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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'autre Tartuffe, ou La mère coupable + +Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais + +Release Date: January 3, 2011 [EBook #34841] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTRE TARTUFFE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +L'AUTRE TARTUFFE, + +OU + +LA MÈRE COUPABLE. + + + + +AVIS DE L'IMPRIMEUR. + + +Le Citoyen RONDONNEAU, propriétaire de cette édition, la seule avouée +par l'Auteur, prévient ses Concitoyens qu'il en a déposé deux +exemplaires à la Bibliothèque nationale, pour lui assurer l'exercice des +droits que donne la loi du 19 juillet 1793, de poursuivre _tout +contrefacteur, et tout distributeur d'édition contrefaite_. + +Il prévient en outre ses Concitoyens qu'il vient d'ouvrir la vente de ce +qui reste des Œuvres de Voltaire, édition de Kell, _in-8.º_ et +_in-12_: la première en 70 volumes, la seconde en 92 volumes, ainsi que +des diverses parties qui forment le complément des exemplaires +imparfaits. + +On trouvera de plus au Dépôt des Lois, place du Carrousel, 1.º des +exemplaires de la correspondance de Voltaire, imprimée séparément de ses +œuvres, en 19 volumes _in-8.º_ et en 23 volumes _in-12_; ces éditions +particulières ont été faites pour ceux qui ont des éditions des +œuvres de Voltaire antérieures à l'édition complette de Kell. + +2.º De la Henriade, 1 vol. _in-4.º_ + +3.º De la Pucelle, 1 vol. _in-4.º_ ou 2 vol. _in-12._ + +4.º Du Mariage de Figaro ou la Folle Journée, 1 vol. _in-8.º_ + +La vente se fera au comptant. On trouvera au Dépôt le tableau des prix +des différentes éditions, et les conditions du paiement, tant pour les +Libraires que pour les Particuliers. + +On trouvera au même Dépôt la collection de toutes les estampes ou les +portions séparées de toutes les parties incomplettes qui restent à +livrer. + + + + +L'AUTRE TARTUFFE, + +ou + +LA MÈRE COUPABLE. + +DRAME EN CINQ ACTES, EN PROSE; + +PAR P. A. CARON-BEAUMARCHAIS. + +_Remis au Théâtre de la rue Feydeau, avec des changemens, +et joué le 16 Floréal an V, (5 Mai 1797) +par les anciens Acteurs du Théâtre Français._ + + On gagne assés dans les familles, + quand on en expulse un méchant. + _dernière phrase de la Pièce._ + +ÉDITION ORIGINALE. + +A PARIS, + +CHEZ RONDONNEAU et Compagnie, au Dépôt des Lois, place du Carrousel. + +1797. + + + + +UN MOT SUR LA MÈRE COUPABLE. + + +Pendant ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé +cette Pièce, uniquement pour prévenir l'abus d'une contrefaçon infidèle, +furtive, et prise à la volée pendant les représentations[1]. Mais ces +amis eux-mêmes, pour éviter d'être froissés par les agens de la terreur, +s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols, (car +alors tout était péril) se crurent obligés de les défigurer, d'altérer +même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes. + +[1] Elle fut représentée, pour la première fois, au Théâtre du +Marais, le 26 Juin 1792. + +Honorablement rappelé dans ma patrie, après quatre années d'infortunes, +et la Pièce étant désirée par les anciens Acteurs du Théâtre français, +dont on connaît les grands talens; je la restitue en entier dans son +premier état. Cette édition est celle que j'avoue. + +Parmi les vues de ces artistes, j'entre dans celle de présenter, en +trois séances consécutives, tout le roman de la famille _Almaviva_, +dont les deux premières époques ne semblent pas, dans leur gaîté légère, +offrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralité +de la dernière; mais qui, dans le plan de l'auteur, ont une connexion +intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de +_la Mère coupable_. + +J'ai donc pensé avec les Comédiens, que nous pouvions dire au Public: +Après avoir bien ri, le premier jour, _au Barbier de Séville_, de la +turbulente jeunesse _du Comte Almaviva_, laquelle est à-peu-près celle +de tous les hommes: + +Après avoir, le second jour, gaîment considéré, _dans la Folle journée_, +les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres: + +Par le tableau de sa vieillesse, et voyant _la Mère coupable_, venez +vous convaincre avec nous, que tout homme qui n'est pas né un +épouvantable méchant, finit toujours par être bon, quand l'âge des +passions s'éloigne, et sur-tout quand il a goûté le bonheur si doux +d'être père! c'est le but moral de la Pièce. Elle en renferme plusieurs +autres que ses détails feront sortir. + +Et moi, l'Auteur, j'ajoute ici: Venez juger _la Mère coupable_, avec le +bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque +plaisir à mêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette +femme infortunée: si ses pleurs commandent les vôtres, laissez-les +couler doucement. Les larmes qu'on verse au théâtre, sur des maux +simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle, sont douces. On +est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la +compassion! + +Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur, +l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille; Ah! +je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurais pas pu l'inventer. Le +_Tartuffe de Molière_ était celui de _la religion_: aussi de toute la +famille d'_Orgon_, ne trompa-t-il que le chef imbécile! Celui-ci, bien +plus dangereux, _Tartuffe de la probité_, a l'art profond de s'attirer +la respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est +celui-là qu'il fallait démasquer. C'est pour vous garantir des piéges de +ces monstres (et il en existe par-tout) que j'ai traduit sévèrement +celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le moi, en faveur de sa +punition, qui fait la clôture de la Pièce. Ce cinquième acte m'a couté; +mais je me serais cru plus méchant que _Bégearss_, si je l'avais laissé +jouir du moindre fruit de ses atrocités; si je ne vous eusse calmés +après des alarmes si vives. + +Peut être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui +me consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de l'âge. +Il m'a tourmenté bien long-temps! Mes deux comédies espagnoles ne furent +faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant, j'hésitais de m'en +occuper: je craignais de manquer de force; et peut-être n'en ai-je plus +à l'époque où je l'ai tenté! mais enfin, je l'ai composé dans une +intention droite et pure: avec la tête froide d'un homme, et le cœur +brûlant d'une femme, comme on l'a pensé de _Rousseau_. J'ai remarqué que +cet ensemble, cet _hermaphrodisme_ moral, est moins rare qu'on ne le +croit. + +Au reste, sans tenir à nul parti, à nulle secte, _la Mère coupable_ est +un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles; +auxquelles malheureusement le divorce, très-bon d'ailleurs, ne remédie +point. Quoi qu'on fasse, ces plaies secrètes, il les déchire au lieu de +les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cœur, +l'indulgence en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu +peindre et graver dans tous les esprits. + +Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre, en examinant cette +Pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie, fondue dans le +pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques +juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux +élémens réunis. _L'intrigue_, disaient-ils, est le propre des sujets +gais, c'est le nerf de la comédie: on adapte _le pathétique_ à la marche +simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes +hasardés s'évanouissent à l'application, comme on peut s'en convaincre +en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne +assigne à chacun son mérite; et le mêlange heureux de ces deux moyens +dramatiques employés avec art, peut produire un très-grand effet; voici +comment je l'ai tenté. + +Sur les antécédens connus (et c'est un fort grand avantage) j'ai fait en +sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre _le Comte +Almaviva_, la Comtesse et les deux enfans. Si j'avais reporté la Pièce à +l'âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût +arrivé. + +D'abord le drame eût dû s'appeler, non _la Mère coupable_, mais +_l'Epouse infidèle_, ou _les Epoux coupables_: ce n'était déjà plus le +même genre d'intérêt; il eût fallu y faire entrer des intrigues d'amour, +des jalousies, du désordre, que sais-je? de tous autres évènemens: et la +moralité que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux +devoirs de l'épouse honnête; cette moralité, perdue, enveloppée dans les +fougues de l'âge, n'aurait pas été apperçue. Mais, c'est vingt ans après +que les fautes sont consommées; quand les passions sont usées; que leurs +objets n'existent plus; à l'instant où les conséquences d'un désordre +presque oublié viennent peser sur l'établissement, sur le sort d'enfans +malheureux qui les ont toutes ignorées, et n'en sont pas moins les +victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute +sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui, +lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus près du danger de se voir +égarées, que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame. + +Puis, opposant au scélérat, notre pénétrant _Figaro_, vieux serviteur +très-attaché; le seul Être que le fripon n'a pu tromper dans la maison: +l'intrigue qui se noue entr'eux, s'établit sous cet autre aspect. + +Le scélérat inquiet, se dit: En vain j'ai le secret de tout le monde +ici; envain je me vois près de le tourner à mon profit; si je ne +parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur! + +D'autre côté, j'entends _le Figaro_: Si je ne réussis à dépister ce +monstre, à lui faire tomber le masque; la fortune, l'honneur, le bonheur +de cette maison; tout est perdu. _La Susanne_, jetée entre ces deux +lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir +pour hâter la chûte de l'autre. + +Ainsi, _la Comédie d'intrigue_, soutenant la curiosité, marche tout au +travers _du Drame_, dont elle renforce l'action, sans en diviser +l'intérêt qui se porte entier sur _la Mère_. Les deux enfans, aux yeux +du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils +s'épouseront, si le scélérat est chassé; car, ce qu'il y a de mieux +établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parens à nul degré; qu'ils +sont étrangers l'un à l'autre: ce que savent fort bien, dans le secret +du cœur, le Comte, la Comtesse, le scélérat, _Susanne_ et _Figaro_, +tous instruits des événemens; sans compter le Public qui assiste à la +Pièce, à qui nous n'avons rien caché. Tout l'art de l'hypocrite, en +déchirant le cœur du Père et de la Mère, consiste à effrayer les +jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre, en leur fesant croire à +chacun qu'ils sont enfans du même père! c'est-là le fond de son +intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler _complexe_. + +Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps, à tous +les lieux où les grands traits de la nature, et tous ceux qui +caractérisent le cœur de l'homme et ses secrèts, ne seront pas trop +méconnus. + +_Diderot_ comparant les ouvrages de _Richardson_ avec tous ces romans +que nous nommons l'_Histoire_, s'écrie, dans son enthousiasme pour cet +auteur juste et profond: _Peintre du cœur humain! c'est toi seul qui +ne ments jamais!_ Quel mot sublime! Et moi aussi j'essaye encor d'être +peintre du cœur humain: mais ma palette est desséchée par l'âge et +les contradictions. _La Mère coupable_ a dû s'en ressentir! + +Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan; le principe que +j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse! Un tel essai peut inspirer +le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homme de feu +l'entreprenne, y mêlant, d'un crayon hardi, l'_intrigue_ avec _le +pathétique_! Qu'il broye et fonde savament les vives couleurs de chacun! +Qu'il nous peigne à grands traits l'homme vivant en société, son état, +ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la +vérité frappante que l'exagération même, qui fait briller les autres +genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement! Touchés, +intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le _Drame_ est un genre +décoloré, né de l'impuissance de produire ou Tragédie, ou Comédie. +L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas. + +O mes Concitoyens, vous à qui j'offre cet essai! s'il vous parait faible +ou manqué; critiqués-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres +Pièces, on m'outragea long-temps pour avoir osé mettre au théâtre ce +jeune _Figaro_, que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en +riais. En vieillissant l'esprit s'attriste; le caractère se rembrunit. +J'ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à +ma personne, à l'occasion de mes ouvrages: on n'est pas maître de cela. + +Critiqués la Pièce: fort bien. Si l'Auteur est trop vieux pour en tirer +du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à +personne, et même elle n'est pas de bon goût. On peut offrir cette +remarque à une Nation renommée par son ancienne politesse, qui la fesait +servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de +la haute vaillance. + + + + +PERSONNAGES. + + +LE COMTE ALMAVIVA, _grand seigneur espagnol, d'une fierté noble, et sans +orgueil_. + +LA COMTESSE ALMAVIVA, _très-malheureuse, et d'une angélique piété_. + +LE CHEVALIER LÉON, _leur fils; jeune homme épris de la liberté, comme +toutes les âmes ardentes et neuves_. + +FLORESTINE, _pupille et filleule du comte Almaviva; jeune personne d'une +grande sensibilité_. + +M. BÉGEARSS, _Irlandais, major d'infanterie espagnole, ancien secrétaire +des ambassades du Comte; homme très-profond, et grand machinateur +d'intrigues, fomentant le trouble avec art_. + +FIGARO, _valet de chambre, chirurgien et homme de confiance du Comte; +homme formé par l'expérience du monde et des évènemens_. + +SUSANNE, _première camariste de la Comtesse; épouse de_ Figaro; +_excellente femme, attachée à sa maîtresse, et revenue des illusions du +jeune âge_. + +M. FAL, _notaire du Comte; homme exact et très-honnête_. + +GUILLAUME, _valet allemand de_ M. Bégearss; _homme trop simple pour un +tel maître_. + +La Scène est à Paris, dans l'hôtel occupé par la famille du Comte, et se +passe à la fin de 1790. + + + + +L'AUTRE TARTUFFE, OU LA MÈRE COUPABLE + + + + +ACTE PREMIER. + +_Le Théâtre représente un salon fort orné._ + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +SUSANNE, _seule, tenant des fleurs obscures, dont elle fait un bouquet_. + +Que Madame s'éveille et sonne; mon triste ouvrage est achevé. (_Elle +s'assied avec abandon._) A peine il est neuf heures, et je me sens déjà +d'une fatigue...... Son dernier ordre, en la couchant, m'a gâté ma nuit +toute entière..... _Demain, Susanne, au point du jour, fais apporter +beaucoup de fleurs, et garnis-en mes cabinets._--- Au portier:--- _Que, +de la journée, il n'entre personne pour moi.----- Tu me formeras un +bouquet de fleurs noires et rouge foncé, un seul œillet blanc au +milieu_...... Le voilà.--Pauvre Maîtresse! elle pleurait!... Pour qui ce +mélange d'apprêts?.... Eeeh! si nous étions en Espagne, ce serait +aujourd'hui la fête de son fils _Léon_......... (_avec mystère._) et +d'un autre homme qui n'est plus! (_Elle regarde les fleurs._) Les +couleurs du sang et du deuil! (_Elle soupire._) Ce cœur blessé ne +guérira jamais!--- Attachons-le d'un crêpe noir, puisque c'est-là sa +triste fantaisie! (_Elle attache le bouquet._) + + +SCÈNE II. + +SUSANNE, FIGARO _regardant avec mystère_. (_Cette scène doit marcher +chaudement._) + +SUSANNE. + +Entre donc, _Figaro_! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez +ta femme! + +FIGARO. + +Peut-on vous parler librement? + +SUSANNE. + +Oui, si la porte reste ouverte. + +FIGARO. + +Et pourquoi cette précaution? + +SUSANNE. + +C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment à l'autre. + +FIGARO, _appuyant_. + +_Honoré-Tartuffe--Bégearss?_ + +SUSANNE. + +Et c'est un rendez-vous donné.--Ne t'accoutume donc pas à charger son +nom d'épithètes; cela peut se redire et nuire à tes projets. + +FIGARO. + +Il s'appelle _Honoré_! + +SUSANNE. + +Mais non pas _Tartuffe_. + +FIGARO. + +Morbleu! + +SUSANNE. + +Tu as le ton bien soucieux! + +FIGARO. + +Furieux! (_Elle se lève._) Est-ce là notre convention? M'aidez-vous +franchement, _Suzanne_, à prévenir un grand désordre? Serais-tu dupe +encore de ce très-méchant homme? + +SUSANNE. + +Non; mais je crois qu'il se méfie de moi; il ne me dit plus rien. J'ai +peur, en vérité, qu'il ne nous croye raccommodés. + +FIGARO. + +Feignons toujours d'être brouillés. + +SUSANNE. + +Mais qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur? + +FIGARO. + +Recordons-nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes à +Paris, et que M. _Almaviva_..... (Il faut bien lui donner son nom, +puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle _Monseigneur_.......) + +SUSANNE, _avec humeur_. + +C'est beau! et Madame sort sans livrée! nous avons l'air de tout le +monde! + +FIGARO. + +Depuis, dis-je, qu'il a perdu, par une querelle du jeu, son libertin de +fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous! comme l'humeur du +Comte est devenue sombre et terrible! + +SUSANNE. + +Tu n'es pas mal bourru non plus! + +FIGARO. + +Comme son autre fils paraît lui devenir odieux! + +SUSANNE. + +Que trop! + +FIGARO. + +Comme Madame est malheureuse! + +SUSANNE. + +C'est un grand crime qu'il commet! + +FIGARO. + +Comme il redouble de tendresse pour sa pupille _Florestine_! Comme il +fait, sur-tout, des efforts pour dénaturer sa fortune! + +SUSANNE. + +Sais-tu, mon pauvre _Figaro_! que tu commences à radoter? Si je sais +tout cela, qu'est-il besoin de me le dire? + +FIGARO. + +Encor faut-il bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend! +N'est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais, le fléau de +cette famille, après avoir chiffré, comme secrétaire, quelques +ambassades auprès du Comte, s'est emparé de leurs secrets à tous? que ce +profond machinateur a su les entraîner, de l'indolente Espagne, en ce +pays, remué de fond en comble, espérant y mieux profiter de la désunion +où ils vivent, pour séparer le mari de la femme, épouser la pupille, et +envahir les biens d'une maison qui se délâbre? + +SUSANNE. + +Enfin, moi! que puis-je à cela? + +FIGARO. + +Ne jamais le perdre de vue; me mettre au cours de ses démarches. + +SUSANNE. + +Mais je te rends tout ce qu'il dit. + +FIGARO. + +Oh! ce qu'il dit..... n'est que ce qu'il veut dire! Mais saisir, en +parlant, les mots qui lui échappent, le moindre geste, un mouvement; +c'est-là qu'est le secret de l'âme! Il se trame ici quelque horreur! Il +faut qu'il s'en croye assuré; car je lui trouve un air..... plus faux, +plus perfide et plus fat; cet air des sots de ce pays, triomphant avant +le succès! Ne peux-tu être aussi perfide que lui? l'amadouer, le bercer +d'espoir? quoiqu'il demande, ne pas le refuser?... + +SUSANNE. + +C'est beaucoup! + +FIGARO. + +Tout est bien, et tout marche au but; si j'en suis promptement instruit. + +SUSANNE. + +.... Et si j'en instruis ma maîtresse? + +FIGARO. + +Il n'est pas tems encore; ils sont tous subjugués par lui. On ne te +croirait pas: tu nous perdrais, sans les sauver. Suis-le par-tout, comme +son ombre.... et moi, je l'épie au-dehors.... + +SUSANNE. + +Mon ami, je t'ai dit qu'il se défie de moi; et s'il nous surprenait +ensemble... Le voilà qui descend.... Ferme!....... ayons l'air de +quereller bien fort. (_Elle pose le bouquet sur la table._) + +FIGARO, _élevant la voix_. + +Moi, je ne le veux pas. Que je t'y prenne une autre fois!.... + +SUSANNE, _élevant la voix_. + +Certes!..... oui, je te crains beaucoup! + +FIGARO, _feignant de lui donner un soufflet_. + +Ah! tu me crains!.... Tiens, insolente! + +SUSANNE, _feignant de l'avoir reçu_. + +Des coups à moi.... chez ma maîtresse? + + +SCÈNE III. + +LE MAJOR BÉGEARSS, FIGARO, SUSANNE. + +BÉGEARSS, _en uniforme, un crêpe noir au bras_. + +Eh! mais quel bruit! Depuis une heure j'entends disputer de chez moi.... + +FIGARO, _à part_. + +Depuis une heure! + +BÉGEARSS. + +Je sors, je trouve une femme éplorée.... + +SUSANNE, _feignant de pleurer_. + +Le malheureux lève la main sur moi! + +BÉGEARSS. + +Ah l'horreur! monsieur _Figaro_! Un galant homme a-t-il jamais frappé +une personne de l'autre sexe? + +FIGARO, _brusquement_. + +Eh morbleu! Monsieur, laissez-nous! Je ne suis point _un galant homme_; +et cette femme n'est point _une personne de l'autre sexe_: elle est ma +femme; une insolente, qui se mêle dans des intrigues, et qui croit +pouvoir me braver, parce qu'elle a ici des gens qui la soutiennent. Ah! +j'entends la morigéner.... + +BÉGEARSS. + +Est-on brutal à cet excès? + +FIGARO. + +Monsieur, si je prends un arbitre de mes procédés envers elle, ce sera +moins vous que tout autre; et vous savez trop bien pourquoi! + +BÉGEARSS. + +Vous me manquez, Monsieur; je vais m'en plaindre à votre maître. + +FIGARO, _raillant_. + +Vous manquer! moi? c'est impossible. + +(_Il sort._) + + +SCÈNE IV. + +BÉGEARSS, SUSANNE. + +BÉGEARSS. + +Mon enfant, je n'en reviens point. Quel est donc le sujet de son +emportement? + +SUSANNE. + +Il m'est venu chercher querelle; il m'a dit cent horreurs de vous. Il me +défendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J'ai pris votre +parti; la dispute s'est échauffée; elle a fini par un soufflet.... Voilà +le premier de sa vie; mais moi, je veux me séparer; vous l'avez vu..... + +BÉGEARSS. + +Laissons cela.--Quelque léger nuage altérait ma confiance en toi; mais +ce débat l'a dissipé. + +SUSANNE. + +Sont-ce là vos consolations? + +BÉGEARSS. + +Vas! c'est moi qui t'en vengerai! il est bien tems que je m'acquitte +envers toi, ma pauvre _Susanne_! Pour commencer, apprends un grand +secret..... Mais sommes-nous bien sûrs que la porte est fermée? +(_Susanne y va voir._) (_Il dit à part_) Ah! si je puis avoir seulement +trois minutes l'écrin au double fonds que j'ai fait faire à la Comtesse, +où sont ces importantes lettres..... + +SUSANNE _revient_. + +Eh bien! ce grand secret? + +BÉGEARSS. + +Sers ton ami; ton sort devient superbe.--J'épouse _Florestine_; c'est un +point arrêté; son père le veut absolument. + +SUSANNE. + +Qui, son père? + +BÉGEARSS, _en riant_. + +Et d'où sors-tu donc? Règle certaine, mon enfant; lorsque telle +orpheline arrive chez quelqu'un, comme pupille, ou bien comme filleule, +elle est toujours la fille du mari. (_D'un ton sérieux._) Bref, je puis +l'épouser.... si tu me la rends favorable. + +SUSANNE. + +Oh! mais _Léon_ en est très amoureux. + +BÉGEARSS. + +Leur fils? (_froidement_) je l'en détacherai. + +SUSANNE, _étonnée_. + +Ha!.... Elle aussi, elle est fort éprise! + +BÉGEARSS. + +De lui?.... + +SUSANNE. + +Oui. + +BÉGEARSS, _froidement_. + +Je l'en guérirai. + +SUSANNE, _plus surprise_. + +Ha ha!..... Madame qui le sait, donne les mains à leur union! + +BÉGEARSS, _froidement_. + +Nous la ferons changer d'avis. + +SUSANNE, _stupéfaite_. + +Aussi?.... Mais _Figaro_, si je vois bien, est le confident du jeune +homme! + +BÉGEARSS. + +C'est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d'en être +délivrée? + +SUSANNE. + +S'il ne lui arrive aucun mal?... + +BÉGEARSS. + +Fi donc! la seule idée flétrit l'austère probité. Mieux instruits sur +leurs intérêts, ce sont eux-mêmes qui changeront d'avis. + +SUSANNE, _incrédule_. + +Si vous faites cela, Monsieur.... + +BÉGEARSS, _appuyant_. + +Je le ferai.--Tu sens que l'amour n'est pour rien dans un pareil +arrangement. (_L'air caressant._) Je n'ai jamais vraiment aimé que toi. + +SUSANNE, _incrédule_. + +Ah! si Madame avait voulu.... + +BÉGEARSS. + +Je l'aurais consolée sans doute; mais elle a dédaigné mes vœux!..... +Suivant le plan que le Comte a formé, la Comtesse va au couvent. + +SUSANNE, _vivement_. + +Je ne me prête à rien contre elle. + +BÉGEARSS. + +Que diable! il la sert dans ses goûts! Je t'entends toujours dire: _Ah! +c'est un ange sur la terre!_ + +SUSANNE, _en colère_. + +Eh bien! faut-il la tourmenter? + +BÉGEARSS, _riant_. + +Non; mais du moins la rapprocher de ce Ciel, la patrie des anges, dont +elle est un moment tombée!....... Et puisque, dans ces nouvelles et +merveilleuses lois, le divorce s'est établi.... + +SUSANNE, _vivement_. + +Le Comte veut s'en séparer? + +BÉGEARSS. + +S'il peut. + +SUSANNE, _en colère_. + +Ah! les scélérats d'hommes! quand on les étranglerait tous!.... + +BÉGEARSS, _riant_. + +J'aime à croire que tu m'en exceptes? + +SUSANNE. + +Ma foi!.... pas trop. + +BÉGEARSS, _riant_. + +J'adore ta franche colère: elle met à jour ton bon cœur! Quant à +l'amoureux chevalier; il le destine à voyager.... long-temps.--Le +_Figaro_, homme expérimenté, sera son discret conducteur. (_Il lui prend +la main._) Et voici ce qui nous concerne: Le Comte, _Florestine_ et moi, +habiterons le même hôtel: et la chère _Susanne_ à nous, chargée de toute +la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticité, aura +la grande main sur tout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal +contradicteur; des jours filés d'or et de soie, et la vie la plus +fortunée!... + +SUSANNE. + +A vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprès de +_Florestine_? + +BÉGEARSS, _caressant_. + +A dire vrai, j'ai compté sur tes soins. Tu fus toujours une excellente +femme! J'ai tout le reste dans ma main; ce point seul est entre les +tiennes. (_Vivement._) Par exemple, aujourd'hui tu peux nous rendre un +signalé.... + +SUSANNE _l'examine_. + +BÉGEARSS _se reprend_. + +Je dis _un signalé_, par l'importance qu'il y met. (_Froidement._) Car, +ma foi! c'est bien peu de chose! Le Comte aurait la fantaisie...... de +donner à sa fille, en signant le contrat, une parure absolument +semblable aux diamans de la Comtesse. Il ne voudrait pas qu'on le sût. + +SUSANNE, _surprise_. + +Ha ha!.... + +BÉGEARSS. + +Ce n'est pas trop mal vu! De beaux diamans terminent bien des choses! +Peut-être il va te demander d'apporter l'écrin de sa femme, pour en +confronter les dessins avec ceux de son joaillier.... + +SUSANNE. + +Pourquoi, comme ceux de Madame? C'est une idée assez bisarre! + +BÉGEARSS. + +Il prétend qu'ils soient aussi beaux.... Tu sens, pour moi, combien +c'était égal! Tiens, vois-tu? le voici qui vient. + + +SCÈNE V. + +LE COMTE, SUSANNE, BÉGEARSS. + +LE COMTE. + +Monsieur _Bégearss_, je vous cherchais. + +BÉGEARSS. + +Avant d'entrer chez vous, Monsieur, je venais prévenir _Susanne_; que +vous avez dessein de lui demander cet écrin..... + +SUSANNE. + +Au moins, Monseigneur, vous sentez.... + +LE COMTE. + +Eh! laisse-là ton _Monseigneur_! N'ai-je pas ordonné, en passant dans ce +pays-ci?...... + +SUSANNE. + +Je trouve, Monseigneur, que cela nous amoindrit. + +LE COMTE. + +C'est que tu t'entends mieux en vanité qu'en vraie fierté. Quand on veut +vivre dans un pays, il n'en faut point heurter les préjugés. + +SUSANNE. + +Eh bien! Monsieur, du moins vous me donnez votre parole.... + +LE COMTE, _fièrement_. + +Depuis quand suis-je méconnu? + +SUSANNE. + +Je vais donc vous l'aller chercher. (_A part._) Dame! _Figaro_ m'a dit +de ne rien refuser!.... + + +SCÈNE VI. + +LE COMTE, BÉGEARSS. + +LE COMTE. + +J'ai tranché sur le point qui paraissait l'inquiéter. + +BÉGEARSS. + +Il en est un, Monsieur, qui m'inquiète beaucoup plus; je vous trouve un +air accablé.... + +LE COMTE. + +Te le dirai-je, Ami! la perte de mon fils me semblait le plus grand +malheur. Un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure, et rend ma +vie insupportable. + +BÉGEARSS. + +Si vous ne m'aviez pas interdit de vous contrarier là-dessus, je vous +dirais que votre second fils.... + +LE COMTE, _vivement_. + +Mon second fils! je n'en ai point! + +BÉGEARSS. + +Calmez-vous, Monsieur; raisonnons. La perte d'un enfant chéri peut vous +rendre injuste envers l'autre; envers votre épouse, envers vous. Est-ce +donc sur des conjectures qu'il faut juger de pareils faits? + +LE COMTE. + +Des conjectures? Ah! j'en suis trop certain! Mon grand chagrin est de +manquer de preuves.--Tant que mon pauvre fils vécut, j'y mettais fort +peu d'importance. Héritier de mon nom, de mes places, de ma fortune.... +que me fesait cet autre individu? Mon froid dédain, un nom de terre, une +croix de Malthe, une pension, m'auraient vengé de sa mère et de lui! +Mais, conçois-tu mon désespoir, en perdant un fils adoré, de voir un +étranger succéder à ce rang, à ces titres; et, pour irriter ma douleur, +venir tous les jours me donner le nom odieux de _son père_? + +BÉGEARSS. + +Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant à vous appaiser; mais +la vertu de votre épouse..... + +LE COMTE, _avec colère_. + +Ah! ce n'est qu'un crime de plus. Couvrir d'une vie exemplaire un +affront tel que celui-là! Commander vingt ans par ses mœurs et la +piété la plus sévère, l'estime et le respect du monde; et verser sur moi +seul, par cette conduire affectée, tous les torts qu'entraîne après soi +ma prétendue bisarrerie!... Ma haine pour eux s'en augmente. + +BÉGEARSS. + +Que vouliez-vous donc qu'elle fît; même en la supposant coupable? +Est-il au monde quelque faute qu'un repentir de vingt années ne doive +effacer à la fin? Fûtes vous sans reproche vous-même? Et cette jeune +_Florestine_, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus +près.... + +LE COMTE. + +Qu'elle assure donc ma vengeance! Je dénaturerai mes biens, et les lui +ferai tous passer. Déjà trois millions d'or, arrivés de _la Vera Crux_, +vont lui servir de dot; et c'est à toi que je les donne. Aide-moi +seulement à jeter sur ce don un voile impénétrable. En acceptant mon +porte-feuille, et te présentant comme époux, suppose un héritage, un +legs de quelque parent éloigné.... + +BÉGEARSS, _montrant le crêpe de son bras_. + +Voyez que, pour vous obéir, je me suis déjà mis en deuil. + +LE COMTE. + +Quand j'aurai l'agrément du Roi pour l'échange entammé de toutes mes +terres d'Espagne contre des biens dans ce pays, je trouverai moyen de +vous en assurer la possession à tous deux. + +BÉGEARSS, _vivement_. + +Et moi, je n'en veux point. Croyez-vous que, sur des soupçons... +peut-être encor très peu fondés, j'irai me rendre le complice de la +spoliation entière de l'héritier de votre nom? d'un jeune homme plein de +mérite; car il faut avouer qu'il en a.... + +LE COMTE, _impatienté_. + +Plus que mon fils, voulez-vous dire? Chacun le pense comme vous; cela +m'irrite contre lui!.... + +BÉGEARSS. + +Si votre pupille m'accepte; et si, sur vos grands biens, vous prélevez, +pour la doter, ces trois millions d'or, du Mexique, je ne supporte point +l'idée d'en devenir propriétaire, et ne les recevrai qu'autant que le +contrat en contiendra la donation que mon amour sera censé lui faire. + +LE COMTE _le serre dans ses bras_. + +Loyal et franc ami! quel époux je donne à ma fille!... + + +SCÈNE VII. + +SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS. + +SUSANNE. + +Monsieur, voilà le coffre aux diamans; ne le gardés pas trop long-temps; +que je puisse le remettre en place avant qu'il soit jour chez madame! + +LE COMTE. + +_Susanne_, en t'en allant, défends qu'on entre, à moins que je ne sonne. + +SUSANNE, _à part_. + +Avertissons _Figaro_ de ceci. (_Elle sort._) + + +SCÈNE VIII. + +LE COMTE, BÉGEARSS. + +BÉGEARSS. + +Quel est votre projet sur l'examen de cet écrin? + +LE COMTE _tire de sa poche un bracelet entouré de brillans_. + +Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront; écoute. Un +certain _Léon d'Astorga_, qui fut jadis mon page, et que l'on nommait +_Chérubin_.... + +BÉGEARSS. + +Je l'ai connu; nous servions dans le régiment dont je vous dois d'être +major. Mais il y a vingt ans qu'il n'est plus. + +LE COMTE. + +C'est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus +éprise de lui; je l'éloignai d'Andalousie, par un emploi dans ma +légion.--Un an après la naissance du fils.... qu'un combat détesté +m'enlève. (_Il met la main à ses yeux._) Lorsque je m'embarquai vice-roi +du _Mexique_; au lieu de rester à _Madrid_, ou dans mon palais à +_Séville_, ou d'habiter _Aguas frescas_, qui est un superbe séjour; +quelle retraite, Ami, crois-tu que ma femme choisit? Le vilain château +d'_Astorga_, chef-lieu d'une méchante terre, que j'avais achetée des +parens de ce page. C'est-là qu'elle a voulu passer les trois années de +mon absence; qu'elle y a mis au monde.... (après neuf ou dix mois, que +sais-je?) ce misérable enfant, qui porte les traits d'un perfide! Jadis, +lorsqu'on m'avait peint pour le bracelet de la Comtesse, le peintre +ayant trouvé ce page fort joli, desira d'en faire une étude; c'est un +des beaux tableaux de mon cabinet...... + +BÉGEARSS. + +Oui.... (_Il baisse les yeux._) à telles enseignes que votre épouse.... + +LE COMTE, _vivement_. + +Ne veut jamais le regarder? Eh bien! sur ce portrait, j'ai fait faire +celui-ci, dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le même +jouaillier qui monta tous ses diamans; je vais le substituer à la place +du mien. Si elle en garde le silence; vous sentez que ma preuve est +faite. Sous quelque forme qu'elle en parle, une explication sévère +éclaircit ma honte à l'instant. + +BÉGEARSS. + +Si vous demandez mon avis, Monsieur, je blâme un tel projet. + +LE COMTE. + +Pourquoi? + +BÉGEARSS. + +L'honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou +malheureux, vous eût présenté certains faits, je vous excuserais de les +approfondir. Mais tendre un piége! des surprises! Eh! quel homme, un peu +délicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi? + +LE COMTE. + +Il est trop tard pour reculer; le bracelet est fait, le portrait du page +est dedans.... + +BÉGEARSS _prend l'écrin_. + +Monsieur, au nom du véritable honneur.... + +LE COMTE _a enlevé le bracelet de l'écrin_. + +Ah! mon cher portrait, je te tiens! J'aurai du moins la joie d'en orner +le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter!.... (_Il y +substitue l'autre._) + +BÉGEARSS _feint de s'y opposer. Ils tirent chacun l'écrin de leur côté; +Bégearss fait ouvrir adroitement le double fond, et dit avec colère_: + +Ah! voilà la boîte brisée! + +LE COMTE _regarde_. + +Non; ce n'est qu'un secret que le débat a fait ouvrir. Ce double fond +renferme des papiers! + +BÉGEARSS, _s'y opposant_. + +Je me flatte, Monsieur, que vous n'abuserez point... + +LE COMTE, _impatient_. + +«Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains faits, me +disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir»... Le +hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. (_Il arrache les +papiers._) + +BÉGEARSS, _avec chaleur_. + +Pour l'espoir de ma vie entière, je ne voudrais pas devenir complice +d'un tel attentat! Remettez ces papiers, Monsieur, ou souffrez que je me +retire. (_Il s'éloigne._) + +LE COMTE _tient des papiers et lit_. + +BÉGEARSS _le regarde en dessous, et s'applaudit secrètement_. + +LE COMTE, _avec fureur_. + +Je n'en veux pas apprendre davantage; renferme tous les autres, et moi +je garde celui-ci. + +BÉGEARSS. + +Non; quel qu'il soit, vous avez trop d'honneur pour commettre une.... + +LE COMTE, _fièrement_. + +Une?... Achevez; tranchez le mot, je puis l'entendre. + +BÉGEARSS, _se courbant_. + +Pardon, Monsieur, mon bienfaiteur! et n'imputez qu'à ma douleur +l'indécence de mon reproche. + +LE COMTE. + +Loin de t'en savoir mauvais gré, je t'en estime davantage. (_Il se jette +sur un fauteuil._) Ah perfide _Rosine_!... Car, malgré mes légèretés, +elle est la seule pour qui j'aye éprouvé... J'ai subjugué les autres +femmes! Ah! je sens à ma rage combien cette indigne passion!... Je me +déteste de l'aimer! + +BÉGEARSS. + +Au nom de Dieu, Monsieur, remettez ce fatal papier. + + +SCÈNE IX. + +FIGARO, LE COMTE, BÉGEARSS. + +LE COMTE _se lève_. + +Homme importun! que voulez-vous? + +FIGARO. + +J'entre, parce qu'on a sonné. + +LE COMTE, _en colère_. + +J'ai sonné? Valet curieux!.... + +FIGARO. + +Interrogez le joaillier, qui l'a entendu comme moi? + +LE COMTE. + +Mon joaillier? que me veut-il? + +FIGARO. + +Il dit qu'il a un rendez-vous, pour un bracelet qu'il a fait. + +BÉGEARSS, _s'appercevant qu'il cherche à voir l'écrin qui est sur la +table, fait ce qu'il peut pour le masquer_. + +LE COMTE. + +Ah!... qu'il revienne un autre jour. + +FIGARO, _avec malice_. + +Mais pendant que Monsieur a l'écrin de Madame ouvert, il serait +peut-être à propos... + +LE COMTE, _en colère_. + +Monsieur l'inquisiteur! partez; et s'il vous échappe un seul mot.... + +FIGARO. + +Un seul mot? J'aurais trop à dire; je ne veux rien faire à demi. (_Il +examine l'écrin, le papier que tient le Comte, lance un fier +coup-d'œil à Bégearss et sort._) + + +SCÈNE X. + +LE COMTE, BÉGEARSS. + +LE COMTE. + +Refermons ce perfide écrin. J'ai la preuve que je cherchais. Je la +tiens, j'en suis désolé; pourquoi l'ai-je trouvée? Ah Dieu! lisez, +lisez, M. _Bégearss_. + +BÉGEARSS, _repoussant le papier_. + +Entrer dans de pareils secrets! Dieu préserve qu'on m'en accuse! + +LE COMTE. + +Quelle est donc la sèche amitié qui repousse mes confidences? Je vois +qu'on n'est compatissant que pour les maux qu'on éprouva soi-même. + +BÉGEARSS. + +Quoi? pour refuser ce papier!.... (_Vivement._) Serrez-le donc; voici +_Susanne_. (_Il referme vîte le secret de l'écrin._) + +_Le Comte met la lettre dans sa veste, sur sa poitrine._ + + +SCÈNE XI. + +SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS. + +LE COMTE _est accablé_. + +SUSANNE _accourt_. + +L'écrin, l'écrin: Madame sonne. + +BÉGEARSS _le lui donne_. + +_Susanne_, vous voyez que tout y est en bon état. + +SUSANNE. + +Qu'a donc Monsieur? il est troublé! + +BÉGEARSS. + +Ce n'est rien qu'un peu de colère contre votre indiscret mari, qui est +entré malgré ses ordres. + +SUSANNE, _finement_. + +Je l'avais dit pourtant, de manière à être entendue. + +(_Elle sort._) + + +SCÈNE XII. + +LÉON, LE COMTE, BÉGEARSS. + +LE COMTE _veut sortir, il voit entrer Léon_. + +Voici l'autre! + +LÉON, _timidement veut embrasser le Comte_. + +Mon père, agréez mon respect; avez-vous bien passé la nuit? + +LE COMTE, _sèchement le repousse_. + +Où fûtes-vous, Monsieur, hier au soir? + +LÉON. + +Mon père, on me mena dans une assemblée estimable... + +LE COMTE. + +Où vous fîtes une lecture? + +LÉON. + +On m'invita d'y lire un essai que j'ai fait sur l'abus des vœux +monastiques, et le droit de s'en relever. + +LE COMTE, _amèrement_. + +Les vœux des chevaliers en sont? + +BÉGEARSS. + +Qui fut, dit-on très-applaudi? + +LÉON. + +Monsieur, on a montré quelqu'indulgence pour mon âge. + +LE COMTE. + +Donc, au lieu de vous préparer à partir pour vos caravannes; à bien +mériter de votre Ordre; vous vous faites des ennemis? Vous allez +composant, écrivant sur le ton du jour?..... Bientôt on ne distinguera +plus un gentilhomme d'un savant! + +LÉON, _timidement_. + +Mon père, on en distinguera mieux un ignorant d'un homme instruit; et +l'homme libre, de l'esclave. + +LE COMTE. + +Discours d'enthousiaste! On voit où vous en voulez venir. (_Il veut +sortir_.) + +LÉON. + +Mon père!...... + +LE COMTE, _dédaigneux_. + +Laissez à l'artisan des villes, ces locutions triviales. Les gens de +notre état ont un langage plus élevé. Qui est-ce qui dit _mon père_, à +la cour? Monsieur? appellez-moi _monsieur_! vous sentez l'homme du +commun! Son père!.... (_Il sort; Léon le suit en regardant Bégearss qui +lui fait un geste de compassion._) Allons, monsieur _Bégearss_, allons! + + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +ACTE II. + +_Le Théâtre représente la bibliothèque du Comte._ + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LE COMTE. + +Puisqu'enfin je suis seul, lisons cet étonnant écrit, qu'un hasard +presque inconcevable a fait tomber entre mes mains. (_Il tire de son +sein la lettre de l'écrin, et la lit en pesant sur tous les mots_). +«Malheureux insensé! notre sort est rempli. La surprise nocturne que +vous avez osé me faire, dans un château où vous fûtes élevé, dont vous +connaissiez les détours; la violence qui s'en est suivie; enfin votre +crime,--le mien... (_Il s'arrête_). le mien reçoit sa juste punition. +Aujourd'hui, jour de _Saint-Léon_, patron de ce lieu et le vôtre, je +viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. Grace à +de tristes précautions, l'honneur est sauf; mais la vertu n'est +plus.---- Condamnée désormais à des larmes intarissables, je sens +qu'elles n'effaceront point un crime..... dont l'effet reste subsistant. +Ne me voyez jamais: c'est l'ordre irrévocable de la misérable +_Rosine_... qui n'ose plus signer un autre nom. (_Il porte ses mains +avec la lettre à son front, et se promène_)..... Qui n'ose plus signer +un autre nom!...... Ah! _Rosine!_ où est le temps?... Mais tu t'es +avilie!.... (_Il s'agite._) Ce n'est point là l'écrit d'une méchante +femme! Un misérable corrupteur..... Mais voyons la réponse écrite sur la +même lettre (_Il lit_). «Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est +odieuse, et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un fort, +où je ne suis point commandé. + +»Je vous renvoie tous vos reproches; le portrait que j'ai fait de vous, +et la boucle de cheveux que je vous dérobai. L'ami qui vous rendra ceci +quand je ne serai plus, est sûr. Il a vu tout mon désespoir. Si la mort +d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les noms qu'on va +donner à l'héritier...... d'un autre plus heureux!....... puis-je +espérer que le nom de _Léon_ vous rappellera quelquefois le souvenir du +malheureux..... qui expire en vous adorant, et signe pour la dernière +fois, CHÉRUBIN LÉON, d'_Astorga_. + +..... Puis, en caractères sanglans!........ «Blessé à mort, je rouvre +cette lettre, et vous écris avec mon sang, ce douloureux, cet éternel +adieu. Souvenez-vous......» + +Le reste est effacé par des larmes..... (_Il s'agite_)... Ce n'est point +là non plus l'écrit d'un méchant homme! Un malheureux égarement.... (_Il +s'assied et reste absorbé_). Je me sens déchiré! + + +SCÈNE II. + +BÉGEARSS, LE COMTE. + +BÉGEARSS, _en entrant s'arrête, le regarde et se mord le doigt avec +mystère_. + +LE COMTE. + +Ah! mon cher ami, venez donc!.... vous me voyez dans un accablement.... + +BÉGEARSS. + +Très-effrayant, Monsieur; je n'osais avancer. + +LE COMTE. + +Je viens de lire cet écrit. Non! ce n'étaient point là des ingrats ni +des monstres; mais de malheureux insensés, comme ils se le disent +eux-mêmes.... + +BÉGEARSS. + +Je l'ai présumé comme vous. + +LE COMTE _se lève et se promène_. + +Les misérables femmes! en se laissant séduire ne savent guères les maux +qu'elles apprêtent..... Elles vont, elles vont..... les affronts +s'accumulent.... et le monde injuste et léger accuse un père qui se +tait, qui devore en secret ses peines!...... On le taxe de dureté, pour +les sentimens qu'il refuse au fruit d'un coupable adultère!.... Nos +désordres à nous, ne leur enlèvent presque rien; ne peuvent du moins +leur ravir la certitude d'être mères, ce bien inestimable de la +maternité! tandis que leur moindre caprice, un goût, une étourderie +légère, détruit dans l'homme le bonheur..... le bonheur de toute sa vie, +la sécurité d'être père.---- Ah! ce n'est point légèrement qu'on a donné +tant d'importance à la fidélité des femmes! Le bien, le mal de la +société, sont attachés à leur conduite, le paradis ou l'enfer des +familles dépend à-tout-jamais de l'opinion qu'elles ont donné d'elles. + +BÉGEARSS. + +Calmez-vous; voici votre fille. + + +SCÈNE III. + +FLORESTINE, LE COMTE, BÉGEARSS. + +FLORESTINE, _un bouquet au côté_. + +On vous disait, Monsieur, si occupé, que je n'ai pas osé vous fatiguer +de mon respect. + +LE COMTE. + +Occupé de toi, mon enfant! _ma fille!_ Ah! je me plais à te donner ce +nom; car j'ai pris soin de ton enfance. Le mari de ta mère était fort +dérangé: en mourant il ne laissa rien. Elle-même, en quittant la vie, +t'a recommandée à mes soins. Je lui engageai ma parole; je la tiendrai, +ma fille, en te donnant un noble époux. Je te parle avec liberté devant +cet ami qui nous aime. Regarde autour de toi; choisis! ne trouves-tu +personne ici, digne de posséder ton cœur? + +FLORESTINE, _lui baisant la main_. + +Vous l'avez tout entier, Monsieur, et si je me vois consultée, je +répondrai que mon bonheur est de ne point changer d'état.--M.r votre +fils en se mariant....... (car, sans doute, il ne restera plus dans +l'ordre de Malthe aujourd'hui); M.r votre fils, en se mariant, peut +se séparer de son père. Ah! permettez que ce soit moi qui prenne soin de +vos vieux jours! c'est un devoir, Monsieur, que je remplirai avec joie. + +LE COMTE. + +Laisse, laisse _Monsieur_ réservé pour l'indifférence; on ne sera point +étonné qu'une enfant si reconnaissante me donne un nom plus doux! +appelle-moi ton père. + +BÉGEARSS. + +Elle est digne, en honneur, de votre confidence entière...... +Mademoiselle, embrassez ce bon, ce tendre protecteur. Vous lui devez +plus que vous ne pensez. Sa tutelle n'est qu'un devoir. Il fut +l'ami..... l'ami secret de votre mère.... et, pour tout dire en un seul +mot.... + + +SCÈNE IV. + +FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS. (_La Comtesse est +en robe à peigner._) + +FIGARO, _annonçant_. + +Madame la Comtesse. + +BÉGEARSS _jette un regard furieux sur Figaro_. + +(_A part_). Au diable le faquin! + +LA COMTESSE, _au Comte_. + +_Figaro_ m'avait dit que vous vous trouviez mal; effrayée, j'accours, et +je vois..... + +LE COMTE. + +.....Que cet homme officieux vous a fait encore un mensonge. + +FIGARO. + +Monsieur, quand vous êtes passé, vous aviez un air si défait....... +heureusement il n'en est rien. (_Bégearss l'examine_). + +LA COMTESSE. + +Bonjour, monsieur _Bégearss_.... Te voilà, _Florestine_; je te trouve +radieuse..... Mais voyez donc comme elle est fraîche et belle! Si le +ciel m'eût donné une fille, je l'aurais voulue comme toi, de figure et +de caractère. Il faudra bien que tu m'en tiennes lieu. Le veux-tu, +_Florestine_? + +FLORESTINE, _lui baisant la main_. + +Ah! Madame! + +LA COMTESSE. + +Qui t'a donc fleurie si matin? + +FLORESTINE, _avec joie_. + +Madame, on ne m'a point fleurie; c'est moi qui ai fait des bouquets. +N'est-ce pas aujourd'hui _Saint-Léon_? + +LA COMTESSE. + +Charmante enfant, qui n'oublie rien! (_Elle la baise au front._) + +LE COMTE _fait un geste terrible_. _Bégearss le retient._ + +LA COMTESSE, _à Figaro_. + +Puisque nous voilà rassemblés, avertissez mon fils que nous prendrons +ici le chocolat. + +FLORESTINE. + +Pendant qu'ils vont le préparer, Mon parrain, faites-nous donc voir ce +beau buste de _Washington_, que vous avez, dit-on, chez vous. + +LE COMTE. + +J'ignore qui me l'envoie; je ne l'ai demandé à personne; et, sans doute, +il est pour _Léon_. Il est beau; je l'ai là dans mon cabinet: venez +tous. + +(_Bégearss, en sortant le dernier, se retourne deux fois pour examiner +Figaro qui le regarde de même. Ils ont l'air de se menacer sans +parler_). + + +SCÈNE V. + +FIGARO _seul, rangeant la table et les tâsses pour le déjeûné_. + +Serpent, ou basilic! tu peux me mesurer, me lancer des regards affreux! +Ce sont les miens qui te tueront!.... Mais, où reçoit-il ses paquets? Il +ne vient rien pour lui, de la poste à l'hôtel! Est il monté seul de +l'enfer?...... Quelqu'autre diable correspond!.... et moi, je ne puis +découvrir..... + + +SCÈNE VI. + +FIGARO, SUSANNE. + +SUSANNE _accourt, regarde, et dit très-vivement à l'oreille de Figaro_: + +C'est lui que la pupille épouse.---- Il a la promesse du Comte.---- Il +guérira _Léon_ de son amour.---- Il détachera _Florestine_.---- Il fera +consentir madame.---- Il te chasse de la maison.---- Il cloître ma +maîtresse en attendant que l'on divorce.----Fait déshériter le jeune +homme, et me rend maîtresse de tout. Voilà les nouvelles du jour. + +(_Elle s'enfuit_). + + +SCÈNE VII. + +FIGARO, _seul_. + +Non, s'il vous plaît, Monsieur le Major! nous compterons ensemble +auparavant. Vous apprendrez de moi, qu'il n'y a que les sots qui +triomphent. Grace à l'_Arianne-Suson_, je tiens le fil du labyrinthe, et +le Minotaure est cerné.....Je t'envelopperai dans tes piéges, et te +démasquerai si bien!... Mais quel intérêt assez pressant lui fait faire +une telle école, dessère les dents d'un tel homme? S'en croirait-il +assez sûr pour..... La sottise et la vanité sont compagnes inséparables! +Mon Politique babille et se confie! Il a perdu le coup. _Y a faute!_ + + +SCÈNE VIII. + +GUILLAUME, FIGARO. + +GUILLAUME, (_avec une lettre_). + +MEISSIEIR _Bégearss_! Ché vois qu'il est pas pour ici? + +FIGARO, _rangeant le déjeûné_. + +Tu peux l'attendre, il va rentrer. + +GUILLAUME, _reculant_. + +Meingoth! ch'attendrai pas Meissieïr en gombagnie té vous! Mon maître il +voudrait point, jé chure. + +FIGARO. + +Il te le défend? eh bien! donne la lettre; je vais la lui remettre en +rentrant. + +GUILLAUME, _reculant_. + +Pas plis à vous té lettres! O tiable! il voudra pientôt me jasser. + +FIGARO, _à part_. + +Il faut pomper le sot.--Tu.... viens de la poste, je crois? + +GUILLAUME. + +Tiable! non, ché viens pas. + +FIGARO. + +C'est sans doute quelque missive du Gentlemen..... du parent irlandais +dont il vient d'hériter? Tu sais cela, toi, bon Guillaume? + +GUILLAUME, _riant niaisement_. + +Lettre d'un qu'il est mort, Meissieïr! non, ché vous prie! celui-là, ché +crois pas, partié! ce sera pien plitôt d'un autre. Peut-être il +viendrait d'un qu'ils sont là... pas contens, dehors. + +FIGARO. + +D'un de nos mécontens, dis-tu? + +GUILLAUME. + +Oui, mais ch'assure pas.... + +FIGARO, _à part_. + +Cela se peut; il est fourré dans tout. (_A Guillaume._) On pourrait voir +au timbre, et s'assurer....... + +GUILLAUME. + +Ch'assure pas; pourquoi? les lettres il vient chez M. _O-Connor_; et +puis, je sais pas quoi c'est _timpré_, moi. + +FIGARO, _vivement_. + +_O-Connor!_ banquier irlandais? + +GUILLAUME. + +Mon foi! + +FIGARO _revient à lui, froidement_. + +Ici près, derrière l'hôtel? + +GUILLAUME. + +Ein fort choli maison, partié! tes chens très.... beaucoup grâcieux, si +j'osse dire. (_Il se retire à l'écart_). + +FIGARO, _à lui-même_. + +O fortune! O bonheur! + +GUILLAUME, _revenant_. + +Parle pas, fous, de s'té banquier, pour personne; entende-fous? +ch'aurais pas du...... _Tertaïfle!_ (_Il frappe du pied_). + +FIGARO. + +Vas! je n'ai garde; ne crains rien. + +GUILLAUME. + +Mon maître, il dit, Meissieïr, vous âfre tout l'esprit, et moi pas.... +Alors c'est chuste.... Mais, peut-être ché suis mécontent d'avoir dit à +fous..... + +FIGARO. + +Et pourquoi? + +GUILLAUME. + +Ché sais pas.---- La valet trahir, voye-fous.... L'être un péché qu'il +est parpare, vil, et même.... puéril. + +FIGARO. + +Il est vrai; mais tu n'as rien dit. + +GUILLAUME, _désolé_. + +Mon Thié! Mon Thié! ché sais pas, là... quoi tire... ou non..... (_Il se +retire en soupirant._). Ah! (_Il regarde niaisement les livres de la +bibliothèque_). + +FIGARO, _à part_. + +Quelle découverte! Hasard! je te salue! (_Il cherche ses tablettes_). Il +faut pourtant que je démêle comment un homme si caverneux s'arrange d'un +tel imbécille!...... De même que les brigands redoutent les +réverbères.... Oui, mais un sot est un fallot; la lumière passe à +travers. (_Il dit en écrivant sur ses tablettes_): _O-Connor, banquier +irlandais_. C'est là qu'il faut que j'établisse mon noir comité des +recherches. Ce moyen là n'est pas trop constitutionnel; _ma! perdio!_ +l'utilité! Et puis, j'ai mes exemples! (_Il écrit_). Quatre ou cinq +louis d'or au valet chargé du détail de la poste, pour ouvrir dans un +cabaret chaque lettre de l'écriture d'_Honoré-Tartuffe Bégearss_........ +Monsieur le tartuffe honoré! vous cesserez enfin de l'être! Un dieu m'a +mis sur votre piste. (_Il serre ses tablettes_). Hasard! Dieu méconnu! +les Anciens t'appelaient Destin! nos gens te donnent un autre nom...... + + +SCÈNE IX. + +LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS, FIGARO, GUILLAUME. + +BÉGEARSS _apperçoit Guillaume, et dit avec humeur en lui prenant la +lettre_: + +Ne peux-tu pas me les garder chez moi? + +GUILLAUME. + +Ché crois, celui-ci, c'est tout comme. (_Il sort._) + +LA COMTESSE, _au Comte_. + +Monsieur, ce buste est un très-beau morceau: votre fils l'a-t-il vu? + +BÉGEARSS, _la lettre ouverte_. + +Ah! Lettre de Madrid! du secrétaire du Ministre! Il y a un mot qui vous +regarde. (_Il lit_). «Dites au Comte _Almaviva_, que le courrier qui +part demain, lui porte l'agrément du Roi pour l'échange de toutes ses +terres». + +FIGARO _écoute, et se fait, sans parler, un signe d'intelligence_. + +LA COMTESSE. + +_Figaro?_ dis donc à mon fils que nous déjeûnons tous ici. + +FIGARO. + +Madame, je vais l'avertir. (_Il sort_). + + +SCÈNE X. + +LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS. + +LE COMTE, _à Bégearss_. + +J'en veux donner avis sur-le-champ à mon acquéreur. Envoyez-moi du thé +dans mon arrière-cabinet. + +FLORESTINE. + +Bon papa, c'est moi qui vous le porterai. + +LE COMTE, _bas à Florestine_. + +Pense beaucoup au peu que je t'ai dit. (_Il la baise au front et sort_). + + +SCÈNE XI. + +LÉON, LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS. + +LÉON, _avec chagrin_. + +Mon père s'en va quand j'arrive! il m'a traité avec une rigueur..... + +LA COMTESSE, _sévèrement_. + +Mon fils, quels discours tenez-vous? dois-je me voir toujours froissée +par l'injustice de chacun? Votre père a besoin d'écrire à la personne +qui échange ses terres. + +FLORESTINE, _gaiement_. + +Vous regrettez votre papa? nous aussi nous le regrettons. Cependant, +comme il sait que c'est aujourd'hui votre fête, il m'a chargée, +Monsieur, de vous présenter ce bouquet. (_Elle lui fait une grande +révérence_). + +LÉON, _pendant qu'elle l'ajuste à sa boutonnière_. + +Il _n_'en pouvait prier quelqu'un qui me rendit ses bontés aussi +chères... (_Il l'embrasse_)..... + +FLORESTINE, _se débattant_. + +Voyez, Madame, si jamais on peut badiner avec lui, sans qu'il abuse au +même instant... + +LA COMTESSE, _souriant_. + +Mon enfant, le jour de sa fête, on peut lui passer quelque chose. + +FLORESTINE, _baissant les yeux_. + +Pour l'en punir, Madame, faites-lui lire le discours qui fut, dit on, +tant applaudi hier à l'assemblée. + +LÉON. + +Si Maman juge que j'ai tort, j'irai chercher ma pénitence. + +FLORESTINE. + +Ah! Madame, ordonnez le lui. + +LA COMTESSE. + +Apportez-nous, Mon fils, votre discours: moi, je vais prendre quelque +ouvrage, pour l'écouter avec plus d'attention. + +FLORESTINE, _gaiement_. + +Obstiné! c'est bien fait; et je l'entendrai malgré vous. + +LÉON, _tendrement_. + +Malgré moi, quand vous l'ordonnez? Ah! _Florestine_, j'en défie! + +(_La Comtesse et Léon sortent chacun de leur côté._) + + +SCÈNE XII. + +FLORESTINE, BÉGEARSS. + +BÉGEARSS, _bas_. + +Eh bien! Mademoiselle, avez-vous deviné l'époux qu'on vous destine? + +FLORESTINE, _avec joie_. + +Mon cher monsieur _Bégearss_! vous êtes à tel point notre ami, que je me +permettrai de penser tout-haut avec vous. Sur qui puis-je porter les +yeux? Mon parrain m'a bien dit: _regarde autour de toi; choisis_. Je +vois l'excès de sa bonté: ce ne peut être que _Léon_. Mais moi, sans +biens, dois-je abuser..... + +BÉGEARSS, _d'un ton terrible_. + +Qui? _Léon!_ son fils? votre frère? + +FLORESTINE, _avec un cri douloureux_. + +Ah! Monsieur!..... + +BÉGEARSS. + +Ne vous a-t-il pas dit: appelle-moi ton père? Réveillez vous, Ma chère +enfant! écartez un songe trompeur, qui pouvait devenir funeste. + +FLORESTINE. + +Ah! oui; funeste pour tous deux! + +BÉGEARSS. + +Vous sentez qu'un pareil secret doit rester caché dans votre âme. (_Il +sort en la regardant._) + + +SCÈNE XIII. + +FLORESTINE, _seule et pleurant_. + +O Ciel! il est mon frère, et j'ose avoir pour lui... Quel coup d'une +lumière affreuse! et dans un tel sommeil, qu'il est cruel de s'éveiller! +(_Elle tombe accablée sur un siége._) + + +SCÈNE XIV. + +LÉON, _un papier à la main_, FLORESTINE. + +LÉON, _joyeux, à part_. + +Maman n'est pas rentrée, et M. _Bégearss_ est sorti: profitons d'un +moment heureux.--_Florestine!_ vous êtes ce matin, et toujours, d'une +beauté parfaite; mais vous avez un air de joie, un ton aimable de +gaieté, qui ranime mes espérances. + +FLORESTINE, _au désespoir_. + +Ah _Léon_!.... (_Elle retombe_). + +LÉON. + +Ciel! vos yeux noyés de larmes, et votre visage défait m'annoncent +quelque grand malheur! + +FLORESTINE. + +Des malheurs? Ah! _Léon_, il n'y en a plus que pour moi. + +LÉON. + +_Floresta_, ne m'aimez-vous plus? lorsque mes sentimens pour vous.... + +FLORESTINE, _d'un ton absolu_. + +Vos sentimens? ne m'en parlez jamais. + +LÉON. + +Quoi? l'amour le plus pur.... + +FLORESTINE, _au désespoir_. + +Finissez ces cruels discours, ou je vais vous fuir à l'instant. + +LÉON. + +Grand Dieu! qu'est-il donc arrivé? M. _Bégearss_ vous a parlé, +Mademoiselle, je veux savoir ce que vous a dit ce _Bégearss_? + + +SCÈNE XV. + +LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON. + +LÉON _continue_. + +Maman, venez à mon secours. Vous me voyez au désespoir; _Florestine_ ne +m'aime plus. + +FLORESTINE, _pleurant_. + +Moi, Madame, ne plus l'aimer! Mon parrain, vous et lui, c'est le cri de +ma vie entière. + +LA COMTESSE. + +Mon enfant, je n'en doute pas. Ton cœur excellent m'en répond. Mais +de quoi donc s'afflige-t-il? + +LÉON. + +Maman, vous approuvez l'ardent amour que j'ai pour elle? + +FLORESTINE, _se jetant dans les bras de la Comtesse_. + +Ordonnez-lui donc de se taire! (_En pleurant_). Il me fait mourir de +douleur! + +LA COMTESSE. + +Mon enfant, je ne t'entends point. Ma surprise égale la sienne..... Elle +frissonne entre mes bras! Qu'a-t-il donc fait qui puisse te déplaire? + +FLORESTINE, _se renversant sur elle_. + +Madame il ne me déplait point. Je l'aime et le respecte à l'égal de mon +frère; mais qu'il n'exige rien de plus. + +LÉON. + +Vous l'entendez, Maman! Cruelle fille! expliquez-vous. + +FLORESTINE. + +Laissez-moi, laissez-moi, ou vous me causerez la mort. + + +SCÈNE XVI. + +LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON, FIGARO, _arrivant avec l'équipage du +thé_; SUSANNE, _de l'autre côté, avec un métier de tapisserie_. + +LA COMTESSE. + +Remporte tout, _Susanne_: il n'est pas plus question de déjeûné que de +lecture. Vous, _Figaro_, servez du thé à votre maître; il écrit dans son +cabinet. Et toi, ma _Florestine_, viens dans le mien, rassurer ton amie. +Mes chers enfans, je vous porte en mon cœur!--Pourquoi +l'affligez-vous l'un après l'autre sans pitié? Il y a ici des choses +qu'il m'est important d'éclaircir. (_Elles sortent_). + + +SCÈNE XVII. + +SUSANNE, FIGARO, LÉON. + +SUSANNE, _à Figaro_. + +Je ne sais pas de quoi il est question; mais je parierais bien que c'est +là du _Bégearss_ tout pur. Je veux absolument prémunir ma maîtresse. + +FIGARO. + +Attends que je sois plus instruit: nous nous concerterons ce soir. Oh! +j'ai fait une découverte..... + +SUSANNE. + +Et tu me la diras? (_Elle sort_). + + +SCÈNE XVIII. + +FIGARO, LÉON. + +LÉON, _désolé_. + +Ah! Dieux! + +FIGARO. + +De quoi s'agit-il donc, Monsieur? + +LÉON. + +Hélas! je l'ignore moi-même. Jamais je n'avais vu _Floresta_ de si +belle humeur, et je savais qu'elle avait eu un entretien avec mon père. +Je la laisse un instant avec M. _Bégearss_; je la trouve seule, en +rentrant, les yeux remplis de larmes, et m'ordonnant de la fuir pour +toujours. Que peut-il donc lui avoir dit? + +FIGARO. + +Si je ne craignais pas votre vivacité, je vous instruirais sur des +points qu'il vous importe de savoir. Mais lorsque nous avons besoin +d'une grande prudence, il ne faudrait qu'un mot de vous, trop vif, pour +me faire perdre le fruit de dix années d'observations. + +LÉON. + +Ah! s'il ne faut qu'être prudent........ Que crois-tu donc qu'il lui ait +dit? + +FIGARO. + +Qu'elle doit accepter _Honoré Bégearss_ pour époux; que c'est une +affaire arrangée entre M. votre père et lui. + +LÉON. + +Entre mon père et lui? Le traître aura ma vie. + +FIGARO. + +Avec ces façons là, Monsieur, le traître n'aura pas votre vie; mais il +aura votre maîtresse, et votre fortune avec elle. + +LÉON. + +Eh bien! Ami, pardon: apprends-moi ce que je dois faire? + +FIGARO. + +Deviner l'énigme du Sphinx; ou bien en être dévoré. En d'autres termes, +il faut vous modérer, le laisser dire, et dissimuler avec lui. + +LÉON, _avec fureur_. + +Me modérer!..... Oui, je me modérerai. Mais j'ai la rage dans le +cœur!---- M'enlever _Florestine_! Ah! le voici qui vient: je vais +m'expliquer..... froidement. + +FIGARO. + +Tout est perdu si vous vous échappez. + + +SCÈNE XIX. + +BÉGEARSS, FIGARO, LÉON. + +LÉON, _se contenant mal_. + +Monsieur, monsieur, un mot. Il importe à votre repos que vous répondiez +sans détour.--- _Florestine_ est au désespoir; qu'avez-vous dit à +_Florestine_? + +BÉGEARSS, _d'un ton glacé_. + +Et qui vous dit que je lui ai parlé? Ne peut-elle avoir des chagrins, +sans que j'y sois pour quelque chose? + +LÉON, _vivement_. + +Point d'évâsions, Monsieur. Elle était d'une humeur charmante: en +sortant d'avec vous, on la voit fondre en larmes. De quelque part +qu'elle en reçoive, mon cœur partage ses chagrins. Vous m'en direz la +cause, ou bien vous m'en ferez raison. + +BÉGEARSS. + +Avec un ton moins absolu, on peut tout obtenir de moi; je ne sais point +céder à des menaces. + +LÉON, _furieux_. + +Eh bien! Perfide, défends-toi. J'aurai ta vie, ou tu auras la mienne! +(_Il met la main à son épée_). + +FIGARO _les arrête_. + +Monsieur _Bégearss_! au fils de votre ami? dans sa maison? où vous +logez? + +BÉGEARSS, _se contenant_. + +Je sais trop ce que je me dois.... Je vais m'expliquer avec lui; mais je +n'y veux point de témoins. Sortez, et laissez-nous ensemble. + +LÉON. + +Vas, mon cher _Figaro_: tu vois qu'il ne peut m'échapper. Ne lui +laissons aucune excuse. + +FIGARO, _à part_. + +Moi, je cours avertir son père (_Il sort_). + + +SCÈNE XX. + +LÉON, BÉGEARSS. + +LÉON, _lui barrant la porte_. + +Il vous convient peut-être mieux de vous battre que de parler. Vous +êtes le maître du choix; mais je n'admettrai rien d'étranger à ces deux +moyens. + +BÉGEARSS, _froidement_. + +_Léon!_ un homme d'honneur n'égorge pas le fils de son ami. Devais-je +m'expliquer devant un malheureux valet, insolent d'être parvenu à +presque gouverner son maître? + +LÉON, _s'asseyant_. + +Au fait, Monsieur, je vous attends.... + +BÉGEARSS. + +Oh! que vous allez regretter une fureur déraisonnable! + +LÉON. + +C'est ce que nous verrons bientôt. + +BÉGEARSS, _affectant une dignité froide_. + +_Léon!_ vous aimez _Florestine_; il y a long-temps que je le vois... +Tant que votre frère a vécu, je n'ai pas cru devoir servir un amour +malheureux qui ne vous conduisait à rien. Mais depuis qu'un funeste +duel, disposant de sa vie, vous a mis en sa place, j'ai eu l'orgueil de +croire mon influence capable de disposer M. votre père à vous unir à +celle que vous aimez. Je l'attaquais de toutes les manières; une +résistance invincible a repoussé tous mes efforts. Désolé de le voir +rejeter un projet qui me paraissait fait pour le bonheur de tous..... +Pardon, mon jeune ami, je vais vous affliger; mais il le faut en ce +moment, pour vous sauver d'un malheur éternel. Rappelez bien votre +raison, vous allez en avoir besoin.--- J'ai forcé votre père à rompre le +silence; à me confier son secret. O mon ami! m'a dit enfin le Comte: je +connais l'amour de mon fils; mais puis-je lui donner _Florestine_ pour +femme? Celle que l'on croit ma pupille.... elle est ma fille; elle est +sa sœur. + +LÉON, _reculant vivement_. + +_Florestine?_..... ma sœur?.... + +BÉGEARSS. + +Voilà le mot qu'un sévère devoir.... Ah! je vous le dois à tous deux: +mon silence pouvait vous perdre. Eh bien! _Léon_, voulez-vous vous +battre avec moi? + +LÉON. + +Mon généreux ami! je ne suis qu'un ingrat, un monstre! oubliez ma rage +insensée...... + +BÉGEARSS, _bien tartuffé_. + +Mais c'est à condition que ce fatal secret ne sortira jamais........ +Dévoiler la honte d'un père, ce serait un crime.... + +LÉON, _se jetant dans ses bras_. + +Ah! jamais. + + +SCÈNE XXI. + +LE COMTE, FIGARO, LÉON, BÉGEARSS. + +FIGARO, _accourant_. + +Les voilà, les voilà. + +LE COMTE. + +Dans les bras l'un de l'autre! Eh! vous perdez l'esprit? + +FIGARO, _stupéfait_. + +Ma foi! Monsieur... on le perdrait à moins. + +LE COMTE, _à Figaro_. + +M'expliquerez-vous cette énigme? + +LÉON, _tremblant_. + +Ah! c'est à moi, mon père, à l'expliquer. Pardon! je dois mourir de +honte! Sur un sujet assez frivole, je m'étais.... beaucoup oublié. Son +caractère généreux, non seulement me rend à la raison; mais il a la +bonté d'excuser ma folie en me la pardonnant. Je lui en rendais grace +lorsque vous nous avez surpris. + +LE COMTE. + +Ce n'est pas la centième fois que vous lui devez de la reconnaissance. +Au fait, nous lui en devons tous. + +FIGARO, _sans parler, se donne un coup de poing au front_. + +BÉGEARSS _l'examine et sourit_. + +LE COMTE, _à son fils_. + +Retirez-vous, Monsieur. Votre aveu seul enchaîne ma colère. + +BÉGEARSS. + +Ah! Monsieur, tout est oublié. + +LE COMTE, _à Léon_. + +Allez vous repentir d'avoir manqué à mon ami, au vôtre; à l'homme le +plus vertueux..... + +LÉON, _s'en allant_. + +Je suis au désespoir! + +FIGARO, _à part, avec colère_. + +C'est une légion de diables enfermés dans un seul pourpoint. + + +SCÈNE XXII. + +LE COMTE, BÉGEARSS, FIGARO. + +LE COMTE, _à Bégearss, à part_. + +Mon ami, finissons ce que nous avons commencé. (_A Figaro._) Vous, +monsieur l'étourdi, avec vos belles conjectures, donnez-moi les trois +millions d'or que vous m'avez vous-même apportés de _Cadix_, en soixante +effets au porteur. Je vous avais chargé de les numéroter. + +FIGARO. + +Je l'ai fait. + +LE COMTE. + +Remettez-m'en le porte-feuille. + +FIGARO. + +De quoi? de ces trois millions d'or? + +LE COMTE. + +Sans doute. Eh bien! qui vous arrête? + +FIGARO, _humblement_. + +Moi, Monsieur?.... Je ne les ai plus. + +BÉGEARSS. + +Comment, vous ne les avez plus? + +FIGARO, _fièrement_. + +Non, Monsieur. + +BÉGEARSS, _vivement_. + +Qu'en avez-vous fait? + +FIGARO. + +Lorsque mon maître m'interroge, je lui dois compte de mes actions; mais +à vous? je ne vous dois rien. + +LE COMTE, _en colère_. + +Insolent! qu'en avez-vous fait? + +FIGARO, _froidement_. + +Je les ai portés en dépôt chez M. _Fal_, votre notaire. + +BÉGEARSS. + +Mais de l'avis de qui? + +FIGARO, _fièrement_. + +Du mien; et j'avoue que j'en suis toujours. + +BÉGEARSS. + +Je vais gager qu'il n'en est rien. + +FIGARO. + +Comme j'ai sa reconnaissance, vous courez risque de perdre la gageure. + +BÉGEARSS. + +Ou s'il les a reçus, c'est pour agioter. Ces gens-là partagent ensemble. + +FIGARO. + +Vous pourriez un peu mieux parler d'un homme qui vous a obligé. + +BÉGEARSS. + +Je ne lui dois rien. + +FIGARO. + +Je le crois; quand on a hérité de _quarante mille doublons de +huit_...... + +LE COMTE, _se fâchant_. + +Avez-vous donc quelque remarque à nous faire aussi là dessus? + +FIGARO. + +Qui moi, Monsieur? J'en doute d'autant moins, que j'ai beaucoup connu le +parent dont Monsieur hérite. Un jeune homme assez libertin; joueur, +prodigue et querelleur; sans frein, sans mœurs, sans caractère; et +n'ayant rien à lui, pas même les vices qui l'ont tué; qu'un combat des +plus malheureux..... + +LE COMTE _frappe du pied_. + +BÉGEARSS, _en colère_. + +Enfin, nous direz-vous pourquoi vous avez déposé cet or? + +FIGARO. + +Ma foi, Monsieur, c'est pour n'en être plus chargé: ne pouvait-on pas le +voler? que sait-on? il s'introduit souvent de grands fripons dans les +maisons!..... + +BÉGEARSS, _en colère_. + +Pourtant Monsieur veut qu'on le rende. + +FIGARO. + +Monsieur peut l'envoyer chercher. + +BÉGEARSS. + +Mais ce notaire s'en désaisira-t-il, s'il ne voit son _récépissé_? + +FIGARO. + +Je vais le remettre à Monsieur; et quand j'aurai fait mon devoir, s'il +en arrive quelque mal, il ne pourra s'en prendre à moi. + +LE COMTE. + +Je l'attends dans mon cabinet. + +FIGARO, _au Comte_. + +Je vous préviens que M. _Fal_ ne les rendra que sur votre reçu; je le +lui ai recommandé. (_Il sort._) + + +SCÈNE XXIII. + +LE COMTE, BÉGEARSS. + +BÉGEARSS, _en colère_. + +Comblez cette canaille, et voyez ce qu'elle devient! En vérité, +Monsieur, mon amitié me force à vous le dire: vous devenez trop +confiant; il a deviné nos secrets. De valet, barbier, chirurgien, vous +l'avez établi trésorier, secrétaire; une espèce de _factotum_. Il est +notoire que ce monsieur fait bien ses affaires avec vous. + +LE COMTE. + +Sur la fidélité, je n'ai rien à lui reprocher; mais il est vrai qu'il +est d'une arrogance..... + +BÉGEARSS. + +Vous avez un moyen de vous en délivrer en le récompensant. + +LE COMTE. + +Je le voudrais souvent. + +BÉGEARSS, _confidentiellement_. + +En envoyant le Chevalier à Malthe, sans doute vous voulez qu'un homme +affidé le surveille? Celui-ci, trop flatté d'un aussi honorable emploi, +ne peut manquer de l'accepter: vous en voilà défait pour bien du temps. + +LE COMTE. + +Vous avez raison, mon ami. Aussi bien, m'a-t-on dit qu'il vit très-mal +avec sa femme. (_Il sort._) + + +SCÈNE XXIV. + +BÉGEARSS, _seul_. + +Encore un pas de fait!...... Ah! noble espion! la fleur des drôles! qui +faites ici le bon valet, et vous voulez nous souffler la dot, en nous +donnant des noms de comédie! Grace aux soins d'_Honoré-Tartuffe_, vous +irez partager le malaise des caravannes, et finirez vos inspections sur +nous. + + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + +ACTE III. + +_Le Théâtre représente le cabinet de la Comtesse, orné de fleurs de +toutes parts._ + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LA COMTESSE, SUSANNE. + +LA COMTESSE. + +Je n'ai pu rien tirer de cette enfant.--Ce sont des pleurs, des +étouffemens!..... Elle se croit des torts envers moi; m'a demandé cent +fois pardon; elle veut aller au couvent. Si je rapproche tout ceci de sa +conduite envers mon fils; je présume qu'elle se reproche d'avoir écouté +son amour; entretenu ses espérances; ne se croyant pas un parti assez +considérable pour lui.--- Charmante délicatesse! excès d'une aimable +vertu! Monsieur _Bégearss_, apparemment, lui en a touché quelques mots +qui l'auront amenée à s'affliger sur elle! Car c'est un homme si +scrupuleux, et si délicat sur l'honneur, qu'il s'exagère quelque fois, +et se fait des fantômes où les autres ne voyent rien. + +SUSANNE. + +J'ignore d'où provient le mal; mais il se passe ici des choses bien +étranges! Quelque démon y souffle un feu secret. Notre maître est sombre +à périr; il nous éloigne tous de lui. Vous êtes sans cesse à pleurer. +Mademoiselle est suffoquée. Monsieur votre fils désolé!.... Monsieur +_Bégearss_, lui seul, imperturbable comme un dieu! semble n'être affecté +de rien; voit tous vos chagrins d'un œil sec...... + +LA COMTESSE. + +Mon enfant, son cœur les partage. Hélas! Sans ce consolateur, qui +verse un baume sur nos plaies; dont la sagesse nous soutient; adoucit +toutes les aigreurs; calme mon irascible époux; nous serions bien plus +malheureux! + +SUSANNE. + +Je souhaite, Madame, que vous ne vous abusiez pas! + +LA COMTESSE. + +Je t'ai vue autrefois lui rendre plus de justice! (_Susanne baisse les +yeux_). Au reste il peut seul me tirer du trouble où cette enfant m'a +mise. Fais le prier de descendre chez moi. + +SUSANNE. + +Le voici qui vient à propos; vous vous ferez coëffer plus tard. (_Elle +sort_). + + +SCÈNE II. + +LA COMTESSE, BÉGEARSS. + +LA COMTESSE, _douloureusement_. + +Ah! mon pauvre Major; que se passe-t-il donc ici? Touchons nous enfin à +la crise que j'ai si long-temps redoutée; que j'ai vu de loin se former? +L'éloignement du Comte pour mon malheureux fils semble augmenter de jour +en jour. Quelque lumière fatale aura pénétré jusqu'à lui! + +BÉGEARSS. + +Madame, je ne le crois pas. + +LA COMTESSE. + +Depuis que le ciel m'a punie par la mort de mon fils aîné, je vois le +Comte absolument changé: au lieu de travailler avec l'ambassadeur à +_Rome_, pour rompre les vœux de _Léon_; je le vois s'obstiner à +l'envoyer à _Malthe_.--- Je sais de plus, _Monsieur Bégearss_, qu'il +dénature sa fortune, et veut abandonner l'Espagne, pour s'établir dans +ce pays.--L'autre jour à dîner, devant trente personnes, il raisonna sur +le divorce d'une façon à me faire frémir. + +BÉGEARSS. + +J'y étais; je m'en souviens trop? + +LA COMTESSE, _en larmes_. + +Pardon, mon digne ami; je ne puis pleurer qu'avec vous! + +BÉGEARSS. + +Déposez vos douleurs dans le sein d'un homme sensible. + +LA COMTESSE. + +Enfin, est-ce lui, est-ce vous, qui avez déchiré le cœur de +_Florestine_? Je la destinais à mon fils.---- Née sans biens, il est +vrai; mais noble, belle et vertueuse; élevée au milieu de nous: mon fils +devenu héritier, n'en a-t-il pas assez pour deux? + +BÉGEARSS. + +Que trop, peut-être; et c'est d'où vient le mal! + +LA COMTESSE. + +Mais, comme si le Ciel n'eût attendu aussi long-temps, que pour me mieux +punir d'une imprudence tant pleurée; tout semble s'unir à la fois pour +renverser mes espérances. Mon époux déteste mon fils.... _Florestine_ +renonce à lui. Aigrie par ne sais quel motif, elle veut le fuir pour +toujours. Il en mourra le malheureux! voilà ce qui est bien certain. +(_Elle joint les mains_). Ciel vengeur! après vingt années de larmes et +de repentir, me réservez vous à l'horreur de voir ma faute découverte? +Ah! que je sois seule misérable! mon Dieu, je ne m'en plaindrai pas! +mais que mon fils ne porte point la peine d'un crime qu'il n'a pas +commis! Connaissez-vous, _Monsieur Bégearss_, quelque remède à tant de +maux? + +BÉGEARSS. + +Oui, femme respectable! et je venais exprès dissiper vos terreurs. Quand +on craint une chose, tous nos regards se portent vers cet objet trop +allarmant: quoiqu'on dise ou qu'on fasse, la frayeur empoisonne tout! +Enfin je tiens la clef de ces énigmes. Vous pouvez encore être heureuse. + +LA COMTESSE. + +L'est-on avec une âme déchirée de remords? + +BÉGEARSS. + +Votre époux ne fuit point _Léon_; il ne soupçonne rien sur le secret de +sa naissance. + +LA COMTESSE, _vivement_. + +Monsieur _Bégearss_! + +BÉGEARSS. + +Et tous ces mouvemens que vous prenez pour de la haine, ne sont que +l'effet d'un scrupule. Oh! que je vais vous soulager! + +LA COMTESSE, _ardemment_. + +Mon cher monsieur _Bégearss_! + +BÉGEARSS. + +Mais enterrez dans ce cœur allégé, le grand mot que je vais vous +dire. Votre secret à vous, c'est la naissance de _Léon_! Le sien est +celle de _Florestine_; (_plus bas_), il est son tuteur.... et son père. + +LA COMTESSE _joignant les mains_. + +Dieu tout puissant qui me prends en pitié! + +BÉGEARSS. + +Jugez de sa frayeur en voyant ces enfans amoureux l'un de l'autre! ne +pouvant dire son secret, ni supporter qu'un tel attachement devînt le +fruit de son silence, il est resté sombre, bisarre; et s'il veut +éloigner son fils, c'est pour éteindre, s'il se peut, par cette absence +et par ces vœux, un malheureux amour qu'il croit ne pouvoir tolérer. + +LA COMTESSE, _priant avec ardeur_. + +Source éternelle des bienfaits! O mon Dieu! tu permets qu'en partie je +répare la faute involontaire qu'un insensé me fit commettre; que j'aie, +de mon côté, quelque chose à remettre à cet époux que j'offensai! O +Comte _Almaviva_! mon cœur flétri, fermé par vingt années de peines, +va se r'ouvrir enfin pour toi! _Florestine_ est ta fille; elle me +devient chère comme si mon sein l'eût portée. Faisons, sans nous parler, +l'échange de notre indulgence! O Monsieur _Bégearss_! achevez. + +BÉGEARSS. + +Mon amie, je n'arrête point ces premiers élans d'un bon cœur: les +émotions de la joie ne sont point dangereuses comme celles de la +tristesse; mais, au nom de votre repos, écoutez-moi jusqu'à la fin. + +LA COMTESSE. + +Parlez mon généreux ami: vous à qui je dois tout, parlez. + +BÉGEARSS. + +Votre époux cherchant un moyen de garantir sa _Florestine_ de cet amour +qu'il croit incestueux, m'a proposé de l'épouser; mais, indépendamment +du sentiment profond et malheureux que mon respect pour vos +douleurs...... + +LA COMTESSE, _douloureusement_. + +Ah! mon ami! par compassion pour moi..... + +BÉGEARSS. + +N'en parlons plus. Quelques mots d'établissement, tournés d'une forme +équivoque, ont fait penser à _Florestine_ qu'il était question de +_Léon_. Son jeune cœur s'en épanouissait, quand un valet vous +annonça. Sans m'expliquer depuis sur les vues de son père; un mot de +moi, la ramenant aux sévères idées de la fraternité, a produit cet +orage, et la religieuse horreur dont votre fils ni vous ne pénétriez le +motif. + +LA COMTESSE. + +Il en était bien loin, le pauvre enfant! + +BÉGEARSS. + +Maintenant qu'il vous est connu, devons-nous suivre ce projet d'une +union qui répare tout?..... + +LA COMTESSE, _vivement_. + +Il faut s'y tenir, mon ami; mon cœur et mon esprit sont d'accord sur +ce point, et c'est à moi de la déterminer. Par-là, nos secrets sont +couverts; nul étranger ne les pénétrera. Après vingt années de +souffrances nous passerons des jours heureux, et c'est à vous, mon digne +ami, que ma famille les devra. + +BÉGEARSS, _élevant le ton_. + +Pour que rien ne les trouble plus, il faut encore un sacrifice, et mon +amie est digne de le faire. + +LA COMTESSE. + +Hélas! je veux les faire tous. + +BÉGEARSS, _l'air imposant_. + +Ces lettres, ces papiers d'un infortuné qui n'est plus; il faudra les +réduire en cendres. + +LA COMTESSE, _avec douleur_. + +Ah! Dieu! + +BÉGEARSS. + +Quand cet ami mourant, me chargea de vous les remettre, son dernier +ordre fut qu'il fallait sauver votre honneur, en ne laissant aucune +trace de ce qui pourrait l'altérer. + +LA COMTESSE. + +Dieu! Dieu! + +BÉGEARSS. + +Vingt ans se sont passés sans que j'aye pu obtenir que ce triste aliment +de votre éternelle douleur s'éloignât de vos yeux. Mais indépendamment +du mal que tout cela vous fait; voyez quel danger vous courez. + +LA COMTESSE. + +Eh! que peut-on avoir à craindre! + +BÉGEARSS, _regardant si on peut l'entendre_. + +(_Parlant bas_). Je ne soupçonne point _Susanne_; mais une femme de +chambre instruite que vous conservez ces papiers, ne pourrait-elle pas +un jour s'en faire un moyen de fortune? un seul remis à votre époux, que +peut-être il paierait bien cher, vous plongerait dans des malheurs... + +LA COMTESSE. + +Non, _Susanne_ a le cœur trop bon..... + +BÉGEARSS, _d'un ton plus élevé, très-ferme_. + +Ma respectable amie! vous avez payé votre dette à la tendresse, à la +douleur, à vos devoirs de tous les genres; et si vous êtes satisfaire de +la conduite d'un ami, j'en veux avoir la récompense. Il faut brûler tous +ces papiers; éteindre tous ces souvenirs d'une faute autant expiée! +mais, pour ne jamais revenir sur un sujet si douloureux, j'exige que le +sacrifice en soit fait dans ce même instant. + +LA COMTESSE, _tremblante_. + +Je crois entendre Dieu qui parle! il m'ordonne de l'oublier; de déchirer +le crêpe obscur dont sa mort a couvert ma vie. Oui, mon Dieu! je vais +obéir à cet ami que vous m'avez donné. (_Elle sonne_). Ce qu'il exige en +votre nom, mon repentir le conseillait; mais ma faiblesse a combattu. + + +SCÈNE III. + +SUSANNE, LA COMTESSE, BÉGEARSS. + +LA COMTESSE. + +_Susanne!_ apporte moi le coffret de mes diamans.---- Non, je vais le +prendre moi-même, il te faudrait chercher la clef..... + + +SCÈNE IV. + +SUSANNE, BÉGEARSS. + +SUSANNE, _un peu troublée_. + +Monsieur _Bégearss_, de quoi s'agit-t-il donc? Toutes les têtes sont +renversées! Cette maison ressemble à l'hôpital des fous! Madame pleure; +Mademoiselle étouffe. Le Chevalier _Léon_ parle de se noyer; Monsieur +est enfermé et ne veut voir personne. Pourquoi ce coffre aux diamans +inspire-t-il en ce moment tant d'intérêt à tout le monde? + +BÉGEARSS, _mettant son doigt sur sa bouche, en signe de mystère_. + +Chut! Ne montre ici nulle curiosité! Tu le sçauras dans peu..... Tout va +bien; tout est bien.... Cette journée vaut.... Chut.... + + +SCÈNE V. + +LA COMTESSE, BÉGEARSS, SUSANNE. + +LA COMTESSE, _tenant le coffret aux diamans_. + +_Susanne_, apporte nous du feu dans le brazéro du boudoir. + +SUSANNE. + +Si c'est pour brûler des papiers, la lampe de nuit allumée, est encor là +dans l'athénienne. (_Elle l'avance_). + +LA COMTESSE. + +Veille à la porte, et que personne n'entre. + +SUSANNE, _en sortant, à part_. + +Courons avant, avertir _Figaro_. + + +SCÈNE VI. + +LA COMTESSE, BÉGEARSS. + +BÉGEARSS. + +Combien j'ai souhaité pour vous le moment auquel nous touchons! + +LA COMTESSE, _étouffée_. + +O mon ami! quel jour nous choisissons pour consommer ce sacrifice! celui +de la naissance de mon malheureux fils! A cette époque, tous les ans, +leur consacrant cette journée, je demandais pardon au ciel, et je +m'abreuvais de mes larmes en relisant ces tristes lettres. Je me rendais +au moins le témoignage qu'il y eut entre nous plus d'erreur que de +crime. Ah! faut-il donc brûler tout ce qui me reste de lui? + +BÉGEARSS. + +Quoi, Madame? détruisez-vous ce fils qui vous le représente? ne lui +devez-vous pas un sacrifice qui le préserve de mille affreux dangers? +vous vous le devez à vous-même! et la sécurité de votre vie entière est +attachée peut-être à cet acte imposant! (_Il ouvre le secret de l'écrin +et en tire les lettres_). + +LA COMTESSE, _surprise_. + +Monsieur _Bégearss_, vous l'ouvrez mieux que moi!... que je les lise +encore! + +BÉGEARSS, _sévèrement_. + +Non, je ne le permettrai pas. + +LA COMTESSE. + +Seulement la dernière où, traçant ses tristes adieux, du sang qu'il +répandit pour moi, il m'a donné la leçon du courage dont j'ai tant +besoin aujourd'hui. + +BÉGEARSS, _s'y opposant_. + +Si vous lisez un mot, nous ne brûlerons rien. Offrez au ciel un +sacrifice entier, courageux, volontaire, exempt des faiblesses humaines! +ou si vous n'osez l'accomplir, c'est à moi d'être fort pour vous. Les +voilà toutes dans le feu. (_Il y jette le paquet_). + +LA COMTESSE, _vivement_. + +Monsieur _Bégearss_! Cruel ami! c'est ma vie que vous consumez! qu'il +m'en reste au moins un lambeau. _(Elle veut se précipiter sur les +lettres enflammées._) (_Bégearss la retient à bras le corps_). + +BÉGEARSS. + +J'en jetterai la cendre au vent. + + +SCÈNE VII. + +SUSANNE, LE COMTE, FIGARO, LA COMTESSE, BÉGEARSS. + +SUSANNE _accourt_. + +C'est Monsieur, il me suit; mais amené par _Figaro_. + +LE COMTE, _les surprenant en cette posture_. + +Qu'est-ce donc que je vois, Madame! d'où vient tout ce désordre? quel +est ce feu, ce coffre, ces papiers? pourquoi ce débat et ces pleurs? + +(_Bégearss et la Comtesse restent confondus_). + +LE COMTE. + +Vous ne répondez point? + +BÉGEARSS _se remet, et dit d'un ton pénible_. + +J'espère Monsieur, que vous n'exigez pas qu'on s'explique devant vos +gens. J'ignore quel dessein vous fait surprendre ainsi Madame! quant à +moi, je suis résolu de soutenir mon caractère en rendant un hommage pur +à la vérité, quelle qu'elle soit. + +LE COMTE, _à Figaro et à Susanne_. + +Sortez tous deux. + +FIGARO. + +Mais, Monsieur, rendez-moi du moins la justice de déclarer que je vous +ai remis le _récépissé_ du notaire, sur le grand objet de tantôt! + +LE COMTE. + +Je le fais volontiers, puisque c'est réparer un tort. (_A Bégearss_). +Soyez certain Monsieur, que voilà le _récépissé_. (_Il le remet dans sa +poche._) (_Figaro et Susanne sortent chacun de leur côté._) + +FIGARO, _bas à Susanne, en s'en allant_. + +S'il échappe à l'explication!...... + +SUSANNE, _bas_. + +Il est bien subtil! + +FIGARO, _bas_. + +Je l'ai tué! + + +SCÈNE VIII. + +LA COMTESSE, LE COMTE, BÉGEARSS. + +LE COMTE, _d'un ton sérieux_. + +Madame, nous sommes seuls. + +BÉGEARSS, _encore ému_. + +C'est moi qui parlerai. Je subirai cet interrogatoire. M'avez-vous vu, +Monsieur, trahir la vérité dans quelque occasion que ce fût? + +LE COMTE, _sèchement_. + +Monsieur...... Je ne dis pas cela. + +BÉGEARSS, _tout-à-fait remis_. + +Quoique je sois loin d'approuver cette inquisition peu décente; +l'honneur m'oblige à répéter ce que je disais à Madame, en répondant à +sa consultation: + +«Tout dépositaire de secrets ne doit jamais conserver de papiers s'ils +peuvent compromettre un ami qui n'est plus, et qui les mit sous notre +garde. Quelque chagrin qu'on ait à s'en défaire, et quelque intérêt même +qu'on eût à les garder; le saint respect des morts doit avoir le pas +devant tout.» (_Il montre le Comte._) Un accident inopiné, ne peut-il +pas en rendre un adversaire possesseur? + +(_Le Comte le tire par la manche pour qu'il ne pousse pas l'explication +plus loin._) + +BÉGEARSS. + +Auriez-vous dit, Monsieur, autre chose en ma position? Qui cherche des +conseils timides, ou le soutien d'une faiblesse honteuse, ne doit point +s'adresser à moi! vous en avez des preuves l'un et l'autre, et vous +sur-tout, Monsieur le Comte! (_le Comte lui fait un signe._) Voilà sur +la demande que m'a faite Madame, et sans chercher à pénétrer ce que +contenaient ces papiers, ce qui m'a fait lui donner un conseil pour la +sévère exécution duquel je l'ai vu manquer de courage; je n'ai pas +hésité d'y substituer le mien, en combattant ses délais imprudens. Voilà +quels étaient nos débats; mais, quelque chose qu'on en pense, je ne +regretterai point ce que j'ai dit, ce que j'ai fait. (_Il lève les +bras._) Sainte amitié! tu n'es rien qu'un vain titre, si l'on ne remplit +pas tes austères devoirs.--Permettez que je me retire. + +LE COMTE _exalté_. + +O le meilleur des hommes! Non vous ne nous quitterez pas.--Madame, il va +nous appartenir de plus près; je lui donne ma _Florestine_. + +LA COMTESSE, _avec vivacité_. + +Monsieur, vous ne pouviez pas faire un plus digne emploi du pouvoir que +la loi vous donne sur elle. Ce choix a mon assentiment si vous le jugez +nécessaire, et le plutôt vaudra le mieux. + +LE COMTE _hésitant_. + +Eh bien!..... ce soir.... sans bruit..... votre aumônier........ + +LA COMTESSE, _avec ardeur_. + +Eh bien! moi qui lui sers de mère, je vais la préparer à l'auguste +cérémonie: mais laisserez-vous votre ami, seul généreux envers ce digne +enfant? j'ai du plaisir à penser le contraire. + +LE COMTE _embarassé_. + +Ah! Madame..... croyez..... + +LA COMTESSE, _avec joie_. + +Oui, Monsieur je le crois. C'est aujourd'hui la fête de mon fils; ces +deux évènemens réunis me rendent cette journée bien chère! (_Elle +sort._) + + +SCÈNE IX. + +LE COMTE, BÉGEARSS. + +LE COMTE, _la regardant aller_. + +Je ne reviens pas de mon étonnement. Je m'attendais à des débats, à des +objections sans nombre; et je la trouve juste, bonne, généreuse envers +mon enfant! _moi qui lui sers de mère_, dit-elle..... Non, ce n'est +point une méchante femme! elle a dans ses actions une dignité qui +m'impose;....... un ton qui brise les reproches, quand on voudrait l'en +accabler. Mais, mon ami, je m'en dois à moi-même, pour la surprise que +j'ai montrée en voyant brûler ces papiers. + +BÉGEARSS. + +Quant à moi, je n'en ai point eu, voyant avec qui vous veniez. Ce +reptile vous a sifflé que j'étais là pour trahir vos secrets? de si +basses imputations n'atteignent point un homme de ma hauteur; je les +vois ramper loin de moi. Mais, après tout Monsieur, que vous importaient +ces papiers? n'aviez vous pas pris malgré moi tous ceux que vous vouliez +garder? Ah! plût au ciel qu'elle m'eût consulté plutôt! vous n'auriez +pas contre elle des preuves sans replique! + +LE COMTE, _avec douleur_. + +Oui, sans replique! (_avec ardeur._) ôtons-les de mon sein: elles me +brûlent la poitrine. (_Il tire la lettre de son sein, et la met dans sa +poche._) + +BÉGEARSS _continue avec douceur_. + +Je combattrais avec plus d'avantage en faveur du fils de la loi! car +enfin il n'est pas comptable du triste sort qui l'a mis dans vos bras! + +LE COMTE _reprend sa fureur_. + +Lui, dans mes bras? jamais. + +BÉGEARSS. + +Il n'est point coupable non plus dans son amour pour _Florestine_; et +cependant, tant qu'il reste près d'elle, puis-je m'unir à cette enfant +qui, peut-être éprise elle-même ne cédera qu'à son respect pour vous? La +délicatesse blessée..... + +LE COMTE. + +Mon ami, je t'entends! et ta réflexion me décide à le faire partir sur +le champ. Oui, je serai moins malheureux, quand ce fatal objet ne +blessera plus mes regards: mais comment entamer ce sujet avec-elle? +voudra-t-elle s'en séparer? il faudra donc faire un éclat? + +BÉGEARSS. + +Un éclat!..... non..... mais le divorce accrédité chez cette nation +hasardeuse, vous permettra d'user de ce moyen. + +LE COMTE. + +Moi, publier ma honte! quelques lâches l'ont fait! c'est le dernier +dégré de l'avilissement du siècle. Que l'opprobre soit le partage de qui +donne un pareil scandale, et des fripons qui le provoquent. + +BÉGEARSS. + +J'ai fait envers elle, envers vous, ce que l'honneur me prescrivait. Je +ne suis point pour les moyens violens, sur-tout quand il s'agit d'un +fils...... + +LE COMTE. + +Dites _d'un étranger_, dont je vais hâter le départ. + +BÉGEARSS. + +N'oubliez pas cet insolent valet. + +LE COMTE. + +J'en suis trop las pour le garder. Toi, cours Ami, chez mon notaire; +retire, avec mon reçu que voilà, mes trois millions d'or déposés. Alors +tu peux à juste titre être généreux au contrat qu'il nous faut brusquer +aujourd'hui... car te voilà bien possesseur..... (_Il lui remet le reçu; +le prend sous le bras, et ils sortent._) et ce soir, à minuit, sans +bruit, dans la chapelle de Madame...... + +(_On n'entend pas le reste._) + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE IV. + +_Le théâtre représente le même cabinet de la Comtesse._ + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +FIGARO, _seul, agité, regardant de côté et d'autre_. + +Elle me dit: «viens à six heures au cabinet; c'est le plus sûr pour nous +parler...» Je brusque tout dehors, et je rentre en sueur! Où est-elle? +(_Il se promène en s'essuyant._) Ah! parbleu, je ne suis pas fou! je les +ai vu sortir d'ici, Monsieur le tenant sous le bras!... Eh bien! pour un +échec, abandonnons-nous la partie?....... Un Orateur fuit-il lâchement +la tribune, pour un argument tué sous lui? Mais, quel détestable +endormeur! (_Vivement._) Parvenir à brûler les lettres de Madame, pour +qu'elle ne voye pas qu'il en manque; et se tirer d'un +éclaircissement!...... C'est l'enfer concentré, tel que _Milton_ nous +l'a dépeint! (_D'un ton badin._) J'avais raison tantôt, dans ma colère: +_Honoré Bégearss_ est le diable que les hébreux nommaient _Légion_; et, +si l'on y regardait bien, on verrait le lutin avoir le pied fourchu, +seule partie, disait ma mère, que les démons ne peuvent déguiser. (_Il +rit._) Ah! ah! ah! ma gaîté me revient; d'abord, parce que j'ai mis l'or +du _Mexique_ en sûreté chez _Fal_, ce qui nous donnera du temps; (_Il +frappe d'un billet sur sa main._) et puis... Docteur en toute +hypocrisie! Vrai Major d'infernal Tartuffe! grâce au hasard qui régit +tout, à ma tactique, à quelques louis semés; voici qui me promet une +lettre de toi, où, dit-on, tu poses le masque, à ne rien laisser +desirer! (_Il ouvre le billet et dit:_) Le coquin qui l'a lu en veut +cinquante louis?... eh bien! il les aura, si la lettre les vaut; une +année de mes gages sera bien employée, si je parviens à détromper un +maître à qui nous devons tant..... Mais où es-tu, Susanne, pour en rire? +_O que piacere!_..... A demain donc! car je ne vois pas que rien +périclite ce soir... Et pourquoi perdre un temps? Je m'en suis toujours +repenti.... (_Très-vivement._) Point de délai; courons attacher le +pétard; dormons dessus; la nuit porte conseil, et demain matin nous +verrons qui des deux fera sauter l'autre. + + +SCÈNE II. + +BÉGEARSS, FIGARO. + +BÉGEARSS, _raillant_. + +Eeeh! c'est mons _Figaro_! La place est agréable, puisqu'on y retrouve +Monsieur. + +FIGARO, _du même ton_. + +Ne fût-ce que pour avoir la joie de l'en chasser une autre fois. + +BÉGEARSS. + +De la rancune pour si peu? vous êtes bien bon d'y songer! chacun +n'a-t-il pas sa manie? + +FIGARO. + +Et celle de Monsieur est de ne plaider qu'à huis-clos? + +BÉGEARSS, _lui frappant sur l'épaule_. + +Il n'est pas essentiel qu'un sage entende tout, quand il sait si bien +deviner. + +FIGARO. + +Chacun se sert des petits talens que le ciel lui a départis. + +BÉGEARSS. + +Et _l'Intrigant_ compte-t-il gagner beaucoup avec ceux qu'il nous montre +ici? + +FIGARO. + +Ne mettant rien à la partie, j'ai tout gagné..... si je fais perdre +l'_autre_. + +BÉGEARSS, _piqué_. + +On verra le jeu de Monsieur. + +FIGARO. + +Ce n'est pas de ces coups brillans qui éblouissent la gallerie. (_Il +prend un air niais._) Mais _chacun pour soi; Dieu pour tous_, comme a +dit le roi Salomon. + +BÉGEARSS, _souriant_. + +Belle sentence! N'a-t-il pas dit aussi: _Le soleil luit pour tout le +monde_? + +FIGARO, _fièrement._ + +Oui, en dardant sur le serpent prêt à mordre la main de son imprudent +bienfaiteur! (_Il sort._) + + +SCÈNE III. + +BÉGEARSS, _seul, le regardant aller_. + +Il ne farde plus ses desseins! Notre homme est fier? bon signe, il ne +sait rien des miens; il aurait la mine bien longue s'il était instruit +qu'à minuit... (_Il cherche dans ses poches vivement._) Eh bien! +qu'ai-je fait du papier? Le voici. (_Il lit._) _Reçu de M. Fal, notaire, +les trois millions d'or spécifiés dans le bordereau, ci-dessus. A Paris, +le..... ALMAVIVA._--C'est bon; je tiens la pupille et l'argent! Mais ce +n'est point assez; cet homme est faible, il ne finira rien pour le reste +de sa fortune. La Comtesse lui en impose; il la craint, l'aime +encore........... Elle n'ira point au couvent, si je ne les mets aux +prises, et ne le force à s'expliquer................. brutalement. (_Il +se promène._)--Diable! ne risquons pas ce soir un dénouement aussi +scabreux! En précipitant trop les choses, on se précipite avec elles! Il +sera temps demain, quand j'aurai bien serré le doux lien sacramentel qui +va les enchaîner à moi? (_Il appuie ses deux mains sur sa poitrine._) Eh +bien! maudite joie, qui me gonfles le cœur! ne peux-tu donc te +contenir?..... Elle m'étouffera, la fougueuse, ou me livrera comme un +sot, si je ne la laisse un peu s'évaporer, pendant que je suis seul +ici. Sainte et douce crédulité! l'époux te doit la magnifique dot! Pâle +déesse de la nuit, il te devra bientôt sa froide épouse. (_Il frotte ses +mains de joie._) _Bégearss!_ heureux _Bégearss_!... Pourquoi +l'appelez-vous _Bégearss_? n'est-il donc pas plus d'à moitié _le +Seigneur Comte Almaviva_? (_D'un ton terrible._) Encore un pas, +_Bégearss_! et tu l'es tout-à-fait.--Mais il te faut auparavant..... Ce +_Figaro_ pèse sur ma poitrine! car c'est lui qui l'a fait venir!... Le +moindre trouble me perdait.... Ce valet là me portera malheur.... c'est +le plus clairvoyant coquin!.... Allons, allons, qu'il parte avec son +chevalier errant! + + +SCÈNE IV. + +BÉGEARSS, SUSANNE. + +SUSANNE, _accourant, fait un cri d'étonnement, de voir un autre que +Figaro_. + +Ah! (_A part._) Ce n'est pas lui! + +BÉGEARSS. + +Quelle surprise! Et qu'attendais-tu donc? + +SUSANNE, _se remettant_. + +Personne. On se croit seule ici... + +BÉGEARSS. + +Puisque je t'y rencontre; un mot avant le comité. + +SUSANNE. + +Que parlez-vous de comité? réellement depuis deux ans on n'entend plus +du tout la langue de ce pays! + +BÉGEARSS, _riant sardoniquement_. + +Hé! hé!... (_Il pétrit dans sa boîte une prise de tabac, d'un air +content de lui._) Ce comité, ma chère, est une conférence entre la +Comtesse, son fils, notre jeune pupille et moi, sur le grand objet que +tu sais. + +SUSANNE. + +Après la scène que j'ai vue, osez-vous encor l'espérer? + +BÉGEARSS, _bien fat_. + +Oser l'espérer!... Non. Mais seulement... Je l'épouse ce soir. + +SUSANNE, _vivement_. + +Malgré son amour pour _Léon_? + +BÉGEARSS. + +Bonne femme! qui me disais: _Si vous faites cela, Monsieur_.... + +SUSANNE. + +Eh! qui eût pu l'imaginer? + +BÉGEARSS, _prenant son tabac en plusieurs fois_. + +Enfin, que dit-on? parle-t-on? Toi qui vis dans l'intérieur, qui a +l'honneur des confidences; y pense-t-on du bien de moi? car c'est-là le +point important. + +SUSANNE. + +L'important serait de savoir quel talisman vous employez pour dominer +tous les esprits? Monsieur ne parle de vous qu'avec enthousiasme! ma +maîtresse vous porte aux nues! son fils n'a d'espoir qu'en vous seul! +notre pupille vous révère!... + +BÉGEARSS, _d'un ton bien fat, secouant le tabac de son jabot_. + +Et toi, _Susanne_, qu'en dis-tu? + +SUSANNE. + +Ma foi, monsieur, je vous admire! Au milieu du désordre affreux que vous +entretenez ici, vous seul êtes calme et tranquille; il me semble +entendre un génie qui fait tout mouvoir à son gré. + +BÉGEARSS, _bien fat_. + +Mon enfant, rien n'est plus aisé. D'abord il n'est que deux pivots sur +qui roule tout dans le monde, la morale et la politique. La morale, tant +soit peu mesquine, consiste à être juste et vrai; elle est, dit-on, la +clef de quelques vertus routinières. + +SUSANNE. + +Quant à la politique?... + +BÉGEARSS, _avec chaleur_. + +Ah! c'est l'art de créer des faits, de dominer, en se jouant, les +évènemens et les hommes; l'intérêt est son but; l'intrigue son moyen: +toujours sobre de vérités, ses vastes et riches conceptions sont un +prisme qui éblouit. Aussi profonde que l'_Etna_, elle brûle et gronde +long-temps avant d'éclater au dehors; mais alors rien ne lui résiste: +elle exige de hauts talens: le scrupule seul peut lui nuire; (_En +riant._) c'est le secret des négociateurs. + +SUSANNE. + +Si la morale ne vous échauffe pas, l'autre, en revanche, excite en vous +un assez vif enthousiasme! + +BÉGEARSS, _averti, revient à lui_. + +Eh!... ce n'est pas elle; c'est toi!--Ta comparaison d'un génie.....--Le +chevalier vient; laisse-nous. + + +SCÈNE V. + +LÉON, BÉGEARSS. + +LÉON. + +Monsieur _Bégearss_, je suis au désespoir! + +BÉGEARSS, _d'un ton protecteur_. + +Qu'est-il arrivé, jeune ami? + +LÉON. + +Mon père vient de me signifier, avec une dureté!..... que j'eûsse à +faire, sous deux jours, tous les apprêts de mon départ pour _Malte_: +point d'autre train, dit-il, que _Figaro_, qui m'accompagne, et un valet +qui courra devant nous. + +BÉGEARSS. + +Cette conduite est en effet bisarre, pour qui ne sait pas son secret; +mais nous qui l'avons pénétré, notre devoir est de le plaindre. Ce +voyage est le fruit d'une frayeur bien excusable! _Malte_ et vos vœux +ne sont que le prétexte; un amour qu'il redoute, est son véritable +motif. + +LÉON, _avec douleur_. + +Mais, mon ami, puisque vous l'épousez? + +BÉGEARSS, _confidentiellement_. + +Si son frère le croit utile à suspendre un fâcheux départ!..... Je ne +verrais qu'un seul moyen.... + +LÉON. + +O mon ami! dites-le moi? + +BÉGEARSS. + +Ce serait que madame votre mère vainquît cette timidité qui l'empêche, +avec lui, d'avoir une opinion à elle; car sa douceur vous nuit bien plus +que ne ferait un caractère trop ferme.--Supposons, qu'on lui ait donné +quelque prévention injuste; qui a le droit, comme une mère, de rappeler +un père à la raison? Engagez la à le tenter,... non pas aujourd'hui, +mais........ demain, et sans y mettre de faiblesse. + +LÉON. + +Mon ami vous avez raison: cette crainte est son vrai motif. Sans doute +il n'y a que ma mère qui puisse le faire changer. La voici qui vient +avec celle..... que je n'ose plus adorer. (_Avec douleur._) O mon ami! +rendez la bien heureuse. + +BÉGEARSS, _caressant_. + +En lui parlant tous les jours de son frère. + + +SCÈNE VI. + +LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS, SUSANNE, LÉON. + +LA COMTESSE _coëffée, parée, portant une robe rouge et noire, et son +bouquet de même couleur_. + +_Susanne_, donne mes diamans? + +(_Susanne va les chercher._) + +BÉGEARSS, _affectant de la dignité_. + +Madame, et vous Mademoiselle, je vous laisse avec cet ami; je confirme +d'avance tout ce qu'il va vous dire. Hélas! ne pensez point au bonheur +que j'aurais de vous appartenir à tous; votre repos doit seul vous +occuper. Je n'y veux concourir que sous la forme que vous adopterez: +mais, soit que Mademoiselle accepte ou non mes offres, recevez ma +déclaration, que toute la fortune dont je viens d'hériter lui est +destinée de ma part, dans un contrat, ou par un testament; je vais en +faire dresser les actes: Mademoiselle choisira. Après ce que je viens de +dire, il ne conviendrait pas que ma présence ici gênât un parti qu'elle +doit prendre en toute liberté: mais, quel qu'il soit, ô mes amis, sachez +qu'il est sacré pour moi: je l'adopte sans restriction. (_Il salue +profondément et sort._) + + +SCÈNE VII. + +LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE. + +LA COMTESSE _le regarde aller_. + +C'est un ange envoyé du ciel pour réparer tous nos malheurs. + +LÉON, _avec une douleur ardente_. + +O _Florestine_! il faut céder: ne pouvant être l'un à l'autre, nos +premiers élans de douleur nous avaient fait jurer de n'être jamais à +personne; j'accomplirai ce serment pour nous deux. Ce n'est pas +tout-à-fait vous perdre, puisque je retrouve une sœur où j'espérais +posséder une épouse. Nous pourrons encore nous aimer. + + +SCÈNE VIII. + +LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE, SUSANNE. + +SUSANNE _apporte l'écrin_. + +LA COMTESSE, _en parlant, met ses boucles d'oreilles, ses bagues, son +bracelet, sans rien regarder_. + +_Florestine!_ épouse _Bégearss_; ses procédés l'en rendent digne; et +puisque cet hymen fait le bonheur de ton parain, il faut l'achever +aujourd'hui. + +(_Susanne sort et emporte l'écrin._) + + +SCÈNE IX. + +LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE. + +LA COMTESSE _à Léon_. + +Nous, mon fils, ne sachons jamais ce que nous devons ignorer. Tu +pleures, _Florestine_! + +FLORESTINE, _pleurant_. + +Ayez pitié de moi, Madame! Eh! comment soutenir autant d'assauts dans un +seul jour? A peine j'apprends qui je suis, qu'il faut renoncer à +moi-même, et me livrer... Je meurs de douleur et d'effroi. Dénuée +d'objections contre M. _Bégearss_, je sens mon cœur à l'agonie, en +pensant qu'il peut devenir... Cependant il le faut; il faut me sacrifier +au bien de ce frère chéri; à son bonheur, que je ne puis plus faire. +Vous dites que je pleure! Ah! je fais plus pour lui que si je lui +donnais ma vie! Maman, ayez pitié de nous! bénissez vos enfans! ils sont +bien malheureux! (_Elle se jette à genoux; Léon en fait autant._) + +LA COMTESSE _leur imposant les mains_. + +Je vous bénis, mes chers enfans. Ma _Florestine_ je t'adopte. Si tu +savais à quel point tu m'es chère! Tu seras heureuse, ma fille, et du +bonheur de la vertu; celui-là peut dédommager des autres. (_Ils se +relèvent._) + +FLORESTINE. + +Mais croyez-vous, Madame, que mon dévouement le ramène à _Léon_, à son +fils? car il ne faut pas se flatter: son injuste prévention va +quelquefois jusqu'à la haine. + +LA COMTESSE. + +Chère fille, j'en ai l'espoir. + +LÉON. + +C'est l'avis de M. _Bégearss_: il me l'a dit; mais il m'a dit aussi +qu'il n'y a que maman qui puisse opérer ce miracle; Aurez-vous donc la +force de lui parler en ma faveur? + +LA COMTESSE. + +Je l'ai tenté souvent, mon fils, mais sans aucun fruit apparent. + +LÉON. + +O ma digne mère! c'est votre douceur qui m'a nui. La crainte de le +contrarier vous a trop empêché d'user de la juste influence que vous +donnent votre vertu et le respect profond dont vous êtes entourée. Si +vous lui parliez avec force, il ne vous résisterait pas. + +LA COMTESSE. + +Vous le croyez, mon fils? je vais l'essayer devant vous. Vos reproches +m'affligent presqu'autant que son injustice. Mais, pour que vous ne +gêniez pas le bien que je dirai de vous, mettez-vous dans mon cabinet; +vous m'entendrez, de-là, plaider une cause si juste: vous n'accuserez +plus une mère de manquer d'énergie, quand il faut défendre son fils! +(_Elle sonne._) _Florestine_, la décence ne te permet pas de rester: vas +t'enfermer; demande au ciel qu'il m'accorde quelque succès, et rende +enfin la paix à ma famille désolée. + +(_Florestine sort._) + + +SCÈNE X. + +SUSANNE, LA COMTESSE, LÉON. + +SUSANNE. + +Que veut Madame? elle a sonné. + +LA COMTESSE. + +Prie Monsieur, de ma part, de passer un moment ici. + +SUSANNE, _effrayée_. + +Madame! vous me faites trembler! Ciel! que va-t-il donc se passer? Quoi! +Monsieur, qui ne vient jamais... sans... + +LA COMTESSE. + +Fais ce que je te dis, _Susanne_, et ne prends nul souci du reste. + +(_Susanne sort, en levant les bras au ciel, de terreur._) + + +SCÈNE XI. + +LA COMTESSE, LÉON. + +LA COMTESSE. + +Vous allez voir, mon fils, si votre mère est faible en défendant vos +intérêts! Mais laissez-moi me recueillir, me préparer, par la prière, à +cet important plaidoyer. + +(_Léon entre au cabinet de sa mère._) + + +SCÈNE XII. + +LA COMTESSE, _seule, un genou sur son fauteuil_. + +Ce moment me semble terrible, comme le jugement dernier! Mon sang est +prêt à s'arrêter... O mon Dieu! donnez-moi la force de frapper au +cœur d'un époux? (_Plus bas._) Vous seul connaissez les motifs qui +m'ont toujours fermé la bouche! Ah! s'il ne s'agissait du bonheur de mon +fils; vous savez, ô mon Dieu! si j'oserais dire un seul mot pour moi! +Mais enfin, s'il est vrai qu'une faute pleurée vingt ans, ait obtenu de +vous un pardon généreux, comme un sage ami m'en assure: ô mon Dieu! +donnez-moi la force de frapper au cœur d'un époux! + + +SCÈNE XIII. + +LA COMTESSE, LE COMTE, LÉON _caché_. + +LE COMTE, _sèchement_. + +Madame, on dit que vous me demandez? + +LA COMTESSE, _timidement_. + +J'ai cru, Monsieur, que nous serions plus libres dans ce cabinet que +chez vous. + +LE COMTE. + +M'y voilà, Madame; parlez. + +LA COMTESSE, _tremblante_. + +Asseyons-nous, Monsieur, je vous conjure, et prêtez-moi votre attention. + +LE COMTE, _impatient_. + +Non, j'entendrai debout; vous savez qu'en parlant je ne saurais tenir en +place. + +LA COMTESSE _s'asseyant, avec un soupir, et parlant bas_. + +Il s'agit de mon fils... Monsieur. + +LE COMTE, _brusquement_. + +De votre fils, Madame? + +LA COMTESSE. + +Et quel autre intérêt pourrait vaincre ma répugnance à engager un +entretien que vous ne recherchez jamais? Mais je viens de le voir dans +un état à faire compassion: l'esprit troublé, le cœur serré de +l'ordre que vous lui donnez de partir sur-le-champ; sur-tout du ton de +dureté qui accompagne cet exil. Eh! comment a-t-il encouru la disgrâce +d'un p... d'un homme si juste? Depuis qu'un exécrable duel nous a ravi +notre autre fils.... + +LE COMTE, _les mains sur le visage, avec un air de douleur_. + +Ah!... + +LA COMTESSE. + +Celui-ci, qui jamais ne dût connaître le chagrin, a redoublé de soins et +d'attentions pour adoucir l'amertume des nôtres! + +LE COMTE, _se promenant doucement_. + +Ah!... + +LA COMTESSE. + +Le caractère emporté de son frère, son désordre, ses goûts et sa +conduite déréglée nous en donnaient souvent de bien cruels. Le ciel +sévère, mais sage en ses décrets, en nous privant de cet enfant, nous en +a peut-être épargné de plus cuisans pour l'avenir. + +LE COMTE, _avec douleur_. + +Ah!... Ah!... + +LA COMTESSE. + +Mais, enfin, celui qui nous reste a-t-il jamais manqué à ses devoirs? +Jamais le plus léger reproche fût-il mérité de sa part? Exemple des +hommes de son âge, il a l'estime universelle: il est aimé, recherché, +consulté. Son p...protecteur naturel, mon époux seul, paraît avoir les +yeux fermés sur un mérite transcendant, dont l'éclat frappe tout le +monde. + +LE COMTE _se promène, plus vîte sans parler_. + +LA COMTESSE, _prenant courage de son silence, continue d'un ton plus +ferme, et l'élève par degrés_. + +En tout autre sujet, Monsieur, je tiendrais à fort grand honneur de vous +soumettre mon avis, de modeler mes sentimens, ma faible opinion sur la +vôtre; mais il s'agit... d'un fils... + +LE COMTE _s'agite en marchant_. + +LA COMTESSE. + +Quand il avait un frère aîné; l'orgueil d'un très-grand nom le +condamnant au célibat, l'ordre de _Malte_ était son sort. Le préjugé +semblait alors couvrir l'injustice de ce partage entre deux fils +(_Timidement._) égaux en droits. + +LE COMTE _s'agite plus fort_. (_A part, d'un ton étouffé._) + +Egaux en droits!..... + +LA COMTESSE, _un peu plus fort_. + +Mais depuis deux années qu'un accident affreux.... les lui a tous +transmis; n'est-il pas étonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le +relever de ses vœux? Il est de notoriété que vous n'avez quitté +l'_Espagne_ que pour dénaturer vos biens, par la vente, ou par des +échanges. Si c'est pour l'en priver, Monsieur, la haine ne va pas plus +loin! Puis, vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la +maison p.....par vous habitée! Permettez-moi de vous le dire; un +traitement aussi étrange est sans excuse aux yeux de la raison. +Qu'a-t-il fait pour le mériter? + +LE COMTE, _s'arrête; d'un ton terrible_. + +Ce qu'il a fait! + +LA COMTESSE, _effrayée_. + +Je voudrais bien, Monsieur, ne pas vous offenser! + +LE COMTE, _plus fort_. + +Ce qu'il a fait, Madame! Et c'est vous qui le demandez? + +LA COMTESSE, _en désordre_. + +Monsieur, Monsieur! vous m'effrayez beaucoup! + +LE COMTE, _avec fureur_. + +Puisque vous avez provoqué l'explosion du ressentiment qu'un respect +humain enchaînait, vous entendrez son arrêt et le vôtre. + +LA COMTESSE, _plus troublée_. + +Ah, Monsieur! Ah, Monsieur!.... + +LE COMTE. + +Vous demandez ce qu'il a fait? + +LA COMTESSE, _levant les bras_. + +Non, Monsieur, ne me dites rien! + +LE COMTE, _hors de lui_. + +Rappelez-vous, femme perfide, ce que vous avez fait vous-même! et +comment, recevant un adultère dans vos bras, vous avez mis dans ma +maison cet enfant étranger, que vous osez nommer mon fils. + +LA COMTESSE, _au désespoir, veut se lever_. + +Laissez-moi m'enfuir, je vous prie. + +LE COMTE, _la clouant sur son fauteuil_. + +Non, vous ne fuirez pas; vous n'échapperez point à la conviction qui +vous presse. (_Lui montrant sa lettre._) Connaissez-vous cette écriture? +Elle est tracée de votre main coupable! et ces caractères sanglans qui +lui servirent de réponse... + +LA COMTESSE, _anéantie_. + +Je vais mourir! je vais mourir! + +LE COMTE, _avec force_. + +Non, non; vous entendrez les traits que j'en ai soulignés! (_Il lit avec +égarement._) «Malheureux insensé! notre sort est rempli; votre crime, le +mien reçoit sa punition. Aujourd'hui, jour de _Saint-Léon_, patron de ce +lieu, et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et +mon désespoir...» (_Il parle._) Et cet enfant est né le jour de +_Saint-Léon_, plus de dix mois après mon départ pour la _Vera Crux_! + +(_Pendant qu'il lit très-fort, on entend la Comtesse, égarée, dire des +mots coupés qui partent du délire._) + +LA COMTESSE, _priant, les mains jointes_. + +Grand dieu! tu ne permets donc pas que le crime le plus caché demeure +toujours impuni! + +LE COMTE. + +...Et de la main du corrupteur. (_Il lit._) «L'ami qui vous rendra ceci, +quand je ne serai plus, est sûr.» + +LA COMTESSE, _priant_. + +Frappes, mon Dieu! car je l'ai mérité! + +LE COMTE _lit_. + +»Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les +noms qu'on va donner à ce fils, héritier d'un autre..... + +LA COMTESSE, _priant_. + +Accepte l'horreur que j'éprouve, en expiation de ma faute! + +LE COMTE _lit_. + +»Puis-je espérer que le nom de _Léon_... (_Il parle._) Et ce fils +s'appelle _Léon_! + +LA COMTESSE, _égarée, les yeux fermés_. + +O Dieu! mon crime fut bien grand, s'il égala ma punition! Que ta volonté +s'accomplisse! + +LE COMTE, _plus fort_. + +Et, couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon +éloignement pour lui? + +LA COMTESSE, _priant toujours_. + +Qui suis-je, pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit? + +LE COMTE. + +Et, lorsque vous plaidez pour l'enfant de ce malheureux, vous avez au +bras mon portrait! + +LA COMTESSE, _en le détachant, le regarde_. + +Monsieur, Monsieur, je le rendrai; je sais que je n'en suis pas digne. +(_Dans le plus grand égarement._) Ciel! que m'arrive-t-il? Ah! je perds +la raison! Ma conscience troublée fait naître des fantômes!--Réprobation +anticipée!... Je vois ce qui n'existe pas... Ce n'est plus vous; c'est +lui qui me fait signe de le suivre, d'aller le rejoindre au tombeau! + +LE COMTE, _effrayé_. + +Comment? Eh bien! Non, ce n'est pas... + +LA COMTESSE, _en délire_. + +Ombre terrible! éloigne toi! + +LE COMTE _crie avec douleur_. + +Ce n'est pas ce que vous croyez! + +LA COMTESSE _jette le bracelet par terre_. + +Attends... Oui, je t'obéirai... + +LE COMTE, _plus troublé_. + +Madame, écoutez-moi... + +LA COMTESSE. + +J'irai... Je t'obéis... Je meurs... (_Elle reste évanouie._) + +LE COMTE, _effrayé, ramasse le bracelet_. + +J'ai passé la mesure... Elle se trouve mal... Ah! Dieu! Courons lui +chercher du secours! (_Il sort, il s'enfuit._) + +(_Les convulsions de la douleur font glisser la Comtesse à terre._) + + +SCÈNE XIV. + +LÉON _accourant_; LA COMTESSE _évanouie_. + +LÉON, _avec force_. + +O ma mère!... ma mère! c'est moi qui te donne la mort! (_Il l'enlève et +la remet sur son fauteuil, évanouie._) Que ne suis-je parti, sans rien +exiger de personne? j'aurais prévenu ces horreurs! + + +SCÈNE XV. + +LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_. + +LE COMTE, _en rentrant s'écrie_. + +Et son fils! + +LÉON, _égaré_. + +Elle est morte! Ah! je ne lui survivrai pas! (_Il l'embrasse en +criant._) + +LE COMTE, _effrayé_. + +Des sels! des sels! _Susanne!_ un million si vous la sauvez! + +LÉON. + +O malheureuse mère! + +SUSANNE. + +Madame, aspirez ce flacon. Soutenez-la, Monsieur; je vais tâcher de la +dessèrer. + +LE COMTE, _égaré_. + +Romps tout, arrache tout! Ah! j'aurais dû la ménager! + +LÉON, _criant avec délire_. + +Elle est morte! elle est morte! + + +SCÈNE XVI. + +LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_, FIGARO, _accourant_. + +FIGARO. + +Et qui, morte? Madame? Appaisez donc ces cris! c'est vous qui la ferez +mourir! (_Il lui prend le bras._) Non, elle ne l'est pas; ce n'est +qu'une suffocation; le sang qui monte avec violence. Sans perdre temps, +il faut la soulager. Je vais chercher ce qu'il lui faut. + +LE COMTE, _hors de lui_. + +Des ailes, _Figaro_! ma fortune est à toi. + +FIGARO, _vivement_. + +J'ai bien besoin de vos promesses lorsque Madame est en péril! (_Il sort +en courant._) + + +SCÈNE XVII. + +LE COMTE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_, SUSANNE. + +LÉON, _lui tenant le flacon sous le nez_. + +Si l'on pouvait la faire respirer! O Dieu! rends-moi ma malheureuse +mère!.... La voici qui revient.... + +SUSANNE, _pleurant_. + +Madame! allons, Madame!.... + +LA COMTESSE, _revenant à elle_. + +Ah! qu'on a de peine à mourir! + +LÉON, _égaré_. + +Non Maman; vous ne mourrez pas! + +La Comtesse, _égarée_. + +O Ciel! entre mes juges! entre mon époux et mon fils! Tout est connu... +et criminelle envers tous deux... (_Elle se jette à terre et se +prosterne._) Vengez-vous l'un et l'autre! il n'est plus de pardon pour +moi! (_Avec horreur._) Mère coupable! épouse indigne! un instant nous a +tous perdus. J'ai mis l'horreur dans ma famille! J'allumai la guerre +intestine entre le père et les enfans! Ciel juste! il fallait bien que +ce crime fût découvert! Puisse ma mort expier mon forfait! + +LE COMTE, _au désespoir_. + +Non, revenez à vous! votre douleur a déchiré mon âme! Asseyons-la. +_Léon!_.... Mon Fils! (_Léon fait un grand mouvement._) _Susanne_, +asseyons-la. + +(_Ils la remettent sur le fauteuil._) + + +SCÈNE XVIII. + +LES PRÉCÉDENS, FIGARO. + +FIGARO, _accourant_. + +Elle a repris sa connaissance? + +SUSANNE. + +Ah Dieu! j'étouffe aussi. (_Elle se dessère._) + +LE COMTE _crie_. + +_Figaro!_ vos secours! + +FIGARO, _étouffé_. + +Un moment, calmez-vous. Son état n'est plus si pressant. Moi qui étais +dehors, grand Dieu! je suis rentré bien à propos!.... Elle m'avait fort +effrayé! Allons, Madame, du courage! + +LA COMTESSE, _priant, renversée_. + +Dieu de bonté! fais que je meure! + +LÉON, _en l'asseyant mieux_. + +Non, Maman, vous ne mourrez pas, et nous réparerons nos torts. Monsieur! +vous que je n'outragerai plus en vous donnant un autre nom, reprenez vos +titres, vos biens; je n'y avais nul droit: hélas! je l'ignorais. Mais, +par pitié, n'écrasez point d'un déshonneur public cette infortunée qui +fut vôtre.... Une erreur expiée par vingt années de larmes, est-elle +encore un crime, alors qu'en fait justice? Ma mère et moi, nous nous +bannissons de chez vous. + +LE COMTE, _exalté_. + +Jamais! vous n'en sortirez point. + +LÉON. + +Un couvent sera sa retraite; et moi, sous mon nom de _Léon_, sous le +simple habit d'un soldat, je défendrai la liberté de notre nouvelle +Patrie. Inconnu, je mourrai pour elle, ou je la servirai en zêlé +citoyen. + +(_Susanne pleure dans un coin; Figaro est absorbé dans l'autre._) + +LA COMTESSE, _péniblement_. + +_Léon!_ mon cher enfant! ton courage me rend la vie! Je puis encore la +supporter, puisque mon fils a la vertu de ne pas détester sa mère. Cette +fierté dans le malheur sera ton noble patrimoine. Il m'épousa sans +biens; n'exigeons rien de lui. Le travail de mes mains soutiendra ma +faible existence; et toi, tu serviras l'Etat. + +LE COMTE, _avec désespoir_. + +Non, _Rosine_! jamais. C'est moi qui suis le vrai coupable! de combien +de vertus je privais ma triste vieillesse!.... + +LA COMTESSE. + +Vous en serez enveloppé.--_Florestine_ et _Bégearss_ vous restent. +_Floresta_, votre fille, l'enfant chéri de votre cœur!..... + +LE COMTE, _étonné_. + +Comment?..... d'où savez-vous?.... qui vous l'a dit?..... + +LA COMTESSE. + +Monsieur donnez-lui tous vos biens, mon fils et moi n'y mettrons point +d'obstacle; son bonheur nous consolera. Mais, avant de nous séparer, que +j'obtienne au moins une grace! Apprenez-moi comment vous êtes possesseur +d'une terrible lettre que je croyais brûlée avec les autres? Quelqu'un +m'a-t-il trahie? + +FIGARO, _s'écriant_. + +Oui! l'infâme _Bégearss_: je l'ai surpris tantôt qui la remettait à +Monsieur. + +LE COMTE, _parlant vîte_. + +Non, je la dois au seul hasard. Ce matin, lui et moi, pour un tout autre +objet, nous examinions votre écrin, sans nous douter qu'il eût un double +fond. Dans le débat et sous ses doigts, le secret s'est ouvert soudain, +à son très-grand étonnement. Il a cru le coffre brisé! + +FIGARO, _criant plus fort_. + +Son étonnement d'un secret? Monstre! C'est lui qui l'a fait faire! + +LE COMTE. + +Est-il possible? + +LA COMTESSE. + +Il est trop vrai! + +LE COMTE. + +Des papiers frappent nos regards; il en ignorait l'existence, et, quand +j'ai voulu les lui lire, il a refusé de les voir. + +SUSANNE, _s'écriant_. + +Il les a lus cent fois avec Madame! + +LE COMTE. + +Est-il vrai? Les connaissait-il? + +LA COMTESSE. + +Ce fut lui qui me les remit, qui les apporta de l'armée, lorsqu'un +infortuné mourut. + +LE COMTE. + +Cet ami sûr, instruit de tout?..... + +FIGARO, LA COMTESSE, SUSANNE, _ensemble, criant_. + +C'est lui! + +LE COMTE. + +O scélératesse infernale! avec quel art il m'avait engagé! A présent je +sais tout. + +FIGARO. + +Vous le croyez! + +LE COMTE. + +Je connais son affreux projet. Mais, pour en être plus certain, +déchirons le voile en entier. Par qui savez-vous donc ce qui touche ma +_Florestine_? + +LA COMTESSE, _vîte_. + +Lui seul m'en a fait confidence. + +LÉON, _vîte_. + +Il me l'a dit sous le secret. + +SUSANNE, _vîte_. + +Il me l'a dit aussi. + +LE COMTE, _avec horreur_. + +O monstre! Et moi j'allais la lui donner! mettre ma fortune en ses +mains! + +FIGARO, _vivement_. + +Plus d'un tiers y serait déjà, si je n'avais porté, sans vous le dire, +vos trois millions d'or en dépôt chez M. _Fal_: vous alliez l'en rendre +le maître, heureusement je m'en suis douté. Je vous ai donné son +reçu.... + +LE COMTE, _vivement_. + +Le scélérat vient de me l'enlever, pour en aller toucher la somme. + +FIGARO, _désolé_. + +O proscription sur moi! Si l'argent est remis, tout ce que j'ai fait est +perdu! Je cours chez M. _Fal_. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop +tard! + +LE COMTE, _à Figaro_. + +Le traître n'y peut être encore. + +FIGARO. + +S'il a perdu un temps, nous le tenons. J'y cours. (_Il veut sortir._) + +Le COMTE, _vivement, l'arrête_. + +Mais, _Figaro_! que le fatal secret dont ce moment vient de t'instruire, +reste enseveli dans ton sein? + +FIGARO, _avec une grande sensibilité_. + +Mon maître! il a vingt ans qu'il est dans ce sein-là, et dix que je +travaille à empêcher qu'un monstre n'en abuse! Attendez sur-tout mon +retour, avant de prendre aucun parti. + +LE COMTE, _vivement_. + +Penserait-il se disculper? + +FIGARO. + +Il fera tout pour le tenter; (_Il tire une lettre de sa poche._) mais +voici le préservatif. Lisez le contenu de cette épouvantable lettre; le +secret de l'enfer est là. Vous me saurez bon gré d'avoir tout fait pour +me la procurer. (_Il lui remet la lettre de Bégearss._) _Susanne!_ des +goûtes à ta maîtresse! Tu sais comment je les prépare! (_Il lui donne un +flacon._) Passez là sur sa chaise longue; et le plus grand calme autour +d'elle. Monsieur, au moins, ne recommencez pas; elle s'éteindrait dans +nos mains! + +LE COMTE, _exalté_. + +Recommencer! Je me ferais horreur! + +FIGARO, _à la Comtesse_. + +Vous l'entendez, Madame? le voilà dans son caractère! et c'est mon +maître que j'entends. Ah! je l'ai toujours dit de lui: la colère, chez +les bons cœurs, n'est qu'un besoin pressant de pardonner! (_Il +s'enfuit._) + +(_Le Comte et Léon la prennent sous les bras; ils sortent tous._) + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE V. + +_Le Théâtre représente le grand salon du premier acte._ + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON, SUSANNE. + +(_La Comtesse, sans rouge, dans le plus grand désordre de parure._) + +LÉON, _soutenant sa mère_. + +Il fait trop chaud, maman, dans l'appartement intérieur. _Susanne_, +avance une bergère. (_On l'assied._) + +LE COMTE _attendri, arrangeant les coussins_. + +Êtes-vous bien assise? Eh quoi! pleurer encore? + +LA COMTESSE _accablée_. + +Ah! laissez-moi verser des larmes de soulagement! ces récits affreux +m'ont brisée! cette infâme lettre, sur-tout.... + +LE COMTE _délirant_. + +Marié en Irlande, il épousait ma fille! et tout mon bien placé sur la +banque de _Londres_, eût fait vivre un repaire affreux, jusqu'à la mort +du dernier de nous tous!... Et qui sait, grand Dieu! quels moyens?... + +LA COMTESSE. + +Homme infortuné! calmez-vous! Mais il est temps de faire descendre +_Florestine_; elle avait le cœur si serré de ce qui devait lui +arriver! Vas la chercher _Susanne_, et ne l'instruis de rien. + +LE COMTE, _avec dignité_. + +Ce que j'ai dit à _Figaro_, _Susanne_, était pour vous, comme pour lui? + +SUSANNE. + +Monsieur, celle qui vit madame pleurer, prier pendant vingt ans, a trop +gémi de ses douleurs, pour rien faire qui les accroisse! (_Elle sort._) + + +SCÈNE II. + +LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON. + +LE COMTE, _avec un vif sentiment_. + +Ah! Rosine! séchez vos pleurs; et maudit soit qui vous affligera! + +LA COMTESSE. + +Mon fils! embrasse les genoux de ton généreux protecteur; et rends-lui +grace pour ta mère. (_Il veut se mettre à genoux._) + +LE COMTE _le relève_. + +Oublions le passé, _Léon_. Gardons-en le silence, et n'émouvons plus +votre mère. _Figaro_ demande un grand calme. Ah! respectons, sur-tout, +la jeunesse de _Florentine_, en lui cachant soigneusement les causes de +cet accident! + + +SCÈNE III. + +FLORESTINE, SUSANNE, LES PRÉCÉDENS. + +FLORESTINE, _accourant_. + +Mon Dieu! Maman, qu'avez-vous donc? + +LA COMTESSE. + +Rien que d'agréable à t'apprendre; et ton parain va t'en instruire. + +LE COMTE. + +Hélas! ma Florestine! je frémis du péril où j'allais plonger ta +jeunesse. Grace au Ciel, qui dévoile tout, tu n'épouseras point +_Bégearss_! Non; tu ne seras point la femme du plus épouvantable +ingrat!... + +FLORESTINE. + +Ah! Ciel! Léon!... + +LÉON. + +Ma sœur, il nous a tous joués! + +FLORESTINE, _au Comte_. + +Sa Sœur! + +LE COMTE. + +Il nous trompait. Il trompait les uns par les autres; et tu étais le +prix de ses horribles perfidies. Je vais le chasser de chez moi. + +LA COMTESSE. + +L'instinct de ta frayeur te servait mieux que nos lumières. Aimable +enfant! rends grâce au Ciel, qui te sauve d'un tel danger! + +LÉON. + +Ma sœur, il nous a tous joués! + +FLORESTINE, _au Comte_. + +Monsieur, il m'appèle sa sœur! + +LA COMTESSE, _exaltée_. + +Oui _Floresta_, tu es à nous. C'est-là notre secret chéri. Voilà ton +père; voilà ton frère; et moi je suis ta mère pour la vie. Ah! garde-toi +de l'oublier jamais! (_Elle tend la main au Comte._) Almaviva! pas-vrai +qu'elle est _ma fille_? + +LE COMTE, _exalté_. + +Et lui, _mon fils_; voilà nos deux enfans. (_Tous se serrent dans les +bras l'un de l'autre._) + + +SCÈNE IV. + +FIGARO, M. FAL, _Notaire_, LES PRÉCÉDENS. + +FIGARO, _accourant et jettant son manteau_. + +Malédiction! Il a le porte-feuille. J'ai vu le traître l'emporter, quand +je suis entré chez Monsieur. + +LE COMTE. + +O Monsieur Fal! vous vous êtes pressé! + +M. FAL, _vivement_. + +Non, Monsieur, au contraire. Il est resté plus d'une heure avec moi: m'a +fait achever le contrat, y insérer la donation qu'il fait. Puis il m'a +remis mon reçu, au bas duquel était le vôtre; en me disant que la somme +est à lui; qu'elle est un fruit d'hérédité; qu'il vous l'a remise en +confiance.... + +LE COMTE. + +O scélérat! Il n'oublie rien! + +FIGARO. + +Que de trembler sur l'avenir! + +M. FAL. + +Avec ces éclaircissemens, ai-je pu refuser le porte-feuille qu'il +exigeait? Ce sont trois millions au porteur. Si vous rompez le mariage, +et qu'il veuille garder l'argent; c'est un mal presque sans remède. + +LE COMTE, _avec véhémence_. + +Que tout l'or du monde périsse; et que je sois débarassé de lui! + +FIGARO, _jettant son chapeau sur un fauteuil_. + +Dussé-je être pendu; il n'en gardera pas une obole! (_A Susanne._) +Veille au dehors, _Susanne_. (_Elle sort._) + +M. FAL. + +Avez-vous un moyen de lui faire avouer devant de bons témoins, qu'il +tient ce trésor de Monsieur? Sans cela, je défie qu'on puisse le lui +arracher! + +FIGARO. + +S'il apprend par son allemand, ce qui se passe dans l'hôtel, il n'y +rentrera plus. + +LE COMTE, _vivement_. + +Tant mieux! c'est tout ce que je veux! Ah! qu'il garde le reste! + +FIGARO, _vivement_. + +Lui laisser par dépit l'héritage de vos enfans? ce n'est pas vertu, +c'est faiblesse. + +LÉON _fâché_. + +_Figaro!_ + +FIGARO _plus fort_. + +Je ne m'en dédis point. (_Au Comte._) Qu'obtiendra donc de vous +l'attachement, si vous payez ainsi la perfidie? + +LE COMTE _se fâchant_. + +Mais, l'entreprendre sans succès; c'est lui ménager un triomphe.... + + +SCÈNE V. + +LES PRÉCÉDENS, SUSANNE. + +SUSANNE _à la porte, et criant_. + +Monsieur _Bégearss_ qui rentre! (_Elle sort._) + + +SCÈNE VI. + +LES PRÉCÉDENS, _excepté_ SUSANNE, + +(_Ils font tous un grand mouvement._) + +LE COMTE, _hors de lui_. + +Oh! traître! + +FIGARO, _très-vîte_. + +On ne peut plus se concerter; mais si vous m'écoutez, et me secondez +tous, pour lui donner une sécurité profonde; j'engage ma tête au succès. + +M. FAL. + +Vous allez lui parler du porte-feuille et du contrat? + +FIGARO, _très-vite_. + +Non pas; il en sait trop pour l'entammer si brusquement! il faut +l'amener de plus loin à faire un aveu volontaire. (_Au Comte._) Feignez +de vouloir me chasser. + +LE COMTE, _troublé_. + +Mais, mais, sur quoi? + + +SCÈNE VII. + +LES PRÉCÉDENS, SUSANNE, BÉGEARSS. + +SUSANNE, _accourant_. + +Monsieur _Bégeaaaaaaarss_! (_Elle se range près de la Comtesse._) + +BÉGEARSS, _montre une grande surprise_. + +FIGARO, _s'écrie, en le voyant_. + +Monsieur _Bégearss_! (_humblement._) Eh bien! ce n'est qu'une +humiliation de plus. Puisque vous attachez à l'aveu de mes torts le +pardon que je sollicite; j'espère que Monsieur ne sera pas moins +généreux. + +BÉGEARSS, _étonné_. + +Qu'y a-t-il donc? Je vous trouve assemblés! + +LE COMTE, _brusquement_. + +Pour chasser un sujet indigne. + +BÉGEARSS, _plus surpris encore, voyant le Notaire_. + +Et Monsieur _Fal_? + +M. FAL, _lui montrant le contrat_. + +Voyez qu'on ne perd point de temps, tout ici concourt avec vous. + +BÉGEARSS, _surpris_. + +Ha! ha!..... + +LE COMTE, _impatient, à Figaro_. + +Pressez-vous; ceci me fatigue. + +(_Pendant cette scène, Bégearss les examine l'un après l'autre, avec la +plus grande attention._) + +FIGARO, _l'air suppliant, adressant la parole au Comte_. + +Puisque la feinte est inutile; achevons mes tristes aveux. Oui, pour +nuire à Monsieur _Bégearss_, je répète avec confusion, que je me suis +mis à l'épier, le suivre, et le troubler par-tout: (_au Comte_) car +Monsieur n'avait pas sonné, lorsque je suis entré chez lui, pour savoir +ce qu'on y fesait du coffre aux brillans de Madame, que j'ai trouvé-là +tout ouvert. + +BÉGEARSS. + +Certes! ouvert à mon grand regret! + +LE COMTE, _fait un mouvement inquiétant_. + +(_A part._) Quelle audace! + +FIGARO, _se courbant, le tire par l'habit pour l'avertir_. + +Ah! mon Maître! + +M. FAL, _effrayé_. + +Monsieur! + +BÉGEARSS, _au Comte_, (_à part._) + +Modérez-vous; ou nous ne sçaurons rien. + +LE COMTE, _frappe du pied_. + +BÉGEARSS, _l'examine_. + +FIGARO, _soupirant, dit au Comte_. + +C'est ainsi que sachant Madame enfermée avec lui, pour brûler de +certains papiers dont je connaissais l'importance; je vous ai fait venir +subitement. + +BÉGEARSS, _au Comte_. + +Vous l'ai-je dit? + +LE COMTE, _mord son mouchoir de fureur_. + +SUSANNE, _bas à Figaro_, (_par derrière._) + +Achève, achève! + +FIGARO. + +Enfin vous voyant tous d'accord, j'avoue que j'ai fait l'impossible pour +provoquer entre Madame et vous la vive explication..... qui n'a pas eu +la fin que j'espérais..... + +LE COMTE, _à Figaro, avec colère_. + +Finissez-vous ce plaidoyer? + +FIGARO, _bien humble_. + +Hélas! je n'ai plus rien à dire; puisque c'est cette explication qui a +fait chercher Monsieur _Fal_, pour finir ici le contrat. L'heureuse +étoile de Monsieur a triomphé de tous mes artifices..... Mon maître! en +faveur de trente ans..... + +LE COMTE, _avec humeur_. + +Ce n'est pas à moi de juger. (_Il marche vîte._) + +FIGARO. + +Monsieur _Bégearss_!.... + +BÉGEARSS, _qui a repris sa sécurité, dit ironiquement_. + +Qui! moi? cher ami, je ne comptais guères vous avoir tant d'obligations! +(_Elevant son ton._) Voir mon bonheur accéléré par le coupable effort +destiné à me le ravir! (_A Léon et Florestine._) O jeunes gens! quelle +leçon! marchons avec candeur dans le sentier de la vertu. Voyez que tôt +ou tard l'intrigue est la perte de son auteur. + +FIGARO, _prosterné_. + +Ah! oui! + +BÉGEARSS, _au Comte_. + +Monsieur, pour cette fois encore, et qu'il parte! + +LE COMTE, _à Bégearss, durement_. + +C'est-là votre arrêt?..... j'y souscris. + +FIGARO, _ardemment_. + +Monsieur _Bégearss_! je vous le dois. Mais je vois M. _Fal_ pressé +d'achever un contrat..... + +LE COMTE, _brusquement_. + +Les articles m'en sont connus. + +M. FAL. + +Hors celui-ci. Je vais vous lire la donation que Monsieur fait... +(_cherchant l'endroit._) M., M., M., Messire _James-Honoré Bégearss_.... +Ah! (_il lit_) «et pour donner à la Demoiselle future épouse, une preuve +non équivoque de son attachement pour elle; ledit Seigneur futur époux +lui fait donation entière de tous les grands biens qu'il possède; +consistant aujourd'hui, (_il appuie en lisant_) (ainsi qu'il le déclare, +et les a exhibés à nous Notaires soussignés), en trois millions d'or ici +joints, en très-bons effets au porteur.» (_Il tend la main en lisant._) + +BÉGEARSS. + +Les voilà dans ce porte-feuille. (_Il donne le porte-feuille à Fal._) Il +manque deux milliers de louis, que je viens d'en ôter pour fournir aux +apprêts des noces. + +FIGARO _montrant le Comte, et vivement_. + +Monsieur a décidé qu'il paierait tout; j'ai l'ordre. + +BÉGEARSS, _tirant les effets de sa poche et les remettant au notaire_. + +En ce cas enregistrez-les; que la donation soit entière! + +FIGARO _retourné, se tient la bouche pour ne pas rire_. + +M. FAL _ouvre le porte-feuille, y remet les effets_. + +M. FAL _montrant Figaro_. + +Monsieur va tout additionner, pendant que nous achèverons. (_Il donne le +porte-feuille ouvert à Figaro; qui, voyant les effets, dit:_) + +FIGARO, _l'air exalté_. + +Et moi j'éprouve qu'un bon repentir est comme toute bonne action; qu'il +porte aussi sa récompense. + +BÉGEARSS. + +En quoi? + +FIGARO. + +J'ai le bonneur de m'assurer qu'il est ici plus d'un généreux homme. Oh! +que le Ciel comble les vœux de deux amis aussi parfaits! Nous n'avons +nul besoin d'écrire. (_Au Comte._) Ce sont vos effets au porteur: oui +Monsieur, je les reconnais. Entre M. _Bégearss_ et vous, c'est un combat +de générosité; l'un donne ses biens à l'époux; l'autre les rend à sa +future! (_Aux jeunes gens._) Monsieur, Mademoiselle! Ah! quel +bienfaisant protecteur, et que vous allez le chérir...... Mais, que +dis-je? l'enthousiasme m'aurait-il fait commettre une indiscrétion +offensante? (_Tout le monde garde le silence._) + +BÉGEARSS, _un peu surpris, se remet; prend son parti, et dit_: + +Elle ne peut l'être pour personne, si mon ami ne la désavoue pas; s'il +met mon âme à l'aise, en me permettant d'avouer que je tiens de lui ces +effets. Celui-là n'a pas un bon cœur, que la gratitude fatigue; et +cet aveu manquait à ma satisfaction. (_montrant le Comte._) Je lui dois +bonheur et fortune; et quand je les partage avec sa digne fille, je ne +fais que lui rendre ce qui lui appartient de droit. Remettez-moi le +porte-feuille; je ne veux avoir que l'honneur de le mettre à ses pieds +moi-même, en signant notre heureux contrat. (_Il veut le reprendre._) + +FIGARO, _sautant de joie_. + +Messieurs, vous l'avez entendu? vous témoignerez s'il le faut. Mon +maître, voilà vos effets; donnez-les à leur détempteur, si vôtre cœur +l'en juge digne. (_Il lui remet le porte-feuille._) + +LE COMTE, _se levant, à Bégearss_. + +Grand Dieu! les lui donner! homme cruel sortez de ma maison; l'enfer +n'est pas aussi profond que vous! grâce à ce bon vieux serviteur, mon +imprudence est réparée: sortez à l'instant de chez moi. + +BÉGEARSS. + +O mon ami! vous êtes encore trompé! + +LE COMTE, _hors de lui, le bride de sa lettre ouverte_. + +LE COMTE. + +Et cette lettre, Monstre! m'abuse-t-elle aussi? + +BÉGEARSS _la voit; furieux, il arrache au Comte la lettre, et se montre +tel qu'il est_. + +Ah!.... Je suis joué! mais j'en aurai raison. + +LÉON. + +Laissez en paix une famille que vous avez remplie d'horreur. + +BÉGEARSS _furieux_. + +Jeune insensé! c'est toi qui vas payer pour tous; je t'appelle au +combat. + +LÉON, _vîte_. + +J'y cours. + +LE COMTE, _vîte_. + +Léon! + +LA COMTESSE, _vîte_. + +Mon fils! + +FLORESTINE, _vîte_. + +Mon frère! + +LE COMTE. + +_Léon!_ Je vous défends..... (_à Bégearss_) Vous vous êtes rendu indigne +de l'honneur que vous demandez: Ce n'est point par cette voie-là qu'un +homme comme vous doit terminer sa vie. + +BÉGEARSS _fait un geste affreux, sans parler_. + +FIGARO, _arrêtant Léon, vivement_. + +Non, jeune homme! vous n'irez point; Monsieur votre père a raison, et +l'opinion est réformée sur cette horrible frénésie; on ne combattra plus +ici que les ennemis de l'état. Laissez-le en proie à sa fureur; et s'il +ose vous attaquer, défendez-vous comme d'un assassin; personne ne +trouve mauvais qu'on tue une bête enragée! mais il se gardera de l'oser; +l'homme capable de tant d'horreurs doit être aussi lâche que vil! + +BÉGEARSS _hors de lui_. + +Malheureux! + +LE COMTE, _frappant du pied_. + +Nous laissez-vous enfin? c'est un supplice de vous voir. (_La Comtesse +est effrayée sur son siége; Florestine et Susanne la soutiennent; Léon +se réunit à elles._) + +BÉGEARSS, _les dents serrées_. + +Oui morbleu! je vous laisse; mais j'ai la preuve en main de votre infâme +trahison! vous n'avez demandé l'agrément de Sa Majesté, pour échanger +vos biens d'Espagne, que pour être à portée de troubler sans péril +l'autre côté des pyrénées. + +LE COMTE. + +O monstre! que dit-il? + +BÉGEARSS. + +Ce que je vais dénoncer à _Madrid_. N'y eût-il que le buste en grand +d'un _Washington_, dans votre cabinet; j'y fais confisquer tous vos +biens. + +FIGARO _criant_. + +Certainement; le tiers au dénonciateur. + +BÉGEARSS. + +Mais, pour que vous n'échangiez rien, je cours chez notre ambassadeur +arrêter dans ses mains l'agrément de Sa Majesté, que l'on attend par ce +courrier. + +FIGARO, _tirant un paquet de sa poche, s'écrie vivement_: + +L'agrément du Roi? le voici; j'avais prévu le coup; je viens, de votre +part, d'enlever le paquet au secrétariat d'ambassade; le courrier +d'Espagne arrivait! + +LE COMTE, _avec vivacité, prend le paquet_. + +BÉGEARSS _furieux, frappe sur son front, fait deux pas pour sortir et se +retourne_. + +Adieu, famille abandonnée! maison sans mœurs et sans honneur! Vous +aurez l'impudeur de conclure un mariage abominable, en unissant le frère +avec la sœur: mais l'univers saura votre infâmie! (_Il sort._) + + +SCÈNE VIIIe. ET DERNIÈRE. + +LES PRÉCÉDENS, _excepté_ BÉGEARSS. + +FIGARO _follement_. + +Qu'il fasse des libelles! dernière ressource des lâches! Il n'est plus +dangereux; bien démasqué: à bout de voie, et pas vingt-cinq louis dans +le monde! Ah Monsieur _Fal_! je me serais poignardé s'il eût gardé les +deux mille louis qu'il avait soustraits du paquet! (_Il reprend un ton +grave._) D'ailleurs, nul ne sait mieux que lui, que par la nature et la +loi, ces jeunes gens ne se sont rien; qu'ils sont étrangers l'un à +l'autre. + +LE COMTE _l'embrasse et crie_: + +_O Figaro!_.... Madame, il a raison. + +LÉON, _très-vîte_. + +Dieux! Maman! quel espoir! + +FLORESTINE, _au Comte_. + +Eh quoi! Monsieur, n'êtes-vous plus.... + +LE COMTE, _ivre de joie_. + +Mes enfans, nous y reviendrons; et nous consulterons, sous des noms +supposés, des gens de loi, discrets, éclairés, pleins d'honneur. O mes +enfans! il vient un âge où les honnêtes gens se pardonnent leurs torts, +leurs anciennes foiblesses! font succéder un doux attachement aux +passions orageuses qui les avaient trop désunis. _Rosine!_ (c'est le nom +que votre époux vous rend.) allons nous reposer des fatigues de la +journée. _Monsieur Fal!_ restez avec nous. Venez mes deux enfans!---- +_Susanne_, embrasse ton mari! et que nos sujets de querelles soient +ensevelis pour toujours! (_à Figaro._) Les deux mille louis qu'il avait +soustraits, je te les donne, en attendant la récompense qui t'est bien +dûe!.... + +FIGARO, _vivement_. + +A moi, Monsieur? non s'il vous plait; moi, gâter par un vil salaire, le +bon service que j'ai fait? ma récompense est de mourir chez vous. Jeune, +si j'ai failli souvent; que ce jour acquitte ma vie! O ma vieillesse! +pardonne à ma jeunesse, elle s'honorera de toi. Un jour a changé notre +état! plus d'oppresseur, d'hypocrite insolent! Chacun a bien fait son +devoir: ne plaignons point quelques momens de trouble; on gagne assez +dans les familles quand on en expulse un méchant. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'autre Tartuffe, ou La mère coupable, by +Pierre Augustin Caron de Beaumarchais + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTRE TARTUFFE *** + +***** This file should be named 34841-0.txt or 34841-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/8/4/34841/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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