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+ The Project Gutenberg's eBook of Childéric, Roi des Francs, Tome Second, by Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by
+Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2)
+
+Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
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+Release Date: January 20, 2011 [EBook #35010]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (OF 2) ***
+
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+
+Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches non pas été repris.</p>
+<p>Une table des matières a été créée pour ce livre électronique et ne figure pas dans
+le texte d'origine.</p></div>
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC,</h2>
+
+<h3>ROI DES FRANCS.</h3>
+
+<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p>
+
+<h1>CHILDÉRIC,</h1>
+
+<h2>ROI DES FRANCS;</h2>
+
+<p class="p2 center font90"><span class="smcap"><b>par madame</b></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>de BEAUFORT d'hautpoul.</b></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>DÉDIÉ</b></span></p>
+
+<p class="center"><b>A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.</b></p>
+
+<p class="p4 center"><big><b>TOME SECOND.</b></big></p>
+
+<p class="p6 center"><b>PARIS,</b></p>
+
+<p class="center font90"><span class="smcap"><b>F. Cocheris</b></span> <b>fils, libraire, successeur de</b> <span class="smcap"><b>Ch. Pougens</b></span>,
+<b>quai Voltaire, n.<sup>o</sup> 17.</b></p>
+
+<p class="center"><b>1806.</b></p>
+
+<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE ONZIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE ONZIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Viomade s'est éloigné. Le roi sent déjà des remords, et
+va réparer ses injustices. Le jour choisi pour la révolte
+est arrivé. Egidius la commande à la tête des
+Romains et des Francs. Egésippe doit livrer le roi.
+Ulric avertit son maître. Les braves se joignent à lui
+et entraînent Childéric dans la forêt des Ardennes.
+Ils sont attaqués; le roi blessé s'enfonce dans les bois,
+suivi d'Eginard. Childéric s'évanouit, il est transporté
+dans le temple des Druides, et couché dans un
+lieu sombre. Une main inconnue le sert. Les Druides
+pansent sa blessure, elle est guérie. L'inconnu se
+découvre; c'est Viomade; il instruit le roi des événemens
+qui l'intéressent, et de ses projets. Childéric
+les approuve, et se rend en Thuringe, où il doit
+attendre le signal de son retour.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+<h3>LIVRE ONZIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Viomade avoit reçu avec douleur l'ordre
+de son bannissement; il avoit reconnu également
+la haine et l'amour, et s'affligeoit pour
+son prince, dont il pressentoit le danger.
+Sûr de son c&oelig;ur, il demande à être conduit
+vers lui, et Valérius s'y oppose; le brave
+insiste encore; Valérius le menace de le faire
+saisir par ses gardes. Viomade sait qu'il ne
+sera que trop défendu, et craignant d'exciter
+une émeute dangereuse, il se décide à
+partir, mais il demande Ulric. Le romain
+voudroit éviter cette entrevue; cependant
+il n'ose la refuser; il sait, qu'haï du peuple,
+un mot peut le perdre; il mande Ulric; les
+deux amis parlent bas; Valérius ne les quitte
+pas, mais ne peut les entendre; ils s'embrassent
+et se séparent. Rends-moi tes armes,
+dit alors l'agent méprisable d'Egidius.
+Jamais, répondit Viomade, je ne les rendis
+aux Romains; si tu les veux, sers-toi des
+tiennes pour m'y contraindre. Viomade jura
+sur l'honneur de quitter la ville à l'instant
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+même, et de n'y jamais rentrer sans l'ordre
+du roi. Valérius l'accompagna jusqu'aux portes,
+les lui vit franchir, et rentra au château
+d'Egésippe, à qui il fit savoir, par ses femmes,
+qu'elle étoit délivrée de son ennemi.
+Bientôt le bruit de cet injuste exil se répandit;
+on excita le peuple à le venger; l'ingratitude
+du roi fut généralement détestée. Egidius,
+de son côté, rassembloit ses troupes, et tous
+les Francs n'attendoient qu'un signal pour
+se réunir à elles. Malgré son amour et son
+bonheur, malgré ses enivrantes espérances,
+Childéric n'a pu revoir, sans un généreux
+soupir, la couche déserte de Viomade; ses
+torts légers ne sont qu'une ombre à tant de
+vertus, de nobles actions, de sacrifices. Le
+roi se rappele tout; il croit voir Mérovée;
+il croit entendre la voix de Gelimer. Depuis
+que l'amour l'a séduit, ces souvenirs lui
+échappent, ils renaissent en foule, suivis de
+la honte et du repentir. Est-ce moi, se disoit-il,
+moi, l'élève du sage Gelimer, qui
+résistai à l'amour vrai et généreux de Talaïs;
+moi qui préférai une grotte sauvage et des déserts,
+au trône, à la fortune, et sacrifiai tous
+les biens à l'amitié; est-ce moi qui maintenant
+languis sans gloire aux pieds d'une femme,
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+et viens de lui sacrifier l'ami de mon
+père, son défenseur et le mien? Qui donc a
+su empoisonner mon ame? Les conseils de
+Viomade étoient sévères; ceux de Gelimer
+l'etoient-ils moins? l'ai-je sacrifié à la tendre
+Talaïs? Suis-je donc devenu insensible à la
+reconnoissance, sourd aux leçons de la sagesse,
+rebelle aux avis de la prudence? Que
+pense de moi ce peuple à qui je dois le bonheur
+et l'exemple? qu'ai-je fait pour lui?
+quelles lois sages ai-je su rendre? quelle
+victoire ai-je remportée? Pourquoi Beauvais
+ne m'ouvre-t-il point ses portes? pourquoi
+Soissons renferme-t-il encore nos ennemis?
+pourquoi un seul romain respire-t-il dans
+les Gaules? Est-ce ainsi que je veux paroître
+dans l'histoire, à la suite de mes pères, et
+au milieu de mes glorieux successeurs, pour
+qui mon nom sera un outrage, et mon règne
+un exemple odieux? O mon père! ô Gelimer!
+vos ombres sacrées m'apparoissent,
+et ne peuvent reconnoître en moi ce héros
+que sembloit promettre mon enfance téméraire,
+et ma jeunesse valeureuse. Apaisez-vous,
+mânes irritées des héros, mon
+repentir m'éclaire, j'en suivrai les mouvemens
+heureux. Demain je rappele Viomade,
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+et bientôt, marchant contre Egidius, j'irai
+reconquérir ma gloire et ces instans donnés
+à l'amour. Rempli de ces idées qui le consolent,
+le roi s'endort; il se lève pour exécuter
+d'aussi belles résolutions, et s'enferme
+dans son appartement pour révoquer l'ordre
+d'exil contre Viomade, retirer le projet d'impôt,
+et pourvoir aux besoins de l'état. Valérius,
+qui avoit exécuté la condamnation injuste
+prononcée contre le brave, est chargé
+d'aller le chercher. Le roi mande Mainfroy
+et lui expose son plan d'attaque contre les
+Romains; ce jour alloit être un jour de gloire.
+Egésippe, instruite par Valérius, presse son
+parti; elle lui promet de lui livrer le prince
+à l'entrée de la nuit; tout est prêt, on n'attend
+plus que la fin du jour, elle s'approche.
+Egésippe écrit au roi une lettre passionnée,
+elle le conjure de venir promptement rassurer
+son ame, qu'un instant d'absence désespère.
+Childéric redoute sa vue, il se sent
+trop foible auprès de tant d'attraits, il se
+refuse encore au bonheur, et cependant il
+est agité. Ulric paroît, ses cheveux blancs
+sont en désordre, et sa mâle physionomie est
+décomposée. O ciel! dit-il au roi, que faut-il
+que je vous annonce? et en parlant, des
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+pleurs de rage coulent de ses yeux. Courageux
+Ulric, dit le monarque, expliquez-vous.
+O jour affreux! reprit le brave, jour de honte
+pour les Francs! vous êtes trahi, détrôné;
+Egidius est roi, et la perfide Egésippe vous
+attend, pour livrer aux Romains un illustre
+captif! Il vous reste peu de momens pour
+échapper; fuyez, ô roi! daignez me suivre,
+je sais où conduire vos pas. Fuir! dit le monarque,
+fuir! en suis-je réduit à ce triste
+abaissement? n'ai-je donc plus d'armée? ne
+me reste-t-il plus d'amis? Il vous reste, reprit
+Ulric, vos braves et mes fils; mais que
+pouvons-nous contre deux armées réunies?
+Une téméraire audace n'est pas plus permise
+qu'une honteuse crainte; le courage aime la
+prudence, croyez-en mon âge, mes cheveux
+blancs, sur-tout ma fidélité. O mon roi! dit-il
+en se jetant à ses genoux, daignez faire
+dire à la perfide, qui vous attend pour vous
+sacrifier, que vous allez bientôt vous rendre
+chez elle; ordonnez votre char et vos gardes,
+trompez les yeux et suivez-moi. Eginard
+entra tout-à-coup accompagné de ses
+deux frères; tous répètent au monarque les
+mêmes paroles. Amblar, Arthaut, Recimer,
+se jetèrent à ses pieds, en lui renouvelant
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+le serment de mourir pour lui; et Childéric,
+ému des marques de leur zèle, défère à leurs
+avis, plus par reconnoissance que par
+crainte; mais il ne croit pas devoir exposer
+ses jours, ni d'aussi dévoués amis. Le roi,
+armé comme eux, suit Ulric, qui les conduit
+hors de la ville par des détours: ils approchoient
+déjà de la forêt des Ardennes,
+quand ils furent atteints d'une grêle de flèches,
+dont une grande partie, heureusement
+mal dirigée dans l'obscurité, se perdit dans
+les airs. Cependant Childéric est blessé, ainsi
+que Mainfroy. Le roi, qui craignit alors
+de tomber au pouvoir des ennemis, s'enfonça
+rapidement dans la forêt; Eginard le
+suivit; le reste de la troupe s'égara dans l'obscurité.
+Childéric marcha long-tems au hasard,
+et toujours accompagné d'Eginard;
+mais la douleur, et le sang qui coule de sa blessure,
+l'affoiblissent; il est forcé de s'arrêter
+sous un chêne, et bientôt il s'évanouit. Eginard,
+dont les yeux se sont habitués à l'obscurité,
+distingue les objets; la nuit est belle,
+les étoiles brillent au firmament, et jettent
+un demi-jour à travers le feuillage; il en
+profite pour examiner la blessure du roi,
+pour arrêter le sang, pour reconnoître les
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+lieux. Il voit, avec une grande joie, que la
+partie de la forêt dans laquelle ils sont parvenus,
+est la partie consacrée, et que dans
+cet asile saint et redouté, Childéric n'a rien
+à craindre de ses ennemis; la coignée a respecté
+ces arbres touffus qui couronnent la
+terre, et forment par-tout des berceaux, que
+les rayons du soleil même ne peuvent percer;
+il y règne une fraîcheur et une obscurité
+perpétuelles; les sylvains, les nymphes,
+Pan et les autres divinités champêtres, fuyent
+cette partie du bois destinée aux mystères;
+on ne voit de tous côtés que des autels, sur
+lesquels des victimes avoient été égorgées;
+les arbres étoient teints de leur sang; nul
+oiseau ne se perchoit sur leurs branches,
+nul animal ne pénétroit dans cette enceinte,
+les vents mêmes craignoient d'en troubler la
+paix; la foudre n'osoit y tomber; l'ombre
+de ces chênes, qu'aucun zéphir n'agitoit,
+portoit dans tous les c&oelig;urs une sainte épouvante;
+des troncs bruts et informes représentoient
+le dieu Pan; la mousse verdâtre
+dont ils étoient couverts, inspiroit la tristesse,
+l'horreur et l'étonnement qui semblent empreints
+sur leurs écorces. On diroit qu'ils
+veulent annoncer aux téméraires qui osent
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+s'approcher, que ces lieux sont consacrés à
+un dieu terrible, dont les Druides mêmes
+sont effrayés, et qu'ils craignent d'entrevoir.
+C'est au milieu de cette sombre retraite
+qu'est bâti le temple des Druides: ce temple
+est octogone et à deux étages; les murs épais
+sont revêtus au-dehors de pierres de taille,
+et au-dedans de petites pierres déliées et incrustées
+de marbre, avec des compartimens
+en mosaïque; le pavé est de marbre, le toit
+de plomb. Plusieurs autels ornent l'étage
+supérieur, ils sont de pierres solides et de
+toutes formes, quarrés, ronds, triangulaires,
+longs ou ovales, et portent l'empreinte des
+dieux auxquels ils sont consacrés; plusieurs
+sont décorés de statues de pierre ou
+même de marbre. L'étage supérieur a huit
+fenêtres pratiquées dans des niches; l'étage
+inférieur sert de logement aux Druides. On
+communique d'un étage à l'autre, par un
+escalier de pierre. A côté de la porte d'entrée,
+est celle d'un souterrain qui conduit au
+fleuve. C'est là que les prêtres renferment
+leurs trésors, et célèbrent certains mystères;
+au-dessus de la porte on voit, sur une large
+pierre, quatre prêtresses représentées; deux
+sont vêtues comme les gauloises, et ornées
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+de ceintures et de bracelets; les deux autres
+sont nues, deux serpens s'enlacent autour
+de leurs jambes, s'élèvent jusqu'à leurs seins,
+et leurs sucent les mamelles&nbsp;<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>C'est dans cet asile révéré du vulgaire,
+que le roi évanoui est transporté; le sang
+qu'il a perdu l'a tellement affoibli, qu'il
+reste plusieurs heures sans connoissance;
+lorsqu'il reprend ses sens, il se trouve couché
+sur un lit; sa blessure est pansée, et
+une profonde obscurité règne autour de lui;
+sa foiblesse est encore si grande, qu'il veut
+en vain se soulever et entr'ouvrir ses rideaux:
+le morne silence de ces lieux n'est
+troublé que par un soupir qui pénètre le
+c&oelig;ur du monarque. Qu'entends-je! dit-il,
+où suis-je? Bientôt on s'approche; une main
+tremblante porte une coupe à ses lèvres,
+tandis qu'un bras adroit soulève son corps
+et le soutient; il boit le breuvage qui lui est
+offert; la main timide se retire. O vous!
+qui daignez me secourir, dit le roi, d'où
+naît ce mystère? On se tait, le prince imite
+ce silence; calmé par le breuvage, il s'endort
+profondément. Le soleil a déjà fini son
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+cours, quand il sort d'un si doux sommeil;
+mais le souvenir de ses malheurs, ses fautes
+et son repentir, étoient là, prêts à saisir sa
+première pensée. Hélas! qu'il est pénible le
+réveil de l'infortuné! il est seul avec sa douleur,
+les distractions du jour ne s'agitent
+point encore autour de lui, et ses maux,
+qu'il avoit presque oubliés, renaissent tous
+à-la-fois dans son ame; mais Childéric n'avoit
+point attendu ses revers pour reconnoître
+sa faute, pour vouloir la réparer;
+cette idée le console, en l'anoblissant à ses
+yeux. Il n'accusoit point Egésippe pour se
+justifier, il sentoit qu'elle ne l'avoit égaré
+que parce qu'il s'étoit laissé séduire; il s'avouoit
+tous ses torts; mais celui dont il étoit
+le plus honteux, le plus désolé, étoit celui
+de son ingratitude; Viomade occupoit seul
+sa pensée. Si le bruit de ma chûte est parvenu
+jusqu'à lui, disoit le roi, il s'afflige encore,
+et plaint l'ingrat qu'il aime toujours.
+Ses réflexions furent interrompues par l'arrivée
+de plusieurs personnes; une d'elles
+tient deux flambeaux; les rideaux du lit sont
+entr'ouverts, et Childéric voit s'approcher
+deux Druides; leurs traits vénérables conservent
+l'auguste caractère que leur imprime
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+une vie chaste et religieuse; des sentimens
+élevés et purs répandent sur leur physionomie
+une douce noblesse qui pénètre l'ame.
+Les généreux Druides défendirent au roi de
+parler, examinèrent sa blessure et la pansèrent
+soigneusement; ils déclarèrent qu'elle
+étoit très profonde, que la plus légère émotion
+la rendroit mortelle. Un long soupir se
+fit entendre derrière les rideaux, et troubla
+le roi. Les Druides, après lui avoir recommandé
+la résignation, la soumission à la volonté
+des dieux, le calme et le silence, se
+retirèrent, et laissèrent le prince dans l'obscurité:
+ainsi s'écoulèrent plusieurs jours.
+Les Druides venoient à des heures fixes panser
+le roi; il recevoit toujours ses breuvages
+nourriciers et salutaires de la main discrète,
+dont il ne pouvoit définir ni concevoir la
+mystérieuse bienfaisance; le reste du jour et
+des nuits se passoit dans le silence et l'obscurité;
+les plus douloureuses pensées agitoient
+le monarque, et retardoient sa guérison.
+Cependant l'amour malheureux ne lui
+faisoit point éprouver ses tourmens; trahi,
+trompé, il avoit cessé d'aimer; une ame aussi
+belle ne peut aimer quand elle méprise; il
+faut à la vertu qui règne dans son c&oelig;ur, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+faut à sa franchise, à sa confiance, un choix
+digne d'elles; il a cru l'avoir rencontré, il
+adoroit leur perfection; détrompé, son
+amour s'est évanoui avec l'erreur qui l'avoit
+fait naître.</p>
+
+<p>La jeunesse, les soins et le tems apportèrent
+à la blessure du roi un soulagement
+considérable. Malgré sa tristesse, l'inquiétude
+qu'il éprouvoit, le désir de savoir des
+nouvelles des siens, le besoin surtout d'entendre
+parler de Viomade, de s'instruire de
+sa destinée; enfin, malgré l'ennui dont il
+étoit dévoré, il sentoit ses forces renaître.
+Les Druides lui annoncèrent que le danger
+avoit été grand, mais qu'heureusement il
+étoit passé, et que le sang qu'il avoit perdu,
+les chagrins auxquels il s'abandonnoit,
+étoient les seules causes de la foiblesse qu'il
+éprouvoit encore. Un cri de joie se fit entendre,
+le prince tressaillit. Les Druides et
+les flambeaux se retirèrent; il les vit partir
+sans regret; son c&oelig;ur étoit agité, il vouloit
+réfléchir, il espéroit connoître enfin ce généreux
+inconnu si touché de ses souffrances,
+et si heureux de leur guérison. Je ne puis,
+dit le roi, recevoir plus long-tems vos soins,
+bienfaiteur dont le nom me sera à jamais
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+cher, sans connoître celui à qui je dois tant
+de secours et tant d'intérêt. Hélas! vous ne
+me répondez point... vous savez qui je suis,
+vous savez que je fus un ingrat. A ces mots,
+le roi se sentit saisi d'une vive douleur; il
+entendit soupirer son mystérieux ami, mais
+n'osa plus lui demander ce qu'il s'obstinoit
+à taire; peut-être ce silence étoit-il une
+règle établie dans ces lieux, car il ne doute
+pas qu'il n'ait été transporté chez les Druides
+révérés, et dont les lois austères inspirent le
+respect et la crainte; fatigué par tant de
+pensées, le roi s'endormit, et les idées qui
+l'avoient si fort agité, se prolongèrent dans
+ses songes; il croyoit entendre encore les
+soupirs de l'inconnu, l'expression de sa joie;
+bientôt il aperçut Mérovée qui lui demandoit
+compte de ses actions; il lui demandoit
+encore où étoit sa couronne, son sceptre et
+son épée; tremblant, il fuyoit l'ombre irritée,
+et se retrouvoit dans sa grotte; il voyoit
+Talaïs, elle le conduisoit sur le rocher, et
+lui disoit: Ce n'est qu'ainsi qu'on aime; enfin,
+il s'égaroit dans un long désert; là, il
+aperçoit Viomade, pâle et défiguré; il portoit
+les tristes livrées de la misère, demandoit
+aux dieux un asile. Ce songe affreux
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+déchire le c&oelig;ur de Childéric, il se réveille
+en nommant Viomade; une sueur abondante
+coule de son front, la fièvre hâte et précipite
+les mouvemens inégaux de son pouls.
+Au nom qu'il a prononcé, l'étranger s'est
+approché, et a pris une de ses mains. O vous!
+dit le prince avec la plus grande agitation;
+ô vous! qui compâtissez à mes peines; vous,
+qui avez des larmes pour mes douleurs, de
+la joie pour ma santé, prenez pitié de mon
+inquiétude et de mes alarmes; vous le savez,
+je suis Childéric, et je fus ingrat; l'amour, la
+jeunesse m'ont entraîné; je ne cherche point
+d'excuse, hélas! l'ingratitude n'en a point!
+mais soyez touché de mon repentir, calmez,
+s'il se peut, mes chagrins; vous connoissez
+sans doute Viomade, le bruit de sa
+vertu aura volé jusqu'à vous; hélas! vous
+savez aussi de quel prix j'ai payé ses longs
+services; une si pure amitié..... mais que
+ma douleur vous attendrisse; oubliez la
+faute, ne voyez que le remords, et daignez
+m'apprendre où mes cruautés l'auront conduit,
+s'il a survécu à mes injustices, s'il a
+trouvé l'honorable asile dû à une ame si
+belle; si j'apprenois qu'il n'a point souffert,
+mon repentir adouci, me laisseroit plus de
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+repos; mais l'image de sa détresse me poursuit
+jusque dans mon sommeil: au nom de
+vos soins généreux, ah! parlez-moi de mon
+ami.... Et toi, mon cher Viomade, ne te reverrai-je
+plus? ne te ferai-je pas lire dans
+ce c&oelig;ur séduit, plus que criminel, et qui
+t'aima toujours? Que ne puis-je encore me
+jeter dans tes bras! que n'es-tu témoin de
+mes larmes!.... Arrêtez! cher prince, arrêtez!
+s'écrie une voie entrecoupée par des
+sanglots; arrêtez! reconnoissez votre fidèle
+Viomade, qui succombe à son attendrissement
+et à sa joie. O mon ami! Tous deux
+se taisent, sans cesser de s'entendre et de se
+répondre; leurs premières paroles se ressentirent
+de leur mutuelle agitation. Doux
+silence! heureux désordre! trouble charmant!
+plus persuasifs, plus touchans que
+l'éloquence! Ah! disoit le prince, comment
+n'ai-je pas reconnu Viomade à ses bienfaits,
+à sa sensibilité? qui sait aimer comme lui?
+mais, pourquoi ce mystère? pourquoi me
+cacher mon ami?&mdash;Vos jours en danger défendoient
+toute émotion; les Druides craignoient....&mdash;Ils
+craignoient ma joie, ils
+avoient raison; je sens que plutôt, elle eût
+été destructive; à peine encore puis-je aujourd'hui
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+la supporter.&mdash;Calmez-vous;
+demain, nous reprendrons cet entretien, il
+devient dangereux pour vous.&mdash;Un mot
+seulement: Sais-tu le sort de nos braves?&mdash;Egarés
+dans la forêt pendant l'obscurité,
+ils se réunirent dès que le jour parut, et sont
+à Tournay; mais reposez-vous, j'ose l'exiger.
+Childéric se soumit, il sentoit qu'il en
+étoit tems; ses forces épuisées commençoient
+à lui manquer. Viomade lui présenta un breuvage
+qui le ranima; il dormit quelques heures:
+son ami s'offrit à son réveil; l'amitié
+en écarta les peines, ou ne lui en laissa qu'un
+souvenir adouci par elle, et embelli par l'espérance.
+Le roi, se sentant beaucoup plus
+calme, désira apprendre comment Viomade
+et lui se trouvoient réunis: le brave consentit
+à le lui raconter après la visite des
+Druides; il ouvrit une fenêtre qui donnoit
+dans la forêt, mais déjà l'hiver en avoit jauni
+l'ombrage, et la feuille desséchée tomboit
+sous les efforts des vents; quelques chênes
+verts, quelques sapins, de noirs cyprès,
+conservoient seuls leur triste, mais constante
+verdure. Les Druides ayant jugé que
+le prince pouvoit être transporté sur un lit
+de repos près de la fenêtre, il jouit de ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+spectacle mélancolique, et écouta long-tems
+le bruit des vents et le frémissement du feuillage.
+Viomade vint s'asseoir auprès de lui,
+et ne put fixer sans attendrissement ce beau
+visage décoloré, cette figure charmante sur
+laquelle régnoit une si douce tristesse, une
+si touchante pâleur. Childéric lui tendit la
+main, il la pressa dans les siennes....; des
+pleurs baignèrent sa paupière; mais, triomphant
+de sa foiblesse, Viomade prit une attitude
+plus ferme, et parla ainsi: Vous m'ordonnez
+de vous expliquer par quels événemens
+nous nous trouvons dans ces lieux,
+je vais vous obéir. Vous devez savoir, ou du
+moins pressentir que vous habitez le temple
+dont le célèbre Diticas est le grand-prêtre.
+En quittant Tournay, je me décidai à venir
+le joindre: une tendre amitié nous unit dès
+l'enfance; il chérissoit Mérovée, dont la
+piété étoit vive et éclairée; il vous aimoit,
+je connoissois vos dangers, je comptois sur
+son pouvoir, je me décidai à l'intercéder et
+à l'attacher à votre sort; cela me parut facile,
+puisque déjà vous lui étiez cher: cependant
+je me proposois de l'alarmer lui-même
+sur la perte de sa puissance; mais
+j'avois besoin d'être instruit de votre destinée;
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+j'étois sûr de tous vos braves; je demandai
+Ulric comme le plus prudent; Valérius
+n'osa me refuser. Nous convînmes rapidement
+d'un rendez-vous dans la forêt;
+là, j'appris l'audace d'Egidius; je chargeai
+Ulric de vous conduire ici; j'en obtins la permission
+de Diticas, qui avoit été touché des
+malheurs dont vous étiez menacé; il m'avoit
+offert tous ses secours. Instruit toujours fidèlement,
+constamment occupé de votre sort,
+tremblant pour vos jours, j'allois au-devant
+de votre arrivée, lorsque je vous trouvai
+évanoui et blessé dans les bras d'Eginard:
+nous vous transportâmes jusqu'ici; on profita
+de votre évanouissement pour sonder
+votre blessure; elle étoit profonde, et le
+sang que vous aviez perdu vous causoit une
+si grande foiblesse, que l'on craignit pour
+vos jours; le silence et le calme furent ordonnés...
+Vous savez le reste. Ainsi donc,
+lui dit le roi, tandis que je te repoussois loin
+de ta patrie, occupé de moi, tremblant pour
+moi seul, oubliant mes torts sans nombre...
+Prince, interrompit Viomade, un brave ne
+compte que ses devoirs. Un roi, reprit Childéric,
+ne doit pas les oublier. Cette pensée
+plongea le jeune monarque dans la plus profonde
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+tristesse, il soupira douloureusement.
+Viomade essaya de le distraire. O mon roi!
+lui disoit-il, ce sont nos fautes qui nous
+éclairent; de l'erreur du passé, naît la prudence
+de l'avenir; que d'années vous restent
+pour en effacer quelques instans! Le remords
+épure le c&oelig;ur, il est sa seconde innocence,
+mais un noble espoir ne doit jamais
+l'abandonner; le malheur mûrit promptement
+et intéresse toujours; l'expérience
+des autres est perdue pour nous, et nous ne
+recevons que de nos propres revers des leçons
+sévères, mais utiles: quelle longue et
+brillante carrière s'ouvre devant vous! En
+peu de tems, vous avez cueilli les fruits d'une
+profonde sagesse, appris de grandes vérités,
+vous leur devrez une gloire pure et éclatante,
+un règne brillant et heureux. Egidius
+ose aujourd'hui s'asseoir insolemment sur
+votre trône, mais ce règne injuste ne sera
+pas long; les Francs rougiront d'obéir aux
+Romains; ils rougiront de leur avoir rendu
+les Gaules, conquises au prix du sang de leurs
+frères et du leur. J'apprends déjà qu'il existe
+par-tout une violente persécution; tout ce
+qui vous est fidèle est disgracié, privé de son
+rang, de ses biens, la plupart déclarés serfs.
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+Les chefs sont tous remplacés par des Romains,
+tous les postes leur sont confiés, et
+l'ancien fisc de Rome est rétabli: on n'ose
+murmurer encore, et l'instant n'est pas venu;
+il faut laisser aux Francs le tems de sentir leur
+faute. Ce temple vous offre une sûre retraite
+jusqu'à votre guérison; Diticas vous a ménagé
+un honorable asile pour l'époque à
+laquelle vous pourrez quitter ces lieux. Bazin,
+roi de Thuringe, vous appelle à sa cour;
+vous y serez traité en souverain. Ces peuples,
+venus comme nous de la Germanie,
+sous les noms de Cattes, de Varnes et d'Hérules,
+ont fondé ce royaume encore naissant:
+gouvernés par les mêmes lois, suivant
+la même religion que nous, un même sang,
+pour ainsi dire, coule dans nos veines, un
+même sentiment doit nous animer, et vous
+devez compter sur l'hospitalité qui vous est
+offerte. Bazin seroit sans doute un grand roi,
+si quelques actions sanguinaires ne servoient
+d'ombre à ses vertus; guerrier farouche,
+tout tremble également devant lui, ennemis
+et sujets; mais votre cause est celle des rois,
+son intérêt est de vous défendre; vous choisirez
+parmi vos braves celui que vous daignerez
+préférer; il aura l'avantage de vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+suivre, il restera aux autres le bonheur de
+vous servir. Après votre départ, je me rendrai
+près d'eux à Tournay; là, j'apprendrai
+des circonstances les meilleurs moyens à employer
+pour vous rendre à notre amour.
+Viomade se tait, et Childéric manque d'expressions
+pour peindre sa reconnoissance.</p>
+
+<p>Le jour s'écoula dans ce doux entretien.
+Childéric apprit sans émotion qu'Egésippe
+étoit reine, qu'Egidius avoit reçu sa foi: il
+sut qu'Ulric, blessé en l'accompagnant à la
+forêt, étoit rétabli, mais persécuté par le
+nouveau roi. Il nomma dès-lors l'aimable
+Eginard pour l'accompagner; Viomade se
+chargea de l'en instruire.</p>
+
+<p>Les forces du monarque commençoient à
+se rétablir, l'hiver étoit presque écoulé;
+plusieurs fois admis au temple, le roi avoit
+assisté aux sacrifices des Druides; la prière,
+ce mouvement sacré du c&oelig;ur, avoit élevé
+et fortifié son ame, et l'espérance, premier
+bienfait des dieux, l'avoit pénétré: souvent
+admis aux sages entretiens de Diticas, il
+avoit reconnu la saine morale de Gelimer,
+et adressé des regrets à ce vertueux ami.</p>
+
+<p>Mais les vents retournés derrière les montagnes,
+sembloient rendre le repos à la terre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+un air plus doux se faisoit sentir, et les buissons
+se paroient déjà d'une naissante verdure:
+c'étoit l'époque fixée pour le départ
+de Childéric. Viomade en pressoit l'instant
+pour le servir plus utilement ailleurs. Diticas
+lui ayant offert une armure digne de son
+rang, lui ouvrit le trésor sacré, et le conjura
+d'en disposer, lui promit la protection
+des dieux, lui jura un zèle infatigable: Viomade
+ne promit rien. Eginard, fier et heureux
+du choix de son maître, fut admis dans
+le temple. Un sacrifice précéda le départ du
+roi; Eginard, chargé de ses ordres, le quitta
+pour aller les exécuter. Le lendemain, conduit
+par Diticas et Viomade, Childéric traversa
+le souterrain qui conduisoit au fleuve;
+là, ils trouvèrent Eginard qui avoit amené
+deux chevaux superbes et richement harnachés.
+Il fallut se séparer, et ce fut un moment
+pénible pour tous. Viomade, ayant
+brisé une pièce d'or, en remit une moitié au
+roi. Quand vous recevrez la seconde, lui dit-il,
+hâtez-vous de vous rendre aux lieux qui vous
+seront indiqués, mais n'en croyez aucun autre
+indice. Childéric se prosterna, plein de
+respect et de reconnoissance, devant Diticas,
+embrassa tendrement son ami, et sautant
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+légèrement sur le cheval qui lui étoit
+destiné, tourna vers les villes de Strasbourg,
+Francfort, Gotha, et arriva à Erfort,
+capitale de la Thuringe. Ce n'étoit pas sans
+une vive douleur que Childéric avoit quitté
+sa patrie; l'espoir qu'il emportoit sembloit
+diminuer à mesure qu'il s'en éloignoit; il ne
+pouvoit penser, sans un déchirement cruel,
+à la différence du voyage qu'il entreprenoit
+alors, avec celui qu'il avoit fait il y avoit deux
+ans, à la même époque et dans la même saison,
+mais avec des sentimens bien éloignés
+de ceux qu'il éprouve: il revenoit alors dans
+sa patrie, un père l'attendoit, un trône, une
+couronne lui étoient réservés; il apportoit
+un c&oelig;ur pur, exempt de foiblesse et de repentir;
+la perfidie n'avoit point blessé son
+ame, tout sourioit encore à sa jeunesse, il
+respiroit le bonheur. A présent, hélas! banni
+par ses propres sujets, trahi par celle qu'il
+aimoit si ardemment, errant, fugitif, accablé
+par les reproches de son c&oelig;ur, il va
+solliciter un asile qui lui rappellera sans
+cesse le trône dont il est descendu! Ces idées
+l'accablent. Eginard lui-même a des momens
+de tristesse; il vient de quitter Grislidis, ses
+adieux ont été si tendres... Le premier jour
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+du départ, Eginard fut préoccupé, le second
+il crut devoir distraire son maître, le
+troisième jour il y parvint, et fut heureux.
+Arrivés à Erfort, il se reposèrent un jour
+entier avant de se présenter à la cour où ils
+étoient attendus; ce jour rendit au roi son
+air majestueux et doux, à Eginard toutes ses
+graces et le désir de plaire.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE ONZIÈME.</b>
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h2>LIVRE DOUZIÈME.</h2>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE DOUZIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Bazin, roi de Thuringe, vient de perdre son fils Amalafroi.
+Vengeance que veut en tirer un père irrité.
+Arrivée de Childéric. Portrait de Bazine. Elle demande
+en vain la grace des Vandales; elle s'évanouit
+dans les bras de Childéric. Son entretien avec le roi
+des Francs. Elle le quitte. Retour de Bazin dans son
+palais. Festin. Chants funèbres.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
+
+<h2>LIVRE DOUZIÈME.</h2>
+
+<p class="p2">Bazin régnoit seul en Thuringe depuis la
+mort d'Humfroi, son frère aîné, avec lequel
+il avoit partagé d'abord l'empire; ils habitoient
+alors deux palais voisins, et qu'un seul
+jardin séparoit. A la mort d'Humfroi, Bazin
+s'étoit emparé de ce trône à peine élevé, qui
+devoit tomber sous les coups de Thierry,
+fils de Clovis, et faire partie de sa puissance.
+Altier, sanguinaire et farouche, Bazin venoit
+de perdre l'aîné de ses fils, le jeune et bel
+Amalafroi, espoir et amour du peuple. Vainqueur
+des Vandales, il traitoit de la paix
+quand il fut lâchement assassiné: l'armée
+entière gémit sur une mort prématurée, et
+qui lui enlevoit un prince aussi brave que
+généreux. La douleur de Bazin fut extrême;
+mais il ne borne point son deuil à des larmes,
+la vengeance peut seule satisfaire ses
+regrets terribles. En vain il lui reste encore
+trois fils, Hermanfroi, âgé de douze ans,
+Baderic et Berthier, encore enfans; rien ne
+le console, ne l'appaise; c'est du sang qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+faut à sa douleur: tous les prisonniers faits
+sur les Vandales pendant la guerre, seront
+immolés sur la tombe d'Amalafroy, de ce
+prince, qui, dans le cours d'une longue carrière,
+n'eût pas vu couler sans pitié une
+goutte de ce sang qui va se répandre à grands
+flots. Déjà les apprêts de ces sanglantes obsèques
+ont frappé d'horreur les sens de Childéric;
+il a aperçu le bûcher en se rendant à
+la cour du roi de Thuringe; il a reculé d'effroi,
+et a frémi au récit que lui font les gardes
+qu'il a interrogés. Cependant, au bruit
+de son arrivée, Bazin se présente pour le recevoir,
+et la beauté du monarque français,
+sa taille superbe et son aspect enchantent
+déjà tous ceux qui l'entourent; il parle, il
+plaît davantage encore, et tous les c&oelig;urs
+lui sont soumis. Arrivé dans les appartemens
+du roi de Thuringe, Childéric, comblé d'honneurs,
+répond à ces hommages avec une noble
+reconnoissance: on l'écoute, on l'admire,
+il règne sur tout ce qui l'approche; l'aimable
+Eginard reçoit lui-même un favorable accueil,
+et partage les égards dont on accable
+son maître.</p>
+
+<p>Mais les horribles funérailles que prépare
+un père irrité, ont porté la douleur dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+l'ame sensible de Bazine, nièce du roi de
+Thuringe, et destinée, dès sa naissance, à
+épouser son fils. Bazine, restée au palais de
+son père Humfroi, et élevée par les ordres
+de son oncle, cache dans l'ombre sa beauté,
+sa grace, sa douce mélancolie, et tous les présens
+qu'elle a reçus de la nature; dans une
+extrême jeunesse, elle a montré une ame élevée,
+un caractère constant et noble, un esprit
+juste, une imagination profonde. Bazine a deviné
+tout ce qu'elle est loin encore de sentir,
+ce qu'elle ne doit peut-être jamais connoître,
+et sa raison, qui avertit son c&oelig;ur des privations
+qui l'attendent, l'a condamnée aux regrets,
+long-tems avant qu'elle eût l'idée du
+plaisir. L'amour pur, extrême, sincère et
+constant, ce dieu des ames tendres et fidèles,
+se peignoit à sa pensée comme le seul
+vrai bien de la vie; la bienfaisance en étoit
+pour elle la consolation; une bonne action,
+voilà le plaisir pour Bazine, et les larmes de
+joie qu'elle faisoit répandre, étoient la volupté
+pour son c&oelig;ur. Ses traits réguliers,
+mais doux, son regard languissant et timide,
+son sourire innocent, ses graces enfantines
+et légères, tout en elle est pur et dans une
+parfaite harmonie; la négligence et l'abandon
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+de sa démarche, un air rêveur, un son
+de voix qui portoit à l'ame ses moindres discours,
+font de Bazine un de ces êtres charmans
+que l'on aime, que l'on admire, et qui
+ravissent pour toujours. La princesse, destinée
+à l'hymen d'Amalafroy, renonçoit, en
+l'épousant, à la délicieuse idée d'un amour
+mutuel; elle éprouvoit un regret qu'elle condamnoit
+elle-même; en songeant à cet hymen,
+elle pleuroit un bonheur mensonger,
+mais enchanteur. Des raisons politiques forçoient
+le roi de Thuringe à presser cette
+union; et Bazine, à l'approche de cet instant,
+sentoit augmenter son indifférence;
+elle se le reprochoit, elle vouloit aimer celui
+qu'elle estimoit, son c&oelig;ur rebelle se refusoit
+à ses propres volontés. Appartenir sans
+se donner, passer sa vie sans connoître l'amour,
+renoncer à ses rêves charmans, sacrifier
+ses vagues, mais délicieuses espérances,
+se dérober soi-même à ce héros inconnu
+encore, mais qui sans doute existoit pour
+elle, ces pensées plongeoient la jeune princesse
+dans une tristesse accablante. Amalafroy
+plus heureux, ou plus à plaindre peut-être,
+aimoit avec idolâtrie; il voyoit avec
+transport s'approcher l'heureuse époque de
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+son hymen; il se plaignoit pourtant d'une
+froideur dont son amour et sa délicatesse
+étoient alarmés: alors Bazine lui sourioit avec
+tant de graces, qu'il se reprochoit ses plaintes:
+il espéroit; mais à peine âgé de dix-huit
+ans, le prince est déjà moissonné! Il n'a paru
+qu'un seul jour pour se faire connoître et
+regretter, et Bazine a donné des larmes à
+celui dont elle fut aimée. Cependant la vengeance
+terrible du roi de Thuringe révolte
+son c&oelig;ur, tant d'innocentes victimes excitent
+sa pitié; timide et modeste, Bazine
+craint de paroître; destinée au trône, elle a
+cependant le noble sentiment de sa grandeur,
+qui l'élève au rang qui lui est réservé.
+Le jour est fixé, on nomme déjà l'instant,
+la princesse ne peut différer davantage; couverte
+de vêtemens de deuil, voilée et suivie
+de la bonne Eusèbe, sa nourrice et sa gouvernante,
+de la séduisante Berthilie, sa
+meilleure amie, elle quitte son palais, traverse
+légèrement le jardin qui le sépare de
+celui du roi, et se présente à ses regards au
+moment où il venoit de recevoir avec tant
+d'honneurs Childéric et Eginard. Bazine, qui
+a rejeté son voile en arrière, rougit à l'aspect
+de deux étrangers; mais, s'adressant à
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+son oncle: Je viens, lui dit-elle, implorer
+votre clémence, et recourir à vos bontés.&mdash;Que
+voulez-vous, Bazine? parlez; que demandez-vous?&mdash;La
+grâce de ces malheureux
+Vandales, si cruellement condamnés. A ces
+mots, prononcés avec une enchanteresse
+douceur, Bazine leva ses beaux yeux remplis
+d'une expression si tendre; mais le roi, enflammé
+de courroux, lui répondit: Eh quoi!
+c'est vous, vous, destinée à devenir l'épouse
+d'Amalafroy, vous qu'il aima, c'est vous
+qui m'osez demander la grâce de ses assassins!
+vous qui, loin de suspendre ma vengeance,
+devriez en presser les effets! Est-ce
+ainsi que vous honorez l'ombre de celui qui
+dut être votre époux?&mdash;Oui, c'est ainsi qu'interprétant
+sa belle ame, je rends un juste
+hommage à ses vertus; c'est en sauvant l'innocence,
+que j'obéis à ses volontés généreuses.
+Ah! craignez d'irriter ses mânes augustes, loin
+de les apaiser! Que ne peut-il, du sein des
+morts, se faire entendre et vous attendrir!...
+O roi! ajouta-t-elle en se jetant aux genoux
+de Bazin, et élevant vers lui ses mains suppliantes,
+daignez écouter sans courroux la
+prière que je vous adresse! sauvez ces infortunés!
+l'ombre désolée de votre fils rejetera
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+de sanglantes funérailles; croyez-en celle
+qu'il aima et qui connut si bien son c&oelig;ur;
+cédez à la pitié: accordez-moi une grâce que
+je vous demande au nom d'Amalafroy! Bazin,
+sans être ému par sa beauté, par ses grâces
+timides, par l'accent irrésistible d'une voix
+si touchante, et à qui son attendrissement
+prêtoit encore un charme plus persuasif,
+releva Bazine avec rudesse: C'est assez, lui
+dit-il; je pardonne à votre âge cette indiscrète
+prière. Des gardes vinrent avertir le roi
+que les bûchers et les victimes étoient prêts;
+il suivit les gardes. Bazine, entraînée par sa
+pitié, s'élança au-devant de lui, essaya de le
+retenir; le roi la repoussa, et s'éloigna d'elle;
+elle fit un cri, et tomba évanouie. Childéric,
+qui étoit près de la princesse, la reçut
+dans ses bras; il la transporta sur un siége
+voisin; Berthilie, Eusèbe, s'empressèrent de
+la secourir, tandis que Childéric, tremblant,
+effrayé de sa pâleur, restoit à genoux, et soutenoit
+sa tête; Eginard, debout et non moins
+troublé que le roi, admiroit en silence cette
+beauté si sensible et si généreuse; les liens
+de perles qui retenoient ses cheveux d'un
+blond argenté, s'étoient détachés, et ses
+longues tresses dénouées sembloient un nouveau
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+voile qui se prêtoit de lui-même à cacher
+ses modestes charmes. Les soins de Berthilie
+ne furent pas sans succès, Bazine rouvrit
+ses beaux yeux. Etonnée de se trouver
+appuyée sur le bras d'un étranger, qui lui-même
+est à ses genoux, elle regarde autour
+d'elle, et une prompte rougeur anime l'albâtre
+de son teint; elle porte sur le roi un
+regard reconnoissant et timide, et le prie
+avec instance de se relever; mais Childéric,
+qui s'oublioit entièrement à ses pieds, et
+s'abandonnoit à une admiration qui remplissoit
+et absorboit toutes ses pensées, n'entendit
+point ces paroles; il ne vit que sa touchante
+beauté: la princesse renouvela sa prière;
+alors, sortant comme d'un songe, le roi lui
+obéit, mais il demeura près d'elle, et constamment
+préoccupé. Bazine sourit à Eusèbe,
+embrassa Berthilie, et cependant elle poussa
+un profond soupir, et quelques pleurs coulèrent
+de ses yeux; elle pensoit aux malheureux
+qu'elle n'avoit pu sauver, et leur donnoit
+des larmes: s'occupant néanmoins des étrangers,
+elle remercia le roi qui l'avoit secourue,
+salua Eginard. Je savois, dit-elle à Childéric,
+que la cour de Thuringe devoit être
+bientôt honorée de votre illustre présence,
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+car je vois que c'est au roi Childéric que je
+dois déjà des remercîmens. Je vous reconnois
+au portrait fidèle que l'on m'a fait souvent
+de vous, et si la renommée n'a pas été
+moins juste en me parlant de vos vertus,
+ma cour, qui vous reçoit, doit s'enorgueillir
+de son bonheur. Childéric troublé, s'inclina
+sans répondre. Je rougis pour nous, reprit
+Bazine, de ce que votre arrivée vous rendra
+le témoin des vengeances d'un père irrité et
+malheureux; la douleur l'a égaré, et ses excès
+vous font sans doute horreur; hélas! il a
+perdu ce qu'il aimoit, et son injustice, sa
+fureur, sont peut-être excusées par la violence
+de son désespoir! Oui, princesse, répondit
+le roi avec embarras; je sais qu'en
+perdant le prince Amalafroy, Bazin perd un
+fils adoré, la Thuringe un héros, vous, belle
+princesse, un époux, un amant aimé....
+Bazine baissa les yeux, et ne répondit point;
+après un moment de silence, elle se leva:
+Je vais me retirer, dit-elle au roi, je crains
+le retour de Bazin. Nous nous reverrons,
+prince, et j'espère que vous ne me refuserez
+point le récit de vos aventures, et de ces
+faits extraordinaires qui ont marqué même
+votre enfance. Permettez-moi de vous présenter
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+ma chère Eusèbe, et Berthilie, ma
+meilleure et plus tendre amie; elle est fille
+du vertueux Théobard, chef du conseil;
+nous fûmes élevées ensemble, nos c&oelig;urs
+s'entendirent en naissant. Childéric, à son
+tour, présenta aux dames l'aimable Eginard.
+Bazine se retira avec celles qui l'avoient accompagnée;
+Childéric n'osa les suivre, mais
+fixé près de la fenêtre, il vit la princesse traverser
+les jardins; il admiroit sa légèreté,
+les grâces de sa taille, tous ses mouvemens;
+il cessa de la voir, mais non de l'admirer.
+Eginard, non moins charmé, interrogeoit la
+trace des pas de Bazine et de Berthilie; il se
+perdoit, comme son maître, dans un double
+enchantement. Berthilie, ainsi que la princesse,
+n'a vu encore paroître que son seizième
+printems; elle n'a point, comme son amie,
+des traits réguliers, un teint d'albâtre, des
+cheveux blonds, fins et déliés; son front n'a
+point cette sérénité virginale, ses yeux cette
+mélancolie voluptueuse; mais ses cheveux
+bruns clairs, et naturellement bouclés, conviennent
+à la fraîcheur de son teint; sa physionomie
+est expressive, une gaieté innocente
+l'anime, sa bouche vermeille sourit
+avec bonté, et quelquefois avec malice; sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+taille est celle des Grâces, son caractère vrai,
+constant, son ame innocente et sensible, son
+esprit fin; elle est vive, étourdie, sait qu'elle
+est jolie, aime à l'entendre dire, adore son
+père, et mourroit pour son amie. Ces deux
+charmantes fleurs, nées au même printems,
+et près l'une de l'autre, se sont épanouies
+en s'aimant, et si l'attachement de Berthilie
+a plus de respect et de déférence, Bazine
+la dédommage en se livrant à tout ce qu'elle
+sent d'amitié, et répare ainsi ce que le rang
+met entre elles de distance.</p>
+
+<p>Childéric et Eginard furent arrachés à
+leur douce rêverie par le bruit du retour
+de Bazin, entouré de sa cour. On désapprouvoit
+l'injuste vengeance du roi, on détestoit
+sa fureur; cependant on avoit exécuté
+ses ordres sans résistance, on l'avoit
+suivi en foule au lieu du supplice, on applaudissoit
+tout haut à des cruautés dont
+on frémissoit au fond du c&oelig;ur. Tel est le
+sort des rois; le cri de la vérité est étouffé
+pour eux, à travers les clameurs de la flatterie;
+trompés, ils s'abandonnent; trahis,
+ils s'égarent. Bazin, fier du sang qu'il a fait
+couler, admire sa puissance et les effets terribles
+de son courroux; il s'approche de
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+Childéric, lui parle d'Amalafroi, de sa mort
+prématurée, des funérailles qu'il vient d'ordonner,
+d'exécuter même. Sa douleur, appaisée
+sans doute par sa vengeance, ne l'arrache
+point à l'entretien général, ni aux soins
+qu'il doit aux étrangers. Un festin s'apprête;
+Childéric et Eginard y ont pris place; la
+coupe vole toujours remplie de nouveau, et
+le vin animant les esprits, chacun se livre
+sans réflexion à sa pensée. Mais bientôt on ne
+parle plus que du supplice des Vandales;
+leur nom, leur rang, leur âge, leur courage
+ou leur foiblesse, leurs cris, leurs larmes,
+ou leur force et leur étonnante fermeté,
+occupent tous les convives. Le roi de Thuringe,
+charmé, se mêloit à ce barbare récit.
+Théobard seul, silencieux et triste, jetoit
+sur tous un regard froid ou mécontent.
+Childéric l'observoit, et conçut pour lui autant
+d'estime que d'intérêt: Eginard, placé
+près de lui, sut d'abord qu'il étoit le père
+de Berthilie; c'étoit un titre à ses égards.
+Ce n'est pas qu'Eginard ait oublié les adieux
+de la tendre Grislidis, il s'en souvenoit, et
+se promettoit d'y penser toujours. Childéric,
+qui ne prenoit aucune part à une conversation
+si peu d'accord avec son c&oelig;ur, vit avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+plaisir la fin du repas. On alloit quitter la
+table, lorsque plusieurs Bardes entrèrent,
+ils étoient couronnés de cyprès; un d'eux
+tenoit une harpe, trois autres chantèrent
+ainsi la mort du jeune Amalafroi.</p>
+
+<div class="left35">
+<p class="p2 sper"><b>CHANT FUNEBRE</b></p>
+
+<p class="font90"><span class="i2 smcap"><b>sur la mort d'Amalafroi</b>.</span></p>
+
+<p>Il n'est plus! chantons sa valeur,<br />
+Célébrons ses vertus, sa gloire;<br />
+Mais n'outrageons pas sa mémoire<br />
+Par une éternelle douleur.<br />
+Disons-nous: son ame sublime<br />
+Vole vers la divinité,<br />
+Et laissons le vice et le crime<br />
+Douter de l'immortalité.</p>
+
+<p>Avant de t'élever aux cieux,<br />
+Esus t'éprouva sur la terre;<br />
+De cette épreuve passagère,<br />
+Dépendoit ton sort glorieux.<br />
+Mais où finit ce joug pénible,<br />
+Commence un destin solennel:<br />
+Du fond de la tombe insensible<br />
+Tu sors pour un jour éternel.</p></div>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE DOUZIÈME.</b></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h2>LIVRE TREIZIÈME.</h2>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE TREIZIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Childéric ne se croit point amoureux. Eginard se promet
+de rester fidèle. Le roi raconte une partie de ses
+aventures à la princesse. A la chasse, il sauve la vie
+au roi de Thuringe. Il reprend son récit; la princesse,
+trop émue, l'interrompt. Ils se rencontrent par hasard
+dans une promenade, et Childéric achève sa narration.
+Emotion mutuelle, aveux muets. Coquetterie
+de Berthilie et d'Eginard. Inquiétude qu'éprouve
+Berthilie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p>
+
+<h2>LIVRE TREIZIÈME.</h2>
+
+<p class="p2">Childéric, conduit à l'appartement qui
+lui est destiné, se trouve seul avec Eginard;
+tous deux ont déjà nommé Bazine; tous deux
+ont plus parlé encore de ses vertus que de
+ses charmes. Combien elle étoit touchante
+aux pieds du roi, et implorant sa clémence!
+qu'elle étoit belle, les yeux baignés de pleurs!
+Que la mélancolie sied bien à ses traits divins!
+qu'Amalafroi étoit heureux! Cette pensée
+arrache au prince un soupir; mais c'est
+Bazine qu'il plaint: déjà elle a connu l'amour,
+elle en a senti les charmes, pour en éprouver
+les éternelles douleurs. Cependant elle n'a
+point laissé voir ni regret violent, ni désespoir
+inconsolable. Childéric espère que la
+belle princesse n'est pas pour toujours affligée.
+A seize ans, doit-elle, dans un éternel
+veuvage, ensevelir ses attraits et fermer son
+c&oelig;ur à l'amour? Mais Bazine peut-elle être
+inconstante? Childéric ne le croit pas, et
+ne veut pas le croire.</p>
+
+<p>L'heure du sommeil n'interrompt point
+ses pensées; le jeune roi, cependant, n'a vu
+<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
+qu'une fois celle qui l'occupe; il n'a point
+formé le désir de lui plaire, il est aussi loin
+du projet de l'aimer; l'amour brûle, souhaite,
+espère, et Childéric n'éprouve point ces mouvemens
+impétueux; son imagination est
+calme, il n'est point livré à cet orage des sens
+qui l'agitoit près d'Egésippe; il a vu la bonté
+céleste, il adore sa belle image, mais sans
+trouble, sans émotion, sans délire: le prince
+est sans désirs comme sans espérance. Le
+lendemain, Childéric reçut les chefs de l'état;
+mais ayant demandé l'honneur d'être admis
+chez la princesse, Bazin y consentit et l'accompagna
+lui-même. Bazine reçut les rois
+avec les grâces nobles qui suivoient tous ses
+mouvemens, et Childéric ne sut, en y réfléchissant,
+ce qui la rendoit plus belle de son
+sourire ou de ses larmes. Le roi, en se retirant,
+lui dit qu'il espéroit qu'à l'avenir elle
+reparoîtroit à sa cour; la princesse s'inclina
+avec respect; les rois la quittèrent. Pour obéir
+sans doute aux ordres qu'elle avoit reçus,
+elle parut le lendemain au palais du roi, et
+la charmante Berthilie entra avec elle; toutes
+les dames qui composoient la cour de Thuringe,
+s'étoient également réunies autour de
+la princesse, et se mêlèrent aux amusemens
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+qui d'ordinaire occupoient Bazin et ceux qui
+l'environnoient. Le jeune roi de France attira
+d'abord tous les regards; mais il promenoit,
+sur toutes ces jeunes et belles nymphes, des
+yeux si indifférens, qu'aucune n'osa espérer.
+Eginard, dont le rang plus modeste,
+semble aussi plus près du plaisir; Eginard,
+galant et léger, tourne toutes les têtes et blesse
+même plus d'un c&oelig;ur. On l'invite en vain
+à l'inconstance, Eginard ne veut aimer
+que Grislidis; cependant il ne renonce point
+à plaire, il ne renonce point à cette aimable
+coquetterie qui flatte sa vanité, amuse sa
+pensée, distrait son c&oelig;ur; il veut respirer
+toutes ces fleurs qu'il s'interdit de cueillir.
+Pour échapper à tant d'attraits, il les désire
+tous: aimable, mais frivole, léger sans perfidie,
+et volage par fidélité, offrant également
+ses v&oelig;ux à chaque belle, et leur portant
+un inconstant hommage, il échappe au
+trait qui peut à peine l'effleurer, et offre à
+Grislidis ces preuves de constance, dont
+peut-être elle eût été alarmée. Ainsi, en gardant
+sa tranquillité, il va troubler la paix de
+tant de beautés dignes d'amour, et ses jeux
+peut-être feront couler bien des larmes.</p>
+
+<p>La chasse, cette image de la guerre, fut
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+toujours le plaisir des héros, et étoit alors
+le goût dominant de la Thuringe. Les dames
+assistoient ordinairement à celle du cerf,
+du daim ou d'autres animaux timides; elles
+étoient montées sur des chevaux, célèbres
+dans ce pays par leur force, leur docilité
+et leur beauté; elles exerçoient quelquefois
+leur adresse à lancer leurs flèches, soit contre
+les lièvres, soit contre les chantres des bois.
+Bazine aimoit peu ces jeux cruels et s'y mêloit
+rarement; mais les chasses préparées pour
+Childéric, seront belles, dureront plusieurs
+jours, et la princesse promet d'y paroître.
+En attendant le moment fixé par le roi de
+Thuringe pour ces amusemens guerriers,
+Childéric et Bazine se retrouvent tous les
+soirs, mais au milieu d'une assemblée nombreuse,
+et la curiosité de la princesse n'a pu
+encore être satisfaite. Dans une belle journée
+de printems, à cette heure où le soleil
+trop ardent, force à chercher l'ombre et la
+fraîcheur des bocages, Childéric, fatigué
+du monde importun qui l'entoure, parcouroit,
+avec Eginard, le jardin spacieux qui
+séparoit les deux palais; malgré lui, ses regards
+se portoient vers les fenêtres de la
+princesse, et sans s'arrêter à ce beau parterre
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+de fleurs variées, il marchoit sans réflexion,
+foulant aux pieds les verds tapis,
+l'émail des prés; il ne sentoit point les parfums
+délicieux que lui apportoient les zéphirs.
+Eginard seul admiroit ces beaux arbres,
+respiroit avec délice l'air embaumé,
+jouissoit du chant des oiseaux; mais tout-à-coup,
+mille fois plus heureux à son tour,
+le roi est ému, il admire, il se plaît au murmure
+de cette fontaine, dont l'onde plaintive
+s'échappe en ruisseau limpide; il marche
+voluptueusement sur ces rians gazons qu'il
+parcouroit lentement et avec indifférence; il
+s'approche avec empressement de ce bosquet
+d'arbres qui ombragent un banc de mousse.
+Il a vu Bazine qui se repose sous ce dais de
+feuillage et près de la fontaine. Eusèbe et
+Berthilie seules sont près d'elle: à l'arrivée
+du roi, les dames se sont levées avec
+respect, et Bazine lui offre un place sur le
+banc de mousse, en se félicitant de sa rencontre.
+Childéric l'accepte avec joie; Eginard
+va s'appuyer près de la fontaine; là rien ne
+lui cachoit la taille charmante de Berthilie;
+il aperçoit même un petit pied, un beau
+bras: souvent l'aimable étourdie cueille
+une de ces fleurs inodores dont sont parsemés
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+les gazons, et c'est toujours du côté de
+la fontaine qu'elle croit apercevoir les plus
+belles. Le galant Eginard ne cesse de la regarder,
+mais il pense à Grislidis, et Berthilie
+lui paroît moins à craindre. La princesse
+ayant engagé le roi à commencer le récit
+qu'elle lui a déjà demandé, il céda promptement
+à une volonté d'autant plus puissante,
+qu'elle étoit doucement exprimée.
+Ce fut avec attendrissement qu'il parla d'abord
+de sa mère, avec orgueil qu'il vanta
+les exploits et les vertus de Mérovée; il se
+sentit fier d'exposer, devant la princesse,
+des images chères à son c&oelig;ur, et qu'elle admiroit.
+Ce fut avec le même sentiment qu'il
+lui parla de son premier combat, de cette
+journée, où encore enfant, il annonça
+un courage téméraire. Childéric vit Bazine
+sourire à ses premiers exploits, ils lui en
+devinrent plus chers. Que n'a-t-il prévu
+qu'un jour il auroit à lui peindre toutes ses
+actions, à lui expliquer toutes ses pensées!
+animé par le désir glorieux d'en être applaudi,
+rien n'eût étonné sa valeur, rien
+n'en eût arrêté l'ardeur. Childéric alloit parler
+de son arrivée dans la grotte, mais Eusèbe
+avertit la princesse que l'heure de se
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+rendre au palais approchoit; sans doute
+personne ne lui sut gré de sa prévoyance,
+et cependant on obéit à Eusèbe; les dames
+se retirèrent pour s'occuper de leur parure.
+Berthilie, en se levant, laissa tomber les
+fleurs qu'elle avoit cueillies; Eginard les
+ramassa, en fit un bouquet, qu'il tenoit encore,
+peut être par distraction, quand on
+se rassembla chez Bazin. Berthilie l'aperçut,
+rougit, son c&oelig;ur palpita; mais que devint-elle,
+lorsque dans la soirée, elle le vit sur le sein
+de la plus jolie de ses compagnes! Des larmes
+de dépit remplirent ses yeux, et le perfide
+qui les avoit causées eut la cruauté d'en
+jouir. Le lendemain, chacun se prépara pour
+la chasse; les belles forêts de la Thuringe renfermoient
+plusieurs châteaux dans lesquels
+on s'arrêtoit, car ces amusemens duroient
+plusieurs jours. Childéric paroît, superbe
+et charmant, sur le coursier fougueux qu'il
+captive avec tant d'adresse. Bazine, plus timide
+que Berthilie, mais plus prudente, a
+plus de grâces que d'assurance; les dames,
+dont elle est environnée, forment autour
+d'elle un grouppe charmant; c'est Hébé au
+milieu de ses s&oelig;urs, aucune ne l'égale, toutes
+cependant sont jeunes, fraîches et belles.
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+Eginard, séduit et incertain, porte tour-à-tour,
+sur chacune d'elles, des regards animés
+et ravis; il ne s'occupe point de la chasse,
+et Childéric a déjà remporté tous les légers
+avantages de cette journée, avant que le fils
+d'Ulric n'ait pensé à attaquer ni à poursuivre
+l'ennemi léger qui fuit en vain devant le roi,
+plus agile encore que lui. Déjà ce prince
+a déposé aux pieds de Bazine les nombreuses
+victimes de son adresse. Un repas champêtre
+réunit et confond les chasseurs; on
+vante la force, la légèreté du roi; plusieurs
+défis sont offerts et acceptés; mais Childéric,
+à tous les dons qu'il a reçus de la nature prodigue,
+joint l'exercice et le développement
+qu'il a acquis dans la grotte de Gelimer. A
+son aspect on devine ses succès; il touche
+au but long-tems avant tous ceux partis
+avant lui; sa flèche ne part jamais sans atteindre,
+tous ses rivaux en conviennent,
+et n'osent plus le défier. Mais on vient tout-à-coup
+annoncer au roi de Thuringe, qu'un
+<i>glouton</i>, espèce de sanglier terrible et dévastateur,
+échappé des forêts de Hantz, a été
+découvert à quelque distance, et qu'il dévore
+tout le gibier. Bazin, charmé d'avoir
+à combattre un tel ennemi, fixe au lendemain
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+l'attaque; les dames resteront dans la
+maison de chasse; les hommes seuls s'exposeront
+aux dangers. Cette chasse peut cependant
+n'en avoir aucun: souvent cet
+animal, qui mange avec avidité le gibier
+qui s'offre devant lui, et qu'il sait surprendre
+avec une rare adresse, tombe alors dans
+une espèce de torpeur; venu à ce point d'immobilité,
+on le tue sans peine: cependant
+les dames ne voyent point partir les chasseurs
+sans inquiétude; Eginard, peu jaloux
+des lièvres, des faons, des daims que dévoroit
+le glouton, ne désiroit point sa mort,
+envioit encore moins l'honneur de le vaincre;
+mais il suivit son maître, non sans regretter
+les belles qu'il laissoit seules. Elles
+passèrent le jour à se promener sous les arbres;
+on lisoit l'inquiétude sur leurs visages;
+elle augmenta à l'approche de la nuit. Agitées
+de mille pensées pénibles, le sommeil ne
+leur fit point oublier les chasseurs, et le
+jour étoit encore près de terminer une seconde
+fois son cours, lorsqu'enfin le bruit
+des voix, le hennissement des chevaux, annoncèrent
+le retour souhaité. Les dames s'avancent
+promptement du côté d'où part le
+bruit; mais plusieurs chevaux sans cavaliers
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+et conduits à la main, les effrayent; elles
+ont reconnu ceux des rois, celui d'Eginard;
+tous les c&oelig;urs sont troublés, et cependant
+on n'ose interroger, on craint trop d'apprendre...
+Un brancard frappe leurs yeux;
+Bazine s'élance, et Berthilie la suit; Bazin,
+blessé, paroît, porté sur le brancard; Childéric
+et Eginard le suivent. Le roi de France
+s'approche de la princesse, et la rassure sur
+l'état du monarque: il est, lui dit-il, sans
+danger. Arrivé à la maison de chasse, le
+roi fut promptement couché; on envoya à
+Erfort; Théobard, accompagné de tous les
+secours nécessaires, arriva au bout de quelques
+heures; la blessure n'étoit point dangereuse;
+cependant elle demandoit de grands
+ménagemens, et il fut décidé que le blessé
+ne seroit transporté que le lendemain. Les
+dames étoient toutes fort impatientes de
+connoître la cause de cet accident; le glouton
+n'existoit plus; sa tête avoit été présentée
+à Bazine, qu'elle avoit effrayée: Bazin voulut
+raconter lui-même cet événement. Nous
+cherchions, dit-il, depuis long-tems le sanglier
+que nous voulions détruire; il ne s'offroit
+point à nos regards; plus emporté, je
+m'enfonçai seul dans un fourré, et je l'aperçus
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+immobile au pied d'un arbre; jugeant
+que c'étoit l'instant de le percer, croyant
+inutile d'attendre du secours contre un ennemi
+sans force, je m'approchai et lui portai
+un coup de ma lance; sa peau étant extrêmement
+épaisse, la blessure fut légère; je redoublai:
+soit que la douleur le réveillât de
+son engourdissement, soit que naturellement
+cet état dût finir alors, le terrible animal
+se leva furieux, et s'élança sur moi; je
+me jetai derrière un arbre, qui me garantit
+d'abord; mais il m'atteignit, et d'un coup de
+ses défenses, me renversa; cependant je
+me défendis encore avec ma lance; mais ma
+large blessure m'affoiblissoit, lorsque je vis
+tout-à-coup le roi de France paroître: s'élancer
+sur le monstre, lui enfoncer son épée
+dans le c&oelig;ur et l'étendre mort à mes pieds,
+ne fut pour lui qu'un seul et même mouvement.
+Eginard, qui suivoit de près son
+maître, l'aida à arrêter mon sang; il courut
+avertir le reste de ma chasse, qui me rejoignit,
+et m'a transporté ici avec les précautions
+nécessaires. C'est avec plaisir, ajouta
+Bazin, que j'avoue et que je publie, que je
+dois la vie au roi des Francs; puissé-je m'en
+acquitter un jour, et qu'en attendant, une
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+sainte et éternelle amitié unisse nos c&oelig;urs!
+Childéric, en ce moment, reçut la main que
+lui présentoit le roi, et la pressa avec un
+geste animé et sincère. Bazine, assise près
+du lit, regarda Childéric avec admiration,
+et ce seul regard lui parut une glorieuse récompense.</p>
+
+<p>L'entretien devint général; cependant plusieurs
+fois Childéric avoit pu lire dans les
+yeux de la princesse, combien elle s'intéressoit
+à son sort. Eginard, fier de son roi, répétoit
+aux dames ce que Bazin avoit déjà raconté;
+ce qu'il disoit, quoique déjà connu,
+prenoit dans sa bouche des grâces nouvelles;
+on l'écoutoit toujours avec attention, parce
+qu'on l'entendoit toujours avec plaisir. Le
+lendemain on revint à la cour; on marchoit
+lentement, tant pour jouir de la beauté du
+jour, du charme des bois, que pour ne pas
+fatiguer Bazin, lorsque Berthilie s'avisa de
+tourmenter son cheval, de l'exciter; l'animal
+hennit, bondit et s'élance rapidement
+à travers les arbres; la princesse jette un
+grand cri à l'aspect du danger de son amie;
+mais la légère et adroite étourdie déployant
+autant de force que d'imprudence, arrête
+l'animal fougueux, et le ramène soumis et
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+tranquille. Combien elle s'applaudit de sa
+ruse, en voyant Eginard pâle et effrayé voler
+à sa rencontre! Cependant elle n'osa jouir
+de ce triomphe en apercevant le trouble de
+la princesse, et elle se le reprocha sincèrement.
+Tout le reste de la soirée, Berthilie
+ne s'occupa que de son amie, et oublia entièrement
+Eginard, qui, par caprice ou par
+amour-propre, en fut piqué; il négligea pour
+elle toutes celles dont il paroissoit charmé,
+et ne vit plus que l'objet qu'il sembloit jusqu'à
+cet instant vouloir éviter.</p>
+
+<p>Bazin souffroit encore, et sa blessure, loin
+de se guérir, étoit plus douloureuse, quoique
+sans danger. On cherchoit à l'amuser,
+à le distraire; Bazine avoit chaque jour pour
+lui de nouveaux soins, de nouveaux égards.
+Heureuse de lui prouver son attachement
+et sa reconnoissance, elle ne le quittoit que
+lorsque sa présence pouvoit devenir importune;
+elle trouvoit sans cesse Childéric auprès
+de son oncle, et sa vue chaque jour la charmoit
+davantage. Elle croyoit enfin à ce rêve
+délicieux de son imagination, et songeant
+au héros qu'elle s'étoit créé, à ce héros de
+sa pensée et de son c&oelig;ur, elle se disoit, en
+jetant un regard sur Childéric.... <i>le voilà</i>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+Bazine n'a point reçu le trait d'amour avec
+cette rapidité, présage de l'inconstance; c'est
+lentement et par degrés qu'il a pénétré son
+c&oelig;ur. Ce jeune roi, si majestueux, si beau,
+est proscrit et sans asile, privé de sa grandeur,
+descendu de son trône, et persécuté
+par la fortune, mais vengé par la nature.
+Ses malheurs touchent plus le c&oelig;ur de la
+princesse, que sa puissance ne l'eût éblouie;
+elle ne croit encore que le plaindre: Bazine
+ne s'est pas encore dit, <i>je l'aime</i>. Ce mot
+une fois prononcé, Bazine ne vivra plus que
+d'amour. Sa pudeur et sa raison éloignent
+encore cet instant que Childéric ne cherche
+point à faire naître; il sait trop qu'il ne peut
+offrir à la beauté qu'il admire, que le partage
+d'une infortune méritée; généreux, il
+ne désire point être aimé, et ne se montre
+que respectueux: s'il exprime un sentiment
+plus tendre, c'est lorsqu'entraîné, il n'a pu
+se vaincre; honteux de sa foiblesse, il la surmonte
+promptement. Plus ses sentimens
+sont délicats, soumis, timides, plus ils peignent
+l'amour tel que Bazine croit qu'il doit
+être, et son silence en dit plus au c&oelig;ur de
+la princesse, que les discours les plus éloquens.
+Echappés un moment à la foule qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+les sépare, réunis de nouveau près de la fontaine,
+Childéric a repris son récit. C'étoit
+dans un de ces beaux jours où le printems
+vient s'unir à l'été, et déploie toute sa pompe
+avant de lui céder l'empire; par-tout il étaloit
+ses riches tapis, les feuillages étoient
+plus épais, les fleurs plus belles et la nature
+plus animée: la contrainte qu'ont éprouvée
+les deux amans qu'un même banc de mousse
+rassemble dans une douce liberté, ajoute au
+plaisir qu'ils ont à se revoir. Eusèbe et Berthilie
+sont toujours près de la princesse;
+Childéric s'assied à ses pieds, Eginard s'appuie
+négligemment sur la fontaine, et Berthilie
+le regarde quelquefois à la dérobée,
+mais elle ne cueillera plus de fleurs; elle se
+souvient encore de ce qu'elles sont devenues
+la dernière fois, et elle n'a pu retenir un soupir
+en reconnoissant les causes innocentes
+de son dépit.</p>
+
+<p>Mais Childéric parle de son arrivée dans
+la grotte, de ses plaisirs, de Gelimer, de
+Talaïs. A ce nom, Childéric s'est troublé, et
+son trouble n'a point échappé à la princesse
+qu'il inquiète; ce n'étoit pas que Childéric
+se sentît coupable, ce n'est pas qu'il se fût
+livré au sentiment que Bazine croit lire dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+son embarras, mais il n'ose peindre, à la
+chaste beauté qui l'écoute, l'amour tel que
+l'éprouva Talaïs. La princesse repousse en
+vain le mouvement jaloux qu'elle éprouve;
+son c&oelig;ur palpite; elle est inattentive et rêveuse.
+Effrayée de son émotion, elle n'ose
+plus fixer sur le roi des yeux qui peut-être
+trahiroient son secret; mais ne pouvant
+vaincre son trouble, elle donne l'ordre de
+se séparer; Childéric obéit, et la princesse
+agitée, rentre dans son palais. Il faisoit encore
+grand jour; on pouvoit jouir encore
+long-tems de la fraîcheur des ombrages;
+Bazine trouva son appartement triste; Berthilie
+assura qu'il y faisoit une chaleur étouffante;
+la princesse prit sa broderie et l'abandonna;
+elle devint rêveuse, et Berthilie ne
+fut point aimable. La soirée parut longue;
+Berthilie revint de bonne heure rejoindre
+ce tendre père, qu'elle consoloit de la perte
+d'une épouse chérie.</p>
+
+<p>Bazine, destinée au trône, avoit été élevée
+avec plus de soin que l'on n'en donnoit
+d'ordinaire à l'éducation des femmes. Belle
+sans coquetterie, princesse sans orgueil,
+elle réunissoit encore tous les talens qui
+ajoutent à la beauté, et que possédoient rarement
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+alors les personnes de son rang; elle
+dansoit bien, savoit écrire, et chantoit avec
+expression les airs simples de ce tems, qu'elle
+accompagnoit des accords d'une lyre à
+cinq cordes. Berthilie avoit une voix légère,
+elle mêloit souvent ses accens aux accens
+plus purs et plus doux de la voix de Bazine.
+Le roi de Thuringe se plaisoit à les écouter,
+et pendant sa maladie, il les invita souvent
+à le distraire de ses souffrances, par le plaisir
+de les entendre. Bazine y consentit toujours.
+Parmi les romances qu'elles chantèrent,
+la suivante s'est conservée: la princesse,
+après avoir pris la lyre, commença le
+premier couplet, Berthilie le second, et Bazine
+reprit le troisième.</p>
+
+<div class="left35">
+<p><span class="i3 smcap">Bazine.</span></p>
+
+<p>Non, non, je ne veux point connoître<br />
+Ce fol enfant, qu'on nomme amour;<br />
+Du c&oelig;ur dont il se rend le maître,<br />
+La douce paix fuit sans retour;<br />
+Dans ce dangereux esclavage<br />
+Le soupçon détruit le bonheur,<br />
+Et ce doute qui nous outrage,<br />
+D'un tendre amant fait le malheur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+<span class="i3 smcap">Berthilie.</span></p>
+
+<p>Quoi! votre ame à l'amour rebelle,<br />
+Prétend ne jamais s'enflammer?<br />
+C'est pour plaire que l'on est belle,<br />
+Et doit-on plaire sans aimer?<br />
+Le soupçon même a quelques charmes:<br />
+Heureux qui sait nous l'inspirer!<br />
+Il est doux de causer nos larmes,<br />
+Et plus doux de nous rassurer.</p>
+
+<p><span class="i3 smcap">Bazine.</span></p>
+
+<p>En aimant, que d'inquiétude!<br />
+Sans son amant plus de repos,<br />
+Loin de lui, tout est solitude,<br />
+Il fait notre joie ou nos maux.<br />
+On ne jouit qu'en sa présence,<br />
+On ne croit rien que ses discours.<br />
+O mon heureuse indifférence!<br />
+Puissé-je te chanter toujours!</p>
+
+<p><span class="i3 smcap">Berthilie.</span></p>
+
+<p>Douce image de la tendresse,<br />
+Venez dissiper sa froideur;<br />
+Amour, de ta brûlante ivresse,<br />
+Fais-lui connoître le bonheur.<br />
+L'univers éprouve ta flamme,<br />
+Et par toi seul, pour être heureux,<br />
+Tout renaît, jouit, prend une ame,<br />
+Et sent le charme d'être deux.</p></div>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
+
+<p>La princesse, pressée de nouveau par
+Bazin, chanta seule la romance suivante:</p>
+
+<div class="p2 left35">
+<p class="sper"><b>LE PRINTEMS</b>,</p>
+
+<p><span class="i2 smcap">Romance.</span></p>
+
+<p>Tout renaît, les fleurs, la verdure,<br />
+Tout nous annonce le plaisir,<br />
+Et chaque souffle du zéphir,<br />
+Semble un soupir de la nature.<br />
+Seule au milieu d'un si beau jour,<br />
+Dois-je languir sans espérance,<br />
+Quand il me reste encore l'amour,<br />
+La douce amitié, l'innocence?</p>
+
+<p>La feuille mobile et légère<br />
+Périra sous les noirs hivers;<br />
+Les vents déchaînés dans les airs,<br />
+Détruiront la fleur passagère,<br />
+Chaque saison, à son retour,<br />
+Détruit ou donne l'espérance;<br />
+Tout varie, excepté l'amour,<br />
+La douce amitié, l'innocence.</p>
+
+<p>L'air embaumé de ce bocage,<br />
+Ces verds gazons, ce beau ruisseau,<br />
+Qui, dans le cristal de son eau,<br />
+Réfléchit le ciel et l'ombrage,<br />
+Tout dans ce champêtre séjour,<br />
+M'invite encore à l'espérance;<br />
+Tout me dit, conserve l'amour,<br />
+La douce amitié, l'innocence.</p></div>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+Childéric écoutoit avec ravissement les
+sons mélodieux de cette voix qui pénétroit
+son c&oelig;ur; un modeste embarras embellissoit
+encore la princesse, et sa timidité
+étoit une grâce de plus. Childéric aimoit
+avec passion les airs simples et les paroles
+plus simples encore qu'elle chantoit. Alors
+les poëtes ne célébroient que la gloire et
+l'amour, leurs chants n'étoient point un
+travail, une étude; mais un épanchement
+ou un souvenir. L'objet de ces vers, plus
+sentis que bien exprimés, en recueilloit seul
+toute la gloire, le nom du poëte étoit oublié.
+Il a fallu sans doute que l'amour-propre
+et le désir de la célébrité changeassent
+bien les hommes, puisqu'ils sont parvenus
+à faire parler leur esprit sans le secours
+de leur c&oelig;ur, et à emprunter de leur
+imagination seule et le sentiment qu'ils expriment,
+et la beauté qu'ils peignent. Si
+Bazine en chantant, s'est embellie de sa timidité,
+Berthilie, inquiète du succès de sa
+voix, a promené ses regards autour d'elle;
+ce regard, rapide et prompt, a cependant
+atteint Eginard comme un trait brûlant, il
+en est effrayé, et l'image de Grislidis s'offre
+à sa pensée,... il en a reçu des cheveux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+un anneau, il a promis! et dans ce tems un
+serment fait à la beauté étoit sacré, on rougissoit
+de le trahir.... Le fidèle Eginard, chaque
+fois que le regard le blesse, porte à ses
+lèvres l'anneau chéri..... Ce talisman d'amour
+calme son c&oelig;ur, et il reprend son
+air léger, indifférent même. Berthilie le
+voit, et soupire; jeune, simple encore,
+elle a cru jouer avec l'amour, et ce jeu est
+devenu, sans qu'elle s'en doutât, le destin
+de toute sa vie.</p>
+
+<p>Le roi des Francs avoit repris son récit,
+il avoit parlé de Viomade, ses discours
+étoient remplis de feu et d'éloquence. Sa
+physionomie brilloit d'une si tendre expression,
+que Bazine n'avoit pu, sans rougir,
+fixer des yeux qui seroient trop dangereux
+pour elle s'ils parloient d'amour: elle fit
+cette réflexion légèrement; mais Childéric,
+dans cet instant, réfléchissoit lui-même, et
+ne fut pas moins troublé que la princesse.
+Que va-t-il lui dire? Jusqu'à ce moment il
+n'a paru que sous ces beaux dehors qui ont
+illustré ses premières années. Il a vu naître
+à son récit, des sentimens qui font son bonheur;
+il a reçu des éloges qui font sa gloire.
+Hélas! que lui reste-t-il à raconter? Faut-il
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+se dégrader lui-même auprès de cet objet
+de son culte, de son idolatrie! Doit-il lui
+parler d'Egésippe? osera-t-il lui avouer avec
+quel délire il a désiré une beauté qui n'étoit
+point Bazine; qu'il lui a sacrifié ses peuples,
+son ami, le soin de sa gloire? Que pensera
+de lui cette ame pure et sensible qui ne croit
+point à l'inconstance? Cependant il ne la
+trompera pas; il se croit aimé; il a su d'elle
+qu'Amalafroi n'avoit pas touché son ame;
+qu'elle est encore sans amour... Peut-être
+un jour il pourra disposer d'une couronne,
+et il va lui-même détruire l'espoir dont il
+ose jouir en secret! Non, non, il se taira;
+il fuira Bazine s'il le faut, mais il ne lui
+dira point: <i>je fus ingrat et j'ai aimé</i>.</p>
+
+<p>Mais, tandis qu'abandonné à ses pensées,
+Childéric se tait, la princesse étonnée de son
+silence, baisse les yeux et soupire; elle n'ose
+demander au roi quel sentiment l'agite;
+cependant elle est inquiète. Berthilie, qui
+s'étoit aperçue de leur mutuel embarras,
+imagina un léger prétexte pour interrompre
+leur entretien. La princesse tremblante,
+alarmée, lui sut gré de l'avoir rendue à elle-même.</p>
+
+<p>Bazine ne s'est point trompée sur ses premières
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+émotions, mais cependant elles l'étonnent;
+elle avoit deviné l'amour, mais l'amour
+dans son c&oelig;ur est encore plus pur, plus
+céleste, plus puissant que dans son imagination;
+Bazine croyoit connoître son ame, cependant
+elle y découvre chaque jour de doux
+secrets qui l'agitent, la tourmentent et lui
+plaisent. Elle jouit du bonheur d'aimer sans
+oser encore s'y livrer, et la tendre résistance
+qu'elle apporte elle-même au sentiment qui
+l'entraîne, est un charme de plus qui la ravit.
+Bazine aime enfin, elle en jouit sans oser à
+peine se l'avouer, et ce moment est enchanteur
+pour elle. Sa pensée ne s'égarera plus
+dans de vagues souhaits, dans de chimériques
+espérances; elle n'attendra plus dans
+la solitude d'un c&oelig;ur sans objet qui l'occupe,
+un héros dont elle n'a qu'une idée furtive;
+tout est délice pour elle, parce que tout devient
+amour; aimer est toute sa vie; elle
+seule connoît encore le trouble heureux qui
+l'enivre si délicieusement; elle le dérobe,
+le renferme au fond de son c&oelig;ur; elle craindroit
+de le laisser deviner. Cependant Berthilie
+la pénètre, mais elle se tait; elle a
+aussi son secret, et l'instant des doux aveux
+n'est pas encore venu.
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p>
+
+<p>Childéric, accablé de ses souvenirs, fuyoit
+de bonne foi l'occasion de reprendre son récit;
+voir Bazine au palais, l'admirer, s'enivrer
+de sa présence, suffisoit à son c&oelig;ur,
+trop délicat pour n'être pas sincère, trop
+grand pour chercher de vaines excuses,
+trop vrai même pour en trouver: décidé à
+se taire, à se contenter du bonheur de passer
+près d'elle une partie de sa vie, le roi
+ne cherchoit plus ces momens si chers à l'amour
+et qu'il avoit tant souhaités. Bazine
+craignoit presqu'autant de se trouver près
+de lui; elle trembloit, rougissoit à son approche;
+elle sentoit son secret errer sur ses
+lèvres, elle se défioit de ses regards: tous
+deux s'évitoient donc également. Bazine,
+loin de s'en plaindre, admiroit la réserve
+de son amant; elle sentoit qu'elle étoit aimée;
+les yeux du roi, son embarras, ce
+respect soumis que l'amour seul peut faire
+naître, son propre c&oelig;ur qui l'avertissoit,
+tout disoit à l'heureuse princesse qu'elle
+étoit payée de retour.</p>
+
+<p>L'été mûrissoit les blonds épis, le soleil
+embrâsoit les airs, et les roses mourantes
+penchoient leurs tiges desséchées; les nuits,
+presqu'aussi brûlantes que les jours, ne calmoient
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+point la chaleur; le sommeil fuyoit
+les mortels: mais un orage, suivi d'une douce
+pluie, avoit rafraîchi les fleurs, le feuillage
+et les gazons. Bazine, que l'orage a agitée,
+et que ses inquiètes pensées tourmentent
+encore, lorsque toute la nature est calmée;
+Bazine, qu'un trouble plus doux que le repos,
+ravit au sommeil, se lève avec l'aurore,
+et admire l'amante de Céphale; les gouttes
+de la pluie, encore suspendues aux fleurs,
+aux brins d'herbes, se changent en perles, en
+saphirs, en émeraudes. Les premiers rayons
+du jour brillent sur cette humide vapeur,
+et l'écharpe d'Iris s'étend sur toute la nature.
+Les premiers chants des oiseaux ne troubloient
+qu'avec douceur la tranquillité des
+airs; une si belle aurore promettoit une
+riante matinée: la princesse désire en jouir,
+et s'égarer sous les voûtes de feuillage qu'elle
+aperçoit dans une prairie que borde l'Elbe,
+fier de ses eaux; une longue chaîne de montagnes
+borne l'horizon. C'étoit en cet endroit
+que Bazine vouloit aller respirer l'air pur et
+balsamique des prés et des bocages; mais
+elle ne peut jouir d'aucun plaisir s'il n'est
+partagé, et elle envoie promptement chercher
+Berthilie, qui demeuroit avec son père
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+dans le palais du roi de Thuringe; elle vint
+promptement, demi-éveillée, demi-parée,
+et applaudit au projet de la princesse: la
+vertueuse et bonne Eusèbe, qui ne quittoit
+jamais sa chère élève, fut aussi de la promenade,
+et suivit de loin ces nymphes légères,
+qui, courant sur les fleurs sans les fouler,
+n'y laissoient que la trace passagère qu'y eûssent
+imprimée les zéphirs. Berthilie avoit retrouvé
+toute sa gaieté; Bazine jouissoit mieux
+de sa douce mélancolie, et toutes deux s'abandonnoient
+à leurs pensées, admiroient
+le spectacle de ces beaux lieux, que le jour
+en se levant leur faisoit mieux distinguer.
+Eusèbe, prudente, point curieuse et discrète,
+jouissoit en silence de la pure joie
+des aimables amies, et l'on parvint ainsi au
+petit bois, but de leur course matinale. Ce
+bois, l'une des belles promenades d'Erfort,
+étoit divisé en superbes allées et semé d'un
+gazon que la fraîcheur de l'ombre rendoit toujours
+verd; les eaux d'une cascade naturelle,
+mais que l'art avoit embellie, serpentoient en
+ruisseau bordé de fleurs, et son doux murmure
+ajoutoit, par son bruit monotone, à
+la mélancolie, au charme de ces lieux. Bazine
+quitta son voile, et s'assit sur l'herbe; Berthilie
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+se reposa à ses côtés, et la prévoyante
+Eusèbe plaça devant elles une petite corbeille
+de fruits. Bazine la remercia, et lui présenta
+les meilleurs; Eusèbe auroit bien voulu ne
+pas les recevoir, mais comment refuser Bazine?
+Après ce léger repas, Berthilie, qui
+aimoit passionnément les fleurs, s'enfonça
+dans le bois pour en cueillir; Bazine bientôt
+l'entendit jeter un cri, se leva promptement
+pour aller à son secours: mais que devint-elle
+en apercevant Childéric, suivi d'Eginard,
+que Berthilie conduisoit vers elle. A leur
+aspect si inattendu, Bazine rougit et demeura
+interdite; un doux sourire succéda
+à l'étonnement; on oublia que l'on vouloit
+s'éviter; on ne songea pas même à se demander
+la cause d'une rencontre si imprévue,
+on se contenta d'en jouir. Bazine cependant
+alloit proposer de retourner au palais,
+quand elle se rappela heureusement que
+le récit du prince n'étoit pas achevé; elle fut
+ravie d'avoir trouvé un si bon emploi du
+tems, un prétexte si naturel pour ne pas
+quitter encore le bocage charmant où elle
+jouissoit d'un si vrai bonheur. Décidée, elle
+fut se rasseoir au bord du ruisseau; Eusèbe
+étoit près d'elle, Childéric à ses pieds, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+placé de manière qu'il la voyoit devant ses
+yeux, et dans le ruisseau limpide qui répétoit
+encore sa douce image. Eginard osa
+s'asseoir près de Berthilie; il l'aida à faire
+une guirlande et un bouquet, et souvent,
+en présentant la fleur qu'attendoit Berthilie,
+sa main trop prompte ou seulement maladroite,
+rencontroit une main charmante
+qui se retiroit trop vite, pour qu'Eginard
+ne se doutât pas que cette main étoit sensible.</p>
+
+<p>Le jeune roi, enchanté de son bonheur,
+restoit muet aux pieds de Bazine. Depuis si
+long-tems il ne l'a vue que... tous les jours,
+mais au milieu d'une cour nombreuse; elle
+est là sans parure, et dans un séjour paisible
+et discret. Ce bois, sa fraîcheur, cette eau
+même qui lui retrace les traits qu'il adore,
+les doux zéphirs, le parfum des violettes,
+un dieu plus doux encore, et qui règne sur
+toute la nature comme dans son c&oelig;ur, écartent
+de lui toute autre pensée que celle de
+son bonheur. Le vent agitoit les boucles de
+sa blonde chevelure; le désordre de son
+c&oelig;ur donnoit à ses traits une expression
+enchanteresse; jamais Bazine ne l'avoit vu
+si beau, jamais il ne l'avoit trouvé si belle;
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+tous deux oubliant l'univers, s'oubliant eux-mêmes,
+demeurèrent en silence. Bazine,
+rougissant du muet aveu qu'elle venoit de
+faire, reprit pourtant plus d'empire sur elle-même,
+et d'un seul mot arracha le roi au
+rêve de félicité qui remplissoit toute son
+ame; elle demande, elle exige le fatal récit.
+Déjà les belles couleurs que le plaisir répandoit
+sur la figure animée du roi, se sont effacées;
+il baisse les yeux et soupire. Vous
+exigez, princesse, dit-il avec émotion, que
+je vous retrace une partie de ma vie, qu'il
+m'eût été trop doux de taire et d'oublier:
+je dois vous obéir, et peut-être m'en punirez-vous,
+quoique déjà je sois sans doute
+bien malheureux, puisque je suis coupable,
+et puisqu'il faut vous le dire;... peut-être
+allez-vous me haïr! Le roi prononça ces
+mots d'un air si triste, d'un ton si tendre,
+que Bazine en fut touchée. Parlez, prince,
+lui dit-elle avec douceur, je vous jugerai
+peut-être moins sévèrement que vous-même.
+Childéric fixa un moment ses yeux sur la
+princesse, et ce regard suppliant sembloit
+solliciter sa grace; elle étoit au fond du c&oelig;ur
+de Bazine; il alloit déchirer ce tendre c&oelig;ur,
+mais non le forcer à changer. Bazine se livre
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+un moment au dangereux plaisir d'écouter
+les regards éloquens du roi; mais trop émue,
+elle baissa ses yeux si ravissans, soit qu'ils
+se laissâssent voir, soit que ses longues paupières
+en voilâssent la beauté! C'est d'Egésippe
+cependant qu'il faut entretenir la princesse;
+il faut lui avouer que ce c&oelig;ur n'est
+pas pur comme le sien, n'est pas sans souvenirs,
+n'est pas enfin digne d'elle. Comment
+lui peindre un amour que lui-même
+aujourd'hui a peine à concevoir! Bazine pâlit
+en écoutant, et ne peut retenir ses larmes.
+Childéric voit sa douleur, elle le tue. Oh!
+que n'ose-t-il s'interrompre, tomber à ses
+pieds et lui dire: O Bazine! je ne brûlois
+que des feux du désir; cet amour impétueux
+n'étoit que l'orage des sens; aujourd'hui
+j'aime du fond de l'ame, et de toutes
+les puissances de mon c&oelig;ur; l'amour que
+j'éprouve a reçu ses traits de l'objet même
+qui me l'inspire. Tel seroit le discours que
+tiendroit le roi, si ses revers ne lui défendoient
+de se déclarer. Résistant au trouble
+qui le dévore, il continua son récit, et fit
+l'aveu des premières fautes de son règne; il
+ne parla pas sans regret de son injustice envers
+Ulric, et montrant alors Eginard, à qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+il tendit la main: Vous voyez, dit-il, comme
+les braves se vengent. Eginard prit la
+main de son maître et la posa sur son c&oelig;ur;
+Childéric lui tendit les bras. Ce mouvement
+de sensibilité émut la princesse et Berthilie.
+Elles proposèrent au prince de laisser cet
+entretien qui les agitoit tous si vivement;
+il s'y refusa. Non! reprit-il, achevons cette
+tâche douloureuse; si vous me pardonnez,
+je me croirai absous de tout l'univers; si vous
+méprisez un roi malheureux, du moins je
+ne devrai plus à votre seule ignorance une
+estime non méritée. Enfin, il a prononcé
+cet aveu qui lui coûte tant d'efforts, et son
+repentir et son désespoir l'ont élevé dans
+le c&oelig;ur de la princesse bien au-dessus de
+ses fautes. Childéric ne se plaignit point des
+revers qui suivirent de si près ses erreurs:
+mais avec quel chaleur il parla de son séjour
+chez les Druides, des soins mystérieux qu'il
+y reçut, de sa joie en retrouvant son cher
+Viomade, ce Viomade toujours fidèle, quoique
+persécuté, toujours sensible, enfin,
+toujours Viomade! Childéric alors tira de
+son sein la moitié de la pièce d'or qu'il a reçue
+du brave; il fait part à la princesse de
+ses espérances, et de ce que doit lui annoncer
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+l'autre moitié qu'il attend. Dans ce moment,
+où il se flatte de reprendre bientôt le
+chemin de ses états, de reconquérir sa couronne,
+un désir plus fort que la raison et la
+prudence saisit son c&oelig;ur; toute son ame est
+dans ses yeux; une idée qu'il n'ose expliquer,
+une espérance qu'il n'ose exprimer, se peignent
+d'elles-mêmes sur son visage; Bazine
+l'entend, et semble ne s'occuper que de la
+pièce d'or qu'elle tient. Mais le roi revenant
+à lui-même, lui dit avec tristesse: Vous
+m'avez ordonné de vous faire connoître mon
+enfance, ma jeunesse, mes égaremens, mes
+malheurs; maintenant, prononcez mon arrêt,
+bannissez loin de vous un coupable prêt
+à vous obéir. Voyez-vous donc tant de courroux
+dans mes regards, lui dit Bazine? et
+ces pleurs, dont je n'ai pu me défendre,
+annoncent-elles un c&oelig;ur insensible à vos remords?
+me croyez-vous donc moins généreuse
+que Viomade? Mais, ajoute la princesse
+d'une voix tremblante et en pâlissant, vous
+voilà maintenant à l'abri des passions; une
+aussi fatale expérience en garantira votre
+ame; et après avoir aimé si vivement, vous
+n'aimerez plus. Ces derniers mots expirèrent
+sur ses lèvres. Ne plus aimer! s'écria le roi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+ne plus aimer! ah Bazine! Mais, trop heureux
+sans doute si je n'aimois plus! Est-ce
+à moi, infortuné proscrit, à oser encore
+prétendre au bonheur! Si j'aimois, l'honneur
+ne m'ordonneroit-il pas de le taire, ne m'interdiroit-il
+pas de téméraires v&oelig;ux? Ah! que
+je puisse reconquérir mon trône, m'y montrer
+avec gloire, et vous saurez tous si j'aime.
+Sa bouche ne prononça que ces mots, mais
+ses yeux en disoient bien davantage; l'indifférence
+auroit pu les interpréter, l'amour
+sut les entendre et leur répondre. Bazine
+exprima son bonheur par un silence non
+moins expressif; tous deux s'interrogent
+d'un regard, et sont heureux d'un sourire;
+aveux muets et charmans, doux et premier
+bienfait de l'amour, vous comblez les désirs
+des amans sincères, vous êtes la volupté du
+c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Mais les heures, qui semblent s'arrêter
+pour Childéric et Bazine, s'envolent rapidement
+pour le reste du monde, et Eusèbe
+voit, à la hauteur du soleil, que le jour est
+avancé; elle craint que l'absence trop longue
+de la princesse et celle du roi des Francs,
+n'offense Bazin; elle ose interrompre de si
+chers instans. Bazine, toujours bonne et sensible,
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+loin de blâmer Eusèbe de sa triste prévoyance,
+l'en remercia tendrement, et l'on
+reprit le chemin de la plaine. Il faisoit une
+chaleur insupportable, dont personne ne se
+plaignit, et dont peut-être Eusèbe seule s'aperçut.
+Eginard n'avoit jamais trouvé Berthilie
+si fraîche et si jolie; mais il n'a pas
+encore sacrifié Grislidis. N'allons pas plus
+vîte en infidélité qu'Eginard, et laissons-lui
+au moins tout le mérite de la résistance. Le
+soir la cour étoit réunie au palais, mais Bazine
+ne parut point; Berthilie seule admiroit
+sur la physionomie du jeune roi les
+traces de bonheur et d'amour que la rencontre
+du matin y avoit laissées; elle ne voyoit
+pas avec moins de plaisir l'air distrait et
+rêveur d'Eginard: toutes les dames s'aperçurent
+du changement qui s'étoit fait en eux,
+elles n'osèrent interroger le roi; mais elles
+badinèrent Eginard, qui, honteux d'une
+défaite dont il ne convenoit pas encore avec
+lui-même, surmonta sa foiblesse, et se livra
+de bonne grâce à toutes les belles: malgré
+lui, il étoit inquiet de ce que penseroit Berthilie
+de son air léger et si différent de celui
+qu'elle devoit attendre en ce jour;... elle en
+avoit été vivement blessée, mais elle l'imita.
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+Le roi de Thuringe s'étoit retiré; Théobard
+l'avoit suivi, et étoit venu de sa part prier
+Childéric de se rendre au conseil; leur absence
+donnant plus de liberté à ceux qui
+restèrent, la gaieté devint plus vive; du
+badinage on en vint aux chansons; Berthilie,
+charmée de se venger d'Eginard, consentit
+volontiers à se faire entendre, et reprenant
+sa malice, son air étourdi, son
+maintien agaçant, son regard plein de finesse
+et de coquetterie, elle chanta ainsi:</p>
+
+<div class="p2 left35">
+<p class="i2 sper"><b>CHANSON</b>.</p>
+
+<p>Sous l'air de l'étourderie,<br />
+Cachant ma philosophie,<br />
+Sur la scène qui varie<br />
+Je sais fixer le bonheur;<br />
+Et la raison embellie<br />
+Des graces de la folie,<br />
+Fait le charme de ma vie,<br />
+Et le repos de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>On peut, sans être jolie,<br />
+Plaire un moment, faire envie;<br />
+A seize ans se voir suivie,<br />
+Aussi j'ai mille amoureux.<br />
+De leur tendre perfidie,<br />
+Par ma gaieté garantie,<br />
+Je rirai toute ma vie<br />
+De leurs soupirs, de leurs feux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+Sans trop de supercherie,<br />
+Un peu de coquetterie,<br />
+Animant la jalousie,<br />
+Peut m'amuser un instant;<br />
+Mais je quitte la partie,<br />
+Si plus tendre fantaisie<br />
+De mon heureuse folie<br />
+Vouloit faire un sentiment.</p></div>
+
+<p>Eginard se piqua des paroles, et surtout
+du regard, du sourire de celle qui venoit
+de chanter; il ne vouloit pas aimer, mais il
+prétendoit plaire, et peut-être même il aimoit.
+Il avoit espéré qu'elle chanteroit une
+romance, qui exprimeroit son inquiétude,
+sa jalousie, sa crainte; ce ton badin le blessa,
+l'outra même; il se promit de ne jamais aimer
+Berthilie, chercha à se venger, et crut
+y parvenir en chantant à son tour son indifférence.</p>
+
+<div class="p2 left35">
+<p><span class="i2 smcap"><b>L'INDIFFÉRENCE.</b></span></p>
+
+<p>Depuis que l'indifférence<br />
+De mon c&oelig;ur bannit l'amour,<br />
+Si je sens fuir la souffrance,<br />
+Le bonheur fuit à son tour;<br />
+Sans regret, sans espérance,<br />
+Renaît et finit le jour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+Sans désir, sans rêverie,<br />
+J'admire ici le printems;<br />
+Mon ame n'est plus ravie,<br />
+Mon c&oelig;ur n'a plus de tourmens.<br />
+Amour, ranime ma vie,<br />
+Rends-moi mon c&oelig;ur et mes sens.</p>
+
+<p>Rends-moi ces momens d'ivresse,<br />
+Mon espoir et mes malheurs;<br />
+Rends-moi, d'une autre maîtresse,<br />
+Les caprices, les rigueurs.<br />
+Dieu charmant de la tendresse!<br />
+Rends-moi tout jusqu'à mes pleurs.</p></div>
+
+<p>Sans doute les dames alloient plaindre
+Eginard d'une aussi triste indifférence, peut-être
+même entreprendre de l'en guérir,
+mais l'arrivée de Théobard mit fin à ces jeux;
+il dit à Eginard que son maître l'attendoit
+dans son appartement, engagea les dames à
+se retirer, et pressa Berthilie de le suivre.
+Etonnée, inquiète, elle se précipite sur les
+pas de ce père tendrement aimé: tout annonçoit
+une nouvelle extraordinaire; elle
+alarme la sensible fille de Théobard; son
+père qui la soutient, la sent trembler et la
+presse contre son c&oelig;ur; ce tendre mouvement
+ajoute encore à son effroi.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE TREIZIÈME.</b></p>
+
+<p><a name="Page_82" id="Page_82"></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h2>LIVRE QUATORZIÈME.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE QUATORZIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Bazine se livre à ses heureuses pensées. Berthilie les
+interrompt pour lui annoncer que Trasimond, à la
+tête d'une armée nombreuse, est entré dans la Thuringe,
+et que Childéric commande les troupes. Elle
+le croit déjà vainqueur. Eginard lui présente une
+bague de la part du roi; elle lui envoie un baudrier
+brodé par elle. Berthilie pleure et donne un bouquet
+à Eginard. Childéric revient après avoir vaincu l'ennemi
+et accordé la paix. Eginard apporte ces glorieuses
+nouvelles à la princesse. Berthilie est heureuse.
+Eginard ne se défend plus qu'avec peine de
+l'amour qu'il éprouve malgré lui. Une fête magnifique
+se prépare. Bazine y paroît éclatante de beauté;
+le roi de Thuringe en est frappé pour la première
+fois.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p>
+<h3>LIVRE QUATORZIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Bazine n'a point quitté son palais; heureuse
+de plaire et d'aimer, seule avec son c&oelig;ur
+et sa tendresse, elle jouit de ce bonheur qui
+fut toujours le charme de sa pensée: son
+ame avoit besoin d'amour; mais il falloit à
+sa délicatesse un choix dont elle pût s'applaudir,
+à son rang un égal, à sa flamme
+généreuse et pure un amant non moins pur,
+non moins généreux; il falloit que des traits
+nobles et majestueux annonçâssent dans son
+amant l'heureux vainqueur de Bazine; il falloit
+encore que ces traits, réguliers et fiers,
+fussent adoucis par la bonté, et sûssent exprimer
+l'amour. Des revers étoient des titres
+qui touchoient l'ame de la princesse; la douceur
+de consoler étoit pour elle un charme
+de plus; elle eût aimé Childéric sur le trône,
+mais elle partageroit avec transport son infortune,
+et le suivroit dans quelque désert
+qu'il fût contraint d'habiter. La couronne
+n'étoit plus rien pour elle sans son amant;
+les obstacles, l'absence, le tems, les dangers,
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+toute la puissance du monde ne pouvoient
+rien contre cet amour extrême; il a
+tracé la destinée entière de Bazine; elle ne
+jouit plus que du sentiment qu'elle éprouve
+et de celui qu'elle inspire, tout autre objet
+a cessé d'exister pour elle. Livrée à toutes
+ces pensées, elle a vu s'écouler la soirée,
+une partie même de la nuit, quand
+elle entend un léger bruit, et croit reconnoître
+la voix de son amie; la princesse s'étoit
+couchée depuis quelques heures, mais
+elle n'avoit pu trouver le sommeil; et, surprise
+d'entendre Berthilie au milieu de la
+nuit, elle appela ses femmes, et donna ordre
+qu'on la fît entrer. Les amans croient l'univers
+occupé de leur flamme, tout les effraie sur
+leur bonheur, et déjà Bazine va nommer
+Childéric; mais voyant couler les pleurs de
+Berthilie, elle pressent qu'un autre objet les
+excite, et elle se tait. Son amie ne voulant
+pas prolonger son inquiétude, lui raconte
+que Trasimond, roi des Vandales, voulant
+venger ses sujets si cruellement sacrifiés aux
+mânes d'Amalafroy, s'est joint à Théodoric,
+roi des Ostrogoths, et est entré en Thuringe
+à la tête d'une puissante armée; qu'ils exercent
+d'affreux ravages, et font de si rapides
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+progrès, que l'effroi est général. Bazin, à qui
+sa blessure ne permet pas encore de combattre,
+a assemblé son conseil; Childéric,
+qui s'y est rendu, a offert ses services, ils
+ont été acceptés avec une vive reconnoissance;
+une voix générale lui a confié le commandement
+de l'armée; tous les ordres sont
+donnés, dans quelques heures il partira.
+Théobard, chargé des préparatifs, a déjà
+quitté sa fille; elle-même lui a présenté ses
+armes, et ses pleurs les ont baignées. Bazine
+apprend avec joie que Childéric combat pour
+elle; déjà sûre de la victoire, elle ne craint
+plus les ennemis; son amant sera vainqueur:
+le doute est une injure, elle ne croit pas
+qu'on puisse le former; mais il partira sans
+la voir, elle en soupire; le jour va paroître,
+et c'est l'heure fixée pour le départ. Eusèbe
+annonce un message de la part du roi; Bazine
+se lève promptement. Eginard est introduit:
+plusieurs flambeaux éclairent la chambre;
+Eginard remet à Bazine des tablettes, elles
+renferment les adieux du roi; un anneau,
+dont une pierre gravée fait l'inestimable prix;
+cette pierre représente Childéric couronné,
+et tenant pour sceptre un javelot; on lit
+autour de cet anneau: <i>Childerici regis</i>. Tandis
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+que Bazine lit les adieux et y répond, le
+guerrier est près de Berthilie: la fierté noble
+qui soutient Bazine est loin de raffermir le
+c&oelig;ur de la fille de Théobard; elle craint les
+armes, redoute la guerre; et les attraits
+d'une gloire si pénible l'effraient, loin de la
+séduire. Berthilie ne voit que les dangers et
+l'absence, elle verse des larmes, et nomme
+son père en regardant Eginard: un bouquet
+s'échappe de son sein, il est baigné de pleurs;
+le jeune guerrier ose lui demander ce premier
+bienfait; il va partir, il est si tendre,
+Berthilie si désolée, que l'idée d'un refus ne
+lui vient pas; elle présente les fleurs flétries;
+Eginard pose un genou en terre, porte le
+bouquet à ses lèvres, le place sur son c&oelig;ur,
+se lève promptement, et paroît brillant de
+joie et enflammé d'un nouveau courage.
+Dans ce moment, Bazine lui remit ses tablettes
+et un riche baudrier brodé par elle,
+destiné au roi, et le congédia. Seule avec
+son amie, elle se sentit moins de fermeté,
+mais elle se le reprocha; jamais la Thuringe
+ne lui parut plus en sûreté que depuis que
+Childéric va la défendre; jamais les troupes
+n'auront été plus victorieuses; un tel héros
+doit enflammer tous les c&oelig;urs, exalter toutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+les ames; la fortune n'oseroit le trahir, il commande
+aux destins même. Ce qu'avoit prévu
+l'exaltation de l'amour fut dépassé par le courage.
+Childéric, voulant épargner les Thuringiens,
+et sachant que les armées combinées
+étoient plus nombreuses que la sienne,
+eut recours à la feinte; il évita le combat,
+eut l'air de fuir, afin d'être poursuivi, et attira
+l'armée dans un défilé entouré de bois,
+où il plaça une partie de ses troupes: en un
+instant les ennemis furent cernés. Effrayés
+du nombre qu'ils ne pouvoient connoître,
+puisque de nouveaux renforts sortoient à
+chaque instant des forêts, ils se virent enfermés
+de tous côtés. Childéric pouvoit faire
+prisonniers les deux rois, il leur en épargna
+la honte, et se contenta de sa gloire, à laquelle
+une si grande modération ajouta encore.
+Ses ennemis vaincus ne purent refuser
+leur admiration à ce trait noble et généreux;
+ils demandèrent la paix, et offrirent, pour
+gage de leur sincérité, et pour resserrer à jamais
+les liens d'amitié qu'ils alloient former
+avec Bazin, de donner en mariage, à Hermanfroy,
+Amalabergue, fille de Trasimond,
+et de la trop belle et trop célèbre Amalafrède,
+s&oelig;ur du roi Théodoric. Childéric ayant envoyé
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+rendre compte de ses triomphes au roi
+de Thuringe, ainsi que des propositions de
+paix, celui-ci les accepta sur-le-champ. Amalabergue,
+encore enfant, fut remise aux vainqueurs,
+et conduite à la cour de Bazin, où
+elle resta jusqu'à son mariage, qui se fit au
+bout de quelques années. Childéric ramena
+l'armée triomphante; le peuple vola à sa
+rencontre: on l'admiroit, il gagnoit tous les
+c&oelig;urs; mais, loin de s'enorgueillir, il reportoit
+aux généraux et à l'armée tout le
+mérite de la victoire. Bazin le reçut en libérateur
+de ses états: une foule immense l'entoura,
+mais Childéric n'envioit point l'hommage
+de ce peuple, ni la pompe des fêtes;
+un seul regard a plus de prix pour son c&oelig;ur
+que ces honneurs importuns. Que ne peut-il
+s'y dérober! que ne peut-il échapper à la
+gloire pour connoître et sentir un instant de
+bonheur! Mais Bazin le retient près de lui
+au milieu de ses généraux, et le seul objet
+que désire son c&oelig;ur, que souhaite son impatience,
+le seul qui puisse embellir sa victoire,
+ne paroît point. Bazine, éperdue de
+joie, de bonheur et d'amour, n'ose quitter
+sa retraite; là, sans témoins qui puissent contraindre
+son c&oelig;ur, elle presse dans ses bras
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+l'heureuse Berthilie; mais elle n'ira point à
+travers cette foule indifférente ou curieuse,
+déguiser sa pensée, modérer ses transports,
+et défendre à ses regards même de s'exprimer.
+Childéric triomphant! Childéric de retour!
+que de biens à-la-fois la ravissent!
+Elle attendra que, libre des lois qui asservissent
+la grandeur, il puisse venir à ses pieds
+déposer ses armes, et lire dans ses yeux un
+triomphe plus doux. Mais Childéric, impatient
+de l'absence de la princesse, inquiet
+même, ordonne à Eginard de se rendre près
+d'elle, et de lui porter tous les détails de sa
+victoire. Chargé d'un ordre d'autant plus
+doux qu'il espère trouver Berthilie près de
+la princesse, Eginard parvient promptement
+au palais. Berthilie, en l'apercevant, veut se
+lever, mais ses forces lui manquent; elle retombe
+sur son siége, et une mortelle pâleur se
+répand sur tous ses traits; elle peut à peine
+respirer; Eginard qui voit son trouble,
+oublie un moment ce qu'il venoit dire; mais
+les roses ayant promptement reparu sur le
+visage charmant de Berthilie, il se remit lui-même,
+et offrit à la princesse, attentive et
+émue, les hommages de ce grand roi qui les
+obtenoit tous. Eginard n'oublia aucun des
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+détails glorieux d'une aussi importante victoire.
+Bazine, tour-à-tour flattée, attendrie,
+jouit de tout ce qui élève son amant.
+Berthilie ne compte que le retour, ne connoît
+point d'ennemis, ne désire qu'une conquête;
+sa patrie est toute entière dans son
+père, la princesse et son amant. Théobard
+n'est pas encore arrivé; il accompagne la
+jeune Amalabergue, mais il n'a pas été moins
+heureux que ne le désire sa tendre fille.
+Eginard avoit déposé aux pieds de Bazine,
+l'épée triomphante du roi, lui-même lui
+parloit à genoux, et Berthilie étoit assise
+près de la princesse. Eginard, dans sa précipitation,
+n'a peut-être pas bien choisi la place,
+car un indifférent même supposeroit qu'il
+est aux pieds de Berthilie, que même c'est
+elle qu'il a regardée en parlant à la princesse;
+mais le sentiment n'observe point; Bazine
+ne s'en douta pas, son amie ne fit aucune
+réflexion, et la princesse, oubliant Eginard,
+ne s'occupa bientôt plus que de Childéric et
+s'abandonna à sa rêverie. Berthilie, moins
+distraite, releva le guerrier, et respectant
+les pensées auxquelles se livroit son amie,
+elle s'approcha d'une fenêtre ouverte qui
+donnoit sur une terrasse ornée de fleurs;
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+elle regarda Eginard, il osa la suivre; leur
+entretien fut timide; mais après tant de dangers,
+un jeune héros est devenu bien cher;
+on a tremblé pour ses jours, on a si souvent
+pleuré, qu'il est juste qu'à son tour il
+console. Berthilie a tant de fois gémi.... sur
+son père, il est sauvé, elle est heureuse! Ah!
+s'il pouvoit, content de l'aimer, borner à
+elle seule tout son bonheur, ne plus exposer
+des jours.... qui sont les siens, une vie qui
+est la sienne.... Eginard assure que pour lui
+il n'a eu rien à craindre, qu'il avoit là, sur
+son c&oelig;ur, une défense certaine.... et il tire
+de son sein le bouquet, gage de ses adieux.
+Berthilie rougit de joie et de pudeur, devint
+tremblante, baissa les yeux, et sentit
+qu'il étoit tems de rejoindre la princesse...
+Cependant elle n'obéit pas sans regret à cette
+loi sévère, et soupira en voyant s'éloigner
+celui qu'elle n'avoit quitté qu'alarmée du
+plaisir que lui causoit sa présence. Eginard
+a rejoint son maître; il sait qu'une fête magnifique
+se prépare, que Bazine a reçu l'ordre
+du roi, son oncle, d'en venir faire les honneurs,
+et Childéric voit avec plaisir les
+somptueux apprêts qui lui annoncent enfin
+celle qu'il adore. Des flambeaux éclairent les
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+salles, on entend déjà le bruit des instrumens,
+lorsque Bazine paroît. Childéric ne l'a jamais
+vue que sous ses habits de deuil, ou
+dans la parure négligée qui sied si bien à sa
+fraîcheur; mais c'est en reine qu'elle se présente
+à ses yeux, qui, éblouis de tant de
+charmes, cherchent et retrouvent avec délices,
+les grâces modestes que tant d'éclat
+semble relever encore. Etrangère à la richesse
+qui la décore, Bazine cache en vain
+la sérénité de son noble front sous le bandeau
+de rubis; en vain ses cheveux, rattachés
+par de magnifiques n&oelig;uds de diamans,
+ne peuvent plus flotter avec grâce sur le
+beau sein renfermé dans le vêtement de
+pourpre et d'or; si les yeux étonnés méconnoissent
+un moment que c'est Bazine, le
+c&oelig;ur dit bientôt que c'est elle; superbe et
+cependant charmante, la princesse s'approche
+du roi de Thuringe, qu'elle félicite
+sur le succès de ses armes, adresse à Childéric
+des paroles non moins flatteuses, mais
+qu'un doux regard et une rougeur plus
+douce encore accompagnent; elle ne fut pas
+moins gracieuse pour tous les généraux; pas
+un trait de courage ou de clémence ne fut
+oublié par elle. Ah! princesse, lui dit le plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+ancien chef de l'armée, <i>vous voulez donc
+nous faire tuer tous</i>! La fête fut brillante, et
+tous les c&oelig;urs s'ouvrirent au plaisir; Bazine
+dansa avec cette inimitable perfection attachée
+à chacun de ses mouvemens; Childéric,
+si jeune, si agile, ne fut pas moins admiré;
+Berthilie sembla voltiger, Eginard la poursuivre
+et la dépasser. Le jour termina les
+plaisirs.</p>
+
+<p>Théobard arriva bientôt, conduisant la
+petite Amalabergue avec plusieurs femmes
+de sa suite. Le soin de la recevoir, et les
+fêtes qu'occasionnèrent son arrivée, occupant
+le roi de Thuringe, Childéric et Bazine
+s'étoient trouvés seuls plusieurs fois. Au
+bonheur de s'aimer, ils avoient enfin ajouté
+celui de se le dire; mais Childéric attend
+des nouvelles de Viomade, et ce n'est qu'après
+les avoir reçues, et au moment de retourner
+dans ses états, qu'il demandera la
+main de la princesse; jusques-là, heureux de
+se voir, et mille fois heureux, ils s'aimeront
+en silence: tel est leur projet; c'est de lui
+qu'ils s'entretiennent, c'est à lui qu'ils pensent,
+et c'est en lui qu'ils espèrent. Que ne
+peuvent-ils passer ainsi toute leur vie!.. Mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+Bazin va troubler des jours si beaux, un
+bonheur si pur, et punir la princesse de
+cette rare beauté, dont, jusque-là, il n'avoit
+point éprouvé l'empire.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE QUATORZIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h2>LIVRE QUINZIÈME.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE QUINZIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Portrait du roi de Thuringe: il est amoureux. Portrait
+de Théobard, chef du conseil. Bazin assemble son
+conseil, et lui expose les raisons politiques qui lui
+font souhaiter la main de Bazine; il est approuvé.
+La princesse reçoit l'ordre de se rendre le lendemain
+au conseil; elle obéit avec effroi. Le roi lui offre le
+trône qu'elle refuse avec modestie. Bazin lui donne
+quelques jours pour se préparer à l'hymen qu'il va
+ordonner: elle se retire et confie sa douleur à Eusèbe;
+mais elle est prisonnière dans son palais. Berthilie
+lui annonce qu'elle n'en sortira que pour marcher
+au temple. Ces nouvelles se répandent. Childéric ne
+peut contenir son indiscrète douleur. Bazin ordonne
+une fête; la princesse est contrainte d'y paroître;
+l'espoir d'y voir Childéric la soutient; elle est pâle et
+mourante. Bazin, jaloux, épie les amans, surprend
+leur secret, et prépare sa vengeance; il reconduit
+Bazine vers son palais, la confie à Théobard, rentre
+dans la salle des jeux, et jouit de l'inquiétude de Childéric
+jusqu'au moment où Théobard reparoît; alors
+il donne le signal qui termine la fête. Théobard a
+conduit Bazine et Eusèbe dans la roche sombre: elles y
+sont enfermées. Désespoir d'Eusèbe; elle raconte à la
+princesse l'histoire de la roche sombre, et celle de la
+mort d'Humfroi son père.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE QUINZIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Bazin avoit près de soixante ans, une santé
+robuste, un extérieur noble, un regard farouche,
+le c&oelig;ur altier, et jusqu'alors insensible
+à l'amour; l'orgueil de commander l'avoit
+privé du charme d'obtenir; jamais il
+n'avoit rien sollicité, rien attendu, rien
+espéré; il régnoit au sein même des plaisirs,
+qui s'en effarouchoient et fuyoient loin
+de lui, ne lui laissant que le dégoût.</p>
+
+<p>Ces faveurs involontaires n'avoient offert
+à ses sens que d'imparfaites jouissances; son
+c&oelig;ur, resté froid, n'avoit jamais palpité; son
+épouse, toujours soumise et tremblante,
+n'avoit connu de l'hymen que les devoirs;
+elle étoit morte en donnant le jour à Berthier,
+et n'avoit point regretté la vie. Bazine,
+née sous les yeux du roi, et sortant à peine
+de l'enfance, n'avoit point encore touché son
+c&oelig;ur; mais cette belle et tendre fleur commençoit
+à s'épanouir; chaque jour lui donnoit
+une grâce ou une perfection nouvelle, et
+Bazin, étonné de tant de charmes qu'il n'avoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+point même devinés, s'enflamma tout-à-coup
+d'impétueux désirs inconnus encore à son
+ame. A peine en a-t-il senti l'ardeur dévorante,
+qu'impatient il assemble son conseil;
+là, il rappelle à ceux qui le composent combien
+il leur avoit toujours semblé nécessaire
+au repos du peuple et à l'intérêt de ses fils,
+de confondre ses droits avec ceux que Bazine
+conservoit au trône, comme fille unique de
+son frère aîné, dont la mort mystérieuse
+avoit seule fait passer la couronne sur sa tête;
+c'étoit le motif qui avoit décidé le mariage
+de la princesse avec Amalafroi; le second fils
+de Bazin étoit trop jeune, et d'ailleurs il étoit
+promis à Amalabergue. Bazine, soit qu'elle
+s'alliât à un prince étranger, soit qu'elle se
+fît un parti dans la Thuringe, pouvoit un
+jour revendiquer ses droits, chasser ses fils
+ou diviser le royaume, et le livrer à toutes
+les horreurs d'une guerre intérieure. Son
+union seule avec le roi pouvoit éviter de tels
+maux, et il la proposa comme essentielle à
+la paix et au bonheur de tous. Le conseil approuva
+un projet si politique et si heureux
+en apparence. Bazine étoit adorée, on regrettoit
+encore son père, dont l'inflexible et
+sanguinaire successeur n'avoit pu faire oublier
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+le règne trop court. Théobard reçut
+l'ordre de prévenir la princesse qu'elle devoit
+se rendre au conseil le lendemain, mais sans
+lui expliquer les intentions du monarque.
+Théobard, ministre et ami de son roi, n'a
+jamais approuvé ses injustices, lui seul n'a
+jamais tremblé devant lui, lui seul a opposé
+la vérité à la puissance. Bazin respecte son
+caractère inaltérable, sa vertueuse témérité;
+il s'en étonnoit quelquefois, mais lui résistoit
+en l'admirant, et le préféroit même en
+secret à ses lâches flatteurs; il avoit en lui
+seul une confiance sans bornes. Théobard,
+incapable de le trahir, mettoit à le servir un
+zèle infatigable, et étoit à-la-fois son juge le
+plus sévère, son plus intrépide défenseur;
+l'estime de tous justifioit celle du monarque.
+Cet homme courageux et sensible avoit
+servi le père de Bazine; il portoit à la princesse
+un attachement bien naturel; l'hymen
+projetté la replaçoit sur son trône, et donnoit
+aux Thuringiens une reine aussi douce
+que belle, et dont les vertus et les charmes
+captivant le roi, ôteroient sans doute à son
+caractère cette violence qui ternissoit son
+règne; ces idées mettoient le comble au
+bonheur de Théobard; il voyoit déjà Bazine
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+sur le trône et le peuple heureux; il ne sentoit
+donc que les avantages de cet hymen,
+sans prévoir combien, au contraire, il alloit
+entraîner de malheurs. C'est ainsi bien souvent
+que le monde décide en aveugle et distribue
+le blâme ou l'éloge, sans savoir ce
+qui a déterminé son choix.</p>
+
+<p>Tandis que ces événemens se préparoient,
+l'objet qu'ils intéressoient étoit bien loin de
+les imaginer. Bazine, sans envier à son oncle
+le rang qu'il alloit lui offrir, satisfaite
+d'un seul hommage, oubliant toute autre
+grandeur, n'apprit qu'avec trouble qu'elle
+devoit paroître au conseil. Un rien inquiète
+l'amour, un rien alarme le bonheur. La
+princesse frémit d'un danger qu'elle ne peut
+ni concevoir, ni définir; elle sent qu'elle est
+heureuse, que tout changement va devenir
+un malheur; mais elle ne peut s'attendre à
+celui qui la menace, et pour éviter à ceux
+qu'elle aime le partage de ses craintes, elle
+les renferme dans son c&oelig;ur, et attend, en
+tremblant, l'heure qui va confirmer ou détruire
+ses alarmes. Suivie seulement d'Eusèbe,
+Bazine quitte son palais, et entraînée
+par cette puissance magique qui anime seule
+la vie, elle s'approche de la fontaine, revoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+le bocage et le gazon, témoins discrets de
+ces entretiens chéris dont le souvenir fait
+couler ses larmes. Bazine semble dire un éternel
+adieu à ces champêtres abris; elle soupire
+et les quitte, comme avertie par son
+c&oelig;ur qu'elle ne doit jamais les revoir. Surmontant
+une douleur qu'elle même accuse
+de foiblesse, Bazine se rend au palais; elle
+y est reçue avec des honneurs qui, jusque-là,
+ne lui furent pas accordés; elle s'étonne,
+et marche jusqu'au conseil, suivie d'une
+garde nombreuse. Bazin, en l'apercevant,
+descend de son trône, s'avance au-devant
+d'elle, la conduit en silence, et la place à ses
+côtés; le c&oelig;ur de la princesse palpite avec
+violence, sa main tremble dans celle du roi;
+elle s'assied et baisse les yeux. Bazin admire
+un moment son maintien noble et timide,
+ses grâces, sa délicatesse, et l'embarras qui
+semble encore l'embellir; enfin, d'une voix
+qu'adoucit l'amour: Bazine, lui dit-il, mon
+peuple, mon conseil et mon c&oelig;ur vous appellent
+au trône; acceptez ma main et régnez...
+A peine ces paroles ont-elles été prononcées,
+qu'une mortelle pâleur couvre le
+front de la princesse; mais rappelant tout-à-coup
+ce caractère élevé, cette ame qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+a reçue de la nature, et à qui l'amour imprime
+un nouveau courage: Grand roi, dit-elle,
+vos bontés pour moi commencèrent
+avec ma vie; je n'ai connu que vous pour
+souverain, pour bienfaiteur et pour père;
+je vous aime de ce filial amour, qui, mêlé
+de respect et de reconnoissance, de soumission
+et de crainte, n'admet point d'autres
+sentimens; accoutumée à trembler devant
+vous, je ne puis voir en votre auguste personne
+qu'un père et qu'un roi. Je sens combien
+votre choix m'honore; mais, confondue
+parmi vos sujettes, je me contente d'obéir à
+vos lois, et borne mes v&oelig;ux à ma paisible
+destinée. Bazine se tait, et voit sans effroi le
+courroux se peindre sur le front du roi; elle
+attend avec sécurité sa réponse, en conservant
+cet air doux et tranquille qui désarme.
+Cependant le monarque, après un moment
+de silence: Je conçois, lui dit-il, que l'offre
+inattendue que je vous ai faite, ait effrayé
+votre jeunesse, accoutumée à la dépendance;
+l'éclat de ma grandeur vous étonne, vous
+n'osez l'envisager, et la majesté qui m'environne
+trouble votre innocente timidité;
+rassurez-vous, ne voyez plus que mes bontés
+et mes empressemens. Allez réfléchir en
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+liberté sur l'heureux sort que je vous destine;
+dans dix jours je vous conduis aux autels.
+A ces mots, Bazin se lève, et ramène la
+princesse vers la porte d'entrée: là, elle retrouve
+la garde qui l'avoit accompagnée. Elle
+retourne dans son palais au milieu d'un nombreux
+cortége; vingt femmes nouvelles, des
+gardes à toutes les portes, tout enfin, lui
+rappelle ce qu'elle vient d'entendre, et déjà
+lassée de sa grandeur, elle cherche l'asile solitaire
+où elle pourra échapper à des soins
+qui l'importunent: elle est seule enfin, et se
+retrace avec effroi l'offre ou plutôt l'arrêt
+terrible qu'elle vient d'entendre. L'amour lui
+défend de l'accepter... l'amour lui fait craindre
+un refus... ce roi puissant et cruel l'entendroit-il
+sans se venger sur son rival?
+Bazine seroit-elle la cause des dangers auxquels
+son amant succomberoit sans doute?
+Mais n'est-il donc aucun moyen d'échapper
+à sa destinée terrible, sans que Childéric
+soit victime de lâches fureurs? ne peut-il
+s'y soustraire en s'éloignant? ne peut-il retrouver
+un autre asile? Ah! s'il étoit absent,
+si Bazine cessoit de craindre pour lui, qu'elle
+auroit de courage pour elle-même! Elle le
+verra du moins, elle exigera qu'il parte, elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+l'obtiendra sans doute... Plus rassurée par
+cette espérance, elle demande Eusèbe, et
+lui annonce ce qui s'est passé au conseil...
+Jamais, répond avec horreur la bonne nourrice...
+ah! jamais! et elle paroît tourmentée
+d'une pensée profonde, d'un secret important.
+Bazine, préoccupée, ne s'aperçoit
+pas de son trouble; la nuit vint, mais le
+sommeil ne la suivit pas; la princesse voyoit
+se perdre en un instant les flatteurs projets
+de l'amour, qui, se confiant dans l'avenir,
+attend tout de lui et de la constance; ces
+rêves charmans d'une félicité lointaine, s'évanouissoient,
+et ce héros vivement souhaité
+par son imagination, plus vivement aimé
+par son c&oelig;ur, alloit s'éloigner d'elle et peut-être
+renoncer à elle pour jamais! La veille
+encore elle étoit heureuse et rendoit grâce
+à l'amour; aujourd'hui elle s'abandonne à sa
+douleur; le jour fut sans distraction pour
+elle, comme la nuit avoit été sans repos.
+Berthilie, désirée et attendue, vint enfin lui
+porter les douces consolations de l'amitié.
+Que leur réunion fut tendre! Appuyées sur le
+sein l'une de l'autre, étroitement enlacées,
+leurs larmes se mêlèrent, leurs soupirs
+se confondirent, et leurs caresses adoucirent
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+un moment des peines également senties.
+Berthilie donne des conseils prudens...
+elle cesse d'être légère, vive, étourdie,
+quand il s'agit de son amie; elle craint, et
+elle a raison de craindre: quelques mots
+échappés à Théobard, la défense bien cruelle,
+mais bien absolue, de se rapprocher d'Eginard,
+l'air sombre du roi, les préparatifs de
+son hymen, la douleur indiscrète que Childéric
+ne peut maîtriser, tout alarme la tendre
+fille de Théobard, et tout a bien droit
+de l'alarmer. Elle annonce à la princesse
+qu'elle ne pourra quitter son palais sans en
+avoir reçu l'ordre, que prisonnière, elle ne
+peut y recevoir que le roi, Théobard et elle
+seule. Comment revoir Childéric, lui faire
+part de ses inquiétudes, lui exprimer ses
+désirs?.. Berthilie, elle-même, n'a obtenu
+de venir la joindre qu'en recevant la défense
+de la quitter; Eusèbe ne peut pas plus s'éloigner
+qu'elle. Bazin a des soupçons... Bazin
+est amoureux, et l'amour lui apprend à sentir
+la jalousie... S'inquiéter, espérer malgré
+tant de maux, aimer encore plus celui pour
+qui on les éprouve, détester celui qui les
+cause, former cent projets, les rejeter, y
+revenir, s'affliger, espérer encore, ainsi se
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+passèrent plusieurs jours. Le terme fatal
+approchoit, il redouble la douleur et les
+alarmes des deux amies.</p>
+
+<p>Tandis qu'elles gémissent dans une égale
+détresse, Childéric, au désespoir, ne sait ce
+que l'amour attend de lui, ce qu'en exige la
+prudence. Que peut-il hasarder? que doit-il
+entreprendre? Où est son sceptre? où sont
+ses armes? qu'a-t-il à opposer à son rival?
+que lui reste-t-il même à offrir à la beauté?..
+Doit-il lui enlever un trône, incertain de le
+lui rendre? le désirer même n'est-il pas un
+crime, n'est-ce pas une offense, n'est-ce pas
+sacrifier à son amour l'objet divin qui le lui
+inspire?.. Ah! le bonheur fuit sans cesse
+devant lui, et lorsqu'il est près de l'atteindre,
+il lui échappe toujours!.. Telles sont les
+pensées qui agitent le jeune roi... Viomade
+même semble l'abandonner; les hommes, la
+fortune et l'amour, tout trompe ses v&oelig;ux
+et son espérance.</p>
+
+<p>Mais le roi de Thuringe ne peut vivre si
+long-tems loin de Bazine; jamais encore il
+n'avoit connu le charme de la résistance, le
+tourment délicieux des désirs; ce trouble le
+ravit et l'étonne; son c&oelig;ur, tout rempli,
+d'une douce image, remercie tout bas la
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+sévère Bazine des plaisirs inconnus qu'il
+éprouve, de ceux qu'il espère. Cependant il
+veut éblouir ses yeux d'un fastueux hommage,
+il veut lui plaire, il veut l'étonner du
+spectacle de son pouvoir. Une fête où l'amour
+s'unit à la magnificence, est préparée; Bazine
+l'apprend et frémit... Cependant elle reverra
+Childéric, et dans le tumulte, ils pourront
+se rejoindre, s'entendre et fixer leur
+sort. Eginard reverra Berthilie; il y pense,
+il a senti son absence, elle a affligé l'aimable
+inconstant... Son maître est si malheureux,
+et Berthilie peut lui être si utile...! Eginard
+ne veut plus s'occuper que d'elle, ils uniront
+leurs soins et leurs c&oelig;urs... Eginard aime
+trop Childéric pour ne pas chercher la seule
+Berthilie.... Sans doute, il se promet même
+de n'aimer qu'elle et de l'aimer toujours...
+oui, toujours! il l'a prononcé ce mot effrayant,
+et il étoit loin d'elle; il s'avoue
+même que s'il est flatteur de plaire, il est
+peut-être plus doux d'aimer; que le c&oelig;ur
+gagne à réunir le souvenir de la veille au
+plaisir du jour, à l'espoir du lendemain; et
+souriant à des projets si nouveaux, il s'écrioit:
+<i>O l'heureux changement!</i> C'est dans
+les vastes jardins que la fête est préparée;
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+des flambeaux, placés avec art, forment un
+jour éclatant, qui ravit à la nuit tout son
+empire; des festons de fleurs, suspendus
+aux arbres, soutiennent les chiffres unis du
+roi et de l'infortunée dont ils annoncent le
+malheur. Ornée par d'importunes mains,
+auxquelles elles s'abandonne tristement, elle
+laisse à leurs soins l'art facile de l'embellir;
+cependant, les inquiétudes, les douleurs, les
+larmes ont effacé les roses brillantes de son
+teint; une pâleur plus touchante peut-être
+les remplace, et jamais, dans tout l'éclat
+de sa fraîcheur, elle n'a paru plus digne
+d'amour; ses yeux, chargés d'une tendre
+mélancolie, et encore humides de pleurs,
+attendrissent l'ame; on la prendroit pour
+une statue d'albâtre, représentant l'innocence
+qui implore le secours des dieux. Elle
+s'avance, et les c&oelig;urs volent au-devant
+d'elle. Childéric l'aperçoit; il est ému, agité,
+au désespoir; l'orgueilleux Bazin s'empare
+de la main tremblante de la princesse, il la
+place lui-même sur un trône de fleurs; les
+jeux commencent, et les Bardes chantent la
+beauté de Bazine, la gloire du roi et l'union
+fatale, dont la seule pensée donne la mort
+à l'infortunée qui en est victime. Les instrumens
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+se font entendre; les danses vont
+commencer; c'est l'instant que l'amour espère,
+et qu'attendoit secrètement la jalousie...
+Ah! des yeux moins clairvoyans que
+les siens se seroient aperçus du trouble qui
+saisit Childéric et Bazine en s'approchant
+l'un de l'autre, de leur bonheur, en se
+pressant la main, de leurs regards, lorsque
+séparés par les autres danseurs, ils se
+cherchoient, s'apercevoient, voloient l'un
+vers l'autre, et s'enlaçoient de leurs bras;
+ces mouvemens pleins de grâce et d'amour
+n'échappent point au jaloux observateur,
+qu'ils irritent; il veut pourtant s'assurer
+d'un malheur qu'il ne fait encore que craindre,
+et qu'il peut attribuer au plaisir ou à la
+jeunesse; mais il prépare déjà sa vengeance.
+Bazin disparoît; sa vue ne contraint plus
+des amans qui peut-être ne pourront plus
+renouer cet entretien trop important pour le
+différer; ils laissent la danse, et vont s'asseoir
+à quelque distance des jeux, sous un dais
+de feuillage et de fleurs: là, trop loin pour
+être entendus, et seulement accompagnés
+d'Eusèbe, ils se confient leurs douleurs; mais
+Bazine n'a point accepté la main du roi, elle
+ne l'acceptera jamais; rien n'effraie son
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+ame, hors les dangers de son amant; qu'il
+s'éloigne, et elle saura se conserver pour
+lui. Childéric est bien loin de consentir à
+un tel sacrifice. Quoi! lui roi détrôné, sans
+asile et presque sans espérance, étendroit
+sur elle ses malheurs! Il combat avec force
+une telle résolution, il conjure la princesse
+d'accepter la main du roi, et refuse de partir...
+Eh! quoi, lui disoit Bazine, vous voulez
+que ce c&oelig;ur tout plein de vous aille
+jurer à un autre un sentiment dont vous seul
+l'avez pénétré; qu'infidèle en pensée, Bazine
+prononce, aux pieds des autels, un serment
+trahi d'avance! Ah! prince, pouvez-vous
+seulement en concevoir le désir perfide?
+pouvez-vous me condamner au parjure et
+au malheur? oubliez-vous que je vous aime
+de cet amour qui a décidé de ma vie? Princesse,
+reprenoit ce généreux amant, il est
+dans le rang qui vous attend, une jouissance
+qui remplira bientôt toute votre ame; celle
+qui peut tout a tant de bien à faire, que la
+sensible Bazine trouvera, sur le trône, des
+jouissances dignes d'elle: en voyant un infortuné,
+vous vous rappellerez Childéric;
+en secourant sa douleur, vous calmerez la
+vôtre, et vous vous direz: puisse une main
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+consolatrice adoucir aussi la tienne, prince
+malheureux! Tous deux versoient des larmes,
+chacun vouloit mourir; Childéric jura
+de ne point s'éloigner que Bazine ne fût
+reine: elle prioit, ordonnoit en vain, lorsque
+Théobard vint l'arracher à ce douloureux
+et tendre combat, pour la ramener à
+la fête où Bazin l'appeloit. On voyoit encore
+la trace de ses pleurs, elle ne chercha point
+à les cacher; bientôt l'infortunée les répandra
+sans témoins. Bazin a tout entendu, appuyé
+contre les arbres qui le déroboient aux
+amans; il n'a plus de doute; son amour a
+tous les projets de la haine, mais la haine
+n'a pas éteint son amour. Qu'elle est belle! se
+disoit-il, mais que son c&oelig;ur est ingrat! Obtenons,
+de la crainte et du malheur, ce qu'elle
+refuse à mes soins; punissons qui me brave;
+n'hésitons pas à m'en séparer. Bazin, rapproché
+de la princesse, et observant sa pâleur,
+son abattement, lui dit avec une feinte
+douceur: Reine, car vous l'êtes déjà pour
+mon peuple et pour moi, ces jeux vous lassent;
+cessez de vous contraindre; retirez-vous;
+venez, que je vous ramène jusqu'à
+ce palais que vous quitterez bientôt: et en
+disant ces mots, il entraînoit l'infortunée.
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+Ces momens, disoit-elle, sont peu faits pour
+une explication, cependant je vous conjure
+de m'écouter.&mdash;Je vous entendrai, Bazine,
+soyez-en certaine; mais voici Théobard qui
+va vous reconduire; souffrez que je vous
+confie à lui, et veuillez le suivre. A ces mots,
+le roi s'éloigna; Bazine étonnée, inquiète,
+se trouva entourée d'une suite nombreuse,
+et entrainée pour ainsi dire dans son palais;
+les portes en étoient gardées; on la laissa
+seule avec Eusèbe. Ma chère nourrice, lui
+dit la princesse, on trame quelque chose
+contre nous; qu'allons-nous devenir? que
+prétend le roi? à quoi suis-je destinée? Eusèbe,
+plus effrayée encore, se taisoit. On
+apercevoit des fenêtres l'éclat de la fête; on
+entendoit les chants, on distinguoit le bruit
+des instrumens; Bazine contemploit ces témoignages
+d'allégresse, et son c&oelig;ur abattu
+en étoit douloureusement affecté. Childéric
+est là, se disoit-elle; le plaisir semble
+s'agiter autour de lui, et la mort s'y cache
+peut-être! O dieux! ne permettez pas le
+crime; prenez seulement mes jours. Bazine
+ne sait ce qu'elle redoute, et la tristesse saisit
+son ame; de sinistres et vagues pensées
+l'oppressent; elle se jette dans les bras d'Eusèbe
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+et l'arrose de ses larmes. Des pas précipités
+se sont fait entendre; les appartemens
+s'ouvrent tout à coup, et Théobard paroît.
+Bazine attend ce qu'il vient lui annoncer;
+Eusèbe a jeté un cri d'effroi. Princesse, dit
+Théobard avec attendrissement et respect,
+je viens, par ordre du roi; vous voudrez bien
+sans doute me suivre dans les lieux où j'ai
+ordre de vous conduire, et être sans crainte
+avec Théobard: alors il pressa Eusèbe de
+rassembler promptement tout ce dont elles
+pourroient avoir besoin toutes les deux, dans
+le séjour éloigné où il alloit les mener lui-même,
+et ordonna à quatre muets dont il
+étoit suivi, de se charger de ce qu'Eusèbe
+voudroit emporter: mais le trouble de la
+nourrice est si grand, qu'elle entend à peine
+ce que Théobard lui dit; tout échappe à sa
+main tremblante; en vain elle s'efforce d'obéir,
+et Bazine, qui veut la rassurer, fait
+elle-même tous les apprêts dont sa nourrice
+n'est plus capable. Mon voyage sera-t-il
+long? dit la princesse. Il ne tiendra qu'à
+vous de l'abréger, et si vous daignez en
+croire un sujet fidèle.... C'est assez, Théobard:
+mais étoit-ce à vous de remplir un si
+rigoureux devoir? Hélas! reprit-il avec la
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+plus vive émotion, falloit-il vous livrer, princesse,
+à des mains perfides ou cruelles? Je
+vous entends, Théobard; pardonnez un
+injuste reproche. Bazine prit sa lyre, dont
+elle prévit qu'elle auroit souvent besoin, et
+ayant rassemblé à la hâte ses vêtemens, annonça
+que l'on pouvoit partir; les muets se
+chargèrent de tout ce que la princesse résolut
+d'emporter. Elle sortit, et donna le bras
+à Eusèbe qui pouvoit à peine se soutenir; un
+char les attendoit; elles y montèrent; Théobard
+le conduisit, les muets le suivirent
+sur des chevaux; ils s'éloignèrent rapidement.
+La nuit étoit belle, quoique sombre;
+le char parcouroit les magnifiques allées qui
+entouroient le jardin, et les feux qui éclairoient
+les lieux de la fête, frappèrent de
+nouveau la triste Bazine. C'est là qu'elle laisse
+Childéric; c'est là, qu'entouré de plaisirs
+qui l'abusent, il attend et espère son retour,
+tandis qu'une main barbare les sépare! O
+cher prince! se disoit elle, peut-être vous
+croyez-vous encore heureux, et votre amante
+est déjà frappée! Et toi, chère Berthilie, demain
+quelle sera ta douleur! A ces pensées
+cruelles, la princesse répand des pleurs, et
+ceux qui coulent en abondance des yeux
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+d'Eusèbe, retombent encore sur son c&oelig;ur.
+Quoi, disoit-elle, dois-je donc ainsi rendre
+malheureux tout ce qui s'intéresse à mon
+sort? dois-je donc coûter des larmes à tout
+ce qui m'aime? Après une marche rapide et
+assez longue, on entra dans un bois; les
+muets allumèrent des flambeaux pour le
+traverser; il étoit épais, et sans aucune
+route tracée. A ce spectacle, le désespoir
+d'Eusèbe est à son comble; Bazine la caresse
+et la rassure, mais elle gémit douloureusement.
+Après deux heures de marche, on
+sortit du bois: à son extrémité s'élève une
+chaîne de montagnes informes et de rochers
+amoncelés, qui offrent aux yeux leurs masses
+gigantesques, effrayantes et bizarres; les
+flambeaux qui jettent sur ces tristes lieux
+leur lumiere vacillante, ont confirmé les
+craintes d'Eusèbe. Barbares! dit-elle, où
+conduisez-vous l'illustre fille d'Humfroi. O
+ciel! ô princesse infortunée! c'est à la roche
+sombre que l'on va nous renfermer.
+Ah! Théobard, s'écrioit Eusèbe, sauvez
+votre reine, la mienne, celle de toute la
+Thuringe, ou que les justes dieux vous punissent!
+Hélas! il étoit ému, mais il sentoit
+la nécessité d'obéir; Bazine restoit confiée à
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+ses soins, et il savoit bien qu'alors sa vie au
+moins seroit en sûreté. Un mot d'ailleurs
+pouvoit la délivrer; elle montoit sur son
+trône, et assuroit une longue paix à son
+royaume. Théobard espéroit que le séjour
+de l'affreuse caverne la décideroit promptement
+à un hymen nécessaire, et qu'elle renonceroit
+à un amour qu'il regardoit comme
+une erreur de son âge. Ils avançoient, livrés
+chacun à leur pensée; mais la route, semée
+de pierres, de cailloux, d'éclats de rochers,
+est devenue impraticable; il faut abandonner
+le char, et marcher sur ces pierres,
+qui blessent les pieds délicats de la princesse;
+Théobard la soutient, tandis qu'elle-même
+soutient Eusèbe désolée. Enfin ils arrivent
+tous auprès de ces roches énormes; une
+d'elle est creusée; les muets passent les premiers;
+Théobard, qui prend les flambeaux,
+guide Bazine et Eusèbe dans un souterrain
+étroit; une trappe de fer est levée; ils entrent
+alors dans une vaste caverne, où les muets
+ont d'avance placé des siéges et des lits. Il
+étoit tems d'arriver, Eusèbe ne pouvoit plus
+se soutenir; elle jeta un cri en entrant: Oui,
+c'est ici, dit-elle, et elle tombe évanouie.
+La princesse, aidée de Théobard, la place sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+un siége et lui donne tous les secours qu'elle
+peut trouver autour d'elle; Eusèbe reprit
+ses sens, et demeura silencieuse et désespérée;
+les muets transportèrent ce qu'ils
+avoient placé dans le char; par ordre de la
+princesse, ils allumèrent des flambeaux.
+Théobard supplia respectueusement Bazine
+de demander tout ce qui pourroit adoucir
+sa captivité, osa l'inviter à en sortir promptement,
+et à rendre à sa cour sa présence désirée.
+Il lui promit de revenir la nuit suivante,
+et s'éloigna promptement, sachant
+avec quelle impatience son roi attendoit son
+retour. Bazine, restée seule avec Eusèbe,
+entendit se refermer la trappe de fer; un
+silence terrible règne alors au fond de la roche;
+le bruit seul d'un torrent, habitant
+furieux de ce sauvage séjour, en trouble la
+sombre tranquillité. Eusèbe, baignée de larmes,
+ose à peine lever les yeux, et les détourne
+avec horreur d'une longue chaîne de
+fer scellée dans le roc, et que la princesse n'avoit
+point d'abord aperçue; la bonne nourrice
+se tait et réfléchit; sa physionomie altérée,
+son regard sinistre annoncent une ame
+profondément blessée. Bazine s'apercevant
+de sa désolation, l'embrasse tendrement. Ma
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+chère amie, lui dit-elle, avec cette douceur et
+ce charme inconcevable qui a tant d'empire
+sur les c&oelig;urs, ta peine ajoute à mes maux: si
+tu m'aimes, prends pitié de toi-même et de
+ton enfant. Ne murmurons pas, chère Eusèbe,
+nos jours appartiennent aux dieux, c'est à
+eux qu'il faut les abandonner. Un mot, une
+caresse, un sourire de sa chère élève, faisoient
+le bonheur d'Eusèbe; sa douleur ne
+tint pas contre un langage si doux; elle essuya
+ses pleurs, et parut plus tranquille. Ah!
+ma princesse, dit-elle tristement, le ciel sait
+que ce n'est pas pour moi que je gémis: puissé-je
+rester ici toute ma vie et vous en voir
+échapper; mais, hélas! il n'en existe aucun
+moyen, et Bazin est seul maître de votre
+destinée. Cette retraite affreuse n'est connue
+que d'un seul Druide, le vieil Hirman, retiré
+dans la forêt de Thuringe, du roi, de
+Théobard et des muets. O malheureuse!
+l'entrée en est entièrement cachée par plusieurs
+pierres énormes que l'on ne peut enlever
+qu'avec de grands efforts; le souterrain
+se ferme par une trappe de fer que l'on
+n'ouvre qu'à l'aide d'un secret que personne
+ne pourroit trouver; ici, dans le haut de
+cette caverne, est pratiquée avec art une ouverture
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+qui donne de l'air et du jour: mais
+afin d'éviter les vents, les pluies, elle est
+faite de manière que la roche avançant en
+saillie, cache le ciel et prive ces lieux, déjà
+horribles, des rayons du soleil; cette ouverture
+ne s'aperçoit point au dehors, et donne
+sur le torrent dont vous n'entendez que foiblement
+le murmure, parce que dans ce moment
+ses eaux sont peu abondantes; mais
+lorsque grossi par les pluies et les orages,
+il gagne le pied de la roche que nous habitons,
+il la heurte avec fracas, et remplit ces
+lieux d'un bruit sinistre et terrible; personne
+alors n'oseroit approcher, et nul mortel
+sans doute ne croiroit que ces roches
+fussent habitées. O ma princesse! qui protégera
+votre jeunesse opprimée? qui osera
+vous secourir, vous défendre? cette chaîne
+surtout me désespère: ô ma fille! si on
+osoit... A ces mots, Eusèbe retomba dans
+sa profonde tristesse. M'enchaîner, ma bonne
+nourrice; ne le craignez pas, jamais Théobard
+n'y consentiroit; moins je puis m'échapper
+de cette prison, moins j'ai à redouter
+une barbarie inutile. D'ailleurs, nous
+pourrions aisément détacher cette chaîne
+du roc où elle est fixée, et la jeter dans le torrent
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+par cette ouverture élevée; mais que
+pourrions-nous attendre? Les dames portoient
+alors des poignards à leur ceinture;
+Bazine se promettoit d'essayer la pointe aiguë
+du sien sur le roc, et d'en détacher
+l'objet des craintes d'Eusèbe: surprise de
+ce que la nourrice pût aussi bien décrire
+des lieux ignorés, elle lui demanda comment
+elle avoit pu en acquérir une aussi
+parfaite connoissance. Eusèbe pâlit, hésita,
+pria la princesse de lui épargner un récit qui
+dans cet instant lui seroit trop pénible;
+Bazine n'insista pas, consentit même à se
+coucher, mais put à peine s'endormir. Eusèbe,
+non moins agitée, ne goûta qu'un repos
+interrompu. Le jour éclairoit depuis
+long-tems ces tristes lieux, quand les captives
+se levèrent; toutes les deux offrirent
+au ciel leurs v&oelig;ux et leur soumission; le repas
+fut préparé par Eusèbe; Bazine sourit
+en l'invitant à manger; mais la pauvre nourrice
+ne peut s'accoutumer à ce séjour, bien
+moins encore à y voir renfermée la fille
+d'Humfroi. Des pleurs baignent sans cesse
+ses yeux; elle ne mange point; Bazine s'efforçoit
+de la distraire, elle avoit pris sa lyre,
+elle avoit chanté des airs qui plaisoient tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+à Eusèbe. Elle avoit plusieurs fois examiné
+la bague chérie qui représentoit son amant;
+mais voyant retomber Eusèbe dans son silence
+douloureux: Chère amie, lui dit-elle,
+si tu veux m'obliger, tu me feras à l'instant
+même le récit des évènemens qui déjà sans
+doute t'amenèrent dans ces lieux; ne me
+refuse pas plus long-tems. Un désir de Bazine
+étoit toujours une loi pour la sensible
+nourrice; elle se recueillit un moment comme
+pour surmonter son attendrissement.
+Rien, dit-elle à la princesse, ne me défend
+de vous parler aujourd'hui; je le dois même,
+et les motifs qui m'ont forcée au silence
+m'ordonnent à présent de vous confier le
+secret que j'ai si long-tems renfermé dans
+mon sein. Mais ne vous livrez point à la
+douleur, je vais vous dévoiler de grands
+crimes; je voulois différer encore dans la
+crainte que ces lieux ne vous devinssent trop
+odieux; mais vous l'ordonnez, et je dois
+obéir.</p>
+
+<hr class="p2 c5" />
+<p class="p2 center"><b>HISTOIRE DE LA ROCHE SOMBRE.</b></p>
+
+<p>Vous n'ignorez pas que nos pères descendus
+de la la Pannonie, s'emparèrent de ce beau
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+pays qui faisoit partie des Gaules; long-tems
+repoussés, puis vainqueurs, ils s'établirent
+enfin en conquérans, et se choisirent des
+chefs. Leurs mésintelligences entraînant les
+oppressions et la guerre, le peuple, lassé d'être
+victime de leurs passions, se choisit un roi;
+ce roi fut votre illustre père. Trop attaché
+à son frère, l'odieux Bazin, il l'associa à son
+empire, lui confia le commandement des
+armées, lui fit élever un palais, non moins
+beau que le sien même, dont il étoit voisin;
+enfin il lui donna toutes les marques d'une
+grande tendresse. Bazin feignoit d'y répondre;
+mais l'ardente soif de régner le dévoroit,
+et il voyoit avec envie la puissance
+qu'un tendre frère aimoit à partager avec
+lui. Humfroi, juste et généreux, aimé de
+son peuple, en paix avec ses voisins, eût
+été le plus heureux des rois, sans l'inquiétude
+où le plongeoit sans cesse la santé
+de son épouse qu'il aimoit avec passion. Un
+mal secret minoit depuis long-tems sa vie;
+Humfroi, désespéré, offroit aux dieux de
+pompeux sacrifices; l'encens fumoit sur tous
+les autels, et le peuple entier prioit pour
+sa reine; elle devint grosse, et cette révolution
+devoit lui être favorable, ou terminer
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+ses jours; Humfroi redoubloit ses hommages
+aux dieux. Les Gaulois, dont nous
+suivons la religion, adoroient des divinités
+champêtres, surtout celles qui présidoient
+aux rochers et aux torrens. Ces asiles de la
+crainte les remplissoient d'une religieuse
+terreur; ils aimoient à s'y abandonner, et
+leurs ames, alors fortement agitées, adoroient
+ces dieux qu'ils redoutoient. Parmi ces
+temples formés par la nature elle-même, et
+habités par ces divinités farouches, on comptoit
+la caverne qui nous renferme. Radegonde,
+votre mère, conjura le roi d'y offrir
+pour elle un sacrifice secret. Bazin, présent
+à cette prière, forma sur le champ le plan
+odieux qu'il n'a que trop facilement exécuté.
+Quelques jours après cet entretien de la
+reine, les deux frères étant à la chasse, Bazin
+s'approcha d'Humfroi, et l'engagea à le
+suivre et à abandonner un moment les chasseurs.
+Inquiet comme toi, mon cher frère,
+lui dit-il, sur les jours précieux de Radegonde,
+j'ai fait préparer le sacrifice qu'elle demande;
+viens avec moi, nous rejoindrons ensuite la
+chasse. Humfroi, sensible à cette offre de son
+frère chéri, le suivit. Mon mari étoit attaché
+au service particulier de votre père, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+il n'en étoit pas éloigné, lorsqu'il les vit
+quitter les autres chasseurs; il crut devoir
+accompagner son maître; mais n'en ayant
+pas reçu l'ordre, il se tint à quelque distance,
+et vit les deux frères descendre de cheval et
+entrer ensemble dans <i>la roche sombre</i>; il savoit
+qu'Humfroi devoit y offrir un sacrifice,
+il se retira par respect, et vint rejoindre la
+chasse. Au bout de quelques heures, Bazin,
+qui s'étoit mêlé aux chasseurs, reprit le chemin
+de son palais, et témoigna la plus profonde
+tristesse: son frère Humfroi, disoit-il,
+avoit tout-à-coup disparu, le cheval seul
+étoit de retour: on fit promptement des recherches
+dans la forêt, elles furent inutiles,
+et chacun forma ses conjectures, son plan,
+son histoire. Ces bruits accablèrent de douleur
+mon cher Taber; il se rappela le moment
+où son maître s'étoit éloigné des siens,
+la route qu'il avoit prise; et résolu de s'assurer
+de son sort, et de vérifier ce qu'il soupçonnoit,
+il se rendit dans ces mêmes lieux;
+mais il n'aperçut aucune ouverture à ces roches
+si semblables entr'elles, et après une recherche
+inutile, désespéré de son mauvais
+succès, il se hâta d'aller trouver le grand prêtre
+Hirman, et de lui confier ses pensées et
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+ses indices. Hirman frémit à l'idée d'un fratricide,
+et ayant parlé à trois Druides qu'il admit
+à le suivre, il se rendit à la roche sombre,
+emportant tous les apprêts d'un sacrifice, en
+cas qu'ils fussent surpris. Ils ôtèrent d'abord
+les pierres qui fermoient la roche, et en
+déguisoient si bien l'entrée, que Taber n'avoit
+pu la deviner; ils ouvrirent ensuite la trappe
+de fer, dont Hirman connoissoit le secret,
+et ils entrèrent dans la caverne, suivis de
+Taber, qui parcouroit rapidement ces lieux,
+certain d'y trouver les traces d'un meurtre.
+De quel effroi furent-ils saisis! peignez-vous
+ce qu'ils éprouvèrent tous, en voyant leur roi
+encore vivant, mais pâle, mourant et attaché,
+hélas! à cette chaîne, à cette chaîne,
+objet de mon respect et de ma crainte! La
+faim, la soif, mille douleurs dévoroient le
+roi; il s'évanouit en reconnoissant Hirman
+et Taber; ils lui donnèrent de prompts secours,
+l'enveloppèrent du manteau de mon
+époux, lui firent avaler quelques gouttes
+des liqueurs qu'ils avoient apportées pour
+le sacrifice, et transportèrent le malheureux
+Humfroi jusques dans leur temple. Hirman,
+très-versé dans les sciences, étoit surtout
+fort habile en médecine; il employa toutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+les ressources de son art pour rendre la santé
+à Humfroi: mais il s'aperçut que le monarque
+étoit empoisonné, et que l'effet du poison
+pouvoit seulement être tempéré, qu'enfin
+sa mort étoit prochaine. Il en avertit
+le roi, qui dès lors le pria de tenir secrète
+toute cette aventure horrible; ensuite il
+chargea Taber de se rapprocher du palais,
+et de venir la nuit suivante lui apporter des
+nouvelles de Radegonde. Taber obéit et vint
+me trouver; j'étois au service de la reine
+depuis mon enfance, c'étoit elle qui avoit
+fait mon mariage, et je nourrissois ma fille
+Elénire. Au récit de Taber, je sentis mon
+sang se glacer dans mes veines; cependant
+je l'engageai à cacher ces affreux évènemens
+à votre sensible mère; elle étoit à la fin de
+sa grossesse, et si languissante, qu'une révolution
+aussi violente auroit pu lui coûter
+la vie. Taber, la nuit suivante, devoit retourner
+au temple; je lui dis que l'on cachoit
+à la reine tout ce qui regardoit Humfroi;
+qu'on lui avoit persuadé que la chasse le retenoit
+encore pour quelques jours. Bazin
+s'étoit emparé du gouvernement, prêt à remettre,
+disoit-il, le sceptre à son frère dès
+qu'il paroîtroit; mais, se flattant sans doute
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+que la nouvelle inattendue de sa mort le délivreroit
+encore de Radegonde, et du fruit
+que portoit son sein, et dont les droits légitimes
+l'effrayoient, il alla, pendant que
+je parlois à Taber, instruire brusquement
+la reine de la perte de son époux, qu'il supposa
+avoir été dévoré par un sanglier. A cette
+nouvelle, Radegonde jeta de grands cris,
+et s'évanouit, mais les douleurs de l'enfantement
+la rappelèrent à la vie; j'étois revenue
+près d'elle avec les femmes et tous les
+secours nécessaires. Bazin, feignant la plus
+vive douleur, ne voulut point quitter la
+chambre; il assuroit que l'enfant qui alloit
+naître ne pouvoit vivre, et je me préparois
+à ne pas le quitter des yeux, persuadée que
+son intention étoit de l'étouffer. Vous naquîtes
+bientôt; aux premiers sons de votre
+petite voix à-la-fois douce et forte, je le vis
+pâlir. Mais à peine sût-il que c'étoit une fille
+à qui la reine venoit de donner le jour, qu'il
+changea entièrement de physionomie, il embrasse
+la reine, et après vous avoir caressée et
+appelée sa fille, il se retira pour assembler
+promptement le conseil: là, il déclara votre
+naissance, ajouta que, pour assurer vos droits
+au trône, et satisfaire à sa tendresse envers
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+son frère, il vous adoptoit pour sa fille, vous
+nommoit de son nom, et vous destinoit à
+Amalafroi, son fils, âgé de deux ans. Ces
+marques de son amour pour Humfroi enchantèrent
+tous les c&oelig;urs; la Thuringe entière
+y applaudit avec transport; votre mère,
+malgré sa douleur et sa foiblesse, s'en félicita,
+et vouoit une tendre reconnoissance au
+barbare qui causoit son malheur et sa mort.
+La reine m'aimoit tendrement, et m'avoit
+fait promettre de vous nourrir; ma fille
+étoit assez forte pour se passer de mon
+lait; dès que vous naquîtes, je la confiai à
+ma mère; je vous présentai le sein sur le lit
+même de Radegonde; vous le prîtes aussitôt,
+et votre mère en sourit: mais elle se sentoit
+si foible, qu'elle ne pouvoit se flatter de
+vivre long-tems; elle ne le désiroit point;
+privée de son époux, tranquille sur vos jours,
+elle attendoit avec calme l'instant qui devoit
+finir ses maux. En effet, peu de momens
+après, elle s'affoiblit de plus en plus, me remit
+pour vous tout ce qu'elle possédoit de
+plus précieux, me fit jurer de ne vous quitter
+jamais, et expira dans mes bras sans aucune
+marque de souffrance. Bazin, à cette
+nouvelle, donna de grands témoignages de
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+douleur. Je rejoignis un moment Taber, que
+j'instruisis de tous ces détails; il partit dès
+qu'il fit nuit, et arriva au temple où Humfroi
+l'attendoit impatiemment. A son récit, votre
+père s'écria: Chère Radegonde! nous ne serons
+pas long-tems séparés. En effet, ses
+douleurs ne lui laissoient aucun espoir; et
+dès lors il désira avec ardeur que le crime
+de son frère demeurât à jamais inconnu. Il
+fit sentir à Hirman, ainsi qu'à Taber, que
+son frère sans doute sauroit bientôt qu'il
+étoit sauvé; que tant qu'il le croiroit vivant,
+il se feroit un otage de sa fille, dont les jours
+lui deviendroient nécessaires; tandis que
+s'il étoit sûr de sa mort, il vous feroit mourir
+peut-être pour anéantir vos droits au
+trône. Cette pensée étoit juste, Hirman l'approuva,
+et toute cette funeste histoire fut
+soigneusement cachée. La mort de votre
+père n'arriva pas aussitôt qu'on l'avoit craint
+d'abord; il vécut plusieurs mois, mais dans
+des souffrances continuelles, causées par
+l'effet du poison, dont tout l'art d'Hirman
+ne parvint qu'à retarder l'effet et à calmer
+les douleurs. Ce bon roi, ce tendre père
+brûloit du désir de vous voir; il l'exprima à
+Taber, qui m'en fit part; cette démarche
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+étoit difficile. Bazin, qui feignoit pour vous
+la plus grande tendresse, m'envoyoit chercher
+chaque jour; j'étois contrainte et observée,
+je ne pouvois m'échapper. Taber
+seul alloit porter de vos nouvelles; ce qu'il
+disoit de vous ajoutoit encore au désir qu'éprouvoit
+Humfroi. J'eus enfin le bonheur de
+le satisfaire. Bazin, que l'idée de son crime
+poursuivoit, désirant sans doute en enlever
+les traces, ordonna une chasse du côté de la
+roche, et se hasarda seul pour l'examiner.
+Surpris de la trouver ouverte, il osa avancer
+dans le souterrain, la trappe étoit restée
+levée; il ne trouva point sa victime, et ne
+put voir sans effroi les apprêts d'un sacrifice
+non consommé, qu'avoit apportés et abandonnés
+Hirman. A ce spectacle, Bazin crut
+son frère sauvé, son crime découvert; il
+accusa Hirman, se promit une éclatante
+vengeance, et sortit en furieux de cet asile
+divin, dont il avoit fait l'antre du crime;
+cependant il lui restoit l'espoir qu'au moins
+votre père étoit mort avant le sacrifice. Pour
+s'en assurer, il résolut de voir le sage Hirman,
+et rejoignit la chasse, pâle, rêveur,
+agité. Le lendemain, il fit demander au vénérable
+Druide un entretien secret; Hirman
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+lui fit réponse qu'il ne le verroit qu'à la
+<i>roche sombre</i>. Bazin, qui crut entendre le
+reproche et la menace dans ce peu de mots,
+entra dans une si violente colère, qu'il ne
+put en maîtriser les transports. Cette rage
+inutile s'exhala en mouvemens impétueux
+qui enflammèrent son esprit, et en peu
+d'heures il tomba dans un délire frénétique;
+une fièvre ardente le dévoroit; il appeloit
+Humfroi, Hirman, Radegonde, et se rouloit
+par terre comme un insensé. Ceux qui
+avoient les premières places autour de lui,
+éloignèrent tous les témoins qui pouvoient
+publier ses paroles dangereuses; j'eus défense
+de vous porter au palais, sous prétexte
+que la maladie du roi étoit contagieuse: me
+trouvant libre alors, j'en profitai, et je dis
+à Taber de m'amener un char au bout des
+allées; le soir venu, je vous enveloppai soigneusement,
+et vous portant dans mes bras,
+j'allai joindre Taber qui m'attendoit. Je montai
+sur le char, vous tenant sur mon sein;
+le mouvement vous ayant endormie, je vous
+portai ainsi jusqu'à votre père, qui vous
+reçut avec transport; il osoit à peine vous
+caresser de peur de vous réveiller, mais au
+bout de quelques minutes vous ouvrîtes les
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+yeux, et vous le regardâtes; ce moment, à
+ce qu'il nous répéta plusieurs fois, fut le
+plus doux de sa vie; ce regard l'avoit charmé;
+il vous couvrit de ses baisers et de ses
+pleurs. Nous passâmes ainsi toute la nuit;
+votre père remercia les dieux qui lui accordoient
+encore tant de jouissances; il me témoigna
+une reconnoissance au-dessus de
+mes services, et vit venir le jour avec regret:
+mais Taber pensa que je pouvois rester jusqu'à
+la nuit suivante. Il retourna dans votre
+palais, afin de répondre en cas que je fusse
+demandée; votre père vous garda constamment
+dans ses bras, et ce fut alors qu'il me
+raconta comment son barbare frère l'avoit
+attiré dans la roche.</p>
+
+<p>Vous savez, me dit-il, que Radegonde
+désiroit que j'offrisse pour elle un sacrifice
+aux divinités champêtres. Bazin, feignant
+de satisfaire ce désir, m'engagea, pendant
+une chasse, à me rendre au temple sauvage,
+où, disoit-il, on n'attendoit plus que
+moi; je le suivis avec la plus sensible reconnoissance;
+il entra le premier; j'aperçus
+plusieurs druides, et je déposai mes armes
+selon l'usage. Dès que l'on me vit désarmé,
+les faux druides, que je reconnus alors
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+pour les muets chargés ordinairement des
+exécutions, se jetèrent sur moi, m'attachèrent
+à la chaîne de fer destinée à retenir
+les victimes offertes en sacrifice....
+J'appelai mon frère à mon secours; il avoit
+fui le cruel! On me laissa des vivres, et,
+en un moment, je me vis enchaîné dans
+une horrible caverne.... J'entendis se fermer
+avec fracas une trappe; je me trouvai
+seul et abandonné à mon horrible destinée;
+l'image de Radegonde, prête à me
+rendre père, s'offrit à ma pensée et m'attendrit;
+je sentois que ma perte entraîneroit
+la sienne; l'ingratitude d'un frère tendrement
+aimé m'affligeoit plus encore que sa
+cruauté ne m'effrayoit; la mort avoit pour
+moi moins d'horreur que la haine de Bazin:
+mais l'impossibilité de changer rien à mon
+sort me rendit tranquille. J'offris mes jours
+aux dieux; j'osai descendre dans mon c&oelig;ur,
+en sonder tous les replis, en interroger tous
+les sentimens; satisfait d'eux, en paix avec
+moi-même, je n'attendis plus qu'une mort
+douloureuse, mais qui m'ouvroit une autre
+vie. J'invoquai les dieux pour Radegonde,
+pour le fruit de notre amour; je leur recommandai
+mon peuple; je pardonnai à Bazin,
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+et repoussant les alimens qui eussent retardé
+le sacrifice de ma vie que je venois de faire,
+je m'endormis profondément. Un doux songe
+m'offrit Radegonde, mère d'une fille déjà
+belle, et déjà la vive image de la reine. Je
+m'éveillai tranquille, soumis, adorant les
+dieux, et plein de calme. Les heures s'écouloient;
+la faim, dont je ressentois les vives
+atteintes, croissoit avec elles; bientôt les
+momens devinrent des supplices: tourmenté
+du plus horrible besoin, je lui résistai
+long-tems; je détournois la vue des alimens
+que je m'étois promis de ne pas toucher;
+mais la nature l'emporta; je dévorai cette
+dangereuse nourriture, qui par une juste
+punition du ciel, auquel je m'étois donné,
+auquel je venois de chercher à me dérober,
+porta dans mes entrailles la souffrance et la
+mort. Si plus dévoué, plus fidèle à mes sermens,
+j'eusse repoussé avec constance des
+secours perfides, récompensé de ma force,
+de ma vertu, je serois aujourd'hui sur mon
+trône, je jouirois du bonheur d'être père
+et de l'amour de mon peuple heureux. Voilà,
+chère Eusèbe, ajouta-t-il, comme les justes
+dieux me punissent: apprenez à ma fille à
+respecter leur volonté, à leur immoler sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+regret cette vie que nous tenons d'eux, et
+citez-lui mon exemple, si les évènemens vous
+forcent à lui révéler ma funeste histoire.
+Mais, Eusèbe, n'oubliez jamais que j'en
+exige le secret, tant que mon frère respectera
+les jours et les droits de ma chère Bazine,
+tant qu'il ne changera rien au projet de l'unir
+à Amalafroi. J'approuve cette union; elle
+assure à ma fille un trône paisible; mais si
+cet hymen étoit rompu, alors parlez, et ordonnez
+de ma part à ma fille de consulter
+le sage Hirman sur les moyens à employer
+pour revendiquer son trône. Je le répète,
+tant que ses droits seront respectés, tant
+qu'elle sera traitée en héritière de la couronne
+de son père, épargnez son c&oelig;ur, et
+dérobez-lui les crimes d'un frère auquel j'ai
+pardonné, auquel je pardonne encore au
+nom de Bazine.</p>
+
+<p>Tels furent, princesse, les ordres que je
+reçus de votre père; je les ai observés fidèlement,
+soit en gardant le silence, soit en
+vous parlant aujourd'hui. Votre hymen avec
+votre oncle vous plaçoit encore au rang de
+reine de Thuringe; mais je ne pouvois voir
+sans effroi cette alliance, et votre main devenir
+la proie de l'assassin de votre père:
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+cependant, n'osant déterminer mon devoir
+dans une circonstance que le roi n'avoit pu
+prévoir, je fis chercher Taber à la maison de
+chasse où il commande, et je l'envoyai consulter
+Hirman. Il m'a ordonné de vous faire
+connoître toute cette affreuse histoire,
+et j'obéis: mais il me reste à terminer le
+récit de la mort du roi. Je le quittai la seconde
+nuit et vous ramenai dans votre palais.
+Grâce à la maladie de Bazin et à l'adresse
+de Taber, mon absence fut ignorée; je retournai
+même plusieurs fois au temple. Un
+jour, je venois de vous y conduire, et de
+vous déposer dans les bras de votre père;
+vous lui sourîtes, c'étoit votre premier sourire,
+il lui causa une joie inexprimable;
+vous aviez alors près de deux mois; je le
+trouvai extrêmement pâle et affoibli. Eusèbe,
+me dit-il, je ne vous reverrai plus, et ce
+premier sourire de Bazine sera le dernier
+dont mes yeux paternels auront joui. N'oubliez
+pas tout ce que je vous ai recommandé:
+si jamais vous êtes forcée de parler de ma
+mort à ma fille, remettez-lui ces tablettes,
+cette bague gravée, et qui porte l'empreinte
+du nom et des traits de sa mère. Il me présenta
+alors ces dons précieux; je prononçai
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+le serment de vous consacrer ma vie; Taber
+m'imita; le roi vous pressa contre son c&oelig;ur,
+vous embrassa avec tendresse, et ne pouvoit
+vous quitter; il sentoit, hélas! qu'il ne vous
+reverroit plus; mais la prudence exigeoit
+mon retour; je m'arrachai à regret d'auprès
+de lui. La maladie de Bazin étoit moins violente;
+son délire ne duroit plus que quelques
+instans; il demanda même à vous voir,
+vous caressa, m'accabla de riches présens,
+et enfin il se rétablit. Mais hélas! le vertueux
+Humfroi n'existoit plus. Vous parûtes chaque
+jour plus chère à son barbare successeur;
+vous grandissiez sans connoître les
+malheurs qui avoient précédé votre naissance.
+Amalafroi me sembloit digne de
+vous; je jouissois de votre bonheur en pleurant
+secrètement les auteurs de vos jours,
+lorsque la mort prématurée du fils aimable
+et vertueux du plus cruel des rois, a changé
+votre destinée et mes devoirs. Recevez cette
+bague et ces tablettes, dit alors Eusèbe,
+en les présentant à Bazine, qui pendant
+son récit, attentive et muette, avoit donné
+un libre cours à ses larmes. L'arrivée de
+Théobard la força de les essuyer; Bazine
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+n'avoit point un faux orgueil, mais elle ne
+vouloit pas que l'on se méprit sur ses sentimens,
+ni que l'on attribua à la foiblesse
+l'hommage offert à la tendresse et à la nature.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE QUINZIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h2>LIVRE SEIZIÈME.</h2>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE SEIZIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Douleur de Childéric. Berthilie découvre l'enlèvement
+de la princesse; elle espère tout d'Eginard, qui ne
+compte que sur elle. Songe de Bazine. La chaîne.
+Eginard obtient de Berthilie un rendez-vous nocturne;
+ce qu'il entend, son entretien avec Berthilie,
+l'espoir qu'il conçoit. Il le partage avec son maître.
+Nouveau rendez-vous projeté. Eginard l'exécute, découvre
+la <i>roche sombre</i>, et trouve Bazine. Il vole en
+instruire Childéric, et bientôt après Berthilie. Deux
+étrangers paroissent chez son maître; ce sont Ulric,
+son père, et son frère Valamir. Ils apportent au roi le
+v&oelig;u de son peuple, et le signal promis par Viomade.
+Récit d'Ulric. Combats qu'éprouve le roi. Il ira cette
+nuit même à la <i>roche sombre</i>; en attendant, il se rend
+au conseil, et fait part au roi de Thuringe de son
+bonheur. Bazin feint une fausse joie. Théobard
+qu'elle inquiète se promet de le deviner.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE SEIZIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Tandis que la princesse, entraînée par les
+ordres du roi, avançoit vers la roche qui
+devoit ensevelir tant de charmes; tandis
+qu'elle se soumettoit courageusement à son
+sort, ou qu'elle écoutoit avec attendrissement
+le récit d'Eusèbe, Childéric l'a vue disparoître
+de cette fête, où elle lui avoit semblé
+aussi sensible que belle; il a vu naître le
+jour destiné pour l'hymen funeste, et cependant
+tous les apprêts en sont suspendus.
+Bazin se tait, mais l'inquiétude secrète qui
+le dévore se décèle malgré lui. Eginard
+s'informe des motifs qui ont retardé la cérémonie;
+personne ne lui répond, et Berthilie,
+qui a reçu la défense de se rendre
+auprès de la princesse, en conçoit trop d'ombrage
+pour obéir; elle n'attend que la nuit
+pour braver ce roi qui fait tout trembler:
+et sans rien craindre de sa vengeance, malgré
+son inquiétude, elle sourit en pensant
+au plaisir de le tromper. A peine les voiles
+du soir déroboient-ils aux regards la démarche
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+téméraire de l'amitié, que Berthilie s'avance
+légèrement vers le palais; les gardes
+n'en défendent plus l'entrée; elle s'en étonne,
+et s'approchant d'une petite porte, dont par
+bonheur elle a la clef, elle ouvre, s'élance
+par des détours qui lui sont connus, et parvient
+aux appartemens, éclairée d'une petite
+lampe qu'elle a apportée. Ils sont déserts,
+et le désordre qui y règne encore annonce
+un départ précipité. O ciel! qu'est-elle devenue?
+où l'a donc conduite ce roi barbare?
+quelle est sa destinée? qui pourra en instruire
+son amie? comment la secourir? que
+va devenir Childéric qui la croit renfermée
+dans son palais? comment le prévenir? C'étoit
+l'instant de penser à Eginard; elle y pensa....
+mais elle a craint d'exposer son père adoré
+aux soupçons, au courroux du roi; elle a
+défendu à son amant de se rapprocher d'elle;
+et comment servir ceux qu'ils aiment, s'ils ne
+peuvent ni se réunir, ni se parler? La désolée
+fille de Théobard quitte ces lieux déserts
+et douloureux, regagne son appartement et
+s'afflige; que peut-elle espérer? que peut
+même entreprendre Childéric? La douleur
+est peinte sur ce beau visage, dont l'expression
+douce et mélancolique attendrit tout,
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+excepté le rival qui en jouit. Seul, dans une
+cour soumise à son ennemi, ses pas sont
+épiés, ses discours répétés, ses moindres
+démarches observées. Tandis que Berthilie
+se livre à ses pénibles pensées, Childéric ne
+se désespère pas moins qu'elle, quoiqu'il
+ignore une partie de ses malheurs. Ah! que
+le silence de Viomade lui semble affreux,
+qu'il l'effraye maintenant! Si du moins, assuré
+de sa puissance, il osoit parler en roi
+et en amant préféré: qu'il est humilié de sa
+dépendance! Qu'est devenu le tems où il
+donnoit des lois; où, à la tête d'une puissante
+armée toujours triomphante, il eût
+fait trembler Bazin lui-même? Ce roi a-t-il
+donc oublié que lui seul lui a sauvé la vie,
+que son bras l'a délivré des Vandales et des
+Ostrogoths? Ne doit-il donc rien à son amitié,
+à sa vaillance? Ah! l'amour, l'amour
+n'obéit qu'à ses caprices, et ne reconnoît
+aucune loi; mais Bazine l'aime, son choix
+est tout; elle rejette la main et le trône qui
+lui sont offerts: n'est-elle donc pas maîtresse
+de son c&oelig;ur?.... Childéric, indigné de céder
+en silence à son rival, réprime avec peine
+les mouvemens de son amour, de sa fierté,
+de son courage.
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p>
+
+<p>Mais Théobard se trouvoit presqu'aussi
+malheureux que ces illustres victimes du
+courroux et de l'amour de son roi. Il ne
+pouvoit voir sans honte et même sans remords,
+la fille d'Humfroi dans une si odieuse
+captivité. Il avoit aperçu sur cette figure
+charmante, des traces de pleurs, il n'avoit
+pu résister à ces preuves de sa souffrance.
+Entraîné par sa sensibilité, il s'étoit jeté aux
+pieds de la princesse, et l'avoit conjurée, les
+larmes aux yeux, de céder à sa destinée, de
+ne pas s'exposer à des malheurs plus grands
+encore. Bazine, touchée des marques d'un
+attachement aussi pur, lui en témoigna sa
+reconnoissance, mais l'assura, avec autant
+de fermeté que de douceur, que rien ne
+pourroit la déterminer à l'hymen odieux qui
+lui étoit offert; elle le pria de ne lui en parler
+jamais, l'exigea même, et le vertueux
+chef du conseil alloit se retirer au désespoir,
+lorsque Bazine le conjura, avec cet
+air et ces grâces auxquels on ne pouvoit rien
+refuser, de remettre à Berthilie des tablettes
+sur lesquelles elle écrivit, devant lui, quelques
+lignes. Je connois vos devoirs, lui dit-elle,
+et les dangers auxquels vous seriez
+exposés; je n'écrirai rien qui indique mon
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+funeste sort, mais accordez-moi la permission
+de la rassurer. Théobard eût sacrifié sa
+vie pour la princesse; il ne vouloit trahir ni
+le secret confié par son roi, ni le serment
+d'obéissance qu'il avoit prononcé; cependant
+il s'en rapporta à la princesse, et se
+chargea de remettre les tablettes à Berthilie.
+Bazine écrivit, et le chef du conseil s'éloigna,
+emportant le précieux écrit, et pénétré de
+respect, d'amour, d'attendrissement pour
+celle qu'il regardoit comme sa reine.</p>
+
+<p>Le départ de Théobard laissoit à Bazine la
+liberté de lire les dernières volontés de son
+auguste père; elle se livra toute entière à
+cette douce et tendre occupation. Humfroi,
+dans cet écrit, lui retraçoit rapidement ses
+malheurs, les services d'Eusèbe, qu'il la conjuroit
+d'aimer tendrement, et finissoit par
+lui ordonner, en cas que ces tablettes lui
+fussent remises, de n'entreprendre aucune
+démarche, de n'accepter aucun époux, sans
+consulter le pieux, le sage Hirman, s'il vivoit
+encore; s'il n'existoit plus, on devoit
+trouver sur le tombeau d'Humfroi un écrit
+d'Hirman, qui indiqueroit à la princesse ce
+qu'elle auroit à entreprendre. Bazine, après
+avoir lu plusieurs fois l'écrit révéré, après
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+avoir examiné et couvert de ses baisers et
+de ses larmes la belle image de Radegonde,
+passa la bague à son doigt, auprès de celle
+qui représentoit son amant, et se jetant
+dans les bras d'Eusèbe, qu'elle accabla de ses
+caresses: O ma chère nourrice! lui dit-elle,
+je ne connoissois pas encore la moitié de
+tes bienfaits. Eusèbe, suffoquée par ses larmes,
+ne put répondre, et toutes deux enlacées
+dans les bras l'une de l'autre, demeurèrent
+en silence. Mais les flambeaux qui
+commençoient à s'éteindre, annonçoient
+qu'ils brûloient depuis long-tems, et que la
+nuit étoit fort avancée. Eusèbe, inquiète
+pour la santé de sa chère enfant, la supplia
+de se coucher; Bazine ne voulut pas l'affliger
+par un refus, et sûre de ne point dormir,
+elle céda aux instances de sa nourrice. La fatigue
+l'emporta sur l'agitation de ses esprits;
+elle s'endormit vers le matin, et un songe
+la conduisit aux autels d'hyménée; Bazin en
+prononçoit l'irrévocable serment, lorsque
+l'ombre d'Humfroi, s'élevant entre eux, les
+sépara. Bazine, éveillée par le trouble qu'excitoit
+dans son c&oelig;ur cette auguste apparition,
+vit que le jour éclairoit déjà toute sa caverne,
+et elle promena ses regards dans ces lieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+qu'avoit habités son père; combien ils sont
+devenus chers et sacrés pour elle! Bazine
+respiroit l'air qu'il avoit lui-même respiré.
+Bientôt levée, ainsi qu'Eusèbe, que réveilloit
+un mouvement, un soupir de celle qui
+occupoit toute son ame et toute sa pensée,
+Bazine s'approcha de la chaîne, et chercha
+la place où son père, prosterné, s'étoit offert
+aux dieux pour son épouse et pour son enfant;
+elle s'y précipita à son tour, jura d'accomplir
+ses volontés, de chérir Eusèbe, d'obéir
+à Hirman, avoua qu'elle aimoit Childéric,
+que lui seul avoit son amour, que lui seul
+pouvoit faire son bonheur, mais elle promit
+qu'Hirman seul disposeroit de sa main. Alors
+se relevant, et touchant avec respect cette
+chaîne dont le poids accabla son père, elle
+cherche à reconnoître les anneaux qui ont
+pressés ses bras, elle y attache les siens; il
+lui semble que ces fers ont conservé quelques
+parties de lui-même; elle croit les recueillir
+et s'en pénétrer, sa bouche se pose
+avec ardeur sur les traces que son c&oelig;ur devine.
+Oh! disoit-elle, chaîne plus précieuse
+pour moi que mes éclatantes parures, jamais
+je ne me séparerai de toi; si les dieux me
+conservent la vie, me rendent ma liberté et me
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+placent au rang des reines, chaque jour, me
+dépouillant des marques de l'orgueil de la
+grandeur, je viendrai, me courbant humblement
+devant toi, me rappeler ce qu'a
+souffert mon vertueux père... Bazine, pressée
+par les fers douloureux qu'elle arrose de
+ses larmes, parut à Eusèbe digne de l'amour
+et de l'admiration de l'univers; elle invoqua
+les dieux pour le bonheur de cette fille de
+ses soins et de son c&oelig;ur: et la prière de la
+vertueuse Eusèbe parvint au trône de l'éternel.</p>
+
+<p>C'est dans cette occupation pieuse, animée,
+que la belle et tendre captive passoit
+ses jours. Théobard venoit, de deux nuits
+l'une, lui apporter des provisions, prendre
+ses ordres, et adoucir, autant que sa sévère
+obéissance le lui permettoit, une captivité
+qui l'affligeoit plus que celle qui en étoit la
+victime; il avoit placé les tablettes de la princesse
+dans un lieu où il étoit sûr qu'elles seroient
+trouvées par Berthilie; en effet, l'aimable
+fille les avoit découvertes, et brûloit
+de les communiquer à Childéric, à qui elles
+paroissoient être adressées comme à elle.
+Voici ce qu'elles contenoient: «Mes jours
+sont en sûreté, mais je suis loin de vous; c'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+vous que j'aime plus que ma vie». Berthilie
+cherchoit l'occasion favorable pour s'approcher
+du prince ou d'Eginard; elle avoit
+placé dans ses cheveux la guirlande de fleurs,
+signal dont ils étoient convenus pour s'annoncer
+une nouvelle importante, et s'étoit
+rendue près de Bazin. Son amant a vu le signal;
+il a lui-même cent choses à communiquer
+à Berthilie; mais ce n'est pas au milieu
+de mille témoins, et sous les yeux soupçonneux
+du roi, qu'il peut avoir un aussi
+long entretien. Il n'est qu'un seul moyen de
+se voir librement et sans danger: peut-être
+effrayera-t-il Berthilie. Ah! que peut-elle
+avoir à craindre d'un amant si soumis et si
+tendre? n'est-elle pas en sûreté sous la garde
+de l'amour et de l'honneur?.. Il est jeune et
+amoureux ce guerrier charmant, mais il
+respecte l'innocence. Décidé à tout obtenir
+de la confiante tendresse de son amante,
+mettant dans ses yeux tout ce qu'il a d'amour
+et de franchise, il s'approche d'elle,
+et lui dit avec précipitation: Et moi aussi
+j'ai à vous confier les secrets les plus importans;
+la vie, peut-être, de ceux à qui nous
+sommes dévoués, en dépend. Ces lieux sont
+peu propres à une aussi longue explication;
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+laissez demain votre fenêtre ouverte; j'attendrai
+que l'on ne puisse m'apercevoir: ne
+craignez rien, ajouta-t-il, en levant ses regards
+vers les cieux, posant une main sur son
+c&oelig;ur et l'autre sur son épée. Alors il s'éloigna
+promptement, pour ôter à sa timide
+amie l'embarras de lui répondre. Berthilie,
+émue et tremblante, resta immobile. Qu'ose-t-il
+me demander, se disoit-elle? Non, sans
+doute, je n'ouvrirai point cette fenêtre; il
+est vrai que de la terrasse on peut parvenir
+à ce cabinet où je brode et où personne ne
+m'interrompt; il est vrai qu'il est essentiel,
+indispensable même... Mais la nuit, car ce
+sera la nuit, et cette idée fait rougir la modeste
+fille. Cependant a-t-elle besoin que les rayons
+du jour l'éclairent pour être pure et respectée?
+Il est si vertueux, celui qu'elle aime!
+Toutes ces pensées la troublent. Eginard,
+qui voit ses combats, l'en estime et l'en aime
+davantage; elle évite ses regards, et
+pourtant elle les rencontre et détourne
+promptement les siens; l'amant délicat entend
+ce murmure de la pudeur alarmée; il
+cherche à la rassurer; son air noble et soumis,
+sa contenance modeste et fière, tout
+dit à Berthilie de cesser de le craindre; elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+ose l'espérer, elle fixe sur lui des yeux tendres
+et supplians; un geste expressif, un serment
+prononcé du fond de l'ame, lui répondent,
+elle se calme, et un torrent de délices
+inonde le sensible c&oelig;ur du jeune guerrier.
+On se sépare, mais la nuit n'apporte à Berthilie
+ni repos, ni conseils; tous les dangers
+d'un rendez-vous nocturne s'offrent
+confusément à sa pensée. Hélas! il faut
+pourtant qu'elle entretienne Eginard, et
+elle ne peut choisir ni le lieu ni l'heure. Quel
+embarras! elle se lève, court à ce petit cabinet
+qui donne sur la terrasse; il est vrai qu'en
+montant sur cette pierre, et soutenu par cet
+arbre, on parvient en un instant, et sans
+danger, à cette fenêtre: voilà du moins de
+quoi se rassurer, et Berthilie retourne dans
+son lit; son embarras, son incertitude l'y
+suivent; l'heure de rejoindre son père la surprend
+dans ses agitations pénibles; à sa vue,
+tout son courage l'abandonne; jamais elle
+n'a caché à Théobard ni ses actions, ni ses
+moindres pensées; elle l'embrasse, rougit;
+ses pleurs vont la trahir; mais on le demande
+promptement, et il quitte sa fille
+sans s'être aperçu de son trouble. Voilà de
+nouveau l'amitié, l'amour, la prudence, la
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+nécessité qui tourmentent, en sens contraire,
+le jeune c&oelig;ur qui les renferme; les
+heures s'écoulent dans ces pénibles irrésolutions.
+Cependant Berthilie, rassurée par l'éclat
+du jour, a ouvert sa fenêtre. Sans doute,
+si elle eût attendu la nuit, jamais sa modeste
+main n'eût osé... Elle se retire, et fuit
+ces lieux qui l'agitent de trop de craintes;
+pendant qu'elle s'inquiète, s'applaudit, s'accuse,
+veut retourner sur ses pas refermer
+cette fenêtre qui la charme et la désole, l'heureux
+Eginard se plaint du jour, il accuse de
+lenteur la déesse qu'il implore; qu'elle s'empare
+lentement des cieux au gré de l'impatient
+guerrier! qu'il souffre dans cette
+mortelle attente! Enfin elle approche cette
+nuit désirée; déjà elle paroît silentieusement
+assise sur son char d'ébène; elle traîne
+languissamment à sa suite le sommeil, les
+songes, la paix, la volupté, la mollesse, les
+douces faveurs, les heureux larcins, et l'amour,
+en traversant les airs, sourit à son
+aimable cortége.</p>
+
+<p>Déjà parvenu avec adresse dans ce temple
+qu'il révère, Eginard, osant à peine respirer,
+compte les instans, et soupire après
+l'heure fortunée si chère à son espérance. Sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+jeune tête s'étourdit, s'enflamme, l'attente
+l'agite, le désole, et son c&oelig;ur palpite avec
+violence. Un bruit éloigné l'émeut; il ne
+reconnoît à ce fracas qui l'épouvante, ni la
+timidité, ni l'amour.... Dieu! s'il étoit
+surpris!... Ce n'est pas la mort qu'il craint,
+c'est d'exposer son amie, c'est surtout de
+perdre cette heure charmante dont il est si
+enivré. Des portes s'ouvrent; il entend
+marcher dans une chambre voisine: doit-il
+franchir cette fenêtre? doit-il s'éloigner
+de ce lieu qui lui est si cher? Deux voix
+s'élèvent et se confondent; il a reconnu
+celle du roi, celle de Théobard; ils ont
+nommé Bazine... il écoute... qu'a-t-il entendu?..
+Le chef du conseil déplore le sort de
+la princesse, presse le roi de lui rendre la
+liberté; il lui peint ses grâces se flétrissant
+dans sa retraite ténébreuse; sa douce fermeté,
+sa patience, sa résignation. Bazin,
+qu'irritent ces vertus qui semblent braver
+ses cruautés, s'abandonne à sa fureur.
+L'amour seul, dit-il, peut lui inspirer un
+courage au-dessus de son âge et de son sexe;
+cette idée le tue, et il jure de nouveau que
+Bazine ne sortira de la roche sombre que
+pour marcher au temple. Théobard lui observe
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+qu'avec un aussi grand caractère,
+une ame si élevée, si fière, les moyens violens
+sont mal sûrs; que Bazine rougiroit de
+leur céder, qu'elle se fait un devoir même
+de leur résister... Eh bien! dit le roi, retourne
+à la roche sombre la nuit prochaine;
+dis à l'ingrate que cette roche abandonnée
+ne peut être connue, qu'aucun mortel ne
+sauroit y parvenir, qu'elle ne peut espérer
+aucun secours, que si elle persiste plus long-tems,
+je te défendrai, à toi-même, d'y pénétrer;
+enfin, annonce à la rebelle que les
+jours de Childéric sont dans mes mains. Que
+dites-vous, interrompit Théobard? les jours
+d'un roi qui s'est confié à vous, qui vous a
+sauvé la vie!&mdash;Ceux d'un rival.&mdash;Du vainqueur
+des Vandales!&mdash;D'un rival, te dis-je,
+et c'en est assez! Je connois ton c&oelig;ur, tes
+vertus; je te pardonne un zèle indiscret,
+mais toujours sincère: adieu; vas trouver
+demain cet objet de haine et d'amour, et
+reviens; ta réponse sera plus importante
+qu'elle ne le croit elle-même. A ces mots,
+Bazin s'éloigna, Théobard sortit quelques
+momens après. Tout ce qu'a entendu Eginard
+le glace d'épouvante; les jours de son
+maître sont menacés. A cette seule idée, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+va franchir la fenêtre, et voler le lui annoncer:
+mais Bazine, captive dans la roche sombre,
+demande aussi les soins d'Eginard, et
+Berthilie, sans doute, connoît cette prison
+inaccessible. Qu'alloit-il faire? Que son zèle
+étoit imprudent, inconsidéré! il va donc
+attendre avec une impatience!.. ah! bien
+vive et bien naturelle!.. Que d'instans s'écoulent,
+et qu'ils sont longs! Le murmure du
+vent, un léger bruit, tout lui apporte une
+heureuse espérance; cent fois trompé, il
+s'abuse encore. Que son sang parcourt rapidement
+ses veines! il croit la nuit près de
+finir; elle commence à peine, et il redoute
+déjà l'aurore. Quel feu l'agite!.. il brûle, languit
+et se consume... Mais un pas léger comme
+le murmure du zéphir, agite foiblement
+ces lieux; une main furtive entr'ouvre doucement
+plusieurs portes; ce bruit charmant
+approche; l'oreille attentive d'un amant peut
+seule l'entendre; l'air se remplit tout-à-coup
+du parfum des roses, il annonce Berthilie.
+Eginard respire avec délice cet air embaumé
+d'amour; quelle ivresse il porte à son c&oelig;ur
+et à ses sens! Cependant Berthilie s'arrête,
+la pudeur ralentit encore sa marche déjà si
+timide; elle n'ose avancer. Eginard, à genoux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+l'appelle à voix basse; elle chancelle,
+et peut à peine respirer. Viens à moi, lui
+disoit-il, viens, ô ma bien-aimée! que crains-tu?
+Ah! je ne suis point un ravisseur; n'es-tu
+pas maîtresse de ton sort et du mien?
+Ton innocence n'est-elle pas pour moi ta plus
+belle parure, mon trésor comme le tien?
+O rose du matin, et non encore épanouie!
+approche, ne redoute pas celui qui t'aime;
+je te jure, sur mon épée, de te respecter autant
+que je t'adore. Ces mots rassurèrent l'innocente
+créature; elle avança d'un pas lent,
+et pouvant à peine se soutenir, elle tomba
+sur un siége à demi-évanouie. Eginard étoit
+à ses genoux, aussi ému, aussi tremblant
+qu'elle-même; il demeura long-tems muet
+et ravi de son bonheur. Passant ses bras autour
+de la taille charmante de sa douce amie,
+il l'attiroit foiblement à lui, il respiroit son
+haleine parfumée: il étoit heureux, et tous
+deux jouissoient de cette félicité qui ne coûte
+ni pleurs à l'innocence, ni remords à celui
+qui ose la séduire. Une si belle nuit devoit
+s'écouler rapidement, et néanmoins ceux à
+qui elle étoit si chère, en offroient le partage
+à l'amitié. Sans cesser de sentir leur
+bonheur, ils ne s'occupent que des illustres
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+amans, dont ils plaignent les infortunes;
+mais Berthilie rassure Eginard sur les jours
+de Childéric. Théobard en répond, puisqu'il
+sait qu'ils sont menacés; sa vertu veille.
+Que Berthilie aime à louer ainsi son père,
+à faire passer dans le c&oelig;ur de son amant une
+partie de l'admiration et de la tendresse
+qu'elle a pour lui! Amans purs et délicats,
+qui dans le premier de vos rendez-vous, songez
+à l'amitié, et parlez ainsi d'un père,
+ah! que vous méritez d'être heureux! vous
+l'êtes en effet, rien n'altère votre bonheur.
+Berthilie ignore où est la roche sombre;
+jamais elle n'en entendit parler; mais elle
+se promet d'interroger Théobard dès le lendemain;
+elle se jettera à ses pieds, aura recours
+aux larmes; enfin, n'épargnera rien
+pour tout découvrir: la nuit suivante, dans
+le même lieu, à la même heure, Eginard
+viendra prendre ses instructions. Déjà l'aurore
+doroit l'horison, il fallut promptement
+se séparer. Eginard demande le bouquet
+de rose qui lui avoit annoncé sa bien-aimée,
+il le reçut, baisa avec transport la
+main qui le lui donnoit, et soupira... Pourquoi
+ce soupir, jeune amant? ah! jouissez
+sans regret de vos sacrifices. Encore un dernier
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+effort, et il est dans le jardin; mais
+les portes du palais sont encore fermées,
+il s'enfonce dans le bosquet en attendant le
+réveil des gardiens. Là, il erre quelques
+instants, s'approche du banc de gazon et
+de la fontaine qui lui retracent de si doux
+souvenirs; admire l'éclat de l'aurore, les
+lumineux progrès du jour. Qu'il est heureux!
+Son ame se livre à tout le charme
+d'un mutuel amour. Que Berthilie est belle,
+modeste, timide et sensible! combien il
+s'applaudit de l'avoir laissée calme, heureuse!
+Le c&oelig;ur pur d'Eginard s'épanouit,
+il respire l'air parfumé du matin, sourit au
+jour qui l'éclaire; il lui semble qu'à son approche,
+toute la nature s'embellit et l'accueille.
+O jouissance de la vertu! vous seule
+êtes sans mélange.</p>
+
+<p>Mais le laborieux matin a déjà marqué
+l'heure du travail; on entend de tous côtés
+son bruyant signal; Eginard quitte les frais
+ombrages, et vole auprès de son maître, à
+qui il porte ses espérances et ses alarmes. Il
+lui remet ces tablettes chéries; le roi les reçut
+avec l'empressement de l'amour, et n'écouta
+Eginard qu'après les avoir relues cent fois:
+il ne craint pas pour lui les menaces de Bazin,
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+mais c'est pour ce qu'il aime que Childéric
+frémit... Elle est captive, hélas! et c'est
+lui qui attire sur elle ce redoutable courroux;
+sans sa fatale présence, elle vivroit
+encore heureuse et paisible; elle eût accepté
+sans effort cette main qui aujourd'hui
+l'opprime; reine adorée, elle feroit le
+bonheur des peuples soumis à ses lois! Ah!
+pourquoi a-t-il répandu sur elle une partie
+de ses malheurs? Que peut-il faire? comment
+la secourir, la délivrer? dans quel
+asile digne d'elle pourroit-il la conduire?
+Son désespoir est à son comble: Eginard le
+calme cependant en lui répétant qu'il saura
+découvrir la roche sombre. Mais Eginard ne
+parle ni de l'heure, ni du lieu où il a vu,
+où il reverra Berthilie; présente, absente,
+il la respecte également. Dans ce temps-là
+on étoit discret, le bonheur suffisoit à l'amour;
+plaire étoit un triomphe égal entre
+les amans, et cette douce gloire se partageoit
+comme le plaisir. On rougissoit ensemble
+d'une faute commise de moitié; on n'accusoit
+pas un seul des coupables, encore
+moins le plus tendre, le plus délicat, le plus
+foible, celui qui, toujours attaqué, avoit à
+se défendre et de lui-même, et d'un objet
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+aimé... Il y avoit bien à cela un peu de justice:
+cependant ne nous plaignons pas; si les
+hommes n'avoient pas reconnu que nous
+leur sommes supérieures, ils ne nous auroient
+pas donné tant de devoirs à remplir; n'accusons
+point d'exigence ce qui est sans
+doute un hommage.</p>
+
+<p>Déjà l'heure fortunée qui doit réunir
+Eginard et Berthilie, s'approche et va briller
+pour ces amans heureux. La modeste fille
+de Théobard, moins inquiète que la dernière
+nuit, attend avec plus d'impatience; elle
+désire davantage celui dont elle ne craint
+plus rien; l'effroi ne partage plus son c&oelig;ur,
+il se livre entièrement au bonheur. Ils sont
+encore dans cette paisible retraite; ils se
+retrouvent moins tremblans et plus satisfaits;
+ils causent ensemble, et se livrent à ce doux
+parler d'amour, qui rassemble tous les souvenirs
+délicieux et prévoit tous les plaisirs.
+Ils s'entretiennent long-tems du premier
+jour où ils s'étoient vus; c'étoit un bien beau
+jour que celui-là! puis d'un autre non moins
+important, de la chasse,... du bouquet donné...
+On se gronda un peu, car Berthilie avoit
+été coquette, et l'aimable Eginard long-tems
+incertain. Il avoua que jusqu'à ce jour il
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+avoit été léger, inconstant même; à présent
+le voilà fixé pour toujours. Berthilie le crut
+sans peine; elle en disoit autant, et sentoit
+qu'elle disoit vrai. Les peines passées devinrent
+de nouveaux titres au bonheur, et le
+tems s'envola cette nuit encore plus vîte que
+la nuit dernière. Mais Bazine, mais Childéric
+ne sont pas oubliés; Berthilie s'est
+jetée aux pieds de son père et l'a conjuré de
+la conduire à la roche sombre, où elle sait
+qu'est renfermée son amie. Théobard lui a
+répondu qu'il a fait serment de ne pas découvrir
+le lieu où elle est située, et que la
+crainte seule que la garde de cette illustre
+infortunée ne fut confiée à un autre, avoit
+pu le décider à le prononcer; mais qu'enchaîné
+par un serment, il ne pouvoit plus
+lui rien confier; Berthilie alors avoit cessé
+une prière inutile, et donné un libre cours
+à ses larmes. Théobard, ému de sa douleur
+et pour la calmer, lui avoit offert de se
+charger de porter à la princesse tout ce qu'elle
+voudroit lui envoyer, et lui avoit dit de tenir
+ses commissions prêtes pour le lendemain
+au soir. Je n'y vais pas seul, avoit-il ajouté:
+le roi, depuis qu'il m'a confié un secret qu'il
+sait que je désapprouve, craint mon zèle
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+pour la fille d'Humfroi. Je suis si fidèlement
+observé, que mes pas sont tous suivis. Cette
+défiance devroit peut-être me dégager d'une
+partie de mes sermens, si Théobard croyoit
+que quelque chose pût en dégager. Vous
+voyez, dit alors Berthilie, qu'il n'est aucun
+moyen d'obtenir de mon père un tel aveu;
+mais puisque nous sommes instruits du moment
+qu'il doit prendre pour aller à la roche,
+il est facile de suivre ses pas, quoique je
+pense qu'il doive être à cheval; mais en mesurant
+votre marche sur la sienne, il doit être
+facile de ne pas être découvert. Alors Berthilie
+indiqua à Eginard l'endroit où il devoit se
+cacher et attendre, lui recommanda la plus
+grande prudence, dans la crainte que les
+gens dont Théobard seroit accompagné,
+ne vinssent à le découvrir; l'engagea à se
+pourvoir de quelques provisions en cas qu'il
+vînt à s'égarer; lui recommanda de nouveau
+la prudence, tant pour lui que pour son
+père, qu'il exposeroit comme lui. Un premier
+et délicieux baiser scella leurs adieux...
+Il tourna entièrement la tête d'Eginard, qui
+s'enfuit précipitamment, en se promettant
+de ne plus en cueillir de pareil. Berthilie
+n'avoit pas même l'idée du désordre qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+venoit de causer, du danger qu'elle avoit
+couru, elle alla retrouver sur sa couche virginale
+un doux sommeil, d'heureux songes,
+un réveil pur et animé comme sa pensée.</p>
+
+<p>Eginard crut devoir cacher son projet à
+son roi; ce seroit lui qui voudroit l'exécuter,
+et ces dangers qui n'effraient point le
+guerrier pour lui-même, le frappent tous
+lorsqu'il s'agit de son maître; cependant il
+lui a promis de l'instruire de ce qu'il auroit
+découvert, il ne sait pas feindre.... Le roi
+devineroit le mensonge sur son front humilié;
+que doit-il faire? Il évitera Childéric,
+et passera le jour entier loin de lui.... Il a
+exécuté ce projet, et déjà il attend Théobard:
+à peine s'est-il écoulé quelques instans,
+que le bruit de plusieurs chevaux le
+lui annonce; l'obscurité ne lui permet pas de
+le reconnoître, mais il caresse son cheval du
+geste et de la voix; Eginard est sûr de ne
+pas s'être trompé; il suit de loin les cavaliers,
+règle ses pas sur les leurs, et guidé par
+le bruit des chevaux, ne craint point de se
+perdre, quoiqu'il demeure en arrière. Après
+une marche assez longue, le bruit qui lui
+sert à se conduire cesse tout-à-coup; il s'arrête,
+écoute, cherche, ne voit ni n'entend
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+plus rien.... Que sont-ils devenus? Eginard
+s'avance lentement, écoute de nouveau, il
+croit entendre au loin hennir les chevaux,
+il marche encore, et se trouve au milieu
+d'un bois... Voilà sans doute ce qui est cause
+du silence qui tout-à-coup lui a fait perdre
+ses guides; les chevaux, en marchant sur
+l'herbe, n'ont pu être entendus, et lui-même
+maintenant ne sait quelle route il doit tenir;
+des branches l'arrêtent à chaque pas, l'épaisseur
+du feuillage ajoute à l'obscurité: que
+doit-il faire? retourner!.... Il ne sait s'il
+pourra seulement reconnoître sa route, la
+continuer, c'est peut-être s'égarer: attendre
+le jour, dans un bois inconnu, et par
+une nuit si profonde.... Voilà pourtant ce
+qu'Eginard a de mieux à faire; il s'y décide,
+et attachant son cheval à un arbre, il se
+couche sur le gazon, et s'afflige de n'avoir
+pas mieux réussi dans ses recherches;
+pour se consoler, il pense à Berthilie; un
+amant n'est jamais seul, il retrouve dans
+son c&oelig;ur l'objet qu'il aime, le bonheur,
+l'amour et l'espérance. O momens! les seuls
+vraiment heureux de la vie, où tout est
+charme autour de nous, comme dans nous-même,
+en jouir est la vraie félicité, s'en
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+souvenir embellit encore nos pensées: ce
+n'est plus le soleil dans tout son éclat, mais
+c'est encore ce couchant moins dévorant et
+plus doux, qui nous flatte sans nous consumer....</p>
+
+<p>En pensant à Berthilie, en se disant qu'il
+l'adore, tout-à-coup Eginard se rappela Grislidis;
+ce souvenir l'attrista, il se reprocha
+les chagrins que sans doute lui causoit
+son inconstance. Jamais pourtant, se disoit-il,
+il ne l'avoit aimée comme il aimoit Berthilie;
+il n'avoit alors qu'une fantaisie, qu'un
+goût; à présent c'est une passion, une vraie
+passion.... Grislidis m'aimoit, disoit-il, elle
+étoit douce et sensible; mais elle n'avoit pas
+cette piquante étourderie, cet air coquet et
+léger qui plaisent à mon imagination. Grislidis,
+toujours tendre, toujours la même,
+ne me faisoit jamais trembler pour mon
+bonheur; étrange caprice de mon c&oelig;ur! il
+veut craindre, afin d'être rassuré; il veut
+du tourment pour mieux sentir le bonheur.
+Ah! Grislidis, simple et bonne Grislidis,
+oublie un ingrat! qu'il ne te coûte pas un
+soupir, car hélas! il ne peut t'aimer, son
+c&oelig;ur s'est donné pour toujours; oui, pour
+toujours! répéta-t-il, comme pour s'en assurer
+lui-même.
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p>
+
+<p>Tandis qu'Eginard s'occupe aussi heureusement,
+Théobard est parvenu à la roche
+sombre; il n'avoit pas revu la princesse depuis
+son dernier entretien avec le roi, celui
+qu'Eginard avoit entendu; ce qu'il avoit à
+annoncer à Bazine l'affligeoit; il la trouva si
+belle, si paisible et si touchante, que son
+courage l'abandonna; il resta muet et interdit.
+Quelle triste nouvelle venez-nous donc
+m'annoncer, Théobard, lui dit la princesse?
+je vous trouve l'air agité.&mdash;Je n'ai, répondit-il,
+rien à vous apprendre, car vous devinez
+bien que Bazin s'irrite de votre résistance,
+et vous n'avez pas oublié que votre
+liberté est dans vos mains... A ces mots Théobard
+se jeta aux genoux de la princesse, et
+il la conjura d'avoir pitié d'elle-même, lui
+répéta que braver un monarque puissant,
+à qui elle ne pouvoit plus échapper, c'étoit
+exposer sa vie même et celle de son amant;
+employa pour l'attendrir larmes, prières,
+lui représenta combien son règne seroit
+cher au peuple, aux infortunés, lui nomma
+Berthilie, enfin lui-même. La princesse,
+émue par les preuves si répétées d'un attachement
+sincère, crut devoir y répondre par
+sa confiance, et avoua à Théobard le meurtre
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+de son père, lui fit voir les tablettes qui
+contenoient ses dernières volontés, lui montra
+la chaîne, dont de fratricides mains
+avoient chargé son roi, et demanda alors
+à Théobard si Bazine devoit être le prix
+d'un tel crime.... Le vertueux chef du conseil,
+glacé d'horreur à ce récit, sembloit
+anéanti.... Après un long silence, il s'écria:
+O dieux! ne permettez pas ce fatal hymen.
+Puis se jetant à genoux, baisant avec amour
+et respect la chaîne qu'avoit porté Humfroi....
+Fers augustes, dit-il, je jure par
+vous, et par l'ombre sacrée que j'invoque,
+de servir à jamais la princesse Bazine, de
+lui obéir, de conserver ses jours, de la délivrer
+au péril même de ma vie. Alors se relevant,
+il conjura la princesse de lui donner
+ses ordres. Elle lui répondit que son intention
+étoit d'abord de consulter Hirman;
+elle alloit entrer dans de plus grands détails,
+lorsque les deux muets qui avoient accompagné
+Théobard, et qui d'ordinaire restoient
+au pied de la roche, entrèrent pour lui
+faire signe qu'il étoit l'heure de se retirer;
+comme ils restoient à l'attendre, il fut contraint
+de sortir sans autres instructions,
+mais se promettant de venir bientôt en reprendre
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+de nouvelles. Bazine et Eusèbe, qui
+comptoient sur son zèle, eurent un moment
+d'espérance, qui bientôt fut suivi d'un plaisir
+plus vif et plus inattendu. Théobard reprenoit
+lentement le chemin du bois, consterné
+de ce qu'il venoit d'apprendre, et
+cherchant dans sa pensée comment il pourroit
+délivrer la fille de son légitime souverain,
+dans quel lieu il pourroit la conduire,
+comment il échapperoit lui-même aux yeux
+observateurs dont il étoit sans cesse environné.
+Eginard, averti de son approche,
+s'étoit enfoncé dans le bois, observoit sa
+marche qu'éclairoient foiblement les premiers
+rayons du jour, et se promettoit
+de suivre le chemin par lequel il le voyoit
+venir, et d'examiner la trace que laisseroient
+les pieds des chevaux. A peine eût-il vu s'éloigner
+les cavaliers, et se fut-il assuré qu'il ne
+pouvoit en être aperçu, que prenant son
+cheval par la bride, et marchant avec précaution,
+il continua sa route jusqu'à la lisière
+du bois; là, il s'arrêta, étonné du
+spectacle qui s'offroit à sa vue; un chemin
+rude et rocailleux conduisoit au milieu de
+rochers informes et déserts.... C'est là sans
+doute que la barbarie a plongé sa douce
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+et belle victime. Eginard s'avance, un silence
+affreux règne autour de lui, rien n'annonce
+qu'un être vivant puisse habiter ce
+séjour horrible.... la trace des chevaux n'a
+pu s'imprimer sur les pierres et les cailloux
+qui couvrent ces lieux. Eginard jette de
+grands cris que répètent au loin le creux
+des cavernes: il avance, monte, redescend,
+gravit, interroge la sauvage nature, qui
+refuse de lui répondre. Las d'une recherche
+inutile et désespérante, attiré par le bruit
+d'un torrent, il tourne ces roches silencieuses,
+et va se reposer près de l'onde agitée;
+là, il s'assied, considère les objets inanimés
+et terribles qui l'entourent, admire
+l'aspect sauvage de ces monts, que l'industrie
+humaine n'a point essayé d'adoucir:
+puis étendant ses bras vers les flots tumultueux,
+il s'écria: O divinités de ces lieux
+sauvages! hamadryades solitaires, nayades
+courroucées, écoutez-moi, venez et daignez
+m'ouvrir le sein de vos roches inaccessibles;
+enseignez à un sujet fidèle où il doit
+porter ses pas, inspirez-moi.... Eginard eut
+recours aux provisions qu'il avoit apportées,
+et fatigué, il se reposa sur le sable au bord
+de l'onde jaillissante; mais bientôt il promena
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+de nouveau ses regards. Les derniers
+rayons du soleil couchant donnoient sur un
+buisson qui croissoit au pied d'un de ces
+énormes rochers, et faisoient briller comme
+un point lumineux un objet dont Eginard
+ne distinguoit pas la forme; tout intéresse
+quand un grand sentiment anime, un léger
+indice peut conduire à une importante découverte;
+Eginard s'approcha du buisson,
+en retira l'objet dont la vue l'avoit frappé,
+et reconnut, avec la plus vive joie, la bague
+qu'il avoit remise à la princesse de la part
+de Childéric, lorsqu'il partit pour combattre
+les Vandales. Cette rencontre terminoit
+presque ses incertitudes; c'est là sans doute,
+c'est dans cette roche que gémit l'infortunée;
+c'est là qu'il doit s'arrêter. Plein d'une
+heureuse confiance, il examine de nouveau
+la roche immense, essaie de la gravir; elle
+est haute et glissante, mais plusieurs saillies
+offrent un appui, et diverses plantes sauvages
+qui croissent dans les fentes du rocher,
+lui prêtent un flexible soutien.... Mais
+tout-à-coup son oreille est frappée des sons
+d'une lyre, ils s'échappent du sein même de
+la roche, ils lui indiquent une ouverture élevée,
+qu'il n'avoit point aperçue, et que dérobent
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+aux regards les pampres qui la recouvrent
+de leurs festons légers. Une voix
+mélodieuse, qu'Eginard reconnoît avec
+transport, mêle ses sons enchanteurs à ceux
+de l'instrument sonore, et suivant cette
+douce harmonie qui le guide si heureusement,
+il parvient à l'ouverture. Telles étoient
+les paroles que chantoit Bazine.</p>
+
+<div class="p2 left35">
+<p class="sper"><b>LA ROCHE SOMBRE.</b></p>
+
+<p><span class="i3 smcap"><b>ROMANCE.</b></span></p>
+
+<p>Fille des dieux, ô divine harmonie!<br />
+Calme mes maux, viens adoucir mes fers;<br />
+De tes accords, la tendre mélodie,<br />
+Peut seule, hélas! embellir ces déserts.<br />
+Triste et captive en cette sombre enceinte,<br />
+Où m'enferma la jalouse fureur,<br />
+Lorsque j'unis des accens à ma plainte,<br />
+Mes tourmens ont moins de rigueur.</p>
+
+<p>Tyran cruel, assassin de mon père,<br />
+Viens, apparois au fond de ce rocher;<br />
+Mais tu frémis, son ombre tutélaire,<br />
+De ce séjour me défend d'approcher.<br />
+J'y suis du moins sous sa garde terrible,<br />
+Je ne crains point ton aspect odieux,<br />
+Et ce rocher pour moi n'est plus horrible,<br />
+Puisqu'il me dérobe à tes yeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+Et toi, héros! à blonde chevelure,<br />
+A l'&oelig;il d'azur, au front majestueux,<br />
+Qui te dira ma touchante aventure?<br />
+Qui t'apprendra le chemin de ces lieux?<br />
+Ah! bien plutôt, modère ta vaillance,<br />
+Crains un jaloux: crois moi, brave guerrier,<br />
+Pour le héros qui manque de prudence,<br />
+L'avenir n'a point de laurier.</p></div>
+
+<p class="p2">Ainsi chanta la princesse, et Eginard
+arrivoit à l'ouverture de la roche comme
+elle finissoit de chanter; il avoit avec effort
+saisi les pampres qui flottoient au-dessus,
+et un pied appuyé sur une saillie, l'autre
+retenu à une plante sauvage, suspendu sur
+des pierres amoncelées, un geste, un mouvement
+pouvoient lui coûter la vie et le précipiter
+dans le torrent; mais Eginard oublie le
+danger; pour ne pas effrayer la princesse,
+il l'appelle plusieurs fois avant de passer sa
+tête à l'ouverture. A peine la belle captive
+a-t-elle reconnu sa voix, qu'elle s'écria:
+Eginard, quel dieu bienfaisant vous envoie?
+Mais alarmée du danger qu'il court, Bazine
+prend son voile et celui d'Eusèbe, et les
+attachant fortement au barreau de fer qui
+traverse l'ouverture du rocher, elle lui offre
+ainsi un soutien qui ne peut céder, et ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+blesse point ses mains. Satisfaite et tranquillisée,
+Bazine s'informe de tout ce qui
+l'intéresse. La princesse, depuis quelques
+jours, fatiguée de l'air épais de sa caverne,
+avoit rassemblé plusieurs meubles sous l'espèce
+de fenêtre pratiquée dans la hauteur
+du roc, et s'élevant ainsi jusqu'à l'ouverture,
+elle respiroit un air plus frais, et chantoit
+avec plus de plaisir; c'est à ce stratagème
+qu'Eginard devoit le bonheur de l'avoir entendue,
+car les sons de sa voix se seroient
+perdus dans l'intérieur de la roche: il lui dut
+aussi le plaisir de la voir et un entretien facile;
+il lui remit la bague chérie dont elle déploroit
+la perte; elle s'étoit échappée de ses
+doigts, lorsqu'elle écartoit les pampres qui
+lui déroboient le jour. Bazine, en échange,
+fit présent à Eginard d'un bracelet des cheveux
+de Berthilie... C'est en attendant, lui
+dit-elle avec grâce, que la main qui vous
+l'offre puisse un jour vous faire un présent
+plus doux... Eginard entendit ce que ces
+paroles lui permettoient d'espérer; sa reconnoissance
+égala son bonheur. Bazine le
+chargea de dire au roi qu'elle l'attendoit le
+lendemain. La lune devoit reparoître après
+sa périodique absence; aux premiers rayons
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+du plus pur des astres, Childéric, suivi
+d'Eginard, devoit partir du palais, et se
+rendre à la roche. Après être convenus ainsi
+de leurs faits, la princesse, instruite de tout
+ce qui regardoit son amant et sa chère Berthilie,
+congédia Eginard, qui, dans l'obscurité,
+eut peine à retrouver sa route; cependant
+il arriva à Erfort avant le jour:
+ayant trouvé les gardiens des portes encore
+levés, il se précipita chez son maître, qui,
+tourmenté de sa longue absence, devina
+sur son visage une partie de son bonheur.
+Le récit qu'il fit au roi remplit son
+c&oelig;ur d'espérance et de tristesse; il auroit
+voulu voler à l'instant même à la caverne;
+mais Eginard est fatigué, Bazine a fixé
+l'heure... Il faut, malgré lui, que Childéric
+modère une si juste et si vive impatience:
+tandis que son fidèle ami va se reposer,
+livré à ses pensées, Childéric ne songe qu'au
+lendemain, ses v&oelig;ux pressent le tems
+rapide.</p>
+
+<p>Eginard, jeune, vif, amoureux, ne dormit
+pas long-tems; déjà levé, il parcouroit
+le jardin, et regardoit avec amour, désirs,
+reconnoissance, cette fenêtre chérie
+que le jour lui défend d'approcher. Ah! combien
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+il accuse ce jour si pur et si beau! En
+vain il murmure, en vain il pense qu'il ne sera
+pas mieux traité par la nuit qui doit succéder
+à cet éclat importun, il suivra Childéric, et les
+amans ont trop de choses à se dire pour qu'il
+espère un prompt retour. Eginard s'afflige
+sérieusement, car il y a un siècle qu'il n'a vu
+Berthilie, et il lui semble qu'il doit s'en
+écouler mille avant qu'il ne puisse la revoir.
+Mais l'amour, touché peut-être de la vérité
+de ses regrets, conduisit celle qui en étoit
+l'objet vers cette fenêtre bienfaitrice; elle
+avoit vu son amant, et avoit joui de l'impatience
+qui l'agitoit; elle crut lui en
+devoir la récompense et parut à ses yeux.
+Cependant elle devine à quelques signes,
+au bracelet sur-tout qu'il lui montra de loin,
+et qu'elle reconnut, qu'il lui apportoit des
+nouvelles de la princesse; cédant à l'amitié,
+rassurée par le sentiment pur qui la
+conduit, Berthilie descendit dans le jardin,
+et feignit de cueillir des fleurs; mais distraite,
+elle prenoit sans choix le muguet ou
+la pensée; Berthilie même alloit dérober au
+gazon la marguerite inodore qu'Eginard
+venoit d'apercevoir; leurs mains se rencontrèrent
+près de la modeste fleur; il étoit bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+naturel qu'Eginard préférât la main de Berthilie
+à la marguerite sauvage, qu'il la pressât
+avec tendresse, et que son amie la lui abandonnât
+quelques instans. On peut nous observer,
+dit-elle, hâtez-vous, donnez-moi
+des nouvelles de la princesse. Eginard s'empressa
+de la satisfaire, lui montra le présent
+qu'il avoit reçu, l'entretint de l'espoir
+plus doux encore dont Bazine avoit flatté
+son amour, lui dépeignit son asile, le chemin
+qui y conduisoit, et enfin lui fit part
+du rendez-vous du soir. Berthilie, rassurée
+sur son amie, heureuse de connoître sa retraite,
+charmée du zèle et des succès de son
+amant, se retira pour ne donner aucun
+soupçon. Eginard, qui n'osoit la suivre,
+s'enfonça dans le bocage, se livrant aux
+douces pensées de l'amour. Mais il fut
+bientôt arraché à ses aimables rêveries, par
+l'ordre qu'il reçut de se rendre promptement
+près de Childéric, qui le faisoit chercher
+depuis long-tems; il se hâta d'obéir,
+et sa surprise égala sa joie, lorsqu'il aperçut
+Ulric, son père, son frère Valamir, et
+qu'il se trouva dans leurs bras. Childéric mit
+le comble à son ivresse, en lui montrant
+réunies les deux moitiés de la pièce d'or,
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+heureux signal de sa gloire et de sa puissance.
+Eginard voulut se jeter à ses pieds,
+le roi l'arrêta, et lui prenant la main, ainsi
+qu'à Ulric: Amis de mes disgrâces, leur dit-il,
+soyez encore ceux de ma fortune. Mais,
+ajouta-t-il, ton arrivée a interrompu le récit
+des évènemens mémorables auxquels je
+dois mon retour; si Ulric veut le recommencer
+pour toi, nous sommes prêts à
+l'écouter. A peine, dit le brave, Egidius
+étoit-il sur le trône, qu'il en écarta tous ceux
+qu'il savoit vous être attachés; dépouillés de
+leurs biens, de leurs emplois, persécutés,
+le soupçon et la vengeance planoient sur
+leurs têtes; désignés par Egésippe, ils étoient
+aussitôt sacrifiés; néanmoins leur fidélité fut
+toujours inébranlable. Valérius, odieux aux
+Francs, fut nommé premier ministre et favori
+du nouveau roi; le conseil ne se composa
+que des seuls romains; tous les postes
+leur furent confiés, l'ancien fisc de Rome
+fut rétabli, nos druides calomniés, nos temples
+déserts, nos sacrifices interdits; enfin,
+on n'osoit plus nommer ses dieux ni son roi;
+la crainte étouffoit le murmure; un avilissant
+esclavage détruisoit jusqu'à l'indomptable
+courage d'une nation entière. Viomade
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+avoit reparu; Egidius, pour se l'attacher,
+lui rendit ses biens, et lui offrit de reprendre
+sa place au conseil; il la refusa. Il vouloit
+vous servir sans s'avilir par une trahison,
+et préféra le simple rang qui lui laissoit sa
+liberté: il en profita pour voir secrètement
+ceux qui vous étoient restés fidèles; leur
+nombre étoit grand; il nous distribua dans
+toutes les villes; partout nous trouvâmes
+l'effroi, le remord, la douleur; partout le
+nom des Romains étoit odieux. Assuré de
+l'armée, Viomade la convoqua, et lui adressa
+ce discours:</p>
+
+<p>«La renommée nous apprend l'heureux
+changement qui s'est fait dans Childéric:
+combien il s'est formé à l'école du malheur!
+combien il en a médité les grandes leçons!
+Où est-il? pourquoi nous sommes-nous séparés
+de lui? Si notre faute est grande, couvrons-la
+d'un repentir plus grand encore;
+vengeons-nous de nos ennemis, chassons ces
+maîtres étrangers, ramenons celui qui seul
+doit régner sur la France, et nous lui arracherons
+sans peine le pardon de tous nos crimes.»<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+Ce discours fit sur tous les c&oelig;urs une impression
+profonde: le remords, la crainte,
+la vengeance se réunirent pour vous rappeler;
+tous vos sujets aujourd'hui s'empressent
+de voler au-devant de vous pour vous
+demander l'oubli du passé; ils se félicitent
+déjà de votre retour. Viomade les réunit à
+Bar, et c'est là qu'il nous attend: hâtons-nous
+de nous y rendre, partons sans délai;
+ne laissons pas à Egidius le tems de revenir
+de sa surprise, et d'appeler encore l'étranger
+à son secours; tombons sur l'ennemi étonné,
+brisons encore une fois les fers de l'orgueilleuse
+Rome. Ainsi parla Ulric. Le roi admire
+ce noble courage que les années n'ont pas
+altéré; il brille dans son geste animé, sur
+sa physionomie guerrière, dans son maintien
+noble et fier: déjà Childéric voudroit
+voler vers ce peuple dont le retour le touche,
+vers cet ami dont le zèle prudent et
+infatigable l'emporte encore sur sa destinée;
+mais un intérêt bien cher l'arrête.....
+Bazine, Bazine si aimée, si digne de l'être,
+captive et malheureuse, réclame aussi ses
+soins et son bras.... Il la verra, il lui confiera
+sa destinée; il connoît sa vertu, il sait
+que la belle princesse n'exigera rien dont la
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+gloire ait à se plaindre. En attendant l'heure
+de se rendre au conseil de Bazin, Childéric
+s'entretient avec ses braves; il leur parle de
+Viomade, les interroge sur les forces que
+peut opposer encore Egidius, sur la prochaine
+arrivée de ses autres braves; il apprend
+qu'ils sont aux environs d'Eisnach, à
+une journée et demie d'Erfort. Instruit de
+tout ce qui le touche, le roi se rend au conseil,
+suivi d'Ulric et de ses fils, qu'il présenta
+d'abord au monarque; il remercia le roi
+dans les termes les plus nobles et les plus touchans,
+de l'honorable hospitalité qu'il avoit
+reçue dans ses états, jura de ne l'oublier jamais,
+et lui annonça, ainsi qu'au conseil, le
+retour de son peuple vers lui, son prochain
+départ. Mes braves, dit-il, m'attendent à
+Eisnach, et mon armée entière à Bar-sur-Aube.
+Tandis qu'il parloit, Bazin, pâle et
+les yeux étincelans de fureur, contenoit à
+peine les mouvemens de rage qui le dévoroient;
+mais, reprenant tout-à-coup un air
+calme et ouvert, il témoigna au roi des Francs
+une feinte satisfaction, le félicita, lui offrit
+ses services, et dissimula; mais Théobard,
+dont il évitoit en vain les regards, avoit lu
+ses projets dans son désordre et dans ce calme
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+trompeur. C'étoit déjà l'heure du repas, et
+Bazin affecta une grande gaîté, une grande
+liberté d'esprit; Childéric y fut trompé, et
+sans les malheurs de la princesse, il eût aimé
+le monarque qui partageoit si franchement
+son bonheur. Berthilie, assise à table près
+d'Ulric, avoit pour lui ces soins aimables qui
+flattent la vieillesse et lui rendent encore un
+beau jour; elle remplissoit des meilleurs
+vins la coupe souvent vidée du brave; il
+sourioit à des soins dont il devinoit la cause;
+un regard d'Eginard, la vive rougeur de
+Berthilie, lui avoient appris en un moment
+le secret de ces deux c&oelig;urs, prêts à s'épancher
+dans le sien, et Ulric traitoit déjà en
+fille chérie celle qui en secret le nommoit
+son père. Valamir la trouvoit plus jolie que
+toutes les autres dames, qui cependant s'occupoient
+de lui; il le disoit à Eginard, à
+Eginard, heureux des éloges que son frère
+prodiguoit à son amie, et du consentement
+qu'il lisoit dans le sourire de son père! Sa
+joie, son bonheur ne sont même plus troublés.
+Grislidis n'a pas été plus constante;
+tandis qu'il se reprochoit ses larmes, elle
+unissoit à jamais son sort au jeune Amblar.
+Dans ce tems-là, on mouroit quelquefois
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+d'amour; c'est bien ce qu'il y a de mieux à
+faire; quelquefois pourtant on se consoloit,
+même, et quoique rarement, on changeoit
+aussi; voilà ce que l'on a peine à croire aujourd'hui:
+on aime presque autant ce qui
+n'est plus, que ce qui n'est pas encore; la
+mémoire est reconnoissante, le désir embellit
+tout, les yeux sont toujours mécontens
+et sévères. Ah! soyons plus vrais, plus
+sages, et nous serons plus heureux! Tout
+n'est peut-être pas mieux qu'au bon vieux
+tems si regretté, mais rien n'est plus mal,
+et le présent dont nous jouissons vaut mieux
+que le passé fini pour nous, et que cet avenir
+imaginaire auquel nous n'atteindrons
+peut-être jamais.</p>
+
+<p>Bazin, cédant à une impatience qu'il s'efforce
+vainement de dissimuler, hâte la fin
+du repas et sort de la salle; Théobard le suit
+au bout de quelques momens; Eginard,
+moins contraint, s'est rapproché de Berthilie;
+l'infortunée en avoit besoin; elle sait,
+hélas! qu'ils vont partir, et l'absence déchire
+déjà ce c&oelig;ur trop tendre; son amant
+la rassure par mille projets enchanteurs, par
+le serment d'aimer toujours, ce serment que
+l'on trahit souvent, mais que l'on prononce
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+de si bonne foi. Dès que l'on aime, on est
+si loin de croire le changement possible!
+Berthilie espère: peut-on dire ce que l'on
+ne pense pas, exprimer si tendrement ce
+que l'on ne sent point, changer d'amour?
+L'heureuse inexpérience de Berthilie lui
+épargne bien des maux, et son amant essuie
+les pleurs qu'il a fait répandre.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SEIZIÈME.</b></p>
+<p><a name="Page_186" id="Page_186"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h2>LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h2>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Childéric retrouve Bazine, il ne peut la délivrer sans
+le secours d'Hirman. Leur entretien est interrompu
+par l'arrivée de Berthilie; elle annonce que si Childéric
+rentre dans le palais il y sera assassiné par
+ordre du roi de Thuringe. Bazine exige qu'il parte
+sur l'heure, qu'il laisse Eginard caché chez Taber,
+époux d'Eusèbe. Childéric refuse de l'abandonner.
+Bazine l'exige; ils se séparent. Berthilie revient chez
+son père, à qui elle annonce que Childéric est sauvé.
+Bazin, qui a ordonné l'assassinat de Childéric, est
+blessé par ceux qu'il a apostés. Furieux, il ordonne
+que la roche sombre soit entourée d'une garde nombreuse.
+Il fait venir Théobard, qu'il menace, apprend
+que Childéric est déjà réuni à ses braves, et se livre
+à une fureur immodérée, qui augmente ses maux.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p>
+<h3>LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">A peine les rayons argentés de l'astre des
+nuits éclairoient-ils foiblement les cieux,
+que Childéric, plein d'une amoureuse impatience,
+voloit vers la roche sombre;
+Eginard le devançoit, Ulric et Valamir suivoient
+ses pas. Ils ont déjà franchi les bois,
+déjà l'asile affreux qui renferme la belle et
+illustre captive, offre aux yeux du roi sa
+masse terrible et ses sauvages entours; Eginard
+place son frère à l'entrée du bois, son
+père au pied de la roche, pour prévenir en
+cas de surprise, et conduisant son maître
+du côté du torrent, il lui montre l'ouverture,
+à laquelle un long voile voltige attaché.
+Il veut monter le premier enseigner au
+roi la pierre saillante, la pampre flexible;
+Childéric, plus prompt, plus agile, plus
+impatient, s'élance, gravit, parvient, saisit
+le voile et aperçoit déjà Bazine. Quel moment!
+et qui pourroit le peindre! Amour!
+ah! je n'essaierai pas de te décrire; c'est au
+c&oelig;ur à deviner ce qu'il n'appartient qu'au
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+c&oelig;ur de sentir. Un entretien si tendre fut
+suivi de détails plus importans; ce n'étoit
+plus ce roi proscrit, cherchant un asile
+et n'osant offrir à la beauté ses v&oelig;ux téméraires;
+c'est un monarque puissant, c'est
+le maître d'une armée triomphante, qui
+vient déposer, aux pieds de celle qu'il adore,
+sa couronne éclatante, et l'appeler au rang
+des reines. Bazine aimoit assez Childéric
+pour le préférer au plus grand souverain du
+monde, mais elle chérissoit sa gloire et partagea
+vivement son bonheur. Cependant
+cette gloire est sans éclat, ce bonheur sans
+charme, si le roi ne délivre à l'instant même
+celle pour qui seule il respire. Bazine l'interrompt,
+l'instruit de tous les crimes du
+roi de Thuringe, du meurtre d'Humfroi,
+du serment de Théobard, des secours qu'elle
+en attend, des volontés de son père, et du
+devoir qui lui est imposé de ne rien entreprendre
+sans consulter Hirman; lui seul peut
+enseigner à ouvrir la caverne; et si Théobard
+est absent ou retenu par son obéissance,
+lui seul peut lui offrir un asile secret et inviolable,
+jusqu'à l'instant où Childéric, vainqueur
+des Romains et paisible possesseur de
+son trône, pourra la recevoir en reine, en
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+épouse. Comment partir sans être rassuré
+sur son sort, sans l'avoir délivrée des mains
+d'un tyran, déjà souillé du meurtre d'un
+frère, et à qui un crime de plus semble ne
+devoir rien coûter? Childéric offre à la princesse
+d'aller à l'instant même trouver Hirman,
+et de revenir la délivrer. Ce projet les
+occupoit tous deux, ils en discutoient les
+moyens, tandis qu'Eginard, assis sur la
+pointe du rocher, admiroit la nuit silencieuse,
+dont le bruit seul du torrent troubloit
+la paix mélancolique; le feuillage jaunissant
+annonçoit déjà l'approche de l'hiver,
+sa verdure variée, qu'éclairoit à demi
+la lune tremblante, offroit un tableau touchant
+qui remplissoit son ame d'une douce
+tristesse. Tout-à-coup un cri de Valamir interrompt
+sa rêverie, il a donné le signal
+convenu, Ulric l'a répété, Eginard tire son
+épée et s'élance; mais que devient-il, lorsqu'au
+lieu de l'ennemi qu'il croit combattre,
+il reçoit dans ses bras Berthilie échevelée,
+palpitante.&mdash;Eh quoi! c'est vous, vous
+que j'aime, qui, bravant la nuit et les dangers...&mdash;Oui,
+oui, c'est Berthilie. Elle se
+tait, respire un moment, et se rassure
+en s'appuyant sur le c&oelig;ur de son amant.
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+Elle est venue seule, sans guide; elle a
+bravé les craintes d'une imagination vive et
+les terreurs, enfans des ténèbres; rien n'a
+pu la retenir. Effrayée du bruit de ses pas
+légers, du murmure des vents, du frémissement
+du feuillage, de la branche qui touche
+ses vêtemens, de son ombre, que projette
+au loin les rayons d'un jour pâle et mourant,
+elle a franchi ces bois inconnus, sans
+s'égarer, sans se reposer même; elle a couru
+sur ces cailloux qui ont déchiré ses pieds délicats;
+elle arrive enfin, elle a senti palpiter
+le c&oelig;ur d'Eginard, tous ses maux sont oubliés.
+Cependant, ce n'est pas lui qu'elle
+cherche, c'est Childéric, c'est Bazine; un
+intérêt pressant l'amène; lui seul a pu donner
+à Berthilie tant de force et d'audace; les
+momens sont chers, il faut qu'elle leur parle
+à l'instant même. C'est alors qu'Eginard s'aperçoit
+que la roche est escarpée, que le
+danger est extrême et le chemin impraticable.
+Il le montre d'une main à Berthilie, lui
+enseigne par où il faut passer, lui recommande
+la prudence, la soutient, et tremble
+pour la première fois de sa vie; mais elle
+est adroite et légère, ses petits pieds trouvent
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+partout un appui, et le plus jeune rameau
+la soutient; Eginard est éperdu, ils
+sont au sommet de la roche, et il craint encore.
+Childéric aperçoit alors Berthilie; ses
+beaux cheveux, qui s'étoient détachés pendant
+sa course rapide, flottoient en longs
+anneaux sur ses épaules; son vêtement d'une
+blancheur éclatante, sa taille souple et légère,
+les doux rayons qui éclairoient son
+charmant visage, son attitude pleine de grâce,
+tout lui donne une forme aérienne et céleste;
+on la prendroit pour la divinité protectrice
+de ces lieux. Le roi s'y trompa un moment,
+mais il la reconnut et la nomma. Bazine appela
+impatiemment son amie. Douce et généreuse
+amitié, vous manquiez encore au
+bonheur de Bazine! à présent elle est heureuse,
+et son ame s'enivre des célestes félicités.
+Berthilie troubla à regret ces doux instans;
+mais c'étoit un effort que l'amitié attendoit
+d'elle. Grand roi! dit-elle, c'est pour
+vous que je suis venue, c'est pour sauver
+vos jours menacés; peu de momens nous
+restent; écoutez-moi, et ne perdez pas un
+des instans qui vous appartiennent encore.
+Bazine, effrayée par ces mots, écouta avec
+attention; Eginard, qui s'étoit accroché à
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+une plante sauvage, soutenoit de l'autre
+main sa chère Berthilie; Childéric, qui lui
+avoit cédé le voile protecteur, étoit debout
+près d'elle sur une saillie du rocher; Valamir
+plus bas, servoit d'appui à son frère; Ulric,
+au pied de la roche, étendoit ses bras vers
+eux comme pour les y recevoir tous; et
+Diane, du haut des airs, applaudissoit à ce
+tableau touchant, qu'elle se plaisoit à éclairer
+de sa lumière pâle et divine.</p>
+
+<p>Prince, dit Berthilie, en s'adressant à
+Childéric, si vous eussiez eu plus de défiance,
+si vous eussiez mieux connu Bazin,
+vous vous fussiez sans peine aperçu du trouble
+dont il étoit dévoré, depuis que vous
+lui aviez annoncé votre retour au trône, et
+une puissance dont il craignoit les entreprises:
+mon père, plus habile à lire dans
+son c&oelig;ur, ne se laissa pas tromper à sa feinte
+satisfaction; il suivit ses mouvemens, et ne
+sut pas sans inquiétude qu'il avoit mandé
+Vendorix, lâche complaisant de ses fureurs.
+Cependant il étoit encore loin de prévoir les
+excès où l'amour jaloux pouvoit précipiter
+son roi; il n'apprit qu'avec une vive douleur
+que Bazin, trahissant les droits de
+l'hospitalité, ces droits sacrés à tous les hommes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+avoit placé lui-même des muets dans
+votre appartement, avec ordre de vous étouffer
+durant votre sommeil. Théobard aimoit
+trop la vertu pour ne pas s'opposer au crime;
+il chérissoit trop la fille d'Humfroi pour
+laisser immoler Childéric; il portoit encore
+à Bazin trop d'attachement pour ne pas le
+servir en lui épargnant la honte et le regret
+d'un attentat si horrible; mais il ne savoit comment
+vous prévenir; Vendorix ne le quittoit
+point dès qu'il sortoit de son appartement,
+et mon père voyoit que tous ses pas étoient
+observés; il trembloit de n'avoir prévu qu'en
+vain ce crime atroce; il étoit pâle, agité;
+j'osai lui en demander la cause, il hésitoit à
+me la confier. Cependant, espérant que moins
+suspecte que lui, je pourrois peut-être davantage,
+il se décida à m'ouvrir son c&oelig;ur; je
+frémis comme lui de votre danger, mais je
+lui promis de vous sauver; il m'embrassa
+tendrement. Ne craignez rien, lui dis-je,
+ni pour Childéric, ni pour vous, ni pour
+moi-même; mais permettez-moi de vous
+quitter, les instans sont précieux; il y consentit.
+Je volai à mon appartement; je savois
+que vous deviez être à la roche sombre,
+Eginard m'en avoit prévenue, m'en avoit indiqué
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+la route. Pensant que vous deviez être
+sans chevaux, sans armes, et forcée de partir
+sans retourner au palais, je me suis chargée,
+à la hâte, de mon or et de mes bijoux,
+qui serviront à vous en procurer. Craignant
+d'être arrêtée aux portes du palais, je me
+suis élancée par une fenêtre qui donne sur
+la terrasse, et courant hors des jardins, j'ai
+suivi, sans m'arrêter, la route qui m'avoit
+été indiquée. J'arrive, je vous trouve, profitez
+des instans; demain, quand on s'apercevra
+de votre départ, soyez loin de toute
+atteinte; craignez tout d'un rival puissant
+et irrité; échappé à ses muets, vous n'échapperiez
+pas demain aux ordres qui vous attendroient
+ailleurs. Berthilie se tut; Eginard,
+qui la tenoit embrassée, la pressa avec transport;
+elle entendit ce mouvement de la reconnoissance,
+il ajouta un nouveau prix à
+son zèle heureux. Bazine et Childéric sentirent
+que remercier Berthilie étoit presqu'un
+outrage; ils songèrent donc uniquement à
+profiter de ses bienfaits; le roi persistoit
+à parler à Hirman; la princesse exigea
+qu'il s'en remît à elle seule de sa destinée,
+et qu'il partît sur le champ pour la maison
+de chasse de Bazin, dont Taber, époux d'Eusèbe,
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+étoit gouverneur; là, il se procureroit
+sans peine des chevaux, et marchant
+sans s'arrêter, il trouveroit la ville frontière,
+avant que l'on pût se douter de son départ.
+Mais, ajouta la princesse, laissez Eginard
+chez Taber, il portera à Hirman les tablettes
+que voici, ce sont celles de mon père. A
+cette vue, le sage Druide se confiera sans peine
+à lui, et Eginard m'instruira de ses volontés.
+Je n'ai rien à craindre sous la garde de
+Théobard, de Berthilie, protégée par Hirman,
+servie par le fidèle Eginard; épargnez
+à mon c&oelig;ur des alarmes, et peut-être un
+malheur éternel. Partez, prince: si vous m'aimez,
+allez reprendre une couronne,
+dont j'accepte avec joie le glorieux partage;
+allez punir Egidius; montrez Childéric au peuple
+impatient de sa présence; je saurai
+vous rejoindre, l'amour vous promet Bazine.
+Partez à l'heure même, voici les tablettes
+d'Humfroi; j'en charge Eginard. Adieu, Berthilie,
+chère et tendre amie, cours rassurer
+ton père: adieu, vous que je me plais à nommer
+roi des Francs et de Bazine. A ces mots,
+la princesse, voulant forcer Childéric à un
+prompt départ, quitta l'ouverture du roc,
+et se retira dans le fond de la caverne. Childéric,
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+qui sent tout ce que ses volontés ont
+de prévoyance et de sagesse, se détermine
+à lui obéir; Eginard transporte Berthilie au
+pied du rocher. Le roi ne pouvoit sans douleur
+abandonner ce ténébreux séjour; mais
+pressé par Berthilie et par ses braves, il
+partit pour la maison de Taber, dont il connoissoit
+bien la route; c'étoit là que Bazin
+avoit été transporté lorsque, blessé à la
+chasse, il avoit été secouru par Childéric.
+Berthilie présenta au roi, et en rougissant, la
+petite cassette qu'elle lui avoit apportée; il
+la reçut de ses belles mains avec reconnoissance,
+chargea Eginard de la ramener au
+palais, lui dit adieu, leur recommanda Bazine,
+et promit à Eginard de laisser à Taber
+de plus amples instructions. Le roi, suivi
+d'Ulric et de Valamir, prit le chemin de la
+forêt; il marchoit rapidement, mais en silence;
+la joie qu'il éprouvoit en songeant
+à son heureux retour dans sa patrie, à son
+cher Viomade, étoit empoisonnée par l'idée
+désespérante de la captivité de celle qu'il
+aimoit. Tous les dangers, tous les malheurs
+s'offroient à son imagination, mille inquiétudes
+l'agitoient; il arriva chez Taber, accablé
+de regrets et plongé dans la tristesse;
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+il en fut distrait par la nécessité de songer
+à son départ. A peine eut-il expliqué à Taber
+ce qu'attendoit de son zèle la fille d'Humfroi,
+à peine lui eut-il raconté ce qu'elle
+souffroit dans la <i>roche sombre</i>, que Taber,
+aidé de sa fille Elénire, servit au roi un repas
+frugal: tandis qu'il étoit à table entre
+Ulric et Valamir, les chevaux étoient préparés;
+au bout de quelques momens, le
+roi et les deux braves partirent; Elénire fut
+chargée du soin de recevoir et de cacher Eginard.
+Taber les conduisit, par des chemins
+sûrs, à Eisnach; là, il les quitta, et revint
+promptement rejoindre sa fille.</p>
+
+<p>Tandis que Childéric fuit à regret loin de
+celle qu'il adore, Berthilie, le bras passé
+dans celui d'Eginard, fait avec lui un plus
+doux voyage. Ils ne se quitteront pas,... ils se
+le répètent mille fois, et l'avenir ne leur
+offre que projets charmans, flatteurs espoirs,
+jours enchanteurs, amour, hyménée. Les
+beaux cheveux de Berthilie enveloppent son
+amant de leurs boucles légères et parfumées,
+il les couvre de baisers, et Berthilie s'abandonne
+sans défiance à son heureux guide.
+Il soutient ses pas, la presse contre son c&oelig;ur,
+s'étonne et s'afflige en se voyant si près de
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+l'arrivée. Déjà! disoit sa douce amie, qui
+a oublié la fatigue et la route: mais pensant
+à son père, à l'inquiétude qu'il doit éprouver,
+elle se reproche ce mouvement. Il faut
+par prudence se séparer; déjà ils touchent
+aux allées du jardin, ils se disent adieu, et
+Eginard voit Berthilie fuir avec la légèreté
+d'un oiseau; il aperçoit flotter sa robe à
+travers les arbres; bientôt il cesse de la voir,
+et regarde encore, mais n'apercevant plus
+rien, il se hâte de revenir chez Taber. Ah!
+se disoit-il en soupirant, je ne serai point
+témoin du triomphe de mon roi; je n'entendrai
+point ces cris d'alégresse.... Cette
+pensée affligeoit Eginard; mais s'il délivroit
+Bazine! s'il la conduisoit lui-même à son
+maître! cet espoir lui rendoit sa gaieté;
+il nommoit Berthilie, il retrouvoit son bonheur...
+Il arriva ainsi près d'Elénire, qui lui
+fit un accueil tel qu'il devoit l'espérer, lui
+offrit des rafraîchissemens, l'instruisit du
+départ du roi, et le fit conduire à la chambre
+qui lui étoit destinée. Pendant ce tems
+Berthilie, rentrée au palais par une porte
+qui donnoit dans le jardin, et dont elle avoit
+la clef, s'étoit glissée doucement jusqu'au
+bord du lit de Théobard; il ne dormoit pas,
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+et reconnut sa fille chérie à ses pas légers.
+Est-ce toi, ma bien-aimée, dit-il à voix basse?
+Oui, mon père, répondit doucement Berthilie.
+Alors elle s'approcha du lit, embrassa
+son père, lui fit part de ses démarches, de
+ses succès, de l'éloignement de Childéric.
+Théobard remercia les dieux, applaudit à
+l'heureuse témérité de Berthilie, l'engagea
+à s'aller reposer, et à jouir sans trouble des
+douceurs d'un long sommeil. Berthilie lui
+obéit, et rien n'agita son c&oelig;ur pendant le
+reste de la nuit; tout sourioit à sa jeunesse;
+la vie n'étoit pour elle que paix, amour,
+vertu, espérance.</p>
+
+<p>Mais tandis qu'un si doux sommeil, que
+des songes heureux reposent et dédommagent
+la chaste fille de Théobard, il fuit la
+couche dévorante du fratricide; Bazin se sent
+brûler de mille feux, les furies secouent sur
+lui leurs noirs flambeaux; il appelle la vengeance,
+et Némésis est sourde à sa voix; les
+crimes qu'il a commis l'effraient, ceux qu'il
+médite ne le satisfont pas encore; tourmenté
+par ses souvenirs, inquiet sur les ordres sinistres
+qu'il a donnés, Bazin s'étonne de n'en pas
+avoir encore appris l'exécution.... Les heures
+s'écoulent et le jour renaît, personne ne s'approche
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+de lui... Childéric vivroit-il encore!..
+Malheur à celui qui eût osé le trahir!... Ses
+soupçons le déchirent, il fuit ce lit sans repos,
+et va s'assurer lui-même de sa victime;
+à peine il entre dans l'appartement du jeune
+roi, que les muets qui, depuis si long-tems
+cachés, attendent Childéric, croient enfin
+l'apercevoir, et se jettent tout-à-coup sur
+Bazin qu'ils renversent; sa tête va frapper
+contre un siége, ils sont prêts à l'immoler
+à ses propres fureurs; mais le roi, qui tient
+un poignard, le plonge dans le c&oelig;ur d'un
+des muets; son compagnon, effrayé de sa
+méprise, fuit loin du courroux terrible de
+son maître; et Bazin, baigné dans son sang
+qui se mêle à celui du misérable exécuteur
+de ses forfaits, s'évanouit de rage autant
+que de douleur: on ignore dans le palais
+ce fatal événement, aucun secours
+n'est apporté, et Bazin, plusieurs heures
+sans mouvement, revient à lui, ranimé par
+la seule nature; il promène long-tems autour
+de lui ses regards incertains et surpris;
+bientôt sa terrible catastrophe se retrace à
+sa pensée; là, inondé de sang, est étendu
+ce muet qu'il a poignardé; le lit du prince
+n'annonce pas qu'il s'y soit couché, et cependant
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+ses vêtemens, ses armes sont éparses
+dans l'appartement: où seroit-il donc? peut-être
+est-il encore tems de satisfaire sa haine?
+Cet espoir ranime de nouveau Bazin, il essaie
+de se relever; la blessure qu'il a reçue
+à la tête, le sang qui n'a cessé de couler,
+l'ont affoibli; il retombe, fait de nouveaux
+efforts, et parvient à se tenir debout, mais
+il peut à peine se soutenir, il est forcé de
+s'asseoir. Cependant il craint d'être surpris,
+il craint encore plus que Childéric ne lui
+échappe; enfin, rappelant toute sa vigueur,
+il sort de ce lieu fatal, et par une issue
+secrète rentre dans son appartement; là, il
+fait venir ses médecins qui pansent sa douloureuse
+blessure; une fièvre ardente s'unit
+encore à sa violence naturelle, il est contraint
+de se coucher, mais il demande Vendorix.
+Va, dit-il, placer une garde nombreuse
+au pied de la roche sombre, remplis de
+troupes le bois qui l'avoisine, et que l'on
+donne la mort à tout ce qui oseroit en approcher;
+que Théobard n'y entre plus seul,
+tu m'en réponds sur ta tête... Vendorix sortit
+pour obéir promptement, et Théobard parut.
+Bazin jettoit sur lui des regards furieux;
+mais la belle ame du vertueux chef du conseil
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+n'en est point émue; le calme de ses
+traits étonne le roi, il l'admire malgré lui...
+Où est donc Childéric? dit-il impétueusement.
+Je venois vous annoncer, répondit
+Théobard, qu'un courier qu'il envoie d'Eisnach
+vous apporte la nouvelle qu'il est arrivé
+heureusement dans cette ville; hier, m'a
+dit le courrier, sur des avis secrets, le roi
+crut devoir partir sans délai... Perfide! s'écria
+Bazin, tu m'as trahi!... Que m'avez-vous
+confié?.. Sors, malheureux!.. Il alloit obéir,
+mais il fut rappelé par le monarque en fureur;
+il le menace de mille morts, veut assembler
+son armée, s'unir à Egidius, chasser
+de nouveau Childéric de son royaume,
+marcher à la roche sombre, y donner lui-même
+la mort à la princesse infortunée; sa
+fièvre redouble, son imagination s'égare, il
+voit Humfroi, il entend ces mots, ces derniers
+mots d'un frère: O mon cher Bazin! sauve-moi!...
+et il tombe évanoui dans les bras de
+Théobard, qui gémit sur ses maux et sur
+ses crimes.</p>
+
+<p class="center font90"><b>FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h2>LIVRE DIX-HUITIÈME.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE DIX-HUITIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Arrivée du roi; transports de l'armée. Il retrouve Viomade,
+remonte sur le pavois, combat Egidius, est
+vainqueur, rentre dans toutes ses places, s'arrête à
+Tournay. Inquiet du silence d'Eginard, il envoie
+Valamir en Thuringe; il annonce à son retour que la
+princesse est épouse du roi de Thuringe. Désespoir
+de Childéric. Il se prépare à attaquer les Saxons.
+On annonce des Bardes, ils chantent la gloire de
+Childéric. Quels sont ces Bardes. Ravissement du
+roi. Il reproche à Valamir de l'avoir trompé. Mais
+Bazine lui confirme la nouvelle de son mariage avec
+le roi de Thuringe; elle raconte ses aventures. Childéric
+part avec son armée, il est vainqueur, Egidius
+est tué. Le roi retrouve Egésippe, s'empare de Beauvais,
+de Paris, revient plein de gloire dans Tournay,
+y trouve Théobard, qui lui annonce que la reine est
+libre. Théobard lui raconte les événemens qui ont
+suivi le départ de la princesse. Bazine veut aussi le
+bonheur de Berthilie et d'Elénire, fille d'Eusèbe. Les
+trois mariages se célébrent le même jour dans le temple
+d'Esus.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+<h3>LIVRE DIX-HUITIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Taber n'avoit quitté le roi des Francs qu'au
+moment où il alloit rejoindre Mainfroi, Arthaut,
+Recimer et Amblar, suivis eux-mêmes
+de plusieurs guerriers; la joie que
+ressentirent ces braves à l'aspect de leur
+maître, ne pouvoit se comparer qu'à celle du
+prince en retrouvant des sujets dévoués et
+fidèles. Ils renouvelèrent au roi des sermens
+gravés dans leurs c&oelig;urs, et Childéric les
+assura à son tour d'une amitié constante et
+méritée; mais empressé de retrouver Viomade,
+le roi ne voulut point s'arrêter, et
+son c&oelig;ur tressaillit de joie en revoyant sa
+patrie, ces riches plaines, ce beau royaume
+conquis par ses pères. Ce fut en 463 que
+Childéric rentra en France; il avoit alors
+vingt-cinq ans, étoit le plus bel homme de
+son siècle, et avoit acquis en peu d'années
+une connoissance du c&oelig;ur humain que les
+rois, nés sur le trône et entourés de ses prestiges,
+ne peuvent jamais posséder. Ses revers
+avoient élevé son ame au-dessus du malheur
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+et de la fortune; il savoit sentir l'amitié
+dont il connoissoit tout le prix, et à qui il
+devoit son trône.... Il se connoissoit lui-même,
+étude si utile et faite si rarement
+par ceux que l'on trompe sans cesse, soit
+pour leur plaire, soit pour les égarer. Childéric
+avoit à effacer de grandes fautes, mais
+il lui restoit de grands moyens, et de nombreuses
+années; l'amour qui avoit séduit sa
+jeunesse, alloit lui-même s'entendre avec
+la vertu et la gloire; aucune tache ne devoit
+plus nuire à cet ensemble heureux de grandeur,
+de courage, de beauté, de bienfaisance
+et de sagesse. Childéric avoit déjà
+passé Strasbourg, il quittoit Saint-Dizier, et
+s'avançoit vers le terme de son voyage; déjà
+il apercevoit la haute montagne au pied de
+laquelle est bâtie cette petite ville fameuse
+par les ravages d'Attila, plus fameuse encore
+par son attachement pour son prince, et
+par la gloire de l'avoir reconnu la première;
+Childéric, impatient d'embrasser son cher
+Viomade, pressoit son coursier, qui, secondant
+les v&oelig;ux de son maître, s'élançoit
+avec la rapidité des vents; le soleil couchant
+faisoit briller au loin les armes étincelantes;
+une joie délicieuse remplissoit l'ame sensible
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+du roi; la poussière qui s'élevoit dans la
+plaine lui annonçoit un groupe de cavaliers
+volant rapidement à sa rencontre; son
+c&oelig;ur devine Viomade avant que ses yeux
+puissent le reconnoître, et en peu d'instans,
+ils sont dans les bras l'un de l'autre. L'armée
+entière s'approche en désordre et à pas
+précipités, chacun veut voir le roi, on l'entoure,
+on le presse, on tombe à ses pieds;
+plus de rangs, plus de chefs, plus de soldats,
+l'amour a tout confondu.... Childéric étend
+ses bras vers eux, leur montre son c&oelig;ur; il
+ne peut parler, et laisse sans honte couler
+ces larmes de reconnoissance, qui honorent
+le peuple qui les obtient, et le roi qui sait
+les répandre. Au milieu de ce trouble sublime,
+une couronne, un sceptre sont apportés;
+c'est Viomade qui a l'honneur de
+les présenter lui-même: Childéric, ôtant son
+casque avec cet air noble et plein de charme
+qui le distingue, lui dit: Je la tiens de toi,
+Viomade; et il posa la couronne sur sa tête.
+Le sceptre étoit ce même javelot, sceptre
+du grand Pharamond, et teint du sang de
+Gelimer.... Childéric le reçut avec attendrissement,
+et donna un regret à son ami,
+un soupir à Talaïs. Le pavois fut apporté;
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+Childéric y monta; c'étoit à qui auroit
+l'honneur de le porter: ce fut ainsi élevé,
+et au milieu de ses braves et de son armée,
+que Childéric entra dans la ville; elle étoit
+jonchée de fleurs, toutes les femmes en
+étoient couronnées; les cris mille fois répétés
+de vive le roi! remplissoient les airs,
+une musique guerrière achevoit de remuer
+les ames, les Bardes chantoient à leur tour,
+des feux étoient allumés, des festins partout
+étoient préparés. Childéric se disoit
+tout bas: O Bazine! c'est ainsi qu'il vous aimeront!...
+La nuit fut aussi belle que le
+jour avoit été éclatant; on oublioit la fatigue,
+on renonçoit au sommeil, et l'aurore
+aperçut encore les derniers jeux de cette
+fête mémorable.</p>
+
+<p>Elle est enfin terminée, et le roi reste seul
+avec son ami; ce moment fut aussi doux
+pour son c&oelig;ur que celui de son triomphe,
+ils avoient l'un et l'autre bien des choses à
+se dire; à peine Childéric donna-t-il quelques
+heures au repos. Mais il apprend qu'Egidius
+marche contre lui vers la Champagne:
+il ne faut pas lui donner la gloire d'attaquer,
+marchons à sa rencontre, dit Childéric,
+assemblons le conseil, tel qu'il étoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+composé à mon départ, pressons-nous, et
+partons. Les ordres sont donnés, et tandis
+qu'ils s'exécutent, le roi nomme Bazine à
+son ami, lui parle de ses vertus, de sa beauté,
+de ses malheurs, du lieu horrible où il l'a
+laissée captive, et d'Eginard qui veille à ce
+précieux trésor. Interrompu par l'arrivée
+du conseil, le roi lui expose la nécessité de
+marcher à l'instant même contre Egidius;
+c'étoit l'avis de tous, ce fut celui de l'armée;
+les anciens grades furent rendus à ceux
+qui les avoient possédés et mérités, et les
+Francs poussèrent des cris de joie en marchant
+contre les Romains, et en voyant le
+roi à leur tête. Egidius, de son côté, pressoit
+sa marche. Les deux armées se rencontrèrent
+entre Langres et Troyes, et la victoire
+ne fut ni lente ni douteuse. Les Francs,
+vainqueurs, poursuivirent l'ennemi qui
+fuyoit devant eux; Childéric suspendit le
+carnage, s'assura de Langres, de Metz, de
+Verdun, de Vilita ancien, de Cambrai, et
+s'arrêta à Tournay, sa capitale: ce fut là qu'il
+retrouva de nouveaux témoignages de l'amour
+et du zèle de ses sujets depuis long-tems
+séparés de lui; ce fut là que de nouvelles
+fêtes lui répétèrent qu'il étoit aimé, et que
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+les troupes triomphantes lui firent l'hommage
+de leur gloire. Le roi, au milieu de son
+peuple, jouissoit de cette satisfaction délirante
+que donne une vive sensibilité; il ne
+cessoit de regarder autour de lui, et chaque
+regard lui offroit un sujet fidèle. Oppressé
+par son bonheur, accablé des torrens d'amour
+et de joie qui inondoient son c&oelig;ur,
+il doute si ses forces pourront suffire à une
+félicité plus qu'humaine; mais Bazine ne la
+partage pas!... Cette idée donne le change à
+ses transports, et vient la calmer. Childéric
+n'oublioit point ce qu'il devoit aux dieux
+et à Diticas; en s'arrêtant à Tournay il
+s'étoit promis de célébrer sa reconnoissance
+par un pompeux sacrifice; il fut ordonné,
+et jamais encore on en avoit offert de plus
+grand, de plus solennel; l'armée entière y
+assista, le roi y donna des marques d'une
+piété profonde; il témoigna au grand prêtre
+une vénération, un respect mêlé de reconnoissance;
+Diticas lui adressa un discours
+flatteur, félicita le peuple et l'armée,
+invoqua pour elle la protection divine, l'en
+assura: il se retira dans son temple, emportant
+dans son c&oelig;ur un attachement plus
+vif encore pour un roi qui se montroit à
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+tous les yeux paré de tant de vertus nouvelles.
+Childéric, en mémoire des bienfaits
+des dieux, ordonna que l'on bâtît un temple
+dans la ville même; il fait encore de nos
+jours partie de la cathédrale de Tournay; sa
+nef est entièrement ancienne, et présente au
+souvenir un monument de la reconnoissance
+de ce grand roi. D'autres soins l'appeloient
+encore; il avoit espéré en vain recevoir
+des nouvelles d'Eginard; inquiet, désolé
+de son silence, il fit partir secrètement
+Valamir; et sachant que les Romains se
+rassembloient à Cologne, il marcha contre
+eux, les défit, s'empara de la ville, prit également
+Trèves, et forcé par la mauvaise
+saison à mettre bas les armes, il rentra dans
+Tournay, où il ne trouva point encore Valamir
+de retour. Childéric donna au bonheur
+de son peuple un tems qu'il ne pouvoit
+consacrer à sa gloire; il diminua les
+impôts, réforma plusieurs abus, récompensa
+les guerriers, augmenta le nombre de
+ses braves, créa ces lois sages et répressives,
+dont le citoyen paisible n'a rien à craindre,
+et qui contiennent le méchant; écouta les
+plaintes du malheureux, de l'innocent, fut
+toujours juste, et quelquefois clément; enfin
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+il fit aimer son empire autant qu'il avoit
+fait respecter ses armes.</p>
+
+<p>De ce peuple heureux, Childéric étoit le
+roi, le père, l'amour et le modèle; mais lui
+seul gémissoit en secret; il versoit le bonheur
+sur les autres, l'inquiétude, la douleur
+le déchiroient. Valamir ne revenoit
+point; l'hiver s'écouloit dans cette mortelle
+attente, Childéric ne savoit plus la supporter;
+Viomade ne pouvoit concevoir le silence
+d'Eginard, la longue absence de Valamir; il
+craignoit qu'ils ne fussent arrêtés, et on
+alloit envoyer un nouvel émissaire, lorsqu'enfin
+Valamir parut; le roi lui témoigna
+son étonnement sur le tems qu'avoit duré
+son voyage. Mon frère étoit mourant, lui
+dit-il; je n'ai pu le quitter, qu'assuré de sa
+vie; d'ailleurs je ne savois rien sur le sort de
+la princesse.... Eh bien! qu'avez-vous appris?
+répondit impatiemment Childéric.&mdash;Qu'elle
+est épouse de Bazin, et qu'elle règne
+sur la Thuringe.&mdash;Ciel! que dites-vous?&mdash;La
+vérité, et si vous daignez m'écouter, je
+vous rendrai compte de tous les événemens
+qui se sont passés depuis votre départ.&mdash;J'écoute,
+reprit le roi avec la plus vive émotion;
+parlez, Valamir.
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span></p>
+
+<p>Le roi de Thuringe, blessé par les muets
+qu'il avoit appostés dans votre appartement
+avec ordre de vous assassiner,
+donna les ordres les plus sévères contre la
+princesse, soupçonna Théobard, et se livra
+à une fureur insensée qui pensa lui coûter
+la vie. Vendorix, à qui il avoit confié la
+garde de la roche sombre, plaça des troupes
+dans le bois et au pied de la caverne; on ne
+pouvoit plus en approcher que du côté du
+torrent, et il falloit alors le traverser, ce qui
+étoit dangereux et pénible, surtout dans la
+saison qui grossissoit déjà ses eaux. Pendant
+que ces précautions se prenoient avec précipitation,
+Eginard s'étoit rendu dans la
+forêt de Thuringe, au temple du grand-prêtre
+Hirman, s'en étoit fait reconnoître à
+l'aide de Taber et des tablettes d'Humfroi;
+et le vénérable Druide, touché des malheurs
+de celle qu'il avoit promis de secourir, prit
+les précautions nécessaires pour pénétrer
+dans la caverne, et partit suivi d'Eginard,
+de deux Druides et de Taber; mais en approchant,
+ils aperçurent des tentes et des
+armes; ils s'arrêtèrent, et, découvrant un
+nombre considérable de soldats, ils furent
+forcés de renoncer à leur projet: traverser
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+le torrent étoit une entreprise au-dessus des
+forces et du grand âge d'Hirman; d'ailleurs
+l'entrée de la caverne étoit du côté des gardes,
+et c'étoit s'exposer sans aucun avantage;
+leur douleur fut grande, mais il fallut
+céder pour le moment; chacun cependant
+emportoit dans son c&oelig;ur le désir et l'espérance
+de vous servir. Eginard, inconsolable
+de son mauvais succès, passa une nuit
+cruelle, le lendemain il ne fut pas plus heureux;
+quoiqu'il vit Berthilie, le plaisir de se
+retrouver étoit détruit par le souvenir des
+dangers dont la princesse étoit entourée.
+Eginard ne peut y résister, et, dût-il y perdre
+la vie, il voulut voir Bazine: cependant
+il cacha son projet, dans la crainte d'effrayer
+le c&oelig;ur déjà si triste de la sensible
+Berthilie, et à peine le jour étoit-il près de
+finir, qu'il étoit déjà de l'autre côté du torrent,
+et cherchoit la place la moins dangereuse;
+appuyé sur son épée, il parvint, non
+sans peine, à le traverser, et gravit le rocher
+du côté de l'ouverture, évitant de se laisser
+voir, et se tenant toujours caché derrière la
+roche; il faisoit nuit, les captives ne l'attendoient
+pas, elles étoient dans le fond de
+la caverne; appeler étoit une imprudence;
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+il attendit quelques instans sans savoir quel
+parti prendre; bientôt il redescendit, ramassa
+plusieurs cailloux, gravit de nouveau
+et fit couler ces cailloux le long du roc
+en-dedans et par son ouverture; les captives
+les entendirent, et se préparoient à
+s'approcher, lorsqu'un grand bruit effraya
+mon frère, et arrêta les préparatifs que faisoit
+Eusèbe: un moment après, la trappe
+s'ouvrit avec fracas, retomba de même,
+et Eginard vit entrer, à la lueur de plusieurs
+flambeaux, Théobard que suivoit
+Vendorix; à la vue de cet odieux capitaine,
+mon frère trembla pour la princesse et pour
+Théobard. Ils remirent d'abord à Eusèbe des
+provisions, des vêtemens, des tapis, car la
+caverne devenoit humide et froide. Eginard
+écoutoit, mais les paroles se perdoient dans
+le rocher; il distinguoit seulement le son des
+voix, et les accens si doux de celle de Bazine
+frappoient davantage quand ils succédoient
+aux accens durs et effrayans de Vendorix.
+La nuit étoit avancée; Eginard, craignant
+d'être découvert, se retira, redescendit
+quelques pas, traversa de nouveau le torrent,
+et revint chez Taber; quoiqu'il n'eût pas entièrement
+réussi, il étoit moins malheureux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+le torrent n'étoit plus pour lui un obstacle
+insurmontable; avec des efforts et de la prudence,
+il pouvoit parler à la princesse, recevoir
+ses ordres, et lui faire passer des nouvelles,
+vous en donner à vous-même; c'étoit
+beaucoup. Après s'être reposé un jour, il
+résolut de revoir Berthilie, de lui apprendre
+son heureuse entreprise, et de savoir d'elle
+ce dont il falloit qu'il instruisît la princesse;
+il la trouva accablée de douleur; Eusèbe
+étoit malade, et la princesse, alarmée pour
+sa chère nourrice, avoit paru à Théobard
+pâle et souffrante elle-même; l'air de la caverne
+devenoit mal-sain; le peu d'exercice,
+l'humidité, la longue captivité qu'éprouvoient
+les prisonnières, sembloient altérer
+également leur santé; Eusèbe surtout
+éprouvoit les symptômes d'une destruction
+prochaine, et Bazine désolée ne savoit
+comment la secourir. Eginard fit part
+à Berthilie du chemin dangereux qu'il avoit
+parcouru, se promit de retourner porter
+des consolations aux infortunées, et de
+consulter Hirman avant de rien entreprendre.
+Berthilie fut de cet avis, et lui apprit
+encore que son père n'alloit plus seul à la
+roche, que Bazin se proposoit de faire
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+mourir la princesse, si vous veniez la demander
+à main-armée. Berthilie écrivit
+à Bazine une longue lettre qu'Eginard devoit
+passer par l'ouverture, en cas qu'il ne
+pût lui parler, et elle la lui remit en le conjurant
+d'user de prudence; ils se séparèrent,
+mon frère regagna sa retraite avant
+le jour. Le lendemain il fut au temple,
+et dépeignit à Hirman l'état affreux de la
+malheureuse fille d'Humfroi, la sévérité,
+les menaces de Bazin, la maladie d'Eusèbe,
+l'impossibilité dans laquelle se trouvoit Théobard
+de rien entreprendre.... Hirman l'écouta,
+et réfléchit.... Consultons les dieux,
+dit-il; le moment est terrible, je n'ose prononcer
+sur ce qu'il faut faire encore, la circonstance
+doit peut-être l'emporter.... A ces
+mots, Hirman sortit, et laissa Eginard dans
+l'attente. Il le demanda au bout de quelques
+heures, et le conduisit derrière un superbe
+autel qui portoit trois statues de marbre;
+là, il vit un tombeau et les apprêts d'un sacrifice.
+Ici repose Humfroi, s'écria le Druide
+en versant des pleurs...; ici repose le meilleur
+des rois; invoquons son ombre, et
+qu'elle nous éclaire sur la destinée de Bazine!
+Puisse sa volonté se manifester à mon c&oelig;ur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+et sa grande ame m'inspirer pendant le sacrifice!
+Hirman, les bras étendus vers la
+tombe, debout et les cheveux épars, sembloit
+pénétré d'un mouvement divin. Après
+la cérémonie, il fit conduire Eginard dans
+une chambre écartée; plusieurs heures s'écoulèrent
+avant que personne ne vînt le
+trouver: Hirman le fit servir avec soin, mais
+seul, et vers le soir il le demanda. Voilà, lui
+dit-il, les tablettes d'Humfroi; j'ai écrit au
+bas des caractères même du roi les conseils
+que je donne à regret, mais les seuls qui
+puissent sauver la princesse; voici, ajouta-t-il,
+une liqueur qui conservera la vie à
+Eusèbe; j'y joins une chaîne d'or que vous
+pourrez aisément attacher au fer qui traverse
+l'ouverture de la roche; vous aurez
+soin de suspendre à l'autre extrémité ce coffret,
+dans lequel vous placerez le vase et les
+tablettes: il fit ensuite observer à Eginard
+qu'il étoit tombé beaucoup de pluie, et que
+le torrent seroit extrêmement grossi, l'engagea
+à se munir d'une forte lance qu'il lui
+présenta, et sur laquelle il pouvoit s'appuyer
+sans crainte; lui indiqua plusieurs moyens
+d'échapper aux flots irrités, applaudit à son
+courage, et lui promit d'invoquer les dieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+pendant son voyage pénible. Eginard marchoit
+avec intrépidité; la lune n'éclairoit
+plus notre hémisphère, et mon frère remercioit
+les cieux des ténèbres épaisses
+dont ils couvroient son entreprise. Arrivé
+au bord du torrent, il est étonné de ses progrès,
+de son fracas terrible, de sa fureur.
+O nayades! dit-il, appaisez-vous; ce n'est
+point un méchant, un coupable, qui va se
+livrer à vos ondes!... O Berthilie! tendre
+Berthilie!... Il hésite... O mon roi! dit-il...
+et il se précipite dans les flots.... Cependant,
+aussi prudent que courageux, il oppose
+à l'onde qui l'entraîne force et adresse,
+résiste, combat, triomphe, et saisit déjà les
+branches du buisson qui croît au pied du
+rocher, et que battent les eaux du torrent;
+mon frère, dont les vêtemens étoient pleins
+d'eau et les membres refroidis, eut plus de
+peine à monter sur la roche qu'il ne l'avoit
+cru d'abord; plusieurs fois ses forces l'abandonnèrent;
+cependant il eut assez de
+courage pour se soutenir jusqu'au but de
+son entreprise. La nuit étoit fort avancée,
+les captives étoient endormies, les tapis rendoient
+inutiles tous moyens de se faire entendre;
+mon frère se contenta d'accrocher
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+la chaîne au barreau de fer, et de descendre
+à l'autre bout les tablettes d'Hirman, auxquelles
+il avoit joint celles de Berthilie, et le
+vase qui renfermoit la liqueur précieuse; il
+attendit quelque tems; mais ne voyant aucun
+mouvement dans la caverne, se sentant
+glacé sous ses vêtemens humides, craignant
+de manquer de force pour regagner l'autre
+bord, il redescendit de la roche, et traversa de
+nouveau l'onde en furie; déjà fatigué, moins
+prudent peut-être, parce qu'il ne songeoit
+plus qu'à lui, il lutta long-tems, et plusieurs
+fois il fut renversé, entraîné même;
+une plante, une pierre élevée, les dieux
+protecteurs qui n'abandonnent pas l'être
+vertueux qui se confie à leur puissance, le
+soutinrent contre tant d'obstacles, et il regagna
+l'autre bord; mais le froid de la nuit
+l'avoit pénétré, il avoit encore une longue
+route à faire, et il se sentoit foible et souffrant;
+cherchant à ranimer ses forces, il se
+hâta, et arriva chez Taber au lever du jour.
+Sa longue absence avoit jeté l'alarme dans
+toute la maison, un grand feu étoit allumé,
+un repas l'attendoit; il but promptement une
+liqueur qui le ranima, changea de vêtemens,
+se mit à table, et fit à Taber le récit exact de
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+tout ce qu'il avoit éprouvé, entrepris, exécuté;
+tout-à-coup il devint d'une pâleur
+mortelle, sa tête se troubla, il croyoit être
+encore au milieu du torrent, et il tomba évanoui.
+Taber le fit promptement mettre au lit,
+lui prodigua tous les secours; il revint à lui,
+mais avec un frisson violent, une fièvre délirante,
+une agitation terrible. Taber effrayé
+envoya consulter Hirman qui vint lui-même,
+répondit des jours de mon frère, mais prédit
+que sa maladie seroit longue; il ordonna
+tout ce qu'il falloit faire, resta un jour entier
+près du malade, et repartit, en assurant
+de nouveau que la maladie étoit sans
+danger; cet espoir rassura Taber. J'arrivai
+quelques jours après; mon frère ne me reconnut
+point, j'étois désespéré, et, malgré
+les promesses d'Hirman, je tremblois pour
+les jours d'Eginard: occupé de lui seul, lui
+donnant tous mes soins, je ne savois à quoi
+attribuer son accablement; mais Taber me
+raconta fidèlement tout ce que je viens de
+vous dire; je crus devoir en instruire Théobard.
+Taber s'en chargea; il envoya Elénire,
+qui, sous prétexte de porter à Berthilie des
+oiseaux fort rares et qu'elle avoit élevés, sut
+pénétrer jusqu'à elle. Au récit des dangers
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+qu'avoient couru mon frère, Berthilie, troublée,
+fit appeler son père qui ne s'affligea
+pas moins qu'elle, et feignant de chasser,
+ainsi que Berthilie, ils vinrent l'un
+et l'autre, dès le lendemain, à la maison de
+Taber. Je ne pus voir sans attendrissement
+la pâleur extrême de cette jeune et charmante
+fille; mais, par un effet singulier du
+hasard ou de la beauté, à peine se fût-elle
+approchée de mon frère, à peine l'eût-il regardée,
+à peine lui eût-elle parlé, que, sortant
+comme d'un long sommeil, il reconnut
+tous ceux dont il étoit entouré; il sembloit
+qu'il attendît Berthilie pour se réveiller; il
+m'embrassa avec tendresse, s'étonna, eut de
+la peine à comprendre comment nous nous
+trouvions tous auprès lui; sa tête, encore
+foible, s'égara quelquefois; il vous nommoit,
+nous défendoit de vous laisser passer le torrent;
+son c&oelig;ur étoit toujours le même, son
+imagination seule erroit encore. Théobard,
+dont on surveilloit toutes les actions, fut
+obligé de se retirer. Eginard s'endormit profondément,
+et le lendemain il nous parut
+beaucoup mieux. Théobard m'avoit donné
+des nouvelles de la princesse; il la voyoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+toujours, mais jamais seul; rien ne sembloit
+adoucir sa position, rien ne l'agravoit. Je
+n'avois à vous annoncer rien d'important;
+je crus devoir attendre encore, et emporter
+au moins la satisfaction de laisser mon frère
+rétabli. Théobard et Berthilie revinrent le
+voir; il étoit levé, encore pâle et foible,
+mais il ne ressentoit aucune douleur. Nous
+parlions sans cesse de vous, de la princesse,
+de sa captivité, lorsqu'un soir Taber me fit
+signe de le suivre; son agitation m'alarma;
+je sortis après lui: Qu'est-il arrivé? lui
+dis-je... D'étranges événemens, reprit-il;
+gardons-nous qu'ils parviennent encore jusqu'à
+votre frère; la princesse a cédé à la barbare
+persécution du roi, elle accepte sa
+main, le jour de l'hymen est fixé; elle vient
+d'être conduite au palais de Bazin dans toute
+la pompe des reines. J'avois peine à en croire
+Taber, mais Elénire avoit reçu l'ordre de se
+rendre auprès de sa mère. Je voulus cependant
+m'assurer moi-même de ces nouvelles,
+et je courus à la ville; par-tout l'alégresse
+publique me confirma des événemens nouveaux;
+je vis les pompeux apprêts des fêtes:
+les temples s'ouvroient, l'encens fumoit, on
+<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+ornoit de fleurs les flambeaux d'hymenée.
+J'ai fui ces lieux qui ne m'offroient qu'un
+spectacle déchirant pour mon c&oelig;ur, et, prenant
+congé de mon frère, je suis parti pour
+vous annoncer qu'un lien éternel vous enlève
+à jamais Bazine.</p>
+
+<p>Childéric, immobile et accablé, croyoit
+à peine ce qu'il venoit d'entendre; sa raison,
+son c&oelig;ur se refusoient à une conviction trop
+cruelle; il lui sembloit qu'un horrible songe
+troubloit ses esprits, il cherchoit à l'écarter;
+mais plus il s'appesantissoit sur sa pensée,
+plus il sentoit la vérité terrible pénétrer
+et déchirer son c&oelig;ur.... Ah! Bazine, que
+sont devenus votre amour, votre constance,
+et cette douce fermeté qui faisoit tout mon
+espoir?.... Mais Hirman avoit parlé, elle
+avoit respecté en lui et les dieux et son
+père.... Cette idée porte quelque douceur à
+l'ame du roi; il respecte jusqu'à l'infidélité
+de son amante; il n'est pas tout-à-fait
+malheureux, puisqu'en perdant ce qu'il
+aime, le plaisir d'aimer lui reste encore.</p>
+
+<p>Le printems couronné de verdure, suivi
+de Flore et des zéphirs, descendoit lentement
+vers la terre; la nature, à son aspect,
+oublioit les maux d'un long hiver, et déjà,
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+parée de fleurs, sourioit au dieu qu'elle adore;
+les oiseaux, sortis des antres secrets où les
+frimas les tenoient renfermés, déployoient
+leurs ailes légères, essayoient leur doux
+ramage, et chantoient leurs prochaines
+amours; Mars, s'arrachant des bras de Vénus,
+reprenoit son casque et sa brillante armure;
+les grâces effrayées se cachoient dans le sein de
+la déesse de Cythère, dont l'amour essuyoit
+les larmes, et Mars appeloit aux combats les
+amans, les vieux guerriers.... Les Francs, ses
+plus chers favoris, répondoient par des cris
+de joie au signal du dieu; c'est contre les
+Saxons qui se sont alliés aux Romains qu'ils
+vont marcher; c'est Angers et les villes de
+dessus la Loire qu'ils vont attaquer; le jour
+du départ est déjà choisi. Childéric, occupé
+de ce grand projet, le méditoit profondément
+avec Viomade et Ulric, lorsqu'on vint
+lui annoncer plusieurs Bardes chantant sa
+gloire: en effet, une troupe de chanteurs
+s'avancèrent; ils tenoient des lyres dont ils
+s'accompagnoient; mais à peine Childéric
+a-t-il entendu ces mots:</p>
+
+<p class="center">Chantons ce roi jeune et vaillant,
+La gloire et l'honneur de la France,</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+qu'il a déjà reconnu celle qu'il étoit si loin
+d'espérer..... Un cri de joie lui échappe....
+Dieux puissans! s'écrie-t-il, est-ce bien
+elle!... Et tombant aux genoux de la princesse,
+il ne cessoit de répéter: Vous, Bazine!
+vous, dans ces lieux! Moi-même, répondit-elle
+en se dégageant de la chevelure
+noire et du voile qui la déguisent; je suis venue
+vers vous, parce que je vous en crois le
+plus digne; s'il étoit dans l'univers un plus
+grand roi, j'eusse traversé les mers pour
+aller le joindre! Childéric a reconnu la charmante
+Berthilie et Eusèbe; la princesse lui
+nomme Elénire; il s'avance vers Taber; Eginard
+est dans les bras d'Ulric. Childéric alloit
+à son tour nommer Viomade, mais le
+c&oelig;ur de Bazine l'avoit deviné... O mon père!
+lui dit-elle, en lui tendant la main... Ce nom
+si doux et si tendre transporta de bonheur
+celui qui l'avoit si bien mérité. Au bout de
+quelques momens, la princesse demanda
+au roi la permission de se retirer avec ses
+compagnes pour quitter leurs vêtemens, et
+prendre un costume plus convenable. Elles
+furent conduites dans les plus riches appartemens,
+et Eginard reçut à son tour les témoignages
+de tendresse que lui devoit son
+<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+roi. Impatient d'aller embrasser son frère
+Valamir, il sortit avec son père; et Childéric,
+resté seul avec Viomade, ne se lassoit
+point d'admirer son bonheur, ce bonheur
+qu'il étoit si loin d'espérer. Mais pourquoi
+Valamir l'a-t-il si cruellement trompé?....
+La beauté de Bazine enchantoit Viomade,
+parce qu'elle annonçoit une ame, parce
+qu'elle étoit plus belle de l'expression de ses
+traits que de leur régularité; sa voix portoit
+au c&oelig;ur ses moindres paroles; son sourire
+étoit celui de l'innocence, il étoit encore
+celui de la bonté; Bazine étoit enfin
+l'épouse que Viomade souhaitoit à son roi,
+et la reine qu'il désiroit à la France.</p>
+
+<p>Les voyageuses reparurent, elles n'étoient
+point parées et en étoient plus belles; les
+cheveux argentés de Bazine flottoient à demi-relevés
+par un rang de perles; ceux de Berthilie,
+tressés autour de sa tête, étoient renoués
+sur son front; Elénire, aux regards mélancoliques,
+à la démarche négligée et voluptueuse,
+portoit un voile transparent qui ajoutoit encore
+à sa beauté touchante. Valamir ne put
+la voir sans désirer de lui plaire, et Elénire,
+pour la première fois, entendit avec plaisir
+dire qu'elle étoit belle. Un festin étoit préparé,
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+les voyageurs en avoient besoin;
+Eginard, encore foible, n'avoit plus ses
+fraîches couleurs; Berthilie croyoit l'en
+aimer davantage. On se mit à table; chacun
+se plaça suivant son c&oelig;ur; Childéric cependant
+voulut que son cher Viomade fût
+près de Bazine, et qu'Ulric fût placé près
+de lui; Berthilie, qui n'a point oublié
+l'aimable repas qu'elle a fait en Thuringe,
+s'assied en riant près d'Ulric; Taber et Eusèbe
+étoient vis-à vis de leur chère élève,
+Elénire près de sa mère, et Valamir près
+d'Elénire. Ce repas fut gai, fut long; jamais,
+peut-être, autant de c&oelig;urs parfaitement heureux
+ne s'étoient trouvés réunis. Childéric
+demanda à Berthilie si elle n'avoit pas quelque
+inquiétude sur la cassette qu'elle lui
+avoit remise. Vraiment oui, lui répondit-elle,
+et je suis venue exprès la chercher.&mdash;Et
+si je l'ai perdue?&mdash;Eh bien! comme
+j'aime passionnément les fleurs, vous m'en
+donnerez un gros bouquet, et je vous tiendrai
+quitte.&mdash;C'est un bon marché que je
+ferai là, dit le roi, et je l'accepte; mais il faut
+encore me rendre un service.&mdash;Volontiers,
+reprit Berthilie.&mdash;Il faut annoncer à Eginard
+que je le nomme capitaine de mes gardes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+et à Valamir, que je l'admets au rang des
+braves.... Berthilie rougit d'abord; puis, prenant
+son parti avec grâce, elle se leva, et alla
+annoncer gravement à chacun des deux frères
+la bonté du roi. A votre tour, dit-il à Eginard
+et à Valamir, offrez cette boîte à Berthilie.
+Elle renfermoit une parure superbe:
+tandis qu'elle l'examinoit, Childéric s'adressant
+à Valamir, lui dit avec bonté: Je
+devrois vous en vouloir, vous m'avez causé
+de grands tourmens, et j'ignore encore qui
+a pu vous abuser au point de vous persuader
+que la princesse étoit unie au roi de Thuringe....
+Il ne s'est point trompé, interrompit
+la princesse, il ne vous a pas trompé
+vous-même! vous voyez en moi l'épouse de
+Bazin, la reine de Thuringe!.. Grands dieux!
+s'écria Childéric, vous, vous, l'épouse de
+Bazin!&mdash;Oui, moi-même; mais ne vous
+troublez pas, et écoutez-moi sans inquiétude.</p>
+
+<p>Vous savez ce que j'ai souffert, et à quel
+excès de rigueur fut portée ma captivité, les
+maux qu'éprouvoient ma chère Eusèbe,
+l'ignorance dans laquelle je vivois sur votre
+destinée, l'abandon forcé de mes amis, et l'impossibilité
+où se trouvoit Théobard d'obéir à
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+son c&oelig;ur et à son zèle.... J'avais du courage
+contre ce qui n'accabloit que moi, j'en
+manquai pour les douleurs de ma bonne
+nourrice, et pour la première fois, je versai
+des larmes. Cependant, je fus surprise
+agréablement un matin en apercevant accroché
+à l'ouverture de la roche un coffret
+richement orné; il renfermoit une liqueur
+destinée à Eusèbe, dont Hirman assuroit
+l'effet; je la lui présentai à l'instant même,
+et je retirai ensuite les tablettes. Je les
+reconnus toutes deux, et j'ouvris d'abord
+celles de Berthilie. J'espérois, prince,
+qu'elle me parleroit de vous; en effet, elle
+m'annonçoit votre arrivée en France, sans
+entrer cependant dans aucun détail; elle
+m'instruisoit qu'une garde nombreuse entouroit
+la roche, que l'on ne pouvoit en approcher
+qu'en traversant le torrent; enfin
+elle me parloit d'une amitié dont je ne doutois
+pas, et du désespoir qu'éprouvoit Théobard
+de ne pouvoir rien faire, ni même rien entreprendre
+pour moi.. J'espérois trouver plus
+de consolation dans la lettre d'Hirman; elle
+étoit écrite à la suite de celle de mon père,
+que je relus d'abord; mais jugez, prince, de
+quel étonnement je fus frappée, lorsque je
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+vis que le grand-prêtre m'ordonnoit, au nom
+des dieux et de mon père, d'accepter la main
+du roi de Thuringe! mon étonnement fit
+place à la douleur; l'amour et la haine me
+défendoient d'obéir, et je m'abandonnai d'abord
+à leurs conseils. La liqueur qu'avoit envoyée
+Hirman avoit ranimé Eusèbe; sa santé
+se rétablissoit, mon sort en étoit adouci. Je
+voyois toujours Théobard, il ne me parloit
+point d'hymen; Vendorix, qui l'accompagnoit,
+se taisoit aussi; rien ne pressoit ma
+destinée, et l'espoir rentroit dans mon c&oelig;ur.
+Mais le breuvage salutaire étoit épuisé, on
+ne venoit point en rapporter d'autre; Eginard
+aussi m'abandonnoit; l'idée la plus
+cruelle s'offrit à ma pensée: s'il avoit été
+victime de son zèle..., si les gardes l'avoient
+aperçu..., si l'onde furieuse du torrent l'avoit
+entraîné.... Je ne quittois plus l'ouverture
+du roc, et sans cesse les yeux fixés sur
+les flots, qui, dans leurs bonds écumeux,
+frappoient le rocher, je leur redemandois
+Eginard, et je versois des pleurs. Eusèbe,
+privée de la liqueur bienfaisante, retomboit
+dans sa première foiblesse; elle cherchoit en
+vain à me cacher ses souffrances, hélas! mon
+c&oelig;ur les devinoit toutes.... Une nuit, je
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+l'entendis se plaindre; je volai vers elle, elle
+étoit mourante: jugez de ma douleur, seule
+et sans secours: Eusèbe, ma chère Eusèbe,
+ma nourrice, mon amie, ma mère, la fidèle
+compagne de mes maux, le second auteur de
+ma vie! Je la pressois dans mes bras, je la
+réchauffois sur mon c&oelig;ur, je versois des
+larmes brûlantes... Ah! me disois-je, les
+dieux ont parlé, et j'ai méconnu leur voix!
+ils ont ordonné, j'ai désobéi! ils me punissent!
+ils vont m'enlever Eusèbe, et j'aurai
+causé sa mort! Appaisez-vous, dieux vengeurs!
+m'écriai-je... O mon père! appaisez-vous!
+et je portai mes yeux vers la chaîne
+sur laquelle j'avois juré de consulter Hirman....
+Dans l'instant même, elle se détacha
+du roc, et vint tomber à mes pieds.... Depuis
+long-tems je travaillois à la desceller, son
+propre poids sans doute l'avoit entraînée;
+mais cet effet inattendu frappa de respect et
+de crainte mon imagination troublée.....
+J'obéirai! j'obéirai! répétai-je avec anxiété;
+sauvez Eusèbe!... Quelques momens après,
+elle r'ouvrit les yeux, et soupira foiblement;
+j'essayai de lui faire avaler un peu de vin;
+insensiblement elle reprit ses sens, mais elle
+étoit extrêmement foible; le jour paroissoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+à peine, et je souhaitois déjà la nuit; j'étois
+impatiente de revoir Théobard, d'arracher
+Eusèbe de ces lieux, de lui procurer des secours
+qui, à chaque instant, devenoient plus
+nécessaires. Je m'exagerois le danger: soupiroit-elle,
+je croyois recevoir son dernier
+soupir; s'endormoit-elle, je m'en croyois
+privée pour jamais; j'interprétois ses mouvemens,
+sa tranquillité, sa plainte, son silence;
+j'interrogeois son teint pâle, ses yeux
+fermés, son souffle; les minutes étoient des
+heures de souffrances; jamais jour ne me
+parut plus long, jamais nuit ne fut si ardemment
+désirée; elle parut enfin, et mon impatience
+croissant avec l'espoir, les instans
+devenoient plus pénibles.... Je croyois déjà
+avoir passé l'heure de revoir Théobard, déjà
+je m'imaginois qu'il ne viendroit point; cette
+idée glaça mon sang: je me jetai à genoux,
+j'invoquai les dieux, je conjurai mon père....
+J'entendis enfin s'ouvrir la trappe depuis si
+long-tems objet de mes v&oelig;ux; Théobard et
+Vendorix entrèrent; je leur en donnai à
+peine le tems, et volant au-devant d'eux:
+Eusèbe se meurt, leur dis-je; courez promptement
+vers le roi, allez lui demander des secours
+qui ne peuvent lui être refusés! Vendorix
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+s'avança: Princesse, me dit-il, il ne
+tient qu'à vous de quitter cette retraite, et
+d'en faire sortir Eusèbe; vous connoissez les
+volontés du roi, acceptez sa main, et bientôt
+traitée en reine, vous commanderez au
+lieu de gémir.... Allez, lui répondis-je; annoncez
+à Bazin que je suis prête à marcher
+au temple, mais sauvez Eusèbe!... Théobard
+surpris ne répondit rien, Vendorix m'assura
+de son zèle; tous deux se retirèrent promptement;
+je les rappelai, et les priai de ramener,
+s'il étoit possible, Elénire, fille d'Eusèbe;
+Vendorix m'assura que tous mes ordres
+seroient exécutés. Eusèbe étoit si accablée,
+qu'elle n'avoit aucune idée de ce qui
+se passoit autour d'elle; ce fut un bonheur,
+car elle eût éprouvé le plus grand désespoir,
+et se seroit sûrement opposée à mon sacrifice;
+elle étoit alors toute mon occupation, elle
+réunissoit toutes mes pensées; je m'oubliois
+entièrement, et le terrible consentement
+que je venois de prononcer disparoissoit de
+mon souvenir. Quelques heures s'étoient à
+peine écoulées, qu'un grand bruit se fit entendre;
+je ne doutai pas que l'on ne vînt
+nous chercher; mais je ne m'attendois pas
+à un plaisir bien grand, et que je dus aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+tendres soins de Théobard, celui de voir d'abord
+ma chère Berthilie; elle me serroit dans
+ses bras, tandis qu'Elénire soutenoit la tête
+languissante de sa mère, et lui faisoit avaler
+un breuvage dont l'effet fut prompt et souverain.
+Le plaisir de revoir Berthilie fut si
+grand pour moi, que j'en augurai même le
+bonheur; ce charmant visage, qui le premier
+s'offroit à mes yeux, sembloit me promettre
+un doux avenir.... Prête à partir, elle
+voulut rattacher mes cheveux, remédier au
+désordre de ma parure, à laquelle je n'avois
+pas songé; mais il me tardoit de revoir les
+cieux, de faire respirer à Eusèbe un air plus
+pur. Nous l'enveloppâmes soigneusement,
+dans la crainte que le grand jour ne la saisit;
+moi-même je mis un voile, et je ne partis point
+sans cette chaîne précieuse, le plus cher de
+mes trésors. Deux chars nous attendoient:
+Eusèbe fut transportée avec soin; Elénire
+et le médecin qu'elle avoit amené, montèrent
+sur le même char, et la placèrent entre
+eux deux; je montai avec Berthilie dans le
+char royal. Un cortège immense nous entouroit;
+la joie éclatoit dans tous les yeux, on
+applaudissoit à ma liberté; les cris de vive
+Bazine! vive la fille d'Humfroi! me tirèrent
+<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
+tout-à-coup de l'espèce d'enchantement que
+j'avois éprouvé; les crimes de Bazin se retracèrent
+à ma mémoire, et le funeste hymen
+auquel j'étois condamnée me fit horreur....
+Nous étions aux premiers jours du printems,
+et nous traversions lentement le bois qui me
+séparoit depuis si long-tems du monde, ce
+bois qu'Eginard avoit découvert, que Berthilie
+avoit parcouru seule et pendant la nuit,
+ce bois encore empreint de la trace de vos
+pas!.... Et c'étoit pour m'unir à un autre!
+c'étoit pour renoncer à jamais à vous que je
+revoyois ces lieux tous remplis pour moi de
+votre image et de vos souvenirs! Je succombois
+à ces tristes pensées, et pour m'y arracher
+un moment, je fis arrêter le char, et demandai
+des nouvelles de ma chère Eusèbe.
+L'élixir qu'elle avoit pris, le mouvement et
+l'air lui avoient fait un bien infini; Elénire,
+qu'elle aimoit tendrement, lui avoit caché à
+quelle horrible condition nous devions notre
+liberté; elle en jouissoit sans mélange.
+Enfin nous arrivâmes: un peuple entier m'attendoit
+aux portes du palais; le roi lui-même
+s'avança. A sa vue, mon courage alloit
+m'abandonner; la joie publique, le nom
+d'Humfroi que j'entendis répéter autour de
+<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+moi, me rappelèrent à moi-même. J'avois
+quitté mon voile, ravie de voir les cieux,
+dont j'étois privée depuis mon entrée dans ma
+caverne; mes cheveux flottoient épars, mes
+vêtemens étoient ceux d'une captive; mais
+Bazin, sans s'arrêter au désordre de ma parure,
+me prit la main, et posant la couronne
+sur ma tête: Peuple! dit-il, voilà votre
+reine!... Des cris d'alégresse lui répondirent,
+et la douceur d'être aimée se fit sentir
+à mon c&oelig;ur. Bientôt je fus conduite à l'appartement
+des reines; je redemandai mon
+palais; on m'avertit que je ne devois plus y
+retourner: il étoit occupé par la jeune Amalabergue.
+Eusèbe fut couchée; Taber,
+Elénire, le médecin ne la quittèrent pas;
+d'heure en heure elle se trouva mieux, et
+ce fut pour moi la joie la plus vive et la plus
+sensible. Je ne vous parlerai point des fêtes
+qui se succédèrent, des hommages qui me
+furent adressés, du discours de Bazin, des
+souffrances de mon c&oelig;ur, des efforts que je
+faisois pour les cacher et les vaincre.... J'appris
+la maladie d'Eginard, il étoit hors de
+tout danger, mais encore foible.... Son nom
+me fit rougir et trembler; je priai mon amie
+de ne plus le prononcer que mon sort ne fût
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+accompli.... Eusèbe apprit enfin à quel supplice
+j'étois destinée; elle eut peine à supporter
+cette nouvelle, mais j'eus la force de
+la consoler moi-même en lui paroissant
+moins affligée.... Bazin ayant voulu que je
+l'accompagnâsse dans une promenade qu'il
+avoit ordonnée, je traversai la ville, assise
+près de lui dans son char, et le peuple, toujours
+empressé, couroit au-devant de nos
+pas. Je crus apercevoir dans la foule un étranger;
+sa ressemblance avec Eginard me
+frappa; il paroissoit surpris, l'indignation, la
+tristesse se peignoient sur son visage; je le
+fixai, mon c&oelig;ur palpita, ce n'étoit point
+Eginard; mais sans doute vous aviez envoyé
+en Thuringe cet étranger, et il alloit vous
+annoncer que dans deux jours Bazine seroit
+l'épouse du meurtrier de son père, de celui
+qui avoit médité votre mort! L'étranger se
+perdit dans la foule, je ne le revis plus. Seule
+avec Berthilie, je lui fis part de cette rencontre;
+elle m'apprit alors que Valamir, frère
+d'Eginard, étoit chez Taber depuis plus d'un
+mois. Hélas! lui dis-je, que va-t-il annoncer
+à Childéric? Mais, ajoutois-je, puisque Valamir
+est en Thuringe, tu sais sans doute
+tout ce qui est arrivé à son maître; je te
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+conjure de me raconter les événemens de
+son retour; le jour n'est pas loin où je ne
+pourrai le nommer sans crime; jouissons
+du peu d'instans qui nous restent. Ce fut
+alors que j'appris vos victoires, et tous les
+glorieux commencemens de votre nouveau
+règne. La vue de Valamir, l'entretien que
+j'avois eu avec Berthilie, les pensées cruelles
+que je ne pouvois écarter, la douleur que
+vous causeroit mon hymen, le mépris peut-être
+qu'il vous inspireroit, tous les tourmens
+d'un c&oelig;ur qui se sépare à jamais de
+ce qu'il aime, l'idée, plus terrible encore,
+d'appartenir à ce qu'il ne peut que haïr, me
+plongeoient dans la plus profonde tristesse.
+Contrainte à la dévorer, privée même des
+conseils d'Hirman, à qui j'avois inutilement
+envoyé Taber, je vis naître le funeste jour
+qui devoit m'enchaîner à jamais, m'enlever
+l'espérance, dernier bien de l'infortune, me
+défendre mes souvenirs, me faire un crime
+de mes larmes. Déjà les éclatantes parures
+des reines brilloient éparses autour de moi;
+déjà des mains empressées et importunes
+préparoient les riches habits dont la douloureuse
+victime alloit être ornée.... Mon
+c&oelig;ur étoit foible et palpitant; je relus les
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+ordres de mon père, ceux du vénérable
+conseil qu'il m'avoit choisi lui-même; j'admirai
+la santé qui commençoit à reparoître
+sur les joues pâles de ma chère Eusèbe, et
+prenant des forces dans tous ces objets, je
+me ranimai avant de livrer ma tête aux vains
+ornemens qui devoient bientôt la fatiguer;
+je repris la chaîne révérée, je me courbai
+sous ses lourds anneaux, et je demandai aux
+dieux le courage qui sied aux reines, la paix
+du c&oelig;ur qu'une épouse doit à ses liens sacrés.
+L'heure terrible approchoit, et Berthilie
+vint me l'annoncer; ma dernière
+larme tomba sur son sein, et je repris le
+calme d'une douleur résignée. Promptement
+parée, j'embrassai Eusèbe, trop foible encore
+pour me suivre au temple; elle étoit
+baignée de pleurs;... je les entendis,... mais
+n'osai leur répondre. Le roi m'attendoit; il
+me présenta ses fils, dont j'allois être la mère.
+Nous marchâmes au temple; une terreur
+secrète glaçoit mon sang; les victimes étoient
+prêtes, l'encens fumoit, les flambeaux d'hymen
+étoient allumés, un espoir vague soutenoit
+cependant mon c&oelig;ur. Tout-à-coup je fus
+frappée d'une idée terrible; le songe que j'avois
+fait dans la caverne revint à mon esprit;
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+c'étoit le même temple, le même autel, c'étoit
+encore les mêmes Druides.... Il me sembloit
+que l'ombre d'Humfroi erroit dans le temple,
+planoit sur ma tête, et alloit m'enlever de l'autel....
+Cependant la cérémonie s'achevoit en
+silence; Bazin satisfait, n'éprouvoit ni remords,
+ni crainte; le grand-prêtre prit ma
+main tremblante, l'unit à cette main coupable;
+je me sentis défaillir.... les sermens
+d'hymen furent prononcés; rien n'en troubla
+l'auguste engagement; c'en étoit fait,
+j'étois l'épouse du meurtrier de mon père!...
+Mais Hirman parut.... A son aspect Bazin
+trembla, et l'espoir rentra dans mon c&oelig;ur.
+Roi, dit-il, et vous peuples qui m'écoutez,
+vous n'avez pu oublier le prince Amalafroi,
+mort à la fleur de l'âge, et à qui la nouvelle
+reine avoit été promise dès sa naissance; les
+justes respects dûs à une perte aussi grande,
+à un engagement aussi solennel, ont décidé
+sa veuve à se conformer à nos usages, et par
+le sacrifice expiatoire dû à ses mânes irritées,
+c'est mon temple qu'elle a choisi pour
+y passer le mois de larmes; je viens la réclamer
+au nom des dieux. Pendant ce discours
+mon ame se remplissoit de joie, le roi
+contenoit à peine sa fureur; il craignoit Hirman,
+<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+n'osoit l'irriter, redoutoit un peuple
+superstitieux et extrême; il n'osa s'opposer
+à un usage aussi sacré, et dont j'aurois pu
+m'exempter comme n'étant pas réellement
+l'épouse d'Amalafroi. Mais Hirman savoit les
+crimes de Bazin; sa vue avoit suffi pour le
+troubler; il se tut, et laissa les prêtresses
+m'enlever le bandeau royal et me couvrir d'un
+voile. Berthilie demanda à me suivre; Hirman
+y consentit; elle fut comme moi revêtue
+d'un long voile; les prêtresses nous entourèrent,
+et je marchai ainsi au temple
+d'Hirman. J'ignorois encore ses projets, mais
+j'étois séparée de Bazin; mon songe se réalisoit;
+c'étoit du pied des autels, c'étoit mon
+père qui m'enlevoit à lui; je pressois en silence
+la main de Berthilie, et nous entrâmes
+dans le temple. Hirman me conduisit, ainsi
+que mon amie, près d'un tombeau. C'est là,
+me dit-il, que repose votre père; c'est du
+fond de la tombe qu'il a veillé à votre bonheur,
+et vous a délivrée; offrez-lui votre reconnoissance
+et vos larmes. A ces mots, il
+nous quitta, et nous restâmes seules près de
+l'ombre protectrice; j'arrosai de mes pleurs
+le marbre insensible, et j'élevai mon ame
+vers les cieux. Hirman nous ramena dans la
+<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+partie du temple destinée à recevoir les prêtresses.
+Vous resterez ici quelques jours, me
+dit-il; reposez-vous sur moi de votre destinée:
+votre courage vous a mérité ce bonheur;
+les dieux sont satisfaits, et leur toute-puissance
+achèvera d'assurer votre repos.
+Pendant plusieurs jours je ne revis point Hirman;
+mais j'étois avec mon amie; je n'avois
+rien à redouter du roi, qui n'eût osé, avant
+le terme encore éloigné, venir réclamer son
+épouse. Je pensois à vous, j'en parlois, je
+parlois aussi d'Eginard; une espérance douce
+et paisible, que l'amitié partageoit, embellissoit
+ma vie; j'étois heureuse, Berthilie ne
+l'étoit pas moins. Plus des trois quarts du
+tems que m'accordoit l'austère loi des Druides
+étoit expiré, lorsqu'Hirman parut. Princesse,
+me dit-il, j'ai tout préparé; vous partirez
+cette nuit même pour vous rendre chez
+Taber, où vous trouverez des déguisemens;
+Eusèbe et Elénire s'y rendront également;
+vous partirez tous pour la France la nuit
+suivante, et vous vous rendrez à la cour du
+roi Childéric. Théobard permet à sa fille de
+vous suivre, et vous remet sur elle tous les
+droits d'un père. Je n'ai pu vous faire partir
+plutôt, à cause de la foiblesse d'Eusèbe,
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+et d'Eginard; mais tous deux maintenant
+sont en état de vous accompagner. Taber
+courroit des risques s'il restoit ici: emmenez-le....
+Partez! ajouta-t-il, épouse
+du roi de Thuringe; ces n&oelig;uds formés aux
+pieds des autels sont sacrés, et vous ne pouvez
+disposer de votre main que lorsqu'ils
+auront été rompus dans le même temple où
+ils furent prononcés. Laissez au tems et à
+mes soins vous acquérir votre liberté; respectez
+les dieux qui vous ont si visiblement
+protégée.</p>
+
+<p>Je me prosternai, et je jurai à Hirman
+de remplir les devoirs dont je reconnoissois
+l'importance; mais je lui témoignai le désir
+de ne pas quitter ces lieux sans offrir un sacrifice
+sur la tombe de mon père; il y consentit,
+ordonna les préparatifs. Nous nous
+rendîmes au temple; j'unis le nom et le souvenir
+de ma mère à celui d'Humfroi; je les
+confondis dans mon c&oelig;ur. Après cette cérémonie,
+triste, lugubre, mais qui satisfaisoit
+ma douleur, j'offris à Hirman l'hommage de
+ma profonde reconnoissance, et me préparai
+au départ; le respectable Druide me conduisit
+par un souterrain, pour éviter les
+gardes que le roi défiant avoit placés; j'arrivai
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+chez Taber avant la fin de la nuit, et j'eus
+le bonheur de trouver ma chère Eusèbe tout-à-fait
+rétablie. Ce jour s'écoula rapidement;
+déguisés, nous partîmes tous à l'entrée de la
+nuit, et nous voyageâmes ainsi jusqu'en
+France; ce ne fut que dans vos états que nous
+cessâmes de craindre, que nous commençâmes
+à être vraiment heureux; par-tout on
+vantoit, on chantoit; on adoroit Childéric,
+et mon c&oelig;ur s'unissoit à tous les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Le jeune monarque, pendant ce récit,
+pensoit avec douleur qu'il s'élevoit encore
+un obstacle entre Bazine et lui; cependant
+il n'osa troubler un si beau jour par une
+plainte; la princesse, d'ailleurs, l'entendoit
+sans qu'il parlât; elle souffroit comme lui....
+il alloit la quitter.... il alloit combattre
+loin d'elle.... L'heure de se retirer vint à son
+tour; les voyageuses étoient fatiguées; elles
+furent conduites à leur appartement; celui
+du capitaine des gardes fut ouvert à Eginard;
+le lendemain il en commença les fonctions,
+et la plus chère pour lui fut de ne pas quitter
+le roi. Valamir fut reçu parmi les braves
+avec les cérémonies usitées, et le roi annonça
+que dans deux jours on marcheroit contre
+les Saxons. Bazine applaudit à ce projet guerrier;
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+Berthilie, tremblante, baissa les yeux,
+quelques larmes s'en échappèrent; la belle
+princesse s'en aperçut, et chercha à la consoler.
+Je ne suis point reine, lui répondit
+Berthilie, mon c&oelig;ur est simple, j'aime mieux
+le bonheur que la gloire. Bazine sourit et
+l'approuva tout bas. Le lendemain fut donné,
+en partie, aux grands préparatifs du départ,
+l'aurore en fut le signal; les chants guerriers
+l'annoncèrent, et Childéric ne les fit pas
+répéter. Viomade ne le suivit point, le roi lui
+laissoit le gouvernement, il lui confioit le
+soin de Bazine. Des couriers annoncèrent
+bientôt la défaite des Romains, celle d'Odoacre,
+la prise d'Angers, celle des îles de la
+Loire. Egidius, toujours vaincu, perdit la
+vie dans la bataille. Childéric, poursuivant
+ses conquêtes, entra dans Beauvais, qui
+lui ouvrit ses portes, et là il médita un plus
+beau triomphe. Mais tandis qu'il reposoit un
+moment son infatigable armée, une femme
+éplorée vient tomber à ses genoux;.... c'est
+la superbe Egésippe dans tout l'éclat de sa
+beauté, parée de ses larmes, et se flattant
+de reconquérir encore le c&oelig;ur où elle a régné.
+Le roi, surpris à sa vue, la relève; il
+n'outrage point à ses malheurs, il y compatit même,
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+et Egésippe se croit encore reine.
+Développant tout l'artifice de son esprit,
+elle s'excuse sur l'empire inconcevable qu'un
+maître, plus qu'un amant, avoit sur ses volontés,
+tandis que son c&oelig;ur, malgré elle, se
+donnoit secrètement. Qu'il l'a bien punie de
+sa foiblesse! qu'elle a souffert dans son odieux
+esclavage! que de fois elle a versé des larmes!
+que de fois son ame a volé sur les pas du seul
+mortel qu'elle ait aimé! combien elle eût préféré
+son exil à ce trône où, esclave couronnée,
+elle n'éprouvoit que des remords!
+Qu'elle étoit belle en parlant ainsi! Ses yeux
+remplis de douces flammes, sa bouche embellie
+d'un tendre sourire, ses bras dont elle
+développoit les grâces, sa taille majestueuse
+dont elle dessinoit tous les mouvemens....
+Mais tant d'art et tant de charmes étoient sans
+puissance sur un c&oelig;ur détrompé et tout à
+Bazine. Veuve d'Egidius, lui dit le roi, vos
+malheurs me touchent; que puis-je faire pour
+les adoucir? M'accorder, lui dit-elle, un asile
+dans votre cour, m'admettre au rang de vos
+sujettes, me laisser vivre à l'ombre de votre
+trône. Non! non! reprit le roi, trop de
+regrets et de honte empoisonneroient vos
+jours; retournez dans votre patrie, j'ordonnerai
+<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+tout pour que votre voyage soit sans
+dangers; quittez des lieux occupés par les
+ennemis vainqueurs de votre époux; vous
+le devez à ses mânes. Egésippe, étonnée,
+furieuse, alloit répliquer; Childéric, sur
+l'heure même, ordonna son départ, et la fit
+reconduire chez elle pour s'y préparer. Quelle
+imposture! se disoit-il, et que Bazine, sans
+art, est bien plus belle! Un mot de sa bouche
+timide enchante et persuade; son regard
+modeste, et souvent baissé, parvient rapidement
+à l'ame; la vertu, la bonté respirent
+dans ses traits; l'air est plus pur en sa
+présence; on l'adore, on la respecte, on
+n'oseroit la désirer! Ah! céleste Bazine, si
+jamais mon trône s'embellit par toi, je croirai
+m'y asseoir auprès de l'innocence. Ainsi pensoit
+Childéric, et sa main traçoit sur ses tablettes,
+fidèles interprètes de son c&oelig;ur, des
+sentimens purs et sincères, qui portoient à
+Bazine et l'amour et le bonheur.</p>
+
+<p>Il ne restoit plus à faire qu'une seule conquête
+pour mettre au plus haut comble la
+gloire et la puissance de Childéric. <i>Lutecia</i>,
+ou plutôt Paris, cette ville toujours
+si chère à ses rois, et qui depuis Clovis
+fut toujours la capitale de la France, manquoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>
+encore à ce royaume florissant et conquis
+en si peu d'années; la Seine et les
+marais dont elle étoit entourée en rendoit
+l'abord pénible, et le siége non moins difficile.
+Depuis Jules-César, elle appartenoit aux
+Romains; et l'heureux possesseur des plus
+belles contrées toujours embellies d'un ciel
+pur et serein, appeloit sa chère Lutèce,
+cette ville encore si loin de ce qu'elle est
+aujourd'hui, bâtie dans les eaux et sous des
+brouillards qui s'élevoient du sein des marais.
+Paris n'étoit alors que la partie connue
+aujourd'hui sous le nom de la Cité. On y
+parvenoit par deux ponts; à la tête de chacun
+des ponts étoit un château, le grand
+et le petit Châtelet; les Druides avoient un
+collége et un temple consacré à Isis (Saint-Vincent),
+depuis, Saint-Germain-des-Prés.
+Pluton avoit un temple sur le mont Leucotitius,
+devenu le couvent des Carmélites de la
+rue Saint-Jacques; Notre-Dame fut aussi un
+autel érigé à Jupiter, à Esus, à Vulcain, à
+Castor et Pollux; et le château des Thermes,
+bâti en 306, sur le modèle des bains de Dioclétien,
+fut la demeure des comtes qui gouvernèrent
+Paris, et devint celle de nos rois.
+Telle étoit alors cette ville aujourd'hui si
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+belle, et qui réunit dans son enceinte tous les
+chefs-d'&oelig;uvre que les siècles ont enfantés, et
+qu'ils avoient distribués dans l'univers. Une
+seule main, un seul génie a tout rassemblé;
+l'artiste ne va plus au loin chercher ses modèles,
+et le curieux voyageur trouve au Muséum
+le but et les fruits des plus longs voyages.
+Cette ville, si belle par ses édifices, si
+intéressante par la réunion des beaux arts,
+des talens, du luxe et de la fortune, et que
+la présence de ses rois avoit si long-tems ornée,
+comme elle l'embellit aujourd'hui, n'a
+rien à souhaiter peut-être que d'avoir pu
+s'élever sur les bords attrayans de la Loire,
+qui lui eussent donné un sol plus fertile, un
+air plus doux, un ciel plus heureux, et une
+situation politique plus avantageuse. Childéric,
+craignant de perdre ses soldats dans
+les marais, ou d'entrer par un pont étroit
+et facile à défendre, fit construire un grand
+nombre de bateaux, traversa la Seine, et
+entra par ce terrain si bien bâti de nos jours,
+depuis l'église Saint-Gervais jusqu'au Louvre;
+il fit camper une partie de ses troupes à l'extrémité
+de chaque pont; les Parisiens ainsi
+enfermés, se rendirent après une courte résistance;
+le roi marcha au palais des Thermes
+<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+dont il prit possession, et forma un
+camp sur la grande place dont il étoit environné.
+Bientôt il s'occupa de faire aimer son
+triomphe, en détruisant le fisc romain, en
+donnant de sages lois; les temples furent
+ouverts, les sacrifices les plus solennels y
+furent offerts aux dieux, et Childéric n'oublia
+point celui de Mars, bâti sur le mont
+que nous connoissons sous le nom de Montmartre.
+Ainsi fut conquise cette grande ville
+qui devoit avoir de si hautes destinées.</p>
+
+<p>La gloire n'exigeoit plus rien du roi qui
+venoit d'en obtenir tant de faveurs; l'amour
+seul avoit encore des dons à lui faire; Childéric
+les souhaitoit depuis trop long-tems,
+il les avoit trop bien mérités pour ne pas les
+obtenir. Après avoir assuré par-tout sa domination,
+après l'avoir fait aimer, il reprit le
+chemin de Tournay, s'arrêtant dans toutes
+les villes, et y recevant les témoignages
+de l'amour et de la fidélité des peuples. Il approchoit
+de l'heureuse ville qui renfermoit
+l'objet de ses seuls désirs, le prix de son courage,
+de ses longues peines, de ses sacrifices.
+Mais de nouveaux obstacles n'alloient-ils
+pas l'écarter encore du bonheur? Bazine
+étoit-elle libre enfin? n'avoit-il plus rien à
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+redouter? Plus il approche, plus son c&oelig;ur
+palpite de crainte, plus il frémit. Mais des
+arcs de triomphe sont élevés, des festons
+de fleurs ornent son passage; un char doré,
+que traînent quatre b&oelig;ufs de la couleur
+des neiges, marche au-devant de lui;
+plusieurs chars, une foule immense le
+suivent, Bazine en fait le plus bel ornement;
+sur son front d'albâtre étincellent les
+feux des diamans, son manteau en est couvert,
+le bonheur l'embellit, et Childéric,
+à son aspect, devine qu'il n'a plus de rival.
+Viomade, placé au-dessous de la princesse,
+sourit à la joie de son maître; ils arrêtent
+leurs dociles conducteurs; le roi s'approche;
+les cris du peuple se font entendre; la belle
+princesse invite le monarque à se placer près
+d'elle; il obéit, et tous reprennent la route
+de Tournay; les Bardes chantent, ils célèbrent
+les triomphes et le retour du roi; les
+instrumens se font entendre, les rues sont
+ornées de feuillages, et le cortége arrive ainsi
+au palais. Pendant la route, Valamir, Eginard
+se sont rapprochés d'un second char
+non moins décoré, non moins précieux, et
+le premier objet qui frappe en entrant les
+regards du roi, c'est Théobard, le vertueux
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+père de Berthilie. Eginard, en l'apercevant,
+éprouva un sentiment de trouble qui tenoit
+de la joie et de l'inquiétude. Le roi ne craignoit
+plus rien, il lui fit le plus tendre accueil,
+et après les premiers mouvemens
+d'une arrivée si nombreuse, si imposante,
+on s'assit autour de Théobard, qui fit ainsi
+l'histoire des événemens qui le conduisoient
+en France, où il étoit depuis quelques jours.</p>
+
+<p>Mon roi, dit-il, attendoit avec la plus
+vive impatience que le tems du sacrifice
+de la princesse fut expiré: il s'écoula enfin,
+et nous marchâmes au temple. A notre arrivée,
+les portes s'ouvrirent; Hirman parut
+dans toute la pompe qui précède les grands
+mystères. Roi! que voulez-vous? dit-il d'une
+voix terrible. Mon épouse, répondit Bazin.&mdash;Suivez-moi....
+Le roi marchoit rapidement,
+mais je le voyois pâlir. Nous entrâmes dans
+une salle de marbre noir, éclairée de torches
+funèbres; une tombe, aussi de marbre noir,
+s'élevoit dans ce lugubre séjour; Hirman s'arrêta....
+Roi! dit-il, votre c&oelig;ur est-il muet?
+ce tombeau ne lui fait-il donc rien sentir?
+Bazin frissonnoit, ses cheveux se hérissoient,
+la sueur découloit de son front.&mdash;Vous voulez
+votre épouse?... Eh bien! osez la demander
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+à son père! il est là!... s'écria Hirman,
+en lui montrant le tombeau, il est là!... O
+Humfroi! ajouta-t-il, en étendant ses bras,
+roi malheureux! frère plus malheureux encore!
+sors de la tombe où le fratricide t'a
+plongé; et pour prix de ses crimes, viens
+lui livrer encore l'innocente Bazine! Ombre
+révérée, parois à nos yeux.... Ciel!
+où suis-je! dit le roi; mon frère!... ô
+mon frère! pardonne!... et il erroit autour
+de la tombe.... Sortons! sortons! me
+dit-il, fuyons ces horribles lieux! Hirman
+le rappeloit en vain; il marchoit à pas précipités,
+et dans son désordre, il renversa le
+trépied sur lequel brûloit le succin jaune,
+parfum des tombeaux. Le bruit épouvantable
+de sa chûte retentit en sons lugubres dans
+toutes les voûtes du temple; j'en fus moi-même
+effrayé. Arrache-moi d'ici, Théobard!
+disoit le roi; la tombe s'ouvre et va m'engloutir!...
+Je vois Humfroi! je le sens! il
+me dévore les entrailles! il déchire mon sein!
+il me tue!... Emu, touché de l'état terrible
+du roi, je l'entraînai hors du temple; il put
+à peine retrouver assez de raison pour cacher
+son trouble à ceux dont il étoit entouré;
+il lui tardoit d'échapper aux témoins
+<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+curieux, dont les regards questionnoient
+le roi sur la princesse, et sur l'abattement
+qu'il ne pouvoit vaincre. Seuls, enfin, il
+m'ouvrit son c&oelig;ur, me parla avec remords
+du crime affreux auquel il devoit le trône,
+mais dont le souvenir troubloit tous ses plaisirs,
+détruisoit son repos, ternissoit ses plus
+beaux jours. J'avouai alors au roi que je
+connoissois cette malheureuse époque de sa
+vie; je lui détaillai la mort lente d'Humfroi;
+je lui fis part du pardon que ce tendre frère
+lui avoit accordé à sa dernière heure, du
+silence qu'il avoit exigé des Druides, de Taber
+et d'Eusèbe; de leur obéissance, jusqu'au
+moment où il voulut forcer la princesse à
+un hymen qui paroissoit si criminel à ceux
+qui avoient vu périr Humfroi; enfin, des
+ordres d'Hirman, qui s'étoit vu forcé à recourir
+à cette ruse pour sauver la vie de
+Bazine, et la soustraire à ses rigueurs. Chaque
+mot que je prononçois parvenoit au c&oelig;ur du
+roi; ses larmes couloient avec abondance. Ah!
+me disoit-il, j'entends encore sa voix, sa voix
+désolée m'appelle à son secours!... cette voix
+d'un frère me suit en tous lieux!... Ah! crois-moi,
+Théobard, je n'ai jamais joui paisiblement!...
+Le ciel met dans le c&oelig;ur du coupable
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+une inquiète agitation qui l'empoisonne,
+et tôt ou tard un remords vengeur le
+déchire!... Bazin, depuis ce jour, étoit triste,
+rêveur; il fuyoit tous les regards, offroit des
+sacrifices; le repentir gravoit son empreinte
+sur son front pâle et chargé d'ennuis....
+Théobard, me dit-il un jour, je ne puis résister
+à ma douleur; il faut que j'expire, ou
+que les justes dieux qui me persécutent s'appaisent
+enfin; ma vie n'est plus qu'un long
+supplice; va trouver Hirman, peins-lui mon
+sort, qu'il ordonne, j'obéirai, mais qu'il me
+délivre, s'il se peut, de mes tourmens! Le
+vénérable Druide daigna venir lui-même; il
+appaisa une partie des orageux transports du
+roi. Les dieux sont clémens, lui dit-il, et vos
+remords vont les fléchir. Humfroi lui-même
+prononça votre pardon, si vous rendiez constamment
+heureuse la fille si chère que vous
+veniez d'adopter; assurez son bonheur, et le
+pardon d'un frère à sa dernière heure va
+répandre sur vos jours une longue et délicieuse
+paix! Que dois-je faire pour Bazine?
+répondit le roi déjà moins agité; parlez, sage
+Hirman: faut-il descendre de ce trône qui
+lui appartient plus qu'à moi? Non, non, reprit
+le grand-prêtre; régnez, régnez avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+gloire, avec justice! mais brisez les liens
+odieux qui enchaînent à vous une infortunée!
+Un trône aussi grand que le vôtre lui
+est offert; elle ne vous demande que de la
+rendre à elle-même; l'ombre d'Humfroi satisfaite,
+les dieux contens, vos remords appaisés,
+vous passerez encore d'heureux jours,
+et vous sentirez que l'ame ne jouit que par
+la vertu! Bazin consentit sans peine à rendre
+à la princesse une main qui n'avoit jamais dû
+lui appartenir, et ce même autel, qui vit former
+ces n&oelig;uds, les vit encore se rompre. Le
+roi ayant appris d'Hirman que la princesse
+étoit en France, me chargea de me rendre
+à votre cour, de vous y annoncer que rien
+ne s'oppose à votre union, à laquelle il
+donne son consentement. J'arrive avec de
+magnifiques présens pour la princesse,
+pour Eusèbe et Taber; j'avois déjà annoncé
+à Bazine qu'elle étoit libre, mais j'avois réservé
+ces détails pour l'instant qui vous rendroit
+à son c&oelig;ur. A ces mots, Théobard faisant
+apporter un riche coffre garni d'or, le
+remit à la princesse, et offrit également à
+Eusèbe et à Taber une bourse d'or, des bracelets,
+un collier, un bandeau de pierreries.
+Eusèbe, à l'instant même, les attacha
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+sur Elénire, qui refusoit de les recevoir, et
+Taber lui donna aussi la bourse d'or; elle
+s'opposoit encore plus vivement à ces dons:
+Acceptez, Elénire, dit le roi; Taber n'a
+plus besoin de rien, je me charge de sa
+fortune.</p>
+
+<p>C'étoit beaucoup sans doute que d'être assuré
+de son bonheur; mais il falloit encore
+en jouir, et que l'hymen en assurât la durée.
+Tandis que Childéric en préparoit les instans,
+en arrêtoit le jour fortuné, de concert
+avec Bazine et Viomade, Berthilie, les yeux
+baissés, effeuilloit une rose en écoutant Eginard
+qui lui parloit un bien doux langage;
+Valamir, moins vif et moins sûr d'être aimé,
+parloit moins à Elénire, qui ne répondoit
+que par sa rougeur; Ulric sourioit au bonheur
+de ses enfans, et jouissoit de leurs plaisirs.
+Bazine ne pouvoit oublier long-tems la
+fille d'Eusèbe ni Valamir. Ah! dit-elle au
+roi, augmentons encore le nombre des amans
+fortunés! que notre fête soit encore celle de
+tant d'objets qui nous sont chers! Bonne
+Eusèbe! dit Bazine en embrassant tendrement
+sa nourrice, ton Elénire est ma s&oelig;ur;
+permets que j'en dispose en faveur de Valamir....
+Eusèbe, unissant leurs mains, dit
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+avec tendresse, en fixant Taber qui l'approuva
+d'un geste expressif: Aimez-vous!... et
+servez vos maîtres comme nous vous en donnerons
+l'exemple. Ulric s'approcha, Valamir
+se jeta dans ses bras, et le vieux guerrier eut
+encore la gloire de cueillir sur le front virginal
+d'Elénire un premier baiser.... Berthilie
+sourioit, versoit quelques pleurs; Bazine
+la regarda un moment; l'aimable fille
+ne put résister à son émotion, elle se jeta
+dans les bras de la princesse.... Y consentez-vous,
+Théobard? dit Bazine. Le chef du conseil
+s'inclina respectueusement. Eginard,
+ajouta-t-elle, vous souvenez-vous de ce que
+je vous ai promis sur la roche sombre, en
+vous donnant un bracelet que sans doute
+vous avez encore?... Eh bien! je vous donne
+aujourd'hui ce que je vous promis alors,
+cette Berthilie si sensible.... Et si adorée!
+interrompit Eginard en se jetant aux
+genoux de la princesse; et prenant impétueusement
+la main de Berthilie qu'elle lui
+présentoit, il la couvrit en un instant de
+mille baisers.... Confuse, troublée, Berthilie
+alla cacher dans le sein de son père
+son bonheur et son agitation; Eginard embrassoit
+Ulric et Valamir; Viomade admiroit
+<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+ce spectacle charmant, et Bazine, dont
+l'ame se développoit à chaque instant, à
+chaque instant aussi lui paroissoit et plus
+sensible et plus belle.</p>
+
+<p>Le jour qui devoit éclairer ces trois
+heureux hymenées, Diticas sortit de ses
+forêts, suivi des prêtresses et des Druides:
+le temple fut ouvert; il en prépara les
+ornemens. Bazine et ses deux compagnes,
+réunies depuis l'aurore, songeoient à ce
+que cette journée avoit pour elles de solennel.
+La belle reine fut parée des mains
+d'Eusèbe, et Berthilie voulut attacher elle-même
+le diadême étincelant; les beaux cheveux
+de Bazine s'en échappoient en boucles
+argentées. Elénire, plus ornée de son
+touchant embarras que des riches présens
+de Bazin, rougissoit de se voir si belle. Berthilie
+ne voulut point mêler d'ornemens à
+ses cheveux; une fraîche couronne de roses
+entoura sa figure plus fraîche encore que
+ces fleurs; un bouquet, voilà toute la parure
+de l'épouse d'Eginard.... C'est ainsi
+qu'il m'aima, dit-elle.... L'heure si belle
+dans la vie...., cette heure qui confond à
+jamais les destinées, où l'on se reçoit et se
+donne pour toujours, où l'on s'unit pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+ne plus se quitter, où l'on va se promettre
+de s'aimer, de s'appartenir jusqu'à la mort;
+cette heure qui couronne tous les v&oelig;ux....
+vint assurer le bonheur des amans les plus
+parfaits, des époux les plus fidèles. La
+magnificence des rois se joignit au charme
+de l'amour, et des fêtes dignes d'eux firent
+partager au peuple entier la félicité de son
+maître. Bazine parut aux Français charmés
+la plus belle des mortelles, Berthilie la plus
+jolie, Elénire la plus touchante. Le roi enflamma
+tous les c&oelig;urs; l'admiration, la
+joie, l'alégresse furent générales.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span></p>
+
+<h2>CONCLUSION.</h2>
+
+<p class="p2">Childéric régna glorieusement sur un
+peuple dont il assura le bonheur. Le comte
+Pol, qui obtint dans les Gaules le commandement
+confié à Egidius, ayant voulu
+troubler la paix de ses états, fut battu complètement,
+et forcé de se retirer à Soissons.
+Bazine, sur le trône, se montra toujours
+sensible au malheur, douce, bienfaisante,
+accessible aux infortunés; elle eût consolé
+le roi de ses disgrâces, s'il en eût éprouvé,
+elle ajouta à son bonheur; de cet hymen
+heureux naquirent la superbe Audeflède,
+épouse célèbre de Théodoric, roi des Ostrogoths,
+et le fameux Clovis, si digne des
+grands rois qui l'avoient précédé, et des
+rois plus grands encore qui lui succédèrent:
+heureux époux de la belle Clothilde,
+il fut le premier roi chrétien, et par la défaite
+de Siagrius, général romain, et la
+prise de Soissons, mit fin à l'empire des
+Romains dans les Gaules. Les Français,
+l'an 510, c'est-à-dire quatre-vingt-dix ans
+après l'entrée de Pharamond dans les Gaules,
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+possédoient déjà toutes les provinces
+situées entre le Rhin, la Seine et la Loire.
+D'aussi rapides, d'aussi immenses conquêtes
+ont étonné l'univers jusqu'au moment où un
+nouveau génie, rallumant les feux indomptables
+de cette nation belliqueuse, laissa à
+peine à la renommée le tems de redire ses
+triomphes!</p>
+
+<p>Viomade, que Bazine avoit nommé son
+père, en eut tous les droits, en inspira tous
+les sentimens. Berthilie resta près de la reine,
+et aima toujours Eginard avec la plus vive
+passion; elle eut quelques momens de jalousie,
+mais très-courts, et dont son époux sut
+bien la consoler. Elénire conserva sa pureté,
+sa douceur et l'amour de Valamir. Eusèbe
+fut honorée à la cour; la reine l'aima
+toujours tendrement. Théobard retourna en
+Thuringe, mais il finit par se fixer près de
+sa fille. Tournay eut la gloire de conserver
+ses rois: ce fut l'an 1653 que l'on y découvrit
+le tombeau de Childéric, de ce prince
+dont l'étonnante destinée fut agitée dès sa
+naissance, et qui reçut du malheur ces leçons
+ineffaçables qui font les grands rois et les
+grands hommes.</p>
+
+<hr class="p2 c5" />
+
+<div class="footnotes">
+<h3>NOTES</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces descriptions sont exactes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ces paroles sont telles que Viomade les prononça.</p></div>
+</div>
+<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc">
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Onzième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Douzième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_2">27</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Treizième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Quatorzième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Quinzième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Seizième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Dix-Septième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Dix-Huitième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Conclusion</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_264">264</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by
+Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (OF 2) ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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