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+Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (2/6), by Paulin Paris
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les grandes chroniques de France (2/6)
+ selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
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+Author: Paulin Paris
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+Release Date: December 31, 2010 [EBook #34803]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DE
+FRANCE.
+
+
+PARIS. IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON,
+RUE DE VAUGIRARD, 36.
+
+
+LES
+GRANDES CHRONIQUES
+DE FRANCE,
+SELON QUE ELLES SONT CONSERVÉES
+EN L'ÉGLISE DE SAINT-DENIS
+EN FRANCE.
+
+
+PUBLIÉES PAR M. Paulin Pâris
+De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.
+
+
+TOME SECOND.
+
+
+PARIS.
+TECHENER, LIBRAIRE,
+12, PLACE DU LOUVRE.
+
+1837.
+
+
+DEUXIÈME DISSERTATION
+
+SUR LES CHRONIQUES DE SAINT-DENIS ET SUR LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE
+FRANCE, DEPUIS LA MORT DE DAGOBERT JUSQU'A CELLE DE LOUIS LE DÉBONNAIRE.
+
+ * * * * *
+
+L'auteur des _Gesta Dagoberti_ est le dernier historien des rois
+Mérovingiens. Ce n'est pas qu'il ait écrit long-temps avant le second
+continuateur de Frédégaire ou l'auteur des _Gesta Regum Francorum_; mais,
+seul de tous les annalistes qui nous ont parlé des successeurs de Dagobert,
+il ne semble pas dévoué aux intérêts de la nouvelle famille dont
+l'ascendant tendoit à faire disparoître l'astre de Clovis; c'est même à lui
+seul que nous devons la révélation des sentiments pieux et charitables de
+Clovis II. L'abbé de Vertot, qui l'a fort maltraité dans une dissertation
+systématique[1], lui reproche d'avoir le premier répandu la fable de la
+démence de Clovis II: je pencherois plutôt à croire qu'il a seulement tenté
+de donner une explication morale au scandale d'une démence bien réelle, en
+l'attribuant aux effets de la dévotion indiscrète du roi pour les reliques
+de saint Denis. Jusqu'au XIIIème siècle, époque de rénovation religieuse,
+la tendance des moines étoit de présenter pour des événements bien connus
+des causes surnaturelles étroitement liées aux intérêts monastiques. Telle
+fut la source de la chronique de Turpin; de la relation du voyage de
+Charlemagne à Jérusalem; du récit de la damnation de Charles Martel, et
+enfin de la plus grande partie des _Gesta Dagoberti_.
+
+ Note 1: _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_. Tome IV, in-4°.
+
+A compter de cet anonyme, si curieux de la gloire de l'abbaye de
+Saint-Denis et dont le récit offre un mélange de traditions vulgaires, de
+légendes pieuses et de souvenirs véridiques, l'histoire de France tombe
+entre les mains des ennemis de la race mérovingienne. Les successeurs de
+Clovis II disparoissent de la scène active du monde, et l'on ne dit pas
+même comment Clovis II mourut. On lui prodigue les outrages, on lui donne
+l'épithète d'insensé qu'il peut avoir méritée dans les dernières années de
+sa courte existence, mais dont chacun de ses successeurs légitimes ne
+devoit pas être responsable. C'est à qui fera le plus de reproches à ces
+derniers, dont les droits légitimes étoient, après tout, le véritable
+crime. Ils avoient les mains liées, on les blâme de leur fainéantise; ils
+étoient gardés à vue dans de lointaines maisons de campagne, on les accuse
+de vivre au sein de la mollesse. «A quoi bon,» disoit-on autour des maires
+du palais, «des rois qui ne règnent pas, des enfants qui prétendent
+gouverner des hommes?» Puis, si le Mérovingien prenoit des années ou
+faisoit mine de vouloir détacher ses mains enchaînées, on lui donnoit
+secrètement un breuvage, ou bien on le laissoit assassiner en public:
+heureux quand on se contentoit de lui ravir sa glorieuse chevelure et de le
+confiner dans un monastère.
+
+Peut-être, moins opprimés, ces princes se seroient-ils montrés dignes de
+leurs ancêtres. Mais il eût d'abord fallu les imiter en forfaits, et
+malheureusement pour eux, Nantilde, veuve de Dagobert Ier, ne fut pas une
+Frédégonde: elle ne voulut pas défendre avec des ruisseaux de sang les
+avenues du trône auquel étoit appelé son fils; elle ne sut pas tenter de
+nouvelles guerres et promener à la tête des armées le roi Clovis, âgé de
+cinq ans. Si les Mérovingiens succombèrent, c'est uniquement parce que les
+François étoient toujours les fils des compagnons du grand Clovis, et parce
+qu'il leur falloit toujours un chef qui reçût leurs serments en échange de
+butin et de dépouilles. On a beaucoup parlé de l'amour superstitieux de nos
+premiers ancêtres pour leurs princes héréditaires; je n'ai pu reconnoître
+aucune trace d'un pareil sentiment dans nos vieilles annales. Quand
+Childeric Ier oublie la guerre pour les femmes, ses leudes l'abandonnent et
+vont mettre leurs services aux pieds d'un Romain plus belliqueux. Le fort
+roi Clovis attire dans les rangs de ses guerriers vainqueurs les hommes
+d'armes de tous ses parents, rois chevelus, héréditaires et légitimes aux
+mêmes titres que lui. Plus tard, n'avons-nous pas vu les Francs courir au
+devant de Sigebert, de Chilperic et de Clotaire; dès qu'il s'agissoit de
+dépouiller un enfant et de partager la proie d'un vaincu? Partout où l'on
+se bat, les Francs y courent de préférence; et s'ils restent long-temps
+dévoués aux fils de Clovis, c'est que tous étoient des lions ou plutôt des
+tigres singulièrement dignes de ceux qui les maintenoient sur le pavois.
+Childebert, Clotaire Ier, Chilperic, Clotaire II, Dagobert Ier, voilà des
+noms assez terribles, assez redoutables: et comment ces bêtes féroces
+n'auroient-elles pas trouvé dans les François de ces temps-là une admirable
+sympathie, une fidélité à toute épreuve? Mais, dès que le prince guerrier
+vint à manquer, il dut se présenter quelque audacieux sujet pour prendre sa
+place. Et quand le trône eut été plusieurs fois de suite occupé par des
+enfants, il dut se former une nouvelle famille de guerriers, opposant son
+hérédité à celle de la première race royale. Voilà comment les Carliens ou
+Carlovingiens furent aisément substitués aux descendants du fort roi
+Clovis.
+
+Nos annales, si incomplètes pour les huit derniers règnes de la première
+race, sont toutes écrites dans cet esprit public peu soucieux de la famille
+héréditaire. Les guerriers n'avoient rien à espérer des foibles rois
+légitimes, les établissements religieux fort peu de chose: au contraire,
+les maires du palais se faisoient craindre de tous et restoient les
+principaux distributeurs de bénéfices et de fondations pieuses: combien de
+raisons pour justifier une révolution en leur faveur! Dira-t-on que ces
+considérations, puissantes sur la majorité, n'auroient pas dû cependant
+étouffer complètement dans tous les cœurs les sentiments de justice? J'en
+conviendrai, s'il est démontré que ces sentiments eussent alors besoin
+d'être étouffés: mais loin de là; on n'en avoit pas la conscience, et pour
+s'en convaincre il suffit de se reporter à la demande que Pepin osa bien
+adresser au Pape, arbitre de toute justice, et surtout à la réponse que le
+Pape s'empressa de lui faire.
+
+Après la _Chronique de Fredegaire_, dont les textes les plus authentiques
+s'arrêtent à la quatrième année du jeune Clovis, le monument le plus ancien
+a pour titre: _Gesta Regum Francorum_, dont j'ai déjà dit quelque chose
+dans la première dissertation. C'est lui que notre traducteur de
+Saint-Denis a le bon esprit de suivre dès que le secours des _Gesta
+Dagoberti_ vient à lui manquer. Nos compilateurs d'histoire ont tous
+exprimé pour les _Gesta Regum_ le plus profond mépris: ils en ont surnommé
+l'auteur l'_anonyme fabuleux_, sans faire attention que toutes les fables
+qu'il débite sur les temps les plus éloignés, il les tenoit de Fredegaire,
+et que pour l'époque la plus rapprochée, la seule dont il soit réellement
+responsable et la seule que nos Chroniques de Saint-Denis aient transcrite,
+il n'a d'autre tort que d'avoir assez mal distingué la date des événements.
+Les _Gesta Regum_ sont, à mon avis, un monument très-précieux. Quand ils ne
+feroient que jeter un nouveau jour sur la manière dont on jugeoit, au temps
+de Thierry de Chelles, les prétentions des deux maisons rivales, ce seroit
+déjà tout autant qu'il en faut pour obtenir une réputation plus honorable
+que ne la lui ont faite l'abbé Dubos dans son histoire de l'_Etablissement
+de la monarchie françoise_, Dom Rivet dans le tome IV de l'_Histoire
+littéraire_, Dom Bouquet dans l'une des préfaces des _Historiens de
+France_, et le P. Lelong dans sa _Bibliothèque de la France_.
+
+Les _Gesta Regum Francorum_ finissent avec le règne de Chilperic II, mort
+en 720. Pour compléter son récit, le traducteur de Saint-Denis a mis à
+contribution la chronique de Sigebert de Gemblours, et la vie de
+Sigebert III, roi d'Austrasie, composée par le même abbé de Gemblours.
+Sigebert mourut dans les premières années du XIIe siècle: sa chronique est
+une compilation succincte d'autres annalistes, et le moine de Saint-Denis
+l'a suivie comme nous le ferions aujourd'hui, c'est-à-dire à défaut de
+témoignages plus anciens et de garants plus incontestables. L'abbé de
+Gemblours sert à dissimuler plusieurs lacunes des récits contemporains. Et
+parmi ces derniers il faut compter les continuations de _Fredegaire_ qui,
+du règne de Thierry IV au couronnement de Pepin, nous offrent les lueurs
+historiques les moins incertaines. Un mot de ces continuations.
+
+La première n'est qu'un extrait informe des _Gesta Regum_; l'on ne sait
+pourquoi les collecteurs historiques se sont tous obstinés à l'éditer comme
+un monument original: il s'arrête à l'année 680.--La seconde a plus
+d'importance: elle fut écrite en 736; elle embrasse les années 680 à 735.
+Les _Chroniques de Saint-Denis_ l'ont exactement suivie pour les quinze
+dernières années. Le troisième ou plutôt le second continuateur, puisque le
+premier ne devroit pas être compté, semble avoir travaillé par les ordres
+du comte Childebrand, frère de Charles Martel; et cette circonstance nous
+donne le secret de son admiration exclusive pour la nouvelle famille. Il
+nous raconte l'histoire des années 736 à 741; sa narration est du plus haut
+intérêt, mais on ne peut trop regretter qu'elle soit aussi rapide pour une
+des époques les plus obscures et les plus curieuses de nos annales. C'est à
+ce troisième anonyme que se sont arrêtés les chroniqueurs de Saint-Denis:
+ils n'ont rien emprunté à la quatrième continuation de Fredegaire, écrite
+sans doute par le rédacteur de la troisième, mais sous les auspices du fils
+de Childebrand, le comte Nibelung. Sitôt qu'ils l'ont pu, nos traducteurs
+ont abordé le texte d'Éginhnrd; l'historien le plus important depuis
+Grégoire de Tours, et le seul de notre volume dont le nom soit _à peu près_
+connu.
+
+Je dis _à peu près_, car il s'en faut bien que les anciens manuscrits et
+les anciens auteurs s'accordent, comme nous, à l'appeler _Éginhard_. C'est
+chez eux tour à tour Heinard, Ejard, Hémar, Adhelm ou Adhemar; pour notre
+traducteur de Saint-Denis, c'est _Eginaus_, et pour le ménestrel du comte
+de Poitiers, dans les mots que j'ai cités: _Guetin qui dit que il norri
+Charlemagne_[2]. Eginhard mourut sous le règne de Louis-le-Débonnaire: il
+devoit à Charlemagne son éducation et sa fortune; il consacra les loisirs
+de sa vieillesse à rappeler les événements qui avoient marqué les deux
+règnes de Pepin et de son bienfaiteur, et même il poursuivit son récit
+jusqu'aux premières années de la vie de Louis-le-Débonnaire. Éginhard
+écrivoit ses souvenirs en Germanie, dans le monastère de Lauresham qu'il
+avoit fondé. Il ne faut donc pas s'étonner si, nous décrivant avec le plus
+grand soin les expéditions des trois premiers rois Carlovingiens sur les
+Saxons, les Danois et les nations Slaves, il ne fait que rapidement
+indiquer les événements dont le midi de l'Europe étoit en même temps le
+théâtre. La trace de ces derniers avoit dû naturellement être moins
+profonde dans ses souvenirs. Aussi plusieurs écrivains assez rapprochés de
+ces temps-là le considèrent-ils seulement comme l'historien des guerres
+d'Allemagne.
+
+ Note 2: Voy. la Ière _dissertation_. Il devoit dire: _que il fut
+ norri par_. C'est un contre-sens qu'ont évité les _Chroniques de
+ Saint-Denis_.
+
+Eginhard composa deux grands ouvrages, et tous deux ressortent
+admirablement dans la foule de ces annalistes contemporains, assez
+judicieux du moins pour n'avoir pas transmis leurs noms à la postérité. On
+ne doute plus que les _Annales regum Francorum Pippini et Caroli magni_ ne
+soient de lui, et l'on n'a jamais sérieusement attribué à quelque autre la
+_Vita et Conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli regis magni_. Dans ce
+dernier livre, bien supérieur au premier, Éginhard revient avec intention
+sur les qualités, les vertus et les mœurs du grand homme qu'il se plaisoit
+à nommer son bienfaiteur. On ne peut comparer cette _Vie de Charlemagne_
+qu'aux Mémoires du sire de Joinville sur saintLouis. Ils ont le même
+caractère de véracité; et s'il est vrai pourtant qu'Éginhard soit bien
+moins attachant, moins pittoresque, moins original que le bon sénéchal de
+Champagne, il faut en accuser l'éducation cléricale d'Éginhard, homme
+d'église et grammairien avant tout. Joinville, au contraire, étoit
+simplement un preux chevalier; si par malheur il avoit su le latin, son
+récit ne conserveroit pas le charme qui le recommande à jamais, et
+l'historien de saint Louis seroit très-inférieur à celui de Charlemagne.
+
+C'est beaucoup pour Éginhard d'avoir dépassé de si loin tous les historiens
+François qui l'avoient précédé. Comparez-le à Grégoire de Tours, et même à
+Orderic Vital ou Mathieu Paris, vous serez frappé des avantages que lui
+donnent un jugement exquis, une exactitude à toute épreuve, et même une
+philosophie qui ne manque pas d'élévation. Jamais chez lui vous ne
+rencontrerez de ces invectives qui, chez l'évêque de Tours et le moine
+anglais, poursuivent la moitié des personnages historiques; rarement il
+s'arrête à l'effet des miracles, ou bien à l'éloge des donations pieuses et
+des pratiques superstitieuses. Les siècles, dira-t-on, n'étoient pas les
+mêmes: sans doute Éginhard vivoit loin des abominables règnes de Clotaire
+et de Chilperic; mais il étoit également éloigné de l'admirable époque de
+Philippe-Auguste et de saint Louis.
+
+Notre chroniqueur de Saint-Denis a pris toute la substance d'Éginhard; il a
+fondu avec assez d'art la _Vita et Conversatio Karoli magni_ dans le cours
+de la traduction des _Annales Regum Francorum_, en se contentant
+d'emprunter quelques additions au moine de Saint-Gal et à d'autres
+annalistes d'une autorité moins grave. Mais il ne s'en est pas tenu là:
+quand le monument des _Grandes Chroniques de Saint-Denis_ fut érigé, tout
+ce qui étoit écrit dans un latin de quelque antiquité avoit, par cela seul,
+droit à la crédulité de tout le monde. Or, les souvenirs du règne de
+Charlemagne étoient consignés dans trois genres de documents historiques:
+les _Chroniques contemporaines_, les _Chansons de geste_ et les _Légendes_;
+ce n'étoit plus le temps de l'invention des fraudes pieuses, mais on les
+adoptoit d'autant plus aisément qu'on ne comprenoit pas qu'elles eussent
+été jamais possibles. Les moines de Saint-Denis, trouvant donc d'anciens
+manuscrits des Annales d'Éginhard, du Voyage de Charlemagne à Jérusalem et
+de l'Expédition d'Espagne, ne pouvoient s'élever assez au-dessus des
+croyances contemporaines pour admettre les chroniqueurs mondains, et
+rejeter précisément les traditions que leur caractère religieux rendoit le
+plus respectables.
+
+Ce fut beaucoup pour eux de négliger le secours des _Chansons de geste_;
+toutefois, il ne faut pas douter qu'ils n'en eussent également pris la
+substance s'ils en avoient pu trouver quelque vieille leçon latine.
+Philippe Mouskes, évêque de Tournay, qui compila dans le même temps que les
+moines de Saint-Denis une chronique de France en vers, n'eut pas la même
+retenue; il fondit dans son récit les traditions populaires, les inventions
+monastiques et les souvenirs contemporains. On pourroit appeler avec raison
+son histoire du héros de la France la _trilogie de Charlemagne_, et j'avoue
+que ce travail de Philippe Mouskes me sembleroit avoir aujourd'hui moins
+d'intérêt s'il étoit dépouillé de toutes ces additions romanesques que nos
+érudits lui reprochent néanmoins avec amertume. N'est-ce donc rien de nous
+initier dans le secret de la grande et complète renommée de Charlemagne
+telle qu'elle parcouroit le monde au temps de Philippe-Auguste et de saint
+Louis? Et si les fables, qui sont l'auréole du VIIIème siècle, ont eu sur
+les imaginations et sur les mœurs du moyen âge plus d'influence que les
+récits les plus véridiques, devons-nous refuser de les étudier, et leur
+interdire une certaine place dans l'histoire de l'esprit humain?
+
+Mais, je le répète, le compilateur de Saint-Denis a négligé toutes les
+Chansons de geste. Bien qu'il eût dans les meilleures une confiance
+entière, comme il n'en trouvoit pas la mention originale dans les livres
+latins des abbayes, il ne pouvoit en grossir un recueil qui, pour les temps
+reculés, n'étoit qu'une œuvre de traduction. Voulez-vous cependant une
+preuve incontestable de son respect pour les chansons populaires et de son
+regret de n'en pas avoir à traduire? Voyez comme il s'excuse de garder le
+silence sur les prétendus exploits de l'enfance de Charlemagne: _Ceus ne
+sont pas en memoire que il fist au temps de s'enfance, en Espagne, entour
+Gallafre, le roi de Tollete_. Il est évident que par les mots _en memoire_,
+il faut entendre ici: _en écrit grammatical_, autrement la phrase n'auroit
+pas de sens. Et cette enfance de Charlemagne, cet exil du fils de Pepin
+auprès du roi Galafre de Tolède, tout cela formoit la matière d'une chanson
+de geste dont un trouvère du XIIIème siècle, _Gerars d'Amiens_, nous a
+conservé la substance dans un énorme poème[3].
+
+ Note 3: _Manuscrit du roi_, n° 7188.
+
+J'ai hasardé beaucoup de notes et d'explications sur le texte des légendes
+de Constantinople et d'Espagne. Plus on étudiera l'histoire de France, et
+plus on attachera d'importance à toutes ces vieilles traditions, essor de
+l'esprit chevaleresque et source primitive de notre moderne littérature. Ou
+je me trompe fort, ou les Chansons de geste ne peuvent long-temps tarder à
+inspirer une véritable curiosité: je me suis donc efforcé de rendre mes
+lecteurs juges éclairés des nombreux rapports de noms qui semblent exister
+entre les héros de l'histoire et ceux des romans populaires. Mais je me
+suis abstenu religieusement de toutes conjectures, de toutes opinions
+systématiques; c'est à d'autres qu'il conviendra de le faire, ou du moins
+c'est dans un autre ouvrage qu'elles seront à leur place.
+
+Je reviens au traducteur de Saint-Denis: il a divisé sa vie de
+Charlemagne en six livres. Dans le premier, il conduit l'histoire
+véridique du fils de Pepin jusqu'à son couronnement impérial en 800.
+C'est Éginhard qu'il prend pour garant, et qu'il suit encore
+rigoureusement dans le second livre et dans les deux premiers chapitres
+du troisième, consacrés aux dernières années du héros. Dans l'indication
+des sources latines je n'ai pas cru devoir suivre la division de Dom
+Bouquet, qui détache du livre d'Éginhard les premières années du IXème
+siècle. «_Quoe sequuntur_, dit-il, _desumpta sunt ex Annalibus
+Loiselianis_.» Il est évident que c'est la compilation anonyme à
+laquelle on a donné le nom d'Annales Loiseliennes qui aura dû plutôt
+copier Éginhard, écrivain contemporain et témoin pour ainsi dire
+oculaire. Au reste, les distractions de ce genre sont, comme on sait,
+très-rares dans l'admirable travail de l'illustre bénédictin.
+
+Après quelques emprunts faits au moine de Saint-Gal, les Chroniques de
+Saint-Denis remplissent leur troisième livre de la Vie de Charlemagne, avec
+une célébre légende dont les leçons latines étoient fort répandues au
+XIIème siècle. J'ai comparé la traduction du _Voyage de Charlemagne à
+Jérusalem_ avec le manuscrit latin que notre bibliothèque royale en possède
+encore aujourd'hui. On verra que j'ai mis également le plus grand soin à
+consulter les meilleures leçons de la chronique de Turpin, qui comprend les
+trois derniers livres. Cet examen m'a permis de distinguer dans cette
+détestable légende plusieurs interpolations importantes, et d'en mieux
+constater l'origine espagnole.
+
+Pour lever sur ce point-là tous les genres de doute, il suffit de mettre en
+parallèle l'exactitude avec laquelle l'auteur y parle de la Péninsule, en
+décrit les localités, en rappelle les traditions, en recommande les
+églises, avec l'ignorance profonde qu'il montre dans tout ce qu'il nous dit
+du pays de France. Il se méprend sur la position de nos plus grandes
+villes, il confond toutes nos traditions historiques, il entasse dans
+l'armée de Charlemagne tous les héros populaires de trois ou quatre
+époques. Un François du XIIème siècle n'auroit jamais réuni Garin le
+Lohérain, Ogier le Danois et Renaud de Montauban. Un François eût mieux
+connu la position d'Agen et de Saintes que l'histoire de l'idole de Cadix,
+seulement consignée dans les légendes arabes. Enfin, un François n'auroit
+pas dit que les trois principales églises du monde étoient Saint-Pierre de
+Rome, Saint-Jean d'Ephèse et Saint-Jacques de Compostelle.
+
+La chronique de Louis-le-Débonnaire termine notre volume. Elle est
+exactement traduite de la relation d'un savant et judicieux anonyme dont le
+mérite historique peut balancer la gloire d'Éginhard. On l'appelle
+ordinairement l'_Astronome limousin_, ou plus justement l'_Astronome_, tout
+court, car cet habile écrivain doit avoir été plutôt François d'origine ou
+bien Allemand, que Limousin ou Provençal. Je suppose qu'il aura fait partie
+de cette colonie transportée par Charlemagne et par Louis-le-Débonnaire en
+Aquitaine, afin de tenir en respect, par la force de l'exemple et des
+châtiments, l'esprit turbulent de populations mal soumises au joug de la
+domination françoise. Notre auteur connoît très bien le Languedoc, la
+Provence et le Limousin; mais il ne manque pas une occasion de flétrir le
+caractère et les mœurs des habitants de ces provinces; il leur prodigue les
+expressions de mépris et de haine, et ce n'est pas à de pareils signes
+qu'on doit reconnoître un enfant du pays. Dante, exilé de l'ingrate
+Florence, n'exalte pas au-dessus de Florence les villes qui lui offrent un
+asile, et s'il maudit les auteurs de ses maux, c'est parce qu'il les
+confond avec les ennemis de sa patrie. Tel n'est pas l'_astronome_ prétendu
+_Limousin_.
+
+Il étoit certainement contemporain de Louis-le-Débonnaire. Un passage de
+son texte me semble d'une haute importance littéraire, bien que personne
+n'y ait encore fait attention en France. Après avoir rappelé avec plus de
+détails que ne l'a fait Eginhard l'expédition d'Espagne terminée par la
+défaite de Roncevaux, il ajoute: «Dum enim quæ agi potuerunt in Hispania
+peracta essent, et prospero itinere reditum esset, infortunio obviante,
+extremi quidam in eodem monte regii cæsi sunt agminis. Quorum quia vulgata
+sunt nomina, dicere supersedi.»
+
+Je le demande à tous les lecteurs: que signifie ce _quia vulgata sunt
+nomina_, sinon que dès le temps de Louis-le-Débonnaire, la renommée des
+vassaux tués dans les gorges des Pyrénées étoit généralement répandue et
+faisoit déjà le sujet de nombreux poëmes populaires? Il n'est donc plus
+permis de douter que dès les temps les plus voisins de l'événement dont
+Charlemagne garda toute sa vie le triste souvenir, les _Chansons de
+Roland_, d'_Olivier_ et de leurs compagnons n'aient retenti dans les
+camps et dans les grandes réunions nationales. P. P.
+
+10 juin 1837.
+
+
+
+
+LA SUITE DU CINQUIESME
+LIVRE DES GRANDES
+CHRONIQUES.
+
+ * * * * *
+
+
+XX.
+
+ANNEE: 636.
+
+_Comment le roy Sigebert et le roy Loys[4] despartirent les trésors leur
+père après sa mort_.
+
+ Note 4: _Loys_. Ou _Clovis_, c'est le même mot, avec ou sans
+ aspiration. Ainsi _Clotaire_ et _Lothaire_.
+
+
+[5]Après la mort du bon roy Dagobert, descendi tout le royaume à Loys son
+fils qui encore estoit enfant assez petit d'âge. Les barons de France[6] et
+de Bourgoigne le reçurent à seigneur et lui firent homage, en une ville qui
+lors estoit apelée Massolaque. Egua le mestre du palais et la royne
+Nantheut qui estoit demourée en veuveté, gouvernoient le royaume noblement
+ès deux premiers ans du règne Loys. Cil Egua estoit l'un des plus beaux et
+nobles princes de Neustrie, le plus sage et le plus pacient, homme estoit
+plein et enluminé de toutes graces: car il estoit riche et estrait de haut
+lignage, droiturier en justice, sage en paroles, apareillié en responses:
+une mauvaise teche[7] avoit en lui à reprendre tant seulement, car l'on
+disoit que il es toit trop aver[8].
+
+ Note 5: _Gesta Dagoberti, cap._ 46.
+
+ Note 6: _De France_. «Omnes duces de _Neustriâ_ et Burgundiâ cum
+ Massolaco villa sublimant in regnum.» Mabillon, dans ses _Francorum
+ regum Palatia_, avoue son ignorance complète de la situation de ce
+ palais, qui, suivant les plus grandes probabilités, appartenoit aux
+ rois de Bourgogne. C'est là qu'Aletés (suivant Fredegaire) avoit été
+ tué par l'ordre de Clotaire II, en l'année 613.
+
+ Note 7: _Teche_, _teiche_, _tesche_ ou _tache_. Disposition bonne ou
+ mauvaise, d'où nous est resté _entiché_, qu'on a long-temps écrit
+ _entéchié_.
+
+ Note 8: _Aver_. Avare.
+
+[9]Cy en droit nous convient deviser comment le trésor du roy Dagoubert fu
+desparti entre ses fils après sa mort. Bien avéz oï, devant,[10] comment
+Pepin le mestre du palais d'Austrasie et les autres princes du royaume qui
+avoient esté sous la seigneurie du roy Dagobert requirent Sigebert à
+seigneur, d'un accort et d'une volenté. Pepin et Cunibert l'archevesque de
+Coloigne firent adonques aliances ensemble de rechief. Car ainsi comme ils
+avoient esté devant joint en pais et en amour,[11] que ils fussent ainsi
+tousjours mais sans desevrer. Sagement atrayoient à leur amour les princes
+et les plus grands Austrasiens, et les gouvernoient en humilité et en
+douceur comme ceus qui estoient preudomes et loiaus et profitables au roy
+et au royaume. Lors furent messages envoiés en France au roy Loys et à la
+royne Nantheut, et à Egua le mestre du palais de par le roy Sigebert, qui
+requéroit telle partie des trésors son père comme il lui afferoit. Le roy
+Loys et sa mère et Egua s'accordèrent volentiers à ce que il en eust sa
+part; si assignèrent jour de partir au roy Sigebert ou à ceux que il y
+voudroit envoier: et il y envoia pour lui l'archevesque Cunibert et Pepin
+le mestre du palais et aucuns riches hommes de son royaume. A Compiègne
+vinrent, là furent les trésors assemblés et despartis également par le
+commandement le roy Loys et la royne Nantheut; mais elle reçut la tierce
+part de tous les aquets que le roy Dagobert avoit aquis, puis que elle
+commença à régner en sa compagnie: et Cunibert et Pepin enmenèrent leur
+partie à Mets, là furent présentés au roy Sigebert.
+
+ Note 9: _Gest. Dagob., cap_. 47.
+
+ Note 10: _Avez oï devant_. On n'a rien ouy de semblable, et cette
+ manière de parler n'est pas traduite du texte.
+
+ Note 11: _Que ils fussent_. Il faut avant ces mots sous-entendre:
+ _Vouloient-ils_...
+
+En tour un an après, mourut le bon prince Pepin, qui moult fu plaint et
+regretté de tous ceus du royaume d'Austrasie: car il estoit amé de tous et
+prisié pour sa bonté et pour sa loiauté. Aussi mourut en la cité de Clichi
+Egua le mestre du palais du roy Loys, au tiers an de son règne, qui moult
+fu sage homme et loial.[12] Après lui fu Herchinoal mestre du palais:
+cousin avoit esté au roy Dagobert de par sa mère: moult avoit en lui de
+bonnes graces; car il estoit plein de bonté et de pacience, sage et de bon
+engin, aux prestres, et aux sergens nostre Seigneur portoit honneur en
+grant humilité, des richesses de ce siècle avoit assez par raison. Tant
+estoit prisié et amé de tous les princes que chacun lui portoit honneur et
+grant affection.
+
+ Note 12: _Gesta Dagob., cap. 48._
+
+_Incidence_. En ce teins ala la royne Nantheut en la cité d'Orléans: son
+fils le roy Loys mena avec elle au quart an de son règne. Là fist assambler
+les prélats et les barons de Bourgoigne: (pour ce les fit là assambler que
+ce estoit, au tems de lors, le siège du royaume)[13]. Tous les barons et
+prélats débonnairement atraioit et parloit à chacun par belles paroles:
+Flaucate, qui François estoit de nascion, establit-elle mestre du palais de
+Bourgoigne, par la volenté et par l'élection des barons du païs: et quant
+elle l'eut mis en tel honneur, si lui fit espouser Rainberge une sienne
+nièce.
+
+ Note 13: Cet incidence est du traducteur.
+
+[14]En ce tems mesmes, ordena son testament des villes de son douaire par
+la volenté de son fils[15], et les desparti aus églyses des saints et des
+saintes, dans lesquelles elle n'oublia pas le martyr saint Denis: si fit
+faire trois exemplaires de la chartre de son testament d'une mesme
+sentence, desquels l'un est gardé jusques aujourd'hui ès chartriers du
+trésor saint Denis. Quant elle eut ainsi son testament devisé, et les
+besoignes du royaume ordonées en prospérité, et son fils eut jà régné
+entour quatre ans au profit des deus royaumes, c'est à savoir de France et
+de Bourgoigne, elle trespassa de ce siècle, en sépoulture fu mise en
+l'abaïe Saint-Denis avec son seigneur, en un mesme sarqueuil.
+
+ Note 14: _Gesta Dagob., cap. 49._
+
+ Note 15: _Par la volenté de son fils_. Le texte latin est mal rendu.
+ _Testamentum de villis quibus eam rex Dagobertus et filius ejus
+ Hladovius ditaverant_....
+
+[16]_Incidence_. Quant le bon roy Dagobert et la royne Nantheut furent
+trespassés de ce siècle, le roy Loys gouverna tout seul le royaume de
+France et celui de Bourgoigne: les dons et les lais que son père avoit
+donné à l'églyse Saint-Denis garda et tint fermement, et les renouvela et
+reconferma par son seel et subscription de sa propre main. Au quatriesme an
+de son règne fu en France merveilleuse famine: par le conseil d'aucuns,
+commanda que l'églyse Saint-Denis fust découverte endroit les fiertres[17]
+que son noble père le roy Dagobert avoit fait couvrir par dehors d'argent
+pur par grande dévocion, et commanda que il fust desparti aus povres et aus
+pélerins. Ce commandement fit à l'abbé Aigulphe qui en ce tems gouvernoit
+l'abbaye, et l'enchargea que il le fésist selonc Dieu au plus loiaument que
+il porroit.
+
+ Note 16: _Gest. Dag., cap._ 50.
+
+ Note 17: _Les fiertres_. Les châsses.
+
+
+XXI.
+
+ANNEE: 654.
+
+_Comment le roy Loys franchit par exemption l'églyse Saint-Denis, par la
+volenté S. Landri l'évesque de Paris_.
+
+
+[18]Long tems après, assembla le roy Loys les barons et les évesques de son
+royaume en la ville de Clichi au seizième an de son règne, pour traitier
+des communes besoignes du royaume. Quant tous furent asssemblés, le roy
+séit entre eus aourné des royaus ournemens, si comme il lui afféroit; il
+commença à parler entre les autres choses ce que le Saint-Esperit lui
+mettoit en courage et dist en telle manière: «Ententivement nous convient
+porter honneur et révérence aux honorables lieus des saints et des saintes,
+selon la coustume et le commandement de nostre très-débonnaire père, pour
+ce que nous les ayons à patrons et défendeurs contre les ennemis de l'ame,
+au jour et en l'heure de nécessité. Pour ce vous prie, seigneurs évesques,
+et vous seigneurs princes de nostre palais et de nostre royaume, que vous
+escoutiez d'oreille et de cuer le conseil que nostre sire, si comme je
+croi, a daigné espirer[19] en mon cuer; et sé vous esprouvez que ce soit
+profitable chose, en traitiez avec moi à l'aide de nostre Seigneur. Le Père
+tout-puissant, qui dit que sa lumière donroit clarté aux ténèbres, a
+embrasé et espris du feu de charité les cuers de vrais crestiens, par le
+mystère de l'Incarnation son fils nostre seigneur Jésus-Crist, par la
+faveur du Saint-Esperit pour laquele amour et pour lequel désirier le
+glorieux martyr saint Denis, saint Rustic et saint Eleutère ses compaignons
+ont déservi entre les autres martyrs couronne de victoire en joie
+pardurable: en laquelle églyse, où les cors saints reposent corporelment,
+nostre Sire a fait pour lui maint grant miracle en la gloire et en la
+loenge de son nom. En ce mesme lieu gist nostre père Dagobert et nostre
+mère dame Nantheut, qui là eslurent sépulture pour leur dévocion, en
+espérance que ils fussent parçonniers du règne des cieux, par les prières
+et par les mérites des glorieux martyrs. Et pour ce que ce saint lieu est
+fondé de nostre père, et enrichi ès choses temporelles de lui et des
+anciens roys et d'autres bons crestiens qui Dieu doutoient, pour acquérir
+la vie pardurable, la requeste de nostre dévocion si est telle, que Dan
+Landri évesque de Paris veuille donner et confermer un privilége au saint
+lieu, à l'abbé et aus frères de laiens (s'il vous samble, Seigneur, que ce
+soit bon), que ils soient exemps et sans juridiction de l'évesque de Paris
+à tousjours-mès, si que ils puissent plus délivrement et plus en pais prier
+pour nous et pour nos ancesseurs, pour le profit et pour l'estat du
+royaume. Et cette indulgence veult bien donner et confermer Dan Landri
+évesque de ce lieu à nostre requeste. Et nous, pour la révérence des
+martyrs volons avec vous confermer ce précepte présentement, que si aucunes
+choses sont données au saint lieu, soit en villes, ou en manoirs, ou en
+quelque chose que ce soit, et les choses mesmes qui encore porront estre
+données par ceus qui sont à avenir, soient en telle franchise, que nul
+évesque né personne nulle, quelle qu'elle soit, puisse rien oster ni
+aliéner du lieu, né, par mauvaise coustume, aquérir au lieu aucun povoir né
+aucune juridiction, né prendre, par eschange ou par emprunt, né croix, né
+calices, né garniment d'autel, né textes[20], né or, né argent, né nul
+rien, sans nostre commandement et sans nostre assentement et de tout le
+convent. Pour ce, volons-nous que les frères demeurent en telle pais et en
+tel franchise que ils puissent tenir paisiblement et sans nule moleste ce
+que on leur a donné; si que ils aient délectation et dévocion à prier plus
+dévotement pour les ames de nos pères et de nos mères et pour l'estat de
+nostre royaume. Nous voulons donques donner au lieu saint ce bénéfice et
+cette grace en l'honneur des martyrs par vostre conseil, de bon courage[21]
+et de volenté enterine: en telle manière toutes voies que l'ordre de
+l'Églyse soit maintenu de chanter et de lire ainsi comme nostre père
+l'establit[22], en cette mesme manière que ceus de saint Martin de Tours et
+saint Morise de Gaunes.» Quant le roy eut cessé de parler, les barons et
+les prélats qui de bon cuer et volontiers eurent sa parole escoutée, le
+loèrent moult de sa dévocion et de sa bonne volenté, et confirmèrent tous
+après lui le précept[23] en la manière que le roy l'eut devisé. En cette
+congrégacion furent aucuns saints évesques, desquels sainte Eglyse ne doute
+pas que ils ne soient saintefiés en paradis par les miracles que Dieu a
+puis faits à leurs sépultures, si comme saint Oain[24] et saint Radon son
+frère, saint Paladie, saint Cler, saint Eloy, saint Souplice, saint
+Castadie[25], saint Ethère, et saint Landri évesque de Paris qui confirma
+le privilége de sa propre volonté. Tous ces saints pères estoient présents
+en cette congrégacion et maint autres qui pas ne sont ci nommés.
+
+ Note 18: _Gest. Dag., cap._ 51.
+
+ Note 19: _Espirer_. Inspirer, introduire.
+
+ Note 20: _Textes_. Evangélistaires ou livres saints, couverts en
+ métal. _Sacros codices_ (Voyez déjà tome Ier, note 146.)
+
+ Note 21: _Courage_. Ce mot n'a jamais dans l'ancien françois une
+ acception différente de _cœur_.--_Enterine_, entière. Traduction du
+ latin _integra_.
+
+ Note 22: _L'establit_. Le texte latin n'est pas complètement rendu:
+ «Eo scilicet ordine, ut sicut ibidem tempore domini et genitoris
+ nostri Psallentium ordo _per turmas_ fuit institutum, _vel_ sicut in
+ monasterio S. Mauricii Agaunis, et S. Martini Turonis die noctuque
+ tenetur, ita in loco ipso, per omnia futura tempora celebretur.»
+ Voyez notre tome Ier, fin du chapitre XVIII du cinquième livre des
+ grandes chroniques.
+
+ Note 23: _Le precept_. Le temps a épargné cet instrument précieux,
+ qui des archives de Saint-Denis est passé dans les archives du
+ royaume. Voyez-en un _fac-simile_ dans la diplomatique de Mabillon.
+
+ Note 24: _Oain_. Variantes: _Hoain_, _Oians_. Le latin des _Gesta_
+ porte _beatus Odoenus_. Mais on ne retrouve plus cette signature dans
+ l'original de la charte, à moins que ce ne soit celle que les
+ critiques ont lu _Auderdus_. Aimoin nous apprend qu'_Andoenus_,
+ autrement _Dado_, avoit été _référendaire_ sous Dagobert, et qu'après
+ lui, son fils _Autharius_ avoit été revêtu de la même charge.
+
+ Note 25: _S. Souplice_, _S. Castadie_. On n'a pas déchiffré ces deux
+ noms parmi les _souscripteurs du Precept_.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE: 654.
+
+_Comment le roy Loys devint hors de sens pour ce que il prist un des os du
+bras monsieur saint Denis_.
+
+
+[26]Le roy Loys gouverna son royaume paisiblement; sans guerre et sans
+bataille fu tous les jours de sa vie. Une fois vint en l'églyse
+Saint-Denis, ainsi comme mauvaise fortune le menoit, pour déprier les
+martirs. Et pour ce que il voloit avoir aucunes aliances d'eus avec soi, il
+commanda que les chasses des martirs fussent ataintes[27]; après fist
+ouvrir et desjoindre par fole présumpcion le vessel en quoi le précieux
+corps saint repose, moins religieusement le regarda que il ne dut. Ja soit
+ce que il le fésist par dévocion, si ne lui suffit pas le regarder tant
+seulement; ains brisa l'os de l'un des bras et le ravist. Et le martir
+monstra bien tantost que il ne lui plaisoit pas dont son corps estoit ainsi
+traitié: car le roy fu tantost si espoventé et si esbahi, que il chaï en
+frénésie et perdit son sens et sa mémoire en cette heure mesme; tantost fu
+le moustier raempli de ténèbres et d'oscurté; et une paour si grant prist
+soudainement à tous ceus qui là estoient, que ils se mirent à la fuite. Le
+roy donna puis aucunes villes au martir pour lui apaisier et pour ce que il
+recouvrast son sens et sa mémoire; l'os que il avoit folement desevré du
+corps fist vestir et aorner d'or pur et de pierres précieuses, et le fist
+remettre en la chasse avec le corps. (Pour cette raison puet-on prouver que
+le corps du glorieux martir gist laiens entièrement; quant il ne put
+oncques souffrir que un petit osselet fust osté de son bras ni desmembré de
+son corps, moins volentiers souffriroit donques que le chief de lui fust
+déseuré, et que il ne feust en sa chasse ou en l'églyse de léans.[28]) Le
+roy toutes voies recouvra son sens en partie, mais non pas entièrement, né
+en tel point comme il l'eut devant eu[29]. Si ne vesqui pas puis moult
+longuement, car il trespassa au chief de deux ans après que ce lui fu
+avenu.
+
+ Note 26: _Gest. Dagob., cap. 52._
+
+ Note 27: _Ataintes_. Touchées.
+
+ Note 28: Cette parenthèse, qui est de notre traducteur, fait allusion
+ aux prétentions qu'affectoit le chapitre de Notre-Dame de Paris à la
+ possession du véritable chef de saint Denis. (Voy. _Felibien, Hist.
+ de l'ab. de Saint-Denis_, page 209).
+
+ Note 29: Ici s'arrêtent les _Gesta Dagoberti_, que notre traducteur
+ suivoit de préférence aux _Gesta regum_, et aux continuateurs de
+ Fredegaire. Un peu plus haut, c'est-à-dire avec le prescript de
+ Clovis II en faveur de l'abbaye de S.-Denis, finit le véritable texte
+ d'Aimoin, qui jusqu'à présent avoit été d'un si grand secours à notre
+ chroniqueur françois.
+
+[30]Ce roy Loys eut femme du lignage de Sassoigne; Baltheur avoit nom,
+sainte dame et religieuse et plaine de la paour nostre Seigneur; si estoit
+sage dame et de grant beauté; et si fu celle que l'on dit sainte Baltheur
+de Chelle.
+
+ Note 30: _Gesta regum Francorum, cap_. 43. «Accepit uxorem de genere
+ Saxonorum nomine Bathildem, pulchram valdè et omni ingenio strenuam.»
+ Le traducteur a ajouté le reste, d'après les idées de vénération
+ qu'avoient ses contemporains pour sainte _Bauthieut, Balteur ou
+ Bathilde_ de Chelles.
+
+En ce tems morut le prince Pepin fils Carlomagne[31], et mestre du palais
+de Sigebert le roy d'Austrasie. Après lui fu en la dignité du palais son
+fils Grimoart, homme fu plein de mal et de desloiauté, si comme il aparut
+après[32]. Car quant le roy Sigebert fu mort, ce Grimoart prist son fils
+Dagobert, qui roy devoit estre, et l'avoit-il receu en garde; puis le
+tondit, et l'envoia en Escoce en exil[33] par Dodon l'évesque de Poitiers,
+et mist son fils[34] en la possession du royaume. Et quant les François
+Austrasiens virent la desloiauté que il avoit faite, ils en eureut moult
+grant desdain, par agait le prirent et le lièrent en fers, et puis
+l'envoièrent à Loys le roy de France, pour que il le jugeast et en féist
+justice selon son fait. Et le roy le mist en prison en la cité de Paris,
+lié en buies de fer[35]. Après le fist mourir de griefs tourmens selon sa
+desserte, comme celui qui telle desloiauté avoit faite à son droit
+seigneur.
+
+ Note 31: _Fils Carlomagne._ Fils de Carloman, maire du palais
+ d'Austrasie.
+
+ Note 32: Cette parenthèse est le fait de notre traducteur; le
+ continuateur de Fredegaire dit au contraire; «Grimoaldus, cùm esset
+ strenuus, à plurimis diligebatur.»
+
+ Note 33: _En exil. In Scotiâ ad peregrinandum dirigens._ Ce qui est
+ différent.
+
+ Note 34: _Son fils._ Nommé Childebert.
+
+ Note 35: _En buies de fer._ «Vinculorum cruciatu constrictus.»
+
+[36]_Incidence._ Mais avant que ce avenist que nous avons ici conté, au
+tems que le roy d'Austrasie estoit encore en vie, assambla-il ses osts et
+alla à bataille contre Radulphe le roy de Toringe. En ce tems n'a voit
+encore nul hoir de son corps né nul n'en povoit avoir, et pour le désespoir
+en quoi il estoit chéus, fonda-il douze abaies en son royaume. Si estoient
+son coadjuteur et ministre Grimoart le mestre de son palais et Remacle
+évesque de la cité du Traet[37].
+
+ Note 36: Le fonds de cet alinéa se trouve dans le texte de la _Vita
+ Sigiberti regis Austrasiæ, cap._ 4 et 5, et dans la chronique de
+ Sigebert, moine de Gemblours (année 651).
+
+ Note 37: _Du Traet._ Ou _Trajectum_; ce n'est pas _Utrecht_, mais
+ Maestrick, où le siége épiscopal de Tongres fut d'abord transporté,
+ puis ensuite à Liège. Le biographe de Sigebert III écrit: _Remaclo
+ Tungrensis episcopo._
+
+[38]_Incidence_. Itte, qui a voit esté femme le premier Pepin mestre du
+palais d'Austrasie, se voua et donna à Dieu, elle et ses choses, par
+l'amonestement et le conseil saint Amant: une abaïe de nonnains fonda à
+Nivele et fist abbesse du lieu une sienne fille pucelle et vierge qui avoit
+nom Gertrus. [39]En ce tems revint en France saint Fursin, l'abaie de
+Laigni fonda par la volonté du roy Loys, qui moult honnourablement le
+reçut. Peu de tems après resplendirent en bonnes euvres au royaume de
+France ses deux frères, saint Follene et saint Ultane: et fonda ce saint
+Follene en ce tems l'abaïe Saint-Mor des fossés par le don d'une vierge qui
+avoit nom Gertrus; léans mesme gist-il par martire couronné.[40] En ce
+mesme tems florissoient en bonnes euvres au royaume de France saint Eloy
+évesque de Noion, saint Oain[41] archevesque de Rouen, saint Philibert en
+hermitage, saint Richier en Ponthieu[42] et saint Germer à Flai. Ansegise,
+le fils saint Ernoul, évesque de Metz, qui selon l'opinion d'aucuns fu dit
+Anchise, vivoit en ce tems: si avoit espousée Begue, fille au premier Pepin
+le mestre du palais Sigebert roy d'Austrasie, et seur Grimoart.[43] De cet
+Ansegise ou Anchise qui fu fils saint Ernoul, fu fils le second Pepin, qui
+estoit nommé Pepin le brief, qui engendra le noble prince Charles-Martel, si
+comme l'histoire dira ci-après. Charle Martiau fu père Pepin le tiers, qui
+fu père au grant roi Charlemaine: et par ce puet-on prouver que la ligniée
+de Mérovée continua sans faillir jusques à Charlemaine le grant.
+
+ Note 38: _Sigiberti Gemblacensis monachi Chronicon. Anno_ 650.
+
+ Note 39: Cette mention de saint Fursin est citée par Jacques de Guise
+ d'après la chronique de Sigebert; mais c'est en vain que nous l'y
+ avons cherchée. Aimoin avoit auparavant placé le même fait sous le
+ règne de Clovis Ier. Mais notre traducteur qui l'avoit d'abord suivi
+ (voyez tome 1er, note 88), le rétablit ici à sa véritable place.
+
+ Note 40: _Sigiberti monachi Chronicon. Anno_ 649.
+
+ Note 41: _Saint Ouen_, ou _Dado_. « Audoenus _qui et Dado_,
+ Rolhomage.» Texte de Sigebert, cité par Jacques de Guise.
+
+ Note 42: _Saint Philibert_, etc. Le texte de la chronique de Sigebert
+ porte: « Philibertus et Richarius Pontivensis abbatiæ.» Quant à saint
+ Germer de Flai (_Flaviensis_), c'est d'après son ancien biographe que
+ notre traducteur en fait mention. _Flai_, plus tard _Saint-Germer_,
+ est aujourd'hui un Village du département de l'Oise (Picardie).
+
+ Note 43: _Vita S. Sigiberti Austrasiæ regis, cap_. 4.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEES: 656/674.
+
+_Comment Ebroin fu mestre du palais le roy Theoderic et comment il fist
+martirier saint Ligier évesque d'Ostun_.
+
+
+[44]Au tems de ce roy Loys avinrent moult de pestilences au royaume de
+France. De cestuy roy Loys puet-l'on plus dire de mal que de bien: tout
+fust-il assez dévot aus églyses des saints et des saintes; néantmoins
+eut-il en lui tant de vices que ils étaingnirent les vertus, s'elles y
+furent: abandonné fu à toute ordure de péchié, à fornicacion, à gloutonnie,
+à yvresce; et si fu despiseur de femmes. Et ne recorde pas l'histoire que
+sa vie né ses faits feussent dignes de loenge et de mémoire; car maint
+acteurs d'histoires le mettent à damnacion, pour ce que ils ne sevent la
+fin de son péchié. Ainsi dist-on de lui une chose et autres, mais nul n'en
+parole fors en doutance. Trois fils eut de la royne sainte Baltheur:
+Clotaire, Childeric et Theoderic. Mors fu en l'an de l'incarnation six cent
+soixante-deus, et de son règne le dis-sept, ensépulturé fu en l'églyse
+Saint-Denis avec son père. La royne sainte Baltheur sa femme fonda en son
+tems l'abaïe Saint-Pierre de Corbie et celle de Chelle-les-Nonains en
+laquelle elle gist corporelment. [45]En ce tems morut Herchinoal le mestre
+du palais.
+
+ Note 44: _Gesta regum, cap_. 44.
+
+ Note 45: _Gesta regum, cap_. 45.
+
+Après la mort le roy Loys couronnèrent les François Clotaire, l'aisné des
+trois fils; si gouverna le royaume entre lui et sa mère la royne Baltheur.
+[46]Lors furent les François en doute de qui ils feroient mestre du palais.
+En la parfin en eslurent un qui avoit nom Ebrouin. (Ce fu celui qui fist
+martirier monseigneur saint Ligier l'évesque d'Ostun.) Le roy Clotaire
+morut, quant il eut quatre ans régné[47]. Lors couronnèrent les François le
+mainsné qui avoit nom Theoderic; Childeric le troisième envoièrent en
+Austrasie avec le duc Vulphoal pour le royaume recevoir. [48]Dès lors
+commença le royaume de France à abaissier et à décheoir, et le roy à
+fourlignier du sens et de la puissance de ses ancesseurs. Si estoit le
+royaume gouverné par chambellens et par connestables qui estoient apelés
+mestres du palais; et les roys n'avoient tant seulement que le nom et de
+rien ne servoient[49] fors de boire et de mengier. En un chastel ou en un
+manoir demouroient toute l'année jusques aux calendes de may. Lors issoient
+hors en un char pour saluer le peuple et pour estre salué d'eus, dons et
+présens prenoient et aucuns en rendoient, puis retournoient à l'hostel et
+estoient ainsi jusques aus autres calendes de may. [50]Cet Ebrouin mestre
+du palais fist tant que les François le cueillirent en grant haine pour son
+orgueil et pour sa desloiauté, et le roy Theoderic aussi qui les grevoit
+par son conseil[51]: agais leur bastirent, une heure, et les prirent tous
+les deux; Ebrouin tondirent etl'envoièrent en une abaïe de Bourgoigne qui a
+à nom Luxovion[52]. Le roy Theoderic chacièrent de France, et aucunes
+croniques[53] dient que ils le tondirent aussi en l'abaïe Saint-Denis.
+
+ Note 46: _Gesta regum, cap 45._
+
+ Note 47: _Quatre ans régné._ On croit généralement que le texte des
+ _Gesta regum_ est ici corrompu, et devroit porter _XIIII_, au lieu de
+ _IIII annis_. Cependant le continuateur de Fredegalre dit la même
+ chose, et l'opinion générale des savans n'est, après tout, fondée que
+ sur des chartes de donations et des Vies de Saints.
+
+ Note 48: _Chronicon Sigiberti monach. A° DCLXII._
+
+ Note 49: _Fors de boire_, etc. «Quam irrationabiliter edere et
+ bibere.»
+
+ Note 50: _Gesta reg., cap. 45._
+
+ Note 51: _Par son conseil._ Par le conseil d'Ebrouin.
+
+ Note 52: _Luxovion._ C'est _Luxeuil_, aujourd'hui ville du
+ département de la Haute-Saône (Franche-Comté).
+
+ Note 53: _Aucunes chroniques._ Entre autres celle de Sigebert,
+ _A° DCLXVII_.
+
+Lors mandèrent le roy Childeric d'Austrasie son frère et le duc Vulphoal,
+et le couronnèrent et firent roy sur eus. Ce roy Childeric estoit moult
+légier de courage, ses fais faisoit folement et sans conseil. Pour ce le
+commencièrent les François à haïr trop durement; et n'estoit pas de
+merveilles, car il leur faisoit trop de griefs sans raison. Une fois en
+fist-il prendre un des plus grans et des plus nobles, qui Bodile avoit nom,
+estraindre et lier le fist à une estache[54], et le fist battre moult
+cruellement sans loi et sans jugement. Quant les autres virent que il
+faisoit telles cruautés sans raison, si en eurent trop grant ire et trop
+grant desdaing[55]; ensamble firent conspiration, et s'assamblèrent contre
+lui. De cette conspiracion furent principaux Ingobert et Amaubert, et
+plusieurs autres des plus nobles du royaume. Ce Bodile, que il avoit fait
+lier et battre à l'estache, l'espia un jour que il chaçoit en bois entre
+lui et autres compagnons: seul le trouvèrent, et lui coururent sus et
+l'occirent, et sa femme Blichilde aussi qui estoit grosse d'enfant.
+Vulphoal le mestre du palais eschapa à quelque paine et s'enfuit en
+Austrasie. Lors firent les François mestre du palais Leudesie le fils
+Herchinoal, par le conseil saint Légier, l'évesque d'Ostun et son frère
+Garin; [si rapelèrent à roy Theoderic, qu'ils en avoient chacié][56].
+Ebrouin qui avoit esté tondu en une abaïe de Bourgoigne s'en issit, quant
+il eut tant attendu que ses cheveux furent recréus: tant fist que il
+assambla grant gent que de ses compagnons que d'autres; et retourna en
+France à grant ost et à grant efforcement; à saint Ouan l'archevesque de
+Rouen envoia, et lui demanda comment il ouverroit, et cil lui remanda en un
+escrit ces paroles tant seulement: «De Frédégonde te souviegne!» et
+celui-ci qui fu malicieux et soubtil, entendi bien le conseil que il lui
+donna. Par nuit se leva et esmut son ost, et vint à une iaue qui a nom
+Ysere[57]; ceus qui ce pas gardoient occist, outrepassa le fleuve jusques à
+Sainte-Maxence; là remist à l'espée quanques il y trouva de ceus qui le
+passage lui devéoient. Le roy Theoderic qui là estoit en ce point, et
+Leudesie le mestre du palais et pluseurs autres s'enfuirent et eschapèrent
+en telle manière; et Ebrouin les chaça jusques à un lieu qui lors estoit
+nommé Bacivile[58]; là prist les trésors du roy qui là estoient, outrepassa
+jusques à une ville qui a nom Creci; là s'acorda au roy Theoderic qui le
+reçut en grace ainsi comme devant. A Leudesie, le mestre du palais manda
+que il venist à lui parler, et l'asseura par sa foi que il n'auroit de lui
+garde. A celui vint qui sa foi lui menti; car il l'occis tantost comme il
+fu venu. En telle manière se remist Ebrouin en la seignorie du palais dont
+il avoit devant esté osté.
+
+ Note 54: _Estache._ Poteau.
+
+ Note 55: _Desdaing._ Toujours pris dans le sens de notre
+ _indignation_.
+
+ Note 56: Cette phrase importante n'est pas dans les _Gesta regum_,
+ mais dans Sigebert.
+
+ Note 57: _Isère_. Variante: _Aise_. C'est l'_Oise_.
+
+ Note 58: _Bacivile_. Aujourd'hui _Baisieux_, village du département
+ de la Somme (Picardie), proche de Corbie.
+
+[59]Lors assambla le roy Theoderic un concile d'évesques par le conseil
+Ebrouin et, par sa sentence, en osta aucuns de leur éveschié et les autres
+damna par exil sans nul rappel. En cette tempeste et en cette persécution
+de sainte Eglyse fu saint Lambert osté de la cité du Traet[60]; en une
+abaïe entra pour esquiver les tumultes du monde; sept ans y demoura
+saintement et religieusement.
+
+ Note 59: _Sigib. mon. Chronicon. Anno DCLXXXV_.
+
+ Note 60: _Du Traet_. De Maestrick, comme plus haut et plus bas
+ encore.
+
+Ansegise fu occis en ce point par un homme qui avoit nom Gondoime. Cet
+Ansegise qui vaut autant comme Anchise, fu fils saint Ernoul et père Pepin
+le Brief le père Charles Martel. Ebrouin prist saint Légier et son frère
+Garin, si les fist tourmenter cruelment. A la parfin fu Garin lapidé et
+craventé de pierres, et saint Légier fu jeté en prison et afamé par long
+jeune. Après, lui fist Ebrouin les yeux forer, la langue et les lèvres
+trenchier.[61] Mais nostre Sire le rétablit puis et lui rendit la langue et
+la parole, si comme il est plus plainement contenu en sa vie; au darrenier
+lui fist le chief couper pour le martire consommer. Tant le voulut puis
+nostre Sire honorer, que il monstra les mérites et l'innocence de lui par
+les miracles que il fist en sa sépulture.
+
+ Note 61: A compter de là, le reste n'est pas dans _Sigebert_, mais
+ est ajouté par le traducteur, d'après l'ancienne _vie de
+ Saint-Leger_.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEES: 678/709.
+
+_Comment Ebrouin fu occis, et comment Pepin le Brief, qui fu père Charles
+Martel, fu mestre du palais_.
+
+
+[62]En ce tems après que le roy fu mort, gouvernoient le royaume
+d'Austrasie deux ducs, Martin et Pepin le second, qui fu fils Ansegise le
+fils saint Ernoul, si comme l'histoire a là sus conté: (apelé fu Pepin le
+Brief[63], et fu père Charles Martel, si comme l'histoire le contera
+ci-après). Haine conçurent contre Ebrouin et contre le roy Theoderic; l'ost
+des Austrasiens esmurent contre eus, et le roy et Ebrouin revinrent d'autre
+part à bataille en un lieu qui est nommé Luchophale[64]; estour y eut fier
+et merveilleux, du peuple y chaï sans nombre et d'une part et d'autre. Mais
+à la parfin furent les Austrasiens desconfits et s'enfuirent du champ.
+Ebrouin les enchaça et fist d'eus trop cruele occision, et destruisit grant
+partie de cette région. Martin qui eschapa à quelque paine se mist en la
+cité de Laon, et Pepin s'enfui en Austrasie. Ebrouin retourna en France
+après cette victoire, puis manda à Martin qui encore estoit à Laon, que il
+venist surement parler au roy Theoderic. Les messages qui là furent envoies
+lui firent serement sus chasses toutes vuides pour lui décevoir. Lui qui
+cuida que ils lui tenissent vérité, vint au roy: occis fu tout maintenant,
+lui et ses compagnons que il avoit avec lui amenés.
+
+ Note 62: _Gesta reg., cap_. 46.
+
+ Note 63: _Pepin le Brief_. Tous les anciens chroniqueurs françois ont
+ donné au père de Charles Martel le surnom qui n'est pourtant resté
+ qu'à son fils, le roi Pepin. _Sic vos non vobis_...
+
+ Note 64: _Luchophale_, et mieux _Lucofale_ (_Lucofao, Lufao,
+ Lucofago_). On est indécis sur ce lieu. Don Calmet le retrouve dans
+ _Lifou_, au diocèse de Toul; dom Ruinard dans _Loisy_, en Lorraine;
+ dom Nicolas Lelong, dans _Bois-Fay_, près de Marle. Cette dernière
+ opinion me semble la plus probable, _Lucofago_ devant être
+ précisément la traduction latine de ce mot vulgaire. Ce pourroit bien
+ être encore _Laffaux_, à deux lieues de Soissons où, près d'un siècle
+ auparavant, l'armée de Fredegonde avoit mis en déroute celle de
+ Theodebert et Theoderic. (Voy. tom. 1, livre IV des grandes
+ chroniques chapitre X).
+
+[65]Ebrouin qui de rien ne fu chastié[66], pour nul grief que on lui eust
+devant fait, recommença à grever les François plus cruellement qu'il n'a
+voit onques devant fait; mais nostre Sire lui rendi les mérites de ses
+faits peu de tems après, en vengeance de monseigneur saint Légier et de son
+frère que il avoit fait martirier, par un François qui avoit nom
+Hermanfroi, qui l'espia une nuit: sur lui vint soudainement entre lui et
+ses aides et l'occist. Après ce fait s'en ala en Austrasie à Pepin le
+Brief. Lors eslurent les François un autre à la seignourie du palais qui
+avoit nom Garaton. Ce Garaton fist pais au duc Pepin d'Austrasie, et reçut
+de lui ostages en confirmation de la pais. Ce Garaton avoit un fils qui
+avoit nom Gillemer, fier et courageux estoit, mais trop estoit cruel de
+courage, et de pesmes[67] meurs; à son père pourchaça mal et fist tant que
+il lui supplanta la dignité du palais. De ce le reprist saint Oain
+archevesque de Rouen, et lui deffendist que il ne féist telle cruauté ni
+telle félonnie vers son père. Mais oncques rien n'en voulut laissier, pour
+le chastiment[68] du saint homme. Maintes discordes et maintes batailles fi
+contre Pepin le duc d'Austrasie, à qui Garaton son père avoit formées
+aliances. Mais pour le péchié de son père[69] et pour autres crimes que il
+avoit fais en prist nostre Sire telle vengeance, que il routa l'ame de son
+corps soudainement[70], selon la parole saint Oain. Et quant il fu mort,
+Garaton son père entra en l'honnour et en la dignité du palais, si comme il
+estoit devant esleu.[71] Une femme avoit qui moult sage estoit et estraite
+de haut lignage, Enseflède avoit nom. Mort fu quant il eut le palais
+gouverné une pièce de tems. Les François, qui avoient diverses intentions,
+ne surent qui ils péussent eslire après lui: si foloièrent à la parfin[72];
+car ils eslurent un homme néant profitable au royaume, qui Berthaire avoit
+nom: petit estoit de stature, et n'es toit de nul sens ni de nul conseil.
+
+ Note 65: _Gesta reg., cap_. 47.
+
+ Note 66: _Chastié_. Refréné, réprimé.
+
+ Note 67: _Pesmes_. Très-mauvaises. (_Pessimæ_.)
+
+ Note 68: _Chastiment_. Reprimande.
+
+ Note 69: _Le pechié de son père_. Le péché de Gillemer à l'égard de
+ son père.
+
+ Note 70: _Que il routa_, etc. «Iniquissimum spiritum exhalavit.»
+
+ Note 71: _Gest. reg., cap_. 48.--_Fuitque et matrona nobilis atque
+ ingeniosa_.
+
+ Note 72: _Si foloierent à la parfin_. Enfin, ils se conduisirent en
+ fous.
+
+En ce point que les François estoient ainsi discordables et contraires à
+eus-mesmes, Pepin le Brief duc d'Austrasie esmut ses osts contre le roy
+Theoderic et Berthaire le mestre du palais, et cils revinrent d'autre part:
+en un lieu qui est apelé Tertrice[73], assamblèrent, forment et longuement
+se combatirent d'ambes parts; mais à la parfin fu Berthaire et le roy
+desconfis, et s'enfuirent du champ, et Pepin et les siens eurent victoire.
+Peu de tems passa après que Berthaire fu occis d'aucuns traistres de sa
+mesnie mesme, par le conseil Enseflède femme de Garaton son devancier. A la
+parfin firent pais et concorde ensamble le roy Theoderic et le duc Pepin,
+et cil fu esleu à la dignité du palais. Quant il eut les trésors receus et
+la cure du royaume, il repaira en Austrasie et laissa pour lui[74] un
+prince qui avoit nom Nordebert. Cil prince Pepin avoit femme noble de
+lignage et plaine de très-grant sens, Plectrude estoit apelée; deux fils
+avoit de lui, Droque avoit nom l'ainsné, et le mainsné Grimoart: à Droque
+l'aisné avoit-on donné la contrée de Champagne. [75]En cette manière comme
+vous avez oy, fu Pepin sire de toute Austrasie et de toute France, qui par
+autre nom est aucune fois nommée Neustrie. Et si dure, d'un sens, de la
+grant mer de la petite Bretaigne jusques au fleuve de Muese, et d'autre
+part du Rhin jusques à Loire. Moult amenda le païs de sa seignourie; car il
+mist les choses en meilleur estat que elles n'estoient devant. Saint
+Lambert, que le roy Theoderic avoit envoié en exil par l'assentement
+Ebrouin, rapela et remist en son siége en la cité du Traet: si fu mestre du
+palais d'Austrasie vingt-sept ans et demi, au tems de divers roys.
+
+ Note 73: _Tertrice_. «In loco nuncupante _Textricio_.» C'est
+ aujourd'hui _Tertry_, village du département de la Somme (Picardie),
+ à trois lieues de Péronne.
+
+ Note 74: _Pour lui_. Il falloit ajouter, _auprès du roi_. «Cum rege.»
+
+ Note 75: Le reste de l'alinéa n'est pas traduit des _Gesta regum_,
+ et semble le fait du traducteur.
+
+[76]Adont morut le roy Theoderic fils le roy Loys, qui fu fils le roy
+Dagobert, au dix-nueviesme an de son règne et de l'incarnacion nostre
+Seigneur six cent quatre-vingt et treize. Deux fils laissa de la royne
+Clotilde: Clodovée avoit nom l'aisné, et l'autre Childebert. Cil Clodovée,
+l'aisné fils, fu couronné après lui; trois ans régna, et puis morut. Après
+lui régna son frère Childebert; noble homme fu et droiturier; mais tout de
+mesme fu Pepin mestre du palais.[77] En ce tems vainqui en bataille Rabode
+le duc de Frise, et envoia Guillebrode en cette terre pour preschier la foi
+Jesu-Crist. Mort fu Nordebert que Pepin le Brief avoit mis pour lui au
+palais le roy; son fils[78] Grimoart mist après en l'office. En ce tems
+morut Begga la mère Pepin, femme fu Ansegise le fils saint Ernoul. Cil
+Droque, qui estoit fils le prince Pepin et comte de Champagne, morut en ce
+tems.
+
+ Note 76: _Gesta regum, cap_. 49.
+
+ Note 77: _Chronicon Sigiberti_. _A_° 694.
+
+ Note 78: _Son fils_. Le fils de Pepin.
+
+[79] Saint Lambert reprist le prince Pepin pour ce que il maintenoit
+Alpaïs, une dame qui pas n'estoit son espousée, par dessus Plectrude sa
+propre femme. Le frère de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint
+Lambert, pour ce tant seulement que il eut repris Pepin de son péchié.
+Porté fu le corps en la cité du Traet; (mais comment il fu puis reporté en
+la cité du Liége se taist l'histoire). Après lui fu évesque saint Hubert.
+
+ Note 79: _Chronicon Sigiberti_. _A_° 698 et 699.
+
+_Incidence_. En ce tems que le roy Childebert régnoit, fonda l'évesque
+Aubert au diocèse d'Avranches, l'églyse Saint-Michiel, que l'on dist en
+péril de mer: aussi est apelée la Tombe, pour la hautesce d'elle.
+
+[80]_Incidence_. En ce tems fu occis Hector, le séneschal de Marseille,
+pour les griefs que il faisoit à l'églyse de Clermont en Auvergne.
+
+ Note 80: _Chronicon Virdunense Hugonis, abbat. Flaviniae_. _A_° 597.
+
+[81]En ce mesme tems Vulphoal le mestre du palais le roy Childeric fonda
+l'abaïe Saint-Michiel sur le fleuve de Muese, en l'éveschié de Verdun.
+
+ Note 81: _Chronic. Sigib_. _A_° 667.
+
+[82]Le prince Pepin se combatit encontre mainte estrange nacion, contre
+ceus de Souave et de Frise, et eut victoire partout. Son fils Grimoart eut
+un fils d'une meschine[83], lequel eut nom Theodoal. Le prince Pepin eut un
+fils de cette Alpaïs, que il maintenoit pardessus Plectrude son espousée:
+Charles eut nom; homme fu noble en armes et de fière puissance et
+profitable au royaume; (par sa fierté fu puis apelé Charles Martiaus, si
+comme l'histoire contera ci-après en ses fais.)
+
+ Note 82: _Gesta reg., cap._ 49.
+
+ Note 83: _Meschine_. Concubine.
+
+[84]En ce tems morut le glorieux roy Childebert, homme juste et de pure
+mémoire; (de ses fais ne savons rien, pour ce que l'histoire n'en parle
+pas.) Mort fu en l'an de l'incarnacion sept cent quatorze; de son règne
+dix-sept, ensépulturé fu en l'abaïe de Cauci[85] en l'églyse
+Saint-Estienne. Son fils Dagobert fu couronné après lui[86]. Il fu apelé le
+second Dagobert, pour le premier qui fonda l'abaïe Saint-Denis, et fu au
+quart degré de son lignage. Car le premier Dagobert engendra Loys, et Loys
+Thoderic, Theoderic Childebert, Childebert ce second Dagobert: et jà soit
+ce que pluseurs roys fussent entre eus deux, toutes voies furent-ils en
+droite lignée. Grimoart fils du prince Pepin qui mestre estoit du palais,
+avoit femme, si avoit nom Teudesinde; fille estoit d'un prince paien,
+Rabode le duc de Frise. Ce Grimoart estoit bien morigené et avoit en lui de
+belles graces; car il estoit doux et débonnaire, sage et atrempé, loial et
+droiturier. Un jour mut pour aler en Austrasie visiter son père Pepin qui
+malade estoit, en la cité de Liége entra pour adorer en l'églyse saint
+Lambert: en ce point que il estoit devant l'autel en oroison, Rangaire un
+sergeant Rabode le duc de Frise[87] de qui la fille il avoit espousée,
+l'occist. Un fils avoit d'une autre femme, qui avoit nom Theodoal; après
+lui fu en la seignourie du palais par le commandement le prince Pepin, son
+aioul.
+
+ Note 84: _Gesta reg., cap._ 50.
+
+ Note 85: _Cauci._ (Cauciago.) C'est _Choisy-sur-Aisne_, ou
+ _Choisy-au-Bac_, aujourd'hui bourg du département de Seine-et-Marne
+ (Brie).
+
+ Note 86: Les deux phrases suivantes sont une addition du traducteur.
+
+ Note 87: _Un sergent Rabode_, etc. Les _Gesta_ ni les autres
+ chroniques ne disent pas cela, mais seulement _à Rangalio gentile,
+ filio Betial_, ce qui est bien différent. Notre traducteur a cru que
+ le diable et Rabode c'étoit un.
+
+[88]_Incidence_. En ce tems vint saint Gille des parties de Grèce en la
+terre de Gothie, qui ore est apelée Provence: là vesqui, et fist fruit de
+bonnes œuvres, si comme il est contenu en sa vie.
+
+ Note 88: Addition du traducteur.
+
+
+XXV.
+
+ANNEES: 714/722.
+
+Ci commencent les fais du très-noble prince Charles Martel et comment il
+eschapa de la prison sa marrastre, et comment il fu prince des deux
+royaumes.
+
+
+[89]En ce point morut le noble prince Pepin, qui fu apelé le Brief, en l'an
+de l'incarnacion sept cent quinze; la seignourie du palais tint vint-sept
+ans et demi au tems de pluseurs roys. Plectrude sa femme gouvernoit le
+royaume sagement, entre lui et le roy Dagobert et Theodoal son neveu[90] le
+mestre du palais. Charles son fillastre, qui puis fu dit Martiaus,
+haïssoit-ele trop durement; prendre le fist et mettre en prison en la cité
+de Couloigne. Droit en ce point mut contens[91] et dissencions trop grans
+entre les François pour Theodoal le mestre du palais; car aucuns estoient
+contre lui et aucuns soustenoient sa partie. A ce monta la besoigne que ils
+firent bataille forte et cruelle, si en y eut assez d'occis d'une part et
+d'autre. Theodoal et les siens furent desconfits; mais il se sauva par
+fuite. En ce point estoit France troublée et en grant persécution. Quant
+Theodoal s'en fu fui et sa gent mise au desous, les François eslurent
+Raganfroy, et le firent mestre du palais. Lors esmut les osts de France
+entre lui et Dagobert le roy; la forest de la Charbonnière[92]
+trespassèrent jusques au fleuve de Muese, en dégastant tout le païs par feu
+et par occision; à un prince paien, Rabode le duc de Frise, firent
+aliances. Droit en ce point eschapa Charles de la prison de Plectrude sa
+marrastre, par l'aide de nostre Seigneur.
+
+ Note 89: _Gesta reg., cap_. 51.
+
+ Note 90: _Entre lui_, etc. Cette traduction n'est pas exacte.
+ L'auteur des _Gesta_ veut sans doute parler du temps qui suivit la
+ mort de Pepin. «Plectrudis quoque, cum nepotibus suis vel rege cuncta
+ gubernabat sub discreto regimine.»
+
+ Note 91: _Contens_. Querelles. Du latin _contentio_.
+
+ Note 92: _De la Charbonnière_. La forêt Carbonière étoit alors la
+ partie occidentale de la forêt des Ardennes.
+
+
+[93]Peu de tems après morut le roy Dagobert, et régna cinq ans tant
+seulement. Lors eslurent les François un clerc qui avoit nom Daniel; mais
+aucunes histoires dient que il fu frère au roy Dagobert[94], qui devant
+avoit régné. Ses cheveux lui lessièrent croistre, puis le couronnèrent et
+lui changièrent son nom et l'apelèrent Chilperic. Quant Charles fu eschapé
+de prison, il se pourquist et pourchaça de quanques il put avoir pour la
+seignourie conquérir du palais, que son père le prince avoit tenue, et
+comment il la pourroit tollir à Raganfroy. Mais le roy Chilperic et
+Raganfroy ajoustèrent leurs osts ensemble et murent à bataille contre lui
+jusques au fleuve de Muese; si revint d'autre part en leur aide Rabode le
+duc de Frise à qui ils s'estoient aliés, et Charles revint encontre eus
+hardiement, ses batailles ordona, et se ferit ès Frisons et entre ses
+autres ennemis; là souffrit si fort estour et périlleux, que il y perdit
+trop de ses gens; à la parfin fut-il desconfi, et il s'en eschapa par
+fuite.
+
+ Note 93: _Gesta reg., cap_. 52.
+
+ Note 94: _Au roi Dagobert_. L'origine de Chilperic II est fort
+ incertaine; il paroît cependant que le maire du palais _Raganfroi_,
+ ou _Rainfroi_, voulut le faire reconnoître pour le second file de
+ _Childeric II_, assassiné en 674 avec son fils aîné Dagobert. Dans ce
+ cas, il ne pouvoit passer pour le frère du dernier roi
+ _Dagobert III_. Les _Gesta_ ni les continuateurs do Fredegaire ne
+ parlent en rien de l'origine royale de _Daniel_.
+
+[95]Peu de tems après, le roy Chilperic et Raganfroy esmurent leurs osts
+derechief contre lui; en la forest d'Ardenne entrèrent, outre-passèrent
+jusques au Rhin et puis jusques à Couloigne, en dégastant tout le païs.
+Mais Plectrude, la marastre[96] qui femme avoit esté au prince Pepin, les
+en fist retourner par grant avoir que elle leur donna. En ce point que ils
+retournoient, Charles leur vint au-devant à un pas qui a nom Amblave[97];
+entre eus se ferit, si leur fist moult grant dommage de leur gent. Après
+rapela sa force et mut son ost après eus; ils rassamblèrent leurs osts
+d'autre part, et vinrent contre lui; mais avant que ils vinssent à bataille
+ensamble, Charles les requist de pais et de concorde; à ce ne se voulurent
+accorder; ains issirent à bataille contre le droit en un lieu de Cambresis
+qui est apelé Vinci[98], le dimenche devant Pasques, en la tierce[99]
+calende d'avril; et il revint au-devant d'autre part et les reçut
+hardiement. Forte bataille rendirent d'ambedeux parts, desconfits furent à
+la parfin Raganfroy et le roy Chilperic, et eschapèrent par la fuite; et
+Charles eut victoire et demoura au champ comme noble vainqueur. Toute cette
+région mist à gast, et retourna en Austrasie à grant despoilles de ses
+ennemis. Aucunes croniques dient que[100] il les chaça jusques à Paris.
+Avant que il retournast en Austrasie, à la cité de Couloigne s'en alla et
+fist que elle fut de sa seignourie. Encontre Plectrude sa marrastre
+estriva[101] tant que elle lui rendit les trésors de son père. Si fist un
+roy sur soi qui avoit nom Clotaire. Tandis comme le prince Charles se
+demenoit ainsi au royaume d'Austrasie, le roy Chilperic et Raganfroy
+apelèrent en leur aide Eudes le duc d'Aquitaine, et firent aliances à lui.
+L'ost des Gascons assambla puis murent à grant ost tous ensamble contre le
+prince Charles et il revint contre eus hardiement et sans nul doute.
+Ensamble se combatirent fortement et longuement; à la parfin furent-ils
+desconfits, et s'enfuit le duc Eudes jusques à Paris; Saine trespassa et
+s'enfui tout outre jusques à Orléans. Là n'osa demourer: ains prist le roy
+Chilperic et tous ses trésors, et s'enfui en sa terre tout lié quant il put
+eschaper. Charles le suivit longuement; mais il ne le put trouver:
+Raganfroy le mestre du palais chaça jusques en la cité d'Angiers; dedens
+l'asist, né onques ne s'en voulut partir jusques à tant que il eut pris lui
+et la cité.[102] Pitié et miséricorde l'esmut à ce que il la lui donnast
+pour habiter. Quant il fu venu au-dessus de lui, en France retourna et
+entra en la seignourie du royaume sans contredit. En cette année morut le
+roy Clotaire que il avoit couronné par-dessus lui. En l'an après envoia le
+prince Charles ses messages au duc Eudes d'Aquitaine; tantfist le duc Eudes
+vers lui, que il eut sa pais et sa concorde et lui rendi le roy Chilperic
+que il en avoit mené, et grant plenté de ses trésors et de ses joiaus. Le
+roy ne vesquit pas puis moult longuement; cinq ans et demi régna; mort fu
+et ensépulturé en la cité de Noyon. Après lui eslurent les François un
+autre et le prince Charles le confirma, Théoderic avoit nom; droit hoir
+estoit, car il avoit esté fils le second Dagobert, et norri en l'abaïe de
+Chelles[103]; si régna puis quinze ans. En telle manière fu Charles le
+noble prince mestre du palais de France, et prince du royaume d'Austrasie.
+
+ Note 95: _Gesta reg., cap_. 53.
+
+ Note 96: _La marastre_, etc. La plupart des manuscrits portent la
+ _preude femme_. C'est une erreur évidente, suivie par tous les
+ précédents éditeurs. J'ai préféré la leçon du nº 1541: «Multoque
+ thesauro à _matrona_ Plectrude accepto, revertebantur gaudentes.»
+ Cela est bien différent. Matrone ne signifie pas ici _preude femme_,
+ mais _veuve_, et Plectrude ne fit pas retourner les _Royaux_, mais
+ une fois leur course terminée, elle leur distribua de ses trésors en
+ les remerciant au contraire du mal qu'ils avoient fait à son fillatre
+ Charles.
+
+ Note 97: _Amblaves_. C'est un lieu situé non loin du monastère de
+ Stavelon, dans le pays de Liège.
+
+ Note 98: _Vinci_. C'est aujourd'hui une ferme du département du Nord,
+ située sur le terroir de Crevecœur, et dépendant de la paroisse de ce
+ bourg. Elle est à deux lieues de Cambrai, comme nous l'apprennent
+ Balderic et son savant éditeur M. Le Glay.
+
+ Note 99: _La tierce calende_. Les _Gesta regum_ portent: XII Kal.
+ Ap. in quadragesima.
+
+ Note 100: _Aucunes croniques_. Entre autres celle du second
+ continuateur de Fredegaire. «Quos Carlus persecutus, usque Parisius
+ civitatem properavit.» (Cap. 56.) Ces concordances d'autorités
+ prouvent avec quel soin scrupuleux notre traducteur françois
+ établissait son texte.
+
+ Note 101: _Estriva_. Lutta, batailla. Nos paysans de la Champagne
+ gardent le mot _retriver_, dans un sens analogue.
+
+ Note 102: _Pitié et miséricorde_. Cette phrase n'est pas dans les
+ _Gesta_, mais dans Sigebert. A° 722. Au reste, ce ne fut que sept ans
+ plus tard que Charles Martel consentit à donner pour lieu de refuge à
+ Rainfroi la ville d'Angers.
+
+ Note 103: _En l'abbaye de Chelles_. Ici s'arrête le texte latin des
+ _Gesta regum_, dont l'auteur étoit évidemment contemporain, d'après
+ les derniers mots de son récit: «Franci vero Theudericum..... regem
+ super se statuunt; qui usque nunc in regno subsistit.» Un ancien
+ manuscrit de ces _Gesta_ porte même: «Qui nunc anno sexto in regno
+ subsistit.» Les principaux guides de notre traducteur seront
+ désormais les _continuateurs de Fredegaire_, que l'on feroit mieux
+ d'indiquer: _Anonymes, continuateurs d'un anonyme_. Pour le reste du
+ paragraphe, c'est une addition du traducteur.
+
+[104]En ce tems se rebellèrent les Sennes; le prince Charles assambla ses
+osts et entra en leur terre; vertueusement les domta et desconfit: après
+retourna en France à grant victoire. Au chief de cet an mesme assambla ses
+osts, le Rhin passa. Si avirona et cercha toute Alemaigne et toute Souave,
+et soumist toutes ces terres à sa seignourie; puis passa tout outre jusques
+au fleuve de la Dinoe; ès terres et ès régions qui par delà sont conduisit
+son ost de France; une terre qui est par delà le fleuve conquist, qui a nom
+Bulgarie[105]. Quant il eut toutes ces terres conquises et les parties
+devers Orient cerchées[106], il retourna en France à grans victoires et à
+grant proies de diverses richesses: en son retour amena avec lui dame
+Plectrude sa marrastre[107] et une sienne nièce qui avoit nom Sinichilde.
+
+ Note 104: _Fredeg. cont., cap_. 108.
+
+ Note 105: _Bulgarie_. «Fines Bajoarenses occupavit.» Il falloit
+ traduire qui a nom _Bajoarie_ ou _Bavière_.
+
+ Note 106: _Et les parties_, etc. Cela est du fait de notre
+ traducteur, dont la mémoire étoit sans doute remplie des chansons de
+ geste populaires.
+
+ Note 107: _Dame Plectrude sa marastre_. Le traducteur semble avoir
+ été trompé par le mot _matrona_. Le continuateur de Fredegaire dit:
+ «Cum matronâ quâdam, nomine Bilitrude et nepte suâ Sonichilde
+ regreditur.»
+
+En ce tems, brisa Eudes le duc d'Aquitaine les aliances que il avoit à lui
+formées. Le prince Charles, qui bien sut ces nouvelles par messages, esmut
+ses osts, Loire trespassa et chaça le duc bien avant en sa terre; mais
+prendre ne le put. Maintes richesses conquist sur ses ennemis, puis
+retourna en France; mais il n'y fist pas long séjour.[108] Ses osts
+rassambla derechief et mut contre les Sennes, les Alemans, les Bavarois et
+contre ceus de Souave, qui tous estoient revelés contre lui. Lanfroy le duc
+d'Alemagne sousmit et humilia par armes: toutes ces terres devant dites
+destruisist et gasta, puis retourna en France noble vainqueur partout, à
+grans victoires et à grans despoilles de ses ennemis.
+
+ Note 108: Le reste de l'alinéa n'est pas dans le continuateur de
+ Fredegaire, mais semble fait d'après la Chronique de Sigebert; années
+ 724 à 729.
+
+
+XXVI.
+
+ANNEES: 732/734.
+
+_Comment Charles Martiaus occist en une bataille trois cent quatre-vingt et
+cinq mille Sarrazins, et comment il tolli les dismes aux églyses_.
+
+
+Quant le duc Eudes vit que le prince Charles l'eut ainsi abatu et si
+humilié, et que il ne se porroit vengier sé il ne queroit secours d'aucune
+part, il s'alia aus Sarrazins d'Espaigne[109] et les apela en son aide
+contre le prince Charles et contre la crestienté. Lors issirent d'Espaigne
+les Sarrazins, et leur roy qui avoit nom Abdirames, à tout leurs femmes et
+leurs enfans et toute leur substance, en si grant plenté que nul ne le
+povoit nombrer ni estimer; tout leur harnois et quanques[110] ils avoient
+amenèrent avec eus, ainsi comme se ils deussent tousjours-mais habiter en
+France. Gironde trespassèrent, en la cité de Bordeaux entrèrent, le peuple
+occirent, les églyses ardirent et destruisirent tout le païs.
+Outrepassèrent jusques à Poitiers, tout mirent à destruction aussi comme
+ils avoient fait à Bordeaux, et ardirent l'églyse Saint-Hilaire, de quoi ce
+fu grans douleur. De là murent pour aller à la cité de Tours pour destruire
+l'églyse Saint-Martin, la cité et toute la contrée. Là leur vint au-devant
+le glorieux prince Charles et quanques il put avoir d'effort[111]; ses
+batailles ordona et se ferit en eus par merveilleus hardement, ainsi comme
+le loup affamé fiert entre les brebis. Au nom de la vertu nostre Seignour,
+là fist si grant occision des ennemis de la foi crestienne, si comme
+l'histoire tesmoigne, que il en occist en cette bataille trois cent
+quatre-vingt et cinq mille[112], et leur roy qui avoit nom Abdirames.
+[113]Lors fu-il primes apelé Martiaus par seurnom, car aussi comme le
+martiaus debrise et froisse le fer et l'acier et tous les autres métaus,
+aussi froissoit-il et brisoit par la bataille tous ses ennemis et toutes
+estranges nacions. Si fu plus grant merveille: car il ne perdi en cette
+bataille de toute sa gent que mille et cinq cents hommes. Leurs tentes et
+leurs harnois prist tout, et fist proie de quanques ils avoient, à lui et
+à ses hommes. Pourla raison de grant besoing prist-il les dismes des
+églyses pour donner aus chevaliers qui deffendoient la foi crestienne et le
+royaume, par le conseil et par la voulenté des prélas; et promist que sé
+Dieu lui donnoit vie, il les restabliroit aus églyses, et leur rendroit
+largement et ce et autres choses. Ce fist-il pour les grans guerres que il
+avoit souvent, et pour les continueux assauts de ses ennemis. Eudes, le duc
+d'Aquitaine, qui si merveilleux peuple de Sarrazins avoit fait venir en
+France, fist tant que il fu réconcilié au prince Charles Martiaus et occist
+puis des Sarrazins quanques il en put trouver qui estoient eschapés de la
+bataille.
+
+ Note 109: _Il s'allia aux Sarrasins_. La _Chronicon Moissiacensis
+ Coenobii_, qui semble du VIIIème siècle, dit le contraire. Eudes,
+ après avoir été vaincu par les Sarrasins, auroit demandé secours à
+ Charles Martel.
+
+ Note 110: _Quanques_. Tout ce que.
+
+ Note 111: _D'effort_. De résistance.
+
+ Note 112: _Trois cent quatre-vingt-cinq mille_. Cette énumération ne
+ se trouve que dans _Paul Diacre_ et dans la _Chronique de Sigebert_:
+ «Ex eis CCCCLXXV millia cum rege suo Abdyrama peremit, et MDI suorum
+ amisit.» (Ad ann. 730.) Voyez au reste pour la bataille de Poitiers
+ le précieux travail que vient de publier M. Reynaud _sur les
+ invasions des Sarrasins en France_. Paris, Dondey-Dupré, 1836.
+
+ Note 113: _Lors fu primes appelé Martiaus_. Cela et la mention de la
+ prise des dîmes sont empruntés _ad Chronicon S. Richarii, auctore
+ Hariulfo monacho_; elle remonte au XIème siècle. (Voy. lib. II, ad
+ ann. 737.)
+
+[114]En l'année après rassembla ses osts le noble prince Charles Martiaus,
+et entra en Bourgogne; les contrées du royaume cercha[115], les cités et
+les chastiaus saisist et garnist de sa gent, et y mist chevetains et
+chastelains fevetables[116] et loiaus pour le païs justicier, et pour
+contrester[117] aus rebelles. Quant il eut les choses ordonées à sa
+volonté, et mis pais par tout le païs, il retourna par la cité de Lyon, et
+se mist en possession de la cité, puis la livra à garder à ceus à qui il se
+fia et de là retourna en France. En ce tems morut Eudes le duc d'Aquitaine.
+Charles Martiaus qui les nouvelles en sut, mut à ost banie[118] pour sa
+terre saisir par le conseil de ses barons; le fleuve de Loire passa, puis
+Gironde; la cité de Bordeaux prist, et puis celle de Blaives, toute cette
+région mist en sa seigneurie, cités et chastiaus. Après retourna en France
+glorieux et victorieux pour tous ses fais, par l'aide du Roy des roys qui
+vit et règne sans fin. Mais aucunes chroniques dient[119] ci endroit que
+avant que il eust Aquitaine conquise, il se combati contre Hunaut et
+Gaifier les deux fils le duc Eudes.
+
+ Note 114: _Cont. Fredeg., cap_. 109.
+
+ Note 115: _Cercha_. Parcourut.
+
+ Note 116: _Fevetables_. Comme _fievés_, c'est-à-dire hommes dévoués
+ et dont il avoit pris la foi.
+
+ Note 117: _Contrester_. Résister.
+
+ Note 118: _Mut à ost bannie_. Marcha avec une armée convoquée.
+
+ Note 119: _Aucunes chroniques_. Entre autres celle de Sigebert?. ad
+ ann. 733. Mais dans tous les cas, les deux fils d'Eudes étoient
+ _Hatto_ et _Hunaud_. _Gaiffier_ étoit fils de _Hunaud_.
+
+A ce tems advint que les Frisons, qui sont gent cruelle et hardie, se
+rebellèrent contre lui trop cruellement. Là ne put-on aller par terre: car
+cette région est enclose de mer; pour ce lui convint-il assambler grant
+navie de nefs et de galies pour passer en Frise. En mer se mist, et arriva
+en cette terre par l'aide nostre Seignour: Astrasie et Emstrachie[120],
+deux contrées de cette région, trespassa toutes et chercha, et mist tout à
+destruction par feu et par occision.
+
+ Note 120: _Astrasie. Westrachia_, aujourd'hui _Westergoe_, qui donne
+ son nom à l'un des quatre quartiers de la Frise; celui qui touche à
+ la côte du _Zuider-Zée_.--_Emstrachie_ (Austrachia), est aujourd'hui
+ _Oostergoe_, le quartier oriental de la même contrée.
+
+Rabode[121] le duc de Frise encontra sur un fleuve qui est apelé Burdonne;
+à lui se combati, et l'occist et lui et tout son ost, toutes leurs ydoles
+froissa et ardit. A tant retourna en France en prospérité à grans victoires
+et à grans despoilles de ses ennemis.[122] En ce point vinrent en France
+les Wandes, gent cruele et félonesse et sans nulle humanité; les cités
+prenoient, les églyses destruisoient, les abaïes ardoient et roboient, les
+chasteaus craventoient, le peuple occioient, et merveilleuse occision et
+efusion de sang humain faisoient; ainsi vinrent tout le païs gastant
+jusques à la cité de Sens. Fortement commencièrent à assaillir la ville de
+javelots, de fondes et de fondoufles[123] et de tels instrumens comme ils
+avoient. Mais Ebbe l'archevesque de la cité issit hors encontre eus à tant
+de gent comme il put avoir, armés de foi et d'espérance et de l'aide nostre
+Seignour; du siége les leva et les fist tourner à fuite. Tant les chaça que
+ils fussent hors de la contrée.
+
+ Note 121: _Rabode_. Le traducteur, ou plutôt le copiste, a écrit ce
+ nom au lieu de _Poppon_, qui est dans le texte.--_Burdonne_. «Super
+ _Burdine_ fluvium.»
+
+ Note 122: Tout ce qui se rapporte aux _Wandes_ ou _Wandales_ est
+ tiré d'une chronique anonyme publiée par Duchesne, tome III de ses
+ _Scriptores Francic_., p. 394, d'après un manuscrit du commencement
+ du XIème siècle. On retrouve la même chose dans le début aussi ancien
+ du roman de _Garin le Loherain_ que j'ai publié:
+
+ Vielle chanson voire volez oïr,
+ De grant istoire et de merveillous pris?
+ Si com li Wandre vinrent en cest païs,
+ Crestienté ont malement bailli,
+ Les homes morts et art tout le païs, etc.
+
+ Note 123: _De javelots, de fondes et de fondoufles_; la chronique
+ anonyme dit seulement: «Omni arte, jaculis et machinis infestare.»
+ Les _fondoufles_ ou _fandoufles_ étoient sans doute une espèce de
+ fronde ou fonde.
+
+[124]Le victorieux prince Charles Martiaus esmut ses osts en ce point, en
+Bourgoigne entra, et alla jusques à la cité de Lyon; les plus grans et les
+plus nobles de cette région soumist à sa seignourie: de là vint à
+Marseille, et puis à Arle le blanc[125], ses séneschaus et ses baillis mist
+partout; après retourna en France rempli de grans dons et de grans presens.
+Lors recommencièrent les Saisnes à se rebeller les premiers, par devers ces
+parties qui habitent sur le Rhin. Mais Charles Martiaus, qui cette
+présumpcion ne voulut pas souffrir sans vengeance, esmu ses osts, le Rhin
+trespassa par l'endroit où une rivière court qui est apelée Lippie[126];
+une partie de cette région destruisit et gasta, et l'autre fist tributaire
+et en prist bons ostages: à tant retorna en France.
+
+ Note 124: Ici commence le troisième continuateur anonyme de la
+ chronique de Fredegaire. L'auteur écrit par les ordres de
+ Childebrand, frère de Charles Martel.
+
+ Note 125: _Arle le blanc_. (Arelatum.) Arles.
+
+ Note 126: _Lippie_. Aujourd'hui _la Lippe_.
+
+
+XXVII.
+
+ANNEES: 737/740.
+
+_Comment Charles Martiaus recouvra la cité d'Avignon et les autres cités
+que les Sarrazins avoient prises, et comment il morut_.
+
+
+En ce tems s'esmut une manière de gent forts et cruels, si estoient nommés
+Ismaëliciens, mais par autre nom sont orendroit[127] apelés Sarrazins.
+Devers Espaigne vinrent, et trespassèrent le Rhosne et s'aprochièrent
+jusques à la cite d'Avignon, qui tant est forte et haute que ils ne
+l'eussent de long tems prise par force né par assaut, sé elle n'eust esté
+traïe. Mais Maronte, un duc du païs, et aucuns trahiteurs se consentirent à
+eus et leur ouvrirent les portes; cils entrèrent ens qui jà avoient mis
+tout le païs à destruction. Quant le prince Charles Martiaus sut ces
+nouvelles, il envoia avant son frère le duc Childebrant et maint autre
+prince et duc à grant ost et grant appareillement d'engins et de
+tourmens[128]: la cité assiégèrent qui trop estoit forte et bien garnie,
+les engins drecièrent, et ordonnèrent leur gent pour livrer assaut; lors
+s'aprochièrent et drecièrent eschelles aux murs. En ce point vint le
+glorieux prince Charles Martiaus à grans effors; lors primes fu l'assaut
+commencié par merveilleuse vertu; de tous sens cernèrent la ville, les
+perrières firent lancier, les batailles aprochier, arcs et arbalestes
+traire et dars ruer; de toutes pars huier[129] trompes et araines sonner,
+en la manière que l'on fist jadis quant Jérico fu prise. De tous sens
+assailloient si viguereusement et si asprement, que grant paour povoient
+avoir ceus dedens. Lors s'esvertuèrent François, et montèrent sus les murs
+par eschelles et sus les maisons; si s'espandirent par la cité, les
+Sarrazins prirent et occirent tous; et fu la cité en telle manière
+recouvrée. Outre le Rhosne conduisist son ost; tout le païs des Ghotiens
+chercha, et vint jusques à Nerbonne, cité est noble et riche et mestresse
+de toute cette province; dedens estoit Anthisme un roy Sarrazin à grant
+plenté de sa gent: Charles Martiaus assist la cité, et les enclost dedens.
+Quant les plus grans des princes des Sarrazins d'Espaigne oïrent ce dire,
+ils murent de leur païs à merveilleux ost avec un autre roy paien, qui
+avoit nom Amour, pour secourir le roy Anthisme. Des nefs issirent car ils
+estoient venus par mer, et vinrent contre Charles Martiaus tous prests à
+bataille; et Charles leur revint au-devant, hardiement les encontra en une
+valée qui est apelée Corbarie, sur un fleuve qui a nom Byrra[130]. Là fu la
+bataille grant et merveilleuse; mais par la vertu de nostre Seignour le
+plus grant de leurs roys fu occis, et tous les autres desconfits. Puis que
+ils virent leur sire mort, ceus qui demeurèrent de l'occision au rivage de
+la mer fuirent et cuidèrent eschaper par l'aide de leur navie; ès nefs
+sailloient, par grant estrif[131], ceus qui y povoient avenir, et ceus qui
+avenir n'y povoient sailloient en la mer par paour et par destrèce de la
+mort. Mais François qui de près les assailloient, se mirent ès galies et
+leur coururent sus; les uns noièrent et afondrèrent en la mer, les autres
+occirent en lançant de dars et de javelos. Ainsi eut victoire le glorieux
+Charles Martiaus des Sarrazins par l'aide de nostre Seignour, et gagnièrent
+François leurs despoilles, et quanques ils avoient amené; la terre de
+Ghotie prirent et mirent à destruction, et prirent le duc Victor[132] et
+maints autres riches prisonniers; les plus grans cités et les plus nobles
+du païs abatirent et craventèrent jusques à terre, et boutèrent le feu
+partout, pour ce que elles estoient habitées de Sarrazins, si comme Nimes
+et Agens dont la contrée est appelée Aginnois, Bediers et autres cités du
+païs, et Sustancion, qui ore est apelée Monpellier[133]. Et quant il eut
+tout ses ennemis vaincus et mis sous pié, il retourna en France vainqueur
+par tout par l'aide de nostre Seigneur.
+
+ Note 127: _Orendroit_. Maintenant.
+
+ Note 128: _Tourmens_. Machines de guerre.
+
+ Note 129: _Huier_. Variantes: _Huer, crier.--Araines_. Trompettes
+ d'airain, comme on disoit _olifans_, pour _cors d'ivoire_ ou de
+ corne.
+
+ Note 130: _En une vallée_, etc. «Super fluvio Birra et valle Corbaria
+ palatio.» La _Berre_ coule au milieu de la _Vallée Corbière_ entre
+ Narbonne et Leucate. Elle prend sa source dans les flancs d'une
+ montagne également appelée le mont Corbière.
+
+ Note 131: _Estrif_. Effort.
+
+ Note 132: _Le duc Victor_. Voilà un gros contre-sens. Le continuateur
+ de Fredegaire dit: «Captâ multitudine captivorum, cum duce victore
+ regionem gothicam depopulantur.» Il est vrai que d'autres manuscrits
+ suivis par Duchesne et Freher portent: «Cum duce, Victor...
+ depopulatur.» Ce qui feroit croire que dans les prisonniers étoit le
+ chef des Sarrasins. Mais cette leçon ne semble pas admissible, et,
+ dans tous les cas, cet illustre vaincu ne s'appeloit pas Victor.
+
+ Note 133: _Si comme_, etc. Variante: Si comme _Victicum, Nemausum,
+ Altimurium, Agatham, Biterris et Substancium_ qui ore est apelée
+ Montpellier. Ce sont Uzès, Nismes, Agde, Beziers et Substancion.
+ J'ignore quelle ville entend le chroniqueur par Altimurium. Pour
+ _Substantion_ elle étoit placée à trois quarts de lieue de
+ Maguelonne, aujourd'hui Montpellier. Le texte du continuateur de
+ Fredegaire dit seulement: «Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac
+ Biterris.... destruens.»
+
+Au second mois de l'an qui après vint[134], envoia le prince Charles
+Martiaus le duc Childebrant son frère et plusieurs autres princes en
+Provence à grant ost; lui mesme mut d'autre part droit vers la cité
+d'Avignon pour le duc Baronte[135] punir, qui dommage lui faisoit en ces
+parties: il le chaça jusques au rivage de la grant mer, et chercha[136]
+montagnes et valées si hautes et si périlleuses que il sambloit que nul
+n'y peust puier[137]: les chastiaus et les forterèces dessus la marine
+conquist, et toutes ces terres mist à sa seignourie. Après retourna en
+France glorieux et victorieux et renommé par tous ses fais par l'aide de
+nostre Seigneur; tant estoit fier et redouté que il ne trouva mais qui
+vers lui s'osast deffendre.
+
+ Note 134: _Au second mois_, etc. Nous lisons maintenant dans le texte
+ du continuateur de Fredegaire qui nous est parvenu: «Denuò curriculo
+ anni illius mense secundo.» Et le P. Lecointe a conjecturé qu'il
+ falloit ainsi restituer ce passage: _Denuò curriculo anni secundo_.
+ Le texte des _Chroniques de Saint-Denis_ doit nous faire penser que
+ le manuscrit du traducteur portoit: «_Secundo curriculo anni, illius
+ mense secundo_.» Ce qui vaut encore mieux.
+
+ Note 135: _Baronte_. Lisez _Maronte_.
+
+ Note 136: _Chercha_. Parcourut.
+
+ Note 137: _Puier_. Monter. De _Pui_ montagne. D'où nos mots _appui_
+ et _appuyer_.
+
+[138]Puis retournèrent d'Espaigne les Sarrazins, la cité d'Arle-le-blanc
+prirent et gastèrent tout le païs: mais Charles Martiaus leur courut au
+devant, si eut en son aide Liuprant le roy des Lombars. Tant eurent grant
+paour de lui que ils s'enfuirent sans bataille, pour la renommée de son nom
+tant seulement. Ainsi chassa les Sarrazins et leur tolit espérance de
+jamais retourner en France; quant devant avoient conquises presque toutes
+les régions d'Aise et de toute Libbie, (qui autant vaut comme Afrique) et
+grant partie d'Europe. [139]Le duc Baronte prist qui les Sarrazins avoit
+apelés d'Espaigne, si comme l'histoire a là sus conté; puis retourna en
+France glorieux vainqueur par la vertu de celui qui règne et régnera sans
+fin. [140]Dès lors en avant commença à afleboier, et le prist une maladie
+en une ville qui a à nom Vermerie[141], qui siet sur la rivière d'Aise.
+[142]Devant ce avoit formées aliances à Liupran le roy des Lombars: Pepin
+le moins agé de ses fils lui envoia premier, pour ce que il lui tondist les
+cheveux et fust son père spirituel, selon la coustume du tems de lors. Le
+roy Liupran le fist moult volontiers, et le renvoia à son père honouré de
+grans dons.
+
+ Note 138: _Chronic. Sigib. mon. A° 738_.
+
+ Note 139: _Le duc Baronte_. Notre traducteur, passant de Fredegaire à
+ Sigebert, répète ici ce qu'il avoit dit d'après sa première autorité
+ quelques lignes au-dessus.
+
+ Note 140: _Cont. Fredeg., cap_. 109.
+
+ Note 141: _Vermerie_. Aujourd'hui _Verberie_, petite ville du
+ département de l'Oise (Picardie).
+
+ Note 142: _Paul Diacre, lib. VI, cap_. 53.
+
+[143]Droit en ce tems lui envoia saint Grigoire, l'apostole de Rome, les
+clés du saint sépulcre et les liens dont saint Pierre l'apostole fu lié, et
+tant de présens et si grans que nul n'avoit onques veu ni oy parler de
+tels; par telle condicion que il mist les choses célestiales avant les
+terriennes, et deffendist l'Eglyse de Rome de la cruauté des Lombars,
+laissast leur familiarité et leur acointance, et venist à Rome, et fust
+prince et conseiller des Romains[144]. Les messages qui ces dons et ces
+nouvelles lui aportèrent reçut-il moult honnorablement, et leur donna moult
+larges dons au départir; grans dons et grandes richesses envoia à l'églyse
+Saint-Pierre de Rome par ses propres messages, par Singobert[145] l'abbé de
+Saint-Denis en France, et par Grimon l'abbé de Saint-Pierre de Corbie.
+
+ Note 143: _Cont. Fredeg., cap_. 110.
+
+ Note 144: On a conservé les deux lettres que Grégoire III écrivit en
+ cette occasion à Charles Martel. On peut les voir dans le _Recueil
+ des historiens de France_, tom. IV, pag. 92 et 93.
+
+ Note 145: _Singobert, l'abbé_.... Le texte du continuateur porte
+ seulement: «Et Sigobertum reclusum sancti Dionisii.» Mais notre
+ traducteur, qui connois soit l'histoire de son abbaye, a très-bien
+ corrigé: _Singobert abbé_. Il fut élu, en effet, peu de temps après
+ son retour de Rome.
+
+Par le conseil de ses barons départi-il son royaume à ses fils à son
+vivant: à Charlemaines[146] l'aisné donna Austrasie, Souave et Thoringe; à
+l'autre plus jone, qui Pepin avoit nom, donna France, Bourgoigne, Provence
+et Neustrie, (qui ore est apelée Normendie).[147] Au tiers, qui Grifon
+avoit nom et estoit l'aisné de tous, n'assena[148] point de terre; dont il
+sourdit contens[149] après sa mort. En cette mesme année mut Pepin en
+Bourgoigne entre lui et Childebrant son oncle, à grant ost: toute la terre
+chercha, et se mist en saisine du don que son père lui avoit fait.
+
+ Note 146: _Charlemaines_. (Carlomanno.)
+
+ Note 147: _Au tiers_. Cette mention de Griffon semble le fait de
+ notre traducteur.
+
+ Note 148: _N'assena_. N'assigna.
+
+ Note 149: _Contens_. Contentions, disputes.
+
+Entre ces choses, advint ce qui est trop grief à raconter; car nouveaus
+signes aparurent au soleil, en la lune et ès estoiles, et fu l'ordonance de
+Pasques troublée. Si advinrent ces signes pour le défaut de si haut prince;
+car peu de tems après, lui prist une trop forte fièvre en une ville qui a
+nom Carisi[150], si sied sur la rivière d'Aise. Le royaume de France crut
+et eslargi en son tems, et laissa en grant pais et en grant prospérité. De
+ce siècle trespassa en l'onzième calende[151] de novembre. Les deux
+royaumes gouverna vingt-cinq ans; mort fu en l'an de l'incarnacion sept
+cent quarante-et-un et ensépulturé en l'églyse Saint-Denis en France, à qui
+il avoit donné maint beau don; [152]mis fu en coste le maistre autel en un
+riche sarcueil d'alebastre[153].
+
+ Note 150: _Carisi_. Ou _Caricy_. (Carisiacum.) Aujourd'hui
+ _Quierzy-sur-Oise_, village du département de l'Aisne (Picardie).
+
+ Note 151: _L'onziesme calende_. Il falloit traduire: _Le onze des
+ calendes_.
+
+ Note 152: _Mis fu, etc_. Addition du traducteur.
+
+ Note 153: Là s'arrêtent la plupart des manuscrits qui nous ont
+ transmis la troisième continuation du prétendu Fredegaire. La
+ quatrième a été composée évidemment par un clerc attaché à la
+ personne de Nibelunge, fils de Childebrand, le frère de Charles
+ Martel. Mais notre traducteur de Saint-Denis va s'attacher de
+ préférence aux textes de la Chronique qui passe pour l'ouvrage
+ d'Eginhard et que l'on a insérée dans la collection des Historiens
+ de France, t. V. p. 196 et suiv,, sous le titre: _Annales regum
+ Francorum Pippini et Caroli magni, vulgò adscripti Eginhardo ipsius
+ Caroli Magni notario, posteà abbati_.
+
+
+XXVIII.
+
+ANNEES: 741/747.
+
+_Cy commencent les fais du roy Pepin: et comment Grifon, le tiers des fils
+Charles Martiaus, guerroia son frère; comment Charlemaines devint moyne, et
+comment le roy Pepin fu couronné_.
+
+
+[154]Trois fils eut le victorieux prince Charles Martiaus: Charlemaines,
+Pepin et Grifonnet. Cil Grifon, qui aisné estoit, eut une mère qui avoit
+nom Sonnichilde, nièce estoit d'Odilon le duc de Bavière. Par son mauvais
+conseil lui fist commencier guerre contre ses frères, et le mist en
+espérance d'avoir tout le royaume: si monta en si grant présumpcion, que il
+saisi la cité de Montloon[155], et manda à ses frères bataille à jour
+nommé, et ses frères esmurent leurs osts contre lui et l'assiégèrent dedens
+la cité. A la parfin se rendit à eus, quant il vit que la force n'estoit
+pas sienne, et que il ne leur povoit contrester. Lors retournèrent les
+frères pour les besoignes du royaume ordoner, et recouvrer les provinces
+qui jà s'estoient départi de la société et de l'aliance des François, puis
+la mort de leur père. Si estoit leur intencion telle que ils vouloient le
+royaume laissier en tel point que le païs fust sûr et en pais, tandis comme
+ils guerroioient en estranges contrées: et pour ce que ils se doutoient que
+Grifon leur frère ne leur feist anui au royaume, endementiers[156] que ils
+seroient hors, Charlemaines le prist et le mist en prison en un nuef
+chastel qui siet delès Ardenne; là le fist moult bien garder jusques à tant
+que il mut pour aller à Rome.
+
+ Note 154: _Eginhardi Annales, A° 741_.
+
+ Note 155: _Montloon_. «Mons Laudunensis.» C'est Laon, souvent appelée
+ encore par les annalistes: «Lugdunum Clavatum.»
+
+ Note 156: _Endementiers_. Tandis que.
+
+[157]Lors esmurent les frères leur ost pour entrer en Aquitaine contre le
+duc Hunau; car ils voloient premièrement recouvrer cette contrée; un fort
+chastiau prirent, qui a nom Loches[158], puis allèrent au viel Poitiers; là
+départirent le royaume (avant que issisent de cette contrée), que ils
+avoient tenu entr'eus deux jusques alors. Quant ils furent retournés en
+France, Charlemaines esmut son ost, et entra tout seul en Alemaigne, pour
+ce que elle s'estoit desevrée de la société des François; toute la dégasta
+par feu et par occision, puis retourna en France.
+
+ Note 157: _Eginh. Ann., A° 742_.
+
+ Note 158: _Loches_. (Lucca.) Aujourd'hui ville du département
+ d'Indre-et-Loire (Touraine).
+
+[159]Un peu après, les deux frères Charlemaines et Pepin assemblèrent leur
+ost et murent contre Odilon le duc de Bavière, pour ce que il avoit une
+leur serour ravie: à lui se combatirent et le vainquirent lui et tout son
+ost. Quant ils furent en France retournés, Charlemaines alla tout seul
+ostoier[160] en Sassoigne; un chastiau prist qui est nommé Hobseobour[161],
+et prist un duc du païs qui avoit nom Theoderic, puis retourna en
+France[162]. Une autre fois allèrent les deux frères en Sassoigne arrière,
+et reçurent de rechief ce mesme Theoderic en leur merci, et quant ils
+eurent mis tout le païs à destruction, si se mirent au retour.
+
+ Note 159: _Eginh. Ann., A° 743_.
+
+ Note 160: _Ostoier_. Guerroier, diriger une ost.
+
+ Note 161: _Hobseobour_. «Hocseburg.» Sans doute _Hochberg_, dans le
+ cercle de Souabe.
+
+ Note 162: _Eginh. Ann., A° 744_.
+
+[163]En cette année monstra Charlemaines le bon propos que il avoit
+tousjours eu; car son cuer tendoit à guerpir le siècle, et à adosser[164]
+toute la vaine gloire de ce monde, et entrer en religion pour Dieu servir
+et faire sa pénitence. Pour cette raison laissa Pepin à ostoier[165] cette
+année, pour parfaire le veu Charlemaines son frère; car il voloit que il
+fust mis là où il vouloit, tout à sa volonté[166]. A Rome s'en alla
+Charlemaines, et laissa la fausse gloire de ce monde; un moustier fonda en
+un lieu qui a nom Montsoract, en l'honnour saint Sévestre, pour ce que il
+s'estoit là tapis, si comme l'on disoit, au tems de la persécucion des
+crestiens, qui fu sous l'empereur Constantin. Là le tondi et le benéi le
+pape Zacarie, et lui donna habit de moyne. Puis laissa-il ce lieu, pour ce
+que les nobles gens de France qui là alloient le visitoient trop souvent.
+En l'abaïe Saint-Beneoit de Moncassin entra en la congrégation des autres
+frères; la servi nostre Seigneur, et fist fruit de bonnes euvres par la
+bonne vie que il mena puis, toute sa vie.
+
+ Note 163: _Eginh. Ann., A° 745_.
+
+ Note 164: _Adosser_. Tourner le dos à.
+
+ Note 165: _Laissa Pepin à ostoier_. Pepin cessa de guerroyer.
+
+ Note 166: _Eginh. Ann., A° 746_.
+
+[167]Grifon l'autre des frères ne vouloit estre sujet à son frère Pepin, jà
+soit ce que il vesquit sous lui honorablement; ains assambla tant de gent
+comme il put avoir, et s'enfui en Sassoigne. Peu de tems après, vint à ost
+contre son frère sur une rivière qui a nom Obacre, en un lieu qui est nommé
+Orhain[168]. Et le prince Pepin rassambla l'ost de France contre la
+desloiauté son frère; par Toringe s'en alla et entra en Sassoigne; son ost
+fist logier en un lieu qui est nommé Skahingue sur un fleuve qui estoit
+apelé Misaha; pas n'assamblèrent à bataille; ains firent parlement, et se
+départirent à tant[169]. Grifon qui bien s'aperçut de la légièreté et de la
+fausseté de la gent du païs, se départi de la terre, pour ce que il se
+douta d'aucune traïson. En Bavière s'en alla, les chevaliers et les sergens
+du royaume de France, qui à lui alloient, recevoit; Lanfrid[170] qui à lui
+vint pour lui aidier retint: si fist tant que il tolli la duchée à
+Thassille qui estoit duc du païs. Quant la nouvelle fu raportée de ses fais
+au prince Pepin son frère, il mut et entra en Bavière à grant ost; Grifon
+et tous ceus qui avec lui estoient et qui à lui estoient venu, prist; au
+duc Thassille rendi sa terre; à tant retourna en France. A Grifon son frère
+donna douze comtées du royaume de Neustrie; mais encore ne lui souffit-ce
+pas; ains s'enfui cette année mesme à Gaifier le duc d'Aquitaine.
+
+ Note 167: _Eginh. Ann., A° 747_.
+
+ Note 168: _Obacre_.... «Super fluvium Obacra, in loco qui dicitur
+ Horheim.» (Annales Fuldenses.) L'_Obacre_ est aujourd'hui l'_Ocker_.
+
+ Note 169: _Eginh. Ann., A° 748_.
+
+ Note 170: _Lanfrid_. Le latin porte: _Swilgerum_.
+
+[171]Le prince Pepin qui bien vit que le roy de France qui lors estoit ne
+tenoit nul profit au royaume, envoia adonques à l'apostole Zacarie
+messages, Burcart l'archevesque de Bourges[172] et Fourré son chapelain,
+pour demander conseil de la cause des roys de France qui en ce tems
+estoient: «Lequel devoit estre mieux roy, ou celui qui nul povoir n'a voit
+au royaume, né en portoit fors le nom tant seulement, ou celui par qui le
+royaume estoit gouverné et qui avoit le povoir et la cure de toutes
+choses.» Et l'apostole lui remanda que celui devoit estre roy apelé, qui le
+royaume gouvernoit et qui avoit le souverain povoir. Lors donna-il sentence
+que le prince Pepin fust couronné comme roy.
+
+ Note 171: _Eginh. Ann., A° 749_.
+
+ Note 172: _De Bourges_, de Wurtzbourg en Franconie.--_Fourré_ ou
+ _Folrade_.
+
+[173]En cette année mesme fu roy clamé par la sentence le pape Zacarie et
+par l'élection des François. Oint fu et sacré en la cité de Soissons par la
+main saint Boniface le martir, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur
+sept cent cinquante. Childeric, qui roy estoit apelé, fu tondu et mis en
+une abaïe. Puis régna le roy Pepin quinze ans, quatre mois et vingt jours.
+Si avoit, devant ce, tenu la seignourie du palais et du royaume puis la
+mort Charles Martiaus son père, dix ans.
+
+ Note 173: _Eginh. Ann., A° 750_.
+
+
+XXIX.
+
+ANNEE: 752.
+
+_Coment le roy Pepin desconfit les Saisnes_.
+
+
+[174]En l'année après ce qu'il fut couronné, assembla-il ses osts et entra
+en Sassoigne. Et jà soit ce que les Saisnes se deffendissent vertueusement
+en l'entrée de leurs terres, toutes voies donnèrent-ils lieu[175] et s'en
+fouirent desconfis. Et le roy chevaulcha tout outre jusques à un lieu qui
+est appellé Rimi, qui siet sur le fleuve de Wisaire[176]. En celluy ost fu
+occis l'archevesque Hildegare. Lors se mist le roy au retour, quant la
+terre eut gastée. Ainsi qu'il s'en retournoit, il lui fu conté que
+Griffon, son frère, qui au duc Gaifier s'en estoit foui, estoit tué, et
+coment et par qui il avoit esté occis.
+
+ Note 174: _Eginh. Ann., A° 751, 752, 753_.
+
+ Note 175: _Donnèrent-ils lieu_. Cédèrent-ils la place, ou, comme dit
+ le peuple: _Fichèrent-ils le camp_.
+
+ Note 176: _Wisaire_. Le Weser.
+
+[177]En ce temps, fit le roy Pepin corriger et amender les chans et le
+service des églyses de France, par l'estude et l'autorité de Rome. Remi
+l'archevesque de Rouen, frère le roy, florissoit en ce temps en bones
+euvres.
+
+ Note 177: Cet alinéa n'est pas traduit des _Annales d'Eginhard;_
+ mais on trouve la preuve du fait qu'il rapporte dans une lettre du
+ pape Paul Ier à Pepin, insérée au 5ème vol. des _Historiens de
+ France_, pag. 531.
+
+En celluy an vint en France le pape Estienne au roy Pepin, en la ville de
+Carisi. La cause de sa voie fu qu'il requéroit aide et deffense pour luy et
+pour l'Églyse de Rome contre les Lombars. Après luy vint Charlemaines, le
+frère du roy, qui estoit moine de saint Beneoit de Mont-Cassin, par le
+commandement de son abbé, pour prier le roy son frère que il ne s'accordast
+mie au pape, né ne se consentist à sa requeste. Mais on cuida que il ne fit
+pas ce de bonne volenté; car il ne osoit contredire le commandement de son
+abbé, né l'abbé celuy du roy des Lombars qui ce luy avoit commandé.
+
+Ce roy, qui Aistulphe avoit nom, faisoit trop de griefs aux Romains, car il
+vouloit avoir le treu[178] de chascun chef. [179]Le roy Pepin se consentit
+toutes voies à la requeste du pape et receut luy et l'Églyse en sa garde et
+defense. Le pape l'enoint et sacra à la royalle dignité luy et ses deux
+fils Charles et Charlemaines en l'églyse de Saint-Denis en France; et les
+conferma en tele manière que luy et toute sa ligniée tenissent la dignité
+du royaume à tous jours mais, par héritage; et escomenia tous ceulx qui
+encontre seroient ou qui force y feroient. Tout l'hiver demoura ce pape en
+France.
+
+ Note 178: _Le treu_. Le tribut. C'est précisément ce que nous payons
+ aujourd'hui sous le nom de _contribution personnelle_. Ce dernier mot
+ est bien moins révoltant.
+
+ Note 179: _Eginh. Annal., A° 754_.
+
+_Incidence_. En cet an fu martirié en Frise saint Boniface, archevesque de
+Mayence, qui là estoit envoié en prédication.
+
+
+XXX.
+
+ANNEES: 755/759.
+
+_Comment le roy Pepin et tout son ost entra en Lombardie et desconfist les
+Lombars_.
+
+
+[180]Le roy Pepin envoia ses osts et assembla, quant la nouvelle saison fut
+venue, pour entrer en Lombardie, et requerre la droiture saint Père envers
+le roy des Lombars[181], à la requeste le devant dit apostole Estienne. Les
+Lombars rassemblèrent tous leurs efforts pour contrester au roy et aux
+François et pour deffendre l'entrée de Lombardie. Au devant leur vindrent à
+l'entrée des montaignes, et leur rendirent forte bataille, mais toutes
+voies furent-ils desconfis et s'enfuirent. Et les osts des François
+passèrent oultre assés légièrement, tout fust le passage grief[182].
+
+ Note 180: _Eginh. Annal. A° 755_.
+
+ Note 181: _La droiture_, etc. Et soutenir les droits de saint Pierre
+ contre le roi des Lombards.
+
+ Note 182: _Tout fust_. Bien que fust, etc.
+
+Quant ils eurent les montaignes passées et ils furent ès plains de
+Lombardie, le roy Aistulphe et ses Lombars ne les osèrent atendre en
+bataille, ains se mistrent en la cité de Pavie et furent dedens assis: né
+le roy Pepin ne se voult lever du siège jusques à tant que le roy Aistulphe
+lui eut donné feauté et juré et donné quarante ostages que il rendroit son
+droit à l'Églyse de Rome. Quant la besoigne fut ainsi conformée par
+serement et asseurée par ostages, le roy retourna en France; l'apostole
+fist conduire à Rome à grant compaignie de François. Charlemaines, le frère
+au roy, qui moine estoit, estoit venu en France pour empescher la besoigne
+l'apostole, si comme il est dit dessus, et demoura en la cité de Vienne
+avec sa serourge la royne Berthe. Là le prist une fièvre et fut mort avant
+que le roy feust retourné de l'ost de Lombardie. Et le roy fist le corps de
+luy atourner et porter à Mon Cassin où il avoit receu l'abit et fait
+profession.
+
+[183]Aistulphe, qui en l'année devant avoit juré au roy et donné ostages et
+ses barons liés avec lui par serement, que ils tiendroient et garderoient
+la droiture et la doctrine de l'Églyse de Rome, ne tint guères bien son
+convenant; car il n'accomplit onques chose qu'il eust promise. Pour ce
+semont ses osts le roy Pepin et entra à grant force en Lombardie. Le roy
+Aistulphe assist, ainsi comme il eut fait devant, en la cité de Pavie; par
+force le contraignit à ce que il tenist ce que il avoit devant promis et
+juré à l'Églyse, et luy rendist Pentapole et Ravenne et toutes les
+appartenances; et le roy les rendit à l'apostole et à l'Églyse de Rome.
+Atant retourna en France.
+
+ Note 183 _Eginh. Annal. A° 756_.
+
+Et quant le roy Pepin s'en fu retourné, le roy Aistulphe ne se pena pas
+tant d'acomplir ce que il avoit promis, comme il fist de changer et de
+rappeler ce que il avoit acompli: mais nostre Seigneur mit conseil en sa
+besoigne meisme, et luy empescha son divers[184] propos: car il chaït de
+son cheval le jour qu'il chaçoit au bois; de celle froissure le prist une
+maladie et mourut. En pou de temps après, le royaume receut ung prince de
+son palais qui avoit nom Desier, si règna puis dix-huit ans.
+
+ Note 184: _Son divers propos_. Sa résolution inconstante.
+
+[185]En ce temps vindrent au roy les messages Constantin, l'empereur de
+Constantinoble, au chastel de Compiègne où le roy estoit adonc au général
+parlement. Riches présens luy apportèrent de par leur seigneur. Entre les
+autres choses lui eut envoyé unes orgues de merveilleuse beauté. La meisme
+nuit, Thasille, le duc de Bavière, vint à grant compaignie des plus nobles
+de son païs. Là devint son homme et mist ses mains entre les siennes, selon
+la coustume françoise, et luy jura feauté à luy et à ses deux fils Charles
+et Charlemaine. Le serment qu'il eut fait au roy renovella puis sur le
+corps saint Denis et sur le corps saint Germain de Paris et sur le corps
+saint Martin de Tours, et promist qu'il porteroit foy et loyauté au roy et
+à ses deux fils comme à ses seigneurs, tous les jours de sa vie. Et tous
+les princes et les plus grans de Bavière qui avec lui estoient venus
+firent ce meisme serement sur les devant dis corps sains.
+
+ Note 185: _Eginh. Annal. A° 757_.
+
+[186]Le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne; mais les Saisnes lui
+contrestèrent et deffendirent vertueusement leurs forteresses et leurs
+chasteaux. Toutes voies furent-ils reculés et desconfis, et entra le roy en
+leurs terres par le passage qu'ils deffendoient. Quant ils furent oultre
+passés, ils combatirent communément ensemble; mais moult y eut des Saisnes
+occis. Si, furent contrains à ce que ils promistrent à faire la volenté du
+roy oultréement; et sa volenté si fut telle, que ils vendroient chascun an
+en sa court au général parlement, pour luy honorer et présenter trois cens
+chevaulx de pris. Ceste chose jurèrent tenir, en la manière de leur païs.
+Quant le roy les eut de ce treu chargés, il retourna en France.
+
+ Note 186: _Eginh. Annal. A° 758_.
+
+[187]Lors receut le roy ung fils, Pepin fut appellé comme son père. Mais il
+mourut au tiers an de son aage. En celle année, célébra le roy la solemnité
+de Noël en ung lieu qui est nommé Longlare[188]; la Pasque en ung autre qui
+est appelle Jopila; n'onques de toute celle année ne chevaucha hors du
+royaume.
+
+ Note 187: _Eginh. Annal. A° 759_.
+
+ Note 188: _Longlar_. C'est _Glare_, dans la forêt des Ardennes, et
+ dans le diocése de Liège.--_Jopila_, ou _Jopil_, étoit une autre
+ maison royale à peu de distance de Liège, sur la Meuse.
+
+[189]Le duc Gaiffier d'Acquitaine esmut le mautalent[190] du roy contre
+luy, pour ce que il recevoit les rentes en sa terre des églyses qui
+estoient establies soubs le roy, né rendre ne les vouloit aux menistres du
+roy[191], combien que le roy le fist admonester par ses propres messages.
+Pour ce, esmut ses osts et entra en Acquitaine pour la cause des églyses
+deffendre et pour restablir les choses que le duc avoit saisies. En ung
+lieu qui est appelle Thedoad fist le roy logier son ost. Le duc Gaiffier
+qui à luy n'osa estriver par bataille ly manda par ses messages que il
+estoit prest d'obéir du tout à sa volenté, et de rendre aux églyses ce que
+il avoit du leur; et de ce lui donroit teles séurtés comme il demanderoit.
+Et pour ce que il fust plus certain de ces convenances, il metroit par
+devers luy deux des plus nobles hommes d'Acquitaine, Algaire et Ytherie.
+Par ceste offre apaisa le courage du roy qui trop estoit courouciés contre
+luy, tant qu'il se tint de faire bataille contre luy par les ostaiges que
+il luy livra. Son ost départit à tant et retourna en France. En la ville de
+Carisi yverna et célébra la solennité de Noel et de Pasques.
+
+ Note 189: _Eginh. Annal. A° 760_.
+
+ Note 190: _Mautalent_. Ressentiment.
+
+ Note 191: Cette phrase est mal entendue. Il ne s'agit pas des
+ ministres du roi, mais plutôt des directeurs ecclésiastiques des
+ biens dont Pepin étoit l'avoué, le protecteur reconnu. «Waifarius,
+ cùm res quæ in suâ potestate erant, et ad ecclesias sub manu Pipini
+ regis constitutas pertinebant, rectoribus ipsorum venerabilium
+ locorum reddere noluisset....»
+
+[192]Le duc Gaiffier désiroit moult que il fust vengié en aucune manière
+des dommaiges que l'ost de France luy avoit fait, et jà soit ce que il eust
+au roy serement et ostages livrés de obéir à sa volenté, un pou de temps
+après envoya-il son ost jusques en la cité de Châlons en Bourgoigne, pour
+gaster le païs. Le roy sceut ce, qui adont tenoit parlement en une ville
+qui est appellée Durie[193]. Il retourna en Acquitaine à grant gent et à
+grant apareillement de bataille. Aucuns chasteaux prist par force desquels
+fuient les nobles Borbon, Canitille et Cleremont[194]. Aucuns se rendirent
+sans assault, pour ce que ils estoient trop souvent grevés par siége et par
+bataille. Tout ce que François trouvèrent hors des forteresces,
+gastèrent-ils par feu. Jusques à la cité de Limoges conduisit le roy son
+ost, en dégastant tout devant luy, et puis retourna en France, en la ville
+de Carisi. Illec célébra la solennité de Noël et de Pasques. En cel ost fut
+l'ainsné de ses fils qui puis tint le royaume et l'empire après son décès.
+
+ Note 192: _Eginh. Annal. A° 761._
+
+ Note 193: _Durie_. C'est _Duren_, dans le diocèse de Julliers.
+
+ Note 194: «Quædam oppida atque castella.... in quibus præcipua fuere
+ _Burbonis, Cantilla, Clarmontis_.» C'est Bourbon, Clermont en
+ Auvergne, et Chantel le Castel, aujourd'hui petite ville du
+ département de l'Allier.
+
+
+XXXI.
+
+ANNEES: 762/768.
+
+_Comment le duc Gaiffier fut occis, et de la mort le roy Pepin_.
+
+
+[195]En toutes manières désiroit le roy Pepin que la guerre qu'il avoit
+commenciée envers Gaiffier le duc d'Acquitaine feust à la fin menée. Ses
+osts assembla et entra à grant force en sa terre. Grant partie du temps
+d'esté despendit en ostoier; la cité de Bourges prist et le chastel de
+Touars. A tant retourna en France. En une ville qui a nom Gentilli[196]
+yverna et célébra la solennité de Noël et de Pasques.
+
+ Note 195: _Eginhardi Annales. A° 762_.
+
+ Note 196: C'est le village de _Gentilly_, aujourd'hui distant d'une
+ lieue des barrières de Paris.
+
+[197]En ce point se combatirent contre ses gens Chilpingue le conte
+d'Auvergne et Amigue le conte de Poitiers; mais il[198] et moult de leurs
+gens furent occis.
+
+ Note 197: _Sigeberti Chronicon. A° 765_.
+
+ Note 198: _Il_. Eux.
+
+[199]Quant la nouvelle saison fut revenue, que l'on put ostoier, le roy
+assembla général parlement de ses barons en la cité de Nevers. Après le
+parlement, assembla ses osts de toutes parts et entra en Acquitaine; toute
+la terre cercha jusques à la cité de Caors, en dégastant tout le païs
+devant luy par fer et par feu, et quanqu'il trouvoit devant ses
+forteresses; par la cité de Limoges retourna en France sain et sauf, luy et
+tout son ost. De cel ost se despartit Thassille le duc de Bavière, et faint
+qu'il estoit malade; en son païs retourna, et se départit de l'aliance et
+de l'ommage du roy, et proposa que jamais en la court ne revendroit. Le roy
+départit son ost et séjourna cel yver en une ville qui estoit nommée
+Longlaire[200]: là, célébra la solennité de Noël et de Pasques.
+
+ Note 199: _Eginh. Annal. A° 763_.
+
+ Note 200: _Longlaire_, ou _Longulaire_; aujourd'hui _Glare_.
+
+Incidence.--En celle année fu l'yver si aspre et si fort, que on ne
+recordoit pas que nul eust oncques veu si grant né si cruel.
+
+[201]Le roy avoit deux divers propos pour deux diverses guerres qu'il avoit
+entre mains. Celle d'Acquitaine qui si long-temps avoit duré et une autre
+nouvelle contre le duc Thassille de Bavière qui son hommage avoit brisié et
+s'estoit départi de sa féauté. Grant parlement assembla de ses barons en
+une cité qui avoit nom Garmacie[202]. Toute celle année se tint en son
+royaume sans ostoier. En la ville de Carisi célébra la solennité de Noël et
+de Pasques. Éclipse de souleil fut en cel an en la première nonne de may,
+entour l'eure de midi[203]. De tout cel an ne se mut le roy de son royaume
+né pour la guerre de Bavière né pour celle d'Acquitaine qui encore n'estoit
+finée: mais après tint général parlement à Atigni, et célébra la solennité
+de Noël et de Pasques à Ais-la-Chapelle, à grant compaignie de ses barons.
+
+ Note 201: _Eginh. Annal. A° 764_.
+
+ Note 202: _Garmacie_. Latin: _Wormacia_. Aujourd'hui _Worms_.
+
+ Note 203: _Eginh. Annal. A° 765_.
+
+[204]Quant la nouvelle saison revint, le roy tint général parlement en la
+cité d'Orléans, pour recommencier la guerre contre le duc Gaiffier; son ost
+assembla et entra en Acquitaine; le chastel d'Argent[205] referma que le
+duc Gaiffier avoit abatu: ce chastel et aucunes cités avoit abatues et
+craventées jusqu'à terre, pour ce qu'il pensoit bien qu'il ne pourroit
+longuement durer contre la force du roy. En la cité de Bourges mist le roy
+garnison. A tant retourna en France; la solennité de Noël célébra en une
+ville qui a nom Saumonci, et la solennité de Pasques à Gentilli.
+
+ Note 204: _Eginh. Annal. A° 766_.
+
+ Note 205: _Argent_. Plus tard Argenton.
+
+[206]En celle année fu fait question entre l'Églyse d'Orient et celle
+d'Occident, c'est-à-dire entre les Griecs et les Latins, de la sainte
+Trinité et des ymages des Sains. Pour celle question déterminer assembla le
+roy grant conseil des prélas en la ville de Gentilli. Quant ce conseil fut
+finé, après Noël, le roy esmut son ost et entra en Acquitaine; par la cité
+de Narbonne s'en ala, et puis par Thoulouse; Ale le blanc et Gaieste prist,
+et toutes les contrées mist à sa seigneurie, puis retourna par Vienne: là
+célébra la solennité de Pasques. Tant ostoia à mont et à val, que la saison
+fu jà oncques passée; son ost qui trop estoit travaillé fist un peu de
+temps séjourner, puis mut au mois d'aoust, pour faire le demourant de la
+guerre d'Acquitaine. Par Bourges retourna et fist parlement de ses barons;
+puis mut et ala outre le fleuve de Gironde. Tout le païs d'entour Limoges
+destruist par feu et par occision. Maint chastel et maintes forteresces
+prist. Tout Agenois, tout Angoulesme, tout Pierregort mist en sa subjection
+et prit tous ses ennemis qui se deffendoient en fosses et en
+cisternes[207]. Et si prisrent ses gens Remistaine frère le duc Gaiffier et
+oncle le duc Heudon, qui de son neveu s'en estoit à lui fui, et puis de lui
+à Gaiffier. Pendre le fit à un gibet quant il eut sa trahison apperçeue.
+[208]Lors retourna le roy de France en son royaume, et départit ses osts
+pour le temps de yver qui approchoit. En la cité de Bourges se tint et y
+célébra la solennité de Noël. Là vint à luy ung message qui luy nonça la
+mort de l'apostole Estienne[209].
+
+ Note 206: _Eginh. Annal. A° 767_.
+
+ Note 207: _Sigiberti Chronicon. A° 766_, d'après le continuateur de
+ Fredegaire. Eginhard dit simplement que Remistain fut pris.
+
+ Note 208: _Eginh. Annal. A° 767_.
+
+ Note 209: _Estienne_. Cette faute de copiste se retrouve dans tous
+ les manuscrits. C'est _Paul_ qu'il falloit écrire, avec Eginhard.
+
+[210]En ce meisme lieu, luy vindrent les messages Amurmoine le roy
+d'Espaigne. Présens luy aportèrent de par leur seigneur qui luy mandoit
+amour et aliances.
+
+ Note 210: _Sigibert Chronico. A° 766_. Cet écrivain écrit
+ _Amyrnomon_, et continuateur de Fredegaire _Amormuni_.
+
+[211]Au nouvel temps que le roy vit bien que la saison fust convenable pour
+ostoier, il assembla son ost de toutes pars pour mener à fin la guerre
+d'Acquitaine. Droit vers la cité de Xaintes s'achemina; mais avant qu'il
+parvenist là, fu prise la mère le duc Gaiffier, sa sereur et ses niesces,
+et amenées devant le roy: en grant debonnaireté les receut et commanda
+qu'elles feussent honnourablement gardées. Puis mut pour passer oultre le
+fleuve de Gironde. Là li revint au devant ung chevalier qui Érovique[212]
+avoit nom. Si se rendit à luy et une autre des seurs au duc Gaiffier. Puis
+que le roy eut ainsi sa volonté faite par toute Acquitaine, il retourna à
+ung chastel qui a nom Cels[213] pour célébrer la solennité de Pasques.
+
+ Note 211: _Eginh. Annal. A° 768_.
+
+ Note 212: _Erovique_. Latin: _Eberwicus_, ou _Ebrovicus_.
+
+ Note 213: _Cels_, ou _Sels_, château situé sur les bords de la Loire.
+
+Quant la feste fu passée, il prit sa femme la royne Berthe et toute sa
+mesnie et s'en ala à la cité de Xaintes: ilec la laissa et mut moult
+hastivement après le duc Gaiffier; né oncques puis ne voult retourner
+jusques à tant qu'il fust occis.
+
+[214]L'istoire ne parle pas de la manière de sa mort: mais aucunes
+croniques disent ci-endroit qu'il fu occis de sa gent meisme, pour ce que
+ils cuidoient acquerre la grâce le roy. Occis fu en Pierregortois. Le roy
+prist un aournement d'or et de pierres précieuses que il mettoit en ses
+bras aux festes solempneles que on appelle encore les bous[215] Gaiffier;
+et les fist pendre en signe de victoire en l'églyse Saint-Denis de France,
+devers le maistre-autel, qui encore y sont. Mais ils pendent maintenant
+desoubs les bras du crucefis d'or.
+
+ Note 214: _L'istoire_, c'est-à-dire les Annales d'Eginhard et sa vie
+ de Charlemagne. On peut considérer la fin de cet alinéa comme une
+ parenthèse de notre traducteur; elle prouve le soin qu'il mettoit à
+ exposer tous les faits transmis. Les _Aucunes chroniques_ sont celles
+ du continuateur de Fredegaire, les Annales des Francs, publiées par
+ Lambecius dans son admirable _Bibliotheca Cæsarea Vindobona_, et
+ enfin la Chronique de Sigebert. J'ignore le premier auteur de
+ l'histoire des _pendants_ donnés à l'abbaye de Saint-Denis. C'étoit
+ sans doute une tradition conservée dans les archives de l'abbaye, et
+ sur laquelle on peut en croire notre moine traducteur.
+
+ Note 215: _Les bous_. Les pendants.
+
+[216]Quant le duc Gaiffier fu occis et le roy eut sa guerre affinée, il
+retourna en la cité de Xaintes. En tant comme il demoura là, une enfermeté
+le prist. Mais avant qu'il agrevast plus, il se fist porter en la cité de
+Tours. Là fit ses oroisons devant le corps monseigneur saint Martin de
+Tours; après se fist porter à Paris. D'ilec en avant le prist la maladie si
+fort à engreger qu'il ne vesquit puis sé petit non. De ce siècle trespassa
+en l'uitième calende d'octobre, au quinziesme an de son règne, en l'an de
+l'Incarnacion sept cens soixante-huit, et fut mis en sépulture en l'églyse
+monseigneur Saint-Denis en France. (A dens fu concilié au sarqueus, une
+croix dessous la face et le chief tourné devers Orient. Si dient aucuns
+qu'il voult ainsi estre ensépulturé, pour le pechié de son père qui les
+dismes avoit tollues aus églyses)[217].
+
+ Note 216: _Eginh. Annal. A° 768._
+
+ Note 217: Cette parenthèse est du traducteur, qui nous apprend, en
+ voulant présenter une explication salutaire, la pose de Pepin dans
+ son royal tombeau de Saint-Denis.
+
+Deux fils laissa hoirs de son royaume, desquelx l'istoire a jà fuit
+mention, Charles et Charlemaines. Par le conseil et par l'assentement des
+François furent ambedui couronnés, Charles l'ainsné en la cité de Noyon, et
+Charlemaines en la cité de Soissons. Charles s'en ala à Ais-la-Chapelle.
+Là célébra la solennité de la Nativité, et en la cité de Rouen célébra
+celle de Pasques.
+
+
+_Cy fine le quint livre des Chroniques de France._
+
+
+
+
+
+Ci commencent les fais et la vie du glorieus prince Charlemaines; en partie
+par la main Eginaus son chapelain, et en partie par l'estude Turpin,
+arcevesque de Rains; qui présens furent avec lui par tous ses fais, en
+divers temps, et sont tesmoins de sa vie et de sa conversation. Cil Eginaus
+nous descript sa vie jusques aux fais d'Espaigne; et le seurplus nous
+détermine l'arcevesque Turpin jusques à la fin de sa vie; lequel fu certain
+des choses qui avindrent, comme cil qui tousjours fu présens avec lui, par
+tout là où il estoit.
+
+
+
+
+LE PREMIER LIVRE DES FAIS ET
+DES GESTES LE FORT ROY
+CHARLEMAINES.
+
+ * * * * *
+
+I.
+
+ANNEE: 768.
+
+_De celui qui les gestes descrit, et de la manière du vivre des anciens
+reps de France_.
+
+
+[218]Or dit doncques Eginaus chapellain[219] et nourri ou palais mon
+seigneur le victorieux prince et le très-renommé empereur, ay proposé à
+descripre ses meurs et sa vie, à l'aide de notre Seigneur, au plus
+briesvement que je pourrai, et [220]meismement ceulx qu'il fist, puis que
+il vint à terre tenir et qu'il eut receu son royaume. Car ceus ne sont pas
+en mémoire que il fist au temps de s'enfance en Espagne entour Gallafre, le
+roy de Tollete.[221] Si est profitable chose de retenir par escripture les
+victoires et les fais de si grant prince, pour ce que son nom et sa
+renommée ne soient mis en oubli; si que les roys et les princes crestiens
+puissent prendre exemple à sa vie et sa conversation. Griefve chose seroit
+à laisser cette œuvre par mon deffault et par ma négligence, quant je
+savoie que nul ne le savoit plus certainement de moy qui présent y avoie
+esté et veu de mes propres yeulx, et pensay que nul autre de moy ne les
+avoit escriptes[222]. Une autre cause raisonnable m'esmeut qui bien me doit
+souffire toute seule à ce que je soye tenu à descripre sa vie, c'est que il
+me nourrit. Et la très-grant amour que il avoit tousjours à moy et je à luy
+et à tous ses enfans, puis celle heure que je me commençay premièrement à
+converser en son palais, me contraint et lie à ce que je monstre par œuvres
+après sa mort la bonne volenté que j'eus en luy quant il vivoit; et je
+seroie noté et coupable d'ingratitude sé je ne me recognoissoie[223] aux
+honneurs et aux bénéfices qu'il m'a fais en sa vie.
+
+ Note 218: Ce premier alinéa est extrait du Prologue de la vie de
+ Charlemagne par Eginhard. Le titre de tout l'ouvrage, tel que Dom
+ Bouquet l'a donné dans le cinquième volume des Historiens de France,
+ p. 88, est: _Vita et conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli
+ regis Magni atque invictissimi augusti_. On verra que notre
+ traducteur n'a pas seulement suivi dans ce premier livre le texte
+ d'Eginhard; il a fréquemment recouru pour le compléter aux Annales
+ également attribuées, avec assez de raison, au même Eginhard; il a de
+ plus compulsé Sigebert et plusieurs autres autorités que nous aurons
+ soin d'indiquer en leur place.
+
+ Note 219: _Chapellain_. Eginhard ne dit pas cela, mais seulement:
+ _Domini et nutritoris mei._
+
+ Note 220: _Meismement_. Surtout.
+
+ Note 221: Cette parenthèse est le fait de notre traducteur, ou du
+ moins elle étend le texte du quatrième paragraphe d'Eginhard, ainsi
+ conçu: «De cujus nativitate atque infantiâ vel etiam pueritiâ, quia
+ neque scriptis usquam aliquid declaratum est, nec quisquam modo
+ superesse invenitur, qui horum se dicat habere notitiam, scribere
+ ineptum judicans,» etc. Mais les chanteurs et les poètes s'emparèrent
+ plus tard de cette partie oubliée de la vie de Charlemagne. Nous
+ avons conservé plusieurs chansons de geste des XIIème et XIIème
+ siècles, dans lesquels on voit Charlemagne obligé de quitter la
+ France par la trahison des grands du royaume ou des bâtards de Pepin;
+ se réfugier en Espagne, prendre service auprès du roi Galafre de
+ Tolède, épouser la fille de ce prince et revenir enfin conquérir ce
+ royaume. C'est à ces fables, regardées comme presque authentiques,
+ que notre traducteur fait ici allusion dans cette parenthèse.
+
+ Note 222: _Et pensay que_. La latin porte: _Et ne pouvois être assuré
+ que_. «Liquidè scire non potui.»
+
+ Note 223: _Sé je ne me recongnoissoie_. C'est-à-dire: _si je ne
+ témoignois pas ma reconnoissance_. «Si tot beneficiorum immemor....»
+
+(Cy endroit nous convient aucunes choses toucher briefment qui devant ont
+esté dictes, pour plus plainement descendre à nostre matière.) [224]La
+génération des Mérovées de laquelle les François souloient prendre leurs
+rois, dura jusques au temps d'un roy qui eut nom Childérich, qui par le
+commandement le pape Estienne fu déposé et tondu en une abaïe, à ce temps
+que Pepin, qui puis fu roy, estoit encore maistre du palais. Si sembloit
+bien que la lignie estoit jà faillie en lui-mesme, car ce roy n'estoit de
+nulle vigueur né digne de louenge nulle; sans nul pouvoir portoit nom de
+roy tant seulement.
+
+ Note 224: _Eginh. vita Car. Mag. I_.
+
+Le prévost du palais, qui estoit lors appelle le greigneur seigneur de la
+maison[225], avoit en sa main le pouvoir et la richesse du royaume; au roy
+suffisoit le nom tant seulement. En la chaiere séoit, la barbe sur le pis
+et les cheveux espars sur les espaules, et monstroit par dehors semblant de
+seigneurie. Les messages qui de diverses parties venoient à court oyoit-il,
+et leur donnoit telle response connue on lui enseignoit ou commandoit,
+ainsi comme sé ce fust de son auctorité. Le comte du palais lui
+admenistroit ses dépens comme il cuidoit bien faire. Riens propre n'avoit
+fors une petite villète de petite apparence et un manoir où il séjournoit
+toujours yver et esté, et avoit aucunes villes où il avoit rentes, pour
+tenir aucuns sergens, pour lui admenistrer ce qu'il convenoit. S'il alloit
+en aucun lieu pour aucune aventure, il se faisoit charier à un chariot de
+beufs ou à bugles aussi[226], comme un païsant. Ainsi alloit au palais, ou
+à la commune assemblée du peuple qui une fois l'an estoit faite pour le
+commun proufit du royaume. Après repairoit là en sa maison toute l'année.
+Et le quens du palais procuroit de toutes les besoingnes du royaume et
+loing et près.
+
+ Note 225: _De la maison_. «Palatii præfectos, qui majores-domus
+ dicebantur.» Notre traduction vaut mieux que celle de M. Guizot: «Les
+ préfets du palais qu'on appeloit _maires du palais_.»
+
+ Note 226: _Ou à bugles aussi_. C'est un contre-sens; il failloit:
+ _Par un bouvier_. «Bubulco, rustico more, agente.»
+
+[227]En tel estat estoit le roy Childérich au jour qu'il fu desposé, et le
+prince Pepin père Charlemaines tenoit la seigneurie du palais ainsi comme
+par héritage. Car son ayeul Pepin-le-Brief[228] et son père Charles-Martel,
+l'avoient ainsi tenue devant; et avoit-il toute France délivrée des
+Sarrasins et des mescréans par deux batailles, dont l'une fu faitte en
+Acquitaine, et l'autre fu faitte en Nerbonnoys sur le fleuve de Biere[229].
+En si très-grant plenté Sarrazins estoient venus des contrées d'Espaigne
+qu'il en occist en une bataille quatre cent et vint et cinq mille. Et ceulx
+qui s'en eschappèrent par fuite s'enfuirent arrière en Espaigne sans
+espérance de retour. La seigneurie du palais qui de son père lui estoit
+descendue admenistroit noblement le prince Pepin. Cet honneur souloit estre
+donné anciennement aux personnes les plus nobles du royaume et aux plus
+puissans du lignage. Cette seigneurie tint Pepin de son ayeul et de son
+père et de son ainsné frère Charlemaines soubs le roi Childérich, à la paix
+et la concorde de tout le royaume; car Charlemaines se rendit pou après
+qu'il eut régné en une abaïe qu'il eut fondée à Rome, en un lieu qui a nom
+Monsorat; en l'onneur de saint Sylvestre la fonda, pour ce qu'il se
+tapissoit en ce lieu au temps de persécution. Charlemaines guerpit puis ce
+lieu et se mist en l'abaïe de Mont-Cassin, pour ce que les gens et les
+nobles de France qui là aloient le visitoient trop souvent.
+
+ Note 227: _Eginh. vit. C. M_.--II.
+
+ Note 228: _Pepin-le-Brief_. On se rappelle que nos chroniques
+ désignent toujours ainsi _Pepin d'Heristal_, et non pas le fils de
+ Charles Martel.
+
+ Note 229: _Biere_. «Birra fluvius.» C'est la _Berre_, rivière qui
+ coule à trois lieues de Narbonne. La phrase suivante n'est pas
+ traduite d'Eginhard.
+
+[230]A l'apostole qui lors estoit, demanda le prince Pepin, lequel devoit
+estre roi de France ou cil qui de rien ne servoit, fors de séjourner, né
+nulle cure n'avoit des besoignes du royaume, ou cil qui toute avoit la cure
+et près et loing, et par qui le royaume estoit tout gouverné. Et le pape
+lui remanda que cil devoit estre roy qui du tout avoit le pouvoir et la
+cure du royaume. Et dont lui conferma l'onction et la couronne du royaume
+et si fu roy en telle manière[231].
+
+ Note 230: Cet alinéa est traduit des Annales d'Eginhard, A° 750.
+
+ Note 231: Dans l'admirable exemplaire de nos chroniques, fait pour
+ Charles V, il est remarquable qu'on a raturé les premiers mots de
+ cette phrase pour y substituer: _Par les barons de France fut esleu
+ et ainsi, etc_. Cette correction est du même siècle que le corps de
+ l'écriture.
+
+Après le décès du roy Pepin régnèrent ses deux fils Charles et
+Charlemaines, et départirent le royaume en telle manière que chascun régna
+en sa partie.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 768.
+
+_Des cinq batailles que il fist contre divers gens_.
+
+
+[232]La première bataille qu'il emprist fu contre le duc Gaiffier
+d'Acquitaine, que son père le roi Pepin n'avoit pas encore bien menée à
+fin, si comme nous proposons à dire ci après plus plainement.
+
+ Note 232: _Eging. vit. C. M_.--V.
+
+[233]Quant cette guerre fu finée et du tout achevée, il emprist après
+bataille contre les Lombars, à la prière l'apostole Adrien, pourcequ'ils
+déshéritoient l'Églyse de Rome. Cette guerre meisme avoit commenciée le roi
+Pepin son père, à la requeste de l'apostole Estienne, contre le roy
+Aistulphe que il assist en la cité de Pavie et le contraint à ce qu'il jura
+rendre à l'Églyse de Rome tout quanque il luy avoit tollu. Mais le roy
+Charlemaines, puis qu'il eut la guerre entreprise, ne fina jusques à tant
+qu'il prist le roy Desier et son fils Adagisse et envoyez en essil, et
+Ruogause, le prévost de la duché d'Acquilée[234] qui contre lui
+appareilloit guerre; de tout le royaume de Lombardie ordonna à sa volonté
+et le donna à un sien fils qui avoit nom Pepin.
+
+ Note 233: _Eginh. vit. C. M_.--VI.
+
+ Note 234: _Le prevost de la duchée d'Aquilée_. «Ruodgandum
+ Forojuliani ducatûs præfectum.» C'est le _Frioul_.
+
+[235]Après ces deux guerres fut reprise la tierce contre les Saisnes qui
+estoit ainsi comme entrelaissiée. Guerre n'eut oncques le roy plus longue
+né plus cruelle, né qui plus grevast né traveillast le peuple de France.
+Car les Saisnes, qui sont crueulx par nature, et qui au temps de lors
+estoient encore mescréans et contraires à notre foi, ne tenoient pas à mal
+fait de briser foi né serment, comme ceulx qui n'estoient de nulle foi. La
+raison pour quoi la paix ne pouvoit estre gardée entre les Saisnes et les
+François estoit pour ce que la marche[236] des deux royaumes estoit en
+plaines, fors en aucuns lieux où il a montaignes et boscages. Là faisoient
+souvent tençons, rapines et occasions. Et François qui plus ne peuvent ce
+souffrir coururent sur eus comme sur chiens; lors se prindrent à combattre
+les uns contre les autres, et fu la guerre commencée d'une part et d'autre
+par grant effort qui dura trente-trois ans continuellement, à grant dommage
+des deux parties, et plus grand sans comparaison des Saisnes que des
+François. Si péust la guerre estre légièrement finie sé ne fust la
+déloyauté des Saisnes. Car quant le roy les avoit desconfits si qu'il leur
+convenoit venir à merci, ils ne tenoient pas après né foy né loyauté né
+convenances qui eussent esté, ains recommencioient la guerre quant le roy
+estoit retourné en France. Longue chose seroit à raconter quantes fois ils
+furent vaincus et surmontés par armes et se mistrent du tout en la merci du
+roy et donnèrent tels ostages comme il demandoit. Les messages que le roy
+y envoioit receurent plusieurs fois, et furent aucunes fois si domptés
+qu'ils promistrent qu'ils recevroient la foi crestienne. Mais aussi comme
+ils estoient près et légiers à ce faire, aussi légièrement aloient-ils au
+contraire, si que l'en ne pouvoit pas bien savoir auquel de ces deux choses
+ils estoient plus prests. Au premier an mesme que la guerre fut commencée
+firent-ils ceste mutation. Mais le grand cuer et le ferme propos du roy,
+qui toujours duroit lui-meismes en prospérité et en adversité, ne peut
+oncques estre vaincu par la légièreté qui estoit en eus, né lassé pour
+paine né pour travail. Car il ne souffrit oncques qu'ils portassent sans
+paine nul dommage qu'il receust par eus, que il ne les vengeast tantost, ou
+par luy ou par ses menistres. Toutes voies furent-ils si menés à la parfin,
+que tous les plus grans et les plus nobles qui la guerre avoient toujours
+maintenue vindrent à merci et se mistrent du tout à sa subjection sans
+contredit. Dix mile hommes en prist et femmes et enfans de ceulx qui
+habitoient deçà et delà le rivage d'Albe[237], et les espandit en divers
+lieux parmi le royaume de France[238]. Le roy leur demanda s'ils voulloient
+laissier la mescréandise de leurs idoles et recevoir la foy crestienne, et
+habiter entre François comme un meisme peuple et une meisme gent. A ce
+s'accordèrent volontiers, et ainsi fut la guerre finée qui long-temps avoit
+duré[239]. Le roy ne se combattit contre eus en champ de bataille que deux
+fois. La première si fu de lez une montaigne qui est appellée Osnegi, en un
+lieu qui a nom Theotmell[240]; et la seconde si fu sur le fleuve du
+Haza[241]. Ces deux batailles furent en un meisme mois et assez tost l'une
+après l'autre. Et en ces deux parties de batailles furent-ils si durement
+desconfis, que nul ne fust puis qui osast guerre mener, né contrester à sa
+venue, sé ce ne furent aucuns qui se fioient ès forteresces d'aucuns lieux.
+En ces deux devant dittes batailles furent occis des plus grans et des plus
+nobles du royaume de France et des Saisnes. Au trente-troisiesme an de son
+règne fut cette guerre finée. Si n'avoient pas les François tant seulement
+guerre aux Saisnes, ains leur sourdoient pluseurs batailles et grans en
+diverses parties du monde en un meisme temps qui, par la diligence et par
+le grant cuer du roy, furent si bien et si sagement adménistrées, que l'en
+se doubte lequel fait plus à merveillier, ou la bonne fin et la glorieuse
+fortune, ou le sens et la pacience du roy. Car cette bataille commença deux
+ans devant celle de Lombardie, et fu tousjours maintenue sans cesser; et
+les autres qui en divers lieux estoient sourdies, refurent admenistrées
+sans entrelaissier. Si sage et de si noble cuer estoit le roy qu'il
+n'eschiva oncques travail né ne doubta péril qu'il ne receust les guerres
+et les batailles quant elles y sourdoient. Si sage et si discret estoit en
+recevoir le temps si comme il venoit que jà pour ce ne fut plus eslevé en
+son cuer pour ses grans victoires, né plus mat né plus confus pour nulle
+adversité.
+
+ Note 235 _Eginh. vit. C. M_.--VII.
+
+ Note 236: _La marche_. La limite.
+
+ Note 237: _D'Albe_. De l'Elbe.
+
+ Note 238: _De France_. Ajoutez: _Et de Germanie_.
+
+ Note 239: _Eginh. vit. C. M_.--VIII.
+
+ Note 240: _Theotmell_. «Juxta montem qui Osneggi dicitur, in loco
+ _Theotmell_ nominato.» C'est aujourd'hui Dethmold; en Westphalie, et
+ avant la victoire de Charlemagne, la défaite de Varus avoit déjà
+ illustré les mêmes lieux. M. Guizot a eu bien tort de dire, dans les
+ notes de sa traduction d'Eginhard et d'après les Bollandistes, que
+ Dethmold étoit dans l'évêché d'Osnabruck. Cette ville dépend de
+ l'évêché de Paderborn.
+
+ Note 241: _De Hasa_. C'est la traduction du latin: «_Apud Hasam
+ fluvium_. La _Hase_, rivière de Westphalie.
+
+[242]La tierce de ses batailles fu en Espaigne et en Gascogne, en ce meisme
+temps que celle de Sassoigne duroit moult efforciement. Si trespassa les
+mons de Pirene; chastiaux et cités prist partout là où il ala, puis
+retourna en France, sain et entier à tout son ost, sé ce ne fust un poi de
+meschief qui luy avint à son retour, au trespasser des mons, par le malice
+des Gascons.
+
+ Note 242: _Eginh. vit. C. M_.--IX.
+
+[243]La quarte de ses batailles fu contre les Bretons qui habitent en une
+partie de France par devers Occident, sur la grant mer. Car en ce temps
+n'estoient pas obéissans[244] au royaume de France, (jà soit ce que nous
+trouvons escript ès gestes du roy Dagobert que le roy de cette Bretaigne,
+qui avoit nom Judicael, lui fist hommage de tout son royaume[245]). En
+cette besoigne envoya le roy Charlemaines aucuns de ses princes qui la
+terre mistrent en subjection.
+
+ Note 243: _Eginh. vit. C. M_.--X.
+
+ Note 244 _Obéissans au royaume_. Les textes imprimés d'Eginhard
+ portent: _Dicto audientes non erant_. La traduction de nos chroniques
+ prouveroit qu'il y avoit: _Dicto obedientes_, ce qui vaut évidemment
+ mieux.
+
+ Note 245: Cette phrase est du traducteur.
+ (Voy. _Dagobert I, A° 635_.)
+
+La quinte de ses batailles si fu en Italie, en Puille et en Calabre et en
+terre de Labour, contre le duc Aresige. Mais le duc se mist du tout en sa
+volonté sans bataille faire, et luy envoya ses deux fils, Raymont et
+Grimaut, qui grant avoir luy donnèrent pour avoir sa paix et sa concorde;
+Grimaut le mainsné retint en ostage, et Raymont l'ainsné renvoya à son
+père, et avec luy les messages, pour recevoir la féaulté de la gent de la
+terre. A tant vint à Rome pour l'apostole honnourer et aourer, puis
+retourna en France.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 768.
+
+_Des quatre dernières batailles que il eut en son temps_.
+
+
+[246]La sixième de ses batailles fu contre les Baviers. Celle fu tost
+commencée et tost achevée. L'orgueil et la discorde[247] du duc Thassille
+fut cause de cette guerre, et ce fist-il par l'ennortement de sa femme qui
+estoit fille du roi de Pavie Desier que le roy avoit envoyé en essil. Ainsi
+cuidoit venger son père par son mari. Et pourcequ'il savoit bien qu'il ne
+suffisoit mie à guerroier à si puissant, il fist alliance à une manière de
+gens qui sont appellés Huns. Le roy vint contre luy à grand ost, mais le
+duc vint à lu y à merci quand il vit qu'il ne pourroit durer. Tels ostages
+livra comme le roy demanda: entre les autres un sien fils qui avoit nom
+Theodones. Là jura le duc que jamais contre luy ne seroit, pour nulle chose
+que l'en luy sceust dire.
+
+ Note 246: Tous les manuscrits continuent ce titre de la manière
+ suivante: Et comment il escrut et mouteplia en son temps, et de
+ l'amour que li roys paiens avoient en lui, et de l'onneur que il li
+ portoient en leurs lettres, et des grans présens que il li faisoient
+ en son temps. Mais on ne trouve rien de toute cette partie du texte
+ d'Eginhard, dans le cours du chapitre. Les réviseurs de la traduction
+ l'auront supprimé parce qu'on revoit les mêmes détails dans le
+ troisième livre.
+
+ Note 247: _Eginh. vita. C. M._--XI.--_La discorde_. Latin:
+ _Socordia_. C'est plutôt: _La lâche trahison_.
+
+En cette manière fu cette guerre fenie briefment, que l'en cuidoit que
+longuement deust durer. Le roy manda le duc en pou de temps après, né puis
+ne le laissa arrière retourner. Cette duchée de Bavière né fu puis tenue
+par duc, ains fu gouvernée par conte. Avant que le roy retournast de cette
+voie, il mist bones et devises par le cours d'une eaue entre les Baviers et
+les Alemans[248].
+
+ Note 248 Cette dernière phrase est ajoutée d'après celle-ci de la
+ chronique de Sigebert: «A° DCCLXXXIX, Karolus Coloniæ super Rhenum
+ pontes duos construxit et muniit.»--_Bones et devises;_ bornes et
+ séparations.
+
+[249]La septième bataille que il emprist fu vers les Esclavons. En cel ost
+furent les Saisnes en l'aide du roy, avec les autres nations qui à luy
+obéissoient, jà soit ce qu'ils ne le féissent pas de bonne volonté. Car ils
+le faisoient plus par crainte que par amour. La raison pour quoi le roy
+emprist cette guerre contre les Esclavons fu pourcequ'ils grevoient les
+Abrodiciens[250] qui aux François s'estoient aliés long-temps devant; pour
+ce sembloit au roy qu'il fust tenu à leur aider contre leurs ennemis, et si
+en estoit encore plus esmeu, pource qu'ils ne vouloient cesser à son
+mandement.
+
+ Note 249: _Eginh. vita. C. M.--XII._
+
+ Note 250: _Abrodiciens_. Les Abodrites, ou _Obotrites_, avoient pour
+ ville principale Mecklenbourg.
+
+En ces parties couroit un bras de mer qui vient de la grant mer d'Occident
+et court droit vers Orient; si est si long que nul n'est certain de sa
+longueur. En aucuns lieux à cent milles de large, en aucuns mains[251]. Sur
+ce bras de mer habitent moult de manières de gens, Thamsiens,
+Soionois[252], que nous appellons Normans. Ceulx tiennent le rivage et les
+isles, par devers Septentrion; ceulx de par deçà tiennent les Esclavons et
+les Haistes. De toutes ces manières de gens sont plus nobles et plus
+puissans les Esclavons ausquels le roy appareilloit bataille; contreulx se
+combatit et les chastia si et dompta à sa première venue qu'ils n'osèrent
+plus rien faire contre sa volonté.
+
+ Note 251: Les _pas_ d'Eginhard sont ici assez mal traduits.
+ «Longitudinis quidem incompertæ, latitudinis verò quæ nusquàm centum
+ millia passuum excedat, cùm in multis locis contractior inveniatur.»
+ La plupart des leçons portent même _cent mille lieues de large_, et
+ Dom Bouquet a suivi ce mauvais texte. Au reste, _la mer Baltique_ a
+ plusieurs fois, comme on sait, une largeur de deux cent mille pas.
+
+ Note 252: _Thamsiens_, _Soionois_. Latin: «Dani ac Sucones quos
+ Nordmannos vocamus.»
+
+[253]Après ceste bataille fut l'uitiesine contre les Huns (qui ores sont
+appellés Hongres). Selon l'opinion d'aucuns, ceste fut la plus longue et la
+plus griefve que le roy emprist oncques après celle de Sassoigne, et celle
+qu'il maintint et admenistra tousjours plus efforciement et à plus grant
+appareil. Une seule bataille fist par lui en Pannonnie contre eulx; car ils
+habitoient lors en cette terre. Les autres fist par son fils Pepin, par les
+contes et par les ballifs[254] de ses provinces. Si bien et si sagement fut
+cette guerre admenistrée, que elle fut affinée en l'uitiesme an qu'elle fut
+commenciée.
+
+ Note 253: _Eginh. vit. C. M.--XIII._
+
+ Note 254: _Les ballifs_. «Comitibus atque legatis.»
+
+Cette terre de Pannonie qui après fut gastée et deserte tesmoigne bien les
+grans batailles et les grans occisions qui au païs eurent esté: et le lieu
+meisme où le palais du roy Cagan[255] eut esté demoura si désert qu'il
+sembloit qu'il n'y eust oncques eu habitation d'omme. Toute la gloire et la
+noblesse des Huns péri en cette bataille: tous les trésors que leurs rois
+et les anciens princes avoient amassés furent ravis. Si ne recorde pas
+mémoire d'omme vivant que François eussent oncques éu victoire où ils
+gaignassent tant né dont ils feussent si enrichis; car il leur sembla que
+ils eussent devant esté povres, pour la très-grant plenté de richesses
+qu'ils conquistrent en cette bataille. Tant trouvèrent or et argent et
+précieuses dépouilles ès trésors du palais, que l'on doit cuidier que
+François tollissent à droit aux Huns ce qu'ils avoient tousjours à tort
+tollu aux autres nations. En cette guerre périrent deux princes de France
+tant seulement: l'un eut nom Henri duc d'Acquilée, et l'autre eut nom
+Girous, un des prévosts de Bavière. Ce Henri fut occis en une terre qui eut
+nom Liburnie, de lès une cité qui a nom Tarsatique[256]. Entrepris fut par
+les aguais de ceus de cette cité. L'autre, qui eut nom Girous, fut occis,
+soi tiers, en Pannonie tant seulement, tandis comme il chevauchoit parmi
+son ost et qu'il entendoit à amonnester ses gens et à ordonner ses
+batailles pour combatre contre les Huns; mais on ne sceut qui l'occist.
+Cette guerre ne fut pas moult dangereuse né dommageuse aux François, et si
+ne dura-elle longuement: si fut-elle fenie en prospérité. Après celle, fut
+fenie celle de Sassoigne, qui avant fut commenciée et qui si longuement
+avoit duré: bonne fin eut, ja soit qu'elle grevast François sur toutes les
+autres. [257]Celle de Linonie et celle de Boesme, qui après commencièrent,
+ne durèrent pas longuement; l'une et l'autre fut tost fenie par un ost tant
+seulement que Charlot le fils au roy guia.
+
+ Note 255: _Cagan_. C'étoit le titre particulier du roi des Huns ou
+ Avares.
+
+ Note 256: _Tarsatique_. M. Guizot rend ce mot par celui de
+ _Tarsacos_. Cependant on croit généralement que l'ancienne Tarsatique
+ est aujourd'hui la ville de _Fiume_, dans la Carniole.
+
+ Note 257: _Eginh. vita. C. M.--XIV._ «Boematicum quoque et Linonicum
+ bellum...» Les _Linoniens_ étoient les peuples de Lunebourg.--_Guia_,
+ conduisit.
+
+La nueviesme et la derrenière de ses batailles fut contre les Normans qui
+sont une manière de Danois. La cause de cette guerre fut pour ce qu'ils
+furent premièrement robeurs de mer, que l'en appelle galios[258]. Et après
+ce assemblèrent plus grans navies; puis commencièrent à haïr le peuple, et
+à envaïr ceulx de Galle et d'Alemaigne et les cités qui sont sur le rivage
+de la mer. Jà estoient montés en si grant orgueil qu'ils tenoient aussi
+comme leur toute Sassoigne et toute Frise. Si avoient jà les Abrodiciens
+soubsmis et fais tributaires: si se vantoient jà qu'ils vendroient à grant
+ost à Ais-la-Chapelle qui estoit ainsi comme la propre chambre du roy et là
+où le plus grant pouvoir estoit. Si cuidoit-on bien qu'ils commençassent à
+faire ce de quoy ils se vantoient, quelle que la fin en fust, sé leur
+propos n'eust este destourbé et empesché par la mort de leur prince[259].
+Car il fut occis par un sien sergent meisme: ainsi fut cette guerre fenie
+sans commencier, que le roy eust hastivement emprise sé ne fust ceste
+adventure.
+
+ Note 258: _Que l'on appelle galios_. Ainsi, tous les manuscrits que
+ j'ai consultés; mais ils doivent tous offrir une lacune dont il faut
+ accuser le scribe primitif. Il faudroit donc lire: _En de petites
+ navies que l'on appelle galios_.
+
+ Note 259: _Leur prince_. Eginhard et les autres historiens le nomment
+ ailleurs _Godefroi_, ou _Joffroi_. Ce fut le père d'_Ogier le
+ Danois_, le fameux héros de roman.
+
+
+IV.
+
+ANNEES: 769/774.
+
+_Coment les deus frères partirent le royaume, et des premières batailles
+que le roy Charles fist en Acquitaine, et coment le roy Desier de Pavie fit
+pris et envoié en esil, et du privilége que l'apostole Adrien donna à la
+couronne de France_.
+
+
+Jusques cy, avons parlé briefment de ses victoires: ci parlerons plus
+plainement de chacune, par ordre, et comment il vint à terre tenir après la
+mort son père. [260]Après le décès du roy Pepin, ses deux fils Charles et
+Charlemaines départirent le royaume par l'accort des barons, et régna
+chascun en sa partie. Charles estoit ainsné et fut couronné en la cité de
+Loon, et Charlemaines le mainsné, en la cité de Soissons. Après son
+couronnement s'en ala Charlemaines à Ais-la-Chapelle; là, célébra la
+solennité de la Nativité, et celle de la Résurrection en la cité de Rouen.
+(Appelé fu en son prénom Charles, et après Charlemaines, par ses
+merveilleuax fais. Car Charlemaines vault autant à dire comme
+Charles-le-Grant[261].) La province d'Acquitaine qui en la partie
+Charlemaines estoit venue ne put demourer en paix, pour aucuns remanens de
+la guerre qui devant y eut esté, et que le roy Pepin n'avoit pas encore
+bien achevée au jour qu'il trespassa. Car le duc Hunaut[262], qui béoit à
+avoir le royaume, esmut les grans et les puissans hommes de la terre[263] à
+commencier guerre contre le nouveau roy, et le roy assembla ses osts et
+s'esmut contre luy moult efforciement. Auparavant il manda son frère le roy
+Charlemaines au parlement, et luy requist qu'il luy aidast. Il ne luy voult
+aider pourceque ses barons lui desloèrent[264]. En son royaume demoura, et
+cil ostoia contre ses ennemis tout droit vers la cité d'Angoulesme. Le duc
+chacia et s'en faillit bien petit qu'il ne fut prins. Mais il se garantit
+par les destroits et par les forteresces des lieux qu'il cognoissoit, où
+l'en ne pouvoit pas légièrement né seurement entrer. A la parfin guerpi
+tout le païs et s'en fouyt au duc Lup de Gascongne; en sa garde se mist et
+lui requist qu'il le garentist. Mais le roy Charles, quant il sceut qu'il
+s'en fut fouy, manda au duc qu'il luy rendist son traiteur et son fuitif;
+et sé il ne faisoit ce, il pouvoit estre certain qu'il entreroit en
+Gascongne à tout son ost et ne s'en partiroit, devant ce qu'il fust de luy
+vengié. Le duc Lup, qui forment se douta du roy, luy envoia le duc Hunaut,
+sa femme et ses enfans, et luy manda qu'il estoit tout prest d'obéir à luy
+et d'accomplir tous ses commandemens. Le roy atendi les messages au lieu
+meisme dont il estoit meu, et il fonda tandis un chastel qui a nom
+Frontenoy[265], sur la rivière de Dordonne.
+
+ Note 260: Ici notre traducteur va laisser Eginhard le biographe pour
+ reprendra la suite des Annales attribuées au même auteur. Voyez
+ ci-dessus le dernier alinéa du cinquième livre.
+
+ Note 261: Cette phrase est le fait du traducteur.
+
+ Note 262: _Le duc Hunaut_. «Hunoltus quidam, regnum affectans.»
+
+ Note 263: _Les grans et les puissant hommes de la terre._ Le
+ traducteur semble avoir lu _Procerum animos_, et non pas
+ _Provincialium animos_, comme le portent les éditions imprimées des
+ Annales. Il me sembla que la première leçon seroit plus naturelle.
+
+ Note 264 _Lui desloèrent._ L'en dissuadèrent.
+
+ Note 265: _Frontenoy_. Latin: «Francicum,» ou «Frontiacum.» C'est
+ _Fronsac_, à cinq lieues de Bordeaux. La ville actuelle est située
+ au-dessous de cet ancien château dont il ne reste plus rien.
+
+Quant les messages furent retournés et luy eurent le duc rendu et sa femme
+et ses enfans, et le chastel fut fondé et aucques ediffié, il retourna en
+France pour célébrer la sollennité de l'Advent nostre Seigneur en une ville
+qui lors estoit nommée Durie[266]; et celle de la Résurrection, à
+St.-Lambert du Liége.
+
+ Note 266: _Durie_, ou _Duren_, dans le diocèse de Julliers.
+
+En une cité qui lors estoit appellée Garmacie[267], assembla le roy général
+parlement du peuple et des barons. La royne Berthe, mère des deux roys,
+parla tandis à Charlemaines le mainsné, pour mettre entre eulx paix et
+concorde, en une ville qui lors estoit appellée Salucie[268]; car il i
+avoit lors entre eux contens. Puis mut en Lombardie, et de là à Rome pour
+aourer les apostres. En France retourna quant elle eut faite la besongne
+pour quoy elle estoit là alée.[269] Et la cause de celle voie fu pour
+requerre la fille Desier de Pavie pour Charlemaines son ainsné fils.
+[270]La solennité de Noël célébra le roy en Bourgoigne, et celle de la
+Résurrection célébra à Valenciennes en Haynaut; chief est de la Conté et si
+siet sur la rivière de Caux.
+
+ Note 267: _Eginh. Annal. A° 770._--_Garmacie_. Worms.--_Général
+ parlement du peuple et des barons._ L'annaliste dit seulement:
+ «Populi sui generalem conventum.»
+
+ Note 268: _Salucie_. «Apud Salusiam.» C'est aujourd'hui _Seltz_, sur
+ les bords du Rhin, à trois lieues de Haguenau.
+
+ Note 269: _Annales Moissiacenses._
+
+ Note 270: Les phrases suivantes traduisent fort mal le texte des
+ Annales. «Karolus autem rex natalem Domini in Moguntiaco, sanctumque
+ Pascha in villâ Haristallio celebravit.--A° 771. Peracto, secundum
+ morem generali conventu super fluvium Scaldam, in villâ Valentianâ,»
+ etc. Ce qui aura le plus dérouté notre traducteur, c'est
+ _Moguntiaco_, dans lequel il aura cru voir _Macon_, au lieu de
+ Mayence.--_Rivière de Caux_ ou d'Escaut.
+
+[271]En ce temps qu'il yvernoit au païs, son frère le roy Charlemaines
+trespassa en la ville de Samoncy[272] en la seconde nonne de décembre.
+(Mis fu en sépulture en l'églyse de Saint-Denis en France, de lès le roy
+Pepin son père[273]); et le roy vint pour recevoir tout le royaume en une
+ville qui a nom Carbonat[274]. Là attendit les barons et les prélas du
+royaume; hommage et féauté luy firent ainsi comme ils avoient fait à son
+frère; car la royne, qui femme eut esté son frère, elle et son fils et une
+partie des barons s'en estoient alés en Lombardie. Mais le roy n'en faisoit
+pas grant force, car il savoit que celle voye ne luy feroit guères de
+profit[275]. La feste de Noël célébra en la ville d'Atigny, et celle de
+Pasques en une autre ville qui a nom Haristalle. [276]En ce temps trespassa
+le pape Estienne; après luy fu un autre qui avoit nom Adrien.
+
+ Note 271: _Eginh. annal. A° 771._
+
+ Note 272: _Samoncy_. Château royal de l'ancien diocèse de Laon.
+
+ Note 273: _De Saint-Denis_. Cette phrase est du traducteur, et
+ prouveroit contre le sentiment d'Hinemar que Carloman ne fut pas
+ enseveli à Reims.
+
+ Note 274: _Carbonat_. M. Guizot traduit: _la terre de Carbone_. C'est
+ peut-être _Corbéni_, entre Laon et Reims, aussi nommé _Corbenacum_.
+
+ Note 275: Voici le texte édite de l'annaliste: «Nam uxor ejus et
+ filii, cum parte optimatum, in Italiam profecti sunt. Rex autem hanc
+ corum profectionem quasi supervacuam impatienter tulit.» Ce passage
+ donne beaucoup à penser. M. Guizot l'a plus mal rendu que notre
+ traducteur: «Le roi _désapprouva comme inutile_ ce départ.» Je pense
+ que Charlemagne eût bien autrement désapprouvé ce départ, s'il eût pu
+ servir la cause des enfans de son frère, et qu'il faut entendre
+ _quasi_, par, _pour ainsi dire_, ou que l'on doit lire comme le vieux
+ traducteur: _Quasi supervacuam patienter tulit._
+
+ Note 276: _Eginh. Annal. A° 772._
+
+Le roy assembla parlement de ses barons en la cité de Garmacie, pour ce
+qu'il vouloit ostoier en Sassoigne. Ses osts assembla et entra en la terre;
+toute la degasta par feu et par occision. Un fort chastel prist, qui a nom
+Hereboure[277]. Là trouva une des ydoles des Saisnes qu'ils appelloicnt
+Yrmensule; despécier et ardre la fit le roy; si demoura illec pour trois
+jours; mais comme l'ost demouroit là, le rus et les fontaines séchèrent
+pour la presse du temps. Si estoit tout l'ost, hommes et femmes et bestes à
+grant détresse, que ils ne trouvoient que boire; et moult souffroient grant
+mesaise de soif quant nostre Seigneur les visita, que il ne voulloit pas
+que son peuple fust à si grant meschief; car il avint que quant ils se
+reposoient en droit heure de midi en leurs tentes, nostre Seigneur leur
+envoia l'eau toute nouvelle, par le conduit d'un ruissel qui estoit de lès
+les hesberges, au pié d'une montaigne, à si grant plenté que il suffisoit
+aux hommes et aux bestes de l'ost. Après la destruction de ces ydoles s'en
+partit le roy et son ost de ce lieu, et vint au fleuve de Wisaire[278]. Là
+vinrent à luy les Saisnes, et luy livrèrent douze ostages. Après retourna
+en France, et fist la feste de Noël et de Pasques en la cité de Haristalle.
+
+ Note 277: _Herebourg_. Latin: _Eresburgum_. C'est aujourd'hui
+ _Stadsberg_, en Westphalie, sur le Dimel et sur les confins du comté
+ de Waldeck. Au reste, il est encore permis de douter que cette idole
+ d'_Irmensul_ ait été, comme nous rassure M. Guizot, un _monument
+ grossier_, élevé _par la reconnoissance des Germains_ en l'honneur
+ d'Arminius, vainqueur de Varus.
+
+ Note 278: _Wisaire_. Le Weser.
+
+En celle année meisme laissa-il la fille Desier de Lombardie, que la royne
+Berthe sa mère luy avoit pourchaciée. Une autre espousa après qui avoit nom
+Hildegarde. Née estoit de Souave et femme de grant beauté et de grant
+noblesse[279]. Le pape Adrien qui plus ne pouvoit souffrir né endurer la
+persécution né les griefs que le roy Desier et les Lombards faisoient à
+l'Églyse de Rome, envoia en France au roy Charlemaines un message qui avoit
+nom Pierre; moult luy prioit qu'il le deffendist du roy Desier et des
+Lombards qui tant faisoient de griefs à l'Églyse de Rome et aux Romains. Et
+pour ce que le message ne pouvoit passer par Lombardie pour les guerres et
+ennemis de l'Églyse qui le païs gardoient, vint par mer jusques au port de
+Marseille; de là vint par terre jusques en France. Le roy trouva en une
+ville qui a nom Theodone[280] où il avoit demouré une partie de l'yver;
+son message conta, puis retourna à Rome par celle meisme voie que il estoit
+venu.
+
+ Note 279: _Eginh. Annal. A° 773._ Les deux phrases précédentes
+ parfaitement intercalées dans le texte des Chroniques, sont traduites
+ de la _Vita Caroli magni_.--XVIII.
+
+ Note 280: _Theodone_. Thionville.
+
+Quant le roy eut déligemment enquis et sceu comme les choses alloient entre
+les Romains et les Lombards, et il eut apperceu certainement que l'Eglyse
+de Rome estoit grevée sans raison, il prist la besongne sur luy et establit
+soy deffendeur de sa partie; les osts de France esmut et vint en Bourgoigne
+jusques à une cité qui a nom Gennes[281], et siet sur le fleuve du Rosne.
+Là ordonna comment il pourvoit mieulx conduire ses osts ès plains de
+Lombardie: en deux parties les devisa; l'une en bailla à un sien oncle qui
+avoit nom Bernart, et luy commanda qu'il s'en alast par les montaignes de
+Montgieu; l'autre partie retint avec soy, et les conduist par les mons de
+Moncenis; et quant le roy et ses osts eurent les montaignes surmontées et
+les périls trespassés, ils descendirent en la plaine de Lombardie. Le roy
+Desier luy vint au devant luy et son ost, tous ordonnés à bataille; mais ce
+fu pour néant, car ils s'enfuirent sans retour, et le roy les enchaça et
+les clost en une cité qui avoit nom Tycine (mais ore est appellée Pavie).
+Tout l'yver demoura le siége devant la cité, car elle estoit trop forte à
+prendre.
+
+ Note 281: _Gennes_. Genève.
+
+_Incidence_[282]. Hunaus, le duc d'Acquitaine duquel l'histoire parle
+devant, s'enfouit aux Romains, des Romains aux Lombards, et devint apostat
+et mescréant, et renya la foy de sainte Églyse. Pou de temps après, fut
+lapidé et craventé de pierres.
+
+ Note 282: Cette incidence est consignée dans une ancienne vie du pape
+ Étienne II, où le meme Hunaut est appelé _Huhnac;_ et dans la
+ chronique de Sigebert, A° 771. On peut remarquer le rapport frappant
+ qui existe entre cet Hunaut et _Fromont, duc d'Aquitaine_, l'un des
+ héros du roman des _Loherains_, celui _qui renoia Jesus-Christ_.
+
+Lors assembla le roy son ost et le laissa devant la cité, et ala à Rome au
+mandement de l'apostole, qui fu le quatre-vingt et quatorziesme apostole.
+Si couroit lors le temps de l'Incarnacion par sept cent soixante-treize
+ans. Là célébra la solennité de Pasques. [283]Avant qu'il s'en partist fu
+un concile célébré de cent et cinquante-trois que évesques que abbés. A ce
+concile fu le roy Charlemaines présent. Là luy donna le pape Adrien, par
+l'assentement et confirmation de tout le concile, si grant dignité qu'il
+eust pouvoir d'eslire apostole et ordonner du siége de Rome; et si le fist
+prince et deffendeur de tous les Romains, et voulut que les arcevesques et
+évesques fussent par lui en possession de leurs siéges; et s'ils y
+entroient par autrui, sans son congié et sans son gré, qu'il ne peust de
+nului estre sacré, et que le roy peust saisir leurs biens à ceulx qui de ce
+seroient rebelles sé ils ne venoient à amendement. A la parfin, conferma ce
+privilége en telle manière qu'il escommenia de l'autorité saint Père tous
+ceulx qui contre ce décret yroient.[284] Après ce concile retourna le roy à
+son ost, et prit la cité qui moult estoit lasse et acquise[285] pour le
+long siége. Après se rendirent toutes celles de Lombardie en la seigneurie
+des François.
+
+ Note 283: La relation de ce concile, vrai ou supposé, n'est pas
+ empruntée aux annales d'Eginhard, mais à la chronique de Sigebert et
+ à d'autres annalistes plus anciens. On doit blâmer Dom Bouquet d'en
+ avoir fait disparoître la trace dans son édition des Historiens de
+ France. Il se contente de placer cette note en regard du passage de
+ la Chronique de Saint-Denis: «Ce concile est faux et supposé. Il en
+ est fait mention dans les éditions de la chronique de Sigebert avant
+ celle d'Aubert Lemire, et dans la chronique de Pesquaire, au tome III
+ de Duchesne.»
+
+ Note 284: _Eginh. Annal. A° 774._
+
+ Note 285: _Acquise_. Variante: _Acquisse_. J'ignore le sens de cette
+ expression, qui ne répond d'ailleurs à aucun mot latin.
+
+Et quant le roy eut ainsi toute Lombardie prise et soubmise à sa volenté,
+et de ces choses ordonné si comme il luy plut, il retourna en France et en
+amena le roy Desier pris et lié. Adelgise, un sien fils, auquel les
+Lombards avoient grant fiance, s'enfouit en Constantinoble à l'empereur
+Constantin, quant il vit que son père estoit pris et que la terre fut
+gastée. Là demoura et gista le remenant de sa vie en une dignité que
+l'empereur luy eut donnée[286]. Pris fu le roy Desier, sa femme, sa fille
+et tous ses barons. Tout rendit aux Romains quanques les Lombards leur
+avoient tollu. Ainsi fut le royaume de Lombardie soubsmis au royaume de
+France; et cessèrent à régner les roys, deux cens et quatre ans après leur
+commencement.
+
+ Note 286: _Sigeberti chronicon. A° 774._
+
+
+V.
+
+ANNEES: 775/776.
+
+_Coment il desconfit les Saisnes qui estoient entrés en France; et coment
+il ostoia en Sassoigne pour eux destruire. Après coment Ragaus, un de ses
+baillis de Lombardie, se révéla contre lui, et de la justice qu'il en fist.
+Après coment il mut de rechief contre les Saisnes, et coment il les
+desconfist et les fit baptisier._
+
+
+[287]En ce temps que le roy Charlemaines traveilloit ainsi en la besoigne
+de sainte Églyse, les Saisnes yssirent de leur terre à grant ost, et
+entrèrent ès marches de France, jusques à un chastel approchèrent qui avoit
+nom Jaburg[288]. Ceulx qui en tour estoient se mistrent dedens la
+forteresse quant ils les apperceurent; par la contrée s'espandirent et
+gastèrent tout le païs par embrasement et par occision: car ils ardoient
+quanqu'ils trouvoient dehors les forteresses. En un lieu approchièrent qui
+avoit nom Frisdilar[289]; là estoit une chapelle que saint Boniface le
+martyr avoit fondée, et avoit dit au dedier[290] ainsi comme par prophécie
+qu'elle ne seroit jà arse. Les Saisnes qui en tour estoient commencièrent à
+penser comment ils la pourroient ardoir. En celle heure meisme que ils
+s'efforçoient de bouter le feu dedans, deux jouvenciaus en robe blanche
+apparurent en l'air si que aucun des crestiens qui estoient au chastel et
+aucuns des paiens de hors virent qu'ils deffendoient la chapelle du feu que
+les paiens alumoient. Pour ce ne la peurent oncques embraser né par dehors
+né par dedens, né de riens adommager; ains eurent si grand paour qu'ils
+tournèrent tost en fuie, jà soit ce que nul les en chaçast que l'en peust
+voir né appercevoir. Mais l'un d'eulx demoura qui fu trouvé tout mort
+acoutés et à genoulx de lès la chapelle, le feu devant luy et la bouche
+entre les mains, ainsi comme s'il souffloit le feu pour embraser la
+hapelle.
+
+ Note 287: _Annales Francorum_, vulgò _Loiseliani_ dicti. _A° 774._
+
+ Note 288: _Jaburg_. Latin: _Buriaburg_. C'est l'ancienne _Burabourg_,
+ ville ruinée d'Allemagne, sur les confins de la Westphalie.
+
+ Note 289: _Frisdilar_. Latin: _Fridislar_. C'est aujourd'hui
+ _Fritzlar_, tout près des ruines de Burabourg.
+
+ Note 290: _Au dedier_. En la dédiant.
+
+Quant le roy oït les nouvelles, il esmut son ost hastivement; en trois[291]
+parties les devisa, et entra en leur terre par trois lieux, tout avant
+qu'ils le sceussent; par feu et par occision destruit et gasta tout. Avant
+luy, ceulx qui à deffense se mistrent occist. A tant s'en retourna en
+France chargié de proyes et de despouilles de ses ennemis. La feste de Noël
+et de Pasques célébra en une ville qui a nom Carisi[292]. Tandis comme il
+menoit son ost, il se pourpensoit et conseilloit comment il pourroit entrer
+en Sassoigne plus légièrement pour destruire celle génération toute et tant
+maintenir la guerre qu'ils feussent confondus ou qu'ils receussent la foy
+crestienne. Pour ce assembla parlement général à une ville qui a nom Durie;
+le Rin passa, et entra en Sassoigne à grant force; et en sa venue prist un
+chastel à force qui a nom Sigebourt[293]. Si estoit moult fort et de
+richesce et de garnison. Un autre qui avoit nom Herebourt refist et ferma
+que les Saisnes avoient abatu, et mist dedens garnison de la gent de
+France. De là s'en ala droit au fleuve de Wisaire en un lieu qui est
+appellé Bruneber[294]; là trouva grant plenté de Saisnes qui illec estoient
+assemblés pour le pas garder et pour deffendre le port, et pour rendre
+bataille à l'issue du fleuve. Mais ce leur valut petit, car ils furent
+reusés[295] et chaciés au premier assemblement, et moult en y eut d'occis.
+Quant le roy et son ost eurent passé l'eaue, il prist une partie de son ost
+et s'en ala droit au fleuve qui a nom Oacre[296]. Là vint au devant Helsis
+un des princes de Sassoigne. Avec luy amena tous les Ostfalois et se rendit
+au roy luy et toute sa gent; serment de féaulté luy fist et donna tels
+ostages comme le roy luy demanda; de là se départit l'ost et vint à un lieu
+qui est appelle Buqui[297]. Là vindrent une autre manière de gens qui sont
+appellés Engariens; en celle compaignie estoient les plus grans de leur
+terre. Serement et ostages luy donnèrent à sa volonté ainsi comme avoient
+fait les Ostfalois.
+
+ Note 291: _En trois parties_. Les _Annales Loiseliani_ portent:
+ _Quatuor scarus_.
+
+ Note 292: _Eginh. Annal. A° 775._
+
+ Note 293: _Sigebourg_. Aujourd'hui _Siegbourg_, dans le duché de Berg.
+
+ Note 294: _Bruneber_. Aujourd'hui _Brunsberg_, lieu de Westphalie, sur
+ le Weser, à peu de distance de la petite ville de Hoxter.
+
+ Note 295: _Reusés_. Repoussés.
+
+ Note 296: _Oacre_. «Ad Obacrum fluvium.» Aujourd'hui l'_Oakre_, ou
+ l'_Ocker_.--_Ostfalois_, ou _Ostfaliens_, les Saxons orientaux.
+
+ Note 297: _Buqui_. C'est sans doute la ville impériale de Buckau, dans
+ la Suabe. M. Guizot a traduit un peu librement la phrase: «In _pagum_
+ qui Buchi vocatur» par: «Au _village_ nommé Buch.»--_Engariens_.
+ Latin: _Angrarii_, ce sont les mêmes peuples que Tacite avoit appelés
+ _Angrivarii_.
+
+Entre ces choses avint que cette partie de l'ost qu'il eut laissiée de lès
+le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Hudbequi[298] fu déceu par
+l'aguet et par le malice de leurs ennemis, et pour ce meismement qu'ils ne
+se menoient pas si sagement comme ils deussent, en tel péril de leurs
+ennemis. Car quant ceulx qui menoient les chevaux ès pastures retournoient
+ès hesberges en droit l'eure de nonne, les Saisnes se mesloient avec eus
+ainsi comme s'ils feussent de leurs tentes, et quant ils estoient endormis
+si les occioient; par telle manière en firent, une heure, grant occision:
+mais toutes voies ceulx qui veilloient leur coururent sus quant ils les
+eurent apperceus, et ceulx eschapèrent par fuite. Quant cette chose fu au
+roy nunciée, il se hasta de venir au plus tost qu'il put. Ceux qui fuyoient
+enchaça et occist grant partie. Les ostages des Ostfalois reçeut; à tant
+s'en retourna en France.[299] En son retour luy vindrent messages qui luy
+nuncièrent que Ragaud le Lombart qu'il avoit fait patrice et deffendeur et
+duc de la cité d'Acquilée faisoit contre luy conspiracion, et avoit
+plusieurs des cités de Lombardie traites à son accord. Le roy qui bien vit
+qu'il convenoit mettre hastif conseil en ceste besongne pour Ragaud
+refrener et rendre le mérite de sa trahison, entra en Lombardie moult
+hastivement à grand plenté de bonnes gens. Ragaud, qui le troubloit et
+esmouvoit contre luy, prist et luy fist le chef couper. Les cités qui de
+luy estoient désavouées receut en telle manière comme elles estoient
+devant, et y mist contes et juges et de la gent de France. Mais il n'eut
+pas bien les mons trespassés quant nouveaux messages luy vindrent au
+devant, qui luy nuncièrent que les Saisnes avoient pris le chastel de
+Hereboure, et avoient occis et chacé la garnison de la gent de France qui
+dedans estoit; et que Sigeboure un autre chastel avoit esté assailli, mais
+il ne fu pas pris; car ceulx de la garnison yssirent hors et se férirent ès
+Saisnes soudainement par derrière, tandis comme ils assailloient; si
+n'estoient pourveus né ordonnés en bataille contre leur venue, pource
+qu'ils entendoient à l'assaut. Si racontoient encore plus ces messages et
+pour vérité[300]. Car la gloire et la vertu Nostre Seigneur estoit là
+apparue tout appertement. Car il sembloit aux Saisnes et à tous ceulx qui
+là estoient qu'ils véissent en l'air deus escus de feu flamboians et ardans
+sur l'églyse du chastel, qui se démenoient l'un contre l'autre en bataille.
+Pour ceste merveille et pour ceste bataille que François leur livrèrent
+furent aucuns si espoventés qu'ils tournèrent tous en fuite, et ceulx de la
+garnison les chacièrent jusqu'au fleuve de Lippie, et en occirent moult en
+cette chace.
+
+ Note 298: _Hudbequi_. On ignore la situation précise de ce point.
+
+ Note 299: _Eginh. Annal. A° 776._
+
+ Note 300: La fin de cet alinéa est plutôt traduit des _Annales
+ Francorum_ dites _Loiseliani_, du nom du savant qui en fournit le
+ premier manuscrit connu. (Voy. Dom Bouquet, tom. V, p. 39.)
+ --_Lippie_, la Lippe.
+
+Après ces nouvelles le roy assembla parlement de sa gent en la cité de
+Garmacie, et ordonna comment il pourroit plus hastivement entrer en
+Sassoigne. Ses osts assembla et vint là où il béoit à aler si soudainement
+qu'il deffit et dérompit tout le propos de ses ennemis, et l'appareillement
+par quoi ils luy cuidoient contrester; car quant il fu venu à la fontaine
+de Lippie il trouva grant multitude de celle généracion qui moult estoit
+humbles et dévots par semblant et dolens de ce qu'ils avoient vers luy
+mespris: merci lui crièrent et promistrent qu'ils recevroient le saint
+baptesme et la foy crestienne. Le roy qui fut miséricors et débonnaire,
+leur pardonna. Tous ceulx qui le baptesme requistrent fist baptisier; et
+quant il eut leurs fausses promesses oïes, et leurs seremens et tels
+ostages comme il demanda reçeus, puis retourna en France. La solennité de
+Noël et de Pasques célébra en une cité qui a nom Haristalle. Mais avant
+qu'il se partist de Sassoigne restaura le chastel de Hereboure que les
+Saisnes avoient abatu, et un autre en fonda sur le fleuve de Lippie, et
+laissa dedans grant garnison de la gent françoise.
+
+
+VI.
+
+ANNEES: 777/780.
+
+_Coment il vint de rechief en Sassoigne pour les Saisnes humelier. Après
+coment il ostoia en Espaigne, par l'enortement d'un prince sarrasin. Et
+coment il prist Pampelune et maintes autres cités. Et d'un poi de meschief
+qui lui advint au retour. Et coment les Saisnes furent occis par les
+François orientaux, et coment il alla de rechief en Sassoigne._
+
+
+[301]Quant le printemps fu retourné et la saison fu renouvellée, le roy
+assembla parlement de ses barons et du peuple après la feste de la
+Résurrection, pour ostoier en Sassoigne. Car il n'avoit point de fiance au
+serement né ès promesses de la desloiale gent du païs. Quant il fu là venu,
+il trouva les plus grans et les plus anciens du païs humbles et obéissans
+par semblant. Mais ils avoient autre chose au cuer qu'ils ne monstroient
+par dehors. Tous vindrent à luy, fors Guiteclin de Sassoigne[302]. Cil
+estoit un des princes des Ostfalois. Au roy n'osoit venir pource qu'il se
+sentoit coupable et meffait en moult de cas. Ainsi s'enfouyt à Sigefroy le
+roy de Danemarche.
+
+ Note 301: _Eginh. Annal. A° 777._
+
+ Note 302: _Guiteclin de Sassoigne_. Ce héros des Saxons est aussi
+ devenu celui d'une _chanson de geste_, célèbre au treizième siècle,
+ et dont je connois trois copies: l'une à la bibliothèque du Roi,
+ l'autre à celle de l'Arsenal, la troisième appartenant à M. Léon de
+ la Cabane. Cette dernière est la plus complète.
+
+Tous ceulx qui là vindrent au roy luy requistrent merci et miséricorde, par
+telle condition que s'ils brisoient plus ses estatus et ses commandemens
+qu'ils perdissent leurs franchises et feussent tous jours de serve
+condition. Une partie en fit le roy baptisier qui requeroient baptesme plus
+pour acquérir la grâce du roy qu'ils ne faisoient pour le salut de leur
+âme; car ils le monstrèrent bien après. Là vint meisme au roy un Sarrasin
+espaignol, Ybna L'arrabi[303] estoit appellé; aucuns de sa gent avec luy
+amena. Au roy rendit soy-meisme et toutes les cités que le roy d'Espaigne
+lui avoit baillées à garder. A tant retourna le roy en France, et célébra
+la Nativité en une ville qui a nom Dousy[304], et celle de la Résurrection
+en une ville qui a nom Cassinolle, un fort chastel qui siet en Poitou. La
+royne Hildegarde si acoucha là d'un fils qui eut nom Loys[305]. [306]Lors
+esmut le roy ses osts par l'ammonestement Ybna, le devant dit Sarrasin, en
+espérance de prendre aucunes cités en Espaigne; si ne conceut pas ce propos
+pour néant. Car il en prist aucunes; en Gascongne entra, et quant il dut
+les mons trespasser, il assist et prist une ville de Navarre qui a nom
+Pampelune. Le fleuve de l'Iberis[307] trespassa et s'en ala droit en
+Sarragoce qui est la plus noble cité qui soit en ces parties; la ville
+prist, le païs gasta, et puis retourna en Pampelune. Les murs en fit
+craventer jusques en terre, pour ce que plus ne se peussent rebeller. Lors
+prist à retourner en France; en une forest entra qui siet sur les mons de
+Pirene[308]; au plus haut lieu des montaignes avoient les Gascons basti un
+embuschement. Quant l'ost fut auques trespassé, ils se férirent oultrement
+en l'arrière-garde. Tous furent estourmis, et tout l'ost rempli de
+très-grande noise et tumulte. Et jà soit ce que les François valent mieulx
+sans comparaison que les Gascons et en force et en hardiesce, toutes voies
+furent-ils desconfis là, et meismement pour ce qu'ils estoient despourvus,
+et pour les fors destrois du païs où ils se combatoient.
+
+ Note 303: _Ybna l'arrabi_. L'annaliste écrit: _Ibina la rabi_. Il
+ falloit: _Ebn-Alarabi_ (voyez M. Reinaut, _Invasions des Sarrasins en
+ France_, p. 94).
+
+ Note 304: _Dousy_. Ancienne maison royale entre Sedan et Mouzon.
+ --_Cassinolle_, ou plutôt Casseneuil (Cassinogilum), est dans le
+ diocèse d'Agen, au cronfluent des rivières de Leda et du Lot. Aimoin
+ ayant confondu dans son livre «Des miracles de saint Benoist», la
+ situation de _Casseuil_ avec celle de _Casseneuil_, plusieurs érudits
+ ont soutenu qu'il falloit retrouver ici _Casseuil_. M. l'abbé
+ Montléon, dans son premier livre des _Carlovingiens_, est du même
+ sentiment, auquel toutefois nous ne nous rendons pas.
+
+ Note 305: J'ignore dans quel historien notre traducteur a trouvé la
+ mention de cet accouchement d'Hildegarde.
+
+ Note 306: _Eginh. Annal. A° 778._
+
+ Note 307: _L'Iberis_. L'Ebre.
+
+ Note 308: L'annaliste dit bien: _Pyrenei saltum ingressus est_. Mais
+ il entendoit sans doute _le mont ou le rocher des Pyrénées_.
+ --_Auques_, quelque peu.--_Estourmis_. Troublés.
+
+En cet assault furent occis aucuns[309] des plus nobles hommes de son
+palais qu'il avoit fais chevetains et ducteurs des batailles; et les
+Gascons s'esparpillèrent et se boutèrent ès forteresces des montaignes.
+Pour ceste mésaventure fu le roy moult dolent. Car ceste meschéance luy
+abaissa en partie l'onneur et le los des nobles victoires qu'il avoit eu en
+Espaigne. Les Saisnes qui eurent oy nouvelles de ceste aventure et
+cuidèrent que le roy eust receu plus grand dommage qu'il n'avoit,
+s'esmeurent en armes contre luy; jusques au Rin approchèrent. Mais quant
+ils ne peurent oultre passer, ils mistrent à destruction tout le païs par
+feu et par occision. Villes et hameaux praërent[310]; les moustiers
+craventèrent; enfans, hommes et femmes occioient et vierges tout
+communément, sans différence de sexe né d'age. Si que l'on pouvoit veoir
+tout appartement que ils n'estoient pas tant seulement meus pour praer né
+pour rober, mais pour venger le sang et l'occision que les François avoient
+tant de fois faite de leur gent. Si dura ceste persécucion dès une cité qui
+a nom Nice jusques au fleuve de la Moselle. Et si comme aucunes croniques
+dient ci endroit[311], ils firent ce dommage au roy par le conseil
+Guiteclin duquel nous avons ci-dessus parlé. Ces nouvelles furent racontées
+au roy au retourner d'Espaigne, en la cité d'Aucerre.
+
+ Note 309: _Aucuns_. L'annaliste dit: _Plerique aulicorum_, ce qu'on
+ traduiroit mieux avec nos vieilles _chansons de geste_, par: _La
+ pluspart des Palaisins_, _Palatins_, ou _Paladins_.
+
+ Note 310: _Praerent_. Dépouillèrent (_prædaverunt_).
+
+ Note 311: _Ci endroit_. Entre autres les _Annales Loiseliani_.
+
+Tout maintenant comanda que les François Austrasiens et les Alemans fussent
+contre eus envoiés; ses osts départit avant et s'en ala yverner en la cité
+de Haristalle. Les François Austrasiens et les Alemans qui contre les
+Saisnes furent envoyés chevauchèrent à grand esploit, et se hastoient pour
+savoir s'ils les pourroient trouver en leurs contrées. Mais ceulx
+s'estoient jà mis au retour avant qu'ils parvenissent là. Après eus
+chevauchièrent hastivement et les attaindrent au païs des Hassiens, si
+comme ils s'en aloient droit à une eau qui a nom Herman[312]. Sus leur
+coururent emmi les gués, si comme ils trespassoient; à eus se combatirent
+et en firent si grant abatéis et si grant occision que de si grant nombre
+comme ils estoient en eschappa petit que tous ne feussent occis ou noiés.
+
+ Note 312: _Herman_. Le latin porte _Adernam fluvium_. On s'accorde à
+ reconnoître _la Hesse_, dans le _Pagus Hasiorum_.
+
+[313]Quant le roy eut célébré la solennité de Noël et de Pasques en la cité
+de Haristalle, il s'en départit et s'en ala droit au chastel de Compiègne.
+Là demoura tant comme il luy pleut. Et ainsi comme il s'en partoit, luy
+vint à l'encontre Hildebrant, le duc de Spolitaine[314]; grans dons et
+grans présens luy fist; mais l'histoire ne dit pas quels, et le roy le
+receut moult honorablement et luy redonna de ses richesches. Quant ce fu
+fait, il se despartit du roy qui estoit à une ville qui a nom
+Murtigny[315], et s'en ala en sa contrée. Le roy assembla ses osts en une
+ville qui lors estoit nommée Durie[316], pour ostoier en Sassoigne. Mais
+avant, fist le parlement de ses barons selon la coustume. Le Rin trespassa
+en un lieu qui a nom Lippie. Encontre luy vindrent les Saisnes à bataille,
+en un lieu qui a nom Bucelot[317], en espérance qu'ils les peussent
+contrester. Mais leur espérance fu vaine, car ils furent desconfis et
+chaciés, et le roy passa tout oultre après eus en la contrée des
+Histefalois[318], et les contraint à ce qu'ils vindrent à merci.
+
+ Note 313: _Eginh. Annal. A° 779._
+
+ Note 314: _De Spolitaine_. De Spolete.
+
+ Note 315: _Murtigny_. Variantes: _Montegni_.--_Montigny_. Mais le
+ latin porte: _In villa Wirciniaco_. C'est peut-être _Versenay_, à
+ deux lieues de Reims, près le monastère de Saint-Bâle.
+
+ Note 316: _Durie_. Duren.
+
+ Note 317: _Bucelot_. Latin: _Bucholt_. Ce lieu étoit non loin de la
+ Lippe, d'après le texte de l'annaliste.
+
+ Note 318: _Histefalois_, et mieux _Westphalois_. Saxons-Occidentaux.
+
+De là s'en ala sur le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Midufulli. Là
+demora ne say quans jours, pour reposer luy et son ost. Avant qu'il s'en
+parti, vindrent à luy Histefalois et un autre peuple qui a nom Angariens;
+serement de loyauté luy firent et lui donnèrent ostages. De là se départit
+le roy. Le Rin trespassa et vint tout droit pour yverner en une cité qui a
+nom Warmaise[319].
+
+ Note 319: _Warmaise_. C'est encore _Worms_.
+
+[320]Quant la nouvelle saison fu revenue et l'en put ostoier, le roy
+assembla ses osts et entra en Sassoigne. Par le chastel de Hereboure
+trespassa et vint tout droit à la fontaine de Lippie. Là fist tendre ses
+héberges et y demoura ne sai quans jours; puis retourna son chemin vers
+orient, à un chastel qui a nom Oacres[321]. Là vindrent à lui tous les
+Saisnes Orientels ainsi comme il l'avoit mandé. De ceulx furent une grant
+partie baptisés, plus par faulse simulacion que par autre chose, car ils
+avoient celle manière de coustume. De là se départit le roy à tout son ost,
+et s'en ala droit au fleuve d'Albe[322]. Ses heberges fist tendre en un
+lieu qui est entre celle eaue et une autre qui est nommée Hore. Si
+assemblèrent tout à un en la pointe du lieu où le roy estoit logié. Là
+demoura une pièce, pour ordonner des besoignes qui estoient entre les
+Saisnes qui deçà le fleuve demouroient et les Esclavons qui par-delà
+habitoient. Et quant il eut les choses ordonnées selon la nécessité du
+temps il retourna en France.
+
+ Note 320: _Eginh. Annal. A° 780._
+
+ Note 321: _Oacres_. Voici le latin: «Ad fontem Lippiæ venit.... indè
+ ad Orientem, itinere converso, ad Obacum fluvium accessit.» (Voy.
+ plus haut, A° 775.)
+
+ Note 322: _D'Albe_. De l'Elbe.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 782.
+
+_Coment le roi ala à Rome visiter les apostres, et coment l'apostolle
+Adrien le reçut honorablement et corona ses deux fils le jour de Pasques:
+Pepin, l'ainsné, du royaume de Lombardie, et Loys, le mainsné, du royaume
+d'Aquitaine. Après, coment Thassile, le duc de Bavière, lui fist homage, et
+coment ses gens furent déconfis en Sassoigne._
+
+
+Pour aler à Rome vint le roy si comme il avoit devant proposé, pour
+accomplir son pélerinage. La royne Hildegarde sa femme mena avec luy et ses
+deux fils. A la cité de Pavie vint. Là célébra la Nativité, puis y demoura
+le remenant de l'yver. [323]Et quant la nouvelle saison revint, il mut pour
+aler à Rome. Le pape Adrien le receut moult honnourablement; ensemble
+célébrèrent la Résurrection. Là couronna le pape ses deulx fils, Pépin
+l'ainsné au royaume de Lombardie, et Loys le mainsné au royaume
+d'Acquitaine. Tant demoura là comme il luy pleut, puis il retourna par la
+cité de Milan. Thomas, l'arcevesque de la ville, baptisa et leva des fons
+une sienne fille, son père fut espirituel, et il luy mist à nom Gille. De
+là retourna en France. Mais quant il départit de la cité de Rome le pape
+Adrien et luy ordonnèrent que ils feroient de la besongne d'en droit
+Thassille le duc de Bavière. Ensemble y envoièrent leurs messages pour luy
+ammonester qu'il tenist le serement qu'il avoit fait au roy Pepin son père
+et à ses deulx fils[324], qu'il seroit mais tousjours leur subgiet et leur
+obéissant. De par l'apostole y furent envoiés deux évesques, Formose et
+Damase; et, de par le roy, Radulphe[325] diacre, et Éburcars le maistre
+eschanson du palais.
+
+ Note 323: _Eginh. Annal. A° 781._
+
+ Note 324: _A ses deux fils_. L'annaliste ajoute: _Ad Francos_, ce qui
+ n'est pas sans importance.
+
+ Note 325: _Radulphe_. Latin: «Richulfus diaconus, ac Eberhardus
+ magister pincernarum.»
+
+Quant ils furent là venus et ils eurent conté leur message, le duc s'amolia
+à humilier son cuer tant qu'il leur respondit que tout maintenant mouveroit
+pour aler au roy, sé tels seurtés et tels ostages lui estoient livrés qu'il
+ne feust pas mestier qu'il se doubtast de rien; et les messages luy
+donnèrent tels seurtés dont il se tint apaié. Tout maintenant mut et vint
+en France. Le roy trouva en la cité qui lors estoit appellée Warmaise. Tel
+serement luy fist comme il avoit jà promis à luy au temps du roy Pepin son
+père. Le roy luy demanda seureté du serement, et le duc luy livra douze
+ostages qu'il avoit fait venir de Bavière par un sien arcevesque Sisbert.
+Au chastel de Compiègne[326] estoit adoncques le roy, quant il receut ses
+ostages. Congié prist le duc et s'en retourna en sa contrée. Mais il ne
+tint pas moult longuement qu'il fu retourné, les convenances et les
+loyautés qu'il avoit au roy jurées, si comme l'histoire dira cy-après.
+
+ Note 326: _Compiegne_. Il faudroit _Carisi_» (Querzy), comme dans le
+ latin.
+
+[327]Quant la nouvelle saison fu venue que l'en pouvoit ostoier pour la
+grant plenté des pastures, le roy assembla général parlement des barons et
+du peuple si comme il avoit tousjours acoustumé, avant qu'il ostoiast en
+Sassoigne[328]. Il mut et vint en la cité de Coulongne; le Rin trespassa
+et conduisit son ost droit à la fontaine de Lippie. Là fist tendre ses
+heberges et y demoura aucuns jours. Entre les autres choses qu'il fist en
+ce lieu, avant qu'il s'en partist, receut-il les messages Sigefroy. Si les
+avoit envoiés Cagane et Vigurre deux des princes des Huns pour la paix
+confermer.
+
+ Note 327: _Eginh. Annal. A° 782._
+
+ Note 328: _Avant qu'il ostoiast en Sassoigne_. Le latin n'est pas
+ rendu exactement: «_In Saxoniam eundum, et ibi, ut in Franciâ
+ quotannis solebat, generalem conventum habendum, censuit._»
+
+Quant le roy eut demouré en ces parties, et il eut ordonné de ses besoignes
+si comme il luy sembla mieulx selon le temps, il trespassa le Rin pour
+retourner en France. Mais ce Guiteclin dont nous avons parlé dessus, qui
+pour paour du roy s'en fu fouy à Sigefroy, le roy de Dannemarche, retourna
+en son païs quant il sceut que le roy s'en fu parti. Puis fit tant par ses
+paroles qu'il mist les Saisnes en vaine espérance de victoire, si que ils
+brisièrent la paix et les aliances qu'ils avoient faites au roy, et
+commencièrent nouvelle guerre.
+
+Entre ces choses eut le roy nouvelles que les Sorabiens et les
+Esclavons[329] qui habitent entre le fleuve d'Albe et une autre eaue qui a
+nom Salen, estoient entrés en armes en la terre des Thoringiens et des
+Saisnes qui marchissoient auprès d'eulx, et avoient jà fait moult de
+dommages et aucuns lieux destruis par feu et par occision. Lors commanda le
+roy à trois de ses menistres, c'est à savoir Algise son maistre chambellan,
+à Gile son contestable, et à Garonde conte du palais[330], qu'ils meussent
+contre les Esclavons et préissent les François Austrasiens et les Saisnes.
+Eus s'en tournèrent et prisrent les François Orientiels, et meurent en
+Sassoigne pour reconforter leur ost des gens de la terre. Mais quant ils
+furent là venus, si trouvèrent que les Saisnes s'estoient tournés contre le
+roy par le conseil Guiteclin, et estoient appareillés contre eux à
+bataille. La besoigne pourquoy ils estoient meus entrelaissièrent, et
+tournèrent tout droit là où ils avoiént oï dire que leurs ennemis estoient
+assemblés. En leur voie encontrèrent le conte Theodoric, qui estoit cousin
+du roy[331], tout prest en leur aide, à tant de gent comme il peut avoir
+assemblé, si soudainement comme il seut que les Saisnes s'estoient allés
+contre le roy. Il se prist garde qu'ils se desréoient[332] trop folement et
+se hastoient trop despourvuement de courre sur leurs ennemis. Pour ce leur
+dit et conseilla qu'ils les féissent avant espier, pour savoir où ils
+estoient, né comment ils se contenoient et quel nombre de gens ils avoient;
+et quant ils seroient certains de leur estat, si les pourroient envaïr, sé
+le lieu estoit tel qu'ils péussent à eus combatre tout de front. A ce
+conseil s'accordèrent tous: si chevauchièrent ensemble jusques à une
+montaigne qui a nom Sontal. En un des costés de ce mont, par devers
+Septentrion, estoient les heberges aux Saisnes. Le comte Theodoric fist
+tendre ses trefs de l'autre part, et les menistres du roy firent passer
+leur ost oultre le fleuve Wisaire et se logièrent en l'autre rive pour
+mieulx avironner la montaigne. Lors prindrent conseil ensemble comment ils
+envaïroient leurs ennemis. Et pour ce qu'ils se doubtoient que la gloire et
+la louenge de la victoire ne feust donnée au conte Theodoric, s'ils se
+combatoient ensemble, ils proposèrent à combattre sans luy. Lors s'armèrent
+communément et yssirent hors de leurs heberges sans conroy; si aloient non
+mie comme sé leurs ennemis se deussent combatre, mais ainsi comme s'ils
+déussent tantost fuir. Et si s'en couroient l'un deçà l'autre delà si tost
+comme les chevaux povoient courre. Et leurs ennemis les attendoient au
+dehors de leurs heberges à bataille ordonnée. Et pour ce qu'ils venoient
+ainsi confusément, se combatirent-ils mauvaisement. Car quant la bataille
+fu commenciée, les Saisnes les attaindrent tout en tour et les occirent
+presque tous: et ceulx qui eschappèrent ne s'en fouirent pas à leurs
+tentes, mais aux heberges Theodoric, qui estoit logié d'autre part de la
+montaigne. Si fu le dommage plus grant pour l'autorité des princes qui là
+furent occis que pour le grant nombre des personnes. Car deux des messages
+du roy, Adalgise et Gille, et quatre des contes et vingt autres des plus
+nobles furent occis, sans le nombre des autres gens qui suivis les avoient
+et qui mieulx amoient à mourir avec eus que à vivre après leur mort. Puis
+que le roy eut ces nouvelles oïes, il assembla ses osts sans plus attendre
+et entra en Sassoigne. Tous les plus grans hommes de la terre manda, et
+enquist par quel conseil ce dommage luy avoit esté fait, et par qui ils
+s'estoient contre luy tournés. Ils s'escrièrent tous qu'ils avoient ce fait
+par Guiteclin. Mais ils ne luy povoient livrer pour ce qu'il s'en fuyt aux
+Normans, tantost après le fait. Mais ils luy livrèrent jusques à quatre mil
+et cinq cens de ceulx qui par luy avoient esté principal en ceste felonnie.
+Et le roy les fit mener en une eaue qui a nom Alarain[333], en un lieu qui
+a nom Ferdi; là leur fist à tous les chiefs couper. Au tiers jour[334]
+après que le roy eut eu vengence de ses ennemis, il s'en ala à une ville
+qui a nom Théodone. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
+
+ Note 329: _Les Sorabiens et les Esclavons._ Il falloit traduire:
+ _Les Sorabiens-Esclavons._--_Salen_. C'est la _Sâle_, qui se perd
+ dans l'Elbe sur les confins de la Basse-Saxe.
+
+ Note 330: Voici le texte: «_Adalgiso camerario, Ceilone comite
+ stabuli, et Worado comite palatii._»
+
+ Note 331: _Cousin du roi_. «Propinquus regis.»
+
+ Note 332: _Qu'ils se desréoient_. Qu'ils (les ministres du roi)
+ s'avançoient en désordre.
+
+ Note 333: _Alarain_. «Super Alaram fluvium.» L'_Aller_ a sa source
+ dans le Magdebourg et se jette dans le Weser un peu au-dessous de
+ _Ferden_, le _Ferdi_ de notre annaliste.--_Theodone_. Thionville.
+
+ Note 334: _Au tiers jour après_. Notre traducteur suit ici une leçon
+ corrompue. «_Unâ die decollati sunt_,» dit simplement l'annaliste.
+ Pour comprendre combien il étoit facile au treizième siècle de tomber
+ dans de semblables erreurs de traduction, il faut connoître toutes
+ les difficultés des manuscrits. L'absence de ponctuation et
+ d'initiales, la confusion des _i_ répètés, des _u_, des _v_, des _n_,
+ des _m_, etc., enfin la rareté des leçons et l'impossibilité des
+ concordances. Et quand on a pesé toutes ces occasions d'erreurs, on
+ ne s'étonne plus que de la rareté des bévues du chroniqueur de
+ Saint-Denis.
+
+[335]Tassille, le duc de Bavière (qui en l'an devant luy avoit feaulté
+donnée), vint à armes contre luy par la volonté sa femme qui fille estoit
+Desier de Pavie que le roy avoit deshérité et envoie en essil. Ainsi
+cuidoit se vengier par son mari du deshéritement et de la condempnation de
+son père.
+
+ Note 335: Ce paragraphe, traduit de la chronique de Sigebert, A° 780,
+ semble à tort transporté dans cet endroit. Pour le justifier, notre
+ traducteur a ajoute les mots: Qui en l'an devant luy avoit feaulté
+ donnée.
+
+
+VIII.
+
+ANNEES: 783/785.
+
+_Coment il vint de rechief en Sassoigne, et coment il mena les Saisnes par
+deus fois à soveraine desconfiture. De la mort la royne Hildegarde; des
+espousailles la royne Fastrade; de la mort sa mère, la royne Berthe. Coment
+il mut en Sassoigne par trois fois ou par quatre. Coment il se vengea des
+François Orientels, qui contre luy s'estoient révélés par mauvais conseil_.
+
+
+[336]Quant le printemps fu repairié et la saison renouvellée, le roy
+s'appareilla de rechef pour ostoier en Sassoigne, car il avoit nouvelles
+oïes que les Saisnes s'estoient révélés contre luy plus fièrement qu'ils
+n'avoient oncques fait devant. Avant qu'il se départist de la ville où il
+avoit iverné, fut morte sa femme Hildegarde en la seconde kalende de may.
+Le roy fist enterrer le corps si comme il avoit proposé. Il entendit que
+les Saisnes estoient assemblés en un lieu qui a nom Theomel[337], et qu'ils
+s'appareilloient à bataille contre luy à tout leur effort. Vers celle part
+tourna son chemin, si tost comme il peut. Bataille leur rendi, que pou en
+eschappa de si grant nombre comme ils estoient que tous ne feussent occis.
+
+ Note 336: _Eginh. Annal. A° 783._
+
+ Note 337: _Theomel._ Latin: _Thietmelle_. C'est encore _Dethmold_.
+
+Après cette victoire se départit du champ et s'en ala à un lieu qui a nom
+en leur langage Padrabone[338]. Là fist tendre ses heberges pour attendre
+une partie de son ost qui à luy devoit venir.
+
+ Note 338: _Padrabone._ Paderborn.
+
+Tandis qu'il demouroit encore en ce lieu, nouvelles lui vindrent que les
+Saisnes qui de sa bataille estoient eschappés, à quanques ils povoient
+avoir de secours de toutes pars, estoient assemblés ès contrées de
+Witefale[339] sur une eaue qui a nom Hasan. Là se rapareillèrent pour
+combatre de rechief contre luy, s'il alloit en ces parties. Quant le roy
+eut oy ces nouvelles, il rassembla ses gens qui puis estoient à luy venus
+de France, avec ceux que il avoit devant, et vint sans demeure au lieu où
+ils estoient assemblés. A eus se combatit aussi benheureusement comme il
+avoit fait devant, si que la plus grant partie en fut occise et l'autre
+prise et mise en chétivoison[340]. Et François ravirent toutes leurs
+despoilles et firent proie de quanques ils avoient. Premièrement vint au
+fleuve de Wisaire et puis à un autre qui a nom Albe, en cerchant tout le
+païs et le dégastant par feu et par occision. Et quant il eut toutes ces
+contrées détruites il retourna vers France: Femme espousa qui avoit nom
+Fastrade; Françoise estoit de nacion. Et après pou de temps elle conceut et
+enfanta du roy deux filles.
+
+ Note 339: _Witefale._ «In finibus Westfalorum, super fluvium Hasam.»
+
+ Note 340: _Chetivoison._ Captivité.
+
+En celle année meisme trespassa de ce siècle la royne Berthe mère du roy
+Charlemaines, qui femme eut esté son père Pepin le roy. En la tierce yde de
+juin mourut[341]. Dame estoit plaine de bonnes meurs et de doulce mémoire.
+En sépulture fu mise en l'églyse mon seigneur saint Denis en France, coste
+à coste du roy Pepin. Si couroit alors le temps de l'Incarnacion Nostre
+Seigneur, sept cents quatre-vingt-quatre.
+
+ Note 341: La fin de l'alinéa est du traducteur, comme presque tous
+ les détails relatifs à la sépulture des personnes royales.
+
+Le roy départit son ost et vint pour yverner en une ville qui a nom
+Haristalle. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
+
+[342]Quant la nouvelle saison fu venue, le roy assembla ses osts pour
+ostoier en Sassoigne, et pour essaier s'il pourroit mettre à fin cette
+guerre qui tant avoit duré. Le Rin trespassa à la fontaine de Lippie[343];
+de là vint au fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Huccubi, en dégastant
+toutes les contrées de Westefalois. Ses heberges fist tendre, pour demourer
+sur le fleuve. Mais en dementiers qu'il y demouroit, il apperceut qu'il ne
+pourroit entrer en Sassoigne par devers Galerne[344], si comme il avoit
+proposé, pour les eaues qui estoient crues pour les grans pluies qui eurent
+esté. Pour ce tourna en Thoringe, à Charlot son fils laissa une partie de
+son ost et luy commanda qu'il ne se esloignast de la contrée de Westephale.
+Lors entra ès plaines de Sassoigne parmy Thoringe. Ces plaines sient entre
+le fleuve d'Albe et un autre qui a nom Salan. Et puis qu'il fu entré en la
+terre, il dégasta et destruisit tous les champs et les contrées des Saines,
+partie en occist et partie en mit en chétivoison; les villes destruist et
+ardit. A tant retourna en France.
+
+ Note 342: _Eginh. Annal. A° 784._
+
+ Note 343: _A la fontaine de Lippie_. «In loco qui Lippeheim vocatur
+ Rhenum trajecit.»
+
+ Note 344: _Par devers Galerne_. Du côté du Septentrion. «In
+ Aquilonares Saxoniæ partes.»
+
+Endementiers que Charlot son fils qu'il eut laissié en Westephale
+chevauchoit un jour en un païs qui avoit nom Draigni[345], si luy vint
+au-devant un ost des Saisnes tous prest à bataille, de lès le fleuve de
+Lippe; il se combatit à eus par beneurée fortune, car il les mist à telle
+confusion qu'il en occist la plus grant partie, et le remenant eschappa par
+fuite. A son père retourna en France à grant victoire et grans despouilles
+de ses ennemis. Et le roy reprist son ost et retourna en Sassoigne encontre
+le temps d'yver. La nativité célébra en ses heberges sur le fleuve d'Ambre,
+en un païs qui est appelé Huetagore, près d'un chastel qui est appellé
+Sequidirbourc[346]. D'illec s'en ala en un lieu qui a nom Rim, pour tout le
+païs mettre à destruction. Si est ce lieu là où le fleuve de Wisaire et cil
+de Waharne assemblent. Mais il retourna arrière au chastel d'Hereboure, car
+il ne povoit oultre ostoier pour le fort yver et pour la grant habundance
+d'eaue[347]. Et pour ce qu'il avoit propos d'yverner en ces parties où il
+eut mandé sa femme et ses enfans, bonne garde et seure de sa gent leur
+laissa, et puis chevaucha tout oultre à son ost, pour proier les villes et
+pour destruire les contrées de Sassoigne. Tout cel yver ostoia parmy la
+terre, une heure çà et l'autre là, sans repos prendre, et dégasta tout le
+païs par occision et par embrasement de feu; et non mie tant seulement par
+luy, mais par ses menistres que il envoia par devers lieux pour le païs
+gaster; ainsi troubla et destruist la terre de Sassoigne tant comme cel
+yver dura.
+
+ Note 345: _Draigni._ «In pago Draigni juxtà Lippiam fluvium.» Notre
+ traducteur a oublié la mention de la Lippe, et M. Guizot celle de
+ Draigni.
+
+ Note 346: «Celebratoque natalitio Domini die, super Ambram fluvium;
+ in pago Huettagoe, juxtà castrum saxonum quod dicitur Schidirburg, ad
+ locum nomine Rimi, in quâ Wisira et Vagarna confluunt, populabundus
+ accessit.» L'_Ambra_, c'est l'Ambre, qui sort du Tyrol, arrose la
+ Bavière et va se jeter dans l'Iser, près de Mosbourg.--Le confluent
+ dont il est question est celui du Weser et de la Wehra. M. Guizot a
+ fait ici un contre-sens dont notre chronique ne lui avoit pas donné
+ l'exemple. «Il célébra,» dit-il, «dans son camp le jour de la
+ naissance du Seigneur, et marcha en le dévastant, _dans_ le canton
+ d'Huellagoge, près du fleuve de l'_Ems_, non loin du fort saxon qui
+ porte le nom de Dekidroburg, au confluent du Weser et de la _Werne_.»
+ Il seroit précieux de retrouver un lieu situé près du fleuve de
+ l'_Ems_, au confluent du _Weser_ et de la _Werne_.
+
+ Note 347: _Eginh. Annal. A° 785._
+
+Et quant la nouvelle saison répaira et il eut fait de France venir gens et
+viandes et ce que mestier luy fu, il assembla un parlement de ses barons en
+un lieu qui a nom Padrabonne[348]. Et quant les choses qui à ce parlement
+appartenoient furent ordonnées, il s'en partit et s'en ala en un païs qui
+avoit nom Hardengoant[349]. Là luy fu dit que Albion et ce Guiteclin qui
+mains dommages luy avoient fais estoient en une terre de Sassoigne qui a
+nom Albine[350]. Premièrement les fist amonnester par les Saisnes meismes
+qu'ils guerpissent leur desloyauté et venissent à luy seurement. Mais eus
+qui en eus-meismes se sentoient coupables et meffais, n'osèrent à luy venir
+jusques à ce qu'il leur promist pardon et miséricorde, et jusques à tant
+qu'ils eurent par devers eus ostages et seurtés de leurs vies. Ces ostages
+leur livra et amena Amalimons[351], un des princes du palais que le roy y
+envoia, et ceulx vindrent en la présence du roy en une ville qui a nom
+Atigni. Là furent baptisiés et crestiennés; car le roy mut à retourner en
+France, quant il eut là envoié Amalimons. Grant pièce de temps se tint
+ainsi en pais cette perverse nacion, pour ce meisme qu'ils ne povoient
+trouver nulle raison de recommencier la guerre; et plus, pour ce qu'ils
+doubtoient le roy pour sa fierté et pour ce qu'il luy chéoit bien en tous
+ses fais.
+
+ Note 348: _Padrabonne._ «Padrabrunna.» Paderborn.
+
+ Note 349: _Hardengoant._ Les éditions écrivent: _Bardengou_,
+ _Bardengoo_, _Bardengawi_, et _Bardincum_. Suivant toutes les
+ apparences, c'est _Bardewick_, en Basse-Saxe, à sept lieues de
+ Hambourg, réduit aujourd'hui à l'état de village.
+
+ Note 350: _Albine_. Il falloit traduire, comme le remarque Dom
+ Bouquet: _Qui est au-delà de l'Albe,_ ou l'_Elbe_. «In transalbinâ
+ Saxonum regione.»
+
+ Note 351: _Amalimons_. «Amalwinus, unus Aulicorum.» La traduction
+ ancienne la plus naturelle de ce mot eut été _Amauguin_.
+
+En celle année les François Orientels conceurent malevolenté contre le roy
+et firent conspiration contre luy. De ceste traïson fut principal un des
+contes du païs qui eut nom Hardré[352]. Mais puis que le roy sceut la
+vérité, la chose fu tost abaissée et estainte par son sens. Car il dampna
+ceulx qui estoient parçonniers[353] et consentans de ceste traïson; les uns
+dampna par essil et aux autres fist les yeulx crever.
+
+ Note 352: _Hardré_. Ce nom d'_Hardré_ est devenu célèbre dans les
+ vieilles poésies françoises parmi ceux des traîtres. La chanson de
+ Garin le Loherain nous le présente comme le chef de la race des
+ Fromont de Gascogne, ennemis mortels des Lorrains. D'autres poèmes le
+ citent comme l'un des principaux membres de celle de Ganelon. _La
+ famille du viel Hardré_ étoit même une expression proverbiale qui
+ s'appliquoit généralement à tous les traîtres. Mais remarquons la
+ difficulté de reconnoître ce nom d'_Hardré_ dans l'_Hastradus_
+ d'Eginhard, l'_Hastrad_ de M. Guizot, et l'_Hastrade_ des autres
+ historiens.
+
+ Note 353: _Parçonniers_. Participants. Le peuple a conservé le
+ féminin _parçonnière_.
+
+
+IX.
+
+ANNEES: 786/787.
+
+_Coment il envoia ses osts sur les Bretons, et coment il ala à Rome, et
+coment il conquit Puille et Calabre. Et des messages Thassille le duc de
+Bavière, que il envoia à l'apostole Adrien pour confermer le païs de leur
+seigneur et du roi. Puis après coment il retourna en France._
+
+
+[354]Quant l'yver fu trespassé et la nouvelle saison venue, le roy célébra
+la Résurrection en la ville d'Atigny, après appareilla ses osts pour
+ostoier en Bretaigne:[355] la Bretaigne petite est appellée à la différence
+de la grant Bretaigne qui maintenant est nommée Angleterre. Si veullent
+aucuns dire cy endroit que celle gent retiennent la langue bretonne des
+anciens Bretons. Car quant les Anglois qui d'une partie de Sassoigne qui a
+nom Angle vindrent eurent celle Bretaigne prise, ils tuèrent et chacièrent
+les Bretons de celle isle et d'eus vindrent les Anglois. Lors s'enfouit une
+partie de la gent du païs, la mer passèrent et vindrent habiter ès
+derraines parties de France, par devers Occident. Et celle gens appellés
+sont Bretons bretonnans[356]. Ce peuple fut jadis conquis et tributaire du
+roy Dagobert. Et pour ce qu'ils ne vouloient jamais obéir, le roy[357] y
+envoya Adulphe un des princes de son palais, à grant ost. En pou de temps
+après reffraint et abaissa leur présumpcion; leurs ostages et plusieurs de
+leurs nobles hommes amena au roy qui luy firent hommage et obéissance pour
+le commun du païs.
+
+ Note 354: _Eginh. Annal. A° 786._
+
+ Note 355: _Bretaigne la petite._ «_In Britanniam Cismarinam_.» Les
+ deux phrases suivantes, qui ont leur prix, sont du fait de notre
+ traducteur.
+
+ Note 356: _Bretons-bretonnans._ Cette phrase est encore de notre
+ traducteur. On en doit conclure que du moins au XIIIème siècle
+ l'opinion commune étoit que la langue des Bas-Bretons étoit celle des
+ anciens habitans de l'île de Bretagne plutôt que celle des Gaulois.
+
+ Note 357: _Le roy._ Charlemaines.
+
+Quant le roy eut soubmises les estranges nacions qui à luy marchissoient et
+il eut mise pais par tout son royaume, il appareilla son erre[358] pour
+aler à Rome, en propos de visiter les apostres et de conquerre une partie
+d'Italie qui a nom Bonivent. Car il luy sembloit que ce feust chose bien
+séant que le membre feust joingt au chef et que celle partie du royaume
+d'Italie feust de sa seigneurie, quant il en tenoit le chef, dès celle
+heure qu'il eust conquis le roy Desier de Lombardie.
+
+ Note 358: _Son erre_. Ou _son oirre_. Il disposa son voyage.
+
+A ceste besoingne commencier ne voult pas faire longue demeure. Son ost
+assembla et entra en plain yver ès plains de Lombardie. La Nativité nostre
+Seigneur célébra en la cité de Florence; au plus tost qu'il peut après ala
+à Rome, là le receut le pape Adrien à grant honneur; puis eut conseil de
+l'apostole et de tous ses barons d'entrer en la province de Bonivent. Mais
+Arragise, le duc de celle contrée, qui jà avoit senti son advenement et fu
+certain qu'il vouloit entrer en sa terre, luy cuida faire changier son
+propos. Car il envoia avant à luy Eaumont[359], l'ainsné de ses fils, qui
+de par luy luy présenta ses dons et ses présens et luy prioit qu'il se
+soufrist[360] d'entrer en sa terre. Mais le roy qui tousjours béoit à mener
+à fin son propos et parfaire ce qu'il avoit commencié retint Eaumont et
+toute sa gent[361]; en la contrée de Champaigne ostoia et assist la cité de
+Capue, tout appareillié de bataille rendre au duc, sé il ne faisoit sa
+volonté.
+
+ Note 359: _Eaumont_. Ainsi portent presque toutes les leçons
+ manuscrites. Les textes latins portent: _Rumoaldo_. Mais on me
+ permettra de rappeler encore ici que nos anciens poèmes françois nous
+ présentent souvent _Eaumont_ ou _Aumont_, comme l'un des Sarrasins
+ les plus formidables de ceux qui avoient sous le règne de Charlemngne
+ envahi l'Italie. L'_Agramant_ d'Arioste étoit supposé fils de cet
+ _Eaumont_, ou _Almont_.
+
+ Note 360: _Se souffrist_. S'abstint. C'est un ancien gallicisme fort
+ usité dans nos auteurs du moyen-âge.
+
+ Note 361: _Et toute sa gent_. Il eut fallu traduire: _Et il ostoia à
+ toute sa gent, etc._ «Cum omni exercitu suo Capuam, civitatem
+ Campaniæ, accessit, etc.»
+
+Le duc qui moult se doubtoit, guerpit la cité de Bonivent qui est chef de
+celle région et s'en ala à une autre cité qui siet sur la mer qui est
+nommée Salerne, il et toute sa gent. Puis eut tel conseil de ses barons
+qu'il envoia ses deux fils au roy à tout grans dons et présens de diverses
+richesces, et luy promist qu'il estoit tout prest à ses commandemens. Le
+roy s'assentit à ses prières et se tint de luy faire grief et de bataille
+commencier meismement, pour l'amour et pour la paour de Nostre Seigneur.
+Le mainsné de ses fils retint à ostages et des autres barons jusques à onze
+que le peuple luy livra. L'ainsné de ses fils retourna au père. Après
+renvoia ses propres messages au duc pour recevoir les hommages et les
+seremens de luy et du peuple.
+
+Toutes choses ainsi faites, il receut les messages Constantin empereur de
+Constantinoble qui de par luy estoient venus pour requerre sa fille. Et
+quant il les eut oys et délivrés, il retourna à Rome, Là célébra la
+Résurrection Nostre Seigneur à grant joie et à grant sollempnité.
+[362]Tandis comme il demeuroit à Rome, Thassille le duc de Bavière envoia
+messages à l'apostole Adrien; ces messages furent un évesque qui avoit nom
+Harnun, et un abbé qui avoit nom Orri. Par eus le requéroit qu'il feust
+moienneur de la pais de luy et du roy Charlemaines. Le pape qui moult en
+fut lié receut volontiers sa prière. Au roy requist et amonnesta, de
+l'autorité de saint Père et de saint Pol, qu'il receust la paix et la
+concorde du duc Thassille. Et le roy respondit qu'il le feroit volentiers.
+
+ Note 362: _Eginh. Annal. A° 787._
+
+Lors fut demandé aux messages quelle séeurté ils donroient de la
+confirmacion de la paix, et ils respondirent que on ne leur avoit rien
+enchargé de ceste chose, et que de ceste besoigne ne pouvoient autre chose
+faire fors que de raporter à leur seigneur leur parolle et leur bonne
+response. Mais de ce fut moult le pape Adrien esmeu, et les appella faulx
+et decevables et les excommenia s'ils se retraioient de la France et de la
+feaulté qu'ils avoient au roy promise. En celle manière se départirent,
+sans plus rien faire, de la besoigne pour quoy ils estoient venus.
+
+Après ce que le roy eut les apostres visités et il eut fait moult
+humblement ses veuz, et ses obligacions rendues, il mut à retourner en
+France. La royne Fastarde, ses fils et ses filles et toute leur
+compaignie[363] trouva en la cité de Garmacie, ainsi comme il les avoit
+laissiés; là assembla général parlement de ses barons et du peuple, avant
+qu'il en partist. Lors commença à raconter devant ses princes comment il
+avoit exploitié en celle voie, et au derrenier leur conta des messages au
+duc Thassille, pour quoy ils estoient venus à Rome.
+
+ Note 363: _Et toute leur compaignie._ «Omnemque comitatum quem apud
+ eos dimiserat....»
+
+
+X.
+
+ANNEES: 788/789.
+
+_Coment le roy entra en Bavière, à trois osts, par trois parties. Et coment
+le duc Thassile se humelia par paour._
+
+
+Quant le roy fu du tout retourné en France, il eut conseil à ses barons de
+la besoigne au duc Thassile. Aucuns loèrent qu'il essaiast que il vouldoit
+faire de l'offre qu'il avoit faite. Mais toutes voies assembla-il ses osts
+pour ostoier en Bavière et les envoia en trois parties. A Pepin son fils
+livra l'ost des Lombars et luy commanda qu'il alast par la valée de
+Tridente. Les François Austrasiens et les Saisnes fist venir tout droit au
+fleuve de la Dynoe, en un lieu qui a nom Pfaringue[364]; avec soy retint la
+tierce partie de sa gent: si les conduist droit au fleuve qui a nom
+Lechun[365] qui depart Bavière et Alemaigne. Son ost fist logier près d'une
+cité qui a nom Auguste[366].
+
+ Note 364: _Pfaringue_. «Ad Danubium, in loco qui _Pferinga_ vocatur.»
+ C'est aujourd'hui _Pforingen_.
+
+ Note 365: _Lechun_. Le _Lech_.
+
+ Note 366: _Auguste_. C'est _Augsbourg_.
+
+En celle manière béoit à entrer en Bavière, sé le duc ne se feust humilié.
+Mais quant il sceut qu'il fut ainsi attaint, il vint au roy et luy pria par
+grant humilité qu'il luy pardonnast ce qu'il s'estoit vers luy meffait. Et
+le roy qui estoit miséricors et débonnaire par nature lui pardonna tout.
+Theodone un sien fils et douze autres personnes luy bailla en ostages et
+tels comme il demanda. Du peuple et des barons prist serement et retourna
+en France. En une ville qui a nom Ingilenham[367], près de la cité de
+Mayence, yverna et célébra Noël et Pasques.
+
+ Note 367: _Ingilenham_. C'est _Ingelheim_.
+
+[368]En celle ville meisme assembla le roy grant parlement. Si y vint le
+duc Thassile, aussi comme les autres barons. En la présence du roy et
+devant tous les autres barons l'encusèrent les Baviers de traïson et de
+conspiracion contre leur seigneur, dont il devoit avoir le chief tranchié
+selon les lois. Si l'accusèrent en ce cas, et disoyent qu'il avoit ce fait,
+puis que le roy s'estoit départi de Bavière, et puis qu'il luy eut fait
+feaulté et hommage et asseuré par ostages. Car, si connue ils disoyent, il
+s'étoit alié aux Huns contre le roy et les avoit esmeus à ce qu'ils
+feissent bataille contre le roy et contre les François; si de voir avoit-il
+ce fait par le conseil Liberge sa femme qui avoit esté fille du roy Desier
+de Pavie. Car elle haoit trop durement François pour l'essil et la
+destruction son père; et sans faille ce estoit vérité ce dont ils
+l'accusoient, si comme la fin prouva en celle année meisme.
+
+ Note 368: _Eginh. Annal. A° 788._
+
+De mains autres cas l'accusèrent en fais et en dis qui ne peurent estre
+fais né dis par nul homme qui ne feust appertement ennemi du roy et des
+François. Damné fut à la parfin, de tous les barons du conseil, du chief
+perdant[369], pour ce qu'il fut devant tous convaincu des cas dont il
+estoit accusé. Mais la débonnaireté du roy le délivra, tout feust-il jugié
+à mort. Son abit luy mua et le tondit et le mist en une abbaie. Là vesquit
+avec les autres religieusement. Car il y entra débonnairement et dévotement
+luy et Theodone son fils. Les Baviers qui eurent esté parconniers et
+consentans de son mesfait furent dampnés par essil et envoiez en divers
+lieux.
+
+ Note 369: _Du chef perdant._ «Capitali sententiâ damnatus est.»
+
+En pou de temps apparut bien la traïson; que les Huns à qui il avoit fait
+aliance parfirent ce qu'ils avoient promis. Et tant assemblèrent de gens
+qu'ils furent deux osts. L'un entra en la marche d'Acquilée et l'autre en
+Bavière. Mais ce fu à leur grant dommage, car ils furent desconfis et
+chaciés de ces deux lieux et s'enfuirent en leur païs à grant perte de
+leurs choses et à grant occision de leur gent.
+
+Autre fois se meurent à venir en Bavière, à plus grant ost qu'ils n'avoient
+fait devant. Les Baviers les desconfirent en la première bataille et en
+occirent une grant multitude sans nombre. Et mains autres de ceulx qui ne
+furent mie occis et cuidèrent eschaper se ferirent ou fleuve de la Dinoe,
+si qu'ils furent dedans affollés et noiés.
+
+Entre ces choses, Constantin empereur de Constantinoble, qui moult avoit
+grand mautalent envers le roy Charlemaines, pour ce qu'il luy avoit sa
+fille véée[370], manda à Theodore qui gardoit le royaume de Sezile et à
+plusieurs autres de ses menistres qu'ils entrassent en la province de
+Bonivent et qu'ils la méissent à gast et destruction. Eus s'appareillèrent
+pour faire son commandement. Mais Grimaut qui après la mort son père avoit
+receu la duché en celle année meisme, par la volonté du roy, et Hildebrant
+le duc de Spolitaine assemblèrent leurs effors. Avec eus fut Guinguise[371]
+un des messages du roy qui puis fu duc de Spolitaine, après celluy
+Hildebrant. La gent l'empereur encontrèrent en la terre de Calabre; à eus
+se combatirent et occistrent grant partie et eurent victoire sans grant
+dommage d'eus né de leur gent. A leurs heberges retournèrent à grant nombre
+de prisonniers, et si grant plenté de despouilles eurent qu'ils furent tous
+rassasiés.
+
+ Note 370: _Veée._ Refusée.
+
+ Note 371: _Guinguise._ «Legatum regis Winigisum, qui posteà in ducatu
+ Spoletano successit.»
+
+En ce temps vint le roy en Bavière; quant il vint là, il cercha tout le
+païs et ordonna du tout à sa volonté. Puis retourna à Ais-la-Chapelle, là
+demoura une grant partie du temps; car la Nativité et la Résurrection fu
+avant passée qu'il s'en partist.
+
+[372]En Esclavonnie a une nacion qui habite sur le rivage de la grant
+mer[373]. En leur propre langue sont appellés Weltabi; eu langue françoise
+Wilzi. Icelle gent haient François de tousjours, et volentiers guerroient
+les voisins qui à eus sont subgiés et joings par aliance. Le roy qui plus
+ne voult souffrir leur orgueil sans vengeance assembla ses osts pour
+refraindre leur présumpcion. A Coulogne passa le Rin et puis s'en ala parmi
+Sassoigne. Jusques au fleuve de Albe fist tendre ses heberges, par deux
+fois fist faire pons de fust entre eus et luy; l'un enclost et ferma aux
+deux chiefs de fors palis; dedens les enclos fist drecier tours et
+barbacannes bien deffensables et mist dedens bonne garnison. Le fleuve
+passa et conduisit son ost en la contrée de celle perverse nacion. Tout
+destruisit devant lui. Et tout fust celle gent fière et batailleuse, et se
+fiast au grant nombre de leur gent, si ne put pas longuement soutenir la
+force du roy. Oultre passa le roy et son ost jusques à une cité qui a nom
+Dragwite. Le roy de celle cité qui estoit le plus noble de lignage et
+d'ancienneté des roys d'Esclavonnie yssit hors de la ville à grant nombre
+de sa gent; devant le roy vint et se mist du tout à sa merci. Serement luy
+fist et luy donna tels ostages comme il voulut demander. Quant les autres
+princes du pais virent ce, ils vindrent au roy à l'exemple de celluy, et
+luy firent hommage et seurté telle comme il commanda.
+
+ Note 372: _Eginh. Annal. A° 789._
+
+ Note 373: _Grant mer._ L'annaliste dit _Oceani_, mais c'est la _mer
+ Baltique_.
+
+Quant le roy eut ce fier peuple soubmis et dompté, en la manière que vous
+avez oy, il retourna arrière, par celle meisme voie qu'il eut alé, au pont
+qu'il avoit fait faire sur le fleuve d'Albe. Et si comme il passoit parmi
+Sassoigne, il ordonnoit des besongnes selon la nécessité du temps.
+
+En France célébra la sollennité de Noël et de Pasques en la cité de
+Garmacie. [374]Oncques n'ostoia le roy de celle année: en celle cité receut
+et oyt les messages des Huns et les siens renvoia à leurs princes.
+
+ Note 374: _Eginh. Annal. A° 799._
+
+La raison pourquoy les messages estoient ainsi envoiés d'une part et
+d'autre estoit pour les Saisnes et pour la division de leur royaume et de
+leur région. Ce contens et ceste discorde fu commencement et naissance de
+la guerre qui fu faite contre les Huns. Et pour ce qu'il ne semblast que le
+roy despendist le temps en oiseuse, il se mist à navie, au fleuve de
+Meuse[375]. En Germanie s'en ala en un lieu qui a nom Salz; là avoit fait
+un moult riche palais sur le fleuve de Sala. Là demoura tant comme il luy
+plut, puis retourna arrière par celle eaue meismes en la cité dont il
+estoit venu. Tandis comme il yvernoit en celle ville, le palais en quoy il
+séjournoit ardit d'aventure. Mais oncqucs pour ce ne s'en mut, jusques à ce
+que la Nativité et la Résurrection fussent passées.
+
+ Note 375: _Meuse._ Il falloit traduire _le Mein_. «Per Moenum fluvium,
+ ad Saltz palatium suum in Germaniâ, juxtâ Salam fluvium constructum,
+ navigavit.»
+
+
+XI.
+
+ANNEES: 791/800.
+
+
+_Coment le roy ostoia sur les Huns, à deus paires de osts, et coment il
+destruist toute celle région et s'en retourna à grant victoire. Après de
+l'érésie Élipan l'archevesque de Tholète, et de la conspiration que Pepin,
+son ainsné fils, fist contre lui. Du concile que le roy assembla pour
+condamner l'érésie Félicienne; et puis coment il ostoia de rechief contre
+les Saisnes._
+
+[376]En la fin de l'yver et sur le commencement d'esté vint le roy de celle
+cité où il eut si longuement séjourné droit en Bavière, en propos d'ostoier
+sur les Huns le plustost qu'il pourroit et de prendre vengeance de leur
+fais et de leur présumpcion. Ses osts assembla par tout son royaume. Quant
+les viandes et les nécessités de l'ost furent chargés, il se mist à la
+voie; mais il départit son ost en deux parties, l'une en livra à Thierri et
+Mainfroy son chambellan, et leur commanda qu'ils conduisissent leur ost
+selon le rivage de la Dinoe qui s'estendoit par devers Galerne droit vers
+Occident[377]. L'autre partie retint avec luy et s'en ala selon la rive de
+ce meisme fleuve par devers Orient, pour entrer en Pannonie. Aux Baviers
+commanda qu'ils descendissent selon la Dinoe pour garder la navie qui
+menoit leurs viandes et les nécessités de l'ost.
+
+ Note 376: _Eginh. Annal. A° 791._--_En la fin de l'yver._ Il
+ faudroit: _De l'esté_, comme le latin.
+
+ Note 377: _Galerne._ Le Septentrion. «Per aquilonarem Danubii ripam.»
+
+Au premier lieu où ils se logièrent ce fu sur un fleuve qui a nom
+Athinse[378]. Cil fleuve court entre les Huns et les Baviers, et est
+certaine bonne et devise de leurs royaumes. Là demoura l'ost trois jours et
+fist-on prières à Dieu et chanter létanies pour que celle bataille feust
+commenciée et fenie en prospérité: tantost s'esmurent les osts et fu la
+bataille dénonciée aux Huns de par les François. Les garnisons que les Huns
+avoient en leurs forteresses furent partie occises et chaciées, et les
+chasteaux abatus et craventés; dont l'un estoit fermé sur le fleuve de
+Cambone[379], et un autre près d'une cité qui a nom Comagène sur le tertre
+de Combert[380]; clos estoit ce chastel de haults murs et de fors: toutes
+ces forteresces degastèrent François par feu et par occision. Ainsi mena le
+roy celle partie de l'ost qu'il conduisoit jusques à un fleuve qui a nom
+Arabonne[381]; oultre passa et s'en ala tousjours selon le rivage
+jusques-là où ce fleuve chiet en la Dynoe. Là fist tendre ses heberges pour
+demourer aucuns jours. D'ilec proposa à retourner par une contrée qui a nom
+Abbarie[382]. L'autre partie de son ost qu'il avoit livrée au conte Thierri
+et à Mainfroy son chambellan, commanda à retourner par celle meisme voie
+qu'ils estoient alés. Par celle manière destruisit par feu et par occision
+la plus grant partie de Pannonie sans autre encontre de leurs ennemis, et
+se retraist en Bavière sain et haitié[383], luy et tous ses osts.
+
+ Note 378: _Athinse._ Les éditions de l'annaliste portent: «Super
+ Anesum.» C'est la rivière d'_Ens_, qui se jette dans le Danube, et
+ qu'il ne faut pas confondre, comme le fait M. Guizot, avec le fleuve
+ de l'_Ems_.
+
+ Note 379: _Cambone._ «Super Cambum fluvium.» C'est aujourd'hui le
+ _Kamp_, rivière d'Autriche.
+
+ Note 380: _Combert._ Voici le texte latin: «Altera, juxta Comagenis
+ civitatem, in monte Cuneberg vallo firmissimo erat extructa.» Suivant
+ l'Itineraire d'Antonin, Comagènes étoit une ville de Pannonie entre
+ Vienne et le mont Cetius. En effet, dans sa carte d'Autriche, Lazius
+ met une montagne qu'il appelle _Comagenus mons_, et dont le nom
+ vulgaire est _Kaunberg_. (Voyez le Dictionnaire de Lamartinière.)
+ Tout cela n'a pas empêché M. Guizot de nous apprendre dans une note
+ sur _Comagène_, que cette ville étoit _probablement_ Comborn.
+
+ Note 381: _Arabonne_. «Ad Arrabonis fluenta.» C'est le _Raab_.
+
+ Note 382: _Abbarie_. Ou plutôt _Bavière_, selon le texte latin.
+
+ Note 383: _Haitié_. Dispos.
+
+Les Frisons et les Saisnes qui par son commandement estoient en l'autre
+partie de son ost que Thierri et Mainfroy conduisoient, retournèrent en
+leur païs. Cest ost fut mené sans dommage, fors que si grant pestilence et
+si grant mortalité fu des chevaux, en celle partie de l'ost que le roy
+conduisoit, que de tant de milliers comme ils estoient n'en demoura pas la
+dizième partie. A tant départit son ost et s'en ala yverner en une cité qui
+a nom Renebourc[384]; là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
+
+ Note 384: _Renebourc_. «Reginum civitatem quæ nunc Reganesburg
+ vocatur.» C'est _Ratisbonne_.
+
+[385]Orgelle est une cité qui est assise au plus hault lieu des mons de
+Pirene. L'évesque de celle cité avoit nom Félix, si estoit Espaignol de
+nacion. A luy se conseilla Elipan l'archevesque de Tholette par lettres, et
+luy demanda que il sentoit de l'umanité nostre Seigneur, savoir mon sé on
+le devoit croire selon ce qu'il estoit propre homme, ou selon ce qu'il
+estoit fils adoptif de nostre Seigneur Dieu le père[386]. Moult folement et
+moult felonnessement luy demanda de ceste chose, et si ne le prononça pas
+tant seulement fils adoptif, contre l'ancienne doctrine et contre la foy de
+sainte Églyse, ains compila livres qu'il envoia à cil évesque par quoy il
+s'efforçoit à deffendre celle hérésie et sa mauvaise opinion. Pour ceste
+chose fut mandé au palais[387]; là fut son erreur récitée au concile des
+évesques qui pour ceste chose y estoient assemblés. Convaincu fu de son
+erreur et de son hérésie. A Rome l'envoia le roy à l'apostole Adrien qui
+condamna luy et sa fausse doctrine, et puis le renvoia en sa cité.
+
+ Note 385: _Eginhardi Annal_. A° 792.--_Orgelle_, variantes: _Orgale_,
+ _Lorgale_ et _Corgale_. C'est _Urgel_.
+
+ Note 386: Cette phrase est mal entendue; il falloit: «Savoir mon en
+ tant que homme, sé il estoit fils propre ou fils adoptif de Dieu.»
+ _Secundum id homo est, proprius an adoptivus Dei filius credendus
+ esset._
+
+ Note 387: _Au palais._ L'annaliste ajoute: «Regis qui tunc apud
+ Reginum Bajoariæ civitatem residebat.» Ainsi l'empereur fait venir un
+ évêque d'Aquitaine en son palais de Ratisbonne, pour lui faire rendre
+ compte de ses opinions en matière de foi!
+
+L'ainsné des fils le roy qui Pepin avoit nom fist en ce temps coujuracion
+contre son père entre luy et une partie des François. La raison de ceste
+conjuracion si fu, comme ils disoient, pour ce qu'ils ne povoient plus
+souffrir la cruauté de la roy ne Fastarde. De ceste traïson fu le roy
+acointié par un Lombard qui avoit nom Fardulphes; et pour ce qu'il en eut
+le voy accointié premièrement, et qu'il garda sa loyauté envers le roy, il
+le fist rendre en l'abbaïe Saint-Denis; et tous les autres qui eurent esté
+parçonniers de la traïson furent dampnés selon la loy des chiefs perdans et
+d'autres paines[388]; car les uns curent les chiefs couppés, et les autres
+furent occis de glaives, et les autres furent pendus. Tout cel yver se tint
+le roy en Bavière pour la bataille qu'il avoit receue contre les Huns. Et
+fist tandis faire un pont de nefs sur la Dynoe pour passer et rapasser sans
+encombrer toutes les fois que mestier en seroit. En ce païs meisme fist la
+sollennité de Noël et de Pasques.
+
+ Note 388: _Et d'autres peines._ Le latin est mal rendu, ou plutôt
+ c'est une faute du copiste; il eut fallu: _Selon la loi des chiefs
+ perdans à diverses peines_, etc. «Ut rei læsæ majestatis partim
+ ladio cæsi, partim patibulis suspensi, etc.»
+
+[389]Moult désiroit le roy mener à fin la guerre qu'il avoit receue contre
+les Huns. En ce point qu'il ordonnoit ses besongnes pour entrer en
+Pannonie, nouvelles luy vindrent que les osts du conte Thierri qu'il avoit
+menés par Frise eurent esté entrepris en un détroit qui avoit nom Riuste.
+Là avoient souffert estour par les Saisnes, et au derrenier avoient-ils
+esté desconfis[390].
+
+ Note 389: _Eginh. Annal. A° 703._
+
+ Note 390: Voici la phrase latine: «Nuntiatum est copias quas
+ Thedericus comes per Frisiam ducebat, in pago Rhiustri juxtà Wisiram
+ à Saxonibus esse interruptas atque deletas.»--_Estour._ Lutte.
+
+Quant le roy oï ces nouvelles il en fist moins de semblant qu'il put et
+feignit le dommage, pour la noblesse de son courage; et pour plus
+hastivement prendre vengeance de ses ennemis qui ce luy avoient fait, il
+laissa le propos que il avoit d'aller en Pannonie sur les Huns. Aucuns de
+sa gent le firent entendant que ils avoient esprouvé que ce seroit son preu
+et son avancement qu'il feist faire un fossé entre deux fleuves; si avoit
+nom l'un Radance et l'autre Halomore[391]; et fussent ces fossés si larges
+et si profons qu'ils peussent bien porter navire de la Dynoe au Rin. Car
+l'un des fleuves chéoit en la Dynoe. Le roy vint à ce lieu à tout son ost;
+celle euvre commença, et fist mettre moult grant plenté d'ouvriers, tout le
+mois de septembre, à faire ces fossés entre les deux fleuves; si orent deux
+mille pas de long et trois cens de large. Rien ne valut ceste besongne à la
+fin; car l'euvre ne se put tenir fermement, pour la terre qui estoit mole
+de sa nature et meismement pour la continuance des plouages qui eurent esté
+en ce point. Et ce que les ouvriers jettoient à mont en deux jours ou en
+trois, reçuloit tout à val en une heure de nuyt.
+
+ Note 391: _Halomore._ «Cùm ei persuasum esset à quibusdam si inter
+ Radantiam et Almonum fluvios fossa navium capax duceretur, posse
+ commodè è Danubio in Rhenum navigari; quod alter Danubio, aller Moeno
+ miscetur.» M. Guizot traduit: «_Il étoit alors convaincu_ que s'il
+ pouvoit creuser un canal capable de porter _bateaux_, entre les
+ fleuves du Rednitz et de l'Almone, dont l'un _joint_ le Mein et
+ l'autre le Danube.» Puis en note, il ajoute: «L'_Almone_ nom que
+ _lui_ donne Eginhard; on ne sait pas bien de quelle rivière il veut
+ parler.» On sait très-bien que l'_Almonus_ est la rivière
+ d'_Altmuhl_, qui a sa source en Franconie, et se jette dans le Danube
+ entre Ingolstad et Ratisbonne.
+
+Tandis comme le roy demoura pour celle besongne, lui vindrent deux paires
+de mauvaises nouvelles. L'une fut que les Saisnes s'estoient du tout
+retournés contre luy, et l'autre que les Sarrasins estoient entrés en sa
+terre par devers Espaigne et s'estoient combattis aux François qui les
+marches gardoient; si en avoient maint occis et s'en estoient retournés à
+grant victoire. Le roy qui moult fut troublé de celle victoire et de ces
+nouvelles retourna en France. La Nativité et la Résurrection célébra sur un
+fleuve qui a nom Moene, près d'une ville qui a nom Saint-Chilien[392].
+
+ Note 392: «Natalem Domini apud Sanctum-Kilianum in
+ Wirtziburgo, juxta Moenum fluxiùm; Paschalis verò festi
+ solemnitatem super eumdem fluvium in villa Francofurti, quâ
+ et hiemaverat.» Saint-Killan étoit une abbaye de Wurtzbourg,
+ sur le Mein.
+
+[393]Au commencement d'esté fist le roy un parlement de ses barons et du
+peuple. Apres fist un concile de tous les prélas de son royaume pour
+dampner l'hérésie Félicienne. A ce concile furent présens deux évesques,
+légas de Rome, Estienne et Théophille: si avoient pouvoir de l'apostolle
+Adrien qui les y avoit envoies. En ce concile fut condampnée celle hérésie,
+et un libelle escript de la condampnacion et confermé par les séels de tous
+les évesques du concile.
+
+ Note 393: Eginh. Ann. A° 794.
+
+Là fut morte la royne Fastarde et mise en sépulture en l'églyse
+Saint-Albane la cite de Maience.
+
+Ces choses ainsi faittes, le roy assembla ses osts et les départit en deux,
+pour plus aisiément entrer en Sassoigne. La partie qu'il retint avec luy
+conduisit en la souveraine Austrasie[394] par devers Orient; l'autre partie
+livra à Charlot son fils[395], si luy commanda qu'il passast le Rin et
+entrast en Sassoigne par devers Occident. Là estoient les Saisnes assemblés
+et s'estoient logiés en un champ qui a nom Quisnotfeldic[396]; là
+attendoient le roy en bataille à grant espérance de victoire que eulx
+meismes s'entrepromettoient. Maisquant ils sceurent certainement que le roy
+venoit à si grant ost de deux parties, ils furent hors de leur vaine
+espérance et furent vaincus sans bataille. Au roy vindrent à mercy et se
+soubmistrent du tout à sa volonté; ostage luy livrèrent. En ce point
+demourèrent les choses; en leur contrée retournèrent et le roy passa le Rin
+et retourna en France. A Ais-la-Chapelle yverna et célébra Noël et Pasques.
+
+ Note 394: _En la souveraine Austrasie._ «Ab Australi parte.»
+
+ Note 395: _Charlot son fils._ Notre traducteur rend toujours le nom
+ du fils de Charlemagne, _Karolus_, par celui de _Charlot_, qui se
+ trouvoit consacré dans toutes les anciennes chansons de geste. Elles
+ s'accordent à nous représenter Charlot comme un jeune présomptueux,
+ plusieurs fois tiré d'embarras par les pairs de France, et enfin tué
+ à la suite d'une partie d'échecs par Ogier le Danois, ou par Renaud
+ de Montauban.
+
+ Note 396: _Quisnotfeldic._ «In campo qui _Sinotfeldus_ vocatur.»
+ Variante: «_Sintfeld_.» Dom Bouquet, dans sa table géographique, dit
+ que ce lieu s'appelle aujourd'hui _Sende_. J'ignore sa position.
+
+[397]Jà soit ce que les Saisnes eussent fait parlement entre eulx de tenir
+les convenances en l'esté trespassé, et eussent donné ostages tels comme le
+roy demanda, toutes voies pensoit-il bien qu'ils ne tendroient jà loiauté
+né convenances, car il les avoit tant de fois essaies qu'il ne s'i povoit
+fier. Pour ce assembla parlement de ses barons selon la coustume, oultre le
+Rin, en une ville qui a nom Cufeste[398], ci siet de costé la cité de
+Maience, sur une revière qui a nom Moene. Ses osts assembla et entra en
+Sassoigne, presque toute la cercha et dégasta par le feu et par occision.
+En un païs entra qui a nom Bardago, de lès une montaigne qui a nom
+Bardenvelt[399] fist tendre ses heberges. Tandis comme il attendoit la
+venue des Esclavons qu'il avoit mandés nouvellement, luy vindrent nouvelles
+que Wilesinus[400] le roy des Abrodiciens s'estoit embatu en un
+embuschement que les Saisnes luy avoient basti sur l'eaue de Wisaire et que
+ils l'avoient là occis, en trespassant le fleuve.
+
+ Note 397: _Eginh. Annal. A° 795._
+
+ Note 398: _Cufeste._ «In villâ Cuffenstein, quæ super Moenum contra
+ Mogunciacum urbem sita est.» C'est aujourd'hui un village du nom de
+ _Kuffstein_.
+
+ Note 399: _Bardenvelt._ «Cùmque in pagum Bardengau pervenisset, et
+ juxtà locum qui Bardenweg vocatur, positis castris.»
+
+ Note 400: _Wilesinus._ «Wiltzan, regem Abotritorum.» C'est le même
+ nom de roi déjà mentionné par l'annaliste, sous l'année 789, mais que
+ notre traducteur n'avoit pas alors reproduit.
+
+Ces fais et ces nouvelles esmeurent le roy contre les Saisnes plus encore
+qu'il n'estoit devant; tout destruist et dégasta comme tempeste ce que il
+trouva devant luy, et puis s'en retourna en France. Mais avant qu'il se
+partist de Sassoigne, quant il séoit en ses heberges sur le fleuve d'Albe,
+vindrent à luy messages des Huns qui habitent en Pannonie; là, Thudon, l'un
+des plus nobles de celle gent, promist au roy que volentiers devendroit
+crestien.
+
+Le roy retourna à Ais-la-Chapelle; là célébra la Nativité et la
+Résurrection, si comme il l'avoit fait l'année devant. [401]En ce temps,
+mourut l'apostolle Adrien en la cité de Rome. Apres luy tint le siége un
+autre qui avoit nom Lyon; tantost après qu'il fut sacré envoia au roy les
+clefs de l'églyse de Rome et l'enseigne de la cité et mains autres présens.
+Et si luy manda qu'il luy envoiast aucun de ses princes qui de par luy
+receut les seremens et les obéissances du peuple de la cité. Pour ceste
+besongne envoia le roy Angibert, l'abbé de Saint-Richier. Et par luy meisme
+envoia mains riches joyaulx de son trésor à l'églyse mon seigneur saint
+Père de Rome.
+
+ Note 401: _Eginh. Annal. A° 796._
+
+Après ces choses, il acueillit ses osts et entra en Sassoigne; à Pepin son
+fils commanda qu'il assemblast son ost de Lombardie et de Bavière, et alast
+en Pannonie contre les Huns. Quant il fu en Sassoigne entré, il dégasta
+toute la terre; après retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle. Entre ces
+choses, Pepin, son fils, qui en Pannonie fu entré, se combatit aux Huns,
+les chaça tous et desconfist outre une eaue qui a nom Tizan[402], tous
+leurs païs et leurs champs dégasta. Leurs trésors et leurs richesces ravit
+et puis retourna à son père à Ais-la-Chapelle et luy présenta les richesces
+qu'il avoit conquises sur les Huns en Pannonie. Et le roy en envoia une
+partie à l'églyse de Rome, et l'autre départi par grant libéralité à ses
+princes et à ses chevaliers[403]. Cil Thudon dont l'histoire a dessus
+parlé, qui estoit un des princes des Huns, vint au roy si comme il avoit
+promis. Baptizié fut luy et tous ceulx qui furent avec luy; serement fist
+de loiauté, et le roy l'onnoura moult et luy donna aucuns joiaus de ses
+trésors. Cil retourna à tant; mais il ne se tint pas longuement en sa
+loyauté né en la foy qu'il avoit receue; et Dieu luy en rendit assez tost
+après le guerredon; mais l'istoire s'en taist à tant. Le roy demoura cel
+yver à Ais-la-Chapelle jusques après la Résurrection.
+
+ Note 402: _Tizan._ «Trans Tizam fluvium.» C'est la Teisse, rivière de
+ Hongrie qui se jette dans le Danube.
+
+ Note 403: Notre traducteur réunit ici toute l'histoire de cette
+ guerre de Pepin contre les Huns, dont Eginhard semble faire deux
+ expéditions; l'une ayant pour chef Henry, duc de Frioul, et l'autre
+ Pepin, roi d'Italie; mais on est tenté de croire qu'Eginhard s'est
+ effectivement trompé, ou plutôt que son texte a été corrompu dans cet
+ endroit.
+
+[404]Barcinone est une cité qui siet en la marche d'Espaigne. Une heure
+estoit de Sarrasins, autre heure estoit de Crestiens. En ce point la tenoit
+un Sarrasin qui avoit nom Zaton. Cil vint à Ais-la-Chapelle, à où le roy
+estoit, si luy rendit la cité de sa propre volonté et mist soy et les siens
+en sa subjection.
+
+ Note 404: Eginh. Annal. A ° 797.
+
+En ce point, le roy envoia Loys son fils à tout une partie de sa gent pour
+asségier la cité d'Oisce[405]; et luy vint par Sassoigne pour destruire le
+païs et pour estaindre la desloiauté de celle nacion perverse. Si ne s'en
+partit jusques à tant qu'il eut cerchié toutes les contrées du païs. Car il
+ostoia tout outre jusques ès derraines parties par delà, qui durent jusques
+à la grant mer et sont encloses entre deus fleuves, Albe et Wisaire. Quant
+il eut tout mis à destrucion, il retourna à Ais-la-Chapelle. Tandis comme
+il séjournoit ilec, vint à luy en message Obdelle fils Abimenge le roy de
+Moretaigne[406] et un autre message de Nicete patrice de Cecile, qui
+Théotiste avoit nom et luy apportait lettres de l'empereur de
+Constantinoble. Ces messages oyt et congéa et retourna à tant chascun en sa
+contrée.
+
+ Note 405: _Oisce._ «Ad obsidionem Oscæ in Hispaniam misit.» C'est
+ _Huesca_.
+
+ Note 406: _Moretaigne._ «Abdellam, Sarracenum, filium Ibinmauge regis
+ de Mauritania.» Il eut fallu _Abenhumeiæ_.
+
+Lors eut conseil le roy qu'il iroit yverner en Sassoigne pour mener à fin
+celle guerre qui tant avoit duré. A ses deux fils Pepin et Loys manda
+qu'ils vinssent à luy. Et ceulx firent son commandement, tantost comme ils
+furent venus d'ostoier; car Pepin avoit esté en Italie, et Loys en
+Espaigne. Le Rin passa et entra en Sassoigne. Ses heberges fist tendre sur
+le fleuve de Wisaire. Le lieu où son ost fut logié fist appeller Haristalle
+qui encore est ainsi appellé des gens du païs; son ost départit et l'envoia
+pour yverner par toute la terre. Les messages des Huns congéa qui estoient
+à luy venus à grans présens. Les messages Aldephons le roy de Galice receut
+aussi moult honnourablement qui grans présens luy apportoient. Ses deux
+fils envoia Pepin en Italie et Loys en Acquitaine, et commanda à Obdelle le
+devant dit Sarrasin qui estoit à luy venu en message, que il allast avec
+son fils Loys et qu'il le menast par mi Espaigne; et celluy fist ce que le
+roy luy commanda et le mena partout où il voult. Et le roy demoura en
+Sassoigne tout l'yver et y fist la sollennité de Noël et de Pasques.
+
+[407]En celle saison que le printemps approchoit, les Saisnes qui habitent
+outre le fleuve d'Albe s'esmeurent et prindrent les messages et les gens
+que le roy avoit là envoiés, pour le païs garder et justicier. L'une partie
+en occistrent et l'autre partie gardèrent pour rançon[408]. Si prindrent
+aussi Godescaus un message du roy, en son retour, que il avoit envoié à
+Sigefroi, le roi de Dannemarche; et l'occistrent. Moult fut le roy esmeu de
+ces nouvelles; ses osts assembla sur l'eaue de Wisaire. Ses heberges fist
+tendre en lieu qui a nom Machidan[409]. En Sassoigne entra sur celle
+diverse gent pour venger sa honte et la mort de sa gent. Toute celle
+contrée qui est entre Albe et Wisaire mist à destruction par feu et par
+occision. Mais les Saisnes qui habitent oultre le fleuve d'Albe qui ses
+gens et ses messages avoient occis montèrent en orgueil, pour ce qu'ils
+n'avoient porté encore la peine de si grant fais. Si prindrent leurs armes,
+et entrèrent en la contrée des Abrodiciens qui estoient de la compagnie et
+de l'aliance aux François, et tousjours s'estoient loyaument portés vers
+eulx dès l'eure qu'ils eurent receu leur amour. Mais Tascon[410] le duc de
+cette gent leur vint au-devant à tout son ost, quant il sceut leur
+esmouvement, en un lieu qui a nom Suenthana. A eulx se combatit et fist
+moult grant occision de leur gent, à quatre mille furent estimés cil qui
+chaïrent ès premières envaïes.
+
+ Note 407: _Eginh. Annal. A°. 798._
+
+ Note 408: _Pour rançon._ Le sens est ici mal rendu. «Paucis eorum
+ quasi ad nuntiandum reservatis.»
+
+ Note 409: _Machidan._ Le texte latin édité porte: «In loco cui Munda
+ nomen.» C'est aujourd'hui _Munden_, dans le duché de
+ Brunswick-Lunébourg, et non pas _Minden_, comme le dit M. Guizot.
+
+ Note 410: _Tascon._ «Trasco.»
+
+Eburne[411], un messagier du roy, fu en celle bataille en la partie des
+Abrodiciens et se combatit en la dextre partie de l'estour. Desconfis
+furent les Saisnes et chaciés honteusement; si perdirent moult de leur gent
+et tournèrent à moult grant dommage et à grant confusion de leurs contrée.
+Et quant le roy qui estoit d'autre part eut leur voie destruite et eut son
+cuer esclarié[412] de ses messages et de sa gent qu'ils avoient occis, il
+s'en retourna en France. A Ais-la-Chapelle oït et receut les messages
+Hélaine l'empéreris de Constantinoble; si estoient nommés Michaus,
+Glagliane et Théophille[413].
+
+ Note 411: _Eburne._ Notre traduction n'est pas complète: «Nam in
+ primis congressione quatuor millia eorum cecidisse narravit legatus
+ regis Eberwinus nomine, qui in eodem prælio fuit, et in Abotritorum
+ acie dextrum cornu tenuit.»
+
+ Note 412: _Esclarié._ Variantes: _Esclari_.--_Esclerié_.--_Esclarci_.
+ Ce mot est synonyme de _rendu serein_, _rasséréné_.
+
+ Note 413: Les noms sont ici corrompus. Il s'agit ici de l'impératrice
+ _Irène_, de _Michael_, surnommé _Ganglianos_, et de Théophile, prêtre
+ du palais de Blaquernes à Constantinople.
+
+L'empire gouvernoit celle Hélaine; car son fils Constantin avoit esté pris
+et aveuglé par ses gens, pour son orgueil et pour ses mauvaises meurs. Ces
+messages estoient venus pour Sisime requerre, le frère Therasie patriarche
+de Constantinoble, qui avoit esté pris en bataille; volentiers fist le roy
+leur requeste, si s'en retournèrent à tant.
+
+Après eulx reviendrent autres messages de par Aldephons, le roy d'Espaigne;
+Froie et Basilique estoient nommés; dons et présens apportèrent de par leur
+seigneur, c'est à savoir sept Mores et sept muls à riches lorains d'or; si
+les avoit conquis à prendre une cité qui a nom Olisipone[414], sur une gent
+qui sont appelles Manubiens; et tout fussent-ils là envoies pour dons, si
+sembloit-il qu'ils fussent envoies pour signe de victoire. Les messages et
+les présens receut moult honnourablement, de beaux dons les honnoura, si
+les congéa quant ils s'en vouldrent aler.
+
+ Note 414: _Olisipone._ Lisbonne. Tout ce récit est horriblement
+ défiguré. «Venêre de Hispaniâ legati Adelphonsi regis, Basiliscus et
+ Troia, munera deferentes quæ ille de _manubiis_ quas victor apud
+ Olisiponnam civitatem à se expugnatam coeperat, regi mittere curavit;
+ Mauros videlicet septem, cum totidem mulis atque _loricis_.»
+
+En ce temps entrèrent les Mores à navie en unes isles de mer qui sont
+appelés Baltaires[415]. Moult de dommages firent avant qu'ils s'en
+partissent. Toute celle saison jusques à Pasques demoura le roy à
+Ais-la-Chapelle.
+
+ Note 415: _Baltaires._ Baléares.
+
+[416]En ce temps avint un moult lait cas à Rome. L'apostole Lyon aloit un
+jour à l'églyse Saint-Jehan de Latran et d'ilec à l'églyse Saint-Laurent de
+la Gravelle[417] pour sermonner au peuple et pour faire le service nostre
+Seigneur. Souldainement s'embatit sur un aguait que les Romains luy avoient
+basti de lès cette église meisme. Du cheval l'abatirent, les yeulx luy
+crevèrent et luy coupèrent la langue, si comme il sembla à aucuns[418],
+tout nu le despouillèrent et le laissièrent ainsi comme demi-mort. Porté
+fut au moustier Saint-Erasme le martir, par le commandement de ceulx meisme
+qui ce luy avoient fait. De ce moustier le tira Auboin, un sien message qui
+estoit son chambellan, si le receut Winigèse, le duc des Vaus de
+Spolitaine[419] qui à Rome estoit venu hastivement, quant il sceut de ce
+fait nouvelles: à son hostel qui en la cité estoit l'en fist porter. Moult
+fut le roy courroucié, quant il sceut nouvelles de la honte que l'en eut
+faitte au souverain de l'Églyse et au vicaire saint Père. Si commanda que
+il luy fut admené à grant honneur. (Si dient aucunes croniques que notre
+Seigneur luy rendit sa langue et ses yeulx par miracle)[420].
+
+ Note 416: _Eginh. Annal. A° 799._
+
+ Note 417: _De la Gravelle._ Variantes. De la _Graile_.--De la
+ _Graell_. Il falloit, _du grille_. «Quæ ad craticulum vocatur.» Sans
+ doute à cause du martyre de saint Laurent, déjà dans ce temps-là
+ peint ou sculpté sur les portes.
+
+ Note 418: _Si comme il sembla à aucuns._ «Ut aliquibus visum est.»
+ Ces derniers mots semblent ici mieux traduits que par M. Guizot: «_Ce
+ qui a été vu par plusieurs personnes_.»
+
+ Note 419: Des Vaus de Spolitaine. «A Winigiso duce Spolitano.»
+
+ Note 420: Ce n'est pas Eginhard qui dit cela; mais la chronique de
+ Sigebert rapporte quelque chose d'approchant: «Romani linguam et
+ oculosque evellunt. Cui voce et visu reddito divinitùs, iterùm ei
+ oculos et linguam eruunt radicitùs.»
+
+Le roy estoit jà meu pour ostoier en Sassoigne: pour ce ne laissa-il pas
+son erre qu'il avoit commenciée. Général parlement tint de ses barons et du
+peuple en un lieu qui a nom Lippe[421] sur le Rin. En ses heberges se tint
+et attendit l'apostole Lyon qu'il avoit mandé. Entre ces choses envoia
+Charlot son fils et une partie de son ost en un lieu qui a nom Albim[422]
+pour traittier aucunes besongnes des Wilses et des Abrodiciens, et pour
+recevoir aucuns des Saisnes de Nordelinde[423]; tandis comme il attendoit
+son retour, vint l'apostolle Lyon. A grant honneur le receut et le retint
+avec luy, ne scay quans jours. La besongne pour quoy il estoit venu à luy
+conta. Après le fist le roy conduire à Rome, par la gent meisme et
+restablir en son siège. Tandis comme le roy demouroit en ce meisme lieu,
+receut-il et congéa Daniel, le message Michiel patrice de Secile. D'autre
+part lui vindrent males nouvelles de Herice et de Giroux deux de ses
+chevaliers; car Giroux qui prevost estoit de Bavière eut esté occis en une
+bataille contre les Huns; Herices l'aultre qui maintes batailles avoit
+fournies et maintes victoires eues avoit esté entrepris et occis par les
+citoiens d'une cité de Liburnie qui est appellée Tarte[424].
+
+ Note 421: _Lippe._ Lippenheim.
+
+ Note 422: _Albim._ Sur l'Elbe.
+
+ Note 423: _De Nordelinde._ Il y a réellement dans le texte édité de
+ l'annaliste: _Saxones de Nordlindis._ Mais ce doit être une faute,
+ pour _Nordmannis_.
+
+ Note 424: _Tarte._ «Tarsatica.» Aujourd'hui _Fiume_, dans la
+ Carniole.
+
+Puis que le roy fut entré en Sassoigne, il cercha le païs et dompta les
+rebelles: des besongnes ordonna à sa volenté selon le temps et la
+nécessité. Après retourna en France: à Ais-la-Chapelle ala pour yverner. Là
+célébra la Nativité et la Résurrection. Là vint à luy le comte Guy prevost
+et garde des marches de Bretaigne, qui en cel an meisme avoit cerchié
+toutes les contrées des Bretons, entre luy et aulcuns autres comtes qui
+avec luy furent en celle hesongne. Et luy porta les armes et les noms par
+escript des ducs et des contes de celle contrée et des princes qui à luy
+s'estoient rendus; si sambloit bien que toute la terre fut acquise; et si
+estoit-elle, sé la desloiauté des gens ne fust tournée.
+
+A luy furent, là meisme, apportées les enseignes des Mors qui avoient esté
+ès isles de Baltaire où ils estoient entrés pour tout mettre à destruction.
+Un Sarrasin qui avoit nom Azan luy envoia en ce point les clefs de la cité
+d'Oisce[425] et mains autres présens, et luy promist que il luy livreroit,
+quant il verroit son point et son lieu. Le patriarche de Jhérusalem luy
+envoia par un moine sa benéicon et autres reliques du saint lieu de la
+Résurrection. Congié luy donna quant il s'en voult retourner, et envoia
+avec luy Zacharie l'un des prestres du palais et luy chargea dons et
+offrandes pour porter au saint sépulcre. Tant demoura le roy à
+Ais-la-Chapelle que il y célébra la Nativité nostre Seigneur.
+
+ Note 425: _Oisce._ Huesca.
+
+[426]Au renouvel du temps, le roy se départit de Ais ainsi comme en my
+mars; tout le rivage de la mer de Flandres chevaucha, droit vers la terre
+de Neustrie[427] qui ore est appellée Normandie. En la mer mist garnison de
+nefs et de galies contre les assaus des Normans qui souvent y faisoient
+dommage. La Résurrection célébra en Pontieu[428]. De là se départit, et
+s'en alla selon le rivage de la mer droit à Rouen; Saine passa et s'en alla
+droit à Tours faire ses offrandes et ses oroisons en l'églyse Saint-Martin.
+Aucuns jours y demoura pour une maladie qui prist la royne; là meisme
+mourut-elle et fu mise en sépulture en ladite églyse, en la seconde none de
+juin.
+
+ Note 426: _Eginh. Annal. A° 800._
+
+ Note 427: Cette phrase est mal entendue par notre traducteur; la _mer
+ de Flandres_ répondoit à l'_Océan britannique_, et il s'agit ici de
+ l'_Océan gallique_ qui baigne les côtes de Bretagne et d'Aquitaine.
+ Voici la phrase latine: «Littus Oceani gallici perlustravit, et in
+ ipso mari ubi tunc piraticam Nordmanni classem exercebant, præsidia
+ disposuit.»
+
+ Note 428: _Ponthieu._ «Apud Sanctum-Richarium.»
+
+De là se mist le roy au retour; par la cité d'Orléans retourna à Paris et
+puis s'en alla à Ais-la-Chapelle. En la cité de Maience assembla parlement.
+Après ces choses assembla ses osts et vint en Lombardie; en la cité de
+Ravenne vint, là demoura sept jours tant seulement. A son fils Pepin livra
+son ost et luy commanda qu'il s'en alast en la duché de Bonivent. Avec luy
+vint de Ravenne et vindrent jusques en la cité d'Ancone. Là se départit le
+roy de luy et s'en ala à Rome. Le pape Lyon luy ala à l'encontre jusques à
+une ville qui a nom Nomentum[429]; à grant joie et grant honneur le receut
+le roy. Et quant ils eurent ensemble mengié, l'apostole se départit et s'en
+ala à Rome. Lendemain entra le roy dans la cité, et l'apostolle fu au-devant
+sur les degrés de l'églyse Saint-Père, à grant compaignie des cardinaulx et
+du clergié; et le receut si comme il descendoit de son cheval; en rendant
+louenge à notre Seigneur. Ainsi le menèrent jusques dedens l'églyse. Ce
+avint en l'uitième kalende de décembre. Sept jours après qu'il fut là venu,
+il fist assembler l'apostolle, les cardinaulx et les autres prélas, et leur
+conta en audience la raison pourquoy il estoit là venu. Et aux autres jours
+après commença la besongne qui estoit cause de sa voie; mais trop luy fu
+grief à commencer celle besongne, car c'estoit pour enquérir des crimes qui
+estoient mis sus l'apostolle; et quant nul ne fut qui avant se traïst pour
+ces crismes prouver, l'apostolle prist en sa main le texte des Évangiles,
+devant tout le peuple le nom de la Ste-Trinité appella et se purgea des
+crimes dont il estoit accusé. Et ce meisme jour vint à Rome le prestre
+Zacharie que le roy eut envoié à Jhérusalem; avec luy amena deux moines,
+messages du patriarche qui de par luy luy apportèrent les clefs du saint
+sépulcre et du mont Calvère et une enseigne de soie. Le roy receut les
+messages et les présens moult débonnairement. Et quant ils eurent demouré à
+sa court tant comme il leur pleut, il les congéa et leur donna de ses
+ichesses.
+
+ Note 429: _Nomentum._ Aujourd'hui _Lamentana_.
+
+
+_Cy fine le premier livre des gestes le fort roi Charlemaines._
+
+
+
+
+LE SECOND LIVRE DES FAIS ET
+DES GESTES LE FORT ROY
+CHARLEMAINES.
+
+
+ * * * * *
+
+I.
+
+ANNEES: 800/802.
+
+
+_Coment il fut coroné à l'empire en la cité de Rome; et coment il dampna
+par exil ceulx qui avoient laidi l'apostole Lyon. Et puis des crolléis de
+terre qui furent par le monde; et des messages et des présens Aaron le roy
+de Perse. Et puis des messages Hélaine l'empereris de Constantinoble._
+
+
+[430]Le jour de la Nativité, entra l'empereur en l'églyse Saint-Père de
+Rome, droit en ce point que l'en devoit célébrer la grant messe. L'apostole
+Lyon luy assist la couronne impériale sur son chief, ainsi comme il fut
+encliné en oroisons devant l'autel. Lors le peuple commença à crier en
+telle manière: «Au grant Charlemaines Auguste, couronné de Dieu, paisible
+empereur des Romains, soit vie et victoire.» Après ces loenges du peuple,
+le pape le aourna et vestit de garnemens impériaulx; selon la coustume des
+anciens princes[431]. Le nom de Patrice mist jus, et fu appelle dès
+illeques en avant empereur et Auguste.
+
+ Note 430: _Eginh. Annal. A° 801._
+
+ Note 431: Notre traducteur commet ici une inexactitude qui pourroit
+ bien n'être pas involontaire. Il falloit: _le pape l'adora_, et non
+ pas l'_aourna et vestit_. «Post quas laudes, à Pontifice more
+ antiquorum principum _adoratus est_.»
+
+Pou de jours après commencèrent, que il commanda que ceulx qui l'apostole
+Lyon avoient déposé fussent devant luy amenés. Question fu disputée sur le
+fait et furent jugiés et dampnés selon les loys de Romme des chiefs perdre.
+[432]Mais l'apostole pria tant l'empereur pour eulx, que la vie et les
+membres leur furent respités. Toutes voies furent-ils dampnés par essil
+pour la grant félonie de leur fait. De ce cas parçonniers furent Pasquale
+le donneur[433], Campule le saquellier et mains autres nobles de la cité
+qui tous furent parçonniers de la sentence ainsi comme ils furent du fait.
+
+ Note 432: Dom Bouquet termine ici le texte d'Eginhard, et renvoie
+ pour la suite aux _Annales Loiseliennes_. Mais, suivant toutes les
+ apparences, les _Annales Loiseliennes_, monument anonyme et formé de
+ plusieurs pièces, avoient emprunté, pour le commencement du IXème
+ siècle, le récit historique qu'Eginhard en avoit rédigé. Dom Bouquet
+ auroit donc dû renvoyer des _Annales Loiseliennes_ à _Eginhard_, et
+ non pas de celui-ci à celles-là.
+
+ Note 433: _Le donneur._ Les premiers copistes portoient sans doute:
+ _Li donneres de non_. «Pasqualis nomenclator.»--_Le saquellier_, ou
+ peut-être le sacristain. «Sacellarius.»
+
+Tout cel yver demoura l'empereur en la cité pour ordonner des besongnes et
+pour reformer les choses communes; et non mie tant seulement les besongnes
+qui appartiennent à l'apostole, mais à toute la terre d'Italie; car il ne
+fist oncques gueres autre chose toute la saison. Après, Pepin son fils
+envoia avec grant partie de son ost en la duchée de Bonivent.
+
+Et après la Résurrection, en la septiesme kalende de may se départit
+l'empereur de Rome et s'en ala en la cité des Vaus de Spolite[434]. Tandis
+comme il demouroit là, fut merveilleusement grant crolléis de terre, en ce
+mois meisme, et en la seconde heure de la nuit. Et fu ceste tempeste par
+toute Italie si grant que les cités et les montaignes fondirent en aucuns
+lieux. De ce crolléis trembla le moustier Saint-Pol en la cité de Romme si
+très forment que grant partie des trefs et de la couverture chaït jus. En
+ce meisme temps crollèrent aucuns lieux en Alemaigne outre le Rin et en
+aucuns lieux en France. Et fut grant pestilence en celle année, pour le
+temps qui estoit mol et destrempé.
+
+ Note 434: _Vaus de Spolite._ C'est comme plus haut, _Spolète_.
+
+Des Vaus de Spolite s'en partit l'empereur et s'en ala en Ravenne[435]. Là
+luy dist-on que les messages Aaron le roy de Perse estoient arrivés au port
+de Pise. Encontre eulx envoia jusques entre Verziau et Yvorie[436]. Deus
+estoient ces messages et à divers seigneurs. Cil qui estoit venu de par
+Aaron de Perse estoit droit Persan né d'Orient: l'autre estoit Sarrasin né
+d'Aufrique; si estoit envoie de par l'amiraus Abraham. Quant ils furent
+amenés devant l'empereur, le message au roy de Perse luy dist que Ysaac le
+Juif que il avoit envoie à Aaron le roy de Perse, quatre ans avoit jà
+passés, avec deux autres messages, Lamfroy et Sigimont, estoit retourné et
+avoit apporté grans dons et grans présens; mais Lamfroy et Sigimont
+estoient jà mors en la voie.
+
+ Note 435: _En Ravenne._ Il falloit ajouter: _et de là en Pavye_. «Et
+ aliquot dies ibi moratus, Papiam perrexit.»
+
+ Note 436: _Entre Versiau et Yvorie._ «Inter Versellas et Eboreiam.»
+ C'est _Verceil_ et _Yvrée_.
+
+Lors envoia l'empereur Archambaut son notaire en Ligurie pour appareiller
+le navire en quoy les olifans et les autres présens feussent admenés.
+(Moult apporta le messagier du roy d'Aufrique beaux présens. Entre les
+autres choses présenta à l'empereur le corps saint Ciprien le martyr,
+évesque de Cartage, et de saint Sperat le premier martir de Scillitanie et
+le chief saint Penthalyon[437]). La saint Jehan Baptiste célébra en la cité
+d'Avorie. Après trespassa les mons et retourna en France.
+
+ Note 437: Cette phrase est faite d'après le récit d'Ado, archevêque
+ e Vienne. «Tunc Delata sunt ossa B. Cypriani à Carthagine, cum
+ reliqulis beatorum _Scillitanorum_ martyrum Sperati sociorumque ejus,
+ etc.»
+
+En celle année fut prise Barcinone, une cité d'Espaigne qui par deux ans
+avoit esté assiégée, et fut pris Zaton, le chevetain de la cité et
+plusieurs autres Sarrasins. Si refut prise une autre cité de Lombardie qui
+a nom Theate[438]. Destruite fu et arse et mains autres chasteaulx qui à
+celle cité se tenoient desquiels l'un fu pris par force et l'autre fu
+rendu. Si fu pris Roselin le prévost de celle cité. Ce Roselin et l'autre
+Zaton furent amenés devant l'empereur et condampnés par essil au mois
+d'octobre.
+
+ Note 438: _Theate._ «Theate civitas.» C'est aujourd'hui _Chiezi_.
+
+En celle meisme année arriva au port de Venise[439] le Juif Ysaac que
+l'empereur avoit envoie au roy de Perse. A l'Empereur présenta un olifant
+et mains autres présens. Etpour ce qu'il ne put passer les mons pour l'iver
+et pour les noifs, le fist l'empereur séjourner toute la saison en la cité
+de Verziaux. Delà s'en ala à Ais-la-Chapelle et y célébra la Nativité
+nostre Seigneur.
+
+ Note 439: _Au port de Venise._ Il falloit au Port-Vendre, ou
+ _Porto-Venere_, comme dans le latin.--_Noifs_. _Neiges_.
+
+[440]En celluy temps envoia Hélaine[441], l'empereris de Constantinoble, à
+l'empereur un message qui avoit nom Lion pour confermer paix et amour entre
+les François et les Grieux. Et quant il se partit de cour, l'empereur
+envoia avec luy en message Jesse, l'évesque d'Amiens, pour telle chose
+meisme comme cil estoit envoie, avec le conte Héligant. La sollennité de
+Pasques célébra le roy à Ais-la-Chapelle. Au mois de juigniet après vint à
+l'empereur le Juif Ysaac et amena l'olifant qu'il avoit gardé tout l'yver
+en Lombardie avec luy.
+
+ Note 440: _Eginh. annal. A° 802._
+
+ Note 441: _Hélaine._ Il falloit _Irène_ ou _Herène_, comme dans les
+ textes latins.
+
+En ce point furent prises deux des cités de Lombardie, Orthonne et Leucère;
+Leucère fu prise par grant assault; car elle estoit assiégée à moult grant
+planté de gent. Entour la forest d'Ardaine demoura le roy tout cel esté et
+se déduisit en chaces de bestes sauvages. Ses gens envoia contre les
+Saisnes, toute la terre qui est environ le fleuve d'Albe gastèrent et
+mistrent à destruction. En ce temps prist Grimoart le duc de Bonivent
+Guinigise le duc de Spolite, en la cité de Nochieres[442]; mais il le tint
+toute voies honnourablement en prison. [443]En cel yver fut grant crolléis
+et moult grans mouvemens de terre entour le pais de Ais-la-Chapelle et
+pestilence et grant mortalité.
+
+ Note 442: _Nochières._ C'est toujours _Lucera_, en Pouille.
+
+ Note 443: _Eginh. Annal. A° 803._
+
+Après ces choses, Guinigise que Grimoart eut pris fu rendu.
+
+En ce point retournèrent les messages de l'empereur qu'il avoit envoiés en
+Constantinoble; si vindrent avec eulx les messages Nicephore l'empereur qui
+lors gouvernoit l'empire, car les Grieux avoient déposé Hélaine
+l'emperéris, quant les messages l'empereur Charlemaines furent là venus.
+Ces messages estoient ainsi nommés: Michiau Pierre et Calixte. En ce point
+qu'ils vindrent, l'empereur en Alemaigne estoit sur le fleuve de Salas, en
+un lieu qui a nom Salz. La forme de la pais pourquoy ils estoient venus
+promistrent par ung escript.
+
+Quant ils eurent demouré à court tant comme il leur plut, ils retournèrent
+en Constantinoble et portèrent à leur seigneur l'epistre Charlemaines
+l'empereur. Après ces choses s'en ala l'empereur Charlemaines en Bavière;
+là ordonna ses besongnes de Pannonie, et puis retourna à Ais-la-Chapelle au
+mois de décembre; là demeura toute la saison et y célébra la Nativité de
+nostre Seigneur Jhésu-Crist.
+
+
+II.
+
+
+ANNEES: 805/806.
+
+_Coment les Brabançons et les Flamens sont estrais de la mauvaise gent de
+Sassoigne; puis de Godefroi le roi de Danemarck, coment il prist parlement
+à l'empereur, et coment l'apostole Lyon vient à lui. De Cagan, prince des
+Huns, et coment l'empereur envoia Charlot, son fils, à ost sur les
+Esclavons, et coment l'empereur assigna terre à ses trois fils; puis coment
+il envoia Charlot son fils ostoier sur les Sorabiens, et Pépin sur les
+Mores._
+
+
+[444]Quant la nouvelle saison fu revenue et il fu temps convenable pour
+ostoier, l'empereur rassembla ses osts pour ostoier en Sassoigne. En la
+terre entra à grant force. Les Saisnes qui habitoient de là le fleuve
+d'Albe fist passer par deçà en France et femmes et enfans. Leur païs donna
+à une manière de gens qui sont appellés Abrodiciens. (De celle gent sont
+ores estrais les Brebançons et les Flamens, et ont encore celle meisme
+langue[445]).
+
+ Note 444: _Eginh. Annal. A° 804._
+
+ Note 445: Cette parenthèse est du traducteur.
+
+En ce point vint Godefroy le roy de Dannemarch à grant noise et à grant ost
+et à grant navie en un lieu qui est nommé Liestrop. Car il avoit devant
+promis à l'empereur qu'il vendroit à luy à parlement; mais il mentit de
+convenant, car il n'i vint pas par le conseil de sa gent. L'empereur
+l'attendit sur le fleuve d'Albe, en un lieu qui a nom Hodunstet, Et quant
+il vit qu'il ne venoit pas, l'empereur luy manda par messages qu'il luy
+rendist les fuitifs.
+
+Quant ce vint en mi-septembre, l'empereur repaira vers la cité de
+Coulongne. Ses osts départit, puis s'en ala chacier et déduire en la forest
+d'Ardenne. Et puis repaira à Ais-la-Chapelle.
+
+Entre ces choses luy vindrent nouvelles que l'apostole luy mandoit qu'il
+vouloit célébrer la Nativité avec luy, en quelque lieu qu'il feust. De ces
+nouvelles fu l'empereur moult lié. Lors envoia Charlot son fils contre luy
+jusques à Saint Morise de Gaune[446], et luy commanda qu'il le receust
+honnourablement. Il meisme ala encontre jusques en la cité de Rains. En la
+cité de Carisi le mena. La Nativité célébrèrent là. D'ilec se partirent et
+s'en alèrent à Ais-la-Chapelle. Un pou de saison demoura avec luy à court.
+Moult l'honnoura l'empereur de dons et de joyaulx. Et quant s'en voult
+retourner, l'empereur le fist conduire par Bavière jusques en Ravenne, pour
+ce qu'il luy plaisoit à retourner par le païs.
+
+ Note 446: _De Gaune_, ou d'_Agaune_, vulgairement _Chablais_.
+
+La raison pour quoy l'apostole vint à l'empereur si fu pour ce que l'en
+disoit communément, et en estoient jà venues nouvelles à nostre sire
+l'empereur, que le saint sanc Jhésu-Crist avoit esté trouvé en la cité de
+Manthoue. Et pour ce luy eut l'empereur mandé qu'il enquist la vérité de
+ceste chose. Et l'apostole qui eut trouvée ochoison d'issir de son païs
+s'en vint par Lombardie ainsi comme pour enquerre la vérité des nouvelles.
+Mais l'istoire se taist à tant de la fin de ceste besongne.
+
+[447]Pou de temps après trespassa que Cappanes[448] le prince des Huns vint
+à l'empereur pour son besoing et pour la nécessité de son peuple. Et luy
+requist qu'il luy donnast terre et région à luy et à sa gent entre
+Carninthe et Sabbarie; car ils ne povoient pas demourer en leurs terres
+pour les assaus et pour la guerre des Esclavons. L'empereur le receut moult
+honnourablement, pour ce meisme que illuy sembloit bon crestien. Sa
+requeste luy ottroia, dons luy donna, puis s'en retourna. Mais il ne
+vesquit pas moult longuement qu'il fu repairé à sa gent. Et le Cagan qui
+après luy fu sire des Huns requist à l'empereur par un sien prince qu'il
+luy souffrist avoir autelle amour, honneur et autelle seigneurie sur les
+Huns comme Capanus son devancier souloit avoir. Et l'empereur luy octroia
+volentiers ce qu'il requist et voult qu'il eust la cure et la seigneurie de
+son royaume, selon les anciennes coustumes du païs. En celle année meisme
+assembla son ost et à Charlot son fils le livra pour conduire sur les
+Esclavons. Toute la terre dégasta, et occist leur prince qui avoit nom
+Zechone; puis retourna à son père en la forest de Vosaigue, en un lieu qui
+est appellé Camp. Car l'empereur s'estoit parti de Ais-la-Chapelle au moys
+d'aoust. Si estoit jà entré en celle forest par la cité de Mes et de
+Théodon. Et quant l'ost que Charles son fils avoit mené en Esclavonie fu
+départi, il répaira pour yverner à Théodon. A luy vindrent là ses deux fils
+Pepin et Loys, et célébrèrent avec luy la sollennité de la Nativité.[449]
+Après la feste vindrent à luy deux ducs de Venise, Gilerique et Benoist, un
+autre duc de Jadre qui avoit nom Pons, et Donub évesque de celle meisme
+cité; messages estoient[450] d'une gent qui sont nommés Dalmaciens. Dons et
+présens luy apportèrent. Lors ordonna l'empereur à sa volonté du peuple de
+Venise et de Dalmacie. Après ce que ces messages s'en furent partis, il
+assembla général parlement de ses barons pour ordonner de paix et de
+concorde entre ses fils, et pour donner partie de terre à chascun, si que
+chascun sceust assigner à sa part, s'il avenoit, par aventure, qu'ils
+survesquissent.
+
+ Note 447: _Eginh. Annal. A° 806._
+
+ Note 448: _Cappanes._ Il falloit _Cagan_.
+
+ Note 449: _Eginh. Annal. A° 806._
+
+ Note 450: «Venerunt Willerus et Beatus, duces Venetiæ, necnon et
+ Paulus dux Jaderæ, atque Donatus, etc.» _Jadre_, c'est _Zara_ en
+ Dalmatie.
+
+De ce fu fait testament et constitucion de garder paix et concorde entre
+ses deulx fils. Et ce fu conformé par le serment de tous ses barons. Après
+ce, fist l'empereur chartre escripre qui fu envoiée au pape Léon pour ce
+qu'il la confermast par sa bulle et par la subscripcion de sa propre main.
+Et l'apostole qui volontiers le fist la conferma si comme l'empereur meisme
+la devisa. Après ce parlement se départit de Théodon et laissa ses deulx
+fils chascun en son royaume, Loys en Acquitaine et Pepin en celuy de
+Lombardie; le Rin et la Mozelle passa à nage[451]. Si s'en ala en la cité
+de Coulongne[452]; là fist quarantaine et célébra la Résurrection nostre
+Seigneur.
+
+ Note 451: _A nage._ En vaisseaux. «Navigavit.»
+
+ Note 452: _Coulongne._ Il falloit: _Nimègue._ «Noviomagus.»
+
+Après un petit de temps s'en ala à Ais-la-Chapelle. Ses osts assembla et
+les livra à Charlot son fils pour ostoier en Esclavonie sur un gent qui
+sont appelles Sorabiens, et habitent d'une part sur le fleuve d'Albe. A
+eulx eut grant bataille: là fu occis Milduhoc le duc des Esclavons; deulx
+chasteaux fermèrent les François en cette voie, l'un sur le rivage d'un
+fleuve qui a nom Sale, et l'autre sur le fleuve d'Albe. Et quant Charle eut
+ainsi les Esclavons domptés et humiliés, il retourna à son père à tout son
+ost qui lors estoit sur la rivière de Meuse en un lieu qui a nom Silli.
+
+En celle année meisme fist l'empereur assembler grans osts en Bavière, en
+Alemaigne et en Bourgoigne, et les envoia en une ville qui est appellée
+Behelm[453]. Grant partie de celle terre dégasta par feu et par occision,
+puis s'en retourna sans grief et sans dommage.
+
+ Note 453: _Behelm._ Bohème. _In terram Behemannorum._
+
+En celle année meisme il envoia Pepin le roy de Lombardie contre les Mores,
+en l'isle de Corse, qui souvent destruisoient celle contrée ainsi comme par
+accoustumance. Mais ils ne l'attendirent pas; ains s'en retournèrent quant
+ils sceurent que celle navie venoit. Hadumare qui estoit comte de la cité
+de Genes y fu occis, pour ce qu'il se combattit contre eus trop folement.
+En ce temps retournèrent les Navaroys et les Pampelunois à la loy des
+Sarrasins; mais puis se repentirent et repairèrent à la foy de sainte
+Églyse. Nicephore l'empereur de Constantinoble envoia derechief grant
+navire par Nicete un de ses princes pour recouvrer, s'il peust, l'isle de
+Dalmacie. Les messages qui jà avoient esté envoies près de quatre ans avant
+retournèrent en la navie des Grieus. En celle année célébra l'empereur la
+Nativité de nostre Seigneur Jhésu-Crist à Ais-la-Chapelle.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 807.
+
+_De divers éclipses de soleil et de lune en divers temps; des messages et
+des présens le roy de Perse. Coment l'empereur envoia Boucart, un des
+comtes de son palais, pour deffendre l'île de Corse contre les Mores, et
+coment ils furent desconfis. Puis coment un prince de l'empereur de
+Constantinoble amena navies pour gaster Italie. Et du roy Pepin, coment il
+ala contre luy, et coment ils donnèrent trèves l'un à l'autre, coment
+l'empereur envoia Charlot contre Godefroi le roy de Danemarch, puis coment
+cil Godefroi comenca à clore un païs de murs, de l'une mer à l'autre._
+
+
+[454]En la quarte kalende de septembre de l'année trespassée fu éclipse de
+lune. Lors estoit le soleil en la seizième partie du signe de la Vierge, et
+la lune en la seizième partie du signe des Poissons. En celle année droit
+en la kalende de février fu la lune dix-septième, quant l'estoile Jovis fu
+veue trespasser ainsi comme par mi. Et en la tierce ide de février fu
+éclipse de soleil en plain midi. Si estoit l'une et l'autre estoille en la
+vingt-cinquième partie du signe qui est appellé le Aquaire. Derechief fu
+éclipse de lune en la quarte kalende de mars; si apparurent en l'air
+compaignies de merveilleuse grandeur[455]. Si estoit le soleil en l'onzième
+partie des Poissons et la lune en l'onzième partie de la Vierge. Car
+l'estoille de Mercure fu veue enmi le cours du soleil ainsi comme une
+petite tache noire, en la seisième kalende d'avril; et, un pou devant,
+avoit esté moienne au centre de celle meisme estoille. Si fu veue en celle
+manière par huit jours; mais l'en ne put savoir quant elle en yssit, pour
+l'empeschement des nues.
+
+ Note 454: _Eginh. Annal. A° 807._
+
+ Note 455: _Compaignies._ Le latin porte: «Acies miræ magnitudinis.»
+
+De rechief fut éclipse de lune au mois d'aoust, en l'onzième kalende de
+septembre, en la tierce heure de la nuit. Si estoit le soleil en la
+cinquième partie de la Vierge, et la lune en la quinte partie des Poissons.
+En telle manière fu la lune trois fois en obscurté, et le soleil une fois,
+de septembre de l'an devant dit jusques au septembre d'après. Rabert, que
+l'empereur avoit envoié en Orient, mourut en son retour. En ce point vint à
+l'empereur Abdelle le message du roy de Perse, en la compaignie de deus
+moines, George et Félix, messages à Thomas, le patriarche de Jhérusalem.
+Cil Abdelle qui message estoit du roy de Perse aporta dons et présens de
+par son seigneur. C'est assavoir tentes et paveillons, et un tref de
+merveilleuse grandeur et de très-grant beauté; car il estoit de fine soie,
+et le tref et les cordes enluminés de diverses coulours. Et si luy apporta
+draps de soie riches et précieux, et vaisseaulx plains de basme et
+d'electuaires, confis de précieuses espices et plains d'odeurs aromatiques.
+Entre les autres présens lui envoia unes orloges de léton, ouvrées de
+merveilleuse maistrie. En ces orloges estoit ordonné le cours des douze
+heures du jour, et autant de pilonetes d'arain qui en la fin de l'eure
+cheoient sur un timbre et le faisoient chanter et raisonner mélodieusement.
+Moult d'autres soubtiletés estoient en ces orloges qui trop seroient
+longues à raconter: en la fin des douze heures sailloient hors douze
+chevaliers par fenestres que ils ouvroient à leur yssir; et puis le
+reclouoient par engin quant ils entroient dedens[456].
+
+ Note 456: Il y a dans la cathédrale de Reims un horloge assez
+ ancienne qui ressemble à celle-ci. Il est vrai qu'Eginhard dit
+ positivement que l'horloge d'Abdalla étoit une clepsydre.
+
+Entre ces autres présens luy apportèrent deus chandeliers de cuivre grans
+et merveilleusement ouvrés; et furent ces dons présentés à l'empereur à
+Ais-la-Chapelle en son palais. Cil message et les deus moynes qui estoient
+venus de par Thomas patriarche de Jhérusalem fist l'empereur demourer avec
+luy une pièce de temps: au départir, les honnoura moult de riches dons,
+puis commanda qu'ils fussent conduis en Italie pour attendre temps
+convenable pour passer.
+
+En ce temps meisme envoia l'empereur Bouchart, un sien prince de son
+palais, pour deffendre l'isle de Corse pour les Mores qui souvent la
+dégastoient comme par acoustumance. Selon leur coustume estoient ils jà
+issus dehors Espaigne et estoient premièrement entrés en Sardaigne. Aux
+gens du païs s'estoient combatus; mais ils furent desconfis et perdirent
+bien trois mille de leurs hommes. De là se mistrent à voilles tendues en
+l'isle de Corse. Mais au port où ils arrivèrent trouvèrent le conte
+Bouchart et sa mesnie tout appareilliés de combatre. Ensemble combatirent.
+Mais les Mores furent desconfis et chaciés et perdirent moult de leurs
+gens, et y retint le comte Bouchart treize de leurs nefs. En celle année
+trouvèrent fortune contr'eulx meismes en tous les lieux où ils arrivoient;
+et disoient que c'estoit pour ce qu'ils avoient, en l'année devant dite,
+soixante moynes perdus pris en l'isle de Patalaire[457] et vendus en
+Espaigne: desquels aucuns retournèrent puis en leur païs par la franchise
+de l'empereur du païs.
+
+ Note 457: _Patalaire._ «Patalaria insula.» C'est peut-être les
+ _Baléares_.
+
+En ce point fist la pais à Pepin, roy de Lombardie, le prince Nicète qui à
+tout la navie de l'empereur de Constantinoble demouroit lors à Venise.
+Trèves donnèrent l'un à l'autre qui dévoient demourer jusques au mois
+d'aoust en suivant. A tant retourna en Constantinoble. Charles l'empereur
+célébra la Nativité à Ais-la-Chapelle[458]. En celle année fu l'yver mol et
+plein de pestilences.
+
+ Note 458: _Eginh. Annal. A° 808._
+
+Au nouvel temps retourna l'empereur en la cité de Noion[459]. Là fist le
+jeusne de la quarantaine et y célébra la Résurrection, et puis retourna à
+Ais-la-Chapelle. Là luy fu nuncié que le roy Godefroy de Dannemarch estoit
+entré ès contrées des Abrodiciens, qui estoient en son aliance aussi comme
+en sa garde. Pour ceste besongne envoia Charlot son fils au fleuve d'Albe,
+à tout grant ost des François et des Saisnes, et luy commanda qu'il
+contrestast à ce roy forcené, s'il vouloit entrer en Sassoigne. Mais la
+chose avint autrement: car il se tint grant pièce sur le fleuve d'Albe, et
+prist aucuns des chasteaulx d'Esclavonnie; et au derrenier s'en retourna en
+Dannemarch, au grand dommage de sa gent. Et tout eust-il chacié Dragon, le
+duc des Abrodiciens, qui pas ne se fioit en son menu peuple, et eust-il
+perdu un autre duc qui Gondelade avoit nom, et tout avoit-il fait deux
+parties de la terre tributaire, si perdit-il toutes voies grant partie de
+son ost, et un sien nepveu fils de son frère, et plusieurs autres hommes de
+la cité qui furent occis à l'assault d'un chastel. Et Charlot, le fils de
+l'empereur, qui contre luy avoit esté envoie, fist tandis un pont sur le
+fleuve d'Albe, son ost conduisit oultre, au plus tost qu'il put, sur deux
+manières de gens qui sont appelles Livons et Smelgilde, pour ce que ces
+deux peuples s'estoient soubsmis et aliés aux Danois. Leurs régions
+destruist et gasta. Le fleuve d'Albe trespassa et se retraist en Sassoigne.
+
+ Note 459: _Noion._ Il falloit _Nimègue_. «Noviomagus.»
+
+En cel ost que le roy eut fait sur les Abrodiciens se mistrent les
+Esclavons de leur volenté, par l'ancienne haine qu'ils avoient sur les
+Abrodiciens, et s'en retournèrent en leurs marches à tout quanqu'ils en
+pouvoient porter; mais avant que le roy Godefroy retournast de cel ost
+destruisit-il un chastel qui avoit nom Empores[460] et séoit sur le rivage
+de la grant mer; en langue danoise estoit appelle Reric, grant profit
+faisoit ce chastel à celle région pour le trespas des marchans du païs. Et
+le roy Godefroi prit les marchans avec lui et les enmena par mer, et arriva
+à un port qui a nom Liustorp.
+
+ Note 460: _Empores._ C'est un contre-sens. _Emporium_ doit se prendre
+ pour _marché_, et le nom de celui-ci étoit _Revic_.
+
+En tant de temps comme il démolira là, establit à clore de murs celle part
+de son royaume par-devers Sassoigne, selon les bonnes et les devises des
+deus royaumes; en telle manière que celle cloture de voit commencier à un
+rigort de mer devers orient qui est appelle Ostalsar jusques à la mer par
+devers occident. Et si devoit celle enceinte enclore tout le rivage d'un
+fleuve qui a nom Egidoire, ès-parties devers Acquilon. En toute celle
+enceinte ne devoit avoir que une toute seule porte, par quoy les gens à pié
+et à cheval et les charretes et les chars yssissent et entrassent. Celle
+besongne commanda à ses ducs et à ses contes et à ses princes, et puis
+après retourna en son païs.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 808/809.
+
+_Coment Cardulphe le roy des Nordenbriens fut chacié de l'isle de
+Bretaigne, et restabli arrières par le comandement de l'empereur; et coment
+l'empereur des Grieux envoia de rechief sa navie contre Pepin pour
+destruire Lombardie. Coment il s'en retourna sans riens faire. Coment le
+roy Loys ostoia en Espaigne, et coment Godefroi, le roy des Danois,
+s'escusa vers l'empereur de souspeçon. Du concile que l'empereur assembla.
+Puis coment il fonda une cité pour défendre sa terre des estranges
+nations._
+
+
+Entre ces choses avint que Carduphe le roi des Nordenbriens[461] fut chacié
+de l'isle de Bretaigne; à l'empereur vint comme essillié de son règne. La
+raison pourquoy il estoit à luy venu luy compta, et l'empereur le fist
+conduire à Rome, et de là retourna arrière en son païs, au conduit des
+messages de l'empereur et de l'apostole, et fu ainsi rétabli par eulx dans
+son royaume. Le message à l'apostole Lyon avoit nom Adulphe, dyacre estoit
+et né de Sassoigne: et les messages l'empereur furent deux abbés, Orfride
+le notaire, et Nantier abbé de Saint-Omer.
+
+ Note 461: _Carduphe, le roy des Nordenbriens._ Ou _Ardulphe_, roi de
+ Northumberland. Les historiens anglais ne parlent pas du
+ rétablissement de ce prince, avec l'aide de Charlemagne.
+
+En ce point fist l'empereur fermer deux chasteaux par ses menistres sur le
+fleuve d'Albe; bonnes garnisons y mist contre l'assault des Esclavons. A
+Ais-la-Chapelle retourna. Là célébra la Nativité et la Résurrection nostre
+Seigneur.
+
+[462]L'empereur de Constantinoble et les Grieux qui tousjours ont envie
+contre les Latins pour le nom et la dignité de l'empereur, envoia sa navie
+derechief destruire la terre d'Italie. Premièrement vint et arriva en
+Dalmatie et puis en Venise. Tandis comme elle yvernoit là, une partie s'en
+ala en une isle qui a nom Commacle[463]. Contre la gent et la garnison de
+celle isle se combatirent. Mais vaincus furent les Grieux et rechaciés en
+Venise. Le maistre et le chevetain de celle navie qui Pons avoit nom
+mettoit grant travail et grant entente envers le roy Pepin comment paix et
+aliance fust confermée entre Grieux et François, aussi comme sé ce ly fust
+enjoint. Mais il s'en partit avant que la besongne fust affinée, pour ce
+qu'il s'apperceut que deux des ducs de Venise, Vulharenne et Benoist, luy
+destourboient son propos et lui appareilloient agais par quoy ils le
+peussent prendre.
+
+ Note 462: _Eginh. Annal. A° 809._
+
+ Note 463: _Commacle._ C'est _Commachio_.
+
+En dementiers que ces choses advinrent en ces parties, Loys l'un des fils
+l'empereur qui roy estoit d'Acquitaine assembla ses osts et entra en
+Espaigne. Une cité assist qui a nom Tourtouse, sur un fleuve qui a nom Hie.
+Une pièce de temps tint siége devant cette cité, et quant il vit qu'il ne
+la pourroit prendre sans trop long siége, il retourna en Acquitaine. Après
+ce que Cardulph le roy des Nordumbriens fust restabli en son siége par les
+messages l'apostole et l'empereur si comme l'istoire de devant dit, un de
+ces messages qui avoit nom Ardulphe fu pris ainsi comme il s'en retournoit;
+mais tous les autres eschappèrent sans grief, mené fu en Bretaigne et
+racheté par un des hommes le roy qui Cenuphes[464] avoit nom, et le roy le
+délivra et renvoia à Rome.
+
+ Note 464: _Cenuphes._ Ou _Cenulphes_, roi de Mercie, mort en 819.
+
+[465]Populanium, une cité de Toscane qui siet sur la mer fu robée et prise
+en ce temps par une manière de Grieux qui sont appellés Orobites. En ce
+point yssirent d'Espaigne les Mores. En l'isle de Corse entrèrent et
+destruisirent une cité le jour de Pasques meisme. Nul homme n'y laissièrent
+fors l'évesque de la ville et aucuns vieillars malades.
+
+ Note 465: _Populanium._ C'est _Piombino_.
+
+Entre ces choses, Godefroy le roy de Danemarche manda à l'empereur par
+marchans qu'il avoit oy dire qu'il estoit esmeu et courroucié vers luy,
+pour ce qu'il avoit ostoié en l'année devant sur les Abrodiciens, et qu'il
+s'estoit vengié des dommages qu'ils luy avoient fait: puis manda que
+volentiers se purgeroit vers lui de ceste chose, et bien monstreroit qu'ils
+brisièrent premièrement les aliances qu'ils avoient à luy, avant qu'il
+ostoiast sur eulx. Et puis requéroit que un parlement fust pris de eulx
+deux et de leurs princes oultre le fleuve d'Albe, en la marche des deulx
+royaumes; si que les deux causes feussent là rentrées et proposées devant
+tous; et qui avoit tort l'amendast au jugement des barons. L'empereur ne
+refusa pas le parlement; si l'accorda volentiers. Oultre le fleuve d'Albe
+s'assemblèrent les deulx parties au jour qui fu pris et les barons de
+chascune part en un lieu qui est appelle Bardenflot. Moult de cas
+proposèrent les Danoys en la présence l'empereur et les barons de France;
+mais ils s'en départirent d'ambedeulx pars sans plus faire, si que celle
+besongne demoura sans prendre fin. Et sans faille la vérité si estoit que
+Trasque le duc des Abrodiciens avoit assemblé osts et avoit appellé les
+Saisnes en son aide contre les Wiltzes; leurs terres et leurs villes avoit
+gastées par feu et par occision; et puis qu'il eut fermé aliances au roy
+Godefroy et qu'il eut baillé son fils en ostage à l'empereur. Et quant il
+fu retourné en sa terre, il assembla plus grant ost qu'il n'avoit fait
+devant ce et leur destruisit la plus grant cité et la plus noble de la
+contrée Esmeldenge. Si fu tant enorgueilli de ses bonnes aventures qu'il
+contraignit par force à venir en sa compaignie et en sa seigneurie tous
+ceulx qui devant s'en estoient partis[466].
+
+ Note 466: Toute cette phrase a été mal comprise. L'annaliste raconte
+ des événements postérieurs au parlement de Godefroi et Charlemagne.
+ «Trasco verò dux Abroditorum, postquàm filium suum postulanti
+ Godofrido obsiderat, collectâ popularium manu, et auxilio Saxonibus
+ accepto, vicinos suos Wilzos adgressus, agros corum igne et ferro
+ vastat. Regressusque domum cum ingenti prædâ, accepto iterùm à
+ Saxonibus validiori auxilio, Smeldingorum maximam civitatem
+ expugnat.»
+
+Après ces choses, l'empereur se partit d'Ardenne et retourna à
+Ais-la-Chapelle. Au mois de novembre qui après vint, assembla un conseil
+d'évesques; là fu question faite et meue de la procession du Saint-Esprit.
+Si la proposa premièrement un moyne nommé Jehan de Jherusalem, et elle fu
+disputée mais ne fu pas déterminée; ains fu envoié à Rome, au pape Lyon,
+pour ce qu'il la feist déterminer. Portée fu par un évesque qui avoit nom
+Bernart et par Adam abbé de Saint-Père-de-Corbie. En ce conseil meisme fu
+meue une autre question de l'estat de l'Églyse et de la conversation des
+menistres de sainte Églyse qui ès offices servoient nostre Seigneur. Mais
+rien n'en fu déterminé, car la question estoit trop griève si comme il leur
+sembloit.
+
+[467]En si très-grant amour et en si très-grant reverence eut l'empereur
+saincte Églyse, que tousjours la maintint et gouverna en toutes manières,
+et aourna les églyses d'or et d'argent, de pierres précieuses et de draps
+de soie. Les offices des églyses vouloit qu'ils feussent administrés en tel
+habit comme ils devoient estre; meisme des portiers ne voulloit-il pas
+qu'ils administrassent en habit commun[468].
+
+ Note 467: Ici notre traducteur quitte un instant les annalistes et
+ revient à la vie de Charlemagne par Eginhard, chapitre 26.
+
+ Note 468: Le texte d'Eginhard est plus clair. «Sacrorum vasorum ex
+ auro et argento, vestimentorumque sacerdotalium tantam in eâ
+ (ecclesiâ Aquisgrani) copiam procuravit, ut in sacrificlis
+ celebrandis ne janitoribus quidem, qui ultimi ecclesiastici ordinis
+ sunt, privato habitu ministrare necesse fuisset.» Je crois qu'ici
+ Eginhard vouloit seulement dire que tous les officiers
+ ecclésiastiques et même les bedeaux et portiers de l'église
+ d'Aix-la-Chapelle, étoient habillés aux dépens de l'église.
+
+A Ais-la-Chapelle fonda une églyse en l'onneur de Nostre-Dame moult grant
+et moult belle; le marbre et les colonnes fist apporter de Romme et de
+Ravenne. Moult luy pesoit que les chantres et le service des églyses de
+France se descordoient de l'églyse de Romme. Et pour ce qu'il vouloit
+mieulx boire et puiser à la fontaine que au trouble ruissel envoia-il à
+Romme deulx clers pour apprendre la manière et les chans des Romains. Ceulx
+retournèrent quant ils en furent sages. Par eulx fut introduite[469]
+premièrement la cité de Mes et après les églyses de France[470]. Tant avoit
+grant cure des pouvres nostre Seigneur, que il ne soustenoit pas tant
+seulement ceulx de son royaume, mais les pouvres crestiens qui habitent en
+Auffrique, en Égypte et en Surie; et meismement ceulx de Jerusalem estoient
+confortés de ses aumosnes. Et pour ceste raison meisme l'amoient le roy
+d'Égipte et de Perse et d'autres régions de payennie. Si désiroit plus
+leurs aliances pour ce que les pouvres crestiens qui mendioient à leur
+povoir en eussent aucuns bénéfices et aucuns alligemens. Par tout son
+royaume et empire faisoit faire loyale justice par ses menistres. Si
+compila et fist vint et neuf chappitres de lois[471].
+
+ Note 469: _Introduite._ C'est-à-dire, instruite, initiée.
+
+ Note 470: _Eginhardi Vita Caroli-Magni, cap. 27._
+
+ Note 471: _Chapitres de lois_, ou _Capitulaires_.
+
+[472]Moult de choses furent contées à l'empereur de la ventance et de
+l'orgueil Godefroy le roy de Dannemarche; pour ce se pena qu'il édifieroit
+une cité oultre le fleuve d'Albe, et mettroit garnison de François contre
+les envaïes et les assaus des estranges nacions. Pour ceste besongne furent
+quis et assemblés ouvriers en France et en Alemaigne, garnis et appareillés
+d'armes sé mestier fust et de telle chose comme à telle œuvre convient; et
+fu commandé qu'ils fussent menés par Frise au lieu où celle cité devoit
+être commenciée. Quant le lieu convenable à tele besoigne fut trouvé,
+l'empereur commanda au conte Egebert la cure de l'œuvre, et qu'il
+trespassast le fleuve d'Albe et pourpreist et ordonnast le siége de la
+cité. Et ils la commencièrent à garnir en la première y de de mars. Droit
+en ce point fu occis Trascon le duc des Abrodiciens en traïson, en un
+chastel qui a nom Reric[473]. Si cuida-l'en que ce fust par les gens
+Godefroy le roy de Dannemarche.
+
+ Note 472: _Eginh. Annal. A° 809._
+
+ Note 473: _Reric._ Ce _chastel_ est l'_Empoire_ ou marché dont il est
+ parlé plus haut, Année 808.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 810.
+
+_Coment Amor, le prévost de Saragoce, promist aux gens l'empereur qu'il se
+rendroit à eux, luy et ses cités et ses chasteaux. Coment les Mores
+d'Espagne entrèrent au royaume de Sardaigne et destruirent l'isle de Corse.
+Comment le roy Pepin de Lombardie assist Venise par mer. Coment l'empereur
+oï nouveles de la mort Pepin, le roy de Lombardie, et coment les messages
+Nicephore, l'empereur de Constantinoble, prisrent congié; et coment
+l'empereur envoia à luy ses propres messages._
+
+
+En ce temps mourut Aureole, un conte qui habitoit ès marches de France et
+d'Espaigne, outre les mons de Pyrenne, entre la cité d'Osque et de
+Sarragoce. Et Amor le prévost de Sarragoce saisist tantost son lieu et mist
+garnison dedens ses chasteaulx[474]. Ses messages envoia à l'empereur et
+luy manda qu'il voulloit estre soubs luy en sa seigneurie luy et les
+siennes choses. Et pour ceste chose requist-il parlement aux gens
+l'empereur. Si promist-il à ceus qui pour ceste besoigne meisme eurent
+esté à luy envoiés qu'il feroit tout ce qu'il avoit promis à ce parlement.
+Prins fu le parlement, mais la besoigne ne fu pas menée à fin par moult de
+raisons dont l'istoire ne parle pas[475]. En ce temps fu éclipse de lune en
+la septiesme kalende de janvier. Les Mores d'Espaigne assemblèrent navie,
+au royaume de Sardaigne arrivèrent premièrement et puis en l'isle de Corse.
+Presque toute la prindrent et gastèrent, pour ce qu'ils n'y trouvèrent
+ainsi comme nul deffendeur. Pepin, l'ainsné fils de l'empereur, qui roy
+stoit de Lombardie, assist la cité de Venise par terre et par eaue; et ce
+fist-il par le conseil des plus grans de la cité meisme. La cité et toutes
+ses appartenances receut en sa seigneurie; après conduisit celle meisme
+navie pour gaster les rivages de la mer de Dalmacie. Mais Pol, qui estoit
+chevetain de la navie d'Orient que l'empereur de Constantinoble avoit là
+envoie pour destruire Italie, vint contre luy en l'aide des Dalmaciens.
+Pour ce s'en retourna la navie au roy Pepin sans autre chose faire. En ce
+temps mourut Huroltrude, l'ainsnée des filles l'empereur, en la huitième
+ide de juillet.
+
+ Note 474: _Eginh. Annal. A° 810._
+
+ Note 475: La principale fut la nécessite dans laquelle le calife de
+ Cordoue mit Amor ou Amoros de quitter Saragosse et Huesca, sa patrie.
+ Voyez de curieux détails sur Amoros, dans le livre de M. Reinaud:
+ _Invasions des Sarrasins en France_. Paris, 1830. (Pages 118 et
+ suivantes.)
+
+En ce point demoura le roy à Ais-la-Chapelle, et proposoit à ostoier
+hastivement sur Godefroy, le roy de Dannemarche, quant nouvelles luy furent
+apportées que la navie des Danois de deux cens nefs estoit arrivée en Frise
+et que elle y estoit encore; si avoit jà dégastées toutes les isles qui
+sont sur le rivage de Frise. Les Danois estoient vainqueurs; ils avoient
+fait les Frisons tributaires de cent livres d'argent qu'ils lui avoient jà
+paiés; si en povoient jà bien estre retournés en leur païs. Et sans faille
+la vérité estoit telle, et les nouvelles disoient que le roy Godefroy avoit
+amenée celle navie en Frise.
+
+De ceste chose fu moult l'empereur esmeu et en si grant esmay de ceste
+besongne vengier qu'il envoia tantost ses courriers par toutes les
+provinces de son empire pour ses osts assembler. Luy-meisme vint tantost à
+tant de gens comme il peut avoir; et se pourpensoit de passer le Rin pour
+attendre ses osts sur le rivage de Lippie.
+
+Tandis comme il demouroit, mourut l'olifant que Aaron le roy de Perse luy
+avoit envoié. A la parfin quant son ost fu assemblé, il vint au plus
+hastivement qu'il peut, droit au fleuve d'Alara[476]. Ses héberges fist
+tendre sur le rivage de celle eaue en droit là où elle assemble au fleuve
+de Wisaire. Ilec demoura pour oïr nouvelles de ses ennemis et pour oïr les
+menaces de Godefroy le roy des Danoys. Car ce roy estoit si enflé d'orgueil
+et si plain de vaine gloire pour les victoires qu'il avoit eues contre les
+Frisons, qu'il se vantoit et disoit qu'il se combatroit contre l'empereur à
+un jour nommé en champ de bataille. Endementiers que l'empereur demouroit
+en ce lieu luy furent apportées nouvelles de diverses parties. Luy fu conté
+pour voir que la navie des Danois qui Frise avoit dégasté s'en estoit
+retournée, et le roy Godefroy occis d'un sien sergent meisme. Mais la
+raison de sa mort ne raconte pas l'istoire. Et si luy refut conté que les
+Wiltzes avoient pris le chastel de Robuqui qui siet sur le rivage d'Albe.
+En ce chastel estoit Heudes, un message l'empereur, et plusieurs des
+Saisnes orientaux. Si luy fu conté que son fils Pepin le roy de Lombardie
+estoit trespassé de ce siècle en l'uitiesme ide de juillet. Et si luy fu
+dit au derrenier que deux légacions estoient à luy venues de deulx parties,
+pour confirmacion de paix. L'une partie fu de par l'empereur de
+Constantinoble, l'autre de par l'aumacour de Cordes[477] en Espaigne. Les
+deulx messages retint-il honnourablement: des besoignes de Sassoigne
+ordonna à sa volenté et puis retourna en France. En cel ost fu si grant
+pestilence de bues et de bestes aumailles que à peine en demoura-il un
+seul, et non mie là tant seulement, mais par toutes les provinces de
+l'empire. A Ais-la-Chapelle vint l'empereur au moys d'octobre. Les devant
+dis messagiers oït, et conferma paix et amour à Nicéphore l'empereur de
+Constantinoble, et Abulas[478] le roy de Cordes. La cité de Venise que son
+fils Pepin le roy de Lombardie avoit prinse, l'an devant dit, rendit à
+l'empereur de Constantinoble, et receut le conte Henri[479] que Abulas le
+roy de Cordes luy rendit et que Sarrasins avoient prins, long-temps avoit.
+
+ Note 476: _Alara._ L'_Aller_, qui se jette dans le Weser.
+
+ Note 477: _L'aumacour de Cordes._ L'émire de Cordoue.
+
+ Note 478: _Abulas_, ou _Abulafer_. C'est une corruption du mot arabe
+ _Almodaffer_ (le victorieux), surnom d'Hackam, émir de Cordoue. Voy.
+ Reinaud, _Invas. des Sarrasins, p. 3_.
+
+ Note 479: _Henry._ Le latin varie beaucoup ici suivant les
+ manuscrits: _Heimricum_, _Haimrichum_, _Adimrichum_.
+
+[480]Moult désiroit cil Nicéphore empereur de Constantinoble qu'il eut la
+paix et l'amour de l'empereur, ainsi comme Micheau et Léon et les autres
+devant luy avoient eu. Souvent lui envoioient leurs messages de leur
+volenté, pour confermer paix et aliance. Si cuidoit bien qu'ils le féissent
+plus pour paour que pour amour. Et pour ce qu'il avoit nom d'empereur, ils
+l'avoient suspeconneux et doubtoient qu'il ne leur tollist leur empire. Car
+à ce temps estoit la fierté et la puissance des François si grant qu'elle
+estoit doubtable aux Grieux et aux Romains.
+
+ Note 480: _Eginhardi Vita Caroli, cap. 16._
+
+En celle année fu éclipse de lune et de soleil par deux fois; la septiesme
+ide de juin et la seconde kalende de janvier. En celle année yssirent les
+Mores d'Espaigne et gastèrent toute l'isle de Corse.
+
+En cel an, Abderame, le fils Abulas le roy des Cordes, chaça Amor de la
+cité de Sarragoce, et cil s'en fouit par force et se retraist en la cité
+d'Osque. Après la mort le roy Godefroy de Dannemarche, Aminge son frère
+receut le royaume; paix et aliance conferma à l'empereur Charlemaines[481].
+Arsaphie le message l'empereur de Constantinoble prist congié et se
+départit de court. Avec luy envoia l'empereur ses propres messages pour
+telle raison comme celluy estoit venu. Ces messages qui furent là envoiés
+furent ainsi nommés: Haydon évesque de Basle, Hue le conte de Touraine,
+Hayons un Lombart né de la cité d'Acquilée, Woleris duc de Venise, et Léon
+né de Sézille. Celluy Léon renvoioit l'empereur en son païs par sa volenté,
+car il s'en estoit à luy fouy, dix ans avoit jà passés, au temps qu'il
+demouroit à Romme. A l'autre qui avoit nom Hayons fu commandé qu'il
+retournast à son seigneur en Constantinoble qui devant l'avoit osté de son
+honneur et de son estat par son meffait.
+
+ Note 481: _Eginh. Annal. A° 811._
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 811.
+
+_Coment les princes de France et de Dannemarche assemblèrent pour confermer
+la paix entre Aminge le roy et l'empereur; et coment l'empereur envoia
+trois paires d'ost en trois parties. Coment les François desconfirent les
+Huns, et coment les Huns resquirent terre pour habiter. Coment l'empereur
+ala à Boulogne pour voir sa navie. Des presens Aminge le roy de
+Dannemarche. De la mort Charlot, l'ainsné fils de l'empereur.
+De la mort au roy Aminge. Coment Nicéphore, l'empereur des Grieux, fu
+occis, et coment l'empereur envoia son neveu à grant ost contre la navie
+d'Aufrique et d'Espaigne qui devoit venir en Italie._
+
+
+La paix qui estoit fermée entre l'empereur et Aminge le roy de Dannemarche
+fu tant seulement jurée; si ne put estre autrement confermée à celle fois,
+fors que les parties firent serement; pour ce qu'ils ne povoient pas
+aisément assembler, par la grieveté de l'yver et pour les chemins qui
+estoient périlleux à chevaucheurs. Mais quant la nouvelle saison fu venue,
+dix des plus nobles hommes de chacune partie assemblèrent par accort sur le
+fleuve d'Egidore[482]. Là fu la paix confermée par serement et par ostages,
+chascun selon la manière de son païs. Les François qui de par l'empereur y
+furent envoies estoient ainsi nommés: le comte Walac fils Bernart, le comte
+Wodon, le comte Buchart, le comte Voroque, le comte Bernart, le comte
+Egibert, le comte Thierry, le comte Albon, le comte Ostdag et le comte
+Guimans. De la partie des Danois furent Hancuins, Enguadon, frère le roy
+Aminge, et les autres furent les plus nobles de leurs gens: Offres, par
+surnom Urdmuille, Vuastran, Samon, Hurim, Offrin fils Heiligen, et Offres
+de Scanove, Aoves et Elbi.
+
+ Note 482: _Egidore._ C'est l'_Eyder_, rivière de Danemarck qui se
+ perd dans mer d'Allemagne.
+
+Quant l'empereur eut ainsi paix confermée aux Danois et il eut tenu général
+parlement, selon sa coustume, il devisa son ost à Ais-la-Chapelle, pour
+aler en trois parties de son royaume; l'une outre le fleuve d'Albe pour le
+pays gaster; ceux qui là alèrent refermèrent le chastel de Hobuqui[483] qui
+sict sur la rivière d'Albe que les Wiltzes avoient abatu l'année devant; la
+seconde envoia en Pannonie, pour afiner la guerre des Huns; et la tierce
+envoia en Bretaigne pour punir la desloyauté des gens du païs.
+
+ Note 483: _Hobuqui_, ou _Hobuochi_. Suivant Lambecius, ce fort étoit
+ bâti sur l'emplacement de la ville de _Hambourg_.
+
+De ces trois parties retournèrent ses osts à grans victoires et à grans
+despouilles de leurs ennemis. Les Huns qui autrement sont appellés Avares
+eurent si longuement maintenue la guerre contre les François, que ils
+furent amenusiez de nombre et de force; et ceus qui pour gloire acquerre
+souloient les autres nacions envaïr et guerroier ne se povoient plus aider.
+Car toute leur gloire et toute leur noblesse chayt et périt en celle
+derrenière bataille; tous leurs trésors et toutes leurs richesses qu'ils
+avoient amassées à tousjours et acquises par leurs grans victoires vindrent
+ès mains des François. Si ne recorde l'en pas que France feust oncques si
+enrichie par nulles victoires de tantes manières de richesces. Tant
+estoient les Avares afoiblis qu'ils ne povoient mais souffrir les assaus né
+les envaïes des Esclavons; ainsi requistrent à l'empereur une terre pour
+habiter qui a nom Sabbarie[484]. La demourèrent en telle manière qu'ils
+estoient, sous la seigneurie des François, sans nom de roy et de royaume.
+
+ Note 484: _Sabbarie._ La même que la ville de _Zagrabie_, dans la
+ Basse-Hongrie, sur la Save, suivant Lambecius. On a déjà vu plus haut
+ tout cet alinéa, extrait du 13ème chapitre de la _Vita Caroli Magni_.
+ La dernière phrase semble empruntée aux _Annales Fuldenses, A° 805_.
+
+[485]A Boulongne sur la mer ala l'empereur pour veoir la navie qu'il avoit
+commandé à faire en l'an devant dit. Une tour qui eut esté anciennement
+faitte sur le port, pour prendre enseigne et adresce[486] aux nefs qui par
+la mer aloient, refist et restaura, et commanda que le feu y fust allumé
+chascune nuyt à plus hault, pour ce que les desvoiés se adreçassent celle
+part, à la clarté de la lumière. Et aucuns veulent dire que Jules César la
+fist faire après ce qu'il eut France conquise, pour passer en Angleterre,
+et l'appella la tour d'Ordre[487]. De Boulongne s'en ala l'empereur à une
+ville qui siet sur le fleuve d'Escaut et est appellée Gant. Là vit les nefs
+et les galées qui estoient faittes jà pour la devant dite navie. A
+Ais-la-Chapelle retourna entour le moys de novembre, mais avant qu'il y
+parvenist encontra-il Alvin et Hebyn, les messages Aminge le roy de
+Dannemarche, qui de par leur seigneur lui apportaient présens et paroles
+d'amour et de concorde. A Ais-la-Chapelle le attendoient autres messages
+d'Esclavonnie, Kanizance prince des Huns, Thudum et mains autres nobles
+hommes du peuple des Esclavons qui habitent sur la Dynoe. Tous se
+pouroffrirent devant l'empereur, par le commandement des chevetains des
+osts qui avoient esté envoiés en Pannonie.
+
+ Note 485: _Eginh. Annal. A° 811._
+
+ Note 486: Voici le lexie latin: «Farumque ibi ad navigantium cursus
+ dirigendos antiquitùs constitutam restauravit, et in summitate ejus
+ nocturnum ignem accendit.» C'est, comme on va le voir, la fameuse
+ _Tour d'Ordre_, célèbre dans les _Chansons de geste_, et qui subsista
+ jusqu'à la fin du XVIIème siècle. Il est probable que son nom
+ d'_Ordre_ étoit une corruption du mot _ardens_.
+
+ Note 487: Cette dernière phrase est de notre traducteur, et justifie
+ encore ce que l'on a dit si souvent de la coutume qu'avoient nos
+ anciens historiens de rapporter à _Jules César_ tous les travaux
+ exécutés par ordre des anciens empereurs romains. Caligula passe avec
+ un peu plus de raison pour le premier fondateur de la _Tour d'Ordre_.
+
+Entre ces choses mourut Charles l'ainsné des fils l'empereur en la seconde
+ide de décembre[488]. Cel yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle.
+
+ Note 488: L'annaliste se tait sur les circonstances de la mort de
+ Charles ou Charlot. Le récit des romanciers auroit-il un fondement
+ historique?
+
+[489]En ce temps mourut Aminge le roy des Danoys. Sigefroy qui eut esté
+nepveu le roy Godefroy de Dannemarche, qui devant Aminge eut esté au règne,
+et Amlom le nepveu Heriol estrivèrent ensemble pour le royaume. Accorder ne
+pouvoient que l'un d'eulx régnast; leurs osts assemblèrent et se
+combatirent: en celle bataille furent tous deux occis. La partie Amlom qui
+eut victoire prist les deux frères Heriol et Raganfroy si les couronna tous
+deux. A ce s'accorda la partie desconfite, pour ce qu'ils ne le povoient
+contredire. En celle bataille montrent dix mille neuf cens et quarante
+personnes.
+
+ Note 489: _Eginh. Annal. A° 812._
+
+En ce temps fu occis Nicephore l'empereur de Constantinoble en la guerre
+qu'il menoit contre les Bulgres. Mainte noble victoire eut eue et maintes
+grans batailles eut fornies en son temps. Après luy receut l'empire un sien
+gendre qui avoit nom Michiau. Les messages l'empereur Charlemaines qui au
+temps Nicephore eurent là esté envoiés receut et congéa; ses propres
+messages l'évesque Michiel, Théodoine et Asaphie renvoia à l'empereur pour
+confermer paix et aliances. A Ais-la-Chapelle vindrent en la présence
+l'empereur; profondément s'inclinèrent, et en langue de Grec l'appellèrent
+Basilée. Ce fut le salut qu'ils luy rendirent selon leur manière. La forme
+de l'aliance receurent par escript. Congié prindrent à tant et s'en
+retournèrent à Romme. Le libelle de celle aliance receurent de l'apostole
+Lyon qui les conferma par son seel.
+
+En ce temps assembla parlement l'empereur à Ais-la-Chapelle. Bernart son
+nepveu, fils le roy Pepin, envoia en Lombardie; et pour ce que parolles
+estoient que la navie d'Espaigne et d'Aufrique devoit arriver pour dégaster
+Italie, il commanda Balan, le fils Bernart, son oncle qu'il i fust
+tousjours avec luy jusques à tant qu'il veist sé c'estoit voir ou mensonge.
+Vérité fu toutes voies qu'elle vint, ainsi comme renommée l'avoit devant
+consonné; l'une partie arriva en Sardaigne et l'autre en Corse.
+
+En ce temps meisme arriva une navie de Danois (qui sont appellés Normans)
+en une isle qui a nom Irlande, et marchise à Escoce. Aux gens du païs se
+combatirent, mais ils furent desconfis et occis en partie; et le remenant
+s'en fouyt à grant meschief en leur païs. Paix et concorde fut faitte entre
+l'empereur et Abulas roy des Sarrasins, et entre luy et Grimoart le duc de
+Bonivent; par telle condicion que lui et sa terre feussent en sa subjection
+et qu'il paieroit chascun an par manière de truage vingt et cinq mille
+souls d'or[490].
+
+ Note 490: C'est de ce tribut long-temps payé à la France que vient
+ l'expression proverbiale tant prodiguée dans nos anciennes poésies de
+ l'_Or de Bonivent_.--_Truage_ ou _treuage_, formé de _tributum_, ou
+ plutôt du verbe _tribuere_.
+
+En ce temps envoia l'empereur ses osts contre unes gens qui sont appellés
+Wiltzes. Paix firent et donnèrent ostages Heriol et Raganfroy de
+Dannemarche requistrent par leurs messages paix et concorde, et prièrent à
+l'empereur qu'il envoiast Aminge leur frère que il tenoit par devers luy.
+
+En celle année fu éclipse de soleil en la première ide de may, entre l'eure
+de midi et de nonne.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 813.
+
+_Coment l'empereur fist ordonner le service de sainte Eglyse au royaume de
+France. Et puis, coment il assembla concile et fit disputer de la
+procession du Saint-Esperit. Des messages que il envoia à Michiau,
+l'empereur de Constantinoble. Et coment il accompagna à l'empire son fils
+Loys. Coment ils firent assembler cinq conciles au royaume de France, en
+divers lieus, pour amender l'estat de sainte Eglyse. De la desconfiture
+Michiau, l'empereur des Grieux, et coment Crumas, le roi de Bulgrie, fu
+desconfit devant Constantinoble._
+
+
+L'empereur qui moult estoit ententif et curieux à maintenir et accroistre
+l'estat de sainte Églyse fist cerchier les escriptures des sains Pères
+anciens. Et en fist extraire et compiler les leçons qui affèrent à chascune
+feste de l'an, par la main et par l'estude de Pol son diacre[491].
+
+ Note 491: _Pol_ ou _Pous_. Sans doute _Paul-Diacre_. Je n'ai pas
+ retrouvé le texte latin de cette phrase, dans les annalistes.
+
+Général parlement fist assembler à Ais-la-Chapelle en l'an de l'incarnation
+huit cent et neuf; là fut disputé derechief de la procession du
+Saint-Esprit, et comment la règle de crestienté tesmoigne et afferme
+certainement le Saint-Esprit venir du père et du fils égaument, sans
+créacion et sans généracion, d'une consubstancialité et d'une coéternalité.
+Le nom et la manière de la procession[492] du Saint-Esprit nous enseigne
+saint Jehan en l'Apocalipse, quant il dit ainsi: «L'ange me monstra un
+fleuve d'eaue vive resplandissant comme cristal, qui yssoit du throsne de
+Dieu et de l'Aignel.»
+
+ Note 492: _De la procession_, ou _dont procède_.--Presque tout cet
+ alinéa a déjà été inséré à sa place, sous l'année 809.
+
+[493]Celluy yver se tint l'empereur à Ais-la-Chapelle. Au nouveau temps
+envoia Amalhaire l'arcevesque de Tresves et un abbé qui Pierre avoit nom à
+Michiau, l'empereur de Constantinoble, pour conformer aliances. Général
+parlement assembla. Son fils Loys, le roy d'Acquitaine, manda; la couronne
+impériale luy assist au chief, voiant tous ses barons, et le fist
+parçonnier et compaignon de tout l'empire. A Bernart son nepveu qui fils
+eut esté le roy Pepin donna le royaume de Lombardie, et voult qu'il feust
+appellé roy.
+
+ Note 493: _Eginh. Annal. A° 813._
+
+Après commanda que conciles fussent célébrés par toute France, pour amender
+l'estat de saincte Eglyse. L'un fu fait en la cité de Maience; le second en
+la cité de Rains; le tiers en la cité de Chaalons; le quart en la cité
+d'Orléans; le quint en la cité d'Arle-le-Blanc. Puis fist réciter en plain
+consistoire des barons les corrections et les constitutions qui eurent esté
+faittes en chascun des conciles. Et qui l'exemplaire en vouldra trouver et
+avoir, si le quiere en ces cinq cités devant dictes, jà soit ce que
+l'exemplaire en fut retenu ès escrins du palais. De ce parlement, fuient
+envoiés aucuns des barons de France et de Sassoigne, oultre le fleuve
+d'Albe, ès marches des Normans qui l'empereur avoient requis de paix et de
+concorde, par tel si que Aminge le frère le roy que l'empereur tenoit fust
+rendu. Au lieu déterminé assemblés furent; si furent seize d'une part et
+seize d'autre. La paix qui entre eulx courut conformèrent par serement et
+ainsi receurent les Danois le frère de leur roy.
+
+En ce temps n'estoient pas les deux roys de Dannemarche en leurs terres,
+mais estoient alés ostoier en une cité qui a nom Westerfort. Celle région
+estoit ès derrenières parties de leur royaume, entre Occident et
+Septentrion, vers la fin de Bretaigne encontre bise. Le peuple et le prince
+de celle contrée ne leur vouloient obéir né estre en leur subjection.
+Toutesvoies, quant ils les eurent domptés et soubsmis, ils retournèrent en
+leur païs et receurent leur frère qui leur eut esté rendu. Mais assez tost
+après ce que ils furent retournés, le fils le roy Godefroy qui devant eut
+régné et plusieurs nobles hommes de Dannemarche qui en autre païs aloient
+et estoient en essil, leur appareillièrent bataille. A la partie des deux
+roys se tint le commun de tout le royaume et grant nombre d'autre gent qui
+à eulx aplouvoient de toutes parts; bataille firent et les chacièrent assez
+légièrement hors du royaume.
+
+Les Mores d'Espaigne qui l'isle de Corse avoient prise et dégastée s'en
+retournèrent par mer. Mais Hirmengaire, le comte de Spolitaine, leur bastit
+un aguait à un destroit, et prist huit de leurs vaisseaux; si trouva dedens
+cinq cens Corsiens et plus qu'ils enmenoient pris. Après avint que les
+Mores qui de ceste honte et de cest dommage se vouldrent vengier
+s'assemblèrent et entrèrent en Toscane. Une cité dégastèrent qui a non
+Cencelle[494] et une autre qui est appellée Nice en la contrée de Narbonne.
+Après arrivèrent et entrèrent en Sardaigne; à ceulx du païs se combatirent,
+mais furent desconfis et chaciés et s'en fouyrent à grant dommage de leurs
+gens. Michiau l'empereur de Constantinoble se combatit en ce temps contre
+unes gens qui sont appellés Bulgres. Et pour ce que fortune luy fu
+contraire à celle bataille et qu'il n'eut pas victoire de ses ennemis, il
+se désespéra. Puis qu'il fu retourné en Constantinoble il laissa l'empire
+et devint moyne[495]. Après lui receut la dignité Lyon qui fu fils Barde le
+patrice. Après ces choses avint que Crumas le roy de Bulgrie monta en trop
+grant orgueil, pour ce qu'il avoit occis Nicéphore, l'empereur de
+Constantinoble, et l'empereur Michiau desconfi et chacié de Messie[496].
+Pour ce mena son ost devant la cité de Constantinoble et mist ses tentes
+devant les portes. Un jour chevauchoit par devant les murs de la cité plus
+follement et plus despourvuement que mestier ne luy fust. Quant l'empereur
+aperceut sa folie, il issit hors soudainement. En ce poignéis[497] fu le
+roy Crumas griefvement navré; et il s'en fouit arrières en son païs luy et
+tout son ost[498].
+
+ Note 494: _Cencelle_, ou _Centocelle_. C'est _Civita-Vecchia_.
+
+ Note 495: _Devint moine._ L'entrée en religion étoit le suicide du
+ temps.
+
+ Note 496: _Messie._ Moesie.
+
+ Note 497: _Poignéis._ Lutte. De _pugna_, et _pugnatio_.
+
+ Note 498: Ici s'arrête le texte des Annales d'Eginhard, si ce n'est
+ qu'elles mentionnent encore à l'année suivante la mort du grand
+ empereur. Le reste de notre second livre est traduit du chap. XVII de
+ la _Vita Caroli-Magni_.
+
+L'empereur appareilla navie contre les Normans et fist faire nefs et autres
+vaisseaux de lès les fleuves de Gaule et Alemaigne qui chient en la mer,
+par devers Septentrion. Et pour celle gent qui souvent s'embatoient ès
+marches de France parmi les fleuves, fist-il clorre et garnir de
+forteresces les pons et la terre des fleuves, pour que celle gent né autres
+robeurs n'y peussent entrer. Ce meisme fist-il en la province de Narbonne
+sur les rivages des fleuves, par devers midi et par tout le rivage d'Italie
+jusques à Romme, pour les Mores d'Espaigne qui jà avoient appareillé navies
+pour ces contrées destruire. Et pour ce garanti-il tout ce païs de griefs
+dommages; Lombardie des Mores, France et Alemaigne des Normans qui oncques
+en son temps dommage ne luy firent: fors que les Mores destruirent une fois
+une cité qui a nom Cencelles; et les Normans en Frise aucunes isles qui
+sont près du rivage de France et d'Alemaigne.
+
+
+_Ci fine le second livre des gestes le fort roy Charlemaines._
+
+
+
+
+CI COMENCE LE TIERS LIVRE
+DES FAIS ET DES GESTES
+LE FORT ROY CHARLEMAINES.
+
+ * * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Des églyses et autres édifices que l'empereur édifia; de ses femmes et de
+ses enfans. Coment il fut nourri et introduit. Puis parole d'un sien fils
+de bast, qui avoit nom Pepin, coment il fist conspiration contre son père
+et de la vengeance des traitres._
+
+
+[499]Si fier et si puissant come vous avez oï estoit l'empereur en
+acroistre son royaume et en plaissier[500] et soubmettre ses ennemis, et
+assiduement ententif à guerroier en toutes les parties du monde en un
+meisme temps; si ne demouroit pas, pour ce, qu'il ne fust curieux des
+œuvres de miséricorde. Car il édifia églyses et abbaïes en divers lieux,
+en l'onneur de Dieu et au proffit de s'ame: aucuns en commença et aucuns
+en parfist. Entre les autres, fonda l'églyse de Ais-la-Chapelle de œuvre
+merveilleuse, en l'onneur de nostre dame sainte Marie. En la cité de
+Maience fist un pont sur le Rin de cinquante piés[501] de long, car tant
+a le fleuve de large là endroit. Mais ce pont ardit un an avant qu'il
+mourust; né puis ne put estre reffait, pour ce qu'il mourut trop tost.
+Si r'avoit-il en propos qu'il le reféist tout de pierre. Divers palais
+commença en divers lieux d'œuvres merveilleuses et cousteuses: un en
+fist près de la cité de Maience, de lès une cité qui a nom Geleham. Un
+autre en la cité[502] sur le fleuve Wahalam. Si commanda par tout son
+royaume aux évesques et à ceulx à qui les cures en appartenoient que
+toutes les églyses et les abbaïes qui estoient cheues par vieillesce
+fussent refaites et appareilliées. Et pour ce que ceste chose ne feust
+mise en oubli né en nonchaloir, il leur mandoit expressément par ses
+messages qu'ils accomplissent son commandement.
+
+ Note 499: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XII._ Le commencement de
+ ce livre repose sur des documents authentiques, et principalement sur
+ la vie de Charlemagne par Eginhard.--_Si fier estoit._ C'est-à-dire,
+ _quelque fier que fût_. Le peuple a gardé cette ancienne forme de
+ langage.
+
+ Note 500: _En plaissier._ Maltraîter, accabler.
+
+ Note 501: _Cinquante._ Il falloit _cinq cents_. «Quingentorum
+ passuum.» La version rédigée dans les premières années de
+ Philippe-le-Bel, et dont j'ai parlé dans la dissertation du premier
+ volume, ne commet pas cette faute. (Voy. _Msc. du roi_, n° 8396,
+ f. 46 v°).
+
+ Note 502: _En la cité._ Le nom de la ville «Noviomagum», _Nimègue_,
+ est oublié dans tous les Msc.
+
+[503]La première de ses femmes fu fille le roy Desier de Lombardie. Celle
+prist-il par l'enortement de la roy ne Berthe sa mère, puis la laissa-il;
+mais l'en ne sceut pourquoy. Après en espousa une autre qui avoit nom
+Hildegarde. Femme estoit de grant noblesse et née du lignage de Souave.
+Trois fils eut de celle dame: Charles, Pepin et Loys; et autant de filles:
+Rustrude, Berthe et Gisle. Trois autres filles eut: Theodorée, Hirtrude et
+Rotade. Deux en eut d'une sienne femme qui eut nom Fastarde née de
+Germenie, et la tierce d'une meschine de qui l'istoire ne parle mie.
+
+ Note 503: _Eginh. Vita Caroli Magni, cap. XVIII_.
+
+La tierce de ses femmes eut nom Leodegarde. Mais de celle n'eut-il nuls
+enfans né hoirs. Après sa mort eut trois meschines; Gersonde née de la gent
+de Sassoigne; de celle eut-il une fille qui Adaltrux fu appellée. La
+seconde fu Régie: de celle eut deux fils, Dreue et Hue. Et la tierce eut
+nom Aldalinde, de laquelle il eut un fils qui Thierri eut nom. Sa mère la
+royne Berthe tint tousjours à grant honneur; si grant révérence luy portoit
+que tant comme il vesquit il n'y eut oncques entr'eulx paroles né
+contens[504], fors tant seulement quant il laissa la fille Desier de
+Lombardie qu'il avoit prise par son conseil. Après la mort Hildegarde sa
+bru[505], plaine de jours mouru; mais avant, vit au palais la mesnie son
+fils multipliée de fils et de filles à grant nombre qui de luy estoient
+yssus. Le corps fist l'empereur porter en l'églyse mon seigneur saint Denis
+en France, là la fist enterrer, coste à coste du roy Pepin son père. Une
+sœur avoit l'empéreris qui avoit nom Gisle; en sainte conversation vivoit
+et avoit fait le veu de chasteté dès le temps de son enfance. Moult
+l'empereur l'aimoit et lui portoit grant honneur. Morte fu avant sa mère et
+enterrée au moustier où elle conversoit.
+
+ Note 504: _Contens._ Contentions, disputes.
+
+ Note 505: _Sa bru._ La bru de Berthe.
+
+[506]Tous ses enfans, fils et filles faisoit l'empereur introduire,
+premièrement, ès libéraux sciences, ainsi comme luy meisme avoit esté
+introduit. Et quant les fils estoient de tel age qu'ils povoient souffrir
+la paine de chevauchier, si leur faisoit apprendre l'us d'armes et de
+chacier ès bois, selon la coustume de François. Les filles faisoit
+introduire en toutes manières d'onnesteté, et commandoit qu'elles
+entendissent à la fois à filer et à ouvrer de soie, pour ce qu'elles ne
+s'abandonnassent trop à oyseuse.
+
+ Note 506: _Eginh. Vita Caroli Magni, cap, XIX_.
+
+De tous ses fils ne perdit que deux, tant comme il vesquit: Charles et
+Pepin le roy de Lombardie; et Ruotrude l'ainsnée de ses filles que
+Constentin l'empereur des Grieux avoit espousée. Cil Pepin laissa un fils
+qui avoit nom Bernart, et cinq filles: Aldechilde, Atulle, Gondrée,
+Bertarde et Théodarde. Tant monstra le roy aux enfans, après la mort leur
+père, la paix et la miséricorde de son cuer qu'il laissa le fils régner
+après le père, et les filles fist garder et nourrir en son palais tout
+ainsi comme sé ce fussent ses propres enfans.
+
+La mort de ses deux fils et de sa fille qui estoit empereris de
+Constantinoble souffrit paciemment[507], selon la grant vertu de son cuer;
+mais toutes voies la pitié et l'amour qu'il avoit à eulx le contraingnit
+jusques aux larmes.
+
+ Note 507: _Paciemment._ Il y a dans Eginhard: «pro magnanimitate quâ
+ excellebat, minùs patienter tulit.» Il faut croire que le _minùs_
+ étoit effacé dans la leçon dont notre traducteur se servoit, mais son
+ bon sens lui fit réparer cette faute par le _toutes voies_ suivant.
+
+En ce temps mourut l'apostole Adrien. En si grant amour l'avoit que quant
+sa mort luy fu nunciée, il en fist aussi grant dueil com s'il eust perdu
+son père ou le plus chier enfant qu'il éust. En amitiés estoit bien
+attrempé et assez légièrement les recevoit[508]; saintement gardoit et
+cultivoit en amour ceulx qu'il aimoit. Si grant cuer eut tousjours de ses
+enfans nourrir qu'il ne mangea oncques sans eulx né ne chevaucha: quant il
+estoit en estranges terres, les fils chevauchoient avecques luy, les filles
+alloient après un pou, mais ce n'estoit pas sans compaignie de gens à pié
+et à cheval qui especiaulment estoient establis pour eulx garder. Moult
+estoient belles et moult les amoit: si fut-ce une merveille que oncques
+nulle n'en voult marier à homme estrange né prince, fors l'ainsnée qui fu
+donnée à Constantin, l'empereur de Constantinoble. Ainsi les garda
+tousjours en son palais; car il disoit qu'il ne pourroit vivre sans eulx.
+Si avint-il qu'il en oït aucunes fois mauvaise renommée; mais il avoit le
+cuer si débonnaire et si pacient qu'il s'en déportoit ainsi comme s'il n'en
+fust en nulle souspeçon.
+
+ Note 508: Notre chroniqueur est ici bien loin de la précision et de
+ l'élégance d'Eginhard. «Erat enim in amicitiis optimè temperatus, ut
+ cas et facilè admitteret et constantissimè retineret, colebatque
+ sanctissimè quoscumque hâc affinitate sibi conjunxerat.»
+
+Un fils avoit qui Pepin avoit nom, qui n'estoit pas né de femme espousée.
+De cestuy n'a pas encore l'istoire parlé né faitte mencion[509]. Moult
+estoit bel de vis[510], et de corps estoit laid pour une boce qu'il avoit
+sur le dos. Comme le roy estoit en Bavière où il yvernoit et appareilloit
+bataille contre les Huns, il fist conspiration contre son père et s'alia
+contre luy à aucuns des barons de France qui l'avoient mis en espérance. Le
+roy sceut la traïson. Les traitres dampna selon les loys des chiefs
+perdans[511]; son fils rendit[512] en une abbaïe à sa requeste meisme.
+
+ Note 509: _Né faitte mencion._ C'est Eginhard, l'auteur de la _Vita
+ Caroli Magni_ qui parle ainsi, mais notre traducteur en a déjà parlé
+ au livre précédent.
+
+ Note 510: _Vis._ Visage.
+
+ Note 511: _Des chiefs perdants._ Entraînant _la peine capitale_.
+
+ Note 512: _Rendit._ Rendit moine.
+
+[513]Avant ceste traïson, y en avoit-il une autre plus grant faite contre
+luy-meisme. Quant la chose fu descouverte, il fist prendre les traitres:
+aux uns creva les yeux, les autres dampna par esil. Et oncques nul n'en
+fist occire, fors trois tant seulement qui au prendre se mistrent à
+deffense. Occis furent, car ils ne povoient autrement estre pris. Si furent
+aucuns qui distrent que la royne Fastarde fu cause du fait de ces deux
+conspiracions et que l'empereur feust aliéné de sa débonnaireté naturelle,
+quant il se consentist aux parolles et à la cruaulté de la royne; car l'en
+savoit bien qu'il estoit de si bonne manière par nature qu'il aivoit
+l'amour et la bonne volenté à tous. Et oncques en sa vie, en son royaume,
+n'en estranges terres, ne put-on dire sur luy une note de cruaulté sans
+raison.
+
+ Note 513: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXI._
+
+
+II.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De la charité qu'il avoit vers les pélerins, de sa quantité et des
+accidents de sa personne. Puis de son habit et de sa manière de vivre; puis
+de ses meurs et coment il estoit sobre et attempré._
+
+
+Homme fu plain de grant charité vers estranges gens et vers pélerins
+meismement; si grand cure avoit de les recevoir et tant y en venoit et si
+souvent, que la multitude ne sembloit pas estre à charge au palais tant
+seulement, mais partout le royaume de France. Mais le bon roy qui avoit la
+bonne renommée quant au monde, tout ne feist-il pas force, aussi
+attendoit-il le mérite, quant en ce à Dieu; pour ce ne luy estoit à charge
+né à grief[514].
+
+ Note 514: Je doute que notre traducteur comprit mieux sa phrase que
+ celle d'Eginhard. Voici cette dernière: «Ipse tamen, præ magnitudine
+ animi hujusce modi pondere minimè gravabatur, cùm etiam ingentia
+ incommoda laude liberalitatis ac bonæ famæ mercede compensaret.»
+
+[515]Homme fu de grant corps et de fort estature et non mie trop grant.
+Sept piés avoit de long, à la mesure de son pié; le chief avoit réond, les
+yeux grans et gros et si clers que quant il estoit courroucié, ils
+replandissoient comme escarboucle[516], le nés avoit grant et droit et un
+pou hault par le milieu. Brune chevelure, la face vermeille lie et
+alegre[517]; de si grant force estoit qu'il estendoit trois fers de cheval
+tous ensemble légièrement, et levoit un chevalier armé sus sa paume, de
+terre jusques à mont. De Joieuse son espée coupoit un chevalier tout armé;
+de tout nombre estoit bien taillié. Six espans avoit de ceint sans ce qui
+pendoit dehors la boucle de sa courroye.
+
+ Note 515: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXII._
+
+ Note 516: _Et si clers que etc._ Cette circonstance n'est pas
+ mentionnée dans Eginhard. Quant à son nez, le biographe se contente
+ de dire: «Naso paululùm mediocritatem excedente.» Ces deux derniers
+ mots ont trompé le traducteur.--_Brune chevelure_--«Canitie pulchrâ.»
+
+ Note 517: La fin de cet alinéa n'est pas dans Eginhard.
+
+En estant et en séant, estoit personne de grant authorité, jasoit ce qu'il
+eust le chief un pou mendre que droit, et le ventre plus gros; mais la
+droite mesure et la bonne disposicion des autres membres celoit ce qui là
+messéant estoit. Fier estoit en alant; bien sembloit grant homme et noble
+en toutes manières; clere voix avoit et plus clere ce sembloit qu'il
+n'appartenoit à son corsage.
+
+Tousjours fu santéis[518], fors en tour quatre ans avant qu'il mourust.
+Lors le commencièrent à prendre fièvres et autres maladies et à la parfin
+clocha-il d'un pié. Dès-lors commença-il à user de son conseil plus que de
+celuy aux phisiciens; [519]si fu dommage, car il en mourut ains ses jours.
+Aussi comme contre cuer les avoit, pource qu'ils luy faisoient mengier
+chairs cuites en eaue et luy deffendoient les rostis qu'il mengeoit
+volentiers, comme il avoit tousjours accoustumé.
+
+ Note 518: _Santéis_, en santé.
+
+ Note 519: _Si fu domage._ Cette réflexion bienveillante pour les
+ médecins n'est pas d'Eginhard.
+
+Acoustumement chevauchoit en chasçant en bois, selon la coustume des
+François, car à paine est-il nacion qui autant en sache. En bains chaus
+naturelement se déduisoit, [520]et noioit mieulx que nul autre ne feist.
+Et, tout pour ce, fist-il faire une sale et uns bains à Ais-la-Chapelle, où
+il demoura jusques à la fin de sa vie. Et ses fils faisoit baingner
+avecques luy et non mie seulement ses fils, mais ses barons et ses princes;
+et aucunes fois grant tourbe des sergens qui le gardoient; si que ils
+estoient bien cent ou plus telle fois avecques lui. [521]De robes se
+vestoit à la manière de France. Emprès sa char usoit de chemises et de
+famulaires de lin[522]: par dessus vestoit une cote ourlée de soie,
+chausses et soulliés estrois chausçoit. En yver, vestoit un garnement
+fourré de piaus de loutre ou de martre. Tousjours avoit l'espée ceinte,
+dont le pomiaus estoit d'or ou d'argent, et le baudrié d'un tissu de soie.
+Si en ceignoit deux[523], mesmement ès haultes festes et quant il venoit
+messages d'estranges terres. Estranges manières de robes tant feussent
+belles ne voult oncques vestir, fors une fois tant seulement qu'il vestit
+une cote et un mantel à la guise de Romme à la prière l'apostole Adrien.
+Mais aux grans festes solenneles avoit un garnement tissu à or et solliers
+à pierres précieuses. Aux autres jours avoit petit de différence entre son
+habit et l'habit commun du peuple[524].
+
+ Note 520: _Noioit._ Nageoit.
+
+ Note 521: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIII._
+
+ Note 522: _Famulaires._ «Feminalibus lineis.» Cela répond assez bien
+ à nos _caleçons_.
+
+ Note 523: _Deux._ Les leçons imprimées portent _gemmato_ au lieu de
+ _geminato_ qu'a lu notre traducteur. Il faudroit donc, à la place de
+ _deux_, mettre _de gemmées_. (Une épée dont le pommeau étoit garni
+ de perles.)
+
+ Note 524: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIV._
+
+En mengier et en boire estoit moult attrempé, et plus en vins que en
+viandes, comme celluy qui merveilleusement haioit yvresse en toutes
+personnes. De viande ne se povoit pas si abstenir comme il faisoit de vin,
+car il se plaignoit aucune fois que le jeusner le grevoit.
+
+Aux grans festes mengeoit petit, et lors tenoit-il grant court plénière de
+diverses manières de gent; acoustuméement estoit chacun jour servi de
+quatre mets tant seulement, sans le rost dont les veneurs le servoient. Et
+de ce mengeoit-il plus volentiers que de nul aultre. A son mengier faisoit
+lire aucuns rommans ou aucunes anciennes histoires des princes
+anciens[525]. Moult oioit volentiers les livres de saint Augustin et
+meismement ceulx qui sont intitulés _de la cité de Dieu_. Si sobre estoit
+en vin et en aultre breuvage que pou avenoit qu'il beust plus que trois
+fois au mengier.
+
+ Note 525: Quoique mal traduit, ce passage est assez heureusement
+ rendu: «Inter coenandum, aut aliquod acroama aut lectorem audiebat.
+ Legebatur historiæ et antiquorum res gestæ.» _Acroama_ est évidemment
+ un jongleur, un homme qui faisoit un récit, ou jouoit une pièce. Il
+ eut fallu au lieu de _faisoit lire romans_, mettre: _faisoit réciter
+ romans ou lire, etc._
+
+En esté après mengier prenoit aucun fruit, ou pomme ou poire, et puis
+buvoit une seule fois. Despoiller et deschaucier se faisoit aussi bien
+comme par nuit, et se dormoit et reposoit deux heures ou trois. Ès grans
+nuis d'yver avoit telle manière de vivre qu'il rompoit son dormir quatre
+fois ou cinq en une meisme nuit, non mie tant seulement en veillant, ains
+se chauçoit et vestoit; et venoient ses princes devant luy. Et sé le
+séneschal du palais[526] avoit nul plait qui sans luy ne peust estre
+déterminé, tantost faisoit venir les parties sé elles estoient présentes,
+et donnoit sentence après la cognoissance de la cause. Si avenoit souvent
+qu'il ne délivroit pas tant seulement une seule besongne, mais toutes
+celles qui lendemain devoient estre délivrées par devant luy au palais.
+
+ Note 526: _Le seneschal._ «Comes palatii.»
+
+[527]En loquence étoit paisible[528] et abundant et appertement délivroit
+et manifestait par paroles quanques il voulloit. Si n'avoit pas tant
+seulement langue françoise[529], mais savoit plusieurs languages que il
+avoit apris en son enfance[530]. Entre les autres avoit le latin si prest
+et si à main qu'il le parloit aussi légièrement comme françois; mais le
+grec entendoit-il mieux qu'il ne parloit. Si emparlé[531] et sage estoit en
+parolles qu'il sembloit que ce feust un grant clerc et un grand maistre;
+clerc estoit-il voirement; Car il fu introduis ès libérales sciences, si
+comme nous dirons cy-après. Il escripvit lui-meisme les chans de diverses
+chançons que l'en chante des fais et des batailles des anciens roys[532].
+Il mist noms aux doze moys selon la langue Tyoise. Il mist noms propres aux
+doze vens, car avant ce, ils n'estoient nommés que les quatre vens
+cardinals.
+
+ Note 527: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXV._
+
+ Note 528: _Paisible._ Variante: _prêt;_ le latin porte _copiosus_. Ce
+ qui s'accorde assez mal avec l'adjectif _paisible_.
+
+ Note 529: _Françoise._ «Patrio sermone», dit Eginhard, c'est-à-dire:
+ langue tudesque, celle que les François n'avoient point encore
+ oubliée.
+
+ Note 530: _En son enfance._ Ces derniers mois ne sont pas dans
+ Eginhard.
+
+ Note 531: _Emparlé._ Ce mot étoit sinonyme de disert, éloquent.
+
+ Note 532: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIX._ «Item barbara et
+ antiquissima carmina quibus veterum regum acta ac bella canebantur,
+ scripsit memoriæque mandavit.» Il en fut de ces vers comme des lois
+ dont Eginhard nous apprend, dans la phrase précédente, que
+ Charlemagne avoit fait, pour la première fois, écrire les formules
+ consacrées depuis un temps immémorial. En dépit des précautions de
+ Charlemagne, les poëmes _tyois_ ou tudesques ne nous sont pas
+ parvenus. On peut raisonnablement supposer qu'ils partagèrent le sort
+ de la langue nationale, et qu'ils se transformèrent graduellement en
+ _poëmes romans_; puis, quand leur métamorphose fut accomplie, on les
+ écrivit pour la première fois dans la nouvelle langue, sous le nom de
+ _Chansons de geste_.
+
+
+III
+
+ANNEE. 800.
+
+_De son sens et de sa lettreure. Coment clergié vint en France par Alcuin,
+son maistre, et des deux moines Escos qui enseignèrent les gens de
+sapience, pour l'amour de Nostre-Seigneur. Coment il honora toujours
+l'Eglyse de Rome, et d'aucunes incidences._
+
+[533]Les grans clers et mesmement les maîtres des ars libéraux tenoit en
+grant honneur; les ars et les maistres aimoit pour ce qu'il en savoit, car
+il en eut assez apris en sa jeunesse[534]. En ce temps estoit l'estude de
+théologie et de philosophie ainsi comme toute mise en oubli, et les estudes
+de la divinité[535] ainsi comme entre laissiées toutes. Si avint en son
+temps, comme Dieu l'eut ordonné devant, que deux moynes d'Escoce arrivèrent
+en France; si estoient passés oultre avec marchéans de la Grant-Bretaigne.
+Ces moynes estoient merveilleusement sages ès choses corporeles et ès
+divines escriptures. Preudomes estoient; n'autre marchandise ne menoient
+fors qu'ils désiroient que le monde feust enseigné et introduit de leur
+doctrine. Pour ce preschoient entre eulx deulx par chascun jour au peuple:
+«Sé aucun est convoiteus d'apprendre science, si viengne à nous et
+apreingne.» Si longuement et si persévéramment crièrent parmy le monde où
+ils aloient, que tout le monde s'enmerveilloit; et cuidoit aucuns qu'ils
+fussent fols et desvés[536].
+
+ Note 533: Le commencement de ce chapitre est encore extrait de la
+ _Vita Caroli Magni, d'Eginhard, cap. XXV_.
+
+ Note 534: Ici notre traducteur quitte Eginhard et s'attache au moine
+ de Saint-Gall, qui écrivit deux livres intitulés: _De gestis Caroli
+ Magni regis Franc. et imp. libri duo_. Le moine adressa cet ouvrage
+ en 883 à l'empereur Charles-le-Gros. Je sais bien que les érudits le
+ traitent avec beaucoup de mépris; ils se fondent sur quelques fables
+ évidentes, sur quelques fautes palpables de chronologie, pour
+ révoquer en doute tous les autres récits et, pour ainsi dire, toutes
+ les autres dates. Il faut se contenter de remarquer que ce moine
+ écrivoit dans un âge avancé, soixante-neuf ans après la mort de
+ Charlemagne; qu'il jouissent de quelque considération, puisqu'il
+ adressoit son travail au petit-fils du héros de la France; enfin
+ qu'il se représentoit Charlemagne, non pas d'après le type de
+ grandeur que nous nous faisons, mais d'après celui que ses
+ contemporains comprenoient. Un demi-siècle après sa mort, Charlemagne
+ étoit déjà un être surnaturel. Nous retrouvons dans le moine de
+ Saint-Gall moins la physionomie de Charlemagne que l'expression de
+ l'opinion publique vers la fin d'un siècle dont Charlemagne avoit
+ encore éclairé les premières années.
+
+ Note 535: _Divinité._ Théologie. Les Anglois ont conservé ce mot dans
+ le même sens.
+
+ Note 536: _Desvés._ Égarés. (Hors de la voie.)
+
+La nouvelle en vint à l'empereur qui tousjours avoit aimé sapience.
+Hastivement furent mandés, et quant ils furent devant luy, il leur demanda
+si c'estoit voir qu'ils eussent sapience? et ils luy respondirent qu'ils
+l'avoient et qu'ils estoient prêts de la donner, au nom de nostre Seigneur,
+à tous ceulx qui la requerroient.
+
+Après il leur demanda quel loier ils voulloient avoir de ce faire? et ils
+respondirent que nulle riens fors seulement lieux convenables à ce faire et
+gens soubtiles et engigneuses et nettes de péchié, et la soustenance du
+corps tant seulement, sans laquelle nul ne peut vivre en ceste mortelle
+vie. Quant l'empereur oït ce, il fu raempli de joie, car c'estoit une chose
+que il désiroit moult.
+
+Premièrement les tint avec luy une pièce de temps, jusques à tant qu'il lui
+convint ostoier en estranges terres, sur les ennemis; lors commanda que
+l'un qui Climent avoit nom demourast à Paris. Enfans fist querre, fils de
+nobles hommes, des moyens et des plus bas, et commanda que on leur
+admenistrast quanques mestier leur seroit; lieux et escoles leur fist faire
+convenables pour apprendre. L'autre envoya en Lombardie et luy donna une
+abbaïe de Saint-Augustin de lès la cité de Pavie, pour ce que tous ceulx
+qui voudroient aprendre sapience alassent en ce lieu[537]. Quant Albin, par
+surnom Alcuin[538], qui Anglois estoit et demouroit encore en son pais, oï
+dire que l'empereur retenoit les sages hommes qui à luy venoient, il quist
+une nef et passa en France et vint à l'empereur, et mena avec luy aucuns
+compaignons. Cil Albin, Alcuin par surnom, estoit homme exercité et sage en
+toutes escriptures sur tous ceulx de son temps; et ce n'estoit merveille,
+car il avoit esté disciple le très sage Bède qui après saint Grégoire fu le
+plus excellent exposeur des saintes Escriptures. L'empereur, tant comme
+vesquit, le tint tousjours entour luy, fors quant il luy convenoit aler en
+armes contre ses ennemis. L'abbaïe de lès Tours qui est appellée
+Saint-Martin luy donna, pour ce qu'il se reposast là et aprist ceulx qui de
+luy vouldroient aprendre, jusques à tant que l'empereur feust retourné.
+Tant multiplia et fructifia sa doctrine à Paris et par tout son royaume
+que, Dieu merci! la fontaine de doctrine et de sapience est à Paris ainsi
+comme elle fu jadis à Athènes et à Rome.
+
+ Note 537: _Monach. S. Gall. lib. I, cap. II._
+
+ Note 538: _Par surnom Alcuin._ Cette parenthèse est du traducteur.
+
+Et comme il fu si grant philosophe et si merveilleux maistre en toutes
+escriptures, si estoit-il de haulte vie et aourné de mœurs et de vertus. De
+luy aprist l'empereur moult de sciences libérales, si l'appelloit son
+maistre et se nommoit son disciple. Mais en l'art de grammaire fu son
+maistre Pierre le Pisan. Plus ententivement s'estudioit l'empereur en l'art
+d'astronomie et du cours des estoiles que en nulle autre science.
+
+[539]La religion de la foy crestienne cultiva et garda dignement et
+saintement. En l'églyse que il fonda à Ais-la-Chapelle, en l'onneur de
+Nostre-Dame, mist colompnes de marbre qu'il fist venir de Rome et de la
+cité de Ravenne pour ce qu'il ne les povoit avoir d'autres lieux.
+
+ Note 539: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVI._
+
+L'églyse fréquentoit au matin et au soir, et par nuit aux matines sans
+nulle paresce, et mettoit grant estude que l'office de sainte Églyse feust
+en grant révérence. Les ministres admonestoit souvent qu'ils ne
+souffrissent nulle deshonnesteté né nulle ordure. La manière de chanter et
+de lire amenda, comme cil qui bien s'en savoit entremestre; mais il ne
+lisoit nulle fois en l'églyse né ne chantoit, fors en commun aucunes fois
+et en basse voix[540]. Sur tous autres lieux avoit en mémoire et en
+révérence l'églyse de Saint-Père de Romme. Moult y donna grans richesces en
+or et en argent, en soye et en pierres précieuses. Aux apostoles meisme
+envoia souvent grans dons. Tout le temps qu'il régna comme empereur mist
+grant peine et grant estude que la cité de Romme feust en tel estat et en
+telle authorité comme elle avoit esté anciennement. En quarante et sept ans
+qu'il régna la visita quatre fois tant seulement.
+
+ Note 540: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVII._
+
+[541]La raison pourquoy il y ala la derrenière fois si fu pour refourmer et
+mettre en paix l'Églyse de Romme qui moult estoit troublée; (car les
+Romains avoient trop laidement traitié le pape Léon et luy avoient les
+yeulx crevés et la langue coupée[542]. Mais nostre Seigneur Dieu luy rendit
+sa langue et ses yeulx par miracle si comme istoire tesmoingne ailleurs que
+cy, plus plainement). Là demoura le roy tout cet yver. La dignité de
+l'empire ne receut pas de sa volenté: pour ce dist-il le jour de son
+couronnement que s'il eust sceu le conseil de l'apostole tout feust-il
+grant feste et sollennelle comme le jour de Pasques, il ne feust jà entré
+en l'églyse le jour.
+
+ Note 541: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXVIII._
+
+ Note 542: Cette parenthèse n'est pas traduite d'Eginhard.
+
+[543]Incidence. En ce temps estoient moynes en l'églyse Saint-Martin de
+Tours, si comme saint Ode abbé raconte. Ces moynes vivoient trop
+délicieusement, et avoient robes de soie et souliers dorés. Bien monstra
+nostre Seigneur que leur vie ne luy plaisoit pas. Car deulx anges entrèrent
+en leur dortoir quant ils dormoient; l'un tenoit une espée nue et voulloit
+ceulx occire que l'autre luy monstroit au doit; un seul en eschapa qui pas
+ne dormoit; à l'ange qui tenoit l'espée dist: «Je te conjure de Dieu le
+tout puissant que tu ne m'occies mie.» Ainsi eschapa. Ce moustier donna
+puis l'empereur à celuy Alcuin son maistre dont nous avons dessus parlé.
+Abbé en fu et la gouverna puis, toute sa vie.
+
+ Note 543: J'ignore d'où celle incidence est traduite.--_Ode._
+ Variantes: _Oedes_,--_Eudes_.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De la persécution qui avint outre mer aux crestiens et des messages
+l'empereur de Constantinoble; de la sentence de leurs lettres; de l'avision
+l'empereur des Grieux par quoi il admonestoit l'empereur et monstroit par
+raisons que il devoit emprendre la besogne._
+
+
+[544]Au temps de ce prince, avint en la terre d'oultre-mer une grant
+persécution à la crestienté; car les Sarrasins entrèrent en la terre de
+Surie. La cité prisrent, le saint sépulcre et les sains lieux violèrent, et
+le patriarche chacièrent hors qui estoit homme de grant saincteté et de
+parfaite religion, et luy firent moult d'ennuis et de tourmens. Toutes
+voies, si comme à Dieu plut en qui grant fiance il avoit eschapa-il de
+leurs mains et autres personnes avec luy. En Constantinoble s'enfouit à
+Constantin l'empereur et à son fils Léon. A pleurs et à larmes leur compta
+la grant douleur et la grant persécution qui en la terre d'oultre-mer
+estoit avenue; comme les felons Sarrasins avoient la cité prise, le
+sépulcre ordoié[545] et les autres sains lieux de la cité désolés, les
+chastiaux et les cités du royaume prises, les champs gastés et le peuple
+occis en partie et partie mené en chétivoison. Et tant avoient fait de
+honte à nostre Seigneur et de persécutions à son peuple, qu'il n'estoit pas
+cuer d'homme crestien qui n'en deust estre dolent et courroucié. Dolent fu
+l'empereur de ces nouvelles. A ce fu la chose accordée, à la parfin, par
+une vision qui avint à l'empereur Constantin si comme nous vous dirons cy
+après, que ce meschief et ceste douleur seroit mandée à Charlemaines,
+l'empereur des Romains. La haute renommée de ses mœurs et de ses fais
+estoit là espandue par toutes les parties d'Orient. Quatre messages
+eslurent-ils pour ce message fournir dont les deux furent crestiens et les
+deux aultres Hébreux. Les deux crestiens furent Jehan évesque[546] de
+Naples, et David archeprestre de Jhérusalem.
+
+ Note 544: A compter de ce chapitre, le récit n'est plus fondé que sur
+ des traditions postérieures au règne de Charlemagne. Les unes se
+ rattachent à son prétendu voyage à Jérusalem, les autres à
+ l'expédition d'Espagne que couronna la défaite de Roncevaux. Les
+ traducteurs les plus anciens des _Chroniques de France_, Nicolas de
+ Senlis et le ménestrel du comte de Poitiers, n'ont admis dans leur
+ compilation ni l'une ni l'autre de ces traditions populaires, et ils
+ ont imité en cela la retenue d'Aimoin. C'est la troisième version des
+ _Chroniques_ (celle qui parut au commencement du règne de
+ Philippe-de-Valois) qui d'abord accorde sa confiance à la relation de
+ Turpin. Cependant elle ne traduisit pas encore la chronique fabuleuse
+ intitulée dans le manuscrit de Saint-Germain, aujourd'hui cotté
+ n° 1085: «_Descriptio qualiter Carolus-Magnus clavum et coronam
+ Domini à Constantinopoli Aquisgrani attulerit, qualiterque Carolus
+ calvus hoec ad Sanctum-Dyonisium retulerit_.» C'est le moine de
+ Saint-Denis qui, peu de temps après, garantit l'authenticité de cette
+ _Chanson de geste_, en lui donnant place dans les _Grandes
+ chroniques_. Quel que peu de fondement historique qu'elle ait, la
+ tradition du voyage de Charles étoit déjà fort ancienne à l'époque où
+ notre traducteur s'empara de sa légende latine. Les jongleurs la
+ récitoient et la chantoient dans toute l'Europe plus d'un siècle
+ auparavant, et M. Fr. Michel vient d'en publier l'une des curieuses
+ leçons, sous le titre anglois de: _The travels of Charlemagne to
+ Jérusalem and Constantinople. Paris, Techener, 1836_. Son opinion est
+ que le manuscrit de Londres qui lui en a fourni le texte, sans doute
+ fort corrompu comme tous les textes anglois des anciens poëmes de
+ France, peut remonter au commencement du XIIème siècle. Bien plus:
+ avant M. Michel, l'abbé de La Rue avoit prétendu dans ses _Bardes,
+ Jongleurs et Trouvères_, tome II, page 25, que le même poëme étoit du
+ commencement du XIIème siècle; mais les raisons sur lesquelles il
+ fondoit son opinion ne m'ont pas paru concluantes. Ce ne seroit pas
+ la seule fois que l'abbé de La Rue auroit pris pour une marque
+ d'_ancienneté_ les formes du dialecte anglo-normand, conservées en
+ Angleterre long-temps après qu'elles étoient tombées en désuétude en
+ France, et même en Normandie. En tous cas, nous pouvons du moins
+ assurer que le Msc. de Saint-Germain, avec lequel nous avons
+ confronté cette partie de la Chronique de Saint-Denis, remonte aux
+ premières années du XIIème siècle pour le moins. Le texte en est
+ surchargé de corrections marginales et interlinéaires, lesquelles
+ semblent plutôt modifier le fond du récit que redresser les
+ inattentions du copiste.
+
+ Note 545: Ordoié. «Sali», _rendu ord_.
+
+ Note 546: _Evesque._ Sacerdos.
+
+Et estoit ce Jehan homme religieux, et simple comme coulon[547]. Et David
+estoit homme loyal, droiturier et plain de la paour nostre Seigneur. Et les
+deux messages hébreux Isaac et Samuel. Ce Samuel estoit évesque de leur loy
+et de grant religion en leur manière; sage en parole et emparlé en deux
+manières de langages. Ysaac estoit de grant sens en leur loy. Les deux
+crestiens Jehan et David portoient la chartre où le mandement estoit
+escript par la main du patriarche Jehan, scellé par le commandement
+l'empereur Constantin. Et les deux Hébreux apportoient la chartre
+l'empereur scellée de son propre scel. Mais la sentence des deux estoit
+ainsi comme toute une.
+
+ Note 547: _Coulon._ Pigeon, colombe.
+
+La teneur de la charte le patriarche Jehan estoit telle. «Jehan, sergent
+des sergens, patriarche de Dieu en Jhérusalem. Et Constantin empereur des
+parties d'Orient à très-noble roy d'Occident Charles-le-Grant et puissant
+vainqueur et tous jours auguste, soit empire et règne en nostre Seigneur;
+amen. La grâce de la doctrine des apostres est venue jusques à nous
+resplendissant de la grant clarté de paix; et tant a espandu de grâce et de
+liesce ès cuers des hommes crestiens qu'ils devroient tousjours loer nostre
+Seigneur. Nous-meismes recongnoissons bien que nous devrions espéciaument
+regehir et reconnoistre plus abundanment sa grâce et sa miséricorde.
+
+»Moult nous esjouissons en nostre Seigneur, selon ce que nous avons enquis
+de tes meurs et de tes fais, de ce qu'il nous convient rendre loenges à
+Dieu en sa bonté et en sa pacience. De ce avient-il doncques que tes
+travaux et tes faits sont terminés et fenis bénéreusement: car tu aimes
+paix en ton cuer; et pour ce que tu l'aimes, tu la treuves, tu la gardes
+en souveraine charité.
+
+«Saches donc, très-cher sire, que les paiens ont fait si très-grant dommage
+à nostre Seigneur ès parties de Jhérusalem que nul crestien ne le devroit
+souffrir. Je meisme suis getté du siége où mon seigneur saint Jacques jut
+premièrement, par le commandement nostre Seigneur, et mains crestiens
+occis, mains pris et mis en chétivoison; et ce qui est moult plus grande
+douleur, le sépulcre nostre Seigneur ordoyé et soullié et chéu ès mains des
+Sarrasins. Pour tels griefs et pour semblables nous convient mander et
+escripre le besoing de la crestienté, à toy qui es prince et puissant; que
+toutes ces choses peuvent estre amandées par toy, à l'aide de nostre
+Seigneur. Et pour ce mandons nous à toy par escript, qui es le plus
+puissant et le plus renommé de tous les princes crestiens, que tu en faces
+aler renommée à tous nos frères, prélas et princes; et non mie tant
+seulement à ceux de tes provinces, mais à tous ceux qui à toy marchissent
+et qui à toy sont joings par amour et par familiarité. Et bien sachent tous
+que qui aider et secourre ne nous vouldra, qu'il attende la cruele sentence
+du jugement. Et si sache chascun qu'il n'a point de ferme constance en son
+lieu s'il souffre que le sépulcre nostre Seigneur où il fu trois jours et
+trois nuis, pour nostre rédempcion, soit villainement traitié par les
+félons mescréans. Si ne doit nul cuider qu'il doie porter sans paine ce
+qu'il aura véé[548] à nostre Seigneur, en si grant besoing; car c'est
+orgueil et despit quant ce n'est vengé et amendé, qui est contraire et
+honte à nostre Seigneur.»
+
+ Note 548: _Véé._ Refusée.
+
+»Que te diroie plus? Mains autres griefs semblables te péussions mander et
+escripre; mais nous sommes empeschiez par douleur et par larmes.»
+
+Telle estoit la sentence de la chartre au patriarche Jehan, que les deux
+chrestiens apportoient; et celle de la chartre l'empereur Constantin que
+les deux Hébreux apportoient étoit telle[549].
+
+ Note 549: Chaque phrase de cette lettre est rapportée dans le Msc.
+ Saint-Germain, d'abord dans un langage imaginaire, puis en latin.
+ Voici le langage qui nous semble imaginaire, et son préambule: «Sed
+ sacræ Constantini imperatoris et epistolæ patriarchæ una et cadem est
+ prope sententia. Imperatoris autem exemplar hoc est: _Ayas Anna bonac
+ saa Caiibri milac Pholi Ansitan Remuni segen Lamichel bercelin fade
+ abraxion fativatium. Hoc est:_ Constantini, etc.»
+
+«Constantin et Léon, son fils, empereurs et rois des parties d'Orient,
+mendres[550] de tous et à paine dignes d'estre empereurs, à très-renommé
+roy des parties d'Occident, Charles le très-grant, soit puissance et
+seigneurie béneureusement[551]. Très-chier ami Charles-le-Grant, quant tu
+auras ces lettres veues et leues, saches que je ne te mande pas pour défaut
+de cuer, né pour défaut de gens né de chevalerie; car j'ay aucunes fois eu
+victoires sur païens avec moins de chevaliers et de gens que je n'ay; je
+les ay boutés hors de Jhérusalem qu'ils avoient prise deux fois ou trois;
+et par six fois les ay vaincus et chaciés de champ, à l'aide nostre
+Seigneur, et mains pris et mains occis.
+
+ Note 550: _Mendres._ Moindres.
+
+ Note 551: Avant cette phrase est encore une tirade double de la
+ première, qui est présentée comme le texte original de la traduction
+ latine que l'on fait suivre. Il faut encore remarquer que la lettre
+ du patriarche et celle des empereurs finissent également par deux ou
+ quatre phrases rimées avec intention, et que le chroniqueur de
+ Saint-Denis n'a pas traduites. Ainsi voici la fin de celle de
+ l'empereur: «Nil opus est ficto--Domini quo visio dicto--Ergo dicto
+ tene fundum.--Domini præcepta secundum.» On diroit que ces
+ conclusions rimées étoient alors destinées à remplacer nos formules
+ finales épistolaires.
+
+»Que te diroie-je plus? Il convient que tu sois ammonesté certainement par
+moy de Dieu, non pas par mes mérites; mais par les tiennes, à parfaire si
+grande besoingne. Car une avision m'advint, par nuit nouvellement,
+endementiers que je pensoie comment je pourroye envaïr ces Sarrasins.
+Tandis corne j'estoie en telle pensée et je prioie à nostre Seigneur qu'il
+m'envoiast secours, je vi soubdainement ester un damoisel devant mon lit,
+qui m'appella par mon nom moult bellement, un petit me bouta[552], et me
+dit: _Constantin, tu as acquis aide à nostre Seigneur, de la besoingne que
+tu as emprise; il te mande par moy que tu appelles en ton aide le grand
+Charlemaines de France, deffendeur de la foy, de la paix de sainte Églyse._
+Lors me monstra un chevalier tout armé de haubert et de chauces, un escu à
+son col, l'espée ceinte; l'enhoudeure[553] en estoit vermeille une lance
+blanche en son poing. Si sembloit, à chief de pièce[554] que la pointe
+rendist flambe tout ardant; et il tenoit en sa main un heaume d'or; et par
+semblant estoit vieil et avoit longue barbe. De moult bel voult[555] estoit
+et de grant estature; le chief avoit blanc et chanu, et les yeulx
+resplandissans comme estoile. Dont l'en ne doit pas cuider que ces choses
+ne soient faittes et ordonnées par la volenté nostre Seigneur.
+
+ Note 552: _Me bouta._ Me toucha.
+
+ Note 553: _L'enhoudeure._ La poignée. «Manubrium.»
+
+ Note 554: _A chief de pièce._ Au bout du compte.
+
+ Note 555: _Voult_ ou _Volt_. Visage.
+
+»Et pour ce que nous avons certainement enquis quel homme tu es et de quex
+meurs et de quex faits, nous nous esjouissons en nostre Seigneur, et luy
+rendons grâces en tes merveilleux faits, en ton humilité et en ta pacience.
+Si suis en certaine espérance que la besoigne sera finée en prospérité par
+tes mérites et par ton travail; car tu es deffendeur de paix, et la quiers
+par grant désir; et quant tu l'as trouvée, tu la gardes et nourris en grant
+amour et en grant charité.
+
+»Saches-tu, très-chier sire, que les païens ont fait si très-grant honte et
+si grant dommage à Dieu en Jhérusalem, que nul féal crestien ne le devroit
+souffrir longuement; mais tu peux bien amender légièrement toutes ces
+choses à l'aide nostre Seigneur; et pour ce qu'il ne semblast que nous
+voulsissions soubsmettre[556] les mérites de ta charité, escripvons-nous
+ces choses à toy que Dieu a sur tous esleu. Que te diroie-je plus? Tu as
+moult de raisons par quoy tu dois tantost obéir au commandement nostre
+Seigneur. Qui est cil qui tantost ne doie faire ce que Dieu luy mande?
+Haste-toi donc, noble roy auguste, d'accomplir la volenté et le
+commandement nostre Seigneur; que tu ne soyes coulpé vers luy de trop
+longue demeure. Car cil qui va contre les commandemens de Dieu ne pourra
+eschiver la coulpe de l'inobédience.»
+
+ Note 556: _Soubsmettre._ Ce mot signifie dédaigner, ne pas tenir
+ compte.
+
+V.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment les messages trouvèrent l'empereur à Paris, et coment l'empereur fu
+dolent des nouvelles qu'il vit ès lettres; de la response des barons;
+coment l'empereur et les barons murent; et coment il revint à droite voie
+au bois, pour le chant de l'oisel._
+
+
+Tant eurent les messages erré[557] qu'ils vindrent en la cité de Reims, et
+tout droit alèrent à Paris là où ils cuidoient l'empereur trouver, si comme
+on leur avoit fait entendre en la voie. Là leur fu dit certainement qu'il
+n'y estoit pas, et qu'il avoit conduit son ost en Auvergne contre aucuns de
+ses princes. En la cité demourèrent deux jours, pour eulx reposer et pour
+ce espéciaument que Jehan, évesque de Naples, l'un des messages crestiens,
+estoit un petit deshaitié au piés et en la teste[558]. Liément se
+remistrent au chemin, quant il fu reposé; tout droit s'en vindrent au
+chastel Saint-Denis, en France. Là leur dit-on les nouvelles, que le roy
+avoit pris le chastel pourquoy il estoit alé là, et jà estoit retourné
+jusques près de Paris.
+
+ Note 557: _Erré._ Voyagé.
+
+ Note 558: _Deshaitié_, etc. Incommodé de la poitrine et de la tête.
+
+Quant ils se furent reposés par trois jours à Saint-Denis, ils se mistrent
+en chemin et vindrent à Paris; devant l'empereur se présentèrent, droit en
+ce point qu'il entroit en la cité. Si comme ils purent le saluèrent, et
+puis luy tendirent les deux chartes qu'ils apportoient. L'empereur les
+receut, les seaulx brisa, et les lut moult longuement[559] sans mot dire.
+Lors vit le roy que Dieu l'avoit esleu à parfaire sa besongne, et que la
+renommée de ses faits et de sa prouesse estoit espanduë jà jusques en
+Orient. Lors eut grant joie à son cuer; mais pour ce estoit-il dolent que
+les mescréans avoient prise la sainte cité de Jhérusalem, et le saint
+sépulcre ordoié et souillé; si en commença-il à plourer.
+
+ Note 559: _Moult longuement._ «Et cum taciturnitate benè
+ perscrutatis.»
+
+Bien apperçut que ceulx qui entour luy estoient demandoient les uns aux
+autres que ces chartres povoient chanter[560], qui en telle tristesce
+avoient l'empereur mis. Lors fist appeller Turpin l'arcevesque de Reims,
+et luy commanda qu'il déist, oyans tous, en françois la sentence des
+chartres. Si estoit la teneure des chartres tout en la manière que vous
+avez oï. Et quant il les eut leues bien et appertement devant tous, ils
+commencièrent à amonester l'empereur et à crier tous à une voix en celle
+manière: «Roy, sé tu cuides que nous soions si las et si travailliés que
+nous ne puissions souffrir le travail de si grant voie, nous venons et
+promettons que sé tu, qui es nostre sire terrien, refuses à venir avecques
+nous, et que tu ne nous y veuilles conduire, nous mouverons demain matin
+au point du jour avec les messages; car il nous semble que riens ne nous
+peut grever, puisque Dieu veult estre nostre conducteur.»
+
+ Note 560: _Povoient chanter._ «Quid canerent cartæ.» Cette dernière
+ expression prouve assez bien, à mon avis, que le texte latin étoit
+ lui-même la traduction d'un texte vulgaire.
+
+Moult fu lié l'empereur de ce qu'ils s'acordoient ainsi tous d'une volenté
+à ce qu'il désiroit à faire; tantost fist crier parmi le royaume de France
+que tous ceulx qui armes pourroient porter, et viels et jeunes,
+appareillassent d'aler avec luy en Orient contre les Sarrasins. Après, si
+commanda que tous ceulx qui à son commandement ne vouldroient obéir
+rendissent à tousjours mais, eulx et leurs hoirs, quatre deniers de leur
+chief, en nom de servage[561].
+
+ Note 561: «Quatuor mummos de capite, quasi servis solverent.»
+
+Que vous compteroit-on plus? Tant assembla de peuple et de toutes manières
+de gent en assez peu de temps, qu'il eut grant ost et plus fort que il
+n'avoit oncques devant éu.
+
+A la voie se mist l'empereur et tout son ost. Nous ne povons pas raconter
+toutes les choses et toutes les adventures qui leur advinrent en celle
+voie, car trop seroit la matière longue. Mais une adventure raconterons
+qui à l'empereur advint, qui bien est digne de mémoire. En celle voie de
+Jhérusaleni a un bois qui bien dure deux journées ou plus; en celle forest
+conversoient[562] moult de bêtes sauvages qui naturelement désirent sang
+humain et dévourent les gens, mesmement quant elles sont affamées; comme
+grifons, ours, lions, linces, tigres, et moult d'autres manières de bestes
+sauvages.
+
+ Note 562: _Conversoient._ Demeuroient, s'agitoient.
+
+En ce bois entra le roy et ses gens, au matin s'appareillèrent et le
+cuidoient bien trespasser en un jour.
+
+Toute la journée errèrent jusqu'au vespre, tant que le bois qui de soy
+estoit obscur, pour la plenté[563] des arbres, commença encore plus à
+obscurcir quant la clarté du jour faillit. Leur droit chemin perdirent;
+par montaignes et par valées commencièrent à aler parmi les bois; las
+furent et travaillés les hommes et les chevaux, tant pour la pluie qui sur
+eulx chéoit, comme pour ce qu'ils ne savoient où ils aloient, né quelle
+part ils déussent tourner. Et quant il fu nuit obscure, l'empereur et
+l'ost se hébergièrent[564].
+
+ Note 563: _Plenté._ L'abondance.
+
+ Note 564: _Se hébergièrent._ «Nocte sub obscurâ ipsemet castrametari
+ præcepit.»
+
+Quant ce vint que une partie de la nuit fu trespassée, l'empereur, qui pas
+ne dormoit, se jut en son paveillon. Lors commença à dire ces vers du
+Pseaultier; car il savoit assez de lettres: _Deduc me, Domine, in semitam
+mandatorum tuorum,_ etc. Si vault autant à dire en françois comme: _Beau
+sire Dieu, maine-moy en la voie de tes commandements_; et les autres
+paroles qui s'ensuivent après, toutes jusques en la fin du seaume. En
+dementiers que l'empereur disoit ainsi ces paroles, la voix d'un oisel fut
+haultement oïe delès luy, si que ceulx qui delès l'empereur dormoient
+s'éveillèrent aussi, comme tous épouventés et tous ébahis, et dïstrent que
+c'étoit signe d'aucune grant merveille qui avenir devoit quant les oiseaux
+parloient raison humaine.
+
+L'empereur pardist[565] tout le seaume qu'il avoit commencié, et y adjouta
+encore ces parolles: _Educ de carcere animam meam, Domine, ut confiteatur
+nomini tuo._ Si vault autant à dire en françois comme: _Beau sire Dieu,
+délivre m'ame de la chartre du corps, si qu'elle puisse regehir et rendre
+graces à ton saint nom._ Lors commença l'oisel à crier derechief plus hault
+et plus ententivement que devant et dit ainsi: _Franc, que dis-tu? que
+dis-tu?_ Les gens du païs distrent qu'ils n'avoient oncques jamais oï oisel
+parler si ententivement. L'en a bien oï parler que les Grieux duisoient
+aucuns oyseaux en leur langage, pour saluer les empereurs, et sont les
+parolles telles: _Cheré, Basilon anichos_[566]. Si vault autant à dire en
+latin: _Salve, Cesar invictissime_; et en françois: _Très-victorieux
+empereur, Dieu te saut!_ Et pour ce que cel oisel respondit si apertement à
+la raison l'empereur, en latin, on ne doit pas doubter qu'il ne feust
+envoié de par Dieu, pour ramener l'empereur à droite voie et tout son ost.
+Lors se levèrent tous, au point du jour, et s'appareillèrent; et l'oisel
+suivirent par une voie qui les ramena au droit chemin qu'ils avoient perdu.
+Encore dient les pélerins qui par celle voie vont en Jhérusalem, qu'ils
+oient aucunes fois les oiseaulx du païs chanter en telle manière. Et plus,
+que les passans et les gens du païs tesmoignent que puis que
+Charles-le-Grant fu au païs, à celle voie, ne fu que celle manière
+d'oiseaux ne chantassent ce chant ainsi comme par accoustumance.
+
+ Note 565: _Pardist._ Dit complètement.
+
+ Note 566: C'est-à-dire: [Greek: chaire, Basileu anikêtos]. (Salut,
+ Roi invincible.)
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment l'empereur et sa gent furent reçus en Constantinoble, et coment les
+deux empereurs délivrèrent le sépulcre et toute la sainte terre des
+Sarrasins, et restablirent le patriarche. Des grans richesces que
+l'empereur grec apareilla pour donner à l'empereur Charles; coment
+l'empereur refusa, puis coment il requist les saintes reliques._
+
+
+Tant eut l'ost erré que ils vindrent en la cité de Constantinoble; sé ils
+furent honnourablement receus de l'empereur et du peuple, ce ne fu pas à
+demander. Oultre passèrent les deux empereurs et leurs osts jusques à la
+cité de Jhérusalem. Les Sarrasins occirent et chacièrent, et délivrèrent la
+cité et tout le royaume de tous les mescréans. Au patriarche et à la
+crestienté rendirent et restablirent ce qu'ils avoient devant perdu.
+
+Et quant la cité et tout le païs refu mis en bon point, l'empereur
+Charlemaines demanda congié à l'empereur des Grieux, de retourner en
+France; mais cil qui sage estoit et avisé en telles choses, ne béoit
+pas[567] que luy né sa gent s'en partissent ainsi, sans riens avoir du
+sien. Lors requist et pria à l'empereur Charlemaines que au moins demourast
+jusques au lendemain, se plus ne luy plaisoit à demourer. Et cil qui aussi
+débonnaire estoit comme un aignel, luy respondit de lie cuer qu'il feroit
+ce qu'il vouldroit, et qu'il demoureroit trois jours, sé il voulloit; car
+il cuidoit qu'il le voulsist retenir, pour ce qu'il eust mestier de luy et
+de sa gent pour aucune guerre; mais pour ce ne le voulloit-il pas faire,
+fors pour luy honnourer tant seulement de dons.
+
+ Note 567: _Béoit._ Désiroit.
+
+Ainsi demoura celle journée, et lendemain, avant le jour, il fist son ost
+appareiller pour retourner en France. Au patriarche, aus évesques du païs
+prist congié humblement et dévotement; mais l'empereur de Constantinoble
+eut tandis fait appareiller, au-dehors de la porte de la cité, en une grant
+place droit emmi la voie de l'empereur, la noblesse de toutes manières de
+richesces[568], destriers, pallefrois, divers oiseaux de proie, pailes et
+draps de soie de diverses couleurs, et toute la gloire de pierres
+précieuses.
+
+ Note 568: _La noblesse, etc._ Notre traducteur semble avoir ici mal
+ lu le texte latin qui porte: «Animalia multi generis iàm bestiarum
+ quâm volucrum variora, variique coloris pallia.... præparari
+ fecit.»
+
+Quant l'empereur Charles sceut que il faisoit tel appareillement, il manda
+ses barons et ses prélas, et se conseilla à eux, qu'il feroit de ceste
+chose, et s'il prendroit ce que l'empereur avoit fait appareiller ou non:
+tout n'eust-il[569] courage de rien prendre que l'empereur lui offrist;
+mais ainsi le voult faire pour oïr le conseil de sa gent.
+
+ Note 569: _Tout n'eus-il courage._ Bien qu'il n'eût envie.
+
+Lors respondirent tous les prélas et les princes, que jà par leur conseil
+n'en seroit rien pris; car il sembleroit qu'ils feussent là venus pour
+avoir soudée de leurs voies et de leur travail; né ne sembleroit pas qu'ils
+eussent fait pélerinage pour la sainte terre délivrer des mains des
+Sarrasins pour dévocion né pour charité qu'ils eussent vers nostre
+Seigneur, mais pour gaigner et acquérir richesces; et lui-meisme qui avoit
+si grant nom de bonté par tout le monde en seroit diffamé. Car on diroit
+qu'il ne seroit pas là venu par dévocion, mais par fine convoitise et pour
+acquerre autrui terre et autrui royaume, et pour assembler en ses trésors
+autrui richesces.
+
+Moult fu l'empereur lie de ces nouvelles, quant il oït tel conseil, comme
+il désiroit et comme il avoit proposé en son cuer. Lors commanda que l'en
+déist tout coiement aux chevetains de l'ost qu'ils se hâtassent de passer,
+et l'en commanda à ceulx qui conduisoient les eschièles que chascuns
+commandast en sa langue à sa gent (pour ce qu'ils avoient gens de diverses
+nacions), que nul ne feust si hardi qu'il méist la main à chose que on lui
+offrist, et que nul n'y jetast l'ueil par convoitise.
+
+Ainsi les fist l'empereur introduire et admonester avant qu'ils ississent
+de la cité. Lors s'esmurent tous ainsi comme il l'avoit commandé; et quant
+ils vindrent au lieu, ils trouvèrent tout ainsi comme on leur avoit dit; si
+avant vindrent que ils peurent légièrenient choisir[570] et véoir les grans
+richesces qui là estoient assemblées.
+
+ Note 570: _Choisir._ Examiner, distinguer.
+
+Lors Constantin l'empereur d'Orient appella Charles l'empereur de France;
+et lui dist en telle manière:
+
+«Sire, chier amy, roy de France et empereur auguste, je te requiers
+humblement, par amour et par charité, que toy et l'ost prengniez et
+eslisiez à vostre plaisir de ces richesces, qui pour vous et pour vos gens
+sont assemblées; et bien me plaist encore que vous les prengniez toutes.»
+Lors luy respondit l'empereur Charles que ce ne feroit-il en nul manière;
+car luy et ses gens estoient là venus pour les célestiales choses acquerre,
+non mie pour terriennes richesces, et qu'ils avoient souffert de bon cuer
+les travaulx et voie pour la grâce nostre Seigneur, non mie pour la gloire
+de ce monde.
+
+En telle manière estrivoient[571] les deux empereurs, en contens de charité
+et d'amour. L'un ne cessoit d'ammonester l'autre, qu'il presist de ses
+richesces par charité; l'autre se deffendoit que il ne brisast son propos.
+L'empereur d'Orient lui mettoit au devant que grant honte seroit à luy et à
+sa gent s'il ne prenoit aucune chose, et s'il s'en retournoit ainsi en
+France sans aucuns dons; et puis disoit après qu'il esconvenoit qu'il
+presist aucuns joyaux, non mie pour loier de son travail, mais pour
+monstrer aux gens de son païs quant il seroit retourné, et en tesmoignage
+de la grâce et de la miséricorde nostre Seigneur, et que il eut esté en ces
+parties. Et sans faille, l'empereur Charles avoit moult pensé la nuit
+devant, si comme il dist puis à ses barons, que ce seroit bonne chose et
+honneste qu'il emportast aucun saintuaire ès parties d'Occident qui
+feussent au peuple aliances à Dieu[572], et matière d'amour et de dévotion.
+Pour ce respondit à l'empereur Constantin en telle manière:
+
+«Or, scay-je bien», dit-il, «que le Saint-Esprit te fait ce dire; car ce
+meisme avois-je huy pensé et désiré de tout mon cuer. Mais m'entencion
+n'est pas que je emporte rien de ces choses amassées devant moy, pour ce
+que je serois plus tost soupçonneux en ce fait de convoitise que de
+charité. Mais honneste chose seroit que j'emportasse chose qui feust
+exemple de pitié au peuple d'Occident. Et pour ce me consentirois-je à ta
+prière, sé tu veux oïr ma requeste et eslire telle chose que je péusse
+porter honnestement.»
+
+ Note 571: Estrivoient. Luttoient.
+
+ Note 572: «Quod occidentalibus partibus gratiæ Dei pignus esse
+ videretur.»
+
+Lors luy respondit l'empereur Constantin que moult désiroit oïr sa
+requeste, et lui octroya qu'il requéist quanques il voudroit. Lors luy
+décovrist l'empereur Charles son cuer; si dist ainsi:
+
+«Je te requiers donc que tu m'octroyes des peines[573] de la passion nostre
+Seigneur Jhésu-Crist, qu'il souffrit en la croix pour nous péchieurs; pour
+ce que ceulx de nos parties d'Occident qui, pour la rémission de leurs
+péchiés, ne peuvent çà venir, aient et voient sensiblement aucune
+remembrance de nostre Seigneur et de sa passion, par quoy leurs cuers
+soient amolis par pure dévocion, et que la pitié et la passion nostre
+Seigneur Jhésu-Crist les amaine à fruit de pénitence.»
+
+ Note 573: _Des peines._ C'est-à-dire, sans doute: _des instruments
+ de supplice_
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment l'empereur fist querre les reliques, et coment ils furent tout
+purgiés par confession avant que ils les trovassent; de la prière
+l'empereur Charlemaines et d'un miracle qui avint._
+
+
+De ceste requeste fu moult lié l'empereur d'Orient: débonnairement lui
+octroya ce et autres choses quanques il luy plairoit à prendre. A tant se
+départirent; Charles retourna à ses arcevesques, évesques, abbés, moynes et
+autres gens de religion, et à ceulx de ses princes qui plus estoient sages;
+et leur demanda conseil comment le hault saintuaire devoit estre traittié
+et mené plus honnestement et plus religieusement. Et l'empereur de
+Constantinoble repaira à son clergié et à ses barons, pour enquerre où les
+saintes reliques estoient repostes; car il ne savoit encore pas où sainte
+Hélaine, la mère le premier Constantin, avoit mis ce saint trésor né en
+quel lieu il estoit.
+
+Lors luy respondirent ainsi: «Sé tu veux touchier ou prendre une partie des
+peines nostre Sauveur, digne chose seroit que l'abitacle de foy (ce sont
+les cuers de nous péchieurs) feussent avant nettoiés, par confession de
+vraie repentance, et que les espines et les chardons de nos piés feussent
+avant escartés et estrepés[574], par le jeune de trois jours; et que les
+greniers de nos cuers feussent avant remplis du fruit de vraie pénitence;
+et lors pourroit-on dignement approchier des saintes reliques.»
+
+ Note 574: _Estrepés._ Arrachés.
+
+L'empereur Constantin loua moult ce conseil, et maintenant commanda que il
+fust ainsi fait. Le clergié et les barons alèrent et enseignèrent le lieu
+où les saintes reliques estoient, et firent tant qu'ils trouvèrent ce saint
+trésor. Lors eslut l'empereur douze personnes pour les reliques traittier;
+mais il leur commanda qu'ils jeunassent, avant, trois jours.
+
+Ces choses ainsi faittes, les deux empereurs vindrent au lieu de la
+confession où les saintes reliques estoient reposées; tout aussi tost
+comme les empereurs furent ens entrés, il se laissa chéoir sur le pavement,
+et se confessa de bon cuer de ses péchiés à un saint arcevesque qui avoit
+nom Eborin, et commanda à sa gent qu'ils feissent tous ainsi. Quant tous
+furent confès, le clergié d'Orient et d'Occident commencièrent à chanter
+seaumes et litanies. Tandis comme ils chantoient ainsi, les douze sains
+hommes s'appareillèrent à ouvrir la sainte mémoire de nostre rédemption.
+Avant qu'ils attouchassent le lieu des saintes reliques, ils demandèrent
+entre eulx lequel y mettroit plus tost la main. Lors commencièrent à crier,
+ainsi comme sé ce feust par le Saint-Esprit, que les saintes reliques qui
+le chief nostre Seigneur avoient atouchié féussent avant traites, pour ce
+que nostre Seigneur Jhésu-Crist qui nous délivra de mort est nostre chief.
+Lors s'approucha un évesque grec, de la cité de Naples, qui avoit nom
+Daniel, homme honnourable et digne en vie et en mœurs; en grant dévocion de
+plours et de larmes prist la chose en quoy la sainte couronne estoit, et
+quant il l'eut deffermée et ouverte, si grant odeur et si très-doulce en
+issit et espandit sur tous ceulx qui là estoient, qu'il leur sembla qu'ils
+estoient en un paradis terrestre.
+
+Charles l'empereur mist les genoulx à terre, et fist à Dieu une oroison par
+grant dévocion, et dist: «Sire Dieu tout puissant, qui fourmas tout le
+monde et mesuras ciel et terre à ta pauline, et tout quanques il contient,
+et qui siés au throsne de la majesté, sur chérubins et sur toutes les
+ordres du ciel, et tournes et mues merveilleusement et puissamment, je te
+prie que tu daignes recevoir la prière de ton sergent. Je te requiers donc,
+beau sire Dieu, de cuer dévot et humble, en la présence de ta majesté, que
+tu veuilles souffrir que je puisse porter une partie de tes saintes peines,
+et que tu veuilles monstrer visiblement à ce peuple qui est cy présent les
+miracles de ta glorieuse passion, si que je puisse monstrer au peuple
+d'Occident de tes peines vraiement, en telle manière que aucuns mescréans
+ne puissent plus doubter que tu ne aies ce souffert, et paine éue en la
+sainte croix corporelement, soubs la couverture de nostre fresle humanité.
+Tu es sire de tout et fourmas toutes choses quant elles n'estoient pas. Tu
+plungas au parfont lac du puis d'enfer les mauvais anges qui contre toy
+péchièrent et chaïrent par orgueil; là sont et seront tourmentés
+perpétuelement. Si te prie que tu daignes orendroit encliner les oreilles
+de ta pitié aux prières de moy pécheur, et que tu m'octroies ce que je te
+requiers.»
+
+Quant l'empereur eut ainsi aouré nostre Seigneur, nostre Seigneur monstra
+bien qu'il avoit oï sa prière, par un miracle qui bien fait à raconter. Car
+une rousée descendit du ciel maintenant qui arousa le fruit de la sainte
+couronne, si que les espines flourirent maintenant et rendirent si
+très-grant odeur et si très-doulce, que ceulx qui au temple estoient
+prièrent nostre Seigneur qu'ijs feussent tousjours mais en ce point et que
+jamais celle odeur ne leur faulsist. Tant estoient en grant délit, qu'ils
+ne cuidoient mais ainsi estre en ce siècle corporelement. Si grant clarté
+et si merveilleuse resplendisseur estoit partout céans, que chascun cuidoit
+estre vestu de robe du ciel. Les malades qui là estoient ne souffrirent nul
+mal ainsi comme ils faisoient devant; ains cuidoient estre garis ainsi
+comme s'ils feussent en paradis. L'empereur Charles se leva d'oroison ainsi
+comme s'il se levast de dormir; moult fut lie du miracle et de la vision;
+lors commença à dire avec David le prophète ces paroles du Pseaultier:
+
+_Exaudi, Domine, vocem meam quia clamavi ad te_, etc. Si vault autant à
+dire en françois comme: «Beau sire Dieu, oï la voix dont je crie à toy;
+aies merci de moy, et oyes mes prières.» Mains autres seaulmes du
+Pseaultier dist tous jusques à la fin; et les prélas et tout le clergié
+chantoient, tandis, _te Deum laudamus_, par grant dévocion.
+
+Quant les loanges de ce miracle furent finées, l'empereur termina son
+oroison et dist: _Inclina aurem tuam mihi, Domine, et exaudi verba mea_,
+etc. Si est autant à dire en françois comme: «Sire, encline à moy tes
+oreilles, et escoute mes parolles.»
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment le fust de la sainte couronne raverdit et fleurit par miracle; d'un
+autre miracle qui advint en celle heure que trois cent et un malades furent
+guéris. Puis du grant miracle du gant qui se tint en l'air, et puis des
+louenges que le peuple rendit à Dieu._
+
+
+Grant grace fist nostre Seigneur à l'empereur, à celle heure; car cil qui
+prist pour nous nostre humanité et voult souffrir ces paines et autres pour
+nous, voult faire tel miracle à sa prière et à la prière de ceulx qui de
+bon cuer le requéroient. Et pour ce que nulle doubte n'en peust jamais
+estre au monde, voult-il encore certifier la vérité par un autre miracle
+merveilleux. Car droit en ce point que le saint évesque Daniel voult le
+saint fust de la couronne couper par mi, à unes forces[575], le fust qui
+longuement avoit esté sec et sans nulle terrienne humeur apparut aussi vert
+par la rousée qui descendit du ciel, comme le jour meisme qu'il fu coupé de
+terre, et le fist Dieu flourir, ainsi comme s'il feust planté ou enraciné
+en terre par autretel miracle comme la verge Aaron flourit qui devant pour
+long-temps avoit esté sèche.
+
+ Note 575: _Unes forces._ Avec des ciseaux. «Forcipes.»
+
+Qui seroit donc si mescréaut et si aliéné de foy et de sens? qui oseroit
+dire que ce ne feust du fust[576] que nostre Sauveur daigna souffrir pour
+nous le jour de sa passion?
+
+ Note 576: _Que ce ne feust du fust._ C'est-à-dire: _que ce bois
+ ramené par Charlemagne ne fût réellement le bois sur lequel_.
+
+Tous estoient esmerveillés et esbahis des grans merveilles qu'ils véoient:
+sur tous les autres, Charles l'empereur d'Occident estoit lie et fervent de
+dévocion; le jeusne avoit cultivé par trois jours; tant de fois s'estoit
+agenouillié sur le pavement nu à nu, qu'il avoit les genoulx et les coudes
+tous despiécés.
+
+Moult se doubta que les nouvelles fleurs des espines de la sainte couronne
+qui devant ledit miracle estoient flouries ne chéissent à terre et qu'elles
+ne feussent defoulées en la presse de gens; pour ce trancha une pièce d'un
+paile[577] vermeil qu'il avoit appareillié pour vestir les saintes
+reliques; dedans les enveloppa diligemment et les mit en son dextre gant;
+et il en appareilla un autre à mettre les saintes espines qui avoient été
+sacrées, et abevrées du sang de Jésu-Crist. Le gant où les fleurs estoient
+tendit pour garder, à l'arcevesque Eborin; mais ils plouroient si durement
+tous deux, que je ne sçay quel des deux avoit les yeux plus empeschiés pour
+l'abondance et pour la plenté des larmes.
+
+ Note 577: _Paile._ Drap, étoffe. _Pallium._
+
+L'empereur qui cuida que cil l'eust receu, le sacha de sa main; cil qui
+estoit en oroison se dreça, un pou après, pour les merveilles esgarder, en
+ce point que l'empereur luy rendit son gant; mais il se relaissa tantost
+chéoir en oroison plus fermement; si que il ne regarda l'empereur né ne
+receut le gant. Lors avint un nouvel miracle que le gant se tint tout en
+l'air l'espace d'une heure.
+
+Quant l'empereur eut les saintes espines envelopées et mises en sauf, et
+les yeux lui furent esclarcis, après ce qu'il eut cessé à plourer, il se
+retourna vers l'arcevesque Eborin pour demander le gant qu'il lui cuidoit
+avoir baillié; mais quant il vit le gant ester en l'air, et il voult
+demander à l'arcevesque que ce pouvoit estre, il ne peut parfaire, pour les
+sanglos et pour les larmes qui luy empeschoient la parolle, pour la joie
+que nostre Seigneur luy faisoit; né ne peut aussi oïr response. Moult se
+doubta qu'il ne despleust à nostre Seigneur de ce qu'il avoit mis les
+saintes fleurs en son gant; pour ce demanda-il à l'arcevesque de reschief
+où il eut mis le gant, et comment ce estoit ainsi avenu. Et il luy
+respondit qu'il n'en avoit point veu né reccu. Lors prist l'empereur le
+gant et traist hors la pièce de paile en quoy il avoit les fleurs
+envelopées; le paile desvelopa pour mettre les saintuaires plus
+honnestement; mais il trouva qu'elles estoient jà converties en manne, par
+la vertu nostre Seigneur. Lors fu merveilleusement plain de grant joie, et
+commença à dire avec David le prophète en ceste manière: _Quàm magnificata
+sunt opera tua, Domine_; c'est-à-dire: «Beau sire Dieu, comme tes œuvres
+sont grans et merveilleuses!» Celle manne envelopa derechef au paile, qui
+jusques aujourd'huy est gardée dignement en l'églyse mon seigneur saint
+Denis en France, avec une partie de la manne que Dieu envoia aux fils
+d'Israël quant ils estoient au désert. En dementiers que ceulx dedans
+estoient en celle joie et en tel délit pour les miracles qu'ils véoient
+appertement, ceulx qui dehors estoient hurtoient aux portes et huchoient à
+hauls cris qu'elles leur fussent ouvertes, et en la fin furent-elles en
+partie ouvertes et en parties brisées. Lors entrèrent dedens à grans
+presses, en rendant graces à nostre Seigneur, et disoient en telle manière:
+«Huy est vraieinent le jour de la résurrection.» Et puis après disoient:
+_Hæc est dies quam fecit Dominus, exultemus et loetemur in câ._ Si vault
+autant à dire en françois comme: «Huy est le jour que Dieu a fait, auquel
+nous devous esjoïr et esleescier». Et l'empereur Charles avançoit et
+ennortoit chascun qu'ils rendissent graces à Dieu, et luy-mesme disoit
+ainsi, avec David le prophète: _Cantate Domino canticum novum, quia
+mirabilia fecit._ Si vault autant à dire en françois comme: «Chantés à Dieu
+chançons nouvelles, car il a huy faittes merveilles; pour laquelle chose,
+biaux seigneurs, nous devons tous rendre graces à Dieu de pure entention,
+qui a huy daigné visiter son peuple.» En telle manière rendoient graces et
+louenges à Jhésu-Crist, et les continuèrent si longuement qu'ils eurent
+chanté plusieurs seaulmes du Pseaultier.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment l'évesque Daniel aporta le saint clou à Charlemaines; des loanges
+et des graces que l'empereur rendoit à nostre Seigneur; et puis coment les
+saintes reliques furent appareilliées pour apporter en France._
+
+
+De celle place se départirent, et alèrent jusques au lieu, tout en
+chantant, où les autres reliques estoient. L'évesque Daniel, qui estoit
+esleu pour ce faire, prist le clou et l'aporta haultement à l'empereur
+Charles. Cy endroit ne doit-on pas taire un beau miracle que nostre
+Seigneur voult là faire par sa miséricorde; car tout ainsi comme il advint
+quant les saintes espines flourirent, si comme vous avez oï, une odeur
+espandit maintenant, de si merveilleuse doulceur, qu'elle ne raemplit pas
+tant seulement les gens, mais toute la cité. Si estoit de si grant vertu,
+que trois cens et un malades furent guaris en celle heurre de diverses
+enfermetés, qui tous affermoient certainement qu'ils avoient tous santé
+receue en une mesme heure de temps.
+
+Un malade qui fu dessus les trois cens avoit langui près de trente ans en
+trois manières de maladies; car il avoit la veue perdue et l'oïe et la
+parolle; et disoit qu'il avoit premièrement receue la veue et après l'oïe,
+et après la parolle, par la vertu nostre Seigneur. Et disoient avec le
+prophète David: _Omnes gantes, plaudite manibus._ Si vault autant à dire en
+françois, comme: «Toutes gens, esjouissez-vous; chantez à Dieu, en voix de
+léesce, ceulx qui à luy ont espérance.» Et puis après si chantoient ce
+seaume: _Suscepimus, Deus, miscricordiam tuam in medio templi tui._ Si
+vault autant à dire en françois, comme: «Sire Dieu, nous avons reçeu ta
+miséricorde, au milieu de ton temple.» Et celuy malade qui fut curé
+par-dessus les trois cens affermoit la manière si comme il fu gari, et
+asseignoit l'ordre de sa curacion selon l'ordre des trois miracles. Car
+quant les espines de la sainte couronne furent hors, il recouvra la veue;
+et quant le saint fust fu tranchié, il recouvra l'oïe. Et quant les espines
+flourirent, il recouvra la parole; et quant le saint clou fu levé, ce
+meisme miracle et plusieurs autres advinrent en diverses personnes. Et pour
+ce que nous ne povons pas tous les miracles raconter qui là advinrent en
+celle journée, nous en convient plusieurs laissier pour la confusion
+eschiver.
+
+Mais un n'en voulions pas laissier qui avint à un enfant. Cil enfant avoit
+la senestre main et tout le cousté sec, dès le premier jour qu'il fu né; et
+pour ce estoient les membres de l'autre part plus lens et plus paresseux.
+Mais en celle heure que le saint clou fu trait hors de la boîte, et il eut
+atouchié l'air, l'enfant recouvra plainement santé et vint en courant à
+l'églyse, loant et glorifiant nostre Seigneur; et commença à conter, oyans
+tous, la manière coment il eut esté guari. Il gisoit en son lit à heure de
+nonne, en tel point qu'il ne dormoit né ne veilloit plainement; si luy
+sembla qu'il véist devant luy un fevre blanc et chanu qui luy traioit parmi
+le pié et parmi la main senestre une lance et un clou de fer. Et quant
+l'enfant eut ce raconté, le clergié commença à haulte voix: _Te Deum
+laudamus_. Et l'empereur Charles commença à chanter avec David le prophète:
+_Manus tuoe, Domine, fecerunt me et plasmaverunt me. Da mihi intellectum ut
+discam mandata tua_; et d'autres seaumes du Psautier. Si vault autant à
+dire en françois comme: «Beau sire Dieu, qui me féis à fourme d'homme,
+donne-moy entendement, et que je puisse entendre et apprendre tes
+commandemens, et que je puisse monstrer à ton peuple d'Occident la mémoire
+de ta glorieuse passion.»
+
+Toutes ces reliques furent mises en divers sacs; chascun par soy, et puis
+refurent mises ensemble en un grant sac de cuir de bugle que l'empereur
+portoit attachié à son col. C'est assavoir la couronne d'espines, le saint
+clou, une pièce du fust de la sainte croix, le suaire nostre Seigneur, la
+chemise nostre Dame, qu'elle avoit vestue en celle heure qu'elle enfanta
+nostre Seigneur sans peine, et la ceinture dont elle ceint nostre Seigneur
+au bercel; et le bras destre saint Siméon, dont il receut nostre Seigneur
+au jour qu'il fu offert au temple en Jhérusalem.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment l'empereur d'Occident prist congié à l'empereur d'Orient; cornent
+ils vindrent au chastel de Limedon; et puis du fils au baillif de ce
+chastel, qui fu résuscité par miracle._
+
+
+A tant prist congié l'empereur Charlemaines à l'empereur Constantin et au
+clergié d'Orient; en grant amour et en grant déevocion se remist au retour
+luy et ses osts; à grant joie vint à un chastel qui a nom Limedon[578].
+Moult de merveilles avindrent en celle voie, puis qu'ils se partirent de
+Jhérusalem et de Constantinoble, que je ne vueil pas cy raconter.
+
+ Note 578: _Limedon._ Dom Bouquet écrit: _Ligmedon._ Le latin porte:
+ «_Duratium_», ou: «Duras», qui semble meilleur.
+
+En ce chastel devant nommé entra l'empereur. Premièrement fu mené à
+l'églyse, si comme il afféroit pour mettre et pour garder les saintes
+reliques qu'il portoit à son col, pendues à un cuir de bugle en manière
+d'escharpe.
+
+Les arcevesques, évesques, abbés, moynes, arcediacres et autres dignes
+personnes, qui pour ce faire estoient esleus, portoient autres reliques en
+sacs et en autres vaisseaulx. En ce chastel avoit un baillif qui avoit nom
+Salathiel; si avoit un fils à l'ostel qui de grièves et diverses maladies
+estoit souvent tourmenté. Aporter le fist l'empereur devant luy ainsi comme
+il aloit à l'églyse. La mère de l'enfant, qui Maria estoit nommée, estoit
+en moult grant cure de porter son enfant devant l'empereur, pour la
+renommée des vertus que nostre Seigneur faisoit pour luy et avoit fait
+toute celle voie en la cité de Naples et en autres cités, villes et
+chastiaux. L'enfant trespassa de ce siècle: tantôt comme il fu porté devant
+l'empereur, le père et la mère commencièrent à braire et à crier et à faire
+merveilleux dueil, et disoient à l'empereur: «Très-doux roy, conforte et
+aide tes sergens! Nous n'avions que un seul fils qui estoit tourmenté de
+diverses enfermetés; il avoit les yeux perdus par la foiblesse du chief; il
+avoit le nés gros et boçu[579]; il avoit les mains et les piés
+paralitiques, de goute caduque estoit chascun jour tourmenté. Tant
+souffroit, que grant douleur le mettoit hors de sens, dont chascun disoit
+qu'il estoit forsené; et devant toy l'avons cy amené en espérance qu'il
+recouvrast santé, par la vertu de ces saintes reliques; que nous savons
+bien que tu apportes une partie de la sainte couronne, un des sains clous
+et une partie du fust de la sainte croix, le suaire de nostre Seigneur, la
+sainte chemise nostre Dame, le lien du bercel son bon fils, le destre bras
+du bon vaillant saint Siméon, et moult d'autres saintes reliques. Et pour
+ce que la renommée de tant de reliques et de tant de miracles qui sont
+avenus en ceste voie, de diverses maladies[580], estoit venue jusques à
+nous, avions-nous espérance que nostre fils receut la santé du corps et
+fermeté de foy à l'ame; mais il est mort, dont nous sommes dolens. Pour ce
+te requérons et prions que tu t'aproches du corps.»
+
+ Note 579: _Le nez gros et boçu._ Le malheur n'eût pas été des plus
+ graves; mais le latin dit: «_In naribus erat gibbosus_.» Ce qui, je
+ crois, indique une tumeur dans les narines.
+
+ Note 580: _De diverses maladies._ «Super diversis infirmitatibus.»
+
+Et quant l'empereur vit le père et la mère qui menoient tel dueil, si l'en
+prist grant pitié, et grant compassion eut de leur douleur. Du blanc mulet
+descendit maintenant; le père et la mère luy commencièrent à crier à haulte
+voix: «Grant empereur Charles, nous te requérons que ta miséricorde et ta
+pitié soit aujourd'huy sur nous. Si ne dois pas targer[581] à monstrer les
+miracles nostre Seigneur qui si certains sont, que l'on diroit vraiment
+qu'ils soient jà faits avant qu'ils soient avenus. Or, nous créons de vrai
+cuer que sé le corps de nostre enfant est atouchié et signié de la partie
+de la sainte croix que tu portes, qu'il résuscitera, ou au moins l'ame de
+luy aura perdurable repos en gloire.»
+
+ Note 581: _Targer._ Tarder.
+
+Lors prist l'empereur l'escharpe de cuir de bugle où les reliques estoient
+honnourablement mises, et s'aprouchia de la bière où le corps de l'enfant
+gisoit sans ame; et tantost comme l'empereur leva les bras et l'ombre tant
+seulement atoucha le corps, si très-grant pueur en issit, que l'empereur et
+tous ceulx qui entour lui estoient ne peurent durer, tant fussent-ils
+encore assez loing du corps.
+
+A la parfin l'évesque Eborin, homme de si grant sainteté, et Guibert
+arcédiacre, homme aussi de grant religion, Johel évesque de Gérunte,
+Gelases soubsdiacre de Grèce, un des plus nobles hommes de la cité de
+Thèbes, et si estoient religieux de sainte simplesse[582], tous prièrent
+l'empereur qu'il s'aprochast plus près du corps. Et cil Gelase, diacre
+grec, qui bien sentit la vertu de nostre Seigneur, descendit présentement
+et prist le vaissel des mains l'empereur, où les saintes reliques estoient,
+et acourut au corps du mort. Et ainsi comme il hastoit de mettre hors la
+porcion de la vraie croix, il apuia le vaissel à la bière où le mort
+gisoit; tout maintenant par ce saint atouchement, l'enfant qui Thomas avoit
+à nom fu resuscité et saillit sus, sain et haitié, devant l'empereur et
+devant tous ceulx qui là estoient, tout ainsi comme s'il venist de dormir.
+
+ Note 582: _De sainte simplesse._ «Laudabilis simplicitatis.»
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De la liesce de la gent du païs, pour les miracles qu'ils véoient; puis
+coment les malades furent guéris. Coment l'empereur fit crier par tout le
+monde que tous vénissent à un jour pour veoir les reliques_.
+
+
+De ce miracle furent tous ceulx du chastel et du païs merveilleusement
+esmus et plains de liesce; graces et louenges rendirent tous communément à
+nostre Seigneur, et aplouvoient[583] de toutes parts à l'églyse. Les uns
+apportoient leurs malades et les autres les amenoient tout bellement à pié,
+les autres les faisoient apporter en lis et en litières; et la vertu nostre
+Seigneur estoit si grant, que en une heure en furent guaris de diverses
+maladies quarante-neuf que hommes que femmes.
+
+ Note 583: _Aplouvoient._ Nous disons encore dans le même sens figuré:
+ _pleuvoient_.
+
+En ce chastel demoura l'empereur six mois et sept jours pour son ost
+reposer; mais pour ce ne cessoit pas la vertu nostre Seigneur qu'elle ne
+feist miracle. Longue chose seroit à raconter les miracles qui là
+advinrent, tandis comme l'empereur y demouroit; une multitude ainsi comme
+sans nombre d'aveugles y furent enluminés, douze démoniacles y furent
+délivrés du diable; huit mesiaux[584] y furent guaris, quinze paralitiques
+y receurent plaine santé, quatorze clops[585] y furent redréciés, trente
+muets et cinquante-deux boçus y furent guaris; ceulx qui estoient fiévreux,
+sans nombre, et jusques à cinquante-cinq malades du mal de la gorge que
+l'on appelle escrocles. Une femme veuve et une sienne fille qui estoient
+hors de leurs sens, et une autre preude femme de la cité du Liége qui là fu
+amenée, les mains liées, et plusieurs autres personnes que hommes que
+femmes des villes voisines, qui estoient tourmentées de diverses maladies,
+furent tous guaris par la vertu nostre Seigneur; et s'en repairèrent sains
+et haitiés en leurs hostieux[586]. Et vingt et neuf contraits[587] qui les
+nerfs des jambes avoient séchés et retrais, receurent plaine santé.
+
+ Note 584: _Mesiaux._ Lépreux.
+
+ Note 585: _Clops._ Éclopés. «Claudi.»
+
+ Note 586: _Hostieux._ Hôtels, logis.
+
+ Note 587: _Contraits._ C'est un mot que celui de paralytique ne rend
+ qu'imparfaitement. «Contracti.»
+
+Ce chastel fist l'empereur reffaire et rappareillier en partie, pour tant
+comme il y demoura. Là sont escripts presque tous les faits qu'il fist
+oultre le Rhin en son temps[588].
+
+ Note 588: «Illud etiam castrum rex Karolus construxit studiosè, magnâ
+ ex sui parte. Illic quoque ejusdem regis omnia _fermè_ gesta quæ
+ ultra Renum fecerat certissimè sunt scripta.» Ce passage est assez
+ curieux; il faut en conclure qu'au commencement du XIIème siècle,
+ époque à laquelle je crois pouvoir faire remonter cette légende
+ latine, la ville de Durazzo ou Duras (non pas _Ligmedon_ ou
+ _Limecon_) passoit pour posséder un ancien manuscrit des véritables
+ actions de Charlemagne; peut-être les Annales d'Eginhard, qui sont
+ effectivement presque en entier consacrées aux expéditions
+ d'Allemagne.
+
+Quant il eut là demouré six mois et sept jours, si comme nous avons dit,
+pour son ost reposer et mesmement pour les grans miracles que la divine
+vertu faisoit en ce lieu pour luy, il se remist en chemin et s'en revint à
+Ais-la-Chapelle, puis y fist faire une églyse de grant œuvre en l'onneur de
+nostre Dame Sainte-Marie. Dedens mist les saintes reliques moult
+honnourablement, et après envoia ses coursiers ainsi comme par tout le
+monde, et fist crier que tous venissent à Ais-la-Chapelle aux ides de
+juing, pour veoir et pour aourer les saintes reliques qu'ils avoient
+apportées de Jhérusalem et de Constantinoble la riche; c'est à savoir huit
+des espines de la sainte couronne que nostre sire eut sur son chief le jour
+de sa passion, et une partie du fust de la sainte croix; le suaire en quoy
+il fu envelopé en sépulture, la chemise nostre Dame qu'elle eut vestue à
+son glorieux enfantement, et le bras destre saint Siméon, dont il receut
+nostre Seigneur au temple, le jour de la Chandeleur; et maintes autres
+précieuses reliques.
+
+En pou de temps après ce qu'il eut fait crier, il assembla tant de gens que
+nul ne le porroit esmer[589]. Quant ce vint au jour qui y fu mis, c'est à
+savoir au second mercredi de juing, l'empereur eut conseil aux arcevesques,
+aux évesques, aux abbés et aux autres personnes de dignité, coment il
+ouvreroit. Et pour ce que la multitude estoit si grand que nul ne la povoit
+nombrer, fist-il prêchier aux prélas en trente lieus, et amonnester le
+peuple que chascun feust bien confés et repentant de ses péchiés avant
+qu'il approuchast aux saintes reliques.
+
+ Note 589: _Esmer._ Estimer.
+
+
+XII.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment l'empereur fist sermoner les prélas en trente lieus, et coment il
+establit le lendit par la confirmation de tous les prélas qui là furent; et
+puis du nombre des prélas et de leurs noms; d'une église que l'empereur
+fist faire, et de la requeste que l'empereur fist à tous les prélas._
+
+
+Quant ce vint au jour qui fu mis, et les prélas et le peuple furent
+assemblés, l'empereur descouvrit les saintes reliques pour monstrer au
+peuple, les prélas et évesques fist sermoner en trente lieus. La establit
+l'empereur le lendit, par la constitution des prélas qui là furent présens,
+en la quarte fère de la sepmaine de juing[590], aux jeunes des Quatre-Temps.
+Si fu bien avenant chose que il fust establi aux temps des jeunes, que nul
+ne doit atouchier à tels saintuaires s'il n'est jeun[591] et sobre et
+sanctifié par confession et par pénitence[592]. Mais pour ce que nous avons
+cy fait mencion de la rémission des péchiés, nous voulons cy deviser et
+parler de la miséricorde et de l'indulgence des péchiés qui là fu establie.
+Les prélas qui là furent présens establirent ce pardon que quiconque
+viendroit au lendit au temps que nous avons nommé pour aourer les
+saintuaires, pour quoy[593] il fust confés et repentant de ses péchiés, les
+deux parties de la pénitence de ses péchiés luy seroient relaschiés, de
+quelque péchié que ce feust; et, plus encore, que il povoit faire
+parçonniers du fruit de sa voie, sa femme, ses enfans et ses amis, pour
+quoy ils feussent en tel point qu'ils le péussent avoir.
+
+ Note 590: _En la quarte fère._ «In junio mense et in hebdomada
+ secunda, in jejunii scilicet quatuor temporum quartâ feriâ.»
+
+ Note 591: _Jeun._ A jeun.
+
+ Note 592: Ce passage prouve assez bien, il me semble, contre
+ l'opinion de beaucoup d'antiquaires, que le premier objet de
+ l'institution du _lendit_ ou _landit_, ou foire de Saint-Denis, fut
+ d'exposer et de laisser voir les reliques précieuses que l'église se
+ glorifioit de posséder. Comme les religieux ne pouvoient s'astreindre
+ à recevoir toute l'année les dévots que l'espérance de contempler la
+ chemise et la ceinture de la sainte Vierge, la couronne d'épines, les
+ clous et partie de la croix du Sauveur, etc., etc., auroit chaque
+ jour attirés en foule, on assigna, on _indiqua_ trois jours de
+ l'année pendant lesquels on seroit admis à les adorer. Ces trois
+ jours prirent le nom de «temps indiqué, _indictum_,» vulgairement
+ l'_indict_ ou _lendit_. En même temps, une somptueuse foire ne manqua
+ pas de se tenir et d'obtenir de grands priviléges auxquels l'abbaye
+ de Saint-Denis perdoit fort peu de chose. On a souvent fait honneur à
+ Charles-le-Chauve de l'institution du lendit; il est probable que
+ cette solennité remonte à l'époque primitive de la célébrité des
+ reliques de l'abbaye de Saint-Denis. Tant que le catholicisme fut la
+ seule religion de la France, le _lendit_ resta fidèle aux motifs de
+ sa fondation; mais, au temps des protestants, les châsses et les
+ sanctuaires cessèrent de s'ouvrir, et le _lendit_ ne fut plus qu'une
+ grande foire surveillée par MM. les suppôts de la police.
+
+ Note 593: _Pour quoi._ Pourvu que.
+
+Et ce firent et establirent tous les prélas qui là furent, arcevesques,
+évesques, abbés, desquels les noms sont cy mis. Premièrement, le pape
+Léon; Turpin, l'arcevesque de Rains; Justin, arcevesque de Mont-Laon;
+Johan, arcevesque de Lyon; Arnoul, arcevesque de Tours; Pierre,
+arcevesque de Milan; Orsent, arcevesque de Ravenne; Théodore, arcevesque
+de Penthapole de Libie; Haimbert, arcevesque de Sens; Gosbert,
+arcevesque de Bourges; Grimaud, arcevesque de Rouen; Achilas, arcevesque
+d'Alixandre; Théophile, patriarche d'Antioche; Umbert, évesque de
+Saintes; Guibert, évesque d'Orléans; Jehan, évesque d'Abranches;
+Giuffroy, évesque de Noyon; Israël, évesque de Mez; Rodulphe, évesque de
+Cambray; Goubert, évesque de Troyes; Richart, évesque d'Amiens; Rotard,
+évesque de Flandres; Geron, évesque de Pavie; Hardoin, évesque de
+Versel; Eusèbe, évesque de Boulongne; Estienne, évesque d'Auguste;
+Marchaire, évesque de Belge; Fromont, évesque de Liége; Robert, évesque
+de Soissons; Anthonie, évesque de Placence; Torpe, évesque de Pise;
+Désier, évesque de Langres; Licon, évesque d'Angiers; Lupicus, évesque
+de Valence; et Fortunas, arcediacre de cette églyse. Ces deux mistrent
+le suaire nostre Seigneur sur le corps d'un mort qui maintenant fu
+résuscité.
+
+Ce miracle voult faire nostre Seigneur devant son peuple, si comme je croy,
+pour ce qu'il feust lumière de foy et de créance aux présens, et après à
+ceulx qui après luy vendroient. Tous les prélas qui là furent et tous ceulx
+que nous nommerons après distrent qu'ils eurent veu ce miracle qui estoit
+œuvre de Dieu, le Père tout puissant.
+
+Les abbés furent Fourré, abbé de Saint-Denis en France; Florent, abbé de
+saint Benoit du Mont-Cassin; Lupicius, abbé de Lyon; Pierre, abbé de Laon;
+Serges, abbé d'Angiers; et Serges, abbé de Rains; Jehan, abbé de Châlons;
+Pierre, abbé de Nivelle; Aubert, abbé de Saint-Quentin-du-Mont; Jehan, abbé
+de Saint-Quentin en l'Isle; Carbonel, abbé de Limedon; Rabode, moyne de
+Saint-Praiest, et Guidon de ce meisme lieu; Anthoines, évesque de Verdun;
+Ponce, évesque d'Alle; Nicholas, arcevesque de Vienne; et Soltain, son
+arcediacre; Dasée, évesque de Thoulouse; Machaire, évesque de Troyes; et
+Antoine, un sien arcediacre; Raimbaut, évesque de Marseille; Rigomers,
+évesque de Meaulx. Tous ces prélas qui cy sont nommés et mains autres
+dignes personnes conformèrent par leurs scaulx celle constitution que
+l'empereur establit, et demourèrent là un mois et trois jours pour garder
+les saintes reliques à l'honneur de Dieu et au profit du peuple.
+
+Mais avant qu'ils se départissent[594], l'empereur leur fist une requeste
+et leur dit en telle manière: «Seigneurs tous qui cy estes assemblés, vous
+premièrement, sire pape de Romme, qui estes chief de toute crestienté, et
+trestous seigneurs prélas, arcevesques, évesques, abbés, je vous requiers
+que vous m'octroiez un don.» A ce respondit Turpin, l'arcevesque de Reims,
+pour tous:
+
+«Très-doulx empereur et sire, quanqu'il te plaira à requerre, nous te
+octroions doulcement et de bonne volenté.»--«Je vueil donc,» dist-il, «que
+vous et devant tous dessevrez de la compaignie de Dieu et de sainte Églyse,
+tous ceulx qui empescheront et destourberont en quelque lieu que je muire,
+que le corps de moy soit apporté à Ais-la-Chapelle et mis en sépulture. Car
+je désire à estre là mis honnourablement et en la manière que l'en doit roy
+et empereur mettre en sépulture, sur tous autrès lieux.»
+
+ Note 594: Dans la chronique latine, cette requête de Charlemagne est
+ faite à plusieurs années de là, mais à peu près dans les mêmes
+ termes, ainsi que les réponses des prélats.
+
+L'apostole et tous les prélas qui là furent assemblés obéirent à la
+requeste l'empereur. A tant se départirent, et retourna chascun en sa
+contrée, en loant et glorifiant le roy qui règne et régnera par tous les
+siècles des siècles. Amen.
+
+Cy endroit peut-on demander coment les saintuaires et la bonne foire du
+lendit furent puis translatés en France. Les saintuaires sont en l'églyse
+monseigneur Saint-Denis, et la foire du lendit siet entre Saint-Denis et
+Paris. La raison pourquoy ce avint si fu telle: Charles-le-Grant, dont nous
+avons parlé et parlerons encore cy après, eut un fils qui Loys eut à nom,
+roy fu et empereur. Cil Loys eut quatre fils de diverses femmes, Lohier,
+Pepin, Loys et Charles. Charles si fu leur frère de père tant seulement, et
+fils de la royne Judith que le père espousa dernièrement. Après la mort du
+père, l'empire fu départi aux quatre frères. Lohier eut l'empire
+d'Alemaigne, Loys le royaume d'Acquitaine, Pepin eut celui de Lombardie, et
+Charles le royaume de France.
+
+Entre les frères monta contens pour la terre; les trois frères guerroièrent
+Charles, premier pour ce qu'il leur sembloit avoir en partie le plus noble
+royaume; merveilleux ost amenèrent contre luy, et il se rappareilla d'autre
+part encontre eulx moult efforciement.
+
+Au temps de lors estoit l'églyse de Saint-Denis en France couverte d'argent
+par-dessus les martirs; et pour ce que le roy n'estoit pas encore si riche
+d'avoir qu'il peut moult grans osts conduire sans aide, il vint à
+Saint-Denis au couvent et à l'abbé, et parla ainsi et leur dist: «Beaux
+seigneurs, j'ai mestier d'avoir[595], pour mes guerres maintenir; et vous
+avez couverture d'argent sur vostre moustier qui de riens ne vous sert; je
+la prendrai s'il vous plaist; et si Dieu me donne victoire de mes ennemis,
+je le vous rendray largement, et recouvriray l'églyse aussi richement ou
+plus comme elle est maintenant.»
+
+ Note 595: _J'ai mestier d'avoir._ J'ai besoin de secours.
+
+L'abbé et le couvent respondirent: «Sire, faites vostre volenté et vostre
+plaisir de ce que nous avons.» Le roy prist l'argent, son ost conduist
+contre ses ennemis, et eut victoire par l'aide de nostre Seigneur. Pas
+n'oublia les convenances qu'il eut à l'abbé et au couvent. A l'églyse vint,
+et leur dist: «Seigneurs, je vous ay telle chose en convenant; prest suy
+que je le face, et vous aurez conseil que vous prengiez en eschange de
+ceste chose ces reliques et la foire du lendit, que mon ayeul le grant
+Charles establit à Ais-la-Chapelle. Je vous délivreray et reliques et foire
+à tousjours-mais, et le feray cy venir aussi franchement et à telles
+coustumes comme par-devant ala.» Eulx se consentirent et eurent conseil
+qu'ils préissent les saintes reliques et la foire du lendit. En telle
+manière fu-elle en France translatée.
+
+
+_Cy fine le tiers livre des fais et gestes le fort roy Charlemaines._
+
+
+
+
+LE QUART LIVRE DES FAIS ET
+DES GESTES LE FORT ROY
+CHARLEMAINES.
+
+
+ * * * * *
+
+I.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De la vision et du signe que Charles vit au ciel; et coment monseigneur
+saint Jaques s'apparut à luy, et luy dist qu'il délivrast la voie là où son
+corps gisoit. Et coment Pampelune fu prise et toute la terre jusques au
+perron Saint-Jaques; et puis coment il fist baptiser tous les Galiciens et
+occire ceulx qui baptesme ne vouldrent recevoir._
+
+
+Quant l'empereur Charles eut conquises toutes ces terres et ces estranges
+cités et chasteaux sans nombre de l'une mer jusques à l'autre, par l'aide
+de nostre Seigneur, et il les eut soustraites des mains aux mescréans, et
+convertis à la foy crestienne, si comme l'istoire a devant parlé, il fu
+moult traveillé et debrisié des grans osts qu'il eut tant de fois conduits
+sur ses ennemis, et des grans travaulx et continuels dont il avoit tant eu.
+Lors en son cuer proposa qu'il n'ostoieroit plus, et qu'il useroit le
+remanant de sa vie en paix et en repos, sé sainte églyse n'avoit de luy
+mestier. Mais nostre Seigneur, qui encore vouloit que la foy crestienne
+feust par luy multipliée, luy changea son propos en la manière que nous
+dirons.
+
+Une nuit regarda vers le ciel, et vit un chemin d'estoilles qui començoit,
+si comme il luy sembla, à la mer de Frise, et s'adreçoit entre Alemaigne et
+Lombardie, entre France et Acquitaine, entre Bascle et Gascongne et entre
+Espaigne et Navarre, tout droit en Galice où le corps monseigneur saint
+Jacques reposoit sans nom et sans mémoire.[596] En telle manière vit ce
+signe par plusieurs nuis; lors commença fortement à penser en son cuer que
+ce povoit signifier.
+
+ Note 596: En Champagne, et sans doute en d'autres provinces, on
+ appelle encore la _voie lactée_ le _chemin de Saint-Jacques_.
+
+Tandis comme il estoit une nuit en cette pensée, un homme plain de plus
+grant beauté que nul ne sauroit deviser s'aparut à luy et luy dist ainsi:
+«Beau fils, que fais-tu?» Et Charles luy respondit: «Sire, qui es-tu?»--«Je
+suis,» dit-il, «Jaques, l'apostre et disciple Jhésu-Crist, fils Zebédée,
+frère Jehan l'évangéliste, que nostre Seigneur eslut par sa grace sur la
+mer de Galilée, pour preschier la foy au peuple, et suy celluy que le roy
+Hérodes martiria par glaive. Moult me poise de ce que mon corps est en
+Galice, sans nule mémoire, laidement traitié entre mains des Sarrasins:
+dont je me merveille moult que tu n'as délivré des mescréans la terre où
+mon corps gist, qui tant de cités et tant de régions as conquises en ton
+temps.
+
+»Pour laquelle chose je te fais à savoir qu'autres si comme nostre Seigneur
+t'a fait puissant sur tous autres roys terriens, aussi t'a-il eslu à
+délivrer ma terre des mains aux Sarrasins, et à faire la voie aux pélerins,
+là où mon corps repose; pour que il te doint couronne de victoire en la
+joie de paradis. Et ce chemin d'estoilles que tu as veu en ciel segnifie
+que tu iras à grans osts en ces parties, pour destruire la païenne gent et
+pour délivrer ma sépulture des mains aux Sarrasins; et que tout le peuple
+qui habite de l'une mer jusques à l'autre et en autres diverses régions,
+iroit après, tous en pélerinage, pour empetrer vers nostre Seigneur pardon
+de leurs péchiés; et puis le temps de la vie jusqu'à la fin de ce siècle
+raconteront les vertus et les miracles que nostre Seigneur a fais pour ses
+amis.
+
+»Appareille-toy doncques, et meus[597] au plus tost que tu pourras; car je
+seray en ton aide par tout, et sera ton nom tousjours-mais en louenge, et
+je impétreray vers nostre Seigneur à toy couronne pardurable en la joie de
+paradis.»
+
+ Note 597: _Meus._ «Remues, pars.»
+
+En telle manière s'aparut messire saint Jaques par trois fois à
+Charlemaines. Quant Charles eut ce oï, il fu très lie, meismement pour la
+promesse que l'apostre luy avoit faitte de la joie de paradis. Ses osts
+assembla de toutes parts, et entra efforciement en Espaigne pour destruire
+les ennemis de la foy crestienne et pour essaucier le nom Jhésu-Crist.
+
+Pampelune fu la première cité qu'il asséist. Trois mois y fu, né prendre ne
+la peut, car elle estoit trop forte et de murs et de siége. Lors fist sa
+prière à nostre Seigneur et dist ainsi: «Jhésu-Crist, sire, pour laquelle
+foy essaucier je suy venu en ce païs pour destruire la gent sarrasine,
+donne-moy que je preigne ceste cité à la gloire et à louenge de ton nom; et
+tu, sire saint Jaques, sé c'est vérités que tu t'aparus à moy, prie nostre
+Seigneur qu'il me laist ceste cité prendre.»
+
+Tout maintenant que il eut ce dit, les murs de la cité froissèrent et
+fondirent jusques en terre. Lors entrèrent ens François; les Sarrasins qui
+baptesme vouldrent recevoir demourèrent et furent gardés en vie; et les
+autres qui en mescréandise vouldrent demeurer furent occis. Quant la
+merveille de ce miracle fu par le pays espandue, les princes sarrasins
+venoient au-devant de Charles partout où il aloit; devant luy s'inclinoient
+et se humilioient humblement. Les cités rendoient, et les autres qui pas
+jusques à luy ne venoient luy envoioient treus[598]. Si fist en telle
+manière toute la terre d'Espaigne tributaire.
+
+ Note 598: _Treus._ Tributs.
+
+Moult s'esmerveilloient Sarrasins de ce qu'ils véoient la gent de France si
+belle et si forte, si fière et si bien appareilliée d'armes et de chevaux
+et d'autres harnois. Leurs armes mettoient sus, et les recevoient
+paisiblement et honnourablement. En telle manière trespassa Charles à tous
+ses osts toute Gascongne, Navarre et Espaigne jusques en Galice, en prenant
+villes et chastiaux. La sépulture mon seigneur saint Jaques visita
+dévotement, puis passa oultre jusques au perron[599] sans contredit. Sa
+lance ficha en la mer, et quant il vit qu'il ne povoit oultre passer, il
+rendit graces à Dieu et à mon seigneur saint Jacques, par qui aide et par
+qui assentement il estoit venu.
+
+ Note 599: _Perron._ Monceau de pierres; peut-être les cailloux qui
+ tapissent les bords de la mer. Je serois assez disposé à croire que
+ dans le trésor de nos rois on conserva long-temps cette prétendue
+ lance avec laquelle Charlemagne avoit sondé la mer. Du moins, le
+ serment ordinaire de Philippe-Auguste étoit-il, _Par la lance saint
+ Jacques!_ Voyez la _Chronique de Reims_.
+
+Les Galiciens qui puis la prédication nostre Seigneur et mon seigneur saint
+Jaques et de ses disciples estoient reconvertis à la païenne loy, fist
+Charles baptiser par la main l'arcevesque Turpin. Ces choses ainsi faites,
+il erra par toute la terre d'Espaigne de l'une mer jusques à l'autre.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Des noms des cités et des villes que Charlemaines prist en Espaigne, et
+coment la cité de Luiserne fondi à sa prière. Puis de quatre cités que il
+maudist. Puis de l'imaige Mahomet qui a nom Salamcadis et de la force que
+elle a par une légion de dyables qui dedans est enclose. Puis des églyses
+que Charlemaines édifia, de l'or et des richesses que les roys d'Espagne
+luy donnèrent._
+
+
+[600]Les cités et les greigneurs[601] villes que il prist en Espaigne, sont
+ainsi nommées ou estoient ainsi appellées au jour que elles furent prises
+et conquises; car, par aventure, le nom d'aucunes se sont puis changées si
+comme il avient souvent ailleurs. _Visunia_[602], _Lamegue, Dumia,
+Colimbre, Luge, Orenes, Uria, Thuda, Medoine, Bracara,_ maistresse cité en
+ces parties; _Sainte-Marie, Wimarana, Erine, Compostelle_, qui en ce temps
+estoit encore petite, et en cette cité gist le corps de mon seigneur saint
+Jaques. Toutes ces cités conquist en Galice. Celles qu'il conquist en
+Espaigne sont telles: _Auscala_[603], _Godelfare, Xalamanca, Uzda, Ulmas,
+Canalias, Madritas, Maqueda, Sainte-Eulalie, Thalaveria_, qui moult est
+plantureuse; _Medina Celum_, qui vault autant comme: haulte cité;
+_Berlanga, Osma, Segoncia, Segovia_, qui moult est grant cité; _Aavilla,
+Salamancha, Sepulveda, Thoulete, Kalatrava, Badajot, Turgel, Ventosa,
+Luiserne_, qui est par autre nom appellée _Carcensa_, si siet en un lieu
+qui a nom _Vauvert, Caparra, Austurga, Ovetum, Legio, Karrion, Burgues,
+Nadere, Balagurria, Urance, Clathahus, Miraclar, Tuthela, Sarragoce,
+Pampelune, Baionne, Jasque, Osque_, qui seult estre fermée de quatre vings
+tours; _Theraconne, Barbatre, Boras, Urgalle, Elna, Geronne, Barcinone,
+Terferida, Tortosa, Aurelium_, qui est aussi cité trop forte; _Alganatte,
+Adanie, Ispalide, Escalonne, Hora, Burriane, Ubeda, Baccia_ ou _Troissa,
+Petrousa_, en cette cité fait-on le fin argent; _Valence, Denia, Sathive,
+Granade, Sebile, Cordes, Abula, Accintine_. En celle celle cité gist le
+corps saint Torquat, confesseur qui fu sergent mon seigneur saint Jaques; a
+sa sépulture est un olivier qui flourist et porte flour chascun an, le jour
+de sa feste par miracle. Si est ès ydes du mois de may. Après est la cité
+_Biserte_, en celle cité sont les très-forts chevaliers qui sont appellés
+Arabis. Les _grans isles_, _Bougiu_, par coustume est royaume; l'_isle
+d'Agabibe_, la cité de _Boaram_, qui est en Barbarie; _Meloide, Evice,
+Formentere, Alchoras, Almarie, Moneque, Gilbathar, Carthage, Septe_, qui
+siet ès destrois d'Espaigne, là où le cours de la mer est plus estroit;
+_Gesir_ et _Tarifa_. Si ne conquist pas Charles toutes ces terres tant
+seulement, mais la terre Landaluf et toute la terre de Portingal, toute la
+terre de Serrane, toute la terre de Cateloine, toute la terre de Navarre,
+toute la terre de Bascle, et maintes autres régions qui pas ne sont cy
+nommées, pour eschiver la confusion.
+
+ Note 600: Cette première phrase n'est pas dans le texte latin ni dans
+ la plupart des anciennes traductions.
+
+ Note 601: _Greigneurs._ Les plus grandes.
+
+ Note 602: _Visunia_, ou _Vesunna_. C'est aujourd'hui _Périgueux_.
+ --_Lamègue_, ou _Lamego_, sur la frontière du Portugal, vers Galice,
+ et peu éloignée de _Coïmbre_, ou _Colimbre_.--_Dumia_, ou _Dume_, en
+ Galice, vers _Braga_.--_Luge_, ou _Lugo_, en Galice.--_Orenes_, en
+ latin _Aurenias_, aujourd'hui _Orense_, en Galice.--_Uria_, ou
+ _Urie_, en Galice.--_Thuda_, s. d. _Tuy_, en Galice.--_Medonia_,
+ aujourd'hui _Mondonedo_, en Galice.--_Bracara_, _Braga_, archevêché,
+ aujourd'hui la Corogne.--_Wimarana;_ c'est _Guimaraens_, dans la
+ province de _Tras-los-Montès_.--_Erine_, variante: _Crunia_.
+
+ Note 603: _Auscala_, Alcala.--_Godelfare_, Guadalaxara, près
+ d'Alcala.--_Uzda;_ c'est Uzeda, à huit lieues d'_Alcala_.--_Ulmas_;
+ c'est _Olmeda_, à dix lieues d'Uzeda.--_Cavalias_, ou _Canalias_?
+ --_Madritas_, Madrid.--_Maqueda_, dans la Nouvelle Caslilte.
+ --_Sainte-Eulalie?_--_Berlanga_, Barlonga, dans la Vieille Castille,
+ de même que Osma. _Segoncia_, Siguenza.--_Aavilla_, Avila, dans
+ l'Estramadure.--_Turgel?_--_Godiana(?)_--_Emerita_, ancien nom de
+ _Merida_, dans l'Estramadure.--_Altancora_, aujourd'hui _Antequerra_,
+ au royaume de Grenade.--_Palence_, aujourd'hui _Palencia_, au royaume
+ de Léon.--_Luiserne_ ou _Lucena_, dans l'Andalousie.--_Ventosa_, au
+ royaume de Léon.--_Caparra_, ou l'ancienne _Capara_, aujourd'hui _Las
+ Ventas de Caparra_, dans l'Estramadure.--_Austurga_, aujourd'hui
+ _Astorga_, même royaume.--_Ovetum_, ancien nom d'_Oviedo_, dans
+ l'Asturie.--_Legio_, ancien nom de _Léon_.--_Karrion_, ou _Carrion de
+ los Conde_, dans le royaume de Léon.--_Burgues_, ou _Burgos_.
+ --_Nadere_, «Nageras;» c'est _Nagera_, dans la Vieille Castille;
+ aujourd'hui petite ville, autrefois cite puissante.--_Balagurria_,
+ autrefois encore _Balesguer_, et aujourd'hui _Balaguer_, en
+ Catalogne.--_Urance_, le latin porte: _Urantia_ quæ dicitur _Arcus
+ Stella_.--_Clathahus_, latiné: _Klattahus_; ce doit être:
+ _Calataiud_, dans l'Aragon.--_Miraclar_. Le texte latin de Notre-Dame
+ porte: _Miradam_; c'est _Miranda de Ebro_, dans la Vieille Castille.
+ --_Tuthela_, Tudela, dans la Navarre.--_Jasque_, aujourd'hui _Jaca_,
+ dans la Navarre.--_Osque_, aujourd'hui _Huesca_.--_Theraconne_,
+ aujourd'hui _Taracona_, sur la frontière de Navarre et de Castille.
+ --_Basbastre_, aujourd'hui _Balbastro_, en Aragon.--_Boras_,
+ aujourd'hui _Borja_, à trois lieues de Taracona.--_Aurelium_, ou
+ _Aurelia_, nom d'une ancienne ville de Lusitanie, depuis nommée
+ _Carissa Regia_.--_Alganetta_, dans le latin: _Alganensis urbs_(?).
+ --_Adanie_(?).--_Ispalide_, c'est Séville.--_Escalonne_, ou
+ _Escalona_, à huit lieues de Tolède.--_Hora_, sans doute _Oreja_,
+ lieu de l'Estramadure, sur le Tage.--_Burriane_, aujourd'hui
+ _Borriano_, château fort à sept lieues de Valence.--_Baccia_,
+ l'ancienne _Bacca_, dans l'Andalousie. _Petrousa(?)_. Le manuscrit de
+ Notre-Dame porte: «_Baccia_ vel _Troissa_, in quâ fit argentum
+ optimum.»--_Sathive_, ou _Xativa_, au royaume de Valence. _Cordes_,
+ Cordoue.--_Abula_, ancien nom d'_Avila_.--_Accintine_, sans doute le
+ même nom qu'_Accitum_, territoire des anciens _Accitani_.--_Biserte_
+ est, en Afrique, au royaume de Tunis.--_Les Grandes Isles_; c'est
+ _Majorque_.--Bougie, encore en Afrique.--_L'Isle d'Agabibe_, _la cité
+ de Boaram_. Le latin porte: «_Agabiba insula: Boaram quoe est urbs in
+ Barbariâ._ Mais je crois qu'il faudroit lire: «_Insula Boaram,
+ Agabiba quoe est urbs in Barbariâ._» Nous trouverions ainsi:
+ _Azebila_, sur la côte de Barbarie, et l'ile d'_Alboran_, qui n'en
+ est pas éloignée.--_Meloide_(?).--_Evice_; c'est _Yvica_, l'une des
+ Baléares.--_Formentere;_ c'est le cap _Formentelli_, dans l'île
+ Majorque.--_Alchoras_, ou _Alcazaz_, dans la province de la Manche.
+ --_Almarie_, ou _Almerie_, port de mer dans le royaume de Grenade,
+ célèbre dans nos anciens romans chevaleresques pour les riches draps
+ qu'on en tiroit.--_Moncque_, sans doute _Almuneca_, assez près
+ d'_Almerie_.--_Carthage_: c'est _Carthagène_.--_Septa_, Ceuta.
+ _Gesir;_ c'est _Algesiras_.--La terre _Landaluf_, l'Andalousie.
+ --Serrane. Le latin porte: «_Sarracenorum tellus_.
+
+Toutes ces cités et ces régions devant nommées estoient obéissans à luy et
+à son commandement. Aucunes de ces cités conquist sans bataille et aucunes
+par grant engin et par grant bataille. Mais la cité de Luiserne qui siet en
+un val qui a nom Vauvert ne put-il prendre jusques au dernier; car elle
+estoit trop forte et trop garnie. En la parfin l'assegia et fut entour
+quatre mois; mais quant il vit que il ne la pourroit prendre par force, il
+fist sa prière à Dieu et mon seigneur saint Jaques; lors chaïrent les murs
+et demoura sans habiteurs. Et une grant eaue ainsi comme estanc, leva en mi
+la cité noire et obscure et horrible; si nooient dedans grans poissons tous
+noirs qui jusques aujourduy sont veus noer[604] parmi cel estanc. Et aucuns
+des anciens rois de France et des empereurs de Romme prindrent aucunes fois
+de ces cités devant nommées, si comme Clovis le premier roy chrestien,
+Clotaire, Dagobert, Pepin, Charles Martiaus; ceulx conquistrent l'Espaigne
+en partie, et en partie la laissèrent. Mais Charles le grant la conquist
+toute entièrement en son temps et la fist obéir à ses commandemens. Quatre
+cités y eut qu'il maudist quant il les eut conquises par grant travail; si
+sont maudites et sans habiteurs jusques aujourduy. C'est assavoir Luiserne,
+Ventouse, Caparra et Adama, et tous les temples et toutes les idoles des
+Sarrasins qu'il trouva en Espaigne destruist du tout en tout, fors une tant
+seulement qui est en la terre Landaluf, si a nom Salamcadis, si vault
+autant à dire comme le Dieu de Cadis. Car ce mot de Cadis si est mis pour
+le propre nom du lieu; Salam en Arabie si vault autant comme sire Dieu. Si
+dient les Sarrasins que leur Dieu Mahommet fist cel image en son propre
+nom, quant il vivoit, et enclost et scella dedens une légion de diables par
+l'art de nigromance, qui celle image tiennent en si grant force que nul ne
+la peut fraindre né brisier; et s'aucun crestien aproche près, tantost
+meurt, ou il est en grant péril de mort. Mais s'aucun Sarrasin s'aprouche,
+il s'en retourne sain et haitié; et s'aucun oisel s'y assiet par avanture,
+tantost meurt.
+
+ Note 604: _Noer._ Nager.
+
+Si voulions icy deviser le siége de l'image. Sur le rivage de celle mer est
+une haulte pierre moult bien ouvrée d'ancienne œuvre sarrasinoise, large et
+quarrée par dessous, et par dessus estroite et haulte, tant comme un corbel
+peut voler. Sur celle haulte colombe[605] est celle image sur ses piés en
+estant, de cuivre fin et esméré, et si est fait te en forme d'omme. En sa
+destre main tient une clef, la face a tournée devers midi. Si ont
+sorti[606] les Sarrasins que celle clef luy doit chéoir de la main en celle
+année que un roy sera né en France ès derreniers jours de ce siècle[607],
+qui toute la terre d'Espaigne convertira à la foy crestienne; et quant
+ceulx de la terre verront que celle clef luy sera chéue, ils
+répoudront[608] leurs richesces en terre et guerpiront la terre
+d'Espaigne[609].
+
+ Note 605: _Colombe._ Colonne.
+
+ Note 606: _Ont sorti._ Ont vu par le sort, par sorcelleries. Le latin
+ et plusieurs leçons de la traduction partielle de la _Chronique de
+ Turpin_ portent: «_Ut ipsi Sarraceni asserunt._» La clef auroit dû
+ tomber dans le XVème siècle, à la naissance de Ferdinand le
+ catholique. Il est vrai qu'il n'est pas né en France.
+
+ Note 607: _De ce siècle_ du monde. _In novissimis temporibus._
+
+ Note 608: _Ils répoudront._ Ils enfouiront, feront rentrer. «Gazis
+ suis in terrâ reconditis.»
+
+ Note 609: On peut croire que l'occasion de cette fable a été l'ancien
+ temple d'Hercule à Cadix, célèbre dans l'antiquité; surtout pour les
+ colonnes de bronze qui en ornoient le péristyle. «Hercule, dit
+ Strabon, n'y étoit représenté par aucune image personnelle; mais on y
+ voyoit des colonnes de bronze de huit coudées de haut, sur lesquelles
+ étoit écrite en lettres phéniciennes la dépense qu'on avoit faite
+ pour la construction du temple.» Ce temple passoit pour conserver les
+ os de plusieurs des compagnons d'Hercule; les navigateurs venoient y
+ faire des sacrifices, et les échappés de naufrage y pendoient des
+ _ex-voto_. (Voyez Montanus, note des Commentaires de César, page 543;
+ édition Elzevirienne d'Amsterdam, 1661.)
+
+De l'or et des richesses que les rois et princes d'Espaigne donnèrent et
+présentèrent à Charlemaines fist-il faire l'églyse Saint-Jaques, par trois
+années que il demoura au païs. Patriarche et chanoines y establi, selon la
+constitution et la règle saint Isidore le confesseur; noblement l'estora et
+la garni de campanes, de draps de soie, de livres, de textes, de croix, de
+calices et d'autres aournemens.
+
+Du remenant de l'or et de l'argent que il apporta d'Espaigne estora-il et
+fonda maintes églyses, quant il fu retourné en France. C'est à savoir
+l'églyse Nostre-Dame-Sainte-Marie d'Ais-la-Chapelle, et l'églyse
+Saint-Jaques en celle ville meisme. Une autre églyse de Saint-Jaques en la
+cité de Bédiers[610], et en la cité de Thoulouse, une autre églyse de
+Saint-Jaques; et la quarte de Saint-Jaques en Gascongne, entre la cité
+d'Axa et Saint-Jehan-de-Sorges[611], sur le chemin aux pélerins. La quinte
+aussi de Saint-Jaques en la cité de Paris, entre le fleuve de Saine et
+Monmartre[612]; et moult d'autres églyses et abbaïes que il estora et fonda
+sans nombre, parmi tout le monde.
+
+ Note 610: _Bediers._ Beziers.
+
+ Note 611: _De Sorges._ «_Inter Axa et Sanctum Johannem Sorduæ._ C'est
+ évidemment Ax et le village de Sorgeat dont il s'agit. Mais qu'est
+ devenue l'église _Saint-Jean_?
+
+ Note 612: C'est Saint-Jacques de la Boucherie, dont il ne reste plus
+ que la haute tour, ouvrage du XVème siècle.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment le roy Agolant reprist la terre d'Espaigne puis que Charlemaines fu
+retourné en France, et coment Charlot mut contre luy. D'un exemple qui
+monstre quel péril il a de retenir exécution de mort; et puis coment
+Charlemaines quist tant Agolant que il le trouva. Des batailles que
+François firent contre Sarrasins, autant contre autant. Des lances qui
+reprisrent en terre de ceulx qui devoient mourir en bataille; du meschief
+où Charlemaines fu et coment il retourna en France._
+
+
+En pou de temps après ce que Charles fu retourné en France, un roy païen de
+la terre d'Aufrique qui avoit à nom Agolant entra à grant ost en Espaigne.
+La terre que Charlemaines avoit prise conquist, et occit et jeta fors des
+cités et des chastiaulx les Crestiens qu'il avoit laissiés à garder la
+terre. Quant Charles oït ces nouvelles, il assembla ses osts et entra de
+rechief en Espaigne; et celle fois fut meneur de ses osts le duc Miles
+d'Aiglant[613].
+
+ Note 613: Le père de Roland.
+
+Cy endroit voullons raconter une merveilleuse aventure qui avint en cel
+ost, pour donner exemple d'amendement aux exécuteurs qui retiennent les
+lais qu'ils doivent départir aux povres, pour les ames des mors. Un jour
+estoit l'ost logié en la terre des Bascles, de lès une cité qui a nom
+Baionne. Là prinst maladie à un chevalier qui avoit nom Romarique; au lit
+accoucha, et quant il se sentit agrégier[614], il fist sa confession à un
+prestre et receut son Sauveur. A un sien cousin commanda qu'il vendist un
+cheval qu'il avoit et départist l'argent aux povres pour s'ame; cil
+trespassa. Son cousin vendit le cheval cent sous, mais les deniers qu'il
+déust départir pour l'ame du mort despendit-il en robes et en viandes. Et
+pour ce que la venjance du souverain juge seult[615], aucunes fois,
+ensuivre le meffait tout maintenant, le mort s'aparut au vif au chief de
+trente jours. Si gisoit lors en son lit, ainsi comme en transes, et luy
+dist ainsi: «Saches-tu que nostre Sire m'a pardonné mes péchiés. Et pour ce
+que tu as trente jours retenues mes choses que je te commanday à donner aux
+povres pour le remède de m'ame, j'ay autant de temps demouré ès peines du
+purgatoire; hors en suis, par la miséricorde de Dieu, et si saches
+certainement que je seray demain assis en la gloire du paradis, et tu seras
+mis ès tourmens d'enfer.»
+
+ Note 614: _Agrégier._ Aggraver.
+
+ Note 615: _Seult._ A coutume.
+
+A tant s'esvanoy le mort, et le vif se leva et fu en moult grant paour et
+en grant angoisse de cuer. Au matin commença à raconter à tous ceulx qui
+oïr le vouldrent celle avision. Tost fu partout espandue celle nouvelle, et
+tandis comme l'ost estoit en bruit et en murmure de celle chose, horribles
+voix furent en l'air ouyes soudainement, endroit celluy qui la vision
+comptoit, et sembloit que ce féust urlemens de loups, et ruimens[616] de
+lions; et tout maintenant le ravirent les diables, en la présence de tous
+ceulx qui entour luy estoient. Par quatre jours fu quis de gens à cheval
+par montagnes et par valées; mais il ne peut oncques estre trouvé. Entour
+douze jours après que ce fu avenu chevauchoit l'ost par la terre de
+Navarre. Lors fu trouvé le corps de luy par aventure, tout défroissé sur le
+couperon d'un sault[617], à quatre journées de la devant dite cité. A celle
+heure que les diables le ravirent, ils le portèrent hault en l'air par
+l'espace de trois lieues par devers la mer; là le jettèrent et l'ame de luy
+portèrent ès peines d'enfer[618].
+
+ Note 616: _Ruimens._ Rugissements.
+
+ Note 617: _Le couperon d'un sault._ «In cujusdam rupis fastigio.»
+
+ Note 618: Il y a dans le roman du Saint-Graal une histoire qui a
+ beaucoup d'analogie avec celle-ci: Nascien, le frère du roi Mordrain,
+ est ainsi ravi, pendant la nuit, par des esprits invisibles qui le
+ transportent sur le faite d'un rocher, au milieu de la grande mer.
+ Toute la différence, c'est que le rapt est, dans Turpin, l'œuvre des
+ démons, et dans le Saint-Graal, celle des anges.
+
+Pour ce, sachent tous ceulx qui les testamens des mors retiennent eu leur
+propre vie, qu'ils se dampnent perpétuellement.
+
+Charlemaines et le duc Miles d'Aiglant qui des osts estoient conduiseurs,
+commencièrent à quérir Agoulant parmi la terre d'Espaigne. Tant et si
+sagement le quistrent qu'ils le trouvèrent en un païs qui est appellé la
+_Terre des Chans_, sur un fleuve qui est appelle Cheia[619], en mi une
+praerie qui siet en un païs plain qui est grant et large. En ce meismes
+lieu fonda Charlemaines une églyse en l'onneur des deux martirs Faconde et
+Primitif, et une abbaïe où les corps des deux martirs reposent. Puis y eut
+ville grant et plantureuse qui siet en ce lieu.
+
+ Note 619: C'est la _Tierra de Campos_, province du royaume de Léon,
+ et cette rivière est la _Ceiga_.
+
+Tant chevaucha Charlemaines que les deux osts s'aprochièrent; lors demanda
+Agoulant bataille à Charlemaines, en telle manière comme il vouldroit;
+vingt contre vingt, quarante contre quarante, cent contre cent, mille
+contre mille, deux mille contre deux mille, ou un contre un. Charles envoya
+cent Chrestiens contre cent Sarrasins; si furent tantost occis les
+Sarrasins; et puis en envoya Agoulant autre cent qui furent tantost occis,
+et puis deux cens contre deux cens qui furent tantost occis.
+
+A la parfin envoya Agoulant deux mille contre deux mille, dont les uns
+furent tantost occis, et les autres s'enfuirent.
+
+Quant Agoulant vit qu'il perdoit ainsi ses gens en toutes manières, il
+getta son sort privéement[620], et trouva que Charlemaines perdroit; lors
+luy remanda bataille plennière à lendemain, et Charlemaines le receut et fu
+octroié d'une partie et d'autre. Aucuns des Crestiens appareillèrent leurs
+armes et moult bien et moult bel, à combattre à lendemain, et fichièrent au
+soir leurs lances en terre devant leurs herberges en la praerie, selon le
+devant dit fleuve; et au matin trouvèrent-ils, reprises en terre et
+couvertes d'escorces et de foilles, les lances de ceulx seulement qui en
+celle batailledevoient martire recevoir pour la foy Jhésu-Crist.
+
+ Note 620: Il fit en particulier une conjuration.
+
+Lors s'esmerveillèrent plus que ne pourroit nul cuider, et tournèrent toute
+voie ce miracle à louenge de nostre Seigneur; les lances coupèrent après
+terre, et les escos qui demourèrent se monteplièrent, et y eut puis grans
+bois, qui jusques aujourd'huy apparoissent encore en ce lieu meismes; car
+il y eut moult de lances[621].
+
+ Note 621 Cette forêt seroit-elle ou auroit-elle été proche du lieu
+ nommé, de temps immémorial: _Pena de Francia_ (Roche de France)?--Le
+ latin dit: «Erant autem multæ ex hastis fraxineæ.»
+
+Ce signe fu merveilleuse chose, et grant joie et grant profit des ames
+signifioit, et grant occision et martire de corps. Que vous diroit-on plus?
+Lendemain vindrent en bataille d'une part et d'autre; là furent occis
+quarante mille Crestiens, et Miles d'Aiglant, père Rollant et Chevetaine de
+l'ost. Si furent occis ceulx desquels les lances flourirent le soir devant
+la bataille. Tous ceulx receurent martire pour l'amour de nostre Seigneur.
+
+Là fu Charles à tel meschief que son cheval fu soubs luy occis. Si eut
+encore en tour luy deux mille Crestiens à pié. Quant se vit l'empereur sus
+ses piés, il trait Joyeuse, s'espée, et se ferit par grant vertu au milieu
+des Sarrasins.
+
+Là trancha mains païens par mi, et fist en tour luy merveilleuse occision.
+Au vespre se retrairent les païens et les Sarrasins, et les Crestiens aussi
+vers les herberges. Lendemain vindrent secourre Charlemaines quatre marchis
+d'Italie, à tout quatre mille hommes; mais Agoulant qui bien sceut que
+secours luy estoit venu se retraist arrières, et Charlemaines retourna lors
+en France à tout son ost.
+
+Au miracle devant dist des lances qui reprindrent est entendu le salut des
+ames de ceulx desquels les lances flourirent et de nous-meismes. Car ainsi
+comme les chevaliers Charlemaines appareillèrent leurs armes contre les
+ennemis, ainsi devons-nous appareiller nos armes: c'est-à-dire bonnes
+vertus contre les vices. Et sé nous avons donc foy contre l'érésie des
+bougres[622], charité contre envie, largesse contre avarice, humélité
+contre orgueil, chasteté contre luxure, oroison contre temptacion, povreté
+contre les bonnes aventures des choses terriennes, persévérance contre
+légièreté de propos, silence contre tençon, obédience contre charnel
+courage; nos hantes[623] flouriront devant nostre Seigneur au jour du
+jugement.
+
+ Note 622: «Contra hereticam pravitatem.»
+
+ Note 623: _Hantes._ Bois de lance.
+
+O! comme sera ores beneurée et flourie l'ame en paradis du vainqueur qui
+loiaument se sera combatu contre les vices! car nul ne sera couronné, fors
+ceulx qui loyaulment se seront embatus contre les péchiés; et ainsi comme
+les chevaliers Charles moururent en bataille, ainsi devons-nous mourir
+quant aux vices et vivre au monde en saintes vertus, si que nous puissions
+desservir couronne flourie en la joie de paradis.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Des grans osts que Agoulant assembla contre Charlemaines; puis coment il
+manda à Charlemaines que il venist à luy; coment Charlemaines ala à luy en
+guise de message pour luy espier. Des batailles que il fist contre
+Agoulant; coment Agoulant s'en fui; coment Charlemaines retourna en France
+pour rassembler ses osts; puis parle des noms des haus homes que il mena
+avec luy en cette voie._
+
+
+En tant de temps comme Charlemaines demoura en France pour ses osts
+assembler, Agoulant se pourchaça de toutes pars et assembla
+merveilleusement grans osts de diverses nacions, Mores, Moabithiens,
+Éthiopiens, Sarrasins, Turcs, Aufricains et Persans, et tant de rois et de
+princes sarrasins comme il put avoir de toutes les parties du monde;
+Théosime, le roy d'Arabe; Buriabel, le roy d'Alixandre[624]; Avithe, le roy
+de Bougie; Hospine, le roy d'Agaibes[625]; Fauthime, le roy de Barbarie;
+Alis, le roy de Marocli; Maimon, le roy de Mèque; Ebrechim, le roy de
+Sébile; et l'Aumaçor de Cordes[626].
+
+ Note 624: _Alixandre._ Alexandrie.
+
+ Note 625: Une leçon latine porte: _Regem Algabriæ_; les autres:
+ _Regem Acie Agabilæ_. J'ai suivi la leçon françoise du manuscrit
+ 7871. Ce sont les _Algarves_, souvent nommées, autrefois _royaume de
+ Garbe_.
+
+ Note 626: Le latin porte: «_Altumajorem_, regem Cordubæ.» A la même
+ époque le calife de Bagdad, le plus célèbre des princes musulmans, se
+ nommoit _Almanzor_. De lui, je pense, aura été formé le nom
+ d'_Aumaçor_, si célèbre dans nos anciens poëmes.
+
+Ainsi vint Agoulant à tous ses osts jusques à une cité de Gascongne qui a
+nom Agen et par force la prist. Lors manda Agoulant à Charlemaines qu'il
+venist à luy paisiblement à petite compagnie de chevaliers, en promettant
+qu'il luy donneroit or et argent, et soixante chevaux chargiés d'autres
+richesces, s'il voulloit tant seullement estre subgiet à luy et obéir à ses
+commandemens. Pour ce le mandoit, que il le voulloit congnoistre et qu'il
+le peust plus légièrement occire en bataille. Mais Charlemaines, qui bien
+pensoit le malice, prist avec luy deux mille hommes des plus esleus de sa
+gent, et vint près à quatre milles de la cité d'Agen, où Agoulant et sa
+gent estoient. Repostement les laissa en un embuschement, quant il approcha
+près de la cité; mais il en prist soixante avec luy tant seulement et mena
+jusques sur une montagne dont il peut pleinement voir toute la cité. Là les
+laissa et changea son habit, et fu en guise de message sans lance, son escu
+tourné sur son dos, ainsi comme messages vont au temps de bataille; un seul
+compagnon prist et vint jusques en la cité. Aucuns des Sarrasins issirent
+hors encontre eux, et leur demandèrent qu'ils queroient?
+
+«Nous sommes messages,» dirent-ils, «du grant roy Charlemaines, qui nous a
+envoiés à toy çà, pour parler à Agoulant.» Les Sarrasins les prisrent et
+les menèrent devant Agoulant, et là distrent ainsi: «Le roy Charlemaines
+nous a envoyés à toy, Agoulant; Charlemaines te mande qu'il vient parler à
+toy à tout soixante chevaliers tant seulement pour faire ton commandement,
+et veult chevauchier avec toy et estre ton homme, sé tu luy veuls accomplir
+ce que tu luy as promis. Pour ce te mande que tu viengnes à luy à tout
+soixante de tes hommes sans plus, si parleras à luy paisiblement.» Lors
+leur dist Agoulant que ils retournassent arrières à Charlemaines et luy
+déissent que il l'atendist.
+
+Quant ceulx s'en furent partis, Agoulant s'arma luy et les siens que il
+béoit mener avec luy. Il ne cuidoit pas que ce feust Charlemaines qui à luy
+parlast. Là le congnut l'empereur et les rois sarrasins qui avec luy
+estoient. Le siége de la cité vit, et tempta de quelle part elle estoit
+plus légière à asséoir et à prendre. Aux soixante chevaliers que il avoit
+laissiés en la montaigne retourna et puis aux deux mille; et Agoulant le
+suivit à tout sept mille Sarrasins pour luy occire s'il péust; mais ils
+s'avancièrent si, par tost chevauchier, que Agoulant ne les peut atteindre.
+Adoncques retourna Charlemaines en France; et quant il eut ses osts
+assemblés il retourna en Espaigne[627], et vint jusques devant la cité où
+Agoulant estoit: le siége mist entour, et assist Agoulant dedens et ses
+gens. Là fu entour six mois; au septiesme fist drecier ses perrières et
+mangoniaux; et ses truies fist fouir[628], ses chastiaux de fust venir et
+approchier des murs de la cité. Et quant Agoulant vit qu'il estoit en tel
+destroit, luy et les plus grans de son ost s'en issirent une nuit
+repostement par les chambres privées[629] et trespassèrent le fleuve de
+Gironde qui près de la cité couroit.
+
+ Note 627: On donnoit encore ordinairement, au XIVe siècle, à tout le
+ Languedoc, le nom d'_Espagne_.
+
+ Note 628: _Et ses truies fist fouir._ Variantes du manuscrit 7871:
+ «Et ses truies et ses moutons.» Le latin porte: «Et troiis et
+ arietibus, cæte risque artificiis ad capiendum,» etc. La _truie_ est
+ une machine de guerre qui sert à protéger les mineurs et ceux qui
+ creusent des fossés autour de la place assiégée.
+
+ Note 629: «Per latrinas et foramina.»
+
+En telle manière eschapa à celle fois Agoulant des mains Charlemaines;
+lendemain entrèrent en la cité les Crestiens à grant joie. Des Sarrasins
+qui furent trouvés en la cité, les uns furent occis et les autres s'en
+fouirent par le fleuve de Gironde. Mais toutes voies en y eut-il d'occis
+plus de dix mille. Puis vint Agoulant et sa gent jusques à la cité de
+Xaintes qui estoit et commandement des Sarrasins[630], Charlemaines ala
+après, et luy manda qu'il luy rendist la terre et la cité. Mais Agoulant
+remanda qu'il ne la rendroit point; mais s'il voulloit bataille, il
+l'aurait par tel convent que la cité feust à celuy qui vaincroit.
+D'ambedeux pars fu la bataille octroyée.
+
+ Note 630: Notre auteur, qui ne connoît bien que la topographie de
+ l'Espagne, fait faire à Agoulant une marche rétrograde, c'est-à-dire
+ inverse de celle qu'il devoit suivre. Nouvelle preuve que la relation
+ est l'ouvrage d'un Espagnol et non d'un François.
+
+Mais le jour devant que les eschièles des Chrestiens feussent rangiées et
+ordonnées devant les héberges, pour combatre, avint une merveilleuse chose
+ès prés qui sont entre la cité et un chastel qui a nom Taillebourc[631]. Là
+fichèrent aucuns leurs lances en terre devant les tentes; lendemain les
+trouvèrent reprises et pleines d'escorces et de feuilles ceux tant
+seullement qui pour l'amour de Jhésu-Crist devoient mourir et recevoir
+martire en celle bataille. Celluy meisme miracle estoit jà avenu en une
+autre bataille si comme l'istoire l'a dessus racompté[632]. Ceulx qui leurs
+lances virent foillues et reprises furent moult liés de ce miracle;
+maintenant les coupèrent près de terre, tous ensemble se mistrent en une
+eschiele et se férirent les premiers en la bataille; moult de Sarrasins
+occistrent, mais à la parfin moururent-ils en bataille, martirs pour
+l'amour de nostre Seigneur; si furent ceulx qui furent occis environ quatre
+mille. En celle bataille fu Charles à si grant meschief que son cheval fu
+soubs luy occis, et fu-il moult empressé par la force des païens. Son cuer
+et sa force reprist, avec sa gent a pié se férit en eux par grant vertu, et
+en fist moult grant occision; et à la parfin les Sarrasins ne peurent
+endurer sa force, ains guerpirent la bataille et s'enfouyrent en la cité;
+et Charlemaines les suivit et assegia la cité de toutes pars fors par
+devers le fleuve.
+
+ Note 631: _Taillebourg_ est effectivement à trois lieues environ de
+ Saintes.
+
+ Note 632: Cette réflexion est de notre traducteur de Saint-Denis.
+ Elle n'est pas dans le texte latin, ni dans les autres versions
+ françoises.
+
+Lendemain, ainsi comme après mienuit, se mist Agoulant à la fuite, par
+devers le fleuve qui a nom Charente. Mais Charles et sa gent qui bien les
+aperceurent les enchascièrent; et en tel enchaus fu occis le roy d'Agaibes
+et le roy de Bougie, et environ quatre mille des autres Sarrasins.
+
+Lors déguerpit Agoulant la terre de Gascongne, les pors[633] passa et vint
+en Pampelune. La cité garnit et commença à refaire les murs par où ils
+estoient cheus. A Charlemaines manda qu'il l'attendroit là, et qu'il auroit
+à luy plainière bataille. En ces entrefaites Agoulant rapareilla de toutes
+pars sa force. Maintenant assembla plusieurs eschièles de combatteurs et
+fist moult grant appareil de bataille. Et quant Charles oï ces nouvelles,
+ne le voult plus ensuivre, pour ce que ses osts estoient las et travailliés
+d'errer et de combattre, et si estoit moult afleboié et apeticié pour la
+mort de mains bons preudommes.
+
+ Note 633: Les _pors_, ou _passages_, de l'espagnol _puerto_, qui a ce
+ dernier sens. Les pors de Pampelune, dont il est si souvent parlé
+ dans les _Chansons de geste_, commencent à la ville de
+ _Saint-Jean-Pied-de-Port_.
+
+Pour ce retourna en France et meismement pour plus grans osts assembler.
+Tous les rois, les princes et les ducs assembla, et fist par tout crier que
+tous contens feussent accordés et que ferme paix feust faitte; à tous ceulx
+qu'il haoit pardonna son mautalent; à ceulx qui à bataille ne se povoient
+appareillier par povreté, donna armes et garnemens[634].
+
+ Note 634: Il importe de remarquer que, pour la première fols ici,
+ notre traducteur de Saint-Denis se départ de la bonne foi qui le
+ caractérise: il modifie _sciemment_ le texte du pseudonyme Turpin,
+ sans doute afin de ne pas ôter à son abbaye le bénéfice de
+ l'affranchissement des serfs, dont il parlera plus loin.
+ Non-seulement toutes les traductions partielles de Turpin, mais
+ encore celle des chroniques de France qui précéda le travail des
+ moines de Saint-Denis (manuscrit du roi 8396.2.), reproduisent
+ exactement le passage de l'auteur latin. Voici donc la leçon des
+ chroniques anciennes:
+
+ «Quant Karlemaines oï ce, il repaira en France, et accueilli ceus de
+ partout son règne, et manda et commanda que tous ceus qui estoient
+ sers de mauveses coustumes rendans, et qui estoient desous mauvez
+ seigneurs nés, de son chief sers, que ils fussent quites de tous
+ servages, et fussent toutes les mauveses coustumes abatues et d'eus
+ et de toute leur ligniée qui est et qui à venir est, et qu'ils
+ fussent quites et franchis à tous jours. Et fist crier par toute
+ France simplement que tuit cil qui iront en Espaigne avecques luy sus
+ la gent sarrasine seroient riches.... Et encore fist li roy
+ Karlemaines plus, car il commanda que tuit cil qui estoient emprison
+ fussent délivrés et assous quelque forfet que ils eussent fet. Et
+ encore plus; car à tous ceus qui estoient povres donna richesce et
+ revesti les nus; il acorda tous les anemis et les déshérités releva
+ et les remist en leurs possessions. Et tous ceus qui savoient armes
+ porter, tous iceux fist-il chevaliers..... Et tous ceus que li rois
+ assembla en sa compaignie pour aler en ce voiaige, Turpins li
+ arcevesques, de l'autorité Jhésu-Crist et de saint Pierre et saint
+ Pol, les assout de tous leurs péchiés.»
+ Ce passage rend exactement le texte de la plupart des manuscrits;
+ mais celui de N. D., n° 133, offre un sens encore plus net et plus
+ hardi: «Mandavitque per totam Franciam ut _omnes_ servi qui sub jugo
+ duro et malis exactionibus pravorum dominorum religati tenebantur,
+ soluti à servitute proprii capitis, et venditione depositâ, cum omni
+ suâ progenie semper liberi permanerent.» Voyez la bonne traduction en
+ vers que Philippe Monskes a donnée de ce passage, dans l'excellente
+ édition de M. de Reiffenberg. Bruxelles, 1836, tome 1, p. 205.
+
+Ci sont après nommés les plus grans des princes qui alèrent avec luy en
+Espaigne.
+
+Le duc Rollant, comte du Mans et sire de Blaives, nepveu Charlemaines et
+fils de sa sœur Berte et du duc Milon d'Aiglant, conduiseur des osts et
+guieur[635] des batailles: cil vint à quatre mille combatans. Olivier,
+comte de Gênes, fils au comte Renier, vint aussi à quatre mille. Estouz,
+le comte de Langres, à tout trois mille; Arastannes, le roy de Bretaigne,
+vint à tout sept mille, car à ce temps avoit roy en Bretaigne[636];
+Angelier le Gascoing, duc d'Acquitaine, à tout quatre mille; Gaiffier, roy
+de Bourdiaux, à tout quatre mille; Gerin et Guerier, Salemon, Estous
+l'Escot[637], et Baudouin, frère Rollant: tous ceux y amenèrent dix mille
+combatans. Gondebeuf, roy de Frise, y vint à tout quatre mille; Hoyaus, le
+comte de Nantes, y en amena deux mille; Ernaut de Biaulande, deux mille;
+Naymes, le duc de Bavière, dix mille; Constentin, le prévost de Romme,
+vingt mille; Ogier, le roy de Dannemarce, dix mille[638]; Lambert, le
+prince de Bourges, deux mille; Sanses, le duc de Bourgoigne, dix mille;
+Regnault d'Aubespin, Gaultier du Termes, Guielin, Guerin, le duc de
+Loheraine, en amenèrent quatre mille; Begues, Auberis le Bourgoing, Bernart
+de Nubles, Guimart, Estormis, Thierri, Yvoire, Bérengier et Hoton; tous
+ceulx y amenèrent grant ost. Turpin l'arcevesque de Rains et Ganelon, le
+traitre qui vendi les douze pers au roy Marsilion, y amenèrent grand gent.
+L'ost de la propre terre Charlemaines estoit prisié à quarante mille
+chevaliers; d'autre gent et de gens à pié n'estoit nul nombre. En telle
+manière entra Charlemaines à tout son ost en Espaigne, et pourprist les
+montaignes qui sont devant la cité de Pampelune, où Agoulant l'attendoit à
+bataille; mais quant il vit les grans osts amener, il se commença forment à
+merveillier de son pouvoir. Si grant paour le prist qu'il n'osa à luy
+combatre, ains requist trèves pour parler à Charlemaines, et l'empereur les
+luy octroia volontiers.
+
+ Note 635: _Guieur._ Conducteur. D'où, guide.
+
+ Note 636: Le texte latin est mal rendu: «Alius tamen rex tempore
+ ipsius in Britanniâ erat.»--_Arastanes._ «Adelstanes.»
+
+ Note 637: _Estous l'Escot._ Le texte latin porte: Salomoni, Socius
+ Estulli.
+
+ Note 638: Le manuscrit de Notre-Dame ajoute à l'article d'Ogier: «De
+ quo usquè in hodiernum diem vulgò canitur; quia innumera fecit
+ mirabilia.» Ces merveilles ne se rattachent pas à l'expédition
+ d'Espagne, dans laquelle Ogier le Danois ne tint que le second rang,
+ mais aux exploits précédents, dont les _Chansons de geste_ sont
+ remplies. Au reste, ce passage suffisoit pour prouver que l'auteur de
+ cette relation d'Espagne n'étoit pas contemporain de Charlemagne.
+ Mais, d'un autre côté, comme il écrivoit certainement avant le XIIème
+ siècle, il faut en conclure qu'au XIème les poèmes vulgaires sur
+ Ogier étoient fort célèbres en France. Les autres manuscrits de
+ Turpin et les imprimés rapportent cette réflexion, avec moins de
+ probabilité, au comte de Nantes Oël; la traduction renfermée dans le
+ bon manuscrit 7871 porte: «Ogier de Danemarche, dont on chante et
+ chantera toz jorz des grans proccesque il fist.» _Bernart de Nubles._
+ --Variante: _Berard de Meilli._--Latinè: _Bernardus de Nublis_.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment Agoulant vint parler à Charlemaines en trèves; de leurs paroles et
+de leur disputoison. Coment ils repristrent bataille autant contre autant,
+et coment les Sarrasins furent tousjours desconfis; coment Agoulant vint à
+Charlemaines pour baptesme recevoir; coment il s'en parti mal paié pour les
+povres que il vit mengier en bas; et puis coment il prist jour de bataille
+à lendemain._
+
+
+Puis que trèves furent données et ce vint à lendemain, Agoulant issit de la
+cité, luy et sa gent; de lès la ville laissa son ost; soixante des plus
+hauls de ses hommes prist, et vint à Charlemaines qui estoit à un mille de
+la cité. Les osts des Crestiens et des Sarrasins estoient logiés en un trop
+biau plain et trop grant, assez près de la cité. Si avoit bien six milles
+de long et de lés. En mi estoit le chemin de Saint-Jacques qui les deux
+osts devisoit, et quant Agoulant fu devant Charlemaines, il[639] luy dist
+en telle manière:
+
+«Es-tu ce Agoulant qui ma terre m'a tollue par tricherie et par desloyauté?
+Je avois conquise Gascongne et Espaigne à l'aide nostre Seigneur, et les
+avois convertis à la foy crestienne; les rois et les princes avois soubmis
+à ma seigneurie et à mon empire, et tu as mes Crestiens occis, et mes cités
+et mes chastiaux pris, et la terre dégastée par feu et par occision, tandis
+comme j'estoie retourné en France. Pour laquelle chose je me plaing moult
+durement.»
+
+ Note 639: _Il._ Charlemaines.
+
+Quant Agoulant entendit que Charlemaines partait à li en arabic, il se
+merveilla moult, et moult en fu lié; car Charlemaines avoit appris
+sarrazinois en la cité de Tholette, où il demoura une partie du temps de
+son enfance. Lors respondit Agoulant: «Je te prie,» dist-il, «que tu me
+dies tant pour quoy tu as tollue la terre à nostre gent qui pas ne te vient
+par héritage; car ton père né ton aïeul né ton bisaïeul né nul de ton
+lignage ne la tindrent onques.»
+
+Et Charlemaines respondit: «Pour ce disons-nous que la terre est nostre,
+que nostre Seigneur Dieu Jhésu-Crist, créeur du ciel et de la terre, a
+esleu nostre gent crestienne sur toutes autres, et a establi que elle soit
+dame et maistresse de tout le monde. Et pour ce ay-je convertie ta gent
+sarrasine à nostre loy tant comme je ai peu.»
+
+Agoulant respondit: «Ce n'est pas,» dist-il, «digne chose que nostre gent
+soit subjette à la vostre; car nostre loy vault mieux que la vostre, et
+nous avons Mahommet qui est messagier Dieu et fu envoié à la gent
+sarrasine; lesquels commandemens nous tenons; et si avons nos dieux tous
+puissans qui, par le commandement Mahommet, nous démonstrent les choses qui
+sont à venir. Ces dieux nous créons et cultivons par lesquels nous vivons
+et régnons.»
+
+«Agoulant,» dit Charlemaines, «tu erres, en ce que tu dis que vous tenez
+les commandemens de Dieu. Car vous avez les commandemens et la faulse loy
+d'un homme mort plain de toutes vanités; et créez et aourez le diable en
+vos faulses idoles. Mais nous tenons les vrais commandemens de Dieu, et
+nous créons et aourons Dieu le père et le fils et le Saint-Esprit; dont nos
+ames vont en la joie de paradis, par la sainte foy que nous tenons; et les
+vostres si vont au parfont puis d'enfer, pour la faulse loy que vous tenez.
+Et pour ce appert que nostre foy vault mieulx que vostre loy. Pour laquelle
+chose je t'ammoneste que toy et ta gent recevez baptesme, ou tu envoies qui
+tu vouldras contre moy à bataille. Si recevrez douloureuse mort de corps et
+d'ames.»--«Jà ce n'aviengne,» dist Agoulant, «que je reçoive baptesme né
+que je renie Mahommet mon dieu tout puissant! Ainsi me combatray-je, moy et
+ma gent, contre toy et la tienne, par tel convent que se nostre loy plaist
+mieulx à Dieu que la vostre, vous serez vaincus; et se la vostre loy vault
+mieulx que la nostre vous serez vainqueurs; si soit honte et reprouche à
+tousjours-mais aux vaincus, et louenge et honneur aux vainqueurs! Et s'il
+avient que nostre gent soit vaincue, je recevray baptesme, sé je puis tant
+vivre.»
+
+Ainsi fu octroié d'une part et d'autre; et se départirent à tant. Et lors
+envoia Charlemaines vingt Crestiens contre vingt Sarrasins; et tantost
+furent les païens occis. Et puis quarante contre quarante; et tantost
+furent occis. Et puis cent contre cent; à cette fois furent Crestiens occis
+pour ce qu'ils s'en fouirent pour paour de mort. Ceulx qui ainsi moururent
+pour ce qu'ils fouirent, segnifient la perte d'aucuns qui laschement se
+combattent contre les vices. Car ainsi comme ceulx qui se combatent pour la
+foy ne doivent oncques fouir né ressortir; ainsi ne doivent ceulx qui se
+combatent contre le deable; car s'ils ressortissent, ils meurent en péchié.
+Mais ceulx qui fortement se combatent vainquent légièrement le deable qui
+les péchiés amenistre.
+
+Après furent envoiés deux cens contre deux cens; et puis mille contre
+mille, et tousjours furent occis les Sarrasins. Lors requist Agoulant
+trèves à Charlemaines, pour parler à luy, et dist que la foy crestienne
+valoit mieulx que la leur; et Agoulant vint, et luy dist que luy et sa
+gent recevroient baptesme le lendemain. A tant retourna à ses gens et dist
+à ses roys et à ses gens qu'il voulloit estre baptisé, et commanda à toute
+sa gent qu'ils s'appareillassent à recevoir le baptesme, dont aucuns se
+consentirent et aucuns le refusèrent.
+
+Lendemain, en droit l'eure de tierce, vint Agoulant à Charlemaines pour
+recevoir baptesme. A l'eure qu'il vint estoit Charlemaines assis au mangier
+luy et sa gent. Tout maintenant qu'il le vit séoir à table, et maintes
+autres tables appareilliées entour luy, et vit ceulx qui mangeoient en
+divers habis, les uns en habis de chevaliers, les autres en habis
+d'évesques, les autres en habis de moines, les autres en habis de chanoines
+réglés, et les autres en habis de clers, il demanda de chascun ordre, et
+quels gens c'estoient?
+
+«Ceulx,» dit Charlemaines, «que tu vois vestus de draps de soie et d'une
+couleur, ce sont les évesques et les prestres de nostre loy qui nous
+preschent et exposent les commands nostre Seigneur: ceulx nous absolvent de
+nos péchiés et nous donnent la bénéiçon nostre Seigneur. Ceulx que tu vois
+en noir habit, ce sont moines et abbés, et sont plus saintes gens que les
+autres; si ne cessent de prier la divine majesté pour nous. Ceulx que tu
+vois après qui sont en blanc habit, ils sont appelles chanoinés réglés, qui
+vivent selon la règle des meilleurs sains, et prient aussi pour nous, et
+chantent messes et matines et heures, pour l'estat de nostre foy.»
+
+Entre les autres choses regarda Agoulant d'autre part, et vit trèze povres
+vestus de povres draps, qui mengeoient à terre sans nappe et sans table,
+si avoient pou à manger et pou à boire. Lors demanda à Charlemaines quels
+gens c'estoient. «Ce sont,» dist-il, »les gens Dieu, messages nostre sire
+Jhésu-Crist, que nous paissons chascun jour eu l'onneur des douze
+apostres.» Lors respondit Agoulant: «Ceulx qui sont entour toy sont
+beneurés, et largement mengent et boivent, et sont bien vestus et
+noblement; et ceulx que tu dis qui sont messages de ton Dieu, pourquoy
+souffres-tu qu'ils aient faim et mesaise, et qu'ils soient si povrement
+vestus et si loing de toy assis né si laidement haitiés? Mauvaisement sert
+son Seigneur qui ses messages reçoit si laidement. Grant honte fait à son
+Seigneur qui ainsi ses messages sert. Ta loy que tu disoies qui estoit si
+bonne monstres bien, par ce, qu'elle soit faulse.» Après ces paroles, se
+départit de Charlemaines, et s'en retourna à sa gent, et refusa le saint
+baptesme qu'il vouloit recevoir. Lendemain manda bataille à Charlemaines.
+Lors entendit bien l'empereur qu'il eut baptesme refusé pour les povres
+qu'il vit si laidement traitiés. Pour ce commanda Charlemaines que les
+povres de l'ost feussent honnourablement vestus et suffisamment repeus de
+vins et de viandes.
+
+Cy endroit se peut chascun avertir qui cil est en grant coulpe vers nostre
+Seigneur qui ses povres ne paist en temps de nécessité. Sé Charlemaines
+perdit ainsi le roy Agoulant et sa gent qui ne furent baptisés, pour ce
+qu'il vit les povres laidement traitiés, que sera-il, au jour du jugement,
+de ceulx qui en ceste mortelle vie ont eu les povres en despit et malement
+les ont traitiés? Coment pourront-ils oïr cette horrible sentence, quant il
+dira: «Alez-vous, maléois[640], au feu pardurable: car j'ai eu faim, vous
+ne me donnastes pas à mengier.» Pour ce devons regarder que la foy et la
+loy nostre Sire vault pou aux Crestiens? sé elle n'est acomplie par œuvres,
+selon l'apostre qui dit que aussi comme corps est mort sans ame, aussi est
+foy morte sans bonnes œuvres. Et aussi comme le roy païen refusa baptesme,
+pour ce qu'il ne vit pas en Charlemaines droites œuvres, ainsi me doubte-je
+que nostre Seigneur ne refuse en nous la foy du baptesme, au jour du
+jugement, pour ce qu'il n'i trouvera pas les œuvres.
+
+ Note 640: _Maléois._ Maudits. Comme on a fait de _Benedictus_,
+ bénéoit.
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment tous les Sarrasins furent desconfis et Agoulant occis, fors aucuns
+qui eschapèrent. Coment François furent occis par leur convoitise, quant
+ils retournèrent par nuit au champ de la bataille; coment le roy Fourré se
+combatit à Charlemaines, et cornent li et sa gent furent occis. Et puis de
+ceulx qui moururent sans bataille._
+
+
+Lendemain vindrent tous armés au champ de bataille, d'une part et d'autre,
+par le convent des deux roys. Le nombre de la gent Charlemaines estoit
+esmé[641] à cent et trente-quatre mille; de la gent Agoulant cent mille.
+Quatre batailles firent les Crestiens de toutes leurs gens, et les
+Sarrasins en firent cinq. Celle qui première assembla à nostre gent fu
+tantost vaincue; après vint la deuxième, qui tantost refu desconfite. Quant
+les Sarrasins virent qu'ils perdoient ainsi leurs gens, ils mistrent leurs
+autres trois batailles en une, et Agoulant au milieu; et quant les
+Crestiens virent ce, si les attaindrent de toutes pars. D'une part, Ernault
+de Biaulande, à tout son ost; d'autre part, le comte Estous de Langres, à
+toute sa gent; d'autre part, le roy Gondebeuf de Frise et son ost; d'autre
+part, le roy Constentin et sa gent; et d'autre part, Rollant et Olivier; et
+d'autre part, Charlemaines à tout son ost.
+
+ Note 641: _Esmé._ Estimé.
+
+En eulx se ferit premier Ernault de Biaulande; tant en occist à destre et à
+senestre, qu'il vint jusques au roy Agoulant qui au milieu de sa gent
+estoit. Tant s'esvertua, qu'il le occist de s'espée. Lors leva merveilleux
+cris de tous sens. Es Sarrasins se férirent les Crestiens de toutes pars,
+et tant y férirent et chaplèrent[642], qu'ils les occirent tous.
+
+ Note 642: _Chaplèrent._ Frappèrent.
+
+Là fu l'occision des Sarrasins si grant, que nul n'en eschapa, fors le roy
+de Sebile, et l'aumaçor de Cordes et aucuns de leurs gens. Ceulx s'en
+fouirent à petite compaignie. En celle journée y eut tant de sanc respandu,
+que ceulx à pié estoient en sanc jusques au gros des jambes. Prise fu la
+cité, et tous les Sarrasins qui dedens furent trouvés, occis.
+
+Et pour ce occist Charlemaines Agoulant qui se combatit à luy, pour
+l'estrif et pour le convenant de la foy crestienne. Pour ce apert qu'elle
+surmonte toutes manières de loys et de créances par sa bonté; mais
+simplement toutes manières de créances sont erreurs et mescréandises, et
+elle seule surmonte en ciel les anges et les archanges.
+
+O tu, Crestien, sé tu tiens bien ta foy et accomplis les commandemens de
+l'Évangile par œuvres, tu surmonteras les anges en paradis avec ton chief,
+Jhésu-Crist, dont tu es membre. Sé tu désires donques si hault monter, croy
+fermement; car ainsi comme dit l'escripture: «Cil qui croit fermement peut
+tout faire.»
+
+Lors assembla Charlemaines ses osts de toutes pars, liés et joieux, en
+rendant graces à nostre Seigneur, pour si grant victoire; il ala jusques au
+pont d'Arge, qui est en la ville Saint-Jacques[643]. Là fist ses trefs
+tendre pour hébergier; mais aucuns Crestiens retournèrent la nuit au champ
+de bataille, où les Sarrasins gisoient mors, sans le sceu Charlemaines,
+pour la convoitise de l'or et de l'argent et des autres richesces; et ils
+cuidèrent à l'ost des Crestiens retourner chargés de despoilles de mors.
+L'aumaçor de Cordes et autres Sarrasins qui de la bataille estoient
+eschapés et qui se tapissoient entre les autres montaignes leur coururent
+sus et les occistrent tous, du plus grant jusques au meneur.
+
+ Note 643: _En la ville Saint Jaques._ Le latin dit: _Via Jacobitana_.
+
+En tour mille estoient, par nombre, ceulx qui ainsi furent occis. Tels gens
+segnifient ceulx qui en ce siècle se combatent contre le monde; car
+autresi[644] comme ceulx qui retournèrent aux charoingnes des mors qu'ils
+avoient devant vaincus, pour convoitise des terriennes choses, et furent
+occis de leurs ennemis, ainsi est-il de ceulx qui les vices ont ainsi
+vaincus et jà en ont fait pénitence; ils ne doivent pas retourner aux
+vices, qu'ils[645] ne soient occis des diables par mauvaise fin. Et ainsi
+comme ceulx qui retournèrent aux estranges despoilles perdirent la présente
+vie et reçeurent laide mort, aussi est-il des gens de religion qui le
+siècle ont adossé et guerpi, et puis retournent aux terriennes honneurs.
+
+ Note 644: _Autresi._ De même.
+
+ Note 645: _Qu'ils._ Afin qu'ils.
+
+Tels gens, s'ils ne se gardent, perdent la célestiale vie et embrassent la
+mort pardurable.
+
+A lendemain fu dit à Charlemaines qu'un prince de Navarre qui Fourré avoit
+nom s'appareilloit à bataille contre luy; si estoit en un chastel qui
+estoit sur la montaigne de Garzin[646].
+
+ Note 646: _Apud montem Garzin_ (manuscrit 133 de Notre-Dame).
+ _Mont-Jardin_, manuscrit du roi 7871, et _Philippe Mouskes_, f° 228.
+
+Là vint Charlemaines, et les Sarrasins s'appareillèrent contre luy. Le jour
+devant le jour de la bataille, fist Charlemaines prière à nostre Seigneur
+que tous ceulx qui en cel estour devoient mourir feussent cognoissans des
+autres; et quant l'ost se fu armé, nostre Sire fist telles démonstrances,
+que croix rouges apparurent par dessus les haubers sur les espaules de
+ceulx qui en celle bataille se devoient mourir. Lors les dessevra
+Charlemaines des aultres, et les enclost en une chapelle pour ce qu'ils ne
+feussent occis.
+
+Que vous compteroit-on plus? La bataille fu faitte, et les Sarrasins furent
+desconfis. Le prince Fourré fu occis et trois mille Sarrasins; et les
+Crestiens que Charlemaines eut enfermés à la chapelle furent trouvés mors;
+par nombre estoient cent et cinquante. O! comme sont les jugemens et les
+voies nostre Sire repostes[647]! Comme est benoiste la compaignie des
+champions nostre Sire, qui pas ne voult que leurs mérites feussent péries;
+car jà soit qu'ils ne feussent pas occis par les glaives de leurs ennemis,
+ne perdirent-ils pas la victoire du martire. Quant Fourré et sa gent furent
+ainsi occis, Charlemaines prist le chastel de Montgarzin et toute la terre
+de Navarre.
+
+ Note 647: _Repostes_. Cachées.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment Fernagu le jaiant vint contre Charlemaines d'oultre la mer. De sa
+force et de sa grandeur. Et puis coment il emporta les barons Charlemaines
+en la cité de Nadres l'un après l'autre. Coment Rollant se combati à luy
+toute jour; et puis coment il demanda trêves à Rollant pour dormir, et
+coment Rollant li mist une pierre sous le chief pour ce qu'il ronflast._
+
+Ces choses ainsi faittes, nouvelles furent dites à Charlemaines que
+Fernagu[648], un jaiant du lignage Golias, estoit venu en la cité de
+Nadres[649], des contrées de Surie. Si l'avoit envoie l'amirant de
+Babilonne contre Charlemaines, pour deffendre la terre d'Espaigne, à tout
+vingt mille Turs. De si grant vertu estoit, qu'il avoit la force de
+quarante hommes des plus fors que l'on péust trouver. Cop d'armes né de
+lances né de saiette ne doubtoit. Là vint Charlemaines le plus tost qu'il
+peust.
+
+ Note 648: _Fernagu_. Le latin porte: _Ferracutus_, que l'on a,
+ depuis, traduit plus exactement: _Ferragus_.
+
+ Note 649: _Nadres._ Je crois bien que c'est une faute des premiers
+ copistes de Turpin, et qu'il faudroit lire _Jadres_, ou _Cadres_
+ (Cadix).
+
+Quant le jaiant sceut qu'il venoit, il yssit hors du chastel et de la cité
+tout armé, et demanda bataille d'un seul chevalier corps à corps.
+Premièrement, y envoia Charlemaines Ogier le Danois. Quant Fernagu le vit
+tout seul en champ, il s'en ala tout bellement de lès luy; à la main destre
+le prist, et l'embraça et l'emporta à toutes ses armes au chastel, voyans
+tous, aussi ligièrement comme s'il fust une brebis. Si grant estoit, qu'il
+avoit douze coudes de long, sa face un coude, son nez une paume, ses bras
+et ses cuisses de quatre coudes, et les dois de sa main trois poiguiés de
+lonc. Après Ogier, y ala Regnault d'Aubespine; et le jaiant le prist à un
+seul bras, si l'emporta en sa chartre.
+
+Après furent envoiés vingt chevaliers des plus puissans de l'ost, et le
+païen tous les emporta deux à deux en la cité, et mist en sa chartre.
+
+Quant l'empereur vit la force du jaiant, il n'y osa plus nuls envoier. Si
+estoit tout l'ost esbahi des merveilles que cil faisoit. Rollant, qui
+onques nul homme ne redoubta, s'en vint lors à Charlemaines, et lui requist
+bataille contre Fernagu; et l'empereur, qui se doubta, lui otroia à grans
+prières. Rollant s'arma et ala contre le païen. Le Sarrasin le prist
+tantost par la main destre, et le leva légièrement sur le col de son
+cheval.
+
+Ainsi qu'il l'emportoit vers le chastel, Rollant le prist par le menton, et
+luy tourna la tête si devant derrière, qu'ils chaïrent ambedeux à terre.
+Tantost saillirent sus et montèrent sur leurs chevaux; vers luy s'en vint
+Rollant, l'espée traite, car il le cuida occire; à luy faillit, mais il
+férit le cheval si qu'il le coupa parmi à un seul coup. Moult fu dolent
+Fernagu de son cheval, quant il le vit occis, et il fu à pié en mi le
+champ. Lors commença fortement à menacer Rollant, et s'en vint vers luy
+l'espée traite. Mais Rollant, qui le vit venir, s'avança, et le férit parmi
+le destre bras. Pas ne le navra, mais il luy fist voler l'espée en mi le
+champ. Et le jaiant, qui trop fu courroucié, s'en vint vers luy poing clos
+pour luy férir; mais il asséna son cheval en mi le front, si que il le
+férit et le rua mort. Ainsi se combatirent tout à pié, sans espées, des
+poings et des pierres qui estoient en mi le champ, jusques à l'heure de
+none; et quant ce vint vers le vespre, Fernagu demanda trèves à Rollant
+jusques à lendemain.
+
+En telle manière furent les trèves prises, qu'ils vendroient lendemain au
+champ de la bataille, sans chevaux et sans lances; à tant se départirent.
+Si retourna Rollant à l'ost, et le païen en la cité. Lendemain bien matin,
+s'en revindrent au champ, si comme ils avoient devant devisé. Mais Fernagu
+apporta s'espée, et Rollant un baston tort et gros, dont il se combatit
+toute jour à luy; mais onques blécier ne le put, pour ce qu'il estoit trop
+bien armé.
+
+Au champ avoit grant plenté de pierres grosses et rondes dont Rollant le
+feroit souvent, là où il l'assenoit; n'onques blecier né navrer ne le put.
+Ainsi se combatirent jusques à midi que le païen fu las et pesant, et eut
+moult grant talent de dormir. Trèves demanda à Rollant tant qu'il eust
+dormi; car moult estoit travaillié, et Rollant les lui donna volentiers.
+Fernagu s'endormi, qui moult estoit las et travaillié; et Rollant? qui
+estoit jouvencel fort et alègre, luy apporta une pierre dessous le chief
+pour ce qu'il dormist plus volentiers. Car né Rolant né autres ne luy
+osoient nul mal faire, tant comme les trèves duroient, pour la constitution
+qui estoit telle[650] que sé Crestien donnast trèves à Sarrasin, né
+Sarrasin à Crestien, l'un n'osoit mal faire à l'autre; et cil qui brisoit
+les trèves avant qu'il eust défié, estoit par droit occis.
+
+ Note 650: «Quia institutio talis erat _inter eos_, ut.»
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De la desputoison de la foy que Rollant faisoit au Sarrasin, et coment
+Rollant se combati à luy pour soustenir la foy crestienne. Coment le jaiant
+le geta sous luy, mais il se releva tost à l'aide de Dieu. Et coment la
+cité fu prise quant le jaiant fu occis._
+
+
+Quant Fernagu eut assez dormi, il s'esveilla et se tint en séant, et
+Rollant s'assist de lés luy, et luy demanda coment il estoit si fort qu'il
+ne doubtoit coup de lance né de bas ton né d'espée. «Par nul sens,» dist le
+païen, «je ne puis estre occis né navré, fors par le nombril.» Si parloit
+en langue espagnoise[651], que Rollant entendoit assez. Lors le commença le
+jaiant fort à regarder, et s'émerveilloit moult de sa prouesse et coment il
+povoit avoir vers luy tant duré. Lors luy demanda coment il avoit nom.
+«J'ay nom Rollant,» dist-il.--«Et de quel lignage es-tu, qui si fort te
+combas à moi et si fort me travailles?»--«Je suis,» dit Rollant, «né du
+lignage de France.» Lors lui demanda Fernagu quelle loy les François
+tenoient; et Rollant luy respondit: «Nous sommes Crestiens, par la grace
+nostre Seigneur, et tenons les commandemens de Jhésu-Crist. Si estrivons et
+nous combatons pour sa foy tant comme nous povons.»
+
+ Note 651: «Lingua hispanica.» Philippe Mouskes entre dans le sens de
+ son texte en traduisant:
+
+ «En sarrasinois li gehi.»
+ «Et Rollant moult bien l'entendi,»
+ «Si qu'il ne s'en est percéus.»
+
+ (Éd. de M. de Reiffenberg, p. 236.)
+
+Quant le païen oï le nom de Jhésu-Crist: «Qui est,» dist-il, «cil Crist que
+tu crois?» Et Rollant respondit: «C'est,» dit-il, «le Fils Dieu le Père,
+qui de la Vierge voult naistre et souffrir mort en la croix pour nos
+péchiés, et fu en sépulture enseveli, et au tiers jour ressuscita et
+retourna ès cieulx à la destre du Père, où il règne et régnera sans fin.»
+Lors lui dist Fernagu:--«Nous créons que le créeur du ciel et de la terre
+est un seul Dieu. N'onques n'eut né fils né père, et aussi comme il n'est
+engendré de nulluy, aussi n'engendra-il onques nulluy. Dont il me semble
+qu'il soit un seul Dieu et non une trines.»--«Tu dis voir,» dist Rollant,
+«quant tu dis qu'il est un seul Dieu; mais tu cloches en la foy quant tu
+dis qu'il n'est pas trines. Car qui croit en Père, il croit en Fils et en
+Saint-Esprit, et en un seul Dieu qui parmaint en trois personnes.» Lors
+respondit Fernagu: «Se tu dis que le Père soit Dieu, et le Fils soit Dieu,
+et le Saint-Esprit soit Dieu, dont sont-ils trois Dieux, et non un seul.»
+--«N'est pas ainsi,» dit Rollant; «mais je te préesche un seul Dieu en
+Trinité; car il est un et terne, toutes les trois personnes sont ensemble
+pardurables et vives; et comme le Père est, tel est le Fils, tel est le
+Saint-Esprit; en personnes est propriété, en essence unité, en majesté est
+aourée équalité. Un seul Dieu et terne aorent les anges en ciel[652].
+Abraham en vit trois, et si n'en aoura qu'un seul.»--«Or, me monstre,» dit
+le païen, «coment trois choses sont une,»--«Je te le monstreray,» dist
+Rollant, «par l'exemple d'umaine créature: il y a trois choses en la harpe
+quant elle sonne, l'arc, les cordes et le son; et si n'est que une seule
+harpe. Ainsi a-il trois choses en Dieu; le Père, le Fils et le
+Saint-Esprit, et si est un seul Dieu. Et ainsi comme tu vois en l'amande
+trois choses, l'escorce, la coquille et le noel[653], et si est une seule
+amande; ainsi sont trois personnes en Dieu, et si est un seul Dieu. Au
+soleil a trois choses, blancheur, resplandisseur et chaleur, et si est une
+meisme chose. En la roe de la charrete a trois choses, le moieu, les rais,
+les jantes, et si est une seule roe. En toi-meisme a trois choses, le
+corps, les membres et l'ame, et si est un seul homme. Tout aussi est en
+Dieu unité et trinité.»
+
+ Note 652: Tout cela est emprunte à la _préface_ du sacrifice de
+ la messe: «In personis proprietas, in essentiâ unitas, et in majestate
+ adoratur equalitas. Quem Trinum laudant angeli,» etc.
+
+ Note 653: Le noiau.
+
+«Or entens-je,» dit Fernagu, «coment Dieu est trines et un; mais je
+n'entens pas cornent il engendra le Fils si comme tu dis.»--«Crois-tu,» ce
+dist Rollant, «que Dieu fourmast Adam, le premier homme?»--«Je le crois,»
+dit le jaiant.»--«Ainsi,» dist Rollant, «comme Adam, qui de nulluy ne fu
+engendré, engendra fils; ainsi Dieu le Père, qui de nulluy ne fu engendré,
+engendra Fils de soy-mesme, si comme il voult, devant tous temps, en la
+manière que nul ne porroit dire né penser.»--«Ce me plaist,» dist le
+jaiant, «que tu dis; mais je ne voi pas que cil qui estoit Dieu feust fait
+homme.»--«Cil,» dist Rollant, «qui créa toutes choses, et ciel et terre de
+noient, fist son Fils prendre humaine chair, sans semence d'omme, en la
+Vierge, par la vertu du Saint-Esprit.»--«De ce me merveil,» dist Fernagu,
+«et à ce entendre veux-je travailler, coment il nasquit de Vierge sans
+semence d'omme si comme tu dis.»--«Je te le monstreray,» dit Rollant:
+«Dieu, qui fourma Adam sans semence d'omme, voult que son Fils nasquit de
+Vierge sans semence d'omme. Car ainsi comme il nasquit du Père sans mère,
+ainsi nasquit-il corporelement de mère sans homme, parce que tel
+enfentement affiert à Dieu.»--«Moult me merveil,» dist le jaiant, «coment
+la Vierge enfanta sans homme.»--«Je te le monstreray,» dist Rollant, «que
+cil qui fait au pois ou en fève engendrer un ver, les bouteurs[654] et les
+serpens sans semence de masle, cil meisme fist que la Vierge conceupt Dieu
+et homme sans nulle corrupcion de soy et sans semence d'omme. Cil qui fist
+le premier homme sans semence d'autrui, si comme je t'ay monstré,
+légièrement peut faire que son Fils feust fait homme au corps de la Vierge,
+et que il nasquit homme sans humain attouchement.»
+
+ Note 654: _Bouteurs._ Crapauds.
+
+--«Bien peut estre,» dist Fernagu, «qu'il fust né de Vierge si comme tu
+dis; mais sé il fu fils de Dieu, il ne put en croix mourir, puisque Dieu ne
+meurt pas.»--«Tu dis voir,» ce dist Rollant, «en ce que tu dis qu'il peut
+naistre de Vierge; et en ce que tu recongnois qu'il fu fait homme, doncques
+il mourut comme homme; car toute rien qui naist meurt. Mais pour ce qu'il
+nasquit Dieu et homme, et prist au corps de la Vierge ce qu'il n'estoit pas
+devant, sans perdre ce qu'il estoit devant, il mourut en la croix selon
+l'umanité, et veilla tousjours, selon la déité, par laquelle vertu il
+résuscita; et comme il fu Dieu et homme, il mourut en la croix comme homme,
+et il résuscita du sépulcre comme Dieu.
+
+»Qui croit donques à sa nativité, il doit croire donques à sa passion et à
+sa résurrection.»--«Coment,» dist Fernagu, «doit-on croire à sa
+résurrection?»--«Pour ce,» dist Rollant, «que il nasquit, il mourut; et il
+résuscita au tiers jour, selon la déité, si comme je t'ay dit.»
+
+Quant le jaiant entendit ces parolles, il se merveilla moult, et dist à
+Rollant: «Rollant, Rollant, pourquoy me dis-tu telles parolles desvées? Ce
+ne peut estre que homme mort reviengne en vie derechief.» Et Rollant
+respondit: «Je te di que le Fils-Dieu ne résuscita pas seul. Ains te di que
+tous les hommes qui nasquirent depuis le commencement du monde jusques en
+la fin seront résuscités au jour du jugement devant le trône de la majesté
+Jhésu-Crist. Illec recevra chascun sa desserte, selon sa mérite, quelle
+qu'elle soit, ou bien ou mal. Que cil Dieu qui le petit arbre fait croistre
+en hault, et le grain du forment qui est mort fait revivre et croistre et
+fructifier, résuscitera chascun de mort à vie au derrain jour, en sa propre
+chair et en son propre esprit; et de ce peus-tu prendre exemple à la nature
+du lion.
+
+»Sé le lion résuscite son faon au tiers jour par son flair et par s'alaine,
+quelle merveille fu-ce dont sé Dieu le Père, le tout puissant, résuscita
+son Fils au tiers jour par sa divine puissance? Si ne te doit pas sembler
+nouvel miracle. Quant Hélie le prophète plusieurs mors fist vivre, plus
+légièrement donques résuscita Dieu le Père son Fils; et luy-meisme, qui
+plusieurs mors résuscita devant sa passion, en nulle manière ne povoit
+estre tenu pour mort; car la mort fuit devant luy, et à sa voix et à son
+commandement résuscitent les mors à grandes tourbes.»
+
+Lors dist le jaiant: «Je voy assez ce que tu dis; mais coment il monta ès
+cieulx, ne puis-je veoir.»--« Cil,» dist Rollant, «qui du ciel descendit,
+aussi légièrement y peut-il monter; cil qui de soy-meisme résuscita de
+mort, par sa meisme puissance trespassa-il les cieulx. Et ce peux-tu veoir
+légièrement par mains exemples. Vois-tu la roe du moulin tant comme elle
+descent aval d'amont? autant remonte-elle d'aval amont. L'oisel qui vole en
+l'air, autant comme il monte, autant ravalle-il quant il veult. Tu-meisme,
+sé tu descens d'une montaigne, tu peus bien monter de là où tu es descendu.
+Le soleil se leva hier par-devers orient et se coucha en occident; en ce
+meisme lieu où il est huy levé revendra. Là donques d'où le Fils de Dieu
+descendit, là meisme retourna-il par sa propre vertu.»--«Je me combatray,»
+dist le jaiant, «à toy; que sé celle foy que tu presches est vraye, que je
+soie vaincu; et sé elle est fausse, que tu soies maté; et soit perpétuel
+reprouche au vaincu et à sa gent, et aux vainqueurs et aux siens soit
+louenge et gloire.»--«Je l'octroie bien ainsi,» dist Rollant.
+
+Lors se levèrent et vindrent à bataille derechief. Rollant envaït le jaiant
+et le férit de son baston, et le jaiant jetta un coup de s'espée vers luy;
+mais Rollant, qui fu légier et hastif, saillit à senestre, et receut le
+coup sur son baston. Le coup du jaiant, qui grant fu et pesant, coupa le
+baston par mi. Lors saillit avant Fernagu, et saisit Rollant aux poings,
+vers terre l'inclina, et le jetta légièrement soubs luy. Quant Rollant vit
+qu'il ne pourroit autrement eschapper en nulle manière, il commença à
+réclamer dévotement le Fils de la Vierge Marie, et il[655] aida tant à son
+champion, qu'il se sourdit, et tourna le jaiant soubs luy. Lors jetta la
+main à s'espée, et le férit au nombril. Lors commença le jaiant à crier à
+haulte voix, et réclama son dieu Mahommet: «Mon Dieu, secourre-moy, car je
+muire.» A tant se départit Rollant, et s'en ala sain à l'ost des Crestiens.
+
+ Note 655: _Il._ Le fils de la Vierge Marie.
+
+Maintenant descendirent du chastel les Sarrasins, et issirent de la cité et
+emportèrent leur seigneur entre leurs bras envers la forteresce. Lors
+brochièrent les Crestiens, et se mistrent avec les Sarrasins qui
+emportoient Fernagu; au chastel entrèrent par force, qui estoit fermé
+au-dessus de la cité. Occis furent le jaiant et les Sarrasins, le chastel
+et la cité prise, et les prisonniers délivrés par la vertu nostre Seigneur.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment l'aumaçor de Cordes et le roy de Sebille rappareillèrent bataille
+contre Charlemaines, puis qu'ils furent eschapés; de la cautèle malicieuse
+que les Sarrasins firent pour les chevaux des nostres espouventer, et du
+remède que l'empereur trouva contre ce, et coment le roy de Sebille fu
+occis, et l'aumaçor eschapa qui puis fu baptisé._
+
+
+En pou de temps après ces choses ainsi faittes, fu raconté à Charlemaines
+que en la cité de Cordes l'attendoient à bataille l'aumaçor de celle cité
+meisme, et Hébraïm, le roy de Sebille, qui s'en estoient eschapés de la
+bataille de Pampelune, où Agoulant fu occis. Si estoient à eulx venus en
+aide les Sarrasins de sept cités, de Sathine, de Dénie, de Rebode, de
+Abule, de Baécie, de Sebille et de Grenade.
+
+Quant il oït ces nouvelles, il ordonna son ost pour chevauchier contre eulx
+à bataille. En ce qu'il s'approchoit de la cité de Cordes, les deux roys
+issirent tout armés contre luy à bataille rengée, et chevauchièrent contre
+Crestiens, entour quatre milles loing de la cité. Si estoient environ dix
+mille, et les nostres entour sept mille. Lors devisa Charlemaines son ost
+en trois batailles. La première fu de chevaliers très-preux, la seconde de
+gens à pié, la tierce de chevaliers. Tout en telle manière devisèrent les
+Sarrasins leurs gens.
+
+En ce point que nostre première bataille dut assembler à la première des
+Sarrasins, une grant tourbe de leurs gens à pié se mist devant les chevaux
+à nos combateurs, et avoit chascun en sa teste une barboire[656] cornue
+noire et horrible, ressemblant à deable, et tenoist chascun deux timpanes
+en ses mains, qu'il heurtoit ensemble, et faisoit une noise et un tumulte
+grant et si épouventable, et les chevaux de nos combateurs eurent si grant
+paour, qu'ils s'enfouirent arrière, ainsi comme tout forsenés, maugré ceulx
+qui les chevauchoient.
+
+ Note 656: _Barboire._ Masques barbus. «_Larvas barbatas_.»
+
+Après la première, furent les autres deux; et couroient les chevaux si fort
+tost comme sajette nouvellement descochiée. Moult estoient liés les
+Sarrasins de ce qu'ils véoient. Lors commencèrent nos Crestiens à aler pas
+pour pas jusques à tant que nos gens vindrent à une montaigne qui estoit à
+deux milles de la cité. Là se rassemblèrent les Crestiens, et firent murs
+de eulx-meismes.
+
+De rechief se mistrent en conroy, et les attendirent; et les Crestiens
+tendirent leurs tentes et demourèrent illecques jusques au matin, au point
+du jour, qu'ils se levèrent; et se conseilla Charlemaines à sa gent qu'ils
+feroient. Lors fu crié par tout l'ost que chascun couvrist la teste de son
+cheval de toile ou de drap, si qu'ils ne peussent veoir les barboires, et
+estoupassent forment les oreilles, si qu'ils ne peussent oïr les cris des
+Sarrasins né le son des timpanes.
+
+Ce grant engin et soutil trouvèrent, encontre le malice des Sarrasins.
+Quant ils eurent ainsi fait, les chevaux alèrent hardiement avant, que pou
+de force faisoit leur épouventement, pour ce qu'ils ne véoient né oïoient.
+Lors commencièrent les Crestiens la bataille hardiement, et forment se
+combatirent jusques à l'eure de midi, et moult en occidrent; mais ils ne
+les peurent pas vaincre tous, car ils estoient toujours ensemble. Si avoit
+au milieu d'eulx un char que huit bœufs menoient, et, dessus, une enseigne
+à quoy ils se ralioient. Mais tantost comme Charlemaines l'apperceut, il se
+férit en la tourbe des Sarrasins, garni et avironné de la vertu nostre
+Seigneur. Lors commença à occire et à craventer à destre et à senestre,
+jusques à tant qu'il vint à l'estendart qui sur le char estoit; et tantost
+comme il eut couppé la perche qui la bannière soutenoit, se desconfirent
+les Sarrasins, et commencièrent à fouir en diverses parties. Les Crestiens
+se pristrent lors à crier et à huchier, et se férirent ès Sarrasins, et en
+occidrent huit mille. Là fu occis le roy de Sebille, et l'aumaçor de Cordes
+eschapa et s'en fouit à tout deux mille; en la cité se mist. Lendemain la
+rendist à Charlemaines par tel convent qu'il recevroit baptesme, et la
+tendroit de luy, et des ore en avant obéiroit à ses commandemens.
+
+Ces choses ainsi faittes, Charlemaines départist les terres et donna les
+contrées à ses chevaliers et à ceulx de ses gens qui demourer y vouldrent.
+Aux Bretons donna la terre de Navarre et des Bascles; aux François, la
+terre de Castille; aux Puillois, la terre de Nadres et de Sarragoce; la
+terre d'Arragon aux Poitevins; aux Thiois, la terre de Landaluf qui siet
+sur la marine; la terre de Portugal aux Danois et aux Flamans; Galice ne
+vouldrent François habiter, pour ce qu'elle leur sembloit trop aspre[657].
+Puis celle heure ne fu nuls hommes, né hault né bas né duc né prince en
+toute la terre d'Espaigne, qui contre Charlemaines osast combatre né
+contrester.
+
+ Note 657: Philippe Mouskes ajoute ici, de sa propre autorité, au
+ texte de Turpin, exactement traduit par le chroniqueur de
+ Saint-Denis, le passage suivant:
+
+ Li manestrel et li jongleur
+ Orent Prouvence, si fu leur.
+ Par nature encor çou trovons,
+ Font Provenciel et cans et sons
+ Miliors que gens d'autre païs,
+ Pour çaus dont ils furent nays.
+
+ M. de Reiffenberg, dans son excellente édition de Mouskes, fait ici
+ une remarque malicieuse qu'on me permettra de relever. «Cette
+ origine,» dit-il, «qui donne pour aïeux aux Provençaux des musiciens
+ et des poètes, est gracieuse et ingénieuse à la fois. MM. Raynouard
+ et Fauriel l'adopteront sans doute volontiers; mais ainsi ne fera
+ point M. P. Paris.»
+
+ M. de Reiffenberg veut bien établir entre mon sentiment et l'opinion
+ de MM. Raynouard et Fauriel une sorte de comparaison qui doit
+ naturellement m'être défavorable; cependant, j'oserai dire ici que ce
+ passage d'un poète de la fin du XIIIème siècle ne préjuge aucunement
+ la question de l'antériorité des poètes hispano-provençaux sur les
+ poètes françois. Que les premiers aient été plus habiles dans le
+ grand art des petits couplets, des tençons, et des jeu-partis, c'est
+ une opinion que _j'adopterois volontiers;_ mais il y a loin de là à
+ la composition des grandes _chansons de geste_, qui restent le
+ véritable titre de gloire de l'ancienne poésie françoise.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De la seigneurie que l'empereur establit au siége de Compostelle, que les
+rois et les prélas d'Espaigne feussent obéissans au prélat du siége. Après
+lesquels sont les principaus églyses de tout le monde. Et coment
+l'arcevesque Turpin qui présent fu par tout, raconte les meurs et la
+qualité de Charlemaines._
+
+
+Quant Charlemaines eut ainsi Espaigne conquise, et nul ne fu qui contre
+luy osast puis se rebeller, il laissa en la terre des plus grands princes
+de son ost, et ala en Galice visiter et aourer le corps monseigneur saint
+Jaques; et les bons Crestiens qu'il trouva au païs conferma en la foy, et
+ceulx qui par la force et desloyauté des Sarrasins l'avoient relenquie et
+s'estoient tournes à la loy Mahommet né pas voulloient laissier, fist
+occire, et aucuns en envoya en essil. Par les cités establit évesques et
+menistres de sainte Églyse. En la cité de Compostelle, où le corps mon
+seigneur saint Jaques repose, assembla conseil d'évesques et parlement de
+barons; là establit en l'onneur monseigneur saint Jaques que tous les
+arcevesques et les évesques, les roys et les autres princes d'Espaigue et
+de Galice présens et avenir fussent obéissans à l'arcevesque de
+Compostelle. En une ville qui est appellée Irie[658] n'establit point
+d'évesque, car il ne la tint point pour cité; mais il voult et ordonna
+qu'elle feust obéissante au siége de Compostelle; et je, Turpin, arcevesque
+de Rains, qui fu présent en ce conseil de soixante évesques, dédiai
+l'églyse et l'autel de monseigneur saint Jaques, à la requeste
+Charlemaines, ès kalendes de juillet. A celle églyse soubsmit Charlemaines
+toute Espaigne et Galice, et la luy donna ainsi comme douaire, et commanda
+que chascun chief d'ostel luy rendist, chascun an, quatre deniers de droite
+rente, et feussent quittes par tout de tous servages.
+
+ Note 658: _Irie._ Iria. Tout ce paragraphe vient singulièrement en
+ aide à ceux qui attribuent aux prêtres de l'église de Compostelle la
+ rédaction de Turpin. Il est à supposer que, dans les dernières années
+ du onzième siècle, il existoit entre les deux siéges d'_Iria_ la
+ métropole, et Compostelle la suffragante, une rivalité que
+ Calixte II, devenu pape, fit cesser en transportant à cette dernière
+ ville le droit do métropole, dont la première jouissoit depuis un
+ temps immémorial. Cette révolution diocésaine eut lieu vers 1124;
+ mais on voit évidemment que la question n'étoit pas encore résolue
+ quand fut rédigé notre _Turpin_.
+
+Puis establit en ce meisme conseil que celle églyse feust toujours-mais
+appellée siége d'apostre, pour ce que le corps monseigneur saint Jaques y
+reposé; et que tous les conciles de tous les prélas y feussent tenus et les
+dignités et les croces données, et les évesques sacrés, et le roy
+d'Espaigne et de Galice enoingt et sacré par la main l'arcevesque du siége,
+en l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Jaques l'apostre. Et sé la foy
+feust faillie ès autres cités, et que question feust mue sur aucuns
+articles, qu'elle feust réformée et réconciliée par l'arcevesque et le
+concile du lieu. Et à bon droit doit estre la foy réformée et réconciliée
+en celle honnourable églyse; car ainsi comme Ephèse est siége d'apostre, ès
+parties d'Orient, pour la raison de monseigneur saint Jehan, frère
+monseigneur saint Jaques, ainsi doit estre en Occident le siége de
+Compostelle, siége où la foy soit réformée et réconciliée; ce sont les deux
+siéges que la mère de deux fils Zebedée requist à nostre Seigneur que l'un
+séist à la destre et l'autre à la senestre de son règne.
+
+En tout le monde n'a que trois églyses principaulx qui par excellence sont
+honnourées sur toutes autres, celle de Rome, celle de Compostelle et celle
+d'Ephèse[659]. Ce n'est mie sans raison; car autresi comme nostre Seigneur
+establit principaument saint Père, saint Jaques et saint Jehan, et les
+honnoura plus que nuls des autres, en ce qu'il leur révéloit les secrès, si
+comme il appert par les évangiles; ainsi voult-il que leurs siéges feussent
+honorés sur tous autres; et par raison sont des principaux. Car ainsi comme
+ces trois apostres eurent plus de grace et plus de digneté que les autres,
+ainsi doivent avoir les lieux où ils preschièrent la foy et où leurs sains
+corps reposent.
+
+ Note 659: Remarquez qu'un membre du clergé de France n'auroit jamais
+ avancé chose semblable.
+
+L'églyse de Rome est avant mise; car saint Père, le prince des apostres, la
+dédia par sa prédication, et la sacra par le sang de sa passion.
+
+La seconde est celle de Compostelle; car messire saint Jaques qui, après
+saint Père, eut plus de grace et de digneté, la sacra premier par son sang
+et par sa prédication.
+
+La tierce doit estre celle d'Ephèse, en laquelle saint Jehan l'évangéliste
+escripvit celle excellente évangile: _In principio erat Verbum_, et
+l'Apocalipse où il nous descouvre les célestiaux secrès; qui tant eut de
+grace envers nostre Seigneur qu'il eut le privilége de savoir sur les
+autres.
+
+Tant doivent avoir ces trois églyses d'onneur et de digneté, que sé
+jugemens, soient divins, soient humains, ne peuvent estre terminés aux
+autres églyses qui sont par tout le monde, ils doivent estre traitiés et
+deffinis en ces trois églyses[660].
+
+ Note 660: C'est-à-dire que s'il arrive qu'une question ne puisse être
+ résolue ni jugée dans les autres églises, il faut qu'elle le soit
+ dans l'une de ces trois métropoles.
+
+En la manière que l'istoire a lassus raconté fu Espaigne et Galice délivrée
+des mains aux Sarrasins, par la vertu nostre Seigneur et de monseigneur
+saint Jaques, et par l'aide Charlemaines.
+
+Cy endroit fait l'istoire mencion des meurs et de la quantité[661]
+Charlemaines, et de la manière de vivre. Voir est que l'istoire a
+là-dessus parlé de ce meisme; et s'on demande pourquoy elle en parle en
+deux lieux, l'en peut respondre que c'est selon les divers auteurs. Car
+Éginaus, qui fu son chappellain, et d'enfance nourri en son palais, et qui
+fu tous jours présent en tous ses fais, met la premiere descripcion, et
+nous escript toutes ses batailles et tous ses fais jusques à la bataille
+d'Espaigne.
+
+ Note 661: _Quantité._ Taille.
+
+D'ilec en avant les prist l'arcevesque Turpin, et les nous descripvit
+jusques à la fin de sa vie, certain de toutes les choses qui depuis
+avindrent, comme celluy qui tousjours fu avecques luy, et dit ainsi[662]
+que Charlemaines estoit brun de chevelure et vermeil en face, noble et
+avenant de corps, mais fier estoit en regardeure. En estant[663] avait huit
+piés de long, à la mesure de son pié meisme, qui moult estoit grant. Par
+pis[664] et par espaules estoit très-large; ventre et reins avoit
+convenables selon le corps; gros bras et grosses cuisses avoit. Très-fort
+estoit de tous membres; en batailles chevalier très-aigre et très-sage. De
+face avoit paume et demie de long; de barbe une paume, de nez demi-paume,
+de front un pié de lonc. Tantost estoit espoenté celuy qu'il regardoit par
+mautalent; nul ne povoit longuement durer devant luy qu'il regardoit par
+courroux à yeux ouverts. Le ceint de sa courroie avoit huit paumes de long,
+sans ce qui pendoit dehors la boucle de sa courroie. Pou de pain menjoit;
+petit de vin et trempé buvoit; bien menjoit un quartier de mouton ou deux
+gélines, ou une espaule de porc, ou un paon, ou une grue, ou un lièvre. De
+si grant force estoit plain qu'il coupoit un chevalier armé, c'est assavoir
+un de ses ennemis séant sur son cheval, dès la teste jusques aux cuisses, à
+un seul coup, et luy et le cheval, de Joieuse s'espée. Les bras et les
+poings avoit si fors, qu'il estandoit légèrement quatre fers de cheval tous
+ensemble; un chevalier armé levoit sus sa paume jusqu'à son chief, à un
+seul bras. Par raison habundoit en parolles, en jugemens très-droiturier,
+très-large en dons.
+
+ Note 662: Ce portrait de Charlemagne et tous les détails
+ biographiques réunis ici ne se trouvent pas dans la bonne et ancienne
+ leçon du manuscrit de Notre-Dame, n° 133. C'est une amplification du
+ récit d'Eginhard.
+
+ Note 663: _En estant._ Debout.
+
+ Note 664: _Pis._ Poitrine.
+
+En Espaigne tant comme il y demoura tenoit chascun an feste pleinière, et
+portoit sceptre et couronne aux quatre festes solemneles: à Noël, à
+Pasques, à la Pentecoste et le jour de la feste Saint-Jaques. Et faisoit
+tenir s'espée toute nue devant son trosne, selon la manière des anciens
+empereurs. Pour son corps garder veilloient chascune nuit six vings hommes
+preux et loyaulx; les quarante faisoient la première veille de la nuit; dix
+au chevet, dix aux piés, dix à destre et dix à senestre. Si tenoit chascun
+en main destre une espée nue, et en la senestre un cierge ardent.
+
+Tout en telle manière faisoient les autres quarante la seconde veille de la
+nuit, et les autres quarante la tierce jusques au jour. Qui tous vouldroit
+raconter ses fais et ses merveilles, avant fauldroit main et paine que
+l'istoire ne feroit. Mais en la fin nous convient raconter coment il
+retourna en France et la meschéance qui luy advint de ses barons en
+Roncevaux, par la traison du trahie Ganelon.
+
+
+Ci finit le quint livre des fais et des gestes Charlemaines.
+
+
+
+
+LE SIXIESME LIVRE DES FAIS ET
+DES GESTES LE FORT ROY
+CHARLEMAINES.[665]
+
+ Note 665: C'est avec les événements racontés dans ce dernier livre
+ que commence la fameuse _Chanson de geste_, de la _Déroute de
+ Roncevaux_. L'origine s'en perd dans l'obscurité des IXème, Xème et
+ XIème siècles; mais elle a certainement précédé la pseudo-relation de
+ l'archevêque Turpin, et c'est elle dont on a exploité la popularité
+ au profit des légendes et de l'église Saint-Jacques-de-Compostelle.
+ Voici le début de la vieille chanson, telle que la publie
+ actuellement M. Francisque Michel, d'après un manuscrit de la
+ bibliothèque Bodléienne:
+
+ Carles, li reis, nostre emperere magne,
+ Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne,
+ Tresqu'en la mer conquist la terre altaigne,
+ N'i a castel qui devant luy remaigne,
+ Mur né cités n'i est remés à fraindre
+ Fors Sarragoce qui est une muntaigne.
+ Li reis Marsille la tient qui Dieu n'en aime....
+
+
+ * * * * *
+
+I.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Du message Ganèlon et de la traïson que il fist au roy Marsile. Des
+présens que le roy Marsile et les Sarrasins firent au roy et aux combateurs
+par malice. Et puis de la bataille, coment les Crestiens furent occis._
+
+Puis que Charlemaines, le très-puissant et très-renommé, eut conquise toute
+Galice et soubsmise à la foy crestienne, à l'onneur de Dieu et de
+monseigneur saint Jaques, il retourna en France et fist ses osts heberger
+delès Pampelune. En ce temps demouroient en la cité de Sarragoce deux rois
+Sarrasins, Marsile et son frère Baligans. Si les avoit envoiés contre
+Charlemaines le soudan de Babilonne pour deffendre Espaigne, des parties de
+Surie, à tout grans osts. A l'empereur estoient subgiez et volentiers luy
+obéissoient par semblant, mais c'estoit faussement, car ils ne l'osoient
+refuser.
+
+Le roy Charlemaines qui pas ne voulloit qu'ils demourassent ainsi en la
+terre après luy, sé ils n'estoient crestiens ou tributaires, leur manda par
+Ganelon qu'ils receussent le baptesme ou qu'ils luy envoiassent treu. Et
+ils luy envoyèrent pour luy decevoir trente chevaux chargiés d'or et
+d'argent et d'autres richesces, et autres quarante chargiés de très-pur vin
+et très-doulx, qu'ils présentèrent aux princes et aux combateurs de l'ost,
+et mille belles Sarrasines pour eulx servir en péchié de fornication[666].
+A Ganelon le traitre, qui le message avoit fait, présentèrent pour luy
+decevoir vingt chevaux chargiés d'or et d'argent et de draps de soie, pour
+ce qu'il leur livrast, pour occire, Rollant et Olivier et les autres
+combateurs de l'ost. Et le traitre s'i accorda et receut les richesces.
+
+ Note 666: «Ad faciendum stuprum.» La chanson de geste ne compte pas
+ ces femmes dans les présents que Blancandin est chargé par Marsille
+ de distribuer en France.
+
+Quant ils eurent ainsi la traïson pourparlée et conferinée, Ganelon
+retourna à Charlemaines. Les richesces que ces deux rois envoièrent
+présenta, et dist que Marsile désiroit moult à estre crestien et qu'il
+s'appareilloit moult pour venir après luy en France baptesme recevoir, et
+pour luy faire hommage de toute Espaigne. Charlemaines crut bien le
+traiteur, dont ce fut grant doleur. Et ordonna coment il passeroit les pors
+de Cisaire[667] pour retourner en France. Par le conseil de Ganelon,
+commanda à Rollant son nepveu, duc du Mans et conte de Blaives, et Olivier
+son compagnon, conte de Gennes, et aux autres combateurs de l'ost, qu'ils
+demourassent en Roncevaux à tout vingt mille François pour faire l'arrière
+garde, jusques à tant que l'ost eust passé les pors de Cisaire. Ainsi fu
+fait comme il devisa. Les plus grans barons de l'ost qui l'arrière-garde
+faisoient, receurent le vin tant seulement que les Sarrasins avoient envoyé
+et les autres menu-peuples prisrent les femmes. Et pour ce que aucuns des
+Chrestiens avoient esté ivres, la nuit devant, du vin sarrasinois, et
+aucuns avoient péchié ès Sarrasines et ès autres femmes crestiennes meismes
+qu'aucuns avoient amenées de France, voulut nostre Seigneur qu'ils feussent
+occis. Et sans faille l'entencion aux Sarrasins qui les avoient envoiés
+estoit telle, que sé les Crestiens prenoient les présens des vins et des
+femmes, qu'ils pourroient bien péchier en yvresse et en fornication, et
+pour ce se courrouceroit leur Dieu à eulx et les lesseroit occire.
+
+ Note 667: _Portus Cisereos._ C'est le passage de Pampelune à
+ Saint-Jean-Pied-de-Port.
+
+Que vous conteroit-on plus? quant ce vint au matin que Charlemaines et ses
+osts passoient les pors entre luy et Ganelon et l'arcevesque Turpin, et que
+Rollant et Olivier et les autres nobles combateurs de l'ost furent démourés
+en Roncevaux pour faire l'arrière-garde, Marsile et Baligans issirent des
+bois moult matin, à tout cinquante mille Sarrasins armés; des montagnes et
+des vallées issoient espessement où ils s'estoient répons et célés deux
+jours et deux nuis, par le conseil Ganelon; et deux batailles firent de
+toutes leurs gens tant seulement. La première fu de vint mille et la
+seconde de trente mille. La première qui de vint mille fu vint
+soudainement, et commença à férir et à lancier aux nostres par derrière. Et
+les nostres se retournèrent vers eux; dès le matin jusques à l'eure de
+tierce se combatirent et les occirent tous; si que de tous les vint mille
+n'en demoura mie un seul.
+
+Tantost revint après l'autre bataille des Sarrasins qui estoit de trente
+mille. Nos Crestiens trouvèrent las et travaillies des autres qu'ils
+avoient occis et du fort estour qu'ils avoient rendus le jour meisme. Tous
+les occirent, par la volonté nostre Seigneur, si que nul n'en eschappa,
+fors Tierri et Baudouin, si comme vous orrez cy-après. Les uns furent
+tresperciés de lances, les autres décolés d'espées, les autres destranchiés
+de coingniés et de haches, les autres occis en traiant de sagettes et de
+javelos; les autres furent tués de perches, les autres escorchiés de
+coutiaux; les uns ars en feu, les autres pendus aux arbres. Tous furent
+occis, fors Rollant, Baudouin et Tierri[668]. Baudouin et Tierri se
+tapirent ès bois, et puis eschapèrent-ils.
+
+ Note 668: Le latin ajoute: «Et Turpinum et Ganelonum.»
+
+Cy endroit peut-on demander coment nostre Seigneur souffrit que ceulx
+fussent occis qui pas n'avoient péchié en avoutire[669] n'en ivresce; car
+plusieurs ne péchièrent mie. Et à ce peut-on respondre qu'il ne voulloit
+mie qu'ils retournassent plus en péchié, en leur païs, et qu'il leur
+voulloit rendre maintenant la couronne de gloire pour leur passion.
+
+ Note 669: _Avoutire._ Adultère.
+
+Ceulx qui péchièrent en avoutire et en ivresse voulut qu'ils préissent
+mort, car il voulloit qu'ils purgeassent leurs péchiés par martire. Si ne
+doit-on pas croire que le débonnaire Dieu ne leur guerredonnast les paines
+et les travaulx qu'ils avoient pour luy souffers, quant en la fin avoient
+son nom réclamé et leurs péchiés confessés; car jà soit ce qu'ils eussent
+péchié, si furent-ils occis pour luy.
+
+Ci doivent prendre exemple ceulx qui leurs femmes mainent avec eulx ès osts
+et es batailles; car Daire, le roy de Perse, et Anthoine et autres princes
+terriens menèrent leurs femmes en leurs compaignies, quant ils aloient ès
+osts et ès batailles, et pour ce furent desconfis et occis; Daire, par le
+grant Alixandre, et Antoine par l'empereur Octovien; pour ce mesmement ne
+devroit nul prince mener femmes en bataille. Car elles ne sont fors
+empéeschement.
+
+Ceulx qui péchièrent en ivresse et en fornication signifient les prestres
+et les gens de religion qui se combatent contre les vices, et qui en nulle
+manière ne se doivent enivrer né couchier avec les femmes. Et s'ils le font
+ainsi comme autres hommes, il advient qu'ils sont dévourés de leurs
+ennemis, c'est des diables; et enchéent, par aventure ès autres vices où
+ils sont pris et dampnés[670] par mauvaise fin.
+
+ Note 670: _Pris et dampnés._ Surpris et condamnés par suite d'une
+ mort subite qui ne leur permet pas de se repentir.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment les Sarrasins furent desconfis et s'enfuirent. Et coment Rollant
+les suivit tout seul pour savoir quelle part ils tournoient. Et puis coment
+il sona son olifant, pour ses compagnons rassembler, qui pour la peur des
+Sarrasins se tapissoient par les bois. Coment il occit le roy Marsile, et
+puis coment il fendi le perron quand il cuida despecier s'espée. Et puis
+coment il sona derechief l'olifant que Charlemaines oït de huit milles._
+
+
+Quant la bataille fu faite et les Sarrasins se fureut retrais ainsi comme à
+deux mille loing, Rollant alloit tout seul parmi le champ pour enquerre
+quel part ils estoient tournés. Ainsi comme il estoit encore loing d'eulx,
+il trouva un Sarrasin, aussi noir comme arrement[671], qui las estoit de
+combatre et s'estoit reposé au bois. Tout vif le prist et le lia fermement
+à quatre hars torses. A tant le lessa et monta une haulte montaigne, pour
+savoir quel part les Sarrasins estoient alés. Lors les choisit auques loing
+de luy[672], et vit qu'ils estoient moult grant multitude. Lors descendit
+de la montaigne et ala après eux parmi la vallée de Roncevaux, par celle
+meisme voie que Charlemaines et ses osts aloient qui jà avoient passé les
+pors; lors sonna son cor d'olifant[673] qu'il portoit par coustume en
+bataille pour aucuns des Crestiens rappeler, et s'aucuns en fussent
+demourés. A la voix du cor vindrent à luy environ cent Crestiens qui par
+les bois estoient muciés. Avecque soy les mena et retourna au Sarrasin que
+il avoit lié à l'arbre.
+
+ Note 671: _Arrement._ Encre.
+
+ Note 672: _Les choisit auques._ Les aperçut quelque peu loin de lui.
+
+ Note 673: _Olifant._ D'éléphant. Le plus souvent on disoit simplement
+ un _olifant_, comme dans le titre de ce chapitre.
+
+Quant il l'eut deslié, il leva Durandal s'espée toute nue sur luy, et le
+menaça qu'il luy coupperoit la teste s'il n'aloit avec luy et s'il ne luy
+monstroit le roy Marsile: car Rollant ne le cognoissoit pas; et s'il
+voulloit ce faire il le laisseroit aler tout vif. Le Sarrasin alla avec luy
+et luy monstra Marsile de loin, entre les compaignies des Sarrasins, à un
+cheval rouge et à un escu rond.
+
+A tant le laissa Rollant aler, si comme il luy avoit promis. Lors se férit
+entre les Sarrasins, luy et tous ceulx qui avec luy estoient hardis et
+encouragiés, de bataille seurs et avironnés de la vertu nostre Seigneur. Un
+Sarrasin choisit qui plus estoit grant que nul des autres; celle part se
+trait et le férit si qu'il le fendit tout dès le chief jusques en la selle,
+et coupa luy et le cheval, si que l'une moitié de luy et du cheval chaï à
+destre et l'autre à senestre.
+
+Et quant les Sarrasins virent si ruiste coup et si merveilleux, ils
+commencièrent à fouir çà et là, et laissièrent Marsile au champ, à petite
+compaignie. Et Rollant et les siens qui en son aide avoit la vertu nostre
+Seigneur se férit entre les Sarrasins plus fier que un lion, et commença à
+étrenchier à destre et à senestre et à craventer, tant qu'il s'approucha du
+roy Marsile, et quant cil le vit venir, il commença à fouir. Mais Rollant
+qui de près le suivoit l'enchaça tant qu'il l'occist entre les autres
+Sarrasins par l'aide de nostre Seigneur.
+
+En celle dernière bataille furent tous ses cent compaignons occis.
+Lui-mesme fu navré de quatre lances et griefment feru de perches et de
+pierres; mais toutes voies eschappa-il de cette bataille par l'aide de
+nostre Seigneur.
+
+Tantost comme Baligant sot la mort de son frère, il s'en fouy de ces
+contrées entre luy et ses Sarrasins. En ce point, estoient parmi le bois
+Baudouin et Thierri, et aucuns autres Crestiens qui se reponoient[674] pour
+la paour des Sarrasins. Et Charlemaines et son ost passoient les pors, qui
+encore rien ne savoient de l'occision qui en Roncevaux avoit esté.
+
+ Note 674: _Reponoient._ Cachoient.
+
+Lors commença Rollant à repairer parmi le champ de la bataille, las et
+travaillé des grans coups qu'il avoit donnés et receus, et angoisseux et
+dolent de la mort de tant de nobles barons qu'il véoit devant luy occis et
+détranchiés. Grant doleur demenoit, et s'en vint en telle manière parmi les
+bois jusqu'au pied de la montaigne de Cisaire, et descendit de son cheval
+de lès un arbre, près d'un grant perron de marbre qui ilec estoit drécié,
+en un moult biau pré, au dessus de la vallée de Roncevaux. Si tenoit encore
+en son poing Durandal s'espée. Durandal si vault autant à dire comme donne
+dur coup, ou fiert durement Sarrasins. L'espée estoit esprouvée, sur toutes
+autres clère et resplandissante et de belle façon, tranchant et afilée si
+fort qu'elle ne povoit fendre né brisier: si fine estoit que avant faulsist
+bras que espée.
+
+Quant il l'eut sachée[675] toute nue et il l'eut grant pièce regardée, il
+la commença à regreter ainsi comme tout en plourant, et dist en telle
+manière:
+
+«O espée très-belle, clère et flamboiant que il ne convint pas fourbir
+ainsi comme autres espées, de belle grandeur et d'avenant largeté, forte et
+belle, ferme sans nulle malmeteure, blanche comme ivoire, par l'enhoudure
+entresseignée de croix, d'or resplandissant, aournée de pommiau de beril,
+sacrée et aournée du saint nom de nostre Seigneur A. et Omega., et
+avironnée de la force nostre Seigneur Jhésu-Crist! Qui usera plus de ta
+bonté? qui t'aura? qui te tendra?
+
+»Cil qui te portera ne sera jà vaincu n'esbahi, né jà paour n'aura de ses
+ennemis, né ne sera surpris, né déceu par fantosme né par illusion; mais
+toujours aura en son aide la divine vertu. Par toy sont Sarrasins vaincus
+et occis; la foy crestienne essauciée; la louenge nostre Seigneur
+montepliée et acquise. O tantes fois ay-je vengié par toi le saint nom
+Jhésu-Crist! O quans milliers des ennemis de la foy j'ai par toi occis!
+quant Sarrasins que juifs et autres destruis! La justice de Dieu est par
+toy soustenue et remplie; les piés et les mains acoustumés à larrecin sont
+par toy du corps esrachiés. Ah! tant de fois comme j'ai par toi occis ou
+Sarrasins ou desloyaux juifs, autant de fois cuidé-je avoir vengié le sanc
+de Jhésu-Crist! O très-benereuse espée, en tranchant et en aguisement
+très-isnelle[676], à laquelle ne fu né ne sera jamais nulle ressemblée!
+Celluy qui te forgea, n'avant n'après ne peut oncques puis faire une telle?
+Qui de toy fu navré ne put oncques puis vivre? J'ai trop grant deuil, sé
+mauvais homme et pereceux t'a après moy. J'ai trop grant dueil sé Sarrasins
+ou autres mescréants te tiennent ou te manient.»
+
+ Note 675: _Sachée._ Tirée.
+
+ Note 676: _Isnelle._ Prompte.
+
+Quant il eut s'espée regretée, il la dreça contre mont et féru trois
+merveilleux coups au perron qui devant luy estoit, si qu'il la cuida
+brisier; pour ce qu'il avoit paour qu'elle ne veinst ès mains des
+Sarrasins.
+
+Que vous compteroit-on plus? le perron fu coupé d'amont jusques aval en
+terre, et l'espée demoura toute saine, sans nulle briseure. Et quant il vit
+qu'il ne la pourroit despécier en nulle manière, si fu trop dolent.
+
+Son cor d'ivoire mist à sa bouche et commença à corner par grant force, si
+que il peust plus savoir s'aucun des Crestiens qui par le bois estoient
+repost, pour la paour des Sarrasins, venissent à luy; ou que ceulx qui jà
+avoient les pors passés venissent à luy et préissent s'espée et son cheval,
+et enchassassent les Sarrasins qui s'enfuyoient. Lors sonna l'olifant par
+si grant vertu qu'il le fendit parmi, pour la force de l'alaine qui issit
+de sa bouche et lui rompirent les nerfs et les vaines du col.
+
+Le son et la voix du cor ala jusqu'aux oreilles Charlemaines par le conduit
+de l'ange qui jà s'estoit logié en une valée qui jusques aujourduy est
+apellée le Vau-Charlemaines. Si estoit loin de Rollant entour huit miles,
+vers Gascoigne. Tantost comme Charlemaines entendit la voix du cor Rollant,
+il voult retourner comme celluy qui entendit par la voix de l'olifant que
+il avoit mestier d'aide; mais le faulx Ganelon, qui la traison avoit faite
+et pourparlée, et bien estoit coupable de la mort Rollant si luy dist:
+«Sire, ne retournez jà en arrière, pour doubte que vous aiez de Rollant;
+car il a de coustume qu'il corne volentiers pour petit de chose. Sachez
+qu'il n'a mestier de vostre aide. Ainsi va orendroit chaçant et cornant
+après aucune sauvage beste parmi ce bois.» O desloyal Trichierre! O le
+conseil Ganelon qui bien doit estre comparé à la traïson de Judas.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 822.
+
+_Coment Rollant fist sa confession à Dieu, et coment il regéhi[677] de son
+cuer les articles de la foy. Et puis coment il pria Dieu por ses
+compaignons qui en celle bataille et autres avaient receu martire. De
+Baudoin son frère et de Tierri qui survindrent à son trespassement; et de
+la grant soif que il eut; et coment il rendit à Dieu son esprit._
+
+ Note 677: _Regehi._ Avoua, reconnut.
+
+
+Après ce que Rollant eut ainsi le cor sonné, et les nerfs et les vaines luy
+furent routes[678] du col, il se coucha sur l'erbe et eut plus grand soif
+que nul ne pourroit penser.
+
+ Note 678: _Routes._ Rompues.
+
+A Baudouin son frère, qui en ce point survint, fist signe qu'il lui
+apportast à boire. Et en grant paine s'en mist du querre[679]; mais il n'en
+pot point trouver. A lui retourna isnelement, et quant il vit qu'il
+commençoit à trère[680], et qu'il estoit jà près de mort, il bénéit l'ame
+de luy, son cor et s'espée prist, et monta sur son cheval et s'enfouit à
+Charlemaines et à son ost; car il avoit paour qu'il ne fust là occis des
+Sarrasins.
+
+ Note 679: _Du querre._ D'en chercher.
+
+ Note 680: _Trère._ Être oppressé.
+
+Tantost comme il s'en partit, Thierri survint là où Rollant moroit; forment
+le commença à plaindre et à regreter et luy dist qu'il garnisist son corps
+et s'ame de confession. Ce jour meisme s'estoit Rollant confessé à un
+prèstre, et avoit receu son Sauveur avant qu'il alast en bataille; que la
+coustume estoit telle que les combateurs se confessoient et recevoient leur
+Créateur, par les mains des prestres et des gens de religion qui en l'ost
+estoient avant qu'ils se combatissent. Si estoit la coustume et belle et
+bonne[681].
+
+ Note 681: Ce passage est précieux, en ce qu'il prouve qu'au temps de
+ la composition du faux Turpin, l'usage de se confesser avant d'aller
+ au combat n'étoit plus établi. Au XIIème siècle, il étoit revenu,
+ comme on peut le voir par les historiens de la bataille de Bouvines,
+ par Villehardoin et par tous les annalistes des croisades. Cela est
+ si vrai que Philippe Monskes, au XIIIème siècle, ce traducteur
+ scrupuleux du texte de Turpin, omet cette réflexion du conteur latin.
+
+Rollant le benoist martir leva les mains et les yeux au ciel, de bon cuer
+fist sa confession, et pria nostre Seigneur en telle manière: «Sire Dieu
+Jhésu-Crist, pour laquelle foi essaucier, je guerpi mon païs et suis venu
+en ceste estrange contrée pour confondre gent sarrasine, et pour qui j'ai
+tantes batailles de mescréans vaincues par ta divine puissance, et pour qui
+j'ai souffert tant coups, tantes plaies, tantes faims, tantes soifs et
+tantes autres angoisses, je te commant m'ame en ceste derrenière heure;
+ainsi, Sire, comme tu daignas naistre de la Vierge, et pour moy souffrir le
+gibet de la croix, et mourir et estre au sépulcre enseveli, et au tiers
+jour résusciter, et au saint jour de l'Ascension monter ès cieulx, et à la
+destre du Père estre assis que ta déité n'avoit oncques laissiée; ainsi
+vueilles-tu m'ame délivrer de perdurable mort. Car je me rens coupable et
+pécheur plus que je ne pourrois dire; mais tu, Sire, qui es débonnaire
+pardonneur de tous pécheurs, et ne hez rien que tu aies fait, qui oublies
+les péchés de ceulx qui à toi repairent, quant ils ont repentance de leurs
+meffais en quelque heure que ce soit, qui espargnas au peuple de Ninive, et
+délivras la femme qui estoit reprise en avoutire, et pardonnas à
+Marie-Magdelène ses péchés, et à saint Père pardonnas son meffait quant il
+ploura; et au larron ouvris la porte de paradis quant il te réclama en la
+croix, ne me vueilles-tu pas béer pardon de mes péchiés? Délaisses-moy tous
+les vices qui en moy sont, et vueilles m'ame saouler et repaistre de
+pardurable repos. Car tu es cil en qui nuls corps ne périssent quant ils
+meurent, ains sont mués en mieux; qui as coustume de délivrer l'ame du
+corps et mettre en meilleur vie, qui dis que tu aimes mieulx la vie du
+pécheur que la mort.
+
+»Je crois du cuer et regehis de bouche que tu veulx m'ame oster de ceste
+mortelle vie transitoire, pource que tu la faces vivre plus béneureusement,
+sans comparaison; après la mort, meilleur sens et meilleur entencion aura;
+et telle différence comme il a entre homme et son ombre, autant aura-elle
+meilleure vie en la célestiale région.»
+
+Lors prist Rollant, le glorieux martir, la pel et la char d'entour ses
+mamelles, à ses propres mains, ainsi comme Thierri qui présent estoit
+raconta puis, et commença à dire à grans larmes et à grans soupirs: «Dieu
+Jhésu-Crist, fils Dieu le Père et de la Vierge Marie, regehis[682] de tous
+mes sens et de toutes mes entrailles, et croi que tu es mon raembeeur[683],
+que règnes et vis sans fin, et que me résusciteras de terre au derrenier
+jour, et que je te verray Dieu, et mon Dieu et mon Sauveur, et en ceste
+moie char.» Et tant comme il disoit ceste parole, il prist par trois fois
+sa pel et sa char à ses mains forment et dist ces meismes paroles par trois
+fois.
+
+ Note 682: _Regehis._ Je regehis, je reconnois.
+
+ Note 683: _Raembeeur._ Rédempteur.
+
+Après mist ses deux mains sur ses yeux et dist ainsi par trois fois: «Et
+ces miens yeux te verront.» Après ces parolles il ouvrit les yeux et
+commença à regarder au ciel et garnist son pis et tous ses membres du signe
+de la croix et dist: «Toutes terriennes choses me sont en vileté. Car voy
+maintenant, par le don de nostre Seigneur, ce que yeux ne virent oncques,
+n'oreilles n'oïrent; et ce que cuer d'omme ne peut penser que nostre
+Seigneur appareille à ceulx qu'il aime.» A la parfin leva les yeux contre
+mont vers le ciel, et pria pour les ames de ses compaignons qui on la
+bataille avoient esté occis; et dist ainsi: «Sire Dieu, ta pitié et
+miséricorde sont esméues sur tes féaux, qui pour toy sont occis en ceste
+bataille, qui de lointaines terres sont venus çà en estranges contrées,
+pour combatte contre les gens mescréants; qui pour ton saint nom, pour ta
+foy déclairer, et vengier ton précieux sang gisent mors ci en droit par les
+mains des Sarrasins. Mais tu, biau Sire, leur vueilles leurs péchiés
+pardonner et les ames délivrer des paines d'enfer. Envoie, nostre Seigneur,
+trois anges et trois archanges qui défendent leurs ames des régions de
+ténèbres et les conduient au célestial règne, si qu'ils puissent régner
+avec toy en la compaignie des glorieux martirs, qui vis et règnes sans fin
+avec le Père et le Saint-Esprit par tout les siècles des siècles. _Amen_.»
+
+En la fin de celle glorieuse confession, se partit Thierri de Rollant, et
+la benoite ame se partit du corps après ceste prière. Si remportèrent les
+anges en pardurable repos où elle est en joie sans fin, pour la dignité de
+ses mérites, en la compagnie des glorieux martirs[684].
+
+ Note 684: Dans les chansons de geste de Roncevaux, les derniers
+ instants de Roland sont moins exclusivement pieux et bien plus
+ touchants pour nous. J'en ai donné une leçon dans la préface de
+ _Berte aus grans piés;_ on peut la comparer au précieux texte que
+ vient d'en publier M. Francisque Michel, et que j'ai déjà cité plus
+ haut:
+
+ Li quens Rollans se jut desus un pin
+ Envers Espaigne an ad turnet son vis:
+ De plusurs choses à remembrer li prist,
+ De tantes terres come li bers cunquist,
+ De dulce France, des homes de son lin,
+ De Carlemaigne, son seigneur qui l'nurrit,
+ Ne peut muer n'en plurt et n'en suspirt,
+ Mais lui méisme ne volt metre en obli,
+ Claimet sa culpe si pria Dieu merci, etc.
+
+ Voilà de la poésie, de l'épopée chrétienne; tandis que le texte de
+ Turpin n'est qu'un rabâchage monacal de ce que tout le monde
+ connoissoit déjà parfaitement sans lui.
+
+[685]Pour la mort de tel prince déust bien faire toute crestienté grant
+dueil et lamentation. Car comme il fu noble de lignage comme celuy qui
+estoit de royal ligne, plus fu noble en fais et en prouesce de corps que
+nul qui en son temps né puis vesquist, ne déust oncques à luy estre
+comparé. Plain estoit de vertus et de bonnes meurs, pui et fontaine de
+créance, pillier et soustenance de sainte Eglyse, confort de peuple par ses
+dignes parolles, médicine contre les plaies et les griefs, du païs
+défendeur et espérance du clergié, tuteur des veuves et des orphelins, pain
+et récréation des besoingneus, large aux povres, fols large aux hostels,
+pour ce espandit tousjours et sema ses richesses ès églyses et ès mains des
+souffreteux.
+
+ Note 685: Le paragraphe suivant est la traduction d'une pièce de vers
+ qui manque dans plusieurs exemplaires latins et qui porte souvent le
+ titre d'_Epitaphium comitis Rotolandi_.
+
+Tant parfu sages en toutes choses et meismement en la doctrine de la foy et
+de la créance, que son cuer estoit aussi comme une aumaire pleine de
+livres[686]. Tous ceulx qui à luy venoient pour conseiller povoient aussi
+en luy puiser comme en une grant fontaine; sages estoit et de très-grant
+sens et conseil, débonnaire de cuer, et franc et doulx en parolles; tant
+avoit en luy de tous biens que toutes manières d'onneurs et de graces se
+traveilloient en sa louenge[687].
+
+ Note 686: _Dogmata corde tenens, plenus velut archet libellis._ Le
+ texte donné par M. Ciampi et par M. de Reiffenberg porte à tort
+ _libellus_. La leçon du Msc. de N. D. est préférable.
+
+ Note 687: Notre traducteur n'a pas rendu les deux derniers vers de
+ l'épitaphe:
+
+ _Pro tantis meritis hunc ad coelestia vectum
+ Non premit urna rogi, sed tenet auta Dei._
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De l'avision l'arcevesque Turpin; coment il fu certain de la mort Rollant
+et de la mort le roy Marsille. Et puis de Baudoin, coment il aporta vraies
+nouvelles, et raconta la manière de la mort et de la confession Rollant. Et
+puis coment Charlemaines et tout son ost retourna en Roncevaux; et du dueil
+Charlemaines, et des regrets qu'il fist de Rollant._
+
+
+Que vous raconteroit-on plus? en ce point que la sainte ame glorieuse du
+glorieux martir le conte Rollant se départit du corps, je, Turpin,
+arcevesque de Reims, estois avec l'empereur en un lieu qui est nommé le Val
+Charlemaines, et en celluy jour meismes qui fu en la seconde kalende de
+juillet avois-je célébré le sacrement de l'autel. Lors fus soudainement
+ravis en esprit[688], et estois en tel point comme cil qui ne dort né ne
+veille. Si ouy grand voix de compaignes qui se aloient à mont, chantant
+vers le ciel; si me merveillay moult que ce povoit estre. Ainsi comme ils
+s'en aloient à mont, chantant en telle manière, je tournai ma face par
+devers moy, si vis une tourbe aussi comme de chiens tous noirs, si sembloit
+bien qu'ils vénissent de praer, ou de tollir, ou de rapiner. Par devant moy
+trespassèrent à tout leur proie, urlant et braiant, et criant, et disant;
+et je leur demanday que ils portoient, et ils me respondirent à briefs
+mots, isnelement: «Nous portons,» distrent-ils, «Marsille et ses
+compaignons en enfer, et Michel porte vostre buisineur[689] et plusieurs
+autres lassus aux cieulx.» Rollant appelloient buisineur, pour ce qu'il eut
+tousjours acoustumé à porter son olifant en bataille.
+
+ Note 688: Dans la vieille _chanson de geste_, c'est Charlemagne qui,
+ dans un songe, croit voir l'annonce de la mort de Roland.
+
+ Note 689: _Buisineur._ «Buccinator,» corneur.
+
+Quant je eus la messe chantée et je me fus désarmé des armes nostre
+Seigneur Jhésu-Crist, je vins au roy et luy dis: «Roy, saches-tu
+certainement que Rollant ton nepveu est trespassé de cette mortelle vie, et
+que saint Michel, l'ange nostre Seigneur, emporte l'ame de luy et de mains
+autres Crestiens qui receu ont martire avec luy, en paradis, en pardurable
+repos. Mais je ne say mie le lieu où il est mort, et les déables d'enfer
+emportent l'ame de Marsille et de mains autres Sarrasins en enfer le
+puant.»
+
+Tandis comme je disoie ces porolles à Charlemaines, Baudouin vint sur le
+cheval Rollant, esperonant de grant ravine[690], plourant et doulousant, et
+grant due il demenant, qui raconta tout maintenant au roy Charlemaines et à
+tous ceulx qui entour luy estoient tout ainsi comme les choses estoient
+alées, et coment il avoit laissié Rollant sur la montaigne, de lès le
+perron, où il trajoit à la mort, et toute la manière de sa confession et de
+ses plains et de ses regretemens. Lors commencièrent tous à crier et à
+plourer parmi l'ost, et très-grand dueil à démener et à retourner arrière
+en la voie de Roncevaux.
+
+ Note 690: _Ravine._ «Force.»
+
+Charles trouva tout premièrement Rollant son nepveu, le très-puissant
+prince et très-vaillant tant comme il fu en vie et en plaine santé, et le
+trouva tout mort enversé. En vers[691] gisoit, les mains croisiées sur son
+pis, ainsi comme il avoit réclamé notre Seigneur Jhésu-Crist et batu sa
+coulpe. Le roy se laissa chéoir sur luy, et commença à plourer et à gémir,
+et à soupirer et à faire dueil trop merveilleux et si très-grant que nul ne
+le pourroit penser. Tant avoit grant douleur et grant angoisse au cuer,
+qu'il ne povoit mot sonner né parler. Dieu! qui le véist son très-grant
+dueil demener et faire, com grant pitié il péust avoir au cuer! Ses poings
+destordoit et féroit ensemble, la face derompoit, et agratinoit aux ongles
+sa barbe, et ses cheveux sachoit à poingnées, et quant il put parler si
+cria à haulte voix:
+
+«O Rollant! beau doulx nepveu, destre bras de mon corps, honneur de France,
+espée de justice haulte, roide sans ploier, haubert fort et entier, heaume
+de salut, par prouesce comparé à Judas Machabée, semblable à Sanson le
+fort, à Saül et à Jonathas comparé par fortune de mort, en bataille
+chevalier très-preux et très-sage, courtois et amiable, chevalereux sur
+tous autres chevaliers, le fort des forts, le preux des preux, lignié des
+roys, destruiseur de gent sarrasine et de gent mescréande, défendeur des
+Crestiens, mur de clergie, baston d'orphelins et de veuves, viande et
+récréation des povres, releveur d'églyses, langue sans mensonge, sage et
+discret en tous jugemens, duc et conduiseur des osts et des batailles, le
+bon des bons, esleu sur tous autres pillier et soutenance de toute
+crestienté, pourquoi t'amené-je en ce païs et en ces estranges contrées?
+Pourquoi vis-je plus sans toy, et pourquoi ne muiré-je avecques toi?
+Pourquoi me laisses-tu triste et dolent, et courroucié et fresle en ceste
+mortelle vie? Hélas! que pourroi-je faire? Que pourroi-je dire? Que
+pourroi-je devenir? Biau très-doux nepveu, l'ame de toy soit avec les
+confesseurs, avec les vierges sans fin, et s'esjoïsse en la compaignie des
+martirs, en la gloire de nostre Seigneur Jhésu-Crist. Tous les jours de ma
+vie me convient mais plourer, plaindre, gémir et souspirer sur toy, comme
+David fist jadis sur Absalon son fils, et sur Saül Jonathas. Jamais jour de
+ma vie n'aurai joie, né resconforté ne serai; de plourer ne cesserai.» Par
+telles parolles et par semblables plaingnit et regreta Charlemaines son
+nepveu, tant comme il vesquit puis[692].
+
+ Note 691: _En vers._ «Sur le dos.» D'où notre _à l'envers_.
+
+ Note 692: Les regrets de Charlemagne, d'abord assez semblables à
+ ceux-ci, finissent d'une manière bien plus touchante dans la vieille
+ chanson de geste, texte de M. Francisque Michel:
+
+ «Ami Rollans, jo m'en irai en France;
+ Com jo serai à Loun en ma chambre,
+ De plusurs regnes vendront li home estrange;
+ Demanderont: U est li quens _Cataignes?_ (capitaine)
+ Jo lur dirai qu'il est morz en Espaigne.
+ A grant dulur tendrai puis mun realme
+ Jamais n'ert jur que ne plur né n'en pleigne.
+ (Couplet 205.)
+
+
+V.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment Charlemaines fist logier son ost, et se reposèrent celle nuit
+meisme là où le corps Rollant gisoit; et coment chascun trova son ami mort
+ou navré. Coment Olivier fu trové, et coment Charlemaines enchauça les
+Sarrasins et les occist; et coment Ganelon fu détrait à chevaus pour la
+traïson; et puis coment chascun emportoit son ami, les uns mors et les
+autres navrés._
+
+
+Quant Charlemaines eut ainsi regreté Rollant, son très-chier nepveu, et il
+eut cessé à plourer, il reprist son cuer, si commanda isnelement et sans
+aloigne[693], à tendre trefs, aucubes et paveillons en ce lieu mesme où
+Rollant gisoit mort. Là se reposa l'ost, celle nuit, dolent et desconforté
+de leurs amis qui gisoient mors parmi les champs; le corps de Rollant fist
+ouvrir Charlemaines, le desconforté, et puis laver et nétoier, puis
+embaumer de basme et de mirre. Les obsèques et le service de mors fist
+chanter aux menistres de sainte Églyse, aux arcevesques, aux évesques, aux
+abbés et aux moines, à très-grant luminaire. Toute celle nuit mena l'ost
+dueil et plours très-grans et très-merveilleux, et ce n'estoit pas de
+merveille, de tantes nobles personnes qui là gisoient mors. Grant luminaire
+et grant feu firent, parmi les bois, à mont et à aval, çà et là, jusques à
+tant qu'ils virent le jour apparoir. Au matin s'armèrent tous communément,
+petits et grans, viels et jeunes, et forts et foibles, et murent et
+vindrent isnelement en la valée de Roncevaux, au lieu où la bataille avoit
+esté le jour de devant, et où les barons gisoient mors et enversés, et les
+autres chevaliers qui à la bataille n'avoient pas esté: là trouvèrent mort
+Rollant. Là, trouva son ami chascun, dont les plusieurs estoient mors et
+les autres non; mais ils estoient navrés à mort. Le très-vaillant Olivier,
+le très-preux, trouvèrent mort, tout en vers, estandu ainsi comme en croix,
+lié de quatre fors hares à quatre pieux fichiés en terre, et escorchié de
+couteaulx agus, du col jusques aux ongles des piés et des mains. En
+plusieurs lieux estoit trespercié de saiètes et de javelots et d'épées, et
+froissié de coups et de bastons.
+
+ Note 693: _Aloigne._ Retard.
+
+Lors commença le pleur et le cri merveilleux et horrible par toute la
+valée; si très-merveilleux et si grant que les montaignes en résonnoient,
+les valées et les bois de toutes pars. Chascun regretoit son fils ou son
+frère, ou son cousin ou son ami. Et ce n'estoit pas de merveille sé le
+pleur et le cri y es toit très-grant pour tantes nobles personnes qui là
+gisoient mors et enversés. Lors jura le roy, par le roy tout puissant,
+qu'il ne cesseroit de courre jusques à tant qu'il trouveroit ses ennemis,
+et non fist-il[694]; car tout maintenant, commanda que l'enchacement feust
+commencié tost et hastivement. Là fist nostre Seigneur apperts miracles
+pour luy, très-grans et très-merveilleux: car le soleil se tint en sa lueur
+par l'espace de trois jours. Tant les chaça nostre empereur et sa gent,
+qu'ils les trouvèrent de lès la cité de Sarragoce, les uns gisans, les
+autres manans, sur le fleuve d'Esbra. Tant se combatirent et tant en
+abatirent les nostres, que trente mille en y eut par nombre occis et mors,
+et les plusieurs saillirent par paour de mort du fleuve, et se noièrent;
+environ dix mille en y eut de noiés, si comme aucuns livres disent cy
+endroit[695].
+
+ Note 694: _Et non fist-il._ Et ne cessa-t-il pas.
+
+ Note 695: _Aucuns livres._ Lesquels? Ici notre chroniqueur de
+ Saint-Denis renchérit sur Turpin, qui parle seulement de quatre mille
+ hommes tués, et qui se tait des noyés.
+
+Quant la bataille fu defénie et les païens occis et noiés au fleuve, les
+nostres se retrairent, et retournèrent à leurs amis qui gisoient mors en
+Roncevaux. Les mors et les navrés furent isnelement portés là où le corps
+de Rollant gisoit.
+
+Lors fist l'empereur enquerre se c'estoit voir que Ganelon eust Rollant et
+les autres barons de France et d'Angleterre trahis et vendus au roy
+Marsille, si comme chascun disoit communément parmi l'ost. Pris fu
+isnelement, et tost retenu et emprisonné comme souspeçonneux de si grand
+traïson comme l'on disoit. Lors quant Pinabaux de Sorente entendit la
+nouvelle que Ganelon son oncle estoit pris pour cause de traïson des
+François qui mors estoient, il se trait avant pour luy deffendre comme son
+oncle. Tantost comme Thierry l'Ardennois, qui escuier avoit esté Rollant,
+le vit qui sa voit moult bien toute la convine comme celuy qui avoit esté
+en la bataille dès le commencement jusques au deffinement, et présent à la
+mort Rollant son maistre, si tendit son gage contre luy, et dist ainsi que
+la traïson avoit-il faitte et pourparlée, et qu'il lui feroit regehir de
+bouche et recognoistre, et qu'il en avoit eu trente somiers chargiés d'or
+et d'argent et d'autres richesses.
+
+Tout maintenant s'alèrent armer et montèrent aux chevaux, sans nul respect,
+et furent ensemble mis devant tous. Lors brochièrent des espérons l'un
+contre l'autre, et férirent et chapelèrent tant comme ils peurent l'un sur
+l'autre. Mais tout maintenant fu Pinabaux occis et mort sans nul retour.
+Lors fu la traïson du félon Ganelon découverte et congneue tout
+appertement; et tout maintenant qu'il eut congneue la traïson, sans plus
+faire d'aloigne, l'empereur fist quérir quatre des plus forts roncins de
+tout l'ost, et le fist lier tost et apertement par piés et par mains. Tant
+fu trait et sachié çà et là, qu'il fu despécié tout par membres.
+
+Telle fu la vengeance des barons qui furent mors par traïson, telle fin eut
+le déloyal par qui tant de preux hommes furent occis, dont France se dolut
+après moult longuement, et Charlemaines s'en dolut tous les jours de sa
+vie.
+
+Lors prindrent les François les corps de leurs amis, de leurs fils, de
+leurs frères, de leurs cousins, et les atournèrent au mieulx qu'ils peurent
+pour porter avec eulx. Moult fust le cuer dur et fort qui ne plourast s'il
+véist coment ils les atournoient: ils les fendoient parmi les ventres, et
+jettoient hors les entrailles d'eulx, et les embasmoient de basme et de
+mirre qui avoir le pouvoit, et ceulx qui avoir ne le pouvoient si les
+atournoient de sel et les saloient. Los uns les troussoient sur leurs cous,
+les autres les portoient entre leurs bras, les autres sur mules, et les
+autres sur chevaux; elles autres faisoient bières de fust et les couchoient
+dedens, et les autres portoient les navrés, qui n'estoient encore mie mors,
+sur eschieles, à leurs couls; les autres les enterroient là meisme; les
+autres les portoient, les uns jusques à tant qu'ils fleroient[696], et puis
+les enterroient, et les autres portoient leurs amis jusques en France ou
+jusques à leurs propres lieux. En telle manière les démenèrent, comme vous
+avez oï; grant pitié et grant pleur y avoit, mais dueil à démener riens ne
+vault, car ne le povoient recouvrer.
+
+ Note 696: Répandoient de l'odeur.
+
+En ce temps estoient deux grans cimetères; l'un estoit en Alle, en un lieu
+qui a nom Aleschamp; et l'autre estoit à Bordeaux sur Gironde[697]. Ces
+deux cimetères avoient sacré sept évesques sains hommes: saint Maxime
+d'Osque[698]; saint Trophime, évesque d'Alle; saint Pons, évesque de
+Narbonne; saint Saturnin, évesque de Thoulouse; saint Fourcis, évesque de
+Pierregort; saint Marceau, évesque de Liége; saint Eutrope, évesque de
+Xaintes. En ces deux cimetères que je vous ay nommés, que ces sains hommes
+benéirent et sacrèrent à leur vivant, furent enterrés les François les plus
+grans, et la plus grant partie de ceux qui furent occis en Roncevaux, et
+ceux évesques qui moururent sans glaive en la montaigne de Garganc, dont
+l'istoire a là-dessus parlé.
+
+ Note 697: Le pseudonyme Turpin s'empare ici de la tradition en vogue
+ de son temps et qui se rapportoit d'une part au fameux _Eliscampi_,
+ _Aleschans_ ou _Champs-Elysées_ d'Arles, de l'autre au cimetière de
+ Saint-Seurin de Bordeaux. _Aleschans_ étoit consacré par les
+ _chansons de geste_ de la famille d'Aimery de Narbonne; c'est là que
+ Vivien avoit été enterré, que Guillaume avoit vu ses compagnons les
+ plus braves tomber sous le fer des Sarrasins. Mais la première source
+ des légendes sur _Aleschans_ étoit sans doute la multitude de tombes
+ romaines et de monuments antiques dont la plaine étoit jonchée. On
+ aura voulu naturellement faire l'histoire de ces tombes, et les lier
+ à celle des héros les plus chers aux souvenirs nationaux.
+
+ Pour _Saint-Seurin_ y c'est dans les chansons de geste _des
+ Lorrains_, lesquelles je m'obstine à regarder comme antérieures à
+ celles de Roncevaux même, qu'il faut chercher la source de sa
+ primitive célébrité. C'est là qu'avoient été inhumés tous les chefs
+ des deux illustres familles de Fromont de Lens, et de Hervis de Metz;
+ mais ni dans les chansons de geste des enfants d'Aimery, ni dans
+ celles des enfants d'Hervis, on ne voit d'allusions aux tombes des
+ héros de Roncevaux dans Aleschans et dans Saint-Seurin. Preuve
+ décisive que ces chansons étoient antérieures au pseudonyme Turpin,
+ c'est-à-dire à la fin du XIème siècle. En effet, à peine divulgué, le
+ texte de Turpin fut considéré comme un article de foi et prit sa
+ place au milieu des croyances les plus profondément enracinées. Un
+ trouvère n'auroit donc jamais osé célébrer, après lui, les mêmes
+ localités, sans faire concorder exactement le récit de la légende et
+ celui de son poëme.
+
+ Note 698: _Osque._ _Huesca._
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment le corps de Rollant fu porté en la cité de Blayes, et enterré en
+l'église de Saint-Romain; et coment Charlemaines renta l'églyse. Et puis de
+divers lieus où Olivier et les autres barons furent portés; et puis des
+aumosnes que Charlemaines fist pour les morts; et coment Turpin demora à
+Vianne._
+
+
+Le corps de Rollant fist Charlemaines porter en la cité de Blayes, dont il
+estoit sire et duc, sur deux mules, en bière dorée couverte de riches
+pailes de soie, en l'églyse qu'il avoit fondée fut posé, et mis dedens[699]
+chanoines ruillés. Là le fist-on ensépulturer moult richement et moult
+honnourablement, si comme à tel prince afféroit qui de si grant renommée et
+de si hault estoit que tous ceux qui oioient parler de luy, et à qui il
+avoit guerre, le creignoient. S'espée Durandal fist pendre au chief, et aux
+piés son olifant, en l'onneur de nostre Seigneur Jhésu-Crist, le Père, le
+Fils et le Saint-Esprit, et en l'honneur de sa très-haulte renommée et
+prouesse; mais l'oliphant fu puis porté à Bourdeaux sur Gironde, en
+l'églyse saint Severin[700]. Beneurée est la très-noble cité de Blayes, qui
+est aournée de si grant hoste de cui aide elle est garnie, de cui prouesce
+elle est esjoïe. A Belin[701] fu enterré le très-noble Olivier, qui seul fu
+comparé par prouesce à Rollant, et estoit son compaignon juré en armes et
+fiance; le roy Ogier de Danemarche; Gondebœuf, roy de Frise; Aratans, le
+roy de Bretaigne, et Garin, duc de Lorraine, et mains autres barons: tous
+ceulx furent enterrés à Belin, qui de tant et de si nobles princes est
+honnouré.
+
+ Note 699: _Et mis dedens_, et furent mis.--_Ruillés._ Réguliers.
+
+ Note 700: La plupart des leçons latines portent:
+
+ «Sed et tubam postea aliam in beati Severini basilicam apud
+ Burdegalam condignè transtulit.» L'excellent manuscrit de N.D.,
+ n° 133, porte: «Sed _alius_ posteà tubam in B. Severini basilicam
+ apud Burdigalam _indignè_ transtulit.» Et la chronique du temps
+ de Philippe-le-Bel, renfermée dans le Msc. 8396, dit: «Mès le cor en
+ fist puis porter, ne sai quel sire, en la chapèle S. Severin à
+ Bordeaux.»
+
+ Philippe Mouskes de son côté nous dit que Durandal fut ensuite remise
+ entre les mains de Charlemagne:
+
+ Mais par tant qu'ele estoit si bonne
+ L'en ostèrent puis li Kanonne
+ Si l'envoièrent Carlemaine
+ Qui grant joie et grant dol en maine.
+ (Vers 9024.)
+
+ Note 701: _Belin._ Lieu dont les chansons des _Lorrains_ avoient
+ précèdemment fondé la célébrité. Voyez _Garin le Loherain_.
+
+A Bourdeaux au cimetère Saint-Severin refurent enterrés ces nobles barons:
+Gaiffier, duc de Bourdeaux et d'Acquitaine; Gelin et Gelier, Regnault
+d'Aubespine, Gaultier de Termes, et Guelin, et Bègue, et bien d'autres
+personnes. Hoël, comte de Nantes, en fu porté pour mettre en terre et en
+sépulture à Nantes en Bretaigne la cité, avec mains autres barons.
+
+Quant tous ces nobles barons furent ainsi ensépulturés comme vous avez oï
+en divers lieux, Charlemaines fist donner aux povres robes et à mengier, et
+départit pour l'amour de nostre Seigneur Jhésu-Chrit, le Père, le Fils et
+le Saint-Esprit, douze mille onces d'argent et autant de besans d'or, à
+l'exemple de Judas Macbabée. Et toute la terre qui est à six milles de la
+cité de Blayes, et la cité meisme, donna à saint Romain, et toutes les
+appartenances de la ville, en l'honneur de Dieu et de son cher nepveu
+Rollant, et pour tous ceulx qui avec luy avoient receu mort. Le lieu et les
+personnes franchit; car il ne voult qu'ils féussent subgiés à nulle humaine
+personne, et les lia par serrement, eulx et ceulx qui après eulx
+vendroient, qu'ils revestiroient et paistroient trente povres, chascun an,
+au jour de l'aniversaire de son chier nepveu Rollant, pour l'ame de luy et
+de tous ceulx qui furent occis en Roncevaux; et feroient chanter autant de
+vigilles et de messes; et ainsi firent le serement, et promistrent à tenir
+comme il voult deviser.
+
+Après cest establissement, je Turpin et l'empereur, et une partie de nostre
+ost, nous despartismes de la cité de Blayes, et nous en alasmes par
+Gascongne, par la cité de Thoulouse, droit en Alle-le-Blanc. Là trouvasmes
+l'ost des Bourgoignons, qui s'estoient despartis de nous dès Roncevaux, et
+estoient là venus à tous leurs mors navrés, parmi Molaine[702] et
+Thoulouse. Si les emportoient en charettes et en litières, et aucuns sur
+mules et sur chevaux, pour enterrer au cimetère d'Aleschans, dont nous
+avons là meisme dessus parlé.
+
+ Note 702: _Molaine._ Aujourd'hui _Mauléon_.
+
+En celluy cimetère furent enterrés, par nos mains, ces nobles barons:
+Estouz de Langres, Salmon et Sanse, le duc de Bourgoigne, Hernault de
+Beaulende, Auberri le Bourgoignon, Guimart et Estormis, Attes et Thierri,
+Yvorin et Yvoire, Bérengier, et Berart de Nubles, et Naimes le duc de
+Bavière, et dix mille autres personnes. Mais Constentin, le prévost de
+Rome, et avec luy mains autres barons romains et puillois furent portés par
+mer en la cité de Rome, et noblement ensépulturés.
+
+Pour les ames de tous ceulx qui là furent enterrés fist Charlemaines donner
+aux povres, en la cité d'Alle, douze mille onces d'argent et autant de
+besans d'or, à l'exemple de Judas Machabée, ainsi comme il eut fait en la
+cité de Blayes.
+
+Et après ces choses, nous nous en alâmes tous ensemble en la cité de
+Vianne, et je Turpin demorai en la cité, moult travaillé et moult affoibli
+des grans travaux et des coups et des plaies que j'avois souffers en
+Espaigne; et Charlemaines s'en ala droit à Paris à tout son ost, qui moult
+restoit jà afoibloié pour les travaux, et plus encore pour le dueil de
+Rollaut son nepveu, et d'Olivier le preux et des autres barons.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 800.
+
+_Coment Charlemaines retourna en France, et fist concile de prélas et
+parlement des barons; et coment il rendi graces au benéoit martir saint
+Denis, et li donna et lessa en gage toute France en la présence des barons;
+et puis coment il s'en ala à Ais-la-Chapelle. Et puis de la vision Turpin
+de la mort Charlemaines._
+
+
+Quant Charlemaines fu retourné en France, il vint à Saint-Denis. Là fist
+assembler conseil des prélas et des barons; à Dieu et monseigneur saint
+Denis rendit graces et, merci de ce qu'il luy avoit donné force et pouvoir
+de vaincre et confondre la gent sarrasine. Là fist un tel establissement,
+qu'il donna toute France à l'Églyse en l'honneur des martirs; ainsi comme
+saint Pol l'apostre et saint Clément luy avoient jadis livré[703] pour
+convertira la foy crestienne; et voult et ordonna que tous les rois de
+France et tous les prélas présens et à venir fussent obéissans à nostre
+Seigneur et au pasteur de l'Églyse, et que nul roy ne peust estre couronné
+sans son assentement et sans son conseil, né évesque ordonné en court de
+Rome né dampnés ne receus sans sa volenté et sans son assentement.
+
+ Note 703: _Luy avoient_, avoient livré la France à Saint-Denis. En
+ effet, les deux donations ont la même authenticité.--_Toute France à
+ l'Églyse._ Toute l'Ile-de-France à l'églyse de Saint-Denis.
+
+A la parfin, après plusieurs dons et plusieurs privilèges qu'il donna à
+l'Églyse, establit-il et commanda que chascune personne chief d'ostel de
+toute France rendist chascun an en l'églyse quatre deniers, non pas par
+servitude, mais par franchise, et que tous ceulx qui cerfs estoient[704]
+devant fussent franchis. Par tant, si ne doit-on pas cuider que ce soit
+servage, ains est droit establissement de franchise. Car ainsi fist
+Alexandre-le-Grant quant il eut conquis tout Orient, que tous ceulx qui luy
+rendoient quatre deniers feussent quittes de toute autre coustume. Dont les
+roys de France paient chascun an quatre besans d'or et dessus leurs chiefs
+les offrent aux martirs, en recognoissance qu'ils tiennent de Dieu et de
+luy tout le royaume de France; ce qu'ils ne féissent en nulle manière sé ce
+feust en nom de servage[705]. Après prist le roy sa couronne et la mist sur
+l'autel. La couronne de France livra en garde de Dieu et de saint Denis, et
+se démist de toutes honeurs terriennes.
+
+ Note 704: Il falloit ajouter avec le texte latin: _Et qui donneroient
+ librement ces deniers_, «qui hos nummos libenter darent.»
+
+ Note 705: Voici un exemple bien coupable de _fraude pieuse_ que je
+ suis obligé de signaler.
+
+ 1° Tout ce qui suit la mention de l'affranchissement des serfs qui
+ donneroient à Saint-Denis quatre pièces d'argent (quatuor nummos), ne
+ se trouve dans aucun exemplaire de la chronique latine de Turpin;
+ c'est une addition, une invention du traducteur de Saint-Denis, et
+ l'on n'en voit pas de traces dans la _Chronique des rois de
+ France_, rédigée sous Phillppe-le Bel, mais non pas dans l'abbaye
+ méme de Saint-Denis.
+
+ 2° Tout ce qui regarde l'église de Saint-Denis et les privilèges
+ exorbitants que Charlemagne lui auroit prodigués, est une
+ interpolation criminelle, faite dans le XIIIe siècle, au texte déjà
+ bien criminel du faux Turpin. Il semble, car on ne peut être ici trop
+ sévère, que les moines de _Saint-Denis_ aient voulu partager avec
+ Saint-Jacques-de-Compostelle les bénéfices de la fraude dont
+ s'étoient rendus coupables les rédacteurs du faux Turpin, et qu'ils
+ n'en aient admis le contenu que sous la condition d'y faire quelques
+ suppressions et surtout quelques additions à leur profit.
+ Auroient-ils donc fait ouvertement trafic du mensonge? je ne le pense
+ pas. Quand la _Chronique de Turpin_ fut admise au milieu des
+ chroniques nationales, il y avoit déjà long-temps que l'opinion
+ publique la regardoit comme authentique; mais possesseurs des textes
+ les plus respectés de toutes nos annales, il fut facile aux moines de
+ Saint-Denis de faire à celle de Turpin quelques additions dont
+ personne n'eut la pensée de discuter l'authenticité.
+
+ Cependant un manuscrit nous est resté, le plus ancien, le plus exact
+ de tous ceux qui renferment le psoudo-Turpin; on voit que je veux
+ parler du n° 133 de Notre-Dame, copié vers la fin du XIIème siècle,
+ alors que les moines de Saint-Denis n'avoient encore aucune autorité
+ sur l'histoire nationale; il ne contient pas le fameux passage, et
+ son silence est ici la condamnation patente de la fraude du
+ traducteur de Saint-Denis. Voici donc le texte qu'il nous offre:
+
+ «Rex debilitatus, cum suis exercitibus parisiacam rediit urbem.
+ Deindè, veniens ad ecclesiam beati Dionysii, eumdem locum honoravit
+ et obsecrationibus et oblationibus. Qui cùm aliquantis diebus ibi
+ moram fecisset, tandem apud Aquisgrani versus Leodium pervenit, etc.»
+
+ On voit qu'ici il n'y a plus que des prières et des offrandes, au
+ lieu d'un concile, d'un don de toute la France, d'une suprématie
+ effrontée accordée à Saint-Denis dans toutes les questions d'ordre
+ politique et religieux. Il est d'autant plus important de relever
+ cette fraude audacieuse, entée sur celle des moines de Saint-Jacques
+ de Compostelle, que si l'on ne prouve cette interpollation dans le
+ texte primitif du faux Turpin, il sera impossible d'admettre qu'un
+ moine espagnol en ait été l'auteur.
+
+ Au reste, l'interpolation fut adroitement faite. Ses auteurs avoient
+ eu soin d'y rappeler les intérêts de l'église Saint-Jacques, et d'y
+ flatter l'orgueil national. Mais le chroniqueur de Saint-Denis a omis
+ cette sorte de confirmation, qu'il jugooit sans doute inutile de son
+ temps. La voici telle qu'elle est traduite dans le vieux manuscrit
+ 7871:
+
+ «Et tous les sers qui ces deniers donroient, il les franchi. Dont
+ ala-il devant le cors mon seignor S. Denise si li requist que li
+ priast à Deu que tuit cil qui volontiers donnoient ces deniers et cil
+ qui lor terres avoient lessiées por amor Deu et qui estoient alé en
+ Espaigne eussent joie permenable.... La nuit que li rois et fete
+ ceste prière, saint Denis li aparut en dormant, si l'esveilla et si
+ li dist: Rois, saches que j'ai requis à Notre-Seigncur que tuit cil
+ qui alèrent o toi en Espaigne que il ont pardon de lor pechiés, et
+ cil qui volontiers et de boen cuer donent les deniers por édifier
+ m'église, il auront pardon des lor plus grans meffez. La matinée
+ conta li rois ce qu'il avoit oï, si donerent tuit par costume les
+ deniers de boen cuer, et cil qui les donoit volontiers estoit apellés
+ li frans de Saint-Denis. Dont vint la coustume que celle terre qui
+ devant fut apellée _Galle_ fut donc nommée _France;_ c'est à dire
+ quelle fut franche de tot servage d'autre gent. Et pour ce, doivent
+ les gens de France estre seignor et anoré de sor totes autres gens.»
+
+Congué prist aux glorieux martirs et au royaume de France; à
+Ais-la-Chapelle s'en ala et là parfist le remenant de sa vie. Puis tous les
+jours tant comme il vesquit plaignit et regreta son chier nepveu Rollant,
+et Olivier, et les autres barons qui mors furent en Roncevaux. Puis qu'il
+se départit d'Espaigne, et meismement puis la mort de Rollant ne put avoir
+santé. Tousjours puis tant comme il vesquit donna aux povres doze mille
+onces d'argent et autant de besans d'or, et robes et viandes, pour les ames
+de Rollant et d'Olivier et des autres barons, en la sixième kalende de
+juin. Et faisoit lire autant de Pseaultier et chanter autant de messes au
+tel jour comme ils receurent martire. Avant qu'il se départist de moy en la
+cité de Vianne, me promist, sé il mouroit avant de moy, il le me feroit
+assavoir par certain message; et je luy promis aussi que sé je mourroie
+avant de luy, que je luy feroie vraiernent assavoir.
+
+Un jour advint en la cité de Vianne, où je demouroie, que j'avoie chanté
+une messe pour les fils Dieu de _Requiem_, et je disoie un pseaume du
+Pseaultier que je avoie acoustumé à dire. Après la messe je vis une légion
+de déables soudainement trespassans par devant moy; j'en appelai un qui
+derrière aloit, et je le conjuray, de la vertu de Dieu, que il me dist où
+ils aloient; et il me dist qu'ils aloient à Ais-la-Chapelle à la mort de
+Charlemaines, qui en celle heure devoit mourir. Je n'eus pas assouvy le
+pseaume que j'avois commencié, que je les vis retourner et passer par
+devant moy, et demandai au derrenier à qui j'avoie devant parlé qu'ils
+avoient fait? Et il me respondit que un Galicien sans chief, _et un
+François décolé_[706] avoient tant mis de fusts et de pierres de moustiers
+en balance, que les bienfais qu'il avoit fais pesoient plus que le mal; et
+pour ce leur avoient les anges tollue l'ame, et l'avoient mise ès-mains du
+souverain Roy.
+
+ Note 706: Ces mots soulignés ne sont pas dans le Msc. de N. D.
+
+Quant le déable eut ce dit, il s'esvanoyt tautost. Lors sceu-je bien et
+entendis certainement que Charlemaines estoit trespassé en la joie de
+paradis, en celle heure meisme. Si luy souvint-il, à la mort, de la
+promesse qu'il avoit faitte quant il se départit de moy à Vianne; car il
+commanda à un chevalier qu'il me venist noncier et faire certain de sa
+mort. Quinze jours après son trespassement vint à moy le message qui me
+raconta la manière de sa mort. Lors fus-je certain que au mois et du jour
+que je l'advision avois eue, avoit-il esté mors.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De plusieurs signes qui avindrent devant la mort Charlemaines; et puis de
+son testament, et coment il fu ensepulturé. Puis après, de la sénification
+Charlemaines et Rollant, et d'Olivier et Turpin._
+
+
+Le temps de l'Incarnation estoit adonc en la sisiesme kalende de février,
+mais pour ce qu'il apparust bien par plusieurs signes que le terme de sa
+vie approchoit, si comme nous dirons ci après, revoult-il ordonner de son
+testament par grant délibération, ainçois qu'il accouchast de la maladie
+dont il mourut. Dieu et sainte Églyse fist hoirs de tous ses biens meubles
+et de tous ses trésors, et les devisa en trois parties. La tierce partie
+devisa et donna aux povres menistres de son palais; les autres deux devisa
+en deux parties selon le nombre de trente-deux arcevesques de son empire,
+et voult que chascune arceveschié receust le treu qui à l'arceveschié
+afferoit; et les autres deux parties égaument aux évesques des éveschiés
+qui soubs luy estoient en son empire. Et estoient tels: Romme, Ravenne,
+Milans, Aquilée, Grace, Couloigne, Maïence, Taillebourc, Trèves, Besençon,
+Lion, Vienne, Arle, Narbonne, Ébraudune, Darentose, Bourdeaux, Sens, Tours,
+Bourges, Rains, Rouen.
+
+Saintement et honnestement vesquit tous les jours de sa vie. Son empire
+crut et monteplia si comme l'istoire l'a devisé. L'estat de sainte Églyse
+laissa en grant paix et en grant concorde. Cel an de l'Incarnacion tel
+mourut comme nous avons dit dessus, en l'an de son aage soixante et deux
+ans, de son règne quarante-sept ans, du règne de Lombardie quarante-trois,
+de son empire quatorze. Tant fu puissant et renommé qu'il tint toute la
+terre qui siet entre le montde Gargane et la cité de Cordes en Espaigne.
+
+A Ais-la-Chapelle fu son corps posé, en l'églyse Nostre-Dame, qu'il avoit
+fondée; purgié fu et embasmé, et enoing et empli d'odeurs et de précieuses
+espices. En un trosne d'or fu assis, l'espée ceinte, le texte des évangiles
+entre ses mains. En telle manière fu assis en son trosne, qu'il a ses
+espaules, par derrière, un petit inclinées, et la face honnestement dréciée
+contre mont; dedens sa couronne, qui à une chaine d'or est attachiée sur
+son chief, est une partie du fust de la sainte croix. Vestu fu de garnemens
+impériaux, et la face couverte d'un suaire par dessoubs. Son sceptre est un
+escrin d'or que l'apostole Lion sacra et mit devant luy. Si est sa
+sépulture emplie de trésors et de richesses, et de diverses odeurs et de
+précieuses espices.
+
+Plusieurs signes avindrent par trois ans devant qui apertement signifioient
+sa mort et son deffinement. Le premier fu que le soleil et la lune
+perdirent leur couleur naturelle par trois jours, et furent ainsi comme
+tous noirs, un pou avant ce qu'il mourust. Le second fu que son nom, qui
+estoit escript en la paroy de l'églyse de Nostre-Dame d'Ais, que il avoit
+fondée, effaça de luy-meisme.
+
+Le tiers signe si fu que un porche qui estoit entre l'églyse et le palais
+fondit par soy-meisme le jour d'une Assencion. Le quart fu que un pont de
+fust que il avoit fait faire par sept ans en la cité de Maïence, sur le
+fluve de Rin, fondit en mi l'eaue. Le cinquiesme si fu quant il chevauchoit
+un jour de lieu en autre, le jour devint ainsi comme tout noir, et un grant
+brandon de feu courut soudainement de la destre partie en la senestre par
+devant luy; et de ce fu moult espouvanté, et ébahi si durement, qu'il chaït
+à terre du cheval; et ses chevaliers et sa gent qui avec luy chevauchoient
+coururent tantost à luy et le levèrent de terre isnèlement.
+
+Certainement doit-on croire qu'il soit parçonniers à la couronne et à la
+gloire des martirs; car ainsi il souffroit avec eux les peines et les
+travaux en ceste mortelle vie. Par ce peut-on savoir que quiconques édifie
+églyses ou moustiers en l'onneur de Dieu et des sains, il appareille à
+s'ame le règne des cieux, et il sera osté des mains au déable ainsi comme
+Charlemaines fu[707].
+
+ Note 707: Voilà toute la morale de l'œuvre; aussi la plupart des
+ leçons du pseudo-Turpin finissont-elles ici. Ce qui suit, évidemment,
+ est une sorte de commentaire de l'éditeur de la chronique.
+
+Turpin ne vesquit pas moult longuement que Charlemaines fu trespassé. En la
+cité de Vianne mourut dignement et glorieusement, moult agrevé des plaies
+et des travaux qu'il eut souffert en Espaigne. De lès la cité de Vianne fu
+ensépulturé vers Orient, en une petite églyse. Mais aucuns clers
+chanoines[708] pristrent puis le corps et le portèrent en la cité, en une
+églyse où il repose honnestement et dignement; pour ce que cette églyse où
+il estoit premièrement estoit aussi comme gastée. Le corps du saint homme
+trouvèrent tout entier en char et en poil, revestu des garnemens qui
+affièrent à évesque. Il est couronné de couronne de victoire en paradis
+qu'il desservit en terre par mains travaux.
+
+ Note 708: Il y a dans le texte: «Cujus sanctissimum corpus _nostris
+ temporibus_ quidam ex nostris clericis quodam sarcofago, etc.» C'est
+ ici Godefroi, le prieur de Saint-André, qui parle, et nous prouve que
+ ce monastère à son tour voulut avoir sa part dans la proie de
+ l'_affaire Turpin_.
+
+L'en doit croire que ceulx qui reçeurent martire pour la foy Jhésu-Crist
+ils sont couronnés ès cieulx pour leur desserte. Et jà soit que
+Charlemaines et Turpin ne feussent pas martirs en Roncevaux avec Rollant et
+Olivier et avec les autres martirs, toutes voies sont-ils parçonniers de
+leurs mérites et de leur gloire, en ce qu-ils sentirent tant comme ils
+vesquirent sans eulx les douleurs et les travaux de leurs plaies. Et ainsi
+comme dit l'apostre, sé ils furent parçonniers et compaignons des douleurs
+et des paines, ils seront parçonniers de la gloire et du confort.
+
+Selon la signification des noms, Rollant si vault autant comme _Roole de
+science_, pour ce qu'il surmonta tous les princes et tous les roys de
+sapience.
+
+Olivier vault autant comme homme de miséricorde, car fut miséricors sur
+tous autres, débonnaire en parolles, débonnaire en fais, et patient en
+toutes manières.
+
+Charlemaines si vault autant comme jour de char, pour ce qu'il surmonta et
+resplandit tous les princes et les roys charnels, après Jhésu-Crist, en
+science et en vertus.
+
+Turpin si vault autant comme homme très-biau, sans aucun vice de laidure;
+car il fu tousjours honneste en parolles et en fais.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 800.
+
+_D'une adventure merveilleuse qui advint à Rollant comme il vivoit, avant
+qu'il entrast en Espaigne, et coment il délivra son oncle des mains aux
+Sarrasins[709]._
+
+ Note 709: Ce chapitre manque dans les éditions imprimées latines et
+ françoises de la chronique de Turpin; mais on le retrouve dans un
+ grand nombre de manuscrits, entre autres pour le texte latin dans
+ celui de Notre-Dame, et pour la traduction dans le n° 7871. Les
+ chroniques de France, du temps de Philippe-le-Bel, ne l'ont pas
+ admis.
+
+
+Mais, pour bon exemple donner aux roys et aux princes qui guerre ont à
+mener contre les ennemis de la crestienté, ne doit-on ci oublier une
+merveilleuse adventure qui advint à Rollant au temps qu'il vivoit, avant
+qu'il entrast en Espaigne. Il advint qu'il assist à grant ost une cité qui
+avoit nom Garnopole[710]; sept ans entiers dura le siège.
+
+ Note 710: _Garnopole._ Grenoble (Grationopolis).
+
+Tandis comme il estoit au siège devant cette cité, un message vint à luy,
+et luy dist que les roys des Wandres et de Frise et de Sassoigne avoient
+assis Charlemaines son oncle en la cité de Dalmacie, en un chastel; pour ce
+luy mandoit son oncle qu'il le secourust tost et hastivement, et le
+délivrast des mains des païens qui assis l'avoient à grans osts. Moult fu
+Rollant dolent quant il sceut le péril où son oncle estoit. Si commença à
+penser lequel il feroit sé il iroit délivrer son oncle, et guerpiroit le
+siège de la cité où il avoit si longuement sis, et souffert tant de peines
+et de travaulx; ou s'il la prendroit avant qu'il alast en l'aide son oncle.
+
+Oez[711] que fist le noble prince Rollant en la nécessité de deux fortunes:
+trois jours et trois nuits jeusna, sans boire et sans mengier, luy et tous
+ses osts en oroison, priant à Dieu que il leur envoiast secours par telles
+parolles:
+
+«Biau sire Jhésu-Crist, fils du hault Père, qui la rouge Mer partis et
+devisa, ton peuple feis parmi passer à terre seiche, et le roy Pharaon qui
+les chaçoit plungeas en la mer, luy et tout son peuple; à ton peuple qui
+estoit par le désert envoias la manne du ciel, maintes nations et maint
+peuple occis qui leur estoient contraires, et Sion le roy des Amoriens, Og
+le roy de Basan, et tous les roys de la terre Chanaan; et leur délivras la
+terre de promission pour habiter, si comme tu l'avoies devant promis à leur
+père Abraham; et tu sire, qui les murs de Jhéricho trébuchas sans aucune
+humaine force, où les ennemis de ton peuple estoient enclos: beau sire
+Dieu, si comme c'est voir, et je croi fermement que tu es tout puissant,
+par ta sainte parolle vueilles destruire et cravanter ceste cité par les
+bras de ta puissance, si que la gent païenne qui se fie en sa fiance et non
+mie en toi, cognoisse appartement que tu es Dieu tout puissant, plus fort
+que nuls roys, vrai aideur de tous Crestiens, et destruiseur de Sarrasins
+et de toutes gens mescréans, qui vis et règnes avec Dieu le Père et le
+Saint-Esprit, sans commencement et sans fin.»
+
+ Note 711: _Oez._ Ecoutez.
+
+Après ceste parolle, les murs de la cité chaïrent sans aucune force
+d'homme, si que la cité fu toute desclose de toutes pars, et le prince
+Rollant entra dedans luy et ses osts sans nulle défence; les Sarrasins
+occirent et chacièrent tous. Si fu la cité conquise en telle manière comme
+vous avez oï. Moult fu Rollant lié et tous ses osts de la grace que nostre
+Seigneur luy avoit faitte par sa vertu. Louenges luy rendirent de bonne
+entencion.
+
+Lors prist Rollant son ost, et ala délivrer son oncle en la terre des
+Thioys[712]; ses ennemis desconfist et enchaça, et délivra son oncle de
+leurs mains, par la vertu et par la grace de nostre Seigneur
+Jhésu-Crist[713].
+
+ Note 712: _Thioys._ Allemands.
+
+ Note 713: Ici finit la relation du Turpin, dans le manuscrit de
+ _Notre-Dame_.
+ On lit à la suite (f° 34, r°):
+
+ «Amen.
+ Qui legis hoc carmen Turpino posce veniam
+ Ut pletate Dei subveniatur ei.»
+
+ Vient ensuite le récit de la mort de l'archevêque, et puis le fond de
+ notre chapitre 10, qui manque dans les traductions françoises de
+ Turpin et qui n'avoit pas été fait pour être confondu avec lui.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 800.
+
+_De ce qui avint en Espaigne long-temps après la mort Charlemaines: coment
+l'aumacour de Cordes se vanta qu'il conquerroit toute Espaigne. Son ost
+assembla, et fist moult de dommages en la terre, puis s'en ala tout
+espoenté par les miracles que il vit._
+
+
+Cy endroit nous convient mettre en mémoire ce qui advint en la terre de
+Galice après la mort de Charlemaines.
+
+Long-temps après fu le païs en paix, quant un prince sarrasin qui estoit
+aumacour de Cordes s'esmut par l'aatisement[714] du diable, et se vanta
+qu'il conquerroit la terre d'Espaigne et de Galice que Charlemaines avoit
+tollue à ses prédécesseurs. Si revint de rechief à la loy païenne qu'il
+avoit renoiée et guerpie; ses osts assembla, la terre et le païs destruist
+et gasta en divers lieux, et vint à la cité de Compostelle, là où le corps
+monseigneur saint Jacques repose.
+
+ Note 714: _Aatisement._ Instigation. «Dæmonis instinctu.»
+
+Tout quanques ils trouvèrent dedens prisdrent et ravirent; l'églyse du
+glorieux apostre destruisirent, dont ce fu grant douleur; textes[715] d'or
+et tables d'argent, croix, encensiers et autres ornemens ravirent. Dedens
+l'églyse meisme hébergeoient leurs chevaux, et faisoient leurs ordures de
+lès le mestre-autel de léans.
+
+ Note 715: _Textes._ Couvertures.
+
+De ce se courrouça nostre Seigneur et les punit, en telle manière que tous
+ceulx qui ce faisoient estoient si esmeus dedens le corps, qu'ils mettoient
+hors, par dessoubs, les boiaulx et les entrailles[716]. Les autres
+perdoient les yeulx et s'en aloient parmi l'églyse une heure çà et l'autre
+là, comme ceulx qui goute ne véoient. L'aumacour qui maistre estoit d'eulx
+perdit la veue du tout; mais toutes voies il la recouvra par le conseil
+d'un des prestres de léans que il avoit pris. Cil luy loua[717] qu'il
+appellast l'aide nostre Seigneur. Lors commença le Sarrasin à haulte voix:
+«O Dieu des Crestiens! Dieu de Jacques, Dieu de Marie, Dieu de Pierre, Dieu
+de Martin, Dieu de tous Crestiens, sé tu me veulx rendre les yeulx et
+donner santé de ma vie ainsi comme devant, je renoierai Mahommet mon Dieu,
+et ne revendray plus à la terre de Jacques, ton grant homme, pour mal
+faire. O tu! Jacques, grant homme et grant sire, sé tu me veulx donner
+santé de mes yeulx et de mon ventre, je te rendrai quanques j'ai pris en
+ta maison.»
+
+ Note 716: «Fluxu sanguinis intestinorum interibant.»
+
+ Note 717: _Loua._ Conseilla.
+
+Quinze jours après ce qu'il eut tout rendu à double, et restabli quanqu'il
+avoit tollu à l'églyse, il recouvra santé des yeulx et du ventre. De la
+contrée Saint-Jacques se départit, et promist que jamais en ces parties ne
+retourneroit pour rober né pour mal faire; et bien recognoissoit et
+preschoit que le Dieu des Crestiens estoit puissant, et Jacques son
+disciple grant homme.
+
+Ainsi se départit et s'en ala parmi Espaigne, le païs gastant. A une cité
+vint qui avoit nom Cornus[718]. En celle cité estoit une églyse moult
+noblement fondée en l'onneur de saint Romain. Si estoit moult bien garnie
+de livres, de croix, d'argent, et de textes d'or. L'aumacour, qui pas
+n'avoit oublié sa cruaulté, vint et ravit quanqu'il avoit dedens celle
+églyse. La cité mist tout à gast et à destruction. Si advint, quant il fu
+hesbergié, que un de ses princes et des menistres de son ost entra en
+l'églyse Saint-Romain. Comme il regardoit çà et là, si vit trop belles
+coulombes de pierres qui soustenoient la couverture de l'églyse, et
+estoient sur argentées et dorées par amont[719]; et le Sarrasin, qui fu
+plain de félonnie et d'envie, prist un gros coing de fer, et commença à
+férir d'un maillet à merveilleux coups, en une creveure qui estoit en la
+coulombe ainsi comme une jointure, et le faisoit en entencion de l'églyse
+trébuchier. Mais nostre Seigneur luy monstra bien qu'il s'en courrouçoit,
+car il fu maintenant mué en pierre naturelle; et celle propre est encore en
+l'églyse, en semblance de homme. Si a toute couleur, en robes et en visage,
+comme le Sarrasin portoit à l'eure qu'il fu mué. Et soulent racompter les
+pélerins qui là vont que celle image de celluy Sarrasin rend pueur
+très-grant.
+
+ Note 718: _Cornus._ Le texte de N. D. porte _Ornix_. «Ad villam quæ
+ dicitur Ornix.» Peut-être _Orense_.
+
+ Note 719: _Par amont._ Par le haut. «In summitate.»
+
+Quant l'aumacour vit celle nouvelle, il dist à ses princes: «Vraiement,
+moult est grant et puissant le Dieu des Crestiens; car ses gens, jà soit
+que ils soient mors et trespassés de ceste vie, ont povoir que ils
+destraignent et justicient ceulx qui mal font à leurs lieux; les autres
+font vuider les entrailles du corps, et les autres muent en pierre. Jacques
+me tollit les yeux, Romain a fait de mon homme pierre. Mais Jacques est
+plus débonnaire que cil Romain; car il eut pitié de moy et me rendit les
+yeulx, et cil Romain ne me veut rendre mon homme. Fuyons-nous de cest païs,
+et n'y revenons plus, que pis ne nous en viengne.»
+
+Lors se départit l'aumacour de la contrée, et en mena son ost. Si ne fu
+puis nul si hardy, de long-temps après, qui osast le païs envaïr, né la
+contrée Saint-Jacques.
+
+Sachent tous que tous ceulx qui sa contrée et son païs troubleront seront à
+tousjours-mais dampnés sans fin; et ceulx qui des Sarrasins la garderont et
+deffendront desserviront la joie de paradis par les mérites de nostre
+Seigneur et de monseigneur saint Jacques, à laquelle nous doint tous
+parvenir, par la prière de monseigneur saint Jacques, le roy des roys qui
+vit et règne en Trinité parfaite, par tous les siècles des siècles. Amen.
+
+
+
+_Cy fine le sixiesme et derrenier livre des fais et gestes le fort
+roy Charlemaines._
+
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES
+DU DÉBONNAIRE ROY
+LOYS.
+
+ * * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEES: 778/785.
+
+_De sa mère, qui elle fu, et quant il fu né; et coment son père lui octroia
+le royaume d'Acquitaine, pour ce qu'il y avoit esté né, et establit sages
+hommes pour l'enfant garder et gouverner. Après, coment l'empereur alla à
+Rome et luy livra le royaume, et puis coment l'empereur le manda par deux
+fois._
+
+
+Cy commence la vie et les fais du débonnaire roy Loys, fils Charlemaines,
+qui roy fu et empereur. Mais pour ce qu'il porta couronne, et fist aucuns
+grans fais au vivant de son père, nous conviendra parler du roy
+Charlemaines jusques ça avant.
+
+Plusieurs femmes eut l'empereur Charlemaines: en elles engendra grant
+lignée de fils et de filles. La première de ses femmes eut nom Hildegarde,
+noble dame fu de la lignée de Sassoigne. Deux hoirs masles conçut ensemble
+la première fois[720], desquels l'un commença près d'aussi tost à mourir
+comme à naistre. L'autre qui, par la volonté Nostre-Seigneur, nasquit plein
+de vie et bien fourmé; baptisé fu, et par nom appellé Loys, en l'an de
+l'Incarnation sept cens et soixante dix et huit. Et pour ce qu'il fu né en
+Acquitaine, le père lui octroia dès lors le royaume, sé Dieu lui donnoit
+vie, et voult qu'il en fust sire clamé.
+
+ Note 720: _Vita Ludovici Pii imperatoris, Caroli magni filii_.
+ --_III_. A compter d'ici, le moine de Saint-Denis traduit la vie
+ anonyme de Louis-le-Débonnaire, publiée par un de ses contemporains,
+ peu de temps après la mort de l'empereur (voyez la _Dissertation_).
+ L'original de cette vie a été inséré dans le 6° vol. des _Historiens
+ de France_, page 80 et suivantes.
+
+Bien savoit l'empereur, qui tant estoit sage, que un royaume est ainsi
+comme le corps d'un homme, qui souvent est heurté et débouté de diverses et
+grans maladies, et tost mourroit aucunes fois s'il n'estoit secouru par le
+conseil de phisique; et tout ainsi est-il du corps d'un royaume ou d'un
+empire, qui tost gaste et destruit par discordes et par guerres, sé il
+n'estoit secouru et gouverné par le conseil des sages hommes. Pour ce
+voult-il ordonner et establir contes et autres menistres par tout le
+royaume d'Acquitaine de la gent de France[721], qui feussent si sages et si
+puissans, que nul ne peust à eulx contrester par malice né par force, et
+qu'ils eussent la cure des cités et du païs.
+
+ Note 721: _De la gent de France._ Cette observation est précieuse;
+ elle nous permet de supposer que les comtes et les _vassaux_, nommés
+ par Charlemagne, n'étoient pas originaires des provinces
+ aquitaniques. «Ordinavit comites, abbatesque, nec non alios plurimos
+ quos _vassos_ vulgò vocant, ex gente Francorum.» Quelle est cette
+ langue vulgaire, de laquelle, au temps de Louis-le-Débonnaire,
+ faisoit partie le mot vassos ou _vassaux?_ Auparavant, dans le
+ chap. II, le même auteur exprime l'_aspérité des côtes_ dans les
+ Pyrénées, par les mots: _asperitate cautium_.
+
+
+En la cité de Bourges establit premièrement le comte Imbert[722]; en la
+cité de Poitiers, Albouin[723]; en Pierregort, Wibode; en Auvergne, Ytier;
+en Vallage[724], Oulle; en Toulousain, Corsone[725]; en Bourdelois, Seguin;
+en Albigois, Haimon; en Limosin, Rogier.
+
+ Note 722: _Imbert._ Le latin porte: «Primo Humbertum, paulo post
+ Sturbium præfecit comitem.» A propos de _Sturbium_, je remarquerai
+ que l'un des vassaux les plus ordinairement cités dans les Chansons
+ de geste des _Lorrains_, de _Roncevaux_, etc., est _Estormis de
+ Boorges_, qui sans doute est le méme que _Sturbium_, ou plutôt
+ _Sturminium_, comme on le voit écrit dans l'édition d'Aimoin, de
+ 1567, page 524.
+
+ Note 723: _Albouin._ Latinè: _Abbonem_. Chansons de geste:
+ _Aubouins_.
+
+ Note 724: _Vallage._ M. Guerard pense qu'il faut entendre par
+ _Vallagia_, la Vallée, petit pays de l'Anjou (voyez la liste des
+ provinces et pays de France, dans l'_Annuaire de la société de
+ l'Histoire de France_, 1836, page 143).
+
+ Note 725: _Corsone._ Peut-être le même que le héros de roman _Orson_.
+ Seguin de Bordeaux, Haimes et _Roard_ (latinè _Rothgarium_), sont
+ également célèbres dans d'autres chansons.
+
+[726]Et quant l'empereur eut ainsi ordonné au royaume d'Acquitaine, il
+trespassa le fleuve de Loire et repaira à Paris. Pou de temps trespassa
+puis qu'il lui prist volenté d'aller en Rome, pour visiter les apostres, et
+pour recommander soy et son fils en leur garde. Et ainsi comme il le
+proposa, ainsi le fist. L'enfant fist porter ainsi comme en un berceuil;
+car il n'estoit encore pas d'aage né de force qu'il peust souffrir le
+chevauchier, né le travail de si longue voie. Et quant il vint, il fu moult
+honnourablement reçu du clergié et du peuple. Là, fu l'enfant enoing et
+couronna à roy par la main l'apostole Adrien.
+
+ Note 726: _Vita Ludovici Pii.--IV_.
+
+Quant le père eut là de mouré une pièce, il retourna en France en
+prospérité, luy et tous ses osts. Le roy Loys, son fils, envoia en
+Acquitaine, et luy livra tout le royaume. Un noble prince qui avoit nom
+Arnoul et mains autres menistres luy livra pour luy garder et conduire.
+Jusques à Orléans l'emportèrent en un berceuil; et là meisme, avant qu'il
+entrast au royaume d'Acquitaine, luy appareillèrent armes et chevauchée
+telle comme il afféroit à son aage. En sa terre fu reçu des barons si comme
+il dut. Quatre ans y demoura sans guères yssir du païs; mais son père qui
+maintenoit les guerres et les assauts continuels contre la gent de
+Saissoigne, si comme l'histoire l'a plainement devisé en ses fais, se
+doubta moult de luy, et eut paour que le peuple d'Acquitaine ne montast en
+aucune présumpcion contre l'enfant, pour ce qu'il estoit si loin de luy; si
+se doubtoit encore plus que l'enfant n'accoutumast mauvaises meurs et
+mauvaises enfances de la manière de la gent du païs[727]: car quant tel
+aage est nourri en mauvaises tèches[728], il ne les désaprent pas
+légièrement. Pour ce luy manda qu'il vinst à luy. L'enfant qui estoit grant
+et bien chevauchant, ordonna son royaume au conseil de Arnoul, son maistre,
+et laissa ès provinces et ès marches contes et ballifs, pour la terre
+gouverner et deffendre, se mestier en feust[729].
+
+ Note 727: «Cavens ne..... _peregrinorum_ aliquid disecret morum.»
+
+ Note 728: _Teches._ Habitudes; d'où nous avons gardé _entiché_.
+
+ Note 729: L'auteur latin, sans parler d'Arnoul, de comtes ni de
+ baillis, dit simplement: «Relictis tantùm marchionibus qui fines
+ regni tuentes, omnes, si fortè ingruerent, hostium arcerent
+ incursus.» On voit que d'abord les marquis étoient essentiellement
+ des chefs préposés à la défense des _marches_ ou _limites_. Il y a
+ loin d'eux aux marquis des temps modernes; mais aussi combien
+ avons-nous de comtes qui aient des _comtés_, de ducs qui aient des
+ _duchés_, de barons qui aient des _baronnies?_ et nous sourions des
+ enfants qui jouent à la poupée!
+
+A grans gens meust et vint à son père là où il le manda[730], en habit de
+Gascon estoit atourné, si comme le père luy avoit mandé, luy et les autres
+nobles hommes de son aage qui avec luy chevauchoient par compaignie. Si
+avoit vestu ainsi comme une cloche roonde[731], et les manches de la
+chemise longues et pendans. Les esperons laciés sur les chauces[732] et un
+javelot en sa main. Avec le père demoura une pièce de temps, et avec luy
+alla jusques à Heresbourc.
+
+ Note 730: _Où il le manda._ A Paderborn. «Ad Patrisbrunam.» Ce
+ dernier mot n'a pas été compris par le moine de Saint-Denis, qui va
+ plaisamment le traduire par: _si comme le père lui avoit mandé_.
+
+ Note 731: _Comme une cloche roonde._ C'est à peu près ce que nos
+ paysannes portent encore et nomment _thérèse_, sans doute du nom de
+ l'Espagnole sainte Thérèse. Le texte latin dit _amiculo rotondo_,
+ cape ronde, et Catel a remarqué avec raison, à propos de ce passage:
+ «que dans Paris, encore aujourd'hui(1633), on appelle une cloche, les
+ chapes que les Parisiennes portent, qui couvrent la tête et ne
+ passent point la ceinture.» (Histoire du Languedoc, liv. 1.)
+
+ Note 732: Tout cela est librement rendu. Il falloit: «Si avoit une
+ cloche roonde, les manches de la tunique (ou _camisia_) amples, le
+ vestement des jambes large, les éperons fixés à la chaussure, etc.»
+
+Quant l'esté fu auques trespassé et ce vint le temps de septembre, il
+rinst congié au père et retourna pour yverner en Acquitaine.
+
+[733]En ce temps advint que un Gascon qui avoit nom Adereliques[734] prist
+Corson de Thoulouse, si ne peut eschapper de ses mains jusques à temps
+qu'il se feust alié à luy par serrement contre le roy. Le roy qui ce sceut
+assembla parlement par le conseil des barons pour prendre vengeance de ce
+fait. Cil Adereliques semont[735], mais il ne voult avant venir, pour ce
+qu'il se sentoit meffait, jusques à tant que le roy luy eut livré ostage de
+seureté.
+
+ Note 733: _Via Ludovici Pii_.--V.
+
+ Note 734: _Adereliques._ Le latin porte: _Adelericus_. C'est
+ évidemment le même nom que _Alori_, l'un des traîtres les plus fameux
+ de la race de Ganelon, dans les anciennes _Chansons de geste_.
+ C'était le fils de _Loup_, ou plutôt de Ganelon lui-même. _Chorson_
+ doit être l'_Orson_ des mêmes épopées.
+
+ Note 735: _Semont._ Le roi _manda_ cet Adereliques; le latin ajoute:
+ In loco Septimaniæ cujus vocabulum est _mors Gothorum_. C'est
+ peut-être Morganz, aujourd'hui village du département des Landes,
+ tout proche de Saint-Sever.
+
+Au parlement vint toutes voies, mais l'en ne lui osa mal faire sur
+l'asseurement le roy, et meismement pour le péril des ostages qu'il tenoit
+par devers luy. Ainsi luy fist-on donner dons au départir.
+
+Les ostages du roy rendit et les siens receut; si se départit de court en
+telle manière à cette fois. Au temps d'esté qui après vint, mut le roy pour
+aler à son père, qui mandé l'avoit, à simple chevauchée et sans grant
+compaignie. Avec luy demoura tout l'iver et tout l'esté. Là fut amené cil
+Adereliques en la présence des deux roys, et fu mis à raison[736] du cas
+dont il estoit acusé. Et pour ce qu'il ne s'en put purgier, il fu envoyé en
+essil, sans aucun rappel.
+
+ Note 736: _Mis à raison._ Interrogé.
+
+Et cil Corson fu osté de la duchié pour ce qu'il s'estoit consentu à la
+volenté de l'autre. En son lieu fu mis un autre qui avoit nom Guillaume.
+(Si n'estoient pas, au temps de lors, ces duchiés par héritage, ains
+estoient ainsi comme ballifs que l'on mettoit et ostoit à temps[737].) Cil
+Guillaume trouva les Gascons moult fiers et moult orgueilleux au
+commencement, comme gens qui par nature sont légiers et muables, meismement
+pour le Gascon Adereliques que le roy eut envoyé en essil: mais il fist
+tant en pou de temps et par sens et par armes qu'il les fist tenir tout en
+paix; et abatit si leur orgueil qu'ils n'osèrent rien emprendre contre
+lui[738].
+
+ Note 737: Cette parenthèse est une réflexion du traducteur.
+
+ Note 738: Voici encore l'un de nos héros de roman, le célèbre
+ Guillaume, surnommé tour à tour _d'Orenge_, _d'Acquitaine_, _de
+ Gelloue_, _Fiere-Brace_ et au _Court Nez_. Ainsi l'histoire
+ vient-elle en aide à nos anciennes poésies beaucoup plus nettement
+ qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. Guillaume est surtout représenté
+ par nos poëtes comme le soutien du trône chancelant de
+ Louis-le-Débonnaire. Il faut entendre ici le _trône d'Aquitaine_ que
+ Louis occupa effectivement plus de vingt ans avant la mort de son
+ père.
+
+
+II.
+
+ANNEES: 790/796.
+
+_Des messages de divers princes sarrasins et du parlement que le roy tint à
+Thoulouse: et coment son père le fist chevalier et le mena ostoier avec
+luy sur les Wandres. Après, coment il ala aidier Pepin son frère en
+Lombardie. De la conspiration de Lothaire contre son père, et puis coment
+le roy Loys quitta au pays d'Acquitaine le treu de blé que ceulx du pays
+luy devoient._
+
+
+En celle année meisme tint le roy général parlement en la cite de
+Thoulouse. Là vindrent les messages Abutaire un roy sarrasin, et mains
+autres messages d'autres princes sarrasins qui au royaume d'Acquitaine
+marchissoient. Divers dons apportoient et requeroient pais et aliances,
+selon sa volenté. Si les receut le roy et puis les congéa.
+
+[739]En l'an qui après vint, mut le roy pour aler encontre son père, en un
+lieu qui a voit nom Ingeelham. D'ilec ala avec luy à Renebourg[740]. Lors
+commanda le père qu'il retournast, jusques à tant qu'il feust revenu de
+celle besoigne, et demourast, tandis, avec sa marrastre, la royne Fastarde.
+Avec luy[741] demoura tout cel yver. Et avant que l'empereur fust retourné,
+luy et ses osts qu'il eut menés sur les Wandres[742], il manda à son fils
+qu'il s'en alast au royaume d'Acquitaine, et qu'il appareillast si grant
+ost comme il pourroit et alast aider à Pepin, son frère, en Italie. Si
+comme son père le commanda le fist. Ses osts appareilla et ordonna de son
+royaume si comme il dut. Les mons[743] trespassa et entra en Lombardie. La
+Nativité célébra en la cité de Ravenne.
+
+ Note 739: _Vita Ludovici Pii.--VI_.
+
+ Note 740: _Renebourg_ ou _Renesburg_. C'est Ratisbonne. Il y a
+ immédiatement après une phrase et le commencement d'une autre, dont
+ la traduction manque dans tous les manuscrits de la Chronique de
+ Saint-Denis, et que peut-être le traducteur aura réellement omis de
+ rendre. Les voici: _Ibiquè ense, jam appellens adolescentiæ tempora,
+ accinctus est, ac deindè patrem in Avares exercitum ducentem usque ad
+ Chaneberg comitatus, jussus est reverti, et usque ad reversionem,_
+ etc.
+
+ Note 741: _Luy._ Elle.
+
+ Note 742: _Wandres_ ou _Avares_.
+
+ Note 743: _Les mons._ «Per montis Cinisii..... anfractus.» _Les
+ monts Cenis._
+
+Quant il fu venu à son frère, ils assemblèrent leurs osts et entrèrent en
+la province de Bonivent; un chastel prirent et dégastèrent le païs; vers le
+nouveau temps, se mistrent au retour pour venir au père; mais en ce qu'ils
+retournoient, leur furent comptées telles nouvelles dont ils furent dolens.
+Car il leur fut dit que leur frère Pepin s'estoit allié à plusieurs nobles
+princes contre son père et jà estoient retenus et atains du fait. Tant
+errèrent toutes-voies qu'ils vindrent en Bavière où leur père estoit en un
+lieu qui est appelé Salz. A grant joie les receut. Toute celle saison
+demoura le roy Loys avec son père qui moult estoit en grant cure de luy, et
+moult se doubtoit qu'il ne feust pas bien pleinement introduit et enseignié
+en bonnes meurs, et qu'il ne feust corrompu par aucunes mauvaises
+accoustumances[744].
+
+ Note 744: _Aucunes mauvaises accoustumances._ «Aut externa
+ inhærescentia in aliquo deshonestarent.»
+
+Quant le printemps fu revenu, il prist congié de retourner en son royaume:
+mais tant[745] aprist de luy, avant qu'il s'en départist, que nul prince ne
+peut estre sé povre non et souffreteux qui pense seulement de ses propres
+choses et met en non chaloir les choses communes. Et, pour ce, voult le
+père mettre conseil en ceste chose au royaume d'Acquitaine. Mais moult se
+doubtoit que les barons du païs ne conceussent haine et mauvaise volenté
+contre son fils, sé il leur soustraioit par sens ce qui leur avoit esté
+souffert et octroié par folie. Pour ce voult-il que ceste besoigne feust
+faite comme de par luy. Ses propres messages envoia là, pour ce faire,
+Willebert qui puis fu arcevesque de Rouen, et le conte Richart pourvéeur et
+ordonneur de ses villes; et leur commanda que les villes qui jusques au
+jour de lors avoient servi aux us du palais fussent rendues et establies
+aux communs us du païs et du peuple. Ainsi fu fait[746].
+
+ Note 745: _Tant._ Le sens de ce mot se rapproche de _ainsi ou telle
+ chose_.
+
+ Note 746: Tout ce passage de l'historien du Débonnaire est
+ obscurément rendu. Charlemagne voyoit avec peine que les grands du
+ royaume d'Aquitaine eussent obtenu de la foiblesse de son fils des
+ concessions de terres trop considérables, et il y remédia.
+ «Interrogatus est ab eo cur rex cùm foret, tantæ tenuitatis esset in
+ re familiari ut nec benedictionem quidem, isi ex postulato, sibi
+ offerre posset; didicitque ab illo quia privatis studens quisque
+ Primorum, negligens autem publicorum, perversa vice, dum publica
+ vertuntur in privata, nomine tenus dominus factus sit omnium penè
+ indignus. Volens autem huic obviare necessitati... misit illi missos
+ suos Willibertum... et Richardum comitem, villarum suarum provisorem,
+ præcipiens ut villæ quæ catenus usui servierant regio, obsequio
+ restituerentur publico. Quod et factum est.»
+
+ Notre traducteur semble voir ici une distinction du domaine public et
+ du domaine royal: je pense qu'il se trompe. L'historien a voulu
+ seulement exprimer _élégamment_ la même chose de deux manières. _Usus
+ regius_, et _obsequium publicum_.
+
+[747]Et tantost comme le roy eut receu les messages son père, il monstra
+bien le sens et la miséricorde qui estoit en luy de nature. Le sens, en ce
+qu'il ordonna comment il yverneroit chascun yver en quatre lieux de son
+royaume[748]; en telle manière que chascun de ces lieux le recevroit à son
+tour; et seroit si garni quant il y devroit venir, que la garnison
+suffiroit aux despens du palais jusques à l'autre saison. Sa miséricorde
+monstra, en ce qu'il commanda que les villes et le peuple ne rendissent
+plus aux princes et aux chevaliers aucunes rentes de blés qu'ils leur
+avoient paiés jusques au temps de lors[749]. Et jà soit ce que les princes
+luy en portassent grief, il regarda, selon sapience, la povreté de ceux qui
+ces rentes paioient et la cruaulté de ceulx qui les recevoient, et puis la
+perdition des uns et des autres. Et mieux aima donner aux siens du sien
+propre, que ce qu'ils feussent en péril des ames, et que le peuple en feust
+grevé. Et en ce meisme temps quitta-il aussi treus de blés et de vins que
+l'on paioit, chascun an, en la terre d'Albijois dont le païs estoit moult
+grevé. Avec luy estoit lors un loyal homme et sage que son père luy avoit
+renvoie, Meginaires avoit nom. Sage estoit du proufit temporel et de
+l'onnesté du palais qui y appartenoit[750]. Et tant plurent au père ces
+choses quant il en oï parler, qu'il s'esjoïssoit forment des fais et des
+beaux commencemens de son fils. A l'exemple de luy, laissa-il en aucuns
+lieux de France, en ce temps, rentes de blés que le peuple devoit aux
+chevaliers.
+
+ Note 747: _Vita Ludovici Pii.--VII_.
+
+ Note 748: L'auteur latin nomme ces lieux: _Theoduadum palatium,
+ Cassinogilum, Andiacum_ et _Evrogilum_. C'est _Doué_, en Anjou,
+ aujourd'hui petite ville du département de Maine-et-Loire.
+ --Chasseneuil_, dans l'Agenois.--Angeac-Champagne, dans l'Angoumois.
+ --Et Ebreuil, sur la Sioule, en Auvergne.
+
+ Note 749: «Inhibuit à plebeiis ulterius annonas militares quos vulgò
+ _foderum_ vocant dari.» _Foderum_ est la même chose que le _fuerr_ ou
+ fourrage; ce qui forme la _litière_ des chevaux.
+
+ Note 750: «Gnarumque utilitatis et honestatis regiæ.»
+
+
+III.
+
+ANNEES: 798/804.
+
+_Des messages aux Sarrasins, et coment le roy Loys espousa femme, et coment
+il ferma chasteaux et cités. Coment il prist plusieurs cités en Espaigne.
+Coment il suivit son père en Sassoigne. Coment l'empereur visita Bretaigne
+et Normandie. Coment le roy Loys fist jugement des Gascons selon leurs
+fais._
+
+
+[751]En pou de temps après, s'en alla le roy en la cité de Thoulouse: là,
+tint général parlement de ses barons. Les messages Alphonse le roy de
+Galice, qui pour paix et pour alliance estoient venus à grans présens,
+receut et congéa. Et les messages Bahaluc, un prince sarrasin[752], qui
+pour autel besoing estoient à luy venus, reçeut et congéa. Et par la
+volenté de son père espousa une noble dame, fille le conte Ingram, qui
+Hildegarde[753] avoit nom.
+
+ Note 751: _Vita Ludovici Pii_.--VIII.
+
+ Note 752: _Un prince sarrasin._ Il étoit des environs d'Huesca, comme
+ nous l'apprend M. Reinaud (_Invasions des Sarrasins_, page 110), et
+ comme le fait naturellement supposer le texte latin: «Qui locis
+ montuosis Aquitaniæ proximis principabatur.»
+
+ Note 753: _Hildegrde._ Le latin porte: _Hermengardem_.
+
+Après ces choses, mist bonnes gardes par toutes les contrées et marches
+d'Acquitaine. La cité d'Aussonne[754], le Chastel de Cardone, de
+Casteserte, et mains autres chastiaulx qui pour le temps avoient été gastés
+et déserts, fist refremer et habiter, et y mist bonnes garnisons; puis les
+livra en la garde le conte Borel.
+
+ Note 754: _Aussonne._ Le latin porte _Ausona;_ ce doit être _Ozon_ ou
+ _Ossun_, en Gascogne, aujourd'hui village du département des
+ Hautes-Pyrénées, près de Tarbes.--_Cardone_, dans le territoire
+ d'_Ossun.--Casteserte_, aujourd'hui _Castel-Sagrat_, près de Valence.
+
+[755]Vers la nouvelle saison, le père, qui contre les Saisnes
+s'appareilloit, luy manda qu'il venist à luy à tant de gens comme il
+pourroit. Tantost s'appareilla et vint à luy à Ais-la-Chapelle. Ensemble
+tindrent parlement en un castel qui siet sur le Rin, si est appelle
+Fremersheim. Après entrèrent en Sassoigne et ostoièrent jusques vers la
+feste saint Martin. Au repairer de cet ost, s'en retourna Loys au royaume
+d'Acquitaine. Si estoit jà trespassé grant partie de l'yver.
+
+ Note 755: _Vita Ludovici Pii_.--_IX_.
+
+[756]Quand ce vint au nouvel temps, le père luy manda qu'il s'appareillast
+pour mouvoir avecques luy en Italie. Mais assez tost après eut autre
+conseil et luy manda qu'il ne se meust. En Italie vint le roy Charlemaines
+sans luy, et avant qu'il retournast de celle voie le firent les Romains
+empereur de la cité de Rome, si comme l'istoire devise en ses fais. Mais
+endementiers que ce advint, ala son fils en la cité de Thoulouse; son ost
+appareilla et vint en Espaigne.
+
+ Note 756: _Vita Ludovici Pii.--X_.
+
+Et quant il approucha de la cité de Barcinone, Zadon, le duc de la ville,
+qui jà estoit à luy subgiet, luy vint au devant, mais il ne luy livra pas
+la cité. Le roy passa oultre jusques à une cité qui a nom Hilerde[757], et
+par force la prist et puis la craventa. Chastiaulx et forteresces prist,
+gasta et ardit; puis passa tout oultre, jusques à une cité qui a nom
+Osque[758]. Les champs qui estoient plains de blés soièrent[759] et
+gastèrent; tout ce qu'ils trouvèrent dehors les murs de la cité mistrent en
+feu et à destruction. Et quant l'yver approcha, le roy et son ost retourna
+en son païs.
+
+ Note 757: _Hilerde._ C'est _Lerida_.
+
+ Note 758: _Osque._ Huesca.
+
+ Note 759: _Soièrent._ Coupèrent, ou comme on dit encore en Champagne:
+ _scièrent_.
+
+[760]Quant le printemps fu venu, Charlemaines l'empereur s'appareilla pour
+ostoier en Sassoigne: à son fils manda qu'il le suivist, et qu'il
+s'appareillast aussi comme pour demeurer tout l'yver en cette terre. Si
+fist le commandement du père: à une ville vint qui Neuscie[761] avoit nom;
+le Rin passa et se hasta moult de venir à son père. Mais avant qu'il venist
+à luy, encontra un message en un lieu qui avoit nom Ostephale[762], qui luy
+dit que son père luy mandoit qu'il ne se travaillast en avant, mais tendist
+ses héberges en aucun convenable lieu, et l'attendist là. Car il n'estoit
+pas mestier qu'il se travaillast en avant, pour ce que l'empereur s'estoit
+jà mis au retour, à grant victoire de ses ennemis. Le roy luy ala à
+l'encontre quant il sceut qu'il approchoit, et le receut à grant joie et le
+baisa et l'acola plusieurs fois. Moult le louoit l'empereur de tous ses
+fais et se tenoit à beneuré de ce que nostre Seigneur luy avoit donné tel
+hoir.
+
+ Note 760: _Vita Ludovici Pii_.--_XI_.
+
+ Note 761: _Neuscie._ «Ad Neusciam venit, Rhenum _ibidem_ transiit.»
+
+ Note 762: _Ostephale._ «Ostfaloa.» Les _Ostfaliens_ ou _Est-phaliens_
+ étoient établis entre l'Elbe et le Weser; mais on ne connoît plus de
+ lieu particulièrement nommé _Ostphale_.
+
+A la par fin, quant les batailles et les longues guerres furent finées que
+l'empereur eut si longuement maintenues contre la gent de Sassoigne, et qui
+trente trois ans dura, si comme nous avons parlé plus plainement et devisé
+en ses fais, il cessa de guerroier, et le roy Loys son fils se départit de
+luy et s'en ala yverner au royaume d'Acquitaine.
+
+[763]Après la fin de l'yver, l'empereur vist qu'il avoit temps et lieu de
+visiter aucunes parties de son royaume. Et pour ce meismement qu'il avoit
+toutes guerres affinées et estoit en paix demouré, il s'en ala ès parties
+d'Occident et avironna le royaume de France, selon le rivage de la mer de
+Bretaigne et de Normendie[764]. Quant le roy Loys le sceut, il luy manda et
+pria par un message qui avoit nom Adimaires, qui à luy vint en la cité de
+Rouen, qu'il daignast venir en Acquitaine et visiter le royaume qu'il luy
+avoit donné, et veoir son nouveau palais de Cassinoge[765]. L'empereur
+receut volentiers la prière de son fils, et moult le loua et mercia de ce
+qu'il luy avoit mandé; mais toutes voies ne luy octroia-il pas sa requeste,
+ains luy manda qu'il venist encontre luy à la cité de Tours. A luy vint, et
+le père le receut à grant joie. Au retourner en France le convoia jusques à
+Vernon, et de là s'en retourna en Acquitaine.
+
+ Note 763: _Vita Ludovici Pii.--XII_.
+
+ Note 764: Le latin dit seulement: «Coepit circuire loca sui regni mari
+ contigua.»
+
+ Note 765: _Son nouveau palais de Cassinoge._ «Ad locum qui
+ Cassinogilum vocatur venire.» Il est assez probable que notre
+ traducteur aura lu: «Ad locumque Cassinogil novum castrum, veniret.»
+
+[766]Ainsi passa l'yver. Zadon, le duc de Barcinone, vint jusques à
+arbonne par l'amonnestement d'un sien ami, si comme il comptoit; là fu pris
+et amené au roy, et le roy le renvoia tantost à son père[767].
+
+ Note 766: _Vita Ludovici Pii.--XIII_.
+
+ Note 767: _Ermoldus Nigellus_, dans son poëme historique sur
+ Louis-le-Débonnaire, fait prendre Zado à la suite du siége du
+ Barcelone.
+
+En ce temps tint le roy parlement à Thoulouse. En ce point mourut
+Burgondion, le comte de Frédence[768]. Sa conté donna le roy à un autre qui
+avoit nom Liutaire. De ce furent les Gascons si courrouciés, et montèrent
+en si grant présumpcion qu'ils tuèrent assez des hommes à celluy conte
+Liutaire. Pour ce, furent semons en parlement. Premièrement refusèrent à y
+venir: à la par fin vindrent avant, à quelque paine. Et le roy les fist
+juger selon leurs fais. Si en furent les uns ars et les autres occis; car
+d'autelle mort avoient-ils fait les autres tous mourir. Si n'est nulle loi
+plus droiturière que faire mourir les homicides d'autelle manière de mort
+comme eulx mesmes occirent[769].
+
+ Note 768: _Fredence._ «Fedentiacus.» C'est _Fesenzac_.
+
+ Note 769: Cette dernière réflexion, qui réduit à leur mince et juste
+ expression tous les arguments des adversaires de la peine de mort,
+ est du moine de Saint-Denis.
+
+
+IV.
+
+ANNEES: 807/809.
+
+_Coment le roy Loys entra en Espaigne à trois osts. Coment il prist
+Barcinone, et de la famine qui fu dedens la cité de Barcinone. Et coment
+son père luy envoya Pepin en secours. Et après, coment il entra de rechief
+en Espaigne et puis coment il asségia la cité de Tortouse._
+
+
+En pou de temps après, eut le roy conseil à ses barons d'asségier la cite
+de Barcinone. Son ost devisa en trois parties. L'une en retint avec luy en
+un lieu qui avoit nom Tutelle[770]; la seconde livra à un sien prince nommé
+Rostaires[771], pour assiégier la cité d'Osque[772]; la tierce envoia après
+la seconde au siége, pour secours faire sé mestier feust. Mais ceulx de la
+cité, quant ils se virent asségiés, mandèrent secours au roy de Cordes, qui
+tantost s'appareilla pour eulx secourre. Et quant la tierce partie de l'ost
+le roy, qui aloient aider à ceulx qui tenoient le siège, furent venus
+jusques à la cité de Sarragoce, il leur fu dit qu'ils devoient encontrer
+les Sarrasins qui venoient au secours de la cité d'Osque[773]. De celle
+ompaignie estoient chevetains Hademaire, et Guillerque[774] qui avoit la
+première banière.
+
+ Note 770: Le latin porte: Dans le Roussillon, «unam Ruscellioni ipse
+ permanens secum retinuit.»
+
+ Note 771: _Rostaires._ «Rostagnus.»
+
+ Note 772: _D'Osque._ Il ne s'agit pas ici d'_Huesca_, mais de
+ Barcelone; et notre traducteur aura lu sans doute: «Alteri obsidionem
+ _Oscæ_ injunxit,» au lieu de _urbis_ qu'il devoit y avoir.
+
+ Note 773: _D'Osque._ Ce mot est encore de trop, et notre traducteur a
+ mal entendu toute cette phrase qui présente en effet quelque
+ obscurité. C'est l'armée sarrasine envoyée au secours de Barcelone,
+ qui, apprenant à Sarragosse que les Chrétiens alloient leur fermer la
+ route de la ville assiégée, se rejettent sur les Asturies, puis
+ reprennent le chemin de Cordoue. Alors, le corps d'armée de
+ Guillaume, n'ayant plus à craindre les secours des Cordubiens,
+ revient sous les murs de la ville assiégée.
+
+ M. Reinaud, qui a décrit le siége de Barcelone dans ses _Invasions
+ des Sarrasins_ (f° 113 et suiv.), dit que les guerriers de l'émir de
+ Cordoue «se portèrent contre les Chrétiens des Asturies qui les
+ mirent en fuite.» Il est bien vrai que dans le texte donné par
+ Duchesne on trouve: «In Asturias sese verterunt, clademque eis
+ improvisè importaverunt, _sed multò graviorem reportaverunt_.»
+ Toutefois ces derniers mots ne sont pas dans les trois manuscrits de
+ la bibliothèque du Roi, comme l'a remarqué D. Bouquet, ni dans
+ l'édition du même texte, publiée à la suite d'Aimoin en 1567. D'un
+ autre côté, pour expliquer la prise de Zadon sous les murs de
+ Narbonne, que notre chronique mentionne plus haut, on peut supposer
+ qu'il avoit suivi l'armée de Cordoue dans son invasion des Asturies,
+ et que de là il avoit eu l'imprudence de s'aventurer dans
+ l'Aquitaine.
+
+ Note 774: _Hademaire et Guillerque._ «Erat autem ibi Willelmus,
+ primus signifer, Hademarus et cum eis validum auxilium.» C'est le
+ fameux Guillaume d'Orange, et sans doute Aimerl de Narbonne, que les
+ poëtes lui donnent pour père.
+
+Quant ils oïrent les nouvelles, ils tournèrent autre voie et alèrent sur
+une gent qui s'appelle Hasturiens, et leur firent moult de dommages et
+d'occisions, et puis alèrent tout droit aux autres[775] qui la cité avoient
+assise. Quant ils furent assemblés, ils contraindrent si fortement ceulx de
+dedens, qu'ils n'en laissoient nul né entrer né saillir. Si longuement les
+contraignirent en celle manière, qu'ils eurent dedens si très-grant famine,
+qu'ils arachoient les cuirs viels des portes et des huis; si les mettoient
+tremper en eaue, et puis les mangeoient pour viande. Et les autres qui
+mieulx aimoient à mourir que à languir en tel douleur, se laissoient cheoir
+des murs à terre. Aucuns y en avoit qui cuidoient que les François, par le
+fort yver qui approchoit, se deussent départir, mais ceulx de dehors qui
+bien pensoient que ceulx de dedens avoient telle espérance, firent apporter
+buches et ramées pour faire loges et maisons, ainsi comme pour demourer
+tout l'yver. Quant ceulx de dedens virent ce, ils chaïrent tantost en
+désespérance.
+
+ Note 775: _Aux autres._ C'est-à-dire: _porter secours aux autres_.
+
+Lors eurent conseil les plus grans qu'ils vendroient aux Crestiens, et leur
+rendroient Hamur, leur prince, qui cousin estoit Zadon le seigneur de la
+ville, lequel Zadon à celluy l'avoit baillé en garde; par telle condicion
+que quant ils auroient celluy Hamur et la ville rendue, qu'ils s'en
+peussent aller sauves leurs vies. Ceulx de dehors qui bien savoient que la
+cité ne se povoit plus tenir, et qu'elle estoit au prendre ou au rendre,
+eurent conseil qu'ils manderoient au roy qu'il venist au siége, pour ce que
+à grant honneur luy seroit atourné sé si puissant et si noble cité estoit
+en sa présence prise. Le roy s'y accorda volentiers, et vint à tout son ost
+hastivement. Par six sepmaines fist la cité assaillir continuellement, et
+furent les Sarrasins si menés qu'ils ne se peurent plus tenir; ains
+rendirent au roy et leurs corps et la cité à sa volenté.
+
+Quant ils eurent ainsi la cité rendue, le roy y envoia tantost bonnes
+gardes de par luy; dedens ne voult pas entrer devant ce qu'il eust ordonné
+coment il y peust mieulx entrer à la louenge nostre Seigneur, et coment il
+sacreroit ceste victoire au souverain vainqueur. Lendemain fist revestir le
+clergié, et les fist ens entrer à procession, en chantant hympnes et
+respons en la louenge nostre Seigneur; et commanda qu'ils alassent droit à
+une églyse de Sainte-Croix qui en la ville estoit[776]. Lors entra après
+les processions en rendant graces et louenges à nostre Seigneur.
+
+ Note 776: Je pense que notre traducteur a rendu exactement ici le
+ sens de l'annaliste latin, et qu'il ne faut pas admettre
+ l'explication du père Pagi, qui voit une anticipation dans le nom de
+ _Sainte-Croix_ donne ici à un temple religieux de Barcelone. Il est
+ assez naturel de supposer que le gouverneur musulman de Barcelone
+ étant depuis long-temps tributaire du roi d'Aquitaine, l'une des
+ premières conditions des rapports bienveillants entre les deux
+ nations avoit été la tolérance d'une église chrétienne dans la ville.
+
+Après ces choses se départit le roy de la cité, et retourna en Acquitaine
+pour yverner. Mais il laissa là le conte Bera[777], et luy laissa grant
+aide de la gent des Gothiens[778] pour la cité garder. Quant le père
+sceut[779] qu'il estoit là allé ostoier, il se doubta moult de luy pour le
+péril des Sarrasins; pour ce luy envoya Charles son frère[780], qui jà
+estoit alé jusques à Lyon. Mais quant le roy le sceut, il luy manda tantost
+qu'il ne se travaillast en avant pour ce que la cité estoit prise, et cil
+qui moult liés fu de ces nouvelles retourna à son père.
+
+ Note 777: _Bera._ Sans doute celui que les Chansons de geste nomment
+ _Berard de Montdidier_. Ce _vassal_ (ou chevalier) picard pouvoit
+ bien avoir suivi Louis en Aquitaine.
+
+ Note 778: _Gothiens._ Espagnols chrétiens.
+
+ Note 779: _Sceut._ Avant la prise de Barcelone.
+
+ Note 780: _Son frère._ Frère de Louis.
+
+[781]Tandis comme le roy yvernoit en Acquitaine, le père luy manda qu'il
+venist à luy à parlement à Ais-la-Chapelle, à la Chandeleur. Le roy
+acomplit son commandement. Avec luy demoura une pièce de temps, et quant
+vint vers le karesme, il prist congié au père, et retourna en Acquitaine.
+
+ Note 781: _Vita Ludovici Pii.--XIV_.
+
+Quant l'esté fu repairé, le roy esmut ses osts de rechief, et entra en
+Espaigne. Par la cité de Barcinone trespassa, et vint jusques à une autre
+qui a nom Tarascon[782]. Les Sarrasins qu'il y trouva prist, et aucuns s'en
+fouirent; tous les chastiaux et les forteresces dégastèrent ses gens
+jusques à la cité de Tortouse. En lieu qui avoit nom Columbe[783] départit
+son ost en deux parties; la plus grant partie retint avec luy, et les mena
+contre Tortouse. Ysambar, Hademaire, Beire et Borel fist chevetains de
+l'autre partie, et leur commanda qu'ils alassent au-dessus d'un fleuve qui
+est nommé Yberus; et quant ils aroient trouvé le passage, qu'ils courussent
+sus hardiement à leurs ennemis qu'ils trouveroient despourveus. Le roy se
+départit d'eulx, et conduit son ost droit à Tortouse. Ceulx chevauchièrent
+si longuement, selon le fleuve d'Yberus, qu'ils trouvèrent le passage.
+Oultre passèrent, et un autre fleuve après qui avoit nom Tingue[784]. Six
+jours chevauchièrent ainsi par nuit si tost comme ils povoient, et par jour
+se tapissoient en valées et en forests. Et quant ils furent ainsi passés
+bien avant sans dommage, ils s'espandirent par la terre de leurs ennemis,
+et dévastèrent tout, et alèrent jusqu'à une belle grand cité qui avoit nom
+Ville-Rouge[785]. Moult y firent grans gains et grans proies; car ils
+trouvèrent les Sarrasins despourveus qui pas ne se gardoient de celle
+adventure; et ceulx qui eschapèrent s'espandirent par le païs et esmeurent
+toute la contrée. Lors assemblèrent Sarrasins et Mores en grant multitude,
+et leur vindrent à l'encontre à l'entrée d'une valée qui est appelée Val
+d'Ilbane[786]. Celle valée si est faite en telle disposition, qu'elle est
+parfonde ès-plaines, et de toutes pars environnée de haultes montaignes; et
+s'ils ne l'eussent eschevée[787], par la volenté nostre Seigneur, ils
+eussent esté pris ou craventés de pierres, sans grans travaulx de leurs
+ennemis. Et endementiers que les Sarrasins se garnissoient lèz le païs, les
+nostres trouvèrent une autre voie qui estoit plus haulte et plus plaine. Et
+quant les Sarrasins et les Mores virent ce, ils cuidèrent qu'ils ne le
+féissent mie tant seulement pour eulx garder et eschever le péril, ains
+cuidèrent qu'ils le féissent plus pour la paour qu'ils eussent d'eulx. Lors
+les commencièrent à enchacier par derrière; et les nostres laissièrent la
+roie devant eulx[788] quant ils les apperceurent, et tournèrent les faces
+devers leurs ennemis; hardiement et vertueusement leur contrestèrent, et
+firent tant, à l'aide de nostre Seigneur, qu'ils firent tourner leurs
+ennemis en fuite, puis revindrent à leur proie, et estoient tant joyeux,
+qu'ils vindrent au roy, à très-petite perte de leur gent, au vingtième jour
+qu'ils s'estoient partis de luy; et le roy, qui moult fu lié de leur venue,
+retourna en Acquitaine quant il eut gasté la terre des Sarrasins.
+
+ Note 782: _Tarascon._ C'est _Tarragone_ qu'il falloit. «Tarraconam.»
+
+ Note 783: _Columbe._ « Sanctæ Columbæ.»
+
+ Note 784: Il falloit, comme l'auteur latin, dire qu'ils passèrent
+ d'abord la Ciuga, puis l'Yberus ou l'Ebre. La _Ciuga_, qui prend sa
+ source dans les Pyrénées, se jette dans la _Segre_, à Mequinença, un
+ peu au-dessus de l'Ebre.
+
+ Note 785: _Ville-Rouge._ Aujourd'hui _Villa-Rubia_, sur le Tage, à
+ deux lieues d'Ocagna. Les nombreuses foires et les importants
+ priviléges dont elle se glorifie attestent encore aujourd'hui son
+ ancienne splendeur. L'annaliste latin dit: _Villam corum maximam_.
+
+ Note 786: _Val d'Ilbane._ Latinè: _Vallis-Ibana_. Ce doit être le
+ lieu que nomme Ausone dans l'une de ses epigrammes:
+
+ _Valiebanæ_ res nota, et vix credenda poetis.....
+
+ Note 787: _Eschevée._ Esquivée.
+
+ Note 788: _Devant._ C'est-à-dire: derrière. «Retro.» Toutefois le mot
+ du traducteur sembleroit mieux convenir ici.
+
+
+V.
+
+ANNEES: 810/812.
+
+_Coment de rechief il envoya son ost sur la cité de Barcinone et de
+Tortouse, et coment ils firent nefs pour passer le fleuve d'Yberis, et
+coment ils furent aperceus. Et puis de leur victoire contre Abaidon le roy
+de Tortouse. Après coment le roy meisme vint à prendre la cité; et puis
+comme ils asségièrent la cité d'Osque et gastèrent tout le païs._
+
+
+[789]Un pou de temps après, s'appareilla de rechief pour ostoier en
+Espaigne; mais le père li manda qu'il n'y alast pas par soy. En ce temps
+faisoit faire nefs et galies en tous les grans fleuves qui chéoient en la
+mer, encontre les assaulx des Normans. Et pour ce manda-il à son fils qu'il
+en féist aussi faire en sa terre sur le fleuve de Gironde et sur le Roosne.
+Le roy Loys ne vint pas en Espaigne pour ce que le père luy avoit deffendu,
+et le père luy envoya un sien prince qui Ingobert estoit nommé, qui
+représentast la personne du fils et conduisist les osts pour le fils et
+pour le père.
+
+ Note 789: _Vita Ludovici Pii._--XV.
+
+Ainsi demoura le roy en Acquitaine, pour garnir les fleuves de nefs et de
+galies; et son ost erra tant qu'il vint à Barcinone. Là, prindrent conseil
+les chevetains, coment ils pourroient surprendre leurs ennemis. Si
+s'accordèrent à ce qu'ils feroient petites nefs; et puis partiroient
+chascune en quatre parties, telles que chascune peust estre portée jusques
+au fleuve, à deux chevaux ou à deux mules, et puis feussent jointes
+ensembles à bendes et à clous, et puis estoupées d'estoupes, de craie, de
+cire et de pois.
+
+Quant ils se furent tous à ce accordés, Ingobert prist grant partie de
+l'ost et s'en ala vers Tortouse. Ademaire et Bera, et les autres qui pour
+ceste besoigne avoient esté esleus chevauchièrent par trois jours. Si
+n'avoient couverture fors du ciel, car ils n'avoient né tentes né
+paveillons, et ne faisoient feu, sé petit non, pour qu'ils ne feussent
+apperçeus par la fumée; le jour se reposoient ès bois, et par nuit erroient
+tout comme ils povoient. Au quart jour firent joindre les membres de leurs
+nefs ensemble, et les garnirent d'estoupes et de pois. Dedens entrèrent, et
+passèrent en telle manière le fleuve d'Yberus, et les chevaux firent
+noer[790] tout oultre. Ce fait leur donna bon commencement; et pour ce,
+peussent avoir accomplie une grant partie de leur volenté s'ils n'eussent
+esté apperçeus. Car en ce point que les nostres estoient ainsi au dessus du
+fleuve d'Yberus, entour trois journées, Abaidons, le duc de Tortouse,
+gardoit les rivages du fleuve, que les autres ne passassent oultre. Si
+avint que un More entra au fleuve pour se baigner, et vit fiente de chevaux
+qui avec l'eaue descendoit; il la prist et la mist à son nez, et sentit
+bien que c'estoit. Lors commença à crier: «Esgardez, esgardez, seigneurs
+compaignons! mestier vous est que vous vous gardez; car ceste fiente n'est
+pas d'asne, né de mule né de beste qui ait acoustumé à paistre en herbages,
+ains est de cheval si comme il appert par l'odeur de la fiente: et pour ce
+je vous prie et loe que vous vous gardez sagement; car, si comme il me
+semble, nos ennemis nous espient au dessus de ce fleuve.»
+
+ Note 790: _Noer._ Nager.
+
+Tout maintenant, deux de leurs compaignons envoièrent à cheval pour savoir
+se ce estoit voir ou non; et ceulx qui bien apperceurent les nostres
+retornèrent maintenant et nuncièrent à leur duc Abaidons ce qu'ils avoient
+trouvé. Lors eurent si grant paour, qu'ils s'en fuirent maintenant tous, et
+laissèrent leurs hesberges, et quanqu'ils avoient dedens. Et les nostres
+qui passés furent descendirent selon le fleuve jusques à leurs paveillons,
+et quanqu'ils trouvèrent ens, ravirent; et hébergèrent celle nuit dedens.
+L'endemain vint encontre eulx à bataille Abaidons, le duc de Tortouse, à
+grant compaignie de Mores et de Sarrasins, qu'il eut assemblé de toutes
+pars. Et combien que les nostres féussent mains[791] que ceulx n'estoient,
+si se combatirent si fort, qu'ils les firent tourner en fuie; et si ne
+finèrent d'enchacier et d'occire jusqu'à tant qu'il fust nuit, que les
+estoiles apparurent au ciel. Après ceste victoire retournèrent à leurs
+compaignons; longuement sistrent devant la cité, et puis retournèrent à
+leur païs quant ils eurent le païs destruit et gasté.
+
+ Note 791: _Mains._ Moins.
+
+[792]L'année après, le roy rassembla ses osts, et ala luy-meisme asségier
+Tortouse. Avec luy eut Haribert, Luitart, et Ysembert, et grant aide de la
+gent de France. Ses engins fist lancier aux murs et aux tours de la cité,
+et tant en craventa que ceulx dedens qui assez perdoient de leurs gens aux
+assaulx se désespérèrent et luy rendirent les clefs de la cité, qu'il
+envoya depuis à Charlemaines, son père. Moult furent espouventés les
+Sarrasins et les Mores de celle contrée, et doubtoient moult qu'ils ne
+perdissent leurs forteresses par autre adventure. Mais le roy retourna en
+Acquitaine quarante jours après ce que le siège fu commencié.
+
+ Note 792: _Vita Ludovici Pii.--XVI_.
+
+[793]L'année après rassembla le roy son ost pour asségier la cité d'Osque.
+A celle fois fu livrée au conte Haribert, que son père lui avoit envoyé. La
+vindrent sa gent, et asségièrent la ville. Tous ceulx qu'ils encontroient
+prenoient vifs ou chaçoient en fuie. Mais tandis comme ils furent en ce
+siège, leur advint un meschief pour ce qu'ils ne se tenoient pas si
+sagement comme mestier leur feust. Car aucuns des hardis bataillons de
+l'ost venoient trop près des murs pour hordoier à ceulx de dedens, et de si
+près ils parloient à eulx et les laidengeoient[794], et leur lançoient
+javelos et sagettes; et ceulx de dedens qui bien virent qu'ils s'estoient
+trop éloingnés de l'ost, et qu'ils aroient à tart secours, eurent moult
+grant despit de ce qu'ils les laidengeoient; et pour ce meismement qu'ils
+estoient si pou de gens, les portes ouvrirent et vindrent assembler à eulx,
+et ceulx les receurent hardiement. Si en eut assez d'occis d'une partie et
+d'autre. A la parfin se retrairent ceulx de la cité, et les autres
+retournèrent à l'ost. Longuement tindrent le siège devant la cité, et moult
+y firent de dommages; et quant ils eurent le païs gasté et leurs ennemis
+grevés, quanqu'ils peurent, il leur convint retourner pour le fort yver qui
+approchoit. En Acquitaine vindrent au roy, qui en ce temps se déduisoit en
+gibiers et en chaces, si estoit jà la saison vers la fin de septembre.
+Grant joie eut le roy de la venue de sa gent. Tout cel yver demoura en sa
+terre sans ostoier.
+
+ Note 793: _Vita Ludovici Pii.--XVII_.
+
+ Note 794: _Ladengeoient._ Injurioient.
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 812
+
+_Coment le roy ala contre les Gascons, en leur terre entra, et les
+contraint de venir à merci. De l'agait qu'ils bastirent au retour. Et
+coment il refourma l'us de chanter et de lire en son royaume. Des églyses
+qu'il restora; et puis de la paix où son royaume estoit; et puis de la mort
+de ses frères._
+
+
+[795]Au nouvel temps tint le roy parlement de ses barons. Quant ils se
+furent assemblés, il leur compta nouvelles qu'il avoit oïes, que une partie
+de Gascons qui à luy estoient obéissans et en sa subjection,
+s'appareilloient d'eulx rebeller contre luy; et que par estouvoir[796]
+convenoit que l'en y envoyast, pour eulx abatre et chastier. Et les barons
+s'accordèrent à la volenté le roy, et distrent que ceste besoigne ne devoit
+estre entrelaissiée qu'ils ne feussent abatus de leur présumpcion. Son ost
+appareilla et y vint. Et quant il vint à une ville qui a nom Aix[797], il
+manda à ceulx qui contre luy se rebelloient qu'ils venissent à luy. Ceulx
+refusèrent à venir, et le roy entra en leur terre et mist tout à
+destruction.
+
+ Note 795: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_.
+
+ Note 796: _Par estouvoir._ Par force.
+
+ Note 797: _Aix. Aquis villam._ C'est _Acqs_ ou _Dax_.
+
+A la parfin quant il eut tout gasté et mis à destruction quanques à eulx
+appartenoit, ils vindrent à merci. Et jasoit ce qu'ils eussent aussi comme
+tout perdu, si furent tous liés quant il leur voult pardonner leurs vies.
+Et tout oultre passa le roy parmi les mous de Pirenne, et vint jusques à
+Pampelune Là, demoura un pou de temps, et ordonna des choses au commun
+proufit du païs, puis se mist au retour par celle meisme voie où il estoit
+alé; mais les Gascons, qui par nature sont pou estables et pou loyaux,
+firent embuschement ès destrois des montaignes pour les assaillir. Grans
+dommages peussent avoir fait, et meismement en tels trespas où force de
+chevalerie n'a mestier, sé sa pourvéance n'eust eschivée leur malice. Car
+l'un qui premier venoit fu pendu et pris. Et ainsi furent prises les femmes
+et les enfans de tous les autres, et tenues jusques à tant que tout l'ost
+eut tous les périls passés, et quant ils furent en lieux que les Gascons ne
+les povoient de rien grever.
+
+[798]Ainsi le roy retourna en Acquitaine. Jà soit ce qu'il amast et
+doubtast Dieu dès les jours de s'enfance, et eut volenté de garder et
+d'essaucier sainte Églyse, cil bon propos ne chayt pas de son cuer, ains
+crut et multiplia si comme il monstra par œuvres qui mieulx monstroient
+qu'il déust mieulx estre prestre que roy. Car avant que le royaume
+d'Acquitaine venist en sa main, l'évesque et le clergié de la terre, pour
+ce qu'ils habitoient soubs tirans, estoient plus ententis à chevauchier en
+armes et à brandir javelos, selon la coustume du païs, qu'ils n'estoient au
+service nostre Seigneur; et pour le service nostre Seigneur refourmer qui
+estoit oublié, fist-il venir de dehors de la terre maistres qui reprenoient
+l'us de chanter et de lire, et estoient maistres de divinité[799] et des
+autres sciences; si avoit assez plus[800] grant cure et plus grant
+compassion de l'estat des moines et d'autres religieus qui avoient laissié
+les choses du monde pour desservir la joie perdurable. Si estoit en si
+povre point le païs[801], avant qu'il venist en son gouvernement, qu'il
+estoit ainsi comme tout coulé. Mais en son temps fu si recouvré et en si
+bon estat, que luy-meisme eut grant volenté de guerpir le siècle et
+d'entrer en religion, à l'exemple de Charlemaine[802], le frère le roy
+Pepin son aïeul, qui ainsi l'avoit fait; et bien éust mis à œuvre son
+propos, sé le père l'eust souffert; mais[803], à droit parler, la volenté
+nostre Seigneur qui pas ne vouloit que homme de si grant bonté et de si
+grant pitié eust cure de soy tant seulement; ains vouloit que le proufit de
+plusieurs feust par luy gardé et multiplié.
+
+ Note 798: _Vita Ludovici Pii.--XX_.
+
+ Note 799: _Divinité._ Théologie.
+
+ Note 800: _Assez plus._ C'est-à-dire: _principalement_. Le latin dit:
+ _præcipuè_.
+
+ Note 801: _Le païs._ C'est-à-dire, sans doute, les établissements
+ religieux du pays.
+
+ Note 802: _Charlemaine._ Carloman.
+
+ Note 803: _Mais._ C'est-à-dire: _ou plutôt_.
+
+Maintes églyses et maintes abbaïes restaura et édifia, desquelles plusieurs
+sont cy nommées: le moustier Saint-Philebert[804], le moustier
+Saint-Florent, le moustier de Carioz, le moustier de Conches, le moustier
+Saint-Maixent, le moustier de Grandlieu, le moustier Saint-Savin, le
+moustier Saint-Théofrit, le moustier Saint-Passant, le moustier
+Sainte-Marie-des-Pucelles, le moustier Sainte-Ragonde, le moustier
+Saint-Deuthère en la terre de Thoulousain, et plusieurs autres qui ne sont
+pas ci nommés. A l'exemple de luy faisoient plusieurs des prélas, et non
+mie tant seulement les évesques, mais les gens lais qui restoroient les
+églyses qui estoient cheues, et en faisoient aucunes nouvelles. Si estoit
+jà la chose commune si bien gouvernée et en si grant proufit portée, que
+combien que le roy feust en son palais ou hors du royaume, à paine fust
+trouvé aucun qui se plaignit de tort ou de grief que on luy eust fait; car
+le roy avoit accoustumé à séoir aux plais du palais trois fois en la
+sepmaine, pour oïr terminer les causes.
+
+ Note 804: _Saint-Philebert._ Saint-Philibert-du-Pont-Charrau, en
+ Poitou, aujourd'hui village du département de la Vendée.
+ _Saint-Florent_, en Anjou, aujourd'hui hameau du département de
+ Maine-et-Loire, près de Saumur.--_Carioz._ Charrou.--_Conches._
+ Conques, en Rouergue, aujourd'hui chef-lieu de canton du département
+ de l'Aveyron.--_Saint-Maixent_, en Poitou.--_Grant lieu_, _Maulieu_,
+ en Auvergne.--_Saint-Savin_, en Poitou, à quatre lieues de
+ Montmorillon.--_S.-Theofrit_ vulgò S.-Chaffe, dans l'arrondissement
+ de Puy en Velay.--Mabillon avoue ne pouvoir reconnoître les abbayes
+ de _S.-Pascent_ et d'_Uter_ ou _Deuthere_.--_Sainte-Marie_, en
+ Limousin.--_Sainte-Ragonde._ Sainte-Radegonde, en Poitou.
+
+En ce temps, envoya le père au fils l'un des contes du palais, qui
+Archambaut avoit nom, pour aucunes parolles du père au fils et du fils au
+père; et quant il fu retourné à son seigneur, il luy compta l'ordonnance de
+choses qu'il avoit veues au royaume d'Acquitaine, et la grant paix dont le
+peuple s'esjoïssoit par le sage gouvernement du roy. De ce fu le père si
+liés, qu'il commença à plourer de joie et dist à ceux qui en tour luy
+estoient: «O seigneurs! grant joie devons avoir, quant nous qui sommes
+viels sommes surmontés par les sens de ce jeune homme.» Et puis si toucha
+une parole de l'Évangile et dist: «Pour ce qu'il a loyalement multeplié le
+besant, son seigneur luy a baillé et donné le pouvoir en la masse et en
+tout le royaume son père.»
+
+[805]En ce temps, trespassa Charles, l'un de ses frères; et Pepin l'autre,
+qui roy estoit de Lombardie, estoit jà trespassé long-temps avoit devant.
+Plus n'y avoit que luy demouré de tous les hoirs masles de son père; et
+pour ce estoit en luy mise toute l'espérance de tout le royaume. Et en ce
+point envoya Guerri l'évesque de Capes[806] au père, pour conseil querre
+d'aucunes besoignes. Tandis comme il demouroit là pour attendre la
+response, plusieurs furent, François et Allemans, qui luy distrent qu'il
+amenast le roy et qu'il venist à son père, et que il se tint désormais près
+de luy; car vieillesse et le dueil de ses fils qui mors estoient l'avoient
+moult afleboié. Cil Guerris retourna et compta au roy ceste chose. Le roy à
+son conseil se conseilla, et ils luy loèrent[807] presque tous qu'il le
+féist. Mais le roy eut conseil de soy-meisme né ne voult ainsi faire, pour
+ce que le père ne l'eust soupçonneux, et qu'il n'y notast aucune chose;
+pour ce n'y voult pas aler, ains demoura en Acquitaine. A ceulx à qui il
+avoit guerre et qui paix lui requirent donna trèves jusques à un an.
+
+ Note 805: _Vita Ludovici Pii.--XX_.
+
+ Note 806: _L'evesque de Capes._ «Capis prælato.» Le contre-sens étoit
+ difficile à éviter. Il falloit mettre: _le préposé aux oiseaux de
+ proie_, ce qu'on a plus tard nommé le _fauconnier_. Voy. Ducange, au
+ mot _capus_.
+
+ Note 807: _Loerent._ Conseillèrent.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 814.
+
+_Coment le père manda le fils, et puis s'en retourna. De la mort
+Charlemaines, et coment les barons mandèrent te roy Loys après le décès de
+son père; coment il le fit ensepoulturer, et coment il rendi son testament.
+Puis parle moult d'autres diverses choses._
+
+
+Entre ces choses, le père, qui sentoit bien que il afleboioit et qu'il
+approuchoit de la fin de son aage, se doubtoit moult que le royaume qui en
+si hault estat et si noblement ordonné estoit ne venist à confusion après
+sa mort, et que il ne feust troublé par estranges guerres ou par les
+dissensions des princes meismes du royaume. Pour ce manda son fils qu'il
+venist à luy. A grant joie le receut et le retint avec luy tout cel esté.
+
+Tandis comme il demoura avec luy, l'enseigna-il de ce qu'il sentoit qu'il
+n'estoit pas souffisamment introduit. C'est assavoir coment il devoit vivre
+et régner, et son royaume tenir et gouverner. Après se départit de luy et
+retourna en Acquitaine. Le père, qui jà aprouchoit de sa fin, commença à
+afleboier moult durement, et luy prindrent aucunes maladies qui luy
+nunçoient sa fin. Au derrenier accoucha du tout au lit; et en pou de jours
+après ce qu'il eut ordonné son testament, il trespassa à la joie de
+paradis.
+
+De laquelle mort demoura le royaume de France plein de douleur et de
+tristesse; mais la vérité de l'Escripture fu esprouvée en celluy qui après
+vint; qui[808] dist ainsi pour reconforter les cuers de ceulx qui de tels
+mors sont dolens: «_Mors est l'homme droiturier. Et si est ainsi comme s'il
+ne feust pas mort, car il nous laisse hoir à luy semblable._» En la
+quinziesme[809] kalende de février trespassa le glorieux empereur, en l'an
+de l'Incarnacion huit cens et quatorze. De son trespassement et de sa
+sépulture n'est pas maintenant mestier de reprendre ce que nous avons dit
+en ses fais. En ce temps, ainsi comme entour la Purification Nostre-Dame,
+tenoit l'empereur Loys parlement des barons en un lieu qui a nom
+Thédats[810]. Les barons palazins[811] et les autres princes qui furent à
+son trespassement envoyèrent à luy tantost un message qui avoit nom Ramps,
+pour luy dénuncier la mort de son père, et luy mandèrent qu'il venist là au
+plus tost qu'il pourroit. Par Orléans s'en ala le message. Théodulphe,
+l'évesque de la cité, qui moult estoit sage homme, s'apperceut bien
+pourquoy il estoit envoyé. Tantost manda à l'empereur par un autre message
+se il vouloit qu'il alast contre luy ou qu'il l'attendist en la cité; et
+l'empereur luy remanda qu'il vouloit qu'il alast à luy. Ne demoura puis
+longuement que le second message vint, et puis le tiers; et le cinquiesme
+jour après que les messages furent venus, mut l'empereur à moult grant
+gent; car l'en se doubtoit que Walla, qui au temps son père estoit le
+souverain du palais, n'appareillast aucun mal et aucune conspiracion contre
+l'empereur; mais il ne le fist ainsi, ains vint à luy tantost, et obéyt à
+luy comme à son droit seigneur, selon la coustume de France[812]. A
+l'exemple de luy firent tous les autres barons; si luy vindrent à
+l'encontre à grans tourbes, et luy firent obédience et hommage comme à leur
+droit seigneur.
+
+ Note 808: _Qui._ Laquelle Escripture Sainte. Ecclesiaste, 34.
+
+ Note 809: _Quinziesme._ Il falloit la _quinte_.
+
+ Note 810: _Thedats._ _Theothuadum._ C'est _Doué_.
+
+ Note 811: _Les barons palazins._ «Proceribus Palatinis.»--_Vita
+ Ludovici Pii.--XXI_.
+
+ Note 812: Plusieurs manuscrits ajoutent: _car François aiment par
+ amour leur seigneur_. Mais il n'y a rien de pareil dans le latin.
+
+A Haristalle vint, et entra en Ais-la-Chapelle au trentiesme jour qu'il se
+partit du royaume d'Acquitaine. Tout feust-il débonnaire par nature, si
+avoit-il esté courroucié par plusieurs fois d'une honte et d'un reprouche
+qui couroit par le palais au temps de son père, de ses sereurs. Si en
+estoit la court diffamée tant seulement de ce, et non d'autres choses. Pour
+ce, voult mettre conseil en ceste chose, que le diffame ne renouvellast qui
+estoit esmeu par Odille et Hiltrude[813] une de ses sereurs. Pour ce
+commanda à quatre des maistres de sa court, avant qu'il venist à
+Ais-la-Chapelle, à Walle et Garnier, Lambert et Ingobert, qu'ils s'en
+alassent devant, et qu'ils gardassent que esclandres ne venissent plus en
+son palais; et tous ceulx[814] qu'ils trouveroient coupables d'avoutire et
+ceulx qui par orgueil seroient rebelles encontre luy, qu'ils les méissent
+en prison, et feussent bien gardés jusques à tant qu'il seroit venu. Mais
+aucuns qui se sentoient meffais en tels cas vindrent à luy entre-voies.
+Tant le prièrent, qu'il leur pardonna tout, et puis leur recommanda qu'ils
+retournassent et déissent au peuple que il venoit, et que hardiement
+attendissent sa venue.
+
+ Note 813: _Odille._ «Odilonem et Hiltrudem.» Odillon, ancien duc de
+ Bavière. _Hiltrude_, sœur de Pepin-le-Bref. Le latin est moins
+ obscur: «Cavens ne quod per Odilonem et Hiltrudem olim acciderat,
+ revivisceret scandalum.»
+
+ Note 814: _Tous ceulx._ Le latin dit: _aliquos_, certains, ce qui est
+ déjà bien assez.--_Avoutire._ Adultère.
+
+Entre ces choses, Garnier, l'un des quatre dont nous avons dessus parlé,
+appella un sien nepveu qui Lambert avoit nom, et manda par luy à celluy
+Odille[815] qu'il venist à luy; car il le vouloit prendre et garder jusques
+à la venue l'empereur. Si fist ceste chose sans le sceu Walle et Ingobert.
+Mais Odille, qui en sa conscience se sentoit coulpable, se pourveut
+aigrement et cruellement contre luy. Cil vint si comme il l'avoit mandé, et
+quant Garnier le cuida prendre, celui l'occist[816], et Lambert son nepveu
+navra en la cuisse si qu'il en fu long-temps afolé; mais au derrenier fu
+occis. Si en fu l'empereur moult courroucié quant il luy fu dit. Et tant fu
+dolent de la mort de Garnier qu'il commanda que Tulles, qui en ce meisme
+cas estoit coulpable, et à qui il avoit jà oncques son méfiait pardonné,
+eut les yeulx crevés.
+
+ Note 815: _Odille._ Il falloit _Hodoin_, que notre traducteur confond
+ bien à tort avec l'_Odille_ cité dessus.
+
+ Note 816: _Celui l'occist._ Hodoin occit Garnier.
+
+[817]Quant l'empereur vint à Ais-la-Chapelle, il fu reçu moult
+honnourablement du peuple et de ses amis, et d'aucuns chevaliers de France
+qui là estoient, et fu de rechief de tous clamé empereur. Après ces choses
+il ala orer[818] sur la sépulture son père et prier pour luy, et rendre
+graces à nostre Seigneur de tous bénéfices. Ses amis et ses prouchains qui
+longuement avoient esté en pleurs et en tristesce pour la mort de son père
+reconforta; et sé deffaute eut esté aux obsèques et au service, il le
+restaura et rendit. Son testament fist réciter devant luy, et voult qu'il
+feust tenu entièrement, tout en la manière qu'il l'eust devisé; et chascune
+églyse métropolitaine, c'est-à-dire arceveschié, eut sa partie du
+testament, qui par nombre furent vingt-et-un. Les joyaux et les aournements
+qui espécialement afferoient[819] à la personne de l'empereur laissa au
+trésor à luy et à tous ceulx qui après luy régneroient. Après ordenna de ce
+que l'en donroit aux fils et aux filles de ses fils, aux nepveux et aux
+sergens du palais qui son père avoient servi. Après ordenna de ce que l'ent
+donroit aux povres communelment selon la coustume de Crestienté. Ainsi
+accomplit-il et rendit tout le testament son père entièrement, si comme
+l'escript le devisoit.[820] La compaignie des femmes, qui trop estoit
+grande au palais, fist mettre hors, fors aucunes qui furent retenues en la
+court pour servir en aucuns offices. A ses sereurs rendit ce que leur père
+leur avoit donné, et les envoya en leurs propres lieux; et à ceux à qui il
+n'avoit rien laissié donna raisonnablement.
+
+ Note 817: _Vita Ludovici Pii.--XXII_.
+
+ Note 818: _Orer._ Prier.
+
+ Note 819: _Afferoient._ Appartenoient.
+
+ Note 820: _Vita Ludovici Pii.--XXIII_.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 814.
+
+_Des messages l'empereur de Constantinoble, et coment le roy manda Bernart
+son nepveu qui roy estoit de Lombardie, et coment il rendi aux Saisnes et
+aux Frisons leurs terres. Et de la justice que le pape Léon fist à Rome, et
+coment le roy y envoya Bernart son nepveu pour savoir la vérité de ceste
+chose._
+
+
+Messages receut l'empereur de diverses parties, qui à son père estoient
+envoyés; diligemment et volentiers les oyt, largement leur pourveut[821],
+dons leur donna et puis les congéa. Les plus sollempnels estoient les
+messages Michiel, l'empereur de Constantinoble. A celluy Michiel avoit
+envoié Charlemaines l'empereur messages avant qu'il trespassast. Ces
+messages furent Amauri, arcevesque de Treves, et Pierre, abbé de
+Nanthules[822]; pour confirmacion de paix et d'alliance estoient alés là.
+Avec eulx amenèrent ces deux messages, Christofle et Grégoire, qui à
+Charlemaines aportoient response de ce qu'il avoit mandé par escript. Avec
+eulx envoia Loys l'empereur en messages, Léon l'évesque de Regie[823], et
+Ricod le conte de Poitiers, pour reuouveller l'amour et l'alliance entre
+les deux empereurs.
+
+ Note 821: _Largement leur pourveut._ « Dapsiliter curavit.»
+
+ Note 822: _Nanthules._ «Nonantulæ.» Je pense que ce doit être
+ _Nonantola_, ville d'Italie, dans le duché de Modène, dont l'abbaye
+ est des plus anciennes.
+
+ Note 823: _Leon, évesque de Regie._ Contre-sens. Il falloit _à Léon,
+ nouvellement substitué empereur, Nortbert, évêque_, etc.
+
+En celle année tint l'empereur général parlement à Ais-la-Chapelle. Par
+toutes les provinces de son royaume envoia preudes hommes et loiaulx de son
+palais, et esprouvés en droit pour amender les forfais et pour faire à
+chascun droit et justice. Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, manda:
+cil y vint volentiers, et l'empereur luy donna grans dons et le congéa.
+
+En ce temps vindrent à court les messages Grimoart, le prince de Bonivent,
+pour obéir à la volenté l'empereur. Pour leur seigneur jurèrent qu'ils
+rendroient, chascun an, sept mille souls de deniers d'or ès trésors
+l'empereur.
+
+[824]Trois fils avoit l'empereur: Lothaire, Pepin et Loys. L'istoire ne
+parle pas quand né coment ils furent nés, et pour ce nous en convient
+taire. [825]Lothaire envoia en Bavière, pour le pays gouverner; Pepin en
+Acquitaine; Loys, le tiers, retint encore avec luy pour ce qu'il estoit
+trop jeune.
+
+ Note 824: Cette phrase est une addition du traducteur.
+
+ Note 825: _Vita Ludovici Pii.--XXIV_.
+
+En ce temps vint à court Heriols, le prince de Dannemarche, que les fils le
+roy Godefroy avoient chacié du royaume. A l'empereur vint à garant; si se
+rendit à luy et luy fist hommage à la coustume de France[826]. L'empereur
+le reçeut et luy dist qu'il alast en Sassoigne, et attendist tant qu'il li
+peust envoier secours pour sa terre recouvrer. Et en ce mesme temps
+rendit-il aux Saisnes et aux Frisons leurs terres et leurs héritages qu'ils
+avoient perdus au temps de son père.
+
+ Note 826: _Et lui fist hommage._ «JuxtLa morem Francorum, manibus
+ illius se tradidit.» De là sans doute l'expression que nous
+ conservons encore: _se mettre entre les mains de quelqu'un_.
+
+De cette chose parlèrent plusieurs diversement, qui diversement estoient
+meus: car les uns disoient qu'ils cuidoient qu'il eust ce fait par
+debonnaireté et par franchise de son cœur; les autres disoient que c'estoit
+par non sens et mauvaise pourvéance, et disoient que tels gens sont par
+nature cruels et desloyaux, et devroient tousjours estre si restrains et si
+chastiés qu'ils n'eussent povoir de guerre esmouvoir né rebeller. Mais
+l'empereur qui mieulx amoit à vaincre par débonnaireté que par armes, le
+fist pour ce que il les peust vaincre par franchise et par amour, et que
+ils feussent plus tenus à luy, pour ce que il leur faisoit plus grant
+miséricorde. Si ne fu pas deceu d'espérance, car ils obéirent tousjours
+depuis humblement et dévotement à luy.
+
+[827]En tour un an après ces choses, fu racompté à l'empereur que aucuns
+des plus puissans de Rome estoient jurés et aliés encontre l'apostole Léon.
+La chose fu descouverte et attainte: et pour ce les fist l'apostole décoler
+selon les lois et les anciens establissemens des empereurs de Rome[828].
+L'empereur qui oï ce dire, porta grief de ceste vengeance, et non pas pour
+ce qu'elle ne feust bien selon les lois, mais pour ce que le souverain
+preslat et le chief spirituel de tout le monde avoit osé faire si roide
+justice. Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, y envoia pour savoir sé
+c'estoit voir ou non. Et luy commanda par un messagier qui avoit nom
+Girout, qu'il en sçeut amander la vérité.
+
+ Note 827: _Vita Ludovici Pii.--XXV_.
+
+ Note 828: Les annales attribuées à Eginhard racontent le même fait,
+ mais sans les réflexions de l'astronome limousin: «Lege Romanorum in
+ id conspirante.» Elles omettent également la réflexion de la phrase
+ suivante, dont voici le texte latin: «Velut à primo orbis sacerdote
+ tam severè animadversa.» Or, ce passage des _Annales d'Eginhard_ doit
+ donner à penser que le mécontentement de l'empereur venoit de ce que
+ le pape avoit fait, dans ce cas, acte d'usurpation sur les droits de
+ l'empereur, unique souverain de Rome et seul juge des crimes
+ politiques.
+
+Quant le roy Bernart fu à Rome, il enquist de la chose et manda à
+l'empereur ce qu'il avoit trouvé. L'apostole Léon qui bien sçeut que
+l'empereur estoit meu contre luy pour ceste chose, envoia tantost ses
+messages à l'empereur; les messages furent Jehan, abbé de Blanche-Selves,
+Théodore le donneur et le duc Serges.
+
+
+IX.
+
+ANNEES: 815/817.
+
+_Coment le roy envoia ses osts sur les Saisnes et sur les Abrodites[829],
+et coment leurs terres furent gastées, et des fils Godefroy de Dannemarche;
+du pape et des Romains; du revel[830] des Gascons; de la mort le pape Léon,
+et coment le pape Estienne vint en France; et d'autres incidences._
+
+ Note 829: Inexactitude fondée sur le contre-sens de la première
+ phrase de ce chapitre.
+
+ Note 830: _Revel._ Soulèvement, révolte.
+
+En ce temps fist l'empereur un commandement que les princes de Sassoigne et
+les Abrodites qui au temps son père estoient subgiés, feussent chastiés et
+humiliés, et que leurs propres royaumes leur feussent rendus[831]. Pour
+ceste besoigne fu envoie le conte Baudri[832], à grant ost; le fluve
+d'Egidore[833] trespassèrent, et entrèrent en la terre des Normans, en un
+lieu qui a nom Sinelhandi[834]. D'autre part furent les fils Godefroy qui
+jà fu roy de Dannemarche, à grant ost, et si avoient navie[835] de deux
+cens nefs. Avant n'osoient venir né plus faire; si se départirent à tant
+d'une part et d'autre, sans bataille. Les gens l'empereur gastèrent et
+ardirent tout le pays devant eulx; le païs ramenèrent en l'ancienne
+subjection. Quarante ostages receurent des barons et du peuple de la terre
+et retournèrent à l'empereur qui lors tenoit parlement en un lieu qui a nom
+Paderbrun. A ce parlement estoient venus les plus grans princes des
+Esclavons orientels.
+
+ Note 831: Voici un gros contre-sens. Il falloit traduire, comme l'a
+ remarqué Dom Bouquet: L'empereur avoit ordonné que l'on réunit à
+ Heriols, prince danois, les comtes saxons et les Abrodites, autrefois
+ tributaires de Charlemagne, pour l'aider à se mettre en possession du
+ royaume de Danemarck.
+
+ Note 832: _Le comte Baudri._ Ou plutôt _le légat_, qui va reparoître
+ au chapitre XII.
+
+ Note 833: _Egidore._ C'est aujourd'hui l'_Eyder_, rivière de
+ Danemarck.
+
+ Note 834: _Sinelhandi._ «Sinlendi.» J'ignore la position de ce lieu.
+
+ Note 835: _Navie._ Flotte.
+
+Droit en ce temps, requist à l'empereur trèves de trois ans, Abulas un roy
+sarrasin. Premièrement furent accordées et octroiées, mais puis furent
+rappellées pour ce qu'elles ne tenoient nul proufit, et fu mandée bataille
+aux Sarrasins[836]. Et en ce temps, repairèrent de Constantinoble l'évesque
+Norbert et le conte Ricon, que l'empereur eut là envoiés en message. Si
+rapportèrent pais et aliances confirmées entre les François et les Grieus.
+
+ Note 836: Voyez plus loin, Chapitre XII. Abulas, suivant M. Reunaud,
+ est le même que l'émir de Cordoue _Hakan_, surnommé _Aboulassy_, ou
+ _le méchant_, à cause de ses crimes.
+
+En ce meisme temps, avint que l'apostole Léon acoucha malade; et tandis
+comme il gisoit au lit, les Romains, qui pas ne l'aimoient, prisrent et
+saisirent, sans attendre justice né jugement, tout quanques ils disoient
+qui leur avoit esté tollu, champs, vignes, jardins et maisons que
+l'apostole avoit faites nouvelles. Mais, au commencement, leur deffendi
+ceste chose le roy Bernart, par Guinigise le duc des Vaulx de Spolite[837],
+et manda à l'empereur toutes ces choses par certains messages. [838]Quant
+ce vint vers la nouvelle saison, l'empereur commanda que les François
+orientels et aucuns de la gent de Sassoigne s'appareillassent contre les
+Sorabiens et les Esclavons, qui s'étoient fors traïs de sa subjection, et
+jà s'appareilloient contre luy. Mais leur effort fu tost et légièrement
+plaissié[839] et abatu. Les Gascons qui habitoient près des montagnes se
+rebellèrent aussi en ce temps contre l'empereur du tout en tout, selon la
+ligière manière qu'ils ont de nature. La raison pour quoi ils se
+retournèrent, si fu pour ce que l'empereur osta Seguin[840], le conte de la
+terre, pour son meffait et pour ses mauvaises meurs, et pour la diversité
+qui en luy estoit si grant et si cruelle que à paine la povoit-on souffrir.
+Mais ils furent si domptés et si batus par deux batailles tant seulement,
+qu'ils vindrent à merci et se repentirent de leur folie, mais trop tard.
+
+ Note 837: _Des Vaulx du Spolite._ De Spolète.
+
+ Note 838: _Vita Ludovici Pii.--XXVI_.
+
+ Note 839: _Plaissié._ Comprimé.--_Leur effort_, l'effort des
+ Sorabiens.
+
+ Note 840: _Seguin._ «Sigwinus.» Etoit fils d'_Alori_ ou «Adeloricus,»
+ et nos _chansons de geste_ ont également célébré sa félonie.
+
+Entre ces choses vindrent nouvelles à l'empereur de la mort l'apostole
+Léon; si estoit trespassé en l'uitiesme kalende de jugnet[841], ou vingt et
+un au de son siége. Après luy fu au siège Estienne Diacone. Assez tost
+après son sacre, mut pour venir à l'empereur. Si estoient à peine passés
+deux mois quand il vint à luy; mais avant eut envoié messages à l'empereur,
+qui li firent satisfacion de son sacre et de son ordenement.
+
+ Note 841: _Jugnet._ Juin.
+
+Quant il oït nouvelles de son advènement, il manda Bernart son neveu qu'il
+alast contre luy et que il le compaignast. Et quant il sceut qu'il
+approchoit, il envoia autres messages pour luy amener à grant honneur, et
+puis s'en ala à Rains et attendit sa venue là. Et envoia de rechief contre
+luy Hildebault, son maistre chapelain, et Theodulphe, l'évesque d'Orléans.
+Après commanda à Jehan, l'arcevesque d'Arle, qu'il alast devant à grant
+compaignie des ministres de sainte Eglyse, revestus en chapes et en
+garnemens de soie. Au derrenier mut l'empereur et ala encontre l'apostole
+Estienne, environ demie lieue loin de l'églyse Saint-Remi, honnestement et
+dévostement le receut comme le vicaire saint Père, et il mesme le soustint
+à ses mains quand il entra en l'églyse Saint-Remi. Et tandis comme les
+religieux et le clergié chantoient _Te Deum laudamus_, le soustenoit
+tousjours l'empereur. Après les graces qu'ils eurent à Dieu rendues,
+l'apostole les acomplit par une oraison qu'il dit en la fin. Lors se
+départirent et alèrent aux hostels. Et l'apostole si descouvrit à
+l'empereur sa besoigne et luy dit la raison pour quoi il estoit venu: Léans
+mangièrent ensemble. Après mangier repaira l'empereur en la cité, et
+l'apostole demoura en l'abbaïe. L'endemain semonist[842] l'empereur
+l'apostole pour mangier avec luy, honourablement et largement fu toute la
+cour servie, et fu l'apostole honouré de grans dons. Au tiers jour après
+semonist l'apostole l'empereur au mangier et luy donna aussi plusieurs
+riches dons. Et lendemain qui fu jour de dimanche porta l'empereur couronne
+tandis comme l'en célébra en l'églyse la grant messe.
+
+ Note 842: _Semonist._ Invita.
+
+A la parfin, quant l'apostole eut impetré la besoigne pour quoi il estoit
+venu, il prist congié à l'empereur et s'en retourna à Rome, et l'empereur
+se partit de Rains et s'en ala à Compiègne, et demoura trente jours au
+plus. Là reçeut et oït les messages Abdirame, le fils le roy Abulas, puis
+s'en ala yverner à Ais-la-Chapelle.
+
+[843]Devant ce, avoit commandé aux messages le roy sarrasin que ils
+l'attendissent à Ais-la-Chapelle; mais si avoient jà demouré environ trois
+mois avant qu'il venist là, et quant il fu venu, il les oït et congéa. Là
+meisme vint à luy Nicephore, messagier Léon, l'empereur de Constantinoble;
+oultre les amistiés et les aliances estoit contenue en sa légation la
+composicion de la paix faite entre les deux empereurs, du contens qui
+estoit des contrées des Esclavons et des Romains. Mais à ceste fois ne put
+estre le contens abaissié, pour ce que ceulx-ci n'estoient pas présens, né
+Cadolac le bailli de ces parties, sans lesquels la cause ne povoit estre
+terminée. Mais, pour ceste besoigne mettre à fin, furent envoiés en
+Dalmacie Albigaire et Cadale, sires et princes de ces parties.
+
+ Note 843: _Vita Ludovici Pii.--XXVII_.
+
+En ce temps envoyèrent les deux fils Godefroy de Dannemarche messages à
+l'empereur, pour requérir paix et aliance. Car Hériols les guerrioit et
+grevoit durement; mais l'empereur refusa leurs aliances, pour ce qu'elles
+sembloient estre faintes et sans nul proufit, et commanda que l'en envoiast
+secours à Hériols qui la guerre maintenoit contre eulx.
+
+_Incidence._--En celle année, ès kalendes de febvrier, fu éclipse de lune
+et apparut la comète au signe du Sagitaire. Au tiers mois après ce qu'il fu
+retourné de France, trespassa l'apostole Estienne. Après luy fu au siège un
+qui Pascases eut à nom. Tantost comme il fu sacré, envoia Théodoire à
+l'empereur, et luy euvoia présens et un prestre par qui il luy signifioi
+qu'il n'avoit pas esté esleu de sa volenté né par convoitise, mais par
+droite élection du clergié et du peuple. Et quant cil Théodoire eut impetré
+vers l'empereur l'amistié et les convenances anciennes, il retourna dont il
+estoit venu.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 817.
+
+_De la bleceure l'empereur, et coment il réforma l'estat des abbaïes. Et
+coment les prélas lessièrent le boban du siècle à l'exemple de luy. Coment
+il ordenna de ses fieus; coment Bernart se revéla contre luy, et puis
+coment il se repenti._
+
+
+[844]En celle année meisme, le dimanche de la quinte sepmaine de la
+quarantaine, qui est le jour de Pasques flouries, advint que quant le
+service qui affiert à sollempnité du jour fu chanté, l'empereur issit d'une
+églyse pour aler au palais, par unes alées de fust où il le convenoit
+passer. Si estoient vieilles et pourries de l'umeur[845] de l'eaue qui
+chéoit dessus. Quant l'empereur fu dessus et grant tourbe de gens et de ses
+princes, ces alées fondirent tout à un fais, et donnèrent si grant effroi,
+que tous ceulx qui au palais estoient eurent grant paour; tous se
+doubtèrent que l'empereur ne feust mort; mais Dieu qui l'amoit le garantit
+en ce péril. Avec luy chaïrent plus de vingt, que contes que barons, sans
+les chevaliers et les sergens qui entour estoient et furent bléciés en
+diverses manières. Mais l'empereur n'eut nul mal, fors tant seulement que
+le poumeau de son espée luy heurta au pis, et l'une des oreilles fu un
+petit escorchée; et l'une des cuisses bien à mont les illeis[846], fu un
+peu serrée entre deulx fusts. Mais assez tost fu guarri de toutes ces
+bleceures par le conseil des cirurgiens, si qu'il chevaucha et chaça entour
+vingt jours après. Général parlement fist assembler à Ais-la-Chapelle. Si
+ne fu pas ceste assemblée tant seulement des barons, ains fu d'arcevesques
+et évesques, d'abbés et de tous les estais de sainte Églyse. Là fu bien
+monstrée la ferveur et la dévotion qu'il avoit à sainte religion. Car il
+fist faire et ordenner un livre de la vie canoniale, en quoi toute la
+perfection de ceste ordre est contenue, si comme il appert par ceulx qui la
+gardent et la mettent en œuvre.
+
+ Note 844: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_.
+
+ Note 845: _L'umeur._ L'humidité.
+
+ Note 846: _Les illeis._ Les entrailles. Variante du manuscrit 8302:
+ _Outre les yllières_. Le latin dit: «Juxta inguina.»
+
+En ce livre meisme fist-il ordenner de la quantité du pain et de la mesure
+du vin et autres choses nécessaires; si que tous chanoines, moines et
+nonains qui soubs ceste ordre serviront nostre Seigneur ne feussent
+destourbés né empeschiés pour deffault né pour nécessité. Et quant ce livre
+fu compilé et ordenné, il commanda qu'il feust porté, par sages hommes et
+honnestes, par toutes les cités et les abaïes de son empire, et qu'ils le
+féissent escripre en tous les lieux. De ce eurent les églyses et les abaïes
+grant joie. Et le très-débonnaire empereur en acquist louenge en nostre
+Seigneur et mémoire perpétuel. Après establit que un abbé qui Benoit avoit
+nom, preud'homme et religieux, et aucuns autres moines honnestes et de
+honneste vie en toutes choses alassent et venissent par les abaïes de
+moines et de nonnains, et informassent[847] ceulx et celles qui mestier en
+auroient, selon la règle saint Benoit.
+
+ Note 847: _Informassent._ Instruisissent.
+
+Après regarda l'empereur que c'estoit laide chose que les sergens Dieu
+fussent subgiés à nulle humaine servitute. Et regarda que tels seigneurs
+sont, aucunes fois, de si grant rapine qu'ils font moult de griefs aux
+abaïes où ils ont de leurs hommes. Pour ce, establit que quelconque
+personne de serve condicion qui seroit digne en meurs et en science d'estre
+appellée en religion et aux saintes ordres du sacrifice de l'autel feussent
+franchis de leurs propres seigneurs, que leurs seigneurs feussent ou clers
+ou lais. Et voult et ordenna que chascune personne et sergens et
+chambrières, ès abaïes du royaume, eussent leur droite livraison, si que
+chascun sceust qu'il devroit avoir; si que par oultrage et par mauvais
+gouvernement les abaïes ne feussent gouvernées né grevées né apovries, et
+que le service nostre Seigneur ne feust mis en négligence. En toutes choses
+preschoit humilité le saint empereur, par œuvre et par bouche; et disoit
+que quiconque s'umilioit, à l'exemple de Jhesu-Crist, qu'il seroit assis ès
+cieulx; si que par son amonnestement les prélas et les clers commencièrent
+à laisser et à mettre jus les baudrés et les ceins d'or et d'argent,
+chargiés d'aumosnières de soie et de coutiaux à manches d'or et de pierres
+précieuses; les robes de draps espéciaux, les frains et les espérons dorés;
+et disoit le saint empereur que ce lui sembloit monstre, quant les
+personnes de sainte Eglyse qui exemple doivent donner au peuple, usent de
+tels aournemens, selon la vaine gloire du monde. [848]Mais l'anemi de paix
+ne souffrit pas longuement sans bataille et sans temptacion la sainte
+dévocion du preudomme; ains s'efforça en toutes manières de luy troubler
+par luy et par ses membres, et esmeut contre luy et prélas et barons et
+meismement ses propres fils, si comme nous vous dirons ci après.
+
+ Note 848: _Vita Ludovici Pii.--XXIX_.
+
+Quant il eut ordenné ces choses, ainsi comme vous avez oï, il ordenna après
+l'estat de ses fils. De Lothaire l'ainsné fist empereur et voult qu'il
+feust empereur clamé. Pepin, l'ainsné après, envoia en Acquitaine au
+royaume, et Loys, le tiers, en Bavière; pour ce que le peuple scéust à qui
+il deust obéir. Tantost après ces choses, vindrent nouvelles que les
+Abrodiciens qui estoient en sa subjection s'estoient tournés encontre lui,
+et aliés au fils le roy Godefroy, et jà dégastoient cette partie de
+Saissoigne qui siet sur le fleuve d'Albe[849]; mais l'empereur y envoya
+tantost souffisans messages et chevalerie qui assez tost les abatirent et
+mistrent au dessoubs. Selon la coustume françoise ala l'empereur chacier en
+la forest de Vouge[850]. Après repaira pour iverner à Ais-la-Chapelle.
+
+ Note 849: _Sur le fleuve d'Albe._ «Saxoniam Transalbianam vexabant.»
+
+ Note 850: La forest de _Vouge_. «Vosagi lustra.» Ce sont plutôt les
+ monts des Vosges.
+
+En cette voie lui fu compté comment Bernart son nepveu, le roi de
+Lombardie, qui par luy avoit esté couronné, au temps le roy Charlemaines
+son père, s'estoit tourné contre luy par le conseil d'aucuns traiteurs. Et
+si s'estoient à luy aliés et jurés tous les princes des cités du règne de
+Lombardie, et jà avoient mis garnisons ès destrois des montaignes et à
+toutes les entrées de la terre.
+
+Quant l'empereur sceut certainement la vérité, par le tesmoingnage Suppone
+et l'évesque Rathal, il assembla ses osts moult efforciement de toutes les
+parties de France et d'Alemaigne; au plus hastivement qu'il put mut et vint
+jusques à la cité de Chalon. Mais Bernart qui bien vit qu'il ne pourroit
+durer envers luy à la parfin né à bonne fin venir de cette besoingne (car
+plusieurs de ceulx qui s'estoient à luy aliés luy failloient), du tout
+chaït en désespérance. Les armes mist jus et vint à l'empereur, à ses piés
+se laissa chéoir et luy regehi[851] qu'il s'estoit vers luy meffait. A
+l'exemple de luy firent tons les autres. Tous désarmés vindrent avant et se
+mistrent haut et bas en sa merci et en son jugement, et recongnurent à la
+première fois toute la traïson, et par quel ennortement et comment et
+à quelle fin ils béoient à en venir.
+
+ Note 851: _Regehi._ Confessa.
+
+De ceste traïson furent principaulx Egidion, que l'empereur cuidoit son ami
+especial, et Renier, qui conte eut esté du palais, au temps de Charlemaines
+son père, fils le conte Mehenier; et Reginal, prevost et chambellen de la
+chambre le roy. Si n'estoient pas seuls en ce cas; ains avoient plusieurs
+compaignons et clers et lais. Des clers fu l'un, Anselm, arcevesque de
+Millan, Volfouth, évesque de Tremoigne[852], et Theodulphe, évesque
+d'Orléans. Quant la traïson fut plaineinent descouverte et les traiteurs
+furent mis en prison, l'empereur s'en repaira pour yverner à
+Ais-la-Chapelle, si comme il avoit proposé devant.
+
+ Note 852: _Tremoigne._ Pour Cremone.
+
+
+XI.
+
+ANNEES: 818/819.
+
+_Coment l'empereur fist justice de Bernart son nepveu, le roy de Lombardie,
+et des autres traiteurs. Et de la présumpcion des Bretons et de leur
+subjection. Et coment l'empereur espousa la royne Judith, et du mandement
+Leudevit à l'empereur. Et coment le duc Bourna occist trois mil hommes de
+la gent Leudevit._
+
+
+[853]Tout cel yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle. La Nativité et la
+Résurrection y célébra sollempnement. Après la feste, fist traire de prison
+Bernart son nepveu, qui jusques alors eut esté roy de Lombardie, et les
+autres traiteurs qui, selon les lois, devoient les chiefs perdre.
+L'empereur ne voult pas qu'ils feussent dampnés par si cruelle sentence;
+mais, toutes fois se consentit que ils eussent les yeux crevés, contre la
+volenté d'aucuns qui vouloient que ils feussent dampnés selon les lois,
+sans miséricorde. Mais, au derrenier[854], fu jugement parfait. Car Bernart
+et Renier furent décolés pour ce qu'ils portoient impaciamment ce qu'ils
+estoient aveuglés et qu'ils ne savoient gré de la vie qu'il leur avoit
+donnée. Des trois évesques qui estoient parçonniers de la traïson ne se
+voult l'empereur autrement vengier, mais qu'il les fist dégrader de leurs
+ordres par leurs compaignons évesques, et les fist tondre en religion. A
+tous les autres, fors à ceulx qui ci sont nommés, ne fist oncques tollir né
+vie né membres, mais que les uns en furent tondus et les autres envoiés en
+essil.
+
+ Note 853: _Vita Ludovici Pii.--XXX_.
+
+ Note 854: _Au derrenier._ A la fin.
+
+Après ce, vindrent nouvelles à l'empereur que les Bretons ne luy vouloient
+plus obéir né estre de sa seigneurie; ains appareilloient armes contre luy,
+et avoient jà fait un roy qui avoit nom Marmanon. Mais l'empereur ne mist
+ceste besoingne en délai, ains appareilla ses osts hastivement, pour entrer
+en leur terre. En la cité de Vannes tint parlement, et puis entra en
+Bretaigne. En pou de temps et en pou de travail destruit tout le païs né ne
+voult oncques cesser jusques à tant que Marmanon, leur roy, fust occis. Si
+l'occist la garde des destriers du roy qui avoit nom Choslo. Puis que leur
+roy fu occis, toute Bretaigne fu abatue et vaincue, et tous vindrent à
+l'empereur à merci en telle condicion comme il luy plaisoit; ostages
+donnèrent tels comme il demanda; de la terre ordonna à sa volenté.
+
+[855]Puis retourna en France par la cité d'Angiers. Là estoit la royne
+Hermengars qui longuement avoit esté malade. Puis que l'empereur fu là
+venu, vesquit deux jours tant seulement. Au tiers trespassa, en la quinte
+nonne d'octobre.
+
+ Note 855: _Vita Ludovci Pii.--XXXI_.
+
+_Incidence._ En cette année fu éclipse du soleil en l'uitiesme yde de
+juillet. L'empereur fist honnestement mettre la royne en sépulture, puis se
+partit et s'en alla par Rouen et par Amiens, et se retrait pour yverner à
+Ais-la-Chapelle, par Héristalle[856]. Ainsi qu'il entroit au palais, les
+messages Sigon, le duc de Bonivent, se présentèrent devant luy, grans
+présens apportèrent devant luy et accusèrent leur seigneur de la mort le
+duc Grimouar son devancier.
+
+ Note 856: Ici le texte n'est pas exactement rendu. «Recto itinere ad
+ hiberna se Aquis contulit. Cui revertenti et Heristalium intranti
+ palatium, occurrere missi Sigonis, etc.»
+
+Avec ces messages vindrent autres de diverses nations, les messages des
+Abrodiciens et des Godescans[857] et les messages Leudevit, prince de la
+petite Pannonie, et les messages des Thimothées, qui nouvellement avoient
+laissié la société et l'aliance des Boulgres, et s'estoient joins et alliés
+à l'empereur. Les messages Leudevit venoient pour accuser Cadale de ce
+qu'il estoit de si mauvaises meurs et si divers, comme ils disoient, que
+nul ne pouvoit à luy durer. Mais ils mentoient si comme il apparut apres.
+Et quant il eut oï ces messages et il eut ordonné des besoignes pour quoi
+ils estoient venus, et il les eut honnourés et congéés, il demoura au
+palais d'Ais pour yverner.
+
+ Note 857: _Des Godescans._ «Abodritorum videlicet et Goduscanorum et
+ Timotianorum qui, Bulgarorum societate relictâ, etc.»
+
+Endementiers qu'il se yvernoit là, les princes de Saissoigne luy amenèrent
+et luy rendirent Schlaomire, le roy des Abrodiciens. Devant fu accusé de ce
+qu'il s'estoit tourné encontre luy. Et pour ce qu'il ne se peust pas bien
+purgier de ce cas, fu-il chacié en essil, et son royaume baillé à un autre
+qui avoit nom Céadrague; fils estoit à un prince qui Trasconis estoit
+nommé.
+
+[858]En ce temps advint que un noble homme de Gascoigne, qui avoit nom Lup
+Centule, se combatit contre Guérin le conte d'Auvergne, et contre Bérengier
+le conte de Thoulouse. Mais en cette bataille perdi Gersane, son frère, et
+plusieurs autres; si eust esté mort ou pris, s'il ne feust fouy; puis fu-il
+pris et amené devant l'empereur, et contrains à dire pourquoi il avoit ce
+fait. Et pour ce que ce fu chose prouvée qu'il avoit guerre commenciée et
+en son tort, fu-il chacié en essil[859]. En ce palais demoura l'empereur
+tout cel yver, et y tint général parlement. Devant qu'il s'en partist
+retournèrent les messages qu'il avoit envoies par tout son royaume, pour
+l'estat de l'Eglyse réfourmer. Et par dessus y adjousta aucuns chapitres de
+lois (par lequel deffault les causes n'estoient pas bien jugiées), qui
+moult sont profitables et sont gardées, jusques aujourd'hui en jugement.
+
+ Note 858: _Vita Ludovici Pii.--XXXII_.
+
+ Note 859: Cette punition de Loup-Centulle est l'une des bases sur
+ lesquelles repose la fameuse charte de Charles-le-Chauve en faveur de
+ l'abbaye d'Aloon, charte dont l'authenticité a si fréquemment été
+ soutenue et contestée. Voyez, en dernier lieu, l'ouvrage de
+ M. Fauriel. (_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination
+ des conquérants germains_, tome 3. Appendices.)
+
+En ce temps n'avoit point l'empereur de femme, car la royne Hermengars
+avoit esté morte nouvellement. Ses amis luy amonnestèrent qu'il se mariast;
+si le faisoient plus plusieurs, pour ce qu'ils cuidoient qu'il voulsist
+déguerpir l'empire, pour entrer en religion. Et à la parfin s'i accorda,
+et ils luy requistrent et amenèrent de toutes pars nobles pucelles, filles
+de hauts barons. Une en épousa qui avoit nom Judith, si estoit fille le
+conte Velpon. Au nouveau temps se départit et s'en alla en son palais de
+Hengelehem. Là vindrent à luy le peuple et les barons; si oït nouvelles de
+son ost qu'il avoit envoie en Pannonnie contre Leudevit. Si demoura ceste
+besoigne sans perfection; et pour ce qu'elle fu ainsi entrelaissée, sans
+mener à fin, Leudevit monta en si grant orgueil qu'il manda par ses
+messages à l'empereur que s'il vouloit recevoir tels conditions comme il
+mandoit, volentiers luy obéiroit ainsi comme il eut fait devant. L'empereur
+eut en despit ses messages et ses mandemens, né pas ne receut ses
+condicions. Et Leudevit, qui ainsi demoura en sa desloyauté, attraioit à
+lui tous ceulx qu'il pouvoit contre l'empereur; et s'accompagnoit à tous
+ceulx qu'il cuidoit qui eussent mal cuer vers lui. Un petit après ce que
+l'ost fu retourné de Pannonie, et que Leudevit estoit en tel point comme
+vous avez oï, Cadolac, le duc d'Acquilée, mourut. Après luy fu un autre qui
+avoit nom Baudris. Et quant ce duc Baudris fu venu au païs, et il entroit
+en la contrée, il trouva l'ost Leudevit dessus un flun qui a nom Draves. Et
+combien qu'il eut pou de gens avec luy, si leur courut-il sus, et les chaça
+hors de la contrée. Et quant Leudevit fu ainsi desconfit et chacié, il se
+rapareilla à bataille contre Bourna, le duc de Dalmatie, sur le flun de
+Calapie[860]. Et quant Bourna s'apperceut que les Godescans qui aider luy
+devoient l'eurent traï, et il vit que les siens mesmes s'enfuyoient et le
+laissoient en péril, il s'enfouit et eschapa ainsi des mains à ses ennemis.
+Mais puis se vengea-il bien de ceulx qui guerpi l'avoient à son besoing,
+quant ils le dussent aidier.
+
+ Note 860: _Calapie_, ou _Colapie_. C'est aujourd'hui le _Kulpe_, qui
+ coule en Hongrie.
+
+En cel yver qui après vint, Leudevit entra en Dalmacie de rechief; tout
+mist à destruction par feu et par occision. Le duc Bourna qui bien sceut
+qu'il ne pourroit contrester à son effort, se pourpensa comment il le
+pourroit grever autrement par malice. Il assembla sa gent et espia son
+point et ferit en son ost si soudainement, que cil né sa gent ne s'en
+pristrent garde. Si grant occision en fist que le nombre des occis fu
+esmé[861] à trois mille. Là perdit Leudevit chevaux et armes et plusieurs
+autres richesses, et s'enfuit de la contrée tout desconfit. Ces nouvelles
+furent apportées à l'empereur à Ais-la-Chapelle qui moult en fu lié
+durement.
+
+ Note 861: _Esmé._ Estimé.
+
+
+XII.
+
+ANNEES: 820/822.
+
+_Coment son frère Pepin ostoia sur les Gascons, et coment le duc Bourna
+sivit Leudevit par l'empire. Coment les Normans vindrent en Acquitaine, et
+coment l'empereur pardona son mautalent à tous ceulx qui traï l'avoient, et
+puis coment il mit la pais entre ceulx qui se descordoient._
+
+
+Entre ces choses et en celle année meisme, avint en Acquitaine que les
+Gascons, qui par nature sont discordables et de legier esmouvement, se
+rebellèrent contre l'empereur; mais il envoia Pepin, son fils, qui en pou
+de temps les chastia, si que nul ne fu si hardi qui s'osast troubler contre
+l'empereur.
+
+Après ces choses, se partit de sa gent et s'en alla à petite compaignie
+chacier en la forest d'Ardenne. Et quant le temps d'iver fu repairé, il se
+retrait vers Ais-la-Chapelle. Là repairèrent à court le peuple et les
+barons si comme ils souloient.
+
+[862]A court vint le duc Bourna, et se complaignit à l'empereur des griefs
+et des dommages que Leudevit luy faisoit. Et l'empereur luy livra aide et
+gent par quoi il peust celluy grever et sa terre mettre en destruction. En
+trois parties se devisèrent. Et quant ce vint vers le printemps, ils
+entrèrent en la terre Leudevit et la dégastèrent presque toute; mais
+Leudevit n'en vint onques à eulx à parlement né à bataille, ains se tint
+tousjours en un chastel qui moult estoit fort et haut.
+
+ Note 862: _Vita Ludovici Pii.--XXXIII_.
+
+Quant Bourna et la gent à l'empereur s'en furent repairés, ceulx de la cité
+de Charente[863] et mains autres qui avoient esté de la partie Leudevit, se
+rendirent au duc Baudri qui de par l'empereur estoit duc d'Acquilée.
+
+ Note 863: _Ceulx de la cité de Charente._ Le latin porte:
+ «Carniolensos et quidam Carentanorum.» Aujourd'hui les peuples de la
+ Carniole et de la Carinthie.
+
+Une chose advint là en ce point, que Sanilla appella de traïson Bera, le
+comte de Barcinone. A cheval se combatirent selon leur coustume et selon
+leur loy[864], car l'un et l'autre estoient Gotiens; mais à la parfin fu
+vaincu Bera et deust avoir perdu le chief selon les lois: si trouva-il si
+très-grant débonnaireté en l'empereur, qu'il n'en porta autre paine fors
+qu'il fu envoie en essil à Rouen, à la volenté et au rappel l'empereur.
+
+ Note 864: Ni les lois écrites des Goths, ni la loi romaine qui étoit
+ celle de plus grand nombre des Aquitains, n'admettoient les combats
+ judiciaires; mais l'usage de ces combats prévaloit, surtout chez les
+ Goths. L'astronome limousin confond donc ici cet usage, qui avoit
+ plus de force que la loi, avec la loi même.
+
+Entre ces choses vindrent nouvelles à l'empereur, à court, de treize nefs
+et de plusieurs galios plains de robeurs qui s'estoient parties de
+Normandie[865] et s'adréçoient vers France, pour le païs gaster. Lors fu
+commandé que tous les pors de Flandres et de Neustrie (qui ores est nommée
+Normandie) feussent bien gardés et deffendus; par espécial l'entrée de
+Seine là où elle chiet en mer: lors furent bien deffendus. A donc Normans
+s'espendirent par la mer et vindrent en Acquitaine. Les pors trouvèrent
+sans défense. Pour ce, entrèrent légièremént en la terre, et quant ils
+orent gasté le païs[866], ils retournèrent en leurs contrées.
+
+ Note 865: _De Normandie._ «A Northemannæ sedibus mare conscendisse.»
+
+ Note 866: Le latin dit: «El vastato vico cujus vocabulum Buin.» Les
+ annales d'Eginhard nomment le même lieu _Bundium_, et les annales de
+ Saint-Bertin _Burnad_. Hadrien Valois pense que cette dernière leçon
+ est la meilleure, et qu'il faut reconnoître ici _Born_, ou _Saint-Pol
+ de Born_, en Languedoc.
+
+[867]En ceste saison yverna l'empereur à Ais-la-Chapelle, et là fist
+parlement au mois de febvrier. De là furent envoiées trois légions pour
+gasler la terre Leudevit, le prince de Pannonie. Les aliances qui avoient
+esté fermées à Abulas, un roi de Sarrasins, furent rompues, pour ce
+qu'elles ne sembloient pas loyaulx né profitables, et fu bataille mandée et
+criée contre les Sarrasins.
+
+ Note 867: _Vita Ludovici Pii.--XXXIV_.
+
+Quant ce vint vers les kalendes de may, l'empereur assembla parlement vers
+la cité de Noion[868]. Là fist réciter tout de nouvel, devant les barons,
+tels partis[869] comme il avoit fais à ses fils, et les fist confirmer par
+les seaulx de tous les princes qui furent présens. A ce concile vindrent
+les messages l'apostole Pascase, lesquels avoient à nom Léon, le donneur de
+noms, et Pierre, évesque de Cencelles; si comme il dut les honnoura, et
+puis les oï et les congéa. De Noion se partit, et s'en ala pour yverner à
+Ais-la-Chapelle. Mais ainçois qu'il venist là, il s'en ala par Remiremont
+et par les plains et forests de Vosges; si fu jà passé tout l'esté et la
+moitié de septembre ayant qu'il venist à Ais.
+
+ Note 868: _Noyon._ «Noviomagus.» C'est plutôt _Nimègue_, dont le nom
+ latin est le même.
+
+ Note 869: _Partis._ Partages.
+
+En ce temps mourut cil Bourna dont l'istoire a là devant parlé. En son lieu
+mist l'empereur Landas[870]. En ce point vint à court un messagier qui
+apporta nouvelles de la mort Léon, l'empereur de Constantinoble, et du
+couronnement Michiel. Au mois d'octobre qui après fu, tint l'empereur
+parlement à Théodone[871]. Là meisme fist espouser à Lothaire, son ainsné
+fils, Hermengart la fille le conte Huon. A celles espousailles furent
+présens les messages l'apostole, Théodoire et Floriens. De par l'apostole
+présentèrent dons de diverses manières; et combien que l'empereur feust
+tousjours de merveilleuse débonnaireté et piteux et miséricors vers toutes
+gens, si le montra-il plus encore à ce parlement; car il rappella d'essil
+ceulx qui estoient traiteurs et qui estoient convaincus de traïson et de
+conspiracion encontre luy. Et ne leur donna pas tant seulement la vie et
+les membres qu'ils devoient perdre par jugement selon les lois, ains leur
+rendit entièrement leurs terres et leurs possessions. Aalard, abbé de
+Saint-Pierre de Corbie, qui estoit ainsi comme en essil au moustier
+Saint-Philebert, rappella en son églyse et en son office. Et Bernard, un
+sien frère, qui ainsi restoit au moustier Saint-Benoist, rappela et envoia
+en son propre lieu. Ces choses ainsi faites, il envoia son fils Lothaire
+pour yverner en Dalmacie, et il retourna à Ais-la-Chapelle.
+
+ Note 870: _Landus._ «Nepotem suum, nomine Ladasdeum.»
+
+ Note 871: _Theodone._ Thionville.
+
+[872]En l'an qui après fu, assembla parlement en un lieu qui a nom Atigni.
+A ceste assemblée furent évesques et abbés et autres ministres de sainte
+Église; et si y furent aussi les barons du royaume. Là se réconcilia et
+apaisa à tous ceulx qu'il avoit fait tondre en religion, contre leur
+volenté, et à tous ceulx qu'il cuidoit avoir de riens grévés, combien
+qu'ils l'eussent desservi, et confessa et dist devant tous qu'il s'estoit
+envers eulx meffait et en print pénitence de sa volenté, ainsi comme
+l'empereur Théodoire avoit fait jadis, comme sé il eut ce fait sans raison
+et sans jugement. Et se repentit et prit pénitence de ce qu'il avoit fait à
+Bernart son nepveu, qui par droit jugement avoit esté puni. Selon son
+meffait s'amanda de quanqu'il se put pourpenser qu'il se fust meffait en
+telles choses: et mettoit grant cure à apaisier à nostre Seigneur, pour les
+choses qu'il tenoit à péchié, et par aumosnes et par les oroisons de sainte
+Eglyse, ainsi comme s'il eust fait par déloyauté et par cruauté ce que il
+avoit fait par droit jugement.
+
+ Note 872: _Vita Ludovici Pii.--XXXV_.
+
+En ce temps envoia gens qui murent de Lombardie contre Leudevit, le prince
+de Pannonie. Et quant cil sceut ce, il ne les osa attendre, ains guerpit sa
+terre et s'en fouit à garant à un prince de Dalmacie. Cil le receut en sa
+cité, mais il luy en rendit mauvais guerredon; car il meisme l'occist puis
+en traïson, et se mist en possession de la seigneurie de la ville. Aux gens
+l'empereur ne fist oncques bataille né parlement, mais il leur manda par
+messages que moult s'estoit mesfait vers l'empereur et que volentiers
+vendroit à luy à merci.
+
+En ce temps vindrent nouvelles à la court et fu compté à l'empereur que sa
+gent qui gardoient les marches d'Espaigne avoient passé le fleuve de
+Sichore[873] et estoient entrés bien avant en la terre; tout avoient ars et
+destruit devant eulx, et estoient retournés à grant gains sans dommages; et
+ceulx aussi qui gardoient les marches de Bretaigne estoient aussi passés
+oultre, et avoient tout gasté par feu et par occision; et tout ce estoit
+meu par un Breton qui avoit nom Guiomart, lequel se commençoit à rebeller
+et enforcier contre eulx. Après le parlement, envoia l'empereur son fils
+Lothaire au royaume de Lombardie; un moine, qui Wale avoit nom, luy bailla
+pour le garder, si luy appartenoit de lignage, et avec luy Géront son
+chambellan: et lui commanda qu'il ouvrast par leur conseil et redresçast
+les privées choses et les communes du royaume. Pepin son fils envoia aussi
+au royaume d'Acquitaine, pour le royaume garder et gouverner. Mais avant,
+le fist espouser la fille le conte Théodebert[874].
+
+ Note 873: _Sichore._ La Segre.
+
+ Note 874: _Theodebert._ Il étoit comte de Madrie, contrée de la
+ Neustrie, située entre Evreux et Rouen. Théodebert fut père du comte
+ Odon d'Orléans, et de Robert duquel descendit _Robert-le-Fort_.
+
+Après ces choses ainsi faites, quant ce vint le mois de septembre, il ala
+chacier et soi déporter en deduis de bois, selon la coustume de France; et
+puis passa le Rin, pour yverner, en un lieu qui en Thiois est nommé
+Franquoforch[875]. Là fist assembler parlement de toutes les nacions qui
+delà le Rin obéissoient au royaume de France; avec les princes du païs
+ordena en ce parlement de toutes les choses qui appartenoient au proufit de
+la terre. En ce parlement oït et congéa deux paires de messages des Normans
+et des Avares qui ores sont appellés Hongres, si comme aucuns veullent
+dire. Dons et présens apportoient, et requéroient renouvellement de pais et
+d'aliance. En ceste ville demoura l'empereur tout l'yver, et fist
+rappareiller et refaire de nouvel œuvre aucuns nouveaux édifices qui pour
+le temps d'yver lui estoient proufitables.
+
+ Note 875: _Franquoforch._ Francfort.--_Thiois_. Allemand.
+
+[876]Quand ce vint au nouvel temps, droit au mois de may, fist-il assembler
+un parlement, avant qu'il se partist, des François Austrasiens et des
+Saisnes et autres nacions qui à ces parties marchissoient. A ce parlement
+vint à fin la guerre de deux frères, qui entre eulx estoit pour un royaume.
+Mileguast et Celeadrages estoient nommés, gentilshommes estoient et eurent
+esté fils au roy Luibi, qui eust esté occis en une bataille contre les
+Abrodites. Si estoit pour ce le contens, que le peuple s'acordoit à
+Celeadrages le plus jeune, et non mie à Mileguast l'ainsné, pour ce qu'il
+estoit, si comme l'en disoit, plus lasche et plus paresseux que mestier ne
+seroit au royaume gouverner. Et ceste discorde mut devant l'empereur. Et
+quant la volenté du peuple fu cognue et sceue, le royaume fu donné au
+mineur de ces frères. L'empereur les honnoura moult et leur donna grans
+dons, jurer les fist qu'ils seroient amis et loyaux l'un vers l'autre et
+vers luy-mesme; si se départirent atant.
+
+ Note 876: _Vita Ludovici Pii_.--_XXXVI_.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE: 823.
+
+_Coment l'apostole Paschases corona à l'empire Lothaire: coment Dreues, le
+frère l'empereur, fu évesque de Mez; de la souspeçon de l'empereur et de
+l'apostole. Coment il s'escusa par messages. Des signes qui avindrent, et
+coment Charles le chauf fu né, et de moult d'autres choses._
+
+
+Entre ces choses, Lothaire, un des fils l'empereur, à qui l'empereur eust
+commandé le royaume de Lombardie pour gouverner, par le conseil de ceulx
+qui il eut avec luy envoiés, si comme là dessus est dit, proposa à
+retourner à son père; mais entre ces choses, Paschases lui envoia ses
+messages, et si luy mandoit en priant qu'il alast à Rome et qu'il y fust à
+la Résurrection nostre Seigneur. Cil obéit à son commandement, et
+l'apostole le receut moult honnourablement le jour de Pasques en l'églyse
+Saint-Père; la couronne impériale lui mist sur le chief et fu appelé
+empereur-auguste, puis prist congié de retourner en France. En la cité de
+Pavie demoura un pou de temps, pour ordonner d'aucunes besoignes. Après
+s'en partit, et vint au père, et luy compta les choses si comme elles
+estoient avenues: lesquelles estoient parfaites, et lesquelles estoient
+commencées et demourées sans perfection. Et pour ce que l'empereur voulloit
+que le royaume fust loyaument et entièrement gouverné, il envoia Maringue
+et Aalart, le conte du palais, pour les besoingnes ordener et mettre à fin.
+
+En ce temps trespassa Gondulphe, évesque de Mez. Un frère avoit l'empereur,
+qui Dreues avoit nom; clerc estoit et chanoine de l'églyse, et vaillant
+homme, et menoit belle vie et honneste; tout le peuple et le clergié le
+requistrent d'un cuer et d'une volenté aussi comme sé ce feust élection
+faite par le Saint-Esprit. Si fu moult merveilleuse; car aussi comme
+l'empereur et les barons s'i accordèrent, aussi le peuple et tout le
+clergié; n'oncques n'en fu un seul trouvé par qui il feust contredit. Moult
+en fu lié l'empereur, et moult volentiers leur octroia leur requeste.
+
+En ce point fu compté à l'empereur que Leudevit le tyran estoit mort, et
+qu'il avoit esté occis en traïson. A tant se départi le parlement, et un
+autre fu crié à Compiègne au mois de septembre.[877] En ce temps meisme
+vindrent nouvelles à court, que Théodore, secrétaire de l'églyse de Rome,
+et Léon, donneur de noms,[878] estoient occis. Si leur avoit-on
+premièrement les yeux sachiés[879], et après couppé les chiefs au Latran,
+en la maison l'apostole. Si disoit-on que ce avoit esté fait par envie pour
+ce qu'ils estoient loyaux amis Lothaire, le fils l'empereur. En ce fait
+estoit l'apostole moult diffamé, car on lui mettoit sus que ce avoit esté
+fait par son assentiment. De ce fu l'empereur moult esmeu vers luy, et pour
+savoir sé c'estoit voire ou non, y envoia-il Adelinge, abbé de Saint-Vast,
+et le conte Onfroy; mais avant qu'ils départissent de court, sourvindrent
+les messages l'apostole Pascase, Jehan, évesque de Blance-Selve, et
+Benoist, arcediacre de l'églyse de Rome: si les eut envoiés à l'empereur,
+pour soy excuser du devant dit cas dont il estoit souspeçonné; leur
+excusation fu oïe; congié prindrent, et puis s'en retournèrent à telle
+response comme l'empereur leur donna. Mais pour ce ne demoura pas qu'il n'y
+envoiast les devant dis messagiers, pour enquerre la vérité.
+
+ Note 877: _Vita Ludovici Pii.--XXXVII_.
+
+ Note 878: _Donneur de noms._ Nomenclator. Ce titre appartenoit à
+ l'officier chargé de proclamer le nom de ceux qui avoient l'honneur
+ de dîner avec le pape ou l'empereur.
+
+ Note 879: _Sachiés._ Arrachés.
+
+Par son royaume chevaucha l'empereur en visitant le païs, et demoura en
+chascun lieu tant comme mestier estoit. Droit à Compiègne s'en ala pour
+tenir le parlement qu'il avoit fait crier. Là retournèrent à luy les
+messages qu'il avoit envoiés à Rome et luy comptèrent comment l'apostole
+Pascase estoit purgié de la mort de ceulx qui eurent esté occis par son
+serement, et par le serement de plusieurs évesques; mais il ne put livrer
+ceulx qui estoient coupables du fait; et disoit bien que ceulx qui estoient
+occis l'avoient bien desservi. Les messages à l'apostole qui avec eulx
+estoient venus se présentèrent devant l'empereur; ces messages estoient
+Jehan, évesque de Blance-Selve, Quirius, son diacre, et Léon, le maistre
+des chevaliers. L'empereur ne voult pas plus faire de vengence de celle
+occision, comme cil qui par nature estoit miséricors; et si luy pésoit-il
+bien qu'il n'en povoit autre chose faire. Aux messages l'apostole donna
+response, si s'en partirent à tant.
+
+En ce temps apparurent plusieurs signes moult espouventables qui moult
+espouventèrent l'empereur. Le palais d'Ais-la-Chapelle croulla par
+mouvement de terre, et grans sons et grans tumultes furent oïs par nuit.
+Une pucelle jeuna doze mois, sans boire et sans mangier; foudres et
+tempestes chéirent souvent, pestilences d'hommes et de bestes coururent en
+plusieurs lieux. Pour ce commanda l'empereur que chascun s'esforçast de
+donner aumosnes, et jeunast et depriast à Nostre-Seigneur qu'il gardast son
+peuple, et que ses prestres chantassent messes et en féissent prières au
+Créateur de toutes choses; car il luy sembloit que ces signes qui
+advenoient, sénéfioient mortalité et déchéement de peuple.
+
+En celle année, au mois de juin, eut la royne Judith un fils. Si voult la
+royne et l'empereur qu'il eut nom Charlon. En ce temps envoia l'empereur
+deux chevetains, Eble et Asinaire, oultre les mons de Montgieu[880], à tout
+grant gent. Jusqu'à la cité de Pampelune passèrent; bien firent ce pourquoi
+ils y furent envoiés; mais l'istoire n'en dit plus. Au repairer furent
+entrepris entre les montaignes par ceulx du païs, qui par nature sont
+desloyaulx et traiteurs. Toutes leurs gens perdirent et eux-meismes furent
+pris. Le conte Eble envoièrent à Cordes en Espaigne au roy des Sarrasins.
+Mais le conte Asinaire déportèrent[881], pour ce qu'il estoit de leur
+lignage.
+
+ Note 880: _Montgieu._ «Trans Pyrinæi montis altitudinem.»
+
+ Note 881: _Déportèrent._ Il falloit traduire: _Espargnièrent_.
+ «Pepercerunt.»
+
+[882]Puis que Lothaire fu venu à Rome, si comme nous l'avons dit,
+l'apostole Eugène le receut moult honnorablement. Ainsi comme ils parloient
+une heure des choses qui estoient advenues, Lothaire luy demanda pourquoi
+ceulx qui estoient amis vers l'empereur et à ceulx de France avoient esté
+occis, et ceulx qui pas n'avoient esté occis estoient gabés et despités des
+Romains, et pourquoi si grans querelles et tantes estoient entre luy et les
+Romains; au derrenier fu sceu et fu trouvé que ceulx du peuple avoient
+perdu plusieurs édifices, héritages et possessions par l'ignorance et
+négligence de l'apostole et par la convoitise et la rapine des juges. Mais
+Lothaire fist rendre au peuple possessions et héritages et tout quanqu'il
+leur avoit tollu sans raison. Moult en fu le peuple lié, et moult lui
+sceurent bon gré de ceste chose. Après ce, si fu establi, selon l'ancienne
+coustume, que ceulx qui de Rome seroient juges, convendroit qu'ils
+feussent du palais et du costé l'empereur et tels que ils féissent loyaux
+jugemens aussi aux pauvres comme aux riches.
+
+ Note 882: _Vita Ludovici Pii.--XXXVIII_.
+
+Après ces choses ainsi ordenées, repaira Lothaire en France. A son père
+conta toutes ses besoignes, qui moult fu lié de ce que mauvaistié et
+tricherie estoit abatue, et loyauté et justice soustenue.
+
+
+XIV.
+
+ANNEES: 824/825.
+
+_De divers messages qui vindrent à court, et des messages au roy de
+Boulgrie, qui requeroient abonnement des deux royaumes; et coment Heriols,
+un prince des Normans, fu baptisié, et d'autres incidences._
+
+
+[883]Au mois de mai qui après fu, tint l'empereur parlement à
+Ais-la-Chapelle. Là vindrent les messages des Boulgres qui longuement
+avoient démené bataille[884] en Bavière, par le commandement l'empereur. Si
+estoit telle leur entencion qu'après la confirmation de paix et l'aliance,
+que l'on traitast de bonner[885] les marches entre les Boulgres et les
+Alemans et les François-Austrasiens. A ce parlement furent aussi les
+messages des Bretons; si y estoient les plus grans de leurs gens. Moult
+s'umilièrent et promistrent subjection et obédience. Entre les autres
+estoit Guiomart, qui tous les autres surmontoit de pouvoir et de noblesse;
+si fut cil dont l'istoire a parlé, qui par son orgueil esmut l'empereur à
+ce qu'il entrast en Bretaigne. Sa terre luy gasta, puis vint à merci. Et
+l'empereur luy pardonna tout, à luy et à tous ceulx de sa partie et plus;
+il luy donna dons et le laissa aller en sa terre tout délivre. Mais cil qui
+estoit mauvais eut tost oublié les bénéfices que l'empereur luy eut fais.
+Car tantost comme il fu retourné en son païs, il courut sus à ses voisins
+et meismement à ceulx qui obéissoient loyaument à l'empereur. Toutes voies
+fu la fin telle au derrenier que les hommes le conte Lambert l'occistrent
+en sa maison meisme.
+
+ Note 883: _Vita Ludovici Pii.--XXXIX_.
+
+ Note 884: _Avoient demené bataille._ Le latin ne dit pas précisément
+ cela. «Legatio... quæ diu in Bajoaria, secondam præceptum ejus
+ substiterat.»
+
+ Note 885: _Bonner._ Borner. _Abonnement_, imposition de bornes,
+ démarcation.
+
+Quant tous ces messages se furent partis et le parlement fu fini,
+l'empereur s'en alla chacier en la forest de Vouge; jusques au mois d'aoust
+demoura en ce déduit. Après retourna à Ais-la-Chapelle pour tenir le
+parlement qu'il eut fait devant crier. Là fu la paix confermée que les
+Normans requeroient.
+
+Après ce parlement envoia Loys, le meindre de ses fils, en Bavière. Et il
+repaira à Noion[886], luy et Lothaire son autre fils. Tout le mois de
+septembre se déduisit en chasce de bois; vers le commencement d'yver s'en
+alla à Ais-la-Chapelle. Assez tost après, fist assembler parlement. Là
+vindrent de rechief les messages le roy de Boulgrie, qui moult portoit
+grief ce que l'empereur luy avoit mandé, et de ce qu'il n'avoit pas impetré
+vers l'empereur ce qu'il requeroit. Pour ce avoit arrière envoiés ses
+messages et luy mandoit par grand présumpcion, si comme il estoit contenu
+en sa lettre, que certaines bonnes feussent mises entre les deux royaumes,
+ou qu'il gardast ses marches au mieulx qu'il pourroit. De ce fu toute la
+court esmeue et disoient tous que le roy qui ce mandoit avoit bien desservi
+de perdre terre. Et pour ce que l'empereur voulloit estre certain de ce
+roy, s'il avoit ceste chose mandée ou non, commanda que les messages
+feussent retenus jusques à ce que l'on eust là envoié; et pour ceste chose
+y fu envoié Bertrique, le conte du palais, qui raporta que ce n'estoit pas
+voire. Et l'empereur délivra les messages quant il en fu certené.
+
+ Note 886: _A Noyon_, ou plutôt: _à Nimègue_.
+
+[887]En celle année vint Pepin à son père qui yvernoit à Ais-la-Chapelle.
+Assez tost luy commanda le père qu'il s'en retournast et qu'il feust tout
+appareillé, s'il avenoit par aventure qu'aucun besoing sourdist par devers
+Espaigne. Quant ce vint vers les kalendes de juillet, l'empereur repaira
+vers Hengelihem; car il avoit commandé que les barons et le peuple feussent
+là assemblés à parlement. A celle assemblée establit moult de choses qui
+estoient profitables à l'estat de sainte Eglise; là receut et conjoït les
+messages l'apostole et les messages l'abbé de Mont-Olivet[888]. A ce
+parlement furent présens deux princes de deux manières de gens; Céadrague,
+un duc des Abrodiciens, et Tonglones, un duc des Sorabiens. Devant
+l'empèreur furent accusés d'aucuns cas. Et pour ce que la preuve estoit
+assez clère, l'empereur les punit et chastoia et puis les renvoia en leur
+païs. Là meisme, vint à court Heriols, un prince des Normans, et luy et sa
+femme et ses enfans et grans compaignies de Danois. Baptizié fu et sa femme
+et ses enfans et toute sa compaignie. Moult luy fist grant honneur
+l'empereur et luy donna grans dons. Et pour ce qu'il doubtoit que l'on ne
+le chaçast hors de son païs, pour ce qu'il estoit crestien, ou que l'on lui
+féist aucun grief, lui donna-il une contrée de Frise, qui a nom
+Riustre[889], afin qu'il péust là venir à garant, sé mestier en estoit.
+
+ Note 887: _Vita Ludovici Pii.--XL_.
+
+ Note 888: _L'abbé de Mont-Olivet._ «Legationes tàm à sanctâ sede
+ romanâ quàmque à monte Oliveti per Dominicum abbatum perlatas
+ suscepit, audivit atque absolvit.»
+
+ Note 889: _Riustre._ «Quemdam comitatum in Frisiâ, cujus vocabulum
+ est _Riustri_.»
+
+En ce temps estoient gardes et deffendeurs de toute Pannonie Baudin et
+Giron[890]. Ce Baudin vint lors à court et amena à l'empereur un prestre
+qui Georges[891] avoit nom. Preudomme estoit et de honneste vie, et disoit
+qu'il savoit faire orgues à la manière de Grèce. Moult en fu l'empereur
+lie, si rendit graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il avoit trouvé maistre de
+tel art qui onques n'avoit esté en us au royaume de France. A Radulphe le
+trésorier[892], commanda qu'il luy administrat despens et tout quanques
+mestier lui seroit à celle besoigne.
+
+ Note 890: _Baudin et Giron._ «Baldricus et Geraldus.»
+
+ Note 891: _Georges._ Les éditions du texte latin portent: _Gregoire_.
+
+ Note 892: _Radulphe le trésorier._ «Tanculfo sacrorum scriniorum
+ prælato.»
+
+
+XV.
+
+ANNEES: 826/828.
+
+_Coment Azon, un roy sarrasin, degasta la terre l'empereur par devers
+Espagne. Et coment l'empereur y envoia secours, mais il vint trop tart. Et
+de la mort l'apostole Eugène, et de la paresce des princes qui la terre
+déussent garder; et coment il envoia Pepin son fils pour garder les marches
+d'Espaigne, et moult d'autres choses._
+
+
+En mi le mois d'octobre fist le roy parlement de la gent d'Allemagne,
+oultre le Rin, en un lieu qui a nom Salz. Là vindrent nouvelles à court que
+Azon, qui du palais s'en estoit fouy, fu receu en une cité qui a nom
+Auxonne, puis prist une autre ville et la destruist et craventa. A ceulx
+qui la deffendoient fist moult de maux; en tous les chastiaux qu'il prenoit
+si mettoit garnison. Si envoia un sien frère à Abdirame un roy des
+Sarrasins, pour secours querre; et il luy envoia grant plenté de sa gent.
+De ceste nouvelle fu l'empereur moult esmeu et entalenté de ceste honte
+vengier; mais toutes-voies n'en voult-il rien faire de soy, ains attendit
+le conseil de sa gent.
+
+_Incidence._ Hildoins, l'abbé de Saint-Denis en France, envoia lors de ses
+moines à Rome, à l'apostole Estienne[893], et lui requist le corps saint
+Sébastien le martir. Et l'apostole qui vit sa dévocion luy octroia sa
+requeste, et luy envoia par ses messages le corps saint Sébastien en un
+écrin portant. Cil le receut dévotement et le porta à Soissons, et le mist
+moult honnorablement de lès le corps monseigneur saint Mard de Soissons. Là
+fist nostre Seigneur tant de si beaux miracles, en l'avènement et en la
+présence du corps saint, que à paines pourroit-on en compter le nombre.
+
+ Note 893: _Estienne._ Il falloit: _Eugène_.
+
+[894]Cil Azon dont nous avons parlé s'efforçoit en toutes les manières
+qu'il povoit de gaster la terre à l'empereur; tant avoit aide de Mores et
+de Sarrasins, qu'il convint qu'aucuns qui jusques alors avoient tenu leurs
+terres et leurs chastiaulx de l'empire, s'enfouissent et guerpissent le
+païs; et plusieurs se tournèrent à force contre leur seigneur, et
+s'alièrent à luy. D'iceulx furent les uns Guillemot, le fils Bère, et
+plusieurs autres. Pour sa terre doncques deffendre et à sa gent donner
+espérance, ordenna l'empereur de ceste besoingne: Elissacar et le conte
+Hildebran envoia devant et leur commanda qu'ils préissent en leur aide les
+Gothiens et les Espaignos, et meismement Berard[895] le conte de
+Barcinonne, qui son païs vertueusement deffendoit. Et quant Azon sceut ce,
+il requist de rechief secours des Sarrasins et fist tant qu'il eut en son
+aide un roy sarrasin, qui Armaran avoit nom[896]. Jusques à Sarragoce
+dévastèrent tout le païs et puis jusques à Barcinonne. Après les premiers
+que le roy eut là envoiés y envoia-il Pepin son fils, le roy d'Acquitaine,
+et deux contes de son palais, Hue et Mainfroy. Mais ils demourèrent tant et
+chevauchèrent si lentement, que ceulx eurent gasté Barcinonne et la contrée
+de Gironde[897], avant qu'ils venissent là.
+
+ Note 894: _Vita Ludovici Pii.--XLI_.
+
+ Note 895: _Berard_, ou Bernard, fils de Guillaume de Gellone.
+
+ Note 896: «Quem exercitum impetratum cum duce suo Amarvan....»
+
+ Note 897: _De Gironde._ C'est-à-dire _de Gironne_.
+
+Un pou de temps avant que ce avinst, furent veus signes en l'air comme
+batailles de chevaliers armés, resplandissans de feu, et aussi comme tains
+et souillés de sang humain.
+
+A Compiègne estoit le roy quant ce advint. Là eut receu dons et présens que
+l'en luy faisoit en l'an une fois, aussi comme de coustume; et quant il
+sceut ces nouvelles, il envoia encore gens de rechief pour celle marche
+deffendre. En la forest de Compiègne chaça et se déporta en tel déduit
+jusques vers l'entrée de l'yver. En cette année, droit au mois d'aoust,
+trespassa l'apostole Eugène. Après fu eslu Valentin, cardinal-diacre. Cil
+ne vesquit puis plus longuement d'un mois.
+
+Après luy, fu esleu Grégoire, prestre-cardinal du tiltre saint Marc; mais
+la consécration de luy fu prolongée jusques à tant que l'empereur eust sceu
+l'élection[898]. Mais il s'y acorda volontiers, quant il eut examiné la
+fourme de l'élection. Au mois de septembre que l'empereur estoit à
+Compiègne, vindrent à court les messages Michiel, l'empereur de
+Constantinoble. Dons et présens lui apportèrent, honnorablement furent
+receus, largement visités, de dons honnourés et à la parfin conjoïs.
+Hildoins, abbé de Saint-Denis, qui estoit un des plus sages hommes de ce
+temps, envoia lors à Rome, et impetra le corps de deux glorieux martirs,
+saint Père et saint Marcelin. En France les fist apporter à ses propres
+despens, et les fist mettre en l'églyse Saint-Mard de Soissons[899], là
+meisme où il eut fait apporter le corps saint Sébastien. Mains miracles y
+demonstra depuis nostre Seigneur, par les mérites des corps sains.[900] Au
+mois d'octobre, qui après vint, tint l'empepereur parlement à
+Ais-la-Chapelle, et certainement sceut que la besoingne d'Espaigne où il
+eut envoié sa gent contre Azon le desloyal eut mauvaisement et
+pereceusement esté faite, par la négligence des chevetains de l'ost. Ceulx
+pour qui le deffault fu ainsi avenu ne voult autrement punir; mais il les
+osta de l'onneur où il les avoit mis. Baudri, le duc d'Acquilée, osta de la
+duchié, car il sceut certainement que les Boulgres avoient gasté toute
+celle région par son deffault et par sa paresce. La terre qu'il eut tenue
+départit en quatre et la livra à garder à quatre contes. Mais il emploia
+mauvaisement la grace qu'il fist à ceulx qui le corps et la vie avoient
+meffais par droit. Car en guerredon de si grant bénéfice comme de la vie
+donner furent armés contre luy de toute cruaulté et de toute mauvaistié et
+desloyauté, si comme l'istoire contera ci-après.
+
+ Note 898: _Eust sceu l'élection._ Le latin dit: «_Ad consultum_
+ imperatoris.»
+
+ Note 899: Deux manuscrits du texte latin appellent cet abbé
+ _Heinardus_, et n'indiquent pas que les reliques aient été déposées à
+ Soissons. «In proprio territorio propriisque sumptibus recondidit.»
+
+ Note 900: _Vita Ludov. Pii. XLIII._--Le texte publié porte: _Mense
+ februario._
+
+En ce temps, vindrent d'oultre-mer Halitcaire, évesque de Cambrai, et
+Auffroy, abbé de Nonantule. Moult se louèrent de Michel, l'empereur de
+Constantinoble, qui moult honnourablement les avoit receus. Au temps d'esté
+tint parlement l'empereur à Hengilehem. Là receut dons et présens par les
+messages de l'églyse de Rome, Quirius et Théophile; honnourablement les
+recent et les conjoït, et de là se départit après ce parlement, et s'en
+alla à Théodone[901]. Grant renommée estoit lors que Sarrasins devoient
+venir ès marches d'Espaigne; pour ce, commanda à Lothaire qu'il se traisist
+vers ces parties, et féist ost des François-Austrasiens. Ainsi le fist
+comme il luy fu commandé; son ost conduisit jusques à Lyon sur Rosne. Là
+attendit un message qu'il eut avant envoie pour savoir la certaineté des
+Sarrasins. Tandis comme il demouroit là, Pepin, son frère, vint à luy
+parler; tandis, vint le message de devers Espaigne, et rapporta
+certainement que les Sarrasins et les Mores, jà bien avant estoient venus à
+grans osts: mais ils s'estoient retrais arrière né à celle fois ne béoient
+plus à faire. Quant les deux frères furent certains de ceste chose, ils se
+départirent; si s'en alla Pepin on Acquitaine, et Lothaire s'en retourna au
+père.
+
+ Note 901: _Theodone._ Thionville.
+
+Entre ces choses, advint que les deux fils Godefroy de Dannemarche
+chacèrent hors du royaume Heriols. Devant ce, a voient ces deux frères
+faites aliances à l'empereur. Et pour ce qu'il voulloit aider cellui
+Hériols, il leur manda par aucuns contes de Sassoigne qu'ils le tenissent
+en paix et le tenissent en autelle amour et en autelle compaignie, comme
+ils estoient devant. Mais Hériols ne put pas tant attendre que la paix
+feust du tout confermée; ains entra en leurs terres, les proies prist et
+gasta, et ardit aucunes de leurs villes. Ceulx cuidèrent certainement qu'il
+eust ce fait par l'assentement et par la volonté les gens l'empereur; pour
+ce, passèrent le fleuve d'Egidore[902], et vindrent soudainement sur eulx,
+qui de tout ce ne se prenoient garde; en fuye les chacièrent et ravirent
+tout quanqu'ils trouvèrent dedens leurs tentes, quant ils furent dedens
+entrés. Mais quant ils eurent après la vérité sceue, et que Hériols n'avoit
+pas ce fait par eulx[903], ils se doubtèrent moult du courroux l'empereur
+et qu'il n'en préist vengence. Pour ce, envoièrent premièrement à ceulx à
+qui ils avoient meffait, et puis à l'empereur; et recongnurent bien qu'ils
+avoient vers luy mespris, et que près estoient de l'amender à son plaisir,
+mais qu'ils eussent sa bonne volenté comme devant. Et l'empereur qui
+naturellement estoit débonnaire et misericors, et meismement[904] à ceulx
+qui vers luy s'umilioient, leur pardonna tout son mautalent.
+
+ Note 902: _Egidore._ L'Eyder.
+
+ Note 903: _Par eulx._ Par les gens de l'empereur.
+
+ Note 904: _Meismement._ Surtout.
+
+_Incidence._ En ce temps avint que le comte Boniface, qui estoit prévost et
+garde de l'isle de Corse, de par l'empereur, monta sur mer entre luy et
+Berard son frère, en une petite nef coursière[905] ainsi comme galie, et
+gens assez bien appareillés, pour la mer cherchier et pour encontrer, sé
+aventure fust, les galies et les robeurs qui en celle isle de Corse
+faisoient souvent moult grant dommage. Mais ils n'en trouvèrent nuls en
+celle fois. En l'isle de Sardaigne arriva: de là, s'esmeut pour aler en
+Aufrique, par le conduit de ceulx qui savoient la mer et la voie. Si arriva
+au port dessous Carthage. Encontre luy vint grant multitude d'Aufricans,
+qui par cinq assaus se combatirent à luy et à sa gent. Et par cinq fois
+furent vaincus, et moult en y eut d'occis; et si en y eut d'aucuns, tout
+feussent-ils desconfis, qui moult requeroient leurs ennemis asprement et
+hardiment. Et le conte Boniface rassembla ses compagnons, si rentra en sa
+nef, et retourna à tant en l'isle de Corse. Et les Aufricans auxquiels il
+sembloit qu'oncques mais n'eussent trouvé si fières gens, demourèrent en
+grant paour en leur terre.
+
+ Note 905: _Nef._ Il falloit: _Flotte._ «Conscensâ parvâ classe.»
+
+En celle année fu apporté à l'empereur une manière de blé d'une contrée de
+Gascongne, dont le grain estoit moindre que de fourment, et disoit l'on
+qu'il estoit chéu du ciel.
+
+Tout cet yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle. [906]Et quant ce vint
+vers la fin du caresme, que la sollempnité de Pasques aprouchoit, si grant
+croulle et si grant mouvement de terre fu que à poy que le palais et les
+tours ne chéirent. Après ce croulle, venta si durement que la force du vent
+ne descouvrit pas tant seulement les petits édifices, mais le palais d'Ais
+et le moustier Nostre-Dame, qui estoit couvert de grant entaillement de
+plomb.
+
+ Note 906: _Vita Ludovici Pii.--XLIII_.
+
+Après ce que l'empereur eut demouré à Ais pour aucunes grans besoingnes, il
+s'en partit vers les kalendes de juin, et s'en alla à Garmaise, pour tenir
+parlement qui là devoit estre au mois d'aoust Mais ce parlement dut
+demourer pour aucunes nouvelles qui vindrent à court. Car l'en disoit que
+les Normans voulloient briser les convenances qu'ils avoient à l'empereur,
+et s'appareilloient pour courre sur la terre qui est delà le fleuve d'Albe.
+Mais ces nouvelles que l'en comptoit ainsi n'estoient pas vraies. Tenu fu
+le parlement et fu là ordenné des besoingnes au commun prouffit du païs.
+Après ce parlement se partit de court Pépin, et s'en ala en Lombardie.
+
+
+XVI.
+
+ANNEES: 829/830.
+
+_Coment l'empereur s'apperceut de la traïson que les siens meismes luy
+bastissoient; et coment ils esmeurent ses fils meismes contre luy, et
+coment ils le cuidèrent prendre, et puis coment l'empereur les fist mettre
+en prison._
+
+
+En ce parlement s'apperceut premièrement l'empereur de la traïson de ceulx
+à qui il avoit les corps et la vie pardonné. Et sceut certainement la
+traïson et la conspiration que ils bastissoient. Comme traiteurs s'en
+aloient cherchant et fuironnant à chascun[907], pour esmouvoir les cuers de
+ses barons contre luy. Pour ce, se voult garnir aussi comme d'une tour et
+d'une deffense, contre leur malice. Car il fist le conte Berart[908]
+chambrier et conte du palais, qui devant ce gardoit les marches par devers
+Espaigne. Mais ceste chose esmut plus le mal et le venin de leurs cuers que
+devant, et en furent plus esmeus vers luy. Et pour ce ne se
+descouvrirent-ils pas à cette fois; car ils virent bien qu'ils ne
+pourroient accomplir leur propos, ains attendirent qu'ils eussent temps et
+lieu convenables.
+
+ Note 907: _Fuironnant._ Furetant. «Quasi per quosdam cuniculos
+ sollicitare.»
+
+ Note 908: _Berart_, ou _Bernart_, duc de Septimanie.
+
+Après ces choses s'en ala l'empereur oultre le Rin, à une ville qui est
+nommée Franquefort; en chaces de bois se déporta une pièce de temps. Et
+quant ce vint vers la Saint-Martin, si repaira pour yverner à
+Ais-la-Chapelle. Tant demoura que la Nativité fu passée. [909]Vers le temps
+de la quarantaine estoit jà la saison passée, quant les traiteurs ne se
+peurent plus tenir célés, qu'ils ne descouvrissent le mal qu'ils avoient en
+pensée contre si doulx et si débonnaire seigneur. Premièrement se
+descouvrirent les plus grans et firent qu'ils s'alièrent à eulx en traïsoa;
+les mendres déceureut aussi par parolles, par promesses, et firent tant et
+sus et jus, qu'ils eurent grant nombre de compaignons.
+
+ Note 909: _Vita Ludovici Pii.--XLIV_.
+
+Et quant ils virent qu'ils eurent les plus grans de leur acort, si s'en
+alèrent à Pepin, l'un des fils de l'empereur; à luy se complaignirent de ce
+que l'empereur les avoit estrangiés et esloigniés de luy, dont ils estoient
+chéus en despit, eulx et tous les autres; et Berart estoit tout sire du
+palais, qui jà estoit monté en trop grant orgueil. Et plus grant desloyauté
+luy faisoient-ils entendant; car ils disoient qu'il honnissoit l'empereur
+de sa femme, et qu'il estoit si atourné par sorcerie, qu'il ne s'en povoit
+venger, né soi-meisme avertir de ceste chose. Si estoit grant honte à
+l'empereur premièrement, et puis à luy et à tous ses frères; et
+appartenoit, ce disoient-ils, à bon fils et loyal de porter grief la honte
+de son père, et de luy remettre et restablir en dignité et en bonne
+mémoire; et le bon fils qui ce feroit au père ne desserviroit pas tant
+seulement renommée et louange de vertu, mais accroissement d'honneur
+terrienne. Par telles parolles et par autres semblables déceurent le jeune
+homme et l'esmeurent si contre son père, qu'il les crut des grans
+desloyaultés qu'ils luy faisoient entendant. Avec eulx mut à grant gens et
+vint jusques à Orléans. Au duc qui de par l'empereur y estoit, ostèrent la
+duchié et y mistrent un autre qui avoit nom Mainfroy. Puis se mistrent à la
+voie et s'en vindrent jusques à Verberie. L'empereur qui certainement
+savoit qu'ils avoient faite conspiration contre luy, contre Judith sa femme
+et contre Berart, pour ce appela-il Berart, et lui dist qu'il s'en fuist;
+que les traiteurs ne le trouvassent entour lui. A Judith l'emperéis
+commanda qu'elle demourast à Laon, et qu'elle se tinst en l'églyse
+Nostre-Dame. Après ce, il s'en vint à Compiègne. Les traiteurs qui estoient
+à Verberie sceurent jà bien comment il eut ouvré; pour ce envoièrent Guérin
+et Lambert à Laon, et leur commandèrent que sé la royne faisoit nul
+dangier, que ils la tirassent hors de l'églyse. Et quant elle les vit si
+eut paour: ceulx firent ainsi comme on leur eut commandé. Quant elle fu là
+venue, ils luy firent souffrir assez de paines et de griefs; et, pour paour
+de mort, la contraindront à ce qu'elle leur promist que s'elle povoit
+parler à son seigneur, elle luy ammonnesteroit et prieroit qu'il mist jus
+le baudré de chevalerie[910] et le signe d'empereur, et puis se feist
+tondre en religion; et puis leur promist que elle-meisme metroit voile sur
+son chief, et devendroit nonnain. Et de tant comme les traiteurs désiroient
+plus ceste chose, de tant créoient-ils plus légièrement que ce peust
+avenir. Pour parler de ceste besoigne, l'envoièrent à Compiègne en grant
+compaignie de leurs gens. Et quant elle put parler à luy premièrement, elle
+luy pria qu'il souffrist qu'elle mist le voile de lin sur son chief, pour
+eschiver la mort. De ce que les traiteurs requeroient pour luy, il
+respondit qu'il en aroit conseil.
+
+ Note 910: _Le baudré._ Le baudrier. Cette expression répond au
+ _cingulum militiæ_.
+
+De si très-grant haine haioient les traiteurs et sans raison le roy, qui
+toujours avoit vescu si débonnairement vers toutes gens; et leur pesoit
+dont cil vivoit[911] par lequel bénéfice eulx-meismes vivoient, qui par
+leur meffait deussent mourir selon les lois. Après ce que la royne fu
+retournée et elle eut compté la response à l'empereur, ils l'envoièrent
+maintenant en essil, en l'abbaïe de Sainte-Ragonde.
+
+ Note 911: _Dont cil vivoit._ De penser que celui-là vivoit aux
+ bienfaits duquel eux-mesmes devoient la vie, etc.
+
+[912]Entour le mois de mai, Lothaire, l'un des fils l'empereur, vint de
+Lombardie à Compiègne, et alla droit où l'empereur estoit lors. Tantost
+s'en alèrent à luy les traiteurs, pour savoir sé ils le pourroient
+esmouvoir contre le père et traire de leur parti; et tout luy pleust-il
+bien[913], par adventure, ce que les traiteurs avoient fait, toutes voies
+ne fist-il au père né honte né villenie. A Heribert, frère Berart, firent
+les traitres sachier[914] les yeux, dont l'empereur fu moult dolent. A un
+autre, qui son cousin estoit, si avoit nom Ode, firent mettre jus le baudré
+de chevalerie, et l'envoyèrent en essil; pour ce, disoient-ils, qu'ils
+estoient tous deux coupables du fait qu'ils mettoient sus à Berart et à la
+royne.
+
+ Note 912: _Vita Ludovici Pii.--XLV_.
+
+ Note 913: _Et tout lui pleust-il bien._ Et quoiqu'il eût sans doute
+ pour agréable...
+
+ Note 914: _Sachier._ Arracher.
+
+En celle tribulation demoura l'empereur tout cet esté; si n'avoit
+d'empereur fors le nom. Et quant ce vint vers le mois de septembre, les
+traiteurs tendoient à ce qu'ils peussent faire un parlement[915] en aucun
+lieu de France. Mais l'empereur qui plus se fioit ès Alemans que ès
+François, pour ce que les traiteurs les avoient aussi comme deceus, ne s'y
+accordoit pas; ains travailloit à son pouvoir repostement, qu'il feust
+assemblé en aucun lieu d'Alemaigne. Toutes voies, fu-il fait ainsi comme il
+le désiroit, et fu le parlement crié à Maience[916]. Et pour ce qu'il se
+doubtoit que la grant plenté des traiteurs et de ceulx qui à eulx se
+tenoient ne surmontast le petit nombre de ses amis, il fist commander que
+chascun venist à ce parlement simplement, sans armes et sans grant
+compaignie. Au conte Lambert manda que le païs et la contrée fussent bien
+gardés; si envoia avec luy l'abbé Hélisachar, pour faire droit et justice.
+
+ Note 915: _Un parlement (conventum generalem.)._ «La coutume de ce
+ temps,» dit Hincmar, _Epistolata de ordine Palatii_, «étoit de
+ convoquer tous les ans deux assemblées générales (_Placita_). La
+ première, à l'ouverture de l'année, pour ordonner l'état de toute
+ l'administration; et la nécessité la plus rigoureuse pouvoit seule
+ changer l'époque de cette première assemblée. L'autre réunion avoit
+ pour but de distribuer les récompenses aux seigneurs et aux
+ principaux officiers du conseil. On y préparoit aussi les matières
+ sur lesquelles on auroit à statuer dans l'assemblée de l'année
+ suivante, etc.» C'est de cette seconde réunion dont il s'agit dans
+ notre texte.
+
+ Note 916: Le texte latin porte _Neomago_, Nimègue.
+
+A ce parlement vindrent de toutes pars, au terme qui fu mis. Efforciement
+y vint aussi comme toute Alemaigne[917], pour aider à l'empereur, sé
+mestier en feust. Il se pourpensa comment il pourroit abaissier la force de
+ses ennemis; pour ce reprist-il et blasma l'abbé Hilduin, et luy demanda
+pourquoi il estoit là venu, et ainsi garni comme contre ses ennemis, contre
+le commandement qui avoit esté fait. Pour ce qu'il ne put nier, il luy fu
+commandé qu'il s'en yssit hors du palais, et qu'il s'en allast yverner en
+son paveillon, à pou de ses gens, de lès une ville qui a nom
+Patebrune[918]. Et à l'abbé Walle de Corbie, refu aussi commandé qu'il s'en
+allast en s'abbaïe, et vesquit en son cloistre selon sa ruille[919].
+
+ Note 917: _Comme toute Alemaigne._ Pour ainsi dire toute l'Allemagne.
+
+ Note 918: _Patebrune._ Paderborn.
+
+ Note 919: _Ruille._ Règle. On peut voir la fureur des partisans de
+ Wala contre Berard ou Bernard, dans la vie de cet abbé de Corbie,
+ rédigée par _Paschasius Radbertus_. (Historiens de France, tome VI,
+ p. 279.)
+
+Et quant les traiteurs et ceulx de leur partie virent ce, ils se
+desperèrent forment[920]. Oncques toute celle nuit ne finèrent d'aller né
+de venir et de comploter ensemble. A l'ostel Lothaire, le fils l'empereur,
+s'assemblèrent tous et luy donnèrent en conseil qu'il convenoit par force
+qu'on se combatist ou qu'on se départist du parlement, maugré l'empereur;
+en tel conseil despendirent toute la nuit. Quant ce vint au matin,
+l'empereur manda son fils Lothaire, qu'il ne creust pas le conseil de ses
+ennemis, ains revenist à luy, comme le fils doit revenir au père. Toutes
+voies y alla contre la volonté des traiteurs, qui moult en furent
+courroucés. Et l'empereur ne le reprist pas laidement né asprement, ains le
+chastoia doulcement et courtoisement, et entra avec luy au palais. Le
+peuple qui dehors estoit, si se commença à merveiller et forsener contre
+luy et contre sa gent. Et fu la forsenerie à ce montée qu'ils se feussent
+entre occis aux espées et aux coustiaux, sé ce ne feust le sens à
+l'empereur qui entendit la noise. Car jà estoient en tel point qu'il n'y
+avoit que du férir, quant l'empereur et Lothaire se montrèrent aux
+fenestres du palais; puis qu'ils eurent veu l'empereur et Lothaire
+ensemble, et il eut à eulx parlé, la forsenerie du peuple fu apaisiée. Tous
+les principaux de la traïson fist prendre l'empereur, et mettre en prison.
+Après les fist mettre en jugement, et comme le droit et les lois donnassent
+qu'ils deussent tous perdre les chiefs, sa miséricorde et sa débonnaireté
+fu si grant qu'il ne voult oncques que nul en receust mort. Né oncques de
+si grant fait n'en portèrent paine oultre, fors que les lais[921] furent
+tondus en lieux convenables, et les clers furent gardés en moustiers de
+religion.
+
+ Note 920: _Desperèrent forment._ Désespérèrent fortement.
+
+ Note 921: _Les lais._ Les laïcs.
+
+
+XVII.
+
+ANNEES: 831/832.
+
+_Coment l'empereur envoia querre la royne Judith, et coment elle se purgea
+du blasme que les traiteurs li mettoient sus; et coment Berart offri son
+gage du blasme de la royne. Coment l'empereur chastoia Pepin, son fils, de
+ses mauvaises meurs, et coment il fu mis en prison._
+
+
+[922]Après ces choses que vous avez oïes, repaira l'empereur à
+Ais-la-Chapelle pour yverner. Son fils Lothaire tint adès[923] avec luy,
+puis envoia querre la royne Judith que les traiteurs avoient envoiée en
+essil en Acquitaine, au moustier Sainte-Ragonde, et ses deux frères Conrat
+et Rodulphe, qu'ils avoient fait tondre en abbaïe; mais oncques ne
+voult-elle à luy habiter né porter honneur d'espouse, jusques à tant
+qu'elle se feust purgiée, selon les lois, du blasme que les traiteurs luy
+avoient mis sus. De ce se purgea loyaulment si comme elle dut.
+
+ Note 922: _Vita Ludov. Pii.--XLVI_.
+
+ Note 923: _Adès._ Toujours; les Italiens disent dans un sens
+ analogue: _Adesso_.
+
+A la feste de la Purification qui après fu, donna l'empereur la vie à tous
+ceulx qui estoiènt jugiez à mort. Ses trois fils qui avec luy estoient
+renvoia en leurs contrées; Lothaire en Italie, Pepin en Acquitaine et Loys
+en Bavière; et il demoura à Ais toute la saison, jusques après la
+Résurrection. D'Ais se départit et alla en Ingeleham. Là n'oublia pas sa
+débonnaireté et sa miséricorde, qui avec luy estoit créée et née, ainsi
+comme dit Job, et qu'il avoit apportée du ventre de sa mère. Car tous ceulx
+qu'il avoit envoiés en essil pour leurs meffais, rappela et leur rendit
+leurs héritages et leurs possessions. Et tous ceulx qu'il eut fait tondre
+en abbaïes, fist-il aussi rappeller, ceulx qui revenir s'en voulloient.
+Après s'en alla vers Remiremont, par Vousge trespassa[924], et se déporta
+là, une pièce de temps, en pescheries et en chasces de bois. Son fils
+Lothaire qui à luy estoit venu envoia en Italie. Vers le mois de septembre
+tint parlement à Théodone[925]; à celle assemblée vindrent trois messages
+de par les Sarrasins d'oultre-mer. De ces trois furent les deux Sarrasins
+et le tiers Crestien. Paix et amour requeroient. Divers présens aportoient
+d'espices aromatiques et draps de soie. Ce qu'ils requistrent leur fu
+octroié. Congié prisdrent et puis s'en retournèrent.
+
+ Note 924: «In partes Rumerici montis, per Vosagum transiit.» Par les
+ Vosges.
+
+ Note 925: _Theodone._ Thionville.
+
+A ce parlement revint Berart, qui pour la paour des traiteurs s'en estoit
+fouy en Espaigne. A l'empereur vint et luy dist qu'il estoit tout prest de
+soi purgier et demoustrer, par son corps et par ses armes, selon la
+coustume de France, qu'il n'avoit coulpe au cas que l'en lui avoit mis sus;
+et sé nul estoit qui de ce le vousist accuser, qu'il l'accusast; mais il ne
+put estre trouvé. Et pour ce que parolle et fumée eut de ce esté, il se
+purgea par serement.
+
+A son fils Pepin eut l'empereur commandé qu'il feust à ce parlement, mais
+il ne vint à court jusques à tant que il feust failli: dont l'empereur fu
+courroucié, et pour ce qu'il le volloit chastoier et reprendre de ceste
+inobédience, et d'aucunes autres mauvaises meurs qui en luy estoient, luy
+commanda-il qu'il demourast avec luy; jusques à la Nativité le tint. Mais
+luy, qui pas n'y demouroit volentiers, s'en partit sans le sceu du père et
+s'en alla en Acquitaine: et l'empereur demoura tout cel yver à
+Ais-la-Chapelle.
+
+[926]Vers la nouvelle saison vindrent nouvelles à court et fu compté à
+l'empereur qu'aucuns esmouvemens de guerre estaient sours en Bavière.
+Tantost s'appareilla et vint jusques à Hausbourt, et assez tost après
+estaint tout et appaisa tout le païs[927]. En France retourna et tint un
+parlement en la cité d'Orlians. A son fils Pepin manda qu'il feust là à
+l'encontré de luy, et cil y vint: toutes voies ce fu contre sa volenté.
+Lors s'apperceut l'empereur qu'il estoit desvoié de bien faire et corrompu
+d'aucuns mauvais hommes, et meismenient par Berart, qui en Acquitaine
+demouroit, et par qui conseil il ouvroit au temps de lors. Pour savoir de
+ceste chose trespassa Loire l'empereur, et vint à Joquegny en son palais,
+qui est en Limosin[928]. La cause de Berart fu enquise et débatue. Accusé
+fu de desloyauté, mais l'accuseur se tira arrière, né ne voult aler avant
+en la besoigne, jusques au gage de bataille. Toutes voies pour ce que l'en
+avoit de luy souspecon et grant présumpcion, fu-il osté de son estat et de
+l'onneur où il estoit. Et l'empereur envoia Pepin à Trèves en prison, pour
+le chastier de ses mauvaises meurs. Quant il fu là mené, ceulx qui garder
+le devoient luy firent si grant laschée, ou appenséement[929] ou par
+négligence, qu'il s'en eschapa par nuit. Par le païs s'en ala celle part où
+il voult. Si ne retourna pas en Acquitaine, jusques à tant qu'il[930] s'en
+fu parti.
+
+ Note 926: _Vita Ludov. Pii.--XLVII._
+
+ Note 927: _Estaint tout_, etc. Le latin dit plus simplement:
+ «Insurgentia sedavit.» _Hausbourt._ Variantes: _Heresbourc_.
+
+ Note 928: _Joquegny._ «Ad Jocundiacum palatium venit, in territorio
+ Lemovico situm.» C'est aujourd'hui _Joac_ suivant Don Germain, IVème
+ livre _De re dipptomaticâ_.
+
+ Note 929: _Ou appenséement_, ou avec méditation. Cette phrase répond
+ à ces mots latins: «Cùm indulgentiùs haberetur.»
+
+ Note 930: _Qu'il._ Que l'empereur.
+
+En ce point voult mettre l'empereur bonnes et devises[931] entre le royaume
+Lothaire et le royaume Charlot, son mainsné fils; mais sa besoigne ne fu
+pas parfaite pour aucuns empeschemens dont nous parlerons ci-après.
+
+ Note 931: _Bonnes et devises._ Bornes et séparations.
+
+En tour la feste Saint-Martin fist l'empereur querre Pepin son fils, et luy
+manda qu'il venist à luy. Et cil se defuioit, et pas ne vouloit aler en
+Acquitaine, jusques à tant que son père s'en feust parti. Retourner s'en
+vouloit en France l'empereur, mais l'yver commença si fort et si aspre
+comme l'on n'avoit veu long-temps devant. Premièrement commença par
+plouages, et après fu la terre molle et destrempée. Et puis gela si
+très-fortement que nul n'estoit qui peust aler à cheval. D'Acquitaine se
+partit, et vint à une ville qui a nom Reste[932]. Le flun de Loire
+trespassa et s'en vint yverner en France. [933]Mais trop fu travaillé et
+luy et sa gent des griefs qu'ils souffrirent en celle voie.
+
+ Note 932: _Reste._ Aujourd'hui _Rest_, sur la Loire, à peu de
+ distance de Mont-Soreau.
+
+ Note 933: _Mais trop fu travaillé_, etc. Le latin porte: «Quod et
+ fecit, sed minùs honestè quàm decuit.» C'est-à-dire, _avec moins de
+ dignité qu'il ne convenoit à son rang_.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE: 833.
+
+_Coment tout le peuple se tourna devers ses fils, et de la déception
+l'apostole. Coment ses fils le prindrent luy et sa femme et Charlot son
+petit fils. Coment ils despartirent le royaume; de la complainte que il
+fait de ses fils; puis coment il gaba le serjant qui le gardoit à
+Saint-Maard de Soissons._
+
+
+[934]L'ennemi contraire à tout bien et à toute paix ne cessoit, chascun
+jour, de troubler la sainte pensée de l'empereur par ses menistres, qui
+firent entendant à ses fils qu'il les vouloit trahir et déshériter. Si ne
+regardoient mie à ce qu'il estoit si débonnaire et si humain à toutes gens,
+neis[935] à ceulx qui avoient sa mort jurée, comme luy-meisme savoit bien;
+coment donc pouvoit ce estre qu'il feist cruaulté né traïson vers ses
+enfans? Mais pour ce que mauvaises parolles corrumpent bonnes meurs, et la
+goute d'eaue qui chéit continuellement cave la pierre dure, il advint aussi
+que les menistres du diable pourchacièrent tant qu'ils assemblèrent tous
+ses fils à tant comme ils purent avoir de gens, chascun endroit soy. Et
+l'apostole Grégoire firent aussi venir par malice sous la couleur de pitié,
+ainsi comme pour mettre paix, sé il peust, entre l'empereur et ses enfans.
+Mais la vérité fu après apperceue. D'autre part vint l'empereur à Garmaise
+à grant ost. Là demoura grant pièce pour luy conseiller et aviser qu'il
+feroit. A la parfin, envoia à ses fils l'évesque Bernart[936] et autres
+messages, et leur mandoit qu'ils venissent à luy comme fils devoient venir
+à père.
+
+ Note 934: _Vita Ludov. Pii.--XLVIII._
+
+ Note 935: _Neis._ Même.
+
+ Note 936: _Bernart_, évêque de Worms, ou _Garmaise_.
+
+A l'apostole manda que s'il voulloit faire ainsi comme ses devanciers
+avoient fait, pourquoi il tardoit tant à venir à luy. Toutes voies
+s'espandit partout renommée, et raconta ce qui estoit vérité des autres.
+De l'apostole redisoit l'en qu'il n'estoit pour autre chose venu fors pour
+escommunier l'empereur et les évesques, s'ils estoient contraires à ses
+fils, et s'ils estoient de riens inobédiens à luy. Mais quant les prélas
+oïrent ce, ils respondirent que jà en ce cas ne luy obéiroient. Et sé il
+venoit pour eulx escommenier, il s'en iroit luy-mesme escommenié. Car
+l'autorite des anciens canons, ce disoient-ils, sentoit tout autrement.
+
+Quant ce vint à la feste Saint-Jehan-Baptiste, l'empereur et ses fils
+d'autre part vindrent en un lieu qui puis icelle heure fu tousjours nommé
+Champ aux menteurs ou Champ plain de mençonges, pour ce que ceulx qui à
+l'empereur promettoient foi et loyauté luy mentirent en place[937]. Et pour
+ceste raison en demoura tousjours depuis le nom. D'une part et d'autre
+estoient jà les eschielles ordonnées pour assembler. Si n'avoit mais que de
+la bataille commencier, quant l'en dist à l'empereur que l'apostole venoit
+à luy; et quant l'empereur le vit venir qui jà estoit ordenné en sa
+bataille, il le receut toutes voies, mais ce fu à mains de révérence que ne
+dut; et luy dit qu'il ne venoit pas à luy en la manière qu'il devoit, car
+il avoit grant souspeçon contre luy. Aux hesberges fu mené. Là parla à
+l'empereur et luy affirma pour vérité qu'il n'estoit pour autre chose venu,
+fors pour mettre paix et concorde entre luy et ses fils. Car il avoit oï
+dire, ce disoit-il, qu'il estoit esmeu contre eulx, et qu'il ne voulloit
+oïr nulle prière. Ses causes et ses raisons l'empereur oï et demoura avec
+luy ne scay quans jours.
+
+ Note 937: _Campus-Mentitus._ On croit que ce lieu est situé entre
+ Basle et Argentières; en allemand: _Rotleube_.
+
+Au départir, luy dist l'empereur que quant il seroit retourné qu'il
+pourchassast la paix envers ses fils. En tant de temps comme l'apostole fu
+avecques l'empereur, estoit jà tout le peuple tourné encontre luy, et s'en
+estoit alé en l'ost de ses fils. Si avoient les uns attrais par dons, les
+autres par prière, et les autres par menaces. Né l'apostole ne retourna
+puis à luy si comme il luy avoit commandé. Car ses amis ne souffrirent pas
+qu'il retournast. Moult fu l'empereur afleboié quant ses ennemis luy eurent
+ainsi sostraites les grans compagnies qu'il avoit amenées et le menu
+peuple. Et quant ce vint à la Saint-Pierre et Saint-Pol, la menue gent
+crioit contre l'empereur par flaterie, et d'autre part ses fils le
+menaçoient que ils courroient sur luy. Et le preudomme qui vit qu'il ne
+pourroit durer contre leur force se doubla moult de la cruaulté du menu
+peuple. Lors manda à ses fils qu'il ne feust pas livré ès-mains des menues
+gens: et ils luy remandèrent qu'il issit de ses hesberges et venist contre
+eulx et ils vendroient contre luy. Ainsi le convint faire. Encontre luy
+revindrent d'autre part, et descendirent des chevaux quand ils
+approuchièrent de luy. Lors les admonnesta qu'ils gardassent vers luy ce
+qu'ils luy avoient promis, et non mie taut seulement vers luy, mais vers sa
+femme et vers son fils. Et ils luy respondirent qu'il feust asseur de ce et
+que si feroient-ils. Lors les baisa, si les suivit jusques à leurs tentes.
+Tout maintenant luy fu sa femme ostée et menée en la tente Loys; et
+Lothaire fit mener elle et Charlot son petit fils en sa heberge, et
+commanda qu'ils feussent bien gardés.
+
+Les traiteurs prindrent les seremens du peuple et partirent l'empire en
+trois parties aux trois frères. Loys prist la royne Judith et l'envoia de
+rechief en essil, en Italie, en une ville qui a nom Tartone[938]. Le pape
+Grégoire, qui près estoit là, commença à plourer quant il vit que les
+choses estoient ainsi menées, et s'en retourna à Rome.
+
+ Note 938: _Tartone._ Tortonne.
+
+A tant se départirent les deux frères. Loys s'en ala en Bavière et Pepin en
+Acquitaine. Lothaire prist le père et le fils et les fist mener loin de luy
+privéement, à chevaucheurs armés, qui moult bien les gardoient. A une ville
+vint qui a nom Melangi[939]. Là demoura un pou, pour ordonner d'aucunes
+besoignes. Au peuple qui estoit avec luy donna congié et fist crier un
+parlement à Compiègne; par le païs de Vouge trepassa et par une abbaïe qui
+a nom Maurmoustier, et s'en ala tout droit à Mez et de là à Verdun; puis
+retourna en France. En la cité de Soissons s'en ala et laissa là son père
+en estroite prison en l'abbaïe Saint-Maard, et commanda qu'il feust
+estroitement gardé. Et Charlot son petit fils[940] fist aussi garder. Mais
+toutes voies ne commanda-il pas qu'il feust tondu. De là se partit et s'en
+ala en déduis de chaces et de gibiers, et y demoura jusques vers la fin de
+septembre.
+
+ Note 939: _Merlegium villam._ C'est l'ancien château de _Marlenheim_,
+ à quatre lieues de Strasbourg, vers les Vosges.
+
+ Note 940: _Son petit fils._ Le jeune fils de l'empereur.
+
+
+
+ (DES CHRONIQUES SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.)
+
+
+_La complainte que l'empereur fait de ses fils, de leur cruauté et du
+deffault de foi et de desloyauté de ses barons et de ses prélas; et parle
+en telle manière en sa propre personne[941]._
+
+ Note 941: Dom Bouquet dit ici en note: «Cette complainte, _qui est
+ une fable_, ne se trouve pas dans la vie latine de
+ Louis-le-Débonnaire.» J'avoue que je ne vois rien de fabuleux dans
+ cette complainte, dont l'original étoit, suivant les plus grandes
+ probabilités, conservé dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, quand
+ les Chroniques françoises de Saint-Denis furent rédigées,
+ c'est-à-dire vers la fin du XIIIeme siècle. Rien n'est
+ invraisemblable dans la narration du malheureux empereur, et l'on ne
+ voit pas bien comment on auroit inventé un monument de ce genre deux
+ ou trois siècles après les événements auxquels il se rapportoit? On
+ ne le retrouve plus aujourd'hui que dans la traduction du moine de
+ Saint-Denis, voilà pourquoi si peu de personnes en ont remarqué le
+ caractère et discuté la sincérité.
+
+
+«Je Loys, César et empereur Auguste de l'empire des Romains, par la grace
+de Dieu. Comme je gouvernasse le monde qui est soubmis à l'empire de Rome,
+et je féisse plus grant lasche[942] de justice pour miséricorde que je ne
+déusse vers aucuns de mes gens, ceulx meismes que j'avois ainsi laschiés et
+donnée la vie qu'ils avoient meffaite par droit furent de si grant cruaulté
+qu'ils ne s'esmeurent pas tant seulement contre moy, ains misrent mes
+chiers enfans en telle forsenerie que eulx-meismes gettèrent les mains à
+moy et me misrent en prison et mon petit fils Charlot; et ma femme Judith
+envoièrent en essil. Tourmenté fu et grevé par ceulx à qui je n'avoie fait
+nul grief; mais toutes voies portoie-je ces maulx paciemment pour ce qu'il
+me sembloit que la volonté nostre Seigneur me pugnesist pour mes péchiés,
+en telle manière. En la cité de Soissons fu amené, en l'abbaïe et au
+couvent Saint-Maard et Saint-Sébastien. Et pour ce qu'ils savoient bien que
+je amoie bien le lieu, ils se conseillèrent et cuidèrent que je me
+deméisse, de ma volonté, de mes armes et de mon sceptre par aventure, après
+si grant tribulation et si grant desconfort.
+
+ Note 942: _Lasche._ Relâchement.
+
+»Et quant ils m'eurent léans mis en estroite prison, pour faire ce qu'ils
+avoient devant pourparlé, ils envoièrent à moy aucuns de leurs menistres,
+et me firent entendant que l'emperéis Judith, ma femme, estoit vestue et
+voilée en une abbaïe de nonnains; et disoient qu'ils cuidoient encore
+mieulx qu'elle feust morte. Et pour ce que ils savoient bien que j'amoie
+moult Charlot, mon petit fils, sur toutes créatures, me disoient-ils aussi
+qu'il estoit tondu et vestu comme moine, au couvent de léans. Et quant je
+oï ce, je ne me peus tenir de plourer; si ne fu pas merveille; car j'estoie
+desposé et getté hors de la dignité d'empereur, et avoie perdu ma femme et
+mon doulx fils. Plusieurs jours fu en telles douleurs, en cris, en pleurs;
+si n'avoie nul qui de riens me reconfortast, et bien sentoie que je me
+dégastoie tout et afleboioie durement, pour le grant courous que j'avoie;
+si n'avoie confort de nully fors de Dieu. Car les huis et les entrées
+estoient si gardées que nul ne povoit à moy venir. Toutes voies y avoit-il
+une petite voie estroite par quoi l'on povoit aler au couvent des frères et
+en l'églyse; mais elle estoit moult curieusement gardée. Lors me pourpensay
+que je iroie; et quant je fus là venu, je m'agenoillay devant tous les
+frères et leur monstray comme à sages mires la maladie dont je me douloie,
+et leur priay moult dévotement qu'ils feussent en oraisons pour moy envers
+mon seigneur saint Maard et mon seigneur saint Sébastien, et qu'ils
+priassent pour l'ame ma femme, car je cuidoie certainement qu'elle fu
+trespassée, si comme ils m'avoient fait entendant. Et les preudommes qui
+grant compassion avoient de ma douleur me reconfortèrent moult, et ainsi
+comme s'ils feussent certains des choses qui estoient à avenir, me
+promirent que sé je mettoie du tout m'espérance en Dieu, que j'aroie
+prochainement confort et médicine de mes douleurs, par les prières et les
+mérites des glorieux confesseurs. Et quant ils m'eurent ainsi bien
+réconforté, et prié pour moy, ils me ramenèrent arrière, jusques à l'uis de
+la prison. Ens entray, et fu dedans aussi comme devant. La nuit qui après
+vint, estoie en la chartre, et moult désiroie à véoir l'estoile
+journal[943], pour la nuit qui trop me duroit.
+
+ Note 943: _L'estoile journal._ Lucifer. L'étoile du jour.
+
+»Quant ce vint après matines, si m'en entrai en une petite chapelle dédiée
+de la trinité qui estoit près de la prison; et demouray illec grant pièce
+de nuit. Si regarday par aventure parmi une fenestre, et vis l'un des
+sergens qui me gardoit, qui sans raison me faisoit tant de maux comme il
+povoit; si estoit couchié près des fondemens, dessoubs la couverture, pour
+garder que je n'eschapasse, parmi celle fenestre. Et quant je me perceu
+qu'il dormoit comme cil qui estoit ivre et plain de vin, je montai en une
+eschièle qui estoit en un anglet de la chapelle, et pris une corde qui
+pendoit à un las, et la liai à une des hantes[944] qui léans estoit pour
+porter les enseignes en rouvoisons[945]; puis fis un las en la corde et la
+gettai parmi la fenestre. Par tel engin sachai à moy l'espée de celuy qui
+dormoit et la jettai en un fossé plain de fange et d'ordure, qui estoit
+près du fondément du mur. Lors appelai le sergent par son nom et lui dis:
+_O bon sergent et bonne guaite[946] et espérance de tous tes compaignons,
+dors-tu ou sé tu veilles?_ Et il me respondit: «_Je veille, je veille._ Et
+je luy dis: _Que fais-tu?_ Et il me respondit: _Que te chaut?_ Et je luy
+dis: _Sé besoing estoit, tu n'aroies point d'espée._ Lors jetta les bras à
+son chief et puis se leva pour querre s'espée. Lors luy redisis: _Hé bon
+sergent, sé tu m'éusses aussi bien gardé comme tu as t'espée, je ne feusse
+pas or ci._ Et il me respondit: _quoi qu'il soit fait de m'espée, je t'ai
+bien gardé jusques ci si comme il m'est commandé, et garderai encore._ Je
+lui respondis: _Pour ce doncques que tu es si bonne guaite et si sage, en
+guerredon de ton bon service, va et si prens t'espée que tu as si
+honteusement perdue en ce beau lieu et net qui est tout fait pour garder
+armeures._ Et ainsi fu le ribaut escharni, qui maint despit m'eut fait en
+son povoir.
+
+ Note 944: _Hantes._ Perches.
+
+ Note 945: _En rouvoisons._ Pendant les rogations. Il s'agit ici des
+ bannières d'église.
+
+ Note 946: _Guaite._ Sentinelle.
+
+»En ce jour meisme, les frères de léans qui estoient en grant paine de
+savoir coment ma besoigne se portoit par dehors, me mandèrent la vérité en
+escript, en un rollet, par Hardouin, qui, chascun jour chantoit une messe
+devant moy. Si ne le m'osa bailler appertement, pour ceulx qui me
+gardoient. Mais quant j'alai offrir à sa main[947], pour l'ame de ma femme
+que je cuidoie qu'elle feust morte, il m'estraint la main de lès l'autel et
+jetta tout bellement le rollet en un saquelet devant moy, si que nul ne
+l'apperceut.
+
+ Note 947: _Offrir à sa main._ Sans doute, _déposer en ses mains une
+ offrande_.
+
+»Quant la messe fu chantée et ils furent tous hors issus, je pris ce rollet
+et commençai à lire. Lors vi bien que ma femme n'estoit pas morte et que
+mon fils n'avoit nul mal, et que plusieurs barons se repentoient moult de
+ce qu'ils s'estoient vers moy fauscé, et qu'ils m'avoient ainsi relenqui.
+
+»Et vi après qu'ils s'appareilloient durement par armes que je feusse
+restabli. Et tant amenda ma besoigne de jour en jour par les mérites des
+glorieux confesseurs, que ils parfirent bien ce qu'ils avoient commencié,
+si comme il apparut en la fin.
+
+
+XIX.
+
+ANNEES: 833/834.
+
+_De la repentance des barons qui contre luy furent, et de la fausse cautele
+des traiteurs. Coment Lothaire l'emmena à Ais-la-Chapelle. Coment les
+barons s'alièrent pour luy délivrer. Coment il fu laissié à Saint-Denis et
+il s'enfuit à Vienne, et coment il fu restabli en l'empire._
+
+
+[948]La saison fu jà si avant passée que le septembre approucha. Entour les
+kalendes d'octobre repaira Lothaire à Soissons. Son père prinst qui estoit
+en l'abbaïe de Saint-Maard en estroite prison et le mena avecques lui à
+Compiègne. Là vindrent les messages Constantin, l'empereur des Griecs[949],
+Marc, arcevesque d'Ephèse, et Tules, maistre-sergent du palais[950]. A
+l'empereur estoient envoiés. Si luy apportoient présens; mais le fils ne
+voult le souffrir, ains oït les messages et receut les présens. Au
+parlement qui là fu assemblé se purgèrent aucuns[951] par serement et
+aucuns par simples parolles des cas que on leur mettoit sus. Si furent
+plusieurs qui avoient si grant pitié du père, qu'ils se repentoient, dont
+ils s'estoient consentis au fils contre luy, et estoient tous en celle
+répentance, fors ceux tant seulement qui la traïson avoit pourparlée. Et
+pour ce que les traitres se doubtoient que les choses qui estoient avenues
+ne se tournassent en cas contraire, ils se pourpensèrent d'un malice qui
+moult leur povoit valoir, ce leur sembloit. Car ainsi comme l'empereur
+avoit fait commune pénitence et plaine satisfaction au peuple de ce dont
+ils l'encolpoient, tout feust ce par faulceté, ainsi voulloient-ils qu'il
+féist plaine satisfaction à sainte Eglyse et qu'il méist jus les armes et
+baudré de chevalerie sans nul rappel, et qu'il ne feust pas tenu pour
+chevalier; contre le jugement des canons et des lois qui dient que nul ne
+doit estre puni né jugié deux fois, en un meisme cas. Pou en y eut qui ce
+jugement contredéist. La plus grant partie s'i accorda de parolle tant
+seulement, si comme il advient souvent en telles besoingnes, pour ce qu'ils
+n'eussent le mautalent des plus puissans. Ceste chose firent les traitres
+par le conseil d'aucuns évesques qui estoient parçonniers de la traïson.
+
+ Note 948: _Vita Ludov. Pii.--XLIX._
+
+ Note 949: Le latin porte seulement: «Legatio Constantinopolitani
+ imperatoris.» Cet empereur se nommoit _Théophile_ et non pas
+ Constantin.
+
+ Note 950: _Et Tules_, etc. Le latin porte: «Marcus archiepiscopus
+ Ephesi, et protospatarius imperatoris.» La charge de protospataire
+ (premier porte-glaive) répondoit assez bien à celle de _grand
+ écuyer_, chez nos rois.
+
+ Note 951: Le latin ajoute: «Cum multi insimularentur devotionis in
+ patrem.»
+
+Ainsi jugièrent le preudomme qui pas n'estoit présent, et qui oncques
+n'avoit esté oï né convaincu du cas dont ils le jugièrent: et à ce le
+contraindrent que luy-meisme se déposa de l'ordre de chevalerie, et mist
+ses armes devant l'autel saint Sébastien le martir; et luy firent vestir
+une gonne[952] et puis garder comme devant en estroite prison. Après se
+départit le parlement droit à la feste Saint-Martin; si repaira chascun en
+sa contrée dolent et triste de ce qu'il estoit avenu à l'empereur. Et tout
+l'empire et tout le royaume de France en grant tumulte et en grant esmay.
+Le peuple de France et de Bourgoingne, d'Acquitaine et d'Alemagne
+s'assemblèrent, chascun en sa contrée, et se complaignoient ensemble de la
+honte et des griefs que l'en faisoit à l'empereur.
+
+ Note 952: _Gonne._ Robe longue. Variante du manuscrit 8299. _Coulle:_
+ du latin _cucullus_. «Pullaque indutum veste.»
+
+Guillaume le connestable de France et le conte Egebart travailloient moult
+à ce que l'empereur feust restabli. Tous ceulx qu'ils savoient de ceste
+volonté alioient ensemble; les contes Berart et Guérin refaisoient ainsi en
+Bourgoigne. Le peuple faisoient assembler et les attraioient à cest accort,
+les uns par promesses, les autres par beaux admonnestemens, et les autres
+lioient par seremens. Loys l'un des fils l'empereur qui jà estoit tourné
+devers son père, et qui lors demouroit en Alemaigne, et l'évesque de Mez,
+Dreues, qui frère estoit l'empereur, et mains autres qui là s'en estoient
+fouis, envoièrent le conte Huon[953] en Acquitaine à Pepin, l'autre frère,
+pour l'attraire à leur partie.
+
+ Note 953: _Le comte Huon._ Le latin édité porte: «Hugo abbas.»
+ C'étoit l'abbé de Saint-Quentin, fils de Charlemagne et frère de
+ Dreues de Metz aussi bien que de l'empereur.
+
+[954]Quant l'yver fu trespassé et la nouvelle saison fu revenue, Lothaire
+prist son père et se partit d'Ais, et mut à venir droit à Paris. Parmi la
+terre de Hasbain trespassa, et fist assavoir à tous ceulx qu'il cuidoit que
+l'amassent qu'ils venissent encontre luy à Paris. Mais le conte Egebart et
+les autres barons de celle contrée avoient tandis assemblé grans gens.
+Contre Lothaire s'en alèrent pour délivrer l'empereur; si eussent
+encommencié ce qu'ils avoient en propos, mais l'empereur qui ce sceut
+regarda le peuple et le péril de luy et des autres, et fist tant à quelque
+paine qu'ils n'en firent plus.
+
+ Note 954: _Vita Ludov. Pii.--L._
+
+Tant chevaucha Lothaire toutes voies qu'il vint à Saint-Denis en
+France[955]. Pepin, qui jà s'estoit parti d'Acquitaine à grant gent, vint
+jusques au fleuve de Loire. Là s'arresta, car il ne put passer pour les
+pons qui estoient despéciés et les nefs enfondrées. Jà estoient partis de
+Bourgoigne le conte Warin et le conte Berart à grant compagnie de gens
+d'armes et estoient venus au fleuve de Marne.
+
+ Note 955: _Vita Ludov. Pii.--LI._
+
+Là demourèrent un pou en une ville qui a nom Bonnueil, pour le temps
+mauvais qu'il faisoit, et pour aucuns de leurs compaignons attendre. Ne sai
+quans jours demourèrent ainsi en celle ville et ès autres villes voisines;
+si estoit jà la saison vers caresme.
+
+Quant ce vint doncques le jeudi de la première sepmaine de caresme, ils
+envoièrent à Lothaire en messages l'abbé Rambaut et le conte Gaucelin, et
+luy mandèrent qu'il leur rendist leur droit seigneur tout délivré: et sé il
+voulloit ce faire sceust-il qu'ils seroient pour luy envers son père, et jà
+pour chose qu'il eust faitte, despis ne luy en feroient, né jà n'en seroit
+courroucié né aménuisé de santé né de honneur; ou sé ce non, certain feust
+qu'ils leur seroient à l'encontre et requerroient leur droit seigneur par
+armes, et se combatroient à luy, sé il le convenoit faire[956], pour
+loyauté et pour justice à l'aide de nostre Seigneur.
+
+ Note 956: _Sé il le convenoit faire._ S'ils s'y trouvoient obligés.
+
+A ce respondit Lothaire que nul ne devoit estre plus dolent de la honte né
+du grief du père, né plus lie né plus joyeux de son bien né de son honneur
+que luy meisme; né de ce ne luy en devoit-on pas mettre sus le blasme né la
+coulpe, pour ce qui avoit esté fait par le commun accort des anciens
+princes et des prélas, par lequel jugement il avoit esté déposé et mis en
+prison. A cette response se partirent les messages et retournèrent à ceulx
+qui envoiés les avoient. Mais tant leur dist[957], au départir, que le
+conte Guerin, Ode, Fouques et l'abbé Hue revenissent à luy pour traitier
+comment leur besoingne seroit faite; et commanda à sa gent qu'ils luy
+feissent assavoir quant ils devoient venir pour aler encontre eulx, et pour
+traitier de la besoingne. Mais toutes voies changea-il son propos et son
+conseil, quant il se fu conseillé à ceulx qui plus estoient de son cuer;
+car quant ce vint à lendemain, il laissa son père tout délivré à l'abbaïe
+Saint-Denis, et s'en ala en Bourgoingne, et chevaucha tant qu'il vint à
+Vienne et demoura là une pièce du temps; et ceulx qui avec l'empereur
+furent demourés luy admonnestoient qu'il repréist le sceptre et la couronne
+impériale; mais il ne le voult faire, jà soit ce qu'il eust esté déposé
+contre droit, jusques à tant qu'il eust esté réconcilié à sainte Église,
+par le ministère des évesques, ainsi comme il avoit esté dégradé. Le
+dimanche doncques qui après fu, fu réconcilié sollempneément par les
+évesques devant le maistre autel et luy ceint-on l'espée et le baudré de
+chevalerie, ainsi comme au commencement. Pour sa restitution, fit le peuple
+merveilleusement grant joie et grant léesce: meisme les élemens s'en
+réélescièrent, si comme il sembloit; car jusques à ce jour estoient cheutes
+fouldres et tempestes et si grans pluies que nul ne recordoit qu'il eust
+oncques si grans veues: et les vens avoient si fort venté que nul ne povoit
+passer les eaues, né à nefs né à bateaux.
+
+ Note 957: _Leur dist:_ Ajoutez: _Lothaire_.
+
+[958]De Saint-Denis se départit l'empereur, son fils ne voult ensuivre, jà
+soit ce que plusieurs luy ennortassent. Par Nanteuil passa et s'en ala à
+Carisi. Là attendit son fils Pepin etles barons qui séjournoient oultre le
+fleuve de Marne, et son fils Loys qui à luy venoit et amenoit avec luy tous
+ceulx qui oultre le Rin s'en estoient fouis. Si avint aussi que tous ses
+amis vindrent à luy, le dimanche de la mi-caresme que sainte Église
+s'esléesce, et que l'en chante _Letare Jherusalem_, en signifiant la grant
+joie qui là fu à ce jour. Liement et débonnairement les receut l'empereur.
+Moult les mercia tous, et leur rendit graces de leur bonne amour et de la
+foy enterine qu'ils luy avoient portée. Liement donna congié à Pepin son
+fils de retourner en Acquitaine. Et aux autres aussi donna congié en grant
+dévocion et humilité, quant ils se vouldrent partir. De France se partit et
+s'en ala à Ais-la-Chapelle: là receut sa femme l'empéreis Judith, que
+Boniface et l'évesque Rataut[959] luy eurent amenée de Lombardie, où ils
+l'avoient envoiée en essil, et Charles son fils qu'elle avoit tousjours
+avec luy. La Résurrection célébra à Ais-la-Chapelle; après la feste, s'en
+ala chacier en Ardaine, et après la Penthecoste s'en ala vers Remiremont
+pour soy déduire en chaces et eh pescheries.
+
+ Note 958: _Vita Ludov. Pii.--LII._
+
+ Note 959: _Ratoldus_, évêque de Vérone.
+
+
+XX.
+
+ANNEE: 834.
+
+_Coment Lothaire ardi et prist la cité de Chalon, et coment l'empereur vint
+au secours, mais ce fu trop tart. Coment il le chaça jusques à Blois, et
+coment il vint à luy à merci, et coment l'empereur accusa les traiteurs par
+devant ses barons._
+
+
+Quant Lothaire s'en fu fouy en Bourgoingne, si comme vous avez oï, le conte
+Lambert et le conte Mainfroy[960], qui sa partie soustenoient, furent
+demourer en Normandie et plusieurs autres de leur accort; la terre
+gardoient et la voulloient tenir à force contre l'empereur. Moult en avoit
+grant despit le conte Ode et mains autres de la partie l'empereur. Gens
+assemblèrent pour eulx chacier hors du païs et pour combatre encontre eulx,
+sé autrement ne povoit estre; mais ceste entreprise leur tourna à dommage
+et à confusion, pour ce qu'elle ne fu pas si bien né si sagement
+administrée comme elle deust; car leurs ennemis leur coururent sus, une
+heure qu'ils ne s'en prenoient garde; et ceulx qui furent esbahis de leur
+venue soudainement tournèrent en fuie. Là fu occis le conte Ode et
+Guillaume et un sien frère et mains autres de leurs gens, et ceulx qui
+eschaper purent par fuite et estre sauvés, s'en fouirent.
+
+ Note 960: Lambert étoit comte de Nantes, et Mainfroyon Malfredus
+ avoit été dépouillé du comté d'Orléans en 828. (Note de Dom Bouquet.)
+
+Ceulx qui eurent ainsi victoire demourèrent aussi comme en désespérance; et
+bien virent qu'ils ne povoient pas demourer illec seurement, car Lothaire
+leur estoit si loin qu'ils ne povoient avoir de luy secours; si se
+doubtoient encore assez plus que l'empereur ne venist sur eulx, ou qu'il
+n'y envoiast, ou qu'ils ne feussent encontrés de luy ou de sa gent s'ils se
+mettoient en voye pour aler à Lothaire. Pour ce se hastèrent d'envoyer à
+luy, et luy mandèrent la besoingne, le péril où ils estoient, et qu'il ne
+laissast pas qu'il ne les secourust. Et quant il oï ce, il proposa qu'il
+les secourroit. Le conte Warin et ceulx qui avec luy estoient garnirent en
+ce point la forteresce de Chalon, pour ce qu'elle leur feust refuge et
+deffense contre leurs ennemis, sé mestier feust. Lothaire qui ce sceut
+cuida là venir soubdainement, mais il ne peut à cette fois. Et toutes voies
+y vint-il à la fin, le chastel assist, et ardit tout quanqu'il trouva
+dehors la forteresce. Grant assault donnèrent ceulx de dehors, et ceulx
+dedens firent grant deffense. Quinze jours dura l'assault moult grant et
+moult aigre, et au derrenier fu la cité rendue. De trop grant cruaulté
+furent les vainqueurs, car ils robèrent premièrement toutes les églyses et
+toute la cité, fors seulement une petite églyse qui estoit fondée en
+l'onneur de saint George qui eschapa par miracle; car en ce point que toute
+la cité ardoit, la flambe qui tout dévouroit de toutes pars de la chapelle,
+prendre ne s'y put né nul mal ne luy fit; si ne fu-ce pas de la volonté ni
+du commandement Lothaire que la cité fu arse et destruite.
+
+Tant cria la chevalerie contre Gaucelme, contre le conte Sanila et contre
+Madalesme, que ils eurent les chiefs coupés[961]. Et Gerberge, qui eut esté
+fille le conte Guillaume, fu noiée comme sorcière et enchanteresse[962]. La
+raison pourquoi les autres furent décolés ne savons-nous pas, car l'istoire
+s'en taist à tant. [963]Endementiers que ces choses advindrent, l'empereur
+et son fils Loys s'en alèrent en la cité de Langres; là luy furent
+premièrement ces nouvelles contées, qui moult le firent triste et dolent.
+Et Lothaire, qui ainsi eut exploité comme vous avez oï, se partit de
+Chalon, et par la cité d'Ostun s'en ala droit à Orléans; de là mut et s'en
+ala au Mans à une ville qui à nom Matulle[964]; l'empereur et son fils les
+suivirent à grans osts. Et quant Lothaire, qui jà avoit les sieus receus
+qui de Normandie s'en estoient à luy fouis, sceut que son père le suivoit,
+il fist tendre ses herberges assez près de l'ost l'empereur. En ce point
+démourèrent quatre jours, pour messages qui aloient des uns aux autres. Et
+la quarte nuit, Lothaire fist deslogier son ost, et commença tousjours à
+s'en aler de l'empereur et l'empereur à luy par une adresce, jusques à tant
+qu'il vint jusques au fleuve de Loire près du chastel de Blois, là endroit
+à une petite eaue qui a nom Cize qui chiet en Loire. Les hesberges
+tendirent d'une part et d'autre.
+
+ Note 961: Voici le latin édité: «Adclamatione porro militari, post
+ captam urbem, Gotselmus comes, itemque Sanila comes, nec non et
+ Madalelmus vassallus dominicus....» _Gerberge_ étoit la femme de
+ Gaucelme.
+
+ Note 962: La phrase suivante n'est pas traduite du latin.
+
+ Note 963: _Vita Ludov. Pii.--LIII._
+
+ Note 964: _Matulle._ En latin: _Maduallis_. On croit que c'est
+ aujourd'hui la ville de _Laval_.
+
+En ce point vint Pepin à tout grant gent à son père, et quant Lothaire
+sceut ce, il vit qu'il ne pourroit durer. A donc vint humblement à son
+père, et le père qui fu doulx et debonnaire ne luy fist autre mal fors
+qu'il le chastoia et reprinst de parolles. Les seremens prist de luy et de
+ses barons en telle seureté comme il voult, et puis le renvoia en Italie.
+Et pour eschiver les périls qui pourroient avenir, fist garder et fermer
+les destrois des montaignes et des chemins de Lombardie, que nul n'y peust
+passer sans le congié de ceulx qui les gardoient. Après s'en ala à Orléans;
+Loys son fils mena avec luy. Là luy donna congié de soy en retourner et aux
+autres; d'ilec s'en retourna à Paris. Après la feste de saint Martin tint
+parlement au palais de Attigni. Là fu ordonné coment aucunes mauvaises
+accoustumances des églyses et des choses communes feussent amendées; pour
+ce manda à son fils Pepin que toutes les choses qui avoient esté en sa
+terre tollues aux églyses, lesquelles luy et ses devanciers avoient
+données, feussent rendues et restablies sans demeure. Des messages envoia
+par les cités et par les abbaïes, et leur commanda que l'estat de sainte
+Églyse qui jà estoit déchoy feust refermé, et puis commanda aux messages
+qu'ils cerchassent les contrées pour les larrons et pour les robeurs, qui à
+ce temps faisoient moult de maulx; et, quant mestier leur serait, qu'ils
+appellassent en leur aide les princes et les seigneurs du païs et les
+hommes des éveschiés et des abbaïes pour prendre et pour chacier les
+maufaiteurs, et puis repairassent à luy, pour denuncier ce qu'ils auroient
+fait de ceste besogne, en Garmaise, où il devoit tenir parlement à l'issue
+de l'yver.
+
+[965]Grant partie de cette saison demoura à Ais-la-Chapelle. Devant la
+Nativité s'en partit et s'en ala à Théodone, et d'ilec à Mez. Là célébra la
+sollempnité de Noël avec Dreues, l'évesque de la cité, qui son frère
+estoit. De là se partit et célébra la purification nostre Dame à Théodone.
+Là assembla parlement de ses barons, si comme il avoit ordonné devant.
+
+ Note 965: _Vita Ludov. Pii.--LIV._
+
+En cette assmblée fist sa complainte, devant tous les princes, des évesques
+qui avoient esté contre luy, et qui estoient cause de sa déposicion et de
+sa honte; mais aucuns s'en furent fouis en Lombardie, et aucuns, tout
+feussent-ils semons, ne vouldrent ou ils n'osèrent avant venir. De tous
+ceulx que l'empereur accusoit n'en y eut que un seul qui avoit nom
+Ébons[966]. Contraint fu à rendre raison de son meffait; si se complaignoit
+moult durement de ce, et disoit que l'en se prenoit à luy tant seulement de
+ce dont les autres devoient estre aussi en coulpe, et en laquele présence
+ce eut esté fait. A la parfin, quant la chose luy tourna à ennuy, il
+confessa tout plainement sa coulpe par le conseil d'aucuns évesques, et
+conferma par sa parole meisme qu'il n'estoit plus digne d'estre évesque né
+prestre, et jugea-il meisme qu'il devoit estre déposé d'office et de
+bénéfice, et puis bailla à l'empereur le libelle de cette sentence par les
+évesques meismes. Après ce fu Agobart, arcevesque de Lyon, deposé de
+l'arceveschié, pour ce qu'il avoit esté semons trois fois, né point
+n'estoit venu avant.
+
+ Note 966: _Ébons._ C'est le fameux archevêque de Reims.
+
+Tous les autres évesques parçonniers de ce cas s'en estoient fouis en
+Italie. Le dimanche, qui fu après devant la Quarantaine, l'empereur et tout
+le peuple qui eurent esté à ce parlement vindrent à Mez; tandis comme l'en
+chantoit la grand messe, vint devant le maistre autel de l'églyse et fist
+lire, sur son chief, sept oroisons par sept arcevesques, en réconciliation
+de luy à sainte Églyse. Car ce ne suffisoit pas, si, comme il luy sembloit,
+il n'estoit réconcilié et restabli selon la manière qu'il avoit esté
+déposé; et moult en fu le peuple lie et en rendirent graces à nostre
+Seigneur; car ils virent qu'il fu restabli plainement en l'empire.
+
+Après s'en retourna l'empereur et le peuple à Théodone, et le dimanche qui
+fu le premier jour de la Quarantaine, donna congié à chascun de retourner
+en sa contrée. Mais il se mut de la ville jusques à la fin de caresme et
+fist à Mez la sollempnité de la Résurrection. Après la Pentecoste, ala
+tenir général parlement en la cité de Garmaise.
+
+En cette assemblée furent les deux fils Pepin et Loys. Lors n'entrelaissa
+pas l'empereur qu'il ne pensast du prouffit de la chose commune selon la
+coustume; car il fist avant venir les messages qu'il avoit envoyés par tout
+le royaume, et enquist diligeament à chascun coment ils avoient exploitié.
+Et quant il sceut que aucuns de ses comtes avoient esté lasches et
+péresceux en leurs terres garder et en prendre vengence des larrons et des
+malfaiteurs, il les condempna par diverses sentences, et les punit de
+telles sentences comme ils avoient desservi par leur paresce. ([967]Ci ne
+doit-on pas entendre que ce feussent comtes qui feussent princes, né hauls
+barons qui teinssent les comtés par héritages; ains estoient ainsi comme
+ballifs que l'on ostoit et mettoit à certain temps et punissoit de leurs
+meffais, car ils le desservoient; et si releva et adréça aucuns preudommes
+que ses fils avoient mal menés et grevés à tort.) Et reprist ses fils des
+griefs qu'ils faisoient à ceulx qu'ils devoient garder, et leur deffendit
+que plus ne le féissent, s'ils ne voulloient estre inobédiens à ses
+commandemens, et sé ils ne le faisoient il l'amanderoit selon droit
+jugement. Mais avant qu'il départist, on fist crier un autre parlement
+après Pasques à Théodone. Après ces choses, se traist à Ais-la-Chapelle
+pour yverner. A son fils Lothaire manda qu'il luy envoyast aucuns de ses
+plus nobles hommes pour traitier d'amour et de concorda entre eulx deux.
+
+ Note 967: Cette parenthèse n'est pas traduite du latin. Notre moine
+ de Saint-Denis s'exprime ainsi pour expliquer une sévérité qui auroit
+ scandalisé les barons du XIIIème siècle.
+
+
+XXI.
+
+ANNEES: 835/836.
+
+_De la requeste Judith l'empéreris; coment Lothaire ne put venir à son père
+pour sa maladie. Des chastoiemens qu'il luy manda, pour les griefs qu'il
+faisoit à sainte Églyse. Des messages l'apostole que Lothaire retint; de la
+mort des barons Lothaire, et coment l'empereur manda ses fils au parlement;
+et d'autres choses._
+
+
+L'empéreris Judith, qui bien veoit que l'empereur afléboioit et
+envieillissoit trop durement, et moult se doubta et apensa que il mourroit
+en tel point que elle et Charlot son fils seroient en péril, s'ils ne
+faisoient tant vers l'un des frères qu'il feust de leur accort, de ce se
+conseilla aux princes et au conseil l'empereur, et ils luy loèrent que ce
+feust Lothaire; car il leur sembloit que ce feust le plus profitable à
+l'empire. A l'empereur prièrent qu'il luy envoyast les messages de paix et
+d'amour, et qu'il luy priast de ceste chose. Et l'empereur, qui tousjours
+aima paix et concorde et non mie tant seulement de ses fils, mais des
+étranges et de ses ennemis meismes qui aucunes fois avoient sa mort jurée,
+le fist volentiers. [968]Mais en ces entrefaittes vindrent à court les
+messages Lothaire, desquels Walle fu le souverain[969]. L'empereur leur
+toucha de la besoingne devant dite. Et quant elle fu affinée et accordée,
+l'empereur revoult estre réconcilié à sa femme et à celuy Walle
+premièrement; car ils avoient eue sa male volonté pour aucunes raisons dont
+l'istoire a dessus parlé, et tout maintenant leur pardonna tout quanqu'ils
+avoient vers luy mespris, et manda Lothaire son fils par ses messages
+meismes qu'il venist à luy, et s'il y venoit, ce seroit son preu. Arrière
+retournèrent les messages et comptèrent à Lothaire ce qu'il luy manda et
+qu'il venist à luy. Mais il ne put à cette fois pour une maladie qui le
+prist. Ne demoura pas puis longuement que cil Walle accoucha malade et
+mourut. Long-temps languit Lothaire de celle maladie. Et l'empereur, qui
+par nature estoit piteux et compatient, fu moult dolent quant il sceut que
+son fils estoit cheu en langueur. Huon, son frère, et le conte Algaire
+envoya pour le visiter, et voult savoir coment il luy estoit. Et leur
+commanda qu'ils luy rapportassent certainneté de son estat. A l'exemple du
+roy David, qui moult fu dolent de son fils Absalon, qui tant avoit fait de
+mal au père et de persécutions.
+
+ Note 968: _Vita Ludov. Pii.--LV._
+
+ Note 969: _Souverain_, premier.
+
+Quant Lothaire fu eschappé de celle maladie et il fu du tout guari, il fu
+compté à l'empereur qu'il avoit rompu la paix et la concorde qu'il avoit
+promise, et gastoit jà moult durement la terre de l'églyse de Saint-Pierre
+de Rome et occioit les hommes que Pepin, son aïeul, et Charlemaines, son
+père, et luy-meisme avoient receue en garde.
+
+De ces nouvelles fu l'empereur si esmeu et si courroucié qu'il y envoyast
+tantost ses messages, et ne voult qu'ils eussent ou pou ou néant d'espace
+pour eux appareiller à faire si longue voie. A son fils manda en
+admonnestant qu'il ne féist né ne soufrist à faire si grant desloyauté, et
+luy souvinst que quant il luy bailla à garder le royaume d'Italie, qu'il
+luy jura la cure de l'Églyse, et il la receust en telle manière qu'il la
+garderoit et deffendroit vers tous adversaires, et toutes ces convenances
+conferma-il par son serement: et bien sceust-il que s'il le brisoit, il
+courrouceroit Dieu et en seroit jugé au jour du jugement. Après ce, luy
+manda qu'il féist garnir les trespas de quanque mestier leur seroit jusques
+à Romme. Car il y béoit à aler pour visiter les apostres. Et sans faille il
+y feust meu; mais les Normans, qui soudainement s'embatirent en Frise, luy
+destourbèrent celle voie. Car il convint qu'il y alast à grant ost; mais il
+envoia tandis messages à Lothaire, l'abbé Foulcaut et un autre abbé qui
+avoit nom Rambaut et le comte Richart. Et leur commanda que le comte
+Richart et l'abbé Foulque luy apportassent la response de Lothaire, et que
+l'abbé Rambaut s'en alast tout oultre pour conseil querre d'aucuns cas à
+l'apostole George[970], et pour luy-mesme luy faire savoir la volonté
+l'empereur d'aucunes besoingnes. Au mandement l'empereur respondit Lothaire
+que volentiers feroit rendre les choses qui auroient esté perdues ou
+tollues à aucunes églyses de Lombardie. Mais le commandement qu'il luy
+mandoit d'aucunes autres choses ne pourroit-il garder né accomplir.
+
+ Note 970: _Georges._ Il falloit _Gregoire_.
+
+A tant s'en partirent les messages et retournèrent à l'empereur, qui jà
+estoit retourné luy et son ost de Frise, et avoit les Normans chaciés de la
+terre. En son palais de Franquefort le trouvèrent, là estoit demouré en
+déduit de bois tout le mois de septembre. [971]Après celle saison s'en ala
+pour yverner à Ais-la-Chapelle. Et l'abbé Rambaut, qui fu alé jusques à
+Romme, si comme il luy fu commandé, trouva l'apostole Gregoire malade de
+flum de sang. Et jà soit ce qu'il le laschast aucunes fois par ailleurs, il
+le rendoit aussi continuellement par les narilles; mais il fu si très lie
+de la venue du message à l'empereur, que luy meisme dist qu'il avoit aussi
+comme tout oublié sa douleur. Avec soy le fist mengier et luy donna grans
+dons. Au départir envoia avec luy deux messages qui estoient évesques, si
+avoit l'un nom George et l'autre Pierre. Lothaire, qui bien sceut qu'il
+envoioit messages à l'empereur, envoia à la cité de Bouloingne Léon, qui au
+temps de lors tenoit grant lieu en sa court. Les deux messages à l'apostole
+trouva, durement les espovanta et leur commanda qu'ils ississent de la
+cité. Et quant l'abbé Rambaut, qui message estoit à l'empereur, vit ce, il
+prist tout coiement la lettre que l'apostole envoioit à l'empereur et la
+bailla à un sien sergent qui la porta jusques oultre les mons, en l'abit
+d'un pauvre mandient de la cité. Puis se partit et repaira à l'empereur.
+
+ Note 971: _Vita Ludov. Pii.--LVI._
+
+En ce temps, avint une mortalité et une pestilence ès barons et au peuple
+qui de France s'en estoient alés avec Lothaire si très grande qu'elle est
+merveilleuse à raconter et à oïr. Car en si pou de temps comme il a des
+kalendes de septembre jusques à la Saint-Martin, moururent tous ceulx qui
+sont ci nommés: Joucelin[972], évesque d'Amiens; Élizée, évesque de Troies;
+Walle, abbé de Corbie; Hue, Lambert, Godefroy et les fils de Godefroy;
+Aginbert, comte du Perche; Bulgaire et Richart. Ce Richart eschapa premier;
+mais il en rechay, puis il mourut. Tous estoient de si grant affaire et si
+sages que l'en disoit que France estoit demourée orpheline de sens et de
+noblesce et de force, puis que ceulx s'en estoient partis. Après la mort de
+ces nobles hommes, monstra bien nostre Seigneur coment c'estoit profitable
+chose de garder ses commandemens; car il dit que _le sage ne se doit pas
+glorifier en son sens, né le fort en sa force, né le riche en sa
+richesse_[973]. Mais qui est cil qui ne se doie esmerveiller du fin cuer et
+de la bonne volenté l'empereur, et comme saintement et dignement nostre
+Seigneur le gouverna à tous les jours de sa vie, car quant il oït la mort
+de tous ces nobles hommes, qui pour haine de luy l'avoientdéguerpi et s'en
+estoient alés à Lothaire son fils, il ne s'en esjoï oncques en son cuer, né
+ne s'esléesça pour la mort de ses ennemis, ains commença à plourer et à
+batre sa coulpe[974] et à prier nostre Seigneur qu'il leur pardonnast leurs
+péchiés.
+
+ Note 972: _Joucelin_, c'est-à-dire, _Josse, autrefois_... C'est le
+ _Josse olim_ du texte latin qui a trompé notre traducteur.--Jessé
+ avait été privé du siége d'Amiens en 830.
+
+ Note 973: _Jeremie_, ch. 9, v. 23.
+
+ Note 974: _Sa coulpe._ L'habitude de prononcer, en se frappant la
+ poitrine, le _mea culpa_, avait fait confondre ce mot avec celui qui
+ désignait la poitrine même. De la l'expression si fréquente de
+ _battre sa courpe_ ou _coulpe_.
+
+En ce temps se rebellèrent les Bretons derechief: mais aussi légièrement
+furent-ils chaciés et abatus, comme l'empereur mist s'espérance à cellui
+que l'en dit: _biaux Sire Dieu, tu as povoir quant tu veulx_[975]. En ce
+temps environ la Chandeleur, assembla l'empereur grant parlement à
+Ais-la-Chapelle et meismement d'évesques; là fu ordonné de l'estat de
+l'Églyse. Et fu faite la complainte des rapines et des griefs que Pepin et
+les siens avoient faits aux églises. Pour ce fut ordené que Pepin et sa
+gent feussent admonnestés à com grant péril des ames ils avoient tollues et
+ravies les choses des églyses. Si tint ceste admonicion bonne fin; car
+Pepin et sa gent receurent débonnairement l'admonnestement l'empereur, et
+obéit volontiers à son père; car il rendit aux églyses leurs biens et leurs
+possessions, et conferma la restitution par son séel, et voult que sa gent
+se tenissent dès lors de telles rapines.
+
+ Note 975: _Sagesse_, c. 12, v. 18.
+
+[976]Après cestuy parlement, en fist l'empereur assembler un autre ou temps
+d'esté, en la contrée de Lyon en un lieu qui s'appelle Stramat[977]. A ce
+parlement vinrent ses deux fils Pepin et Loys. Lothaire n'i fut pas, car il
+estoit encore trop foible après sa maladie. En ce parlement furent
+débattues les causes de l'églyse des arceveschiés de Lyon et de Vienne qui
+estoient vagues et sans pasteurs; les évesques qui semons estoient au
+parlement s'en estoient destournés, si comme l'évesque Agobars et Bernart,
+arcevesque de Vienne. Ce Bernart y vint toutes voies, mais il s'en refouyt
+tantost; si ne fu pas ceste besoingne parfaite pour ce que les prélas
+n'estoient pas présens.
+
+ Note 976: _Vita Ludovici Pii.--XLII._
+
+ Note 977: _Stramat_, en latin _Stramiacum_. C'est aujourd'hui
+ _Crémieux_.
+
+En ce parlement fu aussi plaidoié et débatu la cause des Gotiens qui
+estoient divisés en deux parties; car l'une soustenoit la partie Berart et
+l'autre celle de Berengier, le fils le comte Huironne[978]. Et ceste cause
+fu terminée par une aventure qui advint; car celluy Berengier mourut. Et la
+seigneurie et le povoir demoura toute à Berart.
+
+ Note 978: _Huironne._ Le latin porte: _H. Turonici quondam comitis
+ filius_.
+
+
+XXII.
+
+ANNEES: 838/839.
+
+_De la comète qui apparut. Coment l'empereur donna à Charlot, son petit
+fis, partie de l'empire, dont les frères furent moult courouciés. Coment il
+le couronna. De la complainte du peuple contre le comte Berard. Coment il
+donna grant terre à Lothaire, pour ce que il feust garde de son fils
+Charlot, et coment Loys ostoia contre son père._
+
+
+Après ce parlement et ces choses, se départirent tous, et donna l'empereur
+congié à ses fils; en chaces de bois se déporta vers le mois de septembre;
+vers la Saint-Martin se traist vers la Chapelle pour yverner. Tout cet yver
+y demoura et y célébra la sollempnité de Noël et de Paques. [979]Lors
+apparut au ciel un signe espouvantable que l'en nomme l'estoille comète; si
+dient les astronomiens qu'elle signifie mort de princes. L'empereur qui
+l'estudioit volentiers en telles choses, l'apperceut premièrement: tantost
+fist venir devant luy deux clercs qui de cel art savoient, et leur demanda
+qu'il leur sembloit de ce signe? L'un de ces deux clercs fu celluy qui
+ceste histoire escript, si comme il dit là endroit. Lors luy dit le clerc
+qu'il attendist la response de luy de ce qu'il demandoit, jusques à
+lendemain qu'il auroit mieux l'estoille pourveue et la signification
+congnue; et l'empereur cuida, si comme il estoit voir, qu'il ne luy déist
+fors pour passer temps et pour ce qu'il avoit paour que il ne feust
+contraint à respondre telle chose dont l'empereur fu courroucié. Lors luy
+dit: «Va tost sur les murs de ce palais et me saches à dire la vérité de ce
+que tu auras veu; car je sai bien que c'est l'estoille et le signe dont
+nous avons aucunes fois parlé. Va doncques, et si m'en saches à dire ce
+qu'il t'en semblera.»
+
+ Note 979: _Vita Ludovici Pii.--LVIII._
+
+Adont luy respondit le clerc, quant il eut celle estoille veue; aucunes
+choses dist et d'aucunes se tut. Et l'empereur qui bien s'en apperceut luy
+dit lors: «Une chose y a, dont tu ne parles mie. Car je scay bien que ce
+signifie mort de princes et mutacion de règne.» Le clerc luy mist avant
+l'authorité du prophète pour lui appaisier, qui dist ainsi: _N'aies paour
+des signes du ciel qui les gens espouvantent_[980]. Et l'empereur respondit
+par grant sens et par grand fermeté de cuer et de foi: «Nous ne devons,»
+dit-il, «nulle riens doubter tant comme celluy qui créa l'estoille. Et
+nous-mesmes ne povons pas assez louer né merveiller sa débonnaireté qui
+nous daingne admonester par tels signes, pour que nous qui sommes pécheurs
+et sans repentance, nous retraions de nos péchés. Et pour ce que ce signe
+touche moy et tous les autres, chascun se devroit efforcer de sa vie
+amender, que nos péchiés ne nous tollent à avoir sa grace et sa
+miséricorde.» Quant il eut ce dit, il demanda le vin[981], si but; et puis
+tous les autres. Presque toute celle nuit veilla en prières et en oroisons.
+Au matin appella les ministres du palais et leur commanda que l'en donnast
+aux moustiers et aux povres, aux moines, aux chanoines et aux autres gens
+de religion. Messes fist chanter à tant de prestres comme l'en peut
+trouver. Si ne se doubtoit pas tant de luy come de l'estat de Sainte Églyse
+qu'il avoit à garder.
+
+ Note 980: _Jeremie, chap. 10, v. 2._
+
+ Note 981: _Il demanda le vin._ Le latin dit: «Paulisper mero
+ induisit.» C'est bien là _le vin du coucher;_ sorte de collation que
+ nos pères faisoient avant de reposer, et dont il est si souvent parlé
+ dans les _Chansons de geste_.
+
+Après ces choses, s'en ala pour chacier en la forest d'Ardaine. Et, ainsi
+comme l'en disoit, toutes les choses que il voult ordenner et faire en ce
+temps luy vindrent à bonne fin[982]. Le mois d'aoust approchant, fu à
+Ais-la-Chapelle. Là donna une partie de l'empire à Charles son fils, en la
+présence des ministres du palais et des contes palazins qui là furent
+assemblés. De ce furent moult courrouciés les autres frères quant ils le
+sceurent. Pour ce firent parlement ensemble; mais quant ils virent qu'ils
+ne le pourroient pas contredire, ils faingnirent et souffrirent ce que
+l'empereur avoit ordonné. Ainsi demoura le père tout cel esté. Quant ce
+vint vers le septembre, il assembla parlement vers la ville de Carisi; là
+vint son fils Loys du royaume d'Acquitaine, et fu présent à celle
+assemblée. Avant que le parlement départist, fist l'empereur chevalier son
+fils Charles, et le couronna et vestit de garnemens royaux, et luy donna
+Neustrie que Charles, son aïeul[983], avoit tenue. Tant comme il put
+s'efforça de garder la paix entre ses fils.
+
+ Note 982: _Vita Ludovici Pii.--LIX._
+
+ Note 983: _Son aïeul._ «Quam homonymus ejus Karolus....»
+
+Après, donna congié à Loys de retourner en Acquitaine, et Charlot envoia en
+la partie qu'il luy avoit donnée. Mais avant qu'il se partist du père, les
+barons de Neustrie qui là estoient luy firent feaulté et hommage. Et ceulx
+qui pas n'estoient là luy firent autel serment quant il fu retourné en son
+royaume.
+
+En ce temps vindrent à cour presque tous les plus nobles d'Espaigne[984].
+Tous se plaignoient de Berart, le duc de ces parties, et disoient qu'il
+tolloit aux hommes et aux églyses leurs biens sans raison, tout à sa
+volenté. Pour ce, requeroient à l'empereur, qu'il les receust en sa garde
+et après y envoiast tels qui fussent si sages et si forts qu'ils
+rétablissent les choses tollues aux l'églyses et aux peuples, et féissent
+tenir et garder les anciennes coustumes et lois du païs. Volontiers
+s'accorda l'empereur à ceste requeste. Pour ceste besoingne furent esleus
+le comte Donnat, le comte Boniface et l'abbé de Flavigni. A tant se
+départit de là l'empereur et s'en ala chacier en bois vers le septembre, si
+comme il avoit accoustumé; vers yver se retraist vers Ais-la-Chapelle.
+
+ Note 984: _D'Espaigne._ «Penè omnes Septimaniæ nobiles.»
+
+Quant le fort yver fu passé[985], droit ès kalendes de janvier, l'estoille
+comète apparut au ciel au signe de l'Escorpion. En pou de temps après
+mourut Pepin, l'un des fils l'empereur, l'empéreris Judith ne mist pas en
+oubli la besoingne qu'elle avoit encommenciée; car si comme nous avons jà
+dit, elle s'estoit conseilliée au conseil du palais, coment elle auroit en
+son aide l'un des fils l'empereur. Après la mort du père, derechief s'en
+ala aux barons et les pria de ceste besoingne. Et ils prièrent à l'empereur
+qu'il envoiast querre Lothaire, et luy mandast qu'il venist à luy par telle
+condicion que s'il voulloit amer et garder Charles, son frère, sceust-il
+certainement qu'il luy pardonneroit bonnement quanqu'il avoit oncques vers
+luy meffait, et qu'il luy donroit encor moitié de l'empire, fors Bavière
+tant seulement. Ceste chose pleut à Lothaire et à sa gent, et luy sembla
+que c'estoit son preu. [986]Après Pasques vint à son père en la cité de
+Garmaise, Le père le receut liement luy et sa gent. Largement leur fist
+livrer et administrer quanque mestier leur fu. Et l'empereur luy dist qu'il
+luy tiendroit volontiers ce qu'il luy avoit promis; et que dedens trois
+jours seroit conseillé et avisé, entre luy et sa gent, coment l'empire
+seroit départi et devisé, en telle manière toutes voies que luy et Charles
+auroient avantage de prendre avant à leur choix. Et Lothaire eut conseil
+qu'il s'accorderoit à ce; mais que l'empereur devisast l'empire à sa
+volenté. Toutes voies, disoit-il bien que ceste particion ne pouvoit estre
+égaument faite, pour ce que l'on ne savoit pas né les lieux né les régions.
+Lors départit l'empereur l'empire au mieux et au plus justement qu'il peut
+en deux parties, fors le royaume de Bavière qu'il eut donné à Loys son
+autre fils. Les barons et le peuple appella. A Lothaire donna tout le
+royaume d'Austrasie, si comme il se comporte jusqu'au fleuve de Meuse. Et
+l'autre partie de deçà devers occident donna à Charles, son petit fils; et
+confirma ceste partition par ses parolles, devant les barons et devant tout
+le peuple. Si lié estoit de ces choses qu'il avoit ainsi ordonnées, qu'il
+en rendit graces à nostre Seigneur et admonnestoit ses fils qu'ils
+s'entramassent entièrement, et se gardassent l'un l'autre. Et à Lothaire
+pria et commanda qu'il eust grant cure de son frère et qu'il luy souvenist
+qu'il estoit son père; et à Charles commanda qu'il luy portast honneur
+comme à son père espirituel et comme à son ainsné frère.
+
+ Note 985: La plupart des leçons latines portent _hieme transactâ;_
+ mais Dom Bouquet a judicieusement préféré celle de _quâ hieme_.
+
+ Note 986: _Vita Ludovici Pii.--LX._
+
+Quant le père qui tousjours ama paix eut ainsi fait paix et amour entre les
+frères et entre les barons à son povoir, il donna congié à Lothaire de
+retourner en Italie. Mais avant luy donna de grans dons et sa benéiçon. Et
+si luy admonnesta qu'il gardast sa loyaulté et ce qu'il luy avoit promis.
+Tout cel yver demoura à Ais-la-Chapelle et célébra la Nativité et la
+Résurrection avant qu'il s'en partist. [987]Moult porta grief ceste
+partition Loys, le roi de Bavière. Ost assembla et saisit toute la terre
+delà Rin. L'empereur, qui ces nouvelles oït, le souffrit jusques à Pasques.
+Tantost après la feste esmut son ost et trespassa le Rin et la cité de
+Maïence et ala jusques à Tribure[988]. Là demoura un pou pour accueillir et
+pour attendre son ost. Lors s'en partit et vint jusques à la cité de
+Bodomat[989]. Là vint à luy son fils moult humblement quelque grief qu'il
+en eust; des parolles du père fu blasmé et repris; et luy recongnut qu'il
+avoit mal fait et promist qu'il amenderoit tout. Et le père qui tousjours
+fu doulx et débonnaire luy pardonna tantost. Avant le chastia et reprit de
+parolles dures si comme il l'avoit desservi; après le blandit et assouagea
+de belles paroles. A tant luy donna congié de retourner en Bavière. Et
+l'empereur se mist au retour; le Rin passa et entra en Ardaine pour
+chascier, si comme il avoit accoustumé en celle saison.
+
+ Note 987: _Vita Ludovici Pii.--LXI._
+
+ Note 988: _Tribure_, ou _Tribourg_. Entre Mayenne et Oppenheim,
+ au-delà du Rhin.
+
+ Note 989: _Bodomat._ Latin: _Bodomia_. Il y avoit dans ce lieu de
+ Germanie un palais de nos rois.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEES: 839/840.
+
+_De la discorde des barons et du peuple du royaume d'Acquitaine. Du
+parlement que l'empereur tint à Chalon, de l'ordonnance du royaume
+d'Acquitaine, et de l'estat de sainte Églyse. Coment son fils Loys esmut de
+rechief ses osts contre luy; de la maladie qu'il en eut et de son
+mautalent; et coment il accoucha au lit de la mort en la cité de Maïence._
+
+
+Encore se déportoit l'empereur en chaces et en gibiers, quant certaines
+nouvelles luy vindrent d'Acquitaine par messages qui à luy venoient; et
+affirmoient, ce qui voir estoit, que une partie des plus nobles hommes de
+la terre attendoient son ordonnement et sa sentence du royaume
+d'Acquitaine; et les autres estoient courrouciés de ce qu'ils avoient oï
+dire qu'il avoit donné son royaume à Charles, son mainsné fils. Et pour
+ceste besoigne vint à luy Ébroin, l'évesque de Poitiers, et luy dist que
+luy et les autres des plus grans hommes du royaume d'Acquitaine attendoient
+à oïr sa volenté, et estoient tous près d'accomplir son commandement; si
+estoient en ceste volenté et en ceste ordonnance les plus grans du païs, si
+comme luy-meisme, le comte Regnault, le comte Gérart, qui gendre estoit
+Pepin, le comte Rothaire et mains autres qui estoient de leur volenté. Mais
+l'autre partie du peuple et meismement Emein, le plus grant et le plus
+chevetain, n'estoient pas de celle volenté, ains avoient prins l'enfant
+Pepin, son nepveu, pour ce qu'il devoit estre droit hoir du royaume; et
+s'en aloient par toute la terre et mettoient toutes leurs cures en faire
+rapines; et pour ce prioit l'évesque Ébroin à l'empereur pour Dieu qu'il
+méist hastivement conseil en ceste besoigne, et venist tost au païs, et
+ordennast du royaume à sa volonté avant que ceste pestilence moutepliast
+plus. L'empereur regracia moult l'évesque Ébroin pour sa bonne volenté et
+pour sa loyaulté et tous les autres aussi qui à son accort se tenoient.
+Arrière les renvoia et manda aucuns qu'ils feussent à luy à Chalon en
+Bourgoigne au mois de septembre, car il proposoit à y faire parlement. Si
+ne doibt-on pas cuider que l'empereur eust courage de l'enfant Pepin son
+nepveu deshériter. Mais il voulloit mettre conseil en sa besoigne et
+chacier et reprendre la légièreté des gens du païs, car il cognoissoit leur
+manière et leur desloyauté comme cil qui avoit esté norri au païs; et
+sçavoit qu'ils estoient gens où il n'avoit point d'espérance de seureté. Et
+pour ce qu'ils peussent corrompre et convertir les mauvaises meurs, Pepin
+son frere, le père de l'enfant, chacièrent-ils au commencement hors du
+royaume ceulx que luy-meisme avoit là envoiés pour luy garder et enseigner,
+ainsi comme ils avoient esté baillés à luy-meisme au temps Charlemaines son
+père. Et quant ils les eurent hors boutés, si s'abandonnèrent à faire leurs
+grans desloyautés parmi le royaume, toutes rapines et homicides si comme il
+est apparent, et comme savent ceux qui encore sont vivant. En toutes
+manières voulloit que l'enfant feust saintement nourri et enseigné, si
+qu'il peust prouffiter à soy et aux autres. Si luy souvenoit de cil qui ne
+vouloit donner terres à ses fils tant comme ils estoient jeunes; et quand
+on luy en parloit, il se excusoit en telle manière: «Je ne suis pas tant
+esmeu par envie contre mes enfans que j'ay engendrés de moy, que je veuille
+qu'ils ne soient à grant honneur. Mais pour ce, je scai bien que l'on
+admoneste légièrement à si jeunes gens de faire cruaulté, et ceux qui sont
+jeunes volontiers si accordent et assez légièrement.» Vers le mois de
+septembre s'en alla l'empereur à Chalon. Là assembla parlement si comme il
+avoit ordenné. Là fu traitié des besoignes de sainte Église et des
+besoignes du royaume communes et privées.
+
+Après ce entendit et ordenna du royaume d'Acquitaine; de la cité de Chalon
+se partit, si estoit Loys avecques luy, l'emperéris Judith et Charles son
+fils, à grans compaignies de princes et de peuple. Le fleuve de Loire
+trespassa et s'en ala à Clermont en Auvergne. Là furent venus ses amis et
+ceulx qui loyauté luy portoient. Liément et débonnairemient le receurent.
+Et puis voult qu'ils féissent serement de loyauté à Charles son fils.
+Aucuns de ceulx qui ne voulloient avant venir fist prendre pour ce
+meismement que ils ne voulloient avant venir, ains alloient entour la
+route, espiant et faisant toultes et larrecins quant ils povoient. Jugier
+les fist et justicier selon les loys. Tant demoura au païs pour ordenner
+des besoignes du royaume que la Nativité approucha. La feste fist en la
+cité de Poitiers.
+
+[990]La meisme nuit vint à luy un messagier qui luy apporta nouvelles que
+son fils Loys avoit assemblé Saisnes et Thoringiens, et estoit entré moult
+esforciement en Alemaigne. De ces nouvelles fu l'empereur si troublé, qu'il
+en receut en soy une maladie, car il estoit de grant aage et de fleumatique
+complexion, qui plus habunde en yver que en esté. Si avoit autres
+enfermetés dedans le corps et la douleur des nouvelles qui moult le
+tourmentoient, jà soit ce qu'il feust débonnaire oultre manière d'homme.
+Mais le grant cuer de luy qui oncques ne fu pour nulle adversité brisié, et
+ce qu'il véoit sainte Églyse troublée et le peuple crestien en persécucion,
+le fist fort à souffrir toutes adversités pour l'amour de nostre Seigneur.
+
+ Note 990: _Vita Ludovici Pii.--LXII._
+
+Quant ce vint vers le caresme, que les saintes jeunes durent commencier, il
+appareilla son ost pour ostoier en Alemaigne contre son fils Loys. Si le
+grevoit plus pour ce qu'il souloit tout ce saint temps despendre en matines
+et en jeunes et en oraisons et aumosnes; et il le convenoit ostoier et
+chevauchier en armes par le païs, né ne voulloit avoir un seul jour de
+repos pour la cure qu'il avoit de sainte Églyse ramener à pais et à
+concorde. Car il faisoit à l'exemple du bon pasteur qui pas ne doubte à
+abandonner son corps à martire pour la délivrance de ses ouailles: dont
+l'en ne doibt pas doubter qu'il ne ait les mérites receues, quant le
+souverain des pasteurs promet grant loier à ceulx qui ainsi travaillent
+pour l'amour de luy. A Ais-la-Chapelle s'en vint à grant travail de son
+corps et meismement pour la maladie qu'il sentoit. Droit à la sollempnité
+de Pasques vint là. Après la feste, se mist à la voie pour accomplir la
+besoigne pour quoi il estoit meu: le Rin trespassa et s'en alla en
+Thoringe, où il avoit entendu que Loys estoit. Mais quant il sceut que son
+père venoit si efforciement, il ne l'osa attendre, ains se mist à la fuite
+par Esclavonie, et par là retourna en Bavière. Et l'empereur assembla
+parlement en la cité de Garmaise. Si envoia endementiers en Italie à son
+fils Lothaire, et luy manda qu'il venist à son parlement pour traitier de
+ce et d'autres choses. Charles son fils et l'emperéris estoient demourés en
+France, et conversoient adoncques au royaume d'Acquitaine.
+
+_Incidence._ Droit en ce temps fu éclipse de soleil universel, tel que
+entre l'éclipsé et la nuit n'a voit point de différence. Et jà soit ce
+qu'il feust[991] doulx et débonnaire selon nature, si eut-il fin triste et
+douloureuse. Car il fu par ce signifié que celle grant lumière qui luisoit
+au monde dessus le candelabre, se devoit départir en ténèbres et en
+tribulations. Car il commença lors à afleboier et à perdre le boire et le
+mangier, puis à sangloter et à souspirer et à deffaillir du tout. Et quant
+il se sentit ainsi en foible point, il commanda que on lui tendist ses
+paveillons en une isle de lès la cité de Maïence. Lors si defaillant fu de
+ses membres qu'il accoucha du tout au lit.
+
+ Note 991: _Qu'il feust._ Que l'éclipse.
+
+Qui pourroit raconter la cure qu'il avoit de sainte Églyse et la joie qu'il
+avoit quant il la véoit en bon estat, et la douleur aussi et la compassion
+qu'il avoit de sa tribulacion? Qui pourroit nombrer les larmes qu'il
+respandoit en priant nostre Seigneur pour le confort de sainte Églyse? Il
+ne se doutoit pas pour ce qu'il trespassoit de ce siècle, mais pour les
+tribulacions qu'il sentoit qui estoient à venir après sa mort, et disoit en
+se complaignant: «Las pourquoi est ma vie fénie en telle tribulacion et en
+telle persécution de paix et de concordance.» Là estoient présens mains
+vaillans prélas pour lui reconforter et mains autres sergens nostre
+Seigneur. Entre les autres estoit Henry[992], arcevesque de Trèves;
+Othogaire, arcevesque de Maïence, et Dreues son frère, arcevesque de Mez,
+et arcichapellain du palais. Et en tant comme il estoit plus son prouchain,
+de tant se fioit-il plus en luy; c'estoit celluy à qui il se confessoit
+chascun jour, à qui il offroit à Dieu le sacrifice de vrai cuer contrit.
+Par quarante jours ne prist oncques aultre viande que le corps du Sauveur,
+en regraciant et loant la justice de nostre Seigneur, et en disant: «Sire
+Dieu, tu es juge droiturier; car pour ce que je n'ai pas jeuné la
+quarantaine, je te rends orendroit ces jeunes commandées.
+
+ Note 992: _Henry._ Le latin peut-être corrompu ou mal édité porte:
+ _Heti_.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE: 840.
+
+_Coment l'empereur fist aporter tous ses joiaus devant luy pour départir
+aux églyses. Coment il donna sa couronne et s'espée à Lothaire, pour ce
+qu'il amast et soustenist Judith sa femme et Charles son fils. Comment il
+se complaint de son fils Loys. De son trespassement, et coment Dreues son
+frère, évesque de Mez, fist le corps porter à Mez, et noblement
+ensépoulturer en l'églyse Saint-Arnoul._
+
+Lors commanaa à Dreues, son frère, qu'il féist venir devant luy tous les
+chambellens du palais et les menistres, et voult que tous ses joyauls et
+ses meubles feussent escris, en quelque chose que ce feust: en escrins, en
+or, en couronnes ou en pierres ou en armes, en livres, en vaisseaux et en
+draps de soie ou en ornemens d'églyses. Pour ce le faisoit qu'il voulloit
+savoir qu'ils pourroit donner aux églyses, aux povres et aux menistres du
+palais; et, au derrenier, que il pourroit donner à ses deux fils Lothaire
+et Charlon. A Lothaire donna sa couronne et s'espée par telle condicion
+qu'il portast foy et loyauté à sa femme Judith et à Charlon son frère, et
+qu'il luy laissast en paix sa partie du royaume, telle comme il luy avoit
+donnée devant les princes du palais, ainsi comme luy-meisme estoit tenu à
+tenir et à garentir par son serement.
+
+Après ce qu'il eut ainsi ordenné de toutes ces choses, il rendit graces à
+Dieu de ce que riens propre ne luy demouroit. Son frère, l'évesque Dreues,
+et les autres prélas qui présens estoient, regracioient Dieu de ce qu'ils
+véoient la fin du saint prudomme en telle dévocion et en telle
+persévérence, sacrifiant à Dieu en vraie pacience les tribulations de ce
+siècle. Si devoit avoir bien telle fin, car il avoit tousjours eue vie
+aournée de vertus. Mais une chose y avoit qui un petit troubloit leur joie,
+car ils se doubtoient qu'il ne voulsist son cuer apaisier envers Loys son
+fils, qui tant de tribulacions lui avoit faites. Car ils savoient bien
+qu'il l'avoit tant de fois courroucié et meismement en la fin de sa vie
+qu'il en avoit grant ire et grant douleur au cuer. Toutes voies se fièrent
+tant en la pacience de son doulx cuer qui oncques pour nulle adversité
+n'avoit esté brisée qu'ils essaièrent légièrement sa pensée par l'évesque
+Dreues son frère: car il ne voulloit refuser de nule chose qu'il voulsist.
+
+Et quant l'évesque Dreues luy eut son fils ramerteu, il monstra premier par
+semblant l'amertume et la douleur de son cuer. Mais après quant il fu
+revenu petit à petit à sa pensée et il se fu efforcié de parler tant comme
+il put, il commença à raconter et à nombrer les angoisses et les maulx
+qu'il luy avoit fais et puis les mérites qu'il avoit desservis à faire
+telles choses contre nature et contre le commandement nostre Seigneur.
+«Mais pour ce,» dist-il, qu'il ne peut à moy venir, pour faire satisfaction
+en tesmoing de Dieu et de vous qui ci estes présens, je luy pardoing tout
+quanqu'il m'a meffait. Mais à vous,» dist-il, appartient de luy amonnester
+que sé je luy pardone ce qu'il a tantes fois vers moy mespris, toutes voies
+n'oublie-il pas les travaulx et les griefs qu'il m'a fais à la fin de ma
+vie qui m'ont mené à la mort. Et qu'il n'oublie pas aussi ce qu'il a petit
+prisié et mis en despit les commandemens de nostre Seigneur qui commande
+qu'on porte honneur à son père et à sa mère.» [993]Après ces parolles il
+commanda que l'en chantast Vigiles devant luy; si estoit samedi au soir. Et
+puis commanda que l'en le seignast du signe de la sainte croix. Luy-meisme
+prist la croix et fist signe sur son front et sur son pis. Et quant il
+estoit las, il faisoit signe à l'évesque Dreues, son frère, qu'il le
+préseignast.
+
+ Note 993: _Vita Ludov. Pii.--LXIV._
+
+Toute celle nuit demoura si foible que nulle vertu corporelle n'estoit en
+luy, mais tousjours avoit pensée saine sobre et attemprée et certaine
+mémoire de sens naturel. Et au dimanche au matin commanda qu'on
+appareillast pour chanter messe; et voult que l'évesque Dreues son frère la
+chantast. Après la messe receut son Sauveur, et en un petit galice un pou
+de son précieux sang. Lors pria son frère et tous les autres qu'ils
+allassent mengier, et dist qu'il attendroit bien tant qu'ils feussent
+revenus.
+
+Après quant ils eurent mengié et ils furent revenus, il sentit que l'eure
+de son trespassement approchoit. Il joingt le pouce au doi et fist signe à
+Dreues, son frère, qu'il s'approchast de luy, car il faisoit adès[994]
+ainsi, quant il le voulloit appeler. Quant luy et tous les autres prélas se
+furent approchés de luy, il leur requist par signes et par parolles telles
+comme il put qu'ils li donnassent leur benéiçon. Quant ce vint à celle
+heure que l'ame se dut départir du corps[995], il tourna sa face à senestre
+partie, et à toute la force du corps qu'il put en soy trouver, par manière
+de grant indignacion, il dist: _Huz! huz!_[996] qui vault autant à dire
+comme hors, hors: dont il appert que il vit le diable à celle heure; de
+laquelle compaignie il n'eut oncques que faire né mort né vif. Après ce,
+retourna sa face à destre partie et puis si leva les yeulx vers le ciel; et
+de tant comme il regardoit plus horriblement à la senestre partie, de tant
+regardoit-il à la destre plus liement, en telle manière que entre luy et un
+homme qui rit n'avoit point de différence.
+
+ Note 994: _Adès._ Toujours.
+
+ Note 995: Le texte latin ajoute: _Ut plures me retulet_.
+
+ Note 996: _Huz._ C'est, je pense, l'interjection dont on se sert
+ encore pour faire avancer les bêtes de somme. _Hu!_ lequel mot,
+ suivant le latin, _significat foras, foras_.
+
+En ceste manière trespassa de ceste mortelle vie à la joie de paradis si
+comme l'en croit certainement. Car (ainsi comme un sage maistre dit) cil
+ne peut mauvaisement mourir qui tousjours a bien vescu. Le jour de son
+trespassement fu en la douziesme kalende de juillet. Le temps de sa vie
+soixante-quatre ans. Le temps du royaume d'Acquitaine trente-sept ans. Le
+temps de son empire vingt-sept ans. Le temps de l'incarnation huit cent
+quarante.
+
+Quant il fu trespassé, Dreues son frère, l'évesque de Mez, et les autres
+prélas, les abbés, les comtes et les barons[997] qui là estoient présens,
+prindrent le corps et le firent mettre en terre à Mez à grant procession du
+clergié et du peuple: en l'églyse Saint-Arnoul le fist son frère enterrer
+honnourablement avec sa mère, la royne Hildegarde, qui léans estoit
+ensépulturée.
+
+ Note 997: _Les barons._ «Wassis dominicis.»
+
+Au temps de cestuy empereur furent apportées les reliques en France de
+saint Ypolite et de saint Tiburce, et mises honnourablement en l'églyse
+Saint-Denis en France.
+
+
+CI FINENT LES GESTES DU DEBONNAIRE ROY LOYS, ET LE SECOND VOLUME DES
+GRANDES CHRONIQUES.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (2/6), by
+Paulin Paris
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+works.
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