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+ The Project Gutenberg's eBook of Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, Louise Elisabeth de Croy d'Havré</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, by
+Louise Elisabeth de Croy d'Havré Duchesse de Tourzel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel
+ Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795
+
+Author: Louise Elisabeth de Croy d'Havré Duchesse de Tourzel
+
+Editor: François-Joseph Des Cars
+
+Release Date: January 11, 2011 [EBook #34918]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUCHESSE DE TOURZEL ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p></div>
+<p><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<p class="p2 center"><big><b>THE FRENCH REVOLUTION</b></big><br />
+<big><b>RESEARCH COLLECTION</b></big></p>
+
+<p class="p2 center"><big><b>LES ARCHIVES DE LA</b></big><br />
+<big><b>REVOLUTION FRANÇAISE</b></big></p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/pergamon.jpg" width="82" height="75"
+alt="logo" title="" /></div>
+
+<p class="center p2"><small>PERGAMON PRESS</small><br />
+<small>Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK</small></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<h3>MÉMOIRES</h3>
+
+<h5>DE MADAME</h5>
+
+<h2>LA DUCHESSE DE TOURZEL</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p>
+
+<p class="center">L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
+et de reproduction à l'étranger.<br />
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de
+la librairie) en mai 1883.</p>
+
+<p class="p2 center"><small><b>PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</b></small></p>
+
+<p class="p6"><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<h3>MÉMOIRES</h3>
+
+<p class="p2 center"><b>DE MADAME</b></p>
+
+<h1>LA DUCHESSE DE TOURZEL</h1>
+
+<p class="center"><small><b>GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE</b></small><br />
+<small><b>PENDANT LES ANNÉES</b></small><br />
+<small><b>1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795</b></small></p>
+
+<p class="p4 center"><small><b>PUBLIÉS PAR</b></small></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>Le duc</b></span><b> DES CARS</b></p>
+
+<p class="p4 center"><i>Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine</i></p>
+
+<p class="center"><big><b>TOME SECOND</b></big></p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illlus004.png" width="150" height="164"
+alt="logo2" title="" /></div>
+
+<p class="center p4"><small><b>PARIS</b></small><br />
+<small><b>E. PLON <span class="smcap">et</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</b></small><br />
+<small><b>10, RUE GARANCIÈRE</b></small></p>
+
+<p class="center p4"><b>1883</b></p>
+
+<p class="center"><i><small>Tous droits réservés</small></i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/marie_antoinette_s.jpg" width="75" height="100"
+alt="reine" title="" /></div>
+
+<p class="center"><span class="smcap">portrait de la reine marie-antoinette</span><br />
+Pastel fait en 1791, par Kucharsky.<br />
+<a href="images/marie_antoinette.jpg">Agrandissement</a></p>
+
+<h2 class="p4">MÉMOIRES<br />
+DE<br />
+MADAME LA DUCHESSE DE TOURZEL</h2>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE XIV</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1791</b></small></p>
+
+<p class="center"><b>ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE</b></p>
+
+<p class="content hanging">Discussion sur la formule de prestation du serment et sur la
+manière de recevoir le Roi.&mdash;Arrivée et discours de ce prince
+à l'Assemblée.&mdash;Continuation des troubles et commencement
+de ceux de la Vendée.&mdash;Demande du Roi aux commandants
+de la marine de ne pas abandonner leurs postes.&mdash;ême
+demande aux officiers de la part de M. du Portail, ministre de
+la guerre.&mdash;Proclamation de M. de Lessart, ministre de l'intérieur,
+pour engager les émigrés à rentrer en France.&mdash;Lettre
+écrite par le Roi aux ministres étrangers pour notifier aux puissances
+l'acceptation de la Constitution, et leur réponse à cette
+notification.&mdash;Changement dans le ministère.&mdash;Troubles
+d'Avignon.</p>
+
+<p class="p2">L'Assemblée ouvrit ses séances par une discussion
+sur la manière de prêter le serment exigé des
+députés. On convint d'un commun accord que le
+serment serait prêté sur la Constitution, devenue
+l'Évangile des Français; qu'on irait la chercher en
+<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+grande pompe dans les Archives nationales; qu'elle
+serait apportée par six vieillards, et que dans le
+moment où elle entrerait dans la salle, chacun se
+lèverait et resterait debout, la tête découverte. On
+avait proposé, pour lui faire encore plus d'honneur,
+de la recevoir au bruit du canon, mais on se borna
+à la réception proposée d'abord. Elle fut reçue aux
+cris de: <i>Vive la Constitution!</i> et le serment fut prêté
+par chaque député, la main levée sur ce livre sacré.
+Cette Constitution, si solennellement jurée et dont
+la durée devait être si courte, fut reportée avec la
+même solennité dans les Archives nationales.</p>
+
+<p>On délibéra ensuite sur la manière de recevoir
+le Roi, lorsqu'il viendrait à l'Assemblée, s'il ne
+serait pas à propos de supprimer, en lui parlant, le
+titre de Majesté, et de se borner à celui de Roi des
+Français; et l'on se permit à ce sujet des réflexions
+peu respectueuses pour l'autorité royale. On finit
+cependant par conserver le titre usité, en rapportant
+le décret qui avait déjà été prononcé, vu le
+mauvais effet qu'il produisait dans le public, en
+déclarant toutefois que toute la supériorité serait
+reconnue appartenir à l'Assemblée, et que le fauteuil
+du Roi serait à la droite de celui du président
+et lui serait parfaitement conforme. On convint
+ensuite que l'on ne se lèverait que pour le moment
+de l'arrivée du Roi, et que l'on ne se découvrirait
+que lorsqu'il se serait découvert lui-même.</p>
+
+<p>On fut promptement à même d'observer ce cérémonial.
+<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>
+Le Roi arriva à l'Assemblée, et représenta
+la nécessité de donner à l'administration toute la
+force et l'autorité nécessaires pour maintenir la paix
+dans le royaume; de s'occuper sérieusement des
+finances et des moyens d'assurer la répartition et
+le recouvrement de l'impôt, pour procurer la libération
+de l'État et le soulagement du peuple. Il
+fit sentir la nécessité de simplifier les procédures,
+de s'occuper de l'éducation publique, d'encourager
+le commerce et l'industrie, de protéger la liberté
+de croyance de chacun et les propriétés, afin d'ôter
+par là tout prétexte de quitter un pays où les lois
+seraient mises en vigueur, et dans lequel on saurait
+respecter les lois et les propriétés.</p>
+
+<p>Il promit, de son côté, de ne rien négliger pour
+le rétablissement de la discipline militaire et de la
+marine, si nécessaire pour protéger le commerce
+et les colonies; il ajouta que les mesures qu'il avait
+prises pour entretenir la paix et l'harmonie entre
+les puissances étrangères lui donnaient tout lieu d'espérer
+que sa tranquillité ne serait pas troublée.</p>
+
+<p>M. Pastoret, président de l'Assemblée, répondit
+à ce discours par un éloge pompeux de la Constitution,
+qui, loin d'ébranler la puissance royale, lui
+donnait des bases plus solides et rendait le Roi le
+plus grand monarque de l'univers, et il l'assura que
+son union avec l'Assemblée pour la pleine et entière
+exécution de la Constitution remplissait le v&oelig;u des
+Français, dont les bénédictions en seraient le fruit.
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span></p>
+
+<p>L'acceptation de la Constitution ne ramena pas
+la paix en France, et il y eut même peu de temps
+après un commencement de troubles dans la Vendée,
+au sujet des persécutions religieuses. On y
+envoya des commissaires, entre autres Goupilleau
+de Fontenay, qui, connaissant bien le pays, engagea
+l'Assemblée à prendre des moyens de douceur vis-à-vis
+d'un peuple qui ne demandait que la liberté
+de sa croyance, en se chargeant des frais de son
+culte, lequel peuple était d'ailleurs simple, soumis
+aux lois, et d'un naturel docile.</p>
+
+<p>M. Thevenard, ministre de la marine, ayant
+donné sa démission, fut remplacé par M. Bertrand.
+Le profond attachement de ce dernier pour le Roi,
+et un caractère bien prononcé, étaient des motifs
+suffisants pour lui attirer la haine d'une Assemblée
+dont il ne voulait pas être le vil flatteur. Aussi
+encourut-il promptement sa disgrâce, malgré son
+extrême attention à éviter tout ce qui pouvait blesser
+l'orgueil de ses membres, et à faire exécuter ponctuellement
+tous les articles de la Constitution.</p>
+
+<p>Par le conseil de ce ministre, le Roi écrivit de
+sa main aux commandants de la marine une lettre,
+contre-signée Bertrand, pour les engager, par les
+motifs les plus sacrés, à ne pas abandonner leur
+poste, et à sentir ce qu'ils devaient à leur pays et à
+leur roi dans les circonstances difficiles où l'on se
+trouvait. Mais, pour que leur présence fût utile,
+il eût fallu supprimer cet esprit d'insubordination
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+soutenu par l'Assemblée, qui mettait les officiers
+dans l'impossibilité de se faire obéir, et par conséquent
+d'opérer aucun bien.</p>
+
+<p>M. du Portail voulut imiter la conduite de
+M. Bertrand vis-à-vis des officiers de l'armée de
+terre, malgré le peu de confiance qu'il pouvait
+inspirer, ce ministre étant regardé comme le moteur
+de l'insurrection, par sa demande d'admission des
+soldats dans tous les clubs du royaume.</p>
+
+<p>M. de Lessart fit aussi, de son côté, une proclamation
+pour engager les émigrés à rentrer en France,
+les assurant que le Roi ne regarderait comme de
+véritables amis que ceux qui reviendraient dans
+leur pays, où leur présence était si nécessaire, leur
+représentant, de plus, que si leur attachement pour sa
+personne les avait fait hésiter de prêter un serment
+qu'ils considéraient comme incompatible avec leurs
+devoirs, la conduite de Sa Majesté leur ôtait tout
+prétexte de s'y refuser.</p>
+
+<p>Mais la conduite de l'Assemblée n'était rien
+moins que propre à appuyer la demande du Roi,
+et à persuader les émigrés de l'utilité de leur retour.
+Aussi cette proclamation fut-elle loin de produire
+l'effet qu'en avait espéré M. de Lessart.</p>
+
+<p>L'Assemblée profita d'une erreur qui avait retardé
+la mise en liberté de quatre soldats accusés d'insubordination,
+pour déclamer contre les ministres.
+Une pétition de scélérats détenus dans les prisons
+donna occasion aux injures les plus violentes contre
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+leurs personnes. On voulut qu'ils se présentassent
+continuellement à la barre pour rendre compte de
+leur conduite, et tout annonça, dès le commencement
+de la séance, l'impossibilité où ils se trouveraient
+d'exercer les fonctions de leur ministère. Le
+but de l'Assemblée était d'en dégoûter les véritables
+serviteurs du Roi, en leur ôtant tout moyen de le
+servir, et de forcer ce prince à les remplacer par
+leurs amis et leurs créatures.</p>
+
+<p>M. de Montmorin, ne pouvant plus soutenir la
+manière impérieuse dont l'Assemblée traitait les
+ministres, et les insultes journalières qu'elle leur
+faisait éprouver, demanda et obtint sa démission.
+M. de Lessart, ministre de l'intérieur, fut chargé
+du portefeuille, en attendant la nomination de son
+successeur. Le Roi en fit part à l'Assemblée, ainsi
+que de la nomination de MM. Geoffroy, de Bonnaire
+de Forges, Boucaut, Gilbert des Mollières et Desjobert
+pour commissaires de la trésorerie.</p>
+
+<p>M. Tarbé les avait indiqués à Sa Majesté, qui les
+avait acceptés sans balancer. Ce ministre était sincèrement
+attaché au Roi; j'eus occasion de le voir,
+et il me parla de ce prince de la manière la plus
+touchante. Il était persuadé de la nécessité de faire
+respecter son autorité, sans compromettre sa personne,
+et, pour y parvenir, de n'accorder des places
+qu'à des gens instruits et capables de les bien remplir,
+de manière que le public pût faire la différence
+des choix du Roi avec ceux de l'Assemblée. Mais la
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+persécution que cette dernière faisait souffrir à ceux
+qui ne partageaient pas son délire rendit souvent
+inutile cette sage précaution.</p>
+
+<p>Le Roi fit également annoncer à l'Assemblée le
+choix qu'il avait fait de MM. de Brissac d'Hervilly et
+de Pont-l'Abbé pour commander sa garde constitutionnelle:
+le premier pour la commander en chef,
+le second pour être à la tête de la cavalerie, et le
+troisième à celle de l'infanterie. La conduite franche,
+loyale et pleine d'honneur du duc de Brissac
+lui avait acquis l'estime générale, et ceux qui ne
+partageaient pas ses opinions ne pouvaient s'empêcher
+de le respecter. Les deux autres étaient d'excellents
+officiers, et dont la réputation ne laissait rien
+à désirer; aussi ces choix furent-ils généralement
+approuvés. J'ai peu connu M. de Pont-l'Abbé, mais
+beaucoup M. d'Hervilly, dont le dévouement au
+Roi était sans bornes, et duquel j'aurai occasion de
+parler dans la suite de ces mémoires.</p>
+
+<p>Quoique M. de Montmorin eût quitté le ministère,
+il fut chargé par le Roi de donner communication
+à l'Assemblée de la notification qu'il avait
+donnée aux puissances de l'Europe de son acceptation
+de la Constitution, et de la réponse de chacune
+d'elles. Elle était dans le même sens que toutes les
+lettres que l'on avait fait écrire au Roi depuis son
+retour de Varennes, et ses ministres dans les cours
+étrangères étaient chargés d'insister auprès des
+puissances sur la nécessité où avait été le Roi
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+d'accepter une Constitution pour laquelle le v&oelig;u du
+peuple était si fortement prononcé; que le Roi, qui
+n'avait en vue que le bonheur de ses sujets, serait
+au comble de ses v&oelig;ux, si les restrictions mises à
+son autorité remplissaient le but que l'Assemblée
+s'était proposé; que les imperfections que l'on
+pouvait remarquer dans la Constitution avaient été
+prévues; et qu'il y avait tout lieu d'espérer qu'elles
+pourraient être réparées sans livrer la France à de
+nouvelles secousses.</p>
+
+<p>Le roi d'Espagne répondit qu'il était loin de vouloir
+troubler le repos de la France, mais qu'il ne
+pouvait croire à la libre accession du Roi son cousin
+à la Constitution, tant qu'il ne le verrait pas éloigné
+de Paris et des personnes soupçonnées de lui faire
+violence.</p>
+
+<p>Le roi de Suède déclara avec sa franchise ordinaire
+que le roi de France n'étant pas libre, il ne
+pouvait reconnaître aucune mission de la part de la
+France.</p>
+
+<p>Les autres puissances ne parlèrent que de leur
+désir de voir le bonheur du Roi être le fruit de tous
+les sacrifices qu'il faisait à celui de la France; mais,
+comme elles ne parlaient que très-succinctement de
+la nation, elles furent loin de satisfaire l'Assemblée,
+encore plus enivrée de sa puissance que celle qui
+l'avait précédée.</p>
+
+<p>M. de Montmorin l'assura qu'elle n'avait rien à
+craindre des puissances étrangères, et que c'était au
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+Roi qu'on devait la tranquillité de la France; mais
+que pour la maintenir il fallait mettre les lois en
+vigueur, et faire cesser l'abus des écrits incendiaires
+qui y mettaient un obstacle journalier.</p>
+
+<p>Goupilleau et Audrein se plaignirent de ce que
+M. de Montmorin ne rendit pas compte de l'état de
+la négociation avec la Suisse pour faire participer
+les déserteurs de Châteauvieux à l'amnistie accordée
+aux déserteurs français. «Quoiqu'il ait quitté le
+ministère, s'écria un des membres de l'Assemblée,
+il n'en est pas moins responsable. Il ne faut pas
+que la responsabilité des ministres soit un vain
+épouvantail.» Et cette réflexion fut applaudie du
+plus grand nombre des membres de l'Assemblée.</p>
+
+<p>Depuis un mois qu'elle avait ouvert ses séances,
+il y en avait eu bien peu qui n'eussent été de nature
+à affliger le c&oelig;ur du Roi et à lui démontrer l'impossibilité
+d'en espérer aucun bien. Sa conduite lors
+des massacres d'Avignon suffisait seule pour en ôter
+tout espoir.</p>
+
+<p>La ville d'Arles, menacée par les brigands qui
+désolaient le comtat d'Avignon, prit le parti de la
+résistance. Elle déclara à l'Assemblée sa résolution
+de se défendre plutôt que d'être victime de la rage
+de ces forcenés. Les nouveaux troubles d'Avignon
+pouvaient légitimer cette résistance, même aux
+yeux de l'Assemblée.</p>
+
+<p>Les brigands, ayant à leur tête Antonelle, non
+contents de leurs premiers excès, voulurent encore
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+s'approprier les dépouilles des monastères et des
+églises d'Avignon. Ils en pillèrent les objets précieux
+et les vendirent à des juifs, brisèrent les
+cloches, et finirent par s'emparer de l'argent qui
+était au mont-de-piété. La sortie de la ville de tant
+d'objets précieux occasionna de grands murmures.
+Lécuyer, un des chefs de ces bandits, pensa qu'ils
+en pouvaient profiter pour exciter un mouvement,
+qu'ils attribueraient aux personnes opposées à la
+réunion du Comtat à la France. Ils parviendraient
+par ce moyen à se débarrasser de leurs ennemis et
+à éviter de rendre compte des effets précieux dont
+ils s'étaient emparés. Mais, trompé dans son attente,
+il devint lui-même victime de sa perfidie.</p>
+
+<p>Un grand nombre de mécontents, auxquels s'était
+jointe une troupe de femmes, se rassembla dans
+l'église des Cordeliers et somma Lécuyer et ses
+complices de s'y rendre sur-le-champ. Lécuyer
+n'osa s'y refuser. Pressé par cette assemblée de
+rendre compte des effets dont il s'était emparé, la
+frayeur s'empara de lui; il perdit la tête et voulut
+s'enfuir. Il excita par là la fureur des meneurs de
+cette assemblée, qui se jetèrent sur lui et le mirent
+en pièces.</p>
+
+<p>Les brigands de Savians, pour venger sa mort,
+massacrèrent quatre-vingt-dix habitants d'Avignon
+qu'ils retenaient prisonniers depuis le 21 août. Des
+familles entières subirent le même sort dans leur
+maison, et chaque heure annonçait de nouveaux
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+malheurs. L'abbé Mulot et M. Lescène des Maisons
+furent dénoncés pour s'être opposés à de pareilles
+horreurs et avoir requis, quoique inutilement, de
+M. de Ferrière les soldats qu'il avait à sa disposition.
+Ce dernier n'eut pas honte de protéger ces
+brigands et de leur laisser commettre tranquillement
+des crimes qui font frémir la nature. Ces
+monstres, ne voulant cependant pas laisser connaître
+le nombre de leurs victimes, firent ouvrir
+une glacière, où ils firent jeter pêle-mêle les morts
+et les mourants, parmi lesquels se trouvaient des
+femmes et des enfants, que leur barbarie n'avait
+pas même épargnés.</p>
+
+<p>Rovère, soi-disant député d'Avignon, associé aux
+Jourdan, Manvielle, Tournel, Raphaël et autres
+brigands du Comtat, se chargea de l'apologie de ces
+scélérats et dénonça l'abbé Mulot et Lescène des
+Maisons comme ne leur ayant pas prêté l'appui
+nécessaire et ayant, au contraire, protégé leurs
+victimes: «Ils ont, disait-il, imité les Français, en
+combattant pour la liberté, et on les a punis par
+l'exil ou par la mort.» Vergniaud n'eut pas honte
+de lui répondre: «Vos commettants sont nos amis,
+et un peuple ne peut reprendre sa liberté sans
+passer par les horreurs de l'anarchie.» Il promit
+ensuite justice et paix, et fit accorder à Rovère les
+honneurs de la séance.</p>
+
+<p>Le Pape, dépossédé de la souveraineté du Comtat
+par des moyens aussi iniques, fit publier un manifeste
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+pour se plaindre d'une pareille violation du
+droit public. Il y développa toutes les man&oelig;uvres
+qui avaient été employées, et les crimes commis
+pour parvenir à opérer cette réunion, et il envoya le
+manifeste à toutes les puissances de l'Europe.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1791</b></small></p>
+
+<p class="center"><b>RÉVOLTE DES COLONIES DE SAINT-DOMINGUE</b></p>
+
+<p class="p2">Le c&oelig;ur du Roi ne devait plus éprouver un seul
+instant de consolation. Chaque jour annonçait les
+nouvelles les plus désastreuses des différentes parties
+du royaume, et celle de la révolte des colonies y
+mit le comble. Le décret du 15 mai de l'Assemblée
+constituante, qui avait atténué celui qui avait été
+rendu au mois de novembre précédent, relativement
+aux colonies, joint aux menées des commissaires
+envoyés par les amis des noirs, exalta tellement
+l'esprit de ces derniers, qu'ils se révoltèrent
+contre les blancs, sous prétexte d'avoir une part
+égale à la leur dans le gouvernement. Et comme
+rien n'arrête des gens sans éducation, et dont la
+violence est l'essence du caractère, ils se livrèrent
+aux plus grands excès. Trente mille d'entre eux
+étaient en pleine insurrection et avaient déjà
+incendié deux cent dix-huit plantations de sucre
+et massacré trois cents blancs. Ils avaient établi un
+camp à six milles du Cap, dans des retranchements
+garnis de canons. Chacun était livré à la plus violente
+inquiétude. La division que les différents
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+décrets avaient mise parmi les colons augmentait
+encore le danger.</p>
+
+<p>Des lettres du Havre annonçaient que tous les
+magasins étaient fermés et que la consternation
+était générale. Le Roi apprit avec la plus vive douleur
+les nouvelles de cette insurrection et en fit
+part sur-le-champ à l'Assemblée. Brissot, Condorcet
+et les amis des noirs commencèrent par
+mettre en doute la vérité de cette nouvelle, qui
+pouvait être, disaient-ils, un artifice des colons
+pour appesantir le joug de leurs malheureux
+esclaves, et ils discoururent longtemps sur la nécessité
+d'en attendre la confirmation. Mais des lettres
+reçues par diverses maisons de commerce des principaux
+ports du royaume ne laissèrent plus de doute
+sur l'existence de cette terrible insurrection, qui
+fut encore confirmée par M. Barthélemy, chargé
+d'affaires à Londres.</p>
+
+<p>Il avait appris de plus, par des lettres arrivées
+directement en Angleterre, la réunion d'une partie
+des troupes aux conjurés. Les malheureux colons
+avaient demandé du secours aux Anglais et aux
+Espagnols; mais ceux-ci, ayant besoin de leurs
+troupes pour garantir leurs possessions d'une pareille
+insurrection, n'avaient pu leur en envoyer. Les
+Anglais leur avaient seulement fait parvenir sur-le-champ
+cinq cents fusils et quatre cents livres de
+balles, avec permission d'acheter de la poudre et
+autres provisions.
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p>
+
+<p>Les colons et les propriétaires d'habitations à
+Saint-Domingue s'assemblèrent sur-le-champ à
+l'hôtel de Massiac, et y rédigèrent une adresse pour
+demander au Roi d'y envoyer les secours les plus
+prompts pour arrêter, s'il en était encore temps,
+les malheurs qui menaçaient le reste de la colonie.
+Cette adresse dépeignait de la manière la plus touchante
+les désastres de Saint-Domingue. Elle accusait
+la société des amis des noirs de jeter des germes
+de discorde dans ce malheureux pays; elle leur
+attribuait la surprise faite à la religion de l'Assemblée
+nationale lorsqu'elle avait rendu le fatal décret
+du 15 mai, qu'on pouvait regarder comme la cause
+des malheurs de Saint-Domingue, et elle se terminait
+en assurant que si cette révolte n'était promptement
+dissipée, elle entraînerait la ruine de six millions
+de Français et du commerce de la France, qui
+ne pouvait séparer sa ruine de celle des colons; que
+leur cause était celle des créanciers de l'État, exposés
+ainsi qu'eux, par cet événement, à voir leur fortune
+anéantie par une banqueroute universelle. Les
+colons suppliaient le Roi, comme chef suprême de
+la puissance exécutive et protecteur-né des propriétés,
+de prendre les colonies sous sa sauvegarde
+et d'opposer son autorité aux nouvelles tentatives
+de ces hommes qui travaillaient à augmenter nos
+malheurs, et contre lesquels ils demandaient les
+informations les plus sévères et la plus éclatante
+justice.
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p>
+
+<p>Cette adresse, signée par les principaux propriétaires
+de Saint-Domingue, fut présentée au Roi par
+leurs colons, tous vêtus de noir, et ayant à leur
+tête M. du Cormier, regardé comme un homme du
+premier mérite. Le Roi répondit, avec la plus vive
+émotion, qu'il était pénétré de douleur de la situation
+de la colonie de Saint-Domingue; que, n'en
+ayant point encore de nouvelles directes, il se flattait
+que les maux étaient moins grands qu'on ne les
+annonçait; qu'il s'occupait sans relâche des moyens
+d'y porter remède, par tout ce qui était en son pouvoir;
+qu'il les accélérerait le plus possible, et qu'ils
+pouvaient assurer les colons et la colonie du vif
+intérêt qu'il prenait à leur sort.</p>
+
+<p>Les colons allèrent ensuite chez la Reine et dirent
+à cette princesse: «Madame, dans notre grande
+infortune, nous avions besoin de voir Votre Majesté
+pour trouver un adoucissement à nos malheurs et
+un grand exemple de courage. Les colons se recommandent
+à la protection de Votre Majesté.»&mdash;«Ne
+doutez pas, messieurs, de tout l'intérêt que je prends
+à vos malheurs», répondit la Reine, si profondément
+émue qu'elle ne put achever son discours. Mais
+ayant rencontré, en sortant, les membres de cette
+même députation: «Messieurs, leur dit-elle du ton
+le plus sensible, mon silence vous en dira plus que
+tout le reste.» Ils reçurent aussi de Madame Élisabeth
+les témoignages du plus vif intérêt.</p>
+
+<p>Toute la famille royale était dans la plus profonde
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+douleur de cette affreuse catastrophe, douleur
+qu'augmentait la conviction des entraves que mettrait
+l'Assemblée aux mesures qu'allait prendre le
+Roi pour venir au secours de cette malheureuse
+colonie.</p>
+
+<p>Mgr le Dauphin, à qui la Reine avait raconté en
+deux mots les malheurs de Saint-Domingue, et qui
+avait entendu louer l'éloge qu'avait fait M. du Cormier
+du courage de cette princesse, lui demanda de
+lui donner son discours: «Qu'en voulez-vous faire?»
+lui dit la Reine.&mdash;«Je le mettrai dans ma poche
+gauche, qui est celle du côté du c&oelig;ur.» Ce jeune
+prince était charmant pour la Reine, et ne perdait
+pas une occasion de lui dire des choses tendres et
+aimables. Aussi l'aimait-elle passionnément, mais
+d'une tendresse éclairée, ne le gâtant jamais, et le
+reprenant toutes les fois qu'elle le trouvait en faute.</p>
+
+<p>Les nouvelles que l'on reçut de M. de Blanchelande,
+gouverneur de Saint-Domingue, ne confirmèrent
+que trop les malheurs que l'on redoutait.</p>
+
+<p>Le Roi en fit part sur-le-champ à l'Assemblée,
+qui chargea ce prince de donner l'état du secours
+qu'exigeait la position des colonies. Le Roi, qui
+avait examiné d'avance avec M. Bertrand tout ce que
+lui permettait la Constitution, demanda dix millions
+à l'Assemblée et lui annonça qu'il avait donné des
+ordres pour l'armement des vaisseaux et l'embarquement
+des troupes qu'il était nécessaire d'envoyer.
+«Gardez-vous, s'écria Isnard, d'accorder les dix
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+millions avant le rapport du Comité colonial.» Or
+on traînait en longueur ce rapport, tandis que la
+célérité des secours pouvait seule sauver la colonie.
+On accorda seulement trois millions pour la première
+fois.</p>
+
+<p>Les commerçants du Havre et des autres ports
+du royaume offrirent tous ceux de leurs bâtiments
+qui étaient armés pour le transport des troupes.
+Mais l'Assemblée trouva moyen de paralyser les
+efforts du Roi, et sa coupable négligence causa la
+ruine de colonies aussi précieuses, et entraîna
+avec elles celle du commerce de la France.</p>
+
+<p>Le décret de l'Assemblée du 7 décembre, qui
+bornait l'envoi des troupes à réprimer seulement la
+révolte des noirs et confirmait les droits accordés
+aux gens de couleur, acheva d'ôter tout espoir aux
+colons. Ceux-ci s'adressèrent encore une fois au Roi
+pour lui demander de venir à leur secours. Mais le
+malheureux prince, qui se voyait dépouillé chaque
+jour de quelque portion de sa faible autorité, ne
+pouvait que gémir sur leurs malheurs et s'attrister
+de ceux que préparaient à la France les meneurs de
+cette nouvelle Assemblée.</p>
+
+<p>Les factieux tentèrent également d'introduire la
+révolte à la Martinique, à Sainte-Lucie et à Tabago;
+mais leurs efforts furent rendus inutiles par le courage
+des habitants de ces diverses îles, qui, effrayés
+de l'exemple de leurs voisins, se mirent en mesure
+d'en réprimer les effets. Ils déclarèrent unanimement
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+qu'ils périraient tous plutôt que de laisser
+introduire dans leurs colonies un régime qui avait
+occasionné à Saint-Domingue de si cruels malheurs;
+leur fermeté les sauva. Ils eurent aussi de grandes
+obligations au vicomte de Damas, qui s'opposa
+courageusement aux efforts des malveillants. Aussi
+témoignèrent-ils les plus vifs regrets de son rappel
+en France, et la satisfaction qu'ils avaient éprouvée
+en l'y sachant heureusement arrivé.</p>
+
+<p>M. de la Jaille, officier de marine très-distingué,
+et que le Roi avait nommé pour commander les vaisseaux
+envoyés à Saint-Domingue pour porter des
+secours aux colons, fut assailli en arrivant à Brest
+par une multitude soudoyée pour s'écrier qu'on y
+envoyait un contre-révolutionnaire pour massacrer
+les patriotes. Il aurait été mis en pièces sans le courage
+d'un charcutier, qui parait les coups qu'on lui
+portait. La municipalité ne trouva d'autre moyen
+pour rétablir l'ordre que d'emprisonner M. de la
+Jaille; et l'Assemblée, en donnant des éloges à sa
+conduite, se garda bien d'improuver celle de ce
+peuple égaré par les meneurs de toutes ces émeutes.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1791</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Persécution contre les prêtres insermentés.&mdash;Injures que leur prodigue
+l'Assemblée, et décret prononcé contre eux.&mdash;Discussion
+sur les émigrés, et loi qui en fut la suite.&mdash;Nomination de
+M. Cayer de Gerville au ministère de l'intérieur, et celle du comte
+Louis de Narbonne à la guerre.&mdash;Démarche du Roi auprès des
+puissances étrangères pour faire cesser les rassemblements des
+émigrés, et le peu de succès de cette démarche.&mdash;Dénonciation
+contre les ministres.&mdash;Péthion nommé maire de Paris, et Manuel
+procureur de la Commune.</p>
+
+<p class="p2">Il y avait peu de séances où l'on ne trouvât
+moyen de faire intervenir les prêtres insermentés,
+que les prêtres jureurs devenus évêques poursuivaient
+avec une haine implacable. Il pleuvait de
+tous côtés des accusations qui, quoique dénuées de
+preuves, n'en étaient pas moins favorablement
+accueillies. On les accusait, malgré la tranquillité de
+leur conduite, d'être les moteurs de toutes les insurrections.
+Chabot, capucin, et Lequinio, un des plus
+violents démagogues de l'Assemblée, étaient leurs
+principaux accusateurs. Le Josne, qui ne leur cédait
+en rien, leur imputait tous les malheurs de la
+France; il voulait qu'on les reléguât dans les chefs-lieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+de départements, avec injonction de se présenter
+tous les jours à leur directoire. Vaublanc,
+quoique opposé aux démagogues, les traitait de
+fanatiques. Tout leur présageait une violente persécution.
+Baert, qu'on ne pouvait soupçonner d'attachement
+au clergé, se révolta contre cette injustice
+et représenta que la Constitution ayant décrété
+la liberté des cultes, on devait laisser les prêtres
+tranquilles, et leur accorder, même dans les villes,
+une chapelle pour y exercer leur culte sur la demande
+de trois cents citoyens.&mdash;«Pourvu, ajouta
+Rougemont, qu'elle soit aux frais des femmes
+dévotes.»&mdash;Baert demanda en même temps que,
+pour prévenir toute discussion, l'Assemblée s'occupât
+des moyens de constater civilement les mariages,
+naissances et décès, et que l'on fît cesser une persécution
+aussi odieuse que contraire à la liberté,
+décrétée par la Constitution et dont on laissait jouir
+toutes les autres religions.</p>
+
+<p>L'abbé Fauchet se permit les plus sanglantes
+invectives contre les prêtres insermentés, demanda
+qu'on supprimât tous leurs traitements, les compara
+à des loups que la faim ferait sortir du bois.
+Il ajouta qu'il n'était point à craindre que le Roi
+vînt à leur secours, car il devait être bien aise de se
+débarrasser d'une pareille vermine.</p>
+
+<p>Isnard, encore plus violent, les traita de pestiférés
+qui vendaient le ciel au crime: «Frappez-les
+pour les moindres fautes, disait-il dans sa fureur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+et condamnez-les même à la mort, quand on pourra
+les en convaincre, ou tout au moins déportez-les.
+Il faut un dénoûment à la Révolution française,
+car le peuple commence à se détacher des intérêts
+publics. Provoquez des arrêts, livrez des batailles,
+écrasez tout de vos victoires. Il faut être tranchant
+au commencement des révolutions. Heureusement
+que Louis XVI n'en a pas agi ainsi, sans quoi vous
+ne seriez pas ici, et sans cette sévérité vous seriez
+les premières victimes.» On demanda l'impression
+de ce discours et son envoi aux départements.
+Ducot, quoique évêque constitutionnel, s'opposa à
+son impression, se récriant sur le danger de propager
+de pareils principes. Les cris: «A la barre le
+prêtre!» applaudis par les galeries, le réduisirent
+au silence. Quatremer et d'autres députés voulurent
+appuyer ses raisons, mais ils ne furent pas
+écoutés plus favorablement.</p>
+
+<p>Torné, évêque constitutionnel, au lieu d'accuser
+les prêtres insermentés des malheurs de la France,
+plaça la racine du mal dans la Constitution et dans
+le gouvernement, qui avait la manie d'affaiblir son
+autorité pour qu'on le crût paralysé. Il s'opposa à
+la cessation du traitement des prêtres insermentés,
+mesure qui, sans avoir l'iniquité du voleur, aurait
+au moins la dureté du corsaire. Il déclara tenir les
+sacrements administrés dans les maisons aussi licites
+que les bals, les évocations magiques et autres divertissements;
+que le prêtre insermenté devait avoir la
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+liberté d'être absurde dans sa croyance, implacable
+dans sa haine et insociable avec ses rivaux de doctrine;
+mais qu'il fallait qu'il s'abstînt de toute sédition,
+sans quoi il provoquerait lui-même la vengeance
+de la loi: «Point de punition sans jugement, ajouta-t-il,
+point de jugement sans procédure.» Cette
+séance, aussi indécente qu'orageuse, se termina par
+un arrêté chargeant le comité de se partager en quatre
+sections, pour présenter une loi contre les prêtres.</p>
+
+<p>Après une longue discussion sur le décret à proposer
+à l'Assemblée, celui de François de Neufchâteau
+obtint la préférence. Le préambule en était la comparaison
+d'un champ rempli de reptiles venimeux
+qu'un père de famille s'occupait à détruire, et non
+à nourrir de son sang; et le résultat de cette belle
+comparaison fut la proposition suivante: «Dans la
+huitaine, les ecclésiastiques insermentés prêteront
+le serment civique, et en cas de refus ou de rétractation,
+ils seront privés de leurs pensions, réputés
+suspects de révolte contre la loi et de mauvaises
+intentions contre la patrie, et éloignés des lieux où
+il y aurait du trouble.»</p>
+
+<p>Deux ou trois mauvais sujets excitaient-ils du
+désordre, on le mettait sur le compte des prêtres
+insermentés, et une dénonciation suffisait pour les
+faire bannir ou jeter dans les fers. On invitait les bons
+esprits à se rallier contre le fanatisme religieux et à
+défendre le peuple des piéges qu'on lui tendait sous le
+prétexte d'opinions religieuses. Les voix qui s'opposèrent
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+à ce décret, en raison de son inconstitutionalité,
+furent étouffées par les clameurs de l'Assemblée,
+et il fut accepté par la majorité et porté à la
+sanction du Roi.</p>
+
+<p>Il y eut cependant différentes réclamations de
+plusieurs départements sur l'injustice d'un pareil
+décret; celui de Paris, notamment, vint prier le
+Roi de refuser sa sanction à un décret aussi injuste
+qu'inconstitutionnel.</p>
+
+<p>Les clubs, plus puissants que jamais, et les tribunes
+qu'ils avaient soin de garnir de leurs affidés,
+étaient encore une arme dont se servaient les factieux.
+Ils répandirent des brigands dans toutes les
+sections de Paris pour former des réclamations sur
+l'arrêté du département, en annonçant les plus
+grands malheurs si le Roi refusait sa sanction à ce
+décret. Sa Majesté, bien décidée à ne le pas sanctionner,
+ne tint aucun compte de leurs menaces, non
+plus que de la colère de l'Assemblée lorsqu'elle
+apprendrait son refus.</p>
+
+<p>Ce décret, quoique non sanctionné, ne s'en exécuta
+pas moins dans les départements influencés
+par les Jacobins. Aussi la persécution y fut-elle violente.
+Elle redoubla même de force lorsque l'on
+apprit que le Roi avait refusé sa sanction. C'était un
+art des Jacobins d'y présenter des décrets injustes
+pour avilir ce prince par leur acceptation, ou pour
+faire retomber sur le refus de son acceptation les
+troubles dont ils étaient les premiers moteurs.
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
+
+<p>La conduite de l'Assemblée n'était pas propre à
+appuyer l'invitation faite par le Roi aux émigrés de
+rentrer en France. Il n'y avait pas encore un mois
+qu'elle tenait ses séances, lorsqu'elle ordonna aux
+comités de s'occuper d'une loi sur les émigrés, et
+nommément sur les princes français. M. de Condorcet,
+après un discours aussi vague qu'insignifiant,
+soutint qu'on ne pouvait emporter ses richesses
+ni porter les armes contre la patrie sans mériter
+d'être puni comme traître et assassin. Il traita les
+princes et la noblesse de «lie de la nation», qui
+osait encore s'en croire l'élite, et proposa de décréter
+que tout Français ayant prêté le serment civique
+serait libre de rester chez l'étranger; mais que tout
+émigré qui, en outre de ce serment, ne prêterait
+pas celui de ne porter les armes ni contre la nation,
+ni contre les pouvoirs constitués, serait déclaré
+ennemi de la nation et verrait ses biens confisqués
+ou séquestrés. On convint en même temps qu'une
+loi réglerait le sort des femmes, des enfants et des
+créanciers desdits émigrés.</p>
+
+<p>Vergniaud les compara à des Pygmées luttant
+contre des Titans, et engagea le Roi à ne pas écouter
+sa sensibilité sur les objets chers à son c&oelig;ur, et à
+imiter Brutus immolant ses enfants au bien de la
+patrie.</p>
+
+<p>Pastoret proposa, pour concilier la loi sur les
+émigrés et la violation de la Constitution, de jeter
+pour le moment un voile sur la liberté, citant la
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+suspension de l'<i>habeas corpus</i> des Anglais, et ne
+voyant dans les princes et les nobles que des mécontents
+qui ne pouvaient s'accoutumer à voir exclues
+du premier rang l'intrigue et l'opulence, remplacées
+par les talents et la vertu. Peu après ce beau
+discours, il fut nommé membre de l'instruction
+publique, avec Condorcet, Cerutti et l'abbé Fauchet.</p>
+
+<p>M. de Girardin demanda qu'au préalable l'Assemblée
+fît en trois jours une proclamation qui obligeât
+Monsieur à rentrer en France sous deux mois,
+sous peine d'être censé avoir abdiqué son droit à la
+régence. Ramond demanda qu'on se donnât le loisir
+de discuter une question aussi importante; mais
+M. de Girardin s'y opposa, et la motion fut déclarée
+urgente.</p>
+
+<p>Dès que les trois jours furent révolus, Isnard
+monta à la tribune, traita les princes de conspirateurs,
+blâma la pusillanimité de ceux qui redoutaient
+de prononcer des peines contre eux: «Il est
+temps, dit-il, de donner à l'égalité son aplomb;
+c'est la longue impunité des grands criminels qui a
+rendu le peuple bourreau. La colère des peuples,
+comme celle de Dieu, n'est que trop souvent le supplément
+terrible du silence des lois.» La motion de
+M. de Girardin fut décrétée et affichée dans tous
+les coins de Paris.</p>
+
+<p>On reprit la loi générale sur les émigrés. Chaque
+séance était accompagnée d'invectives et de déclamations
+contre leurs personnes, et l'on finit par
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+décréter la peine de mort contre tous les Français
+qui seraient encore, le 1^{er} janvier, en état de rassemblement.
+On déclara que leurs biens seraient
+séquestrés au profit de la nation, sans préjudice
+des droits de leurs femmes, de leurs enfants et de
+leurs créanciers. Le même décret prononça la peine
+de mort contre les princes français et les fonctionnaires
+publics faisant partie de ces rassemblements
+qui ne seraient pas rentrés le 1^{er} janvier, ordonna le
+séquestre des biens des princes, avec défense de
+leur payer aucun traitement sous peine de vingt ans
+de gêne contre les ordonnateurs de ces payements;
+la destitution et la perte du traitement de tout
+fonctionnaire public absent sans cause légitime
+avant et depuis l'amnistie. Même peine contre
+tout fonctionnaire public qui sortirait du royaume
+sans un congé du ministre de son département.
+On y soumit également les officiers généraux,
+les officiers supérieurs et même les sous-officiers.
+Tout officier militaire abandonnant ses fonctions
+sans congé ou démission devait être réputé déserteur
+et puni comme tel; et tout embaucheur au
+dedans comme au dehors devait aussi être puni de
+mort.</p>
+
+<p>L'Assemblée chargea, en outre, le comité diplomatique
+de lui proposer les mesures à prendre à
+l'égard des princes étrangers qui souffraient des
+rassemblements dans leurs États, et de prier le Roi
+de les accepter. Elle termina tous les articles de ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+décret en déclarant qu'elle dérogeait à toutes les
+lois qui pourraient y être contraires.</p>
+
+<p>Le garde des sceaux apporta la sanction du
+Roi au décret concernant Monsieur, et son refus
+sur celui des prêtres et des émigrés; et comme il
+voulait faire quelques observations sur ce refus,
+l'Assemblée s'y opposa, et il y eut un vacarme
+épouvantable: «Tant mieux, reprit Cambon; le Roi
+prouve par là à l'Europe qu'il est libre au milieu
+de son peuple.»</p>
+
+<p>Les Jacobins firent pleuvoir de tous côtés des
+pétitions à l'Assemblée pour déplorer le <i>veto</i> mis
+par le Roi au décret sur les prêtres et les émigrés.
+Ils animaient les esprits contre le Roi et la famille
+royale, qu'ils accusaient de protéger les ennemis de
+la patrie. Les femmes mêmes se mêlèrent de faire
+des représentations, et s'attachèrent à persuader au
+peuple que le refus du Roi attirerait les plus grands
+malheurs sur la nation, dont les rois et les prêtres
+étaient les plus grands ennemis.</p>
+
+<p>Les pamphlets répandus contre le refus de la
+sanction du Roi engagèrent les ministres à lui faire
+faire de nouvelles proclamations et à écrire aux
+princes ses frères pour les engager à revenir et à
+ne pas mettre en doute sa volonté prononcée d'observer
+et de faire observer la Constitution. Ils crurent
+utile de répandre dans le public ces lettres et
+ces proclamations; mais elles ne firent aucun effet,
+et les troubles et les persécutions qui se multipliaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+dans chaque partie de la France augmentèrent
+encore l'émigration.</p>
+
+<p>L'Assemblée décréta, de plus, que tout Français
+ayant traitement, pension ou rente sur le trésor
+national, serait obligé de se présenter en personne
+avec un certificat visé par la municipalité de son
+domicile et par le directoire, lequel prouverait qu'il
+avait habité l'empire français pendant six mois.
+Tout transport et délégation ne pouvait non plus
+être valable qu'avec le même certificat pour les
+vendeurs et les acheteurs. Les seuls commerçants
+furent exceptés de cette loi, en produisant qu'ils
+exerçaient le commerce avant le décret.</p>
+
+<p>Le Roi nomma M. Cayer de Gerville ministre de
+l'intérieur, et M. de Lessart resta ministre des
+affaires étrangères. M. Cayer de Gerville était avocat
+et très-révolutionnaire. Il avait été envoyé comme
+commissaire à Nancy lors de la révolte des régiments,
+et était rempli de vanité et de susceptibilité.
+Il finit cependant par prendre de l'attachement pour
+la personne du Roi, mais en obligeant ce prince à
+user avec lui de grands ménagements, pour ne pas
+choquer son amour-propre accompagné d'une grossièreté
+révolutionnaire. M. du Portail, ministre de
+la guerre, ne pouvant plus tenir aux insultes journalières
+qu'il éprouvait, donna sa démission, et fut
+remplacé par le comte Louis de Narbonne. Rempli
+de présomption et se croyant appelé à de grandes
+destinées, celui-ci accepta avec joie la place de
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+ministre. La légèreté de son caractère ne lui permit
+pas de calculer les obstacles qu'il devait nécessairement
+rencontrer. Convaincu que cette place lui
+donnait le moyen de satisfaire son ambition et le
+mettait même à portée de procurer au Roi quelques
+chances heureuses pour sortir de sa cruelle situation,
+il s'occupa de réaliser les espérances qu'il avait
+conçues. La guerre fut celui qui lui parut le plus
+propre à remplir ce but, et il travailla de tout son
+pouvoir à la faire désirer à l'Assemblée, sous le
+prétexte de venger la nation des insultes qu'elle
+recevait des puissances étrangères.</p>
+
+<p>Enivré de ses folles espérances et persuadé de
+ses grandes capacités, il vint un jour trouver la
+Reine et lui présenta un mémoire pour lui prouver
+la nécessité d'opposer une attitude formidable aux
+menaces des puissances étrangères. Il appuya sur
+l'utilité que la France retirerait d'une guerre qui
+ferait connaître à ces puissances la force d'une
+nation qui avait recouvré sa liberté, et il travailla
+ensuite à persuader cette princesse de l'avantage
+que le Roi pouvait tirer de la nomination d'un premier
+ministre, qui réunirait à l'attachement à sa
+personne l'instruction, la capacité et l'art de la
+persuasion pour ramener les esprits égarés: «Il
+faudrait de plus, ajouta-t-il, qu'il eût l'adresse
+d'occuper la nation d'une guerre qu'on lui ferait
+regarder comme nationale, pour parvenir par ce
+moyen à rendre au Roi l'autorité nécessaire pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+le bonheur de la France.»&mdash;«Et où trouver un tel
+homme?» reprit la Reine.&mdash;«Je crois, d'après ce
+que pensent mes amis, qu'elle pourrait le trouver en
+ma personne et en faire la demande au Roi.»&mdash;«Vous
+vous moquez, reprit la Reine en éclatant de
+rire; et à quoi pensez-vous donc en me faisant une
+pareille proposition?» Puis, reprenant son sérieux,
+elle lui prouva que la Constitution s'opposait formellement
+à sa demande.</p>
+
+<p>Je tiens cette anecdote de la bouche de cette princesse;
+j'ignore si cette conversation a été connue,
+mais peu de jours après il courut dans Paris une caricature
+représentant M. de Narbonne avec une tête de
+linotte, et dont le titre était celui de ministre linotte.</p>
+
+<p>L'Assemblée, dirigée par les Jacobins, nomma
+pour membres du comité de surveillance Isnard,
+Bazire, Merlin, Grangeneuve, Fauchet, Goupilleau
+de Fontenai, Chabot, Lecointre de Versailles,
+Lacroix, Lacretelle, Quinette, Chauvelot, et pour
+suppléants: Antonnelle, maire d'Arles; Jagault et
+Montaut. Ces derniers entrèrent promptement en
+fonction. Trois d'entre eux ayant donné leur démission,
+presque tous périrent dans la suite sous la
+hache révolutionnaire et condamnés par leurs semblables.
+Car dès que les scélérats furent les maîtres,
+ils formèrent diverses fractions, et chaque fraction
+qui avait la prépondérance envoyait à l'échafaud
+celle qui lui était opposée.</p>
+
+<p>Les ministres regardant comme avantageux que
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+le Roi répondit en personne à la demande que lui
+faisait l'Assemblée de s'occuper de mesures qui
+fissent cesser les rassemblements extérieurs qui
+entretenaient l'inquiétude de la France et rendaient
+la guerre préférable à une paix ruineuse et avilissante,
+le Prince s'y rendit en personne pour l'assurer
+qu'il ne négligerait rien pour répondre à ses désirs:
+«Mais, ajouta-t-il, avant de se déterminer à la
+guerre, il faudrait employer tous les moyens possibles
+pour préserver la France des maux incalculables
+que la guerre ne peut manquer d'entraîner dans les
+premiers moments de l'essai d'un gouvernement
+constitutionnel.» Il fit espérer de trouver un allié
+fidèle dans la personne de l'Empereur, disposé à
+empêcher les rassemblements qui inquiétaient la
+nation. Il ajouta que, dans ce but, il allait faire
+déclarer à l'électeur de Trêves et aux autres princes
+voisins que si, avant le 15 janvier, ils ne faisaient
+cesser lesdits rassemblements, il ne verrait en eux
+que des ennemis de la France; et il espérait beaucoup
+à cet égard de l'intervention de l'Empereur.
+S'il ne pouvait réussir dans ses efforts, il leur déclarerait
+la guerre; mais qu'il fallait s'occuper des
+moyens d'en assurer le succès, en affermissant le
+crédit national, en donnant aux délibérations de
+l'Assemblée une marche fixe et imposante, et en
+se conduisant de manière à prouver que le Roi ne
+faisait qu'un avec les représentants de la nation;
+que quant à lui, rien ne ralentirait ses efforts pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+que la loi fût l'appui des citoyens et l'effroi des
+perturbateurs du repos public; qu'il conserverait
+fidèlement le dépôt de la Constitution sans souffrir
+qu'il y fût porté atteinte, sentant combien il était
+beau d'être roi d'un peuple libre. Cette dernière
+phrase prouvait évidemment que ce discours était
+encore l'ouvrage de ceux qui avaient dicté tout ce
+qu'avait écrit le Roi depuis son retour de Varennes.
+Tant de ménagements en réponse à tant d'outrages,
+au lieu d'adoucir les factieux, ne les rendirent que
+plus insolents.</p>
+
+<p>L'Assemblée répondit qu'elle délibérerait sur
+les propositions du Roi, quoiqu'il n'en eût fait
+aucune; et M. de Narbonne, prenant alors la parole,
+demanda la levée de trois armées, les fonds nécessaires
+pour cet objet, et proposa, pour les commander,
+MM. de Luckner, de Rochambeau et de
+la Fayette. Il donna l'espoir que la nation ne serait
+point inférieure dans sa lutte contre les puissances
+à ce qu'elle avait été sous le règne de Louis XIV, et
+qu'il était essentiel de leur prouver, par l'ordre que
+l'on verrait régner dans le royaume, ce qu'était
+une nation qui voulait et savait conserver sa liberté.</p>
+
+<p>Cependant les dénonciations contre les ministres
+se renouvelaient journellement; l'abbé Fauchet
+attaqua M. de Lessart de la manière la plus violente,
+attribuant les massacres d'Avignon au retard
+de l'envoi du décret de réunion du Comtat à la
+France, et il demanda que le ministre fût décrété
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+d'accusation. Sa demande fut renvoyée au comité
+pour en faire un rapport; mais M. de Lessart se
+justifia si pleinement de toutes ces imputations,
+qu'on ne put y donner aucune suite.</p>
+
+<p>Péthion fut nommé maire de Paris, Manuel procureur-syndic
+de la Commune, et toutes les places
+furent remplies par les créatures des Jacobins. Il
+était impossible de ne pas frémir de la rapidité avec
+laquelle ils allaient à leur but. Toutes les démarches
+que l'Assemblée exigeait du Roi n'avaient pour but
+que de l'avilir, et nommément celle de réitérer
+auprès des cantons suisses la demande de la grâce
+des déserteurs de Châteauvieux.</p>
+
+<p>M. de Narbonne, pour persuader de plus en
+plus l'Assemblée de son patriotisme, imagina d'exiger
+des six maréchaux de France résidant encore
+en France un serment encore plus constitutionnel
+que le serment civique décrété par l'Assemblée.
+Mais il fut refusé par MM. de Beauvau, de Noailles,
+de Mouchi, de Laval et de Contades, et un seul,
+M. de Ségur, accéda à la demande du ministre.</p>
+
+<p>Les décrets rendus contre les émigrés ne firent
+sur ceux-ci aucune impression. D'un autre côté, les
+réponses des puissances étrangères aux diverses
+demandes du Roi, par les v&oelig;ux qu'elles formaient
+pour qu'il trouvât dans la Constitution le bonheur
+qu'il en espérait, irritèrent l'Assemblée, plus enorgueillie
+que jamais d'un pouvoir qu'elle cherchait à
+accroître journellement.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Décret de l'Assemblée pour faire sortir des galères les soldats de
+Châteauvieux.&mdash;Persécution contre les officiers fidèles au
+Roi, et projet de l'Assemblée de les remplacer par ses créatures.&mdash;Lettre
+du Roi à l'Assemblée en lui envoyant celle de l'Empereur
+relative aux menaces faites à l'électeur de Trèves.&mdash;Décret
+contre les princes frères du Roi.&mdash;Autre décret pour
+faire payer aux émigrés les frais de la guerre.&mdash;Empire que
+prennent les Jacobins sur toutes les parties de la France par la
+terreur qu'ils inspirent.&mdash;Demande de mettre en activité la
+haute cour nationale.&mdash;Rapport satisfaisant de M. de Narbonne
+sur l'état de l'armée, et dénué de toute vérité.&mdash;Brissot
+déclare qu'on ne peut compter sur aucune puissance étrangère.&mdash;Crainte
+des Jacobins d'une médiation armée entre toutes les
+puissances pour le maintien de l'ordre en France.&mdash;Établissement
+de la garde constitutionnelle du Roi.</p>
+
+<p class="p2">La municipalité ayant demandé à l'Assemblée
+de vouloir bien fixer le jour où elle recevrait ses
+hommages à l'occasion du nouvel an, M. Pastoret
+se récria contre un usage aussi vicieux et indigne
+d'une Assemblée qui ne désirait d'autre hommage
+que l'assurance du bonheur du peuple, et
+fit décréter qu'on n'en présenterait aucun à qui
+que ce fût.</p>
+
+<p>L'Assemblée, ne pouvant obtenir la grâce des
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+quarante soldats de Châteauvieux, condamnés aux
+galères par leur nation relativement à l'affaire
+de Nancy, la décréta elle-même et les en fit sortir,
+quoiqu'ils y fussent condamnés par le jugement
+de leur nation. Guadet assura que cette
+indulgence animerait d'une nouvelle ardeur les
+régiments suisses qui servaient en France, qu'elle
+ne déplairait qu'aux officiers infectés d'aristocratie,
+mais qu'heureusement les officiers ne faisaient
+pas les armées.</p>
+
+<p>Il n'y avait sorte de moyen que l'on n'employât
+pour dégoûter les officiers fidèles à leur devoir et
+soupçonnés d'attachement à la personne du Roi.
+Toutes les dénonciations des soldats étaient écoutées
+favorablement, et les officiers mis en état d'arrestation
+sur de simples rapports dont on ne pouvait
+administrer aucune preuve. L'insubordination des
+soldats, le pillage des caisses et l'emprisonnement
+des officiers trouvaient toujours une excuse dans
+l'Assemblée. Il était visible que le plan des factieux
+était de ne laisser dans les régiments aucun officier,
+et de les remplacer par des créatures, pour pouvoir
+disposer de l'armée quand l'occasion s'en présenterait.</p>
+
+<p>La violence de l'Assemblée et le peu de mesures
+qu'elle gardait dans ses menaces aux princes voisins
+de la France, s'ils continuaient à souffrir dans leurs
+États des rassemblements d'émigrés, déterminèrent
+l'Empereur à faire écrire à M. de Noailles, ambassadeur
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+de France, par M. le prince de Kaunitz,
+qu'il allait mettre ses troupes à portée de secourir
+l'électeur de Trèves, si les Français se permettaient
+les moindres hostilités dans les États de ce prince.
+Le Roi écrivit lui-même à l'Assemblée en lui envoyant
+cette lettre, pour lui marquer son étonnement de la
+conduite de l'Empereur, l'assurant cependant qu'il
+ne perdait pas encore l'espoir de le ramener à des
+sentiments plus pacifiques; mais que si, contre son
+attente, il persistait à ne point exiger de l'électeur
+de faire sortir les émigrés de ses États, il saurait
+soutenir la justice de la cause des Français, regardant
+le maintien de la dignité nationale comme le
+plus essentiel de ses devoirs. Il était facile de reconnaître
+encore dans le style de cette lettre l'ouvrage
+des mêmes personnes qui avaient dicté toutes celles
+de Sa Majesté.</p>
+
+<p>L'Assemblée, en applaudissant à cette démarche,
+n'en continua pas moins ses poursuites contre les
+princes frères du Roi, et M. de Condorcet prononça
+un long discours pour servir de préambule au décret
+projeté. Il assura que la nation française ne prendrait
+jamais les armes pour faire de nouvelles
+conquêtes, mais seulement pour assurer sa liberté,
+faire respecter sa dignité, et qu'elle ménagerait
+toujours le peuple des États avec lesquels elle
+serait en guerre. Ce discours, accompagné des
+invectives ordinaires contre les princes, les nobles,
+les prêtres et les émigrés, pouvait être regardé
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+comme une sollicitation de ce décret si désiré. Aussi
+fut-ce à sa suite que l'Assemblée décréta, le 1^{er} janvier,
+qu'il y avait lieu à accusation contre Monsieur,
+Mgr le comte d'Artois et Mgr le prince de
+Condé, MM. de Bouillé, de Calonne et Mirabeau
+cadet, à qui elle ne donna que le nom de Riquetti,
+par respect pour le grand homme qui avait porté
+avec tant de gloire celui de Mirabeau; et elle
+ordonna que, sous trois jours, les comités de diplomatie
+et de législation réunis lui présenteraient un
+projet d'acte d'accusation; que le ministre des
+affaires étrangères serait tenu de leur remettre
+toutes les notes et renseignements qu'il aurait pu
+recevoir des agents de la nation sur les projets des
+émigrés, de dénoncer ceux qui auraient pu les favoriser
+ou auraient négligé d'instruire le gouvernement
+des dispositions hostiles qu'ils auraient préparées
+ou suivies dans les cours étrangères.</p>
+
+<p>Non contents de ce décret, les démagogues de
+l'Assemblée la persuadèrent, par les discours les
+plus violents, qu'il fallait faire payer aux émigrés les
+frais de la guerre. En conséquence, elle décréta,
+peu de jours après, une triple imposition sur tous
+leurs biens, non compris les frais de culture et de
+régie: ce qui réduisit à rien leurs revenus et acheva
+de leur enlever le peu de ressources qui leur restait.
+Les Jacobins, n'étant pas encore satisfaits, envoyèrent
+dans les provinces le comédien d'Orfeuil, un de
+leurs plus ardents sectateurs, pour exciter le peuple
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+contre eux et l'engager à s'emparer de leurs
+biens.</p>
+
+<p>Rien n'était plus effrayant pour les propriétaires
+que les maximes débitées à l'Assemblée par des
+députés sans propriétés, et qui n'aspiraient qu'à
+s'emparer de celles dont ils convoitaient la dépouille.
+La partie saine des Français, quelle que fût la nuance
+de leurs opinions politiques, détestait et méprisait
+cette Assemblée; mais les frayeurs qu'inspiraient
+les crimes qu'elle était capable de commettre contenaient
+chacun dans l'obéissance, tandis qu'elle
+mettait à profit la terreur qu'elle savait employer si
+à propos.</p>
+
+<p>La grande majorité des Français et des Parisiens
+était sincèrement attachée au Roi; mais n'osant
+résister aux Jacobins, elle leur laissa prendre un tel
+empire, qu'ils finirent par subjuguer non-seulement
+l'Assemblée, mais encore la France entière. Ils
+avaient rempli les places de leurs créatures; les
+crimes ne leur coûtaient rien. Chacun, craignant
+d'être leur victime en s'opposant à leurs projets,
+finit par le devenir de sa lâcheté et de son insouciance.
+Les députés mêmes n'osaient s'opposer aux
+décrets qu'ils provoquaient et dont ils sentaient
+l'injustice; leur vote fut souvent dicté par la peur,
+ainsi que les éloges qu'ils prodiguaient à l'Assemblée
+contre le v&oelig;u de leur c&oelig;ur. Le ministre de la
+justice lui ayant déclaré que pour l'organisation de
+la haute cour nationale il était indispensable de
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+compléter le décret rendu le 15 mai de l'année précédente,
+elle en rendit un composé de huit articles.
+Les factieux soulevèrent la question de décider s'il
+serait soumis ou non à la sanction du Roi. Il y eut
+de grands débats à ce sujet; mais on leur prouva si
+évidemment qu'ils ne pouvaient en soustraire les
+décrets sans violer ouvertement la Constitution,
+que, n'ayant rien à répondre à cette objection ni à
+celle qui montrait l'injustice de laisser sans jugement
+un si grand nombre de détenus, l'Assemblée
+se décida à ajourner le décret, laissant à la décision
+de la haute cour ce qu'il y avait à ajouter à son
+organisation. Et cependant elle obligea le ministre
+de la justice à lui rendre compte, sous huit jours,
+des mesures prises pour mettre la haute cour en
+activité. Le pouvoir qu'on donnait à cette cour
+aurait été bien dangereux, si le bonheur n'avait
+voulu qu'elle fût composée de têtes froides et réfléchies,
+qui, sous différents prétextes, différèrent de
+rendre les jugements provoqués par l'Assemblée.
+Cette dernière ne s'occupait que des moyens d'obliger
+le Roi à déclarer la guerre aux puissances étrangères,
+les factieux espérant en profiter pour établir
+plus promptement l'anarchie, qui favoriserait leur
+cupidité et leur ambition cachées sous le voile de
+l'égalité.</p>
+
+<p>M. de Narbonne, qui ne la désirait pas moins,
+fit le rapport le plus satisfaisant sur l'état de l'armée
+et celui des places frontières. Il n'y manquait
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+que la vérité; mais on était bien éloigné de chercher
+à l'approfondir. Il assura à l'Assemblée que la
+France était en état de se défendre contre tous ses
+ennemis; qu'en y rétablissant l'ordre, elle deviendrait
+une puissance si formidable, qu'elle serait
+recherchée par toutes les autres. «La cause de la
+noblesse, ajouta-t-il, est étrangère aux rois comme
+aux peuples; faisons-lui perdre deux fois sa cause
+en nous emparant des vertus généreuses dont elle
+se croit en possession exclusive.» Il était parvenu à
+obtenir du Roi, sur la demande de l'Assemblée, le
+commandement des trois armées décrété pour
+MM. de Rochambeau, de Luckner et de la Fayette,
+ainsi que le bâton de maréchal de France pour
+les deux premiers, quoique la Constitution n'en
+portât le nombre qu'à six. Mais il promit qu'on
+ne remplacerait ceux qui viendraient à manquer
+que lorsqu'ils seraient réduits au nombre fixé par
+la loi.</p>
+
+<p>Brissot prononça, à cette occasion, un grand discours
+pour prouver que nous ne pouvions compter
+sur aucune puissance de l'Europe; qu'il fallait les
+obliger à se déclarer et donner seulement à l'Empereur
+jusqu'au 10 février pour se décider; que,
+passé ce terme, son silence serait tenu pour hostilité,
+et le Roi invité à accélérer les préparatifs de
+guerre. Gensonné ajouta qu'on devait sommer
+l'Empereur de déclarer s'il voulait observer fidèlement
+le traité de 1766, secourir la France en cas
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+d'hostilités des puissances étrangères, et ne rien
+entreprendre contre la Constitution. Cette proposition,
+qui fut fort applaudie, fut accompagnée des
+invectives ordinaires contre les puissances étrangères,
+les aristocrates et les émigrés.</p>
+
+<p>M. de Lessart, en apportant à l'Assemblée les promesses
+de l'électeur de Trèves de faire cesser les
+rassemblements d'émigrés, et les ordres donnés
+pour leur faire quitter ses États, l'engagea à ne pas
+presser la déclaration de guerre, et à employer tous
+les moyens qui seraient en son pouvoir pour préserver
+la France des fléaux que cette guerre entraînerait
+à sa suite. Mais l'Assemblée était bien éloignée
+d'écouter de pareils conseils.</p>
+
+<p>Les Jacobins, ayant eu connaissance du désir
+qu'avait le Roi d'une médiation armée de toutes les
+puissances pour rétablir l'ordre en France, et faire
+cesser l'inquiétude que leur causait la violence de
+l'Assemblée, animèrent contre cette mesure les
+factieux, qui, après s'être permis les invectives les
+plus violentes contre tous les souverains, firent
+décréter que l'Assemblée regarderait comme infâme
+et criminel de lèse-nation tout Français qui prendrait
+part directement ou indirectement à un congrès
+dont l'objet serait la modification de la Constitution,
+la nation étant résolue de la maintenir ou
+de périr; que le présent décret serait porté au Roi
+pour qu'il fît notifier aux puissances la résolution
+de la nation de ne rien changer à sa Constitution.
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<p>Il y eut à la suite de ce décret un vacarme épouvantable
+à l'Assemblée. On n'y entendait que les
+cris répétés de: «Vive la Constitution ou la mort!»
+MM. de Lessart et Duport du Tertre furent obligés
+de crier comme les autres, ce qui leur valut quelques
+applaudissements.</p>
+
+<p>Les factieux n'avaient garde de souffrir d'autres
+changements à la Constitution que ceux qu'ils y
+feraient eux-mêmes, dans la crainte que l'on ne
+parvînt à la concilier avec la royauté, dont leurs
+décrets n'avaient pour but que de hâter la destruction.</p>
+
+<p>Malgré toutes ces bravades contre les souverains,
+on ne faisait aucun préparatif pour soutenir la
+guerre. Les scélérats manquaient de tout; on n'avait
+ni places approvisionnées, ni canons, ni rien de
+tout ce qui était nécessaire pour commencer une
+campagne. M. de Narbonne représentait vainement
+la nécessité de s'occuper du recrutement de l'armée
+et de commencer ses préparatifs pour n'être pas
+pris au dépourvu. L'Assemblée ne répondait que
+par de beaux discours sur l'état de la France, et
+passait à l'ordre du jour sur les nouvelles qui lui
+arrivaient de tous côtés, sur le dénûment des soldats
+et le mauvais état des places frontières. On ne
+peut se faire d'idée de la déraison de cette Assemblée,
+dont tous les décrets portaient l'empreinte de
+la violence et de la fureur. Elle prolongea cependant
+le terme de la décision demandée à l'Empereur
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+jusqu'au 10 mars, sur l'observation que des retards
+de courrier pourraient ne pas lui laisser le temps
+nécessaire à une décision.</p>
+
+<p>La fureur de l'Assemblée ne l'empêchait pas d'être
+ombrageuse au point de redouter les 1,800 hommes
+qui devaient composer la garde du Roi; et sous
+divers prétextes, elle en retarda tellement la mise
+en activité, qu'elle ne put commencer son service
+que le 19 février. Le Roi avait mis l'attention la
+plus scrupuleuse à ne donner aucune prise sur sa
+composition. M. le ministre de l'intérieur avait
+demandé à chaque département de fournir trois
+hommes dont la bonne conduite pût répondre de
+leur fidélité à tous leurs devoirs. Chaque bataillon
+de Paris fournit aussi deux hommes, et la cavalerie
+fut prise dans les divers régiments de cette arme.
+Les factieux, n'ayant pu s'opposer à l'établissement
+de cette garde, cherchèrent à la corrompre avant
+même qu'elle fût en activité; mais ils ne purent
+réussir vis-à-vis de la cavalerie, qui fut incorruptible,
+et ils ne gagnèrent qu'un petit nombre d'hommes
+dans l'infanterie, et qu'on eût même ramenés facilement
+s'il eût été question de défendre le Roi. Pour
+répondre aux reproches que l'Assemblée ne cessait
+de faire à M. Bertrand, le Roi lui écrivit qu'après
+en avoir mûrement examiné la nature et n'en
+trouvant aucun de fondé, il croirait manquer à la
+justice s'il lui retirait sa confiance. Cette lettre
+occasionna un grand tumulte dans l'Assemblée.
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+Guadet et Brissot s'emportèrent contre les ministres,
+et même contre le Roi, prétendant que les aristocrates
+gouvernaient la France dans l'intérieur, tandis
+qu'au dehors l'Empereur, l'Espagne et la Prusse
+nous dictaient des lois. Brissot conseilla à l'Empereur
+de se séparer de ces deux puissances, de favoriser
+les Jacobins et de les employer à préparer les
+peuples à la liberté, moyen certain d'affermir son
+trône chancelant.</p>
+
+<p>Ce prince, peu touché de ces avis, fit courir un
+manifeste pour assurer les Français que, loin de
+détruire leur Constitution, il se joindrait au contraire
+au Roi pour l'appuyer de tout son pouvoir, en en
+modifiant les articles qui pourraient en avoir besoin;
+qu'il ne se déclarerait jamais que contre les factieux,
+fauteurs du désordre et de l'anarchie, et qui perpétuaient
+seuls les malheurs de la France, auxquels
+il désirait ardemment voir une fin. Il se flattait que
+cette démarche attirerait dans le parti du Roi les
+véritables amis d'une Constitution sage et une grande
+partie de la France. Mais il ne connaissait pas la
+force des Jacobins, qu'il attaquait ouvertement sous
+le nom de factieux, et que cette démarche rendit
+encore plus audacieux. Aussi la Reine s'en affligea-t-elle,
+la trouvant prématurée. Elle me dit en me
+montrant cet écrit: «Mon frère ne connaît pas la
+position de la France; en déclarant la guerre aux
+Jacobins, il nous met sous le couteau, nous et nos
+fidèles serviteurs.»
+<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<p>En effet, les factieux ne perdaient pas une occasion
+d'échauffer le peuple. Ils lui persuadèrent que
+le droit de veto était le seul obstacle à son bonheur,
+et avec ce mot, dont il n'entendait pas la signification,
+ils l'animèrent contre le Roi et la Reine, qu'ils
+appelaient Monsieur et Madame Veto. Ils se permettaient
+les injures les plus grossières contre leurs
+personnes, surtout lorsque ce prince opposait le droit
+de veto aux décrets de l'Assemblée. Un de ses membres
+poussa la hardiesse jusqu'à dire que les ministres
+devaient répondre sur leurs têtes des suites du
+veto; et une violation si manifeste de la Constitution
+n'éprouva aucune opposition.</p>
+
+<p>On faisait fabriquer des piques dans Paris, et l'on
+fit paraître dans les Tuileries des piques à crochets,
+pour arracher, disaient-ils, les entrailles des aristocrates.
+Une députation de ces misérables vint à la
+barre, accuser les membres du ministère de préparer
+un massacre des patriotes. C'était la tactique des
+factieux d'accuser leurs ennemis des crimes qu'ils
+se préparaient à commettre, et ils assurèrent
+l'Assemblée qu'ils étaient prêts à purger la terre des
+amis du Roi, qu'on pouvait regarder comme ennemis
+de la nation. L'Assemblée, loin de punir de pareilles
+indignités, accorda à ces brigands les honneurs de
+la séance. Toutes ces horreurs avaient pour but
+d'obtenir du Roi la sanction du décret concernant
+la liberté des soldats de Châteauvieux, et celui de la
+triple imposition sur les biens des émigrés, à laquelle
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+ce prince ne pouvait se déterminer. Mais les ministres,
+effrayés des dangers que son refus pouvait faire
+courir à Sa Majesté, l'engagèrent fortement à ne la
+pas refuser. Le Roi consentit donc, à son grand
+regret, à donner cette sanction, qui affligea tous les
+gens de bien.</p>
+
+<p>Ce prince n'en fut pas plus tranquille. Les factieux
+ne passaient pas de jours sans se permettre
+les sorties les plus violentes contre sa personne et
+ses plus fidèles serviteurs. On les accusait du renchérissement
+des denrées, des crimes qui se commettaient
+dans les diverses parties du royaume, et
+même du pillage de quelques magasins d'épicerie,
+qu'ils avaient eux-mêmes organisé pour exciter
+quelques troubles. Ils prétendirent qu'il se faisait
+des rassemblements pour enlever le Roi dans l'intention
+de se joindre aux ennemis de l'État, pour
+mettre tout à feu et à sang; qu'il employait l'argent
+de sa liste civile à corrompre les bons patriotes, et
+qu'il n'avait formé sa maison militaire que pour
+asservir les Parisiens, les égorger et partir avec
+elle.</p>
+
+<p>Le Roi, pour déjouer les progrès des factieux,
+écrivit à la municipalité pour se plaindre des bruits
+répandus par les malintentionnés. Il lui marquait
+en même temps qu'il connaissait les devoirs que lui
+imposait la Constitution, et qu'il saurait les remplir;
+que rien ne l'obligeait à rester à Paris, et que s'il
+ne le quittait pas, c'était parce qu'il le voulait bien,
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+et qu'il croyait sa présence utile; mais qu'il ne se
+cacherait pas s'il avait des raisons qui lui fissent
+désirer d'en sortir.</p>
+
+<p>Cette lettre ne diminua pas la violence des démagogues
+de l'Assemblée. Hérault de Séchelles se
+permit dénoncer cette proposition, que le pouvoir
+législatif avait le droit de traduire le pouvoir exécutif
+devant le pouvoir judiciaire; que la responsabilité
+n'était pas toujours la mort, mais qu'elle
+entraînait également la perte de l'honneur et de
+la liberté.</p>
+
+<p>Rouyer proposa de faire un recensement de tous
+les habitants du royaume qui avaient des enfants
+ou des neveux émigrés, afin de prendre, quand il
+en serait temps, des mesures fermes et solides pour
+mettre la chose publique à l'abri de leur perfidie.
+On sait la suite qui fut donnée à cette proposition
+au fort de la Révolution.</p>
+
+<p>La loi sur les passe-ports fut mise en vigueur,
+malgré l'article de la Constitution qui donnait à
+chacun le droit de sortir ou de rentrer dans le
+royaume à sa volonté, et l'Assemblée ordonna que
+ce décret fût porté sur-le-champ à la sanction du
+Roi par quatre membres de l'Assemblée.</p>
+
+<p>Le Roi tenait conseil en ce moment. On leur offrit
+d'en attendre la fin dans la salle des gardes ou dans
+celle des ambassadeurs, à leur volonté. Ils furent
+excessivement choqués de n'avoir pas été introduits
+sur-le-champ, et encore plus qu'on ne leur eût pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+ouvert les deux battants en entrant chez le Roi.
+L'huissier leur dit que ce n'était pas l'usage, et
+qu'elles ne s'ouvraient qu'aux grandes députations.
+Ils se plaignirent vivement à l'Assemblée de ce
+manque de respect, et l'Assemblée attacha à cette
+prétention l'importance qu'elle aurait pu mettre à
+l'affaire la plus essentielle. Elle écrivit au Roi pour
+se plaindre de ce manque d'égards envers une
+députation de l'Assemblée. Ce prince, étonné de la
+chaleur qu'elle mettait à une prétention aussi puérile,
+lui répondit qu'on avait suivi l'usage accoutumé;
+qu'il n'avait pu prévoir le prix qu'elle paraissait
+attacher à l'ouverture des deux battants; qu'il ne
+tenait nullement à la conservation de l'ancien
+usage; mais puisqu'elle désirait qu'on les ouvrît
+même aux simples députations, il consentait volontiers
+à lui donner cette satisfaction.</p>
+
+<p>Après la lecture du décret qui prescrivait la
+manière dont la plus simple députation serait reçue
+chez le Roi, Condorcet déclara que désormais le
+président de l'Assemblée ne se servirait, en lui écrivant,
+que de la même formule dont ce prince se
+serait servi à son égard. Elle ne perdait aucune
+occasion de diminuer le respect qu'on lui portait,
+et le peuple l'imitait, en voyant le peu de considération
+qu'on témoignait à son souverain.</p>
+
+<p>Le Roi, attentif à ne donner aucun sujet de
+plaintes contre sa garde constitutionnelle, fit écrire
+à Péthion, maire de Paris, pour lui demander le
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+jour où elle pourrait prêter serment à la municipalité.
+Péthion, n'osant prendre sur lui de répondre
+seul à cette demande, s'adressa à l'Assemblée, qui
+dicta elle-même la formule du serment; bien entendu
+que les individus composant la garde du Roi devaient
+justifier d'abord qu'ils avaient déjà prêté le serment
+civique, décrété par l'Assemblée nationale.</p>
+
+<p>Le serment exigé était conçu en ces termes: «Je
+jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au Roi,
+de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution
+décrétée par l'Assemblée nationale en 1789, 1790
+et 1791; de veiller avec fidélité à la sûreté de la
+personne du Roi, de n'obéir à aucune réquisition
+ou service étranger à celui de sa garde.»</p>
+
+<p>Il fut décidé que ce seraient serait prêté publiquement
+en présence des officiers municipaux, et
+renouvelé chaque année à la même époque où il
+aurait été prêté la première fois, et que la garde
+royale ne pourrait suivre le Roi, s'il s'écartait de
+plus de vingt lieues du Corps législatif, distance
+prescrite à ce monarque par la nouvelle Constitution.</p>
+
+<p>On ne peut faire trop d'éloges de cette garde et
+des officiers qui la composaient. Pour empêcher
+que le dés&oelig;uvrement des gardes ne les rendit
+susceptibles de mauvaises impressions, ils les occupaient
+continuellement, les surveillant avec l'attention
+la plus scrupuleuse, ne s'absentant point, et
+prenant même leurs repas chez les traiteurs les plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+voisins du château. Ils ménageaient avec la plus
+grande attention les officiers de la garde nationale,
+leur cédant même dans toutes les prétentions qu'ils
+élevaient, lorsqu'elles n'étaient pas incompatibles
+avec le bien du service.</p>
+
+<p>Les Jacobins cherchaient, au contraire, à exciter
+la jalousie de la garde nationale par les mensonges
+et les calomnies qu'ils avaient coutume d'employer
+lorsqu'ils leur étaient utiles. Les officiers de la
+garde les recherchaient, au contraire, sans se rebuter,
+étaient avec eux d'une extrême politesse, ne
+négligeant aucune occasion de les attacher au Roi
+et de les engager à s'unir à eux pour la défense de
+ce prince, si les mauvaises intentions que manifestait
+l'Assemblée forçaient à en venir à cette extrémité.
+Une conduite si sage et tant de sacrifices ne
+purent cependant parvenir à diminuer la jalousie de
+la garde nationale, qui se manifesta d'une manière
+bien sensible.</p>
+
+<p>On avait partagé la grande salle des Cent-Suisses
+en deux salles séparées par une cloison, l'une pour
+la garde royale, et l'autre pour la garde nationale.
+Cette dernière, excitée par les Jacobins et par un
+nommé Sevestre<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, murmura de cette séparation et
+demanda la destruction de cette cloison. Le Roi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+croyant devoir acquiescer à cette demande, pria sa
+garde de lui donner cette marque d'attachement de
+ne se permettre ni plaintes ni murmures, et il fut
+obéi, malgré la peine qu'elle en ressentait. Elle y
+avait d'autant plus de mérite qu'il y avait dans la
+garde nationale des gens très-mal pensants, dont
+plusieurs étaient soupçonnés, et non sans raison,
+d'être les espions des Jacobins, et d'interpréter
+malignement les propos les plus innocents de cette
+excellente garde.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XVIII</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Brigandages et fermentation excitée par les factions dans toutes les
+provinces du royaume.&mdash;Audace des Jacobins.&mdash;Décret
+d'accusation contre M. de Lessart, et son envoi à Orléans pour
+être jugé par la haute cour nationale.&mdash;Dénonciations journalières
+contre les ministres.&mdash;Le Roi reçoit leur démission et se
+décide à en prendre dans le parti des Jacobins.&mdash;Amnistie
+accordée par l'Assemblée pour tous les crimes commis à Avignon.&mdash;Son
+refus d'écouter aucune représentation des députés
+opposés aux factieux.&mdash;Suppression des professeurs de l'instruction
+publique, des confréries, de tous les Ordres religieux, et
+même de celui des S&oelig;urs de la Charité.</p>
+
+<p class="p2">La France était livrée dans toutes ses provinces
+aux brigandages les plus affreux. Les bois étaient
+dévastés, les greniers pillés, la circulation des grains
+arrêtée par des paysans, qui, sous prétexte de la
+crainte de disette, refusaient de les laisser sortir de
+la province où ils abondaient pour alimenter celles
+qui en manquaient, quoiqu'elles les eussent payés
+d'avance. Les riches propriétaires n'étaient plus en
+sûreté contre les pillages; tout annonçait une
+prompte dissolution. Simoneau, maire d'Étampes,
+ayant voulu s'opposer à ces excès, fut assassiné par
+ces furieux, qui hachèrent en pièces un fermier des
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+environs de Montlhéry. Le Roi, à qui cette nouvelle
+Assemblée avait ôté le peu d'autorité qui lui
+restait, n'avait aucun moyen de s'opposer à ces
+excès. S'il lui arrivait de donner un ordre à ce
+sujet, l'Assemblée trouvait le moyen de le paralyser
+sur-le-champ, et d'accuser ensuite le pouvoir
+exécutif de faire le mort et de ne pas savoir réprimer
+tous ces excès. La position du Roi était affreuse
+et s'aggravait journellement.</p>
+
+<p>Loin de réprimer les insurrections quotidiennes
+des différents corps de l'armée, l'Assemblée les
+favorisait et accueillait toutes les dénonciations
+des soldats contre les officiers nobles et même
+contre le ministre de la guerre, dans le but d'avoir
+un prétexte pour chasser tous les officiers nobles
+et les remplacer par d'autres qui leur seraient
+dévoués et sur lesquels elle pourrait compter. Elle
+démontra son peu de respect pour la personne
+du Roi, en passant à l'ordre du jour sur une lettre
+que lui écrivit ce prince pour se plaindre de cette
+conduite.</p>
+
+<p>Elle était furieuse contre M. de Lessart, qui, craignant
+les suites d'une guerre entre la France et
+toutes les puissances de l'Europe, faisait tout ce
+qui dépendait de lui pour l'éviter. Les factieux
+de l'Assemblée, voulant absolument le trouver en
+faute, chargèrent le comité des douze d'examiner
+sa conduite. Brissot se chargea du rapport qui en
+fut fait à l'Assemblée, y dénonça formellement
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+M. de Lessart et proposa un décret d'accusation
+contre ce ministre. Il n'avait pas, disait-il, donné
+connaissance à l'Assemblée de toutes les pièces qui
+prouvaient un concert entre les diverses puissances
+de l'Europe contre la sûreté et l'indépendance de la
+France; il avait affecté de douter de leurs intentions,
+leur avait donné une idée fausse de la situation
+du royaume, n'avait pas su faire respecter la
+France dans ses correspondances avec l'Empereur,
+dont on l'eût cru plutôt le ministre que celui de
+l'Assemblée; avait demandé la paix, traîné les
+négociations en longueur, négligé ou trahi les intérêts
+de la nation, et avait même refusé d'obéir aux
+décrets de l'Assemblée, en retardant l'envoi de celui
+de la réunion du comtat d'Avignon à la France,
+retard qui avait été la cause des crimes qui s'y
+étaient commis. Il conclut par demander à l'Assemblée
+de charger le pouvoir exécutif de le faire conduire
+à Orléans, pour y être jugé par la haute cour
+nationale.</p>
+
+<p>Plusieurs membres de l'Assemblée s'opposèrent à
+l'iniquité de cette accusation, qui enlevait à l'accusé
+les moyens de se défendre, et demandèrent qu'on
+produisît au moins les pièces à l'appui. On n'eut
+aucun égard à leur demande, et le décret fut prononcé.
+Les factieux, fiers de ce succès, s'écrièrent
+qu'ils espéraient bien qu'on userait de la même sévérité
+envers le ministre de la justice; mais l'Assemblée,
+ne trouvant pas que ce fût encore le moment,
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+ne donna aucune suite au désir qu'ils venaient
+d'exprimer.</p>
+
+<p>M. de Lessart, craignant la fureur populaire à la
+suite d'un pareil décret, s'éloigna de chez lui et
+informa le lendemain le directoire du lieu de sa
+retraite. Il fut conduit sur-le-champ à Orléans. Il
+écrivit à l'Assemblée avant son départ une lettre
+très-noble, pour se plaindre de l'accusation prononcée
+contre lui sans qu'on lui eût laissé la possibilité
+de se justifier, ajoutant que, fort de son innocence,
+il était loin de redouter le jugement qui serait
+prononcé, et qu'il regrettait seulement que l'Assemblée
+ne l'eût pas mis à portée d'obtenir d'elle-même
+la justice qu'il attendait du tribunal auquel
+elle l'avait envoyé.</p>
+
+<p>M. de Lessart était sincèrement attache à la personne
+du Roi. Mais, effrayé de la situation critique
+de ce prince, et influencé par les constitutionnels,
+il n'eut pas la force de résister à leurs insinuations,
+et il contribua aux démarches de faiblesse qu'on lui
+reprocha avec raison. Il espérait par là le garantir
+des malheurs qui le menaçaient, et il en reconnut
+trop tard le danger. Il montra dans sa captivité
+beaucoup de courage et un grand attachement pour
+le Roi, à qui il fit même parvenir d'Orléans des
+avis utiles sur les dangers que courait sa personne,
+par les man&oelig;uvres de cette horrible Assemblée.</p>
+
+<p>Péthion, à la tête de la commune de Paris, n'eut
+pas honte de venir remercier l'Assemblée du décret
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+rendu contre M. de Lessart, et de la preuve qu'elle
+venait de donner que la responsabilité n'était pas
+un vain mot, et que le glaive de la loi se promènerait
+indistinctement sur toutes les têtes.</p>
+
+<p>On se doute bien des applaudissements que lui
+valurent de pareils propos, qui furent accompagnés
+des honneurs de la séance.</p>
+
+<p>La position du Roi était affreuse. Désolé de
+l'emprisonnement de M. de Lessart, il n'avait
+aucun moyen de le soustraire à la vengeance de ses
+accusateurs. Il ne pouvait réprimer aucun désordre,
+ni faire agir ses ministres sans les exposer au même
+sort. Craignant pour M. Bertrand la malveillance
+de l'Assemblée, qui brûlait du désir de trouver matière
+à le mettre aussi en accusation, il lui demanda
+sa démission, ainsi qu'à M. Tarbé. M. Bertrand
+possédait la confiance du Roi et la méritait. La fermeté
+de son caractère ne se démentit jamais, non
+plus que son profond attachement pour le Roi,
+qui éprouva le regret le plus vif de ne pouvoir le
+conserver dans le ministère. Il ne lui retira pas sa
+confiance; mais dans l'état où l'Assemblée avait
+réduit la puissance royale, il était difficile de donner
+de bons conseils. Malgré les dangers qu'il courait,
+M. Bertrand resta constamment auprès du Roi, jusqu'au
+moment où les factieux, s'étant emparés de
+sa personne, en éloignèrent par la violence ses plus
+fidèles serviteurs. En quittant le ministère, M. Bertrand
+rendit un compte si détaillé et si exact de son
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+administration, que l'Assemblée, malgré la haine
+qu'elle lui portait, ne put trouver matière à accusation.
+Ce compte rendu augmenta encore les
+regrets de voir sortir du ministère un homme qui
+en avait rempli les fonctions avec tant de distinction.</p>
+
+<p>M. de Narbonne, qui n'aimait pas M. Bertrand,
+et qui avait travaillé à l'éloigner du ministère,
+désirant conserver sa place de ministre, imagina un
+moyen qu'il crut infaillible pour ne pas être obligé
+de donner sa démission, et qui eut un effet tout
+contraire à celui qu'il en attendait. Il se fit écrire par
+MM. de Rochambeau, de Luckner et de la Fayette,
+que le salut de l'État dépendait de sa stabilité dans
+le ministère, le tout accompagné de beaucoup
+d'éloges de sa personne et de sa conduite. Ne doutant
+pas que la publicité de ces lettres ne lui assurât
+l'opinion publique, qui forcerait le Roi à le
+conserver dans sa place, il les fit imprimer et distribuer
+dans tout Paris, la veille du jour où M. Bertrand
+devait être dénoncé. Il y joignit sa réponse,
+dans laquelle il donnait les plus fortes assurances
+de son patriotisme. Il avait la bassesse de comparer
+ses sentiments à ceux de M. Bertrand, que,
+tout en l'estimant, disait-il, il ne pouvait s'empêcher
+de blâmer dans sa conduite ministérielle. Cette
+démarche produisit le plus mauvais effet. Le public
+indigné en fit justice. Le Roi lui demanda sa démission,
+et les Jacobins se virent avec plaisir débarrassés
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+d'un ministre lié avec les constitutionnels, qu'ils
+détestaient encore plus que les royalistes.</p>
+
+<p>Plusieurs membres de l'Assemblée voulaient lui
+faire subir le même sort qu'à M. de Lessart. Le
+plus grand nombre ayant demandé qu'il fût
+entendu, Quinette s'y opposa fortement, tout en
+soutenant l'utilité de son accusation. Il ajouta:
+«Croyez-vous que si l'on eût entendu M. de Lessart,
+l'Assemblée l'eût envoyé à Orléans?» On eut
+honte de renouveler le même scandale, et il ne fut
+plus question d'accusation. M. de Narbonne déclara
+qu'il allait partir pour combattre sur la frontière
+les ennemis de la patrie, et il quitta prudemment
+Paris, dont le séjour aurait pu lui être funeste.</p>
+
+<p>M. de Grave le remplaça au ministère de la
+guerre. Il était constitutionnel par principes, mais
+honnête homme et attaché au Roi, quoique vivant
+dans la société de M. le duc d'Orléans. Faible par
+caractère et redoutant la puissance des Jacobins
+et de l'Assemblée, il les flattait l'un et l'autre, et
+ses discours se ressentaient de sa pusillanimité.
+Cette conduite le fit taxer de jacobinisme, quoiqu'il
+en détestât les principes. Incapable de se porter
+à aucun excès, il ne put conserver sa place au delà
+de six semaines.</p>
+
+<p>Le Roi, voyant l'impossibilité de conserver aucun
+ministre sans l'exposer à la persécution des Jacobins,
+qui subjuguaient alors toute la France, se
+détermina à essayer d'un ministère composé de gens
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+de leur parti. Il espérait par cette mesure calmer
+leur fureur, qui s'accroissait de jour en jour, ouvrir
+les yeux de la nation par ce dernier essai et ôter
+aux malveillants le prétexte de l'accuser de tous les
+désordres qui se commettaient dans toutes les parties
+du royaume. Il nomma en conséquence ministre
+de l'intérieur M. Roland de la Platière; de la marine,
+M. de la Coste; des affaires étrangères, M. Dumouriez,
+et M. Clavière, des contributions. M. Davanthon,
+avocat de Bordeaux, remplaça peu après M. du
+Tertre, et M. de Grave, nommé depuis peu de jours
+ministre de la guerre, resta pour le moment chargé
+de ce département.</p>
+
+<p>Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part
+de ces diverses nominations, et lui marqua que, profondément
+affecté des maux qui affligeaient la
+France, il avait d'abord nommé, pour exécuter les
+lois, des hommes recommandables par l'honnêteté
+de leurs principes; mais que ceux-ci ayant quitté le
+ministère, il les remplaçait par des hommes accrédités
+par leurs opinions populaires; que l'Assemblée
+ayant souvent répété que c'était le seul moyen de
+faire marcher le gouvernement, il l'employait dans
+l'espoir d'établir l'harmonie entre les deux pouvoirs,
+et d'ôter aux malveillants tout prétexte
+d'élever des doutes sur sa volonté de concourir de
+toutes ses forces à tout ce qui pouvait être utile à la
+France.</p>
+
+<p>Roland de la Platière était un chef de manufacture,
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+qui entendait mieux cette partie que l'administration
+d'une monarchie. Il ne respirait que
+l'amour de la liberté et de l'égalité, regardant
+comme action vertueuse tout ce qui pouvait y conduire,
+et ne désapprouvant point les crimes dont
+la liberté était l'objet. De pareils principes le firent
+accuser d'avoir contribué à l'amnistie accordée aux
+brigands d'Avignon. Il poursuivit avec acharnement
+les émigrés, la ruine des grands propriétaires,
+l'abaissement ou la mort des aristocrates, et la
+destruction du trône. Il n'était pas moins animé
+contre les brigands, les assassins, les anarchistes et
+les dilapidateurs de la fortune publique; ce qui
+lui valut dans son parti le nom de vertueux Roland.
+Sa femme avait beaucoup d'esprit et une
+ambition excessive, qu'elle cachait sous le voile de
+la modestie. Elle partageait d'ailleurs tous les sentiments
+de son mari, à qui elle fut fort utile dans
+l'exercice de son ministère, dont elle faisait presque
+tout le travail.</p>
+
+<p>Dumouriez, avec de l'esprit et des moyens, avait
+aussi une ambition démesurée et d'autant plus
+dangereuse qu'il n'avait aucun principe. Tout
+moyen lui paraissait bon pour la satisfaire. Il caressait
+toujours le parti dominant et en changeait dès
+que son intérêt l'exigeait.</p>
+
+<p>Après avoir contribué à la chute du trône,
+dégoûté des Jacobins, il voulut tenter de le rétablir,
+lorsqu'il y avait peu d'espoir d'y pouvoir réussir.
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+Sa vanité et son indiscrétion firent échouer tous
+ses projets, et il fut, à son tour, forcé d'émigrer et
+d'imiter la conduite de ceux qu'il avait si durement
+blâmés dans l'exercice de son ministère.</p>
+
+<p>Clavière, ami de Brissot et de Grégoire, auquel il
+s'était associé pour le soulèvement des colonies,
+voulut singer M. Necker, dont il n'avait ni les qualités
+ni l'intégrité. Ambitieux et agitateur par
+caractère, il écrivit et agita le peuple pour faire
+parler de lui et arriver au ministère.</p>
+
+<p>La Coste était un jacobin insignifiant, qui suivit
+la route que lui tracèrent ses confrères. Cette nomination
+déconcerta les Jacobins, qui ne purent
+s'empêcher de dire en parlant du Roi: «Si ce diable
+d'homme nous cède sur tout, quel prétexte donner
+à sa destitution?» Sa condescendance ne les
+empêcha pas de contribuer à entraver les opérations
+des diverses administrations, de tonner
+ensuite contre ces nouveaux ministres et de les
+accuser, et le Roi par contre-coup, de ne pas savoir
+arrêter les désordres dont eux-mêmes étaient les
+auteurs.</p>
+
+<p>Les ministres vinrent présenter leurs hommages
+à l'Assemblée en entrant au ministère, se parant de
+leurs vertus civiques et lui promettant la plus
+entière obéissance. Ils n'oublièrent pas l'éloge de
+ses glorieux travaux, qu'ils promirent de seconder
+par leur empressement à faire exécuter ses décrets.
+Les ministres du Roi, ajouta M. Roland, ne sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+que les ministres de la Constitution, par laquelle le
+Roi règne et les ministres existent.</p>
+
+<p>Cayer de Gerville, avant de donner sa démission,
+se crut obligé de présenter à l'Assemblée un aperçu
+de la situation de la France. Il en attribua les malheurs
+aux insouciants, aux égoïstes et à la corruption
+des m&oelig;urs. Il parla de la nécessité d'une régénération
+où l'on ne ferait point entrer la religion,
+qu'il regardait comme inutile, et il s'emporta contre
+les prêtres sermentés et insermentés, soupirant
+après le jour où les rois et les peuples ne s'occuperaient
+plus de religion. Tout en approuvant la
+formation des clubs, qui avaient été nécessaires à
+l'établissement de la Révolution, il leur reprocha
+leur conduite actuelle et nommément le mépris
+qu'ils témoignaient pour une constitution jurée par
+tous les Français.</p>
+
+<p>M. de Vaublanc, effrayé des progrès de l'anarchie
+et revenu des opinions qu'il avait professées à
+l'ouverture de l'Assemblée, reprocha à celle-ci
+d'avoir favorisé trop longtemps l'insubordination
+du peuple. Il appuya fortement sur l'impossibilité
+de faire cesser les crimes et les malheurs qui désolaient
+la France, si l'Assemblée ne s'occupait de
+faire de bonnes lois clairement exprimées, si elle
+ne faisait pas respecter l'autorité du Roi, et si elle se
+permettait de tracasser les ministres dans l'exercice
+de leurs fonctions, au lieu de se borner à les punir
+s'ils se trouvaient en contravention avec la loi. Il
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+proposa ensuite l'établissement d'un comité qui
+tiendrait registre de toutes les dénonciations portées
+contre eux, lesquelles seraient mises toutes à la
+fois sous les yeux de l'Assemblée. On n'eut aucun
+égard à ces représentations. Elles étaient trop éloignées
+des vues de la majorité pour être non-seulement
+adoptées, mais même écoutées paisiblement.</p>
+
+<p>Bien plus, un orateur du faubourg Saint-Antoine
+vint à l'Assemblée accuser le Roi de tous les malheurs
+de la France, et l'assurer qu'elle pouvait
+compter sur le secours des piques. «Il vaut mieux,
+ajouta-t-il, servir la nation que les rois, qui
+passent, eux, leurs ministres et leur liste civile,
+tandis que les droits de l'homme, la souveraineté
+nationale et les piques ne passeront jamais.»
+L'Assemblée ne rougit pas d'accorder à l'orateur
+les honneurs de la séance.</p>
+
+<p>Une pareille conduite ne permit pas d'être étonné
+de voir Bassal-Cavé, constitutionnel de Versailles et
+jacobin outré, s'unir à Thurcoi et autres scélérats
+de son parti, pour solliciter une amnistie en faveur
+des auteurs des massacres de la glacière d'Avignon;
+et La Source prétendit qu'elle ne pouvait être
+refusée, puisque l'Assemblée précédente en avait
+accordé une aux aristocrates, dans laquelle l'infâme
+Bouillé avait été compris. La majorité, éprouvant
+une espèce de honte de la prononcer expressément
+en faveur des scélérats qui en étaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+l'objet, décréta, sans les nommer, une amnistie
+générale pour tous les crimes relatifs à la Révolution
+commis dans les deux comtats jusqu'au
+8 octobre 1791. Plusieurs représentants, consternés
+de cette effroyable séance, ne purent
+s'empêcher de témoigner l'horreur que leur inspirait
+l'impunité accordée à de pareils crimes, et la
+honte qui en rejaillirait sur l'Assemblée. Mais ils ne
+furent point écoutés, et le décret fut proclamé tel
+qu'il avait été proposé. Un grand nombre de
+députés gémissaient intérieurement des décrets que
+rendait journellement l'Assemblée; mais contenus
+par la terreur, ils cherchaient même à capter sa
+bienveillance par des propositions qu'ils savaient
+devoir lui être agréables.</p>
+
+<p>M. Pastoret, membre de l'instruction publique,
+proposa, par mesure d'économie, la suppression des
+professeurs, blâmant la bêtise de l'ancienne éducation,
+se moquant des quatre facultés, des cérémonies
+religieuses qui s'y pratiquaient, et promettant
+des merveilles de la nouvelle éducation, qui, fondée
+sur la philosophie, procurerait la régénération
+complète du peuple français. La suppression des
+professeurs fut décrétée. Elle fut suivie, peu après,
+d'un autre décret, portant celle de tous les Ordres
+religieux, de toutes les confréries, des congrégations,
+même de celle des S&oelig;urs de la Charité, avec
+la défense absolue de porter aucun costume ecclésiastique
+hors de l'intérieur des temples.
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p>
+
+<p>On ne peut se faire une idée de l'indécence de
+cette séance: Torné, Fauchet, Gay, Vernon et autres
+évêques constitutionnels jetèrent en pleine Assemblée
+leur croix et leur calotte, accompagnant cette
+action des discours les plus impies et les plus
+déplacés, ce qui leur valut de grands applaudissements.
+Le vendredi saint fut choisi pour cette
+fête aussi scandaleuse que dégoûtante; et, pour
+que rien n'y manquât, des prêtres mariés vinrent
+à la barre avec leurs enfants, dont ils firent hommage
+à l'Assemblée.</p>
+
+<p>François de Neufchâteau profita de l'occasion
+pour renouveler ses invectives contre les prêtres et
+la religion, déclara le christianisme une religion
+insociable et dangereuse, se prosternant toujours
+devant le despotisme; il la mit en opposition avec
+le club des Jacobins, protecteur des malheureux,
+qu'elle ne cessait d'opprimer.</p>
+
+<p>Courtaud demanda qu'on tolérât tous les cultes,
+excepté le culte catholique, que nos lois ont
+montré, disait-il, le projet de détruire, en détachant
+le clergé du Pape par des élections populaires.</p>
+
+<p>Cette séance se termina par une motion de
+Le Quinio, qui proposa, pour enrichir la nation,
+de détruire tous les monuments en bronze qui existaient
+dans toute la France, de les convertir en
+sous, et de se servir de cette monnaie pour toute
+espèce de payement. Cette motion, toute ridicule
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+qu'elle était, fut renvoyée au comité des finances.
+Elle n'eut cependant aucune suite.</p>
+
+<p>La ville d'Arles, n'ayant plus voulu ployer sous
+le joug des Jacobins, éprouva l'animadversion de
+l'Assemblée d'une manière bien sensible. Les
+gardes nationales des environs de cette ville, sous
+prétexte d'en protéger les patriotes, se mirent en
+marche pour désarmer les habitants. Les Arlésiens,
+décidés à s'y refuser, mirent leur ville en état de
+défense, bien déterminés à combattre s'il le fallait.
+Les factieux, furieux d'une résistance à laquelle ils
+ne s'étaient pas attendus, envoyèrent des députés
+pour dénoncer cette ville à l'Assemblée, comme un
+foyer d'aristocratie, et toujours prête à prendre part
+aux troubles du Midi. Les Arlésiens en envoyèrent,
+de leur côté, pour justifier leur conduite et prouver
+leur soumission aux lois et aux autorités. Mais leurs
+ennemis l'emportèrent. On changea les administrateurs
+et l'on décréta l'envoi de deux régiments pour
+opérer le désarmement, s'ils s'opposaient à l'exécution
+du décret.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIX</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Continuation des troubles.&mdash;Désarmement du régiment d'Ernest
+par les troupes à la solde des Jacobins, connus sous le nom de
+Marseillais.&mdash;Les Suisses rappellent ce régiment.&mdash;Mort de
+l'Empereur.&mdash;Assassinat du roi de Suède.&mdash;Honneurs
+rendus aux déserteurs de Châteauvieux.&mdash;M. de Fleurieu est
+nommé gouverneur de Mgr le Dauphin.&mdash;Le Roi est forcé de
+déclarer la guerre aux puissances.&mdash;Son début peu favorable
+aux Français.&mdash;L'Assemblée ne dissimule plus son projet
+d'établir en France une république.&mdash;Déclamation contre les
+nobles et les prêtres.&mdash;Abolition des cens et rentes.&mdash;Éloignement
+des Suisses de Paris.</p>
+
+<p class="p2">La ville de Marseille était gouvernée par le club
+des Jacobins. Ceux-ci, inquiets de voir dans cette
+ville le régiment d'Ernest, dont ils ne pouvaient
+corrompre la fidélité, s'unirent à la municipalité
+pour en demander l'éloignement. M. de Grave eut
+l'imprudence d'accéder à leur demande et de l'envoyer
+à Aix. Les Marseillais, qui voulaient enlever
+toute possibilité de se défendre aux villes qui les
+environnaient, ne purent souffrir ce régiment
+encore si près d'eux. Ils se mirent en marche, au
+nombre de deux mille environ, avec des canons,
+dans l'intention de le désarmer. M. de Barbantane,
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+qui commandait à Aix, les laissa entrer tranquillement
+dans la ville, quoique le régiment en bataille
+offrit de marcher contre eux. Sous prétexte d'éviter
+l'effusion du sang, M. de Barbantane et la municipalité
+entrèrent en pourparler avec eux et ordonnèrent
+au régiment de rester dans ses casernes. Les
+Marseillais, qui ne perdaient pas leur temps à les
+écouter, après avoir tenté inutilement de corrompre
+la fidélité des soldats, par l'appât du pillage des
+caisses et des effets du régiment, marchèrent contre
+les casernes, les entourèrent, tirèrent sur elles et
+demandèrent la sortie du régiment de la ville et
+son désarmement. M. de Barbantane et la municipalité
+en donnèrent l'ordre. M. de Watteville, qui
+commandait le régiment, n'ayant aucun moyen de
+résistance et voulant éviter un massacre, l'assembla
+et lui ordonna de se tenir prêt à exécuter ses ordres,
+se rendant responsable auprès des cantons de son
+obéissance. Il donna ensuite l'ordre de déposer les
+armes et de sortir de la ville, qu'il traversa à la
+tête du régiment au milieu des pleurs de tous les
+honnêtes gens. A peine en fut-il sorti que la multitude
+se précipita sur les casernes, et pilla les caisses
+et les effets laissés sur la foi publique.</p>
+
+<p>Les Marseillais, avant de quitter la ville, entrèrent
+dans la maison de madame Audibert de Ramatheul,
+femme d'un conseiller du parlement d'Aix,
+la bouleversèrent pour se faire livrer les armes qui
+s'y trouvaient, et lui montrèrent les cordes qu'ils
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+avaient apportées pour pendre son beau-frère,
+ecclésiastique insermenté, qui était heureusement
+absent, ainsi que M. Audibert. Les mêmes Marseillais,
+en retournant chez eux, entrèrent à Apt et
+désarmèrent ceux des habitants qui leur étaient
+suspects. Le silence de l'Assemblée sur de pareils
+désordres mit les provinces méridionales sous le
+joug des Jacobins, et la persécution des honnêtes
+gens en devint la suite nécessaire.</p>
+
+<p>Le canton de Berne, ayant appris le désarmement
+du régiment d'Ernest, écrivit au Roi pour
+lui en demander le rappel, un régiment désarmé ne
+pouvant plus être utile à son service; il protesta en
+même temps que tous seraient morts à ses pieds
+plutôt que de rendre leurs armes, s'ils avaient eu à
+soutenir une guerre ouverte. Il se plaignit de la
+conduite qui avait été tenue envers un régiment
+aussi fidèle, depuis plus d'un siècle qu'il était entré
+au service de nos rois; et il priait Sa Majesté de
+donner des ordres pour la sûreté de sa route et la
+restitution de ses armes, dont il avait été dépouillé
+d'une manière si indigne.</p>
+
+<p>Le régiment de Streiner, en garnison à Lyon,
+ayant appris que Dubois de Crancé avait opiné, dans
+le club des Jacobins de cette ville, pour le traiter de
+la même manière que celui d'Ernest, déclara au
+maire de la ville, par l'organe de M. de Saint-Gratien,
+son commandant, que tous verseraient jusqu'à
+la dernière goutte de leur sang plutôt que de rendre
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+leurs armes. Sachant que M. du May, qui commandait
+dans cette partie de la France, avait plein pouvoir
+de les faire marcher vers la Provence, ils déclarèrent
+à M. du Hallot, commandant à Lyon, que,
+après la conduite qui avait été tenue à l'égard du
+régiment d'Ernest, ils n'obéiraient pas à cet ordre,
+et ne laisseraient diviser leurs bataillons que d'après
+l'autorisation du conseil souverain de leurs pays.
+Le grand conseil de Zurich remercia M. de Saint-Gratien
+de sa fermeté, et écrivit au Roi pour le
+prier de ne point employer ce régiment dans les
+provinces méridionales, et d'interdire la séparation
+de ses bataillons.</p>
+
+<p>La partie saine de la garde nationale, désirant
+trouver une occasion de témoigner publiquement
+ses sentiments pour le Roi et la famille royale,
+supplia la Reine avec tant d'instance d'aller à la
+Comédie italienne, qu'elle ne crut pas pouvoir s'y
+refuser. On fit jouer, ce jour-là, une pièce susceptible
+d'allusions, qui furent saisies avec transport
+par le public aux cris de: «Vive le Roi et la famille
+royale!» Ce qu'il y avait de Jacobins dans la salle
+voulut s'y opposer; mais n'étant pas les plus forts,
+ils furent obligés de céder.</p>
+
+<p>Décidés à prendre leur revanche, ils saisirent l'occasion
+d'une pièce appelée l'<i>Auteur d'un moment</i>,
+qui se donnait au Vaudeville, et où l'on tournait en
+ridicule Chénier et Palissot. Les royalistes ayant
+applaudi et fait répéter les airs les plus mordants,
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+les Jacobins assemblèrent leurs cohortes et accablèrent
+d'injures les spectateurs. Comme ils étaient
+obligés de se contenir dans la salle, ils en sortirent
+et continuèrent d'injurier ceux qui n'étaient pas de
+leur parti, leur jetèrent des boules de neige et firent
+un tel vacarme, que les dames qui étaient au spectacle,
+craignant d'être insultées, se sauvèrent si précipitamment,
+qu'elles traversèrent même des tas de
+boue pour regagner leurs voitures. Ils ne s'en tinrent
+pas là; ils retournèrent le lendemain au Vaudeville;
+et malgré les remontrances du commissaire
+de police, ils forcèrent les acteurs à retirer la pièce
+du théâtre et à la brûler en leur présence. Personne
+n'osait s'opposer à ces furieux, dont l'audace croissait
+par l'assurance de l'impunité.</p>
+
+<p>L'empereur Léopold, frère de la Reine, fut
+atteint d'une maladie si aiguë, qu'elle l'emporta en
+trois jours. On apprit sa mort en même temps que
+sa maladie. Les Jacobins, qui se crurent débarrassés
+d'un ennemi, s'en réjouirent, sans réfléchir
+que, le cabinet de Vienne restant toujours le même
+et dans les mêmes principes, elle n'apporterait
+aucun changement dans la situation actuelle. La
+Reine en jugea ainsi. Elle se persuada qu'un prince
+de l'âge de François second, élevé par l'Empereur,
+mettrait plus d'activité dans une guerre que les bravades
+de la France vis-à-vis des puissances étrangères
+lui faisaient regarder comme inévitable.
+Elle fut trompée dans son attente, et la même
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+lenteur exista dans les préparatifs de la cour de
+Vienne.</p>
+
+<p>L'assassinat du roi de Suède fit une grande sensation
+dans toute la France, et le Roi et la Reine
+furent consternés en apprenant cette nouvelle.
+J'étais chez Mgr le Dauphin, et M. Ocharitz,
+ministre d'Espagne, me fit prier de descendre dans
+mon appartement, ayant quelque chose à me dire.
+Je lui trouvai le visage consterné, et il m'apprit le
+malheur dont on venait de recevoir la nouvelle.
+«Les ministres du Roi ne lui ont peut-être pas
+appris, me dit-il, cet horrible événement, et je crois
+utile que vous le lui fassiez savoir sur-le-champ.» Je
+descendis chez la Reine, avec Madame qui soupait
+tous les soirs avec le Roi et la Reine, et je priai cette
+princesse de me permettre de lui dire un mot en
+particulier. J'étais désolée d'avoir à lui apprendre
+un pareil malheur. Elle le savait déjà et me dit: «Je
+vois à votre visage que vous savez déjà la cruelle
+nouvelle que nous venons d'apprendre. Il est
+impossible de n'être pas pénétré de douleur, mais
+il faut s'armer de courage, car qui peut répondre
+de ne pas éprouver un pareil malheur?» La Reine
+l'apprit à Madame, qui se jeta dans ses bras et dans
+ceux du Roi de la manière la plus touchante. On
+parla de l'âge du prince royal de Suède. «Je le sais
+bien, dit le Roi; j'appris sa naissance dans le
+moment où la Reine était près d'accoucher, et je
+lui dis:&mdash;Attendez-vous à une fille, car deux rois
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+n'ont pas deux fils dans le même mois, et peu de
+jours après (en regardant Madame) mademoiselle vint
+au monde.»&mdash;«Votre Majesté me permet-elle de
+lui demander s'il regrette sa naissance?»&mdash;«Non
+certainement», dit ce prince, en la serrant dans ses
+bras; et la regardant les larmes aux yeux, il l'embrassa
+avec une émotion qui attendrit la Reine et
+Madame Élisabeth, et produisit le sentiment le plus
+déchirant. La jeune princesse fondait en larmes. Je
+n'oublierai jamais un spectacle qui m'a fait une si
+vive impression, surtout quand la pensée se reportait
+aux dangers que courait ce prince si aimant,
+dans un moment où il se livrait avec tant d'abandon
+aux sentiments qu'il éprouvait pour ce qu'il avait
+de plus cher au monde<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Quoique la famille royale n'eût conservé aucun
+espoir de la guérison du roi de Suède, elle éprouva
+cependant un grand saisissement en apprenant la
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+mort de ce prince. «Nous faisons une grande perte,
+me dit la Reine; il avait conservé pour nous un véritable
+attachement, et nous fit dire encore, la veille
+de sa mort, qu'un de ses regrets, en quittant la
+vie, était de sentir que sa perte pourrait nuire à nos
+intérêts.» Ce prince témoigna jusqu'à la fin un courage,
+une présence d'esprit et une sensibilité remarquables.
+Il témoigna sa sensibilité de la manière la
+plus touchante à ceux qu'il voyait consternés de sa
+perte, et nommément aux comtes de Brohé, de Fersen,
+et plusieurs autres grands seigneurs de sa cour.
+Ils s'étaient retirés dans leurs terres à l'époque de la
+révolution qu'il avait opérée, et avaient cessé de
+paraître à la cour. Dès qu'ils eurent appris sa blessure,
+ils se rendirent sur-le-champ auprès de sa
+personne. Le comte de Fersen, qui avait été son
+gouverneur, accablé de ce malheur, ne put dissimuler
+sa profonde affliction. Le Roi lui prit la
+main en lui disant: «Quoique nous ayons été
+d'avis différents, j'étais bien persuadé que vous
+seriez la première personne que je verrais auprès
+de moi.» Et il ajouta, en regardant le comte de
+Brohé et les autres seigneurs qui environnaient
+son lit: «Il est doux de mourir entouré de ses
+vieux amis.»</p>
+
+<p>La Reine fondait en larmes en me racontant la
+mort de ce prince. Il fut extrêmement regretté des
+Suédois, et l'on eut toutes les peines du monde
+à empêcher le peuple de mettre en pièces ceux
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+qu'il soupçonnait d'avoir eu part à cet horrible
+assassinat.</p>
+
+<p>Les Jacobins, qui regardaient ce prince comme
+leur plus mortel ennemi, se réjouirent de sa mort,
+bien loin de se disculper d'y avoir contribué. Il
+laissa la régence à son frère, le duc de Sudermanie,
+et la petite anecdote que je vais raconter
+prouvera qu'il était loin de le soupçonner du rôle
+qu'il devait jouer dans la suite. Étant aux eaux
+d'Aix-la-Chapelle avec une personne de mes parentes,
+à qui il parlait avec confiance, il lui fit
+l'éloge le plus complet du duc de Sudermanie.
+Comme ma parente en parut étonnée, il lui dit ces
+propres paroles: «On a dit de grandes faussetés
+sur son compte; il s'est toujours bien conduit, et
+j'ai pour lui estime et confiance.»</p>
+
+<p>Il était impossible de voir une position plus
+triste et plus inquiétante que celle de la famille
+royale à cette époque. Le ministère était composé
+de ses plus mortels ennemis, qui l'entouraient
+d'espions, même dans son intérieur, au point que
+le Roi et la Reine employèrent plusieurs fois mon
+valet de chambre pour faire entrer dans leur cabinet
+particulier des personnes à qui ils désiraient
+parler secrètement. Toutes leurs lettres étaient ouvertes;
+et pour obvier à cet inconvénient, ils étaient
+obligés de se servir d'un chiffre très-long à écrire
+et à déchiffrer, mais impossible à découvrir quand
+on n'en avait pas la clef. La Reine passait toutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+ses matinées à écrire et le Roi à lire et à faire des
+notes sur tout ce qui se passait. Ses conseils étaient
+autant de supplices; et il avait besoin de toute sa
+religion et de sa résignation pour supporter avec
+patience une situation aussi violente que la sienne.
+Il était convaincu qu'il finirait par être victime
+des factieux; mais persuadé que désormais tout
+ce que l'on pourrait tenter en sa faveur ne ferait
+qu'en hâter le moment et entraîner sa famille
+dans le même malheur, il se résigna à son sort,
+et attendit avec courage ce que le Ciel déciderait
+pour lui.</p>
+
+<p>Il éprouvait une extrême sensibilité des marques
+d'attachement qu'on lui donnait dans sa cruelle
+situation, et j'eus l'occasion de l'éprouver. La place
+de gouvernante des Enfants de France me donnait
+le droit de travailler directement avec Sa Majesté.
+Je lui présentais les comptes de leurs dépenses, qui,
+par le bon de la main du Roi, étaient acquittées
+sur-le-champ au trésor royal. Je fus chez ce prince
+à l'époque ordinaire des payements, et je lui présentai
+le compte de ma dépense, qu'il prit sans y
+regarder, me disant: «Je sens tout le prix de votre
+attachement, et vous répondez à ma confiance de
+manière à n'avoir jamais besoin de regarder votre
+travail. C'est une grande consolation de trouver des
+sujets fidèles.»&mdash;«Votre Majesté en a encore de
+bien dévoués, et qui donneraient leur vie pour
+elle.»&mdash;«Ah! pourrais-je exister si je n'avais pas cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+croyance an milieu de tous les malheurs qui m'accablent!»
+Je ne pus me contenir, et je fondis en
+larmes: «Remettez-vous, me dit ce bon prince, et
+qu'on ne vous voie pas sortir de chez moi dans cet
+état.» Je vins dans ma chambre le c&oelig;ur navré.
+J'éprouvais souvent de pareils sentiments, mais je
+ne me permettais pas de m'y livrer. Il était trop
+essentiel de distraire Mgr le Dauphin, et de ne pas
+laisser l'effroi et la mélancolie s'emparer de son
+esprit dans un âge aussi tendre. Je cherchais au
+contraire à lui donner du courage en causant et
+riant avec lui.</p>
+
+<p>Les quarante soldats de Châteauvieux, sortis des
+galères par le bienfait de l'amnistie, furent conduits
+en triomphe à Paris par des habitants de Versailles,
+qui firent demander la permission de paraître
+avec eux à la barre de l'Assemblée. Un grand
+nombre de ses membres se récrièrent contre un pareil
+scandale, et M. de Gouvion s'élança à la tribune
+pour en faire sentir toute l'atrocité: «Comment
+pourrai-je voir, s'écria-t-il, l'assassin de mon frère,
+du vertueux Desilles, et de tant d'autres victimes de
+leur obéissance à la loi!»&mdash;«Eh bien, sortez!» lui
+cria Choudieu.&mdash;«Le malheureux n'a donc jamais
+eu de frère?» répondit Gouvion, qui, sortant de
+l'Assemblée, y envoya sur-le-champ sa démission.
+Malgré l'opposition qu'éprouvèrent les factieux
+pour laisser recevoir à la barre de pareils scélérats,
+ils obtinrent pour eux non-seulement l'admission,
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+mais encore les honneurs de la séance, au milieu
+des cris et des vociférations des galeries contre les
+opposants à cette horrible décision.</p>
+
+<p>Le ci-devant comédien Collot d'Herbois les présenta
+à l'Assemblée, en y faisant un discours marqué
+au coin de la folie républicaine. Il les représenta
+comme des victimes du despotisme militaire,
+dont l'âme brûlait dans les fers du beau feu de la
+liberté: «En prenant l'habit national, dit-il, ils
+ont fait serment de la défendre, et le réitèrent
+devant vous.»</p>
+
+<p>Ils étaient entrés dans la salle au son du tambour,
+précédés d'une centaine de gardes nationaux, de
+femmes et d'enfants bien et mal vêtus, de quelques
+individus habillés en Suisses et en invalides, et des
+vainqueurs de la Bastille le sabre à la main. Ils faisaient
+voltiger des drapeaux donnés à la galerie par
+des patriotes des départements, criant à tue-tête:
+«Vivent l'Assemblée nationale, nos bons députés
+et nos frères de Châteauvieux!» et ils chantaient
+l'air <i>Ça ira</i>, etc. Gauchon, patriote du faubourg
+Saint-Antoine, qui marchait à leur tête, fit hommage
+à l'Assemblée des nouvelles piques que les
+hommes du 14 juillet avaient fait fabriquer, et la
+pria d'en agréer la dédicace. Un décret la fixa au
+dimanche suivant, jour où la municipalité donnait
+une fête aux déserteurs de Châteauvieux, et ordonna
+l'impression de la belle harangue de Collot d'Herbois.
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span></p>
+
+<p>Le dimanche 15 avril fut le jour de la fête triomphale
+de ces misérables déserteurs. On promena, du
+faubourg Saint-Antoine à la Bastille et de la Bastille
+au Champ de Mars, un char de triomphe surmonté
+d'une figure de la Liberté en carton, qui chancelait
+à chaque pas. On portait devant ce char deux
+sarcophages qui étaient censés renfermer les ossement
+des révoltés qui avaient été tués à Nancy. Ils
+étaient suivis d'un grand nombre de personnes qui
+portaient des bannières, des emblèmes et des inscriptions,
+et ne cessaient de crier: «Vivent la nation,
+la liberté et les sans-culottes!» On brûla dans des
+réchauds, sur l'autel de la patrie, des parfums de
+très-mauvaise odeur; une musique détestable chantait:
+«<i>Ça ira!</i>» et des airs patriotiques, et l'on
+dansa autour de l'autel après y avoir récité des vers
+de Chénier, Péthion, Manuel, Danton, Robespierre,
+quelques autres municipaux et plusieurs autres
+députés n'eurent pas honte de prendre part à un
+pareil cortége. Il passa devant la place Louis XV,
+où l'on trouva la statue de ce prince coiffée d'un
+bonnet rouge et couverte d'un voile aux trois couleurs.
+On avait heureusement fermé les Tuileries ce
+jour-là, et la garde nationale se conduisit si bien
+pendant cette journée, que l'ordre ne fut pas troublé,
+un seul instant durant cette ridicule et indécente
+promenade.</p>
+
+<p>Ces misérables déserteurs allèrent quêter dans
+tout Paris pour subvenir aux frais de cette fête, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+poussèrent l'audace jusqu'à venir aux Tuileries. Ils
+n'étaient que cinq ou six; ils s'adressèrent, suivant
+l'usage, au premier valet de chambre du Roi. C'était
+M. de Chamilly qui était alors de quartier, excellent
+homme, extrêmement dévoué à Sa Majesté. Effrayé
+des suites d'un refus dans un moment d'une telle
+effervescence, il donna sans hésiter la somme usitée
+pour les quêtes faites à Sa Majesté, ainsi que le billet
+d'usage, qui, présenté chez la Reine et les autres
+membres de la famille royale, faisait donner à chacun
+une somme proportionnée au rang qu'il occupait.
+C'étaient ordinairement les premiers valets de
+chambre et les premières femmes de chambre qui
+étaient chargés de ces offrandes, dont on ne parlait
+même pas aux princes et aux princesses. Comme on
+ne donnait rien sans mes ordres pour les Enfants de
+France, on vint me demander pour ces malheureux
+déserteurs. Je répondis qu'il n'était pas d'usage que
+Mgr le Dauphin donnât à de nouvelles quêtes. On
+me produisit les billets du Roi et de la Reine, qui me
+consternèrent, et il n'y eut pas moyen de s'y refuser.
+C'était un jour de Cour, et je montai chez
+Mgr le Dauphin, chez qui la Reine recevait. J'étais
+encore tout ahurie d'une pareille audace; la Reine
+s'en aperçut et m'en demanda la raison. Je lui dis
+ce qui s'était passé, et l'impossibilité où j'avais été
+de ne pas faire pour Mgr le Dauphin ce qui avait
+été fait pour Leurs Majestés. La Reine, sans rien
+dire, alla à la messe avec le Roi; et quand toute la
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+Cour fut partie et qu'elle se trouva seule avec ses
+enfants, elle se permit quelques représentations
+sur l'argent donné à ces vilains galériens. Le Roi
+en fut indigné, et ne pouvant encore le croire, il
+envoya chercher M. de Chamilly, qui excusa sa
+conduite par la crainte qu'il avait eue des inconvénients
+d'un refus. Le Roi lui fit des reproches
+sévères sur une condescendance aussi déplacée,
+qu'il n'aurait pas dû se permettre sans son aveu;
+et le pauvre homme, qui n'avait agi ainsi que par
+un motif d'attachement mal calculé, s'en retourna
+effrayé.</p>
+
+<p>Le petit Dauphin, qui n'avait pas perdu un mot
+de la conversation, était furieux, et attendait avec
+impatience le moment où nous serions seuls pour
+me dire ce qu'il en pensait: «Concevez-vous,
+madame, une conduite aussi lâche que celle de
+M. de Chamilly? Qu'est-ce qu'on dira dans le public
+quand on saura que nous avons donné à ces vilaines
+gens-là? Si j'avais été papa, j'aurais ôté sa place à
+M. de Chamilly, et je ne l'aurais jamais revu.»&mdash;«Vous
+êtes, lui dis-je, bien sévère pour un vieux
+serviteur du Roi, et qui lui est profondément
+attaché. Il a fait une grande faute, j'en conviens,
+mais par un bon motif et sans avoir réfléchi sur
+l'inconvenance de sa démarche.»&mdash;«Vous avez
+raison, me répondit-il avec vivacité, mais je lui
+aurais dit: «Vous avez fait une grande faute; je
+vous la pardonne pour cette fois, parce que vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+m'êtes bien attaché; mais n'en faites plus de semblable,
+car vous passeriez la porte.»</p>
+
+<p>C'est ce même M. de Chamilly qui suivit le Roi
+au Temple, bien persuadé que cela lui coûterait la
+vie. Il échappa comme par miracle aux massacres
+du 2 septembre à la Force, et fut une des victimes
+du régime de la Terreur en 1794.</p>
+
+<p>Mgr le Dauphin avait l'esprit le plus juste, et il
+était né avec une élévation d'âme qui lui était naturelle.
+Il avait le mensonge en horreur, le regardant
+comme une bassesse; et il était doué d'une telle
+vérité, qu'il était le premier à m'avouer les fautes
+qu'il avait faites, sans que j'eusse besoin de
+m'adresser à d'autres qu'à lui pour le savoir.
+Quand il voyait chez moi des personnes qu'il savait
+être attachées au Roi et à la Reine, il leur disait
+toujours des choses aimables et obligeantes. Il était
+d'un caractère vif et impétueux, et avait quelquefois
+des colères assez fortes. Quand elles étaient
+passées, il en était si honteux, qu'il s'emportait
+contre lui-même, surtout si sa colère avait eu lieu
+devant quelques personnes: «Quelle opinion
+aura-t-on de moi dans le monde!» disait-il tout
+en larmes, et il leur demandait instamment de n'en
+pas parler. Il était adoré de tous ceux qui l'approchaient,
+et l'on ne pouvait s'empêcher d'être attendri
+en voyant tous les dangers que courait un enfant
+aussi aimable, et qui donnait de si grandes espérances.
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p>
+
+<p>Les ministres, ne se regardant que comme les
+créatures de l'Assemblée, ne pensaient qu'à lui
+donner des preuves de leur soumission à ses
+volontés. Roland lui écrivit comme un événement
+tout naturel que Jourdan et les autres criminels
+détenus en prison dans le palais d'Avignon pour
+les crimes par eux commis les 16 et 17 octobre et
+autres assassinats, avaient été délivrés publiquement
+par quatre-vingts personnes vêtues en gardes nationaux;
+que cet événement s'était opéré en plein jour
+et avec la plus grande tranquillité, devant les citoyens
+de Nîmes qui avaient, ce jour-là, la garde des prisons.
+Genty, membre de l'Assemblée, ajouta qu'ils
+avaient été portés en triomphe, et demanda que le
+ministre de l'intérieur eût à rendre compte des
+mesures qu'il avait prises pour mettre la société à
+l'abri de pareils brigands. On accueillit sa demande
+par des cris et des huées, et l'Assemblée passa à
+l'ordre du jour.</p>
+
+<p>Tous les brigands des provinces méridionales,
+réunis à ceux des pays étrangers, avaient formé un
+corps d'armée au nombre de quatre mille hommes,
+sous le nom de Marseillais. Ils avaient quatre pièces
+de canon, et parcouraient les provinces en commettant
+toute sorte d'excès. Le ministre de la guerre,
+qui, d'après le décret de l'Assemblée, avait donné
+l'ordre de faire marcher deux régiments en Provence
+pour y rétablir la tranquillité, mourant de
+peur des jacobins, représenta à l'Assemblée que
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+l'envoi de ces régiments effrayait les patriotes de
+Marseille; qu'Arles, Carpentras et Avignon étant
+parfaitement tranquilles, il n'y avait plus lieu à leur
+départ; que c'était leur présence qui excitait l'effervescence
+des bons patriotes, et que, d'après cette
+conviction, il avait proposé au Roi de retirer les
+troupes de Lyon, v&oelig;u formé par la municipalité de
+cette ville; qu'on exagérait toutes les craintes, et
+que les ministres du Roi ne craignaient pas de se
+confier à la nation, qui méritait cette confiance par
+sa conduite et son patriotisme. Guadet appuya ces
+avis, en disant que les circonstances ayant changé
+par la soumission des villes aristocrates, il fallait
+révoquer le décret de l'envoi des troupes, puisque
+l'oppression des patriotes en était le seul objet.</p>
+
+<p>Genty, indigné, représenta que les brigands jouissaient
+seuls de cette tranquillité; que les patriotes
+d'Avignon étaient libres et les châteaux brûlés. On
+le rappela à l'ordre avec un bruit épouvantable, et
+la proposition fut convertie en décret. Les brigands,
+n'éprouvant plus aucun obstacle, marchèrent vers
+Lyon avec leur petite armée. L'affreuse majorité de
+l'Assemblée, qui ne perdait point de vue le renversement
+du trône et qui comptait s'en servir pour
+l'exécution de ses desseins, n'avait garde de s'opposer
+à leur marche; elle les laissait traverser tranquillement
+le royaume et s'approcher successivement de
+Paris, pour les employer quand il en serait temps.</p>
+
+<p>Les ministres forcèrent encore le Roi à écrire au
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+nouvel empereur pour lui faire sentir la nécessité
+d'épargner l'effusion du sang, qui ne pouvait manquer
+d'être répandu s'il s'obstinait à s'opposer à
+l'établissement de la Constitution française. Il lui
+représentait que, malgré les calomnies dont on
+l'accablait, elle méritait l'estime des peuples; que,
+comme représentant héréditaire de la nation, il
+avait juré de vivre libre ou de mourir avec elle, et
+qu'il était résolu de la soutenir. Il était facile de
+reconnaître dans cette lettre le style de M. Dumouriez,
+ministre des affaires étrangères. Il en écrivit
+une, en même temps, au marquis de Noailles pour
+être communiquée à l'Empereur. Elle ne contenait
+que des éloges de la nation française. On y conseillait
+à l'Empereur de ne point se commettre avec
+elle, de faire cesser les inquiétudes qu'il donnait à
+la France, et de ne point se mêler de son régime
+intérieur. On lui exposait, en outre, qu'en renonçant
+à son alliance, il s'exposait aux plus grands dangers
+et à se trouver sans alliés au milieu de ses
+ennemis naturels.</p>
+
+<p>L'avis de M. Dumouriez n'ayant fait aucune
+impression sur la cour de Vienne, M. le marquis de
+Noailles, qui n'avait plus à espérer de faire changer
+le système de cette cour, renouvela avec tant d'instances
+la demande de son rappel, qu'il parvint à
+l'obtenir et fut remplacé par M. de Maulde.</p>
+
+<p>On recevait chaque jour des nouvelles de pillages,
+de meurtres et d'incendies dans toutes les parties de
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+la France. L'impunité accordée aux brigands et la
+persécution des honnêtes gens glaçaient d'effroi
+toutes les autorités. Personne n'osait remplir son
+devoir dans la crainte d'être accusé et de ne pouvoir
+faire entendre sa justification. M. de Vaublanc,
+effrayé de la situation de la France, monta à la tribune,
+et fit à l'Assemblée la peinture la plus vive de
+l'anarchie qui régnait dans toutes les provinces, où
+personne n'osait faire exécuter les lois. Il l'attribua
+à la puissance des clubs, qui dominaient l'Assemblée
+et lui avaient fait rendre un décret d'amnistie, que
+les brigands, sûrs de l'impunité avaient eux-mêmes
+anticipé; il déclarait qu'il était urgent que les
+ministres se concertassent avec l'Assemblée sur les
+moyens de rétablir l'ordre, sans quoi l'on verrait
+la perte de la France et de la liberté.</p>
+
+<p>Le Roi fit part à l'Assemblée du choix qu'il avait
+fait de M. Davanthon pour remplacer M. Duport
+du Tertre au ministère de la justice. Le nouveau
+ministre vint, suivant l'usage de ses collègues, lui
+présenter l'assurance qu'il ne serait jamais sorti de
+sa retraite s'il n'avait vu la liberté triompher du
+monstre à cent têtes, assurant qu'il se regarderait
+comme l'être le plus pervers s'il portait la moindre
+atteintes à la Constitution, et que s'il quittait le
+ministère, il n'aurait à se reprocher l'improbation
+de personne.</p>
+
+<p>M. Davanthon était un avocat de Bordeaux qui,
+quoique très-patriote, conserva cependant vis-à-vis
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+du Roi une mesure de respect dont ses collègues
+ne lui donnaient pas l'exemple; et le prince n'eut
+point à s'en plaindre pendant la durée de son
+ministère.</p>
+
+<p>Mgr le Dauphin ayant atteint l'âge de sept
+ans, qui était l'époque où les princes devaient
+passer aux hommes, le Roi se trouva dans un
+grand embarras pour lui choisir un gouverneur. On
+parlait sourdement de lui ôter cette nomination,
+et Condorcet intriguait pour se faire nommer à
+cette place. Après une mûre délibération, le Roi
+jeta les yeux sur M. de Fleurieu, qui, étant lié
+avec tous les membres du parti constitutionnel,
+donnerait moins d'ombrage que tout autre. C'était,
+dans les circonstances où l'on se trouvait, le
+meilleur choix que l'on pût faire. M. de Fleurieu
+était un honnête homme; il avait de l'esprit et
+beaucoup d'instruction; il était fort attaché au
+Roi. Mais il était faible de caractère. Cette raison
+avait déterminé le Roi à choisir pour sous-gouverneurs
+du jeune prince deux officiers de marine,
+hommes de grand caractère et d'un courage à toute
+épreuve: l'un s'appelait M. de Marigni; j'ai oublié
+le nom de l'autre. M. de Fleurieu craignait de
+laisser approcher de Mgr le Dauphin des personnes
+qui eussent des droits antérieurs à l'estime de la
+famille royale. Il avait écarté, par cette considération,
+MM. du Pujet et d'Allonville, sous-gouverneurs
+du premier Dauphin, tous deux hommes de mérite;
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+et cette même raison lui avait fait refuser la place
+de bibliothécaire du jeune prince à M. l'abbé
+Davaux, instituteur des deux Dauphins, qui s'était
+tellement distingué dans leur première éducation,
+que cette récompense lui était naturellement due.</p>
+
+<p>Le Roi et la Reine apprirent avec beaucoup de
+peine le mariage de M. de Fleurieu avec mademoiselle
+d'Arcambal. Il l'avait tenu caché jusqu'au
+moment où sa nomination avait été publique; et la
+société ainsi que la parenté de cette famille déplaisaient
+beaucoup à la Reine. Mais il n'y avait pas à
+revenir sur ce choix, et dans la triste position où
+était le Roi, on devait le regarder comme très-heureux.
+J'en eus personnellement une grande satisfaction,
+par la crainte que j'avais qu'un jacobin ne
+parvint à s'emparer de cette place et à pervertir
+l'heureux naturel de ce jeune prince, qui donnait
+de si grandes espérances.</p>
+
+<p>Madame d'Arcambal était fille de M. Le Normand
+d'Étiolles, mari de madame de Pompadour. Il l'avait
+eue du vivant de celle-ci, et la loi ne lui permettant
+pas de la reconnaître pour sa fille, il l'avait fait
+adopter à prix d'argent par un M. Dacvert, qui passait
+pour son père. Elle avait deux frères, enfants
+légitimes de M. Le Normand et d'une comédienne
+qu'il avait épousée après la mort de madame de
+Pompadour. Une pareille société, qui devait être
+naturellement celle de M. et de madame de Fleurieu,
+paraissait peu convenable à la Reine pour le
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+gouverneur de Mgr le Dauphin. Elle redoutait, de
+plus, le caractère de madame d'Arcambal, qui avait
+le plus grand crédit sur l'esprit de M. de Fleurieu.
+Elle lui avait fait épouser sa fille, malgré l'extrême
+disproportion de son âge à celui de cette jeune personne,
+et l'on craignait avec raison l'empire qu'elle
+pouvait exercer sur elle.</p>
+
+<p>Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part
+du choix qu'il avait fait de M. de Fleurieu pour
+gouverneur de Mgr le Dauphin, choix où il n'avait
+consulté que l'estime générale dont jouissait M. de
+Fleurieu, à cause de sa probité et de son attachement
+à la Constitution. Il ajoutait qu'il ne cesserait
+de lui recommander d'inspirer à son fils toutes les
+vertus qui conviennent au roi d'un peuple libre, et
+qu'il se rendrait digne de l'amour des Français par
+son attachement à la Constitution, son respect pour
+les lois et son application à tout ce qui pourrait
+contribuer au bonheur du royaume.</p>
+
+<p>Au lieu d'être touché d'une pareille lettre, Lasource
+n'eut pas de honte de parler du décret
+rendu par l'Assemblée constituante lors du retour
+du Roi de Varennes, pour faire nommer par les
+membres de l'Assemblée le gouverneur de Mgr le
+Dauphin, et de rappeler la liste ridicule des quatre-vingts
+candidats présentée à cette époque. Rouger
+prétendit que la lettre du Roi était inconstitutionnelle,
+et demanda qu'elle fût envoyée au comité de
+Constitution, pour décider qui, du Roi ou de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+nation, devait faire cette nomination, étant extrêmement
+important de donner à ce jeune prince
+une éducation conforme aux sentiments et aux v&oelig;ux
+du peuple français. L'Assemblée adopta le renvoi
+au comité: ce qui empêcha le Roi de remettre sur-le-champ
+Mgr le Dauphin entre les mains de M. de
+Fleurieu. Cependant celui-ci nomma les personnes
+qui devaient composer sa maison, en attendant qu'il
+pût remplir les fonctions de sa place. Comme l'éducation
+de Mgr le Dauphin ne souffrait point de ce
+retard, le Roi et la Reine attendirent avec patience
+le moment où ils pourraient mettre à exécution la
+volonté qu'ils avaient exprimée.</p>
+
+<p>La position du Roi devenait chaque jour plus
+affligeante, entouré comme il était de ministres qui
+ne lui inspiraient aucune confiance, et dont toutes
+les vues contrariaient les siennes. Influencés par
+les jacobins, ils voulaient absolument la guerre, et
+nommément Dumouriez, qui fondait sur elle de
+grandes espérances de fortune, et qui employait tous
+les moyens qui étaient en son pouvoir pour obliger
+le Roi à en faire la proposition à l'Assemblée. Ce
+prince, qui prévoyait qu'elle serait la source de
+nouveaux malheurs pour la France, ne pouvait s'y
+déterminer. Pressé cependant par ses ministres et
+par la majorité de l'Assemblée, qui traitait de trahison
+la lenteur de ses décisions, il se détermina enfin
+à accéder à leurs v&oelig;ux. Il partit du château le
+20 avril, la tristesse peinte sur le visage, et entouré
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+de ses six ministres, il arriva à l'Assemblée. Il y fit
+un petit discours pour l'engager à réfléchir sérieusement
+sur les malheurs que pourrait entraîner
+une décision sur une matière aussi importante
+que la déclaration d'une guerre; puis il ajouta:
+«M. Dumouriez va vous lire le rapport fait au
+conseil sur la situation de la France relativement à
+l'Autriche.»</p>
+
+<p>Il portait en substance que cette puissance s'était
+toujours refusée à l'accomplissement du traité de
+1756, qui l'obligeait à s'unir à la France contre
+tous ses ennemis; qu'elle ne cessait de se montrer
+l'ennemie du gouvernement et d'attenter à sa souveraineté,
+en soutenant les prétentions des princes
+possessionnés en Alsace; qu'elle laissait établir les
+émigrés dans ses États, se liait avec les puissances
+de l'Europe sans son accord, et témoignait un
+mépris pour la France que sa dignité ne lui permettait
+plus de soutenir; que, d'après ces considérations,
+le conseil du Roi était d'avis que ce prince fît
+à l'Assemblée la proposition de déclarer la guerre à
+l'Empereur, le refus de répondre aux dernières
+dépêches ne laissant plus d'espoir d'une négociation
+amicale.</p>
+
+<p>Le Roi prit alors la parole, et d'une voix altérée
+en fit la proposition à l'Assemblée, l'engageant
+encore à délibérer avec la plus sérieuse réflexion si
+elle devait accéder à une proposition qui pouvait
+entraîner la France dans de grands malheurs, si le
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+succès ne répondait pas à son attente; et dans le
+cas où elle s'y déterminerait, de s'assurer de tous
+les moyens de soutenir la guerre avantageusement.</p>
+
+<p>L'Assemblée avait décidé, avant l'arrivée du Roi,
+que l'on n'applaudirait pas; mais à la sortie de Sa
+Majesté, un grand nombre d'assistants, n'ayant pu
+retenir le témoignage d'attendrissement et d'attachement
+qu'ils éprouvaient, se mirent à crier: «Vive
+le Roi!» Silence! s'écrièrent les habitués des galeries,
+avec des signes d'indignation, et l'on entendit
+une femme s'écrier: «Sortez, esclaves, et allez crier
+plus loin: <i>Vive le Roi!</i>»</p>
+
+<p>Ce malheureux prince revint aux Tuileries pénétré
+de douleur. Il était loin de partager l'espoir de
+Dumouriez, qui comptait faire servir cette guerre
+au rétablissement de l'autorité royale, que le désir
+de conserver sa place lui faisait alors sincèrement
+désirer. La légèreté de son caractère ne lui permettait
+pas de réfléchir sur la difficulté de faire réussir
+les moyens qu'il voulait employer pour y parvenir,
+et qui précipitèrent le Roi dans un abîme de malheurs.</p>
+
+<p>L'Assemblée s'ajourna à cinq heures pour délibérer
+sur la proposition du Roi. Le parti était pris
+d'avance; et tout ce que purent dire les personnes
+sensées qui existaient dans l'Assemblée, sur les dangers
+d'une guerre pour une nation dont l'armée
+n'était pas organisée, dont les finances étaient en
+mauvais état, et qui faisait l'essai d'une Constitution,
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+ne fut point écouté. La guerre, cria-t-on,
+obviera à tous ces inconvénients; et au milieu des
+divagations les plus complètes et du tapage le plus
+effroyable, la guerre fut déclarée à l'Empereur.
+M. de Laureau eut alors le courage de proposer à
+l'Assemblée de mettre sous la protection de la
+nation les femmes et les enfants des émigrés,
+ainsi que les ci-devant nobles restés en France:
+«Une pareille mesure, disait-il, ferait honneur à la
+nation et serait la réponse aux calomnies que les
+étrangers se permettaient contre elle.» L'ordre du
+jour fut la seule réponse à cette proposition.</p>
+
+<p>La France commençait la guerre sans argent,
+avec une armée désorganisée, des places sans
+défense, et si les alliés n'eussent pas laissé aux
+Français le temps de revenir de leur première
+frayeur, il est plus que probable qu'ils eussent
+terminé la Révolution et forcé la France à accepter
+un gouvernement raisonnable. Mais agissant toujours
+mollement, ils laissèrent ranimer le courage
+si naturel aux Français, qui finirent par se défendre
+comme des lions et devenir invincibles.</p>
+
+<p>Le début de la guerre ne fut cependant pas heureux
+pour la France. Un détachement de l'armée
+du Nord fut battu près de Tournay et rentra à Lille
+dans un désordre épouvantable. Les soldats se
+mirent ensuite en insurrection, massacrèrent
+Théobald Dillon, commandant du détachement,
+blessèrent grièvement M. de Chaumont, son aide
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+de camp, qui passa pour mort, et pendirent ensuite
+six chasseurs tyroliens, qu'ils avaient fait prisonniers.
+M. Arthur Dillon vint demander justice à
+l'Assemblée de l'assassinat de son parent, en lui
+présentant la pétition la plus noble et la plus
+détaillée sur les circonstances de ce cruel événement.
+Elle fut envoyée au Comité pour examiner
+les faits qu'elle contenait et en faire un rapport à
+l'Assemblée.</p>
+
+<p>M. de Rochambeau, profondément affecté de ce
+qui se passait, écrivit au Roi pour se plaindre des
+ordres donnés par Dumouriez, qu'on pouvait accuser
+de l'échec qu'on venait d'éprouver; de l'insubordination
+de l'armée et de ces accusations continuelles
+contre les généraux, qui rendaient tout succès impossible.
+Il finissait sa lettre en demandant à Sa Majesté
+d'en faire part à l'Assemblée, et de vouloir bien
+agréer sa démission, ne pouvant espérer aucun
+bien.</p>
+
+<p>On fit des reproches à Dumouriez. Celui-ci se
+justifia, en démontrant qu'il avait eu droit de compter
+sur une insurrection qu'il avait donné l'ordre
+d'étendre partout, et que, d'après les détails qu'il
+avait reçus, elle paraissait si certaine, qu'on ne pouvait
+la mettre en doute: insurrection dont on n'avait
+point donné connaissance à M. de Rochambeau. Le
+Roi ayant agréé la démission de ce dernier, il fut
+remplacé par le maréchal Lukner, qui vint à Paris
+rendre compte à Sa Majesté de l'état de l'armée, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+la supplier de lui promettre de faire tous ses efforts
+pour engager M. de Rochambeau à reprendre le
+commandement de l'armée, ajoutant qu'il le considérait
+tellement, qu'il tiendrait à honneur de lui
+servir d'aide de camp, et qu'il regardait l'acceptation
+de sa démission comme le plus grand malheur
+que l'armée eût éprouvé. Il fit ensuite l'éloge de la
+sienne, qu'il comparait à des moutons. Tout cela
+fut raconté à l'Assemblée par Dumouriez, qui fut
+couvert d'applaudissements.</p>
+
+<p>M. de la Fayette se plaignit aussi, de son côté,
+du dénûment de son armée, qui, manquant d'objets
+de première nécessité, ne pouvait opérer sa jonction
+avec celle de M. de Rochambeau. En louant sa bonne
+conduite et l'ardeur qu'elle témoignait, il fit tellement
+sentir la nécessité de punir sévèrement l'assassinat
+des prisonniers, qui devait nécessairement
+occasionner des représailles et produire sur l'armée
+l'effet le plus dangereux, que l'Assemblée arrêta la
+création d'un conseil de guerre pour le jugement et
+la punition des assassins des prisonniers et de leurs
+officiers, ainsi que des soldats qui par leur fuite
+avaient mis le désordre dans l'armée.</p>
+
+<p>Les malheureux Avignonnais, en butte à tous les
+scélérats qui les désolaient depuis si longtemps,
+envoyèrent à l'Assemblée quarante commissaires
+pour se plaindre de Bertin et Rebecqui,
+nommés tels par l'Assemblée, qui, non contents
+d'avoir favorisé la sortie des prisons d'Avignon de
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+Jourdan et de ses complices, venaient, avec leur
+secours, d'organiser la municipalité et les corps
+administratifs, qu'ils avaient remplis de leurs créatures,
+tenaient des propos affreux, menaçaient pour
+cette fois de remplir la Glacière et répandaient la
+terreur dans tout le pays. Bertin et Rebecqui voulurent
+se défendre en les accusant d'aristocratie; mais
+ayant tous offert leur tête pour garant de la vérité,
+on promit d'examiner leur affaire. Après plusieurs
+séances dans lesquelles elle fut discutée, on annula
+les élections faites par les commissaires, on les
+manda à la barre, et l'on ordonna, la sortie de la
+garde nationale des environs, qu'ils avaient fait
+venir à Avignon, ainsi que de tous les gens armés
+sans réquisition légale. On demanda ensuite au
+ministre ce qu'il avait fait relativement à l'évasion
+de Jourdan et de ses complices; il répondit naïvement
+qu'il n'avait rien fait.</p>
+
+<p>M. de Grave, ne pouvant soutenir le poids du
+ministère, donna sa démission, et fut remplacé par
+Servan, grand patriote, et qui vint protester à
+l'Assemblée que son seul patriotisme avait pu lui
+faire accepter le ministère de la guerre, mais
+qu'aidé des lumières de l'Assemblée et secondé
+du Roi et de ses ministres, il espérait être utile à la
+chose publique et mériter son estime.</p>
+
+<p>L'Assemblée ne dissimulait plus le projet d'établir
+en France un gouvernement républicain. Pour
+y parvenir, elle ne s'occupait qu'à diffamer le Roi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+et à lui prêter les intentions les plus éloignées de
+son caractère pour parvenir à renverser la Constitution
+et à reprendre le pouvoir qu'il avait perdu.
+Péthion la secondait de tous les moyens que sa place
+lui mettait entre les mains. Il faisait circuler sous
+main que le Roi pensait encore à quitter Paris
+pour se mettre à la tête des étrangers, opérer la
+contre-révolution et punir ensuite les amis de la
+liberté. Il recommandait la surveillance la plus
+active sur tous les mouvements du château, et travaillait
+à inspirer une inquiétude qui servait parfaitement
+les intérêts des factieux.</p>
+
+<p>Le Roi, indigné de cette conduite, écrivit à
+l'Assemblée pour se plaindre des calomnies répandues
+par Péthion dans le but d'animer le peuple
+et le porter ensuite à de nouveaux excès. Péthion
+répondit à la lettre du Roi par la lettre la plus insidieuse
+et la plus propre à fortifier les soupçons qu'il
+avait lui-même excités. Il s'y plaignait de l'inquiétude
+que causait la conduite du Roi, qui, au lieu
+d'être entouré de patriotes, ne l'était que d'ennemis
+de la Révolution, et il protestait de son inaltérable
+attachement à la République, qu'il défendrait toujours
+de tout son pouvoir. Il fit circuler cette lettre
+dans tout Paris pour échauffer la multitude et lui
+faire perdre tout respect pour le Roi et la famille
+royale.</p>
+
+<p>L'insolence des factieux de l'Assemblée était à
+son comble. Leurs principaux chefs, tels que Brissot,
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+Isnard, Vergniaud, tous les députés de la Gironde
+et plusieurs autres se permettaient journellement les
+plus violentes invectives contre le Roi, la Reine et
+leurs plus fidèles serviteurs. Ils excitaient le peuple à
+la révolte, et, par la protection qu'ils accordaient
+aux scélérats, il se formait un parti formidable
+qui faisait trembler toute la France. Enragés contre
+les prêtres et les nobles, ils appelaient sur eux les
+torches et les poignards, distribuant à leur gré les
+soupçons et les calomnies, accueillant toute espèce
+de dénonciation, et en inventant même au besoin.
+François de Neufchâteau, ennemi déclaré de la religion,
+renouvelait continuellement ses diatribes
+contre les prêtres et ne cessait de demander leur
+déportation.</p>
+
+<p>Tout annonçait une prochaine révolution:
+l'Assemblée violait ouvertement la Constitution,
+et les factieux se moquaient des députés qui s'en
+plaignaient. Ils leur ôtaient la parole, et envoyaient
+à l'Abbaye ceux qui représentaient trop fortement
+l'indécence de leur conduite. Devenus maîtres de
+l'Assemblée dont ils avaient subjugué la majorité,
+ils faisaient passer sans difficulté les décrets les
+plus révoltants et les plus inconstitutionnels.</p>
+
+<p>L'Assemblée désirait depuis longtemps l'éloignement
+des Suisses de Paris. Pour y parvenir sous un
+prétexte apparent, M. de Kersaint les dénonça pour
+avoir arrêté plusieurs citoyens. On eut beau lui
+donner la preuve que des propos infâmes avaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+occasionné cette mesure, il n'en continua pas moins
+ses déclamations sur le danger de laisser autant
+de troupes à la disposition du Roi. «Il ne peut
+avoir, ajouta-t-il, une armée à ses ordres; la garde
+doit lui suffire.» Il se plaignit ensuite de voir fermer
+le jardin des Tuileries par la volonté du Roi. «La
+nation le loge aux Tuileries, mais on ne lui donne
+pas la jouissance exclusive du jardin; il est soumis
+à la police nationale, et quand il est fermé, il
+l'est à celle de sa garde, qui ne peut cependant,
+dans aucun cas, s'étendre au delà des murs du
+palais.»</p>
+
+<p>A l'appui de ce discours, une députation du faubourg
+Saint-Antoine, composée des vainqueurs de
+la Bastille et de deux mille personnes ayant à leur
+tête Santerre et Saint-Huruge, demanda la permission
+de défiler devant l'Assemblée. Cette députation
+marchait sur trois colonnes; celle du centre
+était composée de gardes nationaux, et les deux
+autres d'hommes du faubourg, porteurs de piques
+de toutes les formes, ornées de banderoles aux couleurs
+nationales, avec des devises analogues à leur
+costume. Ils étaient accompagnés de femmes armées
+de fusils, de pistolets et de sabres. Ils entrèrent
+tous au son du tambour, précédés de la Déclaration
+des droits de l'homme écrite en lettres d'or, et au
+son d'une musique guerrière jouant l'air <i>Ça ira</i>, etc.
+L'orateur tonna contre les despotes coalisés, les
+avertit de trembler parce que leur heure était
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+venue; il finit par dénoncer le Roi comme violateur
+de la Constitution en gardant les Suisses
+auprès de sa personne.</p>
+
+<p>Ils tentèrent, mais inutilement, de s'introduire
+dans le château. Les grilles en étaient fermées et
+gardées avec tant de soin, qu'ils ne purent y pénétrer
+et furent obligés de renoncer pour ce jour à
+cette première tentative.</p>
+
+<p>Malgré le décret de l'Assemblée qui ordonnait de
+ne rien changer au sort des Suisses jusqu'à la réponse
+des cantons, le Roi fut forcé de les renvoyer à Courbevoie,
+et l'on ne conserva à Paris que ceux qui faisaient
+le service du château.</p>
+
+<p>L'Assemblée abolit encore les cens et rentes,
+hormis ceux qui représenteraient le titre primordial:
+chose impossible par le pillage des châteaux
+et le brûlement des chartriers. Elle ordonna de
+jeter au feu toutes les généalogies qui se trouveraient
+dans les bibliothèques et autres dépôts
+publics, et elle supprima, avec effet rétroactif à
+compter du 1^{er} février, le million accordé aux princes,
+frères de Sa Majesté.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XX</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792.</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Le prétendu comité autrichien.&mdash;Le Roi dénonce cette calomnie
+au tribunal du juge de paix La Rivière.&mdash;Condamnation
+de celui-ci.&mdash;Retour aux Tuileries de madame de Lamballe.&mdash;Proposition
+Goyer relative au mariage.&mdash;Protestation de
+Dumouriez contre le roi de Sardaigne.&mdash;Plaintes de la Reine
+contre M. de Mercy.&mdash;Son grand courage.&mdash;Louis XVI fait
+brûler l'édition des <i>Mémoires de madame de la Motte</i>.&mdash;Décret
+contre les prêtres insermentés.&mdash;Licenciement de la garde
+constitutionnelle du Roi et envoi de M. de Brissac à Orléans.&mdash;Pauline
+de Tourzel.</p>
+
+<p class="p2">Les factieux inventaient chaque jour de nouveaux
+moyens de soulever le peuple. Chabot, Basire et
+Merlin, membres du comité de surveillance, imaginèrent
+la fable d'un comité autrichien existant aux
+Tuileries, lequel contrariait les dispositions des
+ministres, était la cause de nos désastres et n'avait
+pour but que le bouleversement de la France et le
+rétablissement du despotisme. Ils donnèrent cette
+fable à Carra pour l'imprimer dans ses <i>Annales
+politiques</i>; et, pour lui donner plus de consistance,
+ils l'avaient fait précéder du discours le plus violent
+qu'Isnard eût encore prononcé à la tribune. Il y
+avait fait le tableau le plus sinistre du déplorable
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+état de la France, qu'il attribuait au Roi, à la famille
+royale et à tout ce qui l'entourait. Il y blâmait fort
+l'Assemblée constituante de ne s'être pas laissé
+assez pénétrer de cette vérité: que la liberté n'est
+jamais trop chèrement achetée, et que quelques
+gouttes de sang versées ne se comptaient pas dans
+les veines du corps politique; qu'elle avait fait une
+grande faute en innocentant le Roi et en décrétant la
+révision des articles constitutionnels; que ce prince,
+au lieu de sentir tout ce qu'il devait à la clémence
+nationale, en avait profité pour désorganiser la
+France et se mettre ensuite à la tête des troupes,
+pour proposer un accommodement à la partie égoïste
+de la nation et anéantir la liberté et l'égalité. Il
+ajouta que si les ennemis du dehors avaient l'avantage,
+ceux qui étaient en dedans seraient mis à
+mort. Il poussa même la rage jusqu'à proposer indirectement
+la destitution ou la mort du Roi, comme
+un moyen de faire cesser les dangers qui menaçaient
+la patrie. L'ordre du jour fut invoqué, et cet horrible
+discours n'eut heureusement pas les honneurs
+de l'impression.</p>
+
+<p>La calomnie insérée dans les <i>Annales politiques</i>
+fut répétée à l'Assemblée par Chabot, Basire et Merlin.
+Le Roi entendait crier toutes ces infamies par
+des colporteurs, qui avaient grand soins de les débiter
+sous ses fenêtres. Pénétré de douleur de voir à quel
+point on cherchait à égarer le peuple, il crut devoir
+dénoncer aux tribunaux l'auteur de ces calomnies;
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+il en prévint l'Assemblée par une lettre que lui
+porta le ministre de la justice. Gensonné la dénonça
+comme injurieuse au corps législatif et pouvant
+être regardée comme une preuve de plus du comité
+autrichien. Il enveloppa M. Bertrand dans cette
+dénonciation, et Brissot fit remonter ce comité à
+l'année 1756, en accusant, de plus, M. Bertrand des
+massacres et des incendies de Saint-Domingue.
+M. Bertrand et M. de Montmorin (qui avait été
+aussi dénoncé par Carra) l'attaquèrent en justice, et
+portèrent également plainte contre Chabot, Basire
+et Merlin devant M. La Rivière, juge de paix des
+Tuileries, qui décerna contre eux un mandat d'amener.
+L'Assemblée se récria contre l'insolence d'un
+juge de paix qui osait donner un pareil ordre, et
+elle déclara qu'il s'était rendu coupable de lèse-nation
+comme ayant attenté à l'inviolabilité des
+représentants de la nation et cherché à avilir la
+représentation nationale.</p>
+
+<p>Les factieux ne voulurent point écouter les raisons
+alléguées par le juge de paix pour sa justification, non
+plus que sa demande de fournir des preuves contre
+la fausseté de la dénonciation des députés. «On ne
+dénoncerait plus, dit Brissot, si l'on n'était assuré
+du secret»; et l'Assemblée décréta l'envoi de M. La
+Rivière à la haute cour d'Orléans pour y être jugé du
+crime qu'on lui imputait. Ce déni de justice ne fit
+aucune impression dans Paris et servit seulement à
+faire tomber les dénonciations du comité autrichien.
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
+
+<p>D'après le bruit répandu par les factieux que le
+prétendu comité se tenait chez madame la princesse
+de Lamballe, le juge de paix l'avait interrogée
+comme témoin, ce qui fit rire l'Assemblée dans le
+compte qu'il lui rendit et où il justifia l'emploi de
+toutes les formes requises par la loi.</p>
+
+<p>Après l'acceptation de la Constitution, la Reine,
+craignant d'être forcée d'ôter à madame la princesse
+de Lamballe la place de surintendante de sa
+maison, si elle continuait à rester hors de France,
+l'avait engagé à revenir auprès d'elle. Malgré son
+intime persuasion du danger qu'elle courait en y
+revenant, madame de Lamballe ne balança pas un
+instant à se rendre à ses désirs; et on lui donna, à
+son arrivée, un appartement qui n'était séparé de
+celui de la Reine que par le palier de l'escalier. La
+proximité de son appartement et son amitié pour
+madame de Lamballe la faisaient aller souvent chez
+elle; mais ses visites ayant été le sujet de plusieurs
+dénonciations, elle se crut obligée de les rendre
+plus rares.</p>
+
+<p>Madame la princesse de Lamballe, à son arrivée
+en France, reçut d'abord une société assez nombreuse.
+On lui rapportait exactement tout ce qui se
+passait dans Paris, et l'on y parlait assez librement.
+Mais les événements qui se précipitaient la forcèrent
+à la restreindre pour ne donner aucune prise
+contre elle et ne pas compromettre la Reine, dont
+on la regardait comme l'amie.
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p>
+
+<p>La disette d'argent se faisait vivement sentir
+dans toutes les parties de l'administration, et, pour
+obvier aux inconvénients qui en résultaient, on
+proposa la vente des forêts nationales. Mais on
+donna des raisons si fortes sur le danger d'employer
+un pareil moyen, que l'Assemblée passa à l'ordre
+du jour.</p>
+
+<p>Goyer, athée déclaré, après avoir prononcé le
+discours le plus impie, obtint de l'Assemblée que
+les mariages ne se célébreraient plus à l'église,
+mais au pied de l'arbre de la liberté; il ajouta des
+visées contre toute espèce d'acte religieux, qu'il
+aurait voulu voir abolir. La crainte du mauvais
+effet que paraissait produire ce décret le fit promptement
+révoquer.</p>
+
+<p>Malgré l'état de détresse où se trouvaient les
+troupes, qui manquaient de tout, Dumouriez, assuré
+de la confiance de l'Assemblée, demanda et obtint
+six millions pour ses dépenses secrètes. Il avait fait
+précéder cette demande du refus du roi de Sardaigne
+de recevoir M. de Semonville pour ambassadeur,
+l'accusant de répandre des principes d'insurrection
+dans ses États. Il fit part à l'Assemblée
+de la lettre qu'il avait écrite au nom du Roi au chargé
+d'affaires pour demander réparation de cette injure,
+avec ordre de revenir en France si l'on refusait d'y
+recevoir M. de Semonville. Sa conduite fut approuvée
+et lui valut beaucoup d'applaudissements.</p>
+
+<p>La position de la famille royale s'aggravait tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+les jours. Le courage et la fermeté de la Reine
+redoublaient la rage des factieux. Profondément
+affectée, elle conservait toujours un visage calme et
+un maintien rempli de dignité. On lui prodiguait
+jusque sous ses fenêtres les plus dégoûtantes injures,
+et des menaces capables d'effrayer un courage moins
+ferme que le sien. Elle allait quelquefois à Saint-Cloud,
+avec ses enfants, pour prendre l'air et se
+dissiper un peu. Un jour où son c&oelig;ur était plus
+oppressé qu'à l'ordinaire, elle fit retirer ses enfants,
+les envoya jouer plus loin, et se trouvant seule
+entre madame de Tarente et moi, elle nous dit:
+«J'ai besoin d'épancher mon c&oelig;ur devant des personnes
+aussi sûres que vous, et sur l'attachement desquelles
+je puis compter. Je suis blessée au vif par
+les endroits les plus sensibles. J'avais mis, en arrivant
+en France, ma confiance dans M. le comte de
+Mercy, par les conseils de ma mère: «Il connaît
+bien la France, où il est ambassadeur depuis longtemps,
+me dit-elle; il ne peut vous donner que des
+conseils propres à vous faire réussir dans le pays
+où vous êtes destinée à régner; regardez-les comme
+les miens, et soyez persuadée que vous n'en recevrez
+que de bons de sa part.» J'avais quatorze
+ans, j'aimais et je respectais ma mère; je mis ma
+confiance dans M. de Mercy; je le regardais comme
+un père, et j'ai la douleur de voir combien j'ai été
+trompée, par le peu de part qu'il prend aujourd'hui
+à ma triste situation. M. de Breteuil, de son côté,
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+calcule toujours ses intérêts en agissant pour nous,
+et ne peut nous inspirer une entière confiance. Le
+Roi est très-mécontent de M. de la Queuille, qui
+lui écrit des lettres du style le plus singulier.»</p>
+
+<p>Il fallait en effet qu'elles fussent bien extraordinaires,
+car le Roi, qui ne parlait jamais de politique,
+dit un jour devant moi: «M. de la Queuille
+dit bien du mal de nous, et il sera bien étonné s'il
+relit un jour de sang-froid toutes les lettres qu'il
+m'a écrites et que j'ai toutes conservées.»</p>
+
+<p>La Reine nous dit ensuite qu'elle ne se dissimulait
+aucun des dangers qu'elle pouvait courir, mais
+qu'elle ne voulait pas se laisser abattre, voulant, au
+contraire, conserver un courage dont elle avait tant
+besoin. Nous étions, madame de Tarente et moi,
+pénétrées de douleur d'une pareille conversation,
+et bien plus occupées de ses dangers que de ceux
+que nous pouvions courir; mais, ne voulant point
+s'attendrir, elle rappela ses enfants, s'amusa de
+leurs jeux et revint à Paris sans que l'on pût se
+douter de l'émotion qu'elle avait éprouvée.</p>
+
+<p>J'ai encore été témoin, peu de temps après, d'un
+autre trait de grandeur d'âme de cette princesse,
+qui fit sur moi une vive impression.</p>
+
+<p>Plusieurs personnes, effrayées des dangers qu'elle
+pouvait courir, lui proposèrent un moyen sûr d'évasion.
+Elle m'en parla, exigeant que je lui disse sans
+déguisement ce que je ferais à set place: «Quitteriez-vous,
+me dit-elle, le Roi et vos enfants pour mettre
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+votre personne en sûreté?» Je la suppliai de ne pas
+me mettre à pareille épreuve et de me dispenser de
+lui répondre. «Mon parti est pris, ajouta-t-elle alors;
+je regarderais comme la plus insigne lâcheté d'abandonner
+dans le danger le Roi et mes enfants. Que
+serait d'ailleurs la vie pour moi, sans des objets aussi
+chers, et qui peuvent seuls m'attacher à une vie
+aussi malheureuse que la mienne? Convenez qu'à
+ma place vous prendriez le même parti.» Il me fut
+impossible de la contredire, pensant absolument
+comme elle sur ce point.</p>
+
+<p>On poussa l'audace jusqu'à parler de séparer la
+Reine de la personne du Roi, et de la reléguer au
+Val-de-Grâce, pour l'empêcher de donner des conseils
+à Sa Majesté. Elle en eut l'inquiétude pendant
+plusieurs jours, et elle prit, avec un courage et une
+tranquillité admirables, toutes les précautions nécessaires
+pour éviter de se compromettre, ainsi que les
+personnes qui lui étaient attachées et qui l'avertissaient
+de ce qui se passait. Elle passa plusieurs nuits
+à trier ses papiers, avec madame Campan, une de ses
+premières femmes de chambre, en qui elle avait
+beaucoup de confiance, et elle lui en donna même
+à emporter pour les brûler chez elle et ne pas
+laisser de traces d'un trop grand nombre de papiers
+brûlés. Je dois à la vérité ce témoignage: que
+madame Campan, malgré les calomnies qu'on n'a
+cessé de répandre sur son compte, n'a jamais abusé
+de la confiance que la Reine lui a témoignée en
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+diverses circonstances, et qu'elle a toujours gardé
+le plus profond secret sur ce que cette princesse
+lui avait confié, sans jamais chercher à s'en prévaloir.</p>
+
+<p>La Reine était toujours l'objet de la rage des factieux.
+Irrités de ce grand courage qu'elle montrait
+dans toutes les occasions, ils n'en perdaient aucune
+d'exhaler contre elle leur fureur. Toujours grande en
+particulier comme en public, elle me fit, au sujet
+de cette horrible proposition de la séparer du Roi,
+une réponse que je ne puis passer sous silence: «Le
+Roi ne souffrira jamais, lui disais-je, l'accomplissement
+d'un projet aussi atroce.»&mdash;«Je le préférerais,
+dit-elle héroïquement, plutôt que d'exposer
+ses jours, si son refus pouvait produire cet effet.»</p>
+
+<p>Le Roi, ayant appris qu'on avait envoyé d'Angleterre
+au libraire Greffier les Mémoires imprimés
+de madame de la Motte, et craignant avec raison
+de voir accueillir avec empressement les mensonges
+dont ils étaient remplis, crut prudent de ne
+pas les laisser répandre dans le public et en fit
+acheter l'édition pour son compte. Après avoir
+discuté avec M. de la Porte le moyen de la détruire
+sans laisser aucune trace, il fut décidé qu'elle serait
+mise en ballots pour la faire brûler dans le four de
+la manufacture de porcelaine de Sèvres, qui appartenait
+au Roi: ce qui fut exécuté en présence de
+M. de la Porte, et de MM. Régnier et Gérard, l'un,
+directeur, et l'autre, peintre de la manufacture,
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+assistés de deux ouvriers qui éventraient les ballots
+et les jetaient ensuite au feu.</p>
+
+<p>La municipalité de Saint-Cloud, ayant appris
+qu'on avait brûlé des papiers dans le four de la
+manufacture, vint dénoncer à l'Assemblée le brûlement
+d'un grand nombre de papiers qui pouvaient
+être les preuves d'un grand complot dont on cherchait
+à dérober la trace. M. de la Porte, ainsi
+que ceux qui avaient assisté au brûlement de ces
+papiers, furent mandés sur-le-champ à l'Assemblée.
+Ils avouèrent simplement ce qui s'était passé,
+et cette dénonciation n'eut aucune suite.</p>
+
+<p>Le nouveau décret rendu contre les prêtres insermentés
+fut un nouveau sujet de chagrin pour la
+famille royale. Les factieux, enragés de leur soumission
+aux lois et de leur respect pour celles que
+leur prescrivait leur conscience, après un long
+préambule sur le danger de laisser impunis une
+classe d'hommes qui se refusaient à prêter les
+serments exigés, décrétèrent que lorsque vingt
+citoyens actifs du même canton demanderaient la
+déportation d'un ou plusieurs ecclésiastiques, le
+directoire du département serait tenu de la prononcer,
+si son avis était conforme à la pétition,
+sinon il serait tenu de faire examiner par des
+commissaires si la présence des ecclésiastiques
+était contraire à la tranquillité publique. Dans le
+cas de l'affirmative, le directoire serait tenu de
+prononcer la déportation.
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p>
+
+<p>Un décret aussi révoltant ne pouvant obtenir la
+sanction du Roi, ils mirent tout en usage pour l'obtenir
+par la force: pamphlets contre la famille royale,
+brochures infâmes, rien ne fut épargné; et comme,
+malgré leur puissance, la garde royale, peu disposée
+à se prêter à leurs projets, était pour eux un objet d'inquiétude,
+ils commencèrent à l'insulter dans l'espoir
+de la voir se défendre, et de se ménager un prétexte
+pour en demander le licenciement. L'Assemblée,
+dont l'inquiétude accompagnait l'impuissance, ne
+put voir un grand nombre de personnes des diverses
+provinces se réfugier à Paris pour y être plus en
+sûreté, sans en prendre de l'ombrage. Elle fit, en
+conséquence, un nouveau décret sur les passe-ports,
+qui obligea toute personne arrivant à Paris sans
+y avoir antérieurement son domicile, à se présenter
+dans la huitaine du présent devant le commissaire
+de la section qu'elle habiterait, pour y faire
+viser son passe-port et y déclarer son nom, son
+état, son domicile ordinaire et sa demeure dans
+Paris. La même disposition devait avoir lieu pour
+toute personne arrivant à Paris, ne fût-ce que pour
+trois jours; et tout principal locataire, concierge ou
+portier de maison, était tenu à la même déclaration,
+sous peine d'amende et de trois mois de prison. On
+y ajouta la défense de donner des logements à des
+personnes non munies de passe-ports sans en prévenir
+la section.</p>
+
+<p>Tous les efforts de l'Assemblée pour corrompre
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+la garde royale étant inutiles, ils en vinrent à des
+insultes plus graves que les premières, dans l'espoir
+de provoquer quelque rixe; mais l'excellent esprit
+de cette garde et son attachement pour la personne
+de Sa Majesté leur faisant tout supporter avec autant
+de courage que de patience, l'Assemblée se servit
+d'une lettre de Péthion pour échauffer les esprits et
+feindre la plus violente inquiétude d'un complot
+formé contre la liberté. Chabot et ceux de son parti
+recommencèrent leurs déclamations; Péthion déclara
+la chose publique en danger, engagea les
+citoyens à se lever et demanda la permanence de
+l'Assemblée. Croyant alors le moment favorable
+pour tenter une insurrection contre le château, il
+favorisa sous main une troupe de gens armés de
+piques et de bâtons, qui vint provoquer la garde du
+Roi et établir sur la principale porte du château
+le drapeau tricolore et le bonnet de la liberté. Ils
+insultaient le Roi et la famille royale par les propos
+les plus affreux; ils tentèrent, mais inutilement, de
+pénétrer dans le château. Les portes étaient bien
+fermées, la garde du Roi était à son poste, et l'on
+ne put faire réussir cette première tentative.</p>
+
+<p>Péthion vint dire à l'Assemblée, l'après-midi du
+même jour, que Paris était tranquille pour le
+moment mais qu'il devenait le rassemblement
+d'ennemis de la chose publique, et que tout annonçait
+une crise violente. Il assura que l'esprit de la
+garde nationale était bon, que tous les citoyens
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+s'étaient levés à la parole de l'Assemblée; puis il
+ajouta: «Montrez-vous toujours grands, constamment
+inflexibles; maintenez-vous dans une attitude
+imposante, et ne craignez rien.» L'Assemblée permit
+ensuite à une portion de la section des Gobelins
+de traverser la salle de l'Assemblée. Ils étaient au
+nombre de deux mille hommes, en y comprenant
+les femmes et les enfants. Ils étaient armés de
+piques, de sabres, de faux, etc., et portaient un
+bonnet rouge en guise de drapeau. Ils traversèrent
+la salle au son de six tambours et au milieu des
+applaudissements et des cris de: «Vive la nation!»
+Quand ils furent sortis, Barrère fit un rapport sur la
+garde constitutionnelle du Roi, qu'il accusa d'incivisme
+et de mépris pour les couleurs nationales, pour
+les décrets de l'Assemblée et les respectables sans-culottes;
+selon lui, elle avait témoigné une joie
+insultante des désastres de notre armée. Et sans
+avoir pu prouver aucun des faits énoncés, il conclut
+au licenciement de cette garde. Plusieurs insistèrent
+pour lui faire donner des preuves de sa dénonciation.
+Il se trouva dans l'embarras; mais il en fut
+heureusement tiré par une députation d'invalides
+qui vint dénoncer ses chefs comme ayant donné
+l'ordre d'ouvrir les portes à toute troupe armée
+qui se présenterait jour et nuit, soit de la garde
+nationale, soit de la garde royale.</p>
+
+<p>M. de Sombreuil, gouverneur des Invalides, convint
+d'avoir donné l'ordre en question pour donner
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+un asile aux personnes de la garde du Roi et de la
+garde nationale, si le trouble qu'on lui avait dit
+exister dans Paris les forçait d'y avoir recours, et
+pour laisser entrer sans opposition toute troupe
+armée, n'ayant aucun moyen de défense et voulant
+épargner l'effusion du sang. On se contenta de cette
+réponse, et il fut renvoyé aux Invalides.</p>
+
+<p>On reprit le rapport sur la garde du Roi. Couthon
+appuya sur la nécessité de purger le voisinage de
+l'Assemblée d'une poignée de brigands qui conspiraient
+contre la patrie, et il proposa d'opérer cela
+par mesure de police pour éviter le <i>veto</i>.</p>
+
+<p>Damas, Ramond, Jaucourt et plusieurs autres
+députés parlèrent contre cette mesure et demandèrent
+qu'on entendît les accusés et qu'on mandât
+M. de Brissac à la barre: «A Orléans!» dit Lasource.&mdash;«Il
+est coupable, s'écrièrent les factieux,
+et nous n'avons pas besoin de l'entendre.»
+MM. Calvet et Frondières, ayant fait vivement
+sentir l'injustice de cette mesure, furent envoyés
+à l'Abbaye pour trois jours, et le décret de licenciement
+de la garde fut prononcé, ainsi que l'envoi de
+M. de Brissac à Orléans.</p>
+
+<p>Le tumulte de cette journée avait eu pour but
+d'effrayer le Roi et ses ministres afin d'obtenir la
+sanction de ce décret. Il fut rendu dans la nuit et
+envoyé sur-le-champ à Sa Majesté. Personne ne
+s'était couché au château; chacun était consterné,
+et les personnes qui n'étaient pas de sentiments bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+purs désiraient autant que nous que le Roi opposât
+son veto à ce décret, au risque de ce qui pouvait en
+arriver. Mais les ministres, qui, indépendamment de
+leur accord avec l'Assemblée, redoutaient pour eux-mêmes
+le refus de la sanction, représentèrent si vivement
+au Roi le danger qu'il ferait courir à sa famille,
+à ceux qui lui étaient attachés, et même à M. de
+Brissac, dont il rendait le sort encore plus alarmant;
+ils le tourmentèrent tellement par l'idée des excès
+auxquels se porterait le peuple, qu'ils arrachèrent
+cette fatale sanction, qui remplit le c&oelig;ur du Roi
+d'amertume et fut une arme de plus entre les mains
+des factieux.</p>
+
+<p>Le prince fit sur-le-champ une ordonnance portant
+que, voulant reconnaître le zèle et l'affection de
+sa garde, il continuait à tous les membres les appointements
+de solde dont ils jouissaient, qu'il aurait
+voulu améliorer si cela lui eût été possible; qu'il leur
+accordait à tous des congés pour se retirer où ils voudraient,
+et leur continuait leur logement à l'École
+militaire, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé à se loger.
+L'Assemblée, de son côté, permit aux soldats et aux
+officiers de reprendre, dans les corps d'où ils étaient
+sortis ou dans d'autres de la ligne, le grade qu'ils
+auraient eu s'ils eussent continué d'y rester. Peu en
+profitèrent, quelques-uns émigrèrent, et le plus grand
+nombre resta dans Paris et les environs, et nommément
+tous les officiers, dont aucun ne s'éloigna, pour
+pouvoir être utiles, si l'occasion s'en présentait.
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p>
+
+<p>La conduite de M. de Brissac fut héroïque dans
+cette circonstance. Pas une plainte ne lui échappa.
+Il reçut courageusement les adieux de ses amis, vit
+d'un &oelig;il calme et tranquille la consternation de
+ceux qui l'entouraient, s'honora d'un décret qui
+prouvait sa constante fidélité, forma le v&oelig;u que le
+Roi retirât le fruit du sacrifice qu'on venait d'exiger
+de lui, et le fit assurer en partant, que sa position
+ne diminuait pas son attachement pour sa personne
+et son désir de continuer à lui en donner des preuves,
+si les circonstances le permettaient.</p>
+
+<p>Le départ de la garde du Roi pour le Champ de
+Mars, où devait s'opérer le licenciement, fut un
+spectacle bien touchant. Chacun, les larmes aux
+yeux et le c&oelig;ur bien oppressé, se mit à sa fenêtre
+pour rendre un dernier hommage à cette brave et
+fidèle garde. Le Roi, la famille royale et les personnes
+de tout ordre qui leur étalent attachées,
+étaient plongés dans la plus profonde douleur.
+Nous pensions continuellement à ce bon duc de
+Brissac, et nous n'étions pas non plus sans inquiétude
+sur l'arrivée de la garde royale à l'École militaire.
+On fut obligé de la faire escorter par un détachement
+de la garde nationale pour la préserver des
+insultes de la canaille; elle y arriva saine et sauve,
+à quelques injures près qu'elle dédaigna. Les chefs,
+après l'y avoir conduite, revinrent aux Tuileries
+prendre les ordres du Roi pour le licenciement.
+Cette garde était enragée contre l'Assemblée et les
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+jacobins, sans en excepter le petit nombre de ceux
+que l'on soupçonnait de ne pas partager le sentiment
+de leurs camarades.</p>
+
+<p>M. d'Hervilly fut chez le Roi à midi, et lui dit:
+«Sire, je viens de quitter dix-huit cents hommes
+animés du plus profond ressentiment et de l'attachement
+le plus vif pour la personne de Votre
+Majesté. Le décret de l'Assemblée ne leur laisse
+que trop apercevoir les vues qu'elle peut avoir en
+éloignant de votre personne une garde si fidèle. Elle
+bride du désir de venger l'insulte faite à Votre
+Majesté; dix-huit cents hommes déterminés à
+vaincre ou à mourir sont bien forts. Sur un mot
+de Votre Majesté, ils fondront sur les jacobins et
+les factieux de l'Assemblée. Les scélérats sont faibles
+quand on leur résiste, et ce jour peut être un jour
+bien précieux pour défendre la cause royale. Si
+nous réussissons, nous ferons le bonheur de la
+France; si nous succombons, désavouez-moi,
+accusez-moi, et faites tomber sur moi la colère
+de l'Assemblée. Si je n'ai pas le bonheur de sauver
+mon roi de la fureur de ses ennemis, je m'estimerai
+heureux de mourir pour une si belle cause. Je
+ne puis donner que deux heures à Votre Majesté
+pour se décider; plus tard il ne serait plus temps,
+et pareille occasion ne se retrouvera jamais.»</p>
+
+<p>Le Roi, effrayé d'une pareille démarche si elle
+n'était couronnée du succès, n'osa la tenter, et
+cette proposition fut ensevelie dans le plus profond
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+secret. Je menai, ce jour-là, Mgr le Dauphin chez
+la Reine à une heure et demie, avec laquelle il dînait
+depuis quelque temps. Elle me prit en particulier et
+me dit: «Vous nous voyez en ce moment dans une
+grande anxiété. Voici la proposition de M. d'Hervilly:
+elle est grande et honorable, mais elle entraînerait
+des suites si funestes, si elle ne réussissait pas,
+que le Roi ne peut se déterminer à l'accepter; et dans
+cette position, je me reprocherais d'avoir influencé sa
+décision.» Il est impossible d'avoir été plus dévoué
+au Roi et de lui avoir donné plus de marques
+d'attachement que n'a fait M. d'Hervilly pendant
+tout le cours de la Révolution, et d'avoir donné des
+conseils plus sages. L'énergie de ses sentiments lui
+fit toujours combattre les demi-mesures qu'il croyait
+plus nuisibles qu'utiles, et je suis témoin qu'il représenta
+souvent le danger de flotter entre les partis
+constitutionnel et jacobin. Quoique ses conseils
+n'eussent point été écoutés, il n'en resta pas moins
+profondément attaché à la personne de Sa Majesté,
+toujours auprès de lui à l'apparence du moindre
+péril, et prêt à exécuter ses ordres, quelques dangers
+qu'ils pussent lui faire courir.</p>
+
+<p>Le Roi et la Reine défendirent à Mgr le Dauphin
+de rien dire de ce qui se passait. Il n'en ouvrait pas
+la bouche en public; mais, ne se croyant pas obligé
+à la même discrétion avec moi, l'abbé Davaux et
+ma fille Pauline, il ne nous cachait pas la peine
+qu'il éprouvait du renvoi de la garde. Pauline me
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+secondait parfaitement dans le soin que je prenais
+de lui former le c&oelig;ur et l'esprit; et quoiqu'elle
+ne lui passât rien et qu'elle le reprît de ses petits
+défauts, chaque fois qu'il y donnait occasion, il ne
+l'en aimait pas moins. Sa jeunesse lui inspirait de
+la confiance, et elle n'en profitait que pour lui être
+utile. Elle avait d'ailleurs tant de complaisance
+pour lui, qu'il ne pouvait s'en passer. Il me dit un
+jour très-sérieusement qu'il avait une grâce à nous
+demander, et que, comme il était en mon pouvoir
+de la lui accorder, il fallait lui promettre de ne la
+pas refuser: «J'ai six ans, dit-il, et je dois passer
+aux hommes à sept ans: promettez-moi de ne pas
+marier Pauline jusque-là. Je serais si affligé de la
+quitter! Non, vous ne me refuserez pas ma chère
+Pauline.» Et se jetant à son cou, il l'embrassa avec
+une grâce et une amabilité parfaites. Elle n'eut pas
+de peine à lui accorder sa demande: son attachement
+pour la famille royale lui faisait craindre de
+prendre des liens qui eussent pu la priver de lui
+donner des marques de son entier dévouement; et
+elle était convenue avec moi que l'on ne penserait
+à son établissement que lorsque le Roi, la Reine
+et leurs augustes enfants se trouveraient dans une
+situation plus heureuse. Il était impossible de
+s'occuper de mariage avec un c&oelig;ur brisé de douleur
+et dans un moment si critique, qu'on ne pouvait
+répondre du lendemain. Cette Pauline, dont je
+parlerai plus en détail par la part qu'elle a eue aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+scènes de douleur dont j'ai été témoin, a épousé en
+1797 le comte de Béarn, qui avait servi dans la garde
+du Roi. Mais sa conduite a tellement honoré son
+nom de Pauline, que je ne lui en donnerai pas
+d'autres dans le cours de ces Mémoires.</p>
+
+<p>Pendant le peu de temps que le Roi eut sa garde,
+nous faisions faire de jolies promenades à Mgr le
+Dauphin dans les environs de Paris. Mais les événements
+devinrent si graves, et nous étions si peu sûrs
+de ceux qui nous accompagnaient, que nous sortions
+rarement du petit jardin de Mgr le Dauphin. L'abbé
+Davaux trouvait moyen de l'y occuper agréablement;
+et, rentré chez lui, il lui rendait ses leçons si
+intéressantes, qu'il les quittait à regret. Il nous fit
+un jour une peine et un plaisir extrêmes à la fois:
+«Mon bon abbé, dit-il à l'abbé Davaux en finissant
+sa leçon, je suis bien heureux! J'ai un si bon
+papa et une si bonne maman, et en vous et ma
+bonne madame de Tourzel, un second père et une
+seconde mère.» Les larmes nous vinrent aux
+yeux, quand nous pensâmes que d'un moment à
+l'autre, cet aimable enfant pouvait être précipité
+dans un abîme de malheurs, dont nous étions
+cependant loin de prévoir l'étendue. Il ne perdait
+pas une occasion de nous dire des choses tendres
+et aimables; et il était impossible de se trouver
+malheureux de l'excessif assujettissement où nous
+tenaient auprès de lui les fâcheuses circonstances
+dans lesquelles nous nous trouvions.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XXI</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792.</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Proposition d'un camp de vingt mille hommes à Paris.&mdash;Manuel
+et la Fête-Dieu.&mdash;Dénonciation de Chabot.&mdash;Le duc d'Orléans.&mdash;Lettre
+de M. Roland rendue publique avant que le Roi en eût
+connaissance.&mdash;Le Roi nomme de nouveaux ministres.&mdash;Démarche
+courageuse du directoire de Paris pour remédier aux
+maux que la lettre de M. Roland pouvait produire.&mdash;Moyens
+employés pour opérer un mouvement dans Paris.&mdash;Journée du
+20 juin.&mdash;Suites de cette journée et menées des factieux pour
+hâter le renversement de la monarchie.</p>
+
+<p class="p2">L'Assemblée, ne voyant plus d'obstacle à l'exécution
+de ses projets, avançait rapidement à son but.
+Le ministre de la guerre, qui lui était totalement
+dévoué, vint lui proposer de faire élire par chaque
+canton du royaume quatre fantassins et quatre cavaliers
+bien armés pour les réunir le 14 juillet à la
+garde nationale de Paris; d'envoyer divers corps
+de cette garde aux frontières et de donner leurs
+canons aux fédérés. Cette proposition fut vivement
+combattue par MM. de Jaucourt, Dumas et de
+Girardin, et il y eut des débats très-vifs à ce sujet.
+Ils ne purent cependant empêcher qu'on ne décrétât
+l'établissement d'un camp de vingt mille hommes
+pris parmi les citoyens qui avaient servi dans les
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+gardes nationales du royaume: on se servit du prétexte
+de remplacer les troupes de ligne qu'on avait
+envoyées aux frontières, en raison de l'attachement
+qu'elles conservaient pour la personne de Sa
+Majesté.</p>
+
+<p>Ce décret mécontenta une partie de la garde
+nationale, et plusieurs membres de divers bataillons
+signèrent une pétition pour en demander le
+rapport.</p>
+
+<p>Le commandant de la garde nationale vint rendre
+compte à l'Assemblée du mauvais effet qu'elle
+produisait et lui annoncer qu'il lui serait présenté
+une pétition par deux gardes nationaux, laquelle
+serait signée individuellement, la Constitution ne
+permettant pas à la force armée de la lui présenter
+en corps.</p>
+
+<p>Vergniaud s'emporta contre les députés qui
+s'étaient opposés aux décrets, en les accusant
+d'avoir excité le mécontentement de la garde
+nationale, en lui faisant craindre qu'on lui ôtât
+ses canons.</p>
+
+<p>L'Assemblée reçut très-mal la pétition, et quoiqu'elle
+fût signée par huit mille personnes, elle prétendit
+que les signatures avaient été mendiées, et
+elle la renvoya sans la lire aux comités de surveillance
+et de législation.</p>
+
+<p>On approchait de la Fête-Dieu. Manuel, aussi
+irréligieux qu'ennemi des rois, fit placarder dans
+les rues de Paris qu'il regardait comme inutile que
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+les gardes nationaux accompagnassent les processions,
+quoiqu'elles ne fussent cependant composées
+que de prêtres sermentés. On craignait quelque
+tumulte à cette occasion; mais tout se passa tranquillement,
+et, malgré l'insinuation de Manuel,
+beaucoup de gardes nationaux suivirent les processions.</p>
+
+<p>Manuel, quoique suspendu des fonctions de sa
+place par un décret d'ajournement personnel, n'en
+allait pas moins tête levée. Il était accusé et convaincu
+d'avoir volé dans les dépôts de la police les
+lettres et les ouvrages de Mirabeau, et de les avoir
+vendus pour son propre compte. Tout autre aurait
+subi une punition exemplaire pour un pareil délit,
+mais il comptait avec raison que le crédit de ses
+amis empêcherait de donner suite à l'accusation. Il
+ne se trompait pas, et il fut réintégré dans sa place,
+quoiqu'il ne pût offrir de justification d'un vol aussi
+manifeste.</p>
+
+<p>Péthion, à la tête des canonniers de Paris, vint
+assurer l'Assemblée qu'elle pouvait compter sur
+leur patriotisme. L'orateur de ces bataillons, en se
+plaignant des bruits infâmes qui se répandaient sur
+le retour de la noblesse et la création de deux
+Chambres, offrit ses services aux représentants de la
+nation pour le maintien de la liberté et de l'égalité.</p>
+
+<p>Des serruriers, brûlant d'ardeur de forger des
+piques pour la défense de cette même liberté, vinrent
+aussi présenter les mêmes hommages, criant
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+à tue-tête: «Tremblez, aristocrates, nous sommes
+debout!» Ils furent suivis des forts de la halle, qui
+demandèrent de leur accorder le titre de porteurs
+de la loi.</p>
+
+<p>Chabot, pour tenir sa promesse de fournir les
+preuves de l'existence du comité autrichien, dénonça
+une multitude de personnes, entre autres: MM. Bertrand,
+Duport du Tertre, de Montmorin, de Brissac,
+de Lessart, Barnave, Chapellier, Lameth et autres,
+sans épargner même M. de la Fayette; mais sur
+la rumeur que causa cette dernière dénonciation,
+il s'excusa en prétendant n'avoir voulu que l'avertir
+des sentiments qu'on lui prêtait, et qu'il était loin
+de lui attribuer. Il dénonça, de plus, l'ordonnance
+du Roi relative à sa garde, en l'interprétant de la
+manière la plus perfide.</p>
+
+<p>Tant de dénonciations occasionnèrent un tumulte
+affreux dans la salle. On entendait les uns crier:
+«Oh! le scélérat, le coquin!» D'autres répondaient
+par les cris de: «A l'Abbaye! à l'Abbaye!»
+Et quoique les dénonciations fussent dénuées de
+toute preuve, elles n'en furent pas moins envoyées
+à l'examen des comités.</p>
+
+<p>Raymond Ribes prit ensuite la parole, pour
+dénoncer une véritable conspiration existant depuis
+le 6 octobre pour placer sur le trône le duc d'Orléans:
+«Je la découvre, dit-il, dans les journées
+des 5 et 6 octobre, du 18 février 1791, dans les
+dangers journaliers que courent le Roi et la Reine,
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+dans la scène scandaleuse de la fête de Châteauvieux,
+dans l'évasion de Jourdan, dans la mission
+de M. de Talleyrand en Angleterre payée si largement,
+dans les insultes prodiguées au Roi et à la
+Reine, dans les six millions donnés à Dumouriez,
+dans les libelles atroces de Carra, Noël et Bonne-Carrère,
+où des noms infâmes sont donnés au
+Roi et à la Reine par les débiteurs de ces odieux
+pamphlets, et je conclus par la demande de l'arrestation
+du duc d'Orléans, de Dumouriez, et des
+autres nommés ci-dessus.»</p>
+
+<p>Embarrassé de répondre à de pareilles assertions,
+on se borna à traiter de fou Raymond Ribes, et l'Assemblée
+passa à l'ordre du jour.</p>
+
+<p>Le but de l'Assemblée, en employant de pareils
+moyens, était de dégoûter le Roi de son droit de
+veto, et de l'engager à en faire l'abandon. Tous les
+patriotes couraient en conséquence dans les rues
+et les places de Paris, criant: «A bas M. et
+madame Veto!» nom qu'ils avaient l'insolence de
+donner au Roi et à la Reine, en raccompagnant
+d'épithètes aussi infâmes que leurs propos. Ils
+espéraient au moins appuyer les efforts des ministres,
+pour faire sanctionner le décret sur les prêtres
+et sur le camp de vingt mille hommes dans
+Paris et les environs; mais le Roi, qui croyait sa
+conscience engagée à s'y refuser, persista dans
+son opinion.</p>
+
+<p>Le ministre Roland lui écrivit, pour l'y décider,
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+une lettre soi-disant confidentielle, mais qu'il eut
+soin de répandre dans tout Paris. Elle portait en
+substance que les Français étaient décidés à soutenir
+la Constitution qu'ils s'étaient donnée, et qu'ils
+voyaient la guerre avec plaisir comme un moyen
+d'y parvenir; que toutes les personnes qui entouraient
+le Roi, se voyant privées par elle des grandes
+prérogatives dont elles jouissaient, devaient naturellement
+désirer de la renverser; que l'alternative
+où se trouvait le Roi de céder à ses sentiments naturels,
+ou d'en faire le sacrifice à la philosophie et
+à l'impérieuse nécessité, inquiétait la nation et
+enhardissait les factieux; qu'il était temps de faire
+cesser cette incertitude en s'unissant franchement
+à la nation et en adoptant les sentiments du corps
+législatif; que les décrets qui venaient d'être rendus
+lui en fournissaient l'occasion; qu'en les adoptant,
+le Roi inspirerait la confiance qui lui était si
+nécessaire à obtenir, et sans laquelle il pouvait s'attendre
+aux plus grands malheurs; que sa résistance
+à l'opinion publique avait été cause qu'en plusieurs
+occasions le zèle s'était cru permis de suppléer à la
+loi; que la révolution était faite et se cimenterait
+par le sang, si la sagesse de Sa Majesté ne prévenait
+pas des malheurs encore possibles à éviter;
+qu'on le trompait lorsqu'on cherchait à lui inspirer
+de la défiance d'un peuple qui le comblerait de
+bénédictions s'il le voyait faire marcher la Constitution.
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p>
+
+<p>Il accusait la conduite des prêtres d'avoir été la
+cause du décret rendu contre eux, et faisait voir au
+Roi que le défaut de sa sanction forcerait les départements
+à lui substituer des mesures violentes, et
+que le peuple irrité y suppléerait par des excès. Il
+se plaignait des tentatives de la garde nationale
+pour empêcher la formation du camp près Paris,
+qu'on supposait agir par une impulsion supérieure;
+et il faisait craindre qu'en différant la sanction, le
+peuple ne vît dans son roi l'ami des conspirateurs.
+Il terminait enfin cette étrange lettre par représenter
+que les princes, en se refusant à entendre des
+vérités utiles, rendaient les conspirations nécessaires;
+que pour lui il avait rempli son devoir de
+ministre en mettant toutes ces considérations sous
+les yeux de Sa Majesté.</p>
+
+<p>Le Roi, indigné, demanda à Roland sa démission,
+et il donna sa place à M. Mourgues. C'était un protestant,
+honnête homme dans le fond, mais républicain
+par caractère, et qui, sous le voile de la
+modestie, cachait une profonde ambition.</p>
+
+<p>Dumouriez, se croyant absolument nécessaire,
+exigea la sanction du Roi d'une manière impérieuse
+sur les deux décrets, et crut l'y déterminer en lui
+disant, d'un ton insolent, que s'il ne la lui donnait
+pas sur-le-champ, il offrait sa démission. Le Roi,
+blessé au vif, se leva en lui disant: «C'est trop fort,
+monsieur Dumouriez, et je reçois votre démission.»
+L'étonnement prit la place de l'audace. Revenu
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+à lui-même, il jura de se venger et de faire repentir
+le Roi de sa démission; et il ne fut malheureusement
+que trop fidèle à sa promesse.</p>
+
+<p>Le Roi, voyant qu'il n'avait rien à gagner à conserver
+un ministère jacobin, se détermina à en nommer
+un dont la composition pût inspirer plus de
+confiance.</p>
+
+<p>Il eut de la peine à faire accepter des places
+aussi dangereuses que celles de ministres dans les
+circonstances où l'on se trouvait; mais il parvint
+cependant à les faire remplir par des hommes dont
+la conduite fut sage et même courageuse dans les
+derniers moments de la monarchie.</p>
+
+<p>M. de Monciel, président du département du
+Jura, fut nommé ministre de l'intérieur à la place
+de M. Mourgues, qui ne le fut que deux jours;
+M. de la Jarre, aide de camp de M. de la Fayette,
+le fut de la guerre; M. de Chambonas, des affaires
+étrangères, et M. de Beaulieu, premier commis de
+la comptabilité des finances. M. Duranthon, ministre
+de la justice, fut le seul qui ne fut point encore
+remplacé.</p>
+
+<p>Ce choix fut généralement approuvé, à l'exception
+de M. de Chambonas. Il avait eu une jeunesse
+très-vive, et avait tellement dérangé ses affaires,
+que n'ayant plus aucune ressource, il s'était décidé
+à épouser la fille de madame Sabattier, maîtresse
+de M. de Saint-Florentin, ministre de Louis XV.
+Un pareil mariage l'avait brouillé avec toute sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+famille. Il avait d'ailleurs conservé une assez mauvaise
+réputation, et ce choix causa un étonnement
+général. C'était un être fort léger, qui ne manquait
+pas d'esprit; mais le poids du ministère étant au-dessus
+de ses forces, on le remplaça peu après par
+M. Bigot de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Pendant que Roland répandait sa lettre dans les
+villes et dans les départements, avant peut-être
+même qu'elle fût parvenue au Roi, le directoire du
+département de Paris lui écrivit que tous les bruits
+de conjuration étaient sans fondement, et que
+toutes ces terreurs imaginaires par lesquelles on
+agitait le peuple étaient aussi contraires à son repos
+qu'à son bonheur. Il se plaignait de lui voir laisser
+établir tranquillement dans Paris une société ayant
+ses séances publiques, ses bureaux de correspondance
+pour dicter ses lois dans toutes les parties du
+royaume, dénonçant à son gré, calomniant ouvertement
+et se moquant de toutes les administrations,
+occupée journellement à avilir le Roi et ses
+ministres, se permettant l'impression d'un journal
+qui autorisait le meurtre et le pillage, protégeait les
+scélérats et se débitait avec profusion dans le
+public pour y répandre le poison d'une si funeste
+doctrine.</p>
+
+<p>Il y avait du courage à écrire une pareille lettre
+dans les circonstances où l'on se trouvait, et elle eût
+pu faire ouvrir les yeux à un ministre qui n'eût été
+qu'aveugle; mais elle ne pouvait produire aucun
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+effet sur un homme qui se croyait tout permis,
+pourvu que ce fût au profit de la liberté et de
+l'égalité.</p>
+
+<p>M. de la Fayette fit part à l'Assemblée d'un avantage
+de son armée qui avait repoussé les ennemis
+près de Maubeuge. Il avait été acheté par la perte
+de M. de Gouvion, ancien major de la garde nationale,
+officier distingué, et dont j'ai eu occasion de
+parler plus d'une fois dans une des parties de ces
+Mémoires. On prétend que, désespéré de la tournure
+que prenait la Révolution, il cherchait à se
+faire tuer, et qu'il s'exposa tellement, qu'il parvint
+à terminer une vie qui lui était devenue odieuse.</p>
+
+<p>M. de la Fayette, effrayé de la puissance des
+jacobins, et craignant que les excès auxquels ils se
+livraient ne finissent par anéantir la Constitution,
+profita de cette circonstance pour représenter à
+l'Assemblée le danger de laisser élever au-dessus
+des lois une puissance qui finirait par lui en dicter
+à elle-même, et qui ferait périr la liberté dans les
+horreurs de l'anarchie; qu'elle s'attachait à tout
+détruire pendant que l'armée se battait pour la conservation
+de la Constitution, et qu'il était de son
+devoir de la prévenir du mauvais effet que produisaient
+les excès qui se commettaient, ainsi que
+l'avilissement du pouvoir des autorités constituées.</p>
+
+<p>Cette lettre ne fit aucun effet sur l'Assemblée; la
+plus grande partie de ses membres, affiliés à la
+société des jacobins, en partageaient les sentiments.
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+La terreur qu'elle inspirait lui avait donné une
+majorité imposante, et elle méprisait les plaintes
+de la minorité sur la violation de la Constitution
+et les abus de pouvoir qui en étaient la suite. Le
+soupçon qu'elle eut du concert de la lettre de
+M. de la Fayette avec la démarche du département,
+ne la rendit que plus ardente à hâter l'exécution
+de ses complots pour la destruction de la
+monarchie.</p>
+
+<p>Le Roi fit part à l'Assemblée du changement de
+son ministère; elle était si assurée de la prompte
+destruction de la royauté, qu'elle parut insensible
+au renvoi de ceux qui avaient tous des droits à sa
+reconnaissance, et elle se contenta de déclarer pour
+la forme qu'ils emportaient les regrets de la nation.
+Elle s'acharnait de plus en plus contre la personne
+du Roi, et elle recevait avec honneur les pétitions
+les plus incendiaires, les plus insultantes et les plus
+menaçantes contre l'autorité royale et la sûreté de
+la personne même de Sa Majesté.</p>
+
+<p>Les députés du côté gauche, tels qu'Isnard,
+Duquesnoy et autres, se permettaient des discours
+analogues à ces pétitions, et tout annonçait une
+crise prochaine. Le directoire du département fit
+part au Roi et à l'Assemblée de la demande des
+habitants des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau,
+pour qu'il leur fût permis de s'assembler et
+de présenter, le 20 juin, armés, une pétition au
+Corps législatif, avec leurs habits de 1789. Le
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+département y joignit les raisons du refus qu'il en
+avait fait, refus motivé sur la loi qui défendait des
+pétitions présentées par des gens armés; et il fit
+remettre à Sa Majesté l'arrêté qu'il avait pris pour
+que le maire et toutes les autorités ne négligeassent
+aucune mesure de prudence pour s'opposer à ce
+rassemblement.</p>
+
+<p>L'Assemblée, qui en connaissait mieux l'objet que
+le département, ne daigna pas faire attention à ce
+rapport, et pour toute réponse passa à l'ordre du
+jour.</p>
+
+<p>La conduite qu'elle tint en cette circonstance ne
+peut laisser aucun doute sur la part qu'elle avait
+prise aux événements de l'affreuse journée dont
+nous allons raconter les circonstances.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>JOURNÉE DU 20 JUIN.</b></p>
+
+<p>Le refus du directoire n'ayant point empêché les
+rassemblements projetés, R&oelig;derer fit part à l'Assemblée
+que le grand nombre de personnes qui se rassemblaient
+pour planter un tremble à la porte des
+Tuileries, donnant lieu de craindre que cette multitude
+ne se portât au château et n'y commît des
+excès, le directoire avait donné l'ordre de faire
+marcher des troupes pour écarter les dangers qui
+pourraient le menacer.</p>
+
+<p>Avant dix heures, le Carrousel était déjà couvert
+d'une foule immense, et la gendarmerie nationale
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+bordait les accès du château. Elle était commandée
+par M. de Rulhières, honnête homme, attaché au
+Roi, mais dont le zèle était paralysé par la municipalité,
+à laquelle il était obligé d'obéir. M. de
+Wittengoff patriote, commandait les troupes, et
+l'intérieur des cours et des jardins était gardé par
+la garde nationale avec ses canons. Les deux faubourgs,
+dont la marche était annoncée, se grossissent
+en route d'une multitude armée qui, sans
+s'informer de ce qu'on allait demander au Roi, sans
+rien savoir, sans rien vouloir, insouciante, furieuse
+et gaie tout à la fois, menace, s'agite, chante, tient
+les propos les plus infâmes contre le Roi et sa
+famille, et se dirige vers l'Assemblée, à qui elle crut
+devoir présenter ses hommages.</p>
+
+<p>Santerre, général de cette nouvelle milice, écrivit
+à l'Assemblée que les citoyens des faubourgs Saint-Antoine
+et Saint-Marceau, rassemblés pour célébrer
+l'anniversaire du serment du Jeu de paume, demandaient
+à paraître à sa barre et à défiler devant les
+pères de la patrie, se plaignant qu'on calomniât
+leurs intentions.</p>
+
+<p>La délibération commença, et plusieurs députés
+demandèrent s'il n'était pas inconstitutionnel de
+laisser entrer dans l'Assemblée une troupe armée
+qui pouvait influer sur ses décisions. Ils opinaient
+pour qu'on levât la séance et qu'on s'occupât avant
+tout de la sûreté du Roi; mais les jacobins s'y opposèrent,
+voulant jouir de leur succès et recevoir les
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+hommages de leurs soldats. Vergniaud même n'eut
+pas honte de répondre que si le Roi se trouvait en
+danger, on enverrait auprès de lui une députation,
+et que dès le lendemain on rendrait un décret pour
+ne plus tolérer de pareilles admissions.&mdash;Le bruit
+continuait, la députation s'ennuyait et annonça
+qu'elle était au nombre de huit mille hommes. On
+voulait faire désarmer les pétitionnaires, mais les
+jacobins s'y opposèrent. Ils se plaignent qu'on les
+fait attendre, font dire qu'ils sont à la porte, et un
+huissier trouve plus court de la leur ouvrir. Au
+même instant, cette troupe de sans-culottes arrive
+à la barre, s'y précipite en foule avec ses armes, et
+l'Assemblée lui permet de défiler devant elle, après
+avoir entendu un discours contre le Roi, dans lequel
+les pétitionnaires annonçent que le peuple est prêt
+à se venger, et que si Capet ne change pas de conduite,
+il ne sera plus rien.</p>
+
+<p>Le discours fini, la marche s'ouvrit. Une musique
+militaire jouant l'air <i>Ça ira</i> précédait la députation,
+qui défila pendant deux heures et demie. Il y avait
+parmi elle beaucoup de gardes nationaux en uniforme
+avec leur fusil; les autres étaient armés de
+piques, de crocs, de crochets, de massues, de
+fourches, de haches, de pieux et de faux. De
+distance en distance, on prenait pour enseignes des
+diverses compagnies, des bonnets de diverses couleurs
+au bout d'un bâton, et même une culotte. Les
+applaudissements des jacobins et des tribunes
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+étaient continuels, pendant que les constitutionnels
+tremblaient et que les plus lâches d'entre eux
+applaudissaient. Péthion, qui avait déclaré le matin
+que tout ce qui se passait n'était qu'une fête civique,
+et qui avait engagé la garde nationale à se joindre à
+ces honnêtes citoyens, était allé à Versailles; et ce
+fut inutilement que le département indigné l'envoya
+chercher, pour lui demander compte de ce qui se
+passait.</p>
+
+<p>Le récit qu'on en fit aux Tuileries y causa les
+plus vives alarmes. Le Roi, la Reine et toute la
+famille royale se réunirent dans l'appartement du
+Roi comme le plus sûr, attendant avec une grande
+anxiété l'issue de cette fatale journée. La position
+du Roi était des plus critiques; il n'avait pour toute
+garde que la garde nationale, qui remplissait le
+château et refusait de le défendre. Peu contents de
+rester neutres, ils proposaient même de chasser des
+appartements du Roi les fidèles sujets de Sa Majesté
+qui étaient venus servir de rempart à sa personne
+et défendre sa vie aux dépens de la leur. Le Roi,
+pour ôter tout prétexte d'insurrection à la garde
+nationale, prit le parti de les faire retirer; et elle,
+de son côté, forçait de sortir des cours tout ce qui
+ne portait pas son habit. Il était trois heures. La
+députation qui était à l'Assemblée voulait traverser
+les Tuileries et insulter le Roi sous les fenêtres
+mêmes de son appartement. L'ordre avait été donné
+de ne laisser entrer personne dans le jardin, et il
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+y avait à la porte de la terrasse des Feuillants un
+poste de cinquante hommes, décidé à faire observer
+cette consigne; mais un officier municipal, déclarant
+que c'était une fête civique, ouvrit lui-même
+la porte et introduisit cette foule dans le jardin.
+Les cris commencèrent alors de toute part, et l'on
+n'entendit que: «A bas le veto! Vivent la nation
+et les sans-culottes!»</p>
+
+<p>La garde nationale, effrayée du double engagement
+de défendre le Roi et de plaire à cette multitude,
+était dans un état de stupeur qui faisait peu
+d'honneur à son courage. Elle voyait tranquillement
+défiler cette troupe dans le même ordre qu'à
+l'Assemblée, insulter le Roi par des cris abominables,
+les plus hardis d'entre eux menaçant même
+d'en faire justice.</p>
+
+<p>Après avoir passé et repassé dans les jardins, les
+chefs de la horde, assurés de ne trouver aucune
+résistance dans la garde nationale, dont les canonniers
+avaient fraternisé avec les siens, et voyant
+qu'ils pouvaient tout entreprendre sans courir
+aucun danger, s'acheminèrent vers le château. Ils
+font sortir leur troupe par la porte des Tuileries
+donnant sur le pont Royal, passent par les guichets
+sans éprouver aucun obstacle de la part de la garde
+nationale, et vont rejoindre la partie de leur armée
+arrivant par la rue Saint-Nicaise. La grande porte
+des Tuileries, qui était entr'ouverte, fut refermée
+dès qu'on aperçut l'armée des piques. Elle menaça
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+de la forcer, et un des chefs, qui était un nègre,
+fougueux patriote, fait charger le canon, et engage
+sa troupe à jurer sur sa bannière qu'elle entrera
+dans le château. Tous le jurèrent, et à l'instant les
+portes s'ouvrirent par l'ordre d'un officier municipal.
+M. de Romainvilliers, chef de division, qui
+commandait ce jour-là la garde nationale, homme
+faible et craignant toujours de se compromettre,
+reste immobile, et la garde nationale, qui ne reçoit
+aucun ordre de son chef, ne s'oppose à rien. Le
+brave Acloque, commandant de bataillon, et qui
+n'abandonnait jamais le Roi dans le danger, proposa
+à cette multitude effrénée de choisir quarante
+des leurs pour porter au Roi leur pétition. Il ne fut
+point écouté, et en cinq minutes la cour, les escaliers
+et les salles des appartements sont remplis
+de vingt mille hommes, armés de la même manière
+que ceux qui avaient traversé l'Assemblée, et qui,
+dans la fureur dont ils sont animés, traînent leur
+canon sur l'escalier et le font entrer dans la salle
+des cent-suisses, présentement celle des gardes du
+corps.</p>
+
+<p>Le Roi, la Reine et la famille royale étaient dans
+la petite chambre à coucher de Sa Majesté, entourés
+de quelques serviteurs fidèles, auxquels elle avait
+permis de rester auprès de sa personne. Le Roi,
+voyant que les portes allaient être forcées, veut
+aller au-devant des factieux, essayer de leur en
+imposer par sa présence. Il s'élance en avant; un
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+garde national s'approche, le conjure de ne pas
+s'avancer davantage, et de lui permettre de rester
+auprès de lui. Le Roi, touché du dévouement de
+ce brave homme, le prie de ne pas se séparer de
+lui, mais d'être calme, et poursuit son chemin.
+Il demande qu'on éloigne la Reine et ses enfants,
+voulant s'exposer seul au danger. Cette princesse,
+quittant le Roi les yeux baignés de larmes, adresse
+avec un ton plein d'âme et de confiance ces mots
+touchants à ceux qui l'entouraient: «Français,
+mes amis, grenadiers, sauvez le Roi!»</p>
+
+<p>Ce prince, allant toujours en avant, donne
+l'ordre d'ouvrir la porte de l'&OElig;il-de-B&oelig;uf qui le
+séparait encore des brigands. Ceux-ci avaient déjà
+forcé la porte opposée à celle par laquelle le Roi
+allait au-devant d'eux. Acloque était retourné
+auprès du Roi, qu'il trouva entouré de M. le
+maréchal de Mouchy, de MM. d'Hervilly, de Tourzel,
+mon fils, de Septeuil, d'Aubier, de Bourcet,
+de Joly, canonnier, frère de l'actrice de ce nom, et
+de quelques autres serviteurs de Sa Majesté, qui
+avaient trouvé moyen de pénétrer auprès de sa
+personne.</p>
+
+<p>Des flots de séditieux s'amoncelèrent auprès du
+Roi. Un scélérat, armé d'une pique, l'&oelig;il plein de
+rage, s'avance, faisant un mouvement sinistre;
+Vanot, commandant du bataillon de Sainte-Opportune,
+se précipite sur le monstre et détourne le
+fer; un grenadier du même bataillon pare un coup
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+d'épée dirigé de manière à indiquer le même
+crime. Les grenadiers, indignés, veulent mettre le
+sabre à la main; Acloque a la prudence de sentir
+le danger d'une imprudente résistance: «Point
+d'armes! s'écrie-t-il, vous allez faire assassiner le
+Roi.» Et il fait placer ce prince dans l'embrasure
+d'une fenêtre, et il se range devant lui, ainsi que le
+maréchal de Mouchy.</p>
+
+<p>Madame Élisabeth, voyant le danger que courait
+le Roi, ne voulut point l'abandonner, et se plaça
+dans l'embrasure de la fenêtre qui précédait celle
+où était ce prince. Les ministres l'y suivirent. Ce
+fut alors qu'elle fut prise pour la Reine. Voyant les
+factieux s'avancer vers elle en criant: «L'Autrichienne,
+où est-elle? sa tête, sa tête!» avec le
+calme de la vertu, qui ne l'abandonna jamais, elle
+dit à ceux qui l'entouraient ces paroles sublimes:
+«Ne les détrompez pas; s'ils pouvaient me prendre
+pour la Reine, on aurait le temps de la sauver.»
+Un furieux présenta une pique à sa gorge: «Vous
+ne voudriez pas me faire du mal, lui dit-elle avec
+douceur; écartez votre arme.»</p>
+
+<p>Les cris, les hurlements se font entendre de tout
+côté. Chaque étendard porte des menaces qu'on
+étale aux yeux du Roi. Il lit d'un côté: «<i>Tremblez,
+tyrans, le peuple est armé</i>»; de l'autre: «<i>Union
+des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, voici
+les sans-culottes.</i>» On lui adresse la parole, mais
+c'est pour l'insulter. On lui présente un bonnet
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+rouge au haut d'une pique; un grenadier le lui
+pose sur la tête; on y ajoute des rubans aux trois
+couleurs, il les accepte. La foule se presse et
+demande à le voir; ce prince monte sur la fenêtre
+avec ce calme et ce courage qui ne l'abandonnèrent
+jamais dans le danger. Étouffé par la chaleur et
+mourant de soif, il témoigne le désir de boire un
+verre d'eau; un grenadier lui présente une bouteille;
+il boit sans hésiter, et sans avoir cru faire
+un acte de courage. Un autre l'engage à ne rien
+craindre, l'assurant qu'il lui fera un rempart de
+son corps: «Un homme qui n'a rien à se reprocher
+ne connaît, répond le Roi, ni la peur ni la
+crainte.» Et prenant la main de cet homme, il la
+pose sur son c&oelig;ur, lui disant: «<i>Voyez s'il bat plus
+vite.</i>»</p>
+
+<p>M. de la Jarre, ministre de la guerre, témoin du
+danger que courait le Roi, descendit dans la cour
+par un escalier détourné en s'écriant: «A moi
+vingt grenadiers, pour faire à Sa Majesté un rempart
+de nos corps.» Il les conduit par l'escalier du
+Roi; il était obstrué. On n'entendait de toutes parts
+que le bruit des armes et les propos les plus outrageants
+contre la personne de Sa Majesté. Il les fait
+entrer par un autre côté, dans la pièce où était ce
+prince, par une porte figurant une croisée. Ils
+augmentent le nombre de ses défenseurs, en faisant
+haie depuis la première fenêtre, où était Madame
+Élisabeth, jusqu'à celle où était le Roi, entouré des
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+personnes dont nous avons déjà parlé. La multitude
+ne cessait de défiler devant Sa Majesté, et
+semblait sortir des pavés, tant le nombre en était
+considérable. Ils affectèrent de faire passer devant
+elle un jeune homme avec un c&oelig;ur de veau ensanglanté,
+portant pour devise: «<i>C&oelig;ur des aristocrates.</i>»
+Un homme, en regardant la cocarde qui
+était au chapeau du Roi, en présenta une à Madame
+Élisabeth, qui la mit sur-le-champ à son
+bonnet.</p>
+
+<p>La Reine était heureusement un peu éloignée du
+Roi au moment où ce prince se détermina à se présenter
+à cette multitude; mais elle voulait absolument
+retourner près de lui et partager ses dangers.
+On eut bien de la peine à lui persuader que, dans
+une situation aussi critique, sa place était auprès
+de ses enfants, et qu'elle devait d'ailleurs se conformer
+à la volonté du Roi, qui avait senti que
+les périls qu'il lui verrait courir affaibliraient le
+courage dont il avait besoin. Il fallut l'entraîner
+presque de force chez Mgr le Dauphin, dont on
+avait fermé toutes les portes avec des crochets et
+des verrous. M. Hue, craignant que son appartement
+ne parvînt à être forcé, emporta, par un
+mouvement de zèle, le jeune prince dans l'appartement
+de Madame, l'y croyant plus en sûreté, de
+manière que j'avais peine à le suivre. Quand la
+Reine entra dans la chambre de Mgr le Dauphin,
+elle ne le trouva plus, et ce fut un moment cruel
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+pour elle; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant.
+L'appartement de Madame se trouvant encore plus
+exposé que celui du jeune prince, on le ramena
+chez lui. La Reine le serra entre ses bras. Étouffée
+de sanglots, elle fut un quart d'heure sans savoir le
+sort du Roi, demandant toujours qu'on la laissât le
+retrouver. Au bout de ce temps, Madame Élisabeth
+trouva moyen de lui faire savoir qu'il ne lui était
+rien arrivé, qu'il montrait le plus grand courage, et
+que sa présence serait nuisible dans la position où
+il se trouvait. La première salle de l'appartement
+de Mgr le Dauphin ayant été forcée et se remplissant
+de la foule qui inondait le château, la
+Reine, ses enfants et ceux qui les entouraient rentrèrent
+dans la chambre à coucher du Roi, dont
+les portes étaient fermées du côté du cabinet du
+conseil.</p>
+
+<p>MM. d'Assonville et Dorival, juges de paix, ne
+pouvant, à eux seuls, réprimer de pareils excès,
+coururent avertir l'Assemblée des dangers auxquels
+le Roi était exposé. Elle s'occupait si peu du récit
+qui lui en avait déjà été fait, qu'elle avait levé la
+séance, et que M. Fressinel, député, ne put rassembler
+qu'une douzaine de ses collègues, avec
+lesquels il se porta au château. Ils se firent jour à
+travers cette multitude, et vinrent grossir le
+nombre des défenseurs de Sa Majesté.</p>
+
+<p>La séance fut rouverte à cinq heures, et l'Assemblée
+se détermina à envoyer vingt-quatre
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+députés pour lui rendre compte de ce qui se
+passait au château, et ordonna qu'ils seraient
+relayés de demi-heure en demi-heure.</p>
+
+<p>En arrivant, ils voulurent haranguer le peuple,
+ainsi qu'un officier municipal, mais ils ne furent
+point écoutés. Le peuple souverain ne reconnaissait
+que ses chefs. Vergniaud, Bigot, Hérault et le
+fougueux Isnard ne furent pas plus heureux. Ils
+invoquent inutilement la Constitution qu'on déshonore;
+ils sont rejetés, et sont témoins des outrages
+et des vociférations prodigués à Sa Majesté.</p>
+
+<p>Le Roi, à qui l'on continuait de demander l'observation
+de la Constitution pour le bonheur du
+peuple, assura qu'elle avait toujours été le premier
+objet de ses soins; qu'il avait observé fidèlement la
+Constitution, et qu'il la maintiendrait de tout son
+pouvoir. Des cris de: «<i>Vive le Roi!</i>» se firent
+entendre, mais ils furent étouffés par ceux-ci:
+«<i>Point de: Vive le Roi! mais: Vive la nation!</i>»
+D'autres ajoutèrent: «Il nous donne des promesses;
+il y a longtemps qu'il nous abuse; nous
+voulons la sanction du décret sur les prêtres, sur
+le camp de vingt mille hommes, le renvoi des
+ministres actuels et le rappel de MM. Servan et
+Roland.» Un jeune homme, entre autres, adressant
+la parole à Sa Majesté, lui fit, pendant plus de trois
+quarts d'heure, les demandes les plus absurdes.
+«Ce n'est ni le moment de faire de pareilles
+demandes, ni celui de les obtenir, répond tranquillement
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+le Roi; adressez-vous aux magistrats,
+organes de la loi, ils vous répondront.» Les
+députés tentèrent encore de se faire entendre,
+mais inutilement. Santerre, l'ami et le chef de ces
+forcenés, a plus de pouvoir qu'eux: «Je réponds,
+dit-il, de la famille royale; qu'on me laisse faire.»
+Un moment de silence est interrompu par les cris
+de: «<i>Vive Péthion! vive le bon Péthion!</i>» Il était
+six heures du soir, et le Roi était depuis trois heures
+au milieu de ces forcenés. Le <i>bon</i> Péthion s'approche
+du Roi et n'a pas honte de lui adresser les
+paroles suivantes: «<i>Le peuple s'est présenté avec
+dignité; le peuple sortira de même, que Votre Majesté
+soit tranquille.</i>» Santerre fit approcher les pétitionnaires;
+ils parlèrent tous à la fois, et rien ne fut
+entendu.</p>
+
+<p>Péthion quitta le château pour aller rendre
+compte à l'Assemblée de ce qui s'y passait. Il y
+arriva avec une figure bouleversée et qui portait
+l'empreinte de la scélératesse. Il y fit l'éloge du
+bon peuple, justifia la municipalité et assura qu'il
+avait fait son devoir dans cette journée, où tout
+s'était passé dans le meilleur ordre. La personne
+du Roi, dit-il, a été respectée; le rassemblement
+n'avait pour but que de présenter au Roi une pétition,
+et la force publique n'aurait pu empêcher
+une pareille multitude de commettre des délits, si
+elle en avait eu le projet. Il finit son discours par
+inviter les membres de l'Assemblée qui auraient
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+connaissance d'un complot de le dévoiler aux
+magistrats du peuple, qui feraient leur devoir.</p>
+
+<p>Un député, nommé Boulanger, s'offrit à en
+donner la preuve. Il ne fut point écouté, et Péthion,
+assuré du silence qui serait imposé à ceux qui voudraient
+en donner connaissance, sortit de l'Assemblée
+au milieu des cris et des applaudissements
+des tribunes, qui étouffèrent les huées dont quelques
+membres de l'Assemblée accueillirent ce
+<i>magistrat du peuple</i>, qui justifiait avec autant de
+lâcheté que d'impudence la violation des devoirs
+que lui imposait la dignité dont il était revêtu.</p>
+
+<p>La Reine était toujours dans la chambre du Roi,
+lorsqu'un valet de chambre de Mgr le Dauphin
+accourut tout hors de lui avertir cette princesse
+que la salle était prise, la garde désarmée, les
+portes de l'appartement forcées, cassées et enfoncées,
+et qu'on le suivait. On se décida à faire
+entrer la Reine dans la salle du conseil, par
+laquelle Santerre faisait défiler sa troupe pour lui
+faire quitter le château. Elle se présenta à ces factieux
+au milieu de ses enfants, avec ce courage et
+cette grandeur d'âme qu'elle avait montres les
+5 et 6 octobre, et qu'elle opposa toujours à leurs
+injures et à leurs violences.</p>
+
+<p>Sa Majesté s'assit, ayant une table devant Elle,
+Mgr le Dauphin à sa droite et Madame à sa
+gauche, entourée du bataillon des Filles-Saint-Thomas,
+qui ne cessa d'opposer un mur inébranlable
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+au peuple rugissant, qui l'invectivait continuellement.
+Plusieurs députés s'étaient aussi réunis
+auprès d'Elle. Santerre fait écarter les grenadiers
+qui masquaient la Reine, pour lui adresser ces
+paroles: «On vous égare, on vous trompe,
+Madame, le peuple vous aime mieux que vous ne
+le pensez, ainsi que le Roi; ne craignez rien.»&mdash;«Je
+ne suis ni égarée ni trompée, répondit la
+Reine, avec cette dignité qu'on admirait si souvent
+dans sa personne, et je sais (montrant les grenadiers
+qui l'entouraient) que je n'ai rien à craindre
+au milieu de la garde nationale.»</p>
+
+<p>Santerre continua de faire défiler sa horde en
+lui montrant la Reine. Une femme lui présente un
+bonnet de laine; Sa Majesté l'accepte, mais sans en
+couvrir son auguste front. On le met sur la tête de
+Mgr le Dauphin, et Santerre, voyant qu'il l'étouffait,
+le lui fait ôter et porter à la main.</p>
+
+<p>Des femmes armées adressent la parole à la
+Reine et lui présentent les sans-culottes; d'autres
+la menacent, sans que son visage perde un moment
+de son calme et de sa dignité. Les cris de: «Vivent
+la nation, les sans-culottes, la liberté! à bas le
+veto!» continuent. Cette horde s'écoule enfin par
+les instances amicales et parfois assez brusques
+de Santerre, et le défilé ne finit qu'à huit heures
+du soir.</p>
+
+<p>Madame Élisabeth, après avoir quitté le Roi,
+vint rejoindre la Reine, et lui donner de ses nouvelles.
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+Ce prince revint peu après dans sa chambre,
+et la Reine, qui en fut avertie, y entra immédiatement
+avec ses enfants. Excédé de fatigue, il s'était
+jeté sur un fauteuil, et remerciait de la manière la
+plus affectueuse ceux qui l'entouraient, de l'attachement
+qu'ils lui avaient témoigné. La Reine, en
+pleurs, se jeta à ses pieds avec ses enfants; il les
+tint tous quelque temps embrassés, et cette scène
+touchante attendrit ceux qui étaient témoins du
+bonheur qu'ils éprouvaient en se retrouvant sains
+et saufs. Le Roi et la Reine embrassèrent Madame
+Élisabeth, en lui témoignant la plus tendre sensibilité
+de tout ce qu'elle avait fait pour eux dans
+cette horrible journée.</p>
+
+<p>Le Roi, environné d'une députation de l'Assemblée
+et de ceux qui ne l'avaient pas quitté, les
+faisait connaître à la Reine, et parlait à chacun avec
+cette bonté qui le caractérisait. L'Assemblée avait
+envoyé successivement trois députations, dont la
+dernière ne sortit du château qu'à dix heures.
+Péthion, qui l'avait quitté bien auparavant, dit au
+peuple avant de s'en séparer: «Mes frères et mes
+amis, vous venez de prouver que vous êtes un
+peuple libre et sage; retirez-vous, et moi-même
+vais vous en donner l'exemple.»</p>
+
+<p>Le Roi ne fut jamais plus grand que dans
+cette journée; son visage n'éprouva pas un instant
+d'émotion; toujours calme, intrépide et supérieur
+aux efforts qu'on faisait pour lui faire dégrader sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+couronne. Son courage héroïque au milieu de tant
+de scélérats, sa présence d'esprit, sa patience à
+supporter les injures dont on l'accablait, la sérénité
+de son âme, la constance de ses refus et cette
+ferme résignation, sauvèrent, <i>pour ce jour-là</i>, la
+France du crime que nous ne cessons de
+déplorer.</p>
+
+<p>Il est douloureux de penser qu'avec tant de courage
+personnel, ce prince n'ait pas déployé la
+même fermeté dans les diverses époques de la Révolution;
+mais son amour pour son peuple lui faisant
+envisager la guerre civile comme le plus grand
+fléau qu'il put éprouver; la crainte de l'attirer sur
+la France lui fit manquer plus d'une occasion
+favorable de sortir de la cruelle situation où l'avait
+réduit son excessive bonté.</p>
+
+<p>Avant le départ des députés, la Reine leur fit
+voir elle-même les dégâts qui avaient été commis
+dans l'appartement de Mgr le Dauphin. Trois portes
+en avaient été brisées; les serrures et les crochets
+en avaient été emportés, les panneaux enfoncés;
+les mêmes dégâts existaient chez Madame, où l'on
+avait pénétré par l'appartement de Mgr le Dauphin.
+Celui du Roi n'avait pas été plus ménagé; les brigands
+s'étaient répandus pur tout le château, montant
+sur les combles et sur les toits, laissant partout
+les marques de leur fureur. L'appartement de la
+Reine était le seul où ils n'eussent pas pénétré. Les
+députés ne pouvant que rendre compte à l'Assemblée
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+de tous ces désordres et non les constater par
+écrit, on fit venir le juge de paix pour en dresser
+procès-verbal, et le lendemain, 22 juin, les officiers
+de paix confrontèrent les dégâts avec le procès-verbal.</p>
+
+<p>Des officiers municipaux vinrent examiner le
+travail; l'un d'eux, et M. le maire lui-même, furent
+injuriés par la garde nationale dans la cour du
+château. Elle sentait la honte qui rejaillirait sur
+elle. Inquiète de la manière dont elle serait jugée
+par les départements, elle témoigna vivement son
+ressentiment à ceux qu'elle accusait d'être les
+auteurs de cette horrible journée, promettant bien
+de s'opposer dorénavant à de nouvelles entreprises
+des factieux. Mais on avait eu soin de désorganiser
+tellement la garde nationale, qu'à l'exception de
+quelques bataillons cités pour leur fidélité, on ne
+pouvait guère compter sur elle.</p>
+
+<p>Le Roi écrivit à l'Assemblée sur les événements
+de la veille, et donna une proclamation parfaite à
+tous égards. Elle porte tellement le caractère de sa
+bonté et de sa générosité à oublier les injures qui
+lui étaient personnelles, et dont il ne s'occupe
+qu'en qualité de représentant héréditaire de la
+nation, que je ne puis me défendre de la citer.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>PROCLAMATION DU ROI</b></p>
+
+<p class="center"><b>SUR LES ÉVÉNEMENTS DES 20 ET 21 JUIN</b><br />
+<b>AN IV DE LA LIBERTÉ.</b></p>
+
+<p>«Les Français n'auront pas appris sans douleur
+qu'une multitude, égarée par quelques factieux, est
+venue armée dans l'habitation du Roi, traînant un
+canon jusque dans la salle de ses gardes; qu'elle a
+enfoncé les portes à coups de hache, et qu'abusant
+odieusement du nom de la nation, elle a tenté
+d'obtenir par la violence la sanction de deux décrets
+refusée constitutionnellement par le Roi.</p>
+
+<p>«Il n'a opposé aux menaces et aux insultes que sa
+conscience et son amour pour le bien public, et il
+ignore quel sera le terme où les factieux voudront
+s'arrêter; mais il a besoin de dire à la nation française
+que la violence, à quelques excès qu'on veuille
+la porter, ne lui arrachera jamais de consentement
+à tout ce qu'il croira contraire au bien public, pour
+lequel il exposera sans regret sa tranquillité et sa
+sûreté. Il sacrifierait même sans peine la jouissance
+des droits qui appartiennent à tous les hommes, et
+que la loi devrait faire respecter chez lui comme
+chez tous les citoyens, si, comme représentant
+héréditaire de la nation, il n'avait des devoirs à
+remplir, et que, s'il peut faire le sacrifice de son
+repos, il ne fera pas celui de ses devoirs.
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p>
+
+<p>«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont
+besoin d'un crime de plus, ils peuvent le commettre
+dans l'état de crise où elle se trouve; mais le Roi
+donnera toujours, jusqu'au dernier moment, à
+toutes les autorités constituées, l'exemple du courage
+et de la fermeté qui peut seul sauver l'empire,
+et ordonne en conséquence à toutes les municipalités
+et à tous les corps administratifs de veiller à
+la sûreté des personnes et des propriétés.</p>
+
+<p class="right font90">«A Paris, ce 22 juin 1792, l'an IV de la liberté.»</p>
+
+<p class="left5"><i>Signé:</i> «LOUIS.» Et plus bas: «<span class="smcap">Terrier</span>.»</p>
+
+<p class="p2">L'Assemblée avait déjà fait, avant la lettre du
+Roi, un décret contre les rassemblements armés,
+lequel avait été sanctionné sans retard; et sur le
+bruit qu'il s'en formait un nouveau autour du
+château, elle avait envoyé une députation demander
+à Sa Majesté si elle avait quelque crainte de voir
+troubler sa tranquillité, car alors elle se rendrait sur-le-champ
+auprès de sa personne. Le Roi reçut la
+députation au milieu de sa famille et répondit:
+«On m'apprend à l'instant que Paris est calme;
+s'il cessait de l'être, je ferais prévenir l'Assemblée.
+Dites-lui, messieurs, combien je suis sensible à
+l'intérêt qu'elle me témoigne, et assurez-la que, au
+moindre danger qu'elle pourrait courir, je me rendrai
+auprès d'elle.»</p>
+
+<p>Cette démarche n'empêcha pas Couthon et les
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+autres factieux de proposer à l'Assemblée de se
+passer du veto royal dans les décrets de circonstance,
+et de joindre à cette proposition leurs invectives
+ordinaires contre la conduite et la personne
+de Sa Majesté. Si l'on eût accédé à cette motion,
+l'Assemblée redevenait sur-le-champ constituante;
+elle ne crut pas prudent de hasarder encore une
+pareille démarche; au contraire, conformément à
+la dénonciation de M. Terrier de Monciel, elle
+s'occupa de placards séditieux qui s'affichaient dans
+Paris; elle fit un décret pour enjoindre aux autorités
+constituées de maintenir l'ordre et la tranquillité,
+de garantir la sûreté des personnes et des propriétés,
+et ordonna au ministre de l'intérieur de lui
+rendre chaque jour un compte exact de ce qui se
+passait dans Paris.</p>
+
+<p>Péthion, ayant appris que l'on avait cru le château
+menacé, y arriva sur les sept heures du soir.
+Ce fut alors que la garde nationale lui fit de sanglants
+reproches, en lui témoignant le plus profond
+mépris. Il monta chez le Roi et se fit annoncer
+comme maire de Paris. Le Roi le reçut au milieu
+de sa famille, entouré de sa suite et de la leur:
+«Sire, dit Péthion, nous avons été prévenus que
+vous aviez été averti d'un rassemblement qui se
+portait sur votre demeure; nous venons vous
+informer que ce rassemblement n'est composé que
+de citoyens sans armes qui viennent planter un
+mai. Je sais, Sire, qu'on a calomnié la municipalité,
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+dont la conduite sera connue de Votre Majesté.»&mdash;«Elle
+doit l'être de la France, répondit
+le Roi; <i>je n'accuse personne, j'ai tout vu</i>.»&mdash;Péthion:
+«Sans les mesures de précaution prises
+par la municipalité, il serait peut-être arrivé des
+événements beaucoup plus fâcheux, non pas
+contre votre personne (et fixant la Reine qui était
+à côté du Roi): vous devez savoir, Sire, que votre
+personne sera toujours respectée.»&mdash;Le Roi, le
+regardant avec le visage de l'indignation: «<i>Est-ce
+me respecter que d'entrer chez moi en armes et de
+briser mes portes? Ce qui s'est passé, monsieur, est un
+sujet de scandale pour tout le monde; vous répondez
+de la tranquillité de Paris.</i>»&mdash;«Je connais
+l'étendue de mes devoirs, et je les remplirai»,
+reprend Péthion en regardant encore la Reine
+avec insolence.&mdash;«<i>C'en est trop</i>, lui dit le Roi d'un
+ton menaçant, <i>taisez-vous et retirez-vous</i>.» Péthion
+se retira, la colère peinte sur le visage, et se promettant
+bien de tirer vengeance de l'affront qu'il
+avait reçu.</p>
+
+<p>La plus grande partie des Parisiens étaient dans
+la stupeur des événements dont ils venaient d'être
+témoins; mais, glacés de terreur, ils se contentaient
+de s'affliger dans l'intérieur de leurs maisons, où
+ils se renfermaient à l'apparence du moindre
+danger. Un jeune notable, nommé Cayer, à la tête
+d'un nombre de personnes assez considérable, eut
+cependant le courage de dénoncer à la commune
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+le maire, le procureur de la commune et les autorités
+qui avaient manqué à leurs devoirs dans la
+journée du 20 juin, et de demander la punition
+d'attentats dont gémirait toute la France: «Oui,
+dit-il, je dénonce un commandant de bataillon
+qui a violé la loi, en osant se permettre de traverser
+les rues et les places de la capitale à la tête
+de vingt mille hommes armés; les gardes nationaux
+mêlés parmi eux, en traînant des canons qui
+leur avaient été donnés pour un tout autre usage;
+les brigands qui se sont permis de tourner leurs
+armes contre leur roi et de prononcer devant lui
+et la famille royale les provocations les plus
+meurtrières; les citoyens de tout âge et de tout
+sexe marchant à leur suite et se permettant
+également les injures les plus graves contre le
+Roi et la famille royale pendant plusieurs heures;
+le procureur de la commune, comme ayant négligé
+de requérir les moyens de dissiper l'attroupement;
+et vous, maire de Paris, qui, au mépris
+des lois, n'avez fait aucun usage des moyens que
+vous donnaient votre place et la loi, pour détourner
+un danger dont vous aviez été averti et assurer la
+liberté du Roi et de l'Assemblée en maintenant la
+tranquillité publique.» Il dénonça également la
+conduite lâche et perfide des officiers municipaux
+et celle du commandant général, à qui toutes les
+lois civiles et militaires ordonnaient de repousser
+par la force l'attaque d'un poste qui lui était
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+confié. Il termina en demandant que le conseil
+général de la commune condamnât la conduite du
+maire, du procureur général de la commune et
+des administrateurs de police depuis l'arrêté du
+16 juin; qu'elle improuvât cet arrêté et le dénonçât
+au directoire du département; qu'il rendît responsables
+de la journée du 20 juin les personnes
+dénommées ci-dessus, et que l'arrêté qu'on lui
+demandait fût affiché, imprimé et envoyé aux
+quarante-huit sections, aux quatre-vingt-trois départements,
+au directoire de celui de Paris, à l'Assemblée
+et au ministre de l'intérieur.</p>
+
+<p>Un grand nombre de départements envoyèrent
+des adresses pour témoigner leur indignation sur
+la violation de la Constitution dans cette effroyable
+journée. Celle du département de la Somme, plus
+énergique que les autres, fut envoyée au comité
+des douze. Toutes les pétitions factieuses étaient, au
+contraire, accueillies par l'Assemblée, qui accordait
+les honneurs de la séance à ceux qui les présentaient.
+Mais comme les adresses qui témoignaient
+leur mécontentement étaient plus nombreuses que
+les autres, l'Assemblée, craignant l'effet qu'elles
+pourraient produire, n'en voulut plus recevoir et les
+renvoya toutes au comité des douze.</p>
+
+<p>Dupont de Nemours et Guillaume, ex-constituants,
+eurent le courage de présenter une pétition
+signée de vingt mille personnes, réclamant la punition
+des attentats commis le 20 juin. Cette pétition
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+fut, sous le régime de la Terreur, un sujet de persécution
+pour ceux qui furent accusés ou même
+soupçonnés de l'avoir signée.</p>
+
+<p>Le veto du Roi sur la déportation des prêtres
+n'empêcha pas plusieurs départements de le mettre
+à exécution et de se permettre l'emprisonnement
+des ecclésiastiques insermentés, quoiqu'il n'y eût
+aucun jugement porté contre eux. Les crimes les
+plus atroces étaient assurés de l'impunité quand ils
+s'exerçaient contre des individus religieux ou
+soupçonnés d'attachement au Roi et à la famille
+royale; ils trouvaient toujours des défenseurs dans
+l'Assemblée. L'accueil qu'elle fit à la députation du
+faubourg Saint-Antoine, qui vint y justifier les
+attentats du 20 juin, en fut la preuve.</p>
+
+<p>Vingt députés de ce faubourg lui présentèrent
+une pétition pour se justifier des calomnies qu'on se
+permettait sur leur conduite. Ils n'avaient pris les
+armes, disaient-ils, que pour montrer au Roi des
+millions de bras disposés à défendre une Assemblée
+qu'on ne calomniait que pour avoir l'occasion
+de la dissoudre. Elle n'eut pas honte d'accueillir
+une pareille pétition.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XXII</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Voyage de M. de la Fayette pour se plaindre de la violation de la
+Constitution; son peu de succès.&mdash;Continuation des menées pour
+opérer la destruction de la monarchie.&mdash;Arrêté du conseil
+général pour suspendre de leurs fonctions Péthion et Manuel, et
+leur renvoi aux tribunaux; sa dénonciation contre Santerre et les
+officiers militaires et municipaux qui avaient participé à la
+journée du 20 juin.&mdash;Démarche de l'Assemblée vis-à-vis du
+Roi pour annoncer son retour à des sentiments de paix et de
+concorde.&mdash;Réhabilitation de Péthion, qu'elle se fait demander
+par le peuple, qu'elle anime de plus en plus contre le Roi et sa
+famille.&mdash;Elle proclame la patrie en danger.&mdash;Changement
+de ministre.&mdash;Démarche des constitutionnels pour sauver le
+Roi, l'engageant à se remettre entre leurs mains; ce prince s'y
+refuse.&mdash;L'Assemblée ne dissimule plus ses projets et se
+permet les insultes les plus violentes contre le Roi et sa famille.&mdash;Renvoi
+des troupes de ligne dont on redoutait l'attachement
+pour la personne de Sa Majesté.&mdash;Arrivée des Marseillais.&mdash;Manifeste
+du duc de Brunswick.&mdash;L'Assemblée se sert de
+cette occasion pour exaspérer les esprit.&mdash;Péthion dénonce le
+Roi à la barre et provoque par sa conduite la journée du
+10 août.</p>
+
+<p class="p2">Le peu de personnes attachées au Roi qui
+étaient restées à Paris, loin d'être effrayées de la
+journée du 20 juin et des événements qui se préparaient,
+n'en étaient que plus assidues auprès de sa
+personne, décidées à lui servir de rempart contre
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+les entreprises des factieux et à donner leur vie pour
+la conservation de la sienne. On distinguait parmi
+elles M. de Malesherbes, qui, profondément affligé
+de la position du Roi, disait avec cette franchise
+qui l'a toujours caractérisé: «Trompé moi-même
+par de fausses apparences, j'ai pu donner au Roi
+mon maître des impressions que la bonté de son
+c&oelig;ur lui a fait saisir avec empressement. J'en ai
+malheureusement reconnu trop tard les inconvénients,
+et plus que personne je dois risquer ma vie
+pour sa défense.» Aussi le voyait-on toujours au
+château, à l'apparence du moindre danger, l'épée au
+côté, quoiqu'il n'en eût jamais porté, faisant ainsi,
+dès ce moment, l'apprentissage de ce courage si
+simple et si touchant avec lequel il se dévoua à la
+défense de notre auguste souverain<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>M. de la Fayette, voyant avec douleur la violation
+d'une Constitution à laquelle il avait tant contribué,
+se détermina à venir en personne représenter
+à l'Assemblée l'indignation qu'excitait dans l'armée
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+et dans le c&oelig;ur de tous les honnêtes gens la journée
+scandaleuse du 20 juin. Il lui déclara qu'il avait
+reçu à ce sujet des adresses des différents corps
+d'armée, qu'il avait arrêtées par respect pour la
+Constitution, préférant se présenter seul pour exprimer
+un sentiment commun.</p>
+
+<p>Il lui fit sentir qu'il était plus que temps d'arrêter
+les atteintes portées journellement à la Constitution,
+d'assurer la liberté de l'Assemblée, celle du Roi;
+de respecter son indépendance et sa dignité, et de
+détromper les mauvais citoyens qui n'attendaient
+que de l'étranger le rétablissement de la tranquillité
+publique, qui deviendrait pour des hommes
+libres un honteux et dangereux esclavage. Il supplia
+l'Assemblée de faire punir comme criminels de
+lèse-nation les auteurs de la journée du 20 juin,
+et de détruire une secte qui envahissait la royauté,
+tyrannisait les citoyens, et dont les débuts ne laissaient
+aucun doute sur l'atrocité des projets de
+ceux qui la dirigeaient. Il lui représenta, en finissant
+son discours, qu'il était de son devoir de
+soutenir la Constitution, quand tant de braves gens
+mouraient pour la défendre, et il l'assura qu'il
+s'était concerté avec le maréchal Luckner pour que
+son armée ne pût souffrir de son absence.</p>
+
+<p>Guadet s'opposa à ce que l'on accordât à M. de la
+Fayette les honneurs de la séance, et lui reprocha
+de calomnier la nation et d'être lui-même violateur
+de la Constitution par son arrivée à Paris. Il
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+demanda que le ministre de la guerre fût mandé
+séance tenante, pour savoir s'il avait accordé un
+congé à M. de la Fayette; que le comité fût chargé
+d'examiner si un général en fonction pouvait
+présenter des pétitions, et qu'il en fît un rapport
+dès le lendemain. Ramond et plusieurs autres
+députés défendirent M. de la Fayette, et l'Assemblée
+passa à l'ordre du jour.</p>
+
+<p>M. de la Fayette s'était présenté au Roi comme
+défenseur de l'autorité royale, n'ayant d'autre but
+que de chasser les jacobins et d'employer, pour y
+parvenir, l'ascendant qu'il croyait avoir conservé
+sur la garde nationale. On demanda à tout ce qui
+était attaché au Roi d'avoir pour lui beaucoup
+d'égards; et comme son expédition devait avoir
+lieu le soir même, on avait établi une grande surveillance
+dans le château et engagé tous ceux qui
+l'habitaient à n'en pas sortir ou à être rentrés à
+huit heures du soir. M. de la Fayette fit la triste
+expérience du peu de crédit qu'il avait conservé;
+il ne put réunir qu'une douzaine de gardes nationaux
+et vit évanouir en quelques heures les espérances
+qu'il avait fait concevoir sur le succès de sa
+démarche.</p>
+
+<p>En repartant pour l'armée, il écrivit encore à
+l'Assemblée pour lui rappeler de nouveau le danger
+de ne pas s'opposer à un pouvoir qui, s'élevant
+au-dessus des pouvoirs constitués, finirait par les
+dominer; qu'on pouvait à juste titre lui reprocher
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+les désastres actuels, occasionnés par l'insubordination
+qu'il ne cessait d'exciter parmi les soldats
+contre leurs chefs. Sa lettre n'eut pas plus de succès
+que son voyage, et il acquit plus d'une fois la
+preuve que le mal qui s'opère si facilement ne se
+répare que difficilement, et qu'il est des fautes
+que des circonstances imprévues rendent irréparables.</p>
+
+<p>Les déclarations des députés connus par leur
+violence se renouvelaient à chaque séance. Ils
+accusaient le Roi de trahison et faisaient retomber
+sur sa personne tout le mal qui s'opérait par leurs
+ordres et par leur défaut de prévoyance. Ils poussèrent
+l'audace jusqu'à demander sa déchéance.
+Vergniaud le prétendait responsable des fautes qui
+se commettaient aux armées, lui reprochait de
+redouter leur triomphe, de se cacher sous le manteau
+de l'inviolabilité pour détruire la liberté et
+de refuser sa sanction aux décrets de l'Assemblée,
+quelque utiles et nécessaires qu'ils pussent être.
+La Chambre mit en question le rappel de M. de
+Luckner, ne pouvant lui pardonner son adhésion
+aux sentiments de M. de la Fayette. Tout ce que
+l'on voyait annonçait une crise où il était facile de
+prévoir le danger que couraient le Roi, la famille
+royale et même la monarchie.</p>
+
+<p>On accorda les honneurs de la séance à des
+citoyens de Paris qui vinrent dénoncer M. de la
+Fayette, ainsi qu'à ceux qui demandaient le licenciement
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+de l'état-major de la garde nationale et la
+suppression du veto royal.</p>
+
+<p>M. Pastoret, chargé par le comité des douze du
+rapport sur la tranquillité du royaume, craignant
+de s'attirer la haine des jacobins et redoutant leur
+fureur, prononça un discours assez insignifiant et
+dans lequel il se crut obligé de blâmer l'inertie
+du pouvoir exécutif, d'inculper les prêtres insermentés
+et d'emprunter, en parlant de l'éducation
+publique, de grands mots tels que ceux-ci: «<i>La
+police de la nature et de la santé morale du peuple</i>»,
+discours qu'on appela assez plaisamment une dose
+d'opium pour les agonisants.</p>
+
+<p>Les séances devenaient de plus en plus orageuses.
+Jean de Brie proposa de déclarer la patrie en
+danger, de mettre en permanence tous les corps
+administratifs et toutes les économies du royaume,
+de faire porter les armes de chacun au directoire
+de son département, lequel en ferait la distribution
+au chef-lieu, et d'ordonner à tous les citoyens
+choisis pour combattre l'ennemi de se tenir prêts à
+partir au premier ordre.</p>
+
+<p>De Launay d'Angers voulait qu'on se préservât
+d'un respect servile pour un pouvoir exécutif qui
+pouvait employer son or et ses moyens au détriment
+de la nation, proposant, en outre, de ne plus consulter
+l'acte constitutionnel et de regarder le salut
+public comme la suprême loi. Il tonna contre M. de
+la Fayette, qu'il s'étonnait de ne pas voir dans les
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+prisons d'Orléans. Il demanda qu'il fût gravé sur le
+sanctuaire des lois que les représentants du peuple
+ne reconnaîtraient que la loi impérieuse et suprême
+du salut de l'État contre les conspirateurs et les
+perturbateurs du repos public.</p>
+
+<p>L'union du roi de Prusse aux autres puissances
+et l'approche des armées étrangères augmentèrent
+la rage des factieux. Rouger, Couthon, etc., réclamaient
+à grands cris le licenciement de l'état-major
+de la garde nationale. L'opposition des députés du
+côté droit ne fut point écoutée, et tous les états-majors
+de toutes les villes de cinquante mille âmes
+furent supprimés par un même décret.</p>
+
+<p>Vergniaud accusa le Roi de tout ce qui se passait
+à Coblentz, fit voir le génie des Médicis, du cardinal
+de Lorraine, des La Chaise et Le Tellier planant
+sur les Tuileries et faisant craindre le renouvellement
+de la Saint-Barthélemy et des dragonnades. Il
+termina en proposant de déclarer la patrie en
+danger, de rendre les ministres responsables de
+l'entrée des troupes étrangères en France et des
+troubles qui existaient dans le royaume, de faire
+une adresse aux Français pour les engager à la
+défense de la patrie, et de charger le comité de
+faire un prompt rapport sur la conduite de M. de
+la Fayette. Jean de Brie demanda, en outre, que la
+déclaration de la patrie en danger se fît avec
+l'appareil le plus lugubre et le plus propre à exciter
+les Français à voler au secours de la patrie.
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
+
+<p>On faisait venir de tout côté des adresses jacobines,
+demandant que l'Assemblée suspendit le
+veto et prit promptement les grandes mesures de
+salut public qui lui avaient été proposées. On
+supprimait, au contraire, toutes celles qui étaient
+contraires à ses vues, et il n'y avait pas de moyens
+qu'on n'employât pour soulever le peuple et le
+porter à la révolte.</p>
+
+<p>Torné, évêque constitutionnel, fit un discours
+dans le genre de Vergniaud. Il tourna en ridicule
+la demande de M. de la Fayette, qu'il proposa
+d'appeler la Fayette Jacobin, de même que
+Scipion s'appelait l'Africain; et il demanda qu'on
+établît une dictature en proclamant le danger de
+la patrie.</p>
+
+<p>L'Assemblée ayant déclaré qu'elle irait en corps
+à la fédération du 14 juillet, le Roi ne crut pas
+devoir se dispenser d'y assister. Il lui écrivit qu'il
+se joindrait à elle, ce jour-là, pour renouveler le
+serment qui s'y prêtait et recevoir celui des habitants
+des provinces qui étaient à Paris, de même
+que celui des fédérés passant par cette ville pour
+se rendre à l'armée. L'Assemblée ne daigna pas
+faire de réponse à cette lettre, et l'envoya au
+comité des douze pour en faire un rapport.</p>
+
+<p>Le directoire, après les informations prises sur
+la journée du 20 juin, se détermina à donner un
+arrêté pour suspendre de leurs fonctions Péthion et
+Manuel, qu'il renvoya devant les tribunaux pour y
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+être jugés sur la conduite qu'ils avaient tenue,
+ordonnant au procureur-syndic de dénoncer Santerre,
+le lieutenant des canonniers du Val-de-Grâce et
+les officiers municipaux accusés d'avoir fait marcher
+diverses parties de la force publique sans réquisition
+légale, d'avoir admis, ce jour-là, des étrangers
+dans la garde nationale, changé ou levé à leur gré
+les postes des Tuileries et dirigé l'attroupement
+contre le domicile du Roi.</p>
+
+<p>Cet arrêté fut lu au conseil général de la commune,
+assemblé extraordinairement ce jour-là, et
+M. Borie fut chargé de remplir provisoirement les
+fonctions de maire jusqu'à la décision du sort de
+Péthion. Il fut, de plus, ordonné de faire part de
+ces dispositions au Corps législatif, pour le prier
+de prononcer sans délai sur la suspension portée
+par le présent arrêté.</p>
+
+<p>Aussitôt que Péthion en eut entendu la lecture,
+il se retira, et Danton s'écria: «Que tous les bons
+citoyens et les bons officiers municipaux suivent
+le maire à l'Assemblée nationale.» Quelques
+membres le suivirent, mais le plus grand nombre
+resta au conseil et continua la délibération. Les
+amis de Péthion excitèrent le peuple contre cet
+arrêté, en lui représentant que sa conduite du
+20 juin, qui faisait la matière de son accusation,
+n'avait eu pour but que d'épargner le sang du
+peuple, que l'on aurait voulu faire couler ce jour-là.</p>
+
+<p>Deux jours après, au moment où Brissot allait
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+lire un discours sur les mesures de sécurité générale
+qu'exigeaient les circonstances, Lamourette, évêque
+constitutionnel de Lyon, proposa un moyen certain
+de déconcerter les ennemis de la France: «Faisons,
+dit-il, le serment de vouer à l'exécration
+ceux qui voudraient établir la république et les
+deux chambres; jurons de ne vouloir que l'observation
+de la Constitution et de n'avoir qu'un même
+esprit et un même sentiment. Que tous ceux qui
+adoptent ma proposition se lèvent.» Toute l'Assemblée
+se leva spontanément, les membres des
+deux côtés se mêlèrent ensemble et s'embrassèrent.
+L'émotion gagna les spectateurs, et l'on décréta
+qu'une députation de vingt-quatre membres porterait
+au Roi le procès-verbal de la séance; que les
+corps administratifs seraient mandés pour leur en
+donner connaissance, et que le Roi serait chargé
+d'en faire l'envoi aux quatre-vingt-trois départements.</p>
+
+<p>Sa Majesté, entouré de la famille royale, reçut
+la députation dans sa chambre et lui témoigna
+sa satisfaction d'un accord si nécessaire; et à peine
+fut-elle partie qu'il se rendit à l'Assemblée entouré
+de ses ministres, se plaça à côté du président et
+prononça le petit discours suivant: «Messieurs,
+l'acte le plus attendrissant pour moi est la réunion
+de toutes les volontés pour le salut de la patrie.
+J'ai désiré ce moment depuis longtemps; mon
+v&oelig;u est accompli, et je viens vous assurer moi-même
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+que le Roi et la nation ne font qu'un, et
+s'ils marchent vers le même but, leurs efforts
+réunis sauveront la France. L'attachement à la
+Constitution réunira tous les Français, et leur
+roi leur en donnera toujours l'exemple.»</p>
+
+<p>Le président répondit que l'époque mémorable
+qui amenait le Roi dans son sein serait un signal
+d'allégresse pour les amis de la liberté et de terreur
+pour ses ennemis; que l'harmonie des pouvoirs
+constitués donnerait à la France la force de dissiper
+la ligue des tyrans contre son indépendance, et
+qu'elle voyait déjà dans la loyauté de la démarche
+du Roi le signe de la défaite de ses ennemis. Les
+cris de: <i>Vive le Roi!</i> se firent entendre de toute part,
+et il sortit au bruit des acclamations de l'Assemblée
+et des galeries.</p>
+
+<p>Cette démarche n'empêcha pas de continuer les
+mêmes man&oelig;uvres pour déconsidérer le Roi et
+exciter la fureur du peuple, dont elle avait besoin
+pour prononcer sa déchéance et établir ensuite
+le gouvernement qui lui conviendrait. Aussi
+n'ai-je jamais compris le but de ces contradictions
+multipliées. Dès le même jour, l'Assemblée en
+donna la preuve, en écoutant la lecture d'un arrêté
+de la commune qui demandait une prompte décision
+sur la suspension de Péthion et de Manuel. Cet
+arrêté ne se contentait pas d'excuser leur conduite,
+mais osait, de plus, assurer qu'elle avait sauvé
+la France en épargnant le sang du peuple, qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+aurait tiré une terrible vengeance des pervers qui
+voulaient allumer les brandons de la guerre civile.
+Au lieu de faire encourir à cet arrêté le blâme qu'il
+méritait, l'Assemblée en décréta l'impression,
+ordonnant que Sa Majesté rendît compte dès le
+lendemain de sa décision sur ladite suspension.</p>
+
+<p>Tellier, orateur de la section des Gravilliers,
+forma la même demande et fit un discours dans
+le genre de celui qu'avait prononcé Osselin au nom
+de la commune.</p>
+
+<p>Le Roi, sentant l'embarras de sa position, refusa
+de donner son avis dans une affaire où il était personnellement
+intéressé, et pria l'Assemblée de
+décider la question. Celle-ci trouva la démarche du
+Roi inconstitutionnelle, et, sans respect pour la
+majesté royale, n'y répondit que par l'ordre du jour.
+Le Roi dut donner une décision qui confirmait la
+suspension prononcée par le département.</p>
+
+<p>Péthion, se rendit sur-le-champ à l'Assemblée
+pour justifier sa conduite, se plaignant du département,
+qui aurait dû rendre plus de justice à une
+conduite qui avait épargné de grands malheurs; il
+lui reprocha de calomnier avec impudence ce bon
+peuple, à qui l'on ne pouvait reprocher qu'un peu
+trop d'exaltation; qu'il n'y avait eu que de légers
+dégâts dans le château, occasionnés par une multitude
+pressée par le grand nombre de personnes qui
+remplissaient les appartements; qu'il n'y avait pas
+eu d'assassinat, et qu'il serait bien dangereux pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+la chose publique de destituer des maires patriotes
+au gré de la cour, laquelle influençait tous les
+directoires de département.</p>
+
+<p>Une pareille justification était une insulte de
+plus pour la majesté royale. Cependant il fut
+applaudi par les factieux de l'Assemblée, qui
+décréta que le rapport de cette affaire se ferait le
+lendemain à midi, et qu'elle ne désemparerait pas
+qu'elle ne fût terminée. Les galeries applaudirent,
+en criant: «Vive Péthion! le vertueux Péthion,
+notre ami Péthion!»</p>
+
+<p>On établit dans divers endroits de Paris des tréteaux,
+où montaient des orateurs qui haranguaient
+le peuple, pour l'inviter à demander le rétablissement
+de Péthion. Des artisans, des sans-culottes et
+des bandits couraient les rues, ayant écrit sur leur
+chapeau: «Péthion ou la mort!» et criant à tue-tête
+ces mêmes mots, qu'on entendait distinctement
+des Tuileries; car rien n'était oublié pour soulever
+le peuple et l'animer contre le Roi et la famille
+royale. Malgré les représentations de MM. Boulanger,
+Delmas, Daverhoust et de plusieurs autres
+députés, sur le déshonneur qu'imprimait sur l'Assemblée
+la justification de la journée du 20 juin, le
+maire fut relevé de sa suspension, et l'on attendit
+pour en faire autant à l'égard de Manuel, qui était
+malade, qu'il fût en état de venir lui-même présenter
+sa justification. Par une inconséquence
+digne de la faction qui gouvernait alors la France,
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+les tribunaux furent en même temps chargés par
+son ordre d'informer contre les auteurs de cette
+journée.</p>
+
+<p>Dès que Manuel fut guéri, il se rendit à l'Assemblée,
+justifia sa conduite dans le même sens que
+Péthion, en y ajoutant les diatribes les plus insolentes,
+qu'il termina par ces paroles: «Pouvez-vous
+craindre de vous mesurer avec celui que vous
+devez juger?» On se doute bien qu'une pareille
+audace ne pouvait manquer de le faire réintégrer
+dans sa place.</p>
+
+<p>La fureur de l'Assemblée augmentait en proportion
+des dangers que lui faisait courir la défection
+des alliés de la France. Le ministre des affaires
+étrangères ayant annoncé qu'on ne pouvait plus se
+dissimuler les dispositions peu favorables du roi de
+Sardaigne et l'arrivée de six mille Autrichiens sur
+les frontières de la Savoie, il y eut une grande
+rumeur dans l'Assemblée, et M. de Kersaint s'écria:
+«Jusqu'à quand jouerez-vous le rôle honteux de
+voir tranquillement les trahisons du pouvoir
+exécutif, sur lequel vous avez la prééminence,
+sans en faire justice? Je demande que ma dénonciation
+soit envoyée au comité des douze, pour
+qu'il juge si l'Assemblée, n'a pas le droit de
+prononcer sa déchéance, comme n'ayant pas
+fuit son devoir en préservant la nation de ses
+ennemis.»</p>
+
+<p>Brissot prononça, de son côté, le discours le plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+incendiaire qui eût jamais été prononcé. Il déclara
+que la France, ne pouvant plus compter sur aucun
+allié, devait se suffire à elle-même et regarder le
+Roi comme son plus dangereux ennemi: «Frapper
+la cour des Tuileries, ajouta-t-il, c'est frapper
+tous les traîtres d'un seul coup. Faites juger le Roi,
+décrétez d'accusation les ministres de la guerre, de
+l'intérieur et des affaires étrangères; rendez-les
+responsables des mesures prises pour remplacer le
+veto; informez contre le comité autrichien; créez
+une commission secrète, composée de patriotes
+intrépides qu'on chargera de toutes les accusations
+de haute trahison; accélérez l'exécution des sentences
+de la haute cour; punissez le général pétitionnaire;
+vendez les biens des émigrés pour leur
+ôter tout espoir d'amnistie; maintenez les sociétés
+populaires; soyez peuple et éternellement peuple;
+ne distinguez pas les propriétaires des non-propriétaires;
+éclairez les dépenses de la liste civile; que
+l'Assemblée soit le comité du Roi, que le Roi soit
+l'homme du 14 juillet, le peuple son confident, et
+que les hommes à piques soient mêlés parmi la
+garde nationale.»</p>
+
+<p>Le soin qu'avaient les ministres de ne pas faire
+dévier le Roi des principes qu'on lui avait fait
+adopter à l'époque de l'établissement de la Constitution,
+ne les empêchait pas, comme on voit, d'être
+en butte aux insultes de l'Assemblée. La lettre qu'ils
+firent écrire par le Roi aux armées françaises pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+les engager à se défendre courageusement contre
+les ennemis de la patrie, dont il se déclarait vouloir
+être le soutien, ainsi que sa résolution, qu'il fit
+notifier aux puissances étrangères, de suivre fidèlement
+la Constitution dans l'exercice de
+son autorité, ne fit aucune impression sur l'Assemblée;
+elle continua ses persécutions de telle manière,
+que les ministres, après avoir rendu compte au Roi
+de la position de l'armée, de l'état du royaume et
+de sa situation vis-à-vis des puissances étrangères,
+lui déclarèrent par l'organe de M. Joly, ministre de
+la justice, qu'étant mis dans l'impossibilité de faire
+aucun bien, ils donnaient tous leur démission.</p>
+
+<p>Le Roi eut beaucoup de peine à trouver des personnes
+qui voulussent accepter des places de
+ministres; il finit cependant par nommer M. d'Abancourt
+ministre de la guerre; M. Champion, de la
+justice; M. Bigot de Sainte-Croix, ministre de l'intérieur,
+et, par intérim, des affaires étrangères; et
+M. de Beaulieu, des contributions publiques.</p>
+
+<p>D'après le rapport du comité des douze, l'Assemblée
+déclara, le 9 juillet, la patrie en danger, et
+fit une proclamation aux Français pour les engager
+à courir aux armes, pour défendre la patrie
+menacée d'envahissement par les étrangers. Elle
+en adressa une autre aux armées, dans laquelle elle
+leur rappelait la nécessité de la subordination pour
+pouvoir soutenir l'honneur des armées françaises,
+ajoutant que la valeur seule ne les ferait point
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+triompher d'armées disciplinées, et qu'il fallait
+montrer ce que pouvait faire l'amour de la liberté
+dans le c&oelig;ur des Français, décidés tous à mourir
+plutôt que d'y voir porter atteinte, ainsi qu'à l'intégrité
+de leur pays.</p>
+
+<p>On fabriquait dans les clubs des jacobins des
+adresses atroces contre le Roi, où l'on demandait
+sa destitution et l'établissement d'une république.
+On en présenta une de ce genre du soi-disant maire
+de Marseille, au nom de la commune de cette ville;
+mais elle fut démentie sur-le-champ par M. Martin,
+ancien maire. Celui-ci déclara, au nom des habitants,
+qu'elle était l'ouvrage des factieux, qui
+tenaient dans l'oppression tous les bons citoyens.
+Ces derniers demandaient, au contraire, que l'Assemblée
+sévit contre cet abominable écrit. Mais on
+ne tint aucun compte de cette demande.</p>
+
+<p>Le moment de la fédération approchait, et l'on
+craignait qu'on ne profitât de cette circonstance
+pour opérer le mouvement que les factieux travaillaient
+à organiser. Heureusement, la garde nationale
+n'était pas disposée à entrer dans leurs vues,
+ce qui les obligea de différer encore l'exécution de
+leurs projets. Il était arrivé à Paris, pour assister à
+la Fédération, un grand nombre de gardes nationaux
+des provinces, auxquels s'étaient joints les
+jeunes gens partant pour la défense des frontières.
+Le plus grand nombre des derniers partageaient les
+sentiments des factieux, mais les autres, indignés
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+de ce qu'ils voyaient et des man&oelig;uvres employées
+pour corrompre leur fidélité, demandaient avec
+instance qu'on les fît quitter Paris et partir pour
+l'armée.</p>
+
+<p>Le 14 juillet, jour de la Fédération, le Roi sortit
+à midi des Tuileries pour aller au Champ de Mars,
+ayant dans sa voiture la Reine, ses deux enfants,
+Madame Élisabeth, madame la princesse de Lamballe
+et moi. Ses ministres étaient à pied aux portières
+de sa voiture, devant laquelle étaient trois
+officiers au service de Sa Majesté, quatre écuyers
+et dix pages. Dans la voiture qui précédait celle de
+Sa Majesté étaient: MM. de Saint-Priest, de Fleurieu,
+de Poix, de Tourzel, de Briges, de Montmorin,
+le gouverneur de Fontainebleau, de Champcenetz
+et de Nantouillet. Dans celle qui suivait immédiatement
+Sa Majesté étaient: madame d'Ossun, dame
+d'atour de la Reine; mesdames de Tarente, de
+Maillé et de la Roche-Aymon, dames du palais, et
+madame de Serène, dame d'honneur de Madame
+Élisabeth. L'escorte du Roi était composée de
+Suisses, de grenadiers de la garde nationale et d'un
+détachement de cent cinquante ou deux cents
+hommes de cette même garde, qui tenaient les
+meilleurs propos. Leur contenance en imposa aux
+factieux, et le retour, dans le même ordre, se passa
+avec la même tranquillité. Leurs Majestés témoignèrent
+à cette escorte, à plusieurs reprises, combien
+elles étaient sensibles à l'attachement qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+leur témoignait, et ces braves gens, qui en étaient
+profondément touchés, portaient sur leurs visages
+l'empreinte de la douleur dont ils étaient pénétrés
+de tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Deux
+colonnes de grenadiers marchaient aux deux côtés
+du cortége, et étaient commandés par MM. de Wittengoff,
+de Menou et de Boissieu.</p>
+
+<p>Jamais cérémonie ne fut plus triste; le triomphe
+de Péthion fut complet. Le peuple ne cessait de
+crier: «<i>Vivent les sans-culottes et la nation! A bas le
+veto! Vive Pétition, le vertueux Péthion!</i>» Son nom
+était écrit sur les chapeaux et sur les bannières des
+sociétés populaires. On voyait dans le Champ de
+Mars une multitude de soldats de province; des
+femmes et des enfants déguenillés, tenant des
+branches d'arbres; des hommes qui portaient des
+piques, des sabres, des emblèmes de la liberté,
+représentés en carton, et des écriteaux chargés des
+maximes de la liberté, au haut de bâtons peints
+aux trois couleurs. Cette multitude était précédée
+de corps militaires et civils, de gardes nationaux
+venus des départements, de la municipalité et de
+l'Assemblée nationale. Arrivés au Champ de Mars,
+tous les différents corps prirent les places qui leur
+avaient été indiquées, et l'on écouta un morceau de
+musique.</p>
+
+<p>La partie de la colonne des fédérés, des femmes,
+des enfants et des gens à piques dont nous
+avons parlé, défila dans le Champ de Mars sous le
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+balcon où étaient le Roi et sa famille, affectant de
+répéter continuellement: «<i>Vive Péthion! Vivent
+la nation et l'Assemblée nationale!</i>» et agitant les
+écriteaux abominables qu'ils portaient sur des
+bâtons élevés, pour qu'ils fussent vus du Roi et
+de la famille royale.</p>
+
+<p>Lors de la prestation du serment, le Roi quitta
+sa famille et se plaça à la tête de l'Assemblée,
+entre le président et un de ses autres membres. Le
+reste suivait à cinq de front, entre une colonne de
+grenadiers nationaux et une de troupes de ligne,
+précédés de quelques cavaliers qui faisaient ouvrir
+le passage.</p>
+
+<p>Le serment fut prononcé par l'Assemblée, puis
+ensuite par le Roi et par le peuple. A l'instant où
+le Roi montait à l'autel, trente ou quarante soi-disant
+vainqueurs de la Bastille, portant le modèle
+de ce château, parvinrent assez près du Roi; et,
+dans le but de troubler la tranquillité publique, ils
+proposèrent d'ajouter au serment ordinaire celui
+de <i>vivre libre ou mourir</i>. Puis, provoquait quelques
+membres de l'Assemblée, ils finirent par leur dire
+qu'ils avaient bien fait de leur rendre Péthion, sans
+quoi ils s'en seraient repentis, et l'auraient porté
+eux-mêmes sur l'autel de la patrie, pour le faire
+réintégrer par le peuple.</p>
+
+<p>La Reine, qui ne perdait pas de vue le Roi et
+observait tous ses mouvements au moyen d'une
+lunette d'approche, eut un moment d'inquiétude
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+quand elle le vit approcher de si près; mais elle
+fut bientôt rassurée par l'air calme qui n'abandonna
+pas un instant ce prince, malgré tout ce
+qu'eut de pénible pour lui une pareille cérémonie.
+Après le serment, il fut reconduit à l'École
+militaire et retourna aux Tuileries dans le même
+ordre qu'en partant, et y arriva à sept heures du
+soir.</p>
+
+<p>On cria peu: «Vive le Roi!» mais beaucoup
+(tant dans la route que dans le Champ de Mars):
+«<i>Vive Péthion! A bas la Fayette! A bas le veto! Les
+aristocrates à la lanterne!</i>»</p>
+
+<p>Les anciens constitutionnels, effrayés des doctrines
+révolutionnaires et des dangers que couraient
+le Roi et sa famille, s'occupèrent sérieusement
+des moyens de le faire sortir de Paris, pour qu'il
+pût s'établir dans une ville sûre et y réformer les
+principaux abus de la Constitution. M. de Liancourt
+répondit de la fidélité de son régiment, qui
+était en garnison à Rouen, et offrit de conduire le
+Roi dans cette ville. Il s'unit alors aux amis de
+M. de la Fayette pour lui représenter qu'il n'y
+avait pas un moment à perdre pour s'assurer de
+son armée, tirer le Roi de sa captivité, et conserver
+à la France une Constitution à laquelle il
+attachait tant de prix. M. de Lally-Tollendal fit
+plusieurs voyages à cet effet et engagea fortement
+le Roi à profiter de la bonne volonté de M. de la
+Fayette.
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p>
+
+<p>Ce prince redoutait de se mettre entre les mains
+des constitutionnels, auxquels il attribuait avec
+raison la triste et dangereuse situation où il se
+trouvait. Il ne pouvait prendre confiance en M. de
+la Fayette, toujours aveuglé par son attachement
+à une Constitution qu'il regardait comme son
+ouvrage, ni se déterminer à accepter leurs propositions.
+Il fut cependant ébranlé un moment; mais
+ayant fait prendre des informations sur le secours
+qu'il pouvait attendre des habitants de Rouen et
+de ceux du département, et n'en ayant pas eu de
+satisfaisantes, il ne put soutenir la pensée d'une
+seconde arrestation ou d'une fuite dans les pays
+étrangers, et renonça à toute idée de départ. Il
+espérait d'ailleurs, en restant à Paris, avoir en sa
+faveur la chance du besoin qu'aurait la France vis-à-vis
+des puissances étrangères, et de la possibilité
+de pouvoir y établir alors un gouvernement sage et
+propre à assurer son bonheur.</p>
+
+<p>Afin de n'avoir plus d'obstacles à redouter pour
+l'exécution de ses projets, l'Assemblée fit un décret
+pour envoyer à l'armée les régiments qui étaient à
+Paris et qu'elle soupçonnait de conserver quelque
+attachement à la personne de Sa Majesté. Elle
+aurait bien voulu en faire autant des Suisses et
+leur ôter la garde du Roi, qu'ils partageaient avec
+la garde nationale; mais la crainte de voir allier la
+Suisse avec les ennemis de la France fit ajourner
+cette mesure. Elle se contenta, pour le moment,
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+d'éloigner à quinze lieues de Paris deux de leurs
+bataillons.</p>
+
+<p>Chaque échec qu'éprouvaient les armées redoublait
+la fureur des factieux de l'Assemblée. Les
+injures contre la personne de Sa Majesté se renouvelaient
+à chaque séance, et elle ne craignait plus
+de mettre en question si le droit de veto ne lui
+serait pas enlevé, et si sa conduite ne le mettait pas
+dans un cas de déchéance.</p>
+
+<p>M. de la Fayette était aussi l'objet de leur fureur
+depuis son voyage à Paris. Ils l'accusaient de trahir
+la patrie, et proposèrent de le mettre en jugement.
+La discussion qui s'éleva à ce sujet fut très-orageuse
+et fut la matière de nouvelles insultes contre la
+majesté royale.</p>
+
+<p>Torné, évêque constitutionnel, après avoir fait
+l'éloge de la journée du 20 juin, invectiva contre le
+Roi de la manière la plus violente, représenta ce
+prince comme sujet du peuple souverain, qui avait
+tout droit sur sa personne, et pour excuser l'emportement
+de son discours, il avoua naturellement
+qu'il avait fait céder sa modération ordinaire et sa
+charité pastorale à l'intérêt de la nation. Dumolard
+défendit courageusement M. de la Fayette, accusé
+par Guadet, Gensonné et La Source d'avoir engagé
+le maréchal Luckner à marcher avec lui sur Paris.
+Ils prétendaient le tenir du maréchal lui-même, et
+en signèrent la dénonciation. L'Assemblée ajourna
+cette affaire jusqu'à la réponse à la lettre qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+avait fait écrire, à ce sujet, au maréchal lui-même.</p>
+
+<p>On avait tellement travaille les fédérés, qu'un
+grand nombre d'entre eux présentèrent une pétition
+à l'Assemblée pour demander la suspension provisoire
+du Roi, afin de pouvoir le juger et prononcer
+sa déchéance. Ils lui demandèrent, en outre, la
+convocation des assemblées primaires pour l'établissement
+d'une Convention, qui fit connaître le
+v&oelig;u de la nation sur les articles relatifs au pouvoir
+exécutif considérés faussement comme constitutionnels.
+Il y eut un grand vacarme au sujet de cette
+pétition. Vergniaud ayant représenté qu'un décret
+ordonnait de renvoyer aux comités toutes celles
+qui seraient présentées à l'Assemblée, on passa à
+l'ordre du jour, en accordant cependant aux pétitionnaires
+les honneurs de la séance.</p>
+
+<p>Toutes les pétitions de ce genre, qui se renouvelaient
+fréquemment, étaient accueillies par l'Assemblée,
+qui ne voyait plus d'obstacles à l'exécution
+de ses projets. Il y en eut une, entre autres, de la
+Société patriotique du Puy en Velay, remarquable
+par l'excès de son atrocité. Elle était signée de deux
+mille personnes, qui menaçaient le Roi de milliers
+de Brutus et de Scévola, s'il continuait à s'opposer
+au bonheur de vingt-cinq millions d'hommes, qui
+finiraient par venger l'esclavage de leurs pères et
+partager la terre des brigands couronnés. Une
+pareille pétition, qui n'éprouva pas même un blâme
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+de l'Assemblée, ne pouvait laisser aucun doute sur
+la nature de ses dispositions.</p>
+
+<p>Le 22 juillet, jour désigné dans Paris pour faire
+la proclamation solennelle de la patrie en danger,
+le conseil général de la commune s'assembla à sept
+heures du matin, et les six légions de la garde
+nationale se réunirent sur la place de Grève avec
+leurs drapeaux. Le parc d'artillerie du pont Neuf,
+destiné à tirer le canon d'alarme, tira trois coups,
+auxquels celui de l'Arsenal répondit, et pareille
+décharge eut lieu à chaque heure de la journée. A
+huit heures, deux cortéges partirent de chaque
+côté pour faire la proclamation dans les lieux qui
+leur étaient désignés. Ils étaient précédés de détachements
+de cavalerie, de tambours, de musique,
+et suivis de six pièces de canon. Ils étaient accompagnés
+de quatre huissiers de la municipalité, portant
+des enseignes tricolores sur lesquelles on
+lisait: «<i>Liberté, égalité, constitution, patrie!</i>» et
+au-dessus: «<i>Publicité et responsabilité.</i>» Derrière
+eux se trouvaient douze officiers municipaux, avec
+leurs écharpes, et quelques notables, membres du
+conseil de cette ville, tous montés sur de mauvais
+chevaux et mal arrangés. La marche était fermée
+par un détachement de la garde nationale, portant
+un drapeau sur lequel était écrit: «<i>Citoyens, la
+patrie est en danger</i>», et ils étaient suivis de
+quelques pièces de canon.</p>
+
+<p>Les deux grandes bannières de chaque cortége
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+furent déposées, l'une à l'Hôtel de ville, et l'autre
+au parc d'artillerie du pont Neuf, où elles devaient
+rester jusqu'au moment où l'Assemblée déclarerait
+que la patrie n'était plus en danger.</p>
+
+<p>Cette proclamation fut lue par les officiers municipaux
+dans douze endroits de la ville, où l'on avait
+établi douze échafauds garnis d'une petite tente,
+pour faire les enrôlements de ceux qui voudraient
+s'engager pour aller aux frontières. Les engagements
+furent peu nombreux, et cette cérémonie,
+qui dura deux jours, fit peu d'impression sur les
+Parisiens. Les spectacles, les cabarets, les Champs-Élysées,
+le bois de Boulogne et les autres lieux de
+plaisir étaient aussi fréquentés qu'à l'ordinaire.
+L'insouciance des Parisiens était à son comble. Ils
+ne pouvaient se persuader que le péril pût les
+approcher, et ils cherchaient à en écarter la pensée.
+La proclamation du Roi, pour les engager à voler
+au secours de la patrie en danger et à se faire
+inscrire pour compléter l'armée de ligne, n'avait
+pas produit plus d'effet. Il n'y avait d'agitation que
+parmi les factieux, qui ne laissaient pas endormir
+la partie du peuple dont ils disposaient à leur gré,
+et dont ils continuaient à se servir pour consommer
+leurs forfaits.</p>
+
+<p>L'Assemblée ne négligeait rien pour augmenter
+le nombre des défenseurs de la patrie. Elle accorda
+cinq cent mille francs pour la levée d'un corps de
+mille cinq cents Belges ou Liégeois, qui offraient
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+de s'enrôler sous les drapeaux de la liberté. On
+juge bien que ce corps fut composé de tous les
+mauvais sujets du pays, et l'on s'en servait dans les
+occasions où les Français refusaient de tremper
+leurs mains dans le sang de leurs compatriotes.
+L'Assemblée décréta également la formation d'une
+légion d'Allobroges, pour recevoir tous les habitants
+de la Savoie qui voudraient s'enrôler au service; et
+elle décréta qu'il suffirait d'avoir dix-huit ans et
+une taille de cinq pieds pour pouvoir être enrôlé
+pour la défense de la patrie.</p>
+
+<p>L'Assemblée défendit aussi à tous les Français
+de sortir de la France, sous peine d'être réputés
+émigrés, et aux autorités de donner des passe-ports
+à d'autres qu'aux agents du gouvernement. Dans le
+but de dégoûter du ministère et de rendre la position
+des ministres plus difficile, elle décréta leur
+solidarité jusqu'au moment où la patrie serait hors
+de danger.</p>
+
+<p>Les provinces du Midi étaient loin d'être tranquilles.
+M. du Saillant, ne pouvant soutenir les
+persécutions exercées sur les personnes soupçonnées
+d'attachement à la personne du Roi, prit
+les armes et s'empara du château de Baunes, dont
+il laissa sortir la garnison, par capitulation, avec
+armes et bagages. M. de Montesquieu, qui commandait
+dans cette partie de la France, donna
+ordre à M. d'Albignac de se mettre à la tête des
+volontaires de Nîmes, Montpellier, Uzès, Pont-Saint-Esprit,
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+et de marcher contre M. du Saillant.
+Ils mirent le feu au château de Baunes, tuèrent
+sans aucune forme de procès les malheureux qu'ils
+avaient faits prisonniers, et brûlèrent ce qui restait
+du château ainsi que celui de Jalès. Ces mêmes
+volontaires se répandirent dans tout le pays et y
+commirent toutes sortes de désordres.</p>
+
+<p>A Bordeaux et à Limoges, les patriotes assassinèrent
+avec la dernière cruauté plusieurs ecclésiastiques
+respectables, retirés chez leurs parents ou
+leurs amis, uniquement pour avoir refusé leur
+adhésion à la constitution civile du clergé. Tout ce
+qui pouvait exciter à un soulèvement trouvait toujours
+son excuse dans l'Assemblée et était assuré
+de l'impunité.</p>
+
+<p>Il y avait souvent des mouvements partiels dans
+le faubourg Saint-Antoine, qu'on avait soin d'exciter
+pour tenir la populace en mouvement, mais qu'on
+savait réprimer à propos, en attendant le moment
+favorable pour faire usage de ses bras.</p>
+
+<p>Pour éviter le renouvellement de la journée du
+20 juin, on avait fermé le jardin des Tuilerie,
+devenu l'unique promenade de la famille royale,
+qui ne sortait plus dehors de peur d'éprouver
+quelque insulte, et il n'y avait eu aucune réclamation
+à ce sujet. L'abbé Faucher, qui voyait avec
+peine ce léger égard pour la famille royale et était
+bien aise, du reste, d'y ménager une entrée au
+peuple en cas de besoin, demanda que l'allée des
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+Feuillants fût exceptée, par un décret, du jardin
+des Tuileries, comme faisant partie de l'enceinte de
+l'Assemblée, dont elle était cependant séparée par
+un mur. Il assura que le bon peuple, plein de respect
+pour l'Assemblée, obéirait sans peine à ses décrets,
+et qu'une simple barrière de ruban tricolore suffirait
+pour l'empêcher de pénétrer dans l'enceinte
+réservée au pouvoir exécutif. Malgré l'opposition
+d'un certain nombre de membres de l'Assemblée,
+qui lui représentèrent l'inconvénient de se rendre
+responsable, par cette mesure, de la personne du
+Roi, l'Assemblée n'en décréta pas moins la motion
+de l'abbé Faucher; et le peuple eut la facilité
+d'entrer à sa volonté dans cette partie du jardin,
+d'où il insultait à son gré la malheureuse famille
+royale.</p>
+
+<p>L'Assemblée ne gardait plus aucune mesure.
+Elle se livrait chaque jour aux excès les plus scandaleux
+et les plus propres à faire ouvrir les yeux à la
+nation, si elle n'eût été dans un aveuglement égal à
+la terreur que lui inspirait la faction jacobine,
+devenue une puissance dans notre malheureux
+royaume. Guadet proposa de rendre le Roi responsable
+de tout ce qui se ferait en son nom dans toute
+l'Europe, et les motions de suspension du Roi, de
+convocation d'assemblées primaires et de déchéance
+ne cessaient de se renouveler.</p>
+
+<p>Brissot fit sentir à l'Assemblée le danger de la
+suspension du Roi avant d'avoir prouvé qu'il était
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+dans le cas de la déchéance; que la convocation
+d'assemblées primaires pouvait devenir dangereuse
+pour l'Assemblée et rallier autour du Roi des
+individus qui pouvaient faire cause avec les émigrés.
+Il proposa que ce fût la commission des
+douze qui fût chargée d'examiner si le Roi était
+dans le cas de la déchéance, et de charger de
+présenter un projet d'adresse pour prémunir le
+peuple contre les mesures inconstitutionnelles et
+exagérées qui pouvaient entraîner la ruine de la
+liberté.</p>
+
+<p>Le 20 juillet, les fédérés passèrent la nuit en
+orgie sur la place de la Bastille; et, sur le bruit
+d'une dispute très-vive qui avait lieu entre divers
+membres de l'Assemblée, on répandit parmi eux
+que Merlin, Chabot et les patriotes du côté gauche
+avaient été assassinés par les aristocrates; qu'un
+dépôt de dix-huit mille fusils existait aux Tuileries,
+et qu'on emmenait les canons des faubourgs.
+A ce récit, ils entrèrent en fureur et crièrent:
+«Investissons les Tuileries et exterminons les
+traîtres.» A cinq heures du matin, ils font battre la
+générale; quatre à cinq mille gardes nationaux se
+rendent alors aux Tuileries. L'incertitude de leur
+réunion aux fédérés et une lettre du Roi à Péthion
+lui demandant de faire faire sur-le-champ une
+perquisition pour s'assurer de la fausseté du dépôt
+d'armes qu'on y prétendait caché, empêchèrent,
+pour ce jour-là, le renouvellement de la scène du
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+20 juin. Péthion se rendit au faubourg Saint-Antoine
+et calma, pour le moment, l'effervescence
+qui y régnait.</p>
+
+<p>La fermentation qui existait ce jour-là aux
+environs des Tuileries donna beaucoup d'inquiétude
+au Roi et à la famille royale. Elle s'était
+renfermée dans la chambre de Sa Majesté, qui conféra
+avec le comte de Viomenil et les ministres sur
+le parti qu'il y avait à prendre si l'on venait attaquer
+le château. Comme il n'y avait aucun moyen de
+défense, et que le Roi ne voulait pas risquer de
+voir renouveler la scène du 20 juin, il se détermina,
+si le château venait à être forcé, à traverser
+la salle de la comédie et l'appartement de Mesdames,
+pour arriver à l'Assemblée par l'allée des
+Feuillants et y demander justice de semblables
+attentats. On n'eut pas besoin d'en venir à cette
+extrémité pour ce jour-là, mais le parti auquel on
+s'était décidé influa malheureusement sur celui
+que fit prendre R&oelig;derer dans la journée du
+10 août.</p>
+
+<p>La position de la famille royale s'aggravait tous
+les jours; renfermée dans l'enceinte des Tuileries,
+d'où l'on n'osait même plus faire sortir Mgr le
+Dauphin, dans la crainte de rencontrer des rassemblements
+de factieux, elle était privée d'air et de
+toute espèce de distraction. Un soir, cependant,
+qu'il y avait aux Tuileries une excellente garde
+nationale, elle alla au petit jardin de Mgr le Dauphin,
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+dont elle revint par la terrasse de l'eau. Des
+fédérés qui passaient sur le quai, ayant aperçu la
+Reine, se mirent à tenir de très-mauvais propos
+et à chanter une chanson détestable, en affectant
+de la regarder sans ôter leur chapeau. Cette
+princesse voulait se retirer, mais les gardes nationaux
+la supplièrent de n'en rien faire et de
+leur laisser apprendre à ces drôles-là qu'on ne
+les redoutait pas. Ils se mirent alors à crier: «Vivent
+le Roi et la famille royale!» et absorbèrent tellement
+les cris des fédérés, que ceux-ci, n'étant pas
+les plus forts, furent obligés de se taire et d'ôter
+leurs chapeaux. Ils s'en plaignirent le lendemain à
+l'Assemblée, qui, quoique instruite de leur insolence,
+ne les en accueillit pas moins favorablement.</p>
+
+<p>Les gardes nationaux qui accompagnaient la
+Reine à cette promenade lui témoignèrent un respect
+si profond, un attachement si sincère et une
+si vive douleur de ce qui s'était passé, qu'ils en
+étaient touchants. La Reine leur en témoigna sa
+sensibilité avec cette grâce et cette bonté qui
+accompagnaient toutes ses paroles. Ils étaient de ce
+bon bataillon des Filles-Saint-Thomas; si toute la
+garde nationale lui eût ressemblé, nous n'eussions
+pas éprouvé les malheurs dont nous gémissons tous
+les jours. Il semblait que le ciel partageât le courroux
+de ces braves gens; le bruit du tonnerre, qui
+grondait de toute part et se mêlait à celui des
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+grosses cloches de Saint-Sulpice, qui se faisaient
+entendre à ce moment, ajoutait encore à la tristesse
+dont nous étions pénétrés. Il semblait que nous
+assistions aux funérailles de la monarchie. A peine
+fûmes-nous rentrés au château, qu'un violent
+orage éclata; le tonnerre tomba à deux ou trois
+reprises aux environs des Tuileries et semblait être
+le présage des malheurs que nous étions sur le
+point d'éprouver.</p>
+
+<p>Peu de jours après, M. d'Épréménil, se promenant
+sur la terrasse des Feuillants et voulant
+reconnaître l'esprit public, se mêla parmi les
+groupes et y fut malheureusement reconnu.
+Accusé d'être l'espion de Coblentz, il fut dépouillé,
+frappé de coups de sabre, menacé de la lanterne et
+aurait infailliblement péri, sans le secours de
+quelques gardes nationaux qui parvinrent à le soustraire
+à la rage de la multitude et qui le portèrent
+au trésor public. Péthion, ayant appris ce qui se
+passait, se rendit sur-le-champ auprès de M. d'Épréménil,
+et le voyant ensanglanté et tout couvert
+de blessures plus ou moins dangereuses, il
+témoigna une grande émotion, qui redoubla sensiblement
+lorsque M. d'Épréménil, lui tendant la
+main et le regardant fixement, lui adressa ces seules
+paroles: «Et moi aussi, Péthion, je fus l'idole du
+peuple.» Ses blessures ne furent heureusement pas
+mortelles; mais, étant resté en France, il fut dans la
+suite une des victimes de la fureur révolutionnaire.
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span></p>
+
+<p>Les soldats de la garde nationale qui avaient été
+maltraités et insultés par la populace pour avoir
+sauvé M. d'Épréménil, vinrent demander à l'Assemblée
+de fermer la terrasse des Feuillants pour
+éviter de mettre la garde nationale aux prises avec
+les citoyens; mais elle s'y refusa net. M. de Kersaint
+imputa à M. d'Épréménil des propos qu'il
+n'avait pas tenus, ajoutant que son nom seul avait
+été la cause de tant d'excès, et que le peuple,
+regardant les Tuileries comme un pays ennemi,
+n'avait jamais tenté de franchir la barrière qui lui
+avait été imposée par un décret de l'Assemblée.
+Thuriot prétendit que cette garde, qui se disait
+outragée, n'était composée que de chevaliers du
+poignard, et qu'il fallait bien prendre garde qu'il
+ne fût admis à la garde du château que des
+citoyens inscrits dans le bataillon de service.</p>
+
+<p>L'espoir d'être utile au Roi avait, en effet, déterminé
+plusieurs personnes attachées à son service à
+entrer dans la garde nationale. Le duc de Choiseul
+et quelques autres personnes de la cour avaient
+pris, par cette raison, le même parti; mais ils ne
+tardèrent pas à s'apercevoir de l'inutilité de cette
+mesure.</p>
+
+<p>L'armée marseillaise, annoncée depuis si longtemps,
+arriva enfin le 30 juillet à Paris. Elle était
+composée de tous les bandits du Midi. Elle n'était
+dans le principe composée que de six à sept cents
+hommes; mais, s'étant recrutée en chemin de tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+les mauvais sujets qui avaient désiré se joindre à
+elle, elle s'était fort augmentée. Elle entra dans la
+ville avec armes et bagages, et suivie de deux
+canons. C'était le corps d'élite des factieux, et sur
+lequel ils comptaient le plus pour l'exécution de
+leurs projets. Péthion les avait casernés dans le
+district des Cordeliers, si connu par son club, d'où
+sortaient les motions les plus violentes, et les plus
+incendiaires. On vit clairement dans cette occasion
+le peu de fond que l'on pouvait faire sur une garde
+nationale qui, forte de soixante bataillons et de
+cent vingt pièces de canon, laissait s'établir tranquillement
+une poignée de brigands dans un des
+quartiers de la ville, et qui se laissa subjuguer par
+eux sans leur opposer la moindre résistance. La
+présence de l'armée marseillaise se fit remarquer
+par un mouvement d'effervescence populaire. Leurs
+mauvais propos et les insultes qu'ils se permirent
+contre les citoyens qui portaient des cocardes en
+ruban au lieu de celles de laine qu'ils avaient adoptées,
+augmentèrent leur audace naturelle, qu'excitaient
+ceux qui comptaient bien en profiter.</p>
+
+<p>Les provocations existaient journellement entre
+les deux partis de la capitale; elles donnèrent lieu
+à une rixe entre les Marseillais et un bataillon de
+la garde nationale. Des hommes, qui cherchaient à
+la provoquer, insultèrent à dessein quelques soldats
+de ce bataillon, lequel, décidé à ne pas se laisser
+molester, répondit de manière à inquiéter les
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+assaillants, qui appelèrent à leur secours les Marseillais.
+Une centaine d'entre eux répondirent à leur
+appel, et la querelle allait s'engager, lorsque des
+hommes sages s'interposèrent entre les deux partis
+et parvinrent à les calmer. On croyait que tout
+était fini, lorsque des soldats de ce bataillon, qui
+était de garde aux Tuileries, s'en retournant tranquillement
+à leur poste, furent suivis par des Marseillais,
+qui recommencèrent non-seulement à les
+insulter, mais de plus à les attaquer. Trois d'entre
+eux, qui revenaient par la rue Saint-Florentin, furent
+assaillis et percés de coups. M. du Hamel, lieutenant
+du bataillon des Filles-Saint-Thomas, fut tué,
+et les autres plus ou moins blessés. Leurs camarades
+vinrent à leur secours et blessèrent plusieurs
+Marseillais. La crainte de voir arriver un trop
+grand nombre de gardes nationaux pour venger
+leurs camarades les fit seule retirer. Ces gardes
+nationaux étaient tous du bataillon des Filles-Saint-Thomas,
+et n'avaient été provoqués qu'en raison de
+leur attachement au Roi et à la famille royale. Les
+blessés, qui revinrent aux Tuileries, y reçurent tous
+les secours dont ils pouvaient avoir besoin, et
+Madame Élisabeth en pansa même plusieurs de ses
+propres mains.</p>
+
+<p>Les factieux redoublaient d'audace depuis l'arrivée
+des Marseillais et insultaient même la Reine
+jusque sous les fenêtres de ses petits cabinets, qui
+donnaient sur la cour. Je n'osais plus recevoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+Mgr le Dauphin dans mon appartement, qui donnait
+sur cette même cour et qui, étant situé au rez-de-chaussée,
+pouvait donner quelques inquiétudes.
+Au sortir de la promenade, je le remontais dans sa
+chambre; l'abbé Davaux l'y occupait de manière
+à ne lui laisser connaître ni l'ennui ni le danger
+de sa position, et le soir M. de Fleurieu, qui avait
+servi dans la marine, qui avait de l'esprit et contait
+à merveille, lui faisait le récit de ses voyages, qui
+l'amusaient et l'instruisaient agréablement. Cet
+aimable enfant, qui n'était pas d'âge à prévoir les
+malheurs qui le menaçaient, se trouvait encore
+heureux et nous disait, à moi et à ma fille Pauline,
+les choses les plus aimables sur le bonheur que nous
+lui procurions et dont, hélas! la durée devait être
+si courte.</p>
+
+<p>Ce jeune prince, étant extrêmement discret, ne
+répétait jamais rien de ce qu'il entendait dire chez
+la Reine et chez moi: «Avouez, me dit-il un jour,
+que je suis bien discret et que je n'ai jamais
+compromis personne (car ce mot, qui devait être
+étranger à son âge, ne lui était que trop connu).
+Je suis curieux, j'aime à savoir ce qui se passe,
+et si l'on se méfiait de moi, l'on s'en cacherait et
+je ne saurais jamais rien.» Cette discrétion, si
+rare à son âge, l'a accompagné jusqu'au tombeau,
+malgré les mauvais traitements qu'il a soufferts
+dans son affreuse captivité.</p>
+
+<p>La Reine était si mal gardée, et il était si facile
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+de forcer son appartement, que je lui demandai avec
+instance de venir coucher dans la chambre de
+Mgr le Dauphin. Elle eut bien de la peine à s'y
+décider, ne voulant pas laisser soupçonner l'inquiétude
+qu'elle pouvait avoir sur sa position; mais lui
+ayant fait observer qu'en passant par l'escalier
+intérieur du jeune prince, rien n'était si facile que
+d'en dérober la connaissance, elle finit par y consentir,
+mais seulement pour les jours où il y aurait
+du bruit dans Paris. Cette princesse était si bonne
+et si occupée de tous ceux qui lui étaient attachés,
+qu'elle comptait pour beaucoup de leur causer la
+moindre petite gêne. Jamais princesse ne fut plus
+attachante, ne marqua plus de sensibilité pour le
+dévouement qu'on lui témoignait et ne fut plus
+occupée de ce qui pouvait être agréable aux personnes
+qui l'approchaient. Croira-t-on qu'une reine
+de France en était réduite à avoir un petit chien
+couché dans sa chambre pour l'avertir au moindre
+bruit que l'on ferait entendre dans son appartement?</p>
+
+<p>Mgr le Dauphin, qui aimait beaucoup la Reine,
+enchanté de la voir coucher dans sa chambre,
+courait à son lit dès qu'elle était éveillée, la serrait
+dans ses petits bras et lui disait les choses les plus
+tendres et les plus aimables. C'était le seul moment
+de la journée où cette princesse éprouvait quelque
+consolation; son seul courage la soutenait, ainsi
+que l'espoir que les puissances étrangères la tireraient
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+de sa cruelle situation. «Elles la connaissent,
+me dit-elle un jour, et elles savent bien que
+nous ne sommes maîtres ni de nos paroles ni de
+nos actions.»</p>
+
+<p>Le Roi, qui s'était refusé à sanctionner le décret
+de vingt mille hommes que l'on voulait établir à
+Paris, en raison de la composition que voulait lui
+donner l'Assemblée, proposa, pour calmer ses
+inquiétudes sur l'approche des puissances étrangères,
+d'établir un camp à Soissons, qui servît
+d'intermédiaire entre les frontières et la capitale,
+et de le composer de troupes de ligne, dont les
+chefs auraient la confiance de l'Assemblée. Il lui fit
+part, en même temps, qu'il avait nommé pour
+officiers généraux de ce camp MM. de Custine,
+Alexandre Beauharnais, Charton le cadet et Servan.</p>
+
+<p>L'Empereur et le roi de Prusse ayant donné le
+commandement des armées qu'ils avaient rassemblées
+sur les frontières de la France au duc de
+Brunswick, ce prince voulut, avant de rentrer en
+France, annoncer à ses habitants les motifs et les
+intentions qui guidaient les deux souverains, et
+fit paraître en conséquence un manifeste où il
+annonça:</p>
+
+<p>«1^o La volonté de faire rendre justice aux princes
+possessionnés en Alsace et en Lorraine;</p>
+
+<p>«2^o De faire cesser l'anarchie qui existait en
+France, les atteintes portées au trône et à la majesté
+royale par les violences exercées contre le Roi et
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+son auguste famille, et d'y rétablir le pouvoir
+légal;</p>
+
+<p>«3^o De rendre au Roi la sûreté et la liberté dont
+il était privé, et de le mettre à même d'exercer
+l'autorité légitime qu'il aurait toujours dû conserver.»</p>
+
+<p>Il déclara, en outre, au nom de ces deux puissances,
+«qu'elles ne prétendaient point s'enrichir
+par des conquêtes, ni s'immiscer dans le gouvernement
+de la France, mais procurer au Roi le moyen
+de pouvoir faire telles convocations qu'il croirait
+convenables, pour travailler à assurer le bonheur de
+ses sujets;</p>
+
+<p>«Que les armées combinées protégeraient tous
+ceux qui se soumettraient au Roi et qui concourraient
+au rétablissement de l'ordre dans le
+royaume;</p>
+
+<p>«Qu'elles ordonnaient aux gardes nationaux de
+veiller à la sûreté des personnes et des propriétés
+jusqu'à l'arrivée des troupes, sous peine d'en être
+responsables, avertissant que ceux qui seraient pris
+les armes à la main seraient traités comme rebelles
+à leur roi et perturbateurs du repos public;</p>
+
+<p>«Qu'elles rendaient également responsables sur
+leurs têtes et sur leurs biens les membres de départements,
+de districts et de municipalités des excès
+qui se commettaient dans leur territoire, leur
+ordonnant de continuer leurs fonctions jusqu'à ce
+que Sa Majesté en ordonnât autrement; sommaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+les généraux, officiers, sous-officiers et soldats de
+ligne, de se soumettre au Roi sur-le-champ, comme
+à leur légitime souverain, et déclaraient aux habitants
+des villages qui oseraient se défendre contre
+les troupes de Leurs Majestés Impériales et Royales,
+et tirer sur elles, qu'ils seraient traités dans toute
+la rigueur des lois militaires, que leurs maisons
+seraient démolies ou brûlées, tandis que les habitants
+qui s'empresseraient de se soumettre à leur
+roi seraient sous la protection des troupes alliées.</p>
+
+<p>«Leurs Majestés Impériales et Royales ordonnaient
+à la ville de Paris et à tous ses habitants, sans distinction,
+de se soumettre au Roi sur-le-champ, de
+lui rendre, avec la liberté, les égards et les respects
+dus à sa personne et à la famille royale,
+les rendant personnellement responsables des violences
+exercées contre eux, dont ils tireraient la
+vengeance la plus éclatante, en livrant Paris à une
+exécution militaire et à une subversion complète.
+Elles protestaient d'avance contre toutes les lois et
+décisions émanées du Roi, tant que ce prince et sa
+famille ne seraient pas en lieu de sûreté, et elles
+invitaient Sa Majesté à désigner la ville de son
+royaume la plus voisine des frontières où il lui
+plairait de se retirer sous bonne escorte, pour pouvoir
+y appeler ses ministres et les conseillers qu'elle
+jugerait à propos d'admettre, pour aviser aux
+moyens de rétablir l'ordre et régler l'administration
+du royaume; s'engageant à faire respecter à leurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+troupes la discipline la plus exacte, et demandant,
+par tous ces motifs, aux habitants de ne pas s'opposer
+à la marche des troupes, et de leur prêter
+assistance au besoin.»</p>
+
+<p>Ce manifeste exaspéra l'Assemblée, qui se livra
+sans ménagement à la plus violente colère; et
+comme les armes manquaient, elle proposa d'employer
+les piques, les lances, les haches et les
+frondes, pour armer les citoyens. Dans l'excès de
+sa fureur, Lecointre s'écria: «Ne s'élèvera-t-il pas
+un homme de génie qui invente la manière dont
+les hommes libres doivent faire la guerre?»</p>
+
+<p>Le manifeste du duc de Brunswick engagea le
+Roi à une nouvelle déclaration de ses sentiments,
+pour s'opposer à l'envahissement de la France. Il
+parla à son peuple égaré comme un père qui ne
+veut que son bonheur et le ramener à son devoir,
+en lui retraçant tout ce qu'il a sacrifié dans l'espoir
+de le rendre heureux, cherchant à lui prouver que
+c'est dans l'union seule et dans l'exacte observation
+de la Constitution qu'il parviendra à éviter les
+malheurs dont il se voit menacé.</p>
+
+<p>En réponse à cette déclaration, Péthion se présenta
+à l'Assemblée et demanda la permission de
+lire une pétition dont les sections l'avaient chargé
+comme premier magistrat de la Commune, pour
+dénoncer le pouvoir exécutif. Dictée par les factieux,
+cette pétition était du style le plus violent. Elle
+représentait le Roi comme fortement opposé à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+Constitution, exaltant la clémence de la nation à
+propos du voyage de Varennes. Elle accusait le Roi
+de la trahir et le rendait responsable de tous les
+maux dont les deux Assemblées étaient les auteurs.
+Elle demandait sa déchéance et la nomination d'une
+Convention pour la prononcer, faisait sentir la
+nécessité d'un changement de dynastie, et demandait
+que, jusqu'à l'établissement d'une Convention,
+l'Assemblée nommât des ministres pris hors de son
+sein, pour exercer provisoirement les fonctions du
+pouvoir exécutif, jusqu'à la déclaration de la volonté
+du peuple par l'organe de la Convention nationale.
+Elle finissait par assurer que si les lâches et les
+perfides se rangeaient du côté de l'ennemi, celui-ci
+trouverait dix millions d'hommes libres prêts à
+mourir pour la défense de la patrie.</p>
+
+<p>Plusieurs sections suivirent cet exemple, et
+l'Assemblée décréta qu'elle traiterait, le 9 août, la
+grande question de la déchéance.</p>
+
+<p>Après de grands débats sur la validité de la
+dénonciation de M. de la Fayette, dénonciation
+démentie par le maréchal Luckner, l'Assemblée
+décréta qu'il n'y avait pas matière à accusation
+centre ce général.</p>
+
+<p>La conduite de M. le duc d'Orléans ayant fait
+ouvrir les yeux à madame la duchesse d'Orléans,
+elle demanda et obtint en justice sa séparation de
+biens d'avec ce prince, et se retira ensuite chez
+M. le duc de Penthièvre, son père. Madame la princesse
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+de Lamballe, qu'il accusa d'y avoir contribué,
+fut de ce moment l'objet de sa haine, que l'on
+assura être une des causes de la fin cruelle de cette
+malheureuse princesse.</p>
+
+<p>Les jacobins, sûrs de la direction du mouvement
+qu'ils se préparaient à exécuter, ne s'en cachaient
+plus; et leur plan était tellement connu, que
+Branger, médecin de Mgr le Dauphin, me remit
+plus de huit jours avant l'événement un petit
+imprimé qui était le programme le plus fidèle de
+cette effroyable journée, lequel fut suivi de point
+en point.</p>
+
+<p>Il était devenu impossible de se faire illusion sur
+les périls que nous courions. L'Assemblée, unie
+d'intérêts avec les jacobins, disposant de toutes les
+administrations, concentrant en elle tous les pouvoirs,
+laissait au Roi bien peu d'espoir de pouvoir
+résister à des ennemis aussi dangereux qu'acharnés
+contre sa personne, et tout donnait lieu de
+craindre que ce prince ne finît par succomber dans
+une lutte aussi inégale.</p>
+
+<p>Dans cette extrémité, on conseilla à Sa Majesté
+de traiter avec les jacobins et les principaux factieux
+de l'Assemblée; de gagner les uns par l'espoir
+de places lucratives qui flatteraient leur ambition
+et leur cupidité, et les autres par l'appât de sommes
+considérables, et de parvenir par ce moyen à
+détourner l'orage qui était à la veille d'éclater.</p>
+
+<p>Boze, peintre du Roi et fort attaché à ce prince,
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+et que l'on savait avoir quelques relations avec
+Vergniaud et quelques autres députés de la Gironde,
+fut chargé de traiter avec eux. Il fut également
+question d'entrer en négociation avec Péthion, Santerre,
+Lacroix et autres jacobins. Mais ils déclarèrent
+positivement ne vouloir traiter qu'avec un
+aristocrate d'une réputation bien établie; car,
+disaient-ils, nous n'avons jamais été trompés par
+ceux-ci, et nous l'avons été plus d'une fois par les
+constitutionnels.</p>
+
+<p>La Reine me demanda si je connaissais encore à
+Paris une personne de probité, au-dessus de tout
+soupçon et capable de mener adroitement une
+pareille négociation. Je lui indiquai M. de La
+Chèze, membre du côté droit de l'Assemblée constituante,
+d'une probité et d'un désintéressement à
+toute épreuve, et qui, même dans le parti opposé
+au sien, jouissait d'une grande considération. Mais
+je ne pus lui dissimuler qu'étant père de huit
+enfants, il aurait peut-être de la peine à se charger
+d'une négociation dont les suites pouvaient être si
+dangereuses. A la première proposition qui lui en
+fut faite, il n'hésita pas un instant: «Je ne connais
+pas, dit-il, le danger d'une démarche, lorsqu'elle
+peut être utile à mon roi, et je sacrifierais volontiers
+ma vie pour le sortir de la cruelle situation où il se
+trouve.»</p>
+
+<p>Le Roi le fit venir dans son cabinet, où il fut
+introduit secrètement par mon valet de chambre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+qui le fit passer par le petit escalier de Mgr le
+Dauphin, pour que personne n'en eût connaissance.
+Il fut chargé de sonder les personnes en question,
+pour savoir ce qu'elles demandaient et si l'on
+croyait pouvoir se fier à leurs promesses. Elles
+demandèrent huit cent mille francs pour les partager
+entre elles, et s'engagèrent à employer tous les
+moyens qui étaient en leur pouvoir pour détourner
+le coup qui se préparait. Péthion promit de se
+rendre au château, au premier bruit du danger,
+et de donner l'ordre de repousser la force par la
+force, si l'on tentait une entreprise contre les Tuileries.</p>
+
+<p>M. de La Chèze leur parla à plusieurs reprises,
+et croyant les avoir persuadés du grand intérêt
+qu'ils avaient à sauver le Roi pour la sûreté de leur
+vie et de leur fortune, il vint rapporter à Sa Majesté
+leurs demandes et leurs promesses. Pour la convaincre
+de leur sincérité, ils firent de concert avec
+elle quelques démarches préparatoires, mais de
+nature à ne pas compromettre leur secret. Le Roi
+accepta leurs propositions, et pour ne pas compromettre
+M. de La Chèze, si on le voyait chez lui, il
+me chargea de lui remettre les huit cent mille
+francs, qu'il n'avait pu lui donner sur-le-champ.</p>
+
+<p>Les constitutionnels, alarmés du danger que leur
+faisait courir le péril qui menaçait le Roi, se déterminèrent
+à le servir malgré lui, et formèrent le
+projet de s'assurer des chefs des jacobins et des
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+factieux de l'Assemblée, de réunir ensuite les
+députés sages et modérés, qui en entraîneraient
+nécessairement bien d'autres, et de redonner au
+Roi l'autorité nécessaire pour faire marcher la Constitution.</p>
+
+<p>Les jacobins, ayant eu connaissance de ce complot,
+n'en devinrent que plus acharnés à l'exécution
+de leurs projets; et ceux qui avaient traité avec le
+Roi, suspectant sa bonne foi, incertains d'ailleurs
+de l'issue de la journée du 10 août, et craignant
+d'être découverts, se réunirent dans la nuit à la
+majorité de l'Assemblée et affichèrent à la tribune,
+dans la matinée du même jour, des sentiments
+dictés par la peur, qui les leur fit soutenir jusqu'à
+ce qu'ils fussent eux-mêmes victimes de leurs
+collègues; tant il est vrai que le courage et la bonne
+foi se trouvent rarement liés avec le vice et l'intérêt
+personnel.</p>
+
+<p>Tout ce qui se passait donnait les plus vives
+inquiétudes aux personnes bien pensantes, et
+chacun faisait parvenir au Roi les avis que l'on
+recevait sur la situation de Paris. M. de Paroy,
+craignant pour les jours de Leurs Majestés et ceux
+de Mgr le Dauphin, me pria d'offrir de sa part à la
+Reine trois cuirasses de douze doubles de taffetas,
+impénétrables à la balle et au poignard, qu'il avait
+fait faire pour elle, pour le Roi et pour Mgr le Dauphin,
+et me remit un poignard pour en faire l'essai.
+Je les portai chez la Reine, qui essaya sur-le-champ
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+celle qui lui était destinée; et, me voyant le poignard
+entre les mains, elle me dit, du plus grand sang-froid:
+«Frappez-moi pour en faire l'essai.» Je ne
+pus soutenir une pareille idée, qui me fit frémir, et
+je lui déclarai que rien ne me déterminerait à un
+pareil geste. Elle ôta alors sa cuirasse dont je me
+saisis; je la mis sur ma robe, et je la frappai du poignard,
+qui, comme l'avait dit M. de Paroy, se trouva
+impénétrable à ses coups. La Reine convint alors
+avec le Roi que chacun d'eux s'en revêtirait à la
+première apparence de danger, ce qui fut exécuté.
+Or peut juger par ce trait de l'horreur de la situation
+de la famille royale et de celle des habitants
+des Tuileries, lorsqu'on en était réduit à employer
+de pareils moyens.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XXIII</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Journées des 9 et 10 août.&mdash;Le Roi se détermine à aller à
+l'Assemblée.&mdash;On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille,
+et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour à
+ses séances et y entendant les discours les plus outrageants pour
+sa personne.&mdash;La Commune de Paris se rend maîtresse de
+l'Assemblée, se charge, sur sa responsabilité, de la personne du
+Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous renfermés
+au Temple.&mdash;Péthion, Manuel et plusieurs autres
+officiers municipaux les y conduisent.&mdash;Madame la princesse
+de Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur
+service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple
+avec la famille royale, en sont enlevées huit jours après, et
+conduites à la Force.&mdash;Journées des 2 et 3 septembre.&mdash;Mort
+de madame la princesse de Lamballe.</p>
+
+<p class="p2">On avait grand soin d'entretenir l'effervescence
+qui régnait parmi les habitants des faubourgs, les
+fédérés et les Marseillais. On les faisait boire, on
+leur donnait de l'argent; et enhardis par les chefs
+des conjurés, qui les rassemblaient et les excitaient
+au carnage, ils tenaient des propos affreux. Leurs
+provocations devinrent si menaçantes, que M. Joly,
+ministre de la justice, écrivit le 9 août à l'Assemblée
+que le mal était à son comble; que huit lettres, qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+lui avait écrites successivement pour lui rendre
+compte des progrès de l'effervescence, étaient
+restées sans réponse; qu'il était évident qu'il se
+préparait un mouvement terrible pour le lendemain,
+et que, sans un prompt secours du corps
+législatif, il était impossible au gouvernement de
+répondre des personnes et des propriétés. Quelques
+membres de l'Assemblée se plaignirent d'avoir été
+insultés, et M. de Vaublanc demanda que, sans différer,
+on transférât ailleurs le lieu de ses séances.</p>
+
+<p>Après plusieurs débats, l'Assemblée se borna à
+mander R&oelig;derer, procureur-syndic du département,
+pour savoir de lui ce qui se passait. Il déclara
+qu'aussitôt qu'il avait appris l'insulte faite aux
+députés, il avait été trouver le maire et lui avait
+demandé compte du bruit qui se répandait; que
+neuf cents hommes devaient entrer le soir dans
+Paris; qu'il l'avait assuré n'en avoir aucune connaissance,
+mais que, d'après ce qui se passait, il avait
+convoqué, la veille, le corps municipal pour le matin,
+et le conseil de la commune pour le soir; qu'il avait
+chargé des officiers municipaux de se rendre à
+l'Assemblée et au château, et écrit au commandant
+général de la garde nationale de renforcer les
+postes et d'avoir des réserves. Il ajouta que le
+conseil général du département avait reçu un arrêté
+de la section du Roi-de-Sicile, déclarant désapprouver
+celui que lui avait envoyé la section des
+Quinze-Vingts. On y annonçait que si l'Assemblée
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+n'avait pas prononcé le lendemain sur le sort du Roi,
+la section sonnerait le tocsin et battrait la générale
+pour que le peuple se levât en entier; qu'elle
+envoyait cet arrêté aux quarante-sept autres sections
+de Paris et aux fédérés, les invitant à y adhérer.
+Le conseil général avait sur-le-champ improuvé cet
+arrêté et enjoint à la municipalité de lui faire part
+des mesures qu'elle avait prises pour en empêcher
+l'exécution.</p>
+
+<p>Péthion se rendit à la barre pour rendre compte
+des mesures qu'il avait prises pour maintenir la
+tranquillité publique, troublée, disait-il, par des
+bruits d'enlèvement du Roi. (Car le scélérat avait
+des moyens de réserve pour justifier sa conduite en
+cas de besoin.)</p>
+
+<p>Le Roi, sentant enfin la nécessité de se défendre,
+si l'on venait à l'attaquer, fit venir quatre-vingt-dix
+Suisses de Courbevoie pour la défense du château.
+On les posta à toutes les issues et sur les escaliers
+intérieurs, en leur défendant de tirer, à moins que
+ce ne fût pour défendre la garde nationale. Celle
+qui était aux Tuileries, et nommément le bataillon
+des Filles-Saint-Thomas, était bien disposée à les
+seconder. Elle était commandée, ainsi que les
+Suisses, par MM. de Menou et de Boissière, et
+M. de la Jarre, ex-ministre. Tous les gentilshommes
+qui étaient en ce moment à Paris, et notamment
+tous les officiers de la garde du Roi, se rendirent au
+château pour la défense de Sa Majesté. Ils étaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+commandés par M. le maréchal de Mailly, qui
+avait sous lui M. de Puységur, ex-ministre du Roi,
+et MM. d'Hervilly et de Pont-l'Abbé. M. d'Hervilly
+demanda au Roi de lui donner l'ordre de s'emparer
+de l'Arsenal, des armes de sa garde qu'on y avait
+déposées, et des cartouches qui devaient s'y
+trouver. Ce prince, qui ne voulait pas qu'on pût
+l'accuser d'être l'agresseur dans le mouvement qui
+se préparait, se refusa à cette proposition. Les
+conjurés, moins scrupuleux, commencèrent par
+s'emparer de l'Arsenal, et se servirent des armes de
+la garde royale et des cartouches qu'ils y trouvèrent,
+dans l'horrible journée du 10 août.</p>
+
+<p>Plusieurs serviteurs de Sa Majesté se mirent aussi
+dans les rangs des gentilshommes pour concourir
+avec eux à sa défense. Des personnes zélées firent
+des patrouilles pendant la nuit; et ayant été
+arrêtées, elles fournirent aux conjurés un moyen
+d'augmenter l'effervescence du peuple. A minuit,
+on entendit sonner le tocsin et battre de toute part
+la générale. On crut prudent de faire venir Péthion
+au château. Il s'y rendît de bonne grâce et donna
+même par écrit à M. Maudat, commandant général
+de la garde nationale, l'ordre de repousser par
+la force les entreprises que l'on pourrait former
+contre le château. Les braves gardes nationaux
+du bataillon des Filles-Saint-Thomas, voulant l'engager,
+par intérêt de sa propre sûreté, à s'unir à
+eux pour défendre le Roi, dirent assez haut pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+en être entendus: «Nous le tenons enfin ici; il
+n'en sortira pas, et sa tête nous répondra de la personne
+de Sa Majesté.» Effrayé de ce propos, il
+trouva le moyen de faire connaître à l'Assemblée le
+danger qu'il courait, et elle le manda à sa barre
+par un décret. On n'osa s'opposer à son exécution,
+et il sortit ainsi du château pour se rendre à
+l'Assemblée, qu'il assura de sa vigilance pour le
+maintien de la tranquillité publique. Et, bien
+assurée qu'elle pouvait compter sur lui, elle le
+renvoya à ses fonctions.</p>
+
+<p>La garde nationale fut sur pied toute la nuit,
+sans recevoir aucun ordre sur la conduite qu'elle
+devait tenir. Le Roi n'en pouvait donner sans la
+signature de ses ministres, et ceux-ci n'osaient rien
+signer à cause de leur responsabilité. Le commandant
+général, soumis par la loi à la municipalité,
+ne pouvait non plus donner d'ordres sans en être
+requis par elle, et le sort du Roi se trouvait par là
+entre les mains de Péthion et de Manuel.</p>
+
+<p>Le Roi fit à cinq heures la revue de la garde
+nationale et eut lieu d'être content des dispositions
+qu'elle annonçait; mais Péthion, totalement
+retourné du côté des conjurés et inquiet des sentiments
+qu'elle démontrait, la fit remplacer à six
+heures par des bataillons sur lesquels il pouvait
+compter, et la revue qu'en fit le Roi fut loin d'être
+satisfaisante.</p>
+
+<p>Il y avait, parmi ces nouveaux bataillons, des
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+gens à piques qui excitaient à la révolte les gardes
+nationaux dont la fidélité n'était pas bien affermie.
+On entendait parmi eux des cris de: «<i>Vive Péthion!
+vive la nation! A bas les traîtres et le veto!</i>» Des
+corps entiers de gardes nationaux se rangèrent du
+côté des rebelles, de manière que le Roi ne pouvait
+compter que sur les Suisses, sur six cents hommes
+de la garde nationale et sur trois cents personnes à
+peu près, tant gentilshommes qu'officiers de la
+garde du Roi et serviteurs de Sa Majesté, armés
+seulement d'épées et de pistolets, tous sincèrement
+attachés à sa personne, et habillés en bourgeois,
+pour ne porter aucun ombrage à la garde
+nationale.</p>
+
+<p>Il y avait dans la chambre du conseil, devant la
+porte de la chambre du Roi, une vingtaine de grenadiers
+de la garde nationale, auxquels la Reine
+adressa ces paroles: «Messieurs, tout ce que vous
+avez de plus cher, vos femmes et vos enfants,
+dépendent de notre existence; notre intérêt est
+commun.» Et leur montrant la petite troupe de
+gentilshommes qui occupait les appartements:
+«Vous ne devez pas avoir de défiance de ces braves
+gens, qui partageront vos dangers et vous défendront
+jusqu'à leur dernier soupir.» Touchés
+jusqu'aux larmes, ils témoignèrent leur généreuse
+résolution de mourir, s'il le fallait, pour la défense
+de Leurs Majestés.</p>
+
+<p>Personne ne se coucha au château; tout le monde
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+se tenait dans les appartements, attendant avec
+anxiété le dénoûment d'une journée qui s'annonçait
+sous des auspices aussi funestes. La Reine parlait à
+chacun de la manière la plus affectueuse et encourageait
+le zèle qu'on lui témoignait. Je passai la
+nuit, ainsi que ma fille Pauline, auprès de Mgr le
+Dauphin, dont le sommeil calme et paisible formait
+le contraste le plus frappant avec l'agitation qui
+régnait dans tous les esprits.</p>
+
+<p>J'allai sur les quatre heures du matin dans
+l'appartement du Roi, pour savoir ce qui se passait
+et ce que nous avions à craindre ou à espérer.
+«J'ai, me dit M. d'Hervilly, la plus mauvaise
+opinion de cette journée; ce qu'il y a de pis en
+pareil cas est de ne prendre aucun parti, et l'on ne
+se décide à rien.»</p>
+
+<p>On annonça sur les sept heures que les habitants
+du faubourg et l'armée marseillaise se portaient au
+château; que des commissaires choisis par les factieux
+des quarante-huit sections s'étaient érigés en
+conseil général de la commune; qu'ils avaient
+mandé M. Maudat, commandant de la garde
+nationale, sous prétexte de se concerter avec lui,
+l'avaient fait assassiner près de l'Hôtel de ville, afin
+de s'emparer de l'ordre par écrit qu'il avait reçu
+de Péthion de repousser la force par la force, et
+promenaient sa tête dans Paris; que Santerre lui
+avait été donné pour successeur, que l'état-major
+était renouvelé, et que tout cela se faisait de concert
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+avec le comité de surveillance de l'Assemblée,
+qui avait mis plus de quatre millions à la disposition
+de Santerre pour propager l'insurrection.
+L'Assemblée, qui sentait le danger qu'elle courait,
+si les puissances étrangères avaient le dessus,
+employait tous ses efforts pour associer le peuple à
+ses crimes, afin que, perdant tout espoir de pardon,
+il fût excité par ses frayeurs à partager sa résistance.</p>
+
+<p>L'ordre du conseil du département et de la municipalité,
+envoyé aux gardes nationaux, de défendre
+le Roi comme autorité constituée, fut lu dans tous
+les rangs par des commissaires députés aux Tuileries;
+mais il fit si peu d'effet sur cette garde
+renouvelée, que les canonniers déchargèrent et
+abandonnèrent leurs canons en apprenant la marche
+des Marseillais et des brigands de la capitale.
+M. d'Hervilly, voyant l'impossibilité d'en faire
+usage pour la défense du Roi, les encloua sur-le-champ,
+pour qu'on ne pût s'en servir contre le
+château.</p>
+
+<p>Le Roi, qui avait déjà fait demander à l'Assemblée
+d'envoyer une députation pour en imposer
+aux brigands, lui en fit renouveler la demande par
+M. Joly, ministre de la justice; mais, sous le prétexte
+qu'elle n'était pas assez nombreuse pour délibérer,
+Cambon fit prononcer l'ajournement, malgré
+le péril que courait le Roi et qui croissait à chaque
+instant.
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p>
+
+<p>L'incertitude du parti à prendre dans un danger
+aussi imminent parut favorable à R&oelig;derer pour
+engager le Roi à se rendre à l'Assemblée nationale.
+Il entra chez ce prince, suivi de quelques membres
+du département; et, le priant de faire retirer le
+grand nombre de personnes qui l'entouraient, il lui
+adressa ces paroles: «Sire, le danger est imminent;
+les autorités constituées sont sans force, et
+la défense est impossible. Votre Majesté et sa famille
+courent les plus grands dangers, ainsi que tout ce
+qui est au château; elle n'a d'autre ressource pour
+éviter l'effusion du sang que de se rendre à
+l'Assemblée.» La Reine, qui était à côté du Roi
+avec ses enfants, représenta qu'on ne pouvait
+abandonner tant de braves gens qui n'étaient venus
+au château que pour la défense du Roi: «Si vous
+vous opposez à cette mesure, lui dit R&oelig;derer d'un
+ton sévère, vous répondrez, Madame, de la vie du
+Roi et de celle de vos enfants.» Cette pauvre malheureuse
+princesse se tut, et éprouva une telle révolution
+que sa poitrine et son visage devinrent, en un
+instant, tout vergetés. Elle était désolée de voir le
+Roi suivre les conseils d'un homme si justement
+suspect, et semblait prévoir d'avance tous les malheurs
+qui l'attendaient. R&oelig;derer flatta la famille
+royale du succès de cette démarche et de son
+prompt retour au château. La Reine, quoique loin
+d'y croire, répéta ces paroles à ceux qu'elle était
+si affligée d'abandonner; et le Roi, profondément
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+affecté, se tournant vers cette troupe fidèle, ne put
+que leur adresser ces paroles: «Messieurs, je vous
+prie de vous retirer et de cesser une défense inutile;
+il n'y a plus rien à faire ici, ni pour vous ni
+pour moi.»</p>
+
+<p>La consternation fut générale lorsqu'on vit
+partir le Roi pour aller à l'Assemblée; la Reine le
+suivait, tenant ses deux enfants par la main. A
+côté d'eux étaient Madame Élisabeth et madame la
+princesse de Lamballe, qui, comme parente de
+Leurs Majestés, avait obtenu de les suivre; et
+j'étais derrière Mgr le Dauphin. Le Roi était
+accompagné de ses ministres et escorté par un
+détachement de la garde nationale. Je quittai ma
+chère Pauline la mort dans le c&oelig;ur, en pensant
+aux dangers qu'elle allait courir, et je la recommandai
+à la bonne princesse de Tarente, qui me
+promit de ne pas s'en séparer et d'unir son sort au
+sien.</p>
+
+<p>Nous traversâmes tristement les Tuileries pour
+gagner l'Assemblée. MM. de Poix, d'Hervilly, de
+Fleurieu, de Bachmann, major des Suisses, le duc
+de Choiseul, mon fils et plusieurs autres se mirent
+à la suite de Sa Majesté, mais on ne les laissa pas
+entrer. Il y eut à la porte un encombrement qui fit
+craindre un moment pour les jours du Roi et de la
+Reine. On parvint enfin à leur ouvrir un passage,
+et ils furent reçus à la porte par une députation que
+leur avait envoyée l'Assemblée. Le Roi traversa la
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+salle accompagné de ses ministres, et fut se placer
+à côté du président; et la Reine, ses enfants et sa
+suite se tinrent vis-à-vis: «Je viens, messieurs, dit
+le Roi, pour éviter un grand attentat, pensant que
+je ne puis être mieux en sûreté qu'au milieu de
+vous.» Vergniaud, qui présidait en ce moment,
+lui répondit: «Vous pouvez compter, Sire, sur la
+fermeté de l'Assemblée nationale; ses membres
+ont juré de mourir en soutenant les droits des
+autorités constituées.»</p>
+
+<p>Le Roi s'assit alors auprès du président, et la
+famille royale se plaça dans le banc des ministres.
+Mais, sur l'observation de quelques membres de
+l'Assemblée, que la Constitution interdisait toute
+délibération en présence du Roi, l'Assemblée décida
+que le Roi et sa famille se placeraient dans la loge
+du logographe, derrière le fauteuil du président.
+Les fidèles serviteurs de Sa Majesté arrachèrent sur-le-champ
+les barreaux de cette loge et communiquèrent
+une partie de la journée avec la malheureuse
+famille royale.</p>
+
+<p>R&oelig;derer se rendit à la barre, accompagné des
+administrateurs du département et de la municipalité,
+pour rendre compte de ce qui se passait dans
+Paris et des motifs qui l'avaient engagé à presser
+le Roi de se rendre à l'Assemblée: «Notre force,
+ajouta-t-il, était paralysée et n'existait même plus;
+nous n'en pouvons avoir d'autre que celle qu'il
+plaira à l'Assemblée de nous donner. Nous apprenons
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+dans l'instant que le château vient d'être
+forcé.»</p>
+
+<p>L'Assemblée fit un décret pour mettre les personnes
+et les propriétés sous la sauvegarde du
+peuple, et envoya une députation de vingt-cinq
+de ses membres pour lui porter cette déclaration.
+A peine fut-elle partie qu'on entendit le bruit du
+canon et de la mousqueterie; la députation se
+dispersa, et une partie rentra dans la salle. Le Roi
+les rassura en leur disant qu'il avait donné l'ordre
+de ne pas tirer; mais voyant entrer des personnes
+armées dans l'Assemblée, celle-ci s'y opposa; car,
+au milieu de ses succès, elle mourait de peur et
+craignait toujours qu'on ne vint délivrer le Roi et
+faire main basse sur les conjurés.</p>
+
+<p>Il arriva des pétitionnaires qui déposèrent que
+les Suisses les avaient attirés en signe d'amitié et
+avaient fusillé un grand nombre d'entre eux: «Nous
+avons, dirent-ils, mis le feu aux Tuileries, et nous
+ne l'éteindrons que quand la justice du peuple
+sera satisfaite. Nous sommes chargés de vous
+demander encore une fois la déchéance du pouvoir
+exécutif; c'est une justice que nous réclamons et
+que nous attendons de vous.» Le président leur
+répondit: «L'Assemblée veille au salut de
+l'empire; assurez le peuple qu'elle va s'occuper
+des grandes mesures qu'exige son salut.»</p>
+
+<p>Une députation de la section des Thermes vint
+dire à la barre qu'elle ratifiait la pétition présentée
+<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+la veille pour demander la déchéance; que
+le peuple, fatigué des crimes de la Cour, avait juré
+de maintenir l'égalité et la liberté, et que tous les
+citoyens de Paris partageaient ces sentiments:
+«Osez jurer, dit-elle aux députés, que vous sauverez
+l'empire.»&mdash;«Oui, nous le jurons», dirent
+en se levant tous les députés.</p>
+
+<p>Le concert de toutes ces voix séditieuses, jointes
+au bruit du canon et de la mousqueterie, nous
+faisait à tous un mal affreux. Chaque coup de canon
+nous faisait tressaillir; le c&oelig;ur du Roi et celui de
+la Reine étaient déchirés; et nous étions dans
+la plus profonde douleur, en pensant au sort
+qu'éprouvaient peut-être en ce moment ceux que
+nous avions laissés aux Tuileries. Le pauvre petit
+Dauphin pleurait, s'occupait de ceux qu'il aimait
+et qui étaient restés au château, se jetait dans mes
+bras et m'embrassait. Plusieurs députés en furent
+frappés, et la Reine leur dit: «Mon fils aime tendrement
+la fille de sa gouvernante, qui est restée
+aux Tuileries; il partage l'inquiétude de sa mère,
+et celle que nous éprouvons, du sort de ceux que
+nous y avons laissés.» Malgré leur férocité, ils ne
+purent se défendre d'un sentiment d'attendrissement
+et de pitié, en regardant cet aimable
+enfant, qui commençait dans un âge si tendre à
+sentir déjà le malheur qui l'attendait. Les nouveaux
+représentants de la Commune, qui devait
+bientôt elle-même dicter des lois à l'Assemblée,
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+vinrent lui faire part de la nomination provisoire de
+Santerre comme commandant général de la garde
+nationale de Paris, et de la continuation de
+Péthion, de Manuel et de Danton dans les places
+qu'ils occupaient. Montaut fit la motion que chaque
+député jurât à la tribune de maintenir la liberté et
+l'égalité, et de mourir à son poste; et nous les
+entendîmes successivement répéter ces mêmes
+paroles pendant plus de deux heures.</p>
+
+<p>Les pompiers, que l'on avait envoyé chercher
+pour éteindre le feu des Tuileries, vinrent représenter
+à l'Assemblée l'impossibilité d'y réussir, si
+l'on n'y envoyait des commissaires pour rétablir
+l'ordre. Elle répondit d'abord que ce soin regardait
+la municipalité; mais sur la représentation de
+Chabot, qu'il était cependant fâcheux de laisser
+étendre l'incendie, et qu'il était urgent de mettre
+un homme de confiance à la tête des pompiers,
+elle nomma à cet effet Palloy, architecte de la ville,
+qui s'était signalé par son zèle lors de la destruction
+de la Bastille.</p>
+
+<p>Plusieurs fidèles serviteurs du Roi, ayant trouvé
+moyen de pénétrer dans l'Assemblée, se rendirent
+auprès de ce prince dans la loge du logographe, et
+rendirent compte à Sa Majesté de ce qui se passait
+aux Tuileries. Ils nous apprirent que les femmes en
+étaient sorties sans qu'il leur fût arrivé d'accident,
+et mon fils m'assura que Pauline était en
+sûreté. Cette certitude et sa présence furent d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+grande consolation pour mon c&oelig;ur, quoiqu'il fût
+encore profondément touché du sort de tant de
+braves gens qui s'étaient dévoués pour le Roi et la
+famille royale. Mgr le Dauphin fut charmant, en
+cette occasion, par la sensibilité avec laquelle il me
+témoigna sa satisfaction de savoir sa chère Pauline
+hors de danger. Ces messieurs nous dirent que les
+Suisses avaient eu un moment le dessus, mais que
+n'étant pas secondés, et la multitude croissant à
+chaque instant, ils avaient été forcés de se retirer;
+qu'on en avait massacré un grand nombre, et que la
+fureur s'était étendue jusqu'aux Suisses des particuliers,
+dont plusieurs, et nommément le mien,
+avaient péri; qu'on ne pouvait se dissimuler qu'il
+y aurait beaucoup de victimes, par la rage dont
+était animée la populace, présentement maîtresse
+du château.</p>
+
+<p>On vint avertir en ce moment que les Suisses
+marchaient sur l'Assemblée, que les fédérés marchaient
+à leur rencontre, et qu'ils allaient se livrer
+un combat sanglant. L'Assemblée en frémit et
+demanda au Roi qu'une des personnes qui étaient
+avec lui allât les parlementer et leur fît rendre les
+armes. Le président proposa d'en donner l'ordre
+par écrit, et M. d'Hervilly s'offrit pour remplir
+cette commission; mais avant de partir, il déclara
+qu'il ne pouvait agir utilement que sur l'ordre
+et la signature de ce prince. L'Assemblée, qui frémissait
+de la possibilité de voir arriver les Suisses,
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+s'empressa de présenter au Roi de l'encre et du
+papier pour qu'il donnât l'ordre de mettre bas
+les armes et de faire retourner les Suisses sur leurs
+pas. M. d'Hervilly traversa la rue Saint-Honoré
+au milieu des coups de fusil et des balles qui pleuvaient
+sur lui de toute part, et fut admiré par sa
+bravoure de tous ces enragés. Voyant avec douleur
+l'impossibilité où seraient les Suisses de résister à
+la multitude de gens armés qui venait à leur rencontre,
+il leur signifia l'ordre du Roi de mettre bas
+les armes, et revint lui rendre compte de la commission
+dont il avait été chargé.</p>
+
+<p>Les Marseillais et autres brigands, voyant les
+Suisses désarmés, se mirent à courir sur eux, et
+ces derniers se virent obligés de se cacher et de
+changer d'habits pour ne pas être victimes de leur
+fureur. On apprit à l'Assemblée que M. d'Affry avait
+été mis en prison pour sa propre sûreté, et qu'on
+avait mis les scellés chez lui. Elle décréta alors, sur
+la motion de Bazire, que les Suisses seraient mis
+sous la sauvegarde de la loi et des vertus hospitalières
+du peuple; ce qui n'empêcha pas que
+celui-ci ne mît à mort tous ceux qui eurent le malheur
+de tomber sous sa main.</p>
+
+<p>Les députés, inquiets de voir le Roi environné de
+personnes qui lui étaient attachées, déclarèrent que
+le Roi ne devait être gardé que par la garde nationale,
+et que toute autre devait se retirer. Le comte
+Charles de Chabot, qui était resté dans cette garde
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+dans la vue d'être utile au Roi, alla prendre sur-le-champ
+son uniforme et son fusil, et fit le service
+de factionnaire à la porte du logographe. Les marques
+d'attachement qu'il donna à Sa Majesté l'ayant
+rendu suspect aux factieux, il fut arrêté peu de
+jours après l'entrée du Roi au Temple et conduit à
+la prison de l'Abbaye, où il fut une des premières
+victimes de la journée du 2 septembre.</p>
+
+<p>Il avait adopté pendant quelque temps les principes
+de la Révolution; mais, ayant le sens droit et
+le c&oelig;ur pur, il en avait reconnu le danger, et
+n'avait cessé, depuis, de chercher à réparer l'erreur
+d'un esprit exalté par les propos qu'il entendait
+journellement chez la duchesse d'Enville, sa grand'mère.
+Elle avait été liée de tout temps avec les différents
+membres de la société philosophique, qui
+l'avaient imbue des prétendus principes de liberté et
+d'égalité, sous lesquels ils cachaient leur ambition
+et leur esprit de domination. Ils lui firent
+payer bien cher l'appui qu'elle leur avait donné au
+commencement de la Révolution, son fils et son
+petit-fils ayant été massacrés par suite de leurs principes.</p>
+
+<p>Lamarque annonça à l'Assemblée qu'on avait
+arrêté le départ des courriers, pour empêcher qu'on
+ne portât l'alarme dans les départements. Il proposa
+que l'on fît une adresse aux Français pour les
+instruire que leurs représentants ne négligeraient
+rien pour sauver la patrie, qui ne pouvait l'être que
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+par l'union de tous les bons Français. L'Assemblée
+adopta cette proposition et le chargea de la rédaction
+de l'adresse.</p>
+
+<p>Vergniaud lui succéda à la tribune: «Je viens,
+dit-il, au nom de la commission extraordinaire,
+vous proposer une mesure bien rigoureuse, mais
+devenue nécessaire, malgré la douleur dont je vous
+vois pénétrés. Les dangers de la patrie, qui sont à
+leur comble, proviennent de la défiance qu'inspire
+la conduite du chef du pouvoir exécutif dans une
+guerre entreprise contre la liberté et l'indépendance
+nationales. Des adresses de toutes les parties de
+l'empire demandent la révocation de l'autorité
+déléguée à Louis XVI; et l'Assemblée, ne voulant
+point agrandir la sienne par aucune usurpation de
+pouvoir, vous propose de décréter: l'établissement
+d'une Convention nationale dont elle vous
+proposera le mode de convocation; l'organisation
+d'un nouveau ministère, les ministres actuels conservant
+provisoirement leurs fonctions jusqu'à sa
+nomination; celle d'un gouverneur du prince royal;
+la suppression de la liste civile, dont on déposera
+les registres sur les bureaux de l'Assemblée, accordant
+seulement une somme de quatre cent mille
+francs pour la dépense de la famille royale jusqu'à
+l'établissement de la Convention; la demeure du
+Roi et de la famille royale dans l'enceinte du corps
+législatif, jusqu'à ce que la tranquillité soit rétablie
+dans Paris, avec injonction au département de lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+préparer un logement au Luxembourg, où elle sera
+sous la garde des citoyens et de la loi; la déclaration
+d'infamie et de traître à la patrie pour tout
+fonctionnaire public, tout soldat, officier ou même
+général, de quelque grade qu'il fût, qui abandonnerait
+son poste; et ordre de faire publier
+sur-le-champ le présent décret, et de l'envoyer aux
+quatre-vingt-trois départements, en leur imposant
+l'obligation de le faire parvenir dans les vingt-quatre
+heures aux diverses municipalités de leur
+ressort.»</p>
+
+<p>On juge bien que la proposition fut convertie sur-le-champ
+en décret.</p>
+
+<p>Aussitôt que les ministres eurent entendu les
+reproches faits au Roi et sur lesquels l'Assemblée
+motivait la suspension de la royauté, ils voulurent
+se rendre à la barré de l'Assemblée, pour prendre
+sur eux toute la responsabilité de la conduite du
+Roi; mais il le leur défendit absolument, leur
+disant: «Vous augmenteriez le nombre des victimes
+sans pouvoir m'être utiles, et ce serait un
+chagrin de plus pour moi. Retirez-vous, je vous
+l'ordonne, et ne revenez plus ici.» Car le malheur
+qui accablait cet excellent prince ne l'empêchait
+pas de s'occuper de tous ceux qui lui étaient attachés.</p>
+
+<p>La Reine, désolée d'être séparée de Mgr le Dauphin
+et de le voir entre des mains du choix d'une
+pareille assemblée, pria plusieurs députés sur lesquels
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+elle croyait pouvoir compter de chercher à
+parer un coup qui lui serait aussi sensible. Ils y
+réussirent d'autant plus facilement, que l'Assemblée,
+qui projetait l'établissement d'une république,
+s'embarrassait peu de donner un gouverneur à
+Mgr le Dauphin.</p>
+
+<p>Pendant que l'Assemblée rendait décrets sur
+décrets, les Tuileries étaient livrées au pillage. On
+apportait à l'Assemblée l'or, les bijoux trouvés chez
+la Reine, et divers autres effets dont on lui faisait
+l'offrande. On y porta aussi une malle pleine d'assignats
+et un paquet de lettres. Ces dernières furent
+envoyées au comité de surveillance, et beaucoup
+d'autres à la Commune; car, lorsque nous fûmes
+conduits à l'Hôtel de ville avant d'être menés à la
+Force, nous vîmes un monceau de lettres dans le
+cabinet de Tallien. Les divers effets furent également
+portés à la Commune, et les assignats aux
+Archives.</p>
+
+<p>Il est remarquable que cette armée de bandits
+s'était interdit le vol aux Tuileries, et mettait impitoyablement
+à mort ceux qu'elle surprenait s'appropriant
+quelque effet du château. Elle s'y permit
+seulement le vol du vin et des liqueurs, dont elle
+n'y laissa pas une bouteille. Elle cassait, brisait,
+éparpillait, et il y eut un dégât énorme qui ne profita
+à personne.</p>
+
+<p>Tout ce qui habitait les Tuileries perdit tout ce
+qu'il possédait; mais la majeure partie de nos effets
+<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+fut volée par les commissaires établis dans le château,
+sous prétexte de les conserver, et ils ne se
+firent pas de scrupule, non plus que leurs affidés, de
+s'approprier ce qui était à leur convenance. On rendit
+dans la suite un peu de linge et quelques nippes,
+mais rien de ce qui avait une valeur réelle.</p>
+
+<p>Tous ceux qui apportaient des offrandes enlevées
+aux Tuileries les accompagnaient des plus grossières
+invectives contre le Roi et la Reine, et laissaient
+percer, en les regardant, la joie qu'ils éprouvaient
+de pouvoir les insulter à leur gré. De pareilles bassesses
+étaient trop au-dessous d'eux pour leur faire
+une grande impression; mais ce qui les touchait
+sensiblement et brisait leur c&oelig;ur de douleur, était
+de voir conduire à la barre leurs plus fidèles serviteurs,
+ne prévoyant que trop le sort qui les attendait
+entre les mains de ces furieux.</p>
+
+<p>Je vis conduire, entre autres, le vicomte de Maillé,
+beau-frère de la duchesse de Maillé, mon amie
+intime, et auquel j'étais attachée depuis ma jeunesse.
+Il était tout en sang, ses habits déchirés, et il
+était évident qu'il avait été cruellement maltraité.
+C'était un brave et loyal gentilhomme, plein d'honneur
+et de probité, et qui avait très bien servi.
+Dévoué à son roi, il ne l'avait quitté dans cette
+cruelle journée que lorsqu'on éloigna de sa personne
+ses plus fidèles serviteurs. Je ne puis dire ce que
+cette vue nous fit souffrir; je le vis ce jour-là pour
+la dernière fois; emprisonné à l'Abbaye, il y fut
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+massacré dans la journée du 2 septembre, laissant
+une femme et des enfants inconsolables de sa
+perte.</p>
+
+<p>On ne peut se faire d'idée de la rapidité avec
+laquelle se succédaient les décrets. Il y en eut un
+pour donner à l'Assemblée le droit de nommer, pour
+chaque ministère, un secrétaire du conseil; un autre
+pour que chaque ministre nommé par elle pût signer
+tous les objets relatifs à son ministère, sans avoir
+besoin de la sanction du Roi; un autre pour établir
+un camp sous les murs de Paris, ou s'enrôlerait qui
+voudrait. Un autre décidait que les canonniers
+pourraient, d'après la demande qu'ils en auraient
+formée, établir des esplanades d'artillerie sur les
+hauteurs de Montmartre. Elle donna aussi le droit
+à chaque citoyen, âgé de vingt-cinq ans et vivant
+de son travail, de pouvoir être admis aux assemblées
+primaires pour l'établissement de la prochaine
+Convention.</p>
+
+<p>Elle décréta, en outre, la permanence de l'Assemblée
+et la nomination de douze commissaires pour
+être envoyés aux quatre armées, lesquels feraient
+signer aux ministres du Roi qu'ils n'y avaient pas
+envoyé de proclamation.</p>
+
+<p>On rapporta, à la grande satisfaction du Roi, la
+nomination du gouverneur du prince royal; et ce
+fut le seul moment de consolation qu'éprouva la
+famille royale dans cette effroyable journée.</p>
+
+<p>Toutes les pétitions étaient accompagnées, aussi
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+bien que les décrets, des injures les plus atroces
+contre le Roi et la Reine. Un grand nombre de
+députés rivalisaient avec les pétitionnaires, dans les
+reproches qu'ils se permettaient d'adresser à la
+malheureuse famille royale, qui passa douze longues
+heures à entendre la répétition de tout ce qui
+pouvait affliger son c&oelig;ur et fatiguer son esprit.</p>
+
+<p>Dans le nombre de ceux qui avaient contribué au
+succès de cette effroyable journée, il y en eut cependant
+plusieurs qui, respectant le malheur de la
+famille royale, mirent au moins dans leurs discours
+plus de réserve et de décence. Les membres du côté
+droit, privés depuis longtemps de toute influence et
+réduits au silence par la majorité de l'Assemblée,
+témoignèrent au Roi la profonde douleur dont ils
+étaient pénétrés, et leur regret d'être dans l'impossibilité
+de pouvoir s'opposer à ce dont ils avaient le
+malheur d'être témoins.</p>
+
+<p>Le résultat des votes de l'Assemblée pour la
+composition des ministères fut d'abord la réintégration
+de Roland, Servan et Clavières dans les
+ministères de la guerre, de l'intérieur et des finances;
+puis les nominations de Danton dans celui
+de la justice; de Monge à la marine, de Grouvelle
+aux affaires étrangères, et de Le Brun aux contributions
+publiques.</p>
+
+<p>M. d'Abancourt, ministre du Roi au département
+de la guerre, fut décrété d'accusation pour n'avoir
+pas fait partir les Suisses. Mais, d'après l'ordre du
+<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+Roi de le quitter, il s'était mis en sûreté et ne put
+être arrêté.</p>
+
+<p>Conformément au décret de l'Assemblée, qui
+ordonnait que le Roi et sa famille resteraient dans
+son enceinte jusqu'au moment où la tranquillité
+régnerait dans Paris, on prépara des cellules aux
+Feuillants pour y loger la famille royale. Le Roi fut
+seul dans la sienne, sans pouvoir garder auprès de
+lui les personnes qu'on y avait laissées jusqu'alors.
+La Reine et Madame restèrent ensemble dans une
+seconde cellule, et Madame Élisabeth, madame de
+Lamballe et moi fûmes mises dans une troisième
+avec Mgr le Dauphin. Nous passâmes une nuit telle
+qu'on peut se l'imaginer, entendant distinctement le
+vacarme de l'Assemblée, les applaudissements et les
+battements des tribunes; et, à l'exception de Mgr le
+Dauphin et de Madame, qui, accablés de fatigue,
+s'endormirent sur-le-champ, personne ne put fermer
+l'&oelig;il de la nuit. Ce fut cependant un petit
+adoucissement pour le Roi et la Reine de pouvoir
+être seuls un instant; mais quel moment que celui
+où ils purent se livrer sans contrainte à tous les
+sentiments qu'ils éprouvaient! On leur fit le triste
+détail de ce qui se passait dans la ville, de la
+consternation qui y régnait, et de la terreur qu'inspiraient
+l'audace et la fureur des factieux.</p>
+
+<p>Des commissaires vinrent à onze heures du soir
+reconnaître si chacun était couché dans la cellule
+qui lui était destinée; car, malgré toutes leurs précautions,
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+ils ne pouvaient se défendre d'une inquiétude
+qui leur faisait pousser la méfiance au dernier
+degré. MM. de Choiseul, de Brézé, de Briges, de
+Poix, de Nantouillet, de Goguelas, d'Hervilly,
+d'Aubier et mon fils, et quelques autres dont je n'ai
+pu retenir les noms, passèrent la nuit auprès du
+Roi. Mais on ne le laissa pas jouir longtemps de la
+consolation de se voir entouré de personnes sur
+l'attachement desquelles il avait tout lieu de compter.
+On lui signifia, dès le lendemain, de les renvoyer,
+sous le prétexte que leur présence pouvait
+porter le peuple à de nouveaux excès: «Je suis donc
+en prison, leur dit le Roi, et moins heureux que
+Charles I^{er} qui conserva tous ses amis jusqu'à l'échafaud?»
+Puis, se tournant vers ces messieurs, il leur
+témoigna son regret de les quitter, et leur ordonna
+de se retirer. La Reine leur dit, les larmes aux yeux:
+«Ce n'est que dans ce moment que nous sentons
+toute l'horreur de notre position; vous l'adoucissiez
+par votre présence et votre dévouement, et l'on nous
+prive de cette dernière consolation.» Comme la
+famille royale était sans argent et sans linge, ils
+mirent tous aux pieds du Roi l'or qu'ils avaient
+alors sur eux; mais le Roi ne voulut point l'accepter,
+leur disant: «Gardez, messieurs, vos portefeuilles,
+vous en aurez plus de besoin que nous,
+ayant, j'espère, plus de temps à vivre.»</p>
+
+<p>Le Roi et sa famille reprirent encore les mêmes
+places dans les mêmes loges que la veille, et ils y
+<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+entendirent, ainsi que le jour suivant, les félicitations
+sans nombre que reçut l'Assemblée des députations
+qui se succédaient les unes aux autres, lesquelles
+étaient accompagnées des mêmes injures
+contre le Roi et sa famille. Ce prince eut la douleur
+d'entendre les transports de joie avec lesquels l'Assemblée
+reçut l'hommage du drapeau conquis sur
+les Suisses par le sieur Lange, aidé des grenadiers
+du faubourg Saint-Laurent, et dont elle ordonna
+sur-le-champ la suspension à la voûte de l'Assemblée.
+Elle applaudit également à la nomination d'une
+cour martiale pour juger les Suisses, sans distinction
+de grade, avec l'ordre donné à Santerre de pourvoir
+à la sûreté de soixante d'entre eux, réfugiés dans un
+bâtiment adjoint à l'Assemblée. Elle voulut se donner
+un air de générosité à leur égard, mais ils
+furent tous fusillés le lendemain.</p>
+
+<p>Le Roi entendit prononcer la suspension provisoire
+de tous les juges de paix de toutes les sections
+de Paris, l'ordre de conduire à l'Abbaye M. de
+La Porte, intendant de la liste civile, et d'apposer
+les scellés sur tous ses papiers; enfin, le rapport des
+commissaires nommés pour faire l'inventaire du
+propre secrétaire de Sa Majesté, ainsi que de tous
+ses papiers. Pour combler la mesure des insultes
+prodiguées à notre pauvre malheureux roi, il fut
+condamné à entendre la lecture faite par Condorcet
+de l'exposition des motifs qui avaient décidé
+l'Assemblée à la convocation d'une Convention
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+nationale, et à la suspension du pouvoir exécutif
+dans les mains du Roi. C'était le résumé de tous les
+griefs reprochés au Roi par les factieux, de ceux
+attribués aux nobles et aux prêtres, qu'on accusait
+ce prince d'avoir soutenus au préjudice de l'État.
+On l'y rendait responsable de la guerre actuelle et
+de la conduite des puissances étrangères, et l'on peut
+juger de tout ce que cette exposition contenait d'injurieux
+pour Sa Majesté, en y voyant les signatures
+de Guadet, Romme, Goujon et autres factieux de
+la Montagne; elle fut envoyée dans tous les départements.</p>
+
+<p>Afin d'entretenir la fermentation dans Paris, on
+répandit le bruit d'un attentat projeté sur les jours
+de Péthion, et l'on vint dire à l'Assemblée que les
+assassins étaient dans les fers, et qu'on lui avait
+donné une garde pour veiller sur des jours aussi
+précieux.</p>
+
+<p>Pour être plus à portée de surveiller le Roi et
+sa famille, l'Assemblée changea l'habitation du
+Luxembourg, pour l'habitation du Roi et de sa
+famille, en celle de l'hôtel du ministre de la justice,
+place Vendôme; mais cette décision ne fut pas de
+longue durée. Manuel, au nom de la Commune de
+Paris, vint représenter à l'Assemblée qu'étant chargée
+de la garde du Roi, elle proposait de l'établir au
+Temple, où elle le croyait plus en sûreté que partout
+ailleurs. La Reine frémit quand elle entendit
+nommer le Temple, et me dit tout bas: «Vous verrez
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+qu'ils nous mettront dans la tour, dont ils feront
+pour nous une véritable prison. J'ai toujours eu une
+telle horreur pour cette tour, que j'ai prié mille fois
+M. le comte d'Artois de la faire abattre, et c'était
+sûrement un pressentiment de tout ce que nous
+aurons à y souffrir.» Et sur ce que je cherchais à
+écarter d'elle une pareille idée: «Vous verrez si je
+me trompe», répéta-t-elle. L'événement n'a malheureusement
+que trop justifié un pressentiment
+aussi extraordinaire.</p>
+
+<p>Manuel fit à l'Assemblée le récit de la conduite
+barbare qui devait être tenue vis-à-vis de la famille
+royale: «Le Temple, dit-il, sera gardé par vingt
+hommes pris dans chaque section de la ville de
+Paris. On y conduira demain le Roi et sa famille,
+avec le respect dû au malheur. Les rues qu'ils traverseront
+seront bordées des soldats de la Révolution,
+qui les feront rougir d'avoir cru qu'il pouvait
+y avoir parmi eux des esclaves du despotisme, et
+leur plus grand supplice sera d'entendre crier:
+«Vivent la nation et la liberté!» Il ajouta que le
+Roi et la Reine n'ayant que des traîtres pour amis,
+toute correspondance leur serait interdite.</p>
+
+<p>Une députation de cette même Commune vint
+demander le rapport du décret relatif à la création
+d'un nouveau directoire de département qui
+pourrait casser tout ce que le peuple venait de
+faire; et l'Assemblée, qui s'était mise dans sa dépendance
+de manière à ne pouvoir lui rien refuser,
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+se vit obligée, quoique malgré elle, d'adhérer à sa
+demande, ainsi qu'à celles qu'elle y ajouta par la
+suite.</p>
+
+<p>On fit grâce au Roi, le lundi 13, de la séance de
+l'Assemblée, et la matinée se passa à concerter les
+préparatifs du départ pour le Temple. Péthion
+déclara à Sa Majesté qu'elle ne pouvait emmener
+qu'une personne pour la servir, et quatre femmes
+pour le service de la Reine, des deux princesses
+et de Mgr le Dauphin. Madame Thibault se
+présenta pour le service de la Reine, madame
+Navarre pour celui de Madame Élisabeth, et
+mesdames Basire et de Saint-Brice pour celui de
+Mgr le Dauphin et de Madame. Les deux premières
+étaient premières femmes de chambre des
+deux princesses, qui avaient en elles la confiance
+qu'elles méritaient par leur dévouement et l'ancienneté
+de leurs services. Les deux autres témoignaient
+le même attachement et un véritable
+dévouement. Comme on permit un moment à la
+Reine d'emmener une seconde femme, madame
+Auguier demanda à suivre Sa Majesté et arriva
+même aux Feuillants; mais cette permission ayant
+été promptement révoquée, elle fut obligée, à son
+grand regret, de retourner chez elle, car elle était
+fort attachée à la Reine.</p>
+
+<p>MM. de Champlost, premiers valets de chambre
+du Roi, qui faisaient à eux deux leur quartier,
+n'ayant pu suivre le Roi à cause de leur mauvaise
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+santé<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, M. de Chamilly, qui était aussi premier
+valet du Roi, s'offrit pour les remplacer avec tout le
+dévouement d'un véritable attachement. Employé au
+service intérieur de Sa Majesté, il trouva le moyen
+d'ennoblir les fonctions les plus humbles, auxquelles
+il n'était point habitué, par les sentiments
+avec lesquels il s'occupait de tout ce qu'il croyait
+pouvoir adoucir les gênes de toute espèce qu'éprouvait
+la famille royale, et il fut pour ma fille et
+pour moi d'une obligeance qu'il m'est impossible
+d'oublier.</p>
+
+<p>M. Hue, nommé premier valet de chambre de
+Mgr le Dauphin jusqu'au moment où il devait passer
+aux hommes, et qui connaissait Péthion de vieille
+date, sollicita celui-ci si vivement de le laisser suivre
+Mgr le Dauphin, qu'il obtint la permission de
+ne point abandonner ce jeune prince. Sa conduite
+et son attachement à la famille royale ont été si
+connus, que je n'apprendrai rien de nouveau en
+ajoutant son nom à mes faibles éloges.</p>
+
+<p>Meunier, de la bouche du Roi, fut chargé de la
+cuisine de Sa Majesté, et y continua le même service
+jusqu'au départ de Madame pour Vienne.
+Targé parvint aussi à être employé au service intérieur
+de la Tour, et donna à la famille royale, au
+risque même de sa vie, les preuves d'une fidélité
+peu commune et d'un dévouement absolu.
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p>
+
+<p>La Reine, qui ne cessait jamais de s'occuper de
+tout ce qui pouvait adoucir la peine de ceux qui
+étaient auprès d'elle, voulant me procurer la consolation
+d'emmener avec moi ma fille Pauline, m'offrit,
+avec une bonté parfaite, de la demander à
+Péthion. Je fus glacée de la proposition, ne prévoyant
+que trop que l'on ne nous laisserait pas
+longtemps au Temple; je frémissais à l'idée d'exposer
+ma fille, jeune et jolie, à la merci de ces furieux;
+car je connaissais trop la fermeté de son caractère
+et le bonheur qu'elle éprouverait de pouvoir adoucir
+par ses soins, son respect et son attachement,
+la cruelle position de la famille royale, pour me
+permettre de calculer les dangers qu'elle pouvait
+courir d'ailleurs. Mgr le Dauphin et Madame, qui
+me virent un moment d'incertitude, se jetèrent à
+mon cou, me demandant avec instance de leur
+donner leur chère Pauline; Madame ajouta même
+avec une grâce parfaite: «Ne nous refusez pas, elle
+fera notre consolation, et je la traiterai comme ma
+s&oelig;ur.» Il me fut impossible de résister à de pareilles
+instances; je recommandai ma fille à la Providence.
+Je témoignai à la Reine toute ma reconnaissance
+et mon extrême désir de lui voir obtenir
+pour Pauline une faveur à laquelle elle attacherait
+tant de prix. La Reine en fit la demande à Péthion,
+qui l'accorda de bonne grâce. Il me dit d'envoyer
+chercher ma fille par son frère, qui la mènerait au
+comité de l'Assemblée, laquelle lui donnerait la permission
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+dont elle avait besoin pour accompagner
+Leurs Majestés. Pauline éprouva la joie la plus vive en
+apprenant cette nouvelle, et se rendit sur-le-champ
+à l'Assemblée avec mon fils, qui la remit ensuite
+entre mes mains. Il profita de cette circonstance
+pour passer encore une partie de la journée auprès
+du Roi, et supplia Sa Majesté de lui obtenir la même
+permission qu'à sa s&oelig;ur; mais Péthion n'y voulut
+pas consentir, et mon fils ne put rester avec le Roi
+que jusqu'à son départ des Feuillants; encore fut-il
+obligé de quitter Sa Majesté deux heures auparavant,
+par l'ordre exprès qu'elle lui en donna.</p>
+
+<p>Ce bon prince, toujours plus occupé des autres que
+de lui-même, lui dit ces propres paroles: «Monsieur
+de Tourzel, allez-vous-en, je vous en prie;
+plus nous approchons de l'heure de notre départ,
+plus la fureur du peuple augmentera, et vous courrez
+le risque d'en être une victime.» Et voyant que
+mon fils ne pouvait se résoudre à le quitter, il lui
+dit: «Je vous l'ordonne, monsieur de Tourzel, et
+c'est peut-être le dernier ordre que vous recevrez de
+moi.» Puis, prenant les cheveux qu'on venait de
+lui couper, il les lui donna, ajoutant: «Il faut
+espérer que nous verrons des temps plus heureux,
+et je serai bien aise de vous revoir auprès de moi.»
+Puis il l'embrassa; la Reine, le jeune prince,
+Madame et Madame Élisabeth lui firent le même
+honneur, et il se retira pénétré de la plus profonde
+douleur.
+<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p>
+
+<p>Comme mon fils n'avait pas quitté le Roi pendant
+toute la Révolution et lui avait toujours témoigné
+un grand attachement, le Roi m'avait dit de lui-même:
+«Que votre fils ne pense point à quitter la
+France, je veux le conserver auprès de ma personne,
+et si je suis assez heureux pour être un jour
+à la tête de mes troupes, je le ferai un de mes
+aides de camp.» J'étais loin d'avoir pensé à solliciter
+pour lui une pareille faveur, m'étant imposé
+la loi de ne former aucune demande, et de ne
+penser qu'à donner à Sa Majesté des preuves
+du dévouement le plus sincère et le plus désintéressé.</p>
+
+<p>Mon fils, en quittant le Roi, fut au moment
+d'être arrêté par la populace, qui, dans l'attente du
+départ du Roi pour le Temple, entourait le bâtiment
+des Feuillants; et il ne dut son salut qu'à
+quelques gendarmes ci-devant gardes de la prévôté
+de l'Hôtel, qui, l'ayant reconnu, le firent sortir par
+une porte détournée et ne le quittèrent que lorsqu'il
+fut en sûreté. Ne pouvant se résoudre à perdre de
+vue la personne du Roi, il prit, en rentrant chez lui,
+un costume qui le déguisa, se mêla parmi les bandits
+qui entouraient la voiture de Sa Majesté jusqu'au
+Temple. Quand il en vit refermer la porte, il
+éprouva, m'a-t-il dit mille fois, un sentiment de douleur
+qu'il lui serait impossible d'exprimer.</p>
+
+<p>Le Roi monta à six heures du soir dans une des
+grandes voitures de la cour; le cocher et le valet
+<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+de pied étaient habillés de gris, et servirent, ce
+jour-là, pour la dernière fois ce bon et excellent
+prince. Il était dans le fond de la voiture avec la
+Reine, Mgr le Dauphin et Madame; Madame Élisabeth,
+madame la princesse de Lamballe et Péthion
+sur le devant; Pauline et moi à une des deux portières,
+et Manuel à l'autre, avec Colonges, officier
+municipal. Tous ces messieurs avaient le chapeau
+sur la tête et traitaient Leurs Majestés de la manière
+la plus révoltante.</p>
+
+<p>A peine la voiture eut-elle passé la porte des
+Feuillants, que la troupe des fédérés et la nombreuse
+populace qui raccompagnait firent retentir
+l'air des cris de: «<i>Vive la nation! Vive la liberté!</i>»
+en y ajoutant les injures les plus sales et les plus
+grossières; et ces abominables cris ne cessèrent pas
+un instant pendant toute la route.</p>
+
+<p>Pour plaire à cette multitude effrénée, Manuel
+commença par faire arrêter la voiture du Roi à la
+place Vendôme, et de manière qu'elle se trouvât
+comme foulée par les pieds du cheval de la statue
+de Louis XIV, qui avait été renversée depuis deux
+jours, ainsi que toutes les autres statues de nos rois.
+Puis, apostrophant Sa Majesté avec la dernière insolence:
+«Voilà, dit-il, Sire, comment le peuple
+traite ses rois.»&mdash;«Plaise à Dieu, lui répondit ce
+prince avec calme et dignité, que sa fureur ne
+s'exerce que sur des objets inanimés!»</p>
+
+<p>Au milieu de tant d'indignités, la famille royale
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+conserva un courage et une dignité qui étonnèrent
+même ceux qui se plaisaient à l'abreuver d'amertumes.</p>
+
+<p>Le Roi fut deux heures et demie à se rendre au
+Temple, passant par les boulevards. Car cette
+effroyable escorte, non contente de faire aller au
+pas la voiture de Sa Majesté, la faisait encore arrêter
+de temps en temps. Plusieurs d'entre eux s'approchaient
+avec des yeux étincelants de fureur; et il y
+eut même des instants où l'on voyait l'inquiétude
+peinte sur les visages de Péthion et de Manuel. Ils
+mettaient alors la tête à la portière, haranguaient la
+populace et la conjuraient, au nom de la loi, de
+laisser cheminer la voiture.</p>
+
+<p>Quelque affreuse que dut être l'entrée du Temple
+pour la famille royale, elle en était réduite à la
+désirer pour voir la fin d'une scène aussi atroce que
+prolongée. Elle se flattait de se trouver seule dans
+les appartements qu'elle allait occuper et de pouvoir
+respirer un moment au milieu de tant d'angoisses;
+mais les insultes qu'elle n'avait cessé d'éprouver
+n'étaient pas encore à leur terme.</p>
+
+<p>Le Temple présentait l'aspect d'une fête; tout
+était illuminé, jusqu'aux créneaux des murailles des
+jardins. Le salon était éclairé par une infinité de
+bougies, et rempli des membres de cette infâme
+Commune, qui, le chapeau sur la tête et avec le
+costume le plus sale et le plus dégoûtant, traitaient
+le Roi avec une insolence et une familiarité révoltantes.
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+Ils lui faisaient mille questions plus ridicules
+les unes que les autres; et un d'entre eux, couché sur
+un sofa, lui tint les propos les plus étranges sur le
+bonheur de l'égalité: «Quelle est votre profession?»
+lui dit le Roi.&mdash;«Savetier», répondit-il. C'était
+cependant la compagnie du successeur de tant de
+rois. Ce prince et la famille royale conservèrent
+toujours le maintien le plus noble, et répondirent à
+leurs questions avec une bonté qui aurait dû les
+faire rentrer en eux-mêmes, si l'ivresse du pouvoir
+ne les avait rendus insensibles à toute espèce de sentiment.</p>
+
+<p>Le pauvre petit Dauphin, tombant de sommeil et
+de fatigue, demandait instamment à se coucher. Je
+sollicitai à plusieurs reprises qu'on me le laissât
+conduire dans sa chambre; on répondait toujours
+qu'elle n'était pas prête. Je le mis sur un canapé, où
+il s'endormit profondément. Après une longue
+attente, on servit un grand souper. Personne n'était
+tenté d'y toucher; on fit semblant de manger pour
+la forme, et Mgr le Dauphin s'endormit si profondément
+en mangeant la soupe, que je fus obligée
+de le mettre sur mes genoux, où il commença sa
+nuit. On était encore à table qu'un municipal vint
+dire que sa chambre était prête, le prit sur-le-champ
+entre ses bras, et l'emporta avec une telle rapidité,
+que madame de Saint-Brice et moi eûmes toutes les
+peines du monde à le suivre. Nous étions dans une
+inquiétude mortelle en le voyant traverser les souterrains,
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+et elle ne put qu'augmenter quand nous
+vîmes conduire le jeune prince dans une tour et le
+déposer dans la chambre qui lui était destinée. La
+crainte d'en être séparée et la peur d'irriter les municipaux
+m'empêchèrent de leur faire aucune question.
+Je le couchai sans dire un mot, et je m'assis
+ensuite sur une chaise, livrée aux plus tristes
+réflexions. Je frémissais à l'idée de le voir séparé
+du Roi et de la Reine, et j'éprouvai une grande consolation
+en voyant entrer cette princesse dans la
+chambre. Elle me serra la main en me disant: «Ne
+vous l'avais-je pas bien dit?» Et s'approchant
+ensuite du lit de cet aimable enfant, qui dormait
+profondément, les larmes lui vinrent aux yeux en le
+regardant; mais, loin de se laisser abattre, elle
+reprit sur-le-champ ce grand courage qui ne l'abandonna
+jamais, et elle s'occupa de l'arrangement des
+chambres de ce triste séjour.</p>
+
+<p>La famille royale occupa d'abord la petite tour;
+il n'y avait que deux chambres à chaque étage, et
+une petite qui servait de passage de l'une à l'autre.
+On y plaça la princesse de Lamballe, et la Reine
+occupa la seconde chambre, en face de celle de
+Mgr le Dauphin. Le Roi logea au-dessus de la
+Reine, et l'on établit un corps de garde dans la
+chambre à côté de la sienne. Madame Élisabeth fut
+établie dans une cuisine, qui donnait sur ce corps de
+garde et dont la saleté était affreuse. Cette princesse,
+qui joignait à une vertu d'ange une bonté
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+sans pareille, dit sur-le-champ à Pauline qu'elle
+voulait se charger d'elle, et fit placer dans sa
+chambre un lit de sangle à côté du sien. Nous ne
+pourrons jamais oublier toutes les marques de
+bonté qu'elle en reçut pendant le temps qu'il nous
+fut permis d'habiter avec elle ce triste séjour.</p>
+
+<p>Comme la chambre de la Reine était la plus
+grande, on s'y réunissait toute la journée, et le Roi
+lui-même y descendait dès le matin. Leurs Majestés
+n'éprouvèrent pas même la consolation d'y être
+seules avec leur famille; un commissaire de la Commune,
+que l'on changeait d'heure en heure, était
+toujours dans la chambre où elles se tenaient. La
+famille royale leur parlait à tous avec une telle
+bonté, qu'elle parvint à en adoucir plusieurs.</p>
+
+<p>On descendait à l'heure des repas dans une pièce
+au-dessous de la chambre de la Reine, qui servait de
+salle à manger, et, sur les cinq heures du soir, Leurs
+Majestés se promenaient dans le jardin, car elles
+n'osaient laisser promener seul Mgr le Dauphin, de
+peur de donner aux commissaires l'idée de s'en
+emparer. Elles y entendaient quelquefois de bien
+mauvais propos, qu'elles ne faisaient pas semblant
+d'entendre, et la promenade durait même assez
+longtemps pour faire prendre l'air aux deux enfants
+à qui il était bien nécessaire, la famille royale s'oubliant
+elle-même pour ne s'occuper que de ce qui
+l'entourait.</p>
+
+<p>Il y avait, à côté de la salle à manger, une bibliothèque,
+<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+que Truchon, un des commissaires de la
+Commune, fit remarquer à Leurs Majestés. Elles y
+prirent quelques livres pour elles et pour leurs
+enfants. Le Roi prit, entre autres, le premier volume
+des <i>Études de la nature</i>, par Bernardin de Saint-Pierre,
+ce qui donna occasion à Truchon de parler du
+mérite de cet ouvrage. Il débutait par une dédicace,
+qui était l'éloge le plus vrai des vertus de Sa Majesté.
+Il ne put s'empêcher de nous le faire voir; et le
+contraste de sa situation avec celle du temps où ce
+livre avait été imprimé nous fit faire de douloureuses
+réflexions.</p>
+
+<p>Ce Truchon, membre de la Commune de Paris,
+était un mauvais sujet; il était accusé de bigamie
+et avait une condamnation contre lui. Pour être
+méconnu, il avait laissé croître sa barbe, qui était
+d'une si grande longueur, qu'on l'appelait l'homme
+à la grande barbe. Il paraissait avoir reçu de l'éducation
+par sa manière de s'énoncer et ses formes
+polies, bien différentes de celles de ses camarades,
+quand il adressait la parole à Leurs Majestés.</p>
+
+<p>On voyait s'élever avec rapidité les murs du
+jardin du Temple. Palloy, qui avait été nommé
+architecte de cette prison, montra au Roi le plan
+de l'appartement qui lui était destiné dans la grande
+tour, ainsi que celui de la famille royale. Péthion et
+Santerre venaient quelquefois les visiter, et les
+voyant toujours avec ce calme que la bonne conscience
+seule peut donner, ils en étaient tout étonnés.
+<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+Quelques municipaux, plus humains que le grand
+nombre d'entre eux, cherchaient à donner quelques
+consolations à Leurs Majestés, mais toujours avec
+circonspection, par la peur d'être dénoncés.</p>
+
+<p>MM. de Chamilly et Hue redoublaient de soins
+et d'attentions pour le service de Leurs Majestés et
+de la famille royale; ils ne se donnaient pas un
+moment de repos pendant tout le cours de la journée.
+Madame de Saint-Brice se conduisit aussi très-bien.
+Mesdames Thibaut et Navarre justifiaient tous
+les jours la confiance qu'avaient en elles la Reine et
+Madame Élisabeth; et c'était une consolation pour
+la famille royale d'être entourée de si fidèles serviteurs.</p>
+
+<p>Elle était l'unique objet de nos pensées, et nous
+n'étions occupées, Pauline et moi, qu'à adoucir
+l'horreur de sa situation, par notre respect et notre
+dévouement. Elle était si touchée de la plus légère
+attention et le témoignait d'une manière si affectueuse,
+qu'il était impossible de ne pas lui être
+attaché au delà de toute expression. Mgr le Dauphin
+et Madame étaient charmants pour Pauline; ils lui
+témoignaient l'amitié la plus touchante, et le Roi et
+la Reine la comblaient de bontés. Nous cherchions,
+l'une et l'autre, à faire entrer dans leur c&oelig;ur quelque
+rayon d'espérance, et nous nous flattions que tant
+de vertus pourraient fléchir la colère céleste. Mais
+l'arrêt de la Providence était prononcé: elle voulait
+punir cette France si coupable, et jadis si orgueilleuse
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+de son amour pour ses rois; elle permit que
+l'esprit de vertige l'aveuglât au point de la conduire
+aux plus grands excès.</p>
+
+<p>Nous vîmes bien, dans la journée du 18 (samedi),
+quelques pourparlers entre les municipaux, qui nous
+donnèrent de l'inquiétude; et l'un d'eux, qui n'osait
+s'expliquer ouvertement, chercha à nous faire entendre
+que nous étions au moment d'être séparés
+de la famille royale; mais ce qu'il disait était si peu
+intelligible que nous n'y pûmes rien comprendre.
+Nous nous couchâmes comme à l'ordinaire, et
+comme je commençais à m'endormir, madame de
+Saint-Brice m'éveilla, en m'avertissant qu'on arrêtait
+madame de Lamballe. L'instant d'après, nous
+vîmes arriver dans ma chambre un municipal qui
+nous dit de nous habiller promptement; qu'il avait
+reçu l'ordre de nous conduire à la Commune pour
+y subir un interrogatoire, après lequel nous serions
+ramenées au Temple. Le même ordre fut intimé à
+Pauline, dans la chambre de Madame Élisabeth. Il
+n'y avait qu'à obéir, dans la position où nous étions.
+Nous nous habillâmes et nous nous rendîmes ensuite
+chez la Reine, entre les mains de laquelle je remis
+ce cher petit prince, dont on porta le lit dans sa
+chambre, sans qu'il se fût réveillé. Je m'abstins de
+le regarder pour ne pas ébranler le courage dont
+nous allions avoir tant de besoin, pour ne donner
+aucune prise sur nous et reprendre, s'il était possible,
+une place que nous quittions avec tant de regret. La
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+Reine vint sur-le-champ dans la chambre de madame
+la princesse de Lamballe, dont elle se sépara avec
+une vive douleur. Elle nous témoigna, à Pauline et
+à moi, la sensibilité la plus touchante, et me dit tout
+bas: «Si nous ne sommes pas assez heureux pour
+nous revoir, soignez bien madame de Lamballe;
+dans toutes les occasions essentielles prenez la
+parole, et évitez-lui, autant que possible, d'avoir à
+répondre à des questions captieuses et embarrassantes.»
+Madame était tout interdite et bien affligée
+de nous voir emmener. Madame Élisabeth arriva de
+son côté et se joignit à la Reine pour nous encourager.
+Nous embrassâmes pour la dernière fois ces
+augustes princesses, et nous nous arrachâmes, la
+mort dans l'âme, d'un lieu que nous rendait si chère
+la pensée de pouvoir être de quelque consolation à
+nos malheureux souverains.</p>
+
+<p>Nous traversâmes les souterrains à la lueur des
+flambeaux; trois fiacres nous attendaient dans la
+cour. Madame la princesse de Lamballe, ma fille
+Pauline et moi, montâmes dans le premier, les
+femmes de la famille royale dans le second, et
+MM. de Chamilly et Hue dans le troisième. Un
+municipal était dans chaque voiture, qui était
+escortée par des gendarmes et entourée de flambeaux.
+Rien ne ressemblait plus à une pompe
+funèbre que notre translation du Temple à l'Hôtel
+de ville; et, pour que rien ne manquât à l'impression
+qu'on cherchait à nous faire éprouver, on
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+nous y fit entrer par cette horrible petite porte par
+laquelle passaient les criminels qui allaient subir
+leur supplice. On nous conduisit tous dans une
+grande salle, chacun entre deux gendarmes, qui ne
+nous permettaient pas même de nous regarder. On
+commença par interroger MM. Hue et de Chamilly,
+puis mesdames Thibaut, Navarre et Saint-Brice; et,
+vers trois heures du matin, on fit appeler madame
+la princesse de Lamballe. Son interrogatoire ne
+fut pas long. Le mien le fut davantage; et je fus
+injuriée, en passant, par des femmes, espèces de
+furies qui ne quittaient pas ce triste lieu. Comme
+les séances de jour et de nuit étaient publiques,
+elles se relayaient, et il y en avait toujours dans la
+salle. En y entrant, je demandai qu'on me permît
+de conserver ma fille avec moi après l'interrogatoire.
+On me répondit durement qu'elle ne courait
+aucun danger, étant sous la garde du peuple. J'étais
+montée sur une estrade, en présence d'une foule de
+peuple qui remplissait la salle. Il y avait aussi des
+tribunes remplies d'hommes et de femmes.</p>
+
+<p>Billaud de Varennes interrogeait, et un secrétaire
+inscrivait les demandes et les réponses. Comme
+elles se prolongeaient infiniment, et que j'étais
+très-fatiguée, je crus pouvoir m'asseoir sur un
+banc qui était derrière moi. Un grand nombre de
+voix s'écrièrent: «Elle doit rester debout devant
+son souverain.» Mais sur l'observation de Billaud
+de Varennes, qu'un criminel avait le droit de
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+s'asseoir sur la sellette, on me laissa m'asseoir. On
+me questionna de toutes les manières sur ce que
+faisaient le Roi et la Reine, sur les personnes qu'ils
+voyaient; on me demanda ce qu'ils pensaient de
+tout ce qui se passait, me sommant de donner tous
+les détails dont je pouvais me rappeler sur leur
+vie ordinaire et sur la journée du 10 août; quelles
+étaient les personnes qui étaient autour d'eux dans
+la nuit qui précéda cette horrible journée. Mes
+réponses furent courtes et précises: «Ma position
+de gouvernante du jeune prince m'obligeant à ne
+le pas perdre de vue, et passant toutes les nuits
+dans sa chambre, j'étais peu au courant de ce qui
+se passait ailleurs», leur répondis-je. Comme on se
+rappela que j'avais été du voyage de Varennes, on
+me demanda comment j'avais osé l'accompagner
+dans cette fuite. Ma réponse fut simple: «J'ai fait
+serment de ne le jamais quitter, je ne pouvais m'en
+séparer; et je lui étais d'ailleurs trop attachée
+pour l'abandonner lorsqu'il pouvait courir quelque
+danger, et ne pas chercher à conserver sa vie,
+même aux dépens de la mienne, si je ne le pouvais
+qu'à ce prix.» Cette réponse me valut quelques
+applaudissements, et je repris alors un peu l'espoir
+de retourner auprès de nos malheureux souverains.
+On trouva mes réponses raisonnables, et je
+n'éprouvai ni huées ni malveillances. Nous avions
+un grand soin, madame de Lamballe, ma fille et
+moi, d'éviter tout ce qui pouvait choquer cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+multitude, qui trouva tant de simplicité dans nos
+personnes et dans nos réponses, que nous fûmes au
+moment d'être renvoyées au Temple; et même,
+lorsque Manuel vint parler de nous envoyer à la
+Force, plusieurs voix s'écrièrent qu'il n'y avait plus
+de place; mais Manuel, qui l'avait décidé, répliqua
+d'un ton goguenard qu'il y en avait toujours pour
+les dames chez un peuple aussi galant que les Français.
+Et cette plaisanterie, qui eut tout le succès qu'il
+en attendait, détermina notre entrée à la Force.</p>
+
+<p>Nous fûmes conduites, après notre interrogatoire,
+dans le cabinet de Tallien, balancées entre la
+crainte et l'espérance. Un de ses secrétaires, ému
+de pitié à la vue de notre situation, alla voir ce qui
+se passait à l'assemblée de la Commune, et nous
+donna l'espoir de retourner au Temple; mais une
+demi-heure après, étant encore retourné à cette
+assemblée, il revint, ne nous dit mot, et nous
+regardant: «Non, dit-il, je n'y puis plus tenir.»
+Il sortit de la chambre, et nous ne le vîmes plus.
+Nous ne pûmes douter alors que notre sort fût
+décidé; nous nous regardâmes tristement, et la
+bonne princesse me serra la main en me disant:
+«J'espère au moins que nous ne nous quitterons
+pas.» Elle montra dans cette occasion, et pendant
+tout le temps qu'elle fut au Temple et à la Force,
+un courage qui ne se démentit pas un instant<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>M. Hue fut le seul qui eut la permission de
+revenir au Temple; mais ce ne fut pas pour longtemps.
+Peu de jours après, il fut incarcéré de
+nouveau, et n'échappa que par une espèce de
+miracle aux massacres des 2 et 3 septembre.</p>
+
+<p>Manuel, qui ne négligeait aucune occasion de
+plaire au peuple souverain, voulut lui donner le
+plaisir de notre translation à la Force. Il nous y fit
+conduire à midi, dans trois fiacres escortés par la
+gendarmerie. Comme c'était un jour de dimanche,
+une foule de curieux se portèrent sur notre passage,
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+et nous fûmes accablées d'injures pendant notre
+trajet de l'Hôtel de ville à la Force. Nous y entrâmes
+par la rue des Ballets, et nous restâmes tous dans la
+salle du conseil, pendant qu'on inscrivait nos noms
+sur le registre de madame de Hanère, concierge de
+cette prison. C'était une très-bonne femme, qui
+avait avec elle une fille qui fut parfaite sous tous
+les rapports.</p>
+
+<p>Quand nos noms furent inscrits, Pauline et moi
+fûmes conduites dans deux cachots de cette prison,
+séparés l'un de l'autre; et madame la princesse de
+Lamballe dans une chambre un peu meilleure. Je
+fis l'impossible pour ne point être séparée de ma
+chère Pauline; et voyant que je ne pouvais rien
+gagner sur le c&oelig;ur endurci de nos municipaux, je
+leur reprochai avec la plus grande véhémence
+l'inconvenance de séparer de sa mère une jeune
+personne de son âge; et je me laissai aller à toute
+l'impétuosité de ma douleur sans ménager aucune
+de mes expressions.</p>
+
+<p>J'entrai dans mon cachot la mort dans l'âme, et
+dans un tel désespoir, que le guichetier, appelé
+François, et qui était un bon homme, eut pitié de
+moi, et m'assura qu'il aurait le plus grand soin de
+ma fille, qui était confiée à sa garde. L'état de cet
+homme et son âge de vingt-cinq ans me rassuraient
+médiocrement. L'idée de tout ce que ma pauvre
+Pauline pouvait avoir à supporter me mettait dans
+une agitation sans bornes, à laquelle succédait un
+<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+abattement excessif. On m'apporta à dîner; il me
+fut impossible de rien avaler, et je souffrais au delà
+de tout ce que l'on peut imaginer. Le pauvre guichetier,
+affligé de me voir dans un état aussi violent,
+vint me faire la confidence que ma fille était
+au-dessus de moi, et qu'il lui avait donné un petit
+barbet pour lui tenir compagnie. L'attention de cet
+homme me toucha, et je commençai à espérer que
+la Providence viendrait à notre secours. Je me
+mis à genoux; j'implorai la miséricorde de Dieu
+pour elle et pour moi, et je le priai de donner à
+cette pauvre enfant le courage qui me manquait.
+Elle fut mise d'abord dans un cachot si bas, qu'elle
+ne pouvait s'y tenir debout; mais, comme il y
+manquait plusieurs carreaux de vitre, on l'en fit
+changer, et elle en eut un autre un peu moins
+mauvais que le premier.</p>
+
+<p>M. Hardi, car c'est ainsi que s'appelait celui
+à qui Pauline et moi devons la conservation de
+notre existence, témoin de mon désespoir, fut
+trouver Manuel et lui représenta que c'était une
+barbarie inutile de séparer la mère et la fille,
+et le fit consentir à nous réunir. J'étais loin de
+l'espérer, et je fus bien étonnée d'entendre ouvrir
+ma porte à sept heures du soir, et de voir entrer
+Manuel et Pauline dans ma chambre. Je n'ai jamais
+éprouvé dans ma vie de satisfaction plus vive.
+Nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre,
+sans pouvoir exprimer une parole, et avec un tel
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+sentiment, que Manuel en fut attendri. Nous lui
+témoignâmes ensuite notre reconnaissance avec une
+telle vivacité, qu'il en fut ému au point de verser
+quelques larmes, et il m'offrit de m'amener aussi
+madame de Lamballe. Quoique ce fût naturellement
+à nous à l'aller trouver, je ne fis aucune
+objection, de peur de refroidir sa bonne volonté,
+et je lui en témoignai le plus grand désir. Il sortit
+sur-le-champ pour l'aller chercher et l'amena dans
+ma chambre. Nous le remerciâmes de bien bon
+c&oelig;ur; et cette bonne princesse, ne voulant plus
+nous quitter, demanda qu'il lui fût permis d'occuper
+le second lit qui était dans mon cachot. Pauline,
+qui vit la répugnance qu'elle avait à passer la nuit
+seule dans cette prison, offrit de retourner dans
+la sienne, et Manuel nous proposa de nous établir
+toutes trois, le lendemain, dans la chambre où
+avait été mise d'abord cette princesse, comme étant
+plus saine et plus commode que la mienne. Ce
+n'était pas difficile, car celle-ci était un vrai cachot,
+privé d'air, n'ayant pour toute fenêtre que trois carreaux
+de vitre, et d'une humidité si excessive, que
+je fus enrhumée pour y avoir couché une seule nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain, à huit heures du matin, Manuel
+vint lui-même nous conduire dans la chambre de
+madame de Lamballe, où nous fûmes toutes trois
+réunies. On nous permit de faire venir de chez nous
+ce dont nous avions besoin. Comme Pauline et moi
+n'avions rien sauvé des Tuileries, et que nous ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+possédions que ce qui était dans notre cassette,
+nous n'abusâmes pas de la permission, et nous
+louâmes ce qui nous était absolument nécessaire
+et dont nous ne pouvions nous passer.</p>
+
+<p>On nous renvoya le lendemain notre cassette, et
+la Reine, voulant nous montrer qu'elle était bien
+occupée de nous, nous fit dire qu'elle avait fait
+elle-même notre cassette; et comme elle n'oubliait
+jamais rien de ce qui pouvait être utile aux personnes
+qui lui étaient attachées, elle m'envoya la
+moitié de sa flanelle d'Angleterre, ajoutant qu'elle
+me l'aurait donnée tout entière, si elle n'avait
+craint d'avoir de la peine à la ravoir. Quelle bonté
+dans une situation telle que la sienne! J'en fus
+profondément touchée, et désolée de ne pouvoir
+lui exprimer tout ce que mon c&oelig;ur éprouvait en ce
+moment.</p>
+
+<p>Nous cherchâmes à rendre notre situation moins
+pénible dans ce triste séjour, en partageant notre
+temps en diverses occupations, telles que le soin
+de notre chambre, le travail et la lecture. Nos
+pensées se portaient toujours vers le Temple, et
+nous nous livrions quelquefois à l'espoir que les
+étrangers en imposeraient à nos persécuteurs;
+qu'ils prendraient le Roi pour médiateur, et que
+nous sortirions saines et sauves de cette prison
+pour nous retrouver auprès de la famille royale.
+Madame la princesse de Lamballe fut parfaite dans
+sa triste situation. Douce, bonne, obligeante, elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+nous rendait tous les petits services qui étaient
+en son pouvoir. Pauline et moi étions sans cesse
+occupées d'elle, et nous avions au moins la consolation,
+dans nos malheurs, de n'avoir qu'un c&oelig;ur et
+qu'un esprit. Cette bonne princesse voulait qu'on
+lui parlât avec franchise, et sur ce que je lui disais
+qu'après une conduite aussi honorable que la
+sienne, elle ne devait plus se permettre de petits
+enfantillages, qui lui faisaient tort, et commencer
+au contraire une nouvelle existence, elle me
+répondit avec douceur qu'elle en avait déjà formé
+la résolution, ainsi que celle de revenir à ses principes
+religieux, qu'elle avait un peu négligés. Elle
+avait pris Pauline en amitié et nous disait journellement
+les choses les plus aimables sur le bonheur
+qu'elle éprouvait de nous avoir avec elle. Il nous
+fut impossible de ne pas prendre pour elle un véritable
+attachement; aussi fûmes-nous profondément
+affligées quand nous apprîmes la fin cruelle de
+cette pauvre malheureuse princesse.</p>
+
+<p>Nous eûmes encore une fois la visite de Manuel
+pendant notre séjour à la Force. Nous lui demandâmes
+des nouvelles du Roi et de sa famille: «Vous
+savez que je n'aime pas les rois», fut sa première
+réponse; mais lui ayant répliqué avec douceur qu'il
+devait trouver tout simple que nous aimions le
+nôtre, et que nous fussions bien occupées de toute
+la famille royale, il nous assura qu'ils se portaient
+tous bien, et remit en même temps à madame de
+<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+Lamballe une lettre de M. le duc de Penthièvre. Il
+nous permit de lui-même d'écrire quelques mots
+décachetés et de recevoir les lettres qui nous
+seraient adressées. J'usai de cette permission pour
+donner de nos nouvelles à cette bonne marquise
+de Lède, dont le grand âge ne donnait aucun
+soupçon; car, dans notre affreuse position, j'aurais
+été bien fâchée de donner connaissance d'un seul
+de nos parents et amis. Manuel dit aussi à François,
+notre guichetier, qu'il pouvait nous promener le
+soir dans la cour de la Force; nous y allâmes dès
+le même soir, à huit heures, et cette triste promenade
+nous faisait cependant un petit délassement.</p>
+
+<p>Un soir que nous étions dans cette cour, nous y
+vîmes arriver madame de Septeuil, femme du premier
+valet de chambre du Roi. Nous accourûmes
+auprès d'elle pour savoir ce qui se passait; car,
+depuis notre entrée au Temple, nous étions dans la
+plus complète ignorance sur ce qui nous intéressait
+si vivement. Quel fut notre étonnement de trouver
+une petite femme uniquement occupée d'elle, et
+d'une si complète indifférence sur tout autre objet,
+que nous ne pûmes rien apprendre par elle de ce
+que nous désirions savoir! Elle voulait qu'on la mît
+dans notre chambre; mais madame de Lamballe
+pria François de nous laisser seules entre nous, et
+on la logea ailleurs.</p>
+
+<p>Nous fûmes un jour bien étonnées de voir entrer
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+dans notre chambre un inconnu, qui venait,
+disait-il, nous donner des nouvelles de madame de
+Tarente, qui était à l'Abbaye, et qui l'avait prié de
+lui en donner des nôtres. Il nous parla beaucoup
+d'elle, de son grand courage, et avait l'air de chercher
+à s'insinuer dans notre esprit. Il nous fit
+entendre qu'il était ce du Verrier qui avait été
+chargé de différentes missions. Nous répondîmes
+avec prudence à toutes ses questions, ne pouvant
+croire qu'on eût laissé entrer d'autres individus
+dans notre triste séjour que ceux qui s'offraient
+à jouer le rôle de mouton de prison. Il nous dit
+qu'il reviendrait nous voir, mais nous ne le vîmes
+plus.</p>
+
+<p>Nous eûmes encore la visite de ce vilain Colonges,
+qui était dans la voiture du Roi lorsqu'il fut conduit
+au Temple. Il portait un paquet de grosses
+chemises, qu'il remit à madame de Lamballe; et,
+nous regardant toutes avec un air ironique, il
+ajouta: «Il est d'usage, mesdames, de travailler
+dans les prisons; je vous apporte des chemises à
+faire pour nos frères d'armes; vous êtes sûrement
+trop bonnes patriotes pour n'y pas travailler avec
+plaisir.»&mdash;«Tout ce qui peut être utile à nos
+compatriotes, lui répondit doucement madame de
+Lamballe, ne sera jamais rejeté par nous.» François,
+qui voyait que c'était une moquerie, nous
+retira les chemises, et nous n'entendîmes plus
+parler de ce misérable, qui mourut, peu d'années
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+après, dans des accès de rage épouvantables. Ce
+François était un excellent homme, qui nous avait
+dit plus d'une fois qu'il nous sauverait, s'il y avait
+un mouvement dans Paris. Il avait bien la volonté,
+mais non pas, malheureusement, le moyen de pouvoir
+exécuter sa promesse.</p>
+
+<p>Le séjour de la Force était affreux; cette maison
+n'était remplie que de coquins et de coquines qui
+tenaient des propos abominables et chantaient des
+chansons détestables; les oreilles les moins chastes
+eussent été blessées de tout ce qui s'y entendait
+sans discontinuer, la nuit comme le jour; et il
+était difficile de pouvoir prendre un moment de
+repos. La pauvre princesse de Lamballe supportait
+cette cruelle vie avec une douceur et une patience
+admirables; et, par un hasard bien étrange, sa santé
+s'était fortifiée dans ce triste séjour. Elle n'avait
+plus d'attaques de nerfs, et elle convenait qu'elle
+ne s'était pas aussi bien portée depuis longtemps.</p>
+
+<p>Nous étions à la Force depuis quinze jours,
+lorsque, le dimanche 2 septembre, François entra
+dans notre chambre d'un air égaré, disant: «Il
+ne faudra pas penser à sortir de votre chambre
+aujourd'hui; les étrangers avancent, et cela met
+beaucoup d'inquiétude dans Paris.» Et contre son
+habitude, il ne reparut plus de la journée. Nous
+faisions mille conjectures sur ce qui nous avait
+été dit; l'inquiétude et l'espérance se balançaient
+dans notre esprit. Nous nous recommandâmes à
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+Dieu, et après notre prière nous nous couchâmes.</p>
+
+<p>Nous étions à peine endormies que nous entendîmes
+tirer les verrous de notre porte, et que nous
+vîmes paraître un homme bien mis et d'une figure
+assez douce, qui, s'approchant du lit de Pauline,
+lui dit: «Mademoiselle de Tourzel, habillez-vous
+promptement et suivez-moi.»&mdash;«Que voulez-vous
+faire de ma fille?» lui dis-je avec émotion.&mdash;«Cela
+ne vous regarde pas, madame; qu'elle se
+lève et me suive.»&mdash;«Obéissez, Pauline; j'espère
+que le Ciel vous protégera.»</p>
+
+<p>J'étais si émue et si troublée de me voir ainsi
+enlever ma fille, que je demeurai immobile et sans
+pouvoir me remuer. Cet homme restait toujours dans
+un coin de la chambre, en disant: «Dépêchez-vous
+donc!» Cette bonne princesse de Lamballe se leva
+alors, et, quoique bien troublée, aida Pauline à
+s'habiller. Cette pauvre Pauline s'approcha de mon
+lit et me prit la main. Cet homme, la voyant habillée,
+la prit par le bras et l'entraîna vers la porte: «Dieu
+vous assiste et vous protége, chère Pauline!» lui
+criai-je encore en entendant refermer nos verrous.
+Et je restai dans cet état d'immobilité, sans pouvoir
+placer ni même articuler une seule parole pour
+répondre à tout ce que me disait cette bonne princesse,
+pour exciter ma confiance et calmer ma douleur.
+Quand je fus revenue de ce premier saisissement,
+je me levai; je me jetai à genoux, j'implorai
+la bonté de Dieu pour cette chère Pauline; je lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+demandai pour elle et pour moi le courage et la résignation
+dont nous avions tant de besoin, et je me
+relevai avec un peu plus de force. Je remerciai alors
+madame de Lamballe de toutes ses bontés pour
+moi et pour ma fille. Il est impossible d'être plus
+parfaite qu'elle ne le fut pour nous dans cette triste
+nuit, et de montrer plus de sensibilité et de courage.
+Elle s'empara des poches de Pauline, brûla tous les
+papiers et les lettres qu'elle y trouva, pour que rien
+ne pût la compromettre, et elle était aux aguets
+pour écouter si elle n'entendrait rien qui pût nous
+donner quelque connaissance de son sort. Elle se
+recoucha ensuite, me reprochant, avec une bonté
+parfaite, de laisser remplacer par la faiblesse le
+courage qu'elle m'avait toujours connu. Je ne pus
+lui répondre que par ces paroles: «Ah! chère
+princesse, vous n'êtes pas mère!» Je l'engageai à
+prendre un peu de repos, et elle dormit quelques
+heures du sommeil le plus tranquille. Je me jetai
+sur mon lit, tout habillée, dans l'état le plus violent.
+Pauline occupait toutes mes pensées; je ne
+pouvais ni lire ni même faire autre chose que
+répéter: «Mon Dieu! ayez pitié de ma chère Pauline,
+et faites-nous la grâce de nous résigner à votre
+sainte volonté!»</p>
+
+<p>Sur les six heures du matin, nous vîmes entrer
+François, avec l'air tout effaré, qui nous dit sans
+répondre à aucune de nos questions: «On vient
+faire ici la visite.» Et nous vîmes entrer six hommes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+armés de fusils, de sabres et de pistolets, qui, s'approchant
+de nos lits, nous demandèrent nos noms
+et sortirent ensuite. Comme ils étaient entrés sans
+prononcer d'autres paroles, je m'aperçus que le
+dernier, en me regardant, leva les yeux et les mains
+au ciel, ce qui n'annonçait rien de bon. La pauvre
+princesse ne s'en aperçut pas heureusement; mais
+cette visite nous donna tellement à penser, que je
+ne pus m'empêcher de lui dire: «Cette journée
+s'annonce, chère princesse, d'une manière très-orageuse;
+nous ne savons pas ce que le Ciel nous
+destine; il faut nous réconcilier avec Dieu et lui
+demander pardon de nos fautes; disons, à cette fin,
+le <i>Miserere</i>, le <i>Confiteor</i>, un acte de contrition, et
+recommandons-nous à sa bonté.» Je fis tout haut ces
+prières, qu'elle répéta avec moi; nous y joignîmes
+celle que nous faisions habituellement tous les matins,
+et nous nous excitâmes mutuellement au courage.</p>
+
+<p>Comme il y avait une fenêtre qui donnait sur la
+rue et de laquelle on pouvait, quoique de bien
+haut, voir ce qui s'y passait, en montant sur le
+lit de madame de Lamballe et de là sur le bord
+de la fenêtre, elle y monta, et aussitôt qu'on eut
+aperçu de la rue quelqu'un qui regardait par cette
+fenêtre, on fit mine de tirer dessus. Elle vit, de plus,
+un attroupement considérable à la porte de la prison,
+ce qui n'était rien moins que rassurant. Nous
+fermâmes cette fenêtre et nous ouvrîmes celle qui
+était dans la cour. Les prisonniers consternés étaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+dans la stupeur, et il régnait ce profond silence,
+avant-coureur de la mort, qui avait succédé à ce
+bruit continuel qui nous était si importun. Nous
+attendions François avec impatience; il ne venait
+point; et quoique nous n'eussions rien pris depuis
+le dîner de la veille, nous étions trop agitées et trop
+préoccupées pour penser à déjeuner. Je proposai
+alors à la pauvre princesse de prendre notre ouvrage
+pour faire un peu de diversion à nos cruelles pensées.
+Nous travaillions tristement l'une à côté de l'autre,
+attendant l'issue de cette fatale journée, et pensant
+toujours à ma chère Pauline.</p>
+
+<p>Notre porte s'ouvrit sur les onze heures du matin,
+et notre chambre s'emplit de gens armés, qui
+demandèrent la princesse de Lamballe. On ne parla
+pas de moi d'abord, mais je ne voulus pas l'abandonner,
+et je la suivis. On nous fit asseoir sur une
+des marches de l'escalier, pendant qu'on allait chercher
+toutes les femmes qui étaient dans la prison.
+La princesse de Lamballe, se sentant faible, demanda
+un peu de pain et de vin; on le lui apporta; nous
+en prîmes toutes les deux; car, dans les occasions
+pareilles, un physique trop affaibli influe nécessairement
+sur le moral. Quand on nous eut toutes rassemblées,
+on nous fit descendre dans la cour, où
+nous retrouvâmes mesdames Thibaut, Navarre et
+Basire. Je fus bien étonnée d'y trouver madame de
+Mackau, qui me dit qu'on l'avait enlevée, la veille, de
+Vitry pour la conduire dans cette effroyable prison.
+<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span></p>
+
+<p>On avait établi au greffe un tribunal pour juger
+les prisonniers; chacun d'eux y était conduit par
+deux assassins de cette prison, qui les prenaient
+sous les bras pour les massacrer ou les sauver, suivant
+le jugement porté contre eux. Il y avait dans
+la cour, où nous étions tous rassemblées, un grand
+nombre de ces hommes de sang; ils étaient mal
+vêtus, à moitié ivres, et nous regardaient d'un air
+barbare et féroce. Il s'était cependant glissé parmi
+eux quelques personnes honnêtes, et qui n'y étaient
+que dans l'espoir de saisir un moyen d'être utiles
+aux prisonniers, s'ils en pouvaient trouver l'occasion;
+et deux d'entre elles me rendirent de grands
+services dans cette fatale journée.</p>
+
+<p>Je ne quittai pas un instant cette pauvre princesse
+de Lamballe, tout le temps qu'elle fut dans
+cette cour. Nous étions assises à côté l'une de l'autre,
+quand on vint la chercher pour la conduire à cet
+affreux tribunal. Nous nous serrâmes la main pour
+la dernière fois, et je puis certifier qu'elle montra
+beaucoup de courage et de présence d'esprit,
+répondant sans se troubler à toutes les questions
+que lui faisaient les monstres mêlés parmi nous,
+pour contempler leurs victimes avant de les conduire
+à la mort; et j'ai su positivement, depuis,
+qu'elle avait montré le même courage dans l'interrogatoire
+qui précéda sa triste fin.</p>
+
+<p>On ne pouvait se dissimuler le péril que nous
+courions tous; mais celui où je croyais Pauline
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+absorbait toute autre idée de ma part. J'aperçus
+celui qui m'avait enlevé si durement ma fille; sa
+vue me fit horreur, et je cherchai à l'éviter, lorsque,
+passant auprès de moi, il me dit à voix basse:
+«Votre fille est sauvée»; et il s'éloigna sur-le-champ.
+Je vis clairement qu'il ne voulait pas être
+connu, et je renfermai dans mon c&oelig;ur l'expression
+de ma reconnaissance, espérant que si Dieu me
+donnait la vie, elle n'y resterait pas toujours.</p>
+
+<p>La certitude que Pauline était sauvée me rendit
+heureuse au milieu de tant de dangers. Je sentis
+renaître mon courage, et, rassurée sur le sort de
+cette chère partie de moi-même, il me sembla que
+je n'avais plus rien à craindre pour l'autre. Les
+propos qui se tenaient auprès de nous ne nous permettaient
+cependant pas de nous dissimuler le danger
+que nous courions; mais ma fille sauvée me le
+faisait supporter avec résignation. Pensant que s'il
+y avait quelque moyen de se tirer d'affaire, ce ne
+pouvait être que par une grande présence d'esprit,
+je ne m'occupai qu'à la conserver. Je me trouvai
+heureusement assez calme pour espérer garder jusqu'à
+la fin, et dans quelque situation que je pusse
+me trouver, la tranquillité nécessaire pour ne rien
+dire que de convenable, et dont on pût tirer d'inductions
+fâcheuses contre moi et contre ceux qui
+m'étaient plus chers que moi-même.</p>
+
+<p>On nous faisait mille questions sur la famille
+royale; car on avait eu soin de donner à tous ces
+<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+meurtriers les impressions les plus fâcheuses contre
+chacun de ses membres. Nous cherchions à les dissuader,
+en leur racontant des traits de bonté dont
+nous avions été témoins, et madame de Mackau,
+notamment, se conduisit parfaitement. Nous apprîmes
+avec grand plaisir que, réclamée par la commune
+de Vitry, le maire en personne était venu
+la chercher et était parvenu à la ramener avec
+lui. La mise en liberté de mesdames Thibaut,
+Navarre et Basire m'en fit aussi un sensible; mais,
+n'entendant pas parler de madame la princesse de
+Lamballe, je n'avais que trop de motifs de croire
+à la réalisation des craintes que ce silence me faisait
+concevoir.</p>
+
+<p>Je commençai à faire quelques questions aux gens
+qui se trouvaient auprès de moi. Ils y répondirent
+et m'en firent à leur tour. Ils me demandèrent mon
+nom; je le leur dis. Ils m'avouèrent alors qu'ils me
+connaissaient bien; que je n'avais pas une trop mauvaise
+réputation, mais que j'avais accompagné le
+Roi lorsqu'il avait voulu fuir du royaume; que
+cette action était inexcusable; qu'ils ne concevaient
+pas comment j'avais pu m'y décider, et qu'elle
+serait la cause de ma perte. Je leur répondis que je
+n'avais pas le moindre remords, parce que je n'avais
+fait que mon devoir. Je niai que le Roi eût jamais
+eu l'idée de quitter le royaume, et je leur demandai
+s'ils croyaient qu'on dût être fidèle à ses serments.
+Tous répondirent unanimement qu'il fallait
+<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+mourir plutôt que d'y manquer. «Eh bien! leur dis-je,
+j'ai pensé comme vous, et voilà ce que vous blâmez:
+j'étais gouvernante de Mgr le Dauphin; j'avais
+juré, entre les mains du Roi, de ne le jamais quitter,
+et je l'ai suivi dans ce voyage comme je l'aurais suivi
+partout ailleurs, quoi qu'il dût m'en arriver.»&mdash;«Elle
+ne pouvait pas faire autrement», répondirent-ils.&mdash;«C'est
+bien malheureux, dirent quelques-uns
+d'eux, d'être attaché à des gens qui font de mauvaises
+actions.» Je parlai longtemps avec ces hommes. Ils
+paraissaient frappés de ce qui était juste et raisonnable,
+et je ne pouvais craindre que ces hommes,
+qui ne paraissaient pas avoir un mauvais naturel,
+vinssent froidement commettre un crime, que l'exaltation
+de la vengeance aurait eu peine à se permettre.</p>
+
+<p>Pendant cette conversation, un de ces hommes,
+plus méchant que les autres, ayant aperçu un
+anneau à mon doigt, me demanda ce qui était
+autour; je le lui présentai; mais un de ses camarades,
+qui paraissait s'intéresser à moi et qui craignit
+qu'on ne découvrît quelque signe de royalisme, me
+dit: «Lisez-le vous-même.» Je lus alors: «<i>Domine,
+salvum fac Regem, Delphinum et sororem.</i>» Ce qui
+veut dire en français: «Sauvez le Roi, le Dauphin
+et sa s&oelig;ur.» Un mouvement d'indignation saisit
+ceux qui m'entouraient: «Jetez à terre cet anneau,
+s'écrièrent-ils, et foulez-le aux pieds.»&mdash;«C'est
+impossible, leur dis-je; tout ce que je puis faire, si
+<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
+vous êtes fâchés de le voir, c'est de le mettre dans ma
+poche; je suis tendrement attachée à Mgr le Dauphin
+et à Madame, qui sont tous deux des enfants
+charmants. Je donne, depuis plusieurs années, des
+soins particuliers au premier, et je l'aime comme
+mon enfant; je ne puis renier le sentiment que je
+porte dans mon c&oelig;ur, et vous me mépriseriez, j'en
+suis sûre, si je faisais ce que vous me proposez.»&mdash;«Faites
+comme vous voudrez», dirent alors quelques-uns.
+Et je mis l'anneau dans ma poche.</p>
+
+<p>Quelques gens d'aussi mauvaise mine que ceux
+qui m'entouraient vinrent, de l'autre bout de la
+cour, pour me demander de venir donner des
+secours à une jolie femme qui se trouvait mal. J'y
+allai, et je reconnus madame de Septeuil, qui était
+évanouie. Ceux qui la secouraient essayaient en vain
+de la faire revenir; elle étouffait; je commençai par
+la délacer. Un de ces gens-là, pour aller plus vite,
+voulait couper le lacet avec un sabre; je frémis
+d'un tel secours, mais plus encore quand je les
+entendis se dire entre eux: «C'est dommage qu'elle
+soit mariée; elle aurait pu, pour se sauver, épouser
+l'un de nous.» Que je remerciai Dieu de n'avoir pas
+Pauline auprès de moi en cet instant! Pendant que
+je m'occupais à faire revenir madame de Septeuil,
+un de ceux qui nous entouraient aperçut à son cou
+un médaillon sur lequel était le portrait de son
+mari; le prenant pour celui du Roi, il s'approcha
+de moi et me dit tout bas: «Cachez ceci dans votre
+<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+poche, car si on le trouvait dans la sienne, cela
+pourrait lui nuire.» Je ne pus m'empêcher de rire
+de la sensibilité de cet homme, qui l'engageait à me
+demander de prendre sur moi une chose qui lui
+paraissait si dangereuse à conserver, et je m'étonnais
+de plus en plus de ce mélange de pitié et de
+férocité qui existait dans ceux qui m'entouraient.
+Quand madame de Septeuil fut revenue de son évanouissement,
+ces mêmes hommes la consolèrent,
+l'encouragèrent, et, émus de compassion, ils la firent
+sortir de la cour et la ramenèrent chez elle.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M. Hardi, mon libérateur, ne
+m'oubliait pas, et s'occupait à tenir la promesse
+qu'il avait faite à Pauline d'employer tous ses
+moyens pour me sauver. Pour éloigner vis-à-vis de
+ces gens-là toute idée de rapport entre moi et la
+malheureuse princesse de Lamballe, il fit passer à
+ce tribunal, avant moi, un grand nombre de malfaiteurs
+qu'on y devait juger, et tous ceux qui se
+trouvaient marqués étaient impitoyablement massacrés.
+J'en vis passer un qui me fit un mal affreux.
+Il portait déjà sur son visage l'empreinte de la mort,
+tant sa frayeur était grande; il implorait en sanglotant
+la pitié de ceux qui le conduisaient. J'étais
+entourée, en ce moment, de gens à figure atroce, et
+qui ne me cachaient pas le sort qui m'était destiné.
+M. Hardi, qui sentit que j'étais perdue s'ils entraient
+au tribunal, forma le projet de les enivrer. Il y
+parvint avec le secours d'un nommé Labre, gendarme,
+<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span>
+et d'un excellent petit homme, appelé Gremet,
+qui était venu au secours de mademoiselle de
+Hanère, fille de la concierge de la Force. Elle lui
+avait demandé, lorsqu'il l'eut mise en sûreté, de
+travailler à me sauver, et, en effet, il ne me quitta
+que lorsqu'il m'eut ramenée chez moi. Ces misérables
+qu'on avait enivrés, ne pouvant plus se tenir sur
+leurs jambes, furent obligés de s'en aller coucher,
+et ceux qui restaient s'adoucissaient sensiblement,
+nommément deux d'entre eux, qui étaient toujours à
+côté de moi.</p>
+
+<p>Plusieurs gardes nationaux commencèrent alors
+à me marquer de l'intérêt, et me dirent: «Vous
+nous avez toujours bien traités aux Tuileries, et bien
+différemment de la princesse de Tarente, qui était
+si fière avec nous; vous en allez trouver la récompense.»
+Ce propos me fit trembler pour elle, et je
+cherchai à les dissuader de cette idée, en leur disant
+qu'elle était, malgré cet extérieur, la bonté même,
+et qu'elle aurait été la première à les obliger, s'ils
+eussent été dans le cas d'avoir recours à elle. Quand
+les gardes nationaux me virent prête à entrer au
+tribunal, ils voulurent me donner le bras; mais
+ceux qui me tenaient s'y opposèrent: «Nous avons
+toujours été auprès d'elle lorsqu'elle courait les
+plus grands dangers, répliquèrent-ils; nous ne la
+quitterons pas quand nous la voyons au moment
+d'être sauvée.» Ils cherchaient à m'inspirer de
+la confiance, et elle redoubla quand j'aperçus
+<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+M. Hardi, que je vis clairement n'être là que pour
+me protéger.</p>
+
+<p>Après avoir passé dans cette cour quatre mortelles
+heures, qu'on pourrait appeler quatre heures
+d'agonie, je me présentai au tribunal d'un air calme
+et tranquille. Je restai environ dix minutes, pendant
+lesquelles on me fit diverses questions sur ce qui
+s'était passé aux Tuileries. Je répondis avec simplicité;
+et comme on allait me mettre en liberté, un de
+ces monstres, qui ne respirait que le carnage, m'interpella
+en me disant: «Vous étiez du voyage de
+Varennes?»&mdash;«Nous ne sommes ici, dit le président,
+que pour juger les crimes commis le 10 août.»
+Je pris alors la parole et je dis à cet homme: «Que
+voulez-vous savoir? je vous répondrai.» Honteux
+du peu d'effet que faisait sa question, il se tut; et
+le président, voyant le moment favorable pour
+me sauver, se pressa de mettre aux voix la question
+de ma libération ou de ma mort; et le cri
+de: <i>Vive la nation!</i> que je savais être celui du salut,
+m'apprit que j'étais sauvée. On me conduisit à la
+porte de la prison, et lorsque je fus au moment de
+passer le guichet, ces mêmes hommes, qui étaient
+prêts à me massacrer, se jetèrent sur moi pour
+m'embrasser et me féliciter d'avoir échappé au
+danger qui me menaçait. Cela me fit horreur, mais
+il n'y avait pas moyen de s'y refuser. J'en éprouvai
+une bien plus vive lorsque, sortant de la rue des Ballets
+pour entrer dans la rue Saint-Antoine, je vis
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
+comme une montagne de débris des corps de ceux
+qui avaient été massacrés, de vêtements déchirés et
+couverts de boue, entourés d'une populace furieuse
+qui voulait que je montasse dessus pour crier: <i>Vive
+la nation!</i> A ce spectacle, mes forces m'abandonnèrent,
+je me trouvai mal. Mes conducteurs crièrent
+pour moi, et je ne repris connaissance qu'en entrant
+dans un fiacre, dont on fit descendre un homme, qui,
+effrayé de tout ce qu'il voyait, ne se fit pas presser
+pour en sortir. Ce fiacre fut entouré de ces mêmes
+personnes qui étaient à côté de moi dans la cour de
+la Force. Trois d'entre eux se placèrent avec moi dans
+la voiture, deux autres à chaque portière et un
+autre à côté du cocher. Ils eurent pour moi, tout
+le long du chemin, des attentions inimaginables,
+recommandant au cocher d'éviter les rues où je
+pourrais trouver des objets effrayants, et ils me
+demandèrent où je voulais aller. Je me fis conduire
+chez cette bonne marquise de Lède, qui me reçut
+avec la tendresse d'une mère, et qui, dans l'excès
+de sa joie, voulait récompenser généreusement
+ceux qui m'avaient amenée chez elle. Quoique leur
+extérieur n'annonçât rien moins que l'opulence,
+nous ne pûmes les décider à rien accepter.</p>
+
+<p>Pendant le chemin, je remarquai avec étonnement
+l'extrême désir qu'ils témoignaient de me voir
+en sûreté. Ils pressaient le cocher pour le faire
+aller plus vite, et chacun d'eux paraissait être personnellement
+intéressé à ma conservation. J'oubliais
+<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
+de dire que ceux qui refusèrent l'argent que
+je voulus leur donner, me dirent qu'ils avaient
+voulu me sauver, parce que j'étais innocente des
+crimes qui m'étaient imputés; qu'ils se trouvaient
+heureux d'avoir réussi, et qu'ils ne voulaient rien
+recevoir, parce qu'on ne se faisait pas payer pour
+avoir été juste. Tout ce que je pus obtenir d'eux fut
+que chacun me donnât son nom, espérant pouvoir
+les récompenser un jour des services que j'en avais
+reçus.</p>
+
+<p>Un jeune Marseillais, qui paraissait s'être vivement
+intéressé à mon sort, revint le lendemain
+savoir de mes nouvelles et m'engager à quitter
+Paris, où je ne serais pas en sûreté si les alliés approchaient.
+Je fis de nouvelles instances pour leur
+faire accepter une marque de reconnaissance, et
+je n'en ai plus entendu parler depuis. J'ai pu être
+utile à deux d'entre eux; les deux autres sont probablement
+morts, car ils ne sont pas revenus chez
+moi.</p>
+
+<p>Les expressions me manquent pour exprimer ma
+reconnaissance de tout ce que fit pour nous madame
+de Lède dans les cruelles circonstances où nous
+nous trouvions. Elle fut pour nous ce qu'aurait été
+la mère la plus tendre; elle nous prodigua les soins
+les plus empressés et les plus touchants. Je l'avais
+toujours tendrement aimée; je la soignais le mieux
+qu'il m'était possible, et elle me prouva qu'elle
+n'avait pas été insensible à mes soins. Son grand
+<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+âge et sa grande faiblesse n'avaient point altéré la
+délicatesse de ses sentiments. Toujours bonne,
+douce, aimable, j'éprouvais auprès d'elle la seule
+consolation dont mon c&oelig;ur pouvait être susceptible;
+mais, hélas! elle ne devait pas être de longue
+durée.</p>
+
+<p>Il y avait à peine une heure que j'étais chez elle,
+lorsqu'on me dit qu'un homme demandait à me
+parler. C'était M. Hardi, qui, en m'assurant que ma
+chère Pauline se portait bien, ajouta qu'il ne voulait
+pas me dire encore où elle était, de peur que
+mon empressement à la revoir ne lui fût nuisible;
+mais que s'il n'y avait pas d'inconvénient un peu
+plus tard, il me donnerait son adresse pour que je
+l'envoyasse chercher. Je voulus lui témoigner ma
+reconnaissance: «Ne parlez pas de cela, dit-il, vous
+m'affligeriez.» Je lui demandai au moins son adresse;
+il me la refusa et s'éclipsa. Il revint deux heures
+après m'apporter le nom et la rue où logeait Babet
+des Hayes, qui était celle qui avait retiré Pauline.
+Madame la comtesse de Charry, fille de madame
+de Lupé, parvint à la trouver, et avant sept heures
+Pauline était entre mes bras! On peut juger de
+l'émotion avec laquelle nous nous embrassâmes, et
+que de sentiments se confondirent dans notre première
+entrevue. Je ne pus soutenir tant d'assauts,
+et je tombai dans un abattement excessif. Cette
+bonne madame de Lède voulait que je prisse un peu
+de nourriture; mais mon gosier était tellement
+<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
+serré, que je ne pouvais rien avaler. On me fit coucher,
+et je m'endormis d'excès de fatigue.</p>
+
+<p>Il y avait à peine une heure que j'étais couchée,
+que ce Truchon, dont j'ai déjà parlé, vint nous
+demander que nous lui donnassions un petit mot
+d'écrit par lequel nous nous engagions à lui représenter
+Pauline quand il la demanderait. Pauline, ne
+voulant rien écrire sans mon aveu, entra dans ma
+chambre; je me réveillai avec horreur, croyant, avec
+raison, entendre le son d'une de ces voix sinistres
+auxquelles mes oreilles n'étaient que trop accoutumées.
+Je lui donnai un mot insignifiant que je
+signai; c'était tout ce qu'il voulait, et je n'en ai plus
+entendu parler. J'ai toujours cru qu'il voulait se
+faire un rempart de ce billet, si les choses tournaient
+en notre faveur, et M. Hardi n'en doutait pas.
+En sortant de la maison, il dit aux gens
+de madame de Lède qu'il ne fallait pas que Pauline
+en sortît sans son aveu, paroles qu'ils retinrent avec
+soin, car ils étaient tous de grands patriotes et
+avaient beaucoup de considération pour un membre
+de la Commune.</p>
+
+<p>Nous étions, Pauline et moi, comblées de marques
+d'amitié de cette bonne madame de Lède. Je me
+faisais un bonheur de la soigner et de partager avec
+elle les dangers qu'elle pouvait courir, lorsque je vis
+arriver chez moi M. Hardi, qui m'engagea à quitter
+Paris, où nous n'étions pas en sûreté: «Non, lui dis-je,
+je ne quitterai pas madame de Lède, que je regarde
+<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
+comme une mère, dans l'état de faiblesse où la
+réduisent des événements beaucoup trop forts
+pour son âge; je vivrai ou mourrai avec elle.»&mdash;«C'est
+fort bien pour vous, qui n'avez, dit-il, que les
+risques de chacun à courir, puisque vous avez été
+jugée et innocentée; il n'en est pas de même
+pour mademoiselle Pauline, qui, ayant été sauvée
+de la prison, pourrait être reprise et y être reconduite.»
+Et il me répéta que c'était très-sérieusement
+qu'il me donnait le conseil de l'éloigner de
+Paris, le plus promptement possible et de manière
+que personne ne pût découvrir le lieu de sa
+retraite, et qu'il viendrait le lendemain savoir ma
+détermination.</p>
+
+<p>J'étais au désespoir d'être obligée de quitter
+madame de Lède, dans un moment où je pouvais lui
+être si utile, et je ne savais comment lui annoncer
+l'impossibilité où je me trouvais de pouvoir rester
+plus longtemps chez elle. Elle me devina du premier
+mot; et comme elle s'oubliait toujours pour
+s'occuper de ceux qu'elle aimait, elle fut la première
+à m'engager à presser mon départ. M. Hardi vint
+me revoir le lendemain, et je le priai de me choisir
+un endroit où je pusse vivre inconnue et en sûreté.
+Il me loua deux chambres à Vincennes et me dit
+que je pouvais, sans me compromettre, mener avec
+moi la vieille bonne de ma fille, et ma femme de
+chambre comme cuisinière, si elle voulait s'engager
+à en prendre le costume, et qu'il viendrait nous
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+prendre le lendemain pour nous y mener. Je lui parlai
+de l'engagement pris avec Truchon; il s'en moqua
+et nous confia qu'il était si peu accrédité, qu'il allait
+être obligé de quitter la Commune, et il rassura les
+gens de madame de Lède sur l'inquiétude qu'ils concevaient
+du départ de Pauline. J'embrassai, la mort
+dans l'âme, cette bonne et excellente parente. Un
+secret pressentiment m'avertissait que je ne la reverrais
+plus, et il ne me trompait pas; car, un mois après,
+j'eus la douleur d'apprendre qu'elle n'existait plus.</p>
+
+<p>Nous partîmes de Paris le 7 septembre, sur les
+quatre heures après midi, et nous nous fîmes conduire
+en fiacre dans un café, où M. Hardi nous
+avait donné rendez-vous. Nous renvoyâmes notre
+fiacre et nous en prîmes un autre, un peu plus loin,
+pour gagner Vincennes. Il était temps, car on commençait
+à établir des corps de garde sur les barrières
+de cette route. L'adresse de M. Hardi parvint
+à surmonter toutes les difficultés, et nous
+arrivâmes à bon port à Vincennes.</p>
+
+<p>Il nous donna d'abord le conseil de ne pas sortir
+et de ne pas nous mettre à la fenêtre, jusqu'à ce
+que nous fussions reconnues dans la maison pour
+être des gens calmes et tranquilles. Il nous dit qu'il
+viendrait nous voir de temps en temps, et qu'étant
+au courant de ce qui se passait, il nous ferait aller
+plus loin, s'il y avait du péril à rester si près de
+Paris. Il me promit de m'amener mon homme
+d'affaires, qui fut le seul dans la confidence du lieu
+<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+de notre retraite. Ce fut pour moi une grande consolation.
+Il m'était fort attaché, et nous donna, dans
+tous les dangers que nous courûmes, des preuves de
+son entier dévouement.</p>
+
+<p>Les précautions que nous prîmes pendant le courant
+de notre séjour à Vincennes s'adoucirent un
+peu à la longue. Nous nous promenions tous les
+jours dans de petits sentiers sous le bois de Vincennes,
+et nous allâmes même une fois à Paris voir
+une de mes s&oelig;urs, qui était religieuse et à qui la
+bonne madame de Lède avait loué un petit appartement,
+quand elle fut forcée de quitter son couvent.
+Nous ne vîmes personnes d'ailleurs, et nous passâmes
+quatre mois à Vincennes dans une entière
+solitude, mais plongées dans la plus profonde douleur.
+Toutes nos pensées se portaient vers le Temple,
+et nous ne voulûmes jamais penser à quitter la
+France, tant qu'elle renfermerait des êtres qui nous
+étaient si chers, et que nous ne pouvions nous
+résoudre à perdre de vue.</p>
+
+<p>Je n'ai point parlé des périls qu'éprouva Pauline
+après le départ du Roi, non plus que ceux
+qu'elle courut le 3 septembre, lorsqu'on la sauva des
+massacres de la Force. J'ai pensé qu'il serait plus
+intéressant de les lui laisser raconter à elle-même,
+et j'ai joint, en conséquence, à ces mémoires la lettre
+qu'elle écrivit à la comtesse de Sainte-Aldegonde, sa
+s&oelig;ur, deux jours après sa sortie de l'affreuse prison
+de la Force.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p>
+
+<h2>COPIE D'UNE LETTRE</h2>
+
+<p class="content hanging">Écrite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse
+de Béarn, à madame la comtesse de Sainte-Aldegonde, sa s&oelig;ur,
+dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la prison
+de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre, en date
+du 8 septembre 1792.</p>
+
+<p class="p2">Je n'ai eu que le temps de vous dire, chère Joséphine,
+que ma mère et moi étions hors de Paris;
+mais je veux vous raconter aujourd'hui comment
+nous échappâmes aux plus affreux dangers. Une
+mort certaine en était le moindre, tant la crainte
+des horribles circonstances dont elle pouvait être
+accompagnée augmente encore ma frayeur.</p>
+
+<p>Je reprendrai l'histoire d'un peu loin, c'est-à-dire
+du moment où la prison mit fin à notre correspondance.
+Vous savez que, le 10 août, ma mère
+accompagna la famille royale à l'Assemblée. Restée
+seule aux Tuileries, dans l'appartement du Roi, je
+m'attachai à la bonne princesse de Tarente, aux
+soins de laquelle ma mère m'avait recommandée;
+et nous nous promîmes, quels que fussent les
+événements, de ne nous jamais séparer l'une de
+l'autre.
+<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p>
+
+<p>Bientôt après le départ du Roi, commença une
+canonnade dirigée contre le château. Nous entendîmes
+siffler les balles d'une manière effrayante. Les
+carreaux cassés et les fenêtres brisées faisaient un
+vacarme épouvantable. Pour nous mettre un peu à
+l'abri et n'être point du côté où on tirait le canon,
+nous nous retirâmes dans l'appartement de la Reine,
+au rez-de-chaussée. Là, il nous vint à l'idée de
+fermer les volets et d'allumer toutes les bougies des
+lustres et des candélabres, espérant que, si les brigands
+venaient à forcer notre porte, l'étonnement
+que leur causerait tant de lumières nous sauverait
+du premier coup et nous laisserait le temps de
+parler.</p>
+
+<p>A peine notre arrangement était-il fini, que nous
+entendîmes des cris affreux dans la chambre précédente,
+et un cliquetis d'armes qui ne nous annonçait
+que trop que le château était forcé et qu'il fallait
+s'armer de courage. Ce fut l'affaire d'un moment;
+les portes furent enfoncées, et des hommes, le sabre
+à la main et les yeux hors de la tête, se précipitèrent
+dans la salle. Ils s'arrêtèrent un moment,
+étonnés de ce qu'ils voyaient, et de ne trouver
+qu'une douzaine de femmes dans la chambre (plusieurs
+dames de la Reine, de Madame Élisabeth et
+de madame de Lamballe s'étaient réunies avec nous).
+Ces lumières, répétées dans les glaces, en contraste
+avec les lumières du jour, firent un tel effet sur ces
+brigands, qu'ils en restèrent stupéfaits. Plusieurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
+dames se trouvèrent mal, entre autres madame de
+Genestoux, qui avait tellement perdu la tête, qu'elle
+se mit à genoux en balbutiant les mots de pardon.
+Nous la fîmes taire; et, pendant que je la rassurais,
+cette bonne madame de Tarente priait un jeune
+Marseillais d'avoir pitié de la faiblesse de la tête de
+cette dame et de la prendre sous sa protection. Cet
+homme y consentit, et la tira aussitôt de la chambre;
+puis, revenant tout à coup à celle qui lui avait
+parlé pour une autre, et frappé d'un tel courage
+dans une pareille circonstance, il lui dit: «Je sauverai
+cette dame, vous aussi et votre compagne.»
+Effectivement, il mit madame de Genestoux entre
+les mains d'un de ses camarades, puis il prit
+madame de Tarente et moi chacune sous le bras, et
+nous mena hors de l'appartement. En sortant de
+l'appartement, il nous fallut passer sur les corps de
+Diert, garçon de la chambre de la Reine, et de
+Pierre, un de ses valets de pied, qui, n'ayant jamais
+voulu abandonner la chambre de leur maîtresse,
+avaient été victimes de leur attachement. Cette vue
+nous serra le c&oelig;ur, et nous nous regardâmes,
+madame de Tarente et moi, pensant que nous
+aurions peut-être bientôt le même sort. Après
+beaucoup de peines, cet homme parvint enfin à
+nous faire sortir du château par une petite porte,
+près des souterrains. Nous nous trouvâmes sur la
+terrasse, puis à la porte du pont Royal. Là, notre
+homme nous quitta, ayant, dit-il, rempli l'engagement
+<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
+de nous conduire sûrement hors des Tuileries.</p>
+
+<p>Je pris alors le bras de madame de Tarente, qui,
+croyant se soustraire aux regards de la multitude,
+voulut, pour retourner chez elle, descendre sur le
+bord de la rivière. Nous marchions doucement, sans
+proférer une seule parole, lorsque nous entendîmes
+des cris affreux derrière nous; et, en nous retournant,
+nous aperçûmes une foule de brigands qui
+couraient sur nous le sabre à la main. Il en parut
+d'autres au même instant devant nous, sur le quai
+et par-dessus le parapet. Ces derniers nous couchaient
+en joue, en criant que nous étions les
+échappés des Tuileries. Pour la première fois de
+ma vie j'eus peur. Cette manière d'être massacrée
+me paraissait affreuse. Madame de Tarente parla à
+la multitude, et obtint que, sous escorte, nous
+serions conduites au district.</p>
+
+<p>Il fallut traverser toute la place Louis XV, au
+milieu des morts et des mourants, car beaucoup de
+Suisses et de malheureux gentilshommes y avaient
+été massacrés<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Nous étions suivies d'un peuple
+immense qui nous accablait d'injures, en nous
+conduisant au district de la rue Neuve-des-Capucines.</p>
+
+<p>Nous nous fîmes connaître au président du
+district. C'était un homme honnête et qui jugea
+promptement tout ce qu'avait de pénible et de dangereux
+<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
+la position où nous nous trouvions. Il donna
+un reçu de nos personnes, dit très-haut que nous
+serions conduites en prison, et parvint, par cette
+assurance, à congédier ceux qui nous avaient
+amenées. Se trouvant seul avec nous, il nous assura
+de son intérêt, et nous promit qu'à la chute du jour
+il nous ferait reconduire chez nous. Effectivement,
+il nous donna, sur les huit heures et demie du soir,
+deux personnes sûres pour nous reconduire, et nous
+fit passer par une porte de derrière, pour éviter les
+assassins qui entouraient la maison. Nous arrivâmes
+enfin chez la duchesse de la Vallière, grand'mère
+de madame de Tarente, et chez laquelle elle logeait.
+Je demandai à cette bonne princesse de ne la pas
+quitter de la nuit, et je couchai sur un canapé dans
+sa chambre.</p>
+
+<p>Le lundi 13, à huit heures du matin, pendant
+que nous causions ensemble de tout ce qui nous
+était arrivé, nous entendîmes frapper à la porte.
+C'était mon frère, qui, ayant passé deux nuits auprès
+du Roi aux Feuillants, venait nous en donner des
+nouvelles et me dire que la Reine avait demandé à
+ma mère que je vinsse la rejoindre, que le Roi l'avait
+demandé à Péthion, qui l'avait accordé, et que, dans
+une heure, il viendrait me chercher pour me conduire
+aux Feuillants. Cette nouvelle me fit un sensible
+plaisir. Je me trouvais heureuse de me
+retrouver avec ma mère, d'unir mon sort au sien
+et à celui de la famille royale.
+<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span></p>
+
+<p>J'arrivai à neuf heures aux Feuillants. Je ne puis
+exprimer la bonté avec laquelle je fus reçue du Roi
+et de la Reine. Ils me firent mille questions sur les
+personnes dont je pouvais leur donner des nouvelles;
+Mgr le Dauphin et Madame m'embrassèrent, en me
+témoignant une amitié touchante et me disant que
+nous ne nous séparerions plus.</p>
+
+<p>Une demi-heure avant de quitter les Feuillants,
+Madame Élisabeth m'appela, m'emmena avec elle
+dans un cabinet, et me dit: «Chère Pauline, nous
+connaissons votre discrétion et votre attachement
+pour nous. J'ai une lettre de la plus grande importance
+dont je voudrais me débarrasser avant de
+partir d'ici; aidez-moi à la faire disparaître.» Nous
+prîmes cette lettre de huit pages, nous en déchirâmes
+quelques morceaux que nous essayâmes de
+broyer dans nos doigts et sous nos pieds; mais,
+comme ce moyen était très-long et qu'elle craignait
+qu'une trop longue absence ne donnât
+quelques soupçons, je pris une page de la lettre,
+je la mis dans ma bouche et je l'avalai. Madame
+Élisabeth en voulut faire autant, mais son c&oelig;ur se
+soulevait; je m'en aperçus; et lui demandant les
+deux dernières pages de la lettre, je les avalai, de
+manière qu'il n'en resta aucun vestige. Nous rentrâmes
+dans la chambre, et l'heure du départ étant
+arrivée, la famille royale monta dans une voiture
+composée de la manière suivante:</p>
+
+<p>Le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin et Madame se
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
+placèrent dans le fond; Madame Élisabeth, Péthion
+et Manuel, sur le devant; madame la princesse
+de Lamballe, sur une banquette de portière avec
+ma mère; et moi avec Colonges, officier municipal,
+sur la banquette vis-à-vis. La voiture allait
+an petit pas. On traversa d'abord la place Vendôme,
+où la voiture s'arrêta. Et Manuel, faisant
+remarquer au Roi la statue de Louis XIV qui
+venait d'être renversée, eut l'insolence d'ajouter
+ces paroles: «Vous voyez comme le peuple traite
+les rois.» Le Roi rougit d'indignation; mais, se
+modérant à l'instant, il répondit avec un calme
+angélique: «Il est heureux, monsieur, que sa
+rage ne se porte que sur des objets inanimés.»
+Le plus profond silence suivit cette réponse et
+dura tout le long du chemin. On prit les boulevards,
+et le jour commençait à tomber lorsqu'on
+arriva au Temple.</p>
+
+<p>La cour, la maison, le jardin, étaient illuminés,
+et cet air de fête contrastait terriblement avec la
+position de la famille royale. Le Roi, la Reine et nous
+entrâmes dans un fort beau salon, où l'on resta plus
+d'une heure sans pouvoir obtenir de réponse aux
+questions que l'on faisait pour savoir où étaient les
+appartements. On servit ensuite à souper, et l'on
+fut forcé de se mettre à table, quoique l'on n'eût
+guère envie de manger. Mgr le Dauphin tombait de
+sommeil et demandait à se coucher; ma mère pressait
+vivement pour savoir où était la chambre qu'on
+<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+lui destinait. On annonça enfin qu'on allait l'y conduire.</p>
+
+<p>On alluma des torches, on fit traverser la cour,
+puis un souterrain; on arriva enfin à la Tour du
+Temple, et nous y entrâmes par une petite porte,
+qui ressemblait fort à un guichet de prison.</p>
+
+<p>La Reine et Madame furent établies dans la même
+chambre, qui était séparée de celle de Mgr le Dauphin
+par une petite antichambre, dans laquelle couchait
+madame de Lamballe. Le Roi fut logé au
+second, et Madame Élisabeth, pour laquelle il n'y
+avait plus de chambre, dans une cuisine près celle
+du Roi, d'une saleté épouvantable. Cette bonne
+princesse dit à ma mère qu'elle se chargeait de
+moi, et elle fit effectivement mettre un lit de sangle
+pour moi à côté du sien. La chambre dans laquelle
+donnait cette cuisine était un corps de garde. On
+peut juger du bruit qui s'y faisait; nous passâmes
+ainsi la nuit, sans pouvoir dormir un instant.</p>
+
+<p>Le lendemain, à huit heures, nous descendîmes
+chez la Reine, qui était déjà levée, et dont la
+chambre devait servir de salon. On y passait les
+journées entières, et on ne remontait au second
+que pour se coucher. On n'était jamais seuls dans
+cette chambre; un municipal y était toujours présent,
+et il était changé à toutes les heures.</p>
+
+<p>Tous nos effets avaient été pillés dans notre
+appartement des Tuileries, et je ne possédais que
+la robe que j'avais sur le corps lors de ma sortie du
+<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
+château. Madame Élisabeth, à qui on venait d'en
+envoyer quelques-unes, m'en donna une des siennes.
+Comme elle ne pouvait aller à ma taille, nous nous
+occupâmes à la découdre pour la refaire. Tous les
+jours, la Reine, Madame et Madame Élisabeth
+avaient l'extrême bonté d'y travailler; mais nous
+ne pûmes la finir avant de les quitter.</p>
+
+<p>La nuit du 19 au 20 août, il était environ minuit
+lorsque nous entendîmes frapper à la porte de notre
+chambre, et on nous intima l'ordre de la Commune
+d'enlever du Temple madame la princesse de Lamballe,
+ma mère et moi. Madame Élisabeth se leva
+sur-le-champ, m'aida même à m'habiller, et me
+conduisit chez la Reine. Nous trouvâmes tout le
+monde sur pied, et le lit de Mgr le Dauphin déjà
+transporté dans la chambre de la Reine. Notre séparation
+d'avec la famille royale fut cruelle; et quoique
+l'on nous assurât que nous reviendrions après avoir
+subi un interrogatoire, un instinct secret nous disait
+que nous les quittions au moins pour longtemps.</p>
+
+<p>Nous traversâmes les souterrains aux flambeaux,
+et nous montâmes en fiacre à la porte du Temple.
+On nous conduisit d'abord à l'Hôtel de ville, et
+on nous établit dans une grande salle, séparées
+les unes des autres par un municipal, pour que
+nous ne pussions causer ensemble. Sur les trois
+heures du matin, la princesse de Lamballe fut
+appelée pour subir un interrogatoire. Il dura
+environ un quart d'heure, après lequel on appela
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
+ma mère. Je voulus la suivre; on s'y opposa, disant
+que j'aurais aussi mon tour. Ma mère demanda, dans
+la salle d'interrogatoire, dont les séances étaient
+publiques, que je fusse ramenée auprès d'elle. Mais
+elle fut refusée très-durement, en lui disant que je
+ne courais aucun danger, étant sous la sauvegarde
+du peuple.</p>
+
+<p>On vint enfin me chercher et on me conduisit
+à la salle d'interrogatoire. Là, montée sur une
+estrade, on était en présence d'une foule immense
+de peuple qui remplissait la salle; il y avait aussi
+des tribunes remplies d'hommes et de femmes.
+Billaud de Varennes nous questionnait, et un secrétaire
+écrivait nos réponses sur un grand registre.
+On me demanda mon âge, et on me questionna
+beaucoup sur la journée du 10 août, me disant de
+déclarer ce que j'avais vu et entendu dire au Roi,
+à la Reine et à la famille royale. Ils ne surent que
+ce que je voulus bien leur dire. Je n'avais nulle
+peur, et je me sentais soutenue par une main invisible,
+qui ne m'a jamais abandonnée et m'a toujours
+fait conserver ma tête et mon sang-froid au milieu
+des plus grands dangers.</p>
+
+<p>Je demandai d'être réunie à ma mère et de ne la
+pas quitter. Plusieurs voix s'élevèrent pour dire:
+«Oui, oui!» D'autres murmurèrent, et, l'interrogatoire
+fini, on me fit descendre de l'estrade sur
+laquelle j'avais été interrogée, et après avoir traversé
+plusieurs corridors, je me vis ramener à ma
+<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
+mère, qui était bien inquiète de ce que j'allais
+devenir; elle était alors avec madame de Lamballe,
+et nous fûmes toutes trois réunies.</p>
+
+<p>Nous restâmes dans le cabinet de Tallien jusqu'à
+midi, que l'on vint nous chercher pour nous conduire
+dans la prison de la Force. On nous fit monter
+dans un fiacre. Il était entouré de gendarmes et
+suivi d'un peuple immense. Un officier de gendarmerie
+était avec nous dans la voiture, qui n'arriva
+qu'à une heure et demie à la Force. Ce fut par le
+guichet donnant dans la rue des Ballets que nous,
+entrâmes dans cette horrible prison. On nous fit
+passer d'abord par la salle du conseil, pendant
+qu'on inscrivait nos noms sur les registres de la
+prison.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais qu'un individu fort bien
+mis, qui se trouvait là, s'approcha de moi qui étais
+seule dans la chambre, et me dit: «Mademoiselle,
+votre position m'intéresse, et je vous donne le
+conseil de quitter vos petits airs de cour et d'être
+plus familière et plus affable.» Indignée de l'impertinence
+de ce monsieur, je le regardai fixement et
+lui répondis que telle j'avais été, telle je serais
+toujours; que rien ne pouvait changer mon caractère,
+et que l'impression qu'il pouvait remarquer
+sur mon visage n'était autre chose que l'image de
+ce qui se passait dans mon c&oelig;ur, indigné des horreurs
+que nous voyions. Il se tut et se retira fort
+mécontent. Ma mère rentra alors dans la chambre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>
+mais ce ne fut pas pour longtemps. Nous fûmes
+toutes trois séparées. On conduisit ma mère dans
+un cachot et moi dans un autre; je suppliai qu'on
+voulût bien nous réunir, mais on fut inexorable, et
+je me vis seule dans mon cachot.</p>
+
+<p>Le guichetier vint m'apporter une cruche d'eau;
+c'était un très-bon homme, qui, me voyant au désespoir
+d'être séparée de ma mère et ne sollicitant
+d'autre consolation que d'y être réunie, fut touché
+de ma situation, et, imaginant me faire plaisir,
+il me laissa son petit chien afin de me donner
+une distraction: «Mais surtout ne me trahissez
+pas, dit-il; j'aurai l'air de l'avoir oublié par
+mégarde.»</p>
+
+<p>A six heures du soir il revint me voir, et me
+trouvant toujours dans le même état de chagrin, il
+me dit: «Je vais vous confier un secret. Votre
+mère est dans le cabinet au-dessus du vôtre; ainsi
+vous n'êtes pas loin d'elle; d'ailleurs, ajouta-t-il,
+vous allez avoir, dans une heure, la visite de
+Manuel, procureur de la Commune, qui viendra
+s'assurer si tout est dans l'ordre; n'ayez pas l'air de
+le savoir.»</p>
+
+<p>J'entendis effectivement, quelque temps après,
+tirer les verrous de la chambre voisine, puis ceux
+de la mienne, et je vis entrer trois hommes dans
+ma chambre, dont je reconnus très-bien l'un pour
+être ce même Manuel qui avait conduit le Roi au
+Temple. Il trouva ma chambre humide, et parla de
+<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>
+m'en faire changer. Je saisis cette occasion pour
+lui dire que tout m'était égal, séparée de ma mère;
+que la seule grâce que je sollicitais de lui particulièrement
+était de me réunir à elle. Je le lui
+demandai avec tant de vivacité qu'il m'en parut
+touché. Il eut l'air de réfléchir un moment, puis il
+dit: «Je dois revenir ici demain, nous verrons, et je
+ne vous oublierai pas.» Le pauvre guichetier,
+fermant la porte, me dit à voix basse: «Il est
+touché; je lui ai vu les larmes aux yeux; ayez courage:
+à demain.»</p>
+
+<p>Ce bon François, car c'était le nom du guichetier,
+me donna de l'espoir, et me fit un bien que je
+ne puis exprimer. Je priai Dieu avec un calme et
+une tranquillité extrêmes, je me jetai tout habillée
+sur l'horrible grabat qui me servait de lit, et je
+m'endormis.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, je vis rentrer Manuel dans
+ma chambre; il me dit qu'il allait me conduire chez
+ma mère. Je crus voir en lui un libérateur; et
+quand j'aperçus ma pauvre mère si affligée, je me
+jetai entre ses bras, en croyant tous nos malheurs
+finis, puisque je me retrouvais auprès d'elle. Il fut
+si touché du bonheur que nous éprouvions et de la
+vivacité avec laquelle nous lui témoignions notre
+reconnaissance, que les larmes lui en vinrent aux
+yeux, et qu'il offrit à ma mère de la réunir à
+madame la princesse de Lamballe, et il fut la chercher
+sur-le-champ. Elle passa la nuit dans sa chambre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>
+et je retournai dans la mienne pour cette seule
+nuit. Le lendemain, à huit heures du matin, Manuel
+vint nous chercher, et nous conduisit dans la chambre
+qui avait été donnée à madame de Lamballe et
+qui était plus saine et plus commode que les autres.
+Nous étions toutes les trois réunies, seules, et nous
+éprouvâmes un moment de bonheur de pouvoir
+partager ensemble nos infortunes.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, nous reçûmes un paquet
+venant du Temple; c'étaient nos effets que nous
+renvoyait la Reine, laquelle, avec cette bonté qui ne
+se démentait jamais, nous fit dire qu'elle avait eu
+soin de les réunir elle-même. Parmi eux se trouvait
+cette robe de Madame Élisabeth dont je vous ai
+parlé plus haut. Elle est pour moi le gage d'un
+éternel souvenir; je la garde avec un saint respect,
+et je la conserverai toute ma vie.</p>
+
+<p>L'incommodité de notre logement, l'horreur de
+notre prison, le chagrin d'être séparées du Roi et
+de la famille royale, la sévérité avec laquelle cette
+séparation nous menaçait d'être traitées, m'attristaient
+fort, je l'avoue, et effrayaient extrêmement
+cette malheureuse princesse de Lamballe. Quant à
+ma mère, elle montrait cet admirable courage que
+vous lui avez vu dans de tristes circonstances de
+sa vie, courage qui, n'ôtant rien à la sensibilité,
+laissait cependant à son âme la tranquillité nécessaire
+pour faire usage de son esprit, si l'occasion
+s'en présentait. Elle lisait, travaillait et causait
+<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span>
+d'une manière aussi calme que si elle n'eût rien
+craint; elle paraissait affligée, mais ne semblait pas
+même inquiète.</p>
+
+<p>Nous étions depuis quinze jours dans ce triste
+séjour, lorsque, le 3 septembre, à une heure du
+matin, étant toutes trois couchées et dormant de
+ce sommeil qui laisse encore place à l'inquiétude,
+nous entendîmes les verrous de notre porte, et
+nous vîmes paraître un homme qui me dit: «Mademoiselle
+de Tourzel, levez-vous promptement et
+suivez-moi.» Je tremblais et ne répondais ni ne
+remuais: «Que voulez-vous faire de ma fille?» dit
+ma mère à cet homme.&mdash;«Peu vous importe,
+répondit-il d'une manière qui me parut bien dure;
+il faut qu'elle se lève.»&mdash;«Levez-vous, Pauline,
+me dit ma mère, et suivez-le.» Il n'y avait rien
+à faire que d'obéir. Je me levai lentement. Cet
+homme restait toujours dans la chambre, en répétant:
+«Dépêchez-vous donc.»&mdash;«Dépêchez-vous,
+Pauline», me dit aussi ma mère. J'étais habillée,
+mais je n'avais pas changé de place. J'allai alors
+à son lit et je pris sa main. Cet homme, ayant vu
+que j'étais levée, s'approcha, me prit par le bras et
+m'entraîna malgré moi: «Adieu, Pauline, que Dieu
+vous protége, vous bénisse!» me cria ma mère. Je
+ne pouvais plus lui répondre; deux grosses portes
+étaient déjà entre elle et moi, et cet homme
+m'entraînait toujours.</p>
+
+<p>Comme nous descendions l'escalier, il entendit
+<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>
+du bruit, et, d'un air inquiet et agité, il me fit entrer
+précipitamment dans un petit cachot, dont il ferma
+la porte à clef, et disparut. Ce cachot venait d'être
+occupé et était encore éclairé par un reste de
+bout de chandelle. Je la vis finir en moins d'un
+quart d'heure, et je ne puis vous exprimer ce que
+je ressentis et les réflexions sinistres que m'inspirait
+cette lueur, tantôt forte, tantôt mourante. Elle
+me représentait l'agonie, et me disposait à faire le
+sacrifice de ma vie, mieux que n'auraient pu faire
+les discours les plus touchants.</p>
+
+<p>Je restai alors dans la plus profonde obscurité,
+et, quelque temps après, j'entendis ouvrir doucement
+ma porte; je fus appelée, et à la lueur d'une
+petite lanterne, je vis entrer un homme que je
+reconnus pour être le même qui m'avait enfermée
+dans ce petit cachot, et qui était à la salle du conseil
+à notre entrée à la Force, et m'avait donné les
+conseils dont j'avais été si choquée.</p>
+
+<p>Il me fit marcher doucement; et, parvenu au bas
+de l'escalier, il me fit entrer dans une chambre,
+me montra un paquet et me dit de m'habiller dans
+ce que je trouverais dedans. Il referma ensuite la
+porte, et je restai immobile, sans agir ni presque
+penser.</p>
+
+<p>Je ne sais combien de temps je restai dans cet
+état. Je n'en fus tirée que par le bruit de la porte
+qui s'ouvrit, et je vis paraître le même homme:
+«Quoi! vous n'êtes pas encore habillée, me dit-il
+<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>
+d'un air inquiet; il y va de votre vie si vous ne
+sortez promptement d'ici.» Je regardai alors les
+habits qui étaient dans le paquet, et j'y vis des
+habits de paysanne. Ils me parurent assez larges
+pour aller par-dessus les miens, et je les eus passés
+en un instant. Cet homme me prit alors par le
+bras, et me fit sortir de la chambre. Je me laissai
+entraîner sans faire aucune question, aucune
+réflexion, et je voyais à peine ce qui se passait
+autour de moi. Lorsque nous fûmes hors des portes
+de la prison, j'aperçus, au plus beau clair de lune,
+une multitude prodigieuse de peuple, et je me vis
+entourée, dans le même moment, d'hommes armés
+de sabres, d'un air féroce, qui semblaient attendre
+quelque victime pour la sacrifier: «Voici un prisonnier
+que l'on sauve», crièrent-ils tous à la fois,
+en me menaçant de leurs sabres.</p>
+
+<p>Ce même homme qui me conduisait faisait
+l'impossible pour les écarter de moi et se faire
+entendre. Je vis alors qu'il portait la marque qui
+distinguait les membres de la Commune de Paris.
+Cette marque lui donnait la possibilité de se faire
+écouter, et on le laissa parler. Il leur dit que je
+n'étais pas prisonnière, qu'une circonstance m'avait
+fait trouver à la Force, et qu'il venait m'en tirer
+par ordre supérieur, n'étant pas juste de faire périr
+les innocents avec les coupables.</p>
+
+<p>Cette phrase me fit frémir pour ma mère, qui y
+était restée enfermée; les discours de mon libérateur
+<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>
+(car je vis clairement que c'était ce rôle qu'entreprenait
+cet homme dont les manières m'avaient
+paru si dures) faisaient effet sur la multitude, et l'on
+allait me laisser passer, lorsqu'un soldat en uniforme
+de garde national s'avança et dit au peuple qu'on
+le trompait, que j'étais mademoiselle de Tourzel,
+et qu'il me reconnaissait très-bien, m'ayant vue mille
+fois au Tuileries, chez Mgr le Dauphin, lorsqu'il y
+était de garde, et que mon sort ne devait pas être
+différent de celui des autres prisonniers.</p>
+
+<p>La fureur qui s'était calmée redoubla alors tellement
+contre moi et mon protecteur, que je crus
+bien fermement être à mon dernier moment, et que
+le service qu'il avait voulu me rendre serait celui de
+me conduire à la mort au lieu de me laisser attendre.
+Il ne se rebuta point. Son adresse, son éloquence,
+ou peut-être mon bonheur, me tirèrent
+encore de ce danger, et nous nous trouvâmes libres
+de continuer notre chemin.</p>
+
+<p>Nous pouvions encore rencontrer mille obstacles;
+nous étions obligés de passer par des rues où nous
+devions rencontrer beaucoup de peuple; j'étais bien
+connue et je courais le risque d'être encore arrêtée.
+Cette crainte détermina mon guide à me laisser dans
+une petite cour fort sombre, et par laquelle il ne
+devait passer personne, pour aller voir ce qui se
+passait dans les environs, et si nous pouvions continuer
+notre marche sans courir de nouveaux dangers.
+Il revint au bout d'une demi-heure, me disant qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>
+croyait prudent de me faire changer de costume; et
+il m'apporta un habit, un pantalon et une redingote
+dont il voulait me faire revêtir. Je n'étais guère
+tentée d'user de ce déguisement; il me répugnait
+de périr sous des habits qui ne devaient pas être les
+miens; je m'aperçus heureusement qu'il n'avait
+apporté ni souliers ni chapeau; j'avais sur la tête un
+bonnet de nuit, des souliers de couleur aux pieds;
+le déguisement devenait donc impossible, et je
+restai comme j'étais.</p>
+
+<p>Pour sortir de cette petite cour, il fallait repasser
+près des portes de la prison, qu'entouraient les
+assassins, ou traverser l'église du petit Saint-Antoine,
+dans laquelle se tenait une assemblée qui devait
+légaliser leur crimes. L'un ou l'autre de ces deux
+passages était également dangereux pour moi.</p>
+
+<p>Nous choisîmes celui de l'église, et je fus obligée
+de la traverser en passant par les bas côtés, et me
+traînant presque à terre pour n'être pas aperçue de
+ceux qui composaient l'assemblée.</p>
+
+<p>Mon conducteur me fit entrer dans une petite
+chapelle d'un bas côté, et me plaçant derrière les
+débris d'un autel renversé, il me recommanda de
+ne pas remuer, quelque bruit que j'entendisse, et
+d'attendre son retour, qui serait le plus prompt possible.
+Je m'assis sur mes talons, et quoique j'entendisse
+un grand bruit et même des cris, je ne bougeai
+pas du lieu où il m'avait placée, résolue à y attendre
+le sort qui m'était destiné; et me remettant entre
+<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span>
+les mains de la Providence, je m'y abandonnai avec
+confiance, résignée à attendre la mort, si tels étaient
+ses décrets.</p>
+
+<p>Je fus très-longtemps dans cette chapelle; je vis
+enfin arriver mon guide, et nous sortîmes de l'église
+avec les mêmes précautions que nous avions prises
+pour y entrer. Peu loin de là, mon libérateur
+(car je ne puis lui donner d'autre nom) s'arrêta
+devant une maison qu'il me dit être la sienne, me
+fit entrer dans une chambre, et, m'y ayant enfermée,
+me quitta sur-le-champ. J'eus un moment de joie
+en me retrouvant seule; mais je n'en jouis pas longtemps;
+le souvenir des périls que j'avais courus ne
+me montrait que trop ceux auxquels ma mère était
+exposée, et je restai livrée à la plus mortelle
+inquiétude. Je m'y abandonnais depuis plus d'une
+heure, lorsque M. Hardy rentra (car il est temps de
+vous nommer celui auquel nous devons la vie). Il
+me parut encore plus effrayé que je ne l'avais encore
+vu: «Vous êtes connue, me dit-il, on sait que je
+vous ai sauvée; on veut vous ravoir, on croit que
+vous êtes ici; on pourrait venir vous y prendre;
+il en faut sortir tout de suite, mais non pas avec
+moi, ce serait vous exposer à un danger certain.
+Prenez ceci, me dit-il, en me montrant un chapeau
+avec un voile et un mantelet noir. Écoutez
+bien tout ce que je vais vous dire, et n'en oubliez
+pas la moindre chose. En sortant de cette porte,
+vous tournerez à droite, puis vous prendrez la première
+<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>
+rue à gauche, qui vous conduira à une petite
+place où aboutissent trois rues; vous prendrez
+celle du milieu, puis, auprès d'une fontaine, vous
+trouverez un passage qui vous conduira dans une
+autre grande rue; vous trouverez un fiacre arrêté
+près d'une allée sombre. Cachez-vous dans cette
+allée, et vous n'y serez pas longtemps sans me
+voir paraître. Partez vite, et surtout n'oubliez pas
+ma leçon (qu'il me répéta encore une fois), car
+je ne saurais alors comment vous retrouver, et
+que deviendriez-vous?» Je vis la crainte qu'il
+avait que je ne me ressouvinsse pas bien de tous les
+renseignements qu'il m'avait donnés; et cette
+crainte, augmentant celle que j'avais déjà, me troubla
+tellement, qu'en sortant de sa maison je savais
+à peine si je devais tourner à droite ou à gauche;
+comme il vit de sa fenêtre que j'hésitais, il me fit un
+signe, et je me souvins alors de tout ce qu'il m'avait
+dit.</p>
+
+<p>Mes deux habillements l'un sur l'autre me donnaient
+une étrange figure; mon air inquiet pouvait
+me faire paraître suspecte; il me semblait que chacun
+me regardait avec étonnement. J'eus bien de la
+peine à arriver jusqu'à l'endroit où je devais trouver
+le fiacre, mais enfin je l'aperçus, et je ne puis
+vous dire la joie que j'en ressentis: je me crus pour
+lors absolument sauvée. Je me retirai dans l'allée
+sombre, attendant que M. Hardy parût. Il ne
+venait point; j'étais depuis plus d'un quart d'heure
+<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>
+dans cette allée; mes craintes redoublèrent; si j'y
+restais plus longtemps, je craignais de paraître
+suspecte aux gens du voisinage; mais comment
+en sortir? où aller? Je ne connaissais pas le quartier
+dans lequel je me trouvais; si je faisais la
+moindre question, je pouvais me trouver dans un
+grand danger.</p>
+
+<p>Comme je méditais tristement sur le parti que je
+devais prendre, je vis venir M. Hardy avec un autre
+homme. Ils me firent monter dans le fiacre et y
+montèrent avec moi. L'inconnu se plaça sur le
+devant de la voiture et me demanda si je le connaissais.
+Je le regardai et lui dis: «Vous êtes, je crois,
+M. Billaud de Varennes qui m'avez interrogé, à l'Hôtel
+de ville.»&mdash;«Il est vrai, dit-il; je vais vous conduire
+chez Danton et y prendre ses ordres à votre
+sujet.» Arrivés à la porte de Danton, ces messieurs
+descendirent de voiture, montèrent chez lui, et revinrent
+peu après en me disant: «Vous voilà sauvée;
+il ne nous reste plus maintenant qu'à vous conduire
+dans un endroit où vous ne soyez pas connue; autrement
+il pourrait encore ne pas être sûr.»</p>
+
+<p>Je demandai à être menée chez la marquise de
+Lède, ma parente, femme d'un âge trop avancé
+pour que ma présence pût la compromettre. Billaud
+s'y opposa, à cause du grand nombre de domestiques
+qui étaient dans cette maison, dont plusieurs
+pouvaient ne pas être discrets sur mon arrivée dans
+la maison. Il me demanda d'en indiquer une plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span>
+obscure. Je me souvins alors de notre bonne Babet,
+notre fille de garde-robes; je pensai que je ne pouvais
+être mieux que dans une maison pauvre et dans un
+quartier retiré. Billaud de Varennes (car c'était lui
+qui entrait dans tous les détails) me demanda le
+nom de la rue pour l'indiquer au cocher: je nommai
+la rue du Sépulcre. Ce nom, dans un moment
+tel que celui où nous étions, lui fit une grande
+impression, et je vis sur son visage un sentiment
+d'horreur de ce rapprochement avec tous les événements
+qui se passaient. Il dit un mot tout bas à
+M. Hardy, lui recommanda de me conduire chez
+cette pauvre fille, et disparut.</p>
+
+<p>Pendant le chemin, je parlai de ma mère; je
+demandai à M. Hardy si elle était encore en prison.
+Je voulais aller la rejoindre si elle y était
+encore, et plaider moi-même son innocence. Il
+me paraissait affreux de voir ma mère exposée à la
+mort à laquelle on venait de m'arracher. Moi
+sauvée et ma mère périr! cette pensée me mettait
+hors de moi.</p>
+
+<p>M. Hardy chercha à me calmer, et me fit remarquer
+que depuis le moment où il m'avait séparée
+d'elle, il n'avait été occupé que du soin de me sauver;
+qu'il y avait malheureusement employé beaucoup
+de temps; mais qu'il se flattait qu'il lui en
+resterait encore assez pour sauver ma mère; qu'il
+allait sur-le-champ retourner à la prison, et qu'il ne
+regarderait sa mission comme finie, que lorsqu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>
+nous aurait réunies; qu'il me demandait du calme,
+et qu'il avait tout espoir.</p>
+
+<p>Il me laissa pénétrée de reconnaissance pour le
+danger qu'il avait couru afin de me sauver, et de
+l'espoir qu'il me donnait de tirer ma mère de tous
+ceux que je craignais pour elle.</p>
+
+<p>Adieu, chère Joséphine, je suis si fatiguée que je
+ne puis plus écrire; ma mère veut d'ailleurs vous
+raconter elle-même ce qui la regarde, et vous écrira
+demain.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Pauline, en racontant les tristes épreuves par lesquelles
+elle a passé, a négligé de vous dire la
+manière dont elle les a soutenues. Elle a bien
+prouvé que la patience et le courage peuvent s'allier
+à la douceur et à l'extrême jeunesse. Elle n'a
+pas montré, dit M. Hardy, un seul moment de faiblesse
+dans les dangers qu'elle a courus. Et je ne lui
+ai pas vu un instant d'humeur dans la prison, ni
+pendant les quatre mois que nous avons passés si
+tristement à Vincennes; elle a adouci toutes mes
+peines, augmentant cependant les inquiétudes que
+j'éprouvais. L'idée de lui voir partager des périls
+dont son âge devait naturellement la mettre à l'abri,
+me tourmentait sans cesse, et m'empêchait de jouir
+du bonheur de l'avoir auprès de moi. Le Ciel eut
+pitié de nous; il protégea son innocence et permit
+qu'elle fût la sauvegarde de sa mère. Sans ma chère
+<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>
+Pauline, je n'existerais plus, et c'est une grande
+consolation pour une mère de devoir au courage et
+à la tendresse de sa fille le bonheur de se retrouver
+au milieu de tous ses enfants.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XXIV</h2>
+
+<p class="content hanging">Ce chapitre contient ce que j'ai pu apprendre de positif sur la
+situation de la famille royale en 1793.&mdash;Les démarches infructueuses
+que nous, fîmes, Pauline et moi, pour nous enfermer au
+Temple avec Madame en 1795.&mdash;La permission que nous
+obtînmes enfin d'y entrer, mais seulement pour faire des visites
+à cette princesse.&mdash;L'espoir que l'on nous donna de l'accompagner
+à Vienne, d'après la demande de la cour d'Autriche,
+espoir qui se termina par une nouvelle arrestation, une
+prison et une accusation, pour avoir un prétexte de s'y refuser.&mdash;Circonstances
+de la mort du jeune roi Louis XVII, et détails
+positifs que j'ai recueillis à ce sujet.</p>
+
+<p class="p2">Nous allâmes au mois de décembre nous établir
+à Abondant, château appartenant à mon fils, à
+une lieue et demie de la petite ville de Dreux.
+Nous n'étions qu'à dix-neuf lieues de Paris, et il ne
+fallait que six heures pour y retourner. Nous ne
+voulions pas nous éloigner davantage des objets de
+notre continuelle sollicitude, et nous y portâmes
+notre douleur et nos inquiétudes. La fin cruelle
+de notre bon et malheureux roi y mit le comble.
+Nous nous représentions l'état de la famille royale,
+et nous éprouvions une peine sensible de ne pouvoir
+lui faire parvenir l'expression de notre douleur
+et d'un attachement que rien ne pourrait
+affaiblir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>
+Nous eûmes, quinze jours après cette cruelle
+catastrophe, un petit moment de consolation.
+J'avais chargé une de mes femmes, mademoiselle
+Pion, personne de mérite et de beaucoup de tête,
+du soin des atours de Madame. Elle avait toujours
+continué, même depuis son entrée au Temple, de
+lui porter tous les objets nécessaires à son usage
+journalier. On lui fit dire de préparer promptement
+le deuil de cette princesse et de le lui porter
+sur-le-champ. Il était question, lorsqu'elle arriva
+au Temple, de raccommoder les robes de la Reine,
+qui étaient mal faites, et on lui demanda si elle
+pouvait s'en charger. Elle n'hésita pas, pensant
+qu'étant connue de la Reine et de la famille royale,
+celle-ci verrait plus volontiers un visage qui ne lui
+était pas étranger. Elle fut employée pendant deux
+jours à cet ouvrage, et, comme elle ne pouvait
+quitter Paris à cause du service de Madame, elle
+trouva moyen de me faire savoir qu'elle aurait
+quelque chose à me dire relatif à la famille royale,
+si je pouvais arriver à Paris. M. Hardy me fit avoir
+un passe-port et me loua un petit appartement,
+rue Bourgtibourg, au Marais, où Pauline et moi arrivâmes
+sur-le-champ. Elle me raconta comment
+elle était entrée au Temple, et m'assura que toute
+la famille royale se portait bien.</p>
+
+<p>«Je ne puis vous dire, ajouta-t-elle, tout ce que
+j'éprouvai en voyant ma chétive personne faire
+briller sur le visage de cette auguste famille un
+<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>
+rayon de consolation. Leurs regards m'en disaient
+plus que n'auraient pu faire leurs paroles; et
+Mgr le Dauphin, dont l'âge excusait les espiègleries,
+en profitait pour me faire, sous l'apparence
+d'un jeu, toutes les questions que pouvait
+désirer la famille royale. Il courait tantôt à moi,
+puis à la Reine, aux deux princesses, et même au
+municipal. Chaque fois qu'il s'approchait de moi,
+il ne manquait pas de me faire une question sur
+les personnes qui intéressaient la famille royale.
+Il me chargea de vous embrasser de sa part, ainsi
+que mademoiselle Pauline, n'oublia personne de
+ceux qu'il aimait, et jouait si bien son rôle qu'on
+ne pouvait se douter qu'il m'eût parlé.»</p>
+
+<p>La bonne santé dont jouissaient les membres de
+la famille royale ne fut pas de longue durée. La
+jeune princesse eut un petit mal à la jambe qui
+finit par devenir sérieux; l'inquiétude et la douleur
+lui en avaient aigri le sang, et elle était très-souffrante.
+On fit venir Brunger, médecin des enfants,
+qui la trouva manquant des objets les plus nécessaires,
+tels, entre autres, que du linge pour panser
+sa jambe, et il fut obligé d'en apporter de chez lui.
+Il vint nous voir plusieurs fois, pendant mon petit
+séjour à Paris, et se chargea de nos commissions
+verbales, mais jamais d'un mot écrit, de peur d'être
+fouillé et privé de la consolation de donner des
+soins à Madame. Nous en éprouvâmes une grande,
+Pauline et moi, de pouvoir parler avec lui de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
+famille royale, et de savoir exactement des nouvelles
+de cette jeune princesse. Il nous parla de sa
+douceur au milieu de sa profonde douleur et de
+la patience avec laquelle elle souffrait. Il leur était
+si attaché, qu'il n'en parlait que les larmes aux
+yeux, et nous trouvions de la douceur à pleurer
+ensemble sur les malheurs de cette auguste famille<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>
+Nous eûmes aussi le bonheur de voir l'abbé
+Edgeworth, pendant notre petit voyage de Paris. Le
+récit touchant qu'il nous fit des derniers moments
+de notre bon roi nous fit verser bien des larmes;
+nous l'écoutions avec le plus profond respect, et
+j'ai béni mille fois le Ciel de m'avoir permis de voir
+cet ange consolateur. Je ne fus pas assez heureuse
+pour voir M. l'abbé de Malesherbes, qui était alors
+à Malesherbes; mais je vis madame de Senozan, sa
+s&oelig;ur, et j'appris que le Roi, en lui demandant ce
+que j'étais devenue, lui articula ces propres paroles
+qu'il me fit transmettre à Abondant: «Je désirerais
+que vous pussiez me donner des nouvelles de
+madame de Tourzel. Elle m'a tout sacrifié, et
+j'éprouverais une grande consolation si vous
+pouviez lui faire savoir combien j'ai été sensible
+à son attachement.»</p>
+
+<p>Souvenir précieux qui restera toujours gravé dans
+ce c&oelig;ur dont il avait bien voulu apprécier les sentiments
+dans un si cruel moment.</p>
+
+<p>On n'eut pas, dans la suite, pour notre pauvre
+petit roi les égards qu'on avait eus pour Madame.
+Ce jeune prince tomba malade au mois de mai, et
+on ne voulut pas lui donner d'autre médecin que
+celui des prisons. C'était heureusement Thierry,
+médecin du maréchal de Mouchy, ce qui me donna
+la facilité de le voir, et de savoir de lui-même des
+<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span>
+nouvelles de notre cher petit prince. Il était profondément
+touché de la situation de la famille royale;
+il alla trouver Brunger pour s'informer du tempérament
+de l'enfant, et correspondit avec lui tout
+le temps de la maladie. Elle ne fut pas de longue
+durée, et il fut promptement rétabli. On ne peut
+s'empêcher de regretter que le Ciel n'en ait pas
+alors disposé; il lui aurait épargné les mauvais
+traitements qu'il éprouva, et l'affreuse captivité où
+il fut réduit, lors de sa séparation de la famille
+royale: barbarie sans exemple et qui l'a conduit au
+tombeau.</p>
+
+<p>Il est impossible d'exprimer ce que nous souffrîmes
+quand nous apprîmes que le jeune roi avait
+été enlevé à la Reine, pour être mis dans l'appartement
+du Roi son père, sous la garde d'un nommé
+Simon, homme atroce et qui avait donné sa mesure
+au Temple, le jour où il y fut de garde comme
+commissaire. Je voyais jour et nuit ce pauvre petit
+prince seul dans cet affreux séjour, malgré sa
+jeunesse, ses grâces et tout ce qu'il avait de propre
+à exciter la pitié d'un être moins féroce, maltraité,
+menacé et dans un désespoir affreux. Je me représentais
+la profonde douleur dont était pénétrée la
+famille royale; et les larmes me venaient continuellement
+aux yeux en regardant le portrait de ce cher
+petit prince, que j'ai toujours porté sur moi depuis
+le moment de notre séparation.</p>
+
+<p>Nous n'étions pas encore au comble du malheur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span>
+et nous ne l'éprouvâmes que trop quand nous
+apprîmes que la Reine avait été conduite à la Conciergerie.
+Nous ne pouvions penser sans effroi aux
+suites de cette effroyable mesure; mais tant qu'existent
+encore les personnes qui nous sont chères, il
+reste toujours un rayon d'espérance, que fait bien
+connaître le sentiment que l'on éprouve quand elles
+ne sont plus. Nous en fîmes la triste expérience en
+apprenant la fin héroïque de cette illustre et courageuse
+princesse. Je ne puis exprimer tout ce qui
+se passa alors dans mon âme; la douleur de sa
+perte, l'inquiétude pour tout le reste de la famille
+royale me causa un si violent désespoir, que j'en
+pensai perdre la tête, et je n'aspirais qu'à rejoindre
+ceux dont la perte nous affligeait si sensiblement.
+Le Ciel en décida autrement, et nous sauva comme
+par miracle des dangers que nous courûmes sous
+le régime de la Terreur, dans les diverses prisons
+où nous fûmes conduits au mois de mars 1794, et
+dont nous ne sortîmes qu'à la fin du mois d'octobre
+de la même année, trois mois après la mort de
+Robespierre.</p>
+
+<p>Nous eûmes encore la douleur de pleurer Madame
+Élisabeth, cet ange de courage et de vertu. Elle
+était le soutien, l'appui et la consolation de
+Madame. Nous étions dans la plus vive inquiétude
+de cette jeune princesse. Nous nous représentions
+ce c&oelig;ur si sensible, seule dans cette horrible tour,
+livrée à elle-même, sans consolation, et au milieu des
+<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span>
+peines les plus vives que le c&oelig;ur puisse ressentir.
+Les nôtres étaient déchirés en pensant à sa situation
+et à celle de notre cher petit prince, traités
+l'un et l'autre avec une barbarie sans exemple,
+et privés même de la douceur de pleurer ensemble
+sur les malheurs dont ils étaient accablés. Non,
+nous n'avons jamais pensé à nous plaindre; nous
+étions trop occupés de celui du jeune roi et de
+Madame.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes sortis de prison, et que nous
+eûmes un peu plus de liberté, nous cherchâmes à
+avoir de leurs nouvelles; mais on gardait un tel
+silence sur leur situation, que l'on ne pouvait
+former que des conjectures souvent démenties par
+les événements. M. Hue faisait l'impossible pour
+apprendre quelque chose sur ce qui les concernait,
+et venait ensuite, avec une obligeance extrême,
+me faire part de ce qu'il avait appris. Mais, malgré
+tous ses soins, il était si peu instruit de leur véritable
+situation, qu'il m'assura, huit jours avant la
+mort du jeune roi, qu'il était alors bien portant.</p>
+
+<p>J'appris ce cruel événement hors de chez moi et
+sans aucune préparation. Je tombai alors dans un
+profond abattement; tout me devint indifférent,
+et je ne sortis de cet état que lorsque j'appris que
+l'Assemblée avait laissé mettre quelqu'un auprès
+de Madame. Mon attachement pour elle me rendit
+des forces, et je me déterminai à faire toutes les
+démarches nécessaires afin d'obtenir, pour Pauline
+<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>
+et pour moi, la faveur de partager de nouveau la
+captivité de cette jeune princesse. On m'indiqua
+un député nommé Pémartin, qu'on m'assura être
+un homme sensible, touché de sa situation et qui
+me donnerait de bons conseils sur la conduite à
+tenir pour parvenir à notre but. J'allai chez lui avec
+Pauline, et nous le trouvâmes tel qu'on nous l'avait
+dépeint. Il n'avait malheureusement aucun crédit,
+et ne put que nous indiquer les personnes auxquelles
+il fallait s'adresser. Il nous nomma Cambacérès,
+Bergoin, Gauthier de l'Ain et Boudin, tous
+membres du Comité de salut public. Les deux
+derniers, chargés de la partie de la police de ce
+Comité, étaient les plus influents. Nous commençâmes
+par aller chez Boudin, dont nous tirerions
+meilleur parti que des autres. J'appris avec plaisir
+qu'il n'avait pas voté la mort du Roi, et je m'en
+serais bien doutée à la manière dont il nous reçut.
+Il nous écouta avec attention, parut touché des
+malheurs de Madame, et je ne doute pas que nous
+n'eussions obtenu cette permission si elle avait
+uniquement dépendu de lui; mais malheureusement
+son collègue Gauthier avait plus de crédit que
+lui. Il nous reçut d'abord assez bien, ainsi que
+Cambacérès et Bergoin; mais ce dernier et Gauthier
+devinrent plus difficiles lorsqu'il fut question de
+l'échange de Madame. Ils commencèrent par élever
+quelques difficultés, qui augmentèrent encore quand
+M. de Chantereine, employé à la police, demanda
+<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>
+pour sa femme ce que nous sollicitions avec tant
+d'ardeur. Ce Gauthier de l'Ain, qui la protégeait
+probablement, nous mit très-durement à la porte
+de son cabinet, quand nous revînmes chez lui, et
+nous laissa voir clairement, par le peu d'honnêteté
+avec lequel il nous traita, que nous n'avions plus
+rien à espérer; et nous apprîmes peu de jours après
+que madame de Chantereine avait été mise auprès
+de Madame.</p>
+
+<p>Nous ne perdîmes pas encore toute espérance, et
+nous nous occupâmes d'obtenir au moins la permission
+de la voir au Temple, puisqu'il n'y avait
+plus moyen de nous y enfermer. Nous retournâmes
+chez Boudin, qui nous laissa entrevoir la possibilité
+d'y réussir, et nous engagea à avoir un peu de
+patience et à ne pas nous décourager. Nous fûmes
+deux mois sans rien obtenir, au bout desquels une
+dame, que je ne connaissais pas, vint me trouver,
+et m'offrit de me faire avoir la permission d'entrer
+au Temple pour voir Madame, si je voulais l'y
+employer. Elle me dit qu'étant en mesure de me
+rendre ce service, elle s'en était fait un plaisir;
+mais que lui ayant été dit que j'avais renoncé à l'idée
+d'aller au Temple, elle était au moment d'abandonner
+ses démarches; que ne pouvant cependant
+pas me soupçonner capable d'une pareille indifférence,
+elle avait voulu s'en assurer par elle-même,
+et que tel était l'objet de sa visite. On jugera
+facilement de la vivacité avec laquelle je l'en dissuadai,
+<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>
+et lui demandai de me procurer un bonheur
+auquel j'attachais tant de prix, et dont j'aurais une
+reconnaissance éternelle. Je la priai seulement de
+me permettre de prévenir Boudin, qui avait été
+trop bien pour nous pour risquer de nous en faire
+un ennemi. Elle y consentit, et revint le soir même
+me dire que la permission était accordée et que je
+pouvais me la faire délivrer dès le lendemain. Je
+lui demandai comment je pourrais lui témoigner
+ma reconnaissance. Elle me répondit qu'elle était
+trop heureuse de pouvoir faire une chose qui devait
+être agréable à Madame; qu'elle partait dans deux
+jours pour la Normandie, et qu'elle ne me demandait
+qu'un petit mot d'écrit quand j'aurais vu
+Madame, pour lui marquer ma satisfaction du bonheur
+qu'elle m'avait procuré, et qu'elle le viendrait
+chercher elle-même. Elle ne voulut pas me dire
+son nom, vint chercher le petit mot d'écrit, et je
+n'en ai jamais entendu parler depuis.</p>
+
+<p>Nous allâmes, dès le lendemain, chez Boudin,
+et lui dîmes qu'on nous avait assuré que si nous
+renouvelions nos démarches auprès du Comité
+de salut public, nous pouvions espérer de voir
+Madame. Il nous dit que c'était vrai, et nous conseilla
+de nous adresser de nouveau à Gauthier de
+l'Ain, qui nous accorderait sur-le-champ la permission
+d'entrer au Temple. Nous étions à onze
+heures du matin au Comité de salut public, où
+Gauthier nous la remit lui-même. Elle nous donnait
+<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span>
+la faculté d'entrer au Temple trois fois par décade,
+et il nous fut enjoint de la laisser entre les mains
+des gardiens de Madame au Temple. Je demandai
+à Gauthier si Madame avait connaissance de toutes
+les pertes qu'elle avait faites; il nous dit qu'il n'en
+savait rien; et nous eûmes tout le long du chemin,
+du Comité, qui se tenait à l'hôtel de Brienne,
+jusqu'au Temple, l'inquiétude d'avoir peut-être à
+lui apprendre qu'elle avait perdu tout ce qui lui
+restait de plus cher au monde.</p>
+
+<p>En arrivant au Temple, je remis ma permission
+aux deux gardiens de Madame, et je demandai à
+voir madame de Chantereine en particulier. Elle me
+dit que Madame était instruite de tous ses malheurs,
+qu'elle nous attendait et que nous pouvions entrer.
+Je la priai de dire à Madame que nous étions à la
+porte. Je redoutais l'impression que pouvait produire
+sur cette princesse la vue des deux personnes
+qui, à son entrée au Temple, accompagnaient ce
+qu'elle avait de plus cher au monde, et dont elle
+était réduite à pleurer la perte; mais heureusement
+la sensibilité qu'elle éprouva n'eut aucune suite
+fâcheuse. Elle vint à notre rencontre, nous embrassa
+tendrement, et nous conduisit à sa chambre, où
+nous confondîmes nos larmes sur les objets de ses
+regrets. Elle ne cessa de nous en parler, et nous
+fit le récit le plus touchant et le plus déchirant du
+moment où elle se sépara du Roi son père, dont elle
+était si tendrement aimée, et auquel elle était si
+<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>
+attachée. Je ne puis ajouter au récit de Cléry qu'un
+trait, qui peint la grandeur d'âme de ce prince
+et son amour pour son peuple. Je laisse parler
+Madame.</p>
+
+<p>«Mon père, avant de se séparer de nous pour
+jamais, nous fit promettre à tous de ne jamais
+penser à venger sa mort; et il était bien assuré que
+nous regarderions comme sacré l'accomplissement
+de sa dernière volonté. Mais la grande jeunesse
+de mon frère lui fit désirer de produire sur
+lui une impression encore plus forte. Il le prit
+sur ses genoux et lui dit: «Mon fils, vous avez
+entendu ce que je viens de dire; mais comme le
+serment est encore quelque chose de plus sacré
+que les paroles, jurez, en levant la main, que vous
+accomplirez la dernière volonté de votre père.»
+Mon frère lui obéit fondant en larmes, et cette
+bonté si touchante fit encore redoubler les nôtres.»</p>
+
+<p>On ne peut rien ajouter à une semblable réflexion
+dans un pareil moment.</p>
+
+<p>Nous avions laissé Madame faible et délicate, et
+en la revoyant au bout de trois ans de malheurs
+sans exemple, nous fûmes bien étonnées de la
+trouver belle, grande et forte, et avec cet air de
+noblesse qui fait le caractère de sa figure. Nous
+fûmes frappées, Pauline et moi, d'y retrouver des
+traits du Roi, de la Reine, et même de Madame
+Élisabeth. Le Ciel, qui la destinait à être le modèle
+de ce courage qui, sans rien ôter à la sensibilité,
+<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
+rend cependant capable de grandes actions, ne
+permit pas qu'elle succombât sous le poids de tant
+de malheurs.</p>
+
+<p>Madame en parlait avec une douceur angélique;
+nous ne lui vîmes jamais un seul sentiment d'aigreur
+contre les auteurs de tous ses maux. Digne fille du
+Roi son père, elle plaignait encore les Français, et
+elle aimait toujours ce pays où elle était si malheureuse;
+et sur ce que je lui disais que je ne pouvais
+m'empêcher de désirer sa sortie de France pour la
+voir délivrée de son affreuse captivité, elle me
+répondit avec l'accent de la douleur: «J'éprouve
+encore de la consolation, en habitant un pays où
+reposent les cendres de ceux que j'avais de plus
+cher au monde.» Et elle ajouta, fondant en larmes
+et du ton le plus déchirant: «J'aurais été plus heureuse
+de partager le sort de mes bien-aimés parents
+que d'être condamnée à les pleurer.» Qu'il était
+douloureux et touchant en même temps d'entendre
+s'exprimer ainsi une jeune princesse de quinze
+ans, qui, dans un âge où tout est espoir et bonheur,
+ne connaissait encore que la douleur et les
+larmes!</p>
+
+<p>Elle nous parla avec attendrissement du jeune
+roi son frère, et des mauvais traitements qu'il
+essuyait journellement. Ce barbare Simon le maltraitait
+pour l'obliger à chanter la <i>Carmagnole</i> et des
+chansons détestables, de manière que les princesse
+pussent l'entendre; et quoiqu'il eût le vin
+<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span>
+en horreur, il le forçait d'en boire lorsqu'il voulait
+l'enivrer. C'est ce qui arriva le jour où il lui fit dire
+devant Madame et Madame Élisabeth les horreurs
+dont il fut question dans le procès de notre malheureuse
+reine. A la fin de cette scène atroce, le malheureux
+petit prince, commençant à se désenivrer,
+s'approcha de sa s&oelig;ur, et lui prit la main pour la
+baiser; l'affreux Simon, qui s'en aperçut, lui envia
+cette légère consolation et l'emporta sur-le-champ,
+laissant les princesses dans la consternation de ce
+dont elles venaient d'être témoins.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de demander à Madame
+comment avec tant de sensibilité, et dans une si
+affreuse solitude, elle avait pu supporter tant de
+malheurs. Rien de si touchant que sa réponse, que
+je ne puis m'empêcher de transcrire:</p>
+
+<p>«Sans religion, c'eût été impossible; elle fut mon
+unique ressource, et me procura les seules consolations
+dont mon c&oelig;ur pût être susceptible;
+j'avais conservé les livres de piété de ma tante
+Élisabeth; je les lisais, je repassais ses avis dans
+mon esprit, je cherchais à ne m'en pas écarter et
+à les suivre exactement. En m'embrassant pour la
+dernière fois et m'excitant au courage et à la
+résignation, elle me recommanda positivement
+de demander que l'on mit une femme auprès de
+moi. Quoique je préférasse infiniment ma solitude
+à celle que l'on y aurait mise alors, mon respect
+pour les volontés de ma tante ne me permit pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>
+d'hésiter. On me refusa, et j'avoue que j'en suis
+bien aise.</p>
+
+<p>«Ma tante, qui ne prévoyait que trop le malheur
+auquel j'étais destinée, m'avait accoutumée à me
+servir seule et à n'avoir besoin de personne. Elle
+avait arrangé ma vie de manière à en employer
+toutes les heures: le soin de ma chambre, la
+prière, la lecture, le travail, tout était classé. Elle
+m'avait habituée à faire mon lit seule, me coiffer,
+me lacer, m'habiller, et elle n'avait, de plus, rien
+négligé de ce qui pouvait entretenir ma santé.
+Elle me faisait jeter de l'eau pour rafraîchir l'air de
+ma chambre, et avait exigé, en outre, que je marchasse
+avec une grande vitesse pendant une heure,
+la montre à la main, pour empêcher la stagnation
+des humeurs.»</p>
+
+<p>Ces détails si intéressants à entendre de la bouche
+même de Madame nous faisaient fondre en larmes;
+nous admirions le courage de cette sainte princesse
+et cette prévoyance qui s'étendait sur tout ce qui pouvait
+être utile à Madame. Elle fut la consolation de
+son auguste famille et nommément de la Reine, qui,
+moins pieuse qu'elle en entrant au Temple, eut le
+bonheur d'imiter cet ange de vertu. Non contente
+de s'occuper de ceux qui lui étaient chers, elle
+employa ses derniers moments à préparer à paraître
+devant Dieu les personnes condamnées à partager
+son sort; et elle exerça la charité la plus héroïque
+jusqu'à l'instant où elle alla recevoir les récompenses
+<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>
+promises à une vertu aussi éclatante et aussi
+éprouvée que l'avait été celle de cette vertueuse et
+sainte princesse.</p>
+
+<p>Madame eut bien de la peine à se persuader qu'elle
+en était privée pour toujours. Elle n'avait jamais pu
+croire qu'on pût pousser la fureur jusqu'à attenter
+aux jours d'une princesse qui ne pouvait avoir eu
+aucune part au gouvernement et dont on respectait
+tellement la vertu, qu'un profond silence l'accompagna
+de la Conciergerie jusqu'à la barrière de
+Monceaux. Il n'en était pas de même de la Reine;
+elle l'avait vue trop en butte aux méchancetés; on
+redoutait trop son courage et son titre de mère du
+jeune roi, pour qu'elle pût se flatter de se retrouver
+un jour entre ses bras. Aussi ses adieux furent-ils
+déchirants.</p>
+
+<p>Cette jeune princesse, depuis sa séparation d'avec
+Madame Élisabeth, passa près de quinze mois seule,
+livrée à sa douleur et aux plus tristes réflexions,
+n'ayant d'autre livre que les voyages de La Harpe,
+qu'elle lut et relut plusieurs fois, manquant de tout,
+ne demandant rien, et raccommodant elle-même
+jusqu'à ses bas et ses souliers. Elle fut visitée
+quelquefois par des commissaires de la Convention;
+ses réponses furent si courtes et si laconiques,
+qu'ils ne prolongeaient pas la visite. Il semblait
+que le Ciel eût imprimé sur elle le sceau de sa protection,
+car ils éprouvaient tous un sentiment de
+respect dont aucun ne s'écarta un seul instant.
+<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>
+Quand elle entendait battre la générale, elle éprouvait
+un rayon d'espérance; car, dans sa triste situation
+et sans crainte de la mort, tout changement ne
+pouvait que lui être favorable. Elle se crut un jour
+au bout de ses peines, et vit arriver la mort avec le
+calme de l'innocence et de la vertu. Elle se trouva mal
+jusqu'à perdre connaissance, et se réveilla comme
+d'un profond sommeil, sans savoir combien de
+temps elle était restée dans ce triste état. Malgré
+tout son courage, elle nous avoua qu'elle était si
+fatiguée de sa profonde solitude, qu'elle se disait à
+elle-même: «Si l'on finit par mettre auprès de moi
+une personne qui ne soit pas un monstre, je sens
+que je ne pourrai m'empêcher de l'aimer.»</p>
+
+<p>Dans cette disposition, elle vit arriver avec plaisir
+au Temple madame de Chantereine. Celle-ci ne manquait
+pas d'esprit et paraissait avoir reçu de l'éducation.
+Elle savait l'italien, ce qui avait été agréable
+à Madame, à qui on l'avait fait apprendre pendant son
+éducation. Elle était adroite et brodait bien, ce qui
+était une ressource pour cette jeune princesse, à qui
+elle donnait des leçons de broderie. Mais, élevée
+dans une petite ville de province, dans la société
+de laquelle elle brillait, elle y avait pris un ton
+de suffisance et une si grande idée de son mérite,
+qu'elle croyait devoir être le mentor de Madame,
+et prendre avec elle un ton de familiarité dont
+la bonté de cette princesse l'empêchait de s'apercevoir.
+Nous cherchions, Pauline et moi, à lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
+montrer le respect qu'elle lui devait par celui que
+nous lui témoignions; mais ce fut inutilement.
+Elle avait si peu d'idée des convenances, qu'elle se
+croyait autorisée à prendre des airs d'autorité qui
+nous faisaient mal à voir. Elle était, de plus, très-susceptible,
+aimait qu'on lui fît la cour, et nous regarda
+de très-mauvais &oelig;il, quand elle vit que nous nous
+bornions vis-à-vis d'elle aux seuls égards de politesse.
+Madame l'avait prise en amitié, et lui donna
+les soins les plus touchants dans une violente attaque
+de nerfs qu'elle éprouva un jour où nous étions au
+Temple. Elle paraissait s'être attachée à Madame, et
+dans les circonstances où l'on se trouvait, on devait
+être heureux de voir auprès d'elle une personne qui
+paraissait lui être agréable et à qui on ne pouvait
+refuser des qualités.</p>
+
+<p>Elle nous laissa seules avec Madame dans les premières
+visites que nous rendîmes à cette princesse;
+mais elle se mit ensuite presque toujours en tiers
+avec nous, et nous la vîmes moins à notre aise, surtout
+après le 13 vendémiaire; car craignant alors
+de se compromettre, elle fut moins complaisante
+qu'elle ne l'avait été d'abord. Je trouvai cependant
+le moyen de mettre Madame au courant de ce qu'il
+lui importait de savoir, et de lui remettre une
+lettre du Roi. C'était la réponse à une lettre bien
+touchante que Madame lui avait écrite le lendemain
+du jour où je la vis pour la première fois. Le Roi
+lui parlait en père le plus tendre, et elle aurait bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span>
+désiré garder sa lettre, mais il n'y avait pas moyen.
+Je courais risque de la vie chaque fois que je me
+chargeais d'une de ses correspondances, et il en eût
+été de même si on eût trouvé chez Madame une
+lettre de Sa Majesté. Elle la brûla, à son grand
+regret, et j'éprouvai une peine sensible à lui en
+demander le sacrifice.</p>
+
+<p>J'avais écrit au Roi le lendemain du jour où j'eus
+le bonheur de voir Madame pour la première fois.
+J'en reçus une réponse pleine de bonté, que j'ai également
+regretté de n'avoir pu conserver. Il me chargeait
+de pressentir Madame sur le désir qu'il avait
+de lui voir épouser Mgr le duc d'Angoulême. Ce
+mariage s'alliait si bien à l'attachement qu'elle conservait
+pour son auguste famille, et même pour
+cette France qui l'avait si maltraitée, qu'elle y était
+portée d'elle-même. Un motif bien puissant pour
+son c&oelig;ur vint encore à l'appui: c'était le v&oelig;u
+bien prononcé du Roi son père et de la Reine de
+conclure ce mariage à l'instant de la rentrée des
+princes, et je lui rapportai les propres paroles de la
+Reine, quand Leurs Majestés me donnèrent la marque
+de confiance de me parler de leurs projets à
+cet égard:</p>
+
+<p>«On s'est plu, me dit cette princesse, à donner
+à mes frères des impressions défavorables au sentiment
+que nous leur portons. Nous leur prouverons
+le contraire en donnant sur-le-champ la main
+de ma fille au duc d'Angoulême, malgré sa grande
+<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span>
+jeunesse, qui aurait pu nous faire désirer d'en
+retarder le moment.»</p>
+
+<p>Elle entra, de plus, dans le détail de petits arrangements
+qui y étaient relatifs, et dont je fis part à
+Madame pour confirmer la vérité de mon récit. Elle
+parut étonnée qu'ils ne lui en eussent jamais parlé,
+et je lui fis sentir que c'était une mesure de prudence
+de leur part de ne pas occuper son imagination de
+pensées de mariage, qui auraient pu nuire à l'application
+qu'exigeaient ses études.</p>
+
+<p>L'idée d'unir ses malheurs à ceux de sa famille
+et d'être encore utile à son pays, en prévenant les
+prétentions qu'aurait pu former un prince étranger
+à l'occasion de son mariage, fit encore une grande
+impression sur l'esprit de Madame. Elle me fit mille
+questions sur Mgr le duc d'Angoulême, auxquelles
+je ne pus répondre, vu l'ignorance où nous étions de
+ce qui se passait hors de France; car nous étions
+obligées, Pauline et moi, d'user d'une grande circonspection
+pour ne pas perdre l'espoir de l'accompagner
+à Vienne.</p>
+
+<p>Elle me demanda, dès le premier jour de notre
+entrée au Temple, des nouvelles de toutes les personnes
+qui lui avaient été attachées, ainsi qu'à la
+Reine et à la famille royale, et nommément des
+jeunes personnes qu'elle voyait chez moi. Son c&oelig;ur
+n'oubliait rien de ce qui pouvait les intéresser. Elle
+était aussi sensiblement touchée de l'intérêt qu'on
+mettait à lui prouver l'attachement qu'elle inspirait.
+<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span>
+Les fenêtres qui donnaient sur le jardin du Temple
+ne désemplissaient pas à l'heure de sa promenade.
+On faisait de la musique dans les environs; on y
+chantait des romances dont on ne pouvait dissimuler
+qu'elle fût l'objet. Ce sentiment qu'on lui portait
+était une consolation pour son c&oelig;ur affligé; mais,
+après le 13 vendémiaire, il ne fut plus possible de
+les exprimer aussi visiblement.</p>
+
+<p>Je demandai un jour à Madame si elle n'avait
+jamais été incommodée pendant le temps de sa
+profonde solitude: «Ma personne m'occupait si peu,
+dit-elle, que je n'y faisais pas grande attention.»
+Ce fut alors qu'elle nous parla de cet évanouissement
+dont j'ai fait mention plus haut, en y ajoutant des
+réflexions si touchantes sur le peu de cas qu'elle faisait
+de la vie, qu'on ne pouvait l'entendre sans être
+profondément ému. Je ne puis rappeler ces détails
+sans attendrissement, mais je me reprocherais de ne
+pas faire connaître le courage et la générosité de
+cette jeune princesse. Loin de se plaindre de tout ce
+qu'elle avait eu à souffrir dans cette horrible tour,
+qui lui rappelait tant de malheurs, elle n'en parlait
+jamais d'elle-même; et son souvenir ne put jamais
+effacer de son c&oelig;ur l'amour d'un pays qui lui fut
+toujours cher.</p>
+
+<p>Elle nous dit qu'après le 9 thermidor on eut
+plus d'attentions pour elle. On chargea du soin de sa
+personne et de celle du jeune roi un nommé Laurent,
+qui fut mieux pour elle que pour lui, car le
+<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>
+sort du jeune prince ne fut véritablement amélioré
+que lorsqu'il eut été remplacé par Lasne et Gomin,
+que l'on nomma commissaires du Temple. Ils trouvèrent
+ce malheureux petit prince dans un état
+affreux, et dans les détails duquel je ne me sens pas
+le courage d'entrer. Ils se trouvent d'ailleurs dans
+d'autres ouvrages où ce fait est rapporté avec beaucoup
+d'exactitude.</p>
+
+<p>Lasne était un franc soldat, loyal et sans ambition;
+il se bornait à répondre aux questions qu'on
+lui faisait, et ne parlait de Madame qu'avec le plus
+profond respect<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Gomin avait plus d'esprit que
+Lasne, mais moins de franchise et plus d'ambition.
+Il faisait sa cour à madame de Chantereine, dans
+l'espoir qu'elle pourrait lui être utile; et il lui avait
+persuadé qu'il était de très-bonne famille, quoiqu'il
+fût fils tout simplement du garde de madame de
+Nicolaï. Ces deux gardiens étaient bien pour Madame,
+qui se louait de leur conduite, et ils paraissaient lui
+être fort attachés.</p>
+
+<p>J'interromps un moment ce qui regarde Madame
+pour parler de ce que j'appris au Temple concernant
+le jeune roi, dont je parlais souvent à Gomin
+et à Lasne, et je joindrai à ces détails le récit de sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span>
+mort et des précautions que je pris pour m'assurer
+de sa réalité, dont je ne puis conserver le plus léger
+doute. Il me paraît utile d'en donner la preuve à
+ceux qui liraient ces Mémoires.</p>
+
+<p>Gomin me dit que, lorsqu'on leur avait remis le
+jeune prince entre les mains, il était dans un état
+d'abandon qui faisait mal avoir, et dont il éprouvait
+les plus fâcheux inconvénients. Il était tombé dans
+un état d'absorbement continuel, parlant peu, ne
+voulant ni marcher ni s'occuper de quoi que ce pût
+être. Il avait cependant quelques éclairs de génie
+surprenants. Il aimait à quitter sa chambre, et on lui
+faisait plaisir quand on le portait dans la chambre
+du Conseil et qu'on l'asseyait auprès de la fenêtre.
+Le pauvre Gomin, qui, malgré sa bonne volonté, ne
+s'entendait pas au soin des malades, ne s'aperçut
+pas d'abord que cet état d'absorbement tenait à une
+maladie dont le pauvre petit prince était atteint,
+et qui était la suite des mauvais traitements, du
+défaut d'air et d'exercices plus nécessaires à cet
+enfant qu'à tout autre; car, en parlant de la beauté
+de son visage qui s'est conservée au delà même de
+sa vie, il faisait l'éloge de deux petites pommes rouges
+qu'il avait sur les joues, et qui n'annonçaient que
+trop la fièvre interne qui le consumait. Il ne tarda
+cependant pas à s'apercevoir qu'il avait des grosseurs
+à toutes les articulations, et il demanda à plusieurs
+reprises qu'on lui fît voir un médecin. On ne
+tint aucun compte de ses instances, et on ne lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
+envoya Dussault, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu,
+que lorsque les secours lui étaient devenus totalement
+inutiles.</p>
+
+<p>Dussault éprouva la plus vive émotion en voyant
+l'état déplorable où était réduit cet auguste et
+malheureux enfant. Il avait le plus grand désir de
+le rappeler à la vie et y employait tous ses soins. Il
+n'avait que cette pensée dans l'esprit, ne dormait
+ni jour ni nuit, et passait tout son temps à chercher
+s'il ne pourrait trouver quelque moyen d'y parvenir.
+Son imagination s'échauffa tellement, que sa santé
+s'en ressentit. Il éprouva une fonte d'humeur considérable.
+La crainte de se voir remplacer par un
+individu qui ne partagerait pas ses sentiments lui fit
+prendre les moyens de l'arrêter; ses humeurs s'enflammèrent,
+et il fut atteint d'une dysenterie qui le
+conduisit en peu de jours au tombeau. Pelletan, qui
+lui succéda dans la place de chirurgien-major de
+l'Hôtel-Dieu, fut envoyé au Temple pour le remplacer.
+L'enfant était mourant; il ne put qu'adoucir
+ses souffrances, et peu de jours après le jeune roi
+n'existait plus.</p>
+
+<p>Ne pouvant soutenir l'idée d'une perte qui m'était
+aussi sensible, et conservant quelques doutes sur sa
+réalité, je voulus m'assurer positivement s'il fallait
+perdre tout espoir. Je connaissais depuis mon
+enfance le médecin Jeanroi, vieillard de plus de
+quatre-vingts ans, d'une probité peu commune et
+profondément attaché à la famille royale. Il avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>
+été choisi pour assister à l'ouverture du corps du
+jeune roi; et pouvant compter sur la vérité de son
+témoignage comme sur le mien propre, je le fis prier
+de passer chez moi. Sa réputation l'avait fait choisir
+par les membres de la Convention pour fortifier
+de sa signature la preuve que le jeune roi n'avait
+point été empoisonné. Ce brave homme refusa
+d'abord de se rendre au Temple pour constater les
+causes de sa mort, les avertissant que, s'il apercevait
+la moindre trace de poison, il en ferait mention
+au risque même de sa vie: «Vous êtes précisément
+l'homme qu'il nous est essentiel d'avoir, lui dirent-ils,
+et c'est pour cette raison que nous vous
+avons préféré à tout autre.» Ils n'avaient pas eu
+besoin d'employer le poison; la barbarie de leur
+conduite vis-à-vis d'un enfant de cet âge devait
+immanquablement le conduire au tombeau. Sa
+bonne constitution prolongea son supplice; la malpropreté
+dans laquelle on le laissait volontairement,
+et le défaut d'air et d'exercices, lui avaient dissous le
+sang et vicié toutes les humeurs. Ce jeune prince, que
+j'avais quitté dans un état si frais et si sain, était
+dans un état affreux, suite nécessaire de la cruelle
+vie à laquelle des êtres aussi corrompus qu'impitoyables
+l'avaient condamné. Sa jeunesse, sa beauté
+et ses grâces n'avaient pu attendrir la dureté de
+leurs c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Je demandai à Jeanroi s'il l'avait bien connu
+avant son entrée au Temple. Il me dit qu'il l'avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>
+vu rarement, et ajouta, les larmes aux yeux, que la
+figure de cet enfant, dont les ombres de la mort
+n'avaient point altéré les traits, était si belle et si
+intéressante, qu'elle était toujours présente à sa pensée,
+et qu'il reconnaîtrait parfaitement le jeune
+prince si on lui en montrait un portrait. Je lui en fis
+voir un frappant que j'avais heureusement conservé.
+«On ne peut s'y méprendre, dit-il, fondant en
+larmes, c'est lui-même, et on ne peut le méconnaître.»</p>
+
+<p>Ce témoignage fut encore fortifié par celui de Pelletan,
+qui, appelé chez moi en consultation quelques
+années après la mort de Jeanroi, fut frappé de la ressemblance
+d'un buste qu'il trouva sur ma cheminée
+avec celle de ce cher petit prince, et quoiqu'il n'eût
+aucun signe qui pût le faire reconnaître, il s'écria
+en le voyant: «C'est le Dauphin; ah! qu'il est ressemblant!»
+et il répéta le propos de Jeanroi: «Les
+ombres de la mort n'avaient point altéré la beauté
+de ses traits.» Il ajouta qu'il ne l'avait vu que bien
+peu, qu'il était mourant, insensible à tout, excepté
+aux soins qu'on lui rendait, dont il était encore
+touché.</p>
+
+<p>Il m'était impossible de former le plus léger doute
+sur le témoignage de deux personnes aussi recommandables.
+Il ne me restait plus qu'à pleurer la mort
+de mon cher petit prince. Je le fis encore avec
+plus de certitude, lorsque le hasard me fournit
+une dernière preuve, qu'on pouvait regarder
+<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span>
+comme irrécusable, même avant le témoignage
+de Pelletan.</p>
+
+<p>Madame nous offrit un jour de nous mener dans
+l'appartement du Roi; elle y entra, suivie de Pauline,
+avec un saint respect. La perte du jeune roi était
+encore si récente, que je ne me sentis pas le courage
+de revoir un lieu où il avait tant souffert, et
+je priai Madame de me permettre de ne l'y pas
+accompagner. J'entrai dans les appartements de la
+petite tour, et je fus bien aise de ne pas avoir eu la
+même faiblesse. Après avoir revu les lieux que
+Pauline et moi avions quittés avec tant de regrets,
+Madame nous mena à la bibliothèque, et nous y
+passâmes l'après-midi. Elle se mit à causer avec
+Pauline et me dit: «Si vous aviez la curiosité de
+feuilleter le registre qui est sur cette table, vous y
+verriez le compte rendu par les commissaires depuis
+notre entrée au Temple.» Je ne me fis pas prier et
+je me mis sur-le-champ à feuilleter et à examiner
+ce registre. J'y vis, jour par jour, les comptes rendus
+à la Convention sur les augustes prisonniers. Ils ne
+me confirmèrent que trop qu'on ne pouvait raisonnablement
+conserver le plus léger espoir sur la vie
+du jeune roi. Comme je craignais que le temps me
+manquât, je m'attachai d'abord à examiner ce qui
+regardait notre jeune roi. J'y vis tous les progrès de
+sa maladie, les détails de ses derniers moments, et
+même ceux qui concernaient sa sépulture<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Quand
+<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>
+j'eus fini cette triste lecture et que je commençais à
+reprendre ce qui concernait la famille royale,
+Gomin entra dans la bibliothèque, et me voyant le
+registre entre les mains, il s'emporta violemment,
+me reprocha très-aigrement l'imprudence de ma
+conduite, et me menaça de s'en plaindre. Madame,
+avec sa bonté ordinaire, s'avoua coupable de
+m'avoir donné le registre, et lui dit qu'il lui ferait
+de la peine de pousser les choses plus loin. La peur
+de se compromettre lui tournait la tête, et il appela
+son confrère Lasne pour savoir s'il pouvait accéder
+à ce que Madame désirait. Lasne lui conseilla de ne
+rien faire qui pût lui faire de la peine, et de se contenter
+de me faire promettre de ne dire à personne
+que j'eusse vu le registre et rien de ce qu'il pouvait
+contenir. J'ai tenu fidèlement ma promesse jusqu'au
+moment où parut ce dernier petit imposteur qui se
+disait M. le Dauphin, et où je crus utile de confondre
+son imposture par le récit de tout ce que je viens
+d'écrire de relatif à notre jeune roi. Il ne pouvait plus
+d'abord y avoir d'inconvénient pour Lasne et pour
+Gomin, et je n'ai jamais compris comment ce dernier
+avait été si affligé de me voir lire un registre
+qui n'était qu'à son avantage, puisqu'il prouvait
+évidemment qu'il n'avait rien négligé pour procurer
+<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>
+au jeune prince les secours qui lui ont été si
+constamment refusés.</p>
+
+<p>Sa mort avait fait une grande sensation, et avait
+opéré un changement sensible dans l'opinion publique,
+qui en accusait les conventionnels. Inquiets de
+leur sort, si la France renouvelait la majorité de ses
+députés, ils proposèrent de décréter que leur renouvellement
+ne se ferait que par tiers. Cette proposition
+fut débattue, et le décret qu'ils prononcèrent
+pour son admission ne passa que par une fraude
+manifeste. Mais n'étant plus assez forts pour se
+livrer à leur génie persécuteur, ils nous laissaient
+assez tranquilles. Je profitai de ce calme pour faire
+regarder ma permission de rentrer au Temple
+comme de trois fois par semaine, au lieu de décade,
+et nous y allâmes ainsi régulièrement jusqu'au
+13 vendémiaire, où il devint nécessaire de nous
+renfermer strictement dans la lettre de la permission
+qui nous avait été accordée.</p>
+
+<p>Le mouvement qui existait dans Paris dès le
+commencement de cette journée, et qui était la
+suite de celui qu'il y avait eu la veille dans toutes
+les sections de cette ville, nous décida, Pauline et
+moi, à aller au Temple pour nous trouver auprès
+de Madame à tout événement<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span></p>
+
+<p>Nous étions, ainsi qu'elle, dans une grande agitation,
+n'osant nous livrer à l'espérance, lorsque
+Gomin vint nous avertir qu'on tirait le canon, et
+qu'étant monté sur la plate-forme de la Tour, il y
+avait entendu une grande fusillade. Il devenait évident,
+puisque nous n'entendions parler de rien,
+que les événements n'étaient pas en notre faveur,
+et Gomin nous fit observer qu'il serait imprudent
+d'attendre la nuit fermée pour rentrer chez nous.
+Nous reculions toujours, ne pouvant nous déterminer
+à quitter Madame; il fallut cependant bien
+nous décider. Elle nous dit adieu bien tristement,
+pensant aux malheurs que pourrait occasionner
+cette fatale journée, et nous lui promîmes
+de revenir le lendemain, pour peu qu'il y en eût
+de possibilité.</p>
+
+<p>Nous cheminâmes en silence, et dans une grande
+inquiétude sur ce qui se passait dans les rues de
+Paris. Nous ne vîmes rien d'effrayant jusqu'à la
+place de Grève, où il y avait une foule énorme qui</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span>
+se pressait et s'étouffait pour se sauver plus vite.
+Nous demandâmes à un homme qui paraissait plus
+calme que les autres si nous pouvions passer les
+ponts sans danger pour retourner au faubourg
+Saint-Germain. Il nous conseilla de nous éloigner
+des quais, de passer promptement le pont Notre-Dame,
+et de nous enfoncer dans l'intérieur de
+Paris. Le passage du pont était effrayant; on voyait
+la fumée et la lueur des canons qui ne discontinuaient
+pas de tirer; mais une fois rentrées dans les
+rues, nous ne rencontrâmes qui que ce soit. Chacun
+s'était renfermé dans sa maison, et nous vîmes pour
+la première fois dans la rue du Colombier quelques
+personnes rassemblées, mais qui ne purent nous
+dire ce qui se passait. Nous ne le sûmes qu'en arrivant
+chez la duchesse de Charost, ma fille, qui était
+dans une mortelle inquiétude de ne pas entendre
+parler de nous. Nous ne revînmes chez elle qu'à
+neuf heures du soir, et elle éprouva une grande
+joie de nous revoir saines et sauves.</p>
+
+<p>Nous retournâmes au Temple le lendemain;
+Madame nous vit arriver avec grand plaisir. Elle
+était inquiète de ce qui se passait dans la ville et
+de notre retour. Nous ne pûmes lui apprendre que
+des événements affligeants. La Convention, qui
+mourait de peur de voir marcher sur elle les
+sections, avait perdu la tête; entrait qui voulait au
+Comité de salut public et y donnait son avis.
+Bonaparte, qui avait examiné avec soin tout ce qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span>
+se passait, et qui avait vu le peu d'ordre qu'il y
+avait dans tous les mouvements des sections et la
+terreur qui régnait dans tous les esprits, promit à la
+Convention de faire tourner cette journée à son
+avantage, si elle voulait lui laisser la direction de
+la conduite à tenir. Elle y consentit. Il fit venir sur-le-champ
+des canons qu'il établit rue Saint-Honoré,
+et fit tirer à mitraille sur les troupes des sections et
+les dispersa en un moment. Ce fut l'époque du
+commencement de sa fortune. La frayeur et la
+stupeur prirent alors la place de l'espérance; les
+soldats insultaient les passants, et chacun frémissait
+des suites que pourrait avoir cette cruelle
+journée.</p>
+
+<p>Malgré le mouvement qui existait dans Paris,
+nous continuâmes nos courses au Temple paisiblement
+et sans éprouver le moindre inconvénient.
+Nous y allions à pied, seules et sans domestique,
+et nous n'en revenions qu'à la nuit, pour prolonger
+le plus longtemps possible le temps que nous passions
+avec Madame. Nous nous promenions avec
+elle dans le jardin, quand le temps le permettait,
+et nous faisions ensuite sa partie de reversi. Nous
+lui apportâmes un peu de tapisserie, et nous faisions
+tout ce qui dépendait de nous pour lui procurer un
+peu de distraction.</p>
+
+<p>Nous n'eûmes pas à nous reprocher de ne pas
+avoir fait toutes les démarches possibles pour parvenir
+à accompagner Madame à Vienne. Nous
+<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>
+revîmes Cambacérès et tous les membres des divers
+comités de qui cette permission pouvait dépendre,
+et nous avions tout espoir de réussir, lorsque,
+le 8 novembre, la force armée, accompagnée de
+deux commissaires de police, arriva chez moi à
+huit heures du matin, avec ordre de m'arrêter; et
+ne m'y trouvant point, les deux commissaires
+s'établirent dans ma chambre jusqu'à mon retour.
+J'étais sortie de très-bonne heure, et je rentrais
+tranquillement pour déjeuner, lorsque la femme de
+notre suisse m'avertit de ce qui se passait. Je
+rebroussai chemin et j'allai chez mon homme
+d'affaires, rue de Bagneux, petite rue dans un quartier
+peu fréquenté, pour me donner le temps de
+réfléchir sur ce qu'exigeait ma position.</p>
+
+<p>Je savais qu'on avait arrêté la personne qui avait
+la correspondance du Roi, laquelle avait dans ses
+papiers une lettre que j'écrivais à Sa Majesté, en lui
+en envoyant une de Madame. J'avais, de plus, chez
+moi le manuscrit de l'ouvrage de M. Hue, qui
+avait insisté pour que je prisse le temps de le
+lire, malgré l'inquiétude que je lui avais témoignée
+d'en être dépositaire. Tout cela me tourmentait
+extrêmement et me mettait dans une grande incertitude
+sur le parti que je devais prendre, lorsque
+madame de Charost, à qui j'avais trouvé moyen de
+faire savoir l'endroit où j'étais retirée, me fit dire
+qu'elle avait soustrait le manuscrit, qui était en
+sûreté. De son côté, mon brave homme d'affaires,
+<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
+qui avait été avertir M. Hue de ce qui venait
+d'arriver en le rassurant sur le sort de son manuscrit,
+m'apporta aussi l'heureuse nouvelle que la
+personne chargée de la correspondance du Roi avait
+été mise en liberté et était déjà loin de Paris.
+N'ayant plus rien de positif à redouter et ne voulant
+pas que l'on pût dire que je m'étais cachée
+dans le moment où j'avais l'espoir d'accompagner
+Madame, je revins chez moi, au risque de ce qui
+pouvait en arriver. Je fus avertie par d'excellentes
+personnes de mon quartier, que je rencontrai dans
+la rue, que la force armée était chez moi, et qui
+ne comprirent pas que je pusse volontairement
+m'exposer à tomber en pareilles mains.</p>
+
+<p>Dès que je fus de retour chez moi, les commissaires
+de police firent l'inventaire de mes papiers.
+Comme je n'en avais conservé aucun, j'étais parfaitement
+tranquille sur le résultat de cette mesure, et
+je dînai tranquillement chez moi avant de me rendre
+à l'hôtel de Brienne, où se tenait le Comité de salut
+public, qui ne s'ouvrait qu'à six heures. Mes deux
+filles, la duchesse de Charost et Pauline, ne voulurent
+point m'abandonner, et me suivirent à ce
+Comité, qui, quoique supprimé, continuait encore
+ses fonctions. On nous fit attendre une grande
+heure avant de m'interroger, et il n'y eut pas de
+moyen qu'on n'employât pour m'effrayer. C'était
+précisément le jour où l'on avait fait périr le pauvre
+Lemaître, accusé de correspondance tendant à
+<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>
+rappeler en France la maison de Bourbon, et l'on
+ne m'épargna aucun des détails de cette triste
+journée, ajoutant que l'on userait dorénavant de
+la plus grande sévérité envers tous les royalistes,
+même pour les dames à chapeaux, ayant grand
+soin de me fixer en tenant ces aimables propos.
+Ils finirent par renvoyer mes filles, lorsque je fus
+prête à paraître devant ceux qui devaient m'interroger.</p>
+
+<p>On me fit subir un interrogatoire de plus de deux
+heures, et il est impossible d'imaginer des questions
+plus captieuses et plus sottes que celles qui formèrent
+la matière de cet interrogatoire. Ils me supposaient
+en correspondance avec l'Empereur et avec
+toutes les puissances qui s'intéressaient à la maison
+de Bourbon; ils voulaient savoir le nom de toutes
+les personnes que je connaissais dans Paris, et ils
+me firent mille questions sur ce qui concernait
+Madame, me demandant ce que je lui disais
+lorsque j'étais seule avec elle, quels étaient ses
+occupations et ses sentiments. Ces derniers, que je
+leur exprimai hardiment, ne pouvaient que les faire
+rougir. Ils étaient enragés de ne pouvoir me prendre
+en défaut. Plusieurs me menaçaient, et un d'entre
+eux, plus violent que les autres, me dit en gesticulant
+fortement: «Vous nous guettez comme le chat
+guette la souris; je vais bientôt vous confondre par
+toutes les preuves que je vais produire contre
+vous.»&mdash;«Quand vous me les aurez fait connaître,
+<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
+lui répondis-je, je verrai ce que j'aurai à y
+répondre.» Ils s'arrêtaient de temps en temps
+pour signer des mandats d'arrêt, passant et repassant
+devant moi pour essayer de me troubler. N'en
+ayant pu venir à bout, ils terminèrent enfin ce bel
+interrogatoire, qu'ils trouvèrent eux-mêmes si
+pitoyable, qu'ils refusèrent de m'en donner la
+copie, quoique je fusse en droit de l'obtenir.</p>
+
+<p>Je fus conduite à onze heures du soir au collége
+des Quatre Nations, dont on avait fait une prison,
+et je restai trois fois vingt-quatre heures au secret.
+Au bout de ce temps, la nouvelle Assemblée, dont
+le tiers renouvelé était bien composé, demanda que
+l'on fît sur ma personne l'application de la nouvelle
+Constitution; et comme elle exigeait que sous deux
+ou trois fois vingt-quatre heures au plus tard le prévenu
+fût interrogé par le juge de paix de sa section,
+qui avait le droit de décider s'il y avait matière
+ou non à accusation, on me mena chez le juge de
+paix de notre section. C'était, heureusement pour
+moi, un honnête homme, et il se conduisit comme
+tel. Un des députés, qui avait assisté à mon interrogatoire,
+le lui apporta lui-même, et lui demanda
+si, sur l'exposé des faits qui en faisaient la matière,
+il n'y pouvait pas trouver quelque motif d'accusation.
+Le juge de paix lui répondit sans hésiter que
+c'était impossible, tant qu'on n'en produirait pas
+d'une autre nature. Il insista sans plus de succès;
+et le juge Violette, indigné, trouva moyen de me faire
+<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span>
+dire que je fusse parfaitement tranquille, que je
+serais renvoyée chez moi. Le député, mécontent
+de la réponse, parvint à faire rendre un décret qui
+laissait sous le joug de l'accusation toute personne
+saisie d'un mandat d'arrêt, quoique justifiée par
+son interrogatoire, jusqu'à ce que le jury d'accusation
+l'eût acquittée définitivement. Le juge de paix
+me donna copie de l'interrogatoire qu'il m'avait fait
+subir, et j'y vis avec douleur qu'on n'avait pas eu
+plus d'égards pour Madame, et que c'était sur la
+conformité de ses réponses avec les miennes, dans
+l'interrogatoire qu'on lui avait fait subir, que j'avais
+été mise en liberté.</p>
+
+<p>Je connaissais trop Madame pour avoir mis en
+doute sa discrétion, et je n'avais nulle inquiétude
+d'être compromise par ses réponses. Cette nouvelle
+persécution fut la suite d'une intrigue particulière,
+dont le but était de m'empêcher de suivre Madame
+à Vienne, et d'avoir un prétexte pour faire dire à
+l'Empereur que je n'avais pu l'y accompagner, étant
+sous le poids d'une accusation. Je n'en ferai pas
+connaître les auteurs, ce qui me regarde personnellement
+ne pouvant avoir d'intérêt qu'autant que
+cela a quelque rapport avec la famille royale.</p>
+
+<p>Je me doutais bien que nous ne rentrerions plus
+au Temple; mais comme on n'avait pas révoqué
+notre permission d'y entrer, nous y retournâmes,
+Pauline et moi, comme à l'ordinaire, quoique plusieurs
+personnes, par intérêt pour nous, voulussent
+<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
+nous en détourner, nous avertissant qu'elles avaient
+entendu dire que c'était bien ma faute si j'avais été
+arrêtée, que je ne pouvais m'en prendre qu'à l'indiscrétion
+de ma conduite avec Madame. Selon eux,
+j'exaltais son imagination, en lui donnant des
+idées de mariage avec Mgr le duc d'Angoulême, et
+mon désir de retourner près d'elle pourrait avoir
+des suites fâcheuses pour moi. Je me moquai de ces
+propos, et je me serais reproché toute ma vie de
+m'être condamnée moi-même à une privation aussi
+sensible. Arrivées au Temple, on nous fit attendre
+dans la loge du portier, où Gomin vint nous signifier
+la défense de nous y recevoir à l'avenir.</p>
+
+<p>Nous ne pûmes exprimer, même par écrit, à
+Madame les sentiments que nous éprouvions. Gomin
+fut seul notre interprète; et de ce moment jusqu'à
+son départ nous fûmes privées de toute correspondance
+avec elle; nous n'apprîmes son départ que
+par les journaux. M. Hue, qui avait obtenu la permission
+de l'aller rejoindre à la frontière pour
+rester auprès d'elle à Vienne, vint nous voir avant
+son départ, et se chargea de nos commissions verbales.
+Madame m'écrivit d'Huningue, avant de
+quitter la France. Je conserve précieusement cette
+lettre, ainsi que celle que j'en reçus de Calais, à sa
+rentrée en France, comme des monuments précieux
+de ses bontés pour moi et de la justice qu'elle n'a
+cessé de rendre au profond attachement que je lui
+ai voué jusqu'à mon dernier soupir.
+<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p>
+
+<p>Quand Madame fut partie, on me conseilla de
+faire des démarches pour obtenir le jugement du
+jury d'accusation, et de m'adresser à M. Benezech,
+ministre de l'intérieur, qui avait été la chercher au
+Temple pour la remettre entre les mains de madame
+de Soucy et de M. Méchin, que l'Assemblée avait
+nommés pour la conduire à la frontière. Je saisis
+avec empressement cette occasion d'apprendre
+de lui quelques détails sur le voyage de Madame,
+et j'allai chez lui avec Pauline. Il nous parla de
+cette princesse avec le plus profond respect et en
+homme touché de ses malheurs et du courage avec
+lequel elle les supportait. Il était étonné de l'attachement
+qu'elle conservait pour la France et de
+l'impression de douleur qu'elle éprouvait en la
+quittant; il était encore attendri en parlant de la
+sensibilité avec laquelle elle remerciait les personnes
+qui l'avaient soignée au Temple, et de cette
+indulgente bonté qui n'avait conservé aucun ressentiment
+de tout ce qu'elle avait souffert pendant sa
+captivité. Elle lui laissa le sentiment d'une profonde
+estime. Et comment s'en défendre quand on voyait
+une princesse aussi jeune, capable d'aussi grands
+efforts sur elle-même? Elle les avait puisés dans les
+grands principes qui fortifièrent le grand caractère
+que le Ciel lui avait donné en partage.</p>
+
+<p>J'eus le bonheur de recevoir plusieurs lettres de
+Madame pendant son séjour en pays étranger, et
+une, entre autres, qui n'a pu être lue sans respect et
+<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span>
+sans attendrissement, même par des personnes
+d'une opinion douteuse, lesquelles ne pouvaient
+revenir de sa grandeur d'âme et de la sensibilité
+avec laquelle elle exprimait des sentiments si
+opposés à ceux que lui prêtaient les ennemis de la
+maison de Bourbon.</p>
+
+<p>Les persécutions que j'éprouvai dans la suite et
+que l'on fit rejaillir sur mes enfants, et notamment
+sur la marquise de Tourzel, ma belle-fille, et la
+duchesse de Charost, ma fille, ont trop peu d'intérêt
+pour être rappelées dans un ouvrage uniquement
+consacré à rendre hommage à la mémoire de nos
+augustes et malheureux souverains, à rappeler leurs
+souffrances, cette extrême bonté qui ne les abandonna
+jamais, et faire connaître en même temps
+le beau caractère qu'a développé Madame, à peine
+sortie de l'enfance, dans toutes les circonstances
+d'une vie aussi éprouvée que la sienne.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span></p>
+
+<h2>FRAGMENTS</h2>
+
+<p class="content hanging">Sur l'arrivée et le mariage de Madame à Mittau, écrits par M. l'abbé
+de Tressan à un de ses amis, après en avoir été témoin.</p>
+
+<p class="center"><small>7 JUIN 1799.</small></p>
+
+<p class="p2">Je suis arrivé ici, il y a quelques jours, avec
+milord Folkestone; et malgré le peu de temps qui
+me reste pour compléter notre voyage, nous n'avons
+pu résister au désir d'être témoins de l'arrivée de
+Madame à Mittau. Les bontés du Roi nous autorisent
+à y rester jusqu'après le mariage de cette
+princesse avec Mgr le duc d'Angoulême.</p>
+
+<p>Il nous serait impossible de peindre tous les sentiments
+qui nous animent; mais, puisque tous les
+détails qui tiennent à cet ange consolateur intéressent
+la religion, l'honneur et la sensibilité de toutes
+les âmes honnêtes, nous allons recueillir nos souvenirs
+et nos pensées pour que vous puissiez leur
+donner quelque ordre, et nous vous prions, milord
+et moi, de citer de cette lettre tout ce que vous
+croirez capable d'inspirer les sentiments que nous
+éprouvons.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez l'événement dirigé par le
+Ciel qui vint adoucir les larmes que répandait
+l'héritier de saint Louis, de Louis XII et de Henri IV
+<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span>
+sur les malheurs de la France et de sa famille.
+Quelque sérénité ne reparut sur son front qu'au
+moment où il apprit que Madame se rendait à
+Vienne; son c&oelig;ur soupira plus librement lorsqu'il
+la vit dans cet asile; et aidé, comme il se plaît à le
+répéter, d'un ami fidèle, que le temps où nous
+vivons ne permet pas de nommer, il réunit tous ses
+soins et ses efforts pour obéir aux vues de la Providence,
+qui lui confiait le soin de veiller sur l'auguste
+fille de Louis XVI.</p>
+
+<p>Il ne resta pas un moment incertain sur le choix
+de l'époux qu'il désirait voir accepter par Madame.
+Jamais son c&oelig;ur paternel et français ne put soutenir
+l'idée de la voir séparée de la France, quelque
+nécessaire qu'il parût être de lui donner un appui
+et de la sauver du dénûment qui la menace encore.
+Madame fut la première à désirer un mariage qui
+lui permît d'unir son sort à celui de sa famille; et,
+conservant dans son c&oelig;ur un sentiment profond
+pour cette France qui l'avait rendue si malheureuse,
+elle y donna son approbation. Le Roi s'occupa alors
+uniquement d'obtenir que cette princesse vînt
+s'unir aux larmes, aux espérances et aux sentiments
+de l'héritier de son nom. Les v&oelig;ux du Roi furent
+exaucés, Madame est dans ses bras; c'est là qu'elle
+réclame ses droits à l'amour des Français et qu'elle
+forme des v&oelig;ux ardents pour leur bonheur; car de
+ses longs et terribles malheurs, il ne lui reste que
+l'extrême besoin de faire des heureux.
+<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span></p>
+
+<p>Dès que le Roi eut levé tous les obstacles qui
+s'opposaient à ses désirs, il instruisit la Reine qu'il
+allait unir bientôt ses enfants adoptifs, et lui
+demanda de venir l'aider à les rendre heureux. La
+Reine accourut. Elle est à Mittau depuis le 4 de ce
+mois; elle voit tous les regards satisfaits de sa présence,
+et les v&oelig;ux qu'elle entend former pour son
+bonheur lui prouvent combien les Français qui
+l'entourent ont de dévouement et d'amour pour
+leurs maîtres.</p>
+
+<p>Le lendemain du retour de la Reine, le Roi se
+mit en voiture pour aller au-devant de Madame.
+Une route longue et pénible n'avait point altéré ses
+forces; elle ne souffrait que du retard qui la tenait
+encore éloignée du Roi. Dès que les voitures furent
+un peu rapprochées, Madame commanda d'arrêter
+et descendit rapidement; on voulut essayer de la
+soutenir, mais s'échappant avec une incroyable
+légèreté, elle courait à travers les tourbillons de
+poussière vers le Roi, qui, les bras tendus, accourait
+pour la serrer contre son c&oelig;ur. Les efforts du
+Roi pour la soutenir ne purent l'empêcher de se
+jeter à ses pieds. Il se précipita pour la relever, et
+on l'entendit s'écrier: «Je vous vois enfin, je suis
+heureuse; voilà votre enfant; veillez sur moi, soyez
+mon père.» Ah! Français, que n'étiez-vous là
+pour voir pleurer votre Roi! vous auriez senti que
+celui qui verse des larmes ne peut être l'ennemi de
+personne; vous auriez senti que vos regrets, votre
+<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>
+repentir, votre amour, pouvaient seuls ajouter au
+bonheur qu'il éprouvait en ce moment.</p>
+
+<p>Le Roi, sans proférer une parole, serra Madame
+contre son sein, et lui présenta le duc d'Angoulême.
+Ce jeune prince, retenu par le respect, ne put
+s'exprimer que par des larmes, qu'il laissa tomber
+sur les mains de sa cousine en les pressant contre
+ses lèvres.</p>
+
+<p>On se remit en voiture, et bientôt après Madame
+arriva. Aussitôt que le Roi aperçut ceux de ses
+serviteurs qui volaient au-devant de lui, il s'écria
+rayonnant de bonheur: «La voilà!» et il la conduisit
+auprès de la Reine.</p>
+
+<p>A l'instant, le château retentit de cris de joie. On
+se précipitait; il n'existait plus de consigne, plus
+de séparation; il ne semblait plus y avoir qu'un
+sanctuaire, où tous les c&oelig;urs allaient se réunir. Les
+regards avides restaient fixés sur les appartements
+de la Reine. Ce ne fut qu'après que Madame eut
+présenté ses hommages à Sa Majesté, que, conduite
+par le Roi, elle vint se montrer à nos yeux, trop
+inondés de larmes pour conserver la puissance de
+distinguer ses traits.</p>
+
+<p>Le premier mouvement du Roi, en apercevant la
+foule qui l'environnait, fut de conduire Madame
+auprès de l'homme inspiré qui dit à Louis XVI:
+«Fils de saint Louis, montez au ciel.» Ce fut à lui
+le premier à qui il présenta Madame. Des larmes
+coulèrent de tous les yeux, et le silence fut universel.
+<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>
+A ce premier mouvement de la reconnaissance, un
+second succéda. Le Roi conduisit Madame au milieu
+de ses gardes: «Voilà, dit-il, les fidèles gardes de
+ceux que vous pleurez; leur âge, leurs blessures et
+leurs larmes vous disent tout ce que je voudrais
+exprimer.» Il se retourna ensuite vers nous tous,
+en disant: «Enfin, elle est à nous, nous ne la
+quitterons plus, et nous ne sommes plus étrangers
+au bonheur.»</p>
+
+<p>N'attendez pas que je vous répète nos v&oelig;ux, nos
+pensées, nos questions; suppléez à tout le désordre
+de nos sentiments.</p>
+
+<p>Madame rentra dans son appartement pour
+s'acquitter d'un devoir aussi cher que juste, celui
+d'exprimer sa reconnaissance à S. M. l'empereur
+de Russie. Dès les premiers pas qu'elle avait faits
+dans son empire, elle avait reçu les preuves les
+plus nobles et les plus empressées de son intérêt,
+et le c&oelig;ur de Madame avait senti tout ce qu'elle
+devait au c&oelig;ur auguste et généreux auquel le Ciel
+a confié la puissance et donné la volonté de secourir
+les rois malheureux.</p>
+
+<p>Après avoir rempli ce devoir, Madame demanda
+l'abbé Edgeworth. Dès qu'elle fut seule avec ce
+dernier consolateur du Roi son père, ses larmes
+coulèrent en abondance, et les mouvements de son
+c&oelig;ur furent si violents, qu'elle fut prête à s'évanouir.
+L'abbé Edgeworth effrayé voulut appeler:
+«Ah! laissez-moi pleurer avec vous, lui dit Madame;
+<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>
+ces larmes en votre présence me soulagent.» Elle
+n'avait alors pour témoin que le Ciel et celui qu'elle
+regardait comme son interprète. Pas une plainte
+n'échappa de son c&oelig;ur; M. l'abbé Edgeworth n'a
+vu que des larmes. C'est de lui-même que je tiens
+ce récit; il m'a permis de le citer; il sait que sa
+modestie personnelle doit céder à la nécessité de
+faire connaître cette âme pure et céleste.</p>
+
+<p>La famille royale dîna dans son intérieur, et
+nous eûmes à cinq heures du soir l'honneur d'être
+présentés à Madame. Ce fut alors seulement que
+nous pûmes considérer l'ensemble de ses traits. Il
+semble que le Ciel ait voulu joindre à la fraîcheur,
+à la grâce, à la beauté, un caractère sacré pour le
+rendre plus cher et plus vénérable aux Français, en
+retraçant sur sa physionomie les traits de Louis XVI,
+de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth. Ces
+ressemblances augustes sont si grandes, que nous
+sentions le besoin d'invoquer ceux qu'elle rappelait.</p>
+
+<p>Ces souvenirs, et la présence de Madame, semblaient
+unir le ciel et la terre, et toutes les fois
+qu'elle voudra parler en leur nom, son âme douce
+et généreuse forcera tous les sentiments à se
+modeler sur les siens.</p>
+
+<p class="center p4"><b><big>FIN DU TOME SECOND.</big></b></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span></p>
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+<p class="center"><small><b>DU TOME SECOND.</b></small></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XIV.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1791)</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Discussion sur la formule de prestation du serment et sur la
+manière de recevoir le Roi.&mdash;Arrivée et discours de ce prince
+à l'Assemblée.&mdash;Continuation des troubles et commencement
+de ceux de la Vendée.&mdash;Demande du Roi aux commandants
+de la marine de ne pas abandonner leurs postes.&mdash;Même
+demande aux officiers de la part de M. du Portail, ministre de
+la guerre.&mdash;Proclamation de M. de Lessart, ministre de l'intérieur,
+pour engager les émigrés à rentrer en France.&mdash;Lettre
+écrite par le Roi aux ministres étrangers pour notifier aux puissances
+l'acceptation de la Constitution, et leur réponse à cette
+notification.&mdash;Changement dans le ministère.&mdash;Troubles
+d'Avignon<span class="dalign"><a href="#Page_1">1</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XV.</b></p>
+
+<p class="content hanging"><span class="smcap">RÉVOLTE DES COLONIES DE SAINT-DOMINGUE</span><span class="dalign"><a href="#Page_13">13</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XVI.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1791)</b></small></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span></p>
+<p class="content hanging">Persécution contre les prêtres insermentés.&mdash;Injures que leur prodigue
+l'Assemblée, et décret prononcé contre eux.&mdash;Discussion
+sur les émigrés, et loi qui en fut la suite.&mdash;Nomination de
+M. Cayer de Gerville au ministère de l'intérieur, et celle du comte
+Louis de Narbonne à la guerre.&mdash;Démarche du Roi auprès des
+puissances étrangères pour faire cesser les rassemblements des
+émigrés, et le peu de succès de cette démarche.&mdash;Dénonciation
+contre les ministres.&mdash;Péthion nommé maire de Paris, et Manuel
+procureur de la Commune<span class="dalign"><a href="#Page_20">20</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XVII.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Décret de l'Assemblée pour faire sortir des galères les soldats de
+Châteauvieux.&mdash;Persécution contre les officiers fidèles au
+Roi, et projet de l'Assemblée de les remplacer par ses créatures.&mdash;Lettre
+du Roi à l'Assemblée en lui envoyant celle de l'Empereur
+relative aux menaces faites à l'électeur de Trèves.&mdash;Décret
+contre les princes frères du Roi.&mdash;Autre décret pour
+faire payer aux émigrés les frais de la guerre.&mdash;Empire que
+prennent les Jacobins sur toutes les parties de la France par la
+terreur qu'ils inspirent.&mdash;Demande de mettre en activité la
+haute cour nationale.&mdash;Rapport satisfaisant de M. de Narbonne
+sur l'état de l'armée, et dénué de toute vérité.&mdash;Brissot
+déclare qu'on ne peut compter sur aucune puissance étrangère.&mdash;Crainte
+des Jacobins d'une médiation armée entre toutes les
+puissances pour le maintien de l'ordre en France.&mdash;Établissement
+de la garde constitutionnelle du Roi<span class="dalign"><a href="#Page_35">35</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XVIII.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Brigandages et fermentation excitée par les factions dans toutes les
+provinces du royaume.&mdash;Audace des Jacobins.&mdash;Décret
+d'accusation contre M. de Lessart, et son envoi à Orléans pour
+être jugé par la haute cour nationale.&mdash;Dénonciations journalières
+contre les ministres.&mdash;Le Roi reçoit leur démission et se
+décide à en prendre dans le parti des Jacobins.&mdash;Amnistie
+accordée par l'Assemblée pour tous les crimes commis à Avignon.&mdash;Son
+refus d'écouter aucune représentation des députés
+opposés aux factieux.&mdash;Suppression des professeurs de l'instruction
+publique, des confréries, de tous les Ordres religieux, et
+même de celui des S&oelig;urs de la Charité<span class="dalign"><a href="#Page_53">53</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XIX.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Continuation des troubles.&mdash;Désarmement du régiment d'Ernest
+par les troupes à la solde des Jacobins, connus sous le nom de
+Marseillais.&mdash;Les Suisses rappellent ce régiment.&mdash;Mort de
+l'Empereur.&mdash;Assassinat du roi de Suède.&mdash;Honneurs
+rendus aux déserteurs de Châteauvieux.&mdash;M. de Fleurieu est
+nommé gouverneur de Mgr le Dauphin.&mdash;Le Roi est forcé de
+déclarer la guerre aux puissances.&mdash;Son début peu favorable
+aux Français.&mdash;L'Assemblée ne dissimule plus son projet
+d'établir en France une république.&mdash;Déclamations contre les
+nobles et les prêtres.&mdash;Abolition des cens et rentes.&mdash;Éloignement
+des Suisses de Paris<span class="dalign"><a href="#Page_68">68</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XX.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Le prétendu comité autrichien.&mdash;Le Roi dénonce cette calomnie
+au tribunal du juge de paix La Rivière.&mdash;Condamnation
+de celui-ci.&mdash;Retour aux Tuileries de madame de Lamballe.&mdash;Proposition
+Goyer relative au mariage.&mdash;Protestation de
+Dumouriez contre le roi de Sardaigne.&mdash;Plaintes de la Reine
+contre M. de Mercy.&mdash;Son grand courage.&mdash;Louis XVI fait
+brûler l'édition des Mémoires de madame de la Motte.&mdash;Décret
+contre les prêtres insermentés.&mdash;Licenciement de la garde
+constitutionnelle du Roi et envoi de M. de Brissac à Orléans.&mdash;Pauline
+de Tourzel<span class="dalign"><a href="#Page_102">102</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XXI.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Proposition d'un camp de vingt mille hommes à Paris.&mdash;Manuel
+et la Fête-Dieu.&mdash;Dénonciation de Chabot.&mdash;Le duc d'Orléans.&mdash;Lettre
+de M. Roland rendue publique avant que le Roi en eût
+connaissance.&mdash;Le Roi nomme de nouveaux ministres.&mdash;Démarche
+courageuse du directoire de Paris pour remédier aux
+maux que la lettre de M. Roland pouvait produire.&mdash;Moyens
+employés pour opérer un mouvement dans Paris.&mdash;Journée du
+20 juin.&mdash;Suites de cette journée et menées des factieux pour
+hâter le renversement de la monarchie<span class="dalign"><a href="#Page_122">122</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span></p>
+<p class="center"><b>CHAPITRE XXII.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Voyage de M. de la Fayette pour se plaindre de la violation de la
+Constitution; son peu de succès.&mdash;Continuation des menées pour
+opérer la destruction de la monarchie.&mdash;Arrêté du conseil
+général pour suspendre de leurs fonctions Péthion et Manuel, et
+leur renvoi aux tribunaux; sa dénonciation contre Santerre et les
+officiers militaires et municipaux qui avaient participé à la
+journée du 20 juin.&mdash;Démarche de l'Assemblée vis-à-vis du
+Roi pour annoncer son retour à des sentiments de paix et de
+concorde.&mdash;Réhabilitation de Péthion, qu'elle se fait demander
+par le peuple, qu'elle anime de plus en plus contre le Roi et sa
+famille.&mdash;Elle proclame la patrie en danger.&mdash;Changement
+de ministres.&mdash;Démarche des constitutionnels pour sauver le
+Roi, l'engageant à se remettre entre leurs mains; ce prince s'y
+refuse.&mdash;L'Assemblée ne dissimule plus ses projets et se
+permet les insultes les plus violentes contre le Roi et sa famille.&mdash;Renvoi
+des troupes de ligne dont on redoutait l'attachement
+pour la personne de Sa Majesté.&mdash;Arrivée des Marseillais.&mdash;Manifeste
+du duc de Brunswick.&mdash;L'Assemblée se sert de
+cette occasion pour exaspérer les esprits.&mdash;Péthion dénonce le
+Roi à la barre et provoque par sa conduite la journée du
+10 août<span class="dalign"><a href="#Page_158">158</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XXIII.</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p>
+
+<p class="content hanging">Journées des 9 et 10 août.&mdash;Le Roi se détermine à aller à
+l'Assemblée.&mdash;On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille,
+et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour à
+ses séances et y entendant les discours les plus outrageants pour
+sa personne.&mdash;La Commune de Paris se rend maîtresse de
+l'Assemblée, se charge, sur sa responsabilité, de la personne du
+Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous renfermés
+au Temple.&mdash;Péthion, Manuel et plusieurs autres
+officiers municipaux les y conduisent.&mdash;Madame la princesse
+de Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur
+service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple
+avec la famille royale, en sont enlevées huit jours après, et
+conduites à la Force.&mdash;Journées des 2 et 3 septembre.&mdash;Mort
+de madame la princesse de Lamballe<span class="dalign"><a href="#Page_206">206</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span></p>
+<p class="center"><b>COPIE D'UNE LETTRE</b></p>
+
+<p class="content hanging">Écrite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse
+de Béarn, à madame la comtesse de Saint-Aldegonde, sa s&oelig;ur,
+dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la prison
+de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre, en date
+du 8 septembre 1792<span class="dalign"><a href="#Page_279">279</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XXIV.</b></p>
+
+<p class="content hanging">Ce chapitre contient ce que j'ai pu apprendre de positif sur la situation
+de la famille royale en 1793.&mdash;Les démarches infructueuses
+que nous fîmes, Pauline et moi, pour nous enfermer au Temple
+avec Madame en 1795.&mdash;La permission que nous obtînmes
+enfin d'y entrer, mais seulement pour faire des visites à cette
+princesse.&mdash;L'espoir que l'on nous donna de raccompagner à
+Vienne, d'après la demande de la cour d'Autriche, espoir qui se
+termina par une nouvelle arrestation, une prison et une accusation,
+pour avoir un prétexte de s'y refuser.&mdash;Circonstances de
+la mort du jeune roi Louis XVII et détails positifs que j'ai
+recueillis à ce sujet<span class="dalign"><a href="#Page_304">304</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>FRAGMENTS</b></p>
+
+<p class="content hanging">Sur l'arrivée et le mariage de Madame à Mittau, écrits par M. l'abbé
+de Tressan à un de ses amis, après en avoir été témoin<span class="dalign"><a href="#Page_345">345</a></span></p>
+
+<p class="center p2"><small><b>FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.</b></small></p>
+
+<hr class="c15 p4" />
+<div class="p4 footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce Sevestre était architecte du Roi. Oubliant tout ce qu'il
+devait à ce prince, il était devenu jacobin forcené, ce qui lui
+valut d'être nommé membre de la Convention, où il eut la scélératesse
+de voter la mort de son Roi, son bienfaiteur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je ne puis m'empêcher de citer, à cette occasion, l'éloge de
+Madame par Durdent: «Louis XVI et la Reine étaient époux
+depuis huit année sans qu'aucun gage de leur union eût comblé
+leurs v&oelig;ux et ceux des Français. Enfin le 19 décembre 1778, le
+Ciel leur accorda le plus rare, le plus précieux des présents, dont
+jamais parents aient pu s'enorgueillir: Marie-Thérèse-Charlotte,
+dite Madame, aujourd'hui duchesse d'Angoulême, naquit au château
+de Versailles; Madame, dont le nom sera dans les siècles les
+plus reculés, comme il l'est parmi nous, l'emblème de toutes les
+vertus; Madame, célébrée dans les chaumières comme dans les
+palais, aux extrémités de l'Europe comme au sein de la France,
+que l'on peut louer sans crainte d'être accusé d'adulation, parce
+que sa gloire est devenue depuis longtemps une gloire historique,
+et que jeune encore, la postérité a déjà commencé pour elle.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Je tient de Boze, peintre du Roi, l'anecdote suivante: Le peu
+de succès des efforts de M. de Malesherbes pour sauver la vie du
+Roi avait rendu la sienne amère. Lorsqu'il entra à la Conciergerie,
+Boze, qui y était depuis quelque temps, lui témoigna sa
+douleur de le voir arriver dans ce triste séjour, et en même temps
+son espoir de lui voir rendre la justice qu'il méritait. Malesherbes,
+pour toute réponse: «Je ne puis, répondit-il, regretter la vie
+lorsque je n'ai pas eu le bonheur de sauver celle du Roi mon
+maître.» Ce même Boze resta neuf mois à la Conciergerie et ne
+dut la vie qu'au sacrifice de toute sa fortune, que sa femme employa
+journellement à payer sa conservation jusqu'au 9 thermidor.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> J'ai appris depuis qu'un des deux MM. de Champlost avait été
+tué aux Tuileries, le 10 août.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Madame la princesse de Lamballe était sujette à des attaques
+de nerfs qui la rendaient très-malade. La Reine, craignant qu'il
+ne lui en prît au Temple, fit l'impossible pour l'engager à rester
+chez elle. Un commencement d'attaque qu'elle eut dans la loge du
+logographe, et qui l'obligea de la quitter pendant les quelques
+heures qu'elle passa dans le bâtiment des Feuillants, parut favorable
+à la Reine pour redoubler ses instances; mais comme ce
+mouvement de nerfs n'eut aucune suite, elle insista pour rester
+avec Sa Majesté, qui paraissait avoir un pressentiment de sa
+destinée; et sur ce que je lui parlais de la peine qu'avait eue la
+Reine, en la voyant persister dans la résolution, elle m'avoua que
+si son attaque avait eu sa suite ordinaire, elle aurait tellement
+senti l'impossibilité de se risquer à subir une captivité, qu'elle
+aurait été chez M. le duc de Penthièvre aussitôt qu'elle aurait été
+remise, et serait partie de là pour l'Angleterre. Qu'il est douloureux
+de lui avoir vu payer tant de dévouement par une fin aussi
+déplorable!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>
+M. le duc de Penthièvre, qui l'aimait tendrement, fit l'impossible
+pour la sauver. Il se faisait envoyer d'heure en heure des
+courriers pour en savoir des nouvelles. Il faisait chaque jour offrir
+à la Commune des sommes énormes. Il en vint même jusqu'à
+offrir la moitié de sa fortune. (Je tiens ceci de M. Mars, sous-préfet
+de Dreux et membre du conseil.) La mort de madame de
+Lamballe plongea le prince dans la plus profonde douleur; celle
+du Roi y mit le comble. Sa santé dépérit de jour en jour, et il
+succomba peu de temps après sous le poids de tant de douleurs
+qu'il n'eut pas la force de supporter.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voyez la note à la fin de la lettre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Rien de plus beau que la conduite de Brunger. Il s'était fait
+une petite fortune qu'il ménageait avec grand soin, ce qui lui avait
+donné une réputation d'avarice; mais après le 10 août, sa bourse
+fut constamment ouverte à tous les serviteurs de la famille royale
+qui n'avaient jamais dévié; et quoiqu'il eût sujet d'être mécontent
+du jugement qu'en partait la Reine dans un petit écrit qui se
+trouvait chez cette princesse, il ne lui en fut pas moins dévoué
+jusqu'au tombeau. Quand Madame eut quitté la France, n'écoutant
+que son zèle, il voulut l'aller rejoindre, quoique accablé d'infirmités,
+et ce ne fut que par la considération de l'embarras qu'il lui
+causerait, qu'on parvint à l'en dissuader. Appelé comme témoin
+dans le procès de notre auguste et infortunée souveraine, il se
+conduisit avec tout le respect qu'il lui devait, sans s'embarrasser
+du danger que lui faisaient courir les manières respectueuses qu'on
+lui reprochait d'avoir employées vis-à-vis de la famille royale quand
+il fut appelé au Temple pour soigner Madame. Il était si ému de
+la position dans laquelle il voyait la Reine, que lorsqu'on lui parla
+de ses correspondances secrètes avec elle pendant ses visites au
+Temple, il oublia de dire qu'il n'était jamais entré dans sa chambre
+qu'avec un municipal qui ne le quittait pas d'un instant. Cette
+courageuse princesse, qui sentit que cette omission pourrait lui
+nuire, prit alors la parole pour rappeler ce que le docteur oubliait
+de dire. La situation critique dans laquelle elle se trouvait ne
+l'empêchait pas d'écouter avec la plus grande attention ce qui pouvait
+intéresser les personnes qui lui étaient attachées, pour les
+disculper des accusations qu'on pouvait former contre elles. On
+lui demanda quelle était la personne qui l'avait suivie à Varennes:
+«Madame de Tourzel, gouvernante de mes enfants, que nous
+avons obligée de nous y suivre.» Quel courage dans un pareil
+moment! et serait-il possible de ne pas conserver un souvenir
+profond d'une princesse aussi dévouée à ceux qui avaient été à
+portée d'apprécier tant de grande et héroïques qualités?</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Après le départ du Temple de Madame, on fit de ce monument
+une prison d'État dont Lasne fut nommé concierge. Tous les prisonniers
+s'en sont généralement loués, malgré son exactitude à
+remplir les fonctions de sa place. Je n'en fus pas étonnée d'après
+sa conduite à mon égard, dont je rendrai compte dans le courant
+de ces Mémoires.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Le curé de Sainte-Marguerite, feu M. Dubois, m'a dit plusieurs
+fois, et nommément peu de temps avant sa mort, que le suisse de
+cette paroisse, qui avait été témoin de l'inhumation du jeune roi,
+ainsi que les porteurs du corps et le fossoyeur, pouvaient donner
+des renseignements précis sur l'endroit du cimetière où reposaient
+les cendres du jeune roi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Paris se trouvait alors, ainsi que toute la France, excédé du
+joug de la Convention, et il se serait estimé heureux de se retrouver
+sous le gouvernement de son souverain légitime. Les sections de
+Paris se montrèrent même avec plus de courage qu'on n'en aurait
+osé attendre; mais comme il n'y avait pas d'ensemble dans leur
+conduite, ni personne qui pût en imposer de manière à réunir tous
+les esprits sous une même direction, cette bonne volonté devint
+inutile. Il est hors de doute que s'il y eût eu un chef pour diriger
+ce mouvement, la contre-révolution se serait opérée par la France
+elle-même et sans le secours de personne. On m'a assuré qu'à cette
+époque Pichegru avait offert à Mgr le prince de Condé de venir
+(mais seul) prendre le commandement de son armée, dont il pourrait
+disposer autrement, voulant avoir à lui seul l'honneur de la
+Restauration; mais ce prince, qui ne connaissait pas assez Pichegru
+pour s'y fier totalement, n'osa risquer de quitter la sienne, et nous
+perdîmes une des plus belles occasions qui se soient présentées
+pendant le cours de cette malheureuse révolution.</p>
+<br />
+</div>
+</div>
+
+<p class="center p4"><small><b>PARIS.&mdash;TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</b></small></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Madame la Duchesse de
+Tourzel, by Louise Elisabeth de Croy d'Havré Duchesse de Tourzel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUCHESSE DE TOURZEL ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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