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diff --git a/34918-h/34918-h.htm b/34918-h/34918-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3a3ba17 --- /dev/null +++ b/34918-h/34918-h.htm @@ -0,0 +1,11807 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, Louise Elisabeth de Croy d'Havré</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3,h5 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + hr.c15 {width: 15%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + body {margin-left: 12%; + margin-right: 12%; + } + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .content {margin-left: 15%; margin-right: 13%; font-size: 0.9em;} + .hanging {margin-left: 3em; text-indent: -2em;} + .dalign {position: absolute; right: 11%; text-align: right;} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + .p6 {margin-top: 6em;} + + .left5 {margin-left: 5%;} + .right {text-align: right;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, by +Louise Elisabeth de Croy d'Havré Duchesse de Tourzel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel + Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 + +Author: Louise Elisabeth de Croy d'Havré Duchesse de Tourzel + +Editor: François-Joseph Des Cars + +Release Date: January 11, 2011 [EBook #34918] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUCHESSE DE TOURZEL *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p></div> +<p><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<p class="p2 center"><big><b>THE FRENCH REVOLUTION</b></big><br /> +<big><b>RESEARCH COLLECTION</b></big></p> + +<p class="p2 center"><big><b>LES ARCHIVES DE LA</b></big><br /> +<big><b>REVOLUTION FRANÇAISE</b></big></p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/pergamon.jpg" width="82" height="75" +alt="logo" title="" /></div> + +<p class="center p2"><small>PERGAMON PRESS</small><br /> +<small>Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK</small></p> + +<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<h3>MÉMOIRES</h3> + +<h5>DE MADAME</h5> + +<h2>LA DUCHESSE DE TOURZEL</h2> +<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<p class="center">L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction +et de reproduction à l'étranger.<br /> +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de +la librairie) en mai 1883.</p> + +<p class="p2 center"><small><b>PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</b></small></p> + +<p class="p6"><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<h3>MÉMOIRES</h3> + +<p class="p2 center"><b>DE MADAME</b></p> + +<h1>LA DUCHESSE DE TOURZEL</h1> + +<p class="center"><small><b>GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE</b></small><br /> +<small><b>PENDANT LES ANNÉES</b></small><br /> +<small><b>1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795</b></small></p> + +<p class="p4 center"><small><b>PUBLIÉS PAR</b></small></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>Le duc</b></span><b> DES CARS</b></p> + +<p class="p4 center"><i>Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine</i></p> + +<p class="center"><big><b>TOME SECOND</b></big></p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illlus004.png" width="150" height="164" +alt="logo2" title="" /></div> + +<p class="center p4"><small><b>PARIS</b></small><br /> +<small><b>E. PLON <span class="smcap">et</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</b></small><br /> +<small><b>10, RUE GARANCIÈRE</b></small></p> + +<p class="center p4"><b>1883</b></p> + +<p class="center"><i><small>Tous droits réservés</small></i></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/marie_antoinette_s.jpg" width="75" height="100" +alt="reine" title="" /></div> + +<p class="center"><span class="smcap">portrait de la reine marie-antoinette</span><br /> +Pastel fait en 1791, par Kucharsky.<br /> +<a href="images/marie_antoinette.jpg">Agrandissement</a></p> + +<h2 class="p4">MÉMOIRES<br /> +DE<br /> +MADAME LA DUCHESSE DE TOURZEL</h2> + +<h2 class="p4">CHAPITRE XIV</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1791</b></small></p> + +<p class="center"><b>ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE</b></p> + +<p class="content hanging">Discussion sur la formule de prestation du serment et sur la +manière de recevoir le Roi.—Arrivée et discours de ce prince +à l'Assemblée.—Continuation des troubles et commencement +de ceux de la Vendée.—Demande du Roi aux commandants +de la marine de ne pas abandonner leurs postes.—ême +demande aux officiers de la part de M. du Portail, ministre de +la guerre.—Proclamation de M. de Lessart, ministre de l'intérieur, +pour engager les émigrés à rentrer en France.—Lettre +écrite par le Roi aux ministres étrangers pour notifier aux puissances +l'acceptation de la Constitution, et leur réponse à cette +notification.—Changement dans le ministère.—Troubles +d'Avignon.</p> + +<p class="p2">L'Assemblée ouvrit ses séances par une discussion +sur la manière de prêter le serment exigé des +députés. On convint d'un commun accord que le +serment serait prêté sur la Constitution, devenue +l'Évangile des Français; qu'on irait la chercher en +<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> +grande pompe dans les Archives nationales; qu'elle +serait apportée par six vieillards, et que dans le +moment où elle entrerait dans la salle, chacun se +lèverait et resterait debout, la tête découverte. On +avait proposé, pour lui faire encore plus d'honneur, +de la recevoir au bruit du canon, mais on se borna +à la réception proposée d'abord. Elle fut reçue aux +cris de: <i>Vive la Constitution!</i> et le serment fut prêté +par chaque député, la main levée sur ce livre sacré. +Cette Constitution, si solennellement jurée et dont +la durée devait être si courte, fut reportée avec la +même solennité dans les Archives nationales.</p> + +<p>On délibéra ensuite sur la manière de recevoir +le Roi, lorsqu'il viendrait à l'Assemblée, s'il ne +serait pas à propos de supprimer, en lui parlant, le +titre de Majesté, et de se borner à celui de Roi des +Français; et l'on se permit à ce sujet des réflexions +peu respectueuses pour l'autorité royale. On finit +cependant par conserver le titre usité, en rapportant +le décret qui avait déjà été prononcé, vu le +mauvais effet qu'il produisait dans le public, en +déclarant toutefois que toute la supériorité serait +reconnue appartenir à l'Assemblée, et que le fauteuil +du Roi serait à la droite de celui du président +et lui serait parfaitement conforme. On convint +ensuite que l'on ne se lèverait que pour le moment +de l'arrivée du Roi, et que l'on ne se découvrirait +que lorsqu'il se serait découvert lui-même.</p> + +<p>On fut promptement à même d'observer ce cérémonial. +<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> +Le Roi arriva à l'Assemblée, et représenta +la nécessité de donner à l'administration toute la +force et l'autorité nécessaires pour maintenir la paix +dans le royaume; de s'occuper sérieusement des +finances et des moyens d'assurer la répartition et +le recouvrement de l'impôt, pour procurer la libération +de l'État et le soulagement du peuple. Il +fit sentir la nécessité de simplifier les procédures, +de s'occuper de l'éducation publique, d'encourager +le commerce et l'industrie, de protéger la liberté +de croyance de chacun et les propriétés, afin d'ôter +par là tout prétexte de quitter un pays où les lois +seraient mises en vigueur, et dans lequel on saurait +respecter les lois et les propriétés.</p> + +<p>Il promit, de son côté, de ne rien négliger pour +le rétablissement de la discipline militaire et de la +marine, si nécessaire pour protéger le commerce +et les colonies; il ajouta que les mesures qu'il avait +prises pour entretenir la paix et l'harmonie entre +les puissances étrangères lui donnaient tout lieu d'espérer +que sa tranquillité ne serait pas troublée.</p> + +<p>M. Pastoret, président de l'Assemblée, répondit +à ce discours par un éloge pompeux de la Constitution, +qui, loin d'ébranler la puissance royale, lui +donnait des bases plus solides et rendait le Roi le +plus grand monarque de l'univers, et il l'assura que +son union avec l'Assemblée pour la pleine et entière +exécution de la Constitution remplissait le vœu des +Français, dont les bénédictions en seraient le fruit. +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span></p> + +<p>L'acceptation de la Constitution ne ramena pas +la paix en France, et il y eut même peu de temps +après un commencement de troubles dans la Vendée, +au sujet des persécutions religieuses. On y +envoya des commissaires, entre autres Goupilleau +de Fontenay, qui, connaissant bien le pays, engagea +l'Assemblée à prendre des moyens de douceur vis-à-vis +d'un peuple qui ne demandait que la liberté +de sa croyance, en se chargeant des frais de son +culte, lequel peuple était d'ailleurs simple, soumis +aux lois, et d'un naturel docile.</p> + +<p>M. Thevenard, ministre de la marine, ayant +donné sa démission, fut remplacé par M. Bertrand. +Le profond attachement de ce dernier pour le Roi, +et un caractère bien prononcé, étaient des motifs +suffisants pour lui attirer la haine d'une Assemblée +dont il ne voulait pas être le vil flatteur. Aussi +encourut-il promptement sa disgrâce, malgré son +extrême attention à éviter tout ce qui pouvait blesser +l'orgueil de ses membres, et à faire exécuter ponctuellement +tous les articles de la Constitution.</p> + +<p>Par le conseil de ce ministre, le Roi écrivit de +sa main aux commandants de la marine une lettre, +contre-signée Bertrand, pour les engager, par les +motifs les plus sacrés, à ne pas abandonner leur +poste, et à sentir ce qu'ils devaient à leur pays et à +leur roi dans les circonstances difficiles où l'on se +trouvait. Mais, pour que leur présence fût utile, +il eût fallu supprimer cet esprit d'insubordination +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +soutenu par l'Assemblée, qui mettait les officiers +dans l'impossibilité de se faire obéir, et par conséquent +d'opérer aucun bien.</p> + +<p>M. du Portail voulut imiter la conduite de +M. Bertrand vis-à-vis des officiers de l'armée de +terre, malgré le peu de confiance qu'il pouvait +inspirer, ce ministre étant regardé comme le moteur +de l'insurrection, par sa demande d'admission des +soldats dans tous les clubs du royaume.</p> + +<p>M. de Lessart fit aussi, de son côté, une proclamation +pour engager les émigrés à rentrer en France, +les assurant que le Roi ne regarderait comme de +véritables amis que ceux qui reviendraient dans +leur pays, où leur présence était si nécessaire, leur +représentant, de plus, que si leur attachement pour sa +personne les avait fait hésiter de prêter un serment +qu'ils considéraient comme incompatible avec leurs +devoirs, la conduite de Sa Majesté leur ôtait tout +prétexte de s'y refuser.</p> + +<p>Mais la conduite de l'Assemblée n'était rien +moins que propre à appuyer la demande du Roi, +et à persuader les émigrés de l'utilité de leur retour. +Aussi cette proclamation fut-elle loin de produire +l'effet qu'en avait espéré M. de Lessart.</p> + +<p>L'Assemblée profita d'une erreur qui avait retardé +la mise en liberté de quatre soldats accusés d'insubordination, +pour déclamer contre les ministres. +Une pétition de scélérats détenus dans les prisons +donna occasion aux injures les plus violentes contre +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +leurs personnes. On voulut qu'ils se présentassent +continuellement à la barre pour rendre compte de +leur conduite, et tout annonça, dès le commencement +de la séance, l'impossibilité où ils se trouveraient +d'exercer les fonctions de leur ministère. Le +but de l'Assemblée était d'en dégoûter les véritables +serviteurs du Roi, en leur ôtant tout moyen de le +servir, et de forcer ce prince à les remplacer par +leurs amis et leurs créatures.</p> + +<p>M. de Montmorin, ne pouvant plus soutenir la +manière impérieuse dont l'Assemblée traitait les +ministres, et les insultes journalières qu'elle leur +faisait éprouver, demanda et obtint sa démission. +M. de Lessart, ministre de l'intérieur, fut chargé +du portefeuille, en attendant la nomination de son +successeur. Le Roi en fit part à l'Assemblée, ainsi +que de la nomination de MM. Geoffroy, de Bonnaire +de Forges, Boucaut, Gilbert des Mollières et Desjobert +pour commissaires de la trésorerie.</p> + +<p>M. Tarbé les avait indiqués à Sa Majesté, qui les +avait acceptés sans balancer. Ce ministre était sincèrement +attaché au Roi; j'eus occasion de le voir, +et il me parla de ce prince de la manière la plus +touchante. Il était persuadé de la nécessité de faire +respecter son autorité, sans compromettre sa personne, +et, pour y parvenir, de n'accorder des places +qu'à des gens instruits et capables de les bien remplir, +de manière que le public pût faire la différence +des choix du Roi avec ceux de l'Assemblée. Mais la +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +persécution que cette dernière faisait souffrir à ceux +qui ne partageaient pas son délire rendit souvent +inutile cette sage précaution.</p> + +<p>Le Roi fit également annoncer à l'Assemblée le +choix qu'il avait fait de MM. de Brissac d'Hervilly et +de Pont-l'Abbé pour commander sa garde constitutionnelle: +le premier pour la commander en chef, +le second pour être à la tête de la cavalerie, et le +troisième à celle de l'infanterie. La conduite franche, +loyale et pleine d'honneur du duc de Brissac +lui avait acquis l'estime générale, et ceux qui ne +partageaient pas ses opinions ne pouvaient s'empêcher +de le respecter. Les deux autres étaient d'excellents +officiers, et dont la réputation ne laissait rien +à désirer; aussi ces choix furent-ils généralement +approuvés. J'ai peu connu M. de Pont-l'Abbé, mais +beaucoup M. d'Hervilly, dont le dévouement au +Roi était sans bornes, et duquel j'aurai occasion de +parler dans la suite de ces mémoires.</p> + +<p>Quoique M. de Montmorin eût quitté le ministère, +il fut chargé par le Roi de donner communication +à l'Assemblée de la notification qu'il avait +donnée aux puissances de l'Europe de son acceptation +de la Constitution, et de la réponse de chacune +d'elles. Elle était dans le même sens que toutes les +lettres que l'on avait fait écrire au Roi depuis son +retour de Varennes, et ses ministres dans les cours +étrangères étaient chargés d'insister auprès des +puissances sur la nécessité où avait été le Roi +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +d'accepter une Constitution pour laquelle le vœu du +peuple était si fortement prononcé; que le Roi, qui +n'avait en vue que le bonheur de ses sujets, serait +au comble de ses vœux, si les restrictions mises à +son autorité remplissaient le but que l'Assemblée +s'était proposé; que les imperfections que l'on +pouvait remarquer dans la Constitution avaient été +prévues; et qu'il y avait tout lieu d'espérer qu'elles +pourraient être réparées sans livrer la France à de +nouvelles secousses.</p> + +<p>Le roi d'Espagne répondit qu'il était loin de vouloir +troubler le repos de la France, mais qu'il ne +pouvait croire à la libre accession du Roi son cousin +à la Constitution, tant qu'il ne le verrait pas éloigné +de Paris et des personnes soupçonnées de lui faire +violence.</p> + +<p>Le roi de Suède déclara avec sa franchise ordinaire +que le roi de France n'étant pas libre, il ne +pouvait reconnaître aucune mission de la part de la +France.</p> + +<p>Les autres puissances ne parlèrent que de leur +désir de voir le bonheur du Roi être le fruit de tous +les sacrifices qu'il faisait à celui de la France; mais, +comme elles ne parlaient que très-succinctement de +la nation, elles furent loin de satisfaire l'Assemblée, +encore plus enivrée de sa puissance que celle qui +l'avait précédée.</p> + +<p>M. de Montmorin l'assura qu'elle n'avait rien à +craindre des puissances étrangères, et que c'était au +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +Roi qu'on devait la tranquillité de la France; mais +que pour la maintenir il fallait mettre les lois en +vigueur, et faire cesser l'abus des écrits incendiaires +qui y mettaient un obstacle journalier.</p> + +<p>Goupilleau et Audrein se plaignirent de ce que +M. de Montmorin ne rendit pas compte de l'état de +la négociation avec la Suisse pour faire participer +les déserteurs de Châteauvieux à l'amnistie accordée +aux déserteurs français. «Quoiqu'il ait quitté le +ministère, s'écria un des membres de l'Assemblée, +il n'en est pas moins responsable. Il ne faut pas +que la responsabilité des ministres soit un vain +épouvantail.» Et cette réflexion fut applaudie du +plus grand nombre des membres de l'Assemblée.</p> + +<p>Depuis un mois qu'elle avait ouvert ses séances, +il y en avait eu bien peu qui n'eussent été de nature +à affliger le cœur du Roi et à lui démontrer l'impossibilité +d'en espérer aucun bien. Sa conduite lors +des massacres d'Avignon suffisait seule pour en ôter +tout espoir.</p> + +<p>La ville d'Arles, menacée par les brigands qui +désolaient le comtat d'Avignon, prit le parti de la +résistance. Elle déclara à l'Assemblée sa résolution +de se défendre plutôt que d'être victime de la rage +de ces forcenés. Les nouveaux troubles d'Avignon +pouvaient légitimer cette résistance, même aux +yeux de l'Assemblée.</p> + +<p>Les brigands, ayant à leur tête Antonelle, non +contents de leurs premiers excès, voulurent encore +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +s'approprier les dépouilles des monastères et des +églises d'Avignon. Ils en pillèrent les objets précieux +et les vendirent à des juifs, brisèrent les +cloches, et finirent par s'emparer de l'argent qui +était au mont-de-piété. La sortie de la ville de tant +d'objets précieux occasionna de grands murmures. +Lécuyer, un des chefs de ces bandits, pensa qu'ils +en pouvaient profiter pour exciter un mouvement, +qu'ils attribueraient aux personnes opposées à la +réunion du Comtat à la France. Ils parviendraient +par ce moyen à se débarrasser de leurs ennemis et +à éviter de rendre compte des effets précieux dont +ils s'étaient emparés. Mais, trompé dans son attente, +il devint lui-même victime de sa perfidie.</p> + +<p>Un grand nombre de mécontents, auxquels s'était +jointe une troupe de femmes, se rassembla dans +l'église des Cordeliers et somma Lécuyer et ses +complices de s'y rendre sur-le-champ. Lécuyer +n'osa s'y refuser. Pressé par cette assemblée de +rendre compte des effets dont il s'était emparé, la +frayeur s'empara de lui; il perdit la tête et voulut +s'enfuir. Il excita par là la fureur des meneurs de +cette assemblée, qui se jetèrent sur lui et le mirent +en pièces.</p> + +<p>Les brigands de Savians, pour venger sa mort, +massacrèrent quatre-vingt-dix habitants d'Avignon +qu'ils retenaient prisonniers depuis le 21 août. Des +familles entières subirent le même sort dans leur +maison, et chaque heure annonçait de nouveaux +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +malheurs. L'abbé Mulot et M. Lescène des Maisons +furent dénoncés pour s'être opposés à de pareilles +horreurs et avoir requis, quoique inutilement, de +M. de Ferrière les soldats qu'il avait à sa disposition. +Ce dernier n'eut pas honte de protéger ces +brigands et de leur laisser commettre tranquillement +des crimes qui font frémir la nature. Ces +monstres, ne voulant cependant pas laisser connaître +le nombre de leurs victimes, firent ouvrir +une glacière, où ils firent jeter pêle-mêle les morts +et les mourants, parmi lesquels se trouvaient des +femmes et des enfants, que leur barbarie n'avait +pas même épargnés.</p> + +<p>Rovère, soi-disant député d'Avignon, associé aux +Jourdan, Manvielle, Tournel, Raphaël et autres +brigands du Comtat, se chargea de l'apologie de ces +scélérats et dénonça l'abbé Mulot et Lescène des +Maisons comme ne leur ayant pas prêté l'appui +nécessaire et ayant, au contraire, protégé leurs +victimes: «Ils ont, disait-il, imité les Français, en +combattant pour la liberté, et on les a punis par +l'exil ou par la mort.» Vergniaud n'eut pas honte +de lui répondre: «Vos commettants sont nos amis, +et un peuple ne peut reprendre sa liberté sans +passer par les horreurs de l'anarchie.» Il promit +ensuite justice et paix, et fit accorder à Rovère les +honneurs de la séance.</p> + +<p>Le Pape, dépossédé de la souveraineté du Comtat +par des moyens aussi iniques, fit publier un manifeste +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +pour se plaindre d'une pareille violation du +droit public. Il y développa toutes les manœuvres +qui avaient été employées, et les crimes commis +pour parvenir à opérer cette réunion, et il envoya le +manifeste à toutes les puissances de l'Europe.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1791</b></small></p> + +<p class="center"><b>RÉVOLTE DES COLONIES DE SAINT-DOMINGUE</b></p> + +<p class="p2">Le cœur du Roi ne devait plus éprouver un seul +instant de consolation. Chaque jour annonçait les +nouvelles les plus désastreuses des différentes parties +du royaume, et celle de la révolte des colonies y +mit le comble. Le décret du 15 mai de l'Assemblée +constituante, qui avait atténué celui qui avait été +rendu au mois de novembre précédent, relativement +aux colonies, joint aux menées des commissaires +envoyés par les amis des noirs, exalta tellement +l'esprit de ces derniers, qu'ils se révoltèrent +contre les blancs, sous prétexte d'avoir une part +égale à la leur dans le gouvernement. Et comme +rien n'arrête des gens sans éducation, et dont la +violence est l'essence du caractère, ils se livrèrent +aux plus grands excès. Trente mille d'entre eux +étaient en pleine insurrection et avaient déjà +incendié deux cent dix-huit plantations de sucre +et massacré trois cents blancs. Ils avaient établi un +camp à six milles du Cap, dans des retranchements +garnis de canons. Chacun était livré à la plus violente +inquiétude. La division que les différents +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +décrets avaient mise parmi les colons augmentait +encore le danger.</p> + +<p>Des lettres du Havre annonçaient que tous les +magasins étaient fermés et que la consternation +était générale. Le Roi apprit avec la plus vive douleur +les nouvelles de cette insurrection et en fit +part sur-le-champ à l'Assemblée. Brissot, Condorcet +et les amis des noirs commencèrent par +mettre en doute la vérité de cette nouvelle, qui +pouvait être, disaient-ils, un artifice des colons +pour appesantir le joug de leurs malheureux +esclaves, et ils discoururent longtemps sur la nécessité +d'en attendre la confirmation. Mais des lettres +reçues par diverses maisons de commerce des principaux +ports du royaume ne laissèrent plus de doute +sur l'existence de cette terrible insurrection, qui +fut encore confirmée par M. Barthélemy, chargé +d'affaires à Londres.</p> + +<p>Il avait appris de plus, par des lettres arrivées +directement en Angleterre, la réunion d'une partie +des troupes aux conjurés. Les malheureux colons +avaient demandé du secours aux Anglais et aux +Espagnols; mais ceux-ci, ayant besoin de leurs +troupes pour garantir leurs possessions d'une pareille +insurrection, n'avaient pu leur en envoyer. Les +Anglais leur avaient seulement fait parvenir sur-le-champ +cinq cents fusils et quatre cents livres de +balles, avec permission d'acheter de la poudre et +autres provisions. +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> + +<p>Les colons et les propriétaires d'habitations à +Saint-Domingue s'assemblèrent sur-le-champ à +l'hôtel de Massiac, et y rédigèrent une adresse pour +demander au Roi d'y envoyer les secours les plus +prompts pour arrêter, s'il en était encore temps, +les malheurs qui menaçaient le reste de la colonie. +Cette adresse dépeignait de la manière la plus touchante +les désastres de Saint-Domingue. Elle accusait +la société des amis des noirs de jeter des germes +de discorde dans ce malheureux pays; elle leur +attribuait la surprise faite à la religion de l'Assemblée +nationale lorsqu'elle avait rendu le fatal décret +du 15 mai, qu'on pouvait regarder comme la cause +des malheurs de Saint-Domingue, et elle se terminait +en assurant que si cette révolte n'était promptement +dissipée, elle entraînerait la ruine de six millions +de Français et du commerce de la France, qui +ne pouvait séparer sa ruine de celle des colons; que +leur cause était celle des créanciers de l'État, exposés +ainsi qu'eux, par cet événement, à voir leur fortune +anéantie par une banqueroute universelle. Les +colons suppliaient le Roi, comme chef suprême de +la puissance exécutive et protecteur-né des propriétés, +de prendre les colonies sous sa sauvegarde +et d'opposer son autorité aux nouvelles tentatives +de ces hommes qui travaillaient à augmenter nos +malheurs, et contre lesquels ils demandaient les +informations les plus sévères et la plus éclatante +justice. +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p> + +<p>Cette adresse, signée par les principaux propriétaires +de Saint-Domingue, fut présentée au Roi par +leurs colons, tous vêtus de noir, et ayant à leur +tête M. du Cormier, regardé comme un homme du +premier mérite. Le Roi répondit, avec la plus vive +émotion, qu'il était pénétré de douleur de la situation +de la colonie de Saint-Domingue; que, n'en +ayant point encore de nouvelles directes, il se flattait +que les maux étaient moins grands qu'on ne les +annonçait; qu'il s'occupait sans relâche des moyens +d'y porter remède, par tout ce qui était en son pouvoir; +qu'il les accélérerait le plus possible, et qu'ils +pouvaient assurer les colons et la colonie du vif +intérêt qu'il prenait à leur sort.</p> + +<p>Les colons allèrent ensuite chez la Reine et dirent +à cette princesse: «Madame, dans notre grande +infortune, nous avions besoin de voir Votre Majesté +pour trouver un adoucissement à nos malheurs et +un grand exemple de courage. Les colons se recommandent +à la protection de Votre Majesté.»—«Ne +doutez pas, messieurs, de tout l'intérêt que je prends +à vos malheurs», répondit la Reine, si profondément +émue qu'elle ne put achever son discours. Mais +ayant rencontré, en sortant, les membres de cette +même députation: «Messieurs, leur dit-elle du ton +le plus sensible, mon silence vous en dira plus que +tout le reste.» Ils reçurent aussi de Madame Élisabeth +les témoignages du plus vif intérêt.</p> + +<p>Toute la famille royale était dans la plus profonde +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +douleur de cette affreuse catastrophe, douleur +qu'augmentait la conviction des entraves que mettrait +l'Assemblée aux mesures qu'allait prendre le +Roi pour venir au secours de cette malheureuse +colonie.</p> + +<p>Mgr le Dauphin, à qui la Reine avait raconté en +deux mots les malheurs de Saint-Domingue, et qui +avait entendu louer l'éloge qu'avait fait M. du Cormier +du courage de cette princesse, lui demanda de +lui donner son discours: «Qu'en voulez-vous faire?» +lui dit la Reine.—«Je le mettrai dans ma poche +gauche, qui est celle du côté du cœur.» Ce jeune +prince était charmant pour la Reine, et ne perdait +pas une occasion de lui dire des choses tendres et +aimables. Aussi l'aimait-elle passionnément, mais +d'une tendresse éclairée, ne le gâtant jamais, et le +reprenant toutes les fois qu'elle le trouvait en faute.</p> + +<p>Les nouvelles que l'on reçut de M. de Blanchelande, +gouverneur de Saint-Domingue, ne confirmèrent +que trop les malheurs que l'on redoutait.</p> + +<p>Le Roi en fit part sur-le-champ à l'Assemblée, +qui chargea ce prince de donner l'état du secours +qu'exigeait la position des colonies. Le Roi, qui +avait examiné d'avance avec M. Bertrand tout ce que +lui permettait la Constitution, demanda dix millions +à l'Assemblée et lui annonça qu'il avait donné des +ordres pour l'armement des vaisseaux et l'embarquement +des troupes qu'il était nécessaire d'envoyer. +«Gardez-vous, s'écria Isnard, d'accorder les dix +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +millions avant le rapport du Comité colonial.» Or +on traînait en longueur ce rapport, tandis que la +célérité des secours pouvait seule sauver la colonie. +On accorda seulement trois millions pour la première +fois.</p> + +<p>Les commerçants du Havre et des autres ports +du royaume offrirent tous ceux de leurs bâtiments +qui étaient armés pour le transport des troupes. +Mais l'Assemblée trouva moyen de paralyser les +efforts du Roi, et sa coupable négligence causa la +ruine de colonies aussi précieuses, et entraîna +avec elles celle du commerce de la France.</p> + +<p>Le décret de l'Assemblée du 7 décembre, qui +bornait l'envoi des troupes à réprimer seulement la +révolte des noirs et confirmait les droits accordés +aux gens de couleur, acheva d'ôter tout espoir aux +colons. Ceux-ci s'adressèrent encore une fois au Roi +pour lui demander de venir à leur secours. Mais le +malheureux prince, qui se voyait dépouillé chaque +jour de quelque portion de sa faible autorité, ne +pouvait que gémir sur leurs malheurs et s'attrister +de ceux que préparaient à la France les meneurs de +cette nouvelle Assemblée.</p> + +<p>Les factieux tentèrent également d'introduire la +révolte à la Martinique, à Sainte-Lucie et à Tabago; +mais leurs efforts furent rendus inutiles par le courage +des habitants de ces diverses îles, qui, effrayés +de l'exemple de leurs voisins, se mirent en mesure +d'en réprimer les effets. Ils déclarèrent unanimement +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +qu'ils périraient tous plutôt que de laisser +introduire dans leurs colonies un régime qui avait +occasionné à Saint-Domingue de si cruels malheurs; +leur fermeté les sauva. Ils eurent aussi de grandes +obligations au vicomte de Damas, qui s'opposa +courageusement aux efforts des malveillants. Aussi +témoignèrent-ils les plus vifs regrets de son rappel +en France, et la satisfaction qu'ils avaient éprouvée +en l'y sachant heureusement arrivé.</p> + +<p>M. de la Jaille, officier de marine très-distingué, +et que le Roi avait nommé pour commander les vaisseaux +envoyés à Saint-Domingue pour porter des +secours aux colons, fut assailli en arrivant à Brest +par une multitude soudoyée pour s'écrier qu'on y +envoyait un contre-révolutionnaire pour massacrer +les patriotes. Il aurait été mis en pièces sans le courage +d'un charcutier, qui parait les coups qu'on lui +portait. La municipalité ne trouva d'autre moyen +pour rétablir l'ordre que d'emprisonner M. de la +Jaille; et l'Assemblée, en donnant des éloges à sa +conduite, se garda bien d'improuver celle de ce +peuple égaré par les meneurs de toutes ces émeutes.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1791</b></small></p> + +<p class="content hanging">Persécution contre les prêtres insermentés.—Injures que leur prodigue +l'Assemblée, et décret prononcé contre eux.—Discussion +sur les émigrés, et loi qui en fut la suite.—Nomination de +M. Cayer de Gerville au ministère de l'intérieur, et celle du comte +Louis de Narbonne à la guerre.—Démarche du Roi auprès des +puissances étrangères pour faire cesser les rassemblements des +émigrés, et le peu de succès de cette démarche.—Dénonciation +contre les ministres.—Péthion nommé maire de Paris, et Manuel +procureur de la Commune.</p> + +<p class="p2">Il y avait peu de séances où l'on ne trouvât +moyen de faire intervenir les prêtres insermentés, +que les prêtres jureurs devenus évêques poursuivaient +avec une haine implacable. Il pleuvait de +tous côtés des accusations qui, quoique dénuées de +preuves, n'en étaient pas moins favorablement +accueillies. On les accusait, malgré la tranquillité de +leur conduite, d'être les moteurs de toutes les insurrections. +Chabot, capucin, et Lequinio, un des plus +violents démagogues de l'Assemblée, étaient leurs +principaux accusateurs. Le Josne, qui ne leur cédait +en rien, leur imputait tous les malheurs de la +France; il voulait qu'on les reléguât dans les chefs-lieux +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +de départements, avec injonction de se présenter +tous les jours à leur directoire. Vaublanc, +quoique opposé aux démagogues, les traitait de +fanatiques. Tout leur présageait une violente persécution. +Baert, qu'on ne pouvait soupçonner d'attachement +au clergé, se révolta contre cette injustice +et représenta que la Constitution ayant décrété +la liberté des cultes, on devait laisser les prêtres +tranquilles, et leur accorder, même dans les villes, +une chapelle pour y exercer leur culte sur la demande +de trois cents citoyens.—«Pourvu, ajouta +Rougemont, qu'elle soit aux frais des femmes +dévotes.»—Baert demanda en même temps que, +pour prévenir toute discussion, l'Assemblée s'occupât +des moyens de constater civilement les mariages, +naissances et décès, et que l'on fît cesser une persécution +aussi odieuse que contraire à la liberté, +décrétée par la Constitution et dont on laissait jouir +toutes les autres religions.</p> + +<p>L'abbé Fauchet se permit les plus sanglantes +invectives contre les prêtres insermentés, demanda +qu'on supprimât tous leurs traitements, les compara +à des loups que la faim ferait sortir du bois. +Il ajouta qu'il n'était point à craindre que le Roi +vînt à leur secours, car il devait être bien aise de se +débarrasser d'une pareille vermine.</p> + +<p>Isnard, encore plus violent, les traita de pestiférés +qui vendaient le ciel au crime: «Frappez-les +pour les moindres fautes, disait-il dans sa fureur, +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +et condamnez-les même à la mort, quand on pourra +les en convaincre, ou tout au moins déportez-les. +Il faut un dénoûment à la Révolution française, +car le peuple commence à se détacher des intérêts +publics. Provoquez des arrêts, livrez des batailles, +écrasez tout de vos victoires. Il faut être tranchant +au commencement des révolutions. Heureusement +que Louis XVI n'en a pas agi ainsi, sans quoi vous +ne seriez pas ici, et sans cette sévérité vous seriez +les premières victimes.» On demanda l'impression +de ce discours et son envoi aux départements. +Ducot, quoique évêque constitutionnel, s'opposa à +son impression, se récriant sur le danger de propager +de pareils principes. Les cris: «A la barre le +prêtre!» applaudis par les galeries, le réduisirent +au silence. Quatremer et d'autres députés voulurent +appuyer ses raisons, mais ils ne furent pas +écoutés plus favorablement.</p> + +<p>Torné, évêque constitutionnel, au lieu d'accuser +les prêtres insermentés des malheurs de la France, +plaça la racine du mal dans la Constitution et dans +le gouvernement, qui avait la manie d'affaiblir son +autorité pour qu'on le crût paralysé. Il s'opposa à +la cessation du traitement des prêtres insermentés, +mesure qui, sans avoir l'iniquité du voleur, aurait +au moins la dureté du corsaire. Il déclara tenir les +sacrements administrés dans les maisons aussi licites +que les bals, les évocations magiques et autres divertissements; +que le prêtre insermenté devait avoir la +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +liberté d'être absurde dans sa croyance, implacable +dans sa haine et insociable avec ses rivaux de doctrine; +mais qu'il fallait qu'il s'abstînt de toute sédition, +sans quoi il provoquerait lui-même la vengeance +de la loi: «Point de punition sans jugement, ajouta-t-il, +point de jugement sans procédure.» Cette +séance, aussi indécente qu'orageuse, se termina par +un arrêté chargeant le comité de se partager en quatre +sections, pour présenter une loi contre les prêtres.</p> + +<p>Après une longue discussion sur le décret à proposer +à l'Assemblée, celui de François de Neufchâteau +obtint la préférence. Le préambule en était la comparaison +d'un champ rempli de reptiles venimeux +qu'un père de famille s'occupait à détruire, et non +à nourrir de son sang; et le résultat de cette belle +comparaison fut la proposition suivante: «Dans la +huitaine, les ecclésiastiques insermentés prêteront +le serment civique, et en cas de refus ou de rétractation, +ils seront privés de leurs pensions, réputés +suspects de révolte contre la loi et de mauvaises +intentions contre la patrie, et éloignés des lieux où +il y aurait du trouble.»</p> + +<p>Deux ou trois mauvais sujets excitaient-ils du +désordre, on le mettait sur le compte des prêtres +insermentés, et une dénonciation suffisait pour les +faire bannir ou jeter dans les fers. On invitait les bons +esprits à se rallier contre le fanatisme religieux et à +défendre le peuple des piéges qu'on lui tendait sous le +prétexte d'opinions religieuses. Les voix qui s'opposèrent +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +à ce décret, en raison de son inconstitutionalité, +furent étouffées par les clameurs de l'Assemblée, +et il fut accepté par la majorité et porté à la +sanction du Roi.</p> + +<p>Il y eut cependant différentes réclamations de +plusieurs départements sur l'injustice d'un pareil +décret; celui de Paris, notamment, vint prier le +Roi de refuser sa sanction à un décret aussi injuste +qu'inconstitutionnel.</p> + +<p>Les clubs, plus puissants que jamais, et les tribunes +qu'ils avaient soin de garnir de leurs affidés, +étaient encore une arme dont se servaient les factieux. +Ils répandirent des brigands dans toutes les +sections de Paris pour former des réclamations sur +l'arrêté du département, en annonçant les plus +grands malheurs si le Roi refusait sa sanction à ce +décret. Sa Majesté, bien décidée à ne le pas sanctionner, +ne tint aucun compte de leurs menaces, non +plus que de la colère de l'Assemblée lorsqu'elle +apprendrait son refus.</p> + +<p>Ce décret, quoique non sanctionné, ne s'en exécuta +pas moins dans les départements influencés +par les Jacobins. Aussi la persécution y fut-elle violente. +Elle redoubla même de force lorsque l'on +apprit que le Roi avait refusé sa sanction. C'était un +art des Jacobins d'y présenter des décrets injustes +pour avilir ce prince par leur acceptation, ou pour +faire retomber sur le refus de son acceptation les +troubles dont ils étaient les premiers moteurs. +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<p>La conduite de l'Assemblée n'était pas propre à +appuyer l'invitation faite par le Roi aux émigrés de +rentrer en France. Il n'y avait pas encore un mois +qu'elle tenait ses séances, lorsqu'elle ordonna aux +comités de s'occuper d'une loi sur les émigrés, et +nommément sur les princes français. M. de Condorcet, +après un discours aussi vague qu'insignifiant, +soutint qu'on ne pouvait emporter ses richesses +ni porter les armes contre la patrie sans mériter +d'être puni comme traître et assassin. Il traita les +princes et la noblesse de «lie de la nation», qui +osait encore s'en croire l'élite, et proposa de décréter +que tout Français ayant prêté le serment civique +serait libre de rester chez l'étranger; mais que tout +émigré qui, en outre de ce serment, ne prêterait +pas celui de ne porter les armes ni contre la nation, +ni contre les pouvoirs constitués, serait déclaré +ennemi de la nation et verrait ses biens confisqués +ou séquestrés. On convint en même temps qu'une +loi réglerait le sort des femmes, des enfants et des +créanciers desdits émigrés.</p> + +<p>Vergniaud les compara à des Pygmées luttant +contre des Titans, et engagea le Roi à ne pas écouter +sa sensibilité sur les objets chers à son cœur, et à +imiter Brutus immolant ses enfants au bien de la +patrie.</p> + +<p>Pastoret proposa, pour concilier la loi sur les +émigrés et la violation de la Constitution, de jeter +pour le moment un voile sur la liberté, citant la +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +suspension de l'<i>habeas corpus</i> des Anglais, et ne +voyant dans les princes et les nobles que des mécontents +qui ne pouvaient s'accoutumer à voir exclues +du premier rang l'intrigue et l'opulence, remplacées +par les talents et la vertu. Peu après ce beau +discours, il fut nommé membre de l'instruction +publique, avec Condorcet, Cerutti et l'abbé Fauchet.</p> + +<p>M. de Girardin demanda qu'au préalable l'Assemblée +fît en trois jours une proclamation qui obligeât +Monsieur à rentrer en France sous deux mois, +sous peine d'être censé avoir abdiqué son droit à la +régence. Ramond demanda qu'on se donnât le loisir +de discuter une question aussi importante; mais +M. de Girardin s'y opposa, et la motion fut déclarée +urgente.</p> + +<p>Dès que les trois jours furent révolus, Isnard +monta à la tribune, traita les princes de conspirateurs, +blâma la pusillanimité de ceux qui redoutaient +de prononcer des peines contre eux: «Il est +temps, dit-il, de donner à l'égalité son aplomb; +c'est la longue impunité des grands criminels qui a +rendu le peuple bourreau. La colère des peuples, +comme celle de Dieu, n'est que trop souvent le supplément +terrible du silence des lois.» La motion de +M. de Girardin fut décrétée et affichée dans tous +les coins de Paris.</p> + +<p>On reprit la loi générale sur les émigrés. Chaque +séance était accompagnée d'invectives et de déclamations +contre leurs personnes, et l'on finit par +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +décréter la peine de mort contre tous les Français +qui seraient encore, le 1^{er} janvier, en état de rassemblement. +On déclara que leurs biens seraient +séquestrés au profit de la nation, sans préjudice +des droits de leurs femmes, de leurs enfants et de +leurs créanciers. Le même décret prononça la peine +de mort contre les princes français et les fonctionnaires +publics faisant partie de ces rassemblements +qui ne seraient pas rentrés le 1^{er} janvier, ordonna le +séquestre des biens des princes, avec défense de +leur payer aucun traitement sous peine de vingt ans +de gêne contre les ordonnateurs de ces payements; +la destitution et la perte du traitement de tout +fonctionnaire public absent sans cause légitime +avant et depuis l'amnistie. Même peine contre +tout fonctionnaire public qui sortirait du royaume +sans un congé du ministre de son département. +On y soumit également les officiers généraux, +les officiers supérieurs et même les sous-officiers. +Tout officier militaire abandonnant ses fonctions +sans congé ou démission devait être réputé déserteur +et puni comme tel; et tout embaucheur au +dedans comme au dehors devait aussi être puni de +mort.</p> + +<p>L'Assemblée chargea, en outre, le comité diplomatique +de lui proposer les mesures à prendre à +l'égard des princes étrangers qui souffraient des +rassemblements dans leurs États, et de prier le Roi +de les accepter. Elle termina tous les articles de ce +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +décret en déclarant qu'elle dérogeait à toutes les +lois qui pourraient y être contraires.</p> + +<p>Le garde des sceaux apporta la sanction du +Roi au décret concernant Monsieur, et son refus +sur celui des prêtres et des émigrés; et comme il +voulait faire quelques observations sur ce refus, +l'Assemblée s'y opposa, et il y eut un vacarme +épouvantable: «Tant mieux, reprit Cambon; le Roi +prouve par là à l'Europe qu'il est libre au milieu +de son peuple.»</p> + +<p>Les Jacobins firent pleuvoir de tous côtés des +pétitions à l'Assemblée pour déplorer le <i>veto</i> mis +par le Roi au décret sur les prêtres et les émigrés. +Ils animaient les esprits contre le Roi et la famille +royale, qu'ils accusaient de protéger les ennemis de +la patrie. Les femmes mêmes se mêlèrent de faire +des représentations, et s'attachèrent à persuader au +peuple que le refus du Roi attirerait les plus grands +malheurs sur la nation, dont les rois et les prêtres +étaient les plus grands ennemis.</p> + +<p>Les pamphlets répandus contre le refus de la +sanction du Roi engagèrent les ministres à lui faire +faire de nouvelles proclamations et à écrire aux +princes ses frères pour les engager à revenir et à +ne pas mettre en doute sa volonté prononcée d'observer +et de faire observer la Constitution. Ils crurent +utile de répandre dans le public ces lettres et +ces proclamations; mais elles ne firent aucun effet, +et les troubles et les persécutions qui se multipliaient +<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +dans chaque partie de la France augmentèrent +encore l'émigration.</p> + +<p>L'Assemblée décréta, de plus, que tout Français +ayant traitement, pension ou rente sur le trésor +national, serait obligé de se présenter en personne +avec un certificat visé par la municipalité de son +domicile et par le directoire, lequel prouverait qu'il +avait habité l'empire français pendant six mois. +Tout transport et délégation ne pouvait non plus +être valable qu'avec le même certificat pour les +vendeurs et les acheteurs. Les seuls commerçants +furent exceptés de cette loi, en produisant qu'ils +exerçaient le commerce avant le décret.</p> + +<p>Le Roi nomma M. Cayer de Gerville ministre de +l'intérieur, et M. de Lessart resta ministre des +affaires étrangères. M. Cayer de Gerville était avocat +et très-révolutionnaire. Il avait été envoyé comme +commissaire à Nancy lors de la révolte des régiments, +et était rempli de vanité et de susceptibilité. +Il finit cependant par prendre de l'attachement pour +la personne du Roi, mais en obligeant ce prince à +user avec lui de grands ménagements, pour ne pas +choquer son amour-propre accompagné d'une grossièreté +révolutionnaire. M. du Portail, ministre de +la guerre, ne pouvant plus tenir aux insultes journalières +qu'il éprouvait, donna sa démission, et fut +remplacé par le comte Louis de Narbonne. Rempli +de présomption et se croyant appelé à de grandes +destinées, celui-ci accepta avec joie la place de +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +ministre. La légèreté de son caractère ne lui permit +pas de calculer les obstacles qu'il devait nécessairement +rencontrer. Convaincu que cette place lui +donnait le moyen de satisfaire son ambition et le +mettait même à portée de procurer au Roi quelques +chances heureuses pour sortir de sa cruelle situation, +il s'occupa de réaliser les espérances qu'il avait +conçues. La guerre fut celui qui lui parut le plus +propre à remplir ce but, et il travailla de tout son +pouvoir à la faire désirer à l'Assemblée, sous le +prétexte de venger la nation des insultes qu'elle +recevait des puissances étrangères.</p> + +<p>Enivré de ses folles espérances et persuadé de +ses grandes capacités, il vint un jour trouver la +Reine et lui présenta un mémoire pour lui prouver +la nécessité d'opposer une attitude formidable aux +menaces des puissances étrangères. Il appuya sur +l'utilité que la France retirerait d'une guerre qui +ferait connaître à ces puissances la force d'une +nation qui avait recouvré sa liberté, et il travailla +ensuite à persuader cette princesse de l'avantage +que le Roi pouvait tirer de la nomination d'un premier +ministre, qui réunirait à l'attachement à sa +personne l'instruction, la capacité et l'art de la +persuasion pour ramener les esprits égarés: «Il +faudrait de plus, ajouta-t-il, qu'il eût l'adresse +d'occuper la nation d'une guerre qu'on lui ferait +regarder comme nationale, pour parvenir par ce +moyen à rendre au Roi l'autorité nécessaire pour +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +le bonheur de la France.»—«Et où trouver un tel +homme?» reprit la Reine.—«Je crois, d'après ce +que pensent mes amis, qu'elle pourrait le trouver en +ma personne et en faire la demande au Roi.»—«Vous +vous moquez, reprit la Reine en éclatant de +rire; et à quoi pensez-vous donc en me faisant une +pareille proposition?» Puis, reprenant son sérieux, +elle lui prouva que la Constitution s'opposait formellement +à sa demande.</p> + +<p>Je tiens cette anecdote de la bouche de cette princesse; +j'ignore si cette conversation a été connue, +mais peu de jours après il courut dans Paris une caricature +représentant M. de Narbonne avec une tête de +linotte, et dont le titre était celui de ministre linotte.</p> + +<p>L'Assemblée, dirigée par les Jacobins, nomma +pour membres du comité de surveillance Isnard, +Bazire, Merlin, Grangeneuve, Fauchet, Goupilleau +de Fontenai, Chabot, Lecointre de Versailles, +Lacroix, Lacretelle, Quinette, Chauvelot, et pour +suppléants: Antonnelle, maire d'Arles; Jagault et +Montaut. Ces derniers entrèrent promptement en +fonction. Trois d'entre eux ayant donné leur démission, +presque tous périrent dans la suite sous la +hache révolutionnaire et condamnés par leurs semblables. +Car dès que les scélérats furent les maîtres, +ils formèrent diverses fractions, et chaque fraction +qui avait la prépondérance envoyait à l'échafaud +celle qui lui était opposée.</p> + +<p>Les ministres regardant comme avantageux que +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +le Roi répondit en personne à la demande que lui +faisait l'Assemblée de s'occuper de mesures qui +fissent cesser les rassemblements extérieurs qui +entretenaient l'inquiétude de la France et rendaient +la guerre préférable à une paix ruineuse et avilissante, +le Prince s'y rendit en personne pour l'assurer +qu'il ne négligerait rien pour répondre à ses désirs: +«Mais, ajouta-t-il, avant de se déterminer à la +guerre, il faudrait employer tous les moyens possibles +pour préserver la France des maux incalculables +que la guerre ne peut manquer d'entraîner dans les +premiers moments de l'essai d'un gouvernement +constitutionnel.» Il fit espérer de trouver un allié +fidèle dans la personne de l'Empereur, disposé à +empêcher les rassemblements qui inquiétaient la +nation. Il ajouta que, dans ce but, il allait faire +déclarer à l'électeur de Trêves et aux autres princes +voisins que si, avant le 15 janvier, ils ne faisaient +cesser lesdits rassemblements, il ne verrait en eux +que des ennemis de la France; et il espérait beaucoup +à cet égard de l'intervention de l'Empereur. +S'il ne pouvait réussir dans ses efforts, il leur déclarerait +la guerre; mais qu'il fallait s'occuper des +moyens d'en assurer le succès, en affermissant le +crédit national, en donnant aux délibérations de +l'Assemblée une marche fixe et imposante, et en +se conduisant de manière à prouver que le Roi ne +faisait qu'un avec les représentants de la nation; +que quant à lui, rien ne ralentirait ses efforts pour +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +que la loi fût l'appui des citoyens et l'effroi des +perturbateurs du repos public; qu'il conserverait +fidèlement le dépôt de la Constitution sans souffrir +qu'il y fût porté atteinte, sentant combien il était +beau d'être roi d'un peuple libre. Cette dernière +phrase prouvait évidemment que ce discours était +encore l'ouvrage de ceux qui avaient dicté tout ce +qu'avait écrit le Roi depuis son retour de Varennes. +Tant de ménagements en réponse à tant d'outrages, +au lieu d'adoucir les factieux, ne les rendirent que +plus insolents.</p> + +<p>L'Assemblée répondit qu'elle délibérerait sur +les propositions du Roi, quoiqu'il n'en eût fait +aucune; et M. de Narbonne, prenant alors la parole, +demanda la levée de trois armées, les fonds nécessaires +pour cet objet, et proposa, pour les commander, +MM. de Luckner, de Rochambeau et de +la Fayette. Il donna l'espoir que la nation ne serait +point inférieure dans sa lutte contre les puissances +à ce qu'elle avait été sous le règne de Louis XIV, et +qu'il était essentiel de leur prouver, par l'ordre que +l'on verrait régner dans le royaume, ce qu'était +une nation qui voulait et savait conserver sa liberté.</p> + +<p>Cependant les dénonciations contre les ministres +se renouvelaient journellement; l'abbé Fauchet +attaqua M. de Lessart de la manière la plus violente, +attribuant les massacres d'Avignon au retard +de l'envoi du décret de réunion du Comtat à la +France, et il demanda que le ministre fût décrété +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +d'accusation. Sa demande fut renvoyée au comité +pour en faire un rapport; mais M. de Lessart se +justifia si pleinement de toutes ces imputations, +qu'on ne put y donner aucune suite.</p> + +<p>Péthion fut nommé maire de Paris, Manuel procureur-syndic +de la Commune, et toutes les places +furent remplies par les créatures des Jacobins. Il +était impossible de ne pas frémir de la rapidité avec +laquelle ils allaient à leur but. Toutes les démarches +que l'Assemblée exigeait du Roi n'avaient pour but +que de l'avilir, et nommément celle de réitérer +auprès des cantons suisses la demande de la grâce +des déserteurs de Châteauvieux.</p> + +<p>M. de Narbonne, pour persuader de plus en +plus l'Assemblée de son patriotisme, imagina d'exiger +des six maréchaux de France résidant encore +en France un serment encore plus constitutionnel +que le serment civique décrété par l'Assemblée. +Mais il fut refusé par MM. de Beauvau, de Noailles, +de Mouchi, de Laval et de Contades, et un seul, +M. de Ségur, accéda à la demande du ministre.</p> + +<p>Les décrets rendus contre les émigrés ne firent +sur ceux-ci aucune impression. D'un autre côté, les +réponses des puissances étrangères aux diverses +demandes du Roi, par les vœux qu'elles formaient +pour qu'il trouvât dans la Constitution le bonheur +qu'il en espérait, irritèrent l'Assemblée, plus enorgueillie +que jamais d'un pouvoir qu'elle cherchait à +accroître journellement.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p> + +<p class="content hanging">Décret de l'Assemblée pour faire sortir des galères les soldats de +Châteauvieux.—Persécution contre les officiers fidèles au +Roi, et projet de l'Assemblée de les remplacer par ses créatures.—Lettre +du Roi à l'Assemblée en lui envoyant celle de l'Empereur +relative aux menaces faites à l'électeur de Trèves.—Décret +contre les princes frères du Roi.—Autre décret pour +faire payer aux émigrés les frais de la guerre.—Empire que +prennent les Jacobins sur toutes les parties de la France par la +terreur qu'ils inspirent.—Demande de mettre en activité la +haute cour nationale.—Rapport satisfaisant de M. de Narbonne +sur l'état de l'armée, et dénué de toute vérité.—Brissot +déclare qu'on ne peut compter sur aucune puissance étrangère.—Crainte +des Jacobins d'une médiation armée entre toutes les +puissances pour le maintien de l'ordre en France.—Établissement +de la garde constitutionnelle du Roi.</p> + +<p class="p2">La municipalité ayant demandé à l'Assemblée +de vouloir bien fixer le jour où elle recevrait ses +hommages à l'occasion du nouvel an, M. Pastoret +se récria contre un usage aussi vicieux et indigne +d'une Assemblée qui ne désirait d'autre hommage +que l'assurance du bonheur du peuple, et +fit décréter qu'on n'en présenterait aucun à qui +que ce fût.</p> + +<p>L'Assemblée, ne pouvant obtenir la grâce des +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +quarante soldats de Châteauvieux, condamnés aux +galères par leur nation relativement à l'affaire +de Nancy, la décréta elle-même et les en fit sortir, +quoiqu'ils y fussent condamnés par le jugement +de leur nation. Guadet assura que cette +indulgence animerait d'une nouvelle ardeur les +régiments suisses qui servaient en France, qu'elle +ne déplairait qu'aux officiers infectés d'aristocratie, +mais qu'heureusement les officiers ne faisaient +pas les armées.</p> + +<p>Il n'y avait sorte de moyen que l'on n'employât +pour dégoûter les officiers fidèles à leur devoir et +soupçonnés d'attachement à la personne du Roi. +Toutes les dénonciations des soldats étaient écoutées +favorablement, et les officiers mis en état d'arrestation +sur de simples rapports dont on ne pouvait +administrer aucune preuve. L'insubordination des +soldats, le pillage des caisses et l'emprisonnement +des officiers trouvaient toujours une excuse dans +l'Assemblée. Il était visible que le plan des factieux +était de ne laisser dans les régiments aucun officier, +et de les remplacer par des créatures, pour pouvoir +disposer de l'armée quand l'occasion s'en présenterait.</p> + +<p>La violence de l'Assemblée et le peu de mesures +qu'elle gardait dans ses menaces aux princes voisins +de la France, s'ils continuaient à souffrir dans leurs +États des rassemblements d'émigrés, déterminèrent +l'Empereur à faire écrire à M. de Noailles, ambassadeur +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +de France, par M. le prince de Kaunitz, +qu'il allait mettre ses troupes à portée de secourir +l'électeur de Trèves, si les Français se permettaient +les moindres hostilités dans les États de ce prince. +Le Roi écrivit lui-même à l'Assemblée en lui envoyant +cette lettre, pour lui marquer son étonnement de la +conduite de l'Empereur, l'assurant cependant qu'il +ne perdait pas encore l'espoir de le ramener à des +sentiments plus pacifiques; mais que si, contre son +attente, il persistait à ne point exiger de l'électeur +de faire sortir les émigrés de ses États, il saurait +soutenir la justice de la cause des Français, regardant +le maintien de la dignité nationale comme le +plus essentiel de ses devoirs. Il était facile de reconnaître +encore dans le style de cette lettre l'ouvrage +des mêmes personnes qui avaient dicté toutes celles +de Sa Majesté.</p> + +<p>L'Assemblée, en applaudissant à cette démarche, +n'en continua pas moins ses poursuites contre les +princes frères du Roi, et M. de Condorcet prononça +un long discours pour servir de préambule au décret +projeté. Il assura que la nation française ne prendrait +jamais les armes pour faire de nouvelles +conquêtes, mais seulement pour assurer sa liberté, +faire respecter sa dignité, et qu'elle ménagerait +toujours le peuple des États avec lesquels elle +serait en guerre. Ce discours, accompagné des +invectives ordinaires contre les princes, les nobles, +les prêtres et les émigrés, pouvait être regardé +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +comme une sollicitation de ce décret si désiré. Aussi +fut-ce à sa suite que l'Assemblée décréta, le 1^{er} janvier, +qu'il y avait lieu à accusation contre Monsieur, +Mgr le comte d'Artois et Mgr le prince de +Condé, MM. de Bouillé, de Calonne et Mirabeau +cadet, à qui elle ne donna que le nom de Riquetti, +par respect pour le grand homme qui avait porté +avec tant de gloire celui de Mirabeau; et elle +ordonna que, sous trois jours, les comités de diplomatie +et de législation réunis lui présenteraient un +projet d'acte d'accusation; que le ministre des +affaires étrangères serait tenu de leur remettre +toutes les notes et renseignements qu'il aurait pu +recevoir des agents de la nation sur les projets des +émigrés, de dénoncer ceux qui auraient pu les favoriser +ou auraient négligé d'instruire le gouvernement +des dispositions hostiles qu'ils auraient préparées +ou suivies dans les cours étrangères.</p> + +<p>Non contents de ce décret, les démagogues de +l'Assemblée la persuadèrent, par les discours les +plus violents, qu'il fallait faire payer aux émigrés les +frais de la guerre. En conséquence, elle décréta, +peu de jours après, une triple imposition sur tous +leurs biens, non compris les frais de culture et de +régie: ce qui réduisit à rien leurs revenus et acheva +de leur enlever le peu de ressources qui leur restait. +Les Jacobins, n'étant pas encore satisfaits, envoyèrent +dans les provinces le comédien d'Orfeuil, un de +leurs plus ardents sectateurs, pour exciter le peuple +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +contre eux et l'engager à s'emparer de leurs +biens.</p> + +<p>Rien n'était plus effrayant pour les propriétaires +que les maximes débitées à l'Assemblée par des +députés sans propriétés, et qui n'aspiraient qu'à +s'emparer de celles dont ils convoitaient la dépouille. +La partie saine des Français, quelle que fût la nuance +de leurs opinions politiques, détestait et méprisait +cette Assemblée; mais les frayeurs qu'inspiraient +les crimes qu'elle était capable de commettre contenaient +chacun dans l'obéissance, tandis qu'elle +mettait à profit la terreur qu'elle savait employer si +à propos.</p> + +<p>La grande majorité des Français et des Parisiens +était sincèrement attachée au Roi; mais n'osant +résister aux Jacobins, elle leur laissa prendre un tel +empire, qu'ils finirent par subjuguer non-seulement +l'Assemblée, mais encore la France entière. Ils +avaient rempli les places de leurs créatures; les +crimes ne leur coûtaient rien. Chacun, craignant +d'être leur victime en s'opposant à leurs projets, +finit par le devenir de sa lâcheté et de son insouciance. +Les députés mêmes n'osaient s'opposer aux +décrets qu'ils provoquaient et dont ils sentaient +l'injustice; leur vote fut souvent dicté par la peur, +ainsi que les éloges qu'ils prodiguaient à l'Assemblée +contre le vœu de leur cœur. Le ministre de la +justice lui ayant déclaré que pour l'organisation de +la haute cour nationale il était indispensable de +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +compléter le décret rendu le 15 mai de l'année précédente, +elle en rendit un composé de huit articles. +Les factieux soulevèrent la question de décider s'il +serait soumis ou non à la sanction du Roi. Il y eut +de grands débats à ce sujet; mais on leur prouva si +évidemment qu'ils ne pouvaient en soustraire les +décrets sans violer ouvertement la Constitution, +que, n'ayant rien à répondre à cette objection ni à +celle qui montrait l'injustice de laisser sans jugement +un si grand nombre de détenus, l'Assemblée +se décida à ajourner le décret, laissant à la décision +de la haute cour ce qu'il y avait à ajouter à son +organisation. Et cependant elle obligea le ministre +de la justice à lui rendre compte, sous huit jours, +des mesures prises pour mettre la haute cour en +activité. Le pouvoir qu'on donnait à cette cour +aurait été bien dangereux, si le bonheur n'avait +voulu qu'elle fût composée de têtes froides et réfléchies, +qui, sous différents prétextes, différèrent de +rendre les jugements provoqués par l'Assemblée. +Cette dernière ne s'occupait que des moyens d'obliger +le Roi à déclarer la guerre aux puissances étrangères, +les factieux espérant en profiter pour établir +plus promptement l'anarchie, qui favoriserait leur +cupidité et leur ambition cachées sous le voile de +l'égalité.</p> + +<p>M. de Narbonne, qui ne la désirait pas moins, +fit le rapport le plus satisfaisant sur l'état de l'armée +et celui des places frontières. Il n'y manquait +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +que la vérité; mais on était bien éloigné de chercher +à l'approfondir. Il assura à l'Assemblée que la +France était en état de se défendre contre tous ses +ennemis; qu'en y rétablissant l'ordre, elle deviendrait +une puissance si formidable, qu'elle serait +recherchée par toutes les autres. «La cause de la +noblesse, ajouta-t-il, est étrangère aux rois comme +aux peuples; faisons-lui perdre deux fois sa cause +en nous emparant des vertus généreuses dont elle +se croit en possession exclusive.» Il était parvenu à +obtenir du Roi, sur la demande de l'Assemblée, le +commandement des trois armées décrété pour +MM. de Rochambeau, de Luckner et de la Fayette, +ainsi que le bâton de maréchal de France pour +les deux premiers, quoique la Constitution n'en +portât le nombre qu'à six. Mais il promit qu'on +ne remplacerait ceux qui viendraient à manquer +que lorsqu'ils seraient réduits au nombre fixé par +la loi.</p> + +<p>Brissot prononça, à cette occasion, un grand discours +pour prouver que nous ne pouvions compter +sur aucune puissance de l'Europe; qu'il fallait les +obliger à se déclarer et donner seulement à l'Empereur +jusqu'au 10 février pour se décider; que, +passé ce terme, son silence serait tenu pour hostilité, +et le Roi invité à accélérer les préparatifs de +guerre. Gensonné ajouta qu'on devait sommer +l'Empereur de déclarer s'il voulait observer fidèlement +le traité de 1766, secourir la France en cas +<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +d'hostilités des puissances étrangères, et ne rien +entreprendre contre la Constitution. Cette proposition, +qui fut fort applaudie, fut accompagnée des +invectives ordinaires contre les puissances étrangères, +les aristocrates et les émigrés.</p> + +<p>M. de Lessart, en apportant à l'Assemblée les promesses +de l'électeur de Trèves de faire cesser les +rassemblements d'émigrés, et les ordres donnés +pour leur faire quitter ses États, l'engagea à ne pas +presser la déclaration de guerre, et à employer tous +les moyens qui seraient en son pouvoir pour préserver +la France des fléaux que cette guerre entraînerait +à sa suite. Mais l'Assemblée était bien éloignée +d'écouter de pareils conseils.</p> + +<p>Les Jacobins, ayant eu connaissance du désir +qu'avait le Roi d'une médiation armée de toutes les +puissances pour rétablir l'ordre en France, et faire +cesser l'inquiétude que leur causait la violence de +l'Assemblée, animèrent contre cette mesure les +factieux, qui, après s'être permis les invectives les +plus violentes contre tous les souverains, firent +décréter que l'Assemblée regarderait comme infâme +et criminel de lèse-nation tout Français qui prendrait +part directement ou indirectement à un congrès +dont l'objet serait la modification de la Constitution, +la nation étant résolue de la maintenir ou +de périr; que le présent décret serait porté au Roi +pour qu'il fît notifier aux puissances la résolution +de la nation de ne rien changer à sa Constitution. +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<p>Il y eut à la suite de ce décret un vacarme épouvantable +à l'Assemblée. On n'y entendait que les +cris répétés de: «Vive la Constitution ou la mort!» +MM. de Lessart et Duport du Tertre furent obligés +de crier comme les autres, ce qui leur valut quelques +applaudissements.</p> + +<p>Les factieux n'avaient garde de souffrir d'autres +changements à la Constitution que ceux qu'ils y +feraient eux-mêmes, dans la crainte que l'on ne +parvînt à la concilier avec la royauté, dont leurs +décrets n'avaient pour but que de hâter la destruction.</p> + +<p>Malgré toutes ces bravades contre les souverains, +on ne faisait aucun préparatif pour soutenir la +guerre. Les scélérats manquaient de tout; on n'avait +ni places approvisionnées, ni canons, ni rien de +tout ce qui était nécessaire pour commencer une +campagne. M. de Narbonne représentait vainement +la nécessité de s'occuper du recrutement de l'armée +et de commencer ses préparatifs pour n'être pas +pris au dépourvu. L'Assemblée ne répondait que +par de beaux discours sur l'état de la France, et +passait à l'ordre du jour sur les nouvelles qui lui +arrivaient de tous côtés, sur le dénûment des soldats +et le mauvais état des places frontières. On ne +peut se faire d'idée de la déraison de cette Assemblée, +dont tous les décrets portaient l'empreinte de +la violence et de la fureur. Elle prolongea cependant +le terme de la décision demandée à l'Empereur +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +jusqu'au 10 mars, sur l'observation que des retards +de courrier pourraient ne pas lui laisser le temps +nécessaire à une décision.</p> + +<p>La fureur de l'Assemblée ne l'empêchait pas d'être +ombrageuse au point de redouter les 1,800 hommes +qui devaient composer la garde du Roi; et sous +divers prétextes, elle en retarda tellement la mise +en activité, qu'elle ne put commencer son service +que le 19 février. Le Roi avait mis l'attention la +plus scrupuleuse à ne donner aucune prise sur sa +composition. M. le ministre de l'intérieur avait +demandé à chaque département de fournir trois +hommes dont la bonne conduite pût répondre de +leur fidélité à tous leurs devoirs. Chaque bataillon +de Paris fournit aussi deux hommes, et la cavalerie +fut prise dans les divers régiments de cette arme. +Les factieux, n'ayant pu s'opposer à l'établissement +de cette garde, cherchèrent à la corrompre avant +même qu'elle fût en activité; mais ils ne purent +réussir vis-à-vis de la cavalerie, qui fut incorruptible, +et ils ne gagnèrent qu'un petit nombre d'hommes +dans l'infanterie, et qu'on eût même ramenés facilement +s'il eût été question de défendre le Roi. Pour +répondre aux reproches que l'Assemblée ne cessait +de faire à M. Bertrand, le Roi lui écrivit qu'après +en avoir mûrement examiné la nature et n'en +trouvant aucun de fondé, il croirait manquer à la +justice s'il lui retirait sa confiance. Cette lettre +occasionna un grand tumulte dans l'Assemblée. +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +Guadet et Brissot s'emportèrent contre les ministres, +et même contre le Roi, prétendant que les aristocrates +gouvernaient la France dans l'intérieur, tandis +qu'au dehors l'Empereur, l'Espagne et la Prusse +nous dictaient des lois. Brissot conseilla à l'Empereur +de se séparer de ces deux puissances, de favoriser +les Jacobins et de les employer à préparer les +peuples à la liberté, moyen certain d'affermir son +trône chancelant.</p> + +<p>Ce prince, peu touché de ces avis, fit courir un +manifeste pour assurer les Français que, loin de +détruire leur Constitution, il se joindrait au contraire +au Roi pour l'appuyer de tout son pouvoir, en en +modifiant les articles qui pourraient en avoir besoin; +qu'il ne se déclarerait jamais que contre les factieux, +fauteurs du désordre et de l'anarchie, et qui perpétuaient +seuls les malheurs de la France, auxquels +il désirait ardemment voir une fin. Il se flattait que +cette démarche attirerait dans le parti du Roi les +véritables amis d'une Constitution sage et une grande +partie de la France. Mais il ne connaissait pas la +force des Jacobins, qu'il attaquait ouvertement sous +le nom de factieux, et que cette démarche rendit +encore plus audacieux. Aussi la Reine s'en affligea-t-elle, +la trouvant prématurée. Elle me dit en me +montrant cet écrit: «Mon frère ne connaît pas la +position de la France; en déclarant la guerre aux +Jacobins, il nous met sous le couteau, nous et nos +fidèles serviteurs.» +<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<p>En effet, les factieux ne perdaient pas une occasion +d'échauffer le peuple. Ils lui persuadèrent que +le droit de veto était le seul obstacle à son bonheur, +et avec ce mot, dont il n'entendait pas la signification, +ils l'animèrent contre le Roi et la Reine, qu'ils +appelaient Monsieur et Madame Veto. Ils se permettaient +les injures les plus grossières contre leurs +personnes, surtout lorsque ce prince opposait le droit +de veto aux décrets de l'Assemblée. Un de ses membres +poussa la hardiesse jusqu'à dire que les ministres +devaient répondre sur leurs têtes des suites du +veto; et une violation si manifeste de la Constitution +n'éprouva aucune opposition.</p> + +<p>On faisait fabriquer des piques dans Paris, et l'on +fit paraître dans les Tuileries des piques à crochets, +pour arracher, disaient-ils, les entrailles des aristocrates. +Une députation de ces misérables vint à la +barre, accuser les membres du ministère de préparer +un massacre des patriotes. C'était la tactique des +factieux d'accuser leurs ennemis des crimes qu'ils +se préparaient à commettre, et ils assurèrent +l'Assemblée qu'ils étaient prêts à purger la terre des +amis du Roi, qu'on pouvait regarder comme ennemis +de la nation. L'Assemblée, loin de punir de pareilles +indignités, accorda à ces brigands les honneurs de +la séance. Toutes ces horreurs avaient pour but +d'obtenir du Roi la sanction du décret concernant +la liberté des soldats de Châteauvieux, et celui de la +triple imposition sur les biens des émigrés, à laquelle +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +ce prince ne pouvait se déterminer. Mais les ministres, +effrayés des dangers que son refus pouvait faire +courir à Sa Majesté, l'engagèrent fortement à ne la +pas refuser. Le Roi consentit donc, à son grand +regret, à donner cette sanction, qui affligea tous les +gens de bien.</p> + +<p>Ce prince n'en fut pas plus tranquille. Les factieux +ne passaient pas de jours sans se permettre +les sorties les plus violentes contre sa personne et +ses plus fidèles serviteurs. On les accusait du renchérissement +des denrées, des crimes qui se commettaient +dans les diverses parties du royaume, et +même du pillage de quelques magasins d'épicerie, +qu'ils avaient eux-mêmes organisé pour exciter +quelques troubles. Ils prétendirent qu'il se faisait +des rassemblements pour enlever le Roi dans l'intention +de se joindre aux ennemis de l'État, pour +mettre tout à feu et à sang; qu'il employait l'argent +de sa liste civile à corrompre les bons patriotes, et +qu'il n'avait formé sa maison militaire que pour +asservir les Parisiens, les égorger et partir avec +elle.</p> + +<p>Le Roi, pour déjouer les progrès des factieux, +écrivit à la municipalité pour se plaindre des bruits +répandus par les malintentionnés. Il lui marquait +en même temps qu'il connaissait les devoirs que lui +imposait la Constitution, et qu'il saurait les remplir; +que rien ne l'obligeait à rester à Paris, et que s'il +ne le quittait pas, c'était parce qu'il le voulait bien, +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +et qu'il croyait sa présence utile; mais qu'il ne se +cacherait pas s'il avait des raisons qui lui fissent +désirer d'en sortir.</p> + +<p>Cette lettre ne diminua pas la violence des démagogues +de l'Assemblée. Hérault de Séchelles se +permit dénoncer cette proposition, que le pouvoir +législatif avait le droit de traduire le pouvoir exécutif +devant le pouvoir judiciaire; que la responsabilité +n'était pas toujours la mort, mais qu'elle +entraînait également la perte de l'honneur et de +la liberté.</p> + +<p>Rouyer proposa de faire un recensement de tous +les habitants du royaume qui avaient des enfants +ou des neveux émigrés, afin de prendre, quand il +en serait temps, des mesures fermes et solides pour +mettre la chose publique à l'abri de leur perfidie. +On sait la suite qui fut donnée à cette proposition +au fort de la Révolution.</p> + +<p>La loi sur les passe-ports fut mise en vigueur, +malgré l'article de la Constitution qui donnait à +chacun le droit de sortir ou de rentrer dans le +royaume à sa volonté, et l'Assemblée ordonna que +ce décret fût porté sur-le-champ à la sanction du +Roi par quatre membres de l'Assemblée.</p> + +<p>Le Roi tenait conseil en ce moment. On leur offrit +d'en attendre la fin dans la salle des gardes ou dans +celle des ambassadeurs, à leur volonté. Ils furent +excessivement choqués de n'avoir pas été introduits +sur-le-champ, et encore plus qu'on ne leur eût pas +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +ouvert les deux battants en entrant chez le Roi. +L'huissier leur dit que ce n'était pas l'usage, et +qu'elles ne s'ouvraient qu'aux grandes députations. +Ils se plaignirent vivement à l'Assemblée de ce +manque de respect, et l'Assemblée attacha à cette +prétention l'importance qu'elle aurait pu mettre à +l'affaire la plus essentielle. Elle écrivit au Roi pour +se plaindre de ce manque d'égards envers une +députation de l'Assemblée. Ce prince, étonné de la +chaleur qu'elle mettait à une prétention aussi puérile, +lui répondit qu'on avait suivi l'usage accoutumé; +qu'il n'avait pu prévoir le prix qu'elle paraissait +attacher à l'ouverture des deux battants; qu'il ne +tenait nullement à la conservation de l'ancien +usage; mais puisqu'elle désirait qu'on les ouvrît +même aux simples députations, il consentait volontiers +à lui donner cette satisfaction.</p> + +<p>Après la lecture du décret qui prescrivait la +manière dont la plus simple députation serait reçue +chez le Roi, Condorcet déclara que désormais le +président de l'Assemblée ne se servirait, en lui écrivant, +que de la même formule dont ce prince se +serait servi à son égard. Elle ne perdait aucune +occasion de diminuer le respect qu'on lui portait, +et le peuple l'imitait, en voyant le peu de considération +qu'on témoignait à son souverain.</p> + +<p>Le Roi, attentif à ne donner aucun sujet de +plaintes contre sa garde constitutionnelle, fit écrire +à Péthion, maire de Paris, pour lui demander le +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +jour où elle pourrait prêter serment à la municipalité. +Péthion, n'osant prendre sur lui de répondre +seul à cette demande, s'adressa à l'Assemblée, qui +dicta elle-même la formule du serment; bien entendu +que les individus composant la garde du Roi devaient +justifier d'abord qu'ils avaient déjà prêté le serment +civique, décrété par l'Assemblée nationale.</p> + +<p>Le serment exigé était conçu en ces termes: «Je +jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au Roi, +de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution +décrétée par l'Assemblée nationale en 1789, 1790 +et 1791; de veiller avec fidélité à la sûreté de la +personne du Roi, de n'obéir à aucune réquisition +ou service étranger à celui de sa garde.»</p> + +<p>Il fut décidé que ce seraient serait prêté publiquement +en présence des officiers municipaux, et +renouvelé chaque année à la même époque où il +aurait été prêté la première fois, et que la garde +royale ne pourrait suivre le Roi, s'il s'écartait de +plus de vingt lieues du Corps législatif, distance +prescrite à ce monarque par la nouvelle Constitution.</p> + +<p>On ne peut faire trop d'éloges de cette garde et +des officiers qui la composaient. Pour empêcher +que le désœuvrement des gardes ne les rendit +susceptibles de mauvaises impressions, ils les occupaient +continuellement, les surveillant avec l'attention +la plus scrupuleuse, ne s'absentant point, et +prenant même leurs repas chez les traiteurs les plus +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +voisins du château. Ils ménageaient avec la plus +grande attention les officiers de la garde nationale, +leur cédant même dans toutes les prétentions qu'ils +élevaient, lorsqu'elles n'étaient pas incompatibles +avec le bien du service.</p> + +<p>Les Jacobins cherchaient, au contraire, à exciter +la jalousie de la garde nationale par les mensonges +et les calomnies qu'ils avaient coutume d'employer +lorsqu'ils leur étaient utiles. Les officiers de la +garde les recherchaient, au contraire, sans se rebuter, +étaient avec eux d'une extrême politesse, ne +négligeant aucune occasion de les attacher au Roi +et de les engager à s'unir à eux pour la défense de +ce prince, si les mauvaises intentions que manifestait +l'Assemblée forçaient à en venir à cette extrémité. +Une conduite si sage et tant de sacrifices ne +purent cependant parvenir à diminuer la jalousie de +la garde nationale, qui se manifesta d'une manière +bien sensible.</p> + +<p>On avait partagé la grande salle des Cent-Suisses +en deux salles séparées par une cloison, l'une pour +la garde royale, et l'autre pour la garde nationale. +Cette dernière, excitée par les Jacobins et par un +nommé Sevestre<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, murmura de cette séparation et +demanda la destruction de cette cloison. Le Roi, +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +croyant devoir acquiescer à cette demande, pria sa +garde de lui donner cette marque d'attachement de +ne se permettre ni plaintes ni murmures, et il fut +obéi, malgré la peine qu'elle en ressentait. Elle y +avait d'autant plus de mérite qu'il y avait dans la +garde nationale des gens très-mal pensants, dont +plusieurs étaient soupçonnés, et non sans raison, +d'être les espions des Jacobins, et d'interpréter +malignement les propos les plus innocents de cette +excellente garde.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XVIII</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p> + +<p class="content hanging">Brigandages et fermentation excitée par les factions dans toutes les +provinces du royaume.—Audace des Jacobins.—Décret +d'accusation contre M. de Lessart, et son envoi à Orléans pour +être jugé par la haute cour nationale.—Dénonciations journalières +contre les ministres.—Le Roi reçoit leur démission et se +décide à en prendre dans le parti des Jacobins.—Amnistie +accordée par l'Assemblée pour tous les crimes commis à Avignon.—Son +refus d'écouter aucune représentation des députés +opposés aux factieux.—Suppression des professeurs de l'instruction +publique, des confréries, de tous les Ordres religieux, et +même de celui des Sœurs de la Charité.</p> + +<p class="p2">La France était livrée dans toutes ses provinces +aux brigandages les plus affreux. Les bois étaient +dévastés, les greniers pillés, la circulation des grains +arrêtée par des paysans, qui, sous prétexte de la +crainte de disette, refusaient de les laisser sortir de +la province où ils abondaient pour alimenter celles +qui en manquaient, quoiqu'elles les eussent payés +d'avance. Les riches propriétaires n'étaient plus en +sûreté contre les pillages; tout annonçait une +prompte dissolution. Simoneau, maire d'Étampes, +ayant voulu s'opposer à ces excès, fut assassiné par +ces furieux, qui hachèrent en pièces un fermier des +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +environs de Montlhéry. Le Roi, à qui cette nouvelle +Assemblée avait ôté le peu d'autorité qui lui +restait, n'avait aucun moyen de s'opposer à ces +excès. S'il lui arrivait de donner un ordre à ce +sujet, l'Assemblée trouvait le moyen de le paralyser +sur-le-champ, et d'accuser ensuite le pouvoir +exécutif de faire le mort et de ne pas savoir réprimer +tous ces excès. La position du Roi était affreuse +et s'aggravait journellement.</p> + +<p>Loin de réprimer les insurrections quotidiennes +des différents corps de l'armée, l'Assemblée les +favorisait et accueillait toutes les dénonciations +des soldats contre les officiers nobles et même +contre le ministre de la guerre, dans le but d'avoir +un prétexte pour chasser tous les officiers nobles +et les remplacer par d'autres qui leur seraient +dévoués et sur lesquels elle pourrait compter. Elle +démontra son peu de respect pour la personne +du Roi, en passant à l'ordre du jour sur une lettre +que lui écrivit ce prince pour se plaindre de cette +conduite.</p> + +<p>Elle était furieuse contre M. de Lessart, qui, craignant +les suites d'une guerre entre la France et +toutes les puissances de l'Europe, faisait tout ce +qui dépendait de lui pour l'éviter. Les factieux +de l'Assemblée, voulant absolument le trouver en +faute, chargèrent le comité des douze d'examiner +sa conduite. Brissot se chargea du rapport qui en +fut fait à l'Assemblée, y dénonça formellement +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +M. de Lessart et proposa un décret d'accusation +contre ce ministre. Il n'avait pas, disait-il, donné +connaissance à l'Assemblée de toutes les pièces qui +prouvaient un concert entre les diverses puissances +de l'Europe contre la sûreté et l'indépendance de la +France; il avait affecté de douter de leurs intentions, +leur avait donné une idée fausse de la situation +du royaume, n'avait pas su faire respecter la +France dans ses correspondances avec l'Empereur, +dont on l'eût cru plutôt le ministre que celui de +l'Assemblée; avait demandé la paix, traîné les +négociations en longueur, négligé ou trahi les intérêts +de la nation, et avait même refusé d'obéir aux +décrets de l'Assemblée, en retardant l'envoi de celui +de la réunion du comtat d'Avignon à la France, +retard qui avait été la cause des crimes qui s'y +étaient commis. Il conclut par demander à l'Assemblée +de charger le pouvoir exécutif de le faire conduire +à Orléans, pour y être jugé par la haute cour +nationale.</p> + +<p>Plusieurs membres de l'Assemblée s'opposèrent à +l'iniquité de cette accusation, qui enlevait à l'accusé +les moyens de se défendre, et demandèrent qu'on +produisît au moins les pièces à l'appui. On n'eut +aucun égard à leur demande, et le décret fut prononcé. +Les factieux, fiers de ce succès, s'écrièrent +qu'ils espéraient bien qu'on userait de la même sévérité +envers le ministre de la justice; mais l'Assemblée, +ne trouvant pas que ce fût encore le moment, +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +ne donna aucune suite au désir qu'ils venaient +d'exprimer.</p> + +<p>M. de Lessart, craignant la fureur populaire à la +suite d'un pareil décret, s'éloigna de chez lui et +informa le lendemain le directoire du lieu de sa +retraite. Il fut conduit sur-le-champ à Orléans. Il +écrivit à l'Assemblée avant son départ une lettre +très-noble, pour se plaindre de l'accusation prononcée +contre lui sans qu'on lui eût laissé la possibilité +de se justifier, ajoutant que, fort de son innocence, +il était loin de redouter le jugement qui serait +prononcé, et qu'il regrettait seulement que l'Assemblée +ne l'eût pas mis à portée d'obtenir d'elle-même +la justice qu'il attendait du tribunal auquel +elle l'avait envoyé.</p> + +<p>M. de Lessart était sincèrement attache à la personne +du Roi. Mais, effrayé de la situation critique +de ce prince, et influencé par les constitutionnels, +il n'eut pas la force de résister à leurs insinuations, +et il contribua aux démarches de faiblesse qu'on lui +reprocha avec raison. Il espérait par là le garantir +des malheurs qui le menaçaient, et il en reconnut +trop tard le danger. Il montra dans sa captivité +beaucoup de courage et un grand attachement pour +le Roi, à qui il fit même parvenir d'Orléans des +avis utiles sur les dangers que courait sa personne, +par les manœuvres de cette horrible Assemblée.</p> + +<p>Péthion, à la tête de la commune de Paris, n'eut +pas honte de venir remercier l'Assemblée du décret +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +rendu contre M. de Lessart, et de la preuve qu'elle +venait de donner que la responsabilité n'était pas +un vain mot, et que le glaive de la loi se promènerait +indistinctement sur toutes les têtes.</p> + +<p>On se doute bien des applaudissements que lui +valurent de pareils propos, qui furent accompagnés +des honneurs de la séance.</p> + +<p>La position du Roi était affreuse. Désolé de +l'emprisonnement de M. de Lessart, il n'avait +aucun moyen de le soustraire à la vengeance de ses +accusateurs. Il ne pouvait réprimer aucun désordre, +ni faire agir ses ministres sans les exposer au même +sort. Craignant pour M. Bertrand la malveillance +de l'Assemblée, qui brûlait du désir de trouver matière +à le mettre aussi en accusation, il lui demanda +sa démission, ainsi qu'à M. Tarbé. M. Bertrand +possédait la confiance du Roi et la méritait. La fermeté +de son caractère ne se démentit jamais, non +plus que son profond attachement pour le Roi, +qui éprouva le regret le plus vif de ne pouvoir le +conserver dans le ministère. Il ne lui retira pas sa +confiance; mais dans l'état où l'Assemblée avait +réduit la puissance royale, il était difficile de donner +de bons conseils. Malgré les dangers qu'il courait, +M. Bertrand resta constamment auprès du Roi, jusqu'au +moment où les factieux, s'étant emparés de +sa personne, en éloignèrent par la violence ses plus +fidèles serviteurs. En quittant le ministère, M. Bertrand +rendit un compte si détaillé et si exact de son +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +administration, que l'Assemblée, malgré la haine +qu'elle lui portait, ne put trouver matière à accusation. +Ce compte rendu augmenta encore les +regrets de voir sortir du ministère un homme qui +en avait rempli les fonctions avec tant de distinction.</p> + +<p>M. de Narbonne, qui n'aimait pas M. Bertrand, +et qui avait travaillé à l'éloigner du ministère, +désirant conserver sa place de ministre, imagina un +moyen qu'il crut infaillible pour ne pas être obligé +de donner sa démission, et qui eut un effet tout +contraire à celui qu'il en attendait. Il se fit écrire par +MM. de Rochambeau, de Luckner et de la Fayette, +que le salut de l'État dépendait de sa stabilité dans +le ministère, le tout accompagné de beaucoup +d'éloges de sa personne et de sa conduite. Ne doutant +pas que la publicité de ces lettres ne lui assurât +l'opinion publique, qui forcerait le Roi à le +conserver dans sa place, il les fit imprimer et distribuer +dans tout Paris, la veille du jour où M. Bertrand +devait être dénoncé. Il y joignit sa réponse, +dans laquelle il donnait les plus fortes assurances +de son patriotisme. Il avait la bassesse de comparer +ses sentiments à ceux de M. Bertrand, que, +tout en l'estimant, disait-il, il ne pouvait s'empêcher +de blâmer dans sa conduite ministérielle. Cette +démarche produisit le plus mauvais effet. Le public +indigné en fit justice. Le Roi lui demanda sa démission, +et les Jacobins se virent avec plaisir débarrassés +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +d'un ministre lié avec les constitutionnels, qu'ils +détestaient encore plus que les royalistes.</p> + +<p>Plusieurs membres de l'Assemblée voulaient lui +faire subir le même sort qu'à M. de Lessart. Le +plus grand nombre ayant demandé qu'il fût +entendu, Quinette s'y opposa fortement, tout en +soutenant l'utilité de son accusation. Il ajouta: +«Croyez-vous que si l'on eût entendu M. de Lessart, +l'Assemblée l'eût envoyé à Orléans?» On eut +honte de renouveler le même scandale, et il ne fut +plus question d'accusation. M. de Narbonne déclara +qu'il allait partir pour combattre sur la frontière +les ennemis de la patrie, et il quitta prudemment +Paris, dont le séjour aurait pu lui être funeste.</p> + +<p>M. de Grave le remplaça au ministère de la +guerre. Il était constitutionnel par principes, mais +honnête homme et attaché au Roi, quoique vivant +dans la société de M. le duc d'Orléans. Faible par +caractère et redoutant la puissance des Jacobins +et de l'Assemblée, il les flattait l'un et l'autre, et +ses discours se ressentaient de sa pusillanimité. +Cette conduite le fit taxer de jacobinisme, quoiqu'il +en détestât les principes. Incapable de se porter +à aucun excès, il ne put conserver sa place au delà +de six semaines.</p> + +<p>Le Roi, voyant l'impossibilité de conserver aucun +ministre sans l'exposer à la persécution des Jacobins, +qui subjuguaient alors toute la France, se +détermina à essayer d'un ministère composé de gens +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +de leur parti. Il espérait par cette mesure calmer +leur fureur, qui s'accroissait de jour en jour, ouvrir +les yeux de la nation par ce dernier essai et ôter +aux malveillants le prétexte de l'accuser de tous les +désordres qui se commettaient dans toutes les parties +du royaume. Il nomma en conséquence ministre +de l'intérieur M. Roland de la Platière; de la marine, +M. de la Coste; des affaires étrangères, M. Dumouriez, +et M. Clavière, des contributions. M. Davanthon, +avocat de Bordeaux, remplaça peu après M. du +Tertre, et M. de Grave, nommé depuis peu de jours +ministre de la guerre, resta pour le moment chargé +de ce département.</p> + +<p>Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part +de ces diverses nominations, et lui marqua que, profondément +affecté des maux qui affligeaient la +France, il avait d'abord nommé, pour exécuter les +lois, des hommes recommandables par l'honnêteté +de leurs principes; mais que ceux-ci ayant quitté le +ministère, il les remplaçait par des hommes accrédités +par leurs opinions populaires; que l'Assemblée +ayant souvent répété que c'était le seul moyen de +faire marcher le gouvernement, il l'employait dans +l'espoir d'établir l'harmonie entre les deux pouvoirs, +et d'ôter aux malveillants tout prétexte +d'élever des doutes sur sa volonté de concourir de +toutes ses forces à tout ce qui pouvait être utile à la +France.</p> + +<p>Roland de la Platière était un chef de manufacture, +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +qui entendait mieux cette partie que l'administration +d'une monarchie. Il ne respirait que +l'amour de la liberté et de l'égalité, regardant +comme action vertueuse tout ce qui pouvait y conduire, +et ne désapprouvant point les crimes dont +la liberté était l'objet. De pareils principes le firent +accuser d'avoir contribué à l'amnistie accordée aux +brigands d'Avignon. Il poursuivit avec acharnement +les émigrés, la ruine des grands propriétaires, +l'abaissement ou la mort des aristocrates, et la +destruction du trône. Il n'était pas moins animé +contre les brigands, les assassins, les anarchistes et +les dilapidateurs de la fortune publique; ce qui +lui valut dans son parti le nom de vertueux Roland. +Sa femme avait beaucoup d'esprit et une +ambition excessive, qu'elle cachait sous le voile de +la modestie. Elle partageait d'ailleurs tous les sentiments +de son mari, à qui elle fut fort utile dans +l'exercice de son ministère, dont elle faisait presque +tout le travail.</p> + +<p>Dumouriez, avec de l'esprit et des moyens, avait +aussi une ambition démesurée et d'autant plus +dangereuse qu'il n'avait aucun principe. Tout +moyen lui paraissait bon pour la satisfaire. Il caressait +toujours le parti dominant et en changeait dès +que son intérêt l'exigeait.</p> + +<p>Après avoir contribué à la chute du trône, +dégoûté des Jacobins, il voulut tenter de le rétablir, +lorsqu'il y avait peu d'espoir d'y pouvoir réussir. +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +Sa vanité et son indiscrétion firent échouer tous +ses projets, et il fut, à son tour, forcé d'émigrer et +d'imiter la conduite de ceux qu'il avait si durement +blâmés dans l'exercice de son ministère.</p> + +<p>Clavière, ami de Brissot et de Grégoire, auquel il +s'était associé pour le soulèvement des colonies, +voulut singer M. Necker, dont il n'avait ni les qualités +ni l'intégrité. Ambitieux et agitateur par +caractère, il écrivit et agita le peuple pour faire +parler de lui et arriver au ministère.</p> + +<p>La Coste était un jacobin insignifiant, qui suivit +la route que lui tracèrent ses confrères. Cette nomination +déconcerta les Jacobins, qui ne purent +s'empêcher de dire en parlant du Roi: «Si ce diable +d'homme nous cède sur tout, quel prétexte donner +à sa destitution?» Sa condescendance ne les +empêcha pas de contribuer à entraver les opérations +des diverses administrations, de tonner +ensuite contre ces nouveaux ministres et de les +accuser, et le Roi par contre-coup, de ne pas savoir +arrêter les désordres dont eux-mêmes étaient les +auteurs.</p> + +<p>Les ministres vinrent présenter leurs hommages +à l'Assemblée en entrant au ministère, se parant de +leurs vertus civiques et lui promettant la plus +entière obéissance. Ils n'oublièrent pas l'éloge de +ses glorieux travaux, qu'ils promirent de seconder +par leur empressement à faire exécuter ses décrets. +Les ministres du Roi, ajouta M. Roland, ne sont +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +que les ministres de la Constitution, par laquelle le +Roi règne et les ministres existent.</p> + +<p>Cayer de Gerville, avant de donner sa démission, +se crut obligé de présenter à l'Assemblée un aperçu +de la situation de la France. Il en attribua les malheurs +aux insouciants, aux égoïstes et à la corruption +des mœurs. Il parla de la nécessité d'une régénération +où l'on ne ferait point entrer la religion, +qu'il regardait comme inutile, et il s'emporta contre +les prêtres sermentés et insermentés, soupirant +après le jour où les rois et les peuples ne s'occuperaient +plus de religion. Tout en approuvant la +formation des clubs, qui avaient été nécessaires à +l'établissement de la Révolution, il leur reprocha +leur conduite actuelle et nommément le mépris +qu'ils témoignaient pour une constitution jurée par +tous les Français.</p> + +<p>M. de Vaublanc, effrayé des progrès de l'anarchie +et revenu des opinions qu'il avait professées à +l'ouverture de l'Assemblée, reprocha à celle-ci +d'avoir favorisé trop longtemps l'insubordination +du peuple. Il appuya fortement sur l'impossibilité +de faire cesser les crimes et les malheurs qui désolaient +la France, si l'Assemblée ne s'occupait de +faire de bonnes lois clairement exprimées, si elle +ne faisait pas respecter l'autorité du Roi, et si elle se +permettait de tracasser les ministres dans l'exercice +de leurs fonctions, au lieu de se borner à les punir +s'ils se trouvaient en contravention avec la loi. Il +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +proposa ensuite l'établissement d'un comité qui +tiendrait registre de toutes les dénonciations portées +contre eux, lesquelles seraient mises toutes à la +fois sous les yeux de l'Assemblée. On n'eut aucun +égard à ces représentations. Elles étaient trop éloignées +des vues de la majorité pour être non-seulement +adoptées, mais même écoutées paisiblement.</p> + +<p>Bien plus, un orateur du faubourg Saint-Antoine +vint à l'Assemblée accuser le Roi de tous les malheurs +de la France, et l'assurer qu'elle pouvait +compter sur le secours des piques. «Il vaut mieux, +ajouta-t-il, servir la nation que les rois, qui +passent, eux, leurs ministres et leur liste civile, +tandis que les droits de l'homme, la souveraineté +nationale et les piques ne passeront jamais.» +L'Assemblée ne rougit pas d'accorder à l'orateur +les honneurs de la séance.</p> + +<p>Une pareille conduite ne permit pas d'être étonné +de voir Bassal-Cavé, constitutionnel de Versailles et +jacobin outré, s'unir à Thurcoi et autres scélérats +de son parti, pour solliciter une amnistie en faveur +des auteurs des massacres de la glacière d'Avignon; +et La Source prétendit qu'elle ne pouvait être +refusée, puisque l'Assemblée précédente en avait +accordé une aux aristocrates, dans laquelle l'infâme +Bouillé avait été compris. La majorité, éprouvant +une espèce de honte de la prononcer expressément +en faveur des scélérats qui en étaient +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +l'objet, décréta, sans les nommer, une amnistie +générale pour tous les crimes relatifs à la Révolution +commis dans les deux comtats jusqu'au +8 octobre 1791. Plusieurs représentants, consternés +de cette effroyable séance, ne purent +s'empêcher de témoigner l'horreur que leur inspirait +l'impunité accordée à de pareils crimes, et la +honte qui en rejaillirait sur l'Assemblée. Mais ils ne +furent point écoutés, et le décret fut proclamé tel +qu'il avait été proposé. Un grand nombre de +députés gémissaient intérieurement des décrets que +rendait journellement l'Assemblée; mais contenus +par la terreur, ils cherchaient même à capter sa +bienveillance par des propositions qu'ils savaient +devoir lui être agréables.</p> + +<p>M. Pastoret, membre de l'instruction publique, +proposa, par mesure d'économie, la suppression des +professeurs, blâmant la bêtise de l'ancienne éducation, +se moquant des quatre facultés, des cérémonies +religieuses qui s'y pratiquaient, et promettant +des merveilles de la nouvelle éducation, qui, fondée +sur la philosophie, procurerait la régénération +complète du peuple français. La suppression des +professeurs fut décrétée. Elle fut suivie, peu après, +d'un autre décret, portant celle de tous les Ordres +religieux, de toutes les confréries, des congrégations, +même de celle des Sœurs de la Charité, avec +la défense absolue de porter aucun costume ecclésiastique +hors de l'intérieur des temples. +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p> + +<p>On ne peut se faire une idée de l'indécence de +cette séance: Torné, Fauchet, Gay, Vernon et autres +évêques constitutionnels jetèrent en pleine Assemblée +leur croix et leur calotte, accompagnant cette +action des discours les plus impies et les plus +déplacés, ce qui leur valut de grands applaudissements. +Le vendredi saint fut choisi pour cette +fête aussi scandaleuse que dégoûtante; et, pour +que rien n'y manquât, des prêtres mariés vinrent +à la barre avec leurs enfants, dont ils firent hommage +à l'Assemblée.</p> + +<p>François de Neufchâteau profita de l'occasion +pour renouveler ses invectives contre les prêtres et +la religion, déclara le christianisme une religion +insociable et dangereuse, se prosternant toujours +devant le despotisme; il la mit en opposition avec +le club des Jacobins, protecteur des malheureux, +qu'elle ne cessait d'opprimer.</p> + +<p>Courtaud demanda qu'on tolérât tous les cultes, +excepté le culte catholique, que nos lois ont +montré, disait-il, le projet de détruire, en détachant +le clergé du Pape par des élections populaires.</p> + +<p>Cette séance se termina par une motion de +Le Quinio, qui proposa, pour enrichir la nation, +de détruire tous les monuments en bronze qui existaient +dans toute la France, de les convertir en +sous, et de se servir de cette monnaie pour toute +espèce de payement. Cette motion, toute ridicule +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +qu'elle était, fut renvoyée au comité des finances. +Elle n'eut cependant aucune suite.</p> + +<p>La ville d'Arles, n'ayant plus voulu ployer sous +le joug des Jacobins, éprouva l'animadversion de +l'Assemblée d'une manière bien sensible. Les +gardes nationales des environs de cette ville, sous +prétexte d'en protéger les patriotes, se mirent en +marche pour désarmer les habitants. Les Arlésiens, +décidés à s'y refuser, mirent leur ville en état de +défense, bien déterminés à combattre s'il le fallait. +Les factieux, furieux d'une résistance à laquelle ils +ne s'étaient pas attendus, envoyèrent des députés +pour dénoncer cette ville à l'Assemblée, comme un +foyer d'aristocratie, et toujours prête à prendre part +aux troubles du Midi. Les Arlésiens en envoyèrent, +de leur côté, pour justifier leur conduite et prouver +leur soumission aux lois et aux autorités. Mais leurs +ennemis l'emportèrent. On changea les administrateurs +et l'on décréta l'envoi de deux régiments pour +opérer le désarmement, s'ils s'opposaient à l'exécution +du décret.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIX</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p> + +<p class="content hanging">Continuation des troubles.—Désarmement du régiment d'Ernest +par les troupes à la solde des Jacobins, connus sous le nom de +Marseillais.—Les Suisses rappellent ce régiment.—Mort de +l'Empereur.—Assassinat du roi de Suède.—Honneurs +rendus aux déserteurs de Châteauvieux.—M. de Fleurieu est +nommé gouverneur de Mgr le Dauphin.—Le Roi est forcé de +déclarer la guerre aux puissances.—Son début peu favorable +aux Français.—L'Assemblée ne dissimule plus son projet +d'établir en France une république.—Déclamation contre les +nobles et les prêtres.—Abolition des cens et rentes.—Éloignement +des Suisses de Paris.</p> + +<p class="p2">La ville de Marseille était gouvernée par le club +des Jacobins. Ceux-ci, inquiets de voir dans cette +ville le régiment d'Ernest, dont ils ne pouvaient +corrompre la fidélité, s'unirent à la municipalité +pour en demander l'éloignement. M. de Grave eut +l'imprudence d'accéder à leur demande et de l'envoyer +à Aix. Les Marseillais, qui voulaient enlever +toute possibilité de se défendre aux villes qui les +environnaient, ne purent souffrir ce régiment +encore si près d'eux. Ils se mirent en marche, au +nombre de deux mille environ, avec des canons, +dans l'intention de le désarmer. M. de Barbantane, +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +qui commandait à Aix, les laissa entrer tranquillement +dans la ville, quoique le régiment en bataille +offrit de marcher contre eux. Sous prétexte d'éviter +l'effusion du sang, M. de Barbantane et la municipalité +entrèrent en pourparler avec eux et ordonnèrent +au régiment de rester dans ses casernes. Les +Marseillais, qui ne perdaient pas leur temps à les +écouter, après avoir tenté inutilement de corrompre +la fidélité des soldats, par l'appât du pillage des +caisses et des effets du régiment, marchèrent contre +les casernes, les entourèrent, tirèrent sur elles et +demandèrent la sortie du régiment de la ville et +son désarmement. M. de Barbantane et la municipalité +en donnèrent l'ordre. M. de Watteville, qui +commandait le régiment, n'ayant aucun moyen de +résistance et voulant éviter un massacre, l'assembla +et lui ordonna de se tenir prêt à exécuter ses ordres, +se rendant responsable auprès des cantons de son +obéissance. Il donna ensuite l'ordre de déposer les +armes et de sortir de la ville, qu'il traversa à la +tête du régiment au milieu des pleurs de tous les +honnêtes gens. A peine en fut-il sorti que la multitude +se précipita sur les casernes, et pilla les caisses +et les effets laissés sur la foi publique.</p> + +<p>Les Marseillais, avant de quitter la ville, entrèrent +dans la maison de madame Audibert de Ramatheul, +femme d'un conseiller du parlement d'Aix, +la bouleversèrent pour se faire livrer les armes qui +s'y trouvaient, et lui montrèrent les cordes qu'ils +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +avaient apportées pour pendre son beau-frère, +ecclésiastique insermenté, qui était heureusement +absent, ainsi que M. Audibert. Les mêmes Marseillais, +en retournant chez eux, entrèrent à Apt et +désarmèrent ceux des habitants qui leur étaient +suspects. Le silence de l'Assemblée sur de pareils +désordres mit les provinces méridionales sous le +joug des Jacobins, et la persécution des honnêtes +gens en devint la suite nécessaire.</p> + +<p>Le canton de Berne, ayant appris le désarmement +du régiment d'Ernest, écrivit au Roi pour +lui en demander le rappel, un régiment désarmé ne +pouvant plus être utile à son service; il protesta en +même temps que tous seraient morts à ses pieds +plutôt que de rendre leurs armes, s'ils avaient eu à +soutenir une guerre ouverte. Il se plaignit de la +conduite qui avait été tenue envers un régiment +aussi fidèle, depuis plus d'un siècle qu'il était entré +au service de nos rois; et il priait Sa Majesté de +donner des ordres pour la sûreté de sa route et la +restitution de ses armes, dont il avait été dépouillé +d'une manière si indigne.</p> + +<p>Le régiment de Streiner, en garnison à Lyon, +ayant appris que Dubois de Crancé avait opiné, dans +le club des Jacobins de cette ville, pour le traiter de +la même manière que celui d'Ernest, déclara au +maire de la ville, par l'organe de M. de Saint-Gratien, +son commandant, que tous verseraient jusqu'à +la dernière goutte de leur sang plutôt que de rendre +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +leurs armes. Sachant que M. du May, qui commandait +dans cette partie de la France, avait plein pouvoir +de les faire marcher vers la Provence, ils déclarèrent +à M. du Hallot, commandant à Lyon, que, +après la conduite qui avait été tenue à l'égard du +régiment d'Ernest, ils n'obéiraient pas à cet ordre, +et ne laisseraient diviser leurs bataillons que d'après +l'autorisation du conseil souverain de leurs pays. +Le grand conseil de Zurich remercia M. de Saint-Gratien +de sa fermeté, et écrivit au Roi pour le +prier de ne point employer ce régiment dans les +provinces méridionales, et d'interdire la séparation +de ses bataillons.</p> + +<p>La partie saine de la garde nationale, désirant +trouver une occasion de témoigner publiquement +ses sentiments pour le Roi et la famille royale, +supplia la Reine avec tant d'instance d'aller à la +Comédie italienne, qu'elle ne crut pas pouvoir s'y +refuser. On fit jouer, ce jour-là, une pièce susceptible +d'allusions, qui furent saisies avec transport +par le public aux cris de: «Vive le Roi et la famille +royale!» Ce qu'il y avait de Jacobins dans la salle +voulut s'y opposer; mais n'étant pas les plus forts, +ils furent obligés de céder.</p> + +<p>Décidés à prendre leur revanche, ils saisirent l'occasion +d'une pièce appelée l'<i>Auteur d'un moment</i>, +qui se donnait au Vaudeville, et où l'on tournait en +ridicule Chénier et Palissot. Les royalistes ayant +applaudi et fait répéter les airs les plus mordants, +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +les Jacobins assemblèrent leurs cohortes et accablèrent +d'injures les spectateurs. Comme ils étaient +obligés de se contenir dans la salle, ils en sortirent +et continuèrent d'injurier ceux qui n'étaient pas de +leur parti, leur jetèrent des boules de neige et firent +un tel vacarme, que les dames qui étaient au spectacle, +craignant d'être insultées, se sauvèrent si précipitamment, +qu'elles traversèrent même des tas de +boue pour regagner leurs voitures. Ils ne s'en tinrent +pas là; ils retournèrent le lendemain au Vaudeville; +et malgré les remontrances du commissaire +de police, ils forcèrent les acteurs à retirer la pièce +du théâtre et à la brûler en leur présence. Personne +n'osait s'opposer à ces furieux, dont l'audace croissait +par l'assurance de l'impunité.</p> + +<p>L'empereur Léopold, frère de la Reine, fut +atteint d'une maladie si aiguë, qu'elle l'emporta en +trois jours. On apprit sa mort en même temps que +sa maladie. Les Jacobins, qui se crurent débarrassés +d'un ennemi, s'en réjouirent, sans réfléchir +que, le cabinet de Vienne restant toujours le même +et dans les mêmes principes, elle n'apporterait +aucun changement dans la situation actuelle. La +Reine en jugea ainsi. Elle se persuada qu'un prince +de l'âge de François second, élevé par l'Empereur, +mettrait plus d'activité dans une guerre que les bravades +de la France vis-à-vis des puissances étrangères +lui faisaient regarder comme inévitable. +Elle fut trompée dans son attente, et la même +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +lenteur exista dans les préparatifs de la cour de +Vienne.</p> + +<p>L'assassinat du roi de Suède fit une grande sensation +dans toute la France, et le Roi et la Reine +furent consternés en apprenant cette nouvelle. +J'étais chez Mgr le Dauphin, et M. Ocharitz, +ministre d'Espagne, me fit prier de descendre dans +mon appartement, ayant quelque chose à me dire. +Je lui trouvai le visage consterné, et il m'apprit le +malheur dont on venait de recevoir la nouvelle. +«Les ministres du Roi ne lui ont peut-être pas +appris, me dit-il, cet horrible événement, et je crois +utile que vous le lui fassiez savoir sur-le-champ.» Je +descendis chez la Reine, avec Madame qui soupait +tous les soirs avec le Roi et la Reine, et je priai cette +princesse de me permettre de lui dire un mot en +particulier. J'étais désolée d'avoir à lui apprendre +un pareil malheur. Elle le savait déjà et me dit: «Je +vois à votre visage que vous savez déjà la cruelle +nouvelle que nous venons d'apprendre. Il est +impossible de n'être pas pénétré de douleur, mais +il faut s'armer de courage, car qui peut répondre +de ne pas éprouver un pareil malheur?» La Reine +l'apprit à Madame, qui se jeta dans ses bras et dans +ceux du Roi de la manière la plus touchante. On +parla de l'âge du prince royal de Suède. «Je le sais +bien, dit le Roi; j'appris sa naissance dans le +moment où la Reine était près d'accoucher, et je +lui dis:—Attendez-vous à une fille, car deux rois +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +n'ont pas deux fils dans le même mois, et peu de +jours après (en regardant Madame) mademoiselle vint +au monde.»—«Votre Majesté me permet-elle de +lui demander s'il regrette sa naissance?»—«Non +certainement», dit ce prince, en la serrant dans ses +bras; et la regardant les larmes aux yeux, il l'embrassa +avec une émotion qui attendrit la Reine et +Madame Élisabeth, et produisit le sentiment le plus +déchirant. La jeune princesse fondait en larmes. Je +n'oublierai jamais un spectacle qui m'a fait une si +vive impression, surtout quand la pensée se reportait +aux dangers que courait ce prince si aimant, +dans un moment où il se livrait avec tant d'abandon +aux sentiments qu'il éprouvait pour ce qu'il avait +de plus cher au monde<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Quoique la famille royale n'eût conservé aucun +espoir de la guérison du roi de Suède, elle éprouva +cependant un grand saisissement en apprenant la +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +mort de ce prince. «Nous faisons une grande perte, +me dit la Reine; il avait conservé pour nous un véritable +attachement, et nous fit dire encore, la veille +de sa mort, qu'un de ses regrets, en quittant la +vie, était de sentir que sa perte pourrait nuire à nos +intérêts.» Ce prince témoigna jusqu'à la fin un courage, +une présence d'esprit et une sensibilité remarquables. +Il témoigna sa sensibilité de la manière la +plus touchante à ceux qu'il voyait consternés de sa +perte, et nommément aux comtes de Brohé, de Fersen, +et plusieurs autres grands seigneurs de sa cour. +Ils s'étaient retirés dans leurs terres à l'époque de la +révolution qu'il avait opérée, et avaient cessé de +paraître à la cour. Dès qu'ils eurent appris sa blessure, +ils se rendirent sur-le-champ auprès de sa +personne. Le comte de Fersen, qui avait été son +gouverneur, accablé de ce malheur, ne put dissimuler +sa profonde affliction. Le Roi lui prit la +main en lui disant: «Quoique nous ayons été +d'avis différents, j'étais bien persuadé que vous +seriez la première personne que je verrais auprès +de moi.» Et il ajouta, en regardant le comte de +Brohé et les autres seigneurs qui environnaient +son lit: «Il est doux de mourir entouré de ses +vieux amis.»</p> + +<p>La Reine fondait en larmes en me racontant la +mort de ce prince. Il fut extrêmement regretté des +Suédois, et l'on eut toutes les peines du monde +à empêcher le peuple de mettre en pièces ceux +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +qu'il soupçonnait d'avoir eu part à cet horrible +assassinat.</p> + +<p>Les Jacobins, qui regardaient ce prince comme +leur plus mortel ennemi, se réjouirent de sa mort, +bien loin de se disculper d'y avoir contribué. Il +laissa la régence à son frère, le duc de Sudermanie, +et la petite anecdote que je vais raconter +prouvera qu'il était loin de le soupçonner du rôle +qu'il devait jouer dans la suite. Étant aux eaux +d'Aix-la-Chapelle avec une personne de mes parentes, +à qui il parlait avec confiance, il lui fit +l'éloge le plus complet du duc de Sudermanie. +Comme ma parente en parut étonnée, il lui dit ces +propres paroles: «On a dit de grandes faussetés +sur son compte; il s'est toujours bien conduit, et +j'ai pour lui estime et confiance.»</p> + +<p>Il était impossible de voir une position plus +triste et plus inquiétante que celle de la famille +royale à cette époque. Le ministère était composé +de ses plus mortels ennemis, qui l'entouraient +d'espions, même dans son intérieur, au point que +le Roi et la Reine employèrent plusieurs fois mon +valet de chambre pour faire entrer dans leur cabinet +particulier des personnes à qui ils désiraient +parler secrètement. Toutes leurs lettres étaient ouvertes; +et pour obvier à cet inconvénient, ils étaient +obligés de se servir d'un chiffre très-long à écrire +et à déchiffrer, mais impossible à découvrir quand +on n'en avait pas la clef. La Reine passait toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +ses matinées à écrire et le Roi à lire et à faire des +notes sur tout ce qui se passait. Ses conseils étaient +autant de supplices; et il avait besoin de toute sa +religion et de sa résignation pour supporter avec +patience une situation aussi violente que la sienne. +Il était convaincu qu'il finirait par être victime +des factieux; mais persuadé que désormais tout +ce que l'on pourrait tenter en sa faveur ne ferait +qu'en hâter le moment et entraîner sa famille +dans le même malheur, il se résigna à son sort, +et attendit avec courage ce que le Ciel déciderait +pour lui.</p> + +<p>Il éprouvait une extrême sensibilité des marques +d'attachement qu'on lui donnait dans sa cruelle +situation, et j'eus l'occasion de l'éprouver. La place +de gouvernante des Enfants de France me donnait +le droit de travailler directement avec Sa Majesté. +Je lui présentais les comptes de leurs dépenses, qui, +par le bon de la main du Roi, étaient acquittées +sur-le-champ au trésor royal. Je fus chez ce prince +à l'époque ordinaire des payements, et je lui présentai +le compte de ma dépense, qu'il prit sans y +regarder, me disant: «Je sens tout le prix de votre +attachement, et vous répondez à ma confiance de +manière à n'avoir jamais besoin de regarder votre +travail. C'est une grande consolation de trouver des +sujets fidèles.»—«Votre Majesté en a encore de +bien dévoués, et qui donneraient leur vie pour +elle.»—«Ah! pourrais-je exister si je n'avais pas cette +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +croyance an milieu de tous les malheurs qui m'accablent!» +Je ne pus me contenir, et je fondis en +larmes: «Remettez-vous, me dit ce bon prince, et +qu'on ne vous voie pas sortir de chez moi dans cet +état.» Je vins dans ma chambre le cœur navré. +J'éprouvais souvent de pareils sentiments, mais je +ne me permettais pas de m'y livrer. Il était trop +essentiel de distraire Mgr le Dauphin, et de ne pas +laisser l'effroi et la mélancolie s'emparer de son +esprit dans un âge aussi tendre. Je cherchais au +contraire à lui donner du courage en causant et +riant avec lui.</p> + +<p>Les quarante soldats de Châteauvieux, sortis des +galères par le bienfait de l'amnistie, furent conduits +en triomphe à Paris par des habitants de Versailles, +qui firent demander la permission de paraître +avec eux à la barre de l'Assemblée. Un grand +nombre de ses membres se récrièrent contre un pareil +scandale, et M. de Gouvion s'élança à la tribune +pour en faire sentir toute l'atrocité: «Comment +pourrai-je voir, s'écria-t-il, l'assassin de mon frère, +du vertueux Desilles, et de tant d'autres victimes de +leur obéissance à la loi!»—«Eh bien, sortez!» lui +cria Choudieu.—«Le malheureux n'a donc jamais +eu de frère?» répondit Gouvion, qui, sortant de +l'Assemblée, y envoya sur-le-champ sa démission. +Malgré l'opposition qu'éprouvèrent les factieux +pour laisser recevoir à la barre de pareils scélérats, +ils obtinrent pour eux non-seulement l'admission, +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +mais encore les honneurs de la séance, au milieu +des cris et des vociférations des galeries contre les +opposants à cette horrible décision.</p> + +<p>Le ci-devant comédien Collot d'Herbois les présenta +à l'Assemblée, en y faisant un discours marqué +au coin de la folie républicaine. Il les représenta +comme des victimes du despotisme militaire, +dont l'âme brûlait dans les fers du beau feu de la +liberté: «En prenant l'habit national, dit-il, ils +ont fait serment de la défendre, et le réitèrent +devant vous.»</p> + +<p>Ils étaient entrés dans la salle au son du tambour, +précédés d'une centaine de gardes nationaux, de +femmes et d'enfants bien et mal vêtus, de quelques +individus habillés en Suisses et en invalides, et des +vainqueurs de la Bastille le sabre à la main. Ils faisaient +voltiger des drapeaux donnés à la galerie par +des patriotes des départements, criant à tue-tête: +«Vivent l'Assemblée nationale, nos bons députés +et nos frères de Châteauvieux!» et ils chantaient +l'air <i>Ça ira</i>, etc. Gauchon, patriote du faubourg +Saint-Antoine, qui marchait à leur tête, fit hommage +à l'Assemblée des nouvelles piques que les +hommes du 14 juillet avaient fait fabriquer, et la +pria d'en agréer la dédicace. Un décret la fixa au +dimanche suivant, jour où la municipalité donnait +une fête aux déserteurs de Châteauvieux, et ordonna +l'impression de la belle harangue de Collot d'Herbois. +<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span></p> + +<p>Le dimanche 15 avril fut le jour de la fête triomphale +de ces misérables déserteurs. On promena, du +faubourg Saint-Antoine à la Bastille et de la Bastille +au Champ de Mars, un char de triomphe surmonté +d'une figure de la Liberté en carton, qui chancelait +à chaque pas. On portait devant ce char deux +sarcophages qui étaient censés renfermer les ossement +des révoltés qui avaient été tués à Nancy. Ils +étaient suivis d'un grand nombre de personnes qui +portaient des bannières, des emblèmes et des inscriptions, +et ne cessaient de crier: «Vivent la nation, +la liberté et les sans-culottes!» On brûla dans des +réchauds, sur l'autel de la patrie, des parfums de +très-mauvaise odeur; une musique détestable chantait: +«<i>Ça ira!</i>» et des airs patriotiques, et l'on +dansa autour de l'autel après y avoir récité des vers +de Chénier, Péthion, Manuel, Danton, Robespierre, +quelques autres municipaux et plusieurs autres +députés n'eurent pas honte de prendre part à un +pareil cortége. Il passa devant la place Louis XV, +où l'on trouva la statue de ce prince coiffée d'un +bonnet rouge et couverte d'un voile aux trois couleurs. +On avait heureusement fermé les Tuileries ce +jour-là, et la garde nationale se conduisit si bien +pendant cette journée, que l'ordre ne fut pas troublé, +un seul instant durant cette ridicule et indécente +promenade.</p> + +<p>Ces misérables déserteurs allèrent quêter dans +tout Paris pour subvenir aux frais de cette fête, et +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +poussèrent l'audace jusqu'à venir aux Tuileries. Ils +n'étaient que cinq ou six; ils s'adressèrent, suivant +l'usage, au premier valet de chambre du Roi. C'était +M. de Chamilly qui était alors de quartier, excellent +homme, extrêmement dévoué à Sa Majesté. Effrayé +des suites d'un refus dans un moment d'une telle +effervescence, il donna sans hésiter la somme usitée +pour les quêtes faites à Sa Majesté, ainsi que le billet +d'usage, qui, présenté chez la Reine et les autres +membres de la famille royale, faisait donner à chacun +une somme proportionnée au rang qu'il occupait. +C'étaient ordinairement les premiers valets de +chambre et les premières femmes de chambre qui +étaient chargés de ces offrandes, dont on ne parlait +même pas aux princes et aux princesses. Comme on +ne donnait rien sans mes ordres pour les Enfants de +France, on vint me demander pour ces malheureux +déserteurs. Je répondis qu'il n'était pas d'usage que +Mgr le Dauphin donnât à de nouvelles quêtes. On +me produisit les billets du Roi et de la Reine, qui me +consternèrent, et il n'y eut pas moyen de s'y refuser. +C'était un jour de Cour, et je montai chez +Mgr le Dauphin, chez qui la Reine recevait. J'étais +encore tout ahurie d'une pareille audace; la Reine +s'en aperçut et m'en demanda la raison. Je lui dis +ce qui s'était passé, et l'impossibilité où j'avais été +de ne pas faire pour Mgr le Dauphin ce qui avait +été fait pour Leurs Majestés. La Reine, sans rien +dire, alla à la messe avec le Roi; et quand toute la +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +Cour fut partie et qu'elle se trouva seule avec ses +enfants, elle se permit quelques représentations +sur l'argent donné à ces vilains galériens. Le Roi +en fut indigné, et ne pouvant encore le croire, il +envoya chercher M. de Chamilly, qui excusa sa +conduite par la crainte qu'il avait eue des inconvénients +d'un refus. Le Roi lui fit des reproches +sévères sur une condescendance aussi déplacée, +qu'il n'aurait pas dû se permettre sans son aveu; +et le pauvre homme, qui n'avait agi ainsi que par +un motif d'attachement mal calculé, s'en retourna +effrayé.</p> + +<p>Le petit Dauphin, qui n'avait pas perdu un mot +de la conversation, était furieux, et attendait avec +impatience le moment où nous serions seuls pour +me dire ce qu'il en pensait: «Concevez-vous, +madame, une conduite aussi lâche que celle de +M. de Chamilly? Qu'est-ce qu'on dira dans le public +quand on saura que nous avons donné à ces vilaines +gens-là? Si j'avais été papa, j'aurais ôté sa place à +M. de Chamilly, et je ne l'aurais jamais revu.»—«Vous +êtes, lui dis-je, bien sévère pour un vieux +serviteur du Roi, et qui lui est profondément +attaché. Il a fait une grande faute, j'en conviens, +mais par un bon motif et sans avoir réfléchi sur +l'inconvenance de sa démarche.»—«Vous avez +raison, me répondit-il avec vivacité, mais je lui +aurais dit: «Vous avez fait une grande faute; je +vous la pardonne pour cette fois, parce que vous +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +m'êtes bien attaché; mais n'en faites plus de semblable, +car vous passeriez la porte.»</p> + +<p>C'est ce même M. de Chamilly qui suivit le Roi +au Temple, bien persuadé que cela lui coûterait la +vie. Il échappa comme par miracle aux massacres +du 2 septembre à la Force, et fut une des victimes +du régime de la Terreur en 1794.</p> + +<p>Mgr le Dauphin avait l'esprit le plus juste, et il +était né avec une élévation d'âme qui lui était naturelle. +Il avait le mensonge en horreur, le regardant +comme une bassesse; et il était doué d'une telle +vérité, qu'il était le premier à m'avouer les fautes +qu'il avait faites, sans que j'eusse besoin de +m'adresser à d'autres qu'à lui pour le savoir. +Quand il voyait chez moi des personnes qu'il savait +être attachées au Roi et à la Reine, il leur disait +toujours des choses aimables et obligeantes. Il était +d'un caractère vif et impétueux, et avait quelquefois +des colères assez fortes. Quand elles étaient +passées, il en était si honteux, qu'il s'emportait +contre lui-même, surtout si sa colère avait eu lieu +devant quelques personnes: «Quelle opinion +aura-t-on de moi dans le monde!» disait-il tout +en larmes, et il leur demandait instamment de n'en +pas parler. Il était adoré de tous ceux qui l'approchaient, +et l'on ne pouvait s'empêcher d'être attendri +en voyant tous les dangers que courait un enfant +aussi aimable, et qui donnait de si grandes espérances. +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> + +<p>Les ministres, ne se regardant que comme les +créatures de l'Assemblée, ne pensaient qu'à lui +donner des preuves de leur soumission à ses +volontés. Roland lui écrivit comme un événement +tout naturel que Jourdan et les autres criminels +détenus en prison dans le palais d'Avignon pour +les crimes par eux commis les 16 et 17 octobre et +autres assassinats, avaient été délivrés publiquement +par quatre-vingts personnes vêtues en gardes nationaux; +que cet événement s'était opéré en plein jour +et avec la plus grande tranquillité, devant les citoyens +de Nîmes qui avaient, ce jour-là, la garde des prisons. +Genty, membre de l'Assemblée, ajouta qu'ils +avaient été portés en triomphe, et demanda que le +ministre de l'intérieur eût à rendre compte des +mesures qu'il avait prises pour mettre la société à +l'abri de pareils brigands. On accueillit sa demande +par des cris et des huées, et l'Assemblée passa à +l'ordre du jour.</p> + +<p>Tous les brigands des provinces méridionales, +réunis à ceux des pays étrangers, avaient formé un +corps d'armée au nombre de quatre mille hommes, +sous le nom de Marseillais. Ils avaient quatre pièces +de canon, et parcouraient les provinces en commettant +toute sorte d'excès. Le ministre de la guerre, +qui, d'après le décret de l'Assemblée, avait donné +l'ordre de faire marcher deux régiments en Provence +pour y rétablir la tranquillité, mourant de +peur des jacobins, représenta à l'Assemblée que +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +l'envoi de ces régiments effrayait les patriotes de +Marseille; qu'Arles, Carpentras et Avignon étant +parfaitement tranquilles, il n'y avait plus lieu à leur +départ; que c'était leur présence qui excitait l'effervescence +des bons patriotes, et que, d'après cette +conviction, il avait proposé au Roi de retirer les +troupes de Lyon, vœu formé par la municipalité de +cette ville; qu'on exagérait toutes les craintes, et +que les ministres du Roi ne craignaient pas de se +confier à la nation, qui méritait cette confiance par +sa conduite et son patriotisme. Guadet appuya ces +avis, en disant que les circonstances ayant changé +par la soumission des villes aristocrates, il fallait +révoquer le décret de l'envoi des troupes, puisque +l'oppression des patriotes en était le seul objet.</p> + +<p>Genty, indigné, représenta que les brigands jouissaient +seuls de cette tranquillité; que les patriotes +d'Avignon étaient libres et les châteaux brûlés. On +le rappela à l'ordre avec un bruit épouvantable, et +la proposition fut convertie en décret. Les brigands, +n'éprouvant plus aucun obstacle, marchèrent vers +Lyon avec leur petite armée. L'affreuse majorité de +l'Assemblée, qui ne perdait point de vue le renversement +du trône et qui comptait s'en servir pour +l'exécution de ses desseins, n'avait garde de s'opposer +à leur marche; elle les laissait traverser tranquillement +le royaume et s'approcher successivement de +Paris, pour les employer quand il en serait temps.</p> + +<p>Les ministres forcèrent encore le Roi à écrire au +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +nouvel empereur pour lui faire sentir la nécessité +d'épargner l'effusion du sang, qui ne pouvait manquer +d'être répandu s'il s'obstinait à s'opposer à +l'établissement de la Constitution française. Il lui +représentait que, malgré les calomnies dont on +l'accablait, elle méritait l'estime des peuples; que, +comme représentant héréditaire de la nation, il +avait juré de vivre libre ou de mourir avec elle, et +qu'il était résolu de la soutenir. Il était facile de +reconnaître dans cette lettre le style de M. Dumouriez, +ministre des affaires étrangères. Il en écrivit +une, en même temps, au marquis de Noailles pour +être communiquée à l'Empereur. Elle ne contenait +que des éloges de la nation française. On y conseillait +à l'Empereur de ne point se commettre avec +elle, de faire cesser les inquiétudes qu'il donnait à +la France, et de ne point se mêler de son régime +intérieur. On lui exposait, en outre, qu'en renonçant +à son alliance, il s'exposait aux plus grands dangers +et à se trouver sans alliés au milieu de ses +ennemis naturels.</p> + +<p>L'avis de M. Dumouriez n'ayant fait aucune +impression sur la cour de Vienne, M. le marquis de +Noailles, qui n'avait plus à espérer de faire changer +le système de cette cour, renouvela avec tant d'instances +la demande de son rappel, qu'il parvint à +l'obtenir et fut remplacé par M. de Maulde.</p> + +<p>On recevait chaque jour des nouvelles de pillages, +de meurtres et d'incendies dans toutes les parties de +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +la France. L'impunité accordée aux brigands et la +persécution des honnêtes gens glaçaient d'effroi +toutes les autorités. Personne n'osait remplir son +devoir dans la crainte d'être accusé et de ne pouvoir +faire entendre sa justification. M. de Vaublanc, +effrayé de la situation de la France, monta à la tribune, +et fit à l'Assemblée la peinture la plus vive de +l'anarchie qui régnait dans toutes les provinces, où +personne n'osait faire exécuter les lois. Il l'attribua +à la puissance des clubs, qui dominaient l'Assemblée +et lui avaient fait rendre un décret d'amnistie, que +les brigands, sûrs de l'impunité avaient eux-mêmes +anticipé; il déclarait qu'il était urgent que les +ministres se concertassent avec l'Assemblée sur les +moyens de rétablir l'ordre, sans quoi l'on verrait +la perte de la France et de la liberté.</p> + +<p>Le Roi fit part à l'Assemblée du choix qu'il avait +fait de M. Davanthon pour remplacer M. Duport +du Tertre au ministère de la justice. Le nouveau +ministre vint, suivant l'usage de ses collègues, lui +présenter l'assurance qu'il ne serait jamais sorti de +sa retraite s'il n'avait vu la liberté triompher du +monstre à cent têtes, assurant qu'il se regarderait +comme l'être le plus pervers s'il portait la moindre +atteintes à la Constitution, et que s'il quittait le +ministère, il n'aurait à se reprocher l'improbation +de personne.</p> + +<p>M. Davanthon était un avocat de Bordeaux qui, +quoique très-patriote, conserva cependant vis-à-vis +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +du Roi une mesure de respect dont ses collègues +ne lui donnaient pas l'exemple; et le prince n'eut +point à s'en plaindre pendant la durée de son +ministère.</p> + +<p>Mgr le Dauphin ayant atteint l'âge de sept +ans, qui était l'époque où les princes devaient +passer aux hommes, le Roi se trouva dans un +grand embarras pour lui choisir un gouverneur. On +parlait sourdement de lui ôter cette nomination, +et Condorcet intriguait pour se faire nommer à +cette place. Après une mûre délibération, le Roi +jeta les yeux sur M. de Fleurieu, qui, étant lié +avec tous les membres du parti constitutionnel, +donnerait moins d'ombrage que tout autre. C'était, +dans les circonstances où l'on se trouvait, le +meilleur choix que l'on pût faire. M. de Fleurieu +était un honnête homme; il avait de l'esprit et +beaucoup d'instruction; il était fort attaché au +Roi. Mais il était faible de caractère. Cette raison +avait déterminé le Roi à choisir pour sous-gouverneurs +du jeune prince deux officiers de marine, +hommes de grand caractère et d'un courage à toute +épreuve: l'un s'appelait M. de Marigni; j'ai oublié +le nom de l'autre. M. de Fleurieu craignait de +laisser approcher de Mgr le Dauphin des personnes +qui eussent des droits antérieurs à l'estime de la +famille royale. Il avait écarté, par cette considération, +MM. du Pujet et d'Allonville, sous-gouverneurs +du premier Dauphin, tous deux hommes de mérite; +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +et cette même raison lui avait fait refuser la place +de bibliothécaire du jeune prince à M. l'abbé +Davaux, instituteur des deux Dauphins, qui s'était +tellement distingué dans leur première éducation, +que cette récompense lui était naturellement due.</p> + +<p>Le Roi et la Reine apprirent avec beaucoup de +peine le mariage de M. de Fleurieu avec mademoiselle +d'Arcambal. Il l'avait tenu caché jusqu'au +moment où sa nomination avait été publique; et la +société ainsi que la parenté de cette famille déplaisaient +beaucoup à la Reine. Mais il n'y avait pas à +revenir sur ce choix, et dans la triste position où +était le Roi, on devait le regarder comme très-heureux. +J'en eus personnellement une grande satisfaction, +par la crainte que j'avais qu'un jacobin ne +parvint à s'emparer de cette place et à pervertir +l'heureux naturel de ce jeune prince, qui donnait +de si grandes espérances.</p> + +<p>Madame d'Arcambal était fille de M. Le Normand +d'Étiolles, mari de madame de Pompadour. Il l'avait +eue du vivant de celle-ci, et la loi ne lui permettant +pas de la reconnaître pour sa fille, il l'avait fait +adopter à prix d'argent par un M. Dacvert, qui passait +pour son père. Elle avait deux frères, enfants +légitimes de M. Le Normand et d'une comédienne +qu'il avait épousée après la mort de madame de +Pompadour. Une pareille société, qui devait être +naturellement celle de M. et de madame de Fleurieu, +paraissait peu convenable à la Reine pour le +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +gouverneur de Mgr le Dauphin. Elle redoutait, de +plus, le caractère de madame d'Arcambal, qui avait +le plus grand crédit sur l'esprit de M. de Fleurieu. +Elle lui avait fait épouser sa fille, malgré l'extrême +disproportion de son âge à celui de cette jeune personne, +et l'on craignait avec raison l'empire qu'elle +pouvait exercer sur elle.</p> + +<p>Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part +du choix qu'il avait fait de M. de Fleurieu pour +gouverneur de Mgr le Dauphin, choix où il n'avait +consulté que l'estime générale dont jouissait M. de +Fleurieu, à cause de sa probité et de son attachement +à la Constitution. Il ajoutait qu'il ne cesserait +de lui recommander d'inspirer à son fils toutes les +vertus qui conviennent au roi d'un peuple libre, et +qu'il se rendrait digne de l'amour des Français par +son attachement à la Constitution, son respect pour +les lois et son application à tout ce qui pourrait +contribuer au bonheur du royaume.</p> + +<p>Au lieu d'être touché d'une pareille lettre, Lasource +n'eut pas de honte de parler du décret +rendu par l'Assemblée constituante lors du retour +du Roi de Varennes, pour faire nommer par les +membres de l'Assemblée le gouverneur de Mgr le +Dauphin, et de rappeler la liste ridicule des quatre-vingts +candidats présentée à cette époque. Rouger +prétendit que la lettre du Roi était inconstitutionnelle, +et demanda qu'elle fût envoyée au comité de +Constitution, pour décider qui, du Roi ou de la +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +nation, devait faire cette nomination, étant extrêmement +important de donner à ce jeune prince +une éducation conforme aux sentiments et aux vœux +du peuple français. L'Assemblée adopta le renvoi +au comité: ce qui empêcha le Roi de remettre sur-le-champ +Mgr le Dauphin entre les mains de M. de +Fleurieu. Cependant celui-ci nomma les personnes +qui devaient composer sa maison, en attendant qu'il +pût remplir les fonctions de sa place. Comme l'éducation +de Mgr le Dauphin ne souffrait point de ce +retard, le Roi et la Reine attendirent avec patience +le moment où ils pourraient mettre à exécution la +volonté qu'ils avaient exprimée.</p> + +<p>La position du Roi devenait chaque jour plus +affligeante, entouré comme il était de ministres qui +ne lui inspiraient aucune confiance, et dont toutes +les vues contrariaient les siennes. Influencés par +les jacobins, ils voulaient absolument la guerre, et +nommément Dumouriez, qui fondait sur elle de +grandes espérances de fortune, et qui employait tous +les moyens qui étaient en son pouvoir pour obliger +le Roi à en faire la proposition à l'Assemblée. Ce +prince, qui prévoyait qu'elle serait la source de +nouveaux malheurs pour la France, ne pouvait s'y +déterminer. Pressé cependant par ses ministres et +par la majorité de l'Assemblée, qui traitait de trahison +la lenteur de ses décisions, il se détermina enfin +à accéder à leurs vœux. Il partit du château le +20 avril, la tristesse peinte sur le visage, et entouré +<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +de ses six ministres, il arriva à l'Assemblée. Il y fit +un petit discours pour l'engager à réfléchir sérieusement +sur les malheurs que pourrait entraîner +une décision sur une matière aussi importante +que la déclaration d'une guerre; puis il ajouta: +«M. Dumouriez va vous lire le rapport fait au +conseil sur la situation de la France relativement à +l'Autriche.»</p> + +<p>Il portait en substance que cette puissance s'était +toujours refusée à l'accomplissement du traité de +1756, qui l'obligeait à s'unir à la France contre +tous ses ennemis; qu'elle ne cessait de se montrer +l'ennemie du gouvernement et d'attenter à sa souveraineté, +en soutenant les prétentions des princes +possessionnés en Alsace; qu'elle laissait établir les +émigrés dans ses États, se liait avec les puissances +de l'Europe sans son accord, et témoignait un +mépris pour la France que sa dignité ne lui permettait +plus de soutenir; que, d'après ces considérations, +le conseil du Roi était d'avis que ce prince fît +à l'Assemblée la proposition de déclarer la guerre à +l'Empereur, le refus de répondre aux dernières +dépêches ne laissant plus d'espoir d'une négociation +amicale.</p> + +<p>Le Roi prit alors la parole, et d'une voix altérée +en fit la proposition à l'Assemblée, l'engageant +encore à délibérer avec la plus sérieuse réflexion si +elle devait accéder à une proposition qui pouvait +entraîner la France dans de grands malheurs, si le +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +succès ne répondait pas à son attente; et dans le +cas où elle s'y déterminerait, de s'assurer de tous +les moyens de soutenir la guerre avantageusement.</p> + +<p>L'Assemblée avait décidé, avant l'arrivée du Roi, +que l'on n'applaudirait pas; mais à la sortie de Sa +Majesté, un grand nombre d'assistants, n'ayant pu +retenir le témoignage d'attendrissement et d'attachement +qu'ils éprouvaient, se mirent à crier: «Vive +le Roi!» Silence! s'écrièrent les habitués des galeries, +avec des signes d'indignation, et l'on entendit +une femme s'écrier: «Sortez, esclaves, et allez crier +plus loin: <i>Vive le Roi!</i>»</p> + +<p>Ce malheureux prince revint aux Tuileries pénétré +de douleur. Il était loin de partager l'espoir de +Dumouriez, qui comptait faire servir cette guerre +au rétablissement de l'autorité royale, que le désir +de conserver sa place lui faisait alors sincèrement +désirer. La légèreté de son caractère ne lui permettait +pas de réfléchir sur la difficulté de faire réussir +les moyens qu'il voulait employer pour y parvenir, +et qui précipitèrent le Roi dans un abîme de malheurs.</p> + +<p>L'Assemblée s'ajourna à cinq heures pour délibérer +sur la proposition du Roi. Le parti était pris +d'avance; et tout ce que purent dire les personnes +sensées qui existaient dans l'Assemblée, sur les dangers +d'une guerre pour une nation dont l'armée +n'était pas organisée, dont les finances étaient en +mauvais état, et qui faisait l'essai d'une Constitution, +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +ne fut point écouté. La guerre, cria-t-on, +obviera à tous ces inconvénients; et au milieu des +divagations les plus complètes et du tapage le plus +effroyable, la guerre fut déclarée à l'Empereur. +M. de Laureau eut alors le courage de proposer à +l'Assemblée de mettre sous la protection de la +nation les femmes et les enfants des émigrés, +ainsi que les ci-devant nobles restés en France: +«Une pareille mesure, disait-il, ferait honneur à la +nation et serait la réponse aux calomnies que les +étrangers se permettaient contre elle.» L'ordre du +jour fut la seule réponse à cette proposition.</p> + +<p>La France commençait la guerre sans argent, +avec une armée désorganisée, des places sans +défense, et si les alliés n'eussent pas laissé aux +Français le temps de revenir de leur première +frayeur, il est plus que probable qu'ils eussent +terminé la Révolution et forcé la France à accepter +un gouvernement raisonnable. Mais agissant toujours +mollement, ils laissèrent ranimer le courage +si naturel aux Français, qui finirent par se défendre +comme des lions et devenir invincibles.</p> + +<p>Le début de la guerre ne fut cependant pas heureux +pour la France. Un détachement de l'armée +du Nord fut battu près de Tournay et rentra à Lille +dans un désordre épouvantable. Les soldats se +mirent ensuite en insurrection, massacrèrent +Théobald Dillon, commandant du détachement, +blessèrent grièvement M. de Chaumont, son aide +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +de camp, qui passa pour mort, et pendirent ensuite +six chasseurs tyroliens, qu'ils avaient fait prisonniers. +M. Arthur Dillon vint demander justice à +l'Assemblée de l'assassinat de son parent, en lui +présentant la pétition la plus noble et la plus +détaillée sur les circonstances de ce cruel événement. +Elle fut envoyée au Comité pour examiner +les faits qu'elle contenait et en faire un rapport à +l'Assemblée.</p> + +<p>M. de Rochambeau, profondément affecté de ce +qui se passait, écrivit au Roi pour se plaindre des +ordres donnés par Dumouriez, qu'on pouvait accuser +de l'échec qu'on venait d'éprouver; de l'insubordination +de l'armée et de ces accusations continuelles +contre les généraux, qui rendaient tout succès impossible. +Il finissait sa lettre en demandant à Sa Majesté +d'en faire part à l'Assemblée, et de vouloir bien +agréer sa démission, ne pouvant espérer aucun +bien.</p> + +<p>On fit des reproches à Dumouriez. Celui-ci se +justifia, en démontrant qu'il avait eu droit de compter +sur une insurrection qu'il avait donné l'ordre +d'étendre partout, et que, d'après les détails qu'il +avait reçus, elle paraissait si certaine, qu'on ne pouvait +la mettre en doute: insurrection dont on n'avait +point donné connaissance à M. de Rochambeau. Le +Roi ayant agréé la démission de ce dernier, il fut +remplacé par le maréchal Lukner, qui vint à Paris +rendre compte à Sa Majesté de l'état de l'armée, et +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +la supplier de lui promettre de faire tous ses efforts +pour engager M. de Rochambeau à reprendre le +commandement de l'armée, ajoutant qu'il le considérait +tellement, qu'il tiendrait à honneur de lui +servir d'aide de camp, et qu'il regardait l'acceptation +de sa démission comme le plus grand malheur +que l'armée eût éprouvé. Il fit ensuite l'éloge de la +sienne, qu'il comparait à des moutons. Tout cela +fut raconté à l'Assemblée par Dumouriez, qui fut +couvert d'applaudissements.</p> + +<p>M. de la Fayette se plaignit aussi, de son côté, +du dénûment de son armée, qui, manquant d'objets +de première nécessité, ne pouvait opérer sa jonction +avec celle de M. de Rochambeau. En louant sa bonne +conduite et l'ardeur qu'elle témoignait, il fit tellement +sentir la nécessité de punir sévèrement l'assassinat +des prisonniers, qui devait nécessairement +occasionner des représailles et produire sur l'armée +l'effet le plus dangereux, que l'Assemblée arrêta la +création d'un conseil de guerre pour le jugement et +la punition des assassins des prisonniers et de leurs +officiers, ainsi que des soldats qui par leur fuite +avaient mis le désordre dans l'armée.</p> + +<p>Les malheureux Avignonnais, en butte à tous les +scélérats qui les désolaient depuis si longtemps, +envoyèrent à l'Assemblée quarante commissaires +pour se plaindre de Bertin et Rebecqui, +nommés tels par l'Assemblée, qui, non contents +d'avoir favorisé la sortie des prisons d'Avignon de +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +Jourdan et de ses complices, venaient, avec leur +secours, d'organiser la municipalité et les corps +administratifs, qu'ils avaient remplis de leurs créatures, +tenaient des propos affreux, menaçaient pour +cette fois de remplir la Glacière et répandaient la +terreur dans tout le pays. Bertin et Rebecqui voulurent +se défendre en les accusant d'aristocratie; mais +ayant tous offert leur tête pour garant de la vérité, +on promit d'examiner leur affaire. Après plusieurs +séances dans lesquelles elle fut discutée, on annula +les élections faites par les commissaires, on les +manda à la barre, et l'on ordonna, la sortie de la +garde nationale des environs, qu'ils avaient fait +venir à Avignon, ainsi que de tous les gens armés +sans réquisition légale. On demanda ensuite au +ministre ce qu'il avait fait relativement à l'évasion +de Jourdan et de ses complices; il répondit naïvement +qu'il n'avait rien fait.</p> + +<p>M. de Grave, ne pouvant soutenir le poids du +ministère, donna sa démission, et fut remplacé par +Servan, grand patriote, et qui vint protester à +l'Assemblée que son seul patriotisme avait pu lui +faire accepter le ministère de la guerre, mais +qu'aidé des lumières de l'Assemblée et secondé +du Roi et de ses ministres, il espérait être utile à la +chose publique et mériter son estime.</p> + +<p>L'Assemblée ne dissimulait plus le projet d'établir +en France un gouvernement républicain. Pour +y parvenir, elle ne s'occupait qu'à diffamer le Roi, +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +et à lui prêter les intentions les plus éloignées de +son caractère pour parvenir à renverser la Constitution +et à reprendre le pouvoir qu'il avait perdu. +Péthion la secondait de tous les moyens que sa place +lui mettait entre les mains. Il faisait circuler sous +main que le Roi pensait encore à quitter Paris +pour se mettre à la tête des étrangers, opérer la +contre-révolution et punir ensuite les amis de la +liberté. Il recommandait la surveillance la plus +active sur tous les mouvements du château, et travaillait +à inspirer une inquiétude qui servait parfaitement +les intérêts des factieux.</p> + +<p>Le Roi, indigné de cette conduite, écrivit à +l'Assemblée pour se plaindre des calomnies répandues +par Péthion dans le but d'animer le peuple +et le porter ensuite à de nouveaux excès. Péthion +répondit à la lettre du Roi par la lettre la plus insidieuse +et la plus propre à fortifier les soupçons qu'il +avait lui-même excités. Il s'y plaignait de l'inquiétude +que causait la conduite du Roi, qui, au lieu +d'être entouré de patriotes, ne l'était que d'ennemis +de la Révolution, et il protestait de son inaltérable +attachement à la République, qu'il défendrait toujours +de tout son pouvoir. Il fit circuler cette lettre +dans tout Paris pour échauffer la multitude et lui +faire perdre tout respect pour le Roi et la famille +royale.</p> + +<p>L'insolence des factieux de l'Assemblée était à +son comble. Leurs principaux chefs, tels que Brissot, +<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +Isnard, Vergniaud, tous les députés de la Gironde +et plusieurs autres se permettaient journellement les +plus violentes invectives contre le Roi, la Reine et +leurs plus fidèles serviteurs. Ils excitaient le peuple à +la révolte, et, par la protection qu'ils accordaient +aux scélérats, il se formait un parti formidable +qui faisait trembler toute la France. Enragés contre +les prêtres et les nobles, ils appelaient sur eux les +torches et les poignards, distribuant à leur gré les +soupçons et les calomnies, accueillant toute espèce +de dénonciation, et en inventant même au besoin. +François de Neufchâteau, ennemi déclaré de la religion, +renouvelait continuellement ses diatribes +contre les prêtres et ne cessait de demander leur +déportation.</p> + +<p>Tout annonçait une prochaine révolution: +l'Assemblée violait ouvertement la Constitution, +et les factieux se moquaient des députés qui s'en +plaignaient. Ils leur ôtaient la parole, et envoyaient +à l'Abbaye ceux qui représentaient trop fortement +l'indécence de leur conduite. Devenus maîtres de +l'Assemblée dont ils avaient subjugué la majorité, +ils faisaient passer sans difficulté les décrets les +plus révoltants et les plus inconstitutionnels.</p> + +<p>L'Assemblée désirait depuis longtemps l'éloignement +des Suisses de Paris. Pour y parvenir sous un +prétexte apparent, M. de Kersaint les dénonça pour +avoir arrêté plusieurs citoyens. On eut beau lui +donner la preuve que des propos infâmes avaient +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +occasionné cette mesure, il n'en continua pas moins +ses déclamations sur le danger de laisser autant +de troupes à la disposition du Roi. «Il ne peut +avoir, ajouta-t-il, une armée à ses ordres; la garde +doit lui suffire.» Il se plaignit ensuite de voir fermer +le jardin des Tuileries par la volonté du Roi. «La +nation le loge aux Tuileries, mais on ne lui donne +pas la jouissance exclusive du jardin; il est soumis +à la police nationale, et quand il est fermé, il +l'est à celle de sa garde, qui ne peut cependant, +dans aucun cas, s'étendre au delà des murs du +palais.»</p> + +<p>A l'appui de ce discours, une députation du faubourg +Saint-Antoine, composée des vainqueurs de +la Bastille et de deux mille personnes ayant à leur +tête Santerre et Saint-Huruge, demanda la permission +de défiler devant l'Assemblée. Cette députation +marchait sur trois colonnes; celle du centre +était composée de gardes nationaux, et les deux +autres d'hommes du faubourg, porteurs de piques +de toutes les formes, ornées de banderoles aux couleurs +nationales, avec des devises analogues à leur +costume. Ils étaient accompagnés de femmes armées +de fusils, de pistolets et de sabres. Ils entrèrent +tous au son du tambour, précédés de la Déclaration +des droits de l'homme écrite en lettres d'or, et au +son d'une musique guerrière jouant l'air <i>Ça ira</i>, etc. +L'orateur tonna contre les despotes coalisés, les +avertit de trembler parce que leur heure était +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +venue; il finit par dénoncer le Roi comme violateur +de la Constitution en gardant les Suisses +auprès de sa personne.</p> + +<p>Ils tentèrent, mais inutilement, de s'introduire +dans le château. Les grilles en étaient fermées et +gardées avec tant de soin, qu'ils ne purent y pénétrer +et furent obligés de renoncer pour ce jour à +cette première tentative.</p> + +<p>Malgré le décret de l'Assemblée qui ordonnait de +ne rien changer au sort des Suisses jusqu'à la réponse +des cantons, le Roi fut forcé de les renvoyer à Courbevoie, +et l'on ne conserva à Paris que ceux qui faisaient +le service du château.</p> + +<p>L'Assemblée abolit encore les cens et rentes, +hormis ceux qui représenteraient le titre primordial: +chose impossible par le pillage des châteaux +et le brûlement des chartriers. Elle ordonna de +jeter au feu toutes les généalogies qui se trouveraient +dans les bibliothèques et autres dépôts +publics, et elle supprima, avec effet rétroactif à +compter du 1^{er} février, le million accordé aux princes, +frères de Sa Majesté.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XX</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792.</b></small></p> + +<p class="content hanging">Le prétendu comité autrichien.—Le Roi dénonce cette calomnie +au tribunal du juge de paix La Rivière.—Condamnation +de celui-ci.—Retour aux Tuileries de madame de Lamballe.—Proposition +Goyer relative au mariage.—Protestation de +Dumouriez contre le roi de Sardaigne.—Plaintes de la Reine +contre M. de Mercy.—Son grand courage.—Louis XVI fait +brûler l'édition des <i>Mémoires de madame de la Motte</i>.—Décret +contre les prêtres insermentés.—Licenciement de la garde +constitutionnelle du Roi et envoi de M. de Brissac à Orléans.—Pauline +de Tourzel.</p> + +<p class="p2">Les factieux inventaient chaque jour de nouveaux +moyens de soulever le peuple. Chabot, Basire et +Merlin, membres du comité de surveillance, imaginèrent +la fable d'un comité autrichien existant aux +Tuileries, lequel contrariait les dispositions des +ministres, était la cause de nos désastres et n'avait +pour but que le bouleversement de la France et le +rétablissement du despotisme. Ils donnèrent cette +fable à Carra pour l'imprimer dans ses <i>Annales +politiques</i>; et, pour lui donner plus de consistance, +ils l'avaient fait précéder du discours le plus violent +qu'Isnard eût encore prononcé à la tribune. Il y +avait fait le tableau le plus sinistre du déplorable +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +état de la France, qu'il attribuait au Roi, à la famille +royale et à tout ce qui l'entourait. Il y blâmait fort +l'Assemblée constituante de ne s'être pas laissé +assez pénétrer de cette vérité: que la liberté n'est +jamais trop chèrement achetée, et que quelques +gouttes de sang versées ne se comptaient pas dans +les veines du corps politique; qu'elle avait fait une +grande faute en innocentant le Roi et en décrétant la +révision des articles constitutionnels; que ce prince, +au lieu de sentir tout ce qu'il devait à la clémence +nationale, en avait profité pour désorganiser la +France et se mettre ensuite à la tête des troupes, +pour proposer un accommodement à la partie égoïste +de la nation et anéantir la liberté et l'égalité. Il +ajouta que si les ennemis du dehors avaient l'avantage, +ceux qui étaient en dedans seraient mis à +mort. Il poussa même la rage jusqu'à proposer indirectement +la destitution ou la mort du Roi, comme +un moyen de faire cesser les dangers qui menaçaient +la patrie. L'ordre du jour fut invoqué, et cet horrible +discours n'eut heureusement pas les honneurs +de l'impression.</p> + +<p>La calomnie insérée dans les <i>Annales politiques</i> +fut répétée à l'Assemblée par Chabot, Basire et Merlin. +Le Roi entendait crier toutes ces infamies par +des colporteurs, qui avaient grand soins de les débiter +sous ses fenêtres. Pénétré de douleur de voir à quel +point on cherchait à égarer le peuple, il crut devoir +dénoncer aux tribunaux l'auteur de ces calomnies; +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +il en prévint l'Assemblée par une lettre que lui +porta le ministre de la justice. Gensonné la dénonça +comme injurieuse au corps législatif et pouvant +être regardée comme une preuve de plus du comité +autrichien. Il enveloppa M. Bertrand dans cette +dénonciation, et Brissot fit remonter ce comité à +l'année 1756, en accusant, de plus, M. Bertrand des +massacres et des incendies de Saint-Domingue. +M. Bertrand et M. de Montmorin (qui avait été +aussi dénoncé par Carra) l'attaquèrent en justice, et +portèrent également plainte contre Chabot, Basire +et Merlin devant M. La Rivière, juge de paix des +Tuileries, qui décerna contre eux un mandat d'amener. +L'Assemblée se récria contre l'insolence d'un +juge de paix qui osait donner un pareil ordre, et +elle déclara qu'il s'était rendu coupable de lèse-nation +comme ayant attenté à l'inviolabilité des +représentants de la nation et cherché à avilir la +représentation nationale.</p> + +<p>Les factieux ne voulurent point écouter les raisons +alléguées par le juge de paix pour sa justification, non +plus que sa demande de fournir des preuves contre +la fausseté de la dénonciation des députés. «On ne +dénoncerait plus, dit Brissot, si l'on n'était assuré +du secret»; et l'Assemblée décréta l'envoi de M. La +Rivière à la haute cour d'Orléans pour y être jugé du +crime qu'on lui imputait. Ce déni de justice ne fit +aucune impression dans Paris et servit seulement à +faire tomber les dénonciations du comité autrichien. +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> + +<p>D'après le bruit répandu par les factieux que le +prétendu comité se tenait chez madame la princesse +de Lamballe, le juge de paix l'avait interrogée +comme témoin, ce qui fit rire l'Assemblée dans le +compte qu'il lui rendit et où il justifia l'emploi de +toutes les formes requises par la loi.</p> + +<p>Après l'acceptation de la Constitution, la Reine, +craignant d'être forcée d'ôter à madame la princesse +de Lamballe la place de surintendante de sa +maison, si elle continuait à rester hors de France, +l'avait engagé à revenir auprès d'elle. Malgré son +intime persuasion du danger qu'elle courait en y +revenant, madame de Lamballe ne balança pas un +instant à se rendre à ses désirs; et on lui donna, à +son arrivée, un appartement qui n'était séparé de +celui de la Reine que par le palier de l'escalier. La +proximité de son appartement et son amitié pour +madame de Lamballe la faisaient aller souvent chez +elle; mais ses visites ayant été le sujet de plusieurs +dénonciations, elle se crut obligée de les rendre +plus rares.</p> + +<p>Madame la princesse de Lamballe, à son arrivée +en France, reçut d'abord une société assez nombreuse. +On lui rapportait exactement tout ce qui se +passait dans Paris, et l'on y parlait assez librement. +Mais les événements qui se précipitaient la forcèrent +à la restreindre pour ne donner aucune prise +contre elle et ne pas compromettre la Reine, dont +on la regardait comme l'amie. +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p> + +<p>La disette d'argent se faisait vivement sentir +dans toutes les parties de l'administration, et, pour +obvier aux inconvénients qui en résultaient, on +proposa la vente des forêts nationales. Mais on +donna des raisons si fortes sur le danger d'employer +un pareil moyen, que l'Assemblée passa à l'ordre +du jour.</p> + +<p>Goyer, athée déclaré, après avoir prononcé le +discours le plus impie, obtint de l'Assemblée que +les mariages ne se célébreraient plus à l'église, +mais au pied de l'arbre de la liberté; il ajouta des +visées contre toute espèce d'acte religieux, qu'il +aurait voulu voir abolir. La crainte du mauvais +effet que paraissait produire ce décret le fit promptement +révoquer.</p> + +<p>Malgré l'état de détresse où se trouvaient les +troupes, qui manquaient de tout, Dumouriez, assuré +de la confiance de l'Assemblée, demanda et obtint +six millions pour ses dépenses secrètes. Il avait fait +précéder cette demande du refus du roi de Sardaigne +de recevoir M. de Semonville pour ambassadeur, +l'accusant de répandre des principes d'insurrection +dans ses États. Il fit part à l'Assemblée +de la lettre qu'il avait écrite au nom du Roi au chargé +d'affaires pour demander réparation de cette injure, +avec ordre de revenir en France si l'on refusait d'y +recevoir M. de Semonville. Sa conduite fut approuvée +et lui valut beaucoup d'applaudissements.</p> + +<p>La position de la famille royale s'aggravait tous +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +les jours. Le courage et la fermeté de la Reine +redoublaient la rage des factieux. Profondément +affectée, elle conservait toujours un visage calme et +un maintien rempli de dignité. On lui prodiguait +jusque sous ses fenêtres les plus dégoûtantes injures, +et des menaces capables d'effrayer un courage moins +ferme que le sien. Elle allait quelquefois à Saint-Cloud, +avec ses enfants, pour prendre l'air et se +dissiper un peu. Un jour où son cœur était plus +oppressé qu'à l'ordinaire, elle fit retirer ses enfants, +les envoya jouer plus loin, et se trouvant seule +entre madame de Tarente et moi, elle nous dit: +«J'ai besoin d'épancher mon cœur devant des personnes +aussi sûres que vous, et sur l'attachement desquelles +je puis compter. Je suis blessée au vif par +les endroits les plus sensibles. J'avais mis, en arrivant +en France, ma confiance dans M. le comte de +Mercy, par les conseils de ma mère: «Il connaît +bien la France, où il est ambassadeur depuis longtemps, +me dit-elle; il ne peut vous donner que des +conseils propres à vous faire réussir dans le pays +où vous êtes destinée à régner; regardez-les comme +les miens, et soyez persuadée que vous n'en recevrez +que de bons de sa part.» J'avais quatorze +ans, j'aimais et je respectais ma mère; je mis ma +confiance dans M. de Mercy; je le regardais comme +un père, et j'ai la douleur de voir combien j'ai été +trompée, par le peu de part qu'il prend aujourd'hui +à ma triste situation. M. de Breteuil, de son côté, +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +calcule toujours ses intérêts en agissant pour nous, +et ne peut nous inspirer une entière confiance. Le +Roi est très-mécontent de M. de la Queuille, qui +lui écrit des lettres du style le plus singulier.»</p> + +<p>Il fallait en effet qu'elles fussent bien extraordinaires, +car le Roi, qui ne parlait jamais de politique, +dit un jour devant moi: «M. de la Queuille +dit bien du mal de nous, et il sera bien étonné s'il +relit un jour de sang-froid toutes les lettres qu'il +m'a écrites et que j'ai toutes conservées.»</p> + +<p>La Reine nous dit ensuite qu'elle ne se dissimulait +aucun des dangers qu'elle pouvait courir, mais +qu'elle ne voulait pas se laisser abattre, voulant, au +contraire, conserver un courage dont elle avait tant +besoin. Nous étions, madame de Tarente et moi, +pénétrées de douleur d'une pareille conversation, +et bien plus occupées de ses dangers que de ceux +que nous pouvions courir; mais, ne voulant point +s'attendrir, elle rappela ses enfants, s'amusa de +leurs jeux et revint à Paris sans que l'on pût se +douter de l'émotion qu'elle avait éprouvée.</p> + +<p>J'ai encore été témoin, peu de temps après, d'un +autre trait de grandeur d'âme de cette princesse, +qui fit sur moi une vive impression.</p> + +<p>Plusieurs personnes, effrayées des dangers qu'elle +pouvait courir, lui proposèrent un moyen sûr d'évasion. +Elle m'en parla, exigeant que je lui disse sans +déguisement ce que je ferais à set place: «Quitteriez-vous, +me dit-elle, le Roi et vos enfants pour mettre +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +votre personne en sûreté?» Je la suppliai de ne pas +me mettre à pareille épreuve et de me dispenser de +lui répondre. «Mon parti est pris, ajouta-t-elle alors; +je regarderais comme la plus insigne lâcheté d'abandonner +dans le danger le Roi et mes enfants. Que +serait d'ailleurs la vie pour moi, sans des objets aussi +chers, et qui peuvent seuls m'attacher à une vie +aussi malheureuse que la mienne? Convenez qu'à +ma place vous prendriez le même parti.» Il me fut +impossible de la contredire, pensant absolument +comme elle sur ce point.</p> + +<p>On poussa l'audace jusqu'à parler de séparer la +Reine de la personne du Roi, et de la reléguer au +Val-de-Grâce, pour l'empêcher de donner des conseils +à Sa Majesté. Elle en eut l'inquiétude pendant +plusieurs jours, et elle prit, avec un courage et une +tranquillité admirables, toutes les précautions nécessaires +pour éviter de se compromettre, ainsi que les +personnes qui lui étaient attachées et qui l'avertissaient +de ce qui se passait. Elle passa plusieurs nuits +à trier ses papiers, avec madame Campan, une de ses +premières femmes de chambre, en qui elle avait +beaucoup de confiance, et elle lui en donna même +à emporter pour les brûler chez elle et ne pas +laisser de traces d'un trop grand nombre de papiers +brûlés. Je dois à la vérité ce témoignage: que +madame Campan, malgré les calomnies qu'on n'a +cessé de répandre sur son compte, n'a jamais abusé +de la confiance que la Reine lui a témoignée en +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +diverses circonstances, et qu'elle a toujours gardé +le plus profond secret sur ce que cette princesse +lui avait confié, sans jamais chercher à s'en prévaloir.</p> + +<p>La Reine était toujours l'objet de la rage des factieux. +Irrités de ce grand courage qu'elle montrait +dans toutes les occasions, ils n'en perdaient aucune +d'exhaler contre elle leur fureur. Toujours grande en +particulier comme en public, elle me fit, au sujet +de cette horrible proposition de la séparer du Roi, +une réponse que je ne puis passer sous silence: «Le +Roi ne souffrira jamais, lui disais-je, l'accomplissement +d'un projet aussi atroce.»—«Je le préférerais, +dit-elle héroïquement, plutôt que d'exposer +ses jours, si son refus pouvait produire cet effet.»</p> + +<p>Le Roi, ayant appris qu'on avait envoyé d'Angleterre +au libraire Greffier les Mémoires imprimés +de madame de la Motte, et craignant avec raison +de voir accueillir avec empressement les mensonges +dont ils étaient remplis, crut prudent de ne +pas les laisser répandre dans le public et en fit +acheter l'édition pour son compte. Après avoir +discuté avec M. de la Porte le moyen de la détruire +sans laisser aucune trace, il fut décidé qu'elle serait +mise en ballots pour la faire brûler dans le four de +la manufacture de porcelaine de Sèvres, qui appartenait +au Roi: ce qui fut exécuté en présence de +M. de la Porte, et de MM. Régnier et Gérard, l'un, +directeur, et l'autre, peintre de la manufacture, +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +assistés de deux ouvriers qui éventraient les ballots +et les jetaient ensuite au feu.</p> + +<p>La municipalité de Saint-Cloud, ayant appris +qu'on avait brûlé des papiers dans le four de la +manufacture, vint dénoncer à l'Assemblée le brûlement +d'un grand nombre de papiers qui pouvaient +être les preuves d'un grand complot dont on cherchait +à dérober la trace. M. de la Porte, ainsi +que ceux qui avaient assisté au brûlement de ces +papiers, furent mandés sur-le-champ à l'Assemblée. +Ils avouèrent simplement ce qui s'était passé, +et cette dénonciation n'eut aucune suite.</p> + +<p>Le nouveau décret rendu contre les prêtres insermentés +fut un nouveau sujet de chagrin pour la +famille royale. Les factieux, enragés de leur soumission +aux lois et de leur respect pour celles que +leur prescrivait leur conscience, après un long +préambule sur le danger de laisser impunis une +classe d'hommes qui se refusaient à prêter les +serments exigés, décrétèrent que lorsque vingt +citoyens actifs du même canton demanderaient la +déportation d'un ou plusieurs ecclésiastiques, le +directoire du département serait tenu de la prononcer, +si son avis était conforme à la pétition, +sinon il serait tenu de faire examiner par des +commissaires si la présence des ecclésiastiques +était contraire à la tranquillité publique. Dans le +cas de l'affirmative, le directoire serait tenu de +prononcer la déportation. +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p> + +<p>Un décret aussi révoltant ne pouvant obtenir la +sanction du Roi, ils mirent tout en usage pour l'obtenir +par la force: pamphlets contre la famille royale, +brochures infâmes, rien ne fut épargné; et comme, +malgré leur puissance, la garde royale, peu disposée +à se prêter à leurs projets, était pour eux un objet d'inquiétude, +ils commencèrent à l'insulter dans l'espoir +de la voir se défendre, et de se ménager un prétexte +pour en demander le licenciement. L'Assemblée, +dont l'inquiétude accompagnait l'impuissance, ne +put voir un grand nombre de personnes des diverses +provinces se réfugier à Paris pour y être plus en +sûreté, sans en prendre de l'ombrage. Elle fit, en +conséquence, un nouveau décret sur les passe-ports, +qui obligea toute personne arrivant à Paris sans +y avoir antérieurement son domicile, à se présenter +dans la huitaine du présent devant le commissaire +de la section qu'elle habiterait, pour y faire +viser son passe-port et y déclarer son nom, son +état, son domicile ordinaire et sa demeure dans +Paris. La même disposition devait avoir lieu pour +toute personne arrivant à Paris, ne fût-ce que pour +trois jours; et tout principal locataire, concierge ou +portier de maison, était tenu à la même déclaration, +sous peine d'amende et de trois mois de prison. On +y ajouta la défense de donner des logements à des +personnes non munies de passe-ports sans en prévenir +la section.</p> + +<p>Tous les efforts de l'Assemblée pour corrompre +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +la garde royale étant inutiles, ils en vinrent à des +insultes plus graves que les premières, dans l'espoir +de provoquer quelque rixe; mais l'excellent esprit +de cette garde et son attachement pour la personne +de Sa Majesté leur faisant tout supporter avec autant +de courage que de patience, l'Assemblée se servit +d'une lettre de Péthion pour échauffer les esprits et +feindre la plus violente inquiétude d'un complot +formé contre la liberté. Chabot et ceux de son parti +recommencèrent leurs déclamations; Péthion déclara +la chose publique en danger, engagea les +citoyens à se lever et demanda la permanence de +l'Assemblée. Croyant alors le moment favorable +pour tenter une insurrection contre le château, il +favorisa sous main une troupe de gens armés de +piques et de bâtons, qui vint provoquer la garde du +Roi et établir sur la principale porte du château +le drapeau tricolore et le bonnet de la liberté. Ils +insultaient le Roi et la famille royale par les propos +les plus affreux; ils tentèrent, mais inutilement, de +pénétrer dans le château. Les portes étaient bien +fermées, la garde du Roi était à son poste, et l'on +ne put faire réussir cette première tentative.</p> + +<p>Péthion vint dire à l'Assemblée, l'après-midi du +même jour, que Paris était tranquille pour le +moment mais qu'il devenait le rassemblement +d'ennemis de la chose publique, et que tout annonçait +une crise violente. Il assura que l'esprit de la +garde nationale était bon, que tous les citoyens +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +s'étaient levés à la parole de l'Assemblée; puis il +ajouta: «Montrez-vous toujours grands, constamment +inflexibles; maintenez-vous dans une attitude +imposante, et ne craignez rien.» L'Assemblée permit +ensuite à une portion de la section des Gobelins +de traverser la salle de l'Assemblée. Ils étaient au +nombre de deux mille hommes, en y comprenant +les femmes et les enfants. Ils étaient armés de +piques, de sabres, de faux, etc., et portaient un +bonnet rouge en guise de drapeau. Ils traversèrent +la salle au son de six tambours et au milieu des +applaudissements et des cris de: «Vive la nation!» +Quand ils furent sortis, Barrère fit un rapport sur la +garde constitutionnelle du Roi, qu'il accusa d'incivisme +et de mépris pour les couleurs nationales, pour +les décrets de l'Assemblée et les respectables sans-culottes; +selon lui, elle avait témoigné une joie +insultante des désastres de notre armée. Et sans +avoir pu prouver aucun des faits énoncés, il conclut +au licenciement de cette garde. Plusieurs insistèrent +pour lui faire donner des preuves de sa dénonciation. +Il se trouva dans l'embarras; mais il en fut +heureusement tiré par une députation d'invalides +qui vint dénoncer ses chefs comme ayant donné +l'ordre d'ouvrir les portes à toute troupe armée +qui se présenterait jour et nuit, soit de la garde +nationale, soit de la garde royale.</p> + +<p>M. de Sombreuil, gouverneur des Invalides, convint +d'avoir donné l'ordre en question pour donner +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +un asile aux personnes de la garde du Roi et de la +garde nationale, si le trouble qu'on lui avait dit +exister dans Paris les forçait d'y avoir recours, et +pour laisser entrer sans opposition toute troupe +armée, n'ayant aucun moyen de défense et voulant +épargner l'effusion du sang. On se contenta de cette +réponse, et il fut renvoyé aux Invalides.</p> + +<p>On reprit le rapport sur la garde du Roi. Couthon +appuya sur la nécessité de purger le voisinage de +l'Assemblée d'une poignée de brigands qui conspiraient +contre la patrie, et il proposa d'opérer cela +par mesure de police pour éviter le <i>veto</i>.</p> + +<p>Damas, Ramond, Jaucourt et plusieurs autres +députés parlèrent contre cette mesure et demandèrent +qu'on entendît les accusés et qu'on mandât +M. de Brissac à la barre: «A Orléans!» dit Lasource.—«Il +est coupable, s'écrièrent les factieux, +et nous n'avons pas besoin de l'entendre.» +MM. Calvet et Frondières, ayant fait vivement +sentir l'injustice de cette mesure, furent envoyés +à l'Abbaye pour trois jours, et le décret de licenciement +de la garde fut prononcé, ainsi que l'envoi de +M. de Brissac à Orléans.</p> + +<p>Le tumulte de cette journée avait eu pour but +d'effrayer le Roi et ses ministres afin d'obtenir la +sanction de ce décret. Il fut rendu dans la nuit et +envoyé sur-le-champ à Sa Majesté. Personne ne +s'était couché au château; chacun était consterné, +et les personnes qui n'étaient pas de sentiments bien +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +purs désiraient autant que nous que le Roi opposât +son veto à ce décret, au risque de ce qui pouvait en +arriver. Mais les ministres, qui, indépendamment de +leur accord avec l'Assemblée, redoutaient pour eux-mêmes +le refus de la sanction, représentèrent si vivement +au Roi le danger qu'il ferait courir à sa famille, +à ceux qui lui étaient attachés, et même à M. de +Brissac, dont il rendait le sort encore plus alarmant; +ils le tourmentèrent tellement par l'idée des excès +auxquels se porterait le peuple, qu'ils arrachèrent +cette fatale sanction, qui remplit le cœur du Roi +d'amertume et fut une arme de plus entre les mains +des factieux.</p> + +<p>Le prince fit sur-le-champ une ordonnance portant +que, voulant reconnaître le zèle et l'affection de +sa garde, il continuait à tous les membres les appointements +de solde dont ils jouissaient, qu'il aurait +voulu améliorer si cela lui eût été possible; qu'il leur +accordait à tous des congés pour se retirer où ils voudraient, +et leur continuait leur logement à l'École +militaire, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé à se loger. +L'Assemblée, de son côté, permit aux soldats et aux +officiers de reprendre, dans les corps d'où ils étaient +sortis ou dans d'autres de la ligne, le grade qu'ils +auraient eu s'ils eussent continué d'y rester. Peu en +profitèrent, quelques-uns émigrèrent, et le plus grand +nombre resta dans Paris et les environs, et nommément +tous les officiers, dont aucun ne s'éloigna, pour +pouvoir être utiles, si l'occasion s'en présentait. +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p> + +<p>La conduite de M. de Brissac fut héroïque dans +cette circonstance. Pas une plainte ne lui échappa. +Il reçut courageusement les adieux de ses amis, vit +d'un œil calme et tranquille la consternation de +ceux qui l'entouraient, s'honora d'un décret qui +prouvait sa constante fidélité, forma le vœu que le +Roi retirât le fruit du sacrifice qu'on venait d'exiger +de lui, et le fit assurer en partant, que sa position +ne diminuait pas son attachement pour sa personne +et son désir de continuer à lui en donner des preuves, +si les circonstances le permettaient.</p> + +<p>Le départ de la garde du Roi pour le Champ de +Mars, où devait s'opérer le licenciement, fut un +spectacle bien touchant. Chacun, les larmes aux +yeux et le cœur bien oppressé, se mit à sa fenêtre +pour rendre un dernier hommage à cette brave et +fidèle garde. Le Roi, la famille royale et les personnes +de tout ordre qui leur étalent attachées, +étaient plongés dans la plus profonde douleur. +Nous pensions continuellement à ce bon duc de +Brissac, et nous n'étions pas non plus sans inquiétude +sur l'arrivée de la garde royale à l'École militaire. +On fut obligé de la faire escorter par un détachement +de la garde nationale pour la préserver des +insultes de la canaille; elle y arriva saine et sauve, +à quelques injures près qu'elle dédaigna. Les chefs, +après l'y avoir conduite, revinrent aux Tuileries +prendre les ordres du Roi pour le licenciement. +Cette garde était enragée contre l'Assemblée et les +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +jacobins, sans en excepter le petit nombre de ceux +que l'on soupçonnait de ne pas partager le sentiment +de leurs camarades.</p> + +<p>M. d'Hervilly fut chez le Roi à midi, et lui dit: +«Sire, je viens de quitter dix-huit cents hommes +animés du plus profond ressentiment et de l'attachement +le plus vif pour la personne de Votre +Majesté. Le décret de l'Assemblée ne leur laisse +que trop apercevoir les vues qu'elle peut avoir en +éloignant de votre personne une garde si fidèle. Elle +bride du désir de venger l'insulte faite à Votre +Majesté; dix-huit cents hommes déterminés à +vaincre ou à mourir sont bien forts. Sur un mot +de Votre Majesté, ils fondront sur les jacobins et +les factieux de l'Assemblée. Les scélérats sont faibles +quand on leur résiste, et ce jour peut être un jour +bien précieux pour défendre la cause royale. Si +nous réussissons, nous ferons le bonheur de la +France; si nous succombons, désavouez-moi, +accusez-moi, et faites tomber sur moi la colère +de l'Assemblée. Si je n'ai pas le bonheur de sauver +mon roi de la fureur de ses ennemis, je m'estimerai +heureux de mourir pour une si belle cause. Je +ne puis donner que deux heures à Votre Majesté +pour se décider; plus tard il ne serait plus temps, +et pareille occasion ne se retrouvera jamais.»</p> + +<p>Le Roi, effrayé d'une pareille démarche si elle +n'était couronnée du succès, n'osa la tenter, et +cette proposition fut ensevelie dans le plus profond +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +secret. Je menai, ce jour-là, Mgr le Dauphin chez +la Reine à une heure et demie, avec laquelle il dînait +depuis quelque temps. Elle me prit en particulier et +me dit: «Vous nous voyez en ce moment dans une +grande anxiété. Voici la proposition de M. d'Hervilly: +elle est grande et honorable, mais elle entraînerait +des suites si funestes, si elle ne réussissait pas, +que le Roi ne peut se déterminer à l'accepter; et dans +cette position, je me reprocherais d'avoir influencé sa +décision.» Il est impossible d'avoir été plus dévoué +au Roi et de lui avoir donné plus de marques +d'attachement que n'a fait M. d'Hervilly pendant +tout le cours de la Révolution, et d'avoir donné des +conseils plus sages. L'énergie de ses sentiments lui +fit toujours combattre les demi-mesures qu'il croyait +plus nuisibles qu'utiles, et je suis témoin qu'il représenta +souvent le danger de flotter entre les partis +constitutionnel et jacobin. Quoique ses conseils +n'eussent point été écoutés, il n'en resta pas moins +profondément attaché à la personne de Sa Majesté, +toujours auprès de lui à l'apparence du moindre +péril, et prêt à exécuter ses ordres, quelques dangers +qu'ils pussent lui faire courir.</p> + +<p>Le Roi et la Reine défendirent à Mgr le Dauphin +de rien dire de ce qui se passait. Il n'en ouvrait pas +la bouche en public; mais, ne se croyant pas obligé +à la même discrétion avec moi, l'abbé Davaux et +ma fille Pauline, il ne nous cachait pas la peine +qu'il éprouvait du renvoi de la garde. Pauline me +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +secondait parfaitement dans le soin que je prenais +de lui former le cœur et l'esprit; et quoiqu'elle +ne lui passât rien et qu'elle le reprît de ses petits +défauts, chaque fois qu'il y donnait occasion, il ne +l'en aimait pas moins. Sa jeunesse lui inspirait de +la confiance, et elle n'en profitait que pour lui être +utile. Elle avait d'ailleurs tant de complaisance +pour lui, qu'il ne pouvait s'en passer. Il me dit un +jour très-sérieusement qu'il avait une grâce à nous +demander, et que, comme il était en mon pouvoir +de la lui accorder, il fallait lui promettre de ne la +pas refuser: «J'ai six ans, dit-il, et je dois passer +aux hommes à sept ans: promettez-moi de ne pas +marier Pauline jusque-là. Je serais si affligé de la +quitter! Non, vous ne me refuserez pas ma chère +Pauline.» Et se jetant à son cou, il l'embrassa avec +une grâce et une amabilité parfaites. Elle n'eut pas +de peine à lui accorder sa demande: son attachement +pour la famille royale lui faisait craindre de +prendre des liens qui eussent pu la priver de lui +donner des marques de son entier dévouement; et +elle était convenue avec moi que l'on ne penserait +à son établissement que lorsque le Roi, la Reine +et leurs augustes enfants se trouveraient dans une +situation plus heureuse. Il était impossible de +s'occuper de mariage avec un cœur brisé de douleur +et dans un moment si critique, qu'on ne pouvait +répondre du lendemain. Cette Pauline, dont je +parlerai plus en détail par la part qu'elle a eue aux +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +scènes de douleur dont j'ai été témoin, a épousé en +1797 le comte de Béarn, qui avait servi dans la garde +du Roi. Mais sa conduite a tellement honoré son +nom de Pauline, que je ne lui en donnerai pas +d'autres dans le cours de ces Mémoires.</p> + +<p>Pendant le peu de temps que le Roi eut sa garde, +nous faisions faire de jolies promenades à Mgr le +Dauphin dans les environs de Paris. Mais les événements +devinrent si graves, et nous étions si peu sûrs +de ceux qui nous accompagnaient, que nous sortions +rarement du petit jardin de Mgr le Dauphin. L'abbé +Davaux trouvait moyen de l'y occuper agréablement; +et, rentré chez lui, il lui rendait ses leçons si +intéressantes, qu'il les quittait à regret. Il nous fit +un jour une peine et un plaisir extrêmes à la fois: +«Mon bon abbé, dit-il à l'abbé Davaux en finissant +sa leçon, je suis bien heureux! J'ai un si bon +papa et une si bonne maman, et en vous et ma +bonne madame de Tourzel, un second père et une +seconde mère.» Les larmes nous vinrent aux +yeux, quand nous pensâmes que d'un moment à +l'autre, cet aimable enfant pouvait être précipité +dans un abîme de malheurs, dont nous étions +cependant loin de prévoir l'étendue. Il ne perdait +pas une occasion de nous dire des choses tendres +et aimables; et il était impossible de se trouver +malheureux de l'excessif assujettissement où nous +tenaient auprès de lui les fâcheuses circonstances +dans lesquelles nous nous trouvions.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XXI</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792.</b></small></p> + +<p class="content hanging">Proposition d'un camp de vingt mille hommes à Paris.—Manuel +et la Fête-Dieu.—Dénonciation de Chabot.—Le duc d'Orléans.—Lettre +de M. Roland rendue publique avant que le Roi en eût +connaissance.—Le Roi nomme de nouveaux ministres.—Démarche +courageuse du directoire de Paris pour remédier aux +maux que la lettre de M. Roland pouvait produire.—Moyens +employés pour opérer un mouvement dans Paris.—Journée du +20 juin.—Suites de cette journée et menées des factieux pour +hâter le renversement de la monarchie.</p> + +<p class="p2">L'Assemblée, ne voyant plus d'obstacle à l'exécution +de ses projets, avançait rapidement à son but. +Le ministre de la guerre, qui lui était totalement +dévoué, vint lui proposer de faire élire par chaque +canton du royaume quatre fantassins et quatre cavaliers +bien armés pour les réunir le 14 juillet à la +garde nationale de Paris; d'envoyer divers corps +de cette garde aux frontières et de donner leurs +canons aux fédérés. Cette proposition fut vivement +combattue par MM. de Jaucourt, Dumas et de +Girardin, et il y eut des débats très-vifs à ce sujet. +Ils ne purent cependant empêcher qu'on ne décrétât +l'établissement d'un camp de vingt mille hommes +pris parmi les citoyens qui avaient servi dans les +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +gardes nationales du royaume: on se servit du prétexte +de remplacer les troupes de ligne qu'on avait +envoyées aux frontières, en raison de l'attachement +qu'elles conservaient pour la personne de Sa +Majesté.</p> + +<p>Ce décret mécontenta une partie de la garde +nationale, et plusieurs membres de divers bataillons +signèrent une pétition pour en demander le +rapport.</p> + +<p>Le commandant de la garde nationale vint rendre +compte à l'Assemblée du mauvais effet qu'elle +produisait et lui annoncer qu'il lui serait présenté +une pétition par deux gardes nationaux, laquelle +serait signée individuellement, la Constitution ne +permettant pas à la force armée de la lui présenter +en corps.</p> + +<p>Vergniaud s'emporta contre les députés qui +s'étaient opposés aux décrets, en les accusant +d'avoir excité le mécontentement de la garde +nationale, en lui faisant craindre qu'on lui ôtât +ses canons.</p> + +<p>L'Assemblée reçut très-mal la pétition, et quoiqu'elle +fût signée par huit mille personnes, elle prétendit +que les signatures avaient été mendiées, et +elle la renvoya sans la lire aux comités de surveillance +et de législation.</p> + +<p>On approchait de la Fête-Dieu. Manuel, aussi +irréligieux qu'ennemi des rois, fit placarder dans +les rues de Paris qu'il regardait comme inutile que +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +les gardes nationaux accompagnassent les processions, +quoiqu'elles ne fussent cependant composées +que de prêtres sermentés. On craignait quelque +tumulte à cette occasion; mais tout se passa tranquillement, +et, malgré l'insinuation de Manuel, +beaucoup de gardes nationaux suivirent les processions.</p> + +<p>Manuel, quoique suspendu des fonctions de sa +place par un décret d'ajournement personnel, n'en +allait pas moins tête levée. Il était accusé et convaincu +d'avoir volé dans les dépôts de la police les +lettres et les ouvrages de Mirabeau, et de les avoir +vendus pour son propre compte. Tout autre aurait +subi une punition exemplaire pour un pareil délit, +mais il comptait avec raison que le crédit de ses +amis empêcherait de donner suite à l'accusation. Il +ne se trompait pas, et il fut réintégré dans sa place, +quoiqu'il ne pût offrir de justification d'un vol aussi +manifeste.</p> + +<p>Péthion, à la tête des canonniers de Paris, vint +assurer l'Assemblée qu'elle pouvait compter sur +leur patriotisme. L'orateur de ces bataillons, en se +plaignant des bruits infâmes qui se répandaient sur +le retour de la noblesse et la création de deux +Chambres, offrit ses services aux représentants de la +nation pour le maintien de la liberté et de l'égalité.</p> + +<p>Des serruriers, brûlant d'ardeur de forger des +piques pour la défense de cette même liberté, vinrent +aussi présenter les mêmes hommages, criant +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +à tue-tête: «Tremblez, aristocrates, nous sommes +debout!» Ils furent suivis des forts de la halle, qui +demandèrent de leur accorder le titre de porteurs +de la loi.</p> + +<p>Chabot, pour tenir sa promesse de fournir les +preuves de l'existence du comité autrichien, dénonça +une multitude de personnes, entre autres: MM. Bertrand, +Duport du Tertre, de Montmorin, de Brissac, +de Lessart, Barnave, Chapellier, Lameth et autres, +sans épargner même M. de la Fayette; mais sur +la rumeur que causa cette dernière dénonciation, +il s'excusa en prétendant n'avoir voulu que l'avertir +des sentiments qu'on lui prêtait, et qu'il était loin +de lui attribuer. Il dénonça, de plus, l'ordonnance +du Roi relative à sa garde, en l'interprétant de la +manière la plus perfide.</p> + +<p>Tant de dénonciations occasionnèrent un tumulte +affreux dans la salle. On entendait les uns crier: +«Oh! le scélérat, le coquin!» D'autres répondaient +par les cris de: «A l'Abbaye! à l'Abbaye!» +Et quoique les dénonciations fussent dénuées de +toute preuve, elles n'en furent pas moins envoyées +à l'examen des comités.</p> + +<p>Raymond Ribes prit ensuite la parole, pour +dénoncer une véritable conspiration existant depuis +le 6 octobre pour placer sur le trône le duc d'Orléans: +«Je la découvre, dit-il, dans les journées +des 5 et 6 octobre, du 18 février 1791, dans les +dangers journaliers que courent le Roi et la Reine, +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +dans la scène scandaleuse de la fête de Châteauvieux, +dans l'évasion de Jourdan, dans la mission +de M. de Talleyrand en Angleterre payée si largement, +dans les insultes prodiguées au Roi et à la +Reine, dans les six millions donnés à Dumouriez, +dans les libelles atroces de Carra, Noël et Bonne-Carrère, +où des noms infâmes sont donnés au +Roi et à la Reine par les débiteurs de ces odieux +pamphlets, et je conclus par la demande de l'arrestation +du duc d'Orléans, de Dumouriez, et des +autres nommés ci-dessus.»</p> + +<p>Embarrassé de répondre à de pareilles assertions, +on se borna à traiter de fou Raymond Ribes, et l'Assemblée +passa à l'ordre du jour.</p> + +<p>Le but de l'Assemblée, en employant de pareils +moyens, était de dégoûter le Roi de son droit de +veto, et de l'engager à en faire l'abandon. Tous les +patriotes couraient en conséquence dans les rues +et les places de Paris, criant: «A bas M. et +madame Veto!» nom qu'ils avaient l'insolence de +donner au Roi et à la Reine, en raccompagnant +d'épithètes aussi infâmes que leurs propos. Ils +espéraient au moins appuyer les efforts des ministres, +pour faire sanctionner le décret sur les prêtres +et sur le camp de vingt mille hommes dans +Paris et les environs; mais le Roi, qui croyait sa +conscience engagée à s'y refuser, persista dans +son opinion.</p> + +<p>Le ministre Roland lui écrivit, pour l'y décider, +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +une lettre soi-disant confidentielle, mais qu'il eut +soin de répandre dans tout Paris. Elle portait en +substance que les Français étaient décidés à soutenir +la Constitution qu'ils s'étaient donnée, et qu'ils +voyaient la guerre avec plaisir comme un moyen +d'y parvenir; que toutes les personnes qui entouraient +le Roi, se voyant privées par elle des grandes +prérogatives dont elles jouissaient, devaient naturellement +désirer de la renverser; que l'alternative +où se trouvait le Roi de céder à ses sentiments naturels, +ou d'en faire le sacrifice à la philosophie et +à l'impérieuse nécessité, inquiétait la nation et +enhardissait les factieux; qu'il était temps de faire +cesser cette incertitude en s'unissant franchement +à la nation et en adoptant les sentiments du corps +législatif; que les décrets qui venaient d'être rendus +lui en fournissaient l'occasion; qu'en les adoptant, +le Roi inspirerait la confiance qui lui était si +nécessaire à obtenir, et sans laquelle il pouvait s'attendre +aux plus grands malheurs; que sa résistance +à l'opinion publique avait été cause qu'en plusieurs +occasions le zèle s'était cru permis de suppléer à la +loi; que la révolution était faite et se cimenterait +par le sang, si la sagesse de Sa Majesté ne prévenait +pas des malheurs encore possibles à éviter; +qu'on le trompait lorsqu'on cherchait à lui inspirer +de la défiance d'un peuple qui le comblerait de +bénédictions s'il le voyait faire marcher la Constitution. +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p> + +<p>Il accusait la conduite des prêtres d'avoir été la +cause du décret rendu contre eux, et faisait voir au +Roi que le défaut de sa sanction forcerait les départements +à lui substituer des mesures violentes, et +que le peuple irrité y suppléerait par des excès. Il +se plaignait des tentatives de la garde nationale +pour empêcher la formation du camp près Paris, +qu'on supposait agir par une impulsion supérieure; +et il faisait craindre qu'en différant la sanction, le +peuple ne vît dans son roi l'ami des conspirateurs. +Il terminait enfin cette étrange lettre par représenter +que les princes, en se refusant à entendre des +vérités utiles, rendaient les conspirations nécessaires; +que pour lui il avait rempli son devoir de +ministre en mettant toutes ces considérations sous +les yeux de Sa Majesté.</p> + +<p>Le Roi, indigné, demanda à Roland sa démission, +et il donna sa place à M. Mourgues. C'était un protestant, +honnête homme dans le fond, mais républicain +par caractère, et qui, sous le voile de la +modestie, cachait une profonde ambition.</p> + +<p>Dumouriez, se croyant absolument nécessaire, +exigea la sanction du Roi d'une manière impérieuse +sur les deux décrets, et crut l'y déterminer en lui +disant, d'un ton insolent, que s'il ne la lui donnait +pas sur-le-champ, il offrait sa démission. Le Roi, +blessé au vif, se leva en lui disant: «C'est trop fort, +monsieur Dumouriez, et je reçois votre démission.» +L'étonnement prit la place de l'audace. Revenu +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +à lui-même, il jura de se venger et de faire repentir +le Roi de sa démission; et il ne fut malheureusement +que trop fidèle à sa promesse.</p> + +<p>Le Roi, voyant qu'il n'avait rien à gagner à conserver +un ministère jacobin, se détermina à en nommer +un dont la composition pût inspirer plus de +confiance.</p> + +<p>Il eut de la peine à faire accepter des places +aussi dangereuses que celles de ministres dans les +circonstances où l'on se trouvait; mais il parvint +cependant à les faire remplir par des hommes dont +la conduite fut sage et même courageuse dans les +derniers moments de la monarchie.</p> + +<p>M. de Monciel, président du département du +Jura, fut nommé ministre de l'intérieur à la place +de M. Mourgues, qui ne le fut que deux jours; +M. de la Jarre, aide de camp de M. de la Fayette, +le fut de la guerre; M. de Chambonas, des affaires +étrangères, et M. de Beaulieu, premier commis de +la comptabilité des finances. M. Duranthon, ministre +de la justice, fut le seul qui ne fut point encore +remplacé.</p> + +<p>Ce choix fut généralement approuvé, à l'exception +de M. de Chambonas. Il avait eu une jeunesse +très-vive, et avait tellement dérangé ses affaires, +que n'ayant plus aucune ressource, il s'était décidé +à épouser la fille de madame Sabattier, maîtresse +de M. de Saint-Florentin, ministre de Louis XV. +Un pareil mariage l'avait brouillé avec toute sa +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +famille. Il avait d'ailleurs conservé une assez mauvaise +réputation, et ce choix causa un étonnement +général. C'était un être fort léger, qui ne manquait +pas d'esprit; mais le poids du ministère étant au-dessus +de ses forces, on le remplaça peu après par +M. Bigot de Sainte-Croix.</p> + +<p>Pendant que Roland répandait sa lettre dans les +villes et dans les départements, avant peut-être +même qu'elle fût parvenue au Roi, le directoire du +département de Paris lui écrivit que tous les bruits +de conjuration étaient sans fondement, et que +toutes ces terreurs imaginaires par lesquelles on +agitait le peuple étaient aussi contraires à son repos +qu'à son bonheur. Il se plaignait de lui voir laisser +établir tranquillement dans Paris une société ayant +ses séances publiques, ses bureaux de correspondance +pour dicter ses lois dans toutes les parties du +royaume, dénonçant à son gré, calomniant ouvertement +et se moquant de toutes les administrations, +occupée journellement à avilir le Roi et ses +ministres, se permettant l'impression d'un journal +qui autorisait le meurtre et le pillage, protégeait les +scélérats et se débitait avec profusion dans le +public pour y répandre le poison d'une si funeste +doctrine.</p> + +<p>Il y avait du courage à écrire une pareille lettre +dans les circonstances où l'on se trouvait, et elle eût +pu faire ouvrir les yeux à un ministre qui n'eût été +qu'aveugle; mais elle ne pouvait produire aucun +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +effet sur un homme qui se croyait tout permis, +pourvu que ce fût au profit de la liberté et de +l'égalité.</p> + +<p>M. de la Fayette fit part à l'Assemblée d'un avantage +de son armée qui avait repoussé les ennemis +près de Maubeuge. Il avait été acheté par la perte +de M. de Gouvion, ancien major de la garde nationale, +officier distingué, et dont j'ai eu occasion de +parler plus d'une fois dans une des parties de ces +Mémoires. On prétend que, désespéré de la tournure +que prenait la Révolution, il cherchait à se +faire tuer, et qu'il s'exposa tellement, qu'il parvint +à terminer une vie qui lui était devenue odieuse.</p> + +<p>M. de la Fayette, effrayé de la puissance des +jacobins, et craignant que les excès auxquels ils se +livraient ne finissent par anéantir la Constitution, +profita de cette circonstance pour représenter à +l'Assemblée le danger de laisser élever au-dessus +des lois une puissance qui finirait par lui en dicter +à elle-même, et qui ferait périr la liberté dans les +horreurs de l'anarchie; qu'elle s'attachait à tout +détruire pendant que l'armée se battait pour la conservation +de la Constitution, et qu'il était de son +devoir de la prévenir du mauvais effet que produisaient +les excès qui se commettaient, ainsi que +l'avilissement du pouvoir des autorités constituées.</p> + +<p>Cette lettre ne fit aucun effet sur l'Assemblée; la +plus grande partie de ses membres, affiliés à la +société des jacobins, en partageaient les sentiments. +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +La terreur qu'elle inspirait lui avait donné une +majorité imposante, et elle méprisait les plaintes +de la minorité sur la violation de la Constitution +et les abus de pouvoir qui en étaient la suite. Le +soupçon qu'elle eut du concert de la lettre de +M. de la Fayette avec la démarche du département, +ne la rendit que plus ardente à hâter l'exécution +de ses complots pour la destruction de la +monarchie.</p> + +<p>Le Roi fit part à l'Assemblée du changement de +son ministère; elle était si assurée de la prompte +destruction de la royauté, qu'elle parut insensible +au renvoi de ceux qui avaient tous des droits à sa +reconnaissance, et elle se contenta de déclarer pour +la forme qu'ils emportaient les regrets de la nation. +Elle s'acharnait de plus en plus contre la personne +du Roi, et elle recevait avec honneur les pétitions +les plus incendiaires, les plus insultantes et les plus +menaçantes contre l'autorité royale et la sûreté de +la personne même de Sa Majesté.</p> + +<p>Les députés du côté gauche, tels qu'Isnard, +Duquesnoy et autres, se permettaient des discours +analogues à ces pétitions, et tout annonçait une +crise prochaine. Le directoire du département fit +part au Roi et à l'Assemblée de la demande des +habitants des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, +pour qu'il leur fût permis de s'assembler et +de présenter, le 20 juin, armés, une pétition au +Corps législatif, avec leurs habits de 1789. Le +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +département y joignit les raisons du refus qu'il en +avait fait, refus motivé sur la loi qui défendait des +pétitions présentées par des gens armés; et il fit +remettre à Sa Majesté l'arrêté qu'il avait pris pour +que le maire et toutes les autorités ne négligeassent +aucune mesure de prudence pour s'opposer à ce +rassemblement.</p> + +<p>L'Assemblée, qui en connaissait mieux l'objet que +le département, ne daigna pas faire attention à ce +rapport, et pour toute réponse passa à l'ordre du +jour.</p> + +<p>La conduite qu'elle tint en cette circonstance ne +peut laisser aucun doute sur la part qu'elle avait +prise aux événements de l'affreuse journée dont +nous allons raconter les circonstances.</p> + +<p class="p2 center"><b>JOURNÉE DU 20 JUIN.</b></p> + +<p>Le refus du directoire n'ayant point empêché les +rassemblements projetés, Rœderer fit part à l'Assemblée +que le grand nombre de personnes qui se rassemblaient +pour planter un tremble à la porte des +Tuileries, donnant lieu de craindre que cette multitude +ne se portât au château et n'y commît des +excès, le directoire avait donné l'ordre de faire +marcher des troupes pour écarter les dangers qui +pourraient le menacer.</p> + +<p>Avant dix heures, le Carrousel était déjà couvert +d'une foule immense, et la gendarmerie nationale +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +bordait les accès du château. Elle était commandée +par M. de Rulhières, honnête homme, attaché au +Roi, mais dont le zèle était paralysé par la municipalité, +à laquelle il était obligé d'obéir. M. de +Wittengoff patriote, commandait les troupes, et +l'intérieur des cours et des jardins était gardé par +la garde nationale avec ses canons. Les deux faubourgs, +dont la marche était annoncée, se grossissent +en route d'une multitude armée qui, sans +s'informer de ce qu'on allait demander au Roi, sans +rien savoir, sans rien vouloir, insouciante, furieuse +et gaie tout à la fois, menace, s'agite, chante, tient +les propos les plus infâmes contre le Roi et sa +famille, et se dirige vers l'Assemblée, à qui elle crut +devoir présenter ses hommages.</p> + +<p>Santerre, général de cette nouvelle milice, écrivit +à l'Assemblée que les citoyens des faubourgs Saint-Antoine +et Saint-Marceau, rassemblés pour célébrer +l'anniversaire du serment du Jeu de paume, demandaient +à paraître à sa barre et à défiler devant les +pères de la patrie, se plaignant qu'on calomniât +leurs intentions.</p> + +<p>La délibération commença, et plusieurs députés +demandèrent s'il n'était pas inconstitutionnel de +laisser entrer dans l'Assemblée une troupe armée +qui pouvait influer sur ses décisions. Ils opinaient +pour qu'on levât la séance et qu'on s'occupât avant +tout de la sûreté du Roi; mais les jacobins s'y opposèrent, +voulant jouir de leur succès et recevoir les +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +hommages de leurs soldats. Vergniaud même n'eut +pas honte de répondre que si le Roi se trouvait en +danger, on enverrait auprès de lui une députation, +et que dès le lendemain on rendrait un décret pour +ne plus tolérer de pareilles admissions.—Le bruit +continuait, la députation s'ennuyait et annonça +qu'elle était au nombre de huit mille hommes. On +voulait faire désarmer les pétitionnaires, mais les +jacobins s'y opposèrent. Ils se plaignent qu'on les +fait attendre, font dire qu'ils sont à la porte, et un +huissier trouve plus court de la leur ouvrir. Au +même instant, cette troupe de sans-culottes arrive +à la barre, s'y précipite en foule avec ses armes, et +l'Assemblée lui permet de défiler devant elle, après +avoir entendu un discours contre le Roi, dans lequel +les pétitionnaires annonçent que le peuple est prêt +à se venger, et que si Capet ne change pas de conduite, +il ne sera plus rien.</p> + +<p>Le discours fini, la marche s'ouvrit. Une musique +militaire jouant l'air <i>Ça ira</i> précédait la députation, +qui défila pendant deux heures et demie. Il y avait +parmi elle beaucoup de gardes nationaux en uniforme +avec leur fusil; les autres étaient armés de +piques, de crocs, de crochets, de massues, de +fourches, de haches, de pieux et de faux. De +distance en distance, on prenait pour enseignes des +diverses compagnies, des bonnets de diverses couleurs +au bout d'un bâton, et même une culotte. Les +applaudissements des jacobins et des tribunes +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +étaient continuels, pendant que les constitutionnels +tremblaient et que les plus lâches d'entre eux +applaudissaient. Péthion, qui avait déclaré le matin +que tout ce qui se passait n'était qu'une fête civique, +et qui avait engagé la garde nationale à se joindre à +ces honnêtes citoyens, était allé à Versailles; et ce +fut inutilement que le département indigné l'envoya +chercher, pour lui demander compte de ce qui se +passait.</p> + +<p>Le récit qu'on en fit aux Tuileries y causa les +plus vives alarmes. Le Roi, la Reine et toute la +famille royale se réunirent dans l'appartement du +Roi comme le plus sûr, attendant avec une grande +anxiété l'issue de cette fatale journée. La position +du Roi était des plus critiques; il n'avait pour toute +garde que la garde nationale, qui remplissait le +château et refusait de le défendre. Peu contents de +rester neutres, ils proposaient même de chasser des +appartements du Roi les fidèles sujets de Sa Majesté +qui étaient venus servir de rempart à sa personne +et défendre sa vie aux dépens de la leur. Le Roi, +pour ôter tout prétexte d'insurrection à la garde +nationale, prit le parti de les faire retirer; et elle, +de son côté, forçait de sortir des cours tout ce qui +ne portait pas son habit. Il était trois heures. La +députation qui était à l'Assemblée voulait traverser +les Tuileries et insulter le Roi sous les fenêtres +mêmes de son appartement. L'ordre avait été donné +de ne laisser entrer personne dans le jardin, et il +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +y avait à la porte de la terrasse des Feuillants un +poste de cinquante hommes, décidé à faire observer +cette consigne; mais un officier municipal, déclarant +que c'était une fête civique, ouvrit lui-même +la porte et introduisit cette foule dans le jardin. +Les cris commencèrent alors de toute part, et l'on +n'entendit que: «A bas le veto! Vivent la nation +et les sans-culottes!»</p> + +<p>La garde nationale, effrayée du double engagement +de défendre le Roi et de plaire à cette multitude, +était dans un état de stupeur qui faisait peu +d'honneur à son courage. Elle voyait tranquillement +défiler cette troupe dans le même ordre qu'à +l'Assemblée, insulter le Roi par des cris abominables, +les plus hardis d'entre eux menaçant même +d'en faire justice.</p> + +<p>Après avoir passé et repassé dans les jardins, les +chefs de la horde, assurés de ne trouver aucune +résistance dans la garde nationale, dont les canonniers +avaient fraternisé avec les siens, et voyant +qu'ils pouvaient tout entreprendre sans courir +aucun danger, s'acheminèrent vers le château. Ils +font sortir leur troupe par la porte des Tuileries +donnant sur le pont Royal, passent par les guichets +sans éprouver aucun obstacle de la part de la garde +nationale, et vont rejoindre la partie de leur armée +arrivant par la rue Saint-Nicaise. La grande porte +des Tuileries, qui était entr'ouverte, fut refermée +dès qu'on aperçut l'armée des piques. Elle menaça +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +de la forcer, et un des chefs, qui était un nègre, +fougueux patriote, fait charger le canon, et engage +sa troupe à jurer sur sa bannière qu'elle entrera +dans le château. Tous le jurèrent, et à l'instant les +portes s'ouvrirent par l'ordre d'un officier municipal. +M. de Romainvilliers, chef de division, qui +commandait ce jour-là la garde nationale, homme +faible et craignant toujours de se compromettre, +reste immobile, et la garde nationale, qui ne reçoit +aucun ordre de son chef, ne s'oppose à rien. Le +brave Acloque, commandant de bataillon, et qui +n'abandonnait jamais le Roi dans le danger, proposa +à cette multitude effrénée de choisir quarante +des leurs pour porter au Roi leur pétition. Il ne fut +point écouté, et en cinq minutes la cour, les escaliers +et les salles des appartements sont remplis +de vingt mille hommes, armés de la même manière +que ceux qui avaient traversé l'Assemblée, et qui, +dans la fureur dont ils sont animés, traînent leur +canon sur l'escalier et le font entrer dans la salle +des cent-suisses, présentement celle des gardes du +corps.</p> + +<p>Le Roi, la Reine et la famille royale étaient dans +la petite chambre à coucher de Sa Majesté, entourés +de quelques serviteurs fidèles, auxquels elle avait +permis de rester auprès de sa personne. Le Roi, +voyant que les portes allaient être forcées, veut +aller au-devant des factieux, essayer de leur en +imposer par sa présence. Il s'élance en avant; un +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +garde national s'approche, le conjure de ne pas +s'avancer davantage, et de lui permettre de rester +auprès de lui. Le Roi, touché du dévouement de +ce brave homme, le prie de ne pas se séparer de +lui, mais d'être calme, et poursuit son chemin. +Il demande qu'on éloigne la Reine et ses enfants, +voulant s'exposer seul au danger. Cette princesse, +quittant le Roi les yeux baignés de larmes, adresse +avec un ton plein d'âme et de confiance ces mots +touchants à ceux qui l'entouraient: «Français, +mes amis, grenadiers, sauvez le Roi!»</p> + +<p>Ce prince, allant toujours en avant, donne +l'ordre d'ouvrir la porte de l'Œil-de-Bœuf qui le +séparait encore des brigands. Ceux-ci avaient déjà +forcé la porte opposée à celle par laquelle le Roi +allait au-devant d'eux. Acloque était retourné +auprès du Roi, qu'il trouva entouré de M. le +maréchal de Mouchy, de MM. d'Hervilly, de Tourzel, +mon fils, de Septeuil, d'Aubier, de Bourcet, +de Joly, canonnier, frère de l'actrice de ce nom, et +de quelques autres serviteurs de Sa Majesté, qui +avaient trouvé moyen de pénétrer auprès de sa +personne.</p> + +<p>Des flots de séditieux s'amoncelèrent auprès du +Roi. Un scélérat, armé d'une pique, l'œil plein de +rage, s'avance, faisant un mouvement sinistre; +Vanot, commandant du bataillon de Sainte-Opportune, +se précipite sur le monstre et détourne le +fer; un grenadier du même bataillon pare un coup +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +d'épée dirigé de manière à indiquer le même +crime. Les grenadiers, indignés, veulent mettre le +sabre à la main; Acloque a la prudence de sentir +le danger d'une imprudente résistance: «Point +d'armes! s'écrie-t-il, vous allez faire assassiner le +Roi.» Et il fait placer ce prince dans l'embrasure +d'une fenêtre, et il se range devant lui, ainsi que le +maréchal de Mouchy.</p> + +<p>Madame Élisabeth, voyant le danger que courait +le Roi, ne voulut point l'abandonner, et se plaça +dans l'embrasure de la fenêtre qui précédait celle +où était ce prince. Les ministres l'y suivirent. Ce +fut alors qu'elle fut prise pour la Reine. Voyant les +factieux s'avancer vers elle en criant: «L'Autrichienne, +où est-elle? sa tête, sa tête!» avec le +calme de la vertu, qui ne l'abandonna jamais, elle +dit à ceux qui l'entouraient ces paroles sublimes: +«Ne les détrompez pas; s'ils pouvaient me prendre +pour la Reine, on aurait le temps de la sauver.» +Un furieux présenta une pique à sa gorge: «Vous +ne voudriez pas me faire du mal, lui dit-elle avec +douceur; écartez votre arme.»</p> + +<p>Les cris, les hurlements se font entendre de tout +côté. Chaque étendard porte des menaces qu'on +étale aux yeux du Roi. Il lit d'un côté: «<i>Tremblez, +tyrans, le peuple est armé</i>»; de l'autre: «<i>Union +des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, voici +les sans-culottes.</i>» On lui adresse la parole, mais +c'est pour l'insulter. On lui présente un bonnet +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +rouge au haut d'une pique; un grenadier le lui +pose sur la tête; on y ajoute des rubans aux trois +couleurs, il les accepte. La foule se presse et +demande à le voir; ce prince monte sur la fenêtre +avec ce calme et ce courage qui ne l'abandonnèrent +jamais dans le danger. Étouffé par la chaleur et +mourant de soif, il témoigne le désir de boire un +verre d'eau; un grenadier lui présente une bouteille; +il boit sans hésiter, et sans avoir cru faire +un acte de courage. Un autre l'engage à ne rien +craindre, l'assurant qu'il lui fera un rempart de +son corps: «Un homme qui n'a rien à se reprocher +ne connaît, répond le Roi, ni la peur ni la +crainte.» Et prenant la main de cet homme, il la +pose sur son cœur, lui disant: «<i>Voyez s'il bat plus +vite.</i>»</p> + +<p>M. de la Jarre, ministre de la guerre, témoin du +danger que courait le Roi, descendit dans la cour +par un escalier détourné en s'écriant: «A moi +vingt grenadiers, pour faire à Sa Majesté un rempart +de nos corps.» Il les conduit par l'escalier du +Roi; il était obstrué. On n'entendait de toutes parts +que le bruit des armes et les propos les plus outrageants +contre la personne de Sa Majesté. Il les fait +entrer par un autre côté, dans la pièce où était ce +prince, par une porte figurant une croisée. Ils +augmentent le nombre de ses défenseurs, en faisant +haie depuis la première fenêtre, où était Madame +Élisabeth, jusqu'à celle où était le Roi, entouré des +<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +personnes dont nous avons déjà parlé. La multitude +ne cessait de défiler devant Sa Majesté, et +semblait sortir des pavés, tant le nombre en était +considérable. Ils affectèrent de faire passer devant +elle un jeune homme avec un cœur de veau ensanglanté, +portant pour devise: «<i>Cœur des aristocrates.</i>» +Un homme, en regardant la cocarde qui +était au chapeau du Roi, en présenta une à Madame +Élisabeth, qui la mit sur-le-champ à son +bonnet.</p> + +<p>La Reine était heureusement un peu éloignée du +Roi au moment où ce prince se détermina à se présenter +à cette multitude; mais elle voulait absolument +retourner près de lui et partager ses dangers. +On eut bien de la peine à lui persuader que, dans +une situation aussi critique, sa place était auprès +de ses enfants, et qu'elle devait d'ailleurs se conformer +à la volonté du Roi, qui avait senti que +les périls qu'il lui verrait courir affaibliraient le +courage dont il avait besoin. Il fallut l'entraîner +presque de force chez Mgr le Dauphin, dont on +avait fermé toutes les portes avec des crochets et +des verrous. M. Hue, craignant que son appartement +ne parvînt à être forcé, emporta, par un +mouvement de zèle, le jeune prince dans l'appartement +de Madame, l'y croyant plus en sûreté, de +manière que j'avais peine à le suivre. Quand la +Reine entra dans la chambre de Mgr le Dauphin, +elle ne le trouva plus, et ce fut un moment cruel +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +pour elle; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant. +L'appartement de Madame se trouvant encore plus +exposé que celui du jeune prince, on le ramena +chez lui. La Reine le serra entre ses bras. Étouffée +de sanglots, elle fut un quart d'heure sans savoir le +sort du Roi, demandant toujours qu'on la laissât le +retrouver. Au bout de ce temps, Madame Élisabeth +trouva moyen de lui faire savoir qu'il ne lui était +rien arrivé, qu'il montrait le plus grand courage, et +que sa présence serait nuisible dans la position où +il se trouvait. La première salle de l'appartement +de Mgr le Dauphin ayant été forcée et se remplissant +de la foule qui inondait le château, la +Reine, ses enfants et ceux qui les entouraient rentrèrent +dans la chambre à coucher du Roi, dont +les portes étaient fermées du côté du cabinet du +conseil.</p> + +<p>MM. d'Assonville et Dorival, juges de paix, ne +pouvant, à eux seuls, réprimer de pareils excès, +coururent avertir l'Assemblée des dangers auxquels +le Roi était exposé. Elle s'occupait si peu du récit +qui lui en avait déjà été fait, qu'elle avait levé la +séance, et que M. Fressinel, député, ne put rassembler +qu'une douzaine de ses collègues, avec +lesquels il se porta au château. Ils se firent jour à +travers cette multitude, et vinrent grossir le +nombre des défenseurs de Sa Majesté.</p> + +<p>La séance fut rouverte à cinq heures, et l'Assemblée +se détermina à envoyer vingt-quatre +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +députés pour lui rendre compte de ce qui se +passait au château, et ordonna qu'ils seraient +relayés de demi-heure en demi-heure.</p> + +<p>En arrivant, ils voulurent haranguer le peuple, +ainsi qu'un officier municipal, mais ils ne furent +point écoutés. Le peuple souverain ne reconnaissait +que ses chefs. Vergniaud, Bigot, Hérault et le +fougueux Isnard ne furent pas plus heureux. Ils +invoquent inutilement la Constitution qu'on déshonore; +ils sont rejetés, et sont témoins des outrages +et des vociférations prodigués à Sa Majesté.</p> + +<p>Le Roi, à qui l'on continuait de demander l'observation +de la Constitution pour le bonheur du +peuple, assura qu'elle avait toujours été le premier +objet de ses soins; qu'il avait observé fidèlement la +Constitution, et qu'il la maintiendrait de tout son +pouvoir. Des cris de: «<i>Vive le Roi!</i>» se firent +entendre, mais ils furent étouffés par ceux-ci: +«<i>Point de: Vive le Roi! mais: Vive la nation!</i>» +D'autres ajoutèrent: «Il nous donne des promesses; +il y a longtemps qu'il nous abuse; nous +voulons la sanction du décret sur les prêtres, sur +le camp de vingt mille hommes, le renvoi des +ministres actuels et le rappel de MM. Servan et +Roland.» Un jeune homme, entre autres, adressant +la parole à Sa Majesté, lui fit, pendant plus de trois +quarts d'heure, les demandes les plus absurdes. +«Ce n'est ni le moment de faire de pareilles +demandes, ni celui de les obtenir, répond tranquillement +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +le Roi; adressez-vous aux magistrats, +organes de la loi, ils vous répondront.» Les +députés tentèrent encore de se faire entendre, +mais inutilement. Santerre, l'ami et le chef de ces +forcenés, a plus de pouvoir qu'eux: «Je réponds, +dit-il, de la famille royale; qu'on me laisse faire.» +Un moment de silence est interrompu par les cris +de: «<i>Vive Péthion! vive le bon Péthion!</i>» Il était +six heures du soir, et le Roi était depuis trois heures +au milieu de ces forcenés. Le <i>bon</i> Péthion s'approche +du Roi et n'a pas honte de lui adresser les +paroles suivantes: «<i>Le peuple s'est présenté avec +dignité; le peuple sortira de même, que Votre Majesté +soit tranquille.</i>» Santerre fit approcher les pétitionnaires; +ils parlèrent tous à la fois, et rien ne fut +entendu.</p> + +<p>Péthion quitta le château pour aller rendre +compte à l'Assemblée de ce qui s'y passait. Il y +arriva avec une figure bouleversée et qui portait +l'empreinte de la scélératesse. Il y fit l'éloge du +bon peuple, justifia la municipalité et assura qu'il +avait fait son devoir dans cette journée, où tout +s'était passé dans le meilleur ordre. La personne +du Roi, dit-il, a été respectée; le rassemblement +n'avait pour but que de présenter au Roi une pétition, +et la force publique n'aurait pu empêcher +une pareille multitude de commettre des délits, si +elle en avait eu le projet. Il finit son discours par +inviter les membres de l'Assemblée qui auraient +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +connaissance d'un complot de le dévoiler aux +magistrats du peuple, qui feraient leur devoir.</p> + +<p>Un député, nommé Boulanger, s'offrit à en +donner la preuve. Il ne fut point écouté, et Péthion, +assuré du silence qui serait imposé à ceux qui voudraient +en donner connaissance, sortit de l'Assemblée +au milieu des cris et des applaudissements +des tribunes, qui étouffèrent les huées dont quelques +membres de l'Assemblée accueillirent ce +<i>magistrat du peuple</i>, qui justifiait avec autant de +lâcheté que d'impudence la violation des devoirs +que lui imposait la dignité dont il était revêtu.</p> + +<p>La Reine était toujours dans la chambre du Roi, +lorsqu'un valet de chambre de Mgr le Dauphin +accourut tout hors de lui avertir cette princesse +que la salle était prise, la garde désarmée, les +portes de l'appartement forcées, cassées et enfoncées, +et qu'on le suivait. On se décida à faire +entrer la Reine dans la salle du conseil, par +laquelle Santerre faisait défiler sa troupe pour lui +faire quitter le château. Elle se présenta à ces factieux +au milieu de ses enfants, avec ce courage et +cette grandeur d'âme qu'elle avait montres les +5 et 6 octobre, et qu'elle opposa toujours à leurs +injures et à leurs violences.</p> + +<p>Sa Majesté s'assit, ayant une table devant Elle, +Mgr le Dauphin à sa droite et Madame à sa +gauche, entourée du bataillon des Filles-Saint-Thomas, +qui ne cessa d'opposer un mur inébranlable +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +au peuple rugissant, qui l'invectivait continuellement. +Plusieurs députés s'étaient aussi réunis +auprès d'Elle. Santerre fait écarter les grenadiers +qui masquaient la Reine, pour lui adresser ces +paroles: «On vous égare, on vous trompe, +Madame, le peuple vous aime mieux que vous ne +le pensez, ainsi que le Roi; ne craignez rien.»—«Je +ne suis ni égarée ni trompée, répondit la +Reine, avec cette dignité qu'on admirait si souvent +dans sa personne, et je sais (montrant les grenadiers +qui l'entouraient) que je n'ai rien à craindre +au milieu de la garde nationale.»</p> + +<p>Santerre continua de faire défiler sa horde en +lui montrant la Reine. Une femme lui présente un +bonnet de laine; Sa Majesté l'accepte, mais sans en +couvrir son auguste front. On le met sur la tête de +Mgr le Dauphin, et Santerre, voyant qu'il l'étouffait, +le lui fait ôter et porter à la main.</p> + +<p>Des femmes armées adressent la parole à la +Reine et lui présentent les sans-culottes; d'autres +la menacent, sans que son visage perde un moment +de son calme et de sa dignité. Les cris de: «Vivent +la nation, les sans-culottes, la liberté! à bas le +veto!» continuent. Cette horde s'écoule enfin par +les instances amicales et parfois assez brusques +de Santerre, et le défilé ne finit qu'à huit heures +du soir.</p> + +<p>Madame Élisabeth, après avoir quitté le Roi, +vint rejoindre la Reine, et lui donner de ses nouvelles. +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +Ce prince revint peu après dans sa chambre, +et la Reine, qui en fut avertie, y entra immédiatement +avec ses enfants. Excédé de fatigue, il s'était +jeté sur un fauteuil, et remerciait de la manière la +plus affectueuse ceux qui l'entouraient, de l'attachement +qu'ils lui avaient témoigné. La Reine, en +pleurs, se jeta à ses pieds avec ses enfants; il les +tint tous quelque temps embrassés, et cette scène +touchante attendrit ceux qui étaient témoins du +bonheur qu'ils éprouvaient en se retrouvant sains +et saufs. Le Roi et la Reine embrassèrent Madame +Élisabeth, en lui témoignant la plus tendre sensibilité +de tout ce qu'elle avait fait pour eux dans +cette horrible journée.</p> + +<p>Le Roi, environné d'une députation de l'Assemblée +et de ceux qui ne l'avaient pas quitté, les +faisait connaître à la Reine, et parlait à chacun avec +cette bonté qui le caractérisait. L'Assemblée avait +envoyé successivement trois députations, dont la +dernière ne sortit du château qu'à dix heures. +Péthion, qui l'avait quitté bien auparavant, dit au +peuple avant de s'en séparer: «Mes frères et mes +amis, vous venez de prouver que vous êtes un +peuple libre et sage; retirez-vous, et moi-même +vais vous en donner l'exemple.»</p> + +<p>Le Roi ne fut jamais plus grand que dans +cette journée; son visage n'éprouva pas un instant +d'émotion; toujours calme, intrépide et supérieur +aux efforts qu'on faisait pour lui faire dégrader sa +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +couronne. Son courage héroïque au milieu de tant +de scélérats, sa présence d'esprit, sa patience à +supporter les injures dont on l'accablait, la sérénité +de son âme, la constance de ses refus et cette +ferme résignation, sauvèrent, <i>pour ce jour-là</i>, la +France du crime que nous ne cessons de +déplorer.</p> + +<p>Il est douloureux de penser qu'avec tant de courage +personnel, ce prince n'ait pas déployé la +même fermeté dans les diverses époques de la Révolution; +mais son amour pour son peuple lui faisant +envisager la guerre civile comme le plus grand +fléau qu'il put éprouver; la crainte de l'attirer sur +la France lui fit manquer plus d'une occasion +favorable de sortir de la cruelle situation où l'avait +réduit son excessive bonté.</p> + +<p>Avant le départ des députés, la Reine leur fit +voir elle-même les dégâts qui avaient été commis +dans l'appartement de Mgr le Dauphin. Trois portes +en avaient été brisées; les serrures et les crochets +en avaient été emportés, les panneaux enfoncés; +les mêmes dégâts existaient chez Madame, où l'on +avait pénétré par l'appartement de Mgr le Dauphin. +Celui du Roi n'avait pas été plus ménagé; les brigands +s'étaient répandus pur tout le château, montant +sur les combles et sur les toits, laissant partout +les marques de leur fureur. L'appartement de la +Reine était le seul où ils n'eussent pas pénétré. Les +députés ne pouvant que rendre compte à l'Assemblée +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +de tous ces désordres et non les constater par +écrit, on fit venir le juge de paix pour en dresser +procès-verbal, et le lendemain, 22 juin, les officiers +de paix confrontèrent les dégâts avec le procès-verbal.</p> + +<p>Des officiers municipaux vinrent examiner le +travail; l'un d'eux, et M. le maire lui-même, furent +injuriés par la garde nationale dans la cour du +château. Elle sentait la honte qui rejaillirait sur +elle. Inquiète de la manière dont elle serait jugée +par les départements, elle témoigna vivement son +ressentiment à ceux qu'elle accusait d'être les +auteurs de cette horrible journée, promettant bien +de s'opposer dorénavant à de nouvelles entreprises +des factieux. Mais on avait eu soin de désorganiser +tellement la garde nationale, qu'à l'exception de +quelques bataillons cités pour leur fidélité, on ne +pouvait guère compter sur elle.</p> + +<p>Le Roi écrivit à l'Assemblée sur les événements +de la veille, et donna une proclamation parfaite à +tous égards. Elle porte tellement le caractère de sa +bonté et de sa générosité à oublier les injures qui +lui étaient personnelles, et dont il ne s'occupe +qu'en qualité de représentant héréditaire de la +nation, que je ne puis me défendre de la citer.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> + +<p class="center"><b>PROCLAMATION DU ROI</b></p> + +<p class="center"><b>SUR LES ÉVÉNEMENTS DES 20 ET 21 JUIN</b><br /> +<b>AN IV DE LA LIBERTÉ.</b></p> + +<p>«Les Français n'auront pas appris sans douleur +qu'une multitude, égarée par quelques factieux, est +venue armée dans l'habitation du Roi, traînant un +canon jusque dans la salle de ses gardes; qu'elle a +enfoncé les portes à coups de hache, et qu'abusant +odieusement du nom de la nation, elle a tenté +d'obtenir par la violence la sanction de deux décrets +refusée constitutionnellement par le Roi.</p> + +<p>«Il n'a opposé aux menaces et aux insultes que sa +conscience et son amour pour le bien public, et il +ignore quel sera le terme où les factieux voudront +s'arrêter; mais il a besoin de dire à la nation française +que la violence, à quelques excès qu'on veuille +la porter, ne lui arrachera jamais de consentement +à tout ce qu'il croira contraire au bien public, pour +lequel il exposera sans regret sa tranquillité et sa +sûreté. Il sacrifierait même sans peine la jouissance +des droits qui appartiennent à tous les hommes, et +que la loi devrait faire respecter chez lui comme +chez tous les citoyens, si, comme représentant +héréditaire de la nation, il n'avait des devoirs à +remplir, et que, s'il peut faire le sacrifice de son +repos, il ne fera pas celui de ses devoirs. +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p> + +<p>«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont +besoin d'un crime de plus, ils peuvent le commettre +dans l'état de crise où elle se trouve; mais le Roi +donnera toujours, jusqu'au dernier moment, à +toutes les autorités constituées, l'exemple du courage +et de la fermeté qui peut seul sauver l'empire, +et ordonne en conséquence à toutes les municipalités +et à tous les corps administratifs de veiller à +la sûreté des personnes et des propriétés.</p> + +<p class="right font90">«A Paris, ce 22 juin 1792, l'an IV de la liberté.»</p> + +<p class="left5"><i>Signé:</i> «LOUIS.» Et plus bas: «<span class="smcap">Terrier</span>.»</p> + +<p class="p2">L'Assemblée avait déjà fait, avant la lettre du +Roi, un décret contre les rassemblements armés, +lequel avait été sanctionné sans retard; et sur le +bruit qu'il s'en formait un nouveau autour du +château, elle avait envoyé une députation demander +à Sa Majesté si elle avait quelque crainte de voir +troubler sa tranquillité, car alors elle se rendrait sur-le-champ +auprès de sa personne. Le Roi reçut la +députation au milieu de sa famille et répondit: +«On m'apprend à l'instant que Paris est calme; +s'il cessait de l'être, je ferais prévenir l'Assemblée. +Dites-lui, messieurs, combien je suis sensible à +l'intérêt qu'elle me témoigne, et assurez-la que, au +moindre danger qu'elle pourrait courir, je me rendrai +auprès d'elle.»</p> + +<p>Cette démarche n'empêcha pas Couthon et les +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +autres factieux de proposer à l'Assemblée de se +passer du veto royal dans les décrets de circonstance, +et de joindre à cette proposition leurs invectives +ordinaires contre la conduite et la personne +de Sa Majesté. Si l'on eût accédé à cette motion, +l'Assemblée redevenait sur-le-champ constituante; +elle ne crut pas prudent de hasarder encore une +pareille démarche; au contraire, conformément à +la dénonciation de M. Terrier de Monciel, elle +s'occupa de placards séditieux qui s'affichaient dans +Paris; elle fit un décret pour enjoindre aux autorités +constituées de maintenir l'ordre et la tranquillité, +de garantir la sûreté des personnes et des propriétés, +et ordonna au ministre de l'intérieur de lui +rendre chaque jour un compte exact de ce qui se +passait dans Paris.</p> + +<p>Péthion, ayant appris que l'on avait cru le château +menacé, y arriva sur les sept heures du soir. +Ce fut alors que la garde nationale lui fit de sanglants +reproches, en lui témoignant le plus profond +mépris. Il monta chez le Roi et se fit annoncer +comme maire de Paris. Le Roi le reçut au milieu +de sa famille, entouré de sa suite et de la leur: +«Sire, dit Péthion, nous avons été prévenus que +vous aviez été averti d'un rassemblement qui se +portait sur votre demeure; nous venons vous +informer que ce rassemblement n'est composé que +de citoyens sans armes qui viennent planter un +mai. Je sais, Sire, qu'on a calomnié la municipalité, +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +dont la conduite sera connue de Votre Majesté.»—«Elle +doit l'être de la France, répondit +le Roi; <i>je n'accuse personne, j'ai tout vu</i>.»—Péthion: +«Sans les mesures de précaution prises +par la municipalité, il serait peut-être arrivé des +événements beaucoup plus fâcheux, non pas +contre votre personne (et fixant la Reine qui était +à côté du Roi): vous devez savoir, Sire, que votre +personne sera toujours respectée.»—Le Roi, le +regardant avec le visage de l'indignation: «<i>Est-ce +me respecter que d'entrer chez moi en armes et de +briser mes portes? Ce qui s'est passé, monsieur, est un +sujet de scandale pour tout le monde; vous répondez +de la tranquillité de Paris.</i>»—«Je connais +l'étendue de mes devoirs, et je les remplirai», +reprend Péthion en regardant encore la Reine +avec insolence.—«<i>C'en est trop</i>, lui dit le Roi d'un +ton menaçant, <i>taisez-vous et retirez-vous</i>.» Péthion +se retira, la colère peinte sur le visage, et se promettant +bien de tirer vengeance de l'affront qu'il +avait reçu.</p> + +<p>La plus grande partie des Parisiens étaient dans +la stupeur des événements dont ils venaient d'être +témoins; mais, glacés de terreur, ils se contentaient +de s'affliger dans l'intérieur de leurs maisons, où +ils se renfermaient à l'apparence du moindre +danger. Un jeune notable, nommé Cayer, à la tête +d'un nombre de personnes assez considérable, eut +cependant le courage de dénoncer à la commune +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +le maire, le procureur de la commune et les autorités +qui avaient manqué à leurs devoirs dans la +journée du 20 juin, et de demander la punition +d'attentats dont gémirait toute la France: «Oui, +dit-il, je dénonce un commandant de bataillon +qui a violé la loi, en osant se permettre de traverser +les rues et les places de la capitale à la tête +de vingt mille hommes armés; les gardes nationaux +mêlés parmi eux, en traînant des canons qui +leur avaient été donnés pour un tout autre usage; +les brigands qui se sont permis de tourner leurs +armes contre leur roi et de prononcer devant lui +et la famille royale les provocations les plus +meurtrières; les citoyens de tout âge et de tout +sexe marchant à leur suite et se permettant +également les injures les plus graves contre le +Roi et la famille royale pendant plusieurs heures; +le procureur de la commune, comme ayant négligé +de requérir les moyens de dissiper l'attroupement; +et vous, maire de Paris, qui, au mépris +des lois, n'avez fait aucun usage des moyens que +vous donnaient votre place et la loi, pour détourner +un danger dont vous aviez été averti et assurer la +liberté du Roi et de l'Assemblée en maintenant la +tranquillité publique.» Il dénonça également la +conduite lâche et perfide des officiers municipaux +et celle du commandant général, à qui toutes les +lois civiles et militaires ordonnaient de repousser +par la force l'attaque d'un poste qui lui était +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +confié. Il termina en demandant que le conseil +général de la commune condamnât la conduite du +maire, du procureur général de la commune et +des administrateurs de police depuis l'arrêté du +16 juin; qu'elle improuvât cet arrêté et le dénonçât +au directoire du département; qu'il rendît responsables +de la journée du 20 juin les personnes +dénommées ci-dessus, et que l'arrêté qu'on lui +demandait fût affiché, imprimé et envoyé aux +quarante-huit sections, aux quatre-vingt-trois départements, +au directoire de celui de Paris, à l'Assemblée +et au ministre de l'intérieur.</p> + +<p>Un grand nombre de départements envoyèrent +des adresses pour témoigner leur indignation sur +la violation de la Constitution dans cette effroyable +journée. Celle du département de la Somme, plus +énergique que les autres, fut envoyée au comité +des douze. Toutes les pétitions factieuses étaient, au +contraire, accueillies par l'Assemblée, qui accordait +les honneurs de la séance à ceux qui les présentaient. +Mais comme les adresses qui témoignaient +leur mécontentement étaient plus nombreuses que +les autres, l'Assemblée, craignant l'effet qu'elles +pourraient produire, n'en voulut plus recevoir et les +renvoya toutes au comité des douze.</p> + +<p>Dupont de Nemours et Guillaume, ex-constituants, +eurent le courage de présenter une pétition +signée de vingt mille personnes, réclamant la punition +des attentats commis le 20 juin. Cette pétition +<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +fut, sous le régime de la Terreur, un sujet de persécution +pour ceux qui furent accusés ou même +soupçonnés de l'avoir signée.</p> + +<p>Le veto du Roi sur la déportation des prêtres +n'empêcha pas plusieurs départements de le mettre +à exécution et de se permettre l'emprisonnement +des ecclésiastiques insermentés, quoiqu'il n'y eût +aucun jugement porté contre eux. Les crimes les +plus atroces étaient assurés de l'impunité quand ils +s'exerçaient contre des individus religieux ou +soupçonnés d'attachement au Roi et à la famille +royale; ils trouvaient toujours des défenseurs dans +l'Assemblée. L'accueil qu'elle fit à la députation du +faubourg Saint-Antoine, qui vint y justifier les +attentats du 20 juin, en fut la preuve.</p> + +<p>Vingt députés de ce faubourg lui présentèrent +une pétition pour se justifier des calomnies qu'on se +permettait sur leur conduite. Ils n'avaient pris les +armes, disaient-ils, que pour montrer au Roi des +millions de bras disposés à défendre une Assemblée +qu'on ne calomniait que pour avoir l'occasion +de la dissoudre. Elle n'eut pas honte d'accueillir +une pareille pétition.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XXII</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p> + +<p class="content hanging">Voyage de M. de la Fayette pour se plaindre de la violation de la +Constitution; son peu de succès.—Continuation des menées pour +opérer la destruction de la monarchie.—Arrêté du conseil +général pour suspendre de leurs fonctions Péthion et Manuel, et +leur renvoi aux tribunaux; sa dénonciation contre Santerre et les +officiers militaires et municipaux qui avaient participé à la +journée du 20 juin.—Démarche de l'Assemblée vis-à-vis du +Roi pour annoncer son retour à des sentiments de paix et de +concorde.—Réhabilitation de Péthion, qu'elle se fait demander +par le peuple, qu'elle anime de plus en plus contre le Roi et sa +famille.—Elle proclame la patrie en danger.—Changement +de ministre.—Démarche des constitutionnels pour sauver le +Roi, l'engageant à se remettre entre leurs mains; ce prince s'y +refuse.—L'Assemblée ne dissimule plus ses projets et se +permet les insultes les plus violentes contre le Roi et sa famille.—Renvoi +des troupes de ligne dont on redoutait l'attachement +pour la personne de Sa Majesté.—Arrivée des Marseillais.—Manifeste +du duc de Brunswick.—L'Assemblée se sert de +cette occasion pour exaspérer les esprit.—Péthion dénonce le +Roi à la barre et provoque par sa conduite la journée du +10 août.</p> + +<p class="p2">Le peu de personnes attachées au Roi qui +étaient restées à Paris, loin d'être effrayées de la +journée du 20 juin et des événements qui se préparaient, +n'en étaient que plus assidues auprès de sa +personne, décidées à lui servir de rempart contre +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +les entreprises des factieux et à donner leur vie pour +la conservation de la sienne. On distinguait parmi +elles M. de Malesherbes, qui, profondément affligé +de la position du Roi, disait avec cette franchise +qui l'a toujours caractérisé: «Trompé moi-même +par de fausses apparences, j'ai pu donner au Roi +mon maître des impressions que la bonté de son +cœur lui a fait saisir avec empressement. J'en ai +malheureusement reconnu trop tard les inconvénients, +et plus que personne je dois risquer ma vie +pour sa défense.» Aussi le voyait-on toujours au +château, à l'apparence du moindre danger, l'épée au +côté, quoiqu'il n'en eût jamais porté, faisant ainsi, +dès ce moment, l'apprentissage de ce courage si +simple et si touchant avec lequel il se dévoua à la +défense de notre auguste souverain<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>M. de la Fayette, voyant avec douleur la violation +d'une Constitution à laquelle il avait tant contribué, +se détermina à venir en personne représenter +à l'Assemblée l'indignation qu'excitait dans l'armée +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +et dans le cœur de tous les honnêtes gens la journée +scandaleuse du 20 juin. Il lui déclara qu'il avait +reçu à ce sujet des adresses des différents corps +d'armée, qu'il avait arrêtées par respect pour la +Constitution, préférant se présenter seul pour exprimer +un sentiment commun.</p> + +<p>Il lui fit sentir qu'il était plus que temps d'arrêter +les atteintes portées journellement à la Constitution, +d'assurer la liberté de l'Assemblée, celle du Roi; +de respecter son indépendance et sa dignité, et de +détromper les mauvais citoyens qui n'attendaient +que de l'étranger le rétablissement de la tranquillité +publique, qui deviendrait pour des hommes +libres un honteux et dangereux esclavage. Il supplia +l'Assemblée de faire punir comme criminels de +lèse-nation les auteurs de la journée du 20 juin, +et de détruire une secte qui envahissait la royauté, +tyrannisait les citoyens, et dont les débuts ne laissaient +aucun doute sur l'atrocité des projets de +ceux qui la dirigeaient. Il lui représenta, en finissant +son discours, qu'il était de son devoir de +soutenir la Constitution, quand tant de braves gens +mouraient pour la défendre, et il l'assura qu'il +s'était concerté avec le maréchal Luckner pour que +son armée ne pût souffrir de son absence.</p> + +<p>Guadet s'opposa à ce que l'on accordât à M. de la +Fayette les honneurs de la séance, et lui reprocha +de calomnier la nation et d'être lui-même violateur +de la Constitution par son arrivée à Paris. Il +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +demanda que le ministre de la guerre fût mandé +séance tenante, pour savoir s'il avait accordé un +congé à M. de la Fayette; que le comité fût chargé +d'examiner si un général en fonction pouvait +présenter des pétitions, et qu'il en fît un rapport +dès le lendemain. Ramond et plusieurs autres +députés défendirent M. de la Fayette, et l'Assemblée +passa à l'ordre du jour.</p> + +<p>M. de la Fayette s'était présenté au Roi comme +défenseur de l'autorité royale, n'ayant d'autre but +que de chasser les jacobins et d'employer, pour y +parvenir, l'ascendant qu'il croyait avoir conservé +sur la garde nationale. On demanda à tout ce qui +était attaché au Roi d'avoir pour lui beaucoup +d'égards; et comme son expédition devait avoir +lieu le soir même, on avait établi une grande surveillance +dans le château et engagé tous ceux qui +l'habitaient à n'en pas sortir ou à être rentrés à +huit heures du soir. M. de la Fayette fit la triste +expérience du peu de crédit qu'il avait conservé; +il ne put réunir qu'une douzaine de gardes nationaux +et vit évanouir en quelques heures les espérances +qu'il avait fait concevoir sur le succès de sa +démarche.</p> + +<p>En repartant pour l'armée, il écrivit encore à +l'Assemblée pour lui rappeler de nouveau le danger +de ne pas s'opposer à un pouvoir qui, s'élevant +au-dessus des pouvoirs constitués, finirait par les +dominer; qu'on pouvait à juste titre lui reprocher +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +les désastres actuels, occasionnés par l'insubordination +qu'il ne cessait d'exciter parmi les soldats +contre leurs chefs. Sa lettre n'eut pas plus de succès +que son voyage, et il acquit plus d'une fois la +preuve que le mal qui s'opère si facilement ne se +répare que difficilement, et qu'il est des fautes +que des circonstances imprévues rendent irréparables.</p> + +<p>Les déclarations des députés connus par leur +violence se renouvelaient à chaque séance. Ils +accusaient le Roi de trahison et faisaient retomber +sur sa personne tout le mal qui s'opérait par leurs +ordres et par leur défaut de prévoyance. Ils poussèrent +l'audace jusqu'à demander sa déchéance. +Vergniaud le prétendait responsable des fautes qui +se commettaient aux armées, lui reprochait de +redouter leur triomphe, de se cacher sous le manteau +de l'inviolabilité pour détruire la liberté et +de refuser sa sanction aux décrets de l'Assemblée, +quelque utiles et nécessaires qu'ils pussent être. +La Chambre mit en question le rappel de M. de +Luckner, ne pouvant lui pardonner son adhésion +aux sentiments de M. de la Fayette. Tout ce que +l'on voyait annonçait une crise où il était facile de +prévoir le danger que couraient le Roi, la famille +royale et même la monarchie.</p> + +<p>On accorda les honneurs de la séance à des +citoyens de Paris qui vinrent dénoncer M. de la +Fayette, ainsi qu'à ceux qui demandaient le licenciement +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +de l'état-major de la garde nationale et la +suppression du veto royal.</p> + +<p>M. Pastoret, chargé par le comité des douze du +rapport sur la tranquillité du royaume, craignant +de s'attirer la haine des jacobins et redoutant leur +fureur, prononça un discours assez insignifiant et +dans lequel il se crut obligé de blâmer l'inertie +du pouvoir exécutif, d'inculper les prêtres insermentés +et d'emprunter, en parlant de l'éducation +publique, de grands mots tels que ceux-ci: «<i>La +police de la nature et de la santé morale du peuple</i>», +discours qu'on appela assez plaisamment une dose +d'opium pour les agonisants.</p> + +<p>Les séances devenaient de plus en plus orageuses. +Jean de Brie proposa de déclarer la patrie en +danger, de mettre en permanence tous les corps +administratifs et toutes les économies du royaume, +de faire porter les armes de chacun au directoire +de son département, lequel en ferait la distribution +au chef-lieu, et d'ordonner à tous les citoyens +choisis pour combattre l'ennemi de se tenir prêts à +partir au premier ordre.</p> + +<p>De Launay d'Angers voulait qu'on se préservât +d'un respect servile pour un pouvoir exécutif qui +pouvait employer son or et ses moyens au détriment +de la nation, proposant, en outre, de ne plus consulter +l'acte constitutionnel et de regarder le salut +public comme la suprême loi. Il tonna contre M. de +la Fayette, qu'il s'étonnait de ne pas voir dans les +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +prisons d'Orléans. Il demanda qu'il fût gravé sur le +sanctuaire des lois que les représentants du peuple +ne reconnaîtraient que la loi impérieuse et suprême +du salut de l'État contre les conspirateurs et les +perturbateurs du repos public.</p> + +<p>L'union du roi de Prusse aux autres puissances +et l'approche des armées étrangères augmentèrent +la rage des factieux. Rouger, Couthon, etc., réclamaient +à grands cris le licenciement de l'état-major +de la garde nationale. L'opposition des députés du +côté droit ne fut point écoutée, et tous les états-majors +de toutes les villes de cinquante mille âmes +furent supprimés par un même décret.</p> + +<p>Vergniaud accusa le Roi de tout ce qui se passait +à Coblentz, fit voir le génie des Médicis, du cardinal +de Lorraine, des La Chaise et Le Tellier planant +sur les Tuileries et faisant craindre le renouvellement +de la Saint-Barthélemy et des dragonnades. Il +termina en proposant de déclarer la patrie en +danger, de rendre les ministres responsables de +l'entrée des troupes étrangères en France et des +troubles qui existaient dans le royaume, de faire +une adresse aux Français pour les engager à la +défense de la patrie, et de charger le comité de +faire un prompt rapport sur la conduite de M. de +la Fayette. Jean de Brie demanda, en outre, que la +déclaration de la patrie en danger se fît avec +l'appareil le plus lugubre et le plus propre à exciter +les Français à voler au secours de la patrie. +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> + +<p>On faisait venir de tout côté des adresses jacobines, +demandant que l'Assemblée suspendit le +veto et prit promptement les grandes mesures de +salut public qui lui avaient été proposées. On +supprimait, au contraire, toutes celles qui étaient +contraires à ses vues, et il n'y avait pas de moyens +qu'on n'employât pour soulever le peuple et le +porter à la révolte.</p> + +<p>Torné, évêque constitutionnel, fit un discours +dans le genre de Vergniaud. Il tourna en ridicule +la demande de M. de la Fayette, qu'il proposa +d'appeler la Fayette Jacobin, de même que +Scipion s'appelait l'Africain; et il demanda qu'on +établît une dictature en proclamant le danger de +la patrie.</p> + +<p>L'Assemblée ayant déclaré qu'elle irait en corps +à la fédération du 14 juillet, le Roi ne crut pas +devoir se dispenser d'y assister. Il lui écrivit qu'il +se joindrait à elle, ce jour-là, pour renouveler le +serment qui s'y prêtait et recevoir celui des habitants +des provinces qui étaient à Paris, de même +que celui des fédérés passant par cette ville pour +se rendre à l'armée. L'Assemblée ne daigna pas +faire de réponse à cette lettre, et l'envoya au +comité des douze pour en faire un rapport.</p> + +<p>Le directoire, après les informations prises sur +la journée du 20 juin, se détermina à donner un +arrêté pour suspendre de leurs fonctions Péthion et +Manuel, qu'il renvoya devant les tribunaux pour y +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +être jugés sur la conduite qu'ils avaient tenue, +ordonnant au procureur-syndic de dénoncer Santerre, +le lieutenant des canonniers du Val-de-Grâce et +les officiers municipaux accusés d'avoir fait marcher +diverses parties de la force publique sans réquisition +légale, d'avoir admis, ce jour-là, des étrangers +dans la garde nationale, changé ou levé à leur gré +les postes des Tuileries et dirigé l'attroupement +contre le domicile du Roi.</p> + +<p>Cet arrêté fut lu au conseil général de la commune, +assemblé extraordinairement ce jour-là, et +M. Borie fut chargé de remplir provisoirement les +fonctions de maire jusqu'à la décision du sort de +Péthion. Il fut, de plus, ordonné de faire part de +ces dispositions au Corps législatif, pour le prier +de prononcer sans délai sur la suspension portée +par le présent arrêté.</p> + +<p>Aussitôt que Péthion en eut entendu la lecture, +il se retira, et Danton s'écria: «Que tous les bons +citoyens et les bons officiers municipaux suivent +le maire à l'Assemblée nationale.» Quelques +membres le suivirent, mais le plus grand nombre +resta au conseil et continua la délibération. Les +amis de Péthion excitèrent le peuple contre cet +arrêté, en lui représentant que sa conduite du +20 juin, qui faisait la matière de son accusation, +n'avait eu pour but que d'épargner le sang du +peuple, que l'on aurait voulu faire couler ce jour-là.</p> + +<p>Deux jours après, au moment où Brissot allait +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +lire un discours sur les mesures de sécurité générale +qu'exigeaient les circonstances, Lamourette, évêque +constitutionnel de Lyon, proposa un moyen certain +de déconcerter les ennemis de la France: «Faisons, +dit-il, le serment de vouer à l'exécration +ceux qui voudraient établir la république et les +deux chambres; jurons de ne vouloir que l'observation +de la Constitution et de n'avoir qu'un même +esprit et un même sentiment. Que tous ceux qui +adoptent ma proposition se lèvent.» Toute l'Assemblée +se leva spontanément, les membres des +deux côtés se mêlèrent ensemble et s'embrassèrent. +L'émotion gagna les spectateurs, et l'on décréta +qu'une députation de vingt-quatre membres porterait +au Roi le procès-verbal de la séance; que les +corps administratifs seraient mandés pour leur en +donner connaissance, et que le Roi serait chargé +d'en faire l'envoi aux quatre-vingt-trois départements.</p> + +<p>Sa Majesté, entouré de la famille royale, reçut +la députation dans sa chambre et lui témoigna +sa satisfaction d'un accord si nécessaire; et à peine +fut-elle partie qu'il se rendit à l'Assemblée entouré +de ses ministres, se plaça à côté du président et +prononça le petit discours suivant: «Messieurs, +l'acte le plus attendrissant pour moi est la réunion +de toutes les volontés pour le salut de la patrie. +J'ai désiré ce moment depuis longtemps; mon +vœu est accompli, et je viens vous assurer moi-même +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +que le Roi et la nation ne font qu'un, et +s'ils marchent vers le même but, leurs efforts +réunis sauveront la France. L'attachement à la +Constitution réunira tous les Français, et leur +roi leur en donnera toujours l'exemple.»</p> + +<p>Le président répondit que l'époque mémorable +qui amenait le Roi dans son sein serait un signal +d'allégresse pour les amis de la liberté et de terreur +pour ses ennemis; que l'harmonie des pouvoirs +constitués donnerait à la France la force de dissiper +la ligue des tyrans contre son indépendance, et +qu'elle voyait déjà dans la loyauté de la démarche +du Roi le signe de la défaite de ses ennemis. Les +cris de: <i>Vive le Roi!</i> se firent entendre de toute part, +et il sortit au bruit des acclamations de l'Assemblée +et des galeries.</p> + +<p>Cette démarche n'empêcha pas de continuer les +mêmes manœuvres pour déconsidérer le Roi et +exciter la fureur du peuple, dont elle avait besoin +pour prononcer sa déchéance et établir ensuite +le gouvernement qui lui conviendrait. Aussi +n'ai-je jamais compris le but de ces contradictions +multipliées. Dès le même jour, l'Assemblée en +donna la preuve, en écoutant la lecture d'un arrêté +de la commune qui demandait une prompte décision +sur la suspension de Péthion et de Manuel. Cet +arrêté ne se contentait pas d'excuser leur conduite, +mais osait, de plus, assurer qu'elle avait sauvé +la France en épargnant le sang du peuple, qui +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +aurait tiré une terrible vengeance des pervers qui +voulaient allumer les brandons de la guerre civile. +Au lieu de faire encourir à cet arrêté le blâme qu'il +méritait, l'Assemblée en décréta l'impression, +ordonnant que Sa Majesté rendît compte dès le +lendemain de sa décision sur ladite suspension.</p> + +<p>Tellier, orateur de la section des Gravilliers, +forma la même demande et fit un discours dans +le genre de celui qu'avait prononcé Osselin au nom +de la commune.</p> + +<p>Le Roi, sentant l'embarras de sa position, refusa +de donner son avis dans une affaire où il était personnellement +intéressé, et pria l'Assemblée de +décider la question. Celle-ci trouva la démarche du +Roi inconstitutionnelle, et, sans respect pour la +majesté royale, n'y répondit que par l'ordre du jour. +Le Roi dut donner une décision qui confirmait la +suspension prononcée par le département.</p> + +<p>Péthion, se rendit sur-le-champ à l'Assemblée +pour justifier sa conduite, se plaignant du département, +qui aurait dû rendre plus de justice à une +conduite qui avait épargné de grands malheurs; il +lui reprocha de calomnier avec impudence ce bon +peuple, à qui l'on ne pouvait reprocher qu'un peu +trop d'exaltation; qu'il n'y avait eu que de légers +dégâts dans le château, occasionnés par une multitude +pressée par le grand nombre de personnes qui +remplissaient les appartements; qu'il n'y avait pas +eu d'assassinat, et qu'il serait bien dangereux pour +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +la chose publique de destituer des maires patriotes +au gré de la cour, laquelle influençait tous les +directoires de département.</p> + +<p>Une pareille justification était une insulte de +plus pour la majesté royale. Cependant il fut +applaudi par les factieux de l'Assemblée, qui +décréta que le rapport de cette affaire se ferait le +lendemain à midi, et qu'elle ne désemparerait pas +qu'elle ne fût terminée. Les galeries applaudirent, +en criant: «Vive Péthion! le vertueux Péthion, +notre ami Péthion!»</p> + +<p>On établit dans divers endroits de Paris des tréteaux, +où montaient des orateurs qui haranguaient +le peuple, pour l'inviter à demander le rétablissement +de Péthion. Des artisans, des sans-culottes et +des bandits couraient les rues, ayant écrit sur leur +chapeau: «Péthion ou la mort!» et criant à tue-tête +ces mêmes mots, qu'on entendait distinctement +des Tuileries; car rien n'était oublié pour soulever +le peuple et l'animer contre le Roi et la famille +royale. Malgré les représentations de MM. Boulanger, +Delmas, Daverhoust et de plusieurs autres +députés, sur le déshonneur qu'imprimait sur l'Assemblée +la justification de la journée du 20 juin, le +maire fut relevé de sa suspension, et l'on attendit +pour en faire autant à l'égard de Manuel, qui était +malade, qu'il fût en état de venir lui-même présenter +sa justification. Par une inconséquence +digne de la faction qui gouvernait alors la France, +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +les tribunaux furent en même temps chargés par +son ordre d'informer contre les auteurs de cette +journée.</p> + +<p>Dès que Manuel fut guéri, il se rendit à l'Assemblée, +justifia sa conduite dans le même sens que +Péthion, en y ajoutant les diatribes les plus insolentes, +qu'il termina par ces paroles: «Pouvez-vous +craindre de vous mesurer avec celui que vous +devez juger?» On se doute bien qu'une pareille +audace ne pouvait manquer de le faire réintégrer +dans sa place.</p> + +<p>La fureur de l'Assemblée augmentait en proportion +des dangers que lui faisait courir la défection +des alliés de la France. Le ministre des affaires +étrangères ayant annoncé qu'on ne pouvait plus se +dissimuler les dispositions peu favorables du roi de +Sardaigne et l'arrivée de six mille Autrichiens sur +les frontières de la Savoie, il y eut une grande +rumeur dans l'Assemblée, et M. de Kersaint s'écria: +«Jusqu'à quand jouerez-vous le rôle honteux de +voir tranquillement les trahisons du pouvoir +exécutif, sur lequel vous avez la prééminence, +sans en faire justice? Je demande que ma dénonciation +soit envoyée au comité des douze, pour +qu'il juge si l'Assemblée, n'a pas le droit de +prononcer sa déchéance, comme n'ayant pas +fuit son devoir en préservant la nation de ses +ennemis.»</p> + +<p>Brissot prononça, de son côté, le discours le plus +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +incendiaire qui eût jamais été prononcé. Il déclara +que la France, ne pouvant plus compter sur aucun +allié, devait se suffire à elle-même et regarder le +Roi comme son plus dangereux ennemi: «Frapper +la cour des Tuileries, ajouta-t-il, c'est frapper +tous les traîtres d'un seul coup. Faites juger le Roi, +décrétez d'accusation les ministres de la guerre, de +l'intérieur et des affaires étrangères; rendez-les +responsables des mesures prises pour remplacer le +veto; informez contre le comité autrichien; créez +une commission secrète, composée de patriotes +intrépides qu'on chargera de toutes les accusations +de haute trahison; accélérez l'exécution des sentences +de la haute cour; punissez le général pétitionnaire; +vendez les biens des émigrés pour leur +ôter tout espoir d'amnistie; maintenez les sociétés +populaires; soyez peuple et éternellement peuple; +ne distinguez pas les propriétaires des non-propriétaires; +éclairez les dépenses de la liste civile; que +l'Assemblée soit le comité du Roi, que le Roi soit +l'homme du 14 juillet, le peuple son confident, et +que les hommes à piques soient mêlés parmi la +garde nationale.»</p> + +<p>Le soin qu'avaient les ministres de ne pas faire +dévier le Roi des principes qu'on lui avait fait +adopter à l'époque de l'établissement de la Constitution, +ne les empêchait pas, comme on voit, d'être +en butte aux insultes de l'Assemblée. La lettre qu'ils +firent écrire par le Roi aux armées françaises pour +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +les engager à se défendre courageusement contre +les ennemis de la patrie, dont il se déclarait vouloir +être le soutien, ainsi que sa résolution, qu'il fit +notifier aux puissances étrangères, de suivre fidèlement +la Constitution dans l'exercice de +son autorité, ne fit aucune impression sur l'Assemblée; +elle continua ses persécutions de telle manière, +que les ministres, après avoir rendu compte au Roi +de la position de l'armée, de l'état du royaume et +de sa situation vis-à-vis des puissances étrangères, +lui déclarèrent par l'organe de M. Joly, ministre de +la justice, qu'étant mis dans l'impossibilité de faire +aucun bien, ils donnaient tous leur démission.</p> + +<p>Le Roi eut beaucoup de peine à trouver des personnes +qui voulussent accepter des places de +ministres; il finit cependant par nommer M. d'Abancourt +ministre de la guerre; M. Champion, de la +justice; M. Bigot de Sainte-Croix, ministre de l'intérieur, +et, par intérim, des affaires étrangères; et +M. de Beaulieu, des contributions publiques.</p> + +<p>D'après le rapport du comité des douze, l'Assemblée +déclara, le 9 juillet, la patrie en danger, et +fit une proclamation aux Français pour les engager +à courir aux armes, pour défendre la patrie +menacée d'envahissement par les étrangers. Elle +en adressa une autre aux armées, dans laquelle elle +leur rappelait la nécessité de la subordination pour +pouvoir soutenir l'honneur des armées françaises, +ajoutant que la valeur seule ne les ferait point +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +triompher d'armées disciplinées, et qu'il fallait +montrer ce que pouvait faire l'amour de la liberté +dans le cœur des Français, décidés tous à mourir +plutôt que d'y voir porter atteinte, ainsi qu'à l'intégrité +de leur pays.</p> + +<p>On fabriquait dans les clubs des jacobins des +adresses atroces contre le Roi, où l'on demandait +sa destitution et l'établissement d'une république. +On en présenta une de ce genre du soi-disant maire +de Marseille, au nom de la commune de cette ville; +mais elle fut démentie sur-le-champ par M. Martin, +ancien maire. Celui-ci déclara, au nom des habitants, +qu'elle était l'ouvrage des factieux, qui +tenaient dans l'oppression tous les bons citoyens. +Ces derniers demandaient, au contraire, que l'Assemblée +sévit contre cet abominable écrit. Mais on +ne tint aucun compte de cette demande.</p> + +<p>Le moment de la fédération approchait, et l'on +craignait qu'on ne profitât de cette circonstance +pour opérer le mouvement que les factieux travaillaient +à organiser. Heureusement, la garde nationale +n'était pas disposée à entrer dans leurs vues, +ce qui les obligea de différer encore l'exécution de +leurs projets. Il était arrivé à Paris, pour assister à +la Fédération, un grand nombre de gardes nationaux +des provinces, auxquels s'étaient joints les +jeunes gens partant pour la défense des frontières. +Le plus grand nombre des derniers partageaient les +sentiments des factieux, mais les autres, indignés +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +de ce qu'ils voyaient et des manœuvres employées +pour corrompre leur fidélité, demandaient avec +instance qu'on les fît quitter Paris et partir pour +l'armée.</p> + +<p>Le 14 juillet, jour de la Fédération, le Roi sortit +à midi des Tuileries pour aller au Champ de Mars, +ayant dans sa voiture la Reine, ses deux enfants, +Madame Élisabeth, madame la princesse de Lamballe +et moi. Ses ministres étaient à pied aux portières +de sa voiture, devant laquelle étaient trois +officiers au service de Sa Majesté, quatre écuyers +et dix pages. Dans la voiture qui précédait celle de +Sa Majesté étaient: MM. de Saint-Priest, de Fleurieu, +de Poix, de Tourzel, de Briges, de Montmorin, +le gouverneur de Fontainebleau, de Champcenetz +et de Nantouillet. Dans celle qui suivait immédiatement +Sa Majesté étaient: madame d'Ossun, dame +d'atour de la Reine; mesdames de Tarente, de +Maillé et de la Roche-Aymon, dames du palais, et +madame de Serène, dame d'honneur de Madame +Élisabeth. L'escorte du Roi était composée de +Suisses, de grenadiers de la garde nationale et d'un +détachement de cent cinquante ou deux cents +hommes de cette même garde, qui tenaient les +meilleurs propos. Leur contenance en imposa aux +factieux, et le retour, dans le même ordre, se passa +avec la même tranquillité. Leurs Majestés témoignèrent +à cette escorte, à plusieurs reprises, combien +elles étaient sensibles à l'attachement qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +leur témoignait, et ces braves gens, qui en étaient +profondément touchés, portaient sur leurs visages +l'empreinte de la douleur dont ils étaient pénétrés +de tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Deux +colonnes de grenadiers marchaient aux deux côtés +du cortége, et étaient commandés par MM. de Wittengoff, +de Menou et de Boissieu.</p> + +<p>Jamais cérémonie ne fut plus triste; le triomphe +de Péthion fut complet. Le peuple ne cessait de +crier: «<i>Vivent les sans-culottes et la nation! A bas le +veto! Vive Pétition, le vertueux Péthion!</i>» Son nom +était écrit sur les chapeaux et sur les bannières des +sociétés populaires. On voyait dans le Champ de +Mars une multitude de soldats de province; des +femmes et des enfants déguenillés, tenant des +branches d'arbres; des hommes qui portaient des +piques, des sabres, des emblèmes de la liberté, +représentés en carton, et des écriteaux chargés des +maximes de la liberté, au haut de bâtons peints +aux trois couleurs. Cette multitude était précédée +de corps militaires et civils, de gardes nationaux +venus des départements, de la municipalité et de +l'Assemblée nationale. Arrivés au Champ de Mars, +tous les différents corps prirent les places qui leur +avaient été indiquées, et l'on écouta un morceau de +musique.</p> + +<p>La partie de la colonne des fédérés, des femmes, +des enfants et des gens à piques dont nous +avons parlé, défila dans le Champ de Mars sous le +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +balcon où étaient le Roi et sa famille, affectant de +répéter continuellement: «<i>Vive Péthion! Vivent +la nation et l'Assemblée nationale!</i>» et agitant les +écriteaux abominables qu'ils portaient sur des +bâtons élevés, pour qu'ils fussent vus du Roi et +de la famille royale.</p> + +<p>Lors de la prestation du serment, le Roi quitta +sa famille et se plaça à la tête de l'Assemblée, +entre le président et un de ses autres membres. Le +reste suivait à cinq de front, entre une colonne de +grenadiers nationaux et une de troupes de ligne, +précédés de quelques cavaliers qui faisaient ouvrir +le passage.</p> + +<p>Le serment fut prononcé par l'Assemblée, puis +ensuite par le Roi et par le peuple. A l'instant où +le Roi montait à l'autel, trente ou quarante soi-disant +vainqueurs de la Bastille, portant le modèle +de ce château, parvinrent assez près du Roi; et, +dans le but de troubler la tranquillité publique, ils +proposèrent d'ajouter au serment ordinaire celui +de <i>vivre libre ou mourir</i>. Puis, provoquait quelques +membres de l'Assemblée, ils finirent par leur dire +qu'ils avaient bien fait de leur rendre Péthion, sans +quoi ils s'en seraient repentis, et l'auraient porté +eux-mêmes sur l'autel de la patrie, pour le faire +réintégrer par le peuple.</p> + +<p>La Reine, qui ne perdait pas de vue le Roi et +observait tous ses mouvements au moyen d'une +lunette d'approche, eut un moment d'inquiétude +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +quand elle le vit approcher de si près; mais elle +fut bientôt rassurée par l'air calme qui n'abandonna +pas un instant ce prince, malgré tout ce +qu'eut de pénible pour lui une pareille cérémonie. +Après le serment, il fut reconduit à l'École +militaire et retourna aux Tuileries dans le même +ordre qu'en partant, et y arriva à sept heures du +soir.</p> + +<p>On cria peu: «Vive le Roi!» mais beaucoup +(tant dans la route que dans le Champ de Mars): +«<i>Vive Péthion! A bas la Fayette! A bas le veto! Les +aristocrates à la lanterne!</i>»</p> + +<p>Les anciens constitutionnels, effrayés des doctrines +révolutionnaires et des dangers que couraient +le Roi et sa famille, s'occupèrent sérieusement +des moyens de le faire sortir de Paris, pour qu'il +pût s'établir dans une ville sûre et y réformer les +principaux abus de la Constitution. M. de Liancourt +répondit de la fidélité de son régiment, qui +était en garnison à Rouen, et offrit de conduire le +Roi dans cette ville. Il s'unit alors aux amis de +M. de la Fayette pour lui représenter qu'il n'y +avait pas un moment à perdre pour s'assurer de +son armée, tirer le Roi de sa captivité, et conserver +à la France une Constitution à laquelle il +attachait tant de prix. M. de Lally-Tollendal fit +plusieurs voyages à cet effet et engagea fortement +le Roi à profiter de la bonne volonté de M. de la +Fayette. +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p> + +<p>Ce prince redoutait de se mettre entre les mains +des constitutionnels, auxquels il attribuait avec +raison la triste et dangereuse situation où il se +trouvait. Il ne pouvait prendre confiance en M. de +la Fayette, toujours aveuglé par son attachement +à une Constitution qu'il regardait comme son +ouvrage, ni se déterminer à accepter leurs propositions. +Il fut cependant ébranlé un moment; mais +ayant fait prendre des informations sur le secours +qu'il pouvait attendre des habitants de Rouen et +de ceux du département, et n'en ayant pas eu de +satisfaisantes, il ne put soutenir la pensée d'une +seconde arrestation ou d'une fuite dans les pays +étrangers, et renonça à toute idée de départ. Il +espérait d'ailleurs, en restant à Paris, avoir en sa +faveur la chance du besoin qu'aurait la France vis-à-vis +des puissances étrangères, et de la possibilité +de pouvoir y établir alors un gouvernement sage et +propre à assurer son bonheur.</p> + +<p>Afin de n'avoir plus d'obstacles à redouter pour +l'exécution de ses projets, l'Assemblée fit un décret +pour envoyer à l'armée les régiments qui étaient à +Paris et qu'elle soupçonnait de conserver quelque +attachement à la personne de Sa Majesté. Elle +aurait bien voulu en faire autant des Suisses et +leur ôter la garde du Roi, qu'ils partageaient avec +la garde nationale; mais la crainte de voir allier la +Suisse avec les ennemis de la France fit ajourner +cette mesure. Elle se contenta, pour le moment, +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +d'éloigner à quinze lieues de Paris deux de leurs +bataillons.</p> + +<p>Chaque échec qu'éprouvaient les armées redoublait +la fureur des factieux de l'Assemblée. Les +injures contre la personne de Sa Majesté se renouvelaient +à chaque séance, et elle ne craignait plus +de mettre en question si le droit de veto ne lui +serait pas enlevé, et si sa conduite ne le mettait pas +dans un cas de déchéance.</p> + +<p>M. de la Fayette était aussi l'objet de leur fureur +depuis son voyage à Paris. Ils l'accusaient de trahir +la patrie, et proposèrent de le mettre en jugement. +La discussion qui s'éleva à ce sujet fut très-orageuse +et fut la matière de nouvelles insultes contre la +majesté royale.</p> + +<p>Torné, évêque constitutionnel, après avoir fait +l'éloge de la journée du 20 juin, invectiva contre le +Roi de la manière la plus violente, représenta ce +prince comme sujet du peuple souverain, qui avait +tout droit sur sa personne, et pour excuser l'emportement +de son discours, il avoua naturellement +qu'il avait fait céder sa modération ordinaire et sa +charité pastorale à l'intérêt de la nation. Dumolard +défendit courageusement M. de la Fayette, accusé +par Guadet, Gensonné et La Source d'avoir engagé +le maréchal Luckner à marcher avec lui sur Paris. +Ils prétendaient le tenir du maréchal lui-même, et +en signèrent la dénonciation. L'Assemblée ajourna +cette affaire jusqu'à la réponse à la lettre qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +avait fait écrire, à ce sujet, au maréchal lui-même.</p> + +<p>On avait tellement travaille les fédérés, qu'un +grand nombre d'entre eux présentèrent une pétition +à l'Assemblée pour demander la suspension provisoire +du Roi, afin de pouvoir le juger et prononcer +sa déchéance. Ils lui demandèrent, en outre, la +convocation des assemblées primaires pour l'établissement +d'une Convention, qui fit connaître le +vœu de la nation sur les articles relatifs au pouvoir +exécutif considérés faussement comme constitutionnels. +Il y eut un grand vacarme au sujet de cette +pétition. Vergniaud ayant représenté qu'un décret +ordonnait de renvoyer aux comités toutes celles +qui seraient présentées à l'Assemblée, on passa à +l'ordre du jour, en accordant cependant aux pétitionnaires +les honneurs de la séance.</p> + +<p>Toutes les pétitions de ce genre, qui se renouvelaient +fréquemment, étaient accueillies par l'Assemblée, +qui ne voyait plus d'obstacles à l'exécution +de ses projets. Il y en eut une, entre autres, de la +Société patriotique du Puy en Velay, remarquable +par l'excès de son atrocité. Elle était signée de deux +mille personnes, qui menaçaient le Roi de milliers +de Brutus et de Scévola, s'il continuait à s'opposer +au bonheur de vingt-cinq millions d'hommes, qui +finiraient par venger l'esclavage de leurs pères et +partager la terre des brigands couronnés. Une +pareille pétition, qui n'éprouva pas même un blâme +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +de l'Assemblée, ne pouvait laisser aucun doute sur +la nature de ses dispositions.</p> + +<p>Le 22 juillet, jour désigné dans Paris pour faire +la proclamation solennelle de la patrie en danger, +le conseil général de la commune s'assembla à sept +heures du matin, et les six légions de la garde +nationale se réunirent sur la place de Grève avec +leurs drapeaux. Le parc d'artillerie du pont Neuf, +destiné à tirer le canon d'alarme, tira trois coups, +auxquels celui de l'Arsenal répondit, et pareille +décharge eut lieu à chaque heure de la journée. A +huit heures, deux cortéges partirent de chaque +côté pour faire la proclamation dans les lieux qui +leur étaient désignés. Ils étaient précédés de détachements +de cavalerie, de tambours, de musique, +et suivis de six pièces de canon. Ils étaient accompagnés +de quatre huissiers de la municipalité, portant +des enseignes tricolores sur lesquelles on +lisait: «<i>Liberté, égalité, constitution, patrie!</i>» et +au-dessus: «<i>Publicité et responsabilité.</i>» Derrière +eux se trouvaient douze officiers municipaux, avec +leurs écharpes, et quelques notables, membres du +conseil de cette ville, tous montés sur de mauvais +chevaux et mal arrangés. La marche était fermée +par un détachement de la garde nationale, portant +un drapeau sur lequel était écrit: «<i>Citoyens, la +patrie est en danger</i>», et ils étaient suivis de +quelques pièces de canon.</p> + +<p>Les deux grandes bannières de chaque cortége +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +furent déposées, l'une à l'Hôtel de ville, et l'autre +au parc d'artillerie du pont Neuf, où elles devaient +rester jusqu'au moment où l'Assemblée déclarerait +que la patrie n'était plus en danger.</p> + +<p>Cette proclamation fut lue par les officiers municipaux +dans douze endroits de la ville, où l'on avait +établi douze échafauds garnis d'une petite tente, +pour faire les enrôlements de ceux qui voudraient +s'engager pour aller aux frontières. Les engagements +furent peu nombreux, et cette cérémonie, +qui dura deux jours, fit peu d'impression sur les +Parisiens. Les spectacles, les cabarets, les Champs-Élysées, +le bois de Boulogne et les autres lieux de +plaisir étaient aussi fréquentés qu'à l'ordinaire. +L'insouciance des Parisiens était à son comble. Ils +ne pouvaient se persuader que le péril pût les +approcher, et ils cherchaient à en écarter la pensée. +La proclamation du Roi, pour les engager à voler +au secours de la patrie en danger et à se faire +inscrire pour compléter l'armée de ligne, n'avait +pas produit plus d'effet. Il n'y avait d'agitation que +parmi les factieux, qui ne laissaient pas endormir +la partie du peuple dont ils disposaient à leur gré, +et dont ils continuaient à se servir pour consommer +leurs forfaits.</p> + +<p>L'Assemblée ne négligeait rien pour augmenter +le nombre des défenseurs de la patrie. Elle accorda +cinq cent mille francs pour la levée d'un corps de +mille cinq cents Belges ou Liégeois, qui offraient +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +de s'enrôler sous les drapeaux de la liberté. On +juge bien que ce corps fut composé de tous les +mauvais sujets du pays, et l'on s'en servait dans les +occasions où les Français refusaient de tremper +leurs mains dans le sang de leurs compatriotes. +L'Assemblée décréta également la formation d'une +légion d'Allobroges, pour recevoir tous les habitants +de la Savoie qui voudraient s'enrôler au service; et +elle décréta qu'il suffirait d'avoir dix-huit ans et +une taille de cinq pieds pour pouvoir être enrôlé +pour la défense de la patrie.</p> + +<p>L'Assemblée défendit aussi à tous les Français +de sortir de la France, sous peine d'être réputés +émigrés, et aux autorités de donner des passe-ports +à d'autres qu'aux agents du gouvernement. Dans le +but de dégoûter du ministère et de rendre la position +des ministres plus difficile, elle décréta leur +solidarité jusqu'au moment où la patrie serait hors +de danger.</p> + +<p>Les provinces du Midi étaient loin d'être tranquilles. +M. du Saillant, ne pouvant soutenir les +persécutions exercées sur les personnes soupçonnées +d'attachement à la personne du Roi, prit +les armes et s'empara du château de Baunes, dont +il laissa sortir la garnison, par capitulation, avec +armes et bagages. M. de Montesquieu, qui commandait +dans cette partie de la France, donna +ordre à M. d'Albignac de se mettre à la tête des +volontaires de Nîmes, Montpellier, Uzès, Pont-Saint-Esprit, +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +et de marcher contre M. du Saillant. +Ils mirent le feu au château de Baunes, tuèrent +sans aucune forme de procès les malheureux qu'ils +avaient faits prisonniers, et brûlèrent ce qui restait +du château ainsi que celui de Jalès. Ces mêmes +volontaires se répandirent dans tout le pays et y +commirent toutes sortes de désordres.</p> + +<p>A Bordeaux et à Limoges, les patriotes assassinèrent +avec la dernière cruauté plusieurs ecclésiastiques +respectables, retirés chez leurs parents ou +leurs amis, uniquement pour avoir refusé leur +adhésion à la constitution civile du clergé. Tout ce +qui pouvait exciter à un soulèvement trouvait toujours +son excuse dans l'Assemblée et était assuré +de l'impunité.</p> + +<p>Il y avait souvent des mouvements partiels dans +le faubourg Saint-Antoine, qu'on avait soin d'exciter +pour tenir la populace en mouvement, mais qu'on +savait réprimer à propos, en attendant le moment +favorable pour faire usage de ses bras.</p> + +<p>Pour éviter le renouvellement de la journée du +20 juin, on avait fermé le jardin des Tuilerie, +devenu l'unique promenade de la famille royale, +qui ne sortait plus dehors de peur d'éprouver +quelque insulte, et il n'y avait eu aucune réclamation +à ce sujet. L'abbé Faucher, qui voyait avec +peine ce léger égard pour la famille royale et était +bien aise, du reste, d'y ménager une entrée au +peuple en cas de besoin, demanda que l'allée des +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +Feuillants fût exceptée, par un décret, du jardin +des Tuileries, comme faisant partie de l'enceinte de +l'Assemblée, dont elle était cependant séparée par +un mur. Il assura que le bon peuple, plein de respect +pour l'Assemblée, obéirait sans peine à ses décrets, +et qu'une simple barrière de ruban tricolore suffirait +pour l'empêcher de pénétrer dans l'enceinte +réservée au pouvoir exécutif. Malgré l'opposition +d'un certain nombre de membres de l'Assemblée, +qui lui représentèrent l'inconvénient de se rendre +responsable, par cette mesure, de la personne du +Roi, l'Assemblée n'en décréta pas moins la motion +de l'abbé Faucher; et le peuple eut la facilité +d'entrer à sa volonté dans cette partie du jardin, +d'où il insultait à son gré la malheureuse famille +royale.</p> + +<p>L'Assemblée ne gardait plus aucune mesure. +Elle se livrait chaque jour aux excès les plus scandaleux +et les plus propres à faire ouvrir les yeux à la +nation, si elle n'eût été dans un aveuglement égal à +la terreur que lui inspirait la faction jacobine, +devenue une puissance dans notre malheureux +royaume. Guadet proposa de rendre le Roi responsable +de tout ce qui se ferait en son nom dans toute +l'Europe, et les motions de suspension du Roi, de +convocation d'assemblées primaires et de déchéance +ne cessaient de se renouveler.</p> + +<p>Brissot fit sentir à l'Assemblée le danger de la +suspension du Roi avant d'avoir prouvé qu'il était +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +dans le cas de la déchéance; que la convocation +d'assemblées primaires pouvait devenir dangereuse +pour l'Assemblée et rallier autour du Roi des +individus qui pouvaient faire cause avec les émigrés. +Il proposa que ce fût la commission des +douze qui fût chargée d'examiner si le Roi était +dans le cas de la déchéance, et de charger de +présenter un projet d'adresse pour prémunir le +peuple contre les mesures inconstitutionnelles et +exagérées qui pouvaient entraîner la ruine de la +liberté.</p> + +<p>Le 20 juillet, les fédérés passèrent la nuit en +orgie sur la place de la Bastille; et, sur le bruit +d'une dispute très-vive qui avait lieu entre divers +membres de l'Assemblée, on répandit parmi eux +que Merlin, Chabot et les patriotes du côté gauche +avaient été assassinés par les aristocrates; qu'un +dépôt de dix-huit mille fusils existait aux Tuileries, +et qu'on emmenait les canons des faubourgs. +A ce récit, ils entrèrent en fureur et crièrent: +«Investissons les Tuileries et exterminons les +traîtres.» A cinq heures du matin, ils font battre la +générale; quatre à cinq mille gardes nationaux se +rendent alors aux Tuileries. L'incertitude de leur +réunion aux fédérés et une lettre du Roi à Péthion +lui demandant de faire faire sur-le-champ une +perquisition pour s'assurer de la fausseté du dépôt +d'armes qu'on y prétendait caché, empêchèrent, +pour ce jour-là, le renouvellement de la scène du +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +20 juin. Péthion se rendit au faubourg Saint-Antoine +et calma, pour le moment, l'effervescence +qui y régnait.</p> + +<p>La fermentation qui existait ce jour-là aux +environs des Tuileries donna beaucoup d'inquiétude +au Roi et à la famille royale. Elle s'était +renfermée dans la chambre de Sa Majesté, qui conféra +avec le comte de Viomenil et les ministres sur +le parti qu'il y avait à prendre si l'on venait attaquer +le château. Comme il n'y avait aucun moyen de +défense, et que le Roi ne voulait pas risquer de +voir renouveler la scène du 20 juin, il se détermina, +si le château venait à être forcé, à traverser +la salle de la comédie et l'appartement de Mesdames, +pour arriver à l'Assemblée par l'allée des +Feuillants et y demander justice de semblables +attentats. On n'eut pas besoin d'en venir à cette +extrémité pour ce jour-là, mais le parti auquel on +s'était décidé influa malheureusement sur celui +que fit prendre Rœderer dans la journée du +10 août.</p> + +<p>La position de la famille royale s'aggravait tous +les jours; renfermée dans l'enceinte des Tuileries, +d'où l'on n'osait même plus faire sortir Mgr le +Dauphin, dans la crainte de rencontrer des rassemblements +de factieux, elle était privée d'air et de +toute espèce de distraction. Un soir, cependant, +qu'il y avait aux Tuileries une excellente garde +nationale, elle alla au petit jardin de Mgr le Dauphin, +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +dont elle revint par la terrasse de l'eau. Des +fédérés qui passaient sur le quai, ayant aperçu la +Reine, se mirent à tenir de très-mauvais propos +et à chanter une chanson détestable, en affectant +de la regarder sans ôter leur chapeau. Cette +princesse voulait se retirer, mais les gardes nationaux +la supplièrent de n'en rien faire et de +leur laisser apprendre à ces drôles-là qu'on ne +les redoutait pas. Ils se mirent alors à crier: «Vivent +le Roi et la famille royale!» et absorbèrent tellement +les cris des fédérés, que ceux-ci, n'étant pas +les plus forts, furent obligés de se taire et d'ôter +leurs chapeaux. Ils s'en plaignirent le lendemain à +l'Assemblée, qui, quoique instruite de leur insolence, +ne les en accueillit pas moins favorablement.</p> + +<p>Les gardes nationaux qui accompagnaient la +Reine à cette promenade lui témoignèrent un respect +si profond, un attachement si sincère et une +si vive douleur de ce qui s'était passé, qu'ils en +étaient touchants. La Reine leur en témoigna sa +sensibilité avec cette grâce et cette bonté qui +accompagnaient toutes ses paroles. Ils étaient de ce +bon bataillon des Filles-Saint-Thomas; si toute la +garde nationale lui eût ressemblé, nous n'eussions +pas éprouvé les malheurs dont nous gémissons tous +les jours. Il semblait que le ciel partageât le courroux +de ces braves gens; le bruit du tonnerre, qui +grondait de toute part et se mêlait à celui des +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +grosses cloches de Saint-Sulpice, qui se faisaient +entendre à ce moment, ajoutait encore à la tristesse +dont nous étions pénétrés. Il semblait que nous +assistions aux funérailles de la monarchie. A peine +fûmes-nous rentrés au château, qu'un violent +orage éclata; le tonnerre tomba à deux ou trois +reprises aux environs des Tuileries et semblait être +le présage des malheurs que nous étions sur le +point d'éprouver.</p> + +<p>Peu de jours après, M. d'Épréménil, se promenant +sur la terrasse des Feuillants et voulant +reconnaître l'esprit public, se mêla parmi les +groupes et y fut malheureusement reconnu. +Accusé d'être l'espion de Coblentz, il fut dépouillé, +frappé de coups de sabre, menacé de la lanterne et +aurait infailliblement péri, sans le secours de +quelques gardes nationaux qui parvinrent à le soustraire +à la rage de la multitude et qui le portèrent +au trésor public. Péthion, ayant appris ce qui se +passait, se rendit sur-le-champ auprès de M. d'Épréménil, +et le voyant ensanglanté et tout couvert +de blessures plus ou moins dangereuses, il +témoigna une grande émotion, qui redoubla sensiblement +lorsque M. d'Épréménil, lui tendant la +main et le regardant fixement, lui adressa ces seules +paroles: «Et moi aussi, Péthion, je fus l'idole du +peuple.» Ses blessures ne furent heureusement pas +mortelles; mais, étant resté en France, il fut dans la +suite une des victimes de la fureur révolutionnaire. +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span></p> + +<p>Les soldats de la garde nationale qui avaient été +maltraités et insultés par la populace pour avoir +sauvé M. d'Épréménil, vinrent demander à l'Assemblée +de fermer la terrasse des Feuillants pour +éviter de mettre la garde nationale aux prises avec +les citoyens; mais elle s'y refusa net. M. de Kersaint +imputa à M. d'Épréménil des propos qu'il +n'avait pas tenus, ajoutant que son nom seul avait +été la cause de tant d'excès, et que le peuple, +regardant les Tuileries comme un pays ennemi, +n'avait jamais tenté de franchir la barrière qui lui +avait été imposée par un décret de l'Assemblée. +Thuriot prétendit que cette garde, qui se disait +outragée, n'était composée que de chevaliers du +poignard, et qu'il fallait bien prendre garde qu'il +ne fût admis à la garde du château que des +citoyens inscrits dans le bataillon de service.</p> + +<p>L'espoir d'être utile au Roi avait, en effet, déterminé +plusieurs personnes attachées à son service à +entrer dans la garde nationale. Le duc de Choiseul +et quelques autres personnes de la cour avaient +pris, par cette raison, le même parti; mais ils ne +tardèrent pas à s'apercevoir de l'inutilité de cette +mesure.</p> + +<p>L'armée marseillaise, annoncée depuis si longtemps, +arriva enfin le 30 juillet à Paris. Elle était +composée de tous les bandits du Midi. Elle n'était +dans le principe composée que de six à sept cents +hommes; mais, s'étant recrutée en chemin de tous +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +les mauvais sujets qui avaient désiré se joindre à +elle, elle s'était fort augmentée. Elle entra dans la +ville avec armes et bagages, et suivie de deux +canons. C'était le corps d'élite des factieux, et sur +lequel ils comptaient le plus pour l'exécution de +leurs projets. Péthion les avait casernés dans le +district des Cordeliers, si connu par son club, d'où +sortaient les motions les plus violentes, et les plus +incendiaires. On vit clairement dans cette occasion +le peu de fond que l'on pouvait faire sur une garde +nationale qui, forte de soixante bataillons et de +cent vingt pièces de canon, laissait s'établir tranquillement +une poignée de brigands dans un des +quartiers de la ville, et qui se laissa subjuguer par +eux sans leur opposer la moindre résistance. La +présence de l'armée marseillaise se fit remarquer +par un mouvement d'effervescence populaire. Leurs +mauvais propos et les insultes qu'ils se permirent +contre les citoyens qui portaient des cocardes en +ruban au lieu de celles de laine qu'ils avaient adoptées, +augmentèrent leur audace naturelle, qu'excitaient +ceux qui comptaient bien en profiter.</p> + +<p>Les provocations existaient journellement entre +les deux partis de la capitale; elles donnèrent lieu +à une rixe entre les Marseillais et un bataillon de +la garde nationale. Des hommes, qui cherchaient à +la provoquer, insultèrent à dessein quelques soldats +de ce bataillon, lequel, décidé à ne pas se laisser +molester, répondit de manière à inquiéter les +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +assaillants, qui appelèrent à leur secours les Marseillais. +Une centaine d'entre eux répondirent à leur +appel, et la querelle allait s'engager, lorsque des +hommes sages s'interposèrent entre les deux partis +et parvinrent à les calmer. On croyait que tout +était fini, lorsque des soldats de ce bataillon, qui +était de garde aux Tuileries, s'en retournant tranquillement +à leur poste, furent suivis par des Marseillais, +qui recommencèrent non-seulement à les +insulter, mais de plus à les attaquer. Trois d'entre +eux, qui revenaient par la rue Saint-Florentin, furent +assaillis et percés de coups. M. du Hamel, lieutenant +du bataillon des Filles-Saint-Thomas, fut tué, +et les autres plus ou moins blessés. Leurs camarades +vinrent à leur secours et blessèrent plusieurs +Marseillais. La crainte de voir arriver un trop +grand nombre de gardes nationaux pour venger +leurs camarades les fit seule retirer. Ces gardes +nationaux étaient tous du bataillon des Filles-Saint-Thomas, +et n'avaient été provoqués qu'en raison de +leur attachement au Roi et à la famille royale. Les +blessés, qui revinrent aux Tuileries, y reçurent tous +les secours dont ils pouvaient avoir besoin, et +Madame Élisabeth en pansa même plusieurs de ses +propres mains.</p> + +<p>Les factieux redoublaient d'audace depuis l'arrivée +des Marseillais et insultaient même la Reine +jusque sous les fenêtres de ses petits cabinets, qui +donnaient sur la cour. Je n'osais plus recevoir +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +Mgr le Dauphin dans mon appartement, qui donnait +sur cette même cour et qui, étant situé au rez-de-chaussée, +pouvait donner quelques inquiétudes. +Au sortir de la promenade, je le remontais dans sa +chambre; l'abbé Davaux l'y occupait de manière +à ne lui laisser connaître ni l'ennui ni le danger +de sa position, et le soir M. de Fleurieu, qui avait +servi dans la marine, qui avait de l'esprit et contait +à merveille, lui faisait le récit de ses voyages, qui +l'amusaient et l'instruisaient agréablement. Cet +aimable enfant, qui n'était pas d'âge à prévoir les +malheurs qui le menaçaient, se trouvait encore +heureux et nous disait, à moi et à ma fille Pauline, +les choses les plus aimables sur le bonheur que nous +lui procurions et dont, hélas! la durée devait être +si courte.</p> + +<p>Ce jeune prince, étant extrêmement discret, ne +répétait jamais rien de ce qu'il entendait dire chez +la Reine et chez moi: «Avouez, me dit-il un jour, +que je suis bien discret et que je n'ai jamais +compromis personne (car ce mot, qui devait être +étranger à son âge, ne lui était que trop connu). +Je suis curieux, j'aime à savoir ce qui se passe, +et si l'on se méfiait de moi, l'on s'en cacherait et +je ne saurais jamais rien.» Cette discrétion, si +rare à son âge, l'a accompagné jusqu'au tombeau, +malgré les mauvais traitements qu'il a soufferts +dans son affreuse captivité.</p> + +<p>La Reine était si mal gardée, et il était si facile +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +de forcer son appartement, que je lui demandai avec +instance de venir coucher dans la chambre de +Mgr le Dauphin. Elle eut bien de la peine à s'y +décider, ne voulant pas laisser soupçonner l'inquiétude +qu'elle pouvait avoir sur sa position; mais lui +ayant fait observer qu'en passant par l'escalier +intérieur du jeune prince, rien n'était si facile que +d'en dérober la connaissance, elle finit par y consentir, +mais seulement pour les jours où il y aurait +du bruit dans Paris. Cette princesse était si bonne +et si occupée de tous ceux qui lui étaient attachés, +qu'elle comptait pour beaucoup de leur causer la +moindre petite gêne. Jamais princesse ne fut plus +attachante, ne marqua plus de sensibilité pour le +dévouement qu'on lui témoignait et ne fut plus +occupée de ce qui pouvait être agréable aux personnes +qui l'approchaient. Croira-t-on qu'une reine +de France en était réduite à avoir un petit chien +couché dans sa chambre pour l'avertir au moindre +bruit que l'on ferait entendre dans son appartement?</p> + +<p>Mgr le Dauphin, qui aimait beaucoup la Reine, +enchanté de la voir coucher dans sa chambre, +courait à son lit dès qu'elle était éveillée, la serrait +dans ses petits bras et lui disait les choses les plus +tendres et les plus aimables. C'était le seul moment +de la journée où cette princesse éprouvait quelque +consolation; son seul courage la soutenait, ainsi +que l'espoir que les puissances étrangères la tireraient +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +de sa cruelle situation. «Elles la connaissent, +me dit-elle un jour, et elles savent bien que +nous ne sommes maîtres ni de nos paroles ni de +nos actions.»</p> + +<p>Le Roi, qui s'était refusé à sanctionner le décret +de vingt mille hommes que l'on voulait établir à +Paris, en raison de la composition que voulait lui +donner l'Assemblée, proposa, pour calmer ses +inquiétudes sur l'approche des puissances étrangères, +d'établir un camp à Soissons, qui servît +d'intermédiaire entre les frontières et la capitale, +et de le composer de troupes de ligne, dont les +chefs auraient la confiance de l'Assemblée. Il lui fit +part, en même temps, qu'il avait nommé pour +officiers généraux de ce camp MM. de Custine, +Alexandre Beauharnais, Charton le cadet et Servan.</p> + +<p>L'Empereur et le roi de Prusse ayant donné le +commandement des armées qu'ils avaient rassemblées +sur les frontières de la France au duc de +Brunswick, ce prince voulut, avant de rentrer en +France, annoncer à ses habitants les motifs et les +intentions qui guidaient les deux souverains, et +fit paraître en conséquence un manifeste où il +annonça:</p> + +<p>«1^o La volonté de faire rendre justice aux princes +possessionnés en Alsace et en Lorraine;</p> + +<p>«2^o De faire cesser l'anarchie qui existait en +France, les atteintes portées au trône et à la majesté +royale par les violences exercées contre le Roi et +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +son auguste famille, et d'y rétablir le pouvoir +légal;</p> + +<p>«3^o De rendre au Roi la sûreté et la liberté dont +il était privé, et de le mettre à même d'exercer +l'autorité légitime qu'il aurait toujours dû conserver.»</p> + +<p>Il déclara, en outre, au nom de ces deux puissances, +«qu'elles ne prétendaient point s'enrichir +par des conquêtes, ni s'immiscer dans le gouvernement +de la France, mais procurer au Roi le moyen +de pouvoir faire telles convocations qu'il croirait +convenables, pour travailler à assurer le bonheur de +ses sujets;</p> + +<p>«Que les armées combinées protégeraient tous +ceux qui se soumettraient au Roi et qui concourraient +au rétablissement de l'ordre dans le +royaume;</p> + +<p>«Qu'elles ordonnaient aux gardes nationaux de +veiller à la sûreté des personnes et des propriétés +jusqu'à l'arrivée des troupes, sous peine d'en être +responsables, avertissant que ceux qui seraient pris +les armes à la main seraient traités comme rebelles +à leur roi et perturbateurs du repos public;</p> + +<p>«Qu'elles rendaient également responsables sur +leurs têtes et sur leurs biens les membres de départements, +de districts et de municipalités des excès +qui se commettaient dans leur territoire, leur +ordonnant de continuer leurs fonctions jusqu'à ce +que Sa Majesté en ordonnât autrement; sommaient +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +les généraux, officiers, sous-officiers et soldats de +ligne, de se soumettre au Roi sur-le-champ, comme +à leur légitime souverain, et déclaraient aux habitants +des villages qui oseraient se défendre contre +les troupes de Leurs Majestés Impériales et Royales, +et tirer sur elles, qu'ils seraient traités dans toute +la rigueur des lois militaires, que leurs maisons +seraient démolies ou brûlées, tandis que les habitants +qui s'empresseraient de se soumettre à leur +roi seraient sous la protection des troupes alliées.</p> + +<p>«Leurs Majestés Impériales et Royales ordonnaient +à la ville de Paris et à tous ses habitants, sans distinction, +de se soumettre au Roi sur-le-champ, de +lui rendre, avec la liberté, les égards et les respects +dus à sa personne et à la famille royale, +les rendant personnellement responsables des violences +exercées contre eux, dont ils tireraient la +vengeance la plus éclatante, en livrant Paris à une +exécution militaire et à une subversion complète. +Elles protestaient d'avance contre toutes les lois et +décisions émanées du Roi, tant que ce prince et sa +famille ne seraient pas en lieu de sûreté, et elles +invitaient Sa Majesté à désigner la ville de son +royaume la plus voisine des frontières où il lui +plairait de se retirer sous bonne escorte, pour pouvoir +y appeler ses ministres et les conseillers qu'elle +jugerait à propos d'admettre, pour aviser aux +moyens de rétablir l'ordre et régler l'administration +du royaume; s'engageant à faire respecter à leurs +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +troupes la discipline la plus exacte, et demandant, +par tous ces motifs, aux habitants de ne pas s'opposer +à la marche des troupes, et de leur prêter +assistance au besoin.»</p> + +<p>Ce manifeste exaspéra l'Assemblée, qui se livra +sans ménagement à la plus violente colère; et +comme les armes manquaient, elle proposa d'employer +les piques, les lances, les haches et les +frondes, pour armer les citoyens. Dans l'excès de +sa fureur, Lecointre s'écria: «Ne s'élèvera-t-il pas +un homme de génie qui invente la manière dont +les hommes libres doivent faire la guerre?»</p> + +<p>Le manifeste du duc de Brunswick engagea le +Roi à une nouvelle déclaration de ses sentiments, +pour s'opposer à l'envahissement de la France. Il +parla à son peuple égaré comme un père qui ne +veut que son bonheur et le ramener à son devoir, +en lui retraçant tout ce qu'il a sacrifié dans l'espoir +de le rendre heureux, cherchant à lui prouver que +c'est dans l'union seule et dans l'exacte observation +de la Constitution qu'il parviendra à éviter les +malheurs dont il se voit menacé.</p> + +<p>En réponse à cette déclaration, Péthion se présenta +à l'Assemblée et demanda la permission de +lire une pétition dont les sections l'avaient chargé +comme premier magistrat de la Commune, pour +dénoncer le pouvoir exécutif. Dictée par les factieux, +cette pétition était du style le plus violent. Elle +représentait le Roi comme fortement opposé à la +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +Constitution, exaltant la clémence de la nation à +propos du voyage de Varennes. Elle accusait le Roi +de la trahir et le rendait responsable de tous les +maux dont les deux Assemblées étaient les auteurs. +Elle demandait sa déchéance et la nomination d'une +Convention pour la prononcer, faisait sentir la +nécessité d'un changement de dynastie, et demandait +que, jusqu'à l'établissement d'une Convention, +l'Assemblée nommât des ministres pris hors de son +sein, pour exercer provisoirement les fonctions du +pouvoir exécutif, jusqu'à la déclaration de la volonté +du peuple par l'organe de la Convention nationale. +Elle finissait par assurer que si les lâches et les +perfides se rangeaient du côté de l'ennemi, celui-ci +trouverait dix millions d'hommes libres prêts à +mourir pour la défense de la patrie.</p> + +<p>Plusieurs sections suivirent cet exemple, et +l'Assemblée décréta qu'elle traiterait, le 9 août, la +grande question de la déchéance.</p> + +<p>Après de grands débats sur la validité de la +dénonciation de M. de la Fayette, dénonciation +démentie par le maréchal Luckner, l'Assemblée +décréta qu'il n'y avait pas matière à accusation +centre ce général.</p> + +<p>La conduite de M. le duc d'Orléans ayant fait +ouvrir les yeux à madame la duchesse d'Orléans, +elle demanda et obtint en justice sa séparation de +biens d'avec ce prince, et se retira ensuite chez +M. le duc de Penthièvre, son père. Madame la princesse +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +de Lamballe, qu'il accusa d'y avoir contribué, +fut de ce moment l'objet de sa haine, que l'on +assura être une des causes de la fin cruelle de cette +malheureuse princesse.</p> + +<p>Les jacobins, sûrs de la direction du mouvement +qu'ils se préparaient à exécuter, ne s'en cachaient +plus; et leur plan était tellement connu, que +Branger, médecin de Mgr le Dauphin, me remit +plus de huit jours avant l'événement un petit +imprimé qui était le programme le plus fidèle de +cette effroyable journée, lequel fut suivi de point +en point.</p> + +<p>Il était devenu impossible de se faire illusion sur +les périls que nous courions. L'Assemblée, unie +d'intérêts avec les jacobins, disposant de toutes les +administrations, concentrant en elle tous les pouvoirs, +laissait au Roi bien peu d'espoir de pouvoir +résister à des ennemis aussi dangereux qu'acharnés +contre sa personne, et tout donnait lieu de +craindre que ce prince ne finît par succomber dans +une lutte aussi inégale.</p> + +<p>Dans cette extrémité, on conseilla à Sa Majesté +de traiter avec les jacobins et les principaux factieux +de l'Assemblée; de gagner les uns par l'espoir +de places lucratives qui flatteraient leur ambition +et leur cupidité, et les autres par l'appât de sommes +considérables, et de parvenir par ce moyen à +détourner l'orage qui était à la veille d'éclater.</p> + +<p>Boze, peintre du Roi et fort attaché à ce prince, +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +et que l'on savait avoir quelques relations avec +Vergniaud et quelques autres députés de la Gironde, +fut chargé de traiter avec eux. Il fut également +question d'entrer en négociation avec Péthion, Santerre, +Lacroix et autres jacobins. Mais ils déclarèrent +positivement ne vouloir traiter qu'avec un +aristocrate d'une réputation bien établie; car, +disaient-ils, nous n'avons jamais été trompés par +ceux-ci, et nous l'avons été plus d'une fois par les +constitutionnels.</p> + +<p>La Reine me demanda si je connaissais encore à +Paris une personne de probité, au-dessus de tout +soupçon et capable de mener adroitement une +pareille négociation. Je lui indiquai M. de La +Chèze, membre du côté droit de l'Assemblée constituante, +d'une probité et d'un désintéressement à +toute épreuve, et qui, même dans le parti opposé +au sien, jouissait d'une grande considération. Mais +je ne pus lui dissimuler qu'étant père de huit +enfants, il aurait peut-être de la peine à se charger +d'une négociation dont les suites pouvaient être si +dangereuses. A la première proposition qui lui en +fut faite, il n'hésita pas un instant: «Je ne connais +pas, dit-il, le danger d'une démarche, lorsqu'elle +peut être utile à mon roi, et je sacrifierais volontiers +ma vie pour le sortir de la cruelle situation où il se +trouve.»</p> + +<p>Le Roi le fit venir dans son cabinet, où il fut +introduit secrètement par mon valet de chambre, +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +qui le fit passer par le petit escalier de Mgr le +Dauphin, pour que personne n'en eût connaissance. +Il fut chargé de sonder les personnes en question, +pour savoir ce qu'elles demandaient et si l'on +croyait pouvoir se fier à leurs promesses. Elles +demandèrent huit cent mille francs pour les partager +entre elles, et s'engagèrent à employer tous les +moyens qui étaient en leur pouvoir pour détourner +le coup qui se préparait. Péthion promit de se +rendre au château, au premier bruit du danger, +et de donner l'ordre de repousser la force par la +force, si l'on tentait une entreprise contre les Tuileries.</p> + +<p>M. de La Chèze leur parla à plusieurs reprises, +et croyant les avoir persuadés du grand intérêt +qu'ils avaient à sauver le Roi pour la sûreté de leur +vie et de leur fortune, il vint rapporter à Sa Majesté +leurs demandes et leurs promesses. Pour la convaincre +de leur sincérité, ils firent de concert avec +elle quelques démarches préparatoires, mais de +nature à ne pas compromettre leur secret. Le Roi +accepta leurs propositions, et pour ne pas compromettre +M. de La Chèze, si on le voyait chez lui, il +me chargea de lui remettre les huit cent mille +francs, qu'il n'avait pu lui donner sur-le-champ.</p> + +<p>Les constitutionnels, alarmés du danger que leur +faisait courir le péril qui menaçait le Roi, se déterminèrent +à le servir malgré lui, et formèrent le +projet de s'assurer des chefs des jacobins et des +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +factieux de l'Assemblée, de réunir ensuite les +députés sages et modérés, qui en entraîneraient +nécessairement bien d'autres, et de redonner au +Roi l'autorité nécessaire pour faire marcher la Constitution.</p> + +<p>Les jacobins, ayant eu connaissance de ce complot, +n'en devinrent que plus acharnés à l'exécution +de leurs projets; et ceux qui avaient traité avec le +Roi, suspectant sa bonne foi, incertains d'ailleurs +de l'issue de la journée du 10 août, et craignant +d'être découverts, se réunirent dans la nuit à la +majorité de l'Assemblée et affichèrent à la tribune, +dans la matinée du même jour, des sentiments +dictés par la peur, qui les leur fit soutenir jusqu'à +ce qu'ils fussent eux-mêmes victimes de leurs +collègues; tant il est vrai que le courage et la bonne +foi se trouvent rarement liés avec le vice et l'intérêt +personnel.</p> + +<p>Tout ce qui se passait donnait les plus vives +inquiétudes aux personnes bien pensantes, et +chacun faisait parvenir au Roi les avis que l'on +recevait sur la situation de Paris. M. de Paroy, +craignant pour les jours de Leurs Majestés et ceux +de Mgr le Dauphin, me pria d'offrir de sa part à la +Reine trois cuirasses de douze doubles de taffetas, +impénétrables à la balle et au poignard, qu'il avait +fait faire pour elle, pour le Roi et pour Mgr le Dauphin, +et me remit un poignard pour en faire l'essai. +Je les portai chez la Reine, qui essaya sur-le-champ +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +celle qui lui était destinée; et, me voyant le poignard +entre les mains, elle me dit, du plus grand sang-froid: +«Frappez-moi pour en faire l'essai.» Je ne +pus soutenir une pareille idée, qui me fit frémir, et +je lui déclarai que rien ne me déterminerait à un +pareil geste. Elle ôta alors sa cuirasse dont je me +saisis; je la mis sur ma robe, et je la frappai du poignard, +qui, comme l'avait dit M. de Paroy, se trouva +impénétrable à ses coups. La Reine convint alors +avec le Roi que chacun d'eux s'en revêtirait à la +première apparence de danger, ce qui fut exécuté. +Or peut juger par ce trait de l'horreur de la situation +de la famille royale et de celle des habitants +des Tuileries, lorsqu'on en était réduit à employer +de pareils moyens.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XXIII</h2> + +<p class="center"><small><b>ANNÉE 1792</b></small></p> + +<p class="content hanging">Journées des 9 et 10 août.—Le Roi se détermine à aller à +l'Assemblée.—On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille, +et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour à +ses séances et y entendant les discours les plus outrageants pour +sa personne.—La Commune de Paris se rend maîtresse de +l'Assemblée, se charge, sur sa responsabilité, de la personne du +Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous renfermés +au Temple.—Péthion, Manuel et plusieurs autres +officiers municipaux les y conduisent.—Madame la princesse +de Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur +service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple +avec la famille royale, en sont enlevées huit jours après, et +conduites à la Force.—Journées des 2 et 3 septembre.—Mort +de madame la princesse de Lamballe.</p> + +<p class="p2">On avait grand soin d'entretenir l'effervescence +qui régnait parmi les habitants des faubourgs, les +fédérés et les Marseillais. On les faisait boire, on +leur donnait de l'argent; et enhardis par les chefs +des conjurés, qui les rassemblaient et les excitaient +au carnage, ils tenaient des propos affreux. Leurs +provocations devinrent si menaçantes, que M. Joly, +ministre de la justice, écrivit le 9 août à l'Assemblée +que le mal était à son comble; que huit lettres, qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> +lui avait écrites successivement pour lui rendre +compte des progrès de l'effervescence, étaient +restées sans réponse; qu'il était évident qu'il se +préparait un mouvement terrible pour le lendemain, +et que, sans un prompt secours du corps +législatif, il était impossible au gouvernement de +répondre des personnes et des propriétés. Quelques +membres de l'Assemblée se plaignirent d'avoir été +insultés, et M. de Vaublanc demanda que, sans différer, +on transférât ailleurs le lieu de ses séances.</p> + +<p>Après plusieurs débats, l'Assemblée se borna à +mander Rœderer, procureur-syndic du département, +pour savoir de lui ce qui se passait. Il déclara +qu'aussitôt qu'il avait appris l'insulte faite aux +députés, il avait été trouver le maire et lui avait +demandé compte du bruit qui se répandait; que +neuf cents hommes devaient entrer le soir dans +Paris; qu'il l'avait assuré n'en avoir aucune connaissance, +mais que, d'après ce qui se passait, il avait +convoqué, la veille, le corps municipal pour le matin, +et le conseil de la commune pour le soir; qu'il avait +chargé des officiers municipaux de se rendre à +l'Assemblée et au château, et écrit au commandant +général de la garde nationale de renforcer les +postes et d'avoir des réserves. Il ajouta que le +conseil général du département avait reçu un arrêté +de la section du Roi-de-Sicile, déclarant désapprouver +celui que lui avait envoyé la section des +Quinze-Vingts. On y annonçait que si l'Assemblée +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +n'avait pas prononcé le lendemain sur le sort du Roi, +la section sonnerait le tocsin et battrait la générale +pour que le peuple se levât en entier; qu'elle +envoyait cet arrêté aux quarante-sept autres sections +de Paris et aux fédérés, les invitant à y adhérer. +Le conseil général avait sur-le-champ improuvé cet +arrêté et enjoint à la municipalité de lui faire part +des mesures qu'elle avait prises pour en empêcher +l'exécution.</p> + +<p>Péthion se rendit à la barre pour rendre compte +des mesures qu'il avait prises pour maintenir la +tranquillité publique, troublée, disait-il, par des +bruits d'enlèvement du Roi. (Car le scélérat avait +des moyens de réserve pour justifier sa conduite en +cas de besoin.)</p> + +<p>Le Roi, sentant enfin la nécessité de se défendre, +si l'on venait à l'attaquer, fit venir quatre-vingt-dix +Suisses de Courbevoie pour la défense du château. +On les posta à toutes les issues et sur les escaliers +intérieurs, en leur défendant de tirer, à moins que +ce ne fût pour défendre la garde nationale. Celle +qui était aux Tuileries, et nommément le bataillon +des Filles-Saint-Thomas, était bien disposée à les +seconder. Elle était commandée, ainsi que les +Suisses, par MM. de Menou et de Boissière, et +M. de la Jarre, ex-ministre. Tous les gentilshommes +qui étaient en ce moment à Paris, et notamment +tous les officiers de la garde du Roi, se rendirent au +château pour la défense de Sa Majesté. Ils étaient +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +commandés par M. le maréchal de Mailly, qui +avait sous lui M. de Puységur, ex-ministre du Roi, +et MM. d'Hervilly et de Pont-l'Abbé. M. d'Hervilly +demanda au Roi de lui donner l'ordre de s'emparer +de l'Arsenal, des armes de sa garde qu'on y avait +déposées, et des cartouches qui devaient s'y +trouver. Ce prince, qui ne voulait pas qu'on pût +l'accuser d'être l'agresseur dans le mouvement qui +se préparait, se refusa à cette proposition. Les +conjurés, moins scrupuleux, commencèrent par +s'emparer de l'Arsenal, et se servirent des armes de +la garde royale et des cartouches qu'ils y trouvèrent, +dans l'horrible journée du 10 août.</p> + +<p>Plusieurs serviteurs de Sa Majesté se mirent aussi +dans les rangs des gentilshommes pour concourir +avec eux à sa défense. Des personnes zélées firent +des patrouilles pendant la nuit; et ayant été +arrêtées, elles fournirent aux conjurés un moyen +d'augmenter l'effervescence du peuple. A minuit, +on entendit sonner le tocsin et battre de toute part +la générale. On crut prudent de faire venir Péthion +au château. Il s'y rendît de bonne grâce et donna +même par écrit à M. Maudat, commandant général +de la garde nationale, l'ordre de repousser par +la force les entreprises que l'on pourrait former +contre le château. Les braves gardes nationaux +du bataillon des Filles-Saint-Thomas, voulant l'engager, +par intérêt de sa propre sûreté, à s'unir à +eux pour défendre le Roi, dirent assez haut pour +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +en être entendus: «Nous le tenons enfin ici; il +n'en sortira pas, et sa tête nous répondra de la personne +de Sa Majesté.» Effrayé de ce propos, il +trouva le moyen de faire connaître à l'Assemblée le +danger qu'il courait, et elle le manda à sa barre +par un décret. On n'osa s'opposer à son exécution, +et il sortit ainsi du château pour se rendre à +l'Assemblée, qu'il assura de sa vigilance pour le +maintien de la tranquillité publique. Et, bien +assurée qu'elle pouvait compter sur lui, elle le +renvoya à ses fonctions.</p> + +<p>La garde nationale fut sur pied toute la nuit, +sans recevoir aucun ordre sur la conduite qu'elle +devait tenir. Le Roi n'en pouvait donner sans la +signature de ses ministres, et ceux-ci n'osaient rien +signer à cause de leur responsabilité. Le commandant +général, soumis par la loi à la municipalité, +ne pouvait non plus donner d'ordres sans en être +requis par elle, et le sort du Roi se trouvait par là +entre les mains de Péthion et de Manuel.</p> + +<p>Le Roi fit à cinq heures la revue de la garde +nationale et eut lieu d'être content des dispositions +qu'elle annonçait; mais Péthion, totalement +retourné du côté des conjurés et inquiet des sentiments +qu'elle démontrait, la fit remplacer à six +heures par des bataillons sur lesquels il pouvait +compter, et la revue qu'en fit le Roi fut loin d'être +satisfaisante.</p> + +<p>Il y avait, parmi ces nouveaux bataillons, des +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +gens à piques qui excitaient à la révolte les gardes +nationaux dont la fidélité n'était pas bien affermie. +On entendait parmi eux des cris de: «<i>Vive Péthion! +vive la nation! A bas les traîtres et le veto!</i>» Des +corps entiers de gardes nationaux se rangèrent du +côté des rebelles, de manière que le Roi ne pouvait +compter que sur les Suisses, sur six cents hommes +de la garde nationale et sur trois cents personnes à +peu près, tant gentilshommes qu'officiers de la +garde du Roi et serviteurs de Sa Majesté, armés +seulement d'épées et de pistolets, tous sincèrement +attachés à sa personne, et habillés en bourgeois, +pour ne porter aucun ombrage à la garde +nationale.</p> + +<p>Il y avait dans la chambre du conseil, devant la +porte de la chambre du Roi, une vingtaine de grenadiers +de la garde nationale, auxquels la Reine +adressa ces paroles: «Messieurs, tout ce que vous +avez de plus cher, vos femmes et vos enfants, +dépendent de notre existence; notre intérêt est +commun.» Et leur montrant la petite troupe de +gentilshommes qui occupait les appartements: +«Vous ne devez pas avoir de défiance de ces braves +gens, qui partageront vos dangers et vous défendront +jusqu'à leur dernier soupir.» Touchés +jusqu'aux larmes, ils témoignèrent leur généreuse +résolution de mourir, s'il le fallait, pour la défense +de Leurs Majestés.</p> + +<p>Personne ne se coucha au château; tout le monde +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +se tenait dans les appartements, attendant avec +anxiété le dénoûment d'une journée qui s'annonçait +sous des auspices aussi funestes. La Reine parlait à +chacun de la manière la plus affectueuse et encourageait +le zèle qu'on lui témoignait. Je passai la +nuit, ainsi que ma fille Pauline, auprès de Mgr le +Dauphin, dont le sommeil calme et paisible formait +le contraste le plus frappant avec l'agitation qui +régnait dans tous les esprits.</p> + +<p>J'allai sur les quatre heures du matin dans +l'appartement du Roi, pour savoir ce qui se passait +et ce que nous avions à craindre ou à espérer. +«J'ai, me dit M. d'Hervilly, la plus mauvaise +opinion de cette journée; ce qu'il y a de pis en +pareil cas est de ne prendre aucun parti, et l'on ne +se décide à rien.»</p> + +<p>On annonça sur les sept heures que les habitants +du faubourg et l'armée marseillaise se portaient au +château; que des commissaires choisis par les factieux +des quarante-huit sections s'étaient érigés en +conseil général de la commune; qu'ils avaient +mandé M. Maudat, commandant de la garde +nationale, sous prétexte de se concerter avec lui, +l'avaient fait assassiner près de l'Hôtel de ville, afin +de s'emparer de l'ordre par écrit qu'il avait reçu +de Péthion de repousser la force par la force, et +promenaient sa tête dans Paris; que Santerre lui +avait été donné pour successeur, que l'état-major +était renouvelé, et que tout cela se faisait de concert +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +avec le comité de surveillance de l'Assemblée, +qui avait mis plus de quatre millions à la disposition +de Santerre pour propager l'insurrection. +L'Assemblée, qui sentait le danger qu'elle courait, +si les puissances étrangères avaient le dessus, +employait tous ses efforts pour associer le peuple à +ses crimes, afin que, perdant tout espoir de pardon, +il fût excité par ses frayeurs à partager sa résistance.</p> + +<p>L'ordre du conseil du département et de la municipalité, +envoyé aux gardes nationaux, de défendre +le Roi comme autorité constituée, fut lu dans tous +les rangs par des commissaires députés aux Tuileries; +mais il fit si peu d'effet sur cette garde +renouvelée, que les canonniers déchargèrent et +abandonnèrent leurs canons en apprenant la marche +des Marseillais et des brigands de la capitale. +M. d'Hervilly, voyant l'impossibilité d'en faire +usage pour la défense du Roi, les encloua sur-le-champ, +pour qu'on ne pût s'en servir contre le +château.</p> + +<p>Le Roi, qui avait déjà fait demander à l'Assemblée +d'envoyer une députation pour en imposer +aux brigands, lui en fit renouveler la demande par +M. Joly, ministre de la justice; mais, sous le prétexte +qu'elle n'était pas assez nombreuse pour délibérer, +Cambon fit prononcer l'ajournement, malgré +le péril que courait le Roi et qui croissait à chaque +instant. +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p> + +<p>L'incertitude du parti à prendre dans un danger +aussi imminent parut favorable à Rœderer pour +engager le Roi à se rendre à l'Assemblée nationale. +Il entra chez ce prince, suivi de quelques membres +du département; et, le priant de faire retirer le +grand nombre de personnes qui l'entouraient, il lui +adressa ces paroles: «Sire, le danger est imminent; +les autorités constituées sont sans force, et +la défense est impossible. Votre Majesté et sa famille +courent les plus grands dangers, ainsi que tout ce +qui est au château; elle n'a d'autre ressource pour +éviter l'effusion du sang que de se rendre à +l'Assemblée.» La Reine, qui était à côté du Roi +avec ses enfants, représenta qu'on ne pouvait +abandonner tant de braves gens qui n'étaient venus +au château que pour la défense du Roi: «Si vous +vous opposez à cette mesure, lui dit Rœderer d'un +ton sévère, vous répondrez, Madame, de la vie du +Roi et de celle de vos enfants.» Cette pauvre malheureuse +princesse se tut, et éprouva une telle révolution +que sa poitrine et son visage devinrent, en un +instant, tout vergetés. Elle était désolée de voir le +Roi suivre les conseils d'un homme si justement +suspect, et semblait prévoir d'avance tous les malheurs +qui l'attendaient. Rœderer flatta la famille +royale du succès de cette démarche et de son +prompt retour au château. La Reine, quoique loin +d'y croire, répéta ces paroles à ceux qu'elle était +si affligée d'abandonner; et le Roi, profondément +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +affecté, se tournant vers cette troupe fidèle, ne put +que leur adresser ces paroles: «Messieurs, je vous +prie de vous retirer et de cesser une défense inutile; +il n'y a plus rien à faire ici, ni pour vous ni +pour moi.»</p> + +<p>La consternation fut générale lorsqu'on vit +partir le Roi pour aller à l'Assemblée; la Reine le +suivait, tenant ses deux enfants par la main. A +côté d'eux étaient Madame Élisabeth et madame la +princesse de Lamballe, qui, comme parente de +Leurs Majestés, avait obtenu de les suivre; et +j'étais derrière Mgr le Dauphin. Le Roi était +accompagné de ses ministres et escorté par un +détachement de la garde nationale. Je quittai ma +chère Pauline la mort dans le cœur, en pensant +aux dangers qu'elle allait courir, et je la recommandai +à la bonne princesse de Tarente, qui me +promit de ne pas s'en séparer et d'unir son sort au +sien.</p> + +<p>Nous traversâmes tristement les Tuileries pour +gagner l'Assemblée. MM. de Poix, d'Hervilly, de +Fleurieu, de Bachmann, major des Suisses, le duc +de Choiseul, mon fils et plusieurs autres se mirent +à la suite de Sa Majesté, mais on ne les laissa pas +entrer. Il y eut à la porte un encombrement qui fit +craindre un moment pour les jours du Roi et de la +Reine. On parvint enfin à leur ouvrir un passage, +et ils furent reçus à la porte par une députation que +leur avait envoyée l'Assemblée. Le Roi traversa la +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +salle accompagné de ses ministres, et fut se placer +à côté du président; et la Reine, ses enfants et sa +suite se tinrent vis-à-vis: «Je viens, messieurs, dit +le Roi, pour éviter un grand attentat, pensant que +je ne puis être mieux en sûreté qu'au milieu de +vous.» Vergniaud, qui présidait en ce moment, +lui répondit: «Vous pouvez compter, Sire, sur la +fermeté de l'Assemblée nationale; ses membres +ont juré de mourir en soutenant les droits des +autorités constituées.»</p> + +<p>Le Roi s'assit alors auprès du président, et la +famille royale se plaça dans le banc des ministres. +Mais, sur l'observation de quelques membres de +l'Assemblée, que la Constitution interdisait toute +délibération en présence du Roi, l'Assemblée décida +que le Roi et sa famille se placeraient dans la loge +du logographe, derrière le fauteuil du président. +Les fidèles serviteurs de Sa Majesté arrachèrent sur-le-champ +les barreaux de cette loge et communiquèrent +une partie de la journée avec la malheureuse +famille royale.</p> + +<p>Rœderer se rendit à la barre, accompagné des +administrateurs du département et de la municipalité, +pour rendre compte de ce qui se passait dans +Paris et des motifs qui l'avaient engagé à presser +le Roi de se rendre à l'Assemblée: «Notre force, +ajouta-t-il, était paralysée et n'existait même plus; +nous n'en pouvons avoir d'autre que celle qu'il +plaira à l'Assemblée de nous donner. Nous apprenons +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +dans l'instant que le château vient d'être +forcé.»</p> + +<p>L'Assemblée fit un décret pour mettre les personnes +et les propriétés sous la sauvegarde du +peuple, et envoya une députation de vingt-cinq +de ses membres pour lui porter cette déclaration. +A peine fut-elle partie qu'on entendit le bruit du +canon et de la mousqueterie; la députation se +dispersa, et une partie rentra dans la salle. Le Roi +les rassura en leur disant qu'il avait donné l'ordre +de ne pas tirer; mais voyant entrer des personnes +armées dans l'Assemblée, celle-ci s'y opposa; car, +au milieu de ses succès, elle mourait de peur et +craignait toujours qu'on ne vint délivrer le Roi et +faire main basse sur les conjurés.</p> + +<p>Il arriva des pétitionnaires qui déposèrent que +les Suisses les avaient attirés en signe d'amitié et +avaient fusillé un grand nombre d'entre eux: «Nous +avons, dirent-ils, mis le feu aux Tuileries, et nous +ne l'éteindrons que quand la justice du peuple +sera satisfaite. Nous sommes chargés de vous +demander encore une fois la déchéance du pouvoir +exécutif; c'est une justice que nous réclamons et +que nous attendons de vous.» Le président leur +répondit: «L'Assemblée veille au salut de +l'empire; assurez le peuple qu'elle va s'occuper +des grandes mesures qu'exige son salut.»</p> + +<p>Une députation de la section des Thermes vint +dire à la barre qu'elle ratifiait la pétition présentée +<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +la veille pour demander la déchéance; que +le peuple, fatigué des crimes de la Cour, avait juré +de maintenir l'égalité et la liberté, et que tous les +citoyens de Paris partageaient ces sentiments: +«Osez jurer, dit-elle aux députés, que vous sauverez +l'empire.»—«Oui, nous le jurons», dirent +en se levant tous les députés.</p> + +<p>Le concert de toutes ces voix séditieuses, jointes +au bruit du canon et de la mousqueterie, nous +faisait à tous un mal affreux. Chaque coup de canon +nous faisait tressaillir; le cœur du Roi et celui de +la Reine étaient déchirés; et nous étions dans +la plus profonde douleur, en pensant au sort +qu'éprouvaient peut-être en ce moment ceux que +nous avions laissés aux Tuileries. Le pauvre petit +Dauphin pleurait, s'occupait de ceux qu'il aimait +et qui étaient restés au château, se jetait dans mes +bras et m'embrassait. Plusieurs députés en furent +frappés, et la Reine leur dit: «Mon fils aime tendrement +la fille de sa gouvernante, qui est restée +aux Tuileries; il partage l'inquiétude de sa mère, +et celle que nous éprouvons, du sort de ceux que +nous y avons laissés.» Malgré leur férocité, ils ne +purent se défendre d'un sentiment d'attendrissement +et de pitié, en regardant cet aimable +enfant, qui commençait dans un âge si tendre à +sentir déjà le malheur qui l'attendait. Les nouveaux +représentants de la Commune, qui devait +bientôt elle-même dicter des lois à l'Assemblée, +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +vinrent lui faire part de la nomination provisoire de +Santerre comme commandant général de la garde +nationale de Paris, et de la continuation de +Péthion, de Manuel et de Danton dans les places +qu'ils occupaient. Montaut fit la motion que chaque +député jurât à la tribune de maintenir la liberté et +l'égalité, et de mourir à son poste; et nous les +entendîmes successivement répéter ces mêmes +paroles pendant plus de deux heures.</p> + +<p>Les pompiers, que l'on avait envoyé chercher +pour éteindre le feu des Tuileries, vinrent représenter +à l'Assemblée l'impossibilité d'y réussir, si +l'on n'y envoyait des commissaires pour rétablir +l'ordre. Elle répondit d'abord que ce soin regardait +la municipalité; mais sur la représentation de +Chabot, qu'il était cependant fâcheux de laisser +étendre l'incendie, et qu'il était urgent de mettre +un homme de confiance à la tête des pompiers, +elle nomma à cet effet Palloy, architecte de la ville, +qui s'était signalé par son zèle lors de la destruction +de la Bastille.</p> + +<p>Plusieurs fidèles serviteurs du Roi, ayant trouvé +moyen de pénétrer dans l'Assemblée, se rendirent +auprès de ce prince dans la loge du logographe, et +rendirent compte à Sa Majesté de ce qui se passait +aux Tuileries. Ils nous apprirent que les femmes en +étaient sorties sans qu'il leur fût arrivé d'accident, +et mon fils m'assura que Pauline était en +sûreté. Cette certitude et sa présence furent d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +grande consolation pour mon cœur, quoiqu'il fût +encore profondément touché du sort de tant de +braves gens qui s'étaient dévoués pour le Roi et la +famille royale. Mgr le Dauphin fut charmant, en +cette occasion, par la sensibilité avec laquelle il me +témoigna sa satisfaction de savoir sa chère Pauline +hors de danger. Ces messieurs nous dirent que les +Suisses avaient eu un moment le dessus, mais que +n'étant pas secondés, et la multitude croissant à +chaque instant, ils avaient été forcés de se retirer; +qu'on en avait massacré un grand nombre, et que la +fureur s'était étendue jusqu'aux Suisses des particuliers, +dont plusieurs, et nommément le mien, +avaient péri; qu'on ne pouvait se dissimuler qu'il +y aurait beaucoup de victimes, par la rage dont +était animée la populace, présentement maîtresse +du château.</p> + +<p>On vint avertir en ce moment que les Suisses +marchaient sur l'Assemblée, que les fédérés marchaient +à leur rencontre, et qu'ils allaient se livrer +un combat sanglant. L'Assemblée en frémit et +demanda au Roi qu'une des personnes qui étaient +avec lui allât les parlementer et leur fît rendre les +armes. Le président proposa d'en donner l'ordre +par écrit, et M. d'Hervilly s'offrit pour remplir +cette commission; mais avant de partir, il déclara +qu'il ne pouvait agir utilement que sur l'ordre +et la signature de ce prince. L'Assemblée, qui frémissait +de la possibilité de voir arriver les Suisses, +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +s'empressa de présenter au Roi de l'encre et du +papier pour qu'il donnât l'ordre de mettre bas +les armes et de faire retourner les Suisses sur leurs +pas. M. d'Hervilly traversa la rue Saint-Honoré +au milieu des coups de fusil et des balles qui pleuvaient +sur lui de toute part, et fut admiré par sa +bravoure de tous ces enragés. Voyant avec douleur +l'impossibilité où seraient les Suisses de résister à +la multitude de gens armés qui venait à leur rencontre, +il leur signifia l'ordre du Roi de mettre bas +les armes, et revint lui rendre compte de la commission +dont il avait été chargé.</p> + +<p>Les Marseillais et autres brigands, voyant les +Suisses désarmés, se mirent à courir sur eux, et +ces derniers se virent obligés de se cacher et de +changer d'habits pour ne pas être victimes de leur +fureur. On apprit à l'Assemblée que M. d'Affry avait +été mis en prison pour sa propre sûreté, et qu'on +avait mis les scellés chez lui. Elle décréta alors, sur +la motion de Bazire, que les Suisses seraient mis +sous la sauvegarde de la loi et des vertus hospitalières +du peuple; ce qui n'empêcha pas que +celui-ci ne mît à mort tous ceux qui eurent le malheur +de tomber sous sa main.</p> + +<p>Les députés, inquiets de voir le Roi environné de +personnes qui lui étaient attachées, déclarèrent que +le Roi ne devait être gardé que par la garde nationale, +et que toute autre devait se retirer. Le comte +Charles de Chabot, qui était resté dans cette garde +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +dans la vue d'être utile au Roi, alla prendre sur-le-champ +son uniforme et son fusil, et fit le service +de factionnaire à la porte du logographe. Les marques +d'attachement qu'il donna à Sa Majesté l'ayant +rendu suspect aux factieux, il fut arrêté peu de +jours après l'entrée du Roi au Temple et conduit à +la prison de l'Abbaye, où il fut une des premières +victimes de la journée du 2 septembre.</p> + +<p>Il avait adopté pendant quelque temps les principes +de la Révolution; mais, ayant le sens droit et +le cœur pur, il en avait reconnu le danger, et +n'avait cessé, depuis, de chercher à réparer l'erreur +d'un esprit exalté par les propos qu'il entendait +journellement chez la duchesse d'Enville, sa grand'mère. +Elle avait été liée de tout temps avec les différents +membres de la société philosophique, qui +l'avaient imbue des prétendus principes de liberté et +d'égalité, sous lesquels ils cachaient leur ambition +et leur esprit de domination. Ils lui firent +payer bien cher l'appui qu'elle leur avait donné au +commencement de la Révolution, son fils et son +petit-fils ayant été massacrés par suite de leurs principes.</p> + +<p>Lamarque annonça à l'Assemblée qu'on avait +arrêté le départ des courriers, pour empêcher qu'on +ne portât l'alarme dans les départements. Il proposa +que l'on fît une adresse aux Français pour les +instruire que leurs représentants ne négligeraient +rien pour sauver la patrie, qui ne pouvait l'être que +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +par l'union de tous les bons Français. L'Assemblée +adopta cette proposition et le chargea de la rédaction +de l'adresse.</p> + +<p>Vergniaud lui succéda à la tribune: «Je viens, +dit-il, au nom de la commission extraordinaire, +vous proposer une mesure bien rigoureuse, mais +devenue nécessaire, malgré la douleur dont je vous +vois pénétrés. Les dangers de la patrie, qui sont à +leur comble, proviennent de la défiance qu'inspire +la conduite du chef du pouvoir exécutif dans une +guerre entreprise contre la liberté et l'indépendance +nationales. Des adresses de toutes les parties de +l'empire demandent la révocation de l'autorité +déléguée à Louis XVI; et l'Assemblée, ne voulant +point agrandir la sienne par aucune usurpation de +pouvoir, vous propose de décréter: l'établissement +d'une Convention nationale dont elle vous +proposera le mode de convocation; l'organisation +d'un nouveau ministère, les ministres actuels conservant +provisoirement leurs fonctions jusqu'à sa +nomination; celle d'un gouverneur du prince royal; +la suppression de la liste civile, dont on déposera +les registres sur les bureaux de l'Assemblée, accordant +seulement une somme de quatre cent mille +francs pour la dépense de la famille royale jusqu'à +l'établissement de la Convention; la demeure du +Roi et de la famille royale dans l'enceinte du corps +législatif, jusqu'à ce que la tranquillité soit rétablie +dans Paris, avec injonction au département de lui +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +préparer un logement au Luxembourg, où elle sera +sous la garde des citoyens et de la loi; la déclaration +d'infamie et de traître à la patrie pour tout +fonctionnaire public, tout soldat, officier ou même +général, de quelque grade qu'il fût, qui abandonnerait +son poste; et ordre de faire publier +sur-le-champ le présent décret, et de l'envoyer aux +quatre-vingt-trois départements, en leur imposant +l'obligation de le faire parvenir dans les vingt-quatre +heures aux diverses municipalités de leur +ressort.»</p> + +<p>On juge bien que la proposition fut convertie sur-le-champ +en décret.</p> + +<p>Aussitôt que les ministres eurent entendu les +reproches faits au Roi et sur lesquels l'Assemblée +motivait la suspension de la royauté, ils voulurent +se rendre à la barré de l'Assemblée, pour prendre +sur eux toute la responsabilité de la conduite du +Roi; mais il le leur défendit absolument, leur +disant: «Vous augmenteriez le nombre des victimes +sans pouvoir m'être utiles, et ce serait un +chagrin de plus pour moi. Retirez-vous, je vous +l'ordonne, et ne revenez plus ici.» Car le malheur +qui accablait cet excellent prince ne l'empêchait +pas de s'occuper de tous ceux qui lui étaient attachés.</p> + +<p>La Reine, désolée d'être séparée de Mgr le Dauphin +et de le voir entre des mains du choix d'une +pareille assemblée, pria plusieurs députés sur lesquels +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +elle croyait pouvoir compter de chercher à +parer un coup qui lui serait aussi sensible. Ils y +réussirent d'autant plus facilement, que l'Assemblée, +qui projetait l'établissement d'une république, +s'embarrassait peu de donner un gouverneur à +Mgr le Dauphin.</p> + +<p>Pendant que l'Assemblée rendait décrets sur +décrets, les Tuileries étaient livrées au pillage. On +apportait à l'Assemblée l'or, les bijoux trouvés chez +la Reine, et divers autres effets dont on lui faisait +l'offrande. On y porta aussi une malle pleine d'assignats +et un paquet de lettres. Ces dernières furent +envoyées au comité de surveillance, et beaucoup +d'autres à la Commune; car, lorsque nous fûmes +conduits à l'Hôtel de ville avant d'être menés à la +Force, nous vîmes un monceau de lettres dans le +cabinet de Tallien. Les divers effets furent également +portés à la Commune, et les assignats aux +Archives.</p> + +<p>Il est remarquable que cette armée de bandits +s'était interdit le vol aux Tuileries, et mettait impitoyablement +à mort ceux qu'elle surprenait s'appropriant +quelque effet du château. Elle s'y permit +seulement le vol du vin et des liqueurs, dont elle +n'y laissa pas une bouteille. Elle cassait, brisait, +éparpillait, et il y eut un dégât énorme qui ne profita +à personne.</p> + +<p>Tout ce qui habitait les Tuileries perdit tout ce +qu'il possédait; mais la majeure partie de nos effets +<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +fut volée par les commissaires établis dans le château, +sous prétexte de les conserver, et ils ne se +firent pas de scrupule, non plus que leurs affidés, de +s'approprier ce qui était à leur convenance. On rendit +dans la suite un peu de linge et quelques nippes, +mais rien de ce qui avait une valeur réelle.</p> + +<p>Tous ceux qui apportaient des offrandes enlevées +aux Tuileries les accompagnaient des plus grossières +invectives contre le Roi et la Reine, et laissaient +percer, en les regardant, la joie qu'ils éprouvaient +de pouvoir les insulter à leur gré. De pareilles bassesses +étaient trop au-dessous d'eux pour leur faire +une grande impression; mais ce qui les touchait +sensiblement et brisait leur cœur de douleur, était +de voir conduire à la barre leurs plus fidèles serviteurs, +ne prévoyant que trop le sort qui les attendait +entre les mains de ces furieux.</p> + +<p>Je vis conduire, entre autres, le vicomte de Maillé, +beau-frère de la duchesse de Maillé, mon amie +intime, et auquel j'étais attachée depuis ma jeunesse. +Il était tout en sang, ses habits déchirés, et il +était évident qu'il avait été cruellement maltraité. +C'était un brave et loyal gentilhomme, plein d'honneur +et de probité, et qui avait très bien servi. +Dévoué à son roi, il ne l'avait quitté dans cette +cruelle journée que lorsqu'on éloigna de sa personne +ses plus fidèles serviteurs. Je ne puis dire ce que +cette vue nous fit souffrir; je le vis ce jour-là pour +la dernière fois; emprisonné à l'Abbaye, il y fut +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +massacré dans la journée du 2 septembre, laissant +une femme et des enfants inconsolables de sa +perte.</p> + +<p>On ne peut se faire d'idée de la rapidité avec +laquelle se succédaient les décrets. Il y en eut un +pour donner à l'Assemblée le droit de nommer, pour +chaque ministère, un secrétaire du conseil; un autre +pour que chaque ministre nommé par elle pût signer +tous les objets relatifs à son ministère, sans avoir +besoin de la sanction du Roi; un autre pour établir +un camp sous les murs de Paris, ou s'enrôlerait qui +voudrait. Un autre décidait que les canonniers +pourraient, d'après la demande qu'ils en auraient +formée, établir des esplanades d'artillerie sur les +hauteurs de Montmartre. Elle donna aussi le droit +à chaque citoyen, âgé de vingt-cinq ans et vivant +de son travail, de pouvoir être admis aux assemblées +primaires pour l'établissement de la prochaine +Convention.</p> + +<p>Elle décréta, en outre, la permanence de l'Assemblée +et la nomination de douze commissaires pour +être envoyés aux quatre armées, lesquels feraient +signer aux ministres du Roi qu'ils n'y avaient pas +envoyé de proclamation.</p> + +<p>On rapporta, à la grande satisfaction du Roi, la +nomination du gouverneur du prince royal; et ce +fut le seul moment de consolation qu'éprouva la +famille royale dans cette effroyable journée.</p> + +<p>Toutes les pétitions étaient accompagnées, aussi +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +bien que les décrets, des injures les plus atroces +contre le Roi et la Reine. Un grand nombre de +députés rivalisaient avec les pétitionnaires, dans les +reproches qu'ils se permettaient d'adresser à la +malheureuse famille royale, qui passa douze longues +heures à entendre la répétition de tout ce qui +pouvait affliger son cœur et fatiguer son esprit.</p> + +<p>Dans le nombre de ceux qui avaient contribué au +succès de cette effroyable journée, il y en eut cependant +plusieurs qui, respectant le malheur de la +famille royale, mirent au moins dans leurs discours +plus de réserve et de décence. Les membres du côté +droit, privés depuis longtemps de toute influence et +réduits au silence par la majorité de l'Assemblée, +témoignèrent au Roi la profonde douleur dont ils +étaient pénétrés, et leur regret d'être dans l'impossibilité +de pouvoir s'opposer à ce dont ils avaient le +malheur d'être témoins.</p> + +<p>Le résultat des votes de l'Assemblée pour la +composition des ministères fut d'abord la réintégration +de Roland, Servan et Clavières dans les +ministères de la guerre, de l'intérieur et des finances; +puis les nominations de Danton dans celui +de la justice; de Monge à la marine, de Grouvelle +aux affaires étrangères, et de Le Brun aux contributions +publiques.</p> + +<p>M. d'Abancourt, ministre du Roi au département +de la guerre, fut décrété d'accusation pour n'avoir +pas fait partir les Suisses. Mais, d'après l'ordre du +<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +Roi de le quitter, il s'était mis en sûreté et ne put +être arrêté.</p> + +<p>Conformément au décret de l'Assemblée, qui +ordonnait que le Roi et sa famille resteraient dans +son enceinte jusqu'au moment où la tranquillité +régnerait dans Paris, on prépara des cellules aux +Feuillants pour y loger la famille royale. Le Roi fut +seul dans la sienne, sans pouvoir garder auprès de +lui les personnes qu'on y avait laissées jusqu'alors. +La Reine et Madame restèrent ensemble dans une +seconde cellule, et Madame Élisabeth, madame de +Lamballe et moi fûmes mises dans une troisième +avec Mgr le Dauphin. Nous passâmes une nuit telle +qu'on peut se l'imaginer, entendant distinctement le +vacarme de l'Assemblée, les applaudissements et les +battements des tribunes; et, à l'exception de Mgr le +Dauphin et de Madame, qui, accablés de fatigue, +s'endormirent sur-le-champ, personne ne put fermer +l'œil de la nuit. Ce fut cependant un petit +adoucissement pour le Roi et la Reine de pouvoir +être seuls un instant; mais quel moment que celui +où ils purent se livrer sans contrainte à tous les +sentiments qu'ils éprouvaient! On leur fit le triste +détail de ce qui se passait dans la ville, de la +consternation qui y régnait, et de la terreur qu'inspiraient +l'audace et la fureur des factieux.</p> + +<p>Des commissaires vinrent à onze heures du soir +reconnaître si chacun était couché dans la cellule +qui lui était destinée; car, malgré toutes leurs précautions, +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +ils ne pouvaient se défendre d'une inquiétude +qui leur faisait pousser la méfiance au dernier +degré. MM. de Choiseul, de Brézé, de Briges, de +Poix, de Nantouillet, de Goguelas, d'Hervilly, +d'Aubier et mon fils, et quelques autres dont je n'ai +pu retenir les noms, passèrent la nuit auprès du +Roi. Mais on ne le laissa pas jouir longtemps de la +consolation de se voir entouré de personnes sur +l'attachement desquelles il avait tout lieu de compter. +On lui signifia, dès le lendemain, de les renvoyer, +sous le prétexte que leur présence pouvait +porter le peuple à de nouveaux excès: «Je suis donc +en prison, leur dit le Roi, et moins heureux que +Charles I^{er} qui conserva tous ses amis jusqu'à l'échafaud?» +Puis, se tournant vers ces messieurs, il leur +témoigna son regret de les quitter, et leur ordonna +de se retirer. La Reine leur dit, les larmes aux yeux: +«Ce n'est que dans ce moment que nous sentons +toute l'horreur de notre position; vous l'adoucissiez +par votre présence et votre dévouement, et l'on nous +prive de cette dernière consolation.» Comme la +famille royale était sans argent et sans linge, ils +mirent tous aux pieds du Roi l'or qu'ils avaient +alors sur eux; mais le Roi ne voulut point l'accepter, +leur disant: «Gardez, messieurs, vos portefeuilles, +vous en aurez plus de besoin que nous, +ayant, j'espère, plus de temps à vivre.»</p> + +<p>Le Roi et sa famille reprirent encore les mêmes +places dans les mêmes loges que la veille, et ils y +<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +entendirent, ainsi que le jour suivant, les félicitations +sans nombre que reçut l'Assemblée des députations +qui se succédaient les unes aux autres, lesquelles +étaient accompagnées des mêmes injures +contre le Roi et sa famille. Ce prince eut la douleur +d'entendre les transports de joie avec lesquels l'Assemblée +reçut l'hommage du drapeau conquis sur +les Suisses par le sieur Lange, aidé des grenadiers +du faubourg Saint-Laurent, et dont elle ordonna +sur-le-champ la suspension à la voûte de l'Assemblée. +Elle applaudit également à la nomination d'une +cour martiale pour juger les Suisses, sans distinction +de grade, avec l'ordre donné à Santerre de pourvoir +à la sûreté de soixante d'entre eux, réfugiés dans un +bâtiment adjoint à l'Assemblée. Elle voulut se donner +un air de générosité à leur égard, mais ils +furent tous fusillés le lendemain.</p> + +<p>Le Roi entendit prononcer la suspension provisoire +de tous les juges de paix de toutes les sections +de Paris, l'ordre de conduire à l'Abbaye M. de +La Porte, intendant de la liste civile, et d'apposer +les scellés sur tous ses papiers; enfin, le rapport des +commissaires nommés pour faire l'inventaire du +propre secrétaire de Sa Majesté, ainsi que de tous +ses papiers. Pour combler la mesure des insultes +prodiguées à notre pauvre malheureux roi, il fut +condamné à entendre la lecture faite par Condorcet +de l'exposition des motifs qui avaient décidé +l'Assemblée à la convocation d'une Convention +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +nationale, et à la suspension du pouvoir exécutif +dans les mains du Roi. C'était le résumé de tous les +griefs reprochés au Roi par les factieux, de ceux +attribués aux nobles et aux prêtres, qu'on accusait +ce prince d'avoir soutenus au préjudice de l'État. +On l'y rendait responsable de la guerre actuelle et +de la conduite des puissances étrangères, et l'on peut +juger de tout ce que cette exposition contenait d'injurieux +pour Sa Majesté, en y voyant les signatures +de Guadet, Romme, Goujon et autres factieux de +la Montagne; elle fut envoyée dans tous les départements.</p> + +<p>Afin d'entretenir la fermentation dans Paris, on +répandit le bruit d'un attentat projeté sur les jours +de Péthion, et l'on vint dire à l'Assemblée que les +assassins étaient dans les fers, et qu'on lui avait +donné une garde pour veiller sur des jours aussi +précieux.</p> + +<p>Pour être plus à portée de surveiller le Roi et +sa famille, l'Assemblée changea l'habitation du +Luxembourg, pour l'habitation du Roi et de sa +famille, en celle de l'hôtel du ministre de la justice, +place Vendôme; mais cette décision ne fut pas de +longue durée. Manuel, au nom de la Commune de +Paris, vint représenter à l'Assemblée qu'étant chargée +de la garde du Roi, elle proposait de l'établir au +Temple, où elle le croyait plus en sûreté que partout +ailleurs. La Reine frémit quand elle entendit +nommer le Temple, et me dit tout bas: «Vous verrez +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +qu'ils nous mettront dans la tour, dont ils feront +pour nous une véritable prison. J'ai toujours eu une +telle horreur pour cette tour, que j'ai prié mille fois +M. le comte d'Artois de la faire abattre, et c'était +sûrement un pressentiment de tout ce que nous +aurons à y souffrir.» Et sur ce que je cherchais à +écarter d'elle une pareille idée: «Vous verrez si je +me trompe», répéta-t-elle. L'événement n'a malheureusement +que trop justifié un pressentiment +aussi extraordinaire.</p> + +<p>Manuel fit à l'Assemblée le récit de la conduite +barbare qui devait être tenue vis-à-vis de la famille +royale: «Le Temple, dit-il, sera gardé par vingt +hommes pris dans chaque section de la ville de +Paris. On y conduira demain le Roi et sa famille, +avec le respect dû au malheur. Les rues qu'ils traverseront +seront bordées des soldats de la Révolution, +qui les feront rougir d'avoir cru qu'il pouvait +y avoir parmi eux des esclaves du despotisme, et +leur plus grand supplice sera d'entendre crier: +«Vivent la nation et la liberté!» Il ajouta que le +Roi et la Reine n'ayant que des traîtres pour amis, +toute correspondance leur serait interdite.</p> + +<p>Une députation de cette même Commune vint +demander le rapport du décret relatif à la création +d'un nouveau directoire de département qui +pourrait casser tout ce que le peuple venait de +faire; et l'Assemblée, qui s'était mise dans sa dépendance +de manière à ne pouvoir lui rien refuser, +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +se vit obligée, quoique malgré elle, d'adhérer à sa +demande, ainsi qu'à celles qu'elle y ajouta par la +suite.</p> + +<p>On fit grâce au Roi, le lundi 13, de la séance de +l'Assemblée, et la matinée se passa à concerter les +préparatifs du départ pour le Temple. Péthion +déclara à Sa Majesté qu'elle ne pouvait emmener +qu'une personne pour la servir, et quatre femmes +pour le service de la Reine, des deux princesses +et de Mgr le Dauphin. Madame Thibault se +présenta pour le service de la Reine, madame +Navarre pour celui de Madame Élisabeth, et +mesdames Basire et de Saint-Brice pour celui de +Mgr le Dauphin et de Madame. Les deux premières +étaient premières femmes de chambre des +deux princesses, qui avaient en elles la confiance +qu'elles méritaient par leur dévouement et l'ancienneté +de leurs services. Les deux autres témoignaient +le même attachement et un véritable +dévouement. Comme on permit un moment à la +Reine d'emmener une seconde femme, madame +Auguier demanda à suivre Sa Majesté et arriva +même aux Feuillants; mais cette permission ayant +été promptement révoquée, elle fut obligée, à son +grand regret, de retourner chez elle, car elle était +fort attachée à la Reine.</p> + +<p>MM. de Champlost, premiers valets de chambre +du Roi, qui faisaient à eux deux leur quartier, +n'ayant pu suivre le Roi à cause de leur mauvaise +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +santé<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, M. de Chamilly, qui était aussi premier +valet du Roi, s'offrit pour les remplacer avec tout le +dévouement d'un véritable attachement. Employé au +service intérieur de Sa Majesté, il trouva le moyen +d'ennoblir les fonctions les plus humbles, auxquelles +il n'était point habitué, par les sentiments +avec lesquels il s'occupait de tout ce qu'il croyait +pouvoir adoucir les gênes de toute espèce qu'éprouvait +la famille royale, et il fut pour ma fille et +pour moi d'une obligeance qu'il m'est impossible +d'oublier.</p> + +<p>M. Hue, nommé premier valet de chambre de +Mgr le Dauphin jusqu'au moment où il devait passer +aux hommes, et qui connaissait Péthion de vieille +date, sollicita celui-ci si vivement de le laisser suivre +Mgr le Dauphin, qu'il obtint la permission de +ne point abandonner ce jeune prince. Sa conduite +et son attachement à la famille royale ont été si +connus, que je n'apprendrai rien de nouveau en +ajoutant son nom à mes faibles éloges.</p> + +<p>Meunier, de la bouche du Roi, fut chargé de la +cuisine de Sa Majesté, et y continua le même service +jusqu'au départ de Madame pour Vienne. +Targé parvint aussi à être employé au service intérieur +de la Tour, et donna à la famille royale, au +risque même de sa vie, les preuves d'une fidélité +peu commune et d'un dévouement absolu. +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p> + +<p>La Reine, qui ne cessait jamais de s'occuper de +tout ce qui pouvait adoucir la peine de ceux qui +étaient auprès d'elle, voulant me procurer la consolation +d'emmener avec moi ma fille Pauline, m'offrit, +avec une bonté parfaite, de la demander à +Péthion. Je fus glacée de la proposition, ne prévoyant +que trop que l'on ne nous laisserait pas +longtemps au Temple; je frémissais à l'idée d'exposer +ma fille, jeune et jolie, à la merci de ces furieux; +car je connaissais trop la fermeté de son caractère +et le bonheur qu'elle éprouverait de pouvoir adoucir +par ses soins, son respect et son attachement, +la cruelle position de la famille royale, pour me +permettre de calculer les dangers qu'elle pouvait +courir d'ailleurs. Mgr le Dauphin et Madame, qui +me virent un moment d'incertitude, se jetèrent à +mon cou, me demandant avec instance de leur +donner leur chère Pauline; Madame ajouta même +avec une grâce parfaite: «Ne nous refusez pas, elle +fera notre consolation, et je la traiterai comme ma +sœur.» Il me fut impossible de résister à de pareilles +instances; je recommandai ma fille à la Providence. +Je témoignai à la Reine toute ma reconnaissance +et mon extrême désir de lui voir obtenir +pour Pauline une faveur à laquelle elle attacherait +tant de prix. La Reine en fit la demande à Péthion, +qui l'accorda de bonne grâce. Il me dit d'envoyer +chercher ma fille par son frère, qui la mènerait au +comité de l'Assemblée, laquelle lui donnerait la permission +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +dont elle avait besoin pour accompagner +Leurs Majestés. Pauline éprouva la joie la plus vive en +apprenant cette nouvelle, et se rendit sur-le-champ +à l'Assemblée avec mon fils, qui la remit ensuite +entre mes mains. Il profita de cette circonstance +pour passer encore une partie de la journée auprès +du Roi, et supplia Sa Majesté de lui obtenir la même +permission qu'à sa sœur; mais Péthion n'y voulut +pas consentir, et mon fils ne put rester avec le Roi +que jusqu'à son départ des Feuillants; encore fut-il +obligé de quitter Sa Majesté deux heures auparavant, +par l'ordre exprès qu'elle lui en donna.</p> + +<p>Ce bon prince, toujours plus occupé des autres que +de lui-même, lui dit ces propres paroles: «Monsieur +de Tourzel, allez-vous-en, je vous en prie; +plus nous approchons de l'heure de notre départ, +plus la fureur du peuple augmentera, et vous courrez +le risque d'en être une victime.» Et voyant que +mon fils ne pouvait se résoudre à le quitter, il lui +dit: «Je vous l'ordonne, monsieur de Tourzel, et +c'est peut-être le dernier ordre que vous recevrez de +moi.» Puis, prenant les cheveux qu'on venait de +lui couper, il les lui donna, ajoutant: «Il faut +espérer que nous verrons des temps plus heureux, +et je serai bien aise de vous revoir auprès de moi.» +Puis il l'embrassa; la Reine, le jeune prince, +Madame et Madame Élisabeth lui firent le même +honneur, et il se retira pénétré de la plus profonde +douleur. +<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p> + +<p>Comme mon fils n'avait pas quitté le Roi pendant +toute la Révolution et lui avait toujours témoigné +un grand attachement, le Roi m'avait dit de lui-même: +«Que votre fils ne pense point à quitter la +France, je veux le conserver auprès de ma personne, +et si je suis assez heureux pour être un jour +à la tête de mes troupes, je le ferai un de mes +aides de camp.» J'étais loin d'avoir pensé à solliciter +pour lui une pareille faveur, m'étant imposé +la loi de ne former aucune demande, et de ne +penser qu'à donner à Sa Majesté des preuves +du dévouement le plus sincère et le plus désintéressé.</p> + +<p>Mon fils, en quittant le Roi, fut au moment +d'être arrêté par la populace, qui, dans l'attente du +départ du Roi pour le Temple, entourait le bâtiment +des Feuillants; et il ne dut son salut qu'à +quelques gendarmes ci-devant gardes de la prévôté +de l'Hôtel, qui, l'ayant reconnu, le firent sortir par +une porte détournée et ne le quittèrent que lorsqu'il +fut en sûreté. Ne pouvant se résoudre à perdre de +vue la personne du Roi, il prit, en rentrant chez lui, +un costume qui le déguisa, se mêla parmi les bandits +qui entouraient la voiture de Sa Majesté jusqu'au +Temple. Quand il en vit refermer la porte, il +éprouva, m'a-t-il dit mille fois, un sentiment de douleur +qu'il lui serait impossible d'exprimer.</p> + +<p>Le Roi monta à six heures du soir dans une des +grandes voitures de la cour; le cocher et le valet +<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +de pied étaient habillés de gris, et servirent, ce +jour-là, pour la dernière fois ce bon et excellent +prince. Il était dans le fond de la voiture avec la +Reine, Mgr le Dauphin et Madame; Madame Élisabeth, +madame la princesse de Lamballe et Péthion +sur le devant; Pauline et moi à une des deux portières, +et Manuel à l'autre, avec Colonges, officier +municipal. Tous ces messieurs avaient le chapeau +sur la tête et traitaient Leurs Majestés de la manière +la plus révoltante.</p> + +<p>A peine la voiture eut-elle passé la porte des +Feuillants, que la troupe des fédérés et la nombreuse +populace qui raccompagnait firent retentir +l'air des cris de: «<i>Vive la nation! Vive la liberté!</i>» +en y ajoutant les injures les plus sales et les plus +grossières; et ces abominables cris ne cessèrent pas +un instant pendant toute la route.</p> + +<p>Pour plaire à cette multitude effrénée, Manuel +commença par faire arrêter la voiture du Roi à la +place Vendôme, et de manière qu'elle se trouvât +comme foulée par les pieds du cheval de la statue +de Louis XIV, qui avait été renversée depuis deux +jours, ainsi que toutes les autres statues de nos rois. +Puis, apostrophant Sa Majesté avec la dernière insolence: +«Voilà, dit-il, Sire, comment le peuple +traite ses rois.»—«Plaise à Dieu, lui répondit ce +prince avec calme et dignité, que sa fureur ne +s'exerce que sur des objets inanimés!»</p> + +<p>Au milieu de tant d'indignités, la famille royale +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +conserva un courage et une dignité qui étonnèrent +même ceux qui se plaisaient à l'abreuver d'amertumes.</p> + +<p>Le Roi fut deux heures et demie à se rendre au +Temple, passant par les boulevards. Car cette +effroyable escorte, non contente de faire aller au +pas la voiture de Sa Majesté, la faisait encore arrêter +de temps en temps. Plusieurs d'entre eux s'approchaient +avec des yeux étincelants de fureur; et il y +eut même des instants où l'on voyait l'inquiétude +peinte sur les visages de Péthion et de Manuel. Ils +mettaient alors la tête à la portière, haranguaient la +populace et la conjuraient, au nom de la loi, de +laisser cheminer la voiture.</p> + +<p>Quelque affreuse que dut être l'entrée du Temple +pour la famille royale, elle en était réduite à la +désirer pour voir la fin d'une scène aussi atroce que +prolongée. Elle se flattait de se trouver seule dans +les appartements qu'elle allait occuper et de pouvoir +respirer un moment au milieu de tant d'angoisses; +mais les insultes qu'elle n'avait cessé d'éprouver +n'étaient pas encore à leur terme.</p> + +<p>Le Temple présentait l'aspect d'une fête; tout +était illuminé, jusqu'aux créneaux des murailles des +jardins. Le salon était éclairé par une infinité de +bougies, et rempli des membres de cette infâme +Commune, qui, le chapeau sur la tête et avec le +costume le plus sale et le plus dégoûtant, traitaient +le Roi avec une insolence et une familiarité révoltantes. +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +Ils lui faisaient mille questions plus ridicules +les unes que les autres; et un d'entre eux, couché sur +un sofa, lui tint les propos les plus étranges sur le +bonheur de l'égalité: «Quelle est votre profession?» +lui dit le Roi.—«Savetier», répondit-il. C'était +cependant la compagnie du successeur de tant de +rois. Ce prince et la famille royale conservèrent +toujours le maintien le plus noble, et répondirent à +leurs questions avec une bonté qui aurait dû les +faire rentrer en eux-mêmes, si l'ivresse du pouvoir +ne les avait rendus insensibles à toute espèce de sentiment.</p> + +<p>Le pauvre petit Dauphin, tombant de sommeil et +de fatigue, demandait instamment à se coucher. Je +sollicitai à plusieurs reprises qu'on me le laissât +conduire dans sa chambre; on répondait toujours +qu'elle n'était pas prête. Je le mis sur un canapé, où +il s'endormit profondément. Après une longue +attente, on servit un grand souper. Personne n'était +tenté d'y toucher; on fit semblant de manger pour +la forme, et Mgr le Dauphin s'endormit si profondément +en mangeant la soupe, que je fus obligée +de le mettre sur mes genoux, où il commença sa +nuit. On était encore à table qu'un municipal vint +dire que sa chambre était prête, le prit sur-le-champ +entre ses bras, et l'emporta avec une telle rapidité, +que madame de Saint-Brice et moi eûmes toutes les +peines du monde à le suivre. Nous étions dans une +inquiétude mortelle en le voyant traverser les souterrains, +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +et elle ne put qu'augmenter quand nous +vîmes conduire le jeune prince dans une tour et le +déposer dans la chambre qui lui était destinée. La +crainte d'en être séparée et la peur d'irriter les municipaux +m'empêchèrent de leur faire aucune question. +Je le couchai sans dire un mot, et je m'assis +ensuite sur une chaise, livrée aux plus tristes +réflexions. Je frémissais à l'idée de le voir séparé +du Roi et de la Reine, et j'éprouvai une grande consolation +en voyant entrer cette princesse dans la +chambre. Elle me serra la main en me disant: «Ne +vous l'avais-je pas bien dit?» Et s'approchant +ensuite du lit de cet aimable enfant, qui dormait +profondément, les larmes lui vinrent aux yeux en le +regardant; mais, loin de se laisser abattre, elle +reprit sur-le-champ ce grand courage qui ne l'abandonna +jamais, et elle s'occupa de l'arrangement des +chambres de ce triste séjour.</p> + +<p>La famille royale occupa d'abord la petite tour; +il n'y avait que deux chambres à chaque étage, et +une petite qui servait de passage de l'une à l'autre. +On y plaça la princesse de Lamballe, et la Reine +occupa la seconde chambre, en face de celle de +Mgr le Dauphin. Le Roi logea au-dessus de la +Reine, et l'on établit un corps de garde dans la +chambre à côté de la sienne. Madame Élisabeth fut +établie dans une cuisine, qui donnait sur ce corps de +garde et dont la saleté était affreuse. Cette princesse, +qui joignait à une vertu d'ange une bonté +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +sans pareille, dit sur-le-champ à Pauline qu'elle +voulait se charger d'elle, et fit placer dans sa +chambre un lit de sangle à côté du sien. Nous ne +pourrons jamais oublier toutes les marques de +bonté qu'elle en reçut pendant le temps qu'il nous +fut permis d'habiter avec elle ce triste séjour.</p> + +<p>Comme la chambre de la Reine était la plus +grande, on s'y réunissait toute la journée, et le Roi +lui-même y descendait dès le matin. Leurs Majestés +n'éprouvèrent pas même la consolation d'y être +seules avec leur famille; un commissaire de la Commune, +que l'on changeait d'heure en heure, était +toujours dans la chambre où elles se tenaient. La +famille royale leur parlait à tous avec une telle +bonté, qu'elle parvint à en adoucir plusieurs.</p> + +<p>On descendait à l'heure des repas dans une pièce +au-dessous de la chambre de la Reine, qui servait de +salle à manger, et, sur les cinq heures du soir, Leurs +Majestés se promenaient dans le jardin, car elles +n'osaient laisser promener seul Mgr le Dauphin, de +peur de donner aux commissaires l'idée de s'en +emparer. Elles y entendaient quelquefois de bien +mauvais propos, qu'elles ne faisaient pas semblant +d'entendre, et la promenade durait même assez +longtemps pour faire prendre l'air aux deux enfants +à qui il était bien nécessaire, la famille royale s'oubliant +elle-même pour ne s'occuper que de ce qui +l'entourait.</p> + +<p>Il y avait, à côté de la salle à manger, une bibliothèque, +<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +que Truchon, un des commissaires de la +Commune, fit remarquer à Leurs Majestés. Elles y +prirent quelques livres pour elles et pour leurs +enfants. Le Roi prit, entre autres, le premier volume +des <i>Études de la nature</i>, par Bernardin de Saint-Pierre, +ce qui donna occasion à Truchon de parler du +mérite de cet ouvrage. Il débutait par une dédicace, +qui était l'éloge le plus vrai des vertus de Sa Majesté. +Il ne put s'empêcher de nous le faire voir; et le +contraste de sa situation avec celle du temps où ce +livre avait été imprimé nous fit faire de douloureuses +réflexions.</p> + +<p>Ce Truchon, membre de la Commune de Paris, +était un mauvais sujet; il était accusé de bigamie +et avait une condamnation contre lui. Pour être +méconnu, il avait laissé croître sa barbe, qui était +d'une si grande longueur, qu'on l'appelait l'homme +à la grande barbe. Il paraissait avoir reçu de l'éducation +par sa manière de s'énoncer et ses formes +polies, bien différentes de celles de ses camarades, +quand il adressait la parole à Leurs Majestés.</p> + +<p>On voyait s'élever avec rapidité les murs du +jardin du Temple. Palloy, qui avait été nommé +architecte de cette prison, montra au Roi le plan +de l'appartement qui lui était destiné dans la grande +tour, ainsi que celui de la famille royale. Péthion et +Santerre venaient quelquefois les visiter, et les +voyant toujours avec ce calme que la bonne conscience +seule peut donner, ils en étaient tout étonnés. +<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +Quelques municipaux, plus humains que le grand +nombre d'entre eux, cherchaient à donner quelques +consolations à Leurs Majestés, mais toujours avec +circonspection, par la peur d'être dénoncés.</p> + +<p>MM. de Chamilly et Hue redoublaient de soins +et d'attentions pour le service de Leurs Majestés et +de la famille royale; ils ne se donnaient pas un +moment de repos pendant tout le cours de la journée. +Madame de Saint-Brice se conduisit aussi très-bien. +Mesdames Thibaut et Navarre justifiaient tous +les jours la confiance qu'avaient en elles la Reine et +Madame Élisabeth; et c'était une consolation pour +la famille royale d'être entourée de si fidèles serviteurs.</p> + +<p>Elle était l'unique objet de nos pensées, et nous +n'étions occupées, Pauline et moi, qu'à adoucir +l'horreur de sa situation, par notre respect et notre +dévouement. Elle était si touchée de la plus légère +attention et le témoignait d'une manière si affectueuse, +qu'il était impossible de ne pas lui être +attaché au delà de toute expression. Mgr le Dauphin +et Madame étaient charmants pour Pauline; ils lui +témoignaient l'amitié la plus touchante, et le Roi et +la Reine la comblaient de bontés. Nous cherchions, +l'une et l'autre, à faire entrer dans leur cœur quelque +rayon d'espérance, et nous nous flattions que tant +de vertus pourraient fléchir la colère céleste. Mais +l'arrêt de la Providence était prononcé: elle voulait +punir cette France si coupable, et jadis si orgueilleuse +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +de son amour pour ses rois; elle permit que +l'esprit de vertige l'aveuglât au point de la conduire +aux plus grands excès.</p> + +<p>Nous vîmes bien, dans la journée du 18 (samedi), +quelques pourparlers entre les municipaux, qui nous +donnèrent de l'inquiétude; et l'un d'eux, qui n'osait +s'expliquer ouvertement, chercha à nous faire entendre +que nous étions au moment d'être séparés +de la famille royale; mais ce qu'il disait était si peu +intelligible que nous n'y pûmes rien comprendre. +Nous nous couchâmes comme à l'ordinaire, et +comme je commençais à m'endormir, madame de +Saint-Brice m'éveilla, en m'avertissant qu'on arrêtait +madame de Lamballe. L'instant d'après, nous +vîmes arriver dans ma chambre un municipal qui +nous dit de nous habiller promptement; qu'il avait +reçu l'ordre de nous conduire à la Commune pour +y subir un interrogatoire, après lequel nous serions +ramenées au Temple. Le même ordre fut intimé à +Pauline, dans la chambre de Madame Élisabeth. Il +n'y avait qu'à obéir, dans la position où nous étions. +Nous nous habillâmes et nous nous rendîmes ensuite +chez la Reine, entre les mains de laquelle je remis +ce cher petit prince, dont on porta le lit dans sa +chambre, sans qu'il se fût réveillé. Je m'abstins de +le regarder pour ne pas ébranler le courage dont +nous allions avoir tant de besoin, pour ne donner +aucune prise sur nous et reprendre, s'il était possible, +une place que nous quittions avec tant de regret. La +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +Reine vint sur-le-champ dans la chambre de madame +la princesse de Lamballe, dont elle se sépara avec +une vive douleur. Elle nous témoigna, à Pauline et +à moi, la sensibilité la plus touchante, et me dit tout +bas: «Si nous ne sommes pas assez heureux pour +nous revoir, soignez bien madame de Lamballe; +dans toutes les occasions essentielles prenez la +parole, et évitez-lui, autant que possible, d'avoir à +répondre à des questions captieuses et embarrassantes.» +Madame était tout interdite et bien affligée +de nous voir emmener. Madame Élisabeth arriva de +son côté et se joignit à la Reine pour nous encourager. +Nous embrassâmes pour la dernière fois ces +augustes princesses, et nous nous arrachâmes, la +mort dans l'âme, d'un lieu que nous rendait si chère +la pensée de pouvoir être de quelque consolation à +nos malheureux souverains.</p> + +<p>Nous traversâmes les souterrains à la lueur des +flambeaux; trois fiacres nous attendaient dans la +cour. Madame la princesse de Lamballe, ma fille +Pauline et moi, montâmes dans le premier, les +femmes de la famille royale dans le second, et +MM. de Chamilly et Hue dans le troisième. Un +municipal était dans chaque voiture, qui était +escortée par des gendarmes et entourée de flambeaux. +Rien ne ressemblait plus à une pompe +funèbre que notre translation du Temple à l'Hôtel +de ville; et, pour que rien ne manquât à l'impression +qu'on cherchait à nous faire éprouver, on +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +nous y fit entrer par cette horrible petite porte par +laquelle passaient les criminels qui allaient subir +leur supplice. On nous conduisit tous dans une +grande salle, chacun entre deux gendarmes, qui ne +nous permettaient pas même de nous regarder. On +commença par interroger MM. Hue et de Chamilly, +puis mesdames Thibaut, Navarre et Saint-Brice; et, +vers trois heures du matin, on fit appeler madame +la princesse de Lamballe. Son interrogatoire ne +fut pas long. Le mien le fut davantage; et je fus +injuriée, en passant, par des femmes, espèces de +furies qui ne quittaient pas ce triste lieu. Comme +les séances de jour et de nuit étaient publiques, +elles se relayaient, et il y en avait toujours dans la +salle. En y entrant, je demandai qu'on me permît +de conserver ma fille avec moi après l'interrogatoire. +On me répondit durement qu'elle ne courait +aucun danger, étant sous la garde du peuple. J'étais +montée sur une estrade, en présence d'une foule de +peuple qui remplissait la salle. Il y avait aussi des +tribunes remplies d'hommes et de femmes.</p> + +<p>Billaud de Varennes interrogeait, et un secrétaire +inscrivait les demandes et les réponses. Comme +elles se prolongeaient infiniment, et que j'étais +très-fatiguée, je crus pouvoir m'asseoir sur un +banc qui était derrière moi. Un grand nombre de +voix s'écrièrent: «Elle doit rester debout devant +son souverain.» Mais sur l'observation de Billaud +de Varennes, qu'un criminel avait le droit de +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +s'asseoir sur la sellette, on me laissa m'asseoir. On +me questionna de toutes les manières sur ce que +faisaient le Roi et la Reine, sur les personnes qu'ils +voyaient; on me demanda ce qu'ils pensaient de +tout ce qui se passait, me sommant de donner tous +les détails dont je pouvais me rappeler sur leur +vie ordinaire et sur la journée du 10 août; quelles +étaient les personnes qui étaient autour d'eux dans +la nuit qui précéda cette horrible journée. Mes +réponses furent courtes et précises: «Ma position +de gouvernante du jeune prince m'obligeant à ne +le pas perdre de vue, et passant toutes les nuits +dans sa chambre, j'étais peu au courant de ce qui +se passait ailleurs», leur répondis-je. Comme on se +rappela que j'avais été du voyage de Varennes, on +me demanda comment j'avais osé l'accompagner +dans cette fuite. Ma réponse fut simple: «J'ai fait +serment de ne le jamais quitter, je ne pouvais m'en +séparer; et je lui étais d'ailleurs trop attachée +pour l'abandonner lorsqu'il pouvait courir quelque +danger, et ne pas chercher à conserver sa vie, +même aux dépens de la mienne, si je ne le pouvais +qu'à ce prix.» Cette réponse me valut quelques +applaudissements, et je repris alors un peu l'espoir +de retourner auprès de nos malheureux souverains. +On trouva mes réponses raisonnables, et je +n'éprouvai ni huées ni malveillances. Nous avions +un grand soin, madame de Lamballe, ma fille et +moi, d'éviter tout ce qui pouvait choquer cette +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +multitude, qui trouva tant de simplicité dans nos +personnes et dans nos réponses, que nous fûmes au +moment d'être renvoyées au Temple; et même, +lorsque Manuel vint parler de nous envoyer à la +Force, plusieurs voix s'écrièrent qu'il n'y avait plus +de place; mais Manuel, qui l'avait décidé, répliqua +d'un ton goguenard qu'il y en avait toujours pour +les dames chez un peuple aussi galant que les Français. +Et cette plaisanterie, qui eut tout le succès qu'il +en attendait, détermina notre entrée à la Force.</p> + +<p>Nous fûmes conduites, après notre interrogatoire, +dans le cabinet de Tallien, balancées entre la +crainte et l'espérance. Un de ses secrétaires, ému +de pitié à la vue de notre situation, alla voir ce qui +se passait à l'assemblée de la Commune, et nous +donna l'espoir de retourner au Temple; mais une +demi-heure après, étant encore retourné à cette +assemblée, il revint, ne nous dit mot, et nous +regardant: «Non, dit-il, je n'y puis plus tenir.» +Il sortit de la chambre, et nous ne le vîmes plus. +Nous ne pûmes douter alors que notre sort fût +décidé; nous nous regardâmes tristement, et la +bonne princesse me serra la main en me disant: +«J'espère au moins que nous ne nous quitterons +pas.» Elle montra dans cette occasion, et pendant +tout le temps qu'elle fut au Temple et à la Force, +un courage qui ne se démentit pas un instant<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>M. Hue fut le seul qui eut la permission de +revenir au Temple; mais ce ne fut pas pour longtemps. +Peu de jours après, il fut incarcéré de +nouveau, et n'échappa que par une espèce de +miracle aux massacres des 2 et 3 septembre.</p> + +<p>Manuel, qui ne négligeait aucune occasion de +plaire au peuple souverain, voulut lui donner le +plaisir de notre translation à la Force. Il nous y fit +conduire à midi, dans trois fiacres escortés par la +gendarmerie. Comme c'était un jour de dimanche, +une foule de curieux se portèrent sur notre passage, +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +et nous fûmes accablées d'injures pendant notre +trajet de l'Hôtel de ville à la Force. Nous y entrâmes +par la rue des Ballets, et nous restâmes tous dans la +salle du conseil, pendant qu'on inscrivait nos noms +sur le registre de madame de Hanère, concierge de +cette prison. C'était une très-bonne femme, qui +avait avec elle une fille qui fut parfaite sous tous +les rapports.</p> + +<p>Quand nos noms furent inscrits, Pauline et moi +fûmes conduites dans deux cachots de cette prison, +séparés l'un de l'autre; et madame la princesse de +Lamballe dans une chambre un peu meilleure. Je +fis l'impossible pour ne point être séparée de ma +chère Pauline; et voyant que je ne pouvais rien +gagner sur le cœur endurci de nos municipaux, je +leur reprochai avec la plus grande véhémence +l'inconvenance de séparer de sa mère une jeune +personne de son âge; et je me laissai aller à toute +l'impétuosité de ma douleur sans ménager aucune +de mes expressions.</p> + +<p>J'entrai dans mon cachot la mort dans l'âme, et +dans un tel désespoir, que le guichetier, appelé +François, et qui était un bon homme, eut pitié de +moi, et m'assura qu'il aurait le plus grand soin de +ma fille, qui était confiée à sa garde. L'état de cet +homme et son âge de vingt-cinq ans me rassuraient +médiocrement. L'idée de tout ce que ma pauvre +Pauline pouvait avoir à supporter me mettait dans +une agitation sans bornes, à laquelle succédait un +<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +abattement excessif. On m'apporta à dîner; il me +fut impossible de rien avaler, et je souffrais au delà +de tout ce que l'on peut imaginer. Le pauvre guichetier, +affligé de me voir dans un état aussi violent, +vint me faire la confidence que ma fille était +au-dessus de moi, et qu'il lui avait donné un petit +barbet pour lui tenir compagnie. L'attention de cet +homme me toucha, et je commençai à espérer que +la Providence viendrait à notre secours. Je me +mis à genoux; j'implorai la miséricorde de Dieu +pour elle et pour moi, et je le priai de donner à +cette pauvre enfant le courage qui me manquait. +Elle fut mise d'abord dans un cachot si bas, qu'elle +ne pouvait s'y tenir debout; mais, comme il y +manquait plusieurs carreaux de vitre, on l'en fit +changer, et elle en eut un autre un peu moins +mauvais que le premier.</p> + +<p>M. Hardi, car c'est ainsi que s'appelait celui +à qui Pauline et moi devons la conservation de +notre existence, témoin de mon désespoir, fut +trouver Manuel et lui représenta que c'était une +barbarie inutile de séparer la mère et la fille, +et le fit consentir à nous réunir. J'étais loin de +l'espérer, et je fus bien étonnée d'entendre ouvrir +ma porte à sept heures du soir, et de voir entrer +Manuel et Pauline dans ma chambre. Je n'ai jamais +éprouvé dans ma vie de satisfaction plus vive. +Nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre, +sans pouvoir exprimer une parole, et avec un tel +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +sentiment, que Manuel en fut attendri. Nous lui +témoignâmes ensuite notre reconnaissance avec une +telle vivacité, qu'il en fut ému au point de verser +quelques larmes, et il m'offrit de m'amener aussi +madame de Lamballe. Quoique ce fût naturellement +à nous à l'aller trouver, je ne fis aucune +objection, de peur de refroidir sa bonne volonté, +et je lui en témoignai le plus grand désir. Il sortit +sur-le-champ pour l'aller chercher et l'amena dans +ma chambre. Nous le remerciâmes de bien bon +cœur; et cette bonne princesse, ne voulant plus +nous quitter, demanda qu'il lui fût permis d'occuper +le second lit qui était dans mon cachot. Pauline, +qui vit la répugnance qu'elle avait à passer la nuit +seule dans cette prison, offrit de retourner dans +la sienne, et Manuel nous proposa de nous établir +toutes trois, le lendemain, dans la chambre où +avait été mise d'abord cette princesse, comme étant +plus saine et plus commode que la mienne. Ce +n'était pas difficile, car celle-ci était un vrai cachot, +privé d'air, n'ayant pour toute fenêtre que trois carreaux +de vitre, et d'une humidité si excessive, que +je fus enrhumée pour y avoir couché une seule nuit.</p> + +<p>Le lendemain, à huit heures du matin, Manuel +vint lui-même nous conduire dans la chambre de +madame de Lamballe, où nous fûmes toutes trois +réunies. On nous permit de faire venir de chez nous +ce dont nous avions besoin. Comme Pauline et moi +n'avions rien sauvé des Tuileries, et que nous ne +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +possédions que ce qui était dans notre cassette, +nous n'abusâmes pas de la permission, et nous +louâmes ce qui nous était absolument nécessaire +et dont nous ne pouvions nous passer.</p> + +<p>On nous renvoya le lendemain notre cassette, et +la Reine, voulant nous montrer qu'elle était bien +occupée de nous, nous fit dire qu'elle avait fait +elle-même notre cassette; et comme elle n'oubliait +jamais rien de ce qui pouvait être utile aux personnes +qui lui étaient attachées, elle m'envoya la +moitié de sa flanelle d'Angleterre, ajoutant qu'elle +me l'aurait donnée tout entière, si elle n'avait +craint d'avoir de la peine à la ravoir. Quelle bonté +dans une situation telle que la sienne! J'en fus +profondément touchée, et désolée de ne pouvoir +lui exprimer tout ce que mon cœur éprouvait en ce +moment.</p> + +<p>Nous cherchâmes à rendre notre situation moins +pénible dans ce triste séjour, en partageant notre +temps en diverses occupations, telles que le soin +de notre chambre, le travail et la lecture. Nos +pensées se portaient toujours vers le Temple, et +nous nous livrions quelquefois à l'espoir que les +étrangers en imposeraient à nos persécuteurs; +qu'ils prendraient le Roi pour médiateur, et que +nous sortirions saines et sauves de cette prison +pour nous retrouver auprès de la famille royale. +Madame la princesse de Lamballe fut parfaite dans +sa triste situation. Douce, bonne, obligeante, elle +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +nous rendait tous les petits services qui étaient +en son pouvoir. Pauline et moi étions sans cesse +occupées d'elle, et nous avions au moins la consolation, +dans nos malheurs, de n'avoir qu'un cœur et +qu'un esprit. Cette bonne princesse voulait qu'on +lui parlât avec franchise, et sur ce que je lui disais +qu'après une conduite aussi honorable que la +sienne, elle ne devait plus se permettre de petits +enfantillages, qui lui faisaient tort, et commencer +au contraire une nouvelle existence, elle me +répondit avec douceur qu'elle en avait déjà formé +la résolution, ainsi que celle de revenir à ses principes +religieux, qu'elle avait un peu négligés. Elle +avait pris Pauline en amitié et nous disait journellement +les choses les plus aimables sur le bonheur +qu'elle éprouvait de nous avoir avec elle. Il nous +fut impossible de ne pas prendre pour elle un véritable +attachement; aussi fûmes-nous profondément +affligées quand nous apprîmes la fin cruelle de +cette pauvre malheureuse princesse.</p> + +<p>Nous eûmes encore une fois la visite de Manuel +pendant notre séjour à la Force. Nous lui demandâmes +des nouvelles du Roi et de sa famille: «Vous +savez que je n'aime pas les rois», fut sa première +réponse; mais lui ayant répliqué avec douceur qu'il +devait trouver tout simple que nous aimions le +nôtre, et que nous fussions bien occupées de toute +la famille royale, il nous assura qu'ils se portaient +tous bien, et remit en même temps à madame de +<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +Lamballe une lettre de M. le duc de Penthièvre. Il +nous permit de lui-même d'écrire quelques mots +décachetés et de recevoir les lettres qui nous +seraient adressées. J'usai de cette permission pour +donner de nos nouvelles à cette bonne marquise +de Lède, dont le grand âge ne donnait aucun +soupçon; car, dans notre affreuse position, j'aurais +été bien fâchée de donner connaissance d'un seul +de nos parents et amis. Manuel dit aussi à François, +notre guichetier, qu'il pouvait nous promener le +soir dans la cour de la Force; nous y allâmes dès +le même soir, à huit heures, et cette triste promenade +nous faisait cependant un petit délassement.</p> + +<p>Un soir que nous étions dans cette cour, nous y +vîmes arriver madame de Septeuil, femme du premier +valet de chambre du Roi. Nous accourûmes +auprès d'elle pour savoir ce qui se passait; car, +depuis notre entrée au Temple, nous étions dans la +plus complète ignorance sur ce qui nous intéressait +si vivement. Quel fut notre étonnement de trouver +une petite femme uniquement occupée d'elle, et +d'une si complète indifférence sur tout autre objet, +que nous ne pûmes rien apprendre par elle de ce +que nous désirions savoir! Elle voulait qu'on la mît +dans notre chambre; mais madame de Lamballe +pria François de nous laisser seules entre nous, et +on la logea ailleurs.</p> + +<p>Nous fûmes un jour bien étonnées de voir entrer +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +dans notre chambre un inconnu, qui venait, +disait-il, nous donner des nouvelles de madame de +Tarente, qui était à l'Abbaye, et qui l'avait prié de +lui en donner des nôtres. Il nous parla beaucoup +d'elle, de son grand courage, et avait l'air de chercher +à s'insinuer dans notre esprit. Il nous fit +entendre qu'il était ce du Verrier qui avait été +chargé de différentes missions. Nous répondîmes +avec prudence à toutes ses questions, ne pouvant +croire qu'on eût laissé entrer d'autres individus +dans notre triste séjour que ceux qui s'offraient +à jouer le rôle de mouton de prison. Il nous dit +qu'il reviendrait nous voir, mais nous ne le vîmes +plus.</p> + +<p>Nous eûmes encore la visite de ce vilain Colonges, +qui était dans la voiture du Roi lorsqu'il fut conduit +au Temple. Il portait un paquet de grosses +chemises, qu'il remit à madame de Lamballe; et, +nous regardant toutes avec un air ironique, il +ajouta: «Il est d'usage, mesdames, de travailler +dans les prisons; je vous apporte des chemises à +faire pour nos frères d'armes; vous êtes sûrement +trop bonnes patriotes pour n'y pas travailler avec +plaisir.»—«Tout ce qui peut être utile à nos +compatriotes, lui répondit doucement madame de +Lamballe, ne sera jamais rejeté par nous.» François, +qui voyait que c'était une moquerie, nous +retira les chemises, et nous n'entendîmes plus +parler de ce misérable, qui mourut, peu d'années +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +après, dans des accès de rage épouvantables. Ce +François était un excellent homme, qui nous avait +dit plus d'une fois qu'il nous sauverait, s'il y avait +un mouvement dans Paris. Il avait bien la volonté, +mais non pas, malheureusement, le moyen de pouvoir +exécuter sa promesse.</p> + +<p>Le séjour de la Force était affreux; cette maison +n'était remplie que de coquins et de coquines qui +tenaient des propos abominables et chantaient des +chansons détestables; les oreilles les moins chastes +eussent été blessées de tout ce qui s'y entendait +sans discontinuer, la nuit comme le jour; et il +était difficile de pouvoir prendre un moment de +repos. La pauvre princesse de Lamballe supportait +cette cruelle vie avec une douceur et une patience +admirables; et, par un hasard bien étrange, sa santé +s'était fortifiée dans ce triste séjour. Elle n'avait +plus d'attaques de nerfs, et elle convenait qu'elle +ne s'était pas aussi bien portée depuis longtemps.</p> + +<p>Nous étions à la Force depuis quinze jours, +lorsque, le dimanche 2 septembre, François entra +dans notre chambre d'un air égaré, disant: «Il +ne faudra pas penser à sortir de votre chambre +aujourd'hui; les étrangers avancent, et cela met +beaucoup d'inquiétude dans Paris.» Et contre son +habitude, il ne reparut plus de la journée. Nous +faisions mille conjectures sur ce qui nous avait +été dit; l'inquiétude et l'espérance se balançaient +dans notre esprit. Nous nous recommandâmes à +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +Dieu, et après notre prière nous nous couchâmes.</p> + +<p>Nous étions à peine endormies que nous entendîmes +tirer les verrous de notre porte, et que nous +vîmes paraître un homme bien mis et d'une figure +assez douce, qui, s'approchant du lit de Pauline, +lui dit: «Mademoiselle de Tourzel, habillez-vous +promptement et suivez-moi.»—«Que voulez-vous +faire de ma fille?» lui dis-je avec émotion.—«Cela +ne vous regarde pas, madame; qu'elle se +lève et me suive.»—«Obéissez, Pauline; j'espère +que le Ciel vous protégera.»</p> + +<p>J'étais si émue et si troublée de me voir ainsi +enlever ma fille, que je demeurai immobile et sans +pouvoir me remuer. Cet homme restait toujours dans +un coin de la chambre, en disant: «Dépêchez-vous +donc!» Cette bonne princesse de Lamballe se leva +alors, et, quoique bien troublée, aida Pauline à +s'habiller. Cette pauvre Pauline s'approcha de mon +lit et me prit la main. Cet homme, la voyant habillée, +la prit par le bras et l'entraîna vers la porte: «Dieu +vous assiste et vous protége, chère Pauline!» lui +criai-je encore en entendant refermer nos verrous. +Et je restai dans cet état d'immobilité, sans pouvoir +placer ni même articuler une seule parole pour +répondre à tout ce que me disait cette bonne princesse, +pour exciter ma confiance et calmer ma douleur. +Quand je fus revenue de ce premier saisissement, +je me levai; je me jetai à genoux, j'implorai +la bonté de Dieu pour cette chère Pauline; je lui +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +demandai pour elle et pour moi le courage et la résignation +dont nous avions tant de besoin, et je me +relevai avec un peu plus de force. Je remerciai alors +madame de Lamballe de toutes ses bontés pour +moi et pour ma fille. Il est impossible d'être plus +parfaite qu'elle ne le fut pour nous dans cette triste +nuit, et de montrer plus de sensibilité et de courage. +Elle s'empara des poches de Pauline, brûla tous les +papiers et les lettres qu'elle y trouva, pour que rien +ne pût la compromettre, et elle était aux aguets +pour écouter si elle n'entendrait rien qui pût nous +donner quelque connaissance de son sort. Elle se +recoucha ensuite, me reprochant, avec une bonté +parfaite, de laisser remplacer par la faiblesse le +courage qu'elle m'avait toujours connu. Je ne pus +lui répondre que par ces paroles: «Ah! chère +princesse, vous n'êtes pas mère!» Je l'engageai à +prendre un peu de repos, et elle dormit quelques +heures du sommeil le plus tranquille. Je me jetai +sur mon lit, tout habillée, dans l'état le plus violent. +Pauline occupait toutes mes pensées; je ne +pouvais ni lire ni même faire autre chose que +répéter: «Mon Dieu! ayez pitié de ma chère Pauline, +et faites-nous la grâce de nous résigner à votre +sainte volonté!»</p> + +<p>Sur les six heures du matin, nous vîmes entrer +François, avec l'air tout effaré, qui nous dit sans +répondre à aucune de nos questions: «On vient +faire ici la visite.» Et nous vîmes entrer six hommes, +<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +armés de fusils, de sabres et de pistolets, qui, s'approchant +de nos lits, nous demandèrent nos noms +et sortirent ensuite. Comme ils étaient entrés sans +prononcer d'autres paroles, je m'aperçus que le +dernier, en me regardant, leva les yeux et les mains +au ciel, ce qui n'annonçait rien de bon. La pauvre +princesse ne s'en aperçut pas heureusement; mais +cette visite nous donna tellement à penser, que je +ne pus m'empêcher de lui dire: «Cette journée +s'annonce, chère princesse, d'une manière très-orageuse; +nous ne savons pas ce que le Ciel nous +destine; il faut nous réconcilier avec Dieu et lui +demander pardon de nos fautes; disons, à cette fin, +le <i>Miserere</i>, le <i>Confiteor</i>, un acte de contrition, et +recommandons-nous à sa bonté.» Je fis tout haut ces +prières, qu'elle répéta avec moi; nous y joignîmes +celle que nous faisions habituellement tous les matins, +et nous nous excitâmes mutuellement au courage.</p> + +<p>Comme il y avait une fenêtre qui donnait sur la +rue et de laquelle on pouvait, quoique de bien +haut, voir ce qui s'y passait, en montant sur le +lit de madame de Lamballe et de là sur le bord +de la fenêtre, elle y monta, et aussitôt qu'on eut +aperçu de la rue quelqu'un qui regardait par cette +fenêtre, on fit mine de tirer dessus. Elle vit, de plus, +un attroupement considérable à la porte de la prison, +ce qui n'était rien moins que rassurant. Nous +fermâmes cette fenêtre et nous ouvrîmes celle qui +était dans la cour. Les prisonniers consternés étaient +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +dans la stupeur, et il régnait ce profond silence, +avant-coureur de la mort, qui avait succédé à ce +bruit continuel qui nous était si importun. Nous +attendions François avec impatience; il ne venait +point; et quoique nous n'eussions rien pris depuis +le dîner de la veille, nous étions trop agitées et trop +préoccupées pour penser à déjeuner. Je proposai +alors à la pauvre princesse de prendre notre ouvrage +pour faire un peu de diversion à nos cruelles pensées. +Nous travaillions tristement l'une à côté de l'autre, +attendant l'issue de cette fatale journée, et pensant +toujours à ma chère Pauline.</p> + +<p>Notre porte s'ouvrit sur les onze heures du matin, +et notre chambre s'emplit de gens armés, qui +demandèrent la princesse de Lamballe. On ne parla +pas de moi d'abord, mais je ne voulus pas l'abandonner, +et je la suivis. On nous fit asseoir sur une +des marches de l'escalier, pendant qu'on allait chercher +toutes les femmes qui étaient dans la prison. +La princesse de Lamballe, se sentant faible, demanda +un peu de pain et de vin; on le lui apporta; nous +en prîmes toutes les deux; car, dans les occasions +pareilles, un physique trop affaibli influe nécessairement +sur le moral. Quand on nous eut toutes rassemblées, +on nous fit descendre dans la cour, où +nous retrouvâmes mesdames Thibaut, Navarre et +Basire. Je fus bien étonnée d'y trouver madame de +Mackau, qui me dit qu'on l'avait enlevée, la veille, de +Vitry pour la conduire dans cette effroyable prison. +<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span></p> + +<p>On avait établi au greffe un tribunal pour juger +les prisonniers; chacun d'eux y était conduit par +deux assassins de cette prison, qui les prenaient +sous les bras pour les massacrer ou les sauver, suivant +le jugement porté contre eux. Il y avait dans +la cour, où nous étions tous rassemblées, un grand +nombre de ces hommes de sang; ils étaient mal +vêtus, à moitié ivres, et nous regardaient d'un air +barbare et féroce. Il s'était cependant glissé parmi +eux quelques personnes honnêtes, et qui n'y étaient +que dans l'espoir de saisir un moyen d'être utiles +aux prisonniers, s'ils en pouvaient trouver l'occasion; +et deux d'entre elles me rendirent de grands +services dans cette fatale journée.</p> + +<p>Je ne quittai pas un instant cette pauvre princesse +de Lamballe, tout le temps qu'elle fut dans +cette cour. Nous étions assises à côté l'une de l'autre, +quand on vint la chercher pour la conduire à cet +affreux tribunal. Nous nous serrâmes la main pour +la dernière fois, et je puis certifier qu'elle montra +beaucoup de courage et de présence d'esprit, +répondant sans se troubler à toutes les questions +que lui faisaient les monstres mêlés parmi nous, +pour contempler leurs victimes avant de les conduire +à la mort; et j'ai su positivement, depuis, +qu'elle avait montré le même courage dans l'interrogatoire +qui précéda sa triste fin.</p> + +<p>On ne pouvait se dissimuler le péril que nous +courions tous; mais celui où je croyais Pauline +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +absorbait toute autre idée de ma part. J'aperçus +celui qui m'avait enlevé si durement ma fille; sa +vue me fit horreur, et je cherchai à l'éviter, lorsque, +passant auprès de moi, il me dit à voix basse: +«Votre fille est sauvée»; et il s'éloigna sur-le-champ. +Je vis clairement qu'il ne voulait pas être +connu, et je renfermai dans mon cœur l'expression +de ma reconnaissance, espérant que si Dieu me +donnait la vie, elle n'y resterait pas toujours.</p> + +<p>La certitude que Pauline était sauvée me rendit +heureuse au milieu de tant de dangers. Je sentis +renaître mon courage, et, rassurée sur le sort de +cette chère partie de moi-même, il me sembla que +je n'avais plus rien à craindre pour l'autre. Les +propos qui se tenaient auprès de nous ne nous permettaient +cependant pas de nous dissimuler le danger +que nous courions; mais ma fille sauvée me le +faisait supporter avec résignation. Pensant que s'il +y avait quelque moyen de se tirer d'affaire, ce ne +pouvait être que par une grande présence d'esprit, +je ne m'occupai qu'à la conserver. Je me trouvai +heureusement assez calme pour espérer garder jusqu'à +la fin, et dans quelque situation que je pusse +me trouver, la tranquillité nécessaire pour ne rien +dire que de convenable, et dont on pût tirer d'inductions +fâcheuses contre moi et contre ceux qui +m'étaient plus chers que moi-même.</p> + +<p>On nous faisait mille questions sur la famille +royale; car on avait eu soin de donner à tous ces +<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +meurtriers les impressions les plus fâcheuses contre +chacun de ses membres. Nous cherchions à les dissuader, +en leur racontant des traits de bonté dont +nous avions été témoins, et madame de Mackau, +notamment, se conduisit parfaitement. Nous apprîmes +avec grand plaisir que, réclamée par la commune +de Vitry, le maire en personne était venu +la chercher et était parvenu à la ramener avec +lui. La mise en liberté de mesdames Thibaut, +Navarre et Basire m'en fit aussi un sensible; mais, +n'entendant pas parler de madame la princesse de +Lamballe, je n'avais que trop de motifs de croire +à la réalisation des craintes que ce silence me faisait +concevoir.</p> + +<p>Je commençai à faire quelques questions aux gens +qui se trouvaient auprès de moi. Ils y répondirent +et m'en firent à leur tour. Ils me demandèrent mon +nom; je le leur dis. Ils m'avouèrent alors qu'ils me +connaissaient bien; que je n'avais pas une trop mauvaise +réputation, mais que j'avais accompagné le +Roi lorsqu'il avait voulu fuir du royaume; que +cette action était inexcusable; qu'ils ne concevaient +pas comment j'avais pu m'y décider, et qu'elle +serait la cause de ma perte. Je leur répondis que je +n'avais pas le moindre remords, parce que je n'avais +fait que mon devoir. Je niai que le Roi eût jamais +eu l'idée de quitter le royaume, et je leur demandai +s'ils croyaient qu'on dût être fidèle à ses serments. +Tous répondirent unanimement qu'il fallait +<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> +mourir plutôt que d'y manquer. «Eh bien! leur dis-je, +j'ai pensé comme vous, et voilà ce que vous blâmez: +j'étais gouvernante de Mgr le Dauphin; j'avais +juré, entre les mains du Roi, de ne le jamais quitter, +et je l'ai suivi dans ce voyage comme je l'aurais suivi +partout ailleurs, quoi qu'il dût m'en arriver.»—«Elle +ne pouvait pas faire autrement», répondirent-ils.—«C'est +bien malheureux, dirent quelques-uns +d'eux, d'être attaché à des gens qui font de mauvaises +actions.» Je parlai longtemps avec ces hommes. Ils +paraissaient frappés de ce qui était juste et raisonnable, +et je ne pouvais craindre que ces hommes, +qui ne paraissaient pas avoir un mauvais naturel, +vinssent froidement commettre un crime, que l'exaltation +de la vengeance aurait eu peine à se permettre.</p> + +<p>Pendant cette conversation, un de ces hommes, +plus méchant que les autres, ayant aperçu un +anneau à mon doigt, me demanda ce qui était +autour; je le lui présentai; mais un de ses camarades, +qui paraissait s'intéresser à moi et qui craignit +qu'on ne découvrît quelque signe de royalisme, me +dit: «Lisez-le vous-même.» Je lus alors: «<i>Domine, +salvum fac Regem, Delphinum et sororem.</i>» Ce qui +veut dire en français: «Sauvez le Roi, le Dauphin +et sa sœur.» Un mouvement d'indignation saisit +ceux qui m'entouraient: «Jetez à terre cet anneau, +s'écrièrent-ils, et foulez-le aux pieds.»—«C'est +impossible, leur dis-je; tout ce que je puis faire, si +<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> +vous êtes fâchés de le voir, c'est de le mettre dans ma +poche; je suis tendrement attachée à Mgr le Dauphin +et à Madame, qui sont tous deux des enfants +charmants. Je donne, depuis plusieurs années, des +soins particuliers au premier, et je l'aime comme +mon enfant; je ne puis renier le sentiment que je +porte dans mon cœur, et vous me mépriseriez, j'en +suis sûre, si je faisais ce que vous me proposez.»—«Faites +comme vous voudrez», dirent alors quelques-uns. +Et je mis l'anneau dans ma poche.</p> + +<p>Quelques gens d'aussi mauvaise mine que ceux +qui m'entouraient vinrent, de l'autre bout de la +cour, pour me demander de venir donner des +secours à une jolie femme qui se trouvait mal. J'y +allai, et je reconnus madame de Septeuil, qui était +évanouie. Ceux qui la secouraient essayaient en vain +de la faire revenir; elle étouffait; je commençai par +la délacer. Un de ces gens-là, pour aller plus vite, +voulait couper le lacet avec un sabre; je frémis +d'un tel secours, mais plus encore quand je les +entendis se dire entre eux: «C'est dommage qu'elle +soit mariée; elle aurait pu, pour se sauver, épouser +l'un de nous.» Que je remerciai Dieu de n'avoir pas +Pauline auprès de moi en cet instant! Pendant que +je m'occupais à faire revenir madame de Septeuil, +un de ceux qui nous entouraient aperçut à son cou +un médaillon sur lequel était le portrait de son +mari; le prenant pour celui du Roi, il s'approcha +de moi et me dit tout bas: «Cachez ceci dans votre +<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +poche, car si on le trouvait dans la sienne, cela +pourrait lui nuire.» Je ne pus m'empêcher de rire +de la sensibilité de cet homme, qui l'engageait à me +demander de prendre sur moi une chose qui lui +paraissait si dangereuse à conserver, et je m'étonnais +de plus en plus de ce mélange de pitié et de +férocité qui existait dans ceux qui m'entouraient. +Quand madame de Septeuil fut revenue de son évanouissement, +ces mêmes hommes la consolèrent, +l'encouragèrent, et, émus de compassion, ils la firent +sortir de la cour et la ramenèrent chez elle.</p> + +<p>Pendant ce temps, M. Hardi, mon libérateur, ne +m'oubliait pas, et s'occupait à tenir la promesse +qu'il avait faite à Pauline d'employer tous ses +moyens pour me sauver. Pour éloigner vis-à-vis de +ces gens-là toute idée de rapport entre moi et la +malheureuse princesse de Lamballe, il fit passer à +ce tribunal, avant moi, un grand nombre de malfaiteurs +qu'on y devait juger, et tous ceux qui se +trouvaient marqués étaient impitoyablement massacrés. +J'en vis passer un qui me fit un mal affreux. +Il portait déjà sur son visage l'empreinte de la mort, +tant sa frayeur était grande; il implorait en sanglotant +la pitié de ceux qui le conduisaient. J'étais +entourée, en ce moment, de gens à figure atroce, et +qui ne me cachaient pas le sort qui m'était destiné. +M. Hardi, qui sentit que j'étais perdue s'ils entraient +au tribunal, forma le projet de les enivrer. Il y +parvint avec le secours d'un nommé Labre, gendarme, +<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> +et d'un excellent petit homme, appelé Gremet, +qui était venu au secours de mademoiselle de +Hanère, fille de la concierge de la Force. Elle lui +avait demandé, lorsqu'il l'eut mise en sûreté, de +travailler à me sauver, et, en effet, il ne me quitta +que lorsqu'il m'eut ramenée chez moi. Ces misérables +qu'on avait enivrés, ne pouvant plus se tenir sur +leurs jambes, furent obligés de s'en aller coucher, +et ceux qui restaient s'adoucissaient sensiblement, +nommément deux d'entre eux, qui étaient toujours à +côté de moi.</p> + +<p>Plusieurs gardes nationaux commencèrent alors +à me marquer de l'intérêt, et me dirent: «Vous +nous avez toujours bien traités aux Tuileries, et bien +différemment de la princesse de Tarente, qui était +si fière avec nous; vous en allez trouver la récompense.» +Ce propos me fit trembler pour elle, et je +cherchai à les dissuader de cette idée, en leur disant +qu'elle était, malgré cet extérieur, la bonté même, +et qu'elle aurait été la première à les obliger, s'ils +eussent été dans le cas d'avoir recours à elle. Quand +les gardes nationaux me virent prête à entrer au +tribunal, ils voulurent me donner le bras; mais +ceux qui me tenaient s'y opposèrent: «Nous avons +toujours été auprès d'elle lorsqu'elle courait les +plus grands dangers, répliquèrent-ils; nous ne la +quitterons pas quand nous la voyons au moment +d'être sauvée.» Ils cherchaient à m'inspirer de +la confiance, et elle redoubla quand j'aperçus +<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +M. Hardi, que je vis clairement n'être là que pour +me protéger.</p> + +<p>Après avoir passé dans cette cour quatre mortelles +heures, qu'on pourrait appeler quatre heures +d'agonie, je me présentai au tribunal d'un air calme +et tranquille. Je restai environ dix minutes, pendant +lesquelles on me fit diverses questions sur ce qui +s'était passé aux Tuileries. Je répondis avec simplicité; +et comme on allait me mettre en liberté, un de +ces monstres, qui ne respirait que le carnage, m'interpella +en me disant: «Vous étiez du voyage de +Varennes?»—«Nous ne sommes ici, dit le président, +que pour juger les crimes commis le 10 août.» +Je pris alors la parole et je dis à cet homme: «Que +voulez-vous savoir? je vous répondrai.» Honteux +du peu d'effet que faisait sa question, il se tut; et +le président, voyant le moment favorable pour +me sauver, se pressa de mettre aux voix la question +de ma libération ou de ma mort; et le cri +de: <i>Vive la nation!</i> que je savais être celui du salut, +m'apprit que j'étais sauvée. On me conduisit à la +porte de la prison, et lorsque je fus au moment de +passer le guichet, ces mêmes hommes, qui étaient +prêts à me massacrer, se jetèrent sur moi pour +m'embrasser et me féliciter d'avoir échappé au +danger qui me menaçait. Cela me fit horreur, mais +il n'y avait pas moyen de s'y refuser. J'en éprouvai +une bien plus vive lorsque, sortant de la rue des Ballets +pour entrer dans la rue Saint-Antoine, je vis +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> +comme une montagne de débris des corps de ceux +qui avaient été massacrés, de vêtements déchirés et +couverts de boue, entourés d'une populace furieuse +qui voulait que je montasse dessus pour crier: <i>Vive +la nation!</i> A ce spectacle, mes forces m'abandonnèrent, +je me trouvai mal. Mes conducteurs crièrent +pour moi, et je ne repris connaissance qu'en entrant +dans un fiacre, dont on fit descendre un homme, qui, +effrayé de tout ce qu'il voyait, ne se fit pas presser +pour en sortir. Ce fiacre fut entouré de ces mêmes +personnes qui étaient à côté de moi dans la cour de +la Force. Trois d'entre eux se placèrent avec moi dans +la voiture, deux autres à chaque portière et un +autre à côté du cocher. Ils eurent pour moi, tout +le long du chemin, des attentions inimaginables, +recommandant au cocher d'éviter les rues où je +pourrais trouver des objets effrayants, et ils me +demandèrent où je voulais aller. Je me fis conduire +chez cette bonne marquise de Lède, qui me reçut +avec la tendresse d'une mère, et qui, dans l'excès +de sa joie, voulait récompenser généreusement +ceux qui m'avaient amenée chez elle. Quoique leur +extérieur n'annonçât rien moins que l'opulence, +nous ne pûmes les décider à rien accepter.</p> + +<p>Pendant le chemin, je remarquai avec étonnement +l'extrême désir qu'ils témoignaient de me voir +en sûreté. Ils pressaient le cocher pour le faire +aller plus vite, et chacun d'eux paraissait être personnellement +intéressé à ma conservation. J'oubliais +<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> +de dire que ceux qui refusèrent l'argent que +je voulus leur donner, me dirent qu'ils avaient +voulu me sauver, parce que j'étais innocente des +crimes qui m'étaient imputés; qu'ils se trouvaient +heureux d'avoir réussi, et qu'ils ne voulaient rien +recevoir, parce qu'on ne se faisait pas payer pour +avoir été juste. Tout ce que je pus obtenir d'eux fut +que chacun me donnât son nom, espérant pouvoir +les récompenser un jour des services que j'en avais +reçus.</p> + +<p>Un jeune Marseillais, qui paraissait s'être vivement +intéressé à mon sort, revint le lendemain +savoir de mes nouvelles et m'engager à quitter +Paris, où je ne serais pas en sûreté si les alliés approchaient. +Je fis de nouvelles instances pour leur +faire accepter une marque de reconnaissance, et +je n'en ai plus entendu parler depuis. J'ai pu être +utile à deux d'entre eux; les deux autres sont probablement +morts, car ils ne sont pas revenus chez +moi.</p> + +<p>Les expressions me manquent pour exprimer ma +reconnaissance de tout ce que fit pour nous madame +de Lède dans les cruelles circonstances où nous +nous trouvions. Elle fut pour nous ce qu'aurait été +la mère la plus tendre; elle nous prodigua les soins +les plus empressés et les plus touchants. Je l'avais +toujours tendrement aimée; je la soignais le mieux +qu'il m'était possible, et elle me prouva qu'elle +n'avait pas été insensible à mes soins. Son grand +<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> +âge et sa grande faiblesse n'avaient point altéré la +délicatesse de ses sentiments. Toujours bonne, +douce, aimable, j'éprouvais auprès d'elle la seule +consolation dont mon cœur pouvait être susceptible; +mais, hélas! elle ne devait pas être de longue +durée.</p> + +<p>Il y avait à peine une heure que j'étais chez elle, +lorsqu'on me dit qu'un homme demandait à me +parler. C'était M. Hardi, qui, en m'assurant que ma +chère Pauline se portait bien, ajouta qu'il ne voulait +pas me dire encore où elle était, de peur que +mon empressement à la revoir ne lui fût nuisible; +mais que s'il n'y avait pas d'inconvénient un peu +plus tard, il me donnerait son adresse pour que je +l'envoyasse chercher. Je voulus lui témoigner ma +reconnaissance: «Ne parlez pas de cela, dit-il, vous +m'affligeriez.» Je lui demandai au moins son adresse; +il me la refusa et s'éclipsa. Il revint deux heures +après m'apporter le nom et la rue où logeait Babet +des Hayes, qui était celle qui avait retiré Pauline. +Madame la comtesse de Charry, fille de madame +de Lupé, parvint à la trouver, et avant sept heures +Pauline était entre mes bras! On peut juger de +l'émotion avec laquelle nous nous embrassâmes, et +que de sentiments se confondirent dans notre première +entrevue. Je ne pus soutenir tant d'assauts, +et je tombai dans un abattement excessif. Cette +bonne madame de Lède voulait que je prisse un peu +de nourriture; mais mon gosier était tellement +<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> +serré, que je ne pouvais rien avaler. On me fit coucher, +et je m'endormis d'excès de fatigue.</p> + +<p>Il y avait à peine une heure que j'étais couchée, +que ce Truchon, dont j'ai déjà parlé, vint nous +demander que nous lui donnassions un petit mot +d'écrit par lequel nous nous engagions à lui représenter +Pauline quand il la demanderait. Pauline, ne +voulant rien écrire sans mon aveu, entra dans ma +chambre; je me réveillai avec horreur, croyant, avec +raison, entendre le son d'une de ces voix sinistres +auxquelles mes oreilles n'étaient que trop accoutumées. +Je lui donnai un mot insignifiant que je +signai; c'était tout ce qu'il voulait, et je n'en ai plus +entendu parler. J'ai toujours cru qu'il voulait se +faire un rempart de ce billet, si les choses tournaient +en notre faveur, et M. Hardi n'en doutait pas. +En sortant de la maison, il dit aux gens +de madame de Lède qu'il ne fallait pas que Pauline +en sortît sans son aveu, paroles qu'ils retinrent avec +soin, car ils étaient tous de grands patriotes et +avaient beaucoup de considération pour un membre +de la Commune.</p> + +<p>Nous étions, Pauline et moi, comblées de marques +d'amitié de cette bonne madame de Lède. Je me +faisais un bonheur de la soigner et de partager avec +elle les dangers qu'elle pouvait courir, lorsque je vis +arriver chez moi M. Hardi, qui m'engagea à quitter +Paris, où nous n'étions pas en sûreté: «Non, lui dis-je, +je ne quitterai pas madame de Lède, que je regarde +<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> +comme une mère, dans l'état de faiblesse où la +réduisent des événements beaucoup trop forts +pour son âge; je vivrai ou mourrai avec elle.»—«C'est +fort bien pour vous, qui n'avez, dit-il, que les +risques de chacun à courir, puisque vous avez été +jugée et innocentée; il n'en est pas de même +pour mademoiselle Pauline, qui, ayant été sauvée +de la prison, pourrait être reprise et y être reconduite.» +Et il me répéta que c'était très-sérieusement +qu'il me donnait le conseil de l'éloigner de +Paris, le plus promptement possible et de manière +que personne ne pût découvrir le lieu de sa +retraite, et qu'il viendrait le lendemain savoir ma +détermination.</p> + +<p>J'étais au désespoir d'être obligée de quitter +madame de Lède, dans un moment où je pouvais lui +être si utile, et je ne savais comment lui annoncer +l'impossibilité où je me trouvais de pouvoir rester +plus longtemps chez elle. Elle me devina du premier +mot; et comme elle s'oubliait toujours pour +s'occuper de ceux qu'elle aimait, elle fut la première +à m'engager à presser mon départ. M. Hardi vint +me revoir le lendemain, et je le priai de me choisir +un endroit où je pusse vivre inconnue et en sûreté. +Il me loua deux chambres à Vincennes et me dit +que je pouvais, sans me compromettre, mener avec +moi la vieille bonne de ma fille, et ma femme de +chambre comme cuisinière, si elle voulait s'engager +à en prendre le costume, et qu'il viendrait nous +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> +prendre le lendemain pour nous y mener. Je lui parlai +de l'engagement pris avec Truchon; il s'en moqua +et nous confia qu'il était si peu accrédité, qu'il allait +être obligé de quitter la Commune, et il rassura les +gens de madame de Lède sur l'inquiétude qu'ils concevaient +du départ de Pauline. J'embrassai, la mort +dans l'âme, cette bonne et excellente parente. Un +secret pressentiment m'avertissait que je ne la reverrais +plus, et il ne me trompait pas; car, un mois après, +j'eus la douleur d'apprendre qu'elle n'existait plus.</p> + +<p>Nous partîmes de Paris le 7 septembre, sur les +quatre heures après midi, et nous nous fîmes conduire +en fiacre dans un café, où M. Hardi nous +avait donné rendez-vous. Nous renvoyâmes notre +fiacre et nous en prîmes un autre, un peu plus loin, +pour gagner Vincennes. Il était temps, car on commençait +à établir des corps de garde sur les barrières +de cette route. L'adresse de M. Hardi parvint +à surmonter toutes les difficultés, et nous +arrivâmes à bon port à Vincennes.</p> + +<p>Il nous donna d'abord le conseil de ne pas sortir +et de ne pas nous mettre à la fenêtre, jusqu'à ce +que nous fussions reconnues dans la maison pour +être des gens calmes et tranquilles. Il nous dit qu'il +viendrait nous voir de temps en temps, et qu'étant +au courant de ce qui se passait, il nous ferait aller +plus loin, s'il y avait du péril à rester si près de +Paris. Il me promit de m'amener mon homme +d'affaires, qui fut le seul dans la confidence du lieu +<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> +de notre retraite. Ce fut pour moi une grande consolation. +Il m'était fort attaché, et nous donna, dans +tous les dangers que nous courûmes, des preuves de +son entier dévouement.</p> + +<p>Les précautions que nous prîmes pendant le courant +de notre séjour à Vincennes s'adoucirent un +peu à la longue. Nous nous promenions tous les +jours dans de petits sentiers sous le bois de Vincennes, +et nous allâmes même une fois à Paris voir +une de mes sœurs, qui était religieuse et à qui la +bonne madame de Lède avait loué un petit appartement, +quand elle fut forcée de quitter son couvent. +Nous ne vîmes personnes d'ailleurs, et nous passâmes +quatre mois à Vincennes dans une entière +solitude, mais plongées dans la plus profonde douleur. +Toutes nos pensées se portaient vers le Temple, +et nous ne voulûmes jamais penser à quitter la +France, tant qu'elle renfermerait des êtres qui nous +étaient si chers, et que nous ne pouvions nous +résoudre à perdre de vue.</p> + +<p>Je n'ai point parlé des périls qu'éprouva Pauline +après le départ du Roi, non plus que ceux +qu'elle courut le 3 septembre, lorsqu'on la sauva des +massacres de la Force. J'ai pensé qu'il serait plus +intéressant de les lui laisser raconter à elle-même, +et j'ai joint, en conséquence, à ces mémoires la lettre +qu'elle écrivit à la comtesse de Sainte-Aldegonde, sa +sœur, deux jours après sa sortie de l'affreuse prison +de la Force.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p> + +<h2>COPIE D'UNE LETTRE</h2> + +<p class="content hanging">Écrite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse +de Béarn, à madame la comtesse de Sainte-Aldegonde, sa sœur, +dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la prison +de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre, en date +du 8 septembre 1792.</p> + +<p class="p2">Je n'ai eu que le temps de vous dire, chère Joséphine, +que ma mère et moi étions hors de Paris; +mais je veux vous raconter aujourd'hui comment +nous échappâmes aux plus affreux dangers. Une +mort certaine en était le moindre, tant la crainte +des horribles circonstances dont elle pouvait être +accompagnée augmente encore ma frayeur.</p> + +<p>Je reprendrai l'histoire d'un peu loin, c'est-à-dire +du moment où la prison mit fin à notre correspondance. +Vous savez que, le 10 août, ma mère +accompagna la famille royale à l'Assemblée. Restée +seule aux Tuileries, dans l'appartement du Roi, je +m'attachai à la bonne princesse de Tarente, aux +soins de laquelle ma mère m'avait recommandée; +et nous nous promîmes, quels que fussent les +événements, de ne nous jamais séparer l'une de +l'autre. +<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p> + +<p>Bientôt après le départ du Roi, commença une +canonnade dirigée contre le château. Nous entendîmes +siffler les balles d'une manière effrayante. Les +carreaux cassés et les fenêtres brisées faisaient un +vacarme épouvantable. Pour nous mettre un peu à +l'abri et n'être point du côté où on tirait le canon, +nous nous retirâmes dans l'appartement de la Reine, +au rez-de-chaussée. Là, il nous vint à l'idée de +fermer les volets et d'allumer toutes les bougies des +lustres et des candélabres, espérant que, si les brigands +venaient à forcer notre porte, l'étonnement +que leur causerait tant de lumières nous sauverait +du premier coup et nous laisserait le temps de +parler.</p> + +<p>A peine notre arrangement était-il fini, que nous +entendîmes des cris affreux dans la chambre précédente, +et un cliquetis d'armes qui ne nous annonçait +que trop que le château était forcé et qu'il fallait +s'armer de courage. Ce fut l'affaire d'un moment; +les portes furent enfoncées, et des hommes, le sabre +à la main et les yeux hors de la tête, se précipitèrent +dans la salle. Ils s'arrêtèrent un moment, +étonnés de ce qu'ils voyaient, et de ne trouver +qu'une douzaine de femmes dans la chambre (plusieurs +dames de la Reine, de Madame Élisabeth et +de madame de Lamballe s'étaient réunies avec nous). +Ces lumières, répétées dans les glaces, en contraste +avec les lumières du jour, firent un tel effet sur ces +brigands, qu'ils en restèrent stupéfaits. Plusieurs +<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> +dames se trouvèrent mal, entre autres madame de +Genestoux, qui avait tellement perdu la tête, qu'elle +se mit à genoux en balbutiant les mots de pardon. +Nous la fîmes taire; et, pendant que je la rassurais, +cette bonne madame de Tarente priait un jeune +Marseillais d'avoir pitié de la faiblesse de la tête de +cette dame et de la prendre sous sa protection. Cet +homme y consentit, et la tira aussitôt de la chambre; +puis, revenant tout à coup à celle qui lui avait +parlé pour une autre, et frappé d'un tel courage +dans une pareille circonstance, il lui dit: «Je sauverai +cette dame, vous aussi et votre compagne.» +Effectivement, il mit madame de Genestoux entre +les mains d'un de ses camarades, puis il prit +madame de Tarente et moi chacune sous le bras, et +nous mena hors de l'appartement. En sortant de +l'appartement, il nous fallut passer sur les corps de +Diert, garçon de la chambre de la Reine, et de +Pierre, un de ses valets de pied, qui, n'ayant jamais +voulu abandonner la chambre de leur maîtresse, +avaient été victimes de leur attachement. Cette vue +nous serra le cœur, et nous nous regardâmes, +madame de Tarente et moi, pensant que nous +aurions peut-être bientôt le même sort. Après +beaucoup de peines, cet homme parvint enfin à +nous faire sortir du château par une petite porte, +près des souterrains. Nous nous trouvâmes sur la +terrasse, puis à la porte du pont Royal. Là, notre +homme nous quitta, ayant, dit-il, rempli l'engagement +<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> +de nous conduire sûrement hors des Tuileries.</p> + +<p>Je pris alors le bras de madame de Tarente, qui, +croyant se soustraire aux regards de la multitude, +voulut, pour retourner chez elle, descendre sur le +bord de la rivière. Nous marchions doucement, sans +proférer une seule parole, lorsque nous entendîmes +des cris affreux derrière nous; et, en nous retournant, +nous aperçûmes une foule de brigands qui +couraient sur nous le sabre à la main. Il en parut +d'autres au même instant devant nous, sur le quai +et par-dessus le parapet. Ces derniers nous couchaient +en joue, en criant que nous étions les +échappés des Tuileries. Pour la première fois de +ma vie j'eus peur. Cette manière d'être massacrée +me paraissait affreuse. Madame de Tarente parla à +la multitude, et obtint que, sous escorte, nous +serions conduites au district.</p> + +<p>Il fallut traverser toute la place Louis XV, au +milieu des morts et des mourants, car beaucoup de +Suisses et de malheureux gentilshommes y avaient +été massacrés<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Nous étions suivies d'un peuple +immense qui nous accablait d'injures, en nous +conduisant au district de la rue Neuve-des-Capucines.</p> + +<p>Nous nous fîmes connaître au président du +district. C'était un homme honnête et qui jugea +promptement tout ce qu'avait de pénible et de dangereux +<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> +la position où nous nous trouvions. Il donna +un reçu de nos personnes, dit très-haut que nous +serions conduites en prison, et parvint, par cette +assurance, à congédier ceux qui nous avaient +amenées. Se trouvant seul avec nous, il nous assura +de son intérêt, et nous promit qu'à la chute du jour +il nous ferait reconduire chez nous. Effectivement, +il nous donna, sur les huit heures et demie du soir, +deux personnes sûres pour nous reconduire, et nous +fit passer par une porte de derrière, pour éviter les +assassins qui entouraient la maison. Nous arrivâmes +enfin chez la duchesse de la Vallière, grand'mère +de madame de Tarente, et chez laquelle elle logeait. +Je demandai à cette bonne princesse de ne la pas +quitter de la nuit, et je couchai sur un canapé dans +sa chambre.</p> + +<p>Le lundi 13, à huit heures du matin, pendant +que nous causions ensemble de tout ce qui nous +était arrivé, nous entendîmes frapper à la porte. +C'était mon frère, qui, ayant passé deux nuits auprès +du Roi aux Feuillants, venait nous en donner des +nouvelles et me dire que la Reine avait demandé à +ma mère que je vinsse la rejoindre, que le Roi l'avait +demandé à Péthion, qui l'avait accordé, et que, dans +une heure, il viendrait me chercher pour me conduire +aux Feuillants. Cette nouvelle me fit un sensible +plaisir. Je me trouvais heureuse de me +retrouver avec ma mère, d'unir mon sort au sien +et à celui de la famille royale. +<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span></p> + +<p>J'arrivai à neuf heures aux Feuillants. Je ne puis +exprimer la bonté avec laquelle je fus reçue du Roi +et de la Reine. Ils me firent mille questions sur les +personnes dont je pouvais leur donner des nouvelles; +Mgr le Dauphin et Madame m'embrassèrent, en me +témoignant une amitié touchante et me disant que +nous ne nous séparerions plus.</p> + +<p>Une demi-heure avant de quitter les Feuillants, +Madame Élisabeth m'appela, m'emmena avec elle +dans un cabinet, et me dit: «Chère Pauline, nous +connaissons votre discrétion et votre attachement +pour nous. J'ai une lettre de la plus grande importance +dont je voudrais me débarrasser avant de +partir d'ici; aidez-moi à la faire disparaître.» Nous +prîmes cette lettre de huit pages, nous en déchirâmes +quelques morceaux que nous essayâmes de +broyer dans nos doigts et sous nos pieds; mais, +comme ce moyen était très-long et qu'elle craignait +qu'une trop longue absence ne donnât +quelques soupçons, je pris une page de la lettre, +je la mis dans ma bouche et je l'avalai. Madame +Élisabeth en voulut faire autant, mais son cœur se +soulevait; je m'en aperçus; et lui demandant les +deux dernières pages de la lettre, je les avalai, de +manière qu'il n'en resta aucun vestige. Nous rentrâmes +dans la chambre, et l'heure du départ étant +arrivée, la famille royale monta dans une voiture +composée de la manière suivante:</p> + +<p>Le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin et Madame se +<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> +placèrent dans le fond; Madame Élisabeth, Péthion +et Manuel, sur le devant; madame la princesse +de Lamballe, sur une banquette de portière avec +ma mère; et moi avec Colonges, officier municipal, +sur la banquette vis-à-vis. La voiture allait +an petit pas. On traversa d'abord la place Vendôme, +où la voiture s'arrêta. Et Manuel, faisant +remarquer au Roi la statue de Louis XIV qui +venait d'être renversée, eut l'insolence d'ajouter +ces paroles: «Vous voyez comme le peuple traite +les rois.» Le Roi rougit d'indignation; mais, se +modérant à l'instant, il répondit avec un calme +angélique: «Il est heureux, monsieur, que sa +rage ne se porte que sur des objets inanimés.» +Le plus profond silence suivit cette réponse et +dura tout le long du chemin. On prit les boulevards, +et le jour commençait à tomber lorsqu'on +arriva au Temple.</p> + +<p>La cour, la maison, le jardin, étaient illuminés, +et cet air de fête contrastait terriblement avec la +position de la famille royale. Le Roi, la Reine et nous +entrâmes dans un fort beau salon, où l'on resta plus +d'une heure sans pouvoir obtenir de réponse aux +questions que l'on faisait pour savoir où étaient les +appartements. On servit ensuite à souper, et l'on +fut forcé de se mettre à table, quoique l'on n'eût +guère envie de manger. Mgr le Dauphin tombait de +sommeil et demandait à se coucher; ma mère pressait +vivement pour savoir où était la chambre qu'on +<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> +lui destinait. On annonça enfin qu'on allait l'y conduire.</p> + +<p>On alluma des torches, on fit traverser la cour, +puis un souterrain; on arriva enfin à la Tour du +Temple, et nous y entrâmes par une petite porte, +qui ressemblait fort à un guichet de prison.</p> + +<p>La Reine et Madame furent établies dans la même +chambre, qui était séparée de celle de Mgr le Dauphin +par une petite antichambre, dans laquelle couchait +madame de Lamballe. Le Roi fut logé au +second, et Madame Élisabeth, pour laquelle il n'y +avait plus de chambre, dans une cuisine près celle +du Roi, d'une saleté épouvantable. Cette bonne +princesse dit à ma mère qu'elle se chargeait de +moi, et elle fit effectivement mettre un lit de sangle +pour moi à côté du sien. La chambre dans laquelle +donnait cette cuisine était un corps de garde. On +peut juger du bruit qui s'y faisait; nous passâmes +ainsi la nuit, sans pouvoir dormir un instant.</p> + +<p>Le lendemain, à huit heures, nous descendîmes +chez la Reine, qui était déjà levée, et dont la +chambre devait servir de salon. On y passait les +journées entières, et on ne remontait au second +que pour se coucher. On n'était jamais seuls dans +cette chambre; un municipal y était toujours présent, +et il était changé à toutes les heures.</p> + +<p>Tous nos effets avaient été pillés dans notre +appartement des Tuileries, et je ne possédais que +la robe que j'avais sur le corps lors de ma sortie du +<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> +château. Madame Élisabeth, à qui on venait d'en +envoyer quelques-unes, m'en donna une des siennes. +Comme elle ne pouvait aller à ma taille, nous nous +occupâmes à la découdre pour la refaire. Tous les +jours, la Reine, Madame et Madame Élisabeth +avaient l'extrême bonté d'y travailler; mais nous +ne pûmes la finir avant de les quitter.</p> + +<p>La nuit du 19 au 20 août, il était environ minuit +lorsque nous entendîmes frapper à la porte de notre +chambre, et on nous intima l'ordre de la Commune +d'enlever du Temple madame la princesse de Lamballe, +ma mère et moi. Madame Élisabeth se leva +sur-le-champ, m'aida même à m'habiller, et me +conduisit chez la Reine. Nous trouvâmes tout le +monde sur pied, et le lit de Mgr le Dauphin déjà +transporté dans la chambre de la Reine. Notre séparation +d'avec la famille royale fut cruelle; et quoique +l'on nous assurât que nous reviendrions après avoir +subi un interrogatoire, un instinct secret nous disait +que nous les quittions au moins pour longtemps.</p> + +<p>Nous traversâmes les souterrains aux flambeaux, +et nous montâmes en fiacre à la porte du Temple. +On nous conduisit d'abord à l'Hôtel de ville, et +on nous établit dans une grande salle, séparées +les unes des autres par un municipal, pour que +nous ne pussions causer ensemble. Sur les trois +heures du matin, la princesse de Lamballe fut +appelée pour subir un interrogatoire. Il dura +environ un quart d'heure, après lequel on appela +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> +ma mère. Je voulus la suivre; on s'y opposa, disant +que j'aurais aussi mon tour. Ma mère demanda, dans +la salle d'interrogatoire, dont les séances étaient +publiques, que je fusse ramenée auprès d'elle. Mais +elle fut refusée très-durement, en lui disant que je +ne courais aucun danger, étant sous la sauvegarde +du peuple.</p> + +<p>On vint enfin me chercher et on me conduisit +à la salle d'interrogatoire. Là, montée sur une +estrade, on était en présence d'une foule immense +de peuple qui remplissait la salle; il y avait aussi +des tribunes remplies d'hommes et de femmes. +Billaud de Varennes nous questionnait, et un secrétaire +écrivait nos réponses sur un grand registre. +On me demanda mon âge, et on me questionna +beaucoup sur la journée du 10 août, me disant de +déclarer ce que j'avais vu et entendu dire au Roi, +à la Reine et à la famille royale. Ils ne surent que +ce que je voulus bien leur dire. Je n'avais nulle +peur, et je me sentais soutenue par une main invisible, +qui ne m'a jamais abandonnée et m'a toujours +fait conserver ma tête et mon sang-froid au milieu +des plus grands dangers.</p> + +<p>Je demandai d'être réunie à ma mère et de ne la +pas quitter. Plusieurs voix s'élevèrent pour dire: +«Oui, oui!» D'autres murmurèrent, et, l'interrogatoire +fini, on me fit descendre de l'estrade sur +laquelle j'avais été interrogée, et après avoir traversé +plusieurs corridors, je me vis ramener à ma +<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> +mère, qui était bien inquiète de ce que j'allais +devenir; elle était alors avec madame de Lamballe, +et nous fûmes toutes trois réunies.</p> + +<p>Nous restâmes dans le cabinet de Tallien jusqu'à +midi, que l'on vint nous chercher pour nous conduire +dans la prison de la Force. On nous fit monter +dans un fiacre. Il était entouré de gendarmes et +suivi d'un peuple immense. Un officier de gendarmerie +était avec nous dans la voiture, qui n'arriva +qu'à une heure et demie à la Force. Ce fut par le +guichet donnant dans la rue des Ballets que nous, +entrâmes dans cette horrible prison. On nous fit +passer d'abord par la salle du conseil, pendant +qu'on inscrivait nos noms sur les registres de la +prison.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais qu'un individu fort bien +mis, qui se trouvait là, s'approcha de moi qui étais +seule dans la chambre, et me dit: «Mademoiselle, +votre position m'intéresse, et je vous donne le +conseil de quitter vos petits airs de cour et d'être +plus familière et plus affable.» Indignée de l'impertinence +de ce monsieur, je le regardai fixement et +lui répondis que telle j'avais été, telle je serais +toujours; que rien ne pouvait changer mon caractère, +et que l'impression qu'il pouvait remarquer +sur mon visage n'était autre chose que l'image de +ce qui se passait dans mon cœur, indigné des horreurs +que nous voyions. Il se tut et se retira fort +mécontent. Ma mère rentra alors dans la chambre, +<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> +mais ce ne fut pas pour longtemps. Nous fûmes +toutes trois séparées. On conduisit ma mère dans +un cachot et moi dans un autre; je suppliai qu'on +voulût bien nous réunir, mais on fut inexorable, et +je me vis seule dans mon cachot.</p> + +<p>Le guichetier vint m'apporter une cruche d'eau; +c'était un très-bon homme, qui, me voyant au désespoir +d'être séparée de ma mère et ne sollicitant +d'autre consolation que d'y être réunie, fut touché +de ma situation, et, imaginant me faire plaisir, +il me laissa son petit chien afin de me donner +une distraction: «Mais surtout ne me trahissez +pas, dit-il; j'aurai l'air de l'avoir oublié par +mégarde.»</p> + +<p>A six heures du soir il revint me voir, et me +trouvant toujours dans le même état de chagrin, il +me dit: «Je vais vous confier un secret. Votre +mère est dans le cabinet au-dessus du vôtre; ainsi +vous n'êtes pas loin d'elle; d'ailleurs, ajouta-t-il, +vous allez avoir, dans une heure, la visite de +Manuel, procureur de la Commune, qui viendra +s'assurer si tout est dans l'ordre; n'ayez pas l'air de +le savoir.»</p> + +<p>J'entendis effectivement, quelque temps après, +tirer les verrous de la chambre voisine, puis ceux +de la mienne, et je vis entrer trois hommes dans +ma chambre, dont je reconnus très-bien l'un pour +être ce même Manuel qui avait conduit le Roi au +Temple. Il trouva ma chambre humide, et parla de +<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> +m'en faire changer. Je saisis cette occasion pour +lui dire que tout m'était égal, séparée de ma mère; +que la seule grâce que je sollicitais de lui particulièrement +était de me réunir à elle. Je le lui +demandai avec tant de vivacité qu'il m'en parut +touché. Il eut l'air de réfléchir un moment, puis il +dit: «Je dois revenir ici demain, nous verrons, et je +ne vous oublierai pas.» Le pauvre guichetier, +fermant la porte, me dit à voix basse: «Il est +touché; je lui ai vu les larmes aux yeux; ayez courage: +à demain.»</p> + +<p>Ce bon François, car c'était le nom du guichetier, +me donna de l'espoir, et me fit un bien que je +ne puis exprimer. Je priai Dieu avec un calme et +une tranquillité extrêmes, je me jetai tout habillée +sur l'horrible grabat qui me servait de lit, et je +m'endormis.</p> + +<p>A sept heures du soir, je vis rentrer Manuel dans +ma chambre; il me dit qu'il allait me conduire chez +ma mère. Je crus voir en lui un libérateur; et +quand j'aperçus ma pauvre mère si affligée, je me +jetai entre ses bras, en croyant tous nos malheurs +finis, puisque je me retrouvais auprès d'elle. Il fut +si touché du bonheur que nous éprouvions et de la +vivacité avec laquelle nous lui témoignions notre +reconnaissance, que les larmes lui en vinrent aux +yeux, et qu'il offrit à ma mère de la réunir à +madame la princesse de Lamballe, et il fut la chercher +sur-le-champ. Elle passa la nuit dans sa chambre, +<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> +et je retournai dans la mienne pour cette seule +nuit. Le lendemain, à huit heures du matin, Manuel +vint nous chercher, et nous conduisit dans la chambre +qui avait été donnée à madame de Lamballe et +qui était plus saine et plus commode que les autres. +Nous étions toutes les trois réunies, seules, et nous +éprouvâmes un moment de bonheur de pouvoir +partager ensemble nos infortunes.</p> + +<p>Le lendemain matin, nous reçûmes un paquet +venant du Temple; c'étaient nos effets que nous +renvoyait la Reine, laquelle, avec cette bonté qui ne +se démentait jamais, nous fit dire qu'elle avait eu +soin de les réunir elle-même. Parmi eux se trouvait +cette robe de Madame Élisabeth dont je vous ai +parlé plus haut. Elle est pour moi le gage d'un +éternel souvenir; je la garde avec un saint respect, +et je la conserverai toute ma vie.</p> + +<p>L'incommodité de notre logement, l'horreur de +notre prison, le chagrin d'être séparées du Roi et +de la famille royale, la sévérité avec laquelle cette +séparation nous menaçait d'être traitées, m'attristaient +fort, je l'avoue, et effrayaient extrêmement +cette malheureuse princesse de Lamballe. Quant à +ma mère, elle montrait cet admirable courage que +vous lui avez vu dans de tristes circonstances de +sa vie, courage qui, n'ôtant rien à la sensibilité, +laissait cependant à son âme la tranquillité nécessaire +pour faire usage de son esprit, si l'occasion +s'en présentait. Elle lisait, travaillait et causait +<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> +d'une manière aussi calme que si elle n'eût rien +craint; elle paraissait affligée, mais ne semblait pas +même inquiète.</p> + +<p>Nous étions depuis quinze jours dans ce triste +séjour, lorsque, le 3 septembre, à une heure du +matin, étant toutes trois couchées et dormant de +ce sommeil qui laisse encore place à l'inquiétude, +nous entendîmes les verrous de notre porte, et +nous vîmes paraître un homme qui me dit: «Mademoiselle +de Tourzel, levez-vous promptement et +suivez-moi.» Je tremblais et ne répondais ni ne +remuais: «Que voulez-vous faire de ma fille?» dit +ma mère à cet homme.—«Peu vous importe, +répondit-il d'une manière qui me parut bien dure; +il faut qu'elle se lève.»—«Levez-vous, Pauline, +me dit ma mère, et suivez-le.» Il n'y avait rien +à faire que d'obéir. Je me levai lentement. Cet +homme restait toujours dans la chambre, en répétant: +«Dépêchez-vous donc.»—«Dépêchez-vous, +Pauline», me dit aussi ma mère. J'étais habillée, +mais je n'avais pas changé de place. J'allai alors +à son lit et je pris sa main. Cet homme, ayant vu +que j'étais levée, s'approcha, me prit par le bras et +m'entraîna malgré moi: «Adieu, Pauline, que Dieu +vous protége, vous bénisse!» me cria ma mère. Je +ne pouvais plus lui répondre; deux grosses portes +étaient déjà entre elle et moi, et cet homme +m'entraînait toujours.</p> + +<p>Comme nous descendions l'escalier, il entendit +<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> +du bruit, et, d'un air inquiet et agité, il me fit entrer +précipitamment dans un petit cachot, dont il ferma +la porte à clef, et disparut. Ce cachot venait d'être +occupé et était encore éclairé par un reste de +bout de chandelle. Je la vis finir en moins d'un +quart d'heure, et je ne puis vous exprimer ce que +je ressentis et les réflexions sinistres que m'inspirait +cette lueur, tantôt forte, tantôt mourante. Elle +me représentait l'agonie, et me disposait à faire le +sacrifice de ma vie, mieux que n'auraient pu faire +les discours les plus touchants.</p> + +<p>Je restai alors dans la plus profonde obscurité, +et, quelque temps après, j'entendis ouvrir doucement +ma porte; je fus appelée, et à la lueur d'une +petite lanterne, je vis entrer un homme que je +reconnus pour être le même qui m'avait enfermée +dans ce petit cachot, et qui était à la salle du conseil +à notre entrée à la Force, et m'avait donné les +conseils dont j'avais été si choquée.</p> + +<p>Il me fit marcher doucement; et, parvenu au bas +de l'escalier, il me fit entrer dans une chambre, +me montra un paquet et me dit de m'habiller dans +ce que je trouverais dedans. Il referma ensuite la +porte, et je restai immobile, sans agir ni presque +penser.</p> + +<p>Je ne sais combien de temps je restai dans cet +état. Je n'en fus tirée que par le bruit de la porte +qui s'ouvrit, et je vis paraître le même homme: +«Quoi! vous n'êtes pas encore habillée, me dit-il +<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> +d'un air inquiet; il y va de votre vie si vous ne +sortez promptement d'ici.» Je regardai alors les +habits qui étaient dans le paquet, et j'y vis des +habits de paysanne. Ils me parurent assez larges +pour aller par-dessus les miens, et je les eus passés +en un instant. Cet homme me prit alors par le +bras, et me fit sortir de la chambre. Je me laissai +entraîner sans faire aucune question, aucune +réflexion, et je voyais à peine ce qui se passait +autour de moi. Lorsque nous fûmes hors des portes +de la prison, j'aperçus, au plus beau clair de lune, +une multitude prodigieuse de peuple, et je me vis +entourée, dans le même moment, d'hommes armés +de sabres, d'un air féroce, qui semblaient attendre +quelque victime pour la sacrifier: «Voici un prisonnier +que l'on sauve», crièrent-ils tous à la fois, +en me menaçant de leurs sabres.</p> + +<p>Ce même homme qui me conduisait faisait +l'impossible pour les écarter de moi et se faire +entendre. Je vis alors qu'il portait la marque qui +distinguait les membres de la Commune de Paris. +Cette marque lui donnait la possibilité de se faire +écouter, et on le laissa parler. Il leur dit que je +n'étais pas prisonnière, qu'une circonstance m'avait +fait trouver à la Force, et qu'il venait m'en tirer +par ordre supérieur, n'étant pas juste de faire périr +les innocents avec les coupables.</p> + +<p>Cette phrase me fit frémir pour ma mère, qui y +était restée enfermée; les discours de mon libérateur +<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> +(car je vis clairement que c'était ce rôle qu'entreprenait +cet homme dont les manières m'avaient +paru si dures) faisaient effet sur la multitude, et l'on +allait me laisser passer, lorsqu'un soldat en uniforme +de garde national s'avança et dit au peuple qu'on +le trompait, que j'étais mademoiselle de Tourzel, +et qu'il me reconnaissait très-bien, m'ayant vue mille +fois au Tuileries, chez Mgr le Dauphin, lorsqu'il y +était de garde, et que mon sort ne devait pas être +différent de celui des autres prisonniers.</p> + +<p>La fureur qui s'était calmée redoubla alors tellement +contre moi et mon protecteur, que je crus +bien fermement être à mon dernier moment, et que +le service qu'il avait voulu me rendre serait celui de +me conduire à la mort au lieu de me laisser attendre. +Il ne se rebuta point. Son adresse, son éloquence, +ou peut-être mon bonheur, me tirèrent +encore de ce danger, et nous nous trouvâmes libres +de continuer notre chemin.</p> + +<p>Nous pouvions encore rencontrer mille obstacles; +nous étions obligés de passer par des rues où nous +devions rencontrer beaucoup de peuple; j'étais bien +connue et je courais le risque d'être encore arrêtée. +Cette crainte détermina mon guide à me laisser dans +une petite cour fort sombre, et par laquelle il ne +devait passer personne, pour aller voir ce qui se +passait dans les environs, et si nous pouvions continuer +notre marche sans courir de nouveaux dangers. +Il revint au bout d'une demi-heure, me disant qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> +croyait prudent de me faire changer de costume; et +il m'apporta un habit, un pantalon et une redingote +dont il voulait me faire revêtir. Je n'étais guère +tentée d'user de ce déguisement; il me répugnait +de périr sous des habits qui ne devaient pas être les +miens; je m'aperçus heureusement qu'il n'avait +apporté ni souliers ni chapeau; j'avais sur la tête un +bonnet de nuit, des souliers de couleur aux pieds; +le déguisement devenait donc impossible, et je +restai comme j'étais.</p> + +<p>Pour sortir de cette petite cour, il fallait repasser +près des portes de la prison, qu'entouraient les +assassins, ou traverser l'église du petit Saint-Antoine, +dans laquelle se tenait une assemblée qui devait +légaliser leur crimes. L'un ou l'autre de ces deux +passages était également dangereux pour moi.</p> + +<p>Nous choisîmes celui de l'église, et je fus obligée +de la traverser en passant par les bas côtés, et me +traînant presque à terre pour n'être pas aperçue de +ceux qui composaient l'assemblée.</p> + +<p>Mon conducteur me fit entrer dans une petite +chapelle d'un bas côté, et me plaçant derrière les +débris d'un autel renversé, il me recommanda de +ne pas remuer, quelque bruit que j'entendisse, et +d'attendre son retour, qui serait le plus prompt possible. +Je m'assis sur mes talons, et quoique j'entendisse +un grand bruit et même des cris, je ne bougeai +pas du lieu où il m'avait placée, résolue à y attendre +le sort qui m'était destiné; et me remettant entre +<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> +les mains de la Providence, je m'y abandonnai avec +confiance, résignée à attendre la mort, si tels étaient +ses décrets.</p> + +<p>Je fus très-longtemps dans cette chapelle; je vis +enfin arriver mon guide, et nous sortîmes de l'église +avec les mêmes précautions que nous avions prises +pour y entrer. Peu loin de là, mon libérateur +(car je ne puis lui donner d'autre nom) s'arrêta +devant une maison qu'il me dit être la sienne, me +fit entrer dans une chambre, et, m'y ayant enfermée, +me quitta sur-le-champ. J'eus un moment de joie +en me retrouvant seule; mais je n'en jouis pas longtemps; +le souvenir des périls que j'avais courus ne +me montrait que trop ceux auxquels ma mère était +exposée, et je restai livrée à la plus mortelle +inquiétude. Je m'y abandonnais depuis plus d'une +heure, lorsque M. Hardy rentra (car il est temps de +vous nommer celui auquel nous devons la vie). Il +me parut encore plus effrayé que je ne l'avais encore +vu: «Vous êtes connue, me dit-il, on sait que je +vous ai sauvée; on veut vous ravoir, on croit que +vous êtes ici; on pourrait venir vous y prendre; +il en faut sortir tout de suite, mais non pas avec +moi, ce serait vous exposer à un danger certain. +Prenez ceci, me dit-il, en me montrant un chapeau +avec un voile et un mantelet noir. Écoutez +bien tout ce que je vais vous dire, et n'en oubliez +pas la moindre chose. En sortant de cette porte, +vous tournerez à droite, puis vous prendrez la première +<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> +rue à gauche, qui vous conduira à une petite +place où aboutissent trois rues; vous prendrez +celle du milieu, puis, auprès d'une fontaine, vous +trouverez un passage qui vous conduira dans une +autre grande rue; vous trouverez un fiacre arrêté +près d'une allée sombre. Cachez-vous dans cette +allée, et vous n'y serez pas longtemps sans me +voir paraître. Partez vite, et surtout n'oubliez pas +ma leçon (qu'il me répéta encore une fois), car +je ne saurais alors comment vous retrouver, et +que deviendriez-vous?» Je vis la crainte qu'il +avait que je ne me ressouvinsse pas bien de tous les +renseignements qu'il m'avait donnés; et cette +crainte, augmentant celle que j'avais déjà, me troubla +tellement, qu'en sortant de sa maison je savais +à peine si je devais tourner à droite ou à gauche; +comme il vit de sa fenêtre que j'hésitais, il me fit un +signe, et je me souvins alors de tout ce qu'il m'avait +dit.</p> + +<p>Mes deux habillements l'un sur l'autre me donnaient +une étrange figure; mon air inquiet pouvait +me faire paraître suspecte; il me semblait que chacun +me regardait avec étonnement. J'eus bien de la +peine à arriver jusqu'à l'endroit où je devais trouver +le fiacre, mais enfin je l'aperçus, et je ne puis +vous dire la joie que j'en ressentis: je me crus pour +lors absolument sauvée. Je me retirai dans l'allée +sombre, attendant que M. Hardy parût. Il ne +venait point; j'étais depuis plus d'un quart d'heure +<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> +dans cette allée; mes craintes redoublèrent; si j'y +restais plus longtemps, je craignais de paraître +suspecte aux gens du voisinage; mais comment +en sortir? où aller? Je ne connaissais pas le quartier +dans lequel je me trouvais; si je faisais la +moindre question, je pouvais me trouver dans un +grand danger.</p> + +<p>Comme je méditais tristement sur le parti que je +devais prendre, je vis venir M. Hardy avec un autre +homme. Ils me firent monter dans le fiacre et y +montèrent avec moi. L'inconnu se plaça sur le +devant de la voiture et me demanda si je le connaissais. +Je le regardai et lui dis: «Vous êtes, je crois, +M. Billaud de Varennes qui m'avez interrogé, à l'Hôtel +de ville.»—«Il est vrai, dit-il; je vais vous conduire +chez Danton et y prendre ses ordres à votre +sujet.» Arrivés à la porte de Danton, ces messieurs +descendirent de voiture, montèrent chez lui, et revinrent +peu après en me disant: «Vous voilà sauvée; +il ne nous reste plus maintenant qu'à vous conduire +dans un endroit où vous ne soyez pas connue; autrement +il pourrait encore ne pas être sûr.»</p> + +<p>Je demandai à être menée chez la marquise de +Lède, ma parente, femme d'un âge trop avancé +pour que ma présence pût la compromettre. Billaud +s'y opposa, à cause du grand nombre de domestiques +qui étaient dans cette maison, dont plusieurs +pouvaient ne pas être discrets sur mon arrivée dans +la maison. Il me demanda d'en indiquer une plus +<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> +obscure. Je me souvins alors de notre bonne Babet, +notre fille de garde-robes; je pensai que je ne pouvais +être mieux que dans une maison pauvre et dans un +quartier retiré. Billaud de Varennes (car c'était lui +qui entrait dans tous les détails) me demanda le +nom de la rue pour l'indiquer au cocher: je nommai +la rue du Sépulcre. Ce nom, dans un moment +tel que celui où nous étions, lui fit une grande +impression, et je vis sur son visage un sentiment +d'horreur de ce rapprochement avec tous les événements +qui se passaient. Il dit un mot tout bas à +M. Hardy, lui recommanda de me conduire chez +cette pauvre fille, et disparut.</p> + +<p>Pendant le chemin, je parlai de ma mère; je +demandai à M. Hardy si elle était encore en prison. +Je voulais aller la rejoindre si elle y était +encore, et plaider moi-même son innocence. Il +me paraissait affreux de voir ma mère exposée à la +mort à laquelle on venait de m'arracher. Moi +sauvée et ma mère périr! cette pensée me mettait +hors de moi.</p> + +<p>M. Hardy chercha à me calmer, et me fit remarquer +que depuis le moment où il m'avait séparée +d'elle, il n'avait été occupé que du soin de me sauver; +qu'il y avait malheureusement employé beaucoup +de temps; mais qu'il se flattait qu'il lui en +resterait encore assez pour sauver ma mère; qu'il +allait sur-le-champ retourner à la prison, et qu'il ne +regarderait sa mission comme finie, que lorsqu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> +nous aurait réunies; qu'il me demandait du calme, +et qu'il avait tout espoir.</p> + +<p>Il me laissa pénétrée de reconnaissance pour le +danger qu'il avait couru afin de me sauver, et de +l'espoir qu'il me donnait de tirer ma mère de tous +ceux que je craignais pour elle.</p> + +<p>Adieu, chère Joséphine, je suis si fatiguée que je +ne puis plus écrire; ma mère veut d'ailleurs vous +raconter elle-même ce qui la regarde, et vous écrira +demain.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Pauline, en racontant les tristes épreuves par lesquelles +elle a passé, a négligé de vous dire la +manière dont elle les a soutenues. Elle a bien +prouvé que la patience et le courage peuvent s'allier +à la douceur et à l'extrême jeunesse. Elle n'a +pas montré, dit M. Hardy, un seul moment de faiblesse +dans les dangers qu'elle a courus. Et je ne lui +ai pas vu un instant d'humeur dans la prison, ni +pendant les quatre mois que nous avons passés si +tristement à Vincennes; elle a adouci toutes mes +peines, augmentant cependant les inquiétudes que +j'éprouvais. L'idée de lui voir partager des périls +dont son âge devait naturellement la mettre à l'abri, +me tourmentait sans cesse, et m'empêchait de jouir +du bonheur de l'avoir auprès de moi. Le Ciel eut +pitié de nous; il protégea son innocence et permit +qu'elle fût la sauvegarde de sa mère. Sans ma chère +<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> +Pauline, je n'existerais plus, et c'est une grande +consolation pour une mère de devoir au courage et +à la tendresse de sa fille le bonheur de se retrouver +au milieu de tous ses enfants.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XXIV</h2> + +<p class="content hanging">Ce chapitre contient ce que j'ai pu apprendre de positif sur la +situation de la famille royale en 1793.—Les démarches infructueuses +que nous, fîmes, Pauline et moi, pour nous enfermer au +Temple avec Madame en 1795.—La permission que nous +obtînmes enfin d'y entrer, mais seulement pour faire des visites +à cette princesse.—L'espoir que l'on nous donna de l'accompagner +à Vienne, d'après la demande de la cour d'Autriche, +espoir qui se termina par une nouvelle arrestation, une +prison et une accusation, pour avoir un prétexte de s'y refuser.—Circonstances +de la mort du jeune roi Louis XVII, et détails +positifs que j'ai recueillis à ce sujet.</p> + +<p class="p2">Nous allâmes au mois de décembre nous établir +à Abondant, château appartenant à mon fils, à +une lieue et demie de la petite ville de Dreux. +Nous n'étions qu'à dix-neuf lieues de Paris, et il ne +fallait que six heures pour y retourner. Nous ne +voulions pas nous éloigner davantage des objets de +notre continuelle sollicitude, et nous y portâmes +notre douleur et nos inquiétudes. La fin cruelle +de notre bon et malheureux roi y mit le comble. +Nous nous représentions l'état de la famille royale, +et nous éprouvions une peine sensible de ne pouvoir +lui faire parvenir l'expression de notre douleur +et d'un attachement que rien ne pourrait +affaiblir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> +Nous eûmes, quinze jours après cette cruelle +catastrophe, un petit moment de consolation. +J'avais chargé une de mes femmes, mademoiselle +Pion, personne de mérite et de beaucoup de tête, +du soin des atours de Madame. Elle avait toujours +continué, même depuis son entrée au Temple, de +lui porter tous les objets nécessaires à son usage +journalier. On lui fit dire de préparer promptement +le deuil de cette princesse et de le lui porter +sur-le-champ. Il était question, lorsqu'elle arriva +au Temple, de raccommoder les robes de la Reine, +qui étaient mal faites, et on lui demanda si elle +pouvait s'en charger. Elle n'hésita pas, pensant +qu'étant connue de la Reine et de la famille royale, +celle-ci verrait plus volontiers un visage qui ne lui +était pas étranger. Elle fut employée pendant deux +jours à cet ouvrage, et, comme elle ne pouvait +quitter Paris à cause du service de Madame, elle +trouva moyen de me faire savoir qu'elle aurait +quelque chose à me dire relatif à la famille royale, +si je pouvais arriver à Paris. M. Hardy me fit avoir +un passe-port et me loua un petit appartement, +rue Bourgtibourg, au Marais, où Pauline et moi arrivâmes +sur-le-champ. Elle me raconta comment +elle était entrée au Temple, et m'assura que toute +la famille royale se portait bien.</p> + +<p>«Je ne puis vous dire, ajouta-t-elle, tout ce que +j'éprouvai en voyant ma chétive personne faire +briller sur le visage de cette auguste famille un +<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> +rayon de consolation. Leurs regards m'en disaient +plus que n'auraient pu faire leurs paroles; et +Mgr le Dauphin, dont l'âge excusait les espiègleries, +en profitait pour me faire, sous l'apparence +d'un jeu, toutes les questions que pouvait +désirer la famille royale. Il courait tantôt à moi, +puis à la Reine, aux deux princesses, et même au +municipal. Chaque fois qu'il s'approchait de moi, +il ne manquait pas de me faire une question sur +les personnes qui intéressaient la famille royale. +Il me chargea de vous embrasser de sa part, ainsi +que mademoiselle Pauline, n'oublia personne de +ceux qu'il aimait, et jouait si bien son rôle qu'on +ne pouvait se douter qu'il m'eût parlé.»</p> + +<p>La bonne santé dont jouissaient les membres de +la famille royale ne fut pas de longue durée. La +jeune princesse eut un petit mal à la jambe qui +finit par devenir sérieux; l'inquiétude et la douleur +lui en avaient aigri le sang, et elle était très-souffrante. +On fit venir Brunger, médecin des enfants, +qui la trouva manquant des objets les plus nécessaires, +tels, entre autres, que du linge pour panser +sa jambe, et il fut obligé d'en apporter de chez lui. +Il vint nous voir plusieurs fois, pendant mon petit +séjour à Paris, et se chargea de nos commissions +verbales, mais jamais d'un mot écrit, de peur d'être +fouillé et privé de la consolation de donner des +soins à Madame. Nous en éprouvâmes une grande, +Pauline et moi, de pouvoir parler avec lui de la +<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> +famille royale, et de savoir exactement des nouvelles +de cette jeune princesse. Il nous parla de sa +douceur au milieu de sa profonde douleur et de +la patience avec laquelle elle souffrait. Il leur était +si attaché, qu'il n'en parlait que les larmes aux +yeux, et nous trouvions de la douceur à pleurer +ensemble sur les malheurs de cette auguste famille<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> +Nous eûmes aussi le bonheur de voir l'abbé +Edgeworth, pendant notre petit voyage de Paris. Le +récit touchant qu'il nous fit des derniers moments +de notre bon roi nous fit verser bien des larmes; +nous l'écoutions avec le plus profond respect, et +j'ai béni mille fois le Ciel de m'avoir permis de voir +cet ange consolateur. Je ne fus pas assez heureuse +pour voir M. l'abbé de Malesherbes, qui était alors +à Malesherbes; mais je vis madame de Senozan, sa +sœur, et j'appris que le Roi, en lui demandant ce +que j'étais devenue, lui articula ces propres paroles +qu'il me fit transmettre à Abondant: «Je désirerais +que vous pussiez me donner des nouvelles de +madame de Tourzel. Elle m'a tout sacrifié, et +j'éprouverais une grande consolation si vous +pouviez lui faire savoir combien j'ai été sensible +à son attachement.»</p> + +<p>Souvenir précieux qui restera toujours gravé dans +ce cœur dont il avait bien voulu apprécier les sentiments +dans un si cruel moment.</p> + +<p>On n'eut pas, dans la suite, pour notre pauvre +petit roi les égards qu'on avait eus pour Madame. +Ce jeune prince tomba malade au mois de mai, et +on ne voulut pas lui donner d'autre médecin que +celui des prisons. C'était heureusement Thierry, +médecin du maréchal de Mouchy, ce qui me donna +la facilité de le voir, et de savoir de lui-même des +<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> +nouvelles de notre cher petit prince. Il était profondément +touché de la situation de la famille royale; +il alla trouver Brunger pour s'informer du tempérament +de l'enfant, et correspondit avec lui tout +le temps de la maladie. Elle ne fut pas de longue +durée, et il fut promptement rétabli. On ne peut +s'empêcher de regretter que le Ciel n'en ait pas +alors disposé; il lui aurait épargné les mauvais +traitements qu'il éprouva, et l'affreuse captivité où +il fut réduit, lors de sa séparation de la famille +royale: barbarie sans exemple et qui l'a conduit au +tombeau.</p> + +<p>Il est impossible d'exprimer ce que nous souffrîmes +quand nous apprîmes que le jeune roi avait +été enlevé à la Reine, pour être mis dans l'appartement +du Roi son père, sous la garde d'un nommé +Simon, homme atroce et qui avait donné sa mesure +au Temple, le jour où il y fut de garde comme +commissaire. Je voyais jour et nuit ce pauvre petit +prince seul dans cet affreux séjour, malgré sa +jeunesse, ses grâces et tout ce qu'il avait de propre +à exciter la pitié d'un être moins féroce, maltraité, +menacé et dans un désespoir affreux. Je me représentais +la profonde douleur dont était pénétrée la +famille royale; et les larmes me venaient continuellement +aux yeux en regardant le portrait de ce cher +petit prince, que j'ai toujours porté sur moi depuis +le moment de notre séparation.</p> + +<p>Nous n'étions pas encore au comble du malheur, +<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> +et nous ne l'éprouvâmes que trop quand nous +apprîmes que la Reine avait été conduite à la Conciergerie. +Nous ne pouvions penser sans effroi aux +suites de cette effroyable mesure; mais tant qu'existent +encore les personnes qui nous sont chères, il +reste toujours un rayon d'espérance, que fait bien +connaître le sentiment que l'on éprouve quand elles +ne sont plus. Nous en fîmes la triste expérience en +apprenant la fin héroïque de cette illustre et courageuse +princesse. Je ne puis exprimer tout ce qui +se passa alors dans mon âme; la douleur de sa +perte, l'inquiétude pour tout le reste de la famille +royale me causa un si violent désespoir, que j'en +pensai perdre la tête, et je n'aspirais qu'à rejoindre +ceux dont la perte nous affligeait si sensiblement. +Le Ciel en décida autrement, et nous sauva comme +par miracle des dangers que nous courûmes sous +le régime de la Terreur, dans les diverses prisons +où nous fûmes conduits au mois de mars 1794, et +dont nous ne sortîmes qu'à la fin du mois d'octobre +de la même année, trois mois après la mort de +Robespierre.</p> + +<p>Nous eûmes encore la douleur de pleurer Madame +Élisabeth, cet ange de courage et de vertu. Elle +était le soutien, l'appui et la consolation de +Madame. Nous étions dans la plus vive inquiétude +de cette jeune princesse. Nous nous représentions +ce cœur si sensible, seule dans cette horrible tour, +livrée à elle-même, sans consolation, et au milieu des +<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> +peines les plus vives que le cœur puisse ressentir. +Les nôtres étaient déchirés en pensant à sa situation +et à celle de notre cher petit prince, traités +l'un et l'autre avec une barbarie sans exemple, +et privés même de la douceur de pleurer ensemble +sur les malheurs dont ils étaient accablés. Non, +nous n'avons jamais pensé à nous plaindre; nous +étions trop occupés de celui du jeune roi et de +Madame.</p> + +<p>Quand nous fûmes sortis de prison, et que nous +eûmes un peu plus de liberté, nous cherchâmes à +avoir de leurs nouvelles; mais on gardait un tel +silence sur leur situation, que l'on ne pouvait +former que des conjectures souvent démenties par +les événements. M. Hue faisait l'impossible pour +apprendre quelque chose sur ce qui les concernait, +et venait ensuite, avec une obligeance extrême, +me faire part de ce qu'il avait appris. Mais, malgré +tous ses soins, il était si peu instruit de leur véritable +situation, qu'il m'assura, huit jours avant la +mort du jeune roi, qu'il était alors bien portant.</p> + +<p>J'appris ce cruel événement hors de chez moi et +sans aucune préparation. Je tombai alors dans un +profond abattement; tout me devint indifférent, +et je ne sortis de cet état que lorsque j'appris que +l'Assemblée avait laissé mettre quelqu'un auprès +de Madame. Mon attachement pour elle me rendit +des forces, et je me déterminai à faire toutes les +démarches nécessaires afin d'obtenir, pour Pauline +<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> +et pour moi, la faveur de partager de nouveau la +captivité de cette jeune princesse. On m'indiqua +un député nommé Pémartin, qu'on m'assura être +un homme sensible, touché de sa situation et qui +me donnerait de bons conseils sur la conduite à +tenir pour parvenir à notre but. J'allai chez lui avec +Pauline, et nous le trouvâmes tel qu'on nous l'avait +dépeint. Il n'avait malheureusement aucun crédit, +et ne put que nous indiquer les personnes auxquelles +il fallait s'adresser. Il nous nomma Cambacérès, +Bergoin, Gauthier de l'Ain et Boudin, tous +membres du Comité de salut public. Les deux +derniers, chargés de la partie de la police de ce +Comité, étaient les plus influents. Nous commençâmes +par aller chez Boudin, dont nous tirerions +meilleur parti que des autres. J'appris avec plaisir +qu'il n'avait pas voté la mort du Roi, et je m'en +serais bien doutée à la manière dont il nous reçut. +Il nous écouta avec attention, parut touché des +malheurs de Madame, et je ne doute pas que nous +n'eussions obtenu cette permission si elle avait +uniquement dépendu de lui; mais malheureusement +son collègue Gauthier avait plus de crédit que +lui. Il nous reçut d'abord assez bien, ainsi que +Cambacérès et Bergoin; mais ce dernier et Gauthier +devinrent plus difficiles lorsqu'il fut question de +l'échange de Madame. Ils commencèrent par élever +quelques difficultés, qui augmentèrent encore quand +M. de Chantereine, employé à la police, demanda +<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> +pour sa femme ce que nous sollicitions avec tant +d'ardeur. Ce Gauthier de l'Ain, qui la protégeait +probablement, nous mit très-durement à la porte +de son cabinet, quand nous revînmes chez lui, et +nous laissa voir clairement, par le peu d'honnêteté +avec lequel il nous traita, que nous n'avions plus +rien à espérer; et nous apprîmes peu de jours après +que madame de Chantereine avait été mise auprès +de Madame.</p> + +<p>Nous ne perdîmes pas encore toute espérance, et +nous nous occupâmes d'obtenir au moins la permission +de la voir au Temple, puisqu'il n'y avait +plus moyen de nous y enfermer. Nous retournâmes +chez Boudin, qui nous laissa entrevoir la possibilité +d'y réussir, et nous engagea à avoir un peu de +patience et à ne pas nous décourager. Nous fûmes +deux mois sans rien obtenir, au bout desquels une +dame, que je ne connaissais pas, vint me trouver, +et m'offrit de me faire avoir la permission d'entrer +au Temple pour voir Madame, si je voulais l'y +employer. Elle me dit qu'étant en mesure de me +rendre ce service, elle s'en était fait un plaisir; +mais que lui ayant été dit que j'avais renoncé à l'idée +d'aller au Temple, elle était au moment d'abandonner +ses démarches; que ne pouvant cependant +pas me soupçonner capable d'une pareille indifférence, +elle avait voulu s'en assurer par elle-même, +et que tel était l'objet de sa visite. On jugera +facilement de la vivacité avec laquelle je l'en dissuadai, +<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> +et lui demandai de me procurer un bonheur +auquel j'attachais tant de prix, et dont j'aurais une +reconnaissance éternelle. Je la priai seulement de +me permettre de prévenir Boudin, qui avait été +trop bien pour nous pour risquer de nous en faire +un ennemi. Elle y consentit, et revint le soir même +me dire que la permission était accordée et que je +pouvais me la faire délivrer dès le lendemain. Je +lui demandai comment je pourrais lui témoigner +ma reconnaissance. Elle me répondit qu'elle était +trop heureuse de pouvoir faire une chose qui devait +être agréable à Madame; qu'elle partait dans deux +jours pour la Normandie, et qu'elle ne me demandait +qu'un petit mot d'écrit quand j'aurais vu +Madame, pour lui marquer ma satisfaction du bonheur +qu'elle m'avait procuré, et qu'elle le viendrait +chercher elle-même. Elle ne voulut pas me dire +son nom, vint chercher le petit mot d'écrit, et je +n'en ai jamais entendu parler depuis.</p> + +<p>Nous allâmes, dès le lendemain, chez Boudin, +et lui dîmes qu'on nous avait assuré que si nous +renouvelions nos démarches auprès du Comité +de salut public, nous pouvions espérer de voir +Madame. Il nous dit que c'était vrai, et nous conseilla +de nous adresser de nouveau à Gauthier de +l'Ain, qui nous accorderait sur-le-champ la permission +d'entrer au Temple. Nous étions à onze +heures du matin au Comité de salut public, où +Gauthier nous la remit lui-même. Elle nous donnait +<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> +la faculté d'entrer au Temple trois fois par décade, +et il nous fut enjoint de la laisser entre les mains +des gardiens de Madame au Temple. Je demandai +à Gauthier si Madame avait connaissance de toutes +les pertes qu'elle avait faites; il nous dit qu'il n'en +savait rien; et nous eûmes tout le long du chemin, +du Comité, qui se tenait à l'hôtel de Brienne, +jusqu'au Temple, l'inquiétude d'avoir peut-être à +lui apprendre qu'elle avait perdu tout ce qui lui +restait de plus cher au monde.</p> + +<p>En arrivant au Temple, je remis ma permission +aux deux gardiens de Madame, et je demandai à +voir madame de Chantereine en particulier. Elle me +dit que Madame était instruite de tous ses malheurs, +qu'elle nous attendait et que nous pouvions entrer. +Je la priai de dire à Madame que nous étions à la +porte. Je redoutais l'impression que pouvait produire +sur cette princesse la vue des deux personnes +qui, à son entrée au Temple, accompagnaient ce +qu'elle avait de plus cher au monde, et dont elle +était réduite à pleurer la perte; mais heureusement +la sensibilité qu'elle éprouva n'eut aucune suite +fâcheuse. Elle vint à notre rencontre, nous embrassa +tendrement, et nous conduisit à sa chambre, où +nous confondîmes nos larmes sur les objets de ses +regrets. Elle ne cessa de nous en parler, et nous +fit le récit le plus touchant et le plus déchirant du +moment où elle se sépara du Roi son père, dont elle +était si tendrement aimée, et auquel elle était si +<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> +attachée. Je ne puis ajouter au récit de Cléry qu'un +trait, qui peint la grandeur d'âme de ce prince +et son amour pour son peuple. Je laisse parler +Madame.</p> + +<p>«Mon père, avant de se séparer de nous pour +jamais, nous fit promettre à tous de ne jamais +penser à venger sa mort; et il était bien assuré que +nous regarderions comme sacré l'accomplissement +de sa dernière volonté. Mais la grande jeunesse +de mon frère lui fit désirer de produire sur +lui une impression encore plus forte. Il le prit +sur ses genoux et lui dit: «Mon fils, vous avez +entendu ce que je viens de dire; mais comme le +serment est encore quelque chose de plus sacré +que les paroles, jurez, en levant la main, que vous +accomplirez la dernière volonté de votre père.» +Mon frère lui obéit fondant en larmes, et cette +bonté si touchante fit encore redoubler les nôtres.»</p> + +<p>On ne peut rien ajouter à une semblable réflexion +dans un pareil moment.</p> + +<p>Nous avions laissé Madame faible et délicate, et +en la revoyant au bout de trois ans de malheurs +sans exemple, nous fûmes bien étonnées de la +trouver belle, grande et forte, et avec cet air de +noblesse qui fait le caractère de sa figure. Nous +fûmes frappées, Pauline et moi, d'y retrouver des +traits du Roi, de la Reine, et même de Madame +Élisabeth. Le Ciel, qui la destinait à être le modèle +de ce courage qui, sans rien ôter à la sensibilité, +<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> +rend cependant capable de grandes actions, ne +permit pas qu'elle succombât sous le poids de tant +de malheurs.</p> + +<p>Madame en parlait avec une douceur angélique; +nous ne lui vîmes jamais un seul sentiment d'aigreur +contre les auteurs de tous ses maux. Digne fille du +Roi son père, elle plaignait encore les Français, et +elle aimait toujours ce pays où elle était si malheureuse; +et sur ce que je lui disais que je ne pouvais +m'empêcher de désirer sa sortie de France pour la +voir délivrée de son affreuse captivité, elle me +répondit avec l'accent de la douleur: «J'éprouve +encore de la consolation, en habitant un pays où +reposent les cendres de ceux que j'avais de plus +cher au monde.» Et elle ajouta, fondant en larmes +et du ton le plus déchirant: «J'aurais été plus heureuse +de partager le sort de mes bien-aimés parents +que d'être condamnée à les pleurer.» Qu'il était +douloureux et touchant en même temps d'entendre +s'exprimer ainsi une jeune princesse de quinze +ans, qui, dans un âge où tout est espoir et bonheur, +ne connaissait encore que la douleur et les +larmes!</p> + +<p>Elle nous parla avec attendrissement du jeune +roi son frère, et des mauvais traitements qu'il +essuyait journellement. Ce barbare Simon le maltraitait +pour l'obliger à chanter la <i>Carmagnole</i> et des +chansons détestables, de manière que les princesse +pussent l'entendre; et quoiqu'il eût le vin +<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> +en horreur, il le forçait d'en boire lorsqu'il voulait +l'enivrer. C'est ce qui arriva le jour où il lui fit dire +devant Madame et Madame Élisabeth les horreurs +dont il fut question dans le procès de notre malheureuse +reine. A la fin de cette scène atroce, le malheureux +petit prince, commençant à se désenivrer, +s'approcha de sa sœur, et lui prit la main pour la +baiser; l'affreux Simon, qui s'en aperçut, lui envia +cette légère consolation et l'emporta sur-le-champ, +laissant les princesses dans la consternation de ce +dont elles venaient d'être témoins.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de demander à Madame +comment avec tant de sensibilité, et dans une si +affreuse solitude, elle avait pu supporter tant de +malheurs. Rien de si touchant que sa réponse, que +je ne puis m'empêcher de transcrire:</p> + +<p>«Sans religion, c'eût été impossible; elle fut mon +unique ressource, et me procura les seules consolations +dont mon cœur pût être susceptible; +j'avais conservé les livres de piété de ma tante +Élisabeth; je les lisais, je repassais ses avis dans +mon esprit, je cherchais à ne m'en pas écarter et +à les suivre exactement. En m'embrassant pour la +dernière fois et m'excitant au courage et à la +résignation, elle me recommanda positivement +de demander que l'on mit une femme auprès de +moi. Quoique je préférasse infiniment ma solitude +à celle que l'on y aurait mise alors, mon respect +pour les volontés de ma tante ne me permit pas +<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> +d'hésiter. On me refusa, et j'avoue que j'en suis +bien aise.</p> + +<p>«Ma tante, qui ne prévoyait que trop le malheur +auquel j'étais destinée, m'avait accoutumée à me +servir seule et à n'avoir besoin de personne. Elle +avait arrangé ma vie de manière à en employer +toutes les heures: le soin de ma chambre, la +prière, la lecture, le travail, tout était classé. Elle +m'avait habituée à faire mon lit seule, me coiffer, +me lacer, m'habiller, et elle n'avait, de plus, rien +négligé de ce qui pouvait entretenir ma santé. +Elle me faisait jeter de l'eau pour rafraîchir l'air de +ma chambre, et avait exigé, en outre, que je marchasse +avec une grande vitesse pendant une heure, +la montre à la main, pour empêcher la stagnation +des humeurs.»</p> + +<p>Ces détails si intéressants à entendre de la bouche +même de Madame nous faisaient fondre en larmes; +nous admirions le courage de cette sainte princesse +et cette prévoyance qui s'étendait sur tout ce qui pouvait +être utile à Madame. Elle fut la consolation de +son auguste famille et nommément de la Reine, qui, +moins pieuse qu'elle en entrant au Temple, eut le +bonheur d'imiter cet ange de vertu. Non contente +de s'occuper de ceux qui lui étaient chers, elle +employa ses derniers moments à préparer à paraître +devant Dieu les personnes condamnées à partager +son sort; et elle exerça la charité la plus héroïque +jusqu'à l'instant où elle alla recevoir les récompenses +<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> +promises à une vertu aussi éclatante et aussi +éprouvée que l'avait été celle de cette vertueuse et +sainte princesse.</p> + +<p>Madame eut bien de la peine à se persuader qu'elle +en était privée pour toujours. Elle n'avait jamais pu +croire qu'on pût pousser la fureur jusqu'à attenter +aux jours d'une princesse qui ne pouvait avoir eu +aucune part au gouvernement et dont on respectait +tellement la vertu, qu'un profond silence l'accompagna +de la Conciergerie jusqu'à la barrière de +Monceaux. Il n'en était pas de même de la Reine; +elle l'avait vue trop en butte aux méchancetés; on +redoutait trop son courage et son titre de mère du +jeune roi, pour qu'elle pût se flatter de se retrouver +un jour entre ses bras. Aussi ses adieux furent-ils +déchirants.</p> + +<p>Cette jeune princesse, depuis sa séparation d'avec +Madame Élisabeth, passa près de quinze mois seule, +livrée à sa douleur et aux plus tristes réflexions, +n'ayant d'autre livre que les voyages de La Harpe, +qu'elle lut et relut plusieurs fois, manquant de tout, +ne demandant rien, et raccommodant elle-même +jusqu'à ses bas et ses souliers. Elle fut visitée +quelquefois par des commissaires de la Convention; +ses réponses furent si courtes et si laconiques, +qu'ils ne prolongeaient pas la visite. Il semblait +que le Ciel eût imprimé sur elle le sceau de sa protection, +car ils éprouvaient tous un sentiment de +respect dont aucun ne s'écarta un seul instant. +<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> +Quand elle entendait battre la générale, elle éprouvait +un rayon d'espérance; car, dans sa triste situation +et sans crainte de la mort, tout changement ne +pouvait que lui être favorable. Elle se crut un jour +au bout de ses peines, et vit arriver la mort avec le +calme de l'innocence et de la vertu. Elle se trouva mal +jusqu'à perdre connaissance, et se réveilla comme +d'un profond sommeil, sans savoir combien de +temps elle était restée dans ce triste état. Malgré +tout son courage, elle nous avoua qu'elle était si +fatiguée de sa profonde solitude, qu'elle se disait à +elle-même: «Si l'on finit par mettre auprès de moi +une personne qui ne soit pas un monstre, je sens +que je ne pourrai m'empêcher de l'aimer.»</p> + +<p>Dans cette disposition, elle vit arriver avec plaisir +au Temple madame de Chantereine. Celle-ci ne manquait +pas d'esprit et paraissait avoir reçu de l'éducation. +Elle savait l'italien, ce qui avait été agréable +à Madame, à qui on l'avait fait apprendre pendant son +éducation. Elle était adroite et brodait bien, ce qui +était une ressource pour cette jeune princesse, à qui +elle donnait des leçons de broderie. Mais, élevée +dans une petite ville de province, dans la société +de laquelle elle brillait, elle y avait pris un ton +de suffisance et une si grande idée de son mérite, +qu'elle croyait devoir être le mentor de Madame, +et prendre avec elle un ton de familiarité dont +la bonté de cette princesse l'empêchait de s'apercevoir. +Nous cherchions, Pauline et moi, à lui +<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> +montrer le respect qu'elle lui devait par celui que +nous lui témoignions; mais ce fut inutilement. +Elle avait si peu d'idée des convenances, qu'elle se +croyait autorisée à prendre des airs d'autorité qui +nous faisaient mal à voir. Elle était, de plus, très-susceptible, +aimait qu'on lui fît la cour, et nous regarda +de très-mauvais œil, quand elle vit que nous nous +bornions vis-à-vis d'elle aux seuls égards de politesse. +Madame l'avait prise en amitié, et lui donna +les soins les plus touchants dans une violente attaque +de nerfs qu'elle éprouva un jour où nous étions au +Temple. Elle paraissait s'être attachée à Madame, et +dans les circonstances où l'on se trouvait, on devait +être heureux de voir auprès d'elle une personne qui +paraissait lui être agréable et à qui on ne pouvait +refuser des qualités.</p> + +<p>Elle nous laissa seules avec Madame dans les premières +visites que nous rendîmes à cette princesse; +mais elle se mit ensuite presque toujours en tiers +avec nous, et nous la vîmes moins à notre aise, surtout +après le 13 vendémiaire; car craignant alors +de se compromettre, elle fut moins complaisante +qu'elle ne l'avait été d'abord. Je trouvai cependant +le moyen de mettre Madame au courant de ce qu'il +lui importait de savoir, et de lui remettre une +lettre du Roi. C'était la réponse à une lettre bien +touchante que Madame lui avait écrite le lendemain +du jour où je la vis pour la première fois. Le Roi +lui parlait en père le plus tendre, et elle aurait bien +<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> +désiré garder sa lettre, mais il n'y avait pas moyen. +Je courais risque de la vie chaque fois que je me +chargeais d'une de ses correspondances, et il en eût +été de même si on eût trouvé chez Madame une +lettre de Sa Majesté. Elle la brûla, à son grand +regret, et j'éprouvai une peine sensible à lui en +demander le sacrifice.</p> + +<p>J'avais écrit au Roi le lendemain du jour où j'eus +le bonheur de voir Madame pour la première fois. +J'en reçus une réponse pleine de bonté, que j'ai également +regretté de n'avoir pu conserver. Il me chargeait +de pressentir Madame sur le désir qu'il avait +de lui voir épouser Mgr le duc d'Angoulême. Ce +mariage s'alliait si bien à l'attachement qu'elle conservait +pour son auguste famille, et même pour +cette France qui l'avait si maltraitée, qu'elle y était +portée d'elle-même. Un motif bien puissant pour +son cœur vint encore à l'appui: c'était le vœu +bien prononcé du Roi son père et de la Reine de +conclure ce mariage à l'instant de la rentrée des +princes, et je lui rapportai les propres paroles de la +Reine, quand Leurs Majestés me donnèrent la marque +de confiance de me parler de leurs projets à +cet égard:</p> + +<p>«On s'est plu, me dit cette princesse, à donner +à mes frères des impressions défavorables au sentiment +que nous leur portons. Nous leur prouverons +le contraire en donnant sur-le-champ la main +de ma fille au duc d'Angoulême, malgré sa grande +<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> +jeunesse, qui aurait pu nous faire désirer d'en +retarder le moment.»</p> + +<p>Elle entra, de plus, dans le détail de petits arrangements +qui y étaient relatifs, et dont je fis part à +Madame pour confirmer la vérité de mon récit. Elle +parut étonnée qu'ils ne lui en eussent jamais parlé, +et je lui fis sentir que c'était une mesure de prudence +de leur part de ne pas occuper son imagination de +pensées de mariage, qui auraient pu nuire à l'application +qu'exigeaient ses études.</p> + +<p>L'idée d'unir ses malheurs à ceux de sa famille +et d'être encore utile à son pays, en prévenant les +prétentions qu'aurait pu former un prince étranger +à l'occasion de son mariage, fit encore une grande +impression sur l'esprit de Madame. Elle me fit mille +questions sur Mgr le duc d'Angoulême, auxquelles +je ne pus répondre, vu l'ignorance où nous étions de +ce qui se passait hors de France; car nous étions +obligées, Pauline et moi, d'user d'une grande circonspection +pour ne pas perdre l'espoir de l'accompagner +à Vienne.</p> + +<p>Elle me demanda, dès le premier jour de notre +entrée au Temple, des nouvelles de toutes les personnes +qui lui avaient été attachées, ainsi qu'à la +Reine et à la famille royale, et nommément des +jeunes personnes qu'elle voyait chez moi. Son cœur +n'oubliait rien de ce qui pouvait les intéresser. Elle +était aussi sensiblement touchée de l'intérêt qu'on +mettait à lui prouver l'attachement qu'elle inspirait. +<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> +Les fenêtres qui donnaient sur le jardin du Temple +ne désemplissaient pas à l'heure de sa promenade. +On faisait de la musique dans les environs; on y +chantait des romances dont on ne pouvait dissimuler +qu'elle fût l'objet. Ce sentiment qu'on lui portait +était une consolation pour son cœur affligé; mais, +après le 13 vendémiaire, il ne fut plus possible de +les exprimer aussi visiblement.</p> + +<p>Je demandai un jour à Madame si elle n'avait +jamais été incommodée pendant le temps de sa +profonde solitude: «Ma personne m'occupait si peu, +dit-elle, que je n'y faisais pas grande attention.» +Ce fut alors qu'elle nous parla de cet évanouissement +dont j'ai fait mention plus haut, en y ajoutant des +réflexions si touchantes sur le peu de cas qu'elle faisait +de la vie, qu'on ne pouvait l'entendre sans être +profondément ému. Je ne puis rappeler ces détails +sans attendrissement, mais je me reprocherais de ne +pas faire connaître le courage et la générosité de +cette jeune princesse. Loin de se plaindre de tout ce +qu'elle avait eu à souffrir dans cette horrible tour, +qui lui rappelait tant de malheurs, elle n'en parlait +jamais d'elle-même; et son souvenir ne put jamais +effacer de son cœur l'amour d'un pays qui lui fut +toujours cher.</p> + +<p>Elle nous dit qu'après le 9 thermidor on eut +plus d'attentions pour elle. On chargea du soin de sa +personne et de celle du jeune roi un nommé Laurent, +qui fut mieux pour elle que pour lui, car le +<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> +sort du jeune prince ne fut véritablement amélioré +que lorsqu'il eut été remplacé par Lasne et Gomin, +que l'on nomma commissaires du Temple. Ils trouvèrent +ce malheureux petit prince dans un état +affreux, et dans les détails duquel je ne me sens pas +le courage d'entrer. Ils se trouvent d'ailleurs dans +d'autres ouvrages où ce fait est rapporté avec beaucoup +d'exactitude.</p> + +<p>Lasne était un franc soldat, loyal et sans ambition; +il se bornait à répondre aux questions qu'on +lui faisait, et ne parlait de Madame qu'avec le plus +profond respect<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Gomin avait plus d'esprit que +Lasne, mais moins de franchise et plus d'ambition. +Il faisait sa cour à madame de Chantereine, dans +l'espoir qu'elle pourrait lui être utile; et il lui avait +persuadé qu'il était de très-bonne famille, quoiqu'il +fût fils tout simplement du garde de madame de +Nicolaï. Ces deux gardiens étaient bien pour Madame, +qui se louait de leur conduite, et ils paraissaient lui +être fort attachés.</p> + +<p>J'interromps un moment ce qui regarde Madame +pour parler de ce que j'appris au Temple concernant +le jeune roi, dont je parlais souvent à Gomin +et à Lasne, et je joindrai à ces détails le récit de sa +<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> +mort et des précautions que je pris pour m'assurer +de sa réalité, dont je ne puis conserver le plus léger +doute. Il me paraît utile d'en donner la preuve à +ceux qui liraient ces Mémoires.</p> + +<p>Gomin me dit que, lorsqu'on leur avait remis le +jeune prince entre les mains, il était dans un état +d'abandon qui faisait mal avoir, et dont il éprouvait +les plus fâcheux inconvénients. Il était tombé dans +un état d'absorbement continuel, parlant peu, ne +voulant ni marcher ni s'occuper de quoi que ce pût +être. Il avait cependant quelques éclairs de génie +surprenants. Il aimait à quitter sa chambre, et on lui +faisait plaisir quand on le portait dans la chambre +du Conseil et qu'on l'asseyait auprès de la fenêtre. +Le pauvre Gomin, qui, malgré sa bonne volonté, ne +s'entendait pas au soin des malades, ne s'aperçut +pas d'abord que cet état d'absorbement tenait à une +maladie dont le pauvre petit prince était atteint, +et qui était la suite des mauvais traitements, du +défaut d'air et d'exercices plus nécessaires à cet +enfant qu'à tout autre; car, en parlant de la beauté +de son visage qui s'est conservée au delà même de +sa vie, il faisait l'éloge de deux petites pommes rouges +qu'il avait sur les joues, et qui n'annonçaient que +trop la fièvre interne qui le consumait. Il ne tarda +cependant pas à s'apercevoir qu'il avait des grosseurs +à toutes les articulations, et il demanda à plusieurs +reprises qu'on lui fît voir un médecin. On ne +tint aucun compte de ses instances, et on ne lui +<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> +envoya Dussault, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, +que lorsque les secours lui étaient devenus totalement +inutiles.</p> + +<p>Dussault éprouva la plus vive émotion en voyant +l'état déplorable où était réduit cet auguste et +malheureux enfant. Il avait le plus grand désir de +le rappeler à la vie et y employait tous ses soins. Il +n'avait que cette pensée dans l'esprit, ne dormait +ni jour ni nuit, et passait tout son temps à chercher +s'il ne pourrait trouver quelque moyen d'y parvenir. +Son imagination s'échauffa tellement, que sa santé +s'en ressentit. Il éprouva une fonte d'humeur considérable. +La crainte de se voir remplacer par un +individu qui ne partagerait pas ses sentiments lui fit +prendre les moyens de l'arrêter; ses humeurs s'enflammèrent, +et il fut atteint d'une dysenterie qui le +conduisit en peu de jours au tombeau. Pelletan, qui +lui succéda dans la place de chirurgien-major de +l'Hôtel-Dieu, fut envoyé au Temple pour le remplacer. +L'enfant était mourant; il ne put qu'adoucir +ses souffrances, et peu de jours après le jeune roi +n'existait plus.</p> + +<p>Ne pouvant soutenir l'idée d'une perte qui m'était +aussi sensible, et conservant quelques doutes sur sa +réalité, je voulus m'assurer positivement s'il fallait +perdre tout espoir. Je connaissais depuis mon +enfance le médecin Jeanroi, vieillard de plus de +quatre-vingts ans, d'une probité peu commune et +profondément attaché à la famille royale. Il avait +<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> +été choisi pour assister à l'ouverture du corps du +jeune roi; et pouvant compter sur la vérité de son +témoignage comme sur le mien propre, je le fis prier +de passer chez moi. Sa réputation l'avait fait choisir +par les membres de la Convention pour fortifier +de sa signature la preuve que le jeune roi n'avait +point été empoisonné. Ce brave homme refusa +d'abord de se rendre au Temple pour constater les +causes de sa mort, les avertissant que, s'il apercevait +la moindre trace de poison, il en ferait mention +au risque même de sa vie: «Vous êtes précisément +l'homme qu'il nous est essentiel d'avoir, lui dirent-ils, +et c'est pour cette raison que nous vous +avons préféré à tout autre.» Ils n'avaient pas eu +besoin d'employer le poison; la barbarie de leur +conduite vis-à-vis d'un enfant de cet âge devait +immanquablement le conduire au tombeau. Sa +bonne constitution prolongea son supplice; la malpropreté +dans laquelle on le laissait volontairement, +et le défaut d'air et d'exercices, lui avaient dissous le +sang et vicié toutes les humeurs. Ce jeune prince, que +j'avais quitté dans un état si frais et si sain, était +dans un état affreux, suite nécessaire de la cruelle +vie à laquelle des êtres aussi corrompus qu'impitoyables +l'avaient condamné. Sa jeunesse, sa beauté +et ses grâces n'avaient pu attendrir la dureté de +leurs cœurs.</p> + +<p>Je demandai à Jeanroi s'il l'avait bien connu +avant son entrée au Temple. Il me dit qu'il l'avait +<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> +vu rarement, et ajouta, les larmes aux yeux, que la +figure de cet enfant, dont les ombres de la mort +n'avaient point altéré les traits, était si belle et si +intéressante, qu'elle était toujours présente à sa pensée, +et qu'il reconnaîtrait parfaitement le jeune +prince si on lui en montrait un portrait. Je lui en fis +voir un frappant que j'avais heureusement conservé. +«On ne peut s'y méprendre, dit-il, fondant en +larmes, c'est lui-même, et on ne peut le méconnaître.»</p> + +<p>Ce témoignage fut encore fortifié par celui de Pelletan, +qui, appelé chez moi en consultation quelques +années après la mort de Jeanroi, fut frappé de la ressemblance +d'un buste qu'il trouva sur ma cheminée +avec celle de ce cher petit prince, et quoiqu'il n'eût +aucun signe qui pût le faire reconnaître, il s'écria +en le voyant: «C'est le Dauphin; ah! qu'il est ressemblant!» +et il répéta le propos de Jeanroi: «Les +ombres de la mort n'avaient point altéré la beauté +de ses traits.» Il ajouta qu'il ne l'avait vu que bien +peu, qu'il était mourant, insensible à tout, excepté +aux soins qu'on lui rendait, dont il était encore +touché.</p> + +<p>Il m'était impossible de former le plus léger doute +sur le témoignage de deux personnes aussi recommandables. +Il ne me restait plus qu'à pleurer la mort +de mon cher petit prince. Je le fis encore avec +plus de certitude, lorsque le hasard me fournit +une dernière preuve, qu'on pouvait regarder +<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> +comme irrécusable, même avant le témoignage +de Pelletan.</p> + +<p>Madame nous offrit un jour de nous mener dans +l'appartement du Roi; elle y entra, suivie de Pauline, +avec un saint respect. La perte du jeune roi était +encore si récente, que je ne me sentis pas le courage +de revoir un lieu où il avait tant souffert, et +je priai Madame de me permettre de ne l'y pas +accompagner. J'entrai dans les appartements de la +petite tour, et je fus bien aise de ne pas avoir eu la +même faiblesse. Après avoir revu les lieux que +Pauline et moi avions quittés avec tant de regrets, +Madame nous mena à la bibliothèque, et nous y +passâmes l'après-midi. Elle se mit à causer avec +Pauline et me dit: «Si vous aviez la curiosité de +feuilleter le registre qui est sur cette table, vous y +verriez le compte rendu par les commissaires depuis +notre entrée au Temple.» Je ne me fis pas prier et +je me mis sur-le-champ à feuilleter et à examiner +ce registre. J'y vis, jour par jour, les comptes rendus +à la Convention sur les augustes prisonniers. Ils ne +me confirmèrent que trop qu'on ne pouvait raisonnablement +conserver le plus léger espoir sur la vie +du jeune roi. Comme je craignais que le temps me +manquât, je m'attachai d'abord à examiner ce qui +regardait notre jeune roi. J'y vis tous les progrès de +sa maladie, les détails de ses derniers moments, et +même ceux qui concernaient sa sépulture<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Quand +<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> +j'eus fini cette triste lecture et que je commençais à +reprendre ce qui concernait la famille royale, +Gomin entra dans la bibliothèque, et me voyant le +registre entre les mains, il s'emporta violemment, +me reprocha très-aigrement l'imprudence de ma +conduite, et me menaça de s'en plaindre. Madame, +avec sa bonté ordinaire, s'avoua coupable de +m'avoir donné le registre, et lui dit qu'il lui ferait +de la peine de pousser les choses plus loin. La peur +de se compromettre lui tournait la tête, et il appela +son confrère Lasne pour savoir s'il pouvait accéder +à ce que Madame désirait. Lasne lui conseilla de ne +rien faire qui pût lui faire de la peine, et de se contenter +de me faire promettre de ne dire à personne +que j'eusse vu le registre et rien de ce qu'il pouvait +contenir. J'ai tenu fidèlement ma promesse jusqu'au +moment où parut ce dernier petit imposteur qui se +disait M. le Dauphin, et où je crus utile de confondre +son imposture par le récit de tout ce que je viens +d'écrire de relatif à notre jeune roi. Il ne pouvait plus +d'abord y avoir d'inconvénient pour Lasne et pour +Gomin, et je n'ai jamais compris comment ce dernier +avait été si affligé de me voir lire un registre +qui n'était qu'à son avantage, puisqu'il prouvait +évidemment qu'il n'avait rien négligé pour procurer +<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> +au jeune prince les secours qui lui ont été si +constamment refusés.</p> + +<p>Sa mort avait fait une grande sensation, et avait +opéré un changement sensible dans l'opinion publique, +qui en accusait les conventionnels. Inquiets de +leur sort, si la France renouvelait la majorité de ses +députés, ils proposèrent de décréter que leur renouvellement +ne se ferait que par tiers. Cette proposition +fut débattue, et le décret qu'ils prononcèrent +pour son admission ne passa que par une fraude +manifeste. Mais n'étant plus assez forts pour se +livrer à leur génie persécuteur, ils nous laissaient +assez tranquilles. Je profitai de ce calme pour faire +regarder ma permission de rentrer au Temple +comme de trois fois par semaine, au lieu de décade, +et nous y allâmes ainsi régulièrement jusqu'au +13 vendémiaire, où il devint nécessaire de nous +renfermer strictement dans la lettre de la permission +qui nous avait été accordée.</p> + +<p>Le mouvement qui existait dans Paris dès le +commencement de cette journée, et qui était la +suite de celui qu'il y avait eu la veille dans toutes +les sections de cette ville, nous décida, Pauline et +moi, à aller au Temple pour nous trouver auprès +de Madame à tout événement<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span></p> + +<p>Nous étions, ainsi qu'elle, dans une grande agitation, +n'osant nous livrer à l'espérance, lorsque +Gomin vint nous avertir qu'on tirait le canon, et +qu'étant monté sur la plate-forme de la Tour, il y +avait entendu une grande fusillade. Il devenait évident, +puisque nous n'entendions parler de rien, +que les événements n'étaient pas en notre faveur, +et Gomin nous fit observer qu'il serait imprudent +d'attendre la nuit fermée pour rentrer chez nous. +Nous reculions toujours, ne pouvant nous déterminer +à quitter Madame; il fallut cependant bien +nous décider. Elle nous dit adieu bien tristement, +pensant aux malheurs que pourrait occasionner +cette fatale journée, et nous lui promîmes +de revenir le lendemain, pour peu qu'il y en eût +de possibilité.</p> + +<p>Nous cheminâmes en silence, et dans une grande +inquiétude sur ce qui se passait dans les rues de +Paris. Nous ne vîmes rien d'effrayant jusqu'à la +place de Grève, où il y avait une foule énorme qui</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> +se pressait et s'étouffait pour se sauver plus vite. +Nous demandâmes à un homme qui paraissait plus +calme que les autres si nous pouvions passer les +ponts sans danger pour retourner au faubourg +Saint-Germain. Il nous conseilla de nous éloigner +des quais, de passer promptement le pont Notre-Dame, +et de nous enfoncer dans l'intérieur de +Paris. Le passage du pont était effrayant; on voyait +la fumée et la lueur des canons qui ne discontinuaient +pas de tirer; mais une fois rentrées dans les +rues, nous ne rencontrâmes qui que ce soit. Chacun +s'était renfermé dans sa maison, et nous vîmes pour +la première fois dans la rue du Colombier quelques +personnes rassemblées, mais qui ne purent nous +dire ce qui se passait. Nous ne le sûmes qu'en arrivant +chez la duchesse de Charost, ma fille, qui était +dans une mortelle inquiétude de ne pas entendre +parler de nous. Nous ne revînmes chez elle qu'à +neuf heures du soir, et elle éprouva une grande +joie de nous revoir saines et sauves.</p> + +<p>Nous retournâmes au Temple le lendemain; +Madame nous vit arriver avec grand plaisir. Elle +était inquiète de ce qui se passait dans la ville et +de notre retour. Nous ne pûmes lui apprendre que +des événements affligeants. La Convention, qui +mourait de peur de voir marcher sur elle les +sections, avait perdu la tête; entrait qui voulait au +Comité de salut public et y donnait son avis. +Bonaparte, qui avait examiné avec soin tout ce qui +<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> +se passait, et qui avait vu le peu d'ordre qu'il y +avait dans tous les mouvements des sections et la +terreur qui régnait dans tous les esprits, promit à la +Convention de faire tourner cette journée à son +avantage, si elle voulait lui laisser la direction de +la conduite à tenir. Elle y consentit. Il fit venir sur-le-champ +des canons qu'il établit rue Saint-Honoré, +et fit tirer à mitraille sur les troupes des sections et +les dispersa en un moment. Ce fut l'époque du +commencement de sa fortune. La frayeur et la +stupeur prirent alors la place de l'espérance; les +soldats insultaient les passants, et chacun frémissait +des suites que pourrait avoir cette cruelle +journée.</p> + +<p>Malgré le mouvement qui existait dans Paris, +nous continuâmes nos courses au Temple paisiblement +et sans éprouver le moindre inconvénient. +Nous y allions à pied, seules et sans domestique, +et nous n'en revenions qu'à la nuit, pour prolonger +le plus longtemps possible le temps que nous passions +avec Madame. Nous nous promenions avec +elle dans le jardin, quand le temps le permettait, +et nous faisions ensuite sa partie de reversi. Nous +lui apportâmes un peu de tapisserie, et nous faisions +tout ce qui dépendait de nous pour lui procurer un +peu de distraction.</p> + +<p>Nous n'eûmes pas à nous reprocher de ne pas +avoir fait toutes les démarches possibles pour parvenir +à accompagner Madame à Vienne. Nous +<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> +revîmes Cambacérès et tous les membres des divers +comités de qui cette permission pouvait dépendre, +et nous avions tout espoir de réussir, lorsque, +le 8 novembre, la force armée, accompagnée de +deux commissaires de police, arriva chez moi à +huit heures du matin, avec ordre de m'arrêter; et +ne m'y trouvant point, les deux commissaires +s'établirent dans ma chambre jusqu'à mon retour. +J'étais sortie de très-bonne heure, et je rentrais +tranquillement pour déjeuner, lorsque la femme de +notre suisse m'avertit de ce qui se passait. Je +rebroussai chemin et j'allai chez mon homme +d'affaires, rue de Bagneux, petite rue dans un quartier +peu fréquenté, pour me donner le temps de +réfléchir sur ce qu'exigeait ma position.</p> + +<p>Je savais qu'on avait arrêté la personne qui avait +la correspondance du Roi, laquelle avait dans ses +papiers une lettre que j'écrivais à Sa Majesté, en lui +en envoyant une de Madame. J'avais, de plus, chez +moi le manuscrit de l'ouvrage de M. Hue, qui +avait insisté pour que je prisse le temps de le +lire, malgré l'inquiétude que je lui avais témoignée +d'en être dépositaire. Tout cela me tourmentait +extrêmement et me mettait dans une grande incertitude +sur le parti que je devais prendre, lorsque +madame de Charost, à qui j'avais trouvé moyen de +faire savoir l'endroit où j'étais retirée, me fit dire +qu'elle avait soustrait le manuscrit, qui était en +sûreté. De son côté, mon brave homme d'affaires, +<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> +qui avait été avertir M. Hue de ce qui venait +d'arriver en le rassurant sur le sort de son manuscrit, +m'apporta aussi l'heureuse nouvelle que la +personne chargée de la correspondance du Roi avait +été mise en liberté et était déjà loin de Paris. +N'ayant plus rien de positif à redouter et ne voulant +pas que l'on pût dire que je m'étais cachée +dans le moment où j'avais l'espoir d'accompagner +Madame, je revins chez moi, au risque de ce qui +pouvait en arriver. Je fus avertie par d'excellentes +personnes de mon quartier, que je rencontrai dans +la rue, que la force armée était chez moi, et qui +ne comprirent pas que je pusse volontairement +m'exposer à tomber en pareilles mains.</p> + +<p>Dès que je fus de retour chez moi, les commissaires +de police firent l'inventaire de mes papiers. +Comme je n'en avais conservé aucun, j'étais parfaitement +tranquille sur le résultat de cette mesure, et +je dînai tranquillement chez moi avant de me rendre +à l'hôtel de Brienne, où se tenait le Comité de salut +public, qui ne s'ouvrait qu'à six heures. Mes deux +filles, la duchesse de Charost et Pauline, ne voulurent +point m'abandonner, et me suivirent à ce +Comité, qui, quoique supprimé, continuait encore +ses fonctions. On nous fit attendre une grande +heure avant de m'interroger, et il n'y eut pas de +moyen qu'on n'employât pour m'effrayer. C'était +précisément le jour où l'on avait fait périr le pauvre +Lemaître, accusé de correspondance tendant à +<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> +rappeler en France la maison de Bourbon, et l'on +ne m'épargna aucun des détails de cette triste +journée, ajoutant que l'on userait dorénavant de +la plus grande sévérité envers tous les royalistes, +même pour les dames à chapeaux, ayant grand +soin de me fixer en tenant ces aimables propos. +Ils finirent par renvoyer mes filles, lorsque je fus +prête à paraître devant ceux qui devaient m'interroger.</p> + +<p>On me fit subir un interrogatoire de plus de deux +heures, et il est impossible d'imaginer des questions +plus captieuses et plus sottes que celles qui formèrent +la matière de cet interrogatoire. Ils me supposaient +en correspondance avec l'Empereur et avec +toutes les puissances qui s'intéressaient à la maison +de Bourbon; ils voulaient savoir le nom de toutes +les personnes que je connaissais dans Paris, et ils +me firent mille questions sur ce qui concernait +Madame, me demandant ce que je lui disais +lorsque j'étais seule avec elle, quels étaient ses +occupations et ses sentiments. Ces derniers, que je +leur exprimai hardiment, ne pouvaient que les faire +rougir. Ils étaient enragés de ne pouvoir me prendre +en défaut. Plusieurs me menaçaient, et un d'entre +eux, plus violent que les autres, me dit en gesticulant +fortement: «Vous nous guettez comme le chat +guette la souris; je vais bientôt vous confondre par +toutes les preuves que je vais produire contre +vous.»—«Quand vous me les aurez fait connaître, +<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> +lui répondis-je, je verrai ce que j'aurai à y +répondre.» Ils s'arrêtaient de temps en temps +pour signer des mandats d'arrêt, passant et repassant +devant moi pour essayer de me troubler. N'en +ayant pu venir à bout, ils terminèrent enfin ce bel +interrogatoire, qu'ils trouvèrent eux-mêmes si +pitoyable, qu'ils refusèrent de m'en donner la +copie, quoique je fusse en droit de l'obtenir.</p> + +<p>Je fus conduite à onze heures du soir au collége +des Quatre Nations, dont on avait fait une prison, +et je restai trois fois vingt-quatre heures au secret. +Au bout de ce temps, la nouvelle Assemblée, dont +le tiers renouvelé était bien composé, demanda que +l'on fît sur ma personne l'application de la nouvelle +Constitution; et comme elle exigeait que sous deux +ou trois fois vingt-quatre heures au plus tard le prévenu +fût interrogé par le juge de paix de sa section, +qui avait le droit de décider s'il y avait matière +ou non à accusation, on me mena chez le juge de +paix de notre section. C'était, heureusement pour +moi, un honnête homme, et il se conduisit comme +tel. Un des députés, qui avait assisté à mon interrogatoire, +le lui apporta lui-même, et lui demanda +si, sur l'exposé des faits qui en faisaient la matière, +il n'y pouvait pas trouver quelque motif d'accusation. +Le juge de paix lui répondit sans hésiter que +c'était impossible, tant qu'on n'en produirait pas +d'une autre nature. Il insista sans plus de succès; +et le juge Violette, indigné, trouva moyen de me faire +<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> +dire que je fusse parfaitement tranquille, que je +serais renvoyée chez moi. Le député, mécontent +de la réponse, parvint à faire rendre un décret qui +laissait sous le joug de l'accusation toute personne +saisie d'un mandat d'arrêt, quoique justifiée par +son interrogatoire, jusqu'à ce que le jury d'accusation +l'eût acquittée définitivement. Le juge de paix +me donna copie de l'interrogatoire qu'il m'avait fait +subir, et j'y vis avec douleur qu'on n'avait pas eu +plus d'égards pour Madame, et que c'était sur la +conformité de ses réponses avec les miennes, dans +l'interrogatoire qu'on lui avait fait subir, que j'avais +été mise en liberté.</p> + +<p>Je connaissais trop Madame pour avoir mis en +doute sa discrétion, et je n'avais nulle inquiétude +d'être compromise par ses réponses. Cette nouvelle +persécution fut la suite d'une intrigue particulière, +dont le but était de m'empêcher de suivre Madame +à Vienne, et d'avoir un prétexte pour faire dire à +l'Empereur que je n'avais pu l'y accompagner, étant +sous le poids d'une accusation. Je n'en ferai pas +connaître les auteurs, ce qui me regarde personnellement +ne pouvant avoir d'intérêt qu'autant que +cela a quelque rapport avec la famille royale.</p> + +<p>Je me doutais bien que nous ne rentrerions plus +au Temple; mais comme on n'avait pas révoqué +notre permission d'y entrer, nous y retournâmes, +Pauline et moi, comme à l'ordinaire, quoique plusieurs +personnes, par intérêt pour nous, voulussent +<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> +nous en détourner, nous avertissant qu'elles avaient +entendu dire que c'était bien ma faute si j'avais été +arrêtée, que je ne pouvais m'en prendre qu'à l'indiscrétion +de ma conduite avec Madame. Selon eux, +j'exaltais son imagination, en lui donnant des +idées de mariage avec Mgr le duc d'Angoulême, et +mon désir de retourner près d'elle pourrait avoir +des suites fâcheuses pour moi. Je me moquai de ces +propos, et je me serais reproché toute ma vie de +m'être condamnée moi-même à une privation aussi +sensible. Arrivées au Temple, on nous fit attendre +dans la loge du portier, où Gomin vint nous signifier +la défense de nous y recevoir à l'avenir.</p> + +<p>Nous ne pûmes exprimer, même par écrit, à +Madame les sentiments que nous éprouvions. Gomin +fut seul notre interprète; et de ce moment jusqu'à +son départ nous fûmes privées de toute correspondance +avec elle; nous n'apprîmes son départ que +par les journaux. M. Hue, qui avait obtenu la permission +de l'aller rejoindre à la frontière pour +rester auprès d'elle à Vienne, vint nous voir avant +son départ, et se chargea de nos commissions verbales. +Madame m'écrivit d'Huningue, avant de +quitter la France. Je conserve précieusement cette +lettre, ainsi que celle que j'en reçus de Calais, à sa +rentrée en France, comme des monuments précieux +de ses bontés pour moi et de la justice qu'elle n'a +cessé de rendre au profond attachement que je lui +ai voué jusqu'à mon dernier soupir. +<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p> + +<p>Quand Madame fut partie, on me conseilla de +faire des démarches pour obtenir le jugement du +jury d'accusation, et de m'adresser à M. Benezech, +ministre de l'intérieur, qui avait été la chercher au +Temple pour la remettre entre les mains de madame +de Soucy et de M. Méchin, que l'Assemblée avait +nommés pour la conduire à la frontière. Je saisis +avec empressement cette occasion d'apprendre +de lui quelques détails sur le voyage de Madame, +et j'allai chez lui avec Pauline. Il nous parla de +cette princesse avec le plus profond respect et en +homme touché de ses malheurs et du courage avec +lequel elle les supportait. Il était étonné de l'attachement +qu'elle conservait pour la France et de +l'impression de douleur qu'elle éprouvait en la +quittant; il était encore attendri en parlant de la +sensibilité avec laquelle elle remerciait les personnes +qui l'avaient soignée au Temple, et de cette +indulgente bonté qui n'avait conservé aucun ressentiment +de tout ce qu'elle avait souffert pendant sa +captivité. Elle lui laissa le sentiment d'une profonde +estime. Et comment s'en défendre quand on voyait +une princesse aussi jeune, capable d'aussi grands +efforts sur elle-même? Elle les avait puisés dans les +grands principes qui fortifièrent le grand caractère +que le Ciel lui avait donné en partage.</p> + +<p>J'eus le bonheur de recevoir plusieurs lettres de +Madame pendant son séjour en pays étranger, et +une, entre autres, qui n'a pu être lue sans respect et +<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> +sans attendrissement, même par des personnes +d'une opinion douteuse, lesquelles ne pouvaient +revenir de sa grandeur d'âme et de la sensibilité +avec laquelle elle exprimait des sentiments si +opposés à ceux que lui prêtaient les ennemis de la +maison de Bourbon.</p> + +<p>Les persécutions que j'éprouvai dans la suite et +que l'on fit rejaillir sur mes enfants, et notamment +sur la marquise de Tourzel, ma belle-fille, et la +duchesse de Charost, ma fille, ont trop peu d'intérêt +pour être rappelées dans un ouvrage uniquement +consacré à rendre hommage à la mémoire de nos +augustes et malheureux souverains, à rappeler leurs +souffrances, cette extrême bonté qui ne les abandonna +jamais, et faire connaître en même temps +le beau caractère qu'a développé Madame, à peine +sortie de l'enfance, dans toutes les circonstances +d'une vie aussi éprouvée que la sienne.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span></p> + +<h2>FRAGMENTS</h2> + +<p class="content hanging">Sur l'arrivée et le mariage de Madame à Mittau, écrits par M. l'abbé +de Tressan à un de ses amis, après en avoir été témoin.</p> + +<p class="center"><small>7 JUIN 1799.</small></p> + +<p class="p2">Je suis arrivé ici, il y a quelques jours, avec +milord Folkestone; et malgré le peu de temps qui +me reste pour compléter notre voyage, nous n'avons +pu résister au désir d'être témoins de l'arrivée de +Madame à Mittau. Les bontés du Roi nous autorisent +à y rester jusqu'après le mariage de cette +princesse avec Mgr le duc d'Angoulême.</p> + +<p>Il nous serait impossible de peindre tous les sentiments +qui nous animent; mais, puisque tous les +détails qui tiennent à cet ange consolateur intéressent +la religion, l'honneur et la sensibilité de toutes +les âmes honnêtes, nous allons recueillir nos souvenirs +et nos pensées pour que vous puissiez leur +donner quelque ordre, et nous vous prions, milord +et moi, de citer de cette lettre tout ce que vous +croirez capable d'inspirer les sentiments que nous +éprouvons.</p> + +<p>Vous vous rappelez l'événement dirigé par le +Ciel qui vint adoucir les larmes que répandait +l'héritier de saint Louis, de Louis XII et de Henri IV +<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> +sur les malheurs de la France et de sa famille. +Quelque sérénité ne reparut sur son front qu'au +moment où il apprit que Madame se rendait à +Vienne; son cœur soupira plus librement lorsqu'il +la vit dans cet asile; et aidé, comme il se plaît à le +répéter, d'un ami fidèle, que le temps où nous +vivons ne permet pas de nommer, il réunit tous ses +soins et ses efforts pour obéir aux vues de la Providence, +qui lui confiait le soin de veiller sur l'auguste +fille de Louis XVI.</p> + +<p>Il ne resta pas un moment incertain sur le choix +de l'époux qu'il désirait voir accepter par Madame. +Jamais son cœur paternel et français ne put soutenir +l'idée de la voir séparée de la France, quelque +nécessaire qu'il parût être de lui donner un appui +et de la sauver du dénûment qui la menace encore. +Madame fut la première à désirer un mariage qui +lui permît d'unir son sort à celui de sa famille; et, +conservant dans son cœur un sentiment profond +pour cette France qui l'avait rendue si malheureuse, +elle y donna son approbation. Le Roi s'occupa alors +uniquement d'obtenir que cette princesse vînt +s'unir aux larmes, aux espérances et aux sentiments +de l'héritier de son nom. Les vœux du Roi furent +exaucés, Madame est dans ses bras; c'est là qu'elle +réclame ses droits à l'amour des Français et qu'elle +forme des vœux ardents pour leur bonheur; car de +ses longs et terribles malheurs, il ne lui reste que +l'extrême besoin de faire des heureux. +<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span></p> + +<p>Dès que le Roi eut levé tous les obstacles qui +s'opposaient à ses désirs, il instruisit la Reine qu'il +allait unir bientôt ses enfants adoptifs, et lui +demanda de venir l'aider à les rendre heureux. La +Reine accourut. Elle est à Mittau depuis le 4 de ce +mois; elle voit tous les regards satisfaits de sa présence, +et les vœux qu'elle entend former pour son +bonheur lui prouvent combien les Français qui +l'entourent ont de dévouement et d'amour pour +leurs maîtres.</p> + +<p>Le lendemain du retour de la Reine, le Roi se +mit en voiture pour aller au-devant de Madame. +Une route longue et pénible n'avait point altéré ses +forces; elle ne souffrait que du retard qui la tenait +encore éloignée du Roi. Dès que les voitures furent +un peu rapprochées, Madame commanda d'arrêter +et descendit rapidement; on voulut essayer de la +soutenir, mais s'échappant avec une incroyable +légèreté, elle courait à travers les tourbillons de +poussière vers le Roi, qui, les bras tendus, accourait +pour la serrer contre son cœur. Les efforts du +Roi pour la soutenir ne purent l'empêcher de se +jeter à ses pieds. Il se précipita pour la relever, et +on l'entendit s'écrier: «Je vous vois enfin, je suis +heureuse; voilà votre enfant; veillez sur moi, soyez +mon père.» Ah! Français, que n'étiez-vous là +pour voir pleurer votre Roi! vous auriez senti que +celui qui verse des larmes ne peut être l'ennemi de +personne; vous auriez senti que vos regrets, votre +<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> +repentir, votre amour, pouvaient seuls ajouter au +bonheur qu'il éprouvait en ce moment.</p> + +<p>Le Roi, sans proférer une parole, serra Madame +contre son sein, et lui présenta le duc d'Angoulême. +Ce jeune prince, retenu par le respect, ne put +s'exprimer que par des larmes, qu'il laissa tomber +sur les mains de sa cousine en les pressant contre +ses lèvres.</p> + +<p>On se remit en voiture, et bientôt après Madame +arriva. Aussitôt que le Roi aperçut ceux de ses +serviteurs qui volaient au-devant de lui, il s'écria +rayonnant de bonheur: «La voilà!» et il la conduisit +auprès de la Reine.</p> + +<p>A l'instant, le château retentit de cris de joie. On +se précipitait; il n'existait plus de consigne, plus +de séparation; il ne semblait plus y avoir qu'un +sanctuaire, où tous les cœurs allaient se réunir. Les +regards avides restaient fixés sur les appartements +de la Reine. Ce ne fut qu'après que Madame eut +présenté ses hommages à Sa Majesté, que, conduite +par le Roi, elle vint se montrer à nos yeux, trop +inondés de larmes pour conserver la puissance de +distinguer ses traits.</p> + +<p>Le premier mouvement du Roi, en apercevant la +foule qui l'environnait, fut de conduire Madame +auprès de l'homme inspiré qui dit à Louis XVI: +«Fils de saint Louis, montez au ciel.» Ce fut à lui +le premier à qui il présenta Madame. Des larmes +coulèrent de tous les yeux, et le silence fut universel. +<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> +A ce premier mouvement de la reconnaissance, un +second succéda. Le Roi conduisit Madame au milieu +de ses gardes: «Voilà, dit-il, les fidèles gardes de +ceux que vous pleurez; leur âge, leurs blessures et +leurs larmes vous disent tout ce que je voudrais +exprimer.» Il se retourna ensuite vers nous tous, +en disant: «Enfin, elle est à nous, nous ne la +quitterons plus, et nous ne sommes plus étrangers +au bonheur.»</p> + +<p>N'attendez pas que je vous répète nos vœux, nos +pensées, nos questions; suppléez à tout le désordre +de nos sentiments.</p> + +<p>Madame rentra dans son appartement pour +s'acquitter d'un devoir aussi cher que juste, celui +d'exprimer sa reconnaissance à S. M. l'empereur +de Russie. Dès les premiers pas qu'elle avait faits +dans son empire, elle avait reçu les preuves les +plus nobles et les plus empressées de son intérêt, +et le cœur de Madame avait senti tout ce qu'elle +devait au cœur auguste et généreux auquel le Ciel +a confié la puissance et donné la volonté de secourir +les rois malheureux.</p> + +<p>Après avoir rempli ce devoir, Madame demanda +l'abbé Edgeworth. Dès qu'elle fut seule avec ce +dernier consolateur du Roi son père, ses larmes +coulèrent en abondance, et les mouvements de son +cœur furent si violents, qu'elle fut prête à s'évanouir. +L'abbé Edgeworth effrayé voulut appeler: +«Ah! laissez-moi pleurer avec vous, lui dit Madame; +<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> +ces larmes en votre présence me soulagent.» Elle +n'avait alors pour témoin que le Ciel et celui qu'elle +regardait comme son interprète. Pas une plainte +n'échappa de son cœur; M. l'abbé Edgeworth n'a +vu que des larmes. C'est de lui-même que je tiens +ce récit; il m'a permis de le citer; il sait que sa +modestie personnelle doit céder à la nécessité de +faire connaître cette âme pure et céleste.</p> + +<p>La famille royale dîna dans son intérieur, et +nous eûmes à cinq heures du soir l'honneur d'être +présentés à Madame. Ce fut alors seulement que +nous pûmes considérer l'ensemble de ses traits. Il +semble que le Ciel ait voulu joindre à la fraîcheur, +à la grâce, à la beauté, un caractère sacré pour le +rendre plus cher et plus vénérable aux Français, en +retraçant sur sa physionomie les traits de Louis XVI, +de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth. Ces +ressemblances augustes sont si grandes, que nous +sentions le besoin d'invoquer ceux qu'elle rappelait.</p> + +<p>Ces souvenirs, et la présence de Madame, semblaient +unir le ciel et la terre, et toutes les fois +qu'elle voudra parler en leur nom, son âme douce +et généreuse forcera tous les sentiments à se +modeler sur les siens.</p> + +<p class="center p4"><b><big>FIN DU TOME SECOND.</big></b></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span></p> + +<h2>TABLE</h2> + +<p class="center"><small><b>DU TOME SECOND.</b></small></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XIV.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1791)</b></small></p> + +<p class="content hanging">Discussion sur la formule de prestation du serment et sur la +manière de recevoir le Roi.—Arrivée et discours de ce prince +à l'Assemblée.—Continuation des troubles et commencement +de ceux de la Vendée.—Demande du Roi aux commandants +de la marine de ne pas abandonner leurs postes.—Même +demande aux officiers de la part de M. du Portail, ministre de +la guerre.—Proclamation de M. de Lessart, ministre de l'intérieur, +pour engager les émigrés à rentrer en France.—Lettre +écrite par le Roi aux ministres étrangers pour notifier aux puissances +l'acceptation de la Constitution, et leur réponse à cette +notification.—Changement dans le ministère.—Troubles +d'Avignon<span class="dalign"><a href="#Page_1">1</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XV.</b></p> + +<p class="content hanging"><span class="smcap">RÉVOLTE DES COLONIES DE SAINT-DOMINGUE</span><span class="dalign"><a href="#Page_13">13</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XVI.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1791)</b></small></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span></p> +<p class="content hanging">Persécution contre les prêtres insermentés.—Injures que leur prodigue +l'Assemblée, et décret prononcé contre eux.—Discussion +sur les émigrés, et loi qui en fut la suite.—Nomination de +M. Cayer de Gerville au ministère de l'intérieur, et celle du comte +Louis de Narbonne à la guerre.—Démarche du Roi auprès des +puissances étrangères pour faire cesser les rassemblements des +émigrés, et le peu de succès de cette démarche.—Dénonciation +contre les ministres.—Péthion nommé maire de Paris, et Manuel +procureur de la Commune<span class="dalign"><a href="#Page_20">20</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XVII.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p> + +<p class="content hanging">Décret de l'Assemblée pour faire sortir des galères les soldats de +Châteauvieux.—Persécution contre les officiers fidèles au +Roi, et projet de l'Assemblée de les remplacer par ses créatures.—Lettre +du Roi à l'Assemblée en lui envoyant celle de l'Empereur +relative aux menaces faites à l'électeur de Trèves.—Décret +contre les princes frères du Roi.—Autre décret pour +faire payer aux émigrés les frais de la guerre.—Empire que +prennent les Jacobins sur toutes les parties de la France par la +terreur qu'ils inspirent.—Demande de mettre en activité la +haute cour nationale.—Rapport satisfaisant de M. de Narbonne +sur l'état de l'armée, et dénué de toute vérité.—Brissot +déclare qu'on ne peut compter sur aucune puissance étrangère.—Crainte +des Jacobins d'une médiation armée entre toutes les +puissances pour le maintien de l'ordre en France.—Établissement +de la garde constitutionnelle du Roi<span class="dalign"><a href="#Page_35">35</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XVIII.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p> + +<p class="content hanging">Brigandages et fermentation excitée par les factions dans toutes les +provinces du royaume.—Audace des Jacobins.—Décret +d'accusation contre M. de Lessart, et son envoi à Orléans pour +être jugé par la haute cour nationale.—Dénonciations journalières +contre les ministres.—Le Roi reçoit leur démission et se +décide à en prendre dans le parti des Jacobins.—Amnistie +accordée par l'Assemblée pour tous les crimes commis à Avignon.—Son +refus d'écouter aucune représentation des députés +opposés aux factieux.—Suppression des professeurs de l'instruction +publique, des confréries, de tous les Ordres religieux, et +même de celui des Sœurs de la Charité<span class="dalign"><a href="#Page_53">53</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XIX.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p> + +<p class="content hanging">Continuation des troubles.—Désarmement du régiment d'Ernest +par les troupes à la solde des Jacobins, connus sous le nom de +Marseillais.—Les Suisses rappellent ce régiment.—Mort de +l'Empereur.—Assassinat du roi de Suède.—Honneurs +rendus aux déserteurs de Châteauvieux.—M. de Fleurieu est +nommé gouverneur de Mgr le Dauphin.—Le Roi est forcé de +déclarer la guerre aux puissances.—Son début peu favorable +aux Français.—L'Assemblée ne dissimule plus son projet +d'établir en France une république.—Déclamations contre les +nobles et les prêtres.—Abolition des cens et rentes.—Éloignement +des Suisses de Paris<span class="dalign"><a href="#Page_68">68</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XX.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p> + +<p class="content hanging">Le prétendu comité autrichien.—Le Roi dénonce cette calomnie +au tribunal du juge de paix La Rivière.—Condamnation +de celui-ci.—Retour aux Tuileries de madame de Lamballe.—Proposition +Goyer relative au mariage.—Protestation de +Dumouriez contre le roi de Sardaigne.—Plaintes de la Reine +contre M. de Mercy.—Son grand courage.—Louis XVI fait +brûler l'édition des Mémoires de madame de la Motte.—Décret +contre les prêtres insermentés.—Licenciement de la garde +constitutionnelle du Roi et envoi de M. de Brissac à Orléans.—Pauline +de Tourzel<span class="dalign"><a href="#Page_102">102</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XXI.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p> + +<p class="content hanging">Proposition d'un camp de vingt mille hommes à Paris.—Manuel +et la Fête-Dieu.—Dénonciation de Chabot.—Le duc d'Orléans.—Lettre +de M. Roland rendue publique avant que le Roi en eût +connaissance.—Le Roi nomme de nouveaux ministres.—Démarche +courageuse du directoire de Paris pour remédier aux +maux que la lettre de M. Roland pouvait produire.—Moyens +employés pour opérer un mouvement dans Paris.—Journée du +20 juin.—Suites de cette journée et menées des factieux pour +hâter le renversement de la monarchie<span class="dalign"><a href="#Page_122">122</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span></p> +<p class="center"><b>CHAPITRE XXII.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p> + +<p class="content hanging">Voyage de M. de la Fayette pour se plaindre de la violation de la +Constitution; son peu de succès.—Continuation des menées pour +opérer la destruction de la monarchie.—Arrêté du conseil +général pour suspendre de leurs fonctions Péthion et Manuel, et +leur renvoi aux tribunaux; sa dénonciation contre Santerre et les +officiers militaires et municipaux qui avaient participé à la +journée du 20 juin.—Démarche de l'Assemblée vis-à-vis du +Roi pour annoncer son retour à des sentiments de paix et de +concorde.—Réhabilitation de Péthion, qu'elle se fait demander +par le peuple, qu'elle anime de plus en plus contre le Roi et sa +famille.—Elle proclame la patrie en danger.—Changement +de ministres.—Démarche des constitutionnels pour sauver le +Roi, l'engageant à se remettre entre leurs mains; ce prince s'y +refuse.—L'Assemblée ne dissimule plus ses projets et se +permet les insultes les plus violentes contre le Roi et sa famille.—Renvoi +des troupes de ligne dont on redoutait l'attachement +pour la personne de Sa Majesté.—Arrivée des Marseillais.—Manifeste +du duc de Brunswick.—L'Assemblée se sert de +cette occasion pour exaspérer les esprits.—Péthion dénonce le +Roi à la barre et provoque par sa conduite la journée du +10 août<span class="dalign"><a href="#Page_158">158</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XXIII.</b></p> + +<p class="center"><small><b>(1792)</b></small></p> + +<p class="content hanging">Journées des 9 et 10 août.—Le Roi se détermine à aller à +l'Assemblée.—On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille, +et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour à +ses séances et y entendant les discours les plus outrageants pour +sa personne.—La Commune de Paris se rend maîtresse de +l'Assemblée, se charge, sur sa responsabilité, de la personne du +Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous renfermés +au Temple.—Péthion, Manuel et plusieurs autres +officiers municipaux les y conduisent.—Madame la princesse +de Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur +service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple +avec la famille royale, en sont enlevées huit jours après, et +conduites à la Force.—Journées des 2 et 3 septembre.—Mort +de madame la princesse de Lamballe<span class="dalign"><a href="#Page_206">206</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span></p> +<p class="center"><b>COPIE D'UNE LETTRE</b></p> + +<p class="content hanging">Écrite par mademoiselle Pauline de Tourzel, aujourd'hui comtesse +de Béarn, à madame la comtesse de Saint-Aldegonde, sa sœur, +dans laquelle elle raconte sa sortie des Tuileries et de la prison +de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre, en date +du 8 septembre 1792<span class="dalign"><a href="#Page_279">279</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XXIV.</b></p> + +<p class="content hanging">Ce chapitre contient ce que j'ai pu apprendre de positif sur la situation +de la famille royale en 1793.—Les démarches infructueuses +que nous fîmes, Pauline et moi, pour nous enfermer au Temple +avec Madame en 1795.—La permission que nous obtînmes +enfin d'y entrer, mais seulement pour faire des visites à cette +princesse.—L'espoir que l'on nous donna de raccompagner à +Vienne, d'après la demande de la cour d'Autriche, espoir qui se +termina par une nouvelle arrestation, une prison et une accusation, +pour avoir un prétexte de s'y refuser.—Circonstances de +la mort du jeune roi Louis XVII et détails positifs que j'ai +recueillis à ce sujet<span class="dalign"><a href="#Page_304">304</a></span></p> + +<p class="center"><b>FRAGMENTS</b></p> + +<p class="content hanging">Sur l'arrivée et le mariage de Madame à Mittau, écrits par M. l'abbé +de Tressan à un de ses amis, après en avoir été témoin<span class="dalign"><a href="#Page_345">345</a></span></p> + +<p class="center p2"><small><b>FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.</b></small></p> + +<hr class="c15 p4" /> +<div class="p4 footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce Sevestre était architecte du Roi. Oubliant tout ce qu'il +devait à ce prince, il était devenu jacobin forcené, ce qui lui +valut d'être nommé membre de la Convention, où il eut la scélératesse +de voter la mort de son Roi, son bienfaiteur.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Je ne puis m'empêcher de citer, à cette occasion, l'éloge de +Madame par Durdent: «Louis XVI et la Reine étaient époux +depuis huit année sans qu'aucun gage de leur union eût comblé +leurs vœux et ceux des Français. Enfin le 19 décembre 1778, le +Ciel leur accorda le plus rare, le plus précieux des présents, dont +jamais parents aient pu s'enorgueillir: Marie-Thérèse-Charlotte, +dite Madame, aujourd'hui duchesse d'Angoulême, naquit au château +de Versailles; Madame, dont le nom sera dans les siècles les +plus reculés, comme il l'est parmi nous, l'emblème de toutes les +vertus; Madame, célébrée dans les chaumières comme dans les +palais, aux extrémités de l'Europe comme au sein de la France, +que l'on peut louer sans crainte d'être accusé d'adulation, parce +que sa gloire est devenue depuis longtemps une gloire historique, +et que jeune encore, la postérité a déjà commencé pour elle.»</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Je tient de Boze, peintre du Roi, l'anecdote suivante: Le peu +de succès des efforts de M. de Malesherbes pour sauver la vie du +Roi avait rendu la sienne amère. Lorsqu'il entra à la Conciergerie, +Boze, qui y était depuis quelque temps, lui témoigna sa +douleur de le voir arriver dans ce triste séjour, et en même temps +son espoir de lui voir rendre la justice qu'il méritait. Malesherbes, +pour toute réponse: «Je ne puis, répondit-il, regretter la vie +lorsque je n'ai pas eu le bonheur de sauver celle du Roi mon +maître.» Ce même Boze resta neuf mois à la Conciergerie et ne +dut la vie qu'au sacrifice de toute sa fortune, que sa femme employa +journellement à payer sa conservation jusqu'au 9 thermidor.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> J'ai appris depuis qu'un des deux MM. de Champlost avait été +tué aux Tuileries, le 10 août.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Madame la princesse de Lamballe était sujette à des attaques +de nerfs qui la rendaient très-malade. La Reine, craignant qu'il +ne lui en prît au Temple, fit l'impossible pour l'engager à rester +chez elle. Un commencement d'attaque qu'elle eut dans la loge du +logographe, et qui l'obligea de la quitter pendant les quelques +heures qu'elle passa dans le bâtiment des Feuillants, parut favorable +à la Reine pour redoubler ses instances; mais comme ce +mouvement de nerfs n'eut aucune suite, elle insista pour rester +avec Sa Majesté, qui paraissait avoir un pressentiment de sa +destinée; et sur ce que je lui parlais de la peine qu'avait eue la +Reine, en la voyant persister dans la résolution, elle m'avoua que +si son attaque avait eu sa suite ordinaire, elle aurait tellement +senti l'impossibilité de se risquer à subir une captivité, qu'elle +aurait été chez M. le duc de Penthièvre aussitôt qu'elle aurait été +remise, et serait partie de là pour l'Angleterre. Qu'il est douloureux +de lui avoir vu payer tant de dévouement par une fin aussi +déplorable!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> +M. le duc de Penthièvre, qui l'aimait tendrement, fit l'impossible +pour la sauver. Il se faisait envoyer d'heure en heure des +courriers pour en savoir des nouvelles. Il faisait chaque jour offrir +à la Commune des sommes énormes. Il en vint même jusqu'à +offrir la moitié de sa fortune. (Je tiens ceci de M. Mars, sous-préfet +de Dreux et membre du conseil.) La mort de madame de +Lamballe plongea le prince dans la plus profonde douleur; celle +du Roi y mit le comble. Sa santé dépérit de jour en jour, et il +succomba peu de temps après sous le poids de tant de douleurs +qu'il n'eut pas la force de supporter.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voyez la note à la fin de la lettre.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Rien de plus beau que la conduite de Brunger. Il s'était fait +une petite fortune qu'il ménageait avec grand soin, ce qui lui avait +donné une réputation d'avarice; mais après le 10 août, sa bourse +fut constamment ouverte à tous les serviteurs de la famille royale +qui n'avaient jamais dévié; et quoiqu'il eût sujet d'être mécontent +du jugement qu'en partait la Reine dans un petit écrit qui se +trouvait chez cette princesse, il ne lui en fut pas moins dévoué +jusqu'au tombeau. Quand Madame eut quitté la France, n'écoutant +que son zèle, il voulut l'aller rejoindre, quoique accablé d'infirmités, +et ce ne fut que par la considération de l'embarras qu'il lui +causerait, qu'on parvint à l'en dissuader. Appelé comme témoin +dans le procès de notre auguste et infortunée souveraine, il se +conduisit avec tout le respect qu'il lui devait, sans s'embarrasser +du danger que lui faisaient courir les manières respectueuses qu'on +lui reprochait d'avoir employées vis-à-vis de la famille royale quand +il fut appelé au Temple pour soigner Madame. Il était si ému de +la position dans laquelle il voyait la Reine, que lorsqu'on lui parla +de ses correspondances secrètes avec elle pendant ses visites au +Temple, il oublia de dire qu'il n'était jamais entré dans sa chambre +qu'avec un municipal qui ne le quittait pas d'un instant. Cette +courageuse princesse, qui sentit que cette omission pourrait lui +nuire, prit alors la parole pour rappeler ce que le docteur oubliait +de dire. La situation critique dans laquelle elle se trouvait ne +l'empêchait pas d'écouter avec la plus grande attention ce qui pouvait +intéresser les personnes qui lui étaient attachées, pour les +disculper des accusations qu'on pouvait former contre elles. On +lui demanda quelle était la personne qui l'avait suivie à Varennes: +«Madame de Tourzel, gouvernante de mes enfants, que nous +avons obligée de nous y suivre.» Quel courage dans un pareil +moment! et serait-il possible de ne pas conserver un souvenir +profond d'une princesse aussi dévouée à ceux qui avaient été à +portée d'apprécier tant de grande et héroïques qualités?</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Après le départ du Temple de Madame, on fit de ce monument +une prison d'État dont Lasne fut nommé concierge. Tous les prisonniers +s'en sont généralement loués, malgré son exactitude à +remplir les fonctions de sa place. Je n'en fus pas étonnée d'après +sa conduite à mon égard, dont je rendrai compte dans le courant +de ces Mémoires.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Le curé de Sainte-Marguerite, feu M. Dubois, m'a dit plusieurs +fois, et nommément peu de temps avant sa mort, que le suisse de +cette paroisse, qui avait été témoin de l'inhumation du jeune roi, +ainsi que les porteurs du corps et le fossoyeur, pouvaient donner +des renseignements précis sur l'endroit du cimetière où reposaient +les cendres du jeune roi.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Paris se trouvait alors, ainsi que toute la France, excédé du +joug de la Convention, et il se serait estimé heureux de se retrouver +sous le gouvernement de son souverain légitime. Les sections de +Paris se montrèrent même avec plus de courage qu'on n'en aurait +osé attendre; mais comme il n'y avait pas d'ensemble dans leur +conduite, ni personne qui pût en imposer de manière à réunir tous +les esprits sous une même direction, cette bonne volonté devint +inutile. Il est hors de doute que s'il y eût eu un chef pour diriger +ce mouvement, la contre-révolution se serait opérée par la France +elle-même et sans le secours de personne. On m'a assuré qu'à cette +époque Pichegru avait offert à Mgr le prince de Condé de venir +(mais seul) prendre le commandement de son armée, dont il pourrait +disposer autrement, voulant avoir à lui seul l'honneur de la +Restauration; mais ce prince, qui ne connaissait pas assez Pichegru +pour s'y fier totalement, n'osa risquer de quitter la sienne, et nous +perdîmes une des plus belles occasions qui se soient présentées +pendant le cours de cette malheureuse révolution.</p> +<br /> +</div> +</div> + +<p class="center p4"><small><b>PARIS.—TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</b></small></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Madame la Duchesse de +Tourzel, by Louise Elisabeth de Croy d'Havré Duchesse de Tourzel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUCHESSE DE TOURZEL *** + +***** This file should be named 34918-h.htm or 34918-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/9/1/34918/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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