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diff --git a/35010-h/35010-h.htm b/35010-h/35010-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e70a899 --- /dev/null +++ b/35010-h/35010-h.htm @@ -0,0 +1,7692 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Childéric, Roi des Francs, Tome Second, by Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul +</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + body {margin-left: 12%; + margin-right: 12%; + } + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: bottom;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + .sper {letter-spacing: .2em; padding-left: .2em;} + .font90 {font-size: 90%;} + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + .p6 {margin-top: 6em;} + + .i2 {margin-left: 2em;} + .i3 {margin-left:3em;} + + .ni2 {text-indent: -2em;} + .left35 {margin-left: 35%;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2) + +Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +Release Date: January 20, 2011 [EBook #35010] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (OF 2) *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches non pas été repris.</p> +<p>Une table des matières a été créée pour ce livre électronique et ne figure pas dans +le texte d'origine.</p></div> +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<h2>CHILDÉRIC,</h2> + +<h3>ROI DES FRANCS.</h3> + +<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<h1>CHILDÉRIC,</h1> + +<h2>ROI DES FRANCS;</h2> + +<p class="p2 center font90"><span class="smcap"><b>par madame</b></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>de BEAUFORT d'hautpoul.</b></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>DÉDIÉ</b></span></p> + +<p class="center"><b>A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.</b></p> + +<p class="p4 center"><big><b>TOME SECOND.</b></big></p> + +<p class="p6 center"><b>PARIS,</b></p> + +<p class="center font90"><span class="smcap"><b>F. Cocheris</b></span> <b>fils, libraire, successeur de</b> <span class="smcap"><b>Ch. Pougens</b></span>, +<b>quai Voltaire, n.<sup>o</sup> 17.</b></p> + +<p class="center"><b>1806.</b></p> + +<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE ONZIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE ONZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Viomade s'est éloigné. Le roi sent déjà des remords, et +va réparer ses injustices. Le jour choisi pour la révolte +est arrivé. Egidius la commande à la tête des +Romains et des Francs. Egésippe doit livrer le roi. +Ulric avertit son maître. Les braves se joignent à lui +et entraînent Childéric dans la forêt des Ardennes. +Ils sont attaqués; le roi blessé s'enfonce dans les bois, +suivi d'Eginard. Childéric s'évanouit, il est transporté +dans le temple des Druides, et couché dans un +lieu sombre. Une main inconnue le sert. Les Druides +pansent sa blessure, elle est guérie. L'inconnu se +découvre; c'est Viomade; il instruit le roi des événemens +qui l'intéressent, et de ses projets. Childéric +les approuve, et se rend en Thuringe, où il doit +attendre le signal de son retour.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> +<h3>LIVRE ONZIÈME.</h3> + +<p class="p2">Viomade avoit reçu avec douleur l'ordre +de son bannissement; il avoit reconnu également +la haine et l'amour, et s'affligeoit pour +son prince, dont il pressentoit le danger. +Sûr de son cœur, il demande à être conduit +vers lui, et Valérius s'y oppose; le brave +insiste encore; Valérius le menace de le faire +saisir par ses gardes. Viomade sait qu'il ne +sera que trop défendu, et craignant d'exciter +une émeute dangereuse, il se décide à +partir, mais il demande Ulric. Le romain +voudroit éviter cette entrevue; cependant +il n'ose la refuser; il sait, qu'haï du peuple, +un mot peut le perdre; il mande Ulric; les +deux amis parlent bas; Valérius ne les quitte +pas, mais ne peut les entendre; ils s'embrassent +et se séparent. Rends-moi tes armes, +dit alors l'agent méprisable d'Egidius. +Jamais, répondit Viomade, je ne les rendis +aux Romains; si tu les veux, sers-toi des +tiennes pour m'y contraindre. Viomade jura +sur l'honneur de quitter la ville à l'instant +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +même, et de n'y jamais rentrer sans l'ordre +du roi. Valérius l'accompagna jusqu'aux portes, +les lui vit franchir, et rentra au château +d'Egésippe, à qui il fit savoir, par ses femmes, +qu'elle étoit délivrée de son ennemi. +Bientôt le bruit de cet injuste exil se répandit; +on excita le peuple à le venger; l'ingratitude +du roi fut généralement détestée. Egidius, +de son côté, rassembloit ses troupes, et tous +les Francs n'attendoient qu'un signal pour +se réunir à elles. Malgré son amour et son +bonheur, malgré ses enivrantes espérances, +Childéric n'a pu revoir, sans un généreux +soupir, la couche déserte de Viomade; ses +torts légers ne sont qu'une ombre à tant de +vertus, de nobles actions, de sacrifices. Le +roi se rappele tout; il croit voir Mérovée; +il croit entendre la voix de Gelimer. Depuis +que l'amour l'a séduit, ces souvenirs lui +échappent, ils renaissent en foule, suivis de +la honte et du repentir. Est-ce moi, se disoit-il, +moi, l'élève du sage Gelimer, qui +résistai à l'amour vrai et généreux de Talaïs; +moi qui préférai une grotte sauvage et des déserts, +au trône, à la fortune, et sacrifiai tous +les biens à l'amitié; est-ce moi qui maintenant +languis sans gloire aux pieds d'une femme, +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +et viens de lui sacrifier l'ami de mon +père, son défenseur et le mien? Qui donc a +su empoisonner mon ame? Les conseils de +Viomade étoient sévères; ceux de Gelimer +l'etoient-ils moins? l'ai-je sacrifié à la tendre +Talaïs? Suis-je donc devenu insensible à la +reconnoissance, sourd aux leçons de la sagesse, +rebelle aux avis de la prudence? Que +pense de moi ce peuple à qui je dois le bonheur +et l'exemple? qu'ai-je fait pour lui? +quelles lois sages ai-je su rendre? quelle +victoire ai-je remportée? Pourquoi Beauvais +ne m'ouvre-t-il point ses portes? pourquoi +Soissons renferme-t-il encore nos ennemis? +pourquoi un seul romain respire-t-il dans +les Gaules? Est-ce ainsi que je veux paroître +dans l'histoire, à la suite de mes pères, et +au milieu de mes glorieux successeurs, pour +qui mon nom sera un outrage, et mon règne +un exemple odieux? O mon père! ô Gelimer! +vos ombres sacrées m'apparoissent, +et ne peuvent reconnoître en moi ce héros +que sembloit promettre mon enfance téméraire, +et ma jeunesse valeureuse. Apaisez-vous, +mânes irritées des héros, mon +repentir m'éclaire, j'en suivrai les mouvemens +heureux. Demain je rappele Viomade, +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +et bientôt, marchant contre Egidius, j'irai +reconquérir ma gloire et ces instans donnés +à l'amour. Rempli de ces idées qui le consolent, +le roi s'endort; il se lève pour exécuter +d'aussi belles résolutions, et s'enferme +dans son appartement pour révoquer l'ordre +d'exil contre Viomade, retirer le projet d'impôt, +et pourvoir aux besoins de l'état. Valérius, +qui avoit exécuté la condamnation injuste +prononcée contre le brave, est chargé +d'aller le chercher. Le roi mande Mainfroy +et lui expose son plan d'attaque contre les +Romains; ce jour alloit être un jour de gloire. +Egésippe, instruite par Valérius, presse son +parti; elle lui promet de lui livrer le prince +à l'entrée de la nuit; tout est prêt, on n'attend +plus que la fin du jour, elle s'approche. +Egésippe écrit au roi une lettre passionnée, +elle le conjure de venir promptement rassurer +son ame, qu'un instant d'absence désespère. +Childéric redoute sa vue, il se sent +trop foible auprès de tant d'attraits, il se +refuse encore au bonheur, et cependant il +est agité. Ulric paroît, ses cheveux blancs +sont en désordre, et sa mâle physionomie est +décomposée. O ciel! dit-il au roi, que faut-il +que je vous annonce? et en parlant, des +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +pleurs de rage coulent de ses yeux. Courageux +Ulric, dit le monarque, expliquez-vous. +O jour affreux! reprit le brave, jour de honte +pour les Francs! vous êtes trahi, détrôné; +Egidius est roi, et la perfide Egésippe vous +attend, pour livrer aux Romains un illustre +captif! Il vous reste peu de momens pour +échapper; fuyez, ô roi! daignez me suivre, +je sais où conduire vos pas. Fuir! dit le monarque, +fuir! en suis-je réduit à ce triste +abaissement? n'ai-je donc plus d'armée? ne +me reste-t-il plus d'amis? Il vous reste, reprit +Ulric, vos braves et mes fils; mais que +pouvons-nous contre deux armées réunies? +Une téméraire audace n'est pas plus permise +qu'une honteuse crainte; le courage aime la +prudence, croyez-en mon âge, mes cheveux +blancs, sur-tout ma fidélité. O mon roi! dit-il +en se jetant à ses genoux, daignez faire +dire à la perfide, qui vous attend pour vous +sacrifier, que vous allez bientôt vous rendre +chez elle; ordonnez votre char et vos gardes, +trompez les yeux et suivez-moi. Eginard +entra tout-à-coup accompagné de ses +deux frères; tous répètent au monarque les +mêmes paroles. Amblar, Arthaut, Recimer, +se jetèrent à ses pieds, en lui renouvelant +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +le serment de mourir pour lui; et Childéric, +ému des marques de leur zèle, défère à leurs +avis, plus par reconnoissance que par +crainte; mais il ne croit pas devoir exposer +ses jours, ni d'aussi dévoués amis. Le roi, +armé comme eux, suit Ulric, qui les conduit +hors de la ville par des détours: ils approchoient +déjà de la forêt des Ardennes, +quand ils furent atteints d'une grêle de flèches, +dont une grande partie, heureusement +mal dirigée dans l'obscurité, se perdit dans +les airs. Cependant Childéric est blessé, ainsi +que Mainfroy. Le roi, qui craignit alors +de tomber au pouvoir des ennemis, s'enfonça +rapidement dans la forêt; Eginard le +suivit; le reste de la troupe s'égara dans l'obscurité. +Childéric marcha long-tems au hasard, +et toujours accompagné d'Eginard; +mais la douleur, et le sang qui coule de sa blessure, +l'affoiblissent; il est forcé de s'arrêter +sous un chêne, et bientôt il s'évanouit. Eginard, +dont les yeux se sont habitués à l'obscurité, +distingue les objets; la nuit est belle, +les étoiles brillent au firmament, et jettent +un demi-jour à travers le feuillage; il en +profite pour examiner la blessure du roi, +pour arrêter le sang, pour reconnoître les +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +lieux. Il voit, avec une grande joie, que la +partie de la forêt dans laquelle ils sont parvenus, +est la partie consacrée, et que dans +cet asile saint et redouté, Childéric n'a rien +à craindre de ses ennemis; la coignée a respecté +ces arbres touffus qui couronnent la +terre, et forment par-tout des berceaux, que +les rayons du soleil même ne peuvent percer; +il y règne une fraîcheur et une obscurité +perpétuelles; les sylvains, les nymphes, +Pan et les autres divinités champêtres, fuyent +cette partie du bois destinée aux mystères; +on ne voit de tous côtés que des autels, sur +lesquels des victimes avoient été égorgées; +les arbres étoient teints de leur sang; nul +oiseau ne se perchoit sur leurs branches, +nul animal ne pénétroit dans cette enceinte, +les vents mêmes craignoient d'en troubler la +paix; la foudre n'osoit y tomber; l'ombre +de ces chênes, qu'aucun zéphir n'agitoit, +portoit dans tous les cœurs une sainte épouvante; +des troncs bruts et informes représentoient +le dieu Pan; la mousse verdâtre +dont ils étoient couverts, inspiroit la tristesse, +l'horreur et l'étonnement qui semblent empreints +sur leurs écorces. On diroit qu'ils +veulent annoncer aux téméraires qui osent +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +s'approcher, que ces lieux sont consacrés à +un dieu terrible, dont les Druides mêmes +sont effrayés, et qu'ils craignent d'entrevoir. +C'est au milieu de cette sombre retraite +qu'est bâti le temple des Druides: ce temple +est octogone et à deux étages; les murs épais +sont revêtus au-dehors de pierres de taille, +et au-dedans de petites pierres déliées et incrustées +de marbre, avec des compartimens +en mosaïque; le pavé est de marbre, le toit +de plomb. Plusieurs autels ornent l'étage +supérieur, ils sont de pierres solides et de +toutes formes, quarrés, ronds, triangulaires, +longs ou ovales, et portent l'empreinte des +dieux auxquels ils sont consacrés; plusieurs +sont décorés de statues de pierre ou +même de marbre. L'étage supérieur a huit +fenêtres pratiquées dans des niches; l'étage +inférieur sert de logement aux Druides. On +communique d'un étage à l'autre, par un +escalier de pierre. A côté de la porte d'entrée, +est celle d'un souterrain qui conduit au +fleuve. C'est là que les prêtres renferment +leurs trésors, et célèbrent certains mystères; +au-dessus de la porte on voit, sur une large +pierre, quatre prêtresses représentées; deux +sont vêtues comme les gauloises, et ornées +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +de ceintures et de bracelets; les deux autres +sont nues, deux serpens s'enlacent autour +de leurs jambes, s'élèvent jusqu'à leurs seins, +et leurs sucent les mamelles <a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>C'est dans cet asile révéré du vulgaire, +que le roi évanoui est transporté; le sang +qu'il a perdu l'a tellement affoibli, qu'il +reste plusieurs heures sans connoissance; +lorsqu'il reprend ses sens, il se trouve couché +sur un lit; sa blessure est pansée, et +une profonde obscurité règne autour de lui; +sa foiblesse est encore si grande, qu'il veut +en vain se soulever et entr'ouvrir ses rideaux: +le morne silence de ces lieux n'est +troublé que par un soupir qui pénètre le +cœur du monarque. Qu'entends-je! dit-il, +où suis-je? Bientôt on s'approche; une main +tremblante porte une coupe à ses lèvres, +tandis qu'un bras adroit soulève son corps +et le soutient; il boit le breuvage qui lui est +offert; la main timide se retire. O vous! +qui daignez me secourir, dit le roi, d'où +naît ce mystère? On se tait, le prince imite +ce silence; calmé par le breuvage, il s'endort +profondément. Le soleil a déjà fini son +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +cours, quand il sort d'un si doux sommeil; +mais le souvenir de ses malheurs, ses fautes +et son repentir, étoient là, prêts à saisir sa +première pensée. Hélas! qu'il est pénible le +réveil de l'infortuné! il est seul avec sa douleur, +les distractions du jour ne s'agitent +point encore autour de lui, et ses maux, +qu'il avoit presque oubliés, renaissent tous +à-la-fois dans son ame; mais Childéric n'avoit +point attendu ses revers pour reconnoître +sa faute, pour vouloir la réparer; +cette idée le console, en l'anoblissant à ses +yeux. Il n'accusoit point Egésippe pour se +justifier, il sentoit qu'elle ne l'avoit égaré +que parce qu'il s'étoit laissé séduire; il s'avouoit +tous ses torts; mais celui dont il étoit +le plus honteux, le plus désolé, étoit celui +de son ingratitude; Viomade occupoit seul +sa pensée. Si le bruit de ma chûte est parvenu +jusqu'à lui, disoit le roi, il s'afflige encore, +et plaint l'ingrat qu'il aime toujours. +Ses réflexions furent interrompues par l'arrivée +de plusieurs personnes; une d'elles +tient deux flambeaux; les rideaux du lit sont +entr'ouverts, et Childéric voit s'approcher +deux Druides; leurs traits vénérables conservent +l'auguste caractère que leur imprime +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +une vie chaste et religieuse; des sentimens +élevés et purs répandent sur leur physionomie +une douce noblesse qui pénètre l'ame. +Les généreux Druides défendirent au roi de +parler, examinèrent sa blessure et la pansèrent +soigneusement; ils déclarèrent qu'elle +étoit très profonde, que la plus légère émotion +la rendroit mortelle. Un long soupir se +fit entendre derrière les rideaux, et troubla +le roi. Les Druides, après lui avoir recommandé +la résignation, la soumission à la volonté +des dieux, le calme et le silence, se +retirèrent, et laissèrent le prince dans l'obscurité: +ainsi s'écoulèrent plusieurs jours. +Les Druides venoient à des heures fixes panser +le roi; il recevoit toujours ses breuvages +nourriciers et salutaires de la main discrète, +dont il ne pouvoit définir ni concevoir la +mystérieuse bienfaisance; le reste du jour et +des nuits se passoit dans le silence et l'obscurité; +les plus douloureuses pensées agitoient +le monarque, et retardoient sa guérison. +Cependant l'amour malheureux ne lui +faisoit point éprouver ses tourmens; trahi, +trompé, il avoit cessé d'aimer; une ame aussi +belle ne peut aimer quand elle méprise; il +faut à la vertu qui règne dans son cœur, il +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +faut à sa franchise, à sa confiance, un choix +digne d'elles; il a cru l'avoir rencontré, il +adoroit leur perfection; détrompé, son +amour s'est évanoui avec l'erreur qui l'avoit +fait naître.</p> + +<p>La jeunesse, les soins et le tems apportèrent +à la blessure du roi un soulagement +considérable. Malgré sa tristesse, l'inquiétude +qu'il éprouvoit, le désir de savoir des +nouvelles des siens, le besoin surtout d'entendre +parler de Viomade, de s'instruire de +sa destinée; enfin, malgré l'ennui dont il +étoit dévoré, il sentoit ses forces renaître. +Les Druides lui annoncèrent que le danger +avoit été grand, mais qu'heureusement il +étoit passé, et que le sang qu'il avoit perdu, +les chagrins auxquels il s'abandonnoit, +étoient les seules causes de la foiblesse qu'il +éprouvoit encore. Un cri de joie se fit entendre, +le prince tressaillit. Les Druides et +les flambeaux se retirèrent; il les vit partir +sans regret; son cœur étoit agité, il vouloit +réfléchir, il espéroit connoître enfin ce généreux +inconnu si touché de ses souffrances, +et si heureux de leur guérison. Je ne puis, +dit le roi, recevoir plus long-tems vos soins, +bienfaiteur dont le nom me sera à jamais +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +cher, sans connoître celui à qui je dois tant +de secours et tant d'intérêt. Hélas! vous ne +me répondez point... vous savez qui je suis, +vous savez que je fus un ingrat. A ces mots, +le roi se sentit saisi d'une vive douleur; il +entendit soupirer son mystérieux ami, mais +n'osa plus lui demander ce qu'il s'obstinoit +à taire; peut-être ce silence étoit-il une +règle établie dans ces lieux, car il ne doute +pas qu'il n'ait été transporté chez les Druides +révérés, et dont les lois austères inspirent le +respect et la crainte; fatigué par tant de +pensées, le roi s'endormit, et les idées qui +l'avoient si fort agité, se prolongèrent dans +ses songes; il croyoit entendre encore les +soupirs de l'inconnu, l'expression de sa joie; +bientôt il aperçut Mérovée qui lui demandoit +compte de ses actions; il lui demandoit +encore où étoit sa couronne, son sceptre et +son épée; tremblant, il fuyoit l'ombre irritée, +et se retrouvoit dans sa grotte; il voyoit +Talaïs, elle le conduisoit sur le rocher, et +lui disoit: Ce n'est qu'ainsi qu'on aime; enfin, +il s'égaroit dans un long désert; là, il +aperçoit Viomade, pâle et défiguré; il portoit +les tristes livrées de la misère, demandoit +aux dieux un asile. Ce songe affreux +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +déchire le cœur de Childéric, il se réveille +en nommant Viomade; une sueur abondante +coule de son front, la fièvre hâte et précipite +les mouvemens inégaux de son pouls. +Au nom qu'il a prononcé, l'étranger s'est +approché, et a pris une de ses mains. O vous! +dit le prince avec la plus grande agitation; +ô vous! qui compâtissez à mes peines; vous, +qui avez des larmes pour mes douleurs, de +la joie pour ma santé, prenez pitié de mon +inquiétude et de mes alarmes; vous le savez, +je suis Childéric, et je fus ingrat; l'amour, la +jeunesse m'ont entraîné; je ne cherche point +d'excuse, hélas! l'ingratitude n'en a point! +mais soyez touché de mon repentir, calmez, +s'il se peut, mes chagrins; vous connoissez +sans doute Viomade, le bruit de sa +vertu aura volé jusqu'à vous; hélas! vous +savez aussi de quel prix j'ai payé ses longs +services; une si pure amitié..... mais que +ma douleur vous attendrisse; oubliez la +faute, ne voyez que le remords, et daignez +m'apprendre où mes cruautés l'auront conduit, +s'il a survécu à mes injustices, s'il a +trouvé l'honorable asile dû à une ame si +belle; si j'apprenois qu'il n'a point souffert, +mon repentir adouci, me laisseroit plus de +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +repos; mais l'image de sa détresse me poursuit +jusque dans mon sommeil: au nom de +vos soins généreux, ah! parlez-moi de mon +ami.... Et toi, mon cher Viomade, ne te reverrai-je +plus? ne te ferai-je pas lire dans +ce cœur séduit, plus que criminel, et qui +t'aima toujours? Que ne puis-je encore me +jeter dans tes bras! que n'es-tu témoin de +mes larmes!.... Arrêtez! cher prince, arrêtez! +s'écrie une voie entrecoupée par des +sanglots; arrêtez! reconnoissez votre fidèle +Viomade, qui succombe à son attendrissement +et à sa joie. O mon ami! Tous deux +se taisent, sans cesser de s'entendre et de se +répondre; leurs premières paroles se ressentirent +de leur mutuelle agitation. Doux +silence! heureux désordre! trouble charmant! +plus persuasifs, plus touchans que +l'éloquence! Ah! disoit le prince, comment +n'ai-je pas reconnu Viomade à ses bienfaits, +à sa sensibilité? qui sait aimer comme lui? +mais, pourquoi ce mystère? pourquoi me +cacher mon ami?—Vos jours en danger défendoient +toute émotion; les Druides craignoient....—Ils +craignoient ma joie, ils +avoient raison; je sens que plutôt, elle eût +été destructive; à peine encore puis-je aujourd'hui +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +la supporter.—Calmez-vous; +demain, nous reprendrons cet entretien, il +devient dangereux pour vous.—Un mot +seulement: Sais-tu le sort de nos braves?—Egarés +dans la forêt pendant l'obscurité, +ils se réunirent dès que le jour parut, et sont +à Tournay; mais reposez-vous, j'ose l'exiger. +Childéric se soumit, il sentoit qu'il en +étoit tems; ses forces épuisées commençoient +à lui manquer. Viomade lui présenta un breuvage +qui le ranima; il dormit quelques heures: +son ami s'offrit à son réveil; l'amitié +en écarta les peines, ou ne lui en laissa qu'un +souvenir adouci par elle, et embelli par l'espérance. +Le roi, se sentant beaucoup plus +calme, désira apprendre comment Viomade +et lui se trouvoient réunis: le brave consentit +à le lui raconter après la visite des +Druides; il ouvrit une fenêtre qui donnoit +dans la forêt, mais déjà l'hiver en avoit jauni +l'ombrage, et la feuille desséchée tomboit +sous les efforts des vents; quelques chênes +verts, quelques sapins, de noirs cyprès, +conservoient seuls leur triste, mais constante +verdure. Les Druides ayant jugé que +le prince pouvoit être transporté sur un lit +de repos près de la fenêtre, il jouit de ce +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +spectacle mélancolique, et écouta long-tems +le bruit des vents et le frémissement du feuillage. +Viomade vint s'asseoir auprès de lui, +et ne put fixer sans attendrissement ce beau +visage décoloré, cette figure charmante sur +laquelle régnoit une si douce tristesse, une +si touchante pâleur. Childéric lui tendit la +main, il la pressa dans les siennes....; des +pleurs baignèrent sa paupière; mais, triomphant +de sa foiblesse, Viomade prit une attitude +plus ferme, et parla ainsi: Vous m'ordonnez +de vous expliquer par quels événemens +nous nous trouvons dans ces lieux, +je vais vous obéir. Vous devez savoir, ou du +moins pressentir que vous habitez le temple +dont le célèbre Diticas est le grand-prêtre. +En quittant Tournay, je me décidai à venir +le joindre: une tendre amitié nous unit dès +l'enfance; il chérissoit Mérovée, dont la +piété étoit vive et éclairée; il vous aimoit, +je connoissois vos dangers, je comptois sur +son pouvoir, je me décidai à l'intercéder et +à l'attacher à votre sort; cela me parut facile, +puisque déjà vous lui étiez cher: cependant +je me proposois de l'alarmer lui-même +sur la perte de sa puissance; mais +j'avois besoin d'être instruit de votre destinée; +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +j'étois sûr de tous vos braves; je demandai +Ulric comme le plus prudent; Valérius +n'osa me refuser. Nous convînmes rapidement +d'un rendez-vous dans la forêt; +là, j'appris l'audace d'Egidius; je chargeai +Ulric de vous conduire ici; j'en obtins la permission +de Diticas, qui avoit été touché des +malheurs dont vous étiez menacé; il m'avoit +offert tous ses secours. Instruit toujours fidèlement, +constamment occupé de votre sort, +tremblant pour vos jours, j'allois au-devant +de votre arrivée, lorsque je vous trouvai +évanoui et blessé dans les bras d'Eginard: +nous vous transportâmes jusqu'ici; on profita +de votre évanouissement pour sonder +votre blessure; elle étoit profonde, et le +sang que vous aviez perdu vous causoit une +si grande foiblesse, que l'on craignit pour +vos jours; le silence et le calme furent ordonnés... +Vous savez le reste. Ainsi donc, +lui dit le roi, tandis que je te repoussois loin +de ta patrie, occupé de moi, tremblant pour +moi seul, oubliant mes torts sans nombre... +Prince, interrompit Viomade, un brave ne +compte que ses devoirs. Un roi, reprit Childéric, +ne doit pas les oublier. Cette pensée +plongea le jeune monarque dans la plus profonde +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +tristesse, il soupira douloureusement. +Viomade essaya de le distraire. O mon roi! +lui disoit-il, ce sont nos fautes qui nous +éclairent; de l'erreur du passé, naît la prudence +de l'avenir; que d'années vous restent +pour en effacer quelques instans! Le remords +épure le cœur, il est sa seconde innocence, +mais un noble espoir ne doit jamais +l'abandonner; le malheur mûrit promptement +et intéresse toujours; l'expérience +des autres est perdue pour nous, et nous ne +recevons que de nos propres revers des leçons +sévères, mais utiles: quelle longue et +brillante carrière s'ouvre devant vous! En +peu de tems, vous avez cueilli les fruits d'une +profonde sagesse, appris de grandes vérités, +vous leur devrez une gloire pure et éclatante, +un règne brillant et heureux. Egidius +ose aujourd'hui s'asseoir insolemment sur +votre trône, mais ce règne injuste ne sera +pas long; les Francs rougiront d'obéir aux +Romains; ils rougiront de leur avoir rendu +les Gaules, conquises au prix du sang de leurs +frères et du leur. J'apprends déjà qu'il existe +par-tout une violente persécution; tout ce +qui vous est fidèle est disgracié, privé de son +rang, de ses biens, la plupart déclarés serfs. +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +Les chefs sont tous remplacés par des Romains, +tous les postes leur sont confiés, et +l'ancien fisc de Rome est rétabli: on n'ose +murmurer encore, et l'instant n'est pas venu; +il faut laisser aux Francs le tems de sentir leur +faute. Ce temple vous offre une sûre retraite +jusqu'à votre guérison; Diticas vous a ménagé +un honorable asile pour l'époque à +laquelle vous pourrez quitter ces lieux. Bazin, +roi de Thuringe, vous appelle à sa cour; +vous y serez traité en souverain. Ces peuples, +venus comme nous de la Germanie, +sous les noms de Cattes, de Varnes et d'Hérules, +ont fondé ce royaume encore naissant: +gouvernés par les mêmes lois, suivant +la même religion que nous, un même sang, +pour ainsi dire, coule dans nos veines, un +même sentiment doit nous animer, et vous +devez compter sur l'hospitalité qui vous est +offerte. Bazin seroit sans doute un grand roi, +si quelques actions sanguinaires ne servoient +d'ombre à ses vertus; guerrier farouche, +tout tremble également devant lui, ennemis +et sujets; mais votre cause est celle des rois, +son intérêt est de vous défendre; vous choisirez +parmi vos braves celui que vous daignerez +préférer; il aura l'avantage de vous +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +suivre, il restera aux autres le bonheur de +vous servir. Après votre départ, je me rendrai +près d'eux à Tournay; là, j'apprendrai +des circonstances les meilleurs moyens à employer +pour vous rendre à notre amour. +Viomade se tait, et Childéric manque d'expressions +pour peindre sa reconnoissance.</p> + +<p>Le jour s'écoula dans ce doux entretien. +Childéric apprit sans émotion qu'Egésippe +étoit reine, qu'Egidius avoit reçu sa foi: il +sut qu'Ulric, blessé en l'accompagnant à la +forêt, étoit rétabli, mais persécuté par le +nouveau roi. Il nomma dès-lors l'aimable +Eginard pour l'accompagner; Viomade se +chargea de l'en instruire.</p> + +<p>Les forces du monarque commençoient à +se rétablir, l'hiver étoit presque écoulé; +plusieurs fois admis au temple, le roi avoit +assisté aux sacrifices des Druides; la prière, +ce mouvement sacré du cœur, avoit élevé +et fortifié son ame, et l'espérance, premier +bienfait des dieux, l'avoit pénétré: souvent +admis aux sages entretiens de Diticas, il +avoit reconnu la saine morale de Gelimer, +et adressé des regrets à ce vertueux ami.</p> + +<p>Mais les vents retournés derrière les montagnes, +sembloient rendre le repos à la terre, +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +un air plus doux se faisoit sentir, et les buissons +se paroient déjà d'une naissante verdure: +c'étoit l'époque fixée pour le départ +de Childéric. Viomade en pressoit l'instant +pour le servir plus utilement ailleurs. Diticas +lui ayant offert une armure digne de son +rang, lui ouvrit le trésor sacré, et le conjura +d'en disposer, lui promit la protection +des dieux, lui jura un zèle infatigable: Viomade +ne promit rien. Eginard, fier et heureux +du choix de son maître, fut admis dans +le temple. Un sacrifice précéda le départ du +roi; Eginard, chargé de ses ordres, le quitta +pour aller les exécuter. Le lendemain, conduit +par Diticas et Viomade, Childéric traversa +le souterrain qui conduisoit au fleuve; +là, ils trouvèrent Eginard qui avoit amené +deux chevaux superbes et richement harnachés. +Il fallut se séparer, et ce fut un moment +pénible pour tous. Viomade, ayant +brisé une pièce d'or, en remit une moitié au +roi. Quand vous recevrez la seconde, lui dit-il, +hâtez-vous de vous rendre aux lieux qui vous +seront indiqués, mais n'en croyez aucun autre +indice. Childéric se prosterna, plein de +respect et de reconnoissance, devant Diticas, +embrassa tendrement son ami, et sautant +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +légèrement sur le cheval qui lui étoit +destiné, tourna vers les villes de Strasbourg, +Francfort, Gotha, et arriva à Erfort, +capitale de la Thuringe. Ce n'étoit pas sans +une vive douleur que Childéric avoit quitté +sa patrie; l'espoir qu'il emportoit sembloit +diminuer à mesure qu'il s'en éloignoit; il ne +pouvoit penser, sans un déchirement cruel, +à la différence du voyage qu'il entreprenoit +alors, avec celui qu'il avoit fait il y avoit deux +ans, à la même époque et dans la même saison, +mais avec des sentimens bien éloignés +de ceux qu'il éprouve: il revenoit alors dans +sa patrie, un père l'attendoit, un trône, une +couronne lui étoient réservés; il apportoit +un cœur pur, exempt de foiblesse et de repentir; +la perfidie n'avoit point blessé son +ame, tout sourioit encore à sa jeunesse, il +respiroit le bonheur. A présent, hélas! banni +par ses propres sujets, trahi par celle qu'il +aimoit si ardemment, errant, fugitif, accablé +par les reproches de son cœur, il va +solliciter un asile qui lui rappellera sans +cesse le trône dont il est descendu! Ces idées +l'accablent. Eginard lui-même a des momens +de tristesse; il vient de quitter Grislidis, ses +adieux ont été si tendres... Le premier jour +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +du départ, Eginard fut préoccupé, le second +il crut devoir distraire son maître, le +troisième jour il y parvint, et fut heureux. +Arrivés à Erfort, il se reposèrent un jour +entier avant de se présenter à la cour où ils +étoient attendus; ce jour rendit au roi son +air majestueux et doux, à Eginard toutes ses +graces et le désir de plaire.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE ONZIÈME.</b> +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE DOUZIÈME.</h2> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE DOUZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Bazin, roi de Thuringe, vient de perdre son fils Amalafroi. +Vengeance que veut en tirer un père irrité. +Arrivée de Childéric. Portrait de Bazine. Elle demande +en vain la grace des Vandales; elle s'évanouit +dans les bras de Childéric. Son entretien avec le roi +des Francs. Elle le quitte. Retour de Bazin dans son +palais. Festin. Chants funèbres.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<h2>LIVRE DOUZIÈME.</h2> + +<p class="p2">Bazin régnoit seul en Thuringe depuis la +mort d'Humfroi, son frère aîné, avec lequel +il avoit partagé d'abord l'empire; ils habitoient +alors deux palais voisins, et qu'un seul +jardin séparoit. A la mort d'Humfroi, Bazin +s'étoit emparé de ce trône à peine élevé, qui +devoit tomber sous les coups de Thierry, +fils de Clovis, et faire partie de sa puissance. +Altier, sanguinaire et farouche, Bazin venoit +de perdre l'aîné de ses fils, le jeune et bel +Amalafroi, espoir et amour du peuple. Vainqueur +des Vandales, il traitoit de la paix +quand il fut lâchement assassiné: l'armée +entière gémit sur une mort prématurée, et +qui lui enlevoit un prince aussi brave que +généreux. La douleur de Bazin fut extrême; +mais il ne borne point son deuil à des larmes, +la vengeance peut seule satisfaire ses +regrets terribles. En vain il lui reste encore +trois fils, Hermanfroi, âgé de douze ans, +Baderic et Berthier, encore enfans; rien ne +le console, ne l'appaise; c'est du sang qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +faut à sa douleur: tous les prisonniers faits +sur les Vandales pendant la guerre, seront +immolés sur la tombe d'Amalafroy, de ce +prince, qui, dans le cours d'une longue carrière, +n'eût pas vu couler sans pitié une +goutte de ce sang qui va se répandre à grands +flots. Déjà les apprêts de ces sanglantes obsèques +ont frappé d'horreur les sens de Childéric; +il a aperçu le bûcher en se rendant à +la cour du roi de Thuringe; il a reculé d'effroi, +et a frémi au récit que lui font les gardes +qu'il a interrogés. Cependant, au bruit +de son arrivée, Bazin se présente pour le recevoir, +et la beauté du monarque français, +sa taille superbe et son aspect enchantent +déjà tous ceux qui l'entourent; il parle, il +plaît davantage encore, et tous les cœurs +lui sont soumis. Arrivé dans les appartemens +du roi de Thuringe, Childéric, comblé d'honneurs, +répond à ces hommages avec une noble +reconnoissance: on l'écoute, on l'admire, +il règne sur tout ce qui l'approche; l'aimable +Eginard reçoit lui-même un favorable accueil, +et partage les égards dont on accable +son maître.</p> + +<p>Mais les horribles funérailles que prépare +un père irrité, ont porté la douleur dans +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +l'ame sensible de Bazine, nièce du roi de +Thuringe, et destinée, dès sa naissance, à +épouser son fils. Bazine, restée au palais de +son père Humfroi, et élevée par les ordres +de son oncle, cache dans l'ombre sa beauté, +sa grace, sa douce mélancolie, et tous les présens +qu'elle a reçus de la nature; dans une +extrême jeunesse, elle a montré une ame élevée, +un caractère constant et noble, un esprit +juste, une imagination profonde. Bazine a deviné +tout ce qu'elle est loin encore de sentir, +ce qu'elle ne doit peut-être jamais connoître, +et sa raison, qui avertit son cœur des privations +qui l'attendent, l'a condamnée aux regrets, +long-tems avant qu'elle eût l'idée du +plaisir. L'amour pur, extrême, sincère et +constant, ce dieu des ames tendres et fidèles, +se peignoit à sa pensée comme le seul +vrai bien de la vie; la bienfaisance en étoit +pour elle la consolation; une bonne action, +voilà le plaisir pour Bazine, et les larmes de +joie qu'elle faisoit répandre, étoient la volupté +pour son cœur. Ses traits réguliers, +mais doux, son regard languissant et timide, +son sourire innocent, ses graces enfantines +et légères, tout en elle est pur et dans une +parfaite harmonie; la négligence et l'abandon +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +de sa démarche, un air rêveur, un son +de voix qui portoit à l'ame ses moindres discours, +font de Bazine un de ces êtres charmans +que l'on aime, que l'on admire, et qui +ravissent pour toujours. La princesse, destinée +à l'hymen d'Amalafroy, renonçoit, en +l'épousant, à la délicieuse idée d'un amour +mutuel; elle éprouvoit un regret qu'elle condamnoit +elle-même; en songeant à cet hymen, +elle pleuroit un bonheur mensonger, +mais enchanteur. Des raisons politiques forçoient +le roi de Thuringe à presser cette +union; et Bazine, à l'approche de cet instant, +sentoit augmenter son indifférence; +elle se le reprochoit, elle vouloit aimer celui +qu'elle estimoit, son cœur rebelle se refusoit +à ses propres volontés. Appartenir sans +se donner, passer sa vie sans connoître l'amour, +renoncer à ses rêves charmans, sacrifier +ses vagues, mais délicieuses espérances, +se dérober soi-même à ce héros inconnu +encore, mais qui sans doute existoit pour +elle, ces pensées plongeoient la jeune princesse +dans une tristesse accablante. Amalafroy +plus heureux, ou plus à plaindre peut-être, +aimoit avec idolâtrie; il voyoit avec +transport s'approcher l'heureuse époque de +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +son hymen; il se plaignoit pourtant d'une +froideur dont son amour et sa délicatesse +étoient alarmés: alors Bazine lui sourioit avec +tant de graces, qu'il se reprochoit ses plaintes: +il espéroit; mais à peine âgé de dix-huit +ans, le prince est déjà moissonné! Il n'a paru +qu'un seul jour pour se faire connoître et +regretter, et Bazine a donné des larmes à +celui dont elle fut aimée. Cependant la vengeance +terrible du roi de Thuringe révolte +son cœur, tant d'innocentes victimes excitent +sa pitié; timide et modeste, Bazine +craint de paroître; destinée au trône, elle a +cependant le noble sentiment de sa grandeur, +qui l'élève au rang qui lui est réservé. +Le jour est fixé, on nomme déjà l'instant, +la princesse ne peut différer davantage; couverte +de vêtemens de deuil, voilée et suivie +de la bonne Eusèbe, sa nourrice et sa gouvernante, +de la séduisante Berthilie, sa +meilleure amie, elle quitte son palais, traverse +légèrement le jardin qui le sépare de +celui du roi, et se présente à ses regards au +moment où il venoit de recevoir avec tant +d'honneurs Childéric et Eginard. Bazine, qui +a rejeté son voile en arrière, rougit à l'aspect +de deux étrangers; mais, s'adressant à +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +son oncle: Je viens, lui dit-elle, implorer +votre clémence, et recourir à vos bontés.—Que +voulez-vous, Bazine? parlez; que demandez-vous?—La +grâce de ces malheureux +Vandales, si cruellement condamnés. A ces +mots, prononcés avec une enchanteresse +douceur, Bazine leva ses beaux yeux remplis +d'une expression si tendre; mais le roi, enflammé +de courroux, lui répondit: Eh quoi! +c'est vous, vous, destinée à devenir l'épouse +d'Amalafroy, vous qu'il aima, c'est vous +qui m'osez demander la grâce de ses assassins! +vous qui, loin de suspendre ma vengeance, +devriez en presser les effets! Est-ce +ainsi que vous honorez l'ombre de celui qui +dut être votre époux?—Oui, c'est ainsi qu'interprétant +sa belle ame, je rends un juste +hommage à ses vertus; c'est en sauvant l'innocence, +que j'obéis à ses volontés généreuses. +Ah! craignez d'irriter ses mânes augustes, loin +de les apaiser! Que ne peut-il, du sein des +morts, se faire entendre et vous attendrir!... +O roi! ajouta-t-elle en se jetant aux genoux +de Bazin, et élevant vers lui ses mains suppliantes, +daignez écouter sans courroux la +prière que je vous adresse! sauvez ces infortunés! +l'ombre désolée de votre fils rejetera +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +de sanglantes funérailles; croyez-en celle +qu'il aima et qui connut si bien son cœur; +cédez à la pitié: accordez-moi une grâce que +je vous demande au nom d'Amalafroy! Bazin, +sans être ému par sa beauté, par ses grâces +timides, par l'accent irrésistible d'une voix +si touchante, et à qui son attendrissement +prêtoit encore un charme plus persuasif, +releva Bazine avec rudesse: C'est assez, lui +dit-il; je pardonne à votre âge cette indiscrète +prière. Des gardes vinrent avertir le roi +que les bûchers et les victimes étoient prêts; +il suivit les gardes. Bazine, entraînée par sa +pitié, s'élança au-devant de lui, essaya de le +retenir; le roi la repoussa, et s'éloigna d'elle; +elle fit un cri, et tomba évanouie. Childéric, +qui étoit près de la princesse, la reçut +dans ses bras; il la transporta sur un siége +voisin; Berthilie, Eusèbe, s'empressèrent de +la secourir, tandis que Childéric, tremblant, +effrayé de sa pâleur, restoit à genoux, et soutenoit +sa tête; Eginard, debout et non moins +troublé que le roi, admiroit en silence cette +beauté si sensible et si généreuse; les liens +de perles qui retenoient ses cheveux d'un +blond argenté, s'étoient détachés, et ses +longues tresses dénouées sembloient un nouveau +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +voile qui se prêtoit de lui-même à cacher +ses modestes charmes. Les soins de Berthilie +ne furent pas sans succès, Bazine rouvrit +ses beaux yeux. Etonnée de se trouver +appuyée sur le bras d'un étranger, qui lui-même +est à ses genoux, elle regarde autour +d'elle, et une prompte rougeur anime l'albâtre +de son teint; elle porte sur le roi un +regard reconnoissant et timide, et le prie +avec instance de se relever; mais Childéric, +qui s'oublioit entièrement à ses pieds, et +s'abandonnoit à une admiration qui remplissoit +et absorboit toutes ses pensées, n'entendit +point ces paroles; il ne vit que sa touchante +beauté: la princesse renouvela sa prière; +alors, sortant comme d'un songe, le roi lui +obéit, mais il demeura près d'elle, et constamment +préoccupé. Bazine sourit à Eusèbe, +embrassa Berthilie, et cependant elle poussa +un profond soupir, et quelques pleurs coulèrent +de ses yeux; elle pensoit aux malheureux +qu'elle n'avoit pu sauver, et leur donnoit +des larmes: s'occupant néanmoins des étrangers, +elle remercia le roi qui l'avoit secourue, +salua Eginard. Je savois, dit-elle à Childéric, +que la cour de Thuringe devoit être +bientôt honorée de votre illustre présence, +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +car je vois que c'est au roi Childéric que je +dois déjà des remercîmens. Je vous reconnois +au portrait fidèle que l'on m'a fait souvent +de vous, et si la renommée n'a pas été +moins juste en me parlant de vos vertus, +ma cour, qui vous reçoit, doit s'enorgueillir +de son bonheur. Childéric troublé, s'inclina +sans répondre. Je rougis pour nous, reprit +Bazine, de ce que votre arrivée vous rendra +le témoin des vengeances d'un père irrité et +malheureux; la douleur l'a égaré, et ses excès +vous font sans doute horreur; hélas! il a +perdu ce qu'il aimoit, et son injustice, sa +fureur, sont peut-être excusées par la violence +de son désespoir! Oui, princesse, répondit +le roi avec embarras; je sais qu'en +perdant le prince Amalafroy, Bazin perd un +fils adoré, la Thuringe un héros, vous, belle +princesse, un époux, un amant aimé.... +Bazine baissa les yeux, et ne répondit point; +après un moment de silence, elle se leva: +Je vais me retirer, dit-elle au roi, je crains +le retour de Bazin. Nous nous reverrons, +prince, et j'espère que vous ne me refuserez +point le récit de vos aventures, et de ces +faits extraordinaires qui ont marqué même +votre enfance. Permettez-moi de vous présenter +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +ma chère Eusèbe, et Berthilie, ma +meilleure et plus tendre amie; elle est fille +du vertueux Théobard, chef du conseil; +nous fûmes élevées ensemble, nos cœurs +s'entendirent en naissant. Childéric, à son +tour, présenta aux dames l'aimable Eginard. +Bazine se retira avec celles qui l'avoient accompagnée; +Childéric n'osa les suivre, mais +fixé près de la fenêtre, il vit la princesse traverser +les jardins; il admiroit sa légèreté, +les grâces de sa taille, tous ses mouvemens; +il cessa de la voir, mais non de l'admirer. +Eginard, non moins charmé, interrogeoit la +trace des pas de Bazine et de Berthilie; il se +perdoit, comme son maître, dans un double +enchantement. Berthilie, ainsi que la princesse, +n'a vu encore paroître que son seizième +printems; elle n'a point, comme son amie, +des traits réguliers, un teint d'albâtre, des +cheveux blonds, fins et déliés; son front n'a +point cette sérénité virginale, ses yeux cette +mélancolie voluptueuse; mais ses cheveux +bruns clairs, et naturellement bouclés, conviennent +à la fraîcheur de son teint; sa physionomie +est expressive, une gaieté innocente +l'anime, sa bouche vermeille sourit +avec bonté, et quelquefois avec malice; sa +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +taille est celle des Grâces, son caractère vrai, +constant, son ame innocente et sensible, son +esprit fin; elle est vive, étourdie, sait qu'elle +est jolie, aime à l'entendre dire, adore son +père, et mourroit pour son amie. Ces deux +charmantes fleurs, nées au même printems, +et près l'une de l'autre, se sont épanouies +en s'aimant, et si l'attachement de Berthilie +a plus de respect et de déférence, Bazine +la dédommage en se livrant à tout ce qu'elle +sent d'amitié, et répare ainsi ce que le rang +met entre elles de distance.</p> + +<p>Childéric et Eginard furent arrachés à +leur douce rêverie par le bruit du retour +de Bazin, entouré de sa cour. On désapprouvoit +l'injuste vengeance du roi, on détestoit +sa fureur; cependant on avoit exécuté +ses ordres sans résistance, on l'avoit +suivi en foule au lieu du supplice, on applaudissoit +tout haut à des cruautés dont +on frémissoit au fond du cœur. Tel est le +sort des rois; le cri de la vérité est étouffé +pour eux, à travers les clameurs de la flatterie; +trompés, ils s'abandonnent; trahis, +ils s'égarent. Bazin, fier du sang qu'il a fait +couler, admire sa puissance et les effets terribles +de son courroux; il s'approche de +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +Childéric, lui parle d'Amalafroi, de sa mort +prématurée, des funérailles qu'il vient d'ordonner, +d'exécuter même. Sa douleur, appaisée +sans doute par sa vengeance, ne l'arrache +point à l'entretien général, ni aux soins +qu'il doit aux étrangers. Un festin s'apprête; +Childéric et Eginard y ont pris place; la +coupe vole toujours remplie de nouveau, et +le vin animant les esprits, chacun se livre +sans réflexion à sa pensée. Mais bientôt on ne +parle plus que du supplice des Vandales; +leur nom, leur rang, leur âge, leur courage +ou leur foiblesse, leurs cris, leurs larmes, +ou leur force et leur étonnante fermeté, +occupent tous les convives. Le roi de Thuringe, +charmé, se mêloit à ce barbare récit. +Théobard seul, silencieux et triste, jetoit +sur tous un regard froid ou mécontent. +Childéric l'observoit, et conçut pour lui autant +d'estime que d'intérêt: Eginard, placé +près de lui, sut d'abord qu'il étoit le père +de Berthilie; c'étoit un titre à ses égards. +Ce n'est pas qu'Eginard ait oublié les adieux +de la tendre Grislidis, il s'en souvenoit, et +se promettoit d'y penser toujours. Childéric, +qui ne prenoit aucune part à une conversation +si peu d'accord avec son cœur, vit avec +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +plaisir la fin du repas. On alloit quitter la +table, lorsque plusieurs Bardes entrèrent, +ils étoient couronnés de cyprès; un d'eux +tenoit une harpe, trois autres chantèrent +ainsi la mort du jeune Amalafroi.</p> + +<div class="left35"> +<p class="p2 sper"><b>CHANT FUNEBRE</b></p> + +<p class="font90"><span class="i2 smcap"><b>sur la mort d'Amalafroi</b>.</span></p> + +<p>Il n'est plus! chantons sa valeur,<br /> +Célébrons ses vertus, sa gloire;<br /> +Mais n'outrageons pas sa mémoire<br /> +Par une éternelle douleur.<br /> +Disons-nous: son ame sublime<br /> +Vole vers la divinité,<br /> +Et laissons le vice et le crime<br /> +Douter de l'immortalité.</p> + +<p>Avant de t'élever aux cieux,<br /> +Esus t'éprouva sur la terre;<br /> +De cette épreuve passagère,<br /> +Dépendoit ton sort glorieux.<br /> +Mais où finit ce joug pénible,<br /> +Commence un destin solennel:<br /> +Du fond de la tombe insensible<br /> +Tu sors pour un jour éternel.</p></div> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE DOUZIÈME.</b></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE TREIZIÈME.</h2> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE TREIZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Childéric ne se croit point amoureux. Eginard se promet +de rester fidèle. Le roi raconte une partie de ses +aventures à la princesse. A la chasse, il sauve la vie +au roi de Thuringe. Il reprend son récit; la princesse, +trop émue, l'interrompt. Ils se rencontrent par hasard +dans une promenade, et Childéric achève sa narration. +Emotion mutuelle, aveux muets. Coquetterie +de Berthilie et d'Eginard. Inquiétude qu'éprouve +Berthilie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<h2>LIVRE TREIZIÈME.</h2> + +<p class="p2">Childéric, conduit à l'appartement qui +lui est destiné, se trouve seul avec Eginard; +tous deux ont déjà nommé Bazine; tous deux +ont plus parlé encore de ses vertus que de +ses charmes. Combien elle étoit touchante +aux pieds du roi, et implorant sa clémence! +qu'elle étoit belle, les yeux baignés de pleurs! +Que la mélancolie sied bien à ses traits divins! +qu'Amalafroi étoit heureux! Cette pensée +arrache au prince un soupir; mais c'est +Bazine qu'il plaint: déjà elle a connu l'amour, +elle en a senti les charmes, pour en éprouver +les éternelles douleurs. Cependant elle n'a +point laissé voir ni regret violent, ni désespoir +inconsolable. Childéric espère que la +belle princesse n'est pas pour toujours affligée. +A seize ans, doit-elle, dans un éternel +veuvage, ensevelir ses attraits et fermer son +cœur à l'amour? Mais Bazine peut-elle être +inconstante? Childéric ne le croit pas, et +ne veut pas le croire.</p> + +<p>L'heure du sommeil n'interrompt point +ses pensées; le jeune roi, cependant, n'a vu +<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> +qu'une fois celle qui l'occupe; il n'a point +formé le désir de lui plaire, il est aussi loin +du projet de l'aimer; l'amour brûle, souhaite, +espère, et Childéric n'éprouve point ces mouvemens +impétueux; son imagination est +calme, il n'est point livré à cet orage des sens +qui l'agitoit près d'Egésippe; il a vu la bonté +céleste, il adore sa belle image, mais sans +trouble, sans émotion, sans délire: le prince +est sans désirs comme sans espérance. Le +lendemain, Childéric reçut les chefs de l'état; +mais ayant demandé l'honneur d'être admis +chez la princesse, Bazin y consentit et l'accompagna +lui-même. Bazine reçut les rois +avec les grâces nobles qui suivoient tous ses +mouvemens, et Childéric ne sut, en y réfléchissant, +ce qui la rendoit plus belle de son +sourire ou de ses larmes. Le roi, en se retirant, +lui dit qu'il espéroit qu'à l'avenir elle +reparoîtroit à sa cour; la princesse s'inclina +avec respect; les rois la quittèrent. Pour obéir +sans doute aux ordres qu'elle avoit reçus, +elle parut le lendemain au palais du roi, et +la charmante Berthilie entra avec elle; toutes +les dames qui composoient la cour de Thuringe, +s'étoient également réunies autour de +la princesse, et se mêlèrent aux amusemens +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +qui d'ordinaire occupoient Bazin et ceux qui +l'environnoient. Le jeune roi de France attira +d'abord tous les regards; mais il promenoit, +sur toutes ces jeunes et belles nymphes, des +yeux si indifférens, qu'aucune n'osa espérer. +Eginard, dont le rang plus modeste, +semble aussi plus près du plaisir; Eginard, +galant et léger, tourne toutes les têtes et blesse +même plus d'un cœur. On l'invite en vain +à l'inconstance, Eginard ne veut aimer +que Grislidis; cependant il ne renonce point +à plaire, il ne renonce point à cette aimable +coquetterie qui flatte sa vanité, amuse sa +pensée, distrait son cœur; il veut respirer +toutes ces fleurs qu'il s'interdit de cueillir. +Pour échapper à tant d'attraits, il les désire +tous: aimable, mais frivole, léger sans perfidie, +et volage par fidélité, offrant également +ses vœux à chaque belle, et leur portant +un inconstant hommage, il échappe au +trait qui peut à peine l'effleurer, et offre à +Grislidis ces preuves de constance, dont +peut-être elle eût été alarmée. Ainsi, en gardant +sa tranquillité, il va troubler la paix de +tant de beautés dignes d'amour, et ses jeux +peut-être feront couler bien des larmes.</p> + +<p>La chasse, cette image de la guerre, fut +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +toujours le plaisir des héros, et étoit alors +le goût dominant de la Thuringe. Les dames +assistoient ordinairement à celle du cerf, +du daim ou d'autres animaux timides; elles +étoient montées sur des chevaux, célèbres +dans ce pays par leur force, leur docilité +et leur beauté; elles exerçoient quelquefois +leur adresse à lancer leurs flèches, soit contre +les lièvres, soit contre les chantres des bois. +Bazine aimoit peu ces jeux cruels et s'y mêloit +rarement; mais les chasses préparées pour +Childéric, seront belles, dureront plusieurs +jours, et la princesse promet d'y paroître. +En attendant le moment fixé par le roi de +Thuringe pour ces amusemens guerriers, +Childéric et Bazine se retrouvent tous les +soirs, mais au milieu d'une assemblée nombreuse, +et la curiosité de la princesse n'a pu +encore être satisfaite. Dans une belle journée +de printems, à cette heure où le soleil +trop ardent, force à chercher l'ombre et la +fraîcheur des bocages, Childéric, fatigué +du monde importun qui l'entoure, parcouroit, +avec Eginard, le jardin spacieux qui +séparoit les deux palais; malgré lui, ses regards +se portoient vers les fenêtres de la +princesse, et sans s'arrêter à ce beau parterre +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +de fleurs variées, il marchoit sans réflexion, +foulant aux pieds les verds tapis, +l'émail des prés; il ne sentoit point les parfums +délicieux que lui apportoient les zéphirs. +Eginard seul admiroit ces beaux arbres, +respiroit avec délice l'air embaumé, +jouissoit du chant des oiseaux; mais tout-à-coup, +mille fois plus heureux à son tour, +le roi est ému, il admire, il se plaît au murmure +de cette fontaine, dont l'onde plaintive +s'échappe en ruisseau limpide; il marche +voluptueusement sur ces rians gazons qu'il +parcouroit lentement et avec indifférence; il +s'approche avec empressement de ce bosquet +d'arbres qui ombragent un banc de mousse. +Il a vu Bazine qui se repose sous ce dais de +feuillage et près de la fontaine. Eusèbe et +Berthilie seules sont près d'elle: à l'arrivée +du roi, les dames se sont levées avec +respect, et Bazine lui offre un place sur le +banc de mousse, en se félicitant de sa rencontre. +Childéric l'accepte avec joie; Eginard +va s'appuyer près de la fontaine; là rien ne +lui cachoit la taille charmante de Berthilie; +il aperçoit même un petit pied, un beau +bras: souvent l'aimable étourdie cueille +une de ces fleurs inodores dont sont parsemés +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +les gazons, et c'est toujours du côté de +la fontaine qu'elle croit apercevoir les plus +belles. Le galant Eginard ne cesse de la regarder, +mais il pense à Grislidis, et Berthilie +lui paroît moins à craindre. La princesse +ayant engagé le roi à commencer le récit +qu'elle lui a déjà demandé, il céda promptement +à une volonté d'autant plus puissante, +qu'elle étoit doucement exprimée. +Ce fut avec attendrissement qu'il parla d'abord +de sa mère, avec orgueil qu'il vanta +les exploits et les vertus de Mérovée; il se +sentit fier d'exposer, devant la princesse, +des images chères à son cœur, et qu'elle admiroit. +Ce fut avec le même sentiment qu'il +lui parla de son premier combat, de cette +journée, où encore enfant, il annonça +un courage téméraire. Childéric vit Bazine +sourire à ses premiers exploits, ils lui en +devinrent plus chers. Que n'a-t-il prévu +qu'un jour il auroit à lui peindre toutes ses +actions, à lui expliquer toutes ses pensées! +animé par le désir glorieux d'en être applaudi, +rien n'eût étonné sa valeur, rien +n'en eût arrêté l'ardeur. Childéric alloit parler +de son arrivée dans la grotte, mais Eusèbe +avertit la princesse que l'heure de se +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +rendre au palais approchoit; sans doute +personne ne lui sut gré de sa prévoyance, +et cependant on obéit à Eusèbe; les dames +se retirèrent pour s'occuper de leur parure. +Berthilie, en se levant, laissa tomber les +fleurs qu'elle avoit cueillies; Eginard les +ramassa, en fit un bouquet, qu'il tenoit encore, +peut être par distraction, quand on +se rassembla chez Bazin. Berthilie l'aperçut, +rougit, son cœur palpita; mais que devint-elle, +lorsque dans la soirée, elle le vit sur le sein +de la plus jolie de ses compagnes! Des larmes +de dépit remplirent ses yeux, et le perfide +qui les avoit causées eut la cruauté d'en +jouir. Le lendemain, chacun se prépara pour +la chasse; les belles forêts de la Thuringe renfermoient +plusieurs châteaux dans lesquels +on s'arrêtoit, car ces amusemens duroient +plusieurs jours. Childéric paroît, superbe +et charmant, sur le coursier fougueux qu'il +captive avec tant d'adresse. Bazine, plus timide +que Berthilie, mais plus prudente, a +plus de grâces que d'assurance; les dames, +dont elle est environnée, forment autour +d'elle un grouppe charmant; c'est Hébé au +milieu de ses sœurs, aucune ne l'égale, toutes +cependant sont jeunes, fraîches et belles. +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +Eginard, séduit et incertain, porte tour-à-tour, +sur chacune d'elles, des regards animés +et ravis; il ne s'occupe point de la chasse, +et Childéric a déjà remporté tous les légers +avantages de cette journée, avant que le fils +d'Ulric n'ait pensé à attaquer ni à poursuivre +l'ennemi léger qui fuit en vain devant le roi, +plus agile encore que lui. Déjà ce prince +a déposé aux pieds de Bazine les nombreuses +victimes de son adresse. Un repas champêtre +réunit et confond les chasseurs; on +vante la force, la légèreté du roi; plusieurs +défis sont offerts et acceptés; mais Childéric, +à tous les dons qu'il a reçus de la nature prodigue, +joint l'exercice et le développement +qu'il a acquis dans la grotte de Gelimer. A +son aspect on devine ses succès; il touche +au but long-tems avant tous ceux partis +avant lui; sa flèche ne part jamais sans atteindre, +tous ses rivaux en conviennent, +et n'osent plus le défier. Mais on vient tout-à-coup +annoncer au roi de Thuringe, qu'un +<i>glouton</i>, espèce de sanglier terrible et dévastateur, +échappé des forêts de Hantz, a été +découvert à quelque distance, et qu'il dévore +tout le gibier. Bazin, charmé d'avoir +à combattre un tel ennemi, fixe au lendemain +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +l'attaque; les dames resteront dans la +maison de chasse; les hommes seuls s'exposeront +aux dangers. Cette chasse peut cependant +n'en avoir aucun: souvent cet +animal, qui mange avec avidité le gibier +qui s'offre devant lui, et qu'il sait surprendre +avec une rare adresse, tombe alors dans +une espèce de torpeur; venu à ce point d'immobilité, +on le tue sans peine: cependant +les dames ne voyent point partir les chasseurs +sans inquiétude; Eginard, peu jaloux +des lièvres, des faons, des daims que dévoroit +le glouton, ne désiroit point sa mort, +envioit encore moins l'honneur de le vaincre; +mais il suivit son maître, non sans regretter +les belles qu'il laissoit seules. Elles +passèrent le jour à se promener sous les arbres; +on lisoit l'inquiétude sur leurs visages; +elle augmenta à l'approche de la nuit. Agitées +de mille pensées pénibles, le sommeil ne +leur fit point oublier les chasseurs, et le +jour étoit encore près de terminer une seconde +fois son cours, lorsqu'enfin le bruit +des voix, le hennissement des chevaux, annoncèrent +le retour souhaité. Les dames s'avancent +promptement du côté d'où part le +bruit; mais plusieurs chevaux sans cavaliers +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +et conduits à la main, les effrayent; elles +ont reconnu ceux des rois, celui d'Eginard; +tous les cœurs sont troublés, et cependant +on n'ose interroger, on craint trop d'apprendre... +Un brancard frappe leurs yeux; +Bazine s'élance, et Berthilie la suit; Bazin, +blessé, paroît, porté sur le brancard; Childéric +et Eginard le suivent. Le roi de France +s'approche de la princesse, et la rassure sur +l'état du monarque: il est, lui dit-il, sans +danger. Arrivé à la maison de chasse, le +roi fut promptement couché; on envoya à +Erfort; Théobard, accompagné de tous les +secours nécessaires, arriva au bout de quelques +heures; la blessure n'étoit point dangereuse; +cependant elle demandoit de grands +ménagemens, et il fut décidé que le blessé +ne seroit transporté que le lendemain. Les +dames étoient toutes fort impatientes de +connoître la cause de cet accident; le glouton +n'existoit plus; sa tête avoit été présentée +à Bazine, qu'elle avoit effrayée: Bazin voulut +raconter lui-même cet événement. Nous +cherchions, dit-il, depuis long-tems le sanglier +que nous voulions détruire; il ne s'offroit +point à nos regards; plus emporté, je +m'enfonçai seul dans un fourré, et je l'aperçus +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +immobile au pied d'un arbre; jugeant +que c'étoit l'instant de le percer, croyant +inutile d'attendre du secours contre un ennemi +sans force, je m'approchai et lui portai +un coup de ma lance; sa peau étant extrêmement +épaisse, la blessure fut légère; je redoublai: +soit que la douleur le réveillât de +son engourdissement, soit que naturellement +cet état dût finir alors, le terrible animal +se leva furieux, et s'élança sur moi; je +me jetai derrière un arbre, qui me garantit +d'abord; mais il m'atteignit, et d'un coup de +ses défenses, me renversa; cependant je +me défendis encore avec ma lance; mais ma +large blessure m'affoiblissoit, lorsque je vis +tout-à-coup le roi de France paroître: s'élancer +sur le monstre, lui enfoncer son épée +dans le cœur et l'étendre mort à mes pieds, +ne fut pour lui qu'un seul et même mouvement. +Eginard, qui suivoit de près son +maître, l'aida à arrêter mon sang; il courut +avertir le reste de ma chasse, qui me rejoignit, +et m'a transporté ici avec les précautions +nécessaires. C'est avec plaisir, ajouta +Bazin, que j'avoue et que je publie, que je +dois la vie au roi des Francs; puissé-je m'en +acquitter un jour, et qu'en attendant, une +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +sainte et éternelle amitié unisse nos cœurs! +Childéric, en ce moment, reçut la main que +lui présentoit le roi, et la pressa avec un +geste animé et sincère. Bazine, assise près +du lit, regarda Childéric avec admiration, +et ce seul regard lui parut une glorieuse récompense.</p> + +<p>L'entretien devint général; cependant plusieurs +fois Childéric avoit pu lire dans les +yeux de la princesse, combien elle s'intéressoit +à son sort. Eginard, fier de son roi, répétoit +aux dames ce que Bazin avoit déjà raconté; +ce qu'il disoit, quoique déjà connu, +prenoit dans sa bouche des grâces nouvelles; +on l'écoutoit toujours avec attention, parce +qu'on l'entendoit toujours avec plaisir. Le +lendemain on revint à la cour; on marchoit +lentement, tant pour jouir de la beauté du +jour, du charme des bois, que pour ne pas +fatiguer Bazin, lorsque Berthilie s'avisa de +tourmenter son cheval, de l'exciter; l'animal +hennit, bondit et s'élance rapidement +à travers les arbres; la princesse jette un +grand cri à l'aspect du danger de son amie; +mais la légère et adroite étourdie déployant +autant de force que d'imprudence, arrête +l'animal fougueux, et le ramène soumis et +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +tranquille. Combien elle s'applaudit de sa +ruse, en voyant Eginard pâle et effrayé voler +à sa rencontre! Cependant elle n'osa jouir +de ce triomphe en apercevant le trouble de +la princesse, et elle se le reprocha sincèrement. +Tout le reste de la soirée, Berthilie +ne s'occupa que de son amie, et oublia entièrement +Eginard, qui, par caprice ou par +amour-propre, en fut piqué; il négligea pour +elle toutes celles dont il paroissoit charmé, +et ne vit plus que l'objet qu'il sembloit jusqu'à +cet instant vouloir éviter.</p> + +<p>Bazin souffroit encore, et sa blessure, loin +de se guérir, étoit plus douloureuse, quoique +sans danger. On cherchoit à l'amuser, +à le distraire; Bazine avoit chaque jour pour +lui de nouveaux soins, de nouveaux égards. +Heureuse de lui prouver son attachement +et sa reconnoissance, elle ne le quittoit que +lorsque sa présence pouvoit devenir importune; +elle trouvoit sans cesse Childéric auprès +de son oncle, et sa vue chaque jour la charmoit +davantage. Elle croyoit enfin à ce rêve +délicieux de son imagination, et songeant +au héros qu'elle s'étoit créé, à ce héros de +sa pensée et de son cœur, elle se disoit, en +jetant un regard sur Childéric.... <i>le voilà</i>. +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +Bazine n'a point reçu le trait d'amour avec +cette rapidité, présage de l'inconstance; c'est +lentement et par degrés qu'il a pénétré son +cœur. Ce jeune roi, si majestueux, si beau, +est proscrit et sans asile, privé de sa grandeur, +descendu de son trône, et persécuté +par la fortune, mais vengé par la nature. +Ses malheurs touchent plus le cœur de la +princesse, que sa puissance ne l'eût éblouie; +elle ne croit encore que le plaindre: Bazine +ne s'est pas encore dit, <i>je l'aime</i>. Ce mot +une fois prononcé, Bazine ne vivra plus que +d'amour. Sa pudeur et sa raison éloignent +encore cet instant que Childéric ne cherche +point à faire naître; il sait trop qu'il ne peut +offrir à la beauté qu'il admire, que le partage +d'une infortune méritée; généreux, il +ne désire point être aimé, et ne se montre +que respectueux: s'il exprime un sentiment +plus tendre, c'est lorsqu'entraîné, il n'a pu +se vaincre; honteux de sa foiblesse, il la surmonte +promptement. Plus ses sentimens +sont délicats, soumis, timides, plus ils peignent +l'amour tel que Bazine croit qu'il doit +être, et son silence en dit plus au cœur de +la princesse, que les discours les plus éloquens. +Echappés un moment à la foule qui +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +les sépare, réunis de nouveau près de la fontaine, +Childéric a repris son récit. C'étoit +dans un de ces beaux jours où le printems +vient s'unir à l'été, et déploie toute sa pompe +avant de lui céder l'empire; par-tout il étaloit +ses riches tapis, les feuillages étoient +plus épais, les fleurs plus belles et la nature +plus animée: la contrainte qu'ont éprouvée +les deux amans qu'un même banc de mousse +rassemble dans une douce liberté, ajoute au +plaisir qu'ils ont à se revoir. Eusèbe et Berthilie +sont toujours près de la princesse; +Childéric s'assied à ses pieds, Eginard s'appuie +négligemment sur la fontaine, et Berthilie +le regarde quelquefois à la dérobée, +mais elle ne cueillera plus de fleurs; elle se +souvient encore de ce qu'elles sont devenues +la dernière fois, et elle n'a pu retenir un soupir +en reconnoissant les causes innocentes +de son dépit.</p> + +<p>Mais Childéric parle de son arrivée dans +la grotte, de ses plaisirs, de Gelimer, de +Talaïs. A ce nom, Childéric s'est troublé, et +son trouble n'a point échappé à la princesse +qu'il inquiète; ce n'étoit pas que Childéric +se sentît coupable, ce n'est pas qu'il se fût +livré au sentiment que Bazine croit lire dans +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +son embarras, mais il n'ose peindre, à la +chaste beauté qui l'écoute, l'amour tel que +l'éprouva Talaïs. La princesse repousse en +vain le mouvement jaloux qu'elle éprouve; +son cœur palpite; elle est inattentive et rêveuse. +Effrayée de son émotion, elle n'ose +plus fixer sur le roi des yeux qui peut-être +trahiroient son secret; mais ne pouvant +vaincre son trouble, elle donne l'ordre de +se séparer; Childéric obéit, et la princesse +agitée, rentre dans son palais. Il faisoit encore +grand jour; on pouvoit jouir encore +long-tems de la fraîcheur des ombrages; +Bazine trouva son appartement triste; Berthilie +assura qu'il y faisoit une chaleur étouffante; +la princesse prit sa broderie et l'abandonna; +elle devint rêveuse, et Berthilie ne +fut point aimable. La soirée parut longue; +Berthilie revint de bonne heure rejoindre +ce tendre père, qu'elle consoloit de la perte +d'une épouse chérie.</p> + +<p>Bazine, destinée au trône, avoit été élevée +avec plus de soin que l'on n'en donnoit +d'ordinaire à l'éducation des femmes. Belle +sans coquetterie, princesse sans orgueil, +elle réunissoit encore tous les talens qui +ajoutent à la beauté, et que possédoient rarement +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +alors les personnes de son rang; elle +dansoit bien, savoit écrire, et chantoit avec +expression les airs simples de ce tems, qu'elle +accompagnoit des accords d'une lyre à +cinq cordes. Berthilie avoit une voix légère, +elle mêloit souvent ses accens aux accens +plus purs et plus doux de la voix de Bazine. +Le roi de Thuringe se plaisoit à les écouter, +et pendant sa maladie, il les invita souvent +à le distraire de ses souffrances, par le plaisir +de les entendre. Bazine y consentit toujours. +Parmi les romances qu'elles chantèrent, +la suivante s'est conservée: la princesse, +après avoir pris la lyre, commença le +premier couplet, Berthilie le second, et Bazine +reprit le troisième.</p> + +<div class="left35"> +<p><span class="i3 smcap">Bazine.</span></p> + +<p>Non, non, je ne veux point connoître<br /> +Ce fol enfant, qu'on nomme amour;<br /> +Du cœur dont il se rend le maître,<br /> +La douce paix fuit sans retour;<br /> +Dans ce dangereux esclavage<br /> +Le soupçon détruit le bonheur,<br /> +Et ce doute qui nous outrage,<br /> +D'un tendre amant fait le malheur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +<span class="i3 smcap">Berthilie.</span></p> + +<p>Quoi! votre ame à l'amour rebelle,<br /> +Prétend ne jamais s'enflammer?<br /> +C'est pour plaire que l'on est belle,<br /> +Et doit-on plaire sans aimer?<br /> +Le soupçon même a quelques charmes:<br /> +Heureux qui sait nous l'inspirer!<br /> +Il est doux de causer nos larmes,<br /> +Et plus doux de nous rassurer.</p> + +<p><span class="i3 smcap">Bazine.</span></p> + +<p>En aimant, que d'inquiétude!<br /> +Sans son amant plus de repos,<br /> +Loin de lui, tout est solitude,<br /> +Il fait notre joie ou nos maux.<br /> +On ne jouit qu'en sa présence,<br /> +On ne croit rien que ses discours.<br /> +O mon heureuse indifférence!<br /> +Puissé-je te chanter toujours!</p> + +<p><span class="i3 smcap">Berthilie.</span></p> + +<p>Douce image de la tendresse,<br /> +Venez dissiper sa froideur;<br /> +Amour, de ta brûlante ivresse,<br /> +Fais-lui connoître le bonheur.<br /> +L'univers éprouve ta flamme,<br /> +Et par toi seul, pour être heureux,<br /> +Tout renaît, jouit, prend une ame,<br /> +Et sent le charme d'être deux.</p></div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<p>La princesse, pressée de nouveau par +Bazin, chanta seule la romance suivante:</p> + +<div class="p2 left35"> +<p class="sper"><b>LE PRINTEMS</b>,</p> + +<p><span class="i2 smcap">Romance.</span></p> + +<p>Tout renaît, les fleurs, la verdure,<br /> +Tout nous annonce le plaisir,<br /> +Et chaque souffle du zéphir,<br /> +Semble un soupir de la nature.<br /> +Seule au milieu d'un si beau jour,<br /> +Dois-je languir sans espérance,<br /> +Quand il me reste encore l'amour,<br /> +La douce amitié, l'innocence?</p> + +<p>La feuille mobile et légère<br /> +Périra sous les noirs hivers;<br /> +Les vents déchaînés dans les airs,<br /> +Détruiront la fleur passagère,<br /> +Chaque saison, à son retour,<br /> +Détruit ou donne l'espérance;<br /> +Tout varie, excepté l'amour,<br /> +La douce amitié, l'innocence.</p> + +<p>L'air embaumé de ce bocage,<br /> +Ces verds gazons, ce beau ruisseau,<br /> +Qui, dans le cristal de son eau,<br /> +Réfléchit le ciel et l'ombrage,<br /> +Tout dans ce champêtre séjour,<br /> +M'invite encore à l'espérance;<br /> +Tout me dit, conserve l'amour,<br /> +La douce amitié, l'innocence.</p></div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +Childéric écoutoit avec ravissement les +sons mélodieux de cette voix qui pénétroit +son cœur; un modeste embarras embellissoit +encore la princesse, et sa timidité +étoit une grâce de plus. Childéric aimoit +avec passion les airs simples et les paroles +plus simples encore qu'elle chantoit. Alors +les poëtes ne célébroient que la gloire et +l'amour, leurs chants n'étoient point un +travail, une étude; mais un épanchement +ou un souvenir. L'objet de ces vers, plus +sentis que bien exprimés, en recueilloit seul +toute la gloire, le nom du poëte étoit oublié. +Il a fallu sans doute que l'amour-propre +et le désir de la célébrité changeassent +bien les hommes, puisqu'ils sont parvenus +à faire parler leur esprit sans le secours +de leur cœur, et à emprunter de leur +imagination seule et le sentiment qu'ils expriment, +et la beauté qu'ils peignent. Si +Bazine en chantant, s'est embellie de sa timidité, +Berthilie, inquiète du succès de sa +voix, a promené ses regards autour d'elle; +ce regard, rapide et prompt, a cependant +atteint Eginard comme un trait brûlant, il +en est effrayé, et l'image de Grislidis s'offre +à sa pensée,... il en a reçu des cheveux, +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +un anneau, il a promis! et dans ce tems un +serment fait à la beauté étoit sacré, on rougissoit +de le trahir.... Le fidèle Eginard, chaque +fois que le regard le blesse, porte à ses +lèvres l'anneau chéri..... Ce talisman d'amour +calme son cœur, et il reprend son +air léger, indifférent même. Berthilie le +voit, et soupire; jeune, simple encore, +elle a cru jouer avec l'amour, et ce jeu est +devenu, sans qu'elle s'en doutât, le destin +de toute sa vie.</p> + +<p>Le roi des Francs avoit repris son récit, +il avoit parlé de Viomade, ses discours +étoient remplis de feu et d'éloquence. Sa +physionomie brilloit d'une si tendre expression, +que Bazine n'avoit pu, sans rougir, +fixer des yeux qui seroient trop dangereux +pour elle s'ils parloient d'amour: elle fit +cette réflexion légèrement; mais Childéric, +dans cet instant, réfléchissoit lui-même, et +ne fut pas moins troublé que la princesse. +Que va-t-il lui dire? Jusqu'à ce moment il +n'a paru que sous ces beaux dehors qui ont +illustré ses premières années. Il a vu naître +à son récit, des sentimens qui font son bonheur; +il a reçu des éloges qui font sa gloire. +Hélas! que lui reste-t-il à raconter? Faut-il +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +se dégrader lui-même auprès de cet objet +de son culte, de son idolatrie! Doit-il lui +parler d'Egésippe? osera-t-il lui avouer avec +quel délire il a désiré une beauté qui n'étoit +point Bazine; qu'il lui a sacrifié ses peuples, +son ami, le soin de sa gloire? Que pensera +de lui cette ame pure et sensible qui ne croit +point à l'inconstance? Cependant il ne la +trompera pas; il se croit aimé; il a su d'elle +qu'Amalafroi n'avoit pas touché son ame; +qu'elle est encore sans amour... Peut-être +un jour il pourra disposer d'une couronne, +et il va lui-même détruire l'espoir dont il +ose jouir en secret! Non, non, il se taira; +il fuira Bazine s'il le faut, mais il ne lui +dira point: <i>je fus ingrat et j'ai aimé</i>.</p> + +<p>Mais, tandis qu'abandonné à ses pensées, +Childéric se tait, la princesse étonnée de son +silence, baisse les yeux et soupire; elle n'ose +demander au roi quel sentiment l'agite; +cependant elle est inquiète. Berthilie, qui +s'étoit aperçue de leur mutuel embarras, +imagina un léger prétexte pour interrompre +leur entretien. La princesse tremblante, +alarmée, lui sut gré de l'avoir rendue à elle-même.</p> + +<p>Bazine ne s'est point trompée sur ses premières +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +émotions, mais cependant elles l'étonnent; +elle avoit deviné l'amour, mais l'amour +dans son cœur est encore plus pur, plus +céleste, plus puissant que dans son imagination; +Bazine croyoit connoître son ame, cependant +elle y découvre chaque jour de doux +secrets qui l'agitent, la tourmentent et lui +plaisent. Elle jouit du bonheur d'aimer sans +oser encore s'y livrer, et la tendre résistance +qu'elle apporte elle-même au sentiment qui +l'entraîne, est un charme de plus qui la ravit. +Bazine aime enfin, elle en jouit sans oser à +peine se l'avouer, et ce moment est enchanteur +pour elle. Sa pensée ne s'égarera plus +dans de vagues souhaits, dans de chimériques +espérances; elle n'attendra plus dans +la solitude d'un cœur sans objet qui l'occupe, +un héros dont elle n'a qu'une idée furtive; +tout est délice pour elle, parce que tout devient +amour; aimer est toute sa vie; elle +seule connoît encore le trouble heureux qui +l'enivre si délicieusement; elle le dérobe, +le renferme au fond de son cœur; elle craindroit +de le laisser deviner. Cependant Berthilie +la pénètre, mais elle se tait; elle a +aussi son secret, et l'instant des doux aveux +n'est pas encore venu. +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p> + +<p>Childéric, accablé de ses souvenirs, fuyoit +de bonne foi l'occasion de reprendre son récit; +voir Bazine au palais, l'admirer, s'enivrer +de sa présence, suffisoit à son cœur, +trop délicat pour n'être pas sincère, trop +grand pour chercher de vaines excuses, +trop vrai même pour en trouver: décidé à +se taire, à se contenter du bonheur de passer +près d'elle une partie de sa vie, le roi +ne cherchoit plus ces momens si chers à l'amour +et qu'il avoit tant souhaités. Bazine +craignoit presqu'autant de se trouver près +de lui; elle trembloit, rougissoit à son approche; +elle sentoit son secret errer sur ses +lèvres, elle se défioit de ses regards: tous +deux s'évitoient donc également. Bazine, +loin de s'en plaindre, admiroit la réserve +de son amant; elle sentoit qu'elle étoit aimée; +les yeux du roi, son embarras, ce +respect soumis que l'amour seul peut faire +naître, son propre cœur qui l'avertissoit, +tout disoit à l'heureuse princesse qu'elle +étoit payée de retour.</p> + +<p>L'été mûrissoit les blonds épis, le soleil +embrâsoit les airs, et les roses mourantes +penchoient leurs tiges desséchées; les nuits, +presqu'aussi brûlantes que les jours, ne calmoient +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +point la chaleur; le sommeil fuyoit +les mortels: mais un orage, suivi d'une douce +pluie, avoit rafraîchi les fleurs, le feuillage +et les gazons. Bazine, que l'orage a agitée, +et que ses inquiètes pensées tourmentent +encore, lorsque toute la nature est calmée; +Bazine, qu'un trouble plus doux que le repos, +ravit au sommeil, se lève avec l'aurore, +et admire l'amante de Céphale; les gouttes +de la pluie, encore suspendues aux fleurs, +aux brins d'herbes, se changent en perles, en +saphirs, en émeraudes. Les premiers rayons +du jour brillent sur cette humide vapeur, +et l'écharpe d'Iris s'étend sur toute la nature. +Les premiers chants des oiseaux ne troubloient +qu'avec douceur la tranquillité des +airs; une si belle aurore promettoit une +riante matinée: la princesse désire en jouir, +et s'égarer sous les voûtes de feuillage qu'elle +aperçoit dans une prairie que borde l'Elbe, +fier de ses eaux; une longue chaîne de montagnes +borne l'horizon. C'étoit en cet endroit +que Bazine vouloit aller respirer l'air pur et +balsamique des prés et des bocages; mais +elle ne peut jouir d'aucun plaisir s'il n'est +partagé, et elle envoie promptement chercher +Berthilie, qui demeuroit avec son père +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +dans le palais du roi de Thuringe; elle vint +promptement, demi-éveillée, demi-parée, +et applaudit au projet de la princesse: la +vertueuse et bonne Eusèbe, qui ne quittoit +jamais sa chère élève, fut aussi de la promenade, +et suivit de loin ces nymphes légères, +qui, courant sur les fleurs sans les fouler, +n'y laissoient que la trace passagère qu'y eûssent +imprimée les zéphirs. Berthilie avoit retrouvé +toute sa gaieté; Bazine jouissoit mieux +de sa douce mélancolie, et toutes deux s'abandonnoient +à leurs pensées, admiroient +le spectacle de ces beaux lieux, que le jour +en se levant leur faisoit mieux distinguer. +Eusèbe, prudente, point curieuse et discrète, +jouissoit en silence de la pure joie +des aimables amies, et l'on parvint ainsi au +petit bois, but de leur course matinale. Ce +bois, l'une des belles promenades d'Erfort, +étoit divisé en superbes allées et semé d'un +gazon que la fraîcheur de l'ombre rendoit toujours +verd; les eaux d'une cascade naturelle, +mais que l'art avoit embellie, serpentoient en +ruisseau bordé de fleurs, et son doux murmure +ajoutoit, par son bruit monotone, à +la mélancolie, au charme de ces lieux. Bazine +quitta son voile, et s'assit sur l'herbe; Berthilie +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +se reposa à ses côtés, et la prévoyante +Eusèbe plaça devant elles une petite corbeille +de fruits. Bazine la remercia, et lui présenta +les meilleurs; Eusèbe auroit bien voulu ne +pas les recevoir, mais comment refuser Bazine? +Après ce léger repas, Berthilie, qui +aimoit passionnément les fleurs, s'enfonça +dans le bois pour en cueillir; Bazine bientôt +l'entendit jeter un cri, se leva promptement +pour aller à son secours: mais que devint-elle +en apercevant Childéric, suivi d'Eginard, +que Berthilie conduisoit vers elle. A leur +aspect si inattendu, Bazine rougit et demeura +interdite; un doux sourire succéda +à l'étonnement; on oublia que l'on vouloit +s'éviter; on ne songea pas même à se demander +la cause d'une rencontre si imprévue, +on se contenta d'en jouir. Bazine cependant +alloit proposer de retourner au palais, +quand elle se rappela heureusement que +le récit du prince n'étoit pas achevé; elle fut +ravie d'avoir trouvé un si bon emploi du +tems, un prétexte si naturel pour ne pas +quitter encore le bocage charmant où elle +jouissoit d'un si vrai bonheur. Décidée, elle +fut se rasseoir au bord du ruisseau; Eusèbe +étoit près d'elle, Childéric à ses pieds, et +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +placé de manière qu'il la voyoit devant ses +yeux, et dans le ruisseau limpide qui répétoit +encore sa douce image. Eginard osa +s'asseoir près de Berthilie; il l'aida à faire +une guirlande et un bouquet, et souvent, +en présentant la fleur qu'attendoit Berthilie, +sa main trop prompte ou seulement maladroite, +rencontroit une main charmante +qui se retiroit trop vite, pour qu'Eginard +ne se doutât pas que cette main étoit sensible.</p> + +<p>Le jeune roi, enchanté de son bonheur, +restoit muet aux pieds de Bazine. Depuis si +long-tems il ne l'a vue que... tous les jours, +mais au milieu d'une cour nombreuse; elle +est là sans parure, et dans un séjour paisible +et discret. Ce bois, sa fraîcheur, cette eau +même qui lui retrace les traits qu'il adore, +les doux zéphirs, le parfum des violettes, +un dieu plus doux encore, et qui règne sur +toute la nature comme dans son cœur, écartent +de lui toute autre pensée que celle de +son bonheur. Le vent agitoit les boucles de +sa blonde chevelure; le désordre de son +cœur donnoit à ses traits une expression +enchanteresse; jamais Bazine ne l'avoit vu +si beau, jamais il ne l'avoit trouvé si belle; +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +tous deux oubliant l'univers, s'oubliant eux-mêmes, +demeurèrent en silence. Bazine, +rougissant du muet aveu qu'elle venoit de +faire, reprit pourtant plus d'empire sur elle-même, +et d'un seul mot arracha le roi au +rêve de félicité qui remplissoit toute son +ame; elle demande, elle exige le fatal récit. +Déjà les belles couleurs que le plaisir répandoit +sur la figure animée du roi, se sont effacées; +il baisse les yeux et soupire. Vous +exigez, princesse, dit-il avec émotion, que +je vous retrace une partie de ma vie, qu'il +m'eût été trop doux de taire et d'oublier: +je dois vous obéir, et peut-être m'en punirez-vous, +quoique déjà je sois sans doute +bien malheureux, puisque je suis coupable, +et puisqu'il faut vous le dire;... peut-être +allez-vous me haïr! Le roi prononça ces +mots d'un air si triste, d'un ton si tendre, +que Bazine en fut touchée. Parlez, prince, +lui dit-elle avec douceur, je vous jugerai +peut-être moins sévèrement que vous-même. +Childéric fixa un moment ses yeux sur la +princesse, et ce regard suppliant sembloit +solliciter sa grace; elle étoit au fond du cœur +de Bazine; il alloit déchirer ce tendre cœur, +mais non le forcer à changer. Bazine se livre +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +un moment au dangereux plaisir d'écouter +les regards éloquens du roi; mais trop émue, +elle baissa ses yeux si ravissans, soit qu'ils +se laissâssent voir, soit que ses longues paupières +en voilâssent la beauté! C'est d'Egésippe +cependant qu'il faut entretenir la princesse; +il faut lui avouer que ce cœur n'est +pas pur comme le sien, n'est pas sans souvenirs, +n'est pas enfin digne d'elle. Comment +lui peindre un amour que lui-même +aujourd'hui a peine à concevoir! Bazine pâlit +en écoutant, et ne peut retenir ses larmes. +Childéric voit sa douleur, elle le tue. Oh! +que n'ose-t-il s'interrompre, tomber à ses +pieds et lui dire: O Bazine! je ne brûlois +que des feux du désir; cet amour impétueux +n'étoit que l'orage des sens; aujourd'hui +j'aime du fond de l'ame, et de toutes +les puissances de mon cœur; l'amour que +j'éprouve a reçu ses traits de l'objet même +qui me l'inspire. Tel seroit le discours que +tiendroit le roi, si ses revers ne lui défendoient +de se déclarer. Résistant au trouble +qui le dévore, il continua son récit, et fit +l'aveu des premières fautes de son règne; il +ne parla pas sans regret de son injustice envers +Ulric, et montrant alors Eginard, à qui +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +il tendit la main: Vous voyez, dit-il, comme +les braves se vengent. Eginard prit la +main de son maître et la posa sur son cœur; +Childéric lui tendit les bras. Ce mouvement +de sensibilité émut la princesse et Berthilie. +Elles proposèrent au prince de laisser cet +entretien qui les agitoit tous si vivement; +il s'y refusa. Non! reprit-il, achevons cette +tâche douloureuse; si vous me pardonnez, +je me croirai absous de tout l'univers; si vous +méprisez un roi malheureux, du moins je +ne devrai plus à votre seule ignorance une +estime non méritée. Enfin, il a prononcé +cet aveu qui lui coûte tant d'efforts, et son +repentir et son désespoir l'ont élevé dans +le cœur de la princesse bien au-dessus de +ses fautes. Childéric ne se plaignit point des +revers qui suivirent de si près ses erreurs: +mais avec quel chaleur il parla de son séjour +chez les Druides, des soins mystérieux qu'il +y reçut, de sa joie en retrouvant son cher +Viomade, ce Viomade toujours fidèle, quoique +persécuté, toujours sensible, enfin, +toujours Viomade! Childéric alors tira de +son sein la moitié de la pièce d'or qu'il a reçue +du brave; il fait part à la princesse de +ses espérances, et de ce que doit lui annoncer +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +l'autre moitié qu'il attend. Dans ce moment, +où il se flatte de reprendre bientôt le +chemin de ses états, de reconquérir sa couronne, +un désir plus fort que la raison et la +prudence saisit son cœur; toute son ame est +dans ses yeux; une idée qu'il n'ose expliquer, +une espérance qu'il n'ose exprimer, se peignent +d'elles-mêmes sur son visage; Bazine +l'entend, et semble ne s'occuper que de la +pièce d'or qu'elle tient. Mais le roi revenant +à lui-même, lui dit avec tristesse: Vous +m'avez ordonné de vous faire connoître mon +enfance, ma jeunesse, mes égaremens, mes +malheurs; maintenant, prononcez mon arrêt, +bannissez loin de vous un coupable prêt +à vous obéir. Voyez-vous donc tant de courroux +dans mes regards, lui dit Bazine? et +ces pleurs, dont je n'ai pu me défendre, +annoncent-elles un cœur insensible à vos remords? +me croyez-vous donc moins généreuse +que Viomade? Mais, ajoute la princesse +d'une voix tremblante et en pâlissant, vous +voilà maintenant à l'abri des passions; une +aussi fatale expérience en garantira votre +ame; et après avoir aimé si vivement, vous +n'aimerez plus. Ces derniers mots expirèrent +sur ses lèvres. Ne plus aimer! s'écria le roi, +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +ne plus aimer! ah Bazine! Mais, trop heureux +sans doute si je n'aimois plus! Est-ce +à moi, infortuné proscrit, à oser encore +prétendre au bonheur! Si j'aimois, l'honneur +ne m'ordonneroit-il pas de le taire, ne m'interdiroit-il +pas de téméraires vœux? Ah! que +je puisse reconquérir mon trône, m'y montrer +avec gloire, et vous saurez tous si j'aime. +Sa bouche ne prononça que ces mots, mais +ses yeux en disoient bien davantage; l'indifférence +auroit pu les interpréter, l'amour +sut les entendre et leur répondre. Bazine +exprima son bonheur par un silence non +moins expressif; tous deux s'interrogent +d'un regard, et sont heureux d'un sourire; +aveux muets et charmans, doux et premier +bienfait de l'amour, vous comblez les désirs +des amans sincères, vous êtes la volupté du +cœur!</p> + +<p>Mais les heures, qui semblent s'arrêter +pour Childéric et Bazine, s'envolent rapidement +pour le reste du monde, et Eusèbe +voit, à la hauteur du soleil, que le jour est +avancé; elle craint que l'absence trop longue +de la princesse et celle du roi des Francs, +n'offense Bazin; elle ose interrompre de si +chers instans. Bazine, toujours bonne et sensible, +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +loin de blâmer Eusèbe de sa triste prévoyance, +l'en remercia tendrement, et l'on +reprit le chemin de la plaine. Il faisoit une +chaleur insupportable, dont personne ne se +plaignit, et dont peut-être Eusèbe seule s'aperçut. +Eginard n'avoit jamais trouvé Berthilie +si fraîche et si jolie; mais il n'a pas +encore sacrifié Grislidis. N'allons pas plus +vîte en infidélité qu'Eginard, et laissons-lui +au moins tout le mérite de la résistance. Le +soir la cour étoit réunie au palais, mais Bazine +ne parut point; Berthilie seule admiroit +sur la physionomie du jeune roi les +traces de bonheur et d'amour que la rencontre +du matin y avoit laissées; elle ne voyoit +pas avec moins de plaisir l'air distrait et +rêveur d'Eginard: toutes les dames s'aperçurent +du changement qui s'étoit fait en eux, +elles n'osèrent interroger le roi; mais elles +badinèrent Eginard, qui, honteux d'une +défaite dont il ne convenoit pas encore avec +lui-même, surmonta sa foiblesse, et se livra +de bonne grâce à toutes les belles: malgré +lui, il étoit inquiet de ce que penseroit Berthilie +de son air léger et si différent de celui +qu'elle devoit attendre en ce jour;... elle en +avoit été vivement blessée, mais elle l'imita. +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +Le roi de Thuringe s'étoit retiré; Théobard +l'avoit suivi, et étoit venu de sa part prier +Childéric de se rendre au conseil; leur absence +donnant plus de liberté à ceux qui +restèrent, la gaieté devint plus vive; du +badinage on en vint aux chansons; Berthilie, +charmée de se venger d'Eginard, consentit +volontiers à se faire entendre, et reprenant +sa malice, son air étourdi, son +maintien agaçant, son regard plein de finesse +et de coquetterie, elle chanta ainsi:</p> + +<div class="p2 left35"> +<p class="i2 sper"><b>CHANSON</b>.</p> + +<p>Sous l'air de l'étourderie,<br /> +Cachant ma philosophie,<br /> +Sur la scène qui varie<br /> +Je sais fixer le bonheur;<br /> +Et la raison embellie<br /> +Des graces de la folie,<br /> +Fait le charme de ma vie,<br /> +Et le repos de mon cœur.</p> + +<p>On peut, sans être jolie,<br /> +Plaire un moment, faire envie;<br /> +A seize ans se voir suivie,<br /> +Aussi j'ai mille amoureux.<br /> +De leur tendre perfidie,<br /> +Par ma gaieté garantie,<br /> +Je rirai toute ma vie<br /> +De leurs soupirs, de leurs feux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +Sans trop de supercherie,<br /> +Un peu de coquetterie,<br /> +Animant la jalousie,<br /> +Peut m'amuser un instant;<br /> +Mais je quitte la partie,<br /> +Si plus tendre fantaisie<br /> +De mon heureuse folie<br /> +Vouloit faire un sentiment.</p></div> + +<p>Eginard se piqua des paroles, et surtout +du regard, du sourire de celle qui venoit +de chanter; il ne vouloit pas aimer, mais il +prétendoit plaire, et peut-être même il aimoit. +Il avoit espéré qu'elle chanteroit une +romance, qui exprimeroit son inquiétude, +sa jalousie, sa crainte; ce ton badin le blessa, +l'outra même; il se promit de ne jamais aimer +Berthilie, chercha à se venger, et crut +y parvenir en chantant à son tour son indifférence.</p> + +<div class="p2 left35"> +<p><span class="i2 smcap"><b>L'INDIFFÉRENCE.</b></span></p> + +<p>Depuis que l'indifférence<br /> +De mon cœur bannit l'amour,<br /> +Si je sens fuir la souffrance,<br /> +Le bonheur fuit à son tour;<br /> +Sans regret, sans espérance,<br /> +Renaît et finit le jour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +Sans désir, sans rêverie,<br /> +J'admire ici le printems;<br /> +Mon ame n'est plus ravie,<br /> +Mon cœur n'a plus de tourmens.<br /> +Amour, ranime ma vie,<br /> +Rends-moi mon cœur et mes sens.</p> + +<p>Rends-moi ces momens d'ivresse,<br /> +Mon espoir et mes malheurs;<br /> +Rends-moi, d'une autre maîtresse,<br /> +Les caprices, les rigueurs.<br /> +Dieu charmant de la tendresse!<br /> +Rends-moi tout jusqu'à mes pleurs.</p></div> + +<p>Sans doute les dames alloient plaindre +Eginard d'une aussi triste indifférence, peut-être +même entreprendre de l'en guérir, +mais l'arrivée de Théobard mit fin à ces jeux; +il dit à Eginard que son maître l'attendoit +dans son appartement, engagea les dames à +se retirer, et pressa Berthilie de le suivre. +Etonnée, inquiète, elle se précipite sur les +pas de ce père tendrement aimé: tout annonçoit +une nouvelle extraordinaire; elle +alarme la sensible fille de Théobard; son +père qui la soutient, la sent trembler et la +presse contre son cœur; ce tendre mouvement +ajoute encore à son effroi.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE TREIZIÈME.</b></p> + +<p><a name="Page_82" id="Page_82"></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE QUATORZIÈME.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE QUATORZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Bazine se livre à ses heureuses pensées. Berthilie les +interrompt pour lui annoncer que Trasimond, à la +tête d'une armée nombreuse, est entré dans la Thuringe, +et que Childéric commande les troupes. Elle +le croit déjà vainqueur. Eginard lui présente une +bague de la part du roi; elle lui envoie un baudrier +brodé par elle. Berthilie pleure et donne un bouquet +à Eginard. Childéric revient après avoir vaincu l'ennemi +et accordé la paix. Eginard apporte ces glorieuses +nouvelles à la princesse. Berthilie est heureuse. +Eginard ne se défend plus qu'avec peine de +l'amour qu'il éprouve malgré lui. Une fête magnifique +se prépare. Bazine y paroît éclatante de beauté; +le roi de Thuringe en est frappé pour la première +fois.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p> +<h3>LIVRE QUATORZIÈME.</h3> + +<p class="p2">Bazine n'a point quitté son palais; heureuse +de plaire et d'aimer, seule avec son cœur +et sa tendresse, elle jouit de ce bonheur qui +fut toujours le charme de sa pensée: son +ame avoit besoin d'amour; mais il falloit à +sa délicatesse un choix dont elle pût s'applaudir, +à son rang un égal, à sa flamme +généreuse et pure un amant non moins pur, +non moins généreux; il falloit que des traits +nobles et majestueux annonçâssent dans son +amant l'heureux vainqueur de Bazine; il falloit +encore que ces traits, réguliers et fiers, +fussent adoucis par la bonté, et sûssent exprimer +l'amour. Des revers étoient des titres +qui touchoient l'ame de la princesse; la douceur +de consoler étoit pour elle un charme +de plus; elle eût aimé Childéric sur le trône, +mais elle partageroit avec transport son infortune, +et le suivroit dans quelque désert +qu'il fût contraint d'habiter. La couronne +n'étoit plus rien pour elle sans son amant; +les obstacles, l'absence, le tems, les dangers, +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +toute la puissance du monde ne pouvoient +rien contre cet amour extrême; il a +tracé la destinée entière de Bazine; elle ne +jouit plus que du sentiment qu'elle éprouve +et de celui qu'elle inspire, tout autre objet +a cessé d'exister pour elle. Livrée à toutes +ces pensées, elle a vu s'écouler la soirée, +une partie même de la nuit, quand +elle entend un léger bruit, et croit reconnoître +la voix de son amie; la princesse s'étoit +couchée depuis quelques heures, mais +elle n'avoit pu trouver le sommeil; et, surprise +d'entendre Berthilie au milieu de la +nuit, elle appela ses femmes, et donna ordre +qu'on la fît entrer. Les amans croient l'univers +occupé de leur flamme, tout les effraie sur +leur bonheur, et déjà Bazine va nommer +Childéric; mais voyant couler les pleurs de +Berthilie, elle pressent qu'un autre objet les +excite, et elle se tait. Son amie ne voulant +pas prolonger son inquiétude, lui raconte +que Trasimond, roi des Vandales, voulant +venger ses sujets si cruellement sacrifiés aux +mânes d'Amalafroy, s'est joint à Théodoric, +roi des Ostrogoths, et est entré en Thuringe +à la tête d'une puissante armée; qu'ils exercent +d'affreux ravages, et font de si rapides +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +progrès, que l'effroi est général. Bazin, à qui +sa blessure ne permet pas encore de combattre, +a assemblé son conseil; Childéric, +qui s'y est rendu, a offert ses services, ils +ont été acceptés avec une vive reconnoissance; +une voix générale lui a confié le commandement +de l'armée; tous les ordres sont +donnés, dans quelques heures il partira. +Théobard, chargé des préparatifs, a déjà +quitté sa fille; elle-même lui a présenté ses +armes, et ses pleurs les ont baignées. Bazine +apprend avec joie que Childéric combat pour +elle; déjà sûre de la victoire, elle ne craint +plus les ennemis; son amant sera vainqueur: +le doute est une injure, elle ne croit pas +qu'on puisse le former; mais il partira sans +la voir, elle en soupire; le jour va paroître, +et c'est l'heure fixée pour le départ. Eusèbe +annonce un message de la part du roi; Bazine +se lève promptement. Eginard est introduit: +plusieurs flambeaux éclairent la chambre; +Eginard remet à Bazine des tablettes, elles +renferment les adieux du roi; un anneau, +dont une pierre gravée fait l'inestimable prix; +cette pierre représente Childéric couronné, +et tenant pour sceptre un javelot; on lit +autour de cet anneau: <i>Childerici regis</i>. Tandis +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +que Bazine lit les adieux et y répond, le +guerrier est près de Berthilie: la fierté noble +qui soutient Bazine est loin de raffermir le +cœur de la fille de Théobard; elle craint les +armes, redoute la guerre; et les attraits +d'une gloire si pénible l'effraient, loin de la +séduire. Berthilie ne voit que les dangers et +l'absence, elle verse des larmes, et nomme +son père en regardant Eginard: un bouquet +s'échappe de son sein, il est baigné de pleurs; +le jeune guerrier ose lui demander ce premier +bienfait; il va partir, il est si tendre, +Berthilie si désolée, que l'idée d'un refus ne +lui vient pas; elle présente les fleurs flétries; +Eginard pose un genou en terre, porte le +bouquet à ses lèvres, le place sur son cœur, +se lève promptement, et paroît brillant de +joie et enflammé d'un nouveau courage. +Dans ce moment, Bazine lui remit ses tablettes +et un riche baudrier brodé par elle, +destiné au roi, et le congédia. Seule avec +son amie, elle se sentit moins de fermeté, +mais elle se le reprocha; jamais la Thuringe +ne lui parut plus en sûreté que depuis que +Childéric va la défendre; jamais les troupes +n'auront été plus victorieuses; un tel héros +doit enflammer tous les cœurs, exalter toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +les ames; la fortune n'oseroit le trahir, il commande +aux destins même. Ce qu'avoit prévu +l'exaltation de l'amour fut dépassé par le courage. +Childéric, voulant épargner les Thuringiens, +et sachant que les armées combinées +étoient plus nombreuses que la sienne, +eut recours à la feinte; il évita le combat, +eut l'air de fuir, afin d'être poursuivi, et attira +l'armée dans un défilé entouré de bois, +où il plaça une partie de ses troupes: en un +instant les ennemis furent cernés. Effrayés +du nombre qu'ils ne pouvoient connoître, +puisque de nouveaux renforts sortoient à +chaque instant des forêts, ils se virent enfermés +de tous côtés. Childéric pouvoit faire +prisonniers les deux rois, il leur en épargna +la honte, et se contenta de sa gloire, à laquelle +une si grande modération ajouta encore. +Ses ennemis vaincus ne purent refuser +leur admiration à ce trait noble et généreux; +ils demandèrent la paix, et offrirent, pour +gage de leur sincérité, et pour resserrer à jamais +les liens d'amitié qu'ils alloient former +avec Bazin, de donner en mariage, à Hermanfroy, +Amalabergue, fille de Trasimond, +et de la trop belle et trop célèbre Amalafrède, +sœur du roi Théodoric. Childéric ayant envoyé +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +rendre compte de ses triomphes au roi +de Thuringe, ainsi que des propositions de +paix, celui-ci les accepta sur-le-champ. Amalabergue, +encore enfant, fut remise aux vainqueurs, +et conduite à la cour de Bazin, où +elle resta jusqu'à son mariage, qui se fit au +bout de quelques années. Childéric ramena +l'armée triomphante; le peuple vola à sa +rencontre: on l'admiroit, il gagnoit tous les +cœurs; mais, loin de s'enorgueillir, il reportoit +aux généraux et à l'armée tout le +mérite de la victoire. Bazin le reçut en libérateur +de ses états: une foule immense l'entoura, +mais Childéric n'envioit point l'hommage +de ce peuple, ni la pompe des fêtes; +un seul regard a plus de prix pour son cœur +que ces honneurs importuns. Que ne peut-il +s'y dérober! que ne peut-il échapper à la +gloire pour connoître et sentir un instant de +bonheur! Mais Bazin le retient près de lui +au milieu de ses généraux, et le seul objet +que désire son cœur, que souhaite son impatience, +le seul qui puisse embellir sa victoire, +ne paroît point. Bazine, éperdue de +joie, de bonheur et d'amour, n'ose quitter +sa retraite; là, sans témoins qui puissent contraindre +son cœur, elle presse dans ses bras +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +l'heureuse Berthilie; mais elle n'ira point à +travers cette foule indifférente ou curieuse, +déguiser sa pensée, modérer ses transports, +et défendre à ses regards même de s'exprimer. +Childéric triomphant! Childéric de retour! +que de biens à-la-fois la ravissent! +Elle attendra que, libre des lois qui asservissent +la grandeur, il puisse venir à ses pieds +déposer ses armes, et lire dans ses yeux un +triomphe plus doux. Mais Childéric, impatient +de l'absence de la princesse, inquiet +même, ordonne à Eginard de se rendre près +d'elle, et de lui porter tous les détails de sa +victoire. Chargé d'un ordre d'autant plus +doux qu'il espère trouver Berthilie près de +la princesse, Eginard parvient promptement +au palais. Berthilie, en l'apercevant, veut se +lever, mais ses forces lui manquent; elle retombe +sur son siége, et une mortelle pâleur se +répand sur tous ses traits; elle peut à peine +respirer; Eginard qui voit son trouble, +oublie un moment ce qu'il venoit dire; mais +les roses ayant promptement reparu sur le +visage charmant de Berthilie, il se remit lui-même, +et offrit à la princesse, attentive et +émue, les hommages de ce grand roi qui les +obtenoit tous. Eginard n'oublia aucun des +<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +détails glorieux d'une aussi importante victoire. +Bazine, tour-à-tour flattée, attendrie, +jouit de tout ce qui élève son amant. +Berthilie ne compte que le retour, ne connoît +point d'ennemis, ne désire qu'une conquête; +sa patrie est toute entière dans son +père, la princesse et son amant. Théobard +n'est pas encore arrivé; il accompagne la +jeune Amalabergue, mais il n'a pas été moins +heureux que ne le désire sa tendre fille. +Eginard avoit déposé aux pieds de Bazine, +l'épée triomphante du roi, lui-même lui +parloit à genoux, et Berthilie étoit assise +près de la princesse. Eginard, dans sa précipitation, +n'a peut-être pas bien choisi la place, +car un indifférent même supposeroit qu'il +est aux pieds de Berthilie, que même c'est +elle qu'il a regardée en parlant à la princesse; +mais le sentiment n'observe point; Bazine +ne s'en douta pas, son amie ne fit aucune +réflexion, et la princesse, oubliant Eginard, +ne s'occupa bientôt plus que de Childéric et +s'abandonna à sa rêverie. Berthilie, moins +distraite, releva le guerrier, et respectant +les pensées auxquelles se livroit son amie, +elle s'approcha d'une fenêtre ouverte qui +donnoit sur une terrasse ornée de fleurs; +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +elle regarda Eginard, il osa la suivre; leur +entretien fut timide; mais après tant de dangers, +un jeune héros est devenu bien cher; +on a tremblé pour ses jours, on a si souvent +pleuré, qu'il est juste qu'à son tour il +console. Berthilie a tant de fois gémi.... sur +son père, il est sauvé, elle est heureuse! Ah! +s'il pouvoit, content de l'aimer, borner à +elle seule tout son bonheur, ne plus exposer +des jours.... qui sont les siens, une vie qui +est la sienne.... Eginard assure que pour lui +il n'a eu rien à craindre, qu'il avoit là, sur +son cœur, une défense certaine.... et il tire +de son sein le bouquet, gage de ses adieux. +Berthilie rougit de joie et de pudeur, devint +tremblante, baissa les yeux, et sentit +qu'il étoit tems de rejoindre la princesse... +Cependant elle n'obéit pas sans regret à cette +loi sévère, et soupira en voyant s'éloigner +celui qu'elle n'avoit quitté qu'alarmée du +plaisir que lui causoit sa présence. Eginard +a rejoint son maître; il sait qu'une fête magnifique +se prépare, que Bazine a reçu l'ordre +du roi, son oncle, d'en venir faire les honneurs, +et Childéric voit avec plaisir les +somptueux apprêts qui lui annoncent enfin +celle qu'il adore. Des flambeaux éclairent les +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +salles, on entend déjà le bruit des instrumens, +lorsque Bazine paroît. Childéric ne l'a jamais +vue que sous ses habits de deuil, ou +dans la parure négligée qui sied si bien à sa +fraîcheur; mais c'est en reine qu'elle se présente +à ses yeux, qui, éblouis de tant de +charmes, cherchent et retrouvent avec délices, +les grâces modestes que tant d'éclat +semble relever encore. Etrangère à la richesse +qui la décore, Bazine cache en vain +la sérénité de son noble front sous le bandeau +de rubis; en vain ses cheveux, rattachés +par de magnifiques nœuds de diamans, +ne peuvent plus flotter avec grâce sur le +beau sein renfermé dans le vêtement de +pourpre et d'or; si les yeux étonnés méconnoissent +un moment que c'est Bazine, le +cœur dit bientôt que c'est elle; superbe et +cependant charmante, la princesse s'approche +du roi de Thuringe, qu'elle félicite +sur le succès de ses armes, adresse à Childéric +des paroles non moins flatteuses, mais +qu'un doux regard et une rougeur plus +douce encore accompagnent; elle ne fut pas +moins gracieuse pour tous les généraux; pas +un trait de courage ou de clémence ne fut +oublié par elle. Ah! princesse, lui dit le plus +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +ancien chef de l'armée, <i>vous voulez donc +nous faire tuer tous</i>! La fête fut brillante, et +tous les cœurs s'ouvrirent au plaisir; Bazine +dansa avec cette inimitable perfection attachée +à chacun de ses mouvemens; Childéric, +si jeune, si agile, ne fut pas moins admiré; +Berthilie sembla voltiger, Eginard la poursuivre +et la dépasser. Le jour termina les +plaisirs.</p> + +<p>Théobard arriva bientôt, conduisant la +petite Amalabergue avec plusieurs femmes +de sa suite. Le soin de la recevoir, et les +fêtes qu'occasionnèrent son arrivée, occupant +le roi de Thuringe, Childéric et Bazine +s'étoient trouvés seuls plusieurs fois. Au +bonheur de s'aimer, ils avoient enfin ajouté +celui de se le dire; mais Childéric attend +des nouvelles de Viomade, et ce n'est qu'après +les avoir reçues, et au moment de retourner +dans ses états, qu'il demandera la +main de la princesse; jusques-là, heureux de +se voir, et mille fois heureux, ils s'aimeront +en silence: tel est leur projet; c'est de lui +qu'ils s'entretiennent, c'est à lui qu'ils pensent, +et c'est en lui qu'ils espèrent. Que ne +peuvent-ils passer ainsi toute leur vie!.. Mais +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +Bazin va troubler des jours si beaux, un +bonheur si pur, et punir la princesse de +cette rare beauté, dont, jusque-là, il n'avoit +point éprouvé l'empire.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE QUATORZIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE QUINZIÈME.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE QUINZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Portrait du roi de Thuringe: il est amoureux. Portrait +de Théobard, chef du conseil. Bazin assemble son +conseil, et lui expose les raisons politiques qui lui +font souhaiter la main de Bazine; il est approuvé. +La princesse reçoit l'ordre de se rendre le lendemain +au conseil; elle obéit avec effroi. Le roi lui offre le +trône qu'elle refuse avec modestie. Bazin lui donne +quelques jours pour se préparer à l'hymen qu'il va +ordonner: elle se retire et confie sa douleur à Eusèbe; +mais elle est prisonnière dans son palais. Berthilie +lui annonce qu'elle n'en sortira que pour marcher +au temple. Ces nouvelles se répandent. Childéric ne +peut contenir son indiscrète douleur. Bazin ordonne +une fête; la princesse est contrainte d'y paroître; +l'espoir d'y voir Childéric la soutient; elle est pâle et +mourante. Bazin, jaloux, épie les amans, surprend +leur secret, et prépare sa vengeance; il reconduit +Bazine vers son palais, la confie à Théobard, rentre +dans la salle des jeux, et jouit de l'inquiétude de Childéric +jusqu'au moment où Théobard reparoît; alors +il donne le signal qui termine la fête. Théobard a +conduit Bazine et Eusèbe dans la roche sombre: elles y +sont enfermées. Désespoir d'Eusèbe; elle raconte à la +princesse l'histoire de la roche sombre, et celle de la +mort d'Humfroi son père.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> + +<h3>LIVRE QUINZIÈME.</h3> + +<p class="p2">Bazin avoit près de soixante ans, une santé +robuste, un extérieur noble, un regard farouche, +le cœur altier, et jusqu'alors insensible +à l'amour; l'orgueil de commander l'avoit +privé du charme d'obtenir; jamais il +n'avoit rien sollicité, rien attendu, rien +espéré; il régnoit au sein même des plaisirs, +qui s'en effarouchoient et fuyoient loin +de lui, ne lui laissant que le dégoût.</p> + +<p>Ces faveurs involontaires n'avoient offert +à ses sens que d'imparfaites jouissances; son +cœur, resté froid, n'avoit jamais palpité; son +épouse, toujours soumise et tremblante, +n'avoit connu de l'hymen que les devoirs; +elle étoit morte en donnant le jour à Berthier, +et n'avoit point regretté la vie. Bazine, +née sous les yeux du roi, et sortant à peine +de l'enfance, n'avoit point encore touché son +cœur; mais cette belle et tendre fleur commençoit +à s'épanouir; chaque jour lui donnoit +une grâce ou une perfection nouvelle, et +Bazin, étonné de tant de charmes qu'il n'avoit +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +point même devinés, s'enflamma tout-à-coup +d'impétueux désirs inconnus encore à son +ame. A peine en a-t-il senti l'ardeur dévorante, +qu'impatient il assemble son conseil; +là, il rappelle à ceux qui le composent combien +il leur avoit toujours semblé nécessaire +au repos du peuple et à l'intérêt de ses fils, +de confondre ses droits avec ceux que Bazine +conservoit au trône, comme fille unique de +son frère aîné, dont la mort mystérieuse +avoit seule fait passer la couronne sur sa tête; +c'étoit le motif qui avoit décidé le mariage +de la princesse avec Amalafroi; le second fils +de Bazin étoit trop jeune, et d'ailleurs il étoit +promis à Amalabergue. Bazine, soit qu'elle +s'alliât à un prince étranger, soit qu'elle se +fît un parti dans la Thuringe, pouvoit un +jour revendiquer ses droits, chasser ses fils +ou diviser le royaume, et le livrer à toutes +les horreurs d'une guerre intérieure. Son +union seule avec le roi pouvoit éviter de tels +maux, et il la proposa comme essentielle à +la paix et au bonheur de tous. Le conseil approuva +un projet si politique et si heureux +en apparence. Bazine étoit adorée, on regrettoit +encore son père, dont l'inflexible et +sanguinaire successeur n'avoit pu faire oublier +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +le règne trop court. Théobard reçut +l'ordre de prévenir la princesse qu'elle devoit +se rendre au conseil le lendemain, mais sans +lui expliquer les intentions du monarque. +Théobard, ministre et ami de son roi, n'a +jamais approuvé ses injustices, lui seul n'a +jamais tremblé devant lui, lui seul a opposé +la vérité à la puissance. Bazin respecte son +caractère inaltérable, sa vertueuse témérité; +il s'en étonnoit quelquefois, mais lui résistoit +en l'admirant, et le préféroit même en +secret à ses lâches flatteurs; il avoit en lui +seul une confiance sans bornes. Théobard, +incapable de le trahir, mettoit à le servir un +zèle infatigable, et étoit à-la-fois son juge le +plus sévère, son plus intrépide défenseur; +l'estime de tous justifioit celle du monarque. +Cet homme courageux et sensible avoit +servi le père de Bazine; il portoit à la princesse +un attachement bien naturel; l'hymen +projetté la replaçoit sur son trône, et donnoit +aux Thuringiens une reine aussi douce +que belle, et dont les vertus et les charmes +captivant le roi, ôteroient sans doute à son +caractère cette violence qui ternissoit son +règne; ces idées mettoient le comble au +bonheur de Théobard; il voyoit déjà Bazine +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +sur le trône et le peuple heureux; il ne sentoit +donc que les avantages de cet hymen, +sans prévoir combien, au contraire, il alloit +entraîner de malheurs. C'est ainsi bien souvent +que le monde décide en aveugle et distribue +le blâme ou l'éloge, sans savoir ce +qui a déterminé son choix.</p> + +<p>Tandis que ces événemens se préparoient, +l'objet qu'ils intéressoient étoit bien loin de +les imaginer. Bazine, sans envier à son oncle +le rang qu'il alloit lui offrir, satisfaite +d'un seul hommage, oubliant toute autre +grandeur, n'apprit qu'avec trouble qu'elle +devoit paroître au conseil. Un rien inquiète +l'amour, un rien alarme le bonheur. La +princesse frémit d'un danger qu'elle ne peut +ni concevoir, ni définir; elle sent qu'elle est +heureuse, que tout changement va devenir +un malheur; mais elle ne peut s'attendre à +celui qui la menace, et pour éviter à ceux +qu'elle aime le partage de ses craintes, elle +les renferme dans son cœur, et attend, en +tremblant, l'heure qui va confirmer ou détruire +ses alarmes. Suivie seulement d'Eusèbe, +Bazine quitte son palais, et entraînée +par cette puissance magique qui anime seule +la vie, elle s'approche de la fontaine, revoit +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +le bocage et le gazon, témoins discrets de +ces entretiens chéris dont le souvenir fait +couler ses larmes. Bazine semble dire un éternel +adieu à ces champêtres abris; elle soupire +et les quitte, comme avertie par son +cœur qu'elle ne doit jamais les revoir. Surmontant +une douleur qu'elle même accuse +de foiblesse, Bazine se rend au palais; elle +y est reçue avec des honneurs qui, jusque-là, +ne lui furent pas accordés; elle s'étonne, +et marche jusqu'au conseil, suivie d'une +garde nombreuse. Bazin, en l'apercevant, +descend de son trône, s'avance au-devant +d'elle, la conduit en silence, et la place à ses +côtés; le cœur de la princesse palpite avec +violence, sa main tremble dans celle du roi; +elle s'assied et baisse les yeux. Bazin admire +un moment son maintien noble et timide, +ses grâces, sa délicatesse, et l'embarras qui +semble encore l'embellir; enfin, d'une voix +qu'adoucit l'amour: Bazine, lui dit-il, mon +peuple, mon conseil et mon cœur vous appellent +au trône; acceptez ma main et régnez... +A peine ces paroles ont-elles été prononcées, +qu'une mortelle pâleur couvre le +front de la princesse; mais rappelant tout-à-coup +ce caractère élevé, cette ame qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +a reçue de la nature, et à qui l'amour imprime +un nouveau courage: Grand roi, dit-elle, +vos bontés pour moi commencèrent +avec ma vie; je n'ai connu que vous pour +souverain, pour bienfaiteur et pour père; +je vous aime de ce filial amour, qui, mêlé +de respect et de reconnoissance, de soumission +et de crainte, n'admet point d'autres +sentimens; accoutumée à trembler devant +vous, je ne puis voir en votre auguste personne +qu'un père et qu'un roi. Je sens combien +votre choix m'honore; mais, confondue +parmi vos sujettes, je me contente d'obéir à +vos lois, et borne mes vœux à ma paisible +destinée. Bazine se tait, et voit sans effroi le +courroux se peindre sur le front du roi; elle +attend avec sécurité sa réponse, en conservant +cet air doux et tranquille qui désarme. +Cependant le monarque, après un moment +de silence: Je conçois, lui dit-il, que l'offre +inattendue que je vous ai faite, ait effrayé +votre jeunesse, accoutumée à la dépendance; +l'éclat de ma grandeur vous étonne, vous +n'osez l'envisager, et la majesté qui m'environne +trouble votre innocente timidité; +rassurez-vous, ne voyez plus que mes bontés +et mes empressemens. Allez réfléchir en +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +liberté sur l'heureux sort que je vous destine; +dans dix jours je vous conduis aux autels. +A ces mots, Bazin se lève, et ramène la +princesse vers la porte d'entrée: là, elle retrouve +la garde qui l'avoit accompagnée. Elle +retourne dans son palais au milieu d'un nombreux +cortége; vingt femmes nouvelles, des +gardes à toutes les portes, tout enfin, lui +rappelle ce qu'elle vient d'entendre, et déjà +lassée de sa grandeur, elle cherche l'asile solitaire +où elle pourra échapper à des soins +qui l'importunent: elle est seule enfin, et se +retrace avec effroi l'offre ou plutôt l'arrêt +terrible qu'elle vient d'entendre. L'amour lui +défend de l'accepter... l'amour lui fait craindre +un refus... ce roi puissant et cruel l'entendroit-il +sans se venger sur son rival? +Bazine seroit-elle la cause des dangers auxquels +son amant succomberoit sans doute? +Mais n'est-il donc aucun moyen d'échapper +à sa destinée terrible, sans que Childéric +soit victime de lâches fureurs? ne peut-il +s'y soustraire en s'éloignant? ne peut-il retrouver +un autre asile? Ah! s'il étoit absent, +si Bazine cessoit de craindre pour lui, qu'elle +auroit de courage pour elle-même! Elle le +verra du moins, elle exigera qu'il parte, elle +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +l'obtiendra sans doute... Plus rassurée par +cette espérance, elle demande Eusèbe, et +lui annonce ce qui s'est passé au conseil... +Jamais, répond avec horreur la bonne nourrice... +ah! jamais! et elle paroît tourmentée +d'une pensée profonde, d'un secret important. +Bazine, préoccupée, ne s'aperçoit +pas de son trouble; la nuit vint, mais le +sommeil ne la suivit pas; la princesse voyoit +se perdre en un instant les flatteurs projets +de l'amour, qui, se confiant dans l'avenir, +attend tout de lui et de la constance; ces +rêves charmans d'une félicité lointaine, s'évanouissoient, +et ce héros vivement souhaité +par son imagination, plus vivement aimé +par son cœur, alloit s'éloigner d'elle et peut-être +renoncer à elle pour jamais! La veille +encore elle étoit heureuse et rendoit grâce +à l'amour; aujourd'hui elle s'abandonne à sa +douleur; le jour fut sans distraction pour +elle, comme la nuit avoit été sans repos. +Berthilie, désirée et attendue, vint enfin lui +porter les douces consolations de l'amitié. +Que leur réunion fut tendre! Appuyées sur le +sein l'une de l'autre, étroitement enlacées, +leurs larmes se mêlèrent, leurs soupirs +se confondirent, et leurs caresses adoucirent +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +un moment des peines également senties. +Berthilie donne des conseils prudens... +elle cesse d'être légère, vive, étourdie, +quand il s'agit de son amie; elle craint, et +elle a raison de craindre: quelques mots +échappés à Théobard, la défense bien cruelle, +mais bien absolue, de se rapprocher d'Eginard, +l'air sombre du roi, les préparatifs de +son hymen, la douleur indiscrète que Childéric +ne peut maîtriser, tout alarme la tendre +fille de Théobard, et tout a bien droit +de l'alarmer. Elle annonce à la princesse +qu'elle ne pourra quitter son palais sans en +avoir reçu l'ordre, que prisonnière, elle ne +peut y recevoir que le roi, Théobard et elle +seule. Comment revoir Childéric, lui faire +part de ses inquiétudes, lui exprimer ses +désirs?.. Berthilie, elle-même, n'a obtenu +de venir la joindre qu'en recevant la défense +de la quitter; Eusèbe ne peut pas plus s'éloigner +qu'elle. Bazin a des soupçons... Bazin +est amoureux, et l'amour lui apprend à sentir +la jalousie... S'inquiéter, espérer malgré +tant de maux, aimer encore plus celui pour +qui on les éprouve, détester celui qui les +cause, former cent projets, les rejeter, y +revenir, s'affliger, espérer encore, ainsi se +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +passèrent plusieurs jours. Le terme fatal +approchoit, il redouble la douleur et les +alarmes des deux amies.</p> + +<p>Tandis qu'elles gémissent dans une égale +détresse, Childéric, au désespoir, ne sait ce +que l'amour attend de lui, ce qu'en exige la +prudence. Que peut-il hasarder? que doit-il +entreprendre? Où est son sceptre? où sont +ses armes? qu'a-t-il à opposer à son rival? +que lui reste-t-il même à offrir à la beauté?.. +Doit-il lui enlever un trône, incertain de le +lui rendre? le désirer même n'est-il pas un +crime, n'est-ce pas une offense, n'est-ce pas +sacrifier à son amour l'objet divin qui le lui +inspire?.. Ah! le bonheur fuit sans cesse +devant lui, et lorsqu'il est près de l'atteindre, +il lui échappe toujours!.. Telles sont les +pensées qui agitent le jeune roi... Viomade +même semble l'abandonner; les hommes, la +fortune et l'amour, tout trompe ses vœux +et son espérance.</p> + +<p>Mais le roi de Thuringe ne peut vivre si +long-tems loin de Bazine; jamais encore il +n'avoit connu le charme de la résistance, le +tourment délicieux des désirs; ce trouble le +ravit et l'étonne; son cœur, tout rempli, +d'une douce image, remercie tout bas la +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +sévère Bazine des plaisirs inconnus qu'il +éprouve, de ceux qu'il espère. Cependant il +veut éblouir ses yeux d'un fastueux hommage, +il veut lui plaire, il veut l'étonner du +spectacle de son pouvoir. Une fête où l'amour +s'unit à la magnificence, est préparée; Bazine +l'apprend et frémit... Cependant elle reverra +Childéric, et dans le tumulte, ils pourront +se rejoindre, s'entendre et fixer leur +sort. Eginard reverra Berthilie; il y pense, +il a senti son absence, elle a affligé l'aimable +inconstant... Son maître est si malheureux, +et Berthilie peut lui être si utile...! Eginard +ne veut plus s'occuper que d'elle, ils uniront +leurs soins et leurs cœurs... Eginard aime +trop Childéric pour ne pas chercher la seule +Berthilie.... Sans doute, il se promet même +de n'aimer qu'elle et de l'aimer toujours... +oui, toujours! il l'a prononcé ce mot effrayant, +et il étoit loin d'elle; il s'avoue +même que s'il est flatteur de plaire, il est +peut-être plus doux d'aimer; que le cœur +gagne à réunir le souvenir de la veille au +plaisir du jour, à l'espoir du lendemain; et +souriant à des projets si nouveaux, il s'écrioit: +<i>O l'heureux changement!</i> C'est dans +les vastes jardins que la fête est préparée; +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +des flambeaux, placés avec art, forment un +jour éclatant, qui ravit à la nuit tout son +empire; des festons de fleurs, suspendus +aux arbres, soutiennent les chiffres unis du +roi et de l'infortunée dont ils annoncent le +malheur. Ornée par d'importunes mains, +auxquelles elles s'abandonne tristement, elle +laisse à leurs soins l'art facile de l'embellir; +cependant, les inquiétudes, les douleurs, les +larmes ont effacé les roses brillantes de son +teint; une pâleur plus touchante peut-être +les remplace, et jamais, dans tout l'éclat +de sa fraîcheur, elle n'a paru plus digne +d'amour; ses yeux, chargés d'une tendre +mélancolie, et encore humides de pleurs, +attendrissent l'ame; on la prendroit pour +une statue d'albâtre, représentant l'innocence +qui implore le secours des dieux. Elle +s'avance, et les cœurs volent au-devant +d'elle. Childéric l'aperçoit; il est ému, agité, +au désespoir; l'orgueilleux Bazin s'empare +de la main tremblante de la princesse, il la +place lui-même sur un trône de fleurs; les +jeux commencent, et les Bardes chantent la +beauté de Bazine, la gloire du roi et l'union +fatale, dont la seule pensée donne la mort +à l'infortunée qui en est victime. Les instrumens +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +se font entendre; les danses vont +commencer; c'est l'instant que l'amour espère, +et qu'attendoit secrètement la jalousie... +Ah! des yeux moins clairvoyans que +les siens se seroient aperçus du trouble qui +saisit Childéric et Bazine en s'approchant +l'un de l'autre, de leur bonheur, en se +pressant la main, de leurs regards, lorsque +séparés par les autres danseurs, ils se +cherchoient, s'apercevoient, voloient l'un +vers l'autre, et s'enlaçoient de leurs bras; +ces mouvemens pleins de grâce et d'amour +n'échappent point au jaloux observateur, +qu'ils irritent; il veut pourtant s'assurer +d'un malheur qu'il ne fait encore que craindre, +et qu'il peut attribuer au plaisir ou à la +jeunesse; mais il prépare déjà sa vengeance. +Bazin disparoît; sa vue ne contraint plus +des amans qui peut-être ne pourront plus +renouer cet entretien trop important pour le +différer; ils laissent la danse, et vont s'asseoir +à quelque distance des jeux, sous un dais +de feuillage et de fleurs: là, trop loin pour +être entendus, et seulement accompagnés +d'Eusèbe, ils se confient leurs douleurs; mais +Bazine n'a point accepté la main du roi, elle +ne l'acceptera jamais; rien n'effraie son +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +ame, hors les dangers de son amant; qu'il +s'éloigne, et elle saura se conserver pour +lui. Childéric est bien loin de consentir à +un tel sacrifice. Quoi! lui roi détrôné, sans +asile et presque sans espérance, étendroit +sur elle ses malheurs! Il combat avec force +une telle résolution, il conjure la princesse +d'accepter la main du roi, et refuse de partir... +Eh! quoi, lui disoit Bazine, vous voulez +que ce cœur tout plein de vous aille +jurer à un autre un sentiment dont vous seul +l'avez pénétré; qu'infidèle en pensée, Bazine +prononce, aux pieds des autels, un serment +trahi d'avance! Ah! prince, pouvez-vous +seulement en concevoir le désir perfide? +pouvez-vous me condamner au parjure et +au malheur? oubliez-vous que je vous aime +de cet amour qui a décidé de ma vie? Princesse, +reprenoit ce généreux amant, il est +dans le rang qui vous attend, une jouissance +qui remplira bientôt toute votre ame; celle +qui peut tout a tant de bien à faire, que la +sensible Bazine trouvera, sur le trône, des +jouissances dignes d'elle: en voyant un infortuné, +vous vous rappellerez Childéric; +en secourant sa douleur, vous calmerez la +vôtre, et vous vous direz: puisse une main +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +consolatrice adoucir aussi la tienne, prince +malheureux! Tous deux versoient des larmes, +chacun vouloit mourir; Childéric jura +de ne point s'éloigner que Bazine ne fût +reine: elle prioit, ordonnoit en vain, lorsque +Théobard vint l'arracher à ce douloureux +et tendre combat, pour la ramener à +la fête où Bazin l'appeloit. On voyoit encore +la trace de ses pleurs, elle ne chercha point +à les cacher; bientôt l'infortunée les répandra +sans témoins. Bazin a tout entendu, appuyé +contre les arbres qui le déroboient aux +amans; il n'a plus de doute; son amour a +tous les projets de la haine, mais la haine +n'a pas éteint son amour. Qu'elle est belle! se +disoit-il, mais que son cœur est ingrat! Obtenons, +de la crainte et du malheur, ce qu'elle +refuse à mes soins; punissons qui me brave; +n'hésitons pas à m'en séparer. Bazin, rapproché +de la princesse, et observant sa pâleur, +son abattement, lui dit avec une feinte +douceur: Reine, car vous l'êtes déjà pour +mon peuple et pour moi, ces jeux vous lassent; +cessez de vous contraindre; retirez-vous; +venez, que je vous ramène jusqu'à +ce palais que vous quitterez bientôt: et en +disant ces mots, il entraînoit l'infortunée. +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +Ces momens, disoit-elle, sont peu faits pour +une explication, cependant je vous conjure +de m'écouter.—Je vous entendrai, Bazine, +soyez-en certaine; mais voici Théobard qui +va vous reconduire; souffrez que je vous +confie à lui, et veuillez le suivre. A ces mots, +le roi s'éloigna; Bazine étonnée, inquiète, +se trouva entourée d'une suite nombreuse, +et entrainée pour ainsi dire dans son palais; +les portes en étoient gardées; on la laissa +seule avec Eusèbe. Ma chère nourrice, lui +dit la princesse, on trame quelque chose +contre nous; qu'allons-nous devenir? que +prétend le roi? à quoi suis-je destinée? Eusèbe, +plus effrayée encore, se taisoit. On +apercevoit des fenêtres l'éclat de la fête; on +entendoit les chants, on distinguoit le bruit +des instrumens; Bazine contemploit ces témoignages +d'allégresse, et son cœur abattu +en étoit douloureusement affecté. Childéric +est là, se disoit-elle; le plaisir semble +s'agiter autour de lui, et la mort s'y cache +peut-être! O dieux! ne permettez pas le +crime; prenez seulement mes jours. Bazine +ne sait ce qu'elle redoute, et la tristesse saisit +son ame; de sinistres et vagues pensées +l'oppressent; elle se jette dans les bras d'Eusèbe +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +et l'arrose de ses larmes. Des pas précipités +se sont fait entendre; les appartemens +s'ouvrent tout à coup, et Théobard paroît. +Bazine attend ce qu'il vient lui annoncer; +Eusèbe a jeté un cri d'effroi. Princesse, dit +Théobard avec attendrissement et respect, +je viens, par ordre du roi; vous voudrez bien +sans doute me suivre dans les lieux où j'ai +ordre de vous conduire, et être sans crainte +avec Théobard: alors il pressa Eusèbe de +rassembler promptement tout ce dont elles +pourroient avoir besoin toutes les deux, dans +le séjour éloigné où il alloit les mener lui-même, +et ordonna à quatre muets dont il +étoit suivi, de se charger de ce qu'Eusèbe +voudroit emporter: mais le trouble de la +nourrice est si grand, qu'elle entend à peine +ce que Théobard lui dit; tout échappe à sa +main tremblante; en vain elle s'efforce d'obéir, +et Bazine, qui veut la rassurer, fait +elle-même tous les apprêts dont sa nourrice +n'est plus capable. Mon voyage sera-t-il +long? dit la princesse. Il ne tiendra qu'à +vous de l'abréger, et si vous daignez en +croire un sujet fidèle.... C'est assez, Théobard: +mais étoit-ce à vous de remplir un si +rigoureux devoir? Hélas! reprit-il avec la +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +plus vive émotion, falloit-il vous livrer, princesse, +à des mains perfides ou cruelles? Je +vous entends, Théobard; pardonnez un +injuste reproche. Bazine prit sa lyre, dont +elle prévit qu'elle auroit souvent besoin, et +ayant rassemblé à la hâte ses vêtemens, annonça +que l'on pouvoit partir; les muets se +chargèrent de tout ce que la princesse résolut +d'emporter. Elle sortit, et donna le bras +à Eusèbe qui pouvoit à peine se soutenir; un +char les attendoit; elles y montèrent; Théobard +le conduisit, les muets le suivirent +sur des chevaux; ils s'éloignèrent rapidement. +La nuit étoit belle, quoique sombre; +le char parcouroit les magnifiques allées qui +entouroient le jardin, et les feux qui éclairoient +les lieux de la fête, frappèrent de +nouveau la triste Bazine. C'est là qu'elle laisse +Childéric; c'est là, qu'entouré de plaisirs +qui l'abusent, il attend et espère son retour, +tandis qu'une main barbare les sépare! O +cher prince! se disoit elle, peut-être vous +croyez-vous encore heureux, et votre amante +est déjà frappée! Et toi, chère Berthilie, demain +quelle sera ta douleur! A ces pensées +cruelles, la princesse répand des pleurs, et +ceux qui coulent en abondance des yeux +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +d'Eusèbe, retombent encore sur son cœur. +Quoi, disoit-elle, dois-je donc ainsi rendre +malheureux tout ce qui s'intéresse à mon +sort? dois-je donc coûter des larmes à tout +ce qui m'aime? Après une marche rapide et +assez longue, on entra dans un bois; les +muets allumèrent des flambeaux pour le +traverser; il étoit épais, et sans aucune +route tracée. A ce spectacle, le désespoir +d'Eusèbe est à son comble; Bazine la caresse +et la rassure, mais elle gémit douloureusement. +Après deux heures de marche, on +sortit du bois: à son extrémité s'élève une +chaîne de montagnes informes et de rochers +amoncelés, qui offrent aux yeux leurs masses +gigantesques, effrayantes et bizarres; les +flambeaux qui jettent sur ces tristes lieux +leur lumiere vacillante, ont confirmé les +craintes d'Eusèbe. Barbares! dit-elle, où +conduisez-vous l'illustre fille d'Humfroi. O +ciel! ô princesse infortunée! c'est à la roche +sombre que l'on va nous renfermer. +Ah! Théobard, s'écrioit Eusèbe, sauvez +votre reine, la mienne, celle de toute la +Thuringe, ou que les justes dieux vous punissent! +Hélas! il étoit ému, mais il sentoit +la nécessité d'obéir; Bazine restoit confiée à +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +ses soins, et il savoit bien qu'alors sa vie au +moins seroit en sûreté. Un mot d'ailleurs +pouvoit la délivrer; elle montoit sur son +trône, et assuroit une longue paix à son +royaume. Théobard espéroit que le séjour +de l'affreuse caverne la décideroit promptement +à un hymen nécessaire, et qu'elle renonceroit +à un amour qu'il regardoit comme +une erreur de son âge. Ils avançoient, livrés +chacun à leur pensée; mais la route, semée +de pierres, de cailloux, d'éclats de rochers, +est devenue impraticable; il faut abandonner +le char, et marcher sur ces pierres, +qui blessent les pieds délicats de la princesse; +Théobard la soutient, tandis qu'elle-même +soutient Eusèbe désolée. Enfin ils arrivent +tous auprès de ces roches énormes; une +d'elle est creusée; les muets passent les premiers; +Théobard, qui prend les flambeaux, +guide Bazine et Eusèbe dans un souterrain +étroit; une trappe de fer est levée; ils entrent +alors dans une vaste caverne, où les muets +ont d'avance placé des siéges et des lits. Il +étoit tems d'arriver, Eusèbe ne pouvoit plus +se soutenir; elle jeta un cri en entrant: Oui, +c'est ici, dit-elle, et elle tombe évanouie. +La princesse, aidée de Théobard, la place sur +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +un siége et lui donne tous les secours qu'elle +peut trouver autour d'elle; Eusèbe reprit +ses sens, et demeura silencieuse et désespérée; +les muets transportèrent ce qu'ils +avoient placé dans le char; par ordre de la +princesse, ils allumèrent des flambeaux. +Théobard supplia respectueusement Bazine +de demander tout ce qui pourroit adoucir +sa captivité, osa l'inviter à en sortir promptement, +et à rendre à sa cour sa présence désirée. +Il lui promit de revenir la nuit suivante, +et s'éloigna promptement, sachant +avec quelle impatience son roi attendoit son +retour. Bazine, restée seule avec Eusèbe, +entendit se refermer la trappe de fer; un +silence terrible règne alors au fond de la roche; +le bruit seul d'un torrent, habitant +furieux de ce sauvage séjour, en trouble la +sombre tranquillité. Eusèbe, baignée de larmes, +ose à peine lever les yeux, et les détourne +avec horreur d'une longue chaîne de +fer scellée dans le roc, et que la princesse n'avoit +point d'abord aperçue; la bonne nourrice +se tait et réfléchit; sa physionomie altérée, +son regard sinistre annoncent une ame +profondément blessée. Bazine s'apercevant +de sa désolation, l'embrasse tendrement. Ma +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +chère amie, lui dit-elle, avec cette douceur et +ce charme inconcevable qui a tant d'empire +sur les cœurs, ta peine ajoute à mes maux: si +tu m'aimes, prends pitié de toi-même et de +ton enfant. Ne murmurons pas, chère Eusèbe, +nos jours appartiennent aux dieux, c'est à +eux qu'il faut les abandonner. Un mot, une +caresse, un sourire de sa chère élève, faisoient +le bonheur d'Eusèbe; sa douleur ne +tint pas contre un langage si doux; elle essuya +ses pleurs, et parut plus tranquille. Ah! +ma princesse, dit-elle tristement, le ciel sait +que ce n'est pas pour moi que je gémis: puissé-je +rester ici toute ma vie et vous en voir +échapper; mais, hélas! il n'en existe aucun +moyen, et Bazin est seul maître de votre +destinée. Cette retraite affreuse n'est connue +que d'un seul Druide, le vieil Hirman, retiré +dans la forêt de Thuringe, du roi, de +Théobard et des muets. O malheureuse! +l'entrée en est entièrement cachée par plusieurs +pierres énormes que l'on ne peut enlever +qu'avec de grands efforts; le souterrain +se ferme par une trappe de fer que l'on +n'ouvre qu'à l'aide d'un secret que personne +ne pourroit trouver; ici, dans le haut de +cette caverne, est pratiquée avec art une ouverture +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +qui donne de l'air et du jour: mais +afin d'éviter les vents, les pluies, elle est +faite de manière que la roche avançant en +saillie, cache le ciel et prive ces lieux, déjà +horribles, des rayons du soleil; cette ouverture +ne s'aperçoit point au dehors, et donne +sur le torrent dont vous n'entendez que foiblement +le murmure, parce que dans ce moment +ses eaux sont peu abondantes; mais +lorsque grossi par les pluies et les orages, +il gagne le pied de la roche que nous habitons, +il la heurte avec fracas, et remplit ces +lieux d'un bruit sinistre et terrible; personne +alors n'oseroit approcher, et nul mortel +sans doute ne croiroit que ces roches +fussent habitées. O ma princesse! qui protégera +votre jeunesse opprimée? qui osera +vous secourir, vous défendre? cette chaîne +surtout me désespère: ô ma fille! si on +osoit... A ces mots, Eusèbe retomba dans +sa profonde tristesse. M'enchaîner, ma bonne +nourrice; ne le craignez pas, jamais Théobard +n'y consentiroit; moins je puis m'échapper +de cette prison, moins j'ai à redouter +une barbarie inutile. D'ailleurs, nous +pourrions aisément détacher cette chaîne +du roc où elle est fixée, et la jeter dans le torrent +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +par cette ouverture élevée; mais que +pourrions-nous attendre? Les dames portoient +alors des poignards à leur ceinture; +Bazine se promettoit d'essayer la pointe aiguë +du sien sur le roc, et d'en détacher +l'objet des craintes d'Eusèbe: surprise de +ce que la nourrice pût aussi bien décrire +des lieux ignorés, elle lui demanda comment +elle avoit pu en acquérir une aussi +parfaite connoissance. Eusèbe pâlit, hésita, +pria la princesse de lui épargner un récit qui +dans cet instant lui seroit trop pénible; +Bazine n'insista pas, consentit même à se +coucher, mais put à peine s'endormir. Eusèbe, +non moins agitée, ne goûta qu'un repos +interrompu. Le jour éclairoit depuis +long-tems ces tristes lieux, quand les captives +se levèrent; toutes les deux offrirent +au ciel leurs vœux et leur soumission; le repas +fut préparé par Eusèbe; Bazine sourit +en l'invitant à manger; mais la pauvre nourrice +ne peut s'accoutumer à ce séjour, bien +moins encore à y voir renfermée la fille +d'Humfroi. Des pleurs baignent sans cesse +ses yeux; elle ne mange point; Bazine s'efforçoit +de la distraire, elle avoit pris sa lyre, +elle avoit chanté des airs qui plaisoient tous +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +à Eusèbe. Elle avoit plusieurs fois examiné +la bague chérie qui représentoit son amant; +mais voyant retomber Eusèbe dans son silence +douloureux: Chère amie, lui dit-elle, +si tu veux m'obliger, tu me feras à l'instant +même le récit des évènemens qui déjà sans +doute t'amenèrent dans ces lieux; ne me +refuse pas plus long-tems. Un désir de Bazine +étoit toujours une loi pour la sensible +nourrice; elle se recueillit un moment comme +pour surmonter son attendrissement. +Rien, dit-elle à la princesse, ne me défend +de vous parler aujourd'hui; je le dois même, +et les motifs qui m'ont forcée au silence +m'ordonnent à présent de vous confier le +secret que j'ai si long-tems renfermé dans +mon sein. Mais ne vous livrez point à la +douleur, je vais vous dévoiler de grands +crimes; je voulois différer encore dans la +crainte que ces lieux ne vous devinssent trop +odieux; mais vous l'ordonnez, et je dois +obéir.</p> + +<hr class="p2 c5" /> +<p class="p2 center"><b>HISTOIRE DE LA ROCHE SOMBRE.</b></p> + +<p>Vous n'ignorez pas que nos pères descendus +de la la Pannonie, s'emparèrent de ce beau +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +pays qui faisoit partie des Gaules; long-tems +repoussés, puis vainqueurs, ils s'établirent +enfin en conquérans, et se choisirent des +chefs. Leurs mésintelligences entraînant les +oppressions et la guerre, le peuple, lassé d'être +victime de leurs passions, se choisit un roi; +ce roi fut votre illustre père. Trop attaché +à son frère, l'odieux Bazin, il l'associa à son +empire, lui confia le commandement des +armées, lui fit élever un palais, non moins +beau que le sien même, dont il étoit voisin; +enfin il lui donna toutes les marques d'une +grande tendresse. Bazin feignoit d'y répondre; +mais l'ardente soif de régner le dévoroit, +et il voyoit avec envie la puissance +qu'un tendre frère aimoit à partager avec +lui. Humfroi, juste et généreux, aimé de +son peuple, en paix avec ses voisins, eût +été le plus heureux des rois, sans l'inquiétude +où le plongeoit sans cesse la santé +de son épouse qu'il aimoit avec passion. Un +mal secret minoit depuis long-tems sa vie; +Humfroi, désespéré, offroit aux dieux de +pompeux sacrifices; l'encens fumoit sur tous +les autels, et le peuple entier prioit pour +sa reine; elle devint grosse, et cette révolution +devoit lui être favorable, ou terminer +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +ses jours; Humfroi redoubloit ses hommages +aux dieux. Les Gaulois, dont nous +suivons la religion, adoroient des divinités +champêtres, surtout celles qui présidoient +aux rochers et aux torrens. Ces asiles de la +crainte les remplissoient d'une religieuse +terreur; ils aimoient à s'y abandonner, et +leurs ames, alors fortement agitées, adoroient +ces dieux qu'ils redoutoient. Parmi ces +temples formés par la nature elle-même, et +habités par ces divinités farouches, on comptoit +la caverne qui nous renferme. Radegonde, +votre mère, conjura le roi d'y offrir +pour elle un sacrifice secret. Bazin, présent +à cette prière, forma sur le champ le plan +odieux qu'il n'a que trop facilement exécuté. +Quelques jours après cet entretien de la +reine, les deux frères étant à la chasse, Bazin +s'approcha d'Humfroi, et l'engagea à le +suivre et à abandonner un moment les chasseurs. +Inquiet comme toi, mon cher frère, +lui dit-il, sur les jours précieux de Radegonde, +j'ai fait préparer le sacrifice qu'elle demande; +viens avec moi, nous rejoindrons ensuite la +chasse. Humfroi, sensible à cette offre de son +frère chéri, le suivit. Mon mari étoit attaché +au service particulier de votre père, et +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +il n'en étoit pas éloigné, lorsqu'il les vit +quitter les autres chasseurs; il crut devoir +accompagner son maître; mais n'en ayant +pas reçu l'ordre, il se tint à quelque distance, +et vit les deux frères descendre de cheval et +entrer ensemble dans <i>la roche sombre</i>; il savoit +qu'Humfroi devoit y offrir un sacrifice, +il se retira par respect, et vint rejoindre la +chasse. Au bout de quelques heures, Bazin, +qui s'étoit mêlé aux chasseurs, reprit le chemin +de son palais, et témoigna la plus profonde +tristesse: son frère Humfroi, disoit-il, +avoit tout-à-coup disparu, le cheval seul +étoit de retour: on fit promptement des recherches +dans la forêt, elles furent inutiles, +et chacun forma ses conjectures, son plan, +son histoire. Ces bruits accablèrent de douleur +mon cher Taber; il se rappela le moment +où son maître s'étoit éloigné des siens, +la route qu'il avoit prise; et résolu de s'assurer +de son sort, et de vérifier ce qu'il soupçonnoit, +il se rendit dans ces mêmes lieux; +mais il n'aperçut aucune ouverture à ces roches +si semblables entr'elles, et après une recherche +inutile, désespéré de son mauvais +succès, il se hâta d'aller trouver le grand prêtre +Hirman, et de lui confier ses pensées et +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +ses indices. Hirman frémit à l'idée d'un fratricide, +et ayant parlé à trois Druides qu'il admit +à le suivre, il se rendit à la roche sombre, +emportant tous les apprêts d'un sacrifice, en +cas qu'ils fussent surpris. Ils ôtèrent d'abord +les pierres qui fermoient la roche, et en +déguisoient si bien l'entrée, que Taber n'avoit +pu la deviner; ils ouvrirent ensuite la trappe +de fer, dont Hirman connoissoit le secret, +et ils entrèrent dans la caverne, suivis de +Taber, qui parcouroit rapidement ces lieux, +certain d'y trouver les traces d'un meurtre. +De quel effroi furent-ils saisis! peignez-vous +ce qu'ils éprouvèrent tous, en voyant leur roi +encore vivant, mais pâle, mourant et attaché, +hélas! à cette chaîne, à cette chaîne, +objet de mon respect et de ma crainte! La +faim, la soif, mille douleurs dévoroient le +roi; il s'évanouit en reconnoissant Hirman +et Taber; ils lui donnèrent de prompts secours, +l'enveloppèrent du manteau de mon +époux, lui firent avaler quelques gouttes +des liqueurs qu'ils avoient apportées pour +le sacrifice, et transportèrent le malheureux +Humfroi jusques dans leur temple. Hirman, +très-versé dans les sciences, étoit surtout +fort habile en médecine; il employa toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +les ressources de son art pour rendre la santé +à Humfroi: mais il s'aperçut que le monarque +étoit empoisonné, et que l'effet du poison +pouvoit seulement être tempéré, qu'enfin +sa mort étoit prochaine. Il en avertit +le roi, qui dès lors le pria de tenir secrète +toute cette aventure horrible; ensuite il +chargea Taber de se rapprocher du palais, +et de venir la nuit suivante lui apporter des +nouvelles de Radegonde. Taber obéit et vint +me trouver; j'étois au service de la reine +depuis mon enfance, c'étoit elle qui avoit +fait mon mariage, et je nourrissois ma fille +Elénire. Au récit de Taber, je sentis mon +sang se glacer dans mes veines; cependant +je l'engageai à cacher ces affreux évènemens +à votre sensible mère; elle étoit à la fin de +sa grossesse, et si languissante, qu'une révolution +aussi violente auroit pu lui coûter +la vie. Taber, la nuit suivante, devoit retourner +au temple; je lui dis que l'on cachoit +à la reine tout ce qui regardoit Humfroi; +qu'on lui avoit persuadé que la chasse le retenoit +encore pour quelques jours. Bazin +s'étoit emparé du gouvernement, prêt à remettre, +disoit-il, le sceptre à son frère dès +qu'il paroîtroit; mais, se flattant sans doute +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +que la nouvelle inattendue de sa mort le délivreroit +encore de Radegonde, et du fruit +que portoit son sein, et dont les droits légitimes +l'effrayoient, il alla, pendant que +je parlois à Taber, instruire brusquement +la reine de la perte de son époux, qu'il supposa +avoir été dévoré par un sanglier. A cette +nouvelle, Radegonde jeta de grands cris, +et s'évanouit, mais les douleurs de l'enfantement +la rappelèrent à la vie; j'étois revenue +près d'elle avec les femmes et tous les +secours nécessaires. Bazin, feignant la plus +vive douleur, ne voulut point quitter la +chambre; il assuroit que l'enfant qui alloit +naître ne pouvoit vivre, et je me préparois +à ne pas le quitter des yeux, persuadée que +son intention étoit de l'étouffer. Vous naquîtes +bientôt; aux premiers sons de votre +petite voix à-la-fois douce et forte, je le vis +pâlir. Mais à peine sût-il que c'étoit une fille +à qui la reine venoit de donner le jour, qu'il +changea entièrement de physionomie, il embrasse +la reine, et après vous avoir caressée et +appelée sa fille, il se retira pour assembler +promptement le conseil: là, il déclara votre +naissance, ajouta que, pour assurer vos droits +au trône, et satisfaire à sa tendresse envers +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +son frère, il vous adoptoit pour sa fille, vous +nommoit de son nom, et vous destinoit à +Amalafroi, son fils, âgé de deux ans. Ces +marques de son amour pour Humfroi enchantèrent +tous les cœurs; la Thuringe entière +y applaudit avec transport; votre mère, +malgré sa douleur et sa foiblesse, s'en félicita, +et vouoit une tendre reconnoissance au +barbare qui causoit son malheur et sa mort. +La reine m'aimoit tendrement, et m'avoit +fait promettre de vous nourrir; ma fille +étoit assez forte pour se passer de mon +lait; dès que vous naquîtes, je la confiai à +ma mère; je vous présentai le sein sur le lit +même de Radegonde; vous le prîtes aussitôt, +et votre mère en sourit: mais elle se sentoit +si foible, qu'elle ne pouvoit se flatter de +vivre long-tems; elle ne le désiroit point; +privée de son époux, tranquille sur vos jours, +elle attendoit avec calme l'instant qui devoit +finir ses maux. En effet, peu de momens +après, elle s'affoiblit de plus en plus, me remit +pour vous tout ce qu'elle possédoit de +plus précieux, me fit jurer de ne vous quitter +jamais, et expira dans mes bras sans aucune +marque de souffrance. Bazin, à cette +nouvelle, donna de grands témoignages de +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +douleur. Je rejoignis un moment Taber, que +j'instruisis de tous ces détails; il partit dès +qu'il fit nuit, et arriva au temple où Humfroi +l'attendoit impatiemment. A son récit, votre +père s'écria: Chère Radegonde! nous ne serons +pas long-tems séparés. En effet, ses +douleurs ne lui laissoient aucun espoir; et +dès lors il désira avec ardeur que le crime +de son frère demeurât à jamais inconnu. Il +fit sentir à Hirman, ainsi qu'à Taber, que +son frère sans doute sauroit bientôt qu'il +étoit sauvé; que tant qu'il le croiroit vivant, +il se feroit un otage de sa fille, dont les jours +lui deviendroient nécessaires; tandis que +s'il étoit sûr de sa mort, il vous feroit mourir +peut-être pour anéantir vos droits au +trône. Cette pensée étoit juste, Hirman l'approuva, +et toute cette funeste histoire fut +soigneusement cachée. La mort de votre +père n'arriva pas aussitôt qu'on l'avoit craint +d'abord; il vécut plusieurs mois, mais dans +des souffrances continuelles, causées par +l'effet du poison, dont tout l'art d'Hirman +ne parvint qu'à retarder l'effet et à calmer +les douleurs. Ce bon roi, ce tendre père +brûloit du désir de vous voir; il l'exprima à +Taber, qui m'en fit part; cette démarche +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +étoit difficile. Bazin, qui feignoit pour vous +la plus grande tendresse, m'envoyoit chercher +chaque jour; j'étois contrainte et observée, +je ne pouvois m'échapper. Taber +seul alloit porter de vos nouvelles; ce qu'il +disoit de vous ajoutoit encore au désir qu'éprouvoit +Humfroi. J'eus enfin le bonheur de +le satisfaire. Bazin, que l'idée de son crime +poursuivoit, désirant sans doute en enlever +les traces, ordonna une chasse du côté de la +roche, et se hasarda seul pour l'examiner. +Surpris de la trouver ouverte, il osa avancer +dans le souterrain, la trappe étoit restée +levée; il ne trouva point sa victime, et ne +put voir sans effroi les apprêts d'un sacrifice +non consommé, qu'avoit apportés et abandonnés +Hirman. A ce spectacle, Bazin crut +son frère sauvé, son crime découvert; il +accusa Hirman, se promit une éclatante +vengeance, et sortit en furieux de cet asile +divin, dont il avoit fait l'antre du crime; +cependant il lui restoit l'espoir qu'au moins +votre père étoit mort avant le sacrifice. Pour +s'en assurer, il résolut de voir le sage Hirman, +et rejoignit la chasse, pâle, rêveur, +agité. Le lendemain, il fit demander au vénérable +Druide un entretien secret; Hirman +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +lui fit réponse qu'il ne le verroit qu'à la +<i>roche sombre</i>. Bazin, qui crut entendre le +reproche et la menace dans ce peu de mots, +entra dans une si violente colère, qu'il ne +put en maîtriser les transports. Cette rage +inutile s'exhala en mouvemens impétueux +qui enflammèrent son esprit, et en peu +d'heures il tomba dans un délire frénétique; +une fièvre ardente le dévoroit; il appeloit +Humfroi, Hirman, Radegonde, et se rouloit +par terre comme un insensé. Ceux qui +avoient les premières places autour de lui, +éloignèrent tous les témoins qui pouvoient +publier ses paroles dangereuses; j'eus défense +de vous porter au palais, sous prétexte +que la maladie du roi étoit contagieuse: me +trouvant libre alors, j'en profitai, et je dis +à Taber de m'amener un char au bout des +allées; le soir venu, je vous enveloppai soigneusement, +et vous portant dans mes bras, +j'allai joindre Taber qui m'attendoit. Je montai +sur le char, vous tenant sur mon sein; +le mouvement vous ayant endormie, je vous +portai ainsi jusqu'à votre père, qui vous +reçut avec transport; il osoit à peine vous +caresser de peur de vous réveiller, mais au +bout de quelques minutes vous ouvrîtes les +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +yeux, et vous le regardâtes; ce moment, à +ce qu'il nous répéta plusieurs fois, fut le +plus doux de sa vie; ce regard l'avoit charmé; +il vous couvrit de ses baisers et de ses +pleurs. Nous passâmes ainsi toute la nuit; +votre père remercia les dieux qui lui accordoient +encore tant de jouissances; il me témoigna +une reconnoissance au-dessus de +mes services, et vit venir le jour avec regret: +mais Taber pensa que je pouvois rester jusqu'à +la nuit suivante. Il retourna dans votre +palais, afin de répondre en cas que je fusse +demandée; votre père vous garda constamment +dans ses bras, et ce fut alors qu'il me +raconta comment son barbare frère l'avoit +attiré dans la roche.</p> + +<p>Vous savez, me dit-il, que Radegonde +désiroit que j'offrisse pour elle un sacrifice +aux divinités champêtres. Bazin, feignant +de satisfaire ce désir, m'engagea, pendant +une chasse, à me rendre au temple sauvage, +où, disoit-il, on n'attendoit plus que +moi; je le suivis avec la plus sensible reconnoissance; +il entra le premier; j'aperçus +plusieurs druides, et je déposai mes armes +selon l'usage. Dès que l'on me vit désarmé, +les faux druides, que je reconnus alors +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +pour les muets chargés ordinairement des +exécutions, se jetèrent sur moi, m'attachèrent +à la chaîne de fer destinée à retenir +les victimes offertes en sacrifice.... +J'appelai mon frère à mon secours; il avoit +fui le cruel! On me laissa des vivres, et, +en un moment, je me vis enchaîné dans +une horrible caverne.... J'entendis se fermer +avec fracas une trappe; je me trouvai +seul et abandonné à mon horrible destinée; +l'image de Radegonde, prête à me +rendre père, s'offrit à ma pensée et m'attendrit; +je sentois que ma perte entraîneroit +la sienne; l'ingratitude d'un frère tendrement +aimé m'affligeoit plus encore que sa +cruauté ne m'effrayoit; la mort avoit pour +moi moins d'horreur que la haine de Bazin: +mais l'impossibilité de changer rien à mon +sort me rendit tranquille. J'offris mes jours +aux dieux; j'osai descendre dans mon cœur, +en sonder tous les replis, en interroger tous +les sentimens; satisfait d'eux, en paix avec +moi-même, je n'attendis plus qu'une mort +douloureuse, mais qui m'ouvroit une autre +vie. J'invoquai les dieux pour Radegonde, +pour le fruit de notre amour; je leur recommandai +mon peuple; je pardonnai à Bazin, +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +et repoussant les alimens qui eussent retardé +le sacrifice de ma vie que je venois de faire, +je m'endormis profondément. Un doux songe +m'offrit Radegonde, mère d'une fille déjà +belle, et déjà la vive image de la reine. Je +m'éveillai tranquille, soumis, adorant les +dieux, et plein de calme. Les heures s'écouloient; +la faim, dont je ressentois les vives +atteintes, croissoit avec elles; bientôt les +momens devinrent des supplices: tourmenté +du plus horrible besoin, je lui résistai +long-tems; je détournois la vue des alimens +que je m'étois promis de ne pas toucher; +mais la nature l'emporta; je dévorai cette +dangereuse nourriture, qui par une juste +punition du ciel, auquel je m'étois donné, +auquel je venois de chercher à me dérober, +porta dans mes entrailles la souffrance et la +mort. Si plus dévoué, plus fidèle à mes sermens, +j'eusse repoussé avec constance des +secours perfides, récompensé de ma force, +de ma vertu, je serois aujourd'hui sur mon +trône, je jouirois du bonheur d'être père +et de l'amour de mon peuple heureux. Voilà, +chère Eusèbe, ajouta-t-il, comme les justes +dieux me punissent: apprenez à ma fille à +respecter leur volonté, à leur immoler sans +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +regret cette vie que nous tenons d'eux, et +citez-lui mon exemple, si les évènemens vous +forcent à lui révéler ma funeste histoire. +Mais, Eusèbe, n'oubliez jamais que j'en +exige le secret, tant que mon frère respectera +les jours et les droits de ma chère Bazine, +tant qu'il ne changera rien au projet de l'unir +à Amalafroi. J'approuve cette union; elle +assure à ma fille un trône paisible; mais si +cet hymen étoit rompu, alors parlez, et ordonnez +de ma part à ma fille de consulter +le sage Hirman sur les moyens à employer +pour revendiquer son trône. Je le répète, +tant que ses droits seront respectés, tant +qu'elle sera traitée en héritière de la couronne +de son père, épargnez son cœur, et +dérobez-lui les crimes d'un frère auquel j'ai +pardonné, auquel je pardonne encore au +nom de Bazine.</p> + +<p>Tels furent, princesse, les ordres que je +reçus de votre père; je les ai observés fidèlement, +soit en gardant le silence, soit en +vous parlant aujourd'hui. Votre hymen avec +votre oncle vous plaçoit encore au rang de +reine de Thuringe; mais je ne pouvois voir +sans effroi cette alliance, et votre main devenir +la proie de l'assassin de votre père: +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +cependant, n'osant déterminer mon devoir +dans une circonstance que le roi n'avoit pu +prévoir, je fis chercher Taber à la maison de +chasse où il commande, et je l'envoyai consulter +Hirman. Il m'a ordonné de vous faire +connoître toute cette affreuse histoire, +et j'obéis: mais il me reste à terminer le +récit de la mort du roi. Je le quittai la seconde +nuit et vous ramenai dans votre palais. +Grâce à la maladie de Bazin et à l'adresse +de Taber, mon absence fut ignorée; je retournai +même plusieurs fois au temple. Un +jour, je venois de vous y conduire, et de +vous déposer dans les bras de votre père; +vous lui sourîtes, c'étoit votre premier sourire, +il lui causa une joie inexprimable; +vous aviez alors près de deux mois; je le +trouvai extrêmement pâle et affoibli. Eusèbe, +me dit-il, je ne vous reverrai plus, et ce +premier sourire de Bazine sera le dernier +dont mes yeux paternels auront joui. N'oubliez +pas tout ce que je vous ai recommandé: +si jamais vous êtes forcée de parler de ma +mort à ma fille, remettez-lui ces tablettes, +cette bague gravée, et qui porte l'empreinte +du nom et des traits de sa mère. Il me présenta +alors ces dons précieux; je prononçai +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +le serment de vous consacrer ma vie; Taber +m'imita; le roi vous pressa contre son cœur, +vous embrassa avec tendresse, et ne pouvoit +vous quitter; il sentoit, hélas! qu'il ne vous +reverroit plus; mais la prudence exigeoit +mon retour; je m'arrachai à regret d'auprès +de lui. La maladie de Bazin étoit moins violente; +son délire ne duroit plus que quelques +instans; il demanda même à vous voir, +vous caressa, m'accabla de riches présens, +et enfin il se rétablit. Mais hélas! le vertueux +Humfroi n'existoit plus. Vous parûtes chaque +jour plus chère à son barbare successeur; +vous grandissiez sans connoître les +malheurs qui avoient précédé votre naissance. +Amalafroi me sembloit digne de +vous; je jouissois de votre bonheur en pleurant +secrètement les auteurs de vos jours, +lorsque la mort prématurée du fils aimable +et vertueux du plus cruel des rois, a changé +votre destinée et mes devoirs. Recevez cette +bague et ces tablettes, dit alors Eusèbe, +en les présentant à Bazine, qui pendant +son récit, attentive et muette, avoit donné +un libre cours à ses larmes. L'arrivée de +Théobard la força de les essuyer; Bazine +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +n'avoit point un faux orgueil, mais elle ne +vouloit pas que l'on se méprit sur ses sentimens, +ni que l'on attribua à la foiblesse +l'hommage offert à la tendresse et à la nature.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE QUINZIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE SEIZIÈME.</h2> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE SEIZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Douleur de Childéric. Berthilie découvre l'enlèvement +de la princesse; elle espère tout d'Eginard, qui ne +compte que sur elle. Songe de Bazine. La chaîne. +Eginard obtient de Berthilie un rendez-vous nocturne; +ce qu'il entend, son entretien avec Berthilie, +l'espoir qu'il conçoit. Il le partage avec son maître. +Nouveau rendez-vous projeté. Eginard l'exécute, découvre +la <i>roche sombre</i>, et trouve Bazine. Il vole en +instruire Childéric, et bientôt après Berthilie. Deux +étrangers paroissent chez son maître; ce sont Ulric, +son père, et son frère Valamir. Ils apportent au roi le +vœu de son peuple, et le signal promis par Viomade. +Récit d'Ulric. Combats qu'éprouve le roi. Il ira cette +nuit même à la <i>roche sombre</i>; en attendant, il se rend +au conseil, et fait part au roi de Thuringe de son +bonheur. Bazin feint une fausse joie. Théobard +qu'elle inquiète se promet de le deviner.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> + +<h3>LIVRE SEIZIÈME.</h3> + +<p class="p2">Tandis que la princesse, entraînée par les +ordres du roi, avançoit vers la roche qui +devoit ensevelir tant de charmes; tandis +qu'elle se soumettoit courageusement à son +sort, ou qu'elle écoutoit avec attendrissement +le récit d'Eusèbe, Childéric l'a vue disparoître +de cette fête, où elle lui avoit semblé +aussi sensible que belle; il a vu naître le +jour destiné pour l'hymen funeste, et cependant +tous les apprêts en sont suspendus. +Bazin se tait, mais l'inquiétude secrète qui +le dévore se décèle malgré lui. Eginard +s'informe des motifs qui ont retardé la cérémonie; +personne ne lui répond, et Berthilie, +qui a reçu la défense de se rendre +auprès de la princesse, en conçoit trop d'ombrage +pour obéir; elle n'attend que la nuit +pour braver ce roi qui fait tout trembler: +et sans rien craindre de sa vengeance, malgré +son inquiétude, elle sourit en pensant +au plaisir de le tromper. A peine les voiles +du soir déroboient-ils aux regards la démarche +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +téméraire de l'amitié, que Berthilie s'avance +légèrement vers le palais; les gardes +n'en défendent plus l'entrée; elle s'en étonne, +et s'approchant d'une petite porte, dont par +bonheur elle a la clef, elle ouvre, s'élance +par des détours qui lui sont connus, et parvient +aux appartemens, éclairée d'une petite +lampe qu'elle a apportée. Ils sont déserts, +et le désordre qui y règne encore annonce +un départ précipité. O ciel! qu'est-elle devenue? +où l'a donc conduite ce roi barbare? +quelle est sa destinée? qui pourra en instruire +son amie? comment la secourir? que +va devenir Childéric qui la croit renfermée +dans son palais? comment le prévenir? C'étoit +l'instant de penser à Eginard; elle y pensa.... +mais elle a craint d'exposer son père adoré +aux soupçons, au courroux du roi; elle a +défendu à son amant de se rapprocher d'elle; +et comment servir ceux qu'ils aiment, s'ils ne +peuvent ni se réunir, ni se parler? La désolée +fille de Théobard quitte ces lieux déserts +et douloureux, regagne son appartement et +s'afflige; que peut-elle espérer? que peut +même entreprendre Childéric? La douleur +est peinte sur ce beau visage, dont l'expression +douce et mélancolique attendrit tout, +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +excepté le rival qui en jouit. Seul, dans une +cour soumise à son ennemi, ses pas sont +épiés, ses discours répétés, ses moindres +démarches observées. Tandis que Berthilie +se livre à ses pénibles pensées, Childéric ne +se désespère pas moins qu'elle, quoiqu'il +ignore une partie de ses malheurs. Ah! que +le silence de Viomade lui semble affreux, +qu'il l'effraye maintenant! Si du moins, assuré +de sa puissance, il osoit parler en roi +et en amant préféré: qu'il est humilié de sa +dépendance! Qu'est devenu le tems où il +donnoit des lois; où, à la tête d'une puissante +armée toujours triomphante, il eût +fait trembler Bazin lui-même? Ce roi a-t-il +donc oublié que lui seul lui a sauvé la vie, +que son bras l'a délivré des Vandales et des +Ostrogoths? Ne doit-il donc rien à son amitié, +à sa vaillance? Ah! l'amour, l'amour +n'obéit qu'à ses caprices, et ne reconnoît +aucune loi; mais Bazine l'aime, son choix +est tout; elle rejette la main et le trône qui +lui sont offerts: n'est-elle donc pas maîtresse +de son cœur?.... Childéric, indigné de céder +en silence à son rival, réprime avec peine +les mouvemens de son amour, de sa fierté, +de son courage. +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p> + +<p>Mais Théobard se trouvoit presqu'aussi +malheureux que ces illustres victimes du +courroux et de l'amour de son roi. Il ne +pouvoit voir sans honte et même sans remords, +la fille d'Humfroi dans une si odieuse +captivité. Il avoit aperçu sur cette figure +charmante, des traces de pleurs, il n'avoit +pu résister à ces preuves de sa souffrance. +Entraîné par sa sensibilité, il s'étoit jeté aux +pieds de la princesse, et l'avoit conjurée, les +larmes aux yeux, de céder à sa destinée, de +ne pas s'exposer à des malheurs plus grands +encore. Bazine, touchée des marques d'un +attachement aussi pur, lui en témoigna sa +reconnoissance, mais l'assura, avec autant +de fermeté que de douceur, que rien ne +pourroit la déterminer à l'hymen odieux qui +lui étoit offert; elle le pria de ne lui en parler +jamais, l'exigea même, et le vertueux +chef du conseil alloit se retirer au désespoir, +lorsque Bazine le conjura, avec cet +air et ces grâces auxquels on ne pouvoit rien +refuser, de remettre à Berthilie des tablettes +sur lesquelles elle écrivit, devant lui, quelques +lignes. Je connois vos devoirs, lui dit-elle, +et les dangers auxquels vous seriez +exposés; je n'écrirai rien qui indique mon +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +funeste sort, mais accordez-moi la permission +de la rassurer. Théobard eût sacrifié sa +vie pour la princesse; il ne vouloit trahir ni +le secret confié par son roi, ni le serment +d'obéissance qu'il avoit prononcé; cependant +il s'en rapporta à la princesse, et se +chargea de remettre les tablettes à Berthilie. +Bazine écrivit, et le chef du conseil s'éloigna, +emportant le précieux écrit, et pénétré de +respect, d'amour, d'attendrissement pour +celle qu'il regardoit comme sa reine.</p> + +<p>Le départ de Théobard laissoit à Bazine la +liberté de lire les dernières volontés de son +auguste père; elle se livra toute entière à +cette douce et tendre occupation. Humfroi, +dans cet écrit, lui retraçoit rapidement ses +malheurs, les services d'Eusèbe, qu'il la conjuroit +d'aimer tendrement, et finissoit par +lui ordonner, en cas que ces tablettes lui +fussent remises, de n'entreprendre aucune +démarche, de n'accepter aucun époux, sans +consulter le pieux, le sage Hirman, s'il vivoit +encore; s'il n'existoit plus, on devoit +trouver sur le tombeau d'Humfroi un écrit +d'Hirman, qui indiqueroit à la princesse ce +qu'elle auroit à entreprendre. Bazine, après +avoir lu plusieurs fois l'écrit révéré, après +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +avoir examiné et couvert de ses baisers et +de ses larmes la belle image de Radegonde, +passa la bague à son doigt, auprès de celle +qui représentoit son amant, et se jetant +dans les bras d'Eusèbe, qu'elle accabla de ses +caresses: O ma chère nourrice! lui dit-elle, +je ne connoissois pas encore la moitié de +tes bienfaits. Eusèbe, suffoquée par ses larmes, +ne put répondre, et toutes deux enlacées +dans les bras l'une de l'autre, demeurèrent +en silence. Mais les flambeaux qui +commençoient à s'éteindre, annonçoient +qu'ils brûloient depuis long-tems, et que la +nuit étoit fort avancée. Eusèbe, inquiète +pour la santé de sa chère enfant, la supplia +de se coucher; Bazine ne voulut pas l'affliger +par un refus, et sûre de ne point dormir, +elle céda aux instances de sa nourrice. La fatigue +l'emporta sur l'agitation de ses esprits; +elle s'endormit vers le matin, et un songe +la conduisit aux autels d'hyménée; Bazin en +prononçoit l'irrévocable serment, lorsque +l'ombre d'Humfroi, s'élevant entre eux, les +sépara. Bazine, éveillée par le trouble qu'excitoit +dans son cœur cette auguste apparition, +vit que le jour éclairoit déjà toute sa caverne, +et elle promena ses regards dans ces lieux +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +qu'avoit habités son père; combien ils sont +devenus chers et sacrés pour elle! Bazine +respiroit l'air qu'il avoit lui-même respiré. +Bientôt levée, ainsi qu'Eusèbe, que réveilloit +un mouvement, un soupir de celle qui +occupoit toute son ame et toute sa pensée, +Bazine s'approcha de la chaîne, et chercha +la place où son père, prosterné, s'étoit offert +aux dieux pour son épouse et pour son enfant; +elle s'y précipita à son tour, jura d'accomplir +ses volontés, de chérir Eusèbe, d'obéir +à Hirman, avoua qu'elle aimoit Childéric, +que lui seul avoit son amour, que lui seul +pouvoit faire son bonheur, mais elle promit +qu'Hirman seul disposeroit de sa main. Alors +se relevant, et touchant avec respect cette +chaîne dont le poids accabla son père, elle +cherche à reconnoître les anneaux qui ont +pressés ses bras, elle y attache les siens; il +lui semble que ces fers ont conservé quelques +parties de lui-même; elle croit les recueillir +et s'en pénétrer, sa bouche se pose +avec ardeur sur les traces que son cœur devine. +Oh! disoit-elle, chaîne plus précieuse +pour moi que mes éclatantes parures, jamais +je ne me séparerai de toi; si les dieux me +conservent la vie, me rendent ma liberté et me +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +placent au rang des reines, chaque jour, me +dépouillant des marques de l'orgueil de la +grandeur, je viendrai, me courbant humblement +devant toi, me rappeler ce qu'a +souffert mon vertueux père... Bazine, pressée +par les fers douloureux qu'elle arrose de +ses larmes, parut à Eusèbe digne de l'amour +et de l'admiration de l'univers; elle invoqua +les dieux pour le bonheur de cette fille de +ses soins et de son cœur: et la prière de la +vertueuse Eusèbe parvint au trône de l'éternel.</p> + +<p>C'est dans cette occupation pieuse, animée, +que la belle et tendre captive passoit +ses jours. Théobard venoit, de deux nuits +l'une, lui apporter des provisions, prendre +ses ordres, et adoucir, autant que sa sévère +obéissance le lui permettoit, une captivité +qui l'affligeoit plus que celle qui en étoit la +victime; il avoit placé les tablettes de la princesse +dans un lieu où il étoit sûr qu'elles seroient +trouvées par Berthilie; en effet, l'aimable +fille les avoit découvertes, et brûloit +de les communiquer à Childéric, à qui elles +paroissoient être adressées comme à elle. +Voici ce qu'elles contenoient: «Mes jours +sont en sûreté, mais je suis loin de vous; c'est +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +vous que j'aime plus que ma vie». Berthilie +cherchoit l'occasion favorable pour s'approcher +du prince ou d'Eginard; elle avoit +placé dans ses cheveux la guirlande de fleurs, +signal dont ils étoient convenus pour s'annoncer +une nouvelle importante, et s'étoit +rendue près de Bazin. Son amant a vu le signal; +il a lui-même cent choses à communiquer +à Berthilie; mais ce n'est pas au milieu +de mille témoins, et sous les yeux soupçonneux +du roi, qu'il peut avoir un aussi +long entretien. Il n'est qu'un seul moyen de +se voir librement et sans danger: peut-être +effrayera-t-il Berthilie. Ah! que peut-elle +avoir à craindre d'un amant si soumis et si +tendre? n'est-elle pas en sûreté sous la garde +de l'amour et de l'honneur?.. Il est jeune et +amoureux ce guerrier charmant, mais il +respecte l'innocence. Décidé à tout obtenir +de la confiante tendresse de son amante, +mettant dans ses yeux tout ce qu'il a d'amour +et de franchise, il s'approche d'elle, +et lui dit avec précipitation: Et moi aussi +j'ai à vous confier les secrets les plus importans; +la vie, peut-être, de ceux à qui nous +sommes dévoués, en dépend. Ces lieux sont +peu propres à une aussi longue explication; +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +laissez demain votre fenêtre ouverte; j'attendrai +que l'on ne puisse m'apercevoir: ne +craignez rien, ajouta-t-il, en levant ses regards +vers les cieux, posant une main sur son +cœur et l'autre sur son épée. Alors il s'éloigna +promptement, pour ôter à sa timide +amie l'embarras de lui répondre. Berthilie, +émue et tremblante, resta immobile. Qu'ose-t-il +me demander, se disoit-elle? Non, sans +doute, je n'ouvrirai point cette fenêtre; il +est vrai que de la terrasse on peut parvenir +à ce cabinet où je brode et où personne ne +m'interrompt; il est vrai qu'il est essentiel, +indispensable même... Mais la nuit, car ce +sera la nuit, et cette idée fait rougir la modeste +fille. Cependant a-t-elle besoin que les rayons +du jour l'éclairent pour être pure et respectée? +Il est si vertueux, celui qu'elle aime! +Toutes ces pensées la troublent. Eginard, +qui voit ses combats, l'en estime et l'en aime +davantage; elle évite ses regards, et +pourtant elle les rencontre et détourne +promptement les siens; l'amant délicat entend +ce murmure de la pudeur alarmée; il +cherche à la rassurer; son air noble et soumis, +sa contenance modeste et fière, tout +dit à Berthilie de cesser de le craindre; elle +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +ose l'espérer, elle fixe sur lui des yeux tendres +et supplians; un geste expressif, un serment +prononcé du fond de l'ame, lui répondent, +elle se calme, et un torrent de délices +inonde le sensible cœur du jeune guerrier. +On se sépare, mais la nuit n'apporte à Berthilie +ni repos, ni conseils; tous les dangers +d'un rendez-vous nocturne s'offrent +confusément à sa pensée. Hélas! il faut +pourtant qu'elle entretienne Eginard, et +elle ne peut choisir ni le lieu ni l'heure. Quel +embarras! elle se lève, court à ce petit cabinet +qui donne sur la terrasse; il est vrai qu'en +montant sur cette pierre, et soutenu par cet +arbre, on parvient en un instant, et sans +danger, à cette fenêtre: voilà du moins de +quoi se rassurer, et Berthilie retourne dans +son lit; son embarras, son incertitude l'y +suivent; l'heure de rejoindre son père la surprend +dans ses agitations pénibles; à sa vue, +tout son courage l'abandonne; jamais elle +n'a caché à Théobard ni ses actions, ni ses +moindres pensées; elle l'embrasse, rougit; +ses pleurs vont la trahir; mais on le demande +promptement, et il quitte sa fille +sans s'être aperçu de son trouble. Voilà de +nouveau l'amitié, l'amour, la prudence, la +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +nécessité qui tourmentent, en sens contraire, +le jeune cœur qui les renferme; les +heures s'écoulent dans ces pénibles irrésolutions. +Cependant Berthilie, rassurée par l'éclat +du jour, a ouvert sa fenêtre. Sans doute, +si elle eût attendu la nuit, jamais sa modeste +main n'eût osé... Elle se retire, et fuit +ces lieux qui l'agitent de trop de craintes; +pendant qu'elle s'inquiète, s'applaudit, s'accuse, +veut retourner sur ses pas refermer +cette fenêtre qui la charme et la désole, l'heureux +Eginard se plaint du jour, il accuse de +lenteur la déesse qu'il implore; qu'elle s'empare +lentement des cieux au gré de l'impatient +guerrier! qu'il souffre dans cette +mortelle attente! Enfin elle approche cette +nuit désirée; déjà elle paroît silentieusement +assise sur son char d'ébène; elle traîne +languissamment à sa suite le sommeil, les +songes, la paix, la volupté, la mollesse, les +douces faveurs, les heureux larcins, et l'amour, +en traversant les airs, sourit à son +aimable cortége.</p> + +<p>Déjà parvenu avec adresse dans ce temple +qu'il révère, Eginard, osant à peine respirer, +compte les instans, et soupire après +l'heure fortunée si chère à son espérance. Sa +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +jeune tête s'étourdit, s'enflamme, l'attente +l'agite, le désole, et son cœur palpite avec +violence. Un bruit éloigné l'émeut; il ne +reconnoît à ce fracas qui l'épouvante, ni la +timidité, ni l'amour.... Dieu! s'il étoit +surpris!... Ce n'est pas la mort qu'il craint, +c'est d'exposer son amie, c'est surtout de +perdre cette heure charmante dont il est si +enivré. Des portes s'ouvrent; il entend +marcher dans une chambre voisine: doit-il +franchir cette fenêtre? doit-il s'éloigner +de ce lieu qui lui est si cher? Deux voix +s'élèvent et se confondent; il a reconnu +celle du roi, celle de Théobard; ils ont +nommé Bazine... il écoute... qu'a-t-il entendu?.. +Le chef du conseil déplore le sort de +la princesse, presse le roi de lui rendre la +liberté; il lui peint ses grâces se flétrissant +dans sa retraite ténébreuse; sa douce fermeté, +sa patience, sa résignation. Bazin, +qu'irritent ces vertus qui semblent braver +ses cruautés, s'abandonne à sa fureur. +L'amour seul, dit-il, peut lui inspirer un +courage au-dessus de son âge et de son sexe; +cette idée le tue, et il jure de nouveau que +Bazine ne sortira de la roche sombre que +pour marcher au temple. Théobard lui observe +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +qu'avec un aussi grand caractère, +une ame si élevée, si fière, les moyens violens +sont mal sûrs; que Bazine rougiroit de +leur céder, qu'elle se fait un devoir même +de leur résister... Eh bien! dit le roi, retourne +à la roche sombre la nuit prochaine; +dis à l'ingrate que cette roche abandonnée +ne peut être connue, qu'aucun mortel ne +sauroit y parvenir, qu'elle ne peut espérer +aucun secours, que si elle persiste plus long-tems, +je te défendrai, à toi-même, d'y pénétrer; +enfin, annonce à la rebelle que les +jours de Childéric sont dans mes mains. Que +dites-vous, interrompit Théobard? les jours +d'un roi qui s'est confié à vous, qui vous a +sauvé la vie!—Ceux d'un rival.—Du vainqueur +des Vandales!—D'un rival, te dis-je, +et c'en est assez! Je connois ton cœur, tes +vertus; je te pardonne un zèle indiscret, +mais toujours sincère: adieu; vas trouver +demain cet objet de haine et d'amour, et +reviens; ta réponse sera plus importante +qu'elle ne le croit elle-même. A ces mots, +Bazin s'éloigna, Théobard sortit quelques +momens après. Tout ce qu'a entendu Eginard +le glace d'épouvante; les jours de son +maître sont menacés. A cette seule idée, il +<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +va franchir la fenêtre, et voler le lui annoncer: +mais Bazine, captive dans la roche sombre, +demande aussi les soins d'Eginard, et +Berthilie, sans doute, connoît cette prison +inaccessible. Qu'alloit-il faire? Que son zèle +étoit imprudent, inconsidéré! il va donc +attendre avec une impatience!.. ah! bien +vive et bien naturelle!.. Que d'instans s'écoulent, +et qu'ils sont longs! Le murmure du +vent, un léger bruit, tout lui apporte une +heureuse espérance; cent fois trompé, il +s'abuse encore. Que son sang parcourt rapidement +ses veines! il croit la nuit près de +finir; elle commence à peine, et il redoute +déjà l'aurore. Quel feu l'agite!.. il brûle, languit +et se consume... Mais un pas léger comme +le murmure du zéphir, agite foiblement +ces lieux; une main furtive entr'ouvre doucement +plusieurs portes; ce bruit charmant +approche; l'oreille attentive d'un amant peut +seule l'entendre; l'air se remplit tout-à-coup +du parfum des roses, il annonce Berthilie. +Eginard respire avec délice cet air embaumé +d'amour; quelle ivresse il porte à son cœur +et à ses sens! Cependant Berthilie s'arrête, +la pudeur ralentit encore sa marche déjà si +timide; elle n'ose avancer. Eginard, à genoux, +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +l'appelle à voix basse; elle chancelle, +et peut à peine respirer. Viens à moi, lui +disoit-il, viens, ô ma bien-aimée! que crains-tu? +Ah! je ne suis point un ravisseur; n'es-tu +pas maîtresse de ton sort et du mien? +Ton innocence n'est-elle pas pour moi ta plus +belle parure, mon trésor comme le tien? +O rose du matin, et non encore épanouie! +approche, ne redoute pas celui qui t'aime; +je te jure, sur mon épée, de te respecter autant +que je t'adore. Ces mots rassurèrent l'innocente +créature; elle avança d'un pas lent, +et pouvant à peine se soutenir, elle tomba +sur un siége à demi-évanouie. Eginard étoit +à ses genoux, aussi ému, aussi tremblant +qu'elle-même; il demeura long-tems muet +et ravi de son bonheur. Passant ses bras autour +de la taille charmante de sa douce amie, +il l'attiroit foiblement à lui, il respiroit son +haleine parfumée: il étoit heureux, et tous +deux jouissoient de cette félicité qui ne coûte +ni pleurs à l'innocence, ni remords à celui +qui ose la séduire. Une si belle nuit devoit +s'écouler rapidement, et néanmoins ceux à +qui elle étoit si chère, en offroient le partage +à l'amitié. Sans cesser de sentir leur +bonheur, ils ne s'occupent que des illustres +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +amans, dont ils plaignent les infortunes; +mais Berthilie rassure Eginard sur les jours +de Childéric. Théobard en répond, puisqu'il +sait qu'ils sont menacés; sa vertu veille. +Que Berthilie aime à louer ainsi son père, +à faire passer dans le cœur de son amant une +partie de l'admiration et de la tendresse +qu'elle a pour lui! Amans purs et délicats, +qui dans le premier de vos rendez-vous, songez +à l'amitié, et parlez ainsi d'un père, +ah! que vous méritez d'être heureux! vous +l'êtes en effet, rien n'altère votre bonheur. +Berthilie ignore où est la roche sombre; +jamais elle n'en entendit parler; mais elle +se promet d'interroger Théobard dès le lendemain; +elle se jettera à ses pieds, aura recours +aux larmes; enfin, n'épargnera rien +pour tout découvrir: la nuit suivante, dans +le même lieu, à la même heure, Eginard +viendra prendre ses instructions. Déjà l'aurore +doroit l'horison, il fallut promptement +se séparer. Eginard demande le bouquet +de rose qui lui avoit annoncé sa bien-aimée, +il le reçut, baisa avec transport la +main qui le lui donnoit, et soupira... Pourquoi +ce soupir, jeune amant? ah! jouissez +sans regret de vos sacrifices. Encore un dernier +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +effort, et il est dans le jardin; mais +les portes du palais sont encore fermées, +il s'enfonce dans le bosquet en attendant le +réveil des gardiens. Là, il erre quelques +instants, s'approche du banc de gazon et +de la fontaine qui lui retracent de si doux +souvenirs; admire l'éclat de l'aurore, les +lumineux progrès du jour. Qu'il est heureux! +Son ame se livre à tout le charme +d'un mutuel amour. Que Berthilie est belle, +modeste, timide et sensible! combien il +s'applaudit de l'avoir laissée calme, heureuse! +Le cœur pur d'Eginard s'épanouit, +il respire l'air parfumé du matin, sourit au +jour qui l'éclaire; il lui semble qu'à son approche, +toute la nature s'embellit et l'accueille. +O jouissance de la vertu! vous seule +êtes sans mélange.</p> + +<p>Mais le laborieux matin a déjà marqué +l'heure du travail; on entend de tous côtés +son bruyant signal; Eginard quitte les frais +ombrages, et vole auprès de son maître, à +qui il porte ses espérances et ses alarmes. Il +lui remet ces tablettes chéries; le roi les reçut +avec l'empressement de l'amour, et n'écouta +Eginard qu'après les avoir relues cent fois: +il ne craint pas pour lui les menaces de Bazin, +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +mais c'est pour ce qu'il aime que Childéric +frémit... Elle est captive, hélas! et c'est +lui qui attire sur elle ce redoutable courroux; +sans sa fatale présence, elle vivroit +encore heureuse et paisible; elle eût accepté +sans effort cette main qui aujourd'hui +l'opprime; reine adorée, elle feroit le +bonheur des peuples soumis à ses lois! Ah! +pourquoi a-t-il répandu sur elle une partie +de ses malheurs? Que peut-il faire? comment +la secourir, la délivrer? dans quel +asile digne d'elle pourroit-il la conduire? +Son désespoir est à son comble: Eginard le +calme cependant en lui répétant qu'il saura +découvrir la roche sombre. Mais Eginard ne +parle ni de l'heure, ni du lieu où il a vu, +où il reverra Berthilie; présente, absente, +il la respecte également. Dans ce temps-là +on étoit discret, le bonheur suffisoit à l'amour; +plaire étoit un triomphe égal entre +les amans, et cette douce gloire se partageoit +comme le plaisir. On rougissoit ensemble +d'une faute commise de moitié; on n'accusoit +pas un seul des coupables, encore +moins le plus tendre, le plus délicat, le plus +foible, celui qui, toujours attaqué, avoit à +se défendre et de lui-même, et d'un objet +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +aimé... Il y avoit bien à cela un peu de justice: +cependant ne nous plaignons pas; si les +hommes n'avoient pas reconnu que nous +leur sommes supérieures, ils ne nous auroient +pas donné tant de devoirs à remplir; n'accusons +point d'exigence ce qui est sans +doute un hommage.</p> + +<p>Déjà l'heure fortunée qui doit réunir +Eginard et Berthilie, s'approche et va briller +pour ces amans heureux. La modeste fille +de Théobard, moins inquiète que la dernière +nuit, attend avec plus d'impatience; elle +désire davantage celui dont elle ne craint +plus rien; l'effroi ne partage plus son cœur, +il se livre entièrement au bonheur. Ils sont +encore dans cette paisible retraite; ils se +retrouvent moins tremblans et plus satisfaits; +ils causent ensemble, et se livrent à ce doux +parler d'amour, qui rassemble tous les souvenirs +délicieux et prévoit tous les plaisirs. +Ils s'entretiennent long-tems du premier +jour où ils s'étoient vus; c'étoit un bien beau +jour que celui-là! puis d'un autre non moins +important, de la chasse,... du bouquet donné... +On se gronda un peu, car Berthilie avoit +été coquette, et l'aimable Eginard long-tems +incertain. Il avoua que jusqu'à ce jour il +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +avoit été léger, inconstant même; à présent +le voilà fixé pour toujours. Berthilie le crut +sans peine; elle en disoit autant, et sentoit +qu'elle disoit vrai. Les peines passées devinrent +de nouveaux titres au bonheur, et le +tems s'envola cette nuit encore plus vîte que +la nuit dernière. Mais Bazine, mais Childéric +ne sont pas oubliés; Berthilie s'est +jetée aux pieds de son père et l'a conjuré de +la conduire à la roche sombre, où elle sait +qu'est renfermée son amie. Théobard lui a +répondu qu'il a fait serment de ne pas découvrir +le lieu où elle est située, et que la +crainte seule que la garde de cette illustre +infortunée ne fut confiée à un autre, avoit +pu le décider à le prononcer; mais qu'enchaîné +par un serment, il ne pouvoit plus +lui rien confier; Berthilie alors avoit cessé +une prière inutile, et donné un libre cours +à ses larmes. Théobard, ému de sa douleur +et pour la calmer, lui avoit offert de se +charger de porter à la princesse tout ce qu'elle +voudroit lui envoyer, et lui avoit dit de tenir +ses commissions prêtes pour le lendemain +au soir. Je n'y vais pas seul, avoit-il ajouté: +le roi, depuis qu'il m'a confié un secret qu'il +sait que je désapprouve, craint mon zèle +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +pour la fille d'Humfroi. Je suis si fidèlement +observé, que mes pas sont tous suivis. Cette +défiance devroit peut-être me dégager d'une +partie de mes sermens, si Théobard croyoit +que quelque chose pût en dégager. Vous +voyez, dit alors Berthilie, qu'il n'est aucun +moyen d'obtenir de mon père un tel aveu; +mais puisque nous sommes instruits du moment +qu'il doit prendre pour aller à la roche, +il est facile de suivre ses pas, quoique je +pense qu'il doive être à cheval; mais en mesurant +votre marche sur la sienne, il doit être +facile de ne pas être découvert. Alors Berthilie +indiqua à Eginard l'endroit où il devoit se +cacher et attendre, lui recommanda la plus +grande prudence, dans la crainte que les +gens dont Théobard seroit accompagné, +ne vinssent à le découvrir; l'engagea à se +pourvoir de quelques provisions en cas qu'il +vînt à s'égarer; lui recommanda de nouveau +la prudence, tant pour lui que pour son +père, qu'il exposeroit comme lui. Un premier +et délicieux baiser scella leurs adieux... +Il tourna entièrement la tête d'Eginard, qui +s'enfuit précipitamment, en se promettant +de ne plus en cueillir de pareil. Berthilie +n'avoit pas même l'idée du désordre qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +venoit de causer, du danger qu'elle avoit +couru, elle alla retrouver sur sa couche virginale +un doux sommeil, d'heureux songes, +un réveil pur et animé comme sa pensée.</p> + +<p>Eginard crut devoir cacher son projet à +son roi; ce seroit lui qui voudroit l'exécuter, +et ces dangers qui n'effraient point le +guerrier pour lui-même, le frappent tous +lorsqu'il s'agit de son maître; cependant il +lui a promis de l'instruire de ce qu'il auroit +découvert, il ne sait pas feindre.... Le roi +devineroit le mensonge sur son front humilié; +que doit-il faire? Il évitera Childéric, +et passera le jour entier loin de lui.... Il a +exécuté ce projet, et déjà il attend Théobard: +à peine s'est-il écoulé quelques instans, +que le bruit de plusieurs chevaux le +lui annonce; l'obscurité ne lui permet pas de +le reconnoître, mais il caresse son cheval du +geste et de la voix; Eginard est sûr de ne +pas s'être trompé; il suit de loin les cavaliers, +règle ses pas sur les leurs, et guidé par +le bruit des chevaux, ne craint point de se +perdre, quoiqu'il demeure en arrière. Après +une marche assez longue, le bruit qui lui +sert à se conduire cesse tout-à-coup; il s'arrête, +écoute, cherche, ne voit ni n'entend +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +plus rien.... Que sont-ils devenus? Eginard +s'avance lentement, écoute de nouveau, il +croit entendre au loin hennir les chevaux, +il marche encore, et se trouve au milieu +d'un bois... Voilà sans doute ce qui est cause +du silence qui tout-à-coup lui a fait perdre +ses guides; les chevaux, en marchant sur +l'herbe, n'ont pu être entendus, et lui-même +maintenant ne sait quelle route il doit tenir; +des branches l'arrêtent à chaque pas, l'épaisseur +du feuillage ajoute à l'obscurité: que +doit-il faire? retourner!.... Il ne sait s'il +pourra seulement reconnoître sa route, la +continuer, c'est peut-être s'égarer: attendre +le jour, dans un bois inconnu, et par +une nuit si profonde.... Voilà pourtant ce +qu'Eginard a de mieux à faire; il s'y décide, +et attachant son cheval à un arbre, il se +couche sur le gazon, et s'afflige de n'avoir +pas mieux réussi dans ses recherches; +pour se consoler, il pense à Berthilie; un +amant n'est jamais seul, il retrouve dans +son cœur l'objet qu'il aime, le bonheur, +l'amour et l'espérance. O momens! les seuls +vraiment heureux de la vie, où tout est +charme autour de nous, comme dans nous-même, +en jouir est la vraie félicité, s'en +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +souvenir embellit encore nos pensées: ce +n'est plus le soleil dans tout son éclat, mais +c'est encore ce couchant moins dévorant et +plus doux, qui nous flatte sans nous consumer....</p> + +<p>En pensant à Berthilie, en se disant qu'il +l'adore, tout-à-coup Eginard se rappela Grislidis; +ce souvenir l'attrista, il se reprocha +les chagrins que sans doute lui causoit +son inconstance. Jamais pourtant, se disoit-il, +il ne l'avoit aimée comme il aimoit Berthilie; +il n'avoit alors qu'une fantaisie, qu'un +goût; à présent c'est une passion, une vraie +passion.... Grislidis m'aimoit, disoit-il, elle +étoit douce et sensible; mais elle n'avoit pas +cette piquante étourderie, cet air coquet et +léger qui plaisent à mon imagination. Grislidis, +toujours tendre, toujours la même, +ne me faisoit jamais trembler pour mon +bonheur; étrange caprice de mon cœur! il +veut craindre, afin d'être rassuré; il veut +du tourment pour mieux sentir le bonheur. +Ah! Grislidis, simple et bonne Grislidis, +oublie un ingrat! qu'il ne te coûte pas un +soupir, car hélas! il ne peut t'aimer, son +cœur s'est donné pour toujours; oui, pour +toujours! répéta-t-il, comme pour s'en assurer +lui-même. +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p> + +<p>Tandis qu'Eginard s'occupe aussi heureusement, +Théobard est parvenu à la roche +sombre; il n'avoit pas revu la princesse depuis +son dernier entretien avec le roi, celui +qu'Eginard avoit entendu; ce qu'il avoit à +annoncer à Bazine l'affligeoit; il la trouva si +belle, si paisible et si touchante, que son +courage l'abandonna; il resta muet et interdit. +Quelle triste nouvelle venez-nous donc +m'annoncer, Théobard, lui dit la princesse? +je vous trouve l'air agité.—Je n'ai, répondit-il, +rien à vous apprendre, car vous devinez +bien que Bazin s'irrite de votre résistance, +et vous n'avez pas oublié que votre +liberté est dans vos mains... A ces mots Théobard +se jeta aux genoux de la princesse, et +il la conjura d'avoir pitié d'elle-même, lui +répéta que braver un monarque puissant, +à qui elle ne pouvoit plus échapper, c'étoit +exposer sa vie même et celle de son amant; +employa pour l'attendrir larmes, prières, +lui représenta combien son règne seroit +cher au peuple, aux infortunés, lui nomma +Berthilie, enfin lui-même. La princesse, +émue par les preuves si répétées d'un attachement +sincère, crut devoir y répondre par +sa confiance, et avoua à Théobard le meurtre +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +de son père, lui fit voir les tablettes qui +contenoient ses dernières volontés, lui montra +la chaîne, dont de fratricides mains +avoient chargé son roi, et demanda alors +à Théobard si Bazine devoit être le prix +d'un tel crime.... Le vertueux chef du conseil, +glacé d'horreur à ce récit, sembloit +anéanti.... Après un long silence, il s'écria: +O dieux! ne permettez pas ce fatal hymen. +Puis se jetant à genoux, baisant avec amour +et respect la chaîne qu'avoit porté Humfroi.... +Fers augustes, dit-il, je jure par +vous, et par l'ombre sacrée que j'invoque, +de servir à jamais la princesse Bazine, de +lui obéir, de conserver ses jours, de la délivrer +au péril même de ma vie. Alors se relevant, +il conjura la princesse de lui donner +ses ordres. Elle lui répondit que son intention +étoit d'abord de consulter Hirman; +elle alloit entrer dans de plus grands détails, +lorsque les deux muets qui avoient accompagné +Théobard, et qui d'ordinaire restoient +au pied de la roche, entrèrent pour lui +faire signe qu'il étoit l'heure de se retirer; +comme ils restoient à l'attendre, il fut contraint +de sortir sans autres instructions, +mais se promettant de venir bientôt en reprendre +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +de nouvelles. Bazine et Eusèbe, qui +comptoient sur son zèle, eurent un moment +d'espérance, qui bientôt fut suivi d'un plaisir +plus vif et plus inattendu. Théobard reprenoit +lentement le chemin du bois, consterné +de ce qu'il venoit d'apprendre, et +cherchant dans sa pensée comment il pourroit +délivrer la fille de son légitime souverain, +dans quel lieu il pourroit la conduire, +comment il échapperoit lui-même aux yeux +observateurs dont il étoit sans cesse environné. +Eginard, averti de son approche, +s'étoit enfoncé dans le bois, observoit sa +marche qu'éclairoient foiblement les premiers +rayons du jour, et se promettoit +de suivre le chemin par lequel il le voyoit +venir, et d'examiner la trace que laisseroient +les pieds des chevaux. A peine eût-il vu s'éloigner +les cavaliers, et se fut-il assuré qu'il ne +pouvoit en être aperçu, que prenant son +cheval par la bride, et marchant avec précaution, +il continua sa route jusqu'à la lisière +du bois; là, il s'arrêta, étonné du +spectacle qui s'offroit à sa vue; un chemin +rude et rocailleux conduisoit au milieu de +rochers informes et déserts.... C'est là sans +doute que la barbarie a plongé sa douce +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +et belle victime. Eginard s'avance, un silence +affreux règne autour de lui, rien n'annonce +qu'un être vivant puisse habiter ce +séjour horrible.... la trace des chevaux n'a +pu s'imprimer sur les pierres et les cailloux +qui couvrent ces lieux. Eginard jette de +grands cris que répètent au loin le creux +des cavernes: il avance, monte, redescend, +gravit, interroge la sauvage nature, qui +refuse de lui répondre. Las d'une recherche +inutile et désespérante, attiré par le bruit +d'un torrent, il tourne ces roches silencieuses, +et va se reposer près de l'onde agitée; +là, il s'assied, considère les objets inanimés +et terribles qui l'entourent, admire +l'aspect sauvage de ces monts, que l'industrie +humaine n'a point essayé d'adoucir: +puis étendant ses bras vers les flots tumultueux, +il s'écria: O divinités de ces lieux +sauvages! hamadryades solitaires, nayades +courroucées, écoutez-moi, venez et daignez +m'ouvrir le sein de vos roches inaccessibles; +enseignez à un sujet fidèle où il doit +porter ses pas, inspirez-moi.... Eginard eut +recours aux provisions qu'il avoit apportées, +et fatigué, il se reposa sur le sable au bord +de l'onde jaillissante; mais bientôt il promena +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +de nouveau ses regards. Les derniers +rayons du soleil couchant donnoient sur un +buisson qui croissoit au pied d'un de ces +énormes rochers, et faisoient briller comme +un point lumineux un objet dont Eginard +ne distinguoit pas la forme; tout intéresse +quand un grand sentiment anime, un léger +indice peut conduire à une importante découverte; +Eginard s'approcha du buisson, +en retira l'objet dont la vue l'avoit frappé, +et reconnut, avec la plus vive joie, la bague +qu'il avoit remise à la princesse de la part +de Childéric, lorsqu'il partit pour combattre +les Vandales. Cette rencontre terminoit +presque ses incertitudes; c'est là sans doute, +c'est dans cette roche que gémit l'infortunée; +c'est là qu'il doit s'arrêter. Plein d'une +heureuse confiance, il examine de nouveau +la roche immense, essaie de la gravir; elle +est haute et glissante, mais plusieurs saillies +offrent un appui, et diverses plantes sauvages +qui croissent dans les fentes du rocher, +lui prêtent un flexible soutien.... Mais +tout-à-coup son oreille est frappée des sons +d'une lyre, ils s'échappent du sein même de +la roche, ils lui indiquent une ouverture élevée, +qu'il n'avoit point aperçue, et que dérobent +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +aux regards les pampres qui la recouvrent +de leurs festons légers. Une voix +mélodieuse, qu'Eginard reconnoît avec +transport, mêle ses sons enchanteurs à ceux +de l'instrument sonore, et suivant cette +douce harmonie qui le guide si heureusement, +il parvient à l'ouverture. Telles étoient +les paroles que chantoit Bazine.</p> + +<div class="p2 left35"> +<p class="sper"><b>LA ROCHE SOMBRE.</b></p> + +<p><span class="i3 smcap"><b>ROMANCE.</b></span></p> + +<p>Fille des dieux, ô divine harmonie!<br /> +Calme mes maux, viens adoucir mes fers;<br /> +De tes accords, la tendre mélodie,<br /> +Peut seule, hélas! embellir ces déserts.<br /> +Triste et captive en cette sombre enceinte,<br /> +Où m'enferma la jalouse fureur,<br /> +Lorsque j'unis des accens à ma plainte,<br /> +Mes tourmens ont moins de rigueur.</p> + +<p>Tyran cruel, assassin de mon père,<br /> +Viens, apparois au fond de ce rocher;<br /> +Mais tu frémis, son ombre tutélaire,<br /> +De ce séjour me défend d'approcher.<br /> +J'y suis du moins sous sa garde terrible,<br /> +Je ne crains point ton aspect odieux,<br /> +Et ce rocher pour moi n'est plus horrible,<br /> +Puisqu'il me dérobe à tes yeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +Et toi, héros! à blonde chevelure,<br /> +A l'œil d'azur, au front majestueux,<br /> +Qui te dira ma touchante aventure?<br /> +Qui t'apprendra le chemin de ces lieux?<br /> +Ah! bien plutôt, modère ta vaillance,<br /> +Crains un jaloux: crois moi, brave guerrier,<br /> +Pour le héros qui manque de prudence,<br /> +L'avenir n'a point de laurier.</p></div> + +<p class="p2">Ainsi chanta la princesse, et Eginard +arrivoit à l'ouverture de la roche comme +elle finissoit de chanter; il avoit avec effort +saisi les pampres qui flottoient au-dessus, +et un pied appuyé sur une saillie, l'autre +retenu à une plante sauvage, suspendu sur +des pierres amoncelées, un geste, un mouvement +pouvoient lui coûter la vie et le précipiter +dans le torrent; mais Eginard oublie le +danger; pour ne pas effrayer la princesse, +il l'appelle plusieurs fois avant de passer sa +tête à l'ouverture. A peine la belle captive +a-t-elle reconnu sa voix, qu'elle s'écria: +Eginard, quel dieu bienfaisant vous envoie? +Mais alarmée du danger qu'il court, Bazine +prend son voile et celui d'Eusèbe, et les +attachant fortement au barreau de fer qui +traverse l'ouverture du rocher, elle lui offre +ainsi un soutien qui ne peut céder, et ne +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +blesse point ses mains. Satisfaite et tranquillisée, +Bazine s'informe de tout ce qui +l'intéresse. La princesse, depuis quelques +jours, fatiguée de l'air épais de sa caverne, +avoit rassemblé plusieurs meubles sous l'espèce +de fenêtre pratiquée dans la hauteur +du roc, et s'élevant ainsi jusqu'à l'ouverture, +elle respiroit un air plus frais, et chantoit +avec plus de plaisir; c'est à ce stratagème +qu'Eginard devoit le bonheur de l'avoir entendue, +car les sons de sa voix se seroient +perdus dans l'intérieur de la roche: il lui dut +aussi le plaisir de la voir et un entretien facile; +il lui remit la bague chérie dont elle déploroit +la perte; elle s'étoit échappée de ses +doigts, lorsqu'elle écartoit les pampres qui +lui déroboient le jour. Bazine, en échange, +fit présent à Eginard d'un bracelet des cheveux +de Berthilie... C'est en attendant, lui +dit-elle avec grâce, que la main qui vous +l'offre puisse un jour vous faire un présent +plus doux... Eginard entendit ce que ces +paroles lui permettoient d'espérer; sa reconnoissance +égala son bonheur. Bazine le +chargea de dire au roi qu'elle l'attendoit le +lendemain. La lune devoit reparoître après +sa périodique absence; aux premiers rayons +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +du plus pur des astres, Childéric, suivi +d'Eginard, devoit partir du palais, et se +rendre à la roche. Après être convenus ainsi +de leurs faits, la princesse, instruite de tout +ce qui regardoit son amant et sa chère Berthilie, +congédia Eginard, qui, dans l'obscurité, +eut peine à retrouver sa route; cependant +il arriva à Erfort avant le jour: +ayant trouvé les gardiens des portes encore +levés, il se précipita chez son maître, qui, +tourmenté de sa longue absence, devina +sur son visage une partie de son bonheur. +Le récit qu'il fit au roi remplit son +cœur d'espérance et de tristesse; il auroit +voulu voler à l'instant même à la caverne; +mais Eginard est fatigué, Bazine a fixé +l'heure... Il faut, malgré lui, que Childéric +modère une si juste et si vive impatience: +tandis que son fidèle ami va se reposer, +livré à ses pensées, Childéric ne songe qu'au +lendemain, ses vœux pressent le tems +rapide.</p> + +<p>Eginard, jeune, vif, amoureux, ne dormit +pas long-tems; déjà levé, il parcouroit +le jardin, et regardoit avec amour, désirs, +reconnoissance, cette fenêtre chérie +que le jour lui défend d'approcher. Ah! combien +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +il accuse ce jour si pur et si beau! En +vain il murmure, en vain il pense qu'il ne sera +pas mieux traité par la nuit qui doit succéder +à cet éclat importun, il suivra Childéric, et les +amans ont trop de choses à se dire pour qu'il +espère un prompt retour. Eginard s'afflige +sérieusement, car il y a un siècle qu'il n'a vu +Berthilie, et il lui semble qu'il doit s'en +écouler mille avant qu'il ne puisse la revoir. +Mais l'amour, touché peut-être de la vérité +de ses regrets, conduisit celle qui en étoit +l'objet vers cette fenêtre bienfaitrice; elle +avoit vu son amant, et avoit joui de l'impatience +qui l'agitoit; elle crut lui en +devoir la récompense et parut à ses yeux. +Cependant elle devine à quelques signes, +au bracelet sur-tout qu'il lui montra de loin, +et qu'elle reconnut, qu'il lui apportoit des +nouvelles de la princesse; cédant à l'amitié, +rassurée par le sentiment pur qui la +conduit, Berthilie descendit dans le jardin, +et feignit de cueillir des fleurs; mais distraite, +elle prenoit sans choix le muguet ou +la pensée; Berthilie même alloit dérober au +gazon la marguerite inodore qu'Eginard +venoit d'apercevoir; leurs mains se rencontrèrent +près de la modeste fleur; il étoit bien +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +naturel qu'Eginard préférât la main de Berthilie +à la marguerite sauvage, qu'il la pressât +avec tendresse, et que son amie la lui abandonnât +quelques instans. On peut nous observer, +dit-elle, hâtez-vous, donnez-moi +des nouvelles de la princesse. Eginard s'empressa +de la satisfaire, lui montra le présent +qu'il avoit reçu, l'entretint de l'espoir +plus doux encore dont Bazine avoit flatté +son amour, lui dépeignit son asile, le chemin +qui y conduisoit, et enfin lui fit part +du rendez-vous du soir. Berthilie, rassurée +sur son amie, heureuse de connoître sa retraite, +charmée du zèle et des succès de son +amant, se retira pour ne donner aucun +soupçon. Eginard, qui n'osoit la suivre, +s'enfonça dans le bocage, se livrant aux +douces pensées de l'amour. Mais il fut +bientôt arraché à ses aimables rêveries, par +l'ordre qu'il reçut de se rendre promptement +près de Childéric, qui le faisoit chercher +depuis long-tems; il se hâta d'obéir, +et sa surprise égala sa joie, lorsqu'il aperçut +Ulric, son père, son frère Valamir, et +qu'il se trouva dans leurs bras. Childéric mit +le comble à son ivresse, en lui montrant +réunies les deux moitiés de la pièce d'or, +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +heureux signal de sa gloire et de sa puissance. +Eginard voulut se jeter à ses pieds, +le roi l'arrêta, et lui prenant la main, ainsi +qu'à Ulric: Amis de mes disgrâces, leur dit-il, +soyez encore ceux de ma fortune. Mais, +ajouta-t-il, ton arrivée a interrompu le récit +des évènemens mémorables auxquels je +dois mon retour; si Ulric veut le recommencer +pour toi, nous sommes prêts à +l'écouter. A peine, dit le brave, Egidius +étoit-il sur le trône, qu'il en écarta tous ceux +qu'il savoit vous être attachés; dépouillés de +leurs biens, de leurs emplois, persécutés, +le soupçon et la vengeance planoient sur +leurs têtes; désignés par Egésippe, ils étoient +aussitôt sacrifiés; néanmoins leur fidélité fut +toujours inébranlable. Valérius, odieux aux +Francs, fut nommé premier ministre et favori +du nouveau roi; le conseil ne se composa +que des seuls romains; tous les postes +leur furent confiés, l'ancien fisc de Rome +fut rétabli, nos druides calomniés, nos temples +déserts, nos sacrifices interdits; enfin, +on n'osoit plus nommer ses dieux ni son roi; +la crainte étouffoit le murmure; un avilissant +esclavage détruisoit jusqu'à l'indomptable +courage d'une nation entière. Viomade +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +avoit reparu; Egidius, pour se l'attacher, +lui rendit ses biens, et lui offrit de reprendre +sa place au conseil; il la refusa. Il vouloit +vous servir sans s'avilir par une trahison, +et préféra le simple rang qui lui laissoit sa +liberté: il en profita pour voir secrètement +ceux qui vous étoient restés fidèles; leur +nombre étoit grand; il nous distribua dans +toutes les villes; partout nous trouvâmes +l'effroi, le remord, la douleur; partout le +nom des Romains étoit odieux. Assuré de +l'armée, Viomade la convoqua, et lui adressa +ce discours:</p> + +<p>«La renommée nous apprend l'heureux +changement qui s'est fait dans Childéric: +combien il s'est formé à l'école du malheur! +combien il en a médité les grandes leçons! +Où est-il? pourquoi nous sommes-nous séparés +de lui? Si notre faute est grande, couvrons-la +d'un repentir plus grand encore; +vengeons-nous de nos ennemis, chassons ces +maîtres étrangers, ramenons celui qui seul +doit régner sur la France, et nous lui arracherons +sans peine le pardon de tous nos crimes.»<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +Ce discours fit sur tous les cœurs une impression +profonde: le remords, la crainte, +la vengeance se réunirent pour vous rappeler; +tous vos sujets aujourd'hui s'empressent +de voler au-devant de vous pour vous +demander l'oubli du passé; ils se félicitent +déjà de votre retour. Viomade les réunit à +Bar, et c'est là qu'il nous attend: hâtons-nous +de nous y rendre, partons sans délai; +ne laissons pas à Egidius le tems de revenir +de sa surprise, et d'appeler encore l'étranger +à son secours; tombons sur l'ennemi étonné, +brisons encore une fois les fers de l'orgueilleuse +Rome. Ainsi parla Ulric. Le roi admire +ce noble courage que les années n'ont pas +altéré; il brille dans son geste animé, sur +sa physionomie guerrière, dans son maintien +noble et fier: déjà Childéric voudroit +voler vers ce peuple dont le retour le touche, +vers cet ami dont le zèle prudent et +infatigable l'emporte encore sur sa destinée; +mais un intérêt bien cher l'arrête..... +Bazine, Bazine si aimée, si digne de l'être, +captive et malheureuse, réclame aussi ses +soins et son bras.... Il la verra, il lui confiera +sa destinée; il connoît sa vertu, il sait +que la belle princesse n'exigera rien dont la +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +gloire ait à se plaindre. En attendant l'heure +de se rendre au conseil de Bazin, Childéric +s'entretient avec ses braves; il leur parle de +Viomade, les interroge sur les forces que +peut opposer encore Egidius, sur la prochaine +arrivée de ses autres braves; il apprend +qu'ils sont aux environs d'Eisnach, à +une journée et demie d'Erfort. Instruit de +tout ce qui le touche, le roi se rend au conseil, +suivi d'Ulric et de ses fils, qu'il présenta +d'abord au monarque; il remercia le roi +dans les termes les plus nobles et les plus touchans, +de l'honorable hospitalité qu'il avoit +reçue dans ses états, jura de ne l'oublier jamais, +et lui annonça, ainsi qu'au conseil, le +retour de son peuple vers lui, son prochain +départ. Mes braves, dit-il, m'attendent à +Eisnach, et mon armée entière à Bar-sur-Aube. +Tandis qu'il parloit, Bazin, pâle et +les yeux étincelans de fureur, contenoit à +peine les mouvemens de rage qui le dévoroient; +mais, reprenant tout-à-coup un air +calme et ouvert, il témoigna au roi des Francs +une feinte satisfaction, le félicita, lui offrit +ses services, et dissimula; mais Théobard, +dont il évitoit en vain les regards, avoit lu +ses projets dans son désordre et dans ce calme +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +trompeur. C'étoit déjà l'heure du repas, et +Bazin affecta une grande gaîté, une grande +liberté d'esprit; Childéric y fut trompé, et +sans les malheurs de la princesse, il eût aimé +le monarque qui partageoit si franchement +son bonheur. Berthilie, assise à table près +d'Ulric, avoit pour lui ces soins aimables qui +flattent la vieillesse et lui rendent encore un +beau jour; elle remplissoit des meilleurs +vins la coupe souvent vidée du brave; il +sourioit à des soins dont il devinoit la cause; +un regard d'Eginard, la vive rougeur de +Berthilie, lui avoient appris en un moment +le secret de ces deux cœurs, prêts à s'épancher +dans le sien, et Ulric traitoit déjà en +fille chérie celle qui en secret le nommoit +son père. Valamir la trouvoit plus jolie que +toutes les autres dames, qui cependant s'occupoient +de lui; il le disoit à Eginard, à +Eginard, heureux des éloges que son frère +prodiguoit à son amie, et du consentement +qu'il lisoit dans le sourire de son père! Sa +joie, son bonheur ne sont même plus troublés. +Grislidis n'a pas été plus constante; +tandis qu'il se reprochoit ses larmes, elle +unissoit à jamais son sort au jeune Amblar. +Dans ce tems-là, on mouroit quelquefois +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +d'amour; c'est bien ce qu'il y a de mieux à +faire; quelquefois pourtant on se consoloit, +même, et quoique rarement, on changeoit +aussi; voilà ce que l'on a peine à croire aujourd'hui: +on aime presque autant ce qui +n'est plus, que ce qui n'est pas encore; la +mémoire est reconnoissante, le désir embellit +tout, les yeux sont toujours mécontens +et sévères. Ah! soyons plus vrais, plus +sages, et nous serons plus heureux! Tout +n'est peut-être pas mieux qu'au bon vieux +tems si regretté, mais rien n'est plus mal, +et le présent dont nous jouissons vaut mieux +que le passé fini pour nous, et que cet avenir +imaginaire auquel nous n'atteindrons +peut-être jamais.</p> + +<p>Bazin, cédant à une impatience qu'il s'efforce +vainement de dissimuler, hâte la fin +du repas et sort de la salle; Théobard le suit +au bout de quelques momens; Eginard, +moins contraint, s'est rapproché de Berthilie; +l'infortunée en avoit besoin; elle sait, +hélas! qu'ils vont partir, et l'absence déchire +déjà ce cœur trop tendre; son amant +la rassure par mille projets enchanteurs, par +le serment d'aimer toujours, ce serment que +l'on trahit souvent, mais que l'on prononce +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +de si bonne foi. Dès que l'on aime, on est +si loin de croire le changement possible! +Berthilie espère: peut-on dire ce que l'on +ne pense pas, exprimer si tendrement ce +que l'on ne sent point, changer d'amour? +L'heureuse inexpérience de Berthilie lui +épargne bien des maux, et son amant essuie +les pleurs qu'il a fait répandre.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SEIZIÈME.</b></p> +<p><a name="Page_186" id="Page_186"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h2> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Childéric retrouve Bazine, il ne peut la délivrer sans +le secours d'Hirman. Leur entretien est interrompu +par l'arrivée de Berthilie; elle annonce que si Childéric +rentre dans le palais il y sera assassiné par +ordre du roi de Thuringe. Bazine exige qu'il parte +sur l'heure, qu'il laisse Eginard caché chez Taber, +époux d'Eusèbe. Childéric refuse de l'abandonner. +Bazine l'exige; ils se séparent. Berthilie revient chez +son père, à qui elle annonce que Childéric est sauvé. +Bazin, qui a ordonné l'assassinat de Childéric, est +blessé par ceux qu'il a apostés. Furieux, il ordonne +que la roche sombre soit entourée d'une garde nombreuse. +Il fait venir Théobard, qu'il menace, apprend +que Childéric est déjà réuni à ses braves, et se livre +à une fureur immodérée, qui augmente ses maux.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p> +<h3>LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h3> + +<p class="p2">A peine les rayons argentés de l'astre des +nuits éclairoient-ils foiblement les cieux, +que Childéric, plein d'une amoureuse impatience, +voloit vers la roche sombre; +Eginard le devançoit, Ulric et Valamir suivoient +ses pas. Ils ont déjà franchi les bois, +déjà l'asile affreux qui renferme la belle et +illustre captive, offre aux yeux du roi sa +masse terrible et ses sauvages entours; Eginard +place son frère à l'entrée du bois, son +père au pied de la roche, pour prévenir en +cas de surprise, et conduisant son maître +du côté du torrent, il lui montre l'ouverture, +à laquelle un long voile voltige attaché. +Il veut monter le premier enseigner au +roi la pierre saillante, la pampre flexible; +Childéric, plus prompt, plus agile, plus +impatient, s'élance, gravit, parvient, saisit +le voile et aperçoit déjà Bazine. Quel moment! +et qui pourroit le peindre! Amour! +ah! je n'essaierai pas de te décrire; c'est au +cœur à deviner ce qu'il n'appartient qu'au +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +cœur de sentir. Un entretien si tendre fut +suivi de détails plus importans; ce n'étoit +plus ce roi proscrit, cherchant un asile +et n'osant offrir à la beauté ses vœux téméraires; +c'est un monarque puissant, c'est +le maître d'une armée triomphante, qui +vient déposer, aux pieds de celle qu'il adore, +sa couronne éclatante, et l'appeler au rang +des reines. Bazine aimoit assez Childéric +pour le préférer au plus grand souverain du +monde, mais elle chérissoit sa gloire et partagea +vivement son bonheur. Cependant +cette gloire est sans éclat, ce bonheur sans +charme, si le roi ne délivre à l'instant même +celle pour qui seule il respire. Bazine l'interrompt, +l'instruit de tous les crimes du +roi de Thuringe, du meurtre d'Humfroi, +du serment de Théobard, des secours qu'elle +en attend, des volontés de son père, et du +devoir qui lui est imposé de ne rien entreprendre +sans consulter Hirman; lui seul peut +enseigner à ouvrir la caverne; et si Théobard +est absent ou retenu par son obéissance, +lui seul peut lui offrir un asile secret et inviolable, +jusqu'à l'instant où Childéric, vainqueur +des Romains et paisible possesseur de +son trône, pourra la recevoir en reine, en +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +épouse. Comment partir sans être rassuré +sur son sort, sans l'avoir délivrée des mains +d'un tyran, déjà souillé du meurtre d'un +frère, et à qui un crime de plus semble ne +devoir rien coûter? Childéric offre à la princesse +d'aller à l'instant même trouver Hirman, +et de revenir la délivrer. Ce projet les +occupoit tous deux, ils en discutoient les +moyens, tandis qu'Eginard, assis sur la +pointe du rocher, admiroit la nuit silencieuse, +dont le bruit seul du torrent troubloit +la paix mélancolique; le feuillage jaunissant +annonçoit déjà l'approche de l'hiver, +sa verdure variée, qu'éclairoit à demi +la lune tremblante, offroit un tableau touchant +qui remplissoit son ame d'une douce +tristesse. Tout-à-coup un cri de Valamir interrompt +sa rêverie, il a donné le signal +convenu, Ulric l'a répété, Eginard tire son +épée et s'élance; mais que devient-il, lorsqu'au +lieu de l'ennemi qu'il croit combattre, +il reçoit dans ses bras Berthilie échevelée, +palpitante.—Eh quoi! c'est vous, vous +que j'aime, qui, bravant la nuit et les dangers...—Oui, +oui, c'est Berthilie. Elle se +tait, respire un moment, et se rassure +en s'appuyant sur le cœur de son amant. +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +Elle est venue seule, sans guide; elle a +bravé les craintes d'une imagination vive et +les terreurs, enfans des ténèbres; rien n'a +pu la retenir. Effrayée du bruit de ses pas +légers, du murmure des vents, du frémissement +du feuillage, de la branche qui touche +ses vêtemens, de son ombre, que projette +au loin les rayons d'un jour pâle et mourant, +elle a franchi ces bois inconnus, sans +s'égarer, sans se reposer même; elle a couru +sur ces cailloux qui ont déchiré ses pieds délicats; +elle arrive enfin, elle a senti palpiter +le cœur d'Eginard, tous ses maux sont oubliés. +Cependant, ce n'est pas lui qu'elle +cherche, c'est Childéric, c'est Bazine; un +intérêt pressant l'amène; lui seul a pu donner +à Berthilie tant de force et d'audace; les +momens sont chers, il faut qu'elle leur parle +à l'instant même. C'est alors qu'Eginard s'aperçoit +que la roche est escarpée, que le +danger est extrême et le chemin impraticable. +Il le montre d'une main à Berthilie, lui +enseigne par où il faut passer, lui recommande +la prudence, la soutient, et tremble +pour la première fois de sa vie; mais elle +est adroite et légère, ses petits pieds trouvent +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +partout un appui, et le plus jeune rameau +la soutient; Eginard est éperdu, ils +sont au sommet de la roche, et il craint encore. +Childéric aperçoit alors Berthilie; ses +beaux cheveux, qui s'étoient détachés pendant +sa course rapide, flottoient en longs +anneaux sur ses épaules; son vêtement d'une +blancheur éclatante, sa taille souple et légère, +les doux rayons qui éclairoient son +charmant visage, son attitude pleine de grâce, +tout lui donne une forme aérienne et céleste; +on la prendroit pour la divinité protectrice +de ces lieux. Le roi s'y trompa un moment, +mais il la reconnut et la nomma. Bazine appela +impatiemment son amie. Douce et généreuse +amitié, vous manquiez encore au +bonheur de Bazine! à présent elle est heureuse, +et son ame s'enivre des célestes félicités. +Berthilie troubla à regret ces doux instans; +mais c'étoit un effort que l'amitié attendoit +d'elle. Grand roi! dit-elle, c'est pour +vous que je suis venue, c'est pour sauver +vos jours menacés; peu de momens nous +restent; écoutez-moi, et ne perdez pas un +des instans qui vous appartiennent encore. +Bazine, effrayée par ces mots, écouta avec +attention; Eginard, qui s'étoit accroché à +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +une plante sauvage, soutenoit de l'autre +main sa chère Berthilie; Childéric, qui lui +avoit cédé le voile protecteur, étoit debout +près d'elle sur une saillie du rocher; Valamir +plus bas, servoit d'appui à son frère; Ulric, +au pied de la roche, étendoit ses bras vers +eux comme pour les y recevoir tous; et +Diane, du haut des airs, applaudissoit à ce +tableau touchant, qu'elle se plaisoit à éclairer +de sa lumière pâle et divine.</p> + +<p>Prince, dit Berthilie, en s'adressant à +Childéric, si vous eussiez eu plus de défiance, +si vous eussiez mieux connu Bazin, +vous vous fussiez sans peine aperçu du trouble +dont il étoit dévoré, depuis que vous +lui aviez annoncé votre retour au trône, et +une puissance dont il craignoit les entreprises: +mon père, plus habile à lire dans +son cœur, ne se laissa pas tromper à sa feinte +satisfaction; il suivit ses mouvemens, et ne +sut pas sans inquiétude qu'il avoit mandé +Vendorix, lâche complaisant de ses fureurs. +Cependant il étoit encore loin de prévoir les +excès où l'amour jaloux pouvoit précipiter +son roi; il n'apprit qu'avec une vive douleur +que Bazin, trahissant les droits de +l'hospitalité, ces droits sacrés à tous les hommes, +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +avoit placé lui-même des muets dans +votre appartement, avec ordre de vous étouffer +durant votre sommeil. Théobard aimoit +trop la vertu pour ne pas s'opposer au crime; +il chérissoit trop la fille d'Humfroi pour +laisser immoler Childéric; il portoit encore +à Bazin trop d'attachement pour ne pas le +servir en lui épargnant la honte et le regret +d'un attentat si horrible; mais il ne savoit comment +vous prévenir; Vendorix ne le quittoit +point dès qu'il sortoit de son appartement, +et mon père voyoit que tous ses pas étoient +observés; il trembloit de n'avoir prévu qu'en +vain ce crime atroce; il étoit pâle, agité; +j'osai lui en demander la cause, il hésitoit à +me la confier. Cependant, espérant que moins +suspecte que lui, je pourrois peut-être davantage, +il se décida à m'ouvrir son cœur; je +frémis comme lui de votre danger, mais je +lui promis de vous sauver; il m'embrassa +tendrement. Ne craignez rien, lui dis-je, +ni pour Childéric, ni pour vous, ni pour +moi-même; mais permettez-moi de vous +quitter, les instans sont précieux; il y consentit. +Je volai à mon appartement; je savois +que vous deviez être à la roche sombre, +Eginard m'en avoit prévenue, m'en avoit indiqué +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +la route. Pensant que vous deviez être +sans chevaux, sans armes, et forcée de partir +sans retourner au palais, je me suis chargée, +à la hâte, de mon or et de mes bijoux, +qui serviront à vous en procurer. Craignant +d'être arrêtée aux portes du palais, je me +suis élancée par une fenêtre qui donne sur +la terrasse, et courant hors des jardins, j'ai +suivi, sans m'arrêter, la route qui m'avoit +été indiquée. J'arrive, je vous trouve, profitez +des instans; demain, quand on s'apercevra +de votre départ, soyez loin de toute +atteinte; craignez tout d'un rival puissant +et irrité; échappé à ses muets, vous n'échapperiez +pas demain aux ordres qui vous attendroient +ailleurs. Berthilie se tut; Eginard, +qui la tenoit embrassée, la pressa avec transport; +elle entendit ce mouvement de la reconnoissance, +il ajouta un nouveau prix à +son zèle heureux. Bazine et Childéric sentirent +que remercier Berthilie étoit presqu'un +outrage; ils songèrent donc uniquement à +profiter de ses bienfaits; le roi persistoit +à parler à Hirman; la princesse exigea +qu'il s'en remît à elle seule de sa destinée, +et qu'il partît sur le champ pour la maison +de chasse de Bazin, dont Taber, époux d'Eusèbe, +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +étoit gouverneur; là, il se procureroit +sans peine des chevaux, et marchant +sans s'arrêter, il trouveroit la ville frontière, +avant que l'on pût se douter de son départ. +Mais, ajouta la princesse, laissez Eginard +chez Taber, il portera à Hirman les tablettes +que voici, ce sont celles de mon père. A +cette vue, le sage Druide se confiera sans peine +à lui, et Eginard m'instruira de ses volontés. +Je n'ai rien à craindre sous la garde de +Théobard, de Berthilie, protégée par Hirman, +servie par le fidèle Eginard; épargnez +à mon cœur des alarmes, et peut-être un +malheur éternel. Partez, prince: si vous m'aimez, +allez reprendre une couronne, +dont j'accepte avec joie le glorieux partage; +allez punir Egidius; montrez Childéric au peuple +impatient de sa présence; je saurai +vous rejoindre, l'amour vous promet Bazine. +Partez à l'heure même, voici les tablettes +d'Humfroi; j'en charge Eginard. Adieu, Berthilie, +chère et tendre amie, cours rassurer +ton père: adieu, vous que je me plais à nommer +roi des Francs et de Bazine. A ces mots, +la princesse, voulant forcer Childéric à un +prompt départ, quitta l'ouverture du roc, +et se retira dans le fond de la caverne. Childéric, +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +qui sent tout ce que ses volontés ont +de prévoyance et de sagesse, se détermine +à lui obéir; Eginard transporte Berthilie au +pied du rocher. Le roi ne pouvoit sans douleur +abandonner ce ténébreux séjour; mais +pressé par Berthilie et par ses braves, il +partit pour la maison de Taber, dont il connoissoit +bien la route; c'étoit là que Bazin +avoit été transporté lorsque, blessé à la +chasse, il avoit été secouru par Childéric. +Berthilie présenta au roi, et en rougissant, la +petite cassette qu'elle lui avoit apportée; il +la reçut de ses belles mains avec reconnoissance, +chargea Eginard de la ramener au +palais, lui dit adieu, leur recommanda Bazine, +et promit à Eginard de laisser à Taber +de plus amples instructions. Le roi, suivi +d'Ulric et de Valamir, prit le chemin de la +forêt; il marchoit rapidement, mais en silence; +la joie qu'il éprouvoit en songeant +à son heureux retour dans sa patrie, à son +cher Viomade, étoit empoisonnée par l'idée +désespérante de la captivité de celle qu'il +aimoit. Tous les dangers, tous les malheurs +s'offroient à son imagination, mille inquiétudes +l'agitoient; il arriva chez Taber, accablé +de regrets et plongé dans la tristesse; +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +il en fut distrait par la nécessité de songer +à son départ. A peine eut-il expliqué à Taber +ce qu'attendoit de son zèle la fille d'Humfroi, +à peine lui eut-il raconté ce qu'elle +souffroit dans la <i>roche sombre</i>, que Taber, +aidé de sa fille Elénire, servit au roi un repas +frugal: tandis qu'il étoit à table entre +Ulric et Valamir, les chevaux étoient préparés; +au bout de quelques momens, le +roi et les deux braves partirent; Elénire fut +chargée du soin de recevoir et de cacher Eginard. +Taber les conduisit, par des chemins +sûrs, à Eisnach; là, il les quitta, et revint +promptement rejoindre sa fille.</p> + +<p>Tandis que Childéric fuit à regret loin de +celle qu'il adore, Berthilie, le bras passé +dans celui d'Eginard, fait avec lui un plus +doux voyage. Ils ne se quitteront pas,... ils se +le répètent mille fois, et l'avenir ne leur +offre que projets charmans, flatteurs espoirs, +jours enchanteurs, amour, hyménée. Les +beaux cheveux de Berthilie enveloppent son +amant de leurs boucles légères et parfumées, +il les couvre de baisers, et Berthilie s'abandonne +sans défiance à son heureux guide. +Il soutient ses pas, la presse contre son cœur, +s'étonne et s'afflige en se voyant si près de +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +l'arrivée. Déjà! disoit sa douce amie, qui +a oublié la fatigue et la route: mais pensant +à son père, à l'inquiétude qu'il doit éprouver, +elle se reproche ce mouvement. Il faut +par prudence se séparer; déjà ils touchent +aux allées du jardin, ils se disent adieu, et +Eginard voit Berthilie fuir avec la légèreté +d'un oiseau; il aperçoit flotter sa robe à +travers les arbres; bientôt il cesse de la voir, +et regarde encore, mais n'apercevant plus +rien, il se hâte de revenir chez Taber. Ah! +se disoit-il en soupirant, je ne serai point +témoin du triomphe de mon roi; je n'entendrai +point ces cris d'alégresse.... Cette +pensée affligeoit Eginard; mais s'il délivroit +Bazine! s'il la conduisoit lui-même à son +maître! cet espoir lui rendoit sa gaieté; +il nommoit Berthilie, il retrouvoit son bonheur... +Il arriva ainsi près d'Elénire, qui lui +fit un accueil tel qu'il devoit l'espérer, lui +offrit des rafraîchissemens, l'instruisit du +départ du roi, et le fit conduire à la chambre +qui lui étoit destinée. Pendant ce tems +Berthilie, rentrée au palais par une porte +qui donnoit dans le jardin, et dont elle avoit +la clef, s'étoit glissée doucement jusqu'au +bord du lit de Théobard; il ne dormoit pas, +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +et reconnut sa fille chérie à ses pas légers. +Est-ce toi, ma bien-aimée, dit-il à voix basse? +Oui, mon père, répondit doucement Berthilie. +Alors elle s'approcha du lit, embrassa +son père, lui fit part de ses démarches, de +ses succès, de l'éloignement de Childéric. +Théobard remercia les dieux, applaudit à +l'heureuse témérité de Berthilie, l'engagea +à s'aller reposer, et à jouir sans trouble des +douceurs d'un long sommeil. Berthilie lui +obéit, et rien n'agita son cœur pendant le +reste de la nuit; tout sourioit à sa jeunesse; +la vie n'étoit pour elle que paix, amour, +vertu, espérance.</p> + +<p>Mais tandis qu'un si doux sommeil, que +des songes heureux reposent et dédommagent +la chaste fille de Théobard, il fuit la +couche dévorante du fratricide; Bazin se sent +brûler de mille feux, les furies secouent sur +lui leurs noirs flambeaux; il appelle la vengeance, +et Némésis est sourde à sa voix; les +crimes qu'il a commis l'effraient, ceux qu'il +médite ne le satisfont pas encore; tourmenté +par ses souvenirs, inquiet sur les ordres sinistres +qu'il a donnés, Bazin s'étonne de n'en pas +avoir encore appris l'exécution.... Les heures +s'écoulent et le jour renaît, personne ne s'approche +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +de lui... Childéric vivroit-il encore!.. +Malheur à celui qui eût osé le trahir!... Ses +soupçons le déchirent, il fuit ce lit sans repos, +et va s'assurer lui-même de sa victime; +à peine il entre dans l'appartement du jeune +roi, que les muets qui, depuis si long-tems +cachés, attendent Childéric, croient enfin +l'apercevoir, et se jettent tout-à-coup sur +Bazin qu'ils renversent; sa tête va frapper +contre un siége, ils sont prêts à l'immoler +à ses propres fureurs; mais le roi, qui tient +un poignard, le plonge dans le cœur d'un +des muets; son compagnon, effrayé de sa +méprise, fuit loin du courroux terrible de +son maître; et Bazin, baigné dans son sang +qui se mêle à celui du misérable exécuteur +de ses forfaits, s'évanouit de rage autant +que de douleur: on ignore dans le palais +ce fatal événement, aucun secours +n'est apporté, et Bazin, plusieurs heures +sans mouvement, revient à lui, ranimé par +la seule nature; il promène long-tems autour +de lui ses regards incertains et surpris; +bientôt sa terrible catastrophe se retrace à +sa pensée; là, inondé de sang, est étendu +ce muet qu'il a poignardé; le lit du prince +n'annonce pas qu'il s'y soit couché, et cependant +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +ses vêtemens, ses armes sont éparses +dans l'appartement: où seroit-il donc? peut-être +est-il encore tems de satisfaire sa haine? +Cet espoir ranime de nouveau Bazin, il essaie +de se relever; la blessure qu'il a reçue +à la tête, le sang qui n'a cessé de couler, +l'ont affoibli; il retombe, fait de nouveaux +efforts, et parvient à se tenir debout, mais +il peut à peine se soutenir, il est forcé de +s'asseoir. Cependant il craint d'être surpris, +il craint encore plus que Childéric ne lui +échappe; enfin, rappelant toute sa vigueur, +il sort de ce lieu fatal, et par une issue +secrète rentre dans son appartement; là, il +fait venir ses médecins qui pansent sa douloureuse +blessure; une fièvre ardente s'unit +encore à sa violence naturelle, il est contraint +de se coucher, mais il demande Vendorix. +Va, dit-il, placer une garde nombreuse +au pied de la roche sombre, remplis de +troupes le bois qui l'avoisine, et que l'on +donne la mort à tout ce qui oseroit en approcher; +que Théobard n'y entre plus seul, +tu m'en réponds sur ta tête... Vendorix sortit +pour obéir promptement, et Théobard parut. +Bazin jettoit sur lui des regards furieux; +mais la belle ame du vertueux chef du conseil +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +n'en est point émue; le calme de ses +traits étonne le roi, il l'admire malgré lui... +Où est donc Childéric? dit-il impétueusement. +Je venois vous annoncer, répondit +Théobard, qu'un courier qu'il envoie d'Eisnach +vous apporte la nouvelle qu'il est arrivé +heureusement dans cette ville; hier, m'a +dit le courrier, sur des avis secrets, le roi +crut devoir partir sans délai... Perfide! s'écria +Bazin, tu m'as trahi!... Que m'avez-vous +confié?.. Sors, malheureux!.. Il alloit obéir, +mais il fut rappelé par le monarque en fureur; +il le menace de mille morts, veut assembler +son armée, s'unir à Egidius, chasser +de nouveau Childéric de son royaume, +marcher à la roche sombre, y donner lui-même +la mort à la princesse infortunée; sa +fièvre redouble, son imagination s'égare, il +voit Humfroi, il entend ces mots, ces derniers +mots d'un frère: O mon cher Bazin! sauve-moi!... +et il tombe évanoui dans les bras de +Théobard, qui gémit sur ses maux et sur +ses crimes.</p> + +<p class="center font90"><b>FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE DIX-HUITIÈME.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE DIX-HUITIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Arrivée du roi; transports de l'armée. Il retrouve Viomade, +remonte sur le pavois, combat Egidius, est +vainqueur, rentre dans toutes ses places, s'arrête à +Tournay. Inquiet du silence d'Eginard, il envoie +Valamir en Thuringe; il annonce à son retour que la +princesse est épouse du roi de Thuringe. Désespoir +de Childéric. Il se prépare à attaquer les Saxons. +On annonce des Bardes, ils chantent la gloire de +Childéric. Quels sont ces Bardes. Ravissement du +roi. Il reproche à Valamir de l'avoir trompé. Mais +Bazine lui confirme la nouvelle de son mariage avec +le roi de Thuringe; elle raconte ses aventures. Childéric +part avec son armée, il est vainqueur, Egidius +est tué. Le roi retrouve Egésippe, s'empare de Beauvais, +de Paris, revient plein de gloire dans Tournay, +y trouve Théobard, qui lui annonce que la reine est +libre. Théobard lui raconte les événemens qui ont +suivi le départ de la princesse. Bazine veut aussi le +bonheur de Berthilie et d'Elénire, fille d'Eusèbe. Les +trois mariages se célébrent le même jour dans le temple +d'Esus.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> +<h3>LIVRE DIX-HUITIÈME.</h3> + +<p class="p2">Taber n'avoit quitté le roi des Francs qu'au +moment où il alloit rejoindre Mainfroi, Arthaut, +Recimer et Amblar, suivis eux-mêmes +de plusieurs guerriers; la joie que +ressentirent ces braves à l'aspect de leur +maître, ne pouvoit se comparer qu'à celle du +prince en retrouvant des sujets dévoués et +fidèles. Ils renouvelèrent au roi des sermens +gravés dans leurs cœurs, et Childéric les +assura à son tour d'une amitié constante et +méritée; mais empressé de retrouver Viomade, +le roi ne voulut point s'arrêter, et +son cœur tressaillit de joie en revoyant sa +patrie, ces riches plaines, ce beau royaume +conquis par ses pères. Ce fut en 463 que +Childéric rentra en France; il avoit alors +vingt-cinq ans, étoit le plus bel homme de +son siècle, et avoit acquis en peu d'années +une connoissance du cœur humain que les +rois, nés sur le trône et entourés de ses prestiges, +ne peuvent jamais posséder. Ses revers +avoient élevé son ame au-dessus du malheur +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +et de la fortune; il savoit sentir l'amitié +dont il connoissoit tout le prix, et à qui il +devoit son trône.... Il se connoissoit lui-même, +étude si utile et faite si rarement +par ceux que l'on trompe sans cesse, soit +pour leur plaire, soit pour les égarer. Childéric +avoit à effacer de grandes fautes, mais +il lui restoit de grands moyens, et de nombreuses +années; l'amour qui avoit séduit sa +jeunesse, alloit lui-même s'entendre avec +la vertu et la gloire; aucune tache ne devoit +plus nuire à cet ensemble heureux de grandeur, +de courage, de beauté, de bienfaisance +et de sagesse. Childéric avoit déjà +passé Strasbourg, il quittoit Saint-Dizier, et +s'avançoit vers le terme de son voyage; déjà +il apercevoit la haute montagne au pied de +laquelle est bâtie cette petite ville fameuse +par les ravages d'Attila, plus fameuse encore +par son attachement pour son prince, et +par la gloire de l'avoir reconnu la première; +Childéric, impatient d'embrasser son cher +Viomade, pressoit son coursier, qui, secondant +les vœux de son maître, s'élançoit +avec la rapidité des vents; le soleil couchant +faisoit briller au loin les armes étincelantes; +une joie délicieuse remplissoit l'ame sensible +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +du roi; la poussière qui s'élevoit dans la +plaine lui annonçoit un groupe de cavaliers +volant rapidement à sa rencontre; son +cœur devine Viomade avant que ses yeux +puissent le reconnoître, et en peu d'instans, +ils sont dans les bras l'un de l'autre. L'armée +entière s'approche en désordre et à pas +précipités, chacun veut voir le roi, on l'entoure, +on le presse, on tombe à ses pieds; +plus de rangs, plus de chefs, plus de soldats, +l'amour a tout confondu.... Childéric étend +ses bras vers eux, leur montre son cœur; il +ne peut parler, et laisse sans honte couler +ces larmes de reconnoissance, qui honorent +le peuple qui les obtient, et le roi qui sait +les répandre. Au milieu de ce trouble sublime, +une couronne, un sceptre sont apportés; +c'est Viomade qui a l'honneur de +les présenter lui-même: Childéric, ôtant son +casque avec cet air noble et plein de charme +qui le distingue, lui dit: Je la tiens de toi, +Viomade; et il posa la couronne sur sa tête. +Le sceptre étoit ce même javelot, sceptre +du grand Pharamond, et teint du sang de +Gelimer.... Childéric le reçut avec attendrissement, +et donna un regret à son ami, +un soupir à Talaïs. Le pavois fut apporté; +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +Childéric y monta; c'étoit à qui auroit +l'honneur de le porter: ce fut ainsi élevé, +et au milieu de ses braves et de son armée, +que Childéric entra dans la ville; elle étoit +jonchée de fleurs, toutes les femmes en +étoient couronnées; les cris mille fois répétés +de vive le roi! remplissoient les airs, +une musique guerrière achevoit de remuer +les ames, les Bardes chantoient à leur tour, +des feux étoient allumés, des festins partout +étoient préparés. Childéric se disoit +tout bas: O Bazine! c'est ainsi qu'il vous aimeront!... +La nuit fut aussi belle que le +jour avoit été éclatant; on oublioit la fatigue, +on renonçoit au sommeil, et l'aurore +aperçut encore les derniers jeux de cette +fête mémorable.</p> + +<p>Elle est enfin terminée, et le roi reste seul +avec son ami; ce moment fut aussi doux +pour son cœur que celui de son triomphe, +ils avoient l'un et l'autre bien des choses à +se dire; à peine Childéric donna-t-il quelques +heures au repos. Mais il apprend qu'Egidius +marche contre lui vers la Champagne: +il ne faut pas lui donner la gloire d'attaquer, +marchons à sa rencontre, dit Childéric, +assemblons le conseil, tel qu'il étoit +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +composé à mon départ, pressons-nous, et +partons. Les ordres sont donnés, et tandis +qu'ils s'exécutent, le roi nomme Bazine à +son ami, lui parle de ses vertus, de sa beauté, +de ses malheurs, du lieu horrible où il l'a +laissée captive, et d'Eginard qui veille à ce +précieux trésor. Interrompu par l'arrivée +du conseil, le roi lui expose la nécessité de +marcher à l'instant même contre Egidius; +c'étoit l'avis de tous, ce fut celui de l'armée; +les anciens grades furent rendus à ceux +qui les avoient possédés et mérités, et les +Francs poussèrent des cris de joie en marchant +contre les Romains, et en voyant le +roi à leur tête. Egidius, de son côté, pressoit +sa marche. Les deux armées se rencontrèrent +entre Langres et Troyes, et la victoire +ne fut ni lente ni douteuse. Les Francs, +vainqueurs, poursuivirent l'ennemi qui +fuyoit devant eux; Childéric suspendit le +carnage, s'assura de Langres, de Metz, de +Verdun, de Vilita ancien, de Cambrai, et +s'arrêta à Tournay, sa capitale: ce fut là qu'il +retrouva de nouveaux témoignages de l'amour +et du zèle de ses sujets depuis long-tems +séparés de lui; ce fut là que de nouvelles +fêtes lui répétèrent qu'il étoit aimé, et que +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +les troupes triomphantes lui firent l'hommage +de leur gloire. Le roi, au milieu de son +peuple, jouissoit de cette satisfaction délirante +que donne une vive sensibilité; il ne +cessoit de regarder autour de lui, et chaque +regard lui offroit un sujet fidèle. Oppressé +par son bonheur, accablé des torrens d'amour +et de joie qui inondoient son cœur, +il doute si ses forces pourront suffire à une +félicité plus qu'humaine; mais Bazine ne la +partage pas!... Cette idée donne le change à +ses transports, et vient la calmer. Childéric +n'oublioit point ce qu'il devoit aux dieux +et à Diticas; en s'arrêtant à Tournay il +s'étoit promis de célébrer sa reconnoissance +par un pompeux sacrifice; il fut ordonné, +et jamais encore on en avoit offert de plus +grand, de plus solennel; l'armée entière y +assista, le roi y donna des marques d'une +piété profonde; il témoigna au grand prêtre +une vénération, un respect mêlé de reconnoissance; +Diticas lui adressa un discours +flatteur, félicita le peuple et l'armée, +invoqua pour elle la protection divine, l'en +assura: il se retira dans son temple, emportant +dans son cœur un attachement plus +vif encore pour un roi qui se montroit à +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +tous les yeux paré de tant de vertus nouvelles. +Childéric, en mémoire des bienfaits +des dieux, ordonna que l'on bâtît un temple +dans la ville même; il fait encore de nos +jours partie de la cathédrale de Tournay; sa +nef est entièrement ancienne, et présente au +souvenir un monument de la reconnoissance +de ce grand roi. D'autres soins l'appeloient +encore; il avoit espéré en vain recevoir +des nouvelles d'Eginard; inquiet, désolé +de son silence, il fit partir secrètement +Valamir; et sachant que les Romains se +rassembloient à Cologne, il marcha contre +eux, les défit, s'empara de la ville, prit également +Trèves, et forcé par la mauvaise +saison à mettre bas les armes, il rentra dans +Tournay, où il ne trouva point encore Valamir +de retour. Childéric donna au bonheur +de son peuple un tems qu'il ne pouvoit +consacrer à sa gloire; il diminua les +impôts, réforma plusieurs abus, récompensa +les guerriers, augmenta le nombre de +ses braves, créa ces lois sages et répressives, +dont le citoyen paisible n'a rien à craindre, +et qui contiennent le méchant; écouta les +plaintes du malheureux, de l'innocent, fut +toujours juste, et quelquefois clément; enfin +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +il fit aimer son empire autant qu'il avoit +fait respecter ses armes.</p> + +<p>De ce peuple heureux, Childéric étoit le +roi, le père, l'amour et le modèle; mais lui +seul gémissoit en secret; il versoit le bonheur +sur les autres, l'inquiétude, la douleur +le déchiroient. Valamir ne revenoit +point; l'hiver s'écouloit dans cette mortelle +attente, Childéric ne savoit plus la supporter; +Viomade ne pouvoit concevoir le silence +d'Eginard, la longue absence de Valamir; il +craignoit qu'ils ne fussent arrêtés, et on +alloit envoyer un nouvel émissaire, lorsqu'enfin +Valamir parut; le roi lui témoigna +son étonnement sur le tems qu'avoit duré +son voyage. Mon frère étoit mourant, lui +dit-il; je n'ai pu le quitter, qu'assuré de sa +vie; d'ailleurs je ne savois rien sur le sort de +la princesse.... Eh bien! qu'avez-vous appris? +répondit impatiemment Childéric.—Qu'elle +est épouse de Bazin, et qu'elle règne +sur la Thuringe.—Ciel! que dites-vous?—La +vérité, et si vous daignez m'écouter, je +vous rendrai compte de tous les événemens +qui se sont passés depuis votre départ.—J'écoute, +reprit le roi avec la plus vive émotion; +parlez, Valamir. +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span></p> + +<p>Le roi de Thuringe, blessé par les muets +qu'il avoit appostés dans votre appartement +avec ordre de vous assassiner, +donna les ordres les plus sévères contre la +princesse, soupçonna Théobard, et se livra +à une fureur insensée qui pensa lui coûter +la vie. Vendorix, à qui il avoit confié la +garde de la roche sombre, plaça des troupes +dans le bois et au pied de la caverne; on ne +pouvoit plus en approcher que du côté du +torrent, et il falloit alors le traverser, ce qui +étoit dangereux et pénible, surtout dans la +saison qui grossissoit déjà ses eaux. Pendant +que ces précautions se prenoient avec précipitation, +Eginard s'étoit rendu dans la +forêt de Thuringe, au temple du grand-prêtre +Hirman, s'en étoit fait reconnoître à +l'aide de Taber et des tablettes d'Humfroi; +et le vénérable Druide, touché des malheurs +de celle qu'il avoit promis de secourir, prit +les précautions nécessaires pour pénétrer +dans la caverne, et partit suivi d'Eginard, +de deux Druides et de Taber; mais en approchant, +ils aperçurent des tentes et des +armes; ils s'arrêtèrent, et, découvrant un +nombre considérable de soldats, ils furent +forcés de renoncer à leur projet: traverser +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +le torrent étoit une entreprise au-dessus des +forces et du grand âge d'Hirman; d'ailleurs +l'entrée de la caverne étoit du côté des gardes, +et c'étoit s'exposer sans aucun avantage; +leur douleur fut grande, mais il fallut +céder pour le moment; chacun cependant +emportoit dans son cœur le désir et l'espérance +de vous servir. Eginard, inconsolable +de son mauvais succès, passa une nuit +cruelle, le lendemain il ne fut pas plus heureux; +quoiqu'il vit Berthilie, le plaisir de se +retrouver étoit détruit par le souvenir des +dangers dont la princesse étoit entourée. +Eginard ne peut y résister, et, dût-il y perdre +la vie, il voulut voir Bazine: cependant +il cacha son projet, dans la crainte d'effrayer +le cœur déjà si triste de la sensible +Berthilie, et à peine le jour étoit-il près de +finir, qu'il étoit déjà de l'autre côté du torrent, +et cherchoit la place la moins dangereuse; +appuyé sur son épée, il parvint, non +sans peine, à le traverser, et gravit le rocher +du côté de l'ouverture, évitant de se laisser +voir, et se tenant toujours caché derrière la +roche; il faisoit nuit, les captives ne l'attendoient +pas, elles étoient dans le fond de +la caverne; appeler étoit une imprudence; +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +il attendit quelques instans sans savoir quel +parti prendre; bientôt il redescendit, ramassa +plusieurs cailloux, gravit de nouveau +et fit couler ces cailloux le long du roc +en-dedans et par son ouverture; les captives +les entendirent, et se préparoient à +s'approcher, lorsqu'un grand bruit effraya +mon frère, et arrêta les préparatifs que faisoit +Eusèbe: un moment après, la trappe +s'ouvrit avec fracas, retomba de même, +et Eginard vit entrer, à la lueur de plusieurs +flambeaux, Théobard que suivoit +Vendorix; à la vue de cet odieux capitaine, +mon frère trembla pour la princesse et pour +Théobard. Ils remirent d'abord à Eusèbe des +provisions, des vêtemens, des tapis, car la +caverne devenoit humide et froide. Eginard +écoutoit, mais les paroles se perdoient dans +le rocher; il distinguoit seulement le son des +voix, et les accens si doux de celle de Bazine +frappoient davantage quand ils succédoient +aux accens durs et effrayans de Vendorix. +La nuit étoit avancée; Eginard, craignant +d'être découvert, se retira, redescendit +quelques pas, traversa de nouveau le torrent, +et revint chez Taber; quoiqu'il n'eût pas entièrement +réussi, il étoit moins malheureux, +<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +le torrent n'étoit plus pour lui un obstacle +insurmontable; avec des efforts et de la prudence, +il pouvoit parler à la princesse, recevoir +ses ordres, et lui faire passer des nouvelles, +vous en donner à vous-même; c'étoit +beaucoup. Après s'être reposé un jour, il +résolut de revoir Berthilie, de lui apprendre +son heureuse entreprise, et de savoir d'elle +ce dont il falloit qu'il instruisît la princesse; +il la trouva accablée de douleur; Eusèbe +étoit malade, et la princesse, alarmée pour +sa chère nourrice, avoit paru à Théobard +pâle et souffrante elle-même; l'air de la caverne +devenoit mal-sain; le peu d'exercice, +l'humidité, la longue captivité qu'éprouvoient +les prisonnières, sembloient altérer +également leur santé; Eusèbe surtout +éprouvoit les symptômes d'une destruction +prochaine, et Bazine désolée ne savoit +comment la secourir. Eginard fit part +à Berthilie du chemin dangereux qu'il avoit +parcouru, se promit de retourner porter +des consolations aux infortunées, et de +consulter Hirman avant de rien entreprendre. +Berthilie fut de cet avis, et lui apprit +encore que son père n'alloit plus seul à la +roche, que Bazin se proposoit de faire +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +mourir la princesse, si vous veniez la demander +à main-armée. Berthilie écrivit +à Bazine une longue lettre qu'Eginard devoit +passer par l'ouverture, en cas qu'il ne +pût lui parler, et elle la lui remit en le conjurant +d'user de prudence; ils se séparèrent, +mon frère regagna sa retraite avant +le jour. Le lendemain il fut au temple, +et dépeignit à Hirman l'état affreux de la +malheureuse fille d'Humfroi, la sévérité, +les menaces de Bazin, la maladie d'Eusèbe, +l'impossibilité dans laquelle se trouvoit Théobard +de rien entreprendre.... Hirman l'écouta, +et réfléchit.... Consultons les dieux, +dit-il; le moment est terrible, je n'ose prononcer +sur ce qu'il faut faire encore, la circonstance +doit peut-être l'emporter.... A ces +mots, Hirman sortit, et laissa Eginard dans +l'attente. Il le demanda au bout de quelques +heures, et le conduisit derrière un superbe +autel qui portoit trois statues de marbre; +là, il vit un tombeau et les apprêts d'un sacrifice. +Ici repose Humfroi, s'écria le Druide +en versant des pleurs...; ici repose le meilleur +des rois; invoquons son ombre, et +qu'elle nous éclaire sur la destinée de Bazine! +Puisse sa volonté se manifester à mon cœur, +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +et sa grande ame m'inspirer pendant le sacrifice! +Hirman, les bras étendus vers la +tombe, debout et les cheveux épars, sembloit +pénétré d'un mouvement divin. Après +la cérémonie, il fit conduire Eginard dans +une chambre écartée; plusieurs heures s'écoulèrent +avant que personne ne vînt le +trouver: Hirman le fit servir avec soin, mais +seul, et vers le soir il le demanda. Voilà, lui +dit-il, les tablettes d'Humfroi; j'ai écrit au +bas des caractères même du roi les conseils +que je donne à regret, mais les seuls qui +puissent sauver la princesse; voici, ajouta-t-il, +une liqueur qui conservera la vie à +Eusèbe; j'y joins une chaîne d'or que vous +pourrez aisément attacher au fer qui traverse +l'ouverture de la roche; vous aurez +soin de suspendre à l'autre extrémité ce coffret, +dans lequel vous placerez le vase et les +tablettes: il fit ensuite observer à Eginard +qu'il étoit tombé beaucoup de pluie, et que +le torrent seroit extrêmement grossi, l'engagea +à se munir d'une forte lance qu'il lui +présenta, et sur laquelle il pouvoit s'appuyer +sans crainte; lui indiqua plusieurs moyens +d'échapper aux flots irrités, applaudit à son +courage, et lui promit d'invoquer les dieux +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +pendant son voyage pénible. Eginard marchoit +avec intrépidité; la lune n'éclairoit +plus notre hémisphère, et mon frère remercioit +les cieux des ténèbres épaisses +dont ils couvroient son entreprise. Arrivé +au bord du torrent, il est étonné de ses progrès, +de son fracas terrible, de sa fureur. +O nayades! dit-il, appaisez-vous; ce n'est +point un méchant, un coupable, qui va se +livrer à vos ondes!... O Berthilie! tendre +Berthilie!... Il hésite... O mon roi! dit-il... +et il se précipite dans les flots.... Cependant, +aussi prudent que courageux, il oppose +à l'onde qui l'entraîne force et adresse, +résiste, combat, triomphe, et saisit déjà les +branches du buisson qui croît au pied du +rocher, et que battent les eaux du torrent; +mon frère, dont les vêtemens étoient pleins +d'eau et les membres refroidis, eut plus de +peine à monter sur la roche qu'il ne l'avoit +cru d'abord; plusieurs fois ses forces l'abandonnèrent; +cependant il eut assez de +courage pour se soutenir jusqu'au but de +son entreprise. La nuit étoit fort avancée, +les captives étoient endormies, les tapis rendoient +inutiles tous moyens de se faire entendre; +mon frère se contenta d'accrocher +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +la chaîne au barreau de fer, et de descendre +à l'autre bout les tablettes d'Hirman, auxquelles +il avoit joint celles de Berthilie, et le +vase qui renfermoit la liqueur précieuse; il +attendit quelque tems; mais ne voyant aucun +mouvement dans la caverne, se sentant +glacé sous ses vêtemens humides, craignant +de manquer de force pour regagner l'autre +bord, il redescendit de la roche, et traversa de +nouveau l'onde en furie; déjà fatigué, moins +prudent peut-être, parce qu'il ne songeoit +plus qu'à lui, il lutta long-tems, et plusieurs +fois il fut renversé, entraîné même; +une plante, une pierre élevée, les dieux +protecteurs qui n'abandonnent pas l'être +vertueux qui se confie à leur puissance, le +soutinrent contre tant d'obstacles, et il regagna +l'autre bord; mais le froid de la nuit +l'avoit pénétré, il avoit encore une longue +route à faire, et il se sentoit foible et souffrant; +cherchant à ranimer ses forces, il se +hâta, et arriva chez Taber au lever du jour. +Sa longue absence avoit jeté l'alarme dans +toute la maison, un grand feu étoit allumé, +un repas l'attendoit; il but promptement une +liqueur qui le ranima, changea de vêtemens, +se mit à table, et fit à Taber le récit exact de +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +tout ce qu'il avoit éprouvé, entrepris, exécuté; +tout-à-coup il devint d'une pâleur +mortelle, sa tête se troubla, il croyoit être +encore au milieu du torrent, et il tomba évanoui. +Taber le fit promptement mettre au lit, +lui prodigua tous les secours; il revint à lui, +mais avec un frisson violent, une fièvre délirante, +une agitation terrible. Taber effrayé +envoya consulter Hirman qui vint lui-même, +répondit des jours de mon frère, mais prédit +que sa maladie seroit longue; il ordonna +tout ce qu'il falloit faire, resta un jour entier +près du malade, et repartit, en assurant +de nouveau que la maladie étoit sans +danger; cet espoir rassura Taber. J'arrivai +quelques jours après; mon frère ne me reconnut +point, j'étois désespéré, et, malgré +les promesses d'Hirman, je tremblois pour +les jours d'Eginard: occupé de lui seul, lui +donnant tous mes soins, je ne savois à quoi +attribuer son accablement; mais Taber me +raconta fidèlement tout ce que je viens de +vous dire; je crus devoir en instruire Théobard. +Taber s'en chargea; il envoya Elénire, +qui, sous prétexte de porter à Berthilie des +oiseaux fort rares et qu'elle avoit élevés, sut +pénétrer jusqu'à elle. Au récit des dangers +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +qu'avoient couru mon frère, Berthilie, troublée, +fit appeler son père qui ne s'affligea +pas moins qu'elle, et feignant de chasser, +ainsi que Berthilie, ils vinrent l'un +et l'autre, dès le lendemain, à la maison de +Taber. Je ne pus voir sans attendrissement +la pâleur extrême de cette jeune et charmante +fille; mais, par un effet singulier du +hasard ou de la beauté, à peine se fût-elle +approchée de mon frère, à peine l'eût-il regardée, +à peine lui eût-elle parlé, que, sortant +comme d'un long sommeil, il reconnut +tous ceux dont il étoit entouré; il sembloit +qu'il attendît Berthilie pour se réveiller; il +m'embrassa avec tendresse, s'étonna, eut de +la peine à comprendre comment nous nous +trouvions tous auprès lui; sa tête, encore +foible, s'égara quelquefois; il vous nommoit, +nous défendoit de vous laisser passer le torrent; +son cœur étoit toujours le même, son +imagination seule erroit encore. Théobard, +dont on surveilloit toutes les actions, fut +obligé de se retirer. Eginard s'endormit profondément, +et le lendemain il nous parut +beaucoup mieux. Théobard m'avoit donné +des nouvelles de la princesse; il la voyoit +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +toujours, mais jamais seul; rien ne sembloit +adoucir sa position, rien ne l'agravoit. Je +n'avois à vous annoncer rien d'important; +je crus devoir attendre encore, et emporter +au moins la satisfaction de laisser mon frère +rétabli. Théobard et Berthilie revinrent le +voir; il étoit levé, encore pâle et foible, +mais il ne ressentoit aucune douleur. Nous +parlions sans cesse de vous, de la princesse, +de sa captivité, lorsqu'un soir Taber me fit +signe de le suivre; son agitation m'alarma; +je sortis après lui: Qu'est-il arrivé? lui +dis-je... D'étranges événemens, reprit-il; +gardons-nous qu'ils parviennent encore jusqu'à +votre frère; la princesse a cédé à la barbare +persécution du roi, elle accepte sa +main, le jour de l'hymen est fixé; elle vient +d'être conduite au palais de Bazin dans toute +la pompe des reines. J'avois peine à en croire +Taber, mais Elénire avoit reçu l'ordre de se +rendre auprès de sa mère. Je voulus cependant +m'assurer moi-même de ces nouvelles, +et je courus à la ville; par-tout l'alégresse +publique me confirma des événemens nouveaux; +je vis les pompeux apprêts des fêtes: +les temples s'ouvroient, l'encens fumoit, on +<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +ornoit de fleurs les flambeaux d'hymenée. +J'ai fui ces lieux qui ne m'offroient qu'un +spectacle déchirant pour mon cœur, et, prenant +congé de mon frère, je suis parti pour +vous annoncer qu'un lien éternel vous enlève +à jamais Bazine.</p> + +<p>Childéric, immobile et accablé, croyoit +à peine ce qu'il venoit d'entendre; sa raison, +son cœur se refusoient à une conviction trop +cruelle; il lui sembloit qu'un horrible songe +troubloit ses esprits, il cherchoit à l'écarter; +mais plus il s'appesantissoit sur sa pensée, +plus il sentoit la vérité terrible pénétrer +et déchirer son cœur.... Ah! Bazine, que +sont devenus votre amour, votre constance, +et cette douce fermeté qui faisoit tout mon +espoir?.... Mais Hirman avoit parlé, elle +avoit respecté en lui et les dieux et son +père.... Cette idée porte quelque douceur à +l'ame du roi; il respecte jusqu'à l'infidélité +de son amante; il n'est pas tout-à-fait +malheureux, puisqu'en perdant ce qu'il +aime, le plaisir d'aimer lui reste encore.</p> + +<p>Le printems couronné de verdure, suivi +de Flore et des zéphirs, descendoit lentement +vers la terre; la nature, à son aspect, +oublioit les maux d'un long hiver, et déjà, +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +parée de fleurs, sourioit au dieu qu'elle adore; +les oiseaux, sortis des antres secrets où les +frimas les tenoient renfermés, déployoient +leurs ailes légères, essayoient leur doux +ramage, et chantoient leurs prochaines +amours; Mars, s'arrachant des bras de Vénus, +reprenoit son casque et sa brillante armure; +les grâces effrayées se cachoient dans le sein de +la déesse de Cythère, dont l'amour essuyoit +les larmes, et Mars appeloit aux combats les +amans, les vieux guerriers.... Les Francs, ses +plus chers favoris, répondoient par des cris +de joie au signal du dieu; c'est contre les +Saxons qui se sont alliés aux Romains qu'ils +vont marcher; c'est Angers et les villes de +dessus la Loire qu'ils vont attaquer; le jour +du départ est déjà choisi. Childéric, occupé +de ce grand projet, le méditoit profondément +avec Viomade et Ulric, lorsqu'on vint +lui annoncer plusieurs Bardes chantant sa +gloire: en effet, une troupe de chanteurs +s'avancèrent; ils tenoient des lyres dont ils +s'accompagnoient; mais à peine Childéric +a-t-il entendu ces mots:</p> + +<p class="center">Chantons ce roi jeune et vaillant, +La gloire et l'honneur de la France,</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +qu'il a déjà reconnu celle qu'il étoit si loin +d'espérer..... Un cri de joie lui échappe.... +Dieux puissans! s'écrie-t-il, est-ce bien +elle!... Et tombant aux genoux de la princesse, +il ne cessoit de répéter: Vous, Bazine! +vous, dans ces lieux! Moi-même, répondit-elle +en se dégageant de la chevelure +noire et du voile qui la déguisent; je suis venue +vers vous, parce que je vous en crois le +plus digne; s'il étoit dans l'univers un plus +grand roi, j'eusse traversé les mers pour +aller le joindre! Childéric a reconnu la charmante +Berthilie et Eusèbe; la princesse lui +nomme Elénire; il s'avance vers Taber; Eginard +est dans les bras d'Ulric. Childéric alloit +à son tour nommer Viomade, mais le +cœur de Bazine l'avoit deviné... O mon père! +lui dit-elle, en lui tendant la main... Ce nom +si doux et si tendre transporta de bonheur +celui qui l'avoit si bien mérité. Au bout de +quelques momens, la princesse demanda +au roi la permission de se retirer avec ses +compagnes pour quitter leurs vêtemens, et +prendre un costume plus convenable. Elles +furent conduites dans les plus riches appartemens, +et Eginard reçut à son tour les témoignages +de tendresse que lui devoit son +<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +roi. Impatient d'aller embrasser son frère +Valamir, il sortit avec son père; et Childéric, +resté seul avec Viomade, ne se lassoit +point d'admirer son bonheur, ce bonheur +qu'il étoit si loin d'espérer. Mais pourquoi +Valamir l'a-t-il si cruellement trompé?.... +La beauté de Bazine enchantoit Viomade, +parce qu'elle annonçoit une ame, parce +qu'elle étoit plus belle de l'expression de ses +traits que de leur régularité; sa voix portoit +au cœur ses moindres paroles; son sourire +étoit celui de l'innocence, il étoit encore +celui de la bonté; Bazine étoit enfin +l'épouse que Viomade souhaitoit à son roi, +et la reine qu'il désiroit à la France.</p> + +<p>Les voyageuses reparurent, elles n'étoient +point parées et en étoient plus belles; les +cheveux argentés de Bazine flottoient à demi-relevés +par un rang de perles; ceux de Berthilie, +tressés autour de sa tête, étoient renoués +sur son front; Elénire, aux regards mélancoliques, +à la démarche négligée et voluptueuse, +portoit un voile transparent qui ajoutoit encore +à sa beauté touchante. Valamir ne put +la voir sans désirer de lui plaire, et Elénire, +pour la première fois, entendit avec plaisir +dire qu'elle étoit belle. Un festin étoit préparé, +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +les voyageurs en avoient besoin; +Eginard, encore foible, n'avoit plus ses +fraîches couleurs; Berthilie croyoit l'en +aimer davantage. On se mit à table; chacun +se plaça suivant son cœur; Childéric cependant +voulut que son cher Viomade fût +près de Bazine, et qu'Ulric fût placé près +de lui; Berthilie, qui n'a point oublié +l'aimable repas qu'elle a fait en Thuringe, +s'assied en riant près d'Ulric; Taber et Eusèbe +étoient vis-à vis de leur chère élève, +Elénire près de sa mère, et Valamir près +d'Elénire. Ce repas fut gai, fut long; jamais, +peut-être, autant de cœurs parfaitement heureux +ne s'étoient trouvés réunis. Childéric +demanda à Berthilie si elle n'avoit pas quelque +inquiétude sur la cassette qu'elle lui +avoit remise. Vraiment oui, lui répondit-elle, +et je suis venue exprès la chercher.—Et +si je l'ai perdue?—Eh bien! comme +j'aime passionnément les fleurs, vous m'en +donnerez un gros bouquet, et je vous tiendrai +quitte.—C'est un bon marché que je +ferai là, dit le roi, et je l'accepte; mais il faut +encore me rendre un service.—Volontiers, +reprit Berthilie.—Il faut annoncer à Eginard +que je le nomme capitaine de mes gardes, +<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +et à Valamir, que je l'admets au rang des +braves.... Berthilie rougit d'abord; puis, prenant +son parti avec grâce, elle se leva, et alla +annoncer gravement à chacun des deux frères +la bonté du roi. A votre tour, dit-il à Eginard +et à Valamir, offrez cette boîte à Berthilie. +Elle renfermoit une parure superbe: +tandis qu'elle l'examinoit, Childéric s'adressant +à Valamir, lui dit avec bonté: Je +devrois vous en vouloir, vous m'avez causé +de grands tourmens, et j'ignore encore qui +a pu vous abuser au point de vous persuader +que la princesse étoit unie au roi de Thuringe.... +Il ne s'est point trompé, interrompit +la princesse, il ne vous a pas trompé +vous-même! vous voyez en moi l'épouse de +Bazin, la reine de Thuringe!.. Grands dieux! +s'écria Childéric, vous, vous, l'épouse de +Bazin!—Oui, moi-même; mais ne vous +troublez pas, et écoutez-moi sans inquiétude.</p> + +<p>Vous savez ce que j'ai souffert, et à quel +excès de rigueur fut portée ma captivité, les +maux qu'éprouvoient ma chère Eusèbe, +l'ignorance dans laquelle je vivois sur votre +destinée, l'abandon forcé de mes amis, et l'impossibilité +où se trouvoit Théobard d'obéir à +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +son cœur et à son zèle.... J'avais du courage +contre ce qui n'accabloit que moi, j'en +manquai pour les douleurs de ma bonne +nourrice, et pour la première fois, je versai +des larmes. Cependant, je fus surprise +agréablement un matin en apercevant accroché +à l'ouverture de la roche un coffret +richement orné; il renfermoit une liqueur +destinée à Eusèbe, dont Hirman assuroit +l'effet; je la lui présentai à l'instant même, +et je retirai ensuite les tablettes. Je les +reconnus toutes deux, et j'ouvris d'abord +celles de Berthilie. J'espérois, prince, +qu'elle me parleroit de vous; en effet, elle +m'annonçoit votre arrivée en France, sans +entrer cependant dans aucun détail; elle +m'instruisoit qu'une garde nombreuse entouroit +la roche, que l'on ne pouvoit en approcher +qu'en traversant le torrent; enfin +elle me parloit d'une amitié dont je ne doutois +pas, et du désespoir qu'éprouvoit Théobard +de ne pouvoir rien faire, ni même rien entreprendre +pour moi.. J'espérois trouver plus +de consolation dans la lettre d'Hirman; elle +étoit écrite à la suite de celle de mon père, +que je relus d'abord; mais jugez, prince, de +quel étonnement je fus frappée, lorsque je +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +vis que le grand-prêtre m'ordonnoit, au nom +des dieux et de mon père, d'accepter la main +du roi de Thuringe! mon étonnement fit +place à la douleur; l'amour et la haine me +défendoient d'obéir, et je m'abandonnai d'abord +à leurs conseils. La liqueur qu'avoit envoyée +Hirman avoit ranimé Eusèbe; sa santé +se rétablissoit, mon sort en étoit adouci. Je +voyois toujours Théobard, il ne me parloit +point d'hymen; Vendorix, qui l'accompagnoit, +se taisoit aussi; rien ne pressoit ma +destinée, et l'espoir rentroit dans mon cœur. +Mais le breuvage salutaire étoit épuisé, on +ne venoit point en rapporter d'autre; Eginard +aussi m'abandonnoit; l'idée la plus +cruelle s'offrit à ma pensée: s'il avoit été +victime de son zèle..., si les gardes l'avoient +aperçu..., si l'onde furieuse du torrent l'avoit +entraîné.... Je ne quittois plus l'ouverture +du roc, et sans cesse les yeux fixés sur +les flots, qui, dans leurs bonds écumeux, +frappoient le rocher, je leur redemandois +Eginard, et je versois des pleurs. Eusèbe, +privée de la liqueur bienfaisante, retomboit +dans sa première foiblesse; elle cherchoit en +vain à me cacher ses souffrances, hélas! mon +cœur les devinoit toutes.... Une nuit, je +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +l'entendis se plaindre; je volai vers elle, elle +étoit mourante: jugez de ma douleur, seule +et sans secours: Eusèbe, ma chère Eusèbe, +ma nourrice, mon amie, ma mère, la fidèle +compagne de mes maux, le second auteur de +ma vie! Je la pressois dans mes bras, je la +réchauffois sur mon cœur, je versois des +larmes brûlantes... Ah! me disois-je, les +dieux ont parlé, et j'ai méconnu leur voix! +ils ont ordonné, j'ai désobéi! ils me punissent! +ils vont m'enlever Eusèbe, et j'aurai +causé sa mort! Appaisez-vous, dieux vengeurs! +m'écriai-je... O mon père! appaisez-vous! +et je portai mes yeux vers la chaîne +sur laquelle j'avois juré de consulter Hirman.... +Dans l'instant même, elle se détacha +du roc, et vint tomber à mes pieds.... Depuis +long-tems je travaillois à la desceller, son +propre poids sans doute l'avoit entraînée; +mais cet effet inattendu frappa de respect et +de crainte mon imagination troublée..... +J'obéirai! j'obéirai! répétai-je avec anxiété; +sauvez Eusèbe!... Quelques momens après, +elle r'ouvrit les yeux, et soupira foiblement; +j'essayai de lui faire avaler un peu de vin; +insensiblement elle reprit ses sens, mais elle +étoit extrêmement foible; le jour paroissoit +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +à peine, et je souhaitois déjà la nuit; j'étois +impatiente de revoir Théobard, d'arracher +Eusèbe de ces lieux, de lui procurer des secours +qui, à chaque instant, devenoient plus +nécessaires. Je m'exagerois le danger: soupiroit-elle, +je croyois recevoir son dernier +soupir; s'endormoit-elle, je m'en croyois +privée pour jamais; j'interprétois ses mouvemens, +sa tranquillité, sa plainte, son silence; +j'interrogeois son teint pâle, ses yeux +fermés, son souffle; les minutes étoient des +heures de souffrances; jamais jour ne me +parut plus long, jamais nuit ne fut si ardemment +désirée; elle parut enfin, et mon impatience +croissant avec l'espoir, les instans +devenoient plus pénibles.... Je croyois déjà +avoir passé l'heure de revoir Théobard, déjà +je m'imaginois qu'il ne viendroit point; cette +idée glaça mon sang: je me jetai à genoux, +j'invoquai les dieux, je conjurai mon père.... +J'entendis enfin s'ouvrir la trappe depuis si +long-tems objet de mes vœux; Théobard et +Vendorix entrèrent; je leur en donnai à +peine le tems, et volant au-devant d'eux: +Eusèbe se meurt, leur dis-je; courez promptement +vers le roi, allez lui demander des secours +qui ne peuvent lui être refusés! Vendorix +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +s'avança: Princesse, me dit-il, il ne +tient qu'à vous de quitter cette retraite, et +d'en faire sortir Eusèbe; vous connoissez les +volontés du roi, acceptez sa main, et bientôt +traitée en reine, vous commanderez au +lieu de gémir.... Allez, lui répondis-je; annoncez +à Bazin que je suis prête à marcher +au temple, mais sauvez Eusèbe!... Théobard +surpris ne répondit rien, Vendorix m'assura +de son zèle; tous deux se retirèrent promptement; +je les rappelai, et les priai de ramener, +s'il étoit possible, Elénire, fille d'Eusèbe; +Vendorix m'assura que tous mes ordres +seroient exécutés. Eusèbe étoit si accablée, +qu'elle n'avoit aucune idée de ce qui +se passoit autour d'elle; ce fut un bonheur, +car elle eût éprouvé le plus grand désespoir, +et se seroit sûrement opposée à mon sacrifice; +elle étoit alors toute mon occupation, elle +réunissoit toutes mes pensées; je m'oubliois +entièrement, et le terrible consentement +que je venois de prononcer disparoissoit de +mon souvenir. Quelques heures s'étoient à +peine écoulées, qu'un grand bruit se fit entendre; +je ne doutai pas que l'on ne vînt +nous chercher; mais je ne m'attendois pas +à un plaisir bien grand, et que je dus aux +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +tendres soins de Théobard, celui de voir d'abord +ma chère Berthilie; elle me serroit dans +ses bras, tandis qu'Elénire soutenoit la tête +languissante de sa mère, et lui faisoit avaler +un breuvage dont l'effet fut prompt et souverain. +Le plaisir de revoir Berthilie fut si +grand pour moi, que j'en augurai même le +bonheur; ce charmant visage, qui le premier +s'offroit à mes yeux, sembloit me promettre +un doux avenir.... Prête à partir, elle +voulut rattacher mes cheveux, remédier au +désordre de ma parure, à laquelle je n'avois +pas songé; mais il me tardoit de revoir les +cieux, de faire respirer à Eusèbe un air plus +pur. Nous l'enveloppâmes soigneusement, +dans la crainte que le grand jour ne la saisit; +moi-même je mis un voile, et je ne partis point +sans cette chaîne précieuse, le plus cher de +mes trésors. Deux chars nous attendoient: +Eusèbe fut transportée avec soin; Elénire +et le médecin qu'elle avoit amené, montèrent +sur le même char, et la placèrent entre +eux deux; je montai avec Berthilie dans le +char royal. Un cortège immense nous entouroit; +la joie éclatoit dans tous les yeux, on +applaudissoit à ma liberté; les cris de vive +Bazine! vive la fille d'Humfroi! me tirèrent +<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> +tout-à-coup de l'espèce d'enchantement que +j'avois éprouvé; les crimes de Bazin se retracèrent +à ma mémoire, et le funeste hymen +auquel j'étois condamnée me fit horreur.... +Nous étions aux premiers jours du printems, +et nous traversions lentement le bois qui me +séparoit depuis si long-tems du monde, ce +bois qu'Eginard avoit découvert, que Berthilie +avoit parcouru seule et pendant la nuit, +ce bois encore empreint de la trace de vos +pas!.... Et c'étoit pour m'unir à un autre! +c'étoit pour renoncer à jamais à vous que je +revoyois ces lieux tous remplis pour moi de +votre image et de vos souvenirs! Je succombois +à ces tristes pensées, et pour m'y arracher +un moment, je fis arrêter le char, et demandai +des nouvelles de ma chère Eusèbe. +L'élixir qu'elle avoit pris, le mouvement et +l'air lui avoient fait un bien infini; Elénire, +qu'elle aimoit tendrement, lui avoit caché à +quelle horrible condition nous devions notre +liberté; elle en jouissoit sans mélange. +Enfin nous arrivâmes: un peuple entier m'attendoit +aux portes du palais; le roi lui-même +s'avança. A sa vue, mon courage alloit +m'abandonner; la joie publique, le nom +d'Humfroi que j'entendis répéter autour de +<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +moi, me rappelèrent à moi-même. J'avois +quitté mon voile, ravie de voir les cieux, +dont j'étois privée depuis mon entrée dans ma +caverne; mes cheveux flottoient épars, mes +vêtemens étoient ceux d'une captive; mais +Bazin, sans s'arrêter au désordre de ma parure, +me prit la main, et posant la couronne +sur ma tête: Peuple! dit-il, voilà votre +reine!... Des cris d'alégresse lui répondirent, +et la douceur d'être aimée se fit sentir +à mon cœur. Bientôt je fus conduite à l'appartement +des reines; je redemandai mon +palais; on m'avertit que je ne devois plus y +retourner: il étoit occupé par la jeune Amalabergue. +Eusèbe fut couchée; Taber, +Elénire, le médecin ne la quittèrent pas; +d'heure en heure elle se trouva mieux, et +ce fut pour moi la joie la plus vive et la plus +sensible. Je ne vous parlerai point des fêtes +qui se succédèrent, des hommages qui me +furent adressés, du discours de Bazin, des +souffrances de mon cœur, des efforts que je +faisois pour les cacher et les vaincre.... J'appris +la maladie d'Eginard, il étoit hors de +tout danger, mais encore foible.... Son nom +me fit rougir et trembler; je priai mon amie +de ne plus le prononcer que mon sort ne fût +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +accompli.... Eusèbe apprit enfin à quel supplice +j'étois destinée; elle eut peine à supporter +cette nouvelle, mais j'eus la force de +la consoler moi-même en lui paroissant +moins affligée.... Bazin ayant voulu que je +l'accompagnâsse dans une promenade qu'il +avoit ordonnée, je traversai la ville, assise +près de lui dans son char, et le peuple, toujours +empressé, couroit au-devant de nos +pas. Je crus apercevoir dans la foule un étranger; +sa ressemblance avec Eginard me +frappa; il paroissoit surpris, l'indignation, la +tristesse se peignoient sur son visage; je le +fixai, mon cœur palpita, ce n'étoit point +Eginard; mais sans doute vous aviez envoyé +en Thuringe cet étranger, et il alloit vous +annoncer que dans deux jours Bazine seroit +l'épouse du meurtrier de son père, de celui +qui avoit médité votre mort! L'étranger se +perdit dans la foule, je ne le revis plus. Seule +avec Berthilie, je lui fis part de cette rencontre; +elle m'apprit alors que Valamir, frère +d'Eginard, étoit chez Taber depuis plus d'un +mois. Hélas! lui dis-je, que va-t-il annoncer +à Childéric? Mais, ajoutois-je, puisque Valamir +est en Thuringe, tu sais sans doute +tout ce qui est arrivé à son maître; je te +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +conjure de me raconter les événemens de +son retour; le jour n'est pas loin où je ne +pourrai le nommer sans crime; jouissons +du peu d'instans qui nous restent. Ce fut +alors que j'appris vos victoires, et tous les +glorieux commencemens de votre nouveau +règne. La vue de Valamir, l'entretien que +j'avois eu avec Berthilie, les pensées cruelles +que je ne pouvois écarter, la douleur que +vous causeroit mon hymen, le mépris peut-être +qu'il vous inspireroit, tous les tourmens +d'un cœur qui se sépare à jamais de +ce qu'il aime, l'idée, plus terrible encore, +d'appartenir à ce qu'il ne peut que haïr, me +plongeoient dans la plus profonde tristesse. +Contrainte à la dévorer, privée même des +conseils d'Hirman, à qui j'avois inutilement +envoyé Taber, je vis naître le funeste jour +qui devoit m'enchaîner à jamais, m'enlever +l'espérance, dernier bien de l'infortune, me +défendre mes souvenirs, me faire un crime +de mes larmes. Déjà les éclatantes parures +des reines brilloient éparses autour de moi; +déjà des mains empressées et importunes +préparoient les riches habits dont la douloureuse +victime alloit être ornée.... Mon +cœur étoit foible et palpitant; je relus les +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +ordres de mon père, ceux du vénérable +conseil qu'il m'avoit choisi lui-même; j'admirai +la santé qui commençoit à reparoître +sur les joues pâles de ma chère Eusèbe, et +prenant des forces dans tous ces objets, je +me ranimai avant de livrer ma tête aux vains +ornemens qui devoient bientôt la fatiguer; +je repris la chaîne révérée, je me courbai +sous ses lourds anneaux, et je demandai aux +dieux le courage qui sied aux reines, la paix +du cœur qu'une épouse doit à ses liens sacrés. +L'heure terrible approchoit, et Berthilie +vint me l'annoncer; ma dernière +larme tomba sur son sein, et je repris le +calme d'une douleur résignée. Promptement +parée, j'embrassai Eusèbe, trop foible encore +pour me suivre au temple; elle étoit +baignée de pleurs;... je les entendis,... mais +n'osai leur répondre. Le roi m'attendoit; il +me présenta ses fils, dont j'allois être la mère. +Nous marchâmes au temple; une terreur +secrète glaçoit mon sang; les victimes étoient +prêtes, l'encens fumoit, les flambeaux d'hymen +étoient allumés, un espoir vague soutenoit +cependant mon cœur. Tout-à-coup je fus +frappée d'une idée terrible; le songe que j'avois +fait dans la caverne revint à mon esprit; +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +c'étoit le même temple, le même autel, c'étoit +encore les mêmes Druides.... Il me sembloit +que l'ombre d'Humfroi erroit dans le temple, +planoit sur ma tête, et alloit m'enlever de l'autel.... +Cependant la cérémonie s'achevoit en +silence; Bazin satisfait, n'éprouvoit ni remords, +ni crainte; le grand-prêtre prit ma +main tremblante, l'unit à cette main coupable; +je me sentis défaillir.... les sermens +d'hymen furent prononcés; rien n'en troubla +l'auguste engagement; c'en étoit fait, +j'étois l'épouse du meurtrier de mon père!... +Mais Hirman parut.... A son aspect Bazin +trembla, et l'espoir rentra dans mon cœur. +Roi, dit-il, et vous peuples qui m'écoutez, +vous n'avez pu oublier le prince Amalafroi, +mort à la fleur de l'âge, et à qui la nouvelle +reine avoit été promise dès sa naissance; les +justes respects dûs à une perte aussi grande, +à un engagement aussi solennel, ont décidé +sa veuve à se conformer à nos usages, et par +le sacrifice expiatoire dû à ses mânes irritées, +c'est mon temple qu'elle a choisi pour +y passer le mois de larmes; je viens la réclamer +au nom des dieux. Pendant ce discours +mon ame se remplissoit de joie, le roi +contenoit à peine sa fureur; il craignoit Hirman, +<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +n'osoit l'irriter, redoutoit un peuple +superstitieux et extrême; il n'osa s'opposer +à un usage aussi sacré, et dont j'aurois pu +m'exempter comme n'étant pas réellement +l'épouse d'Amalafroi. Mais Hirman savoit les +crimes de Bazin; sa vue avoit suffi pour le +troubler; il se tut, et laissa les prêtresses +m'enlever le bandeau royal et me couvrir d'un +voile. Berthilie demanda à me suivre; Hirman +y consentit; elle fut comme moi revêtue +d'un long voile; les prêtresses nous entourèrent, +et je marchai ainsi au temple +d'Hirman. J'ignorois encore ses projets, mais +j'étois séparée de Bazin; mon songe se réalisoit; +c'étoit du pied des autels, c'étoit mon +père qui m'enlevoit à lui; je pressois en silence +la main de Berthilie, et nous entrâmes +dans le temple. Hirman me conduisit, ainsi +que mon amie, près d'un tombeau. C'est là, +me dit-il, que repose votre père; c'est du +fond de la tombe qu'il a veillé à votre bonheur, +et vous a délivrée; offrez-lui votre reconnoissance +et vos larmes. A ces mots, il +nous quitta, et nous restâmes seules près de +l'ombre protectrice; j'arrosai de mes pleurs +le marbre insensible, et j'élevai mon ame +vers les cieux. Hirman nous ramena dans la +<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +partie du temple destinée à recevoir les prêtresses. +Vous resterez ici quelques jours, me +dit-il; reposez-vous sur moi de votre destinée: +votre courage vous a mérité ce bonheur; +les dieux sont satisfaits, et leur toute-puissance +achèvera d'assurer votre repos. +Pendant plusieurs jours je ne revis point Hirman; +mais j'étois avec mon amie; je n'avois +rien à redouter du roi, qui n'eût osé, avant +le terme encore éloigné, venir réclamer son +épouse. Je pensois à vous, j'en parlois, je +parlois aussi d'Eginard; une espérance douce +et paisible, que l'amitié partageoit, embellissoit +ma vie; j'étois heureuse, Berthilie ne +l'étoit pas moins. Plus des trois quarts du +tems que m'accordoit l'austère loi des Druides +étoit expiré, lorsqu'Hirman parut. Princesse, +me dit-il, j'ai tout préparé; vous partirez +cette nuit même pour vous rendre chez +Taber, où vous trouverez des déguisemens; +Eusèbe et Elénire s'y rendront également; +vous partirez tous pour la France la nuit +suivante, et vous vous rendrez à la cour du +roi Childéric. Théobard permet à sa fille de +vous suivre, et vous remet sur elle tous les +droits d'un père. Je n'ai pu vous faire partir +plutôt, à cause de la foiblesse d'Eusèbe, +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +et d'Eginard; mais tous deux maintenant +sont en état de vous accompagner. Taber +courroit des risques s'il restoit ici: emmenez-le.... +Partez! ajouta-t-il, épouse +du roi de Thuringe; ces nœuds formés aux +pieds des autels sont sacrés, et vous ne pouvez +disposer de votre main que lorsqu'ils +auront été rompus dans le même temple où +ils furent prononcés. Laissez au tems et à +mes soins vous acquérir votre liberté; respectez +les dieux qui vous ont si visiblement +protégée.</p> + +<p>Je me prosternai, et je jurai à Hirman +de remplir les devoirs dont je reconnoissois +l'importance; mais je lui témoignai le désir +de ne pas quitter ces lieux sans offrir un sacrifice +sur la tombe de mon père; il y consentit, +ordonna les préparatifs. Nous nous +rendîmes au temple; j'unis le nom et le souvenir +de ma mère à celui d'Humfroi; je les +confondis dans mon cœur. Après cette cérémonie, +triste, lugubre, mais qui satisfaisoit +ma douleur, j'offris à Hirman l'hommage de +ma profonde reconnoissance, et me préparai +au départ; le respectable Druide me conduisit +par un souterrain, pour éviter les +gardes que le roi défiant avoit placés; j'arrivai +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +chez Taber avant la fin de la nuit, et j'eus +le bonheur de trouver ma chère Eusèbe tout-à-fait +rétablie. Ce jour s'écoula rapidement; +déguisés, nous partîmes tous à l'entrée de la +nuit, et nous voyageâmes ainsi jusqu'en +France; ce ne fut que dans vos états que nous +cessâmes de craindre, que nous commençâmes +à être vraiment heureux; par-tout on +vantoit, on chantoit; on adoroit Childéric, +et mon cœur s'unissoit à tous les cœurs.</p> + +<p>Le jeune monarque, pendant ce récit, +pensoit avec douleur qu'il s'élevoit encore +un obstacle entre Bazine et lui; cependant +il n'osa troubler un si beau jour par une +plainte; la princesse, d'ailleurs, l'entendoit +sans qu'il parlât; elle souffroit comme lui.... +il alloit la quitter.... il alloit combattre +loin d'elle.... L'heure de se retirer vint à son +tour; les voyageuses étoient fatiguées; elles +furent conduites à leur appartement; celui +du capitaine des gardes fut ouvert à Eginard; +le lendemain il en commença les fonctions, +et la plus chère pour lui fut de ne pas quitter +le roi. Valamir fut reçu parmi les braves +avec les cérémonies usitées, et le roi annonça +que dans deux jours on marcheroit contre +les Saxons. Bazine applaudit à ce projet guerrier; +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +Berthilie, tremblante, baissa les yeux, +quelques larmes s'en échappèrent; la belle +princesse s'en aperçut, et chercha à la consoler. +Je ne suis point reine, lui répondit +Berthilie, mon cœur est simple, j'aime mieux +le bonheur que la gloire. Bazine sourit et +l'approuva tout bas. Le lendemain fut donné, +en partie, aux grands préparatifs du départ, +l'aurore en fut le signal; les chants guerriers +l'annoncèrent, et Childéric ne les fit pas +répéter. Viomade ne le suivit point, le roi lui +laissoit le gouvernement, il lui confioit le +soin de Bazine. Des couriers annoncèrent +bientôt la défaite des Romains, celle d'Odoacre, +la prise d'Angers, celle des îles de la +Loire. Egidius, toujours vaincu, perdit la +vie dans la bataille. Childéric, poursuivant +ses conquêtes, entra dans Beauvais, qui +lui ouvrit ses portes, et là il médita un plus +beau triomphe. Mais tandis qu'il reposoit un +moment son infatigable armée, une femme +éplorée vient tomber à ses genoux;.... c'est +la superbe Egésippe dans tout l'éclat de sa +beauté, parée de ses larmes, et se flattant +de reconquérir encore le cœur où elle a régné. +Le roi, surpris à sa vue, la relève; il +n'outrage point à ses malheurs, il y compatit même, +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +et Egésippe se croit encore reine. +Développant tout l'artifice de son esprit, +elle s'excuse sur l'empire inconcevable qu'un +maître, plus qu'un amant, avoit sur ses volontés, +tandis que son cœur, malgré elle, se +donnoit secrètement. Qu'il l'a bien punie de +sa foiblesse! qu'elle a souffert dans son odieux +esclavage! que de fois elle a versé des larmes! +que de fois son ame a volé sur les pas du seul +mortel qu'elle ait aimé! combien elle eût préféré +son exil à ce trône où, esclave couronnée, +elle n'éprouvoit que des remords! +Qu'elle étoit belle en parlant ainsi! Ses yeux +remplis de douces flammes, sa bouche embellie +d'un tendre sourire, ses bras dont elle +développoit les grâces, sa taille majestueuse +dont elle dessinoit tous les mouvemens.... +Mais tant d'art et tant de charmes étoient sans +puissance sur un cœur détrompé et tout à +Bazine. Veuve d'Egidius, lui dit le roi, vos +malheurs me touchent; que puis-je faire pour +les adoucir? M'accorder, lui dit-elle, un asile +dans votre cour, m'admettre au rang de vos +sujettes, me laisser vivre à l'ombre de votre +trône. Non! non! reprit le roi, trop de +regrets et de honte empoisonneroient vos +jours; retournez dans votre patrie, j'ordonnerai +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +tout pour que votre voyage soit sans +dangers; quittez des lieux occupés par les +ennemis vainqueurs de votre époux; vous +le devez à ses mânes. Egésippe, étonnée, +furieuse, alloit répliquer; Childéric, sur +l'heure même, ordonna son départ, et la fit +reconduire chez elle pour s'y préparer. Quelle +imposture! se disoit-il, et que Bazine, sans +art, est bien plus belle! Un mot de sa bouche +timide enchante et persuade; son regard +modeste, et souvent baissé, parvient rapidement +à l'ame; la vertu, la bonté respirent +dans ses traits; l'air est plus pur en sa +présence; on l'adore, on la respecte, on +n'oseroit la désirer! Ah! céleste Bazine, si +jamais mon trône s'embellit par toi, je croirai +m'y asseoir auprès de l'innocence. Ainsi pensoit +Childéric, et sa main traçoit sur ses tablettes, +fidèles interprètes de son cœur, des +sentimens purs et sincères, qui portoient à +Bazine et l'amour et le bonheur.</p> + +<p>Il ne restoit plus à faire qu'une seule conquête +pour mettre au plus haut comble la +gloire et la puissance de Childéric. <i>Lutecia</i>, +ou plutôt Paris, cette ville toujours +si chère à ses rois, et qui depuis Clovis +fut toujours la capitale de la France, manquoit +<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> +encore à ce royaume florissant et conquis +en si peu d'années; la Seine et les +marais dont elle étoit entourée en rendoit +l'abord pénible, et le siége non moins difficile. +Depuis Jules-César, elle appartenoit aux +Romains; et l'heureux possesseur des plus +belles contrées toujours embellies d'un ciel +pur et serein, appeloit sa chère Lutèce, +cette ville encore si loin de ce qu'elle est +aujourd'hui, bâtie dans les eaux et sous des +brouillards qui s'élevoient du sein des marais. +Paris n'étoit alors que la partie connue +aujourd'hui sous le nom de la Cité. On y +parvenoit par deux ponts; à la tête de chacun +des ponts étoit un château, le grand +et le petit Châtelet; les Druides avoient un +collége et un temple consacré à Isis (Saint-Vincent), +depuis, Saint-Germain-des-Prés. +Pluton avoit un temple sur le mont Leucotitius, +devenu le couvent des Carmélites de la +rue Saint-Jacques; Notre-Dame fut aussi un +autel érigé à Jupiter, à Esus, à Vulcain, à +Castor et Pollux; et le château des Thermes, +bâti en 306, sur le modèle des bains de Dioclétien, +fut la demeure des comtes qui gouvernèrent +Paris, et devint celle de nos rois. +Telle étoit alors cette ville aujourd'hui si +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +belle, et qui réunit dans son enceinte tous les +chefs-d'œuvre que les siècles ont enfantés, et +qu'ils avoient distribués dans l'univers. Une +seule main, un seul génie a tout rassemblé; +l'artiste ne va plus au loin chercher ses modèles, +et le curieux voyageur trouve au Muséum +le but et les fruits des plus longs voyages. +Cette ville, si belle par ses édifices, si +intéressante par la réunion des beaux arts, +des talens, du luxe et de la fortune, et que +la présence de ses rois avoit si long-tems ornée, +comme elle l'embellit aujourd'hui, n'a +rien à souhaiter peut-être que d'avoir pu +s'élever sur les bords attrayans de la Loire, +qui lui eussent donné un sol plus fertile, un +air plus doux, un ciel plus heureux, et une +situation politique plus avantageuse. Childéric, +craignant de perdre ses soldats dans +les marais, ou d'entrer par un pont étroit +et facile à défendre, fit construire un grand +nombre de bateaux, traversa la Seine, et +entra par ce terrain si bien bâti de nos jours, +depuis l'église Saint-Gervais jusqu'au Louvre; +il fit camper une partie de ses troupes à l'extrémité +de chaque pont; les Parisiens ainsi +enfermés, se rendirent après une courte résistance; +le roi marcha au palais des Thermes +<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +dont il prit possession, et forma un +camp sur la grande place dont il étoit environné. +Bientôt il s'occupa de faire aimer son +triomphe, en détruisant le fisc romain, en +donnant de sages lois; les temples furent +ouverts, les sacrifices les plus solennels y +furent offerts aux dieux, et Childéric n'oublia +point celui de Mars, bâti sur le mont +que nous connoissons sous le nom de Montmartre. +Ainsi fut conquise cette grande ville +qui devoit avoir de si hautes destinées.</p> + +<p>La gloire n'exigeoit plus rien du roi qui +venoit d'en obtenir tant de faveurs; l'amour +seul avoit encore des dons à lui faire; Childéric +les souhaitoit depuis trop long-tems, +il les avoit trop bien mérités pour ne pas les +obtenir. Après avoir assuré par-tout sa domination, +après l'avoir fait aimer, il reprit le +chemin de Tournay, s'arrêtant dans toutes +les villes, et y recevant les témoignages +de l'amour et de la fidélité des peuples. Il approchoit +de l'heureuse ville qui renfermoit +l'objet de ses seuls désirs, le prix de son courage, +de ses longues peines, de ses sacrifices. +Mais de nouveaux obstacles n'alloient-ils +pas l'écarter encore du bonheur? Bazine +étoit-elle libre enfin? n'avoit-il plus rien à +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +redouter? Plus il approche, plus son cœur +palpite de crainte, plus il frémit. Mais des +arcs de triomphe sont élevés, des festons +de fleurs ornent son passage; un char doré, +que traînent quatre bœufs de la couleur +des neiges, marche au-devant de lui; +plusieurs chars, une foule immense le +suivent, Bazine en fait le plus bel ornement; +sur son front d'albâtre étincellent les +feux des diamans, son manteau en est couvert, +le bonheur l'embellit, et Childéric, +à son aspect, devine qu'il n'a plus de rival. +Viomade, placé au-dessous de la princesse, +sourit à la joie de son maître; ils arrêtent +leurs dociles conducteurs; le roi s'approche; +les cris du peuple se font entendre; la belle +princesse invite le monarque à se placer près +d'elle; il obéit, et tous reprennent la route +de Tournay; les Bardes chantent, ils célèbrent +les triomphes et le retour du roi; les +instrumens se font entendre, les rues sont +ornées de feuillages, et le cortége arrive ainsi +au palais. Pendant la route, Valamir, Eginard +se sont rapprochés d'un second char +non moins décoré, non moins précieux, et +le premier objet qui frappe en entrant les +regards du roi, c'est Théobard, le vertueux +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +père de Berthilie. Eginard, en l'apercevant, +éprouva un sentiment de trouble qui tenoit +de la joie et de l'inquiétude. Le roi ne craignoit +plus rien, il lui fit le plus tendre accueil, +et après les premiers mouvemens +d'une arrivée si nombreuse, si imposante, +on s'assit autour de Théobard, qui fit ainsi +l'histoire des événemens qui le conduisoient +en France, où il étoit depuis quelques jours.</p> + +<p>Mon roi, dit-il, attendoit avec la plus +vive impatience que le tems du sacrifice +de la princesse fut expiré: il s'écoula enfin, +et nous marchâmes au temple. A notre arrivée, +les portes s'ouvrirent; Hirman parut +dans toute la pompe qui précède les grands +mystères. Roi! que voulez-vous? dit-il d'une +voix terrible. Mon épouse, répondit Bazin.—Suivez-moi.... +Le roi marchoit rapidement, +mais je le voyois pâlir. Nous entrâmes dans +une salle de marbre noir, éclairée de torches +funèbres; une tombe, aussi de marbre noir, +s'élevoit dans ce lugubre séjour; Hirman s'arrêta.... +Roi! dit-il, votre cœur est-il muet? +ce tombeau ne lui fait-il donc rien sentir? +Bazin frissonnoit, ses cheveux se hérissoient, +la sueur découloit de son front.—Vous voulez +votre épouse?... Eh bien! osez la demander +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +à son père! il est là!... s'écria Hirman, +en lui montrant le tombeau, il est là!... O +Humfroi! ajouta-t-il, en étendant ses bras, +roi malheureux! frère plus malheureux encore! +sors de la tombe où le fratricide t'a +plongé; et pour prix de ses crimes, viens +lui livrer encore l'innocente Bazine! Ombre +révérée, parois à nos yeux.... Ciel! +où suis-je! dit le roi; mon frère!... ô +mon frère! pardonne!... et il erroit autour +de la tombe.... Sortons! sortons! me +dit-il, fuyons ces horribles lieux! Hirman +le rappeloit en vain; il marchoit à pas précipités, +et dans son désordre, il renversa le +trépied sur lequel brûloit le succin jaune, +parfum des tombeaux. Le bruit épouvantable +de sa chûte retentit en sons lugubres dans +toutes les voûtes du temple; j'en fus moi-même +effrayé. Arrache-moi d'ici, Théobard! +disoit le roi; la tombe s'ouvre et va m'engloutir!... +Je vois Humfroi! je le sens! il +me dévore les entrailles! il déchire mon sein! +il me tue!... Emu, touché de l'état terrible +du roi, je l'entraînai hors du temple; il put +à peine retrouver assez de raison pour cacher +son trouble à ceux dont il étoit entouré; +il lui tardoit d'échapper aux témoins +<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +curieux, dont les regards questionnoient +le roi sur la princesse, et sur l'abattement +qu'il ne pouvoit vaincre. Seuls, enfin, il +m'ouvrit son cœur, me parla avec remords +du crime affreux auquel il devoit le trône, +mais dont le souvenir troubloit tous ses plaisirs, +détruisoit son repos, ternissoit ses plus +beaux jours. J'avouai alors au roi que je +connoissois cette malheureuse époque de sa +vie; je lui détaillai la mort lente d'Humfroi; +je lui fis part du pardon que ce tendre frère +lui avoit accordé à sa dernière heure, du +silence qu'il avoit exigé des Druides, de Taber +et d'Eusèbe; de leur obéissance, jusqu'au +moment où il voulut forcer la princesse à +un hymen qui paroissoit si criminel à ceux +qui avoient vu périr Humfroi; enfin, des +ordres d'Hirman, qui s'étoit vu forcé à recourir +à cette ruse pour sauver la vie de +Bazine, et la soustraire à ses rigueurs. Chaque +mot que je prononçois parvenoit au cœur du +roi; ses larmes couloient avec abondance. Ah! +me disoit-il, j'entends encore sa voix, sa voix +désolée m'appelle à son secours!... cette voix +d'un frère me suit en tous lieux!... Ah! crois-moi, +Théobard, je n'ai jamais joui paisiblement!... +Le ciel met dans le cœur du coupable +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +une inquiète agitation qui l'empoisonne, +et tôt ou tard un remords vengeur le +déchire!... Bazin, depuis ce jour, étoit triste, +rêveur; il fuyoit tous les regards, offroit des +sacrifices; le repentir gravoit son empreinte +sur son front pâle et chargé d'ennuis.... +Théobard, me dit-il un jour, je ne puis résister +à ma douleur; il faut que j'expire, ou +que les justes dieux qui me persécutent s'appaisent +enfin; ma vie n'est plus qu'un long +supplice; va trouver Hirman, peins-lui mon +sort, qu'il ordonne, j'obéirai, mais qu'il me +délivre, s'il se peut, de mes tourmens! Le +vénérable Druide daigna venir lui-même; il +appaisa une partie des orageux transports du +roi. Les dieux sont clémens, lui dit-il, et vos +remords vont les fléchir. Humfroi lui-même +prononça votre pardon, si vous rendiez constamment +heureuse la fille si chère que vous +veniez d'adopter; assurez son bonheur, et le +pardon d'un frère à sa dernière heure va +répandre sur vos jours une longue et délicieuse +paix! Que dois-je faire pour Bazine? +répondit le roi déjà moins agité; parlez, sage +Hirman: faut-il descendre de ce trône qui +lui appartient plus qu'à moi? Non, non, reprit +le grand-prêtre; régnez, régnez avec +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +gloire, avec justice! mais brisez les liens +odieux qui enchaînent à vous une infortunée! +Un trône aussi grand que le vôtre lui +est offert; elle ne vous demande que de la +rendre à elle-même; l'ombre d'Humfroi satisfaite, +les dieux contens, vos remords appaisés, +vous passerez encore d'heureux jours, +et vous sentirez que l'ame ne jouit que par +la vertu! Bazin consentit sans peine à rendre +à la princesse une main qui n'avoit jamais dû +lui appartenir, et ce même autel, qui vit former +ces nœuds, les vit encore se rompre. Le +roi ayant appris d'Hirman que la princesse +étoit en France, me chargea de me rendre +à votre cour, de vous y annoncer que rien +ne s'oppose à votre union, à laquelle il +donne son consentement. J'arrive avec de +magnifiques présens pour la princesse, +pour Eusèbe et Taber; j'avois déjà annoncé +à Bazine qu'elle étoit libre, mais j'avois réservé +ces détails pour l'instant qui vous rendroit +à son cœur. A ces mots, Théobard faisant +apporter un riche coffre garni d'or, le +remit à la princesse, et offrit également à +Eusèbe et à Taber une bourse d'or, des bracelets, +un collier, un bandeau de pierreries. +Eusèbe, à l'instant même, les attacha +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +sur Elénire, qui refusoit de les recevoir, et +Taber lui donna aussi la bourse d'or; elle +s'opposoit encore plus vivement à ces dons: +Acceptez, Elénire, dit le roi; Taber n'a +plus besoin de rien, je me charge de sa +fortune.</p> + +<p>C'étoit beaucoup sans doute que d'être assuré +de son bonheur; mais il falloit encore +en jouir, et que l'hymen en assurât la durée. +Tandis que Childéric en préparoit les instans, +en arrêtoit le jour fortuné, de concert +avec Bazine et Viomade, Berthilie, les yeux +baissés, effeuilloit une rose en écoutant Eginard +qui lui parloit un bien doux langage; +Valamir, moins vif et moins sûr d'être aimé, +parloit moins à Elénire, qui ne répondoit +que par sa rougeur; Ulric sourioit au bonheur +de ses enfans, et jouissoit de leurs plaisirs. +Bazine ne pouvoit oublier long-tems la +fille d'Eusèbe ni Valamir. Ah! dit-elle au +roi, augmentons encore le nombre des amans +fortunés! que notre fête soit encore celle de +tant d'objets qui nous sont chers! Bonne +Eusèbe! dit Bazine en embrassant tendrement +sa nourrice, ton Elénire est ma sœur; +permets que j'en dispose en faveur de Valamir.... +Eusèbe, unissant leurs mains, dit +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +avec tendresse, en fixant Taber qui l'approuva +d'un geste expressif: Aimez-vous!... et +servez vos maîtres comme nous vous en donnerons +l'exemple. Ulric s'approcha, Valamir +se jeta dans ses bras, et le vieux guerrier eut +encore la gloire de cueillir sur le front virginal +d'Elénire un premier baiser.... Berthilie +sourioit, versoit quelques pleurs; Bazine +la regarda un moment; l'aimable fille +ne put résister à son émotion, elle se jeta +dans les bras de la princesse.... Y consentez-vous, +Théobard? dit Bazine. Le chef du conseil +s'inclina respectueusement. Eginard, +ajouta-t-elle, vous souvenez-vous de ce que +je vous ai promis sur la roche sombre, en +vous donnant un bracelet que sans doute +vous avez encore?... Eh bien! je vous donne +aujourd'hui ce que je vous promis alors, +cette Berthilie si sensible.... Et si adorée! +interrompit Eginard en se jetant aux +genoux de la princesse; et prenant impétueusement +la main de Berthilie qu'elle lui +présentoit, il la couvrit en un instant de +mille baisers.... Confuse, troublée, Berthilie +alla cacher dans le sein de son père +son bonheur et son agitation; Eginard embrassoit +Ulric et Valamir; Viomade admiroit +<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +ce spectacle charmant, et Bazine, dont +l'ame se développoit à chaque instant, à +chaque instant aussi lui paroissoit et plus +sensible et plus belle.</p> + +<p>Le jour qui devoit éclairer ces trois +heureux hymenées, Diticas sortit de ses +forêts, suivi des prêtresses et des Druides: +le temple fut ouvert; il en prépara les +ornemens. Bazine et ses deux compagnes, +réunies depuis l'aurore, songeoient à ce +que cette journée avoit pour elles de solennel. +La belle reine fut parée des mains +d'Eusèbe, et Berthilie voulut attacher elle-même +le diadême étincelant; les beaux cheveux +de Bazine s'en échappoient en boucles +argentées. Elénire, plus ornée de son +touchant embarras que des riches présens +de Bazin, rougissoit de se voir si belle. Berthilie +ne voulut point mêler d'ornemens à +ses cheveux; une fraîche couronne de roses +entoura sa figure plus fraîche encore que +ces fleurs; un bouquet, voilà toute la parure +de l'épouse d'Eginard.... C'est ainsi +qu'il m'aima, dit-elle.... L'heure si belle +dans la vie...., cette heure qui confond à +jamais les destinées, où l'on se reçoit et se +donne pour toujours, où l'on s'unit pour +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +ne plus se quitter, où l'on va se promettre +de s'aimer, de s'appartenir jusqu'à la mort; +cette heure qui couronne tous les vœux.... +vint assurer le bonheur des amans les plus +parfaits, des époux les plus fidèles. La +magnificence des rois se joignit au charme +de l'amour, et des fêtes dignes d'eux firent +partager au peuple entier la félicité de son +maître. Bazine parut aux Français charmés +la plus belle des mortelles, Berthilie la plus +jolie, Elénire la plus touchante. Le roi enflamma +tous les cœurs; l'admiration, la +joie, l'alégresse furent générales.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span></p> + +<h2>CONCLUSION.</h2> + +<p class="p2">Childéric régna glorieusement sur un +peuple dont il assura le bonheur. Le comte +Pol, qui obtint dans les Gaules le commandement +confié à Egidius, ayant voulu +troubler la paix de ses états, fut battu complètement, +et forcé de se retirer à Soissons. +Bazine, sur le trône, se montra toujours +sensible au malheur, douce, bienfaisante, +accessible aux infortunés; elle eût consolé +le roi de ses disgrâces, s'il en eût éprouvé, +elle ajouta à son bonheur; de cet hymen +heureux naquirent la superbe Audeflède, +épouse célèbre de Théodoric, roi des Ostrogoths, +et le fameux Clovis, si digne des +grands rois qui l'avoient précédé, et des +rois plus grands encore qui lui succédèrent: +heureux époux de la belle Clothilde, +il fut le premier roi chrétien, et par la défaite +de Siagrius, général romain, et la +prise de Soissons, mit fin à l'empire des +Romains dans les Gaules. Les Français, +l'an 510, c'est-à-dire quatre-vingt-dix ans +après l'entrée de Pharamond dans les Gaules, +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +possédoient déjà toutes les provinces +situées entre le Rhin, la Seine et la Loire. +D'aussi rapides, d'aussi immenses conquêtes +ont étonné l'univers jusqu'au moment où un +nouveau génie, rallumant les feux indomptables +de cette nation belliqueuse, laissa à +peine à la renommée le tems de redire ses +triomphes!</p> + +<p>Viomade, que Bazine avoit nommé son +père, en eut tous les droits, en inspira tous +les sentimens. Berthilie resta près de la reine, +et aima toujours Eginard avec la plus vive +passion; elle eut quelques momens de jalousie, +mais très-courts, et dont son époux sut +bien la consoler. Elénire conserva sa pureté, +sa douceur et l'amour de Valamir. Eusèbe +fut honorée à la cour; la reine l'aima +toujours tendrement. Théobard retourna en +Thuringe, mais il finit par se fixer près de +sa fille. Tournay eut la gloire de conserver +ses rois: ce fut l'an 1653 que l'on y découvrit +le tombeau de Childéric, de ce prince +dont l'étonnante destinée fut agitée dès sa +naissance, et qui reçut du malheur ces leçons +ineffaçables qui font les grands rois et les +grands hommes.</p> + +<hr class="p2 c5" /> + +<div class="footnotes"> +<h3>NOTES</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces descriptions sont exactes.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ces paroles sont telles que Viomade les prononça.</p></div> +</div> +<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2> +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc"> +<tr> + <td class="tdl">Livre Onzième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Douzième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_2">27</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Treizième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Quatorzième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Quinzième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Seizième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Dix-Septième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Dix-Huitième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Conclusion</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_264">264</a></td> +</tr> +</table> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (OF 2) *** + +***** This file should be named 35010-h.htm or 35010-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/0/1/35010/ + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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