +malheur il prit si mal ses mesures, qu'il tomba par terre assez +rudement. + +«Don Luis de Cespédes, qui était couché dans l'appartement au-dessus +de sa fille, et qui s'était levé ce jour-là de très grand matin, +pour travailler à quelques affaires pressantes, entendit le bruit de +cette chute. Il ouvrit sa fenêtre pour voir ce que c'était. Il +aperçut un homme qui achevait de se relever avec beaucoup de peine, +et la dame Marcelle sur le balcon, occupée à détacher l'échelle de +soie, dont le comte ne s'était pas si bien servi pour descendre que +pour monter. Il se frotta les yeux, et prit d'abord ce spectacle +pour une illusion; mais après l'avoir bien considéré, il jugea qu'il +n'y avait rien de plus réel, et que la clarté du jour, toute faible +qu'elle était encore, ne lui découvrait que trop sa honte. + +«Troublé de cette fatale vue, transporté d'une juste colère, il +descend en robe de chambre dans l'appartement de Léonor, tenant son +épée d'une main et une bougie de l'autre. Il la cherche, elle et sa +gouvernante, pour les sacrifier à son ressentiment. Il frappe à la +porte de leur chambre, ordonne d'ouvrir: elles reconnaissent sa +voix; elles obéissent en tremblant. Il entre d'un air furieux, et, +montrant son épée nue à leurs yeux éperdus: «Je viens, dit-il, laver +dans le sang d'une infâme l'affront qu'elle fait à son père, et +punir en même temps la lâche gouvernante qui trahit ma confiance.» + +«Elles se jetèrent à genoux devant lui l'une et l'autre, et la +duègne prenant la parole: «Seigneur, dit-elle, avant que nous +recevions le châtiment que vous nous préparez, daignez m'écouter un +moment.--Hé bien! malheureuse, répliqua le vieillard, je consens de +suspendre ma vengeance pour un instant; parle, apprends-moi toutes +les circonstances de mon malheur; mais que dis-je? toutes les +circonstances! je n'en ignore qu'une: c'est le nom du téméraire qui +déshonore ma famille.--Seigneur, reprit la dame Marcelle, le comte +de Belflor est le cavalier dont il s'agit.--Le comte de Belflor! +s'écria don Luis. Où a-t-il vu ma fille? par quelles voies l'a-t-il +séduite? ne me cache rien.--Seigneur, répartit la gouvernante, je +vais vous faire ce récit avec toute la sincérité dont je suis +capable.» + +«Alors elle lui débita avec un art infini tous les discours qu'elle +avait fait accroire à Léonor que le comte lui avait tenus: elle le +peignit avec les plus belles couleurs: c'était un amant tendre, +délicat et sincère. Comme elle ne pouvait s'écarter de la vérité au +dénoument, elle fut obligée de la dire; mais elle s'étendit sur les +raisons que l'on avait eues de faire, à son insu, ce mariage secret, +et elle leur donna un si bon tour, qu'elle apaisa la fureur de don +Luis. Elle s'en aperçut bien; et pour achever d'adoucir le +vieillard: «Seigneur, lui dit-elle, voilà ce que vous vouliez +savoir. Punissez-nous présentement; plongez votre épée dans le sein +de Léonor. Mais qu'est-ce que je dis? Léonor est innocente, elle n'a +fait que suivre les conseils d'une personne que vous avez chargée de +sa conduite; c'est à moi seule que vos coups doivent s'adresser; +c'est moi qui ai introduit le comte dans l'appartement de votre +fille; c'est moi qui ai formé les noeuds qui les lient. J'ai fermé +les yeux sur ce qu'il y avait d'irrégulier dans un engagement que +vous n'autorisiez pas, pour vous assurer un gendre dont vous savez +que la faveur est le canal par où coulent aujourd'hui toutes les +grâces de la cour; je n'ai envisagé que le bonheur de Léonor, et +l'avantage que votre famille pourrait tirer d'une si belle alliance; +l'excès de mon zèle m'a fait trahir mon devoir.» + +«Pendant que l'artificieuse Marcelle parlait ainsi, sa maîtresse ne +s'épargnait point à pleurer; et elle fit paraître une si vive +douleur, que le bon vieillard n'y put résister. Il en fut attendri; +sa colère se changea en compassion; il laissa tomber son épée, et +dépouillant l'air d'un père irrité: «Ah! ma fille, s'écria-t-il les +larmes aux yeux, que l'amour est une passion funeste! hélas! vous ne +savez pas toutes les raisons que vous avez de vous affliger; la +honte seule que vous cause la présence d'un père qui vous surprend +excite vos pleurs en ce moment. Vous ne prévoyez pas encore tous les +sujets de douleur que votre amant vous prépare peut-être. Et vous, +imprudente Marcelle, qu'avez-vous fait? dans quel précipice nous +jette votre zèle indiscret pour ma famille! j'avoue que l'alliance +d'un homme tel que le comte a pu vous éblouir, et c'est ce qui vous +sauve dans mon esprit; mais, malheureuse que vous êtes, ne +fallait-il pas vous défier d'un amant de ce caractère? Plus il a de +crédit et de faveur, plus vous deviez être en garde contre lui. S'il +ne se fait pas un scrupule de manquer de foi à Léonor, quel parti +faudra-t-il que je prenne? Implorerai-je le secours des lois? une +personne de son rang saura bien se mettre à l'abri de leur sévérité. +Je veux bien que, fidèle à ses serments, il ait envie de tenir +parole à ma fille: si le roi, comme il vous l'a dit, a dessein de +lui faire épouser une autre dame, il est à craindre que ce prince ne +l'y oblige par son autorité. + +«--Oh! pour l'y obliger, seigneur, interrompit Léonor, ce n'est pas +ce qui doit nous alarmer. Le comte nous a bien assuré que le roi ne +fera pas une si grande violence à ses sentiments.--J'en suis +persuadée, dit la dame Marcelle: outre que ce monarque aime trop son +favori pour exercer sur lui cette tyrannie, il est trop généreux +pour vouloir causer un déplaisir mortel au vaillant don Luis de +Cespédes, qui a donné tous ses beaux jours au service de l'État. + +«--Fasse le ciel, reprit le vieillard en soupirant, que mes craintes +soient vaines! je vais chez le comte lui demander un éclaircissement +là-dessus; les yeux d'un père sont pénétrants: je verrai jusqu'au +fond de son âme; si je le trouve dans la disposition que je +souhaite, je vous pardonnerai le passé; mais, ajouta-t-il d'un ton +plus ferme, si dans ses discours je démêle un coeur perfide, vous +irez toutes deux dans une retraite pleurer votre imprudence le reste +de vos jours.» A ces mots, il ramassa son épée, et, les laissant se +remettre de la frayeur qu'il leur avait causée, il remonta dans son +appartement pour s'habiller.» + +Asmodée, en cet endroit de son récit, fut interrompu par l'écolier, +qui lui dit: «Quelque intéressante que soit l'histoire que vous me +racontez, une chose que j'aperçois m'empêche de vous écouter aussi +attentivement que je le voudrais. Je découvre dans une maison une +femme qui me paraît gentille, entre un jeune homme et un vieillard. +Ils boivent tous trois apparemment des liqueurs exquises; et tandis +que le cavalier suranné embrasse la dame, la friponne par derrière +donne une de ses mains à baiser au jeune homme, qui sans doute est +son galant.--Tout au contraire, répondit le boiteux, c'est son mari, +et l'autre son amant. Ce vieillard est un homme de conséquence; un +commandeur de l'ordre militaire de Calatrava. Il se ruine pour cette +femme, dont l'époux a une petite charge à la cour: elle fait des +caresses par intérêt à son vieux soupirant, et des infidélités en +faveur de son mari, par inclination. + +--Ce tableau est joli, répliqua Zambullo. L'époux ne serait-il pas +Français?--Non, répartit le diable, il est espagnol. Oh! la bonne +ville de Madrid ne laisse pas d'avoir aussi dans ses murs des maris +débonnaires; mais ils n'y fourmillent pas comme dans celle de Paris, +qui, sans contredit, est la cité du monde la plus fertile en pareils +habitants.--Pardon, seigneur Asmodée, dit don Cléofas, si j'ai coupé +le fil de l'histoire de Léonor: continuez-la, je vous prie; elle +m'attache infiniment; j'y trouve des nuances de séduction qui +m'enlèvent.» Le démon la reprit ainsi. + + + + +CHAPITRE V + +_Suite et conclusion des amours du comte de Belflor._ + + +Don Luis sortit de bon matin, et se rendit chez le comte, qui, ne +croyant pas avoir été découvert, fut surpris de cette visite. Il +alla au-devant du vieillard, et après l'avoir accablé d'embrassades: +«Que j'ai de joie, dit-il, de voir ici le seigneur don Luis! +viendrait-il m'offrir l'occasion de le servir?--Seigneur, lui +répondit don Luis, ordonnez, s'il vous plaît, que nous soyons +seuls.» + +«Belflor fit ce qu'il souhaitait. Ils s'assirent tous deux; et le +vieillard prenant la parole: «Seigneur, dit-il, mon bonheur et mon +repos ont besoin d'un éclaircissement que je viens vous demander. Je +vous ai vu ce matin sortir de l'appartement de Léonor. Elle m'a tout +avoué: elle m'a dit....--Elle vous a dit que je l'aime, interrompit +le comte, pour éluder un discours qu'il ne voulait pas entendre; +mais elle ne vous a que faiblement exprimé tout ce que je sens pour +elle; j'en suis enchanté; c'est une fille tout adorable; esprit, +beauté, vertu, rien ne lui manque. On m'a dit que vous avez aussi un +fils qui achève ses études à Alcala: ressemble-t-il à sa soeur? S'il +en a la beauté, et pour peu qu'il tienne de vous d'ailleurs, ce doit +être un cavalier parfait; je meurs d'envie de le voir, et je vous +offre tout mon crédit pour lui. + +«--Je vous suis redevable de cette offre, dit gravement don Luis; +mais venons à ce que....--Il faut le mettre incessamment dans le +service, interrompit encore le comte; je me charge de sa fortune: il +ne vieillira point dans la classe des officiers subalternes; c'est +de quoi je puis vous assurer.--Répondez-moi, comte, reprit +brusquement le vieillard, et cessez de me couper la parole. +Avez-vous dessein ou non de tenir la promesse......?--Oui, sans +doute, interrompit Belflor pour la troisième fois, je tiendrai la +promesse que je vous fais d'appuyer votre fils de toute ma faveur: +comptez sur moi, je suis homme réel.--C'en est trop, comte, s'écria +Cespédes en se levant: après avoir séduit ma fille, vous osez encore +m'insulter! mais je suis noble, et l'offense que vous me faites ne +demeurera pas impunie.» En achevant ces mots, il se retira chez lui, +le coeur plein de ressentiment, et roulant dans son esprit mille +projets de vengeance. + +«Dès qu'il y fut arrivé, il dit avec beaucoup d'agitation à Léonor +et à la dame Marcelle: «Ce n'était pas sans raison que le comte +m'était suspect; c'est un traître dont je veux me venger. Pour vous, +dès demain vous entrerez toutes deux dans un couvent; vous n'avez +qu'à vous y préparer; et rendez grâce au ciel que ma colère se borne +à ce châtiment.» En disant cela, il alla s'enfermer dans son +cabinet, pour penser mûrement au parti qu'il avait à prendre dans +une conjoncture aussi délicate. + +«Quelle fut la douleur de Léonor, quand elle eut entendu dire que +Belflor était perfide! Elle demeura quelque temps immobile; une +pâleur mortelle se répandit sur son visage; ses esprits +l'abandonnèrent, et elle tomba sans mouvement entre les bras de sa +gouvernante, qui crut qu'elle allait expirer. Cette duègne apporta +tous ses soins pour la faire revenir de son évanouissement. Elle y +réussit. Léonor reprit l'usage de ses sens, ouvrit les yeux, et +voyant sa gouvernante empressée à la secourir: «Que vous êtes +barbare! lui dit-elle en poussant un profond soupir; pourquoi +m'avez-vous tirée de l'heureux état où j'étais? je ne sentais pas +l'horreur de ma destinée. Que ne me laissiez-vous mourir! Vous qui +savez toutes les peines qui doivent troubler le repos de ma vie, +pourquoi me la voulez-vous conserver?» + +«Marcelle essaya de la consoler, mais ne fit que l'aigrir davantage. +«Tous vos discours sont superflus, s'écria la fille de don Luis; je +ne veux rien écouter: ne perdez pas le temps à combattre mon +désespoir; vous devriez plutôt l'irriter, vous qui m'avez plongée +dans l'abîme affreux où je suis: c'est vous qui m'avez répondu de la +sincérité du comte; sans vous je ne me serais pas livrée à +l'inclination que j'avais pour lui; j'en aurais insensiblement +triomphé: il n'en aurait jamais du moins tiré le moindre avantage. +Mais je ne veux pas, poursuivit-elle, vous imputer mon malheur, et +je n'en accuse que moi: je ne devais pas suivre vos conseils, en +recevant la foi d'un homme sans la participation de mon père. +Quelque glorieuse que fût pour moi la recherche du comte de Belflor, +il fallait le mépriser, plutôt que de le ménager aux dépens de mon +honneur; enfin, je devais me défier de lui, de vous et de moi. Après +avoir été assez faible pour me rendre à ses serments perfides, après +l'affliction que je cause au malheureux don Luis et le déshonneur +que je fais à ma famille, je me déteste moi-même, et, loin de +craindre la retraite dont on me menace, je voudrais aller cacher ma +honte dans le plus horrible séjour.» + +«En parlant de cette sorte, elle ne se contentait pas de pleurer +abondamment: elle déchirait ses habits, et s'en prenait à ses beaux +cheveux de l'injustice de son amant. La duègne, pour se conformer à +la douleur de sa maîtresse, n'épargna pas les grimaces: elle laissa +couler quelques pleurs de commande, fit mille imprécations contre +les hommes en général, et en particulier contre Belflor. «Est-il +possible, s'écria-t-elle, que le comte, qui m'a paru plein de +droiture et de probité, soit assez scélérat pour nous avoir trompées +toutes deux! Je ne puis revenir de ma surprise, ou plutôt je ne puis +encore me persuader cela. + +«--En effet, dit Léonor, quand je me le représente à mes genoux, +quelle fille ne se serait pas fiée à son air tendre, à ses serments +dont il prenait si hardiment le ciel à témoin, à ses transports qui +se renouvelaient sans cesse? Ses yeux me montraient encore plus +d'amour que sa bouche ne m'en exprimait; en un mot, il paraissait +charmé de ma vue. Non, il ne me trompait point; je ne puis le +penser. Mon père ne lui aura pas parlé peut-être avec assez de +ménagement; ils se seront piqués tous deux, et le comte lui aura +moins répondu en amant qu'en grand seigneur. Mais je me flatte aussi +peut-être! Il faut que je sorte de cette incertitude: je vais écrire +à Belflor, et lui mander que je l'attends ici cette nuit; je veux +qu'il vienne rassurer mon coeur alarmé, ou me confirmer lui-même sa +trahison.» + +«La dame Marcelle applaudit à ce dessein: elle conçut même quelque +espérance que le comte, tout ambitieux qu'il était, pourrait bien +être touché des larmes que Léonor répandrait dans cette entrevue, et +se déterminer à l'épouser. + +«Pendant ce temps-là, Belflor, débarrassé du bon homme don Luis, +rêvait dans son appartement aux suites que pourrait avoir la +réception qu'il venait de lui faire. Il jugea bien que tous les +Cespédes, irrités de l'injure, songeraient à la venger; mais cela ne +l'inquiétait que faiblement. L'intérêt de son amour l'occupait bien +davantage. Il pensait que Léonor serait mise dans un couvent, ou du +moins qu'elle serait désormais gardée à vue; que selon toutes les +apparences il ne la reverrait plus. Cette pensée l'affligeait, et il +cherchait dans son esprit quelque moyen de prévenir ce malheur, +lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre que la dame +Marcelle venait de lui mettre entre les mains; c'était un billet de +Léonor, conçu en ces termes: + + +_Je dois demain quitter le monde, pour aller m'ensevelir dans une +retraite. Me voir déshonorée, odieuse à ma famille et à moi-même, +c'est l'état déplorable où je suis réduite pour vous avoir écouté. +Je vous attends encore cette nuit. Dans mon désespoir, je cherche de +nouveaux tourments: venez m'avouer que votre coeur n'a point eu de +part aux serments que votre bouche m'a faits, ou venez les justifier +par une conduite qui peut seule adoucir la rigueur de mon destin. +Comme il pourrait y avoir quelque péril dans ce rendez-vous, après +ce qui s'est passé entre vous et mon père, faites-vous accompagner +par un ami. Quoique vous fassiez tout le malheur de ma vie, je sens +que je m'intéresse encore à la vôtre._ + + Léonor. + +«Le comte lut deux ou trois fois cette lettre, et se représentant la +fille de don Luis dans la situation où elle se dépeignait, il en fut +ému. Il rentra en lui-même: la raison, la probité, l'honneur, dont +sa passion lui avait fait violer toutes les lois, commencèrent à +reprendre sur lui leur empire. Il sentit tout d'un coup dissiper son +aveuglement; et comme un homme sorti d'un violent accès de fièvre +rougit des paroles et des actions extravagantes qui lui sont +échappées, il eut honte de tous les lâches artifices dont il s'était +servi pour contenter ses désirs. + +«Qu'ai-je fait, dit-il, malheureux! Quel démon m'a possédé? J'ai +promis d'épouser Léonor: j'en ai pris le ciel à témoin: j'ai feint +que le roi m'avait proposé un parti: mensonge, perfidie, sacrilége, +j'ai tout mis en usage pour corrompre l'innocence. Quelle fureur! ne +valait-il pas mieux employer mes efforts à détruire mon amour, qu'à +le satisfaire par des voies si criminelles? Cependant voilà une +fille de condition séduite; je l'abandonne à la colère de ses +parents que je déshonore avec elle, et je la rends misérable pour +prix de m'avoir rendu heureux: quelle ingratitude! Ne dois-je pas +plutôt réparer l'outrage que je lui fais? Oui, je le dois, et je +veux, en l'épousant, dégager la parole que je lui ai donnée. Qui +pourrait s'opposer à un dessein si juste? ses bontés doivent-elles +me prévenir contre sa vertu? non, je sais combien sa résistance m'a +coûté à vaincre. Elle s'est moins rendue à mes transports qu'à la +foi jurée... Mais d'un autre côté, si je me borne à ce choix, je me +fais un tort considérable. Moi qui puis aspirer aux plus nobles et +aux plus riches héritières de l'État, je me contenterai de la fille +d'un simple gentilhomme, qui n'a qu'un bien médiocre! Que +pensera-t-on de moi à la cour? On dira que j'ai fait un mariage +ridicule.» + +«Belflor, ainsi partagé entre l'amour et l'ambition, ne savait à +quoi se résoudre; mais quoiqu'il fût encore incertain s'il +épouserait Léonor ou s'il ne l'épouserait point, il ne laissa pas de +se déterminer à l'aller trouver la nuit prochaine, et il chargea son +valet de chambre d'en avertir la dame Marcelle. + +«Don Luis, de son côté, passa la journée à songer au rétablissement +de son honneur. La conjoncture lui paraissait fort embarrassante. +Recourir aux lois civiles, c'était rendre son déshonneur public, +outre qu'il craignait, avec grande raison, que la justice ne fût +d'une part et les juges de l'autre: il n'osait pas non plus s'aller +jeter aux pieds du roi. Comme il croyait que ce prince avait dessein +de marier Belflor, il avait peur de faire une démarche inutile; il +ne lui restait donc que la voie des armes, et ce fut à ce parti +qu'il s'arrêta. + +«Dans la chaleur de son ressentiment, il fut tenté de faire un appel +au comte; mais, venant à considérer qu'il était trop vieux et trop +faible pour oser se fier à son bras, il aima mieux s'en remettre à +son fils, dont il jugea les coups plus sûrs que les siens. Il envoya +donc un de ses domestiques à Alcala avec une lettre, par laquelle il +mandait à son fils de venir incessamment à Madrid, venger une +offense faite à la famille des Cespédes. + +«Ce fils, nommé don Pèdre, est un cavalier de dix-huit ans, +parfaitement bien fait, et si brave, qu'il passe, dans la ville +d'Alcala, pour le plus redoutable écolier de l'université; mais vous +le connaissez, ajouta le diable, et il n'est pas besoin que je +m'étende sur cela.--Il est vrai, dit don Cléofas, qu'il a toute la +valeur et tout le mérite que l'on puisse avoir. + +--Ce jeune homme, reprit Asmodée, n'était point alors à Alcala, +comme son père se l'imaginait. Le désir de revoir une dame qu'il +aimait l'avait amené à Madrid. La dernière fois qu'il y était venu +voir sa famille, il avait fait cette conquête au Prado. Il n'en +savait point encore le nom; on avait exigé de lui qu'il ne ferait +aucune démarche pour s'en informer, et il s'était soumis, quoique +avec beaucoup de peine, à cette cruelle nécessité. C'était une fille +de condition qui avait pris de l'amitié pour lui, et qui, croyant +devoir se défier de la discrétion et de la constance d'un écolier, +jugeait à propos de le bien éprouver avant de se faire connaître. + +«Il était plus occupé de son inconnue que de la philosophie +d'Aristote, et le peu de chemin qu'il y a d'ici à Alcala était cause +qu'il faisait souvent, comme vous, l'école buissonnière, avec cette +différence, que c'était pour un objet qui le méritait mieux que +votre dona Thomasa. Pour dérober la connaissance de ses amoureux +voyages à don Luis son père, il avait coutume de loger dans une +auberge à l'extrémité de la ville, où il avait soin de se tenir +caché sous un nom emprunté. Il n'en sortait que le matin à certaine +heure, qu'il lui fallait aller à une maison où la dame qui lui +faisait si mal faire ses études avait la bonté de se rendre, +accompagnée d'une femme de chambre. Il demeurait donc enfermé dans +son auberge pendant le reste du jour; mais, en récompense, dès que +la nuit était venue, il se promenait partout dans la ville. + +«Il arriva qu'une nuit, comme il traversait une rue détournée, il +entendit des voix et des instruments qui lui parurent dignes de son +attention. Il s'arrêta pour les écouter: c'était une sérénade; le +cavalier qui la donnait était ivre et naturellement brutal. Il n'eut +pas si tôt aperçu notre écolier, qu'il vint à lui avec +précipitation, et sans autre compliment: «Ami, lui dit-il d'un ton +brusque, passez votre chemin: les gens curieux sont ici fort mal +reçus.--«Je pourrais me retirer, répondit don Pèdre choqué de ces +paroles, si vous m'en aviez prié de meilleure grâce; mais je veux +demeurer pour vous apprendre à parler.--Voyons donc, reprit le +maître du concert, en tirant son épée, qui de nous deux cédera la +place à l'autre.» + +«Don Pèdre mit aussi l'épée à la main, et ils commencèrent à se +battre. Quoique le maître de la sérénade s'en acquittât avec assez +d'adresse, il ne put parer un coup mortel qui lui fut porté, et il +tomba sur le carreau. Tous les acteurs du concert, qui avaient déjà +quitté leurs instruments et tiré leurs épées pour accourir à son +secours, s'avancèrent pour le venger. Ils attaquèrent tous ensemble +don Pèdre, qui, dans cette occasion, montra ce qu'il savait faire. +Outre qu'il parait avec une agilité surprenante toutes les bottes +qu'on lui portait, il en poussait de furieuses, et occupait à la +fois tous ses ennemis. + +«Cependant ils étaient si opiniâtres et en si grand nombre, que, +tout habile escrimeur qu'il était, il n'aurait pu éviter sa perte, +si le comte de Belflor, qui passait alors par cette rue, n'eût pris +sa défense. Le comte avait du coeur et beaucoup de générosité: il ne +put voir tant de gens armés contre un seul homme sans s'intéresser +pour lui. Il tira son épée, et, courant se ranger auprès de don +Pèdre, il poussa si vivement avec lui les acteurs de la sérénade, +qu'ils s'enfuirent tous, les uns blessés, et les autres de peur de +l'être. + +«Après leur retraite, l'écolier voulut remercier le comte du secours +qu'il en avait reçu; mais Belflor l'interrompit: «Laissons là ces +discours, lui dit-il; n'êtes-vous point blessé?--Non, répondit don +Pèdre.--Eloignons-nous d'ici, reprit le comte: je vois que vous avez +tué un homme; il est dangereux de vous arrêter plus longtemps dans +cette rue: la justice vous y pourrait surprendre.» Ils marchèrent +aussitôt à grands pas, gagnèrent une autre rue, et quand ils furent +loin de celle où s'était donné le combat, ils s'arrêtèrent. + +«Don Pèdre, poussé par les mouvements d'une juste reconnaissance, +pria le comte de ne lui pas cacher le nom du cavalier à qui il avait +tant d'obligation. Belflor ne lui fit aucune difficulté de le lui +apprendre, et il lui demanda aussi le sien; mais l'écolier, ne +voulant pas se faire connaître, répondit qu'il s'appelait don Juan +de Matos, et l'assura qu'il se souviendrait éternellement de ce +qu'il avait fait pour lui. + +«Je veux, lui dit le comte, vous offrir dès cette nuit une occasion +de vous acquitter envers moi. J'ai un rendez-vous qui n'est pas sans +péril; j'allais chercher un ami pour m'y accompagner: je connais +votre valeur; puis-je vous proposer, don Juan, de venir avec +moi?--Ce doute m'outrage, répartit l'écolier; je ne saurais faire un +meilleur usage de la vie que vous m'avez conservée, que de l'exposer +pour vous. Partons, je suis prêt à vous suivre.» Ainsi Belflor +conduisit lui-même don Pèdre à la maison de don Luis, et ils +entrèrent tous deux par le balcon dans l'appartement de Léonor.» + +«Don Cléofas, en cet endroit, interrompit le diable: «Seigneur +Asmodée, lui dit-il, comment est-il possible que don Pèdre ne +reconnût point la maison de son père?--Il n'avait garde de la +reconnaître, répondit le démon; c'était une nouvelle demeure: don +Luis avait changé de quartier, et logeait dans cette maison depuis +huit jours, ce que don Pèdre ne savait pas: c'est ce que j'allais +vous dire lorsque vous m'avez interrompu. Vous êtes trop vif: vous +avez la mauvaise habitude de couper la parole aux gens: +corrigez-vous de ce défaut-là. + +«Don Pèdre, continua le boiteux, ne croyait donc pas être chez son +père: il ne s'aperçut pas non plus que la personne qui les +introduisait était la dame Marcelle, puisqu'elle les reçut sans +lumière dans une antichambre, où Belflor pria son compagnon de +rester, pendant qu'il serait dans la chambre de sa dame. L'écolier y +consentit, et s'assit sur une chaise, l'épée nue à la main, de peur +de surprise. Il se mit à rêver aux faveurs dont il jugea que l'amour +allait combler Belflor, et il souhaitait d'être aussi heureux que +lui: quoiqu'il ne fût pas maltraité de sa dame inconnue, elle +n'avait pas encore pour lui toutes les bontés que Léonor avait pour +le comte. + +«Pendant qu'il faisait là-dessus toutes les réflexions que peut +faire un amant passionné, il entendit qu'on essayait doucement +d'ouvrir une porte qui n'était pas celle des amants, et il vit +paraître de la lumière par le trou de la serrure. Il se leva +brusquement, s'avança vers la porte qui s'ouvrit, et présenta la +pointe de son épée à son père: car c'était lui qui venait dans +l'appartement de Léonor pour voir si le comte n'y serait point. Le +bonhomme ne croyait pas, après ce qui s'était passé, que sa fille et +Marcelle eussent osé le recevoir encore; c'est ce qui l'avait +empêché de les faire coucher dans un autre appartement: il s'était +toutefois avisé de penser que, devant entrer le lendemain dans un +couvent, elles auraient peut-être voulu l'entretenir pour la +dernière fois. + +«Qui que tu sois, lui dit l'écolier, n'entre point ici, ou bien il +t'en coûtera la vie.» A ces mots, don Luis envisage don Pèdre, qui +de son côté le regarde avec attention. Ils se reconnaissent. «Ah! +mon fils, s'écrie le vieillard, avec quelle impatience je vous +attendais! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait avertir de votre +arrivée? Craigniez-vous de troubler mon repos? Hélas! je n'en puis +prendre dans la cruelle situation où je me trouve!--O mon père! dit +don Pèdre tout éperdu, est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils +point déçus par une trompeuse ressemblance?--D'où vient cet +étonnement, reprit don Luis? N'êtes-vous pas chez votre père? ne +vous ai-je pas mandé que je demeure dans cette maison depuis huit +jours?--Juste ciel, répliqua l'écolier, qu'est-ce que j'entends? je +suis donc ici dans l'appartement de ma soeur?» + +«Comme il achevait ces paroles, le comte, qui avait entendu du +bruit, et qui crut qu'on attaquait son escorte, sortit l'épée à la +main de la chambre de Léonor. Dès que le vieillard l'aperçut, il +devint furieux, et, le montrant à son fils: «Voilà, s'écria-t-il, +l'audacieux qui a ravi mon repos, et porté à notre honneur une +mortelle atteinte. Vengeons-nous. Hâtons-nous de punir ce traître.» +En disant cela, il tira son épée, qu'il avait sous sa robe de +chambre, et voulut attaquer Belflor; mais don Pèdre le retint. +«Arrêtez, mon père, lui dit-il; modérez, je vous prie, les +transports de votre colère...--Quel est votre dessein, mon fils? +répondit le vieillard; vous retenez mon bras! vous croyez sans doute +qu'il manque de force pour nous venger. Hé bien! tirez donc raison +vous-même de l'offense qu'on nous a faite; aussi bien est-ce pour +cela que je vous ai mandé de revenir à Madrid. Si vous périssez, je +prendrai votre place; il faut que le comte tombe sous nos coups, ou +qu'il nous ôte à tous deux la vie, après nous avoir ôté l'honneur. + +«--Mon père, reprit don Pèdre, je ne puis accorder à votre +impatience ce qu'elle attend de moi. Bien loin d'attenter à la vie +du comte, je ne suis venu ici que pour la défendre. Ma parole y est +engagée; mon honneur le demande. Sortons, comte, poursuivit-il en +s'adressant à Belflor.--Ah! lâche, interrompit don Luis, en +regardant don Pèdre d'un oeil irrité, tu t'opposes toi-même à une +vengeance qui devrait t'occuper tout entier! Mon fils, mon propre +fils est d'intelligence avec le perfide qui a suborné ma fille! mais +n'espère pas tromper mon ressentiment; je vais appeler tous mes +domestiques; je veux qu'ils me vengent de sa trahison et de ta +lâcheté. + +«--Seigneur, répliqua don Pèdre, rendez plus de justice à votre +fils; cessez de le traiter de lâche; il ne mérite point ce nom +odieux. Le comte m'a sauvé la vie cette nuit. Il m'a proposé, sans +me connaître, de l'accompagner à son rendez-vous. Je me suis offert +à partager les périls qu'il y pouvait courir, sans savoir que ma +reconnaissance engageait imprudemment mon bras contre l'honneur de +ma famille. Ma parole m'oblige donc à défendre ici ses jours: par-là +je m'acquitte envers lui; mais je ne ressens pas moins vivement que +vous l'injure qu'il nous a faite, et dès demain vous me verrez +chercher à répandre son sang avec autant d'ardeur que vous m'en +voyez aujourd'hui à le conserver.» + +«Le comte, qui n'avait point parlé jusque-là tant il avait été +frappé du merveilleux de cette aventure, prit alors la parole: «Vous +pourriez, dit-il à l'écolier, assez mal venger cette injure par la +voie des armes: je veux vous offrir un moyen plus sûr de rétablir +votre honneur. Je vous avouerai que jusqu'à ce jour je n'ai pas eu +dessein d'épouser Léonor; mais ce matin j'ai reçu de sa part une +lettre qui m'a touché, et ses pleurs viennent d'achever l'ouvrage; +le bonheur d'être son époux fait à présent ma plus chère envie.--Si +le roi vous destine une autre femme, dit don Luis, comment vous +dispenserez-vous...?--Le roi ne m'a proposé aucun parti, interrompit +Belflor en rougissant. Pardonnez, de grâce, cette fable à un homme +dont la raison était troublée par l'amour. C'est un crime que la +violence de ma passion m'a fait commettre, et que j'expie en vous +l'avouant. + +«--Seigneur, reprit le vieillard, après cet aveu qui sied bien à un +grand coeur, je ne doute plus de votre sincérité: je vois que vous +voulez en effet réparer l'affront que nous avons reçu; ma colère +cède aux assurances que vous m'en donnez: souffrez que j'oublie mon +ressentiment dans vos bras.» En achevant ces mots, il s'approcha du +comte, qui s'était avancé pour le prévenir. Ils s'embrassèrent tous +deux à plusieurs reprises; ensuite Belflor, se tournant vers don +Pèdre: «Et vous, faux don Juan, lui dit-il, vous qui avez déjà gagné +mon estime par une valeur incomparable et par des sentiments +généreux, venez, que je vous voue une amitié de frère.» En disant +cela, il embrassa don Pèdre, qui reçut ses embrassements d'un air +soumis et respectueux, et lui répondit: «Seigneur, en me promettant +une amitié si précieuse, vous acquérez la mienne. Comptez sur un +homme qui vous sera dévoué jusqu'au dernier moment de sa vie.» + +«Pendant que ces cavaliers tenaient de semblables discours, Léonor, +qui était à la porte de sa chambre, ne perdait pas un mot de tout ce +que l'on disait. Elle avait d'abord été tentée de se montrer et de +s'aller jeter au milieu des épées, sans savoir pourquoi. Marcelle +l'en avait empêchée; mais lorsque cette adroite duègne vit que les +affaires se terminaient à l'amiable, elle jugea que la présence de +sa maîtresse et la sienne ne gâteraient rien. C'est pourquoi elles +parurent toutes deux le mouchoir à la main, et coururent en pleurant +se prosterner devant don Luis. Elles craignaient, avec raison, +qu'après les avoir surprises la nuit dernière, il ne leur sût +mauvais gré de la récidive; mais il fit relever Léonor, et lui dit: +«Ma fille, essuyez vos larmes, je ne vous ferai point de nouveaux +reproches; puisque votre amant veut garder la foi qu'il vous a +jurée, je consens d'oublier le passé. + +«--Oui, seigneur don Luis, dit le comte, j'épouserai Léonor; et pour +réparer encore mieux l'offense que je vous ai faite, pour vous +donner une satisfaction plus entière, et à votre fils un gage de +l'amitié que je lui ai vouée, je lui offre ma soeur Eugénie.--Ah! +seigneur, s'écria don Luis avec transport, que je suis sensible à +l'honneur que vous faites à mon fils! Quel père fut jamais plus +content? Vous me donnez autant de joie que vous m'avez causé de +douleur.» + +«Si le vieillard parut charmé de l'offre du comte, il n'en fut pas +de même de don Pèdre: comme il était fortement épris de son +inconnue, il demeura si troublé, si interdit, qu'il ne put dire une +parole; mais Belflor, sans faire attention à son embarras, sortit, +en disant qu'il allait ordonner les apprêts de cette double union, +et qu'il lui tardait d'être attaché à eux par des chaînes si +étroites. + +«Après son départ, don Luis laissa Léonor dans son appartement, et +monta dans le sien avec don Pèdre, qui lui dit avec toute la +franchise d'un écolier: «Seigneur, dispensez-moi, je vous prie, +d'épouser la soeur du comte: c'est assez qu'il épouse Léonor. Ce +mariage suffit pour rétablir l'honneur de notre famille.--Hé quoi! +mon fils, répondit le vieillard, auriez-vous de la répugnance à vous +marier avec la soeur du comte?--Oui, mon père, répartit don Pèdre; +cette union, je vous l'avoue, serait un cruel supplice pour moi, et +je ne vous en cacherai point la cause. J'aime, ou, pour mieux dire, +j'adore depuis six mois une dame charmante: j'en suis écouté; elle +seule peut faire le bonheur de ma vie. + +«--Que la condition d'un père est malheureuse! dit alors don Luis; +il ne trouve presque jamais ses enfants disposés à faire ce qu'il +désire; mais quelle est donc cette personne qui a fait sur vous une +si forte impression?--Je ne le sais point encore, lui répondit don +Pèdre: elle a promis de me l'apprendre lorsqu'elle sera satisfaite +de ma constance et de ma discrétion; mais je ne doute pas que sa +maison ne soit une des plus illustres d'Espagne. + +«--Et vous croyez, répliqua le vieillard en changeant de ton, que +j'aurai la complaisance d'approuver votre amour romanesque? Je +souffrirai que vous renonciez au plus glorieux établissement que la +fortune puisse vous offrir, pour vous conserver fidèle à un objet +dont vous ne savez pas seulement le nom? N'attendez point cela de ma +bonté. Etouffez plutôt les sentiments que vous avez pour une +personne qui est peut-être indigne de vous les avoir inspirés, et ne +songez qu'à mériter l'honneur que le comte veut vous faire.--Tous +ces discours sont inutiles, mon père, répartit l'écolier; je sens +que je ne pourrai jamais oublier mon inconnue: rien ne sera capable +de me détacher d'elle. Quand on me proposerait une +infante....--Arrêtez, s'écria brusquement don Luis, c'est trop +insolemment vanter une constance qui excite ma colère. Sortez, et ne +vous présentez plus devant moi que vous ne soyez prêt à m'obéir.» + +«Don Pèdre n'osa répliquer à ces paroles de peur de s'en attirer de +plus dures. Il se retira dans une chambre, où il passa le reste de +la nuit à faire des réflexions autant tristes qu'agréables. Il +pensait avec douleur qu'il allait se brouiller avec toute sa famille +en refusant d'épouser la soeur du comte; mais il en était tout +consolé, lorsqu'il venait à se représenter que son inconnue lui +tiendrait compte d'un si grand sacrifice. Il se flattait même +qu'après une si belle preuve de fidélité, elle ne manquerait pas de +lui découvrir sa condition, qu'il s'imaginait égale pour le moins à +celle d'Eugénie. + +«Dans cette espérance, il sortit dès qu'il fut jour, et alla se +promener au Prado, en attendant l'heure de se rendre au logis de +dona Juana: c'est le nom de la dame chez qui il avait coutume +d'entretenir tous les matins sa maîtresse. Il attendit ce moment +avec beaucoup d'impatience; et quand il fut venu, il courut au +rendez-vous. + +«Il y trouva l'inconnue, qui s'y était rendue de meilleure heure +qu'à l'ordinaire; mais il la trouva qui fondait en pleurs avec dona +Juana, et qui paraissait agitée d'une vive douleur. Quel spectacle +pour un amant! Il s'approcha d'elle tout troublé, et, se jetant à +ses genoux: «Madame, lui dit-il, que dois-je penser de l'état où je +vous vois? quel malheur m'annoncent ces larmes qui me percent le +coeur?--Vous ne vous attendez pas, lui répondit-elle, au coup fatal +que j'ai à vous porter. La fortune cruelle va nous séparer pour +jamais: nous ne nous verrons plus.» + +«Elle accompagna ces paroles de tant de soupirs, que je ne sais si +don Pèdre fut plus touché des choses qu'elle disait, que de +l'affliction dont elle paraissait saisie en les disant: «Juste ciel, +s'écria-t-il avec un transport de fureur dont il ne fut pas maître, +peux-tu souffrir que l'on détruise une union dont tu connais +l'innocence! Mais, Madame, ajouta-t-il, vous avez pris peut-être de +fausses alarmes. Est-il certain qu'on vous arrache au plus fidèle +amant qui fut jamais? suis-je en effet le plus malheureux de tous +les hommes?--Notre infortune n'est que trop assurée, répondit +l'inconnue: mon frère, de qui ma main dépend, me marie aujourd'hui; +il vient de me le déclarer lui-même.--«Eh! quel est cet heureux +époux? répliqua don Pèdre avec précipitation. Nommez-le moi, Madame; +je vais, dans mon désespoir....--Je ne sais point encore son nom, +interrompit l'inconnue; mon frère n'a pas voulu m'en instruire; il +m'a dit seulement qu'il souhaitait que je visse le cavalier +auparavant. + +«--Mais, Madame, dit don Pèdre, vous soumettrez-vous sans résistance +aux volontés d'un frère? Vous laisserez-vous entraîner à l'autel +sans vous plaindre d'un si cruel sacrifice? Ne ferez-vous rien en ma +faveur? Hélas, je n'ai pas craint de m'exposer à la colère de mon +père pour me conserver à vous: ses menaces n'ont pu ébranler ma +fidélité, et, avec quelque rigueur qu'il puisse me traiter, je +n'épouserai point la dame qu'on me propose, quoique ce soit un parti +très-considérable.--Et qui est cette dame, dit l'inconnue?--C'est la +soeur du comte de Belflor, répondit l'écolier.--Ah! don Pèdre, +répliqua l'inconnue, en faisant paraître une extrême surprise, vous +vous méprenez sans doute; vous n'êtes point sûr de ce que vous +dites. Est-ce en effet Eugénie, la soeur de Belflor, que l'on vous a +proposée? + +«--Oui, Madame, répartit don Pèdre; le comte lui-même m'a offert sa +main.--Hé quoi! s'écria-t-elle, il serait possible que vous fussiez +ce cavalier à qui mon frère me destine?--Qu'entends-je! s'écria +l'écolier à son tour, la soeur du comte de Belflor serait mon +inconnue!--Oui, don Pèdre, répartit Eugénie; mais peu s'en faut que +je ne croie plus l'être en ce moment, tant j'ai de peine à me +persuader du bonheur dont vous m'assurez.» + +«A ces mots, don Pèdre lui embrassa les genoux: ensuite il lui prit +une de ses mains, qu'il baisa avec tous les transports que peut +sentir un amant qui passe subitement d'une extrême douleur à un +excès de joie. Pendant qu'il s'abandonnait aux mouvements de son +amour, Eugénie, de son côté, lui faisait mille caresses, qu'elle +accompagnait de mille paroles tendres et flatteuses. «Que mon frère, +disait-elle, m'eût épargné de peines, s'il m'eût nommé l'époux qu'il +me destine! Que j'avais déjà conçu d'aversion pour cet époux! Ah! +mon cher don Pèdre! que je vous ai haï!--Belle Eugénie, +répondait-il, que cette haine a de charmes pour moi! Je veux la +mériter en vous adorant toute ma vie.» + +«Après que ces deux amants se furent donné toutes les marques les +plus touchantes d'une tendresse mutuelle, Eugénie voulut savoir +comment l'écolier avait pu gagner l'amitié de son frère. Don Pèdre +ne lui cacha point les amours du comte et de sa soeur, et lui +raconta tout ce qui s'était passé la nuit dernière. Ce fut pour elle +un surcroît de plaisir d'apprendre que son frère devait épouser la +soeur de son amant. Dona Juana prenait trop de part au sort de son +amie pour n'être pas sensible à cet heureux événement: elle lui en +témoigna sa joie aussi bien qu'à don Pèdre, qui se sépara enfin +d'Eugénie après être convenu avec elle qu'ils ne feraient pas +semblant tous deux de se connaître quand ils se verraient devant le +comte. + +«Don Pèdre s'en retourna chez son père, qui, le trouvant disposé à +lui obéir, en fut d'autant plus réjoui qu'il attribua son obéissance +à la manière ferme dont il lui avait parlé la nuit. Ils attendaient +des nouvelles de Belflor, lorsqu'ils reçurent un billet de sa part. +Il leur mandait qu'il venait d'obtenir l'agrément du roi pour son +mariage et pour celui de sa soeur, avec une charge considérable pour +don Pèdre; que dès le lendemain ces deux mariages se pourraient +faire, parce que les ordres qu'il avait donnés pour cela +s'exécutaient avec tant de diligence, que les préparatifs étaient +déjà fort avancés. Il vint l'après-dînée confirmer ce qu'il leur +avait écrit, et leur présenter Eugénie. + +«Don Luis fit à cette dame toutes les caresses imaginables, et +Léonor ne se lassait point de l'embrasser. Pour don Pèdre, de +quelques mouvements d'amour et de joie qu'il fût agité, il se +contraignit pour ne pas donner au comte le moindre soupçon de leur +intelligence. + +«Comme Belflor s'attachait particulièrement à observer sa soeur, il +crut remarquer, malgré la contrainte qu'elle s'imposait, que don +Pèdre ne lui déplaisait pas. Pour en être plus assuré, il la prit un +moment en particulier, et lui fit avouer qu'elle trouvait le +cavalier fort à son gré. Il lui apprit ensuite son nom et sa +naissance, ce qu'il n'avait pas voulu lui dire auparavant, de peur +que l'inégalité des conditions ne la prévînt contre lui, et ce +qu'elle feignit d'entendre comme si elle l'eût ignoré. + +«Enfin, après beaucoup de compliments de part et d'autre, il fut +résolu que les noces se feraient chez don Luis. Elles ont été faites +ce soir et ne sont point encore achevées; voilà pourquoi l'on se +réjouit dans cette maison. Tout le monde s'y livre à la joie. La +seule dame Marcelle n'a point de part à ces réjouissances: elle +pleure en ce moment, tandis que les autres rient; car le comte de +Belflor, après son mariage, a tout avoué à don Luis, qui a fait +enfermer cette duègne _en el monasterio de las arrepentidas_, où les +mille pistoles qu'elle a reçues pour séduire Léonor serviront à lui +en faire faire pénitence le reste de ses jours.» + + + + +CHAPITRE VI + +_Des nouvelles choses que vit don Cléofas, et de quelle manière il +fut vengé de dona Thomasa._ + + +Tournons-nous d'un autre côté, poursuivit Asmodée: parcourons de +nouveaux objets. Laissez tomber vos regards sur l'hôtel qui est +directement au-dessous de nous; vous y verrez une chose assez rare. +C'est un homme chargé de dettes qui dort d'un profond sommeil.--Il +faut donc que ce soit une personne de qualité, dit +Léandro.--Justement, répondit le démon. C'est un marquis de cent +mille ducats de rente, et dont pourtant la dépense excède le revenu. +Sa table et ses maîtresses le mettent dans la nécessité de +s'endetter; mais cela ne trouble point son repos; au contraire, +quand il veut bien devoir à un marchand, il s'imagine que ce +marchand lui a beaucoup d'obligation. «C'est chez vous, disait-il +l'autre jour à un drapier, c'est chez vous que je veux désormais +prendre à crédit; je vous donne la préférence.» + +«Pendant que ce marquis goûte si tranquillement la douceur du +sommeil qu'il ôte à ses créanciers, considérez un homme +qui...--Attendez, seigneur Asmodée, interrompit brusquement don +Cléofas; j'aperçois un carrosse dans la rue: je ne veux pas le +laisser passer sans vous demander ce qu'il y a dedans.--Chut! dit le +boiteux, en baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu: +apprenez que ce carrosse recèle un des plus graves personnages de la +monarchie. C'est un président qui va s'égayer chez une vieille +Asturienne dévouée à ses plaisirs. Pour n'être pas reconnu, il a +pris la précaution que prenait Caligula, qui mettait, en pareille +occasion, une perruque pour se déguiser. + +«Revenons au tableau que je voulais offrir à vos regards quand vous +m'avez interrompu. Regardez tout au haut de l'hôtel du marquis, un +homme qui travaille dans un cabinet rempli de livres et de +manuscrits.--C'est peut-être, dit Zambullo, l'intendant, qui +s'occupe à chercher les moyens de payer les dettes de son +maître.--Bon! répondit le diable, c'est bien à cela vraiment que +s'amusent les intendants de ces sortes de maisons! Ils songent +plutôt à profiter du dérangement des affaires qu'à y mettre ordre. +Ce n'est donc pas un intendant que vous voyez. C'est un auteur: le +marquis le loge dans son hôtel pour se donner un air de protecteur +des gens de lettres.--Cet auteur, répliqua don Cléofas, est +apparemment un grand sujet.--Vous en allez juger, répartit le démon. +Il est entouré de mille volumes, et il en compose un où il ne met +rien du sien. Il pille dans ces livres et ces manuscrits; et +quoiqu'il ne fasse qu'arranger et lier ses larcins, il a plus de +vanité qu'un véritable auteur. + +«Vous ne savez pas, continua l'esprit, qui demeure à trois portes +au-dessous de cet hôtel? C'est la Chichona, cette même femme dont +j'ai fait une si honnête mention dans l'histoire du comte de +Belflor.--Ah! que je suis ravi de la voir, dit Léandro. Cette bonne +personne si utile à la jeunesse est sans doute une de ces deux +vieilles que j'aperçois dans une salle basse. L'une a les coudes +appuyés sur une table, et regarde attentivement l'autre, qui compte +de l'argent. Laquelle des deux est la Chichona?--C'est, dit le +démon, celle qui ne compte point. L'autre, nommée la Pébrada, est +une honorable dame de la même profession: elles sont associées, et +elles partagent en ce moment les fruits d'une aventure qu'elles +viennent de mettre à fin. + +«La Pébrada est la plus achalandée; elle a la pratique de plusieurs +veuves riches, à qui elle porte tous les jours sa liste à +lire.--Qu'appellez-vous la liste? interrompit l'écolier.--Ce sont, +répartit Asmodée, les noms de tous les étrangers bien faits qui +viennent à Madrid, et surtout des Français. D'abord que cette +négociatrice apprend qu'il en est arrivé de nouveaux, elle court à +leurs auberges s'informer adroitement de quel pays ils sont, de leur +naissance, de leur taille, de leur air et de leur âge; puis elle en +fait son rapport à ses veuves, qui font leurs réflexions là-dessus; +et si le coeur en dit aux dites veuves, elle les abouche avec +lesdits étrangers. + +--Cela est fort commode, et juste en quelque façon, répliqua +Zambullo en souriant; car enfin, sans ces bonnes dames et leurs +agentes, les jeunes étrangers qui n'ont point ici de connaissances +perdraient un temps infini à en faire. Mais dites-moi s'il y a de +ces veuves et de ces maquignonnes dans les autres pays?--Bon! s'il y +en a, répondit le boiteux: en pouvez-vous douter? je remplirais bien +mal mes fonctions si je négligeais d'en pourvoir les grandes villes. + +«Donnez votre attention au voisin de la Chichona, à cet imprimeur +qui travaille tout seul dans son imprimerie. Il y a trois heures +qu'il a renvoyé ses garçons; il va passer la nuit à imprimer un +livre secrétement.--Eh! quel est donc cet ouvrage? dit Léandro.--Il +traite des injures, répondit le démon. Il prouve que la religion est +préférable au point d'honneur, et qu'il vaut mieux pardonner que +venger une offense.--Oh! le maraud d'imprimeur! s'écria l'écolier; +il fait bien d'imprimer en secret son infâme livre. Que l'auteur ne +s'avise pas de se faire connaître: je serais le premier à le +bâtonner. Est-ce que la religion défend de conserver son honneur? + +--N'entrons pas dans cette discussion, interrompit Asmodée avec un +souris malin. Il paraît que vous avez bien profité des leçons de +morale qui vous ont été données à Alcala: je vous en félicite.--Vous +direz ce qu'il vous plaira, interrompit à son tour don Cléofas: que +l'auteur de ce ridicule ouvrage fasse les plus beaux raisonnements +du monde, je m'en moque; je suis Espagnol: rien ne me semble si doux +que la vengeance, et puisque vous m'avez promis de punir la perfidie +de ma maîtresse, je vous somme de me tenir parole. + +--Je cède avec plaisir au transport qui vous agite, dit le démon. +Que j'aime ces bons naturels qui suivent tous leurs mouvements sans +scrupule! je vais vous satisfaire tout à l'heure; aussi bien le +temps de vous venger est arrivé: mais je veux auparavant vous faire +voir une chose très-réjouissante. Portez la vue au-delà de +l'imprimerie, et observez bien ce qui se passe dans un appartement +tapissé de drap musc.--J'y remarque, répondit Léandro, cinq ou six +femmes qui donnent, comme à l'envi, des bouteilles de verre à une +espèce de valet, et elles me paraissent furieusement agitées. + +--Ce sont, reprit le boiteux, des dévotes qui ont grand sujet d'être +émues. Il y a dans cet appartement un inquisiteur malade. Ce +vénérable personnage, qui a près de trente-cinq ans, est couché dans +une autre chambre que celle où sont ces femmes. Deux de ses plus +chères pénitentes le veillent: l'une fait ses bouillons, et l'autre, +à son chevet, a soin de lui tenir la tête chaude, et de lui couvrir +la poitrine d'une couverture composée de cinquante peaux de +moutons.--Quelle est donc sa maladie? répliqua Zambullo.--Il est +enrhumé du cerveau, répartit le diable, et il est à craindre que le +rhume ne lui tombe sur la poitrine. + +«Ces autres dévotes que vous voyez dans son antichambre accourent +avec des remèdes, sur le bruit de son indisposition: l'une apporte, +pour la toux, des sirops de jujube, d'althéa, de corail et +tussilage; l'autre, pour conserver les poumons de Sa Révérence, +s'est chargée de sirops de longue-vie, de véronique, d'immortelle et +d'élixir de propriété; une autre, pour lui fortifier le cerveau et +l'estomac, a des eaux de mélisse, de cannelle orgée, de l'eau divine +et de l'eau thériacale, avec des essences de muscade et d'ambre +gris. Celle-ci vient offrir des confections anacardines et +bézoardiques; et celle-là, des teintures d'oeillets, de corail, de +mille-fleurs, de soleil et d'émeraudes. Toutes ces pénitentes zélées +vantent au valet de l'inquisiteur les choses qu'elles apportent: +elles le tirent à part tour à tour; et chacune, lui mettant un ducat +dans la main, lui dit à l'oreille: «Laurent, mon cher Laurent, fais +en sorte, je te prie, que ma bouteille ait la préférence.» + +--Parbleu, s'écria don Cléofas, il faut avouer que ce sont d'heureux +mortels que ces inquisiteurs.--Je vous en réponds, reprit Asmodée; +peu s'en faut que je n'envie leur sort: et de même qu'Alexandre +disait un jour qu'il aurait voulu être Diogène, s'il n'eût pas été +Alexandre, je dirais volontiers que, si je n'étais pas diable, je +voudrais être inquisiteur. + +«Allons, seigneur écolier, ajouta-t-il, allons présentement punir +l'ingrate qui a si mal payé votre tendresse.» Alors Zambullo saisit +le bout du manteau d'Asmodée, qui fendit une seconde fois les airs +avec lui et alla se poser sur la maison de dona Thomasa. + +Cette friponne était à table avec les quatre spadassins qui avaient +poursuivi Léandro sur les gouttières: il frémit de courroux en les +voyant manger deux perdreaux et un lapin qu'il avait payés, et fait +porter chez la traîtresse avec quelques bouteilles de bon vin. Pour +surcroît de douleur, il s'apercevait que la joie régnait dans ce +repas, et jugeait, aux démonstrations de dona Thomasa, que la +compagnie de ces malheureux était plus agréable que la sienne à +cette scélérate. «Oh! les bourreaux, s'écria-t-il d'un ton furieux! +les voilà qui se régalent à mes dépens! quelle mortification pour +moi! + +--Je conviens, lui dit le démon, que ce spectacle n'est pas fort +réjouissant pour vous; mais quand on fréquente les dames galantes, +on doit s'attendre à ces aventures: elles sont arrivées mille fois +en France aux abbés, aux gens de robe et aux financiers.--Si j'avais +une épée reprit don Cléofas, je fondrais sur ces coquins, et +troublerais leurs plaisirs.--La partie ne serait pas égale, répartit +le boiteux, si vous les attaquiez tout seul; laissez-moi le soin de +vous venger; j'en viendrai mieux à bout que vous. Je vais mettre la +division parmi ces spadassins, en leur inspirant une fureur +luxurieuse: ils vont s'armer les uns contre les autres; vous allez +voir un beau vacarme.» + +A ces mots, il souffla, et il sortit de sa bouche une vapeur +violette qui descendit en serpentant comme un feu d'artifice, et se +répandit sur la table de dona Thomasa. Aussitôt un des convives, +sentant l'effet de ce souffle, s'approcha de la dame, et l'embrassa +avec transport. Les autres, entraînés par la force de la même +vapeur, voulurent lui arracher la grivoise: chacun demande la +préférence; ils se la disputent: une jalouse rage s'empare d'eux; +ils viennent aux mains; ils tirent leurs épées et commencent un rude +combat: cependant dona Thomasa pousse d'horribles cris; tout le +voisinage est bientôt en rumeur; on crie à la justice; la justice +vient; elle enfonce la porte; elle entre et trouve deux de ces +bretteurs étendus sur le plancher; elle se saisit des autres et les +mène en prison avec la courtisane. Cette malheureuse avait beau +pleurer, s'arracher les cheveux et se désespérer: les gens qui la +conduisaient n'en étaient pas plus touchés que Zambullo, qui en +faisait de grands éclats de rire avec Asmodée. + +«Hé bien! dit ce démon à l'écolier, êtes-vous content?--Non, +répondit don Cléofas. Pour me donner une entière satisfaction, +portez-moi sur les prisons. Que j'ai de plaisir d'y voir enfermer la +misérable qui s'est jouée de mon amour! Je me sens pour elle plus de +haine, en ce moment, que je n'ai jamais eu de tendresse.--Je le veux +bien, lui répliqua le diable; vous me trouverez toujours prêt à +suivre vos volontés, quand elles seraient contraires aux miennes et +à mes intérêts, pourvu que ce soit pour votre bien.» + +Ils volèrent tous deux sur les prisons, où bientôt arrivèrent les +deux spadassins, qui furent logés dans un cachot noir. Pour Thomasa, +on la mit sur la paille avec trois ou quatre autres femmes de +mauvaise vie qu'on avait arrêtées le même jour, et qui devaient être +transférées le lendemain au lieu destiné pour ces sortes de +créatures. + +«Je suis à présent satisfait, dit Zambullo; j'ai goûté une pleine +vengeance; ma mie Thomasa ne passera pas la nuit aussi agréablement +qu'elle se l'était promis. Nous irons où il vous plaira continuer +nos observations.--Nous sommes ici dans un endroit propre à cela, +répondit l'esprit. Il y a dans ces prisons un grand nombre de +coupables et d'innocents: c'est un séjour qui sert à commencer le +châtiment des uns, et à purifier la vertu des autres. Il faut que je +vous montre quelques prisonniers de ces deux espèces, et que je vous +dise pourquoi on les retient dans les fers.» + + + + +CHAPITRE VII + +_Des prisonniers._ + + +Avant que j'entre dans ce détail, observez un peu les guichetiers +qui sont à l'entrée de ces horribles lieux. Les poëtes de +l'antiquité n'ont mis qu'un Cerbère à la porte de leurs enfers; il y +en a ici bien davantage, comme vous voyez. Ces guichetiers sont des +hommes qui ont perdu tout sentiment humain. Le plus méchant de mes +confrères pourrait à peine en remplacer un. Mais je m'aperçois, +ajouta-t-il, que vous considérez avec horreur ces chambres, où il +n'y a pour tous meubles que des grabats: ces cachots affreux vous +paraissent autant de tombeaux. Vous êtes justement étonné de la +misère que vous y remarquez, et vous déplorez le sort des malheureux +que la justice y retient: cependant ils ne sont pas tous également à +plaindre; c'est ce que nous allons examiner. + +«Premièrement, il y a dans cette grande chambre à droite quatre +hommes couchés dans ces deux mauvais lits; l'un est un cabaretier, +accusé d'avoir empoisonné un étranger, qui creva l'autre jour dans +sa taverne. On prétend que la qualité du vin a fait mourir le +défunt; l'hôte soutient que c'est la quantité, et il sera cru en +justice, car l'étranger était Allemand.--Eh! qui a raison du +cabaretier ou de ses accusateurs? dit don Cléofas.--La chose est +problématique, répondit le diable. Il est bien vrai que le vin était +frelaté; mais, ma foi, le seigneur allemand en a tant bu, que les +juges peuvent en conscience remettre en liberté le cabaretier. + +«Le second prisonnier est un assassin de profession, un de ces +scélérats qu'on appelle _valientes_, et qui, pour quatre ou cinq +pistoles, prêtent obligeamment leur ministère à tous ceux qui +veulent faire cette dépense pour se débarrasser de quelqu'un +secrètement. Le troisième, un maître à danser qui s'habille comme un +petit-maître, et qui a fait faire un mauvais pas à une de ses +écolières. Et le quatrième, un galant qui a été surpris, la semaine +passée, par la _ronda_, dans le temps qu'il montait, par un balcon, +à l'appartement d'une femme qu'il connaît, et dont le mari est +absent. Il ne tient qu'à lui de se tirer d'affaire, en déclarant son +commerce amoureux; mais il aime mieux passer pour un voleur, et +s'exposer à perdre la vie, que de commettre l'honneur de sa dame. + +--Voilà un amant bien discret, dit l'écolier; il faut avouer que +notre nation l'emporte sur les autres en fait de galanterie. Je vais +parier qu'un Français, par exemple, ne serait pas capable, comme +nous, de se laisser pendre par discrétion.--Non, je vous assure, dit +le diable; il monterait plutôt exprès à un balcon pour déshonorer +une femme qui aurait des bontés pour lui. + +«Dans un cabinet auprès de ces quatre hommes, poursuivit-il, est une +fameuse sorcière, qui a la réputation de savoir faire des choses +impossibles. Par le pouvoir de son art, de vieilles douairières +trouvent, dit-on, des jeunes gens qui les aiment but à but; les +maris deviennent fidèles à leurs femmes, et les coquettes +véritablement amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent à +elles. Mais il n'y a rien de plus faux que tout cela. Elle ne +possède point d'autre secret que celui de persuader qu'elle en a, et +de vivre commodément de cette opinion. Le Saint-Office réclame cette +créature-là, qui pourra bien être brûlée au premier Acte de foi. + +«Au-dessous du cabinet, il y a un cachot noir, qui sert de gîte à un +jeune cabaretier.--Encore un hôte de taverne! s'écria Léandro; ces +sortes de gens-là veulent-ils donc empoisonner tout le +monde?--Celui-ci, reprit Asmodée, n'est pas dans le même cas. On +arrêta ce misérable avant-hier, et l'Inquisition le réclame aussi. +Je vais, en peu de mots, vous dire le sujet de sa détention. + +«Un vieux soldat, parvenu par son courage, ou plutôt par sa +patience, à l'emploi de sergent dans sa compagnie, vint faire des +recrues à Madrid. Il alla demander un logement dans un cabaret. On +lui dit qu'il y avait à la vérité des chambres vides, mais qu'on ne +pouvait lui en donner aucune, parce qu'il revenait toutes les nuits +dans la maison un esprit qui maltraitait fort les étrangers, quand +ils avaient la témérité d'y vouloir coucher. Cette nouvelle ne +rebuta point le sergent. «Que l'on me mette, dit-il, dans la chambre +qu'on voudra: donnez-moi de la lumière, du vin, une pipe et du +tabac, et soyez sans inquiétude sur le reste: les esprits ont de la +considération pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le +harnais.» + +«On mena le sergent dans une chambre, puisqu'il paraissait si +résolu, et on lui porta tout ce qu'il avait demandé. Il se mit à +boire et à fumer. Il était déjà plus de minuit, que l'esprit n'avait +point encore troublé le profond silence qui régnait dans la maison: +on eût dit qu'effectivement il respectait ce nouvel hôte; mais entre +une heure et deux le grivois entendit tout à coup un bruit horrible, +comme de ferrailles, et vit bientôt entrer dans sa chambre un +fantôme épouvantable, vêtu de drap noir, et tout entortillé de +chaînes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement ému de cette +apparition: il tira son épée, s'avança vers l'esprit, et lui en +déchargea du plat sur la tête un assez rude coup. + +«Le fantôme, peu accoutumé à trouver des hôtes si hardis, fit un +cri, et, remarquant que le soldat se préparait à recommencer, il se +prosterna très-humblement devant lui, en disant: «De grâce, seigneur +sergent, ne m'en donnez pas davantage: ayez pitié d'un pauvre diable +qui se jette à vos pieds pour implorer votre clémence; je vous en +conjure par saint Jacques, qui était comme vous un grand +spadassin.--Si tu veux conserver ta vie, répondit le soldat, il faut +que tu me dises qui tu es, et que tu me parles sans déguisement, ou +bien je vais te fendre en deux, comme les chevaliers du temps passé +fendaient les géants qu'ils rencontraient.» A ces mots, l'esprit, +voyant à qui il avait affaire, prit le parti d'avouer tout. + +«Je suis, dit-il au sergent, le maître garçon de ce cabaret: je +m'appelle Guillaume; j'aime Juanilla, qui est la fille unique du +logis, et je ne lui déplais pas; mais comme son père et sa mère ont +en vue une alliance plus relevée que la mienne, pour les obliger à +me choisir pour gendre, nous sommes convenus, la petite fille et +moi, que je ferais toutes les nuits le personnage que je fais; je +m'enveloppe le corps d'un long manteau noir, et je me pends au cou +une chaîne de tourne-broche, avec laquelle je cours toute la maison, +depuis la cave jusqu'au grenier, en faisant tout le bruit que vous +avez entendu. Quand je suis à la porte de la chambre du maître et de +la maîtresse, je m'arrête et m'écrie: _N'espérez pas que je vous +laisse en repos que vous n'ayez marié Juanilla avec votre maître +garçon_. + +«Après avoir prononcé ces paroles d'une voix que j'affecte grosse et +cassée, je continue mon carillon, et j'entre ensuite par une fenêtre +dans un cabinet où Juanilla couche seule, et je lui rends compte de +ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua Guillaume, vous jugez +bien que je vous dis la vérité: je sais qu'après cet aveu vous +pouvez me perdre, en apprenant à mon maître ce qui se passe; mais si +vous voulez me servir, au lieu de me rendre ce mauvais office, je +vous jure que ma reconnaissance....--Eh! quel service peux-tu +attendre de moi? interrompit le soldat.--Vous n'avez, reprit jeune +homme, qu'à dire que vous avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si +grand peur....--Comment, ventrebleu, grand peur! interrompit encore +le grivois; vous voulez que le sergent Annibal Antonio Quebrantador +aille dire qu'il a eu peur! J'aimerais mieux que cent mille diables +m'eussent....--Cela n'est pas absolument nécessaire, interrompit à +son tour Guillaume; et après tout, il m'importe peu de quelle façon +vous parliez, pourvu que vous secondiez mon dessein: lorsque j'aurai +épousé Juanilla, et que je serai établi, je promets de vous régaler +tous les jours pour rien, vous et tous vos amis.--Vous êtes +séduisant, monsieur Guillaume, s'écria le grivois; vous me proposez +d'appuyer une fourberie; l'affaire ne laisse pas d'être sérieuse; +mais vous vous y prenez d'une manière qui m'étourdit sur les +conséquences. Allez, continuez de faire du bruit et d'en rendre +compte à Juanilla: je me charge du reste.» + +«En effet, dès le lendemain matin, le sergent dit à l'hôte et à +l'hôtesse: «J'ai vu l'esprit, je l'ai entretenu; il est +très-raisonnable. «Je suis, m'a-t-il dit, le bisaïeul du maître de +ce cabaret. J'avais une fille que je promis au père du grand-père de +son garçon: néanmoins, au mépris de ma foi, je la mariai à un autre, +et je mourus peu de temps après: je souffre depuis ce temps-là; je +porte la peine de mon parjure, et je ne serai point en repos que +quelqu'un de ma race n'ait épousé une personne de la famille de +Guillaume: c'est pourquoi je reviens toutes les nuits dans cette +maison: cependant j'ai beau dire que l'on marie ensemble Juanilla et +le maître garçon, le fils de mon petit-fils fait la sourde oreille, +aussi bien que sa femme; mais dites-leur, s'il vous plaît, seigneur +sergent, que s'ils ne font au plus tôt ce que je désire, j'en +viendrai avec eux aux voies de fait. Je les tourmenterai l'un et +l'autre d'une étrange façon.» + +«L'hôte est un homme assez simple: il fut ébranlé de ce discours, et +l'hôtesse, encore plus faible que son mari, croyant déjà voir le +revenant à ses trousses, consentit à ce mariage, qui se fit le jour +suivant. Guillaume, peu de temps après, s'établit dans un autre +quartier de la ville: le sergent Quebrantador ne manqua pas de le +visiter fréquemment, et le nouveau cabaretier, par reconnaissance, +lui donna d'abord du vin à discrétion, ce qui plaisait si fort au +grivois qu'il menait tous ses amis à ce cabaret; il y faisait même +ses enrôlements, et y enivrait la recrue. + +«Mais enfin l'hôte se lassa d'abreuver tant de gosiers altérés. Il +dit sur cela sa pensée au soldat, qui, sans songer qu'effectivement +il passait la convention, fut assez injuste pour traiter Guillaume +de petit ingrat. Celui-ci répondit, l'autre répliqua, et la +conversation finit par quelques coups de plat d'épée que le +cabaretier reçut. Plusieurs passants voulurent prendre le parti du +bourgeois; Quebrantador en blessa trois ou quatre, et n'en serait +pas demeuré là si tout à coup il n'eut été assailli par une foule +d'archers, qui l'arrêtèrent comme un perturbateur du repos public. +Ils le conduisirent en prison, où il a déclaré tout ce que je viens +de vous dire; et sur sa déposition, la justice s'est aussi emparée +de Guillaume. Le beau-père demande que le mariage soit cassé; et le +Saint-Office, informé que Guillaume a de bons effets, veut connaître +de cette affaire. + +--Vive Dieu, dit don Cléofas, la sainte Inquisition est bien alerte! +Sitôt qu'elle voit le moindre jour à tirer quelque +profit!...--Doucement, interrompit le boiteux; gardez-vous bien de +vous lâcher contre ce tribunal: il a des espions partout; on lui +rapporte jusqu'à des choses qui n'ont jamais été dites; je n'ose en +parler moi-même qu'en tremblant. + +«Au-dessus de l'infortuné Guillaume, dans la première chambre à +gauche, il y a deux hommes dignes de votre pitié: l'un est un jeune +valet de chambre que la femme de son maître traitait en particulier +comme un amant. Un jour le mari les surprit tous deux. La femme +aussitôt se met à crier au secours, et dit que le valet de chambre +lui a fait violence. On arrêta ce pauvre malheureux, qui, selon +toutes les apparences, sera sacrifié à la réputation de sa +maîtresse. + +«Le compagnon du valet de chambre, encore moins coupable que lui, +est sur le point de perdre aussi la vie: il est écuyer d'une +duchesse à qui l'on a volé un gros diamant: on l'accuse de l'avoir +pris; il aura demain la question, où il sera tourmenté jusqu'à ce +qu'il confesse avoir fait le vol; et toutefois la personne qui en +est l'auteur est une femme de chambre favorite, qu'on n'oserait +soupçonner. + +--Ah! seigneur Asmodée, dit Léandro, rendez, je vous prie, service à +cet écuyer: son innocence m'intéresse pour lui; dérobez-le par votre +pouvoir aux injustes et cruels supplices qui le menacent: il mérite +que...--Vous n'y pensez pas, seigneur écolier, interrompit le +diable: pouvez-vous demander que je m'oppose à une action inique, et +que j'empêche un innocent de périr? c'est prier un procureur de ne +pas ruiner une veuve ou un orphelin. + +«Oh! s'il vous plaît, ajouta-t-il, n'exigez pas de moi que je fasse +quelque chose qui soit contraire à mes intérêts, à moins que vous +n'en tiriez un avantage considérable. D'ailleurs, quand je voudrais +délivrer ce prisonnier, le pourrais-je?--Comment donc, répliqua +Zambullo, est-ce que vous n'avez pas la puissance d'enlever un homme +de la prison?--Non certainement, répartit le boiteux. Si vous aviez +lu l'Enchiridion ou Albert le Grand, vous sauriez que je ne puis, +non plus que mes confrères, mettre un prisonnier en liberté. +Moi-même, si j'avais le malheur d'être entre les griffes de la +justice, je ne pourrais m'en tirer qu'en finançant. + +«Dans la chambre prochaine, du même côté, loge un chirurgien +convaincu d'avoir, par jalousie, fait à sa femme une saignée comme +celle de Sénèque: il a eu aujourd'hui la question, et, après avoir +confessé le crime dont on l'accusait, il a déclaré que depuis dix +ans il s'est servi d'un moyen assez nouveau pour se faire des +pratiques. Il blessait la nuit les passants avec une bayonnette, et +se sauvait chez lui par une petite porte de derrière; cependant le +blessé poussait des cris qui attiraient les voisins à son secours: +le chirurgien y accourait lui-même comme les autres; et trouvant un +homme noyé dans son sang, il le faisait porter dans sa boutique, où +il le pansait de la même main dont il l'avait frappé. + +«Quoique ce chirurgien cruel ait fait cette déclaration et qu'il +mérite mille morts, il ne laisse pas de se flatter qu'on lui fera +grâce; et c'est ce qui pourra fort bien arriver, parce qu'il est +parent de madame la remueuse de l'Infant; outre cela, je vous dirai +qu'il a chez lui une eau merveilleuse, que lui seul sait composer, +une eau qui a la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un visage +décrépit une face enfantine; et cette eau incomparable sert de +fontaine de jouvence à trois dames du palais, qui se sont jointes +ensemble pour le sauver. Il compte si fort sur leur crédit, ou, si +vous voulez, sur son eau, qu'il s'est endormi tranquillement, dans +l'espérance qu'à son réveil il recevra l'agréable nouvelle de son +élargissement. + +--J'aperçois sur un grabat dans la même chambre, dit l'écolier, un +autre homme qui dort, ce me semble, aussi d'un sommeil paisible: il +faut que son affaire ne soit pas bien mauvaise.--Elle est fort +délicate, répondit le démon. Ce cavalier est un gentilhomme biscaïen +qui s'est enrichi d'un coup d'escopète, et voici comment: Il y a +quinze jours que, chassant dans une forêt avec son frère aîné, qui +jouissait d'un revenu considérable, il le tua, par malheur, en +tirant sur des perdreaux.--L'heureux _quiproquo_ pour un cadet! +s'écria don Cléofas en riant.--Oui, reprit Asmodée; mais les +collatéraux, qui voudraient bien s'approprier la succession du +défunt, poursuivent en justice son meurtrier, qu'ils accusent +d'avoir fait le coup pour devenir unique héritier de sa famille. Il +s'est de lui-même constitué prisonnier, et il paraît si affligé de +la mort de son frère, qu'on ne saurait s'imaginer qu'il ait eu +intention de lui ôter la vie.--Et n'a-t-il effectivement rien à se +reprocher là-dessus que son peu d'adresse? répliqua Léandro.--Non, +répartit le boiteux; il n'a pas eu une mauvaise volonté; mais +lorsqu'un fils aîné possède tout le bien d'une maison, je ne lui +conseille pas de chasser avec son cadet. + +«Examinez bien ces deux adolescents, qui, dans un petit réduit +auprès du gentilhomme de Biscaïe, s'entretiennent aussi gaiement que +s'ils étaient en liberté. Ce sont deux véritables _picaros_. Il y en +a principalement un qui pourra donner quelque jour au public un +détail de ses espiégleries; c'est un nouveau Guzmann d'Alfarache; +c'est celui qui a un pourpoint de velours brun et un plumet à son +chapeau. + +«Il n'y a pas trois mois qu'il était dans cette ville page du comte +d'Onate, et il serait encore au service de ce seigneur sans une +fourberie qui est la cause de sa prison, et que je veux vous conter. + +«Ce garçon, nommé Domingo, reçut un jour, chez le comte, cent coups +de fouet, que l'écuyer de salle, autrement le gouverneur des pages, +lui fit rudement appliquer, pour certain tour d'habileté qui le +méritait. Il eut longtemps sur le coeur cette petite correction-là, +et il résolut de s'en venger. Il avait remarqué plus d'une fois que +le seigneur don Côme, c'est le nom de l'écuyer, se lavait les mains +avec de l'eau de fleur d'orange, et se frottait le corps avec des +pâtes d'oeillets et de jasmin; qu'il avait plus de soin de sa +personne qu'une vieille coquette, et qu'enfin c'était un de ces fats +qui s'imaginent qu'une femme ne saurait les voir sans les aimer. +Cette remarque lui fournit une idée de vengeance, qu'il communiqua à +une jeune soubrette de son voisinage, de laquelle il avait besoin +pour l'exécution de son projet, et dont il était tellement ami, +qu'il ne pouvait le devenir davantage. + +«Cette suivante, appelée Floretta, pour avoir la liberté de lui +parler plus aisément, le faisait passer pour son cousin dans la +maison de dona Luziana sa maîtresse, dont le père était alors +absent. Le malin Domingo, après avoir instruit sa fausse parente de +ce qu'elle avait à faire, entra un matin dans la chambre de don +Côme, où il trouva cet écuyer qui essayait un habit neuf, se +regardait avec complaisance dans un miroir, et paraissait charmé de +sa figure. Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse, et lui dit +avec un feint transport: «En vérité, seigneur don Côme, vous avez la +mine d'un prince. Je vois tous les jours des grands superbement +vêtus; cependant, malgré leurs riches habits, ils n'ont pas votre +prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si, étant votre serviteur autant +que je le suis, je vous considère avec des yeux trop prévenus en +votre faveur: mais, franchement, je ne vois point à la cour de +cavalier que vous n'effaciez.» + +«L'écuyer sourit à ce discours, qui flattait agréablement sa vanité, +et répondit en faisant l'aimable: «Tu me flattes, mon ami, ou bien +il faut en effet que tu m'aimes, et que ton amitié me prête des +grâces que la nature m'a refusées.--Je ne le crois pas, répliqua le +flatteur; car il n'y a personne qui ne parle de vous aussi +avantageusement que moi. Je voudrais que vous eussiez entendu ce que +me disait encore hier une de mes cousines, qui sert une fille de +qualité.» + +«Don Côme ne manqua pas de demander ce que cette cousine avait dit. +«Comment! reprit le page; elle s'étendit sur la richesse de votre +taille, sur l'agrément qu'on voit répandu dans toute votre personne; +et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle me dit confidemment que +dona Luziana, sa maîtresse, prenait plaisir à vous regarder au +travers de sa jalousie, toutes les fois que vous passiez devant sa +maison. + +«--Qui peut être cette dame, dit l'écuyer, et où +demeure-t-elle?--Quoi! répondit Domingo, vous ne savez pas que c'est +la fille unique du mestre de camp don Fernando, notre voisin?--Ah! +je suis à présent au fait, reprit don Côme. Je me souviens d'avoir +ouï vanter le bien et la beauté de cette Luziana; c'est un excellent +parti. Mais serait-il possible que je me fusse attiré son +attention?--N'en doutez pas, répartit le page; ma cousine me l'a +dit: quoique soubrette, ce n'est point une menteuse, et je vous +réponds d'elle comme de moi-même.--Cela étant, dit l'écuyer, il me +prend envie d'avoir une conversation particulière avec ta parente, +de la mettre dans mes intérêts par quelques petits présents, suivant +l'usage; et si elle me conseille de rendre des soins à sa maîtresse, +je tenterai la fortune. Pourquoi non? Je conviens qu'il y a de la +distance de mon rang à celui de don Fernando; mais je suis +gentilhomme une fois, et je possède cinq cents bons ducats de rente. +Il se fait tous les jours des mariages plus extravagants que +celui-là.» + +«Le page fortifia son gouverneur dans sa résolution, et lui ménagea +une entrevue avec la cousine, qui, trouvant l'écuyer disposé à tout +croire, l'assura que sa maîtresse avait du goût pour lui. «Elle m'a +souvent interrogée sur votre chapitre, lui dit-elle, et ce que je +lui ai répondu là-dessus ne doit pas vous avoir nui. Enfin, seigneur +écuyer, vous pouvez vous flatter justement que dona Luziana vous +aime en secret. Faites-lui hardiment connaître vos légitimes +intentions: montrez-lui que vous êtes le cavalier de Madrid le plus +galant, comme vous en êtes le plus beau et le mieux fait: donnez-lui +surtout des sérénades, rien ne lui sera plus agréable; de mon côté, +je lui ferai bien valoir vos galanteries, et j'espère que mes bons +offices ne vous seront pas inutiles.» Don Côme, transporté de joie +de voir la soubrette entrer si chaudement dans ses intérêts, +l'accabla d'embrassades, et lui mettant au doigt une bague de peu de +valeur qu'il avait apportée exprès pour lui en faire présent: «Ma +chère Floretta, lui dit-il, je ne vous donne ce diamant que pour +faire connaissance avec vous: j'ai dessein de reconnaître par une +plus solide récompense les services que vous me rendrez.» + +«On ne saurait être plus satisfait qu'il le fut de son entretien +avec la suivante. Aussi, non-seulement il remercia Domingo de le lui +avoir procuré, il le gratifia d'une paire de bas de soie et de +quelques chemises garnies de dentelles, lui promettant d'ailleurs de +ne laisser échapper aucune occasion de lui être utile. Ensuite, le +consultant sur ce qu'il avait à faire: «Mon ami, lui dit-il, quel +est ton sentiment? me conseilles-tu de débuter par une lettre +passionnée et sublime à dona Luziana?--C'est mon avis, répondit le +page: faites-lui une déclaration d'amour en haut style; j'ai un +pressentiment qu'elle ne le recevra point mal.--Je le crois de même, +reprit l'écuyer; je vais à tout hasard commencer par là.» Aussitôt +il se mit à écrire, et après avoir déchiré pour le moins vingt +brouillons, il parvint à faire un billet doux auquel il s'arrêta. Il +en fit la lecture à Domingo, qui, l'ayant écouté avec des gestes +d'admiration, se chargea de le porter sur-le-champ à sa cousine. Il +était conçu dans ces termes fleuris et recherchés: + + _Il y a longtemps, charmante Luziana, que, sur la foi de + la renommée qui publie partout vos perfections, je me suis + laissé enflammer d'un ardent amour pour vous. Néanmoins, + malgré les feux dont je suis la proie, je n'ai osé hasarder + aucun acte de galanterie, mais comme il m'est revenu que + vous daignez arrêter vos regards sur moi quand je passe + devant la jalousie qui dérobe aux yeux des hommes votre + beauté céleste, et même que, par une influence de votre + astre très-heureuse pour moi, vous inclinez à me vouloir du + bien, je prends la liberté de vous demander la permission + de me consacrer à votre service. Si je suis assez fortuné + pour l'obtenir, je renonce à toutes les dames passées, + présentes et à venir._ + + Don Come de la Higuera. + + +«Le page et la suivante ne manquèrent pas de s'égayer aux dépens du +seigneur don Côme, et de se divertir de sa lettre. Ils n'en +demeurèrent pas là: ils composèrent à frais communs un billet +tendre, que la femme de chambre écrivit de sa main, et que Domingo +rendit le jour suivant à l'écuyer, comme une réponse de dona +Luziana. Il contenait ces paroles: + + _J'ignore qui peut vous avoir si bien instruit de mes + sentiments secrets. C'est une trahison que quelqu'un m'a + faite; mais je la lui pardonne, puisqu'elle est cause que + vous m'apprenez que vous m'aimez. De tous les hommes que je + vois passer dans ma rue, vous êtes celui que je prends le + plus de plaisir à regarder, et je veux bien que vous soyez + mon amant. Peut-être ne devrais-je pas le vouloir, et + encore moins vous le dire. Si c'est une faute que je fais, + votre mérite me rend excusable._ + + Dona Luziana. + +«Quoique cette réponse fût un peu trop vive pour la fille d'un +mestre de camp, car les auteurs n'y avaient pas regardé de si près, +le présomptueux don Côme ne s'en défia point; il s'estimait assez +pour s'imaginer qu'une dame pouvait oublier pour lui les +bienséances. «Ah! Domingo, s'écria-t-il d'un air triomphant, après +avoir lu à haute voix la lettre supposée, tu vois, mon ami, si la +voisine en tient: je serai bientôt gendre de don Fernand, ou je ne +suis pas don Côme de la Higuera. + +«--Il n'en faut pas douter, dit le bourreau de confident; vous avez +fait sur sa fille une furieuse impression. Mais à propos, +ajouta-t-il, je me souviens que ma parente m'a bien recommandé de +vous dire que dès demain, tout au plus tard, il était nécessaire que +vous donnassiez une sérénade à sa maîtresse, pour achever de la +rendre folle de votre seigneurie.--Je le veux bien, dit l'écuyer. Tu +peux assurer ta cousine que je suivrai son conseil, et que demain, +sans faute, elle entendra dans sa rue, au milieu de la nuit, un des +plus galants concerts qu'on ait jamais entendus à Madrid.» En effet, +il alla trouver un habile musicien, et après lui avoir communiqué +son projet, il le chargea du soin de l'exécution. + +«Tandis qu'il était occupé de sa sérénade, Floretta, que le page +avait prévenue, voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui dit: +«Madame, je vous apprête un agréable divertissement.» Luziana lui +demanda ce que c'était. «Oh! vraiment, reprit la soubrette en riant +comme une folle, il y a bien des affaires. Un original, nommé don +Côme, gouverneur des pages du comte d'Onate, s'est avisé de vous +choisir pour la dame souveraine de ses pensées, et doit demain au +soir, afin que vous n'en ignoriez, vous régaler d'un admirable +concert de voix et d'instruments.» Dona Luziana, qui naturellement +était fort gaie, et qui d'ailleurs croyait les galanteries de +l'écuyer sans conséquence pour elle, bien loin de prendre son +sérieux, se fit par avance un plaisir d'entendre sa sérénade. Ainsi +cette dame, sans le savoir, aidait à confirmer don Côme dans une +erreur dont elle se serait fort offensée, si elle l'eût connue. + +«Enfin, la nuit du jour suivant, il parut devant le balcon de +Luziana deux carrosses, d'où sortirent le galant écuyer et son +confident, accompagnés de six hommes, tant chanteurs que joueurs +d'instruments, qui commencèrent leur concert. Il dura fort +longtemps. Ils jouèrent un grand nombre d'airs nouveaux, et +chantèrent plusieurs couplets de chansons, qui roulaient tous sur le +pouvoir que l'amour a d'unir des amants d'une inégale condition; et +à chaque couplet, dont la fille du mestre de camp se faisait +l'application, elle riait de tout son coeur. + +«Lorsque la sérénade fut finie, don Côme renvoya les musiciens chez +eux, dans les mêmes carrosses qui les avaient amenés, et demeura +dans la rue avec Domingo, jusqu'à ce que les curieux que la musique +avait attirés se furent retirés. Après quoi il s'approcha du balcon, +d'où bientôt la suivante, avec la permission de sa maîtresse, lui +dit par une petite fenêtre de la jalousie: «Est-ce vous, seigneur +don Côme?--Qui me fait cette question? répondit-il d'une voix +doucereuse.--C'est, répliqua la soubrette, dona Luziana qui souhaite +de savoir si le concert que nous venons d'entendre est un effet de +votre galanterie?--Ce n'est, répartit l'écuyer, qu'un échantillon +des fêtes que mon amour prépare à cette merveille de nos jours, si +elle veut bien les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel de sa +beauté.» + +«A cette expression figurée, la dame n'eut pas peu d'envie de rire; +elle se retint toutefois, et, se mettant à la petite fenêtre, elle +dit à l'écuyer, le plus sérieusement qu'il lui fut possible: +«Seigneur don Côme, il paraît bien que vous n'êtes pas un galant +novice: c'est de vous que les cavaliers amoureux doivent apprendre à +servir leurs maîtresses. Je suis très-contente de votre sérénade, et +je vous en tiendrai compte: mais, ajouta-t-elle, retirez-vous: on +peut nous écouter; une autre fois nous aurons un plus long +entretien.» En achevant ces mots elle ferma la fenêtre, laissant +l'écuyer dans la rue, fort satisfait de la faveur qu'elle venait de +lui faire, et le page bien étonné de la voir jouer un rôle dans +cette comédie. + +«Cette petite fête, en y comprenant les carrosses et la prodigieuse +quantité de vin bu par les musiciens, coûta cent ducats à don Côme; +et deux jours après son confident l'engagea dans une nouvelle +dépense; voici de quelle manière: ayant appris que Floretta devait, +la nuit de la Saint-Jean, nuit si célébrée dans cette ville, aller +avec d'autres filles de son espèce _à la fiesta del sotillo_[9], +entreprit de leur donner un déjeuner magnifique aux dépens de +l'écuyer. + +[Note 9: Sorte de danse particulière aux Espagnols.] + +«Seigneur don Côme, lui dit-il la veille de la Saint-Jean, vous +savez quelle fête c'est demain. Je vous avertis que dona Luziana se +propose d'être à la pointe du jour sur les bords du Mançanarez pour +voir le _sotillo_; je crois qu'il n'est pas besoin d'en dire +davantage au coriphée des cavaliers galants: vous n'êtes pas homme à +négliger une si belle occasion; je suis persuadé que votre dame et +sa compagnie seront demain bien régalées.--C'est de quoi je puis te +répondre, lui dit son gouverneur; je te rends grâce de l'avis: tu +verras si je sais prendre la balle au bond.» Effectivement, le +lendemain de grand matin, quatre valets de l'hôtel, conduits par +Domingo, et chargés de toutes sortes de viandes froides, accommodées +de différentes façons, avec une infinité de petits pains et de +bouteilles de vins délicieux, arrivèrent sur le rivage du +Mançanarez, où Floretta et ses compagnes dansaient comme des nymphes +au lever de l'aurore. + +«Elles n'eurent pas peu de joie quand le page vint interrompre leurs +danses légères pour leur offrir un solide déjeuner de la part du +seigneur don Côme. Elles s'assirent aussitôt sur l'herbe, et +commencèrent à faire honneur au festin, en riant sans modération de +la dupe qui le donnait; car la charitable cousine de Domingo n'avait +pas manqué de les mettre au fait. + +«Comme elles étaient toutes en train de se réjouir, on vit paraître +l'écuyer, monté sur une haquenée des écuries du comte, et richement +vêtu. Il vint joindre son confident et saluer la compagnie, qui, +s'étant levée pour le recevoir plus poliment, le remercia de sa +générosité. Il cherchait des yeux parmi les filles dona Luziana, +pour lui adresser la parole, et lui débiter un beau compliment qu'il +avait composé en chemin; mais Floretta, le tirant à part, lui dit +qu'une indisposition avait empêché sa maîtresse de se trouver à la +fête. Don Côme se montra très-sensible à cette nouvelle, et demanda +quel mal avait sa chère Luziana. «Elle est fort enrhumée, répondit +la soubrette, et cela pour avoir passé sans voile sur son balcon +presque toute la nuit de votre sérénade à me parler de vous.» +L'écuyer, consolé d'un accident qui venait d'une si belle cause, +pria la suivante de lui continuer ses bons offices auprès de sa +maîtresse, et regagna son hôtel, en s'applaudissant de plus en plus +de sa bonne fortune. + +«Dans ce temps-là, don Côme reçut une lettre de change, et toucha +mille écus d'or qu'on lui envoyait d'Andalousie, pour sa part de la +succession d'un de ses oncles mort à Séville. Il compta cette somme, +et la mit dans un coffre en présence de Domingo, qui fut fort +attentif à cette action, et si violemment tenté de s'approprier ces +beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter en Portugal. Il fit +confidence de sa tentation à Floretta, et lui proposa même d'être du +voyage. Quoique la proposition méritât bien d'être pesée, la +soubrette, aussi friponne que le page, l'accepta sans balancer. +Enfin une nuit, tandis que l'écuyer, enfermé dans un cabinet, +s'occupait à composer une lettre emphatique pour sa maîtresse, +Domingo trouva moyen d'ouvrir le coffre où étaient les écus d'or: il +les prit, gagna promptement la rue avec sa proie, et s'étant rendu +sous le balcon de Luziana, il se mit à contrefaire un chat qui +miaule. La suivante, à ce signal, dont ils étaient convenus tous +deux, ne le fit pas longtemps attendre; et, prête à le suivre +partout, elle sortit avec lui de Madrid. + +«Ils comptaient bien qu'ils auraient le temps d'arriver en Portugal +avant qu'on pût les atteindre, si on les poursuivait; mais, par +malheur pour eux, don Côme, dès la nuit même, s'étant aperçu du +larcin et de la fuite de son confident, eut aussitôt recours à la +justice, qui dispersa de toutes parts ses limiers pour découvrir le +voleur. On l'attrapa près de Zebreros avec sa nymphe. On les ramena +l'un et l'autre; la soubrette a été renfermée _aux Repenties_, et +Domingo dans cette prison. + +--Apparemment, dit don Cléofas, que l'écuyer n'a pas perdu ses écus +d'or; ils lui auront sans doute été rendus.--Oh! que non, répondit +le diable: ce sont les pièces qui prouvent le vol; la justice ne +s'en dessaisira point; et don Côme, dont l'histoire s'est répandue +dans la ville, demeure volé, et raillé de tout le monde. + +«Domingo et cet autre prisonnier qui joue avec lui, continua le +boiteux, ont pour voisin un jeune Castillan qui a été arrêté pour +avoir, en présence de bons témoins, donné un soufflet à son père.--O +ciel! s'écria Léandro, que m'apprenez-vous? Quelque mauvais que soit +un fils, peut-il lever la main sur son père?--Oh qu'oui, dit le +démon; cela n'est pas sans exemple, et je veux vous en citer un +assez remarquable. Sous le règne de don Pèdre I, surnommé le Juste +et le Cruel, huitième roi de Portugal, un garçon de vingt ans fut +mis entre les mains de la justice pour le même fait. Don Pèdre, +surpris comme vous de la nouveauté du cas, voulut interroger la mère +du coupable, et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit avouer +qu'elle avait eu cet enfant d'une discrète _Révérence_. Si les juges +du castillan interrogeaient aussi sa mère avec la même adresse, ils +pourraient en arracher un pareil aveu. + +«Descendons de l'oeil dans un grand cachot au-dessous de ces trois +prisonniers que je viens de vous montrer, et considérons ce qui s'y +passe. Y voyez-vous ces trois malheureux? Ce sont des voleurs de +grands chemins. Les voilà qui vont se sauver; on leur a fait tenir +une lime sourde dans un pain, et ils ont déjà limé un gros barreau +d'une fenêtre, par où ils peuvent se couler dans une cour qui les +conduira dans la rue. Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison, +et il y en a plus de huit qu'ils devraient avoir reçu la récompense +publique qui est due à leurs exploits; mais, grâce à la lenteur de +la justice, ils vont encore massacrer des voyageurs. + +«Suivez-moi dans cette salle basse où vous apercevez vingt ou trente +hommes couchés sur la paille: ce sont des filous, des gens de toutes +sortes de mauvais commerces. En remarquez-vous cinq ou six qui +houspillent une espèce de manoeuvre qui a été emprisonné aujourd'hui +pour avoir blessé un archer d'un coup de pierre?--Pourquoi ces +prisonniers battent-ils ce manoeuvre? dit Zambullo.--C'est, répondit +Asmodée, parce qu'il n'a pas encore payé sa bienvenue. Mais, +ajouta-t-il, laissons là tous ces misérables: éloignons-nous même de +cet horrible lieu; allons ailleurs arrêter nos regards sur des +objets plus réjouissants.» + + + + +CHAPITRE VIII + +_Asmodée montre à don Cléofas plusieurs personnes et lui révèle les +actions qu'elles ont faites dans la journée._ + + +Ils laissèrent là les prisonniers, et s'envolèrent dans un autre +quartier. Ils firent une pause sur un grand hôtel, où le démon dit à +l'écolier: «Il me prend envie de vous apprendre ce qu'ont fait +aujourd'hui toutes ces personnes qui demeurent aux environs de cet +hôtel; cela pourra vous divertir.--Je n'en doute pas, répondit +Léandro. Commencez, je vous prie, par ce capitaine qui se botte: il +faut qu'il ait quelque affaire de conséquence qui l'appelle loin +d'ici.--C'est, répartit le boiteux, un capitaine prêt à sortir de +Madrid. Ses chevaux l'attendent dans la rue; il va partir pour la +Catalogne, où son régiment est commandé. + +«Comme il n'avait point d'argent, il s'adressa hier à un usurier: +«Seigneur Sanguisuela, lui dit-il, ne pourriez-vous pas me prêter +mille ducats?--Seigneur capitaine, répondit l'usurier d'un air doux +et benin, je ne les ai pas; mais je me fais fort de trouver un homme +qui vous les prêtera, c'est-à-dire qui vous en donnera quatre cents +comptant; vous ferez votre billet de mille, et sur lesdits quatre +cents que vous recevrez, j'en toucherai, s'il vous plaît, soixante +pour le droit de courtage. L'argent est si rare +aujourd'hui!...--Quelle usure, interrompit brusquement l'officier! +demander six cent soixante ducats pour trois cent quarante! quelle +friponnerie! il faudrait pendre des hommes si durs. + +«--Point d'emportement, Seigneur capitaine, reprit d'un grand +sang-froid l'usurier: voyez ailleurs. De quoi vous plaignez-vous? +est-ce que je vous force à recevoir les trois cent quarante ducats? +il vous est libre de les prendre ou de les refuser.» Le capitaine, +n'ayant rien à répliquer à ce discours, se retira; mais, après avoir +fait réflexion qu'il fallait partir, que le temps pressait, et +qu'enfin il ne pouvait se passer d'argent, il est retourné ce matin +chez l'usurier, qu'il a rencontré à sa porte en manteau noir, en +rabat et en cheveux courts, avec un gros chapelet garni de +médailles. «Je reviens à vous, seigneur Sanguisuela, lui a-t-il dit; +j'accepte vos trois cent quarante ducats; la nécessité où je suis +d'avoir de l'argent m'oblige à les prendre.--Je vais à la messe, a +répondu gravement l'usurier; à mon retour, venez, je vous compterai +la somme.--Hé, non, non, répliqua le capitaine; rentrez chez vous, +de grâce; cela sera fait dans un moment: expédiez-moi tout à +l'heure; je suis fort pressé. + +«--Je ne le puis, répart Sanguisuela; j'ai coutume d'entendre la +messe tous les jours avant que je commence aucune affaire; c'est une +règle que je me suis faite, et que je veux observer religieusement +toute ma vie.» + +«Quelque impatience qu'eût l'officier de toucher son argent, il lui +a fallu céder à la règle du pieux Sanguisuela: il s'est armé de +patience, et même, comme s'il eût craint que les ducats ne lui +échappassent, il a suivi l'usurier à l'église. Il a entendu la messe +avec lui; après cela, il se préparait à sortir; mais Sanguisuela, +s'approchant de son oreille, lui a dit: «Un des plus habiles +prédicateurs de Madrid va prêcher; je ne veux pas perdre son +sermon.» + +Le capitaine, à qui le temps de la messe n'avait déjà que trop duré, +a été au désespoir de ce nouveau retardement: il est pourtant encore +demeuré dans l'église. Le prédicateur paraît, et prêche contre +l'usure. L'officier en est ravi, et, observant le visage de +l'usurier, dit en lui-même: «Si ce juif pouvait se laisser toucher! +S'il me donnait seulement six cents ducats, je partirais content de +lui.» Enfin le sermon finit; l'usurier sort. Le capitaine le joint, +et lui dit: « Hé bien, que pensez-vous de ce prédicateur? Ne +trouvez-vous pas qu'il a prêche avec beaucoup de force? Pour moi, +j'en suis tout ému.--J'en porte même jugement que vous, répond +l'usurier; il a parfaitement traité sa matière; c'est un savant +homme; il a fort bien fait son métier: allons-nous-en faire le +nôtre.» + +--Hé! qui sont ces deux femmes qui sont couchées ensemble, et qui +font de si grands éclats de rire? s'écria don Cléofas; elles me +paraissent bien gaillardes.--Ce sont, répondit le diable, deux +soeurs qui ont fait enterrer leur père ce matin. C'était un homme +bourru, et qui avait tant d'aversion pour le mariage, ou plutôt tant +de répugnance à établir ses filles, qu'il n'a jamais voulu les +marier, quelques partis avantageux qui se soient présentés pour +elles. Le caractère du défunt était tout à l'heure le sujet de leur +entretien. «Il est mort enfin, disait l'aînée; il est mort, ce père +dénaturé, qui se faisait un plaisir barbare de nous voir filles; il +ne s'opposera plus à nos voeux. + +«--Pour moi, ma soeur, a dit la cadette, j'aime le solide; je veux +un homme riche, fût-il d'ailleurs une bête, et le gros don Blanco +sera mon fait.--Doucement, ma soeur, a répliqué l'aînée; nous aurons +pour époux ceux qui nous sont destinés; car nos mariages sont écrits +dans le ciel.--Tant pis, vraiment! a réparti la cadette; j'ai bien +peur que mon père n'en déchire la feuille.» L'aînée n'a pu +s'empêcher de rire de cette saillie, et elles en rient encore toutes +deux. + +«Dans la maison qui suit celle des deux soeurs, est logée en chambre +garnie une aventurière aragonaise. Je la vois qui se mire dans une +glace, au lieu de se coucher: elle félicite ses charmes sur une +conquête importante qu'ils ont faite aujourd'hui: elle étudie des +mines, et elle en a découvert une nouvelle qui fera demain un grand +effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer à le ménager; +c'est un sujet qui promet beaucoup: aussi a-t-elle dit tantôt à un +de ses créanciers qui lui est venu demander de l'argent: «Attendez, +mon ami, revenez dans quelques jours; je suis en terme +d'accommodement avec un des principaux personnages de la douane.» + +--Il n'est pas besoin, dit Léandro, que je vous demande ce qu'a fait +certain cavalier qui se présente à ma vue; il faut qu'il ait passé +la journée entière à écrire des lettres. Quelle quantité j'en vois +sur sa table!--Ce qu'il y a de plaisant, répondit le démon, c'est +que toutes ces lettres ne contiennent que la même chose. Ce cavalier +écrit à tous ses amis absents: il leur mande une aventure qui lui +est arrivée cet après-midi; il aime une veuve de trente ans, belle +et prude: il lui rend des soins qu'elle ne dédaigne pas; il propose +de l'épouser; elle accepte la proposition. Pendant qu'on fait les +préparatifs des noces, il a la liberté de l'aller voir chez elle: il +y a été cette après-dînée; et comme par hasard il ne s'est trouvé +personne pour l'annoncer, il est entré dans l'appartement de la +dame, qu'il a surprise dans un galant déshabillé, ou, pour mieux +dire, presque nue sur un lit de repos. Elle dormait d'un profond +sommeil. Il s'approche doucement d'elle pour profiter de l'occasion; +il lui dérobe un baiser; elle se réveille et s'écrie en soupirant +tendrement: «Encore! ah! je t'en prie, Ambroise, laisse-moi en +repos!» Le cavalier, en galant homme, a pris son parti sur-le-champ: +il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement; il a +rencontré Ambroise à la porte: «Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez +pas; votre maîtresse vous prie de la laisser en repos.» + +«A deux maisons au-delà de ce cavalier, je découvre dans un petit +corps-de-logis un original de mari qui s'endort tranquillement aux +reproches que sa femme lui fait d'avoir passé la journée entière +hors de chez lui. Elle serait encore plus irritée si elle savait à +quoi il s'est amusé.--Il aura sans doute été occupé de quelque +aventure galante, dit Zambullo.--Vous y êtes, reprit Asmodée; je +vais vous la détailler. + +«L'homme dont il s'agit est un bourgeois nommé Patrice; c'est un de +ces maris libertins qui vivent sans souci, comme s'ils n'avaient ni +femmes ni enfants: il a pourtant une jeune épouse aimable et +vertueuse, deux filles et un fils, tous trois encore dans leur +enfance. Il est sorti ce matin de sa maison, sans s'informer s'il y +avait du pain pour sa famille, qui en manque quelquefois. Il a passé +par la grande place, où les apprêts du combat des taureaux qui s'est +fait aujourd'hui l'ont arrêté. Les échafauds étaient déjà dressés +tout autour, et déjà les personnes les plus curieuses commençaient à +s'y placer. + +«Pendant qu'il les considérait les uns et les autres, il aperçoit +une dame bien faite et proprement vêtue, qui laissait voir en +descendant d'un échafaud une belle jambe bien tournée, couverte d'un +bas de soie couleur de rose, avec une jarretière d'argent: il n'en a +pas fallu davantage pour mettre notre faible bourgeois hors de +lui-même. Il s'est avancé vers la dame, qu'accompagnait une autre +qui faisait assez connaître par son air qu'elles étaient toutes deux +des aventurières: «Mesdames, leur a-t-il dit, si je puis vous être +bon à quelque chose, vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez +disposé à vous servir.--Seigneur cavalier, a répondu la nymphe au +bas couleur de rose, votre offre n'est pas à rejeter: nous avions +déjà pris nos places; mais nous venons de les quitter pour aller +déjeuner: nous avons eu l'imprudence de sortir ce matin de chez nous +sans prendre notre chocolat; puisque vous êtes assez galant pour +nous offrir vos services, conduisez-nous, s'il vous plaît, à quelque +endroit où nous puissions manger un morceau; mais que ce soit dans +un lieu retiré: vous savez que les filles ne peuvent avoir trop de +soin de leur réputation.» + +«A ces mots, Patrice, devenant plus honnête et plus poli que la +nécessité, mène ces princesses à une taverne de faubourg, où il +demande à déjeuner. «Que voulez-vous? lui dit l'hôte. J'ai de reste +d'un grand festin qui s'est donné hier chez moi des poulets de +grain, des perdreaux de Léon, des pigeonneaux de la Castille +vieille, et plus de la moitié d'un jambon d'Estramadure.--En voilà +plus qu'il ne nous en faut, dit le conducteur des vestales. +Mesdames, vous n'avez qu'à choisir: que souhaitez-vous?--Ce qu'il +vous plaira, répondent-elles; nous n'avons point d'autre goût que le +vôtre.» Là-dessus le bourgeois commande qu'on serve deux perdreaux +et deux poulets froids, et qu'on lui donne une chambre particulière, +attendu qu'il est avec des dames très-délicates sur les bienséances. + +«On le fait entrer lui et sa compagnie dans un cabinet écarté, où un +moment après on leur apporte le plat ordonné, avec du pain et du +vin. Nos Lucrèces, comme dames de haut appétit, se jettent avidement +sur les viandes, tandis que le benêt qui devait payer l'écot s'amuse +à contempler sa Luisita: c'est le nom de la beauté dont il était +épris; il admire ses blanches mains, où brillait une grosse bague +qu'elle a gagnée en la courant; il lui prodigue les noms d'étoile et +de soleil, et ne saurait manger, tant il est aise d'avoir fait une +si bonne rencontre. Il demande à sa déesse si elle est mariée: elle +répond que non, mais qu'elle est sous la conduite d'un frère: si +elle eût ajouté «du côté d'Adam», elle aurait dit la vérité. + +«Cependant les deux harpies, non-seulement dévoraient chacune un +poulet, elles buvaient encore à proportion qu'elles mangeaient. +Bientôt le vin manque: le galant en va chercher lui-même pour en +avoir plus promptement. Il n'est pas hors du cabinet, que Jacinte, +la compagne de Luisita, met la griffe sur les deux perdreaux qui +restaient dans le plat, et les serre dans une grande poche de toile +qu'elle a sous sa robe. Notre Adonis revient avec du vin frais, et, +remarquant qu'il n'y a plus de viande, il demande à sa Vénus si elle +ne veut rien davantage? «Qu'on nous donne, dit-elle, de ces +pigeonneaux dont l'hôte nous a parlé, pourvu qu'ils soient +excellents; autrement un morceau de jambon d'Estramadure suffira.» +Elle n'a pas prononcé ces paroles, que voilà Patrice qui retourne à +la provision, et fait apporter trois pigeonneaux avec une forte +tranche de jambon. Nos oiseaux de proie recommencent à becqueter; et +tandis que le bourgeois est obligé de disparaître une troisième fois +pour aller demander du pain, ils envoient deux pigeonneaux tenir +compagnie aux prisonniers de la poche. + +«Après le repas, qui a fini par les fruits que la saison peut +fournir, l'amoureux Patrice a pressé Luisita de lui donner les +marques qu'il attendait de sa reconnaissance; la dame a refusé de +contenter ses désirs; mais elle l'a flatté de quelque espérance, en +lui disant qu'il y avait du temps pour tout, et que ce n'était pas +dans un cabaret qu'elle voulait reconnaître le plaisir qu'il lui +avait fait: puis, entendant sonner une heure après midi, elle a pris +un air inquiet, et dit à sa compagne: «Ah! ma chère Jacinte, que +nous sommes malheureuses! nous ne trouverons plus de places pour +voir les taureaux. + +«--Pardonnez-moi, a répondu Jacinte; ce cavalier n'a qu'à nous +remener où il nous a si poliment abordées, et ne vous mettez pas en +peine du reste.» + +«Avant que de sortir de la taverne, il a fallu compter avec l'hôte, +qui a fait monter la dépense à cinquante réales. Le bourgeois a mis +la main à la bourse; mais, n'y trouvant que trente réales, il a été +obligé de laisser en gage pour le reste son rosaire chargé de +médailles d'argent; ensuite il a reconduit les aventurières où il +les avait prises, et les a placées commodément sur un échafaud dont +le maître, qui est de sa connaissance, lui a fait crédit. + +«Elles ne sont pas plus tôt assises, qu'elles demandent des +rafraîchissements: «Je meurs de soif, s'écrie l'une; le jambon m'a +furieusement altérée.--Et moi de même, dit l'autre; je boirais bien +de la limonade.» Patrice, qui n'entend que trop ce que cela veut +dire, les quitte pour aller leur chercher des liqueurs; mais il +s'arrête en chemin, et se dit à lui même: «Où vas-tu, insensé? ne +semble-t-il pas que tu aies cent pistoles dans ta bourse ou dans ta +maison? tu n'as pas seulement un _maravedi_. Que ferai-je? +ajouta-t-il; retourner vers la dame sans lui porter ce qu'elle +désire, il n'y a pas d'apparence: d'un autre côté, faut-il que +j'abandonne une entreprise si avancée? je ne puis m'y résoudre.» + +«Dans cet embarras, il aperçoit parmi les spectateurs un de ses +amis, qui lui avait souvent fait des offres de services, que par +fierté il n'avait jamais voulu accepter. Il perd toute honte en +cette occasion. Il le joint avec empressement et lui emprunte une +double pistole, avec quoi reprenant courage, il vole chez un +limonadier, d'où il fait porter à ses princesses tant d'eaux +glacées, tant de biscuits et de confitures sèches, que le doublon +suffit à peine à cette nouvelle dépense. + +«Enfin la fête finit avec le jour, et notre homme va conduire sa +dame chez elle, dans l'espérance d'en tirer un bon parti. Mais +lorsqu'ils sont devant une maison où elle dit qu'elle demeure, il en +sort une espèce de servante qui vient au-devant de Luisita, et lui +dit avec agitation: «Hé! d'où venez-vous à l'heure qu'il est? il y a +deux heures que le seigneur don Gaspard Héridor, votre frère, vous +attend en jurant comme un possédé.» Alors la soeur, feignant d'être +effrayée, se tourne vers le galant, et lui dit tout bas en lui +serrant la main: «Mon frère est un homme d'une violence +épouvantable; mais sa colère ne dure pas; tenez-vous dans la rue et +ne vous impatientez point: nous allons l'apaiser; et comme il va +tous les soirs souper en ville, d'abord qu'il sera sorti, Jacinte +viendra vous en avertir, et vous introduira dans la maison.» + +«Le bourgeois, que cette promesse console, baise avec transport la +main de Luisita, qui lui fait quelques caresses pour le laisser sur +la bonne bouche; puis elle entre dans la maison avec Jacinte et la +servante. Patrice, demeuré dans la rue, prend patience: il s'assied +sur une borne à deux pas de la porte, et passe un temps +considérable, sans s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de se jouer +de lui: il s'étonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et +craint que ce maudit frère n'aille pas souper en ville. + +«Cependant il entend sonner dix, onze heures, minuit: alors il +commence à perdre une partie de sa confiance, et à douter de la +bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit à +tâtons une allée obscure, au milieu de laquelle il rencontre un +escalier: il n'ose monter; mais il écoute attentivement, et son +oreille est frappée du concert discordant que peuvent faire ensemble +un chien qui aboie, un chat qui miaule, et un enfant qui crie. Il +juge enfin qu'on l'a trompé; et ce qui achève de l'en persuader, +c'est qu'ayant voulu pousser jusqu'au fond de l'allée, il s'est +trouvé dans une autre rue que celle où il a si longtemps fait le +pied de grue. + +«Il regrette alors son argent, et retourne au logis en maudissant +les bas couleur de rose. Il frappe à sa porte: sa femme, le chapelet +à la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d'un +air touchant: «Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre +maison, et vous soucier si peu de votre épouse et de vos enfants? +Qu'avez-vous fait depuis six heures du matin que vous êtes sorti?» +Le mari, ne sachant que répondre à ce discours, et d'ailleurs tout +honteux d'avoir été la dupe de deux friponnes, s'est déshabillé et +mis au lit sans dire un mot. Sa femme, qui est en train de +moraliser, lui fait un sermon qui l'endort dans ce moment. + +«Jetez la vue, poursuivit Asmodée, sur cette grande maison qui est à +côté de celle du cavalier qui écrit à ses amis la rupture de son +mariage avec la maîtresse d'Ambroise: n'y remarquez-vous pas une +jeune dame couchée dans un lit de satin cramoisi, relevé d'une +broderie d'or?--Pardonnez-moi, répondit don Cléofas, j'aperçois une +personne endormie, et je vois, ce me semble, un livre sur son +chevet.--Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune +comtesse fort spirituelle, et d'une humeur très-enjouée: elle avait +depuis six jours une insomnie qui la fatiguait extrêmement: elle +s'est avisée aujourd'hui de faire venir un médecin des plus graves +de sa faculté. Il arrive: elle le consulte: il ordonne un remède +marqué, dit-il, dans Hippocrate. La dame se met à plaisanter sur son +ordonnance. Le médecin, animal hargneux, ne s'est nullement prêté à +ses plaisanteries, et lui a dit, avec la gravité doctorale: «Madame, +Hippocrate n'est point un homme à devoir être tourné en +ridicule.--Ah! seigneur docteur, a répondu la comtesse d'un air +sérieux, je n'ai garde de me moquer d'un auteur si célèbre et si +docte; j'en fais un si grand cas, que je suis persuadée qu'en +l'ouvrant seulement je me guérirai de mon insomnie: j'en ai dans ma +bibliothèque une traduction nouvelle du savant Azero; c'est la +meilleure: qu'on me l'apporte.» En effet, admirez le charme de cette +lecture: dès la troisième page la dame s'est endormie profondément. + +«Il y a dans les écuries de ce même hôtel un pauvre soldat manchot, +que les palefreniers, par charité, laissent la nuit coucher sur la +paille. Pendant le jour il demande l'aumône, et il a eu tantôt une +plaisante conversation avec un autre gueux, qui demeure auprès du +Buen-Retiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses +affaires: il est à son aise, et il a une fille à marier, qui passe +chez les mendiants pour une riche héritière. Le soldat, abordant ce +père aux _maravedis_, lui a dit: «_Segnor Mendigo_, j'ai perdu mon +bras droit: je ne puis plus servir le roi, et je me vois réduit, +pour subsister, à faire comme vous des civilités aux passants: je +sais bien que de tous les métiers, c'est celui qui nourrit le mieux +son homme, et que tout ce qui lui manque, c'est d'être un et peu +plus honorable.--S'il était honorable, a répondu l'autre, il ne +vaudrait plus rien, car tout le monde s'en mêlerait. + +«Vous avez raison, a repris le manchot: oh ça, je suis donc un de +vos confrères, et je voudrais m'allier avec vous. Donnez-moi votre +fille.--Vous n'y pensez pas, mon ami, a répliqué le richard: il lui +faut un meilleur parti. Vous n'êtes point assez estropié pour être +mon gendre: j'en veux un qui soit dans un état à faire pitié aux +usuriers.--Eh! ne suis-je pas, dit le soldat, dans une assez +déplorable situation?--Fi donc, a réparti l'autre brusquement! Vous +n'êtes qu'un manchot, et vous osez prétendre à ma fille? Savez-vous +bien que je l'ai refusée à un cul-de-jatte?» + +«J'aurais tort, continua le diable, de passer la maison qui joint +l'hôtel de la comtesse, et où demeure un vieux peintre ivrogne, et +un poëte caustique. Le peintre est sorti de chez lui ce matin à sept +heures, dans le dessein d'aller chercher un confesseur pour sa +femme, malade à l'extrémité; mais il a rencontré un de ses amis qui +l'a entraîné au cabaret, et il n'est revenu au logis qu'à dix heures +du soir. Le poëte, qui a la réputation d'avoir eu quelquefois de +tristes salaires pour ses vers mordants, disait tantôt d'un air +fanfaron, dans un café, en parlant d'un homme qui n'y était pas: +«C'est un faquin à qui je veux donner cent coups de bâton.--Vous +pouvez, a dit un railleur, les lui donner facilement, car vous êtes +bien en fonds.» + +«Je ne dois pas oublier une scène qui s'est passée aujourd'hui chez +un banquier de cette rue, nouvellement établi dans cette ville: il +n'y a pas trois mois qu'il est revenu du Pérou avec de grandes +richesses. Son père est un honnête çapareto[10] de Viejo de Mediana, +gros village de la Castille vieille, auprès des montagnes de Sierra +d'Avila, où il vit très-content de son état, avec une femme de son +âge, c'est-à-dire de soixante ans. + +[Note 10: Savetier.] + +«Il y avait un temps considérable que leur fils était sorti de chez +eux, pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle +qu'ils lui pouvaient faire. Plus de vingt années s'étaient écoulées +depuis qu'ils ne l'avaient vu: ils parlaient souvent de lui: ils +priaient le ciel tous les jours de ne le point abandonner, et ils ne +manquaient pas tous les dimanches de le faire recommander au prône +par le curé, qui était de leurs amis. Le banquier, de son côté, ne +les mettait point en oubli. D'abord qu'il eût fixé son +rétablissement, il résolut de s'informer par lui-même de la +situation où ils pouvaient être. Pour cet effet, après avoir dit à +ses domestiques de n'être pas en peine de lui, il partit, il y a +quinze jours, à cheval, sans que personne l'accompagnât, et il se +rendit au lieu de sa naissance. + +«Il était environ dix heures du soir, et le bon savetier dormait +auprès de son épouse, lorsqu'ils se réveillèrent en sursaut, au +bruit que fit le banquier en frappant à la porte de leur petite +maison. Ils demandèrent qui frappait. «Ouvrez, ouvrez, leur dit-il; +c'est votre fils Francillo.--A d'autres, répondit le bonhomme: +passez votre chemin, voleurs: il n'y a rien à faire ici pour vous: +Francillo est présentement aux Indes, s'il n'est pas mort.--Votre +fils n'est plus aux Indes, répliqua le banquier: il est revenu du +Pérou: c'est lui qui vous parle: ne lui refusez pas l'entrée de +votre maison.--Levons-nous, Jacques, dit alors la femme, je crois +effectivement que c'est Francillo; il me semble le reconnaître à sa +voix.» + +«Ils se levèrent aussitôt tous deux: le père alluma une chandelle, +et la mère, après s'être habillée à la hâte, alla ouvrir la porte: +elle envisage Francillo, et, ne pouvant le méconnaître, elle se +jette à son cou et le serre étroitement entre ses bras. Maître +Jacques, agité des mêmes mouvements que sa femme, embrasse à son +tour son fils; et ces trois personnes, charmées de se voir réunies +après une si longue absence, ne peuvent se rassasier du plaisir de +s'en donner des marques. + +«Après des transports si doux, le banquier débrida son cheval, et le +mit dans une étable, où gîtait une vache, mère nourrice de la +maison: ensuite il rendit compte à ses parents de son voyage et des +biens qu'il avait apportés du Pérou. Le détail fut un peu long, et +aurait pu ennuyer des auditeurs désintéressés; mais un fils qui +s'épanche en racontant ses aventures ne saurait lasser l'attention +d'un père et d'une mère: il n'y a pas pour eux de circonstance +indifférente; ils l'écoutaient avec avidité, et les moindres choses +qu'il disait faisaient sur eux une vive impression de douleur ou de +joie. + +«Dès qu'il eut achevé sa relation, il leur dit qu'il venait leur +offrir une partie de ses biens, et il pria son père de ne plus +travailler. «Non, mon fils, lui dit maître Jacques; j'aime mon +métier; je ne le quitterai point.--Quoi donc, répliqua le banquier, +n'est-il pas temps que vous vous reposiez? Je ne vous propose point +de venir demeurer à Madrid avec moi: je sais bien que le séjour de +la ville n'aurait pas de charmes pour vous: je ne prétends pas +troubler votre vie tranquille; mais, du moins, épargnez-vous un +travail pénible, et vivez ici commodément, puisque vous le pouvez.» + +«La mère appuya le sentiment du fils, et maître Jacques se rendit. +«Hé bien, Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne travaillerai +plus pour tous les habitants du village; je raccommoderai seulement +mes souliers et ceux de monsieur le curé, notre bon ami.» Après +cette convention, le banquier avala deux oeufs frais qu'on lui fit +cuire, puis se coucha près de son père, et s'endormit avec un +plaisir que les enfants d'un excellent naturel sont seuls capables +de s'imaginer. + +«Le lendemain matin, Francillo leur laissa une bourse de trois cents +pistoles, et revint à Madrid. Mais il a été bien étonné ce matin de +voir tout à coup paraître chez lui maître Jacques. «Quel sujet vous +amène ici, mon père, lui a-t-il dit?--Mon fils, a répondu le +vieillard, je te rapporte ta bourse: reprends ton argent; je veux +vivre de mon métier: je meurs d'ennui depuis que je ne travaille +plus.--Hé bien, mon père, a répliqué Francillo, retournez au +village: continuez d'exercer votre profession; mais que ce soit +seulement pour vous désennuyer. Remportez votre bourse et n'épargnez +pas la mienne.--Eh! que veux-tu que je fasse de tant d'argent, a +repris maître Jacques?--Soulagez-en les pauvres, a réparti le +banquier: faites-en l'usage que votre curé vous conseillera.» Le +savetier, content de cette réponse, s'en est retourné à Médiana.» + +Don Cléofas n'écouta pas sans plaisir l'histoire de Francillo, et il +allait donner toutes les louanges dues au bon coeur de ce banquier, +si, dans ce moment même, des cris perçants n'eussent attiré son +attention. «Seigneur Asmodée, s'écria-t-il, quel bruit éclatant se +fait entendre?--Ces cris qui frappent les airs, répondit le diable, +partent d'une maison où il y a des fous enfermés: ils s'égosillent à +force de crier et de chanter.--Nous ne sommes pas bien éloignés de +cette maison: allons voir ces fous tout à l'heure, répliqua +Léandro.--J'y consens, répartit le démon: je vais vous donner ce +divertissement, et vous apprendre pourquoi ils ont perdu la raison.» +Il n'eut pas achevé ces paroles, qu'il emporta l'écolier sur _la +casa de los locos_. + + + + +CHAPITRE IX + +_Des fous enfermés._ + + +Zambullo parcourut d'un oeil curieux toutes les loges; et après +qu'il eut observé les folles et les fous qu'elles renfermaient, le +diable lui dit: «Vous en voyez de toutes les façons; en voilà de +l'un et de l'autre sexe; en voilà de tristes et de gais, de jeunes +et de vieux. Il faut à présent que je vous dise pourquoi la tête +leur a tourné: allons de loge en loge, et commençons par les hommes. + +«Le premier qui se présente, et qui paraît furieux, est un +nouvelliste castillan, né dans le sein de Madrid, un bourgeois fier +et plus sensible à l'honneur de sa patrie qu'un ancien citoyen de +Rome. Il est devenu fou de chagrin d'avoir lu dans la Gazette que +vingt-cinq Espagnols s'étaient laissé battre par un parti de +cinquante Portugais. + +«Il a pour voisin un licencié, qui avait tant d'envie d'attraper un +bénéfice, qu'il a fait l'hypocrite à la cour pendant dix ans; et le +désespoir de se voir toujours oublié dans les promotions lui a +brouillé la cervelle: mais ce qu'il y a d'avantageux pour lui, c'est +qu'il se croit archevêque de Tolède. S'il ne l'est pas +effectivement, il a du moins le plaisir de s'imaginer qu'il l'est; +et je le trouve d'autant plus heureux, que je regarde sa folie comme +un beau songe, qui ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura point +de compte à rendre en l'autre monde de l'usage de ses revenus. + +«Le fou qui suit est un pupille; son tuteur l'a fait passer pour +insensé, dans le dessein de s'emparer pour toujours de son bien; le +pauvre garçon a véritablement perdu l'esprit de rage d'être enfermé. +Après le mineur est un maître d'école, qui en est venu là pour +s'être obstiné à vouloir trouver le _paulo-post-futurum_ d'un verbe +grec; et le quatrième, un marchand dont la raison n'a pu soutenir la +nouvelle d'un naufrage, après avoir eu la force de résister à deux +banqueroutes qu'il a faites. + +«Le personnage qui gît dans la loge suivante est le vieux capitaine +Zanubio, cavalier napolitain, qui s'est venu établir à Madrid. La +jalousie l'a mis dans l'état où Vous le voyez. Apprenez son +histoire. + +«Il avait une jeune femme, nommée Aurore, qu'il gardait à vue: sa +maison était inaccessible aux hommes. Aurore ne sortait jamais que +pour aller à la messe, et encore était-elle toujours accompagnée de +son vieux Titon, qui la menait quelquefois prendre l'air à une terre +qu'il a auprès d'Alcantara. Cependant un cavalier, appelé don Garcie +Pacheco, l'ayant vue par hasard à l'église, avait conçu pour elle un +amour violent: c'était un jeune homme entreprenant et digne de +l'attention d'une jolie femme mal mariée. + +«La difficulté de s'introduire chez Zanubio n'en ôta pas l'espérance +à don Garcie. Comme il n'avait pas encore de barbe, et qu'il était +assez beau garçon, il se déguisa en fille, prit une bourse de cent +pistoles, et se rendit à la terre du capitaine, où il avait su que +ce mari devait aller incessamment avec sa femme. Il s'adressa à la +jardinière, et lui dit d'un ton d'héroïne de chevalerie poursuivie +par un géant: «Ma bonne, je viens me jeter entre vos bras; je vous +prie d'avoir pitié de moi. Je suis une fille de Tolède; j'ai de la +naissance et du bien; mes parents me veulent marier à un homme que +je hais: je me suis dérobée la nuit à leur tyrannie; j'ai besoin +d'un asile; on ne viendra point me chercher ici; permettez que j'y +demeure jusqu'à ce que ma famille ait pris de plus doux sentiments +pour moi. Voilà ma bourse, ajouta-t-il en la lui donnant; +recevez-la: c'est tout ce que je puis vous offrir présentement; mais +j'espère que je serai quelque jour plus en état de reconnaître le +service que vous m'aurez rendu.» + +«La jardinière, touchée de la fin de ce discours, répondit: «Ma +fille, je veux vous servir; je connais de jeunes personnes qui ont +été sacrifiées à de vieux hommes, et je sais bien qu'elles ne sont +pas fort contentes: j'entre dans leurs peines; vous ne pouviez mieux +vous adresser qu'à moi: je vous mettrai dans une petite chambre +particulière, où vous serez sûrement.» + +«Don Garcie passa quelques jours dans cette terre, fort impatient +d'y voir arriver Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux, qui +visita d'abord, selon sa coutume, tous les appartements, les +cabinets, les caves et les greniers, pour voir s'il n'y trouverait +point quelque ennemi de son honneur. La jardinière, qui le +connaissait, le prévint, et lui conta de quelle manière une jeune +fille lui était venue demander une retraite. + +«Zanubio, quoique très-défiant, n'eut pas le moindre soupçon de la +supercherie; il fut seulement curieux de voir l'inconnue, qui le +pria de la dispenser de lui dire son nom, disant qu'elle devait ce +ménagement à sa famille, qu'elle déshonorait en quelque sorte par sa +fuite: puis elle débita un roman avec tant d'esprit, que le +capitaine en fut charmé. Il se sentit naître de l'inclination pour +cette aimable personne: il lui offrit ses services, et, se flattant +qu'il en pourrait tirer pied ou aile, il la mit auprès de sa femme. + +«Dès qu'Aurore vit don Garcie, elle rougit et se troubla sans savoir +pourquoi. Le cavalier s'en aperçut; il jugea qu'elle l'avait +remarqué dans l'église où il l'avait vue: pour s'en éclaircir, il +lui dit, si tôt qu'il put l'entretenir en particulier: «Madame, j'ai +un frère qui m'a souvent parlé de vous: il vous a vue un moment dans +une église; depuis ce moment, qu'il se rappelle mille fois le jour, +il est dans un état digne de votre pitié.» + +«A ce discours, Aurore envisagea don Garcie plus attentivement +qu'elle n'avait fait encore, et lui répondit: «Vous ressemblez trop +à ce frère, pour que je sois plus longtemps la dupe de votre +stratagème; je vois bien que vous êtes un cavalier déguisé. Je me +souviens qu'un jour, pendant que j'entendais la messe, ma mante +s'ouvrit un instant, et que vous me vîtes; je vous examinai par +curiosité: vous eûtes toujours les yeux attachés sur moi. Quand je +sortis, je crois que vous ne manquâtes pas de me suivre pour +apprendre qui j'étais, et dans quelle rue je faisais ma demeure. Je +dis je crois, parce que je n'osai tourner la tête pour vous +observer: mon mari, qui m'accompagnait, aurait pris garde à cette +action, et m'en eût fait un crime. Le lendemain et les jours +suivants, je retournai dans la même église, je vous revis, et je +remarquai si bien vos traits, que je les reconnais malgré votre +déguisement. + +«--Hé bien, Madame, répliqua don Garcie, il faut me démasquer: oui, +je suis un homme épris de vos charmes; c'est don Garcie Pacheco que +l'amour introduit ici sous cet habillement.--Et vous espérez sans +doute, reprit Aurore, qu'approuvant votre folle ardeur, je +favoriserai votre artifice, et contribuerai de ma part à entretenir +mon mari dans son erreur? mais c'est ce qui vous trompe; je vais lui +découvrir tout; il y va de mon honneur et de mon repos; d'ailleurs, +je suis bien aise de trouver une si belle occasion de lui faire voir +que sa vigilance est moins sûre que ma vertu, et que tout jaloux, +tout défiant qu'il est, je suis plus difficile à surprendre que +lui.» + +«A peine eût-elle prononcé ces derniers mots, que le capitaine +parut, et vint se mêler à la conversation. «De quoi vous +entretenez-vous, Mesdames? leur dit-il.» Aurore reprit aussitôt la +parole: «Nous parlions, répondit-elle, des jeunes cavaliers qui +entreprennent de se faire aimer des jeunes femmes qui ont de vieux +époux; et je disais que si quelqu'un de ces galants était assez +téméraire pour s'introduire chez vous sous quelque déguisement, je +saurais bien punir son audace. + +«--Et vous, Madame, reprit Zanubio en se tournant vers don Garcie, +de quelle manière en useriez-vous avec un jeune cavalier en pareil +cas?» Don Garcie était si troublé, si déconcerté, qu'il ne savait +que répondre au capitaine, qui se serait aperçu de son embarras, si +dans ce moment un valet ne fût venu lui dire qu'un homme arrivé de +Madrid demandait à lui parler. Il sortit pour aller s'informer de ce +qu'on lui voulait. + +«Alors don Garcie se jeta aux pieds d'Aurore, et lui dit: «Ah! +Madame, quel plaisir prenez-vous à m'embarrasser? Seriez-vous assez +barbare pour me livrer au ressentiment d'un époux furieux?--Non, +Pacheco, répondit-elle en souriant; les jeunes femmes qui ont de +vieux maris jaloux ne sont pas si cruelles: rassurez-vous; j'ai +voulu me divertir en vous causant un peu de frayeur, mais vous en +serez quitte pour cela: ce n'est pas trop vous faire acheter la +complaisance que je veux bien avoir de vous souffrir ici.» A des +paroles si consolantes, don Garcie sentit évanouir toute sa crainte, +et conçut des espérances qu'Aurore eut la bonté de ne pas démentir. + +«Un jour qu'ils se donnaient tous deux, dans l'appartement de +Zanubio, des marques d'une amitié réciproque, le capitaine les +surprit: quand il n'aurait pas été le plus jaloux de tous les +hommes, il en vit assez pour juger avec fondement que sa belle +inconnue était un cavalier déguisé. A ce spectacle, il devint +furieux; il entra dans son cabinet pour prendre des pistolets; mais +pendant ce temps-là, les amants s'échappèrent, fermèrent par dehors +les portes de l'appartement à double tour, emportèrent les clefs, et +gagnèrent tous deux en diligence un village voisin, où don Garcie +avait laissé son valet de chambre et deux bons chevaux. Là, il +quitta ses habits de fille, prit Aurore en croupe, et la conduisit à +un couvent où elle le pria de la mener, et où elle avait une tante +Supérieure; après cela, il s'en retourna à Madrid attendre la suite +de cette aventure. + +«Cependant Zanubio, se voyant enfermé, crie, appelle du monde: un +valet accourt à sa voix; mais, trouvant les portes fermées, il ne +peut les ouvrir. Le capitaine s'efforce de les briser, et n'en +venant point à bout assez vite à son gré, il cède à son impatience, +se jette brusquement par une fenêtre avec ses pistolets à la main: +il tombe à la renverse, se blesse la tête, et demeure étendu par +terre sans connaissance. Ses domestiques arrivèrent, et le portèrent +dans une salle sur un lit de repos: ils lui jetèrent de l'eau au +visage; enfin, à force de le tourmenter, ils le firent revenir de +son évanouissement; mais il reprit sa fureur avec ses esprits: il +demande où est sa femme; on lui répond qu'on l'a vue sortir avec la +dame étrangère par une petite porte du jardin. Il ordonne aussitôt +qu'on lui rende ses pistolets; on est obligé de lui obéir: il fait +seller un cheval, il part sans songer qu'il est blessé, et prend un +autre chemin que celui des amants. Il passa la journée à courir en +vain, et s'étant arrêté la nuit dans une hôtellerie de village pour +se reposer, la fatigue et sa blessure lui causèrent une fièvre avec +un transport au cerveau qui pensa l'emporter. + +«Pour dire le reste en deux mots, il fut quinze jours malade dans ce +village; ensuite il retourna dans sa terre, où, sans cesse occupé de +son malheur, il perdit insensiblement l'esprit. Les parents d'Aurore +n'en furent pas plus tôt avertis, qu'ils le firent amener à Madrid +pour l'enfermer parmi les fous. Sa femme est encore au couvent, où +ils ont résolu de la laisser quelques années pour punir son +indiscrétion, ou, si vous voulez, une faute dont on ne doit se +prendre qu'à eux. + +«Immédiatement après Zanubio, continua le diable, est le seigneur +don Blaz Desdichado, cavalier plein de mérite: la mort de son épouse +est cause qu'il est dans la situation déplorable où vous le +voyez.--Cela me surprend, dit don Cléofas. Un mari que la mort de sa +femme rend insensé! je ne croyais pas qu'on pût pousser si loin +l'amour conjugal.--N'allons pas si vite, interrompit Asmodée; don +Blaz n'est pas devenu fou de douleur d'avoir perdu sa femme: ce qui +lui a troublé l'esprit, c'est que, n'ayant point d'enfants, il a été +obligé de rendre aux parents de la défunte cinquante mille ducats +qu'il reconnaît, dans son contrat de mariage, avoir reçus d'elle. + +--Oh! c'est une autre affaire, répliqua Léandro: je ne suis plus +étonné de son accident. Et dites-moi, s'il vous plaît, quel est ce +jeune homme qui saute comme un cabri dans la loge suivante, et qui +s'arrête de moment en moment pour faire des éclats de rire en se +tenant les côtés? voilà un fou bien gai.--Aussi, répartit le +boiteux, sa folie vient d'un excès de joie. Il était portier d'une +personne de qualité, et comme il apprit un jour la mort d'un riche +contador dont il se trouvait l'unique héritier, il ne fut point à +l'épreuve d'une si joyeuse nouvelle; la tête lui tourna. + +«Nous voici parvenus à ce grand garçon qui joue de la guitare, et +qui l'accompagne de sa voix: c'est un fou mélancolique, un amant que +les rigueurs d'une dame ont réduit au désespoir, et qu'il a fallu +enfermer.--Ah! que je plains celui-là, s'écria l'écolier; permettez +que je déplore son infortune: elle peut arriver à tous les honnêtes +gens; si j'étais épris d'une beauté cruelle, je ne sais si je +n'aurais pas le même sort.--A ce sentiment, reprit le démon, je vous +reconnais pour un vrai Castillan: il faut être né dans le sein de la +Castille, pour se sentir capable d'aimer jusqu'à devenir fou de +chagrin de ne pouvoir plaire. Les Français ne sont pas si tendres; +et si vous voulez savoir la différence qu'il y a entre un Français +et un Espagnol sur cette matière, il ne faut que vous dire la +chanson que ce fou chante, et qu'il vient de composer tout à +l'heure. + +CHANSON ESPAGNOLE. + + Ardo y lloro sin sossiego: + Llorando y ardiendo tanto, + Que ni el llanto apaga el fuego, + Ni el fuego consume el llanto. + + (_Je brûle et je pleure sans cesse, sans que mes pleurs + puissent éteindre mes feux, ni mes feux consumer mes + larmes._) + +«C'est ainsi que parle un cavalier espagnol quand il est maltraité +de sa dame; et voici comme un Français se plaignait en pareil cas +ces jours passés. + +CHANSON FRANÇAISE. + + L'objet qui règne dans mon coeur + Est toujours insensible à mon amour fidèle; + Mes soins, mes soupirs, ma langueur + Ne sauraient attendrir cette beauté cruelle. + O ciel! est-il un sort plus affreux que le mien? + Ah! puisque je ne puis lui plaire, + Je renonce au jour qui m'éclaire: + Venez, mes chers amis, m'enterrer chez Païen. + +«Ce Païen est apparemment un traiteur, dit don Cléofas?--Justement, +répondit le diable. Continuons, examinons les autres fous.--Passons +plutôt aux femmes, répliqua Léandro, je suis impatient de les +voir.--Je vais céder à votre impatience, répartit l'esprit; mais il +y a ici deux ou trois infortunés que je suis bien aise de vous +montrer auparavant: vous pourrez tirer quelque profit de leur +malheur. + +«Considérez dans la loge qui suit celle de ce joueur de guitare, ce +visage pâle et décharné qui grince les dents, et semble vouloir +manger les barreaux de fer qui sont à sa fenêtre: c'est un honnête +homme né sous un astre si malheureux, qu'avec tout le mérite du +monde, quelques mouvements qu'il se soit donnés pendant vingt +années, il n'a pu parvenir à s'assurer du pain. Il a perdu la raison +en voyant un très-petit sujet de sa connaissance monter en un jour, +par l'arithmétique, au haut de la roue de la Fortune. + +«Le voisin de ce fou est un vieux secrétaire qui a le timbre fêlé +pour n'avoir pu supporter l'ingratitude d'un homme de la cour qu'il +a servi pendant soixante ans. On ne peut assez louer le zèle et la +fidélité de ce serviteur, qui ne demandait jamais rien: il se +contentait de faire parler ses services et son assiduité; mais son +maître, bien loin de ressembler à Archélaüs, roi de Macédoine, qui +refusait lorsqu'on lui demandait, et donnait quand on ne lui +demandait pas, est mort sans le récompenser: il ne lui a laissé que +ce qu'il lui faut pour passer le reste de ses jours dans la misère +et parmi les fous. + +«Je ne veux plus vous en faire observer qu'un: c'est celui qui, les +coudes appuyés sur sa fenêtre, paraît plongé dans une profonde +rêverie. Vous voyez en lui un segnor Hidalgo de Tafalla, petite +ville de Navarre; il est venu demeurer à Madrid, où il a fait un bel +usage de son bien. Il avait la rage de vouloir connaître tous les +beaux esprits et de les régaler: ce n'était chez lui tous les jours +que festins; et quoique les auteurs, nation ingrate et impolie, se +moquassent de lui en le grugeant, il n'a pas été content qu'il n'ait +mangé avec eux son petit fait.--Il ne faut pas douter, dit Zambullo, +qu'il ne soit devenu fou de regret de s'être si sottement +ruiné.--Tout au contraire, reprit Asmodée, c'est de se voir hors +d'état de continuer le même train. + +«Venons présentement aux femmes, ajouta-t-il.--Comment donc! s'écria +l'écolier, je n'en vois que sept ou huit! il y a moins de folles que +je ne croyais.--Toutes les folles ne sont pas ici, dit le démon en +souriant. Je vous porterai, si vous le souhaitez, tout à l'heure +dans un autre quartier de cette ville, où il y a une grande maison +qui en est toute pleine.--Cela n'est pas nécessaire, répliqua don +Cléofas; je m'en tiens à celles-ci.--Vous avez raison, reprit le +boiteux: ce sont presque toutes des filles de distinction; vous +jugez bien, à la propreté de leurs loges, qu'elles ne sauraient être +des personnes du commun. Je vais vous apprendre la cause de leurs +folies. + +«Dans la première loge est la femme d'un corrégidor, à qui la rage +d'avoir été appelée bourgeoise par une dame de la cour a troublé +l'esprit; dans la seconde demeure l'épouse du trésorier général du +conseil des Indes: elle est devenue folle de dépit d'avoir été +obligée, dans une rue étroite, de faire reculer son carrosse pour +laisser passer celui de la duchesse de Medina-Coeli. Dans la +troisième fait sa résidence une jeune veuve de famille marchande, +qui a perdu le jugement de regret d'avoir manqué un grand seigneur +qu'elle espérait épouser; et la quatrième est occupée par une fille +de qualité, nommée dona Béatrix, dont il faut que je vous raconte le +malheur. + +«Cette dame avait une amie qu'on appelait dona Mencia: elles se +voyaient tous les jours. Un chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, +homme bien fait et galant, fit connaissance avec elles, et les +rendit bientôt rivales: elles se disputèrent vivement son coeur, qui +pencha du côté de dona Mencia; de sorte que celle-ci devint femme du +chevalier. + +«Dona Béatrix, fort jalouse du pouvoir de ses charmes, conçut un +dépit mortel de n'avoir pas eu la préférence; et elle nourrissait, +en bonne Espagnole, au fond de son coeur, un violent désir de se +venger, lorsqu'elle reçut un billet de don Jacinte de Romarate, +autre amant de dona Mencia; et ce cavalier lui mandait qu'étant +aussi mortifié qu'elle du mariage de sa maîtresse, il avait pris la +résolution de se battre contre le chevalier qui la lui avait +enlevée. + +«Cette lettre fut très-agréable à Béatrix, qui, ne voulant que la +mort du pécheur, souhaitait seulement que don Jacinte ôtât la vie à +son rival. Pendant qu'elle attendait avec impatience une si +chrétienne satisfaction, il arriva que son frère, ayant eu par +hasard un différend avec ce même don Jacinte, en vint aux prises +avec lui, et fut percé de deux coups d'épée, desquels il mourut. Il +était du devoir de dona Béatrix de poursuivre en justice le +meurtrier de son frère; cependant elle négligea cette poursuite pour +donner le temps à don Jacinte d'attaquer le chevalier de +Saint-Jacques; ce qui prouve bien que les femmes n'ont point de si +cher intérêt que celui de leur beauté. C'est ainsi qu'en use Pallas, +lorsqu'Ajax a violé Cassandre; la déesse ne punit point à l'heure +même le Grec sacrilége qui vient de profaner son temple; elle veut +auparavant qu'il contribue à la venger du jugement de Pâris. Mais, +hélas! dona Béatrix, moins heureuse que Minerve, n'a pas goûté le +plaisir de la vengeance. Romarate a péri en se battant contre le +chevalier, et le chagrin qu'a eu cette dame de voir son injure +impunie a troublé sa raison. + +«Les deux folles suivantes sont l'aïeule d'un avocat et une vieille +marquise: la première, par sa mauvaise humeur, désolait son +petit-fils, qui l'a mise ici fort honnêtement pour s'en débarrasser: +l'autre est une femme qui a toujours été idolâtre de sa beauté; au +lieu de vieillir de bonne grâce, elle pleurait sans cesse en voyant +ses charmes tomber en ruine; et enfin, un jour, en se considérant +dans une glace fidèle, la tête lui tourna. + +--Tant mieux pour cette marquise, dit Léandro: dans le dérangement +où est son esprit, elle n'aperçoit peut-être plus le changement que +le temps a fait en elle.--Non, assurément, répondit le diable: bien +loin de remarquer à présent un air de vieillesse sur son visage, son +teint lui paraît un mélange de lis et de roses; elle voit autour +d'elle les Grâces et les Amours; en un mot, elle croit être la +déesse Vénus.--Hé bien, répliqua l'écolier, n'est-elle pas plus +heureuse d'être folle que de se voir telle qu'elle est?--Sans doute, +répartit Asmodée. Oh ça, il ne nous reste plus qu'une dame à +observer; c'est celle qui habite la dernière loge, et que le sommeil +vient d'accabler, après trois jours et trois nuits d'agitation; +c'est dona Emerenciana; examinez-la bien: qu'en dites-vous?--Je la +trouve fort belle, répondit Zambullo. Quel dommage! faut-il qu'une +si charmante personne soit insensée? Par quel accident est-elle +réduite en cet état?--Ecoutez-moi avec attention, répartit le +boiteux, vous allez entendre l'histoire de son infortune. + +«Dona Emerenciana, fille unique de don Guillem Stephani, vivait +tranquille à Siguença dans la maison de son père, lorsque don Kimen +de Lizana vint troubler son repos par les galanteries qu'il mit en +usage pour lui plaire. Elle ne se contenta pas d'être sensible aux +soins de ce cavalier: elle eut la faiblesse de se prêter aux ruses +qu'il employa pour lui parler, et bientôt elle lui donna sa foi en +recevant la sienne. + +«Ces deux amants étaient d'une égale naissance; mais la dame pouvait +passer pour un des meilleurs partis d'Espagne, au lieu que don Kimen +n'était qu'un cadet. Il y avait encore un autre obstacle à leur +union. Don Guillem haïssait la famille des Lizana, ce qu'il ne +faisait que trop connaître par ses discours, quand on la mettait +devant lui sur le tapis; il semblait même avoir plus d'aversion pour +don Kimen que pour tout le reste de sa race. Emerenciana, vivement +affligée de voir son père dans cette disposition, en concevait pour +son amour un triste présage; elle ne laissa pourtant pas, à bon +compte, de s'abandonner à son penchant, et d'avoir des entretiens +secrets avec Lizana, qui s'introduisait de temps en temps chez elle +la nuit par le ministère d'une soubrette. + +«Il arriva une de ces nuits que don Guillem, qui par hasard était +éveillé lorsque le galant entra dans sa maison, crut entendre +quelque bruit dans l'appartement de sa fille, peu éloigné du sien; +il n'en fallut pas davantage pour inquiéter un père aussi défiant +que lui: néanmoins, tout soupçonneux qu'il était, Emerenciana tenait +une conduite si adroite, qu'il ne se doutait nullement de son +intelligence avec don Kimen; mais, n'étant pas un homme à pousser la +confiance trop loin, il se leva tout doucement de son lit, alla +ouvrir une fenêtre qui donnait sur la rue, et eut la patience de s'y +tenir jusqu'à ce qu'il vît descendre d'un balcon, par une échelle de +soie, Lizana, qu'il reconnut à la clarté de la lune. + +«Quel spectacle pour Stephani, pour le plus vindicatif et le plus +barbare mortel qu'ait jamais produit la Sicile, où il avait pris +naissance! Il ne céda point d'abord à sa colère, et n'eut garde de +faire un éclat qui aurait pu dérober à ses coups la principale +victime que son ressentiment demandait: il se contraignit, et +attendit que sa fille fût levée le lendemain pour entrer dans son +appartement: là, se voyant seul avec elle, et la regardant avec des +yeux étincelants de fureur, il lui dit: «Malheureuse, qui, malgré la +noblesse de ton sang, n'as pas honte de commettre des actions +infâmes, prépare-toi à souffrir un juste châtiment. Ce fer, +ajouta-t-il en tirant de son sein un poignard, ce fer va t'ôter la +vie, si tu ne confesses la vérité: nomme-moi l'audacieux qui est +venu cette nuit déshonorer ma maison.» + +«Emerenciana demeura tout interdite, et si troublée de cette menace, +qu'elle ne put proférer une parole. «Ah! misérable, poursuivit le +père, ton silence et ton trouble ne m'apprennent que trop ton crime. +Eh! t'imagines-tu, fille indigne de moi, que j'ignore ce qui se +passe? J'ai vu cette nuit le téméraire; j'ai reconnu don Kimen: ce +n'eût pas été assez de recevoir la nuit un cavalier dans ton +appartement, il fallait encore que ce cavalier fût mon plus grand +ennemi: mais sachons jusqu'à quel point je suis outragé: parle sans +déguisement; ce n'est que par ta sincérité que tu peux éviter la +mort.» + +«La dame, à ces derniers mots, concevant quelque espérance +d'échapper au sort funeste qui la menaçait, perdit une partie de sa +frayeur, et répondit à don Guillem: «Seigneur, je n'ai pu me +défendre d'écouter Lizana; mais je prends le ciel à témoin de la +pureté de ses sentiments. Comme il sait que vous haïssez sa famille, +il n'a point encore osé vous demander votre aveu; et ce n'est que +pour conférer ensemble sur les moyens de l'obtenir, que je lui ai +permis quelquefois de s'introduire ici.--Eh! de quelle personne, +répliqua Stephani, vous servez-vous l'un et l'autre, pour faire +tenir vos lettres?--C'est, répartit sa fille, un de vos pages qui +nous rend ce service.--Voilà, reprit le père, tout ce que je voulais +savoir: il s'agit présentement d'exécuter le dessein que j'ai +formé.» Là-dessus, toujours la dague à la main, il lui fit prendre +du papier et de l'encre, et l'obligea d'écrire à son amant ce +billet, qu'il lui dicta lui-même: + + _Cher époux, seul délice de ma vie, je vous avertis que mon + père vient de partir tout à l'heure pour sa terre, d'où il + ne reviendra que demain: profitez de l'occasion; je me + flatte que vous attendrez la nuit avec autant d'impatience + que moi._ + +«Après qu'Emerenciana eût écrit et cacheté ce billet perfide, don +Guillem lui dit: «Fais venir le page qui s'acquitte si bien de +l'emploi dont tu le charges, et lui ordonne de porter ce papier à +don Kimen; mais n'espère pas me tromper: je vais me cacher dans un +endroit de cette chambre, d'où je t'observerai quand tu lui donneras +cette commission; et si tu lui dis un mot, ou lui fais quelque signe +qui lui rende le message suspect, je te plongerai aussitôt ce +poignard dans le coeur.» Emerenciana connaissait trop son père pour +oser lui désobéir: elle remit le billet, comme à l'ordinaire, entre +les mains du page. + +«Alors Stephani rengaîna la dague; mais il ne quitta point sa fille +de toute la journée et ne la laissa parler à personne en +particulier, et fit si bien que Lizana ne put être averti du piége +qu'on lui tendait. Ce jeune homme ne manqua donc pas de se trouver +au rendez-vous. A peine fut-il dans la maison de sa maîtresse, qu'il +se sentit tout à coup saisi par trois hommes des plus vigoureux, qui +le désarmèrent sans qu'il pût s'en défendre, lui mirent un linge +dans la bouche pour l'empêcher de crier, lui bandèrent les yeux, et +lui lièrent les mains derrière le dos. En même temps ils le +portèrent en cet état dans un carrosse préparé pour cela, et dans +lequel ils montèrent tous trois, pour mieux répondre du cavalier, +qu'ils conduisirent à la terre de Stephani, située au village de +Miédes, à quatre petites lieues de Siguença. Don Guillem partit un +moment après dans un autre carrosse, avec sa fille, deux femmes de +chambre, et une duègne rébarbative, qu'il avait fait venir chez lui +l'après-dînée et prise à son service. Il emmena aussi tout le reste +de ses gens, à la réserve d'un vieux domestique qui n'avait aucune +connaissance du ravissement de Lizana. + +«Ils arrivèrent tous avant le jour à Miédes. Le premier soin du +seigneur Stephani fut de faire enfermer don Kimen dans une cave +voûtée, qui recevait une faible lumière par un soupirail si étroit +qu'un homme n'y pouvait passer; il ordonna ensuite à Julio, son +valet de confiance, de donner pour toute nourriture au prisonnier du +pain et de l'eau, pour lit une botte de paille, et de lui dire +chaque fois qu'il lui porterait à manger: «Tiens, lâche suborneur, +voilà de quelle manière don Guillem traite ceux qui sont assez +hardis pour l'offenser.» Ce cruel Sicilien n'en usa pas moins +durement avec sa fille; il l'emprisonna dans une chambre qui n'avait +point de vue sur la campagne, lui ôta ses femmes, et lui donna pour +geôlière la duègne qu'il avait choisie, duègne sans égale pour +tourmenter les filles commises à sa garde. + +«Il disposa donc ainsi des deux amants. Son intention n'était pas de +s'en tenir là: il avait résolu de se défaire de don Kimen; mais il +voulait tâcher de commettre ce crime impunément, ce qui paraissait +assez difficile. Comme il s'était servi de ses valets pour enlever +ce cavalier, il ne pouvait pas se flatter qu'une action sue de tant +de monde demeurerait toujours secrète. Que faire donc pour n'avoir +rien à démêler avec la justice? Il prit son parti en grand scélérat: +il assembla tous ses complices dans un corps de logis séparé du +château: il leur témoigna combien il était satisfait de leur zèle, +et leur dit que, pour le reconnaître, il prétendait leur donner une +bonne somme d'argent après les avoir bien régalés. Il les fit +asseoir à une table, et au milieu du festin Julio les empoisonna par +son ordre; ensuite le maître et le valet mirent le feu au corps de +logis, et avant que les flammes pussent attirer en cet endroit les +habitants du village, ils assassinèrent les deux femmes de chambre +d'Emerenciana et le petit page dont j'ai parlé, puis ils jetèrent +leurs cadavres parmi les autres; bientôt le corps de logis fut +enflammé et réduit en cendres, malgré les efforts que les paysans +des environs firent pour éteindre l'embrasement. Il fallait voir, +pendant ce temps-là, les démonstrations de douleur du Sicilien: il +paraissait inconsolable de la perte de ses domestiques. + +«S'étant de cette manière assuré de la discrétion des gens qui +auraient pu le trahir, il dit à son confident: «Mon cher Julio, je +suis maintenant tranquille, et je pourrai, quand il me plaira, ôter +la vie à don Kimen; mais avant que je l'immole à mon honneur, je +veux jouir du doux contentement de le faire souffrir: la misère et +l'horreur d'une longue prison seront plus cruelles pour lui que la +mort.» Véritablement, Lizana déplorait sans cesse son malheur; et, +s'attendant à ne jamais sortir de la cave, il souhaitait d'être +délivré de ses peines par un prompt trépas. + +«Mais c'était en vain que Stephani espérait avoir l'esprit en repos +après l'exploit qu'il venait de faire. Une nouvelle inquiétude vint +l'agiter au bout de trois jours; il craignait que Julio, en portant +à manger au prisonnier, ne se laissât gagner par des promesses; et +cette crainte lui fit prendre la résolution de hâter la perte de +l'un et de brûler ensuite la cervelle à l'autre d'un coup de +pistolet. Julio, de son côté, n'était pas sans défiance, et, jugeant +que son maître, après s'être défait de don Kimen, pourrait bien le +sacrifier aussi à sa sûreté, conçut le dessein de se sauver une +belle nuit avec tout ce qu'il y avait dans la maison de plus facile +à emporter. + +«Voilà ce que ces deux honnêtes gens méditaient chacun en son petit +particulier, lorsqu'un jour ils furent surpris l'un et l'autre, à +cent pas du château, par quinze ou vingt archers de la +Sainte-Hermandad, qui les environnèrent tout à coup, en criant: _De +par le roi et la justice_. A cette vue don Guillem pâlit et se +troubla: néanmoins, faisant bonne contenance, il demanda au +commandant à qui il en voulait. «A vous-même, lui répondit +l'officier: on vous accuse d'avoir enlevé don Kimen de Lizana: je +suis chargé de faire dans ce château une exacte recherche de ce +cavalier, et de m'assurer même de votre personne.» Stephani, par +cette réponse, persuadé qu'il était perdu, devint furieux; il tira +de ses poches deux pistolets, dit qu'il ne souffrirait point qu'on +visitât sa maison, et qu'il allait casser la tête au commandant, +s'il ne se retirait promptement avec sa troupe. Le chef de la sainte +confrérie, méprisant la menace, s'avança sur le Sicilien, qui lui +lâcha un coup de pistolet et le blessa au visage; mais cette +blessure coûta bientôt la vie au téméraire qui l'avait faite; car +deux ou trois archers firent feu sur lui dans le moment, et le +jetèrent par terre roide mort, pour venger leur officier. A l'égard +de Julio, il se laissa prendre sans résistance, et il ne fut pas +besoin de l'interroger pour savoir de lui si don Kimen était dans le +château: ce valet avoua tout; mais voyant son maître sans vie, il le +chargea de toute l'iniquité. + +«Enfin il mena le commandant et ses archers à la cave, où ils +trouvèrent Lizana couché sur la paille, bien lié et garrotté. Ce +malheureux cavalier, qui vivait dans une attente continuelle de la +mort, crut que tant de gens armés n'entraient dans sa prison que +pour le faire mourir, et il fut agréablement surpris d'apprendre que +ceux qu'il prenait pour ses bourreaux étaient ses libérateurs. Après +qu'ils l'eurent délié et tiré de la cave, il les remercia de sa +délivrance, et leur demanda comment ils avaient su qu'il était +prisonnier dans ce château. «C'est, lui dit le commandant, ce que je +vais vous conter en peu de mots. + +«La nuit de votre enlèvement, poursuivit-il, un de vos ravisseurs, +qui avait une amie à deux pas de chez don Guillem, étant allé lui +dire adieu avant son départ pour la campagne, eut l'indiscrétion de +lui révéler le projet de Stephani. Cette femme garda le secret +pendant deux ou trois jours; mais comme le bruit de l'incendie +arrivé à Miédes se répandit dans la ville de Siguença, et qu'il +parut étrange à tout le monde que les domestiques du Sicilien +eussent tous péri dans ce malheur, elle se mit dans l'esprit que cet +embrasement devait être l'ouvrage de don Guillem: ainsi, pour venger +son amant, elle alla trouver le seigneur don Félix votre père, et +lui dit tout ce qu'elle savait. Don Félix, effrayé de vous voir à la +merci d'un homme capable de tout, mena la femme chez le corrégidor, +qui, après l'avoir écoutée, ne douta point que Stephani n'eût envie +de vous faire souffrir de longs et cruels tourments, et ne fût le +diabolique auteur de l'incendie: ce que voulant approfondir, ce juge +m'a ce matin envoyé ordre, à Retortillo où je fais ma demeure, de +monter à cheval et de me rendre avec ma brigade à ce château, de +vous y chercher, et de prendre don Guillem mort ou vif. Je me suis +heureusement acquitté de ma commission pour ce qui vous regarde; +mais je suis fâché de ne pouvoir conduire à Siguença le coupable +vivant: il nous a mis, par sa résistance, dans la nécessité de le +tuer.» + +«L'officier, ayant parlé de cette sorte, dit à don Kimen: «Seigneur +cavalier, je vais dresser un procès-verbal de tout ce qui vient de +se passer ici, après quoi nous partirons pour satisfaire +l'impatience que vous devez avoir de tirer votre famille de +l'inquiétude que vous lui causez.--Attendez, seigneur commandant, +s'écria Julio dans cet endroit: je vais vous fournir une nouvelle +matière pour grossir votre procès-verbal: vous avez encore une autre +personne prisonnière à mettre en liberté. Dona Emerenciana est +enfermée dans une chambre obscure, où une duègne impitoyable lui +tient sans cesse des discours mortifiants, et ne la laisse pas un +moment en repos.--O ciel! dit Lizana, le cruel Stephani ne s'est +donc pas contenté d'exercer sur moi sa barbarie! Allons promptement +délivrer cette dame infortunée de la tyrannie de sa gouvernante.» + +«Là-dessus Julio mena le commandant et don Kimen, suivis de cinq ou +six archers, à la chambre qui servait de prison à la fille de don +Guillem: ils frappèrent à la porte, et la duègne vint ouvrir. Vous +concevez bien le plaisir que Lizana se faisait de revoir sa +maîtresse, après avoir désespéré de la posséder: il sentait renaître +son espérance, ou plutôt il ne pouvait douter de son bonheur, +puisque la seule personne qui était en droit de s'y opposer ne +vivait plus. Dès qu'il aperçut Emerenciana, il courut se jeter à ses +pieds: mais qui pourrait assez exprimer la douleur dont il fut +saisi, lorsqu'au lieu de trouver une amante disposée à répondre à +ses transports, il ne vit qu'une dame hors de son bon sens? En +effet, elle avait été tant tourmentée par la duègne, qu'elle en +était devenue folle. Elle demeura quelque temps rêveuse; puis +s'imaginant tout à coup être la belle Angélique, assiégée par les +Tartares dans la forteresse d'Albraque, elle regarda tous les hommes +qui étaient dans sa chambre comme autant de paladins qui venaient à +son secours. Elle prit le chef de la sainte confrérie pour Roland; +Lizana, pour Brandimart; Julio, pour Hubert du Lyon, et les archers +pour Antifort, Clarion, Adrien, et les deux fils du marquis Olivier. +Elle les reçut avec beaucoup de politesse, et leur dit: «Braves +chevaliers, je ne crains plus à l'heure qu'il est l'empereur +Agrican, ni la reine Marfise; votre valeur est capable de me +défendre contre tous les guerriers de l'univers.» + +«A ce discours extravagant, l'officier et ses archers ne purent +s'empêcher de rire. Il n'en fut pas de même de don Kimen: vivement +affligé de voir sa dame dans une si triste situation pour l'amour de +lui, il pensa perdre à son tour le jugement: il ne laissa pas +toutefois de se flatter qu'elle reprendrait l'usage de sa raison; et +dans cette espérance: «Ma chère Emerenciana, lui dit-il tendrement, +reconnaissez Lizana: rappelez votre esprit égaré; apprenez que nos +malheurs sont finis; le ciel ne veut pas que deux coeurs qu'il a +joints soient séparés, et le père inhumain qui nous a si mal traités +ne peut plus nous être contraire.» + +La réponse que fit à ces paroles la fille du roi Galafron fut encore +un discours adressé aux vaillants défenseurs d'Albraque, qui pour le +coup n'en rirent point. Le commandant même, quoique très-peu +pitoyable de son naturel, sentit quelques mouvements de compassion, +et dit à don Kimen, qu'il voyait accablé de douleur: «Seigneur +cavalier, ne désespérez point de la guérison de votre dame: vous +avez à Siguença des docteurs en médecine qui pourront en venir à +bout par leurs remèdes; mais ne nous arrêtons pas ici plus +longtemps. Vous, Seigneur Hubert du Lyon, ajouta-t-il en parlant à +Julio, vous qui savez où sont les écuries de ce château, menez-y +avec vous Antifort et les deux fils du marquis Olivier, choisissez +les meilleurs coursiers et les mettez au char de la princesse. Je +vais pendant ce temps-là dresser mon procès-verbal.» + +«En disant cela, il tira de ses poches une écritoire et du papier, +et, après avoir écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la main à +Angélique pour l'aider à descendre dans la cour, où, par le soin des +paladins, il se trouva un carrosse à quatre mules prêt à partir: il +monta dedans avec la dame et don Kimen; et il y fit entrer aussi la +duègne, dont il jugea que le corrégidor serait bien aise d'avoir la +déposition. Ce n'est pas tout: par ordre du chef de la brigade, on +chargea de chaînes Julio, et on le mit dans un autre carrosse auprès +du corps de don Guillem. Les archers remontèrent ensuite sur leurs +chevaux, après quoi ils prirent tous ensemble la route de Siguença. + +«La fille de Stephani dit en chemin mille extravagances, qui furent +autant de coups de poignard pour son amant. Il ne pouvait sans +colère envisager la duègne. «C'est vous, cruelle vieille, lui +disait-il; c'est vous qui, par vos persécutions, avez poussé à bout +Emerenciana et troublé son esprit.» La gouvernante se justifiait +d'un air hypocrite, et donnait tout le tort au défunt. «C'est au +seul don Guillem, répondait-elle, qu'il faut imputer ce malheur: ce +père trop rigoureux venait chaque jour effrayer sa fille par des +menaces qui l'ont fait enfin devenir folle.» + +«En arrivant à Siguença, le commandant alla rendre compte de sa +commission au corrégidor, qui sur-le-champ interrogea Julio et la +duègne, et les envoya dans les prisons de cette ville, où ils sont +encore. Ce juge reçut aussi la déposition de Lizana, qui prit +ensuite congé de lui pour se retirer chez son père, où il fit +succéder la joie à la tristesse et à l'inquiétude. Pour dona +Emerenciana, le corrégidor eut soin de la faire conduire à Madrid, +où elle avait un oncle du côté maternel. Ce bon parent, qui ne +demandait pas mieux que d'avoir l'administration du bien de sa +nièce, fut nommé son tuteur. Comme il ne pouvait honnêtement se +dispenser de paraître avoir envie qu'elle guérît, il eut recours aux +plus fameux médecins: mais il n'eut pas sujet de s'en repentir; car, +après y avoir perdu leur latin, ils déclarèrent le mal incurable. +Sur cette décision, le tuteur n'a pas manqué de faire enfermer ici +la pupille, qui, suivant les apparences, y demeurera le reste de ses +jours. + +--La triste destinée! s'écria don Cléofas; j'en suis véritablement +touché; dona Emerenciana méritait d'être plus heureuse. Et don +Kimen, ajouta-t-il, qu'est-il devenu? Je suis curieux de savoir quel +parti il a pris.--Un fort raisonnable, répartit Asmodée: quand il a +vu que le mal était sans remède, il est allé dans la nouvelle +Espagne; il espère qu'en voyageant il perdra peu à peu le souvenir +d'une dame que sa raison et son repos veulent qu'il oublie..... +Mais, poursuivit le diable, après vous avoir montré les fous qui +sont enfermés, il faut que je vous en fasse voir qui mériteraient de +l'être.» + + + + +CHAPITRE X + +_Dont la matière est inépuisable._ + + +Regardons du côté de la ville, et à mesure que je découvrirai des +sujets dignes d'être mis au nombre de ceux qui sont ici, je vous en +dirai le caractère. J'en vois déjà un que je ne veux pas laisser +échapper: c'est un nouveau marié. Il y a huit jours que, sur le +rapport qu'on lui fit des coquetteries d'une aventurière qu'il +aimait, il alla chez elle plein de fureur, brisa une partie de ses +meubles, jeta les autres par les fenêtres, et le lendemain il +l'épousa.--Un homme de la sorte, dit Zambullo, mérite assurément la +première place vacante dans cette maison. + +--Il a un voisin, reprit le boiteux, que je ne trouve pas plus sage +que lui: c'est un garçon de quarante-cinq ans qui a de quoi vivre, +et qui veut se mettre au service d'un grand. + +«J'aperçois la veuve d'un jurisconsulte: la bonne dame a douze +lustres accomplis; son mari vient de mourir; elle veut se retirer +dans un couvent, afin, dit-elle, que sa réputation soit à l'abri de +la médisance. + +«Je découvre aussi deux pucelles, ou, pour mieux dire, deux filles +de cinquante ans: elles font des voeux au ciel pour qu'il ait la +bonté d'appeler leur père, qui les tient enfermées comme des +mineures: elles espèrent qu'après sa mort elles trouveront de jolis +hommes qui les épouseront par inclination.--Pourquoi non, dit +l'écolier? Il y a des hommes d'un goût si bizarre!--J'en demeure +d'accord, répondit Asmodée: elles peuvent trouver des épouseurs, +mais elles ne doivent pas s'en flatter: c'est en cela que consiste +leur folie. + +«Il n'y a point de pays où les femmes se rendent justice sur leur +âge. Il y a un mois qu'à Paris une fille de quarante-huit ans et une +femme de soixante-neuf allèrent en témoignage chez un commissaire +pour une veuve de leurs amies dont on attaquait la vertu. Le +commissaire interrogea d'abord la femme mariée, et lui demanda son +âge, quoiqu'elle eût son extrait baptistaire écrit sur son front, +elle ne laissa pas de dire hardiment qu'elle n'avait que quarante +ans. Après qu'il l'eut interrogée, il s'adressa à la fille: «Et +vous, Mademoiselle, lui dit-il, quel âge avez-vous?--Passons aux +autres questions, Monsieur le commissaire, lui répondit-elle; on ne +doit point nous demander cela.--Vous n'y pensez pas, reprit-il; +ignorez-vous qu'en justice...--Oh! il n'y a justice qui tienne, +interrompit brusquement la fille; eh! qu'importe à la justice de +savoir quel âge j'ai? ce ne sont pas ses affaires.--Mais je ne puis +recevoir, dit-il, votre déposition, si votre âge n'y est pas; c'est +une circonstance requise.--Si cela est absolument nécessaire, +répliqua-t-elle, regardez-moi donc avec attention, et mettez mon âge +en conscience.» + +«Le commissaire la considéra, et fut assez poli pour ne marquer que +vingt-huit ans. Il lui demanda ensuite si elle connaissait la veuve +depuis longtemps. «Avant son mariage, répondit-elle.--J'ai donc mal +coté votre âge, reprit-il; car je ne vous ai donné que vingt-huit +ans, et il y en a vingt-neuf que la veuve est mariée.--Hé bien! +s'écria la fille, écrivez donc que j'en ai trente: j'ai pu à un an +connaître la veuve.--Cela ne serait pas régulier, répliquait-il; +ajoutons-en une douzaine.--Non pas, s'il vous plaît, dit-elle; tout +ce que je puis faire pour contenter la justice, c'est d'y mettre +encore une année; mais je n'y mettrais pas un mois avec, quand il +s'agirait de mon honneur.» + +«Lorsque les deux déposantes furent sorties de chez le commissaire, +la femme dit à la fille: «Admirez, je vous prie, ce nigaud qui nous +croit assez sottes pour lui aller dire notre âge au juste: c'est +bien assez vraiment qu'il soit marqué sur les registres de nos +paroisses, sans qu'il l'écrive encore sur ses papiers, afin que tout +le monde en soit instruit. Ne serait-il pas bien gracieux pour nous +d'entendre lire en plein barreau: _Madame Richard, âgée de soixante +et tant d'années; et Mademoiselle Perinelle, âgée de quarante-cinq +ans, déposent telles et telles choses_? Pour moi, je me moque de +cela; j'ai supprimé vingt années à bon compte: vous avez fort bien +fait d'en user de même. + +«--Qu'appelez-vous de même? répondit la fille d'un ton brusque; je +suis votre servante! je n'ai tout au plus que trente-cinq ans.--Hé! +ma petite, répliqua l'autre d'un air malin, à qui le dites-vous? Je +vous ai vue naître: je parle de longtemps. Je me souviens d'avoir vu +votre père; lorsqu'il mourut il n'était pas jeune, et il y a près de +quarante ans qu'il est mort.--Oh! mon père, mon père, interrompit +avec précipitation la fille, irritée de la franchise de la femme, +quand mon père épousa ma mère, il était déjà si vieux qu'il ne +pouvait plus faire d'enfants.» + +«Je remarque dans une maison, poursuivit l'esprit, deux hommes qui +ne sont pas raisonnables: l'un est un enfant de famille qui ne +saurait garder d'argent ni s'en passer: il a trouvé un bon moyen +d'en avoir toujours. Quand il est en fonds, il achète des livres, et +dès qu'il est à sec, il s'en défait pour la moitié de ce qu'ils lui +ont coûté. L'autre est un peintre étranger qui fait des portraits de +femmes: il est habile; il dessine correctement; il peint à merveille +et attrape la ressemblance; mais il ne flatte point, et il s'imagine +qu'il aura la presse. _Inter stultos referatur._ + +--Comment donc, dit l'écolier, vous parlez latin!--Cela doit-il vous +étonner? répondit le diable. Je parle parfaitement toute sorte de +langues: je sais l'hébreu, le turc, l'arabe et le grec; cependant je +n'en ai pas l'esprit plus orgueilleux ni plus pédantesque: j'ai cet +avantage sur vos _érudits_. + +«Voyez dans ce grand hôtel, à main gauche, une dame malade, +qu'entourent plusieurs femmes qui la veillent: c'est la veuve d'un +riche et fameux architecte, une femme entêtée de noblesse. Elle +vient de faire son testament: elle a des biens immenses qu'elle +donne à des personnes de la première qualité qui ne la connaissent +seulement pas: elle leur fait des legs à cause de leurs grands noms. +On lui a demandé si elle ne voulait rien laisser à un certain homme +qui lui a rendu des services considérables: «Hélas! non, a-t-elle +répondu d'un air triste, et j'en suis fâchée: je ne suis point assez +ingrate pour refuser d'avouer que je lui ai beaucoup d'obligation; +mais il est roturier: son nom déshonorerait mon testament.» + +--Seigneur Asmodée, interrompit Léandro, apprenez-moi, de grâce, si +ce vieillard que je vois occupé à lire dans un cabinet ne serait +point par hasard un homme à mériter d'être ici!--Il le mériterait +sans doute, répondit le démon: ce personnage est un vieux licencié +qui lit une épreuve d'un livre qu'il a sous la presse.--C'est +apparemment quelque ouvrage de morale ou de théologie, dit don +Cléofas.--Non, répartit le boiteux, ce sont des poésies gaillardes +qu'il a composées dans sa jeunesse: au lieu de les brûler, ou du +moins de les laisser périr avec lui, il les fait imprimer de son +vivant, de peur qu'après sa mort ses héritiers ne soient tentés de +les mettre au jour, et que, par respect pour son caractère, ils n'en +ôtent tout le sel et l'agrément. + +«J'aurais tort d'oublier une petite femme qui demeure chez ce +licencié: elle est si persuadée qu'elle plaît aux hommes, qu'elle +met tous ceux qui lui parlent au nombre de ses amants. Mais venons à +un riche chanoine que je vois à deux pas de là; il a une folie fort +singulière: s'il vit frugalement, ce n'est ni par mortification, ni +par sobriété: s'il se passe d'équipage, ce n'est point par +avarice.--Hé! pourquoi donc ménage-t-il son revenu?--C'est pour +amasser de l'argent.--Qu'en veut-il faire? des aumônes?--Non: il +achète des tableaux, des meubles précieux, des bijoux. Et vous +croyez que c'est pour en jouir pendant sa vie? Vous vous trompez: +c'est uniquement pour en parer son inventaire. + +--Ce que vous dites est outré, interrompit Zambullo: y a-t-il au +monde un homme de ce caractère-là?--Oui, vous dis-je, reprit le +diable, il a cette manie: il se fait un plaisir de penser qu'on +admirera son inventaire. A-t-il acheté, par exemple, un beau bureau? +Il le fait empaqueter proprement et serrer dans un garde-meuble, +afin qu'il paraisse tout neuf aux yeux des fripiers qui viendront le +marchander après sa mort. + +«Passons à un de ses voisins que vous ne trouverez pas moins fou: +c'est un vieux garçon venu depuis peu des îles Philippines à Madrid, +avec une riche succession que son père, qui était auditeur de +l'audience de Madrid, lui a laissée. Sa conduite est assez +extraordinaire: on le voit toute la journée dans les antichambres du +roi et du premier ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux qui +brigue quelque charge importante: il n'en souhaite aucune et ne +demande rien. Hé quoi! me direz-vous, il n'irait dans cet endroit-là +simplement que pour faire sa cour? Encore moins: il ne parle jamais +au ministre; il n'en est pas même connu, et ne se soucie nullement +de l'être.--Quel est donc son but?--Le voici: il voudrait persuader +qu'il a du crédit. + +--Le plaisant original! s'écria l'écolier en éclatant de rire; c'est +se donner bien de la peine pour peu de chose; vous avez raison de le +mettre au rang des fous à enfermer.--Oh! reprit Asmodée, je vais +vous en montrer beaucoup d'autres qu'il ne serait pas juste de +croire plus sensés. Considérez dans cette grande maison, où vous +apercevez tant de bougies allumées, trois hommes et deux femmes +autour d'une table: ils ont soupé ensemble, et jouent présentement +aux cartes pour achever de passer la nuit, après quoi ils se +sépareront. Telle est la vie que mènent ces dames et ces cavaliers: +ils s'assemblent régulièrement tous les soirs et se quittent au +lever de l'aurore, pour aller dormir jusqu'à ce que les ténèbres +reviennent chasser le jour: ils ont renoncé à la vue du soleil et +des beautés de la nature. Ne dirait-on pas, à les voir ainsi +environnés de flambeaux, que ce sont des morts qui attendent qu'on +leur rende les derniers devoirs?--Il n'est pas besoin d'enfermer ces +fous-là, dit don Cléofas, ils le sont déjà. + +--Je vois dans les bras du sommeil, reprit le boiteux, un homme que +j'aime et qui m'affectionne aussi beaucoup, un sujet pétri d'une +pâte de ma façon: c'est un vieux bachelier qui idolâtre le beau +sexe. Vous ne sauriez lui parler d'une jolie dame, sans remarquer +qu'il vous écoute avec un extrême plaisir: si vous lui dites qu'elle +a une petite bouche, des lèvres vermeilles, des dents d'ivoire, un +teint d'albâtre; en un mot, si vous la lui peignez en détail, il +soupire à chaque trait, il tourne les yeux, il lui prend des élans +de volupté. Il y a deux jours qu'en passant dans la rue d'Alcala, +devant la boutique d'un cordonnier de femmes, il s'arrêta tout court +pour regarder une petite pantoufle qu'il y aperçut: après l'avoir +considérée avec plus d'attention qu'elle n'en méritait, il dit d'un +air pâmé à un cavalier qui l'accompagnait: «Ah! mon ami, voilà une +pantoufle qui m'enchante l'imagination! Que le pied pour lequel on +l'a faite doit être mignon! je prends trop de plaisir à la voir; +éloignons-nous promptement: il y a du péril à passer par ici.» + +--Il faut marquer de noir ce bachelier-là, dit Léandro Perez.--C'est +juger sainement de lui, reprit le diable, et l'on ne doit pas non +plus marquer de blanc son plus proche voisin, un original d'auditeur +qui, parce qu'il a un équipage, rougit de honte quand il est obligé +de se servir d'un carrosse de louage. Faisons une accolade de cet +auditeur avec un licencié de ses parents qui possède une dignité +d'un grand revenu dans une église de Madrid, et qui va presque +toujours en carrosse de louage, pour en ménager deux fort propres et +quatre belles mules qu'il a chez lui. + +«Je découvre dans le voisinage de l'auditeur et du bachelier un +homme à qui l'on ne peut sans injustice refuser une place parmi les +fous. C'est un cavalier de soixante ans qui fait l'amour à une jeune +femme: il la voit tous les jours, et croit lui plaire en +l'entretenant des bonnes fortunes qu'il a eues dans ses beaux jours: +il veut qu'elle lui tienne compte d'avoir autrefois été aimable. + +«Mettons avec ce vieillard un autre qui repose à dix pas de nous, un +comte français qui est venu à Madrid pour voir la cour d'Espagne: ce +vieux seigneur est dans son quatorzième lustre; il a brillé dans ses +belles années à la cour de son roi: tout le monde y admirait jadis +sa taille, son air galant, et l'on était surtout charmé du goût +qu'il y avait dans la manière dont il s'habillait. Il a conservé +tous ses habits, et il les porte depuis cinquante ans, en dépit de +la mode qui change tous les jours dans son pays; mais ce qu'il y a +de plus plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore aujourd'hui les +mêmes grâces qu'on lui trouvait dans sa jeunesse. + +--Il n'y a point à hésiter, dit don Cléofas; plaçons ce seigneur +français parmi les personnes qui sont dignes d'être pensionnaires +dans _la casa de los locos_.--J'y retiens une loge, reprit le démon, +pour une dame qui demeure dans un grenier à côté de l'hôtel du +comte: c'est une vieille veuve qui, par un excès de tendresse pour +ses enfants, a eu la bonté de leur faire une donation de tous ses +biens, moyennant une petite pension alimentaire que lesdits enfants +sont obligés de lui faire, et que, par reconnaissance, ils ont grand +soin de ne lui pas payer. + +«J'y veux envoyer aussi un vieux garçon de bonne famille, lequel n'a +pas plus tôt un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant se passer +d'espèces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze +jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistoles, vint +les lui demander, en disant qu'elle en avait besoin pour se marier à +un valet de chambre qui la recherchait. «Tu as donc d'autre argent? +lui dit-il; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir +ton mari pour trente pistoles?--Hé! mais, répondit-elle, j'ai +encore, outre cela, deux cents ducats.--Deux cents ducats! +répliqua-t-il avec émotion; malpeste! Tu n'as qu'à me les donner à +moi: je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte.» Il fut pris au +mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme. + +«Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de +souper en ville, et qui rentrent dans cet hôtel à main droite, où +elles font leur résidence. L'un est un comte qui se pique d'aimer +les belles-lettres; l'autre est son frère le licencié, et le +troisième un bel esprit attaché à eux. Ils ne se quittent presque +point: ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a +soin que de se louer; son frère le loue et se loue aussi lui-même; +mais le bel esprit est chargé de trois soins: de les louer tous +deux, et de mêler ses louanges avec les leurs. + +«Encore deux places, l'une pour un vieux bourgeois fleuriste qui, +n'ayant pas de quoi vivre, veut entretenir un jardinier et une +jardinière, pour avoir soin d'une douzaine de fleurs qu'il a dans +son jardin. L'autre pour un histrion qui, plaignant les désagréments +attachés à la vie comique, disait l'autre jour à quelques-uns de ses +camarades: «Ma foi, mes amis, je suis bien dégoûté de la profession: +oui, j'aimerais mieux n'être qu'un petit gentilhomme de campagne de +mille ducats de rente.» + +«De quelque côté que je tourne la vue, continua l'esprit, je ne +découvre que des cerveaux malades. J'aperçois un chevalier de +Calatrava, qui est si fier et si vain d'avoir des entretiens secrets +avec la fille d'un grand, qu'il se croit de niveau avec les +premières personnes de la cour. Il ressemble à Villius, qui +s'imaginait être gendre de Scylla parce qu'il était bien avec la +fille de ce dictateur: cette comparaison est d'autant plus juste, +que ce chevalier a, comme le romain, un Longazenus, c'est-à-dire un +rival de néant, qui est encore plus favorisé que lui. + +«On dirait que les mêmes hommes renaissent de temps en temps sous de +nouveaux traits. Je reconnais dans ce commis le ministre Bollanus, +qui ne gardait de mesures avec personne, et qui rompait en visière à +tous ceux dont l'abord lui était désagréable. Je revois dans ce +vieux président Fufidius, qui prêtait son argent à cinq pour cent +par mois; et Marsoeus, qui donna sa maison paternelle à la +comédienne Origo, revit dans ce garçon de famille, qui mange avec +une femme de théâtre une maison de campagne qu'il a près de +l'Escurial.» + +Asmodée allait poursuivre; mais comme il entendit tout à coup +accorder des instruments de musique, il s'arrêta, et dit à don +Cléofas: «Il y a au bout de cette rue des musiciens qui vont donner +une sérénade à la fille d'un alcalde de corte: si vous voulez voir +cette fête de près, vous n'avez qu'à parler.--J'aime fort ces sortes +de concerts, répondit Zambullo; approchons-nous de ces symphonistes: +peut-être y a-t-il des voix parmi eux.» Il n'eut pas achevé ces +mots, qu'il se trouva sur une maison voisine de l'alcalde. + +Les joueurs d'instruments jouèrent d'abord quelques airs italiens, +après quoi deux chanteurs chantèrent alternativement les couplets +suivants. + +1er COUPLET. + + Si de tu hermosura quieres + Una copia con mil gracias, + Escucha, porque pretendo + El pintar la. + + (_Si vous voulez une copie de vos grâces et de votre + beauté, écoutez-moi, car je prétends en faire le + portrait._) + +2e COUPLET. + + Es tu frente toda nieve + Y el alabastro batallas + Ofreciò al Amor, haziendo + En ella vaya. + + (_Votre visage tout de neige et d'albâtre a fait des défis + à l'amour qui se moquait de lui._) + +3e COUPLET. + + Amor labrò de tus cejas + Dos arcos para su aljava, + Y debaxo ha descubierto + Quien le mata. + + (_L'amour a fait de vos sourcils deux arcs pour son + carquois; mais il a découvert dessous qui le tue_.) + +4e COUPLET. + + Eres dueña de el lugar, + Vandolera de las almas, + Iman de les alvedrios, + Linda alhaja. + + (_Vous êtes souveraine de ce séjour, la voleuse des coeurs, + l'aimant des désirs, un joli bijou._) + +5e COUPLET. + + Un rasgo de tu hermosura + Quisiera yo retratar la. + Que es estrella, es cielo, es sol: + No, es sino el alva. + +(_Je voudrais d'un seul trait peindre votre beauté: c'est une +étoile, un ciel, un soleil: non, ce n'est qu'une aurore._) + +«Les couplets sont galants et délicats, s'écria l'écolier.--Ils vous +semblent tels, dit le démon, parce que vous êtes Espagnol; s'ils +étaient traduits en français, par exemple, ils ne jetteraient pas un +trop beau coton: les lecteurs de cette nation n'en approuveraient +pas les expressions figurées, et y trouveraient une bizarrerie +d'imagination qui les ferait rire. Chaque peuple est entêté de son +goût et de son génie. Mais laissons là ces couplets, continua-t-il; +vous allez entendre une autre musique. + +«Suivez de l'oeil ces quatre hommes qui paraissent subitement dans +la rue: les voici qui viennent fondre sur les symphonistes. Ceux-ci +se font des boucliers de leurs instruments, lesquels, ne pouvant +résister à la force des coups, volent en éclats. Voyez arriver à +leur secours deux cavaliers, dont l'un est le patron de la sérénade. +Avec quelle furie ils chargent les agresseurs! Mais ces derniers, +qui les égalent en adresse et en valeur, les reçoivent de bonne +grâce. Quel feu sort de leurs épées! Remarquez qu'un défenseur de la +symphonie tombe; c'est celui qui a donné le concert: il est +mortellement blessé. Son compagnon, qui s'en aperçoit, prend la +fuite: les agresseurs de leur côté se sauvent, et tous les musiciens +disparaissent: il ne reste sur la place que l'infortuné cavalier +dont la mort est le prix de la sérénade. Considérez en même temps la +fille de l'alcalde: elle est à sa jalousie, d'où elle a observé tout +ce qui vient de se passer; cette dame est si fière et si vaine de sa +beauté, quoiqu'assez commune, qu'au lieu d'en déplorer les effets +funestes, la cruelle s'en applaudit et s'en croit plus aimable. + +«Ce n'est pas tout, ajouta-t-il: regardez un autre cavalier qui +s'arrête dans la rue auprès de celui qui est noyé dans son sang, +pour le secourir, s'il est possible; mais pendant qu'il s'occupe +d'un soin si charitable, prenez garde qu'il est surpris par la ronde +qui survient: la voilà qui le mène en prison, où il demeurera +longtemps, et il ne lui en coûtera guère moins que s'il était le +meurtrier du mort. + +--Que de malheurs il arrive cette nuit! dit Zambullo.--Celui-ci, +reprit le diable, ne sera pas le dernier. Si vous étiez présentement +à la porte du Soleil, vous seriez effrayé d'un spectacle qui s'y +prépare. Par la négligence d'un domestique, le feu est dans un +hôtel, où il a déjà réduit en cendres beaucoup de meubles précieux; +mais, quelques riches effets qu'il puisse consumer, don Pèdre de +Escolano, à qui appartient cet hôtel malheureux, n'en regrettera +point la perte s'il peut sauver Séraphine, sa fille unique, qui se +trouve en danger de périr.» + +Don Cléofas souhaita de voir cet incendie, et le boiteux le +transporta, dans l'instant même, à la porte du Soleil, sur une +grande maison qui faisait face à celle où était le feu. + + + + +CHAPITRE XI + +_De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette occasion par +amitié pour don Cléofas._ + + +Ils entendirent d'abord les voix confuses de plusieurs personnes, +dont les unes criaient _au feu_, et les autres demandaient de l'eau. +Ils remarquèrent, peu de temps après, qu'un grand escalier par où +l'on montait aux principaux appartements de l'hôtel de don Pèdre +était tout enflammé: ils virent ensuite sortir par les fenêtres des +tourbillons de flamme et de fumée. + +«L'incendie est dans sa fureur, dit le démon; déjà le feu, parvenu +jusqu'au toit, commence à s'y faire un passage et remplit l'air +d'étincelles. L'embrasement devient tel, que le peuple qui accourt +de toutes parts pour l'éteindre ne peut s'occuper qu'à le regarder. +Démêlez dans la foule des spectateurs un vieillard en robe de +chambre: c'est le seigneur de Escolano. Entendez-vous ses cris et +ses lamentations? Il s'adresse aux hommes qui l'environnent, et les +conjure d'aller délivrer sa fille; mais il a beau leur promettre une +grosse récompense, aucun ne veut exposer sa vie pour cette dame, qui +n'a que seize ans, et dont la beauté est incomparable. Voyant qu'il +implore en vain leur assistance, il s'arrache les cheveux et la +moustache; il se frappe la poitrine; l'excès de sa douleur lui fait +faire des actions insensées. D'un autre côté, Séraphine, abandonnée +de ses femmes, s'est évanouie de frayeur dans son appartement, où +bientôt une épaisse fumée va l'étouffer: aucun mortel ne peut la +secourir. + +--Ah! seigneur Asmodée, s'écria Léandro Perez entraîné par les +mouvements d'une généreuse compassion, cédez à la pitié dont je me +sens saisir, et ne rejetez pas la prière que je vous fais de sauver +cette jeune dame de la mort prochaine qui la menace: c'est ce que je +vous demande pour prix du service que je vous ai rendu. Ne vous +opposez point, comme tantôt, à mon envie; j'en aurais un chagrin +mortel.» + +Le diable sourit en entendant parler ainsi l'écolier. «Seigneur +Zambullo, lui dit-il, vous avez toutes les qualités d'un bon +chevalier errant: vous êtes courageux, compatissant aux peines +d'autrui, et très-prompt au service des jeunes damoiselles. Ne +seriez-vous pas homme à vous jeter au milieu des flammes, comme un +Amadis, pour aller délivrer Séraphine et la rendre saine et sauve à +son père?--Plût au ciel! répondit don Cléofas, que la chose fût +possible! je l'entreprendrais sans balancer.--Votre mort, reprit le +boiteux, serait tout le salaire d'un si bel exploit. Je vous l'ai +déjà dit, la valeur humaine ne peut rien dans cette occasion, et il +faut bien que je m'en mêle pour vous contenter: regardez de quelle +façon je vais m'y prendre: observez d'ici toutes mes opérations.» + +Il n'eut pas sitôt dit ces paroles, qu'empruntant la figure de +Léandro Perez, au grand étonnement de cet écolier, il se glissa +parmi le peuple, traversa la presse, et se lança dans le feu comme +dans son élément, à la vue des spectateurs, qui furent effrayés de +cette action, et qui la blâmèrent par un cri général. «Quel +extravagant! disait l'un; comment l'intérêt a-t-il pu l'aveugler +jusque-là? S'il n'était pas entièrement fou, la récompense promise +ne l'aurait nullement tenté.--Il faut, disait l'autre, que ce jeune +téméraire soit un amant de la fille de don Pèdre, et que, dans la +douleur qui le possède, il ait résolu de sauver sa maîtresse ou de +se perdre avec elle.» + +Enfin, ils comptaient tous qu'il aurait le sort d'Empédocle[11], +lorsqu'une minute après ils le virent sortir des flammes avec +Séraphine entre ses bras. L'air retentit d'acclamations; le peuple +donna mille louanges au brave cavalier qui avait fait un si beau +coup. Quand la témérité est heureuse, elle ne trouve plus de +censeurs, et ce prodige parut à la nation un effet très-naturel du +courage espagnol. + +[Note 11: Poëte et philosophe sicilien, qui se jeta dans les +flammes du Mont-Etna.] + +Comme la dame était encore évanouie, son père n'osa se livrer à la +joie: il craignait qu'après avoir été si heureusement délivrée du +feu, elle ne mourût à ses yeux de l'impression terrible qu'avait dû +faire en son cerveau le péril qu'elle avait couru; mais il fut +bientôt rassuré: elle revint de son évanouissement par les soins +qu'on prit de le dissiper. Elle envisagea le vieillard, et lui dit +d'un air tendre: «Seigneur, je serais plus affligée que réjouie de +voir mes jours conservés, si les vôtres ne l'étaient pas.--Ah, ma +fille! lui répondit-il en l'embrassant, puisque je ne vous ai pas +perdue, je suis consolé de tout le reste. Remercions, poursuivit-il +en lui présentant le faux don Cléofas, remercions tous deux ce jeune +cavalier; c'est votre libérateur; c'est à lui que vous devez la vie: +nous ne pouvons lui témoigner assez de reconnaissance, et la somme +que j'ai promise ne saurait nous acquitter envers lui.» + +Le diable prit alors la parole, et dit à don Pèdre d'un air poli: +«Seigneur, la récompense que vous avez proposée n'a aucune part au +service que j'ai eu le bonheur de vous rendre: je suis noble et +Castillan; le plaisir d'avoir essuyé vos larmes, et arraché aux +flammes l'objet charmant qu'elles allaient consumer, est un salaire +qui me suffit.» + +Le désintéressement et la générosité du libérateur firent concevoir +pour lui une estime infinie au seigneur de Escolano, qui le pria de +le venir voir, et lui demanda son amitié, en lui offrant la sienne. +Après bien des compliments de part et d'autre, le père et la fille +se retirèrent dans un corps de logis qui était au bout du jardin; +ensuite le démon rejoignit l'écolier, qui, le voyant revenir sous sa +première forme, lui dit: «Seigneur diable, mes yeux m'auraient-ils +trompé? N'étiez-vous pas tout à l'heure sous ma +figure?--Pardonnez-moi, répondit le boiteux, et je vais vous +apprendre le motif de cette métamorphose. J'ai formé un grand +dessein: je prétends vous faire épouser Séraphine; je lui ai déjà +inspiré, sous vos traits, une passion violente pour votre +seigneurie. Don Pèdre est aussi très-satisfait de vous, parce que je +lui ai dit fort poliment qu'en délivrant sa fille je n'avais eu en +vue que de leur faire plaisir à l'un et à l'autre, et que l'honneur +d'avoir heureusement mis à fin une si périlleuse aventure était une +assez belle récompense pour un gentilhomme espagnol. Le bonhomme a +l'âme noble: il ne voudra pas demeurer en reste de générosité, et je +vous dirai qu'en ce moment il délibère en lui-même s'il vous fera +son gendre, pour mesurer sa reconnaissance au service qu'il +s'imagine que vous lui avez rendu. + +«En attendant qu'il s'y détermine, ajouta le boiteux, gagnons un +endroit plus favorable que celui-ci pour continuer nos +observations.» A ces mots, il emporta l'écolier sur une haute église +remplie de mausolées. + + + + +CHAPITRE XII + +_Des tombeaux, des ombres et de la Mort._ + + +Avant que nous poursuivions l'examen des vivants, dit le démon, +troublons pour quelques moments le repos des morts de cette église; +parcourons tous ces tombeaux, dévoilons ce qu'ils recèlent; voyons +ce qui les a fait élever. + +«Le premier de ceux qui sont à main droite contient les tristes +restes d'un officier général qui, comme un autre Agamemnon, trouva +au retour de la guerre un Egiste dans sa maison. Il y a dans le +second un jeune cavalier de noble race, qui, voulant montrer son +adresse et sa vigueur à sa dame un jour de combat de taureaux, fut +cruellement occis par un de ces animaux-là. Et dans le troisième gît +un vieux prélat sorti de ce monde assez brusquement, pour avoir fait +son testament en pleine santé et l'avoir lu à ses domestiques, à +qui, comme un bon maître, il léguait quelque chose. Son cuisinier +fut impatient de recevoir son legs. + +«Il repose dans le quatrième mausolée un courtisan qui ne s'est +jamais fatigué qu'à faire sa cour; on le vit, pendant soixante ans, +tous les jours au lever, au dîner, au souper et au coucher du roi, +qui le combla de bienfaits pour récompenser son assiduité.--Au +reste, dit don Cléofas, ce courtisan était-il homme à rendre +service?--A personne, répondit le diable: il promettait volontiers +de faire plaisir; mais il ne tenait jamais ses promesses.--Le +misérable! répliqua Léandro: si l'on voulait retrancher de la +société civile les hommes qui y sont de trop, il faudrait commencer +par les courtisans de ce caractère-là. + +--Le cinquième tombeau, reprit Asmodée, renferme la dépouille +mortelle d'un seigneur zélé pour la nation espagnole, et jaloux de +la gloire de son maître: il fut toute sa vie ambassadeur à Rome ou +en France, en Angleterre ou en Portugal; il se ruina si bien dans +ses ambassades, qu'il n'avait pas de quoi se faire enterrer quand il +mourut; mais le roi en fit la dépense pour reconnaître ses services. + +«Passons aux monuments qui sont de l'autre côté. Le premier est +celui d'un gros négociant qui laissa de grandes richesses à ses +enfants; mais, de peur qu'elles ne leur fissent oublier de qui ils +étaient sortis, il fit graver sur son tombeau son nom et sa qualité, +ce qui ne plaît guère aujourd'hui à ses descendants. + +«Le mausolée qui suit, et qui surpasse tous les autres en +magnificence, est un morceau que les voyageurs regardent avec +admiration.--En effet, dit Zambullo, il me paraît admirable: je suis +enchanté surtout de ces deux représentations qui sont à genoux; +voilà des figures bien travaillées! que le sculpteur qui les a +faites était un habile ouvrier! Mais apprenez-moi, de grâce, ce que +les personnes qu'elles représentent ont été pendant leur vie.» + +Le boiteux reprit: «Vous voyez un duc et son épouse: ce seigneur +était grand sommelier du corps; il remplissait sa charge avec +honneur, et sa femme vivait dans une haute dévotion. Il faut que je +vous rapporte un trait de cette bonne duchesse: vous le trouverez un +peu gaillard pour une dévote. Le voici: + +«Cette dame avait pour directeur, depuis longtemps, un religieux de +la Merci, nommé don Jérôme d'Aguilar, homme de bien et fameux +prédicateur: elle en était très-satisfaite, lorsqu'il parut à Madrid +un dominicain qui se mit à prêcher de façon que tout le peuple en +fut enchanté. Ce nouvel orateur s'appelait le frère Placide: on +courait à ses sermons comme à ceux du cardinal Ximenés, et, sur sa +réputation, la cour, ayant voulu l'entendre, en fut encore plus +contente que la ville. + +«Notre duchesse se fit d'abord un point d'honneur de tenir bon +contre la renommée, et de résister à la curiosité d'aller juger par +elle-même de l'éloquence du frère Placide. Elle en usait ainsi pour +prouver à son directeur qu'en pénitente délicate et sensible, elle +entrait dans les sentiments de dépit et de jalousie que ce nouveau +venu pouvait lui causer. Il n'y eut pourtant pas moyen de s'en +défendre toujours; le dominicain fit tant de bruit, qu'elle céda +enfin à la tentation de le voir: elle le vit, l'entendit prêcher, le +goûta, le suivit, et la petite inconstante forma le projet de se +mettre sous sa direction. + +«Il fallait auparavant se débarrasser du religieux de la Merci; cela +n'était pas facile: un guide spirituel ne se quitte pas comme un +amant; une dévote ne veut point passer pour volage, ni perdre +l'estime d'un directeur qu'elle abandonne. Que fit la duchesse? elle +alla trouver don Jérôme, et lui dit d'un air aussi triste que si +elle eût été véritablement affligée: «Mon père, je suis au +désespoir: vous me voyez dans un étonnement, dans une affliction, +dans une perplexité d'esprit inconcevable.--Qu'avez-vous donc, +Madame? répondit d'Aguilar.--Le croirez-vous? reprit-elle; mon mari, +qui a toujours eu une parfaite confiance en ma vertu, après m'avoir +vue si longtemps sous votre conduite sans faire paraître la moindre +inquiétude sur la mienne, se livre tout à coup à des soupçons +jaloux, et ne veut plus que vous soyez mon directeur. Avez-vous +jamais ouï parler d'un pareil caprice? j'ai eu beau lui reprocher +qu'il offensait avec moi un homme d'une piété profonde et délivré de +la tyrannie des passions, je n'ai fait qu'augmenter sa défiance en +prenant votre parti.» + +«Don Jérôme, malgré tout son esprit, donna dans ce rapport; il est +vrai qu'elle le lui avait fait avec des démonstrations à tromper +toute la terre. Quoique fâché de perdre une pénitente de cette +importance, il ne laissa pas de l'exhorter à se conformer aux +volontés de son époux; mais Sa Révérence ouvrit enfin les yeux, et +fut au fait lorsqu'elle apprit que cette dame avait choisi le frère +Placide pour directeur. + +«Après ce grand sommelier du corps et son adroite épouse, continua +le diable, un mausolée plus modeste recèle depuis peu de temps le +bizarre assemblage d'un doyen du conseil des Indes et de sa jeune +femme. Ce doyen, dans sa soixante-troisième année, épousa une fille +de vingt ans; il avait d'un premier lit deux enfants, dont il était +prêt à signer la ruine, lorsqu'une apoplexie l'emporta: sa femme +mourut vingt-quatre heures après lui, de regret qu'il ne fût pas +mort trois jours plus tard. + +Nous voici arrivés au monument de cette église le plus respectable: +les Espagnols ont autant de vénération pour ce tombeau que les +Romains en avaient pour celui de Romulus.--De quel grand personnage +renferme-t-il la cendre, dit Léandro Perez?--D'un premier ministre +de la couronne d'Espagne, répondit Asmodée: jamais la monarchie n'en +aura peut-être un pareil. Le roi se reposa du soin du gouvernement +sur ce grand homme, qui sut si bien s'en acquitter, que le monarque +et ses sujets en furent très-contents. L'État, sous son ministère, +fut toujours florissant et les peuples heureux; enfin cet habile +ministre eut beaucoup de religion et d'humanité: cependant, +quoiqu'il n'eût rien à se reprocher en mourant, la délicatesse de +son poste ne laissa pas de le faire trembler. + +«Un peu au delà de ce ministre, si digne d'être regretté, démêlez +dans un coin une table de marbre noir attachée à un pilier. +Voulez-vous que j'ouvre le sépulcre qui est dessous, pour vous +montrer ce qui reste d'une fille bourgeoise qui mourut à la fleur de +son âge, et dont la beauté charmait tous les yeux? ce n'est plus que +de la poussière; c'était de son vivant une personne si aimable, que +son père avait de continuelles alarmes que quelque amant ne la lui +enlevât, ce qui aurait bien pu arriver si elle eût vécu plus +longtemps. Trois cavaliers qui l'idolâtraient furent inconsolables +de sa perte, et se donnèrent la mort pour signaler leur désespoir. +Leur tragique histoire est gravée en lettres d'or sur cette table de +marbre, avec trois petites figures qui représentent ces trois +galants désespérés: ils sont prêts à se défaire eux-mêmes; l'un +avale un verre de poison; l'autre se perce de son épée, et le +troisième se passe au col une ficelle pour se pendre.» + +Le démon, remarquant en cet endroit que l'écolier riait de tout son +coeur, et trouvait fort plaisant qu'on eût orné de ces trois figures +l'épitaphe de la bourgeoise, lui dit: «Puisque cette imagination +vous réjouit, peu s'en faut qu'en cet instant je ne vous transporte +sur les bords du Tage, pour vous montrer le monument qu'un auteur +dramatique a fait construire dans l'église d'un village auprès +d'Almaraz, où il s'était retiré après avoir mené à Madrid une longue +et joyeuse vie. Cet auteur a donné au théâtre un grand nombre de +comédies pleines de gravelures et de gros sel; mais il s'en est +repenti avant sa mort, et, pour expier le scandale qu'elles ont +causé, il a fait peindre sur son tombeau une espèce de bûcher, +composé de livres qui représentent quelques-unes de ses pièces, et +l'on voit la pudeur qui tient un flambeau allumé pour y mettre le +feu. + +«Outre les morts qui sont dans les mausolées que je viens de vous +faire observer, il y en a une infinité d'autres qui ont été enterrés +ici fort simplement. Je vois errer toutes leurs ombres: elles se +promènent, passent et repassent sans cesse les unes auprès des +autres, sans troubler le profond repos qui règne dans ce lieu saint. +Elles ne se parlent point; mais je lis dans leur silence toutes +leurs pensées.--Que je suis mortifié, s'écria don Cléofas, de ne +pouvoir jouir comme vous du plaisir de les apercevoir!--Je puis +encore vous donner ce contentement, lui dit Asmodée; rien n'est plus +facile pour moi.» En même temps ce démon lui toucha les yeux, et, +par un prestige, lui fit voir un grand nombre de fantômes blancs. + +A l'apparition de ces spectres, Zambullo frémit. «Comment donc, lui +dit le diable, vous frémissez? Ces ombres vous font-elles peur? Que +leur habillement ne vous épouvante point; accoutumez-vous-y dès à +présent: vous le porterez à votre tour; c'est l'uniforme des mânes; +rassurez-vous donc, et ne craignez rien. Pouvez-vous manquer de +fermeté dans cette occasion, vous qui avez eu l'assurance de +soutenir ma vue? Ces gens-ci ne sont pas si méchants que moi.» + +L'écolier, à ces paroles, rappelant tout son courage, regarda les +fantômes assez hardiment. «Considérez attentivement toutes ces +ombres, lui dit le boiteux: celles qui ont des mausolées sont +confondues avec celles qui n'ont qu'une misérable bière pour tout +monument: la subordination qui les distinguait les unes des autres +pendant leur vie ne subsiste plus: le grand sommelier du corps et le +premier ministre ne sont pas plus présentement que les plus vils +citoyens enterrés dans cette église. La grandeur de ces nobles mânes +a fini avec leurs jours, comme celle d'un héros de théâtre finit +avec la pièce. + +--Je fais une remarque, dit Léandro; je vois une ombre qui se +promène toute seule, et semble fuir la compagnie des autres.--Dites +plutôt que les autres évitent la sienne, répondit le démon, et vous +direz la vérité: savez-vous bien quelle est cette ombre-là? C'est +celle d'un vieux notaire, lequel a eu la vanité de se faire enterrer +dans un cercueil de plomb, ce qui a choqué tous les autres mânes +bourgeois, dont les cadavres ont été mis en terre ici plus +modestement. Ils ne veulent point, pour mortifier son orgueil, que +son ombre se mêle parmi eux. + +--Je viens de faire encore une observation, reprit don Cléofas: deux +ombres, en passant l'une devant l'autre, se sont arrêtées un moment +pour se regarder, ensuite elles ont continué leur chemin.--Ce sont, +répartit le diable, celles de deux amis intimes, dont l'un était +peintre et l'autre musicien: ils étaient un peu ivrognes, à cela +près fort honnêtes gens. Ils cessèrent de vivre dans la même année: +quand leurs mânes se rencontrent, frappés du souvenir de leurs +plaisirs, ils se disent par leur triste silence: «Ah! mon ami, nous +ne boirons plus!» + +--Miséricorde! s'écria l'écolier; qu'est-ce que je vois? Je découvre +au bout de cette église deux ombres qui se promènent ensemble: +qu'elles me semblent mal appareillées! Leurs tailles et leurs +allures sont bien différentes: l'une est d'une hauteur démesurée, et +marche fort gravement, au lieu que l'autre est petite et a l'air +évaporé.--La grande, reprit le boiteux, est celle d'un Allemand qui +perdit la vie pour avoir bu dans une débauche trois santés avec du +tabac dans son vin; et la petite est celle d'un Français, lequel, +suivant l'esprit galant de sa nation, s'avisa, en entrant dans une +église, de présenter poliment de l'eau bénite à une jeune dame qui +en sortait: dès le même jour, pour prix de sa politesse, il fut +couché par terre d'un coup d'escopette. + +«De mon côté, dit Asmodée, je considère trois ombres remarquables +que je démêle dans la foule: il faut que je vous apprenne de quelle +façon elles ont été séparées de leur matière. Elles animaient les +jolis corps de trois comédiennes qui faisaient autant de bruit à +Madrid, dans leur temps, qu'Origo, Citherio et Arbuscula en ont fait +à Rome dans le leur, et qui possédaient aussi bien qu'elles l'art de +divertir les hommes en public et de les ruiner en particulier. Voici +quelle fut la fin de ces fameuses comédiennes espagnoles: l'une +creva subitement d'envie au bruit des applaudissements du parterre, +au début d'une actrice nouvelle; l'autre trouva dans l'excès de la +bonne chère l'infaillible mort qui le suit; et la troisième, venant +de s'échauffer sur la scène à jouer le rôle d'une vestale, mourut +d'une fausse couche derrière le théâtre. + +«Mais laissons en repos toutes ces ombres, poursuivit le démon; nous +les avons assez examinées; je veux présenter à votre vue un nouveau +spectacle qui doit faire sur vous une impression encore plus forte +que celui-ci. Je vais, par la même puissance qui vous a fait +apercevoir ces mânes, vous rendre la Mort visible. Vous allez +contempler cette cruelle ennemie du genre humain, laquelle tourne +sans cesse autour des hommes sans qu'ils la voient, qui parcourt en +un clin d'oeil toutes les parties du monde, et fait dans un même +moment sentir son pouvoir aux divers peuples qui les habitent. + +«Regardez du côté de l'orient; la voilà qui s'offre à vos yeux: une +troupe nombreuse d'oiseaux de mauvais augure vole devant elle avec +la Terreur, et annonce son passage par des cris funèbres. Son +infatigable main est armée de la faulx terrible sous laquelle +tombent successivement toutes les générations. Sur une de ses ailes +sont peints la guerre, la peste, la famine, le naufrage, l'incendie, +avec les autres accidents funestes qui lui fournissent à chaque +instant une nouvelle proie, et l'on voit sur l'autre aile de jeunes +médecins qui se font recevoir docteurs en présence de la Mort, qui +leur donne le bonnet après leur avoir fait jurer qu'ils n'exerceront +jamais la médecine autrement qu'on la pratique aujourd'hui.» + +Quoique don Cléofas fût persuadé qu'il n'y avait aucune réalité dans +ce qu'il voyait, et que c'était seulement pour lui faire plaisir que +le diable lui montrait la Mort sous cette forme, il ne pouvait la +considérer sans frayeur: il se rassura néanmoins, et dit au démon: +«Cette figure épouvantable ne passera pas seulement par-dessus la +ville de Madrid, elle y laissera sans doute des marques de son +passage.--Oui, certainement, répondit le boiteux: elle ne vient pas +ici pour rien; il ne tiendra qu'à vous d'être témoin de la besogne +qu'elle va faire.--Je vous prends au mot, répliqua l'écolier: volons +sur ses traces; voyons sur quelles familles malheureuses sa fureur +tombera. Que de larmes vont couler!--Je n'en doute pas, répartit +Asmodée; mais il y en aura bien de commande! La Mort, malgré +l'horreur qui l'accompagne, cause autant de joie que de douleur.» + +Nos deux spectateurs prirent leur vol, et suivirent la Mort pour +l'observer. Elle entra d'abord dans une maison bourgeoise dont le +chef était malade à l'extrémité: elle le toucha de sa faulx, et il +expira au milieu de sa famille, qui forma aussitôt un concert +touchant de plaintes et de lamentations. «Il n'y a point ici de +tricherie, dit le démon: la femme et les enfants de ce bourgeois +l'aimaient tendrement; d'ailleurs ils avaient besoin de lui pour +subsister; leurs pleurs ne sauraient être perfides. + +«Il n'en est pas de même de ce qui se passe dans cette autre maison +où vous voyez la Mort qui frappe un vieillard alité. C'est un +conseiller qui a toujours vécu dans le célibat, et fait +très-mauvaise chère pour amasser des biens considérables qu'il +laisse à trois neveux, qui se sont assemblés chez lui dès qu'ils ont +appris qu'il tirait à sa fin. Ils ont fait paraître une extrême +affliction et fort bien joué leurs rôles; mais les voilà qui lèvent +le masque et se préparent à faire des actes d'héritiers, après avoir +fait des grimaces de parents: ils vont fouiller partout. Qu'ils +trouveront d'or et d'argent! Quel plaisir, vient de dire tout à +l'heure un de ses héritiers aux autres, quel plaisir pour des neveux +d'avoir de vieux ladres d'oncles qui renoncent aux douceurs de la +vie pour les leur procurer!--La belle oraison funèbre, dit Léandro +Perez!--Oh! ma foi, reprit le diable, la plupart des pères qui sont +riches et qui vivent longtemps n'en doivent point attendre une autre +de leurs propres enfants. + +--Tandis que ces héritiers pleins de joie cherchent les trésors du +défunt, la Mort vole vers un grand hôtel où demeure un jeune +seigneur qui a la petite vérole. Ce seigneur, le plus aimable de la +cour, va périr au commencement de ses beaux jours, malgré le fameux +médecin qui le gouverne, ou peut-être parce qu'il est gouverné par +ce docteur. + +«Remarquez avec quelle rapidité la Mort fait ses opérations: elle a +déjà tranché la destinée de ce jeune seigneur, et je la vois prête à +faire une autre expédition. Elle s'arrête sur un couvent, elle +descend dans une cellule, fond sur un bon religieux, et coupe le fil +de la vie pénitente et mortifiée qu'il mène depuis quarante ans. La +Mort, toute terrible qu'elle est, ne l'a point épouvanté; mais, en +récompense, elle entre dans un hôtel qu'elle va remplir d'effroi. +Elle s'approche d'un licencié de condition, nommé depuis peu à +l'évêché d'Albarazin. Ce prélat n'est occupé que des préparatifs +qu'il fait pour se rendre à son diocèse avec toute la pompe qui +accompagne aujourd'hui les princes de l'Église. Il ne songe à rien +moins qu'à mourir; néanmoins il va tout à l'heure partir pour +l'autre monde, où il arrivera sans suite, comme le religieux; et je +ne sais s'il y sera reçu aussi favorablement que lui. + +--O ciel, s'écria Zambullo, la Mort va passer par-dessus le palais +du roi! Je crains que d'un coup de faulx la barbare ne jette toute +l'Espagne dans la consternation.--Vous avez raison de trembler, dit +le boiteux, car elle n'a pas plus de considération pour les rois que +pour leurs valets de pied; mais rassurez-vous, ajouta-t-il un moment +après; elle n'en veut point encore au monarque, elle va tomber sur +un de ses courtisans, sur un de ces seigneurs dont l'unique +occupation est de le suivre et de faire leur cour: ce ne sont pas +les hommes de l'État les plus difficiles à remplacer. + +--Mais il me semble, répliqua l'écolier, que la Mort ne se contente +pas d'avoir enlevé ce courtisan: elle fait encore une pause sur le +palais, du côté de l'appartement de la reine.--Cela est vrai, +répartit le diable, et c'est pour faire une très-bonne oeuvre: elle +va couper le sifflet à une mauvaise femme qui se plaît à semer la +division dans la cour de la reine, et qui est tombée malade de +chagrin de voir deux dames qu'elle avait brouillées se réconcilier +de bonne foi. + +«Vous allez entendre des cris perçants, continua le démon: la Mort +vient d'entrer dans ce bel hôtel à main gauche: il va s'y passer la +plus triste scène que l'on puisse voir sur le théâtre du monde: +arrêtez vos yeux sur ce déplorable spectacle.--Effectivement, dit +don Cléofas, j'aperçois une dame qui s'arrache les cheveux et se +débat entre les bras de ses femmes. Pourquoi paraît-elle si +affligée?--Regardez dans l'appartement qui est vis-à-vis de +celui-là, répondit le diable, vous en découvrirez la cause. +Remarquez un homme étendu sur un lit magnifique: c'est son mari qui +expire: elle est inconsolable. Leur histoire est touchante, et +mériterait d'être écrite: il me prend envie de vous la conter. + +--Vous me ferez plaisir, répliqua Léandro; le pitoyable ne +m'attendrit pas moins que le ridicule me réjouit.--Elle est un peu +longue, reprit Asmodée; mais elle est trop intéressante pour vous +ennuyer. D'ailleurs, je vous l'avouerai, tout démon que je suis, je +me lasse de suivre la Mort: laissons-la chercher de nouvelles +victimes.--Je le veux bien, dit Zambullo: je suis plus curieux +d'entendre l'histoire dont vous me faites fête, que de voir périr +tous les humains l'un après l'autre.» Alors le boiteux en commença +le récit dans ces termes, après avoir transporté l'écolier sur une +des plus hautes maison de la rue d'Alcala. + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +DU TOME PREMIER. + + +Pages. + +Préface. v + +Chapitre I. Quel diable c'est que le Diable +Boiteux. Où et par quel hasard Don Cléofas +Leandro Perez Zambullo fit connaissance avec +lui. 1 + +Chapitre II. Suite de la délivrance d'Asmodée. 11 + +Chapitre III. Dans quel endroit le Diable +Boiteux transporta l'écolier, et des premières +choses qu'il lui fit voir. 16 + +Chapitre IV. Histoire des amours du comte +de Belflor et de Leonor de Cespedés. 34 + +Chapitre V. Suite et conclusion des amours +du comte de Belflor. 70 + +Chapitre VI. Des nouvelles choses que vit +Don Cleofas, et de quelle manière il fut vengé +de Doña Tomasa. 99 + +Chapitre VII. Des prisonniers. 109 + +Chapitre VIII. Asmodée montre à Don +Cléofas plusieurs personnes, et lui révèle les +actions qu'elles ont faites dans la journée. 139 + +Chapitre IX. Des fous enfermés. 161 + +Chapitre X. Dont la matière est inépuisable. 195 + +Chapitre XI. De l'incendie, et de ce que fit +Asmodée en cette occasion par amitié pour Don +Cleofas. 213 + +Chapitre XII. Des tombeaux, des ombres +et de la Mort. 218 + +Imp. Eugène Heutte et Cie, à Saint-Germain. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome I, by Alain-René Le Sage + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME I *** + +***** This file should be named 35019-8.txt or 35019-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/0/1/35019/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35019-8.zip b/35019-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..38900f1 --- /dev/null +++ b/35019-8.zip diff --git a/35019-h.zip b/35019-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2442544 --- /dev/null +++ b/35019-h.zip diff --git a/35019-h/35019-h.htm b/35019-h/35019-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5182e19 --- /dev/null +++ b/35019-h/35019-h.htm @@ -0,0 +1,8455 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le diable boiteux, by Le Sage. + </title> + <style type="text/css"> +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; +} + +hr { + width: 65%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +hr.empty { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + visibility: hidden; +} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.caption {font-weight: bold;} + +/* Footnotes */ +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + +/* Poetry */ +.poem { + margin-left:10%; + margin-right:10%; + text-align: left; +} + +.poem br {display: none;} + +.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + +.poem span.i0 { + display: block; + margin-left: 0em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +.poem span.i2 { + display: block; + margin-left: 2em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +.poem span.i4 { + display: block; + margin-left: 4em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome I, by Alain-René Le Sage + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le diable boiteux, tome I + +Author: Alain-René Le Sage + +Editor: Pierre Jannet + +Release Date: January 20, 2011 [EBook #35019] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME I *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + + +<h1>LE + +DIABLE BOITEUX</h1> + +<h1>PAR LE SAGE</h1> + +<h4><i>seule édition complète</i></h4> + +<h3>suivie de l'Entretien des cheminées de Madrid</h3> + +<h3>et d'Une Journée Des Parques</h3> + +<h4>PAR LE MEME AUTEUR</h4> + +<h4>ET PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE</h4> + +<h4>PAR M. PIERRE JANNET</h4> + + +<h2>TOME I</h2> + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</h4> + +<h4>27, PASSAGE CHOISEUL, 29</h4> + +<h4>M DCCC LXXVI</h4> + + + +<hr /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2> + + +<p>Je n'entrerai pas dans de grands détails +sur la vie de Le Sage. Ce qu'on en sait +a été dit tant de fois et si bien, que je +ne puis mieux faire, dans l'intérêt du +lecteur, que de le renvoyer aux travaux de +mes devanciers<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, en me bornant à rappeler +ici quelques faits et quelques dates. +Alain-René Le Sage naquit à Sarzeau, +petite ville de la presqu'île de Rhuys, près +de Vannes, le 8 mai 1668. Il était fils +unique de Claude Le Sage, notaire royal, +et de Jeanne Brenugat. Resté de bonne +heure orphelin, il se trouva placé sous la +tutelle d'un oncle par qui sa fortune fut +dissipée. Il fit ses études chez les Jésuites +de Vannes, vint les terminer à Paris et se +fit recevoir avocat. En 1694, il épouse une +femme sans fortune, fille d'un menuisier +de la rue de la Mortellerie. A vingt-sept ans +il était père de famille, et la profession +qu'il exerçait n'était pas lucrative. Il demanda +des ressources à la littérature. Sur +les conseils de Danchet, son ancien condisciple +au collége de Vannes, il fit une traduction +des <i>Lettres d'Aristenète</i>, qui parut +en 1695 et n'eut aucun succès. Heureusement +l'abbé de Lyonne s'intéressa à Le +Sage. Il lui procura quelques ressources et +sut lui faire partager le goût très-vif qu'il +avait pour la littérature espagnole. Cette +littérature, après avoir été en grande faveur +chez nous, y était alors fort négligée. Elle +devint bientôt familière à Le Sage, qui +trouva là le champ où devait se développer +et mûrir son talent. Il commença par traduire +quelques pièces de théâtre: <i>Le Traître +puni</i>, de Roxas, imprimé en 1700; <i>Don +Félix de Mendoce</i>, de Lope de Vega; <i>Le +Point d'honneur</i>, de Rojas, qui fut joué en +1702. Puis il fit une traduction ou plutôt +une imitation des <i>Nouvelles Aventures de +Don Quichote</i>, d'Avellaneda, qui parut +en 1704, et une comédie en cinq actes et +en prose, tirée de Calderon, <i>Don César +Ursin</i>, qui réussit à la cour et fut sifflée à +la ville.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir notamment la <i>Vie de Le Sage</i> (par Ch. +Jos. Mayer), suivie d'une lettre du comte de Tressan, +en tête de l'édition des <i>Œuvres choisies de +Le Sage</i>, Paris, 1782; la Notice de Beuchot, en +tête de l'édition des <i>Œuvres choisies</i>, Paris, 1818; +La Notice de François de Neufchateau en tête de +son édition de Gil Blas, Paris, 1820; Spence, Anecdotes, +London, 1820; Audiffret, <i>Notice historique +sur Le Sage</i>, Paris, 1822; Patin, <i>Éloge de Le +Sage</i>, Paris, 1822; Malitourne, <i>Éloge de Le Sage</i>, +Paris, 1822; W. Scott, <i>Miscellaneous Works</i>, Paris, +1837, t. III; Villemain, <i>Littérature française du +dix-huitième siècle</i>, t. I; Sainte-Beuve, <i>Causeries +du lundi</i>, t. II; Jules Janin, <i>Notice sur Le Sage</i>, +en tête du <i>Diable Boiteux</i>, Paris, Bourdin, 1840, +gr. in-8; <i>Biographie Didot</i>, article <span class="smcap">Le Sage</span>; +Ticknor, <i>Histoire de la Littérature espagnole</i>. (Je +me sers de la traduction allemande de N. H. Julius, +Leipzig, 1852, 2 vol. in-8.)</p></div> + +<p>Tout cela n'avait pas fait beaucoup pour +la gloire et la fortune de Le Sage; mais le +moment du triomphe approchait. En 1707, +l'année la plus heureuse de sa vie, il obtint +deux succès magnifiques, au théâtre avec +<i>Crispin rival de son maître</i>, dans le roman +avec <i>le Diable boiteux</i>.</p> + +<p>En 1709, Le Sage fit jouer <i>Turcaret</i>. +En 1715, il publia les deux premiers volumes +de <i>Gil Blas</i>, son chef-d'œuvre et le +chef-d'œuvre du genre. Puis, obligé de +travailler pour vivre, mécontent des Comédiens +français, il se mit à travailler pour le +théâtre de la Foire, auquel il donna, dans +l'espace de vingt-cinq ans, seul ou en +collaboration, près d'une centaine de pièces. +Il fit paraître encore quelques romans, et +finit par se retirer à Boulogne, auprès de +son fils le chanoine, où il mourut dans sa +quatre-vingtième année, en 1747.</p> + +<p>M. Ticknor, dans son <i>Histoire de la +Littérature espagnole</i>, a peint le développement +du talent de Le Sage d'une +façon heureuse: «Le Sage, dit-il, procéda +comme romancier exactement de la même +façon que comme auteur dramatique, et il +obtint dans les deux cas des résultats remarquablement +semblables. Dans le drame, il +commença par des traductions et imitations +de l'espagnol, telles que <i>le Point d'honneur</i>, +tiré de Roxas, et <i>Don César Ursin</i>, emprunté +de Calderon; mais plus tard, lorsqu'il +connut mieux ses forces et que le +succès lui eut donné de la confiance en lui-même, +il donna son <i>Turcaret</i>, pièce entièrement +originale, qui est bien meilleure +que celles auxquelles il s'était essayé jusqu'alors, +et qui montre combien il avait +mal employé ses facultés en s'attachant à +des imitations. Il procéda exactement de +la même manière pour le roman. Il commença +par traduire le <i>Don Quichote</i> +d'Avellaneda et par étendre et transformer +le <i>Diable boiteux</i> de Guevara; mais <i>Gil +Blas</i>, le meilleur de ses romans, qu'il composa +lorsqu'il était en possession de tout +son talent, lui appartient, pour ce qui le +caractérise, aussi complètement que son +<i>Turcaret</i>.»</p> + +<p>Le <i>Diable boiteux</i> a cela de particulier +qu'il procède visiblement des deux manières +de Le Sage. Le titre et la donnée +fondamentale appartiennent à Guevara. +Les deux premiers chapitres du livre français +sont une traduction presque fidèle du +premier chapitre du livre espagnol. Sur +quinze histoires racontées dans le chapitre +III, sept sont tirées du <i>Diablo cojuelo</i>. +A partir de ce moment, Le Sage abandonne +complétement son modèle, plan et détails. +Tout le reste du livre lui appartient en +propre, à deux historiettes près.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Le livre dont s'inspira Le Sage, <i>El +Diablo cojuelo</i>, fut imprimé pour la première +fois à Madrid en 1641, in-8. L'auteur, +Don Luis Velez de Guevara, né en 1570 à +Ecija, mourut à Madrid en 1644, après +avoir composé, dit-on, 400 pièces de +théâtre et quelques autres ouvrages. La +donnée de son <i>Diablo cojuelo</i> est ingénieuse, +et l'ouvrage est semé de traits +satiriques assez piquants, de tableaux de +mœurs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. +Mais deux choses rendent la lecture de ce +livre fastidieuse: le style d'abord, d'un +gongorisme outré; puis la persistance monotone +avec laquelle l'auteur amène des +éloges sans nombre et sans fin, comme +s'il voulait racheter par des adulations personnelles +quelques traits d'une satire générale +qui n'offrait certes pas de dangers. On +est surpris de voir ces éternelles louanges +dans la bouche d'un démon, et l'on finit +par ne plus s'intéresser à ce pauvre diable, +qui paraît exclusivement préoccupé de jouer +des tours de page et de se faire des protecteurs +à la cour. Comme ce livre n'a jamais +été traduit, j'en donne une analyse à la +suite de cette préface.</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Le <i>Diable boiteux</i> parut pour la première +fois, comme je l'ai déjà dit, en 1707. +Il eut un grand succès et fut réimprimé +plusieurs fois la même année. On raconte +que deux gentilshommes se disputèrent +l'épée à la main la possession du dernier +exemplaire de la seconde édition.</p> + +<p>Cet engouement était légitime. Le Sage +avait trouvé dans le plan de Guevara un +cadre commode, dans lequel il avait enchâssé, +sans compter, les traits spirituels et +satiriques, les peintures du cœur humain +où il excellait, des historiettes intéressantes +et vivement contées. Qu'il dût à son imagination +seule le sujet de toutes ces nouvelles, +c'est ce que je n'ai garde d'affirmer. +Sous ce rapport, il n'avait pas emprunté +beaucoup à Guevara; mais il ne serait pas +impossible de trouver dans la littérature +espagnole le sujet de plusieurs de ses récits. +On ne lui a pas ménagé les accusations de +plagiat, et ces accusations seraient certainement +méritées s'il n'avait eu soin d'avouer +hautement ses emprunts. Il était +de ceux qui prennent leur bien où ils +le trouvent, et, comme il l'a dit lui-même, il +lui semblait tout aussi naturel de mettre à +contribution Lope de Vega ou Calderon, +qu'Horace ou Virgile<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voy. Tome II, page 198.</p></div> + +<p>Il est une autre source où il ne se faisait +pas faute de puiser: il racontait volontiers, +sous un voile transparent, les anecdotes +parisiennes, et c'était un moyen de succès +de plus. Ce garçon de famille qui devait +trente pistoles à sa blanchisseuse et qui +aime mieux l'épouser que la payer, c'est +Dufresny; la veuve allemande qui se fait +des papillotes avec la promesse de mariage +de son amant, c'est Ninon; le comédien +métamorphosé en figure de décoration, c'est +Baron<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Les contemporains reconnaissaient +bon nombre d'autres masques. Parfois Le +Sage usait du même artifice pour décerner +des éloges. Le grand juge de police dont il +parle avec tant de vénération, et une +vénération méritée (T. II, p. 146), c'est le +Lieutenant de police d'Argenson.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Je trouve ces indications dans la Notice de +Mayer.</p></div> + +<hr class="empty" /> + +<p>Dix-neuf ans après la première publication +du <i>Diable boiteux</i>, Le Sage donna de +cet ouvrage une nouvelle édition, revue, +remaniée, et augmentée de quatre-vingt-dix-neuf +historiettes, qui ne le cèdent pas +en intérêt à celles qui figuraient dans la +première édition. En outre, il retoucha +plusieurs passages, et à la conclusion primitive, +qui n'était pas satisfaisante, il substitua +un dénouement des plus heureusement +trouvés.</p> + +<p>C'est donc en 1726 que Le Sage donna +au <i>Diable boiteux</i> sa forme définitive. +C'est l'édition de 1726<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> que je reproduis<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. +Mais, chose qu'on n'avait pas remarquée, +en même temps qu'il ajoutait un grand +nombre d'historiettes nouvelles, il en +retranchait plusieurs, si bien que la première +édition en contient, en définitive, +trente-neuf qui ne se retrouvent pas dans +celle de 1726 ni dans celles qu'on a faites +depuis. Ne pouvant m'expliquer ces suppressions +d'une façon satisfaisante<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, j'ai +pris le parti de donner en appendice les passages +retranchés.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Quelques exemplaires portent la date de 1727.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Les notes qu'on trouvera sous le texte sont de +Le Sage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La plupart des historiettes retranchées sont +tout aussi intéressantes que celles qui ont été conservées. +La suppression de celles qui touchent à +des sujets littéraires, et qui sont au nombre de sept, +peut s'expliquer, à la rigueur, par le succès de Le +Sage, que le bonheur rendait indulgent; on comprend +aussi qu'il ait rejeté quelques traits satiriques +un peu trop vifs; mais cela n'explique pas tout. +Pourquoi, par exemple, retrancher les critiques +dirigées contre les comédiens, dont il avait à se +plaindre, et avec qui jamais il ne se réconcilia?</p></div> + +<p>Je donne également en appendice les +dédicaces de Le Sage à Guevara, et une +Table analytique dans laquelle on trouvera +les indications nécessaires pour se rendre +compte des emprunts que Le Sage a faits à +l'auteur espagnol et des additions faites +en 1726.</p> + +<p>Enfin, j'ai reproduit les <i>Entretiens des +cheminées de Madrid</i> et <i>Une Journée des +Parques</i>, deux pièces qui par leur genre +se rattachent au <i>Diable boiteux</i>, et qui, +bien qu'elles lui soient inférieures en mérite, +ne sont pas indignes de revoir le jour.</p> + +<p> +P. J.<br /> +</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="ANALYSE_DU_DIABLO_COJUELO" id="ANALYSE_DU_DIABLO_COJUELO"></a>ANALYSE DU DIABLO COJUELO</h2> + + +<p>Le premier <i>tranco</i> (enjambée) raconte comment +l'écolier Don Cléofas, surpris chez doña Tomasa, +se sauve sur les toits, arrive dans la mansarde du +magicien et délivre le Diable boiteux, qui le transporte +sur la tour de San Salvador. Traduit avec de légers +changements, il a fourni à Le Sage la matière de +ses deux premiers chapitres.</p> + +<p>Le <i>tranco</i> suivant contient le détail des observations +nombreuses et diverses que font, du haut de +la tour, l'écolier et le Diable boiteux. Le Sage a +pris dans ce chapitre les histoires de Doña Fabula +en mal d'enfant, du vieux qui va au sabbat, du +différend du Diable boiteux avec un de ses confrères, +des deux voleurs qui s'introduisent chez un +banquier (ici c'est chez un étranger), du souffleur, +du marquis à l'échelle de soie, du vieux galant et +du vicomte aragonais.</p> + +<p>Cependant le jour arrive. Le boiteux et l'écolier +descendent dans la rue. Le <i>tranco III</i> raconte leur +visite au marché des noms nobles, au marché des +parents, au marché où l'on acquiert la qualification +de <i>Don</i>, puis à la maison des fous, fondation pieuse +en faveur des gens atteints de folies qui ne sont +pas regardées comme telles, et à la friperie des +ancêtres. Le Sage n'a pris dans ce chapitre que le +grammairien (chap. IX) et l'homme aisé qui se fait +domestique (chap. X).</p> + +<p>Le <i>tranco IV</i> raconte que le magicien s'est aperçu +de la disparition du Diable boiteux. Les démons se +réunissent et chargent l'un d'entr'eux, Cienllamas, +de poursuivre le fugitif.</p> + +<p>Cependant le boiteux et l'écolier déjeunent dans +une auberge. Puis ils se sauvent par la fenêtre sans +payer leur écot, et s'en vont à Visagra. Le boiteux +laisse l'écolier à l'auberge et part pour Constantinople, +où il soulève le sérail. L'écolier soupe et se +couche. Aventures burlesques d'un poëte tragique.</p> + +<p><i>Tranco V.</i> Le boiteux revient le matin et raconte +ses exploits. Il annonce à l'écolier qu'ils sont poursuivis, +le boiteux par Cienllamas, et l'écolier par +Doña Tomasa et un soldat de ses amis. Ils partent +pour l'Andalousie—par la fenêtre et sans payer.—Aventures +qui leur arrivent en chemin.</p> + +<p><i>Tranco VI.</i> Suite du voyage. Longue kyrielle +d'éloges. Querelles, combats, malices. Ils s'arrêtent +dans un champ pour passer la nuit. Un grand +bruit les réveille.</p> + +<p><i>Tranco VII.</i> C'est le bruit que font en passant +dans les airs la Fortune et sa suite. Description. Le +jour vient. Ils arrivent à Séville. Ils voient +Cienllamas qui entre par la porte de Carmona, et se +cachent dans une auberge. De leur balcon, ils voient +les habitants. Eloges sans fin.</p> + +<p><i>Tranco VIII.</i> Toujours à leur balcon, ils voient +dans un miroir magique la <i>Calle mayor</i> de Madrid, +ce qui fournit au boiteux l'occasion de donner +carrière à son penchant pour l'adulation.</p> + +<p><i>Tranco IX.</i> L'Académie de Séville. Le diable et +l'écolier en sont reçus membres, celui-ci sous le +nom de <i>el Engañado</i> (le Trompé), celui-là sous le +nom de <i>el Engañador</i> (le Trompeur). Visite au +séjour des gueux. Le mendiant appelé le Diable +boiteux. Cienllamas arrive, et l'emmène croyant +avoir affaire au démon de ce nom.</p> + +<p><i>Tranco X.</i> Arrivée de Tomasa. Le boiteux et +l'écolier se sauvent dans une autre auberge. +Séance de l'académie. Discours de Don Cléofas. +Statuts singuliers proposés par lui. Plan d'un +<i>Pronostico y lunario</i>. Entrée imprévue de Tomasa +et des alguazils. Arrestation de Don Cléofas. Il +donne cent écus au sergent, qui le laisse échapper. +Désappointement du sergent, dont les écus se +changent en charbon. Arrestation du Diable boiteux +par Cienllamas. Tomasa passe aux Indes avec son +soldat, et Don Cléofas retourne à ses études.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="LE_DIABLE_BOITEUX" id="LE_DIABLE_BOITEUX"></a>LE DIABLE BOITEUX</h2> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h3>Quel diable c'est que le diable boiteux. Où, et par +quel hasard don Cléofas Léandro Perez Zambullo +fit connaissance avec lui.</h3> + + +<p>Une nuit du mois d'octobre couvrait +d'épaisses ténèbres la célèbre ville de Madrid: +déjà le peuple, retiré chez lui, laissait +les rues libres aux amants qui voulaient +chanter leurs peines ou leurs plaisirs sous +les balcons de leurs maîtresses: déjà le son +des guitares causait de l'inquiétude aux pères +et alarmait les maris jaloux: enfin, il était +près de minuit, lorsque don Cléofas Léandro +Perez Zambullo, écolier d'Alcala, sortit +brusquement par une lucarne d'une +maison, où le fils indiscret de la déesse de +Cythère l'avait fait entrer. Il tâchait de +conserver sa vie et son honneur en s'efforçant +d'échapper à trois ou quatre spadassins +qui le suivaient de près pour le tuer, +ou pour lui faire épouser par force une +dame avec laquelle ils venaient de le surprendre.</p> + +<p>Quoique seul contre eux, il s'était défendu +vaillamment, et il n'avait pris la fuite que +parce qu'ils lui avaient enlevé son épée +dans le combat. Ils le poursuivirent quelque +temps sur les toits; mais il trompa leur +poursuite à la faveur de l'obscurité. Il marcha +vers une lumière qu'il aperçut de loin, +et qui, toute faible qu'elle était, lui servit +de fanal dans une conjoncture si périlleuse. +Après avoir plus d'une fois couru risque +de se rompre le cou, il arriva près d'un +grenier d'où sortaient les rayons de cette +lumière, et il entra dedans par la fenêtre, +aussi transporté de joie qu'un pilote qui +voit heureusement surgir au port son vaisseau +menacé du naufrage.</p> + +<p>Il regarda d'abord de toutes parts, et, fort +étonné de ne trouver personne dans ce galetas, +qui lui parut un appartement assez +singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup +d'attention. Il vit une lampe de cuivre +attachée au plafond, des livres et des papiers +en confusion sur une table, une sphère +et des compas d'un côté, des fioles et des +cadrans de l'autre; ce qui lui fit juger qu'il +demeurait au-dessous quelque astrologue +qui venait faire ses observations dans ce +réduit.</p> + +<p>Il rêvait au péril que son bonheur lui +avait fait éviter, et délibérait en lui-même +s'il demeurerait là jusqu'au lendemain +ou s'il prendrait un autre parti, quand il +entendit pousser un long soupir auprès de +lui. Il s'imagina d'abord que c'était quelque +fantôme de son esprit agité, une illusion +de la nuit; c'est pourquoi, sans s'y +arrêter, il continua ses réflexions.</p> + +<p>Mais ayant ouï soupirer pour la seconde +fois, il ne douta plus que ce ne fût une +chose réelle; et bien qu'il ne vît personne +dans la chambre, il ne laissa pas de s'écrier: +«Qui diable soupire ici?—C'est moi, +seigneur écolier, lui répondit aussitôt une +voix qui avait quelque chose d'extraordinaire; +je suis depuis six mois dans une de +ces fioles bouchées. Il loge en cette maison +un savant astrologue, qui est magicien: c'est +lui qui, par le pouvoir de son art, me tient +enfermé dans cette étroite prison.—Vous +êtes donc un esprit? dit don Cléofas, un +peu troublé de la nouveauté de l'aventure.—Je +suis un démon, répartit la voix: vous +venez ici fort à propos pour me tirer d'esclavage. +Je languis dans l'oisiveté, car je +suis le diable de l'enfer le plus vif et le +plus laborieux.»</p> + +<p>Ces paroles causèrent quelque frayeur +au seigneur Zambullo; mais comme il était +naturellement courageux, il se rassura, et +dit d'un ton ferme à l'esprit: «Seigneur +diable, apprenez-moi, s'il vous plaît, quel +rang vous tenez parmi vos confrères: si +vous êtes un démon noble ou roturier.—Je +suis un diable d'importance, répondit la +voix, et celui de tous qui a le plus de réputation +dans l'un et l'autre monde.—Seriez-vous +par hasard, répliqua don Cléofas, le +démon qu'on appelle Lucifer?—Non, répartit +l'esprit, c'est le diable des charlatans.—Êtes-vous +Uriel, reprit l'écolier?—Fi +donc, interrompit brusquement la voix, +c'est le patron des marchands, des tailleurs, +des bouchers, des boulangers, et des autres +voleurs du tiers-état.</p> + +<p>—Vous êtes peut-être Belzébut, dit +Léandro.—Vous moquez-vous? répondit +l'esprit. C'est le démon des duègnes et +des écuyers.—Cela m'étonne, dit Zambullo; +je croyais Belzébut un des plus +grands personnages de votre compagnie.—C'est +un de ses moindres sujets, répartit +le démon. Vous n'avez pas des idées +justes de notre enfer.</p> + +<p>—Il faut donc, reprit don Cléofas, que +vous soyez Léviatan, Belfegor ou Astaroth.—Oh! +pour ces trois-là, ce sont des diables +du premier ordre. Ce sont des esprits de +cour. Ils entrent dans les conseils des +princes, animent les ministres, forment +des ligues, excitent les soulèvements dans +les états, et allument les flambeaux de la +guerre. Ce ne sont point là des maroufles, +comme les premiers que vous avez nommés.—Eh! +dites-moi, je vous prie, répliqua +l'écolier, quelles sont les fonctions de +Flagel?—Il est l'âme de la chicane et +l'esprit du barreau, répartit le démon. C'est +lui qui a composé le protocole des huissiers +et des notaires. Il inspire les plaideurs, +possède les avocats et obsède les juges.</p> + +<p>«Pour moi, j'ai d'autres occupations: je +fais des mariages ridicules: j'unis des barbons +avec des mineures, des maîtres avec +leurs servantes, des filles mal dotées avec +de tendres amants qui n'ont point de fortune. +C'est moi qui ai introduit dans le +monde le luxe, la débauche, les jeux de +hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des +carrousels, de la danse, de la musique, de +la comédie, et de toutes les modes nouvelles +de France. En un mot, je m'appelle Asmodée, +surnommé le diable boiteux.</p> + +<p>—Hé quoi! s'écria don Cléofas, vous +seriez ce fameux Asmodée, dont il est fait +une si glorieuse mention dans Agrippa et +dans la Clavicule de Salomon? Ah! vraiment, +vous ne m'avez pas dit tous vos amusements. +Vous avez oublié le meilleur. Je +sais que vous vous divertissez quelquefois +à soulager les amants malheureux. A telles +enseignes que l'année passée, un bachelier +de mes amis obtint, par votre secours, dans +la ville d'Alcala, les bonnes grâces de la +femme d'un docteur de l'université.—Cela +est vrai, dit l'esprit; je vous gardais celui-là +pour le dernier. Je suis le démon de +la luxure, ou, pour parler plus honorablement, +le dieu Cupidon; car les poëtes m'ont +donné ce joli nom, et ces messieurs me +peignent fort avantageusement. Ils disent +que j'ai des ailes dorées, un bandeau sur +les yeux, un arc à la main, un carquois +plein de flèches sur les épaules, et avec cela +une beauté ravissante. Vous allez voir tout +à l'heure ce qui en est, si vous voulez me +mettre en liberté.</p> + +<p>—Seigneur Asmodée, répliqua Léandro +Perez, il y a longtemps, comme vous savez, +que je vous suis entièrement dévoué: +le péril que je viens de courir en peut faire +foi. Je suis bien aise de trouver l'occasion +de vous servir; mais le vase qui vous recèle +est sans doute un vase enchanté. Je tenterais +vainement de le déboucher ou de le +briser. Ainsi, je ne sais pas trop bien de +quelle manière je pourrai vous délivrer de +prison. Je n'ai pas un grand usage de ces +sortes de délivrances; et, entre nous, si, tout +fin diable que vous êtes, vous ne sauriez +vous tirer d'affaire, comment un chétif +mortel en pourra-t-il venir à bout?—Les +hommes ont ce pouvoir, répondit le démon. +La fiole où je suis retenu n'est qu'une +simple bouteille de verre facile à briser. +Vous n'avez qu'à la prendre et qu'à la jeter +par terre, j'apparaîtrai tout aussitôt en +forme humaine.—Sur ce pied-là, dit l'écolier, +la chose est plus aisée que je ne pensais. +Apprenez-moi donc dans quelle fiole +vous êtes; j'en vois un assez grand nombre +de pareilles, et je ne puis la démêler.—C'est +la quatrième du côté de la fenêtre, +répliqua l'esprit. Quoique l'empreinte d'un +cachet magique soit sur le bouchon, la +bouteille ne laissera pas de se casser.</p> + +<p>—Cela suffit, reprit don Cléofas. Je suis +prêt à faire ce que vous souhaitez; il n'y a +plus qu'une petite difficulté qui m'arrête: +quand je vous aurai rendu le service dont il +s'agit, je crains de payer les pots cassés.—Il +ne vous arrivera aucun malheur, répartit +le démon; au contraire, vous serez content +de ma reconnaissance. Je vous apprendrai +tout ce que vous voudrez savoir; je vous +instruirai de tout ce qui se passe dans le +monde; je vous découvrirai les défauts des +hommes; je serai votre démon tutélaire, et, +plus éclairé que le génie de Socrate, je prétends +vous rendre encore plus savant que ce +grand philosophe. En un mot, je me donne +à vous avec mes bonnes et mauvaises qualités; +elles ne vous seront pas moins utiles +les unes que les autres.</p> + +<p>—Voilà de belles promesses, répliqua +l'écolier; mais vous autres, messieurs les +diables, on vous accuse de n'être pas fort +religieux à tenir ce que vous nous promettez.—Cette +accusation n'est pas sans fondement, +répartit Asmodée. La plupart de +mes confrères ne se font pas un scrupule de +vous manquer de parole. Pour moi, outre +que je ne puis trop payer le service que +j'attends de vous, je suis esclave de mes serments, +et je vous jure par tout ce qui les +rend inviolables, que je ne vous tromperai +point. Comptez sur l'assurance que je vous +en donne; et ce qui doit vous être bien agréable, +je m'offre à vous venger, dès cette +nuit, de dona Thomasa, de cette perfide +dame qui avait caché chez elle quatre scélérats +pour vous surprendre et vous forcer +à l'épouser.»</p> + +<p>Le jeune Zambullo fut particulièrement +charmé de cette dernière promesse. Pour +en avancer l'accomplissement, il se hâta de +prendre la fiole où était l'esprit; et sans +s'embarrasser davantage de ce qu'il en +pourrait arriver, il la laissa tomber rudement. +Elle se brisa en mille pièces, et +inonda le plancher d'une liqueur noirâtre, +qui s'évapora peu à peu, et se convertit en +une fumée, laquelle, venant à se dissiper +tout à coup, fit voir à l'écolier surpris une +figure d'homme en manteau, de la hauteur +d'environ deux pieds et demi, appuyée sur +deux béquilles. Ce petit monstre boiteux +avait des jambes de bouc, le visage long, le +menton pointu, le teint jaune et noir, le +nez fort écrasé; ses yeux, qui paraissaient +très-petits, ressemblaient à deux charbons +allumés: sa bouche excessivement fendue +était surmontée de deux crocs de moustache +rousse, et bordée de deux lippes sans +pareilles.</p> + +<p>Ce gracieux Cupidon avait la tête enveloppée +d'une espèce de turban de crépon +rouge, relevé d'un bouquet de plumes de +coq et de paon. Il portait au cou un large +collet de toile jaune, sur lequel étaient dessinés +divers modèles de colliers et de pendants +d'oreilles. Il était revêtu d'une robe +courte de satin blanc, ceinte par le milieu +d'une large bande de parchemin vierge, +toute marquée de caractères talismaniques. +On voyait peints sur cette robe plusieurs +corps à l'usage des dames, très-avantageux +pour la gorge; des écharpes, des tabliers +bigarrés et des coiffures nouvelles, toutes +plus extravagantes les unes que les autres.</p> + +<p>Mais tout cela n'était rien en comparaison +de son manteau, dont le fond était +aussi de satin blanc. Il y avait dessus une +infinité de figures peintes à l'encre de la +Chine, avec une si grande liberté de pinceau +et des expressions si fortes, qu'on +jugeait bien qu'il fallait que le diable s'en +fût mêlé. On y remarquait, d'un côté, une +dame espagnole, couverte de sa mante, qui +agaçait un étranger à la promenade; et de +l'autre, une dame française qui étudiait +dans un miroir de nouveaux airs de visage, +pour les essayer sur un jeune abbé qui +paraissait à la portière de sa chambre avec +des mouches et du rouge. Ici des cavaliers +italiens chantaient et jouaient de la guitare +sous les balcons de leurs maîtresses; et là, +des Allemands, déboutonnés, tout en désordre, +plus pris de vin et plus barbouillés de +tabac que des petits-maîtres français, entouraient +une table inondée des débris de +leurs débauches. On apercevait dans un +endroit un seigneur musulman sortant du +bain, et environné de toutes les femmes de +son sérail, qui s'empressaient à lui rendre +leurs services; on découvrait, dans un autre, +un gentilhomme anglais qui présentait +galamment à sa dame une pipe et de la +bière.</p> + +<p>On y démêlait aussi des joueurs merveilleusement +bien représentés: les uns, +animés d'une joie vive, remplissaient leurs +chapeaux de pièces d'or et d'argent, et les +autres, ne jouant plus que sur leur parole, +lançaient au ciel des regards sacriléges, en +mangeant leurs cartes de désespoir. Enfin, +l'on y voyait autant de choses curieuses +que sur l'admirable bouclier que le dieu +Vulcain fit à la prière de Thétis; mais il y +avait cette différence entre les ouvrages de +ces deux boiteux, que les figures du bouclier +n'avaient aucun rapport aux exploits +d'Achille, et qu'au contraire celles du manteau +étaient autant de vives images de tout +ce qui se fait dans le monde par la suggestion +d'Asmodée.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h3>Suite de la délivrance d'Asmodée.</h3> + + +<p>Ce démon, s'apercevant que sa vue ne +prévenait pas en sa faveur l'écolier, lui dit +en souriant: «Hé bien, seigneur don Cléofas +Léandro Perez Zambullo, vous voyez le +charmant dieu des amours, ce souverain +maître des cœurs. Que vous semble de mon +air et de ma beauté? Les poëtes ne sont-ils +pas d'excellents peintres?—Franchement, +répondit don Cléofas, ils sont un peu flatteurs. +Je crois que vous ne parûtes pas sous +ces traits devant Psyché.—Oh! pour cela +non, répartit le diable. J'empruntai ceux +d'un petit marquis français pour me faire +aimer brusquement. Il faut bien couvrir le +vice d'une apparence agréable, autrement il +ne plairait pas. Je prends toutes les formes +que je veux, et j'aurais pu me montrer à +vos yeux sous un plus beau corps fantastique; +mais puisque je me suis donné tout +à vous, et que j'ai dessein de ne vous rien déguiser, +j'ai voulu que vous me vissiez sous +la figure la plus convenable à l'opinion +qu'on a de moi et de mes exercices.</p> + +<p>—Je ne suis pas surpris, dit Léandro, +que vous soyez un peu laid. Pardonnez, +s'il vous plaît, le terme; le commerce que +nous allons avoir ensemble demande de la +franchise. Vos traits s'accordent fort mal +avec l'idée que j'avais de vous; mais apprenez-moi, +de grâce, pourquoi vous êtes +boiteux?</p> + +<p>—C'est, répondit le démon, pour avoir +eu autrefois en France un différend avec +Pillardoc, le diable de l'intérêt. Il s'agissait +de savoir qui de nous deux posséderait un +jeune manceau qui venait à Paris chercher +fortune. Comme c'était un excellent sujet, +un garçon qui avait de grands talents, nous +nous en disputâmes vivement la possession. +Nous nous battîmes dans la moyenne région +de l'air. Pillardoc fut le plus fort, et +me jeta sur la terre de la même façon que +Jupiter, à ce que disent les poëtes, culbuta +Vulcain. La conformité de ces aventures +fut cause que mes camarades me surnommèrent +le diable boiteux. Ils me donnèrent +en raillant ce sobriquet, qui m'est resté +depuis ce temps-là. Néanmoins, tout estropié +que je suis, je ne laisse pas d'aller bon +train. Vous serez témoin de mon agilité.</p> + +<p>«Mais, ajouta-t-il, finissons cet entretien. +Hâtons-nous de sortir de ce galetas. +Le magicien y va bientôt monter pour travailler +à l'immortalité d'une belle sylphide +qui le vient trouver ici toutes les nuits. +S'il nous surprenait, il ne manquerait pas +de me remettre en bouteille, et il pourrait +bien vous y mettre aussi. Jetons auparavant +par la fenêtre les morceaux de la fiole +brisée, afin que l'enchanteur ne s'aperçoive +pas de mon élargissement.</p> + +<p>—Quand il s'en apercevrait après notre +départ, dit Zambullo, qu'en arriverait-il?—Ce +qu'il en arriverait? répondit le boiteux; +il paraît bien que vous n'avez pas lu +le livre de la <i>contrainte</i>. Quand j'irais me +cacher aux extrémités de la terre ou de la +région qu'habitent les salamandres enflammés; +quand je descendrais chez les gnomes +ou dans les plus profonds abîmes des mers, +je n'y serais point à couvert de son ressentiment. +Il ferait des conjurations si fortes, +que tout l'enfer en tremblerait. J'aurais +beau vouloir lui désobéir, je serais obligé +de paraître, malgré moi, devant lui, pour +subir la peine qu'il voudrait m'imposer.</p> + +<p>—Cela étant, reprit l'écolier, je crains +fort que notre liaison ne soit pas de longue +durée. Ce redoutable nécromancien découvrira +bientôt votre fuite.—C'est ce que +je ne sais point, répliqua l'esprit, parce que +nous ne savons pas ce qui doit arriver.—Comment, +s'écria Léandro Perez, les démons +ignorent l'avenir?—Assurément, +répartit le diable; les personnes qui se fient +à nous là-dessus sont de grandes dupes. +C'est ce qui fait que les devins et les devineresses +disent tant de sottises et en font tant +faire aux femmes de qualité qui vont les +consulter sur les événements futurs. Nous +ne savons que le passé et le présent. J'ignore +donc si le magicien s'apercevra bientôt de +mon absence; mais j'espère que non. Il y a +plusieurs fioles semblables à celle où j'étais +enfermé: il ne soupçonnera pas qu'elle y +manque. Je vous dirai de plus que je suis +dans son laboratoire comme un livre de +droit dans la bibliothèque d'un financier: +il ne pense point à moi; et quand il y penserait, +il ne me fait jamais l'honneur de +m'entretenir, c'est le plus fier enchanteur +que je connaisse. Depuis le temps qu'il me +tient prisonnier, il n'a pas daigné me parler +une seule fois.</p> + +<p>—Quel homme! dit don Cléofas. Qu'avez-vous +donc fait pour vous attirer sa +haine?—J'ai traversé un de ses desseins, +répartit Asmodée. Il y avait une place vacante +dans certaine académie: il prétendait +qu'un de ses amis l'eût; je voulais la faire +donner à un autre. Le magicien fit un talisman +composé des plus puissants caractères, +de la cabale; moi, je mis mon homme au +service d'un grand ministre, dont le nom +l'emporta sur le talisman.»</p> + +<p>Après avoir parlé de cette sorte, le démon +ramassa toutes les pièces de la fiole cassée, +et les jeta par la fenêtre: «Seigneur Zambullo, +dit-il ensuite à l'écolier, sauvons-nous +au plus vite: prenez le bout de mon +manteau et ne craignez rien.» Quelque +périlleux que parût ce parti à don Cléofas, +il aima mieux l'accepter que de demeurer +exposé au ressentiment du magicien, et il +s'accrocha le mieux qu'il put au diable, +qui l'emporta dans le moment.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h3>Dans quel endroit le diable boiteux transporta +l'écolier, et des premières choses qu'il lui fit voir.</h3> + + +<p>Asmodée n'avait pas vanté sans raison son +agilité. Il fendit l'air comme une flèche décochée +avec violence, et s'alla percher sur +la tour de San-Salvador. Dès qu'il eût pris +pied, il dit à son compagnon: «Hé bien, +seigneur Léandro, quand on dit d'une rude +voiture que c'est une voiture de diable, +n'est-il pas vrai que cette façon de parler +est fausse?—Je viens d'en vérifier la fausseté, +répondit poliment Zambullo; je puis +assurer que c'est une voiture plus douce +qu'une litière, et avec cela si diligente, +qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer sur la +route.</p> + +<p>—Oh ça, reprit le démon, vous ne savez +pas pourquoi je vous amène ici? je prétends +vous montrer tout ce qui se passe +dans Madrid; et comme je veux débuter +par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un +endroit plus propre à l'exécution de mon +dessein. Je vais par mon pouvoir diabolique +enlever les toits des maisons, et, malgré +les ténèbres de la nuit, le dedans va se +découvrir à vos yeux.» A ces mots, il ne +fit simplement qu'étendre le bras droit, +et aussitôt tous les toits disparurent. Alors +l'écolier vit comme en plein midi l'intérieur +des maisons, de même, dit Luis Velez +de Guévara<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, qu'on voit le dedans d'un pâté +dont on vient d'ôter la croûte.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L'auteur du diable boiteux espagnol.</p></div> + +<p>Le spectacle était trop nouveau pour ne +pas attirer son attention toute entière. Il +promena sa vue de toutes parts, et la diversité +des choses qui l'environnaient eut de +quoi occuper longtemps sa curiosité. «Seigneur +don Cléofas, lui dit le diable, cette +confusion d'objets que vous regardez avec +plaisir est, à la vérité, très agréable à contempler; +mais ce n'est qu'un amusement +frivole. Il faut que je vous le rende utile; +et pour vous donner une parfaite connaissance +de la vie humaine, je veux vous expliquer +ce que font toutes ces personnes que +vous voyez. Je vais vous découvrir les +motifs de leurs actions, et vous révéler +jusqu'à leurs plus secrètes pensées.</p> + +<p>«Par où commencerons-nous? Observons +d'abord dans cette maison, à main +droite, ce vieillard qui compte de l'or et de +l'argent. C'est un bourgeois avare. Son +carrosse, qu'il a eu presque pour rien à l'inventaire +d'un <i>alcalde de corte</i>, est tiré par +deux mauvaises mules qui sont dans son +écurie, et qu'il nourrit suivant la loi des +douze tables, c'est-à-dire qu'il leur donne +tous les jours à chacune une livre d'orge. +Il les traite comme les Romains traitaient +leurs esclaves. Il y a deux ans qu'il est +revenu des Indes, chargé d'une grande +quantité de lingots qu'il a changés en espèces. +Admirez ce vieux fou, avec quelle satisfaction +il parcourt des yeux ses richesses: +il ne peut s'en rassasier. Mais prenez +garde en même temps à ce qui se passe dans +une petite salle de la même maison. Y +remarquez-vous deux jeunes garçons avec +une vieille femme?—Oui, répondit Cléofas. +Ce sont apparemment ses enfants.—Non, +reprit le diable, ce sont ses neveux +qui doivent en hériter, et qui, dans l'impatience +où ils sont de partager ses dépouilles, +ont fait venir secrètement une sorcière, pour +savoir d'elle quand il mourra.</p> + +<p>«J'aperçois dans la maison voisine +deux tableaux assez plaisants: l'un est une +coquette surannée qui se couche, après avoir +laissé ses cheveux, ses sourcils et ses dents +sur sa toilette: l'autre un galant sexagénaire +qui revient de faire l'amour. Il a déjà +ôté son œil et sa moustache postiches, avec +sa perruque qui cachait une tête chauve. Il +attend que son valet lui ôte son bras et sa +jambe de bois, pour se mettre au lit avec +le reste.</p> + +<p>—Si je m'en fie à mes yeux, dit Zambullo, +je vois dans cette maison une grande +et jeune fille faite à peindre. Qu'elle a l'air +mignon!—Hé bien, reprit le boiteux, +cette jeune beauté qui vous frappe est sœur +aînée de ce galant qui va se coucher. On +peut dire qu'elle fait la paire avec la vieille +coquette qui loge avec elle. Sa taille, que +vous admirez, est une machine qui a +épuisé les mécaniques. Sa gorge et ses hanches +sont artificielles, et il n'y a pas longtemps +qu'étant allée au sermon, elle laissa +tomber ses fesses dans l'auditoire. Néanmoins, +comme elle se donne un air de mineure, +il y a deux jeunes cavaliers qui se +disputent ses bonnes grâces. Ils en sont +même venus aux mains pour elle. Les +enragés! il me semble que je vois deux +chiens qui se battent pour un os.</p> + +<p>«Riez avec moi de ce concert qui se fait +assez près de là, dans une maison bourgeoise, +sur la fin d'un souper de famille. +On y chante des cantates. Un vieux jurisconsulte +en a fait la musique, et les paroles +sont d'un <i>alguasil</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> qui fait l'aimable, +d'un fat qui compose des vers pour son +plaisir et pour le supplice des autres. Une +cornemuse et une épinette forment la +symphonie. Un grand flandrin de chantre +à voix claire fait le dessus, et une jeune +fille qui a la voix fort grosse fait la basse.—O +la plaisante chose! s'écria don Cléofas +en riant: quand on voudrait donner +exprès un concert ridicule, on n'y réussirait +pas si bien.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Un alguasil est ce que sont en France les commissaires, +excepté qu'il porte l'épée.</p></div> + +<p>—Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique, +poursuivit le démon; vous y verrez un +seigneur couché dans un superbe appartement. +Il a près de lui une cassette remplie +de billets doux. Il les lit pour s'endormir +voluptueusement, car ils sont d'une +dame qu'il adore, et qui lui fait faire tant +de dépense, qu'il sera bientôt réduit à solliciter +une vice-royauté.</p> + +<p>«Si tout repose dans cet hôtel, si tout y +est tranquille, en récompense on se donne +bien du mouvement dans la maison prochaine +à main gauche. Y démêlez-vous une +dame dans un lit de damas rouge? c'est une +personne de condition. C'est dona Fabula, +qui vient d'envoyer chercher une sage +femme, et qui va donner un héritier au +vieux don Torribio son mari, que vous +voyez auprès d'elle. N'êtes-vous pas charmé +du bon naturel de cet époux? Les cris +de sa chère moitié lui percent l'âme: il est +pénétré de douleur; il souffre autant +qu'elle. Avec quel soin et quelle ardeur il +s'empresse à la secourir!—Effectivement, +dit Léandro, voilà un homme bien agité; +mais j'en aperçois un autre qui paraît +dormir d'un profond sommeil dans la +même maison, sans se soucier du succès de +l'affaire.—La chose doit pourtant l'intéresser, +reprit le boiteux, puisque c'est un +domestique qui est la cause première des +douleurs de sa maîtresse.</p> + +<p>«Regardez un peu au-delà, continua-t-il, +et considérez dans une salle basse cet +hypocrite qui se frotte de vieux oing pour +aller à une assemblée de sorciers, qui se +tient cette nuit entre Saint-Sébastien et +Fontarabie. Je vous y porterais tout à +l'heure pour vous donner cet agréable passe-temps, +si je ne craignais d'être reconnu du +démon qui fait le bouc à cette cérémonie.</p> + +<p>—Ce diable et vous, dit l'écolier, vous +n'êtes donc pas bons amis?—Non parbleu, +reprit Asmodée. C'est ce même Pillardoc +dont je vous ai parlé. Ce coquin me trahirait: +il ne manquerait pas d'avertir de ma +fuite mon magicien.—Vous avez eu peut-être +encore quelque démêlé avec ce Pillardoc.—Vous +l'avez dit, reprit le démon: +il y a deux ans que nous eûmes ensemble +un nouveau différend pour un enfant de +Paris qui songeait à s'établir. Nous prétendions +tous deux en disposer; il en voulait +faire un commis, j'en voulais faire un +homme à bonnes fortunes; nos camarades +en firent un mauvais moine pour finir la +dispute. Après cela on nous réconcilia; +nous nous embrassâmes, et depuis ce temps-là +nous sommes ennemis mortels.</p> + +<p>—Laissons là cette belle assemblée, dit +don Cléofas; je ne suis nullement curieux +de m'y trouver; continuons plutôt d'examiner +ce qui se présente à notre vue. Que +signifient ces étincelles de feu qui sortent +de cette cave?—C'est une des plus folles +occupations des hommes, répondit le diable. +Ce personnage qui, dans cette cave, est auprès +de ce fourneau embrasé, est un souffleur. +Le feu consume peu à peu son riche +patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu'il +cherche. Entre nous, la pierre philosophale +n'est qu'une belle chimère que j'ai +moi-même forgée, pour me jouer de l'esprit +humain, qui veut passer les bornes qui lui +ont été prescrites.</p> + +<p>«Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire +qui n'est pas encore couché. Vous +le voyez qui travaille dans sa boutique avec +son épouse surannée et son garçon. Savez-vous +ce qu'ils font? le mari compose une +pilule prolifique pour un vieil avocat qui +doit se marier demain. Le garçon fait une +tisane laxative, et la femme pile dans un +mortier des drogues astringentes.</p> + +<p>—J'aperçois dans la maison qui fait face +à celle de l'apothicaire, dit Zambullo, un +homme qui se lève et s'habille à la hâte.—Malepeste! +répondit l'esprit, c'est un médecin +qu'on appelle pour une affaire bien +pressante. On vient le chercher de la part +d'un prélat qui, depuis une heure qu'il est +au lit, a toussé deux ou trois fois.</p> + +<p>«Portez la vue au-delà sur la droite, et +tâchez de découvrir dans un grenier un +homme qui se promène en chemise à la +sombre clarté d'une lampe.—J'y suis, +s'écria l'écolier, à telles enseignes que je +ferais l'inventaire des meubles qui sont +dans ce galetas. Il n'y a qu'un grabat, un +placet et une table, et les murs me paraissent +tout barbouillés de noir.—Le personnage +qui loge si haut est un poëte, reprit Asmodée; +et ce qui vous paraît noir, ce sont des +vers tragiques de sa façon, dont il a tapissé +sa chambre, étant obligé, faute de papier, +d'écrire ses poëmes sur le mur.</p> + +<p>—A le voir s'agiter et se démener, comme +il fait en se promenant, dit don Cléofas, je +juge qu'il compose quelque ouvrage d'importance.—Vous +n'avez pas tort d'avoir +cette pensée, répliqua le boiteux; il mit hier +la dernière main a une tragédie intitulée: +<i>Le Déluge universel</i>. On ne saurait lui reprocher +qu'il n'a point observé l'unité de +lieu, puisque toute l'action se passe dans +l'arche de Noé.</p> + +<p>«Je vous assure que c'est une pièce excellente; +toutes les bêtes y parlent comme des +docteurs. Il a dessein de la dédier; il y a six +heures qu'il travaille à l'épître dédicatoire; +il en est à la dernière phrase en ce moment; +on peut dire que c'est un chef-d'œuvre que +cette dédicace: toutes les vertus morales et +politiques, toutes les louanges qu'on peut +donner à un homme illustre par ses ancêtres +et par lui-même, n'y sont point +épargnées: jamais auteur n'a tant prodigué +l'encens.—A qui prétend-il adresser un +éloge si magnifique, reprit l'écolier?—Il +n'en sait rien encore, répartit le diable; il +a laissé le nom en blanc. Il cherche quelque +riche seigneur qui soit plus libéral que ceux +à qui il a déjà dédié d'autres livres; mais +les gens qui payent des épîtres dédicatoires +sont bien rares aujourd'hui; c'est un défaut +dont les seigneurs se sont corrigés; et +par là ils ont rendu un grand service au public, +qui était accablé de pitoyables productions +d'esprit, attendu que la plupart des +livres ne se faisaient autrefois que pour le +produit des dédicaces.</p> + +<p>«A propos d'épîtres dédicatoires, ajouta +le démon, il faut que je vous rapporte un +trait assez singulier. Une femme de la cour, +ayant permis qu'on lui dédiât un ouvrage, +en voulut voir la dédicace avant qu'on l'imprimât; +et ne s'y trouvant pas assez bien +louée à son gré, elle prit la peine d'en composer +une de sa façon, et de l'envoyer à +l'auteur pour la mettre à la tête de son +ouvrage.</p> + +<p>—Il me semble, s'écria Léandro, que +voilà des voleurs qui s'introduisent dans +une maison par un balcon.—Vous ne vous +trompez point, dit Asmodée; ce sont des +voleurs de nuit. Ils entrent chez un banquier: +suivons-les de l'œil; voyons ce qu'ils +feront. Ils visitent le comptoir; ils fouillent +partout; mais le banquier les a prévenus; +il partit hier pour la Hollande avec tout ce +qu'il avait d'argent dans ses coffres.</p> + +<p>—Examinons, dit Zambullo, un autre +voleur qui monte par une échelle de soie à +un balcon.—Celui-là n'est pas ce que vous +pensez, répondit le boiteux; c'est un marquis +qui tente l'escalade pour se couler dans +la chambre d'une fille qui veut cesser de +l'être. Il lui a juré très-légèrement qu'il +l'épousera, et elle n'a pas manqué de se +rendre à ses serments; car, dans le commerce +de l'amour, les marquis sont des négociants +qui ont grand crédit sur la place.</p> + +<p>—Je suis curieux, reprit l'écolier, d'apprendre +ce que fait certain homme que je +vois en bonnet de nuit et en robe de chambre. +Il écrit avec application, et il y a près de +lui une petite figure noire qui lui conduit +la main en écrivant.—L'homme qui écrit, +répond le diable, est un greffier qui, pour +obliger un tuteur très-reconnaissant, altère +un arrêt rendu en faveur d'un pupille; et +la petite figure noire qui lui conduit la main +est Griffaël, le démon des greffiers.—Ce +Griffaël, répliqua don Cléofas, n'occupe +donc cet emploi que par <i>intérim</i>? Puisque +Flagel est l'esprit du barreau, les greffes, +ce me semble, doivent être de son département?—Non, +répartit Asmodée; les greffiers +ont été jugés dignes d'avoir leur diable +particulier, et je vous jure qu'il a de l'occupation +de reste.</p> + +<p>«Considérez dans une maison bourgeoise, +auprès de celle du greffier, une jeune +dame qui occupe le premier appartement. +C'est une veuve; et l'homme que vous voyez +avec elle est son oncle, qui loge au second +étage. Admirez la pudeur de cette veuve: +elle ne veut pas prendre sa chemise devant +son oncle: elle passe dans un cabinet pour +se la faire mettre par un galant qu'elle y a +caché.</p> + +<p>«Il demeure chez le greffier un gros +bachelier boiteux, de ses parents, qui n'a +pas son pareil au monde pour plaisanter. +Volumnius, si vanté par Cicéron pour les +traits piquants et pleins de sel, n'était pas +un si fin railleur. Ce bachelier, nommé par +excellence dans Madrid le bachelier Donoso, +est recherché de toutes les personnes +de la cour et de la ville qui donnent à manger; +c'est à qui l'aura. Il a un talent tout +particulier pour réjouir les convives; il +fait les délices d'une table; aussi va-t-il +tous les jours dîner dans quelque bonne +maison, d'où il ne revient qu'à deux heures +après minuit. Il est aujourd'hui chez le +marquis d'Alcazinas, où il n'est allé que +par hasard.—Comment, par hasard, interrompit +Léandro?—Je vais m'expliquer +plus clairement, répartit le diable. Il y +avait ce matin, sur le midi, à la porte du +bachelier, cinq ou six carrosses qui venaient +le chercher de la part de différents seigneurs. +Il a fait monter leurs pages dans +son appartement et leur a dit, en prenant +un jeu de cartes: «mes amis, comme je ne +puis contenter tous vos maîtres à la fois, +et que je n'en veux point préférer un aux +autres, ces cartes en vont décider. J'irai +dîner chez le roi de trèfle.»</p> + +<p>—Quel dessein, dit don Cléofas, peut +avoir, de l'autre côté de la rue, certain cavalier +qui se tient assis sur le seuil d'une +porte? Attend-il qu'une soubrette vienne +l'introduire dans la maison?—Non, non, +répondit Asmodée; c'est un jeune castillan +qui file l'amour parfait: il veut, par pure +galanterie, à l'exemple des amants de l'antiquité, +passer la nuit à la porte de sa +maîtresse. Il racle de temps en temps une +guitare en chantant des romances de sa +composition; mais son infante, couchée au +second étage, pleure, en l'écoutant, l'absence +de son rival.</p> + +<p>«Venons à ce bâtiment neuf qui contient +deux corps de logis séparés: l'un est +occupé par le propriétaire, qui est ce vieux +cavalier qui tantôt se promène dans son +appartement, et tantôt se laisse tomber +dans un fauteuil.—Je juge, dit Zambullo, +qu'il roule dans sa tête quelque grand +projet. Qui est cet homme-là? Si l'on s'en +rapporte à la richesse qui brille dans sa +maison, ce doit être un grand de la première +classe.—Ce n'est pourtant qu'un +contador, répondit le démon. Il a vieilli +dans des emplois très-lucratifs; il a quatre +millions de bien. Comme il n'est pas sans +inquiétude sur les moyens dont il s'est servi +pour les amasser, et qu'il se voit sur le +point d'aller rendre ses comptes dans l'autre +monde, il est devenu scrupuleux; il +songe à bâtir un monastère; il se flatte +qu'après une si bonne œuvre, il aura la +conscience en repos. Il a déjà obtenu la permission +de fonder un couvent; mais il n'y +veut mettre que des religieux qui soient +tout ensemble chastes, sobres et d'une extrême +humilité. Il est fort embarrassé sur +le choix.</p> + +<p>«Le second corps de logis est habité par +une belle dame qui vient de se baigner dans +du lait, et de se mettre au lit tout à l'heure. +Cette voluptueuse personne est veuve d'un +chevalier de Saint-Jacques, qui ne lui a +laissé pour tout bien qu'un beau nom; +mais heureusement elle a pour amis deux +conseillers du conseil de Castille, qui font +à frais communs la dépense de la maison.</p> + +<p>—Oh! oh! s'écria l'écolier, j'entends retentir +l'air de cris et de lamentations. Viendrait-il +d'arriver quelque malheur?—Voici +ce que c'est, dit l'esprit: deux jeunes cavaliers +jouaient ensemble aux cartes dans ce +tripot où vous voyez tant de lampes et de +chandelles allumées. Ils se sont échauffés +sur un coup, ont mis l'épée à la main, et +se sont blessés tous deux mortellement: le +plus âgé est marié, et le plus jeune est fils +unique; ils vont rendre l'âme. La femme +de l'un et le père de l'autre, avertis de ce +funeste accident, viennent d'arriver; ils +remplissent de cris tout le voisinage. «Malheureux +enfant, dit le père, en apostrophant +son fils qui ne saurait l'entendre, +combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer +au jeu? Combien de fois t'ai-je prédit +qu'il te coûterait la vie? Je déclare que +ce n'est pas ma faute si tu péris misérablement.» +De son côté, la femme se désespère; +quoique son époux ait perdu au +jeu tout ce qu'elle lui a apporté en mariage; +quoiqu'il ait vendu toutes les pierreries +qu'elle avait et jusqu'à ses habits, +elle est inconsolable de sa perte: elle maudit +les cartes qui en sont la cause; elle maudit +celui qui les a inventées; elle maudit +le tripot et tous ceux qui l'habitent.</p> + +<p>—Je plains fort les gens que la fureur du +jeu possède, dit don Cléofas; ils ont souvent +l'esprit dans une horrible situation. +Grâces au ciel, je ne suis point entiché de +ce vice-là.—Vous en avez un autre qui le +vaut bien, reprit le démon. Est-il plus raisonnable, +à votre avis, d'aimer les courtisanes, +et n'avez-vous pas couru risque ce +soir d'être tué par des spadassins? J'admire +messieurs les hommes: leurs propres +défauts leur paraissent des minuties; au +lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un +microscope.</p> + +<p>«Il faut encore, ajouta-t-il, que je vous +présente des images tristes. Voyez dans +une maison, à deux pas du tripot, ce gros +homme étendu sur un lit: c'est un malheureux +chanoine qui vient de tomber en +apoplexie. Son neveu et sa petite nièce, +bien loin de lui donner du secours, le laissent +mourir et se saisissent de ses meilleurs +effets, qu'ils vont porter chez des +recéleurs; après quoi ils auront tout le +loisir de pleurer et de lamenter.</p> + +<p>«Remarquez-vous près de là deux hommes +que l'on ensevelit? Ce sont deux frères; +ils étaient malades de la même maladie, +mais ils se gouvernaient différemment; +l'un avait une confiance aveugle en son +médecin, l'autre a voulu laisser agir la nature; +ils sont morts tous deux: celui-là, +pour avoir pris tous les remèdes de son +docteur; celui-ci, pour n'avoir rien voulu +prendre.—Cela est fort embarrassant, dit +Léandro. Eh! que faut-il donc que fasse +un pauvre malade?—C'est ce que je ne +puis vous apprendre, répondit le diable; +je sais bien qu'il y a de bons remèdes, mais +je ne sais s'il y a de bons médecins.</p> + +<p>«Changeons de spectacle, poursuivit-il; +j'en ai de plus divertissants à vous montrer. +Entendez-vous dans la rue un charivari? +Une femme de soixante ans a épousé ce +matin un cavalier de dix-sept. Tous les +rieurs du quartier se sont ameutés pour +célébrer ces noces par un concert bruyant +de bassins, de poëles et de chaudrons.—Vous +m'avez dit, interrompit l'écolier, que +c'était vous qui faisiez les mariages ridicules; +cependant vous n'avez point de part +à celui-là.—Non vraiment, répartit le +boiteux, je n'avais garde de le faire, puisque +je n'étais pas libre; mais quand je l'aurais +été, je ne m'en serais pas mêlé. Cette +femme est scrupuleuse; elle ne s'est remariée +que pour pouvoir goûter sans remords +des plaisirs qu'elle aime. Je ne forme point +de pareilles unions; je me plais bien davantage +à troubler les consciences qu'à les rendre +tranquilles.</p> + +<p>—Malgré le bruit de cette burlesque sérénade, +dit Zambullo, un autre, ce me semble, +frappe mon oreille.—Celui que vous +entendez, en dépit du charivari, répondit +le boiteux, part d'un cabaret où il y a un +gros capitaine flamand, un chantre français +et un officier de la garde allemande, +qui chantent en <i>trio</i>. Ils sont à table depuis +huit heures du matin, et chacun d'eux +s'imagine qu'il y va de l'honneur de sa nation +d'enivrer les deux autres.</p> + +<p>«Arrêtez vos regards sur cette maison +isolée, vis-à-vis celle du chanoine; vous +verrez trois fameuses Galiciennes qui font +la débauche avec trois hommes de la cour.—Ah! +qu'elles me paraissent jolies! s'écria +don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de +qualité les courent. Qu'elles font de caresses +à ceux-là! il faut qu'elles soient bien amoureuses +d'eux!—Que vous êtes jeune! répliqua +l'esprit: vous ne connaissez guère ces +sortes de dames; elles ont le cœur encore +plus fardé que le visage. Quelques démonstrations +qu'elles fassent, elles n'ont pas la +moindre amitié pour ces seigneurs: elles +en ménagent un pour avoir sa protection, +et les deux autres pour en tirer des contrats +de rente. Il en est de même de toutes +les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner +pour elles, ils n'en sont pas plus aimés; +au contraire, tout payeur est traité comme +un mari: c'est une règle que j'ai établie +dans les intrigues amoureuses; mais laissons +ces seigneurs savourer des plaisirs +qu'ils achètent si cher, pendant que leurs +valets, qui les attendent dans la rue, se +consolent dans la douce espérance de les +avoir <i>gratis</i>.</p> + +<p>—Expliquez-moi, de grâce, interrompit +Léandro Perez, un autre tableau qui se présente +à mes yeux. Tout le monde est encore +sur pied dans cette grande maison à gauche. +D'où vient que les uns rient à gorge déployée, +et que les autres dansent? On y +célébre quelque fête apparemment?—Ce +sont des noces, dit le boiteux; tous les domestiques +sont dans la joie; il n'y a pas +trois jours que dans ce même hôtel on était +dans une extrême affliction. C'est une histoire +qu'il me prend envie de vous raconter: +elle est un peu longue, à la vérité; +mais j'espère qu'elle ne vous ennuiera +point.» En même temps il la commença de +cette sorte.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>Histoire des amours du comte de Belflor +et de Léonor de Cespédes.</h3> + + +<p>Le comte de Belflor, un des plus grands +seigneurs de la cour, était éperdument +amoureux de la jeune Léonor de Cespédes. +Il n'avait pas dessein de l'épouser; la fille +d'un simple gentilhomme ne lui paraissait +pas un parti assez considérable pour lui. +Il ne se proposait que d'en faire une +maîtresse.</p> + +<p>«Dans cette vue, il la suivait partout, et +ne perdait pas une occasion de lui faire connaître +son amour par ses regards; mais il +ne pouvait lui parler ni lui écrire, parce +qu'elle était incessamment obsédée d'une +duègne sévère et vigilante, appelée la dame +Marcelle. Il en était au désespoir, et, sentant +irriter ses désirs par les difficultés, il +ne cessait de rêver aux moyens de tromper +l'argus qui gardait son Io.</p> + +<p>«D'un autre côté, Léonor, qui s'était +aperçue de l'attention que le comte avait +pour elle, n'avait pu se défendre d'en avoir +pour lui; et il se forma insensiblement dans +son cœur une passion qui devint enfin très-violente. +Je ne la fortifiais pourtant pas par +mes tentations ordinaires, parce que le +magicien qui me tenait alors prisonnier +m'avait interdit toutes mes fonctions; mais +il suffisait que la nature s'en mêlât. Elle +n'est pas moins dangereuse que moi; toute +la différence qu'il y a entre nous, c'est qu'elle +corrompt peu à peu les cœurs, au lieu que +je les séduis brusquement.</p> + +<p>«Les choses étaient dans cette disposition, +lorsque Léonor et son éternelle gouvernante, +allant un matin à l'église, rencontrèrent +une vieille femme qui tenait à la +main un des plus gros chapelets qu'ait fabriqués +l'hypocrisie. Elle les aborda d'un air +doux et riant, et, adressant la parole à la +duègne: «Le ciel vous conserve, lui dit-elle; +la sainte paix soit avec vous: permettez-moi +de vous demander si vous n'êtes pas +la dame Marcelle, la chaste veuve du feu +seigneur Martin Rosette?» La gouvernante +répondit que oui. «Je vous rencontre +donc fort à propos, lui dit la vieille, pour +vous avertir que j'ai au logis un vieux +parent qui voudrait bien vous parler. Il +est arrivé de Flandres depuis peu de jours; +il a connu particulièrement, mais très-particulièrement, +votre mari, et il a des +choses de la dernière conséquence à vous +communiquer. Il aurait été vous les dire +chez vous, s'il ne fût pas tombé malade; +mais le pauvre homme est à l'extrémité; +je demeure à deux pas d'ici. Prenez, s'il +vous plaît, la peine de me suivre.»</p> + +<p>«La gouvernante, qui avait de l'esprit et +de la prudence, craignant de faire quelque +fausse démarche, ne savait à quoi se résoudre; +mais la vieille devina le sujet de son +embarras, et lui dit: «Ma chère madame +Marcelle, vous pouvez vous fier à moi en +toute assurance. Je me nomme la Chichona. +Le licencié Marcos de Figueroa +et le bachelier Mira de Mesqua vous répondront +de moi comme de leurs grands-mères. +Quand je vous propose de venir +à ma maison, ce n'est que pour votre bien. +Mon parent veut vous restituer certaine +somme que votre mari lui a autrefois prêtée.» +A ce mot de restitution, la dame +Marcelle prit son parti. «Allons, ma fille, +dit-elle à Léonor, allons voir le parent +de cette bonne dame; c'est une action +charitable que de visiter les malades.»</p> + +<p>«Elles arrivèrent bientôt au logis de la +Chichona, qui les fit entrer dans une salle +basse, où elles trouvèrent un homme alité, +qui avait une barbe blanche, et qui, s'il +n'était pas fort malade, paraissait du moins +l'être. «Tenez, cousin, lui dit la vieille en +lui présentant la gouvernante, voici cette +sage dame Marcelle à qui vous souhaitez +de parler, la veuve du feu seigneur Martin +Rosette, votre ami.» A ces paroles, le +vieillard, soulevant un peu la tête, salua la +duègne, lui fit signe de s'approcher, et, lorsqu'elle +fut près de son lit, lui dit d'une voix +faible: «Ma chère madame Marcelle, je +rends grâces au ciel de m'avoir laissé vivre +jusqu'à ce moment; c'était l'unique chose +que je désirais: je craignais de mourir +sans avoir la satisfaction de vous voir, et +de vous remettre en main propre cent +ducats que feu votre époux, mon intime +ami, me prêta pour me tirer d'une affaire +d'honneur que j'eus autrefois à Bruges. +Ne vous a-t-il jamais entretenu de cette +aventure?</p> + +<p>—Hélas! non, répondit la dame Marcelle, +il ne m'en a point parlé: devant +Dieu soit son âme! il était si généreux, +qu'il oubliait les services qu'il avait rendus +à ses amis; et, bien loin de ressembler +à ces fanfarons qui se vantent du bien +qu'ils n'ont pas fait, il ne m'a jamais +dit qu'il eût obligé personne.—Il avait +l'âme belle assurément, répliqua le vieillard, +j'en dois être plus persuadé qu'un +autre; et pour vous le prouver, il faut que +je vous raconte l'affaire dont je suis heureusement +sorti par son secours; mais +comme j'ai des choses à dire qui sont de +la dernière importance pour la mémoire +du défunt, je serais bien aise de ne les +révéler qu'à sa discrète veuve.</p> + +<p>—Hé bien, dit alors la Chichona, vous +n'avez qu'à lui faire ce récit en particulier: +pendant ce temps-là nous allons +passer dans mon cabinet, cette jeune +dame et moi.» En achevant ces paroles, +elle laissa la duègne avec le malade, et entraîna +Léonor dans une autre chambre, +où, sans chercher de détours, elle lui dit: +«Belle Léonor, les moments sont trop précieux +pour les mal employer. Vous connaissez +de vue le comte de Belflor: il y a +longtemps qu'il vous aime et qu'il meurt +d'envie de vous le dire; mais la vigilance +et la sévérité de votre gouvernante ne lui +ont pas permis, jusqu'ici, d'avoir ce plaisir. +Dans son désespoir, il a eu recours +à mon industrie; je l'ai mise en usage +pour lui. Ce vieillard que vous venez de +voir est un jeune valet de chambre du +comte, et tout ce que j'ai fait n'est qu'une +ruse que nous avons concertée pour tromper +votre gouvernante et vous attirer +ici.»</p> + +<p>«Comme elle achevait ces mots, le comte, +qui était caché derrière une tapisserie, se +montra, et, courant se jeter aux pieds de +Léonor: «Madame, lui dit-il, pardonnez +ce stratagème à un amant qui ne pouvait +plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante +personne n'eût pas trouvé moyen +de me procurer cet avantage, j'allais +m'abandonner à mon désespoir.» Ces +paroles, prononcées d'un air touchant par +un homme qui ne déplaisait pas, troublèrent +Léonor. Elle demeura quelque temps +incertaine de la réponse qu'elle y devait +faire; mais enfin, s'étant remise de son +trouble, elle regarda fièrement le comte, et +lui dit: «Vous croyez peut-être avoir +beaucoup d'obligation à cette officieuse +dame qui vous a si bien servi; mais +apprenez que vous tirerez peu de fruit du +service qu'elle vous a rendu.»</p> + +<p>«En parlant ainsi, elle fit quelques pas +pour rentrer dans la salle. Le comte l'arrêta: +«Demeurez, dit-il, adorable Léonor; +daignez un moment m'entendre. Ma +passion est si pure qu'elle ne doit point +vous alarmer. Vous avez sujet, je l'avoue, +de vous révolter contre l'artifice +dont je me sers pour vous entretenir; +mais n'ai-je pas jusqu'à ce jour inutilement +essayé de vous parler? il y a six +mois que je vous suis aux églises, à la +promenade, aux spectacles. Je cherche en +vain partout l'occasion de vous dire +que vous m'avez charmé. Votre cruelle, +votre impitoyable gouvernante a toujours +su tromper mes désirs. Hélas! au lieu de +me faire un crime d'un stratagème que +j'ai été forcé d'employer, plaignez-moi, +belle Léonor, d'avoir souffert tous les +tourments d'une si longue attente, et +jugez par vos charmes des peines mortelles +qu'elle a dû me causer.»</p> + +<p>«Belflor ne manqua pas d'assaisonner ce +discours de tous les airs de persuasion que +les jolis hommes savent si heureusement +mettre en pratique; il laissa couler quelques +larmes. Léonor en fut émue; il commença, +malgré elle, à s'élever dans son +cœur des mouvements de tendresse et de +pitié. Mais, loin de céder à sa faiblesse, plus +elle se sentait attendrir, plus elle marquait +d'empressement à vouloir se retirer. «Comte! +s'écria-t-elle, tous vos discours sont +inutiles. Je ne veux point vous écouter; +ne me retenez pas davantage; laissez-moi +sortir d'une maison où ma vertu est +alarmée, ou bien je vais par mes cris +attirer ici tout le voisinage, et rendre +votre audace publique.» Elle dit cela d'un +ton si ferme, que la Chichona, qui avait de +grandes mesures à garder avec la justice, +pria le comte de ne pas pousser les choses +plus loin. Il cessa de s'opposer au dessein +de Léonor. Elle se débarrassa de ses mains, +et, ce qui jusqu'alors n'était arrivé à aucune +fille, elle sortit de ce cabinet comme elle +y était entrée.</p> + +<p>«Elle rejoignit promptement sa gouvernante. +Venez, ma bonne, lui dit-elle, +quittez ce frivole entretien: on nous trompe; +sortons de cette dangereuse maison.—Qu'y +a-t-il, ma fille, répondit avec +étonnement la dame Marcelle? quelle +raison vous oblige à vouloir vous retirer +si brusquement?—Je vous en instruirai, +répartit Léonor. Fuyons; chaque instant +que je m'arrête ici me cause une nouvelle +peine.» Quelque envie qu'eût la duègne +de savoir le sujet d'une si brusque sortie, +elle ne put s'en éclaircir sur-le-champ; il +lui fallut céder aux instances de Léonor. +Elles sortirent toutes deux avec précipitation, +laissant la Chichona, le comte et son +valet de chambre aussi déconcertés tous trois +que des comédiens qui viennent de représenter +une pièce que le parterre a mal reçue.</p> + +<p>«Dès que Léonor se vit dans la rue, elle +se mit à raconter avec beaucoup d'agitation +à sa gouvernante tout ce qui s'était +passé dans le cabinet de la Chichona. La +dame Marcelle l'écouta fort attentivement, +et lorsqu'elles furent arrivées au logis: «Je +vous avoue, ma fille, lui dit-elle, que je +suis extrêmement mortifiée de ce que +vous venez de m'apprendre. Comment +ai-je pu être la dupe de cette vieille femme? +J'ai fait d'abord difficulté de la suivre. +Que n'ai-je continué? je devais me +défier de son air doux et honnête; j'ai fait +une sottise qui n'est pas pardonnable à +une personne de mon expérience. Ah! +que ne m'avez-vous découvert chez elle +cet artifice! je l'aurais dévisagée, j'aurais +accablé d'injures le comte de Belflor, et +arraché la barbe au faux vieillard qui +me contait des fables. Mais je vais retourner +sur mes pas porter l'argent que j'ai +reçu comme une véritable restitution; +et si je les retrouve ensemble, ils ne perdront +rien pour avoir attendu.» En achevant +ces mots, elle reprit sa mante qu'elle +avait quittée, et sortit pour aller chez la +Chichona.</p> + +<p>«Le comte y était encore; il se désespérait +du mauvais succès de son stratagème. +Un autre en sa place aurait abandonné la +partie; mais il ne se rebuta point. Avec +mille bonnes qualités, il en avait une peu +louable: c'était de se laisser trop entraîner +au penchant qu'il avait à l'amour. Quand +il aimait une dame, il était trop ardent à la +poursuite de ses faveurs; et quoique naturellement +honnête homme, il était alors +capable de violer les droits les plus sacrés +pour obtenir l'accomplissement de ses désirs. +Il fit réflexion qu'il ne pourrait parvenir +au but qu'il se proposait sans le secours +de la dame Marcelle, et il résolut de +ne rien épargner pour la mettre dans ses +intérêts. Il jugea que cette duègne, toute +sévère qu'elle paraissait, ne serait point à +l'épreuve d'un présent considérable, et il +n'avait pas tort de faire un pareil jugement. +S'il y a des gouvernantes fidèles, c'est que +les galants ne sont pas assez riches ou assez +libéraux.</p> + +<p>«D'abord que la dame Marcelle fut arrivée, +et qu'elle aperçut les trois personnes +à qui elle en voulait, il lui prit une fureur +de langue; elle dit un million d'injures au +comte et à la Chichona, et fit voler la restitution +à la tête du valet de chambre. Le +comte essuya patiemment cet orage; et, se +mettant à genoux devant la duègne, pour +rendre la scène plus touchante, il la pressa +de reprendre la bourse qu'elle avait jetée, +et lui offrit mille pistoles de surcroît, en +la conjurant d'avoir pitié de lui. Elle +n'avait jamais vu solliciter si puissamment +sa compassion; aussi ne fut-elle pas inexorable; +elle eut bientôt quitté les invectives, +et, comparant en elle-même la somme proposée +avec la médiocre récompense qu'elle +attendait de don Luis de Cespédes, elle +trouva qu'il y avait plus de profit à écarter +Léonor de son devoir qu'à l'y maintenir. +C'est pourquoi, après quelques façons, elle +reprit la bourse, accepta l'offre des mille +pistoles, promit de servir l'amour du comte, +et s'en alla sur-le-champ travailler à l'exécution +de sa promesse.</p> + +<p>«Comme elle connaissait Léonor pour +une fille vertueuse, elle se garda bien de +lui donner lieu de soupçonner son intelligence +avec le comte, de peur qu'elle n'en +avertît don Luis son père; et, voulant la +perdre adroitement, voici de quelle manière +elle lui parla à son retour. «Léonor, +je viens de satisfaire mon esprit irrité; +j'ai retrouvé nos trois fourbes; ils étaient +encore tout étourdis de votre courageuse +retraite. J'ai menacé la Chichona du +ressentiment de votre père et de la rigueur +de la justice, et j'ai dit au comte de +Belflor toutes les injures que la colère a +pu me suggérer. J'espère que ce seigneur +ne formera plus de pareils attentats, et +que ses galanteries cesseront désormais +d'occuper ma vigilance. Je rends grâce au +ciel que vous ayez, par votre fermeté, +évité le piége qu'il vous avait tendu; j'en +pleure de joie. Je suis ravie qu'il n'ait +tiré aucun avantage de son artifice; car +les grands seigneurs se font un jeu de +séduire de jeunes personnes. La plupart +même de ceux qui se piquent le plus de +probité ne s'en font pas le moindre scrupule, +comme si ce n'était pas une mauvaise +action que de déshonorer des familles. +Je ne dis pas absolument que le +comte soit de ce caractère, ni qu'il ait +envie de vous tromper: il ne faut pas +toujours juger mal de son prochain; peut-être +a-t-il des vues légitimes. Quoiqu'il +soit d'un rang à prétendre aux premiers +partis de la cour, votre beauté peut lui +avoir fait prendre la résolution de vous +épouser. Je me souviens même que, dans +les réponses qu'il a faites à mes reproches, +il m'a laissé entrevoir cela.</p> + +<p>—Que dites-vous, ma bonne? interrompit +Léonor; s'il avait formé ce dessein, +il m'aurait déjà demandée à mon père, +qui ne me refuserait point à un homme +de sa condition.—Ce que vous dites est +juste, reprit la gouvernante; j'entre dans +ce sentiment; la démarche du comte est +suspecte, ou plutôt ses intentions ne sauraient +être bonnes; peu s'en faut que je +ne retourne encore sur mes pas pour lui +dire de nouvelles injures.—Non, ma +bonne, répartit Léonor; il vaut mieux +oublier ce qui s'est passé, et nous venger +par le mépris.—Il est vrai, dit la dame +Marcelle, je crois que c'est le meilleur +parti; vous êtes plus raisonnable que +moi; mais, d'un autre côté, ne jugerions-nous +point mal des sentiments du comte? +que savons-nous s'il n'en use pas ainsi +par délicatesse? avant que d'obtenir l'aveu +d'un père, il veut peut-être vous rendre +de longs services, mériter de vous plaire, +s'assurer de votre cœur, afin que votre +union ait plus de charmes. Si cela était, +ma fille, serait-ce un grand crime que de +l'écouter? Découvrez-moi votre pensée; +ma tendresse vous est connue; vous sentez-vous +de l'inclination pour le comte, +ou auriez-vous de la répugnance à l'épouser?»</p> + +<p>«A cette malicieuse question, la trop +sincère Léonor baissa les yeux en rougissant, +et avoua qu'elle n'avait nul éloignement +pour lui; mais comme sa modestie +l'empêchait de s'expliquer plus ouvertement, +la duègne la pressa de nouveau de +ne lui rien déguiser. Enfin elle se rendit aux +affectueuses démonstrations de la gouvernante. +«Ma bonne, lui dit-elle, puisque +vous voulez que je vous parle confidemment, +apprenez que Belflor m'a paru digne +d'être aimé. Je l'ai trouvé si bien fait, +et j'en ai ouï parler si avantageusement, +que je n'ai pu me défendre d'être sensible +à ses galanteries. L'attention infatigable +que vous avez à les traverser m'a +souvent fait beaucoup de peine, et je +vous avouerai qu'en secret je l'ai plaint +quelquefois, et dédommagé par mes soupirs +des maux que votre vigilance lui +a fait souffrir. Je vous dirai même qu'en +ce moment, au lieu de le haïr, après son +action téméraire, mon cœur, malgré moi, +l'excuse, et rejette sa faute sur votre sévérité.</p> + +<p>—Ma fille, reprit la gouvernante, puisque +vous me donnez lieu de croire que sa +recherche vous serait agréable, je veux +vous ménager cet amant.—Je suis très-sensible, +répartit Léonor en s'attendrissant, +au service que vous me voulez rendre. +Quand le comte ne tiendrait pas un +des premiers rangs à la cour, quand il ne +serait qu'un simple cavalier, je le préférerais +à tous les autres hommes; mais +ne nous flattons point: Belflor est un +grand seigneur, destiné sans doute pour +une des plus riches héritières de la monarchie. +N'attendons pas qu'il se borne +à la fille de don Luis, qui n'a qu'une fortune +médiocre à lui offrir. Non, non, +ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments +si favorables: il ne me regarde +pas comme une personne qui mérite de +porter son nom; il ne cherche qu'à m'offenser.</p> + +<p>—Eh! pourquoi, dit la duègne, voulez-vous +qu'il ne vous aime pas assez pour +vous épouser? L'amour fait tous les jours +de plus grands miracles. Il semble, à +vous entendre, que le ciel ait mis entre +le comte et vous une distance infinie. +Faites-vous plus de justice, Léonor: il +ne s'abaissera point en unissant sa destinée +à la vôtre; vous êtes d'une ancienne +noblesse, et votre alliance ne saurait le +faire rougir. Puisque vous avez du penchant +pour lui, continua-t-elle, il faut +que je lui parle; je veux approfondir ses +vues, et si elles sont telles qu'elles doivent +être, je le flatterai de quelque espérance.—Gardez-vous-en bien, +s'écria Léonor; +je ne suis point d'avis que vous l'alliez +chercher; s'il me soupçonnait d'avoir +quelque part à cette démarche, il cesserait +de m'estimer.—Oh! je suis plus adroite +que vous ne pensez, répliqua la dame +Marcelle; je commencerai par lui reprocher +d'avoir eu dessein de vous séduire. +Il ne manquera pas de vouloir se justifier; +je l'écouterai; je le verrai venir. Enfin, +ma fille, laissez-moi faire, je ménagerai +votre honneur comme le mien.»</p> + +<p>«La duègne sortit à l'entrée de la nuit. +Elle trouva Belflor aux environs de la maison +de don Luis. Elle lui rendit compte de +l'entretien qu'elle avait eu avec sa maîtresse, +et n'oublia pas de lui vanter avec +quelle adresse elle avait découvert qu'il en +était aimé. Rien ne pouvait être plus agréable +au comte que cette découverte; aussi en +remercia-t-il la dame Marcelle dans les termes +les plus vifs; c'est-à-dire qu'il promit +de lui livrer dès le lendemain les mille pistoles, +et il se répondit à lui-même du succès +de son entreprise, parce qu'il savait bien +qu'une fille prévenue est à moitié séduite. +Après cela, s'étant séparés fort satisfaits +l'un de l'autre, la duègne retourna au logis.</p> + +<p>«Léonor, qui l'attendait avec inquiétude, +lui demanda ce qu'elle avait à lui annoncer. +«La meilleure nouvelle que +vous puissiez apprendre, lui répondit la +gouvernante: j'ai vu le comte. Je vous +le disais bien, ma fille, ses intentions ne +sont pas criminelles; il n'a point d'autre +but que de se marier avec vous; il me l'a +juré par tout ce qu'il y a de plus sacré +parmi les hommes. Je ne me suis pas +rendue à cela, comme vous pouvez penser. +«Si vous êtes dans cette disposition, +lui ai-je dit, pourquoi ne faites-vous pas +auprès de don Luis la démarche ordinaire?—Ah! +ma chère Marcelle, m'a-t-il +répondu, sans paraître embarrassé de +cette demande, approuveriez-vous que, +sans savoir de quel œil me regarde Léonor, +et ne suivant que les transports d'un +aveugle amour, j'allasse tyranniquement +l'obtenir de son père? Non, son repos +m'est plus cher que mes désirs, et je suis +trop honnête homme pour m'exposer à +faire son malheur.»</p> + +<p>«Pendant qu'il parlait de la sorte, continua +la duègne, je l'observais avec +une extrême attention, et j'employais +mon expérience à démêler dans ses yeux +s'il était effectivement épris de tout l'amour +qu'il m'exprimait. Que vous dirai-je? +il m'a paru pénétré d'une véritable +passion; j'en ai senti une joie que +j'ai bien eu de la peine à lui cacher; +néanmoins, lorsque j'ai été persuadée de +sa sincérité, j'ai cru que, pour vous assurer +un amant de cette importance, il était +à propos de lui laisser entrevoir vos sentiments. +«Seigneur, lui ai-je dit, Léonor +n'a point d'aversion pour vous; je sais +qu'elle vous estime, et, autant que j'en +puis juger, son cœur ne gémira pas de +votre recherche.—Grand Dieu! s'est-il +alors écrié tout transporté de joie, qu'entends-je! +Est-il possible que la charmante +Léonor soit dans une disposition si favorable +pour moi? Que ne vous dois-je +point, obligeante Marcelle, de m'avoir +tiré d'une si longue incertitude? je suis +d'autant plus ravi de cette nouvelle, que +c'est vous qui me l'annoncez; vous qui, +toujours révoltée contre ma tendresse, +m'avez tant fait souffrir de maux; mais +achevez mon bonheur, ma chère Marcelle, +faites-moi parler à la divine Léonor; +je veux lui donner ma foi, et lui jurer +devant vous que je ne serai jamais +qu'à elle.»</p> + +<p>«A ce discours, poursuivit la gouvernante, +il en a ajouté d'autres encore plus +touchants. Enfin, ma fille, il m'a priée +d'une manière si pressante de lui procurer +un entretien secret avec vous, que je +n'ai pu me défendre de le lui promettre.—Eh! +pourquoi lui avez-vous fait cette +promesse? s'écria Léonor avec quelque +émotion; une fille sage, vous me l'avez +dit cent fois, doit absolument éviter ces +conversations, qui ne sauraient être que +dangereuses.—Je demeure d'accord de +vous l'avoir dit, répliqua la duègne, et +c'est une très-bonne maxime; mais il +vous est permis de ne la pas suivre dans +cette occasion, puisque vous pouvez regarder +le comte comme votre mari.—Il +ne l'est point encore, répartit Léonor, et +je ne le dois pas voir que mon père n'ait +agréé sa recherche.»</p> + +<p>«La dame Marcelle, en ce moment, se +repentit d'avoir si bien élevé une fille dont +elle avait tant de peine à vaincre la retenue. +Voulant toutefois en venir à bout à +quelque prix que ce fût: «Ma chère Léonor, +reprit-elle, je m'applaudis de vous +voir si réservée. Heureux fruit de mes +soins! vous avez mis à profit toutes les +leçons que je vous ai données. Je suis +charmée de mon ouvrage; mais, ma fille, +vous avez enchéri sur ce que je vous ai enseigné. +Vous outrez ma morale; je trouve +votre vertu un peu trop sauvage. De quelque +sévérité que je me pique, je n'approuve +point une farouche sagesse qui +s'arme indifféremment contre le crime et +l'innocence. Une fille ne cesse pas d'être +vertueuse pour écouter un amant, quand +elle connaît la pureté de ses désirs, et alors +elle n'est pas plus criminelle de répondre +à sa passion que d'y être sensible. Reposez-vous +sur moi, Léonor; j'ai trop d'expérience +et je suis trop dans vos intérêts +pour vous faire faire un pas qui puisse +vous nuire.</p> + +<p>«—Eh! dans quel lieu voulez-vous que +je parle au comte? dit Léonor.—Dans votre +appartement, répartit la duègne; c'est +l'endroit le plus sûr. Je l'introduirai ici +demain pendant la nuit.—Vous n'y +pensez pas, ma bonne, répliqua Léonor; +quoi! je souffrirai qu'un homme....—Oui, +vous le souffrirez, interrompit la +gouvernante; ce n'est pas une chose si +extraordinaire que vous vous l'imaginez. +Cela arrive tous les jours, et plût au ciel +que toutes les filles qui reçoivent de pareilles +visites eussent des intentions aussi +bonnes que les vôtres! D'ailleurs, qu'avez-vous +à craindre? ne serai-je pas avec +vous?—Si mon père venait nous surprendre? +reprit Léonor.—Soyez en repos +là-dessus, répartit la dame Marcelle. +«Votre père a l'esprit tranquille sur votre +conduite; il connaît ma fidélité; il a une +entière confiance en moi.» Léonor, si vivement +poussée par la duègne, et pressée +en secret par son amour, ne put résister +plus longtemps; elle consentit à ce qu'on +lui proposait.</p> + +<p>«Le comte en fut bientôt informé. Il en +eut tant de joie, qu'il donna sur-le-champ +à son agente cinq cents pistoles, avec une +bague de pareille valeur. La dame Marcelle, +voyant qu'il tenait si bien sa parole, +ne voulut pas être moins exacte à tenir la +sienne. Dès la nuit suivante, quand elle +jugea que tout le monde reposait au logis, +elle attacha à un balcon une échelle de +soie que le comte lui avait donnée, et fit +entrer par là ce seigneur dans l'appartement +de sa maîtresse.</p> + +<p>«Cependant cette jeune personne s'abandonnait +à des réflexions qui l'agitaient +vivement. Quelque penchant qu'elle eût +pour Belflor, et malgré tout ce que pouvait +lui dire sa gouvernante, elle se reprochait +d'avoir eu la facilité de consentir à une visite +qui blessait son devoir. La pureté de +ses intentions ne la rassurait point. Recevoir +la nuit dans sa chambre un homme +qui n'avait pas l'aveu de son père, et dont +elle ignorait même les véritables sentiments, +lui paraissait une démarche non-seulement +criminelle, mais digne encore +des mépris de son amant. Cette dernière +pensée faisait sa plus grande peine, et elle +en était fort occupée lorsque le comte +entra.</p> + +<p>«Il se jeta d'abord à ses genoux, pour +la remercier de la faveur qu'elle lui faisait. +Il parut pénétré d'amour et de reconnaissance, +et il l'assura qu'il était dans le dessein +de l'épouser; néanmoins, comme il ne +s'étendait pas là-dessus autant qu'elle l'aurait +souhaité: «Comte, lui dit-elle, je veux +bien croire que vous n'avez pas d'autres +vues que celles-là; mais, quelques assurances +que vous m'en puissiez donner, +elles me seront toujours suspectes, jusqu'à +ce qu'elles soient autorisées du consentement +de mon père.—Madame, répondit +Belflor, il y a longtemps que je l'aurais +demandé, si je n'eusse pas craint de l'obtenir +aux dépens de votre repos.—Je ne +vous reproche point de n'avoir pas encore +fait cette démarche, reprit Léonor: +j'approuve même sur cela votre délicatesse; +mais rien ne vous retient plus, et +il faut que vous parliez au plus tôt à don +Luis, ou bien résolvez-vous à ne me revoir +jamais.</p> + +<p>«—Hé! pourquoi, répliqua-t-il, ne vous +verrais-je plus, belle Léonor? Que vous +êtes peu sensible aux douceurs de l'amour! +Si vous saviez aussi bien aimer +que moi, vous vous feriez un plaisir de +recevoir secrètement mes soins, et d'en dérober, +du moins pour quelque temps, la +connaissance à votre père. Que ce commerce +mystérieux a de charmes pour +deux cœurs étroitement liés!—Il en pourrait +avoir pour vous, dit Léonor; mais il +n'aurait pour moi que des peines. Ce +raffinement de tendresse ne convient point +à une fille qui a de la vertu. Ne me vantez +plus les délices de ce commerce coupable. +Si vous m'estimiez, vous ne me +l'auriez pas proposé; et si vos intentions +sont telles que vous voulez me le persuader, +vous devez au fond de votre âme +me reprocher de ne m'en être pas offensée. +Mais, hélas! ajouta-t-elle, en laissant +échapper quelques pleurs, c'est à ma +seule faiblesse que je dois imputer cet +outrage; je m'en suis rendue digne en +faisant ce que je fais pour vous.</p> + +<p>«—Adorable Léonor, s'écria le comte, +c'est vous qui me faites une mortelle injure! +votre vertu trop scrupuleuse prend +de fausses alarmes. Quoi! parce que j'ai +été assez heureux pour vous rendre favorable +à mon amour, vous craignez que +je ne cesse de vous estimer? quelle injustice! +non, Madame, je connais tout le +prix de vos bontés: elles ne peuvent +vous ôter mon estime, et je suis prêt à +faire ce que vous exigez de moi. Je parlerai +dès demain au seigneur don Luis; +je ferai tout mon possible pour qu'il consente +à mon bonheur; mais, je ne vous +le cèle point, j'y vois peu d'apparence.—Que +dites-vous! reprit Léonor avec une +extrême surprise; mon père pourra-t-il +ne pas agréer la recherche d'un homme +qui tient le rang que vous tenez à la +cour?</p> + +<p>«—Eh! c'est ce même rang, répartit +Belflor, qui me fait craindre ses refus. Ce +discours vous surprend: vous allez cesser +de vous étonner.</p> + +<p>«Il y a quelques jours, poursuivit-il, +que le roi me déclara qu'il voulait me +marier. Il ne m'a point nommé la dame +qu'il me destine; il m'a seulement fait +comprendre que c'est un des premiers +partis de la cour, et qu'il a ce mariage +fort à cœur. Comme j'ignorais quels pouvaient +être vos sentiments pour moi, car +vous savez bien que votre rigueur ne m'a +pas permis jusqu'ici de les démêler, je +ne lui ai laissé voir aucune répugnance +à suivre ses volontés. Après cela jugez, +Madame, si don Luis voudra se mettre +au hasard de s'attirer la colère du roi en +m'acceptant pour gendre.</p> + +<p>«—Non, sans doute, dit Léonor; je connais +mon père. Quelque avantageuse que soit +pour lui votre alliance, il aimera mieux +y renoncer que de s'exposer à déplaire au +roi. Mais quand mon père ne s'opposerait +point à notre union, nous n'en serions +pas plus heureux; car, enfin, comte, comment +pourriez-vous me donner une main +que le roi veut engager ailleurs?—Madame, +répondit Belflor, je vous avouerai +de bonne foi que je suis dans un assez +grand embarras de ce côté-là. J'espère +néanmoins qu'en tenant une conduite +délicate avec le roi, je ménagerai si bien +son esprit, et l'amitié qu'il a pour moi, +que je trouverai moyen d'éviter le malheur +qui me menace. Vous pourriez même, +belle Léonor, m'aider en cela, si vous me +jugiez digne de m'attacher à vous.—Eh! +de quelle manière, dit-elle, puis-je contribuer +à rompre le mariage que le roi +vous a proposé?—Ah! Madame, répliqua-t-il +d'un air passionné, si vous vouliez +recevoir ma foi, je saurais bien me +conserver à vous sans que ce prince m'en +pût savoir mauvais gré.</p> + +<p>«Permettez, charmante Léonor, ajouta-t-il +en se jetant à ses genoux, permettez +que je vous épouse en présence de la dame +Marcelle; c'est un témoin qui répondra +de la sainteté de notre engagement. +Par là, je me déroberai sans peine aux +tristes nœuds dont on veut me lier; car +si après cela le roi me presse d'accepter +la dame qu'il me destine, je me jetterai +aux pieds de ce monarque: je lui dirai +que je vous aimais depuis longtemps, et +que je vous ai secrètement épousée. Quelque +envie qu'il puisse avoir de me marier +avec une autre, il est trop bon pour vouloir +m'arracher à ce que j'adore, et trop +juste pour faire cet affront à votre famille.</p> + +<p>«Que pensez-vous, sage Marcelle, ajouta-t-il +en se tournant vers la gouvernante, +que pensez-vous de ce projet que +l'amour vient de m'inspirer?—J'en suis +charmée, dit la dame Marcelle; il faut +avouer que l'amour est bien ingénieux!—Et +vous, adorable Léonor, reprit le +comte, qu'en dites-vous? votre esprit, +toujours armé de défiance, refusera-t-il de +l'approuver?—Non, répondit Léonor, +pourvu que vous y fassiez entrer mon +père; je ne doute pas qu'il n'y souscrive, +dès que vous l'en aurez instruit.</p> + +<p>«—Il faut bien se garder de lui faire +cette confidence, interrompit en cet endroit +l'abominable duègne; vous ne connaissez +pas le seigneur don Luis: il est +trop délicat sur les matières d'honneur +pour se prêter à de mystérieuses amours. +La proposition d'un mariage secret l'offensera; +d'ailleurs, sa prudence ne manquera +pas de lui faire appréhender les +suites d'une union qui lui paraîtra choquer +les desseins du roi. Par cette démarche +indiscrète, vous lui donnerez des +soupçons; ses yeux seront incessamment +ouverts sur toutes nos actions, et il vous +ôtera tous les moyens de vous voir.</p> + +<p>«—J'en mourrais de douleur! s'écria +notre courtisan. Mais, madame Marcelle, +poursuivit-il en affectant un air chagrin, +croyez-vous effectivement que don Luis +rejette la proposition d'un hymen clandestin?—N'en +doutez nullement, répondit +la gouvernante; mais je veux qu'il +l'accepte: régulier et scrupuleux comme +il est, il ne consentira point que l'on supprime +les cérémonies de l'église; et si on +les pratique dans votre mariage, la chose +sera bientôt divulguée.</p> + +<p>«—Ah! ma chère Léonor, dit alors le +comte, en serrant tendrement la main de +sa maîtresse entre les siennes, faut-il, pour +satisfaire une vaine opinion de bienséance, +nous exposer à l'affreux péril de nous voir +séparés pour jamais? Vous n'avez besoin +que de vous-même pour vous donner à moi. +L'aveu d'un père vous épargnerait peut-être +quelques peines d'esprit; mais, puisque +la dame Marcelle nous a prouvé l'impossibilité +de l'obtenir, rendez-vous à mes +innocents désirs. Recevez mon cœur et +ma main; et lorsqu'il sera temps d'informer +don Luis de notre engagement, nous +lui apprendrons les raisons que nous avons +eues de le lui cacher.—Hé bien! comte, +dit Léonor, je consens que vous ne parliez +pas si tôt à mon père. Sondez auparavant +l'esprit du roi; avant que je reçoive +en secret votre main, parlez à ce +prince; dites-lui, s'il le faut, que vous +m'avez secrètement épousée: tâchons par +cette fausse confidence.....—Oh! pour +cela, non, Madame, répartit Belflor; je +suis trop ennemi du mensonge pour oser +soutenir cette feinte; je ne puis me trahir +jusque-là. De plus, tel est le caractère +du roi, que, s'il venait à découvrir que je +l'eusse trompé, il ne me le pardonnerait +de sa vie.»</p> + +<p>«Je ne finirais point, seigneur don Cléofas, +continua le diable, si je vous répétais +mot pour mot tout ce que Belflor dit pour +séduire cette jeune personne. Je vous dirai +seulement qu'il lui tint tous les discours +passionnés que je souffle aux hommes en +pareille occasion; mais il eut beau jurer +qu'il confirmerait publiquement, le plus tôt +qu'il lui serait possible, la foi qu'il lui donnait +en particulier; il eut beau prendre le +ciel à témoin de ses serments; il ne put +triompher de la vertu de Léonor, et le jour +qui était prêt à paraître l'obligea malgré +lui à se retirer.</p> + +<p>«Le lendemain la duègne, croyant qu'il +y allait de son honneur, ou, pour mieux +dire, de son intérêt de ne point abandonner +son entreprise, dit à la fille de don Luis: +«Léonor, je ne sais plus quel discours je +dois vous tenir; je vous vois révoltée contre +la passion du comte, comme s'il n'avait +pour objet qu'une simple galanterie. N'auriez-vous +point remarqué en sa personne +quelque chose qui vous en eût dégoûtée?—Non, +ma bonne, lui répondit Léonor; +il ne m'a jamais paru plus aimable, et son +entretien m'a fait apercevoir en lui de +nouveaux charmes.—Si cela est, reprit +la gouvernante, je ne vous comprends pas. +Vous êtes prévenue pour lui d'une inclination +violente, et vous refusez de +souscrire à une chose dont on vous a représenté +la nécessité?</p> + +<p>«—Ma bonne, répliqua la fille de don +Luis, vous avez plus de prudence et plus +d'expérience que moi; mais avez-vous +bien pensé aux suites que peut avoir un +mariage contracté sans l'aveu de mon +père?—Oui, oui, répondit la duègne, +j'ai fait là-dessus toutes les réflexions nécessaires, +et je suis fâchée que vous vous +opposiez avec tant d'opiniâtreté au brillant +établissement que la Fortune vous +présente. Prenez garde que votre obstination +ne fatigue et ne rebute votre amant. +Craignez qu'il n'ouvre les yeux sur l'intérêt +de sa fortune, que la violence de sa +passion lui fait négliger. Puisqu'il veut +vous donner sa foi, recevez-la sans balancer. +Sa parole le lie: il n'y a rien de plus +sacré pour un homme d'honneur; d'ailleurs, +je suis témoin qu'il vous reconnaît +pour sa femme; ne savez-vous pas qu'un +témoignage tel que le mien suffit pour +faire condamner en justice un amant qui +oserait se parjurer?»</p> + +<p>«Ce fut par de semblables discours que la +perfide Marcelle ébranla Léonor, qui, se +laissant étourdir sur le péril qui la menaçait, +s'abandonna de bonne foi, quelques +jours après, aux mauvaises intentions du +comte. La duègne l'introduisait toutes les +nuits par le balcon dans l'appartement de +sa maîtresse, et le faisait sortir avant le jour.</p> + +<p>«Une nuit qu'elle l'avait averti un peu +plus tard qu'à l'ordinaire de se retirer, et +que déjà l'aurore commençait à percer +l'obscurité, il se mit brusquement en devoir +de se couler dans la rue; mais par malheur +il prit si mal ses mesures, qu'il tomba +par terre assez rudement.</p> + +<p>«Don Luis de Cespédes, qui était couché +dans l'appartement au-dessus de sa fille, et +qui s'était levé ce jour-là de très grand matin, +pour travailler à quelques affaires pressantes, +entendit le bruit de cette chute. Il +ouvrit sa fenêtre pour voir ce que c'était. +Il aperçut un homme qui achevait de se +relever avec beaucoup de peine, et la dame +Marcelle sur le balcon, occupée à détacher +l'échelle de soie, dont le comte ne s'était +pas si bien servi pour descendre que pour +monter. Il se frotta les yeux, et prit d'abord +ce spectacle pour une illusion; mais après +l'avoir bien considéré, il jugea qu'il n'y +avait rien de plus réel, et que la clarté du +jour, toute faible qu'elle était encore, ne +lui découvrait que trop sa honte.</p> + +<p>«Troublé de cette fatale vue, transporté +d'une juste colère, il descend en robe de +chambre dans l'appartement de Léonor, +tenant son épée d'une main et une bougie +de l'autre. Il la cherche, elle et sa gouvernante, +pour les sacrifier à son ressentiment. +Il frappe à la porte de leur chambre, ordonne +d'ouvrir: elles reconnaissent sa voix; +elles obéissent en tremblant. Il entre d'un +air furieux, et, montrant son épée nue à +leurs yeux éperdus: «Je viens, dit-il, laver +dans le sang d'une infâme l'affront qu'elle +fait à son père, et punir en même temps +la lâche gouvernante qui trahit ma confiance.»</p> + +<p>«Elles se jetèrent à genoux devant lui +l'une et l'autre, et la duègne prenant la +parole: «Seigneur, dit-elle, avant que nous +recevions le châtiment que vous nous préparez, +daignez m'écouter un moment.—Hé +bien! malheureuse, répliqua le vieillard, +je consens de suspendre ma vengeance +pour un instant; parle, apprends-moi +toutes les circonstances de mon malheur; +mais que dis-je? toutes les circonstances! +je n'en ignore qu'une: c'est le +nom du téméraire qui déshonore ma +famille.—Seigneur, reprit la dame Marcelle, +le comte de Belflor est le cavalier +dont il s'agit.—Le comte de Belflor! +s'écria don Luis. Où a-t-il vu ma fille? +par quelles voies l'a-t-il séduite? ne me +cache rien.—Seigneur, répartit la gouvernante, +je vais vous faire ce récit avec +toute la sincérité dont je suis capable.»</p> + +<p>«Alors elle lui débita avec un art infini +tous les discours qu'elle avait fait accroire +à Léonor que le comte lui avait tenus: elle +le peignit avec les plus belles couleurs: +c'était un amant tendre, délicat et sincère. +Comme elle ne pouvait s'écarter de la vérité +au dénoument, elle fut obligée de la dire; +mais elle s'étendit sur les raisons que l'on +avait eues de faire, à son insu, ce mariage +secret, et elle leur donna un si bon tour, +qu'elle apaisa la fureur de don Luis. Elle +s'en aperçut bien; et pour achever d'adoucir +le vieillard: «Seigneur, lui dit-elle, voilà +ce que vous vouliez savoir. Punissez-nous +présentement; plongez votre épée +dans le sein de Léonor. Mais qu'est-ce +que je dis? Léonor est innocente, elle n'a +fait que suivre les conseils d'une personne +que vous avez chargée de sa conduite; +c'est à moi seule que vos coups doivent +s'adresser; c'est moi qui ai introduit le +comte dans l'appartement de votre fille; +c'est moi qui ai formé les nœuds qui les +lient. J'ai fermé les yeux sur ce qu'il y +avait d'irrégulier dans un engagement que +vous n'autorisiez pas, pour vous assurer +un gendre dont vous savez que la faveur +est le canal par où coulent aujourd'hui +toutes les grâces de la cour; je n'ai envisagé +que le bonheur de Léonor, et l'avantage +que votre famille pourrait tirer d'une +si belle alliance; l'excès de mon zèle m'a +fait trahir mon devoir.»</p> + +<p>«Pendant que l'artificieuse Marcelle parlait +ainsi, sa maîtresse ne s'épargnait point +à pleurer; et elle fit paraître une si vive +douleur, que le bon vieillard n'y put résister. +Il en fut attendri; sa colère se changea +en compassion; il laissa tomber son épée, +et dépouillant l'air d'un père irrité: «Ah! +ma fille, s'écria-t-il les larmes aux yeux, +que l'amour est une passion funeste! +hélas! vous ne savez pas toutes les raisons +que vous avez de vous affliger; la +honte seule que vous cause la présence +d'un père qui vous surprend excite vos +pleurs en ce moment. Vous ne prévoyez +pas encore tous les sujets de douleur que +votre amant vous prépare peut-être. Et +vous, imprudente Marcelle, qu'avez-vous +fait? dans quel précipice nous jette votre +zèle indiscret pour ma famille! j'avoue +que l'alliance d'un homme tel que le comte +a pu vous éblouir, et c'est ce qui vous +sauve dans mon esprit; mais, malheureuse +que vous êtes, ne fallait-il pas vous +défier d'un amant de ce caractère? Plus +il a de crédit et de faveur, plus vous deviez +être en garde contre lui. S'il ne se fait +pas un scrupule de manquer de foi à Léonor, +quel parti faudra-t-il que je prenne? +Implorerai-je le secours des lois? une +personne de son rang saura bien se mettre +à l'abri de leur sévérité. Je veux bien +que, fidèle à ses serments, il ait envie de +tenir parole à ma fille: si le roi, comme +il vous l'a dit, a dessein de lui faire épouser +une autre dame, il est à craindre que +ce prince ne l'y oblige par son autorité.</p> + +<p>«—Oh! pour l'y obliger, seigneur, interrompit +Léonor, ce n'est pas ce qui doit +nous alarmer. Le comte nous a bien assuré +que le roi ne fera pas une si grande +violence à ses sentiments.—J'en suis persuadée, +dit la dame Marcelle: outre que +ce monarque aime trop son favori pour +exercer sur lui cette tyrannie, il est trop +généreux pour vouloir causer un déplaisir +mortel au vaillant don Luis de Cespédes, +qui a donné tous ses beaux jours +au service de l'État.</p> + +<p>«—Fasse le ciel, reprit le vieillard en +soupirant, que mes craintes soient vaines! +je vais chez le comte lui demander un +éclaircissement là-dessus; les yeux d'un +père sont pénétrants: je verrai jusqu'au +fond de son âme; si je le trouve dans la +disposition que je souhaite, je vous pardonnerai +le passé; mais, ajouta-t-il d'un +ton plus ferme, si dans ses discours je +démêle un cœur perfide, vous irez toutes +deux dans une retraite pleurer votre imprudence +le reste de vos jours.» A ces +mots, il ramassa son épée, et, les laissant +se remettre de la frayeur qu'il leur avait +causée, il remonta dans son appartement +pour s'habiller.»</p> + +<p>Asmodée, en cet endroit de son récit, +fut interrompu par l'écolier, qui lui dit: +«Quelque intéressante que soit l'histoire +que vous me racontez, une chose que j'aperçois +m'empêche de vous écouter aussi attentivement +que je le voudrais. Je découvre +dans une maison une femme qui me paraît +gentille, entre un jeune homme et un +vieillard. Ils boivent tous trois apparemment +des liqueurs exquises; et tandis que +le cavalier suranné embrasse la dame, la +friponne par derrière donne une de ses +mains à baiser au jeune homme, qui sans +doute est son galant.—Tout au contraire, +répondit le boiteux, c'est son mari, et l'autre +son amant. Ce vieillard est un homme +de conséquence; un commandeur de l'ordre +militaire de Calatrava. Il se ruine pour +cette femme, dont l'époux a une petite charge +à la cour: elle fait des caresses par intérêt +à son vieux soupirant, et des infidélités +en faveur de son mari, par inclination.</p> + +<p>—Ce tableau est joli, répliqua Zambullo. +L'époux ne serait-il pas Français?—Non, +répartit le diable, il est espagnol. Oh! +la bonne ville de Madrid ne laisse pas d'avoir +aussi dans ses murs des maris débonnaires; +mais ils n'y fourmillent pas comme +dans celle de Paris, qui, sans contredit, est +la cité du monde la plus fertile en pareils +habitants.—Pardon, seigneur Asmodée, +dit don Cléofas, si j'ai coupé le fil de l'histoire +de Léonor: continuez-la, je vous prie; elle +m'attache infiniment; j'y trouve des nuances +de séduction qui m'enlèvent.» Le démon +la reprit ainsi.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<h3>Suite et conclusion des amours du comte de +Belflor.</h3> + + +<p>Don Luis sortit de bon matin, et se rendit +chez le comte, qui, ne croyant pas avoir été +découvert, fut surpris de cette visite. Il +alla au-devant du vieillard, et après l'avoir +accablé d'embrassades: «Que j'ai de joie, +dit-il, de voir ici le seigneur don Luis! +viendrait-il m'offrir l'occasion de le servir?—Seigneur, +lui répondit don Luis, +ordonnez, s'il vous plaît, que nous soyons +seuls.»</p> + +<p>«Belflor fit ce qu'il souhaitait. Ils s'assirent +tous deux; et le vieillard prenant la +parole: «Seigneur, dit-il, mon bonheur et +mon repos ont besoin d'un éclaircissement +que je viens vous demander. Je +vous ai vu ce matin sortir de l'appartement +de Léonor. Elle m'a tout avoué: +elle m'a dit....—Elle vous a dit que je +l'aime, interrompit le comte, pour éluder +un discours qu'il ne voulait pas entendre; +mais elle ne vous a que faiblement exprimé +tout ce que je sens pour elle; j'en suis +enchanté; c'est une fille tout adorable; +esprit, beauté, vertu, rien ne lui manque. +On m'a dit que vous avez aussi un fils +qui achève ses études à Alcala: ressemble-t-il +à sa sœur? S'il en a la beauté, et +pour peu qu'il tienne de vous d'ailleurs, +ce doit être un cavalier parfait; je meurs +d'envie de le voir, et je vous offre tout +mon crédit pour lui.</p> + +<p>«—Je vous suis redevable de cette offre, +dit gravement don Luis; mais venons à +ce que....—Il faut le mettre incessamment +dans le service, interrompit encore +le comte; je me charge de sa fortune: il +ne vieillira point dans la classe des officiers +subalternes; c'est de quoi je puis +vous assurer.—Répondez-moi, comte, +reprit brusquement le vieillard, et cessez +de me couper la parole. Avez-vous dessein +ou non de tenir la promesse......?—Oui, +sans doute, interrompit Belflor pour la +troisième fois, je tiendrai la promesse que +je vous fais d'appuyer votre fils de toute +ma faveur: comptez sur moi, je suis +homme réel.—C'en est trop, comte, +s'écria Cespédes en se levant: après avoir +séduit ma fille, vous osez encore m'insulter! +mais je suis noble, et l'offense que +vous me faites ne demeurera pas impunie.» +En achevant ces mots, il se retira +chez lui, le cœur plein de ressentiment, et +roulant dans son esprit mille projets de +vengeance.</p> + +<p>«Dès qu'il y fut arrivé, il dit avec beaucoup +d'agitation à Léonor et à la dame +Marcelle: «Ce n'était pas sans raison que +le comte m'était suspect; c'est un traître +dont je veux me venger. Pour vous, dès +demain vous entrerez toutes deux dans un +couvent; vous n'avez qu'à vous y préparer; +et rendez grâce au ciel que ma colère +se borne à ce châtiment.» En disant cela, +il alla s'enfermer dans son cabinet, pour +penser mûrement au parti qu'il avait à +prendre dans une conjoncture aussi délicate.</p> + +<p>«Quelle fut la douleur de Léonor, quand +elle eut entendu dire que Belflor était perfide! +Elle demeura quelque temps immobile; +une pâleur mortelle se répandit sur +son visage; ses esprits l'abandonnèrent, et +elle tomba sans mouvement entre les bras +de sa gouvernante, qui crut qu'elle allait +expirer. Cette duègne apporta tous ses soins +pour la faire revenir de son évanouissement. +Elle y réussit. Léonor reprit l'usage +de ses sens, ouvrit les yeux, et voyant sa +gouvernante empressée à la secourir: «Que +vous êtes barbare! lui dit-elle en poussant +un profond soupir; pourquoi m'avez-vous +tirée de l'heureux état où j'étais? je +ne sentais pas l'horreur de ma destinée. +Que ne me laissiez-vous mourir! +Vous qui savez toutes les peines qui +doivent troubler le repos de ma vie, +pourquoi me la voulez-vous conserver?»</p> + +<p>«Marcelle essaya de la consoler, mais ne +fit que l'aigrir davantage. «Tous vos discours +sont superflus, s'écria la fille de +don Luis; je ne veux rien écouter: ne +perdez pas le temps à combattre mon +désespoir; vous devriez plutôt l'irriter, +vous qui m'avez plongée dans l'abîme +affreux où je suis: c'est vous qui m'avez +répondu de la sincérité du comte; sans +vous je ne me serais pas livrée à l'inclination +que j'avais pour lui; j'en aurais +insensiblement triomphé: il n'en aurait +jamais du moins tiré le moindre avantage. +Mais je ne veux pas, poursuivit-elle, +vous imputer mon malheur, et je n'en +accuse que moi: je ne devais pas suivre +vos conseils, en recevant la foi d'un homme +sans la participation de mon père. +Quelque glorieuse que fût pour moi la +recherche du comte de Belflor, il fallait +le mépriser, plutôt que de le ménager aux +dépens de mon honneur; enfin, je devais +me défier de lui, de vous et de moi. +Après avoir été assez faible pour me +rendre à ses serments perfides, après l'affliction +que je cause au malheureux don +Luis et le déshonneur que je fais à ma +famille, je me déteste moi-même, et, loin +de craindre la retraite dont on me menace, +je voudrais aller cacher ma honte dans le +plus horrible séjour.»</p> + +<p>«En parlant de cette sorte, elle ne se +contentait pas de pleurer abondamment: +elle déchirait ses habits, et s'en prenait à +ses beaux cheveux de l'injustice de son +amant. La duègne, pour se conformer à la +douleur de sa maîtresse, n'épargna pas les +grimaces: elle laissa couler quelques pleurs +de commande, fit mille imprécations contre +les hommes en général, et en particulier +contre Belflor. «Est-il possible, s'écria-t-elle, +que le comte, qui m'a paru plein de +droiture et de probité, soit assez scélérat +pour nous avoir trompées toutes deux! +Je ne puis revenir de ma surprise, ou +plutôt je ne puis encore me persuader +cela.</p> + +<p>«—En effet, dit Léonor, quand je me le +représente à mes genoux, quelle fille ne +se serait pas fiée à son air tendre, à ses +serments dont il prenait si hardiment le +ciel à témoin, à ses transports qui se +renouvelaient sans cesse? Ses yeux me +montraient encore plus d'amour que sa +bouche ne m'en exprimait; en un mot, il +paraissait charmé de ma vue. Non, il ne +me trompait point; je ne puis le penser. +Mon père ne lui aura pas parlé peut-être +avec assez de ménagement; ils se +seront piqués tous deux, et le comte lui +aura moins répondu en amant qu'en +grand seigneur. Mais je me flatte aussi +peut-être! Il faut que je sorte de cette incertitude: +je vais écrire à Belflor, et lui +mander que je l'attends ici cette nuit; je +veux qu'il vienne rassurer mon cœur +alarmé, ou me confirmer lui-même sa +trahison.»</p> + +<p>«La dame Marcelle applaudit à ce dessein: +elle conçut même quelque espérance +que le comte, tout ambitieux qu'il était, +pourrait bien être touché des larmes que +Léonor répandrait dans cette entrevue, et +se déterminer à l'épouser.</p> + +<p>«Pendant ce temps-là, Belflor, débarrassé +du bon homme don Luis, rêvait dans +son appartement aux suites que pourrait +avoir la réception qu'il venait de lui faire. +Il jugea bien que tous les Cespédes, irrités +de l'injure, songeraient à la venger; mais +cela ne l'inquiétait que faiblement. L'intérêt +de son amour l'occupait bien davantage. +Il pensait que Léonor serait mise dans +un couvent, ou du moins qu'elle serait désormais +gardée à vue; que selon toutes les +apparences il ne la reverrait plus. Cette +pensée l'affligeait, et il cherchait dans son +esprit quelque moyen de prévenir ce malheur, +lorsque son valet de chambre lui apporta +une lettre que la dame Marcelle venait +de lui mettre entre les mains; c'était +un billet de Léonor, conçu en ces termes:</p> + +<hr class="empty" /> + +<p><i>Je dois demain quitter le monde, pour +aller m'ensevelir dans une retraite. Me +voir déshonorée, odieuse à ma famille et +à moi-même, c'est l'état déplorable où je +suis réduite pour vous avoir écouté. Je +vous attends encore cette nuit. Dans mon +désespoir, je cherche de nouveaux tourments: +venez m'avouer que votre cœur +n'a point eu de part aux serments que votre +bouche m'a faits, ou venez les justifier +par une conduite qui peut seule adoucir +la rigueur de mon destin. Comme il pourrait +y avoir quelque péril dans ce rendez-vous, +après ce qui s'est passé entre +vous et mon père, faites-vous accompagner +par un ami. Quoique vous fassiez tout le +malheur de ma vie, je sens que je m'intéresse +encore à la vôtre.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Léonor.</span><br /></span> +</div></div> + +<p>«Le comte lut deux ou trois fois cette +lettre, et se représentant la fille de don +Luis dans la situation où elle se dépeignait, +il en fut ému. Il rentra en lui-même: la +raison, la probité, l'honneur, dont sa passion +lui avait fait violer toutes les lois, +commencèrent à reprendre sur lui leur empire. +Il sentit tout d'un coup dissiper son +aveuglement; et comme un homme sorti +d'un violent accès de fièvre rougit des paroles +et des actions extravagantes qui lui +sont échappées, il eut honte de tous les lâches +artifices dont il s'était servi pour contenter +ses désirs.</p> + +<p>«Qu'ai-je fait, dit-il, malheureux! Quel +démon m'a possédé? J'ai promis d'épouser +Léonor: j'en ai pris le ciel à témoin: +j'ai feint que le roi m'avait proposé un +parti: mensonge, perfidie, sacrilége, j'ai +tout mis en usage pour corrompre l'innocence. +Quelle fureur! ne valait-il pas +mieux employer mes efforts à détruire +mon amour, qu'à le satisfaire par des +voies si criminelles? Cependant voilà une +fille de condition séduite; je l'abandonne +à la colère de ses parents que je déshonore +avec elle, et je la rends misérable +pour prix de m'avoir rendu heureux: +quelle ingratitude! Ne dois-je pas plutôt +réparer l'outrage que je lui fais? Oui, je +le dois, et je veux, en l'épousant, dégager +la parole que je lui ai donnée. Qui +pourrait s'opposer à un dessein si juste? +ses bontés doivent-elles me prévenir contre +sa vertu? non, je sais combien sa résistance +m'a coûté à vaincre. Elle s'est +moins rendue à mes transports qu'à la foi +jurée... Mais d'un autre côté, si je me borne +à ce choix, je me fais un tort considérable. +Moi qui puis aspirer aux plus nobles et +aux plus riches héritières de l'État, je me +contenterai de la fille d'un simple gentilhomme, +qui n'a qu'un bien médiocre! +Que pensera-t-on de moi à la cour? On +dira que j'ai fait un mariage ridicule.»</p> + +<p>«Belflor, ainsi partagé entre l'amour et +l'ambition, ne savait à quoi se résoudre; +mais quoiqu'il fût encore incertain s'il épouserait +Léonor ou s'il ne l'épouserait point, +il ne laissa pas de se déterminer à l'aller +trouver la nuit prochaine, et il chargea son +valet de chambre d'en avertir la dame Marcelle.</p> + +<p>«Don Luis, de son côté, passa la journée +à songer au rétablissement de son honneur. +La conjoncture lui paraissait fort embarrassante. +Recourir aux lois civiles, c'était +rendre son déshonneur public, outre +qu'il craignait, avec grande raison, que la +justice ne fût d'une part et les juges de l'autre: +il n'osait pas non plus s'aller jeter aux +pieds du roi. Comme il croyait que ce +prince avait dessein de marier Belflor, il +avait peur de faire une démarche inutile; +il ne lui restait donc que la voie des armes, +et ce fut à ce parti qu'il s'arrêta.</p> + +<p>«Dans la chaleur de son ressentiment, il +fut tenté de faire un appel au comte; mais, +venant à considérer qu'il était trop vieux +et trop faible pour oser se fier à son bras, +il aima mieux s'en remettre à son fils, dont +il jugea les coups plus sûrs que les siens. +Il envoya donc un de ses domestiques à Alcala +avec une lettre, par laquelle il mandait +à son fils de venir incessamment à Madrid, +venger une offense faite à la famille +des Cespédes.</p> + +<p>«Ce fils, nommé don Pèdre, est un cavalier +de dix-huit ans, parfaitement bien +fait, et si brave, qu'il passe, dans la ville +d'Alcala, pour le plus redoutable écolier de +l'université; mais vous le connaissez, +ajouta le diable, et il n'est pas besoin que +je m'étende sur cela.—Il est vrai, dit don +Cléofas, qu'il a toute la valeur et tout le +mérite que l'on puisse avoir.</p> + +<p>—Ce jeune homme, reprit Asmodée, +n'était point alors à Alcala, comme son +père se l'imaginait. Le désir de revoir une +dame qu'il aimait l'avait amené à Madrid. +La dernière fois qu'il y était venu voir sa +famille, il avait fait cette conquête au Prado. +Il n'en savait point encore le nom; on avait +exigé de lui qu'il ne ferait aucune démarche +pour s'en informer, et il s'était soumis, +quoique avec beaucoup de peine, à cette +cruelle nécessité. C'était une fille de condition +qui avait pris de l'amitié pour lui, +et qui, croyant devoir se défier de la discrétion +et de la constance d'un écolier, jugeait +à propos de le bien éprouver avant de se +faire connaître.</p> + +<p>«Il était plus occupé de son inconnue +que de la philosophie d'Aristote, et le peu +de chemin qu'il y a d'ici à Alcala était +cause qu'il faisait souvent, comme vous, +l'école buissonnière, avec cette différence, +que c'était pour un objet qui le méritait +mieux que votre dona Thomasa. Pour dérober +la connaissance de ses amoureux +voyages à don Luis son père, il avait coutume +de loger dans une auberge à l'extrémité +de la ville, où il avait soin de se tenir +caché sous un nom emprunté. Il n'en sortait +que le matin à certaine heure, qu'il lui +fallait aller à une maison où la dame qui lui +faisait si mal faire ses études avait la bonté +de se rendre, accompagnée d'une femme +de chambre. Il demeurait donc enfermé +dans son auberge pendant le reste du jour; +mais, en récompense, dès que la nuit était +venue, il se promenait partout dans la ville.</p> + +<p>«Il arriva qu'une nuit, comme il traversait +une rue détournée, il entendit des voix +et des instruments qui lui parurent dignes +de son attention. Il s'arrêta pour les écouter: +c'était une sérénade; le cavalier qui la +donnait était ivre et naturellement brutal. +Il n'eut pas si tôt aperçu notre écolier, +qu'il vint à lui avec précipitation, et sans +autre compliment: «Ami, lui dit-il d'un +ton brusque, passez votre chemin: les +gens curieux sont ici fort mal reçus.—«Je +pourrais me retirer, répondit don Pèdre +choqué de ces paroles, si vous m'en aviez +prié de meilleure grâce; mais je veux demeurer +pour vous apprendre à parler.—Voyons +donc, reprit le maître du concert, +en tirant son épée, qui de nous deux +cédera la place à l'autre.»</p> + +<p>«Don Pèdre mit aussi l'épée à la main, +et ils commencèrent à se battre. Quoique +le maître de la sérénade s'en acquittât avec +assez d'adresse, il ne put parer un coup +mortel qui lui fut porté, et il tomba sur le +carreau. Tous les acteurs du concert, qui +avaient déjà quitté leurs instruments et tiré +leurs épées pour accourir à son secours, +s'avancèrent pour le venger. Ils attaquèrent +tous ensemble don Pèdre, qui, dans +cette occasion, montra ce qu'il savait faire. +Outre qu'il parait avec une agilité surprenante +toutes les bottes qu'on lui portait, il +en poussait de furieuses, et occupait à la +fois tous ses ennemis.</p> + +<p>«Cependant ils étaient si opiniâtres et +en si grand nombre, que, tout habile escrimeur +qu'il était, il n'aurait pu éviter sa +perte, si le comte de Belflor, qui passait +alors par cette rue, n'eût pris sa défense. +Le comte avait du cœur et beaucoup de générosité: +il ne put voir tant de gens armés +contre un seul homme sans s'intéresser +pour lui. Il tira son épée, et, courant se ranger +auprès de don Pèdre, il poussa si vivement +avec lui les acteurs de la sérénade, +qu'ils s'enfuirent tous, les uns blessés, et les +autres de peur de l'être.</p> + +<p>«Après leur retraite, l'écolier voulut remercier +le comte du secours qu'il en avait +reçu; mais Belflor l'interrompit: «Laissons +là ces discours, lui dit-il; n'êtes-vous point +blessé?—Non, répondit don Pèdre.—Eloignons-nous +d'ici, reprit le comte: je vois +que vous avez tué un homme; il est dangereux +de vous arrêter plus longtemps +dans cette rue: la justice vous y pourrait +surprendre.» Ils marchèrent aussitôt à +grands pas, gagnèrent une autre rue, et +quand ils furent loin de celle où s'était +donné le combat, ils s'arrêtèrent.</p> + +<p>«Don Pèdre, poussé par les mouvements +d'une juste reconnaissance, pria le comte +de ne lui pas cacher le nom du cavalier à +qui il avait tant d'obligation. Belflor ne lui +fit aucune difficulté de le lui apprendre, et il +lui demanda aussi le sien; mais l'écolier, ne +voulant pas se faire connaître, répondit +qu'il s'appelait don Juan de Matos, et l'assura +qu'il se souviendrait éternellement de +ce qu'il avait fait pour lui.</p> + +<p>«Je veux, lui dit le comte, vous offrir +dès cette nuit une occasion de vous acquitter +envers moi. J'ai un rendez-vous +qui n'est pas sans péril; j'allais chercher +un ami pour m'y accompagner: je connais +votre valeur; puis-je vous proposer, +don Juan, de venir avec moi?—Ce doute +m'outrage, répartit l'écolier; je ne saurais +faire un meilleur usage de la vie que vous +m'avez conservée, que de l'exposer pour +vous. Partons, je suis prêt à vous suivre.» +Ainsi Belflor conduisit lui-même don Pèdre +à la maison de don Luis, et ils entrèrent +tous deux par le balcon dans l'appartement +de Léonor.»</p> + +<p>«Don Cléofas, en cet endroit, interrompit +le diable: «Seigneur Asmodée, lui dit-il, +comment est-il possible que don Pèdre ne +reconnût point la maison de son père?—Il +n'avait garde de la reconnaître, répondit +le démon; c'était une nouvelle demeure: +don Luis avait changé de quartier, et logeait +dans cette maison depuis huit jours, ce que +don Pèdre ne savait pas: c'est ce que j'allais +vous dire lorsque vous m'avez interrompu. +Vous êtes trop vif: vous avez la mauvaise +habitude de couper la parole aux gens: corrigez-vous +de ce défaut-là.</p> + +<p>«Don Pèdre, continua le boiteux, ne +croyait donc pas être chez son père: il ne +s'aperçut pas non plus que la personne qui +les introduisait était la dame Marcelle, puisqu'elle +les reçut sans lumière dans une antichambre, +où Belflor pria son compagnon de +rester, pendant qu'il serait dans la chambre +de sa dame. L'écolier y consentit, et s'assit +sur une chaise, l'épée nue à la main, de peur +de surprise. Il se mit à rêver aux faveurs +dont il jugea que l'amour allait combler +Belflor, et il souhaitait d'être aussi heureux +que lui: quoiqu'il ne fût pas maltraité de +sa dame inconnue, elle n'avait pas encore +pour lui toutes les bontés que Léonor avait +pour le comte.</p> + +<p>«Pendant qu'il faisait là-dessus toutes +les réflexions que peut faire un amant passionné, +il entendit qu'on essayait doucement +d'ouvrir une porte qui n'était pas celle +des amants, et il vit paraître de la lumière +par le trou de la serrure. Il se leva brusquement, +s'avança vers la porte qui s'ouvrit, +et présenta la pointe de son épée à son père: +car c'était lui qui venait dans l'appartement +de Léonor pour voir si le comte n'y +serait point. Le bonhomme ne croyait pas, +après ce qui s'était passé, que sa fille et +Marcelle eussent osé le recevoir encore; +c'est ce qui l'avait empêché de les faire coucher +dans un autre appartement: il s'était +toutefois avisé de penser que, devant entrer +le lendemain dans un couvent, elles auraient +peut-être voulu l'entretenir pour la +dernière fois.</p> + +<p>«Qui que tu sois, lui dit l'écolier, n'entre +point ici, ou bien il t'en coûtera la +vie.» A ces mots, don Luis envisage +don Pèdre, qui de son côté le regarde avec +attention. Ils se reconnaissent. «Ah! mon +fils, s'écrie le vieillard, avec quelle impatience +je vous attendais! Pourquoi ne +m'avez-vous pas fait avertir de votre +arrivée? Craigniez-vous de troubler mon +repos? Hélas! je n'en puis prendre dans +la cruelle situation où je me trouve!—O +mon père! dit don Pèdre tout éperdu, +est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils +point déçus par une trompeuse ressemblance?—D'où +vient cet étonnement, +reprit don Luis? N'êtes-vous pas +chez votre père? ne vous ai-je pas mandé +que je demeure dans cette maison depuis +huit jours?—Juste ciel, répliqua l'écolier, +qu'est-ce que j'entends? je suis donc +ici dans l'appartement de ma sœur?»</p> + +<p>«Comme il achevait ces paroles, le +comte, qui avait entendu du bruit, et qui +crut qu'on attaquait son escorte, sortit +l'épée à la main de la chambre de Léonor. +Dès que le vieillard l'aperçut, il devint +furieux, et, le montrant à son fils: «Voilà, +s'écria-t-il, l'audacieux qui a ravi mon +repos, et porté à notre honneur une mortelle +atteinte. Vengeons-nous. Hâtons-nous +de punir ce traître.» En disant cela, +il tira son épée, qu'il avait sous sa robe de +chambre, et voulut attaquer Belflor; mais +don Pèdre le retint. «Arrêtez, mon père, lui +dit-il; modérez, je vous prie, les transports +de votre colère...—Quel est votre +dessein, mon fils? répondit le vieillard; +vous retenez mon bras! vous croyez sans +doute qu'il manque de force pour nous +venger. Hé bien! tirez donc raison vous-même +de l'offense qu'on nous a faite; +aussi bien est-ce pour cela que je vous ai +mandé de revenir à Madrid. Si vous périssez, +je prendrai votre place; il faut que +le comte tombe sous nos coups, ou qu'il +nous ôte à tous deux la vie, après nous +avoir ôté l'honneur.</p> + +<p>«—Mon père, reprit don Pèdre, je ne puis +accorder à votre impatience ce qu'elle +attend de moi. Bien loin d'attenter à la +vie du comte, je ne suis venu ici que pour +la défendre. Ma parole y est engagée; +mon honneur le demande. Sortons, comte, +poursuivit-il en s'adressant à Belflor.—Ah! +lâche, interrompit don Luis, en +regardant don Pèdre d'un œil irrité, tu +t'opposes toi-même à une vengeance qui +devrait t'occuper tout entier! Mon fils, +mon propre fils est d'intelligence avec le +perfide qui a suborné ma fille! mais +n'espère pas tromper mon ressentiment; +je vais appeler tous mes domestiques; je +veux qu'ils me vengent de sa trahison et +de ta lâcheté.</p> + +<p>«—Seigneur, répliqua don Pèdre, rendez +plus de justice à votre fils; cessez de le +traiter de lâche; il ne mérite point ce nom +odieux. Le comte m'a sauvé la vie cette +nuit. Il m'a proposé, sans me connaître, +de l'accompagner à son rendez-vous. Je +me suis offert à partager les périls qu'il y +pouvait courir, sans savoir que ma reconnaissance +engageait imprudemment +mon bras contre l'honneur de ma famille. +Ma parole m'oblige donc à défendre ici ses +jours: par-là je m'acquitte envers lui; mais +je ne ressens pas moins vivement que vous +l'injure qu'il nous a faite, et dès demain +vous me verrez chercher à répandre son +sang avec autant d'ardeur que vous m'en +voyez aujourd'hui à le conserver.»</p> + +<p>«Le comte, qui n'avait point parlé jusque-là +tant il avait été frappé du merveilleux +de cette aventure, prit alors la parole: +«Vous pourriez, dit-il à l'écolier, assez mal +venger cette injure par la voie des armes: +je veux vous offrir un moyen plus sûr +de rétablir votre honneur. Je vous avouerai +que jusqu'à ce jour je n'ai pas eu +dessein d'épouser Léonor; mais ce matin +j'ai reçu de sa part une lettre qui m'a +touché, et ses pleurs viennent d'achever +l'ouvrage; le bonheur d'être son époux +fait à présent ma plus chère envie.—Si +le roi vous destine une autre femme, dit +don Luis, comment vous dispenserez-vous...?—Le +roi ne m'a proposé aucun +parti, interrompit Belflor en rougissant. +Pardonnez, de grâce, cette fable à un +homme dont la raison était troublée par +l'amour. C'est un crime que la violence +de ma passion m'a fait commettre, et +que j'expie en vous l'avouant.</p> + +<p>«—Seigneur, reprit le vieillard, après +cet aveu qui sied bien à un grand cœur, +je ne doute plus de votre sincérité: je vois +que vous voulez en effet réparer l'affront +que nous avons reçu; ma colère cède aux +assurances que vous m'en donnez: souffrez +que j'oublie mon ressentiment dans +vos bras.» En achevant ces mots, il s'approcha +du comte, qui s'était avancé pour +le prévenir. Ils s'embrassèrent tous deux +à plusieurs reprises; ensuite Belflor, se tournant +vers don Pèdre: «Et vous, faux don +Juan, lui dit-il, vous qui avez déjà gagné +mon estime par une valeur incomparable +et par des sentiments généreux, venez, que +je vous voue une amitié de frère.» En +disant cela, il embrassa don Pèdre, qui reçut +ses embrassements d'un air soumis et +respectueux, et lui répondit: «Seigneur, +en me promettant une amitié si précieuse, +vous acquérez la mienne. Comptez sur +un homme qui vous sera dévoué jusqu'au +dernier moment de sa vie.»</p> + +<p>«Pendant que ces cavaliers tenaient de +semblables discours, Léonor, qui était à la +porte de sa chambre, ne perdait pas un mot +de tout ce que l'on disait. Elle avait d'abord +été tentée de se montrer et de s'aller jeter +au milieu des épées, sans savoir pourquoi. +Marcelle l'en avait empêchée; mais lorsque +cette adroite duègne vit que les affaires se +terminaient à l'amiable, elle jugea que la +présence de sa maîtresse et la sienne ne gâteraient +rien. C'est pourquoi elles parurent +toutes deux le mouchoir à la main, et coururent +en pleurant se prosterner devant +don Luis. Elles craignaient, avec raison, +qu'après les avoir surprises la nuit dernière, +il ne leur sût mauvais gré de la récidive; +mais il fit relever Léonor, et lui dit: «Ma +fille, essuyez vos larmes, je ne vous ferai +point de nouveaux reproches; puisque +votre amant veut garder la foi qu'il vous +a jurée, je consens d'oublier le passé.</p> + +<p>«—Oui, seigneur don Luis, dit le comte, +j'épouserai Léonor; et pour réparer encore +mieux l'offense que je vous ai faite, pour +vous donner une satisfaction plus entière, +et à votre fils un gage de l'amitié que je lui ai +vouée, je lui offre ma sœur Eugénie.—Ah! +seigneur, s'écria don Luis avec transport, +que je suis sensible à l'honneur que vous +faites à mon fils! Quel père fut jamais +plus content? Vous me donnez autant de +joie que vous m'avez causé de douleur.»</p> + +<p>«Si le vieillard parut charmé de l'offre du +comte, il n'en fut pas de même de don Pèdre: +comme il était fortement épris de son inconnue, +il demeura si troublé, si interdit, qu'il ne +put dire une parole; mais Belflor, sans faire +attention à son embarras, sortit, en disant +qu'il allait ordonner les apprêts de cette +double union, et qu'il lui tardait d'être attaché +à eux par des chaînes si étroites.</p> + +<p>«Après son départ, don Luis laissa Léonor +dans son appartement, et monta dans +le sien avec don Pèdre, qui lui dit avec toute +la franchise d'un écolier: «Seigneur, dispensez-moi, +je vous prie, d'épouser la +sœur du comte: c'est assez qu'il épouse +Léonor. Ce mariage suffit pour rétablir +l'honneur de notre famille.—Hé quoi! +mon fils, répondit le vieillard, auriez-vous +de la répugnance à vous marier avec +la sœur du comte?—Oui, mon père, répartit +don Pèdre; cette union, je vous +l'avoue, serait un cruel supplice pour moi, +et je ne vous en cacherai point la cause. +J'aime, ou, pour mieux dire, j'adore depuis +six mois une dame charmante: j'en +suis écouté; elle seule peut faire le bonheur +de ma vie.</p> + +<p>«—Que la condition d'un père est malheureuse! +dit alors don Luis; il ne trouve +presque jamais ses enfants disposés à faire +ce qu'il désire; mais quelle est donc cette +personne qui a fait sur vous une si forte +impression?—Je ne le sais point encore, +lui répondit don Pèdre: elle a promis de +me l'apprendre lorsqu'elle sera satisfaite +de ma constance et de ma discrétion; mais +je ne doute pas que sa maison ne soit une +des plus illustres d'Espagne.</p> + +<p>«—Et vous croyez, répliqua le vieillard +en changeant de ton, que j'aurai la complaisance +d'approuver votre amour romanesque? +Je souffrirai que vous renonciez +au plus glorieux établissement que la fortune +puisse vous offrir, pour vous conserver +fidèle à un objet dont vous ne savez +pas seulement le nom? N'attendez point +cela de ma bonté. Etouffez plutôt les sentiments +que vous avez pour une personne +qui est peut-être indigne de vous les avoir +inspirés, et ne songez qu'à mériter l'honneur +que le comte veut vous faire.—Tous +ces discours sont inutiles, mon père, répartit +l'écolier; je sens que je ne pourrai +jamais oublier mon inconnue: rien ne +sera capable de me détacher d'elle. Quand +on me proposerait une infante....—Arrêtez, +s'écria brusquement don Luis, c'est +trop insolemment vanter une constance +qui excite ma colère. Sortez, et ne vous +présentez plus devant moi que vous ne +soyez prêt à m'obéir.»</p> + +<p>«Don Pèdre n'osa répliquer à ces paroles +de peur de s'en attirer de plus dures. Il se +retira dans une chambre, où il passa le reste +de la nuit à faire des réflexions autant tristes +qu'agréables. Il pensait avec douleur qu'il +allait se brouiller avec toute sa famille en +refusant d'épouser la sœur du comte; mais +il en était tout consolé, lorsqu'il venait à se +représenter que son inconnue lui tiendrait +compte d'un si grand sacrifice. Il se flattait +même qu'après une si belle preuve de fidélité, +elle ne manquerait pas de lui découvrir +sa condition, qu'il s'imaginait égale +pour le moins à celle d'Eugénie.</p> + +<p>«Dans cette espérance, il sortit dès qu'il +fut jour, et alla se promener au Prado, en +attendant l'heure de se rendre au logis de +dona Juana: c'est le nom de la dame chez +qui il avait coutume d'entretenir tous les +matins sa maîtresse. Il attendit ce moment +avec beaucoup d'impatience; et quand il fut +venu, il courut au rendez-vous.</p> + +<p>«Il y trouva l'inconnue, qui s'y était rendue +de meilleure heure qu'à l'ordinaire; +mais il la trouva qui fondait en pleurs avec +dona Juana, et qui paraissait agitée d'une +vive douleur. Quel spectacle pour un amant! +Il s'approcha d'elle tout troublé, et, se jetant +à ses genoux: «Madame, lui dit-il, +que dois-je penser de l'état où je vous +vois? quel malheur m'annoncent ces +larmes qui me percent le cœur?—Vous +ne vous attendez pas, lui répondit-elle, +au coup fatal que j'ai à vous porter. La +fortune cruelle va nous séparer pour +jamais: nous ne nous verrons plus.»</p> + +<p>«Elle accompagna ces paroles de tant +de soupirs, que je ne sais si don Pèdre fut +plus touché des choses qu'elle disait, que +de l'affliction dont elle paraissait saisie en +les disant: «Juste ciel, s'écria-t-il avec un +transport de fureur dont il ne fut pas +maître, peux-tu souffrir que l'on détruise +une union dont tu connais l'innocence! +Mais, Madame, ajouta-t-il, vous avez pris +peut-être de fausses alarmes. Est-il certain +qu'on vous arrache au plus fidèle +amant qui fut jamais? suis-je en effet le +plus malheureux de tous les hommes?—Notre +infortune n'est que trop assurée, +répondit l'inconnue: mon frère, de qui +ma main dépend, me marie aujourd'hui; +il vient de me le déclarer lui-même.—«Eh! +quel est cet heureux époux? répliqua +don Pèdre avec précipitation. Nommez-le +moi, Madame; je vais, dans mon +désespoir....—Je ne sais point encore +son nom, interrompit l'inconnue; mon +frère n'a pas voulu m'en instruire; il m'a +dit seulement qu'il souhaitait que je visse +le cavalier auparavant.</p> + +<p>«—Mais, Madame, dit don Pèdre, vous +soumettrez-vous sans résistance aux volontés +d'un frère? Vous laisserez-vous +entraîner à l'autel sans vous plaindre d'un +si cruel sacrifice? Ne ferez-vous rien en +ma faveur? Hélas, je n'ai pas craint de +m'exposer à la colère de mon père pour +me conserver à vous: ses menaces n'ont +pu ébranler ma fidélité, et, avec quelque +rigueur qu'il puisse me traiter, je n'épouserai +point la dame qu'on me propose, +quoique ce soit un parti très-considérable.—Et +qui est cette dame, dit l'inconnue?—C'est +la sœur du comte de +Belflor, répondit l'écolier.—Ah! don +Pèdre, répliqua l'inconnue, en faisant +paraître une extrême surprise, vous vous +méprenez sans doute; vous n'êtes point +sûr de ce que vous dites. Est-ce en effet +Eugénie, la sœur de Belflor, que l'on +vous a proposée?</p> + +<p>«—Oui, Madame, répartit don Pèdre; +le comte lui-même m'a offert sa main.—Hé +quoi! s'écria-t-elle, il serait possible +que vous fussiez ce cavalier à qui mon +frère me destine?—Qu'entends-je! s'écria +l'écolier à son tour, la sœur du comte +de Belflor serait mon inconnue!—Oui, +don Pèdre, répartit Eugénie; mais peu +s'en faut que je ne croie plus l'être en ce +moment, tant j'ai de peine à me persuader +du bonheur dont vous m'assurez.»</p> + +<p>«A ces mots, don Pèdre lui embrassa +les genoux: ensuite il lui prit une de ses +mains, qu'il baisa avec tous les transports +que peut sentir un amant qui passe subitement +d'une extrême douleur à un excès +de joie. Pendant qu'il s'abandonnait aux +mouvements de son amour, Eugénie, de +son côté, lui faisait mille caresses, qu'elle +accompagnait de mille paroles tendres et +flatteuses. «Que mon frère, disait-elle, m'eût +épargné de peines, s'il m'eût nommé l'époux +qu'il me destine! Que j'avais déjà +conçu d'aversion pour cet époux! Ah! +mon cher don Pèdre! que je vous ai haï!—Belle +Eugénie, répondait-il, que cette +haine a de charmes pour moi! Je veux +la mériter en vous adorant toute ma vie.»</p> + +<p>«Après que ces deux amants se furent +donné toutes les marques les plus touchantes +d'une tendresse mutuelle, Eugénie voulut +savoir comment l'écolier avait pu gagner +l'amitié de son frère. Don Pèdre ne +lui cacha point les amours du comte et de +sa sœur, et lui raconta tout ce qui s'était +passé la nuit dernière. Ce fut pour elle un +surcroît de plaisir d'apprendre que son +frère devait épouser la sœur de son amant. +Dona Juana prenait trop de part au sort +de son amie pour n'être pas sensible à cet +heureux événement: elle lui en témoigna +sa joie aussi bien qu'à don Pèdre, qui se +sépara enfin d'Eugénie après être convenu +avec elle qu'ils ne feraient pas semblant +tous deux de se connaître quand ils se verraient +devant le comte.</p> + +<p>«Don Pèdre s'en retourna chez son père, +qui, le trouvant disposé à lui obéir, en fut +d'autant plus réjoui qu'il attribua son obéissance +à la manière ferme dont il lui avait +parlé la nuit. Ils attendaient des nouvelles +de Belflor, lorsqu'ils reçurent un billet de +sa part. Il leur mandait qu'il venait d'obtenir +l'agrément du roi pour son mariage +et pour celui de sa sœur, avec une charge +considérable pour don Pèdre; que dès le +lendemain ces deux mariages se pourraient +faire, parce que les ordres qu'il avait donnés +pour cela s'exécutaient avec tant de +diligence, que les préparatifs étaient déjà +fort avancés. Il vint l'après-dînée confirmer +ce qu'il leur avait écrit, et leur présenter +Eugénie.</p> + +<p>«Don Luis fit à cette dame toutes les caresses +imaginables, et Léonor ne se lassait +point de l'embrasser. Pour don Pèdre, de +quelques mouvements d'amour et de joie +qu'il fût agité, il se contraignit pour ne pas +donner au comte le moindre soupçon de +leur intelligence.</p> + +<p>«Comme Belflor s'attachait particulièrement +à observer sa sœur, il crut remarquer, +malgré la contrainte qu'elle s'imposait, +que don Pèdre ne lui déplaisait pas. Pour +en être plus assuré, il la prit un moment +en particulier, et lui fit avouer qu'elle trouvait +le cavalier fort à son gré. Il lui apprit +ensuite son nom et sa naissance, ce qu'il +n'avait pas voulu lui dire auparavant, de +peur que l'inégalité des conditions ne la +prévînt contre lui, et ce qu'elle feignit +d'entendre comme si elle l'eût ignoré.</p> + +<p>«Enfin, après beaucoup de compliments +de part et d'autre, il fut résolu que les noces +se feraient chez don Luis. Elles ont été +faites ce soir et ne sont point encore achevées; +voilà pourquoi l'on se réjouit dans +cette maison. Tout le monde s'y livre à la +joie. La seule dame Marcelle n'a point de +part à ces réjouissances: elle pleure en ce +moment, tandis que les autres rient; car le +comte de Belflor, après son mariage, a tout +avoué à don Luis, qui a fait enfermer cette +duègne <i>en el monasterio de las arrepentidas</i>, +où les mille pistoles qu'elle a reçues +pour séduire Léonor serviront à lui en +faire faire pénitence le reste de ses jours.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>Des nouvelles choses que vit don Cléofas, et de +quelle manière il fut vengé de dona Thomasa.</h3> + + +<p>Tournons-nous d'un autre côté, poursuivit +Asmodée: parcourons de nouveaux objets. +Laissez tomber vos regards sur l'hôtel +qui est directement au-dessous de nous; +vous y verrez une chose assez rare. C'est +un homme chargé de dettes qui dort d'un +profond sommeil.—Il faut donc que ce soit +une personne de qualité, dit Léandro.—Justement, +répondit le démon. C'est un +marquis de cent mille ducats de rente, et +dont pourtant la dépense excède le revenu. +Sa table et ses maîtresses le mettent dans la +nécessité de s'endetter; mais cela ne trouble +point son repos; au contraire, quand il +veut bien devoir à un marchand, il s'imagine +que ce marchand lui a beaucoup d'obligation. +«C'est chez vous, disait-il l'autre +jour à un drapier, c'est chez vous que je +veux désormais prendre à crédit; je vous +donne la préférence.»</p> + +<p>«Pendant que ce marquis goûte si tranquillement +la douceur du sommeil qu'il ôte +à ses créanciers, considérez un homme qui...—Attendez, +seigneur Asmodée, interrompit +brusquement don Cléofas; j'aperçois un +carrosse dans la rue: je ne veux pas le laisser +passer sans vous demander ce qu'il y a +dedans.—Chut! dit le boiteux, en baissant +la voix comme s'il eût craint d'être entendu: +apprenez que ce carrosse recèle un +des plus graves personnages de la monarchie. +C'est un président qui va s'égayer +chez une vieille Asturienne dévouée à ses +plaisirs. Pour n'être pas reconnu, il a pris +la précaution que prenait Caligula, qui +mettait, en pareille occasion, une perruque +pour se déguiser.</p> + +<p>«Revenons au tableau que je voulais offrir +à vos regards quand vous m'avez interrompu. +Regardez tout au haut de l'hôtel +du marquis, un homme qui travaille +dans un cabinet rempli de livres et de manuscrits.—C'est +peut-être, dit Zambullo, +l'intendant, qui s'occupe à chercher les +moyens de payer les dettes de son maître.—Bon! +répondit le diable, c'est bien à cela +vraiment que s'amusent les intendants de +ces sortes de maisons! Ils songent plutôt +à profiter du dérangement des affaires qu'à +y mettre ordre. Ce n'est donc pas un intendant +que vous voyez. C'est un auteur: +le marquis le loge dans son hôtel pour se +donner un air de protecteur des gens de +lettres.—Cet auteur, répliqua don Cléofas, +est apparemment un grand sujet.—Vous +en allez juger, répartit le démon. Il est entouré +de mille volumes, et il en compose +un où il ne met rien du sien. Il pille dans +ces livres et ces manuscrits; et quoiqu'il +ne fasse qu'arranger et lier ses larcins, il a +plus de vanité qu'un véritable auteur.</p> + +<p>«Vous ne savez pas, continua l'esprit, qui +demeure à trois portes au-dessous de cet +hôtel? C'est la Chichona, cette même femme +dont j'ai fait une si honnête mention dans +l'histoire du comte de Belflor.—Ah! que +je suis ravi de la voir, dit Léandro. Cette +bonne personne si utile à la jeunesse est +sans doute une de ces deux vieilles que j'aperçois +dans une salle basse. L'une a les +coudes appuyés sur une table, et regarde attentivement +l'autre, qui compte de l'argent. +Laquelle des deux est la Chichona?—C'est, +dit le démon, celle qui ne compte point. +L'autre, nommée la Pébrada, est une honorable +dame de la même profession: elles +sont associées, et elles partagent en ce moment +les fruits d'une aventure qu'elles viennent de +mettre à fin.</p> + +<p>«La Pébrada est la plus achalandée; elle +a la pratique de plusieurs veuves riches, à +qui elle porte tous les jours sa liste à lire.—Qu'appellez-vous +la liste? interrompit +l'écolier.—Ce sont, répartit Asmodée, les +noms de tous les étrangers bien faits qui +viennent à Madrid, et surtout des Français. +D'abord que cette négociatrice apprend +qu'il en est arrivé de nouveaux, elle court +à leurs auberges s'informer adroitement de +quel pays ils sont, de leur naissance, de +leur taille, de leur air et de leur âge; puis +elle en fait son rapport à ses veuves, qui +font leurs réflexions là-dessus; et si le cœur +en dit aux dites veuves, elle les abouche avec +lesdits étrangers.</p> + +<p>—Cela est fort commode, et juste en +quelque façon, répliqua Zambullo en souriant; +car enfin, sans ces bonnes dames et +leurs agentes, les jeunes étrangers qui n'ont +point ici de connaissances perdraient un +temps infini à en faire. Mais dites-moi s'il y +a de ces veuves et de ces maquignonnes dans +les autres pays?—Bon! s'il y en a, répondit +le boiteux: en pouvez-vous douter? je +remplirais bien mal mes fonctions si je +négligeais d'en pourvoir les grandes villes.</p> + +<p>«Donnez votre attention au voisin de la +Chichona, à cet imprimeur qui travaille +tout seul dans son imprimerie. Il y a trois +heures qu'il a renvoyé ses garçons; il va +passer la nuit à imprimer un livre secrétement.—Eh! +quel est donc cet ouvrage? +dit Léandro.—Il traite des injures, répondit +le démon. Il prouve que la religion est +préférable au point d'honneur, et qu'il vaut +mieux pardonner que venger une offense.—Oh! +le maraud d'imprimeur! s'écria +l'écolier; il fait bien d'imprimer en secret +son infâme livre. Que l'auteur ne s'avise +pas de se faire connaître: je serais le premier +à le bâtonner. Est-ce que la religion +défend de conserver son honneur?</p> + +<p>—N'entrons pas dans cette discussion, +interrompit Asmodée avec un souris malin. +Il paraît que vous avez bien profité +des leçons de morale qui vous ont été données +à Alcala: je vous en félicite.—Vous +direz ce qu'il vous plaira, interrompit à +son tour don Cléofas: que l'auteur de ce +ridicule ouvrage fasse les plus beaux raisonnements +du monde, je m'en moque; je +suis Espagnol: rien ne me semble si doux +que la vengeance, et puisque vous m'avez +promis de punir la perfidie de ma maîtresse, +je vous somme de me tenir parole.</p> + +<p>—Je cède avec plaisir au transport qui +vous agite, dit le démon. Que j'aime ces +bons naturels qui suivent tous leurs mouvements +sans scrupule! je vais vous satisfaire +tout à l'heure; aussi bien le temps de +vous venger est arrivé: mais je veux auparavant +vous faire voir une chose très-réjouissante. +Portez la vue au-delà de l'imprimerie, +et observez bien ce qui se passe +dans un appartement tapissé de drap musc.—J'y +remarque, répondit Léandro, cinq ou +six femmes qui donnent, comme à l'envi, +des bouteilles de verre à une espèce de valet, +et elles me paraissent furieusement agitées.</p> + +<p>—Ce sont, reprit le boiteux, des dévotes +qui ont grand sujet d'être émues. Il y a dans +cet appartement un inquisiteur malade. Ce +vénérable personnage, qui a près de trente-cinq +ans, est couché dans une autre chambre +que celle où sont ces femmes. Deux de ses +plus chères pénitentes le veillent: l'une +fait ses bouillons, et l'autre, à son chevet, +a soin de lui tenir la tête chaude, et de lui +couvrir la poitrine d'une couverture composée +de cinquante peaux de moutons.—Quelle +est donc sa maladie? répliqua Zambullo.—Il +est enrhumé du cerveau, répartit +le diable, et il est à craindre que +le rhume ne lui tombe sur la poitrine.</p> + +<p>«Ces autres dévotes que vous voyez dans +son antichambre accourent avec des remèdes, +sur le bruit de son indisposition: l'une +apporte, pour la toux, des sirops de jujube, +d'althéa, de corail et tussilage; l'autre, +pour conserver les poumons de Sa Révérence, +s'est chargée de sirops de longue-vie, de +véronique, d'immortelle et d'élixir de propriété; +une autre, pour lui fortifier le cerveau +et l'estomac, a des eaux de mélisse, de +cannelle orgée, de l'eau divine et de l'eau +thériacale, avec des essences de muscade et +d'ambre gris. Celle-ci vient offrir des +confections anacardines et bézoardiques; +et celle-là, des teintures d'œillets, de corail, +de mille-fleurs, de soleil et d'émeraudes. +Toutes ces pénitentes zélées vantent au +valet de l'inquisiteur les choses qu'elles +apportent: elles le tirent à part tour à tour; +et chacune, lui mettant un ducat dans la +main, lui dit à l'oreille: «Laurent, mon +cher Laurent, fais en sorte, je te prie, que +ma bouteille ait la préférence.»</p> + +<p>—Parbleu, s'écria don Cléofas, il faut +avouer que ce sont d'heureux mortels que +ces inquisiteurs.—Je vous en réponds, +reprit Asmodée; peu s'en faut que je n'envie +leur sort: et de même qu'Alexandre +disait un jour qu'il aurait voulu être Diogène, +s'il n'eût pas été Alexandre, je dirais +volontiers que, si je n'étais pas diable, je +voudrais être inquisiteur.</p> + +<p>«Allons, seigneur écolier, ajouta-t-il, +allons présentement punir l'ingrate qui a +si mal payé votre tendresse.» Alors Zambullo +saisit le bout du manteau d'Asmodée, +qui fendit une seconde fois les airs avec lui +et alla se poser sur la maison de dona +Thomasa.</p> + +<p>Cette friponne était à table avec les +quatre spadassins qui avaient poursuivi +Léandro sur les gouttières: il frémit de +courroux en les voyant manger deux perdreaux +et un lapin qu'il avait payés, et fait +porter chez la traîtresse avec quelques +bouteilles de bon vin. Pour surcroît de +douleur, il s'apercevait que la joie régnait +dans ce repas, et jugeait, aux démonstrations +de dona Thomasa, que la compagnie +de ces malheureux était plus agréable que +la sienne à cette scélérate. «Oh! les bourreaux, +s'écria-t-il d'un ton furieux! les +voilà qui se régalent à mes dépens! quelle +mortification pour moi!</p> + +<p>—Je conviens, lui dit le démon, que ce +spectacle n'est pas fort réjouissant pour +vous; mais quand on fréquente les dames +galantes, on doit s'attendre à ces aventures: +elles sont arrivées mille fois en France +aux abbés, aux gens de robe et aux financiers.—Si +j'avais une épée reprit don +Cléofas, je fondrais sur ces coquins, et +troublerais leurs plaisirs.—La partie ne +serait pas égale, répartit le boiteux, si vous +les attaquiez tout seul; laissez-moi le soin +de vous venger; j'en viendrai mieux à bout +que vous. Je vais mettre la division parmi +ces spadassins, en leur inspirant une fureur +luxurieuse: ils vont s'armer les uns +contre les autres; vous allez voir un beau +vacarme.»</p> + +<p>A ces mots, il souffla, et il sortit de sa +bouche une vapeur violette qui descendit +en serpentant comme un feu d'artifice, et +se répandit sur la table de dona Thomasa. +Aussitôt un des convives, sentant l'effet de +ce souffle, s'approcha de la dame, et l'embrassa +avec transport. Les autres, entraînés +par la force de la même vapeur, voulurent +lui arracher la grivoise: chacun demande +la préférence; ils se la disputent: une jalouse +rage s'empare d'eux; ils viennent aux +mains; ils tirent leurs épées et commencent +un rude combat: cependant dona +Thomasa pousse d'horribles cris; tout le +voisinage est bientôt en rumeur; on crie à +la justice; la justice vient; elle enfonce la +porte; elle entre et trouve deux de ces bretteurs +étendus sur le plancher; elle se saisit +des autres et les mène en prison avec la +courtisane. Cette malheureuse avait beau +pleurer, s'arracher les cheveux et se désespérer: +les gens qui la conduisaient n'en +étaient pas plus touchés que Zambullo, +qui en faisait de grands éclats de rire avec +Asmodée.</p> + +<p>«Hé bien! dit ce démon à l'écolier, êtes-vous +content?—Non, répondit don Cléofas. +Pour me donner une entière satisfaction, +portez-moi sur les prisons. Que j'ai +de plaisir d'y voir enfermer la misérable qui +s'est jouée de mon amour! Je me sens pour +elle plus de haine, en ce moment, que je +n'ai jamais eu de tendresse.—Je le veux +bien, lui répliqua le diable; vous me trouverez +toujours prêt à suivre vos volontés, +quand elles seraient contraires aux miennes +et à mes intérêts, pourvu que ce soit +pour votre bien.»</p> + +<p>Ils volèrent tous deux sur les prisons, +où bientôt arrivèrent les deux spadassins, +qui furent logés dans un cachot noir. Pour +Thomasa, on la mit sur la paille avec trois +ou quatre autres femmes de mauvaise vie +qu'on avait arrêtées le même jour, et qui +devaient être transférées le lendemain au +lieu destiné pour ces sortes de créatures.</p> + +<p>«Je suis à présent satisfait, dit Zambullo; +j'ai goûté une pleine vengeance; ma mie +Thomasa ne passera pas la nuit aussi agréablement +qu'elle se l'était promis. Nous +irons où il vous plaira continuer nos observations.—Nous +sommes ici dans un endroit +propre à cela, répondit l'esprit. Il y a dans ces +prisons un grand nombre de coupables et +d'innocents: c'est un séjour qui sert à commencer +le châtiment des uns, et à purifier la +vertu des autres. Il faut que je vous montre +quelques prisonniers de ces deux espèces, et +que je vous dise pourquoi on les retient dans +les fers.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>Des prisonniers.</h3> + + +<p>Avant que j'entre dans ce détail, observez +un peu les guichetiers qui sont à l'entrée +de ces horribles lieux. Les poëtes de +l'antiquité n'ont mis qu'un Cerbère à la +porte de leurs enfers; il y en a ici bien davantage, +comme vous voyez. Ces guichetiers +sont des hommes qui ont perdu tout +sentiment humain. Le plus méchant de +mes confrères pourrait à peine en remplacer +un. Mais je m'aperçois, ajouta-t-il, que +vous considérez avec horreur ces chambres, +où il n'y a pour tous meubles que des +grabats: ces cachots affreux vous paraissent +autant de tombeaux. Vous êtes justement +étonné de la misère que vous y remarquez, +et vous déplorez le sort des malheureux +que la justice y retient: cependant +ils ne sont pas tous également à plaindre; +c'est ce que nous allons examiner.</p> + +<p>«Premièrement, il y a dans cette grande +chambre à droite quatre hommes couchés +dans ces deux mauvais lits; l'un est un cabaretier, +accusé d'avoir empoisonné un +étranger, qui creva l'autre jour dans sa taverne. +On prétend que la qualité du vin a +fait mourir le défunt; l'hôte soutient que +c'est la quantité, et il sera cru en justice, +car l'étranger était Allemand.—Eh! qui +a raison du cabaretier ou de ses accusateurs? +dit don Cléofas.—La chose est problématique, +répondit le diable. Il est bien +vrai que le vin était frelaté; mais, ma foi, +le seigneur allemand en a tant bu, que les +juges peuvent en conscience remettre en +liberté le cabaretier.</p> + +<p>«Le second prisonnier est un assassin de +profession, un de ces scélérats qu'on appelle +<i>valientes</i>, et qui, pour quatre ou cinq +pistoles, prêtent obligeamment leur ministère +à tous ceux qui veulent faire +cette dépense pour se débarrasser de +quelqu'un secrètement. Le troisième, un +maître à danser qui s'habille comme un +petit-maître, et qui a fait faire un mauvais +pas à une de ses écolières. Et le quatrième, +un galant qui a été surpris, la semaine passée, +par la <i>ronda</i>, dans le temps qu'il montait, +par un balcon, à l'appartement d'une +femme qu'il connaît, et dont le mari est absent. +Il ne tient qu'à lui de se tirer d'affaire, +en déclarant son commerce amoureux; +mais il aime mieux passer pour un voleur, +et s'exposer à perdre la vie, que de commettre +l'honneur de sa dame.</p> + +<p>—Voilà un amant bien discret, dit l'écolier; +il faut avouer que notre nation +l'emporte sur les autres en fait de galanterie. +Je vais parier qu'un Français, par +exemple, ne serait pas capable, comme +nous, de se laisser pendre par discrétion.—Non, +je vous assure, dit le diable; il monterait +plutôt exprès à un balcon pour déshonorer +une femme qui aurait des bontés +pour lui.</p> + +<p>«Dans un cabinet auprès de ces quatre +hommes, poursuivit-il, est une fameuse +sorcière, qui a la réputation de savoir faire +des choses impossibles. Par le pouvoir de +son art, de vieilles douairières trouvent, +dit-on, des jeunes gens qui les aiment but +à but; les maris deviennent fidèles à leurs +femmes, et les coquettes véritablement +amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent +à elles. Mais il n'y a rien de plus +faux que tout cela. Elle ne possède point +d'autre secret que celui de persuader +qu'elle en a, et de vivre commodément de +cette opinion. Le Saint-Office réclame cette +créature-là, qui pourra bien être brûlée au +premier Acte de foi.</p> + +<p>«Au-dessous du cabinet, il y a un cachot +noir, qui sert de gîte à un jeune cabaretier.—Encore +un hôte de taverne! s'écria Léandro; +ces sortes de gens-là veulent-ils donc +empoisonner tout le monde?—Celui-ci, +reprit Asmodée, n'est pas dans le même cas. +On arrêta ce misérable avant-hier, et l'Inquisition +le réclame aussi. Je vais, en peu +de mots, vous dire le sujet de sa détention.</p> + +<p>«Un vieux soldat, parvenu par son courage, +ou plutôt par sa patience, à l'emploi +de sergent dans sa compagnie, vint faire +des recrues à Madrid. Il alla demander un +logement dans un cabaret. On lui dit qu'il +y avait à la vérité des chambres vides, +mais qu'on ne pouvait lui en donner aucune, +parce qu'il revenait toutes les nuits +dans la maison un esprit qui maltraitait +fort les étrangers, quand ils avaient la témérité +d'y vouloir coucher. Cette nouvelle +ne rebuta point le sergent. «Que l'on me +mette, dit-il, dans la chambre qu'on +voudra: donnez-moi de la lumière, du +vin, une pipe et du tabac, et soyez sans +inquiétude sur le reste: les esprits +ont de la considération pour les gens +de guerre qui ont blanchi sous le harnais.»</p> + +<p>«On mena le sergent dans une chambre, +puisqu'il paraissait si résolu, et on lui porta +tout ce qu'il avait demandé. Il se mit à +boire et à fumer. Il était déjà plus de minuit, +que l'esprit n'avait point encore troublé +le profond silence qui régnait dans la +maison: on eût dit qu'effectivement il respectait +ce nouvel hôte; mais entre une +heure et deux le grivois entendit tout à +coup un bruit horrible, comme de ferrailles, +et vit bientôt entrer dans sa chambre un +fantôme épouvantable, vêtu de drap noir, +et tout entortillé de chaînes de fer. Notre +fumeur ne fut pas autrement ému de cette +apparition: il tira son épée, s'avança vers +l'esprit, et lui en déchargea du plat sur la +tête un assez rude coup.</p> + +<p>«Le fantôme, peu accoutumé à trouver +des hôtes si hardis, fit un cri, et, remarquant +que le soldat se préparait à recommencer, +il se prosterna très-humblement devant lui, +en disant: «De grâce, seigneur sergent, ne +m'en donnez pas davantage: ayez pitié +d'un pauvre diable qui se jette à vos pieds +pour implorer votre clémence; je vous +en conjure par saint Jacques, qui était +comme vous un grand spadassin.—Si +tu veux conserver ta vie, répondit le soldat, +il faut que tu me dises qui tu es, et +que tu me parles sans déguisement, ou +bien je vais te fendre en deux, comme +les chevaliers du temps passé fendaient +les géants qu'ils rencontraient.» A ces +mots, l'esprit, voyant à qui il avait affaire, +prit le parti d'avouer tout.</p> + +<p>«Je suis, dit-il au sergent, le maître garçon +de ce cabaret: je m'appelle Guillaume; +j'aime Juanilla, qui est la fille +unique du logis, et je ne lui déplais pas; +mais comme son père et sa mère ont en +vue une alliance plus relevée que la +mienne, pour les obliger à me choisir +pour gendre, nous sommes convenus, la +petite fille et moi, que je ferais toutes les +nuits le personnage que je fais; je m'enveloppe +le corps d'un long manteau noir, +et je me pends au cou une chaîne de +tourne-broche, avec laquelle je cours +toute la maison, depuis la cave jusqu'au +grenier, en faisant tout le bruit que vous +avez entendu. Quand je suis à la porte +de la chambre du maître et de la maîtresse, +je m'arrête et m'écrie: <i>N'espérez +pas que je vous laisse en repos que vous +n'ayez marié Juanilla avec votre maître +garçon</i>.</p> + +<p>«Après avoir prononcé ces paroles d'une +voix que j'affecte grosse et cassée, je continue +mon carillon, et j'entre ensuite par +une fenêtre dans un cabinet où Juanilla +couche seule, et je lui rends compte de +ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua +Guillaume, vous jugez bien que +je vous dis la vérité: je sais qu'après cet +aveu vous pouvez me perdre, en apprenant +à mon maître ce qui se passe; mais +si vous voulez me servir, au lieu de me +rendre ce mauvais office, je vous jure +que ma reconnaissance....—Eh! quel +service peux-tu attendre de moi? interrompit +le soldat.—Vous n'avez, reprit +jeune homme, qu'à dire que vous +avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si +grand peur....—Comment, ventrebleu, +grand peur! interrompit encore le grivois; +vous voulez que le sergent Annibal +Antonio Quebrantador aille dire +qu'il a eu peur! J'aimerais mieux que +cent mille diables m'eussent....—Cela +n'est pas absolument nécessaire, interrompit +à son tour Guillaume; et après +tout, il m'importe peu de quelle façon +vous parliez, pourvu que vous secondiez +mon dessein: lorsque j'aurai +épousé Juanilla, et que je serai établi, je +promets de vous régaler tous les jours +pour rien, vous et tous vos amis.—Vous +êtes séduisant, monsieur Guillaume, s'écria +le grivois; vous me proposez d'appuyer +une fourberie; l'affaire ne laisse +pas d'être sérieuse; mais vous vous y +prenez d'une manière qui m'étourdit +sur les conséquences. Allez, continuez +de faire du bruit et d'en rendre compte +à Juanilla: je me charge du reste.»</p> + +<p>«En effet, dès le lendemain matin, le +sergent dit à l'hôte et à l'hôtesse: «J'ai vu +l'esprit, je l'ai entretenu; il est très-raisonnable. +«Je suis, m'a-t-il dit, le bisaïeul +du maître de ce cabaret. J'avais +une fille que je promis au père du grand-père +de son garçon: néanmoins, au mépris +de ma foi, je la mariai à un autre, +et je mourus peu de temps après: je +souffre depuis ce temps-là; je porte la +peine de mon parjure, et je ne serai +point en repos que quelqu'un de ma +race n'ait épousé une personne de la famille +de Guillaume: c'est pourquoi je +reviens toutes les nuits dans cette maison: +cependant j'ai beau dire que l'on +marie ensemble Juanilla et le maître +garçon, le fils de mon petit-fils fait la +sourde oreille, aussi bien que sa femme; +mais dites-leur, s'il vous plaît, seigneur +sergent, que s'ils ne font au plus tôt ce +que je désire, j'en viendrai avec eux aux +voies de fait. Je les tourmenterai l'un et +l'autre d'une étrange façon.»</p> + +<p>«L'hôte est un homme assez simple: il +fut ébranlé de ce discours, et l'hôtesse, encore +plus faible que son mari, croyant déjà +voir le revenant à ses trousses, consentit à +ce mariage, qui se fit le jour suivant. Guillaume, +peu de temps après, s'établit dans +un autre quartier de la ville: le sergent +Quebrantador ne manqua pas de le visiter +fréquemment, et le nouveau cabaretier, par +reconnaissance, lui donna d'abord du vin +à discrétion, ce qui plaisait si fort au grivois +qu'il menait tous ses amis à ce cabaret; +il y faisait même ses enrôlements, et +y enivrait la recrue.</p> + +<p>«Mais enfin l'hôte se lassa d'abreuver +tant de gosiers altérés. Il dit sur cela sa +pensée au soldat, qui, sans songer qu'effectivement +il passait la convention, fut assez +injuste pour traiter Guillaume de petit ingrat. +Celui-ci répondit, l'autre répliqua, et +la conversation finit par quelques coups de +plat d'épée que le cabaretier reçut. Plusieurs +passants voulurent prendre le parti du +bourgeois; Quebrantador en blessa trois ou +quatre, et n'en serait pas demeuré là si +tout à coup il n'eut été assailli par une +foule d'archers, qui l'arrêtèrent comme un +perturbateur du repos public. Ils le conduisirent +en prison, où il a déclaré tout ce que +je viens de vous dire; et sur sa déposition, +la justice s'est aussi emparée de Guillaume. +Le beau-père demande que le mariage soit +cassé; et le Saint-Office, informé que Guillaume +a de bons effets, veut connaître de +cette affaire.</p> + +<p>—Vive Dieu, dit don Cléofas, la sainte +Inquisition est bien alerte! Sitôt qu'elle voit +le moindre jour à tirer quelque profit!...—Doucement, +interrompit le boiteux; +gardez-vous bien de vous lâcher contre ce +tribunal: il a des espions partout; on lui +rapporte jusqu'à des choses qui n'ont jamais +été dites; je n'ose en parler moi-même +qu'en tremblant.</p> + +<p>«Au-dessus de l'infortuné Guillaume, +dans la première chambre à gauche, il y a +deux hommes dignes de votre pitié: l'un +est un jeune valet de chambre que la femme +de son maître traitait en particulier comme +un amant. Un jour le mari les surprit tous +deux. La femme aussitôt se met à crier au +secours, et dit que le valet de chambre lui a +fait violence. On arrêta ce pauvre malheureux, +qui, selon toutes les apparences, sera +sacrifié à la réputation de sa maîtresse.</p> + +<p>«Le compagnon du valet de chambre, +encore moins coupable que lui, est sur le +point de perdre aussi la vie: il est écuyer +d'une duchesse à qui l'on a volé un gros +diamant: on l'accuse de l'avoir pris; il +aura demain la question, où il sera tourmenté +jusqu'à ce qu'il confesse avoir fait le +vol; et toutefois la personne qui en est l'auteur +est une femme de chambre favorite, +qu'on n'oserait soupçonner.</p> + +<p>—Ah! seigneur Asmodée, dit Léandro, +rendez, je vous prie, service à cet écuyer: +son innocence m'intéresse pour lui; dérobez-le +par votre pouvoir aux injustes et +cruels supplices qui le menacent: il mérite +que...—Vous n'y pensez pas, seigneur +écolier, interrompit le diable: pouvez-vous +demander que je m'oppose à une action +inique, et que j'empêche un innocent de +périr? c'est prier un procureur de ne pas +ruiner une veuve ou un orphelin.</p> + +<p>«Oh! s'il vous plaît, ajouta-t-il, n'exigez +pas de moi que je fasse quelque chose qui +soit contraire à mes intérêts, à moins que +vous n'en tiriez un avantage considérable. +D'ailleurs, quand je voudrais délivrer ce +prisonnier, le pourrais-je?—Comment +donc, répliqua Zambullo, est-ce que vous +n'avez pas la puissance d'enlever un homme +de la prison?—Non certainement, répartit +le boiteux. Si vous aviez lu l'Enchiridion +ou Albert le Grand, vous sauriez que je ne +puis, non plus que mes confrères, mettre +un prisonnier en liberté. Moi-même, si +j'avais le malheur d'être entre les griffes de +la justice, je ne pourrais m'en tirer qu'en +finançant.</p> + +<p>«Dans la chambre prochaine, du même +côté, loge un chirurgien convaincu d'avoir, +par jalousie, fait à sa femme une saignée +comme celle de Sénèque: il a eu aujourd'hui +la question, et, après avoir confessé le +crime dont on l'accusait, il a déclaré que +depuis dix ans il s'est servi d'un moyen +assez nouveau pour se faire des pratiques. +Il blessait la nuit les passants avec une +bayonnette, et se sauvait chez lui par une +petite porte de derrière; cependant le blessé +poussait des cris qui attiraient les voisins à +son secours: le chirurgien y accourait lui-même +comme les autres; et trouvant un +homme noyé dans son sang, il le faisait +porter dans sa boutique, où il le pansait de +la même main dont il l'avait frappé.</p> + +<p>«Quoique ce chirurgien cruel ait fait +cette déclaration et qu'il mérite mille morts, +il ne laisse pas de se flatter qu'on lui fera +grâce; et c'est ce qui pourra fort bien arriver, +parce qu'il est parent de madame la +remueuse de l'Infant; outre cela, je vous +dirai qu'il a chez lui une eau merveilleuse, +que lui seul sait composer, une eau qui a +la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un +visage décrépit une face enfantine; et cette +eau incomparable sert de fontaine de jouvence +à trois dames du palais, qui se sont +jointes ensemble pour le sauver. Il compte +si fort sur leur crédit, ou, si vous voulez, +sur son eau, qu'il s'est endormi tranquillement, +dans l'espérance qu'à son réveil il +recevra l'agréable nouvelle de son élargissement.</p> + +<p>—J'aperçois sur un grabat dans la même +chambre, dit l'écolier, un autre homme qui +dort, ce me semble, aussi d'un sommeil +paisible: il faut que son affaire ne soit pas +bien mauvaise.—Elle est fort délicate, répondit +le démon. Ce cavalier est un gentilhomme +biscaïen qui s'est enrichi d'un coup +d'escopète, et voici comment: Il y a quinze +jours que, chassant dans une forêt avec son +frère aîné, qui jouissait d'un revenu considérable, +il le tua, par malheur, en tirant +sur des perdreaux.—L'heureux <i>quiproquo</i> +pour un cadet! s'écria don Cléofas en +riant.—Oui, reprit Asmodée; mais les +collatéraux, qui voudraient bien s'approprier +la succession du défunt, poursuivent +en justice son meurtrier, qu'ils accusent +d'avoir fait le coup pour devenir unique +héritier de sa famille. Il s'est de lui-même +constitué prisonnier, et il paraît si affligé +de la mort de son frère, qu'on ne saurait +s'imaginer qu'il ait eu intention de lui ôter +la vie.—Et n'a-t-il effectivement rien à se +reprocher là-dessus que son peu d'adresse? +répliqua Léandro.—Non, répartit le boiteux; +il n'a pas eu une mauvaise volonté; +mais lorsqu'un fils aîné possède tout le bien +d'une maison, je ne lui conseille pas de +chasser avec son cadet.</p> + +<p>«Examinez bien ces deux adolescents, +qui, dans un petit réduit auprès du gentilhomme +de Biscaïe, s'entretiennent aussi +gaiement que s'ils étaient en liberté. Ce +sont deux véritables <i>picaros</i>. Il y en a principalement +un qui pourra donner quelque +jour au public un détail de ses espiégleries; +c'est un nouveau Guzmann d'Alfarache; +c'est celui qui a un pourpoint de velours +brun et un plumet à son chapeau.</p> + +<p>«Il n'y a pas trois mois qu'il était dans +cette ville page du comte d'Onate, et il serait +encore au service de ce seigneur sans +une fourberie qui est la cause de sa prison, +et que je veux vous conter.</p> + +<p>«Ce garçon, nommé Domingo, reçut un +jour, chez le comte, cent coups de fouet, +que l'écuyer de salle, autrement le gouverneur +des pages, lui fit rudement appliquer, +pour certain tour d'habileté qui le méritait. +Il eut longtemps sur le cœur cette petite +correction-là, et il résolut de s'en venger. Il +avait remarqué plus d'une fois que le seigneur +don Côme, c'est le nom de l'écuyer, +se lavait les mains avec de l'eau de fleur +d'orange, et se frottait le corps avec des pâtes +d'œillets et de jasmin; qu'il avait plus +de soin de sa personne qu'une vieille coquette, +et qu'enfin c'était un de ces fats qui +s'imaginent qu'une femme ne saurait les +voir sans les aimer. Cette remarque lui +fournit une idée de vengeance, qu'il communiqua +à une jeune soubrette de son voisinage, +de laquelle il avait besoin pour +l'exécution de son projet, et dont il était +tellement ami, qu'il ne pouvait le devenir +davantage.</p> + +<p>«Cette suivante, appelée Floretta, pour +avoir la liberté de lui parler plus aisément, +le faisait passer pour son cousin dans la +maison de dona Luziana sa maîtresse, dont +le père était alors absent. Le malin Domingo, +après avoir instruit sa fausse parente +de ce qu'elle avait à faire, entra un +matin dans la chambre de don Côme, où il +trouva cet écuyer qui essayait un habit +neuf, se regardait avec complaisance dans +un miroir, et paraissait charmé de sa figure. +Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse, +et lui dit avec un feint transport: «En vérité, +seigneur don Côme, vous avez la +mine d'un prince. Je vois tous les jours +des grands superbement vêtus; cependant, +malgré leurs riches habits, ils n'ont pas +votre prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si, +étant votre serviteur autant que je le suis, +je vous considère avec des yeux trop prévenus +en votre faveur: mais, franchement, +je ne vois point à la cour de cavalier que +vous n'effaciez.»</p> + +<p>«L'écuyer sourit à ce discours, qui flattait +agréablement sa vanité, et répondit +en faisant l'aimable: «Tu me flattes, mon +ami, ou bien il faut en effet que tu m'aimes, +et que ton amitié me prête des +grâces que la nature m'a refusées.—Je +ne le crois pas, répliqua le flatteur; car +il n'y a personne qui ne parle de vous +aussi avantageusement que moi. Je voudrais +que vous eussiez entendu ce que +me disait encore hier une de mes cousines, +qui sert une fille de qualité.»</p> + +<p>«Don Côme ne manqua pas de demander +ce que cette cousine avait dit. «Comment! +reprit le page; elle s'étendit sur la +richesse de votre taille, sur l'agrément +qu'on voit répandu dans toute votre personne; +et ce qu'il y a de meilleur, c'est +qu'elle me dit confidemment que dona Luziana, +sa maîtresse, prenait plaisir à vous +regarder au travers de sa jalousie, toutes +les fois que vous passiez devant sa maison.</p> + +<p>«—Qui peut être cette dame, dit l'écuyer, +et où demeure-t-elle?—Quoi! +répondit Domingo, vous ne savez pas que +c'est la fille unique du mestre de camp +don Fernando, notre voisin?—Ah! je +suis à présent au fait, reprit don Côme. +Je me souviens d'avoir ouï vanter le bien +et la beauté de cette Luziana; c'est un +excellent parti. Mais serait-il possible +que je me fusse attiré son attention?—N'en +doutez pas, répartit le page; ma +cousine me l'a dit: quoique soubrette, +ce n'est point une menteuse, et je vous +réponds d'elle comme de moi-même.—Cela +étant, dit l'écuyer, il me prend envie +d'avoir une conversation particulière +avec ta parente, de la mettre dans mes +intérêts par quelques petits présents, +suivant l'usage; et si elle me conseille de +rendre des soins à sa maîtresse, je tenterai +la fortune. Pourquoi non? Je conviens +qu'il y a de la distance de mon rang +à celui de don Fernando; mais je suis +gentilhomme une fois, et je possède cinq +cents bons ducats de rente. Il se fait tous +les jours des mariages plus extravagants +que celui-là.»</p> + +<p>«Le page fortifia son gouverneur dans +sa résolution, et lui ménagea une entrevue +avec la cousine, qui, trouvant l'écuyer disposé +à tout croire, l'assura que sa maîtresse +avait du goût pour lui. «Elle m'a souvent +interrogée sur votre chapitre, lui dit-elle, +et ce que je lui ai répondu là-dessus ne +doit pas vous avoir nui. Enfin, seigneur +écuyer, vous pouvez vous flatter justement +que dona Luziana vous aime en +secret. Faites-lui hardiment connaître +vos légitimes intentions: montrez-lui +que vous êtes le cavalier de Madrid le +plus galant, comme vous en êtes le plus +beau et le mieux fait: donnez-lui surtout +des sérénades, rien ne lui sera plus +agréable; de mon côté, je lui ferai bien +valoir vos galanteries, et j'espère que +mes bons offices ne vous seront pas inutiles.» +Don Côme, transporté de joie de +voir la soubrette entrer si chaudement dans +ses intérêts, l'accabla d'embrassades, et lui +mettant au doigt une bague de peu de valeur +qu'il avait apportée exprès pour lui +en faire présent: «Ma chère Floretta, lui +dit-il, je ne vous donne ce diamant que +pour faire connaissance avec vous: j'ai +dessein de reconnaître par une plus solide +récompense les services que vous +me rendrez.»</p> + +<p>«On ne saurait être plus satisfait qu'il +le fut de son entretien avec la suivante. +Aussi, non-seulement il remercia Domingo +de le lui avoir procuré, il le gratifia d'une +paire de bas de soie et de quelques chemises +garnies de dentelles, lui promettant +d'ailleurs de ne laisser échapper aucune +occasion de lui être utile. Ensuite, le consultant +sur ce qu'il avait à faire: «Mon +ami, lui dit-il, quel est ton sentiment? +me conseilles-tu de débuter par une lettre +passionnée et sublime à dona Luziana?—C'est +mon avis, répondit le page: +faites-lui une déclaration d'amour en +haut style; j'ai un pressentiment qu'elle +ne le recevra point mal.—Je le crois de +même, reprit l'écuyer; je vais à tout hasard +commencer par là.» Aussitôt il se +mit à écrire, et après avoir déchiré pour le +moins vingt brouillons, il parvint à faire +un billet doux auquel il s'arrêta. Il en fit la +lecture à Domingo, qui, l'ayant écouté avec +des gestes d'admiration, se chargea de le +porter sur-le-champ à sa cousine. Il était +conçu dans ces termes fleuris et recherchés:</p> + +<blockquote><p><i>Il y a longtemps, charmante Luziana, +que, sur la foi de la renommée qui publie +partout vos perfections, je me suis laissé +enflammer d'un ardent amour pour vous. +Néanmoins, malgré les feux dont je suis +la proie, je n'ai osé hasarder aucun acte +de galanterie, mais comme il m'est revenu +que vous daignez arrêter vos regards +sur moi quand je passe devant la +jalousie qui dérobe aux yeux des hommes +votre beauté céleste, et même que, par une +influence de votre astre très-heureuse +pour moi, vous inclinez à me vouloir du +bien, je prends la liberté de vous demander +la permission de me consacrer à votre +service. Si je suis assez fortuné pour l'obtenir, +je renonce à toutes les dames passées, +présentes et à venir.</i></p></blockquote> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Don Come de la Higuera.</span><br /></span> +</div></div> + + +<p>«Le page et la suivante ne manquèrent +pas de s'égayer aux dépens du seigneur +don Côme, et de se divertir de sa lettre. Ils +n'en demeurèrent pas là: ils composèrent à +frais communs un billet tendre, que la +femme de chambre écrivit de sa main, et +que Domingo rendit le jour suivant à +l'écuyer, comme une réponse de dona Luziana. +Il contenait ces paroles:</p> + +<blockquote><p><i>J'ignore qui peut vous avoir si bien +instruit de mes sentiments secrets. C'est +une trahison que quelqu'un m'a faite; +mais je la lui pardonne, puisqu'elle est +cause que vous m'apprenez que vous m'aimez. +De tous les hommes que je vois passer +dans ma rue, vous êtes celui que je +prends le plus de plaisir à regarder, et +je veux bien que vous soyez mon amant. +Peut-être ne devrais-je pas le vouloir, et +encore moins vous le dire. Si c'est une +faute que je fais, votre mérite me rend +excusable.</i></p></blockquote> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Dona Luziana.</span><br /></span> +</div></div> + +<p>«Quoique cette réponse fût un peu trop +vive pour la fille d'un mestre de camp, car les +auteurs n'y avaient pas regardé de si près, +le présomptueux don Côme ne s'en défia +point; il s'estimait assez pour s'imaginer +qu'une dame pouvait oublier pour lui les +bienséances. «Ah! Domingo, s'écria-t-il +d'un air triomphant, après avoir lu à +haute voix la lettre supposée, tu vois, +mon ami, si la voisine en tient: je +serai bientôt gendre de don Fernand, +ou je ne suis pas don Côme de la Higuera.</p> + +<p>«—Il n'en faut pas douter, dit le bourreau +de confident; vous avez fait sur sa +fille une furieuse impression. Mais à +propos, ajouta-t-il, je me souviens que ma +parente m'a bien recommandé de vous +dire que dès demain, tout au plus tard, il +était nécessaire que vous donnassiez une +sérénade à sa maîtresse, pour achever de +la rendre folle de votre seigneurie.—Je +le veux bien, dit l'écuyer. Tu peux assurer +ta cousine que je suivrai son conseil, +et que demain, sans faute, elle entendra +dans sa rue, au milieu de la nuit, +un des plus galants concerts qu'on ait jamais +entendus à Madrid.» En effet, il +alla trouver un habile musicien, et après +lui avoir communiqué son projet, il le +chargea du soin de l'exécution.</p> + +<p>«Tandis qu'il était occupé de sa sérénade, +Floretta, que le page avait prévenue, +voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui +dit: «Madame, je vous apprête un agréable +divertissement.» Luziana lui demanda +ce que c'était. «Oh! vraiment, reprit +la soubrette en riant comme une +folle, il y a bien des affaires. Un original, +nommé don Côme, gouverneur des pages +du comte d'Onate, s'est avisé de vous +choisir pour la dame souveraine de ses +pensées, et doit demain au soir, afin que +vous n'en ignoriez, vous régaler d'un +admirable concert de voix et d'instruments.» +Dona Luziana, qui naturellement +était fort gaie, et qui d'ailleurs croyait +les galanteries de l'écuyer sans conséquence +pour elle, bien loin de prendre son sérieux, +se fit par avance un plaisir d'entendre sa +sérénade. Ainsi cette dame, sans le savoir, +aidait à confirmer don Côme dans une erreur +dont elle se serait fort offensée, si elle +l'eût connue.</p> + +<p>«Enfin, la nuit du jour suivant, il parut +devant le balcon de Luziana deux carrosses, +d'où sortirent le galant écuyer et son +confident, accompagnés de six hommes, +tant chanteurs que joueurs d'instruments, +qui commencèrent leur concert. Il dura +fort longtemps. Ils jouèrent un grand +nombre d'airs nouveaux, et chantèrent plusieurs +couplets de chansons, qui roulaient +tous sur le pouvoir que l'amour a d'unir +des amants d'une inégale condition; et à +chaque couplet, dont la fille du mestre de +camp se faisait l'application, elle riait de +tout son cœur.</p> + +<p>«Lorsque la sérénade fut finie, don Côme +renvoya les musiciens chez eux, dans les +mêmes carrosses qui les avaient amenés, et +demeura dans la rue avec Domingo, jusqu'à +ce que les curieux que la musique +avait attirés se furent retirés. Après quoi +il s'approcha du balcon, d'où bientôt la +suivante, avec la permission de sa maîtresse, +lui dit par une petite fenêtre de la +jalousie: «Est-ce vous, seigneur don +Côme?—Qui me fait cette question? +répondit-il d'une voix doucereuse.—C'est, +répliqua la soubrette, dona Luziana +qui souhaite de savoir si le concert +que nous venons d'entendre est un +effet de votre galanterie?—Ce n'est, répartit +l'écuyer, qu'un échantillon des +fêtes que mon amour prépare à cette +merveille de nos jours, si elle veut bien +les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel +de sa beauté.»</p> + +<p>«A cette expression figurée, la dame +n'eut pas peu d'envie de rire; elle se retint +toutefois, et, se mettant à la petite fenêtre, +elle dit à l'écuyer, le plus sérieusement +qu'il lui fut possible: «Seigneur don Côme, +il paraît bien que vous n'êtes pas un galant +novice: c'est de vous que les cavaliers +amoureux doivent apprendre à servir leurs +maîtresses. Je suis très-contente de votre +sérénade, et je vous en tiendrai compte: +mais, ajouta-t-elle, retirez-vous: on peut +nous écouter; une autre fois nous aurons +un plus long entretien.» En achevant +ces mots elle ferma la fenêtre, laissant +l'écuyer dans la rue, fort satisfait de la +faveur qu'elle venait de lui faire, et le page +bien étonné de la voir jouer un rôle dans +cette comédie.</p> + +<p>«Cette petite fête, en y comprenant les +carrosses et la prodigieuse quantité de vin +bu par les musiciens, coûta cent ducats à +don Côme; et deux jours après son confident +l'engagea dans une nouvelle dépense; +voici de quelle manière: ayant appris que +Floretta devait, la nuit de la Saint-Jean, +nuit si célébrée dans cette ville, aller avec +d'autres filles de son espèce <i>à la fiesta del +sotillo</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, entreprit de leur donner un déjeuner +magnifique aux dépens de l'écuyer.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Sorte de danse particulière aux Espagnols.</p></div> + +<p>«Seigneur don Côme, lui dit-il la veille +de la Saint-Jean, vous savez quelle fête +c'est demain. Je vous avertis que dona +Luziana se propose d'être à la pointe du +jour sur les bords du Mançanarez pour +voir le <i>sotillo</i>; je crois qu'il n'est pas +besoin d'en dire davantage au coriphée +des cavaliers galants: vous n'êtes pas +homme à négliger une si belle occasion; +je suis persuadé que votre dame et sa compagnie +seront demain bien régalées.—C'est +de quoi je puis te répondre, lui dit +son gouverneur; je te rends grâce de +l'avis: tu verras si je sais prendre la balle +au bond.» Effectivement, le lendemain +de grand matin, quatre valets de l'hôtel, +conduits par Domingo, et chargés de toutes +sortes de viandes froides, accommodées de +différentes façons, avec une infinité de +petits pains et de bouteilles de vins délicieux, +arrivèrent sur le rivage du Mançanarez, +où Floretta et ses compagnes dansaient +comme des nymphes au lever de +l'aurore.</p> + +<p>«Elles n'eurent pas peu de joie quand le +page vint interrompre leurs danses légères +pour leur offrir un solide déjeuner de la +part du seigneur don Côme. Elles s'assirent +aussitôt sur l'herbe, et commencèrent +à faire honneur au festin, en riant +sans modération de la dupe qui le donnait; +car la charitable cousine de Domingo n'avait +pas manqué de les mettre au fait.</p> + +<p>«Comme elles étaient toutes en train de +se réjouir, on vit paraître l'écuyer, monté +sur une haquenée des écuries du comte, et +richement vêtu. Il vint joindre son confident +et saluer la compagnie, qui, s'étant +levée pour le recevoir plus poliment, le +remercia de sa générosité. Il cherchait des +yeux parmi les filles dona Luziana, pour +lui adresser la parole, et lui débiter un beau +compliment qu'il avait composé en chemin; +mais Floretta, le tirant à part, lui dit qu'une +indisposition avait empêché sa maîtresse +de se trouver à la fête. Don Côme se montra +très-sensible à cette nouvelle, et demanda +quel mal avait sa chère Luziana. +«Elle est fort enrhumée, répondit la soubrette, +et cela pour avoir passé sans voile +sur son balcon presque toute la nuit de +votre sérénade à me parler de vous.» +L'écuyer, consolé d'un accident qui venait +d'une si belle cause, pria la suivante de +lui continuer ses bons offices auprès de sa +maîtresse, et regagna son hôtel, en s'applaudissant +de plus en plus de sa bonne +fortune.</p> + +<p>«Dans ce temps-là, don Côme reçut une +lettre de change, et toucha mille écus d'or +qu'on lui envoyait d'Andalousie, pour sa +part de la succession d'un de ses oncles +mort à Séville. Il compta cette somme, et +la mit dans un coffre en présence de Domingo, +qui fut fort attentif à cette action, +et si violemment tenté de s'approprier ces +beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter +en Portugal. Il fit confidence de sa +tentation à Floretta, et lui proposa même +d'être du voyage. Quoique la proposition +méritât bien d'être pesée, la soubrette, aussi +friponne que le page, l'accepta sans balancer. +Enfin une nuit, tandis que l'écuyer, +enfermé dans un cabinet, s'occupait à +composer une lettre emphatique pour sa +maîtresse, Domingo trouva moyen d'ouvrir +le coffre où étaient les écus d'or: il les prit, +gagna promptement la rue avec sa proie, +et s'étant rendu sous le balcon de Luziana, +il se mit à contrefaire un chat qui miaule. +La suivante, à ce signal, dont ils étaient +convenus tous deux, ne le fit pas longtemps +attendre; et, prête à le suivre partout, +elle sortit avec lui de Madrid.</p> + +<p>«Ils comptaient bien qu'ils auraient le +temps d'arriver en Portugal avant qu'on +pût les atteindre, si on les poursuivait; +mais, par malheur pour eux, don Côme, +dès la nuit même, s'étant aperçu du larcin +et de la fuite de son confident, eut aussitôt +recours à la justice, qui dispersa de toutes +parts ses limiers pour découvrir le voleur. +On l'attrapa près de Zebreros avec sa +nymphe. On les ramena l'un et l'autre; la +soubrette a été renfermée <i>aux Repenties</i>, +et Domingo dans cette prison.</p> + +<p>—Apparemment, dit don Cléofas, que +l'écuyer n'a pas perdu ses écus d'or; ils lui +auront sans doute été rendus.—Oh! que +non, répondit le diable: ce sont les pièces +qui prouvent le vol; la justice ne s'en dessaisira +point; et don Côme, dont l'histoire +s'est répandue dans la ville, demeure volé, +et raillé de tout le monde.</p> + +<p>«Domingo et cet autre prisonnier qui +joue avec lui, continua le boiteux, ont pour +voisin un jeune Castillan qui a été arrêté +pour avoir, en présence de bons témoins, +donné un soufflet à son père.—O ciel! s'écria +Léandro, que m'apprenez-vous? Quelque +mauvais que soit un fils, peut-il lever la +main sur son père?—Oh qu'oui, dit le démon; +cela n'est pas sans exemple, et je veux +vous en citer un assez remarquable. Sous +le règne de don Pèdre I, surnommé le Juste +et le Cruel, huitième roi de Portugal, un +garçon de vingt ans fut mis entre les mains +de la justice pour le même fait. Don Pèdre, +surpris comme vous de la nouveauté du +cas, voulut interroger la mère du coupable, +et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit +avouer qu'elle avait eu cet enfant d'une +discrète <i>Révérence</i>. Si les juges du castillan +interrogeaient aussi sa mère avec la même +adresse, ils pourraient en arracher un pareil +aveu.</p> + +<p>«Descendons de l'œil dans un grand +cachot au-dessous de ces trois prisonniers +que je viens de vous montrer, et considérons +ce qui s'y passe. Y voyez-vous ces trois +malheureux? Ce sont des voleurs de grands +chemins. Les voilà qui vont se sauver; on +leur a fait tenir une lime sourde dans un +pain, et ils ont déjà limé un gros barreau +d'une fenêtre, par où ils peuvent se couler +dans une cour qui les conduira dans la rue. +Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison, +et il y en a plus de huit qu'ils devraient +avoir reçu la récompense publique +qui est due à leurs exploits; mais, grâce à +la lenteur de la justice, ils vont encore massacrer +des voyageurs.</p> + +<p>«Suivez-moi dans cette salle basse où +vous apercevez vingt ou trente hommes +couchés sur la paille: ce sont des filous, des +gens de toutes sortes de mauvais commerces. +En remarquez-vous cinq ou six +qui houspillent une espèce de manœuvre +qui a été emprisonné aujourd'hui pour +avoir blessé un archer d'un coup de pierre?—Pourquoi +ces prisonniers battent-ils ce +manœuvre? dit Zambullo.—C'est, répondit +Asmodée, parce qu'il n'a pas encore +payé sa bienvenue. Mais, ajouta-t-il, laissons +là tous ces misérables: éloignons-nous +même de cet horrible lieu; allons ailleurs +arrêter nos regards sur des objets plus +réjouissants.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>Asmodée montre à don Cléofas plusieurs personnes +et lui révèle les actions qu'elles ont faites dans +la journée.</h3> + + +<p>Ils laissèrent là les prisonniers, et s'envolèrent +dans un autre quartier. Ils firent une +pause sur un grand hôtel, où le démon dit +à l'écolier: «Il me prend envie de vous +apprendre ce qu'ont fait aujourd'hui toutes +ces personnes qui demeurent aux environs +de cet hôtel; cela pourra vous divertir.—Je +n'en doute pas, répondit Léandro. Commencez, +je vous prie, par ce capitaine qui +se botte: il faut qu'il ait quelque affaire de +conséquence qui l'appelle loin d'ici.—C'est, +répartit le boiteux, un capitaine prêt à sortir +de Madrid. Ses chevaux l'attendent dans +la rue; il va partir pour la Catalogne, où +son régiment est commandé.</p> + +<p>«Comme il n'avait point d'argent, il +s'adressa hier à un usurier: «Seigneur +Sanguisuela, lui dit-il, ne pourriez-vous +pas me prêter mille ducats?—Seigneur +capitaine, répondit l'usurier d'un air +doux et benin, je ne les ai pas; mais je +me fais fort de trouver un homme qui +vous les prêtera, c'est-à-dire qui vous +en donnera quatre cents comptant; vous +ferez votre billet de mille, et sur lesdits +quatre cents que vous recevrez, j'en toucherai, +s'il vous plaît, soixante pour le +droit de courtage. L'argent est si rare +aujourd'hui!...—Quelle usure, interrompit +brusquement l'officier! demander +six cent soixante ducats pour trois cent +quarante! quelle friponnerie! il faudrait +pendre des hommes si durs.</p> + +<p>«—Point d'emportement, Seigneur capitaine, +reprit d'un grand sang-froid l'usurier: +voyez ailleurs. De quoi vous +plaignez-vous? est-ce que je vous force à +recevoir les trois cent quarante ducats? +il vous est libre de les prendre ou de les +refuser.» Le capitaine, n'ayant rien à +répliquer à ce discours, se retira; mais, +après avoir fait réflexion qu'il fallait partir, +que le temps pressait, et qu'enfin il ne pouvait +se passer d'argent, il est retourné ce +matin chez l'usurier, qu'il a rencontré à sa +porte en manteau noir, en rabat et en cheveux +courts, avec un gros chapelet garni +de médailles. «Je reviens à vous, seigneur +Sanguisuela, lui a-t-il dit; j'accepte vos +trois cent quarante ducats; la nécessité +où je suis d'avoir de l'argent m'oblige à +les prendre.—Je vais à la messe, a répondu +gravement l'usurier; à mon retour, +venez, je vous compterai la somme.—Hé, +non, non, répliqua le capitaine; +rentrez chez vous, de grâce; cela sera +fait dans un moment: expédiez-moi +tout à l'heure; je suis fort pressé.</p> + +<p>«—Je ne le puis, répart Sanguisuela; +j'ai coutume d'entendre la messe tous +les jours avant que je commence aucune +affaire; c'est une règle que je me suis +faite, et que je veux observer religieusement +toute ma vie.»</p> + +<p>«Quelque impatience qu'eût l'officier +de toucher son argent, il lui a fallu céder à +la règle du pieux Sanguisuela: il s'est +armé de patience, et même, comme s'il eût +craint que les ducats ne lui échappassent, il +a suivi l'usurier à l'église. Il a entendu la +messe avec lui; après cela, il se préparait à +sortir; mais Sanguisuela, s'approchant de +son oreille, lui a dit: «Un des plus habiles +prédicateurs de Madrid va prêcher; +je ne veux pas perdre son sermon.»</p> + +<p>Le capitaine, à qui le temps de la messe +n'avait déjà que trop duré, a été au désespoir +de ce nouveau retardement: il est +pourtant encore demeuré dans l'église. Le +prédicateur paraît, et prêche contre l'usure. +L'officier en est ravi, et, observant le visage +de l'usurier, dit en lui-même: «Si ce +juif pouvait se laisser toucher! S'il me +donnait seulement six cents ducats, je +partirais content de lui.» Enfin le sermon +finit; l'usurier sort. Le capitaine le joint, +et lui dit: « Hé bien, que pensez-vous de +ce prédicateur? Ne trouvez-vous pas qu'il +a prêche avec beaucoup de force? Pour moi, +j'en suis tout ému.—J'en porte même +jugement que vous, répond l'usurier; il +a parfaitement traité sa matière; c'est un +savant homme; il a fort bien fait son +métier: allons-nous-en faire le nôtre.»</p> + +<p>—Hé! qui sont ces deux femmes qui sont +couchées ensemble, et qui font de si grands +éclats de rire? s'écria don Cléofas; elles me +paraissent bien gaillardes.—Ce sont, répondit +le diable, deux sœurs qui ont fait +enterrer leur père ce matin. C'était un +homme bourru, et qui avait tant d'aversion +pour le mariage, ou plutôt tant de répugnance +à établir ses filles, qu'il n'a jamais +voulu les marier, quelques partis avantageux +qui se soient présentés pour elles. Le +caractère du défunt était tout à l'heure +le sujet de leur entretien. «Il est mort +enfin, disait l'aînée; il est mort, ce père +dénaturé, qui se faisait un plaisir barbare +de nous voir filles; il ne s'opposera +plus à nos vœux.</p> + +<p>«—Pour moi, ma sœur, a dit la cadette, +j'aime le solide; je veux un homme riche, +fût-il d'ailleurs une bête, et le gros don +Blanco sera mon fait.—Doucement, ma +sœur, a répliqué l'aînée; nous aurons +pour époux ceux qui nous sont destinés; +car nos mariages sont écrits dans le ciel.—Tant +pis, vraiment! a réparti la cadette; +j'ai bien peur que mon père n'en +déchire la feuille.» L'aînée n'a pu s'empêcher +de rire de cette saillie, et elles en +rient encore toutes deux.</p> + +<p>«Dans la maison qui suit celle des deux +sœurs, est logée en chambre garnie une +aventurière aragonaise. Je la vois qui se +mire dans une glace, au lieu de se coucher: +elle félicite ses charmes sur une conquête +importante qu'ils ont faite aujourd'hui: +elle étudie des mines, et elle en a découvert +une nouvelle qui fera demain un grand +effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer +à le ménager; c'est un sujet qui +promet beaucoup: aussi a-t-elle dit tantôt +à un de ses créanciers qui lui est venu demander +de l'argent: «Attendez, mon ami, +revenez dans quelques jours; je suis en +terme d'accommodement avec un des +principaux personnages de la douane.»</p> + +<p>—Il n'est pas besoin, dit Léandro, que +je vous demande ce qu'a fait certain cavalier +qui se présente à ma vue; il faut qu'il +ait passé la journée entière à écrire des lettres. +Quelle quantité j'en vois sur sa table!—Ce +qu'il y a de plaisant, répondit le démon, +c'est que toutes ces lettres ne contiennent +que la même chose. Ce cavalier +écrit à tous ses amis absents: il leur mande +une aventure qui lui est arrivée cet après-midi; +il aime une veuve de trente ans, +belle et prude: il lui rend des soins qu'elle +ne dédaigne pas; il propose de l'épouser; +elle accepte la proposition. Pendant qu'on +fait les préparatifs des noces, il a la liberté +de l'aller voir chez elle: il y a été cette +après-dînée; et comme par hasard il ne +s'est trouvé personne pour l'annoncer, il est +entré dans l'appartement de la dame, qu'il +a surprise dans un galant déshabillé, ou, +pour mieux dire, presque nue sur un lit de +repos. Elle dormait d'un profond sommeil. +Il s'approche doucement d'elle pour profiter +de l'occasion; il lui dérobe un baiser; +elle se réveille et s'écrie en soupirant tendrement: +«Encore! ah! je t'en prie, Ambroise, +laisse-moi en repos!» Le cavalier, en galant +homme, a pris son parti sur-le-champ: +il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement; +il a rencontré Ambroise à la +porte: «Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez +pas; votre maîtresse vous prie de la laisser +en repos.»</p> + +<p>«A deux maisons au-delà de ce cavalier, +je découvre dans un petit corps-de-logis un +original de mari qui s'endort tranquillement +aux reproches que sa femme lui fait +d'avoir passé la journée entière hors de +chez lui. Elle serait encore plus irritée si +elle savait à quoi il s'est amusé.—Il aura +sans doute été occupé de quelque aventure +galante, dit Zambullo.—Vous y êtes, reprit +Asmodée; je vais vous la détailler.</p> + +<p>«L'homme dont il s'agit est un bourgeois +nommé Patrice; c'est un de ces maris libertins +qui vivent sans souci, comme s'ils +n'avaient ni femmes ni enfants: il a pourtant +une jeune épouse aimable et vertueuse, +deux filles et un fils, tous trois encore dans +leur enfance. Il est sorti ce matin de sa +maison, sans s'informer s'il y avait du pain +pour sa famille, qui en manque quelquefois. +Il a passé par la grande place, où les apprêts +du combat des taureaux qui s'est fait aujourd'hui +l'ont arrêté. Les échafauds étaient +déjà dressés tout autour, et déjà les personnes +les plus curieuses commençaient à +s'y placer.</p> + +<p>«Pendant qu'il les considérait les uns et +les autres, il aperçoit une dame bien faite +et proprement vêtue, qui laissait voir en +descendant d'un échafaud une belle jambe +bien tournée, couverte d'un bas de soie +couleur de rose, avec une jarretière d'argent: +il n'en a pas fallu davantage pour mettre +notre faible bourgeois hors de lui-même. Il +s'est avancé vers la dame, qu'accompagnait +une autre qui faisait assez connaître par +son air qu'elles étaient toutes deux des +aventurières: «Mesdames, leur a-t-il dit, +si je puis vous être bon à quelque chose, +vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez +disposé à vous servir.—Seigneur +cavalier, a répondu la nymphe au bas +couleur de rose, votre offre n'est pas à +rejeter: nous avions déjà pris nos places; +mais nous venons de les quitter pour +aller déjeuner: nous avons eu l'imprudence +de sortir ce matin de chez nous sans +prendre notre chocolat; puisque vous +êtes assez galant pour nous offrir vos services, +conduisez-nous, s'il vous plaît, à +quelque endroit où nous puissions manger +un morceau; mais que ce soit dans un lieu +retiré: vous savez que les filles ne peuvent +avoir trop de soin de leur réputation.»</p> + +<p>«A ces mots, Patrice, devenant plus honnête +et plus poli que la nécessité, mène ces +princesses à une taverne de faubourg, où +il demande à déjeuner. «Que voulez-vous? +lui dit l'hôte. J'ai de reste d'un grand +festin qui s'est donné hier chez moi des +poulets de grain, des perdreaux de Léon, +des pigeonneaux de la Castille vieille, et +plus de la moitié d'un jambon d'Estramadure.—En +voilà plus qu'il ne nous +en faut, dit le conducteur des vestales. +Mesdames, vous n'avez qu'à choisir: que +souhaitez-vous?—Ce qu'il vous plaira, +répondent-elles; nous n'avons point d'autre +goût que le vôtre.» Là-dessus le bourgeois +commande qu'on serve deux perdreaux +et deux poulets froids, et qu'on lui +donne une chambre particulière, attendu +qu'il est avec des dames très-délicates sur +les bienséances.</p> + +<p>«On le fait entrer lui et sa compagnie +dans un cabinet écarté, où un moment +après on leur apporte le plat ordonné, avec +du pain et du vin. Nos Lucrèces, comme +dames de haut appétit, se jettent avidement +sur les viandes, tandis que le benêt +qui devait payer l'écot s'amuse à contempler +sa Luisita: c'est le nom de la beauté +dont il était épris; il admire ses blanches +mains, où brillait une grosse bague qu'elle +a gagnée en la courant; il lui prodigue les +noms d'étoile et de soleil, et ne saurait +manger, tant il est aise d'avoir fait une si +bonne rencontre. Il demande à sa déesse si +elle est mariée: elle répond que non, mais +qu'elle est sous la conduite d'un frère: si +elle eût ajouté «du côté d'Adam», elle aurait +dit la vérité.</p> + +<p>«Cependant les deux harpies, non-seulement +dévoraient chacune un poulet, elles +buvaient encore à proportion qu'elles mangeaient. +Bientôt le vin manque: le galant +en va chercher lui-même pour en avoir plus +promptement. Il n'est pas hors du cabinet, +que Jacinte, la compagne de Luisita, met +la griffe sur les deux perdreaux qui restaient +dans le plat, et les serre dans une +grande poche de toile qu'elle a sous sa robe. +Notre Adonis revient avec du vin frais, et, +remarquant qu'il n'y a plus de viande, il +demande à sa Vénus si elle ne veut rien +davantage? «Qu'on nous donne, dit-elle, +de ces pigeonneaux dont l'hôte nous a +parlé, pourvu qu'ils soient excellents; autrement +un morceau de jambon d'Estramadure +suffira.» Elle n'a pas prononcé +ces paroles, que voilà Patrice qui retourne +à la provision, et fait apporter trois pigeonneaux +avec une forte tranche de jambon. +Nos oiseaux de proie recommencent à +becqueter; et tandis que le bourgeois est +obligé de disparaître une troisième fois +pour aller demander du pain, ils envoient +deux pigeonneaux tenir compagnie aux +prisonniers de la poche.</p> + +<p>«Après le repas, qui a fini par les fruits +que la saison peut fournir, l'amoureux Patrice +a pressé Luisita de lui donner les marques +qu'il attendait de sa reconnaissance; +la dame a refusé de contenter ses désirs; +mais elle l'a flatté de quelque espérance, en +lui disant qu'il y avait du temps pour tout, +et que ce n'était pas dans un cabaret qu'elle +voulait reconnaître le plaisir qu'il lui avait +fait: puis, entendant sonner une heure +après midi, elle a pris un air inquiet, et dit +à sa compagne: «Ah! ma chère Jacinte, +que nous sommes malheureuses! nous +ne trouverons plus de places pour voir +les taureaux.</p> + +<p>«—Pardonnez-moi, a répondu Jacinte; +ce cavalier n'a qu'à nous remener où il +nous a si poliment abordées, et ne vous +mettez pas en peine du reste.»</p> + +<p>«Avant que de sortir de la taverne, il a +fallu compter avec l'hôte, qui a fait monter +la dépense à cinquante réales. Le bourgeois +a mis la main à la bourse; mais, n'y trouvant +que trente réales, il a été obligé de +laisser en gage pour le reste son rosaire +chargé de médailles d'argent; ensuite il a +reconduit les aventurières où il les avait +prises, et les a placées commodément sur +un échafaud dont le maître, qui est de sa +connaissance, lui a fait crédit.</p> + +<p>«Elles ne sont pas plus tôt assises, qu'elles +demandent des rafraîchissements: «Je +meurs de soif, s'écrie l'une; le jambon +m'a furieusement altérée.—Et moi de +même, dit l'autre; je boirais bien de la +limonade.» Patrice, qui n'entend que +trop ce que cela veut dire, les quitte pour +aller leur chercher des liqueurs; mais il +s'arrête en chemin, et se dit à lui même: +«Où vas-tu, insensé? ne semble-t-il pas +que tu aies cent pistoles dans ta bourse +ou dans ta maison? tu n'as pas seulement +un <i>maravedi</i>. Que ferai-je? ajouta-t-il; +retourner vers la dame sans lui porter +ce qu'elle désire, il n'y a pas d'apparence: +d'un autre côté, faut-il que j'abandonne +une entreprise si avancée? je ne +puis m'y résoudre.»</p> + +<p>«Dans cet embarras, il aperçoit parmi +les spectateurs un de ses amis, qui lui avait +souvent fait des offres de services, que par +fierté il n'avait jamais voulu accepter. Il +perd toute honte en cette occasion. Il le joint +avec empressement et lui emprunte une +double pistole, avec quoi reprenant courage, +il vole chez un limonadier, d'où il fait porter +à ses princesses tant d'eaux glacées, tant de +biscuits et de confitures sèches, que le doublon +suffit à peine à cette nouvelle dépense.</p> + +<p>«Enfin la fête finit avec le jour, et notre +homme va conduire sa dame chez elle, dans +l'espérance d'en tirer un bon parti. Mais +lorsqu'ils sont devant une maison où elle +dit qu'elle demeure, il en sort une espèce +de servante qui vient au-devant de Luisita, +et lui dit avec agitation: «Hé! d'où venez-vous +à l'heure qu'il est? il y a deux heures +que le seigneur don Gaspard Héridor, +votre frère, vous attend en jurant comme +un possédé.» Alors la sœur, feignant +d'être effrayée, se tourne vers le galant, et +lui dit tout bas en lui serrant la main: +«Mon frère est un homme d'une violence +épouvantable; mais sa colère ne dure pas; +tenez-vous dans la rue et ne vous impatientez +point: nous allons l'apaiser; et +comme il va tous les soirs souper en ville, +d'abord qu'il sera sorti, Jacinte viendra +vous en avertir, et vous introduira dans +la maison.»</p> + +<p>«Le bourgeois, que cette promesse console, +baise avec transport la main de Luisita, +qui lui fait quelques caresses pour le +laisser sur la bonne bouche; puis elle entre +dans la maison avec Jacinte et la servante. +Patrice, demeuré dans la rue, prend patience: +il s'assied sur une borne à deux pas de la +porte, et passe un temps considérable, sans +s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de +se jouer de lui: il s'étonne seulement de ne +pas voir sortir don Gaspard, et craint +que ce maudit frère n'aille pas souper en +ville.</p> + +<p>«Cependant il entend sonner dix, onze +heures, minuit: alors il commence à perdre +une partie de sa confiance, et à douter +de la bonne foi de sa dame. Il s'approche +de la porte, il entre et suit à tâtons une +allée obscure, au milieu de laquelle il rencontre +un escalier: il n'ose monter; mais +il écoute attentivement, et son oreille est +frappée du concert discordant que peuvent +faire ensemble un chien qui aboie, un chat +qui miaule, et un enfant qui crie. Il juge +enfin qu'on l'a trompé; et ce qui achève de +l'en persuader, c'est qu'ayant voulu pousser +jusqu'au fond de l'allée, il s'est trouvé +dans une autre rue que celle où il a si longtemps +fait le pied de grue.</p> + +<p>«Il regrette alors son argent, et retourne +au logis en maudissant les bas couleur de +rose. Il frappe à sa porte: sa femme, le +chapelet à la main et les larmes aux yeux, +lui vient ouvrir, et lui dit d'un air touchant: +«Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner +ainsi votre maison, et vous soucier +si peu de votre épouse et de vos enfants? +Qu'avez-vous fait depuis six +heures du matin que vous êtes sorti?» +Le mari, ne sachant que répondre à ce discours, +et d'ailleurs tout honteux d'avoir été +la dupe de deux friponnes, s'est déshabillé +et mis au lit sans dire un mot. Sa femme, +qui est en train de moraliser, lui fait un +sermon qui l'endort dans ce moment.</p> + +<p>«Jetez la vue, poursuivit Asmodée, sur +cette grande maison qui est à côté de celle +du cavalier qui écrit à ses amis la rupture +de son mariage avec la maîtresse d'Ambroise: +n'y remarquez-vous pas une jeune +dame couchée dans un lit de satin cramoisi, +relevé d'une broderie d'or?—Pardonnez-moi, +répondit don Cléofas, j'aperçois une +personne endormie, et je vois, ce me semble, +un livre sur son chevet.—Justement, +reprit le boiteux. Cette dame est une jeune +comtesse fort spirituelle, et d'une humeur +très-enjouée: elle avait depuis six jours +une insomnie qui la fatiguait extrêmement: +elle s'est avisée aujourd'hui de faire venir +un médecin des plus graves de sa faculté. Il +arrive: elle le consulte: il ordonne un remède +marqué, dit-il, dans Hippocrate. La +dame se met à plaisanter sur son ordonnance. +Le médecin, animal hargneux, ne +s'est nullement prêté à ses plaisanteries, +et lui a dit, avec la gravité doctorale: +«Madame, Hippocrate n'est point un +homme à devoir être tourné en ridicule.—Ah! +seigneur docteur, a répondu la +comtesse d'un air sérieux, je n'ai garde +de me moquer d'un auteur si célèbre et +si docte; j'en fais un si grand cas, que je +suis persuadée qu'en l'ouvrant seulement +je me guérirai de mon insomnie: j'en ai +dans ma bibliothèque une traduction +nouvelle du savant Azero; c'est la meilleure: +qu'on me l'apporte.» En effet, +admirez le charme de cette lecture: dès la +troisième page la dame s'est endormie profondément.</p> + +<p>«Il y a dans les écuries de ce même hôtel +un pauvre soldat manchot, que les palefreniers, +par charité, laissent la nuit coucher +sur la paille. Pendant le jour il demande +l'aumône, et il a eu tantôt une plaisante +conversation avec un autre gueux, +qui demeure auprès du Buen-Retiro, sur +le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien +ses affaires: il est à son aise, et il a une fille +à marier, qui passe chez les mendiants pour +une riche héritière. Le soldat, abordant ce +père aux <i>maravedis</i>, lui a dit: «<i>Segnor +Mendigo</i>, j'ai perdu mon bras droit: je +ne puis plus servir le roi, et je me vois +réduit, pour subsister, à faire comme +vous des civilités aux passants: je sais +bien que de tous les métiers, c'est celui +qui nourrit le mieux son homme, et que +tout ce qui lui manque, c'est d'être un +et peu plus honorable.—S'il était honorable, +a répondu l'autre, il ne vaudrait plus +rien, car tout le monde s'en mêlerait.</p> + +<p>«Vous avez raison, a repris le manchot: +oh ça, je suis donc un de vos confrères, +et je voudrais m'allier avec vous. Donnez-moi +votre fille.—Vous n'y pensez pas, +mon ami, a répliqué le richard: il lui +faut un meilleur parti. Vous n'êtes point +assez estropié pour être mon gendre: j'en +veux un qui soit dans un état à faire pitié +aux usuriers.—Eh! ne suis-je pas, dit +le soldat, dans une assez déplorable situation?—Fi +donc, a réparti l'autre +brusquement! Vous n'êtes qu'un manchot, +et vous osez prétendre à ma fille? +Savez-vous bien que je l'ai refusée à un +cul-de-jatte?»</p> + +<p>«J'aurais tort, continua le diable, de +passer la maison qui joint l'hôtel de la +comtesse, et où demeure un vieux peintre +ivrogne, et un poëte caustique. Le peintre +est sorti de chez lui ce matin à sept heures, +dans le dessein d'aller chercher un confesseur +pour sa femme, malade à l'extrémité; +mais il a rencontré un de ses amis qui l'a +entraîné au cabaret, et il n'est revenu au +logis qu'à dix heures du soir. Le poëte, qui +a la réputation d'avoir eu quelquefois de +tristes salaires pour ses vers mordants, disait +tantôt d'un air fanfaron, dans un café, +en parlant d'un homme qui n'y était pas: +«C'est un faquin à qui je veux donner cent +coups de bâton.—Vous pouvez, a dit +un railleur, les lui donner facilement, car +vous êtes bien en fonds.»</p> + +<p>«Je ne dois pas oublier une scène qui +s'est passée aujourd'hui chez un banquier +de cette rue, nouvellement établi dans cette +ville: il n'y a pas trois mois qu'il est revenu +du Pérou avec de grandes richesses. +Son père est un honnête çapareto<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> de Viejo +de Mediana, gros village de la Castille +vieille, auprès des montagnes de Sierra d'Avila, +où il vit très-content de son état, avec +une femme de son âge, c'est-à-dire de +soixante ans.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Savetier.</p></div> + +<p>«Il y avait un temps considérable que +leur fils était sorti de chez eux, pour aller +aux Indes chercher une meilleure fortune +que celle qu'ils lui pouvaient faire. Plus +de vingt années s'étaient écoulées depuis +qu'ils ne l'avaient vu: ils parlaient souvent +de lui: ils priaient le ciel tous les jours de +ne le point abandonner, et ils ne manquaient +pas tous les dimanches de le faire +recommander au prône par le curé, qui +était de leurs amis. Le banquier, de son +côté, ne les mettait point en oubli. D'abord +qu'il eût fixé son rétablissement, il résolut +de s'informer par lui-même de la situation +où ils pouvaient être. Pour cet effet, après +avoir dit à ses domestiques de n'être pas en +peine de lui, il partit, il y a quinze jours, +à cheval, sans que personne l'accompagnât, +et il se rendit au lieu de sa naissance.</p> + +<p>«Il était environ dix heures du soir, et +le bon savetier dormait auprès de son +épouse, lorsqu'ils se réveillèrent en sursaut, +au bruit que fit le banquier en frappant à +la porte de leur petite maison. Ils demandèrent +qui frappait. «Ouvrez, ouvrez, leur +dit-il; c'est votre fils Francillo.—A +d'autres, répondit le bonhomme: passez +votre chemin, voleurs: il n'y a rien à +faire ici pour vous: Francillo est présentement +aux Indes, s'il n'est pas mort.—Votre +fils n'est plus aux Indes, répliqua +le banquier: il est revenu du Pérou: c'est +lui qui vous parle: ne lui refusez pas +l'entrée de votre maison.—Levons-nous, +Jacques, dit alors la femme, je crois effectivement +que c'est Francillo; il me semble +le reconnaître à sa voix.»</p> + +<p>«Ils se levèrent aussitôt tous deux: le +père alluma une chandelle, et la mère, +après s'être habillée à la hâte, alla ouvrir +la porte: elle envisage Francillo, et, ne +pouvant le méconnaître, elle se jette à son +cou et le serre étroitement entre ses bras. +Maître Jacques, agité des mêmes mouvements +que sa femme, embrasse à son tour +son fils; et ces trois personnes, charmées +de se voir réunies après une si longue +absence, ne peuvent se rassasier du plaisir +de s'en donner des marques.</p> + +<p>«Après des transports si doux, le banquier +débrida son cheval, et le mit dans +une étable, où gîtait une vache, mère nourrice +de la maison: ensuite il rendit compte +à ses parents de son voyage et des biens +qu'il avait apportés du Pérou. Le détail +fut un peu long, et aurait pu ennuyer des +auditeurs désintéressés; mais un fils qui +s'épanche en racontant ses aventures ne +saurait lasser l'attention d'un père et d'une +mère: il n'y a pas pour eux de circonstance +indifférente; ils l'écoutaient avec avidité, +et les moindres choses qu'il disait faisaient +sur eux une vive impression de douleur ou +de joie.</p> + +<p>«Dès qu'il eut achevé sa relation, il leur +dit qu'il venait leur offrir une partie de +ses biens, et il pria son père de ne plus +travailler. «Non, mon fils, lui dit maître +Jacques; j'aime mon métier; je ne le +quitterai point.—Quoi donc, répliqua +le banquier, n'est-il pas temps que vous +vous reposiez? Je ne vous propose point +de venir demeurer à Madrid avec moi: je +sais bien que le séjour de la ville n'aurait +pas de charmes pour vous: je ne prétends +pas troubler votre vie tranquille; mais, +du moins, épargnez-vous un travail pénible, +et vivez ici commodément, puisque +vous le pouvez.»</p> + +<p>«La mère appuya le sentiment du fils, +et maître Jacques se rendit. «Hé bien, +Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne +travaillerai plus pour tous les habitants +du village; je raccommoderai seulement +mes souliers et ceux de monsieur le curé, +notre bon ami.» Après cette convention, +le banquier avala deux œufs frais qu'on +lui fit cuire, puis se coucha près de son +père, et s'endormit avec un plaisir que les +enfants d'un excellent naturel sont seuls +capables de s'imaginer.</p> + +<p>«Le lendemain matin, Francillo leur +laissa une bourse de trois cents pistoles, et +revint à Madrid. Mais il a été bien étonné +ce matin de voir tout à coup paraître chez +lui maître Jacques. «Quel sujet vous amène +ici, mon père, lui a-t-il dit?—Mon fils, +a répondu le vieillard, je te rapporte ta +bourse: reprends ton argent; je veux +vivre de mon métier: je meurs d'ennui +depuis que je ne travaille plus.—Hé bien, +mon père, a répliqué Francillo, retournez +au village: continuez d'exercer votre +profession; mais que ce soit seulement +pour vous désennuyer. Remportez votre +bourse et n'épargnez pas la mienne.—Eh! +que veux-tu que je fasse de tant +d'argent, a repris maître Jacques?—Soulagez-en +les pauvres, a réparti le +banquier: faites-en l'usage que votre +curé vous conseillera.» Le savetier, content +de cette réponse, s'en est retourné à +Médiana.»</p> + +<p>Don Cléofas n'écouta pas sans plaisir +l'histoire de Francillo, et il allait donner +toutes les louanges dues au bon cœur de ce +banquier, si, dans ce moment même, des +cris perçants n'eussent attiré son attention. +«Seigneur Asmodée, s'écria-t-il, quel bruit +éclatant se fait entendre?—Ces cris qui +frappent les airs, répondit le diable, partent +d'une maison où il y a des fous enfermés: +ils s'égosillent à force de crier et de +chanter.—Nous ne sommes pas bien éloignés +de cette maison: allons voir ces fous +tout à l'heure, répliqua Léandro.—J'y +consens, répartit le démon: je vais vous +donner ce divertissement, et vous apprendre +pourquoi ils ont perdu la raison.» Il +n'eut pas achevé ces paroles, qu'il emporta +l'écolier sur <i>la casa de los locos</i>.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>Des fous enfermés.</h3> + + +<p>Zambullo parcourut d'un œil curieux +toutes les loges; et après qu'il eut observé +les folles et les fous qu'elles renfermaient, +le diable lui dit: «Vous en voyez de toutes +les façons; en voilà de l'un et de l'autre +sexe; en voilà de tristes et de gais, de jeunes +et de vieux. Il faut à présent que je +vous dise pourquoi la tête leur a tourné: +allons de loge en loge, et commençons par +les hommes.</p> + +<p>«Le premier qui se présente, et qui paraît +furieux, est un nouvelliste castillan, né dans +le sein de Madrid, un bourgeois fier et +plus sensible à l'honneur de sa patrie qu'un +ancien citoyen de Rome. Il est devenu fou +de chagrin d'avoir lu dans la Gazette que +vingt-cinq Espagnols s'étaient laissé battre +par un parti de cinquante Portugais.</p> + +<p>«Il a pour voisin un licencié, qui avait +tant d'envie d'attraper un bénéfice, qu'il a +fait l'hypocrite à la cour pendant dix ans; +et le désespoir de se voir toujours oublié +dans les promotions lui a brouillé la cervelle: +mais ce qu'il y a d'avantageux pour +lui, c'est qu'il se croit archevêque de Tolède. +S'il ne l'est pas effectivement, il a du +moins le plaisir de s'imaginer qu'il l'est; et +je le trouve d'autant plus heureux, que je +regarde sa folie comme un beau songe, qui +ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura +point de compte à rendre en l'autre monde +de l'usage de ses revenus.</p> + +<p>«Le fou qui suit est un pupille; son tuteur +l'a fait passer pour insensé, dans le +dessein de s'emparer pour toujours de +son bien; le pauvre garçon a véritablement +perdu l'esprit de rage d'être enfermé. Après +le mineur est un maître d'école, qui en +est venu là pour s'être obstiné à vouloir +trouver le <i>paulo-post-futurum</i> d'un verbe +grec; et le quatrième, un marchand dont +la raison n'a pu soutenir la nouvelle d'un +naufrage, après avoir eu la force de résister +à deux banqueroutes qu'il a faites.</p> + +<p>«Le personnage qui gît dans la loge suivante +est le vieux capitaine Zanubio, cavalier +napolitain, qui s'est venu établir à +Madrid. La jalousie l'a mis dans l'état où +Vous le voyez. Apprenez son histoire.</p> + +<p>«Il avait une jeune femme, nommée +Aurore, qu'il gardait à vue: sa maison +était inaccessible aux hommes. Aurore ne +sortait jamais que pour aller à la messe, et +encore était-elle toujours accompagnée de +son vieux Titon, qui la menait quelquefois +prendre l'air à une terre qu'il a auprès d'Alcantara. +Cependant un cavalier, appelé +don Garcie Pacheco, l'ayant vue par hasard +à l'église, avait conçu pour elle un amour +violent: c'était un jeune homme entreprenant +et digne de l'attention d'une jolie +femme mal mariée.</p> + +<p>«La difficulté de s'introduire chez Zanubio +n'en ôta pas l'espérance à don Garcie. +Comme il n'avait pas encore de barbe, et +qu'il était assez beau garçon, il se déguisa +en fille, prit une bourse de cent pistoles, +et se rendit à la terre du capitaine, où il +avait su que ce mari devait aller incessamment +avec sa femme. Il s'adressa à la jardinière, +et lui dit d'un ton d'héroïne de +chevalerie poursuivie par un géant: «Ma +bonne, je viens me jeter entre vos bras; +je vous prie d'avoir pitié de moi. Je suis +une fille de Tolède; j'ai de la naissance +et du bien; mes parents me veulent marier +à un homme que je hais: je me suis +dérobée la nuit à leur tyrannie; j'ai besoin +d'un asile; on ne viendra point me +chercher ici; permettez que j'y demeure +jusqu'à ce que ma famille ait pris de plus +doux sentiments pour moi. Voilà ma +bourse, ajouta-t-il en la lui donnant; +recevez-la: c'est tout ce que je puis vous +offrir présentement; mais j'espère que je +serai quelque jour plus en état de reconnaître +le service que vous m'aurez +rendu.»</p> + +<p>«La jardinière, touchée de la fin de ce +discours, répondit: «Ma fille, je veux vous +servir; je connais de jeunes personnes +qui ont été sacrifiées à de vieux hommes, +et je sais bien qu'elles ne sont pas fort +contentes: j'entre dans leurs peines; vous +ne pouviez mieux vous adresser qu'à moi: +je vous mettrai dans une petite chambre +particulière, où vous serez sûrement.»</p> + +<p>«Don Garcie passa quelques jours dans +cette terre, fort impatient d'y voir arriver +Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux, +qui visita d'abord, selon sa coutume, tous +les appartements, les cabinets, les caves et +les greniers, pour voir s'il n'y trouverait +point quelque ennemi de son honneur. La +jardinière, qui le connaissait, le prévint, +et lui conta de quelle manière une jeune +fille lui était venue demander une retraite.</p> + +<p>«Zanubio, quoique très-défiant, n'eut +pas le moindre soupçon de la supercherie; +il fut seulement curieux de voir l'inconnue, +qui le pria de la dispenser de lui dire son +nom, disant qu'elle devait ce ménagement +à sa famille, qu'elle déshonorait en quelque +sorte par sa fuite: puis elle débita un +roman avec tant d'esprit, que le capitaine +en fut charmé. Il se sentit naître de l'inclination +pour cette aimable personne: il +lui offrit ses services, et, se flattant qu'il en +pourrait tirer pied ou aile, il la mit auprès +de sa femme.</p> + +<p>«Dès qu'Aurore vit don Garcie, elle rougit +et se troubla sans savoir pourquoi. Le +cavalier s'en aperçut; il jugea qu'elle +l'avait remarqué dans l'église où il l'avait +vue: pour s'en éclaircir, il lui dit, si tôt +qu'il put l'entretenir en particulier: «Madame, +j'ai un frère qui m'a souvent +parlé de vous: il vous a vue un moment +dans une église; depuis ce moment, qu'il +se rappelle mille fois le jour, il est dans +un état digne de votre pitié.»</p> + +<p>«A ce discours, Aurore envisagea don +Garcie plus attentivement qu'elle n'avait +fait encore, et lui répondit: «Vous ressemblez +trop à ce frère, pour que je sois plus +longtemps la dupe de votre stratagème; +je vois bien que vous êtes un cavalier +déguisé. Je me souviens qu'un jour, pendant +que j'entendais la messe, ma mante +s'ouvrit un instant, et que vous me vîtes; +je vous examinai par curiosité: vous +eûtes toujours les yeux attachés sur moi. +Quand je sortis, je crois que vous ne +manquâtes pas de me suivre pour apprendre +qui j'étais, et dans quelle rue je +faisais ma demeure. Je dis je crois, parce +que je n'osai tourner la tête pour vous +observer: mon mari, qui m'accompagnait, +aurait pris garde à cette action, +et m'en eût fait un crime. Le lendemain +et les jours suivants, je retournai +dans la même église, je vous revis, et je +remarquai si bien vos traits, que je les +reconnais malgré votre déguisement.</p> + +<p>«—Hé bien, Madame, répliqua don +Garcie, il faut me démasquer: oui, je +suis un homme épris de vos charmes; +c'est don Garcie Pacheco que l'amour +introduit ici sous cet habillement.—Et +vous espérez sans doute, reprit Aurore, +qu'approuvant votre folle ardeur, je +favoriserai votre artifice, et contribuerai +de ma part à entretenir mon mari dans +son erreur? mais c'est ce qui vous +trompe; je vais lui découvrir tout; il y +va de mon honneur et de mon repos; +d'ailleurs, je suis bien aise de trouver +une si belle occasion de lui faire voir +que sa vigilance est moins sûre que ma +vertu, et que tout jaloux, tout défiant +qu'il est, je suis plus difficile à surprendre +que lui.»</p> + +<p>«A peine eût-elle prononcé ces derniers +mots, que le capitaine parut, et vint se +mêler à la conversation. «De quoi vous +entretenez-vous, Mesdames? leur dit-il.» +Aurore reprit aussitôt la parole: +«Nous parlions, répondit-elle, des jeunes +cavaliers qui entreprennent de se faire +aimer des jeunes femmes qui ont de vieux +époux; et je disais que si quelqu'un de +ces galants était assez téméraire pour +s'introduire chez vous sous quelque déguisement, +je saurais bien punir son +audace.</p> + +<p>«—Et vous, Madame, reprit Zanubio en +se tournant vers don Garcie, de quelle +manière en useriez-vous avec un jeune +cavalier en pareil cas?» Don Garcie était +si troublé, si déconcerté, qu'il ne savait +que répondre au capitaine, qui se serait +aperçu de son embarras, si dans ce moment +un valet ne fût venu lui dire qu'un +homme arrivé de Madrid demandait à lui +parler. Il sortit pour aller s'informer de +ce qu'on lui voulait.</p> + +<p>«Alors don Garcie se jeta aux pieds +d'Aurore, et lui dit: «Ah! Madame, quel +plaisir prenez-vous à m'embarrasser? Seriez-vous +assez barbare pour me livrer au +ressentiment d'un époux furieux?—Non, +Pacheco, répondit-elle en souriant; les +jeunes femmes qui ont de vieux maris +jaloux ne sont pas si cruelles: rassurez-vous; +j'ai voulu me divertir en vous causant +un peu de frayeur, mais vous en serez +quitte pour cela: ce n'est pas trop +vous faire acheter la complaisance que je +veux bien avoir de vous souffrir ici.» A +des paroles si consolantes, don Garcie sentit +évanouir toute sa crainte, et conçut des +espérances qu'Aurore eut la bonté de ne +pas démentir.</p> + +<p>«Un jour qu'ils se donnaient tous deux, +dans l'appartement de Zanubio, des marques +d'une amitié réciproque, le capitaine +les surprit: quand il n'aurait pas été le +plus jaloux de tous les hommes, il en vit +assez pour juger avec fondement que sa +belle inconnue était un cavalier déguisé. A +ce spectacle, il devint furieux; il entra dans +son cabinet pour prendre des pistolets; +mais pendant ce temps-là, les amants s'échappèrent, +fermèrent par dehors les portes +de l'appartement à double tour, emportèrent +les clefs, et gagnèrent tous deux en +diligence un village voisin, où don Garcie +avait laissé son valet de chambre et deux +bons chevaux. Là, il quitta ses habits de +fille, prit Aurore en croupe, et la conduisit +à un couvent où elle le pria de la mener, +et où elle avait une tante Supérieure; après +cela, il s'en retourna à Madrid attendre la +suite de cette aventure.</p> + +<p>«Cependant Zanubio, se voyant enfermé, +crie, appelle du monde: un valet accourt à +sa voix; mais, trouvant les portes fermées, +il ne peut les ouvrir. Le capitaine s'efforce +de les briser, et n'en venant point à bout +assez vite à son gré, il cède à son impatience, +se jette brusquement par une fenêtre avec +ses pistolets à la main: il tombe à la renverse, +se blesse la tête, et demeure étendu +par terre sans connaissance. Ses domestiques +arrivèrent, et le portèrent dans une salle +sur un lit de repos: ils lui jetèrent de l'eau +au visage; enfin, à force de le tourmenter, +ils le firent revenir de son évanouissement; +mais il reprit sa fureur avec ses esprits: +il demande où est sa femme; on lui répond +qu'on l'a vue sortir avec la dame étrangère +par une petite porte du jardin. Il ordonne +aussitôt qu'on lui rende ses pistolets; on +est obligé de lui obéir: il fait seller un cheval, +il part sans songer qu'il est blessé, et +prend un autre chemin que celui des +amants. Il passa la journée à courir en vain, +et s'étant arrêté la nuit dans une hôtellerie +de village pour se reposer, la fatigue et sa +blessure lui causèrent une fièvre avec +un transport au cerveau qui pensa l'emporter.</p> + +<p>«Pour dire le reste en deux mots, il fut +quinze jours malade dans ce village; ensuite +il retourna dans sa terre, où, sans cesse +occupé de son malheur, il perdit insensiblement +l'esprit. Les parents d'Aurore +n'en furent pas plus tôt avertis, qu'ils le firent +amener à Madrid pour l'enfermer +parmi les fous. Sa femme est encore au +couvent, où ils ont résolu de la laisser +quelques années pour punir son indiscrétion, +ou, si vous voulez, une faute dont on +ne doit se prendre qu'à eux.</p> + +<p>«Immédiatement après Zanubio, continua +le diable, est le seigneur don Blaz Desdichado, +cavalier plein de mérite: la mort +de son épouse est cause qu'il est dans la +situation déplorable où vous le voyez.—Cela +me surprend, dit don Cléofas. Un +mari que la mort de sa femme rend insensé! +je ne croyais pas qu'on pût pousser +si loin l'amour conjugal.—N'allons pas +si vite, interrompit Asmodée; don Blaz +n'est pas devenu fou de douleur d'avoir +perdu sa femme: ce qui lui a troublé l'esprit, +c'est que, n'ayant point d'enfants, il a +été obligé de rendre aux parents de la défunte +cinquante mille ducats qu'il reconnaît, +dans son contrat de mariage, avoir +reçus d'elle.</p> + +<p>—Oh! c'est une autre affaire, répliqua +Léandro: je ne suis plus étonné de son +accident. Et dites-moi, s'il vous plaît, quel +est ce jeune homme qui saute comme un +cabri dans la loge suivante, et qui s'arrête +de moment en moment pour faire des éclats +de rire en se tenant les côtés? voilà un fou +bien gai.—Aussi, répartit le boiteux, sa +folie vient d'un excès de joie. Il était portier +d'une personne de qualité, et comme il apprit +un jour la mort d'un riche contador +dont il se trouvait l'unique héritier, il ne +fut point à l'épreuve d'une si joyeuse nouvelle; +la tête lui tourna.</p> + +<p>«Nous voici parvenus à ce grand garçon +qui joue de la guitare, et qui l'accompagne +de sa voix: c'est un fou mélancolique, +un amant que les rigueurs d'une dame +ont réduit au désespoir, et qu'il a fallu enfermer.—Ah! +que je plains celui-là, s'écria +l'écolier; permettez que je déplore son +infortune: elle peut arriver à tous les +honnêtes gens; si j'étais épris d'une beauté +cruelle, je ne sais si je n'aurais pas le même +sort.—A ce sentiment, reprit le démon, je +vous reconnais pour un vrai Castillan: il +faut être né dans le sein de la Castille, pour +se sentir capable d'aimer jusqu'à devenir +fou de chagrin de ne pouvoir plaire. Les +Français ne sont pas si tendres; et si vous +voulez savoir la différence qu'il y a entre +un Français et un Espagnol sur cette matière, +il ne faut que vous dire la chanson +que ce fou chante, et qu'il vient de composer +tout à l'heure.</p> + +<h4>CHANSON ESPAGNOLE.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ardo y lloro sin sossiego:<br /></span> +<span class="i0">Llorando y ardiendo tanto,<br /></span> +<span class="i0">Que ni el llanto apaga el fuego,<br /></span> +<span class="i0">Ni el fuego consume el llanto.<br /></span> +</div></div> + +<blockquote><p>(<i>Je brûle et je pleure sans cesse, sans que mes +pleurs puissent éteindre mes feux, ni mes feux +consumer mes larmes.</i>)</p></blockquote> + +<p>«C'est ainsi que parle un cavalier espagnol +quand il est maltraité de sa dame; +et voici comme un Français se plaignait +en pareil cas ces jours passés.</p> + +<h4>CHANSON FRANÇAISE.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'objet qui règne dans mon cœur<br /></span> +<span class="i0">Est toujours insensible à mon amour fidèle;<br /></span> +<span class="i0">Mes soins, mes soupirs, ma langueur<br /></span> +<span class="i0">Ne sauraient attendrir cette beauté cruelle.<br /></span> +<span class="i0">O ciel! est-il un sort plus affreux que le mien?<br /></span> +<span class="i0">Ah! puisque je ne puis lui plaire,<br /></span> +<span class="i0">Je renonce au jour qui m'éclaire:<br /></span> +<span class="i0">Venez, mes chers amis, m'enterrer chez Païen.<br /></span> +</div></div> + +<p>«Ce Païen est apparemment un traiteur, +dit don Cléofas?—Justement, répondit le +diable. Continuons, examinons les autres +fous.—Passons plutôt aux femmes, répliqua +Léandro, je suis impatient de les +voir.—Je vais céder à votre impatience, +répartit l'esprit; mais il y a ici deux ou +trois infortunés que je suis bien aise de vous +montrer auparavant: vous pourrez tirer +quelque profit de leur malheur.</p> + +<p>«Considérez dans la loge qui suit celle +de ce joueur de guitare, ce visage pâle et +décharné qui grince les dents, et semble +vouloir manger les barreaux de fer qui +sont à sa fenêtre: c'est un honnête homme +né sous un astre si malheureux, qu'avec +tout le mérite du monde, quelques mouvements +qu'il se soit donnés pendant vingt +années, il n'a pu parvenir à s'assurer du +pain. Il a perdu la raison en voyant un +très-petit sujet de sa connaissance monter +en un jour, par l'arithmétique, au haut de +la roue de la Fortune.</p> + +<p>«Le voisin de ce fou est un vieux secrétaire +qui a le timbre fêlé pour n'avoir pu +supporter l'ingratitude d'un homme de la +cour qu'il a servi pendant soixante ans. +On ne peut assez louer le zèle et la fidélité +de ce serviteur, qui ne demandait jamais +rien: il se contentait de faire parler ses services +et son assiduité; mais son maître, +bien loin de ressembler à Archélaüs, roi de +Macédoine, qui refusait lorsqu'on lui demandait, +et donnait quand on ne lui demandait +pas, est mort sans le récompenser: +il ne lui a laissé que ce qu'il lui faut pour +passer le reste de ses jours dans la misère +et parmi les fous.</p> + +<p>«Je ne veux plus vous en faire observer +qu'un: c'est celui qui, les coudes appuyés +sur sa fenêtre, paraît plongé dans une profonde +rêverie. Vous voyez en lui un segnor +Hidalgo de Tafalla, petite ville de Navarre; +il est venu demeurer à Madrid, où il a fait +un bel usage de son bien. Il avait la rage de +vouloir connaître tous les beaux esprits et +de les régaler: ce n'était chez lui tous les +jours que festins; et quoique les auteurs, +nation ingrate et impolie, se moquassent +de lui en le grugeant, il n'a pas été content +qu'il n'ait mangé avec eux son petit fait.—Il +ne faut pas douter, dit Zambullo, +qu'il ne soit devenu fou de regret de s'être +si sottement ruiné.—Tout au contraire, +reprit Asmodée, c'est de se voir hors d'état +de continuer le même train.</p> + +<p>«Venons présentement aux femmes, +ajouta-t-il.—Comment donc! s'écria l'écolier, +je n'en vois que sept ou huit! il y a +moins de folles que je ne croyais.—Toutes +les folles ne sont pas ici, dit le démon +en souriant. Je vous porterai, si vous le +souhaitez, tout à l'heure dans un autre +quartier de cette ville, où il y a une grande +maison qui en est toute pleine.—Cela n'est +pas nécessaire, répliqua don Cléofas; je +m'en tiens à celles-ci.—Vous avez raison, +reprit le boiteux: ce sont presque toutes +des filles de distinction; vous jugez bien, à +la propreté de leurs loges, qu'elles ne sauraient +être des personnes du commun. Je +vais vous apprendre la cause de leurs +folies.</p> + +<p>«Dans la première loge est la femme +d'un corrégidor, à qui la rage d'avoir été +appelée bourgeoise par une dame de la +cour a troublé l'esprit; dans la seconde +demeure l'épouse du trésorier général du +conseil des Indes: elle est devenue folle de +dépit d'avoir été obligée, dans une rue +étroite, de faire reculer son carrosse pour +laisser passer celui de la duchesse de +Medina-Cœli. Dans la troisième fait sa +résidence une jeune veuve de famille marchande, +qui a perdu le jugement de regret +d'avoir manqué un grand seigneur qu'elle +espérait épouser; et la quatrième est occupée +par une fille de qualité, nommée dona +Béatrix, dont il faut que je vous raconte le +malheur.</p> + +<p>«Cette dame avait une amie qu'on appelait +dona Mencia: elles se voyaient tous les +jours. Un chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, +homme bien fait et galant, fit +connaissance avec elles, et les rendit bientôt +rivales: elles se disputèrent vivement +son cœur, qui pencha du côté de dona +Mencia; de sorte que celle-ci devint femme +du chevalier.</p> + +<p>«Dona Béatrix, fort jalouse du pouvoir +de ses charmes, conçut un dépit mortel de +n'avoir pas eu la préférence; et elle nourrissait, +en bonne Espagnole, au fond de son +cœur, un violent désir de se venger, lorsqu'elle +reçut un billet de don Jacinte de +Romarate, autre amant de dona Mencia; +et ce cavalier lui mandait qu'étant aussi +mortifié qu'elle du mariage de sa maîtresse, +il avait pris la résolution de se battre contre +le chevalier qui la lui avait enlevée.</p> + +<p>«Cette lettre fut très-agréable à Béatrix, +qui, ne voulant que la mort du pécheur, +souhaitait seulement que don Jacinte ôtât +la vie à son rival. Pendant qu'elle attendait +avec impatience une si chrétienne satisfaction, +il arriva que son frère, ayant eu par +hasard un différend avec ce même don +Jacinte, en vint aux prises avec lui, et fut +percé de deux coups d'épée, desquels il +mourut. Il était du devoir de dona Béatrix +de poursuivre en justice le meurtrier de son +frère; cependant elle négligea cette poursuite +pour donner le temps à don Jacinte +d'attaquer le chevalier de Saint-Jacques; ce +qui prouve bien que les femmes n'ont point +de si cher intérêt que celui de leur beauté. +C'est ainsi qu'en use Pallas, lorsqu'Ajax a +violé Cassandre; la déesse ne punit point +à l'heure même le Grec sacrilége qui vient +de profaner son temple; elle veut auparavant +qu'il contribue à la venger du jugement +de Pâris. Mais, hélas! dona Béatrix, +moins heureuse que Minerve, n'a pas +goûté le plaisir de la vengeance. Romarate +a péri en se battant contre le chevalier, et +le chagrin qu'a eu cette dame de voir son +injure impunie a troublé sa raison.</p> + +<p>«Les deux folles suivantes sont l'aïeule +d'un avocat et une vieille marquise: la première, +par sa mauvaise humeur, désolait +son petit-fils, qui l'a mise ici fort honnêtement +pour s'en débarrasser: l'autre est une +femme qui a toujours été idolâtre de sa +beauté; au lieu de vieillir de bonne grâce, +elle pleurait sans cesse en voyant ses charmes +tomber en ruine; et enfin, un jour, en +se considérant dans une glace fidèle, la tête +lui tourna.</p> + +<p>—Tant mieux pour cette marquise, dit +Léandro: dans le dérangement où est son +esprit, elle n'aperçoit peut-être plus le +changement que le temps a fait en elle.—Non, +assurément, répondit le diable: bien +loin de remarquer à présent un air de +vieillesse sur son visage, son teint lui +paraît un mélange de lis et de roses; elle +voit autour d'elle les Grâces et les Amours; +en un mot, elle croit être la déesse Vénus.—Hé +bien, répliqua l'écolier, n'est-elle +pas plus heureuse d'être folle que de se voir +telle qu'elle est?—Sans doute, répartit +Asmodée. Oh ça, il ne nous reste plus +qu'une dame à observer; c'est celle qui +habite la dernière loge, et que le sommeil +vient d'accabler, après trois jours et trois +nuits d'agitation; c'est dona Emerenciana; +examinez-la bien: qu'en dites-vous?—Je +la trouve fort belle, répondit +Zambullo. Quel dommage! faut-il +qu'une si charmante personne soit insensée? +Par quel accident est-elle réduite en +cet état?—Ecoutez-moi avec attention, +répartit le boiteux, vous allez entendre +l'histoire de son infortune.</p> + +<p>«Dona Emerenciana, fille unique de +don Guillem Stephani, vivait tranquille à +Siguença dans la maison de son père, +lorsque don Kimen de Lizana vint troubler +son repos par les galanteries qu'il mit en +usage pour lui plaire. Elle ne se contenta pas +d'être sensible aux soins de ce cavalier: elle +eut la faiblesse de se prêter aux ruses qu'il +employa pour lui parler, et bientôt elle lui +donna sa foi en recevant la sienne.</p> + +<p>«Ces deux amants étaient d'une égale +naissance; mais la dame pouvait passer +pour un des meilleurs partis d'Espagne, au +lieu que don Kimen n'était qu'un cadet. Il +y avait encore un autre obstacle à leur +union. Don Guillem haïssait la famille des +Lizana, ce qu'il ne faisait que trop connaître +par ses discours, quand on la mettait +devant lui sur le tapis; il semblait même +avoir plus d'aversion pour don Kimen que +pour tout le reste de sa race. Emerenciana, +vivement affligée de voir son père dans +cette disposition, en concevait pour son +amour un triste présage; elle ne laissa +pourtant pas, à bon compte, de s'abandonner +à son penchant, et d'avoir des entretiens +secrets avec Lizana, qui s'introduisait +de temps en temps chez elle la nuit par +le ministère d'une soubrette.</p> + +<p>«Il arriva une de ces nuits que don +Guillem, qui par hasard était éveillé lorsque +le galant entra dans sa maison, crut entendre +quelque bruit dans l'appartement de +sa fille, peu éloigné du sien; il n'en fallut +pas davantage pour inquiéter un père aussi +défiant que lui: néanmoins, tout soupçonneux +qu'il était, Emerenciana tenait une +conduite si adroite, qu'il ne se doutait nullement +de son intelligence avec don Kimen; +mais, n'étant pas un homme à pousser la +confiance trop loin, il se leva tout doucement +de son lit, alla ouvrir une fenêtre +qui donnait sur la rue, et eut la patience +de s'y tenir jusqu'à ce qu'il vît descendre +d'un balcon, par une échelle de soie, Lizana, +qu'il reconnut à la clarté de la lune.</p> + +<p>«Quel spectacle pour Stephani, pour le +plus vindicatif et le plus barbare mortel +qu'ait jamais produit la Sicile, où il avait +pris naissance! Il ne céda point d'abord à +sa colère, et n'eut garde de faire un éclat +qui aurait pu dérober à ses coups la principale +victime que son ressentiment demandait: +il se contraignit, et attendit que sa +fille fût levée le lendemain pour entrer dans +son appartement: là, se voyant seul avec +elle, et la regardant avec des yeux étincelants +de fureur, il lui dit: «Malheureuse, +qui, malgré la noblesse de ton sang, n'as +pas honte de commettre des actions infâmes, +prépare-toi à souffrir un juste châtiment. +Ce fer, ajouta-t-il en tirant de +son sein un poignard, ce fer va t'ôter la +vie, si tu ne confesses la vérité: nomme-moi +l'audacieux qui est venu cette nuit +déshonorer ma maison.»</p> + +<p>«Emerenciana demeura tout interdite, +et si troublée de cette menace, qu'elle ne +put proférer une parole. «Ah! misérable, +poursuivit le père, ton silence et ton +trouble ne m'apprennent que trop ton +crime. Eh! t'imagines-tu, fille indigne +de moi, que j'ignore ce qui se passe? J'ai +vu cette nuit le téméraire; j'ai reconnu +don Kimen: ce n'eût pas été assez de +recevoir la nuit un cavalier dans ton +appartement, il fallait encore que ce cavalier +fût mon plus grand ennemi: mais +sachons jusqu'à quel point je suis outragé: +parle sans déguisement; ce n'est +que par ta sincérité que tu peux éviter la +mort.»</p> + +<p>«La dame, à ces derniers mots, concevant +quelque espérance d'échapper au sort funeste +qui la menaçait, perdit une partie de +sa frayeur, et répondit à don Guillem: +«Seigneur, je n'ai pu me défendre d'écouter +Lizana; mais je prends le ciel à témoin +de la pureté de ses sentiments. Comme +il sait que vous haïssez sa famille, il n'a +point encore osé vous demander votre +aveu; et ce n'est que pour conférer ensemble +sur les moyens de l'obtenir, que +je lui ai permis quelquefois de s'introduire +ici.—Eh! de quelle personne, +répliqua Stephani, vous servez-vous +l'un et l'autre, pour faire tenir vos +lettres?—C'est, répartit sa fille, un de +vos pages qui nous rend ce service.—Voilà, +reprit le père, tout ce que je voulais +savoir: il s'agit présentement d'exécuter +le dessein que j'ai formé.» Là-dessus, +toujours la dague à la main, il lui fit prendre +du papier et de l'encre, et l'obligea +d'écrire à son amant ce billet, qu'il lui dicta +lui-même:</p> + +<blockquote><p><i>Cher époux, seul délice de ma vie, je +vous avertis que mon père vient de partir +tout à l'heure pour sa terre, d'où il ne +reviendra que demain: profitez de l'occasion; +je me flatte que vous attendrez la +nuit avec autant d'impatience que moi.</i></p></blockquote> + +<p>«Après qu'Emerenciana eût écrit et cacheté +ce billet perfide, don Guillem lui +dit: «Fais venir le page qui s'acquitte si +bien de l'emploi dont tu le charges, et +lui ordonne de porter ce papier à don +Kimen; mais n'espère pas me tromper: +je vais me cacher dans un endroit de +cette chambre, d'où je t'observerai quand +tu lui donneras cette commission; et si +tu lui dis un mot, ou lui fais quelque +signe qui lui rende le message suspect, +je te plongerai aussitôt ce poignard dans +le cœur.» Emerenciana connaissait trop +son père pour oser lui désobéir: elle remit +le billet, comme à l'ordinaire, entre les +mains du page.</p> + +<p>«Alors Stephani rengaîna la dague; +mais il ne quitta point sa fille de toute la +journée et ne la laissa parler à personne en +particulier, et fit si bien que Lizana ne put +être averti du piége qu'on lui tendait. Ce +jeune homme ne manqua donc pas de se +trouver au rendez-vous. A peine fut-il dans +la maison de sa maîtresse, qu'il se sentit +tout à coup saisi par trois hommes des plus +vigoureux, qui le désarmèrent sans qu'il +pût s'en défendre, lui mirent un linge dans +la bouche pour l'empêcher de crier, lui +bandèrent les yeux, et lui lièrent les mains +derrière le dos. En même temps ils le portèrent +en cet état dans un carrosse préparé +pour cela, et dans lequel ils montèrent +tous trois, pour mieux répondre du cavalier, +qu'ils conduisirent à la terre de Stephani, +située au village de Miédes, à quatre +petites lieues de Siguença. Don Guillem +partit un moment après dans un autre carrosse, +avec sa fille, deux femmes de chambre, +et une duègne rébarbative, qu'il avait +fait venir chez lui l'après-dînée et prise à +son service. Il emmena aussi tout le reste +de ses gens, à la réserve d'un vieux domestique +qui n'avait aucune connaissance +du ravissement de Lizana.</p> + +<p>«Ils arrivèrent tous avant le jour à Miédes. +Le premier soin du seigneur Stephani +fut de faire enfermer don Kimen dans une +cave voûtée, qui recevait une faible lumière +par un soupirail si étroit qu'un +homme n'y pouvait passer; il ordonna ensuite +à Julio, son valet de confiance, de donner +pour toute nourriture au prisonnier +du pain et de l'eau, pour lit une botte de +paille, et de lui dire chaque fois qu'il lui +porterait à manger: «Tiens, lâche suborneur, +voilà de quelle manière don Guillem +traite ceux qui sont assez hardis pour +l'offenser.» Ce cruel Sicilien n'en usa pas +moins durement avec sa fille; il l'emprisonna +dans une chambre qui n'avait point +de vue sur la campagne, lui ôta ses femmes, +et lui donna pour geôlière la duègne +qu'il avait choisie, duègne sans égale pour +tourmenter les filles commises à sa garde.</p> + +<p>«Il disposa donc ainsi des deux amants. +Son intention n'était pas de s'en tenir là: +il avait résolu de se défaire de don Kimen; +mais il voulait tâcher de commettre ce +crime impunément, ce qui paraissait assez +difficile. Comme il s'était servi de ses valets +pour enlever ce cavalier, il ne pouvait +pas se flatter qu'une action sue de tant de +monde demeurerait toujours secrète. Que +faire donc pour n'avoir rien à démêler avec +la justice? Il prit son parti en grand scélérat: +il assembla tous ses complices dans un +corps de logis séparé du château: il leur +témoigna combien il était satisfait de leur +zèle, et leur dit que, pour le reconnaître, +il prétendait leur donner une bonne somme +d'argent après les avoir bien régalés. Il les +fit asseoir à une table, et au milieu du festin +Julio les empoisonna par son ordre; +ensuite le maître et le valet mirent le feu +au corps de logis, et avant que les flammes +pussent attirer en cet endroit les habitants +du village, ils assassinèrent les deux femmes +de chambre d'Emerenciana et le petit +page dont j'ai parlé, puis ils jetèrent +leurs cadavres parmi les autres; bientôt le +corps de logis fut enflammé et réduit en +cendres, malgré les efforts que les paysans +des environs firent pour éteindre l'embrasement. +Il fallait voir, pendant ce temps-là, +les démonstrations de douleur du Sicilien: +il paraissait inconsolable de la perte de ses +domestiques.</p> + +<p>«S'étant de cette manière assuré de la +discrétion des gens qui auraient pu le +trahir, il dit à son confident: «Mon cher +Julio, je suis maintenant tranquille, et je +pourrai, quand il me plaira, ôter la vie à +don Kimen; mais avant que je l'immole à +mon honneur, je veux jouir du doux contentement +de le faire souffrir: la misère et +l'horreur d'une longue prison seront plus +cruelles pour lui que la mort.» Véritablement, +Lizana déplorait sans cesse son malheur; +et, s'attendant à ne jamais sortir de +la cave, il souhaitait d'être délivré de ses +peines par un prompt trépas.</p> + +<p>«Mais c'était en vain que Stephani espérait +avoir l'esprit en repos après l'exploit +qu'il venait de faire. Une nouvelle inquiétude +vint l'agiter au bout de trois jours; +il craignait que Julio, en portant à manger +au prisonnier, ne se laissât gagner par des +promesses; et cette crainte lui fit prendre +la résolution de hâter la perte de l'un et de +brûler ensuite la cervelle à l'autre d'un +coup de pistolet. Julio, de son côté, n'était +pas sans défiance, et, jugeant que son maître, +après s'être défait de don Kimen, pourrait +bien le sacrifier aussi à sa sûreté, conçut le +dessein de se sauver une belle nuit avec +tout ce qu'il y avait dans la maison de plus +facile à emporter.</p> + +<p>«Voilà ce que ces deux honnêtes gens +méditaient chacun en son petit particulier, +lorsqu'un jour ils furent surpris l'un et +l'autre, à cent pas du château, par quinze ou +vingt archers de la Sainte-Hermandad, qui +les environnèrent tout à coup, en criant: +<i>De par le roi et la justice</i>. A cette vue don +Guillem pâlit et se troubla: néanmoins, +faisant bonne contenance, il demanda au +commandant à qui il en voulait. «A vous-même, +lui répondit l'officier: on vous +accuse d'avoir enlevé don Kimen de +Lizana: je suis chargé de faire dans ce +château une exacte recherche de ce cavalier, +et de m'assurer même de votre personne.» +Stephani, par cette réponse, +persuadé qu'il était perdu, devint furieux; +il tira de ses poches deux pistolets, dit qu'il +ne souffrirait point qu'on visitât sa maison, +et qu'il allait casser la tête au commandant, +s'il ne se retirait promptement avec sa +troupe. Le chef de la sainte confrérie, méprisant +la menace, s'avança sur le Sicilien, +qui lui lâcha un coup de pistolet et le +blessa au visage; mais cette blessure coûta +bientôt la vie au téméraire qui l'avait faite; +car deux ou trois archers firent feu sur lui +dans le moment, et le jetèrent par terre +roide mort, pour venger leur officier. A +l'égard de Julio, il se laissa prendre sans +résistance, et il ne fut pas besoin de l'interroger +pour savoir de lui si don Kimen +était dans le château: ce valet avoua tout; +mais voyant son maître sans vie, il le chargea +de toute l'iniquité.</p> + +<p>«Enfin il mena le commandant et ses +archers à la cave, où ils trouvèrent Lizana +couché sur la paille, bien lié et garrotté. +Ce malheureux cavalier, qui vivait dans +une attente continuelle de la mort, crut +que tant de gens armés n'entraient dans sa +prison que pour le faire mourir, et il fut +agréablement surpris d'apprendre que ceux +qu'il prenait pour ses bourreaux étaient +ses libérateurs. Après qu'ils l'eurent délié +et tiré de la cave, il les remercia de sa délivrance, +et leur demanda comment ils +avaient su qu'il était prisonnier dans ce +château. «C'est, lui dit le commandant, +ce que je vais vous conter en peu de +mots.</p> + +<p>«La nuit de votre enlèvement, poursuivit-il, +un de vos ravisseurs, qui avait +une amie à deux pas de chez don Guillem, +étant allé lui dire adieu avant son départ +pour la campagne, eut l'indiscrétion de +lui révéler le projet de Stephani. Cette +femme garda le secret pendant deux ou +trois jours; mais comme le bruit de l'incendie +arrivé à Miédes se répandit dans +la ville de Siguença, et qu'il parut +étrange à tout le monde que les domestiques +du Sicilien eussent tous péri dans +ce malheur, elle se mit dans l'esprit que +cet embrasement devait être l'ouvrage +de don Guillem: ainsi, pour venger son +amant, elle alla trouver le seigneur don +Félix votre père, et lui dit tout ce qu'elle +savait. Don Félix, effrayé de vous voir +à la merci d'un homme capable de tout, +mena la femme chez le corrégidor, qui, +après l'avoir écoutée, ne douta point que +Stephani n'eût envie de vous faire souffrir +de longs et cruels tourments, et ne +fût le diabolique auteur de l'incendie: +ce que voulant approfondir, ce juge m'a +ce matin envoyé ordre, à Retortillo où +je fais ma demeure, de monter à cheval +et de me rendre avec ma brigade à ce +château, de vous y chercher, et de prendre +don Guillem mort ou vif. Je me suis +heureusement acquitté de ma commission +pour ce qui vous regarde; mais je +suis fâché de ne pouvoir conduire à +Siguença le coupable vivant: il nous a +mis, par sa résistance, dans la nécessité +de le tuer.»</p> + +<p>«L'officier, ayant parlé de cette sorte, dit +à don Kimen: «Seigneur cavalier, je +vais dresser un procès-verbal de tout ce +qui vient de se passer ici, après quoi nous +partirons pour satisfaire l'impatience que +vous devez avoir de tirer votre famille +de l'inquiétude que vous lui causez.—Attendez, +seigneur commandant, s'écria +Julio dans cet endroit: je vais vous +fournir une nouvelle matière pour grossir +votre procès-verbal: vous avez encore +une autre personne prisonnière à mettre +en liberté. Dona Emerenciana est enfermée +dans une chambre obscure, où une +duègne impitoyable lui tient sans cesse +des discours mortifiants, et ne la laisse +pas un moment en repos.—O ciel! dit +Lizana, le cruel Stephani ne s'est donc +pas contenté d'exercer sur moi sa barbarie! +Allons promptement délivrer cette +dame infortunée de la tyrannie de sa +gouvernante.»</p> + +<p>«Là-dessus Julio mena le commandant +et don Kimen, suivis de cinq ou six archers, +à la chambre qui servait de prison à la fille +de don Guillem: ils frappèrent à la porte, +et la duègne vint ouvrir. Vous concevez +bien le plaisir que Lizana se faisait de revoir +sa maîtresse, après avoir désespéré de +la posséder: il sentait renaître son espérance, +ou plutôt il ne pouvait douter de +son bonheur, puisque la seule personne +qui était en droit de s'y opposer ne vivait +plus. Dès qu'il aperçut Emerenciana, il +courut se jeter à ses pieds: mais qui pourrait +assez exprimer la douleur dont il fut +saisi, lorsqu'au lieu de trouver une amante +disposée à répondre à ses transports, il ne +vit qu'une dame hors de son bon sens? En +effet, elle avait été tant tourmentée par la +duègne, qu'elle en était devenue folle. +Elle demeura quelque temps rêveuse; puis +s'imaginant tout à coup être la belle Angélique, +assiégée par les Tartares dans la +forteresse d'Albraque, elle regarda tous les +hommes qui étaient dans sa chambre comme +autant de paladins qui venaient à son secours. +Elle prit le chef de la sainte confrérie +pour Roland; Lizana, pour Brandimart; +Julio, pour Hubert du Lyon, et les +archers pour Antifort, Clarion, Adrien, +et les deux fils du marquis Olivier. Elle +les reçut avec beaucoup de politesse, et leur +dit: «Braves chevaliers, je ne crains plus +à l'heure qu'il est l'empereur Agrican, +ni la reine Marfise; votre valeur est capable +de me défendre contre tous les +guerriers de l'univers.»</p> + +<p>«A ce discours extravagant, l'officier et +ses archers ne purent s'empêcher de rire. Il +n'en fut pas de même de don Kimen: vivement +affligé de voir sa dame dans une si +triste situation pour l'amour de lui, il pensa +perdre à son tour le jugement: il ne laissa +pas toutefois de se flatter qu'elle reprendrait +l'usage de sa raison; et dans cette espérance: +«Ma chère Emerenciana, lui dit-il +tendrement, reconnaissez Lizana: rappelez +votre esprit égaré; apprenez que +nos malheurs sont finis; le ciel ne veut +pas que deux cœurs qu'il a joints soient +séparés, et le père inhumain qui nous a +si mal traités ne peut plus nous être +contraire.»</p> + +<p>La réponse que fit à ces paroles la fille +du roi Galafron fut encore un discours +adressé aux vaillants défenseurs d'Albraque, +qui pour le coup n'en rirent point. Le +commandant même, quoique très-peu pitoyable +de son naturel, sentit quelques +mouvements de compassion, et dit à don +Kimen, qu'il voyait accablé de douleur: +«Seigneur cavalier, ne désespérez point de +la guérison de votre dame: vous avez à +Siguença des docteurs en médecine qui +pourront en venir à bout par leurs remèdes; +mais ne nous arrêtons pas ici +plus longtemps. Vous, Seigneur Hubert +du Lyon, ajouta-t-il en parlant à +Julio, vous qui savez où sont les écuries +de ce château, menez-y avec vous Antifort +et les deux fils du marquis Olivier, +choisissez les meilleurs coursiers et les +mettez au char de la princesse. Je vais +pendant ce temps-là dresser mon procès-verbal.»</p> + +<p>«En disant cela, il tira de ses poches +une écritoire et du papier, et, après avoir +écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la +main à Angélique pour l'aider à descendre +dans la cour, où, par le soin des paladins, +il se trouva un carrosse à quatre mules +prêt à partir: il monta dedans avec la dame +et don Kimen; et il y fit entrer aussi la +duègne, dont il jugea que le corrégidor +serait bien aise d'avoir la déposition. Ce +n'est pas tout: par ordre du chef de la brigade, +on chargea de chaînes Julio, et on le +mit dans un autre carrosse auprès du corps +de don Guillem. Les archers remontèrent +ensuite sur leurs chevaux, après quoi ils +prirent tous ensemble la route de Siguença.</p> + +<p>«La fille de Stephani dit en chemin +mille extravagances, qui furent autant de +coups de poignard pour son amant. Il ne +pouvait sans colère envisager la duègne. +«C'est vous, cruelle vieille, lui disait-il; +c'est vous qui, par vos persécutions, avez +poussé à bout Emerenciana et troublé +son esprit.» La gouvernante se justifiait +d'un air hypocrite, et donnait tout le +tort au défunt. «C'est au seul don Guillem, +répondait-elle, qu'il faut imputer +ce malheur: ce père trop rigoureux venait +chaque jour effrayer sa fille par des +menaces qui l'ont fait enfin devenir +folle.»</p> + +<p>«En arrivant à Siguença, le commandant +alla rendre compte de sa commission +au corrégidor, qui sur-le-champ interrogea +Julio et la duègne, et les envoya dans +les prisons de cette ville, où ils sont encore. +Ce juge reçut aussi la déposition de Lizana, +qui prit ensuite congé de lui pour se retirer +chez son père, où il fit succéder la joie à +la tristesse et à l'inquiétude. Pour dona +Emerenciana, le corrégidor eut soin de la +faire conduire à Madrid, où elle avait un +oncle du côté maternel. Ce bon parent, +qui ne demandait pas mieux que d'avoir +l'administration du bien de sa nièce, fut +nommé son tuteur. Comme il ne pouvait +honnêtement se dispenser de paraître avoir +envie qu'elle guérît, il eut recours aux plus +fameux médecins: mais il n'eut pas sujet +de s'en repentir; car, après y avoir perdu +leur latin, ils déclarèrent le mal incurable. +Sur cette décision, le tuteur n'a pas manqué +de faire enfermer ici la pupille, qui, +suivant les apparences, y demeurera le +reste de ses jours.</p> + +<p>—La triste destinée! s'écria don Cléofas; +j'en suis véritablement touché; dona +Emerenciana méritait d'être plus heureuse. +Et don Kimen, ajouta-t-il, qu'est-il devenu? +Je suis curieux de savoir quel parti il a +pris.—Un fort raisonnable, répartit Asmodée: +quand il a vu que le mal était sans +remède, il est allé dans la nouvelle Espagne; +il espère qu'en voyageant il perdra +peu à peu le souvenir d'une dame que sa +raison et son repos veulent qu'il oublie..... +Mais, poursuivit le diable, après vous +avoir montré les fous qui sont enfermés, il +faut que je vous en fasse voir qui mériteraient +de l'être.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2> + +<h3>Dont la matière est inépuisable.</h3> + + +<p>Regardons du côté de la ville, et à mesure +que je découvrirai des sujets dignes d'être +mis au nombre de ceux qui sont ici, je vous +en dirai le caractère. J'en vois déjà un que +je ne veux pas laisser échapper: c'est un +nouveau marié. Il y a huit jours que, sur +le rapport qu'on lui fit des coquetteries +d'une aventurière qu'il aimait, il alla chez +elle plein de fureur, brisa une partie de ses +meubles, jeta les autres par les fenêtres, +et le lendemain il l'épousa.—Un homme +de la sorte, dit Zambullo, mérite assurément +la première place vacante dans cette +maison.</p> + +<p>—Il a un voisin, reprit le boiteux, que +je ne trouve pas plus sage que lui: c'est un +garçon de quarante-cinq ans qui a de quoi +vivre, et qui veut se mettre au service d'un +grand.</p> + +<p>«J'aperçois la veuve d'un jurisconsulte: +la bonne dame a douze lustres accomplis; +son mari vient de mourir; elle veut se retirer +dans un couvent, afin, dit-elle, que sa +réputation soit à l'abri de la médisance.</p> + +<p>«Je découvre aussi deux pucelles, ou, pour +mieux dire, deux filles de cinquante ans: +elles font des vœux au ciel pour qu'il ait la +bonté d'appeler leur père, qui les tient enfermées +comme des mineures: elles espèrent +qu'après sa mort elles trouveront de +jolis hommes qui les épouseront par inclination.—Pourquoi +non, dit l'écolier? Il +y a des hommes d'un goût si bizarre!—J'en +demeure d'accord, répondit Asmodée: +elles peuvent trouver des épouseurs, mais +elles ne doivent pas s'en flatter: c'est en +cela que consiste leur folie.</p> + +<p>«Il n'y a point de pays où les femmes se +rendent justice sur leur âge. Il y a un mois +qu'à Paris une fille de quarante-huit ans +et une femme de soixante-neuf allèrent en +témoignage chez un commissaire pour une +veuve de leurs amies dont on attaquait la +vertu. Le commissaire interrogea d'abord +la femme mariée, et lui demanda son âge, +quoiqu'elle eût son extrait baptistaire écrit +sur son front, elle ne laissa pas de dire +hardiment qu'elle n'avait que quarante +ans. Après qu'il l'eut interrogée, il s'adressa +à la fille: «Et vous, Mademoiselle, lui +dit-il, quel âge avez-vous?—Passons +aux autres questions, Monsieur le commissaire, +lui répondit-elle; on ne doit +point nous demander cela.—Vous n'y +pensez pas, reprit-il; ignorez-vous qu'en +justice...—Oh! il n'y a justice qui tienne, +interrompit brusquement la fille; eh! +qu'importe à la justice de savoir quel âge +j'ai? ce ne sont pas ses affaires.—Mais +je ne puis recevoir, dit-il, votre déposition, +si votre âge n'y est pas; c'est une +circonstance requise.—Si cela est absolument +nécessaire, répliqua-t-elle, regardez-moi +donc avec attention, et mettez +mon âge en conscience.»</p> + +<p>«Le commissaire la considéra, et fut +assez poli pour ne marquer que vingt-huit +ans. Il lui demanda ensuite si elle connaissait +la veuve depuis longtemps. «Avant +son mariage, répondit-elle.—J'ai donc +mal coté votre âge, reprit-il; car je ne vous +ai donné que vingt-huit ans, et il y en a +vingt-neuf que la veuve est mariée.—Hé +bien! s'écria la fille, écrivez donc que +j'en ai trente: j'ai pu à un an connaître +la veuve.—Cela ne serait pas régulier, +répliquait-il; ajoutons-en une douzaine.—Non +pas, s'il vous plaît, dit-elle; tout +ce que je puis faire pour contenter la +justice, c'est d'y mettre encore une +année; mais je n'y mettrais pas un mois +avec, quand il s'agirait de mon honneur.»</p> + +<p>«Lorsque les deux déposantes furent +sorties de chez le commissaire, la femme +dit à la fille: «Admirez, je vous prie, ce +nigaud qui nous croit assez sottes pour +lui aller dire notre âge au juste: c'est +bien assez vraiment qu'il soit marqué sur +les registres de nos paroisses, sans qu'il +l'écrive encore sur ses papiers, afin que +tout le monde en soit instruit. Ne serait-il +pas bien gracieux pour nous d'entendre +lire en plein barreau: <i>Madame Richard, +âgée de soixante et tant d'années; +et Mademoiselle Perinelle, âgée +de quarante-cinq ans, déposent telles et +telles choses</i>? Pour moi, je me moque de +cela; j'ai supprimé vingt années à bon +compte: vous avez fort bien fait d'en user +de même.</p> + +<p>«—Qu'appelez-vous de même? répondit +la fille d'un ton brusque; je suis votre +servante! je n'ai tout au plus que trente-cinq +ans.—Hé! ma petite, répliqua l'autre +d'un air malin, à qui le dites-vous? Je +vous ai vue naître: je parle de longtemps. +Je me souviens d'avoir vu votre père; +lorsqu'il mourut il n'était pas jeune, et il +y a près de quarante ans qu'il est mort.—Oh! +mon père, mon père, interrompit +avec précipitation la fille, irritée de la +franchise de la femme, quand mon père +épousa ma mère, il était déjà si vieux +qu'il ne pouvait plus faire d'enfants.»</p> + +<p>«Je remarque dans une maison, poursuivit +l'esprit, deux hommes qui ne sont pas +raisonnables: l'un est un enfant de famille +qui ne saurait garder d'argent ni s'en passer: +il a trouvé un bon moyen d'en avoir toujours. +Quand il est en fonds, il achète des +livres, et dès qu'il est à sec, il s'en défait +pour la moitié de ce qu'ils lui ont coûté. +L'autre est un peintre étranger qui fait +des portraits de femmes: il est habile; il +dessine correctement; il peint à merveille +et attrape la ressemblance; mais il ne +flatte point, et il s'imagine qu'il aura la +presse. <i>Inter stultos referatur.</i></p> + +<p>—Comment donc, dit l'écolier, vous parlez +latin!—Cela doit-il vous étonner? répondit +le diable. Je parle parfaitement +toute sorte de langues: je sais l'hébreu, le +turc, l'arabe et le grec; cependant je n'en +ai pas l'esprit plus orgueilleux ni plus pédantesque: +j'ai cet avantage sur vos <i>érudits</i>.</p> + +<p>«Voyez dans ce grand hôtel, à main +gauche, une dame malade, qu'entourent +plusieurs femmes qui la veillent: c'est la +veuve d'un riche et fameux architecte, une +femme entêtée de noblesse. Elle vient de +faire son testament: elle a des biens immenses +qu'elle donne à des personnes de la +première qualité qui ne la connaissent seulement +pas: elle leur fait des legs à cause +de leurs grands noms. On lui a demandé +si elle ne voulait rien laisser à un certain +homme qui lui a rendu des services considérables: +«Hélas! non, a-t-elle répondu +d'un air triste, et j'en suis fâchée: je ne +suis point assez ingrate pour refuser +d'avouer que je lui ai beaucoup d'obligation; +mais il est roturier: son nom +déshonorerait mon testament.»</p> + +<p>—Seigneur Asmodée, interrompit Léandro, +apprenez-moi, de grâce, si ce vieillard +que je vois occupé à lire dans un cabinet +ne serait point par hasard un homme +à mériter d'être ici!—Il le mériterait sans +doute, répondit le démon: ce personnage +est un vieux licencié qui lit une épreuve +d'un livre qu'il a sous la presse.—C'est apparemment +quelque ouvrage de morale ou +de théologie, dit don Cléofas.—Non, répartit +le boiteux, ce sont des poésies gaillardes +qu'il a composées dans sa jeunesse: +au lieu de les brûler, ou du moins de les +laisser périr avec lui, il les fait imprimer +de son vivant, de peur qu'après sa mort ses +héritiers ne soient tentés de les mettre au +jour, et que, par respect pour son caractère, +ils n'en ôtent tout le sel et l'agrément.</p> + +<p>«J'aurais tort d'oublier une petite femme +qui demeure chez ce licencié: elle est si persuadée +qu'elle plaît aux hommes, qu'elle +met tous ceux qui lui parlent au nombre +de ses amants. Mais venons à un riche +chanoine que je vois à deux pas de là; il a +une folie fort singulière: s'il vit frugalement, +ce n'est ni par mortification, ni par +sobriété: s'il se passe d'équipage, ce n'est +point par avarice.—Hé! pourquoi donc +ménage-t-il son revenu?—C'est pour amasser +de l'argent.—Qu'en veut-il faire? des +aumônes?—Non: il achète des tableaux, +des meubles précieux, des bijoux. Et vous +croyez que c'est pour en jouir pendant sa +vie? Vous vous trompez: c'est uniquement +pour en parer son inventaire.</p> + +<p>—Ce que vous dites est outré, interrompit +Zambullo: y a-t-il au monde un homme +de ce caractère-là?—Oui, vous dis-je, reprit +le diable, il a cette manie: il se fait un +plaisir de penser qu'on admirera son inventaire. +A-t-il acheté, par exemple, un +beau bureau? Il le fait empaqueter proprement +et serrer dans un garde-meuble, +afin qu'il paraisse tout neuf aux yeux des +fripiers qui viendront le marchander après +sa mort.</p> + +<p>«Passons à un de ses voisins que vous +ne trouverez pas moins fou: c'est un vieux +garçon venu depuis peu des îles Philippines +à Madrid, avec une riche succession que son +père, qui était auditeur de l'audience de +Madrid, lui a laissée. Sa conduite est assez +extraordinaire: on le voit toute la journée +dans les antichambres du roi et du premier +ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux +qui brigue quelque charge importante: +il n'en souhaite aucune et ne demande +rien. Hé quoi! me direz-vous, il +n'irait dans cet endroit-là simplement +que pour faire sa cour? Encore moins: il ne +parle jamais au ministre; il n'en est pas +même connu, et ne se soucie nullement de +l'être.—Quel est donc son but?—Le +voici: il voudrait persuader qu'il a du +crédit.</p> + +<p>—Le plaisant original! s'écria l'écolier +en éclatant de rire; c'est se donner bien de +la peine pour peu de chose; vous avez raison +de le mettre au rang des fous à enfermer.—Oh! +reprit Asmodée, je vais vous +en montrer beaucoup d'autres qu'il ne serait +pas juste de croire plus sensés. Considérez +dans cette grande maison, où vous apercevez +tant de bougies allumées, trois +hommes et deux femmes autour d'une table: +ils ont soupé ensemble, et jouent présentement +aux cartes pour achever de passer la +nuit, après quoi ils se sépareront. Telle est +la vie que mènent ces dames et ces cavaliers: +ils s'assemblent régulièrement tous +les soirs et se quittent au lever de l'aurore, +pour aller dormir jusqu'à ce que les ténèbres +reviennent chasser le jour: ils ont renoncé +à la vue du soleil et des beautés de la +nature. Ne dirait-on pas, à les voir ainsi environnés +de flambeaux, que ce sont des morts +qui attendent qu'on leur rende les derniers +devoirs?—Il n'est pas besoin d'enfermer +ces fous-là, dit don Cléofas, ils le sont déjà.</p> + +<p>—Je vois dans les bras du sommeil, reprit +le boiteux, un homme que j'aime et +qui m'affectionne aussi beaucoup, un sujet +pétri d'une pâte de ma façon: c'est un vieux +bachelier qui idolâtre le beau sexe. Vous +ne sauriez lui parler d'une jolie dame, sans +remarquer qu'il vous écoute avec un extrême +plaisir: si vous lui dites qu'elle +a une petite bouche, des lèvres vermeilles, +des dents d'ivoire, un teint d'albâtre; +en un mot, si vous la lui peignez en +détail, il soupire à chaque trait, il +tourne les yeux, il lui prend des élans de +volupté. Il y a deux jours qu'en passant +dans la rue d'Alcala, devant la boutique +d'un cordonnier de femmes, il s'arrêta tout +court pour regarder une petite pantoufle +qu'il y aperçut: après l'avoir considérée +avec plus d'attention qu'elle n'en méritait, +il dit d'un air pâmé à un cavalier qui l'accompagnait: +«Ah! mon ami, voilà une +pantoufle qui m'enchante l'imagination! +Que le pied pour lequel on l'a faite doit +être mignon! je prends trop de plaisir à +la voir; éloignons-nous promptement: +il y a du péril à passer par ici.»</p> + +<p>—Il faut marquer de noir ce bachelier-là, +dit Léandro Perez.—C'est juger sainement +de lui, reprit le diable, et l'on ne doit +pas non plus marquer de blanc son plus +proche voisin, un original d'auditeur qui, +parce qu'il a un équipage, rougit de honte +quand il est obligé de se servir d'un carrosse +de louage. Faisons une accolade de cet +auditeur avec un licencié de ses parents +qui possède une dignité d'un grand revenu +dans une église de Madrid, et qui va presque +toujours en carrosse de louage, pour +en ménager deux fort propres et quatre +belles mules qu'il a chez lui.</p> + +<p>«Je découvre dans le voisinage de l'auditeur +et du bachelier un homme à qui +l'on ne peut sans injustice refuser une +place parmi les fous. C'est un cavalier de +soixante ans qui fait l'amour à une jeune +femme: il la voit tous les jours, et croit +lui plaire en l'entretenant des bonnes fortunes +qu'il a eues dans ses beaux jours: il +veut qu'elle lui tienne compte d'avoir +autrefois été aimable.</p> + +<p>«Mettons avec ce vieillard un autre +qui repose à dix pas de nous, un comte +français qui est venu à Madrid pour voir +la cour d'Espagne: ce vieux seigneur est +dans son quatorzième lustre; il a brillé +dans ses belles années à la cour de son roi: +tout le monde y admirait jadis sa taille, +son air galant, et l'on était surtout charmé +du goût qu'il y avait dans la manière dont +il s'habillait. Il a conservé tous ses habits, +et il les porte depuis cinquante ans, en dépit +de la mode qui change tous les jours +dans son pays; mais ce qu'il y a de plus +plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore +aujourd'hui les mêmes grâces qu'on lui +trouvait dans sa jeunesse.</p> + +<p>—Il n'y a point à hésiter, dit don Cléofas; +plaçons ce seigneur français parmi les +personnes qui sont dignes d'être pensionnaires +dans <i>la casa de los locos</i>.—J'y retiens +une loge, reprit le démon, pour une +dame qui demeure dans un grenier à côté +de l'hôtel du comte: c'est une vieille veuve +qui, par un excès de tendresse pour ses +enfants, a eu la bonté de leur faire une +donation de tous ses biens, moyennant +une petite pension alimentaire que lesdits +enfants sont obligés de lui faire, et que, par +reconnaissance, ils ont grand soin de ne +lui pas payer.</p> + +<p>«J'y veux envoyer aussi un vieux garçon +de bonne famille, lequel n'a pas plus tôt +un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant +se passer d'espèces, est capable de tout +faire pour en avoir. Il y a quinze jours +que sa blanchisseuse, à qui il devait +trente pistoles, vint les lui demander, en +disant qu'elle en avait besoin pour se marier +à un valet de chambre qui la recherchait. +«Tu as donc d'autre argent? lui dit-il; +car où diable est le valet de chambre +qui voudra devenir ton mari pour trente +pistoles?—Hé! mais, répondit-elle, j'ai +encore, outre cela, deux cents ducats.—Deux +cents ducats! répliqua-t-il avec +émotion; malpeste! Tu n'as qu'à me les +donner à moi: je t'épouse, et nous voilà +quitte à quitte.» Il fut pris au mot, et +sa blanchisseuse est devenue sa femme.</p> + +<p>«Retenons trois places pour ces trois +personnes qui reviennent de souper en ville, +et qui rentrent dans cet hôtel à main droite, +où elles font leur résidence. L'un est un +comte qui se pique d'aimer les belles-lettres; +l'autre est son frère le licencié, et le troisième +un bel esprit attaché à eux. Ils ne +se quittent presque point: ils vont tous +trois ensemble partout en visite. Le comte +n'a soin que de se louer; son frère le loue et +se loue aussi lui-même; mais le bel esprit +est chargé de trois soins: de les louer tous +deux, et de mêler ses louanges avec les +leurs.</p> + +<p>«Encore deux places, l'une pour un +vieux bourgeois fleuriste qui, n'ayant pas +de quoi vivre, veut entretenir un jardinier +et une jardinière, pour avoir soin d'une +douzaine de fleurs qu'il a dans son jardin. +L'autre pour un histrion qui, plaignant +les désagréments attachés à la vie comique, +disait l'autre jour à quelques-uns de ses +camarades: «Ma foi, mes amis, je suis +bien dégoûté de la profession: oui, j'aimerais +mieux n'être qu'un petit gentilhomme +de campagne de mille ducats de +rente.»</p> + +<p>«De quelque côté que je tourne la vue, +continua l'esprit, je ne découvre que des +cerveaux malades. J'aperçois un chevalier +de Calatrava, qui est si fier et si vain d'avoir +des entretiens secrets avec la fille d'un +grand, qu'il se croit de niveau avec les +premières personnes de la cour. Il ressemble +à Villius, qui s'imaginait être gendre de +Scylla parce qu'il était bien avec la fille de +ce dictateur: cette comparaison est d'autant +plus juste, que ce chevalier a, comme le +romain, un Longazenus, c'est-à-dire un +rival de néant, qui est encore plus favorisé +que lui.</p> + +<p>«On dirait que les mêmes hommes renaissent +de temps en temps sous de nouveaux +traits. Je reconnais dans ce commis +le ministre Bollanus, qui ne gardait de +mesures avec personne, et qui rompait en +visière à tous ceux dont l'abord lui était +désagréable. Je revois dans ce vieux président +Fufidius, qui prêtait son argent à +cinq pour cent par mois; et Marsœus, qui +donna sa maison paternelle à la comédienne +Origo, revit dans ce garçon de famille, qui +mange avec une femme de théâtre une maison +de campagne qu'il a près de l'Escurial.»</p> + +<p>Asmodée allait poursuivre; mais comme +il entendit tout à coup accorder des instruments +de musique, il s'arrêta, et dit à don +Cléofas: «Il y a au bout de cette rue des +musiciens qui vont donner une sérénade à +la fille d'un alcalde de corte: si vous voulez +voir cette fête de près, vous n'avez qu'à +parler.—J'aime fort ces sortes de concerts, +répondit Zambullo; approchons-nous de +ces symphonistes: peut-être y a-t-il des +voix parmi eux.» Il n'eut pas achevé ces +mots, qu'il se trouva sur une maison voisine +de l'alcalde.</p> + +<p>Les joueurs d'instruments jouèrent d'abord +quelques airs italiens, après quoi deux +chanteurs chantèrent alternativement les +couplets suivants.</p> + +<h4>1<sup>er</sup> COUPLET.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si de tu hermosura quieres<br /></span> +<span class="i0">Una copia con mil gracias,<br /></span> +<span class="i0">Escucha, porque pretendo<br /></span> +<span class="i0">El pintar la.<br /></span> +</div></div> + +<blockquote><p>(<i>Si vous voulez une copie de vos grâces et de votre +beauté, écoutez-moi, car je prétends en faire le +portrait.</i>)</p></blockquote> + +<h4>2<sup>e</sup> COUPLET.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Es tu frente toda nieve<br /></span> +<span class="i0">Y el alabastro batallas<br /></span> +<span class="i0">Ofreciò al Amor, haziendo<br /></span> +<span class="i0">En ella vaya.<br /></span> +</div></div> + +<blockquote><p>(<i>Votre visage tout de neige et d'albâtre a fait +des défis à l'amour qui se moquait de lui.</i>)</p></blockquote> + +<h4>3<sup>e</sup> COUPLET.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Amor labrò de tus cejas<br /></span> +<span class="i0">Dos arcos para su aljava,<br /></span> +<span class="i0">Y debaxo ha descubierto<br /></span> +<span class="i0">Quien le mata.<br /></span> +</div></div> + +<blockquote><p>(<i>L'amour a fait de vos sourcils deux arcs pour +son carquois; mais il a découvert dessous qui le +tue</i>.)</p></blockquote> + +<h4>4<sup>e</sup> COUPLET.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Eres dueña de el lugar,<br /></span> +<span class="i0">Vandolera de las almas,<br /></span> +<span class="i0">Iman de les alvedrios,<br /></span> +<span class="i0">Linda alhaja.<br /></span> +</div></div> + +<blockquote><p>(<i>Vous êtes souveraine de ce séjour, la voleuse des +cœurs, l'aimant des désirs, un joli bijou.</i>)</p></blockquote> + +<h4>5<sup>e</sup> COUPLET.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un rasgo de tu hermosura<br /></span> +<span class="i0">Quisiera yo retratar la.<br /></span> +<span class="i0">Que es estrella, es cielo, es sol:<br /></span> +<span class="i0">No, es sino el alva.<br /></span> +</div></div> + +<p>(<i>Je voudrais d'un seul trait peindre votre beauté: +c'est une étoile, un ciel, un soleil: non, ce n'est +qu'une aurore.</i>)</p> + +<p>«Les couplets sont galants et délicats, +s'écria l'écolier.—Ils vous semblent tels, +dit le démon, parce que vous êtes Espagnol; +s'ils étaient traduits en français, par exemple, +ils ne jetteraient pas un trop beau coton: +les lecteurs de cette nation n'en approuveraient +pas les expressions figurées, +et y trouveraient une bizarrerie d'imagination +qui les ferait rire. Chaque peuple +est entêté de son goût et de son génie. Mais +laissons là ces couplets, continua-t-il; vous +allez entendre une autre musique.</p> + +<p>«Suivez de l'œil ces quatre hommes qui +paraissent subitement dans la rue: les voici +qui viennent fondre sur les symphonistes. +Ceux-ci se font des boucliers de leurs instruments, +lesquels, ne pouvant résister à +la force des coups, volent en éclats. Voyez +arriver à leur secours deux cavaliers, dont +l'un est le patron de la sérénade. Avec quelle +furie ils chargent les agresseurs! Mais ces +derniers, qui les égalent en adresse et en +valeur, les reçoivent de bonne grâce. Quel +feu sort de leurs épées! Remarquez qu'un +défenseur de la symphonie tombe; c'est +celui qui a donné le concert: il est mortellement +blessé. Son compagnon, qui s'en +aperçoit, prend la fuite: les agresseurs de +leur côté se sauvent, et tous les musiciens +disparaissent: il ne reste sur la place que +l'infortuné cavalier dont la mort est le prix +de la sérénade. Considérez en même temps +la fille de l'alcalde: elle est à sa jalousie, +d'où elle a observé tout ce qui vient de se +passer; cette dame est si fière et si vaine de +sa beauté, quoiqu'assez commune, qu'au +lieu d'en déplorer les effets funestes, la +cruelle s'en applaudit et s'en croit plus aimable.</p> + +<p>«Ce n'est pas tout, ajouta-t-il: regardez +un autre cavalier qui s'arrête dans la rue +auprès de celui qui est noyé dans son sang, +pour le secourir, s'il est possible; mais pendant +qu'il s'occupe d'un soin si charitable, +prenez garde qu'il est surpris par la ronde +qui survient: la voilà qui le mène en prison, +où il demeurera longtemps, et il ne +lui en coûtera guère moins que s'il était le +meurtrier du mort.</p> + +<p>—Que de malheurs il arrive cette nuit! +dit Zambullo.—Celui-ci, reprit le diable, ne +sera pas le dernier. Si vous étiez présentement +à la porte du Soleil, vous seriez effrayé +d'un spectacle qui s'y prépare. Par +la négligence d'un domestique, le feu est +dans un hôtel, où il a déjà réduit en cendres +beaucoup de meubles précieux; mais, +quelques riches effets qu'il puisse consumer, +don Pèdre de Escolano, à qui appartient +cet hôtel malheureux, n'en regrettera +point la perte s'il peut sauver Séraphine, +sa fille unique, qui se trouve en danger de +périr.»</p> + +<p>Don Cléofas souhaita de voir cet incendie, +et le boiteux le transporta, dans l'instant +même, à la porte du Soleil, sur une +grande maison qui faisait face à celle où +était le feu.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2> + +<h3>De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette +occasion par amitié pour don Cléofas.</h3> + + +<p>Ils entendirent d'abord les voix confuses +de plusieurs personnes, dont les unes +criaient <i>au feu</i>, et les autres demandaient de +l'eau. Ils remarquèrent, peu de temps après, +qu'un grand escalier par où l'on montait +aux principaux appartements de l'hôtel de +don Pèdre était tout enflammé: ils virent +ensuite sortir par les fenêtres des tourbillons +de flamme et de fumée.</p> + +<p>«L'incendie est dans sa fureur, dit le +démon; déjà le feu, parvenu jusqu'au toit, +commence à s'y faire un passage et remplit +l'air d'étincelles. L'embrasement devient +tel, que le peuple qui accourt de toutes parts +pour l'éteindre ne peut s'occuper qu'à le +regarder. Démêlez dans la foule des spectateurs +un vieillard en robe de chambre: +c'est le seigneur de Escolano. Entendez-vous +ses cris et ses lamentations? Il s'adresse +aux hommes qui l'environnent, et les conjure +d'aller délivrer sa fille; mais il a beau +leur promettre une grosse récompense, aucun +ne veut exposer sa vie pour cette dame, +qui n'a que seize ans, et dont la beauté est +incomparable. Voyant qu'il implore en +vain leur assistance, il s'arrache les cheveux +et la moustache; il se frappe la poitrine; +l'excès de sa douleur lui fait faire des actions +insensées. D'un autre côté, Séraphine, abandonnée +de ses femmes, s'est évanouie de +frayeur dans son appartement, où bientôt +une épaisse fumée va l'étouffer: aucun +mortel ne peut la secourir.</p> + +<p>—Ah! seigneur Asmodée, s'écria Léandro +Perez entraîné par les mouvements +d'une généreuse compassion, cédez à la +pitié dont je me sens saisir, et ne rejetez +pas la prière que je vous fais de sauver cette +jeune dame de la mort prochaine qui la +menace: c'est ce que je vous demande pour +prix du service que je vous ai rendu. Ne +vous opposez point, comme tantôt, à mon +envie; j'en aurais un chagrin mortel.»</p> + +<p>Le diable sourit en entendant parler +ainsi l'écolier. «Seigneur Zambullo, lui +dit-il, vous avez toutes les qualités d'un +bon chevalier errant: vous êtes courageux, +compatissant aux peines d'autrui, et très-prompt +au service des jeunes damoiselles. +Ne seriez-vous pas homme à vous jeter au +milieu des flammes, comme un Amadis, +pour aller délivrer Séraphine et la rendre +saine et sauve à son père?—Plût au ciel! +répondit don Cléofas, que la chose fût possible! +je l'entreprendrais sans balancer.—Votre +mort, reprit le boiteux, serait tout +le salaire d'un si bel exploit. Je vous l'ai +déjà dit, la valeur humaine ne peut rien +dans cette occasion, et il faut bien que je +m'en mêle pour vous contenter: regardez +de quelle façon je vais m'y prendre: observez +d'ici toutes mes opérations.»</p> + +<p>Il n'eut pas sitôt dit ces paroles, qu'empruntant +la figure de Léandro Perez, au +grand étonnement de cet écolier, il se +glissa parmi le peuple, traversa la presse, +et se lança dans le feu comme dans son +élément, à la vue des spectateurs, qui furent +effrayés de cette action, et qui la blâmèrent +par un cri général. «Quel extravagant! +disait l'un; comment l'intérêt a-t-il pu +l'aveugler jusque-là? S'il n'était pas entièrement +fou, la récompense promise ne +l'aurait nullement tenté.—Il faut, disait +l'autre, que ce jeune téméraire soit un +amant de la fille de don Pèdre, et que, dans +la douleur qui le possède, il ait résolu de +sauver sa maîtresse ou de se perdre avec +elle.»</p> + +<p>Enfin, ils comptaient tous qu'il aurait le +sort d'Empédocle<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, lorsqu'une minute après +ils le virent sortir des flammes avec Séraphine +entre ses bras. L'air retentit d'acclamations; +le peuple donna mille louanges +au brave cavalier qui avait fait un si beau +coup. Quand la témérité est heureuse, elle +ne trouve plus de censeurs, et ce prodige +parut à la nation un effet très-naturel du +courage espagnol.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Poëte et philosophe sicilien, qui se jeta dans +les flammes du Mont-Etna.</p></div> + +<p>Comme la dame était encore évanouie, +son père n'osa se livrer à la joie: il craignait +qu'après avoir été si heureusement +délivrée du feu, elle ne mourût à ses yeux +de l'impression terrible qu'avait dû faire +en son cerveau le péril qu'elle avait couru; +mais il fut bientôt rassuré: elle revint de +son évanouissement par les soins qu'on +prit de le dissiper. Elle envisagea le vieillard, +et lui dit d'un air tendre: «Seigneur, +je serais plus affligée que réjouie de voir +mes jours conservés, si les vôtres ne l'étaient +pas.—Ah, ma fille! lui répondit-il +en l'embrassant, puisque je ne vous ai pas +perdue, je suis consolé de tout le reste. +Remercions, poursuivit-il en lui présentant +le faux don Cléofas, remercions tous +deux ce jeune cavalier; c'est votre libérateur; +c'est à lui que vous devez la vie: +nous ne pouvons lui témoigner assez de +reconnaissance, et la somme que j'ai promise +ne saurait nous acquitter envers lui.»</p> + +<p>Le diable prit alors la parole, et dit à +don Pèdre d'un air poli: «Seigneur, la +récompense que vous avez proposée n'a +aucune part au service que j'ai eu le bonheur +de vous rendre: je suis noble et Castillan; +le plaisir d'avoir essuyé vos larmes, +et arraché aux flammes l'objet charmant +qu'elles allaient consumer, est un salaire +qui me suffit.»</p> + +<p>Le désintéressement et la générosité du +libérateur firent concevoir pour lui une +estime infinie au seigneur de Escolano, +qui le pria de le venir voir, et lui demanda +son amitié, en lui offrant la sienne. Après +bien des compliments de part et d'autre, le +père et la fille se retirèrent dans un corps +de logis qui était au bout du jardin; ensuite +le démon rejoignit l'écolier, qui, le voyant +revenir sous sa première forme, lui dit: +«Seigneur diable, mes yeux m'auraient-ils +trompé? N'étiez-vous pas tout à l'heure +sous ma figure?—Pardonnez-moi, répondit +le boiteux, et je vais vous apprendre le +motif de cette métamorphose. J'ai formé +un grand dessein: je prétends vous faire +épouser Séraphine; je lui ai déjà inspiré, +sous vos traits, une passion violente pour +votre seigneurie. Don Pèdre est aussi très-satisfait +de vous, parce que je lui ai dit fort +poliment qu'en délivrant sa fille je n'avais +eu en vue que de leur faire plaisir à +l'un et à l'autre, et que l'honneur d'avoir +heureusement mis à fin une si périlleuse +aventure était une assez belle récompense +pour un gentilhomme espagnol. Le bonhomme +a l'âme noble: il ne voudra pas +demeurer en reste de générosité, et je +vous dirai qu'en ce moment il délibère en +lui-même s'il vous fera son gendre, pour +mesurer sa reconnaissance au service qu'il +s'imagine que vous lui avez rendu.</p> + +<p>«En attendant qu'il s'y détermine, +ajouta le boiteux, gagnons un endroit plus +favorable que celui-ci pour continuer nos +observations.» A ces mots, il emporta l'écolier +sur une haute église remplie de mausolées.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2> + +<h3>Des tombeaux, des ombres et de la Mort.</h3> + + +<p>Avant que nous poursuivions l'examen +des vivants, dit le démon, troublons pour +quelques moments le repos des morts de +cette église; parcourons tous ces tombeaux, +dévoilons ce qu'ils recèlent; voyons ce qui +les a fait élever.</p> + +<p>«Le premier de ceux qui sont à main +droite contient les tristes restes d'un officier +général qui, comme un autre Agamemnon, +trouva au retour de la guerre +un Egiste dans sa maison. Il y a dans le +second un jeune cavalier de noble race, +qui, voulant montrer son adresse et sa vigueur +à sa dame un jour de combat de +taureaux, fut cruellement occis par un de +ces animaux-là. Et dans le troisième gît un +vieux prélat sorti de ce monde assez brusquement, +pour avoir fait son testament en +pleine santé et l'avoir lu à ses domestiques, +à qui, comme un bon maître, il léguait +quelque chose. Son cuisinier fut impatient +de recevoir son legs.</p> + +<p>«Il repose dans le quatrième mausolée +un courtisan qui ne s'est jamais fatigué qu'à +faire sa cour; on le vit, pendant soixante +ans, tous les jours au lever, au dîner, au +souper et au coucher du roi, qui le combla +de bienfaits pour récompenser son assiduité.—Au +reste, dit don Cléofas, ce courtisan +était-il homme à rendre service?—A +personne, répondit le diable: il promettait +volontiers de faire plaisir; mais il ne +tenait jamais ses promesses.—Le misérable! +répliqua Léandro: si l'on voulait retrancher +de la société civile les hommes qui +y sont de trop, il faudrait commencer par +les courtisans de ce caractère-là.</p> + +<p>—Le cinquième tombeau, reprit Asmodée, +renferme la dépouille mortelle d'un +seigneur zélé pour la nation espagnole, et +jaloux de la gloire de son maître: il fut +toute sa vie ambassadeur à Rome ou en +France, en Angleterre ou en Portugal; il +se ruina si bien dans ses ambassades, qu'il +n'avait pas de quoi se faire enterrer quand +il mourut; mais le roi en fit la dépense pour +reconnaître ses services.</p> + +<p>«Passons aux monuments qui sont de +l'autre côté. Le premier est celui d'un gros +négociant qui laissa de grandes richesses à +ses enfants; mais, de peur qu'elles ne leur +fissent oublier de qui ils étaient sortis, il +fit graver sur son tombeau son nom et sa +qualité, ce qui ne plaît guère aujourd'hui +à ses descendants.</p> + +<p>«Le mausolée qui suit, et qui surpasse +tous les autres en magnificence, est un +morceau que les voyageurs regardent avec +admiration.—En effet, dit Zambullo, il +me paraît admirable: je suis enchanté surtout +de ces deux représentations qui sont à +genoux; voilà des figures bien travaillées! +que le sculpteur qui les a faites était un +habile ouvrier! Mais apprenez-moi, de +grâce, ce que les personnes qu'elles représentent +ont été pendant leur vie.»</p> + +<p>Le boiteux reprit: «Vous voyez un duc +et son épouse: ce seigneur était grand +sommelier du corps; il remplissait sa +charge avec honneur, et sa femme vivait +dans une haute dévotion. Il faut que je +vous rapporte un trait de cette bonne duchesse: +vous le trouverez un peu gaillard +pour une dévote. Le voici:</p> + +<p>«Cette dame avait pour directeur, +depuis longtemps, un religieux de la Merci, +nommé don Jérôme d'Aguilar, homme de +bien et fameux prédicateur: elle en était +très-satisfaite, lorsqu'il parut à Madrid un +dominicain qui se mit à prêcher de façon +que tout le peuple en fut enchanté. Ce +nouvel orateur s'appelait le frère Placide: +on courait à ses sermons comme à ceux du +cardinal Ximenés, et, sur sa réputation, la +cour, ayant voulu l'entendre, en fut encore +plus contente que la ville.</p> + +<p>«Notre duchesse se fit d'abord un point +d'honneur de tenir bon contre la renommée, +et de résister à la curiosité d'aller +juger par elle-même de l'éloquence du frère +Placide. Elle en usait ainsi pour prouver +à son directeur qu'en pénitente délicate et +sensible, elle entrait dans les sentiments +de dépit et de jalousie que ce nouveau venu +pouvait lui causer. Il n'y eut pourtant pas +moyen de s'en défendre toujours; le dominicain +fit tant de bruit, qu'elle céda enfin +à la tentation de le voir: elle le vit, l'entendit +prêcher, le goûta, le suivit, et la petite +inconstante forma le projet de se mettre +sous sa direction.</p> + +<p>«Il fallait auparavant se débarrasser du +religieux de la Merci; cela n'était pas facile: +un guide spirituel ne se quitte pas comme un +amant; une dévote ne veut point passer pour +volage, ni perdre l'estime d'un directeur +qu'elle abandonne. Que fit la duchesse? elle +alla trouver don Jérôme, et lui dit d'un air +aussi triste que si elle eût été véritablement +affligée: «Mon père, je suis au désespoir: +vous me voyez dans un étonnement, +dans une affliction, dans une perplexité +d'esprit inconcevable.—Qu'avez-vous +donc, Madame? répondit d'Aguilar.—Le +croirez-vous? reprit-elle; mon mari, +qui a toujours eu une parfaite confiance +en ma vertu, après m'avoir vue si longtemps +sous votre conduite sans faire +paraître la moindre inquiétude sur la +mienne, se livre tout à coup à des soupçons +jaloux, et ne veut plus que vous +soyez mon directeur. Avez-vous jamais +ouï parler d'un pareil caprice? j'ai eu +beau lui reprocher qu'il offensait avec +moi un homme d'une piété profonde et +délivré de la tyrannie des passions, je +n'ai fait qu'augmenter sa défiance en prenant +votre parti.»</p> + +<p>«Don Jérôme, malgré tout son esprit, +donna dans ce rapport; il est vrai qu'elle +le lui avait fait avec des démonstrations à +tromper toute la terre. Quoique fâché de +perdre une pénitente de cette importance, +il ne laissa pas de l'exhorter à se conformer +aux volontés de son époux; mais Sa Révérence +ouvrit enfin les yeux, et fut au fait +lorsqu'elle apprit que cette dame avait choisi +le frère Placide pour directeur.</p> + +<p>«Après ce grand sommelier du corps et +son adroite épouse, continua le diable, un +mausolée plus modeste recèle depuis peu de +temps le bizarre assemblage d'un doyen du +conseil des Indes et de sa jeune femme. +Ce doyen, dans sa soixante-troisième année, +épousa une fille de vingt ans; il avait +d'un premier lit deux enfants, dont il était +prêt à signer la ruine, lorsqu'une apoplexie +l'emporta: sa femme mourut vingt-quatre +heures après lui, de regret qu'il ne fût pas +mort trois jours plus tard.</p> + +<p>Nous voici arrivés au monument de cette +église le plus respectable: les Espagnols ont +autant de vénération pour ce tombeau que +les Romains en avaient pour celui de Romulus.—De +quel grand personnage renferme-t-il +la cendre, dit Léandro Perez?—D'un +premier ministre de la couronne d'Espagne, +répondit Asmodée: jamais la monarchie +n'en aura peut-être un pareil. Le +roi se reposa du soin du gouvernement sur +ce grand homme, qui sut si bien s'en acquitter, +que le monarque et ses sujets en +furent très-contents. L'État, sous son ministère, +fut toujours florissant et les peuples +heureux; enfin cet habile ministre eut +beaucoup de religion et d'humanité: cependant, +quoiqu'il n'eût rien à se reprocher +en mourant, la délicatesse de son poste +ne laissa pas de le faire trembler.</p> + +<p>«Un peu au delà de ce ministre, si digne +d'être regretté, démêlez dans un coin une +table de marbre noir attachée à un pilier. +Voulez-vous que j'ouvre le sépulcre qui +est dessous, pour vous montrer ce qui +reste d'une fille bourgeoise qui mourut à la +fleur de son âge, et dont la beauté charmait +tous les yeux? ce n'est plus que de la +poussière; c'était de son vivant une personne +si aimable, que son père avait de +continuelles alarmes que quelque amant ne +la lui enlevât, ce qui aurait bien pu arriver +si elle eût vécu plus longtemps. Trois +cavaliers qui l'idolâtraient furent inconsolables +de sa perte, et se donnèrent la mort +pour signaler leur désespoir. Leur tragique +histoire est gravée en lettres d'or sur +cette table de marbre, avec trois petites +figures qui représentent ces trois galants +désespérés: ils sont prêts à se défaire eux-mêmes; +l'un avale un verre de poison; +l'autre se perce de son épée, et le troisième +se passe au col une ficelle pour se +pendre.»</p> + +<p>Le démon, remarquant en cet endroit +que l'écolier riait de tout son cœur, et +trouvait fort plaisant qu'on eût orné de +ces trois figures l'épitaphe de la bourgeoise, +lui dit: «Puisque cette imagination vous +réjouit, peu s'en faut qu'en cet instant je +ne vous transporte sur les bords du Tage, +pour vous montrer le monument qu'un +auteur dramatique a fait construire dans +l'église d'un village auprès d'Almaraz, où +il s'était retiré après avoir mené à Madrid +une longue et joyeuse vie. Cet auteur a donné +au théâtre un grand nombre de comédies +pleines de gravelures et de gros sel; mais +il s'en est repenti avant sa mort, et, pour +expier le scandale qu'elles ont causé, il a +fait peindre sur son tombeau une espèce de +bûcher, composé de livres qui représentent +quelques-unes de ses pièces, et l'on voit la +pudeur qui tient un flambeau allumé pour +y mettre le feu.</p> + +<p>«Outre les morts qui sont dans les mausolées +que je viens de vous faire observer, +il y en a une infinité d'autres qui ont été +enterrés ici fort simplement. Je vois errer +toutes leurs ombres: elles se promènent, +passent et repassent sans cesse les unes auprès +des autres, sans troubler le profond +repos qui règne dans ce lieu saint. Elles +ne se parlent point; mais je lis dans leur +silence toutes leurs pensées.—Que je suis +mortifié, s'écria don Cléofas, de ne pouvoir +jouir comme vous du plaisir de les apercevoir!—Je +puis encore vous donner ce +contentement, lui dit Asmodée; rien n'est +plus facile pour moi.» En même temps +ce démon lui toucha les yeux, et, par un +prestige, lui fit voir un grand nombre de +fantômes blancs.</p> + +<p>A l'apparition de ces spectres, Zambullo +frémit. «Comment donc, lui dit le diable, +vous frémissez? Ces ombres vous font-elles +peur? Que leur habillement ne vous épouvante +point; accoutumez-vous-y dès à présent: +vous le porterez à votre tour; c'est +l'uniforme des mânes; rassurez-vous donc, +et ne craignez rien. Pouvez-vous manquer +de fermeté dans cette occasion, vous qui +avez eu l'assurance de soutenir ma vue? +Ces gens-ci ne sont pas si méchants que +moi.»</p> + +<p>L'écolier, à ces paroles, rappelant tout +son courage, regarda les fantômes assez +hardiment. «Considérez attentivement +toutes ces ombres, lui dit le boiteux: celles +qui ont des mausolées sont confondues +avec celles qui n'ont qu'une misérable bière +pour tout monument: la subordination +qui les distinguait les unes des autres pendant +leur vie ne subsiste plus: le grand +sommelier du corps et le premier ministre +ne sont pas plus présentement que les plus +vils citoyens enterrés dans cette église. La +grandeur de ces nobles mânes a fini avec +leurs jours, comme celle d'un héros de théâtre +finit avec la pièce.</p> + +<p>—Je fais une remarque, dit Léandro; +je vois une ombre qui se promène toute +seule, et semble fuir la compagnie des +autres.—Dites plutôt que les autres évitent +la sienne, répondit le démon, et vous +direz la vérité: savez-vous bien quelle est +cette ombre-là? C'est celle d'un vieux notaire, +lequel a eu la vanité de se faire enterrer +dans un cercueil de plomb, ce qui a choqué +tous les autres mânes bourgeois, +dont les cadavres ont été mis en terre ici +plus modestement. Ils ne veulent point, +pour mortifier son orgueil, que son ombre +se mêle parmi eux.</p> + +<p>—Je viens de faire encore une observation, +reprit don Cléofas: deux ombres, en +passant l'une devant l'autre, se sont arrêtées +un moment pour se regarder, ensuite +elles ont continué leur chemin.—Ce sont, +répartit le diable, celles de deux amis intimes, +dont l'un était peintre et l'autre +musicien: ils étaient un peu ivrognes, à +cela près fort honnêtes gens. Ils cessèrent +de vivre dans la même année: quand leurs +mânes se rencontrent, frappés du souvenir +de leurs plaisirs, ils se disent par leur +triste silence: «Ah! mon ami, nous ne +boirons plus!»</p> + +<p>—Miséricorde! s'écria l'écolier; qu'est-ce +que je vois? Je découvre au bout de cette +église deux ombres qui se promènent ensemble: +qu'elles me semblent mal appareillées! +Leurs tailles et leurs allures sont +bien différentes: l'une est d'une hauteur +démesurée, et marche fort gravement, au +lieu que l'autre est petite et a l'air évaporé.—La +grande, reprit le boiteux, est +celle d'un Allemand qui perdit la vie pour +avoir bu dans une débauche trois santés +avec du tabac dans son vin; et la petite est +celle d'un Français, lequel, suivant l'esprit +galant de sa nation, s'avisa, en entrant +dans une église, de présenter poliment de +l'eau bénite à une jeune dame qui en sortait: +dès le même jour, pour prix de sa politesse, +il fut couché par terre d'un coup +d'escopette.</p> + +<p>«De mon côté, dit Asmodée, je considère +trois ombres remarquables que je démêle +dans la foule: il faut que je vous apprenne +de quelle façon elles ont été séparées +de leur matière. Elles animaient les +jolis corps de trois comédiennes qui faisaient +autant de bruit à Madrid, dans leur temps, +qu'Origo, Citherio et Arbuscula en ont fait +à Rome dans le leur, et qui possédaient +aussi bien qu'elles l'art de divertir les +hommes en public et de les ruiner en particulier. +Voici quelle fut la fin de ces fameuses +comédiennes espagnoles: l'une +creva subitement d'envie au bruit des applaudissements +du parterre, au début d'une +actrice nouvelle; l'autre trouva dans l'excès +de la bonne chère l'infaillible mort qui le +suit; et la troisième, venant de s'échauffer +sur la scène à jouer le rôle d'une vestale, +mourut d'une fausse couche derrière le +théâtre.</p> + +<p>«Mais laissons en repos toutes ces ombres, +poursuivit le démon; nous les avons +assez examinées; je veux présenter à votre +vue un nouveau spectacle qui doit faire +sur vous une impression encore plus forte +que celui-ci. Je vais, par la même puissance +qui vous a fait apercevoir ces mânes, +vous rendre la Mort visible. Vous allez +contempler cette cruelle ennemie du genre +humain, laquelle tourne sans cesse autour +des hommes sans qu'ils la voient, qui parcourt +en un clin d'œil toutes les parties du +monde, et fait dans un même moment sentir +son pouvoir aux divers peuples qui les +habitent.</p> + +<p>«Regardez du côté de l'orient; la voilà +qui s'offre à vos yeux: une troupe nombreuse +d'oiseaux de mauvais augure vole +devant elle avec la Terreur, et annonce son +passage par des cris funèbres. Son infatigable +main est armée de la faulx terrible +sous laquelle tombent successivement toutes +les générations. Sur une de ses ailes sont +peints la guerre, la peste, la famine, le +naufrage, l'incendie, avec les autres accidents +funestes qui lui fournissent à chaque +instant une nouvelle proie, et l'on voit +sur l'autre aile de jeunes médecins qui se +font recevoir docteurs en présence de la +Mort, qui leur donne le bonnet après leur +avoir fait jurer qu'ils n'exerceront jamais +la médecine autrement qu'on la pratique +aujourd'hui.»</p> + +<p>Quoique don Cléofas fût persuadé qu'il +n'y avait aucune réalité dans ce qu'il voyait, +et que c'était seulement pour lui faire plaisir +que le diable lui montrait la Mort sous +cette forme, il ne pouvait la considérer sans +frayeur: il se rassura néanmoins, et dit au +démon: «Cette figure épouvantable ne +passera pas seulement par-dessus la ville +de Madrid, elle y laissera sans doute des +marques de son passage.—Oui, certainement, +répondit le boiteux: elle ne vient pas +ici pour rien; il ne tiendra qu'à vous d'être +témoin de la besogne qu'elle va faire.—Je +vous prends au mot, répliqua l'écolier: volons +sur ses traces; voyons sur quelles familles +malheureuses sa fureur tombera. +Que de larmes vont couler!—Je n'en doute +pas, répartit Asmodée; mais il y en aura +bien de commande! La Mort, malgré l'horreur +qui l'accompagne, cause autant de +joie que de douleur.»</p> + +<p>Nos deux spectateurs prirent leur vol, et +suivirent la Mort pour l'observer. Elle +entra d'abord dans une maison bourgeoise +dont le chef était malade à l'extrémité: elle +le toucha de sa faulx, et il expira au milieu +de sa famille, qui forma aussitôt un concert +touchant de plaintes et de lamentations. +«Il n'y a point ici de tricherie, dit +le démon: la femme et les enfants de ce +bourgeois l'aimaient tendrement; d'ailleurs +ils avaient besoin de lui pour subsister; +leurs pleurs ne sauraient être perfides.</p> + +<p>«Il n'en est pas de même de ce qui se +passe dans cette autre maison où vous voyez +la Mort qui frappe un vieillard alité. C'est +un conseiller qui a toujours vécu dans le +célibat, et fait très-mauvaise chère pour +amasser des biens considérables qu'il laisse +à trois neveux, qui se sont assemblés chez +lui dès qu'ils ont appris qu'il tirait à sa +fin. Ils ont fait paraître une extrême affliction +et fort bien joué leurs rôles; mais les +voilà qui lèvent le masque et se préparent +à faire des actes d'héritiers, après avoir fait +des grimaces de parents: ils vont fouiller +partout. Qu'ils trouveront d'or et d'argent! +Quel plaisir, vient de dire tout à l'heure un +de ses héritiers aux autres, quel plaisir pour +des neveux d'avoir de vieux ladres d'oncles +qui renoncent aux douceurs de la vie pour +les leur procurer!—La belle oraison funèbre, +dit Léandro Perez!—Oh! ma foi, +reprit le diable, la plupart des pères qui +sont riches et qui vivent longtemps n'en +doivent point attendre une autre de leurs +propres enfants.</p> + +<p>—Tandis que ces héritiers pleins de +joie cherchent les trésors du défunt, la Mort +vole vers un grand hôtel où demeure un +jeune seigneur qui a la petite vérole. Ce +seigneur, le plus aimable de la cour, va périr +au commencement de ses beaux jours, +malgré le fameux médecin qui le gouverne, +ou peut-être parce qu'il est gouverné par +ce docteur.</p> + +<p>«Remarquez avec quelle rapidité la Mort +fait ses opérations: elle a déjà tranché la +destinée de ce jeune seigneur, et je la vois +prête à faire une autre expédition. Elle s'arrête +sur un couvent, elle descend dans une +cellule, fond sur un bon religieux, et coupe +le fil de la vie pénitente et mortifiée qu'il +mène depuis quarante ans. La Mort, toute +terrible qu'elle est, ne l'a point épouvanté; +mais, en récompense, elle entre dans +un hôtel qu'elle va remplir d'effroi. Elle +s'approche d'un licencié de condition, +nommé depuis peu à l'évêché d'Albarazin. +Ce prélat n'est occupé que des préparatifs +qu'il fait pour se rendre à son diocèse avec +toute la pompe qui accompagne aujourd'hui +les princes de l'Église. Il ne songe à +rien moins qu'à mourir; néanmoins il va +tout à l'heure partir pour l'autre monde, +où il arrivera sans suite, comme le religieux; +et je ne sais s'il y sera reçu aussi favorablement +que lui.</p> + +<p>—O ciel, s'écria Zambullo, la Mort va +passer par-dessus le palais du roi! Je crains +que d'un coup de faulx la barbare ne jette +toute l'Espagne dans la consternation.—Vous +avez raison de trembler, dit le boiteux, +car elle n'a pas plus de considération pour les +rois que pour leurs valets de pied; mais +rassurez-vous, ajouta-t-il un moment après; +elle n'en veut point encore au monarque, +elle va tomber sur un de ses courtisans, sur +un de ces seigneurs dont l'unique occupation +est de le suivre et de faire leur cour: +ce ne sont pas les hommes de l'État les plus +difficiles à remplacer.</p> + +<p>—Mais il me semble, répliqua l'écolier, +que la Mort ne se contente pas d'avoir enlevé +ce courtisan: elle fait encore une pause +sur le palais, du côté de l'appartement de +la reine.—Cela est vrai, répartit le diable, +et c'est pour faire une très-bonne œuvre: +elle va couper le sifflet à une mauvaise +femme qui se plaît à semer la division dans +la cour de la reine, et qui est tombée malade +de chagrin de voir deux dames qu'elle +avait brouillées se réconcilier de bonne foi.</p> + +<p>«Vous allez entendre des cris perçants, +continua le démon: la Mort vient d'entrer +dans ce bel hôtel à main gauche: il va s'y +passer la plus triste scène que l'on puisse +voir sur le théâtre du monde: arrêtez vos +yeux sur ce déplorable spectacle.—Effectivement, +dit don Cléofas, j'aperçois une +dame qui s'arrache les cheveux et se débat +entre les bras de ses femmes. Pourquoi paraît-elle +si affligée?—Regardez dans l'appartement +qui est vis-à-vis de celui-là, répondit +le diable, vous en découvrirez la +cause. Remarquez un homme étendu sur +un lit magnifique: c'est son mari qui expire: +elle est inconsolable. Leur histoire +est touchante, et mériterait d'être écrite: il +me prend envie de vous la conter.</p> + +<p>—Vous me ferez plaisir, répliqua Léandro; +le pitoyable ne m'attendrit pas moins +que le ridicule me réjouit.—Elle est un peu +longue, reprit Asmodée; mais elle est trop +intéressante pour vous ennuyer. D'ailleurs, +je vous l'avouerai, tout démon que je suis, +je me lasse de suivre la Mort: laissons-la +chercher de nouvelles victimes.—Je le veux +bien, dit Zambullo: je suis plus curieux +d'entendre l'histoire dont vous me faites fête, +que de voir périr tous les humains l'un après +l'autre.» Alors le boiteux en commença le +récit dans ces termes, après avoir transporté +l'écolier sur une des plus hautes maison +de la rue d'Alcala.</p> + +<h2> +FIN DU TOME PREMIER. +</h2> + + + +<hr /> +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<h3>DU TOME PREMIER.</h3> + + +<p> +<a href="#PREFACE"><b>PRÉFACE.</b></a><br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>CHAPITRE PREMIER</b></a> Quel diable c'est que le Diable +Boiteux. Où et par quel hasard Don Cléofas +Leandro Perez Zambullo fit connaissance avec +lui.<br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a> Suite de la délivrance d'Asmodée. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a> Dans quel endroit le Diable +Boiteux transporta l'écolier, et des premières +choses qu'il lui fit voir. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a> Histoire des amours du comte +de Belflor et de Leonor de Cespedés. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a> Suite et conclusion des amours +du comte de Belflor. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI</b></a> Des nouvelles choses que vit +Don Cleofas, et de quelle manière il fut vengé +de Doña Tomasa. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII</b></a> Des prisonniers. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII</b></a> Asmodée montre à Don +Cléofas plusieurs personnes, et lui révèle les +actions qu'elles ont faites dans la journée. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX</b></a> Des fous enfermés. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X</b></a> Dont la matière est inépuisable.<br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI</b></a> De l'incendie, et de ce que fit +Asmodée en cette occasion par amitié pour Don +Cleofas. <br /> +<br /> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII</b></a> Des tombeaux, des ombres +et de la Mort.<br /> +</p> + +<p>Imp. Eugène Heutte et C<sup>ie</sup>, à Saint-Germain.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome I, by Alain-René Le Sage + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME I *** + +***** This file should be named 35019-h.htm or 35019-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/0/1/35019/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..5caca9a --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #35019 (https://www.gutenberg.org/ebooks/35019) |
