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+The Project Gutenberg EBook of L'autre Tartuffe, ou La mère coupable, by
+Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'autre Tartuffe, ou La mère coupable
+
+Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+Release Date: January 3, 2011 [EBook #34841]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTRE TARTUFFE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+L'AUTRE TARTUFFE,
+
+OU
+
+LA MÈRE COUPABLE.
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+
+AVIS DE L'IMPRIMEUR.
+
+
+Le Citoyen RONDONNEAU, propriétaire de cette édition, la seule avouée
+par l'Auteur, prévient ses Concitoyens qu'il en a déposé deux
+exemplaires à la Bibliothèque nationale, pour lui assurer l'exercice des
+droits que donne la loi du 19 juillet 1793, de poursuivre _tout
+contrefacteur, et tout distributeur d'édition contrefaite_.
+
+Il prévient en outre ses Concitoyens qu'il vient d'ouvrir la vente de ce
+qui reste des Œuvres de Voltaire, édition de Kell, _in-8.º_ et
+_in-12_: la première en 70 volumes, la seconde en 92 volumes, ainsi que
+des diverses parties qui forment le complément des exemplaires
+imparfaits.
+
+On trouvera de plus au Dépôt des Lois, place du Carrousel, 1.º des
+exemplaires de la correspondance de Voltaire, imprimée séparément de ses
+œuvres, en 19 volumes _in-8.º_ et en 23 volumes _in-12_; ces éditions
+particulières ont été faites pour ceux qui ont des éditions des
+œuvres de Voltaire antérieures à l'édition complette de Kell.
+
+2.º De la Henriade, 1 vol. _in-4.º_
+
+3.º De la Pucelle, 1 vol. _in-4.º_ ou 2 vol. _in-12._
+
+4.º Du Mariage de Figaro ou la Folle Journée, 1 vol. _in-8.º_
+
+La vente se fera au comptant. On trouvera au Dépôt le tableau des prix
+des différentes éditions, et les conditions du paiement, tant pour les
+Libraires que pour les Particuliers.
+
+On trouvera au même Dépôt la collection de toutes les estampes ou les
+portions séparées de toutes les parties incomplettes qui restent à
+livrer.
+
+
+
+
+L'AUTRE TARTUFFE,
+
+ou
+
+LA MÈRE COUPABLE.
+
+DRAME EN CINQ ACTES, EN PROSE;
+
+PAR P. A. CARON-BEAUMARCHAIS.
+
+_Remis au Théâtre de la rue Feydeau, avec des changemens,
+et joué le 16 Floréal an V, (5 Mai 1797)
+par les anciens Acteurs du Théâtre Français._
+
+ On gagne assés dans les familles,
+ quand on en expulse un méchant.
+ _dernière phrase de la Pièce._
+
+ÉDITION ORIGINALE.
+
+A PARIS,
+
+CHEZ RONDONNEAU et Compagnie, au Dépôt des Lois, place du Carrousel.
+
+1797.
+
+
+
+
+UN MOT SUR LA MÈRE COUPABLE.
+
+
+Pendant ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé
+cette Pièce, uniquement pour prévenir l'abus d'une contrefaçon infidèle,
+furtive, et prise à la volée pendant les représentations[1]. Mais ces
+amis eux-mêmes, pour éviter d'être froissés par les agens de la terreur,
+s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols, (car
+alors tout était péril) se crurent obligés de les défigurer, d'altérer
+même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes.
+
+[1] Elle fut représentée, pour la première fois, au Théâtre du
+Marais, le 26 Juin 1792.
+
+Honorablement rappelé dans ma patrie, après quatre années d'infortunes,
+et la Pièce étant désirée par les anciens Acteurs du Théâtre français,
+dont on connaît les grands talens; je la restitue en entier dans son
+premier état. Cette édition est celle que j'avoue.
+
+Parmi les vues de ces artistes, j'entre dans celle de présenter, en
+trois séances consécutives, tout le roman de la famille _Almaviva_,
+dont les deux premières époques ne semblent pas, dans leur gaîté légère,
+offrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralité
+de la dernière; mais qui, dans le plan de l'auteur, ont une connexion
+intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de
+_la Mère coupable_.
+
+J'ai donc pensé avec les Comédiens, que nous pouvions dire au Public:
+Après avoir bien ri, le premier jour, _au Barbier de Séville_, de la
+turbulente jeunesse _du Comte Almaviva_, laquelle est à-peu-près celle
+de tous les hommes:
+
+Après avoir, le second jour, gaîment considéré, _dans la Folle journée_,
+les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres:
+
+Par le tableau de sa vieillesse, et voyant _la Mère coupable_, venez
+vous convaincre avec nous, que tout homme qui n'est pas né un
+épouvantable méchant, finit toujours par être bon, quand l'âge des
+passions s'éloigne, et sur-tout quand il a goûté le bonheur si doux
+d'être père! c'est le but moral de la Pièce. Elle en renferme plusieurs
+autres que ses détails feront sortir.
+
+Et moi, l'Auteur, j'ajoute ici: Venez juger _la Mère coupable_, avec le
+bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque
+plaisir à mêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette
+femme infortunée: si ses pleurs commandent les vôtres, laissez-les
+couler doucement. Les larmes qu'on verse au théâtre, sur des maux
+simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle, sont douces. On
+est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la
+compassion!
+
+Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur,
+l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille; Ah!
+je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurais pas pu l'inventer. Le
+_Tartuffe de Molière_ était celui de _la religion_: aussi de toute la
+famille d'_Orgon_, ne trompa-t-il que le chef imbécile! Celui-ci, bien
+plus dangereux, _Tartuffe de la probité_, a l'art profond de s'attirer
+la respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est
+celui-là qu'il fallait démasquer. C'est pour vous garantir des piéges de
+ces monstres (et il en existe par-tout) que j'ai traduit sévèrement
+celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le moi, en faveur de sa
+punition, qui fait la clôture de la Pièce. Ce cinquième acte m'a couté;
+mais je me serais cru plus méchant que _Bégearss_, si je l'avais laissé
+jouir du moindre fruit de ses atrocités; si je ne vous eusse calmés
+après des alarmes si vives.
+
+Peut être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui
+me consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de l'âge.
+Il m'a tourmenté bien long-temps! Mes deux comédies espagnoles ne furent
+faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant, j'hésitais de m'en
+occuper: je craignais de manquer de force; et peut-être n'en ai-je plus
+à l'époque où je l'ai tenté! mais enfin, je l'ai composé dans une
+intention droite et pure: avec la tête froide d'un homme, et le cœur
+brûlant d'une femme, comme on l'a pensé de _Rousseau_. J'ai remarqué que
+cet ensemble, cet _hermaphrodisme_ moral, est moins rare qu'on ne le
+croit.
+
+Au reste, sans tenir à nul parti, à nulle secte, _la Mère coupable_ est
+un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles;
+auxquelles malheureusement le divorce, très-bon d'ailleurs, ne remédie
+point. Quoi qu'on fasse, ces plaies secrètes, il les déchire au lieu de
+les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cœur,
+l'indulgence en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu
+peindre et graver dans tous les esprits.
+
+Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre, en examinant cette
+Pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie, fondue dans le
+pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques
+juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux
+élémens réunis. _L'intrigue_, disaient-ils, est le propre des sujets
+gais, c'est le nerf de la comédie: on adapte _le pathétique_ à la marche
+simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes
+hasardés s'évanouissent à l'application, comme on peut s'en convaincre
+en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne
+assigne à chacun son mérite; et le mêlange heureux de ces deux moyens
+dramatiques employés avec art, peut produire un très-grand effet; voici
+comment je l'ai tenté.
+
+Sur les antécédens connus (et c'est un fort grand avantage) j'ai fait en
+sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre _le Comte
+Almaviva_, la Comtesse et les deux enfans. Si j'avais reporté la Pièce à
+l'âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût
+arrivé.
+
+D'abord le drame eût dû s'appeler, non _la Mère coupable_, mais
+_l'Epouse infidèle_, ou _les Epoux coupables_: ce n'était déjà plus le
+même genre d'intérêt; il eût fallu y faire entrer des intrigues d'amour,
+des jalousies, du désordre, que sais-je? de tous autres évènemens: et la
+moralité que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux
+devoirs de l'épouse honnête; cette moralité, perdue, enveloppée dans les
+fougues de l'âge, n'aurait pas été apperçue. Mais, c'est vingt ans après
+que les fautes sont consommées; quand les passions sont usées; que leurs
+objets n'existent plus; à l'instant où les conséquences d'un désordre
+presque oublié viennent peser sur l'établissement, sur le sort d'enfans
+malheureux qui les ont toutes ignorées, et n'en sont pas moins les
+victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute
+sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui,
+lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus près du danger de se voir
+égarées, que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.
+
+Puis, opposant au scélérat, notre pénétrant _Figaro_, vieux serviteur
+très-attaché; le seul Être que le fripon n'a pu tromper dans la maison:
+l'intrigue qui se noue entr'eux, s'établit sous cet autre aspect.
+
+Le scélérat inquiet, se dit: En vain j'ai le secret de tout le monde
+ici; envain je me vois près de le tourner à mon profit; si je ne
+parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur!
+
+D'autre côté, j'entends _le Figaro_: Si je ne réussis à dépister ce
+monstre, à lui faire tomber le masque; la fortune, l'honneur, le bonheur
+de cette maison; tout est perdu. _La Susanne_, jetée entre ces deux
+lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir
+pour hâter la chûte de l'autre.
+
+Ainsi, _la Comédie d'intrigue_, soutenant la curiosité, marche tout au
+travers _du Drame_, dont elle renforce l'action, sans en diviser
+l'intérêt qui se porte entier sur _la Mère_. Les deux enfans, aux yeux
+du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils
+s'épouseront, si le scélérat est chassé; car, ce qu'il y a de mieux
+établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parens à nul degré; qu'ils
+sont étrangers l'un à l'autre: ce que savent fort bien, dans le secret
+du cœur, le Comte, la Comtesse, le scélérat, _Susanne_ et _Figaro_,
+tous instruits des événemens; sans compter le Public qui assiste à la
+Pièce, à qui nous n'avons rien caché. Tout l'art de l'hypocrite, en
+déchirant le cœur du Père et de la Mère, consiste à effrayer les
+jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre, en leur fesant croire à
+chacun qu'ils sont enfans du même père! c'est-là le fond de son
+intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler _complexe_.
+
+Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps, à tous
+les lieux où les grands traits de la nature, et tous ceux qui
+caractérisent le cœur de l'homme et ses secrèts, ne seront pas trop
+méconnus.
+
+_Diderot_ comparant les ouvrages de _Richardson_ avec tous ces romans
+que nous nommons l'_Histoire_, s'écrie, dans son enthousiasme pour cet
+auteur juste et profond: _Peintre du cœur humain! c'est toi seul qui
+ne ments jamais!_ Quel mot sublime! Et moi aussi j'essaye encor d'être
+peintre du cœur humain: mais ma palette est desséchée par l'âge et
+les contradictions. _La Mère coupable_ a dû s'en ressentir!
+
+Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan; le principe que
+j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse! Un tel essai peut inspirer
+le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homme de feu
+l'entreprenne, y mêlant, d'un crayon hardi, l'_intrigue_ avec _le
+pathétique_! Qu'il broye et fonde savament les vives couleurs de chacun!
+Qu'il nous peigne à grands traits l'homme vivant en société, son état,
+ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la
+vérité frappante que l'exagération même, qui fait briller les autres
+genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement! Touchés,
+intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le _Drame_ est un genre
+décoloré, né de l'impuissance de produire ou Tragédie, ou Comédie.
+L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.
+
+O mes Concitoyens, vous à qui j'offre cet essai! s'il vous parait faible
+ou manqué; critiqués-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres
+Pièces, on m'outragea long-temps pour avoir osé mettre au théâtre ce
+jeune _Figaro_, que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en
+riais. En vieillissant l'esprit s'attriste; le caractère se rembrunit.
+J'ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à
+ma personne, à l'occasion de mes ouvrages: on n'est pas maître de cela.
+
+Critiqués la Pièce: fort bien. Si l'Auteur est trop vieux pour en tirer
+du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à
+personne, et même elle n'est pas de bon goût. On peut offrir cette
+remarque à une Nation renommée par son ancienne politesse, qui la fesait
+servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de
+la haute vaillance.
+
+
+
+
+PERSONNAGES.
+
+
+LE COMTE ALMAVIVA, _grand seigneur espagnol, d'une fierté noble, et sans
+orgueil_.
+
+LA COMTESSE ALMAVIVA, _très-malheureuse, et d'une angélique piété_.
+
+LE CHEVALIER LÉON, _leur fils; jeune homme épris de la liberté, comme
+toutes les âmes ardentes et neuves_.
+
+FLORESTINE, _pupille et filleule du comte Almaviva; jeune personne d'une
+grande sensibilité_.
+
+M. BÉGEARSS, _Irlandais, major d'infanterie espagnole, ancien secrétaire
+des ambassades du Comte; homme très-profond, et grand machinateur
+d'intrigues, fomentant le trouble avec art_.
+
+FIGARO, _valet de chambre, chirurgien et homme de confiance du Comte;
+homme formé par l'expérience du monde et des évènemens_.
+
+SUSANNE, _première camariste de la Comtesse; épouse de_ Figaro;
+_excellente femme, attachée à sa maîtresse, et revenue des illusions du
+jeune âge_.
+
+M. FAL, _notaire du Comte; homme exact et très-honnête_.
+
+GUILLAUME, _valet allemand de_ M. Bégearss; _homme trop simple pour un
+tel maître_.
+
+La Scène est à Paris, dans l'hôtel occupé par la famille du Comte, et se
+passe à la fin de 1790.
+
+
+
+
+L'AUTRE TARTUFFE, OU LA MÈRE COUPABLE
+
+
+
+
+ACTE PREMIER.
+
+_Le Théâtre représente un salon fort orné._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+SUSANNE, _seule, tenant des fleurs obscures, dont elle fait un bouquet_.
+
+Que Madame s'éveille et sonne; mon triste ouvrage est achevé. (_Elle
+s'assied avec abandon._) A peine il est neuf heures, et je me sens déjà
+d'une fatigue...... Son dernier ordre, en la couchant, m'a gâté ma nuit
+toute entière..... _Demain, Susanne, au point du jour, fais apporter
+beaucoup de fleurs, et garnis-en mes cabinets._--- Au portier:--- _Que,
+de la journée, il n'entre personne pour moi.----- Tu me formeras un
+bouquet de fleurs noires et rouge foncé, un seul œillet blanc au
+milieu_...... Le voilà.--Pauvre Maîtresse! elle pleurait!... Pour qui ce
+mélange d'apprêts?.... Eeeh! si nous étions en Espagne, ce serait
+aujourd'hui la fête de son fils _Léon_......... (_avec mystère._) et
+d'un autre homme qui n'est plus! (_Elle regarde les fleurs._) Les
+couleurs du sang et du deuil! (_Elle soupire._) Ce cœur blessé ne
+guérira jamais!--- Attachons-le d'un crêpe noir, puisque c'est-là sa
+triste fantaisie! (_Elle attache le bouquet._)
+
+
+SCÈNE II.
+
+SUSANNE, FIGARO _regardant avec mystère_. (_Cette scène doit marcher
+chaudement._)
+
+SUSANNE.
+
+Entre donc, _Figaro_! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez
+ta femme!
+
+FIGARO.
+
+Peut-on vous parler librement?
+
+SUSANNE.
+
+Oui, si la porte reste ouverte.
+
+FIGARO.
+
+Et pourquoi cette précaution?
+
+SUSANNE.
+
+C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment à l'autre.
+
+FIGARO, _appuyant_.
+
+_Honoré-Tartuffe--Bégearss?_
+
+SUSANNE.
+
+Et c'est un rendez-vous donné.--Ne t'accoutume donc pas à charger son
+nom d'épithètes; cela peut se redire et nuire à tes projets.
+
+FIGARO.
+
+Il s'appelle _Honoré_!
+
+SUSANNE.
+
+Mais non pas _Tartuffe_.
+
+FIGARO.
+
+Morbleu!
+
+SUSANNE.
+
+Tu as le ton bien soucieux!
+
+FIGARO.
+
+Furieux! (_Elle se lève._) Est-ce là notre convention? M'aidez-vous
+franchement, _Suzanne_, à prévenir un grand désordre? Serais-tu dupe
+encore de ce très-méchant homme?
+
+SUSANNE.
+
+Non; mais je crois qu'il se méfie de moi; il ne me dit plus rien. J'ai
+peur, en vérité, qu'il ne nous croye raccommodés.
+
+FIGARO.
+
+Feignons toujours d'être brouillés.
+
+SUSANNE.
+
+Mais qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur?
+
+FIGARO.
+
+Recordons-nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes à
+Paris, et que M. _Almaviva_..... (Il faut bien lui donner son nom,
+puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle _Monseigneur_.......)
+
+SUSANNE, _avec humeur_.
+
+C'est beau! et Madame sort sans livrée! nous avons l'air de tout le
+monde!
+
+FIGARO.
+
+Depuis, dis-je, qu'il a perdu, par une querelle du jeu, son libertin de
+fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous! comme l'humeur du
+Comte est devenue sombre et terrible!
+
+SUSANNE.
+
+Tu n'es pas mal bourru non plus!
+
+FIGARO.
+
+Comme son autre fils paraît lui devenir odieux!
+
+SUSANNE.
+
+Que trop!
+
+FIGARO.
+
+Comme Madame est malheureuse!
+
+SUSANNE.
+
+C'est un grand crime qu'il commet!
+
+FIGARO.
+
+Comme il redouble de tendresse pour sa pupille _Florestine_! Comme il
+fait, sur-tout, des efforts pour dénaturer sa fortune!
+
+SUSANNE.
+
+Sais-tu, mon pauvre _Figaro_! que tu commences à radoter? Si je sais
+tout cela, qu'est-il besoin de me le dire?
+
+FIGARO.
+
+Encor faut-il bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend!
+N'est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais, le fléau de
+cette famille, après avoir chiffré, comme secrétaire, quelques
+ambassades auprès du Comte, s'est emparé de leurs secrets à tous? que ce
+profond machinateur a su les entraîner, de l'indolente Espagne, en ce
+pays, remué de fond en comble, espérant y mieux profiter de la désunion
+où ils vivent, pour séparer le mari de la femme, épouser la pupille, et
+envahir les biens d'une maison qui se délâbre?
+
+SUSANNE.
+
+Enfin, moi! que puis-je à cela?
+
+FIGARO.
+
+Ne jamais le perdre de vue; me mettre au cours de ses démarches.
+
+SUSANNE.
+
+Mais je te rends tout ce qu'il dit.
+
+FIGARO.
+
+Oh! ce qu'il dit..... n'est que ce qu'il veut dire! Mais saisir, en
+parlant, les mots qui lui échappent, le moindre geste, un mouvement;
+c'est-là qu'est le secret de l'âme! Il se trame ici quelque horreur! Il
+faut qu'il s'en croye assuré; car je lui trouve un air..... plus faux,
+plus perfide et plus fat; cet air des sots de ce pays, triomphant avant
+le succès! Ne peux-tu être aussi perfide que lui? l'amadouer, le bercer
+d'espoir? quoiqu'il demande, ne pas le refuser?...
+
+SUSANNE.
+
+C'est beaucoup!
+
+FIGARO.
+
+Tout est bien, et tout marche au but; si j'en suis promptement instruit.
+
+SUSANNE.
+
+.... Et si j'en instruis ma maîtresse?
+
+FIGARO.
+
+Il n'est pas tems encore; ils sont tous subjugués par lui. On ne te
+croirait pas: tu nous perdrais, sans les sauver. Suis-le par-tout, comme
+son ombre.... et moi, je l'épie au-dehors....
+
+SUSANNE.
+
+Mon ami, je t'ai dit qu'il se défie de moi; et s'il nous surprenait
+ensemble... Le voilà qui descend.... Ferme!....... ayons l'air de
+quereller bien fort. (_Elle pose le bouquet sur la table._)
+
+FIGARO, _élevant la voix_.
+
+Moi, je ne le veux pas. Que je t'y prenne une autre fois!....
+
+SUSANNE, _élevant la voix_.
+
+Certes!..... oui, je te crains beaucoup!
+
+FIGARO, _feignant de lui donner un soufflet_.
+
+Ah! tu me crains!.... Tiens, insolente!
+
+SUSANNE, _feignant de l'avoir reçu_.
+
+Des coups à moi.... chez ma maîtresse?
+
+
+SCÈNE III.
+
+LE MAJOR BÉGEARSS, FIGARO, SUSANNE.
+
+BÉGEARSS, _en uniforme, un crêpe noir au bras_.
+
+Eh! mais quel bruit! Depuis une heure j'entends disputer de chez moi....
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Depuis une heure!
+
+BÉGEARSS.
+
+Je sors, je trouve une femme éplorée....
+
+SUSANNE, _feignant de pleurer_.
+
+Le malheureux lève la main sur moi!
+
+BÉGEARSS.
+
+Ah l'horreur! monsieur _Figaro_! Un galant homme a-t-il jamais frappé
+une personne de l'autre sexe?
+
+FIGARO, _brusquement_.
+
+Eh morbleu! Monsieur, laissez-nous! Je ne suis point _un galant homme_;
+et cette femme n'est point _une personne de l'autre sexe_: elle est ma
+femme; une insolente, qui se mêle dans des intrigues, et qui croit
+pouvoir me braver, parce qu'elle a ici des gens qui la soutiennent. Ah!
+j'entends la morigéner....
+
+BÉGEARSS.
+
+Est-on brutal à cet excès?
+
+FIGARO.
+
+Monsieur, si je prends un arbitre de mes procédés envers elle, ce sera
+moins vous que tout autre; et vous savez trop bien pourquoi!
+
+BÉGEARSS.
+
+Vous me manquez, Monsieur; je vais m'en plaindre à votre maître.
+
+FIGARO, _raillant_.
+
+Vous manquer! moi? c'est impossible.
+
+(_Il sort._)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+BÉGEARSS, SUSANNE.
+
+BÉGEARSS.
+
+Mon enfant, je n'en reviens point. Quel est donc le sujet de son
+emportement?
+
+SUSANNE.
+
+Il m'est venu chercher querelle; il m'a dit cent horreurs de vous. Il me
+défendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J'ai pris votre
+parti; la dispute s'est échauffée; elle a fini par un soufflet.... Voilà
+le premier de sa vie; mais moi, je veux me séparer; vous l'avez vu.....
+
+BÉGEARSS.
+
+Laissons cela.--Quelque léger nuage altérait ma confiance en toi; mais
+ce débat l'a dissipé.
+
+SUSANNE.
+
+Sont-ce là vos consolations?
+
+BÉGEARSS.
+
+Vas! c'est moi qui t'en vengerai! il est bien tems que je m'acquitte
+envers toi, ma pauvre _Susanne_! Pour commencer, apprends un grand
+secret..... Mais sommes-nous bien sûrs que la porte est fermée?
+(_Susanne y va voir._) (_Il dit à part_) Ah! si je puis avoir seulement
+trois minutes l'écrin au double fonds que j'ai fait faire à la Comtesse,
+où sont ces importantes lettres.....
+
+SUSANNE _revient_.
+
+Eh bien! ce grand secret?
+
+BÉGEARSS.
+
+Sers ton ami; ton sort devient superbe.--J'épouse _Florestine_; c'est un
+point arrêté; son père le veut absolument.
+
+SUSANNE.
+
+Qui, son père?
+
+BÉGEARSS, _en riant_.
+
+Et d'où sors-tu donc? Règle certaine, mon enfant; lorsque telle
+orpheline arrive chez quelqu'un, comme pupille, ou bien comme filleule,
+elle est toujours la fille du mari. (_D'un ton sérieux._) Bref, je puis
+l'épouser.... si tu me la rends favorable.
+
+SUSANNE.
+
+Oh! mais _Léon_ en est très amoureux.
+
+BÉGEARSS.
+
+Leur fils? (_froidement_) je l'en détacherai.
+
+SUSANNE, _étonnée_.
+
+Ha!.... Elle aussi, elle est fort éprise!
+
+BÉGEARSS.
+
+De lui?....
+
+SUSANNE.
+
+Oui.
+
+BÉGEARSS, _froidement_.
+
+Je l'en guérirai.
+
+SUSANNE, _plus surprise_.
+
+Ha ha!..... Madame qui le sait, donne les mains à leur union!
+
+BÉGEARSS, _froidement_.
+
+Nous la ferons changer d'avis.
+
+SUSANNE, _stupéfaite_.
+
+Aussi?.... Mais _Figaro_, si je vois bien, est le confident du jeune
+homme!
+
+BÉGEARSS.
+
+C'est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d'en être
+délivrée?
+
+SUSANNE.
+
+S'il ne lui arrive aucun mal?...
+
+BÉGEARSS.
+
+Fi donc! la seule idée flétrit l'austère probité. Mieux instruits sur
+leurs intérêts, ce sont eux-mêmes qui changeront d'avis.
+
+SUSANNE, _incrédule_.
+
+Si vous faites cela, Monsieur....
+
+BÉGEARSS, _appuyant_.
+
+Je le ferai.--Tu sens que l'amour n'est pour rien dans un pareil
+arrangement. (_L'air caressant._) Je n'ai jamais vraiment aimé que toi.
+
+SUSANNE, _incrédule_.
+
+Ah! si Madame avait voulu....
+
+BÉGEARSS.
+
+Je l'aurais consolée sans doute; mais elle a dédaigné mes vœux!.....
+Suivant le plan que le Comte a formé, la Comtesse va au couvent.
+
+SUSANNE, _vivement_.
+
+Je ne me prête à rien contre elle.
+
+BÉGEARSS.
+
+Que diable! il la sert dans ses goûts! Je t'entends toujours dire: _Ah!
+c'est un ange sur la terre!_
+
+SUSANNE, _en colère_.
+
+Eh bien! faut-il la tourmenter?
+
+BÉGEARSS, _riant_.
+
+Non; mais du moins la rapprocher de ce Ciel, la patrie des anges, dont
+elle est un moment tombée!....... Et puisque, dans ces nouvelles et
+merveilleuses lois, le divorce s'est établi....
+
+SUSANNE, _vivement_.
+
+Le Comte veut s'en séparer?
+
+BÉGEARSS.
+
+S'il peut.
+
+SUSANNE, _en colère_.
+
+Ah! les scélérats d'hommes! quand on les étranglerait tous!....
+
+BÉGEARSS, _riant_.
+
+J'aime à croire que tu m'en exceptes?
+
+SUSANNE.
+
+Ma foi!.... pas trop.
+
+BÉGEARSS, _riant_.
+
+J'adore ta franche colère: elle met à jour ton bon cœur! Quant à
+l'amoureux chevalier; il le destine à voyager.... long-temps.--Le
+_Figaro_, homme expérimenté, sera son discret conducteur. (_Il lui prend
+la main._) Et voici ce qui nous concerne: Le Comte, _Florestine_ et moi,
+habiterons le même hôtel: et la chère _Susanne_ à nous, chargée de toute
+la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticité, aura
+la grande main sur tout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal
+contradicteur; des jours filés d'or et de soie, et la vie la plus
+fortunée!...
+
+SUSANNE.
+
+A vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprès de
+_Florestine_?
+
+BÉGEARSS, _caressant_.
+
+A dire vrai, j'ai compté sur tes soins. Tu fus toujours une excellente
+femme! J'ai tout le reste dans ma main; ce point seul est entre les
+tiennes. (_Vivement._) Par exemple, aujourd'hui tu peux nous rendre un
+signalé....
+
+SUSANNE _l'examine_.
+
+BÉGEARSS _se reprend_.
+
+Je dis _un signalé_, par l'importance qu'il y met. (_Froidement._) Car,
+ma foi! c'est bien peu de chose! Le Comte aurait la fantaisie...... de
+donner à sa fille, en signant le contrat, une parure absolument
+semblable aux diamans de la Comtesse. Il ne voudrait pas qu'on le sût.
+
+SUSANNE, _surprise_.
+
+Ha ha!....
+
+BÉGEARSS.
+
+Ce n'est pas trop mal vu! De beaux diamans terminent bien des choses!
+Peut-être il va te demander d'apporter l'écrin de sa femme, pour en
+confronter les dessins avec ceux de son joaillier....
+
+SUSANNE.
+
+Pourquoi, comme ceux de Madame? C'est une idée assez bisarre!
+
+BÉGEARSS.
+
+Il prétend qu'ils soient aussi beaux.... Tu sens, pour moi, combien
+c'était égal! Tiens, vois-tu? le voici qui vient.
+
+
+SCÈNE V.
+
+LE COMTE, SUSANNE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE.
+
+Monsieur _Bégearss_, je vous cherchais.
+
+BÉGEARSS.
+
+Avant d'entrer chez vous, Monsieur, je venais prévenir _Susanne_; que
+vous avez dessein de lui demander cet écrin.....
+
+SUSANNE.
+
+Au moins, Monseigneur, vous sentez....
+
+LE COMTE.
+
+Eh! laisse-là ton _Monseigneur_! N'ai-je pas ordonné, en passant dans ce
+pays-ci?......
+
+SUSANNE.
+
+Je trouve, Monseigneur, que cela nous amoindrit.
+
+LE COMTE.
+
+C'est que tu t'entends mieux en vanité qu'en vraie fierté. Quand on veut
+vivre dans un pays, il n'en faut point heurter les préjugés.
+
+SUSANNE.
+
+Eh bien! Monsieur, du moins vous me donnez votre parole....
+
+LE COMTE, _fièrement_.
+
+Depuis quand suis-je méconnu?
+
+SUSANNE.
+
+Je vais donc vous l'aller chercher. (_A part._) Dame! _Figaro_ m'a dit
+de ne rien refuser!....
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE.
+
+J'ai tranché sur le point qui paraissait l'inquiéter.
+
+BÉGEARSS.
+
+Il en est un, Monsieur, qui m'inquiète beaucoup plus; je vous trouve un
+air accablé....
+
+LE COMTE.
+
+Te le dirai-je, Ami! la perte de mon fils me semblait le plus grand
+malheur. Un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure, et rend ma
+vie insupportable.
+
+BÉGEARSS.
+
+Si vous ne m'aviez pas interdit de vous contrarier là-dessus, je vous
+dirais que votre second fils....
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Mon second fils! je n'en ai point!
+
+BÉGEARSS.
+
+Calmez-vous, Monsieur; raisonnons. La perte d'un enfant chéri peut vous
+rendre injuste envers l'autre; envers votre épouse, envers vous. Est-ce
+donc sur des conjectures qu'il faut juger de pareils faits?
+
+LE COMTE.
+
+Des conjectures? Ah! j'en suis trop certain! Mon grand chagrin est de
+manquer de preuves.--Tant que mon pauvre fils vécut, j'y mettais fort
+peu d'importance. Héritier de mon nom, de mes places, de ma fortune....
+que me fesait cet autre individu? Mon froid dédain, un nom de terre, une
+croix de Malthe, une pension, m'auraient vengé de sa mère et de lui!
+Mais, conçois-tu mon désespoir, en perdant un fils adoré, de voir un
+étranger succéder à ce rang, à ces titres; et, pour irriter ma douleur,
+venir tous les jours me donner le nom odieux de _son père_?
+
+BÉGEARSS.
+
+Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant à vous appaiser; mais
+la vertu de votre épouse.....
+
+LE COMTE, _avec colère_.
+
+Ah! ce n'est qu'un crime de plus. Couvrir d'une vie exemplaire un
+affront tel que celui-là! Commander vingt ans par ses mœurs et la
+piété la plus sévère, l'estime et le respect du monde; et verser sur moi
+seul, par cette conduire affectée, tous les torts qu'entraîne après soi
+ma prétendue bisarrerie!... Ma haine pour eux s'en augmente.
+
+BÉGEARSS.
+
+Que vouliez-vous donc qu'elle fît; même en la supposant coupable?
+Est-il au monde quelque faute qu'un repentir de vingt années ne doive
+effacer à la fin? Fûtes vous sans reproche vous-même? Et cette jeune
+_Florestine_, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus
+près....
+
+LE COMTE.
+
+Qu'elle assure donc ma vengeance! Je dénaturerai mes biens, et les lui
+ferai tous passer. Déjà trois millions d'or, arrivés de _la Vera Crux_,
+vont lui servir de dot; et c'est à toi que je les donne. Aide-moi
+seulement à jeter sur ce don un voile impénétrable. En acceptant mon
+porte-feuille, et te présentant comme époux, suppose un héritage, un
+legs de quelque parent éloigné....
+
+BÉGEARSS, _montrant le crêpe de son bras_.
+
+Voyez que, pour vous obéir, je me suis déjà mis en deuil.
+
+LE COMTE.
+
+Quand j'aurai l'agrément du Roi pour l'échange entammé de toutes mes
+terres d'Espagne contre des biens dans ce pays, je trouverai moyen de
+vous en assurer la possession à tous deux.
+
+BÉGEARSS, _vivement_.
+
+Et moi, je n'en veux point. Croyez-vous que, sur des soupçons...
+peut-être encor très peu fondés, j'irai me rendre le complice de la
+spoliation entière de l'héritier de votre nom? d'un jeune homme plein de
+mérite; car il faut avouer qu'il en a....
+
+LE COMTE, _impatienté_.
+
+Plus que mon fils, voulez-vous dire? Chacun le pense comme vous; cela
+m'irrite contre lui!....
+
+BÉGEARSS.
+
+Si votre pupille m'accepte; et si, sur vos grands biens, vous prélevez,
+pour la doter, ces trois millions d'or, du Mexique, je ne supporte point
+l'idée d'en devenir propriétaire, et ne les recevrai qu'autant que le
+contrat en contiendra la donation que mon amour sera censé lui faire.
+
+LE COMTE _le serre dans ses bras_.
+
+Loyal et franc ami! quel époux je donne à ma fille!...
+
+
+SCÈNE VII.
+
+SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+SUSANNE.
+
+Monsieur, voilà le coffre aux diamans; ne le gardés pas trop long-temps;
+que je puisse le remettre en place avant qu'il soit jour chez madame!
+
+LE COMTE.
+
+_Susanne_, en t'en allant, défends qu'on entre, à moins que je ne sonne.
+
+SUSANNE, _à part_.
+
+Avertissons _Figaro_ de ceci. (_Elle sort._)
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+BÉGEARSS.
+
+Quel est votre projet sur l'examen de cet écrin?
+
+LE COMTE _tire de sa poche un bracelet entouré de brillans_.
+
+Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront; écoute. Un
+certain _Léon d'Astorga_, qui fut jadis mon page, et que l'on nommait
+_Chérubin_....
+
+BÉGEARSS.
+
+Je l'ai connu; nous servions dans le régiment dont je vous dois d'être
+major. Mais il y a vingt ans qu'il n'est plus.
+
+LE COMTE.
+
+C'est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus
+éprise de lui; je l'éloignai d'Andalousie, par un emploi dans ma
+légion.--Un an après la naissance du fils.... qu'un combat détesté
+m'enlève. (_Il met la main à ses yeux._) Lorsque je m'embarquai vice-roi
+du _Mexique_; au lieu de rester à _Madrid_, ou dans mon palais à
+_Séville_, ou d'habiter _Aguas frescas_, qui est un superbe séjour;
+quelle retraite, Ami, crois-tu que ma femme choisit? Le vilain château
+d'_Astorga_, chef-lieu d'une méchante terre, que j'avais achetée des
+parens de ce page. C'est-là qu'elle a voulu passer les trois années de
+mon absence; qu'elle y a mis au monde.... (après neuf ou dix mois, que
+sais-je?) ce misérable enfant, qui porte les traits d'un perfide! Jadis,
+lorsqu'on m'avait peint pour le bracelet de la Comtesse, le peintre
+ayant trouvé ce page fort joli, desira d'en faire une étude; c'est un
+des beaux tableaux de mon cabinet......
+
+BÉGEARSS.
+
+Oui.... (_Il baisse les yeux._) à telles enseignes que votre épouse....
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Ne veut jamais le regarder? Eh bien! sur ce portrait, j'ai fait faire
+celui-ci, dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le même
+jouaillier qui monta tous ses diamans; je vais le substituer à la place
+du mien. Si elle en garde le silence; vous sentez que ma preuve est
+faite. Sous quelque forme qu'elle en parle, une explication sévère
+éclaircit ma honte à l'instant.
+
+BÉGEARSS.
+
+Si vous demandez mon avis, Monsieur, je blâme un tel projet.
+
+LE COMTE.
+
+Pourquoi?
+
+BÉGEARSS.
+
+L'honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou
+malheureux, vous eût présenté certains faits, je vous excuserais de les
+approfondir. Mais tendre un piége! des surprises! Eh! quel homme, un peu
+délicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi?
+
+LE COMTE.
+
+Il est trop tard pour reculer; le bracelet est fait, le portrait du page
+est dedans....
+
+BÉGEARSS _prend l'écrin_.
+
+Monsieur, au nom du véritable honneur....
+
+LE COMTE _a enlevé le bracelet de l'écrin_.
+
+Ah! mon cher portrait, je te tiens! J'aurai du moins la joie d'en orner
+le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter!.... (_Il y
+substitue l'autre._)
+
+BÉGEARSS _feint de s'y opposer. Ils tirent chacun l'écrin de leur côté;
+Bégearss fait ouvrir adroitement le double fond, et dit avec colère_:
+
+Ah! voilà la boîte brisée!
+
+LE COMTE _regarde_.
+
+Non; ce n'est qu'un secret que le débat a fait ouvrir. Ce double fond
+renferme des papiers!
+
+BÉGEARSS, _s'y opposant_.
+
+Je me flatte, Monsieur, que vous n'abuserez point...
+
+LE COMTE, _impatient_.
+
+«Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains faits, me
+disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir»... Le
+hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. (_Il arrache les
+papiers._)
+
+BÉGEARSS, _avec chaleur_.
+
+Pour l'espoir de ma vie entière, je ne voudrais pas devenir complice
+d'un tel attentat! Remettez ces papiers, Monsieur, ou souffrez que je me
+retire. (_Il s'éloigne._)
+
+LE COMTE _tient des papiers et lit_.
+
+BÉGEARSS _le regarde en dessous, et s'applaudit secrètement_.
+
+LE COMTE, _avec fureur_.
+
+Je n'en veux pas apprendre davantage; renferme tous les autres, et moi
+je garde celui-ci.
+
+BÉGEARSS.
+
+Non; quel qu'il soit, vous avez trop d'honneur pour commettre une....
+
+LE COMTE, _fièrement_.
+
+Une?... Achevez; tranchez le mot, je puis l'entendre.
+
+BÉGEARSS, _se courbant_.
+
+Pardon, Monsieur, mon bienfaiteur! et n'imputez qu'à ma douleur
+l'indécence de mon reproche.
+
+LE COMTE.
+
+Loin de t'en savoir mauvais gré, je t'en estime davantage. (_Il se jette
+sur un fauteuil._) Ah perfide _Rosine_!... Car, malgré mes légèretés,
+elle est la seule pour qui j'aye éprouvé... J'ai subjugué les autres
+femmes! Ah! je sens à ma rage combien cette indigne passion!... Je me
+déteste de l'aimer!
+
+BÉGEARSS.
+
+Au nom de Dieu, Monsieur, remettez ce fatal papier.
+
+
+SCÈNE IX.
+
+FIGARO, LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE _se lève_.
+
+Homme importun! que voulez-vous?
+
+FIGARO.
+
+J'entre, parce qu'on a sonné.
+
+LE COMTE, _en colère_.
+
+J'ai sonné? Valet curieux!....
+
+FIGARO.
+
+Interrogez le joaillier, qui l'a entendu comme moi?
+
+LE COMTE.
+
+Mon joaillier? que me veut-il?
+
+FIGARO.
+
+Il dit qu'il a un rendez-vous, pour un bracelet qu'il a fait.
+
+BÉGEARSS, _s'appercevant qu'il cherche à voir l'écrin qui est sur la
+table, fait ce qu'il peut pour le masquer_.
+
+LE COMTE.
+
+Ah!... qu'il revienne un autre jour.
+
+FIGARO, _avec malice_.
+
+Mais pendant que Monsieur a l'écrin de Madame ouvert, il serait
+peut-être à propos...
+
+LE COMTE, _en colère_.
+
+Monsieur l'inquisiteur! partez; et s'il vous échappe un seul mot....
+
+FIGARO.
+
+Un seul mot? J'aurais trop à dire; je ne veux rien faire à demi. (_Il
+examine l'écrin, le papier que tient le Comte, lance un fier
+coup-d'œil à Bégearss et sort._)
+
+
+SCÈNE X.
+
+LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE.
+
+Refermons ce perfide écrin. J'ai la preuve que je cherchais. Je la
+tiens, j'en suis désolé; pourquoi l'ai-je trouvée? Ah Dieu! lisez,
+lisez, M. _Bégearss_.
+
+BÉGEARSS, _repoussant le papier_.
+
+Entrer dans de pareils secrets! Dieu préserve qu'on m'en accuse!
+
+LE COMTE.
+
+Quelle est donc la sèche amitié qui repousse mes confidences? Je vois
+qu'on n'est compatissant que pour les maux qu'on éprouva soi-même.
+
+BÉGEARSS.
+
+Quoi? pour refuser ce papier!.... (_Vivement._) Serrez-le donc; voici
+_Susanne_. (_Il referme vîte le secret de l'écrin._)
+
+_Le Comte met la lettre dans sa veste, sur sa poitrine._
+
+
+SCÈNE XI.
+
+SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE _est accablé_.
+
+SUSANNE _accourt_.
+
+L'écrin, l'écrin: Madame sonne.
+
+BÉGEARSS _le lui donne_.
+
+_Susanne_, vous voyez que tout y est en bon état.
+
+SUSANNE.
+
+Qu'a donc Monsieur? il est troublé!
+
+BÉGEARSS.
+
+Ce n'est rien qu'un peu de colère contre votre indiscret mari, qui est
+entré malgré ses ordres.
+
+SUSANNE, _finement_.
+
+Je l'avais dit pourtant, de manière à être entendue.
+
+(_Elle sort._)
+
+
+SCÈNE XII.
+
+LÉON, LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE _veut sortir, il voit entrer Léon_.
+
+Voici l'autre!
+
+LÉON, _timidement veut embrasser le Comte_.
+
+Mon père, agréez mon respect; avez-vous bien passé la nuit?
+
+LE COMTE, _sèchement le repousse_.
+
+Où fûtes-vous, Monsieur, hier au soir?
+
+LÉON.
+
+Mon père, on me mena dans une assemblée estimable...
+
+LE COMTE.
+
+Où vous fîtes une lecture?
+
+LÉON.
+
+On m'invita d'y lire un essai que j'ai fait sur l'abus des vœux
+monastiques, et le droit de s'en relever.
+
+LE COMTE, _amèrement_.
+
+Les vœux des chevaliers en sont?
+
+BÉGEARSS.
+
+Qui fut, dit-on très-applaudi?
+
+LÉON.
+
+Monsieur, on a montré quelqu'indulgence pour mon âge.
+
+LE COMTE.
+
+Donc, au lieu de vous préparer à partir pour vos caravannes; à bien
+mériter de votre Ordre; vous vous faites des ennemis? Vous allez
+composant, écrivant sur le ton du jour?..... Bientôt on ne distinguera
+plus un gentilhomme d'un savant!
+
+LÉON, _timidement_.
+
+Mon père, on en distinguera mieux un ignorant d'un homme instruit; et
+l'homme libre, de l'esclave.
+
+LE COMTE.
+
+Discours d'enthousiaste! On voit où vous en voulez venir. (_Il veut
+sortir_.)
+
+LÉON.
+
+Mon père!......
+
+LE COMTE, _dédaigneux_.
+
+Laissez à l'artisan des villes, ces locutions triviales. Les gens de
+notre état ont un langage plus élevé. Qui est-ce qui dit _mon père_, à
+la cour? Monsieur? appellez-moi _monsieur_! vous sentez l'homme du
+commun! Son père!.... (_Il sort; Léon le suit en regardant Bégearss qui
+lui fait un geste de compassion._) Allons, monsieur _Bégearss_, allons!
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+_Le Théâtre représente la bibliothèque du Comte._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE COMTE.
+
+Puisqu'enfin je suis seul, lisons cet étonnant écrit, qu'un hasard
+presque inconcevable a fait tomber entre mes mains. (_Il tire de son
+sein la lettre de l'écrin, et la lit en pesant sur tous les mots_).
+«Malheureux insensé! notre sort est rempli. La surprise nocturne que
+vous avez osé me faire, dans un château où vous fûtes élevé, dont vous
+connaissiez les détours; la violence qui s'en est suivie; enfin votre
+crime,--le mien... (_Il s'arrête_). le mien reçoit sa juste punition.
+Aujourd'hui, jour de _Saint-Léon_, patron de ce lieu et le vôtre, je
+viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. Grace à
+de tristes précautions, l'honneur est sauf; mais la vertu n'est
+plus.---- Condamnée désormais à des larmes intarissables, je sens
+qu'elles n'effaceront point un crime..... dont l'effet reste subsistant.
+Ne me voyez jamais: c'est l'ordre irrévocable de la misérable
+_Rosine_... qui n'ose plus signer un autre nom. (_Il porte ses mains
+avec la lettre à son front, et se promène_)..... Qui n'ose plus signer
+un autre nom!...... Ah! _Rosine!_ où est le temps?... Mais tu t'es
+avilie!.... (_Il s'agite._) Ce n'est point là l'écrit d'une méchante
+femme! Un misérable corrupteur..... Mais voyons la réponse écrite sur la
+même lettre (_Il lit_). «Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est
+odieuse, et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un fort,
+où je ne suis point commandé.
+
+»Je vous renvoie tous vos reproches; le portrait que j'ai fait de vous,
+et la boucle de cheveux que je vous dérobai. L'ami qui vous rendra ceci
+quand je ne serai plus, est sûr. Il a vu tout mon désespoir. Si la mort
+d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les noms qu'on va
+donner à l'héritier...... d'un autre plus heureux!....... puis-je
+espérer que le nom de _Léon_ vous rappellera quelquefois le souvenir du
+malheureux..... qui expire en vous adorant, et signe pour la dernière
+fois, CHÉRUBIN LÉON, d'_Astorga_.
+
+..... Puis, en caractères sanglans!........ «Blessé à mort, je rouvre
+cette lettre, et vous écris avec mon sang, ce douloureux, cet éternel
+adieu. Souvenez-vous......»
+
+Le reste est effacé par des larmes..... (_Il s'agite_)... Ce n'est point
+là non plus l'écrit d'un méchant homme! Un malheureux égarement.... (_Il
+s'assied et reste absorbé_). Je me sens déchiré!
+
+
+SCÈNE II.
+
+BÉGEARSS, LE COMTE.
+
+BÉGEARSS, _en entrant s'arrête, le regarde et se mord le doigt avec
+mystère_.
+
+LE COMTE.
+
+Ah! mon cher ami, venez donc!.... vous me voyez dans un accablement....
+
+BÉGEARSS.
+
+Très-effrayant, Monsieur; je n'osais avancer.
+
+LE COMTE.
+
+Je viens de lire cet écrit. Non! ce n'étaient point là des ingrats ni
+des monstres; mais de malheureux insensés, comme ils se le disent
+eux-mêmes....
+
+BÉGEARSS.
+
+Je l'ai présumé comme vous.
+
+LE COMTE _se lève et se promène_.
+
+Les misérables femmes! en se laissant séduire ne savent guères les maux
+qu'elles apprêtent..... Elles vont, elles vont..... les affronts
+s'accumulent.... et le monde injuste et léger accuse un père qui se
+tait, qui devore en secret ses peines!...... On le taxe de dureté, pour
+les sentimens qu'il refuse au fruit d'un coupable adultère!.... Nos
+désordres à nous, ne leur enlèvent presque rien; ne peuvent du moins
+leur ravir la certitude d'être mères, ce bien inestimable de la
+maternité! tandis que leur moindre caprice, un goût, une étourderie
+légère, détruit dans l'homme le bonheur..... le bonheur de toute sa vie,
+la sécurité d'être père.---- Ah! ce n'est point légèrement qu'on a donné
+tant d'importance à la fidélité des femmes! Le bien, le mal de la
+société, sont attachés à leur conduite, le paradis ou l'enfer des
+familles dépend à-tout-jamais de l'opinion qu'elles ont donné d'elles.
+
+BÉGEARSS.
+
+Calmez-vous; voici votre fille.
+
+
+SCÈNE III.
+
+FLORESTINE, LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+FLORESTINE, _un bouquet au côté_.
+
+On vous disait, Monsieur, si occupé, que je n'ai pas osé vous fatiguer
+de mon respect.
+
+LE COMTE.
+
+Occupé de toi, mon enfant! _ma fille!_ Ah! je me plais à te donner ce
+nom; car j'ai pris soin de ton enfance. Le mari de ta mère était fort
+dérangé: en mourant il ne laissa rien. Elle-même, en quittant la vie,
+t'a recommandée à mes soins. Je lui engageai ma parole; je la tiendrai,
+ma fille, en te donnant un noble époux. Je te parle avec liberté devant
+cet ami qui nous aime. Regarde autour de toi; choisis! ne trouves-tu
+personne ici, digne de posséder ton cœur?
+
+FLORESTINE, _lui baisant la main_.
+
+Vous l'avez tout entier, Monsieur, et si je me vois consultée, je
+répondrai que mon bonheur est de ne point changer d'état.--M.r votre
+fils en se mariant....... (car, sans doute, il ne restera plus dans
+l'ordre de Malthe aujourd'hui); M.r votre fils, en se mariant, peut
+se séparer de son père. Ah! permettez que ce soit moi qui prenne soin de
+vos vieux jours! c'est un devoir, Monsieur, que je remplirai avec joie.
+
+LE COMTE.
+
+Laisse, laisse _Monsieur_ réservé pour l'indifférence; on ne sera point
+étonné qu'une enfant si reconnaissante me donne un nom plus doux!
+appelle-moi ton père.
+
+BÉGEARSS.
+
+Elle est digne, en honneur, de votre confidence entière......
+Mademoiselle, embrassez ce bon, ce tendre protecteur. Vous lui devez
+plus que vous ne pensez. Sa tutelle n'est qu'un devoir. Il fut
+l'ami..... l'ami secret de votre mère.... et, pour tout dire en un seul
+mot....
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS. (_La Comtesse est
+en robe à peigner._)
+
+FIGARO, _annonçant_.
+
+Madame la Comtesse.
+
+BÉGEARSS _jette un regard furieux sur Figaro_.
+
+(_A part_). Au diable le faquin!
+
+LA COMTESSE, _au Comte_.
+
+_Figaro_ m'avait dit que vous vous trouviez mal; effrayée, j'accours, et
+je vois.....
+
+LE COMTE.
+
+.....Que cet homme officieux vous a fait encore un mensonge.
+
+FIGARO.
+
+Monsieur, quand vous êtes passé, vous aviez un air si défait.......
+heureusement il n'en est rien. (_Bégearss l'examine_).
+
+LA COMTESSE.
+
+Bonjour, monsieur _Bégearss_.... Te voilà, _Florestine_; je te trouve
+radieuse..... Mais voyez donc comme elle est fraîche et belle! Si le
+ciel m'eût donné une fille, je l'aurais voulue comme toi, de figure et
+de caractère. Il faudra bien que tu m'en tiennes lieu. Le veux-tu,
+_Florestine_?
+
+FLORESTINE, _lui baisant la main_.
+
+Ah! Madame!
+
+LA COMTESSE.
+
+Qui t'a donc fleurie si matin?
+
+FLORESTINE, _avec joie_.
+
+Madame, on ne m'a point fleurie; c'est moi qui ai fait des bouquets.
+N'est-ce pas aujourd'hui _Saint-Léon_?
+
+LA COMTESSE.
+
+Charmante enfant, qui n'oublie rien! (_Elle la baise au front._)
+
+LE COMTE _fait un geste terrible_. _Bégearss le retient._
+
+LA COMTESSE, _à Figaro_.
+
+Puisque nous voilà rassemblés, avertissez mon fils que nous prendrons
+ici le chocolat.
+
+FLORESTINE.
+
+Pendant qu'ils vont le préparer, Mon parrain, faites-nous donc voir ce
+beau buste de _Washington_, que vous avez, dit-on, chez vous.
+
+LE COMTE.
+
+J'ignore qui me l'envoie; je ne l'ai demandé à personne; et, sans doute,
+il est pour _Léon_. Il est beau; je l'ai là dans mon cabinet: venez
+tous.
+
+(_Bégearss, en sortant le dernier, se retourne deux fois pour examiner
+Figaro qui le regarde de même. Ils ont l'air de se menacer sans
+parler_).
+
+
+SCÈNE V.
+
+FIGARO _seul, rangeant la table et les tâsses pour le déjeûné_.
+
+Serpent, ou basilic! tu peux me mesurer, me lancer des regards affreux!
+Ce sont les miens qui te tueront!.... Mais, où reçoit-il ses paquets? Il
+ne vient rien pour lui, de la poste à l'hôtel! Est il monté seul de
+l'enfer?...... Quelqu'autre diable correspond!.... et moi, je ne puis
+découvrir.....
+
+
+SCÈNE VI.
+
+FIGARO, SUSANNE.
+
+SUSANNE _accourt, regarde, et dit très-vivement à l'oreille de Figaro_:
+
+C'est lui que la pupille épouse.---- Il a la promesse du Comte.---- Il
+guérira _Léon_ de son amour.---- Il détachera _Florestine_.---- Il fera
+consentir madame.---- Il te chasse de la maison.---- Il cloître ma
+maîtresse en attendant que l'on divorce.----Fait déshériter le jeune
+homme, et me rend maîtresse de tout. Voilà les nouvelles du jour.
+
+(_Elle s'enfuit_).
+
+
+SCÈNE VII.
+
+FIGARO, _seul_.
+
+Non, s'il vous plaît, Monsieur le Major! nous compterons ensemble
+auparavant. Vous apprendrez de moi, qu'il n'y a que les sots qui
+triomphent. Grace à l'_Arianne-Suson_, je tiens le fil du labyrinthe, et
+le Minotaure est cerné.....Je t'envelopperai dans tes piéges, et te
+démasquerai si bien!... Mais quel intérêt assez pressant lui fait faire
+une telle école, dessère les dents d'un tel homme? S'en croirait-il
+assez sûr pour..... La sottise et la vanité sont compagnes inséparables!
+Mon Politique babille et se confie! Il a perdu le coup. _Y a faute!_
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+GUILLAUME, FIGARO.
+
+GUILLAUME, (_avec une lettre_).
+
+MEISSIEIR _Bégearss_! Ché vois qu'il est pas pour ici?
+
+FIGARO, _rangeant le déjeûné_.
+
+Tu peux l'attendre, il va rentrer.
+
+GUILLAUME, _reculant_.
+
+Meingoth! ch'attendrai pas Meissieïr en gombagnie té vous! Mon maître il
+voudrait point, jé chure.
+
+FIGARO.
+
+Il te le défend? eh bien! donne la lettre; je vais la lui remettre en
+rentrant.
+
+GUILLAUME, _reculant_.
+
+Pas plis à vous té lettres! O tiable! il voudra pientôt me jasser.
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Il faut pomper le sot.--Tu.... viens de la poste, je crois?
+
+GUILLAUME.
+
+Tiable! non, ché viens pas.
+
+FIGARO.
+
+C'est sans doute quelque missive du Gentlemen..... du parent irlandais
+dont il vient d'hériter? Tu sais cela, toi, bon Guillaume?
+
+GUILLAUME, _riant niaisement_.
+
+Lettre d'un qu'il est mort, Meissieïr! non, ché vous prie! celui-là, ché
+crois pas, partié! ce sera pien plitôt d'un autre. Peut-être il
+viendrait d'un qu'ils sont là... pas contens, dehors.
+
+FIGARO.
+
+D'un de nos mécontens, dis-tu?
+
+GUILLAUME.
+
+Oui, mais ch'assure pas....
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Cela se peut; il est fourré dans tout. (_A Guillaume._) On pourrait voir
+au timbre, et s'assurer.......
+
+GUILLAUME.
+
+Ch'assure pas; pourquoi? les lettres il vient chez M. _O-Connor_; et
+puis, je sais pas quoi c'est _timpré_, moi.
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+_O-Connor!_ banquier irlandais?
+
+GUILLAUME.
+
+Mon foi!
+
+FIGARO _revient à lui, froidement_.
+
+Ici près, derrière l'hôtel?
+
+GUILLAUME.
+
+Ein fort choli maison, partié! tes chens très.... beaucoup grâcieux, si
+j'osse dire. (_Il se retire à l'écart_).
+
+FIGARO, _à lui-même_.
+
+O fortune! O bonheur!
+
+GUILLAUME, _revenant_.
+
+Parle pas, fous, de s'té banquier, pour personne; entende-fous?
+ch'aurais pas du...... _Tertaïfle!_ (_Il frappe du pied_).
+
+FIGARO.
+
+Vas! je n'ai garde; ne crains rien.
+
+GUILLAUME.
+
+Mon maître, il dit, Meissieïr, vous âfre tout l'esprit, et moi pas....
+Alors c'est chuste.... Mais, peut-être ché suis mécontent d'avoir dit à
+fous.....
+
+FIGARO.
+
+Et pourquoi?
+
+GUILLAUME.
+
+Ché sais pas.---- La valet trahir, voye-fous.... L'être un péché qu'il
+est parpare, vil, et même.... puéril.
+
+FIGARO.
+
+Il est vrai; mais tu n'as rien dit.
+
+GUILLAUME, _désolé_.
+
+Mon Thié! Mon Thié! ché sais pas, là... quoi tire... ou non..... (_Il se
+retire en soupirant._). Ah! (_Il regarde niaisement les livres de la
+bibliothèque_).
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Quelle découverte! Hasard! je te salue! (_Il cherche ses tablettes_). Il
+faut pourtant que je démêle comment un homme si caverneux s'arrange d'un
+tel imbécille!...... De même que les brigands redoutent les
+réverbères.... Oui, mais un sot est un fallot; la lumière passe à
+travers. (_Il dit en écrivant sur ses tablettes_): _O-Connor, banquier
+irlandais_. C'est là qu'il faut que j'établisse mon noir comité des
+recherches. Ce moyen là n'est pas trop constitutionnel; _ma! perdio!_
+l'utilité! Et puis, j'ai mes exemples! (_Il écrit_). Quatre ou cinq
+louis d'or au valet chargé du détail de la poste, pour ouvrir dans un
+cabaret chaque lettre de l'écriture d'_Honoré-Tartuffe Bégearss_........
+Monsieur le tartuffe honoré! vous cesserez enfin de l'être! Un dieu m'a
+mis sur votre piste. (_Il serre ses tablettes_). Hasard! Dieu méconnu!
+les Anciens t'appelaient Destin! nos gens te donnent un autre nom......
+
+
+SCÈNE IX.
+
+LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS, FIGARO, GUILLAUME.
+
+BÉGEARSS _apperçoit Guillaume, et dit avec humeur en lui prenant la
+lettre_:
+
+Ne peux-tu pas me les garder chez moi?
+
+GUILLAUME.
+
+Ché crois, celui-ci, c'est tout comme. (_Il sort._)
+
+LA COMTESSE, _au Comte_.
+
+Monsieur, ce buste est un très-beau morceau: votre fils l'a-t-il vu?
+
+BÉGEARSS, _la lettre ouverte_.
+
+Ah! Lettre de Madrid! du secrétaire du Ministre! Il y a un mot qui vous
+regarde. (_Il lit_). «Dites au Comte _Almaviva_, que le courrier qui
+part demain, lui porte l'agrément du Roi pour l'échange de toutes ses
+terres».
+
+FIGARO _écoute, et se fait, sans parler, un signe d'intelligence_.
+
+LA COMTESSE.
+
+_Figaro?_ dis donc à mon fils que nous déjeûnons tous ici.
+
+FIGARO.
+
+Madame, je vais l'avertir. (_Il sort_).
+
+
+SCÈNE X.
+
+LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE, _à Bégearss_.
+
+J'en veux donner avis sur-le-champ à mon acquéreur. Envoyez-moi du thé
+dans mon arrière-cabinet.
+
+FLORESTINE.
+
+Bon papa, c'est moi qui vous le porterai.
+
+LE COMTE, _bas à Florestine_.
+
+Pense beaucoup au peu que je t'ai dit. (_Il la baise au front et sort_).
+
+
+SCÈNE XI.
+
+LÉON, LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS.
+
+LÉON, _avec chagrin_.
+
+Mon père s'en va quand j'arrive! il m'a traité avec une rigueur.....
+
+LA COMTESSE, _sévèrement_.
+
+Mon fils, quels discours tenez-vous? dois-je me voir toujours froissée
+par l'injustice de chacun? Votre père a besoin d'écrire à la personne
+qui échange ses terres.
+
+FLORESTINE, _gaiement_.
+
+Vous regrettez votre papa? nous aussi nous le regrettons. Cependant,
+comme il sait que c'est aujourd'hui votre fête, il m'a chargée,
+Monsieur, de vous présenter ce bouquet. (_Elle lui fait une grande
+révérence_).
+
+LÉON, _pendant qu'elle l'ajuste à sa boutonnière_.
+
+Il _n_'en pouvait prier quelqu'un qui me rendit ses bontés aussi
+chères... (_Il l'embrasse_).....
+
+FLORESTINE, _se débattant_.
+
+Voyez, Madame, si jamais on peut badiner avec lui, sans qu'il abuse au
+même instant...
+
+LA COMTESSE, _souriant_.
+
+Mon enfant, le jour de sa fête, on peut lui passer quelque chose.
+
+FLORESTINE, _baissant les yeux_.
+
+Pour l'en punir, Madame, faites-lui lire le discours qui fut, dit on,
+tant applaudi hier à l'assemblée.
+
+LÉON.
+
+Si Maman juge que j'ai tort, j'irai chercher ma pénitence.
+
+FLORESTINE.
+
+Ah! Madame, ordonnez le lui.
+
+LA COMTESSE.
+
+Apportez-nous, Mon fils, votre discours: moi, je vais prendre quelque
+ouvrage, pour l'écouter avec plus d'attention.
+
+FLORESTINE, _gaiement_.
+
+Obstiné! c'est bien fait; et je l'entendrai malgré vous.
+
+LÉON, _tendrement_.
+
+Malgré moi, quand vous l'ordonnez? Ah! _Florestine_, j'en défie!
+
+(_La Comtesse et Léon sortent chacun de leur côté._)
+
+
+SCÈNE XII.
+
+FLORESTINE, BÉGEARSS.
+
+BÉGEARSS, _bas_.
+
+Eh bien! Mademoiselle, avez-vous deviné l'époux qu'on vous destine?
+
+FLORESTINE, _avec joie_.
+
+Mon cher monsieur _Bégearss_! vous êtes à tel point notre ami, que je me
+permettrai de penser tout-haut avec vous. Sur qui puis-je porter les
+yeux? Mon parrain m'a bien dit: _regarde autour de toi; choisis_. Je
+vois l'excès de sa bonté: ce ne peut être que _Léon_. Mais moi, sans
+biens, dois-je abuser.....
+
+BÉGEARSS, _d'un ton terrible_.
+
+Qui? _Léon!_ son fils? votre frère?
+
+FLORESTINE, _avec un cri douloureux_.
+
+Ah! Monsieur!.....
+
+BÉGEARSS.
+
+Ne vous a-t-il pas dit: appelle-moi ton père? Réveillez vous, Ma chère
+enfant! écartez un songe trompeur, qui pouvait devenir funeste.
+
+FLORESTINE.
+
+Ah! oui; funeste pour tous deux!
+
+BÉGEARSS.
+
+Vous sentez qu'un pareil secret doit rester caché dans votre âme. (_Il
+sort en la regardant._)
+
+
+SCÈNE XIII.
+
+FLORESTINE, _seule et pleurant_.
+
+O Ciel! il est mon frère, et j'ose avoir pour lui... Quel coup d'une
+lumière affreuse! et dans un tel sommeil, qu'il est cruel de s'éveiller!
+(_Elle tombe accablée sur un siége._)
+
+
+SCÈNE XIV.
+
+LÉON, _un papier à la main_, FLORESTINE.
+
+LÉON, _joyeux, à part_.
+
+Maman n'est pas rentrée, et M. _Bégearss_ est sorti: profitons d'un
+moment heureux.--_Florestine!_ vous êtes ce matin, et toujours, d'une
+beauté parfaite; mais vous avez un air de joie, un ton aimable de
+gaieté, qui ranime mes espérances.
+
+FLORESTINE, _au désespoir_.
+
+Ah _Léon_!.... (_Elle retombe_).
+
+LÉON.
+
+Ciel! vos yeux noyés de larmes, et votre visage défait m'annoncent
+quelque grand malheur!
+
+FLORESTINE.
+
+Des malheurs? Ah! _Léon_, il n'y en a plus que pour moi.
+
+LÉON.
+
+_Floresta_, ne m'aimez-vous plus? lorsque mes sentimens pour vous....
+
+FLORESTINE, _d'un ton absolu_.
+
+Vos sentimens? ne m'en parlez jamais.
+
+LÉON.
+
+Quoi? l'amour le plus pur....
+
+FLORESTINE, _au désespoir_.
+
+Finissez ces cruels discours, ou je vais vous fuir à l'instant.
+
+LÉON.
+
+Grand Dieu! qu'est-il donc arrivé? M. _Bégearss_ vous a parlé,
+Mademoiselle, je veux savoir ce que vous a dit ce _Bégearss_?
+
+
+SCÈNE XV.
+
+LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON.
+
+LÉON _continue_.
+
+Maman, venez à mon secours. Vous me voyez au désespoir; _Florestine_ ne
+m'aime plus.
+
+FLORESTINE, _pleurant_.
+
+Moi, Madame, ne plus l'aimer! Mon parrain, vous et lui, c'est le cri de
+ma vie entière.
+
+LA COMTESSE.
+
+Mon enfant, je n'en doute pas. Ton cœur excellent m'en répond. Mais
+de quoi donc s'afflige-t-il?
+
+LÉON.
+
+Maman, vous approuvez l'ardent amour que j'ai pour elle?
+
+FLORESTINE, _se jetant dans les bras de la Comtesse_.
+
+Ordonnez-lui donc de se taire! (_En pleurant_). Il me fait mourir de
+douleur!
+
+LA COMTESSE.
+
+Mon enfant, je ne t'entends point. Ma surprise égale la sienne..... Elle
+frissonne entre mes bras! Qu'a-t-il donc fait qui puisse te déplaire?
+
+FLORESTINE, _se renversant sur elle_.
+
+Madame il ne me déplait point. Je l'aime et le respecte à l'égal de mon
+frère; mais qu'il n'exige rien de plus.
+
+LÉON.
+
+Vous l'entendez, Maman! Cruelle fille! expliquez-vous.
+
+FLORESTINE.
+
+Laissez-moi, laissez-moi, ou vous me causerez la mort.
+
+
+SCÈNE XVI.
+
+LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON, FIGARO, _arrivant avec l'équipage du
+thé_; SUSANNE, _de l'autre côté, avec un métier de tapisserie_.
+
+LA COMTESSE.
+
+Remporte tout, _Susanne_: il n'est pas plus question de déjeûné que de
+lecture. Vous, _Figaro_, servez du thé à votre maître; il écrit dans son
+cabinet. Et toi, ma _Florestine_, viens dans le mien, rassurer ton amie.
+Mes chers enfans, je vous porte en mon cœur!--Pourquoi
+l'affligez-vous l'un après l'autre sans pitié? Il y a ici des choses
+qu'il m'est important d'éclaircir. (_Elles sortent_).
+
+
+SCÈNE XVII.
+
+SUSANNE, FIGARO, LÉON.
+
+SUSANNE, _à Figaro_.
+
+Je ne sais pas de quoi il est question; mais je parierais bien que c'est
+là du _Bégearss_ tout pur. Je veux absolument prémunir ma maîtresse.
+
+FIGARO.
+
+Attends que je sois plus instruit: nous nous concerterons ce soir. Oh!
+j'ai fait une découverte.....
+
+SUSANNE.
+
+Et tu me la diras? (_Elle sort_).
+
+
+SCÈNE XVIII.
+
+FIGARO, LÉON.
+
+LÉON, _désolé_.
+
+Ah! Dieux!
+
+FIGARO.
+
+De quoi s'agit-il donc, Monsieur?
+
+LÉON.
+
+Hélas! je l'ignore moi-même. Jamais je n'avais vu _Floresta_ de si
+belle humeur, et je savais qu'elle avait eu un entretien avec mon père.
+Je la laisse un instant avec M. _Bégearss_; je la trouve seule, en
+rentrant, les yeux remplis de larmes, et m'ordonnant de la fuir pour
+toujours. Que peut-il donc lui avoir dit?
+
+FIGARO.
+
+Si je ne craignais pas votre vivacité, je vous instruirais sur des
+points qu'il vous importe de savoir. Mais lorsque nous avons besoin
+d'une grande prudence, il ne faudrait qu'un mot de vous, trop vif, pour
+me faire perdre le fruit de dix années d'observations.
+
+LÉON.
+
+Ah! s'il ne faut qu'être prudent........ Que crois-tu donc qu'il lui ait
+dit?
+
+FIGARO.
+
+Qu'elle doit accepter _Honoré Bégearss_ pour époux; que c'est une
+affaire arrangée entre M. votre père et lui.
+
+LÉON.
+
+Entre mon père et lui? Le traître aura ma vie.
+
+FIGARO.
+
+Avec ces façons là, Monsieur, le traître n'aura pas votre vie; mais il
+aura votre maîtresse, et votre fortune avec elle.
+
+LÉON.
+
+Eh bien! Ami, pardon: apprends-moi ce que je dois faire?
+
+FIGARO.
+
+Deviner l'énigme du Sphinx; ou bien en être dévoré. En d'autres termes,
+il faut vous modérer, le laisser dire, et dissimuler avec lui.
+
+LÉON, _avec fureur_.
+
+Me modérer!..... Oui, je me modérerai. Mais j'ai la rage dans le
+cœur!---- M'enlever _Florestine_! Ah! le voici qui vient: je vais
+m'expliquer..... froidement.
+
+FIGARO.
+
+Tout est perdu si vous vous échappez.
+
+
+SCÈNE XIX.
+
+BÉGEARSS, FIGARO, LÉON.
+
+LÉON, _se contenant mal_.
+
+Monsieur, monsieur, un mot. Il importe à votre repos que vous répondiez
+sans détour.--- _Florestine_ est au désespoir; qu'avez-vous dit à
+_Florestine_?
+
+BÉGEARSS, _d'un ton glacé_.
+
+Et qui vous dit que je lui ai parlé? Ne peut-elle avoir des chagrins,
+sans que j'y sois pour quelque chose?
+
+LÉON, _vivement_.
+
+Point d'évâsions, Monsieur. Elle était d'une humeur charmante: en
+sortant d'avec vous, on la voit fondre en larmes. De quelque part
+qu'elle en reçoive, mon cœur partage ses chagrins. Vous m'en direz la
+cause, ou bien vous m'en ferez raison.
+
+BÉGEARSS.
+
+Avec un ton moins absolu, on peut tout obtenir de moi; je ne sais point
+céder à des menaces.
+
+LÉON, _furieux_.
+
+Eh bien! Perfide, défends-toi. J'aurai ta vie, ou tu auras la mienne!
+(_Il met la main à son épée_).
+
+FIGARO _les arrête_.
+
+Monsieur _Bégearss_! au fils de votre ami? dans sa maison? où vous
+logez?
+
+BÉGEARSS, _se contenant_.
+
+Je sais trop ce que je me dois.... Je vais m'expliquer avec lui; mais je
+n'y veux point de témoins. Sortez, et laissez-nous ensemble.
+
+LÉON.
+
+Vas, mon cher _Figaro_: tu vois qu'il ne peut m'échapper. Ne lui
+laissons aucune excuse.
+
+FIGARO, _à part_.
+
+Moi, je cours avertir son père (_Il sort_).
+
+
+SCÈNE XX.
+
+LÉON, BÉGEARSS.
+
+LÉON, _lui barrant la porte_.
+
+Il vous convient peut-être mieux de vous battre que de parler. Vous
+êtes le maître du choix; mais je n'admettrai rien d'étranger à ces deux
+moyens.
+
+BÉGEARSS, _froidement_.
+
+_Léon!_ un homme d'honneur n'égorge pas le fils de son ami. Devais-je
+m'expliquer devant un malheureux valet, insolent d'être parvenu à
+presque gouverner son maître?
+
+LÉON, _s'asseyant_.
+
+Au fait, Monsieur, je vous attends....
+
+BÉGEARSS.
+
+Oh! que vous allez regretter une fureur déraisonnable!
+
+LÉON.
+
+C'est ce que nous verrons bientôt.
+
+BÉGEARSS, _affectant une dignité froide_.
+
+_Léon!_ vous aimez _Florestine_; il y a long-temps que je le vois...
+Tant que votre frère a vécu, je n'ai pas cru devoir servir un amour
+malheureux qui ne vous conduisait à rien. Mais depuis qu'un funeste
+duel, disposant de sa vie, vous a mis en sa place, j'ai eu l'orgueil de
+croire mon influence capable de disposer M. votre père à vous unir à
+celle que vous aimez. Je l'attaquais de toutes les manières; une
+résistance invincible a repoussé tous mes efforts. Désolé de le voir
+rejeter un projet qui me paraissait fait pour le bonheur de tous.....
+Pardon, mon jeune ami, je vais vous affliger; mais il le faut en ce
+moment, pour vous sauver d'un malheur éternel. Rappelez bien votre
+raison, vous allez en avoir besoin.--- J'ai forcé votre père à rompre le
+silence; à me confier son secret. O mon ami! m'a dit enfin le Comte: je
+connais l'amour de mon fils; mais puis-je lui donner _Florestine_ pour
+femme? Celle que l'on croit ma pupille.... elle est ma fille; elle est
+sa sœur.
+
+LÉON, _reculant vivement_.
+
+_Florestine?_..... ma sœur?....
+
+BÉGEARSS.
+
+Voilà le mot qu'un sévère devoir.... Ah! je vous le dois à tous deux:
+mon silence pouvait vous perdre. Eh bien! _Léon_, voulez-vous vous
+battre avec moi?
+
+LÉON.
+
+Mon généreux ami! je ne suis qu'un ingrat, un monstre! oubliez ma rage
+insensée......
+
+BÉGEARSS, _bien tartuffé_.
+
+Mais c'est à condition que ce fatal secret ne sortira jamais........
+Dévoiler la honte d'un père, ce serait un crime....
+
+LÉON, _se jetant dans ses bras_.
+
+Ah! jamais.
+
+
+SCÈNE XXI.
+
+LE COMTE, FIGARO, LÉON, BÉGEARSS.
+
+FIGARO, _accourant_.
+
+Les voilà, les voilà.
+
+LE COMTE.
+
+Dans les bras l'un de l'autre! Eh! vous perdez l'esprit?
+
+FIGARO, _stupéfait_.
+
+Ma foi! Monsieur... on le perdrait à moins.
+
+LE COMTE, _à Figaro_.
+
+M'expliquerez-vous cette énigme?
+
+LÉON, _tremblant_.
+
+Ah! c'est à moi, mon père, à l'expliquer. Pardon! je dois mourir de
+honte! Sur un sujet assez frivole, je m'étais.... beaucoup oublié. Son
+caractère généreux, non seulement me rend à la raison; mais il a la
+bonté d'excuser ma folie en me la pardonnant. Je lui en rendais grace
+lorsque vous nous avez surpris.
+
+LE COMTE.
+
+Ce n'est pas la centième fois que vous lui devez de la reconnaissance.
+Au fait, nous lui en devons tous.
+
+FIGARO, _sans parler, se donne un coup de poing au front_.
+
+BÉGEARSS _l'examine et sourit_.
+
+LE COMTE, _à son fils_.
+
+Retirez-vous, Monsieur. Votre aveu seul enchaîne ma colère.
+
+BÉGEARSS.
+
+Ah! Monsieur, tout est oublié.
+
+LE COMTE, _à Léon_.
+
+Allez vous repentir d'avoir manqué à mon ami, au vôtre; à l'homme le
+plus vertueux.....
+
+LÉON, _s'en allant_.
+
+Je suis au désespoir!
+
+FIGARO, _à part, avec colère_.
+
+C'est une légion de diables enfermés dans un seul pourpoint.
+
+
+SCÈNE XXII.
+
+LE COMTE, BÉGEARSS, FIGARO.
+
+LE COMTE, _à Bégearss, à part_.
+
+Mon ami, finissons ce que nous avons commencé. (_A Figaro._) Vous,
+monsieur l'étourdi, avec vos belles conjectures, donnez-moi les trois
+millions d'or que vous m'avez vous-même apportés de _Cadix_, en soixante
+effets au porteur. Je vous avais chargé de les numéroter.
+
+FIGARO.
+
+Je l'ai fait.
+
+LE COMTE.
+
+Remettez-m'en le porte-feuille.
+
+FIGARO.
+
+De quoi? de ces trois millions d'or?
+
+LE COMTE.
+
+Sans doute. Eh bien! qui vous arrête?
+
+FIGARO, _humblement_.
+
+Moi, Monsieur?.... Je ne les ai plus.
+
+BÉGEARSS.
+
+Comment, vous ne les avez plus?
+
+FIGARO, _fièrement_.
+
+Non, Monsieur.
+
+BÉGEARSS, _vivement_.
+
+Qu'en avez-vous fait?
+
+FIGARO.
+
+Lorsque mon maître m'interroge, je lui dois compte de mes actions; mais
+à vous? je ne vous dois rien.
+
+LE COMTE, _en colère_.
+
+Insolent! qu'en avez-vous fait?
+
+FIGARO, _froidement_.
+
+Je les ai portés en dépôt chez M. _Fal_, votre notaire.
+
+BÉGEARSS.
+
+Mais de l'avis de qui?
+
+FIGARO, _fièrement_.
+
+Du mien; et j'avoue que j'en suis toujours.
+
+BÉGEARSS.
+
+Je vais gager qu'il n'en est rien.
+
+FIGARO.
+
+Comme j'ai sa reconnaissance, vous courez risque de perdre la gageure.
+
+BÉGEARSS.
+
+Ou s'il les a reçus, c'est pour agioter. Ces gens-là partagent ensemble.
+
+FIGARO.
+
+Vous pourriez un peu mieux parler d'un homme qui vous a obligé.
+
+BÉGEARSS.
+
+Je ne lui dois rien.
+
+FIGARO.
+
+Je le crois; quand on a hérité de _quarante mille doublons de
+huit_......
+
+LE COMTE, _se fâchant_.
+
+Avez-vous donc quelque remarque à nous faire aussi là dessus?
+
+FIGARO.
+
+Qui moi, Monsieur? J'en doute d'autant moins, que j'ai beaucoup connu le
+parent dont Monsieur hérite. Un jeune homme assez libertin; joueur,
+prodigue et querelleur; sans frein, sans mœurs, sans caractère; et
+n'ayant rien à lui, pas même les vices qui l'ont tué; qu'un combat des
+plus malheureux.....
+
+LE COMTE _frappe du pied_.
+
+BÉGEARSS, _en colère_.
+
+Enfin, nous direz-vous pourquoi vous avez déposé cet or?
+
+FIGARO.
+
+Ma foi, Monsieur, c'est pour n'en être plus chargé: ne pouvait-on pas le
+voler? que sait-on? il s'introduit souvent de grands fripons dans les
+maisons!.....
+
+BÉGEARSS, _en colère_.
+
+Pourtant Monsieur veut qu'on le rende.
+
+FIGARO.
+
+Monsieur peut l'envoyer chercher.
+
+BÉGEARSS.
+
+Mais ce notaire s'en désaisira-t-il, s'il ne voit son _récépissé_?
+
+FIGARO.
+
+Je vais le remettre à Monsieur; et quand j'aurai fait mon devoir, s'il
+en arrive quelque mal, il ne pourra s'en prendre à moi.
+
+LE COMTE.
+
+Je l'attends dans mon cabinet.
+
+FIGARO, _au Comte_.
+
+Je vous préviens que M. _Fal_ ne les rendra que sur votre reçu; je le
+lui ai recommandé. (_Il sort._)
+
+
+SCÈNE XXIII.
+
+LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+BÉGEARSS, _en colère_.
+
+Comblez cette canaille, et voyez ce qu'elle devient! En vérité,
+Monsieur, mon amitié me force à vous le dire: vous devenez trop
+confiant; il a deviné nos secrets. De valet, barbier, chirurgien, vous
+l'avez établi trésorier, secrétaire; une espèce de _factotum_. Il est
+notoire que ce monsieur fait bien ses affaires avec vous.
+
+LE COMTE.
+
+Sur la fidélité, je n'ai rien à lui reprocher; mais il est vrai qu'il
+est d'une arrogance.....
+
+BÉGEARSS.
+
+Vous avez un moyen de vous en délivrer en le récompensant.
+
+LE COMTE.
+
+Je le voudrais souvent.
+
+BÉGEARSS, _confidentiellement_.
+
+En envoyant le Chevalier à Malthe, sans doute vous voulez qu'un homme
+affidé le surveille? Celui-ci, trop flatté d'un aussi honorable emploi,
+ne peut manquer de l'accepter: vous en voilà défait pour bien du temps.
+
+LE COMTE.
+
+Vous avez raison, mon ami. Aussi bien, m'a-t-on dit qu'il vit très-mal
+avec sa femme. (_Il sort._)
+
+
+SCÈNE XXIV.
+
+BÉGEARSS, _seul_.
+
+Encore un pas de fait!...... Ah! noble espion! la fleur des drôles! qui
+faites ici le bon valet, et vous voulez nous souffler la dot, en nous
+donnant des noms de comédie! Grace aux soins d'_Honoré-Tartuffe_, vous
+irez partager le malaise des caravannes, et finirez vos inspections sur
+nous.
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+_Le Théâtre représente le cabinet de la Comtesse, orné de fleurs de
+toutes parts._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LA COMTESSE, SUSANNE.
+
+LA COMTESSE.
+
+Je n'ai pu rien tirer de cette enfant.--Ce sont des pleurs, des
+étouffemens!..... Elle se croit des torts envers moi; m'a demandé cent
+fois pardon; elle veut aller au couvent. Si je rapproche tout ceci de sa
+conduite envers mon fils; je présume qu'elle se reproche d'avoir écouté
+son amour; entretenu ses espérances; ne se croyant pas un parti assez
+considérable pour lui.--- Charmante délicatesse! excès d'une aimable
+vertu! Monsieur _Bégearss_, apparemment, lui en a touché quelques mots
+qui l'auront amenée à s'affliger sur elle! Car c'est un homme si
+scrupuleux, et si délicat sur l'honneur, qu'il s'exagère quelque fois,
+et se fait des fantômes où les autres ne voyent rien.
+
+SUSANNE.
+
+J'ignore d'où provient le mal; mais il se passe ici des choses bien
+étranges! Quelque démon y souffle un feu secret. Notre maître est sombre
+à périr; il nous éloigne tous de lui. Vous êtes sans cesse à pleurer.
+Mademoiselle est suffoquée. Monsieur votre fils désolé!.... Monsieur
+_Bégearss_, lui seul, imperturbable comme un dieu! semble n'être affecté
+de rien; voit tous vos chagrins d'un œil sec......
+
+LA COMTESSE.
+
+Mon enfant, son cœur les partage. Hélas! Sans ce consolateur, qui
+verse un baume sur nos plaies; dont la sagesse nous soutient; adoucit
+toutes les aigreurs; calme mon irascible époux; nous serions bien plus
+malheureux!
+
+SUSANNE.
+
+Je souhaite, Madame, que vous ne vous abusiez pas!
+
+LA COMTESSE.
+
+Je t'ai vue autrefois lui rendre plus de justice! (_Susanne baisse les
+yeux_). Au reste il peut seul me tirer du trouble où cette enfant m'a
+mise. Fais le prier de descendre chez moi.
+
+SUSANNE.
+
+Le voici qui vient à propos; vous vous ferez coëffer plus tard. (_Elle
+sort_).
+
+
+SCÈNE II.
+
+LA COMTESSE, BÉGEARSS.
+
+LA COMTESSE, _douloureusement_.
+
+Ah! mon pauvre Major; que se passe-t-il donc ici? Touchons nous enfin à
+la crise que j'ai si long-temps redoutée; que j'ai vu de loin se former?
+L'éloignement du Comte pour mon malheureux fils semble augmenter de jour
+en jour. Quelque lumière fatale aura pénétré jusqu'à lui!
+
+BÉGEARSS.
+
+Madame, je ne le crois pas.
+
+LA COMTESSE.
+
+Depuis que le ciel m'a punie par la mort de mon fils aîné, je vois le
+Comte absolument changé: au lieu de travailler avec l'ambassadeur à
+_Rome_, pour rompre les vœux de _Léon_; je le vois s'obstiner à
+l'envoyer à _Malthe_.--- Je sais de plus, _Monsieur Bégearss_, qu'il
+dénature sa fortune, et veut abandonner l'Espagne, pour s'établir dans
+ce pays.--L'autre jour à dîner, devant trente personnes, il raisonna sur
+le divorce d'une façon à me faire frémir.
+
+BÉGEARSS.
+
+J'y étais; je m'en souviens trop?
+
+LA COMTESSE, _en larmes_.
+
+Pardon, mon digne ami; je ne puis pleurer qu'avec vous!
+
+BÉGEARSS.
+
+Déposez vos douleurs dans le sein d'un homme sensible.
+
+LA COMTESSE.
+
+Enfin, est-ce lui, est-ce vous, qui avez déchiré le cœur de
+_Florestine_? Je la destinais à mon fils.---- Née sans biens, il est
+vrai; mais noble, belle et vertueuse; élevée au milieu de nous: mon fils
+devenu héritier, n'en a-t-il pas assez pour deux?
+
+BÉGEARSS.
+
+Que trop, peut-être; et c'est d'où vient le mal!
+
+LA COMTESSE.
+
+Mais, comme si le Ciel n'eût attendu aussi long-temps, que pour me mieux
+punir d'une imprudence tant pleurée; tout semble s'unir à la fois pour
+renverser mes espérances. Mon époux déteste mon fils.... _Florestine_
+renonce à lui. Aigrie par ne sais quel motif, elle veut le fuir pour
+toujours. Il en mourra le malheureux! voilà ce qui est bien certain.
+(_Elle joint les mains_). Ciel vengeur! après vingt années de larmes et
+de repentir, me réservez vous à l'horreur de voir ma faute découverte?
+Ah! que je sois seule misérable! mon Dieu, je ne m'en plaindrai pas!
+mais que mon fils ne porte point la peine d'un crime qu'il n'a pas
+commis! Connaissez-vous, _Monsieur Bégearss_, quelque remède à tant de
+maux?
+
+BÉGEARSS.
+
+Oui, femme respectable! et je venais exprès dissiper vos terreurs. Quand
+on craint une chose, tous nos regards se portent vers cet objet trop
+allarmant: quoiqu'on dise ou qu'on fasse, la frayeur empoisonne tout!
+Enfin je tiens la clef de ces énigmes. Vous pouvez encore être heureuse.
+
+LA COMTESSE.
+
+L'est-on avec une âme déchirée de remords?
+
+BÉGEARSS.
+
+Votre époux ne fuit point _Léon_; il ne soupçonne rien sur le secret de
+sa naissance.
+
+LA COMTESSE, _vivement_.
+
+Monsieur _Bégearss_!
+
+BÉGEARSS.
+
+Et tous ces mouvemens que vous prenez pour de la haine, ne sont que
+l'effet d'un scrupule. Oh! que je vais vous soulager!
+
+LA COMTESSE, _ardemment_.
+
+Mon cher monsieur _Bégearss_!
+
+BÉGEARSS.
+
+Mais enterrez dans ce cœur allégé, le grand mot que je vais vous
+dire. Votre secret à vous, c'est la naissance de _Léon_! Le sien est
+celle de _Florestine_; (_plus bas_), il est son tuteur.... et son père.
+
+LA COMTESSE _joignant les mains_.
+
+Dieu tout puissant qui me prends en pitié!
+
+BÉGEARSS.
+
+Jugez de sa frayeur en voyant ces enfans amoureux l'un de l'autre! ne
+pouvant dire son secret, ni supporter qu'un tel attachement devînt le
+fruit de son silence, il est resté sombre, bisarre; et s'il veut
+éloigner son fils, c'est pour éteindre, s'il se peut, par cette absence
+et par ces vœux, un malheureux amour qu'il croit ne pouvoir tolérer.
+
+LA COMTESSE, _priant avec ardeur_.
+
+Source éternelle des bienfaits! O mon Dieu! tu permets qu'en partie je
+répare la faute involontaire qu'un insensé me fit commettre; que j'aie,
+de mon côté, quelque chose à remettre à cet époux que j'offensai! O
+Comte _Almaviva_! mon cœur flétri, fermé par vingt années de peines,
+va se r'ouvrir enfin pour toi! _Florestine_ est ta fille; elle me
+devient chère comme si mon sein l'eût portée. Faisons, sans nous parler,
+l'échange de notre indulgence! O Monsieur _Bégearss_! achevez.
+
+BÉGEARSS.
+
+Mon amie, je n'arrête point ces premiers élans d'un bon cœur: les
+émotions de la joie ne sont point dangereuses comme celles de la
+tristesse; mais, au nom de votre repos, écoutez-moi jusqu'à la fin.
+
+LA COMTESSE.
+
+Parlez mon généreux ami: vous à qui je dois tout, parlez.
+
+BÉGEARSS.
+
+Votre époux cherchant un moyen de garantir sa _Florestine_ de cet amour
+qu'il croit incestueux, m'a proposé de l'épouser; mais, indépendamment
+du sentiment profond et malheureux que mon respect pour vos
+douleurs......
+
+LA COMTESSE, _douloureusement_.
+
+Ah! mon ami! par compassion pour moi.....
+
+BÉGEARSS.
+
+N'en parlons plus. Quelques mots d'établissement, tournés d'une forme
+équivoque, ont fait penser à _Florestine_ qu'il était question de
+_Léon_. Son jeune cœur s'en épanouissait, quand un valet vous
+annonça. Sans m'expliquer depuis sur les vues de son père; un mot de
+moi, la ramenant aux sévères idées de la fraternité, a produit cet
+orage, et la religieuse horreur dont votre fils ni vous ne pénétriez le
+motif.
+
+LA COMTESSE.
+
+Il en était bien loin, le pauvre enfant!
+
+BÉGEARSS.
+
+Maintenant qu'il vous est connu, devons-nous suivre ce projet d'une
+union qui répare tout?.....
+
+LA COMTESSE, _vivement_.
+
+Il faut s'y tenir, mon ami; mon cœur et mon esprit sont d'accord sur
+ce point, et c'est à moi de la déterminer. Par-là, nos secrets sont
+couverts; nul étranger ne les pénétrera. Après vingt années de
+souffrances nous passerons des jours heureux, et c'est à vous, mon digne
+ami, que ma famille les devra.
+
+BÉGEARSS, _élevant le ton_.
+
+Pour que rien ne les trouble plus, il faut encore un sacrifice, et mon
+amie est digne de le faire.
+
+LA COMTESSE.
+
+Hélas! je veux les faire tous.
+
+BÉGEARSS, _l'air imposant_.
+
+Ces lettres, ces papiers d'un infortuné qui n'est plus; il faudra les
+réduire en cendres.
+
+LA COMTESSE, _avec douleur_.
+
+Ah! Dieu!
+
+BÉGEARSS.
+
+Quand cet ami mourant, me chargea de vous les remettre, son dernier
+ordre fut qu'il fallait sauver votre honneur, en ne laissant aucune
+trace de ce qui pourrait l'altérer.
+
+LA COMTESSE.
+
+Dieu! Dieu!
+
+BÉGEARSS.
+
+Vingt ans se sont passés sans que j'aye pu obtenir que ce triste aliment
+de votre éternelle douleur s'éloignât de vos yeux. Mais indépendamment
+du mal que tout cela vous fait; voyez quel danger vous courez.
+
+LA COMTESSE.
+
+Eh! que peut-on avoir à craindre!
+
+BÉGEARSS, _regardant si on peut l'entendre_.
+
+(_Parlant bas_). Je ne soupçonne point _Susanne_; mais une femme de
+chambre instruite que vous conservez ces papiers, ne pourrait-elle pas
+un jour s'en faire un moyen de fortune? un seul remis à votre époux, que
+peut-être il paierait bien cher, vous plongerait dans des malheurs...
+
+LA COMTESSE.
+
+Non, _Susanne_ a le cœur trop bon.....
+
+BÉGEARSS, _d'un ton plus élevé, très-ferme_.
+
+Ma respectable amie! vous avez payé votre dette à la tendresse, à la
+douleur, à vos devoirs de tous les genres; et si vous êtes satisfaire de
+la conduite d'un ami, j'en veux avoir la récompense. Il faut brûler tous
+ces papiers; éteindre tous ces souvenirs d'une faute autant expiée!
+mais, pour ne jamais revenir sur un sujet si douloureux, j'exige que le
+sacrifice en soit fait dans ce même instant.
+
+LA COMTESSE, _tremblante_.
+
+Je crois entendre Dieu qui parle! il m'ordonne de l'oublier; de déchirer
+le crêpe obscur dont sa mort a couvert ma vie. Oui, mon Dieu! je vais
+obéir à cet ami que vous m'avez donné. (_Elle sonne_). Ce qu'il exige en
+votre nom, mon repentir le conseillait; mais ma faiblesse a combattu.
+
+
+SCÈNE III.
+
+SUSANNE, LA COMTESSE, BÉGEARSS.
+
+LA COMTESSE.
+
+_Susanne!_ apporte moi le coffret de mes diamans.---- Non, je vais le
+prendre moi-même, il te faudrait chercher la clef.....
+
+
+SCÈNE IV.
+
+SUSANNE, BÉGEARSS.
+
+SUSANNE, _un peu troublée_.
+
+Monsieur _Bégearss_, de quoi s'agit-t-il donc? Toutes les têtes sont
+renversées! Cette maison ressemble à l'hôpital des fous! Madame pleure;
+Mademoiselle étouffe. Le Chevalier _Léon_ parle de se noyer; Monsieur
+est enfermé et ne veut voir personne. Pourquoi ce coffre aux diamans
+inspire-t-il en ce moment tant d'intérêt à tout le monde?
+
+BÉGEARSS, _mettant son doigt sur sa bouche, en signe de mystère_.
+
+Chut! Ne montre ici nulle curiosité! Tu le sçauras dans peu..... Tout va
+bien; tout est bien.... Cette journée vaut.... Chut....
+
+
+SCÈNE V.
+
+LA COMTESSE, BÉGEARSS, SUSANNE.
+
+LA COMTESSE, _tenant le coffret aux diamans_.
+
+_Susanne_, apporte nous du feu dans le brazéro du boudoir.
+
+SUSANNE.
+
+Si c'est pour brûler des papiers, la lampe de nuit allumée, est encor là
+dans l'athénienne. (_Elle l'avance_).
+
+LA COMTESSE.
+
+Veille à la porte, et que personne n'entre.
+
+SUSANNE, _en sortant, à part_.
+
+Courons avant, avertir _Figaro_.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LA COMTESSE, BÉGEARSS.
+
+BÉGEARSS.
+
+Combien j'ai souhaité pour vous le moment auquel nous touchons!
+
+LA COMTESSE, _étouffée_.
+
+O mon ami! quel jour nous choisissons pour consommer ce sacrifice! celui
+de la naissance de mon malheureux fils! A cette époque, tous les ans,
+leur consacrant cette journée, je demandais pardon au ciel, et je
+m'abreuvais de mes larmes en relisant ces tristes lettres. Je me rendais
+au moins le témoignage qu'il y eut entre nous plus d'erreur que de
+crime. Ah! faut-il donc brûler tout ce qui me reste de lui?
+
+BÉGEARSS.
+
+Quoi, Madame? détruisez-vous ce fils qui vous le représente? ne lui
+devez-vous pas un sacrifice qui le préserve de mille affreux dangers?
+vous vous le devez à vous-même! et la sécurité de votre vie entière est
+attachée peut-être à cet acte imposant! (_Il ouvre le secret de l'écrin
+et en tire les lettres_).
+
+LA COMTESSE, _surprise_.
+
+Monsieur _Bégearss_, vous l'ouvrez mieux que moi!... que je les lise
+encore!
+
+BÉGEARSS, _sévèrement_.
+
+Non, je ne le permettrai pas.
+
+LA COMTESSE.
+
+Seulement la dernière où, traçant ses tristes adieux, du sang qu'il
+répandit pour moi, il m'a donné la leçon du courage dont j'ai tant
+besoin aujourd'hui.
+
+BÉGEARSS, _s'y opposant_.
+
+Si vous lisez un mot, nous ne brûlerons rien. Offrez au ciel un
+sacrifice entier, courageux, volontaire, exempt des faiblesses humaines!
+ou si vous n'osez l'accomplir, c'est à moi d'être fort pour vous. Les
+voilà toutes dans le feu. (_Il y jette le paquet_).
+
+LA COMTESSE, _vivement_.
+
+Monsieur _Bégearss_! Cruel ami! c'est ma vie que vous consumez! qu'il
+m'en reste au moins un lambeau. _(Elle veut se précipiter sur les
+lettres enflammées._) (_Bégearss la retient à bras le corps_).
+
+BÉGEARSS.
+
+J'en jetterai la cendre au vent.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+SUSANNE, LE COMTE, FIGARO, LA COMTESSE, BÉGEARSS.
+
+SUSANNE _accourt_.
+
+C'est Monsieur, il me suit; mais amené par _Figaro_.
+
+LE COMTE, _les surprenant en cette posture_.
+
+Qu'est-ce donc que je vois, Madame! d'où vient tout ce désordre? quel
+est ce feu, ce coffre, ces papiers? pourquoi ce débat et ces pleurs?
+
+(_Bégearss et la Comtesse restent confondus_).
+
+LE COMTE.
+
+Vous ne répondez point?
+
+BÉGEARSS _se remet, et dit d'un ton pénible_.
+
+J'espère Monsieur, que vous n'exigez pas qu'on s'explique devant vos
+gens. J'ignore quel dessein vous fait surprendre ainsi Madame! quant à
+moi, je suis résolu de soutenir mon caractère en rendant un hommage pur
+à la vérité, quelle qu'elle soit.
+
+LE COMTE, _à Figaro et à Susanne_.
+
+Sortez tous deux.
+
+FIGARO.
+
+Mais, Monsieur, rendez-moi du moins la justice de déclarer que je vous
+ai remis le _récépissé_ du notaire, sur le grand objet de tantôt!
+
+LE COMTE.
+
+Je le fais volontiers, puisque c'est réparer un tort. (_A Bégearss_).
+Soyez certain Monsieur, que voilà le _récépissé_. (_Il le remet dans sa
+poche._) (_Figaro et Susanne sortent chacun de leur côté._)
+
+FIGARO, _bas à Susanne, en s'en allant_.
+
+S'il échappe à l'explication!......
+
+SUSANNE, _bas_.
+
+Il est bien subtil!
+
+FIGARO, _bas_.
+
+Je l'ai tué!
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LA COMTESSE, LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE, _d'un ton sérieux_.
+
+Madame, nous sommes seuls.
+
+BÉGEARSS, _encore ému_.
+
+C'est moi qui parlerai. Je subirai cet interrogatoire. M'avez-vous vu,
+Monsieur, trahir la vérité dans quelque occasion que ce fût?
+
+LE COMTE, _sèchement_.
+
+Monsieur...... Je ne dis pas cela.
+
+BÉGEARSS, _tout-à-fait remis_.
+
+Quoique je sois loin d'approuver cette inquisition peu décente;
+l'honneur m'oblige à répéter ce que je disais à Madame, en répondant à
+sa consultation:
+
+«Tout dépositaire de secrets ne doit jamais conserver de papiers s'ils
+peuvent compromettre un ami qui n'est plus, et qui les mit sous notre
+garde. Quelque chagrin qu'on ait à s'en défaire, et quelque intérêt même
+qu'on eût à les garder; le saint respect des morts doit avoir le pas
+devant tout.» (_Il montre le Comte._) Un accident inopiné, ne peut-il
+pas en rendre un adversaire possesseur?
+
+(_Le Comte le tire par la manche pour qu'il ne pousse pas l'explication
+plus loin._)
+
+BÉGEARSS.
+
+Auriez-vous dit, Monsieur, autre chose en ma position? Qui cherche des
+conseils timides, ou le soutien d'une faiblesse honteuse, ne doit point
+s'adresser à moi! vous en avez des preuves l'un et l'autre, et vous
+sur-tout, Monsieur le Comte! (_le Comte lui fait un signe._) Voilà sur
+la demande que m'a faite Madame, et sans chercher à pénétrer ce que
+contenaient ces papiers, ce qui m'a fait lui donner un conseil pour la
+sévère exécution duquel je l'ai vu manquer de courage; je n'ai pas
+hésité d'y substituer le mien, en combattant ses délais imprudens. Voilà
+quels étaient nos débats; mais, quelque chose qu'on en pense, je ne
+regretterai point ce que j'ai dit, ce que j'ai fait. (_Il lève les
+bras._) Sainte amitié! tu n'es rien qu'un vain titre, si l'on ne remplit
+pas tes austères devoirs.--Permettez que je me retire.
+
+LE COMTE _exalté_.
+
+O le meilleur des hommes! Non vous ne nous quitterez pas.--Madame, il va
+nous appartenir de plus près; je lui donne ma _Florestine_.
+
+LA COMTESSE, _avec vivacité_.
+
+Monsieur, vous ne pouviez pas faire un plus digne emploi du pouvoir que
+la loi vous donne sur elle. Ce choix a mon assentiment si vous le jugez
+nécessaire, et le plutôt vaudra le mieux.
+
+LE COMTE _hésitant_.
+
+Eh bien!..... ce soir.... sans bruit..... votre aumônier........
+
+LA COMTESSE, _avec ardeur_.
+
+Eh bien! moi qui lui sers de mère, je vais la préparer à l'auguste
+cérémonie: mais laisserez-vous votre ami, seul généreux envers ce digne
+enfant? j'ai du plaisir à penser le contraire.
+
+LE COMTE _embarassé_.
+
+Ah! Madame..... croyez.....
+
+LA COMTESSE, _avec joie_.
+
+Oui, Monsieur je le crois. C'est aujourd'hui la fête de mon fils; ces
+deux évènemens réunis me rendent cette journée bien chère! (_Elle
+sort._)
+
+
+SCÈNE IX.
+
+LE COMTE, BÉGEARSS.
+
+LE COMTE, _la regardant aller_.
+
+Je ne reviens pas de mon étonnement. Je m'attendais à des débats, à des
+objections sans nombre; et je la trouve juste, bonne, généreuse envers
+mon enfant! _moi qui lui sers de mère_, dit-elle..... Non, ce n'est
+point une méchante femme! elle a dans ses actions une dignité qui
+m'impose;....... un ton qui brise les reproches, quand on voudrait l'en
+accabler. Mais, mon ami, je m'en dois à moi-même, pour la surprise que
+j'ai montrée en voyant brûler ces papiers.
+
+BÉGEARSS.
+
+Quant à moi, je n'en ai point eu, voyant avec qui vous veniez. Ce
+reptile vous a sifflé que j'étais là pour trahir vos secrets? de si
+basses imputations n'atteignent point un homme de ma hauteur; je les
+vois ramper loin de moi. Mais, après tout Monsieur, que vous importaient
+ces papiers? n'aviez vous pas pris malgré moi tous ceux que vous vouliez
+garder? Ah! plût au ciel qu'elle m'eût consulté plutôt! vous n'auriez
+pas contre elle des preuves sans replique!
+
+LE COMTE, _avec douleur_.
+
+Oui, sans replique! (_avec ardeur._) ôtons-les de mon sein: elles me
+brûlent la poitrine. (_Il tire la lettre de son sein, et la met dans sa
+poche._)
+
+BÉGEARSS _continue avec douceur_.
+
+Je combattrais avec plus d'avantage en faveur du fils de la loi! car
+enfin il n'est pas comptable du triste sort qui l'a mis dans vos bras!
+
+LE COMTE _reprend sa fureur_.
+
+Lui, dans mes bras? jamais.
+
+BÉGEARSS.
+
+Il n'est point coupable non plus dans son amour pour _Florestine_; et
+cependant, tant qu'il reste près d'elle, puis-je m'unir à cette enfant
+qui, peut-être éprise elle-même ne cédera qu'à son respect pour vous? La
+délicatesse blessée.....
+
+LE COMTE.
+
+Mon ami, je t'entends! et ta réflexion me décide à le faire partir sur
+le champ. Oui, je serai moins malheureux, quand ce fatal objet ne
+blessera plus mes regards: mais comment entamer ce sujet avec-elle?
+voudra-t-elle s'en séparer? il faudra donc faire un éclat?
+
+BÉGEARSS.
+
+Un éclat!..... non..... mais le divorce accrédité chez cette nation
+hasardeuse, vous permettra d'user de ce moyen.
+
+LE COMTE.
+
+Moi, publier ma honte! quelques lâches l'ont fait! c'est le dernier
+dégré de l'avilissement du siècle. Que l'opprobre soit le partage de qui
+donne un pareil scandale, et des fripons qui le provoquent.
+
+BÉGEARSS.
+
+J'ai fait envers elle, envers vous, ce que l'honneur me prescrivait. Je
+ne suis point pour les moyens violens, sur-tout quand il s'agit d'un
+fils......
+
+LE COMTE.
+
+Dites _d'un étranger_, dont je vais hâter le départ.
+
+BÉGEARSS.
+
+N'oubliez pas cet insolent valet.
+
+LE COMTE.
+
+J'en suis trop las pour le garder. Toi, cours Ami, chez mon notaire;
+retire, avec mon reçu que voilà, mes trois millions d'or déposés. Alors
+tu peux à juste titre être généreux au contrat qu'il nous faut brusquer
+aujourd'hui... car te voilà bien possesseur..... (_Il lui remet le reçu;
+le prend sous le bras, et ils sortent._) et ce soir, à minuit, sans
+bruit, dans la chapelle de Madame......
+
+(_On n'entend pas le reste._)
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+_Le théâtre représente le même cabinet de la Comtesse._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+FIGARO, _seul, agité, regardant de côté et d'autre_.
+
+Elle me dit: «viens à six heures au cabinet; c'est le plus sûr pour nous
+parler...» Je brusque tout dehors, et je rentre en sueur! Où est-elle?
+(_Il se promène en s'essuyant._) Ah! parbleu, je ne suis pas fou! je les
+ai vu sortir d'ici, Monsieur le tenant sous le bras!... Eh bien! pour un
+échec, abandonnons-nous la partie?....... Un Orateur fuit-il lâchement
+la tribune, pour un argument tué sous lui? Mais, quel détestable
+endormeur! (_Vivement._) Parvenir à brûler les lettres de Madame, pour
+qu'elle ne voye pas qu'il en manque; et se tirer d'un
+éclaircissement!...... C'est l'enfer concentré, tel que _Milton_ nous
+l'a dépeint! (_D'un ton badin._) J'avais raison tantôt, dans ma colère:
+_Honoré Bégearss_ est le diable que les hébreux nommaient _Légion_; et,
+si l'on y regardait bien, on verrait le lutin avoir le pied fourchu,
+seule partie, disait ma mère, que les démons ne peuvent déguiser. (_Il
+rit._) Ah! ah! ah! ma gaîté me revient; d'abord, parce que j'ai mis l'or
+du _Mexique_ en sûreté chez _Fal_, ce qui nous donnera du temps; (_Il
+frappe d'un billet sur sa main._) et puis... Docteur en toute
+hypocrisie! Vrai Major d'infernal Tartuffe! grâce au hasard qui régit
+tout, à ma tactique, à quelques louis semés; voici qui me promet une
+lettre de toi, où, dit-on, tu poses le masque, à ne rien laisser
+desirer! (_Il ouvre le billet et dit:_) Le coquin qui l'a lu en veut
+cinquante louis?... eh bien! il les aura, si la lettre les vaut; une
+année de mes gages sera bien employée, si je parviens à détromper un
+maître à qui nous devons tant..... Mais où es-tu, Susanne, pour en rire?
+_O que piacere!_..... A demain donc! car je ne vois pas que rien
+périclite ce soir... Et pourquoi perdre un temps? Je m'en suis toujours
+repenti.... (_Très-vivement._) Point de délai; courons attacher le
+pétard; dormons dessus; la nuit porte conseil, et demain matin nous
+verrons qui des deux fera sauter l'autre.
+
+
+SCÈNE II.
+
+BÉGEARSS, FIGARO.
+
+BÉGEARSS, _raillant_.
+
+Eeeh! c'est mons _Figaro_! La place est agréable, puisqu'on y retrouve
+Monsieur.
+
+FIGARO, _du même ton_.
+
+Ne fût-ce que pour avoir la joie de l'en chasser une autre fois.
+
+BÉGEARSS.
+
+De la rancune pour si peu? vous êtes bien bon d'y songer! chacun
+n'a-t-il pas sa manie?
+
+FIGARO.
+
+Et celle de Monsieur est de ne plaider qu'à huis-clos?
+
+BÉGEARSS, _lui frappant sur l'épaule_.
+
+Il n'est pas essentiel qu'un sage entende tout, quand il sait si bien
+deviner.
+
+FIGARO.
+
+Chacun se sert des petits talens que le ciel lui a départis.
+
+BÉGEARSS.
+
+Et _l'Intrigant_ compte-t-il gagner beaucoup avec ceux qu'il nous montre
+ici?
+
+FIGARO.
+
+Ne mettant rien à la partie, j'ai tout gagné..... si je fais perdre
+l'_autre_.
+
+BÉGEARSS, _piqué_.
+
+On verra le jeu de Monsieur.
+
+FIGARO.
+
+Ce n'est pas de ces coups brillans qui éblouissent la gallerie. (_Il
+prend un air niais._) Mais _chacun pour soi; Dieu pour tous_, comme a
+dit le roi Salomon.
+
+BÉGEARSS, _souriant_.
+
+Belle sentence! N'a-t-il pas dit aussi: _Le soleil luit pour tout le
+monde_?
+
+FIGARO, _fièrement._
+
+Oui, en dardant sur le serpent prêt à mordre la main de son imprudent
+bienfaiteur! (_Il sort._)
+
+
+SCÈNE III.
+
+BÉGEARSS, _seul, le regardant aller_.
+
+Il ne farde plus ses desseins! Notre homme est fier? bon signe, il ne
+sait rien des miens; il aurait la mine bien longue s'il était instruit
+qu'à minuit... (_Il cherche dans ses poches vivement._) Eh bien!
+qu'ai-je fait du papier? Le voici. (_Il lit._) _Reçu de M. Fal, notaire,
+les trois millions d'or spécifiés dans le bordereau, ci-dessus. A Paris,
+le..... ALMAVIVA._--C'est bon; je tiens la pupille et l'argent! Mais ce
+n'est point assez; cet homme est faible, il ne finira rien pour le reste
+de sa fortune. La Comtesse lui en impose; il la craint, l'aime
+encore........... Elle n'ira point au couvent, si je ne les mets aux
+prises, et ne le force à s'expliquer................. brutalement. (_Il
+se promène._)--Diable! ne risquons pas ce soir un dénouement aussi
+scabreux! En précipitant trop les choses, on se précipite avec elles! Il
+sera temps demain, quand j'aurai bien serré le doux lien sacramentel qui
+va les enchaîner à moi? (_Il appuie ses deux mains sur sa poitrine._) Eh
+bien! maudite joie, qui me gonfles le cœur! ne peux-tu donc te
+contenir?..... Elle m'étouffera, la fougueuse, ou me livrera comme un
+sot, si je ne la laisse un peu s'évaporer, pendant que je suis seul
+ici. Sainte et douce crédulité! l'époux te doit la magnifique dot! Pâle
+déesse de la nuit, il te devra bientôt sa froide épouse. (_Il frotte ses
+mains de joie._) _Bégearss!_ heureux _Bégearss_!... Pourquoi
+l'appelez-vous _Bégearss_? n'est-il donc pas plus d'à moitié _le
+Seigneur Comte Almaviva_? (_D'un ton terrible._) Encore un pas,
+_Bégearss_! et tu l'es tout-à-fait.--Mais il te faut auparavant..... Ce
+_Figaro_ pèse sur ma poitrine! car c'est lui qui l'a fait venir!... Le
+moindre trouble me perdait.... Ce valet là me portera malheur.... c'est
+le plus clairvoyant coquin!.... Allons, allons, qu'il parte avec son
+chevalier errant!
+
+
+SCÈNE IV.
+
+BÉGEARSS, SUSANNE.
+
+SUSANNE, _accourant, fait un cri d'étonnement, de voir un autre que
+Figaro_.
+
+Ah! (_A part._) Ce n'est pas lui!
+
+BÉGEARSS.
+
+Quelle surprise! Et qu'attendais-tu donc?
+
+SUSANNE, _se remettant_.
+
+Personne. On se croit seule ici...
+
+BÉGEARSS.
+
+Puisque je t'y rencontre; un mot avant le comité.
+
+SUSANNE.
+
+Que parlez-vous de comité? réellement depuis deux ans on n'entend plus
+du tout la langue de ce pays!
+
+BÉGEARSS, _riant sardoniquement_.
+
+Hé! hé!... (_Il pétrit dans sa boîte une prise de tabac, d'un air
+content de lui._) Ce comité, ma chère, est une conférence entre la
+Comtesse, son fils, notre jeune pupille et moi, sur le grand objet que
+tu sais.
+
+SUSANNE.
+
+Après la scène que j'ai vue, osez-vous encor l'espérer?
+
+BÉGEARSS, _bien fat_.
+
+Oser l'espérer!... Non. Mais seulement... Je l'épouse ce soir.
+
+SUSANNE, _vivement_.
+
+Malgré son amour pour _Léon_?
+
+BÉGEARSS.
+
+Bonne femme! qui me disais: _Si vous faites cela, Monsieur_....
+
+SUSANNE.
+
+Eh! qui eût pu l'imaginer?
+
+BÉGEARSS, _prenant son tabac en plusieurs fois_.
+
+Enfin, que dit-on? parle-t-on? Toi qui vis dans l'intérieur, qui a
+l'honneur des confidences; y pense-t-on du bien de moi? car c'est-là le
+point important.
+
+SUSANNE.
+
+L'important serait de savoir quel talisman vous employez pour dominer
+tous les esprits? Monsieur ne parle de vous qu'avec enthousiasme! ma
+maîtresse vous porte aux nues! son fils n'a d'espoir qu'en vous seul!
+notre pupille vous révère!...
+
+BÉGEARSS, _d'un ton bien fat, secouant le tabac de son jabot_.
+
+Et toi, _Susanne_, qu'en dis-tu?
+
+SUSANNE.
+
+Ma foi, monsieur, je vous admire! Au milieu du désordre affreux que vous
+entretenez ici, vous seul êtes calme et tranquille; il me semble
+entendre un génie qui fait tout mouvoir à son gré.
+
+BÉGEARSS, _bien fat_.
+
+Mon enfant, rien n'est plus aisé. D'abord il n'est que deux pivots sur
+qui roule tout dans le monde, la morale et la politique. La morale, tant
+soit peu mesquine, consiste à être juste et vrai; elle est, dit-on, la
+clef de quelques vertus routinières.
+
+SUSANNE.
+
+Quant à la politique?...
+
+BÉGEARSS, _avec chaleur_.
+
+Ah! c'est l'art de créer des faits, de dominer, en se jouant, les
+évènemens et les hommes; l'intérêt est son but; l'intrigue son moyen:
+toujours sobre de vérités, ses vastes et riches conceptions sont un
+prisme qui éblouit. Aussi profonde que l'_Etna_, elle brûle et gronde
+long-temps avant d'éclater au dehors; mais alors rien ne lui résiste:
+elle exige de hauts talens: le scrupule seul peut lui nuire; (_En
+riant._) c'est le secret des négociateurs.
+
+SUSANNE.
+
+Si la morale ne vous échauffe pas, l'autre, en revanche, excite en vous
+un assez vif enthousiasme!
+
+BÉGEARSS, _averti, revient à lui_.
+
+Eh!... ce n'est pas elle; c'est toi!--Ta comparaison d'un génie.....--Le
+chevalier vient; laisse-nous.
+
+
+SCÈNE V.
+
+LÉON, BÉGEARSS.
+
+LÉON.
+
+Monsieur _Bégearss_, je suis au désespoir!
+
+BÉGEARSS, _d'un ton protecteur_.
+
+Qu'est-il arrivé, jeune ami?
+
+LÉON.
+
+Mon père vient de me signifier, avec une dureté!..... que j'eûsse à
+faire, sous deux jours, tous les apprêts de mon départ pour _Malte_:
+point d'autre train, dit-il, que _Figaro_, qui m'accompagne, et un valet
+qui courra devant nous.
+
+BÉGEARSS.
+
+Cette conduite est en effet bisarre, pour qui ne sait pas son secret;
+mais nous qui l'avons pénétré, notre devoir est de le plaindre. Ce
+voyage est le fruit d'une frayeur bien excusable! _Malte_ et vos vœux
+ne sont que le prétexte; un amour qu'il redoute, est son véritable
+motif.
+
+LÉON, _avec douleur_.
+
+Mais, mon ami, puisque vous l'épousez?
+
+BÉGEARSS, _confidentiellement_.
+
+Si son frère le croit utile à suspendre un fâcheux départ!..... Je ne
+verrais qu'un seul moyen....
+
+LÉON.
+
+O mon ami! dites-le moi?
+
+BÉGEARSS.
+
+Ce serait que madame votre mère vainquît cette timidité qui l'empêche,
+avec lui, d'avoir une opinion à elle; car sa douceur vous nuit bien plus
+que ne ferait un caractère trop ferme.--Supposons, qu'on lui ait donné
+quelque prévention injuste; qui a le droit, comme une mère, de rappeler
+un père à la raison? Engagez la à le tenter,... non pas aujourd'hui,
+mais........ demain, et sans y mettre de faiblesse.
+
+LÉON.
+
+Mon ami vous avez raison: cette crainte est son vrai motif. Sans doute
+il n'y a que ma mère qui puisse le faire changer. La voici qui vient
+avec celle..... que je n'ose plus adorer. (_Avec douleur._) O mon ami!
+rendez la bien heureuse.
+
+BÉGEARSS, _caressant_.
+
+En lui parlant tous les jours de son frère.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS, SUSANNE, LÉON.
+
+LA COMTESSE _coëffée, parée, portant une robe rouge et noire, et son
+bouquet de même couleur_.
+
+_Susanne_, donne mes diamans?
+
+(_Susanne va les chercher._)
+
+BÉGEARSS, _affectant de la dignité_.
+
+Madame, et vous Mademoiselle, je vous laisse avec cet ami; je confirme
+d'avance tout ce qu'il va vous dire. Hélas! ne pensez point au bonheur
+que j'aurais de vous appartenir à tous; votre repos doit seul vous
+occuper. Je n'y veux concourir que sous la forme que vous adopterez:
+mais, soit que Mademoiselle accepte ou non mes offres, recevez ma
+déclaration, que toute la fortune dont je viens d'hériter lui est
+destinée de ma part, dans un contrat, ou par un testament; je vais en
+faire dresser les actes: Mademoiselle choisira. Après ce que je viens de
+dire, il ne conviendrait pas que ma présence ici gênât un parti qu'elle
+doit prendre en toute liberté: mais, quel qu'il soit, ô mes amis, sachez
+qu'il est sacré pour moi: je l'adopte sans restriction. (_Il salue
+profondément et sort._)
+
+
+SCÈNE VII.
+
+LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE.
+
+LA COMTESSE _le regarde aller_.
+
+C'est un ange envoyé du ciel pour réparer tous nos malheurs.
+
+LÉON, _avec une douleur ardente_.
+
+O _Florestine_! il faut céder: ne pouvant être l'un à l'autre, nos
+premiers élans de douleur nous avaient fait jurer de n'être jamais à
+personne; j'accomplirai ce serment pour nous deux. Ce n'est pas
+tout-à-fait vous perdre, puisque je retrouve une sœur où j'espérais
+posséder une épouse. Nous pourrons encore nous aimer.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE, SUSANNE.
+
+SUSANNE _apporte l'écrin_.
+
+LA COMTESSE, _en parlant, met ses boucles d'oreilles, ses bagues, son
+bracelet, sans rien regarder_.
+
+_Florestine!_ épouse _Bégearss_; ses procédés l'en rendent digne; et
+puisque cet hymen fait le bonheur de ton parain, il faut l'achever
+aujourd'hui.
+
+(_Susanne sort et emporte l'écrin._)
+
+
+SCÈNE IX.
+
+LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE.
+
+LA COMTESSE _à Léon_.
+
+Nous, mon fils, ne sachons jamais ce que nous devons ignorer. Tu
+pleures, _Florestine_!
+
+FLORESTINE, _pleurant_.
+
+Ayez pitié de moi, Madame! Eh! comment soutenir autant d'assauts dans un
+seul jour? A peine j'apprends qui je suis, qu'il faut renoncer à
+moi-même, et me livrer... Je meurs de douleur et d'effroi. Dénuée
+d'objections contre M. _Bégearss_, je sens mon cœur à l'agonie, en
+pensant qu'il peut devenir... Cependant il le faut; il faut me sacrifier
+au bien de ce frère chéri; à son bonheur, que je ne puis plus faire.
+Vous dites que je pleure! Ah! je fais plus pour lui que si je lui
+donnais ma vie! Maman, ayez pitié de nous! bénissez vos enfans! ils sont
+bien malheureux! (_Elle se jette à genoux; Léon en fait autant._)
+
+LA COMTESSE _leur imposant les mains_.
+
+Je vous bénis, mes chers enfans. Ma _Florestine_ je t'adopte. Si tu
+savais à quel point tu m'es chère! Tu seras heureuse, ma fille, et du
+bonheur de la vertu; celui-là peut dédommager des autres. (_Ils se
+relèvent._)
+
+FLORESTINE.
+
+Mais croyez-vous, Madame, que mon dévouement le ramène à _Léon_, à son
+fils? car il ne faut pas se flatter: son injuste prévention va
+quelquefois jusqu'à la haine.
+
+LA COMTESSE.
+
+Chère fille, j'en ai l'espoir.
+
+LÉON.
+
+C'est l'avis de M. _Bégearss_: il me l'a dit; mais il m'a dit aussi
+qu'il n'y a que maman qui puisse opérer ce miracle; Aurez-vous donc la
+force de lui parler en ma faveur?
+
+LA COMTESSE.
+
+Je l'ai tenté souvent, mon fils, mais sans aucun fruit apparent.
+
+LÉON.
+
+O ma digne mère! c'est votre douceur qui m'a nui. La crainte de le
+contrarier vous a trop empêché d'user de la juste influence que vous
+donnent votre vertu et le respect profond dont vous êtes entourée. Si
+vous lui parliez avec force, il ne vous résisterait pas.
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous le croyez, mon fils? je vais l'essayer devant vous. Vos reproches
+m'affligent presqu'autant que son injustice. Mais, pour que vous ne
+gêniez pas le bien que je dirai de vous, mettez-vous dans mon cabinet;
+vous m'entendrez, de-là, plaider une cause si juste: vous n'accuserez
+plus une mère de manquer d'énergie, quand il faut défendre son fils!
+(_Elle sonne._) _Florestine_, la décence ne te permet pas de rester: vas
+t'enfermer; demande au ciel qu'il m'accorde quelque succès, et rende
+enfin la paix à ma famille désolée.
+
+(_Florestine sort._)
+
+
+SCÈNE X.
+
+SUSANNE, LA COMTESSE, LÉON.
+
+SUSANNE.
+
+Que veut Madame? elle a sonné.
+
+LA COMTESSE.
+
+Prie Monsieur, de ma part, de passer un moment ici.
+
+SUSANNE, _effrayée_.
+
+Madame! vous me faites trembler! Ciel! que va-t-il donc se passer? Quoi!
+Monsieur, qui ne vient jamais... sans...
+
+LA COMTESSE.
+
+Fais ce que je te dis, _Susanne_, et ne prends nul souci du reste.
+
+(_Susanne sort, en levant les bras au ciel, de terreur._)
+
+
+SCÈNE XI.
+
+LA COMTESSE, LÉON.
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous allez voir, mon fils, si votre mère est faible en défendant vos
+intérêts! Mais laissez-moi me recueillir, me préparer, par la prière, à
+cet important plaidoyer.
+
+(_Léon entre au cabinet de sa mère._)
+
+
+SCÈNE XII.
+
+LA COMTESSE, _seule, un genou sur son fauteuil_.
+
+Ce moment me semble terrible, comme le jugement dernier! Mon sang est
+prêt à s'arrêter... O mon Dieu! donnez-moi la force de frapper au
+cœur d'un époux? (_Plus bas._) Vous seul connaissez les motifs qui
+m'ont toujours fermé la bouche! Ah! s'il ne s'agissait du bonheur de mon
+fils; vous savez, ô mon Dieu! si j'oserais dire un seul mot pour moi!
+Mais enfin, s'il est vrai qu'une faute pleurée vingt ans, ait obtenu de
+vous un pardon généreux, comme un sage ami m'en assure: ô mon Dieu!
+donnez-moi la force de frapper au cœur d'un époux!
+
+
+SCÈNE XIII.
+
+LA COMTESSE, LE COMTE, LÉON _caché_.
+
+LE COMTE, _sèchement_.
+
+Madame, on dit que vous me demandez?
+
+LA COMTESSE, _timidement_.
+
+J'ai cru, Monsieur, que nous serions plus libres dans ce cabinet que
+chez vous.
+
+LE COMTE.
+
+M'y voilà, Madame; parlez.
+
+LA COMTESSE, _tremblante_.
+
+Asseyons-nous, Monsieur, je vous conjure, et prêtez-moi votre attention.
+
+LE COMTE, _impatient_.
+
+Non, j'entendrai debout; vous savez qu'en parlant je ne saurais tenir en
+place.
+
+LA COMTESSE _s'asseyant, avec un soupir, et parlant bas_.
+
+Il s'agit de mon fils... Monsieur.
+
+LE COMTE, _brusquement_.
+
+De votre fils, Madame?
+
+LA COMTESSE.
+
+Et quel autre intérêt pourrait vaincre ma répugnance à engager un
+entretien que vous ne recherchez jamais? Mais je viens de le voir dans
+un état à faire compassion: l'esprit troublé, le cœur serré de
+l'ordre que vous lui donnez de partir sur-le-champ; sur-tout du ton de
+dureté qui accompagne cet exil. Eh! comment a-t-il encouru la disgrâce
+d'un p... d'un homme si juste? Depuis qu'un exécrable duel nous a ravi
+notre autre fils....
+
+LE COMTE, _les mains sur le visage, avec un air de douleur_.
+
+Ah!...
+
+LA COMTESSE.
+
+Celui-ci, qui jamais ne dût connaître le chagrin, a redoublé de soins et
+d'attentions pour adoucir l'amertume des nôtres!
+
+LE COMTE, _se promenant doucement_.
+
+Ah!...
+
+LA COMTESSE.
+
+Le caractère emporté de son frère, son désordre, ses goûts et sa
+conduite déréglée nous en donnaient souvent de bien cruels. Le ciel
+sévère, mais sage en ses décrets, en nous privant de cet enfant, nous en
+a peut-être épargné de plus cuisans pour l'avenir.
+
+LE COMTE, _avec douleur_.
+
+Ah!... Ah!...
+
+LA COMTESSE.
+
+Mais, enfin, celui qui nous reste a-t-il jamais manqué à ses devoirs?
+Jamais le plus léger reproche fût-il mérité de sa part? Exemple des
+hommes de son âge, il a l'estime universelle: il est aimé, recherché,
+consulté. Son p...protecteur naturel, mon époux seul, paraît avoir les
+yeux fermés sur un mérite transcendant, dont l'éclat frappe tout le
+monde.
+
+LE COMTE _se promène, plus vîte sans parler_.
+
+LA COMTESSE, _prenant courage de son silence, continue d'un ton plus
+ferme, et l'élève par degrés_.
+
+En tout autre sujet, Monsieur, je tiendrais à fort grand honneur de vous
+soumettre mon avis, de modeler mes sentimens, ma faible opinion sur la
+vôtre; mais il s'agit... d'un fils...
+
+LE COMTE _s'agite en marchant_.
+
+LA COMTESSE.
+
+Quand il avait un frère aîné; l'orgueil d'un très-grand nom le
+condamnant au célibat, l'ordre de _Malte_ était son sort. Le préjugé
+semblait alors couvrir l'injustice de ce partage entre deux fils
+(_Timidement._) égaux en droits.
+
+LE COMTE _s'agite plus fort_. (_A part, d'un ton étouffé._)
+
+Egaux en droits!.....
+
+LA COMTESSE, _un peu plus fort_.
+
+Mais depuis deux années qu'un accident affreux.... les lui a tous
+transmis; n'est-il pas étonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le
+relever de ses vœux? Il est de notoriété que vous n'avez quitté
+l'_Espagne_ que pour dénaturer vos biens, par la vente, ou par des
+échanges. Si c'est pour l'en priver, Monsieur, la haine ne va pas plus
+loin! Puis, vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la
+maison p.....par vous habitée! Permettez-moi de vous le dire; un
+traitement aussi étrange est sans excuse aux yeux de la raison.
+Qu'a-t-il fait pour le mériter?
+
+LE COMTE, _s'arrête; d'un ton terrible_.
+
+Ce qu'il a fait!
+
+LA COMTESSE, _effrayée_.
+
+Je voudrais bien, Monsieur, ne pas vous offenser!
+
+LE COMTE, _plus fort_.
+
+Ce qu'il a fait, Madame! Et c'est vous qui le demandez?
+
+LA COMTESSE, _en désordre_.
+
+Monsieur, Monsieur! vous m'effrayez beaucoup!
+
+LE COMTE, _avec fureur_.
+
+Puisque vous avez provoqué l'explosion du ressentiment qu'un respect
+humain enchaînait, vous entendrez son arrêt et le vôtre.
+
+LA COMTESSE, _plus troublée_.
+
+Ah, Monsieur! Ah, Monsieur!....
+
+LE COMTE.
+
+Vous demandez ce qu'il a fait?
+
+LA COMTESSE, _levant les bras_.
+
+Non, Monsieur, ne me dites rien!
+
+LE COMTE, _hors de lui_.
+
+Rappelez-vous, femme perfide, ce que vous avez fait vous-même! et
+comment, recevant un adultère dans vos bras, vous avez mis dans ma
+maison cet enfant étranger, que vous osez nommer mon fils.
+
+LA COMTESSE, _au désespoir, veut se lever_.
+
+Laissez-moi m'enfuir, je vous prie.
+
+LE COMTE, _la clouant sur son fauteuil_.
+
+Non, vous ne fuirez pas; vous n'échapperez point à la conviction qui
+vous presse. (_Lui montrant sa lettre._) Connaissez-vous cette écriture?
+Elle est tracée de votre main coupable! et ces caractères sanglans qui
+lui servirent de réponse...
+
+LA COMTESSE, _anéantie_.
+
+Je vais mourir! je vais mourir!
+
+LE COMTE, _avec force_.
+
+Non, non; vous entendrez les traits que j'en ai soulignés! (_Il lit avec
+égarement._) «Malheureux insensé! notre sort est rempli; votre crime, le
+mien reçoit sa punition. Aujourd'hui, jour de _Saint-Léon_, patron de ce
+lieu, et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et
+mon désespoir...» (_Il parle._) Et cet enfant est né le jour de
+_Saint-Léon_, plus de dix mois après mon départ pour la _Vera Crux_!
+
+(_Pendant qu'il lit très-fort, on entend la Comtesse, égarée, dire des
+mots coupés qui partent du délire._)
+
+LA COMTESSE, _priant, les mains jointes_.
+
+Grand dieu! tu ne permets donc pas que le crime le plus caché demeure
+toujours impuni!
+
+LE COMTE.
+
+...Et de la main du corrupteur. (_Il lit._) «L'ami qui vous rendra ceci,
+quand je ne serai plus, est sûr.»
+
+LA COMTESSE, _priant_.
+
+Frappes, mon Dieu! car je l'ai mérité!
+
+LE COMTE _lit_.
+
+»Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les
+noms qu'on va donner à ce fils, héritier d'un autre.....
+
+LA COMTESSE, _priant_.
+
+Accepte l'horreur que j'éprouve, en expiation de ma faute!
+
+LE COMTE _lit_.
+
+»Puis-je espérer que le nom de _Léon_... (_Il parle._) Et ce fils
+s'appelle _Léon_!
+
+LA COMTESSE, _égarée, les yeux fermés_.
+
+O Dieu! mon crime fut bien grand, s'il égala ma punition! Que ta volonté
+s'accomplisse!
+
+LE COMTE, _plus fort_.
+
+Et, couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon
+éloignement pour lui?
+
+LA COMTESSE, _priant toujours_.
+
+Qui suis-je, pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit?
+
+LE COMTE.
+
+Et, lorsque vous plaidez pour l'enfant de ce malheureux, vous avez au
+bras mon portrait!
+
+LA COMTESSE, _en le détachant, le regarde_.
+
+Monsieur, Monsieur, je le rendrai; je sais que je n'en suis pas digne.
+(_Dans le plus grand égarement._) Ciel! que m'arrive-t-il? Ah! je perds
+la raison! Ma conscience troublée fait naître des fantômes!--Réprobation
+anticipée!... Je vois ce qui n'existe pas... Ce n'est plus vous; c'est
+lui qui me fait signe de le suivre, d'aller le rejoindre au tombeau!
+
+LE COMTE, _effrayé_.
+
+Comment? Eh bien! Non, ce n'est pas...
+
+LA COMTESSE, _en délire_.
+
+Ombre terrible! éloigne toi!
+
+LE COMTE _crie avec douleur_.
+
+Ce n'est pas ce que vous croyez!
+
+LA COMTESSE _jette le bracelet par terre_.
+
+Attends... Oui, je t'obéirai...
+
+LE COMTE, _plus troublé_.
+
+Madame, écoutez-moi...
+
+LA COMTESSE.
+
+J'irai... Je t'obéis... Je meurs... (_Elle reste évanouie._)
+
+LE COMTE, _effrayé, ramasse le bracelet_.
+
+J'ai passé la mesure... Elle se trouve mal... Ah! Dieu! Courons lui
+chercher du secours! (_Il sort, il s'enfuit._)
+
+(_Les convulsions de la douleur font glisser la Comtesse à terre._)
+
+
+SCÈNE XIV.
+
+LÉON _accourant_; LA COMTESSE _évanouie_.
+
+LÉON, _avec force_.
+
+O ma mère!... ma mère! c'est moi qui te donne la mort! (_Il l'enlève et
+la remet sur son fauteuil, évanouie._) Que ne suis-je parti, sans rien
+exiger de personne? j'aurais prévenu ces horreurs!
+
+
+SCÈNE XV.
+
+LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_.
+
+LE COMTE, _en rentrant s'écrie_.
+
+Et son fils!
+
+LÉON, _égaré_.
+
+Elle est morte! Ah! je ne lui survivrai pas! (_Il l'embrasse en
+criant._)
+
+LE COMTE, _effrayé_.
+
+Des sels! des sels! _Susanne!_ un million si vous la sauvez!
+
+LÉON.
+
+O malheureuse mère!
+
+SUSANNE.
+
+Madame, aspirez ce flacon. Soutenez-la, Monsieur; je vais tâcher de la
+dessèrer.
+
+LE COMTE, _égaré_.
+
+Romps tout, arrache tout! Ah! j'aurais dû la ménager!
+
+LÉON, _criant avec délire_.
+
+Elle est morte! elle est morte!
+
+
+SCÈNE XVI.
+
+LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_, FIGARO, _accourant_.
+
+FIGARO.
+
+Et qui, morte? Madame? Appaisez donc ces cris! c'est vous qui la ferez
+mourir! (_Il lui prend le bras._) Non, elle ne l'est pas; ce n'est
+qu'une suffocation; le sang qui monte avec violence. Sans perdre temps,
+il faut la soulager. Je vais chercher ce qu'il lui faut.
+
+LE COMTE, _hors de lui_.
+
+Des ailes, _Figaro_! ma fortune est à toi.
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+J'ai bien besoin de vos promesses lorsque Madame est en péril! (_Il sort
+en courant._)
+
+
+SCÈNE XVII.
+
+LE COMTE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_, SUSANNE.
+
+LÉON, _lui tenant le flacon sous le nez_.
+
+Si l'on pouvait la faire respirer! O Dieu! rends-moi ma malheureuse
+mère!.... La voici qui revient....
+
+SUSANNE, _pleurant_.
+
+Madame! allons, Madame!....
+
+LA COMTESSE, _revenant à elle_.
+
+Ah! qu'on a de peine à mourir!
+
+LÉON, _égaré_.
+
+Non Maman; vous ne mourrez pas!
+
+La Comtesse, _égarée_.
+
+O Ciel! entre mes juges! entre mon époux et mon fils! Tout est connu...
+et criminelle envers tous deux... (_Elle se jette à terre et se
+prosterne._) Vengez-vous l'un et l'autre! il n'est plus de pardon pour
+moi! (_Avec horreur._) Mère coupable! épouse indigne! un instant nous a
+tous perdus. J'ai mis l'horreur dans ma famille! J'allumai la guerre
+intestine entre le père et les enfans! Ciel juste! il fallait bien que
+ce crime fût découvert! Puisse ma mort expier mon forfait!
+
+LE COMTE, _au désespoir_.
+
+Non, revenez à vous! votre douleur a déchiré mon âme! Asseyons-la.
+_Léon!_.... Mon Fils! (_Léon fait un grand mouvement._) _Susanne_,
+asseyons-la.
+
+(_Ils la remettent sur le fauteuil._)
+
+
+SCÈNE XVIII.
+
+LES PRÉCÉDENS, FIGARO.
+
+FIGARO, _accourant_.
+
+Elle a repris sa connaissance?
+
+SUSANNE.
+
+Ah Dieu! j'étouffe aussi. (_Elle se dessère._)
+
+LE COMTE _crie_.
+
+_Figaro!_ vos secours!
+
+FIGARO, _étouffé_.
+
+Un moment, calmez-vous. Son état n'est plus si pressant. Moi qui étais
+dehors, grand Dieu! je suis rentré bien à propos!.... Elle m'avait fort
+effrayé! Allons, Madame, du courage!
+
+LA COMTESSE, _priant, renversée_.
+
+Dieu de bonté! fais que je meure!
+
+LÉON, _en l'asseyant mieux_.
+
+Non, Maman, vous ne mourrez pas, et nous réparerons nos torts. Monsieur!
+vous que je n'outragerai plus en vous donnant un autre nom, reprenez vos
+titres, vos biens; je n'y avais nul droit: hélas! je l'ignorais. Mais,
+par pitié, n'écrasez point d'un déshonneur public cette infortunée qui
+fut vôtre.... Une erreur expiée par vingt années de larmes, est-elle
+encore un crime, alors qu'en fait justice? Ma mère et moi, nous nous
+bannissons de chez vous.
+
+LE COMTE, _exalté_.
+
+Jamais! vous n'en sortirez point.
+
+LÉON.
+
+Un couvent sera sa retraite; et moi, sous mon nom de _Léon_, sous le
+simple habit d'un soldat, je défendrai la liberté de notre nouvelle
+Patrie. Inconnu, je mourrai pour elle, ou je la servirai en zêlé
+citoyen.
+
+(_Susanne pleure dans un coin; Figaro est absorbé dans l'autre._)
+
+LA COMTESSE, _péniblement_.
+
+_Léon!_ mon cher enfant! ton courage me rend la vie! Je puis encore la
+supporter, puisque mon fils a la vertu de ne pas détester sa mère. Cette
+fierté dans le malheur sera ton noble patrimoine. Il m'épousa sans
+biens; n'exigeons rien de lui. Le travail de mes mains soutiendra ma
+faible existence; et toi, tu serviras l'Etat.
+
+LE COMTE, _avec désespoir_.
+
+Non, _Rosine_! jamais. C'est moi qui suis le vrai coupable! de combien
+de vertus je privais ma triste vieillesse!....
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous en serez enveloppé.--_Florestine_ et _Bégearss_ vous restent.
+_Floresta_, votre fille, l'enfant chéri de votre cœur!.....
+
+LE COMTE, _étonné_.
+
+Comment?..... d'où savez-vous?.... qui vous l'a dit?.....
+
+LA COMTESSE.
+
+Monsieur donnez-lui tous vos biens, mon fils et moi n'y mettrons point
+d'obstacle; son bonheur nous consolera. Mais, avant de nous séparer, que
+j'obtienne au moins une grace! Apprenez-moi comment vous êtes possesseur
+d'une terrible lettre que je croyais brûlée avec les autres? Quelqu'un
+m'a-t-il trahie?
+
+FIGARO, _s'écriant_.
+
+Oui! l'infâme _Bégearss_: je l'ai surpris tantôt qui la remettait à
+Monsieur.
+
+LE COMTE, _parlant vîte_.
+
+Non, je la dois au seul hasard. Ce matin, lui et moi, pour un tout autre
+objet, nous examinions votre écrin, sans nous douter qu'il eût un double
+fond. Dans le débat et sous ses doigts, le secret s'est ouvert soudain,
+à son très-grand étonnement. Il a cru le coffre brisé!
+
+FIGARO, _criant plus fort_.
+
+Son étonnement d'un secret? Monstre! C'est lui qui l'a fait faire!
+
+LE COMTE.
+
+Est-il possible?
+
+LA COMTESSE.
+
+Il est trop vrai!
+
+LE COMTE.
+
+Des papiers frappent nos regards; il en ignorait l'existence, et, quand
+j'ai voulu les lui lire, il a refusé de les voir.
+
+SUSANNE, _s'écriant_.
+
+Il les a lus cent fois avec Madame!
+
+LE COMTE.
+
+Est-il vrai? Les connaissait-il?
+
+LA COMTESSE.
+
+Ce fut lui qui me les remit, qui les apporta de l'armée, lorsqu'un
+infortuné mourut.
+
+LE COMTE.
+
+Cet ami sûr, instruit de tout?.....
+
+FIGARO, LA COMTESSE, SUSANNE, _ensemble, criant_.
+
+C'est lui!
+
+LE COMTE.
+
+O scélératesse infernale! avec quel art il m'avait engagé! A présent je
+sais tout.
+
+FIGARO.
+
+Vous le croyez!
+
+LE COMTE.
+
+Je connais son affreux projet. Mais, pour en être plus certain,
+déchirons le voile en entier. Par qui savez-vous donc ce qui touche ma
+_Florestine_?
+
+LA COMTESSE, _vîte_.
+
+Lui seul m'en a fait confidence.
+
+LÉON, _vîte_.
+
+Il me l'a dit sous le secret.
+
+SUSANNE, _vîte_.
+
+Il me l'a dit aussi.
+
+LE COMTE, _avec horreur_.
+
+O monstre! Et moi j'allais la lui donner! mettre ma fortune en ses
+mains!
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+Plus d'un tiers y serait déjà, si je n'avais porté, sans vous le dire,
+vos trois millions d'or en dépôt chez M. _Fal_: vous alliez l'en rendre
+le maître, heureusement je m'en suis douté. Je vous ai donné son
+reçu....
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Le scélérat vient de me l'enlever, pour en aller toucher la somme.
+
+FIGARO, _désolé_.
+
+O proscription sur moi! Si l'argent est remis, tout ce que j'ai fait est
+perdu! Je cours chez M. _Fal_. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop
+tard!
+
+LE COMTE, _à Figaro_.
+
+Le traître n'y peut être encore.
+
+FIGARO.
+
+S'il a perdu un temps, nous le tenons. J'y cours. (_Il veut sortir._)
+
+Le COMTE, _vivement, l'arrête_.
+
+Mais, _Figaro_! que le fatal secret dont ce moment vient de t'instruire,
+reste enseveli dans ton sein?
+
+FIGARO, _avec une grande sensibilité_.
+
+Mon maître! il a vingt ans qu'il est dans ce sein-là, et dix que je
+travaille à empêcher qu'un monstre n'en abuse! Attendez sur-tout mon
+retour, avant de prendre aucun parti.
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Penserait-il se disculper?
+
+FIGARO.
+
+Il fera tout pour le tenter; (_Il tire une lettre de sa poche._) mais
+voici le préservatif. Lisez le contenu de cette épouvantable lettre; le
+secret de l'enfer est là. Vous me saurez bon gré d'avoir tout fait pour
+me la procurer. (_Il lui remet la lettre de Bégearss._) _Susanne!_ des
+goûtes à ta maîtresse! Tu sais comment je les prépare! (_Il lui donne un
+flacon._) Passez là sur sa chaise longue; et le plus grand calme autour
+d'elle. Monsieur, au moins, ne recommencez pas; elle s'éteindrait dans
+nos mains!
+
+LE COMTE, _exalté_.
+
+Recommencer! Je me ferais horreur!
+
+FIGARO, _à la Comtesse_.
+
+Vous l'entendez, Madame? le voilà dans son caractère! et c'est mon
+maître que j'entends. Ah! je l'ai toujours dit de lui: la colère, chez
+les bons cœurs, n'est qu'un besoin pressant de pardonner! (_Il
+s'enfuit._)
+
+(_Le Comte et Léon la prennent sous les bras; ils sortent tous._)
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+_Le Théâtre représente le grand salon du premier acte._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON, SUSANNE.
+
+(_La Comtesse, sans rouge, dans le plus grand désordre de parure._)
+
+LÉON, _soutenant sa mère_.
+
+Il fait trop chaud, maman, dans l'appartement intérieur. _Susanne_,
+avance une bergère. (_On l'assied._)
+
+LE COMTE _attendri, arrangeant les coussins_.
+
+Êtes-vous bien assise? Eh quoi! pleurer encore?
+
+LA COMTESSE _accablée_.
+
+Ah! laissez-moi verser des larmes de soulagement! ces récits affreux
+m'ont brisée! cette infâme lettre, sur-tout....
+
+LE COMTE _délirant_.
+
+Marié en Irlande, il épousait ma fille! et tout mon bien placé sur la
+banque de _Londres_, eût fait vivre un repaire affreux, jusqu'à la mort
+du dernier de nous tous!... Et qui sait, grand Dieu! quels moyens?...
+
+LA COMTESSE.
+
+Homme infortuné! calmez-vous! Mais il est temps de faire descendre
+_Florestine_; elle avait le cœur si serré de ce qui devait lui
+arriver! Vas la chercher _Susanne_, et ne l'instruis de rien.
+
+LE COMTE, _avec dignité_.
+
+Ce que j'ai dit à _Figaro_, _Susanne_, était pour vous, comme pour lui?
+
+SUSANNE.
+
+Monsieur, celle qui vit madame pleurer, prier pendant vingt ans, a trop
+gémi de ses douleurs, pour rien faire qui les accroisse! (_Elle sort._)
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON.
+
+LE COMTE, _avec un vif sentiment_.
+
+Ah! Rosine! séchez vos pleurs; et maudit soit qui vous affligera!
+
+LA COMTESSE.
+
+Mon fils! embrasse les genoux de ton généreux protecteur; et rends-lui
+grace pour ta mère. (_Il veut se mettre à genoux._)
+
+LE COMTE _le relève_.
+
+Oublions le passé, _Léon_. Gardons-en le silence, et n'émouvons plus
+votre mère. _Figaro_ demande un grand calme. Ah! respectons, sur-tout,
+la jeunesse de _Florentine_, en lui cachant soigneusement les causes de
+cet accident!
+
+
+SCÈNE III.
+
+FLORESTINE, SUSANNE, LES PRÉCÉDENS.
+
+FLORESTINE, _accourant_.
+
+Mon Dieu! Maman, qu'avez-vous donc?
+
+LA COMTESSE.
+
+Rien que d'agréable à t'apprendre; et ton parain va t'en instruire.
+
+LE COMTE.
+
+Hélas! ma Florestine! je frémis du péril où j'allais plonger ta
+jeunesse. Grace au Ciel, qui dévoile tout, tu n'épouseras point
+_Bégearss_! Non; tu ne seras point la femme du plus épouvantable
+ingrat!...
+
+FLORESTINE.
+
+Ah! Ciel! Léon!...
+
+LÉON.
+
+Ma sœur, il nous a tous joués!
+
+FLORESTINE, _au Comte_.
+
+Sa Sœur!
+
+LE COMTE.
+
+Il nous trompait. Il trompait les uns par les autres; et tu étais le
+prix de ses horribles perfidies. Je vais le chasser de chez moi.
+
+LA COMTESSE.
+
+L'instinct de ta frayeur te servait mieux que nos lumières. Aimable
+enfant! rends grâce au Ciel, qui te sauve d'un tel danger!
+
+LÉON.
+
+Ma sœur, il nous a tous joués!
+
+FLORESTINE, _au Comte_.
+
+Monsieur, il m'appèle sa sœur!
+
+LA COMTESSE, _exaltée_.
+
+Oui _Floresta_, tu es à nous. C'est-là notre secret chéri. Voilà ton
+père; voilà ton frère; et moi je suis ta mère pour la vie. Ah! garde-toi
+de l'oublier jamais! (_Elle tend la main au Comte._) Almaviva! pas-vrai
+qu'elle est _ma fille_?
+
+LE COMTE, _exalté_.
+
+Et lui, _mon fils_; voilà nos deux enfans. (_Tous se serrent dans les
+bras l'un de l'autre._)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FIGARO, M. FAL, _Notaire_, LES PRÉCÉDENS.
+
+FIGARO, _accourant et jettant son manteau_.
+
+Malédiction! Il a le porte-feuille. J'ai vu le traître l'emporter, quand
+je suis entré chez Monsieur.
+
+LE COMTE.
+
+O Monsieur Fal! vous vous êtes pressé!
+
+M. FAL, _vivement_.
+
+Non, Monsieur, au contraire. Il est resté plus d'une heure avec moi: m'a
+fait achever le contrat, y insérer la donation qu'il fait. Puis il m'a
+remis mon reçu, au bas duquel était le vôtre; en me disant que la somme
+est à lui; qu'elle est un fruit d'hérédité; qu'il vous l'a remise en
+confiance....
+
+LE COMTE.
+
+O scélérat! Il n'oublie rien!
+
+FIGARO.
+
+Que de trembler sur l'avenir!
+
+M. FAL.
+
+Avec ces éclaircissemens, ai-je pu refuser le porte-feuille qu'il
+exigeait? Ce sont trois millions au porteur. Si vous rompez le mariage,
+et qu'il veuille garder l'argent; c'est un mal presque sans remède.
+
+LE COMTE, _avec véhémence_.
+
+Que tout l'or du monde périsse; et que je sois débarassé de lui!
+
+FIGARO, _jettant son chapeau sur un fauteuil_.
+
+Dussé-je être pendu; il n'en gardera pas une obole! (_A Susanne._)
+Veille au dehors, _Susanne_. (_Elle sort._)
+
+M. FAL.
+
+Avez-vous un moyen de lui faire avouer devant de bons témoins, qu'il
+tient ce trésor de Monsieur? Sans cela, je défie qu'on puisse le lui
+arracher!
+
+FIGARO.
+
+S'il apprend par son allemand, ce qui se passe dans l'hôtel, il n'y
+rentrera plus.
+
+LE COMTE, _vivement_.
+
+Tant mieux! c'est tout ce que je veux! Ah! qu'il garde le reste!
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+Lui laisser par dépit l'héritage de vos enfans? ce n'est pas vertu,
+c'est faiblesse.
+
+LÉON _fâché_.
+
+_Figaro!_
+
+FIGARO _plus fort_.
+
+Je ne m'en dédis point. (_Au Comte._) Qu'obtiendra donc de vous
+l'attachement, si vous payez ainsi la perfidie?
+
+LE COMTE _se fâchant_.
+
+Mais, l'entreprendre sans succès; c'est lui ménager un triomphe....
+
+
+SCÈNE V.
+
+LES PRÉCÉDENS, SUSANNE.
+
+SUSANNE _à la porte, et criant_.
+
+Monsieur _Bégearss_ qui rentre! (_Elle sort._)
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LES PRÉCÉDENS, _excepté_ SUSANNE,
+
+(_Ils font tous un grand mouvement._)
+
+LE COMTE, _hors de lui_.
+
+Oh! traître!
+
+FIGARO, _très-vîte_.
+
+On ne peut plus se concerter; mais si vous m'écoutez, et me secondez
+tous, pour lui donner une sécurité profonde; j'engage ma tête au succès.
+
+M. FAL.
+
+Vous allez lui parler du porte-feuille et du contrat?
+
+FIGARO, _très-vite_.
+
+Non pas; il en sait trop pour l'entammer si brusquement! il faut
+l'amener de plus loin à faire un aveu volontaire. (_Au Comte._) Feignez
+de vouloir me chasser.
+
+LE COMTE, _troublé_.
+
+Mais, mais, sur quoi?
+
+
+SCÈNE VII.
+
+LES PRÉCÉDENS, SUSANNE, BÉGEARSS.
+
+SUSANNE, _accourant_.
+
+Monsieur _Bégeaaaaaaarss_! (_Elle se range près de la Comtesse._)
+
+BÉGEARSS, _montre une grande surprise_.
+
+FIGARO, _s'écrie, en le voyant_.
+
+Monsieur _Bégearss_! (_humblement._) Eh bien! ce n'est qu'une
+humiliation de plus. Puisque vous attachez à l'aveu de mes torts le
+pardon que je sollicite; j'espère que Monsieur ne sera pas moins
+généreux.
+
+BÉGEARSS, _étonné_.
+
+Qu'y a-t-il donc? Je vous trouve assemblés!
+
+LE COMTE, _brusquement_.
+
+Pour chasser un sujet indigne.
+
+BÉGEARSS, _plus surpris encore, voyant le Notaire_.
+
+Et Monsieur _Fal_?
+
+M. FAL, _lui montrant le contrat_.
+
+Voyez qu'on ne perd point de temps, tout ici concourt avec vous.
+
+BÉGEARSS, _surpris_.
+
+Ha! ha!.....
+
+LE COMTE, _impatient, à Figaro_.
+
+Pressez-vous; ceci me fatigue.
+
+(_Pendant cette scène, Bégearss les examine l'un après l'autre, avec la
+plus grande attention._)
+
+FIGARO, _l'air suppliant, adressant la parole au Comte_.
+
+Puisque la feinte est inutile; achevons mes tristes aveux. Oui, pour
+nuire à Monsieur _Bégearss_, je répète avec confusion, que je me suis
+mis à l'épier, le suivre, et le troubler par-tout: (_au Comte_) car
+Monsieur n'avait pas sonné, lorsque je suis entré chez lui, pour savoir
+ce qu'on y fesait du coffre aux brillans de Madame, que j'ai trouvé-là
+tout ouvert.
+
+BÉGEARSS.
+
+Certes! ouvert à mon grand regret!
+
+LE COMTE, _fait un mouvement inquiétant_.
+
+(_A part._) Quelle audace!
+
+FIGARO, _se courbant, le tire par l'habit pour l'avertir_.
+
+Ah! mon Maître!
+
+M. FAL, _effrayé_.
+
+Monsieur!
+
+BÉGEARSS, _au Comte_, (_à part._)
+
+Modérez-vous; ou nous ne sçaurons rien.
+
+LE COMTE, _frappe du pied_.
+
+BÉGEARSS, _l'examine_.
+
+FIGARO, _soupirant, dit au Comte_.
+
+C'est ainsi que sachant Madame enfermée avec lui, pour brûler de
+certains papiers dont je connaissais l'importance; je vous ai fait venir
+subitement.
+
+BÉGEARSS, _au Comte_.
+
+Vous l'ai-je dit?
+
+LE COMTE, _mord son mouchoir de fureur_.
+
+SUSANNE, _bas à Figaro_, (_par derrière._)
+
+Achève, achève!
+
+FIGARO.
+
+Enfin vous voyant tous d'accord, j'avoue que j'ai fait l'impossible pour
+provoquer entre Madame et vous la vive explication..... qui n'a pas eu
+la fin que j'espérais.....
+
+LE COMTE, _à Figaro, avec colère_.
+
+Finissez-vous ce plaidoyer?
+
+FIGARO, _bien humble_.
+
+Hélas! je n'ai plus rien à dire; puisque c'est cette explication qui a
+fait chercher Monsieur _Fal_, pour finir ici le contrat. L'heureuse
+étoile de Monsieur a triomphé de tous mes artifices..... Mon maître! en
+faveur de trente ans.....
+
+LE COMTE, _avec humeur_.
+
+Ce n'est pas à moi de juger. (_Il marche vîte._)
+
+FIGARO.
+
+Monsieur _Bégearss_!....
+
+BÉGEARSS, _qui a repris sa sécurité, dit ironiquement_.
+
+Qui! moi? cher ami, je ne comptais guères vous avoir tant d'obligations!
+(_Elevant son ton._) Voir mon bonheur accéléré par le coupable effort
+destiné à me le ravir! (_A Léon et Florestine._) O jeunes gens! quelle
+leçon! marchons avec candeur dans le sentier de la vertu. Voyez que tôt
+ou tard l'intrigue est la perte de son auteur.
+
+FIGARO, _prosterné_.
+
+Ah! oui!
+
+BÉGEARSS, _au Comte_.
+
+Monsieur, pour cette fois encore, et qu'il parte!
+
+LE COMTE, _à Bégearss, durement_.
+
+C'est-là votre arrêt?..... j'y souscris.
+
+FIGARO, _ardemment_.
+
+Monsieur _Bégearss_! je vous le dois. Mais je vois M. _Fal_ pressé
+d'achever un contrat.....
+
+LE COMTE, _brusquement_.
+
+Les articles m'en sont connus.
+
+M. FAL.
+
+Hors celui-ci. Je vais vous lire la donation que Monsieur fait...
+(_cherchant l'endroit._) M., M., M., Messire _James-Honoré Bégearss_....
+Ah! (_il lit_) «et pour donner à la Demoiselle future épouse, une preuve
+non équivoque de son attachement pour elle; ledit Seigneur futur époux
+lui fait donation entière de tous les grands biens qu'il possède;
+consistant aujourd'hui, (_il appuie en lisant_) (ainsi qu'il le déclare,
+et les a exhibés à nous Notaires soussignés), en trois millions d'or ici
+joints, en très-bons effets au porteur.» (_Il tend la main en lisant._)
+
+BÉGEARSS.
+
+Les voilà dans ce porte-feuille. (_Il donne le porte-feuille à Fal._) Il
+manque deux milliers de louis, que je viens d'en ôter pour fournir aux
+apprêts des noces.
+
+FIGARO _montrant le Comte, et vivement_.
+
+Monsieur a décidé qu'il paierait tout; j'ai l'ordre.
+
+BÉGEARSS, _tirant les effets de sa poche et les remettant au notaire_.
+
+En ce cas enregistrez-les; que la donation soit entière!
+
+FIGARO _retourné, se tient la bouche pour ne pas rire_.
+
+M. FAL _ouvre le porte-feuille, y remet les effets_.
+
+M. FAL _montrant Figaro_.
+
+Monsieur va tout additionner, pendant que nous achèverons. (_Il donne le
+porte-feuille ouvert à Figaro; qui, voyant les effets, dit:_)
+
+FIGARO, _l'air exalté_.
+
+Et moi j'éprouve qu'un bon repentir est comme toute bonne action; qu'il
+porte aussi sa récompense.
+
+BÉGEARSS.
+
+En quoi?
+
+FIGARO.
+
+J'ai le bonneur de m'assurer qu'il est ici plus d'un généreux homme. Oh!
+que le Ciel comble les vœux de deux amis aussi parfaits! Nous n'avons
+nul besoin d'écrire. (_Au Comte._) Ce sont vos effets au porteur: oui
+Monsieur, je les reconnais. Entre M. _Bégearss_ et vous, c'est un combat
+de générosité; l'un donne ses biens à l'époux; l'autre les rend à sa
+future! (_Aux jeunes gens._) Monsieur, Mademoiselle! Ah! quel
+bienfaisant protecteur, et que vous allez le chérir...... Mais, que
+dis-je? l'enthousiasme m'aurait-il fait commettre une indiscrétion
+offensante? (_Tout le monde garde le silence._)
+
+BÉGEARSS, _un peu surpris, se remet; prend son parti, et dit_:
+
+Elle ne peut l'être pour personne, si mon ami ne la désavoue pas; s'il
+met mon âme à l'aise, en me permettant d'avouer que je tiens de lui ces
+effets. Celui-là n'a pas un bon cœur, que la gratitude fatigue; et
+cet aveu manquait à ma satisfaction. (_montrant le Comte._) Je lui dois
+bonheur et fortune; et quand je les partage avec sa digne fille, je ne
+fais que lui rendre ce qui lui appartient de droit. Remettez-moi le
+porte-feuille; je ne veux avoir que l'honneur de le mettre à ses pieds
+moi-même, en signant notre heureux contrat. (_Il veut le reprendre._)
+
+FIGARO, _sautant de joie_.
+
+Messieurs, vous l'avez entendu? vous témoignerez s'il le faut. Mon
+maître, voilà vos effets; donnez-les à leur détempteur, si vôtre cœur
+l'en juge digne. (_Il lui remet le porte-feuille._)
+
+LE COMTE, _se levant, à Bégearss_.
+
+Grand Dieu! les lui donner! homme cruel sortez de ma maison; l'enfer
+n'est pas aussi profond que vous! grâce à ce bon vieux serviteur, mon
+imprudence est réparée: sortez à l'instant de chez moi.
+
+BÉGEARSS.
+
+O mon ami! vous êtes encore trompé!
+
+LE COMTE, _hors de lui, le bride de sa lettre ouverte_.
+
+LE COMTE.
+
+Et cette lettre, Monstre! m'abuse-t-elle aussi?
+
+BÉGEARSS _la voit; furieux, il arrache au Comte la lettre, et se montre
+tel qu'il est_.
+
+Ah!.... Je suis joué! mais j'en aurai raison.
+
+LÉON.
+
+Laissez en paix une famille que vous avez remplie d'horreur.
+
+BÉGEARSS _furieux_.
+
+Jeune insensé! c'est toi qui vas payer pour tous; je t'appelle au
+combat.
+
+LÉON, _vîte_.
+
+J'y cours.
+
+LE COMTE, _vîte_.
+
+Léon!
+
+LA COMTESSE, _vîte_.
+
+Mon fils!
+
+FLORESTINE, _vîte_.
+
+Mon frère!
+
+LE COMTE.
+
+_Léon!_ Je vous défends..... (_à Bégearss_) Vous vous êtes rendu indigne
+de l'honneur que vous demandez: Ce n'est point par cette voie-là qu'un
+homme comme vous doit terminer sa vie.
+
+BÉGEARSS _fait un geste affreux, sans parler_.
+
+FIGARO, _arrêtant Léon, vivement_.
+
+Non, jeune homme! vous n'irez point; Monsieur votre père a raison, et
+l'opinion est réformée sur cette horrible frénésie; on ne combattra plus
+ici que les ennemis de l'état. Laissez-le en proie à sa fureur; et s'il
+ose vous attaquer, défendez-vous comme d'un assassin; personne ne
+trouve mauvais qu'on tue une bête enragée! mais il se gardera de l'oser;
+l'homme capable de tant d'horreurs doit être aussi lâche que vil!
+
+BÉGEARSS _hors de lui_.
+
+Malheureux!
+
+LE COMTE, _frappant du pied_.
+
+Nous laissez-vous enfin? c'est un supplice de vous voir. (_La Comtesse
+est effrayée sur son siége; Florestine et Susanne la soutiennent; Léon
+se réunit à elles._)
+
+BÉGEARSS, _les dents serrées_.
+
+Oui morbleu! je vous laisse; mais j'ai la preuve en main de votre infâme
+trahison! vous n'avez demandé l'agrément de Sa Majesté, pour échanger
+vos biens d'Espagne, que pour être à portée de troubler sans péril
+l'autre côté des pyrénées.
+
+LE COMTE.
+
+O monstre! que dit-il?
+
+BÉGEARSS.
+
+Ce que je vais dénoncer à _Madrid_. N'y eût-il que le buste en grand
+d'un _Washington_, dans votre cabinet; j'y fais confisquer tous vos
+biens.
+
+FIGARO _criant_.
+
+Certainement; le tiers au dénonciateur.
+
+BÉGEARSS.
+
+Mais, pour que vous n'échangiez rien, je cours chez notre ambassadeur
+arrêter dans ses mains l'agrément de Sa Majesté, que l'on attend par ce
+courrier.
+
+FIGARO, _tirant un paquet de sa poche, s'écrie vivement_:
+
+L'agrément du Roi? le voici; j'avais prévu le coup; je viens, de votre
+part, d'enlever le paquet au secrétariat d'ambassade; le courrier
+d'Espagne arrivait!
+
+LE COMTE, _avec vivacité, prend le paquet_.
+
+BÉGEARSS _furieux, frappe sur son front, fait deux pas pour sortir et se
+retourne_.
+
+Adieu, famille abandonnée! maison sans mœurs et sans honneur! Vous
+aurez l'impudeur de conclure un mariage abominable, en unissant le frère
+avec la sœur: mais l'univers saura votre infâmie! (_Il sort._)
+
+
+SCÈNE VIIIe. ET DERNIÈRE.
+
+LES PRÉCÉDENS, _excepté_ BÉGEARSS.
+
+FIGARO _follement_.
+
+Qu'il fasse des libelles! dernière ressource des lâches! Il n'est plus
+dangereux; bien démasqué: à bout de voie, et pas vingt-cinq louis dans
+le monde! Ah Monsieur _Fal_! je me serais poignardé s'il eût gardé les
+deux mille louis qu'il avait soustraits du paquet! (_Il reprend un ton
+grave._) D'ailleurs, nul ne sait mieux que lui, que par la nature et la
+loi, ces jeunes gens ne se sont rien; qu'ils sont étrangers l'un à
+l'autre.
+
+LE COMTE _l'embrasse et crie_:
+
+_O Figaro!_.... Madame, il a raison.
+
+LÉON, _très-vîte_.
+
+Dieux! Maman! quel espoir!
+
+FLORESTINE, _au Comte_.
+
+Eh quoi! Monsieur, n'êtes-vous plus....
+
+LE COMTE, _ivre de joie_.
+
+Mes enfans, nous y reviendrons; et nous consulterons, sous des noms
+supposés, des gens de loi, discrets, éclairés, pleins d'honneur. O mes
+enfans! il vient un âge où les honnêtes gens se pardonnent leurs torts,
+leurs anciennes foiblesses! font succéder un doux attachement aux
+passions orageuses qui les avaient trop désunis. _Rosine!_ (c'est le nom
+que votre époux vous rend.) allons nous reposer des fatigues de la
+journée. _Monsieur Fal!_ restez avec nous. Venez mes deux enfans!----
+_Susanne_, embrasse ton mari! et que nos sujets de querelles soient
+ensevelis pour toujours! (_à Figaro._) Les deux mille louis qu'il avait
+soustraits, je te les donne, en attendant la récompense qui t'est bien
+dûe!....
+
+FIGARO, _vivement_.
+
+A moi, Monsieur? non s'il vous plait; moi, gâter par un vil salaire, le
+bon service que j'ai fait? ma récompense est de mourir chez vous. Jeune,
+si j'ai failli souvent; que ce jour acquitte ma vie! O ma vieillesse!
+pardonne à ma jeunesse, elle s'honorera de toi. Un jour a changé notre
+état! plus d'oppresseur, d'hypocrite insolent! Chacun a bien fait son
+devoir: ne plaignons point quelques momens de trouble; on gagne assez
+dans les familles quand on en expulse un méchant.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'autre Tartuffe, ou La mère coupable, by
+Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTRE TARTUFFE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.