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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica)and the Online Distributed +Proofreading Team. + + + + + + +HISTOIRE +DE +FRANCE. + + +PARIS. IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON, +RUE DE VAUGIRARD, 36. + + +LES +GRANDES CHRONIQUES +DE FRANCE, +SELON QUE ELLES SONT CONSERVÉES +EN L'ÉGLISE DE SAINT-DENIS +EN FRANCE. + + +PUBLIÉES PAR M. Paulin Pâris +De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. + + +TOME SECOND. + + +PARIS. +TECHENER, LIBRAIRE, +12, PLACE DU LOUVRE. + +1837. + + +DEUXIÈME DISSERTATION + +SUR LES CHRONIQUES DE SAINT-DENIS ET SUR LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE +FRANCE, DEPUIS LA MORT DE DAGOBERT JUSQU'A CELLE DE LOUIS LE DÉBONNAIRE. + + * * * * * + +L'auteur des _Gesta Dagoberti_ est le dernier historien des rois +Mérovingiens. Ce n'est pas qu'il ait écrit long-temps avant le second +continuateur de Frédégaire ou l'auteur des _Gesta Regum Francorum_; mais, +seul de tous les annalistes qui nous ont parlé des successeurs de Dagobert, +il ne semble pas dévoué aux intérêts de la nouvelle famille dont +l'ascendant tendoit à faire disparoître l'astre de Clovis; c'est même à lui +seul que nous devons la révélation des sentiments pieux et charitables de +Clovis II. L'abbé de Vertot, qui l'a fort maltraité dans une dissertation +systématique[1], lui reproche d'avoir le premier répandu la fable de la +démence de Clovis II: je pencherois plutôt à croire qu'il a seulement tenté +de donner une explication morale au scandale d'une démence bien réelle, en +l'attribuant aux effets de la dévotion indiscrète du roi pour les reliques +de saint Denis. Jusqu'au XIIIème siècle, époque de rénovation religieuse, +la tendance des moines étoit de présenter pour des événements bien connus +des causes surnaturelles étroitement liées aux intérêts monastiques. Telle +fut la source de la chronique de Turpin; de la relation du voyage de +Charlemagne à Jérusalem; du récit de la damnation de Charles Martel, et +enfin de la plus grande partie des _Gesta Dagoberti_. + + Note 1: _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_. Tome IV, in-4°. + +A compter de cet anonyme, si curieux de la gloire de l'abbaye de +Saint-Denis et dont le récit offre un mélange de traditions vulgaires, de +légendes pieuses et de souvenirs véridiques, l'histoire de France tombe +entre les mains des ennemis de la race mérovingienne. Les successeurs de +Clovis II disparoissent de la scène active du monde, et l'on ne dit pas +même comment Clovis II mourut. On lui prodigue les outrages, on lui donne +l'épithète d'insensé qu'il peut avoir méritée dans les dernières années de +sa courte existence, mais dont chacun de ses successeurs légitimes ne +devoit pas être responsable. C'est à qui fera le plus de reproches à ces +derniers, dont les droits légitimes étoient, après tout, le véritable +crime. Ils avoient les mains liées, on les blâme de leur fainéantise; ils +étoient gardés à vue dans de lointaines maisons de campagne, on les accuse +de vivre au sein de la mollesse. «A quoi bon,» disoit-on autour des maires +du palais, «des rois qui ne règnent pas, des enfants qui prétendent +gouverner des hommes?» Puis, si le Mérovingien prenoit des années ou +faisoit mine de vouloir détacher ses mains enchaînées, on lui donnoit +secrètement un breuvage, ou bien on le laissoit assassiner en public: +heureux quand on se contentoit de lui ravir sa glorieuse chevelure et de le +confiner dans un monastère. + +Peut-être, moins opprimés, ces princes se seroient-ils montrés dignes de +leurs ancêtres. Mais il eût d'abord fallu les imiter en forfaits, et +malheureusement pour eux, Nantilde, veuve de Dagobert Ier, ne fut pas une +Frédégonde: elle ne voulut pas défendre avec des ruisseaux de sang les +avenues du trône auquel étoit appelé son fils; elle ne sut pas tenter de +nouvelles guerres et promener à la tête des armées le roi Clovis, âgé de +cinq ans. Si les Mérovingiens succombèrent, c'est uniquement parce que les +François étoient toujours les fils des compagnons du grand Clovis, et parce +qu'il leur falloit toujours un chef qui reçût leurs serments en échange de +butin et de dépouilles. On a beaucoup parlé de l'amour superstitieux de nos +premiers ancêtres pour leurs princes héréditaires; je n'ai pu reconnoître +aucune trace d'un pareil sentiment dans nos vieilles annales. Quand +Childeric Ier oublie la guerre pour les femmes, ses leudes l'abandonnent et +vont mettre leurs services aux pieds d'un Romain plus belliqueux. Le fort +roi Clovis attire dans les rangs de ses guerriers vainqueurs les hommes +d'armes de tous ses parents, rois chevelus, héréditaires et légitimes aux +mêmes titres que lui. Plus tard, n'avons-nous pas vu les Francs courir au +devant de Sigebert, de Chilperic et de Clotaire; dès qu'il s'agissoit de +dépouiller un enfant et de partager la proie d'un vaincu? Partout où l'on +se bat, les Francs y courent de préférence; et s'ils restent long-temps +dévoués aux fils de Clovis, c'est que tous étoient des lions ou plutôt des +tigres singulièrement dignes de ceux qui les maintenoient sur le pavois. +Childebert, Clotaire Ier, Chilperic, Clotaire II, Dagobert Ier, voilà des +noms assez terribles, assez redoutables: et comment ces bêtes féroces +n'auroient-elles pas trouvé dans les François de ces temps-là une admirable +sympathie, une fidélité à toute épreuve? Mais, dès que le prince guerrier +vint à manquer, il dut se présenter quelque audacieux sujet pour prendre sa +place. Et quand le trône eut été plusieurs fois de suite occupé par des +enfants, il dut se former une nouvelle famille de guerriers, opposant son +hérédité à celle de la première race royale. Voilà comment les Carliens ou +Carlovingiens furent aisément substitués aux descendants du fort roi +Clovis. + +Nos annales, si incomplètes pour les huit derniers règnes de la première +race, sont toutes écrites dans cet esprit public peu soucieux de la famille +héréditaire. Les guerriers n'avoient rien à espérer des foibles rois +légitimes, les établissements religieux fort peu de chose: au contraire, +les maires du palais se faisoient craindre de tous et restoient les +principaux distributeurs de bénéfices et de fondations pieuses: combien de +raisons pour justifier une révolution en leur faveur! Dira-t-on que ces +considérations, puissantes sur la majorité, n'auroient pas dû cependant +étouffer complètement dans tous les cœurs les sentiments de justice? J'en +conviendrai, s'il est démontré que ces sentiments eussent alors besoin +d'être étouffés: mais loin de là; on n'en avoit pas la conscience, et pour +s'en convaincre il suffit de se reporter à la demande que Pepin osa bien +adresser au Pape, arbitre de toute justice, et surtout à la réponse que le +Pape s'empressa de lui faire. + +Après la _Chronique de Fredegaire_, dont les textes les plus authentiques +s'arrêtent à la quatrième année du jeune Clovis, le monument le plus ancien +a pour titre: _Gesta Regum Francorum_, dont j'ai déjà dit quelque chose +dans la première dissertation. C'est lui que notre traducteur de +Saint-Denis a le bon esprit de suivre dès que le secours des _Gesta +Dagoberti_ vient à lui manquer. Nos compilateurs d'histoire ont tous +exprimé pour les _Gesta Regum_ le plus profond mépris: ils en ont surnommé +l'auteur l'_anonyme fabuleux_, sans faire attention que toutes les fables +qu'il débite sur les temps les plus éloignés, il les tenoit de Fredegaire, +et que pour l'époque la plus rapprochée, la seule dont il soit réellement +responsable et la seule que nos Chroniques de Saint-Denis aient transcrite, +il n'a d'autre tort que d'avoir assez mal distingué la date des événements. +Les _Gesta Regum_ sont, à mon avis, un monument très-précieux. Quand ils ne +feroient que jeter un nouveau jour sur la manière dont on jugeoit, au temps +de Thierry de Chelles, les prétentions des deux maisons rivales, ce seroit +déjà tout autant qu'il en faut pour obtenir une réputation plus honorable +que ne la lui ont faite l'abbé Dubos dans son histoire de l'_Etablissement +de la monarchie françoise_, Dom Rivet dans le tome IV de l'_Histoire +littéraire_, Dom Bouquet dans l'une des préfaces des _Historiens de +France_, et le P. Lelong dans sa _Bibliothèque de la France_. + +Les _Gesta Regum Francorum_ finissent avec le règne de Chilperic II, mort +en 720. Pour compléter son récit, le traducteur de Saint-Denis a mis à +contribution la chronique de Sigebert de Gemblours, et la vie de +Sigebert III, roi d'Austrasie, composée par le même abbé de Gemblours. +Sigebert mourut dans les premières années du XIIe siècle: sa chronique est +une compilation succincte d'autres annalistes, et le moine de Saint-Denis +l'a suivie comme nous le ferions aujourd'hui, c'est-à-dire à défaut de +témoignages plus anciens et de garants plus incontestables. L'abbé de +Gemblours sert à dissimuler plusieurs lacunes des récits contemporains. Et +parmi ces derniers il faut compter les continuations de _Fredegaire_ qui, +du règne de Thierry IV au couronnement de Pepin, nous offrent les lueurs +historiques les moins incertaines. Un mot de ces continuations. + +La première n'est qu'un extrait informe des _Gesta Regum_; l'on ne sait +pourquoi les collecteurs historiques se sont tous obstinés à l'éditer comme +un monument original: il s'arrête à l'année 680.--La seconde a plus +d'importance: elle fut écrite en 736; elle embrasse les années 680 à 735. +Les _Chroniques de Saint-Denis_ l'ont exactement suivie pour les quinze +dernières années. Le troisième ou plutôt le second continuateur, puisque le +premier ne devroit pas être compté, semble avoir travaillé par les ordres +du comte Childebrand, frère de Charles Martel; et cette circonstance nous +donne le secret de son admiration exclusive pour la nouvelle famille. Il +nous raconte l'histoire des années 736 à 741; sa narration est du plus haut +intérêt, mais on ne peut trop regretter qu'elle soit aussi rapide pour une +des époques les plus obscures et les plus curieuses de nos annales. C'est à +ce troisième anonyme que se sont arrêtés les chroniqueurs de Saint-Denis: +ils n'ont rien emprunté à la quatrième continuation de Fredegaire, écrite +sans doute par le rédacteur de la troisième, mais sous les auspices du fils +de Childebrand, le comte Nibelung. Sitôt qu'ils l'ont pu, nos traducteurs +ont abordé le texte d'Éginhnrd; l'historien le plus important depuis +Grégoire de Tours, et le seul de notre volume dont le nom soit _à peu près_ +connu. + +Je dis _à peu près_, car il s'en faut bien que les anciens manuscrits et +les anciens auteurs s'accordent, comme nous, à l'appeler _Éginhard_. C'est +chez eux tour à tour Heinard, Ejard, Hémar, Adhelm ou Adhemar; pour notre +traducteur de Saint-Denis, c'est _Eginaus_, et pour le ménestrel du comte +de Poitiers, dans les mots que j'ai cités: _Guetin qui dit que il norri +Charlemagne_[2]. Eginhard mourut sous le règne de Louis-le-Débonnaire: il +devoit à Charlemagne son éducation et sa fortune; il consacra les loisirs +de sa vieillesse à rappeler les événements qui avoient marqué les deux +règnes de Pepin et de son bienfaiteur, et même il poursuivit son récit +jusqu'aux premières années de la vie de Louis-le-Débonnaire. Éginhard +écrivoit ses souvenirs en Germanie, dans le monastère de Lauresham qu'il +avoit fondé. Il ne faut donc pas s'étonner si, nous décrivant avec le plus +grand soin les expéditions des trois premiers rois Carlovingiens sur les +Saxons, les Danois et les nations Slaves, il ne fait que rapidement +indiquer les événements dont le midi de l'Europe étoit en même temps le +théâtre. La trace de ces derniers avoit dû naturellement être moins +profonde dans ses souvenirs. Aussi plusieurs écrivains assez rapprochés de +ces temps-là le considèrent-ils seulement comme l'historien des guerres +d'Allemagne. + + Note 2: Voy. la Ière _dissertation_. Il devoit dire: _que il fut + norri par_. C'est un contre-sens qu'ont évité les _Chroniques de + Saint-Denis_. + +Eginhard composa deux grands ouvrages, et tous deux ressortent +admirablement dans la foule de ces annalistes contemporains, assez +judicieux du moins pour n'avoir pas transmis leurs noms à la postérité. On +ne doute plus que les _Annales regum Francorum Pippini et Caroli magni_ ne +soient de lui, et l'on n'a jamais sérieusement attribué à quelque autre la +_Vita et Conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli regis magni_. Dans ce +dernier livre, bien supérieur au premier, Éginhard revient avec intention +sur les qualités, les vertus et les mœurs du grand homme qu'il se plaisoit +à nommer son bienfaiteur. On ne peut comparer cette _Vie de Charlemagne_ +qu'aux Mémoires du sire de Joinville sur saintLouis. Ils ont le même +caractère de véracité; et s'il est vrai pourtant qu'Éginhard soit bien +moins attachant, moins pittoresque, moins original que le bon sénéchal de +Champagne, il faut en accuser l'éducation cléricale d'Éginhard, homme +d'église et grammairien avant tout. Joinville, au contraire, étoit +simplement un preux chevalier; si par malheur il avoit su le latin, son +récit ne conserveroit pas le charme qui le recommande à jamais, et +l'historien de saint Louis seroit très-inférieur à celui de Charlemagne. + +C'est beaucoup pour Éginhard d'avoir dépassé de si loin tous les historiens +François qui l'avoient précédé. Comparez-le à Grégoire de Tours, et même à +Orderic Vital ou Mathieu Paris, vous serez frappé des avantages que lui +donnent un jugement exquis, une exactitude à toute épreuve, et même une +philosophie qui ne manque pas d'élévation. Jamais chez lui vous ne +rencontrerez de ces invectives qui, chez l'évêque de Tours et le moine +anglais, poursuivent la moitié des personnages historiques; rarement il +s'arrête à l'effet des miracles, ou bien à l'éloge des donations pieuses et +des pratiques superstitieuses. Les siècles, dira-t-on, n'étoient pas les +mêmes: sans doute Éginhard vivoit loin des abominables règnes de Clotaire +et de Chilperic; mais il étoit également éloigné de l'admirable époque de +Philippe-Auguste et de saint Louis. + +Notre chroniqueur de Saint-Denis a pris toute la substance d'Éginhard; il a +fondu avec assez d'art la _Vita et Conversatio Karoli magni_ dans le cours +de la traduction des _Annales Regum Francorum_, en se contentant +d'emprunter quelques additions au moine de Saint-Gal et à d'autres +annalistes d'une autorité moins grave. Mais il ne s'en est pas tenu là: +quand le monument des _Grandes Chroniques de Saint-Denis_ fut érigé, tout +ce qui étoit écrit dans un latin de quelque antiquité avoit, par cela seul, +droit à la crédulité de tout le monde. Or, les souvenirs du règne de +Charlemagne étoient consignés dans trois genres de documents historiques: +les _Chroniques contemporaines_, les _Chansons de geste_ et les _Légendes_; +ce n'étoit plus le temps de l'invention des fraudes pieuses, mais on les +adoptoit d'autant plus aisément qu'on ne comprenoit pas qu'elles eussent +été jamais possibles. Les moines de Saint-Denis, trouvant donc d'anciens +manuscrits des Annales d'Éginhard, du Voyage de Charlemagne à Jérusalem et +de l'Expédition d'Espagne, ne pouvoient s'élever assez au-dessus des +croyances contemporaines pour admettre les chroniqueurs mondains, et +rejeter précisément les traditions que leur caractère religieux rendoit le +plus respectables. + +Ce fut beaucoup pour eux de négliger le secours des _Chansons de geste_; +toutefois, il ne faut pas douter qu'ils n'en eussent également pris la +substance s'ils en avoient pu trouver quelque vieille leçon latine. +Philippe Mouskes, évêque de Tournay, qui compila dans le même temps que les +moines de Saint-Denis une chronique de France en vers, n'eut pas la même +retenue; il fondit dans son récit les traditions populaires, les inventions +monastiques et les souvenirs contemporains. On pourroit appeler avec raison +son histoire du héros de la France la _trilogie de Charlemagne_, et j'avoue +que ce travail de Philippe Mouskes me sembleroit avoir aujourd'hui moins +d'intérêt s'il étoit dépouillé de toutes ces additions romanesques que nos +érudits lui reprochent néanmoins avec amertume. N'est-ce donc rien de nous +initier dans le secret de la grande et complète renommée de Charlemagne +telle qu'elle parcouroit le monde au temps de Philippe-Auguste et de saint +Louis? Et si les fables, qui sont l'auréole du VIIIème siècle, ont eu sur +les imaginations et sur les mœurs du moyen âge plus d'influence que les +récits les plus véridiques, devons-nous refuser de les étudier, et leur +interdire une certaine place dans l'histoire de l'esprit humain? + +Mais, je le répète, le compilateur de Saint-Denis a négligé toutes les +Chansons de geste. Bien qu'il eût dans les meilleures une confiance +entière, comme il n'en trouvoit pas la mention originale dans les livres +latins des abbayes, il ne pouvoit en grossir un recueil qui, pour les temps +reculés, n'étoit qu'une œuvre de traduction. Voulez-vous cependant une +preuve incontestable de son respect pour les chansons populaires et de son +regret de n'en pas avoir à traduire? Voyez comme il s'excuse de garder le +silence sur les prétendus exploits de l'enfance de Charlemagne: _Ceus ne +sont pas en memoire que il fist au temps de s'enfance, en Espagne, entour +Gallafre, le roi de Tollete_. Il est évident que par les mots _en memoire_, +il faut entendre ici: _en écrit grammatical_, autrement la phrase n'auroit +pas de sens. Et cette enfance de Charlemagne, cet exil du fils de Pepin +auprès du roi Galafre de Tolède, tout cela formoit la matière d'une chanson +de geste dont un trouvère du XIIIème siècle, _Gerars d'Amiens_, nous a +conservé la substance dans un énorme poème[3]. + + Note 3: _Manuscrit du roi_, n° 7188. + +J'ai hasardé beaucoup de notes et d'explications sur le texte des légendes +de Constantinople et d'Espagne. Plus on étudiera l'histoire de France, et +plus on attachera d'importance à toutes ces vieilles traditions, essor de +l'esprit chevaleresque et source primitive de notre moderne littérature. Ou +je me trompe fort, ou les Chansons de geste ne peuvent long-temps tarder à +inspirer une véritable curiosité: je me suis donc efforcé de rendre mes +lecteurs juges éclairés des nombreux rapports de noms qui semblent exister +entre les héros de l'histoire et ceux des romans populaires. Mais je me +suis abstenu religieusement de toutes conjectures, de toutes opinions +systématiques; c'est à d'autres qu'il conviendra de le faire, ou du moins +c'est dans un autre ouvrage qu'elles seront à leur place. + +Je reviens au traducteur de Saint-Denis: il a divisé sa vie de +Charlemagne en six livres. Dans le premier, il conduit l'histoire +véridique du fils de Pepin jusqu'à son couronnement impérial en 800. +C'est Éginhard qu'il prend pour garant, et qu'il suit encore +rigoureusement dans le second livre et dans les deux premiers chapitres +du troisième, consacrés aux dernières années du héros. Dans l'indication +des sources latines je n'ai pas cru devoir suivre la division de Dom +Bouquet, qui détache du livre d'Éginhard les premières années du IXème +siècle. «_Quoe sequuntur_, dit-il, _desumpta sunt ex Annalibus +Loiselianis_.» Il est évident que c'est la compilation anonyme à +laquelle on a donné le nom d'Annales Loiseliennes qui aura dû plutôt +copier Éginhard, écrivain contemporain et témoin pour ainsi dire +oculaire. Au reste, les distractions de ce genre sont, comme on sait, +très-rares dans l'admirable travail de l'illustre bénédictin. + +Après quelques emprunts faits au moine de Saint-Gal, les Chroniques de +Saint-Denis remplissent leur troisième livre de la Vie de Charlemagne, avec +une célébre légende dont les leçons latines étoient fort répandues au +XIIème siècle. J'ai comparé la traduction du _Voyage de Charlemagne à +Jérusalem_ avec le manuscrit latin que notre bibliothèque royale en possède +encore aujourd'hui. On verra que j'ai mis également le plus grand soin à +consulter les meilleures leçons de la chronique de Turpin, qui comprend les +trois derniers livres. Cet examen m'a permis de distinguer dans cette +détestable légende plusieurs interpolations importantes, et d'en mieux +constater l'origine espagnole. + +Pour lever sur ce point-là tous les genres de doute, il suffit de mettre en +parallèle l'exactitude avec laquelle l'auteur y parle de la Péninsule, en +décrit les localités, en rappelle les traditions, en recommande les +églises, avec l'ignorance profonde qu'il montre dans tout ce qu'il nous dit +du pays de France. Il se méprend sur la position de nos plus grandes +villes, il confond toutes nos traditions historiques, il entasse dans +l'armée de Charlemagne tous les héros populaires de trois ou quatre +époques. Un François du XIIème siècle n'auroit jamais réuni Garin le +Lohérain, Ogier le Danois et Renaud de Montauban. Un François eût mieux +connu la position d'Agen et de Saintes que l'histoire de l'idole de Cadix, +seulement consignée dans les légendes arabes. Enfin, un François n'auroit +pas dit que les trois principales églises du monde étoient Saint-Pierre de +Rome, Saint-Jean d'Ephèse et Saint-Jacques de Compostelle. + +La chronique de Louis-le-Débonnaire termine notre volume. Elle est +exactement traduite de la relation d'un savant et judicieux anonyme dont le +mérite historique peut balancer la gloire d'Éginhard. On l'appelle +ordinairement l'_Astronome limousin_, ou plus justement l'_Astronome_, tout +court, car cet habile écrivain doit avoir été plutôt François d'origine ou +bien Allemand, que Limousin ou Provençal. Je suppose qu'il aura fait partie +de cette colonie transportée par Charlemagne et par Louis-le-Débonnaire en +Aquitaine, afin de tenir en respect, par la force de l'exemple et des +châtiments, l'esprit turbulent de populations mal soumises au joug de la +domination françoise. Notre auteur connoît très bien le Languedoc, la +Provence et le Limousin; mais il ne manque pas une occasion de flétrir le +caractère et les mœurs des habitants de ces provinces; il leur prodigue les +expressions de mépris et de haine, et ce n'est pas à de pareils signes +qu'on doit reconnoître un enfant du pays. Dante, exilé de l'ingrate +Florence, n'exalte pas au-dessus de Florence les villes qui lui offrent un +asile, et s'il maudit les auteurs de ses maux, c'est parce qu'il les +confond avec les ennemis de sa patrie. Tel n'est pas l'_astronome_ prétendu +_Limousin_. + +Il étoit certainement contemporain de Louis-le-Débonnaire. Un passage de +son texte me semble d'une haute importance littéraire, bien que personne +n'y ait encore fait attention en France. Après avoir rappelé avec plus de +détails que ne l'a fait Eginhard l'expédition d'Espagne terminée par la +défaite de Roncevaux, il ajoute: «Dum enim quæ agi potuerunt in Hispania +peracta essent, et prospero itinere reditum esset, infortunio obviante, +extremi quidam in eodem monte regii cæsi sunt agminis. Quorum quia vulgata +sunt nomina, dicere supersedi.» + +Je le demande à tous les lecteurs: que signifie ce _quia vulgata sunt +nomina_, sinon que dès le temps de Louis-le-Débonnaire, la renommée des +vassaux tués dans les gorges des Pyrénées étoit généralement répandue et +faisoit déjà le sujet de nombreux poëmes populaires? Il n'est donc plus +permis de douter que dès les temps les plus voisins de l'événement dont +Charlemagne garda toute sa vie le triste souvenir, les _Chansons de +Roland_, d'_Olivier_ et de leurs compagnons n'aient retenti dans les +camps et dans les grandes réunions nationales. P. P. + +10 juin 1837. + + + + +LA SUITE DU CINQUIESME +LIVRE DES GRANDES +CHRONIQUES. + + * * * * * + + +XX. + +ANNEE: 636. + +_Comment le roy Sigebert et le roy Loys[4] despartirent les trésors leur +père après sa mort_. + + Note 4: _Loys_. Ou _Clovis_, c'est le même mot, avec ou sans + aspiration. Ainsi _Clotaire_ et _Lothaire_. + + +[5]Après la mort du bon roy Dagobert, descendi tout le royaume à Loys son +fils qui encore estoit enfant assez petit d'âge. Les barons de France[6] et +de Bourgoigne le reçurent à seigneur et lui firent homage, en une ville qui +lors estoit apelée Massolaque. Egua le mestre du palais et la royne +Nantheut qui estoit demourée en veuveté, gouvernoient le royaume noblement +ès deux premiers ans du règne Loys. Cil Egua estoit l'un des plus beaux et +nobles princes de Neustrie, le plus sage et le plus pacient, homme estoit +plein et enluminé de toutes graces: car il estoit riche et estrait de haut +lignage, droiturier en justice, sage en paroles, apareillié en responses: +une mauvaise teche[7] avoit en lui à reprendre tant seulement, car l'on +disoit que il es toit trop aver[8]. + + Note 5: _Gesta Dagoberti, cap._ 46. + + Note 6: _De France_. «Omnes duces de _Neustriâ_ et Burgundiâ cum + Massolaco villa sublimant in regnum.» Mabillon, dans ses _Francorum + regum Palatia_, avoue son ignorance complète de la situation de ce + palais, qui, suivant les plus grandes probabilités, appartenoit aux + rois de Bourgogne. C'est là qu'Aletés (suivant Fredegaire) avoit été + tué par l'ordre de Clotaire II, en l'année 613. + + Note 7: _Teche_, _teiche_, _tesche_ ou _tache_. Disposition bonne ou + mauvaise, d'où nous est resté _entiché_, qu'on a long-temps écrit + _entéchié_. + + Note 8: _Aver_. Avare. + +[9]Cy en droit nous convient deviser comment le trésor du roy Dagoubert fu +desparti entre ses fils après sa mort. Bien avéz oï, devant,[10] comment +Pepin le mestre du palais d'Austrasie et les autres princes du royaume qui +avoient esté sous la seigneurie du roy Dagobert requirent Sigebert à +seigneur, d'un accort et d'une volenté. Pepin et Cunibert l'archevesque de +Coloigne firent adonques aliances ensemble de rechief. Car ainsi comme ils +avoient esté devant joint en pais et en amour,[11] que ils fussent ainsi +tousjours mais sans desevrer. Sagement atrayoient à leur amour les princes +et les plus grands Austrasiens, et les gouvernoient en humilité et en +douceur comme ceus qui estoient preudomes et loiaus et profitables au roy +et au royaume. Lors furent messages envoiés en France au roy Loys et à la +royne Nantheut, et à Egua le mestre du palais de par le roy Sigebert, qui +requéroit telle partie des trésors son père comme il lui afferoit. Le roy +Loys et sa mère et Egua s'accordèrent volentiers à ce que il en eust sa +part; si assignèrent jour de partir au roy Sigebert ou à ceux que il y +voudroit envoier: et il y envoia pour lui l'archevesque Cunibert et Pepin +le mestre du palais et aucuns riches hommes de son royaume. A Compiègne +vinrent, là furent les trésors assemblés et despartis également par le +commandement le roy Loys et la royne Nantheut; mais elle reçut la tierce +part de tous les aquets que le roy Dagobert avoit aquis, puis que elle +commença à régner en sa compagnie: et Cunibert et Pepin enmenèrent leur +partie à Mets, là furent présentés au roy Sigebert. + + Note 9: _Gest. Dagob., cap_. 47. + + Note 10: _Avez oï devant_. On n'a rien ouy de semblable, et cette + manière de parler n'est pas traduite du texte. + + Note 11: _Que ils fussent_. Il faut avant ces mots sous-entendre: + _Vouloient-ils_... + +En tour un an après, mourut le bon prince Pepin, qui moult fu plaint et +regretté de tous ceus du royaume d'Austrasie: car il estoit amé de tous et +prisié pour sa bonté et pour sa loiauté. Aussi mourut en la cité de Clichi +Egua le mestre du palais du roy Loys, au tiers an de son règne, qui moult +fu sage homme et loial.[12] Après lui fu Herchinoal mestre du palais: +cousin avoit esté au roy Dagobert de par sa mère: moult avoit en lui de +bonnes graces; car il estoit plein de bonté et de pacience, sage et de bon +engin, aux prestres, et aux sergens nostre Seigneur portoit honneur en +grant humilité, des richesses de ce siècle avoit assez par raison. Tant +estoit prisié et amé de tous les princes que chacun lui portoit honneur et +grant affection. + + Note 12: _Gesta Dagob., cap. 48._ + +_Incidence_. En ce teins ala la royne Nantheut en la cité d'Orléans: son +fils le roy Loys mena avec elle au quart an de son règne. Là fist assambler +les prélats et les barons de Bourgoigne: (pour ce les fit là assambler que +ce estoit, au tems de lors, le siège du royaume)[13]. Tous les barons et +prélats débonnairement atraioit et parloit à chacun par belles paroles: +Flaucate, qui François estoit de nascion, establit-elle mestre du palais de +Bourgoigne, par la volenté et par l'élection des barons du païs: et quant +elle l'eut mis en tel honneur, si lui fit espouser Rainberge une sienne +nièce. + + Note 13: Cet incidence est du traducteur. + +[14]En ce tems mesmes, ordena son testament des villes de son douaire par +la volenté de son fils[15], et les desparti aus églyses des saints et des +saintes, dans lesquelles elle n'oublia pas le martyr saint Denis: si fit +faire trois exemplaires de la chartre de son testament d'une mesme +sentence, desquels l'un est gardé jusques aujourd'hui ès chartriers du +trésor saint Denis. Quant elle eut ainsi son testament devisé, et les +besoignes du royaume ordonées en prospérité, et son fils eut jà régné +entour quatre ans au profit des deus royaumes, c'est à savoir de France et +de Bourgoigne, elle trespassa de ce siècle, en sépoulture fu mise en +l'abaïe Saint-Denis avec son seigneur, en un mesme sarqueuil. + + Note 14: _Gesta Dagob., cap. 49._ + + Note 15: _Par la volenté de son fils_. Le texte latin est mal rendu. + _Testamentum de villis quibus eam rex Dagobertus et filius ejus + Hladovius ditaverant_.... + +[16]_Incidence_. Quant le bon roy Dagobert et la royne Nantheut furent +trespassés de ce siècle, le roy Loys gouverna tout seul le royaume de +France et celui de Bourgoigne: les dons et les lais que son père avoit +donné à l'églyse Saint-Denis garda et tint fermement, et les renouvela et +reconferma par son seel et subscription de sa propre main. Au quatriesme an +de son règne fu en France merveilleuse famine: par le conseil d'aucuns, +commanda que l'églyse Saint-Denis fust découverte endroit les fiertres[17] +que son noble père le roy Dagobert avoit fait couvrir par dehors d'argent +pur par grande dévocion, et commanda que il fust desparti aus povres et aus +pélerins. Ce commandement fit à l'abbé Aigulphe qui en ce tems gouvernoit +l'abbaye, et l'enchargea que il le fésist selonc Dieu au plus loiaument que +il porroit. + + Note 16: _Gest. Dag., cap._ 50. + + Note 17: _Les fiertres_. Les châsses. + + +XXI. + +ANNEE: 654. + +_Comment le roy Loys franchit par exemption l'églyse Saint-Denis, par la +volenté S. Landri l'évesque de Paris_. + + +[18]Long tems après, assembla le roy Loys les barons et les évesques de son +royaume en la ville de Clichi au seizième an de son règne, pour traitier +des communes besoignes du royaume. Quant tous furent asssemblés, le roy +séit entre eus aourné des royaus ournemens, si comme il lui afféroit; il +commença à parler entre les autres choses ce que le Saint-Esperit lui +mettoit en courage et dist en telle manière: «Ententivement nous convient +porter honneur et révérence aux honorables lieus des saints et des saintes, +selon la coustume et le commandement de nostre très-débonnaire père, pour +ce que nous les ayons à patrons et défendeurs contre les ennemis de l'ame, +au jour et en l'heure de nécessité. Pour ce vous prie, seigneurs évesques, +et vous seigneurs princes de nostre palais et de nostre royaume, que vous +escoutiez d'oreille et de cuer le conseil que nostre sire, si comme je +croi, a daigné espirer[19] en mon cuer; et sé vous esprouvez que ce soit +profitable chose, en traitiez avec moi à l'aide de nostre Seigneur. Le Père +tout-puissant, qui dit que sa lumière donroit clarté aux ténèbres, a +embrasé et espris du feu de charité les cuers de vrais crestiens, par le +mystère de l'Incarnation son fils nostre seigneur Jésus-Crist, par la +faveur du Saint-Esperit pour laquele amour et pour lequel désirier le +glorieux martyr saint Denis, saint Rustic et saint Eleutère ses compaignons +ont déservi entre les autres martyrs couronne de victoire en joie +pardurable: en laquelle églyse, où les cors saints reposent corporelment, +nostre Sire a fait pour lui maint grant miracle en la gloire et en la +loenge de son nom. En ce mesme lieu gist nostre père Dagobert et nostre +mère dame Nantheut, qui là eslurent sépulture pour leur dévocion, en +espérance que ils fussent parçonniers du règne des cieux, par les prières +et par les mérites des glorieux martyrs. Et pour ce que ce saint lieu est +fondé de nostre père, et enrichi ès choses temporelles de lui et des +anciens roys et d'autres bons crestiens qui Dieu doutoient, pour acquérir +la vie pardurable, la requeste de nostre dévocion si est telle, que Dan +Landri évesque de Paris veuille donner et confermer un privilége au saint +lieu, à l'abbé et aus frères de laiens (s'il vous samble, Seigneur, que ce +soit bon), que ils soient exemps et sans juridiction de l'évesque de Paris +à tousjours-mès, si que ils puissent plus délivrement et plus en pais prier +pour nous et pour nos ancesseurs, pour le profit et pour l'estat du +royaume. Et cette indulgence veult bien donner et confermer Dan Landri +évesque de ce lieu à nostre requeste. Et nous, pour la révérence des +martyrs volons avec vous confermer ce précepte présentement, que si aucunes +choses sont données au saint lieu, soit en villes, ou en manoirs, ou en +quelque chose que ce soit, et les choses mesmes qui encore porront estre +données par ceus qui sont à avenir, soient en telle franchise, que nul +évesque né personne nulle, quelle qu'elle soit, puisse rien oster ni +aliéner du lieu, né, par mauvaise coustume, aquérir au lieu aucun povoir né +aucune juridiction, né prendre, par eschange ou par emprunt, né croix, né +calices, né garniment d'autel, né textes[20], né or, né argent, né nul +rien, sans nostre commandement et sans nostre assentement et de tout le +convent. Pour ce, volons-nous que les frères demeurent en telle pais et en +tel franchise que ils puissent tenir paisiblement et sans nule moleste ce +que on leur a donné; si que ils aient délectation et dévocion à prier plus +dévotement pour les ames de nos pères et de nos mères et pour l'estat de +nostre royaume. Nous voulons donques donner au lieu saint ce bénéfice et +cette grace en l'honneur des martyrs par vostre conseil, de bon courage[21] +et de volenté enterine: en telle manière toutes voies que l'ordre de +l'Églyse soit maintenu de chanter et de lire ainsi comme nostre père +l'establit[22], en cette mesme manière que ceus de saint Martin de Tours et +saint Morise de Gaunes.» Quant le roy eut cessé de parler, les barons et +les prélats qui de bon cuer et volontiers eurent sa parole escoutée, le +loèrent moult de sa dévocion et de sa bonne volenté, et confirmèrent tous +après lui le précept[23] en la manière que le roy l'eut devisé. En cette +congrégacion furent aucuns saints évesques, desquels sainte Eglyse ne doute +pas que ils ne soient saintefiés en paradis par les miracles que Dieu a +puis faits à leurs sépultures, si comme saint Oain[24] et saint Radon son +frère, saint Paladie, saint Cler, saint Eloy, saint Souplice, saint +Castadie[25], saint Ethère, et saint Landri évesque de Paris qui confirma +le privilége de sa propre volonté. Tous ces saints pères estoient présents +en cette congrégacion et maint autres qui pas ne sont ci nommés. + + Note 18: _Gest. Dag., cap._ 51. + + Note 19: _Espirer_. Inspirer, introduire. + + Note 20: _Textes_. Evangélistaires ou livres saints, couverts en + métal. _Sacros codices_ (Voyez déjà tome Ier, note 146.) + + Note 21: _Courage_. Ce mot n'a jamais dans l'ancien françois une + acception différente de _cœur_.--_Enterine_, entière. Traduction du + latin _integra_. + + Note 22: _L'establit_. Le texte latin n'est pas complètement rendu: + «Eo scilicet ordine, ut sicut ibidem tempore domini et genitoris + nostri Psallentium ordo _per turmas_ fuit institutum, _vel_ sicut in + monasterio S. Mauricii Agaunis, et S. Martini Turonis die noctuque + tenetur, ita in loco ipso, per omnia futura tempora celebretur.» + Voyez notre tome Ier, fin du chapitre XVIII du cinquième livre des + grandes chroniques. + + Note 23: _Le precept_. Le temps a épargné cet instrument précieux, + qui des archives de Saint-Denis est passé dans les archives du + royaume. Voyez-en un _fac-simile_ dans la diplomatique de Mabillon. + + Note 24: _Oain_. Variantes: _Hoain_, _Oians_. Le latin des _Gesta_ + porte _beatus Odoenus_. Mais on ne retrouve plus cette signature dans + l'original de la charte, à moins que ce ne soit celle que les + critiques ont lu _Auderdus_. Aimoin nous apprend qu'_Andoenus_, + autrement _Dado_, avoit été _référendaire_ sous Dagobert, et qu'après + lui, son fils _Autharius_ avoit été revêtu de la même charge. + + Note 25: _S. Souplice_, _S. Castadie_. On n'a pas déchiffré ces deux + noms parmi les _souscripteurs du Precept_. + + +XXII. + +ANNEE: 654. + +_Comment le roy Loys devint hors de sens pour ce que il prist un des os du +bras monsieur saint Denis_. + + +[26]Le roy Loys gouverna son royaume paisiblement; sans guerre et sans +bataille fu tous les jours de sa vie. Une fois vint en l'églyse +Saint-Denis, ainsi comme mauvaise fortune le menoit, pour déprier les +martirs. Et pour ce que il voloit avoir aucunes aliances d'eus avec soi, il +commanda que les chasses des martirs fussent ataintes[27]; après fist +ouvrir et desjoindre par fole présumpcion le vessel en quoi le précieux +corps saint repose, moins religieusement le regarda que il ne dut. Ja soit +ce que il le fésist par dévocion, si ne lui suffit pas le regarder tant +seulement; ains brisa l'os de l'un des bras et le ravist. Et le martir +monstra bien tantost que il ne lui plaisoit pas dont son corps estoit ainsi +traitié: car le roy fu tantost si espoventé et si esbahi, que il chaï en +frénésie et perdit son sens et sa mémoire en cette heure mesme; tantost fu +le moustier raempli de ténèbres et d'oscurté; et une paour si grant prist +soudainement à tous ceus qui là estoient, que ils se mirent à la fuite. Le +roy donna puis aucunes villes au martir pour lui apaisier et pour ce que il +recouvrast son sens et sa mémoire; l'os que il avoit folement desevré du +corps fist vestir et aorner d'or pur et de pierres précieuses, et le fist +remettre en la chasse avec le corps. (Pour cette raison puet-on prouver que +le corps du glorieux martir gist laiens entièrement; quant il ne put +oncques souffrir que un petit osselet fust osté de son bras ni desmembré de +son corps, moins volentiers souffriroit donques que le chief de lui fust +déseuré, et que il ne feust en sa chasse ou en l'églyse de léans.[28]) Le +roy toutes voies recouvra son sens en partie, mais non pas entièrement, né +en tel point comme il l'eut devant eu[29]. Si ne vesqui pas puis moult +longuement, car il trespassa au chief de deux ans après que ce lui fu +avenu. + + Note 26: _Gest. Dagob., cap. 52._ + + Note 27: _Ataintes_. Touchées. + + Note 28: Cette parenthèse, qui est de notre traducteur, fait allusion + aux prétentions qu'affectoit le chapitre de Notre-Dame de Paris à la + possession du véritable chef de saint Denis. (Voy. _Felibien, Hist. + de l'ab. de Saint-Denis_, page 209). + + Note 29: Ici s'arrêtent les _Gesta Dagoberti_, que notre traducteur + suivoit de préférence aux _Gesta regum_, et aux continuateurs de + Fredegaire. Un peu plus haut, c'est-à-dire avec le prescript de + Clovis II en faveur de l'abbaye de S.-Denis, finit le véritable texte + d'Aimoin, qui jusqu'à présent avoit été d'un si grand secours à notre + chroniqueur françois. + +[30]Ce roy Loys eut femme du lignage de Sassoigne; Baltheur avoit nom, +sainte dame et religieuse et plaine de la paour nostre Seigneur; si estoit +sage dame et de grant beauté; et si fu celle que l'on dit sainte Baltheur +de Chelle. + + Note 30: _Gesta regum Francorum, cap_. 43. «Accepit uxorem de genere + Saxonorum nomine Bathildem, pulchram valdè et omni ingenio strenuam.» + Le traducteur a ajouté le reste, d'après les idées de vénération + qu'avoient ses contemporains pour sainte _Bauthieut, Balteur ou + Bathilde_ de Chelles. + +En ce tems morut le prince Pepin fils Carlomagne[31], et mestre du palais +de Sigebert le roy d'Austrasie. Après lui fu en la dignité du palais son +fils Grimoart, homme fu plein de mal et de desloiauté, si comme il aparut +après[32]. Car quant le roy Sigebert fu mort, ce Grimoart prist son fils +Dagobert, qui roy devoit estre, et l'avoit-il receu en garde; puis le +tondit, et l'envoia en Escoce en exil[33] par Dodon l'évesque de Poitiers, +et mist son fils[34] en la possession du royaume. Et quant les François +Austrasiens virent la desloiauté que il avoit faite, ils en eureut moult +grant desdain, par agait le prirent et le lièrent en fers, et puis +l'envoièrent à Loys le roy de France, pour que il le jugeast et en féist +justice selon son fait. Et le roy le mist en prison en la cité de Paris, +lié en buies de fer[35]. Après le fist mourir de griefs tourmens selon sa +desserte, comme celui qui telle desloiauté avoit faite à son droit +seigneur. + + Note 31: _Fils Carlomagne._ Fils de Carloman, maire du palais + d'Austrasie. + + Note 32: Cette parenthèse est le fait de notre traducteur; le + continuateur de Fredegaire dit au contraire; «Grimoaldus, cùm esset + strenuus, à plurimis diligebatur.» + + Note 33: _En exil. In Scotiâ ad peregrinandum dirigens._ Ce qui est + différent. + + Note 34: _Son fils._ Nommé Childebert. + + Note 35: _En buies de fer._ «Vinculorum cruciatu constrictus.» + +[36]_Incidence._ Mais avant que ce avenist que nous avons ici conté, au +tems que le roy d'Austrasie estoit encore en vie, assambla-il ses osts et +alla à bataille contre Radulphe le roy de Toringe. En ce tems n'a voit +encore nul hoir de son corps né nul n'en povoit avoir, et pour le désespoir +en quoi il estoit chéus, fonda-il douze abaies en son royaume. Si estoient +son coadjuteur et ministre Grimoart le mestre de son palais et Remacle +évesque de la cité du Traet[37]. + + Note 36: Le fonds de cet alinéa se trouve dans le texte de la _Vita + Sigiberti regis Austrasiæ, cap._ 4 et 5, et dans la chronique de + Sigebert, moine de Gemblours (année 651). + + Note 37: _Du Traet._ Ou _Trajectum_; ce n'est pas _Utrecht_, mais + Maestrick, où le siége épiscopal de Tongres fut d'abord transporté, + puis ensuite à Liège. Le biographe de Sigebert III écrit: _Remaclo + Tungrensis episcopo._ + +[38]_Incidence_. Itte, qui a voit esté femme le premier Pepin mestre du +palais d'Austrasie, se voua et donna à Dieu, elle et ses choses, par +l'amonestement et le conseil saint Amant: une abaïe de nonnains fonda à +Nivele et fist abbesse du lieu une sienne fille pucelle et vierge qui avoit +nom Gertrus. [39]En ce tems revint en France saint Fursin, l'abaie de +Laigni fonda par la volonté du roy Loys, qui moult honnourablement le +reçut. Peu de tems après resplendirent en bonnes euvres au royaume de +France ses deux frères, saint Follene et saint Ultane: et fonda ce saint +Follene en ce tems l'abaïe Saint-Mor des fossés par le don d'une vierge qui +avoit nom Gertrus; léans mesme gist-il par martire couronné.[40] En ce +mesme tems florissoient en bonnes euvres au royaume de France saint Eloy +évesque de Noion, saint Oain[41] archevesque de Rouen, saint Philibert en +hermitage, saint Richier en Ponthieu[42] et saint Germer à Flai. Ansegise, +le fils saint Ernoul, évesque de Metz, qui selon l'opinion d'aucuns fu dit +Anchise, vivoit en ce tems: si avoit espousée Begue, fille au premier Pepin +le mestre du palais Sigebert roy d'Austrasie, et seur Grimoart.[43] De cet +Ansegise ou Anchise qui fu fils saint Ernoul, fu fils le second Pepin, qui +estoit nommé Pepin le brief, qui engendra le noble prince Charles-Martel, si +comme l'histoire dira ci-après. Charle Martiau fu père Pepin le tiers, qui +fu père au grant roi Charlemaine: et par ce puet-on prouver que la ligniée +de Mérovée continua sans faillir jusques à Charlemaine le grant. + + Note 38: _Sigiberti Gemblacensis monachi Chronicon. Anno_ 650. + + Note 39: Cette mention de saint Fursin est citée par Jacques de Guise + d'après la chronique de Sigebert; mais c'est en vain que nous l'y + avons cherchée. Aimoin avoit auparavant placé le même fait sous le + règne de Clovis Ier. Mais notre traducteur qui l'avoit d'abord suivi + (voyez tome 1er, note 88), le rétablit ici à sa véritable place. + + Note 40: _Sigiberti monachi Chronicon. Anno_ 649. + + Note 41: _Saint Ouen_, ou _Dado_. « Audoenus _qui et Dado_, + Rolhomage.» Texte de Sigebert, cité par Jacques de Guise. + + Note 42: _Saint Philibert_, etc. Le texte de la chronique de Sigebert + porte: « Philibertus et Richarius Pontivensis abbatiæ.» Quant à saint + Germer de Flai (_Flaviensis_), c'est d'après son ancien biographe que + notre traducteur en fait mention. _Flai_, plus tard _Saint-Germer_, + est aujourd'hui un Village du département de l'Oise (Picardie). + + Note 43: _Vita S. Sigiberti Austrasiæ regis, cap_. 4. + + +XXIII. + +ANNEES: 656/674. + +_Comment Ebroin fu mestre du palais le roy Theoderic et comment il fist +martirier saint Ligier évesque d'Ostun_. + + +[44]Au tems de ce roy Loys avinrent moult de pestilences au royaume de +France. De cestuy roy Loys puet-l'on plus dire de mal que de bien: tout +fust-il assez dévot aus églyses des saints et des saintes; néantmoins +eut-il en lui tant de vices que ils étaingnirent les vertus, s'elles y +furent: abandonné fu à toute ordure de péchié, à fornicacion, à gloutonnie, +à yvresce; et si fu despiseur de femmes. Et ne recorde pas l'histoire que +sa vie né ses faits feussent dignes de loenge et de mémoire; car maint +acteurs d'histoires le mettent à damnacion, pour ce que ils ne sevent la +fin de son péchié. Ainsi dist-on de lui une chose et autres, mais nul n'en +parole fors en doutance. Trois fils eut de la royne sainte Baltheur: +Clotaire, Childeric et Theoderic. Mors fu en l'an de l'incarnation six cent +soixante-deus, et de son règne le dis-sept, ensépulturé fu en l'églyse +Saint-Denis avec son père. La royne sainte Baltheur sa femme fonda en son +tems l'abaïe Saint-Pierre de Corbie et celle de Chelle-les-Nonains en +laquelle elle gist corporelment. [45]En ce tems morut Herchinoal le mestre +du palais. + + Note 44: _Gesta regum, cap_. 44. + + Note 45: _Gesta regum, cap_. 45. + +Après la mort le roy Loys couronnèrent les François Clotaire, l'aisné des +trois fils; si gouverna le royaume entre lui et sa mère la royne Baltheur. +[46]Lors furent les François en doute de qui ils feroient mestre du palais. +En la parfin en eslurent un qui avoit nom Ebrouin. (Ce fu celui qui fist +martirier monseigneur saint Ligier l'évesque d'Ostun.) Le roy Clotaire +morut, quant il eut quatre ans régné[47]. Lors couronnèrent les François le +mainsné qui avoit nom Theoderic; Childeric le troisième envoièrent en +Austrasie avec le duc Vulphoal pour le royaume recevoir. [48]Dès lors +commença le royaume de France à abaissier et à décheoir, et le roy à +fourlignier du sens et de la puissance de ses ancesseurs. Si estoit le +royaume gouverné par chambellens et par connestables qui estoient apelés +mestres du palais; et les roys n'avoient tant seulement que le nom et de +rien ne servoient[49] fors de boire et de mengier. En un chastel ou en un +manoir demouroient toute l'année jusques aux calendes de may. Lors issoient +hors en un char pour saluer le peuple et pour estre salué d'eus, dons et +présens prenoient et aucuns en rendoient, puis retournoient à l'hostel et +estoient ainsi jusques aus autres calendes de may. [50]Cet Ebrouin mestre +du palais fist tant que les François le cueillirent en grant haine pour son +orgueil et pour sa desloiauté, et le roy Theoderic aussi qui les grevoit +par son conseil[51]: agais leur bastirent, une heure, et les prirent tous +les deux; Ebrouin tondirent etl'envoièrent en une abaïe de Bourgoigne qui a +à nom Luxovion[52]. Le roy Theoderic chacièrent de France, et aucunes +croniques[53] dient que ils le tondirent aussi en l'abaïe Saint-Denis. + + Note 46: _Gesta regum, cap 45._ + + Note 47: _Quatre ans régné._ On croit généralement que le texte des + _Gesta regum_ est ici corrompu, et devroit porter _XIIII_, au lieu de + _IIII annis_. Cependant le continuateur de Fredegalre dit la même + chose, et l'opinion générale des savans n'est, après tout, fondée que + sur des chartes de donations et des Vies de Saints. + + Note 48: _Chronicon Sigiberti monach. A° DCLXII._ + + Note 49: _Fors de boire_, etc. «Quam irrationabiliter edere et + bibere.» + + Note 50: _Gesta reg., cap. 45._ + + Note 51: _Par son conseil._ Par le conseil d'Ebrouin. + + Note 52: _Luxovion._ C'est _Luxeuil_, aujourd'hui ville du + département de la Haute-Saône (Franche-Comté). + + Note 53: _Aucunes chroniques._ Entre autres celle de Sigebert, + _A° DCLXVII_. + +Lors mandèrent le roy Childeric d'Austrasie son frère et le duc Vulphoal, +et le couronnèrent et firent roy sur eus. Ce roy Childeric estoit moult +légier de courage, ses fais faisoit folement et sans conseil. Pour ce le +commencièrent les François à haïr trop durement; et n'estoit pas de +merveilles, car il leur faisoit trop de griefs sans raison. Une fois en +fist-il prendre un des plus grans et des plus nobles, qui Bodile avoit nom, +estraindre et lier le fist à une estache[54], et le fist battre moult +cruellement sans loi et sans jugement. Quant les autres virent que il +faisoit telles cruautés sans raison, si en eurent trop grant ire et trop +grant desdaing[55]; ensamble firent conspiration, et s'assamblèrent contre +lui. De cette conspiracion furent principaux Ingobert et Amaubert, et +plusieurs autres des plus nobles du royaume. Ce Bodile, que il avoit fait +lier et battre à l'estache, l'espia un jour que il chaçoit en bois entre +lui et autres compagnons: seul le trouvèrent, et lui coururent sus et +l'occirent, et sa femme Blichilde aussi qui estoit grosse d'enfant. +Vulphoal le mestre du palais eschapa à quelque paine et s'enfuit en +Austrasie. Lors firent les François mestre du palais Leudesie le fils +Herchinoal, par le conseil saint Légier, l'évesque d'Ostun et son frère +Garin; [si rapelèrent à roy Theoderic, qu'ils en avoient chacié][56]. +Ebrouin qui avoit esté tondu en une abaïe de Bourgoigne s'en issit, quant +il eut tant attendu que ses cheveux furent recréus: tant fist que il +assambla grant gent que de ses compagnons que d'autres; et retourna en +France à grant ost et à grant efforcement; à saint Ouan l'archevesque de +Rouen envoia, et lui demanda comment il ouverroit, et cil lui remanda en un +escrit ces paroles tant seulement: «De Frédégonde te souviegne!» et +celui-ci qui fu malicieux et soubtil, entendi bien le conseil que il lui +donna. Par nuit se leva et esmut son ost, et vint à une iaue qui a nom +Ysere[57]; ceus qui ce pas gardoient occist, outrepassa le fleuve jusques à +Sainte-Maxence; là remist à l'espée quanques il y trouva de ceus qui le +passage lui devéoient. Le roy Theoderic qui là estoit en ce point, et +Leudesie le mestre du palais et pluseurs autres s'enfuirent et eschapèrent +en telle manière; et Ebrouin les chaça jusques à un lieu qui lors estoit +nommé Bacivile[58]; là prist les trésors du roy qui là estoient, outrepassa +jusques à une ville qui a nom Creci; là s'acorda au roy Theoderic qui le +reçut en grace ainsi comme devant. A Leudesie, le mestre du palais manda +que il venist à lui parler, et l'asseura par sa foi que il n'auroit de lui +garde. A celui vint qui sa foi lui menti; car il l'occis tantost comme il +fu venu. En telle manière se remist Ebrouin en la seignorie du palais dont +il avoit devant esté osté. + + Note 54: _Estache._ Poteau. + + Note 55: _Desdaing._ Toujours pris dans le sens de notre + _indignation_. + + Note 56: Cette phrase importante n'est pas dans les _Gesta regum_, + mais dans Sigebert. + + Note 57: _Isère_. Variante: _Aise_. C'est l'_Oise_. + + Note 58: _Bacivile_. Aujourd'hui _Baisieux_, village du département + de la Somme (Picardie), proche de Corbie. + +[59]Lors assambla le roy Theoderic un concile d'évesques par le conseil +Ebrouin et, par sa sentence, en osta aucuns de leur éveschié et les autres +damna par exil sans nul rappel. En cette tempeste et en cette persécution +de sainte Eglyse fu saint Lambert osté de la cité du Traet[60]; en une +abaïe entra pour esquiver les tumultes du monde; sept ans y demoura +saintement et religieusement. + + Note 59: _Sigib. mon. Chronicon. Anno DCLXXXV_. + + Note 60: _Du Traet_. De Maestrick, comme plus haut et plus bas + encore. + +Ansegise fu occis en ce point par un homme qui avoit nom Gondoime. Cet +Ansegise qui vaut autant comme Anchise, fu fils saint Ernoul et père Pepin +le Brief le père Charles Martel. Ebrouin prist saint Légier et son frère +Garin, si les fist tourmenter cruelment. A la parfin fu Garin lapidé et +craventé de pierres, et saint Légier fu jeté en prison et afamé par long +jeune. Après, lui fist Ebrouin les yeux forer, la langue et les lèvres +trenchier.[61] Mais nostre Sire le rétablit puis et lui rendit la langue et +la parole, si comme il est plus plainement contenu en sa vie; au darrenier +lui fist le chief couper pour le martire consommer. Tant le voulut puis +nostre Sire honorer, que il monstra les mérites et l'innocence de lui par +les miracles que il fist en sa sépulture. + + Note 61: A compter de là, le reste n'est pas dans _Sigebert_, mais + est ajouté par le traducteur, d'après l'ancienne _vie de + Saint-Leger_. + + +XXIV. + +ANNEES: 678/709. + +_Comment Ebrouin fu occis, et comment Pepin le Brief, qui fu père Charles +Martel, fu mestre du palais_. + + +[62]En ce tems après que le roy fu mort, gouvernoient le royaume +d'Austrasie deux ducs, Martin et Pepin le second, qui fu fils Ansegise le +fils saint Ernoul, si comme l'histoire a là sus conté: (apelé fu Pepin le +Brief[63], et fu père Charles Martel, si comme l'histoire le contera +ci-après). Haine conçurent contre Ebrouin et contre le roy Theoderic; l'ost +des Austrasiens esmurent contre eus, et le roy et Ebrouin revinrent d'autre +part à bataille en un lieu qui est nommé Luchophale[64]; estour y eut fier +et merveilleux, du peuple y chaï sans nombre et d'une part et d'autre. Mais +à la parfin furent les Austrasiens desconfits et s'enfuirent du champ. +Ebrouin les enchaça et fist d'eus trop cruele occision, et destruisit grant +partie de cette région. Martin qui eschapa à quelque paine se mist en la +cité de Laon, et Pepin s'enfui en Austrasie. Ebrouin retourna en France +après cette victoire, puis manda à Martin qui encore estoit à Laon, que il +venist surement parler au roy Theoderic. Les messages qui là furent envoies +lui firent serement sus chasses toutes vuides pour lui décevoir. Lui qui +cuida que ils lui tenissent vérité, vint au roy: occis fu tout maintenant, +lui et ses compagnons que il avoit avec lui amenés. + + Note 62: _Gesta reg., cap_. 46. + + Note 63: _Pepin le Brief_. Tous les anciens chroniqueurs françois ont + donné au père de Charles Martel le surnom qui n'est pourtant resté + qu'à son fils, le roi Pepin. _Sic vos non vobis_... + + Note 64: _Luchophale_, et mieux _Lucofale_ (_Lucofao, Lufao, + Lucofago_). On est indécis sur ce lieu. Don Calmet le retrouve dans + _Lifou_, au diocèse de Toul; dom Ruinard dans _Loisy_, en Lorraine; + dom Nicolas Lelong, dans _Bois-Fay_, près de Marle. Cette dernière + opinion me semble la plus probable, _Lucofago_ devant être + précisément la traduction latine de ce mot vulgaire. Ce pourroit bien + être encore _Laffaux_, à deux lieues de Soissons où, près d'un siècle + auparavant, l'armée de Fredegonde avoit mis en déroute celle de + Theodebert et Theoderic. (Voy. tom. 1, livre IV des grandes + chroniques chapitre X). + +[65]Ebrouin qui de rien ne fu chastié[66], pour nul grief que on lui eust +devant fait, recommença à grever les François plus cruellement qu'il n'a +voit onques devant fait; mais nostre Sire lui rendi les mérites de ses +faits peu de tems après, en vengeance de monseigneur saint Légier et de son +frère que il avoit fait martirier, par un François qui avoit nom +Hermanfroi, qui l'espia une nuit: sur lui vint soudainement entre lui et +ses aides et l'occist. Après ce fait s'en ala en Austrasie à Pepin le +Brief. Lors eslurent les François un autre à la seignourie du palais qui +avoit nom Garaton. Ce Garaton fist pais au duc Pepin d'Austrasie, et reçut +de lui ostages en confirmation de la pais. Ce Garaton avoit un fils qui +avoit nom Gillemer, fier et courageux estoit, mais trop estoit cruel de +courage, et de pesmes[67] meurs; à son père pourchaça mal et fist tant que +il lui supplanta la dignité du palais. De ce le reprist saint Oain +archevesque de Rouen, et lui deffendist que il ne féist telle cruauté ni +telle félonnie vers son père. Mais oncques rien n'en voulut laissier, pour +le chastiment[68] du saint homme. Maintes discordes et maintes batailles fi +contre Pepin le duc d'Austrasie, à qui Garaton son père avoit formées +aliances. Mais pour le péchié de son père[69] et pour autres crimes que il +avoit fais en prist nostre Sire telle vengeance, que il routa l'ame de son +corps soudainement[70], selon la parole saint Oain. Et quant il fu mort, +Garaton son père entra en l'honnour et en la dignité du palais, si comme il +estoit devant esleu.[71] Une femme avoit qui moult sage estoit et estraite +de haut lignage, Enseflède avoit nom. Mort fu quant il eut le palais +gouverné une pièce de tems. Les François, qui avoient diverses intentions, +ne surent qui ils péussent eslire après lui: si foloièrent à la parfin[72]; +car ils eslurent un homme néant profitable au royaume, qui Berthaire avoit +nom: petit estoit de stature, et n'es toit de nul sens ni de nul conseil. + + Note 65: _Gesta reg., cap_. 47. + + Note 66: _Chastié_. Refréné, réprimé. + + Note 67: _Pesmes_. Très-mauvaises. (_Pessimæ_.) + + Note 68: _Chastiment_. Reprimande. + + Note 69: _Le pechié de son père_. Le péché de Gillemer à l'égard de + son père. + + Note 70: _Que il routa_, etc. «Iniquissimum spiritum exhalavit.» + + Note 71: _Gest. reg., cap_. 48.--_Fuitque et matrona nobilis atque + ingeniosa_. + + Note 72: _Si foloierent à la parfin_. Enfin, ils se conduisirent en + fous. + +En ce point que les François estoient ainsi discordables et contraires à +eus-mesmes, Pepin le Brief duc d'Austrasie esmut ses osts contre le roy +Theoderic et Berthaire le mestre du palais, et cils revinrent d'autre part: +en un lieu qui est apelé Tertrice[73], assamblèrent, forment et longuement +se combatirent d'ambes parts; mais à la parfin fu Berthaire et le roy +desconfis, et s'enfuirent du champ, et Pepin et les siens eurent victoire. +Peu de tems passa après que Berthaire fu occis d'aucuns traistres de sa +mesnie mesme, par le conseil Enseflède femme de Garaton son devancier. A la +parfin firent pais et concorde ensamble le roy Theoderic et le duc Pepin, +et cil fu esleu à la dignité du palais. Quant il eut les trésors receus et +la cure du royaume, il repaira en Austrasie et laissa pour lui[74] un +prince qui avoit nom Nordebert. Cil prince Pepin avoit femme noble de +lignage et plaine de très-grant sens, Plectrude estoit apelée; deux fils +avoit de lui, Droque avoit nom l'ainsné, et le mainsné Grimoart: à Droque +l'aisné avoit-on donné la contrée de Champagne. [75]En cette manière comme +vous avez oy, fu Pepin sire de toute Austrasie et de toute France, qui par +autre nom est aucune fois nommée Neustrie. Et si dure, d'un sens, de la +grant mer de la petite Bretaigne jusques au fleuve de Muese, et d'autre +part du Rhin jusques à Loire. Moult amenda le païs de sa seignourie; car il +mist les choses en meilleur estat que elles n'estoient devant. Saint +Lambert, que le roy Theoderic avoit envoié en exil par l'assentement +Ebrouin, rapela et remist en son siége en la cité du Traet: si fu mestre du +palais d'Austrasie vingt-sept ans et demi, au tems de divers roys. + + Note 73: _Tertrice_. «In loco nuncupante _Textricio_.» C'est + aujourd'hui _Tertry_, village du département de la Somme (Picardie), + à trois lieues de Péronne. + + Note 74: _Pour lui_. Il falloit ajouter, _auprès du roi_. «Cum rege.» + + Note 75: Le reste de l'alinéa n'est pas traduit des _Gesta regum_, + et semble le fait du traducteur. + +[76]Adont morut le roy Theoderic fils le roy Loys, qui fu fils le roy +Dagobert, au dix-nueviesme an de son règne et de l'incarnacion nostre +Seigneur six cent quatre-vingt et treize. Deux fils laissa de la royne +Clotilde: Clodovée avoit nom l'aisné, et l'autre Childebert. Cil Clodovée, +l'aisné fils, fu couronné après lui; trois ans régna, et puis morut. Après +lui régna son frère Childebert; noble homme fu et droiturier; mais tout de +mesme fu Pepin mestre du palais.[77] En ce tems vainqui en bataille Rabode +le duc de Frise, et envoia Guillebrode en cette terre pour preschier la foi +Jesu-Crist. Mort fu Nordebert que Pepin le Brief avoit mis pour lui au +palais le roy; son fils[78] Grimoart mist après en l'office. En ce tems +morut Begga la mère Pepin, femme fu Ansegise le fils saint Ernoul. Cil +Droque, qui estoit fils le prince Pepin et comte de Champagne, morut en ce +tems. + + Note 76: _Gesta regum, cap_. 49. + + Note 77: _Chronicon Sigiberti_. _A_° 694. + + Note 78: _Son fils_. Le fils de Pepin. + +[79] Saint Lambert reprist le prince Pepin pour ce que il maintenoit +Alpaïs, une dame qui pas n'estoit son espousée, par dessus Plectrude sa +propre femme. Le frère de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint +Lambert, pour ce tant seulement que il eut repris Pepin de son péchié. +Porté fu le corps en la cité du Traet; (mais comment il fu puis reporté en +la cité du Liége se taist l'histoire). Après lui fu évesque saint Hubert. + + Note 79: _Chronicon Sigiberti_. _A_° 698 et 699. + +_Incidence_. En ce tems que le roy Childebert régnoit, fonda l'évesque +Aubert au diocèse d'Avranches, l'églyse Saint-Michiel, que l'on dist en +péril de mer: aussi est apelée la Tombe, pour la hautesce d'elle. + +[80]_Incidence_. En ce tems fu occis Hector, le séneschal de Marseille, +pour les griefs que il faisoit à l'églyse de Clermont en Auvergne. + + Note 80: _Chronicon Virdunense Hugonis, abbat. Flaviniae_. _A_° 597. + +[81]En ce mesme tems Vulphoal le mestre du palais le roy Childeric fonda +l'abaïe Saint-Michiel sur le fleuve de Muese, en l'éveschié de Verdun. + + Note 81: _Chronic. Sigib_. _A_° 667. + +[82]Le prince Pepin se combatit encontre mainte estrange nacion, contre +ceus de Souave et de Frise, et eut victoire partout. Son fils Grimoart eut +un fils d'une meschine[83], lequel eut nom Theodoal. Le prince Pepin eut un +fils de cette Alpaïs, que il maintenoit pardessus Plectrude son espousée: +Charles eut nom; homme fu noble en armes et de fière puissance et +profitable au royaume; (par sa fierté fu puis apelé Charles Martiaus, si +comme l'histoire contera ci-après en ses fais.) + + Note 82: _Gesta reg., cap._ 49. + + Note 83: _Meschine_. Concubine. + +[84]En ce tems morut le glorieux roy Childebert, homme juste et de pure +mémoire; (de ses fais ne savons rien, pour ce que l'histoire n'en parle +pas.) Mort fu en l'an de l'incarnacion sept cent quatorze; de son règne +dix-sept, ensépulturé fu en l'abaïe de Cauci[85] en l'églyse +Saint-Estienne. Son fils Dagobert fu couronné après lui[86]. Il fu apelé le +second Dagobert, pour le premier qui fonda l'abaïe Saint-Denis, et fu au +quart degré de son lignage. Car le premier Dagobert engendra Loys, et Loys +Thoderic, Theoderic Childebert, Childebert ce second Dagobert: et jà soit +ce que pluseurs roys fussent entre eus deux, toutes voies furent-ils en +droite lignée. Grimoart fils du prince Pepin qui mestre estoit du palais, +avoit femme, si avoit nom Teudesinde; fille estoit d'un prince paien, +Rabode le duc de Frise. Ce Grimoart estoit bien morigené et avoit en lui de +belles graces; car il estoit doux et débonnaire, sage et atrempé, loial et +droiturier. Un jour mut pour aler en Austrasie visiter son père Pepin qui +malade estoit, en la cité de Liége entra pour adorer en l'églyse saint +Lambert: en ce point que il estoit devant l'autel en oroison, Rangaire un +sergeant Rabode le duc de Frise[87] de qui la fille il avoit espousée, +l'occist. Un fils avoit d'une autre femme, qui avoit nom Theodoal; après +lui fu en la seignourie du palais par le commandement le prince Pepin, son +aioul. + + Note 84: _Gesta reg., cap._ 50. + + Note 85: _Cauci._ (Cauciago.) C'est _Choisy-sur-Aisne_, ou + _Choisy-au-Bac_, aujourd'hui bourg du département de Seine-et-Marne + (Brie). + + Note 86: Les deux phrases suivantes sont une addition du traducteur. + + Note 87: _Un sergent Rabode_, etc. Les _Gesta_ ni les autres + chroniques ne disent pas cela, mais seulement _à Rangalio gentile, + filio Betial_, ce qui est bien différent. Notre traducteur a cru que + le diable et Rabode c'étoit un. + +[88]_Incidence_. En ce tems vint saint Gille des parties de Grèce en la +terre de Gothie, qui ore est apelée Provence: là vesqui, et fist fruit de +bonnes œuvres, si comme il est contenu en sa vie. + + Note 88: Addition du traducteur. + + +XXV. + +ANNEES: 714/722. + +Ci commencent les fais du très-noble prince Charles Martel et comment il +eschapa de la prison sa marrastre, et comment il fu prince des deux +royaumes. + + +[89]En ce point morut le noble prince Pepin, qui fu apelé le Brief, en l'an +de l'incarnacion sept cent quinze; la seignourie du palais tint vint-sept +ans et demi au tems de pluseurs roys. Plectrude sa femme gouvernoit le +royaume sagement, entre lui et le roy Dagobert et Theodoal son neveu[90] le +mestre du palais. Charles son fillastre, qui puis fu dit Martiaus, +haïssoit-ele trop durement; prendre le fist et mettre en prison en la cité +de Couloigne. Droit en ce point mut contens[91] et dissencions trop grans +entre les François pour Theodoal le mestre du palais; car aucuns estoient +contre lui et aucuns soustenoient sa partie. A ce monta la besoigne que ils +firent bataille forte et cruelle, si en y eut assez d'occis d'une part et +d'autre. Theodoal et les siens furent desconfits; mais il se sauva par +fuite. En ce point estoit France troublée et en grant persécution. Quant +Theodoal s'en fu fui et sa gent mise au desous, les François eslurent +Raganfroy, et le firent mestre du palais. Lors esmut les osts de France +entre lui et Dagobert le roy; la forest de la Charbonnière[92] +trespassèrent jusques au fleuve de Muese, en dégastant tout le païs par feu +et par occision; à un prince paien, Rabode le duc de Frise, firent +aliances. Droit en ce point eschapa Charles de la prison de Plectrude sa +marrastre, par l'aide de nostre Seigneur. + + Note 89: _Gesta reg., cap_. 51. + + Note 90: _Entre lui_, etc. Cette traduction n'est pas exacte. + L'auteur des _Gesta_ veut sans doute parler du temps qui suivit la + mort de Pepin. «Plectrudis quoque, cum nepotibus suis vel rege cuncta + gubernabat sub discreto regimine.» + + Note 91: _Contens_. Querelles. Du latin _contentio_. + + Note 92: _De la Charbonnière_. La forêt Carbonière étoit alors la + partie occidentale de la forêt des Ardennes. + + +[93]Peu de tems après morut le roy Dagobert, et régna cinq ans tant +seulement. Lors eslurent les François un clerc qui avoit nom Daniel; mais +aucunes histoires dient que il fu frère au roy Dagobert[94], qui devant +avoit régné. Ses cheveux lui lessièrent croistre, puis le couronnèrent et +lui changièrent son nom et l'apelèrent Chilperic. Quant Charles fu eschapé +de prison, il se pourquist et pourchaça de quanques il put avoir pour la +seignourie conquérir du palais, que son père le prince avoit tenue, et +comment il la pourroit tollir à Raganfroy. Mais le roy Chilperic et +Raganfroy ajoustèrent leurs osts ensemble et murent à bataille contre lui +jusques au fleuve de Muese; si revint d'autre part en leur aide Rabode le +duc de Frise à qui ils s'estoient aliés, et Charles revint encontre eus +hardiement, ses batailles ordona, et se ferit ès Frisons et entre ses +autres ennemis; là souffrit si fort estour et périlleux, que il y perdit +trop de ses gens; à la parfin fut-il desconfi, et il s'en eschapa par +fuite. + + Note 93: _Gesta reg., cap_. 52. + + Note 94: _Au roi Dagobert_. L'origine de Chilperic II est fort + incertaine; il paroît cependant que le maire du palais _Raganfroi_, + ou _Rainfroi_, voulut le faire reconnoître pour le second file de + _Childeric II_, assassiné en 674 avec son fils aîné Dagobert. Dans ce + cas, il ne pouvoit passer pour le frère du dernier roi + _Dagobert III_. Les _Gesta_ ni les continuateurs do Fredegaire ne + parlent en rien de l'origine royale de _Daniel_. + +[95]Peu de tems après, le roy Chilperic et Raganfroy esmurent leurs osts +derechief contre lui; en la forest d'Ardenne entrèrent, outre-passèrent +jusques au Rhin et puis jusques à Couloigne, en dégastant tout le païs. +Mais Plectrude, la marastre[96] qui femme avoit esté au prince Pepin, les +en fist retourner par grant avoir que elle leur donna. En ce point que ils +retournoient, Charles leur vint au-devant à un pas qui a nom Amblave[97]; +entre eus se ferit, si leur fist moult grant dommage de leur gent. Après +rapela sa force et mut son ost après eus; ils rassamblèrent leurs osts +d'autre part, et vinrent contre lui; mais avant que ils vinssent à bataille +ensamble, Charles les requist de pais et de concorde; à ce ne se voulurent +accorder; ains issirent à bataille contre le droit en un lieu de Cambresis +qui est apelé Vinci[98], le dimenche devant Pasques, en la tierce[99] +calende d'avril; et il revint au-devant d'autre part et les reçut +hardiement. Forte bataille rendirent d'ambedeux parts, desconfits furent à +la parfin Raganfroy et le roy Chilperic, et eschapèrent par la fuite; et +Charles eut victoire et demoura au champ comme noble vainqueur. Toute cette +région mist à gast, et retourna en Austrasie à grant despoilles de ses +ennemis. Aucunes croniques dient que[100] il les chaça jusques à Paris. +Avant que il retournast en Austrasie, à la cité de Couloigne s'en alla et +fist que elle fut de sa seignourie. Encontre Plectrude sa marrastre +estriva[101] tant que elle lui rendit les trésors de son père. Si fist un +roy sur soi qui avoit nom Clotaire. Tandis comme le prince Charles se +demenoit ainsi au royaume d'Austrasie, le roy Chilperic et Raganfroy +apelèrent en leur aide Eudes le duc d'Aquitaine, et firent aliances à lui. +L'ost des Gascons assambla puis murent à grant ost tous ensamble contre le +prince Charles et il revint contre eus hardiement et sans nul doute. +Ensamble se combatirent fortement et longuement; à la parfin furent-ils +desconfits, et s'enfuit le duc Eudes jusques à Paris; Saine trespassa et +s'enfui tout outre jusques à Orléans. Là n'osa demourer: ains prist le roy +Chilperic et tous ses trésors, et s'enfui en sa terre tout lié quant il put +eschaper. Charles le suivit longuement; mais il ne le put trouver: +Raganfroy le mestre du palais chaça jusques en la cité d'Angiers; dedens +l'asist, né onques ne s'en voulut partir jusques à tant que il eut pris lui +et la cité.[102] Pitié et miséricorde l'esmut à ce que il la lui donnast +pour habiter. Quant il fu venu au-dessus de lui, en France retourna et +entra en la seignourie du royaume sans contredit. En cette année morut le +roy Clotaire que il avoit couronné par-dessus lui. En l'an après envoia le +prince Charles ses messages au duc Eudes d'Aquitaine; tantfist le duc Eudes +vers lui, que il eut sa pais et sa concorde et lui rendi le roy Chilperic +que il en avoit mené, et grant plenté de ses trésors et de ses joiaus. Le +roy ne vesquit pas puis moult longuement; cinq ans et demi régna; mort fu +et ensépulturé en la cité de Noyon. Après lui eslurent les François un +autre et le prince Charles le confirma, Théoderic avoit nom; droit hoir +estoit, car il avoit esté fils le second Dagobert, et norri en l'abaïe de +Chelles[103]; si régna puis quinze ans. En telle manière fu Charles le +noble prince mestre du palais de France, et prince du royaume d'Austrasie. + + Note 95: _Gesta reg., cap_. 53. + + Note 96: _La marastre_, etc. La plupart des manuscrits portent la + _preude femme_. C'est une erreur évidente, suivie par tous les + précédents éditeurs. J'ai préféré la leçon du nº 1541: «Multoque + thesauro à _matrona_ Plectrude accepto, revertebantur gaudentes.» + Cela est bien différent. Matrone ne signifie pas ici _preude femme_, + mais _veuve_, et Plectrude ne fit pas retourner les _Royaux_, mais + une fois leur course terminée, elle leur distribua de ses trésors en + les remerciant au contraire du mal qu'ils avoient fait à son fillatre + Charles. + + Note 97: _Amblaves_. C'est un lieu situé non loin du monastère de + Stavelon, dans le pays de Liège. + + Note 98: _Vinci_. C'est aujourd'hui une ferme du département du Nord, + située sur le terroir de Crevecœur, et dépendant de la paroisse de ce + bourg. Elle est à deux lieues de Cambrai, comme nous l'apprennent + Balderic et son savant éditeur M. Le Glay. + + Note 99: _La tierce calende_. Les _Gesta regum_ portent: XII Kal. + Ap. in quadragesima. + + Note 100: _Aucunes croniques_. Entre autres celle du second + continuateur de Fredegaire. «Quos Carlus persecutus, usque Parisius + civitatem properavit.» (Cap. 56.) Ces concordances d'autorités + prouvent avec quel soin scrupuleux notre traducteur françois + établissait son texte. + + Note 101: _Estriva_. Lutta, batailla. Nos paysans de la Champagne + gardent le mot _retriver_, dans un sens analogue. + + Note 102: _Pitié et miséricorde_. Cette phrase n'est pas dans les + _Gesta_, mais dans Sigebert. A° 722. Au reste, ce ne fut que sept ans + plus tard que Charles Martel consentit à donner pour lieu de refuge à + Rainfroi la ville d'Angers. + + Note 103: _En l'abbaye de Chelles_. Ici s'arrête le texte latin des + _Gesta regum_, dont l'auteur étoit évidemment contemporain, d'après + les derniers mots de son récit: «Franci vero Theudericum..... regem + super se statuunt; qui usque nunc in regno subsistit.» Un ancien + manuscrit de ces _Gesta_ porte même: «Qui nunc anno sexto in regno + subsistit.» Les principaux guides de notre traducteur seront + désormais les _continuateurs de Fredegaire_, que l'on feroit mieux + d'indiquer: _Anonymes, continuateurs d'un anonyme_. Pour le reste du + paragraphe, c'est une addition du traducteur. + +[104]En ce tems se rebellèrent les Sennes; le prince Charles assambla ses +osts et entra en leur terre; vertueusement les domta et desconfit: après +retourna en France à grant victoire. Au chief de cet an mesme assambla ses +osts, le Rhin passa. Si avirona et cercha toute Alemaigne et toute Souave, +et soumist toutes ces terres à sa seignourie; puis passa tout outre jusques +au fleuve de la Dinoe; ès terres et ès régions qui par delà sont conduisit +son ost de France; une terre qui est par delà le fleuve conquist, qui a nom +Bulgarie[105]. Quant il eut toutes ces terres conquises et les parties +devers Orient cerchées[106], il retourna en France à grans victoires et à +grant proies de diverses richesses: en son retour amena avec lui dame +Plectrude sa marrastre[107] et une sienne nièce qui avoit nom Sinichilde. + + Note 104: _Fredeg. cont., cap_. 108. + + Note 105: _Bulgarie_. «Fines Bajoarenses occupavit.» Il falloit + traduire qui a nom _Bajoarie_ ou _Bavière_. + + Note 106: _Et les parties_, etc. Cela est du fait de notre + traducteur, dont la mémoire étoit sans doute remplie des chansons de + geste populaires. + + Note 107: _Dame Plectrude sa marastre_. Le traducteur semble avoir + été trompé par le mot _matrona_. Le continuateur de Fredegaire dit: + «Cum matronâ quâdam, nomine Bilitrude et nepte suâ Sonichilde + regreditur.» + +En ce tems, brisa Eudes le duc d'Aquitaine les aliances que il avoit à lui +formées. Le prince Charles, qui bien sut ces nouvelles par messages, esmut +ses osts, Loire trespassa et chaça le duc bien avant en sa terre; mais +prendre ne le put. Maintes richesses conquist sur ses ennemis, puis +retourna en France; mais il n'y fist pas long séjour.[108] Ses osts +rassambla derechief et mut contre les Sennes, les Alemans, les Bavarois et +contre ceus de Souave, qui tous estoient revelés contre lui. Lanfroy le duc +d'Alemagne sousmit et humilia par armes: toutes ces terres devant dites +destruisist et gasta, puis retourna en France noble vainqueur partout, à +grans victoires et à grans despoilles de ses ennemis. + + Note 108: Le reste de l'alinéa n'est pas dans le continuateur de + Fredegaire, mais semble fait d'après la Chronique de Sigebert; années + 724 à 729. + + +XXVI. + +ANNEES: 732/734. + +_Comment Charles Martiaus occist en une bataille trois cent quatre-vingt et +cinq mille Sarrazins, et comment il tolli les dismes aux églyses_. + + +Quant le duc Eudes vit que le prince Charles l'eut ainsi abatu et si +humilié, et que il ne se porroit vengier sé il ne queroit secours d'aucune +part, il s'alia aus Sarrazins d'Espaigne[109] et les apela en son aide +contre le prince Charles et contre la crestienté. Lors issirent d'Espaigne +les Sarrazins, et leur roy qui avoit nom Abdirames, à tout leurs femmes et +leurs enfans et toute leur substance, en si grant plenté que nul ne le +povoit nombrer ni estimer; tout leur harnois et quanques[110] ils avoient +amenèrent avec eus, ainsi comme se ils deussent tousjours-mais habiter en +France. Gironde trespassèrent, en la cité de Bordeaux entrèrent, le peuple +occirent, les églyses ardirent et destruisirent tout le païs. +Outrepassèrent jusques à Poitiers, tout mirent à destruction aussi comme +ils avoient fait à Bordeaux, et ardirent l'églyse Saint-Hilaire, de quoi ce +fu grans douleur. De là murent pour aller à la cité de Tours pour destruire +l'églyse Saint-Martin, la cité et toute la contrée. Là leur vint au-devant +le glorieux prince Charles et quanques il put avoir d'effort[111]; ses +batailles ordona et se ferit en eus par merveilleus hardement, ainsi comme +le loup affamé fiert entre les brebis. Au nom de la vertu nostre Seignour, +là fist si grant occision des ennemis de la foi crestienne, si comme +l'histoire tesmoigne, que il en occist en cette bataille trois cent +quatre-vingt et cinq mille[112], et leur roy qui avoit nom Abdirames. +[113]Lors fu-il primes apelé Martiaus par seurnom, car aussi comme le +martiaus debrise et froisse le fer et l'acier et tous les autres métaus, +aussi froissoit-il et brisoit par la bataille tous ses ennemis et toutes +estranges nacions. Si fu plus grant merveille: car il ne perdi en cette +bataille de toute sa gent que mille et cinq cents hommes. Leurs tentes et +leurs harnois prist tout, et fist proie de quanques ils avoient, à lui et +à ses hommes. Pourla raison de grant besoing prist-il les dismes des +églyses pour donner aus chevaliers qui deffendoient la foi crestienne et le +royaume, par le conseil et par la voulenté des prélas; et promist que sé +Dieu lui donnoit vie, il les restabliroit aus églyses, et leur rendroit +largement et ce et autres choses. Ce fist-il pour les grans guerres que il +avoit souvent, et pour les continueux assauts de ses ennemis. Eudes, le duc +d'Aquitaine, qui si merveilleux peuple de Sarrazins avoit fait venir en +France, fist tant que il fu réconcilié au prince Charles Martiaus et occist +puis des Sarrazins quanques il en put trouver qui estoient eschapés de la +bataille. + + Note 109: _Il s'allia aux Sarrasins_. La _Chronicon Moissiacensis + Coenobii_, qui semble du VIIIème siècle, dit le contraire. Eudes, + après avoir été vaincu par les Sarrasins, auroit demandé secours à + Charles Martel. + + Note 110: _Quanques_. Tout ce que. + + Note 111: _D'effort_. De résistance. + + Note 112: _Trois cent quatre-vingt-cinq mille_. Cette énumération ne + se trouve que dans _Paul Diacre_ et dans la _Chronique de Sigebert_: + «Ex eis CCCCLXXV millia cum rege suo Abdyrama peremit, et MDI suorum + amisit.» (Ad ann. 730.) Voyez au reste pour la bataille de Poitiers + le précieux travail que vient de publier M. Reynaud _sur les + invasions des Sarrasins en France_. Paris, Dondey-Dupré, 1836. + + Note 113: _Lors fu primes appelé Martiaus_. Cela et la mention de la + prise des dîmes sont empruntés _ad Chronicon S. Richarii, auctore + Hariulfo monacho_; elle remonte au XIème siècle. (Voy. lib. II, ad + ann. 737.) + +[114]En l'année après rassembla ses osts le noble prince Charles Martiaus, +et entra en Bourgogne; les contrées du royaume cercha[115], les cités et +les chastiaus saisist et garnist de sa gent, et y mist chevetains et +chastelains fevetables[116] et loiaus pour le païs justicier, et pour +contrester[117] aus rebelles. Quant il eut les choses ordonées à sa +volonté, et mis pais par tout le païs, il retourna par la cité de Lyon, et +se mist en possession de la cité, puis la livra à garder à ceus à qui il se +fia et de là retourna en France. En ce tems morut Eudes le duc d'Aquitaine. +Charles Martiaus qui les nouvelles en sut, mut à ost banie[118] pour sa +terre saisir par le conseil de ses barons; le fleuve de Loire passa, puis +Gironde; la cité de Bordeaux prist, et puis celle de Blaives, toute cette +région mist en sa seigneurie, cités et chastiaus. Après retourna en France +glorieux et victorieux pour tous ses fais, par l'aide du Roy des roys qui +vit et règne sans fin. Mais aucunes chroniques dient[119] ci endroit que +avant que il eust Aquitaine conquise, il se combati contre Hunaut et +Gaifier les deux fils le duc Eudes. + + Note 114: _Cont. Fredeg., cap_. 109. + + Note 115: _Cercha_. Parcourut. + + Note 116: _Fevetables_. Comme _fievés_, c'est-à-dire hommes dévoués + et dont il avoit pris la foi. + + Note 117: _Contrester_. Résister. + + Note 118: _Mut à ost bannie_. Marcha avec une armée convoquée. + + Note 119: _Aucunes chroniques_. Entre autres celle de Sigebert?. ad + ann. 733. Mais dans tous les cas, les deux fils d'Eudes étoient + _Hatto_ et _Hunaud_. _Gaiffier_ étoit fils de _Hunaud_. + +A ce tems advint que les Frisons, qui sont gent cruelle et hardie, se +rebellèrent contre lui trop cruellement. Là ne put-on aller par terre: car +cette région est enclose de mer; pour ce lui convint-il assambler grant +navie de nefs et de galies pour passer en Frise. En mer se mist, et arriva +en cette terre par l'aide nostre Seignour: Astrasie et Emstrachie[120], +deux contrées de cette région, trespassa toutes et chercha, et mist tout à +destruction par feu et par occision. + + Note 120: _Astrasie. Westrachia_, aujourd'hui _Westergoe_, qui donne + son nom à l'un des quatre quartiers de la Frise; celui qui touche à + la côte du _Zuider-Zée_.--_Emstrachie_ (Austrachia), est aujourd'hui + _Oostergoe_, le quartier oriental de la même contrée. + +Rabode[121] le duc de Frise encontra sur un fleuve qui est apelé Burdonne; +à lui se combati, et l'occist et lui et tout son ost, toutes leurs ydoles +froissa et ardit. A tant retourna en France en prospérité à grans victoires +et à grans despoilles de ses ennemis.[122] En ce point vinrent en France +les Wandes, gent cruele et félonesse et sans nulle humanité; les cités +prenoient, les églyses destruisoient, les abaïes ardoient et roboient, les +chasteaus craventoient, le peuple occioient, et merveilleuse occision et +efusion de sang humain faisoient; ainsi vinrent tout le païs gastant +jusques à la cité de Sens. Fortement commencièrent à assaillir la ville de +javelots, de fondes et de fondoufles[123] et de tels instrumens comme ils +avoient. Mais Ebbe l'archevesque de la cité issit hors encontre eus à tant +de gent comme il put avoir, armés de foi et d'espérance et de l'aide nostre +Seignour; du siége les leva et les fist tourner à fuite. Tant les chaça que +ils fussent hors de la contrée. + + Note 121: _Rabode_. Le traducteur, ou plutôt le copiste, a écrit ce + nom au lieu de _Poppon_, qui est dans le texte.--_Burdonne_. «Super + _Burdine_ fluvium.» + + Note 122: Tout ce qui se rapporte aux _Wandes_ ou _Wandales_ est + tiré d'une chronique anonyme publiée par Duchesne, tome III de ses + _Scriptores Francic_., p. 394, d'après un manuscrit du commencement + du XIème siècle. On retrouve la même chose dans le début aussi ancien + du roman de _Garin le Loherain_ que j'ai publié: + + Vielle chanson voire volez oïr, + De grant istoire et de merveillous pris? + Si com li Wandre vinrent en cest païs, + Crestienté ont malement bailli, + Les homes morts et art tout le païs, etc. + + Note 123: _De javelots, de fondes et de fondoufles_; la chronique + anonyme dit seulement: «Omni arte, jaculis et machinis infestare.» + Les _fondoufles_ ou _fandoufles_ étoient sans doute une espèce de + fronde ou fonde. + +[124]Le victorieux prince Charles Martiaus esmut ses osts en ce point, en +Bourgoigne entra, et alla jusques à la cité de Lyon; les plus grans et les +plus nobles de cette région soumist à sa seignourie: de là vint à +Marseille, et puis à Arle le blanc[125], ses séneschaus et ses baillis mist +partout; après retourna en France rempli de grans dons et de grans presens. +Lors recommencièrent les Saisnes à se rebeller les premiers, par devers ces +parties qui habitent sur le Rhin. Mais Charles Martiaus, qui cette +présumpcion ne voulut pas souffrir sans vengeance, esmu ses osts, le Rhin +trespassa par l'endroit où une rivière court qui est apelée Lippie[126]; +une partie de cette région destruisit et gasta, et l'autre fist tributaire +et en prist bons ostages: à tant retorna en France. + + Note 124: Ici commence le troisième continuateur anonyme de la + chronique de Fredegaire. L'auteur écrit par les ordres de + Childebrand, frère de Charles Martel. + + Note 125: _Arle le blanc_. (Arelatum.) Arles. + + Note 126: _Lippie_. Aujourd'hui _la Lippe_. + + +XXVII. + +ANNEES: 737/740. + +_Comment Charles Martiaus recouvra la cité d'Avignon et les autres cités +que les Sarrazins avoient prises, et comment il morut_. + + +En ce tems s'esmut une manière de gent forts et cruels, si estoient nommés +Ismaëliciens, mais par autre nom sont orendroit[127] apelés Sarrazins. +Devers Espaigne vinrent, et trespassèrent le Rhosne et s'aprochièrent +jusques à la cite d'Avignon, qui tant est forte et haute que ils ne +l'eussent de long tems prise par force né par assaut, sé elle n'eust esté +traïe. Mais Maronte, un duc du païs, et aucuns trahiteurs se consentirent à +eus et leur ouvrirent les portes; cils entrèrent ens qui jà avoient mis +tout le païs à destruction. Quant le prince Charles Martiaus sut ces +nouvelles, il envoia avant son frère le duc Childebrant et maint autre +prince et duc à grant ost et grant appareillement d'engins et de +tourmens[128]: la cité assiégèrent qui trop estoit forte et bien garnie, +les engins drecièrent, et ordonnèrent leur gent pour livrer assaut; lors +s'aprochièrent et drecièrent eschelles aux murs. En ce point vint le +glorieux prince Charles Martiaus à grans effors; lors primes fu l'assaut +commencié par merveilleuse vertu; de tous sens cernèrent la ville, les +perrières firent lancier, les batailles aprochier, arcs et arbalestes +traire et dars ruer; de toutes pars huier[129] trompes et araines sonner, +en la manière que l'on fist jadis quant Jérico fu prise. De tous sens +assailloient si viguereusement et si asprement, que grant paour povoient +avoir ceus dedens. Lors s'esvertuèrent François, et montèrent sus les murs +par eschelles et sus les maisons; si s'espandirent par la cité, les +Sarrazins prirent et occirent tous; et fu la cité en telle manière +recouvrée. Outre le Rhosne conduisist son ost; tout le païs des Ghotiens +chercha, et vint jusques à Nerbonne, cité est noble et riche et mestresse +de toute cette province; dedens estoit Anthisme un roy Sarrazin à grant +plenté de sa gent: Charles Martiaus assist la cité, et les enclost dedens. +Quant les plus grans des princes des Sarrazins d'Espaigne oïrent ce dire, +ils murent de leur païs à merveilleux ost avec un autre roy paien, qui +avoit nom Amour, pour secourir le roy Anthisme. Des nefs issirent car ils +estoient venus par mer, et vinrent contre Charles Martiaus tous prests à +bataille; et Charles leur revint au-devant, hardiement les encontra en une +valée qui est apelée Corbarie, sur un fleuve qui a nom Byrra[130]. Là fu la +bataille grant et merveilleuse; mais par la vertu de nostre Seignour le +plus grant de leurs roys fu occis, et tous les autres desconfits. Puis que +ils virent leur sire mort, ceus qui demeurèrent de l'occision au rivage de +la mer fuirent et cuidèrent eschaper par l'aide de leur navie; ès nefs +sailloient, par grant estrif[131], ceus qui y povoient avenir, et ceus qui +avenir n'y povoient sailloient en la mer par paour et par destrèce de la +mort. Mais François qui de près les assailloient, se mirent ès galies et +leur coururent sus; les uns noièrent et afondrèrent en la mer, les autres +occirent en lançant de dars et de javelos. Ainsi eut victoire le glorieux +Charles Martiaus des Sarrazins par l'aide de nostre Seignour, et gagnièrent +François leurs despoilles, et quanques ils avoient amené; la terre de +Ghotie prirent et mirent à destruction, et prirent le duc Victor[132] et +maints autres riches prisonniers; les plus grans cités et les plus nobles +du païs abatirent et craventèrent jusques à terre, et boutèrent le feu +partout, pour ce que elles estoient habitées de Sarrazins, si comme Nimes +et Agens dont la contrée est appelée Aginnois, Bediers et autres cités du +païs, et Sustancion, qui ore est apelée Monpellier[133]. Et quant il eut +tout ses ennemis vaincus et mis sous pié, il retourna en France vainqueur +par tout par l'aide de nostre Seigneur. + + Note 127: _Orendroit_. Maintenant. + + Note 128: _Tourmens_. Machines de guerre. + + Note 129: _Huier_. Variantes: _Huer, crier.--Araines_. Trompettes + d'airain, comme on disoit _olifans_, pour _cors d'ivoire_ ou de + corne. + + Note 130: _En une vallée_, etc. «Super fluvio Birra et valle Corbaria + palatio.» La _Berre_ coule au milieu de la _Vallée Corbière_ entre + Narbonne et Leucate. Elle prend sa source dans les flancs d'une + montagne également appelée le mont Corbière. + + Note 131: _Estrif_. Effort. + + Note 132: _Le duc Victor_. Voilà un gros contre-sens. Le continuateur + de Fredegaire dit: «Captâ multitudine captivorum, cum duce victore + regionem gothicam depopulantur.» Il est vrai que d'autres manuscrits + suivis par Duchesne et Freher portent: «Cum duce, Victor... + depopulatur.» Ce qui feroit croire que dans les prisonniers étoit le + chef des Sarrasins. Mais cette leçon ne semble pas admissible, et, + dans tous les cas, cet illustre vaincu ne s'appeloit pas Victor. + + Note 133: _Si comme_, etc. Variante: Si comme _Victicum, Nemausum, + Altimurium, Agatham, Biterris et Substancium_ qui ore est apelée + Montpellier. Ce sont Uzès, Nismes, Agde, Beziers et Substancion. + J'ignore quelle ville entend le chroniqueur par Altimurium. Pour + _Substantion_ elle étoit placée à trois quarts de lieue de + Maguelonne, aujourd'hui Montpellier. Le texte du continuateur de + Fredegaire dit seulement: «Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac + Biterris.... destruens.» + +Au second mois de l'an qui après vint[134], envoia le prince Charles +Martiaus le duc Childebrant son frère et plusieurs autres princes en +Provence à grant ost; lui mesme mut d'autre part droit vers la cité +d'Avignon pour le duc Baronte[135] punir, qui dommage lui faisoit en ces +parties: il le chaça jusques au rivage de la grant mer, et chercha[136] +montagnes et valées si hautes et si périlleuses que il sambloit que nul +n'y peust puier[137]: les chastiaus et les forterèces dessus la marine +conquist, et toutes ces terres mist à sa seignourie. Après retourna en +France glorieux et victorieux et renommé par tous ses fais par l'aide de +nostre Seigneur; tant estoit fier et redouté que il ne trouva mais qui +vers lui s'osast deffendre. + + Note 134: _Au second mois_, etc. Nous lisons maintenant dans le texte + du continuateur de Fredegaire qui nous est parvenu: «Denuò curriculo + anni illius mense secundo.» Et le P. Lecointe a conjecturé qu'il + falloit ainsi restituer ce passage: _Denuò curriculo anni secundo_. + Le texte des _Chroniques de Saint-Denis_ doit nous faire penser que + le manuscrit du traducteur portoit: «_Secundo curriculo anni, illius + mense secundo_.» Ce qui vaut encore mieux. + + Note 135: _Baronte_. Lisez _Maronte_. + + Note 136: _Chercha_. Parcourut. + + Note 137: _Puier_. Monter. De _Pui_ montagne. D'où nos mots _appui_ + et _appuyer_. + +[138]Puis retournèrent d'Espaigne les Sarrazins, la cité d'Arle-le-blanc +prirent et gastèrent tout le païs: mais Charles Martiaus leur courut au +devant, si eut en son aide Liuprant le roy des Lombars. Tant eurent grant +paour de lui que ils s'enfuirent sans bataille, pour la renommée de son nom +tant seulement. Ainsi chassa les Sarrazins et leur tolit espérance de +jamais retourner en France; quant devant avoient conquises presque toutes +les régions d'Aise et de toute Libbie, (qui autant vaut comme Afrique) et +grant partie d'Europe. [139]Le duc Baronte prist qui les Sarrazins avoit +apelés d'Espaigne, si comme l'histoire a là sus conté; puis retourna en +France glorieux vainqueur par la vertu de celui qui règne et régnera sans +fin. [140]Dès lors en avant commença à afleboier, et le prist une maladie +en une ville qui a à nom Vermerie[141], qui siet sur la rivière d'Aise. +[142]Devant ce avoit formées aliances à Liupran le roy des Lombars: Pepin +le moins agé de ses fils lui envoia premier, pour ce que il lui tondist les +cheveux et fust son père spirituel, selon la coustume du tems de lors. Le +roy Liupran le fist moult volontiers, et le renvoia à son père honouré de +grans dons. + + Note 138: _Chronic. Sigib. mon. A° 738_. + + Note 139: _Le duc Baronte_. Notre traducteur, passant de Fredegaire à + Sigebert, répète ici ce qu'il avoit dit d'après sa première autorité + quelques lignes au-dessus. + + Note 140: _Cont. Fredeg., cap_. 109. + + Note 141: _Vermerie_. Aujourd'hui _Verberie_, petite ville du + département de l'Oise (Picardie). + + Note 142: _Paul Diacre, lib. VI, cap_. 53. + +[143]Droit en ce tems lui envoia saint Grigoire, l'apostole de Rome, les +clés du saint sépulcre et les liens dont saint Pierre l'apostole fu lié, et +tant de présens et si grans que nul n'avoit onques veu ni oy parler de +tels; par telle condicion que il mist les choses célestiales avant les +terriennes, et deffendist l'Eglyse de Rome de la cruauté des Lombars, +laissast leur familiarité et leur acointance, et venist à Rome, et fust +prince et conseiller des Romains[144]. Les messages qui ces dons et ces +nouvelles lui aportèrent reçut-il moult honnorablement, et leur donna moult +larges dons au départir; grans dons et grandes richesses envoia à l'églyse +Saint-Pierre de Rome par ses propres messages, par Singobert[145] l'abbé de +Saint-Denis en France, et par Grimon l'abbé de Saint-Pierre de Corbie. + + Note 143: _Cont. Fredeg., cap_. 110. + + Note 144: On a conservé les deux lettres que Grégoire III écrivit en + cette occasion à Charles Martel. On peut les voir dans le _Recueil + des historiens de France_, tom. IV, pag. 92 et 93. + + Note 145: _Singobert, l'abbé_.... Le texte du continuateur porte + seulement: «Et Sigobertum reclusum sancti Dionisii.» Mais notre + traducteur, qui connois soit l'histoire de son abbaye, a très-bien + corrigé: _Singobert abbé_. Il fut élu, en effet, peu de temps après + son retour de Rome. + +Par le conseil de ses barons départi-il son royaume à ses fils à son +vivant: à Charlemaines[146] l'aisné donna Austrasie, Souave et Thoringe; à +l'autre plus jone, qui Pepin avoit nom, donna France, Bourgoigne, Provence +et Neustrie, (qui ore est apelée Normendie).[147] Au tiers, qui Grifon +avoit nom et estoit l'aisné de tous, n'assena[148] point de terre; dont il +sourdit contens[149] après sa mort. En cette mesme année mut Pepin en +Bourgoigne entre lui et Childebrant son oncle, à grant ost: toute la terre +chercha, et se mist en saisine du don que son père lui avoit fait. + + Note 146: _Charlemaines_. (Carlomanno.) + + Note 147: _Au tiers_. Cette mention de Griffon semble le fait de + notre traducteur. + + Note 148: _N'assena_. N'assigna. + + Note 149: _Contens_. Contentions, disputes. + +Entre ces choses, advint ce qui est trop grief à raconter; car nouveaus +signes aparurent au soleil, en la lune et ès estoiles, et fu l'ordonance de +Pasques troublée. Si advinrent ces signes pour le défaut de si haut prince; +car peu de tems après, lui prist une trop forte fièvre en une ville qui a +nom Carisi[150], si sied sur la rivière d'Aise. Le royaume de France crut +et eslargi en son tems, et laissa en grant pais et en grant prospérité. De +ce siècle trespassa en l'onzième calende[151] de novembre. Les deux +royaumes gouverna vingt-cinq ans; mort fu en l'an de l'incarnacion sept +cent quarante-et-un et ensépulturé en l'églyse Saint-Denis en France, à qui +il avoit donné maint beau don; [152]mis fu en coste le maistre autel en un +riche sarcueil d'alebastre[153]. + + Note 150: _Carisi_. Ou _Caricy_. (Carisiacum.) Aujourd'hui + _Quierzy-sur-Oise_, village du département de l'Aisne (Picardie). + + Note 151: _L'onziesme calende_. Il falloit traduire: _Le onze des + calendes_. + + Note 152: _Mis fu, etc_. Addition du traducteur. + + Note 153: Là s'arrêtent la plupart des manuscrits qui nous ont + transmis la troisième continuation du prétendu Fredegaire. La + quatrième a été composée évidemment par un clerc attaché à la + personne de Nibelunge, fils de Childebrand, le frère de Charles + Martel. Mais notre traducteur de Saint-Denis va s'attacher de + préférence aux textes de la Chronique qui passe pour l'ouvrage + d'Eginhard et que l'on a insérée dans la collection des Historiens + de France, t. V. p. 196 et suiv,, sous le titre: _Annales regum + Francorum Pippini et Caroli magni, vulgò adscripti Eginhardo ipsius + Caroli Magni notario, posteà abbati_. + + +XXVIII. + +ANNEES: 741/747. + +_Cy commencent les fais du roy Pepin: et comment Grifon, le tiers des fils +Charles Martiaus, guerroia son frère; comment Charlemaines devint moyne, et +comment le roy Pepin fu couronné_. + + +[154]Trois fils eut le victorieux prince Charles Martiaus: Charlemaines, +Pepin et Grifonnet. Cil Grifon, qui aisné estoit, eut une mère qui avoit +nom Sonnichilde, nièce estoit d'Odilon le duc de Bavière. Par son mauvais +conseil lui fist commencier guerre contre ses frères, et le mist en +espérance d'avoir tout le royaume: si monta en si grant présumpcion, que il +saisi la cité de Montloon[155], et manda à ses frères bataille à jour +nommé, et ses frères esmurent leurs osts contre lui et l'assiégèrent dedens +la cité. A la parfin se rendit à eus, quant il vit que la force n'estoit +pas sienne, et que il ne leur povoit contrester. Lors retournèrent les +frères pour les besoignes du royaume ordoner, et recouvrer les provinces +qui jà s'estoient départi de la société et de l'aliance des François, puis +la mort de leur père. Si estoit leur intencion telle que ils vouloient le +royaume laissier en tel point que le païs fust sûr et en pais, tandis comme +ils guerroioient en estranges contrées: et pour ce que ils se doutoient que +Grifon leur frère ne leur feist anui au royaume, endementiers[156] que ils +seroient hors, Charlemaines le prist et le mist en prison en un nuef +chastel qui siet delès Ardenne; là le fist moult bien garder jusques à tant +que il mut pour aller à Rome. + + Note 154: _Eginhardi Annales, A° 741_. + + Note 155: _Montloon_. «Mons Laudunensis.» C'est Laon, souvent appelée + encore par les annalistes: «Lugdunum Clavatum.» + + Note 156: _Endementiers_. Tandis que. + +[157]Lors esmurent les frères leur ost pour entrer en Aquitaine contre le +duc Hunau; car ils voloient premièrement recouvrer cette contrée; un fort +chastiau prirent, qui a nom Loches[158], puis allèrent au viel Poitiers; là +départirent le royaume (avant que issisent de cette contrée), que ils +avoient tenu entr'eus deux jusques alors. Quant ils furent retournés en +France, Charlemaines esmut son ost, et entra tout seul en Alemaigne, pour +ce que elle s'estoit desevrée de la société des François; toute la dégasta +par feu et par occision, puis retourna en France. + + Note 157: _Eginh. Ann., A° 742_. + + Note 158: _Loches_. (Lucca.) Aujourd'hui ville du département + d'Indre-et-Loire (Touraine). + +[159]Un peu après, les deux frères Charlemaines et Pepin assemblèrent leur +ost et murent contre Odilon le duc de Bavière, pour ce que il avoit une +leur serour ravie: à lui se combatirent et le vainquirent lui et tout son +ost. Quant ils furent en France retournés, Charlemaines alla tout seul +ostoier[160] en Sassoigne; un chastiau prist qui est nommé Hobseobour[161], +et prist un duc du païs qui avoit nom Theoderic, puis retourna en +France[162]. Une autre fois allèrent les deux frères en Sassoigne arrière, +et reçurent de rechief ce mesme Theoderic en leur merci, et quant ils +eurent mis tout le païs à destruction, si se mirent au retour. + + Note 159: _Eginh. Ann., A° 743_. + + Note 160: _Ostoier_. Guerroier, diriger une ost. + + Note 161: _Hobseobour_. «Hocseburg.» Sans doute _Hochberg_, dans le + cercle de Souabe. + + Note 162: _Eginh. Ann., A° 744_. + +[163]En cette année monstra Charlemaines le bon propos que il avoit +tousjours eu; car son cuer tendoit à guerpir le siècle, et à adosser[164] +toute la vaine gloire de ce monde, et entrer en religion pour Dieu servir +et faire sa pénitence. Pour cette raison laissa Pepin à ostoier[165] cette +année, pour parfaire le veu Charlemaines son frère; car il voloit que il +fust mis là où il vouloit, tout à sa volonté[166]. A Rome s'en alla +Charlemaines, et laissa la fausse gloire de ce monde; un moustier fonda en +un lieu qui a nom Montsoract, en l'honnour saint Sévestre, pour ce que il +s'estoit là tapis, si comme l'on disoit, au tems de la persécucion des +crestiens, qui fu sous l'empereur Constantin. Là le tondi et le benéi le +pape Zacarie, et lui donna habit de moyne. Puis laissa-il ce lieu, pour ce +que les nobles gens de France qui là alloient le visitoient trop souvent. +En l'abaïe Saint-Beneoit de Moncassin entra en la congrégation des autres +frères; la servi nostre Seigneur, et fist fruit de bonnes euvres par la +bonne vie que il mena puis, toute sa vie. + + Note 163: _Eginh. Ann., A° 745_. + + Note 164: _Adosser_. Tourner le dos à. + + Note 165: _Laissa Pepin à ostoier_. Pepin cessa de guerroyer. + + Note 166: _Eginh. Ann., A° 746_. + +[167]Grifon l'autre des frères ne vouloit estre sujet à son frère Pepin, jà +soit ce que il vesquit sous lui honorablement; ains assambla tant de gent +comme il put avoir, et s'enfui en Sassoigne. Peu de tems après, vint à ost +contre son frère sur une rivière qui a nom Obacre, en un lieu qui est nommé +Orhain[168]. Et le prince Pepin rassambla l'ost de France contre la +desloiauté son frère; par Toringe s'en alla et entra en Sassoigne; son ost +fist logier en un lieu qui est nommé Skahingue sur un fleuve qui estoit +apelé Misaha; pas n'assamblèrent à bataille; ains firent parlement, et se +départirent à tant[169]. Grifon qui bien s'aperçut de la légièreté et de la +fausseté de la gent du païs, se départi de la terre, pour ce que il se +douta d'aucune traïson. En Bavière s'en alla, les chevaliers et les sergens +du royaume de France, qui à lui alloient, recevoit; Lanfrid[170] qui à lui +vint pour lui aidier retint: si fist tant que il tolli la duchée à +Thassille qui estoit duc du païs. Quant la nouvelle fu raportée de ses fais +au prince Pepin son frère, il mut et entra en Bavière à grant ost; Grifon +et tous ceus qui avec lui estoient et qui à lui estoient venu, prist; au +duc Thassille rendi sa terre; à tant retourna en France. A Grifon son frère +donna douze comtées du royaume de Neustrie; mais encore ne lui souffit-ce +pas; ains s'enfui cette année mesme à Gaifier le duc d'Aquitaine. + + Note 167: _Eginh. Ann., A° 747_. + + Note 168: _Obacre_.... «Super fluvium Obacra, in loco qui dicitur + Horheim.» (Annales Fuldenses.) L'_Obacre_ est aujourd'hui l'_Ocker_. + + Note 169: _Eginh. Ann., A° 748_. + + Note 170: _Lanfrid_. Le latin porte: _Swilgerum_. + +[171]Le prince Pepin qui bien vit que le roy de France qui lors estoit ne +tenoit nul profit au royaume, envoia adonques à l'apostole Zacarie +messages, Burcart l'archevesque de Bourges[172] et Fourré son chapelain, +pour demander conseil de la cause des roys de France qui en ce tems +estoient: «Lequel devoit estre mieux roy, ou celui qui nul povoir n'a voit +au royaume, né en portoit fors le nom tant seulement, ou celui par qui le +royaume estoit gouverné et qui avoit le povoir et la cure de toutes +choses.» Et l'apostole lui remanda que celui devoit estre roy apelé, qui le +royaume gouvernoit et qui avoit le souverain povoir. Lors donna-il sentence +que le prince Pepin fust couronné comme roy. + + Note 171: _Eginh. Ann., A° 749_. + + Note 172: _De Bourges_, de Wurtzbourg en Franconie.--_Fourré_ ou + _Folrade_. + +[173]En cette année mesme fu roy clamé par la sentence le pape Zacarie et +par l'élection des François. Oint fu et sacré en la cité de Soissons par la +main saint Boniface le martir, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur +sept cent cinquante. Childeric, qui roy estoit apelé, fu tondu et mis en +une abaïe. Puis régna le roy Pepin quinze ans, quatre mois et vingt jours. +Si avoit, devant ce, tenu la seignourie du palais et du royaume puis la +mort Charles Martiaus son père, dix ans. + + Note 173: _Eginh. Ann., A° 750_. + + +XXIX. + +ANNEE: 752. + +_Coment le roy Pepin desconfit les Saisnes_. + + +[174]En l'année après ce qu'il fut couronné, assembla-il ses osts et entra +en Sassoigne. Et jà soit ce que les Saisnes se deffendissent vertueusement +en l'entrée de leurs terres, toutes voies donnèrent-ils lieu[175] et s'en +fouirent desconfis. Et le roy chevaulcha tout outre jusques à un lieu qui +est appellé Rimi, qui siet sur le fleuve de Wisaire[176]. En celluy ost fu +occis l'archevesque Hildegare. Lors se mist le roy au retour, quant la +terre eut gastée. Ainsi qu'il s'en retournoit, il lui fu conté que +Griffon, son frère, qui au duc Gaifier s'en estoit foui, estoit tué, et +coment et par qui il avoit esté occis. + + Note 174: _Eginh. Ann., A° 751, 752, 753_. + + Note 175: _Donnèrent-ils lieu_. Cédèrent-ils la place, ou, comme dit + le peuple: _Fichèrent-ils le camp_. + + Note 176: _Wisaire_. Le Weser. + +[177]En ce temps, fit le roy Pepin corriger et amender les chans et le +service des églyses de France, par l'estude et l'autorité de Rome. Remi +l'archevesque de Rouen, frère le roy, florissoit en ce temps en bones +euvres. + + Note 177: Cet alinéa n'est pas traduit des _Annales d'Eginhard;_ + mais on trouve la preuve du fait qu'il rapporte dans une lettre du + pape Paul Ier à Pepin, insérée au 5ème vol. des _Historiens de + France_, pag. 531. + +En celluy an vint en France le pape Estienne au roy Pepin, en la ville de +Carisi. La cause de sa voie fu qu'il requéroit aide et deffense pour luy et +pour l'Églyse de Rome contre les Lombars. Après luy vint Charlemaines, le +frère du roy, qui estoit moine de saint Beneoit de Mont-Cassin, par le +commandement de son abbé, pour prier le roy son frère que il ne s'accordast +mie au pape, né ne se consentist à sa requeste. Mais on cuida que il ne fit +pas ce de bonne volenté; car il ne osoit contredire le commandement de son +abbé, né l'abbé celuy du roy des Lombars qui ce luy avoit commandé. + +Ce roy, qui Aistulphe avoit nom, faisoit trop de griefs aux Romains, car il +vouloit avoir le treu[178] de chascun chef. [179]Le roy Pepin se consentit +toutes voies à la requeste du pape et receut luy et l'Églyse en sa garde et +defense. Le pape l'enoint et sacra à la royalle dignité luy et ses deux +fils Charles et Charlemaines en l'églyse de Saint-Denis en France; et les +conferma en tele manière que luy et toute sa ligniée tenissent la dignité +du royaume à tous jours mais, par héritage; et escomenia tous ceulx qui +encontre seroient ou qui force y feroient. Tout l'hiver demoura ce pape en +France. + + Note 178: _Le treu_. Le tribut. C'est précisément ce que nous payons + aujourd'hui sous le nom de _contribution personnelle_. Ce dernier mot + est bien moins révoltant. + + Note 179: _Eginh. Annal., A° 754_. + +_Incidence_. En cet an fu martirié en Frise saint Boniface, archevesque de +Mayence, qui là estoit envoié en prédication. + + +XXX. + +ANNEES: 755/759. + +_Comment le roy Pepin et tout son ost entra en Lombardie et desconfist les +Lombars_. + + +[180]Le roy Pepin envoia ses osts et assembla, quant la nouvelle saison fut +venue, pour entrer en Lombardie, et requerre la droiture saint Père envers +le roy des Lombars[181], à la requeste le devant dit apostole Estienne. Les +Lombars rassemblèrent tous leurs efforts pour contrester au roy et aux +François et pour deffendre l'entrée de Lombardie. Au devant leur vindrent à +l'entrée des montaignes, et leur rendirent forte bataille, mais toutes +voies furent-ils desconfis et s'enfuirent. Et les osts des François +passèrent oultre assés légièrement, tout fust le passage grief[182]. + + Note 180: _Eginh. Annal. A° 755_. + + Note 181: _La droiture_, etc. Et soutenir les droits de saint Pierre + contre le roi des Lombards. + + Note 182: _Tout fust_. Bien que fust, etc. + +Quant ils eurent les montaignes passées et ils furent ès plains de +Lombardie, le roy Aistulphe et ses Lombars ne les osèrent atendre en +bataille, ains se mistrent en la cité de Pavie et furent dedens assis: né +le roy Pepin ne se voult lever du siège jusques à tant que le roy Aistulphe +lui eut donné feauté et juré et donné quarante ostages que il rendroit son +droit à l'Églyse de Rome. Quant la besoigne fut ainsi conformée par +serement et asseurée par ostages, le roy retourna en France; l'apostole +fist conduire à Rome à grant compaignie de François. Charlemaines, le frère +au roy, qui moine estoit, estoit venu en France pour empescher la besoigne +l'apostole, si comme il est dit dessus, et demoura en la cité de Vienne +avec sa serourge la royne Berthe. Là le prist une fièvre et fut mort avant +que le roy feust retourné de l'ost de Lombardie. Et le roy fist le corps de +luy atourner et porter à Mon Cassin où il avoit receu l'abit et fait +profession. + +[183]Aistulphe, qui en l'année devant avoit juré au roy et donné ostages et +ses barons liés avec lui par serement, que ils tiendroient et garderoient +la droiture et la doctrine de l'Églyse de Rome, ne tint guères bien son +convenant; car il n'accomplit onques chose qu'il eust promise. Pour ce +semont ses osts le roy Pepin et entra à grant force en Lombardie. Le roy +Aistulphe assist, ainsi comme il eut fait devant, en la cité de Pavie; par +force le contraignit à ce que il tenist ce que il avoit devant promis et +juré à l'Églyse, et luy rendist Pentapole et Ravenne et toutes les +appartenances; et le roy les rendit à l'apostole et à l'Églyse de Rome. +Atant retourna en France. + + Note 183 _Eginh. Annal. A° 756_. + +Et quant le roy Pepin s'en fu retourné, le roy Aistulphe ne se pena pas +tant d'acomplir ce que il avoit promis, comme il fist de changer et de +rappeler ce que il avoit acompli: mais nostre Seigneur mit conseil en sa +besoigne meisme, et luy empescha son divers[184] propos: car il chaït de +son cheval le jour qu'il chaçoit au bois; de celle froissure le prist une +maladie et mourut. En pou de temps après, le royaume receut ung prince de +son palais qui avoit nom Desier, si règna puis dix-huit ans. + + Note 184: _Son divers propos_. Sa résolution inconstante. + +[185]En ce temps vindrent au roy les messages Constantin, l'empereur de +Constantinoble, au chastel de Compiègne où le roy estoit adonc au général +parlement. Riches présens luy apportèrent de par leur seigneur. Entre les +autres choses lui eut envoyé unes orgues de merveilleuse beauté. La meisme +nuit, Thasille, le duc de Bavière, vint à grant compaignie des plus nobles +de son païs. Là devint son homme et mist ses mains entre les siennes, selon +la coustume françoise, et luy jura feauté à luy et à ses deux fils Charles +et Charlemaine. Le serment qu'il eut fait au roy renovella puis sur le +corps saint Denis et sur le corps saint Germain de Paris et sur le corps +saint Martin de Tours, et promist qu'il porteroit foy et loyauté au roy et +à ses deux fils comme à ses seigneurs, tous les jours de sa vie. Et tous +les princes et les plus grans de Bavière qui avec lui estoient venus +firent ce meisme serement sur les devant dis corps sains. + + Note 185: _Eginh. Annal. A° 757_. + +[186]Le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne; mais les Saisnes lui +contrestèrent et deffendirent vertueusement leurs forteresses et leurs +chasteaux. Toutes voies furent-ils reculés et desconfis, et entra le roy en +leurs terres par le passage qu'ils deffendoient. Quant ils furent oultre +passés, ils combatirent communément ensemble; mais moult y eut des Saisnes +occis. Si, furent contrains à ce que ils promistrent à faire la volenté du +roy oultréement; et sa volenté si fut telle, que ils vendroient chascun an +en sa court au général parlement, pour luy honorer et présenter trois cens +chevaulx de pris. Ceste chose jurèrent tenir, en la manière de leur païs. +Quant le roy les eut de ce treu chargés, il retourna en France. + + Note 186: _Eginh. Annal. A° 758_. + +[187]Lors receut le roy ung fils, Pepin fut appellé comme son père. Mais il +mourut au tiers an de son aage. En celle année, célébra le roy la solemnité +de Noël en ung lieu qui est nommé Longlare[188]; la Pasque en ung autre qui +est appelle Jopila; n'onques de toute celle année ne chevaucha hors du +royaume. + + Note 187: _Eginh. Annal. A° 759_. + + Note 188: _Longlar_. C'est _Glare_, dans la forêt des Ardennes, et + dans le diocése de Liège.--_Jopila_, ou _Jopil_, étoit une autre + maison royale à peu de distance de Liège, sur la Meuse. + +[189]Le duc Gaiffier d'Acquitaine esmut le mautalent[190] du roy contre +luy, pour ce que il recevoit les rentes en sa terre des églyses qui +estoient establies soubs le roy, né rendre ne les vouloit aux menistres du +roy[191], combien que le roy le fist admonester par ses propres messages. +Pour ce, esmut ses osts et entra en Acquitaine pour la cause des églyses +deffendre et pour restablir les choses que le duc avoit saisies. En ung +lieu qui est appelle Thedoad fist le roy logier son ost. Le duc Gaiffier +qui à luy n'osa estriver par bataille ly manda par ses messages que il +estoit prest d'obéir du tout à sa volenté, et de rendre aux églyses ce que +il avoit du leur; et de ce lui donroit teles séurtés comme il demanderoit. +Et pour ce que il fust plus certain de ces convenances, il metroit par +devers luy deux des plus nobles hommes d'Acquitaine, Algaire et Ytherie. +Par ceste offre apaisa le courage du roy qui trop estoit courouciés contre +luy, tant qu'il se tint de faire bataille contre luy par les ostaiges que +il luy livra. Son ost départit à tant et retourna en France. En la ville de +Carisi yverna et célébra la solennité de Noel et de Pasques. + + Note 189: _Eginh. Annal. A° 760_. + + Note 190: _Mautalent_. Ressentiment. + + Note 191: Cette phrase est mal entendue. Il ne s'agit pas des + ministres du roi, mais plutôt des directeurs ecclésiastiques des + biens dont Pepin étoit l'avoué, le protecteur reconnu. «Waifarius, + cùm res quæ in suâ potestate erant, et ad ecclesias sub manu Pipini + regis constitutas pertinebant, rectoribus ipsorum venerabilium + locorum reddere noluisset....» + +[192]Le duc Gaiffier désiroit moult que il fust vengié en aucune manière +des dommaiges que l'ost de France luy avoit fait, et jà soit ce que il eust +au roy serement et ostages livrés de obéir à sa volenté, un pou de temps +après envoya-il son ost jusques en la cité de Châlons en Bourgoigne, pour +gaster le païs. Le roy sceut ce, qui adont tenoit parlement en une ville +qui est appellée Durie[193]. Il retourna en Acquitaine à grant gent et à +grant apareillement de bataille. Aucuns chasteaux prist par force desquels +fuient les nobles Borbon, Canitille et Cleremont[194]. Aucuns se rendirent +sans assault, pour ce que ils estoient trop souvent grevés par siége et par +bataille. Tout ce que François trouvèrent hors des forteresces, +gastèrent-ils par feu. Jusques à la cité de Limoges conduisit le roy son +ost, en dégastant tout devant luy, et puis retourna en France, en la ville +de Carisi. Illec célébra la solennité de Noël et de Pasques. En cel ost fut +l'ainsné de ses fils qui puis tint le royaume et l'empire après son décès. + + Note 192: _Eginh. Annal. A° 761._ + + Note 193: _Durie_. C'est _Duren_, dans le diocèse de Julliers. + + Note 194: «Quædam oppida atque castella.... in quibus præcipua fuere + _Burbonis, Cantilla, Clarmontis_.» C'est Bourbon, Clermont en + Auvergne, et Chantel le Castel, aujourd'hui petite ville du + département de l'Allier. + + +XXXI. + +ANNEES: 762/768. + +_Comment le duc Gaiffier fut occis, et de la mort le roy Pepin_. + + +[195]En toutes manières désiroit le roy Pepin que la guerre qu'il avoit +commenciée envers Gaiffier le duc d'Acquitaine feust à la fin menée. Ses +osts assembla et entra à grant force en sa terre. Grant partie du temps +d'esté despendit en ostoier; la cité de Bourges prist et le chastel de +Touars. A tant retourna en France. En une ville qui a nom Gentilli[196] +yverna et célébra la solennité de Noël et de Pasques. + + Note 195: _Eginhardi Annales. A° 762_. + + Note 196: C'est le village de _Gentilly_, aujourd'hui distant d'une + lieue des barrières de Paris. + +[197]En ce point se combatirent contre ses gens Chilpingue le conte +d'Auvergne et Amigue le conte de Poitiers; mais il[198] et moult de leurs +gens furent occis. + + Note 197: _Sigeberti Chronicon. A° 765_. + + Note 198: _Il_. Eux. + +[199]Quant la nouvelle saison fut revenue, que l'on put ostoier, le roy +assembla général parlement de ses barons en la cité de Nevers. Après le +parlement, assembla ses osts de toutes parts et entra en Acquitaine; toute +la terre cercha jusques à la cité de Caors, en dégastant tout le païs +devant luy par fer et par feu, et quanqu'il trouvoit devant ses +forteresses; par la cité de Limoges retourna en France sain et sauf, luy et +tout son ost. De cel ost se despartit Thassille le duc de Bavière, et faint +qu'il estoit malade; en son païs retourna, et se départit de l'aliance et +de l'ommage du roy, et proposa que jamais en la court ne revendroit. Le roy +départit son ost et séjourna cel yver en une ville qui estoit nommée +Longlaire[200]: là, célébra la solennité de Noël et de Pasques. + + Note 199: _Eginh. Annal. A° 763_. + + Note 200: _Longlaire_, ou _Longulaire_; aujourd'hui _Glare_. + +Incidence.--En celle année fu l'yver si aspre et si fort, que on ne +recordoit pas que nul eust oncques veu si grant né si cruel. + +[201]Le roy avoit deux divers propos pour deux diverses guerres qu'il avoit +entre mains. Celle d'Acquitaine qui si long-temps avoit duré et une autre +nouvelle contre le duc Thassille de Bavière qui son hommage avoit brisié et +s'estoit départi de sa féauté. Grant parlement assembla de ses barons en +une cité qui avoit nom Garmacie[202]. Toute celle année se tint en son +royaume sans ostoier. En la ville de Carisi célébra la solennité de Noël et +de Pasques. Éclipse de souleil fut en cel an en la première nonne de may, +entour l'eure de midi[203]. De tout cel an ne se mut le roy de son royaume +né pour la guerre de Bavière né pour celle d'Acquitaine qui encore n'estoit +finée: mais après tint général parlement à Atigni, et célébra la solennité +de Noël et de Pasques à Ais-la-Chapelle, à grant compaignie de ses barons. + + Note 201: _Eginh. Annal. A° 764_. + + Note 202: _Garmacie_. Latin: _Wormacia_. Aujourd'hui _Worms_. + + Note 203: _Eginh. Annal. A° 765_. + +[204]Quant la nouvelle saison revint, le roy tint général parlement en la +cité d'Orléans, pour recommencier la guerre contre le duc Gaiffier; son ost +assembla et entra en Acquitaine; le chastel d'Argent[205] referma que le +duc Gaiffier avoit abatu: ce chastel et aucunes cités avoit abatues et +craventées jusqu'à terre, pour ce qu'il pensoit bien qu'il ne pourroit +longuement durer contre la force du roy. En la cité de Bourges mist le roy +garnison. A tant retourna en France; la solennité de Noël célébra en une +ville qui a nom Saumonci, et la solennité de Pasques à Gentilli. + + Note 204: _Eginh. Annal. A° 766_. + + Note 205: _Argent_. Plus tard Argenton. + +[206]En celle année fu fait question entre l'Églyse d'Orient et celle +d'Occident, c'est-à-dire entre les Griecs et les Latins, de la sainte +Trinité et des ymages des Sains. Pour celle question déterminer assembla le +roy grant conseil des prélas en la ville de Gentilli. Quant ce conseil fut +finé, après Noël, le roy esmut son ost et entra en Acquitaine; par la cité +de Narbonne s'en ala, et puis par Thoulouse; Ale le blanc et Gaieste prist, +et toutes les contrées mist à sa seigneurie, puis retourna par Vienne: là +célébra la solennité de Pasques. Tant ostoia à mont et à val, que la saison +fu jà oncques passée; son ost qui trop estoit travaillé fist un peu de +temps séjourner, puis mut au mois d'aoust, pour faire le demourant de la +guerre d'Acquitaine. Par Bourges retourna et fist parlement de ses barons; +puis mut et ala outre le fleuve de Gironde. Tout le païs d'entour Limoges +destruist par feu et par occision. Maint chastel et maintes forteresces +prist. Tout Agenois, tout Angoulesme, tout Pierregort mist en sa subjection +et prit tous ses ennemis qui se deffendoient en fosses et en +cisternes[207]. Et si prisrent ses gens Remistaine frère le duc Gaiffier et +oncle le duc Heudon, qui de son neveu s'en estoit à lui fui, et puis de lui +à Gaiffier. Pendre le fit à un gibet quant il eut sa trahison apperçeue. +[208]Lors retourna le roy de France en son royaume, et départit ses osts +pour le temps de yver qui approchoit. En la cité de Bourges se tint et y +célébra la solennité de Noël. Là vint à luy ung message qui luy nonça la +mort de l'apostole Estienne[209]. + + Note 206: _Eginh. Annal. A° 767_. + + Note 207: _Sigiberti Chronicon. A° 766_, d'après le continuateur de + Fredegaire. Eginhard dit simplement que Remistain fut pris. + + Note 208: _Eginh. Annal. A° 767_. + + Note 209: _Estienne_. Cette faute de copiste se retrouve dans tous + les manuscrits. C'est _Paul_ qu'il falloit écrire, avec Eginhard. + +[210]En ce meisme lieu, luy vindrent les messages Amurmoine le roy +d'Espaigne. Présens luy aportèrent de par leur seigneur qui luy mandoit +amour et aliances. + + Note 210: _Sigibert Chronico. A° 766_. Cet écrivain écrit + _Amyrnomon_, et continuateur de Fredegaire _Amormuni_. + +[211]Au nouvel temps que le roy vit bien que la saison fust convenable pour +ostoier, il assembla son ost de toutes pars pour mener à fin la guerre +d'Acquitaine. Droit vers la cité de Xaintes s'achemina; mais avant qu'il +parvenist là, fu prise la mère le duc Gaiffier, sa sereur et ses niesces, +et amenées devant le roy: en grant debonnaireté les receut et commanda +qu'elles feussent honnourablement gardées. Puis mut pour passer oultre le +fleuve de Gironde. Là li revint au devant ung chevalier qui Érovique[212] +avoit nom. Si se rendit à luy et une autre des seurs au duc Gaiffier. Puis +que le roy eut ainsi sa volonté faite par toute Acquitaine, il retourna à +ung chastel qui a nom Cels[213] pour célébrer la solennité de Pasques. + + Note 211: _Eginh. Annal. A° 768_. + + Note 212: _Erovique_. Latin: _Eberwicus_, ou _Ebrovicus_. + + Note 213: _Cels_, ou _Sels_, château situé sur les bords de la Loire. + +Quant la feste fu passée, il prit sa femme la royne Berthe et toute sa +mesnie et s'en ala à la cité de Xaintes: ilec la laissa et mut moult +hastivement après le duc Gaiffier; né oncques puis ne voult retourner +jusques à tant qu'il fust occis. + +[214]L'istoire ne parle pas de la manière de sa mort: mais aucunes +croniques disent ci-endroit qu'il fu occis de sa gent meisme, pour ce que +ils cuidoient acquerre la grâce le roy. Occis fu en Pierregortois. Le roy +prist un aournement d'or et de pierres précieuses que il mettoit en ses +bras aux festes solempneles que on appelle encore les bous[215] Gaiffier; +et les fist pendre en signe de victoire en l'églyse Saint-Denis de France, +devers le maistre-autel, qui encore y sont. Mais ils pendent maintenant +desoubs les bras du crucefis d'or. + + Note 214: _L'istoire_, c'est-à-dire les Annales d'Eginhard et sa vie + de Charlemagne. On peut considérer la fin de cet alinéa comme une + parenthèse de notre traducteur; elle prouve le soin qu'il mettoit à + exposer tous les faits transmis. Les _Aucunes chroniques_ sont celles + du continuateur de Fredegaire, les Annales des Francs, publiées par + Lambecius dans son admirable _Bibliotheca Cæsarea Vindobona_, et + enfin la Chronique de Sigebert. J'ignore le premier auteur de + l'histoire des _pendants_ donnés à l'abbaye de Saint-Denis. C'étoit + sans doute une tradition conservée dans les archives de l'abbaye, et + sur laquelle on peut en croire notre moine traducteur. + + Note 215: _Les bous_. Les pendants. + +[216]Quant le duc Gaiffier fu occis et le roy eut sa guerre affinée, il +retourna en la cité de Xaintes. En tant comme il demoura là, une enfermeté +le prist. Mais avant qu'il agrevast plus, il se fist porter en la cité de +Tours. Là fit ses oroisons devant le corps monseigneur saint Martin de +Tours; après se fist porter à Paris. D'ilec en avant le prist la maladie si +fort à engreger qu'il ne vesquit puis sé petit non. De ce siècle trespassa +en l'uitième calende d'octobre, au quinziesme an de son règne, en l'an de +l'Incarnacion sept cens soixante-huit, et fut mis en sépulture en l'églyse +monseigneur Saint-Denis en France. (A dens fu concilié au sarqueus, une +croix dessous la face et le chief tourné devers Orient. Si dient aucuns +qu'il voult ainsi estre ensépulturé, pour le pechié de son père qui les +dismes avoit tollues aus églyses)[217]. + + Note 216: _Eginh. Annal. A° 768._ + + Note 217: Cette parenthèse est du traducteur, qui nous apprend, en + voulant présenter une explication salutaire, la pose de Pepin dans + son royal tombeau de Saint-Denis. + +Deux fils laissa hoirs de son royaume, desquelx l'istoire a jà fuit +mention, Charles et Charlemaines. Par le conseil et par l'assentement des +François furent ambedui couronnés, Charles l'ainsné en la cité de Noyon, et +Charlemaines en la cité de Soissons. Charles s'en ala à Ais-la-Chapelle. +Là célébra la solennité de la Nativité, et en la cité de Rouen célébra +celle de Pasques. + + +_Cy fine le quint livre des Chroniques de France._ + + + + + +Ci commencent les fais et la vie du glorieus prince Charlemaines; en partie +par la main Eginaus son chapelain, et en partie par l'estude Turpin, +arcevesque de Rains; qui présens furent avec lui par tous ses fais, en +divers temps, et sont tesmoins de sa vie et de sa conversation. Cil Eginaus +nous descript sa vie jusques aux fais d'Espaigne; et le seurplus nous +détermine l'arcevesque Turpin jusques à la fin de sa vie; lequel fu certain +des choses qui avindrent, comme cil qui tousjours fu présens avec lui, par +tout là où il estoit. + + + + +LE PREMIER LIVRE DES FAIS ET +DES GESTES LE FORT ROY +CHARLEMAINES. + + * * * * * + +I. + +ANNEE: 768. + +_De celui qui les gestes descrit, et de la manière du vivre des anciens +reps de France_. + + +[218]Or dit doncques Eginaus chapellain[219] et nourri ou palais mon +seigneur le victorieux prince et le très-renommé empereur, ay proposé à +descripre ses meurs et sa vie, à l'aide de notre Seigneur, au plus +briesvement que je pourrai, et [220]meismement ceulx qu'il fist, puis que +il vint à terre tenir et qu'il eut receu son royaume. Car ceus ne sont pas +en mémoire que il fist au temps de s'enfance en Espagne entour Gallafre, le +roy de Tollete.[221] Si est profitable chose de retenir par escripture les +victoires et les fais de si grant prince, pour ce que son nom et sa +renommée ne soient mis en oubli; si que les roys et les princes crestiens +puissent prendre exemple à sa vie et sa conversation. Griefve chose seroit +à laisser cette œuvre par mon deffault et par ma négligence, quant je +savoie que nul ne le savoit plus certainement de moy qui présent y avoie +esté et veu de mes propres yeulx, et pensay que nul autre de moy ne les +avoit escriptes[222]. Une autre cause raisonnable m'esmeut qui bien me doit +souffire toute seule à ce que je soye tenu à descripre sa vie, c'est que il +me nourrit. Et la très-grant amour que il avoit tousjours à moy et je à luy +et à tous ses enfans, puis celle heure que je me commençay premièrement à +converser en son palais, me contraint et lie à ce que je monstre par œuvres +après sa mort la bonne volenté que j'eus en luy quant il vivoit; et je +seroie noté et coupable d'ingratitude sé je ne me recognoissoie[223] aux +honneurs et aux bénéfices qu'il m'a fais en sa vie. + + Note 218: Ce premier alinéa est extrait du Prologue de la vie de + Charlemagne par Eginhard. Le titre de tout l'ouvrage, tel que Dom + Bouquet l'a donné dans le cinquième volume des Historiens de France, + p. 88, est: _Vita et conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli + regis Magni atque invictissimi augusti_. On verra que notre + traducteur n'a pas seulement suivi dans ce premier livre le texte + d'Eginhard; il a fréquemment recouru pour le compléter aux Annales + également attribuées, avec assez de raison, au même Eginhard; il a de + plus compulsé Sigebert et plusieurs autres autorités que nous aurons + soin d'indiquer en leur place. + + Note 219: _Chapellain_. Eginhard ne dit pas cela, mais seulement: + _Domini et nutritoris mei._ + + Note 220: _Meismement_. Surtout. + + Note 221: Cette parenthèse est le fait de notre traducteur, ou du + moins elle étend le texte du quatrième paragraphe d'Eginhard, ainsi + conçu: «De cujus nativitate atque infantiâ vel etiam pueritiâ, quia + neque scriptis usquam aliquid declaratum est, nec quisquam modo + superesse invenitur, qui horum se dicat habere notitiam, scribere + ineptum judicans,» etc. Mais les chanteurs et les poètes s'emparèrent + plus tard de cette partie oubliée de la vie de Charlemagne. Nous + avons conservé plusieurs chansons de geste des XIIème et XIIème + siècles, dans lesquels on voit Charlemagne obligé de quitter la + France par la trahison des grands du royaume ou des bâtards de Pepin; + se réfugier en Espagne, prendre service auprès du roi Galafre de + Tolède, épouser la fille de ce prince et revenir enfin conquérir ce + royaume. C'est à ces fables, regardées comme presque authentiques, + que notre traducteur fait ici allusion dans cette parenthèse. + + Note 222: _Et pensay que_. La latin porte: _Et ne pouvois être assuré + que_. «Liquidè scire non potui.» + + Note 223: _Sé je ne me recongnoissoie_. C'est-à-dire: _si je ne + témoignois pas ma reconnoissance_. «Si tot beneficiorum immemor....» + +(Cy endroit nous convient aucunes choses toucher briefment qui devant ont +esté dictes, pour plus plainement descendre à nostre matière.) [224]La +génération des Mérovées de laquelle les François souloient prendre leurs +rois, dura jusques au temps d'un roy qui eut nom Childérich, qui par le +commandement le pape Estienne fu déposé et tondu en une abaïe, à ce temps +que Pepin, qui puis fu roy, estoit encore maistre du palais. Si sembloit +bien que la lignie estoit jà faillie en lui-mesme, car ce roy n'estoit de +nulle vigueur né digne de louenge nulle; sans nul pouvoir portoit nom de +roy tant seulement. + + Note 224: _Eginh. vita Car. Mag. I_. + +Le prévost du palais, qui estoit lors appelle le greigneur seigneur de la +maison[225], avoit en sa main le pouvoir et la richesse du royaume; au roy +suffisoit le nom tant seulement. En la chaiere séoit, la barbe sur le pis +et les cheveux espars sur les espaules, et monstroit par dehors semblant de +seigneurie. Les messages qui de diverses parties venoient à court oyoit-il, +et leur donnoit telle response connue on lui enseignoit ou commandoit, +ainsi comme sé ce fust de son auctorité. Le comte du palais lui +admenistroit ses dépens comme il cuidoit bien faire. Riens propre n'avoit +fors une petite villète de petite apparence et un manoir où il séjournoit +toujours yver et esté, et avoit aucunes villes où il avoit rentes, pour +tenir aucuns sergens, pour lui admenistrer ce qu'il convenoit. S'il alloit +en aucun lieu pour aucune aventure, il se faisoit charier à un chariot de +beufs ou à bugles aussi[226], comme un païsant. Ainsi alloit au palais, ou +à la commune assemblée du peuple qui une fois l'an estoit faite pour le +commun proufit du royaume. Après repairoit là en sa maison toute l'année. +Et le quens du palais procuroit de toutes les besoingnes du royaume et +loing et près. + + Note 225: _De la maison_. «Palatii præfectos, qui majores-domus + dicebantur.» Notre traduction vaut mieux que celle de M. Guizot: «Les + préfets du palais qu'on appeloit _maires du palais_.» + + Note 226: _Ou à bugles aussi_. C'est un contre-sens; il failloit: + _Par un bouvier_. «Bubulco, rustico more, agente.» + +[227]En tel estat estoit le roy Childérich au jour qu'il fu desposé, et le +prince Pepin père Charlemaines tenoit la seigneurie du palais ainsi comme +par héritage. Car son ayeul Pepin-le-Brief[228] et son père Charles-Martel, +l'avoient ainsi tenue devant; et avoit-il toute France délivrée des +Sarrasins et des mescréans par deux batailles, dont l'une fu faitte en +Acquitaine, et l'autre fu faitte en Nerbonnoys sur le fleuve de Biere[229]. +En si très-grant plenté Sarrazins estoient venus des contrées d'Espaigne +qu'il en occist en une bataille quatre cent et vint et cinq mille. Et ceulx +qui s'en eschappèrent par fuite s'enfuirent arrière en Espaigne sans +espérance de retour. La seigneurie du palais qui de son père lui estoit +descendue admenistroit noblement le prince Pepin. Cet honneur souloit estre +donné anciennement aux personnes les plus nobles du royaume et aux plus +puissans du lignage. Cette seigneurie tint Pepin de son ayeul et de son +père et de son ainsné frère Charlemaines soubs le roi Childérich, à la paix +et la concorde de tout le royaume; car Charlemaines se rendit pou après +qu'il eut régné en une abaïe qu'il eut fondée à Rome, en un lieu qui a nom +Monsorat; en l'onneur de saint Sylvestre la fonda, pour ce qu'il se +tapissoit en ce lieu au temps de persécution. Charlemaines guerpit puis ce +lieu et se mist en l'abaïe de Mont-Cassin, pour ce que les gens et les +nobles de France qui là aloient le visitoient trop souvent. + + Note 227: _Eginh. vit. C. M_.--II. + + Note 228: _Pepin-le-Brief_. On se rappelle que nos chroniques + désignent toujours ainsi _Pepin d'Heristal_, et non pas le fils de + Charles Martel. + + Note 229: _Biere_. «Birra fluvius.» C'est la _Berre_, rivière qui + coule à trois lieues de Narbonne. La phrase suivante n'est pas + traduite d'Eginhard. + +[230]A l'apostole qui lors estoit, demanda le prince Pepin, lequel devoit +estre roi de France ou cil qui de rien ne servoit, fors de séjourner, né +nulle cure n'avoit des besoignes du royaume, ou cil qui toute avoit la cure +et près et loing, et par qui le royaume estoit tout gouverné. Et le pape +lui remanda que cil devoit estre roy qui du tout avoit le pouvoir et la +cure du royaume. Et dont lui conferma l'onction et la couronne du royaume +et si fu roy en telle manière[231]. + + Note 230: Cet alinéa est traduit des Annales d'Eginhard, A° 750. + + Note 231: Dans l'admirable exemplaire de nos chroniques, fait pour + Charles V, il est remarquable qu'on a raturé les premiers mots de + cette phrase pour y substituer: _Par les barons de France fut esleu + et ainsi, etc_. Cette correction est du même siècle que le corps de + l'écriture. + +Après le décès du roy Pepin régnèrent ses deux fils Charles et +Charlemaines, et départirent le royaume en telle manière que chascun régna +en sa partie. + + +II. + +ANNEE: 768. + +_Des cinq batailles que il fist contre divers gens_. + + +[232]La première bataille qu'il emprist fu contre le duc Gaiffier +d'Acquitaine, que son père le roi Pepin n'avoit pas encore bien menée à +fin, si comme nous proposons à dire ci après plus plainement. + + Note 232: _Eging. vit. C. M_.--V. + +[233]Quant cette guerre fu finée et du tout achevée, il emprist après +bataille contre les Lombars, à la prière l'apostole Adrien, pourcequ'ils +déshéritoient l'Églyse de Rome. Cette guerre meisme avoit commenciée le roi +Pepin son père, à la requeste de l'apostole Estienne, contre le roy +Aistulphe que il assist en la cité de Pavie et le contraint à ce qu'il jura +rendre à l'Églyse de Rome tout quanque il luy avoit tollu. Mais le roy +Charlemaines, puis qu'il eut la guerre entreprise, ne fina jusques à tant +qu'il prist le roy Desier et son fils Adagisse et envoyez en essil, et +Ruogause, le prévost de la duché d'Acquilée[234] qui contre lui +appareilloit guerre; de tout le royaume de Lombardie ordonna à sa volonté +et le donna à un sien fils qui avoit nom Pepin. + + Note 233: _Eginh. vit. C. M_.--VI. + + Note 234: _Le prevost de la duchée d'Aquilée_. «Ruodgandum + Forojuliani ducatûs præfectum.» C'est le _Frioul_. + +[235]Après ces deux guerres fut reprise la tierce contre les Saisnes qui +estoit ainsi comme entrelaissiée. Guerre n'eut oncques le roy plus longue +né plus cruelle, né qui plus grevast né traveillast le peuple de France. +Car les Saisnes, qui sont crueulx par nature, et qui au temps de lors +estoient encore mescréans et contraires à notre foi, ne tenoient pas à mal +fait de briser foi né serment, comme ceulx qui n'estoient de nulle foi. La +raison pour quoi la paix ne pouvoit estre gardée entre les Saisnes et les +François estoit pour ce que la marche[236] des deux royaumes estoit en +plaines, fors en aucuns lieux où il a montaignes et boscages. Là faisoient +souvent tençons, rapines et occasions. Et François qui plus ne peuvent ce +souffrir coururent sur eus comme sur chiens; lors se prindrent à combattre +les uns contre les autres, et fu la guerre commencée d'une part et d'autre +par grant effort qui dura trente-trois ans continuellement, à grant dommage +des deux parties, et plus grand sans comparaison des Saisnes que des +François. Si péust la guerre estre légièrement finie sé ne fust la +déloyauté des Saisnes. Car quant le roy les avoit desconfits si qu'il leur +convenoit venir à merci, ils ne tenoient pas après né foy né loyauté né +convenances qui eussent esté, ains recommencioient la guerre quant le roy +estoit retourné en France. Longue chose seroit à raconter quantes fois ils +furent vaincus et surmontés par armes et se mistrent du tout en la merci du +roy et donnèrent tels ostages comme il demandoit. Les messages que le roy +y envoioit receurent plusieurs fois, et furent aucunes fois si domptés +qu'ils promistrent qu'ils recevroient la foi crestienne. Mais aussi comme +ils estoient près et légiers à ce faire, aussi légièrement aloient-ils au +contraire, si que l'en ne pouvoit pas bien savoir auquel de ces deux choses +ils estoient plus prests. Au premier an mesme que la guerre fut commencée +firent-ils ceste mutation. Mais le grand cuer et le ferme propos du roy, +qui toujours duroit lui-meismes en prospérité et en adversité, ne peut +oncques estre vaincu par la légièreté qui estoit en eus, né lassé pour +paine né pour travail. Car il ne souffrit oncques qu'ils portassent sans +paine nul dommage qu'il receust par eus, que il ne les vengeast tantost, ou +par luy ou par ses menistres. Toutes voies furent-ils si menés à la parfin, +que tous les plus grans et les plus nobles qui la guerre avoient toujours +maintenue vindrent à merci et se mistrent du tout à sa subjection sans +contredit. Dix mile hommes en prist et femmes et enfans de ceulx qui +habitoient deçà et delà le rivage d'Albe[237], et les espandit en divers +lieux parmi le royaume de France[238]. Le roy leur demanda s'ils voulloient +laissier la mescréandise de leurs idoles et recevoir la foy crestienne, et +habiter entre François comme un meisme peuple et une meisme gent. A ce +s'accordèrent volontiers, et ainsi fut la guerre finée qui long-temps avoit +duré[239]. Le roy ne se combattit contre eus en champ de bataille que deux +fois. La première si fu de lez une montaigne qui est appellée Osnegi, en un +lieu qui a nom Theotmell[240]; et la seconde si fu sur le fleuve du +Haza[241]. Ces deux batailles furent en un meisme mois et assez tost l'une +après l'autre. Et en ces deux parties de batailles furent-ils si durement +desconfis, que nul ne fust puis qui osast guerre mener, né contrester à sa +venue, sé ce ne furent aucuns qui se fioient ès forteresces d'aucuns lieux. +En ces deux devant dittes batailles furent occis des plus grans et des plus +nobles du royaume de France et des Saisnes. Au trente-troisiesme an de son +règne fut cette guerre finée. Si n'avoient pas les François tant seulement +guerre aux Saisnes, ains leur sourdoient pluseurs batailles et grans en +diverses parties du monde en un meisme temps qui, par la diligence et par +le grant cuer du roy, furent si bien et si sagement adménistrées, que l'en +se doubte lequel fait plus à merveillier, ou la bonne fin et la glorieuse +fortune, ou le sens et la pacience du roy. Car cette bataille commença deux +ans devant celle de Lombardie, et fu tousjours maintenue sans cesser; et +les autres qui en divers lieux estoient sourdies, refurent admenistrées +sans entrelaissier. Si sage et de si noble cuer estoit le roy qu'il +n'eschiva oncques travail né ne doubta péril qu'il ne receust les guerres +et les batailles quant elles y sourdoient. Si sage et si discret estoit en +recevoir le temps si comme il venoit que jà pour ce ne fut plus eslevé en +son cuer pour ses grans victoires, né plus mat né plus confus pour nulle +adversité. + + Note 235 _Eginh. vit. C. M_.--VII. + + Note 236: _La marche_. La limite. + + Note 237: _D'Albe_. De l'Elbe. + + Note 238: _De France_. Ajoutez: _Et de Germanie_. + + Note 239: _Eginh. vit. C. M_.--VIII. + + Note 240: _Theotmell_. «Juxta montem qui Osneggi dicitur, in loco + _Theotmell_ nominato.» C'est aujourd'hui Dethmold; en Westphalie, et + avant la victoire de Charlemagne, la défaite de Varus avoit déjà + illustré les mêmes lieux. M. Guizot a eu bien tort de dire, dans les + notes de sa traduction d'Eginhard et d'après les Bollandistes, que + Dethmold étoit dans l'évêché d'Osnabruck. Cette ville dépend de + l'évêché de Paderborn. + + Note 241: _De Hasa_. C'est la traduction du latin: «_Apud Hasam + fluvium_. La _Hase_, rivière de Westphalie. + +[242]La tierce de ses batailles fu en Espaigne et en Gascogne, en ce meisme +temps que celle de Sassoigne duroit moult efforciement. Si trespassa les +mons de Pirene; chastiaux et cités prist partout là où il ala, puis +retourna en France, sain et entier à tout son ost, sé ce ne fust un poi de +meschief qui luy avint à son retour, au trespasser des mons, par le malice +des Gascons. + + Note 242: _Eginh. vit. C. M_.--IX. + +[243]La quarte de ses batailles fu contre les Bretons qui habitent en une +partie de France par devers Occident, sur la grant mer. Car en ce temps +n'estoient pas obéissans[244] au royaume de France, (jà soit ce que nous +trouvons escript ès gestes du roy Dagobert que le roy de cette Bretaigne, +qui avoit nom Judicael, lui fist hommage de tout son royaume[245]). En +cette besoigne envoya le roy Charlemaines aucuns de ses princes qui la +terre mistrent en subjection. + + Note 243: _Eginh. vit. C. M_.--X. + + Note 244 _Obéissans au royaume_. Les textes imprimés d'Eginhard + portent: _Dicto audientes non erant_. La traduction de nos chroniques + prouveroit qu'il y avoit: _Dicto obedientes_, ce qui vaut évidemment + mieux. + + Note 245: Cette phrase est du traducteur. + (Voy. _Dagobert I, A° 635_.) + +La quinte de ses batailles si fu en Italie, en Puille et en Calabre et en +terre de Labour, contre le duc Aresige. Mais le duc se mist du tout en sa +volonté sans bataille faire, et luy envoya ses deux fils, Raymont et +Grimaut, qui grant avoir luy donnèrent pour avoir sa paix et sa concorde; +Grimaut le mainsné retint en ostage, et Raymont l'ainsné renvoya à son +père, et avec luy les messages, pour recevoir la féaulté de la gent de la +terre. A tant vint à Rome pour l'apostole honnourer et aourer, puis +retourna en France. + + +III. + +ANNEE: 768. + +_Des quatre dernières batailles que il eut en son temps_. + + +[246]La sixième de ses batailles fu contre les Baviers. Celle fu tost +commencée et tost achevée. L'orgueil et la discorde[247] du duc Thassille +fut cause de cette guerre, et ce fist-il par l'ennortement de sa femme qui +estoit fille du roi de Pavie Desier que le roy avoit envoyé en essil. Ainsi +cuidoit venger son père par son mari. Et pourcequ'il savoit bien qu'il ne +suffisoit mie à guerroier à si puissant, il fist alliance à une manière de +gens qui sont appellés Huns. Le roy vint contre luy à grand ost, mais le +duc vint à lu y à merci quand il vit qu'il ne pourroit durer. Tels ostages +livra comme le roy demanda: entre les autres un sien fils qui avoit nom +Theodones. Là jura le duc que jamais contre luy ne seroit, pour nulle chose +que l'en luy sceust dire. + + Note 246: Tous les manuscrits continuent ce titre de la manière + suivante: Et comment il escrut et mouteplia en son temps, et de + l'amour que li roys paiens avoient en lui, et de l'onneur que il li + portoient en leurs lettres, et des grans présens que il li faisoient + en son temps. Mais on ne trouve rien de toute cette partie du texte + d'Eginhard, dans le cours du chapitre. Les réviseurs de la traduction + l'auront supprimé parce qu'on revoit les mêmes détails dans le + troisième livre. + + Note 247: _Eginh. vita. C. M._--XI.--_La discorde_. Latin: + _Socordia_. C'est plutôt: _La lâche trahison_. + +En cette manière fu cette guerre fenie briefment, que l'en cuidoit que +longuement deust durer. Le roy manda le duc en pou de temps après, né puis +ne le laissa arrière retourner. Cette duchée de Bavière né fu puis tenue +par duc, ains fu gouvernée par conte. Avant que le roy retournast de cette +voie, il mist bones et devises par le cours d'une eaue entre les Baviers et +les Alemans[248]. + + Note 248 Cette dernière phrase est ajoutée d'après celle-ci de la + chronique de Sigebert: «A° DCCLXXXIX, Karolus Coloniæ super Rhenum + pontes duos construxit et muniit.»--_Bones et devises;_ bornes et + séparations. + +[249]La septième bataille que il emprist fu vers les Esclavons. En cel ost +furent les Saisnes en l'aide du roy, avec les autres nations qui à luy +obéissoient, jà soit ce qu'ils ne le féissent pas de bonne volonté. Car ils +le faisoient plus par crainte que par amour. La raison pour quoi le roy +emprist cette guerre contre les Esclavons fu pourcequ'ils grevoient les +Abrodiciens[250] qui aux François s'estoient aliés long-temps devant; pour +ce sembloit au roy qu'il fust tenu à leur aider contre leurs ennemis, et si +en estoit encore plus esmeu, pource qu'ils ne vouloient cesser à son +mandement. + + Note 249: _Eginh. vita. C. M.--XII._ + + Note 250: _Abrodiciens_. Les Abodrites, ou _Obotrites_, avoient pour + ville principale Mecklenbourg. + +En ces parties couroit un bras de mer qui vient de la grant mer d'Occident +et court droit vers Orient; si est si long que nul n'est certain de sa +longueur. En aucuns lieux à cent milles de large, en aucuns mains[251]. Sur +ce bras de mer habitent moult de manières de gens, Thamsiens, +Soionois[252], que nous appellons Normans. Ceulx tiennent le rivage et les +isles, par devers Septentrion; ceulx de par deçà tiennent les Esclavons et +les Haistes. De toutes ces manières de gens sont plus nobles et plus +puissans les Esclavons ausquels le roy appareilloit bataille; contreulx se +combatit et les chastia si et dompta à sa première venue qu'ils n'osèrent +plus rien faire contre sa volonté. + + Note 251: Les _pas_ d'Eginhard sont ici assez mal traduits. + «Longitudinis quidem incompertæ, latitudinis verò quæ nusquàm centum + millia passuum excedat, cùm in multis locis contractior inveniatur.» + La plupart des leçons portent même _cent mille lieues de large_, et + Dom Bouquet a suivi ce mauvais texte. Au reste, _la mer Baltique_ a + plusieurs fois, comme on sait, une largeur de deux cent mille pas. + + Note 252: _Thamsiens_, _Soionois_. Latin: «Dani ac Sucones quos + Nordmannos vocamus.» + +[253]Après ceste bataille fut l'uitiesine contre les Huns (qui ores sont +appellés Hongres). Selon l'opinion d'aucuns, ceste fut la plus longue et la +plus griefve que le roy emprist oncques après celle de Sassoigne, et celle +qu'il maintint et admenistra tousjours plus efforciement et à plus grant +appareil. Une seule bataille fist par lui en Pannonnie contre eulx; car ils +habitoient lors en cette terre. Les autres fist par son fils Pepin, par les +contes et par les ballifs[254] de ses provinces. Si bien et si sagement fut +cette guerre admenistrée, que elle fut affinée en l'uitiesme an qu'elle fut +commenciée. + + Note 253: _Eginh. vit. C. M.--XIII._ + + Note 254: _Les ballifs_. «Comitibus atque legatis.» + +Cette terre de Pannonie qui après fut gastée et deserte tesmoigne bien les +grans batailles et les grans occisions qui au païs eurent esté: et le lieu +meisme où le palais du roy Cagan[255] eut esté demoura si désert qu'il +sembloit qu'il n'y eust oncques eu habitation d'omme. Toute la gloire et la +noblesse des Huns péri en cette bataille: tous les trésors que leurs rois +et les anciens princes avoient amassés furent ravis. Si ne recorde pas +mémoire d'omme vivant que François eussent oncques éu victoire où ils +gaignassent tant né dont ils feussent si enrichis; car il leur sembla que +ils eussent devant esté povres, pour la très-grant plenté de richesses +qu'ils conquistrent en cette bataille. Tant trouvèrent or et argent et +précieuses dépouilles ès trésors du palais, que l'on doit cuidier que +François tollissent à droit aux Huns ce qu'ils avoient tousjours à tort +tollu aux autres nations. En cette guerre périrent deux princes de France +tant seulement: l'un eut nom Henri duc d'Acquilée, et l'autre eut nom +Girous, un des prévosts de Bavière. Ce Henri fut occis en une terre qui eut +nom Liburnie, de lès une cité qui a nom Tarsatique[256]. Entrepris fut par +les aguais de ceus de cette cité. L'autre, qui eut nom Girous, fut occis, +soi tiers, en Pannonie tant seulement, tandis comme il chevauchoit parmi +son ost et qu'il entendoit à amonnester ses gens et à ordonner ses +batailles pour combatre contre les Huns; mais on ne sceut qui l'occist. +Cette guerre ne fut pas moult dangereuse né dommageuse aux François, et si +ne dura-elle longuement: si fut-elle fenie en prospérité. Après celle, fut +fenie celle de Sassoigne, qui avant fut commenciée et qui si longuement +avoit duré: bonne fin eut, ja soit qu'elle grevast François sur toutes les +autres. [257]Celle de Linonie et celle de Boesme, qui après commencièrent, +ne durèrent pas longuement; l'une et l'autre fut tost fenie par un ost tant +seulement que Charlot le fils au roy guia. + + Note 255: _Cagan_. C'étoit le titre particulier du roi des Huns ou + Avares. + + Note 256: _Tarsatique_. M. Guizot rend ce mot par celui de + _Tarsacos_. Cependant on croit généralement que l'ancienne Tarsatique + est aujourd'hui la ville de _Fiume_, dans la Carniole. + + Note 257: _Eginh. vita. C. M.--XIV._ «Boematicum quoque et Linonicum + bellum...» Les _Linoniens_ étoient les peuples de Lunebourg.--_Guia_, + conduisit. + +La nueviesme et la derrenière de ses batailles fut contre les Normans qui +sont une manière de Danois. La cause de cette guerre fut pour ce qu'ils +furent premièrement robeurs de mer, que l'en appelle galios[258]. Et après +ce assemblèrent plus grans navies; puis commencièrent à haïr le peuple, et +à envaïr ceulx de Galle et d'Alemaigne et les cités qui sont sur le rivage +de la mer. Jà estoient montés en si grant orgueil qu'ils tenoient aussi +comme leur toute Sassoigne et toute Frise. Si avoient jà les Abrodiciens +soubsmis et fais tributaires: si se vantoient jà qu'ils vendroient à grant +ost à Ais-la-Chapelle qui estoit ainsi comme la propre chambre du roy et là +où le plus grant pouvoir estoit. Si cuidoit-on bien qu'ils commençassent à +faire ce de quoy ils se vantoient, quelle que la fin en fust, sé leur +propos n'eust este destourbé et empesché par la mort de leur prince[259]. +Car il fut occis par un sien sergent meisme: ainsi fut cette guerre fenie +sans commencier, que le roy eust hastivement emprise sé ne fust ceste +adventure. + + Note 258: _Que l'on appelle galios_. Ainsi, tous les manuscrits que + j'ai consultés; mais ils doivent tous offrir une lacune dont il faut + accuser le scribe primitif. Il faudroit donc lire: _En de petites + navies que l'on appelle galios_. + + Note 259: _Leur prince_. Eginhard et les autres historiens le nomment + ailleurs _Godefroi_, ou _Joffroi_. Ce fut le père d'_Ogier le + Danois_, le fameux héros de roman. + + +IV. + +ANNEES: 769/774. + +_Coment les deus frères partirent le royaume, et des premières batailles +que le roy Charles fist en Acquitaine, et coment le roy Desier de Pavie fit +pris et envoié en esil, et du privilége que l'apostole Adrien donna à la +couronne de France_. + + +Jusques cy, avons parlé briefment de ses victoires: ci parlerons plus +plainement de chacune, par ordre, et comment il vint à terre tenir après la +mort son père. [260]Après le décès du roy Pepin, ses deux fils Charles et +Charlemaines départirent le royaume par l'accort des barons, et régna +chascun en sa partie. Charles estoit ainsné et fut couronné en la cité de +Loon, et Charlemaines le mainsné, en la cité de Soissons. Après son +couronnement s'en ala Charlemaines à Ais-la-Chapelle; là, célébra la +solennité de la Nativité, et celle de la Résurrection en la cité de Rouen. +(Appelé fu en son prénom Charles, et après Charlemaines, par ses +merveilleuax fais. Car Charlemaines vault autant à dire comme +Charles-le-Grant[261].) La province d'Acquitaine qui en la partie +Charlemaines estoit venue ne put demourer en paix, pour aucuns remanens de +la guerre qui devant y eut esté, et que le roy Pepin n'avoit pas encore +bien achevée au jour qu'il trespassa. Car le duc Hunaut[262], qui béoit à +avoir le royaume, esmut les grans et les puissans hommes de la terre[263] à +commencier guerre contre le nouveau roy, et le roy assembla ses osts et +s'esmut contre luy moult efforciement. Auparavant il manda son frère le roy +Charlemaines au parlement, et luy requist qu'il luy aidast. Il ne luy voult +aider pourceque ses barons lui desloèrent[264]. En son royaume demoura, et +cil ostoia contre ses ennemis tout droit vers la cité d'Angoulesme. Le duc +chacia et s'en faillit bien petit qu'il ne fut prins. Mais il se garantit +par les destroits et par les forteresces des lieux qu'il cognoissoit, où +l'en ne pouvoit pas légièrement né seurement entrer. A la parfin guerpi +tout le païs et s'en fouyt au duc Lup de Gascongne; en sa garde se mist et +lui requist qu'il le garentist. Mais le roy Charles, quant il sceut qu'il +s'en fut fouy, manda au duc qu'il luy rendist son traiteur et son fuitif; +et sé il ne faisoit ce, il pouvoit estre certain qu'il entreroit en +Gascongne à tout son ost et ne s'en partiroit, devant ce qu'il fust de luy +vengié. Le duc Lup, qui forment se douta du roy, luy envoia le duc Hunaut, +sa femme et ses enfans, et luy manda qu'il estoit tout prest d'obéir à luy +et d'accomplir tous ses commandemens. Le roy atendi les messages au lieu +meisme dont il estoit meu, et il fonda tandis un chastel qui a nom +Frontenoy[265], sur la rivière de Dordonne. + + Note 260: Ici notre traducteur va laisser Eginhard le biographe pour + reprendra la suite des Annales attribuées au même auteur. Voyez + ci-dessus le dernier alinéa du cinquième livre. + + Note 261: Cette phrase est le fait du traducteur. + + Note 262: _Le duc Hunaut_. «Hunoltus quidam, regnum affectans.» + + Note 263: _Les grans et les puissant hommes de la terre._ Le + traducteur semble avoir lu _Procerum animos_, et non pas + _Provincialium animos_, comme le portent les éditions imprimées des + Annales. Il me sembla que la première leçon seroit plus naturelle. + + Note 264 _Lui desloèrent._ L'en dissuadèrent. + + Note 265: _Frontenoy_. Latin: «Francicum,» ou «Frontiacum.» C'est + _Fronsac_, à cinq lieues de Bordeaux. La ville actuelle est située + au-dessous de cet ancien château dont il ne reste plus rien. + +Quant les messages furent retournés et luy eurent le duc rendu et sa femme +et ses enfans, et le chastel fut fondé et aucques ediffié, il retourna en +France pour célébrer la sollennité de l'Advent nostre Seigneur en une ville +qui lors estoit nommée Durie[266]; et celle de la Résurrection, à +St.-Lambert du Liége. + + Note 266: _Durie_, ou _Duren_, dans le diocèse de Julliers. + +En une cité qui lors estoit appellée Garmacie[267], assembla le roy général +parlement du peuple et des barons. La royne Berthe, mère des deux roys, +parla tandis à Charlemaines le mainsné, pour mettre entre eulx paix et +concorde, en une ville qui lors estoit appellée Salucie[268]; car il i +avoit lors entre eux contens. Puis mut en Lombardie, et de là à Rome pour +aourer les apostres. En France retourna quant elle eut faite la besongne +pour quoy elle estoit là alée.[269] Et la cause de celle voie fu pour +requerre la fille Desier de Pavie pour Charlemaines son ainsné fils. +[270]La solennité de Noël célébra le roy en Bourgoigne, et celle de la +Résurrection célébra à Valenciennes en Haynaut; chief est de la Conté et si +siet sur la rivière de Caux. + + Note 267: _Eginh. Annal. A° 770._--_Garmacie_. Worms.--_Général + parlement du peuple et des barons._ L'annaliste dit seulement: + «Populi sui generalem conventum.» + + Note 268: _Salucie_. «Apud Salusiam.» C'est aujourd'hui _Seltz_, sur + les bords du Rhin, à trois lieues de Haguenau. + + Note 269: _Annales Moissiacenses._ + + Note 270: Les phrases suivantes traduisent fort mal le texte des + Annales. «Karolus autem rex natalem Domini in Moguntiaco, sanctumque + Pascha in villâ Haristallio celebravit.--A° 771. Peracto, secundum + morem generali conventu super fluvium Scaldam, in villâ Valentianâ,» + etc. Ce qui aura le plus dérouté notre traducteur, c'est + _Moguntiaco_, dans lequel il aura cru voir _Macon_, au lieu de + Mayence.--_Rivière de Caux_ ou d'Escaut. + +[271]En ce temps qu'il yvernoit au païs, son frère le roy Charlemaines +trespassa en la ville de Samoncy[272] en la seconde nonne de décembre. +(Mis fu en sépulture en l'églyse de Saint-Denis en France, de lès le roy +Pepin son père[273]); et le roy vint pour recevoir tout le royaume en une +ville qui a nom Carbonat[274]. Là attendit les barons et les prélas du +royaume; hommage et féauté luy firent ainsi comme ils avoient fait à son +frère; car la royne, qui femme eut esté son frère, elle et son fils et une +partie des barons s'en estoient alés en Lombardie. Mais le roy n'en faisoit +pas grant force, car il savoit que celle voye ne luy feroit guères de +profit[275]. La feste de Noël célébra en la ville d'Atigny, et celle de +Pasques en une autre ville qui a nom Haristalle. [276]En ce temps trespassa +le pape Estienne; après luy fu un autre qui avoit nom Adrien. + + Note 271: _Eginh. annal. A° 771._ + + Note 272: _Samoncy_. Château royal de l'ancien diocèse de Laon. + + Note 273: _De Saint-Denis_. Cette phrase est du traducteur, et + prouveroit contre le sentiment d'Hinemar que Carloman ne fut pas + enseveli à Reims. + + Note 274: _Carbonat_. M. Guizot traduit: _la terre de Carbone_. C'est + peut-être _Corbéni_, entre Laon et Reims, aussi nommé _Corbenacum_. + + Note 275: Voici le texte édite de l'annaliste: «Nam uxor ejus et + filii, cum parte optimatum, in Italiam profecti sunt. Rex autem hanc + corum profectionem quasi supervacuam impatienter tulit.» Ce passage + donne beaucoup à penser. M. Guizot l'a plus mal rendu que notre + traducteur: «Le roi _désapprouva comme inutile_ ce départ.» Je pense + que Charlemagne eût bien autrement désapprouvé ce départ, s'il eût pu + servir la cause des enfans de son frère, et qu'il faut entendre + _quasi_, par, _pour ainsi dire_, ou que l'on doit lire comme le vieux + traducteur: _Quasi supervacuam patienter tulit._ + + Note 276: _Eginh. Annal. A° 772._ + +Le roy assembla parlement de ses barons en la cité de Garmacie, pour ce +qu'il vouloit ostoier en Sassoigne. Ses osts assembla et entra en la terre; +toute la degasta par feu et par occision. Un fort chastel prist, qui a nom +Hereboure[277]. Là trouva une des ydoles des Saisnes qu'ils appelloicnt +Yrmensule; despécier et ardre la fit le roy; si demoura illec pour trois +jours; mais comme l'ost demouroit là, le rus et les fontaines séchèrent +pour la presse du temps. Si estoit tout l'ost, hommes et femmes et bestes à +grant détresse, que ils ne trouvoient que boire; et moult souffroient grant +mesaise de soif quant nostre Seigneur les visita, que il ne voulloit pas +que son peuple fust à si grant meschief; car il avint que quant ils se +reposoient en droit heure de midi en leurs tentes, nostre Seigneur leur +envoia l'eau toute nouvelle, par le conduit d'un ruissel qui estoit de lès +les hesberges, au pié d'une montaigne, à si grant plenté que il suffisoit +aux hommes et aux bestes de l'ost. Après la destruction de ces ydoles s'en +partit le roy et son ost de ce lieu, et vint au fleuve de Wisaire[278]. Là +vinrent à luy les Saisnes, et luy livrèrent douze ostages. Après retourna +en France, et fist la feste de Noël et de Pasques en la cité de Haristalle. + + Note 277: _Herebourg_. Latin: _Eresburgum_. C'est aujourd'hui + _Stadsberg_, en Westphalie, sur le Dimel et sur les confins du comté + de Waldeck. Au reste, il est encore permis de douter que cette idole + d'_Irmensul_ ait été, comme nous rassure M. Guizot, un _monument + grossier_, élevé _par la reconnoissance des Germains_ en l'honneur + d'Arminius, vainqueur de Varus. + + Note 278: _Wisaire_. Le Weser. + +En celle année meisme laissa-il la fille Desier de Lombardie, que la royne +Berthe sa mère luy avoit pourchaciée. Une autre espousa après qui avoit nom +Hildegarde. Née estoit de Souave et femme de grant beauté et de grant +noblesse[279]. Le pape Adrien qui plus ne pouvoit souffrir né endurer la +persécution né les griefs que le roy Desier et les Lombards faisoient à +l'Églyse de Rome, envoia en France au roy Charlemaines un message qui avoit +nom Pierre; moult luy prioit qu'il le deffendist du roy Desier et des +Lombards qui tant faisoient de griefs à l'Églyse de Rome et aux Romains. Et +pour ce que le message ne pouvoit passer par Lombardie pour les guerres et +ennemis de l'Églyse qui le païs gardoient, vint par mer jusques au port de +Marseille; de là vint par terre jusques en France. Le roy trouva en une +ville qui a nom Theodone[280] où il avoit demouré une partie de l'yver; +son message conta, puis retourna à Rome par celle meisme voie que il estoit +venu. + + Note 279: _Eginh. Annal. A° 773._ Les deux phrases précédentes + parfaitement intercalées dans le texte des Chroniques, sont traduites + de la _Vita Caroli magni_.--XVIII. + + Note 280: _Theodone_. Thionville. + +Quant le roy eut déligemment enquis et sceu comme les choses alloient entre +les Romains et les Lombards, et il eut apperceu certainement que l'Eglyse +de Rome estoit grevée sans raison, il prist la besongne sur luy et establit +soy deffendeur de sa partie; les osts de France esmut et vint en Bourgoigne +jusques à une cité qui a nom Gennes[281], et siet sur le fleuve du Rosne. +Là ordonna comment il pourvoit mieulx conduire ses osts ès plains de +Lombardie: en deux parties les devisa; l'une en bailla à un sien oncle qui +avoit nom Bernart, et luy commanda qu'il s'en alast par les montaignes de +Montgieu; l'autre partie retint avec soy, et les conduist par les mons de +Moncenis; et quant le roy et ses osts eurent les montaignes surmontées et +les périls trespassés, ils descendirent en la plaine de Lombardie. Le roy +Desier luy vint au devant luy et son ost, tous ordonnés à bataille; mais ce +fu pour néant, car ils s'enfuirent sans retour, et le roy les enchaça et +les clost en une cité qui avoit nom Tycine (mais ore est appellée Pavie). +Tout l'yver demoura le siége devant la cité, car elle estoit trop forte à +prendre. + + Note 281: _Gennes_. Genève. + +_Incidence_[282]. Hunaus, le duc d'Acquitaine duquel l'histoire parle +devant, s'enfouit aux Romains, des Romains aux Lombards, et devint apostat +et mescréant, et renya la foy de sainte Églyse. Pou de temps après, fut +lapidé et craventé de pierres. + + Note 282: Cette incidence est consignée dans une ancienne vie du pape + Étienne II, où le meme Hunaut est appelé _Huhnac;_ et dans la + chronique de Sigebert, A° 771. On peut remarquer le rapport frappant + qui existe entre cet Hunaut et _Fromont, duc d'Aquitaine_, l'un des + héros du roman des _Loherains_, celui _qui renoia Jesus-Christ_. + +Lors assembla le roy son ost et le laissa devant la cité, et ala à Rome au +mandement de l'apostole, qui fu le quatre-vingt et quatorziesme apostole. +Si couroit lors le temps de l'Incarnacion par sept cent soixante-treize +ans. Là célébra la solennité de Pasques. [283]Avant qu'il s'en partist fu +un concile célébré de cent et cinquante-trois que évesques que abbés. A ce +concile fu le roy Charlemaines présent. Là luy donna le pape Adrien, par +l'assentement et confirmation de tout le concile, si grant dignité qu'il +eust pouvoir d'eslire apostole et ordonner du siége de Rome; et si le fist +prince et deffendeur de tous les Romains, et voulut que les arcevesques et +évesques fussent par lui en possession de leurs siéges; et s'ils y +entroient par autrui, sans son congié et sans son gré, qu'il ne peust de +nului estre sacré, et que le roy peust saisir leurs biens à ceulx qui de ce +seroient rebelles sé ils ne venoient à amendement. A la parfin, conferma ce +privilége en telle manière qu'il escommenia de l'autorité saint Père tous +ceulx qui contre ce décret yroient.[284] Après ce concile retourna le roy à +son ost, et prit la cité qui moult estoit lasse et acquise[285] pour le +long siége. Après se rendirent toutes celles de Lombardie en la seigneurie +des François. + + Note 283: La relation de ce concile, vrai ou supposé, n'est pas + empruntée aux annales d'Eginhard, mais à la chronique de Sigebert et + à d'autres annalistes plus anciens. On doit blâmer Dom Bouquet d'en + avoir fait disparoître la trace dans son édition des Historiens de + France. Il se contente de placer cette note en regard du passage de + la Chronique de Saint-Denis: «Ce concile est faux et supposé. Il en + est fait mention dans les éditions de la chronique de Sigebert avant + celle d'Aubert Lemire, et dans la chronique de Pesquaire, au tome III + de Duchesne.» + + Note 284: _Eginh. Annal. A° 774._ + + Note 285: _Acquise_. Variante: _Acquisse_. J'ignore le sens de cette + expression, qui ne répond d'ailleurs à aucun mot latin. + +Et quant le roy eut ainsi toute Lombardie prise et soubmise à sa volenté, +et de ces choses ordonné si comme il luy plut, il retourna en France et en +amena le roy Desier pris et lié. Adelgise, un sien fils, auquel les +Lombards avoient grant fiance, s'enfouit en Constantinoble à l'empereur +Constantin, quant il vit que son père estoit pris et que la terre fut +gastée. Là demoura et gista le remenant de sa vie en une dignité que +l'empereur luy eut donnée[286]. Pris fu le roy Desier, sa femme, sa fille +et tous ses barons. Tout rendit aux Romains quanques les Lombards leur +avoient tollu. Ainsi fut le royaume de Lombardie soubsmis au royaume de +France; et cessèrent à régner les roys, deux cens et quatre ans après leur +commencement. + + Note 286: _Sigeberti chronicon. A° 774._ + + +V. + +ANNEES: 775/776. + +_Coment il desconfit les Saisnes qui estoient entrés en France; et coment +il ostoia en Sassoigne pour eux destruire. Après coment Ragaus, un de ses +baillis de Lombardie, se révéla contre lui, et de la justice qu'il en fist. +Après coment il mut de rechief contre les Saisnes, et coment il les +desconfist et les fit baptisier._ + + +[287]En ce temps que le roy Charlemaines traveilloit ainsi en la besoigne +de sainte Églyse, les Saisnes yssirent de leur terre à grant ost, et +entrèrent ès marches de France, jusques à un chastel approchèrent qui avoit +nom Jaburg[288]. Ceulx qui en tour estoient se mistrent dedens la +forteresse quant ils les apperceurent; par la contrée s'espandirent et +gastèrent tout le païs par embrasement et par occision: car ils ardoient +quanqu'ils trouvoient dehors les forteresses. En un lieu approchièrent qui +avoit nom Frisdilar[289]; là estoit une chapelle que saint Boniface le +martyr avoit fondée, et avoit dit au dedier[290] ainsi comme par prophécie +qu'elle ne seroit jà arse. Les Saisnes qui en tour estoient commencièrent à +penser comment ils la pourroient ardoir. En celle heure meisme que ils +s'efforçoient de bouter le feu dedans, deux jouvenciaus en robe blanche +apparurent en l'air si que aucun des crestiens qui estoient au chastel et +aucuns des paiens de hors virent qu'ils deffendoient la chapelle du feu que +les paiens alumoient. Pour ce ne la peurent oncques embraser né par dehors +né par dedens, né de riens adommager; ains eurent si grand paour qu'ils +tournèrent tost en fuie, jà soit ce que nul les en chaçast que l'en peust +voir né appercevoir. Mais l'un d'eulx demoura qui fu trouvé tout mort +acoutés et à genoulx de lès la chapelle, le feu devant luy et la bouche +entre les mains, ainsi comme s'il souffloit le feu pour embraser la +hapelle. + + Note 287: _Annales Francorum_, vulgò _Loiseliani_ dicti. _A° 774._ + + Note 288: _Jaburg_. Latin: _Buriaburg_. C'est l'ancienne _Burabourg_, + ville ruinée d'Allemagne, sur les confins de la Westphalie. + + Note 289: _Frisdilar_. Latin: _Fridislar_. C'est aujourd'hui + _Fritzlar_, tout près des ruines de Burabourg. + + Note 290: _Au dedier_. En la dédiant. + +Quant le roy oït les nouvelles, il esmut son ost hastivement; en trois[291] +parties les devisa, et entra en leur terre par trois lieux, tout avant +qu'ils le sceussent; par feu et par occision destruit et gasta tout. Avant +luy, ceulx qui à deffense se mistrent occist. A tant s'en retourna en +France chargié de proyes et de despouilles de ses ennemis. La feste de Noël +et de Pasques célébra en une ville qui a nom Carisi[292]. Tandis comme il +menoit son ost, il se pourpensoit et conseilloit comment il pourroit entrer +en Sassoigne plus légièrement pour destruire celle génération toute et tant +maintenir la guerre qu'ils feussent confondus ou qu'ils receussent la foy +crestienne. Pour ce assembla parlement général à une ville qui a nom Durie; +le Rin passa, et entra en Sassoigne à grant force; et en sa venue prist un +chastel à force qui a nom Sigebourt[293]. Si estoit moult fort et de +richesce et de garnison. Un autre qui avoit nom Herebourt refist et ferma +que les Saisnes avoient abatu, et mist dedens garnison de la gent de +France. De là s'en ala droit au fleuve de Wisaire en un lieu qui est +appellé Bruneber[294]; là trouva grant plenté de Saisnes qui illec estoient +assemblés pour le pas garder et pour deffendre le port, et pour rendre +bataille à l'issue du fleuve. Mais ce leur valut petit, car ils furent +reusés[295] et chaciés au premier assemblement, et moult en y eut d'occis. +Quant le roy et son ost eurent passé l'eaue, il prist une partie de son ost +et s'en ala droit au fleuve qui a nom Oacre[296]. Là vint au devant Helsis +un des princes de Sassoigne. Avec luy amena tous les Ostfalois et se rendit +au roy luy et toute sa gent; serment de féaulté luy fist et donna tels +ostages comme le roy luy demanda; de là se départit l'ost et vint à un lieu +qui est appelle Buqui[297]. Là vindrent une autre manière de gens qui sont +appellés Engariens; en celle compaignie estoient les plus grans de leur +terre. Serement et ostages luy donnèrent à sa volonté ainsi comme avoient +fait les Ostfalois. + + Note 291: _En trois parties_. Les _Annales Loiseliani_ portent: + _Quatuor scarus_. + + Note 292: _Eginh. Annal. A° 775._ + + Note 293: _Sigebourg_. Aujourd'hui _Siegbourg_, dans le duché de Berg. + + Note 294: _Bruneber_. Aujourd'hui _Brunsberg_, lieu de Westphalie, sur + le Weser, à peu de distance de la petite ville de Hoxter. + + Note 295: _Reusés_. Repoussés. + + Note 296: _Oacre_. «Ad Obacrum fluvium.» Aujourd'hui l'_Oakre_, ou + l'_Ocker_.--_Ostfalois_, ou _Ostfaliens_, les Saxons orientaux. + + Note 297: _Buqui_. C'est sans doute la ville impériale de Buckau, dans + la Suabe. M. Guizot a traduit un peu librement la phrase: «In _pagum_ + qui Buchi vocatur» par: «Au _village_ nommé Buch.»--_Engariens_. + Latin: _Angrarii_, ce sont les mêmes peuples que Tacite avoit appelés + _Angrivarii_. + +Entre ces choses avint que cette partie de l'ost qu'il eut laissiée de lès +le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Hudbequi[298] fu déceu par +l'aguet et par le malice de leurs ennemis, et pour ce meismement qu'ils ne +se menoient pas si sagement comme ils deussent, en tel péril de leurs +ennemis. Car quant ceulx qui menoient les chevaux ès pastures retournoient +ès hesberges en droit l'eure de nonne, les Saisnes se mesloient avec eus +ainsi comme s'ils feussent de leurs tentes, et quant ils estoient endormis +si les occioient; par telle manière en firent, une heure, grant occision: +mais toutes voies ceulx qui veilloient leur coururent sus quant ils les +eurent apperceus, et ceulx eschapèrent par fuite. Quant cette chose fu au +roy nunciée, il se hasta de venir au plus tost qu'il put. Ceux qui fuyoient +enchaça et occist grant partie. Les ostages des Ostfalois reçeut; à tant +s'en retourna en France.[299] En son retour luy vindrent messages qui luy +nuncièrent que Ragaud le Lombart qu'il avoit fait patrice et deffendeur et +duc de la cité d'Acquilée faisoit contre luy conspiracion, et avoit +plusieurs des cités de Lombardie traites à son accord. Le roy qui bien vit +qu'il convenoit mettre hastif conseil en ceste besongne pour Ragaud +refrener et rendre le mérite de sa trahison, entra en Lombardie moult +hastivement à grand plenté de bonnes gens. Ragaud, qui le troubloit et +esmouvoit contre luy, prist et luy fist le chef couper. Les cités qui de +luy estoient désavouées receut en telle manière comme elles estoient +devant, et y mist contes et juges et de la gent de France. Mais il n'eut +pas bien les mons trespassés quant nouveaux messages luy vindrent au +devant, qui luy nuncièrent que les Saisnes avoient pris le chastel de +Hereboure, et avoient occis et chacé la garnison de la gent de France qui +dedans estoit; et que Sigeboure un autre chastel avoit esté assailli, mais +il ne fu pas pris; car ceulx de la garnison yssirent hors et se férirent ès +Saisnes soudainement par derrière, tandis comme ils assailloient; si +n'estoient pourveus né ordonnés en bataille contre leur venue, pource +qu'ils entendoient à l'assaut. Si racontoient encore plus ces messages et +pour vérité[300]. Car la gloire et la vertu Nostre Seigneur estoit là +apparue tout appertement. Car il sembloit aux Saisnes et à tous ceulx qui +là estoient qu'ils véissent en l'air deus escus de feu flamboians et ardans +sur l'églyse du chastel, qui se démenoient l'un contre l'autre en bataille. +Pour ceste merveille et pour ceste bataille que François leur livrèrent +furent aucuns si espoventés qu'ils tournèrent tous en fuite, et ceulx de la +garnison les chacièrent jusqu'au fleuve de Lippie, et en occirent moult en +cette chace. + + Note 298: _Hudbequi_. On ignore la situation précise de ce point. + + Note 299: _Eginh. Annal. A° 776._ + + Note 300: La fin de cet alinéa est plutôt traduit des _Annales + Francorum_ dites _Loiseliani_, du nom du savant qui en fournit le + premier manuscrit connu. (Voy. Dom Bouquet, tom. V, p. 39.) + --_Lippie_, la Lippe. + +Après ces nouvelles le roy assembla parlement de sa gent en la cité de +Garmacie, et ordonna comment il pourroit plus hastivement entrer en +Sassoigne. Ses osts assembla et vint là où il béoit à aler si soudainement +qu'il deffit et dérompit tout le propos de ses ennemis, et l'appareillement +par quoi ils luy cuidoient contrester; car quant il fu venu à la fontaine +de Lippie il trouva grant multitude de celle généracion qui moult estoit +humbles et dévots par semblant et dolens de ce qu'ils avoient vers luy +mespris: merci lui crièrent et promistrent qu'ils recevroient le saint +baptesme et la foy crestienne. Le roy qui fut miséricors et débonnaire, +leur pardonna. Tous ceulx qui le baptesme requistrent fist baptisier; et +quant il eut leurs fausses promesses oïes, et leurs seremens et tels +ostages comme il demanda reçeus, puis retourna en France. La solennité de +Noël et de Pasques célébra en une cité qui a nom Haristalle. Mais avant +qu'il se partist de Sassoigne restaura le chastel de Hereboure que les +Saisnes avoient abatu, et un autre en fonda sur le fleuve de Lippie, et +laissa dedans grant garnison de la gent françoise. + + +VI. + +ANNEES: 777/780. + +_Coment il vint de rechief en Sassoigne pour les Saisnes humelier. Après +coment il ostoia en Espaigne, par l'enortement d'un prince sarrasin. Et +coment il prist Pampelune et maintes autres cités. Et d'un poi de meschief +qui lui advint au retour. Et coment les Saisnes furent occis par les +François orientaux, et coment il alla de rechief en Sassoigne._ + + +[301]Quant le printemps fu retourné et la saison fu renouvellée, le roy +assembla parlement de ses barons et du peuple après la feste de la +Résurrection, pour ostoier en Sassoigne. Car il n'avoit point de fiance au +serement né ès promesses de la desloiale gent du païs. Quant il fu là venu, +il trouva les plus grans et les plus anciens du païs humbles et obéissans +par semblant. Mais ils avoient autre chose au cuer qu'ils ne monstroient +par dehors. Tous vindrent à luy, fors Guiteclin de Sassoigne[302]. Cil +estoit un des princes des Ostfalois. Au roy n'osoit venir pource qu'il se +sentoit coupable et meffait en moult de cas. Ainsi s'enfouyt à Sigefroy le +roy de Danemarche. + + Note 301: _Eginh. Annal. A° 777._ + + Note 302: _Guiteclin de Sassoigne_. Ce héros des Saxons est aussi + devenu celui d'une _chanson de geste_, célèbre au treizième siècle, + et dont je connois trois copies: l'une à la bibliothèque du Roi, + l'autre à celle de l'Arsenal, la troisième appartenant à M. Léon de + la Cabane. Cette dernière est la plus complète. + +Tous ceulx qui là vindrent au roy luy requistrent merci et miséricorde, par +telle condition que s'ils brisoient plus ses estatus et ses commandemens +qu'ils perdissent leurs franchises et feussent tous jours de serve +condition. Une partie en fit le roy baptisier qui requeroient baptesme plus +pour acquérir la grâce du roy qu'ils ne faisoient pour le salut de leur +âme; car ils le monstrèrent bien après. Là vint meisme au roy un Sarrasin +espaignol, Ybna L'arrabi[303] estoit appellé; aucuns de sa gent avec luy +amena. Au roy rendit soy-meisme et toutes les cités que le roy d'Espaigne +lui avoit baillées à garder. A tant retourna le roy en France, et célébra +la Nativité en une ville qui a nom Dousy[304], et celle de la Résurrection +en une ville qui a nom Cassinolle, un fort chastel qui siet en Poitou. La +royne Hildegarde si acoucha là d'un fils qui eut nom Loys[305]. [306]Lors +esmut le roy ses osts par l'ammonestement Ybna, le devant dit Sarrasin, en +espérance de prendre aucunes cités en Espaigne; si ne conceut pas ce propos +pour néant. Car il en prist aucunes; en Gascongne entra, et quant il dut +les mons trespasser, il assist et prist une ville de Navarre qui a nom +Pampelune. Le fleuve de l'Iberis[307] trespassa et s'en ala droit en +Sarragoce qui est la plus noble cité qui soit en ces parties; la ville +prist, le païs gasta, et puis retourna en Pampelune. Les murs en fit +craventer jusques en terre, pour ce que plus ne se peussent rebeller. Lors +prist à retourner en France; en une forest entra qui siet sur les mons de +Pirene[308]; au plus haut lieu des montaignes avoient les Gascons basti un +embuschement. Quant l'ost fut auques trespassé, ils se férirent oultrement +en l'arrière-garde. Tous furent estourmis, et tout l'ost rempli de +très-grande noise et tumulte. Et jà soit ce que les François valent mieulx +sans comparaison que les Gascons et en force et en hardiesce, toutes voies +furent-ils desconfis là, et meismement pour ce qu'ils estoient despourvus, +et pour les fors destrois du païs où ils se combatoient. + + Note 303: _Ybna l'arrabi_. L'annaliste écrit: _Ibina la rabi_. Il + falloit: _Ebn-Alarabi_ (voyez M. Reinaut, _Invasions des Sarrasins en + France_, p. 94). + + Note 304: _Dousy_. Ancienne maison royale entre Sedan et Mouzon. + --_Cassinolle_, ou plutôt Casseneuil (Cassinogilum), est dans le + diocèse d'Agen, au cronfluent des rivières de Leda et du Lot. Aimoin + ayant confondu dans son livre «Des miracles de saint Benoist», la + situation de _Casseuil_ avec celle de _Casseneuil_, plusieurs érudits + ont soutenu qu'il falloit retrouver ici _Casseuil_. M. l'abbé + Montléon, dans son premier livre des _Carlovingiens_, est du même + sentiment, auquel toutefois nous ne nous rendons pas. + + Note 305: J'ignore dans quel historien notre traducteur a trouvé la + mention de cet accouchement d'Hildegarde. + + Note 306: _Eginh. Annal. A° 778._ + + Note 307: _L'Iberis_. L'Ebre. + + Note 308: L'annaliste dit bien: _Pyrenei saltum ingressus est_. Mais + il entendoit sans doute _le mont ou le rocher des Pyrénées_. + --_Auques_, quelque peu.--_Estourmis_. Troublés. + +En cet assault furent occis aucuns[309] des plus nobles hommes de son +palais qu'il avoit fais chevetains et ducteurs des batailles; et les +Gascons s'esparpillèrent et se boutèrent ès forteresces des montaignes. +Pour ceste mésaventure fu le roy moult dolent. Car ceste meschéance luy +abaissa en partie l'onneur et le los des nobles victoires qu'il avoit eu en +Espaigne. Les Saisnes qui eurent oy nouvelles de ceste aventure et +cuidèrent que le roy eust receu plus grand dommage qu'il n'avoit, +s'esmeurent en armes contre luy; jusques au Rin approchèrent. Mais quant +ils ne peurent oultre passer, ils mistrent à destruction tout le païs par +feu et par occision. Villes et hameaux praërent[310]; les moustiers +craventèrent; enfans, hommes et femmes occioient et vierges tout +communément, sans différence de sexe né d'age. Si que l'on pouvoit veoir +tout appartement que ils n'estoient pas tant seulement meus pour praer né +pour rober, mais pour venger le sang et l'occision que les François avoient +tant de fois faite de leur gent. Si dura ceste persécucion dès une cité qui +a nom Nice jusques au fleuve de la Moselle. Et si comme aucunes croniques +dient ci endroit[311], ils firent ce dommage au roy par le conseil +Guiteclin duquel nous avons ci-dessus parlé. Ces nouvelles furent racontées +au roy au retourner d'Espaigne, en la cité d'Aucerre. + + Note 309: _Aucuns_. L'annaliste dit: _Plerique aulicorum_, ce qu'on + traduiroit mieux avec nos vieilles _chansons de geste_, par: _La + pluspart des Palaisins_, _Palatins_, ou _Paladins_. + + Note 310: _Praerent_. Dépouillèrent (_prædaverunt_). + + Note 311: _Ci endroit_. Entre autres les _Annales Loiseliani_. + +Tout maintenant comanda que les François Austrasiens et les Alemans fussent +contre eus envoiés; ses osts départit avant et s'en ala yverner en la cité +de Haristalle. Les François Austrasiens et les Alemans qui contre les +Saisnes furent envoyés chevauchèrent à grand esploit, et se hastoient pour +savoir s'ils les pourroient trouver en leurs contrées. Mais ceulx +s'estoient jà mis au retour avant qu'ils parvenissent là. Après eus +chevauchièrent hastivement et les attaindrent au païs des Hassiens, si +comme ils s'en aloient droit à une eau qui a nom Herman[312]. Sus leur +coururent emmi les gués, si comme ils trespassoient; à eus se combatirent +et en firent si grant abatéis et si grant occision que de si grant nombre +comme ils estoient en eschappa petit que tous ne feussent occis ou noiés. + + Note 312: _Herman_. Le latin porte _Adernam fluvium_. On s'accorde à + reconnoître _la Hesse_, dans le _Pagus Hasiorum_. + +[313]Quant le roy eut célébré la solennité de Noël et de Pasques en la cité +de Haristalle, il s'en départit et s'en ala droit au chastel de Compiègne. +Là demoura tant comme il luy pleut. Et ainsi comme il s'en partoit, luy +vint à l'encontre Hildebrant, le duc de Spolitaine[314]; grans dons et +grans présens luy fist; mais l'histoire ne dit pas quels, et le roy le +receut moult honorablement et luy redonna de ses richesches. Quant ce fu +fait, il se despartit du roy qui estoit à une ville qui a nom +Murtigny[315], et s'en ala en sa contrée. Le roy assembla ses osts en une +ville qui lors estoit nommée Durie[316], pour ostoier en Sassoigne. Mais +avant, fist le parlement de ses barons selon la coustume. Le Rin trespassa +en un lieu qui a nom Lippie. Encontre luy vindrent les Saisnes à bataille, +en un lieu qui a nom Bucelot[317], en espérance qu'ils les peussent +contrester. Mais leur espérance fu vaine, car ils furent desconfis et +chaciés, et le roy passa tout oultre après eus en la contrée des +Histefalois[318], et les contraint à ce qu'ils vindrent à merci. + + Note 313: _Eginh. Annal. A° 779._ + + Note 314: _De Spolitaine_. De Spolete. + + Note 315: _Murtigny_. Variantes: _Montegni_.--_Montigny_. Mais le + latin porte: _In villa Wirciniaco_. C'est peut-être _Versenay_, à + deux lieues de Reims, près le monastère de Saint-Bâle. + + Note 316: _Durie_. Duren. + + Note 317: _Bucelot_. Latin: _Bucholt_. Ce lieu étoit non loin de la + Lippe, d'après le texte de l'annaliste. + + Note 318: _Histefalois_, et mieux _Westphalois_. Saxons-Occidentaux. + +De là s'en ala sur le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Midufulli. Là +demora ne say quans jours, pour reposer luy et son ost. Avant qu'il s'en +parti, vindrent à luy Histefalois et un autre peuple qui a nom Angariens; +serement de loyauté luy firent et lui donnèrent ostages. De là se départit +le roy. Le Rin trespassa et vint tout droit pour yverner en une cité qui a +nom Warmaise[319]. + + Note 319: _Warmaise_. C'est encore _Worms_. + +[320]Quant la nouvelle saison fu revenue et l'en put ostoier, le roy +assembla ses osts et entra en Sassoigne. Par le chastel de Hereboure +trespassa et vint tout droit à la fontaine de Lippie. Là fist tendre ses +héberges et y demoura ne sai quans jours; puis retourna son chemin vers +orient, à un chastel qui a nom Oacres[321]. Là vindrent à lui tous les +Saisnes Orientels ainsi comme il l'avoit mandé. De ceulx furent une grant +partie baptisés, plus par faulse simulacion que par autre chose, car ils +avoient celle manière de coustume. De là se départit le roy à tout son ost, +et s'en ala droit au fleuve d'Albe[322]. Ses heberges fist tendre en un +lieu qui est entre celle eaue et une autre qui est nommée Hore. Si +assemblèrent tout à un en la pointe du lieu où le roy estoit logié. Là +demoura une pièce, pour ordonner des besoignes qui estoient entre les +Saisnes qui deçà le fleuve demouroient et les Esclavons qui par-delà +habitoient. Et quant il eut les choses ordonnées selon la nécessité du +temps il retourna en France. + + Note 320: _Eginh. Annal. A° 780._ + + Note 321: _Oacres_. Voici le latin: «Ad fontem Lippiæ venit.... indè + ad Orientem, itinere converso, ad Obacum fluvium accessit.» (Voy. + plus haut, A° 775.) + + Note 322: _D'Albe_. De l'Elbe. + + +VII. + +ANNEE: 782. + +_Coment le roi ala à Rome visiter les apostres, et coment l'apostolle +Adrien le reçut honorablement et corona ses deux fils le jour de Pasques: +Pepin, l'ainsné, du royaume de Lombardie, et Loys, le mainsné, du royaume +d'Aquitaine. Après, coment Thassile, le duc de Bavière, lui fist homage, et +coment ses gens furent déconfis en Sassoigne._ + + +Pour aler à Rome vint le roy si comme il avoit devant proposé, pour +accomplir son pélerinage. La royne Hildegarde sa femme mena avec luy et ses +deux fils. A la cité de Pavie vint. Là célébra la Nativité, puis y demoura +le remenant de l'yver. [323]Et quant la nouvelle saison revint, il mut pour +aler à Rome. Le pape Adrien le receut moult honnourablement; ensemble +célébrèrent la Résurrection. Là couronna le pape ses deulx fils, Pépin +l'ainsné au royaume de Lombardie, et Loys le mainsné au royaume +d'Acquitaine. Tant demoura là comme il luy pleut, puis il retourna par la +cité de Milan. Thomas, l'arcevesque de la ville, baptisa et leva des fons +une sienne fille, son père fut espirituel, et il luy mist à nom Gille. De +là retourna en France. Mais quant il départit de la cité de Rome le pape +Adrien et luy ordonnèrent que ils feroient de la besongne d'en droit +Thassille le duc de Bavière. Ensemble y envoièrent leurs messages pour luy +ammonester qu'il tenist le serement qu'il avoit fait au roy Pepin son père +et à ses deulx fils[324], qu'il seroit mais tousjours leur subgiet et leur +obéissant. De par l'apostole y furent envoiés deux évesques, Formose et +Damase; et, de par le roy, Radulphe[325] diacre, et Éburcars le maistre +eschanson du palais. + + Note 323: _Eginh. Annal. A° 781._ + + Note 324: _A ses deux fils_. L'annaliste ajoute: _Ad Francos_, ce qui + n'est pas sans importance. + + Note 325: _Radulphe_. Latin: «Richulfus diaconus, ac Eberhardus + magister pincernarum.» + +Quant ils furent là venus et ils eurent conté leur message, le duc s'amolia +à humilier son cuer tant qu'il leur respondit que tout maintenant mouveroit +pour aler au roy, sé tels seurtés et tels ostages lui estoient livrés qu'il +ne feust pas mestier qu'il se doubtast de rien; et les messages luy +donnèrent tels seurtés dont il se tint apaié. Tout maintenant mut et vint +en France. Le roy trouva en la cité qui lors estoit appellée Warmaise. Tel +serement luy fist comme il avoit jà promis à luy au temps du roy Pepin son +père. Le roy luy demanda seureté du serement, et le duc luy livra douze +ostages qu'il avoit fait venir de Bavière par un sien arcevesque Sisbert. +Au chastel de Compiègne[326] estoit adoncques le roy, quant il receut ses +ostages. Congié prist le duc et s'en retourna en sa contrée. Mais il ne +tint pas moult longuement qu'il fu retourné, les convenances et les +loyautés qu'il avoit au roy jurées, si comme l'histoire dira cy-après. + + Note 326: _Compiegne_. Il faudroit _Carisi_» (Querzy), comme dans le + latin. + +[327]Quant la nouvelle saison fu venue que l'en pouvoit ostoier pour la +grant plenté des pastures, le roy assembla général parlement des barons et +du peuple si comme il avoit tousjours acoustumé, avant qu'il ostoiast en +Sassoigne[328]. Il mut et vint en la cité de Coulongne; le Rin trespassa +et conduisit son ost droit à la fontaine de Lippie. Là fist tendre ses +heberges et y demoura aucuns jours. Entre les autres choses qu'il fist en +ce lieu, avant qu'il s'en partist, receut-il les messages Sigefroy. Si les +avoit envoiés Cagane et Vigurre deux des princes des Huns pour la paix +confermer. + + Note 327: _Eginh. Annal. A° 782._ + + Note 328: _Avant qu'il ostoiast en Sassoigne_. Le latin n'est pas + rendu exactement: «_In Saxoniam eundum, et ibi, ut in Franciâ + quotannis solebat, generalem conventum habendum, censuit._» + +Quant le roy eut demouré en ces parties, et il eut ordonné de ses besoignes +si comme il luy sembla mieulx selon le temps, il trespassa le Rin pour +retourner en France. Mais ce Guiteclin dont nous avons parlé dessus, qui +pour paour du roy s'en fu fouy à Sigefroy, le roy de Dannemarche, retourna +en son païs quant il sceut que le roy s'en fu parti. Puis fit tant par ses +paroles qu'il mist les Saisnes en vaine espérance de victoire, si que ils +brisièrent la paix et les aliances qu'ils avoient faites au roy, et +commencièrent nouvelle guerre. + +Entre ces choses eut le roy nouvelles que les Sorabiens et les +Esclavons[329] qui habitent entre le fleuve d'Albe et une autre eaue qui a +nom Salen, estoient entrés en armes en la terre des Thoringiens et des +Saisnes qui marchissoient auprès d'eulx, et avoient jà fait moult de +dommages et aucuns lieux destruis par feu et par occision. Lors commanda le +roy à trois de ses menistres, c'est à savoir Algise son maistre chambellan, +à Gile son contestable, et à Garonde conte du palais[330], qu'ils meussent +contre les Esclavons et préissent les François Austrasiens et les Saisnes. +Eus s'en tournèrent et prisrent les François Orientiels, et meurent en +Sassoigne pour reconforter leur ost des gens de la terre. Mais quant ils +furent là venus, si trouvèrent que les Saisnes s'estoient tournés contre le +roy par le conseil Guiteclin, et estoient appareillés contre eux à +bataille. La besoigne pourquoy ils estoient meus entrelaissièrent, et +tournèrent tout droit là où ils avoiént oï dire que leurs ennemis estoient +assemblés. En leur voie encontrèrent le conte Theodoric, qui estoit cousin +du roy[331], tout prest en leur aide, à tant de gent comme il peut avoir +assemblé, si soudainement comme il seut que les Saisnes s'estoient allés +contre le roy. Il se prist garde qu'ils se desréoient[332] trop folement et +se hastoient trop despourvuement de courre sur leurs ennemis. Pour ce leur +dit et conseilla qu'ils les féissent avant espier, pour savoir où ils +estoient, né comment ils se contenoient et quel nombre de gens ils avoient; +et quant ils seroient certains de leur estat, si les pourroient envaïr, sé +le lieu estoit tel qu'ils péussent à eus combatre tout de front. A ce +conseil s'accordèrent tous: si chevauchièrent ensemble jusques à une +montaigne qui a nom Sontal. En un des costés de ce mont, par devers +Septentrion, estoient les heberges aux Saisnes. Le comte Theodoric fist +tendre ses trefs de l'autre part, et les menistres du roy firent passer +leur ost oultre le fleuve Wisaire et se logièrent en l'autre rive pour +mieulx avironner la montaigne. Lors prindrent conseil ensemble comment ils +envaïroient leurs ennemis. Et pour ce qu'ils se doubtoient que la gloire et +la louenge de la victoire ne feust donnée au conte Theodoric, s'ils se +combatoient ensemble, ils proposèrent à combattre sans luy. Lors s'armèrent +communément et yssirent hors de leurs heberges sans conroy; si aloient non +mie comme sé leurs ennemis se deussent combatre, mais ainsi comme s'ils +déussent tantost fuir. Et si s'en couroient l'un deçà l'autre delà si tost +comme les chevaux povoient courre. Et leurs ennemis les attendoient au +dehors de leurs heberges à bataille ordonnée. Et pour ce qu'ils venoient +ainsi confusément, se combatirent-ils mauvaisement. Car quant la bataille +fu commenciée, les Saisnes les attaindrent tout en tour et les occirent +presque tous: et ceulx qui eschappèrent ne s'en fouirent pas à leurs +tentes, mais aux heberges Theodoric, qui estoit logié d'autre part de la +montaigne. Si fu le dommage plus grant pour l'autorité des princes qui là +furent occis que pour le grant nombre des personnes. Car deux des messages +du roy, Adalgise et Gille, et quatre des contes et vingt autres des plus +nobles furent occis, sans le nombre des autres gens qui suivis les avoient +et qui mieulx amoient à mourir avec eus que à vivre après leur mort. Puis +que le roy eut ces nouvelles oïes, il assembla ses osts sans plus attendre +et entra en Sassoigne. Tous les plus grans hommes de la terre manda, et +enquist par quel conseil ce dommage luy avoit esté fait, et par qui ils +s'estoient contre luy tournés. Ils s'escrièrent tous qu'ils avoient ce fait +par Guiteclin. Mais ils ne luy povoient livrer pour ce qu'il s'en fuyt aux +Normans, tantost après le fait. Mais ils luy livrèrent jusques à quatre mil +et cinq cens de ceulx qui par luy avoient esté principal en ceste felonnie. +Et le roy les fit mener en une eaue qui a nom Alarain[333], en un lieu qui +a nom Ferdi; là leur fist à tous les chiefs couper. Au tiers jour[334] +après que le roy eut eu vengence de ses ennemis, il s'en ala à une ville +qui a nom Théodone. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques. + + Note 329: _Les Sorabiens et les Esclavons._ Il falloit traduire: + _Les Sorabiens-Esclavons._--_Salen_. C'est la _Sâle_, qui se perd + dans l'Elbe sur les confins de la Basse-Saxe. + + Note 330: Voici le texte: «_Adalgiso camerario, Ceilone comite + stabuli, et Worado comite palatii._» + + Note 331: _Cousin du roi_. «Propinquus regis.» + + Note 332: _Qu'ils se desréoient_. Qu'ils (les ministres du roi) + s'avançoient en désordre. + + Note 333: _Alarain_. «Super Alaram fluvium.» L'_Aller_ a sa source + dans le Magdebourg et se jette dans le Weser un peu au-dessous de + _Ferden_, le _Ferdi_ de notre annaliste.--_Theodone_. Thionville. + + Note 334: _Au tiers jour après_. Notre traducteur suit ici une leçon + corrompue. «_Unâ die decollati sunt_,» dit simplement l'annaliste. + Pour comprendre combien il étoit facile au treizième siècle de tomber + dans de semblables erreurs de traduction, il faut connoître toutes + les difficultés des manuscrits. L'absence de ponctuation et + d'initiales, la confusion des _i_ répètés, des _u_, des _v_, des _n_, + des _m_, etc., enfin la rareté des leçons et l'impossibilité des + concordances. Et quand on a pesé toutes ces occasions d'erreurs, on + ne s'étonne plus que de la rareté des bévues du chroniqueur de + Saint-Denis. + +[335]Tassille, le duc de Bavière (qui en l'an devant luy avoit feaulté +donnée), vint à armes contre luy par la volonté sa femme qui fille estoit +Desier de Pavie que le roy avoit deshérité et envoie en essil. Ainsi +cuidoit se vengier par son mari du deshéritement et de la condempnation de +son père. + + Note 335: Ce paragraphe, traduit de la chronique de Sigebert, A° 780, + semble à tort transporté dans cet endroit. Pour le justifier, notre + traducteur a ajoute les mots: Qui en l'an devant luy avoit feaulté + donnée. + + +VIII. + +ANNEES: 783/785. + +_Coment il vint de rechief en Sassoigne, et coment il mena les Saisnes par +deus fois à soveraine desconfiture. De la mort la royne Hildegarde; des +espousailles la royne Fastrade; de la mort sa mère, la royne Berthe. Coment +il mut en Sassoigne par trois fois ou par quatre. Coment il se vengea des +François Orientels, qui contre luy s'estoient révélés par mauvais conseil_. + + +[336]Quant le printemps fu repairié et la saison renouvellée, le roy +s'appareilla de rechef pour ostoier en Sassoigne, car il avoit nouvelles +oïes que les Saisnes s'estoient révélés contre luy plus fièrement qu'ils +n'avoient oncques fait devant. Avant qu'il se départist de la ville où il +avoit iverné, fut morte sa femme Hildegarde en la seconde kalende de may. +Le roy fist enterrer le corps si comme il avoit proposé. Il entendit que +les Saisnes estoient assemblés en un lieu qui a nom Theomel[337], et qu'ils +s'appareilloient à bataille contre luy à tout leur effort. Vers celle part +tourna son chemin, si tost comme il peut. Bataille leur rendi, que pou en +eschappa de si grant nombre comme ils estoient que tous ne feussent occis. + + Note 336: _Eginh. Annal. A° 783._ + + Note 337: _Theomel._ Latin: _Thietmelle_. C'est encore _Dethmold_. + +Après cette victoire se départit du champ et s'en ala à un lieu qui a nom +en leur langage Padrabone[338]. Là fist tendre ses heberges pour attendre +une partie de son ost qui à luy devoit venir. + + Note 338: _Padrabone._ Paderborn. + +Tandis qu'il demouroit encore en ce lieu, nouvelles lui vindrent que les +Saisnes qui de sa bataille estoient eschappés, à quanques ils povoient +avoir de secours de toutes pars, estoient assemblés ès contrées de +Witefale[339] sur une eaue qui a nom Hasan. Là se rapareillèrent pour +combatre de rechief contre luy, s'il alloit en ces parties. Quant le roy +eut oy ces nouvelles, il rassembla ses gens qui puis estoient à luy venus +de France, avec ceux que il avoit devant, et vint sans demeure au lieu où +ils estoient assemblés. A eus se combatit aussi benheureusement comme il +avoit fait devant, si que la plus grant partie en fut occise et l'autre +prise et mise en chétivoison[340]. Et François ravirent toutes leurs +despoilles et firent proie de quanques ils avoient. Premièrement vint au +fleuve de Wisaire et puis à un autre qui a nom Albe, en cerchant tout le +païs et le dégastant par feu et par occision. Et quant il eut toutes ces +contrées détruites il retourna vers France: Femme espousa qui avoit nom +Fastrade; Françoise estoit de nacion. Et après pou de temps elle conceut et +enfanta du roy deux filles. + + Note 339: _Witefale._ «In finibus Westfalorum, super fluvium Hasam.» + + Note 340: _Chetivoison._ Captivité. + +En celle année meisme trespassa de ce siècle la royne Berthe mère du roy +Charlemaines, qui femme eut esté son père Pepin le roy. En la tierce yde de +juin mourut[341]. Dame estoit plaine de bonnes meurs et de doulce mémoire. +En sépulture fu mise en l'églyse mon seigneur saint Denis en France, coste +à coste du roy Pepin. Si couroit alors le temps de l'Incarnacion Nostre +Seigneur, sept cents quatre-vingt-quatre. + + Note 341: La fin de l'alinéa est du traducteur, comme presque tous + les détails relatifs à la sépulture des personnes royales. + +Le roy départit son ost et vint pour yverner en une ville qui a nom +Haristalle. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques. + +[342]Quant la nouvelle saison fu venue, le roy assembla ses osts pour +ostoier en Sassoigne, et pour essaier s'il pourroit mettre à fin cette +guerre qui tant avoit duré. Le Rin trespassa à la fontaine de Lippie[343]; +de là vint au fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Huccubi, en dégastant +toutes les contrées de Westefalois. Ses heberges fist tendre, pour demourer +sur le fleuve. Mais en dementiers qu'il y demouroit, il apperceut qu'il ne +pourroit entrer en Sassoigne par devers Galerne[344], si comme il avoit +proposé, pour les eaues qui estoient crues pour les grans pluies qui eurent +esté. Pour ce tourna en Thoringe, à Charlot son fils laissa une partie de +son ost et luy commanda qu'il ne se esloignast de la contrée de Westephale. +Lors entra ès plaines de Sassoigne parmy Thoringe. Ces plaines sient entre +le fleuve d'Albe et un autre qui a nom Salan. Et puis qu'il fu entré en la +terre, il dégasta et destruisit tous les champs et les contrées des Saines, +partie en occist et partie en mit en chétivoison; les villes destruist et +ardit. A tant retourna en France. + + Note 342: _Eginh. Annal. A° 784._ + + Note 343: _A la fontaine de Lippie_. «In loco qui Lippeheim vocatur + Rhenum trajecit.» + + Note 344: _Par devers Galerne_. Du côté du Septentrion. «In + Aquilonares Saxoniæ partes.» + +Endementiers que Charlot son fils qu'il eut laissié en Westephale +chevauchoit un jour en un païs qui avoit nom Draigni[345], si luy vint +au-devant un ost des Saisnes tous prest à bataille, de lès le fleuve de +Lippe; il se combatit à eus par beneurée fortune, car il les mist à telle +confusion qu'il en occist la plus grant partie, et le remenant eschappa par +fuite. A son père retourna en France à grant victoire et grans despouilles +de ses ennemis. Et le roy reprist son ost et retourna en Sassoigne encontre +le temps d'yver. La nativité célébra en ses heberges sur le fleuve d'Ambre, +en un païs qui est appelé Huetagore, près d'un chastel qui est appellé +Sequidirbourc[346]. D'illec s'en ala en un lieu qui a nom Rim, pour tout le +païs mettre à destruction. Si est ce lieu là où le fleuve de Wisaire et cil +de Waharne assemblent. Mais il retourna arrière au chastel d'Hereboure, car +il ne povoit oultre ostoier pour le fort yver et pour la grant habundance +d'eaue[347]. Et pour ce qu'il avoit propos d'yverner en ces parties où il +eut mandé sa femme et ses enfans, bonne garde et seure de sa gent leur +laissa, et puis chevaucha tout oultre à son ost, pour proier les villes et +pour destruire les contrées de Sassoigne. Tout cel yver ostoia parmy la +terre, une heure çà et l'autre là, sans repos prendre, et dégasta tout le +païs par occision et par embrasement de feu; et non mie tant seulement par +luy, mais par ses menistres que il envoia par devers lieux pour le païs +gaster; ainsi troubla et destruist la terre de Sassoigne tant comme cel +yver dura. + + Note 345: _Draigni._ «In pago Draigni juxtà Lippiam fluvium.» Notre + traducteur a oublié la mention de la Lippe, et M. Guizot celle de + Draigni. + + Note 346: «Celebratoque natalitio Domini die, super Ambram fluvium; + in pago Huettagoe, juxtà castrum saxonum quod dicitur Schidirburg, ad + locum nomine Rimi, in quâ Wisira et Vagarna confluunt, populabundus + accessit.» L'_Ambra_, c'est l'Ambre, qui sort du Tyrol, arrose la + Bavière et va se jeter dans l'Iser, près de Mosbourg.--Le confluent + dont il est question est celui du Weser et de la Wehra. M. Guizot a + fait ici un contre-sens dont notre chronique ne lui avoit pas donné + l'exemple. «Il célébra,» dit-il, «dans son camp le jour de la + naissance du Seigneur, et marcha en le dévastant, _dans_ le canton + d'Huellagoge, près du fleuve de l'_Ems_, non loin du fort saxon qui + porte le nom de Dekidroburg, au confluent du Weser et de la _Werne_.» + Il seroit précieux de retrouver un lieu situé près du fleuve de + l'_Ems_, au confluent du _Weser_ et de la _Werne_. + + Note 347: _Eginh. Annal. A° 785._ + +Et quant la nouvelle saison répaira et il eut fait de France venir gens et +viandes et ce que mestier luy fu, il assembla un parlement de ses barons en +un lieu qui a nom Padrabonne[348]. Et quant les choses qui à ce parlement +appartenoient furent ordonnées, il s'en partit et s'en ala en un païs qui +avoit nom Hardengoant[349]. Là luy fu dit que Albion et ce Guiteclin qui +mains dommages luy avoient fais estoient en une terre de Sassoigne qui a +nom Albine[350]. Premièrement les fist amonnester par les Saisnes meismes +qu'ils guerpissent leur desloyauté et venissent à luy seurement. Mais eus +qui en eus-meismes se sentoient coupables et meffais, n'osèrent à luy venir +jusques à ce qu'il leur promist pardon et miséricorde, et jusques à tant +qu'ils eurent par devers eus ostages et seurtés de leurs vies. Ces ostages +leur livra et amena Amalimons[351], un des princes du palais que le roy y +envoia, et ceulx vindrent en la présence du roy en une ville qui a nom +Atigni. Là furent baptisiés et crestiennés; car le roy mut à retourner en +France, quant il eut là envoié Amalimons. Grant pièce de temps se tint +ainsi en pais cette perverse nacion, pour ce meisme qu'ils ne povoient +trouver nulle raison de recommencier la guerre; et plus, pour ce qu'ils +doubtoient le roy pour sa fierté et pour ce qu'il luy chéoit bien en tous +ses fais. + + Note 348: _Padrabonne._ «Padrabrunna.» Paderborn. + + Note 349: _Hardengoant._ Les éditions écrivent: _Bardengou_, + _Bardengoo_, _Bardengawi_, et _Bardincum_. Suivant toutes les + apparences, c'est _Bardewick_, en Basse-Saxe, à sept lieues de + Hambourg, réduit aujourd'hui à l'état de village. + + Note 350: _Albine_. Il falloit traduire, comme le remarque Dom + Bouquet: _Qui est au-delà de l'Albe,_ ou l'_Elbe_. «In transalbinâ + Saxonum regione.» + + Note 351: _Amalimons_. «Amalwinus, unus Aulicorum.» La traduction + ancienne la plus naturelle de ce mot eut été _Amauguin_. + +En celle année les François Orientels conceurent malevolenté contre le roy +et firent conspiration contre luy. De ceste traïson fut principal un des +contes du païs qui eut nom Hardré[352]. Mais puis que le roy sceut la +vérité, la chose fu tost abaissée et estainte par son sens. Car il dampna +ceulx qui estoient parçonniers[353] et consentans de ceste traïson; les uns +dampna par essil et aux autres fist les yeulx crever. + + Note 352: _Hardré_. Ce nom d'_Hardré_ est devenu célèbre dans les + vieilles poésies françoises parmi ceux des traîtres. La chanson de + Garin le Loherain nous le présente comme le chef de la race des + Fromont de Gascogne, ennemis mortels des Lorrains. D'autres poèmes le + citent comme l'un des principaux membres de celle de Ganelon. _La + famille du viel Hardré_ étoit même une expression proverbiale qui + s'appliquoit généralement à tous les traîtres. Mais remarquons la + difficulté de reconnoître ce nom d'_Hardré_ dans l'_Hastradus_ + d'Eginhard, l'_Hastrad_ de M. Guizot, et l'_Hastrade_ des autres + historiens. + + Note 353: _Parçonniers_. Participants. Le peuple a conservé le + féminin _parçonnière_. + + +IX. + +ANNEES: 786/787. + +_Coment il envoia ses osts sur les Bretons, et coment il ala à Rome, et +coment il conquit Puille et Calabre. Et des messages Thassille le duc de +Bavière, que il envoia à l'apostole Adrien pour confermer le païs de leur +seigneur et du roi. Puis après coment il retourna en France._ + + +[354]Quant l'yver fu trespassé et la nouvelle saison venue, le roy célébra +la Résurrection en la ville d'Atigny, après appareilla ses osts pour +ostoier en Bretaigne:[355] la Bretaigne petite est appellée à la différence +de la grant Bretaigne qui maintenant est nommée Angleterre. Si veullent +aucuns dire cy endroit que celle gent retiennent la langue bretonne des +anciens Bretons. Car quant les Anglois qui d'une partie de Sassoigne qui a +nom Angle vindrent eurent celle Bretaigne prise, ils tuèrent et chacièrent +les Bretons de celle isle et d'eus vindrent les Anglois. Lors s'enfouit une +partie de la gent du païs, la mer passèrent et vindrent habiter ès +derraines parties de France, par devers Occident. Et celle gens appellés +sont Bretons bretonnans[356]. Ce peuple fut jadis conquis et tributaire du +roy Dagobert. Et pour ce qu'ils ne vouloient jamais obéir, le roy[357] y +envoya Adulphe un des princes de son palais, à grant ost. En pou de temps +après reffraint et abaissa leur présumpcion; leurs ostages et plusieurs de +leurs nobles hommes amena au roy qui luy firent hommage et obéissance pour +le commun du païs. + + Note 354: _Eginh. Annal. A° 786._ + + Note 355: _Bretaigne la petite._ «_In Britanniam Cismarinam_.» Les + deux phrases suivantes, qui ont leur prix, sont du fait de notre + traducteur. + + Note 356: _Bretons-bretonnans._ Cette phrase est encore de notre + traducteur. On en doit conclure que du moins au XIIIème siècle + l'opinion commune étoit que la langue des Bas-Bretons étoit celle des + anciens habitans de l'île de Bretagne plutôt que celle des Gaulois. + + Note 357: _Le roy._ Charlemaines. + +Quant le roy eut soubmises les estranges nacions qui à luy marchissoient et +il eut mise pais par tout son royaume, il appareilla son erre[358] pour +aler à Rome, en propos de visiter les apostres et de conquerre une partie +d'Italie qui a nom Bonivent. Car il luy sembloit que ce feust chose bien +séant que le membre feust joingt au chef et que celle partie du royaume +d'Italie feust de sa seigneurie, quant il en tenoit le chef, dès celle +heure qu'il eust conquis le roy Desier de Lombardie. + + Note 358: _Son erre_. Ou _son oirre_. Il disposa son voyage. + +A ceste besoingne commencier ne voult pas faire longue demeure. Son ost +assembla et entra en plain yver ès plains de Lombardie. La Nativité nostre +Seigneur célébra en la cité de Florence; au plus tost qu'il peut après ala +à Rome, là le receut le pape Adrien à grant honneur; puis eut conseil de +l'apostole et de tous ses barons d'entrer en la province de Bonivent. Mais +Arragise, le duc de celle contrée, qui jà avoit senti son advenement et fu +certain qu'il vouloit entrer en sa terre, luy cuida faire changier son +propos. Car il envoia avant à luy Eaumont[359], l'ainsné de ses fils, qui +de par luy luy présenta ses dons et ses présens et luy prioit qu'il se +soufrist[360] d'entrer en sa terre. Mais le roy qui tousjours béoit à mener +à fin son propos et parfaire ce qu'il avoit commencié retint Eaumont et +toute sa gent[361]; en la contrée de Champaigne ostoia et assist la cité de +Capue, tout appareillié de bataille rendre au duc, sé il ne faisoit sa +volonté. + + Note 359: _Eaumont_. Ainsi portent presque toutes les leçons + manuscrites. Les textes latins portent: _Rumoaldo_. Mais on me + permettra de rappeler encore ici que nos anciens poèmes françois nous + présentent souvent _Eaumont_ ou _Aumont_, comme l'un des Sarrasins + les plus formidables de ceux qui avoient sous le règne de Charlemngne + envahi l'Italie. L'_Agramant_ d'Arioste étoit supposé fils de cet + _Eaumont_, ou _Almont_. + + Note 360: _Se souffrist_. S'abstint. C'est un ancien gallicisme fort + usité dans nos auteurs du moyen-âge. + + Note 361: _Et toute sa gent_. Il eut fallu traduire: _Et il ostoia à + toute sa gent, etc._ «Cum omni exercitu suo Capuam, civitatem + Campaniæ, accessit, etc.» + +Le duc qui moult se doubtoit, guerpit la cité de Bonivent qui est chef de +celle région et s'en ala à une autre cité qui siet sur la mer qui est +nommée Salerne, il et toute sa gent. Puis eut tel conseil de ses barons +qu'il envoia ses deux fils au roy à tout grans dons et présens de diverses +richesces, et luy promist qu'il estoit tout prest à ses commandemens. Le +roy s'assentit à ses prières et se tint de luy faire grief et de bataille +commencier meismement, pour l'amour et pour la paour de Nostre Seigneur. +Le mainsné de ses fils retint à ostages et des autres barons jusques à onze +que le peuple luy livra. L'ainsné de ses fils retourna au père. Après +renvoia ses propres messages au duc pour recevoir les hommages et les +seremens de luy et du peuple. + +Toutes choses ainsi faites, il receut les messages Constantin empereur de +Constantinoble qui de par luy estoient venus pour requerre sa fille. Et +quant il les eut oys et délivrés, il retourna à Rome, Là célébra la +Résurrection Nostre Seigneur à grant joie et à grant sollempnité. +[362]Tandis comme il demeuroit à Rome, Thassille le duc de Bavière envoia +messages à l'apostole Adrien; ces messages furent un évesque qui avoit nom +Harnun, et un abbé qui avoit nom Orri. Par eus le requéroit qu'il feust +moienneur de la pais de luy et du roy Charlemaines. Le pape qui moult en +fut lié receut volontiers sa prière. Au roy requist et amonnesta, de +l'autorité de saint Père et de saint Pol, qu'il receust la paix et la +concorde du duc Thassille. Et le roy respondit qu'il le feroit volentiers. + + Note 362: _Eginh. Annal. A° 787._ + +Lors fut demandé aux messages quelle séeurté ils donroient de la +confirmacion de la paix, et ils respondirent que on ne leur avoit rien +enchargé de ceste chose, et que de ceste besoigne ne pouvoient autre chose +faire fors que de raporter à leur seigneur leur parolle et leur bonne +response. Mais de ce fut moult le pape Adrien esmeu, et les appella faulx +et decevables et les excommenia s'ils se retraioient de la France et de la +feaulté qu'ils avoient au roy promise. En celle manière se départirent, +sans plus rien faire, de la besoigne pour quoy ils estoient venus. + +Après ce que le roy eut les apostres visités et il eut fait moult +humblement ses veuz, et ses obligacions rendues, il mut à retourner en +France. La royne Fastarde, ses fils et ses filles et toute leur +compaignie[363] trouva en la cité de Garmacie, ainsi comme il les avoit +laissiés; là assembla général parlement de ses barons et du peuple, avant +qu'il en partist. Lors commença à raconter devant ses princes comment il +avoit exploitié en celle voie, et au derrenier leur conta des messages au +duc Thassille, pour quoy ils estoient venus à Rome. + + Note 363: _Et toute leur compaignie._ «Omnemque comitatum quem apud + eos dimiserat....» + + +X. + +ANNEES: 788/789. + +_Coment le roy entra en Bavière, à trois osts, par trois parties. Et coment +le duc Thassile se humelia par paour._ + + +Quant le roy fu du tout retourné en France, il eut conseil à ses barons de +la besoigne au duc Thassile. Aucuns loèrent qu'il essaiast que il vouldoit +faire de l'offre qu'il avoit faite. Mais toutes voies assembla-il ses osts +pour ostoier en Bavière et les envoia en trois parties. A Pepin son fils +livra l'ost des Lombars et luy commanda qu'il alast par la valée de +Tridente. Les François Austrasiens et les Saisnes fist venir tout droit au +fleuve de la Dynoe, en un lieu qui a nom Pfaringue[364]; avec soy retint la +tierce partie de sa gent: si les conduist droit au fleuve qui a nom +Lechun[365] qui depart Bavière et Alemaigne. Son ost fist logier près d'une +cité qui a nom Auguste[366]. + + Note 364: _Pfaringue_. «Ad Danubium, in loco qui _Pferinga_ vocatur.» + C'est aujourd'hui _Pforingen_. + + Note 365: _Lechun_. Le _Lech_. + + Note 366: _Auguste_. C'est _Augsbourg_. + +En celle manière béoit à entrer en Bavière, sé le duc ne se feust humilié. +Mais quant il sceut qu'il fut ainsi attaint, il vint au roy et luy pria par +grant humilité qu'il luy pardonnast ce qu'il s'estoit vers luy meffait. Et +le roy qui estoit miséricors et débonnaire par nature lui pardonna tout. +Theodone un sien fils et douze autres personnes luy bailla en ostages et +tels comme il demanda. Du peuple et des barons prist serement et retourna +en France. En une ville qui a nom Ingilenham[367], près de la cité de +Mayence, yverna et célébra Noël et Pasques. + + Note 367: _Ingilenham_. C'est _Ingelheim_. + +[368]En celle ville meisme assembla le roy grant parlement. Si y vint le +duc Thassile, aussi comme les autres barons. En la présence du roy et +devant tous les autres barons l'encusèrent les Baviers de traïson et de +conspiracion contre leur seigneur, dont il devoit avoir le chief tranchié +selon les lois. Si l'accusèrent en ce cas, et disoyent qu'il avoit ce fait, +puis que le roy s'estoit départi de Bavière, et puis qu'il luy eut fait +feaulté et hommage et asseuré par ostages. Car, si connue ils disoyent, il +s'étoit alié aux Huns contre le roy et les avoit esmeus à ce qu'ils +feissent bataille contre le roy et contre les François; si de voir avoit-il +ce fait par le conseil Liberge sa femme qui avoit esté fille du roy Desier +de Pavie. Car elle haoit trop durement François pour l'essil et la +destruction son père; et sans faille ce estoit vérité ce dont ils +l'accusoient, si comme la fin prouva en celle année meisme. + + Note 368: _Eginh. Annal. A° 788._ + +De mains autres cas l'accusèrent en fais et en dis qui ne peurent estre +fais né dis par nul homme qui ne feust appertement ennemi du roy et des +François. Damné fut à la parfin, de tous les barons du conseil, du chief +perdant[369], pour ce qu'il fut devant tous convaincu des cas dont il +estoit accusé. Mais la débonnaireté du roy le délivra, tout feust-il jugié +à mort. Son abit luy mua et le tondit et le mist en une abbaie. Là vesquit +avec les autres religieusement. Car il y entra débonnairement et dévotement +luy et Theodone son fils. Les Baviers qui eurent esté parconniers et +consentans de son mesfait furent dampnés par essil et envoiez en divers +lieux. + + Note 369: _Du chef perdant._ «Capitali sententiâ damnatus est.» + +En pou de temps apparut bien la traïson; que les Huns à qui il avoit fait +aliance parfirent ce qu'ils avoient promis. Et tant assemblèrent de gens +qu'ils furent deux osts. L'un entra en la marche d'Acquilée et l'autre en +Bavière. Mais ce fu à leur grant dommage, car ils furent desconfis et +chaciés de ces deux lieux et s'enfuirent en leur païs à grant perte de +leurs choses et à grant occision de leur gent. + +Autre fois se meurent à venir en Bavière, à plus grant ost qu'ils n'avoient +fait devant. Les Baviers les desconfirent en la première bataille et en +occirent une grant multitude sans nombre. Et mains autres de ceulx qui ne +furent mie occis et cuidèrent eschaper se ferirent ou fleuve de la Dinoe, +si qu'ils furent dedans affollés et noiés. + +Entre ces choses, Constantin empereur de Constantinoble, qui moult avoit +grand mautalent envers le roy Charlemaines, pour ce qu'il luy avoit sa +fille véée[370], manda à Theodore qui gardoit le royaume de Sezile et à +plusieurs autres de ses menistres qu'ils entrassent en la province de +Bonivent et qu'ils la méissent à gast et destruction. Eus s'appareillèrent +pour faire son commandement. Mais Grimaut qui après la mort son père avoit +receu la duché en celle année meisme, par la volonté du roy, et Hildebrant +le duc de Spolitaine assemblèrent leurs effors. Avec eus fut Guinguise[371] +un des messages du roy qui puis fu duc de Spolitaine, après celluy +Hildebrant. La gent l'empereur encontrèrent en la terre de Calabre; à eus +se combatirent et occistrent grant partie et eurent victoire sans grant +dommage d'eus né de leur gent. A leurs heberges retournèrent à grant nombre +de prisonniers, et si grant plenté de despouilles eurent qu'ils furent tous +rassasiés. + + Note 370: _Veée._ Refusée. + + Note 371: _Guinguise._ «Legatum regis Winigisum, qui posteà in ducatu + Spoletano successit.» + +En ce temps vint le roy en Bavière; quant il vint là, il cercha tout le +païs et ordonna du tout à sa volonté. Puis retourna à Ais-la-Chapelle, là +demoura une grant partie du temps; car la Nativité et la Résurrection fu +avant passée qu'il s'en partist. + +[372]En Esclavonnie a une nacion qui habite sur le rivage de la grant +mer[373]. En leur propre langue sont appellés Weltabi; eu langue françoise +Wilzi. Icelle gent haient François de tousjours, et volentiers guerroient +les voisins qui à eus sont subgiés et joings par aliance. Le roy qui plus +ne voult souffrir leur orgueil sans vengeance assembla ses osts pour +refraindre leur présumpcion. A Coulogne passa le Rin et puis s'en ala parmi +Sassoigne. Jusques au fleuve de Albe fist tendre ses heberges, par deux +fois fist faire pons de fust entre eus et luy; l'un enclost et ferma aux +deux chiefs de fors palis; dedens les enclos fist drecier tours et +barbacannes bien deffensables et mist dedens bonne garnison. Le fleuve +passa et conduisit son ost en la contrée de celle perverse nacion. Tout +destruisit devant lui. Et tout fust celle gent fière et batailleuse, et se +fiast au grant nombre de leur gent, si ne put pas longuement soutenir la +force du roy. Oultre passa le roy et son ost jusques à une cité qui a nom +Dragwite. Le roy de celle cité qui estoit le plus noble de lignage et +d'ancienneté des roys d'Esclavonnie yssit hors de la ville à grant nombre +de sa gent; devant le roy vint et se mist du tout à sa merci. Serement luy +fist et luy donna tels ostages comme il voulut demander. Quant les autres +princes du pais virent ce, ils vindrent au roy à l'exemple de celluy, et +luy firent hommage et seurté telle comme il commanda. + + Note 372: _Eginh. Annal. A° 789._ + + Note 373: _Grant mer._ L'annaliste dit _Oceani_, mais c'est la _mer + Baltique_. + +Quant le roy eut ce fier peuple soubmis et dompté, en la manière que vous +avez oy, il retourna arrière, par celle meisme voie qu'il eut alé, au pont +qu'il avoit fait faire sur le fleuve d'Albe. Et si comme il passoit parmi +Sassoigne, il ordonnoit des besongnes selon la nécessité du temps. + +En France célébra la sollennité de Noël et de Pasques en la cité de +Garmacie. [374]Oncques n'ostoia le roy de celle année: en celle cité receut +et oyt les messages des Huns et les siens renvoia à leurs princes. + + Note 374: _Eginh. Annal. A° 799._ + +La raison pourquoy les messages estoient ainsi envoiés d'une part et +d'autre estoit pour les Saisnes et pour la division de leur royaume et de +leur région. Ce contens et ceste discorde fu commencement et naissance de +la guerre qui fu faite contre les Huns. Et pour ce qu'il ne semblast que le +roy despendist le temps en oiseuse, il se mist à navie, au fleuve de +Meuse[375]. En Germanie s'en ala en un lieu qui a nom Salz; là avoit fait +un moult riche palais sur le fleuve de Sala. Là demoura tant comme il luy +plut, puis retourna arrière par celle eaue meismes en la cité dont il +estoit venu. Tandis comme il yvernoit en celle ville, le palais en quoy il +séjournoit ardit d'aventure. Mais oncqucs pour ce ne s'en mut, jusques à ce +que la Nativité et la Résurrection fussent passées. + + Note 375: _Meuse._ Il falloit traduire _le Mein_. «Per Moenum fluvium, + ad Saltz palatium suum in Germaniâ, juxtâ Salam fluvium constructum, + navigavit.» + + +XI. + +ANNEES: 791/800. + + +_Coment le roy ostoia sur les Huns, à deus paires de osts, et coment il +destruist toute celle région et s'en retourna à grant victoire. Après de +l'érésie Élipan l'archevesque de Tholète, et de la conspiration que Pepin, +son ainsné fils, fist contre lui. Du concile que le roy assembla pour +condamner l'érésie Félicienne; et puis coment il ostoia de rechief contre +les Saisnes._ + +[376]En la fin de l'yver et sur le commencement d'esté vint le roy de celle +cité où il eut si longuement séjourné droit en Bavière, en propos d'ostoier +sur les Huns le plustost qu'il pourroit et de prendre vengeance de leur +fais et de leur présumpcion. Ses osts assembla par tout son royaume. Quant +les viandes et les nécessités de l'ost furent chargés, il se mist à la +voie; mais il départit son ost en deux parties, l'une en livra à Thierri et +Mainfroy son chambellan, et leur commanda qu'ils conduisissent leur ost +selon le rivage de la Dinoe qui s'estendoit par devers Galerne droit vers +Occident[377]. L'autre partie retint avec luy et s'en ala selon la rive de +ce meisme fleuve par devers Orient, pour entrer en Pannonie. Aux Baviers +commanda qu'ils descendissent selon la Dinoe pour garder la navie qui +menoit leurs viandes et les nécessités de l'ost. + + Note 376: _Eginh. Annal. A° 791._--_En la fin de l'yver._ Il + faudroit: _De l'esté_, comme le latin. + + Note 377: _Galerne._ Le Septentrion. «Per aquilonarem Danubii ripam.» + +Au premier lieu où ils se logièrent ce fu sur un fleuve qui a nom +Athinse[378]. Cil fleuve court entre les Huns et les Baviers, et est +certaine bonne et devise de leurs royaumes. Là demoura l'ost trois jours et +fist-on prières à Dieu et chanter létanies pour que celle bataille feust +commenciée et fenie en prospérité: tantost s'esmurent les osts et fu la +bataille dénonciée aux Huns de par les François. Les garnisons que les Huns +avoient en leurs forteresses furent partie occises et chaciées, et les +chasteaux abatus et craventés; dont l'un estoit fermé sur le fleuve de +Cambone[379], et un autre près d'une cité qui a nom Comagène sur le tertre +de Combert[380]; clos estoit ce chastel de haults murs et de fors: toutes +ces forteresces degastèrent François par feu et par occision. Ainsi mena le +roy celle partie de l'ost qu'il conduisoit jusques à un fleuve qui a nom +Arabonne[381]; oultre passa et s'en ala tousjours selon le rivage +jusques-là où ce fleuve chiet en la Dynoe. Là fist tendre ses heberges pour +demourer aucuns jours. D'ilec proposa à retourner par une contrée qui a nom +Abbarie[382]. L'autre partie de son ost qu'il avoit livrée au conte Thierri +et à Mainfroy son chambellan, commanda à retourner par celle meisme voie +qu'ils estoient alés. Par celle manière destruisit par feu et par occision +la plus grant partie de Pannonie sans autre encontre de leurs ennemis, et +se retraist en Bavière sain et haitié[383], luy et tous ses osts. + + Note 378: _Athinse._ Les éditions de l'annaliste portent: «Super + Anesum.» C'est la rivière d'_Ens_, qui se jette dans le Danube, et + qu'il ne faut pas confondre, comme le fait M. Guizot, avec le fleuve + de l'_Ems_. + + Note 379: _Cambone._ «Super Cambum fluvium.» C'est aujourd'hui le + _Kamp_, rivière d'Autriche. + + Note 380: _Combert._ Voici le texte latin: «Altera, juxta Comagenis + civitatem, in monte Cuneberg vallo firmissimo erat extructa.» Suivant + l'Itineraire d'Antonin, Comagènes étoit une ville de Pannonie entre + Vienne et le mont Cetius. En effet, dans sa carte d'Autriche, Lazius + met une montagne qu'il appelle _Comagenus mons_, et dont le nom + vulgaire est _Kaunberg_. (Voyez le Dictionnaire de Lamartinière.) + Tout cela n'a pas empêché M. Guizot de nous apprendre dans une note + sur _Comagène_, que cette ville étoit _probablement_ Comborn. + + Note 381: _Arabonne_. «Ad Arrabonis fluenta.» C'est le _Raab_. + + Note 382: _Abbarie_. Ou plutôt _Bavière_, selon le texte latin. + + Note 383: _Haitié_. Dispos. + +Les Frisons et les Saisnes qui par son commandement estoient en l'autre +partie de son ost que Thierri et Mainfroy conduisoient, retournèrent en +leur païs. Cest ost fut mené sans dommage, fors que si grant pestilence et +si grant mortalité fu des chevaux, en celle partie de l'ost que le roy +conduisoit, que de tant de milliers comme ils estoient n'en demoura pas la +dizième partie. A tant départit son ost et s'en ala yverner en une cité qui +a nom Renebourc[384]; là célébra la sollennité de Noël et de Pasques. + + Note 384: _Renebourc_. «Reginum civitatem quæ nunc Reganesburg + vocatur.» C'est _Ratisbonne_. + +[385]Orgelle est une cité qui est assise au plus hault lieu des mons de +Pirene. L'évesque de celle cité avoit nom Félix, si estoit Espaignol de +nacion. A luy se conseilla Elipan l'archevesque de Tholette par lettres, et +luy demanda que il sentoit de l'umanité nostre Seigneur, savoir mon sé on +le devoit croire selon ce qu'il estoit propre homme, ou selon ce qu'il +estoit fils adoptif de nostre Seigneur Dieu le père[386]. Moult folement et +moult felonnessement luy demanda de ceste chose, et si ne le prononça pas +tant seulement fils adoptif, contre l'ancienne doctrine et contre la foy de +sainte Églyse, ains compila livres qu'il envoia à cil évesque par quoy il +s'efforçoit à deffendre celle hérésie et sa mauvaise opinion. Pour ceste +chose fut mandé au palais[387]; là fut son erreur récitée au concile des +évesques qui pour ceste chose y estoient assemblés. Convaincu fu de son +erreur et de son hérésie. A Rome l'envoia le roy à l'apostole Adrien qui +condamna luy et sa fausse doctrine, et puis le renvoia en sa cité. + + Note 385: _Eginhardi Annal_. A° 792.--_Orgelle_, variantes: _Orgale_, + _Lorgale_ et _Corgale_. C'est _Urgel_. + + Note 386: Cette phrase est mal entendue; il falloit: «Savoir mon en + tant que homme, sé il estoit fils propre ou fils adoptif de Dieu.» + _Secundum id homo est, proprius an adoptivus Dei filius credendus + esset._ + + Note 387: _Au palais._ L'annaliste ajoute: «Regis qui tunc apud + Reginum Bajoariæ civitatem residebat.» Ainsi l'empereur fait venir un + évêque d'Aquitaine en son palais de Ratisbonne, pour lui faire rendre + compte de ses opinions en matière de foi! + +L'ainsné des fils le roy qui Pepin avoit nom fist en ce temps coujuracion +contre son père entre luy et une partie des François. La raison de ceste +conjuracion si fu, comme ils disoient, pour ce qu'ils ne povoient plus +souffrir la cruauté de la roy ne Fastarde. De ceste traïson fu le roy +acointié par un Lombard qui avoit nom Fardulphes; et pour ce qu'il en eut +le voy accointié premièrement, et qu'il garda sa loyauté envers le roy, il +le fist rendre en l'abbaïe Saint-Denis; et tous les autres qui eurent esté +parçonniers de la traïson furent dampnés selon la loy des chiefs perdans et +d'autres paines[388]; car les uns curent les chiefs couppés, et les autres +furent occis de glaives, et les autres furent pendus. Tout cel yver se tint +le roy en Bavière pour la bataille qu'il avoit receue contre les Huns. Et +fist tandis faire un pont de nefs sur la Dynoe pour passer et rapasser sans +encombrer toutes les fois que mestier en seroit. En ce païs meisme fist la +sollennité de Noël et de Pasques. + + Note 388: _Et d'autres peines._ Le latin est mal rendu, ou plutôt + c'est une faute du copiste; il eut fallu: _Selon la loi des chiefs + perdans à diverses peines_, etc. «Ut rei læsæ majestatis partim + ladio cæsi, partim patibulis suspensi, etc.» + +[389]Moult désiroit le roy mener à fin la guerre qu'il avoit receue contre +les Huns. En ce point qu'il ordonnoit ses besongnes pour entrer en +Pannonie, nouvelles luy vindrent que les osts du conte Thierri qu'il avoit +menés par Frise eurent esté entrepris en un détroit qui avoit nom Riuste. +Là avoient souffert estour par les Saisnes, et au derrenier avoient-ils +esté desconfis[390]. + + Note 389: _Eginh. Annal. A° 703._ + + Note 390: Voici la phrase latine: «Nuntiatum est copias quas + Thedericus comes per Frisiam ducebat, in pago Rhiustri juxtà Wisiram + à Saxonibus esse interruptas atque deletas.»--_Estour._ Lutte. + +Quant le roy oï ces nouvelles il en fist moins de semblant qu'il put et +feignit le dommage, pour la noblesse de son courage; et pour plus +hastivement prendre vengeance de ses ennemis qui ce luy avoient fait, il +laissa le propos que il avoit d'aller en Pannonie sur les Huns. Aucuns de +sa gent le firent entendant que ils avoient esprouvé que ce seroit son preu +et son avancement qu'il feist faire un fossé entre deux fleuves; si avoit +nom l'un Radance et l'autre Halomore[391]; et fussent ces fossés si larges +et si profons qu'ils peussent bien porter navire de la Dynoe au Rin. Car +l'un des fleuves chéoit en la Dynoe. Le roy vint à ce lieu à tout son ost; +celle euvre commença, et fist mettre moult grant plenté d'ouvriers, tout le +mois de septembre, à faire ces fossés entre les deux fleuves; si orent deux +mille pas de long et trois cens de large. Rien ne valut ceste besongne à la +fin; car l'euvre ne se put tenir fermement, pour la terre qui estoit mole +de sa nature et meismement pour la continuance des plouages qui eurent esté +en ce point. Et ce que les ouvriers jettoient à mont en deux jours ou en +trois, reçuloit tout à val en une heure de nuyt. + + Note 391: _Halomore._ «Cùm ei persuasum esset à quibusdam si inter + Radantiam et Almonum fluvios fossa navium capax duceretur, posse + commodè è Danubio in Rhenum navigari; quod alter Danubio, aller Moeno + miscetur.» M. Guizot traduit: «_Il étoit alors convaincu_ que s'il + pouvoit creuser un canal capable de porter _bateaux_, entre les + fleuves du Rednitz et de l'Almone, dont l'un _joint_ le Mein et + l'autre le Danube.» Puis en note, il ajoute: «L'_Almone_ nom que + _lui_ donne Eginhard; on ne sait pas bien de quelle rivière il veut + parler.» On sait très-bien que l'_Almonus_ est la rivière + d'_Altmuhl_, qui a sa source en Franconie, et se jette dans le Danube + entre Ingolstad et Ratisbonne. + +Tandis comme le roy demoura pour celle besongne, lui vindrent deux paires +de mauvaises nouvelles. L'une fut que les Saisnes s'estoient du tout +retournés contre luy, et l'autre que les Sarrasins estoient entrés en sa +terre par devers Espaigne et s'estoient combattis aux François qui les +marches gardoient; si en avoient maint occis et s'en estoient retournés à +grant victoire. Le roy qui moult fut troublé de celle victoire et de ces +nouvelles retourna en France. La Nativité et la Résurrection célébra sur un +fleuve qui a nom Moene, près d'une ville qui a nom Saint-Chilien[392]. + + Note 392: «Natalem Domini apud Sanctum-Kilianum in + Wirtziburgo, juxta Moenum fluxiùm; Paschalis verò festi + solemnitatem super eumdem fluvium in villa Francofurti, quâ + et hiemaverat.» Saint-Killan étoit une abbaye de Wurtzbourg, + sur le Mein. + +[393]Au commencement d'esté fist le roy un parlement de ses barons et du +peuple. Apres fist un concile de tous les prélas de son royaume pour +dampner l'hérésie Félicienne. A ce concile furent présens deux évesques, +légas de Rome, Estienne et Théophille: si avoient pouvoir de l'apostolle +Adrien qui les y avoit envoies. En ce concile fut condampnée celle hérésie, +et un libelle escript de la condampnacion et confermé par les séels de tous +les évesques du concile. + + Note 393: Eginh. Ann. A° 794. + +Là fut morte la royne Fastarde et mise en sépulture en l'églyse +Saint-Albane la cite de Maience. + +Ces choses ainsi faittes, le roy assembla ses osts et les départit en deux, +pour plus aisiément entrer en Sassoigne. La partie qu'il retint avec luy +conduisit en la souveraine Austrasie[394] par devers Orient; l'autre partie +livra à Charlot son fils[395], si luy commanda qu'il passast le Rin et +entrast en Sassoigne par devers Occident. Là estoient les Saisnes assemblés +et s'estoient logiés en un champ qui a nom Quisnotfeldic[396]; là +attendoient le roy en bataille à grant espérance de victoire que eulx +meismes s'entrepromettoient. Maisquant ils sceurent certainement que le roy +venoit à si grant ost de deux parties, ils furent hors de leur vaine +espérance et furent vaincus sans bataille. Au roy vindrent à mercy et se +soubmistrent du tout à sa volonté; ostage luy livrèrent. En ce point +demourèrent les choses; en leur contrée retournèrent et le roy passa le Rin +et retourna en France. A Ais-la-Chapelle yverna et célébra Noël et Pasques. + + Note 394: _En la souveraine Austrasie._ «Ab Australi parte.» + + Note 395: _Charlot son fils._ Notre traducteur rend toujours le nom + du fils de Charlemagne, _Karolus_, par celui de _Charlot_, qui se + trouvoit consacré dans toutes les anciennes chansons de geste. Elles + s'accordent à nous représenter Charlot comme un jeune présomptueux, + plusieurs fois tiré d'embarras par les pairs de France, et enfin tué + à la suite d'une partie d'échecs par Ogier le Danois, ou par Renaud + de Montauban. + + Note 396: _Quisnotfeldic._ «In campo qui _Sinotfeldus_ vocatur.» + Variante: «_Sintfeld_.» Dom Bouquet, dans sa table géographique, dit + que ce lieu s'appelle aujourd'hui _Sende_. J'ignore sa position. + +[397]Jà soit ce que les Saisnes eussent fait parlement entre eulx de tenir +les convenances en l'esté trespassé, et eussent donné ostages tels comme le +roy demanda, toutes voies pensoit-il bien qu'ils ne tendroient jà loiauté +né convenances, car il les avoit tant de fois essaies qu'il ne s'i povoit +fier. Pour ce assembla parlement de ses barons selon la coustume, oultre le +Rin, en une ville qui a nom Cufeste[398], ci siet de costé la cité de +Maience, sur une revière qui a nom Moene. Ses osts assembla et entra en +Sassoigne, presque toute la cercha et dégasta par le feu et par occision. +En un païs entra qui a nom Bardago, de lès une montaigne qui a nom +Bardenvelt[399] fist tendre ses heberges. Tandis comme il attendoit la +venue des Esclavons qu'il avoit mandés nouvellement, luy vindrent nouvelles +que Wilesinus[400] le roy des Abrodiciens s'estoit embatu en un +embuschement que les Saisnes luy avoient basti sur l'eaue de Wisaire et que +ils l'avoient là occis, en trespassant le fleuve. + + Note 397: _Eginh. Annal. A° 795._ + + Note 398: _Cufeste._ «In villâ Cuffenstein, quæ super Moenum contra + Mogunciacum urbem sita est.» C'est aujourd'hui un village du nom de + _Kuffstein_. + + Note 399: _Bardenvelt._ «Cùmque in pagum Bardengau pervenisset, et + juxtà locum qui Bardenweg vocatur, positis castris.» + + Note 400: _Wilesinus._ «Wiltzan, regem Abotritorum.» C'est le même + nom de roi déjà mentionné par l'annaliste, sous l'année 789, mais que + notre traducteur n'avoit pas alors reproduit. + +Ces fais et ces nouvelles esmeurent le roy contre les Saisnes plus encore +qu'il n'estoit devant; tout destruist et dégasta comme tempeste ce que il +trouva devant luy, et puis s'en retourna en France. Mais avant qu'il se +partist de Sassoigne, quant il séoit en ses heberges sur le fleuve d'Albe, +vindrent à luy messages des Huns qui habitent en Pannonie; là, Thudon, l'un +des plus nobles de celle gent, promist au roy que volentiers devendroit +crestien. + +Le roy retourna à Ais-la-Chapelle; là célébra la Nativité et la +Résurrection, si comme il l'avoit fait l'année devant. [401]En ce temps, +mourut l'apostolle Adrien en la cité de Rome. Apres luy tint le siége un +autre qui avoit nom Lyon; tantost après qu'il fut sacré envoia au roy les +clefs de l'églyse de Rome et l'enseigne de la cité et mains autres présens. +Et si luy manda qu'il luy envoiast aucun de ses princes qui de par luy +receut les seremens et les obéissances du peuple de la cité. Pour ceste +besongne envoia le roy Angibert, l'abbé de Saint-Richier. Et par luy meisme +envoia mains riches joyaulx de son trésor à l'églyse mon seigneur saint +Père de Rome. + + Note 401: _Eginh. Annal. A° 796._ + +Après ces choses, il acueillit ses osts et entra en Sassoigne; à Pepin son +fils commanda qu'il assemblast son ost de Lombardie et de Bavière, et alast +en Pannonie contre les Huns. Quant il fu en Sassoigne entré, il dégasta +toute la terre; après retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle. Entre ces +choses, Pepin, son fils, qui en Pannonie fu entré, se combatit aux Huns, +les chaça tous et desconfist outre une eaue qui a nom Tizan[402], tous +leurs païs et leurs champs dégasta. Leurs trésors et leurs richesces ravit +et puis retourna à son père à Ais-la-Chapelle et luy présenta les richesces +qu'il avoit conquises sur les Huns en Pannonie. Et le roy en envoia une +partie à l'églyse de Rome, et l'autre départi par grant libéralité à ses +princes et à ses chevaliers[403]. Cil Thudon dont l'histoire a dessus +parlé, qui estoit un des princes des Huns, vint au roy si comme il avoit +promis. Baptizié fut luy et tous ceulx qui furent avec luy; serement fist +de loiauté, et le roy l'onnoura moult et luy donna aucuns joiaus de ses +trésors. Cil retourna à tant; mais il ne se tint pas longuement en sa +loyauté né en la foy qu'il avoit receue; et Dieu luy en rendit assez tost +après le guerredon; mais l'istoire s'en taist à tant. Le roy demoura cel +yver à Ais-la-Chapelle jusques après la Résurrection. + + Note 402: _Tizan._ «Trans Tizam fluvium.» C'est la Teisse, rivière de + Hongrie qui se jette dans le Danube. + + Note 403: Notre traducteur réunit ici toute l'histoire de cette + guerre de Pepin contre les Huns, dont Eginhard semble faire deux + expéditions; l'une ayant pour chef Henry, duc de Frioul, et l'autre + Pepin, roi d'Italie; mais on est tenté de croire qu'Eginhard s'est + effectivement trompé, ou plutôt que son texte a été corrompu dans cet + endroit. + +[404]Barcinone est une cité qui siet en la marche d'Espaigne. Une heure +estoit de Sarrasins, autre heure estoit de Crestiens. En ce point la tenoit +un Sarrasin qui avoit nom Zaton. Cil vint à Ais-la-Chapelle, à où le roy +estoit, si luy rendit la cité de sa propre volonté et mist soy et les siens +en sa subjection. + + Note 404: Eginh. Annal. A ° 797. + +En ce point, le roy envoia Loys son fils à tout une partie de sa gent pour +asségier la cité d'Oisce[405]; et luy vint par Sassoigne pour destruire le +païs et pour estaindre la desloiauté de celle nacion perverse. Si ne s'en +partit jusques à tant qu'il eut cerchié toutes les contrées du païs. Car il +ostoia tout outre jusques ès derraines parties par delà, qui durent jusques +à la grant mer et sont encloses entre deus fleuves, Albe et Wisaire. Quant +il eut tout mis à destrucion, il retourna à Ais-la-Chapelle. Tandis comme +il séjournoit ilec, vint à luy en message Obdelle fils Abimenge le roy de +Moretaigne[406] et un autre message de Nicete patrice de Cecile, qui +Théotiste avoit nom et luy apportait lettres de l'empereur de +Constantinoble. Ces messages oyt et congéa et retourna à tant chascun en sa +contrée. + + Note 405: _Oisce._ «Ad obsidionem Oscæ in Hispaniam misit.» C'est + _Huesca_. + + Note 406: _Moretaigne._ «Abdellam, Sarracenum, filium Ibinmauge regis + de Mauritania.» Il eut fallu _Abenhumeiæ_. + +Lors eut conseil le roy qu'il iroit yverner en Sassoigne pour mener à fin +celle guerre qui tant avoit duré. A ses deux fils Pepin et Loys manda +qu'ils vinssent à luy. Et ceulx firent son commandement, tantost comme ils +furent venus d'ostoier; car Pepin avoit esté en Italie, et Loys en +Espaigne. Le Rin passa et entra en Sassoigne. Ses heberges fist tendre sur +le fleuve de Wisaire. Le lieu où son ost fut logié fist appeller Haristalle +qui encore est ainsi appellé des gens du païs; son ost départit et l'envoia +pour yverner par toute la terre. Les messages des Huns congéa qui estoient +à luy venus à grans présens. Les messages Aldephons le roy de Galice receut +aussi moult honnourablement qui grans présens luy apportoient. Ses deux +fils envoia Pepin en Italie et Loys en Acquitaine, et commanda à Obdelle le +devant dit Sarrasin qui estoit à luy venu en message, que il allast avec +son fils Loys et qu'il le menast par mi Espaigne; et celluy fist ce que le +roy luy commanda et le mena partout où il voult. Et le roy demoura en +Sassoigne tout l'yver et y fist la sollennité de Noël et de Pasques. + +[407]En celle saison que le printemps approchoit, les Saisnes qui habitent +outre le fleuve d'Albe s'esmeurent et prindrent les messages et les gens +que le roy avoit là envoiés, pour le païs garder et justicier. L'une partie +en occistrent et l'autre partie gardèrent pour rançon[408]. Si prindrent +aussi Godescaus un message du roy, en son retour, que il avoit envoié à +Sigefroi, le roi de Dannemarche; et l'occistrent. Moult fut le roy esmeu de +ces nouvelles; ses osts assembla sur l'eaue de Wisaire. Ses heberges fist +tendre en lieu qui a nom Machidan[409]. En Sassoigne entra sur celle +diverse gent pour venger sa honte et la mort de sa gent. Toute celle +contrée qui est entre Albe et Wisaire mist à destruction par feu et par +occision. Mais les Saisnes qui habitent oultre le fleuve d'Albe qui ses +gens et ses messages avoient occis montèrent en orgueil, pour ce qu'ils +n'avoient porté encore la peine de si grant fais. Si prindrent leurs armes, +et entrèrent en la contrée des Abrodiciens qui estoient de la compagnie et +de l'aliance aux François, et tousjours s'estoient loyaument portés vers +eulx dès l'eure qu'ils eurent receu leur amour. Mais Tascon[410] le duc de +cette gent leur vint au-devant à tout son ost, quant il sceut leur +esmouvement, en un lieu qui a nom Suenthana. A eulx se combatit et fist +moult grant occision de leur gent, à quatre mille furent estimés cil qui +chaïrent ès premières envaïes. + + Note 407: _Eginh. Annal. A°. 798._ + + Note 408: _Pour rançon._ Le sens est ici mal rendu. «Paucis eorum + quasi ad nuntiandum reservatis.» + + Note 409: _Machidan._ Le texte latin édité porte: «In loco cui Munda + nomen.» C'est aujourd'hui _Munden_, dans le duché de + Brunswick-Lunébourg, et non pas _Minden_, comme le dit M. Guizot. + + Note 410: _Tascon._ «Trasco.» + +Eburne[411], un messagier du roy, fu en celle bataille en la partie des +Abrodiciens et se combatit en la dextre partie de l'estour. Desconfis +furent les Saisnes et chaciés honteusement; si perdirent moult de leur gent +et tournèrent à moult grant dommage et à grant confusion de leurs contrée. +Et quant le roy qui estoit d'autre part eut leur voie destruite et eut son +cuer esclarié[412] de ses messages et de sa gent qu'ils avoient occis, il +s'en retourna en France. A Ais-la-Chapelle oït et receut les messages +Hélaine l'empéreris de Constantinoble; si estoient nommés Michaus, +Glagliane et Théophille[413]. + + Note 411: _Eburne._ Notre traduction n'est pas complète: «Nam in + primis congressione quatuor millia eorum cecidisse narravit legatus + regis Eberwinus nomine, qui in eodem prælio fuit, et in Abotritorum + acie dextrum cornu tenuit.» + + Note 412: _Esclarié._ Variantes: _Esclari_.--_Esclerié_.--_Esclarci_. + Ce mot est synonyme de _rendu serein_, _rasséréné_. + + Note 413: Les noms sont ici corrompus. Il s'agit ici de l'impératrice + _Irène_, de _Michael_, surnommé _Ganglianos_, et de Théophile, prêtre + du palais de Blaquernes à Constantinople. + +L'empire gouvernoit celle Hélaine; car son fils Constantin avoit esté pris +et aveuglé par ses gens, pour son orgueil et pour ses mauvaises meurs. Ces +messages estoient venus pour Sisime requerre, le frère Therasie patriarche +de Constantinoble, qui avoit esté pris en bataille; volentiers fist le roy +leur requeste, si s'en retournèrent à tant. + +Après eulx reviendrent autres messages de par Aldephons, le roy d'Espaigne; +Froie et Basilique estoient nommés; dons et présens apportèrent de par leur +seigneur, c'est à savoir sept Mores et sept muls à riches lorains d'or; si +les avoit conquis à prendre une cité qui a nom Olisipone[414], sur une gent +qui sont appelles Manubiens; et tout fussent-ils là envoies pour dons, si +sembloit-il qu'ils fussent envoies pour signe de victoire. Les messages et +les présens receut moult honnourablement, de beaux dons les honnoura, si +les congéa quant ils s'en vouldrent aler. + + Note 414: _Olisipone._ Lisbonne. Tout ce récit est horriblement + défiguré. «Venêre de Hispaniâ legati Adelphonsi regis, Basiliscus et + Troia, munera deferentes quæ ille de _manubiis_ quas victor apud + Olisiponnam civitatem à se expugnatam coeperat, regi mittere curavit; + Mauros videlicet septem, cum totidem mulis atque _loricis_.» + +En ce temps entrèrent les Mores à navie en unes isles de mer qui sont +appelés Baltaires[415]. Moult de dommages firent avant qu'ils s'en +partissent. Toute celle saison jusques à Pasques demoura le roy à +Ais-la-Chapelle. + + Note 415: _Baltaires._ Baléares. + +[416]En ce temps avint un moult lait cas à Rome. L'apostole Lyon aloit un +jour à l'églyse Saint-Jehan de Latran et d'ilec à l'églyse Saint-Laurent de +la Gravelle[417] pour sermonner au peuple et pour faire le service nostre +Seigneur. Souldainement s'embatit sur un aguait que les Romains luy avoient +basti de lès cette église meisme. Du cheval l'abatirent, les yeulx luy +crevèrent et luy coupèrent la langue, si comme il sembla à aucuns[418], +tout nu le despouillèrent et le laissièrent ainsi comme demi-mort. Porté +fut au moustier Saint-Erasme le martir, par le commandement de ceulx meisme +qui ce luy avoient fait. De ce moustier le tira Auboin, un sien message qui +estoit son chambellan, si le receut Winigèse, le duc des Vaus de +Spolitaine[419] qui à Rome estoit venu hastivement, quant il sceut de ce +fait nouvelles: à son hostel qui en la cité estoit l'en fist porter. Moult +fut le roy courroucié, quant il sceut nouvelles de la honte que l'en eut +faitte au souverain de l'Églyse et au vicaire saint Père. Si commanda que +il luy fut admené à grant honneur. (Si dient aucunes croniques que notre +Seigneur luy rendit sa langue et ses yeulx par miracle)[420]. + + Note 416: _Eginh. Annal. A° 799._ + + Note 417: _De la Gravelle._ Variantes. De la _Graile_.--De la + _Graell_. Il falloit, _du grille_. «Quæ ad craticulum vocatur.» Sans + doute à cause du martyre de saint Laurent, déjà dans ce temps-là + peint ou sculpté sur les portes. + + Note 418: _Si comme il sembla à aucuns._ «Ut aliquibus visum est.» + Ces derniers mots semblent ici mieux traduits que par M. Guizot: «_Ce + qui a été vu par plusieurs personnes_.» + + Note 419: Des Vaus de Spolitaine. «A Winigiso duce Spolitano.» + + Note 420: Ce n'est pas Eginhard qui dit cela; mais la chronique de + Sigebert rapporte quelque chose d'approchant: «Romani linguam et + oculosque evellunt. Cui voce et visu reddito divinitùs, iterùm ei + oculos et linguam eruunt radicitùs.» + +Le roy estoit jà meu pour ostoier en Sassoigne: pour ce ne laissa-il pas +son erre qu'il avoit commenciée. Général parlement tint de ses barons et du +peuple en un lieu qui a nom Lippe[421] sur le Rin. En ses heberges se tint +et attendit l'apostole Lyon qu'il avoit mandé. Entre ces choses envoia +Charlot son fils et une partie de son ost en un lieu qui a nom Albim[422] +pour traittier aucunes besongnes des Wilses et des Abrodiciens, et pour +recevoir aucuns des Saisnes de Nordelinde[423]; tandis comme il attendoit +son retour, vint l'apostolle Lyon. A grant honneur le receut et le retint +avec luy, ne scay quans jours. La besongne pour quoy il estoit venu à luy +conta. Après le fist le roy conduire à Rome, par la gent meisme et +restablir en son siège. Tandis comme le roy demouroit en ce meisme lieu, +receut-il et congéa Daniel, le message Michiel patrice de Secile. D'autre +part lui vindrent males nouvelles de Herice et de Giroux deux de ses +chevaliers; car Giroux qui prevost estoit de Bavière eut esté occis en une +bataille contre les Huns; Herices l'aultre qui maintes batailles avoit +fournies et maintes victoires eues avoit esté entrepris et occis par les +citoiens d'une cité de Liburnie qui est appellée Tarte[424]. + + Note 421: _Lippe._ Lippenheim. + + Note 422: _Albim._ Sur l'Elbe. + + Note 423: _De Nordelinde._ Il y a réellement dans le texte édité de + l'annaliste: _Saxones de Nordlindis._ Mais ce doit être une faute, + pour _Nordmannis_. + + Note 424: _Tarte._ «Tarsatica.» Aujourd'hui _Fiume_, dans la + Carniole. + +Puis que le roy fut entré en Sassoigne, il cercha le païs et dompta les +rebelles: des besongnes ordonna à sa volenté selon le temps et la +nécessité. Après retourna en France: à Ais-la-Chapelle ala pour yverner. Là +célébra la Nativité et la Résurrection. Là vint à luy le comte Guy prevost +et garde des marches de Bretaigne, qui en cel an meisme avoit cerchié +toutes les contrées des Bretons, entre luy et aulcuns autres comtes qui +avec luy furent en celle hesongne. Et luy porta les armes et les noms par +escript des ducs et des contes de celle contrée et des princes qui à luy +s'estoient rendus; si sambloit bien que toute la terre fut acquise; et si +estoit-elle, sé la desloiauté des gens ne fust tournée. + +A luy furent, là meisme, apportées les enseignes des Mors qui avoient esté +ès isles de Baltaire où ils estoient entrés pour tout mettre à destruction. +Un Sarrasin qui avoit nom Azan luy envoia en ce point les clefs de la cité +d'Oisce[425] et mains autres présens, et luy promist que il luy livreroit, +quant il verroit son point et son lieu. Le patriarche de Jhérusalem luy +envoia par un moine sa benéicon et autres reliques du saint lieu de la +Résurrection. Congié luy donna quant il s'en voult retourner, et envoia +avec luy Zacharie l'un des prestres du palais et luy chargea dons et +offrandes pour porter au saint sépulcre. Tant demoura le roy à +Ais-la-Chapelle que il y célébra la Nativité nostre Seigneur. + + Note 425: _Oisce._ Huesca. + +[426]Au renouvel du temps, le roy se départit de Ais ainsi comme en my +mars; tout le rivage de la mer de Flandres chevaucha, droit vers la terre +de Neustrie[427] qui ore est appellée Normandie. En la mer mist garnison de +nefs et de galies contre les assaus des Normans qui souvent y faisoient +dommage. La Résurrection célébra en Pontieu[428]. De là se départit, et +s'en alla selon le rivage de la mer droit à Rouen; Saine passa et s'en alla +droit à Tours faire ses offrandes et ses oroisons en l'églyse Saint-Martin. +Aucuns jours y demoura pour une maladie qui prist la royne; là meisme +mourut-elle et fu mise en sépulture en ladite églyse, en la seconde none de +juin. + + Note 426: _Eginh. Annal. A° 800._ + + Note 427: Cette phrase est mal entendue par notre traducteur; la _mer + de Flandres_ répondoit à l'_Océan britannique_, et il s'agit ici de + l'_Océan gallique_ qui baigne les côtes de Bretagne et d'Aquitaine. + Voici la phrase latine: «Littus Oceani gallici perlustravit, et in + ipso mari ubi tunc piraticam Nordmanni classem exercebant, præsidia + disposuit.» + + Note 428: _Ponthieu._ «Apud Sanctum-Richarium.» + +De là se mist le roy au retour; par la cité d'Orléans retourna à Paris et +puis s'en alla à Ais-la-Chapelle. En la cité de Maience assembla parlement. +Après ces choses assembla ses osts et vint en Lombardie; en la cité de +Ravenne vint, là demoura sept jours tant seulement. A son fils Pepin livra +son ost et luy commanda qu'il s'en alast en la duché de Bonivent. Avec luy +vint de Ravenne et vindrent jusques en la cité d'Ancone. Là se départit le +roy de luy et s'en ala à Rome. Le pape Lyon luy ala à l'encontre jusques à +une ville qui a nom Nomentum[429]; à grant joie et grant honneur le receut +le roy. Et quant ils eurent ensemble mengié, l'apostole se départit et s'en +ala à Rome. Lendemain entra le roy dans la cité, et l'apostolle fu au-devant +sur les degrés de l'églyse Saint-Père, à grant compaignie des cardinaulx et +du clergié; et le receut si comme il descendoit de son cheval; en rendant +louenge à notre Seigneur. Ainsi le menèrent jusques dedens l'églyse. Ce +avint en l'uitième kalende de décembre. Sept jours après qu'il fut là venu, +il fist assembler l'apostolle, les cardinaulx et les autres prélas, et leur +conta en audience la raison pourquoy il estoit là venu. Et aux autres jours +après commença la besongne qui estoit cause de sa voie; mais trop luy fu +grief à commencer celle besongne, car c'estoit pour enquérir des crimes qui +estoient mis sus l'apostolle; et quant nul ne fut qui avant se traïst pour +ces crismes prouver, l'apostolle prist en sa main le texte des Évangiles, +devant tout le peuple le nom de la Ste-Trinité appella et se purgea des +crimes dont il estoit accusé. Et ce meisme jour vint à Rome le prestre +Zacharie que le roy eut envoié à Jhérusalem; avec luy amena deux moines, +messages du patriarche qui de par luy luy apportèrent les clefs du saint +sépulcre et du mont Calvère et une enseigne de soie. Le roy receut les +messages et les présens moult débonnairement. Et quant ils eurent demouré à +sa court tant comme il leur pleut, il les congéa et leur donna de ses +ichesses. + + Note 429: _Nomentum._ Aujourd'hui _Lamentana_. + + +_Cy fine le premier livre des gestes le fort roi Charlemaines._ + + + + +LE SECOND LIVRE DES FAIS ET +DES GESTES LE FORT ROY +CHARLEMAINES. + + + * * * * * + +I. + +ANNEES: 800/802. + + +_Coment il fut coroné à l'empire en la cité de Rome; et coment il dampna +par exil ceulx qui avoient laidi l'apostole Lyon. Et puis des crolléis de +terre qui furent par le monde; et des messages et des présens Aaron le roy +de Perse. Et puis des messages Hélaine l'empereris de Constantinoble._ + + +[430]Le jour de la Nativité, entra l'empereur en l'églyse Saint-Père de +Rome, droit en ce point que l'en devoit célébrer la grant messe. L'apostole +Lyon luy assist la couronne impériale sur son chief, ainsi comme il fut +encliné en oroisons devant l'autel. Lors le peuple commença à crier en +telle manière: «Au grant Charlemaines Auguste, couronné de Dieu, paisible +empereur des Romains, soit vie et victoire.» Après ces loenges du peuple, +le pape le aourna et vestit de garnemens impériaulx; selon la coustume des +anciens princes[431]. Le nom de Patrice mist jus, et fu appelle dès +illeques en avant empereur et Auguste. + + Note 430: _Eginh. Annal. A° 801._ + + Note 431: Notre traducteur commet ici une inexactitude qui pourroit + bien n'être pas involontaire. Il falloit: _le pape l'adora_, et non + pas l'_aourna et vestit_. «Post quas laudes, à Pontifice more + antiquorum principum _adoratus est_.» + +Pou de jours après commencèrent, que il commanda que ceulx qui l'apostole +Lyon avoient déposé fussent devant luy amenés. Question fu disputée sur le +fait et furent jugiés et dampnés selon les loys de Romme des chiefs perdre. +[432]Mais l'apostole pria tant l'empereur pour eulx, que la vie et les +membres leur furent respités. Toutes voies furent-ils dampnés par essil +pour la grant félonie de leur fait. De ce cas parçonniers furent Pasquale +le donneur[433], Campule le saquellier et mains autres nobles de la cité +qui tous furent parçonniers de la sentence ainsi comme ils furent du fait. + + Note 432: Dom Bouquet termine ici le texte d'Eginhard, et renvoie + pour la suite aux _Annales Loiseliennes_. Mais, suivant toutes les + apparences, les _Annales Loiseliennes_, monument anonyme et formé de + plusieurs pièces, avoient emprunté, pour le commencement du IXème + siècle, le récit historique qu'Eginhard en avoit rédigé. Dom Bouquet + auroit donc dû renvoyer des _Annales Loiseliennes_ à _Eginhard_, et + non pas de celui-ci à celles-là. + + Note 433: _Le donneur._ Les premiers copistes portoient sans doute: + _Li donneres de non_. «Pasqualis nomenclator.»--_Le saquellier_, ou + peut-être le sacristain. «Sacellarius.» + +Tout cel yver demoura l'empereur en la cité pour ordonner des besongnes et +pour reformer les choses communes; et non mie tant seulement les besongnes +qui appartiennent à l'apostole, mais à toute la terre d'Italie; car il ne +fist oncques gueres autre chose toute la saison. Après, Pepin son fils +envoia avec grant partie de son ost en la duchée de Bonivent. + +Et après la Résurrection, en la septiesme kalende de may se départit +l'empereur de Rome et s'en ala en la cité des Vaus de Spolite[434]. Tandis +comme il demouroit là, fut merveilleusement grant crolléis de terre, en ce +mois meisme, et en la seconde heure de la nuit. Et fu ceste tempeste par +toute Italie si grant que les cités et les montaignes fondirent en aucuns +lieux. De ce crolléis trembla le moustier Saint-Pol en la cité de Romme si +très forment que grant partie des trefs et de la couverture chaït jus. En +ce meisme temps crollèrent aucuns lieux en Alemaigne outre le Rin et en +aucuns lieux en France. Et fut grant pestilence en celle année, pour le +temps qui estoit mol et destrempé. + + Note 434: _Vaus de Spolite._ C'est comme plus haut, _Spolète_. + +Des Vaus de Spolite s'en partit l'empereur et s'en ala en Ravenne[435]. Là +luy dist-on que les messages Aaron le roy de Perse estoient arrivés au port +de Pise. Encontre eulx envoia jusques entre Verziau et Yvorie[436]. Deus +estoient ces messages et à divers seigneurs. Cil qui estoit venu de par +Aaron de Perse estoit droit Persan né d'Orient: l'autre estoit Sarrasin né +d'Aufrique; si estoit envoie de par l'amiraus Abraham. Quant ils furent +amenés devant l'empereur, le message au roy de Perse luy dist que Ysaac le +Juif que il avoit envoie à Aaron le roy de Perse, quatre ans avoit jà +passés, avec deux autres messages, Lamfroy et Sigimont, estoit retourné et +avoit apporté grans dons et grans présens; mais Lamfroy et Sigimont +estoient jà mors en la voie. + + Note 435: _En Ravenne._ Il falloit ajouter: _et de là en Pavye_. «Et + aliquot dies ibi moratus, Papiam perrexit.» + + Note 436: _Entre Versiau et Yvorie._ «Inter Versellas et Eboreiam.» + C'est _Verceil_ et _Yvrée_. + +Lors envoia l'empereur Archambaut son notaire en Ligurie pour appareiller +le navire en quoy les olifans et les autres présens feussent admenés. +(Moult apporta le messagier du roy d'Aufrique beaux présens. Entre les +autres choses présenta à l'empereur le corps saint Ciprien le martyr, +évesque de Cartage, et de saint Sperat le premier martir de Scillitanie et +le chief saint Penthalyon[437]). La saint Jehan Baptiste célébra en la cité +d'Avorie. Après trespassa les mons et retourna en France. + + Note 437: Cette phrase est faite d'après le récit d'Ado, archevêque + e Vienne. «Tunc Delata sunt ossa B. Cypriani à Carthagine, cum + reliqulis beatorum _Scillitanorum_ martyrum Sperati sociorumque ejus, + etc.» + +En celle année fut prise Barcinone, une cité d'Espaigne qui par deux ans +avoit esté assiégée, et fut pris Zaton, le chevetain de la cité et +plusieurs autres Sarrasins. Si refut prise une autre cité de Lombardie qui +a nom Theate[438]. Destruite fu et arse et mains autres chasteaulx qui à +celle cité se tenoient desquiels l'un fu pris par force et l'autre fu +rendu. Si fu pris Roselin le prévost de celle cité. Ce Roselin et l'autre +Zaton furent amenés devant l'empereur et condampnés par essil au mois +d'octobre. + + Note 438: _Theate._ «Theate civitas.» C'est aujourd'hui _Chiezi_. + +En celle meisme année arriva au port de Venise[439] le Juif Ysaac que +l'empereur avoit envoie au roy de Perse. A l'Empereur présenta un olifant +et mains autres présens. Etpour ce qu'il ne put passer les mons pour l'iver +et pour les noifs, le fist l'empereur séjourner toute la saison en la cité +de Verziaux. Delà s'en ala à Ais-la-Chapelle et y célébra la Nativité +nostre Seigneur. + + Note 439: _Au port de Venise._ Il falloit au Port-Vendre, ou + _Porto-Venere_, comme dans le latin.--_Noifs_. _Neiges_. + +[440]En celluy temps envoia Hélaine[441], l'empereris de Constantinoble, à +l'empereur un message qui avoit nom Lion pour confermer paix et amour entre +les François et les Grieux. Et quant il se partit de cour, l'empereur +envoia avec luy en message Jesse, l'évesque d'Amiens, pour telle chose +meisme comme cil estoit envoie, avec le conte Héligant. La sollennité de +Pasques célébra le roy à Ais-la-Chapelle. Au mois de juigniet après vint à +l'empereur le Juif Ysaac et amena l'olifant qu'il avoit gardé tout l'yver +en Lombardie avec luy. + + Note 440: _Eginh. annal. A° 802._ + + Note 441: _Hélaine._ Il falloit _Irène_ ou _Herène_, comme dans les + textes latins. + +En ce point furent prises deux des cités de Lombardie, Orthonne et Leucère; +Leucère fu prise par grant assault; car elle estoit assiégée à moult grant +planté de gent. Entour la forest d'Ardaine demoura le roy tout cel esté et +se déduisit en chaces de bestes sauvages. Ses gens envoia contre les +Saisnes, toute la terre qui est environ le fleuve d'Albe gastèrent et +mistrent à destruction. En ce temps prist Grimoart le duc de Bonivent +Guinigise le duc de Spolite, en la cité de Nochieres[442]; mais il le tint +toute voies honnourablement en prison. [443]En cel yver fut grant crolléis +et moult grans mouvemens de terre entour le pais de Ais-la-Chapelle et +pestilence et grant mortalité. + + Note 442: _Nochières._ C'est toujours _Lucera_, en Pouille. + + Note 443: _Eginh. Annal. A° 803._ + +Après ces choses, Guinigise que Grimoart eut pris fu rendu. + +En ce point retournèrent les messages de l'empereur qu'il avoit envoiés en +Constantinoble; si vindrent avec eulx les messages Nicephore l'empereur qui +lors gouvernoit l'empire, car les Grieux avoient déposé Hélaine +l'emperéris, quant les messages l'empereur Charlemaines furent là venus. +Ces messages estoient ainsi nommés: Michiau Pierre et Calixte. En ce point +qu'ils vindrent, l'empereur en Alemaigne estoit sur le fleuve de Salas, en +un lieu qui a nom Salz. La forme de la pais pourquoy ils estoient venus +promistrent par ung escript. + +Quant ils eurent demouré à court tant comme il leur plut, ils retournèrent +en Constantinoble et portèrent à leur seigneur l'epistre Charlemaines +l'empereur. Après ces choses s'en ala l'empereur Charlemaines en Bavière; +là ordonna ses besongnes de Pannonie, et puis retourna à Ais-la-Chapelle au +mois de décembre; là demeura toute la saison et y célébra la Nativité de +nostre Seigneur Jhésu-Crist. + + +II. + + +ANNEES: 805/806. + +_Coment les Brabançons et les Flamens sont estrais de la mauvaise gent de +Sassoigne; puis de Godefroi le roi de Danemarck, coment il prist parlement +à l'empereur, et coment l'apostole Lyon vient à lui. De Cagan, prince des +Huns, et coment l'empereur envoia Charlot, son fils, à ost sur les +Esclavons, et coment l'empereur assigna terre à ses trois fils; puis coment +il envoia Charlot son fils ostoier sur les Sorabiens, et Pépin sur les +Mores._ + + +[444]Quant la nouvelle saison fu revenue et il fu temps convenable pour +ostoier, l'empereur rassembla ses osts pour ostoier en Sassoigne. En la +terre entra à grant force. Les Saisnes qui habitoient de là le fleuve +d'Albe fist passer par deçà en France et femmes et enfans. Leur païs donna +à une manière de gens qui sont appellés Abrodiciens. (De celle gent sont +ores estrais les Brebançons et les Flamens, et ont encore celle meisme +langue[445]). + + Note 444: _Eginh. Annal. A° 804._ + + Note 445: Cette parenthèse est du traducteur. + +En ce point vint Godefroy le roy de Dannemarch à grant noise et à grant ost +et à grant navie en un lieu qui est nommé Liestrop. Car il avoit devant +promis à l'empereur qu'il vendroit à luy à parlement; mais il mentit de +convenant, car il n'i vint pas par le conseil de sa gent. L'empereur +l'attendit sur le fleuve d'Albe, en un lieu qui a nom Hodunstet, Et quant +il vit qu'il ne venoit pas, l'empereur luy manda par messages qu'il luy +rendist les fuitifs. + +Quant ce vint en mi-septembre, l'empereur repaira vers la cité de +Coulongne. Ses osts départit, puis s'en ala chacier et déduire en la forest +d'Ardenne. Et puis repaira à Ais-la-Chapelle. + +Entre ces choses luy vindrent nouvelles que l'apostole luy mandoit qu'il +vouloit célébrer la Nativité avec luy, en quelque lieu qu'il feust. De ces +nouvelles fu l'empereur moult lié. Lors envoia Charlot son fils contre luy +jusques à Saint Morise de Gaune[446], et luy commanda qu'il le receust +honnourablement. Il meisme ala encontre jusques en la cité de Rains. En la +cité de Carisi le mena. La Nativité célébrèrent là. D'ilec se partirent et +s'en alèrent à Ais-la-Chapelle. Un pou de saison demoura avec luy à court. +Moult l'honnoura l'empereur de dons et de joyaulx. Et quant s'en voult +retourner, l'empereur le fist conduire par Bavière jusques en Ravenne, pour +ce qu'il luy plaisoit à retourner par le païs. + + Note 446: _De Gaune_, ou d'_Agaune_, vulgairement _Chablais_. + +La raison pour quoy l'apostole vint à l'empereur si fu pour ce que l'en +disoit communément, et en estoient jà venues nouvelles à nostre sire +l'empereur, que le saint sanc Jhésu-Crist avoit esté trouvé en la cité de +Manthoue. Et pour ce luy eut l'empereur mandé qu'il enquist la vérité de +ceste chose. Et l'apostole qui eut trouvée ochoison d'issir de son païs +s'en vint par Lombardie ainsi comme pour enquerre la vérité des nouvelles. +Mais l'istoire se taist à tant de la fin de ceste besongne. + +[447]Pou de temps après trespassa que Cappanes[448] le prince des Huns vint +à l'empereur pour son besoing et pour la nécessité de son peuple. Et luy +requist qu'il luy donnast terre et région à luy et à sa gent entre +Carninthe et Sabbarie; car ils ne povoient pas demourer en leurs terres +pour les assaus et pour la guerre des Esclavons. L'empereur le receut moult +honnourablement, pour ce meisme que illuy sembloit bon crestien. Sa +requeste luy ottroia, dons luy donna, puis s'en retourna. Mais il ne +vesquit pas moult longuement qu'il fu repairé à sa gent. Et le Cagan qui +après luy fu sire des Huns requist à l'empereur par un sien prince qu'il +luy souffrist avoir autelle amour, honneur et autelle seigneurie sur les +Huns comme Capanus son devancier souloit avoir. Et l'empereur luy octroia +volentiers ce qu'il requist et voult qu'il eust la cure et la seigneurie de +son royaume, selon les anciennes coustumes du païs. En celle année meisme +assembla son ost et à Charlot son fils le livra pour conduire sur les +Esclavons. Toute la terre dégasta, et occist leur prince qui avoit nom +Zechone; puis retourna à son père en la forest de Vosaigue, en un lieu qui +est appellé Camp. Car l'empereur s'estoit parti de Ais-la-Chapelle au moys +d'aoust. Si estoit jà entré en celle forest par la cité de Mes et de +Théodon. Et quant l'ost que Charles son fils avoit mené en Esclavonie fu +départi, il répaira pour yverner à Théodon. A luy vindrent là ses deux fils +Pepin et Loys, et célébrèrent avec luy la sollennité de la Nativité.[449] +Après la feste vindrent à luy deux ducs de Venise, Gilerique et Benoist, un +autre duc de Jadre qui avoit nom Pons, et Donub évesque de celle meisme +cité; messages estoient[450] d'une gent qui sont nommés Dalmaciens. Dons et +présens luy apportèrent. Lors ordonna l'empereur à sa volonté du peuple de +Venise et de Dalmacie. Après ce que ces messages s'en furent partis, il +assembla général parlement de ses barons pour ordonner de paix et de +concorde entre ses fils, et pour donner partie de terre à chascun, si que +chascun sceust assigner à sa part, s'il avenoit, par aventure, qu'ils +survesquissent. + + Note 447: _Eginh. Annal. A° 806._ + + Note 448: _Cappanes._ Il falloit _Cagan_. + + Note 449: _Eginh. Annal. A° 806._ + + Note 450: «Venerunt Willerus et Beatus, duces Venetiæ, necnon et + Paulus dux Jaderæ, atque Donatus, etc.» _Jadre_, c'est _Zara_ en + Dalmatie. + +De ce fu fait testament et constitucion de garder paix et concorde entre +ses deulx fils. Et ce fu conformé par le serment de tous ses barons. Après +ce, fist l'empereur chartre escripre qui fu envoiée au pape Léon pour ce +qu'il la confermast par sa bulle et par la subscripcion de sa propre main. +Et l'apostole qui volontiers le fist la conferma si comme l'empereur meisme +la devisa. Après ce parlement se départit de Théodon et laissa ses deulx +fils chascun en son royaume, Loys en Acquitaine et Pepin en celuy de +Lombardie; le Rin et la Mozelle passa à nage[451]. Si s'en ala en la cité +de Coulongne[452]; là fist quarantaine et célébra la Résurrection nostre +Seigneur. + + Note 451: _A nage._ En vaisseaux. «Navigavit.» + + Note 452: _Coulongne._ Il falloit: _Nimègue._ «Noviomagus.» + +Après un petit de temps s'en ala à Ais-la-Chapelle. Ses osts assembla et +les livra à Charlot son fils pour ostoier en Esclavonie sur un gent qui +sont appelles Sorabiens, et habitent d'une part sur le fleuve d'Albe. A +eulx eut grant bataille: là fu occis Milduhoc le duc des Esclavons; deulx +chasteaux fermèrent les François en cette voie, l'un sur le rivage d'un +fleuve qui a nom Sale, et l'autre sur le fleuve d'Albe. Et quant Charle eut +ainsi les Esclavons domptés et humiliés, il retourna à son père à tout son +ost qui lors estoit sur la rivière de Meuse en un lieu qui a nom Silli. + +En celle année meisme fist l'empereur assembler grans osts en Bavière, en +Alemaigne et en Bourgoigne, et les envoia en une ville qui est appellée +Behelm[453]. Grant partie de celle terre dégasta par feu et par occision, +puis s'en retourna sans grief et sans dommage. + + Note 453: _Behelm._ Bohème. _In terram Behemannorum._ + +En celle année meisme il envoia Pepin le roy de Lombardie contre les Mores, +en l'isle de Corse, qui souvent destruisoient celle contrée ainsi comme par +accoustumance. Mais ils ne l'attendirent pas; ains s'en retournèrent quant +ils sceurent que celle navie venoit. Hadumare qui estoit comte de la cité +de Genes y fu occis, pour ce qu'il se combattit contre eus trop folement. +En ce temps retournèrent les Navaroys et les Pampelunois à la loy des +Sarrasins; mais puis se repentirent et repairèrent à la foy de sainte +Églyse. Nicephore l'empereur de Constantinoble envoia derechief grant +navire par Nicete un de ses princes pour recouvrer, s'il peust, l'isle de +Dalmacie. Les messages qui jà avoient esté envoies près de quatre ans avant +retournèrent en la navie des Grieus. En celle année célébra l'empereur la +Nativité de nostre Seigneur Jhésu-Crist à Ais-la-Chapelle. + + +III. + +ANNEE: 807. + +_De divers éclipses de soleil et de lune en divers temps; des messages et +des présens le roy de Perse. Coment l'empereur envoia Boucart, un des +comtes de son palais, pour deffendre l'île de Corse contre les Mores, et +coment ils furent desconfis. Puis coment un prince de l'empereur de +Constantinoble amena navies pour gaster Italie. Et du roy Pepin, coment il +ala contre luy, et coment ils donnèrent trèves l'un à l'autre, coment +l'empereur envoia Charlot contre Godefroi le roy de Danemarch, puis coment +cil Godefroi comenca à clore un païs de murs, de l'une mer à l'autre._ + + +[454]En la quarte kalende de septembre de l'année trespassée fu éclipse de +lune. Lors estoit le soleil en la seizième partie du signe de la Vierge, et +la lune en la seizième partie du signe des Poissons. En celle année droit +en la kalende de février fu la lune dix-septième, quant l'estoile Jovis fu +veue trespasser ainsi comme par mi. Et en la tierce ide de février fu +éclipse de soleil en plain midi. Si estoit l'une et l'autre estoille en la +vingt-cinquième partie du signe qui est appellé le Aquaire. Derechief fu +éclipse de lune en la quarte kalende de mars; si apparurent en l'air +compaignies de merveilleuse grandeur[455]. Si estoit le soleil en l'onzième +partie des Poissons et la lune en l'onzième partie de la Vierge. Car +l'estoille de Mercure fu veue enmi le cours du soleil ainsi comme une +petite tache noire, en la seisième kalende d'avril; et, un pou devant, +avoit esté moienne au centre de celle meisme estoille. Si fu veue en celle +manière par huit jours; mais l'en ne put savoir quant elle en yssit, pour +l'empeschement des nues. + + Note 454: _Eginh. Annal. A° 807._ + + Note 455: _Compaignies._ Le latin porte: «Acies miræ magnitudinis.» + +De rechief fut éclipse de lune au mois d'aoust, en l'onzième kalende de +septembre, en la tierce heure de la nuit. Si estoit le soleil en la +cinquième partie de la Vierge, et la lune en la quinte partie des Poissons. +En telle manière fu la lune trois fois en obscurté, et le soleil une fois, +de septembre de l'an devant dit jusques au septembre d'après. Rabert, que +l'empereur avoit envoié en Orient, mourut en son retour. En ce point vint à +l'empereur Abdelle le message du roy de Perse, en la compaignie de deus +moines, George et Félix, messages à Thomas, le patriarche de Jhérusalem. +Cil Abdelle qui message estoit du roy de Perse aporta dons et présens de +par son seigneur. C'est assavoir tentes et paveillons, et un tref de +merveilleuse grandeur et de très-grant beauté; car il estoit de fine soie, +et le tref et les cordes enluminés de diverses coulours. Et si luy apporta +draps de soie riches et précieux, et vaisseaulx plains de basme et +d'electuaires, confis de précieuses espices et plains d'odeurs aromatiques. +Entre les autres présens lui envoia unes orloges de léton, ouvrées de +merveilleuse maistrie. En ces orloges estoit ordonné le cours des douze +heures du jour, et autant de pilonetes d'arain qui en la fin de l'eure +cheoient sur un timbre et le faisoient chanter et raisonner mélodieusement. +Moult d'autres soubtiletés estoient en ces orloges qui trop seroient +longues à raconter: en la fin des douze heures sailloient hors douze +chevaliers par fenestres que ils ouvroient à leur yssir; et puis le +reclouoient par engin quant ils entroient dedens[456]. + + Note 456: Il y a dans la cathédrale de Reims un horloge assez + ancienne qui ressemble à celle-ci. Il est vrai qu'Eginhard dit + positivement que l'horloge d'Abdalla étoit une clepsydre. + +Entre ces autres présens luy apportèrent deus chandeliers de cuivre grans +et merveilleusement ouvrés; et furent ces dons présentés à l'empereur à +Ais-la-Chapelle en son palais. Cil message et les deus moynes qui estoient +venus de par Thomas patriarche de Jhérusalem fist l'empereur demourer avec +luy une pièce de temps: au départir, les honnoura moult de riches dons, +puis commanda qu'ils fussent conduis en Italie pour attendre temps +convenable pour passer. + +En ce temps meisme envoia l'empereur Bouchart, un sien prince de son +palais, pour deffendre l'isle de Corse pour les Mores qui souvent la +dégastoient comme par acoustumance. Selon leur coustume estoient ils jà +issus dehors Espaigne et estoient premièrement entrés en Sardaigne. Aux +gens du païs s'estoient combatus; mais ils furent desconfis et perdirent +bien trois mille de leurs hommes. De là se mistrent à voilles tendues en +l'isle de Corse. Mais au port où ils arrivèrent trouvèrent le conte +Bouchart et sa mesnie tout appareilliés de combatre. Ensemble combatirent. +Mais les Mores furent desconfis et chaciés et perdirent moult de leurs +gens, et y retint le comte Bouchart treize de leurs nefs. En celle année +trouvèrent fortune contr'eulx meismes en tous les lieux où ils arrivoient; +et disoient que c'estoit pour ce qu'ils avoient, en l'année devant dite, +soixante moynes perdus pris en l'isle de Patalaire[457] et vendus en +Espaigne: desquels aucuns retournèrent puis en leur païs par la franchise +de l'empereur du païs. + + Note 457: _Patalaire._ «Patalaria insula.» C'est peut-être les + _Baléares_. + +En ce point fist la pais à Pepin, roy de Lombardie, le prince Nicète qui à +tout la navie de l'empereur de Constantinoble demouroit lors à Venise. +Trèves donnèrent l'un à l'autre qui dévoient demourer jusques au mois +d'aoust en suivant. A tant retourna en Constantinoble. Charles l'empereur +célébra la Nativité à Ais-la-Chapelle[458]. En celle année fu l'yver mol et +plein de pestilences. + + Note 458: _Eginh. Annal. A° 808._ + +Au nouvel temps retourna l'empereur en la cité de Noion[459]. Là fist le +jeusne de la quarantaine et y célébra la Résurrection, et puis retourna à +Ais-la-Chapelle. Là luy fu nuncié que le roy Godefroy de Dannemarch estoit +entré ès contrées des Abrodiciens, qui estoient en son aliance aussi comme +en sa garde. Pour ceste besongne envoia Charlot son fils au fleuve d'Albe, +à tout grant ost des François et des Saisnes, et luy commanda qu'il +contrestast à ce roy forcené, s'il vouloit entrer en Sassoigne. Mais la +chose avint autrement: car il se tint grant pièce sur le fleuve d'Albe, et +prist aucuns des chasteaulx d'Esclavonnie; et au derrenier s'en retourna en +Dannemarch, au grand dommage de sa gent. Et tout eust-il chacié Dragon, le +duc des Abrodiciens, qui pas ne se fioit en son menu peuple, et eust-il +perdu un autre duc qui Gondelade avoit nom, et tout avoit-il fait deux +parties de la terre tributaire, si perdit-il toutes voies grant partie de +son ost, et un sien nepveu fils de son frère, et plusieurs autres hommes de +la cité qui furent occis à l'assault d'un chastel. Et Charlot, le fils de +l'empereur, qui contre luy avoit esté envoie, fist tandis un pont sur le +fleuve d'Albe, son ost conduisit oultre, au plus tost qu'il put, sur deux +manières de gens qui sont appelles Livons et Smelgilde, pour ce que ces +deux peuples s'estoient soubsmis et aliés aux Danois. Leurs régions +destruist et gasta. Le fleuve d'Albe trespassa et se retraist en Sassoigne. + + Note 459: _Noion._ Il falloit _Nimègue_. «Noviomagus.» + +En cel ost que le roy eut fait sur les Abrodiciens se mistrent les +Esclavons de leur volenté, par l'ancienne haine qu'ils avoient sur les +Abrodiciens, et s'en retournèrent en leurs marches à tout quanqu'ils en +pouvoient porter; mais avant que le roy Godefroy retournast de cel ost +destruisit-il un chastel qui avoit nom Empores[460] et séoit sur le rivage +de la grant mer; en langue danoise estoit appelle Reric, grant profit +faisoit ce chastel à celle région pour le trespas des marchans du païs. Et +le roy Godefroi prit les marchans avec lui et les enmena par mer, et arriva +à un port qui a nom Liustorp. + + Note 460: _Empores._ C'est un contre-sens. _Emporium_ doit se prendre + pour _marché_, et le nom de celui-ci étoit _Revic_. + +En tant de temps comme il démolira là, establit à clore de murs celle part +de son royaume par-devers Sassoigne, selon les bonnes et les devises des +deus royaumes; en telle manière que celle cloture de voit commencier à un +rigort de mer devers orient qui est appelle Ostalsar jusques à la mer par +devers occident. Et si devoit celle enceinte enclore tout le rivage d'un +fleuve qui a nom Egidoire, ès-parties devers Acquilon. En toute celle +enceinte ne devoit avoir que une toute seule porte, par quoy les gens à pié +et à cheval et les charretes et les chars yssissent et entrassent. Celle +besongne commanda à ses ducs et à ses contes et à ses princes, et puis +après retourna en son païs. + + +IV. + +ANNEE: 808/809. + +_Coment Cardulphe le roy des Nordenbriens fut chacié de l'isle de +Bretaigne, et restabli arrières par le comandement de l'empereur; et coment +l'empereur des Grieux envoia de rechief sa navie contre Pepin pour +destruire Lombardie. Coment il s'en retourna sans riens faire. Coment le +roy Loys ostoia en Espaigne, et coment Godefroi, le roy des Danois, +s'escusa vers l'empereur de souspeçon. Du concile que l'empereur assembla. +Puis coment il fonda une cité pour défendre sa terre des estranges +nations._ + + +Entre ces choses avint que Carduphe le roi des Nordenbriens[461] fut chacié +de l'isle de Bretaigne; à l'empereur vint comme essillié de son règne. La +raison pourquoy il estoit à luy venu luy compta, et l'empereur le fist +conduire à Rome, et de là retourna arrière en son païs, au conduit des +messages de l'empereur et de l'apostole, et fu ainsi rétabli par eulx dans +son royaume. Le message à l'apostole Lyon avoit nom Adulphe, dyacre estoit +et né de Sassoigne: et les messages l'empereur furent deux abbés, Orfride +le notaire, et Nantier abbé de Saint-Omer. + + Note 461: _Carduphe, le roy des Nordenbriens._ Ou _Ardulphe_, roi de + Northumberland. Les historiens anglais ne parlent pas du + rétablissement de ce prince, avec l'aide de Charlemagne. + +En ce point fist l'empereur fermer deux chasteaux par ses menistres sur le +fleuve d'Albe; bonnes garnisons y mist contre l'assault des Esclavons. A +Ais-la-Chapelle retourna. Là célébra la Nativité et la Résurrection nostre +Seigneur. + +[462]L'empereur de Constantinoble et les Grieux qui tousjours ont envie +contre les Latins pour le nom et la dignité de l'empereur, envoia sa navie +derechief destruire la terre d'Italie. Premièrement vint et arriva en +Dalmatie et puis en Venise. Tandis comme elle yvernoit là, une partie s'en +ala en une isle qui a nom Commacle[463]. Contre la gent et la garnison de +celle isle se combatirent. Mais vaincus furent les Grieux et rechaciés en +Venise. Le maistre et le chevetain de celle navie qui Pons avoit nom +mettoit grant travail et grant entente envers le roy Pepin comment paix et +aliance fust confermée entre Grieux et François, aussi comme sé ce ly fust +enjoint. Mais il s'en partit avant que la besongne fust affinée, pour ce +qu'il s'apperceut que deux des ducs de Venise, Vulharenne et Benoist, luy +destourboient son propos et lui appareilloient agais par quoy ils le +peussent prendre. + + Note 462: _Eginh. Annal. A° 809._ + + Note 463: _Commacle._ C'est _Commachio_. + +En dementiers que ces choses advinrent en ces parties, Loys l'un des fils +l'empereur qui roy estoit d'Acquitaine assembla ses osts et entra en +Espaigne. Une cité assist qui a nom Tourtouse, sur un fleuve qui a nom Hie. +Une pièce de temps tint siége devant cette cité, et quant il vit qu'il ne +la pourroit prendre sans trop long siége, il retourna en Acquitaine. Après +ce que Cardulph le roy des Nordumbriens fust restabli en son siége par les +messages l'apostole et l'empereur si comme l'istoire de devant dit, un de +ces messages qui avoit nom Ardulphe fu pris ainsi comme il s'en retournoit; +mais tous les autres eschappèrent sans grief, mené fu en Bretaigne et +racheté par un des hommes le roy qui Cenuphes[464] avoit nom, et le roy le +délivra et renvoia à Rome. + + Note 464: _Cenuphes._ Ou _Cenulphes_, roi de Mercie, mort en 819. + +[465]Populanium, une cité de Toscane qui siet sur la mer fu robée et prise +en ce temps par une manière de Grieux qui sont appellés Orobites. En ce +point yssirent d'Espaigne les Mores. En l'isle de Corse entrèrent et +destruisirent une cité le jour de Pasques meisme. Nul homme n'y laissièrent +fors l'évesque de la ville et aucuns vieillars malades. + + Note 465: _Populanium._ C'est _Piombino_. + +Entre ces choses, Godefroy le roy de Danemarche manda à l'empereur par +marchans qu'il avoit oy dire qu'il estoit esmeu et courroucié vers luy, +pour ce qu'il avoit ostoié en l'année devant sur les Abrodiciens, et qu'il +s'estoit vengié des dommages qu'ils luy avoient fait: puis manda que +volentiers se purgeroit vers lui de ceste chose, et bien monstreroit qu'ils +brisièrent premièrement les aliances qu'ils avoient à luy, avant qu'il +ostoiast sur eulx. Et puis requéroit que un parlement fust pris de eulx +deux et de leurs princes oultre le fleuve d'Albe, en la marche des deulx +royaumes; si que les deux causes feussent là rentrées et proposées devant +tous; et qui avoit tort l'amendast au jugement des barons. L'empereur ne +refusa pas le parlement; si l'accorda volentiers. Oultre le fleuve d'Albe +s'assemblèrent les deulx parties au jour qui fu pris et les barons de +chascune part en un lieu qui est appelle Bardenflot. Moult de cas +proposèrent les Danoys en la présence l'empereur et les barons de France; +mais ils s'en départirent d'ambedeulx pars sans plus faire, si que celle +besongne demoura sans prendre fin. Et sans faille la vérité si estoit que +Trasque le duc des Abrodiciens avoit assemblé osts et avoit appellé les +Saisnes en son aide contre les Wiltzes; leurs terres et leurs villes avoit +gastées par feu et par occision; et puis qu'il eut fermé aliances au roy +Godefroy et qu'il eut baillé son fils en ostage à l'empereur. Et quant il +fu retourné en sa terre, il assembla plus grant ost qu'il n'avoit fait +devant ce et leur destruisit la plus grant cité et la plus noble de la +contrée Esmeldenge. Si fu tant enorgueilli de ses bonnes aventures qu'il +contraignit par force à venir en sa compaignie et en sa seigneurie tous +ceulx qui devant s'en estoient partis[466]. + + Note 466: Toute cette phrase a été mal comprise. L'annaliste raconte + des événements postérieurs au parlement de Godefroi et Charlemagne. + «Trasco verò dux Abroditorum, postquàm filium suum postulanti + Godofrido obsiderat, collectâ popularium manu, et auxilio Saxonibus + accepto, vicinos suos Wilzos adgressus, agros corum igne et ferro + vastat. Regressusque domum cum ingenti prædâ, accepto iterùm à + Saxonibus validiori auxilio, Smeldingorum maximam civitatem + expugnat.» + +Après ces choses, l'empereur se partit d'Ardenne et retourna à +Ais-la-Chapelle. Au mois de novembre qui après vint, assembla un conseil +d'évesques; là fu question faite et meue de la procession du Saint-Esprit. +Si la proposa premièrement un moyne nommé Jehan de Jherusalem, et elle fu +disputée mais ne fu pas déterminée; ains fu envoié à Rome, au pape Lyon, +pour ce qu'il la feist déterminer. Portée fu par un évesque qui avoit nom +Bernart et par Adam abbé de Saint-Père-de-Corbie. En ce conseil meisme fu +meue une autre question de l'estat de l'Églyse et de la conversation des +menistres de sainte Églyse qui ès offices servoient nostre Seigneur. Mais +rien n'en fu déterminé, car la question estoit trop griève si comme il leur +sembloit. + +[467]En si très-grant amour et en si très-grant reverence eut l'empereur +saincte Églyse, que tousjours la maintint et gouverna en toutes manières, +et aourna les églyses d'or et d'argent, de pierres précieuses et de draps +de soie. Les offices des églyses vouloit qu'ils feussent administrés en tel +habit comme ils devoient estre; meisme des portiers ne voulloit-il pas +qu'ils administrassent en habit commun[468]. + + Note 467: Ici notre traducteur quitte un instant les annalistes et + revient à la vie de Charlemagne par Eginhard, chapitre 26. + + Note 468: Le texte d'Eginhard est plus clair. «Sacrorum vasorum ex + auro et argento, vestimentorumque sacerdotalium tantam in eâ + (ecclesiâ Aquisgrani) copiam procuravit, ut in sacrificlis + celebrandis ne janitoribus quidem, qui ultimi ecclesiastici ordinis + sunt, privato habitu ministrare necesse fuisset.» Je crois qu'ici + Eginhard vouloit seulement dire que tous les officiers + ecclésiastiques et même les bedeaux et portiers de l'église + d'Aix-la-Chapelle, étoient habillés aux dépens de l'église. + +A Ais-la-Chapelle fonda une églyse en l'onneur de Nostre-Dame moult grant +et moult belle; le marbre et les colonnes fist apporter de Romme et de +Ravenne. Moult luy pesoit que les chantres et le service des églyses de +France se descordoient de l'églyse de Romme. Et pour ce qu'il vouloit +mieulx boire et puiser à la fontaine que au trouble ruissel envoia-il à +Romme deulx clers pour apprendre la manière et les chans des Romains. Ceulx +retournèrent quant ils en furent sages. Par eulx fut introduite[469] +premièrement la cité de Mes et après les églyses de France[470]. Tant avoit +grant cure des pouvres nostre Seigneur, que il ne soustenoit pas tant +seulement ceulx de son royaume, mais les pouvres crestiens qui habitent en +Auffrique, en Égypte et en Surie; et meismement ceulx de Jerusalem estoient +confortés de ses aumosnes. Et pour ceste raison meisme l'amoient le roy +d'Égipte et de Perse et d'autres régions de payennie. Si désiroit plus +leurs aliances pour ce que les pouvres crestiens qui mendioient à leur +povoir en eussent aucuns bénéfices et aucuns alligemens. Par tout son +royaume et empire faisoit faire loyale justice par ses menistres. Si +compila et fist vint et neuf chappitres de lois[471]. + + Note 469: _Introduite._ C'est-à-dire, instruite, initiée. + + Note 470: _Eginhardi Vita Caroli-Magni, cap. 27._ + + Note 471: _Chapitres de lois_, ou _Capitulaires_. + +[472]Moult de choses furent contées à l'empereur de la ventance et de +l'orgueil Godefroy le roy de Dannemarche; pour ce se pena qu'il édifieroit +une cité oultre le fleuve d'Albe, et mettroit garnison de François contre +les envaïes et les assaus des estranges nacions. Pour ceste besongne furent +quis et assemblés ouvriers en France et en Alemaigne, garnis et appareillés +d'armes sé mestier fust et de telle chose comme à telle œuvre convient; et +fu commandé qu'ils fussent menés par Frise au lieu où celle cité devoit +être commenciée. Quant le lieu convenable à tele besoigne fut trouvé, +l'empereur commanda au conte Egebert la cure de l'œuvre, et qu'il +trespassast le fleuve d'Albe et pourpreist et ordonnast le siége de la +cité. Et ils la commencièrent à garnir en la première y de de mars. Droit +en ce point fu occis Trascon le duc des Abrodiciens en traïson, en un +chastel qui a nom Reric[473]. Si cuida-l'en que ce fust par les gens +Godefroy le roy de Dannemarche. + + Note 472: _Eginh. Annal. A° 809._ + + Note 473: _Reric._ Ce _chastel_ est l'_Empoire_ ou marché dont il est + parlé plus haut, Année 808. + + +V. + +ANNEE: 810. + +_Coment Amor, le prévost de Saragoce, promist aux gens l'empereur qu'il se +rendroit à eux, luy et ses cités et ses chasteaux. Coment les Mores +d'Espagne entrèrent au royaume de Sardaigne et destruirent l'isle de Corse. +Comment le roy Pepin de Lombardie assist Venise par mer. Coment l'empereur +oï nouveles de la mort Pepin, le roy de Lombardie, et coment les messages +Nicephore, l'empereur de Constantinoble, prisrent congié; et coment +l'empereur envoia à luy ses propres messages._ + + +En ce temps mourut Aureole, un conte qui habitoit ès marches de France et +d'Espaigne, outre les mons de Pyrenne, entre la cité d'Osque et de +Sarragoce. Et Amor le prévost de Sarragoce saisist tantost son lieu et mist +garnison dedens ses chasteaulx[474]. Ses messages envoia à l'empereur et +luy manda qu'il voulloit estre soubs luy en sa seigneurie luy et les +siennes choses. Et pour ceste chose requist-il parlement aux gens +l'empereur. Si promist-il à ceus qui pour ceste besoigne meisme eurent +esté à luy envoiés qu'il feroit tout ce qu'il avoit promis à ce parlement. +Prins fu le parlement, mais la besoigne ne fu pas menée à fin par moult de +raisons dont l'istoire ne parle pas[475]. En ce temps fu éclipse de lune en +la septiesme kalende de janvier. Les Mores d'Espaigne assemblèrent navie, +au royaume de Sardaigne arrivèrent premièrement et puis en l'isle de Corse. +Presque toute la prindrent et gastèrent, pour ce qu'ils n'y trouvèrent +ainsi comme nul deffendeur. Pepin, l'ainsné fils de l'empereur, qui roy +stoit de Lombardie, assist la cité de Venise par terre et par eaue; et ce +fist-il par le conseil des plus grans de la cité meisme. La cité et toutes +ses appartenances receut en sa seigneurie; après conduisit celle meisme +navie pour gaster les rivages de la mer de Dalmacie. Mais Pol, qui estoit +chevetain de la navie d'Orient que l'empereur de Constantinoble avoit là +envoie pour destruire Italie, vint contre luy en l'aide des Dalmaciens. +Pour ce s'en retourna la navie au roy Pepin sans autre chose faire. En ce +temps mourut Huroltrude, l'ainsnée des filles l'empereur, en la huitième +ide de juillet. + + Note 474: _Eginh. Annal. A° 810._ + + Note 475: La principale fut la nécessite dans laquelle le calife de + Cordoue mit Amor ou Amoros de quitter Saragosse et Huesca, sa patrie. + Voyez de curieux détails sur Amoros, dans le livre de M. Reinaud: + _Invasions des Sarrasins en France_. Paris, 1830. (Pages 118 et + suivantes.) + +En ce point demoura le roy à Ais-la-Chapelle, et proposoit à ostoier +hastivement sur Godefroy, le roy de Dannemarche, quant nouvelles luy furent +apportées que la navie des Danois de deux cens nefs estoit arrivée en Frise +et que elle y estoit encore; si avoit jà dégastées toutes les isles qui +sont sur le rivage de Frise. Les Danois estoient vainqueurs; ils avoient +fait les Frisons tributaires de cent livres d'argent qu'ils lui avoient jà +paiés; si en povoient jà bien estre retournés en leur païs. Et sans faille +la vérité estoit telle, et les nouvelles disoient que le roy Godefroy avoit +amenée celle navie en Frise. + +De ceste chose fu moult l'empereur esmeu et en si grant esmay de ceste +besongne vengier qu'il envoia tantost ses courriers par toutes les +provinces de son empire pour ses osts assembler. Luy-meisme vint tantost à +tant de gens comme il peut avoir; et se pourpensoit de passer le Rin pour +attendre ses osts sur le rivage de Lippie. + +Tandis comme il demouroit, mourut l'olifant que Aaron le roy de Perse luy +avoit envoié. A la parfin quant son ost fu assemblé, il vint au plus +hastivement qu'il peut, droit au fleuve d'Alara[476]. Ses héberges fist +tendre sur le rivage de celle eaue en droit là où elle assemble au fleuve +de Wisaire. Ilec demoura pour oïr nouvelles de ses ennemis et pour oïr les +menaces de Godefroy le roy des Danoys. Car ce roy estoit si enflé d'orgueil +et si plain de vaine gloire pour les victoires qu'il avoit eues contre les +Frisons, qu'il se vantoit et disoit qu'il se combatroit contre l'empereur à +un jour nommé en champ de bataille. Endementiers que l'empereur demouroit +en ce lieu luy furent apportées nouvelles de diverses parties. Luy fu conté +pour voir que la navie des Danois qui Frise avoit dégasté s'en estoit +retournée, et le roy Godefroy occis d'un sien sergent meisme. Mais la +raison de sa mort ne raconte pas l'istoire. Et si luy refut conté que les +Wiltzes avoient pris le chastel de Robuqui qui siet sur le rivage d'Albe. +En ce chastel estoit Heudes, un message l'empereur, et plusieurs des +Saisnes orientaux. Si luy fu conté que son fils Pepin le roy de Lombardie +estoit trespassé de ce siècle en l'uitiesme ide de juillet. Et si luy fu +dit au derrenier que deux légacions estoient à luy venues de deulx parties, +pour confirmacion de paix. L'une partie fu de par l'empereur de +Constantinoble, l'autre de par l'aumacour de Cordes[477] en Espaigne. Les +deulx messages retint-il honnourablement: des besoignes de Sassoigne +ordonna à sa volenté et puis retourna en France. En cel ost fu si grant +pestilence de bues et de bestes aumailles que à peine en demoura-il un +seul, et non mie là tant seulement, mais par toutes les provinces de +l'empire. A Ais-la-Chapelle vint l'empereur au moys d'octobre. Les devant +dis messagiers oït, et conferma paix et amour à Nicéphore l'empereur de +Constantinoble, et Abulas[478] le roy de Cordes. La cité de Venise que son +fils Pepin le roy de Lombardie avoit prinse, l'an devant dit, rendit à +l'empereur de Constantinoble, et receut le conte Henri[479] que Abulas le +roy de Cordes luy rendit et que Sarrasins avoient prins, long-temps avoit. + + Note 476: _Alara._ L'_Aller_, qui se jette dans le Weser. + + Note 477: _L'aumacour de Cordes._ L'émire de Cordoue. + + Note 478: _Abulas_, ou _Abulafer_. C'est une corruption du mot arabe + _Almodaffer_ (le victorieux), surnom d'Hackam, émir de Cordoue. Voy. + Reinaud, _Invas. des Sarrasins, p. 3_. + + Note 479: _Henry._ Le latin varie beaucoup ici suivant les + manuscrits: _Heimricum_, _Haimrichum_, _Adimrichum_. + +[480]Moult désiroit cil Nicéphore empereur de Constantinoble qu'il eut la +paix et l'amour de l'empereur, ainsi comme Micheau et Léon et les autres +devant luy avoient eu. Souvent lui envoioient leurs messages de leur +volenté, pour confermer paix et aliance. Si cuidoit bien qu'ils le féissent +plus pour paour que pour amour. Et pour ce qu'il avoit nom d'empereur, ils +l'avoient suspeconneux et doubtoient qu'il ne leur tollist leur empire. Car +à ce temps estoit la fierté et la puissance des François si grant qu'elle +estoit doubtable aux Grieux et aux Romains. + + Note 480: _Eginhardi Vita Caroli, cap. 16._ + +En celle année fu éclipse de lune et de soleil par deux fois; la septiesme +ide de juin et la seconde kalende de janvier. En celle année yssirent les +Mores d'Espaigne et gastèrent toute l'isle de Corse. + +En cel an, Abderame, le fils Abulas le roy des Cordes, chaça Amor de la +cité de Sarragoce, et cil s'en fouit par force et se retraist en la cité +d'Osque. Après la mort le roy Godefroy de Dannemarche, Aminge son frère +receut le royaume; paix et aliance conferma à l'empereur Charlemaines[481]. +Arsaphie le message l'empereur de Constantinoble prist congié et se +départit de court. Avec luy envoia l'empereur ses propres messages pour +telle raison comme celluy estoit venu. Ces messages qui furent là envoiés +furent ainsi nommés: Haydon évesque de Basle, Hue le conte de Touraine, +Hayons un Lombart né de la cité d'Acquilée, Woleris duc de Venise, et Léon +né de Sézille. Celluy Léon renvoioit l'empereur en son païs par sa volenté, +car il s'en estoit à luy fouy, dix ans avoit jà passés, au temps qu'il +demouroit à Romme. A l'autre qui avoit nom Hayons fu commandé qu'il +retournast à son seigneur en Constantinoble qui devant l'avoit osté de son +honneur et de son estat par son meffait. + + Note 481: _Eginh. Annal. A° 811._ + + +VI. + +ANNEE: 811. + +_Coment les princes de France et de Dannemarche assemblèrent pour confermer +la paix entre Aminge le roy et l'empereur; et coment l'empereur envoia +trois paires d'ost en trois parties. Coment les François desconfirent les +Huns, et coment les Huns resquirent terre pour habiter. Coment l'empereur +ala à Boulogne pour voir sa navie. Des presens Aminge le roy de +Dannemarche. De la mort Charlot, l'ainsné fils de l'empereur. +De la mort au roy Aminge. Coment Nicéphore, l'empereur des Grieux, fu +occis, et coment l'empereur envoia son neveu à grant ost contre la navie +d'Aufrique et d'Espaigne qui devoit venir en Italie._ + + +La paix qui estoit fermée entre l'empereur et Aminge le roy de Dannemarche +fu tant seulement jurée; si ne put estre autrement confermée à celle fois, +fors que les parties firent serement; pour ce qu'ils ne povoient pas +aisément assembler, par la grieveté de l'yver et pour les chemins qui +estoient périlleux à chevaucheurs. Mais quant la nouvelle saison fu venue, +dix des plus nobles hommes de chacune partie assemblèrent par accort sur le +fleuve d'Egidore[482]. Là fu la paix confermée par serement et par ostages, +chascun selon la manière de son païs. Les François qui de par l'empereur y +furent envoies estoient ainsi nommés: le comte Walac fils Bernart, le comte +Wodon, le comte Buchart, le comte Voroque, le comte Bernart, le comte +Egibert, le comte Thierry, le comte Albon, le comte Ostdag et le comte +Guimans. De la partie des Danois furent Hancuins, Enguadon, frère le roy +Aminge, et les autres furent les plus nobles de leurs gens: Offres, par +surnom Urdmuille, Vuastran, Samon, Hurim, Offrin fils Heiligen, et Offres +de Scanove, Aoves et Elbi. + + Note 482: _Egidore._ C'est l'_Eyder_, rivière de Danemarck qui se + perd dans mer d'Allemagne. + +Quant l'empereur eut ainsi paix confermée aux Danois et il eut tenu général +parlement, selon sa coustume, il devisa son ost à Ais-la-Chapelle, pour +aler en trois parties de son royaume; l'une outre le fleuve d'Albe pour le +pays gaster; ceux qui là alèrent refermèrent le chastel de Hobuqui[483] qui +sict sur la rivière d'Albe que les Wiltzes avoient abatu l'année devant; la +seconde envoia en Pannonie, pour afiner la guerre des Huns; et la tierce +envoia en Bretaigne pour punir la desloyauté des gens du païs. + + Note 483: _Hobuqui_, ou _Hobuochi_. Suivant Lambecius, ce fort étoit + bâti sur l'emplacement de la ville de _Hambourg_. + +De ces trois parties retournèrent ses osts à grans victoires et à grans +despouilles de leurs ennemis. Les Huns qui autrement sont appellés Avares +eurent si longuement maintenue la guerre contre les François, que ils +furent amenusiez de nombre et de force; et ceus qui pour gloire acquerre +souloient les autres nacions envaïr et guerroier ne se povoient plus aider. +Car toute leur gloire et toute leur noblesse chayt et périt en celle +derrenière bataille; tous leurs trésors et toutes leurs richesses qu'ils +avoient amassées à tousjours et acquises par leurs grans victoires vindrent +ès mains des François. Si ne recorde l'en pas que France feust oncques si +enrichie par nulles victoires de tantes manières de richesces. Tant +estoient les Avares afoiblis qu'ils ne povoient mais souffrir les assaus né +les envaïes des Esclavons; ainsi requistrent à l'empereur une terre pour +habiter qui a nom Sabbarie[484]. La demourèrent en telle manière qu'ils +estoient, sous la seigneurie des François, sans nom de roy et de royaume. + + Note 484: _Sabbarie._ La même que la ville de _Zagrabie_, dans la + Basse-Hongrie, sur la Save, suivant Lambecius. On a déjà vu plus haut + tout cet alinéa, extrait du 13ème chapitre de la _Vita Caroli Magni_. + La dernière phrase semble empruntée aux _Annales Fuldenses, A° 805_. + +[485]A Boulongne sur la mer ala l'empereur pour veoir la navie qu'il avoit +commandé à faire en l'an devant dit. Une tour qui eut esté anciennement +faitte sur le port, pour prendre enseigne et adresce[486] aux nefs qui par +la mer aloient, refist et restaura, et commanda que le feu y fust allumé +chascune nuyt à plus hault, pour ce que les desvoiés se adreçassent celle +part, à la clarté de la lumière. Et aucuns veulent dire que Jules César la +fist faire après ce qu'il eut France conquise, pour passer en Angleterre, +et l'appella la tour d'Ordre[487]. De Boulongne s'en ala l'empereur à une +ville qui siet sur le fleuve d'Escaut et est appellée Gant. Là vit les nefs +et les galées qui estoient faittes jà pour la devant dite navie. A +Ais-la-Chapelle retourna entour le moys de novembre, mais avant qu'il y +parvenist encontra-il Alvin et Hebyn, les messages Aminge le roy de +Dannemarche, qui de par leur seigneur lui apportaient présens et paroles +d'amour et de concorde. A Ais-la-Chapelle le attendoient autres messages +d'Esclavonnie, Kanizance prince des Huns, Thudum et mains autres nobles +hommes du peuple des Esclavons qui habitent sur la Dynoe. Tous se +pouroffrirent devant l'empereur, par le commandement des chevetains des +osts qui avoient esté envoiés en Pannonie. + + Note 485: _Eginh. Annal. A° 811._ + + Note 486: Voici le lexie latin: «Farumque ibi ad navigantium cursus + dirigendos antiquitùs constitutam restauravit, et in summitate ejus + nocturnum ignem accendit.» C'est, comme on va le voir, la fameuse + _Tour d'Ordre_, célèbre dans les _Chansons de geste_, et qui subsista + jusqu'à la fin du XVIIème siècle. Il est probable que son nom + d'_Ordre_ étoit une corruption du mot _ardens_. + + Note 487: Cette dernière phrase est de notre traducteur, et justifie + encore ce que l'on a dit si souvent de la coutume qu'avoient nos + anciens historiens de rapporter à _Jules César_ tous les travaux + exécutés par ordre des anciens empereurs romains. Caligula passe avec + un peu plus de raison pour le premier fondateur de la _Tour d'Ordre_. + +Entre ces choses mourut Charles l'ainsné des fils l'empereur en la seconde +ide de décembre[488]. Cel yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle. + + Note 488: L'annaliste se tait sur les circonstances de la mort de + Charles ou Charlot. Le récit des romanciers auroit-il un fondement + historique? + +[489]En ce temps mourut Aminge le roy des Danoys. Sigefroy qui eut esté +nepveu le roy Godefroy de Dannemarche, qui devant Aminge eut esté au règne, +et Amlom le nepveu Heriol estrivèrent ensemble pour le royaume. Accorder ne +pouvoient que l'un d'eulx régnast; leurs osts assemblèrent et se +combatirent: en celle bataille furent tous deux occis. La partie Amlom qui +eut victoire prist les deux frères Heriol et Raganfroy si les couronna tous +deux. A ce s'accorda la partie desconfite, pour ce qu'ils ne le povoient +contredire. En celle bataille montrent dix mille neuf cens et quarante +personnes. + + Note 489: _Eginh. Annal. A° 812._ + +En ce temps fu occis Nicephore l'empereur de Constantinoble en la guerre +qu'il menoit contre les Bulgres. Mainte noble victoire eut eue et maintes +grans batailles eut fornies en son temps. Après luy receut l'empire un sien +gendre qui avoit nom Michiau. Les messages l'empereur Charlemaines qui au +temps Nicephore eurent là esté envoiés receut et congéa; ses propres +messages l'évesque Michiel, Théodoine et Asaphie renvoia à l'empereur pour +confermer paix et aliances. A Ais-la-Chapelle vindrent en la présence +l'empereur; profondément s'inclinèrent, et en langue de Grec l'appellèrent +Basilée. Ce fut le salut qu'ils luy rendirent selon leur manière. La forme +de l'aliance receurent par escript. Congié prindrent à tant et s'en +retournèrent à Romme. Le libelle de celle aliance receurent de l'apostole +Lyon qui les conferma par son seel. + +En ce temps assembla parlement l'empereur à Ais-la-Chapelle. Bernart son +nepveu, fils le roy Pepin, envoia en Lombardie; et pour ce que parolles +estoient que la navie d'Espaigne et d'Aufrique devoit arriver pour dégaster +Italie, il commanda Balan, le fils Bernart, son oncle qu'il i fust +tousjours avec luy jusques à tant qu'il veist sé c'estoit voir ou mensonge. +Vérité fu toutes voies qu'elle vint, ainsi comme renommée l'avoit devant +consonné; l'une partie arriva en Sardaigne et l'autre en Corse. + +En ce temps meisme arriva une navie de Danois (qui sont appellés Normans) +en une isle qui a nom Irlande, et marchise à Escoce. Aux gens du païs se +combatirent, mais ils furent desconfis et occis en partie; et le remenant +s'en fouyt à grant meschief en leur païs. Paix et concorde fut faitte entre +l'empereur et Abulas roy des Sarrasins, et entre luy et Grimoart le duc de +Bonivent; par telle condicion que lui et sa terre feussent en sa subjection +et qu'il paieroit chascun an par manière de truage vingt et cinq mille +souls d'or[490]. + + Note 490: C'est de ce tribut long-temps payé à la France que vient + l'expression proverbiale tant prodiguée dans nos anciennes poésies de + l'_Or de Bonivent_.--_Truage_ ou _treuage_, formé de _tributum_, ou + plutôt du verbe _tribuere_. + +En ce temps envoia l'empereur ses osts contre unes gens qui sont appellés +Wiltzes. Paix firent et donnèrent ostages Heriol et Raganfroy de +Dannemarche requistrent par leurs messages paix et concorde, et prièrent à +l'empereur qu'il envoiast Aminge leur frère que il tenoit par devers luy. + +En celle année fu éclipse de soleil en la première ide de may, entre l'eure +de midi et de nonne. + + +VII. + +ANNEE: 813. + +_Coment l'empereur fist ordonner le service de sainte Eglyse au royaume de +France. Et puis, coment il assembla concile et fit disputer de la +procession du Saint-Esperit. Des messages que il envoia à Michiau, +l'empereur de Constantinoble. Et coment il accompagna à l'empire son fils +Loys. Coment ils firent assembler cinq conciles au royaume de France, en +divers lieus, pour amender l'estat de sainte Eglyse. De la desconfiture +Michiau, l'empereur des Grieux, et coment Crumas, le roi de Bulgrie, fu +desconfit devant Constantinoble._ + + +L'empereur qui moult estoit ententif et curieux à maintenir et accroistre +l'estat de sainte Églyse fist cerchier les escriptures des sains Pères +anciens. Et en fist extraire et compiler les leçons qui affèrent à chascune +feste de l'an, par la main et par l'estude de Pol son diacre[491]. + + Note 491: _Pol_ ou _Pous_. Sans doute _Paul-Diacre_. Je n'ai pas + retrouvé le texte latin de cette phrase, dans les annalistes. + +Général parlement fist assembler à Ais-la-Chapelle en l'an de l'incarnation +huit cent et neuf; là fut disputé derechief de la procession du +Saint-Esprit, et comment la règle de crestienté tesmoigne et afferme +certainement le Saint-Esprit venir du père et du fils égaument, sans +créacion et sans généracion, d'une consubstancialité et d'une coéternalité. +Le nom et la manière de la procession[492] du Saint-Esprit nous enseigne +saint Jehan en l'Apocalipse, quant il dit ainsi: «L'ange me monstra un +fleuve d'eaue vive resplandissant comme cristal, qui yssoit du throsne de +Dieu et de l'Aignel.» + + Note 492: _De la procession_, ou _dont procède_.--Presque tout cet + alinéa a déjà été inséré à sa place, sous l'année 809. + +[493]Celluy yver se tint l'empereur à Ais-la-Chapelle. Au nouveau temps +envoia Amalhaire l'arcevesque de Tresves et un abbé qui Pierre avoit nom à +Michiau, l'empereur de Constantinoble, pour conformer aliances. Général +parlement assembla. Son fils Loys, le roy d'Acquitaine, manda; la couronne +impériale luy assist au chief, voiant tous ses barons, et le fist +parçonnier et compaignon de tout l'empire. A Bernart son nepveu qui fils +eut esté le roy Pepin donna le royaume de Lombardie, et voult qu'il feust +appellé roy. + + Note 493: _Eginh. Annal. A° 813._ + +Après commanda que conciles fussent célébrés par toute France, pour amender +l'estat de saincte Eglyse. L'un fu fait en la cité de Maience; le second en +la cité de Rains; le tiers en la cité de Chaalons; le quart en la cité +d'Orléans; le quint en la cité d'Arle-le-Blanc. Puis fist réciter en plain +consistoire des barons les corrections et les constitutions qui eurent esté +faittes en chascun des conciles. Et qui l'exemplaire en vouldra trouver et +avoir, si le quiere en ces cinq cités devant dictes, jà soit ce que +l'exemplaire en fut retenu ès escrins du palais. De ce parlement, fuient +envoiés aucuns des barons de France et de Sassoigne, oultre le fleuve +d'Albe, ès marches des Normans qui l'empereur avoient requis de paix et de +concorde, par tel si que Aminge le frère le roy que l'empereur tenoit fust +rendu. Au lieu déterminé assemblés furent; si furent seize d'une part et +seize d'autre. La paix qui entre eulx courut conformèrent par serement et +ainsi receurent les Danois le frère de leur roy. + +En ce temps n'estoient pas les deux roys de Dannemarche en leurs terres, +mais estoient alés ostoier en une cité qui a nom Westerfort. Celle région +estoit ès derrenières parties de leur royaume, entre Occident et +Septentrion, vers la fin de Bretaigne encontre bise. Le peuple et le prince +de celle contrée ne leur vouloient obéir né estre en leur subjection. +Toutesvoies, quant ils les eurent domptés et soubsmis, ils retournèrent en +leur païs et receurent leur frère qui leur eut esté rendu. Mais assez tost +après ce que ils furent retournés, le fils le roy Godefroy qui devant eut +régné et plusieurs nobles hommes de Dannemarche qui en autre païs aloient +et estoient en essil, leur appareillièrent bataille. A la partie des deux +roys se tint le commun de tout le royaume et grant nombre d'autre gent qui +à eulx aplouvoient de toutes parts; bataille firent et les chacièrent assez +légièrement hors du royaume. + +Les Mores d'Espaigne qui l'isle de Corse avoient prise et dégastée s'en +retournèrent par mer. Mais Hirmengaire, le comte de Spolitaine, leur bastit +un aguait à un destroit, et prist huit de leurs vaisseaux; si trouva dedens +cinq cens Corsiens et plus qu'ils enmenoient pris. Après avint que les +Mores qui de ceste honte et de cest dommage se vouldrent vengier +s'assemblèrent et entrèrent en Toscane. Une cité dégastèrent qui a non +Cencelle[494] et une autre qui est appellée Nice en la contrée de Narbonne. +Après arrivèrent et entrèrent en Sardaigne; à ceulx du païs se combatirent, +mais furent desconfis et chaciés et s'en fouyrent à grant dommage de leurs +gens. Michiau l'empereur de Constantinoble se combatit en ce temps contre +unes gens qui sont appellés Bulgres. Et pour ce que fortune luy fu +contraire à celle bataille et qu'il n'eut pas victoire de ses ennemis, il +se désespéra. Puis qu'il fu retourné en Constantinoble il laissa l'empire +et devint moyne[495]. Après lui receut la dignité Lyon qui fu fils Barde le +patrice. Après ces choses avint que Crumas le roy de Bulgrie monta en trop +grant orgueil, pour ce qu'il avoit occis Nicéphore, l'empereur de +Constantinoble, et l'empereur Michiau desconfi et chacié de Messie[496]. +Pour ce mena son ost devant la cité de Constantinoble et mist ses tentes +devant les portes. Un jour chevauchoit par devant les murs de la cité plus +follement et plus despourvuement que mestier ne luy fust. Quant l'empereur +aperceut sa folie, il issit hors soudainement. En ce poignéis[497] fu le +roy Crumas griefvement navré; et il s'en fouit arrières en son païs luy et +tout son ost[498]. + + Note 494: _Cencelle_, ou _Centocelle_. C'est _Civita-Vecchia_. + + Note 495: _Devint moine._ L'entrée en religion étoit le suicide du + temps. + + Note 496: _Messie._ Moesie. + + Note 497: _Poignéis._ Lutte. De _pugna_, et _pugnatio_. + + Note 498: Ici s'arrête le texte des Annales d'Eginhard, si ce n'est + qu'elles mentionnent encore à l'année suivante la mort du grand + empereur. Le reste de notre second livre est traduit du chap. XVII de + la _Vita Caroli-Magni_. + +L'empereur appareilla navie contre les Normans et fist faire nefs et autres +vaisseaux de lès les fleuves de Gaule et Alemaigne qui chient en la mer, +par devers Septentrion. Et pour celle gent qui souvent s'embatoient ès +marches de France parmi les fleuves, fist-il clorre et garnir de +forteresces les pons et la terre des fleuves, pour que celle gent né autres +robeurs n'y peussent entrer. Ce meisme fist-il en la province de Narbonne +sur les rivages des fleuves, par devers midi et par tout le rivage d'Italie +jusques à Romme, pour les Mores d'Espaigne qui jà avoient appareillé navies +pour ces contrées destruire. Et pour ce garanti-il tout ce païs de griefs +dommages; Lombardie des Mores, France et Alemaigne des Normans qui oncques +en son temps dommage ne luy firent: fors que les Mores destruirent une fois +une cité qui a nom Cencelles; et les Normans en Frise aucunes isles qui +sont près du rivage de France et d'Alemaigne. + + +_Ci fine le second livre des gestes le fort roy Charlemaines._ + + + + +CI COMENCE LE TIERS LIVRE +DES FAIS ET DES GESTES +LE FORT ROY CHARLEMAINES. + + * * * * * + + +I. + +ANNEE: 800. + +_Des églyses et autres édifices que l'empereur édifia; de ses femmes et de +ses enfans. Coment il fut nourri et introduit. Puis parole d'un sien fils +de bast, qui avoit nom Pepin, coment il fist conspiration contre son père +et de la vengeance des traitres._ + + +[499]Si fier et si puissant come vous avez oï estoit l'empereur en +acroistre son royaume et en plaissier[500] et soubmettre ses ennemis, et +assiduement ententif à guerroier en toutes les parties du monde en un +meisme temps; si ne demouroit pas, pour ce, qu'il ne fust curieux des +œuvres de miséricorde. Car il édifia églyses et abbaïes en divers lieux, +en l'onneur de Dieu et au proffit de s'ame: aucuns en commença et aucuns +en parfist. Entre les autres, fonda l'églyse de Ais-la-Chapelle de œuvre +merveilleuse, en l'onneur de nostre dame sainte Marie. En la cité de +Maience fist un pont sur le Rin de cinquante piés[501] de long, car tant +a le fleuve de large là endroit. Mais ce pont ardit un an avant qu'il +mourust; né puis ne put estre reffait, pour ce qu'il mourut trop tost. +Si r'avoit-il en propos qu'il le reféist tout de pierre. Divers palais +commença en divers lieux d'œuvres merveilleuses et cousteuses: un en +fist près de la cité de Maience, de lès une cité qui a nom Geleham. Un +autre en la cité[502] sur le fleuve Wahalam. Si commanda par tout son +royaume aux évesques et à ceulx à qui les cures en appartenoient que +toutes les églyses et les abbaïes qui estoient cheues par vieillesce +fussent refaites et appareilliées. Et pour ce que ceste chose ne feust +mise en oubli né en nonchaloir, il leur mandoit expressément par ses +messages qu'ils accomplissent son commandement. + + Note 499: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XII._ Le commencement de + ce livre repose sur des documents authentiques, et principalement sur + la vie de Charlemagne par Eginhard.--_Si fier estoit._ C'est-à-dire, + _quelque fier que fût_. Le peuple a gardé cette ancienne forme de + langage. + + Note 500: _En plaissier._ Maltraîter, accabler. + + Note 501: _Cinquante._ Il falloit _cinq cents_. «Quingentorum + passuum.» La version rédigée dans les premières années de + Philippe-le-Bel, et dont j'ai parlé dans la dissertation du premier + volume, ne commet pas cette faute. (Voy. _Msc. du roi_, n° 8396, + f. 46 v°). + + Note 502: _En la cité._ Le nom de la ville «Noviomagum», _Nimègue_, + est oublié dans tous les Msc. + +[503]La première de ses femmes fu fille le roy Desier de Lombardie. Celle +prist-il par l'enortement de la roy ne Berthe sa mère, puis la laissa-il; +mais l'en ne sceut pourquoy. Après en espousa une autre qui avoit nom +Hildegarde. Femme estoit de grant noblesse et née du lignage de Souave. +Trois fils eut de celle dame: Charles, Pepin et Loys; et autant de filles: +Rustrude, Berthe et Gisle. Trois autres filles eut: Theodorée, Hirtrude et +Rotade. Deux en eut d'une sienne femme qui eut nom Fastarde née de +Germenie, et la tierce d'une meschine de qui l'istoire ne parle mie. + + Note 503: _Eginh. Vita Caroli Magni, cap. XVIII_. + +La tierce de ses femmes eut nom Leodegarde. Mais de celle n'eut-il nuls +enfans né hoirs. Après sa mort eut trois meschines; Gersonde née de la gent +de Sassoigne; de celle eut-il une fille qui Adaltrux fu appellée. La +seconde fu Régie: de celle eut deux fils, Dreue et Hue. Et la tierce eut +nom Aldalinde, de laquelle il eut un fils qui Thierri eut nom. Sa mère la +royne Berthe tint tousjours à grant honneur; si grant révérence luy portoit +que tant comme il vesquit il n'y eut oncques entr'eulx paroles né +contens[504], fors tant seulement quant il laissa la fille Desier de +Lombardie qu'il avoit prise par son conseil. Après la mort Hildegarde sa +bru[505], plaine de jours mouru; mais avant, vit au palais la mesnie son +fils multipliée de fils et de filles à grant nombre qui de luy estoient +yssus. Le corps fist l'empereur porter en l'églyse mon seigneur saint Denis +en France, là la fist enterrer, coste à coste du roy Pepin son père. Une +sœur avoit l'empéreris qui avoit nom Gisle; en sainte conversation vivoit +et avoit fait le veu de chasteté dès le temps de son enfance. Moult +l'empereur l'aimoit et lui portoit grant honneur. Morte fu avant sa mère et +enterrée au moustier où elle conversoit. + + Note 504: _Contens._ Contentions, disputes. + + Note 505: _Sa bru._ La bru de Berthe. + +[506]Tous ses enfans, fils et filles faisoit l'empereur introduire, +premièrement, ès libéraux sciences, ainsi comme luy meisme avoit esté +introduit. Et quant les fils estoient de tel age qu'ils povoient souffrir +la paine de chevauchier, si leur faisoit apprendre l'us d'armes et de +chacier ès bois, selon la coustume de François. Les filles faisoit +introduire en toutes manières d'onnesteté, et commandoit qu'elles +entendissent à la fois à filer et à ouvrer de soie, pour ce qu'elles ne +s'abandonnassent trop à oyseuse. + + Note 506: _Eginh. Vita Caroli Magni, cap, XIX_. + +De tous ses fils ne perdit que deux, tant comme il vesquit: Charles et +Pepin le roy de Lombardie; et Ruotrude l'ainsnée de ses filles que +Constentin l'empereur des Grieux avoit espousée. Cil Pepin laissa un fils +qui avoit nom Bernart, et cinq filles: Aldechilde, Atulle, Gondrée, +Bertarde et Théodarde. Tant monstra le roy aux enfans, après la mort leur +père, la paix et la miséricorde de son cuer qu'il laissa le fils régner +après le père, et les filles fist garder et nourrir en son palais tout +ainsi comme sé ce fussent ses propres enfans. + +La mort de ses deux fils et de sa fille qui estoit empereris de +Constantinoble souffrit paciemment[507], selon la grant vertu de son cuer; +mais toutes voies la pitié et l'amour qu'il avoit à eulx le contraingnit +jusques aux larmes. + + Note 507: _Paciemment._ Il y a dans Eginhard: «pro magnanimitate quâ + excellebat, minùs patienter tulit.» Il faut croire que le _minùs_ + étoit effacé dans la leçon dont notre traducteur se servoit, mais son + bon sens lui fit réparer cette faute par le _toutes voies_ suivant. + +En ce temps mourut l'apostole Adrien. En si grant amour l'avoit que quant +sa mort luy fu nunciée, il en fist aussi grant dueil com s'il eust perdu +son père ou le plus chier enfant qu'il éust. En amitiés estoit bien +attrempé et assez légièrement les recevoit[508]; saintement gardoit et +cultivoit en amour ceulx qu'il aimoit. Si grant cuer eut tousjours de ses +enfans nourrir qu'il ne mangea oncques sans eulx né ne chevaucha: quant il +estoit en estranges terres, les fils chevauchoient avecques luy, les filles +alloient après un pou, mais ce n'estoit pas sans compaignie de gens à pié +et à cheval qui especiaulment estoient establis pour eulx garder. Moult +estoient belles et moult les amoit: si fut-ce une merveille que oncques +nulle n'en voult marier à homme estrange né prince, fors l'ainsnée qui fu +donnée à Constantin, l'empereur de Constantinoble. Ainsi les garda +tousjours en son palais; car il disoit qu'il ne pourroit vivre sans eulx. +Si avint-il qu'il en oït aucunes fois mauvaise renommée; mais il avoit le +cuer si débonnaire et si pacient qu'il s'en déportoit ainsi comme s'il n'en +fust en nulle souspeçon. + + Note 508: Notre chroniqueur est ici bien loin de la précision et de + l'élégance d'Eginhard. «Erat enim in amicitiis optimè temperatus, ut + cas et facilè admitteret et constantissimè retineret, colebatque + sanctissimè quoscumque hâc affinitate sibi conjunxerat.» + +Un fils avoit qui Pepin avoit nom, qui n'estoit pas né de femme espousée. +De cestuy n'a pas encore l'istoire parlé né faitte mencion[509]. Moult +estoit bel de vis[510], et de corps estoit laid pour une boce qu'il avoit +sur le dos. Comme le roy estoit en Bavière où il yvernoit et appareilloit +bataille contre les Huns, il fist conspiration contre son père et s'alia +contre luy à aucuns des barons de France qui l'avoient mis en espérance. Le +roy sceut la traïson. Les traitres dampna selon les loys des chiefs +perdans[511]; son fils rendit[512] en une abbaïe à sa requeste meisme. + + Note 509: _Né faitte mencion._ C'est Eginhard, l'auteur de la _Vita + Caroli Magni_ qui parle ainsi, mais notre traducteur en a déjà parlé + au livre précédent. + + Note 510: _Vis._ Visage. + + Note 511: _Des chiefs perdants._ Entraînant _la peine capitale_. + + Note 512: _Rendit._ Rendit moine. + +[513]Avant ceste traïson, y en avoit-il une autre plus grant faite contre +luy-meisme. Quant la chose fu descouverte, il fist prendre les traitres: +aux uns creva les yeux, les autres dampna par esil. Et oncques nul n'en +fist occire, fors trois tant seulement qui au prendre se mistrent à +deffense. Occis furent, car ils ne povoient autrement estre pris. Si furent +aucuns qui distrent que la royne Fastarde fu cause du fait de ces deux +conspiracions et que l'empereur feust aliéné de sa débonnaireté naturelle, +quant il se consentist aux parolles et à la cruaulté de la royne; car l'en +savoit bien qu'il estoit de si bonne manière par nature qu'il aivoit +l'amour et la bonne volenté à tous. Et oncques en sa vie, en son royaume, +n'en estranges terres, ne put-on dire sur luy une note de cruaulté sans +raison. + + Note 513: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXI._ + + +II. + +ANNEE: 800. + +_De la charité qu'il avoit vers les pélerins, de sa quantité et des +accidents de sa personne. Puis de son habit et de sa manière de vivre; puis +de ses meurs et coment il estoit sobre et attempré._ + + +Homme fu plain de grant charité vers estranges gens et vers pélerins +meismement; si grand cure avoit de les recevoir et tant y en venoit et si +souvent, que la multitude ne sembloit pas estre à charge au palais tant +seulement, mais partout le royaume de France. Mais le bon roy qui avoit la +bonne renommée quant au monde, tout ne feist-il pas force, aussi +attendoit-il le mérite, quant en ce à Dieu; pour ce ne luy estoit à charge +né à grief[514]. + + Note 514: Je doute que notre traducteur comprit mieux sa phrase que + celle d'Eginhard. Voici cette dernière: «Ipse tamen, præ magnitudine + animi hujusce modi pondere minimè gravabatur, cùm etiam ingentia + incommoda laude liberalitatis ac bonæ famæ mercede compensaret.» + +[515]Homme fu de grant corps et de fort estature et non mie trop grant. +Sept piés avoit de long, à la mesure de son pié; le chief avoit réond, les +yeux grans et gros et si clers que quant il estoit courroucié, ils +replandissoient comme escarboucle[516], le nés avoit grant et droit et un +pou hault par le milieu. Brune chevelure, la face vermeille lie et +alegre[517]; de si grant force estoit qu'il estendoit trois fers de cheval +tous ensemble légièrement, et levoit un chevalier armé sus sa paume, de +terre jusques à mont. De Joieuse son espée coupoit un chevalier tout armé; +de tout nombre estoit bien taillié. Six espans avoit de ceint sans ce qui +pendoit dehors la boucle de sa courroye. + + Note 515: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXII._ + + Note 516: _Et si clers que etc._ Cette circonstance n'est pas + mentionnée dans Eginhard. Quant à son nez, le biographe se contente + de dire: «Naso paululùm mediocritatem excedente.» Ces deux derniers + mots ont trompé le traducteur.--_Brune chevelure_--«Canitie pulchrâ.» + + Note 517: La fin de cet alinéa n'est pas dans Eginhard. + +En estant et en séant, estoit personne de grant authorité, jasoit ce qu'il +eust le chief un pou mendre que droit, et le ventre plus gros; mais la +droite mesure et la bonne disposicion des autres membres celoit ce qui là +messéant estoit. Fier estoit en alant; bien sembloit grant homme et noble +en toutes manières; clere voix avoit et plus clere ce sembloit qu'il +n'appartenoit à son corsage. + +Tousjours fu santéis[518], fors en tour quatre ans avant qu'il mourust. +Lors le commencièrent à prendre fièvres et autres maladies et à la parfin +clocha-il d'un pié. Dès-lors commença-il à user de son conseil plus que de +celuy aux phisiciens; [519]si fu dommage, car il en mourut ains ses jours. +Aussi comme contre cuer les avoit, pource qu'ils luy faisoient mengier +chairs cuites en eaue et luy deffendoient les rostis qu'il mengeoit +volentiers, comme il avoit tousjours accoustumé. + + Note 518: _Santéis_, en santé. + + Note 519: _Si fu domage._ Cette réflexion bienveillante pour les + médecins n'est pas d'Eginhard. + +Acoustumement chevauchoit en chasçant en bois, selon la coustume des +François, car à paine est-il nacion qui autant en sache. En bains chaus +naturelement se déduisoit, [520]et noioit mieulx que nul autre ne feist. +Et, tout pour ce, fist-il faire une sale et uns bains à Ais-la-Chapelle, où +il demoura jusques à la fin de sa vie. Et ses fils faisoit baingner +avecques luy et non mie seulement ses fils, mais ses barons et ses princes; +et aucunes fois grant tourbe des sergens qui le gardoient; si que ils +estoient bien cent ou plus telle fois avecques lui. [521]De robes se +vestoit à la manière de France. Emprès sa char usoit de chemises et de +famulaires de lin[522]: par dessus vestoit une cote ourlée de soie, +chausses et soulliés estrois chausçoit. En yver, vestoit un garnement +fourré de piaus de loutre ou de martre. Tousjours avoit l'espée ceinte, +dont le pomiaus estoit d'or ou d'argent, et le baudrié d'un tissu de soie. +Si en ceignoit deux[523], mesmement ès haultes festes et quant il venoit +messages d'estranges terres. Estranges manières de robes tant feussent +belles ne voult oncques vestir, fors une fois tant seulement qu'il vestit +une cote et un mantel à la guise de Romme à la prière l'apostole Adrien. +Mais aux grans festes solenneles avoit un garnement tissu à or et solliers +à pierres précieuses. Aux autres jours avoit petit de différence entre son +habit et l'habit commun du peuple[524]. + + Note 520: _Noioit._ Nageoit. + + Note 521: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIII._ + + Note 522: _Famulaires._ «Feminalibus lineis.» Cela répond assez bien + à nos _caleçons_. + + Note 523: _Deux._ Les leçons imprimées portent _gemmato_ au lieu de + _geminato_ qu'a lu notre traducteur. Il faudroit donc, à la place de + _deux_, mettre _de gemmées_. (Une épée dont le pommeau étoit garni + de perles.) + + Note 524: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIV._ + +En mengier et en boire estoit moult attrempé, et plus en vins que en +viandes, comme celluy qui merveilleusement haioit yvresse en toutes +personnes. De viande ne se povoit pas si abstenir comme il faisoit de vin, +car il se plaignoit aucune fois que le jeusner le grevoit. + +Aux grans festes mengeoit petit, et lors tenoit-il grant court plénière de +diverses manières de gent; acoustuméement estoit chacun jour servi de +quatre mets tant seulement, sans le rost dont les veneurs le servoient. Et +de ce mengeoit-il plus volentiers que de nul aultre. A son mengier faisoit +lire aucuns rommans ou aucunes anciennes histoires des princes +anciens[525]. Moult oioit volentiers les livres de saint Augustin et +meismement ceulx qui sont intitulés _de la cité de Dieu_. Si sobre estoit +en vin et en aultre breuvage que pou avenoit qu'il beust plus que trois +fois au mengier. + + Note 525: Quoique mal traduit, ce passage est assez heureusement + rendu: «Inter coenandum, aut aliquod acroama aut lectorem audiebat. + Legebatur historiæ et antiquorum res gestæ.» _Acroama_ est évidemment + un jongleur, un homme qui faisoit un récit, ou jouoit une pièce. Il + eut fallu au lieu de _faisoit lire romans_, mettre: _faisoit réciter + romans ou lire, etc._ + +En esté après mengier prenoit aucun fruit, ou pomme ou poire, et puis +buvoit une seule fois. Despoiller et deschaucier se faisoit aussi bien +comme par nuit, et se dormoit et reposoit deux heures ou trois. Ès grans +nuis d'yver avoit telle manière de vivre qu'il rompoit son dormir quatre +fois ou cinq en une meisme nuit, non mie tant seulement en veillant, ains +se chauçoit et vestoit; et venoient ses princes devant luy. Et sé le +séneschal du palais[526] avoit nul plait qui sans luy ne peust estre +déterminé, tantost faisoit venir les parties sé elles estoient présentes, +et donnoit sentence après la cognoissance de la cause. Si avenoit souvent +qu'il ne délivroit pas tant seulement une seule besongne, mais toutes +celles qui lendemain devoient estre délivrées par devant luy au palais. + + Note 526: _Le seneschal._ «Comes palatii.» + +[527]En loquence étoit paisible[528] et abundant et appertement délivroit +et manifestait par paroles quanques il voulloit. Si n'avoit pas tant +seulement langue françoise[529], mais savoit plusieurs languages que il +avoit apris en son enfance[530]. Entre les autres avoit le latin si prest +et si à main qu'il le parloit aussi légièrement comme françois; mais le +grec entendoit-il mieux qu'il ne parloit. Si emparlé[531] et sage estoit en +parolles qu'il sembloit que ce feust un grant clerc et un grand maistre; +clerc estoit-il voirement; Car il fu introduis ès libérales sciences, si +comme nous dirons cy-après. Il escripvit lui-meisme les chans de diverses +chançons que l'en chante des fais et des batailles des anciens roys[532]. +Il mist noms aux doze moys selon la langue Tyoise. Il mist noms propres aux +doze vens, car avant ce, ils n'estoient nommés que les quatre vens +cardinals. + + Note 527: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXV._ + + Note 528: _Paisible._ Variante: _prêt;_ le latin porte _copiosus_. Ce + qui s'accorde assez mal avec l'adjectif _paisible_. + + Note 529: _Françoise._ «Patrio sermone», dit Eginhard, c'est-à-dire: + langue tudesque, celle que les François n'avoient point encore + oubliée. + + Note 530: _En son enfance._ Ces derniers mois ne sont pas dans + Eginhard. + + Note 531: _Emparlé._ Ce mot étoit sinonyme de disert, éloquent. + + Note 532: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIX._ «Item barbara et + antiquissima carmina quibus veterum regum acta ac bella canebantur, + scripsit memoriæque mandavit.» Il en fut de ces vers comme des lois + dont Eginhard nous apprend, dans la phrase précédente, que + Charlemagne avoit fait, pour la première fois, écrire les formules + consacrées depuis un temps immémorial. En dépit des précautions de + Charlemagne, les poëmes _tyois_ ou tudesques ne nous sont pas + parvenus. On peut raisonnablement supposer qu'ils partagèrent le sort + de la langue nationale, et qu'ils se transformèrent graduellement en + _poëmes romans_; puis, quand leur métamorphose fut accomplie, on les + écrivit pour la première fois dans la nouvelle langue, sous le nom de + _Chansons de geste_. + + +III + +ANNEE. 800. + +_De son sens et de sa lettreure. Coment clergié vint en France par Alcuin, +son maistre, et des deux moines Escos qui enseignèrent les gens de +sapience, pour l'amour de Nostre-Seigneur. Coment il honora toujours +l'Eglyse de Rome, et d'aucunes incidences._ + +[533]Les grans clers et mesmement les maîtres des ars libéraux tenoit en +grant honneur; les ars et les maistres aimoit pour ce qu'il en savoit, car +il en eut assez apris en sa jeunesse[534]. En ce temps estoit l'estude de +théologie et de philosophie ainsi comme toute mise en oubli, et les estudes +de la divinité[535] ainsi comme entre laissiées toutes. Si avint en son +temps, comme Dieu l'eut ordonné devant, que deux moynes d'Escoce arrivèrent +en France; si estoient passés oultre avec marchéans de la Grant-Bretaigne. +Ces moynes estoient merveilleusement sages ès choses corporeles et ès +divines escriptures. Preudomes estoient; n'autre marchandise ne menoient +fors qu'ils désiroient que le monde feust enseigné et introduit de leur +doctrine. Pour ce preschoient entre eulx deulx par chascun jour au peuple: +«Sé aucun est convoiteus d'apprendre science, si viengne à nous et +apreingne.» Si longuement et si persévéramment crièrent parmy le monde où +ils aloient, que tout le monde s'enmerveilloit; et cuidoit aucuns qu'ils +fussent fols et desvés[536]. + + Note 533: Le commencement de ce chapitre est encore extrait de la + _Vita Caroli Magni, d'Eginhard, cap. XXV_. + + Note 534: Ici notre traducteur quitte Eginhard et s'attache au moine + de Saint-Gall, qui écrivit deux livres intitulés: _De gestis Caroli + Magni regis Franc. et imp. libri duo_. Le moine adressa cet ouvrage + en 883 à l'empereur Charles-le-Gros. Je sais bien que les érudits le + traitent avec beaucoup de mépris; ils se fondent sur quelques fables + évidentes, sur quelques fautes palpables de chronologie, pour + révoquer en doute tous les autres récits et, pour ainsi dire, toutes + les autres dates. Il faut se contenter de remarquer que ce moine + écrivoit dans un âge avancé, soixante-neuf ans après la mort de + Charlemagne; qu'il jouissent de quelque considération, puisqu'il + adressoit son travail au petit-fils du héros de la France; enfin + qu'il se représentoit Charlemagne, non pas d'après le type de + grandeur que nous nous faisons, mais d'après celui que ses + contemporains comprenoient. Un demi-siècle après sa mort, Charlemagne + étoit déjà un être surnaturel. Nous retrouvons dans le moine de + Saint-Gall moins la physionomie de Charlemagne que l'expression de + l'opinion publique vers la fin d'un siècle dont Charlemagne avoit + encore éclairé les premières années. + + Note 535: _Divinité._ Théologie. Les Anglois ont conservé ce mot dans + le même sens. + + Note 536: _Desvés._ Égarés. (Hors de la voie.) + +La nouvelle en vint à l'empereur qui tousjours avoit aimé sapience. +Hastivement furent mandés, et quant ils furent devant luy, il leur demanda +si c'estoit voir qu'ils eussent sapience? et ils luy respondirent qu'ils +l'avoient et qu'ils estoient prêts de la donner, au nom de nostre Seigneur, +à tous ceulx qui la requerroient. + +Après il leur demanda quel loier ils voulloient avoir de ce faire? et ils +respondirent que nulle riens fors seulement lieux convenables à ce faire et +gens soubtiles et engigneuses et nettes de péchié, et la soustenance du +corps tant seulement, sans laquelle nul ne peut vivre en ceste mortelle +vie. Quant l'empereur oït ce, il fu raempli de joie, car c'estoit une chose +que il désiroit moult. + +Premièrement les tint avec luy une pièce de temps, jusques à tant qu'il lui +convint ostoier en estranges terres, sur les ennemis; lors commanda que +l'un qui Climent avoit nom demourast à Paris. Enfans fist querre, fils de +nobles hommes, des moyens et des plus bas, et commanda que on leur +admenistrast quanques mestier leur seroit; lieux et escoles leur fist faire +convenables pour apprendre. L'autre envoya en Lombardie et luy donna une +abbaïe de Saint-Augustin de lès la cité de Pavie, pour ce que tous ceulx +qui voudroient aprendre sapience alassent en ce lieu[537]. Quant Albin, par +surnom Alcuin[538], qui Anglois estoit et demouroit encore en son pais, oï +dire que l'empereur retenoit les sages hommes qui à luy venoient, il quist +une nef et passa en France et vint à l'empereur, et mena avec luy aucuns +compaignons. Cil Albin, Alcuin par surnom, estoit homme exercité et sage en +toutes escriptures sur tous ceulx de son temps; et ce n'estoit merveille, +car il avoit esté disciple le très sage Bède qui après saint Grégoire fu le +plus excellent exposeur des saintes Escriptures. L'empereur, tant comme +vesquit, le tint tousjours entour luy, fors quant il luy convenoit aler en +armes contre ses ennemis. L'abbaïe de lès Tours qui est appellée +Saint-Martin luy donna, pour ce qu'il se reposast là et aprist ceulx qui de +luy vouldroient aprendre, jusques à tant que l'empereur feust retourné. +Tant multiplia et fructifia sa doctrine à Paris et par tout son royaume +que, Dieu merci! la fontaine de doctrine et de sapience est à Paris ainsi +comme elle fu jadis à Athènes et à Rome. + + Note 537: _Monach. S. Gall. lib. I, cap. II._ + + Note 538: _Par surnom Alcuin._ Cette parenthèse est du traducteur. + +Et comme il fu si grant philosophe et si merveilleux maistre en toutes +escriptures, si estoit-il de haulte vie et aourné de mœurs et de vertus. De +luy aprist l'empereur moult de sciences libérales, si l'appelloit son +maistre et se nommoit son disciple. Mais en l'art de grammaire fu son +maistre Pierre le Pisan. Plus ententivement s'estudioit l'empereur en l'art +d'astronomie et du cours des estoiles que en nulle autre science. + +[539]La religion de la foy crestienne cultiva et garda dignement et +saintement. En l'églyse que il fonda à Ais-la-Chapelle, en l'onneur de +Nostre-Dame, mist colompnes de marbre qu'il fist venir de Rome et de la +cité de Ravenne pour ce qu'il ne les povoit avoir d'autres lieux. + + Note 539: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVI._ + +L'églyse fréquentoit au matin et au soir, et par nuit aux matines sans +nulle paresce, et mettoit grant estude que l'office de sainte Églyse feust +en grant révérence. Les ministres admonestoit souvent qu'ils ne +souffrissent nulle deshonnesteté né nulle ordure. La manière de chanter et +de lire amenda, comme cil qui bien s'en savoit entremestre; mais il ne +lisoit nulle fois en l'églyse né ne chantoit, fors en commun aucunes fois +et en basse voix[540]. Sur tous autres lieux avoit en mémoire et en +révérence l'églyse de Saint-Père de Romme. Moult y donna grans richesces en +or et en argent, en soye et en pierres précieuses. Aux apostoles meisme +envoia souvent grans dons. Tout le temps qu'il régna comme empereur mist +grant peine et grant estude que la cité de Romme feust en tel estat et en +telle authorité comme elle avoit esté anciennement. En quarante et sept ans +qu'il régna la visita quatre fois tant seulement. + + Note 540: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVII._ + +[541]La raison pourquoy il y ala la derrenière fois si fu pour refourmer et +mettre en paix l'Églyse de Romme qui moult estoit troublée; (car les +Romains avoient trop laidement traitié le pape Léon et luy avoient les +yeulx crevés et la langue coupée[542]. Mais nostre Seigneur Dieu luy rendit +sa langue et ses yeulx par miracle si comme istoire tesmoingne ailleurs que +cy, plus plainement). Là demoura le roy tout cet yver. La dignité de +l'empire ne receut pas de sa volenté: pour ce dist-il le jour de son +couronnement que s'il eust sceu le conseil de l'apostole tout feust-il +grant feste et sollennelle comme le jour de Pasques, il ne feust jà entré +en l'églyse le jour. + + Note 541: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXVIII._ + + Note 542: Cette parenthèse n'est pas traduite d'Eginhard. + +[543]Incidence. En ce temps estoient moynes en l'églyse Saint-Martin de +Tours, si comme saint Ode abbé raconte. Ces moynes vivoient trop +délicieusement, et avoient robes de soie et souliers dorés. Bien monstra +nostre Seigneur que leur vie ne luy plaisoit pas. Car deulx anges entrèrent +en leur dortoir quant ils dormoient; l'un tenoit une espée nue et voulloit +ceulx occire que l'autre luy monstroit au doit; un seul en eschapa qui pas +ne dormoit; à l'ange qui tenoit l'espée dist: «Je te conjure de Dieu le +tout puissant que tu ne m'occies mie.» Ainsi eschapa. Ce moustier donna +puis l'empereur à celuy Alcuin son maistre dont nous avons dessus parlé. +Abbé en fu et la gouverna puis, toute sa vie. + + Note 543: J'ignore d'où celle incidence est traduite.--_Ode._ + Variantes: _Oedes_,--_Eudes_. + + +IV. + +ANNEE: 800. + +_De la persécution qui avint outre mer aux crestiens et des messages +l'empereur de Constantinoble; de la sentence de leurs lettres; de l'avision +l'empereur des Grieux par quoi il admonestoit l'empereur et monstroit par +raisons que il devoit emprendre la besogne._ + + +[544]Au temps de ce prince, avint en la terre d'oultre-mer une grant +persécution à la crestienté; car les Sarrasins entrèrent en la terre de +Surie. La cité prisrent, le saint sépulcre et les sains lieux violèrent, et +le patriarche chacièrent hors qui estoit homme de grant saincteté et de +parfaite religion, et luy firent moult d'ennuis et de tourmens. Toutes +voies, si comme à Dieu plut en qui grant fiance il avoit eschapa-il de +leurs mains et autres personnes avec luy. En Constantinoble s'enfouit à +Constantin l'empereur et à son fils Léon. A pleurs et à larmes leur compta +la grant douleur et la grant persécution qui en la terre d'oultre-mer +estoit avenue; comme les felons Sarrasins avoient la cité prise, le +sépulcre ordoié[545] et les autres sains lieux de la cité désolés, les +chastiaux et les cités du royaume prises, les champs gastés et le peuple +occis en partie et partie mené en chétivoison. Et tant avoient fait de +honte à nostre Seigneur et de persécutions à son peuple, qu'il n'estoit pas +cuer d'homme crestien qui n'en deust estre dolent et courroucié. Dolent fu +l'empereur de ces nouvelles. A ce fu la chose accordée, à la parfin, par +une vision qui avint à l'empereur Constantin si comme nous vous dirons cy +après, que ce meschief et ceste douleur seroit mandée à Charlemaines, +l'empereur des Romains. La haute renommée de ses mœurs et de ses fais +estoit là espandue par toutes les parties d'Orient. Quatre messages +eslurent-ils pour ce message fournir dont les deux furent crestiens et les +deux aultres Hébreux. Les deux crestiens furent Jehan évesque[546] de +Naples, et David archeprestre de Jhérusalem. + + Note 544: A compter de ce chapitre, le récit n'est plus fondé que sur + des traditions postérieures au règne de Charlemagne. Les unes se + rattachent à son prétendu voyage à Jérusalem, les autres à + l'expédition d'Espagne que couronna la défaite de Roncevaux. Les + traducteurs les plus anciens des _Chroniques de France_, Nicolas de + Senlis et le ménestrel du comte de Poitiers, n'ont admis dans leur + compilation ni l'une ni l'autre de ces traditions populaires, et ils + ont imité en cela la retenue d'Aimoin. C'est la troisième version des + _Chroniques_ (celle qui parut au commencement du règne de + Philippe-de-Valois) qui d'abord accorde sa confiance à la relation de + Turpin. Cependant elle ne traduisit pas encore la chronique fabuleuse + intitulée dans le manuscrit de Saint-Germain, aujourd'hui cotté + n° 1085: «_Descriptio qualiter Carolus-Magnus clavum et coronam + Domini à Constantinopoli Aquisgrani attulerit, qualiterque Carolus + calvus hoec ad Sanctum-Dyonisium retulerit_.» C'est le moine de + Saint-Denis qui, peu de temps après, garantit l'authenticité de cette + _Chanson de geste_, en lui donnant place dans les _Grandes + chroniques_. Quel que peu de fondement historique qu'elle ait, la + tradition du voyage de Charles étoit déjà fort ancienne à l'époque où + notre traducteur s'empara de sa légende latine. Les jongleurs la + récitoient et la chantoient dans toute l'Europe plus d'un siècle + auparavant, et M. Fr. Michel vient d'en publier l'une des curieuses + leçons, sous le titre anglois de: _The travels of Charlemagne to + Jérusalem and Constantinople. Paris, Techener, 1836_. Son opinion est + que le manuscrit de Londres qui lui en a fourni le texte, sans doute + fort corrompu comme tous les textes anglois des anciens poëmes de + France, peut remonter au commencement du XIIème siècle. Bien plus: + avant M. Michel, l'abbé de La Rue avoit prétendu dans ses _Bardes, + Jongleurs et Trouvères_, tome II, page 25, que le même poëme étoit du + commencement du XIIème siècle; mais les raisons sur lesquelles il + fondoit son opinion ne m'ont pas paru concluantes. Ce ne seroit pas + la seule fois que l'abbé de La Rue auroit pris pour une marque + d'_ancienneté_ les formes du dialecte anglo-normand, conservées en + Angleterre long-temps après qu'elles étoient tombées en désuétude en + France, et même en Normandie. En tous cas, nous pouvons du moins + assurer que le Msc. de Saint-Germain, avec lequel nous avons + confronté cette partie de la Chronique de Saint-Denis, remonte aux + premières années du XIIème siècle pour le moins. Le texte en est + surchargé de corrections marginales et interlinéaires, lesquelles + semblent plutôt modifier le fond du récit que redresser les + inattentions du copiste. + + Note 545: Ordoié. «Sali», _rendu ord_. + + Note 546: _Evesque._ Sacerdos. + +Et estoit ce Jehan homme religieux, et simple comme coulon[547]. Et David +estoit homme loyal, droiturier et plain de la paour nostre Seigneur. Et les +deux messages hébreux Isaac et Samuel. Ce Samuel estoit évesque de leur loy +et de grant religion en leur manière; sage en parole et emparlé en deux +manières de langages. Ysaac estoit de grant sens en leur loy. Les deux +crestiens Jehan et David portoient la chartre où le mandement estoit +escript par la main du patriarche Jehan, scellé par le commandement +l'empereur Constantin. Et les deux Hébreux apportoient la chartre +l'empereur scellée de son propre scel. Mais la sentence des deux estoit +ainsi comme toute une. + + Note 547: _Coulon._ Pigeon, colombe. + +La teneur de la charte le patriarche Jehan estoit telle. «Jehan, sergent +des sergens, patriarche de Dieu en Jhérusalem. Et Constantin empereur des +parties d'Orient à très-noble roy d'Occident Charles-le-Grant et puissant +vainqueur et tous jours auguste, soit empire et règne en nostre Seigneur; +amen. La grâce de la doctrine des apostres est venue jusques à nous +resplendissant de la grant clarté de paix; et tant a espandu de grâce et de +liesce ès cuers des hommes crestiens qu'ils devroient tousjours loer nostre +Seigneur. Nous-meismes recongnoissons bien que nous devrions espéciaument +regehir et reconnoistre plus abundanment sa grâce et sa miséricorde. + +»Moult nous esjouissons en nostre Seigneur, selon ce que nous avons enquis +de tes meurs et de tes fais, de ce qu'il nous convient rendre loenges à +Dieu en sa bonté et en sa pacience. De ce avient-il doncques que tes +travaux et tes faits sont terminés et fenis bénéreusement: car tu aimes +paix en ton cuer; et pour ce que tu l'aimes, tu la treuves, tu la gardes +en souveraine charité. + +«Saches donc, très-cher sire, que les paiens ont fait si très-grant dommage +à nostre Seigneur ès parties de Jhérusalem que nul crestien ne le devroit +souffrir. Je meisme suis getté du siége où mon seigneur saint Jacques jut +premièrement, par le commandement nostre Seigneur, et mains crestiens +occis, mains pris et mis en chétivoison; et ce qui est moult plus grande +douleur, le sépulcre nostre Seigneur ordoyé et soullié et chéu ès mains des +Sarrasins. Pour tels griefs et pour semblables nous convient mander et +escripre le besoing de la crestienté, à toy qui es prince et puissant; que +toutes ces choses peuvent estre amandées par toy, à l'aide de nostre +Seigneur. Et pour ce mandons nous à toy par escript, qui es le plus +puissant et le plus renommé de tous les princes crestiens, que tu en faces +aler renommée à tous nos frères, prélas et princes; et non mie tant +seulement à ceux de tes provinces, mais à tous ceux qui à toy marchissent +et qui à toy sont joings par amour et par familiarité. Et bien sachent tous +que qui aider et secourre ne nous vouldra, qu'il attende la cruele sentence +du jugement. Et si sache chascun qu'il n'a point de ferme constance en son +lieu s'il souffre que le sépulcre nostre Seigneur où il fu trois jours et +trois nuis, pour nostre rédempcion, soit villainement traitié par les +félons mescréans. Si ne doit nul cuider qu'il doie porter sans paine ce +qu'il aura véé[548] à nostre Seigneur, en si grant besoing; car c'est +orgueil et despit quant ce n'est vengé et amendé, qui est contraire et +honte à nostre Seigneur.» + + Note 548: _Véé._ Refusée. + +»Que te diroie plus? Mains autres griefs semblables te péussions mander et +escripre; mais nous sommes empeschiez par douleur et par larmes.» + +Telle estoit la sentence de la chartre au patriarche Jehan, que les deux +chrestiens apportoient; et celle de la chartre l'empereur Constantin que +les deux Hébreux apportoient étoit telle[549]. + + Note 549: Chaque phrase de cette lettre est rapportée dans le Msc. + Saint-Germain, d'abord dans un langage imaginaire, puis en latin. + Voici le langage qui nous semble imaginaire, et son préambule: «Sed + sacræ Constantini imperatoris et epistolæ patriarchæ una et cadem est + prope sententia. Imperatoris autem exemplar hoc est: _Ayas Anna bonac + saa Caiibri milac Pholi Ansitan Remuni segen Lamichel bercelin fade + abraxion fativatium. Hoc est:_ Constantini, etc.» + +«Constantin et Léon, son fils, empereurs et rois des parties d'Orient, +mendres[550] de tous et à paine dignes d'estre empereurs, à très-renommé +roy des parties d'Occident, Charles le très-grant, soit puissance et +seigneurie béneureusement[551]. Très-chier ami Charles-le-Grant, quant tu +auras ces lettres veues et leues, saches que je ne te mande pas pour défaut +de cuer, né pour défaut de gens né de chevalerie; car j'ay aucunes fois eu +victoires sur païens avec moins de chevaliers et de gens que je n'ay; je +les ay boutés hors de Jhérusalem qu'ils avoient prise deux fois ou trois; +et par six fois les ay vaincus et chaciés de champ, à l'aide nostre +Seigneur, et mains pris et mains occis. + + Note 550: _Mendres._ Moindres. + + Note 551: Avant cette phrase est encore une tirade double de la + première, qui est présentée comme le texte original de la traduction + latine que l'on fait suivre. Il faut encore remarquer que la lettre + du patriarche et celle des empereurs finissent également par deux ou + quatre phrases rimées avec intention, et que le chroniqueur de + Saint-Denis n'a pas traduites. Ainsi voici la fin de celle de + l'empereur: «Nil opus est ficto--Domini quo visio dicto--Ergo dicto + tene fundum.--Domini præcepta secundum.» On diroit que ces + conclusions rimées étoient alors destinées à remplacer nos formules + finales épistolaires. + +»Que te diroie-je plus? Il convient que tu sois ammonesté certainement par +moy de Dieu, non pas par mes mérites; mais par les tiennes, à parfaire si +grande besoingne. Car une avision m'advint, par nuit nouvellement, +endementiers que je pensoie comment je pourroye envaïr ces Sarrasins. +Tandis corne j'estoie en telle pensée et je prioie à nostre Seigneur qu'il +m'envoiast secours, je vi soubdainement ester un damoisel devant mon lit, +qui m'appella par mon nom moult bellement, un petit me bouta[552], et me +dit: _Constantin, tu as acquis aide à nostre Seigneur, de la besoingne que +tu as emprise; il te mande par moy que tu appelles en ton aide le grand +Charlemaines de France, deffendeur de la foy, de la paix de sainte Églyse._ +Lors me monstra un chevalier tout armé de haubert et de chauces, un escu à +son col, l'espée ceinte; l'enhoudeure[553] en estoit vermeille une lance +blanche en son poing. Si sembloit, à chief de pièce[554] que la pointe +rendist flambe tout ardant; et il tenoit en sa main un heaume d'or; et par +semblant estoit vieil et avoit longue barbe. De moult bel voult[555] estoit +et de grant estature; le chief avoit blanc et chanu, et les yeulx +resplandissans comme estoile. Dont l'en ne doit pas cuider que ces choses +ne soient faittes et ordonnées par la volenté nostre Seigneur. + + Note 552: _Me bouta._ Me toucha. + + Note 553: _L'enhoudeure._ La poignée. «Manubrium.» + + Note 554: _A chief de pièce._ Au bout du compte. + + Note 555: _Voult_ ou _Volt_. Visage. + +»Et pour ce que nous avons certainement enquis quel homme tu es et de quex +meurs et de quex faits, nous nous esjouissons en nostre Seigneur, et luy +rendons grâces en tes merveilleux faits, en ton humilité et en ta pacience. +Si suis en certaine espérance que la besoigne sera finée en prospérité par +tes mérites et par ton travail; car tu es deffendeur de paix, et la quiers +par grant désir; et quant tu l'as trouvée, tu la gardes et nourris en grant +amour et en grant charité. + +»Saches-tu, très-chier sire, que les païens ont fait si très-grant honte et +si grant dommage à Dieu en Jhérusalem, que nul féal crestien ne le devroit +souffrir longuement; mais tu peux bien amender légièrement toutes ces +choses à l'aide nostre Seigneur; et pour ce qu'il ne semblast que nous +voulsissions soubsmettre[556] les mérites de ta charité, escripvons-nous +ces choses à toy que Dieu a sur tous esleu. Que te diroie-je plus? Tu as +moult de raisons par quoy tu dois tantost obéir au commandement nostre +Seigneur. Qui est cil qui tantost ne doie faire ce que Dieu luy mande? +Haste-toi donc, noble roy auguste, d'accomplir la volenté et le +commandement nostre Seigneur; que tu ne soyes coulpé vers luy de trop +longue demeure. Car cil qui va contre les commandemens de Dieu ne pourra +eschiver la coulpe de l'inobédience.» + + Note 556: _Soubsmettre._ Ce mot signifie dédaigner, ne pas tenir + compte. + +V. + +ANNEE: 800. + +_Coment les messages trouvèrent l'empereur à Paris, et coment l'empereur fu +dolent des nouvelles qu'il vit ès lettres; de la response des barons; +coment l'empereur et les barons murent; et coment il revint à droite voie +au bois, pour le chant de l'oisel._ + + +Tant eurent les messages erré[557] qu'ils vindrent en la cité de Reims, et +tout droit alèrent à Paris là où ils cuidoient l'empereur trouver, si comme +on leur avoit fait entendre en la voie. Là leur fu dit certainement qu'il +n'y estoit pas, et qu'il avoit conduit son ost en Auvergne contre aucuns de +ses princes. En la cité demourèrent deux jours, pour eulx reposer et pour +ce espéciaument que Jehan, évesque de Naples, l'un des messages crestiens, +estoit un petit deshaitié au piés et en la teste[558]. Liément se +remistrent au chemin, quant il fu reposé; tout droit s'en vindrent au +chastel Saint-Denis, en France. Là leur dit-on les nouvelles, que le roy +avoit pris le chastel pourquoy il estoit alé là, et jà estoit retourné +jusques près de Paris. + + Note 557: _Erré._ Voyagé. + + Note 558: _Deshaitié_, etc. Incommodé de la poitrine et de la tête. + +Quant ils se furent reposés par trois jours à Saint-Denis, ils se mistrent +en chemin et vindrent à Paris; devant l'empereur se présentèrent, droit en +ce point qu'il entroit en la cité. Si comme ils purent le saluèrent, et +puis luy tendirent les deux chartes qu'ils apportoient. L'empereur les +receut, les seaulx brisa, et les lut moult longuement[559] sans mot dire. +Lors vit le roy que Dieu l'avoit esleu à parfaire sa besongne, et que la +renommée de ses faits et de sa prouesse estoit espanduë jà jusques en +Orient. Lors eut grant joie à son cuer; mais pour ce estoit-il dolent que +les mescréans avoient prise la sainte cité de Jhérusalem, et le saint +sépulcre ordoié et souillé; si en commença-il à plourer. + + Note 559: _Moult longuement._ «Et cum taciturnitate benè + perscrutatis.» + +Bien apperçut que ceulx qui entour luy estoient demandoient les uns aux +autres que ces chartres povoient chanter[560], qui en telle tristesce +avoient l'empereur mis. Lors fist appeller Turpin l'arcevesque de Reims, +et luy commanda qu'il déist, oyans tous, en françois la sentence des +chartres. Si estoit la teneure des chartres tout en la manière que vous +avez oï. Et quant il les eut leues bien et appertement devant tous, ils +commencièrent à amonester l'empereur et à crier tous à une voix en celle +manière: «Roy, sé tu cuides que nous soions si las et si travailliés que +nous ne puissions souffrir le travail de si grant voie, nous venons et +promettons que sé tu, qui es nostre sire terrien, refuses à venir avecques +nous, et que tu ne nous y veuilles conduire, nous mouverons demain matin +au point du jour avec les messages; car il nous semble que riens ne nous +peut grever, puisque Dieu veult estre nostre conducteur.» + + Note 560: _Povoient chanter._ «Quid canerent cartæ.» Cette dernière + expression prouve assez bien, à mon avis, que le texte latin étoit + lui-même la traduction d'un texte vulgaire. + +Moult fu lié l'empereur de ce qu'ils s'acordoient ainsi tous d'une volenté +à ce qu'il désiroit à faire; tantost fist crier parmi le royaume de France +que tous ceulx qui armes pourroient porter, et viels et jeunes, +appareillassent d'aler avec luy en Orient contre les Sarrasins. Après, si +commanda que tous ceulx qui à son commandement ne vouldroient obéir +rendissent à tousjours mais, eulx et leurs hoirs, quatre deniers de leur +chief, en nom de servage[561]. + + Note 561: «Quatuor mummos de capite, quasi servis solverent.» + +Que vous compteroit-on plus? Tant assembla de peuple et de toutes manières +de gent en assez peu de temps, qu'il eut grant ost et plus fort que il +n'avoit oncques devant éu. + +A la voie se mist l'empereur et tout son ost. Nous ne povons pas raconter +toutes les choses et toutes les adventures qui leur advinrent en celle +voie, car trop seroit la matière longue. Mais une adventure raconterons +qui à l'empereur advint, qui bien est digne de mémoire. En celle voie de +Jhérusaleni a un bois qui bien dure deux journées ou plus; en celle forest +conversoient[562] moult de bêtes sauvages qui naturelement désirent sang +humain et dévourent les gens, mesmement quant elles sont affamées; comme +grifons, ours, lions, linces, tigres, et moult d'autres manières de bestes +sauvages. + + Note 562: _Conversoient._ Demeuroient, s'agitoient. + +En ce bois entra le roy et ses gens, au matin s'appareillèrent et le +cuidoient bien trespasser en un jour. + +Toute la journée errèrent jusqu'au vespre, tant que le bois qui de soy +estoit obscur, pour la plenté[563] des arbres, commença encore plus à +obscurcir quant la clarté du jour faillit. Leur droit chemin perdirent; +par montaignes et par valées commencièrent à aler parmi les bois; las +furent et travaillés les hommes et les chevaux, tant pour la pluie qui sur +eulx chéoit, comme pour ce qu'ils ne savoient où ils aloient, né quelle +part ils déussent tourner. Et quant il fu nuit obscure, l'empereur et +l'ost se hébergièrent[564]. + + Note 563: _Plenté._ L'abondance. + + Note 564: _Se hébergièrent._ «Nocte sub obscurâ ipsemet castrametari + præcepit.» + +Quant ce vint que une partie de la nuit fu trespassée, l'empereur, qui pas +ne dormoit, se jut en son paveillon. Lors commença à dire ces vers du +Pseaultier; car il savoit assez de lettres: _Deduc me, Domine, in semitam +mandatorum tuorum,_ etc. Si vault autant à dire en françois comme: _Beau +sire Dieu, maine-moy en la voie de tes commandements_; et les autres +paroles qui s'ensuivent après, toutes jusques en la fin du seaume. En +dementiers que l'empereur disoit ainsi ces paroles, la voix d'un oisel fut +haultement oïe delès luy, si que ceulx qui delès l'empereur dormoient +s'éveillèrent aussi, comme tous épouventés et tous ébahis, et dïstrent que +c'étoit signe d'aucune grant merveille qui avenir devoit quant les oiseaux +parloient raison humaine. + +L'empereur pardist[565] tout le seaume qu'il avoit commencié, et y adjouta +encore ces parolles: _Educ de carcere animam meam, Domine, ut confiteatur +nomini tuo._ Si vault autant à dire en françois comme: _Beau sire Dieu, +délivre m'ame de la chartre du corps, si qu'elle puisse regehir et rendre +graces à ton saint nom._ Lors commença l'oisel à crier derechief plus hault +et plus ententivement que devant et dit ainsi: _Franc, que dis-tu? que +dis-tu?_ Les gens du païs distrent qu'ils n'avoient oncques jamais oï oisel +parler si ententivement. L'en a bien oï parler que les Grieux duisoient +aucuns oyseaux en leur langage, pour saluer les empereurs, et sont les +parolles telles: _Cheré, Basilon anichos_[566]. Si vault autant à dire en +latin: _Salve, Cesar invictissime_; et en françois: _Très-victorieux +empereur, Dieu te saut!_ Et pour ce que cel oisel respondit si apertement à +la raison l'empereur, en latin, on ne doit pas doubter qu'il ne feust +envoié de par Dieu, pour ramener l'empereur à droite voie et tout son ost. +Lors se levèrent tous, au point du jour, et s'appareillèrent; et l'oisel +suivirent par une voie qui les ramena au droit chemin qu'ils avoient perdu. +Encore dient les pélerins qui par celle voie vont en Jhérusalem, qu'ils +oient aucunes fois les oiseaulx du païs chanter en telle manière. Et plus, +que les passans et les gens du païs tesmoignent que puis que +Charles-le-Grant fu au païs, à celle voie, ne fu que celle manière +d'oiseaux ne chantassent ce chant ainsi comme par accoustumance. + + Note 565: _Pardist._ Dit complètement. + + Note 566: C'est-à-dire: [Greek: chaire, Basileu anikêtos]. (Salut, + Roi invincible.) + + +VI. + +ANNEE: 800. + +_Coment l'empereur et sa gent furent reçus en Constantinoble, et coment les +deux empereurs délivrèrent le sépulcre et toute la sainte terre des +Sarrasins, et restablirent le patriarche. Des grans richesces que +l'empereur grec apareilla pour donner à l'empereur Charles; coment +l'empereur refusa, puis coment il requist les saintes reliques._ + + +Tant eut l'ost erré que ils vindrent en la cité de Constantinoble; sé ils +furent honnourablement receus de l'empereur et du peuple, ce ne fu pas à +demander. Oultre passèrent les deux empereurs et leurs osts jusques à la +cité de Jhérusalem. Les Sarrasins occirent et chacièrent, et délivrèrent la +cité et tout le royaume de tous les mescréans. Au patriarche et à la +crestienté rendirent et restablirent ce qu'ils avoient devant perdu. + +Et quant la cité et tout le païs refu mis en bon point, l'empereur +Charlemaines demanda congié à l'empereur des Grieux, de retourner en +France; mais cil qui sage estoit et avisé en telles choses, ne béoit +pas[567] que luy né sa gent s'en partissent ainsi, sans riens avoir du +sien. Lors requist et pria à l'empereur Charlemaines que au moins demourast +jusques au lendemain, se plus ne luy plaisoit à demourer. Et cil qui aussi +débonnaire estoit comme un aignel, luy respondit de lie cuer qu'il feroit +ce qu'il vouldroit, et qu'il demoureroit trois jours, sé il voulloit; car +il cuidoit qu'il le voulsist retenir, pour ce qu'il eust mestier de luy et +de sa gent pour aucune guerre; mais pour ce ne le voulloit-il pas faire, +fors pour luy honnourer tant seulement de dons. + + Note 567: _Béoit._ Désiroit. + +Ainsi demoura celle journée, et lendemain, avant le jour, il fist son ost +appareiller pour retourner en France. Au patriarche, aus évesques du païs +prist congié humblement et dévotement; mais l'empereur de Constantinoble +eut tandis fait appareiller, au-dehors de la porte de la cité, en une grant +place droit emmi la voie de l'empereur, la noblesse de toutes manières de +richesces[568], destriers, pallefrois, divers oiseaux de proie, pailes et +draps de soie de diverses couleurs, et toute la gloire de pierres +précieuses. + + Note 568: _La noblesse, etc._ Notre traducteur semble avoir ici mal + lu le texte latin qui porte: «Animalia multi generis iàm bestiarum + quâm volucrum variora, variique coloris pallia.... præparari + fecit.» + +Quant l'empereur Charles sceut que il faisoit tel appareillement, il manda +ses barons et ses prélas, et se conseilla à eux, qu'il feroit de ceste +chose, et s'il prendroit ce que l'empereur avoit fait appareiller ou non: +tout n'eust-il[569] courage de rien prendre que l'empereur lui offrist; +mais ainsi le voult faire pour oïr le conseil de sa gent. + + Note 569: _Tout n'eus-il courage._ Bien qu'il n'eût envie. + +Lors respondirent tous les prélas et les princes, que jà par leur conseil +n'en seroit rien pris; car il sembleroit qu'ils feussent là venus pour +avoir soudée de leurs voies et de leur travail; né ne sembleroit pas qu'ils +eussent fait pélerinage pour la sainte terre délivrer des mains des +Sarrasins pour dévocion né pour charité qu'ils eussent vers nostre +Seigneur, mais pour gaigner et acquérir richesces; et lui-meisme qui avoit +si grant nom de bonté par tout le monde en seroit diffamé. Car on diroit +qu'il ne seroit pas là venu par dévocion, mais par fine convoitise et pour +acquerre autrui terre et autrui royaume, et pour assembler en ses trésors +autrui richesces. + +Moult fu l'empereur lie de ces nouvelles, quant il oït tel conseil, comme +il désiroit et comme il avoit proposé en son cuer. Lors commanda que l'en +déist tout coiement aux chevetains de l'ost qu'ils se hâtassent de passer, +et l'en commanda à ceulx qui conduisoient les eschièles que chascuns +commandast en sa langue à sa gent (pour ce qu'ils avoient gens de diverses +nacions), que nul ne feust si hardi qu'il méist la main à chose que on lui +offrist, et que nul n'y jetast l'ueil par convoitise. + +Ainsi les fist l'empereur introduire et admonester avant qu'ils ississent +de la cité. Lors s'esmurent tous ainsi comme il l'avoit commandé; et quant +ils vindrent au lieu, ils trouvèrent tout ainsi comme on leur avoit dit; si +avant vindrent que ils peurent légièrenient choisir[570] et véoir les grans +richesces qui là estoient assemblées. + + Note 570: _Choisir._ Examiner, distinguer. + +Lors Constantin l'empereur d'Orient appella Charles l'empereur de France; +et lui dist en telle manière: + +«Sire, chier amy, roy de France et empereur auguste, je te requiers +humblement, par amour et par charité, que toy et l'ost prengniez et +eslisiez à vostre plaisir de ces richesces, qui pour vous et pour vos gens +sont assemblées; et bien me plaist encore que vous les prengniez toutes.» +Lors luy respondit l'empereur Charles que ce ne feroit-il en nul manière; +car luy et ses gens estoient là venus pour les célestiales choses acquerre, +non mie pour terriennes richesces, et qu'ils avoient souffert de bon cuer +les travaulx et voie pour la grâce nostre Seigneur, non mie pour la gloire +de ce monde. + +En telle manière estrivoient[571] les deux empereurs, en contens de charité +et d'amour. L'un ne cessoit d'ammonester l'autre, qu'il presist de ses +richesces par charité; l'autre se deffendoit que il ne brisast son propos. +L'empereur d'Orient lui mettoit au devant que grant honte seroit à luy et à +sa gent s'il ne prenoit aucune chose, et s'il s'en retournoit ainsi en +France sans aucuns dons; et puis disoit après qu'il esconvenoit qu'il +presist aucuns joyaux, non mie pour loier de son travail, mais pour +monstrer aux gens de son païs quant il seroit retourné, et en tesmoignage +de la grâce et de la miséricorde nostre Seigneur, et que il eut esté en ces +parties. Et sans faille, l'empereur Charles avoit moult pensé la nuit +devant, si comme il dist puis à ses barons, que ce seroit bonne chose et +honneste qu'il emportast aucun saintuaire ès parties d'Occident qui +feussent au peuple aliances à Dieu[572], et matière d'amour et de dévotion. +Pour ce respondit à l'empereur Constantin en telle manière: + +«Or, scay-je bien», dit-il, «que le Saint-Esprit te fait ce dire; car ce +meisme avois-je huy pensé et désiré de tout mon cuer. Mais m'entencion +n'est pas que je emporte rien de ces choses amassées devant moy, pour ce +que je serois plus tost soupçonneux en ce fait de convoitise que de +charité. Mais honneste chose seroit que j'emportasse chose qui feust +exemple de pitié au peuple d'Occident. Et pour ce me consentirois-je à ta +prière, sé tu veux oïr ma requeste et eslire telle chose que je péusse +porter honnestement.» + + Note 571: Estrivoient. Luttoient. + + Note 572: «Quod occidentalibus partibus gratiæ Dei pignus esse + videretur.» + +Lors luy respondit l'empereur Constantin que moult désiroit oïr sa +requeste, et lui octroya qu'il requéist quanques il voudroit. Lors luy +décovrist l'empereur Charles son cuer; si dist ainsi: + +«Je te requiers donc que tu m'octroyes des peines[573] de la passion nostre +Seigneur Jhésu-Crist, qu'il souffrit en la croix pour nous péchieurs; pour +ce que ceulx de nos parties d'Occident qui, pour la rémission de leurs +péchiés, ne peuvent çà venir, aient et voient sensiblement aucune +remembrance de nostre Seigneur et de sa passion, par quoy leurs cuers +soient amolis par pure dévocion, et que la pitié et la passion nostre +Seigneur Jhésu-Crist les amaine à fruit de pénitence.» + + Note 573: _Des peines._ C'est-à-dire, sans doute: _des instruments + de supplice_ + + +VII. + +ANNEE: 800. + +_Coment l'empereur fist querre les reliques, et coment ils furent tout +purgiés par confession avant que ils les trovassent; de la prière +l'empereur Charlemaines et d'un miracle qui avint._ + + +De ceste requeste fu moult lié l'empereur d'Orient: débonnairement lui +octroya ce et autres choses quanques il luy plairoit à prendre. A tant se +départirent; Charles retourna à ses arcevesques, évesques, abbés, moynes et +autres gens de religion, et à ceulx de ses princes qui plus estoient sages; +et leur demanda conseil comment le hault saintuaire devoit estre traittié +et mené plus honnestement et plus religieusement. Et l'empereur de +Constantinoble repaira à son clergié et à ses barons, pour enquerre où les +saintes reliques estoient repostes; car il ne savoit encore pas où sainte +Hélaine, la mère le premier Constantin, avoit mis ce saint trésor né en +quel lieu il estoit. + +Lors luy respondirent ainsi: «Sé tu veux touchier ou prendre une partie des +peines nostre Sauveur, digne chose seroit que l'abitacle de foy (ce sont +les cuers de nous péchieurs) feussent avant nettoiés, par confession de +vraie repentance, et que les espines et les chardons de nos piés feussent +avant escartés et estrepés[574], par le jeune de trois jours; et que les +greniers de nos cuers feussent avant remplis du fruit de vraie pénitence; +et lors pourroit-on dignement approchier des saintes reliques.» + + Note 574: _Estrepés._ Arrachés. + +L'empereur Constantin loua moult ce conseil, et maintenant commanda que il +fust ainsi fait. Le clergié et les barons alèrent et enseignèrent le lieu +où les saintes reliques estoient, et firent tant qu'ils trouvèrent ce saint +trésor. Lors eslut l'empereur douze personnes pour les reliques traittier; +mais il leur commanda qu'ils jeunassent, avant, trois jours. + +Ces choses ainsi faittes, les deux empereurs vindrent au lieu de la +confession où les saintes reliques estoient reposées; tout aussi tost +comme les empereurs furent ens entrés, il se laissa chéoir sur le pavement, +et se confessa de bon cuer de ses péchiés à un saint arcevesque qui avoit +nom Eborin, et commanda à sa gent qu'ils feissent tous ainsi. Quant tous +furent confès, le clergié d'Orient et d'Occident commencièrent à chanter +seaumes et litanies. Tandis comme ils chantoient ainsi, les douze sains +hommes s'appareillèrent à ouvrir la sainte mémoire de nostre rédemption. +Avant qu'ils attouchassent le lieu des saintes reliques, ils demandèrent +entre eulx lequel y mettroit plus tost la main. Lors commencièrent à crier, +ainsi comme sé ce feust par le Saint-Esprit, que les saintes reliques qui +le chief nostre Seigneur avoient atouchié féussent avant traites, pour ce +que nostre Seigneur Jhésu-Crist qui nous délivra de mort est nostre chief. +Lors s'approucha un évesque grec, de la cité de Naples, qui avoit nom +Daniel, homme honnourable et digne en vie et en mœurs; en grant dévocion de +plours et de larmes prist la chose en quoy la sainte couronne estoit, et +quant il l'eut deffermée et ouverte, si grant odeur et si très-doulce en +issit et espandit sur tous ceulx qui là estoient, qu'il leur sembla qu'ils +estoient en un paradis terrestre. + +Charles l'empereur mist les genoulx à terre, et fist à Dieu une oroison par +grant dévocion, et dist: «Sire Dieu tout puissant, qui fourmas tout le +monde et mesuras ciel et terre à ta pauline, et tout quanques il contient, +et qui siés au throsne de la majesté, sur chérubins et sur toutes les +ordres du ciel, et tournes et mues merveilleusement et puissamment, je te +prie que tu daignes recevoir la prière de ton sergent. Je te requiers donc, +beau sire Dieu, de cuer dévot et humble, en la présence de ta majesté, que +tu veuilles souffrir que je puisse porter une partie de tes saintes peines, +et que tu veuilles monstrer visiblement à ce peuple qui est cy présent les +miracles de ta glorieuse passion, si que je puisse monstrer au peuple +d'Occident de tes peines vraiement, en telle manière que aucuns mescréans +ne puissent plus doubter que tu ne aies ce souffert, et paine éue en la +sainte croix corporelement, soubs la couverture de nostre fresle humanité. +Tu es sire de tout et fourmas toutes choses quant elles n'estoient pas. Tu +plungas au parfont lac du puis d'enfer les mauvais anges qui contre toy +péchièrent et chaïrent par orgueil; là sont et seront tourmentés +perpétuelement. Si te prie que tu daignes orendroit encliner les oreilles +de ta pitié aux prières de moy pécheur, et que tu m'octroies ce que je te +requiers.» + +Quant l'empereur eut ainsi aouré nostre Seigneur, nostre Seigneur monstra +bien qu'il avoit oï sa prière, par un miracle qui bien fait à raconter. Car +une rousée descendit du ciel maintenant qui arousa le fruit de la sainte +couronne, si que les espines flourirent maintenant et rendirent si +très-grant odeur et si très-doulce, que ceulx qui au temple estoient +prièrent nostre Seigneur qu'ijs feussent tousjours mais en ce point et que +jamais celle odeur ne leur faulsist. Tant estoient en grant délit, qu'ils +ne cuidoient mais ainsi estre en ce siècle corporelement. Si grant clarté +et si merveilleuse resplendisseur estoit partout céans, que chascun cuidoit +estre vestu de robe du ciel. Les malades qui là estoient ne souffrirent nul +mal ainsi comme ils faisoient devant; ains cuidoient estre garis ainsi +comme s'ils feussent en paradis. L'empereur Charles se leva d'oroison ainsi +comme s'il se levast de dormir; moult fut lie du miracle et de la vision; +lors commença à dire avec David le prophète ces paroles du Pseaultier: + +_Exaudi, Domine, vocem meam quia clamavi ad te_, etc. Si vault autant à +dire en françois comme: «Beau sire Dieu, oï la voix dont je crie à toy; +aies merci de moy, et oyes mes prières.» Mains autres seaulmes du +Pseaultier dist tous jusques à la fin; et les prélas et tout le clergié +chantoient, tandis, _te Deum laudamus_, par grant dévocion. + +Quant les loanges de ce miracle furent finées, l'empereur termina son +oroison et dist: _Inclina aurem tuam mihi, Domine, et exaudi verba mea_, +etc. Si est autant à dire en françois comme: «Sire, encline à moy tes +oreilles, et escoute mes parolles.» + + +VIII. + +ANNEE: 800. + +_Coment le fust de la sainte couronne raverdit et fleurit par miracle; d'un +autre miracle qui advint en celle heure que trois cent et un malades furent +guéris. Puis du grant miracle du gant qui se tint en l'air, et puis des +louenges que le peuple rendit à Dieu._ + + +Grant grace fist nostre Seigneur à l'empereur, à celle heure; car cil qui +prist pour nous nostre humanité et voult souffrir ces paines et autres pour +nous, voult faire tel miracle à sa prière et à la prière de ceulx qui de +bon cuer le requéroient. Et pour ce que nulle doubte n'en peust jamais +estre au monde, voult-il encore certifier la vérité par un autre miracle +merveilleux. Car droit en ce point que le saint évesque Daniel voult le +saint fust de la couronne couper par mi, à unes forces[575], le fust qui +longuement avoit esté sec et sans nulle terrienne humeur apparut aussi vert +par la rousée qui descendit du ciel, comme le jour meisme qu'il fu coupé de +terre, et le fist Dieu flourir, ainsi comme s'il feust planté ou enraciné +en terre par autretel miracle comme la verge Aaron flourit qui devant pour +long-temps avoit esté sèche. + + Note 575: _Unes forces._ Avec des ciseaux. «Forcipes.» + +Qui seroit donc si mescréaut et si aliéné de foy et de sens? qui oseroit +dire que ce ne feust du fust[576] que nostre Sauveur daigna souffrir pour +nous le jour de sa passion? + + Note 576: _Que ce ne feust du fust._ C'est-à-dire: _que ce bois + ramené par Charlemagne ne fût réellement le bois sur lequel_. + +Tous estoient esmerveillés et esbahis des grans merveilles qu'ils véoient: +sur tous les autres, Charles l'empereur d'Occident estoit lie et fervent de +dévocion; le jeusne avoit cultivé par trois jours; tant de fois s'estoit +agenouillié sur le pavement nu à nu, qu'il avoit les genoulx et les coudes +tous despiécés. + +Moult se doubta que les nouvelles fleurs des espines de la sainte couronne +qui devant ledit miracle estoient flouries ne chéissent à terre et qu'elles +ne feussent defoulées en la presse de gens; pour ce trancha une pièce d'un +paile[577] vermeil qu'il avoit appareillié pour vestir les saintes +reliques; dedans les enveloppa diligemment et les mit en son dextre gant; +et il en appareilla un autre à mettre les saintes espines qui avoient été +sacrées, et abevrées du sang de Jésu-Crist. Le gant où les fleurs estoient +tendit pour garder, à l'arcevesque Eborin; mais ils plouroient si durement +tous deux, que je ne sçay quel des deux avoit les yeux plus empeschiés pour +l'abondance et pour la plenté des larmes. + + Note 577: _Paile._ Drap, étoffe. _Pallium._ + +L'empereur qui cuida que cil l'eust receu, le sacha de sa main; cil qui +estoit en oroison se dreça, un pou après, pour les merveilles esgarder, en +ce point que l'empereur luy rendit son gant; mais il se relaissa tantost +chéoir en oroison plus fermement; si que il ne regarda l'empereur né ne +receut le gant. Lors avint un nouvel miracle que le gant se tint tout en +l'air l'espace d'une heure. + +Quant l'empereur eut les saintes espines envelopées et mises en sauf, et +les yeux lui furent esclarcis, après ce qu'il eut cessé à plourer, il se +retourna vers l'arcevesque Eborin pour demander le gant qu'il lui cuidoit +avoir baillié; mais quant il vit le gant ester en l'air, et il voult +demander à l'arcevesque que ce pouvoit estre, il ne peut parfaire, pour les +sanglos et pour les larmes qui luy empeschoient la parolle, pour la joie +que nostre Seigneur luy faisoit; né ne peut aussi oïr response. Moult se +doubta qu'il ne despleust à nostre Seigneur de ce qu'il avoit mis les +saintes fleurs en son gant; pour ce demanda-il à l'arcevesque de reschief +où il eut mis le gant, et comment ce estoit ainsi avenu. Et il luy +respondit qu'il n'en avoit point veu né reccu. Lors prist l'empereur le +gant et traist hors la pièce de paile en quoy il avoit les fleurs +envelopées; le paile desvelopa pour mettre les saintuaires plus +honnestement; mais il trouva qu'elles estoient jà converties en manne, par +la vertu nostre Seigneur. Lors fu merveilleusement plain de grant joie, et +commença à dire avec David le prophète en ceste manière: _Quàm magnificata +sunt opera tua, Domine_; c'est-à-dire: «Beau sire Dieu, comme tes œuvres +sont grans et merveilleuses!» Celle manne envelopa derechef au paile, qui +jusques aujourd'huy est gardée dignement en l'églyse mon seigneur saint +Denis en France, avec une partie de la manne que Dieu envoia aux fils +d'Israël quant ils estoient au désert. En dementiers que ceulx dedans +estoient en celle joie et en tel délit pour les miracles qu'ils véoient +appertement, ceulx qui dehors estoient hurtoient aux portes et huchoient à +hauls cris qu'elles leur fussent ouvertes, et en la fin furent-elles en +partie ouvertes et en parties brisées. Lors entrèrent dedens à grans +presses, en rendant graces à nostre Seigneur, et disoient en telle manière: +«Huy est vraieinent le jour de la résurrection.» Et puis après disoient: +_Hæc est dies quam fecit Dominus, exultemus et loetemur in câ._ Si vault +autant à dire en françois comme: «Huy est le jour que Dieu a fait, auquel +nous devous esjoïr et esleescier». Et l'empereur Charles avançoit et +ennortoit chascun qu'ils rendissent graces à Dieu, et luy-mesme disoit +ainsi, avec David le prophète: _Cantate Domino canticum novum, quia +mirabilia fecit._ Si vault autant à dire en françois comme: «Chantés à Dieu +chançons nouvelles, car il a huy faittes merveilles; pour laquelle chose, +biaux seigneurs, nous devons tous rendre graces à Dieu de pure entention, +qui a huy daigné visiter son peuple.» En telle manière rendoient graces et +louenges à Jhésu-Crist, et les continuèrent si longuement qu'ils eurent +chanté plusieurs seaulmes du Pseaultier. + + +IX. + +ANNEE: 800. + +_Coment l'évesque Daniel aporta le saint clou à Charlemaines; des loanges +et des graces que l'empereur rendoit à nostre Seigneur; et puis coment les +saintes reliques furent appareilliées pour apporter en France._ + + +De celle place se départirent, et alèrent jusques au lieu, tout en +chantant, où les autres reliques estoient. L'évesque Daniel, qui estoit +esleu pour ce faire, prist le clou et l'aporta haultement à l'empereur +Charles. Cy endroit ne doit-on pas taire un beau miracle que nostre +Seigneur voult là faire par sa miséricorde; car tout ainsi comme il advint +quant les saintes espines flourirent, si comme vous avez oï, une odeur +espandit maintenant, de si merveilleuse doulceur, qu'elle ne raemplit pas +tant seulement les gens, mais toute la cité. Si estoit de si grant vertu, +que trois cens et un malades furent guaris en celle heurre de diverses +enfermetés, qui tous affermoient certainement qu'ils avoient tous santé +receue en une mesme heure de temps. + +Un malade qui fu dessus les trois cens avoit langui près de trente ans en +trois manières de maladies; car il avoit la veue perdue et l'oïe et la +parolle; et disoit qu'il avoit premièrement receue la veue et après l'oïe, +et après la parolle, par la vertu nostre Seigneur. Et disoient avec le +prophète David: _Omnes gantes, plaudite manibus._ Si vault autant à dire en +françois, comme: «Toutes gens, esjouissez-vous; chantez à Dieu, en voix de +léesce, ceulx qui à luy ont espérance.» Et puis après si chantoient ce +seaume: _Suscepimus, Deus, miscricordiam tuam in medio templi tui._ Si +vault autant à dire en françois, comme: «Sire Dieu, nous avons reçeu ta +miséricorde, au milieu de ton temple.» Et celuy malade qui fut curé +par-dessus les trois cens affermoit la manière si comme il fu gari, et +asseignoit l'ordre de sa curacion selon l'ordre des trois miracles. Car +quant les espines de la sainte couronne furent hors, il recouvra la veue; +et quant le saint fust fu tranchié, il recouvra l'oïe. Et quant les espines +flourirent, il recouvra la parole; et quant le saint clou fu levé, ce +meisme miracle et plusieurs autres advinrent en diverses personnes. Et pour +ce que nous ne povons pas tous les miracles raconter qui là advinrent en +celle journée, nous en convient plusieurs laissier pour la confusion +eschiver. + +Mais un n'en voulions pas laissier qui avint à un enfant. Cil enfant avoit +la senestre main et tout le cousté sec, dès le premier jour qu'il fu né; et +pour ce estoient les membres de l'autre part plus lens et plus paresseux. +Mais en celle heure que le saint clou fu trait hors de la boîte, et il eut +atouchié l'air, l'enfant recouvra plainement santé et vint en courant à +l'églyse, loant et glorifiant nostre Seigneur; et commença à conter, oyans +tous, la manière coment il eut esté guari. Il gisoit en son lit à heure de +nonne, en tel point qu'il ne dormoit né ne veilloit plainement; si luy +sembla qu'il véist devant luy un fevre blanc et chanu qui luy traioit parmi +le pié et parmi la main senestre une lance et un clou de fer. Et quant +l'enfant eut ce raconté, le clergié commença à haulte voix: _Te Deum +laudamus_. Et l'empereur Charles commença à chanter avec David le prophète: +_Manus tuoe, Domine, fecerunt me et plasmaverunt me. Da mihi intellectum ut +discam mandata tua_; et d'autres seaumes du Psautier. Si vault autant à +dire en françois comme: «Beau sire Dieu, qui me féis à fourme d'homme, +donne-moy entendement, et que je puisse entendre et apprendre tes +commandemens, et que je puisse monstrer à ton peuple d'Occident la mémoire +de ta glorieuse passion.» + +Toutes ces reliques furent mises en divers sacs; chascun par soy, et puis +refurent mises ensemble en un grant sac de cuir de bugle que l'empereur +portoit attachié à son col. C'est assavoir la couronne d'espines, le saint +clou, une pièce du fust de la sainte croix, le suaire nostre Seigneur, la +chemise nostre Dame, qu'elle avoit vestue en celle heure qu'elle enfanta +nostre Seigneur sans peine, et la ceinture dont elle ceint nostre Seigneur +au bercel; et le bras destre saint Siméon, dont il receut nostre Seigneur +au jour qu'il fu offert au temple en Jhérusalem. + + +X. + +ANNEE: 800. + +_Coment l'empereur d'Occident prist congié à l'empereur d'Orient; cornent +ils vindrent au chastel de Limedon; et puis du fils au baillif de ce +chastel, qui fu résuscité par miracle._ + + +A tant prist congié l'empereur Charlemaines à l'empereur Constantin et au +clergié d'Orient; en grant amour et en grant déevocion se remist au retour +luy et ses osts; à grant joie vint à un chastel qui a nom Limedon[578]. +Moult de merveilles avindrent en celle voie, puis qu'ils se partirent de +Jhérusalem et de Constantinoble, que je ne vueil pas cy raconter. + + Note 578: _Limedon._ Dom Bouquet écrit: _Ligmedon._ Le latin porte: + «_Duratium_», ou: «Duras», qui semble meilleur. + +En ce chastel devant nommé entra l'empereur. Premièrement fu mené à +l'églyse, si comme il afféroit pour mettre et pour garder les saintes +reliques qu'il portoit à son col, pendues à un cuir de bugle en manière +d'escharpe. + +Les arcevesques, évesques, abbés, moynes, arcediacres et autres dignes +personnes, qui pour ce faire estoient esleus, portoient autres reliques en +sacs et en autres vaisseaulx. En ce chastel avoit un baillif qui avoit nom +Salathiel; si avoit un fils à l'ostel qui de grièves et diverses maladies +estoit souvent tourmenté. Aporter le fist l'empereur devant luy ainsi comme +il aloit à l'églyse. La mère de l'enfant, qui Maria estoit nommée, estoit +en moult grant cure de porter son enfant devant l'empereur, pour la +renommée des vertus que nostre Seigneur faisoit pour luy et avoit fait +toute celle voie en la cité de Naples et en autres cités, villes et +chastiaux. L'enfant trespassa de ce siècle: tantôt comme il fu porté devant +l'empereur, le père et la mère commencièrent à braire et à crier et à faire +merveilleux dueil, et disoient à l'empereur: «Très-doux roy, conforte et +aide tes sergens! Nous n'avions que un seul fils qui estoit tourmenté de +diverses enfermetés; il avoit les yeux perdus par la foiblesse du chief; il +avoit le nés gros et boçu[579]; il avoit les mains et les piés +paralitiques, de goute caduque estoit chascun jour tourmenté. Tant +souffroit, que grant douleur le mettoit hors de sens, dont chascun disoit +qu'il estoit forsené; et devant toy l'avons cy amené en espérance qu'il +recouvrast santé, par la vertu de ces saintes reliques; que nous savons +bien que tu apportes une partie de la sainte couronne, un des sains clous +et une partie du fust de la sainte croix, le suaire de nostre Seigneur, la +sainte chemise nostre Dame, le lien du bercel son bon fils, le destre bras +du bon vaillant saint Siméon, et moult d'autres saintes reliques. Et pour +ce que la renommée de tant de reliques et de tant de miracles qui sont +avenus en ceste voie, de diverses maladies[580], estoit venue jusques à +nous, avions-nous espérance que nostre fils receut la santé du corps et +fermeté de foy à l'ame; mais il est mort, dont nous sommes dolens. Pour ce +te requérons et prions que tu t'aproches du corps.» + + Note 579: _Le nez gros et boçu._ Le malheur n'eût pas été des plus + graves; mais le latin dit: «_In naribus erat gibbosus_.» Ce qui, je + crois, indique une tumeur dans les narines. + + Note 580: _De diverses maladies._ «Super diversis infirmitatibus.» + +Et quant l'empereur vit le père et la mère qui menoient tel dueil, si l'en +prist grant pitié, et grant compassion eut de leur douleur. Du blanc mulet +descendit maintenant; le père et la mère luy commencièrent à crier à haulte +voix: «Grant empereur Charles, nous te requérons que ta miséricorde et ta +pitié soit aujourd'huy sur nous. Si ne dois pas targer[581] à monstrer les +miracles nostre Seigneur qui si certains sont, que l'on diroit vraiment +qu'ils soient jà faits avant qu'ils soient avenus. Or, nous créons de vrai +cuer que sé le corps de nostre enfant est atouchié et signié de la partie +de la sainte croix que tu portes, qu'il résuscitera, ou au moins l'ame de +luy aura perdurable repos en gloire.» + + Note 581: _Targer._ Tarder. + +Lors prist l'empereur l'escharpe de cuir de bugle où les reliques estoient +honnourablement mises, et s'aprouchia de la bière où le corps de l'enfant +gisoit sans ame; et tantost comme l'empereur leva les bras et l'ombre tant +seulement atoucha le corps, si très-grant pueur en issit, que l'empereur et +tous ceulx qui entour lui estoient ne peurent durer, tant fussent-ils +encore assez loing du corps. + +A la parfin l'évesque Eborin, homme de si grant sainteté, et Guibert +arcédiacre, homme aussi de grant religion, Johel évesque de Gérunte, +Gelases soubsdiacre de Grèce, un des plus nobles hommes de la cité de +Thèbes, et si estoient religieux de sainte simplesse[582], tous prièrent +l'empereur qu'il s'aprochast plus près du corps. Et cil Gelase, diacre +grec, qui bien sentit la vertu de nostre Seigneur, descendit présentement +et prist le vaissel des mains l'empereur, où les saintes reliques estoient, +et acourut au corps du mort. Et ainsi comme il hastoit de mettre hors la +porcion de la vraie croix, il apuia le vaissel à la bière où le mort +gisoit; tout maintenant par ce saint atouchement, l'enfant qui Thomas avoit +à nom fu resuscité et saillit sus, sain et haitié, devant l'empereur et +devant tous ceulx qui là estoient, tout ainsi comme s'il venist de dormir. + + Note 582: _De sainte simplesse._ «Laudabilis simplicitatis.» + + +XI. + +ANNEE: 800. + +_De la liesce de la gent du païs, pour les miracles qu'ils véoient; puis +coment les malades furent guéris. Coment l'empereur fit crier par tout le +monde que tous vénissent à un jour pour veoir les reliques_. + + +De ce miracle furent tous ceulx du chastel et du païs merveilleusement +esmus et plains de liesce; graces et louenges rendirent tous communément à +nostre Seigneur, et aplouvoient[583] de toutes parts à l'églyse. Les uns +apportoient leurs malades et les autres les amenoient tout bellement à pié, +les autres les faisoient apporter en lis et en litières; et la vertu nostre +Seigneur estoit si grant, que en une heure en furent guaris de diverses +maladies quarante-neuf que hommes que femmes. + + Note 583: _Aplouvoient._ Nous disons encore dans le même sens figuré: + _pleuvoient_. + +En ce chastel demoura l'empereur six mois et sept jours pour son ost +reposer; mais pour ce ne cessoit pas la vertu nostre Seigneur qu'elle ne +feist miracle. Longue chose seroit à raconter les miracles qui là +advinrent, tandis comme l'empereur y demouroit; une multitude ainsi comme +sans nombre d'aveugles y furent enluminés, douze démoniacles y furent +délivrés du diable; huit mesiaux[584] y furent guaris, quinze paralitiques +y receurent plaine santé, quatorze clops[585] y furent redréciés, trente +muets et cinquante-deux boçus y furent guaris; ceulx qui estoient fiévreux, +sans nombre, et jusques à cinquante-cinq malades du mal de la gorge que +l'on appelle escrocles. Une femme veuve et une sienne fille qui estoient +hors de leurs sens, et une autre preude femme de la cité du Liége qui là fu +amenée, les mains liées, et plusieurs autres personnes que hommes que +femmes des villes voisines, qui estoient tourmentées de diverses maladies, +furent tous guaris par la vertu nostre Seigneur; et s'en repairèrent sains +et haitiés en leurs hostieux[586]. Et vingt et neuf contraits[587] qui les +nerfs des jambes avoient séchés et retrais, receurent plaine santé. + + Note 584: _Mesiaux._ Lépreux. + + Note 585: _Clops._ Éclopés. «Claudi.» + + Note 586: _Hostieux._ Hôtels, logis. + + Note 587: _Contraits._ C'est un mot que celui de paralytique ne rend + qu'imparfaitement. «Contracti.» + +Ce chastel fist l'empereur reffaire et rappareillier en partie, pour tant +comme il y demoura. Là sont escripts presque tous les faits qu'il fist +oultre le Rhin en son temps[588]. + + Note 588: «Illud etiam castrum rex Karolus construxit studiosè, magnâ + ex sui parte. Illic quoque ejusdem regis omnia _fermè_ gesta quæ + ultra Renum fecerat certissimè sunt scripta.» Ce passage est assez + curieux; il faut en conclure qu'au commencement du XIIème siècle, + époque à laquelle je crois pouvoir faire remonter cette légende + latine, la ville de Durazzo ou Duras (non pas _Ligmedon_ ou + _Limecon_) passoit pour posséder un ancien manuscrit des véritables + actions de Charlemagne; peut-être les Annales d'Eginhard, qui sont + effectivement presque en entier consacrées aux expéditions + d'Allemagne. + +Quant il eut là demouré six mois et sept jours, si comme nous avons dit, +pour son ost reposer et mesmement pour les grans miracles que la divine +vertu faisoit en ce lieu pour luy, il se remist en chemin et s'en revint à +Ais-la-Chapelle, puis y fist faire une églyse de grant œuvre en l'onneur de +nostre Dame Sainte-Marie. Dedens mist les saintes reliques moult +honnourablement, et après envoia ses coursiers ainsi comme par tout le +monde, et fist crier que tous venissent à Ais-la-Chapelle aux ides de +juing, pour veoir et pour aourer les saintes reliques qu'ils avoient +apportées de Jhérusalem et de Constantinoble la riche; c'est à savoir huit +des espines de la sainte couronne que nostre sire eut sur son chief le jour +de sa passion, et une partie du fust de la sainte croix; le suaire en quoy +il fu envelopé en sépulture, la chemise nostre Dame qu'elle eut vestue à +son glorieux enfantement, et le bras destre saint Siméon, dont il receut +nostre Seigneur au temple, le jour de la Chandeleur; et maintes autres +précieuses reliques. + +En pou de temps après ce qu'il eut fait crier, il assembla tant de gens que +nul ne le porroit esmer[589]. Quant ce vint au jour qui y fu mis, c'est à +savoir au second mercredi de juing, l'empereur eut conseil aux arcevesques, +aux évesques, aux abbés et aux autres personnes de dignité, coment il +ouvreroit. Et pour ce que la multitude estoit si grand que nul ne la povoit +nombrer, fist-il prêchier aux prélas en trente lieus, et amonnester le +peuple que chascun feust bien confés et repentant de ses péchiés avant +qu'il approuchast aux saintes reliques. + + Note 589: _Esmer._ Estimer. + + +XII. + +ANNEE: 800. + +_Coment l'empereur fist sermoner les prélas en trente lieus, et coment il +establit le lendit par la confirmation de tous les prélas qui là furent; et +puis du nombre des prélas et de leurs noms; d'une église que l'empereur +fist faire, et de la requeste que l'empereur fist à tous les prélas._ + + +Quant ce vint au jour qui fu mis, et les prélas et le peuple furent +assemblés, l'empereur descouvrit les saintes reliques pour monstrer au +peuple, les prélas et évesques fist sermoner en trente lieus. La establit +l'empereur le lendit, par la constitution des prélas qui là furent présens, +en la quarte fère de la sepmaine de juing[590], aux jeunes des Quatre-Temps. +Si fu bien avenant chose que il fust establi aux temps des jeunes, que nul +ne doit atouchier à tels saintuaires s'il n'est jeun[591] et sobre et +sanctifié par confession et par pénitence[592]. Mais pour ce que nous avons +cy fait mencion de la rémission des péchiés, nous voulons cy deviser et +parler de la miséricorde et de l'indulgence des péchiés qui là fu establie. +Les prélas qui là furent présens establirent ce pardon que quiconque +viendroit au lendit au temps que nous avons nommé pour aourer les +saintuaires, pour quoy[593] il fust confés et repentant de ses péchiés, les +deux parties de la pénitence de ses péchiés luy seroient relaschiés, de +quelque péchié que ce feust; et, plus encore, que il povoit faire +parçonniers du fruit de sa voie, sa femme, ses enfans et ses amis, pour +quoy ils feussent en tel point qu'ils le péussent avoir. + + Note 590: _En la quarte fère._ «In junio mense et in hebdomada + secunda, in jejunii scilicet quatuor temporum quartâ feriâ.» + + Note 591: _Jeun._ A jeun. + + Note 592: Ce passage prouve assez bien, il me semble, contre + l'opinion de beaucoup d'antiquaires, que le premier objet de + l'institution du _lendit_ ou _landit_, ou foire de Saint-Denis, fut + d'exposer et de laisser voir les reliques précieuses que l'église se + glorifioit de posséder. Comme les religieux ne pouvoient s'astreindre + à recevoir toute l'année les dévots que l'espérance de contempler la + chemise et la ceinture de la sainte Vierge, la couronne d'épines, les + clous et partie de la croix du Sauveur, etc., etc., auroit chaque + jour attirés en foule, on assigna, on _indiqua_ trois jours de + l'année pendant lesquels on seroit admis à les adorer. Ces trois + jours prirent le nom de «temps indiqué, _indictum_,» vulgairement + l'_indict_ ou _lendit_. En même temps, une somptueuse foire ne manqua + pas de se tenir et d'obtenir de grands priviléges auxquels l'abbaye + de Saint-Denis perdoit fort peu de chose. On a souvent fait honneur à + Charles-le-Chauve de l'institution du lendit; il est probable que + cette solennité remonte à l'époque primitive de la célébrité des + reliques de l'abbaye de Saint-Denis. Tant que le catholicisme fut la + seule religion de la France, le _lendit_ resta fidèle aux motifs de + sa fondation; mais, au temps des protestants, les châsses et les + sanctuaires cessèrent de s'ouvrir, et le _lendit_ ne fut plus qu'une + grande foire surveillée par MM. les suppôts de la police. + + Note 593: _Pour quoi._ Pourvu que. + +Et ce firent et establirent tous les prélas qui là furent, arcevesques, +évesques, abbés, desquels les noms sont cy mis. Premièrement, le pape +Léon; Turpin, l'arcevesque de Rains; Justin, arcevesque de Mont-Laon; +Johan, arcevesque de Lyon; Arnoul, arcevesque de Tours; Pierre, +arcevesque de Milan; Orsent, arcevesque de Ravenne; Théodore, arcevesque +de Penthapole de Libie; Haimbert, arcevesque de Sens; Gosbert, +arcevesque de Bourges; Grimaud, arcevesque de Rouen; Achilas, arcevesque +d'Alixandre; Théophile, patriarche d'Antioche; Umbert, évesque de +Saintes; Guibert, évesque d'Orléans; Jehan, évesque d'Abranches; +Giuffroy, évesque de Noyon; Israël, évesque de Mez; Rodulphe, évesque de +Cambray; Goubert, évesque de Troyes; Richart, évesque d'Amiens; Rotard, +évesque de Flandres; Geron, évesque de Pavie; Hardoin, évesque de +Versel; Eusèbe, évesque de Boulongne; Estienne, évesque d'Auguste; +Marchaire, évesque de Belge; Fromont, évesque de Liége; Robert, évesque +de Soissons; Anthonie, évesque de Placence; Torpe, évesque de Pise; +Désier, évesque de Langres; Licon, évesque d'Angiers; Lupicus, évesque +de Valence; et Fortunas, arcediacre de cette églyse. Ces deux mistrent +le suaire nostre Seigneur sur le corps d'un mort qui maintenant fu +résuscité. + +Ce miracle voult faire nostre Seigneur devant son peuple, si comme je croy, +pour ce qu'il feust lumière de foy et de créance aux présens, et après à +ceulx qui après luy vendroient. Tous les prélas qui là furent et tous ceulx +que nous nommerons après distrent qu'ils eurent veu ce miracle qui estoit +œuvre de Dieu, le Père tout puissant. + +Les abbés furent Fourré, abbé de Saint-Denis en France; Florent, abbé de +saint Benoit du Mont-Cassin; Lupicius, abbé de Lyon; Pierre, abbé de Laon; +Serges, abbé d'Angiers; et Serges, abbé de Rains; Jehan, abbé de Châlons; +Pierre, abbé de Nivelle; Aubert, abbé de Saint-Quentin-du-Mont; Jehan, abbé +de Saint-Quentin en l'Isle; Carbonel, abbé de Limedon; Rabode, moyne de +Saint-Praiest, et Guidon de ce meisme lieu; Anthoines, évesque de Verdun; +Ponce, évesque d'Alle; Nicholas, arcevesque de Vienne; et Soltain, son +arcediacre; Dasée, évesque de Thoulouse; Machaire, évesque de Troyes; et +Antoine, un sien arcediacre; Raimbaut, évesque de Marseille; Rigomers, +évesque de Meaulx. Tous ces prélas qui cy sont nommés et mains autres +dignes personnes conformèrent par leurs scaulx celle constitution que +l'empereur establit, et demourèrent là un mois et trois jours pour garder +les saintes reliques à l'honneur de Dieu et au profit du peuple. + +Mais avant qu'ils se départissent[594], l'empereur leur fist une requeste +et leur dit en telle manière: «Seigneurs tous qui cy estes assemblés, vous +premièrement, sire pape de Romme, qui estes chief de toute crestienté, et +trestous seigneurs prélas, arcevesques, évesques, abbés, je vous requiers +que vous m'octroiez un don.» A ce respondit Turpin, l'arcevesque de Reims, +pour tous: + +«Très-doulx empereur et sire, quanqu'il te plaira à requerre, nous te +octroions doulcement et de bonne volenté.»--«Je vueil donc,» dist-il, «que +vous et devant tous dessevrez de la compaignie de Dieu et de sainte Églyse, +tous ceulx qui empescheront et destourberont en quelque lieu que je muire, +que le corps de moy soit apporté à Ais-la-Chapelle et mis en sépulture. Car +je désire à estre là mis honnourablement et en la manière que l'en doit roy +et empereur mettre en sépulture, sur tous autrès lieux.» + + Note 594: Dans la chronique latine, cette requête de Charlemagne est + faite à plusieurs années de là, mais à peu près dans les mêmes + termes, ainsi que les réponses des prélats. + +L'apostole et tous les prélas qui là furent assemblés obéirent à la +requeste l'empereur. A tant se départirent, et retourna chascun en sa +contrée, en loant et glorifiant le roy qui règne et régnera par tous les +siècles des siècles. Amen. + +Cy endroit peut-on demander coment les saintuaires et la bonne foire du +lendit furent puis translatés en France. Les saintuaires sont en l'églyse +monseigneur Saint-Denis, et la foire du lendit siet entre Saint-Denis et +Paris. La raison pourquoy ce avint si fu telle: Charles-le-Grant, dont nous +avons parlé et parlerons encore cy après, eut un fils qui Loys eut à nom, +roy fu et empereur. Cil Loys eut quatre fils de diverses femmes, Lohier, +Pepin, Loys et Charles. Charles si fu leur frère de père tant seulement, et +fils de la royne Judith que le père espousa dernièrement. Après la mort du +père, l'empire fu départi aux quatre frères. Lohier eut l'empire +d'Alemaigne, Loys le royaume d'Acquitaine, Pepin eut celui de Lombardie, et +Charles le royaume de France. + +Entre les frères monta contens pour la terre; les trois frères guerroièrent +Charles, premier pour ce qu'il leur sembloit avoir en partie le plus noble +royaume; merveilleux ost amenèrent contre luy, et il se rappareilla d'autre +part encontre eulx moult efforciement. + +Au temps de lors estoit l'églyse de Saint-Denis en France couverte d'argent +par-dessus les martirs; et pour ce que le roy n'estoit pas encore si riche +d'avoir qu'il peut moult grans osts conduire sans aide, il vint à +Saint-Denis au couvent et à l'abbé, et parla ainsi et leur dist: «Beaux +seigneurs, j'ai mestier d'avoir[595], pour mes guerres maintenir; et vous +avez couverture d'argent sur vostre moustier qui de riens ne vous sert; je +la prendrai s'il vous plaist; et si Dieu me donne victoire de mes ennemis, +je le vous rendray largement, et recouvriray l'églyse aussi richement ou +plus comme elle est maintenant.» + + Note 595: _J'ai mestier d'avoir._ J'ai besoin de secours. + +L'abbé et le couvent respondirent: «Sire, faites vostre volenté et vostre +plaisir de ce que nous avons.» Le roy prist l'argent, son ost conduist +contre ses ennemis, et eut victoire par l'aide de nostre Seigneur. Pas +n'oublia les convenances qu'il eut à l'abbé et au couvent. A l'églyse vint, +et leur dist: «Seigneurs, je vous ay telle chose en convenant; prest suy +que je le face, et vous aurez conseil que vous prengiez en eschange de +ceste chose ces reliques et la foire du lendit, que mon ayeul le grant +Charles establit à Ais-la-Chapelle. Je vous délivreray et reliques et foire +à tousjours-mais, et le feray cy venir aussi franchement et à telles +coustumes comme par-devant ala.» Eulx se consentirent et eurent conseil +qu'ils préissent les saintes reliques et la foire du lendit. En telle +manière fu-elle en France translatée. + + +_Cy fine le tiers livre des fais et gestes le fort roy Charlemaines._ + + + + +LE QUART LIVRE DES FAIS ET +DES GESTES LE FORT ROY +CHARLEMAINES. + + + * * * * * + +I. + +ANNEE: 800. + +_De la vision et du signe que Charles vit au ciel; et coment monseigneur +saint Jaques s'apparut à luy, et luy dist qu'il délivrast la voie là où son +corps gisoit. Et coment Pampelune fu prise et toute la terre jusques au +perron Saint-Jaques; et puis coment il fist baptiser tous les Galiciens et +occire ceulx qui baptesme ne vouldrent recevoir._ + + +Quant l'empereur Charles eut conquises toutes ces terres et ces estranges +cités et chasteaux sans nombre de l'une mer jusques à l'autre, par l'aide +de nostre Seigneur, et il les eut soustraites des mains aux mescréans, et +convertis à la foy crestienne, si comme l'istoire a devant parlé, il fu +moult traveillé et debrisié des grans osts qu'il eut tant de fois conduits +sur ses ennemis, et des grans travaulx et continuels dont il avoit tant eu. +Lors en son cuer proposa qu'il n'ostoieroit plus, et qu'il useroit le +remanant de sa vie en paix et en repos, sé sainte églyse n'avoit de luy +mestier. Mais nostre Seigneur, qui encore vouloit que la foy crestienne +feust par luy multipliée, luy changea son propos en la manière que nous +dirons. + +Une nuit regarda vers le ciel, et vit un chemin d'estoilles qui començoit, +si comme il luy sembla, à la mer de Frise, et s'adreçoit entre Alemaigne et +Lombardie, entre France et Acquitaine, entre Bascle et Gascongne et entre +Espaigne et Navarre, tout droit en Galice où le corps monseigneur saint +Jacques reposoit sans nom et sans mémoire.[596] En telle manière vit ce +signe par plusieurs nuis; lors commença fortement à penser en son cuer que +ce povoit signifier. + + Note 596: En Champagne, et sans doute en d'autres provinces, on + appelle encore la _voie lactée_ le _chemin de Saint-Jacques_. + +Tandis comme il estoit une nuit en cette pensée, un homme plain de plus +grant beauté que nul ne sauroit deviser s'aparut à luy et luy dist ainsi: +«Beau fils, que fais-tu?» Et Charles luy respondit: «Sire, qui es-tu?»--«Je +suis,» dit-il, «Jaques, l'apostre et disciple Jhésu-Crist, fils Zebédée, +frère Jehan l'évangéliste, que nostre Seigneur eslut par sa grace sur la +mer de Galilée, pour preschier la foy au peuple, et suy celluy que le roy +Hérodes martiria par glaive. Moult me poise de ce que mon corps est en +Galice, sans nule mémoire, laidement traitié entre mains des Sarrasins: +dont je me merveille moult que tu n'as délivré des mescréans la terre où +mon corps gist, qui tant de cités et tant de régions as conquises en ton +temps. + +»Pour laquelle chose je te fais à savoir qu'autres si comme nostre Seigneur +t'a fait puissant sur tous autres roys terriens, aussi t'a-il eslu à +délivrer ma terre des mains aux Sarrasins, et à faire la voie aux pélerins, +là où mon corps repose; pour que il te doint couronne de victoire en la +joie de paradis. Et ce chemin d'estoilles que tu as veu en ciel segnifie +que tu iras à grans osts en ces parties, pour destruire la païenne gent et +pour délivrer ma sépulture des mains aux Sarrasins; et que tout le peuple +qui habite de l'une mer jusques à l'autre et en autres diverses régions, +iroit après, tous en pélerinage, pour empetrer vers nostre Seigneur pardon +de leurs péchiés; et puis le temps de la vie jusqu'à la fin de ce siècle +raconteront les vertus et les miracles que nostre Seigneur a fais pour ses +amis. + +»Appareille-toy doncques, et meus[597] au plus tost que tu pourras; car je +seray en ton aide par tout, et sera ton nom tousjours-mais en louenge, et +je impétreray vers nostre Seigneur à toy couronne pardurable en la joie de +paradis.» + + Note 597: _Meus._ «Remues, pars.» + +En telle manière s'aparut messire saint Jaques par trois fois à +Charlemaines. Quant Charles eut ce oï, il fu très lie, meismement pour la +promesse que l'apostre luy avoit faitte de la joie de paradis. Ses osts +assembla de toutes parts, et entra efforciement en Espaigne pour destruire +les ennemis de la foy crestienne et pour essaucier le nom Jhésu-Crist. + +Pampelune fu la première cité qu'il asséist. Trois mois y fu, né prendre ne +la peut, car elle estoit trop forte et de murs et de siége. Lors fist sa +prière à nostre Seigneur et dist ainsi: «Jhésu-Crist, sire, pour laquelle +foy essaucier je suy venu en ce païs pour destruire la gent sarrasine, +donne-moy que je preigne ceste cité à la gloire et à louenge de ton nom; et +tu, sire saint Jaques, sé c'est vérités que tu t'aparus à moy, prie nostre +Seigneur qu'il me laist ceste cité prendre.» + +Tout maintenant que il eut ce dit, les murs de la cité froissèrent et +fondirent jusques en terre. Lors entrèrent ens François; les Sarrasins qui +baptesme vouldrent recevoir demourèrent et furent gardés en vie; et les +autres qui en mescréandise vouldrent demeurer furent occis. Quant la +merveille de ce miracle fu par le pays espandue, les princes sarrasins +venoient au-devant de Charles partout où il aloit; devant luy s'inclinoient +et se humilioient humblement. Les cités rendoient, et les autres qui pas +jusques à luy ne venoient luy envoioient treus[598]. Si fist en telle +manière toute la terre d'Espaigne tributaire. + + Note 598: _Treus._ Tributs. + +Moult s'esmerveilloient Sarrasins de ce qu'ils véoient la gent de France si +belle et si forte, si fière et si bien appareilliée d'armes et de chevaux +et d'autres harnois. Leurs armes mettoient sus, et les recevoient +paisiblement et honnourablement. En telle manière trespassa Charles à tous +ses osts toute Gascongne, Navarre et Espaigne jusques en Galice, en prenant +villes et chastiaux. La sépulture mon seigneur saint Jaques visita +dévotement, puis passa oultre jusques au perron[599] sans contredit. Sa +lance ficha en la mer, et quant il vit qu'il ne povoit oultre passer, il +rendit graces à Dieu et à mon seigneur saint Jacques, par qui aide et par +qui assentement il estoit venu. + + Note 599: _Perron._ Monceau de pierres; peut-être les cailloux qui + tapissent les bords de la mer. Je serois assez disposé à croire que + dans le trésor de nos rois on conserva long-temps cette prétendue + lance avec laquelle Charlemagne avoit sondé la mer. Du moins, le + serment ordinaire de Philippe-Auguste étoit-il, _Par la lance saint + Jacques!_ Voyez la _Chronique de Reims_. + +Les Galiciens qui puis la prédication nostre Seigneur et mon seigneur saint +Jaques et de ses disciples estoient reconvertis à la païenne loy, fist +Charles baptiser par la main l'arcevesque Turpin. Ces choses ainsi faites, +il erra par toute la terre d'Espaigne de l'une mer jusques à l'autre. + + +II. + +ANNEE: 800. + +_Des noms des cités et des villes que Charlemaines prist en Espaigne, et +coment la cité de Luiserne fondi à sa prière. Puis de quatre cités que il +maudist. Puis de l'imaige Mahomet qui a nom Salamcadis et de la force que +elle a par une légion de dyables qui dedans est enclose. Puis des églyses +que Charlemaines édifia, de l'or et des richesses que les roys d'Espagne +luy donnèrent._ + + +[600]Les cités et les greigneurs[601] villes que il prist en Espaigne, sont +ainsi nommées ou estoient ainsi appellées au jour que elles furent prises +et conquises; car, par aventure, le nom d'aucunes se sont puis changées si +comme il avient souvent ailleurs. _Visunia_[602], _Lamegue, Dumia, +Colimbre, Luge, Orenes, Uria, Thuda, Medoine, Bracara,_ maistresse cité en +ces parties; _Sainte-Marie, Wimarana, Erine, Compostelle_, qui en ce temps +estoit encore petite, et en cette cité gist le corps de mon seigneur saint +Jaques. Toutes ces cités conquist en Galice. Celles qu'il conquist en +Espaigne sont telles: _Auscala_[603], _Godelfare, Xalamanca, Uzda, Ulmas, +Canalias, Madritas, Maqueda, Sainte-Eulalie, Thalaveria_, qui moult est +plantureuse; _Medina Celum_, qui vault autant comme: haulte cité; +_Berlanga, Osma, Segoncia, Segovia_, qui moult est grant cité; _Aavilla, +Salamancha, Sepulveda, Thoulete, Kalatrava, Badajot, Turgel, Ventosa, +Luiserne_, qui est par autre nom appellée _Carcensa_, si siet en un lieu +qui a nom _Vauvert, Caparra, Austurga, Ovetum, Legio, Karrion, Burgues, +Nadere, Balagurria, Urance, Clathahus, Miraclar, Tuthela, Sarragoce, +Pampelune, Baionne, Jasque, Osque_, qui seult estre fermée de quatre vings +tours; _Theraconne, Barbatre, Boras, Urgalle, Elna, Geronne, Barcinone, +Terferida, Tortosa, Aurelium_, qui est aussi cité trop forte; _Alganatte, +Adanie, Ispalide, Escalonne, Hora, Burriane, Ubeda, Baccia_ ou _Troissa, +Petrousa_, en cette cité fait-on le fin argent; _Valence, Denia, Sathive, +Granade, Sebile, Cordes, Abula, Accintine_. En celle celle cité gist le +corps saint Torquat, confesseur qui fu sergent mon seigneur saint Jaques; a +sa sépulture est un olivier qui flourist et porte flour chascun an, le jour +de sa feste par miracle. Si est ès ydes du mois de may. Après est la cité +_Biserte_, en celle cité sont les très-forts chevaliers qui sont appellés +Arabis. Les _grans isles_, _Bougiu_, par coustume est royaume; l'_isle +d'Agabibe_, la cité de _Boaram_, qui est en Barbarie; _Meloide, Evice, +Formentere, Alchoras, Almarie, Moneque, Gilbathar, Carthage, Septe_, qui +siet ès destrois d'Espaigne, là où le cours de la mer est plus estroit; +_Gesir_ et _Tarifa_. Si ne conquist pas Charles toutes ces terres tant +seulement, mais la terre Landaluf et toute la terre de Portingal, toute la +terre de Serrane, toute la terre de Cateloine, toute la terre de Navarre, +toute la terre de Bascle, et maintes autres régions qui pas ne sont cy +nommées, pour eschiver la confusion. + + Note 600: Cette première phrase n'est pas dans le texte latin ni dans + la plupart des anciennes traductions. + + Note 601: _Greigneurs._ Les plus grandes. + + Note 602: _Visunia_, ou _Vesunna_. C'est aujourd'hui _Périgueux_. + --_Lamègue_, ou _Lamego_, sur la frontière du Portugal, vers Galice, + et peu éloignée de _Coïmbre_, ou _Colimbre_.--_Dumia_, ou _Dume_, en + Galice, vers _Braga_.--_Luge_, ou _Lugo_, en Galice.--_Orenes_, en + latin _Aurenias_, aujourd'hui _Orense_, en Galice.--_Uria_, ou + _Urie_, en Galice.--_Thuda_, s. d. _Tuy_, en Galice.--_Medonia_, + aujourd'hui _Mondonedo_, en Galice.--_Bracara_, _Braga_, archevêché, + aujourd'hui la Corogne.--_Wimarana;_ c'est _Guimaraens_, dans la + province de _Tras-los-Montès_.--_Erine_, variante: _Crunia_. + + Note 603: _Auscala_, Alcala.--_Godelfare_, Guadalaxara, près + d'Alcala.--_Uzda;_ c'est Uzeda, à huit lieues d'_Alcala_.--_Ulmas_; + c'est _Olmeda_, à dix lieues d'Uzeda.--_Cavalias_, ou _Canalias_? + --_Madritas_, Madrid.--_Maqueda_, dans la Nouvelle Caslilte. + --_Sainte-Eulalie?_--_Berlanga_, Barlonga, dans la Vieille Castille, + de même que Osma. _Segoncia_, Siguenza.--_Aavilla_, Avila, dans + l'Estramadure.--_Turgel?_--_Godiana(?)_--_Emerita_, ancien nom de + _Merida_, dans l'Estramadure.--_Altancora_, aujourd'hui _Antequerra_, + au royaume de Grenade.--_Palence_, aujourd'hui _Palencia_, au royaume + de Léon.--_Luiserne_ ou _Lucena_, dans l'Andalousie.--_Ventosa_, au + royaume de Léon.--_Caparra_, ou l'ancienne _Capara_, aujourd'hui _Las + Ventas de Caparra_, dans l'Estramadure.--_Austurga_, aujourd'hui + _Astorga_, même royaume.--_Ovetum_, ancien nom d'_Oviedo_, dans + l'Asturie.--_Legio_, ancien nom de _Léon_.--_Karrion_, ou _Carrion de + los Conde_, dans le royaume de Léon.--_Burgues_, ou _Burgos_. + --_Nadere_, «Nageras;» c'est _Nagera_, dans la Vieille Castille; + aujourd'hui petite ville, autrefois cite puissante.--_Balagurria_, + autrefois encore _Balesguer_, et aujourd'hui _Balaguer_, en + Catalogne.--_Urance_, le latin porte: _Urantia_ quæ dicitur _Arcus + Stella_.--_Clathahus_, latiné: _Klattahus_; ce doit être: + _Calataiud_, dans l'Aragon.--_Miraclar_. Le texte latin de Notre-Dame + porte: _Miradam_; c'est _Miranda de Ebro_, dans la Vieille Castille. + --_Tuthela_, Tudela, dans la Navarre.--_Jasque_, aujourd'hui _Jaca_, + dans la Navarre.--_Osque_, aujourd'hui _Huesca_.--_Theraconne_, + aujourd'hui _Taracona_, sur la frontière de Navarre et de Castille. + --_Basbastre_, aujourd'hui _Balbastro_, en Aragon.--_Boras_, + aujourd'hui _Borja_, à trois lieues de Taracona.--_Aurelium_, ou + _Aurelia_, nom d'une ancienne ville de Lusitanie, depuis nommée + _Carissa Regia_.--_Alganetta_, dans le latin: _Alganensis urbs_(?). + --_Adanie_(?).--_Ispalide_, c'est Séville.--_Escalonne_, ou + _Escalona_, à huit lieues de Tolède.--_Hora_, sans doute _Oreja_, + lieu de l'Estramadure, sur le Tage.--_Burriane_, aujourd'hui + _Borriano_, château fort à sept lieues de Valence.--_Baccia_, + l'ancienne _Bacca_, dans l'Andalousie. _Petrousa(?)_. Le manuscrit de + Notre-Dame porte: «_Baccia_ vel _Troissa_, in quâ fit argentum + optimum.»--_Sathive_, ou _Xativa_, au royaume de Valence. _Cordes_, + Cordoue.--_Abula_, ancien nom d'_Avila_.--_Accintine_, sans doute le + même nom qu'_Accitum_, territoire des anciens _Accitani_.--_Biserte_ + est, en Afrique, au royaume de Tunis.--_Les Grandes Isles_; c'est + _Majorque_.--Bougie, encore en Afrique.--_L'Isle d'Agabibe_, _la cité + de Boaram_. Le latin porte: «_Agabiba insula: Boaram quoe est urbs in + Barbariâ._ Mais je crois qu'il faudroit lire: «_Insula Boaram, + Agabiba quoe est urbs in Barbariâ._» Nous trouverions ainsi: + _Azebila_, sur la côte de Barbarie, et l'ile d'_Alboran_, qui n'en + est pas éloignée.--_Meloide_(?).--_Evice_; c'est _Yvica_, l'une des + Baléares.--_Formentere;_ c'est le cap _Formentelli_, dans l'île + Majorque.--_Alchoras_, ou _Alcazaz_, dans la province de la Manche. + --_Almarie_, ou _Almerie_, port de mer dans le royaume de Grenade, + célèbre dans nos anciens romans chevaleresques pour les riches draps + qu'on en tiroit.--_Moncque_, sans doute _Almuneca_, assez près + d'_Almerie_.--_Carthage_: c'est _Carthagène_.--_Septa_, Ceuta. + _Gesir;_ c'est _Algesiras_.--La terre _Landaluf_, l'Andalousie. + --Serrane. Le latin porte: «_Sarracenorum tellus_. + +Toutes ces cités et ces régions devant nommées estoient obéissans à luy et +à son commandement. Aucunes de ces cités conquist sans bataille et aucunes +par grant engin et par grant bataille. Mais la cité de Luiserne qui siet en +un val qui a nom Vauvert ne put-il prendre jusques au dernier; car elle +estoit trop forte et trop garnie. En la parfin l'assegia et fut entour +quatre mois; mais quant il vit que il ne la pourroit prendre par force, il +fist sa prière à Dieu et mon seigneur saint Jaques; lors chaïrent les murs +et demoura sans habiteurs. Et une grant eaue ainsi comme estanc, leva en mi +la cité noire et obscure et horrible; si nooient dedans grans poissons tous +noirs qui jusques aujourduy sont veus noer[604] parmi cel estanc. Et aucuns +des anciens rois de France et des empereurs de Romme prindrent aucunes fois +de ces cités devant nommées, si comme Clovis le premier roy chrestien, +Clotaire, Dagobert, Pepin, Charles Martiaus; ceulx conquistrent l'Espaigne +en partie, et en partie la laissèrent. Mais Charles le grant la conquist +toute entièrement en son temps et la fist obéir à ses commandemens. Quatre +cités y eut qu'il maudist quant il les eut conquises par grant travail; si +sont maudites et sans habiteurs jusques aujourduy. C'est assavoir Luiserne, +Ventouse, Caparra et Adama, et tous les temples et toutes les idoles des +Sarrasins qu'il trouva en Espaigne destruist du tout en tout, fors une tant +seulement qui est en la terre Landaluf, si a nom Salamcadis, si vault +autant à dire comme le Dieu de Cadis. Car ce mot de Cadis si est mis pour +le propre nom du lieu; Salam en Arabie si vault autant comme sire Dieu. Si +dient les Sarrasins que leur Dieu Mahommet fist cel image en son propre +nom, quant il vivoit, et enclost et scella dedens une légion de diables par +l'art de nigromance, qui celle image tiennent en si grant force que nul ne +la peut fraindre né brisier; et s'aucun crestien aproche près, tantost +meurt, ou il est en grant péril de mort. Mais s'aucun Sarrasin s'aprouche, +il s'en retourne sain et haitié; et s'aucun oisel s'y assiet par avanture, +tantost meurt. + + Note 604: _Noer._ Nager. + +Si voulions icy deviser le siége de l'image. Sur le rivage de celle mer est +une haulte pierre moult bien ouvrée d'ancienne œuvre sarrasinoise, large et +quarrée par dessous, et par dessus estroite et haulte, tant comme un corbel +peut voler. Sur celle haulte colombe[605] est celle image sur ses piés en +estant, de cuivre fin et esméré, et si est fait te en forme d'omme. En sa +destre main tient une clef, la face a tournée devers midi. Si ont +sorti[606] les Sarrasins que celle clef luy doit chéoir de la main en celle +année que un roy sera né en France ès derreniers jours de ce siècle[607], +qui toute la terre d'Espaigne convertira à la foy crestienne; et quant +ceulx de la terre verront que celle clef luy sera chéue, ils +répoudront[608] leurs richesces en terre et guerpiront la terre +d'Espaigne[609]. + + Note 605: _Colombe._ Colonne. + + Note 606: _Ont sorti._ Ont vu par le sort, par sorcelleries. Le latin + et plusieurs leçons de la traduction partielle de la _Chronique de + Turpin_ portent: «_Ut ipsi Sarraceni asserunt._» La clef auroit dû + tomber dans le XVème siècle, à la naissance de Ferdinand le + catholique. Il est vrai qu'il n'est pas né en France. + + Note 607: _De ce siècle_ du monde. _In novissimis temporibus._ + + Note 608: _Ils répoudront._ Ils enfouiront, feront rentrer. «Gazis + suis in terrâ reconditis.» + + Note 609: On peut croire que l'occasion de cette fable a été l'ancien + temple d'Hercule à Cadix, célèbre dans l'antiquité; surtout pour les + colonnes de bronze qui en ornoient le péristyle. «Hercule, dit + Strabon, n'y étoit représenté par aucune image personnelle; mais on y + voyoit des colonnes de bronze de huit coudées de haut, sur lesquelles + étoit écrite en lettres phéniciennes la dépense qu'on avoit faite + pour la construction du temple.» Ce temple passoit pour conserver les + os de plusieurs des compagnons d'Hercule; les navigateurs venoient y + faire des sacrifices, et les échappés de naufrage y pendoient des + _ex-voto_. (Voyez Montanus, note des Commentaires de César, page 543; + édition Elzevirienne d'Amsterdam, 1661.) + +De l'or et des richesses que les rois et princes d'Espaigne donnèrent et +présentèrent à Charlemaines fist-il faire l'églyse Saint-Jaques, par trois +années que il demoura au païs. Patriarche et chanoines y establi, selon la +constitution et la règle saint Isidore le confesseur; noblement l'estora et +la garni de campanes, de draps de soie, de livres, de textes, de croix, de +calices et d'autres aournemens. + +Du remenant de l'or et de l'argent que il apporta d'Espaigne estora-il et +fonda maintes églyses, quant il fu retourné en France. C'est à savoir +l'églyse Nostre-Dame-Sainte-Marie d'Ais-la-Chapelle, et l'églyse +Saint-Jaques en celle ville meisme. Une autre églyse de Saint-Jaques en la +cité de Bédiers[610], et en la cité de Thoulouse, une autre églyse de +Saint-Jaques; et la quarte de Saint-Jaques en Gascongne, entre la cité +d'Axa et Saint-Jehan-de-Sorges[611], sur le chemin aux pélerins. La quinte +aussi de Saint-Jaques en la cité de Paris, entre le fleuve de Saine et +Monmartre[612]; et moult d'autres églyses et abbaïes que il estora et fonda +sans nombre, parmi tout le monde. + + Note 610: _Bediers._ Beziers. + + Note 611: _De Sorges._ «_Inter Axa et Sanctum Johannem Sorduæ._ C'est + évidemment Ax et le village de Sorgeat dont il s'agit. Mais qu'est + devenue l'église _Saint-Jean_? + + Note 612: C'est Saint-Jacques de la Boucherie, dont il ne reste plus + que la haute tour, ouvrage du XVème siècle. + + +III. + +ANNEE: 800. + +_Coment le roy Agolant reprist la terre d'Espaigne puis que Charlemaines fu +retourné en France, et coment Charlot mut contre luy. D'un exemple qui +monstre quel péril il a de retenir exécution de mort; et puis coment +Charlemaines quist tant Agolant que il le trouva. Des batailles que +François firent contre Sarrasins, autant contre autant. Des lances qui +reprisrent en terre de ceulx qui devoient mourir en bataille; du meschief +où Charlemaines fu et coment il retourna en France._ + + +En pou de temps après ce que Charles fu retourné en France, un roy païen de +la terre d'Aufrique qui avoit à nom Agolant entra à grant ost en Espaigne. +La terre que Charlemaines avoit prise conquist, et occit et jeta fors des +cités et des chastiaulx les Crestiens qu'il avoit laissiés à garder la +terre. Quant Charles oït ces nouvelles, il assembla ses osts et entra de +rechief en Espaigne; et celle fois fut meneur de ses osts le duc Miles +d'Aiglant[613]. + + Note 613: Le père de Roland. + +Cy endroit voullons raconter une merveilleuse aventure qui avint en cel +ost, pour donner exemple d'amendement aux exécuteurs qui retiennent les +lais qu'ils doivent départir aux povres, pour les ames des mors. Un jour +estoit l'ost logié en la terre des Bascles, de lès une cité qui a nom +Baionne. Là prinst maladie à un chevalier qui avoit nom Romarique; au lit +accoucha, et quant il se sentit agrégier[614], il fist sa confession à un +prestre et receut son Sauveur. A un sien cousin commanda qu'il vendist un +cheval qu'il avoit et départist l'argent aux povres pour s'ame; cil +trespassa. Son cousin vendit le cheval cent sous, mais les deniers qu'il +déust départir pour l'ame du mort despendit-il en robes et en viandes. Et +pour ce que la venjance du souverain juge seult[615], aucunes fois, +ensuivre le meffait tout maintenant, le mort s'aparut au vif au chief de +trente jours. Si gisoit lors en son lit, ainsi comme en transes, et luy +dist ainsi: «Saches-tu que nostre Sire m'a pardonné mes péchiés. Et pour ce +que tu as trente jours retenues mes choses que je te commanday à donner aux +povres pour le remède de m'ame, j'ay autant de temps demouré ès peines du +purgatoire; hors en suis, par la miséricorde de Dieu, et si saches +certainement que je seray demain assis en la gloire du paradis, et tu seras +mis ès tourmens d'enfer.» + + Note 614: _Agrégier._ Aggraver. + + Note 615: _Seult._ A coutume. + +A tant s'esvanoy le mort, et le vif se leva et fu en moult grant paour et +en grant angoisse de cuer. Au matin commença à raconter à tous ceulx qui +oïr le vouldrent celle avision. Tost fu partout espandue celle nouvelle, et +tandis comme l'ost estoit en bruit et en murmure de celle chose, horribles +voix furent en l'air ouyes soudainement, endroit celluy qui la vision +comptoit, et sembloit que ce féust urlemens de loups, et ruimens[616] de +lions; et tout maintenant le ravirent les diables, en la présence de tous +ceulx qui entour luy estoient. Par quatre jours fu quis de gens à cheval +par montagnes et par valées; mais il ne peut oncques estre trouvé. Entour +douze jours après que ce fu avenu chevauchoit l'ost par la terre de +Navarre. Lors fu trouvé le corps de luy par aventure, tout défroissé sur le +couperon d'un sault[617], à quatre journées de la devant dite cité. A celle +heure que les diables le ravirent, ils le portèrent hault en l'air par +l'espace de trois lieues par devers la mer; là le jettèrent et l'ame de luy +portèrent ès peines d'enfer[618]. + + Note 616: _Ruimens._ Rugissements. + + Note 617: _Le couperon d'un sault._ «In cujusdam rupis fastigio.» + + Note 618: Il y a dans le roman du Saint-Graal une histoire qui a + beaucoup d'analogie avec celle-ci: Nascien, le frère du roi Mordrain, + est ainsi ravi, pendant la nuit, par des esprits invisibles qui le + transportent sur le faite d'un rocher, au milieu de la grande mer. + Toute la différence, c'est que le rapt est, dans Turpin, l'œuvre des + démons, et dans le Saint-Graal, celle des anges. + +Pour ce, sachent tous ceulx qui les testamens des mors retiennent eu leur +propre vie, qu'ils se dampnent perpétuellement. + +Charlemaines et le duc Miles d'Aiglant qui des osts estoient conduiseurs, +commencièrent à quérir Agoulant parmi la terre d'Espaigne. Tant et si +sagement le quistrent qu'ils le trouvèrent en un païs qui est appellé la +_Terre des Chans_, sur un fleuve qui est appelle Cheia[619], en mi une +praerie qui siet en un païs plain qui est grant et large. En ce meismes +lieu fonda Charlemaines une églyse en l'onneur des deux martirs Faconde et +Primitif, et une abbaïe où les corps des deux martirs reposent. Puis y eut +ville grant et plantureuse qui siet en ce lieu. + + Note 619: C'est la _Tierra de Campos_, province du royaume de Léon, + et cette rivière est la _Ceiga_. + +Tant chevaucha Charlemaines que les deux osts s'aprochièrent; lors demanda +Agoulant bataille à Charlemaines, en telle manière comme il vouldroit; +vingt contre vingt, quarante contre quarante, cent contre cent, mille +contre mille, deux mille contre deux mille, ou un contre un. Charles envoya +cent Chrestiens contre cent Sarrasins; si furent tantost occis les +Sarrasins; et puis en envoya Agoulant autre cent qui furent tantost occis, +et puis deux cens contre deux cens qui furent tantost occis. + +A la parfin envoya Agoulant deux mille contre deux mille, dont les uns +furent tantost occis, et les autres s'enfuirent. + +Quant Agoulant vit qu'il perdoit ainsi ses gens en toutes manières, il +getta son sort privéement[620], et trouva que Charlemaines perdroit; lors +luy remanda bataille plennière à lendemain, et Charlemaines le receut et fu +octroié d'une partie et d'autre. Aucuns des Crestiens appareillèrent leurs +armes et moult bien et moult bel, à combattre à lendemain, et fichièrent au +soir leurs lances en terre devant leurs herberges en la praerie, selon le +devant dit fleuve; et au matin trouvèrent-ils, reprises en terre et +couvertes d'escorces et de foilles, les lances de ceulx seulement qui en +celle batailledevoient martire recevoir pour la foy Jhésu-Crist. + + Note 620: Il fit en particulier une conjuration. + +Lors s'esmerveillèrent plus que ne pourroit nul cuider, et tournèrent toute +voie ce miracle à louenge de nostre Seigneur; les lances coupèrent après +terre, et les escos qui demourèrent se monteplièrent, et y eut puis grans +bois, qui jusques aujourd'huy apparoissent encore en ce lieu meismes; car +il y eut moult de lances[621]. + + Note 621 Cette forêt seroit-elle ou auroit-elle été proche du lieu + nommé, de temps immémorial: _Pena de Francia_ (Roche de France)?--Le + latin dit: «Erant autem multæ ex hastis fraxineæ.» + +Ce signe fu merveilleuse chose, et grant joie et grant profit des ames +signifioit, et grant occision et martire de corps. Que vous diroit-on plus? +Lendemain vindrent en bataille d'une part et d'autre; là furent occis +quarante mille Crestiens, et Miles d'Aiglant, père Rollant et Chevetaine de +l'ost. Si furent occis ceulx desquels les lances flourirent le soir devant +la bataille. Tous ceulx receurent martire pour l'amour de nostre Seigneur. + +Là fu Charles à tel meschief que son cheval fu soubs luy occis. Si eut +encore en tour luy deux mille Crestiens à pié. Quant se vit l'empereur sus +ses piés, il trait Joyeuse, s'espée, et se ferit par grant vertu au milieu +des Sarrasins. + +Là trancha mains païens par mi, et fist en tour luy merveilleuse occision. +Au vespre se retrairent les païens et les Sarrasins, et les Crestiens aussi +vers les herberges. Lendemain vindrent secourre Charlemaines quatre marchis +d'Italie, à tout quatre mille hommes; mais Agoulant qui bien sceut que +secours luy estoit venu se retraist arrières, et Charlemaines retourna lors +en France à tout son ost. + +Au miracle devant dist des lances qui reprindrent est entendu le salut des +ames de ceulx desquels les lances flourirent et de nous-meismes. Car ainsi +comme les chevaliers Charlemaines appareillèrent leurs armes contre les +ennemis, ainsi devons-nous appareiller nos armes: c'est-à-dire bonnes +vertus contre les vices. Et sé nous avons donc foy contre l'érésie des +bougres[622], charité contre envie, largesse contre avarice, humélité +contre orgueil, chasteté contre luxure, oroison contre temptacion, povreté +contre les bonnes aventures des choses terriennes, persévérance contre +légièreté de propos, silence contre tençon, obédience contre charnel +courage; nos hantes[623] flouriront devant nostre Seigneur au jour du +jugement. + + Note 622: «Contra hereticam pravitatem.» + + Note 623: _Hantes._ Bois de lance. + +O! comme sera ores beneurée et flourie l'ame en paradis du vainqueur qui +loiaument se sera combatu contre les vices! car nul ne sera couronné, fors +ceulx qui loyaulment se seront embatus contre les péchiés; et ainsi comme +les chevaliers Charles moururent en bataille, ainsi devons-nous mourir +quant aux vices et vivre au monde en saintes vertus, si que nous puissions +desservir couronne flourie en la joie de paradis. + + +IV. + +ANNEE: 800. + +_Des grans osts que Agoulant assembla contre Charlemaines; puis coment il +manda à Charlemaines que il venist à luy; coment Charlemaines ala à luy en +guise de message pour luy espier. Des batailles que il fist contre +Agoulant; coment Agoulant s'en fui; coment Charlemaines retourna en France +pour rassembler ses osts; puis parle des noms des haus homes que il mena +avec luy en cette voie._ + + +En tant de temps comme Charlemaines demoura en France pour ses osts +assembler, Agoulant se pourchaça de toutes pars et assembla +merveilleusement grans osts de diverses nacions, Mores, Moabithiens, +Éthiopiens, Sarrasins, Turcs, Aufricains et Persans, et tant de rois et de +princes sarrasins comme il put avoir de toutes les parties du monde; +Théosime, le roy d'Arabe; Buriabel, le roy d'Alixandre[624]; Avithe, le roy +de Bougie; Hospine, le roy d'Agaibes[625]; Fauthime, le roy de Barbarie; +Alis, le roy de Marocli; Maimon, le roy de Mèque; Ebrechim, le roy de +Sébile; et l'Aumaçor de Cordes[626]. + + Note 624: _Alixandre._ Alexandrie. + + Note 625: Une leçon latine porte: _Regem Algabriæ_; les autres: + _Regem Acie Agabilæ_. J'ai suivi la leçon françoise du manuscrit + 7871. Ce sont les _Algarves_, souvent nommées, autrefois _royaume de + Garbe_. + + Note 626: Le latin porte: «_Altumajorem_, regem Cordubæ.» A la même + époque le calife de Bagdad, le plus célèbre des princes musulmans, se + nommoit _Almanzor_. De lui, je pense, aura été formé le nom + d'_Aumaçor_, si célèbre dans nos anciens poëmes. + +Ainsi vint Agoulant à tous ses osts jusques à une cité de Gascongne qui a +nom Agen et par force la prist. Lors manda Agoulant à Charlemaines qu'il +venist à luy paisiblement à petite compagnie de chevaliers, en promettant +qu'il luy donneroit or et argent, et soixante chevaux chargiés d'autres +richesces, s'il voulloit tant seullement estre subgiet à luy et obéir à ses +commandemens. Pour ce le mandoit, que il le voulloit congnoistre et qu'il +le peust plus légièrement occire en bataille. Mais Charlemaines, qui bien +pensoit le malice, prist avec luy deux mille hommes des plus esleus de sa +gent, et vint près à quatre milles de la cité d'Agen, où Agoulant et sa +gent estoient. Repostement les laissa en un embuschement, quant il approcha +près de la cité; mais il en prist soixante avec luy tant seulement et mena +jusques sur une montagne dont il peut pleinement voir toute la cité. Là les +laissa et changea son habit, et fu en guise de message sans lance, son escu +tourné sur son dos, ainsi comme messages vont au temps de bataille; un seul +compagnon prist et vint jusques en la cité. Aucuns des Sarrasins issirent +hors encontre eux, et leur demandèrent qu'ils queroient? + +«Nous sommes messages,» dirent-ils, «du grant roy Charlemaines, qui nous a +envoiés à toy çà, pour parler à Agoulant.» Les Sarrasins les prisrent et +les menèrent devant Agoulant, et là distrent ainsi: «Le roy Charlemaines +nous a envoyés à toy, Agoulant; Charlemaines te mande qu'il vient parler à +toy à tout soixante chevaliers tant seulement pour faire ton commandement, +et veult chevauchier avec toy et estre ton homme, sé tu luy veuls accomplir +ce que tu luy as promis. Pour ce te mande que tu viengnes à luy à tout +soixante de tes hommes sans plus, si parleras à luy paisiblement.» Lors +leur dist Agoulant que ils retournassent arrières à Charlemaines et luy +déissent que il l'atendist. + +Quant ceulx s'en furent partis, Agoulant s'arma luy et les siens que il +béoit mener avec luy. Il ne cuidoit pas que ce feust Charlemaines qui à luy +parlast. Là le congnut l'empereur et les rois sarrasins qui avec luy +estoient. Le siége de la cité vit, et tempta de quelle part elle estoit +plus légière à asséoir et à prendre. Aux soixante chevaliers que il avoit +laissiés en la montaigne retourna et puis aux deux mille; et Agoulant le +suivit à tout sept mille Sarrasins pour luy occire s'il péust; mais ils +s'avancièrent si, par tost chevauchier, que Agoulant ne les peut atteindre. +Adoncques retourna Charlemaines en France; et quant il eut ses osts +assemblés il retourna en Espaigne[627], et vint jusques devant la cité où +Agoulant estoit: le siége mist entour, et assist Agoulant dedens et ses +gens. Là fu entour six mois; au septiesme fist drecier ses perrières et +mangoniaux; et ses truies fist fouir[628], ses chastiaux de fust venir et +approchier des murs de la cité. Et quant Agoulant vit qu'il estoit en tel +destroit, luy et les plus grans de son ost s'en issirent une nuit +repostement par les chambres privées[629] et trespassèrent le fleuve de +Gironde qui près de la cité couroit. + + Note 627: On donnoit encore ordinairement, au XIVe siècle, à tout le + Languedoc, le nom d'_Espagne_. + + Note 628: _Et ses truies fist fouir._ Variantes du manuscrit 7871: + «Et ses truies et ses moutons.» Le latin porte: «Et troiis et + arietibus, cæte risque artificiis ad capiendum,» etc. La _truie_ est + une machine de guerre qui sert à protéger les mineurs et ceux qui + creusent des fossés autour de la place assiégée. + + Note 629: «Per latrinas et foramina.» + +En telle manière eschapa à celle fois Agoulant des mains Charlemaines; +lendemain entrèrent en la cité les Crestiens à grant joie. Des Sarrasins +qui furent trouvés en la cité, les uns furent occis et les autres s'en +fouirent par le fleuve de Gironde. Mais toutes voies en y eut-il d'occis +plus de dix mille. Puis vint Agoulant et sa gent jusques à la cité de +Xaintes qui estoit et commandement des Sarrasins[630], Charlemaines ala +après, et luy manda qu'il luy rendist la terre et la cité. Mais Agoulant +remanda qu'il ne la rendroit point; mais s'il voulloit bataille, il +l'aurait par tel convent que la cité feust à celuy qui vaincroit. +D'ambedeux pars fu la bataille octroyée. + + Note 630: Notre auteur, qui ne connoît bien que la topographie de + l'Espagne, fait faire à Agoulant une marche rétrograde, c'est-à-dire + inverse de celle qu'il devoit suivre. Nouvelle preuve que la relation + est l'ouvrage d'un Espagnol et non d'un François. + +Mais le jour devant que les eschièles des Chrestiens feussent rangiées et +ordonnées devant les héberges, pour combatre, avint une merveilleuse chose +ès prés qui sont entre la cité et un chastel qui a nom Taillebourc[631]. Là +fichèrent aucuns leurs lances en terre devant les tentes; lendemain les +trouvèrent reprises et pleines d'escorces et de feuilles ceux tant +seullement qui pour l'amour de Jhésu-Crist devoient mourir et recevoir +martire en celle bataille. Celluy meisme miracle estoit jà avenu en une +autre bataille si comme l'istoire l'a dessus racompté[632]. Ceulx qui leurs +lances virent foillues et reprises furent moult liés de ce miracle; +maintenant les coupèrent près de terre, tous ensemble se mistrent en une +eschiele et se férirent les premiers en la bataille; moult de Sarrasins +occistrent, mais à la parfin moururent-ils en bataille, martirs pour +l'amour de nostre Seigneur; si furent ceulx qui furent occis environ quatre +mille. En celle bataille fu Charles à si grant meschief que son cheval fu +soubs luy occis, et fu-il moult empressé par la force des païens. Son cuer +et sa force reprist, avec sa gent a pié se férit en eux par grant vertu, et +en fist moult grant occision; et à la parfin les Sarrasins ne peurent +endurer sa force, ains guerpirent la bataille et s'enfouyrent en la cité; +et Charlemaines les suivit et assegia la cité de toutes pars fors par +devers le fleuve. + + Note 631: _Taillebourg_ est effectivement à trois lieues environ de + Saintes. + + Note 632: Cette réflexion est de notre traducteur de Saint-Denis. + Elle n'est pas dans le texte latin, ni dans les autres versions + françoises. + +Lendemain, ainsi comme après mienuit, se mist Agoulant à la fuite, par +devers le fleuve qui a nom Charente. Mais Charles et sa gent qui bien les +aperceurent les enchascièrent; et en tel enchaus fu occis le roy d'Agaibes +et le roy de Bougie, et environ quatre mille des autres Sarrasins. + +Lors déguerpit Agoulant la terre de Gascongne, les pors[633] passa et vint +en Pampelune. La cité garnit et commença à refaire les murs par où ils +estoient cheus. A Charlemaines manda qu'il l'attendroit là, et qu'il auroit +à luy plainière bataille. En ces entrefaites Agoulant rapareilla de toutes +pars sa force. Maintenant assembla plusieurs eschièles de combatteurs et +fist moult grant appareil de bataille. Et quant Charles oï ces nouvelles, +ne le voult plus ensuivre, pour ce que ses osts estoient las et travailliés +d'errer et de combattre, et si estoit moult afleboié et apeticié pour la +mort de mains bons preudommes. + + Note 633: Les _pors_, ou _passages_, de l'espagnol _puerto_, qui a ce + dernier sens. Les pors de Pampelune, dont il est si souvent parlé + dans les _Chansons de geste_, commencent à la ville de + _Saint-Jean-Pied-de-Port_. + +Pour ce retourna en France et meismement pour plus grans osts assembler. +Tous les rois, les princes et les ducs assembla, et fist par tout crier que +tous contens feussent accordés et que ferme paix feust faitte; à tous ceulx +qu'il haoit pardonna son mautalent; à ceulx qui à bataille ne se povoient +appareillier par povreté, donna armes et garnemens[634]. + + Note 634: Il importe de remarquer que, pour la première fols ici, + notre traducteur de Saint-Denis se départ de la bonne foi qui le + caractérise: il modifie _sciemment_ le texte du pseudonyme Turpin, + sans doute afin de ne pas ôter à son abbaye le bénéfice de + l'affranchissement des serfs, dont il parlera plus loin. + Non-seulement toutes les traductions partielles de Turpin, mais + encore celle des chroniques de France qui précéda le travail des + moines de Saint-Denis (manuscrit du roi 8396.2.), reproduisent + exactement le passage de l'auteur latin. Voici donc la leçon des + chroniques anciennes: + + «Quant Karlemaines oï ce, il repaira en France, et accueilli ceus de + partout son règne, et manda et commanda que tous ceus qui estoient + sers de mauveses coustumes rendans, et qui estoient desous mauvez + seigneurs nés, de son chief sers, que ils fussent quites de tous + servages, et fussent toutes les mauveses coustumes abatues et d'eus + et de toute leur ligniée qui est et qui à venir est, et qu'ils + fussent quites et franchis à tous jours. Et fist crier par toute + France simplement que tuit cil qui iront en Espaigne avecques luy sus + la gent sarrasine seroient riches.... Et encore fist li roy + Karlemaines plus, car il commanda que tuit cil qui estoient emprison + fussent délivrés et assous quelque forfet que ils eussent fet. Et + encore plus; car à tous ceus qui estoient povres donna richesce et + revesti les nus; il acorda tous les anemis et les déshérités releva + et les remist en leurs possessions. Et tous ceus qui savoient armes + porter, tous iceux fist-il chevaliers..... Et tous ceus que li rois + assembla en sa compaignie pour aler en ce voiaige, Turpins li + arcevesques, de l'autorité Jhésu-Crist et de saint Pierre et saint + Pol, les assout de tous leurs péchiés.» + Ce passage rend exactement le texte de la plupart des manuscrits; + mais celui de N. D., n° 133, offre un sens encore plus net et plus + hardi: «Mandavitque per totam Franciam ut _omnes_ servi qui sub jugo + duro et malis exactionibus pravorum dominorum religati tenebantur, + soluti à servitute proprii capitis, et venditione depositâ, cum omni + suâ progenie semper liberi permanerent.» Voyez la bonne traduction en + vers que Philippe Monskes a donnée de ce passage, dans l'excellente + édition de M. de Reiffenberg. Bruxelles, 1836, tome 1, p. 205. + +Ci sont après nommés les plus grans des princes qui alèrent avec luy en +Espaigne. + +Le duc Rollant, comte du Mans et sire de Blaives, nepveu Charlemaines et +fils de sa sœur Berte et du duc Milon d'Aiglant, conduiseur des osts et +guieur[635] des batailles: cil vint à quatre mille combatans. Olivier, +comte de Gênes, fils au comte Renier, vint aussi à quatre mille. Estouz, +le comte de Langres, à tout trois mille; Arastannes, le roy de Bretaigne, +vint à tout sept mille, car à ce temps avoit roy en Bretaigne[636]; +Angelier le Gascoing, duc d'Acquitaine, à tout quatre mille; Gaiffier, roy +de Bourdiaux, à tout quatre mille; Gerin et Guerier, Salemon, Estous +l'Escot[637], et Baudouin, frère Rollant: tous ceux y amenèrent dix mille +combatans. Gondebeuf, roy de Frise, y vint à tout quatre mille; Hoyaus, le +comte de Nantes, y en amena deux mille; Ernaut de Biaulande, deux mille; +Naymes, le duc de Bavière, dix mille; Constentin, le prévost de Romme, +vingt mille; Ogier, le roy de Dannemarce, dix mille[638]; Lambert, le +prince de Bourges, deux mille; Sanses, le duc de Bourgoigne, dix mille; +Regnault d'Aubespin, Gaultier du Termes, Guielin, Guerin, le duc de +Loheraine, en amenèrent quatre mille; Begues, Auberis le Bourgoing, Bernart +de Nubles, Guimart, Estormis, Thierri, Yvoire, Bérengier et Hoton; tous +ceulx y amenèrent grant ost. Turpin l'arcevesque de Rains et Ganelon, le +traitre qui vendi les douze pers au roy Marsilion, y amenèrent grand gent. +L'ost de la propre terre Charlemaines estoit prisié à quarante mille +chevaliers; d'autre gent et de gens à pié n'estoit nul nombre. En telle +manière entra Charlemaines à tout son ost en Espaigne, et pourprist les +montaignes qui sont devant la cité de Pampelune, où Agoulant l'attendoit à +bataille; mais quant il vit les grans osts amener, il se commença forment à +merveillier de son pouvoir. Si grant paour le prist qu'il n'osa à luy +combatre, ains requist trèves pour parler à Charlemaines, et l'empereur les +luy octroia volontiers. + + Note 635: _Guieur._ Conducteur. D'où, guide. + + Note 636: Le texte latin est mal rendu: «Alius tamen rex tempore + ipsius in Britanniâ erat.»--_Arastanes._ «Adelstanes.» + + Note 637: _Estous l'Escot._ Le texte latin porte: Salomoni, Socius + Estulli. + + Note 638: Le manuscrit de Notre-Dame ajoute à l'article d'Ogier: «De + quo usquè in hodiernum diem vulgò canitur; quia innumera fecit + mirabilia.» Ces merveilles ne se rattachent pas à l'expédition + d'Espagne, dans laquelle Ogier le Danois ne tint que le second rang, + mais aux exploits précédents, dont les _Chansons de geste_ sont + remplies. Au reste, ce passage suffisoit pour prouver que l'auteur de + cette relation d'Espagne n'étoit pas contemporain de Charlemagne. + Mais, d'un autre côté, comme il écrivoit certainement avant le XIIème + siècle, il faut en conclure qu'au XIème les poèmes vulgaires sur + Ogier étoient fort célèbres en France. Les autres manuscrits de + Turpin et les imprimés rapportent cette réflexion, avec moins de + probabilité, au comte de Nantes Oël; la traduction renfermée dans le + bon manuscrit 7871 porte: «Ogier de Danemarche, dont on chante et + chantera toz jorz des grans proccesque il fist.» _Bernart de Nubles._ + --Variante: _Berard de Meilli._--Latinè: _Bernardus de Nublis_. + + +V. + +ANNEE: 800. + +_Coment Agoulant vint parler à Charlemaines en trèves; de leurs paroles et +de leur disputoison. Coment ils repristrent bataille autant contre autant, +et coment les Sarrasins furent tousjours desconfis; coment Agoulant vint à +Charlemaines pour baptesme recevoir; coment il s'en parti mal paié pour les +povres que il vit mengier en bas; et puis coment il prist jour de bataille +à lendemain._ + + +Puis que trèves furent données et ce vint à lendemain, Agoulant issit de la +cité, luy et sa gent; de lès la ville laissa son ost; soixante des plus +hauls de ses hommes prist, et vint à Charlemaines qui estoit à un mille de +la cité. Les osts des Crestiens et des Sarrasins estoient logiés en un trop +biau plain et trop grant, assez près de la cité. Si avoit bien six milles +de long et de lés. En mi estoit le chemin de Saint-Jacques qui les deux +osts devisoit, et quant Agoulant fu devant Charlemaines, il[639] luy dist +en telle manière: + +«Es-tu ce Agoulant qui ma terre m'a tollue par tricherie et par desloyauté? +Je avois conquise Gascongne et Espaigne à l'aide nostre Seigneur, et les +avois convertis à la foy crestienne; les rois et les princes avois soubmis +à ma seigneurie et à mon empire, et tu as mes Crestiens occis, et mes cités +et mes chastiaux pris, et la terre dégastée par feu et par occision, tandis +comme j'estoie retourné en France. Pour laquelle chose je me plaing moult +durement.» + + Note 639: _Il._ Charlemaines. + +Quant Agoulant entendit que Charlemaines partait à li en arabic, il se +merveilla moult, et moult en fu lié; car Charlemaines avoit appris +sarrazinois en la cité de Tholette, où il demoura une partie du temps de +son enfance. Lors respondit Agoulant: «Je te prie,» dist-il, «que tu me +dies tant pour quoy tu as tollue la terre à nostre gent qui pas ne te vient +par héritage; car ton père né ton aïeul né ton bisaïeul né nul de ton +lignage ne la tindrent onques.» + +Et Charlemaines respondit: «Pour ce disons-nous que la terre est nostre, +que nostre Seigneur Dieu Jhésu-Crist, créeur du ciel et de la terre, a +esleu nostre gent crestienne sur toutes autres, et a establi que elle soit +dame et maistresse de tout le monde. Et pour ce ay-je convertie ta gent +sarrasine à nostre loy tant comme je ai peu.» + +Agoulant respondit: «Ce n'est pas,» dist-il, «digne chose que nostre gent +soit subjette à la vostre; car nostre loy vault mieux que la vostre, et +nous avons Mahommet qui est messagier Dieu et fu envoié à la gent +sarrasine; lesquels commandemens nous tenons; et si avons nos dieux tous +puissans qui, par le commandement Mahommet, nous démonstrent les choses qui +sont à venir. Ces dieux nous créons et cultivons par lesquels nous vivons +et régnons.» + +«Agoulant,» dit Charlemaines, «tu erres, en ce que tu dis que vous tenez +les commandemens de Dieu. Car vous avez les commandemens et la faulse loy +d'un homme mort plain de toutes vanités; et créez et aourez le diable en +vos faulses idoles. Mais nous tenons les vrais commandemens de Dieu, et +nous créons et aourons Dieu le père et le fils et le Saint-Esprit; dont nos +ames vont en la joie de paradis, par la sainte foy que nous tenons; et les +vostres si vont au parfont puis d'enfer, pour la faulse loy que vous tenez. +Et pour ce appert que nostre foy vault mieulx que vostre loy. Pour laquelle +chose je t'ammoneste que toy et ta gent recevez baptesme, ou tu envoies qui +tu vouldras contre moy à bataille. Si recevrez douloureuse mort de corps et +d'ames.»--«Jà ce n'aviengne,» dist Agoulant, «que je reçoive baptesme né +que je renie Mahommet mon dieu tout puissant! Ainsi me combatray-je, moy et +ma gent, contre toy et la tienne, par tel convent que se nostre loy plaist +mieulx à Dieu que la vostre, vous serez vaincus; et se la vostre loy vault +mieulx que la nostre vous serez vainqueurs; si soit honte et reprouche à +tousjours-mais aux vaincus, et louenge et honneur aux vainqueurs! Et s'il +avient que nostre gent soit vaincue, je recevray baptesme, sé je puis tant +vivre.» + +Ainsi fu octroié d'une part et d'autre; et se départirent à tant. Et lors +envoia Charlemaines vingt Crestiens contre vingt Sarrasins; et tantost +furent les païens occis. Et puis quarante contre quarante; et tantost +furent occis. Et puis cent contre cent; à cette fois furent Crestiens occis +pour ce qu'ils s'en fouirent pour paour de mort. Ceulx qui ainsi moururent +pour ce qu'ils fouirent, segnifient la perte d'aucuns qui laschement se +combattent contre les vices. Car ainsi comme ceulx qui se combatent pour la +foy ne doivent oncques fouir né ressortir; ainsi ne doivent ceulx qui se +combatent contre le deable; car s'ils ressortissent, ils meurent en péchié. +Mais ceulx qui fortement se combatent vainquent légièrement le deable qui +les péchiés amenistre. + +Après furent envoiés deux cens contre deux cens; et puis mille contre +mille, et tousjours furent occis les Sarrasins. Lors requist Agoulant +trèves à Charlemaines, pour parler à luy, et dist que la foy crestienne +valoit mieulx que la leur; et Agoulant vint, et luy dist que luy et sa +gent recevroient baptesme le lendemain. A tant retourna à ses gens et dist +à ses roys et à ses gens qu'il voulloit estre baptisé, et commanda à toute +sa gent qu'ils s'appareillassent à recevoir le baptesme, dont aucuns se +consentirent et aucuns le refusèrent. + +Lendemain, en droit l'eure de tierce, vint Agoulant à Charlemaines pour +recevoir baptesme. A l'eure qu'il vint estoit Charlemaines assis au mangier +luy et sa gent. Tout maintenant qu'il le vit séoir à table, et maintes +autres tables appareilliées entour luy, et vit ceulx qui mangeoient en +divers habis, les uns en habis de chevaliers, les autres en habis +d'évesques, les autres en habis de moines, les autres en habis de chanoines +réglés, et les autres en habis de clers, il demanda de chascun ordre, et +quels gens c'estoient? + +«Ceulx,» dit Charlemaines, «que tu vois vestus de draps de soie et d'une +couleur, ce sont les évesques et les prestres de nostre loy qui nous +preschent et exposent les commands nostre Seigneur: ceulx nous absolvent de +nos péchiés et nous donnent la bénéiçon nostre Seigneur. Ceulx que tu vois +en noir habit, ce sont moines et abbés, et sont plus saintes gens que les +autres; si ne cessent de prier la divine majesté pour nous. Ceulx que tu +vois après qui sont en blanc habit, ils sont appelles chanoinés réglés, qui +vivent selon la règle des meilleurs sains, et prient aussi pour nous, et +chantent messes et matines et heures, pour l'estat de nostre foy.» + +Entre les autres choses regarda Agoulant d'autre part, et vit trèze povres +vestus de povres draps, qui mengeoient à terre sans nappe et sans table, +si avoient pou à manger et pou à boire. Lors demanda à Charlemaines quels +gens c'estoient. «Ce sont,» dist-il, »les gens Dieu, messages nostre sire +Jhésu-Crist, que nous paissons chascun jour eu l'onneur des douze +apostres.» Lors respondit Agoulant: «Ceulx qui sont entour toy sont +beneurés, et largement mengent et boivent, et sont bien vestus et +noblement; et ceulx que tu dis qui sont messages de ton Dieu, pourquoy +souffres-tu qu'ils aient faim et mesaise, et qu'ils soient si povrement +vestus et si loing de toy assis né si laidement haitiés? Mauvaisement sert +son Seigneur qui ses messages reçoit si laidement. Grant honte fait à son +Seigneur qui ainsi ses messages sert. Ta loy que tu disoies qui estoit si +bonne monstres bien, par ce, qu'elle soit faulse.» Après ces paroles, se +départit de Charlemaines, et s'en retourna à sa gent, et refusa le saint +baptesme qu'il vouloit recevoir. Lendemain manda bataille à Charlemaines. +Lors entendit bien l'empereur qu'il eut baptesme refusé pour les povres +qu'il vit si laidement traitiés. Pour ce commanda Charlemaines que les +povres de l'ost feussent honnourablement vestus et suffisamment repeus de +vins et de viandes. + +Cy endroit se peut chascun avertir qui cil est en grant coulpe vers nostre +Seigneur qui ses povres ne paist en temps de nécessité. Sé Charlemaines +perdit ainsi le roy Agoulant et sa gent qui ne furent baptisés, pour ce +qu'il vit les povres laidement traitiés, que sera-il, au jour du jugement, +de ceulx qui en ceste mortelle vie ont eu les povres en despit et malement +les ont traitiés? Coment pourront-ils oïr cette horrible sentence, quant il +dira: «Alez-vous, maléois[640], au feu pardurable: car j'ai eu faim, vous +ne me donnastes pas à mengier.» Pour ce devons regarder que la foy et la +loy nostre Sire vault pou aux Crestiens? sé elle n'est acomplie par œuvres, +selon l'apostre qui dit que aussi comme corps est mort sans ame, aussi est +foy morte sans bonnes œuvres. Et aussi comme le roy païen refusa baptesme, +pour ce qu'il ne vit pas en Charlemaines droites œuvres, ainsi me doubte-je +que nostre Seigneur ne refuse en nous la foy du baptesme, au jour du +jugement, pour ce qu'il n'i trouvera pas les œuvres. + + Note 640: _Maléois._ Maudits. Comme on a fait de _Benedictus_, + bénéoit. + + +VI. + +ANNEE: 800. + +_Coment tous les Sarrasins furent desconfis et Agoulant occis, fors aucuns +qui eschapèrent. Coment François furent occis par leur convoitise, quant +ils retournèrent par nuit au champ de la bataille; coment le roy Fourré se +combatit à Charlemaines, et cornent li et sa gent furent occis. Et puis de +ceulx qui moururent sans bataille._ + + +Lendemain vindrent tous armés au champ de bataille, d'une part et d'autre, +par le convent des deux roys. Le nombre de la gent Charlemaines estoit +esmé[641] à cent et trente-quatre mille; de la gent Agoulant cent mille. +Quatre batailles firent les Crestiens de toutes leurs gens, et les +Sarrasins en firent cinq. Celle qui première assembla à nostre gent fu +tantost vaincue; après vint la deuxième, qui tantost refu desconfite. Quant +les Sarrasins virent qu'ils perdoient ainsi leurs gens, ils mistrent leurs +autres trois batailles en une, et Agoulant au milieu; et quant les +Crestiens virent ce, si les attaindrent de toutes pars. D'une part, Ernault +de Biaulande, à tout son ost; d'autre part, le comte Estous de Langres, à +toute sa gent; d'autre part, le roy Gondebeuf de Frise et son ost; d'autre +part, le roy Constentin et sa gent; et d'autre part, Rollant et Olivier; et +d'autre part, Charlemaines à tout son ost. + + Note 641: _Esmé._ Estimé. + +En eulx se ferit premier Ernault de Biaulande; tant en occist à destre et à +senestre, qu'il vint jusques au roy Agoulant qui au milieu de sa gent +estoit. Tant s'esvertua, qu'il le occist de s'espée. Lors leva merveilleux +cris de tous sens. Es Sarrasins se férirent les Crestiens de toutes pars, +et tant y férirent et chaplèrent[642], qu'ils les occirent tous. + + Note 642: _Chaplèrent._ Frappèrent. + +Là fu l'occision des Sarrasins si grant, que nul n'en eschapa, fors le roy +de Sebile, et l'aumaçor de Cordes et aucuns de leurs gens. Ceulx s'en +fouirent à petite compaignie. En celle journée y eut tant de sanc respandu, +que ceulx à pié estoient en sanc jusques au gros des jambes. Prise fu la +cité, et tous les Sarrasins qui dedens furent trouvés, occis. + +Et pour ce occist Charlemaines Agoulant qui se combatit à luy, pour +l'estrif et pour le convenant de la foy crestienne. Pour ce apert qu'elle +surmonte toutes manières de loys et de créances par sa bonté; mais +simplement toutes manières de créances sont erreurs et mescréandises, et +elle seule surmonte en ciel les anges et les archanges. + +O tu, Crestien, sé tu tiens bien ta foy et accomplis les commandemens de +l'Évangile par œuvres, tu surmonteras les anges en paradis avec ton chief, +Jhésu-Crist, dont tu es membre. Sé tu désires donques si hault monter, croy +fermement; car ainsi comme dit l'escripture: «Cil qui croit fermement peut +tout faire.» + +Lors assembla Charlemaines ses osts de toutes pars, liés et joieux, en +rendant graces à nostre Seigneur, pour si grant victoire; il ala jusques au +pont d'Arge, qui est en la ville Saint-Jacques[643]. Là fist ses trefs +tendre pour hébergier; mais aucuns Crestiens retournèrent la nuit au champ +de bataille, où les Sarrasins gisoient mors, sans le sceu Charlemaines, +pour la convoitise de l'or et de l'argent et des autres richesces; et ils +cuidèrent à l'ost des Crestiens retourner chargés de despoilles de mors. +L'aumaçor de Cordes et autres Sarrasins qui de la bataille estoient +eschapés et qui se tapissoient entre les autres montaignes leur coururent +sus et les occistrent tous, du plus grant jusques au meneur. + + Note 643: _En la ville Saint Jaques._ Le latin dit: _Via Jacobitana_. + +En tour mille estoient, par nombre, ceulx qui ainsi furent occis. Tels gens +segnifient ceulx qui en ce siècle se combatent contre le monde; car +autresi[644] comme ceulx qui retournèrent aux charoingnes des mors qu'ils +avoient devant vaincus, pour convoitise des terriennes choses, et furent +occis de leurs ennemis, ainsi est-il de ceulx qui les vices ont ainsi +vaincus et jà en ont fait pénitence; ils ne doivent pas retourner aux +vices, qu'ils[645] ne soient occis des diables par mauvaise fin. Et ainsi +comme ceulx qui retournèrent aux estranges despoilles perdirent la présente +vie et reçeurent laide mort, aussi est-il des gens de religion qui le +siècle ont adossé et guerpi, et puis retournent aux terriennes honneurs. + + Note 644: _Autresi._ De même. + + Note 645: _Qu'ils._ Afin qu'ils. + +Tels gens, s'ils ne se gardent, perdent la célestiale vie et embrassent la +mort pardurable. + +A lendemain fu dit à Charlemaines qu'un prince de Navarre qui Fourré avoit +nom s'appareilloit à bataille contre luy; si estoit en un chastel qui +estoit sur la montaigne de Garzin[646]. + + Note 646: _Apud montem Garzin_ (manuscrit 133 de Notre-Dame). + _Mont-Jardin_, manuscrit du roi 7871, et _Philippe Mouskes_, f° 228. + +Là vint Charlemaines, et les Sarrasins s'appareillèrent contre luy. Le jour +devant le jour de la bataille, fist Charlemaines prière à nostre Seigneur +que tous ceulx qui en cel estour devoient mourir feussent cognoissans des +autres; et quant l'ost se fu armé, nostre Sire fist telles démonstrances, +que croix rouges apparurent par dessus les haubers sur les espaules de +ceulx qui en celle bataille se devoient mourir. Lors les dessevra +Charlemaines des aultres, et les enclost en une chapelle pour ce qu'ils ne +feussent occis. + +Que vous compteroit-on plus? La bataille fu faitte, et les Sarrasins furent +desconfis. Le prince Fourré fu occis et trois mille Sarrasins; et les +Crestiens que Charlemaines eut enfermés à la chapelle furent trouvés mors; +par nombre estoient cent et cinquante. O! comme sont les jugemens et les +voies nostre Sire repostes[647]! Comme est benoiste la compaignie des +champions nostre Sire, qui pas ne voult que leurs mérites feussent péries; +car jà soit qu'ils ne feussent pas occis par les glaives de leurs ennemis, +ne perdirent-ils pas la victoire du martire. Quant Fourré et sa gent furent +ainsi occis, Charlemaines prist le chastel de Montgarzin et toute la terre +de Navarre. + + Note 647: _Repostes_. Cachées. + + +VII. + +ANNEE: 800. + +_Coment Fernagu le jaiant vint contre Charlemaines d'oultre la mer. De sa +force et de sa grandeur. Et puis coment il emporta les barons Charlemaines +en la cité de Nadres l'un après l'autre. Coment Rollant se combati à luy +toute jour; et puis coment il demanda trêves à Rollant pour dormir, et +coment Rollant li mist une pierre sous le chief pour ce qu'il ronflast._ + +Ces choses ainsi faittes, nouvelles furent dites à Charlemaines que +Fernagu[648], un jaiant du lignage Golias, estoit venu en la cité de +Nadres[649], des contrées de Surie. Si l'avoit envoie l'amirant de +Babilonne contre Charlemaines, pour deffendre la terre d'Espaigne, à tout +vingt mille Turs. De si grant vertu estoit, qu'il avoit la force de +quarante hommes des plus fors que l'on péust trouver. Cop d'armes né de +lances né de saiette ne doubtoit. Là vint Charlemaines le plus tost qu'il +peust. + + Note 648: _Fernagu_. Le latin porte: _Ferracutus_, que l'on a, + depuis, traduit plus exactement: _Ferragus_. + + Note 649: _Nadres._ Je crois bien que c'est une faute des premiers + copistes de Turpin, et qu'il faudroit lire _Jadres_, ou _Cadres_ + (Cadix). + +Quant le jaiant sceut qu'il venoit, il yssit hors du chastel et de la cité +tout armé, et demanda bataille d'un seul chevalier corps à corps. +Premièrement, y envoia Charlemaines Ogier le Danois. Quant Fernagu le vit +tout seul en champ, il s'en ala tout bellement de lès luy; à la main destre +le prist, et l'embraça et l'emporta à toutes ses armes au chastel, voyans +tous, aussi ligièrement comme s'il fust une brebis. Si grant estoit, qu'il +avoit douze coudes de long, sa face un coude, son nez une paume, ses bras +et ses cuisses de quatre coudes, et les dois de sa main trois poiguiés de +lonc. Après Ogier, y ala Regnault d'Aubespine; et le jaiant le prist à un +seul bras, si l'emporta en sa chartre. + +Après furent envoiés vingt chevaliers des plus puissans de l'ost, et le +païen tous les emporta deux à deux en la cité, et mist en sa chartre. + +Quant l'empereur vit la force du jaiant, il n'y osa plus nuls envoier. Si +estoit tout l'ost esbahi des merveilles que cil faisoit. Rollant, qui +onques nul homme ne redoubta, s'en vint lors à Charlemaines, et lui requist +bataille contre Fernagu; et l'empereur, qui se doubta, lui otroia à grans +prières. Rollant s'arma et ala contre le païen. Le Sarrasin le prist +tantost par la main destre, et le leva légièrement sur le col de son +cheval. + +Ainsi qu'il l'emportoit vers le chastel, Rollant le prist par le menton, et +luy tourna la tête si devant derrière, qu'ils chaïrent ambedeux à terre. +Tantost saillirent sus et montèrent sur leurs chevaux; vers luy s'en vint +Rollant, l'espée traite, car il le cuida occire; à luy faillit, mais il +férit le cheval si qu'il le coupa parmi à un seul coup. Moult fu dolent +Fernagu de son cheval, quant il le vit occis, et il fu à pié en mi le +champ. Lors commença fortement à menacer Rollant, et s'en vint vers luy +l'espée traite. Mais Rollant, qui le vit venir, s'avança, et le férit parmi +le destre bras. Pas ne le navra, mais il luy fist voler l'espée en mi le +champ. Et le jaiant, qui trop fu courroucié, s'en vint vers luy poing clos +pour luy férir; mais il asséna son cheval en mi le front, si que il le +férit et le rua mort. Ainsi se combatirent tout à pié, sans espées, des +poings et des pierres qui estoient en mi le champ, jusques à l'heure de +none; et quant ce vint vers le vespre, Fernagu demanda trèves à Rollant +jusques à lendemain. + +En telle manière furent les trèves prises, qu'ils vendroient lendemain au +champ de la bataille, sans chevaux et sans lances; à tant se départirent. +Si retourna Rollant à l'ost, et le païen en la cité. Lendemain bien matin, +s'en revindrent au champ, si comme ils avoient devant devisé. Mais Fernagu +apporta s'espée, et Rollant un baston tort et gros, dont il se combatit +toute jour à luy; mais onques blécier ne le put, pour ce qu'il estoit trop +bien armé. + +Au champ avoit grant plenté de pierres grosses et rondes dont Rollant le +feroit souvent, là où il l'assenoit; n'onques blecier né navrer ne le put. +Ainsi se combatirent jusques à midi que le païen fu las et pesant, et eut +moult grant talent de dormir. Trèves demanda à Rollant tant qu'il eust +dormi; car moult estoit travaillié, et Rollant les lui donna volentiers. +Fernagu s'endormi, qui moult estoit las et travaillié; et Rollant? qui +estoit jouvencel fort et alègre, luy apporta une pierre dessous le chief +pour ce qu'il dormist plus volentiers. Car né Rolant né autres ne luy +osoient nul mal faire, tant comme les trèves duroient, pour la constitution +qui estoit telle[650] que sé Crestien donnast trèves à Sarrasin, né +Sarrasin à Crestien, l'un n'osoit mal faire à l'autre; et cil qui brisoit +les trèves avant qu'il eust défié, estoit par droit occis. + + Note 650: «Quia institutio talis erat _inter eos_, ut.» + + +VIII. + +ANNEE: 800. + +_De la desputoison de la foy que Rollant faisoit au Sarrasin, et coment +Rollant se combati à luy pour soustenir la foy crestienne. Coment le jaiant +le geta sous luy, mais il se releva tost à l'aide de Dieu. Et coment la +cité fu prise quant le jaiant fu occis._ + + +Quant Fernagu eut assez dormi, il s'esveilla et se tint en séant, et +Rollant s'assist de lés luy, et luy demanda coment il estoit si fort qu'il +ne doubtoit coup de lance né de bas ton né d'espée. «Par nul sens,» dist le +païen, «je ne puis estre occis né navré, fors par le nombril.» Si parloit +en langue espagnoise[651], que Rollant entendoit assez. Lors le commença le +jaiant fort à regarder, et s'émerveilloit moult de sa prouesse et coment il +povoit avoir vers luy tant duré. Lors luy demanda coment il avoit nom. +«J'ay nom Rollant,» dist-il.--«Et de quel lignage es-tu, qui si fort te +combas à moi et si fort me travailles?»--«Je suis,» dit Rollant, «né du +lignage de France.» Lors lui demanda Fernagu quelle loy les François +tenoient; et Rollant luy respondit: «Nous sommes Crestiens, par la grace +nostre Seigneur, et tenons les commandemens de Jhésu-Crist. Si estrivons et +nous combatons pour sa foy tant comme nous povons.» + + Note 651: «Lingua hispanica.» Philippe Mouskes entre dans le sens de + son texte en traduisant: + + «En sarrasinois li gehi.» + «Et Rollant moult bien l'entendi,» + «Si qu'il ne s'en est percéus.» + + (Éd. de M. de Reiffenberg, p. 236.) + +Quant le païen oï le nom de Jhésu-Crist: «Qui est,» dist-il, «cil Crist que +tu crois?» Et Rollant respondit: «C'est,» dit-il, «le Fils Dieu le Père, +qui de la Vierge voult naistre et souffrir mort en la croix pour nos +péchiés, et fu en sépulture enseveli, et au tiers jour ressuscita et +retourna ès cieulx à la destre du Père, où il règne et régnera sans fin.» +Lors lui dist Fernagu:--«Nous créons que le créeur du ciel et de la terre +est un seul Dieu. N'onques n'eut né fils né père, et aussi comme il n'est +engendré de nulluy, aussi n'engendra-il onques nulluy. Dont il me semble +qu'il soit un seul Dieu et non une trines.»--«Tu dis voir,» dist Rollant, +«quant tu dis qu'il est un seul Dieu; mais tu cloches en la foy quant tu +dis qu'il n'est pas trines. Car qui croit en Père, il croit en Fils et en +Saint-Esprit, et en un seul Dieu qui parmaint en trois personnes.» Lors +respondit Fernagu: «Se tu dis que le Père soit Dieu, et le Fils soit Dieu, +et le Saint-Esprit soit Dieu, dont sont-ils trois Dieux, et non un seul.» +--«N'est pas ainsi,» dit Rollant; «mais je te préesche un seul Dieu en +Trinité; car il est un et terne, toutes les trois personnes sont ensemble +pardurables et vives; et comme le Père est, tel est le Fils, tel est le +Saint-Esprit; en personnes est propriété, en essence unité, en majesté est +aourée équalité. Un seul Dieu et terne aorent les anges en ciel[652]. +Abraham en vit trois, et si n'en aoura qu'un seul.»--«Or, me monstre,» dit +le païen, «coment trois choses sont une,»--«Je te le monstreray,» dist +Rollant, «par l'exemple d'umaine créature: il y a trois choses en la harpe +quant elle sonne, l'arc, les cordes et le son; et si n'est que une seule +harpe. Ainsi a-il trois choses en Dieu; le Père, le Fils et le +Saint-Esprit, et si est un seul Dieu. Et ainsi comme tu vois en l'amande +trois choses, l'escorce, la coquille et le noel[653], et si est une seule +amande; ainsi sont trois personnes en Dieu, et si est un seul Dieu. Au +soleil a trois choses, blancheur, resplandisseur et chaleur, et si est une +meisme chose. En la roe de la charrete a trois choses, le moieu, les rais, +les jantes, et si est une seule roe. En toi-meisme a trois choses, le +corps, les membres et l'ame, et si est un seul homme. Tout aussi est en +Dieu unité et trinité.» + + Note 652: Tout cela est emprunte à la _préface_ du sacrifice de + la messe: «In personis proprietas, in essentiâ unitas, et in majestate + adoratur equalitas. Quem Trinum laudant angeli,» etc. + + Note 653: Le noiau. + +«Or entens-je,» dit Fernagu, «coment Dieu est trines et un; mais je +n'entens pas cornent il engendra le Fils si comme tu dis.»--«Crois-tu,» ce +dist Rollant, «que Dieu fourmast Adam, le premier homme?»--«Je le crois,» +dit le jaiant.»--«Ainsi,» dist Rollant, «comme Adam, qui de nulluy ne fu +engendré, engendra fils; ainsi Dieu le Père, qui de nulluy ne fu engendré, +engendra Fils de soy-mesme, si comme il voult, devant tous temps, en la +manière que nul ne porroit dire né penser.»--«Ce me plaist,» dist le +jaiant, «que tu dis; mais je ne voi pas que cil qui estoit Dieu feust fait +homme.»--«Cil,» dist Rollant, «qui créa toutes choses, et ciel et terre de +noient, fist son Fils prendre humaine chair, sans semence d'omme, en la +Vierge, par la vertu du Saint-Esprit.»--«De ce me merveil,» dist Fernagu, +«et à ce entendre veux-je travailler, coment il nasquit de Vierge sans +semence d'omme si comme tu dis.»--«Je te le monstreray,» dit Rollant: +«Dieu, qui fourma Adam sans semence d'omme, voult que son Fils nasquit de +Vierge sans semence d'omme. Car ainsi comme il nasquit du Père sans mère, +ainsi nasquit-il corporelement de mère sans homme, parce que tel +enfentement affiert à Dieu.»--«Moult me merveil,» dist le jaiant, «coment +la Vierge enfanta sans homme.»--«Je te le monstreray,» dist Rollant, «que +cil qui fait au pois ou en fève engendrer un ver, les bouteurs[654] et les +serpens sans semence de masle, cil meisme fist que la Vierge conceupt Dieu +et homme sans nulle corrupcion de soy et sans semence d'omme. Cil qui fist +le premier homme sans semence d'autrui, si comme je t'ay monstré, +légièrement peut faire que son Fils feust fait homme au corps de la Vierge, +et que il nasquit homme sans humain attouchement.» + + Note 654: _Bouteurs._ Crapauds. + +--«Bien peut estre,» dist Fernagu, «qu'il fust né de Vierge si comme tu +dis; mais sé il fu fils de Dieu, il ne put en croix mourir, puisque Dieu ne +meurt pas.»--«Tu dis voir,» ce dist Rollant, «en ce que tu dis qu'il peut +naistre de Vierge; et en ce que tu recongnois qu'il fu fait homme, doncques +il mourut comme homme; car toute rien qui naist meurt. Mais pour ce qu'il +nasquit Dieu et homme, et prist au corps de la Vierge ce qu'il n'estoit pas +devant, sans perdre ce qu'il estoit devant, il mourut en la croix selon +l'umanité, et veilla tousjours, selon la déité, par laquelle vertu il +résuscita; et comme il fu Dieu et homme, il mourut en la croix comme homme, +et il résuscita du sépulcre comme Dieu. + +»Qui croit donques à sa nativité, il doit croire donques à sa passion et à +sa résurrection.»--«Coment,» dist Fernagu, «doit-on croire à sa +résurrection?»--«Pour ce,» dist Rollant, «que il nasquit, il mourut; et il +résuscita au tiers jour, selon la déité, si comme je t'ay dit.» + +Quant le jaiant entendit ces parolles, il se merveilla moult, et dist à +Rollant: «Rollant, Rollant, pourquoy me dis-tu telles parolles desvées? Ce +ne peut estre que homme mort reviengne en vie derechief.» Et Rollant +respondit: «Je te di que le Fils-Dieu ne résuscita pas seul. Ains te di que +tous les hommes qui nasquirent depuis le commencement du monde jusques en +la fin seront résuscités au jour du jugement devant le trône de la majesté +Jhésu-Crist. Illec recevra chascun sa desserte, selon sa mérite, quelle +qu'elle soit, ou bien ou mal. Que cil Dieu qui le petit arbre fait croistre +en hault, et le grain du forment qui est mort fait revivre et croistre et +fructifier, résuscitera chascun de mort à vie au derrain jour, en sa propre +chair et en son propre esprit; et de ce peus-tu prendre exemple à la nature +du lion. + +»Sé le lion résuscite son faon au tiers jour par son flair et par s'alaine, +quelle merveille fu-ce dont sé Dieu le Père, le tout puissant, résuscita +son Fils au tiers jour par sa divine puissance? Si ne te doit pas sembler +nouvel miracle. Quant Hélie le prophète plusieurs mors fist vivre, plus +légièrement donques résuscita Dieu le Père son Fils; et luy-meisme, qui +plusieurs mors résuscita devant sa passion, en nulle manière ne povoit +estre tenu pour mort; car la mort fuit devant luy, et à sa voix et à son +commandement résuscitent les mors à grandes tourbes.» + +Lors dist le jaiant: «Je voy assez ce que tu dis; mais coment il monta ès +cieulx, ne puis-je veoir.»--« Cil,» dist Rollant, «qui du ciel descendit, +aussi légièrement y peut-il monter; cil qui de soy-meisme résuscita de +mort, par sa meisme puissance trespassa-il les cieulx. Et ce peux-tu veoir +légièrement par mains exemples. Vois-tu la roe du moulin tant comme elle +descent aval d'amont? autant remonte-elle d'aval amont. L'oisel qui vole en +l'air, autant comme il monte, autant ravalle-il quant il veult. Tu-meisme, +sé tu descens d'une montaigne, tu peus bien monter de là où tu es descendu. +Le soleil se leva hier par-devers orient et se coucha en occident; en ce +meisme lieu où il est huy levé revendra. Là donques d'où le Fils de Dieu +descendit, là meisme retourna-il par sa propre vertu.»--«Je me combatray,» +dist le jaiant, «à toy; que sé celle foy que tu presches est vraye, que je +soie vaincu; et sé elle est fausse, que tu soies maté; et soit perpétuel +reprouche au vaincu et à sa gent, et aux vainqueurs et aux siens soit +louenge et gloire.»--«Je l'octroie bien ainsi,» dist Rollant. + +Lors se levèrent et vindrent à bataille derechief. Rollant envaït le jaiant +et le férit de son baston, et le jaiant jetta un coup de s'espée vers luy; +mais Rollant, qui fu légier et hastif, saillit à senestre, et receut le +coup sur son baston. Le coup du jaiant, qui grant fu et pesant, coupa le +baston par mi. Lors saillit avant Fernagu, et saisit Rollant aux poings, +vers terre l'inclina, et le jetta légièrement soubs luy. Quant Rollant vit +qu'il ne pourroit autrement eschapper en nulle manière, il commença à +réclamer dévotement le Fils de la Vierge Marie, et il[655] aida tant à son +champion, qu'il se sourdit, et tourna le jaiant soubs luy. Lors jetta la +main à s'espée, et le férit au nombril. Lors commença le jaiant à crier à +haulte voix, et réclama son dieu Mahommet: «Mon Dieu, secourre-moy, car je +muire.» A tant se départit Rollant, et s'en ala sain à l'ost des Crestiens. + + Note 655: _Il._ Le fils de la Vierge Marie. + +Maintenant descendirent du chastel les Sarrasins, et issirent de la cité et +emportèrent leur seigneur entre leurs bras envers la forteresce. Lors +brochièrent les Crestiens, et se mistrent avec les Sarrasins qui +emportoient Fernagu; au chastel entrèrent par force, qui estoit fermé +au-dessus de la cité. Occis furent le jaiant et les Sarrasins, le chastel +et la cité prise, et les prisonniers délivrés par la vertu nostre Seigneur. + + +IX. + +ANNEE: 800. + +_Coment l'aumaçor de Cordes et le roy de Sebille rappareillèrent bataille +contre Charlemaines, puis qu'ils furent eschapés; de la cautèle malicieuse +que les Sarrasins firent pour les chevaux des nostres espouventer, et du +remède que l'empereur trouva contre ce, et coment le roy de Sebille fu +occis, et l'aumaçor eschapa qui puis fu baptisé._ + + +En pou de temps après ces choses ainsi faittes, fu raconté à Charlemaines +que en la cité de Cordes l'attendoient à bataille l'aumaçor de celle cité +meisme, et Hébraïm, le roy de Sebille, qui s'en estoient eschapés de la +bataille de Pampelune, où Agoulant fu occis. Si estoient à eulx venus en +aide les Sarrasins de sept cités, de Sathine, de Dénie, de Rebode, de +Abule, de Baécie, de Sebille et de Grenade. + +Quant il oït ces nouvelles, il ordonna son ost pour chevauchier contre eulx +à bataille. En ce qu'il s'approchoit de la cité de Cordes, les deux roys +issirent tout armés contre luy à bataille rengée, et chevauchièrent contre +Crestiens, entour quatre milles loing de la cité. Si estoient environ dix +mille, et les nostres entour sept mille. Lors devisa Charlemaines son ost +en trois batailles. La première fu de chevaliers très-preux, la seconde de +gens à pié, la tierce de chevaliers. Tout en telle manière devisèrent les +Sarrasins leurs gens. + +En ce point que nostre première bataille dut assembler à la première des +Sarrasins, une grant tourbe de leurs gens à pié se mist devant les chevaux +à nos combateurs, et avoit chascun en sa teste une barboire[656] cornue +noire et horrible, ressemblant à deable, et tenoist chascun deux timpanes +en ses mains, qu'il heurtoit ensemble, et faisoit une noise et un tumulte +grant et si épouventable, et les chevaux de nos combateurs eurent si grant +paour, qu'ils s'enfouirent arrière, ainsi comme tout forsenés, maugré ceulx +qui les chevauchoient. + + Note 656: _Barboire._ Masques barbus. «_Larvas barbatas_.» + +Après la première, furent les autres deux; et couroient les chevaux si fort +tost comme sajette nouvellement descochiée. Moult estoient liés les +Sarrasins de ce qu'ils véoient. Lors commencèrent nos Crestiens à aler pas +pour pas jusques à tant que nos gens vindrent à une montaigne qui estoit à +deux milles de la cité. Là se rassemblèrent les Crestiens, et firent murs +de eulx-meismes. + +De rechief se mistrent en conroy, et les attendirent; et les Crestiens +tendirent leurs tentes et demourèrent illecques jusques au matin, au point +du jour, qu'ils se levèrent; et se conseilla Charlemaines à sa gent qu'ils +feroient. Lors fu crié par tout l'ost que chascun couvrist la teste de son +cheval de toile ou de drap, si qu'ils ne peussent veoir les barboires, et +estoupassent forment les oreilles, si qu'ils ne peussent oïr les cris des +Sarrasins né le son des timpanes. + +Ce grant engin et soutil trouvèrent, encontre le malice des Sarrasins. +Quant ils eurent ainsi fait, les chevaux alèrent hardiement avant, que pou +de force faisoit leur épouventement, pour ce qu'ils ne véoient né oïoient. +Lors commencièrent les Crestiens la bataille hardiement, et forment se +combatirent jusques à l'eure de midi, et moult en occidrent; mais ils ne +les peurent pas vaincre tous, car ils estoient toujours ensemble. Si avoit +au milieu d'eulx un char que huit bœufs menoient, et, dessus, une enseigne +à quoy ils se ralioient. Mais tantost comme Charlemaines l'apperceut, il se +férit en la tourbe des Sarrasins, garni et avironné de la vertu nostre +Seigneur. Lors commença à occire et à craventer à destre et à senestre, +jusques à tant qu'il vint à l'estendart qui sur le char estoit; et tantost +comme il eut couppé la perche qui la bannière soutenoit, se desconfirent +les Sarrasins, et commencièrent à fouir en diverses parties. Les Crestiens +se pristrent lors à crier et à huchier, et se férirent ès Sarrasins, et en +occidrent huit mille. Là fu occis le roy de Sebille, et l'aumaçor de Cordes +eschapa et s'en fouit à tout deux mille; en la cité se mist. Lendemain la +rendist à Charlemaines par tel convent qu'il recevroit baptesme, et la +tendroit de luy, et des ore en avant obéiroit à ses commandemens. + +Ces choses ainsi faittes, Charlemaines départist les terres et donna les +contrées à ses chevaliers et à ceulx de ses gens qui demourer y vouldrent. +Aux Bretons donna la terre de Navarre et des Bascles; aux François, la +terre de Castille; aux Puillois, la terre de Nadres et de Sarragoce; la +terre d'Arragon aux Poitevins; aux Thiois, la terre de Landaluf qui siet +sur la marine; la terre de Portugal aux Danois et aux Flamans; Galice ne +vouldrent François habiter, pour ce qu'elle leur sembloit trop aspre[657]. +Puis celle heure ne fu nuls hommes, né hault né bas né duc né prince en +toute la terre d'Espaigne, qui contre Charlemaines osast combatre né +contrester. + + Note 657: Philippe Mouskes ajoute ici, de sa propre autorité, au + texte de Turpin, exactement traduit par le chroniqueur de + Saint-Denis, le passage suivant: + + Li manestrel et li jongleur + Orent Prouvence, si fu leur. + Par nature encor çou trovons, + Font Provenciel et cans et sons + Miliors que gens d'autre païs, + Pour çaus dont ils furent nays. + + M. de Reiffenberg, dans son excellente édition de Mouskes, fait ici + une remarque malicieuse qu'on me permettra de relever. «Cette + origine,» dit-il, «qui donne pour aïeux aux Provençaux des musiciens + et des poètes, est gracieuse et ingénieuse à la fois. MM. Raynouard + et Fauriel l'adopteront sans doute volontiers; mais ainsi ne fera + point M. P. Paris.» + + M. de Reiffenberg veut bien établir entre mon sentiment et l'opinion + de MM. Raynouard et Fauriel une sorte de comparaison qui doit + naturellement m'être défavorable; cependant, j'oserai dire ici que ce + passage d'un poète de la fin du XIIIème siècle ne préjuge aucunement + la question de l'antériorité des poètes hispano-provençaux sur les + poètes françois. Que les premiers aient été plus habiles dans le + grand art des petits couplets, des tençons, et des jeu-partis, c'est + une opinion que _j'adopterois volontiers;_ mais il y a loin de là à + la composition des grandes _chansons de geste_, qui restent le + véritable titre de gloire de l'ancienne poésie françoise. + + +X. + +ANNEE: 800. + +_De la seigneurie que l'empereur establit au siége de Compostelle, que les +rois et les prélas d'Espaigne feussent obéissans au prélat du siége. Après +lesquels sont les principaus églyses de tout le monde. Et coment +l'arcevesque Turpin qui présent fu par tout, raconte les meurs et la +qualité de Charlemaines._ + + +Quant Charlemaines eut ainsi Espaigne conquise, et nul ne fu qui contre +luy osast puis se rebeller, il laissa en la terre des plus grands princes +de son ost, et ala en Galice visiter et aourer le corps monseigneur saint +Jaques; et les bons Crestiens qu'il trouva au païs conferma en la foy, et +ceulx qui par la force et desloyauté des Sarrasins l'avoient relenquie et +s'estoient tournes à la loy Mahommet né pas voulloient laissier, fist +occire, et aucuns en envoya en essil. Par les cités establit évesques et +menistres de sainte Églyse. En la cité de Compostelle, où le corps mon +seigneur saint Jaques repose, assembla conseil d'évesques et parlement de +barons; là establit en l'onneur monseigneur saint Jaques que tous les +arcevesques et les évesques, les roys et les autres princes d'Espaigue et +de Galice présens et avenir fussent obéissans à l'arcevesque de +Compostelle. En une ville qui est appellée Irie[658] n'establit point +d'évesque, car il ne la tint point pour cité; mais il voult et ordonna +qu'elle feust obéissante au siége de Compostelle; et je, Turpin, arcevesque +de Rains, qui fu présent en ce conseil de soixante évesques, dédiai +l'églyse et l'autel de monseigneur saint Jaques, à la requeste +Charlemaines, ès kalendes de juillet. A celle églyse soubsmit Charlemaines +toute Espaigne et Galice, et la luy donna ainsi comme douaire, et commanda +que chascun chief d'ostel luy rendist, chascun an, quatre deniers de droite +rente, et feussent quittes par tout de tous servages. + + Note 658: _Irie._ Iria. Tout ce paragraphe vient singulièrement en + aide à ceux qui attribuent aux prêtres de l'église de Compostelle la + rédaction de Turpin. Il est à supposer que, dans les dernières années + du onzième siècle, il existoit entre les deux siéges d'_Iria_ la + métropole, et Compostelle la suffragante, une rivalité que + Calixte II, devenu pape, fit cesser en transportant à cette dernière + ville le droit do métropole, dont la première jouissoit depuis un + temps immémorial. Cette révolution diocésaine eut lieu vers 1124; + mais on voit évidemment que la question n'étoit pas encore résolue + quand fut rédigé notre _Turpin_. + +Puis establit en ce meisme conseil que celle églyse feust toujours-mais +appellée siége d'apostre, pour ce que le corps monseigneur saint Jaques y +reposé; et que tous les conciles de tous les prélas y feussent tenus et les +dignités et les croces données, et les évesques sacrés, et le roy +d'Espaigne et de Galice enoingt et sacré par la main l'arcevesque du siége, +en l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Jaques l'apostre. Et sé la foy +feust faillie ès autres cités, et que question feust mue sur aucuns +articles, qu'elle feust réformée et réconciliée par l'arcevesque et le +concile du lieu. Et à bon droit doit estre la foy réformée et réconciliée +en celle honnourable églyse; car ainsi comme Ephèse est siége d'apostre, ès +parties d'Orient, pour la raison de monseigneur saint Jehan, frère +monseigneur saint Jaques, ainsi doit estre en Occident le siége de +Compostelle, siége où la foy soit réformée et réconciliée; ce sont les deux +siéges que la mère de deux fils Zebedée requist à nostre Seigneur que l'un +séist à la destre et l'autre à la senestre de son règne. + +En tout le monde n'a que trois églyses principaulx qui par excellence sont +honnourées sur toutes autres, celle de Rome, celle de Compostelle et celle +d'Ephèse[659]. Ce n'est mie sans raison; car autresi comme nostre Seigneur +establit principaument saint Père, saint Jaques et saint Jehan, et les +honnoura plus que nuls des autres, en ce qu'il leur révéloit les secrès, si +comme il appert par les évangiles; ainsi voult-il que leurs siéges feussent +honorés sur tous autres; et par raison sont des principaux. Car ainsi comme +ces trois apostres eurent plus de grace et plus de digneté que les autres, +ainsi doivent avoir les lieux où ils preschièrent la foy et où leurs sains +corps reposent. + + Note 659: Remarquez qu'un membre du clergé de France n'auroit jamais + avancé chose semblable. + +L'églyse de Rome est avant mise; car saint Père, le prince des apostres, la +dédia par sa prédication, et la sacra par le sang de sa passion. + +La seconde est celle de Compostelle; car messire saint Jaques qui, après +saint Père, eut plus de grace et de digneté, la sacra premier par son sang +et par sa prédication. + +La tierce doit estre celle d'Ephèse, en laquelle saint Jehan l'évangéliste +escripvit celle excellente évangile: _In principio erat Verbum_, et +l'Apocalipse où il nous descouvre les célestiaux secrès; qui tant eut de +grace envers nostre Seigneur qu'il eut le privilége de savoir sur les +autres. + +Tant doivent avoir ces trois églyses d'onneur et de digneté, que sé +jugemens, soient divins, soient humains, ne peuvent estre terminés aux +autres églyses qui sont par tout le monde, ils doivent estre traitiés et +deffinis en ces trois églyses[660]. + + Note 660: C'est-à-dire que s'il arrive qu'une question ne puisse être + résolue ni jugée dans les autres églises, il faut qu'elle le soit + dans l'une de ces trois métropoles. + +En la manière que l'istoire a lassus raconté fu Espaigne et Galice délivrée +des mains aux Sarrasins, par la vertu nostre Seigneur et de monseigneur +saint Jaques, et par l'aide Charlemaines. + +Cy endroit fait l'istoire mencion des meurs et de la quantité[661] +Charlemaines, et de la manière de vivre. Voir est que l'istoire a +là-dessus parlé de ce meisme; et s'on demande pourquoy elle en parle en +deux lieux, l'en peut respondre que c'est selon les divers auteurs. Car +Éginaus, qui fu son chappellain, et d'enfance nourri en son palais, et qui +fu tous jours présent en tous ses fais, met la premiere descripcion, et +nous escript toutes ses batailles et tous ses fais jusques à la bataille +d'Espaigne. + + Note 661: _Quantité._ Taille. + +D'ilec en avant les prist l'arcevesque Turpin, et les nous descripvit +jusques à la fin de sa vie, certain de toutes les choses qui depuis +avindrent, comme celluy qui tousjours fu avecques luy, et dit ainsi[662] +que Charlemaines estoit brun de chevelure et vermeil en face, noble et +avenant de corps, mais fier estoit en regardeure. En estant[663] avait huit +piés de long, à la mesure de son pié meisme, qui moult estoit grant. Par +pis[664] et par espaules estoit très-large; ventre et reins avoit +convenables selon le corps; gros bras et grosses cuisses avoit. Très-fort +estoit de tous membres; en batailles chevalier très-aigre et très-sage. De +face avoit paume et demie de long; de barbe une paume, de nez demi-paume, +de front un pié de lonc. Tantost estoit espoenté celuy qu'il regardoit par +mautalent; nul ne povoit longuement durer devant luy qu'il regardoit par +courroux à yeux ouverts. Le ceint de sa courroie avoit huit paumes de long, +sans ce qui pendoit dehors la boucle de sa courroie. Pou de pain menjoit; +petit de vin et trempé buvoit; bien menjoit un quartier de mouton ou deux +gélines, ou une espaule de porc, ou un paon, ou une grue, ou un lièvre. De +si grant force estoit plain qu'il coupoit un chevalier armé, c'est assavoir +un de ses ennemis séant sur son cheval, dès la teste jusques aux cuisses, à +un seul coup, et luy et le cheval, de Joieuse s'espée. Les bras et les +poings avoit si fors, qu'il estandoit légèrement quatre fers de cheval tous +ensemble; un chevalier armé levoit sus sa paume jusqu'à son chief, à un +seul bras. Par raison habundoit en parolles, en jugemens très-droiturier, +très-large en dons. + + Note 662: Ce portrait de Charlemagne et tous les détails + biographiques réunis ici ne se trouvent pas dans la bonne et ancienne + leçon du manuscrit de Notre-Dame, n° 133. C'est une amplification du + récit d'Eginhard. + + Note 663: _En estant._ Debout. + + Note 664: _Pis._ Poitrine. + +En Espaigne tant comme il y demoura tenoit chascun an feste pleinière, et +portoit sceptre et couronne aux quatre festes solemneles: à Noël, à +Pasques, à la Pentecoste et le jour de la feste Saint-Jaques. Et faisoit +tenir s'espée toute nue devant son trosne, selon la manière des anciens +empereurs. Pour son corps garder veilloient chascune nuit six vings hommes +preux et loyaulx; les quarante faisoient la première veille de la nuit; dix +au chevet, dix aux piés, dix à destre et dix à senestre. Si tenoit chascun +en main destre une espée nue, et en la senestre un cierge ardent. + +Tout en telle manière faisoient les autres quarante la seconde veille de la +nuit, et les autres quarante la tierce jusques au jour. Qui tous vouldroit +raconter ses fais et ses merveilles, avant fauldroit main et paine que +l'istoire ne feroit. Mais en la fin nous convient raconter coment il +retourna en France et la meschéance qui luy advint de ses barons en +Roncevaux, par la traison du trahie Ganelon. + + +Ci finit le quint livre des fais et des gestes Charlemaines. + + + + +LE SIXIESME LIVRE DES FAIS ET +DES GESTES LE FORT ROY +CHARLEMAINES.[665] + + Note 665: C'est avec les événements racontés dans ce dernier livre + que commence la fameuse _Chanson de geste_, de la _Déroute de + Roncevaux_. L'origine s'en perd dans l'obscurité des IXème, Xème et + XIème siècles; mais elle a certainement précédé la pseudo-relation de + l'archevêque Turpin, et c'est elle dont on a exploité la popularité + au profit des légendes et de l'église Saint-Jacques-de-Compostelle. + Voici le début de la vieille chanson, telle que la publie + actuellement M. Francisque Michel, d'après un manuscrit de la + bibliothèque Bodléienne: + + Carles, li reis, nostre emperere magne, + Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne, + Tresqu'en la mer conquist la terre altaigne, + N'i a castel qui devant luy remaigne, + Mur né cités n'i est remés à fraindre + Fors Sarragoce qui est une muntaigne. + Li reis Marsille la tient qui Dieu n'en aime.... + + + * * * * * + +I. + +ANNEE: 800. + +_Du message Ganèlon et de la traïson que il fist au roy Marsile. Des +présens que le roy Marsile et les Sarrasins firent au roy et aux combateurs +par malice. Et puis de la bataille, coment les Crestiens furent occis._ + +Puis que Charlemaines, le très-puissant et très-renommé, eut conquise toute +Galice et soubsmise à la foy crestienne, à l'onneur de Dieu et de +monseigneur saint Jaques, il retourna en France et fist ses osts heberger +delès Pampelune. En ce temps demouroient en la cité de Sarragoce deux rois +Sarrasins, Marsile et son frère Baligans. Si les avoit envoiés contre +Charlemaines le soudan de Babilonne pour deffendre Espaigne, des parties de +Surie, à tout grans osts. A l'empereur estoient subgiez et volentiers luy +obéissoient par semblant, mais c'estoit faussement, car ils ne l'osoient +refuser. + +Le roy Charlemaines qui pas ne voulloit qu'ils demourassent ainsi en la +terre après luy, sé ils n'estoient crestiens ou tributaires, leur manda par +Ganelon qu'ils receussent le baptesme ou qu'ils luy envoiassent treu. Et +ils luy envoyèrent pour luy decevoir trente chevaux chargiés d'or et +d'argent et d'autres richesces, et autres quarante chargiés de très-pur vin +et très-doulx, qu'ils présentèrent aux princes et aux combateurs de l'ost, +et mille belles Sarrasines pour eulx servir en péchié de fornication[666]. +A Ganelon le traitre, qui le message avoit fait, présentèrent pour luy +decevoir vingt chevaux chargiés d'or et d'argent et de draps de soie, pour +ce qu'il leur livrast, pour occire, Rollant et Olivier et les autres +combateurs de l'ost. Et le traitre s'i accorda et receut les richesces. + + Note 666: «Ad faciendum stuprum.» La chanson de geste ne compte pas + ces femmes dans les présents que Blancandin est chargé par Marsille + de distribuer en France. + +Quant ils eurent ainsi la traïson pourparlée et conferinée, Ganelon +retourna à Charlemaines. Les richesces que ces deux rois envoièrent +présenta, et dist que Marsile désiroit moult à estre crestien et qu'il +s'appareilloit moult pour venir après luy en France baptesme recevoir, et +pour luy faire hommage de toute Espaigne. Charlemaines crut bien le +traiteur, dont ce fut grant doleur. Et ordonna coment il passeroit les pors +de Cisaire[667] pour retourner en France. Par le conseil de Ganelon, +commanda à Rollant son nepveu, duc du Mans et conte de Blaives, et Olivier +son compagnon, conte de Gennes, et aux autres combateurs de l'ost, qu'ils +demourassent en Roncevaux à tout vingt mille François pour faire l'arrière +garde, jusques à tant que l'ost eust passé les pors de Cisaire. Ainsi fu +fait comme il devisa. Les plus grans barons de l'ost qui l'arrière-garde +faisoient, receurent le vin tant seulement que les Sarrasins avoient envoyé +et les autres menu-peuples prisrent les femmes. Et pour ce que aucuns des +Chrestiens avoient esté ivres, la nuit devant, du vin sarrasinois, et +aucuns avoient péchié ès Sarrasines et ès autres femmes crestiennes meismes +qu'aucuns avoient amenées de France, voulut nostre Seigneur qu'ils feussent +occis. Et sans faille l'entencion aux Sarrasins qui les avoient envoiés +estoit telle, que sé les Crestiens prenoient les présens des vins et des +femmes, qu'ils pourroient bien péchier en yvresse et en fornication, et +pour ce se courrouceroit leur Dieu à eulx et les lesseroit occire. + + Note 667: _Portus Cisereos._ C'est le passage de Pampelune à + Saint-Jean-Pied-de-Port. + +Que vous conteroit-on plus? quant ce vint au matin que Charlemaines et ses +osts passoient les pors entre luy et Ganelon et l'arcevesque Turpin, et que +Rollant et Olivier et les autres nobles combateurs de l'ost furent démourés +en Roncevaux pour faire l'arrière-garde, Marsile et Baligans issirent des +bois moult matin, à tout cinquante mille Sarrasins armés; des montagnes et +des vallées issoient espessement où ils s'estoient répons et célés deux +jours et deux nuis, par le conseil Ganelon; et deux batailles firent de +toutes leurs gens tant seulement. La première fu de vint mille et la +seconde de trente mille. La première qui de vint mille fu vint +soudainement, et commença à férir et à lancier aux nostres par derrière. Et +les nostres se retournèrent vers eux; dès le matin jusques à l'eure de +tierce se combatirent et les occirent tous; si que de tous les vint mille +n'en demoura mie un seul. + +Tantost revint après l'autre bataille des Sarrasins qui estoit de trente +mille. Nos Crestiens trouvèrent las et travaillies des autres qu'ils +avoient occis et du fort estour qu'ils avoient rendus le jour meisme. Tous +les occirent, par la volonté nostre Seigneur, si que nul n'en eschappa, +fors Tierri et Baudouin, si comme vous orrez cy-après. Les uns furent +tresperciés de lances, les autres décolés d'espées, les autres destranchiés +de coingniés et de haches, les autres occis en traiant de sagettes et de +javelos; les autres furent tués de perches, les autres escorchiés de +coutiaux; les uns ars en feu, les autres pendus aux arbres. Tous furent +occis, fors Rollant, Baudouin et Tierri[668]. Baudouin et Tierri se +tapirent ès bois, et puis eschapèrent-ils. + + Note 668: Le latin ajoute: «Et Turpinum et Ganelonum.» + +Cy endroit peut-on demander coment nostre Seigneur souffrit que ceulx +fussent occis qui pas n'avoient péchié en avoutire[669] n'en ivresce; car +plusieurs ne péchièrent mie. Et à ce peut-on respondre qu'il ne voulloit +mie qu'ils retournassent plus en péchié, en leur païs, et qu'il leur +voulloit rendre maintenant la couronne de gloire pour leur passion. + + Note 669: _Avoutire._ Adultère. + +Ceulx qui péchièrent en avoutire et en ivresse voulut qu'ils préissent +mort, car il voulloit qu'ils purgeassent leurs péchiés par martire. Si ne +doit-on pas croire que le débonnaire Dieu ne leur guerredonnast les paines +et les travaulx qu'ils avoient pour luy souffers, quant en la fin avoient +son nom réclamé et leurs péchiés confessés; car jà soit ce qu'ils eussent +péchié, si furent-ils occis pour luy. + +Ci doivent prendre exemple ceulx qui leurs femmes mainent avec eulx ès osts +et es batailles; car Daire, le roy de Perse, et Anthoine et autres princes +terriens menèrent leurs femmes en leurs compaignies, quant ils aloient ès +osts et ès batailles, et pour ce furent desconfis et occis; Daire, par le +grant Alixandre, et Antoine par l'empereur Octovien; pour ce mesmement ne +devroit nul prince mener femmes en bataille. Car elles ne sont fors +empéeschement. + +Ceulx qui péchièrent en ivresse et en fornication signifient les prestres +et les gens de religion qui se combatent contre les vices, et qui en nulle +manière ne se doivent enivrer né couchier avec les femmes. Et s'ils le font +ainsi comme autres hommes, il advient qu'ils sont dévourés de leurs +ennemis, c'est des diables; et enchéent, par aventure ès autres vices où +ils sont pris et dampnés[670] par mauvaise fin. + + Note 670: _Pris et dampnés._ Surpris et condamnés par suite d'une + mort subite qui ne leur permet pas de se repentir. + + +II. + +ANNEE: 800. + +_Coment les Sarrasins furent desconfis et s'enfuirent. Et coment Rollant +les suivit tout seul pour savoir quelle part ils tournoient. Et puis coment +il sona son olifant, pour ses compagnons rassembler, qui pour la peur des +Sarrasins se tapissoient par les bois. Coment il occit le roy Marsile, et +puis coment il fendi le perron quand il cuida despecier s'espée. Et puis +coment il sona derechief l'olifant que Charlemaines oït de huit milles._ + + +Quant la bataille fu faite et les Sarrasins se fureut retrais ainsi comme à +deux mille loing, Rollant alloit tout seul parmi le champ pour enquerre +quel part ils estoient tournés. Ainsi comme il estoit encore loing d'eulx, +il trouva un Sarrasin, aussi noir comme arrement[671], qui las estoit de +combatre et s'estoit reposé au bois. Tout vif le prist et le lia fermement +à quatre hars torses. A tant le lessa et monta une haulte montaigne, pour +savoir quel part les Sarrasins estoient alés. Lors les choisit auques loing +de luy[672], et vit qu'ils estoient moult grant multitude. Lors descendit +de la montaigne et ala après eux parmi la vallée de Roncevaux, par celle +meisme voie que Charlemaines et ses osts aloient qui jà avoient passé les +pors; lors sonna son cor d'olifant[673] qu'il portoit par coustume en +bataille pour aucuns des Crestiens rappeler, et s'aucuns en fussent +demourés. A la voix du cor vindrent à luy environ cent Crestiens qui par +les bois estoient muciés. Avecque soy les mena et retourna au Sarrasin que +il avoit lié à l'arbre. + + Note 671: _Arrement._ Encre. + + Note 672: _Les choisit auques._ Les aperçut quelque peu loin de lui. + + Note 673: _Olifant._ D'éléphant. Le plus souvent on disoit simplement + un _olifant_, comme dans le titre de ce chapitre. + +Quant il l'eut deslié, il leva Durandal s'espée toute nue sur luy, et le +menaça qu'il luy coupperoit la teste s'il n'aloit avec luy et s'il ne luy +monstroit le roy Marsile: car Rollant ne le cognoissoit pas; et s'il +voulloit ce faire il le laisseroit aler tout vif. Le Sarrasin alla avec luy +et luy monstra Marsile de loin, entre les compaignies des Sarrasins, à un +cheval rouge et à un escu rond. + +A tant le laissa Rollant aler, si comme il luy avoit promis. Lors se férit +entre les Sarrasins, luy et tous ceulx qui avec luy estoient hardis et +encouragiés, de bataille seurs et avironnés de la vertu nostre Seigneur. Un +Sarrasin choisit qui plus estoit grant que nul des autres; celle part se +trait et le férit si qu'il le fendit tout dès le chief jusques en la selle, +et coupa luy et le cheval, si que l'une moitié de luy et du cheval chaï à +destre et l'autre à senestre. + +Et quant les Sarrasins virent si ruiste coup et si merveilleux, ils +commencièrent à fouir çà et là, et laissièrent Marsile au champ, à petite +compaignie. Et Rollant et les siens qui en son aide avoit la vertu nostre +Seigneur se férit entre les Sarrasins plus fier que un lion, et commença à +étrenchier à destre et à senestre et à craventer, tant qu'il s'approucha du +roy Marsile, et quant cil le vit venir, il commença à fouir. Mais Rollant +qui de près le suivoit l'enchaça tant qu'il l'occist entre les autres +Sarrasins par l'aide de nostre Seigneur. + +En celle dernière bataille furent tous ses cent compaignons occis. +Lui-mesme fu navré de quatre lances et griefment feru de perches et de +pierres; mais toutes voies eschappa-il de cette bataille par l'aide de +nostre Seigneur. + +Tantost comme Baligant sot la mort de son frère, il s'en fouy de ces +contrées entre luy et ses Sarrasins. En ce point, estoient parmi le bois +Baudouin et Thierri, et aucuns autres Crestiens qui se reponoient[674] pour +la paour des Sarrasins. Et Charlemaines et son ost passoient les pors, qui +encore rien ne savoient de l'occision qui en Roncevaux avoit esté. + + Note 674: _Reponoient._ Cachoient. + +Lors commença Rollant à repairer parmi le champ de la bataille, las et +travaillé des grans coups qu'il avoit donnés et receus, et angoisseux et +dolent de la mort de tant de nobles barons qu'il véoit devant luy occis et +détranchiés. Grant doleur demenoit, et s'en vint en telle manière parmi les +bois jusqu'au pied de la montaigne de Cisaire, et descendit de son cheval +de lès un arbre, près d'un grant perron de marbre qui ilec estoit drécié, +en un moult biau pré, au dessus de la vallée de Roncevaux. Si tenoit encore +en son poing Durandal s'espée. Durandal si vault autant à dire comme donne +dur coup, ou fiert durement Sarrasins. L'espée estoit esprouvée, sur toutes +autres clère et resplandissante et de belle façon, tranchant et afilée si +fort qu'elle ne povoit fendre né brisier: si fine estoit que avant faulsist +bras que espée. + +Quant il l'eut sachée[675] toute nue et il l'eut grant pièce regardée, il +la commença à regreter ainsi comme tout en plourant, et dist en telle +manière: + +«O espée très-belle, clère et flamboiant que il ne convint pas fourbir +ainsi comme autres espées, de belle grandeur et d'avenant largeté, forte et +belle, ferme sans nulle malmeteure, blanche comme ivoire, par l'enhoudure +entresseignée de croix, d'or resplandissant, aournée de pommiau de beril, +sacrée et aournée du saint nom de nostre Seigneur A. et Omega., et +avironnée de la force nostre Seigneur Jhésu-Crist! Qui usera plus de ta +bonté? qui t'aura? qui te tendra? + +»Cil qui te portera ne sera jà vaincu n'esbahi, né jà paour n'aura de ses +ennemis, né ne sera surpris, né déceu par fantosme né par illusion; mais +toujours aura en son aide la divine vertu. Par toy sont Sarrasins vaincus +et occis; la foy crestienne essauciée; la louenge nostre Seigneur +montepliée et acquise. O tantes fois ay-je vengié par toi le saint nom +Jhésu-Crist! O quans milliers des ennemis de la foy j'ai par toi occis! +quant Sarrasins que juifs et autres destruis! La justice de Dieu est par +toy soustenue et remplie; les piés et les mains acoustumés à larrecin sont +par toy du corps esrachiés. Ah! tant de fois comme j'ai par toi occis ou +Sarrasins ou desloyaux juifs, autant de fois cuidé-je avoir vengié le sanc +de Jhésu-Crist! O très-benereuse espée, en tranchant et en aguisement +très-isnelle[676], à laquelle ne fu né ne sera jamais nulle ressemblée! +Celluy qui te forgea, n'avant n'après ne peut oncques puis faire une telle? +Qui de toy fu navré ne put oncques puis vivre? J'ai trop grant deuil, sé +mauvais homme et pereceux t'a après moy. J'ai trop grant dueil sé Sarrasins +ou autres mescréants te tiennent ou te manient.» + + Note 675: _Sachée._ Tirée. + + Note 676: _Isnelle._ Prompte. + +Quant il eut s'espée regretée, il la dreça contre mont et féru trois +merveilleux coups au perron qui devant luy estoit, si qu'il la cuida +brisier; pour ce qu'il avoit paour qu'elle ne veinst ès mains des +Sarrasins. + +Que vous compteroit-on plus? le perron fu coupé d'amont jusques aval en +terre, et l'espée demoura toute saine, sans nulle briseure. Et quant il vit +qu'il ne la pourroit despécier en nulle manière, si fu trop dolent. + +Son cor d'ivoire mist à sa bouche et commença à corner par grant force, si +que il peust plus savoir s'aucun des Crestiens qui par le bois estoient +repost, pour la paour des Sarrasins, venissent à luy; ou que ceulx qui jà +avoient les pors passés venissent à luy et préissent s'espée et son cheval, +et enchassassent les Sarrasins qui s'enfuyoient. Lors sonna l'olifant par +si grant vertu qu'il le fendit parmi, pour la force de l'alaine qui issit +de sa bouche et lui rompirent les nerfs et les vaines du col. + +Le son et la voix du cor ala jusqu'aux oreilles Charlemaines par le conduit +de l'ange qui jà s'estoit logié en une valée qui jusques aujourduy est +apellée le Vau-Charlemaines. Si estoit loin de Rollant entour huit miles, +vers Gascoigne. Tantost comme Charlemaines entendit la voix du cor Rollant, +il voult retourner comme celluy qui entendit par la voix de l'olifant que +il avoit mestier d'aide; mais le faulx Ganelon, qui la traison avoit faite +et pourparlée, et bien estoit coupable de la mort Rollant si luy dist: +«Sire, ne retournez jà en arrière, pour doubte que vous aiez de Rollant; +car il a de coustume qu'il corne volentiers pour petit de chose. Sachez +qu'il n'a mestier de vostre aide. Ainsi va orendroit chaçant et cornant +après aucune sauvage beste parmi ce bois.» O desloyal Trichierre! O le +conseil Ganelon qui bien doit estre comparé à la traïson de Judas. + + +III. + +ANNEE: 822. + +_Coment Rollant fist sa confession à Dieu, et coment il regéhi[677] de son +cuer les articles de la foy. Et puis coment il pria Dieu por ses +compaignons qui en celle bataille et autres avaient receu martire. De +Baudoin son frère et de Tierri qui survindrent à son trespassement; et de +la grant soif que il eut; et coment il rendit à Dieu son esprit._ + + Note 677: _Regehi._ Avoua, reconnut. + + +Après ce que Rollant eut ainsi le cor sonné, et les nerfs et les vaines luy +furent routes[678] du col, il se coucha sur l'erbe et eut plus grand soif +que nul ne pourroit penser. + + Note 678: _Routes._ Rompues. + +A Baudouin son frère, qui en ce point survint, fist signe qu'il lui +apportast à boire. Et en grant paine s'en mist du querre[679]; mais il n'en +pot point trouver. A lui retourna isnelement, et quant il vit qu'il +commençoit à trère[680], et qu'il estoit jà près de mort, il bénéit l'ame +de luy, son cor et s'espée prist, et monta sur son cheval et s'enfouit à +Charlemaines et à son ost; car il avoit paour qu'il ne fust là occis des +Sarrasins. + + Note 679: _Du querre._ D'en chercher. + + Note 680: _Trère._ Être oppressé. + +Tantost comme il s'en partit, Thierri survint là où Rollant moroit; forment +le commença à plaindre et à regreter et luy dist qu'il garnisist son corps +et s'ame de confession. Ce jour meisme s'estoit Rollant confessé à un +prèstre, et avoit receu son Sauveur avant qu'il alast en bataille; que la +coustume estoit telle que les combateurs se confessoient et recevoient leur +Créateur, par les mains des prestres et des gens de religion qui en l'ost +estoient avant qu'ils se combatissent. Si estoit la coustume et belle et +bonne[681]. + + Note 681: Ce passage est précieux, en ce qu'il prouve qu'au temps de + la composition du faux Turpin, l'usage de se confesser avant d'aller + au combat n'étoit plus établi. Au XIIème siècle, il étoit revenu, + comme on peut le voir par les historiens de la bataille de Bouvines, + par Villehardoin et par tous les annalistes des croisades. Cela est + si vrai que Philippe Monskes, au XIIIème siècle, ce traducteur + scrupuleux du texte de Turpin, omet cette réflexion du conteur latin. + +Rollant le benoist martir leva les mains et les yeux au ciel, de bon cuer +fist sa confession, et pria nostre Seigneur en telle manière: «Sire Dieu +Jhésu-Crist, pour laquelle foi essaucier, je guerpi mon païs et suis venu +en ceste estrange contrée pour confondre gent sarrasine, et pour qui j'ai +tantes batailles de mescréans vaincues par ta divine puissance, et pour qui +j'ai souffert tant coups, tantes plaies, tantes faims, tantes soifs et +tantes autres angoisses, je te commant m'ame en ceste derrenière heure; +ainsi, Sire, comme tu daignas naistre de la Vierge, et pour moy souffrir le +gibet de la croix, et mourir et estre au sépulcre enseveli, et au tiers +jour résusciter, et au saint jour de l'Ascension monter ès cieulx, et à la +destre du Père estre assis que ta déité n'avoit oncques laissiée; ainsi +vueilles-tu m'ame délivrer de perdurable mort. Car je me rens coupable et +pécheur plus que je ne pourrois dire; mais tu, Sire, qui es débonnaire +pardonneur de tous pécheurs, et ne hez rien que tu aies fait, qui oublies +les péchés de ceulx qui à toi repairent, quant ils ont repentance de leurs +meffais en quelque heure que ce soit, qui espargnas au peuple de Ninive, et +délivras la femme qui estoit reprise en avoutire, et pardonnas à +Marie-Magdelène ses péchés, et à saint Père pardonnas son meffait quant il +ploura; et au larron ouvris la porte de paradis quant il te réclama en la +croix, ne me vueilles-tu pas béer pardon de mes péchiés? Délaisses-moy tous +les vices qui en moy sont, et vueilles m'ame saouler et repaistre de +pardurable repos. Car tu es cil en qui nuls corps ne périssent quant ils +meurent, ains sont mués en mieux; qui as coustume de délivrer l'ame du +corps et mettre en meilleur vie, qui dis que tu aimes mieulx la vie du +pécheur que la mort. + +»Je crois du cuer et regehis de bouche que tu veulx m'ame oster de ceste +mortelle vie transitoire, pource que tu la faces vivre plus béneureusement, +sans comparaison; après la mort, meilleur sens et meilleur entencion aura; +et telle différence comme il a entre homme et son ombre, autant aura-elle +meilleure vie en la célestiale région.» + +Lors prist Rollant, le glorieux martir, la pel et la char d'entour ses +mamelles, à ses propres mains, ainsi comme Thierri qui présent estoit +raconta puis, et commença à dire à grans larmes et à grans soupirs: «Dieu +Jhésu-Crist, fils Dieu le Père et de la Vierge Marie, regehis[682] de tous +mes sens et de toutes mes entrailles, et croi que tu es mon raembeeur[683], +que règnes et vis sans fin, et que me résusciteras de terre au derrenier +jour, et que je te verray Dieu, et mon Dieu et mon Sauveur, et en ceste +moie char.» Et tant comme il disoit ceste parole, il prist par trois fois +sa pel et sa char à ses mains forment et dist ces meismes paroles par trois +fois. + + Note 682: _Regehis._ Je regehis, je reconnois. + + Note 683: _Raembeeur._ Rédempteur. + +Après mist ses deux mains sur ses yeux et dist ainsi par trois fois: «Et +ces miens yeux te verront.» Après ces parolles il ouvrit les yeux et +commença à regarder au ciel et garnist son pis et tous ses membres du signe +de la croix et dist: «Toutes terriennes choses me sont en vileté. Car voy +maintenant, par le don de nostre Seigneur, ce que yeux ne virent oncques, +n'oreilles n'oïrent; et ce que cuer d'omme ne peut penser que nostre +Seigneur appareille à ceulx qu'il aime.» A la parfin leva les yeux contre +mont vers le ciel, et pria pour les ames de ses compaignons qui on la +bataille avoient esté occis; et dist ainsi: «Sire Dieu, ta pitié et +miséricorde sont esméues sur tes féaux, qui pour toy sont occis en ceste +bataille, qui de lointaines terres sont venus çà en estranges contrées, +pour combatte contre les gens mescréants; qui pour ton saint nom, pour ta +foy déclairer, et vengier ton précieux sang gisent mors ci en droit par les +mains des Sarrasins. Mais tu, biau Sire, leur vueilles leurs péchiés +pardonner et les ames délivrer des paines d'enfer. Envoie, nostre Seigneur, +trois anges et trois archanges qui défendent leurs ames des régions de +ténèbres et les conduient au célestial règne, si qu'ils puissent régner +avec toy en la compaignie des glorieux martirs, qui vis et règnes sans fin +avec le Père et le Saint-Esprit par tout les siècles des siècles. _Amen_.» + +En la fin de celle glorieuse confession, se partit Thierri de Rollant, et +la benoite ame se partit du corps après ceste prière. Si remportèrent les +anges en pardurable repos où elle est en joie sans fin, pour la dignité de +ses mérites, en la compagnie des glorieux martirs[684]. + + Note 684: Dans les chansons de geste de Roncevaux, les derniers + instants de Roland sont moins exclusivement pieux et bien plus + touchants pour nous. J'en ai donné une leçon dans la préface de + _Berte aus grans piés;_ on peut la comparer au précieux texte que + vient d'en publier M. Francisque Michel, et que j'ai déjà cité plus + haut: + + Li quens Rollans se jut desus un pin + Envers Espaigne an ad turnet son vis: + De plusurs choses à remembrer li prist, + De tantes terres come li bers cunquist, + De dulce France, des homes de son lin, + De Carlemaigne, son seigneur qui l'nurrit, + Ne peut muer n'en plurt et n'en suspirt, + Mais lui méisme ne volt metre en obli, + Claimet sa culpe si pria Dieu merci, etc. + + Voilà de la poésie, de l'épopée chrétienne; tandis que le texte de + Turpin n'est qu'un rabâchage monacal de ce que tout le monde + connoissoit déjà parfaitement sans lui. + +[685]Pour la mort de tel prince déust bien faire toute crestienté grant +dueil et lamentation. Car comme il fu noble de lignage comme celuy qui +estoit de royal ligne, plus fu noble en fais et en prouesce de corps que +nul qui en son temps né puis vesquist, ne déust oncques à luy estre +comparé. Plain estoit de vertus et de bonnes meurs, pui et fontaine de +créance, pillier et soustenance de sainte Eglyse, confort de peuple par ses +dignes parolles, médicine contre les plaies et les griefs, du païs +défendeur et espérance du clergié, tuteur des veuves et des orphelins, pain +et récréation des besoingneus, large aux povres, fols large aux hostels, +pour ce espandit tousjours et sema ses richesses ès églyses et ès mains des +souffreteux. + + Note 685: Le paragraphe suivant est la traduction d'une pièce de vers + qui manque dans plusieurs exemplaires latins et qui porte souvent le + titre d'_Epitaphium comitis Rotolandi_. + +Tant parfu sages en toutes choses et meismement en la doctrine de la foy et +de la créance, que son cuer estoit aussi comme une aumaire pleine de +livres[686]. Tous ceulx qui à luy venoient pour conseiller povoient aussi +en luy puiser comme en une grant fontaine; sages estoit et de très-grant +sens et conseil, débonnaire de cuer, et franc et doulx en parolles; tant +avoit en luy de tous biens que toutes manières d'onneurs et de graces se +traveilloient en sa louenge[687]. + + Note 686: _Dogmata corde tenens, plenus velut archet libellis._ Le + texte donné par M. Ciampi et par M. de Reiffenberg porte à tort + _libellus_. La leçon du Msc. de N. D. est préférable. + + Note 687: Notre traducteur n'a pas rendu les deux derniers vers de + l'épitaphe: + + _Pro tantis meritis hunc ad coelestia vectum + Non premit urna rogi, sed tenet auta Dei._ + + +IV. + +ANNEE: 800. + +_De l'avision l'arcevesque Turpin; coment il fu certain de la mort Rollant +et de la mort le roy Marsille. Et puis de Baudoin, coment il aporta vraies +nouvelles, et raconta la manière de la mort et de la confession Rollant. Et +puis coment Charlemaines et tout son ost retourna en Roncevaux; et du dueil +Charlemaines, et des regrets qu'il fist de Rollant._ + + +Que vous raconteroit-on plus? en ce point que la sainte ame glorieuse du +glorieux martir le conte Rollant se départit du corps, je, Turpin, +arcevesque de Reims, estois avec l'empereur en un lieu qui est nommé le Val +Charlemaines, et en celluy jour meismes qui fu en la seconde kalende de +juillet avois-je célébré le sacrement de l'autel. Lors fus soudainement +ravis en esprit[688], et estois en tel point comme cil qui ne dort né ne +veille. Si ouy grand voix de compaignes qui se aloient à mont, chantant +vers le ciel; si me merveillay moult que ce povoit estre. Ainsi comme ils +s'en aloient à mont, chantant en telle manière, je tournai ma face par +devers moy, si vis une tourbe aussi comme de chiens tous noirs, si sembloit +bien qu'ils vénissent de praer, ou de tollir, ou de rapiner. Par devant moy +trespassèrent à tout leur proie, urlant et braiant, et criant, et disant; +et je leur demanday que ils portoient, et ils me respondirent à briefs +mots, isnelement: «Nous portons,» distrent-ils, «Marsille et ses +compaignons en enfer, et Michel porte vostre buisineur[689] et plusieurs +autres lassus aux cieulx.» Rollant appelloient buisineur, pour ce qu'il eut +tousjours acoustumé à porter son olifant en bataille. + + Note 688: Dans la vieille _chanson de geste_, c'est Charlemagne qui, + dans un songe, croit voir l'annonce de la mort de Roland. + + Note 689: _Buisineur._ «Buccinator,» corneur. + +Quant je eus la messe chantée et je me fus désarmé des armes nostre +Seigneur Jhésu-Crist, je vins au roy et luy dis: «Roy, saches-tu +certainement que Rollant ton nepveu est trespassé de cette mortelle vie, et +que saint Michel, l'ange nostre Seigneur, emporte l'ame de luy et de mains +autres Crestiens qui receu ont martire avec luy, en paradis, en pardurable +repos. Mais je ne say mie le lieu où il est mort, et les déables d'enfer +emportent l'ame de Marsille et de mains autres Sarrasins en enfer le +puant.» + +Tandis comme je disoie ces porolles à Charlemaines, Baudouin vint sur le +cheval Rollant, esperonant de grant ravine[690], plourant et doulousant, et +grant due il demenant, qui raconta tout maintenant au roy Charlemaines et à +tous ceulx qui entour luy estoient tout ainsi comme les choses estoient +alées, et coment il avoit laissié Rollant sur la montaigne, de lès le +perron, où il trajoit à la mort, et toute la manière de sa confession et de +ses plains et de ses regretemens. Lors commencièrent tous à crier et à +plourer parmi l'ost, et très-grand dueil à démener et à retourner arrière +en la voie de Roncevaux. + + Note 690: _Ravine._ «Force.» + +Charles trouva tout premièrement Rollant son nepveu, le très-puissant +prince et très-vaillant tant comme il fu en vie et en plaine santé, et le +trouva tout mort enversé. En vers[691] gisoit, les mains croisiées sur son +pis, ainsi comme il avoit réclamé notre Seigneur Jhésu-Crist et batu sa +coulpe. Le roy se laissa chéoir sur luy, et commença à plourer et à gémir, +et à soupirer et à faire dueil trop merveilleux et si très-grant que nul ne +le pourroit penser. Tant avoit grant douleur et grant angoisse au cuer, +qu'il ne povoit mot sonner né parler. Dieu! qui le véist son très-grant +dueil demener et faire, com grant pitié il péust avoir au cuer! Ses poings +destordoit et féroit ensemble, la face derompoit, et agratinoit aux ongles +sa barbe, et ses cheveux sachoit à poingnées, et quant il put parler si +cria à haulte voix: + +«O Rollant! beau doulx nepveu, destre bras de mon corps, honneur de France, +espée de justice haulte, roide sans ploier, haubert fort et entier, heaume +de salut, par prouesce comparé à Judas Machabée, semblable à Sanson le +fort, à Saül et à Jonathas comparé par fortune de mort, en bataille +chevalier très-preux et très-sage, courtois et amiable, chevalereux sur +tous autres chevaliers, le fort des forts, le preux des preux, lignié des +roys, destruiseur de gent sarrasine et de gent mescréande, défendeur des +Crestiens, mur de clergie, baston d'orphelins et de veuves, viande et +récréation des povres, releveur d'églyses, langue sans mensonge, sage et +discret en tous jugemens, duc et conduiseur des osts et des batailles, le +bon des bons, esleu sur tous autres pillier et soutenance de toute +crestienté, pourquoi t'amené-je en ce païs et en ces estranges contrées? +Pourquoi vis-je plus sans toy, et pourquoi ne muiré-je avecques toi? +Pourquoi me laisses-tu triste et dolent, et courroucié et fresle en ceste +mortelle vie? Hélas! que pourroi-je faire? Que pourroi-je dire? Que +pourroi-je devenir? Biau très-doux nepveu, l'ame de toy soit avec les +confesseurs, avec les vierges sans fin, et s'esjoïsse en la compaignie des +martirs, en la gloire de nostre Seigneur Jhésu-Crist. Tous les jours de ma +vie me convient mais plourer, plaindre, gémir et souspirer sur toy, comme +David fist jadis sur Absalon son fils, et sur Saül Jonathas. Jamais jour de +ma vie n'aurai joie, né resconforté ne serai; de plourer ne cesserai.» Par +telles parolles et par semblables plaingnit et regreta Charlemaines son +nepveu, tant comme il vesquit puis[692]. + + Note 691: _En vers._ «Sur le dos.» D'où notre _à l'envers_. + + Note 692: Les regrets de Charlemagne, d'abord assez semblables à + ceux-ci, finissent d'une manière bien plus touchante dans la vieille + chanson de geste, texte de M. Francisque Michel: + + «Ami Rollans, jo m'en irai en France; + Com jo serai à Loun en ma chambre, + De plusurs regnes vendront li home estrange; + Demanderont: U est li quens _Cataignes?_ (capitaine) + Jo lur dirai qu'il est morz en Espaigne. + A grant dulur tendrai puis mun realme + Jamais n'ert jur que ne plur né n'en pleigne. + (Couplet 205.) + + +V. + +ANNEE: 800. + +_Coment Charlemaines fist logier son ost, et se reposèrent celle nuit +meisme là où le corps Rollant gisoit; et coment chascun trova son ami mort +ou navré. Coment Olivier fu trové, et coment Charlemaines enchauça les +Sarrasins et les occist; et coment Ganelon fu détrait à chevaus pour la +traïson; et puis coment chascun emportoit son ami, les uns mors et les +autres navrés._ + + +Quant Charlemaines eut ainsi regreté Rollant, son très-chier nepveu, et il +eut cessé à plourer, il reprist son cuer, si commanda isnelement et sans +aloigne[693], à tendre trefs, aucubes et paveillons en ce lieu mesme où +Rollant gisoit mort. Là se reposa l'ost, celle nuit, dolent et desconforté +de leurs amis qui gisoient mors parmi les champs; le corps de Rollant fist +ouvrir Charlemaines, le desconforté, et puis laver et nétoier, puis +embaumer de basme et de mirre. Les obsèques et le service de mors fist +chanter aux menistres de sainte Églyse, aux arcevesques, aux évesques, aux +abbés et aux moines, à très-grant luminaire. Toute celle nuit mena l'ost +dueil et plours très-grans et très-merveilleux, et ce n'estoit pas de +merveille, de tantes nobles personnes qui là gisoient mors. Grant luminaire +et grant feu firent, parmi les bois, à mont et à aval, çà et là, jusques à +tant qu'ils virent le jour apparoir. Au matin s'armèrent tous communément, +petits et grans, viels et jeunes, et forts et foibles, et murent et +vindrent isnelement en la valée de Roncevaux, au lieu où la bataille avoit +esté le jour de devant, et où les barons gisoient mors et enversés, et les +autres chevaliers qui à la bataille n'avoient pas esté: là trouvèrent mort +Rollant. Là, trouva son ami chascun, dont les plusieurs estoient mors et +les autres non; mais ils estoient navrés à mort. Le très-vaillant Olivier, +le très-preux, trouvèrent mort, tout en vers, estandu ainsi comme en croix, +lié de quatre fors hares à quatre pieux fichiés en terre, et escorchié de +couteaulx agus, du col jusques aux ongles des piés et des mains. En +plusieurs lieux estoit trespercié de saiètes et de javelots et d'épées, et +froissié de coups et de bastons. + + Note 693: _Aloigne._ Retard. + +Lors commença le pleur et le cri merveilleux et horrible par toute la +valée; si très-merveilleux et si grant que les montaignes en résonnoient, +les valées et les bois de toutes pars. Chascun regretoit son fils ou son +frère, ou son cousin ou son ami. Et ce n'estoit pas de merveille sé le +pleur et le cri y es toit très-grant pour tantes nobles personnes qui là +gisoient mors et enversés. Lors jura le roy, par le roy tout puissant, +qu'il ne cesseroit de courre jusques à tant qu'il trouveroit ses ennemis, +et non fist-il[694]; car tout maintenant, commanda que l'enchacement feust +commencié tost et hastivement. Là fist nostre Seigneur apperts miracles +pour luy, très-grans et très-merveilleux: car le soleil se tint en sa lueur +par l'espace de trois jours. Tant les chaça nostre empereur et sa gent, +qu'ils les trouvèrent de lès la cité de Sarragoce, les uns gisans, les +autres manans, sur le fleuve d'Esbra. Tant se combatirent et tant en +abatirent les nostres, que trente mille en y eut par nombre occis et mors, +et les plusieurs saillirent par paour de mort du fleuve, et se noièrent; +environ dix mille en y eut de noiés, si comme aucuns livres disent cy +endroit[695]. + + Note 694: _Et non fist-il._ Et ne cessa-t-il pas. + + Note 695: _Aucuns livres._ Lesquels? Ici notre chroniqueur de + Saint-Denis renchérit sur Turpin, qui parle seulement de quatre mille + hommes tués, et qui se tait des noyés. + +Quant la bataille fu defénie et les païens occis et noiés au fleuve, les +nostres se retrairent, et retournèrent à leurs amis qui gisoient mors en +Roncevaux. Les mors et les navrés furent isnelement portés là où le corps +de Rollant gisoit. + +Lors fist l'empereur enquerre se c'estoit voir que Ganelon eust Rollant et +les autres barons de France et d'Angleterre trahis et vendus au roy +Marsille, si comme chascun disoit communément parmi l'ost. Pris fu +isnelement, et tost retenu et emprisonné comme souspeçonneux de si grand +traïson comme l'on disoit. Lors quant Pinabaux de Sorente entendit la +nouvelle que Ganelon son oncle estoit pris pour cause de traïson des +François qui mors estoient, il se trait avant pour luy deffendre comme son +oncle. Tantost comme Thierry l'Ardennois, qui escuier avoit esté Rollant, +le vit qui sa voit moult bien toute la convine comme celuy qui avoit esté +en la bataille dès le commencement jusques au deffinement, et présent à la +mort Rollant son maistre, si tendit son gage contre luy, et dist ainsi que +la traïson avoit-il faitte et pourparlée, et qu'il lui feroit regehir de +bouche et recognoistre, et qu'il en avoit eu trente somiers chargiés d'or +et d'argent et d'autres richesses. + +Tout maintenant s'alèrent armer et montèrent aux chevaux, sans nul respect, +et furent ensemble mis devant tous. Lors brochièrent des espérons l'un +contre l'autre, et férirent et chapelèrent tant comme ils peurent l'un sur +l'autre. Mais tout maintenant fu Pinabaux occis et mort sans nul retour. +Lors fu la traïson du félon Ganelon découverte et congneue tout +appertement; et tout maintenant qu'il eut congneue la traïson, sans plus +faire d'aloigne, l'empereur fist quérir quatre des plus forts roncins de +tout l'ost, et le fist lier tost et apertement par piés et par mains. Tant +fu trait et sachié çà et là, qu'il fu despécié tout par membres. + +Telle fu la vengeance des barons qui furent mors par traïson, telle fin eut +le déloyal par qui tant de preux hommes furent occis, dont France se dolut +après moult longuement, et Charlemaines s'en dolut tous les jours de sa +vie. + +Lors prindrent les François les corps de leurs amis, de leurs fils, de +leurs frères, de leurs cousins, et les atournèrent au mieulx qu'ils peurent +pour porter avec eulx. Moult fust le cuer dur et fort qui ne plourast s'il +véist coment ils les atournoient: ils les fendoient parmi les ventres, et +jettoient hors les entrailles d'eulx, et les embasmoient de basme et de +mirre qui avoir le pouvoit, et ceulx qui avoir ne le pouvoient si les +atournoient de sel et les saloient. Los uns les troussoient sur leurs cous, +les autres les portoient entre leurs bras, les autres sur mules, et les +autres sur chevaux; elles autres faisoient bières de fust et les couchoient +dedens, et les autres portoient les navrés, qui n'estoient encore mie mors, +sur eschieles, à leurs couls; les autres les enterroient là meisme; les +autres les portoient, les uns jusques à tant qu'ils fleroient[696], et puis +les enterroient, et les autres portoient leurs amis jusques en France ou +jusques à leurs propres lieux. En telle manière les démenèrent, comme vous +avez oï; grant pitié et grant pleur y avoit, mais dueil à démener riens ne +vault, car ne le povoient recouvrer. + + Note 696: Répandoient de l'odeur. + +En ce temps estoient deux grans cimetères; l'un estoit en Alle, en un lieu +qui a nom Aleschamp; et l'autre estoit à Bordeaux sur Gironde[697]. Ces +deux cimetères avoient sacré sept évesques sains hommes: saint Maxime +d'Osque[698]; saint Trophime, évesque d'Alle; saint Pons, évesque de +Narbonne; saint Saturnin, évesque de Thoulouse; saint Fourcis, évesque de +Pierregort; saint Marceau, évesque de Liége; saint Eutrope, évesque de +Xaintes. En ces deux cimetères que je vous ay nommés, que ces sains hommes +benéirent et sacrèrent à leur vivant, furent enterrés les François les plus +grans, et la plus grant partie de ceux qui furent occis en Roncevaux, et +ceux évesques qui moururent sans glaive en la montaigne de Garganc, dont +l'istoire a là-dessus parlé. + + Note 697: Le pseudonyme Turpin s'empare ici de la tradition en vogue + de son temps et qui se rapportoit d'une part au fameux _Eliscampi_, + _Aleschans_ ou _Champs-Elysées_ d'Arles, de l'autre au cimetière de + Saint-Seurin de Bordeaux. _Aleschans_ étoit consacré par les + _chansons de geste_ de la famille d'Aimery de Narbonne; c'est là que + Vivien avoit été enterré, que Guillaume avoit vu ses compagnons les + plus braves tomber sous le fer des Sarrasins. Mais la première source + des légendes sur _Aleschans_ étoit sans doute la multitude de tombes + romaines et de monuments antiques dont la plaine étoit jonchée. On + aura voulu naturellement faire l'histoire de ces tombes, et les lier + à celle des héros les plus chers aux souvenirs nationaux. + + Pour _Saint-Seurin_ y c'est dans les chansons de geste _des + Lorrains_, lesquelles je m'obstine à regarder comme antérieures à + celles de Roncevaux même, qu'il faut chercher la source de sa + primitive célébrité. C'est là qu'avoient été inhumés tous les chefs + des deux illustres familles de Fromont de Lens, et de Hervis de Metz; + mais ni dans les chansons de geste des enfants d'Aimery, ni dans + celles des enfants d'Hervis, on ne voit d'allusions aux tombes des + héros de Roncevaux dans Aleschans et dans Saint-Seurin. Preuve + décisive que ces chansons étoient antérieures au pseudonyme Turpin, + c'est-à-dire à la fin du XIème siècle. En effet, à peine divulgué, le + texte de Turpin fut considéré comme un article de foi et prit sa + place au milieu des croyances les plus profondément enracinées. Un + trouvère n'auroit donc jamais osé célébrer, après lui, les mêmes + localités, sans faire concorder exactement le récit de la légende et + celui de son poëme. + + Note 698: _Osque._ _Huesca._ + + +VI. + +ANNEE: 800. + +_Coment le corps de Rollant fu porté en la cité de Blayes, et enterré en +l'église de Saint-Romain; et coment Charlemaines renta l'églyse. Et puis de +divers lieus où Olivier et les autres barons furent portés; et puis des +aumosnes que Charlemaines fist pour les morts; et coment Turpin demora à +Vianne._ + + +Le corps de Rollant fist Charlemaines porter en la cité de Blayes, dont il +estoit sire et duc, sur deux mules, en bière dorée couverte de riches +pailes de soie, en l'églyse qu'il avoit fondée fut posé, et mis dedens[699] +chanoines ruillés. Là le fist-on ensépulturer moult richement et moult +honnourablement, si comme à tel prince afféroit qui de si grant renommée et +de si hault estoit que tous ceux qui oioient parler de luy, et à qui il +avoit guerre, le creignoient. S'espée Durandal fist pendre au chief, et aux +piés son olifant, en l'onneur de nostre Seigneur Jhésu-Crist, le Père, le +Fils et le Saint-Esprit, et en l'honneur de sa très-haulte renommée et +prouesse; mais l'oliphant fu puis porté à Bourdeaux sur Gironde, en +l'églyse saint Severin[700]. Beneurée est la très-noble cité de Blayes, qui +est aournée de si grant hoste de cui aide elle est garnie, de cui prouesce +elle est esjoïe. A Belin[701] fu enterré le très-noble Olivier, qui seul fu +comparé par prouesce à Rollant, et estoit son compaignon juré en armes et +fiance; le roy Ogier de Danemarche; Gondebœuf, roy de Frise; Aratans, le +roy de Bretaigne, et Garin, duc de Lorraine, et mains autres barons: tous +ceulx furent enterrés à Belin, qui de tant et de si nobles princes est +honnouré. + + Note 699: _Et mis dedens_, et furent mis.--_Ruillés._ Réguliers. + + Note 700: La plupart des leçons latines portent: + + «Sed et tubam postea aliam in beati Severini basilicam apud + Burdegalam condignè transtulit.» L'excellent manuscrit de N.D., + n° 133, porte: «Sed _alius_ posteà tubam in B. Severini basilicam + apud Burdigalam _indignè_ transtulit.» Et la chronique du temps + de Philippe-le-Bel, renfermée dans le Msc. 8396, dit: «Mès le cor en + fist puis porter, ne sai quel sire, en la chapèle S. Severin à + Bordeaux.» + + Philippe Mouskes de son côté nous dit que Durandal fut ensuite remise + entre les mains de Charlemagne: + + Mais par tant qu'ele estoit si bonne + L'en ostèrent puis li Kanonne + Si l'envoièrent Carlemaine + Qui grant joie et grant dol en maine. + (Vers 9024.) + + Note 701: _Belin._ Lieu dont les chansons des _Lorrains_ avoient + précèdemment fondé la célébrité. Voyez _Garin le Loherain_. + +A Bourdeaux au cimetère Saint-Severin refurent enterrés ces nobles barons: +Gaiffier, duc de Bourdeaux et d'Acquitaine; Gelin et Gelier, Regnault +d'Aubespine, Gaultier de Termes, et Guelin, et Bègue, et bien d'autres +personnes. Hoël, comte de Nantes, en fu porté pour mettre en terre et en +sépulture à Nantes en Bretaigne la cité, avec mains autres barons. + +Quant tous ces nobles barons furent ainsi ensépulturés comme vous avez oï +en divers lieux, Charlemaines fist donner aux povres robes et à mengier, et +départit pour l'amour de nostre Seigneur Jhésu-Chrit, le Père, le Fils et +le Saint-Esprit, douze mille onces d'argent et autant de besans d'or, à +l'exemple de Judas Macbabée. Et toute la terre qui est à six milles de la +cité de Blayes, et la cité meisme, donna à saint Romain, et toutes les +appartenances de la ville, en l'honneur de Dieu et de son cher nepveu +Rollant, et pour tous ceulx qui avec luy avoient receu mort. Le lieu et les +personnes franchit; car il ne voult qu'ils féussent subgiés à nulle humaine +personne, et les lia par serrement, eulx et ceulx qui après eulx +vendroient, qu'ils revestiroient et paistroient trente povres, chascun an, +au jour de l'aniversaire de son chier nepveu Rollant, pour l'ame de luy et +de tous ceulx qui furent occis en Roncevaux; et feroient chanter autant de +vigilles et de messes; et ainsi firent le serement, et promistrent à tenir +comme il voult deviser. + +Après cest establissement, je Turpin et l'empereur, et une partie de nostre +ost, nous despartismes de la cité de Blayes, et nous en alasmes par +Gascongne, par la cité de Thoulouse, droit en Alle-le-Blanc. Là trouvasmes +l'ost des Bourgoignons, qui s'estoient despartis de nous dès Roncevaux, et +estoient là venus à tous leurs mors navrés, parmi Molaine[702] et +Thoulouse. Si les emportoient en charettes et en litières, et aucuns sur +mules et sur chevaux, pour enterrer au cimetère d'Aleschans, dont nous +avons là meisme dessus parlé. + + Note 702: _Molaine._ Aujourd'hui _Mauléon_. + +En celluy cimetère furent enterrés, par nos mains, ces nobles barons: +Estouz de Langres, Salmon et Sanse, le duc de Bourgoigne, Hernault de +Beaulende, Auberri le Bourgoignon, Guimart et Estormis, Attes et Thierri, +Yvorin et Yvoire, Bérengier, et Berart de Nubles, et Naimes le duc de +Bavière, et dix mille autres personnes. Mais Constentin, le prévost de +Rome, et avec luy mains autres barons romains et puillois furent portés par +mer en la cité de Rome, et noblement ensépulturés. + +Pour les ames de tous ceulx qui là furent enterrés fist Charlemaines donner +aux povres, en la cité d'Alle, douze mille onces d'argent et autant de +besans d'or, à l'exemple de Judas Machabée, ainsi comme il eut fait en la +cité de Blayes. + +Et après ces choses, nous nous en alâmes tous ensemble en la cité de +Vianne, et je Turpin demorai en la cité, moult travaillé et moult affoibli +des grans travaux et des coups et des plaies que j'avois souffers en +Espaigne; et Charlemaines s'en ala droit à Paris à tout son ost, qui moult +restoit jà afoibloié pour les travaux, et plus encore pour le dueil de +Rollaut son nepveu, et d'Olivier le preux et des autres barons. + + +VII. + +ANNEE: 800. + +_Coment Charlemaines retourna en France, et fist concile de prélas et +parlement des barons; et coment il rendi graces au benéoit martir saint +Denis, et li donna et lessa en gage toute France en la présence des barons; +et puis coment il s'en ala à Ais-la-Chapelle. Et puis de la vision Turpin +de la mort Charlemaines._ + + +Quant Charlemaines fu retourné en France, il vint à Saint-Denis. Là fist +assembler conseil des prélas et des barons; à Dieu et monseigneur saint +Denis rendit graces et, merci de ce qu'il luy avoit donné force et pouvoir +de vaincre et confondre la gent sarrasine. Là fist un tel establissement, +qu'il donna toute France à l'Églyse en l'honneur des martirs; ainsi comme +saint Pol l'apostre et saint Clément luy avoient jadis livré[703] pour +convertira la foy crestienne; et voult et ordonna que tous les rois de +France et tous les prélas présens et à venir fussent obéissans à nostre +Seigneur et au pasteur de l'Églyse, et que nul roy ne peust estre couronné +sans son assentement et sans son conseil, né évesque ordonné en court de +Rome né dampnés ne receus sans sa volenté et sans son assentement. + + Note 703: _Luy avoient_, avoient livré la France à Saint-Denis. En + effet, les deux donations ont la même authenticité.--_Toute France à + l'Églyse._ Toute l'Ile-de-France à l'églyse de Saint-Denis. + +A la parfin, après plusieurs dons et plusieurs privilèges qu'il donna à +l'Églyse, establit-il et commanda que chascune personne chief d'ostel de +toute France rendist chascun an en l'églyse quatre deniers, non pas par +servitude, mais par franchise, et que tous ceulx qui cerfs estoient[704] +devant fussent franchis. Par tant, si ne doit-on pas cuider que ce soit +servage, ains est droit establissement de franchise. Car ainsi fist +Alexandre-le-Grant quant il eut conquis tout Orient, que tous ceulx qui luy +rendoient quatre deniers feussent quittes de toute autre coustume. Dont les +roys de France paient chascun an quatre besans d'or et dessus leurs chiefs +les offrent aux martirs, en recognoissance qu'ils tiennent de Dieu et de +luy tout le royaume de France; ce qu'ils ne féissent en nulle manière sé ce +feust en nom de servage[705]. Après prist le roy sa couronne et la mist sur +l'autel. La couronne de France livra en garde de Dieu et de saint Denis, et +se démist de toutes honeurs terriennes. + + Note 704: Il falloit ajouter avec le texte latin: _Et qui donneroient + librement ces deniers_, «qui hos nummos libenter darent.» + + Note 705: Voici un exemple bien coupable de _fraude pieuse_ que je + suis obligé de signaler. + + 1° Tout ce qui suit la mention de l'affranchissement des serfs qui + donneroient à Saint-Denis quatre pièces d'argent (quatuor nummos), ne + se trouve dans aucun exemplaire de la chronique latine de Turpin; + c'est une addition, une invention du traducteur de Saint-Denis, et + l'on n'en voit pas de traces dans la _Chronique des rois de + France_, rédigée sous Phillppe-le Bel, mais non pas dans l'abbaye + méme de Saint-Denis. + + 2° Tout ce qui regarde l'église de Saint-Denis et les privilèges + exorbitants que Charlemagne lui auroit prodigués, est une + interpolation criminelle, faite dans le XIIIe siècle, au texte déjà + bien criminel du faux Turpin. Il semble, car on ne peut être ici trop + sévère, que les moines de _Saint-Denis_ aient voulu partager avec + Saint-Jacques-de-Compostelle les bénéfices de la fraude dont + s'étoient rendus coupables les rédacteurs du faux Turpin, et qu'ils + n'en aient admis le contenu que sous la condition d'y faire quelques + suppressions et surtout quelques additions à leur profit. + Auroient-ils donc fait ouvertement trafic du mensonge? je ne le pense + pas. Quand la _Chronique de Turpin_ fut admise au milieu des + chroniques nationales, il y avoit déjà long-temps que l'opinion + publique la regardoit comme authentique; mais possesseurs des textes + les plus respectés de toutes nos annales, il fut facile aux moines de + Saint-Denis de faire à celle de Turpin quelques additions dont + personne n'eut la pensée de discuter l'authenticité. + + Cependant un manuscrit nous est resté, le plus ancien, le plus exact + de tous ceux qui renferment le psoudo-Turpin; on voit que je veux + parler du n° 133 de Notre-Dame, copié vers la fin du XIIème siècle, + alors que les moines de Saint-Denis n'avoient encore aucune autorité + sur l'histoire nationale; il ne contient pas le fameux passage, et + son silence est ici la condamnation patente de la fraude du + traducteur de Saint-Denis. Voici donc le texte qu'il nous offre: + + «Rex debilitatus, cum suis exercitibus parisiacam rediit urbem. + Deindè, veniens ad ecclesiam beati Dionysii, eumdem locum honoravit + et obsecrationibus et oblationibus. Qui cùm aliquantis diebus ibi + moram fecisset, tandem apud Aquisgrani versus Leodium pervenit, etc.» + + On voit qu'ici il n'y a plus que des prières et des offrandes, au + lieu d'un concile, d'un don de toute la France, d'une suprématie + effrontée accordée à Saint-Denis dans toutes les questions d'ordre + politique et religieux. Il est d'autant plus important de relever + cette fraude audacieuse, entée sur celle des moines de Saint-Jacques + de Compostelle, que si l'on ne prouve cette interpollation dans le + texte primitif du faux Turpin, il sera impossible d'admettre qu'un + moine espagnol en ait été l'auteur. + + Au reste, l'interpolation fut adroitement faite. Ses auteurs avoient + eu soin d'y rappeler les intérêts de l'église Saint-Jacques, et d'y + flatter l'orgueil national. Mais le chroniqueur de Saint-Denis a omis + cette sorte de confirmation, qu'il jugooit sans doute inutile de son + temps. La voici telle qu'elle est traduite dans le vieux manuscrit + 7871: + + «Et tous les sers qui ces deniers donroient, il les franchi. Dont + ala-il devant le cors mon seignor S. Denise si li requist que li + priast à Deu que tuit cil qui volontiers donnoient ces deniers et cil + qui lor terres avoient lessiées por amor Deu et qui estoient alé en + Espaigne eussent joie permenable.... La nuit que li rois et fete + ceste prière, saint Denis li aparut en dormant, si l'esveilla et si + li dist: Rois, saches que j'ai requis à Notre-Seigncur que tuit cil + qui alèrent o toi en Espaigne que il ont pardon de lor pechiés, et + cil qui volontiers et de boen cuer donent les deniers por édifier + m'église, il auront pardon des lor plus grans meffez. La matinée + conta li rois ce qu'il avoit oï, si donerent tuit par costume les + deniers de boen cuer, et cil qui les donoit volontiers estoit apellés + li frans de Saint-Denis. Dont vint la coustume que celle terre qui + devant fut apellée _Galle_ fut donc nommée _France;_ c'est à dire + quelle fut franche de tot servage d'autre gent. Et pour ce, doivent + les gens de France estre seignor et anoré de sor totes autres gens.» + +Congué prist aux glorieux martirs et au royaume de France; à +Ais-la-Chapelle s'en ala et là parfist le remenant de sa vie. Puis tous les +jours tant comme il vesquit plaignit et regreta son chier nepveu Rollant, +et Olivier, et les autres barons qui mors furent en Roncevaux. Puis qu'il +se départit d'Espaigne, et meismement puis la mort de Rollant ne put avoir +santé. Tousjours puis tant comme il vesquit donna aux povres doze mille +onces d'argent et autant de besans d'or, et robes et viandes, pour les ames +de Rollant et d'Olivier et des autres barons, en la sixième kalende de +juin. Et faisoit lire autant de Pseaultier et chanter autant de messes au +tel jour comme ils receurent martire. Avant qu'il se départist de moy en la +cité de Vianne, me promist, sé il mouroit avant de moy, il le me feroit +assavoir par certain message; et je luy promis aussi que sé je mourroie +avant de luy, que je luy feroie vraiernent assavoir. + +Un jour advint en la cité de Vianne, où je demouroie, que j'avoie chanté +une messe pour les fils Dieu de _Requiem_, et je disoie un pseaume du +Pseaultier que je avoie acoustumé à dire. Après la messe je vis une légion +de déables soudainement trespassans par devant moy; j'en appelai un qui +derrière aloit, et je le conjuray, de la vertu de Dieu, que il me dist où +ils aloient; et il me dist qu'ils aloient à Ais-la-Chapelle à la mort de +Charlemaines, qui en celle heure devoit mourir. Je n'eus pas assouvy le +pseaume que j'avois commencié, que je les vis retourner et passer par +devant moy, et demandai au derrenier à qui j'avoie devant parlé qu'ils +avoient fait? Et il me respondit que un Galicien sans chief, _et un +François décolé_[706] avoient tant mis de fusts et de pierres de moustiers +en balance, que les bienfais qu'il avoit fais pesoient plus que le mal; et +pour ce leur avoient les anges tollue l'ame, et l'avoient mise ès-mains du +souverain Roy. + + Note 706: Ces mots soulignés ne sont pas dans le Msc. de N. D. + +Quant le déable eut ce dit, il s'esvanoyt tautost. Lors sceu-je bien et +entendis certainement que Charlemaines estoit trespassé en la joie de +paradis, en celle heure meisme. Si luy souvint-il, à la mort, de la +promesse qu'il avoit faitte quant il se départit de moy à Vianne; car il +commanda à un chevalier qu'il me venist noncier et faire certain de sa +mort. Quinze jours après son trespassement vint à moy le message qui me +raconta la manière de sa mort. Lors fus-je certain que au mois et du jour +que je l'advision avois eue, avoit-il esté mors. + + +VIII. + +ANNEE: 800. + +_De plusieurs signes qui avindrent devant la mort Charlemaines; et puis de +son testament, et coment il fu ensepulturé. Puis après, de la sénification +Charlemaines et Rollant, et d'Olivier et Turpin._ + + +Le temps de l'Incarnation estoit adonc en la sisiesme kalende de février, +mais pour ce qu'il apparust bien par plusieurs signes que le terme de sa +vie approchoit, si comme nous dirons ci après, revoult-il ordonner de son +testament par grant délibération, ainçois qu'il accouchast de la maladie +dont il mourut. Dieu et sainte Églyse fist hoirs de tous ses biens meubles +et de tous ses trésors, et les devisa en trois parties. La tierce partie +devisa et donna aux povres menistres de son palais; les autres deux devisa +en deux parties selon le nombre de trente-deux arcevesques de son empire, +et voult que chascune arceveschié receust le treu qui à l'arceveschié +afferoit; et les autres deux parties égaument aux évesques des éveschiés +qui soubs luy estoient en son empire. Et estoient tels: Romme, Ravenne, +Milans, Aquilée, Grace, Couloigne, Maïence, Taillebourc, Trèves, Besençon, +Lion, Vienne, Arle, Narbonne, Ébraudune, Darentose, Bourdeaux, Sens, Tours, +Bourges, Rains, Rouen. + +Saintement et honnestement vesquit tous les jours de sa vie. Son empire +crut et monteplia si comme l'istoire l'a devisé. L'estat de sainte Églyse +laissa en grant paix et en grant concorde. Cel an de l'Incarnacion tel +mourut comme nous avons dit dessus, en l'an de son aage soixante et deux +ans, de son règne quarante-sept ans, du règne de Lombardie quarante-trois, +de son empire quatorze. Tant fu puissant et renommé qu'il tint toute la +terre qui siet entre le montde Gargane et la cité de Cordes en Espaigne. + +A Ais-la-Chapelle fu son corps posé, en l'églyse Nostre-Dame, qu'il avoit +fondée; purgié fu et embasmé, et enoing et empli d'odeurs et de précieuses +espices. En un trosne d'or fu assis, l'espée ceinte, le texte des évangiles +entre ses mains. En telle manière fu assis en son trosne, qu'il a ses +espaules, par derrière, un petit inclinées, et la face honnestement dréciée +contre mont; dedens sa couronne, qui à une chaine d'or est attachiée sur +son chief, est une partie du fust de la sainte croix. Vestu fu de garnemens +impériaux, et la face couverte d'un suaire par dessoubs. Son sceptre est un +escrin d'or que l'apostole Lion sacra et mit devant luy. Si est sa +sépulture emplie de trésors et de richesses, et de diverses odeurs et de +précieuses espices. + +Plusieurs signes avindrent par trois ans devant qui apertement signifioient +sa mort et son deffinement. Le premier fu que le soleil et la lune +perdirent leur couleur naturelle par trois jours, et furent ainsi comme +tous noirs, un pou avant ce qu'il mourust. Le second fu que son nom, qui +estoit escript en la paroy de l'églyse de Nostre-Dame d'Ais, que il avoit +fondée, effaça de luy-meisme. + +Le tiers signe si fu que un porche qui estoit entre l'églyse et le palais +fondit par soy-meisme le jour d'une Assencion. Le quart fu que un pont de +fust que il avoit fait faire par sept ans en la cité de Maïence, sur le +fluve de Rin, fondit en mi l'eaue. Le cinquiesme si fu quant il chevauchoit +un jour de lieu en autre, le jour devint ainsi comme tout noir, et un grant +brandon de feu courut soudainement de la destre partie en la senestre par +devant luy; et de ce fu moult espouvanté, et ébahi si durement, qu'il chaït +à terre du cheval; et ses chevaliers et sa gent qui avec luy chevauchoient +coururent tantost à luy et le levèrent de terre isnèlement. + +Certainement doit-on croire qu'il soit parçonniers à la couronne et à la +gloire des martirs; car ainsi il souffroit avec eux les peines et les +travaux en ceste mortelle vie. Par ce peut-on savoir que quiconques édifie +églyses ou moustiers en l'onneur de Dieu et des sains, il appareille à +s'ame le règne des cieux, et il sera osté des mains au déable ainsi comme +Charlemaines fu[707]. + + Note 707: Voilà toute la morale de l'œuvre; aussi la plupart des + leçons du pseudo-Turpin finissont-elles ici. Ce qui suit, évidemment, + est une sorte de commentaire de l'éditeur de la chronique. + +Turpin ne vesquit pas moult longuement que Charlemaines fu trespassé. En la +cité de Vianne mourut dignement et glorieusement, moult agrevé des plaies +et des travaux qu'il eut souffert en Espaigne. De lès la cité de Vianne fu +ensépulturé vers Orient, en une petite églyse. Mais aucuns clers +chanoines[708] pristrent puis le corps et le portèrent en la cité, en une +églyse où il repose honnestement et dignement; pour ce que cette églyse où +il estoit premièrement estoit aussi comme gastée. Le corps du saint homme +trouvèrent tout entier en char et en poil, revestu des garnemens qui +affièrent à évesque. Il est couronné de couronne de victoire en paradis +qu'il desservit en terre par mains travaux. + + Note 708: Il y a dans le texte: «Cujus sanctissimum corpus _nostris + temporibus_ quidam ex nostris clericis quodam sarcofago, etc.» C'est + ici Godefroi, le prieur de Saint-André, qui parle, et nous prouve que + ce monastère à son tour voulut avoir sa part dans la proie de + l'_affaire Turpin_. + +L'en doit croire que ceulx qui reçeurent martire pour la foy Jhésu-Crist +ils sont couronnés ès cieulx pour leur desserte. Et jà soit que +Charlemaines et Turpin ne feussent pas martirs en Roncevaux avec Rollant et +Olivier et avec les autres martirs, toutes voies sont-ils parçonniers de +leurs mérites et de leur gloire, en ce qu-ils sentirent tant comme ils +vesquirent sans eulx les douleurs et les travaux de leurs plaies. Et ainsi +comme dit l'apostre, sé ils furent parçonniers et compaignons des douleurs +et des paines, ils seront parçonniers de la gloire et du confort. + +Selon la signification des noms, Rollant si vault autant comme _Roole de +science_, pour ce qu'il surmonta tous les princes et tous les roys de +sapience. + +Olivier vault autant comme homme de miséricorde, car fut miséricors sur +tous autres, débonnaire en parolles, débonnaire en fais, et patient en +toutes manières. + +Charlemaines si vault autant comme jour de char, pour ce qu'il surmonta et +resplandit tous les princes et les roys charnels, après Jhésu-Crist, en +science et en vertus. + +Turpin si vault autant comme homme très-biau, sans aucun vice de laidure; +car il fu tousjours honneste en parolles et en fais. + + +IX. + +ANNEE: 800. + +_D'une adventure merveilleuse qui advint à Rollant comme il vivoit, avant +qu'il entrast en Espaigne, et coment il délivra son oncle des mains aux +Sarrasins[709]._ + + Note 709: Ce chapitre manque dans les éditions imprimées latines et + françoises de la chronique de Turpin; mais on le retrouve dans un + grand nombre de manuscrits, entre autres pour le texte latin dans + celui de Notre-Dame, et pour la traduction dans le n° 7871. Les + chroniques de France, du temps de Philippe-le-Bel, ne l'ont pas + admis. + + +Mais, pour bon exemple donner aux roys et aux princes qui guerre ont à +mener contre les ennemis de la crestienté, ne doit-on ci oublier une +merveilleuse adventure qui advint à Rollant au temps qu'il vivoit, avant +qu'il entrast en Espaigne. Il advint qu'il assist à grant ost une cité qui +avoit nom Garnopole[710]; sept ans entiers dura le siège. + + Note 710: _Garnopole._ Grenoble (Grationopolis). + +Tandis comme il estoit au siège devant cette cité, un message vint à luy, +et luy dist que les roys des Wandres et de Frise et de Sassoigne avoient +assis Charlemaines son oncle en la cité de Dalmacie, en un chastel; pour ce +luy mandoit son oncle qu'il le secourust tost et hastivement, et le +délivrast des mains des païens qui assis l'avoient à grans osts. Moult fu +Rollant dolent quant il sceut le péril où son oncle estoit. Si commença à +penser lequel il feroit sé il iroit délivrer son oncle, et guerpiroit le +siège de la cité où il avoit si longuement sis, et souffert tant de peines +et de travaulx; ou s'il la prendroit avant qu'il alast en l'aide son oncle. + +Oez[711] que fist le noble prince Rollant en la nécessité de deux fortunes: +trois jours et trois nuits jeusna, sans boire et sans mengier, luy et tous +ses osts en oroison, priant à Dieu que il leur envoiast secours par telles +parolles: + +«Biau sire Jhésu-Crist, fils du hault Père, qui la rouge Mer partis et +devisa, ton peuple feis parmi passer à terre seiche, et le roy Pharaon qui +les chaçoit plungeas en la mer, luy et tout son peuple; à ton peuple qui +estoit par le désert envoias la manne du ciel, maintes nations et maint +peuple occis qui leur estoient contraires, et Sion le roy des Amoriens, Og +le roy de Basan, et tous les roys de la terre Chanaan; et leur délivras la +terre de promission pour habiter, si comme tu l'avoies devant promis à leur +père Abraham; et tu sire, qui les murs de Jhéricho trébuchas sans aucune +humaine force, où les ennemis de ton peuple estoient enclos: beau sire +Dieu, si comme c'est voir, et je croi fermement que tu es tout puissant, +par ta sainte parolle vueilles destruire et cravanter ceste cité par les +bras de ta puissance, si que la gent païenne qui se fie en sa fiance et non +mie en toi, cognoisse appartement que tu es Dieu tout puissant, plus fort +que nuls roys, vrai aideur de tous Crestiens, et destruiseur de Sarrasins +et de toutes gens mescréans, qui vis et règnes avec Dieu le Père et le +Saint-Esprit, sans commencement et sans fin.» + + Note 711: _Oez._ Ecoutez. + +Après ceste parolle, les murs de la cité chaïrent sans aucune force +d'homme, si que la cité fu toute desclose de toutes pars, et le prince +Rollant entra dedans luy et ses osts sans nulle défence; les Sarrasins +occirent et chacièrent tous. Si fu la cité conquise en telle manière comme +vous avez oï. Moult fu Rollant lié et tous ses osts de la grace que nostre +Seigneur luy avoit faitte par sa vertu. Louenges luy rendirent de bonne +entencion. + +Lors prist Rollant son ost, et ala délivrer son oncle en la terre des +Thioys[712]; ses ennemis desconfist et enchaça, et délivra son oncle de +leurs mains, par la vertu et par la grace de nostre Seigneur +Jhésu-Crist[713]. + + Note 712: _Thioys._ Allemands. + + Note 713: Ici finit la relation du Turpin, dans le manuscrit de + _Notre-Dame_. + On lit à la suite (f° 34, r°): + + «Amen. + Qui legis hoc carmen Turpino posce veniam + Ut pletate Dei subveniatur ei.» + + Vient ensuite le récit de la mort de l'archevêque, et puis le fond de + notre chapitre 10, qui manque dans les traductions françoises de + Turpin et qui n'avoit pas été fait pour être confondu avec lui. + + +X. + +ANNEE: 800. + +_De ce qui avint en Espaigne long-temps après la mort Charlemaines: coment +l'aumacour de Cordes se vanta qu'il conquerroit toute Espaigne. Son ost +assembla, et fist moult de dommages en la terre, puis s'en ala tout +espoenté par les miracles que il vit._ + + +Cy endroit nous convient mettre en mémoire ce qui advint en la terre de +Galice après la mort de Charlemaines. + +Long-temps après fu le païs en paix, quant un prince sarrasin qui estoit +aumacour de Cordes s'esmut par l'aatisement[714] du diable, et se vanta +qu'il conquerroit la terre d'Espaigne et de Galice que Charlemaines avoit +tollue à ses prédécesseurs. Si revint de rechief à la loy païenne qu'il +avoit renoiée et guerpie; ses osts assembla, la terre et le païs destruist +et gasta en divers lieux, et vint à la cité de Compostelle, là où le corps +monseigneur saint Jacques repose. + + Note 714: _Aatisement._ Instigation. «Dæmonis instinctu.» + +Tout quanques ils trouvèrent dedens prisdrent et ravirent; l'églyse du +glorieux apostre destruisirent, dont ce fu grant douleur; textes[715] d'or +et tables d'argent, croix, encensiers et autres ornemens ravirent. Dedens +l'églyse meisme hébergeoient leurs chevaux, et faisoient leurs ordures de +lès le mestre-autel de léans. + + Note 715: _Textes._ Couvertures. + +De ce se courrouça nostre Seigneur et les punit, en telle manière que tous +ceulx qui ce faisoient estoient si esmeus dedens le corps, qu'ils mettoient +hors, par dessoubs, les boiaulx et les entrailles[716]. Les autres +perdoient les yeulx et s'en aloient parmi l'églyse une heure çà et l'autre +là, comme ceulx qui goute ne véoient. L'aumacour qui maistre estoit d'eulx +perdit la veue du tout; mais toutes voies il la recouvra par le conseil +d'un des prestres de léans que il avoit pris. Cil luy loua[717] qu'il +appellast l'aide nostre Seigneur. Lors commença le Sarrasin à haulte voix: +«O Dieu des Crestiens! Dieu de Jacques, Dieu de Marie, Dieu de Pierre, Dieu +de Martin, Dieu de tous Crestiens, sé tu me veulx rendre les yeulx et +donner santé de ma vie ainsi comme devant, je renoierai Mahommet mon Dieu, +et ne revendray plus à la terre de Jacques, ton grant homme, pour mal +faire. O tu! Jacques, grant homme et grant sire, sé tu me veulx donner +santé de mes yeulx et de mon ventre, je te rendrai quanques j'ai pris en +ta maison.» + + Note 716: «Fluxu sanguinis intestinorum interibant.» + + Note 717: _Loua._ Conseilla. + +Quinze jours après ce qu'il eut tout rendu à double, et restabli quanqu'il +avoit tollu à l'églyse, il recouvra santé des yeulx et du ventre. De la +contrée Saint-Jacques se départit, et promist que jamais en ces parties ne +retourneroit pour rober né pour mal faire; et bien recognoissoit et +preschoit que le Dieu des Crestiens estoit puissant, et Jacques son +disciple grant homme. + +Ainsi se départit et s'en ala parmi Espaigne, le païs gastant. A une cité +vint qui avoit nom Cornus[718]. En celle cité estoit une églyse moult +noblement fondée en l'onneur de saint Romain. Si estoit moult bien garnie +de livres, de croix, d'argent, et de textes d'or. L'aumacour, qui pas +n'avoit oublié sa cruaulté, vint et ravit quanqu'il avoit dedens celle +églyse. La cité mist tout à gast et à destruction. Si advint, quant il fu +hesbergié, que un de ses princes et des menistres de son ost entra en +l'églyse Saint-Romain. Comme il regardoit çà et là, si vit trop belles +coulombes de pierres qui soustenoient la couverture de l'églyse, et +estoient sur argentées et dorées par amont[719]; et le Sarrasin, qui fu +plain de félonnie et d'envie, prist un gros coing de fer, et commença à +férir d'un maillet à merveilleux coups, en une creveure qui estoit en la +coulombe ainsi comme une jointure, et le faisoit en entencion de l'églyse +trébuchier. Mais nostre Seigneur luy monstra bien qu'il s'en courrouçoit, +car il fu maintenant mué en pierre naturelle; et celle propre est encore en +l'églyse, en semblance de homme. Si a toute couleur, en robes et en visage, +comme le Sarrasin portoit à l'eure qu'il fu mué. Et soulent racompter les +pélerins qui là vont que celle image de celluy Sarrasin rend pueur +très-grant. + + Note 718: _Cornus._ Le texte de N. D. porte _Ornix_. «Ad villam quæ + dicitur Ornix.» Peut-être _Orense_. + + Note 719: _Par amont._ Par le haut. «In summitate.» + +Quant l'aumacour vit celle nouvelle, il dist à ses princes: «Vraiement, +moult est grant et puissant le Dieu des Crestiens; car ses gens, jà soit +que ils soient mors et trespassés de ceste vie, ont povoir que ils +destraignent et justicient ceulx qui mal font à leurs lieux; les autres +font vuider les entrailles du corps, et les autres muent en pierre. Jacques +me tollit les yeux, Romain a fait de mon homme pierre. Mais Jacques est +plus débonnaire que cil Romain; car il eut pitié de moy et me rendit les +yeulx, et cil Romain ne me veut rendre mon homme. Fuyons-nous de cest païs, +et n'y revenons plus, que pis ne nous en viengne.» + +Lors se départit l'aumacour de la contrée, et en mena son ost. Si ne fu +puis nul si hardy, de long-temps après, qui osast le païs envaïr, né la +contrée Saint-Jacques. + +Sachent tous que tous ceulx qui sa contrée et son païs troubleront seront à +tousjours-mais dampnés sans fin; et ceulx qui des Sarrasins la garderont et +deffendront desserviront la joie de paradis par les mérites de nostre +Seigneur et de monseigneur saint Jacques, à laquelle nous doint tous +parvenir, par la prière de monseigneur saint Jacques, le roy des roys qui +vit et règne en Trinité parfaite, par tous les siècles des siècles. Amen. + + + +_Cy fine le sixiesme et derrenier livre des fais et gestes le fort +roy Charlemaines._ + + + + + +CI COMENCENT LES GESTES +DU DÉBONNAIRE ROY +LOYS. + + * * * * * + + +I. + +ANNEES: 778/785. + +_De sa mère, qui elle fu, et quant il fu né; et coment son père lui octroia +le royaume d'Acquitaine, pour ce qu'il y avoit esté né, et establit sages +hommes pour l'enfant garder et gouverner. Après, coment l'empereur alla à +Rome et luy livra le royaume, et puis coment l'empereur le manda par deux +fois._ + + +Cy commence la vie et les fais du débonnaire roy Loys, fils Charlemaines, +qui roy fu et empereur. Mais pour ce qu'il porta couronne, et fist aucuns +grans fais au vivant de son père, nous conviendra parler du roy +Charlemaines jusques ça avant. + +Plusieurs femmes eut l'empereur Charlemaines: en elles engendra grant +lignée de fils et de filles. La première de ses femmes eut nom Hildegarde, +noble dame fu de la lignée de Sassoigne. Deux hoirs masles conçut ensemble +la première fois[720], desquels l'un commença près d'aussi tost à mourir +comme à naistre. L'autre qui, par la volonté Nostre-Seigneur, nasquit plein +de vie et bien fourmé; baptisé fu, et par nom appellé Loys, en l'an de +l'Incarnation sept cens et soixante dix et huit. Et pour ce qu'il fu né en +Acquitaine, le père lui octroia dès lors le royaume, sé Dieu lui donnoit +vie, et voult qu'il en fust sire clamé. + + Note 720: _Vita Ludovici Pii imperatoris, Caroli magni filii_. + --_III_. A compter d'ici, le moine de Saint-Denis traduit la vie + anonyme de Louis-le-Débonnaire, publiée par un de ses contemporains, + peu de temps après la mort de l'empereur (voyez la _Dissertation_). + L'original de cette vie a été inséré dans le 6° vol. des _Historiens + de France_, page 80 et suivantes. + +Bien savoit l'empereur, qui tant estoit sage, que un royaume est ainsi +comme le corps d'un homme, qui souvent est heurté et débouté de diverses et +grans maladies, et tost mourroit aucunes fois s'il n'estoit secouru par le +conseil de phisique; et tout ainsi est-il du corps d'un royaume ou d'un +empire, qui tost gaste et destruit par discordes et par guerres, sé il +n'estoit secouru et gouverné par le conseil des sages hommes. Pour ce +voult-il ordonner et establir contes et autres menistres par tout le +royaume d'Acquitaine de la gent de France[721], qui feussent si sages et si +puissans, que nul ne peust à eulx contrester par malice né par force, et +qu'ils eussent la cure des cités et du païs. + + Note 721: _De la gent de France._ Cette observation est précieuse; + elle nous permet de supposer que les comtes et les _vassaux_, nommés + par Charlemagne, n'étoient pas originaires des provinces + aquitaniques. «Ordinavit comites, abbatesque, nec non alios plurimos + quos _vassos_ vulgò vocant, ex gente Francorum.» Quelle est cette + langue vulgaire, de laquelle, au temps de Louis-le-Débonnaire, + faisoit partie le mot vassos ou _vassaux?_ Auparavant, dans le + chap. II, le même auteur exprime l'_aspérité des côtes_ dans les + Pyrénées, par les mots: _asperitate cautium_. + + +En la cité de Bourges establit premièrement le comte Imbert[722]; en la +cité de Poitiers, Albouin[723]; en Pierregort, Wibode; en Auvergne, Ytier; +en Vallage[724], Oulle; en Toulousain, Corsone[725]; en Bourdelois, Seguin; +en Albigois, Haimon; en Limosin, Rogier. + + Note 722: _Imbert._ Le latin porte: «Primo Humbertum, paulo post + Sturbium præfecit comitem.» A propos de _Sturbium_, je remarquerai + que l'un des vassaux les plus ordinairement cités dans les Chansons + de geste des _Lorrains_, de _Roncevaux_, etc., est _Estormis de + Boorges_, qui sans doute est le méme que _Sturbium_, ou plutôt + _Sturminium_, comme on le voit écrit dans l'édition d'Aimoin, de + 1567, page 524. + + Note 723: _Albouin._ Latinè: _Abbonem_. Chansons de geste: + _Aubouins_. + + Note 724: _Vallage._ M. Guerard pense qu'il faut entendre par + _Vallagia_, la Vallée, petit pays de l'Anjou (voyez la liste des + provinces et pays de France, dans l'_Annuaire de la société de + l'Histoire de France_, 1836, page 143). + + Note 725: _Corsone._ Peut-être le même que le héros de roman _Orson_. + Seguin de Bordeaux, Haimes et _Roard_ (latinè _Rothgarium_), sont + également célèbres dans d'autres chansons. + +[726]Et quant l'empereur eut ainsi ordonné au royaume d'Acquitaine, il +trespassa le fleuve de Loire et repaira à Paris. Pou de temps trespassa +puis qu'il lui prist volenté d'aller en Rome, pour visiter les apostres, et +pour recommander soy et son fils en leur garde. Et ainsi comme il le +proposa, ainsi le fist. L'enfant fist porter ainsi comme en un berceuil; +car il n'estoit encore pas d'aage né de force qu'il peust souffrir le +chevauchier, né le travail de si longue voie. Et quant il vint, il fu moult +honnourablement reçu du clergié et du peuple. Là, fu l'enfant enoing et +couronna à roy par la main l'apostole Adrien. + + Note 726: _Vita Ludovici Pii.--IV_. + +Quant le père eut là de mouré une pièce, il retourna en France en +prospérité, luy et tous ses osts. Le roy Loys, son fils, envoia en +Acquitaine, et luy livra tout le royaume. Un noble prince qui avoit nom +Arnoul et mains autres menistres luy livra pour luy garder et conduire. +Jusques à Orléans l'emportèrent en un berceuil; et là meisme, avant qu'il +entrast au royaume d'Acquitaine, luy appareillèrent armes et chevauchée +telle comme il afféroit à son aage. En sa terre fu reçu des barons si comme +il dut. Quatre ans y demoura sans guères yssir du païs; mais son père qui +maintenoit les guerres et les assauts continuels contre la gent de +Saissoigne, si comme l'histoire l'a plainement devisé en ses fais, se +doubta moult de luy, et eut paour que le peuple d'Acquitaine ne montast en +aucune présumpcion contre l'enfant, pour ce qu'il estoit si loin de luy; si +se doubtoit encore plus que l'enfant n'accoutumast mauvaises meurs et +mauvaises enfances de la manière de la gent du païs[727]: car quant tel +aage est nourri en mauvaises tèches[728], il ne les désaprent pas +légièrement. Pour ce luy manda qu'il vinst à luy. L'enfant qui estoit grant +et bien chevauchant, ordonna son royaume au conseil de Arnoul, son maistre, +et laissa ès provinces et ès marches contes et ballifs, pour la terre +gouverner et deffendre, se mestier en feust[729]. + + Note 727: «Cavens ne..... _peregrinorum_ aliquid disecret morum.» + + Note 728: _Teches._ Habitudes; d'où nous avons gardé _entiché_. + + Note 729: L'auteur latin, sans parler d'Arnoul, de comtes ni de + baillis, dit simplement: «Relictis tantùm marchionibus qui fines + regni tuentes, omnes, si fortè ingruerent, hostium arcerent + incursus.» On voit que d'abord les marquis étoient essentiellement + des chefs préposés à la défense des _marches_ ou _limites_. Il y a + loin d'eux aux marquis des temps modernes; mais aussi combien + avons-nous de comtes qui aient des _comtés_, de ducs qui aient des + _duchés_, de barons qui aient des _baronnies?_ et nous sourions des + enfants qui jouent à la poupée! + +A grans gens meust et vint à son père là où il le manda[730], en habit de +Gascon estoit atourné, si comme le père luy avoit mandé, luy et les autres +nobles hommes de son aage qui avec luy chevauchoient par compaignie. Si +avoit vestu ainsi comme une cloche roonde[731], et les manches de la +chemise longues et pendans. Les esperons laciés sur les chauces[732] et un +javelot en sa main. Avec le père demoura une pièce de temps, et avec luy +alla jusques à Heresbourc. + + Note 730: _Où il le manda._ A Paderborn. «Ad Patrisbrunam.» Ce + dernier mot n'a pas été compris par le moine de Saint-Denis, qui va + plaisamment le traduire par: _si comme le père lui avoit mandé_. + + Note 731: _Comme une cloche roonde._ C'est à peu près ce que nos + paysannes portent encore et nomment _thérèse_, sans doute du nom de + l'Espagnole sainte Thérèse. Le texte latin dit _amiculo rotondo_, + cape ronde, et Catel a remarqué avec raison, à propos de ce passage: + «que dans Paris, encore aujourd'hui(1633), on appelle une cloche, les + chapes que les Parisiennes portent, qui couvrent la tête et ne + passent point la ceinture.» (Histoire du Languedoc, liv. 1.) + + Note 732: Tout cela est librement rendu. Il falloit: «Si avoit une + cloche roonde, les manches de la tunique (ou _camisia_) amples, le + vestement des jambes large, les éperons fixés à la chaussure, etc.» + +Quant l'esté fu auques trespassé et ce vint le temps de septembre, il +rinst congié au père et retourna pour yverner en Acquitaine. + +[733]En ce temps advint que un Gascon qui avoit nom Adereliques[734] prist +Corson de Thoulouse, si ne peut eschapper de ses mains jusques à temps +qu'il se feust alié à luy par serrement contre le roy. Le roy qui ce sceut +assembla parlement par le conseil des barons pour prendre vengeance de ce +fait. Cil Adereliques semont[735], mais il ne voult avant venir, pour ce +qu'il se sentoit meffait, jusques à tant que le roy luy eut livré ostage de +seureté. + + Note 733: _Via Ludovici Pii_.--V. + + Note 734: _Adereliques._ Le latin porte: _Adelericus_. C'est + évidemment le même nom que _Alori_, l'un des traîtres les plus fameux + de la race de Ganelon, dans les anciennes _Chansons de geste_. + C'était le fils de _Loup_, ou plutôt de Ganelon lui-même. _Chorson_ + doit être l'_Orson_ des mêmes épopées. + + Note 735: _Semont._ Le roi _manda_ cet Adereliques; le latin ajoute: + In loco Septimaniæ cujus vocabulum est _mors Gothorum_. C'est + peut-être Morganz, aujourd'hui village du département des Landes, + tout proche de Saint-Sever. + +Au parlement vint toutes voies, mais l'en ne lui osa mal faire sur +l'asseurement le roy, et meismement pour le péril des ostages qu'il tenoit +par devers luy. Ainsi luy fist-on donner dons au départir. + +Les ostages du roy rendit et les siens receut; si se départit de court en +telle manière à cette fois. Au temps d'esté qui après vint, mut le roy pour +aler à son père, qui mandé l'avoit, à simple chevauchée et sans grant +compaignie. Avec luy demoura tout l'iver et tout l'esté. Là fut amené cil +Adereliques en la présence des deux roys, et fu mis à raison[736] du cas +dont il estoit acusé. Et pour ce qu'il ne s'en put purgier, il fu envoyé en +essil, sans aucun rappel. + + Note 736: _Mis à raison._ Interrogé. + +Et cil Corson fu osté de la duchié pour ce qu'il s'estoit consentu à la +volenté de l'autre. En son lieu fu mis un autre qui avoit nom Guillaume. +(Si n'estoient pas, au temps de lors, ces duchiés par héritage, ains +estoient ainsi comme ballifs que l'on mettoit et ostoit à temps[737].) Cil +Guillaume trouva les Gascons moult fiers et moult orgueilleux au +commencement, comme gens qui par nature sont légiers et muables, meismement +pour le Gascon Adereliques que le roy eut envoyé en essil: mais il fist +tant en pou de temps et par sens et par armes qu'il les fist tenir tout en +paix; et abatit si leur orgueil qu'ils n'osèrent rien emprendre contre +lui[738]. + + Note 737: Cette parenthèse est une réflexion du traducteur. + + Note 738: Voici encore l'un de nos héros de roman, le célèbre + Guillaume, surnommé tour à tour _d'Orenge_, _d'Acquitaine_, _de + Gelloue_, _Fiere-Brace_ et au _Court Nez_. Ainsi l'histoire + vient-elle en aide à nos anciennes poésies beaucoup plus nettement + qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. Guillaume est surtout représenté + par nos poëtes comme le soutien du trône chancelant de + Louis-le-Débonnaire. Il faut entendre ici le _trône d'Aquitaine_ que + Louis occupa effectivement plus de vingt ans avant la mort de son + père. + + +II. + +ANNEES: 790/796. + +_Des messages de divers princes sarrasins et du parlement que le roy tint à +Thoulouse: et coment son père le fist chevalier et le mena ostoier avec +luy sur les Wandres. Après, coment il ala aidier Pepin son frère en +Lombardie. De la conspiration de Lothaire contre son père, et puis coment +le roy Loys quitta au pays d'Acquitaine le treu de blé que ceulx du pays +luy devoient._ + + +En celle année meisme tint le roy général parlement en la cite de +Thoulouse. Là vindrent les messages Abutaire un roy sarrasin, et mains +autres messages d'autres princes sarrasins qui au royaume d'Acquitaine +marchissoient. Divers dons apportoient et requeroient pais et aliances, +selon sa volenté. Si les receut le roy et puis les congéa. + +[739]En l'an qui après vint, mut le roy pour aler encontre son père, en un +lieu qui a voit nom Ingeelham. D'ilec ala avec luy à Renebourg[740]. Lors +commanda le père qu'il retournast, jusques à tant qu'il feust revenu de +celle besoigne, et demourast, tandis, avec sa marrastre, la royne Fastarde. +Avec luy[741] demoura tout cel yver. Et avant que l'empereur fust retourné, +luy et ses osts qu'il eut menés sur les Wandres[742], il manda à son fils +qu'il s'en alast au royaume d'Acquitaine, et qu'il appareillast si grant +ost comme il pourroit et alast aider à Pepin, son frère, en Italie. Si +comme son père le commanda le fist. Ses osts appareilla et ordonna de son +royaume si comme il dut. Les mons[743] trespassa et entra en Lombardie. La +Nativité célébra en la cité de Ravenne. + + Note 739: _Vita Ludovici Pii.--VI_. + + Note 740: _Renebourg_ ou _Renesburg_. C'est Ratisbonne. Il y a + immédiatement après une phrase et le commencement d'une autre, dont + la traduction manque dans tous les manuscrits de la Chronique de + Saint-Denis, et que peut-être le traducteur aura réellement omis de + rendre. Les voici: _Ibiquè ense, jam appellens adolescentiæ tempora, + accinctus est, ac deindè patrem in Avares exercitum ducentem usque ad + Chaneberg comitatus, jussus est reverti, et usque ad reversionem,_ + etc. + + Note 741: _Luy._ Elle. + + Note 742: _Wandres_ ou _Avares_. + + Note 743: _Les mons._ «Per montis Cinisii..... anfractus.» _Les + monts Cenis._ + +Quant il fu venu à son frère, ils assemblèrent leurs osts et entrèrent en +la province de Bonivent; un chastel prirent et dégastèrent le païs; vers le +nouveau temps, se mistrent au retour pour venir au père; mais en ce qu'ils +retournoient, leur furent comptées telles nouvelles dont ils furent dolens. +Car il leur fut dit que leur frère Pepin s'estoit allié à plusieurs nobles +princes contre son père et jà estoient retenus et atains du fait. Tant +errèrent toutes-voies qu'ils vindrent en Bavière où leur père estoit en un +lieu qui est appelé Salz. A grant joie les receut. Toute celle saison +demoura le roy Loys avec son père qui moult estoit en grant cure de luy, et +moult se doubtoit qu'il ne feust pas bien pleinement introduit et enseignié +en bonnes meurs, et qu'il ne feust corrompu par aucunes mauvaises +accoustumances[744]. + + Note 744: _Aucunes mauvaises accoustumances._ «Aut externa + inhærescentia in aliquo deshonestarent.» + +Quant le printemps fu revenu, il prist congié de retourner en son royaume: +mais tant[745] aprist de luy, avant qu'il s'en départist, que nul prince ne +peut estre sé povre non et souffreteux qui pense seulement de ses propres +choses et met en non chaloir les choses communes. Et, pour ce, voult le +père mettre conseil en ceste chose au royaume d'Acquitaine. Mais moult se +doubtoit que les barons du païs ne conceussent haine et mauvaise volenté +contre son fils, sé il leur soustraioit par sens ce qui leur avoit esté +souffert et octroié par folie. Pour ce voult-il que ceste besoigne feust +faite comme de par luy. Ses propres messages envoia là, pour ce faire, +Willebert qui puis fu arcevesque de Rouen, et le conte Richart pourvéeur et +ordonneur de ses villes; et leur commanda que les villes qui jusques au +jour de lors avoient servi aux us du palais fussent rendues et establies +aux communs us du païs et du peuple. Ainsi fu fait[746]. + + Note 745: _Tant._ Le sens de ce mot se rapproche de _ainsi ou telle + chose_. + + Note 746: Tout ce passage de l'historien du Débonnaire est + obscurément rendu. Charlemagne voyoit avec peine que les grands du + royaume d'Aquitaine eussent obtenu de la foiblesse de son fils des + concessions de terres trop considérables, et il y remédia. + «Interrogatus est ab eo cur rex cùm foret, tantæ tenuitatis esset in + re familiari ut nec benedictionem quidem, isi ex postulato, sibi + offerre posset; didicitque ab illo quia privatis studens quisque + Primorum, negligens autem publicorum, perversa vice, dum publica + vertuntur in privata, nomine tenus dominus factus sit omnium penè + indignus. Volens autem huic obviare necessitati... misit illi missos + suos Willibertum... et Richardum comitem, villarum suarum provisorem, + præcipiens ut villæ quæ catenus usui servierant regio, obsequio + restituerentur publico. Quod et factum est.» + + Notre traducteur semble voir ici une distinction du domaine public et + du domaine royal: je pense qu'il se trompe. L'historien a voulu + seulement exprimer _élégamment_ la même chose de deux manières. _Usus + regius_, et _obsequium publicum_. + +[747]Et tantost comme le roy eut receu les messages son père, il monstra +bien le sens et la miséricorde qui estoit en luy de nature. Le sens, en ce +qu'il ordonna comment il yverneroit chascun yver en quatre lieux de son +royaume[748]; en telle manière que chascun de ces lieux le recevroit à son +tour; et seroit si garni quant il y devroit venir, que la garnison +suffiroit aux despens du palais jusques à l'autre saison. Sa miséricorde +monstra, en ce qu'il commanda que les villes et le peuple ne rendissent +plus aux princes et aux chevaliers aucunes rentes de blés qu'ils leur +avoient paiés jusques au temps de lors[749]. Et jà soit ce que les princes +luy en portassent grief, il regarda, selon sapience, la povreté de ceux qui +ces rentes paioient et la cruaulté de ceulx qui les recevoient, et puis la +perdition des uns et des autres. Et mieux aima donner aux siens du sien +propre, que ce qu'ils feussent en péril des ames, et que le peuple en feust +grevé. Et en ce meisme temps quitta-il aussi treus de blés et de vins que +l'on paioit, chascun an, en la terre d'Albijois dont le païs estoit moult +grevé. Avec luy estoit lors un loyal homme et sage que son père luy avoit +renvoie, Meginaires avoit nom. Sage estoit du proufit temporel et de +l'onnesté du palais qui y appartenoit[750]. Et tant plurent au père ces +choses quant il en oï parler, qu'il s'esjoïssoit forment des fais et des +beaux commencemens de son fils. A l'exemple de luy, laissa-il en aucuns +lieux de France, en ce temps, rentes de blés que le peuple devoit aux +chevaliers. + + Note 747: _Vita Ludovici Pii.--VII_. + + Note 748: L'auteur latin nomme ces lieux: _Theoduadum palatium, + Cassinogilum, Andiacum_ et _Evrogilum_. C'est _Doué_, en Anjou, + aujourd'hui petite ville du département de Maine-et-Loire. + --Chasseneuil_, dans l'Agenois.--Angeac-Champagne, dans l'Angoumois. + --Et Ebreuil, sur la Sioule, en Auvergne. + + Note 749: «Inhibuit à plebeiis ulterius annonas militares quos vulgò + _foderum_ vocant dari.» _Foderum_ est la même chose que le _fuerr_ ou + fourrage; ce qui forme la _litière_ des chevaux. + + Note 750: «Gnarumque utilitatis et honestatis regiæ.» + + +III. + +ANNEES: 798/804. + +_Des messages aux Sarrasins, et coment le roy Loys espousa femme, et coment +il ferma chasteaux et cités. Coment il prist plusieurs cités en Espaigne. +Coment il suivit son père en Sassoigne. Coment l'empereur visita Bretaigne +et Normandie. Coment le roy Loys fist jugement des Gascons selon leurs +fais._ + + +[751]En pou de temps après, s'en alla le roy en la cité de Thoulouse: là, +tint général parlement de ses barons. Les messages Alphonse le roy de +Galice, qui pour paix et pour alliance estoient venus à grans présens, +receut et congéa. Et les messages Bahaluc, un prince sarrasin[752], qui +pour autel besoing estoient à luy venus, reçeut et congéa. Et par la +volenté de son père espousa une noble dame, fille le conte Ingram, qui +Hildegarde[753] avoit nom. + + Note 751: _Vita Ludovici Pii_.--VIII. + + Note 752: _Un prince sarrasin._ Il étoit des environs d'Huesca, comme + nous l'apprend M. Reinaud (_Invasions des Sarrasins_, page 110), et + comme le fait naturellement supposer le texte latin: «Qui locis + montuosis Aquitaniæ proximis principabatur.» + + Note 753: _Hildegrde._ Le latin porte: _Hermengardem_. + +Après ces choses, mist bonnes gardes par toutes les contrées et marches +d'Acquitaine. La cité d'Aussonne[754], le Chastel de Cardone, de +Casteserte, et mains autres chastiaulx qui pour le temps avoient été gastés +et déserts, fist refremer et habiter, et y mist bonnes garnisons; puis les +livra en la garde le conte Borel. + + Note 754: _Aussonne._ Le latin porte _Ausona;_ ce doit être _Ozon_ ou + _Ossun_, en Gascogne, aujourd'hui village du département des + Hautes-Pyrénées, près de Tarbes.--_Cardone_, dans le territoire + d'_Ossun.--Casteserte_, aujourd'hui _Castel-Sagrat_, près de Valence. + +[755]Vers la nouvelle saison, le père, qui contre les Saisnes +s'appareilloit, luy manda qu'il venist à luy à tant de gens comme il +pourroit. Tantost s'appareilla et vint à luy à Ais-la-Chapelle. Ensemble +tindrent parlement en un castel qui siet sur le Rin, si est appelle +Fremersheim. Après entrèrent en Sassoigne et ostoièrent jusques vers la +feste saint Martin. Au repairer de cet ost, s'en retourna Loys au royaume +d'Acquitaine. Si estoit jà trespassé grant partie de l'yver. + + Note 755: _Vita Ludovici Pii_.--_IX_. + +[756]Quand ce vint au nouvel temps, le père luy manda qu'il s'appareillast +pour mouvoir avecques luy en Italie. Mais assez tost après eut autre +conseil et luy manda qu'il ne se meust. En Italie vint le roy Charlemaines +sans luy, et avant qu'il retournast de celle voie le firent les Romains +empereur de la cité de Rome, si comme l'istoire devise en ses fais. Mais +endementiers que ce advint, ala son fils en la cité de Thoulouse; son ost +appareilla et vint en Espaigne. + + Note 756: _Vita Ludovici Pii.--X_. + +Et quant il approucha de la cité de Barcinone, Zadon, le duc de la ville, +qui jà estoit à luy subgiet, luy vint au devant, mais il ne luy livra pas +la cité. Le roy passa oultre jusques à une cité qui a nom Hilerde[757], et +par force la prist et puis la craventa. Chastiaulx et forteresces prist, +gasta et ardit; puis passa tout oultre, jusques à une cité qui a nom +Osque[758]. Les champs qui estoient plains de blés soièrent[759] et +gastèrent; tout ce qu'ils trouvèrent dehors les murs de la cité mistrent en +feu et à destruction. Et quant l'yver approcha, le roy et son ost retourna +en son païs. + + Note 757: _Hilerde._ C'est _Lerida_. + + Note 758: _Osque._ Huesca. + + Note 759: _Soièrent._ Coupèrent, ou comme on dit encore en Champagne: + _scièrent_. + +[760]Quant le printemps fu venu, Charlemaines l'empereur s'appareilla pour +ostoier en Sassoigne: à son fils manda qu'il le suivist, et qu'il +s'appareillast aussi comme pour demeurer tout l'yver en cette terre. Si +fist le commandement du père: à une ville vint qui Neuscie[761] avoit nom; +le Rin passa et se hasta moult de venir à son père. Mais avant qu'il venist +à luy, encontra un message en un lieu qui avoit nom Ostephale[762], qui luy +dit que son père luy mandoit qu'il ne se travaillast en avant, mais tendist +ses héberges en aucun convenable lieu, et l'attendist là. Car il n'estoit +pas mestier qu'il se travaillast en avant, pour ce que l'empereur s'estoit +jà mis au retour, à grant victoire de ses ennemis. Le roy luy ala à +l'encontre quant il sceut qu'il approchoit, et le receut à grant joie et le +baisa et l'acola plusieurs fois. Moult le louoit l'empereur de tous ses +fais et se tenoit à beneuré de ce que nostre Seigneur luy avoit donné tel +hoir. + + Note 760: _Vita Ludovici Pii_.--_XI_. + + Note 761: _Neuscie._ «Ad Neusciam venit, Rhenum _ibidem_ transiit.» + + Note 762: _Ostephale._ «Ostfaloa.» Les _Ostfaliens_ ou _Est-phaliens_ + étoient établis entre l'Elbe et le Weser; mais on ne connoît plus de + lieu particulièrement nommé _Ostphale_. + +A la par fin, quant les batailles et les longues guerres furent finées que +l'empereur eut si longuement maintenues contre la gent de Sassoigne, et qui +trente trois ans dura, si comme nous avons parlé plus plainement et devisé +en ses fais, il cessa de guerroier, et le roy Loys son fils se départit de +luy et s'en ala yverner au royaume d'Acquitaine. + +[763]Après la fin de l'yver, l'empereur vist qu'il avoit temps et lieu de +visiter aucunes parties de son royaume. Et pour ce meismement qu'il avoit +toutes guerres affinées et estoit en paix demouré, il s'en ala ès parties +d'Occident et avironna le royaume de France, selon le rivage de la mer de +Bretaigne et de Normendie[764]. Quant le roy Loys le sceut, il luy manda et +pria par un message qui avoit nom Adimaires, qui à luy vint en la cité de +Rouen, qu'il daignast venir en Acquitaine et visiter le royaume qu'il luy +avoit donné, et veoir son nouveau palais de Cassinoge[765]. L'empereur +receut volentiers la prière de son fils, et moult le loua et mercia de ce +qu'il luy avoit mandé; mais toutes voies ne luy octroia-il pas sa requeste, +ains luy manda qu'il venist encontre luy à la cité de Tours. A luy vint, et +le père le receut à grant joie. Au retourner en France le convoia jusques à +Vernon, et de là s'en retourna en Acquitaine. + + Note 763: _Vita Ludovici Pii.--XII_. + + Note 764: Le latin dit seulement: «Coepit circuire loca sui regni mari + contigua.» + + Note 765: _Son nouveau palais de Cassinoge._ «Ad locum qui + Cassinogilum vocatur venire.» Il est assez probable que notre + traducteur aura lu: «Ad locumque Cassinogil novum castrum, veniret.» + +[766]Ainsi passa l'yver. Zadon, le duc de Barcinone, vint jusques à +arbonne par l'amonnestement d'un sien ami, si comme il comptoit; là fu pris +et amené au roy, et le roy le renvoia tantost à son père[767]. + + Note 766: _Vita Ludovici Pii.--XIII_. + + Note 767: _Ermoldus Nigellus_, dans son poëme historique sur + Louis-le-Débonnaire, fait prendre Zado à la suite du siége du + Barcelone. + +En ce temps tint le roy parlement à Thoulouse. En ce point mourut +Burgondion, le comte de Frédence[768]. Sa conté donna le roy à un autre qui +avoit nom Liutaire. De ce furent les Gascons si courrouciés, et montèrent +en si grant présumpcion qu'ils tuèrent assez des hommes à celluy conte +Liutaire. Pour ce, furent semons en parlement. Premièrement refusèrent à y +venir: à la par fin vindrent avant, à quelque paine. Et le roy les fist +juger selon leurs fais. Si en furent les uns ars et les autres occis; car +d'autelle mort avoient-ils fait les autres tous mourir. Si n'est nulle loi +plus droiturière que faire mourir les homicides d'autelle manière de mort +comme eulx mesmes occirent[769]. + + Note 768: _Fredence._ «Fedentiacus.» C'est _Fesenzac_. + + Note 769: Cette dernière réflexion, qui réduit à leur mince et juste + expression tous les arguments des adversaires de la peine de mort, + est du moine de Saint-Denis. + + +IV. + +ANNEES: 807/809. + +_Coment le roy Loys entra en Espaigne à trois osts. Coment il prist +Barcinone, et de la famine qui fu dedens la cité de Barcinone. Et coment +son père luy envoya Pepin en secours. Et après, coment il entra de rechief +en Espaigne et puis coment il asségia la cité de Tortouse._ + + +En pou de temps après, eut le roy conseil à ses barons d'asségier la cite +de Barcinone. Son ost devisa en trois parties. L'une en retint avec luy en +un lieu qui avoit nom Tutelle[770]; la seconde livra à un sien prince nommé +Rostaires[771], pour assiégier la cité d'Osque[772]; la tierce envoia après +la seconde au siége, pour secours faire sé mestier feust. Mais ceulx de la +cité, quant ils se virent asségiés, mandèrent secours au roy de Cordes, qui +tantost s'appareilla pour eulx secourre. Et quant la tierce partie de l'ost +le roy, qui aloient aider à ceulx qui tenoient le siège, furent venus +jusques à la cité de Sarragoce, il leur fu dit qu'ils devoient encontrer +les Sarrasins qui venoient au secours de la cité d'Osque[773]. De celle +ompaignie estoient chevetains Hademaire, et Guillerque[774] qui avoit la +première banière. + + Note 770: Le latin porte: Dans le Roussillon, «unam Ruscellioni ipse + permanens secum retinuit.» + + Note 771: _Rostaires._ «Rostagnus.» + + Note 772: _D'Osque._ Il ne s'agit pas ici d'_Huesca_, mais de + Barcelone; et notre traducteur aura lu sans doute: «Alteri obsidionem + _Oscæ_ injunxit,» au lieu de _urbis_ qu'il devoit y avoir. + + Note 773: _D'Osque._ Ce mot est encore de trop, et notre traducteur a + mal entendu toute cette phrase qui présente en effet quelque + obscurité. C'est l'armée sarrasine envoyée au secours de Barcelone, + qui, apprenant à Sarragosse que les Chrétiens alloient leur fermer la + route de la ville assiégée, se rejettent sur les Asturies, puis + reprennent le chemin de Cordoue. Alors, le corps d'armée de + Guillaume, n'ayant plus à craindre les secours des Cordubiens, + revient sous les murs de la ville assiégée. + + M. Reinaud, qui a décrit le siége de Barcelone dans ses _Invasions + des Sarrasins_ (f° 113 et suiv.), dit que les guerriers de l'émir de + Cordoue «se portèrent contre les Chrétiens des Asturies qui les + mirent en fuite.» Il est bien vrai que dans le texte donné par + Duchesne on trouve: «In Asturias sese verterunt, clademque eis + improvisè importaverunt, _sed multò graviorem reportaverunt_.» + Toutefois ces derniers mots ne sont pas dans les trois manuscrits de + la bibliothèque du Roi, comme l'a remarqué D. Bouquet, ni dans + l'édition du même texte, publiée à la suite d'Aimoin en 1567. D'un + autre côté, pour expliquer la prise de Zadon sous les murs de + Narbonne, que notre chronique mentionne plus haut, on peut supposer + qu'il avoit suivi l'armée de Cordoue dans son invasion des Asturies, + et que de là il avoit eu l'imprudence de s'aventurer dans + l'Aquitaine. + + Note 774: _Hademaire et Guillerque._ «Erat autem ibi Willelmus, + primus signifer, Hademarus et cum eis validum auxilium.» C'est le + fameux Guillaume d'Orange, et sans doute Aimerl de Narbonne, que les + poëtes lui donnent pour père. + +Quant ils oïrent les nouvelles, ils tournèrent autre voie et alèrent sur +une gent qui s'appelle Hasturiens, et leur firent moult de dommages et +d'occisions, et puis alèrent tout droit aux autres[775] qui la cité avoient +assise. Quant ils furent assemblés, ils contraindrent si fortement ceulx de +dedens, qu'ils n'en laissoient nul né entrer né saillir. Si longuement les +contraignirent en celle manière, qu'ils eurent dedens si très-grant famine, +qu'ils arachoient les cuirs viels des portes et des huis; si les mettoient +tremper en eaue, et puis les mangeoient pour viande. Et les autres qui +mieulx aimoient à mourir que à languir en tel douleur, se laissoient cheoir +des murs à terre. Aucuns y en avoit qui cuidoient que les François, par le +fort yver qui approchoit, se deussent départir, mais ceulx de dehors qui +bien pensoient que ceulx de dedens avoient telle espérance, firent apporter +buches et ramées pour faire loges et maisons, ainsi comme pour demourer +tout l'yver. Quant ceulx de dedens virent ce, ils chaïrent tantost en +désespérance. + + Note 775: _Aux autres._ C'est-à-dire: _porter secours aux autres_. + +Lors eurent conseil les plus grans qu'ils vendroient aux Crestiens, et leur +rendroient Hamur, leur prince, qui cousin estoit Zadon le seigneur de la +ville, lequel Zadon à celluy l'avoit baillé en garde; par telle condicion +que quant ils auroient celluy Hamur et la ville rendue, qu'ils s'en +peussent aller sauves leurs vies. Ceulx de dehors qui bien savoient que la +cité ne se povoit plus tenir, et qu'elle estoit au prendre ou au rendre, +eurent conseil qu'ils manderoient au roy qu'il venist au siége, pour ce que +à grant honneur luy seroit atourné sé si puissant et si noble cité estoit +en sa présence prise. Le roy s'y accorda volentiers, et vint à tout son ost +hastivement. Par six sepmaines fist la cité assaillir continuellement, et +furent les Sarrasins si menés qu'ils ne se peurent plus tenir; ains +rendirent au roy et leurs corps et la cité à sa volenté. + +Quant ils eurent ainsi la cité rendue, le roy y envoia tantost bonnes +gardes de par luy; dedens ne voult pas entrer devant ce qu'il eust ordonné +coment il y peust mieulx entrer à la louenge nostre Seigneur, et coment il +sacreroit ceste victoire au souverain vainqueur. Lendemain fist revestir le +clergié, et les fist ens entrer à procession, en chantant hympnes et +respons en la louenge nostre Seigneur; et commanda qu'ils alassent droit à +une églyse de Sainte-Croix qui en la ville estoit[776]. Lors entra après +les processions en rendant graces et louenges à nostre Seigneur. + + Note 776: Je pense que notre traducteur a rendu exactement ici le + sens de l'annaliste latin, et qu'il ne faut pas admettre + l'explication du père Pagi, qui voit une anticipation dans le nom de + _Sainte-Croix_ donne ici à un temple religieux de Barcelone. Il est + assez naturel de supposer que le gouverneur musulman de Barcelone + étant depuis long-temps tributaire du roi d'Aquitaine, l'une des + premières conditions des rapports bienveillants entre les deux + nations avoit été la tolérance d'une église chrétienne dans la ville. + +Après ces choses se départit le roy de la cité, et retourna en Acquitaine +pour yverner. Mais il laissa là le conte Bera[777], et luy laissa grant +aide de la gent des Gothiens[778] pour la cité garder. Quant le père +sceut[779] qu'il estoit là allé ostoier, il se doubta moult de luy pour le +péril des Sarrasins; pour ce luy envoya Charles son frère[780], qui jà +estoit alé jusques à Lyon. Mais quant le roy le sceut, il luy manda tantost +qu'il ne se travaillast en avant pour ce que la cité estoit prise, et cil +qui moult liés fu de ces nouvelles retourna à son père. + + Note 777: _Bera._ Sans doute celui que les Chansons de geste nomment + _Berard de Montdidier_. Ce _vassal_ (ou chevalier) picard pouvoit + bien avoir suivi Louis en Aquitaine. + + Note 778: _Gothiens._ Espagnols chrétiens. + + Note 779: _Sceut._ Avant la prise de Barcelone. + + Note 780: _Son frère._ Frère de Louis. + +[781]Tandis comme le roy yvernoit en Acquitaine, le père luy manda qu'il +venist à luy à parlement à Ais-la-Chapelle, à la Chandeleur. Le roy +acomplit son commandement. Avec luy demoura une pièce de temps, et quant +vint vers le karesme, il prist congié au père, et retourna en Acquitaine. + + Note 781: _Vita Ludovici Pii.--XIV_. + +Quant l'esté fu repairé, le roy esmut ses osts de rechief, et entra en +Espaigne. Par la cité de Barcinone trespassa, et vint jusques à une autre +qui a nom Tarascon[782]. Les Sarrasins qu'il y trouva prist, et aucuns s'en +fouirent; tous les chastiaux et les forteresces dégastèrent ses gens +jusques à la cité de Tortouse. En lieu qui avoit nom Columbe[783] départit +son ost en deux parties; la plus grant partie retint avec luy, et les mena +contre Tortouse. Ysambar, Hademaire, Beire et Borel fist chevetains de +l'autre partie, et leur commanda qu'ils alassent au-dessus d'un fleuve qui +est nommé Yberus; et quant ils aroient trouvé le passage, qu'ils courussent +sus hardiement à leurs ennemis qu'ils trouveroient despourveus. Le roy se +départit d'eulx, et conduit son ost droit à Tortouse. Ceulx chevauchièrent +si longuement, selon le fleuve d'Yberus, qu'ils trouvèrent le passage. +Oultre passèrent, et un autre fleuve après qui avoit nom Tingue[784]. Six +jours chevauchièrent ainsi par nuit si tost comme ils povoient, et par jour +se tapissoient en valées et en forests. Et quant ils furent ainsi passés +bien avant sans dommage, ils s'espandirent par la terre de leurs ennemis, +et dévastèrent tout, et alèrent jusqu'à une belle grand cité qui avoit nom +Ville-Rouge[785]. Moult y firent grans gains et grans proies; car ils +trouvèrent les Sarrasins despourveus qui pas ne se gardoient de celle +adventure; et ceulx qui eschapèrent s'espandirent par le païs et esmeurent +toute la contrée. Lors assemblèrent Sarrasins et Mores en grant multitude, +et leur vindrent à l'encontre à l'entrée d'une valée qui est appelée Val +d'Ilbane[786]. Celle valée si est faite en telle disposition, qu'elle est +parfonde ès-plaines, et de toutes pars environnée de haultes montaignes; et +s'ils ne l'eussent eschevée[787], par la volenté nostre Seigneur, ils +eussent esté pris ou craventés de pierres, sans grans travaulx de leurs +ennemis. Et endementiers que les Sarrasins se garnissoient lèz le païs, les +nostres trouvèrent une autre voie qui estoit plus haulte et plus plaine. Et +quant les Sarrasins et les Mores virent ce, ils cuidèrent qu'ils ne le +féissent mie tant seulement pour eulx garder et eschever le péril, ains +cuidèrent qu'ils le féissent plus pour la paour qu'ils eussent d'eulx. Lors +les commencièrent à enchacier par derrière; et les nostres laissièrent la +roie devant eulx[788] quant ils les apperceurent, et tournèrent les faces +devers leurs ennemis; hardiement et vertueusement leur contrestèrent, et +firent tant, à l'aide de nostre Seigneur, qu'ils firent tourner leurs +ennemis en fuite, puis revindrent à leur proie, et estoient tant joyeux, +qu'ils vindrent au roy, à très-petite perte de leur gent, au vingtième jour +qu'ils s'estoient partis de luy; et le roy, qui moult fu lié de leur venue, +retourna en Acquitaine quant il eut gasté la terre des Sarrasins. + + Note 782: _Tarascon._ C'est _Tarragone_ qu'il falloit. «Tarraconam.» + + Note 783: _Columbe._ « Sanctæ Columbæ.» + + Note 784: Il falloit, comme l'auteur latin, dire qu'ils passèrent + d'abord la Ciuga, puis l'Yberus ou l'Ebre. La _Ciuga_, qui prend sa + source dans les Pyrénées, se jette dans la _Segre_, à Mequinença, un + peu au-dessus de l'Ebre. + + Note 785: _Ville-Rouge._ Aujourd'hui _Villa-Rubia_, sur le Tage, à + deux lieues d'Ocagna. Les nombreuses foires et les importants + priviléges dont elle se glorifie attestent encore aujourd'hui son + ancienne splendeur. L'annaliste latin dit: _Villam corum maximam_. + + Note 786: _Val d'Ilbane._ Latinè: _Vallis-Ibana_. Ce doit être le + lieu que nomme Ausone dans l'une de ses epigrammes: + + _Valiebanæ_ res nota, et vix credenda poetis..... + + Note 787: _Eschevée._ Esquivée. + + Note 788: _Devant._ C'est-à-dire: derrière. «Retro.» Toutefois le mot + du traducteur sembleroit mieux convenir ici. + + +V. + +ANNEES: 810/812. + +_Coment de rechief il envoya son ost sur la cité de Barcinone et de +Tortouse, et coment ils firent nefs pour passer le fleuve d'Yberis, et +coment ils furent aperceus. Et puis de leur victoire contre Abaidon le roy +de Tortouse. Après coment le roy meisme vint à prendre la cité; et puis +comme ils asségièrent la cité d'Osque et gastèrent tout le païs._ + + +[789]Un pou de temps après, s'appareilla de rechief pour ostoier en +Espaigne; mais le père li manda qu'il n'y alast pas par soy. En ce temps +faisoit faire nefs et galies en tous les grans fleuves qui chéoient en la +mer, encontre les assaulx des Normans. Et pour ce manda-il à son fils qu'il +en féist aussi faire en sa terre sur le fleuve de Gironde et sur le Roosne. +Le roy Loys ne vint pas en Espaigne pour ce que le père luy avoit deffendu, +et le père luy envoya un sien prince qui Ingobert estoit nommé, qui +représentast la personne du fils et conduisist les osts pour le fils et +pour le père. + + Note 789: _Vita Ludovici Pii._--XV. + +Ainsi demoura le roy en Acquitaine, pour garnir les fleuves de nefs et de +galies; et son ost erra tant qu'il vint à Barcinone. Là, prindrent conseil +les chevetains, coment ils pourroient surprendre leurs ennemis. Si +s'accordèrent à ce qu'ils feroient petites nefs; et puis partiroient +chascune en quatre parties, telles que chascune peust estre portée jusques +au fleuve, à deux chevaux ou à deux mules, et puis feussent jointes +ensembles à bendes et à clous, et puis estoupées d'estoupes, de craie, de +cire et de pois. + +Quant ils se furent tous à ce accordés, Ingobert prist grant partie de +l'ost et s'en ala vers Tortouse. Ademaire et Bera, et les autres qui pour +ceste besoigne avoient esté esleus chevauchièrent par trois jours. Si +n'avoient couverture fors du ciel, car ils n'avoient né tentes né +paveillons, et ne faisoient feu, sé petit non, pour qu'ils ne feussent +apperçeus par la fumée; le jour se reposoient ès bois, et par nuit erroient +tout comme ils povoient. Au quart jour firent joindre les membres de leurs +nefs ensemble, et les garnirent d'estoupes et de pois. Dedens entrèrent, et +passèrent en telle manière le fleuve d'Yberus, et les chevaux firent +noer[790] tout oultre. Ce fait leur donna bon commencement; et pour ce, +peussent avoir accomplie une grant partie de leur volenté s'ils n'eussent +esté apperçeus. Car en ce point que les nostres estoient ainsi au dessus du +fleuve d'Yberus, entour trois journées, Abaidons, le duc de Tortouse, +gardoit les rivages du fleuve, que les autres ne passassent oultre. Si +avint que un More entra au fleuve pour se baigner, et vit fiente de chevaux +qui avec l'eaue descendoit; il la prist et la mist à son nez, et sentit +bien que c'estoit. Lors commença à crier: «Esgardez, esgardez, seigneurs +compaignons! mestier vous est que vous vous gardez; car ceste fiente n'est +pas d'asne, né de mule né de beste qui ait acoustumé à paistre en herbages, +ains est de cheval si comme il appert par l'odeur de la fiente: et pour ce +je vous prie et loe que vous vous gardez sagement; car, si comme il me +semble, nos ennemis nous espient au dessus de ce fleuve.» + + Note 790: _Noer._ Nager. + +Tout maintenant, deux de leurs compaignons envoièrent à cheval pour savoir +se ce estoit voir ou non; et ceulx qui bien apperceurent les nostres +retornèrent maintenant et nuncièrent à leur duc Abaidons ce qu'ils avoient +trouvé. Lors eurent si grant paour, qu'ils s'en fuirent maintenant tous, et +laissèrent leurs hesberges, et quanqu'ils avoient dedens. Et les nostres +qui passés furent descendirent selon le fleuve jusques à leurs paveillons, +et quanqu'ils trouvèrent ens, ravirent; et hébergèrent celle nuit dedens. +L'endemain vint encontre eulx à bataille Abaidons, le duc de Tortouse, à +grant compaignie de Mores et de Sarrasins, qu'il eut assemblé de toutes +pars. Et combien que les nostres féussent mains[791] que ceulx n'estoient, +si se combatirent si fort, qu'ils les firent tourner en fuie; et si ne +finèrent d'enchacier et d'occire jusqu'à tant qu'il fust nuit, que les +estoiles apparurent au ciel. Après ceste victoire retournèrent à leurs +compaignons; longuement sistrent devant la cité, et puis retournèrent à +leur païs quant ils eurent le païs destruit et gasté. + + Note 791: _Mains._ Moins. + +[792]L'année après, le roy rassembla ses osts, et ala luy-meisme asségier +Tortouse. Avec luy eut Haribert, Luitart, et Ysembert, et grant aide de la +gent de France. Ses engins fist lancier aux murs et aux tours de la cité, +et tant en craventa que ceulx dedens qui assez perdoient de leurs gens aux +assaulx se désespérèrent et luy rendirent les clefs de la cité, qu'il +envoya depuis à Charlemaines, son père. Moult furent espouventés les +Sarrasins et les Mores de celle contrée, et doubtoient moult qu'ils ne +perdissent leurs forteresses par autre adventure. Mais le roy retourna en +Acquitaine quarante jours après ce que le siège fu commencié. + + Note 792: _Vita Ludovici Pii.--XVI_. + +[793]L'année après rassembla le roy son ost pour asségier la cité d'Osque. +A celle fois fu livrée au conte Haribert, que son père lui avoit envoyé. La +vindrent sa gent, et asségièrent la ville. Tous ceulx qu'ils encontroient +prenoient vifs ou chaçoient en fuie. Mais tandis comme ils furent en ce +siège, leur advint un meschief pour ce qu'ils ne se tenoient pas si +sagement comme mestier leur feust. Car aucuns des hardis bataillons de +l'ost venoient trop près des murs pour hordoier à ceulx de dedens, et de si +près ils parloient à eulx et les laidengeoient[794], et leur lançoient +javelos et sagettes; et ceulx de dedens qui bien virent qu'ils s'estoient +trop éloingnés de l'ost, et qu'ils aroient à tart secours, eurent moult +grant despit de ce qu'ils les laidengeoient; et pour ce meismement qu'ils +estoient si pou de gens, les portes ouvrirent et vindrent assembler à eulx, +et ceulx les receurent hardiement. Si en eut assez d'occis d'une partie et +d'autre. A la parfin se retrairent ceulx de la cité, et les autres +retournèrent à l'ost. Longuement tindrent le siège devant la cité, et moult +y firent de dommages; et quant ils eurent le païs gasté et leurs ennemis +grevés, quanqu'ils peurent, il leur convint retourner pour le fort yver qui +approchoit. En Acquitaine vindrent au roy, qui en ce temps se déduisoit en +gibiers et en chaces, si estoit jà la saison vers la fin de septembre. +Grant joie eut le roy de la venue de sa gent. Tout cel yver demoura en sa +terre sans ostoier. + + Note 793: _Vita Ludovici Pii.--XVII_. + + Note 794: _Ladengeoient._ Injurioient. + + +VI. + +ANNEE: 812 + +_Coment le roy ala contre les Gascons, en leur terre entra, et les +contraint de venir à merci. De l'agait qu'ils bastirent au retour. Et +coment il refourma l'us de chanter et de lire en son royaume. Des églyses +qu'il restora; et puis de la paix où son royaume estoit; et puis de la mort +de ses frères._ + + +[795]Au nouvel temps tint le roy parlement de ses barons. Quant ils se +furent assemblés, il leur compta nouvelles qu'il avoit oïes, que une partie +de Gascons qui à luy estoient obéissans et en sa subjection, +s'appareilloient d'eulx rebeller contre luy; et que par estouvoir[796] +convenoit que l'en y envoyast, pour eulx abatre et chastier. Et les barons +s'accordèrent à la volenté le roy, et distrent que ceste besoigne ne devoit +estre entrelaissiée qu'ils ne feussent abatus de leur présumpcion. Son ost +appareilla et y vint. Et quant il vint à une ville qui a nom Aix[797], il +manda à ceulx qui contre luy se rebelloient qu'ils venissent à luy. Ceulx +refusèrent à venir, et le roy entra en leur terre et mist tout à +destruction. + + Note 795: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_. + + Note 796: _Par estouvoir._ Par force. + + Note 797: _Aix. Aquis villam._ C'est _Acqs_ ou _Dax_. + +A la parfin quant il eut tout gasté et mis à destruction quanques à eulx +appartenoit, ils vindrent à merci. Et jasoit ce qu'ils eussent aussi comme +tout perdu, si furent tous liés quant il leur voult pardonner leurs vies. +Et tout oultre passa le roy parmi les mous de Pirenne, et vint jusques à +Pampelune Là, demoura un pou de temps, et ordonna des choses au commun +proufit du païs, puis se mist au retour par celle meisme voie où il estoit +alé; mais les Gascons, qui par nature sont pou estables et pou loyaux, +firent embuschement ès destrois des montaignes pour les assaillir. Grans +dommages peussent avoir fait, et meismement en tels trespas où force de +chevalerie n'a mestier, sé sa pourvéance n'eust eschivée leur malice. Car +l'un qui premier venoit fu pendu et pris. Et ainsi furent prises les femmes +et les enfans de tous les autres, et tenues jusques à tant que tout l'ost +eut tous les périls passés, et quant ils furent en lieux que les Gascons ne +les povoient de rien grever. + +[798]Ainsi le roy retourna en Acquitaine. Jà soit ce qu'il amast et +doubtast Dieu dès les jours de s'enfance, et eut volenté de garder et +d'essaucier sainte Églyse, cil bon propos ne chayt pas de son cuer, ains +crut et multiplia si comme il monstra par œuvres qui mieulx monstroient +qu'il déust mieulx estre prestre que roy. Car avant que le royaume +d'Acquitaine venist en sa main, l'évesque et le clergié de la terre, pour +ce qu'ils habitoient soubs tirans, estoient plus ententis à chevauchier en +armes et à brandir javelos, selon la coustume du païs, qu'ils n'estoient au +service nostre Seigneur; et pour le service nostre Seigneur refourmer qui +estoit oublié, fist-il venir de dehors de la terre maistres qui reprenoient +l'us de chanter et de lire, et estoient maistres de divinité[799] et des +autres sciences; si avoit assez plus[800] grant cure et plus grant +compassion de l'estat des moines et d'autres religieus qui avoient laissié +les choses du monde pour desservir la joie perdurable. Si estoit en si +povre point le païs[801], avant qu'il venist en son gouvernement, qu'il +estoit ainsi comme tout coulé. Mais en son temps fu si recouvré et en si +bon estat, que luy-meisme eut grant volenté de guerpir le siècle et +d'entrer en religion, à l'exemple de Charlemaine[802], le frère le roy +Pepin son aïeul, qui ainsi l'avoit fait; et bien éust mis à œuvre son +propos, sé le père l'eust souffert; mais[803], à droit parler, la volenté +nostre Seigneur qui pas ne vouloit que homme de si grant bonté et de si +grant pitié eust cure de soy tant seulement; ains vouloit que le proufit de +plusieurs feust par luy gardé et multiplié. + + Note 798: _Vita Ludovici Pii.--XX_. + + Note 799: _Divinité._ Théologie. + + Note 800: _Assez plus._ C'est-à-dire: _principalement_. Le latin dit: + _præcipuè_. + + Note 801: _Le païs._ C'est-à-dire, sans doute, les établissements + religieux du pays. + + Note 802: _Charlemaine._ Carloman. + + Note 803: _Mais._ C'est-à-dire: _ou plutôt_. + +Maintes églyses et maintes abbaïes restaura et édifia, desquelles plusieurs +sont cy nommées: le moustier Saint-Philebert[804], le moustier +Saint-Florent, le moustier de Carioz, le moustier de Conches, le moustier +Saint-Maixent, le moustier de Grandlieu, le moustier Saint-Savin, le +moustier Saint-Théofrit, le moustier Saint-Passant, le moustier +Sainte-Marie-des-Pucelles, le moustier Sainte-Ragonde, le moustier +Saint-Deuthère en la terre de Thoulousain, et plusieurs autres qui ne sont +pas ci nommés. A l'exemple de luy faisoient plusieurs des prélas, et non +mie tant seulement les évesques, mais les gens lais qui restoroient les +églyses qui estoient cheues, et en faisoient aucunes nouvelles. Si estoit +jà la chose commune si bien gouvernée et en si grant proufit portée, que +combien que le roy feust en son palais ou hors du royaume, à paine fust +trouvé aucun qui se plaignit de tort ou de grief que on luy eust fait; car +le roy avoit accoustumé à séoir aux plais du palais trois fois en la +sepmaine, pour oïr terminer les causes. + + Note 804: _Saint-Philebert._ Saint-Philibert-du-Pont-Charrau, en + Poitou, aujourd'hui village du département de la Vendée. + _Saint-Florent_, en Anjou, aujourd'hui hameau du département de + Maine-et-Loire, près de Saumur.--_Carioz._ Charrou.--_Conches._ + Conques, en Rouergue, aujourd'hui chef-lieu de canton du département + de l'Aveyron.--_Saint-Maixent_, en Poitou.--_Grant lieu_, _Maulieu_, + en Auvergne.--_Saint-Savin_, en Poitou, à quatre lieues de + Montmorillon.--_S.-Theofrit_ vulgò S.-Chaffe, dans l'arrondissement + de Puy en Velay.--Mabillon avoue ne pouvoir reconnoître les abbayes + de _S.-Pascent_ et d'_Uter_ ou _Deuthere_.--_Sainte-Marie_, en + Limousin.--_Sainte-Ragonde._ Sainte-Radegonde, en Poitou. + +En ce temps, envoya le père au fils l'un des contes du palais, qui +Archambaut avoit nom, pour aucunes parolles du père au fils et du fils au +père; et quant il fu retourné à son seigneur, il luy compta l'ordonnance de +choses qu'il avoit veues au royaume d'Acquitaine, et la grant paix dont le +peuple s'esjoïssoit par le sage gouvernement du roy. De ce fu le père si +liés, qu'il commença à plourer de joie et dist à ceux qui en tour luy +estoient: «O seigneurs! grant joie devons avoir, quant nous qui sommes +viels sommes surmontés par les sens de ce jeune homme.» Et puis si toucha +une parole de l'Évangile et dist: «Pour ce qu'il a loyalement multeplié le +besant, son seigneur luy a baillé et donné le pouvoir en la masse et en +tout le royaume son père.» + +[805]En ce temps, trespassa Charles, l'un de ses frères; et Pepin l'autre, +qui roy estoit de Lombardie, estoit jà trespassé long-temps avoit devant. +Plus n'y avoit que luy demouré de tous les hoirs masles de son père; et +pour ce estoit en luy mise toute l'espérance de tout le royaume. Et en ce +point envoya Guerri l'évesque de Capes[806] au père, pour conseil querre +d'aucunes besoignes. Tandis comme il demouroit là pour attendre la +response, plusieurs furent, François et Allemans, qui luy distrent qu'il +amenast le roy et qu'il venist à son père, et que il se tint désormais près +de luy; car vieillesse et le dueil de ses fils qui mors estoient l'avoient +moult afleboié. Cil Guerris retourna et compta au roy ceste chose. Le roy à +son conseil se conseilla, et ils luy loèrent[807] presque tous qu'il le +féist. Mais le roy eut conseil de soy-meisme né ne voult ainsi faire, pour +ce que le père ne l'eust soupçonneux, et qu'il n'y notast aucune chose; +pour ce n'y voult pas aler, ains demoura en Acquitaine. A ceulx à qui il +avoit guerre et qui paix lui requirent donna trèves jusques à un an. + + Note 805: _Vita Ludovici Pii.--XX_. + + Note 806: _L'evesque de Capes._ «Capis prælato.» Le contre-sens étoit + difficile à éviter. Il falloit mettre: _le préposé aux oiseaux de + proie_, ce qu'on a plus tard nommé le _fauconnier_. Voy. Ducange, au + mot _capus_. + + Note 807: _Loerent._ Conseillèrent. + + +VII. + +ANNEE: 814. + +_Coment le père manda le fils, et puis s'en retourna. De la mort +Charlemaines, et coment les barons mandèrent te roy Loys après le décès de +son père; coment il le fit ensepoulturer, et coment il rendi son testament. +Puis parle moult d'autres diverses choses._ + + +Entre ces choses, le père, qui sentoit bien que il afleboioit et qu'il +approuchoit de la fin de son aage, se doubtoit moult que le royaume qui en +si hault estat et si noblement ordonné estoit ne venist à confusion après +sa mort, et que il ne feust troublé par estranges guerres ou par les +dissensions des princes meismes du royaume. Pour ce manda son fils qu'il +venist à luy. A grant joie le receut et le retint avec luy tout cel esté. + +Tandis comme il demoura avec luy, l'enseigna-il de ce qu'il sentoit qu'il +n'estoit pas souffisamment introduit. C'est assavoir coment il devoit vivre +et régner, et son royaume tenir et gouverner. Après se départit de luy et +retourna en Acquitaine. Le père, qui jà aprouchoit de sa fin, commença à +afleboier moult durement, et luy prindrent aucunes maladies qui luy +nunçoient sa fin. Au derrenier accoucha du tout au lit; et en pou de jours +après ce qu'il eut ordonné son testament, il trespassa à la joie de +paradis. + +De laquelle mort demoura le royaume de France plein de douleur et de +tristesse; mais la vérité de l'Escripture fu esprouvée en celluy qui après +vint; qui[808] dist ainsi pour reconforter les cuers de ceulx qui de tels +mors sont dolens: «_Mors est l'homme droiturier. Et si est ainsi comme s'il +ne feust pas mort, car il nous laisse hoir à luy semblable._» En la +quinziesme[809] kalende de février trespassa le glorieux empereur, en l'an +de l'Incarnacion huit cens et quatorze. De son trespassement et de sa +sépulture n'est pas maintenant mestier de reprendre ce que nous avons dit +en ses fais. En ce temps, ainsi comme entour la Purification Nostre-Dame, +tenoit l'empereur Loys parlement des barons en un lieu qui a nom +Thédats[810]. Les barons palazins[811] et les autres princes qui furent à +son trespassement envoyèrent à luy tantost un message qui avoit nom Ramps, +pour luy dénuncier la mort de son père, et luy mandèrent qu'il venist là au +plus tost qu'il pourroit. Par Orléans s'en ala le message. Théodulphe, +l'évesque de la cité, qui moult estoit sage homme, s'apperceut bien +pourquoy il estoit envoyé. Tantost manda à l'empereur par un autre message +se il vouloit qu'il alast contre luy ou qu'il l'attendist en la cité; et +l'empereur luy remanda qu'il vouloit qu'il alast à luy. Ne demoura puis +longuement que le second message vint, et puis le tiers; et le cinquiesme +jour après que les messages furent venus, mut l'empereur à moult grant +gent; car l'en se doubtoit que Walla, qui au temps son père estoit le +souverain du palais, n'appareillast aucun mal et aucune conspiracion contre +l'empereur; mais il ne le fist ainsi, ains vint à luy tantost, et obéyt à +luy comme à son droit seigneur, selon la coustume de France[812]. A +l'exemple de luy firent tous les autres barons; si luy vindrent à +l'encontre à grans tourbes, et luy firent obédience et hommage comme à leur +droit seigneur. + + Note 808: _Qui._ Laquelle Escripture Sainte. Ecclesiaste, 34. + + Note 809: _Quinziesme._ Il falloit la _quinte_. + + Note 810: _Thedats._ _Theothuadum._ C'est _Doué_. + + Note 811: _Les barons palazins._ «Proceribus Palatinis.»--_Vita + Ludovici Pii.--XXI_. + + Note 812: Plusieurs manuscrits ajoutent: _car François aiment par + amour leur seigneur_. Mais il n'y a rien de pareil dans le latin. + +A Haristalle vint, et entra en Ais-la-Chapelle au trentiesme jour qu'il se +partit du royaume d'Acquitaine. Tout feust-il débonnaire par nature, si +avoit-il esté courroucié par plusieurs fois d'une honte et d'un reprouche +qui couroit par le palais au temps de son père, de ses sereurs. Si en +estoit la court diffamée tant seulement de ce, et non d'autres choses. Pour +ce, voult mettre conseil en ceste chose, que le diffame ne renouvellast qui +estoit esmeu par Odille et Hiltrude[813] une de ses sereurs. Pour ce +commanda à quatre des maistres de sa court, avant qu'il venist à +Ais-la-Chapelle, à Walle et Garnier, Lambert et Ingobert, qu'ils s'en +alassent devant, et qu'ils gardassent que esclandres ne venissent plus en +son palais; et tous ceulx[814] qu'ils trouveroient coupables d'avoutire et +ceulx qui par orgueil seroient rebelles encontre luy, qu'ils les méissent +en prison, et feussent bien gardés jusques à tant qu'il seroit venu. Mais +aucuns qui se sentoient meffais en tels cas vindrent à luy entre-voies. +Tant le prièrent, qu'il leur pardonna tout, et puis leur recommanda qu'ils +retournassent et déissent au peuple que il venoit, et que hardiement +attendissent sa venue. + + Note 813: _Odille._ «Odilonem et Hiltrudem.» Odillon, ancien duc de + Bavière. _Hiltrude_, sœur de Pepin-le-Bref. Le latin est moins + obscur: «Cavens ne quod per Odilonem et Hiltrudem olim acciderat, + revivisceret scandalum.» + + Note 814: _Tous ceulx._ Le latin dit: _aliquos_, certains, ce qui est + déjà bien assez.--_Avoutire._ Adultère. + +Entre ces choses, Garnier, l'un des quatre dont nous avons dessus parlé, +appella un sien nepveu qui Lambert avoit nom, et manda par luy à celluy +Odille[815] qu'il venist à luy; car il le vouloit prendre et garder jusques +à la venue l'empereur. Si fist ceste chose sans le sceu Walle et Ingobert. +Mais Odille, qui en sa conscience se sentoit coulpable, se pourveut +aigrement et cruellement contre luy. Cil vint si comme il l'avoit mandé, et +quant Garnier le cuida prendre, celui l'occist[816], et Lambert son nepveu +navra en la cuisse si qu'il en fu long-temps afolé; mais au derrenier fu +occis. Si en fu l'empereur moult courroucié quant il luy fu dit. Et tant fu +dolent de la mort de Garnier qu'il commanda que Tulles, qui en ce meisme +cas estoit coulpable, et à qui il avoit jà oncques son méfiait pardonné, +eut les yeulx crevés. + + Note 815: _Odille._ Il falloit _Hodoin_, que notre traducteur confond + bien à tort avec l'_Odille_ cité dessus. + + Note 816: _Celui l'occist._ Hodoin occit Garnier. + +[817]Quant l'empereur vint à Ais-la-Chapelle, il fu reçu moult +honnourablement du peuple et de ses amis, et d'aucuns chevaliers de France +qui là estoient, et fu de rechief de tous clamé empereur. Après ces choses +il ala orer[818] sur la sépulture son père et prier pour luy, et rendre +graces à nostre Seigneur de tous bénéfices. Ses amis et ses prouchains qui +longuement avoient esté en pleurs et en tristesce pour la mort de son père +reconforta; et sé deffaute eut esté aux obsèques et au service, il le +restaura et rendit. Son testament fist réciter devant luy, et voult qu'il +feust tenu entièrement, tout en la manière qu'il l'eust devisé; et chascune +églyse métropolitaine, c'est-à-dire arceveschié, eut sa partie du +testament, qui par nombre furent vingt-et-un. Les joyaux et les aournements +qui espécialement afferoient[819] à la personne de l'empereur laissa au +trésor à luy et à tous ceulx qui après luy régneroient. Après ordenna de ce +que l'en donroit aux fils et aux filles de ses fils, aux nepveux et aux +sergens du palais qui son père avoient servi. Après ordenna de ce que l'ent +donroit aux povres communelment selon la coustume de Crestienté. Ainsi +accomplit-il et rendit tout le testament son père entièrement, si comme +l'escript le devisoit.[820] La compaignie des femmes, qui trop estoit +grande au palais, fist mettre hors, fors aucunes qui furent retenues en la +court pour servir en aucuns offices. A ses sereurs rendit ce que leur père +leur avoit donné, et les envoya en leurs propres lieux; et à ceux à qui il +n'avoit rien laissié donna raisonnablement. + + Note 817: _Vita Ludovici Pii.--XXII_. + + Note 818: _Orer._ Prier. + + Note 819: _Afferoient._ Appartenoient. + + Note 820: _Vita Ludovici Pii.--XXIII_. + + +VIII. + +ANNEE: 814. + +_Des messages l'empereur de Constantinoble, et coment le roy manda Bernart +son nepveu qui roy estoit de Lombardie, et coment il rendi aux Saisnes et +aux Frisons leurs terres. Et de la justice que le pape Léon fist à Rome, et +coment le roy y envoya Bernart son nepveu pour savoir la vérité de ceste +chose._ + + +Messages receut l'empereur de diverses parties, qui à son père estoient +envoyés; diligemment et volentiers les oyt, largement leur pourveut[821], +dons leur donna et puis les congéa. Les plus sollempnels estoient les +messages Michiel, l'empereur de Constantinoble. A celluy Michiel avoit +envoié Charlemaines l'empereur messages avant qu'il trespassast. Ces +messages furent Amauri, arcevesque de Treves, et Pierre, abbé de +Nanthules[822]; pour confirmacion de paix et d'alliance estoient alés là. +Avec eulx amenèrent ces deux messages, Christofle et Grégoire, qui à +Charlemaines aportoient response de ce qu'il avoit mandé par escript. Avec +eulx envoia Loys l'empereur en messages, Léon l'évesque de Regie[823], et +Ricod le conte de Poitiers, pour reuouveller l'amour et l'alliance entre +les deux empereurs. + + Note 821: _Largement leur pourveut._ « Dapsiliter curavit.» + + Note 822: _Nanthules._ «Nonantulæ.» Je pense que ce doit être + _Nonantola_, ville d'Italie, dans le duché de Modène, dont l'abbaye + est des plus anciennes. + + Note 823: _Leon, évesque de Regie._ Contre-sens. Il falloit _à Léon, + nouvellement substitué empereur, Nortbert, évêque_, etc. + +En celle année tint l'empereur général parlement à Ais-la-Chapelle. Par +toutes les provinces de son royaume envoia preudes hommes et loiaulx de son +palais, et esprouvés en droit pour amender les forfais et pour faire à +chascun droit et justice. Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, manda: +cil y vint volentiers, et l'empereur luy donna grans dons et le congéa. + +En ce temps vindrent à court les messages Grimoart, le prince de Bonivent, +pour obéir à la volenté l'empereur. Pour leur seigneur jurèrent qu'ils +rendroient, chascun an, sept mille souls de deniers d'or ès trésors +l'empereur. + +[824]Trois fils avoit l'empereur: Lothaire, Pepin et Loys. L'istoire ne +parle pas quand né coment ils furent nés, et pour ce nous en convient +taire. [825]Lothaire envoia en Bavière, pour le pays gouverner; Pepin en +Acquitaine; Loys, le tiers, retint encore avec luy pour ce qu'il estoit +trop jeune. + + Note 824: Cette phrase est une addition du traducteur. + + Note 825: _Vita Ludovici Pii.--XXIV_. + +En ce temps vint à court Heriols, le prince de Dannemarche, que les fils le +roy Godefroy avoient chacié du royaume. A l'empereur vint à garant; si se +rendit à luy et luy fist hommage à la coustume de France[826]. L'empereur +le reçeut et luy dist qu'il alast en Sassoigne, et attendist tant qu'il li +peust envoier secours pour sa terre recouvrer. Et en ce mesme temps +rendit-il aux Saisnes et aux Frisons leurs terres et leurs héritages qu'ils +avoient perdus au temps de son père. + + Note 826: _Et lui fist hommage._ «JuxtLa morem Francorum, manibus + illius se tradidit.» De là sans doute l'expression que nous + conservons encore: _se mettre entre les mains de quelqu'un_. + +De cette chose parlèrent plusieurs diversement, qui diversement estoient +meus: car les uns disoient qu'ils cuidoient qu'il eust ce fait par +debonnaireté et par franchise de son cœur; les autres disoient que c'estoit +par non sens et mauvaise pourvéance, et disoient que tels gens sont par +nature cruels et desloyaux, et devroient tousjours estre si restrains et si +chastiés qu'ils n'eussent povoir de guerre esmouvoir né rebeller. Mais +l'empereur qui mieulx amoit à vaincre par débonnaireté que par armes, le +fist pour ce que il les peust vaincre par franchise et par amour, et que +ils feussent plus tenus à luy, pour ce que il leur faisoit plus grant +miséricorde. Si ne fu pas deceu d'espérance, car ils obéirent tousjours +depuis humblement et dévotement à luy. + +[827]En tour un an après ces choses, fu racompté à l'empereur que aucuns +des plus puissans de Rome estoient jurés et aliés encontre l'apostole Léon. +La chose fu descouverte et attainte: et pour ce les fist l'apostole décoler +selon les lois et les anciens establissemens des empereurs de Rome[828]. +L'empereur qui oï ce dire, porta grief de ceste vengeance, et non pas pour +ce qu'elle ne feust bien selon les lois, mais pour ce que le souverain +preslat et le chief spirituel de tout le monde avoit osé faire si roide +justice. Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, y envoia pour savoir sé +c'estoit voir ou non. Et luy commanda par un messagier qui avoit nom +Girout, qu'il en sçeut amander la vérité. + + Note 827: _Vita Ludovici Pii.--XXV_. + + Note 828: Les annales attribuées à Eginhard racontent le même fait, + mais sans les réflexions de l'astronome limousin: «Lege Romanorum in + id conspirante.» Elles omettent également la réflexion de la phrase + suivante, dont voici le texte latin: «Velut à primo orbis sacerdote + tam severè animadversa.» Or, ce passage des _Annales d'Eginhard_ doit + donner à penser que le mécontentement de l'empereur venoit de ce que + le pape avoit fait, dans ce cas, acte d'usurpation sur les droits de + l'empereur, unique souverain de Rome et seul juge des crimes + politiques. + +Quant le roy Bernart fu à Rome, il enquist de la chose et manda à +l'empereur ce qu'il avoit trouvé. L'apostole Léon qui bien sçeut que +l'empereur estoit meu contre luy pour ceste chose, envoia tantost ses +messages à l'empereur; les messages furent Jehan, abbé de Blanche-Selves, +Théodore le donneur et le duc Serges. + + +IX. + +ANNEES: 815/817. + +_Coment le roy envoia ses osts sur les Saisnes et sur les Abrodites[829], +et coment leurs terres furent gastées, et des fils Godefroy de Dannemarche; +du pape et des Romains; du revel[830] des Gascons; de la mort le pape Léon, +et coment le pape Estienne vint en France; et d'autres incidences._ + + Note 829: Inexactitude fondée sur le contre-sens de la première + phrase de ce chapitre. + + Note 830: _Revel._ Soulèvement, révolte. + +En ce temps fist l'empereur un commandement que les princes de Sassoigne et +les Abrodites qui au temps son père estoient subgiés, feussent chastiés et +humiliés, et que leurs propres royaumes leur feussent rendus[831]. Pour +ceste besoigne fu envoie le conte Baudri[832], à grant ost; le fluve +d'Egidore[833] trespassèrent, et entrèrent en la terre des Normans, en un +lieu qui a nom Sinelhandi[834]. D'autre part furent les fils Godefroy qui +jà fu roy de Dannemarche, à grant ost, et si avoient navie[835] de deux +cens nefs. Avant n'osoient venir né plus faire; si se départirent à tant +d'une part et d'autre, sans bataille. Les gens l'empereur gastèrent et +ardirent tout le pays devant eulx; le païs ramenèrent en l'ancienne +subjection. Quarante ostages receurent des barons et du peuple de la terre +et retournèrent à l'empereur qui lors tenoit parlement en un lieu qui a nom +Paderbrun. A ce parlement estoient venus les plus grans princes des +Esclavons orientels. + + Note 831: Voici un gros contre-sens. Il falloit traduire, comme l'a + remarqué Dom Bouquet: L'empereur avoit ordonné que l'on réunit à + Heriols, prince danois, les comtes saxons et les Abrodites, autrefois + tributaires de Charlemagne, pour l'aider à se mettre en possession du + royaume de Danemarck. + + Note 832: _Le comte Baudri._ Ou plutôt _le légat_, qui va reparoître + au chapitre XII. + + Note 833: _Egidore._ C'est aujourd'hui l'_Eyder_, rivière de + Danemarck. + + Note 834: _Sinelhandi._ «Sinlendi.» J'ignore la position de ce lieu. + + Note 835: _Navie._ Flotte. + +Droit en ce temps, requist à l'empereur trèves de trois ans, Abulas un roy +sarrasin. Premièrement furent accordées et octroiées, mais puis furent +rappellées pour ce qu'elles ne tenoient nul proufit, et fu mandée bataille +aux Sarrasins[836]. Et en ce temps, repairèrent de Constantinoble l'évesque +Norbert et le conte Ricon, que l'empereur eut là envoiés en message. Si +rapportèrent pais et aliances confirmées entre les François et les Grieus. + + Note 836: Voyez plus loin, Chapitre XII. Abulas, suivant M. Reunaud, + est le même que l'émir de Cordoue _Hakan_, surnommé _Aboulassy_, ou + _le méchant_, à cause de ses crimes. + +En ce meisme temps, avint que l'apostole Léon acoucha malade; et tandis +comme il gisoit au lit, les Romains, qui pas ne l'aimoient, prisrent et +saisirent, sans attendre justice né jugement, tout quanques ils disoient +qui leur avoit esté tollu, champs, vignes, jardins et maisons que +l'apostole avoit faites nouvelles. Mais, au commencement, leur deffendi +ceste chose le roy Bernart, par Guinigise le duc des Vaulx de Spolite[837], +et manda à l'empereur toutes ces choses par certains messages. [838]Quant +ce vint vers la nouvelle saison, l'empereur commanda que les François +orientels et aucuns de la gent de Sassoigne s'appareillassent contre les +Sorabiens et les Esclavons, qui s'étoient fors traïs de sa subjection, et +jà s'appareilloient contre luy. Mais leur effort fu tost et légièrement +plaissié[839] et abatu. Les Gascons qui habitoient près des montagnes se +rebellèrent aussi en ce temps contre l'empereur du tout en tout, selon la +ligière manière qu'ils ont de nature. La raison pour quoi ils se +retournèrent, si fu pour ce que l'empereur osta Seguin[840], le conte de la +terre, pour son meffait et pour ses mauvaises meurs, et pour la diversité +qui en luy estoit si grant et si cruelle que à paine la povoit-on souffrir. +Mais ils furent si domptés et si batus par deux batailles tant seulement, +qu'ils vindrent à merci et se repentirent de leur folie, mais trop tard. + + Note 837: _Des Vaulx du Spolite._ De Spolète. + + Note 838: _Vita Ludovici Pii.--XXVI_. + + Note 839: _Plaissié._ Comprimé.--_Leur effort_, l'effort des + Sorabiens. + + Note 840: _Seguin._ «Sigwinus.» Etoit fils d'_Alori_ ou «Adeloricus,» + et nos _chansons de geste_ ont également célébré sa félonie. + +Entre ces choses vindrent nouvelles à l'empereur de la mort l'apostole +Léon; si estoit trespassé en l'uitiesme kalende de jugnet[841], ou vingt et +un au de son siége. Après luy fu au siège Estienne Diacone. Assez tost +après son sacre, mut pour venir à l'empereur. Si estoient à peine passés +deux mois quand il vint à luy; mais avant eut envoié messages à l'empereur, +qui li firent satisfacion de son sacre et de son ordenement. + + Note 841: _Jugnet._ Juin. + +Quant il oït nouvelles de son advènement, il manda Bernart son neveu qu'il +alast contre luy et que il le compaignast. Et quant il sceut qu'il +approchoit, il envoia autres messages pour luy amener à grant honneur, et +puis s'en ala à Rains et attendit sa venue là. Et envoia de rechief contre +luy Hildebault, son maistre chapelain, et Theodulphe, l'évesque d'Orléans. +Après commanda à Jehan, l'arcevesque d'Arle, qu'il alast devant à grant +compaignie des ministres de sainte Eglyse, revestus en chapes et en +garnemens de soie. Au derrenier mut l'empereur et ala encontre l'apostole +Estienne, environ demie lieue loin de l'églyse Saint-Remi, honnestement et +dévostement le receut comme le vicaire saint Père, et il mesme le soustint +à ses mains quand il entra en l'églyse Saint-Remi. Et tandis comme les +religieux et le clergié chantoient _Te Deum laudamus_, le soustenoit +tousjours l'empereur. Après les graces qu'ils eurent à Dieu rendues, +l'apostole les acomplit par une oraison qu'il dit en la fin. Lors se +départirent et alèrent aux hostels. Et l'apostole si descouvrit à +l'empereur sa besoigne et luy dit la raison pour quoi il estoit venu: Léans +mangièrent ensemble. Après mangier repaira l'empereur en la cité, et +l'apostole demoura en l'abbaïe. L'endemain semonist[842] l'empereur +l'apostole pour mangier avec luy, honourablement et largement fu toute la +cour servie, et fu l'apostole honouré de grans dons. Au tiers jour après +semonist l'apostole l'empereur au mangier et luy donna aussi plusieurs +riches dons. Et lendemain qui fu jour de dimanche porta l'empereur couronne +tandis comme l'en célébra en l'églyse la grant messe. + + Note 842: _Semonist._ Invita. + +A la parfin, quant l'apostole eut impetré la besoigne pour quoi il estoit +venu, il prist congié à l'empereur et s'en retourna à Rome, et l'empereur +se partit de Rains et s'en ala à Compiègne, et demoura trente jours au +plus. Là reçeut et oït les messages Abdirame, le fils le roy Abulas, puis +s'en ala yverner à Ais-la-Chapelle. + +[843]Devant ce, avoit commandé aux messages le roy sarrasin que ils +l'attendissent à Ais-la-Chapelle; mais si avoient jà demouré environ trois +mois avant qu'il venist là, et quant il fu venu, il les oït et congéa. Là +meisme vint à luy Nicephore, messagier Léon, l'empereur de Constantinoble; +oultre les amistiés et les aliances estoit contenue en sa légation la +composicion de la paix faite entre les deux empereurs, du contens qui +estoit des contrées des Esclavons et des Romains. Mais à ceste fois ne put +estre le contens abaissié, pour ce que ceulx-ci n'estoient pas présens, né +Cadolac le bailli de ces parties, sans lesquels la cause ne povoit estre +terminée. Mais, pour ceste besoigne mettre à fin, furent envoiés en +Dalmacie Albigaire et Cadale, sires et princes de ces parties. + + Note 843: _Vita Ludovici Pii.--XXVII_. + +En ce temps envoyèrent les deux fils Godefroy de Dannemarche messages à +l'empereur, pour requérir paix et aliance. Car Hériols les guerrioit et +grevoit durement; mais l'empereur refusa leurs aliances, pour ce qu'elles +sembloient estre faintes et sans nul proufit, et commanda que l'en envoiast +secours à Hériols qui la guerre maintenoit contre eulx. + +_Incidence._--En celle année, ès kalendes de febvrier, fu éclipse de lune +et apparut la comète au signe du Sagitaire. Au tiers mois après ce qu'il fu +retourné de France, trespassa l'apostole Estienne. Après luy fu au siège un +qui Pascases eut à nom. Tantost comme il fu sacré, envoia Théodoire à +l'empereur, et luy euvoia présens et un prestre par qui il luy signifioi +qu'il n'avoit pas esté esleu de sa volenté né par convoitise, mais par +droite élection du clergié et du peuple. Et quant cil Théodoire eut impetré +vers l'empereur l'amistié et les convenances anciennes, il retourna dont il +estoit venu. + + +X. + +ANNEE: 817. + +_De la bleceure l'empereur, et coment il réforma l'estat des abbaïes. Et +coment les prélas lessièrent le boban du siècle à l'exemple de luy. Coment +il ordenna de ses fieus; coment Bernart se revéla contre luy, et puis +coment il se repenti._ + + +[844]En celle année meisme, le dimanche de la quinte sepmaine de la +quarantaine, qui est le jour de Pasques flouries, advint que quant le +service qui affiert à sollempnité du jour fu chanté, l'empereur issit d'une +églyse pour aler au palais, par unes alées de fust où il le convenoit +passer. Si estoient vieilles et pourries de l'umeur[845] de l'eaue qui +chéoit dessus. Quant l'empereur fu dessus et grant tourbe de gens et de ses +princes, ces alées fondirent tout à un fais, et donnèrent si grant effroi, +que tous ceulx qui au palais estoient eurent grant paour; tous se +doubtèrent que l'empereur ne feust mort; mais Dieu qui l'amoit le garantit +en ce péril. Avec luy chaïrent plus de vingt, que contes que barons, sans +les chevaliers et les sergens qui entour estoient et furent bléciés en +diverses manières. Mais l'empereur n'eut nul mal, fors tant seulement que +le poumeau de son espée luy heurta au pis, et l'une des oreilles fu un +petit escorchée; et l'une des cuisses bien à mont les illeis[846], fu un +peu serrée entre deulx fusts. Mais assez tost fu guarri de toutes ces +bleceures par le conseil des cirurgiens, si qu'il chevaucha et chaça entour +vingt jours après. Général parlement fist assembler à Ais-la-Chapelle. Si +ne fu pas ceste assemblée tant seulement des barons, ains fu d'arcevesques +et évesques, d'abbés et de tous les estais de sainte Églyse. Là fu bien +monstrée la ferveur et la dévotion qu'il avoit à sainte religion. Car il +fist faire et ordenner un livre de la vie canoniale, en quoi toute la +perfection de ceste ordre est contenue, si comme il appert par ceulx qui la +gardent et la mettent en œuvre. + + Note 844: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_. + + Note 845: _L'umeur._ L'humidité. + + Note 846: _Les illeis._ Les entrailles. Variante du manuscrit 8302: + _Outre les yllières_. Le latin dit: «Juxta inguina.» + +En ce livre meisme fist-il ordenner de la quantité du pain et de la mesure +du vin et autres choses nécessaires; si que tous chanoines, moines et +nonains qui soubs ceste ordre serviront nostre Seigneur ne feussent +destourbés né empeschiés pour deffault né pour nécessité. Et quant ce livre +fu compilé et ordenné, il commanda qu'il feust porté, par sages hommes et +honnestes, par toutes les cités et les abaïes de son empire, et qu'ils le +féissent escripre en tous les lieux. De ce eurent les églyses et les abaïes +grant joie. Et le très-débonnaire empereur en acquist louenge en nostre +Seigneur et mémoire perpétuel. Après establit que un abbé qui Benoit avoit +nom, preud'homme et religieux, et aucuns autres moines honnestes et de +honneste vie en toutes choses alassent et venissent par les abaïes de +moines et de nonnains, et informassent[847] ceulx et celles qui mestier en +auroient, selon la règle saint Benoit. + + Note 847: _Informassent._ Instruisissent. + +Après regarda l'empereur que c'estoit laide chose que les sergens Dieu +fussent subgiés à nulle humaine servitute. Et regarda que tels seigneurs +sont, aucunes fois, de si grant rapine qu'ils font moult de griefs aux +abaïes où ils ont de leurs hommes. Pour ce, establit que quelconque +personne de serve condicion qui seroit digne en meurs et en science d'estre +appellée en religion et aux saintes ordres du sacrifice de l'autel feussent +franchis de leurs propres seigneurs, que leurs seigneurs feussent ou clers +ou lais. Et voult et ordenna que chascune personne et sergens et +chambrières, ès abaïes du royaume, eussent leur droite livraison, si que +chascun sceust qu'il devroit avoir; si que par oultrage et par mauvais +gouvernement les abaïes ne feussent gouvernées né grevées né apovries, et +que le service nostre Seigneur ne feust mis en négligence. En toutes choses +preschoit humilité le saint empereur, par œuvre et par bouche; et disoit +que quiconque s'umilioit, à l'exemple de Jhesu-Crist, qu'il seroit assis ès +cieulx; si que par son amonnestement les prélas et les clers commencièrent +à laisser et à mettre jus les baudrés et les ceins d'or et d'argent, +chargiés d'aumosnières de soie et de coutiaux à manches d'or et de pierres +précieuses; les robes de draps espéciaux, les frains et les espérons dorés; +et disoit le saint empereur que ce lui sembloit monstre, quant les +personnes de sainte Eglyse qui exemple doivent donner au peuple, usent de +tels aournemens, selon la vaine gloire du monde. [848]Mais l'anemi de paix +ne souffrit pas longuement sans bataille et sans temptacion la sainte +dévocion du preudomme; ains s'efforça en toutes manières de luy troubler +par luy et par ses membres, et esmeut contre luy et prélas et barons et +meismement ses propres fils, si comme nous vous dirons ci après. + + Note 848: _Vita Ludovici Pii.--XXIX_. + +Quant il eut ordenné ces choses, ainsi comme vous avez oï, il ordenna après +l'estat de ses fils. De Lothaire l'ainsné fist empereur et voult qu'il +feust empereur clamé. Pepin, l'ainsné après, envoia en Acquitaine au +royaume, et Loys, le tiers, en Bavière; pour ce que le peuple scéust à qui +il deust obéir. Tantost après ces choses, vindrent nouvelles que les +Abrodiciens qui estoient en sa subjection s'estoient tournés encontre lui, +et aliés au fils le roy Godefroy, et jà dégastoient cette partie de +Saissoigne qui siet sur le fleuve d'Albe[849]; mais l'empereur y envoya +tantost souffisans messages et chevalerie qui assez tost les abatirent et +mistrent au dessoubs. Selon la coustume françoise ala l'empereur chacier en +la forest de Vouge[850]. Après repaira pour iverner à Ais-la-Chapelle. + + Note 849: _Sur le fleuve d'Albe._ «Saxoniam Transalbianam vexabant.» + + Note 850: La forest de _Vouge_. «Vosagi lustra.» Ce sont plutôt les + monts des Vosges. + +En cette voie lui fu compté comment Bernart son nepveu, le roi de +Lombardie, qui par luy avoit esté couronné, au temps le roy Charlemaines +son père, s'estoit tourné contre luy par le conseil d'aucuns traiteurs. Et +si s'estoient à luy aliés et jurés tous les princes des cités du règne de +Lombardie, et jà avoient mis garnisons ès destrois des montaignes et à +toutes les entrées de la terre. + +Quant l'empereur sceut certainement la vérité, par le tesmoingnage Suppone +et l'évesque Rathal, il assembla ses osts moult efforciement de toutes les +parties de France et d'Alemaigne; au plus hastivement qu'il put mut et vint +jusques à la cité de Chalon. Mais Bernart qui bien vit qu'il ne pourroit +durer envers luy à la parfin né à bonne fin venir de cette besoingne (car +plusieurs de ceulx qui s'estoient à luy aliés luy failloient), du tout +chaït en désespérance. Les armes mist jus et vint à l'empereur, à ses piés +se laissa chéoir et luy regehi[851] qu'il s'estoit vers luy meffait. A +l'exemple de luy firent tons les autres. Tous désarmés vindrent avant et se +mistrent haut et bas en sa merci et en son jugement, et recongnurent à la +première fois toute la traïson, et par quel ennortement et comment et +à quelle fin ils béoient à en venir. + + Note 851: _Regehi._ Confessa. + +De ceste traïson furent principaulx Egidion, que l'empereur cuidoit son ami +especial, et Renier, qui conte eut esté du palais, au temps de Charlemaines +son père, fils le conte Mehenier; et Reginal, prevost et chambellen de la +chambre le roy. Si n'estoient pas seuls en ce cas; ains avoient plusieurs +compaignons et clers et lais. Des clers fu l'un, Anselm, arcevesque de +Millan, Volfouth, évesque de Tremoigne[852], et Theodulphe, évesque +d'Orléans. Quant la traïson fut plaineinent descouverte et les traiteurs +furent mis en prison, l'empereur s'en repaira pour yverner à +Ais-la-Chapelle, si comme il avoit proposé devant. + + Note 852: _Tremoigne._ Pour Cremone. + + +XI. + +ANNEES: 818/819. + +_Coment l'empereur fist justice de Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, +et des autres traiteurs. Et de la présumpcion des Bretons et de leur +subjection. Et coment l'empereur espousa la royne Judith, et du mandement +Leudevit à l'empereur. Et coment le duc Bourna occist trois mil hommes de +la gent Leudevit._ + + +[853]Tout cel yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle. La Nativité et la +Résurrection y célébra sollempnement. Après la feste, fist traire de prison +Bernart son nepveu, qui jusques alors eut esté roy de Lombardie, et les +autres traiteurs qui, selon les lois, devoient les chiefs perdre. +L'empereur ne voult pas qu'ils feussent dampnés par si cruelle sentence; +mais, toutes fois se consentit que ils eussent les yeux crevés, contre la +volenté d'aucuns qui vouloient que ils feussent dampnés selon les lois, +sans miséricorde. Mais, au derrenier[854], fu jugement parfait. Car Bernart +et Renier furent décolés pour ce qu'ils portoient impaciamment ce qu'ils +estoient aveuglés et qu'ils ne savoient gré de la vie qu'il leur avoit +donnée. Des trois évesques qui estoient parçonniers de la traïson ne se +voult l'empereur autrement vengier, mais qu'il les fist dégrader de leurs +ordres par leurs compaignons évesques, et les fist tondre en religion. A +tous les autres, fors à ceulx qui ci sont nommés, ne fist oncques tollir né +vie né membres, mais que les uns en furent tondus et les autres envoiés en +essil. + + Note 853: _Vita Ludovici Pii.--XXX_. + + Note 854: _Au derrenier._ A la fin. + +Après ce, vindrent nouvelles à l'empereur que les Bretons ne luy vouloient +plus obéir né estre de sa seigneurie; ains appareilloient armes contre luy, +et avoient jà fait un roy qui avoit nom Marmanon. Mais l'empereur ne mist +ceste besoingne en délai, ains appareilla ses osts hastivement, pour entrer +en leur terre. En la cité de Vannes tint parlement, et puis entra en +Bretaigne. En pou de temps et en pou de travail destruit tout le païs né ne +voult oncques cesser jusques à tant que Marmanon, leur roy, fust occis. Si +l'occist la garde des destriers du roy qui avoit nom Choslo. Puis que leur +roy fu occis, toute Bretaigne fu abatue et vaincue, et tous vindrent à +l'empereur à merci en telle condicion comme il luy plaisoit; ostages +donnèrent tels comme il demanda; de la terre ordonna à sa volenté. + +[855]Puis retourna en France par la cité d'Angiers. Là estoit la royne +Hermengars qui longuement avoit esté malade. Puis que l'empereur fu là +venu, vesquit deux jours tant seulement. Au tiers trespassa, en la quinte +nonne d'octobre. + + Note 855: _Vita Ludovci Pii.--XXXI_. + +_Incidence._ En cette année fu éclipse du soleil en l'uitiesme yde de +juillet. L'empereur fist honnestement mettre la royne en sépulture, puis se +partit et s'en alla par Rouen et par Amiens, et se retrait pour yverner à +Ais-la-Chapelle, par Héristalle[856]. Ainsi qu'il entroit au palais, les +messages Sigon, le duc de Bonivent, se présentèrent devant luy, grans +présens apportèrent devant luy et accusèrent leur seigneur de la mort le +duc Grimouar son devancier. + + Note 856: Ici le texte n'est pas exactement rendu. «Recto itinere ad + hiberna se Aquis contulit. Cui revertenti et Heristalium intranti + palatium, occurrere missi Sigonis, etc.» + +Avec ces messages vindrent autres de diverses nations, les messages des +Abrodiciens et des Godescans[857] et les messages Leudevit, prince de la +petite Pannonie, et les messages des Thimothées, qui nouvellement avoient +laissié la société et l'aliance des Boulgres, et s'estoient joins et alliés +à l'empereur. Les messages Leudevit venoient pour accuser Cadale de ce +qu'il estoit de si mauvaises meurs et si divers, comme ils disoient, que +nul ne pouvoit à luy durer. Mais ils mentoient si comme il apparut apres. +Et quant il eut oï ces messages et il eut ordonné des besoignes pour quoi +ils estoient venus, et il les eut honnourés et congéés, il demoura au +palais d'Ais pour yverner. + + Note 857: _Des Godescans._ «Abodritorum videlicet et Goduscanorum et + Timotianorum qui, Bulgarorum societate relictâ, etc.» + +Endementiers qu'il se yvernoit là, les princes de Saissoigne luy amenèrent +et luy rendirent Schlaomire, le roy des Abrodiciens. Devant fu accusé de ce +qu'il s'estoit tourné encontre luy. Et pour ce qu'il ne se peust pas bien +purgier de ce cas, fu-il chacié en essil, et son royaume baillé à un autre +qui avoit nom Céadrague; fils estoit à un prince qui Trasconis estoit +nommé. + +[858]En ce temps advint que un noble homme de Gascoigne, qui avoit nom Lup +Centule, se combatit contre Guérin le conte d'Auvergne, et contre Bérengier +le conte de Thoulouse. Mais en cette bataille perdi Gersane, son frère, et +plusieurs autres; si eust esté mort ou pris, s'il ne feust fouy; puis fu-il +pris et amené devant l'empereur, et contrains à dire pourquoi il avoit ce +fait. Et pour ce que ce fu chose prouvée qu'il avoit guerre commenciée et +en son tort, fu-il chacié en essil[859]. En ce palais demoura l'empereur +tout cel yver, et y tint général parlement. Devant qu'il s'en partist +retournèrent les messages qu'il avoit envoies par tout son royaume, pour +l'estat de l'Eglyse réfourmer. Et par dessus y adjousta aucuns chapitres de +lois (par lequel deffault les causes n'estoient pas bien jugiées), qui +moult sont profitables et sont gardées, jusques aujourd'hui en jugement. + + Note 858: _Vita Ludovici Pii.--XXXII_. + + Note 859: Cette punition de Loup-Centulle est l'une des bases sur + lesquelles repose la fameuse charte de Charles-le-Chauve en faveur de + l'abbaye d'Aloon, charte dont l'authenticité a si fréquemment été + soutenue et contestée. Voyez, en dernier lieu, l'ouvrage de + M. Fauriel. (_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination + des conquérants germains_, tome 3. Appendices.) + +En ce temps n'avoit point l'empereur de femme, car la royne Hermengars +avoit esté morte nouvellement. Ses amis luy amonnestèrent qu'il se mariast; +si le faisoient plus plusieurs, pour ce qu'ils cuidoient qu'il voulsist +déguerpir l'empire, pour entrer en religion. Et à la parfin s'i accorda, +et ils luy requistrent et amenèrent de toutes pars nobles pucelles, filles +de hauts barons. Une en épousa qui avoit nom Judith, si estoit fille le +conte Velpon. Au nouveau temps se départit et s'en alla en son palais de +Hengelehem. Là vindrent à luy le peuple et les barons; si oït nouvelles de +son ost qu'il avoit envoie en Pannonnie contre Leudevit. Si demoura ceste +besoigne sans perfection; et pour ce qu'elle fu ainsi entrelaissée, sans +mener à fin, Leudevit monta en si grant orgueil qu'il manda par ses +messages à l'empereur que s'il vouloit recevoir tels conditions comme il +mandoit, volentiers luy obéiroit ainsi comme il eut fait devant. L'empereur +eut en despit ses messages et ses mandemens, né pas ne receut ses +condicions. Et Leudevit, qui ainsi demoura en sa desloyauté, attraioit à +lui tous ceulx qu'il pouvoit contre l'empereur; et s'accompagnoit à tous +ceulx qu'il cuidoit qui eussent mal cuer vers lui. Un petit après ce que +l'ost fu retourné de Pannonie, et que Leudevit estoit en tel point comme +vous avez oï, Cadolac, le duc d'Acquilée, mourut. Après luy fu un autre qui +avoit nom Baudris. Et quant ce duc Baudris fu venu au païs, et il entroit +en la contrée, il trouva l'ost Leudevit dessus un flun qui a nom Draves. Et +combien qu'il eut pou de gens avec luy, si leur courut-il sus, et les chaça +hors de la contrée. Et quant Leudevit fu ainsi desconfit et chacié, il se +rapareilla à bataille contre Bourna, le duc de Dalmatie, sur le flun de +Calapie[860]. Et quant Bourna s'apperceut que les Godescans qui aider luy +devoient l'eurent traï, et il vit que les siens mesmes s'enfuyoient et le +laissoient en péril, il s'enfouit et eschapa ainsi des mains à ses ennemis. +Mais puis se vengea-il bien de ceulx qui guerpi l'avoient à son besoing, +quant ils le dussent aidier. + + Note 860: _Calapie_, ou _Colapie_. C'est aujourd'hui le _Kulpe_, qui + coule en Hongrie. + +En cel yver qui après vint, Leudevit entra en Dalmacie de rechief; tout +mist à destruction par feu et par occision. Le duc Bourna qui bien sceut +qu'il ne pourroit contrester à son effort, se pourpensa comment il le +pourroit grever autrement par malice. Il assembla sa gent et espia son +point et ferit en son ost si soudainement, que cil né sa gent ne s'en +pristrent garde. Si grant occision en fist que le nombre des occis fu +esmé[861] à trois mille. Là perdit Leudevit chevaux et armes et plusieurs +autres richesses, et s'enfuit de la contrée tout desconfit. Ces nouvelles +furent apportées à l'empereur à Ais-la-Chapelle qui moult en fu lié +durement. + + Note 861: _Esmé._ Estimé. + + +XII. + +ANNEES: 820/822. + +_Coment son frère Pepin ostoia sur les Gascons, et coment le duc Bourna +sivit Leudevit par l'empire. Coment les Normans vindrent en Acquitaine, et +coment l'empereur pardona son mautalent à tous ceulx qui traï l'avoient, et +puis coment il mit la pais entre ceulx qui se descordoient._ + + +Entre ces choses et en celle année meisme, avint en Acquitaine que les +Gascons, qui par nature sont discordables et de legier esmouvement, se +rebellèrent contre l'empereur; mais il envoia Pepin, son fils, qui en pou +de temps les chastia, si que nul ne fu si hardi qui s'osast troubler contre +l'empereur. + +Après ces choses, se partit de sa gent et s'en alla à petite compaignie +chacier en la forest d'Ardenne. Et quant le temps d'iver fu repairé, il se +retrait vers Ais-la-Chapelle. Là repairèrent à court le peuple et les +barons si comme ils souloient. + +[862]A court vint le duc Bourna, et se complaignit à l'empereur des griefs +et des dommages que Leudevit luy faisoit. Et l'empereur luy livra aide et +gent par quoi il peust celluy grever et sa terre mettre en destruction. En +trois parties se devisèrent. Et quant ce vint vers le printemps, ils +entrèrent en la terre Leudevit et la dégastèrent presque toute; mais +Leudevit n'en vint onques à eulx à parlement né à bataille, ains se tint +tousjours en un chastel qui moult estoit fort et haut. + + Note 862: _Vita Ludovici Pii.--XXXIII_. + +Quant Bourna et la gent à l'empereur s'en furent repairés, ceulx de la cité +de Charente[863] et mains autres qui avoient esté de la partie Leudevit, se +rendirent au duc Baudri qui de par l'empereur estoit duc d'Acquilée. + + Note 863: _Ceulx de la cité de Charente._ Le latin porte: + «Carniolensos et quidam Carentanorum.» Aujourd'hui les peuples de la + Carniole et de la Carinthie. + +Une chose advint là en ce point, que Sanilla appella de traïson Bera, le +comte de Barcinone. A cheval se combatirent selon leur coustume et selon +leur loy[864], car l'un et l'autre estoient Gotiens; mais à la parfin fu +vaincu Bera et deust avoir perdu le chief selon les lois: si trouva-il si +très-grant débonnaireté en l'empereur, qu'il n'en porta autre paine fors +qu'il fu envoie en essil à Rouen, à la volenté et au rappel l'empereur. + + Note 864: Ni les lois écrites des Goths, ni la loi romaine qui étoit + celle de plus grand nombre des Aquitains, n'admettoient les combats + judiciaires; mais l'usage de ces combats prévaloit, surtout chez les + Goths. L'astronome limousin confond donc ici cet usage, qui avoit + plus de force que la loi, avec la loi même. + +Entre ces choses vindrent nouvelles à l'empereur, à court, de treize nefs +et de plusieurs galios plains de robeurs qui s'estoient parties de +Normandie[865] et s'adréçoient vers France, pour le païs gaster. Lors fu +commandé que tous les pors de Flandres et de Neustrie (qui ores est nommée +Normandie) feussent bien gardés et deffendus; par espécial l'entrée de +Seine là où elle chiet en mer: lors furent bien deffendus. A donc Normans +s'espendirent par la mer et vindrent en Acquitaine. Les pors trouvèrent +sans défense. Pour ce, entrèrent légièremént en la terre, et quant ils +orent gasté le païs[866], ils retournèrent en leurs contrées. + + Note 865: _De Normandie._ «A Northemannæ sedibus mare conscendisse.» + + Note 866: Le latin dit: «El vastato vico cujus vocabulum Buin.» Les + annales d'Eginhard nomment le même lieu _Bundium_, et les annales de + Saint-Bertin _Burnad_. Hadrien Valois pense que cette dernière leçon + est la meilleure, et qu'il faut reconnoître ici _Born_, ou _Saint-Pol + de Born_, en Languedoc. + +[867]En ceste saison yverna l'empereur à Ais-la-Chapelle, et là fist +parlement au mois de febvrier. De là furent envoiées trois légions pour +gasler la terre Leudevit, le prince de Pannonie. Les aliances qui avoient +esté fermées à Abulas, un roi de Sarrasins, furent rompues, pour ce +qu'elles ne sembloient pas loyaulx né profitables, et fu bataille mandée et +criée contre les Sarrasins. + + Note 867: _Vita Ludovici Pii.--XXXIV_. + +Quant ce vint vers les kalendes de may, l'empereur assembla parlement vers +la cité de Noion[868]. Là fist réciter tout de nouvel, devant les barons, +tels partis[869] comme il avoit fais à ses fils, et les fist confirmer par +les seaulx de tous les princes qui furent présens. A ce concile vindrent +les messages l'apostole Pascase, lesquels avoient à nom Léon, le donneur de +noms, et Pierre, évesque de Cencelles; si comme il dut les honnoura, et +puis les oï et les congéa. De Noion se partit, et s'en ala pour yverner à +Ais-la-Chapelle. Mais ainçois qu'il venist là, il s'en ala par Remiremont +et par les plains et forests de Vosges; si fu jà passé tout l'esté et la +moitié de septembre ayant qu'il venist à Ais. + + Note 868: _Noyon._ «Noviomagus.» C'est plutôt _Nimègue_, dont le nom + latin est le même. + + Note 869: _Partis._ Partages. + +En ce temps mourut cil Bourna dont l'istoire a là devant parlé. En son lieu +mist l'empereur Landas[870]. En ce point vint à court un messagier qui +apporta nouvelles de la mort Léon, l'empereur de Constantinoble, et du +couronnement Michiel. Au mois d'octobre qui après fu, tint l'empereur +parlement à Théodone[871]. Là meisme fist espouser à Lothaire, son ainsné +fils, Hermengart la fille le conte Huon. A celles espousailles furent +présens les messages l'apostole, Théodoire et Floriens. De par l'apostole +présentèrent dons de diverses manières; et combien que l'empereur feust +tousjours de merveilleuse débonnaireté et piteux et miséricors vers toutes +gens, si le montra-il plus encore à ce parlement; car il rappella d'essil +ceulx qui estoient traiteurs et qui estoient convaincus de traïson et de +conspiracion encontre luy. Et ne leur donna pas tant seulement la vie et +les membres qu'ils devoient perdre par jugement selon les lois, ains leur +rendit entièrement leurs terres et leurs possessions. Aalard, abbé de +Saint-Pierre de Corbie, qui estoit ainsi comme en essil au moustier +Saint-Philebert, rappella en son églyse et en son office. Et Bernard, un +sien frère, qui ainsi restoit au moustier Saint-Benoist, rappela et envoia +en son propre lieu. Ces choses ainsi faites, il envoia son fils Lothaire +pour yverner en Dalmacie, et il retourna à Ais-la-Chapelle. + + Note 870: _Landus._ «Nepotem suum, nomine Ladasdeum.» + + Note 871: _Theodone._ Thionville. + +[872]En l'an qui après fu, assembla parlement en un lieu qui a nom Atigni. +A ceste assemblée furent évesques et abbés et autres ministres de sainte +Église; et si y furent aussi les barons du royaume. Là se réconcilia et +apaisa à tous ceulx qu'il avoit fait tondre en religion, contre leur +volenté, et à tous ceulx qu'il cuidoit avoir de riens grévés, combien +qu'ils l'eussent desservi, et confessa et dist devant tous qu'il s'estoit +envers eulx meffait et en print pénitence de sa volenté, ainsi comme +l'empereur Théodoire avoit fait jadis, comme sé il eut ce fait sans raison +et sans jugement. Et se repentit et prit pénitence de ce qu'il avoit fait à +Bernart son nepveu, qui par droit jugement avoit esté puni. Selon son +meffait s'amanda de quanqu'il se put pourpenser qu'il se fust meffait en +telles choses: et mettoit grant cure à apaisier à nostre Seigneur, pour les +choses qu'il tenoit à péchié, et par aumosnes et par les oroisons de sainte +Eglyse, ainsi comme s'il eust fait par déloyauté et par cruauté ce que il +avoit fait par droit jugement. + + Note 872: _Vita Ludovici Pii.--XXXV_. + +En ce temps envoia gens qui murent de Lombardie contre Leudevit, le prince +de Pannonie. Et quant cil sceut ce, il ne les osa attendre, ains guerpit sa +terre et s'en fouit à garant à un prince de Dalmacie. Cil le receut en sa +cité, mais il luy en rendit mauvais guerredon; car il meisme l'occist puis +en traïson, et se mist en possession de la seigneurie de la ville. Aux gens +l'empereur ne fist oncques bataille né parlement, mais il leur manda par +messages que moult s'estoit mesfait vers l'empereur et que volentiers +vendroit à luy à merci. + +En ce temps vindrent nouvelles à la court et fu compté à l'empereur que sa +gent qui gardoient les marches d'Espaigne avoient passé le fleuve de +Sichore[873] et estoient entrés bien avant en la terre; tout avoient ars et +destruit devant eulx, et estoient retournés à grant gains sans dommages; et +ceulx aussi qui gardoient les marches de Bretaigne estoient aussi passés +oultre, et avoient tout gasté par feu et par occision; et tout ce estoit +meu par un Breton qui avoit nom Guiomart, lequel se commençoit à rebeller +et enforcier contre eulx. Après le parlement, envoia l'empereur son fils +Lothaire au royaume de Lombardie; un moine, qui Wale avoit nom, luy bailla +pour le garder, si luy appartenoit de lignage, et avec luy Géront son +chambellan: et lui commanda qu'il ouvrast par leur conseil et redresçast +les privées choses et les communes du royaume. Pepin son fils envoia aussi +au royaume d'Acquitaine, pour le royaume garder et gouverner. Mais avant, +le fist espouser la fille le conte Théodebert[874]. + + Note 873: _Sichore._ La Segre. + + Note 874: _Theodebert._ Il étoit comte de Madrie, contrée de la + Neustrie, située entre Evreux et Rouen. Théodebert fut père du comte + Odon d'Orléans, et de Robert duquel descendit _Robert-le-Fort_. + +Après ces choses ainsi faites, quant ce vint le mois de septembre, il ala +chacier et soi déporter en deduis de bois, selon la coustume de France; et +puis passa le Rin, pour yverner, en un lieu qui en Thiois est nommé +Franquoforch[875]. Là fist assembler parlement de toutes les nacions qui +delà le Rin obéissoient au royaume de France; avec les princes du païs +ordena en ce parlement de toutes les choses qui appartenoient au proufit de +la terre. En ce parlement oït et congéa deux paires de messages des Normans +et des Avares qui ores sont appellés Hongres, si comme aucuns veullent +dire. Dons et présens apportoient, et requéroient renouvellement de pais et +d'aliance. En ceste ville demoura l'empereur tout l'yver, et fist +rappareiller et refaire de nouvel œuvre aucuns nouveaux édifices qui pour +le temps d'yver lui estoient proufitables. + + Note 875: _Franquoforch._ Francfort.--_Thiois_. Allemand. + +[876]Quand ce vint au nouvel temps, droit au mois de may, fist-il assembler +un parlement, avant qu'il se partist, des François Austrasiens et des +Saisnes et autres nacions qui à ces parties marchissoient. A ce parlement +vint à fin la guerre de deux frères, qui entre eulx estoit pour un royaume. +Mileguast et Celeadrages estoient nommés, gentilshommes estoient et eurent +esté fils au roy Luibi, qui eust esté occis en une bataille contre les +Abrodites. Si estoit pour ce le contens, que le peuple s'acordoit à +Celeadrages le plus jeune, et non mie à Mileguast l'ainsné, pour ce qu'il +estoit, si comme l'en disoit, plus lasche et plus paresseux que mestier ne +seroit au royaume gouverner. Et ceste discorde mut devant l'empereur. Et +quant la volenté du peuple fu cognue et sceue, le royaume fu donné au +mineur de ces frères. L'empereur les honnoura moult et leur donna grans +dons, jurer les fist qu'ils seroient amis et loyaux l'un vers l'autre et +vers luy-mesme; si se départirent atant. + + Note 876: _Vita Ludovici Pii_.--_XXXVI_. + + +XIII. + +ANNEE: 823. + +_Coment l'apostole Paschases corona à l'empire Lothaire: coment Dreues, le +frère l'empereur, fu évesque de Mez; de la souspeçon de l'empereur et de +l'apostole. Coment il s'escusa par messages. Des signes qui avindrent, et +coment Charles le chauf fu né, et de moult d'autres choses._ + + +Entre ces choses, Lothaire, un des fils l'empereur, à qui l'empereur eust +commandé le royaume de Lombardie pour gouverner, par le conseil de ceulx +qui il eut avec luy envoiés, si comme là dessus est dit, proposa à +retourner à son père; mais entre ces choses, Paschases lui envoia ses +messages, et si luy mandoit en priant qu'il alast à Rome et qu'il y fust à +la Résurrection nostre Seigneur. Cil obéit à son commandement, et +l'apostole le receut moult honnourablement le jour de Pasques en l'églyse +Saint-Père; la couronne impériale lui mist sur le chief et fu appelé +empereur-auguste, puis prist congié de retourner en France. En la cité de +Pavie demoura un pou de temps, pour ordonner d'aucunes besoignes. Après +s'en partit, et vint au père, et luy compta les choses si comme elles +estoient avenues: lesquelles estoient parfaites, et lesquelles estoient +commencées et demourées sans perfection. Et pour ce que l'empereur voulloit +que le royaume fust loyaument et entièrement gouverné, il envoia Maringue +et Aalart, le conte du palais, pour les besoingnes ordener et mettre à fin. + +En ce temps trespassa Gondulphe, évesque de Mez. Un frère avoit l'empereur, +qui Dreues avoit nom; clerc estoit et chanoine de l'églyse, et vaillant +homme, et menoit belle vie et honneste; tout le peuple et le clergié le +requistrent d'un cuer et d'une volenté aussi comme sé ce feust élection +faite par le Saint-Esprit. Si fu moult merveilleuse; car aussi comme +l'empereur et les barons s'i accordèrent, aussi le peuple et tout le +clergié; n'oncques n'en fu un seul trouvé par qui il feust contredit. Moult +en fu lié l'empereur, et moult volentiers leur octroia leur requeste. + +En ce point fu compté à l'empereur que Leudevit le tyran estoit mort, et +qu'il avoit esté occis en traïson. A tant se départi le parlement, et un +autre fu crié à Compiègne au mois de septembre.[877] En ce temps meisme +vindrent nouvelles à court, que Théodore, secrétaire de l'églyse de Rome, +et Léon, donneur de noms,[878] estoient occis. Si leur avoit-on +premièrement les yeux sachiés[879], et après couppé les chiefs au Latran, +en la maison l'apostole. Si disoit-on que ce avoit esté fait par envie pour +ce qu'ils estoient loyaux amis Lothaire, le fils l'empereur. En ce fait +estoit l'apostole moult diffamé, car on lui mettoit sus que ce avoit esté +fait par son assentiment. De ce fu l'empereur moult esmeu vers luy, et pour +savoir sé c'estoit voire ou non, y envoia-il Adelinge, abbé de Saint-Vast, +et le conte Onfroy; mais avant qu'ils départissent de court, sourvindrent +les messages l'apostole Pascase, Jehan, évesque de Blance-Selve, et +Benoist, arcediacre de l'églyse de Rome: si les eut envoiés à l'empereur, +pour soy excuser du devant dit cas dont il estoit souspeçonné; leur +excusation fu oïe; congié prindrent, et puis s'en retournèrent à telle +response comme l'empereur leur donna. Mais pour ce ne demoura pas qu'il n'y +envoiast les devant dis messagiers, pour enquerre la vérité. + + Note 877: _Vita Ludovici Pii.--XXXVII_. + + Note 878: _Donneur de noms._ Nomenclator. Ce titre appartenoit à + l'officier chargé de proclamer le nom de ceux qui avoient l'honneur + de dîner avec le pape ou l'empereur. + + Note 879: _Sachiés._ Arrachés. + +Par son royaume chevaucha l'empereur en visitant le païs, et demoura en +chascun lieu tant comme mestier estoit. Droit à Compiègne s'en ala pour +tenir le parlement qu'il avoit fait crier. Là retournèrent à luy les +messages qu'il avoit envoiés à Rome et luy comptèrent comment l'apostole +Pascase estoit purgié de la mort de ceulx qui eurent esté occis par son +serement, et par le serement de plusieurs évesques; mais il ne put livrer +ceulx qui estoient coupables du fait; et disoit bien que ceulx qui estoient +occis l'avoient bien desservi. Les messages à l'apostole qui avec eulx +estoient venus se présentèrent devant l'empereur; ces messages estoient +Jehan, évesque de Blance-Selve, Quirius, son diacre, et Léon, le maistre +des chevaliers. L'empereur ne voult pas plus faire de vengence de celle +occision, comme cil qui par nature estoit miséricors; et si luy pésoit-il +bien qu'il n'en povoit autre chose faire. Aux messages l'apostole donna +response, si s'en partirent à tant. + +En ce temps apparurent plusieurs signes moult espouventables qui moult +espouventèrent l'empereur. Le palais d'Ais-la-Chapelle croulla par +mouvement de terre, et grans sons et grans tumultes furent oïs par nuit. +Une pucelle jeuna doze mois, sans boire et sans mangier; foudres et +tempestes chéirent souvent, pestilences d'hommes et de bestes coururent en +plusieurs lieux. Pour ce commanda l'empereur que chascun s'esforçast de +donner aumosnes, et jeunast et depriast à Nostre-Seigneur qu'il gardast son +peuple, et que ses prestres chantassent messes et en féissent prières au +Créateur de toutes choses; car il luy sembloit que ces signes qui +advenoient, sénéfioient mortalité et déchéement de peuple. + +En celle année, au mois de juin, eut la royne Judith un fils. Si voult la +royne et l'empereur qu'il eut nom Charlon. En ce temps envoia l'empereur +deux chevetains, Eble et Asinaire, oultre les mons de Montgieu[880], à tout +grant gent. Jusqu'à la cité de Pampelune passèrent; bien firent ce pourquoi +ils y furent envoiés; mais l'istoire n'en dit plus. Au repairer furent +entrepris entre les montaignes par ceulx du païs, qui par nature sont +desloyaulx et traiteurs. Toutes leurs gens perdirent et eux-meismes furent +pris. Le conte Eble envoièrent à Cordes en Espaigne au roy des Sarrasins. +Mais le conte Asinaire déportèrent[881], pour ce qu'il estoit de leur +lignage. + + Note 880: _Montgieu._ «Trans Pyrinæi montis altitudinem.» + + Note 881: _Déportèrent._ Il falloit traduire: _Espargnièrent_. + «Pepercerunt.» + +[882]Puis que Lothaire fu venu à Rome, si comme nous l'avons dit, +l'apostole Eugène le receut moult honnorablement. Ainsi comme ils parloient +une heure des choses qui estoient advenues, Lothaire luy demanda pourquoi +ceulx qui estoient amis vers l'empereur et à ceulx de France avoient esté +occis, et ceulx qui pas n'avoient esté occis estoient gabés et despités des +Romains, et pourquoi si grans querelles et tantes estoient entre luy et les +Romains; au derrenier fu sceu et fu trouvé que ceulx du peuple avoient +perdu plusieurs édifices, héritages et possessions par l'ignorance et +négligence de l'apostole et par la convoitise et la rapine des juges. Mais +Lothaire fist rendre au peuple possessions et héritages et tout quanqu'il +leur avoit tollu sans raison. Moult en fu le peuple lié, et moult lui +sceurent bon gré de ceste chose. Après ce, si fu establi, selon l'ancienne +coustume, que ceulx qui de Rome seroient juges, convendroit qu'ils +feussent du palais et du costé l'empereur et tels que ils féissent loyaux +jugemens aussi aux pauvres comme aux riches. + + Note 882: _Vita Ludovici Pii.--XXXVIII_. + +Après ces choses ainsi ordenées, repaira Lothaire en France. A son père +conta toutes ses besoignes, qui moult fu lié de ce que mauvaistié et +tricherie estoit abatue, et loyauté et justice soustenue. + + +XIV. + +ANNEES: 824/825. + +_De divers messages qui vindrent à court, et des messages au roy de +Boulgrie, qui requeroient abonnement des deux royaumes; et coment Heriols, +un prince des Normans, fu baptisié, et d'autres incidences._ + + +[883]Au mois de mai qui après fu, tint l'empereur parlement à +Ais-la-Chapelle. Là vindrent les messages des Boulgres qui longuement +avoient démené bataille[884] en Bavière, par le commandement l'empereur. Si +estoit telle leur entencion qu'après la confirmation de paix et l'aliance, +que l'on traitast de bonner[885] les marches entre les Boulgres et les +Alemans et les François-Austrasiens. A ce parlement furent aussi les +messages des Bretons; si y estoient les plus grans de leurs gens. Moult +s'umilièrent et promistrent subjection et obédience. Entre les autres +estoit Guiomart, qui tous les autres surmontoit de pouvoir et de noblesse; +si fut cil dont l'istoire a parlé, qui par son orgueil esmut l'empereur à +ce qu'il entrast en Bretaigne. Sa terre luy gasta, puis vint à merci. Et +l'empereur luy pardonna tout, à luy et à tous ceulx de sa partie et plus; +il luy donna dons et le laissa aller en sa terre tout délivre. Mais cil qui +estoit mauvais eut tost oublié les bénéfices que l'empereur luy eut fais. +Car tantost comme il fu retourné en son païs, il courut sus à ses voisins +et meismement à ceulx qui obéissoient loyaument à l'empereur. Toutes voies +fu la fin telle au derrenier que les hommes le conte Lambert l'occistrent +en sa maison meisme. + + Note 883: _Vita Ludovici Pii.--XXXIX_. + + Note 884: _Avoient demené bataille._ Le latin ne dit pas précisément + cela. «Legatio... quæ diu in Bajoaria, secondam præceptum ejus + substiterat.» + + Note 885: _Bonner._ Borner. _Abonnement_, imposition de bornes, + démarcation. + +Quant tous ces messages se furent partis et le parlement fu fini, +l'empereur s'en alla chacier en la forest de Vouge; jusques au mois d'aoust +demoura en ce déduit. Après retourna à Ais-la-Chapelle pour tenir le +parlement qu'il eut fait devant crier. Là fu la paix confermée que les +Normans requeroient. + +Après ce parlement envoia Loys, le meindre de ses fils, en Bavière. Et il +repaira à Noion[886], luy et Lothaire son autre fils. Tout le mois de +septembre se déduisit en chasce de bois; vers le commencement d'yver s'en +alla à Ais-la-Chapelle. Assez tost après, fist assembler parlement. Là +vindrent de rechief les messages le roy de Boulgrie, qui moult portoit +grief ce que l'empereur luy avoit mandé, et de ce qu'il n'avoit pas impetré +vers l'empereur ce qu'il requeroit. Pour ce avoit arrière envoiés ses +messages et luy mandoit par grand présumpcion, si comme il estoit contenu +en sa lettre, que certaines bonnes feussent mises entre les deux royaumes, +ou qu'il gardast ses marches au mieulx qu'il pourroit. De ce fu toute la +court esmeue et disoient tous que le roy qui ce mandoit avoit bien desservi +de perdre terre. Et pour ce que l'empereur voulloit estre certain de ce +roy, s'il avoit ceste chose mandée ou non, commanda que les messages +feussent retenus jusques à ce que l'on eust là envoié; et pour ceste chose +y fu envoié Bertrique, le conte du palais, qui raporta que ce n'estoit pas +voire. Et l'empereur délivra les messages quant il en fu certené. + + Note 886: _A Noyon_, ou plutôt: _à Nimègue_. + +[887]En celle année vint Pepin à son père qui yvernoit à Ais-la-Chapelle. +Assez tost luy commanda le père qu'il s'en retournast et qu'il feust tout +appareillé, s'il avenoit par aventure qu'aucun besoing sourdist par devers +Espaigne. Quant ce vint vers les kalendes de juillet, l'empereur repaira +vers Hengelihem; car il avoit commandé que les barons et le peuple feussent +là assemblés à parlement. A celle assemblée establit moult de choses qui +estoient profitables à l'estat de sainte Eglise; là receut et conjoït les +messages l'apostole et les messages l'abbé de Mont-Olivet[888]. A ce +parlement furent présens deux princes de deux manières de gens; Céadrague, +un duc des Abrodiciens, et Tonglones, un duc des Sorabiens. Devant +l'empèreur furent accusés d'aucuns cas. Et pour ce que la preuve estoit +assez clère, l'empereur les punit et chastoia et puis les renvoia en leur +païs. Là meisme, vint à court Heriols, un prince des Normans, et luy et sa +femme et ses enfans et grans compaignies de Danois. Baptizié fu et sa femme +et ses enfans et toute sa compaignie. Moult luy fist grant honneur +l'empereur et luy donna grans dons. Et pour ce qu'il doubtoit que l'on ne +le chaçast hors de son païs, pour ce qu'il estoit crestien, ou que l'on lui +féist aucun grief, lui donna-il une contrée de Frise, qui a nom +Riustre[889], afin qu'il péust là venir à garant, sé mestier en estoit. + + Note 887: _Vita Ludovici Pii.--XL_. + + Note 888: _L'abbé de Mont-Olivet._ «Legationes tàm à sanctâ sede + romanâ quàmque à monte Oliveti per Dominicum abbatum perlatas + suscepit, audivit atque absolvit.» + + Note 889: _Riustre._ «Quemdam comitatum in Frisiâ, cujus vocabulum + est _Riustri_.» + +En ce temps estoient gardes et deffendeurs de toute Pannonie Baudin et +Giron[890]. Ce Baudin vint lors à court et amena à l'empereur un prestre +qui Georges[891] avoit nom. Preudomme estoit et de honneste vie, et disoit +qu'il savoit faire orgues à la manière de Grèce. Moult en fu l'empereur +lie, si rendit graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il avoit trouvé maistre de +tel art qui onques n'avoit esté en us au royaume de France. A Radulphe le +trésorier[892], commanda qu'il luy administrat despens et tout quanques +mestier lui seroit à celle besoigne. + + Note 890: _Baudin et Giron._ «Baldricus et Geraldus.» + + Note 891: _Georges._ Les éditions du texte latin portent: _Gregoire_. + + Note 892: _Radulphe le trésorier._ «Tanculfo sacrorum scriniorum + prælato.» + + +XV. + +ANNEES: 826/828. + +_Coment Azon, un roy sarrasin, degasta la terre l'empereur par devers +Espagne. Et coment l'empereur y envoia secours, mais il vint trop tart. Et +de la mort l'apostole Eugène, et de la paresce des princes qui la terre +déussent garder; et coment il envoia Pepin son fils pour garder les marches +d'Espaigne, et moult d'autres choses._ + + +En mi le mois d'octobre fist le roy parlement de la gent d'Allemagne, +oultre le Rin, en un lieu qui a nom Salz. Là vindrent nouvelles à court que +Azon, qui du palais s'en estoit fouy, fu receu en une cité qui a nom +Auxonne, puis prist une autre ville et la destruist et craventa. A ceulx +qui la deffendoient fist moult de maux; en tous les chastiaux qu'il prenoit +si mettoit garnison. Si envoia un sien frère à Abdirame un roy des +Sarrasins, pour secours querre; et il luy envoia grant plenté de sa gent. +De ceste nouvelle fu l'empereur moult esmeu et entalenté de ceste honte +vengier; mais toutes-voies n'en voult-il rien faire de soy, ains attendit +le conseil de sa gent. + +_Incidence._ Hildoins, l'abbé de Saint-Denis en France, envoia lors de ses +moines à Rome, à l'apostole Estienne[893], et lui requist le corps saint +Sébastien le martir. Et l'apostole qui vit sa dévocion luy octroia sa +requeste, et luy envoia par ses messages le corps saint Sébastien en un +écrin portant. Cil le receut dévotement et le porta à Soissons, et le mist +moult honnorablement de lès le corps monseigneur saint Mard de Soissons. Là +fist nostre Seigneur tant de si beaux miracles, en l'avènement et en la +présence du corps saint, que à paines pourroit-on en compter le nombre. + + Note 893: _Estienne._ Il falloit: _Eugène_. + +[894]Cil Azon dont nous avons parlé s'efforçoit en toutes les manières +qu'il povoit de gaster la terre à l'empereur; tant avoit aide de Mores et +de Sarrasins, qu'il convint qu'aucuns qui jusques alors avoient tenu leurs +terres et leurs chastiaulx de l'empire, s'enfouissent et guerpissent le +païs; et plusieurs se tournèrent à force contre leur seigneur, et +s'alièrent à luy. D'iceulx furent les uns Guillemot, le fils Bère, et +plusieurs autres. Pour sa terre doncques deffendre et à sa gent donner +espérance, ordenna l'empereur de ceste besoingne: Elissacar et le conte +Hildebran envoia devant et leur commanda qu'ils préissent en leur aide les +Gothiens et les Espaignos, et meismement Berard[895] le conte de +Barcinonne, qui son païs vertueusement deffendoit. Et quant Azon sceut ce, +il requist de rechief secours des Sarrasins et fist tant qu'il eut en son +aide un roy sarrasin, qui Armaran avoit nom[896]. Jusques à Sarragoce +dévastèrent tout le païs et puis jusques à Barcinonne. Après les premiers +que le roy eut là envoiés y envoia-il Pepin son fils, le roy d'Acquitaine, +et deux contes de son palais, Hue et Mainfroy. Mais ils demourèrent tant et +chevauchèrent si lentement, que ceulx eurent gasté Barcinonne et la contrée +de Gironde[897], avant qu'ils venissent là. + + Note 894: _Vita Ludovici Pii.--XLI_. + + Note 895: _Berard_, ou Bernard, fils de Guillaume de Gellone. + + Note 896: «Quem exercitum impetratum cum duce suo Amarvan....» + + Note 897: _De Gironde._ C'est-à-dire _de Gironne_. + +Un pou de temps avant que ce avinst, furent veus signes en l'air comme +batailles de chevaliers armés, resplandissans de feu, et aussi comme tains +et souillés de sang humain. + +A Compiègne estoit le roy quant ce advint. Là eut receu dons et présens que +l'en luy faisoit en l'an une fois, aussi comme de coustume; et quant il +sceut ces nouvelles, il envoia encore gens de rechief pour celle marche +deffendre. En la forest de Compiègne chaça et se déporta en tel déduit +jusques vers l'entrée de l'yver. En cette année, droit au mois d'aoust, +trespassa l'apostole Eugène. Après fu eslu Valentin, cardinal-diacre. Cil +ne vesquit puis plus longuement d'un mois. + +Après luy, fu esleu Grégoire, prestre-cardinal du tiltre saint Marc; mais +la consécration de luy fu prolongée jusques à tant que l'empereur eust sceu +l'élection[898]. Mais il s'y acorda volontiers, quant il eut examiné la +fourme de l'élection. Au mois de septembre que l'empereur estoit à +Compiègne, vindrent à court les messages Michiel, l'empereur de +Constantinoble. Dons et présens lui apportèrent, honnorablement furent +receus, largement visités, de dons honnourés et à la parfin conjoïs. +Hildoins, abbé de Saint-Denis, qui estoit un des plus sages hommes de ce +temps, envoia lors à Rome, et impetra le corps de deux glorieux martirs, +saint Père et saint Marcelin. En France les fist apporter à ses propres +despens, et les fist mettre en l'églyse Saint-Mard de Soissons[899], là +meisme où il eut fait apporter le corps saint Sébastien. Mains miracles y +demonstra depuis nostre Seigneur, par les mérites des corps sains.[900] Au +mois d'octobre, qui après vint, tint l'empepereur parlement à +Ais-la-Chapelle, et certainement sceut que la besoingne d'Espaigne où il +eut envoié sa gent contre Azon le desloyal eut mauvaisement et +pereceusement esté faite, par la négligence des chevetains de l'ost. Ceulx +pour qui le deffault fu ainsi avenu ne voult autrement punir; mais il les +osta de l'onneur où il les avoit mis. Baudri, le duc d'Acquilée, osta de la +duchié, car il sceut certainement que les Boulgres avoient gasté toute +celle région par son deffault et par sa paresce. La terre qu'il eut tenue +départit en quatre et la livra à garder à quatre contes. Mais il emploia +mauvaisement la grace qu'il fist à ceulx qui le corps et la vie avoient +meffais par droit. Car en guerredon de si grant bénéfice comme de la vie +donner furent armés contre luy de toute cruaulté et de toute mauvaistié et +desloyauté, si comme l'istoire contera ci-après. + + Note 898: _Eust sceu l'élection._ Le latin dit: «_Ad consultum_ + imperatoris.» + + Note 899: Deux manuscrits du texte latin appellent cet abbé + _Heinardus_, et n'indiquent pas que les reliques aient été déposées à + Soissons. «In proprio territorio propriisque sumptibus recondidit.» + + Note 900: _Vita Ludov. Pii. XLIII._--Le texte publié porte: _Mense + februario._ + +En ce temps, vindrent d'oultre-mer Halitcaire, évesque de Cambrai, et +Auffroy, abbé de Nonantule. Moult se louèrent de Michel, l'empereur de +Constantinoble, qui moult honnourablement les avoit receus. Au temps d'esté +tint parlement l'empereur à Hengilehem. Là receut dons et présens par les +messages de l'églyse de Rome, Quirius et Théophile; honnourablement les +recent et les conjoït, et de là se départit après ce parlement, et s'en +alla à Théodone[901]. Grant renommée estoit lors que Sarrasins devoient +venir ès marches d'Espaigne; pour ce, commanda à Lothaire qu'il se traisist +vers ces parties, et féist ost des François-Austrasiens. Ainsi le fist +comme il luy fu commandé; son ost conduisit jusques à Lyon sur Rosne. Là +attendit un message qu'il eut avant envoie pour savoir la certaineté des +Sarrasins. Tandis comme il demouroit là, Pepin, son frère, vint à luy +parler; tandis, vint le message de devers Espaigne, et rapporta +certainement que les Sarrasins et les Mores, jà bien avant estoient venus à +grans osts: mais ils s'estoient retrais arrière né à celle fois ne béoient +plus à faire. Quant les deux frères furent certains de ceste chose, ils se +départirent; si s'en alla Pepin on Acquitaine, et Lothaire s'en retourna au +père. + + Note 901: _Theodone._ Thionville. + +Entre ces choses, advint que les deux fils Godefroy de Dannemarche +chacèrent hors du royaume Heriols. Devant ce, a voient ces deux frères +faites aliances à l'empereur. Et pour ce qu'il voulloit aider cellui +Hériols, il leur manda par aucuns contes de Sassoigne qu'ils le tenissent +en paix et le tenissent en autelle amour et en autelle compaignie, comme +ils estoient devant. Mais Hériols ne put pas tant attendre que la paix +feust du tout confermée; ains entra en leurs terres, les proies prist et +gasta, et ardit aucunes de leurs villes. Ceulx cuidèrent certainement qu'il +eust ce fait par l'assentement et par la volonté les gens l'empereur; pour +ce, passèrent le fleuve d'Egidore[902], et vindrent soudainement sur eulx, +qui de tout ce ne se prenoient garde; en fuye les chacièrent et ravirent +tout quanqu'ils trouvèrent dedens leurs tentes, quant ils furent dedens +entrés. Mais quant ils eurent après la vérité sceue, et que Hériols n'avoit +pas ce fait par eulx[903], ils se doubtèrent moult du courroux l'empereur +et qu'il n'en préist vengence. Pour ce, envoièrent premièrement à ceulx à +qui ils avoient meffait, et puis à l'empereur; et recongnurent bien qu'ils +avoient vers luy mespris, et que près estoient de l'amender à son plaisir, +mais qu'ils eussent sa bonne volenté comme devant. Et l'empereur qui +naturellement estoit débonnaire et misericors, et meismement[904] à ceulx +qui vers luy s'umilioient, leur pardonna tout son mautalent. + + Note 902: _Egidore._ L'Eyder. + + Note 903: _Par eulx._ Par les gens de l'empereur. + + Note 904: _Meismement._ Surtout. + +_Incidence._ En ce temps avint que le comte Boniface, qui estoit prévost et +garde de l'isle de Corse, de par l'empereur, monta sur mer entre luy et +Berard son frère, en une petite nef coursière[905] ainsi comme galie, et +gens assez bien appareillés, pour la mer cherchier et pour encontrer, sé +aventure fust, les galies et les robeurs qui en celle isle de Corse +faisoient souvent moult grant dommage. Mais ils n'en trouvèrent nuls en +celle fois. En l'isle de Sardaigne arriva: de là, s'esmeut pour aler en +Aufrique, par le conduit de ceulx qui savoient la mer et la voie. Si arriva +au port dessous Carthage. Encontre luy vint grant multitude d'Aufricans, +qui par cinq assaus se combatirent à luy et à sa gent. Et par cinq fois +furent vaincus, et moult en y eut d'occis; et si en y eut d'aucuns, tout +feussent-ils desconfis, qui moult requeroient leurs ennemis asprement et +hardiment. Et le conte Boniface rassembla ses compagnons, si rentra en sa +nef, et retourna à tant en l'isle de Corse. Et les Aufricans auxquiels il +sembloit qu'oncques mais n'eussent trouvé si fières gens, demourèrent en +grant paour en leur terre. + + Note 905: _Nef._ Il falloit: _Flotte._ «Conscensâ parvâ classe.» + +En celle année fu apporté à l'empereur une manière de blé d'une contrée de +Gascongne, dont le grain estoit moindre que de fourment, et disoit l'on +qu'il estoit chéu du ciel. + +Tout cet yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle. [906]Et quant ce vint +vers la fin du caresme, que la sollempnité de Pasques aprouchoit, si grant +croulle et si grant mouvement de terre fu que à poy que le palais et les +tours ne chéirent. Après ce croulle, venta si durement que la force du vent +ne descouvrit pas tant seulement les petits édifices, mais le palais d'Ais +et le moustier Nostre-Dame, qui estoit couvert de grant entaillement de +plomb. + + Note 906: _Vita Ludovici Pii.--XLIII_. + +Après ce que l'empereur eut demouré à Ais pour aucunes grans besoingnes, il +s'en partit vers les kalendes de juin, et s'en alla à Garmaise, pour tenir +parlement qui là devoit estre au mois d'aoust Mais ce parlement dut +demourer pour aucunes nouvelles qui vindrent à court. Car l'en disoit que +les Normans voulloient briser les convenances qu'ils avoient à l'empereur, +et s'appareilloient pour courre sur la terre qui est delà le fleuve d'Albe. +Mais ces nouvelles que l'en comptoit ainsi n'estoient pas vraies. Tenu fu +le parlement et fu là ordenné des besoingnes au commun prouffit du païs. +Après ce parlement se partit de court Pépin, et s'en ala en Lombardie. + + +XVI. + +ANNEES: 829/830. + +_Coment l'empereur s'apperceut de la traïson que les siens meismes luy +bastissoient; et coment ils esmeurent ses fils meismes contre luy, et +coment ils le cuidèrent prendre, et puis coment l'empereur les fist mettre +en prison._ + + +En ce parlement s'apperceut premièrement l'empereur de la traïson de ceulx +à qui il avoit les corps et la vie pardonné. Et sceut certainement la +traïson et la conspiration que ils bastissoient. Comme traiteurs s'en +aloient cherchant et fuironnant à chascun[907], pour esmouvoir les cuers de +ses barons contre luy. Pour ce, se voult garnir aussi comme d'une tour et +d'une deffense, contre leur malice. Car il fist le conte Berart[908] +chambrier et conte du palais, qui devant ce gardoit les marches par devers +Espaigne. Mais ceste chose esmut plus le mal et le venin de leurs cuers que +devant, et en furent plus esmeus vers luy. Et pour ce ne se +descouvrirent-ils pas à cette fois; car ils virent bien qu'ils ne +pourroient accomplir leur propos, ains attendirent qu'ils eussent temps et +lieu convenables. + + Note 907: _Fuironnant._ Furetant. «Quasi per quosdam cuniculos + sollicitare.» + + Note 908: _Berart_, ou _Bernart_, duc de Septimanie. + +Après ces choses s'en ala l'empereur oultre le Rin, à une ville qui est +nommée Franquefort; en chaces de bois se déporta une pièce de temps. Et +quant ce vint vers la Saint-Martin, si repaira pour yverner à +Ais-la-Chapelle. Tant demoura que la Nativité fu passée. [909]Vers le temps +de la quarantaine estoit jà la saison passée, quant les traiteurs ne se +peurent plus tenir célés, qu'ils ne descouvrissent le mal qu'ils avoient en +pensée contre si doulx et si débonnaire seigneur. Premièrement se +descouvrirent les plus grans et firent qu'ils s'alièrent à eulx en traïsoa; +les mendres déceureut aussi par parolles, par promesses, et firent tant et +sus et jus, qu'ils eurent grant nombre de compaignons. + + Note 909: _Vita Ludovici Pii.--XLIV_. + +Et quant ils virent qu'ils eurent les plus grans de leur acort, si s'en +alèrent à Pepin, l'un des fils de l'empereur; à luy se complaignirent de ce +que l'empereur les avoit estrangiés et esloigniés de luy, dont ils estoient +chéus en despit, eulx et tous les autres; et Berart estoit tout sire du +palais, qui jà estoit monté en trop grant orgueil. Et plus grant desloyauté +luy faisoient-ils entendant; car ils disoient qu'il honnissoit l'empereur +de sa femme, et qu'il estoit si atourné par sorcerie, qu'il ne s'en povoit +venger, né soi-meisme avertir de ceste chose. Si estoit grant honte à +l'empereur premièrement, et puis à luy et à tous ses frères; et +appartenoit, ce disoient-ils, à bon fils et loyal de porter grief la honte +de son père, et de luy remettre et restablir en dignité et en bonne +mémoire; et le bon fils qui ce feroit au père ne desserviroit pas tant +seulement renommée et louange de vertu, mais accroissement d'honneur +terrienne. Par telles parolles et par autres semblables déceurent le jeune +homme et l'esmeurent si contre son père, qu'il les crut des grans +desloyaultés qu'ils luy faisoient entendant. Avec eulx mut à grant gens et +vint jusques à Orléans. Au duc qui de par l'empereur y estoit, ostèrent la +duchié et y mistrent un autre qui avoit nom Mainfroy. Puis se mistrent à la +voie et s'en vindrent jusques à Verberie. L'empereur qui certainement +savoit qu'ils avoient faite conspiration contre luy, contre Judith sa femme +et contre Berart, pour ce appela-il Berart, et lui dist qu'il s'en fuist; +que les traiteurs ne le trouvassent entour lui. A Judith l'emperéis +commanda qu'elle demourast à Laon, et qu'elle se tinst en l'églyse +Nostre-Dame. Après ce, il s'en vint à Compiègne. Les traiteurs qui estoient +à Verberie sceurent jà bien comment il eut ouvré; pour ce envoièrent Guérin +et Lambert à Laon, et leur commandèrent que sé la royne faisoit nul +dangier, que ils la tirassent hors de l'églyse. Et quant elle les vit si +eut paour: ceulx firent ainsi comme on leur eut commandé. Quant elle fu là +venue, ils luy firent souffrir assez de paines et de griefs; et, pour paour +de mort, la contraindront à ce qu'elle leur promist que s'elle povoit +parler à son seigneur, elle luy ammonnesteroit et prieroit qu'il mist jus +le baudré de chevalerie[910] et le signe d'empereur, et puis se feist +tondre en religion; et puis leur promist que elle-meisme metroit voile sur +son chief, et devendroit nonnain. Et de tant comme les traiteurs désiroient +plus ceste chose, de tant créoient-ils plus légièrement que ce peust +avenir. Pour parler de ceste besoigne, l'envoièrent à Compiègne en grant +compaignie de leurs gens. Et quant elle put parler à luy premièrement, elle +luy pria qu'il souffrist qu'elle mist le voile de lin sur son chief, pour +eschiver la mort. De ce que les traiteurs requeroient pour luy, il +respondit qu'il en aroit conseil. + + Note 910: _Le baudré._ Le baudrier. Cette expression répond au + _cingulum militiæ_. + +De si très-grant haine haioient les traiteurs et sans raison le roy, qui +toujours avoit vescu si débonnairement vers toutes gens; et leur pesoit +dont cil vivoit[911] par lequel bénéfice eulx-meismes vivoient, qui par +leur meffait deussent mourir selon les lois. Après ce que la royne fu +retournée et elle eut compté la response à l'empereur, ils l'envoièrent +maintenant en essil, en l'abbaïe de Sainte-Ragonde. + + Note 911: _Dont cil vivoit._ De penser que celui-là vivoit aux + bienfaits duquel eux-mesmes devoient la vie, etc. + +[912]Entour le mois de mai, Lothaire, l'un des fils l'empereur, vint de +Lombardie à Compiègne, et alla droit où l'empereur estoit lors. Tantost +s'en alèrent à luy les traiteurs, pour savoir sé ils le pourroient +esmouvoir contre le père et traire de leur parti; et tout luy pleust-il +bien[913], par adventure, ce que les traiteurs avoient fait, toutes voies +ne fist-il au père né honte né villenie. A Heribert, frère Berart, firent +les traitres sachier[914] les yeux, dont l'empereur fu moult dolent. A un +autre, qui son cousin estoit, si avoit nom Ode, firent mettre jus le baudré +de chevalerie, et l'envoyèrent en essil; pour ce, disoient-ils, qu'ils +estoient tous deux coupables du fait qu'ils mettoient sus à Berart et à la +royne. + + Note 912: _Vita Ludovici Pii.--XLV_. + + Note 913: _Et tout lui pleust-il bien._ Et quoiqu'il eût sans doute + pour agréable... + + Note 914: _Sachier._ Arracher. + +En celle tribulation demoura l'empereur tout cet esté; si n'avoit +d'empereur fors le nom. Et quant ce vint vers le mois de septembre, les +traiteurs tendoient à ce qu'ils peussent faire un parlement[915] en aucun +lieu de France. Mais l'empereur qui plus se fioit ès Alemans que ès +François, pour ce que les traiteurs les avoient aussi comme deceus, ne s'y +accordoit pas; ains travailloit à son pouvoir repostement, qu'il feust +assemblé en aucun lieu d'Alemaigne. Toutes voies, fu-il fait ainsi comme il +le désiroit, et fu le parlement crié à Maience[916]. Et pour ce qu'il se +doubtoit que la grant plenté des traiteurs et de ceulx qui à eulx se +tenoient ne surmontast le petit nombre de ses amis, il fist commander que +chascun venist à ce parlement simplement, sans armes et sans grant +compaignie. Au conte Lambert manda que le païs et la contrée fussent bien +gardés; si envoia avec luy l'abbé Hélisachar, pour faire droit et justice. + + Note 915: _Un parlement (conventum generalem.)._ «La coutume de ce + temps,» dit Hincmar, _Epistolata de ordine Palatii_, «étoit de + convoquer tous les ans deux assemblées générales (_Placita_). La + première, à l'ouverture de l'année, pour ordonner l'état de toute + l'administration; et la nécessité la plus rigoureuse pouvoit seule + changer l'époque de cette première assemblée. L'autre réunion avoit + pour but de distribuer les récompenses aux seigneurs et aux + principaux officiers du conseil. On y préparoit aussi les matières + sur lesquelles on auroit à statuer dans l'assemblée de l'année + suivante, etc.» C'est de cette seconde réunion dont il s'agit dans + notre texte. + + Note 916: Le texte latin porte _Neomago_, Nimègue. + +A ce parlement vindrent de toutes pars, au terme qui fu mis. Efforciement +y vint aussi comme toute Alemaigne[917], pour aider à l'empereur, sé +mestier en feust. Il se pourpensa comment il pourroit abaissier la force de +ses ennemis; pour ce reprist-il et blasma l'abbé Hilduin, et luy demanda +pourquoi il estoit là venu, et ainsi garni comme contre ses ennemis, contre +le commandement qui avoit esté fait. Pour ce qu'il ne put nier, il luy fu +commandé qu'il s'en yssit hors du palais, et qu'il s'en allast yverner en +son paveillon, à pou de ses gens, de lès une ville qui a nom +Patebrune[918]. Et à l'abbé Walle de Corbie, refu aussi commandé qu'il s'en +allast en s'abbaïe, et vesquit en son cloistre selon sa ruille[919]. + + Note 917: _Comme toute Alemaigne._ Pour ainsi dire toute l'Allemagne. + + Note 918: _Patebrune._ Paderborn. + + Note 919: _Ruille._ Règle. On peut voir la fureur des partisans de + Wala contre Berard ou Bernard, dans la vie de cet abbé de Corbie, + rédigée par _Paschasius Radbertus_. (Historiens de France, tome VI, + p. 279.) + +Et quant les traiteurs et ceulx de leur partie virent ce, ils se +desperèrent forment[920]. Oncques toute celle nuit ne finèrent d'aller né +de venir et de comploter ensemble. A l'ostel Lothaire, le fils l'empereur, +s'assemblèrent tous et luy donnèrent en conseil qu'il convenoit par force +qu'on se combatist ou qu'on se départist du parlement, maugré l'empereur; +en tel conseil despendirent toute la nuit. Quant ce vint au matin, +l'empereur manda son fils Lothaire, qu'il ne creust pas le conseil de ses +ennemis, ains revenist à luy, comme le fils doit revenir au père. Toutes +voies y alla contre la volonté des traiteurs, qui moult en furent +courroucés. Et l'empereur ne le reprist pas laidement né asprement, ains le +chastoia doulcement et courtoisement, et entra avec luy au palais. Le +peuple qui dehors estoit, si se commença à merveiller et forsener contre +luy et contre sa gent. Et fu la forsenerie à ce montée qu'ils se feussent +entre occis aux espées et aux coustiaux, sé ce ne feust le sens à +l'empereur qui entendit la noise. Car jà estoient en tel point qu'il n'y +avoit que du férir, quant l'empereur et Lothaire se montrèrent aux +fenestres du palais; puis qu'ils eurent veu l'empereur et Lothaire +ensemble, et il eut à eulx parlé, la forsenerie du peuple fu apaisiée. Tous +les principaux de la traïson fist prendre l'empereur, et mettre en prison. +Après les fist mettre en jugement, et comme le droit et les lois donnassent +qu'ils deussent tous perdre les chiefs, sa miséricorde et sa débonnaireté +fu si grant qu'il ne voult oncques que nul en receust mort. Né oncques de +si grant fait n'en portèrent paine oultre, fors que les lais[921] furent +tondus en lieux convenables, et les clers furent gardés en moustiers de +religion. + + Note 920: _Desperèrent forment._ Désespérèrent fortement. + + Note 921: _Les lais._ Les laïcs. + + +XVII. + +ANNEES: 831/832. + +_Coment l'empereur envoia querre la royne Judith, et coment elle se purgea +du blasme que les traiteurs li mettoient sus; et coment Berart offri son +gage du blasme de la royne. Coment l'empereur chastoia Pepin, son fils, de +ses mauvaises meurs, et coment il fu mis en prison._ + + +[922]Après ces choses que vous avez oïes, repaira l'empereur à +Ais-la-Chapelle pour yverner. Son fils Lothaire tint adès[923] avec luy, +puis envoia querre la royne Judith que les traiteurs avoient envoiée en +essil en Acquitaine, au moustier Sainte-Ragonde, et ses deux frères Conrat +et Rodulphe, qu'ils avoient fait tondre en abbaïe; mais oncques ne +voult-elle à luy habiter né porter honneur d'espouse, jusques à tant +qu'elle se feust purgiée, selon les lois, du blasme que les traiteurs luy +avoient mis sus. De ce se purgea loyaulment si comme elle dut. + + Note 922: _Vita Ludov. Pii.--XLVI_. + + Note 923: _Adès._ Toujours; les Italiens disent dans un sens + analogue: _Adesso_. + +A la feste de la Purification qui après fu, donna l'empereur la vie à tous +ceulx qui estoiènt jugiez à mort. Ses trois fils qui avec luy estoient +renvoia en leurs contrées; Lothaire en Italie, Pepin en Acquitaine et Loys +en Bavière; et il demoura à Ais toute la saison, jusques après la +Résurrection. D'Ais se départit et alla en Ingeleham. Là n'oublia pas sa +débonnaireté et sa miséricorde, qui avec luy estoit créée et née, ainsi +comme dit Job, et qu'il avoit apportée du ventre de sa mère. Car tous ceulx +qu'il avoit envoiés en essil pour leurs meffais, rappela et leur rendit +leurs héritages et leurs possessions. Et tous ceulx qu'il eut fait tondre +en abbaïes, fist-il aussi rappeller, ceulx qui revenir s'en voulloient. +Après s'en alla vers Remiremont, par Vousge trespassa[924], et se déporta +là, une pièce de temps, en pescheries et en chasces de bois. Son fils +Lothaire qui à luy estoit venu envoia en Italie. Vers le mois de septembre +tint parlement à Théodone[925]; à celle assemblée vindrent trois messages +de par les Sarrasins d'oultre-mer. De ces trois furent les deux Sarrasins +et le tiers Crestien. Paix et amour requeroient. Divers présens aportoient +d'espices aromatiques et draps de soie. Ce qu'ils requistrent leur fu +octroié. Congié prisdrent et puis s'en retournèrent. + + Note 924: «In partes Rumerici montis, per Vosagum transiit.» Par les + Vosges. + + Note 925: _Theodone._ Thionville. + +A ce parlement revint Berart, qui pour la paour des traiteurs s'en estoit +fouy en Espaigne. A l'empereur vint et luy dist qu'il estoit tout prest de +soi purgier et demoustrer, par son corps et par ses armes, selon la +coustume de France, qu'il n'avoit coulpe au cas que l'en lui avoit mis sus; +et sé nul estoit qui de ce le vousist accuser, qu'il l'accusast; mais il ne +put estre trouvé. Et pour ce que parolle et fumée eut de ce esté, il se +purgea par serement. + +A son fils Pepin eut l'empereur commandé qu'il feust à ce parlement, mais +il ne vint à court jusques à tant que il feust failli: dont l'empereur fu +courroucié, et pour ce qu'il le volloit chastoier et reprendre de ceste +inobédience, et d'aucunes autres mauvaises meurs qui en luy estoient, luy +commanda-il qu'il demourast avec luy; jusques à la Nativité le tint. Mais +luy, qui pas n'y demouroit volentiers, s'en partit sans le sceu du père et +s'en alla en Acquitaine: et l'empereur demoura tout cel yver à +Ais-la-Chapelle. + +[926]Vers la nouvelle saison vindrent nouvelles à court et fu compté à +l'empereur qu'aucuns esmouvemens de guerre estaient sours en Bavière. +Tantost s'appareilla et vint jusques à Hausbourt, et assez tost après +estaint tout et appaisa tout le païs[927]. En France retourna et tint un +parlement en la cité d'Orlians. A son fils Pepin manda qu'il feust là à +l'encontré de luy, et cil y vint: toutes voies ce fu contre sa volenté. +Lors s'apperceut l'empereur qu'il estoit desvoié de bien faire et corrompu +d'aucuns mauvais hommes, et meismenient par Berart, qui en Acquitaine +demouroit, et par qui conseil il ouvroit au temps de lors. Pour savoir de +ceste chose trespassa Loire l'empereur, et vint à Joquegny en son palais, +qui est en Limosin[928]. La cause de Berart fu enquise et débatue. Accusé +fu de desloyauté, mais l'accuseur se tira arrière, né ne voult aler avant +en la besoigne, jusques au gage de bataille. Toutes voies pour ce que l'en +avoit de luy souspecon et grant présumpcion, fu-il osté de son estat et de +l'onneur où il estoit. Et l'empereur envoia Pepin à Trèves en prison, pour +le chastier de ses mauvaises meurs. Quant il fu là mené, ceulx qui garder +le devoient luy firent si grant laschée, ou appenséement[929] ou par +négligence, qu'il s'en eschapa par nuit. Par le païs s'en ala celle part où +il voult. Si ne retourna pas en Acquitaine, jusques à tant qu'il[930] s'en +fu parti. + + Note 926: _Vita Ludov. Pii.--XLVII._ + + Note 927: _Estaint tout_, etc. Le latin dit plus simplement: + «Insurgentia sedavit.» _Hausbourt._ Variantes: _Heresbourc_. + + Note 928: _Joquegny._ «Ad Jocundiacum palatium venit, in territorio + Lemovico situm.» C'est aujourd'hui _Joac_ suivant Don Germain, IVème + livre _De re dipptomaticâ_. + + Note 929: _Ou appenséement_, ou avec méditation. Cette phrase répond + à ces mots latins: «Cùm indulgentiùs haberetur.» + + Note 930: _Qu'il._ Que l'empereur. + +En ce point voult mettre l'empereur bonnes et devises[931] entre le royaume +Lothaire et le royaume Charlot, son mainsné fils; mais sa besoigne ne fu +pas parfaite pour aucuns empeschemens dont nous parlerons ci-après. + + Note 931: _Bonnes et devises._ Bornes et séparations. + +En tour la feste Saint-Martin fist l'empereur querre Pepin son fils, et luy +manda qu'il venist à luy. Et cil se defuioit, et pas ne vouloit aler en +Acquitaine, jusques à tant que son père s'en feust parti. Retourner s'en +vouloit en France l'empereur, mais l'yver commença si fort et si aspre +comme l'on n'avoit veu long-temps devant. Premièrement commença par +plouages, et après fu la terre molle et destrempée. Et puis gela si +très-fortement que nul n'estoit qui peust aler à cheval. D'Acquitaine se +partit, et vint à une ville qui a nom Reste[932]. Le flun de Loire +trespassa et s'en vint yverner en France. [933]Mais trop fu travaillé et +luy et sa gent des griefs qu'ils souffrirent en celle voie. + + Note 932: _Reste._ Aujourd'hui _Rest_, sur la Loire, à peu de + distance de Mont-Soreau. + + Note 933: _Mais trop fu travaillé_, etc. Le latin porte: «Quod et + fecit, sed minùs honestè quàm decuit.» C'est-à-dire, _avec moins de + dignité qu'il ne convenoit à son rang_. + + +XVIII. + +ANNEE: 833. + +_Coment tout le peuple se tourna devers ses fils, et de la déception +l'apostole. Coment ses fils le prindrent luy et sa femme et Charlot son +petit fils. Coment ils despartirent le royaume; de la complainte que il +fait de ses fils; puis coment il gaba le serjant qui le gardoit à +Saint-Maard de Soissons._ + + +[934]L'ennemi contraire à tout bien et à toute paix ne cessoit, chascun +jour, de troubler la sainte pensée de l'empereur par ses menistres, qui +firent entendant à ses fils qu'il les vouloit trahir et déshériter. Si ne +regardoient mie à ce qu'il estoit si débonnaire et si humain à toutes gens, +neis[935] à ceulx qui avoient sa mort jurée, comme luy-meisme savoit bien; +coment donc pouvoit ce estre qu'il feist cruaulté né traïson vers ses +enfans? Mais pour ce que mauvaises parolles corrumpent bonnes meurs, et la +goute d'eaue qui chéit continuellement cave la pierre dure, il advint aussi +que les menistres du diable pourchacièrent tant qu'ils assemblèrent tous +ses fils à tant comme ils purent avoir de gens, chascun endroit soy. Et +l'apostole Grégoire firent aussi venir par malice sous la couleur de pitié, +ainsi comme pour mettre paix, sé il peust, entre l'empereur et ses enfans. +Mais la vérité fu après apperceue. D'autre part vint l'empereur à Garmaise +à grant ost. Là demoura grant pièce pour luy conseiller et aviser qu'il +feroit. A la parfin, envoia à ses fils l'évesque Bernart[936] et autres +messages, et leur mandoit qu'ils venissent à luy comme fils devoient venir +à père. + + Note 934: _Vita Ludov. Pii.--XLVIII._ + + Note 935: _Neis._ Même. + + Note 936: _Bernart_, évêque de Worms, ou _Garmaise_. + +A l'apostole manda que s'il voulloit faire ainsi comme ses devanciers +avoient fait, pourquoi il tardoit tant à venir à luy. Toutes voies +s'espandit partout renommée, et raconta ce qui estoit vérité des autres. +De l'apostole redisoit l'en qu'il n'estoit pour autre chose venu fors pour +escommunier l'empereur et les évesques, s'ils estoient contraires à ses +fils, et s'ils estoient de riens inobédiens à luy. Mais quant les prélas +oïrent ce, ils respondirent que jà en ce cas ne luy obéiroient. Et sé il +venoit pour eulx escommenier, il s'en iroit luy-mesme escommenié. Car +l'autorite des anciens canons, ce disoient-ils, sentoit tout autrement. + +Quant ce vint à la feste Saint-Jehan-Baptiste, l'empereur et ses fils +d'autre part vindrent en un lieu qui puis icelle heure fu tousjours nommé +Champ aux menteurs ou Champ plain de mençonges, pour ce que ceulx qui à +l'empereur promettoient foi et loyauté luy mentirent en place[937]. Et pour +ceste raison en demoura tousjours depuis le nom. D'une part et d'autre +estoient jà les eschielles ordonnées pour assembler. Si n'avoit mais que de +la bataille commencier, quant l'en dist à l'empereur que l'apostole venoit +à luy; et quant l'empereur le vit venir qui jà estoit ordenné en sa +bataille, il le receut toutes voies, mais ce fu à mains de révérence que ne +dut; et luy dit qu'il ne venoit pas à luy en la manière qu'il devoit, car +il avoit grant souspeçon contre luy. Aux hesberges fu mené. Là parla à +l'empereur et luy affirma pour vérité qu'il n'estoit pour autre chose venu, +fors pour mettre paix et concorde entre luy et ses fils. Car il avoit oï +dire, ce disoit-il, qu'il estoit esmeu contre eulx, et qu'il ne voulloit +oïr nulle prière. Ses causes et ses raisons l'empereur oï et demoura avec +luy ne scay quans jours. + + Note 937: _Campus-Mentitus._ On croit que ce lieu est situé entre + Basle et Argentières; en allemand: _Rotleube_. + +Au départir, luy dist l'empereur que quant il seroit retourné qu'il +pourchassast la paix envers ses fils. En tant de temps comme l'apostole fu +avecques l'empereur, estoit jà tout le peuple tourné encontre luy, et s'en +estoit alé en l'ost de ses fils. Si avoient les uns attrais par dons, les +autres par prière, et les autres par menaces. Né l'apostole ne retourna +puis à luy si comme il luy avoit commandé. Car ses amis ne souffrirent pas +qu'il retournast. Moult fu l'empereur afleboié quant ses ennemis luy eurent +ainsi sostraites les grans compagnies qu'il avoit amenées et le menu +peuple. Et quant ce vint à la Saint-Pierre et Saint-Pol, la menue gent +crioit contre l'empereur par flaterie, et d'autre part ses fils le +menaçoient que ils courroient sur luy. Et le preudomme qui vit qu'il ne +pourroit durer contre leur force se doubla moult de la cruaulté du menu +peuple. Lors manda à ses fils qu'il ne feust pas livré ès-mains des menues +gens: et ils luy remandèrent qu'il issit de ses hesberges et venist contre +eulx et ils vendroient contre luy. Ainsi le convint faire. Encontre luy +revindrent d'autre part, et descendirent des chevaux quand ils +approuchièrent de luy. Lors les admonnesta qu'ils gardassent vers luy ce +qu'ils luy avoient promis, et non mie taut seulement vers luy, mais vers sa +femme et vers son fils. Et ils luy respondirent qu'il feust asseur de ce et +que si feroient-ils. Lors les baisa, si les suivit jusques à leurs tentes. +Tout maintenant luy fu sa femme ostée et menée en la tente Loys; et +Lothaire fit mener elle et Charlot son petit fils en sa heberge, et +commanda qu'ils feussent bien gardés. + +Les traiteurs prindrent les seremens du peuple et partirent l'empire en +trois parties aux trois frères. Loys prist la royne Judith et l'envoia de +rechief en essil, en Italie, en une ville qui a nom Tartone[938]. Le pape +Grégoire, qui près estoit là, commença à plourer quant il vit que les +choses estoient ainsi menées, et s'en retourna à Rome. + + Note 938: _Tartone._ Tortonne. + +A tant se départirent les deux frères. Loys s'en ala en Bavière et Pepin en +Acquitaine. Lothaire prist le père et le fils et les fist mener loin de luy +privéement, à chevaucheurs armés, qui moult bien les gardoient. A une ville +vint qui a nom Melangi[939]. Là demoura un pou, pour ordonner d'aucunes +besoignes. Au peuple qui estoit avec luy donna congié et fist crier un +parlement à Compiègne; par le païs de Vouge trepassa et par une abbaïe qui +a nom Maurmoustier, et s'en ala tout droit à Mez et de là à Verdun; puis +retourna en France. En la cité de Soissons s'en ala et laissa là son père +en estroite prison en l'abbaïe Saint-Maard, et commanda qu'il feust +estroitement gardé. Et Charlot son petit fils[940] fist aussi garder. Mais +toutes voies ne commanda-il pas qu'il feust tondu. De là se partit et s'en +ala en déduis de chaces et de gibiers, et y demoura jusques vers la fin de +septembre. + + Note 939: _Merlegium villam._ C'est l'ancien château de _Marlenheim_, + à quatre lieues de Strasbourg, vers les Vosges. + + Note 940: _Son petit fils._ Le jeune fils de l'empereur. + + + + (DES CHRONIQUES SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.) + + +_La complainte que l'empereur fait de ses fils, de leur cruauté et du +deffault de foi et de desloyauté de ses barons et de ses prélas; et parle +en telle manière en sa propre personne[941]._ + + Note 941: Dom Bouquet dit ici en note: «Cette complainte, _qui est + une fable_, ne se trouve pas dans la vie latine de + Louis-le-Débonnaire.» J'avoue que je ne vois rien de fabuleux dans + cette complainte, dont l'original étoit, suivant les plus grandes + probabilités, conservé dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, quand + les Chroniques françoises de Saint-Denis furent rédigées, + c'est-à-dire vers la fin du XIIIeme siècle. Rien n'est + invraisemblable dans la narration du malheureux empereur, et l'on ne + voit pas bien comment on auroit inventé un monument de ce genre deux + ou trois siècles après les événements auxquels il se rapportoit? On + ne le retrouve plus aujourd'hui que dans la traduction du moine de + Saint-Denis, voilà pourquoi si peu de personnes en ont remarqué le + caractère et discuté la sincérité. + + +«Je Loys, César et empereur Auguste de l'empire des Romains, par la grace +de Dieu. Comme je gouvernasse le monde qui est soubmis à l'empire de Rome, +et je féisse plus grant lasche[942] de justice pour miséricorde que je ne +déusse vers aucuns de mes gens, ceulx meismes que j'avois ainsi laschiés et +donnée la vie qu'ils avoient meffaite par droit furent de si grant cruaulté +qu'ils ne s'esmeurent pas tant seulement contre moy, ains misrent mes +chiers enfans en telle forsenerie que eulx-meismes gettèrent les mains à +moy et me misrent en prison et mon petit fils Charlot; et ma femme Judith +envoièrent en essil. Tourmenté fu et grevé par ceulx à qui je n'avoie fait +nul grief; mais toutes voies portoie-je ces maulx paciemment pour ce qu'il +me sembloit que la volonté nostre Seigneur me pugnesist pour mes péchiés, +en telle manière. En la cité de Soissons fu amené, en l'abbaïe et au +couvent Saint-Maard et Saint-Sébastien. Et pour ce qu'ils savoient bien que +je amoie bien le lieu, ils se conseillèrent et cuidèrent que je me +deméisse, de ma volonté, de mes armes et de mon sceptre par aventure, après +si grant tribulation et si grant desconfort. + + Note 942: _Lasche._ Relâchement. + +»Et quant ils m'eurent léans mis en estroite prison, pour faire ce qu'ils +avoient devant pourparlé, ils envoièrent à moy aucuns de leurs menistres, +et me firent entendant que l'emperéis Judith, ma femme, estoit vestue et +voilée en une abbaïe de nonnains; et disoient qu'ils cuidoient encore +mieulx qu'elle feust morte. Et pour ce que ils savoient bien que j'amoie +moult Charlot, mon petit fils, sur toutes créatures, me disoient-ils aussi +qu'il estoit tondu et vestu comme moine, au couvent de léans. Et quant je +oï ce, je ne me peus tenir de plourer; si ne fu pas merveille; car j'estoie +desposé et getté hors de la dignité d'empereur, et avoie perdu ma femme et +mon doulx fils. Plusieurs jours fu en telles douleurs, en cris, en pleurs; +si n'avoie nul qui de riens me reconfortast, et bien sentoie que je me +dégastoie tout et afleboioie durement, pour le grant courous que j'avoie; +si n'avoie confort de nully fors de Dieu. Car les huis et les entrées +estoient si gardées que nul ne povoit à moy venir. Toutes voies y avoit-il +une petite voie estroite par quoi l'on povoit aler au couvent des frères et +en l'églyse; mais elle estoit moult curieusement gardée. Lors me pourpensay +que je iroie; et quant je fus là venu, je m'agenoillay devant tous les +frères et leur monstray comme à sages mires la maladie dont je me douloie, +et leur priay moult dévotement qu'ils feussent en oraisons pour moy envers +mon seigneur saint Maard et mon seigneur saint Sébastien, et qu'ils +priassent pour l'ame ma femme, car je cuidoie certainement qu'elle fu +trespassée, si comme ils m'avoient fait entendant. Et les preudommes qui +grant compassion avoient de ma douleur me reconfortèrent moult, et ainsi +comme s'ils feussent certains des choses qui estoient à avenir, me +promirent que sé je mettoie du tout m'espérance en Dieu, que j'aroie +prochainement confort et médicine de mes douleurs, par les prières et les +mérites des glorieux confesseurs. Et quant ils m'eurent ainsi bien +réconforté, et prié pour moy, ils me ramenèrent arrière, jusques à l'uis de +la prison. Ens entray, et fu dedans aussi comme devant. La nuit qui après +vint, estoie en la chartre, et moult désiroie à véoir l'estoile +journal[943], pour la nuit qui trop me duroit. + + Note 943: _L'estoile journal._ Lucifer. L'étoile du jour. + +»Quant ce vint après matines, si m'en entrai en une petite chapelle dédiée +de la trinité qui estoit près de la prison; et demouray illec grant pièce +de nuit. Si regarday par aventure parmi une fenestre, et vis l'un des +sergens qui me gardoit, qui sans raison me faisoit tant de maux comme il +povoit; si estoit couchié près des fondemens, dessoubs la couverture, pour +garder que je n'eschapasse, parmi celle fenestre. Et quant je me perceu +qu'il dormoit comme cil qui estoit ivre et plain de vin, je montai en une +eschièle qui estoit en un anglet de la chapelle, et pris une corde qui +pendoit à un las, et la liai à une des hantes[944] qui léans estoit pour +porter les enseignes en rouvoisons[945]; puis fis un las en la corde et la +gettai parmi la fenestre. Par tel engin sachai à moy l'espée de celuy qui +dormoit et la jettai en un fossé plain de fange et d'ordure, qui estoit +près du fondément du mur. Lors appelai le sergent par son nom et lui dis: +_O bon sergent et bonne guaite[946] et espérance de tous tes compaignons, +dors-tu ou sé tu veilles?_ Et il me respondit: «_Je veille, je veille._ Et +je luy dis: _Que fais-tu?_ Et il me respondit: _Que te chaut?_ Et je luy +dis: _Sé besoing estoit, tu n'aroies point d'espée._ Lors jetta les bras à +son chief et puis se leva pour querre s'espée. Lors luy redisis: _Hé bon +sergent, sé tu m'éusses aussi bien gardé comme tu as t'espée, je ne feusse +pas or ci._ Et il me respondit: _quoi qu'il soit fait de m'espée, je t'ai +bien gardé jusques ci si comme il m'est commandé, et garderai encore._ Je +lui respondis: _Pour ce doncques que tu es si bonne guaite et si sage, en +guerredon de ton bon service, va et si prens t'espée que tu as si +honteusement perdue en ce beau lieu et net qui est tout fait pour garder +armeures._ Et ainsi fu le ribaut escharni, qui maint despit m'eut fait en +son povoir. + + Note 944: _Hantes._ Perches. + + Note 945: _En rouvoisons._ Pendant les rogations. Il s'agit ici des + bannières d'église. + + Note 946: _Guaite._ Sentinelle. + +»En ce jour meisme, les frères de léans qui estoient en grant paine de +savoir coment ma besoigne se portoit par dehors, me mandèrent la vérité en +escript, en un rollet, par Hardouin, qui, chascun jour chantoit une messe +devant moy. Si ne le m'osa bailler appertement, pour ceulx qui me +gardoient. Mais quant j'alai offrir à sa main[947], pour l'ame de ma femme +que je cuidoie qu'elle feust morte, il m'estraint la main de lès l'autel et +jetta tout bellement le rollet en un saquelet devant moy, si que nul ne +l'apperceut. + + Note 947: _Offrir à sa main._ Sans doute, _déposer en ses mains une + offrande_. + +»Quant la messe fu chantée et ils furent tous hors issus, je pris ce rollet +et commençai à lire. Lors vi bien que ma femme n'estoit pas morte et que +mon fils n'avoit nul mal, et que plusieurs barons se repentoient moult de +ce qu'ils s'estoient vers moy fauscé, et qu'ils m'avoient ainsi relenqui. + +»Et vi après qu'ils s'appareilloient durement par armes que je feusse +restabli. Et tant amenda ma besoigne de jour en jour par les mérites des +glorieux confesseurs, que ils parfirent bien ce qu'ils avoient commencié, +si comme il apparut en la fin. + + +XIX. + +ANNEES: 833/834. + +_De la repentance des barons qui contre luy furent, et de la fausse cautele +des traiteurs. Coment Lothaire l'emmena à Ais-la-Chapelle. Coment les +barons s'alièrent pour luy délivrer. Coment il fu laissié à Saint-Denis et +il s'enfuit à Vienne, et coment il fu restabli en l'empire._ + + +[948]La saison fu jà si avant passée que le septembre approucha. Entour les +kalendes d'octobre repaira Lothaire à Soissons. Son père prinst qui estoit +en l'abbaïe de Saint-Maard en estroite prison et le mena avecques lui à +Compiègne. Là vindrent les messages Constantin, l'empereur des Griecs[949], +Marc, arcevesque d'Ephèse, et Tules, maistre-sergent du palais[950]. A +l'empereur estoient envoiés. Si luy apportoient présens; mais le fils ne +voult le souffrir, ains oït les messages et receut les présens. Au +parlement qui là fu assemblé se purgèrent aucuns[951] par serement et +aucuns par simples parolles des cas que on leur mettoit sus. Si furent +plusieurs qui avoient si grant pitié du père, qu'ils se repentoient, dont +ils s'estoient consentis au fils contre luy, et estoient tous en celle +répentance, fors ceux tant seulement qui la traïson avoit pourparlée. Et +pour ce que les traitres se doubtoient que les choses qui estoient avenues +ne se tournassent en cas contraire, ils se pourpensèrent d'un malice qui +moult leur povoit valoir, ce leur sembloit. Car ainsi comme l'empereur +avoit fait commune pénitence et plaine satisfaction au peuple de ce dont +ils l'encolpoient, tout feust ce par faulceté, ainsi voulloient-ils qu'il +féist plaine satisfaction à sainte Eglyse et qu'il méist jus les armes et +baudré de chevalerie sans nul rappel, et qu'il ne feust pas tenu pour +chevalier; contre le jugement des canons et des lois qui dient que nul ne +doit estre puni né jugié deux fois, en un meisme cas. Pou en y eut qui ce +jugement contredéist. La plus grant partie s'i accorda de parolle tant +seulement, si comme il advient souvent en telles besoingnes, pour ce qu'ils +n'eussent le mautalent des plus puissans. Ceste chose firent les traitres +par le conseil d'aucuns évesques qui estoient parçonniers de la traïson. + + Note 948: _Vita Ludov. Pii.--XLIX._ + + Note 949: Le latin porte seulement: «Legatio Constantinopolitani + imperatoris.» Cet empereur se nommoit _Théophile_ et non pas + Constantin. + + Note 950: _Et Tules_, etc. Le latin porte: «Marcus archiepiscopus + Ephesi, et protospatarius imperatoris.» La charge de protospataire + (premier porte-glaive) répondoit assez bien à celle de _grand + écuyer_, chez nos rois. + + Note 951: Le latin ajoute: «Cum multi insimularentur devotionis in + patrem.» + +Ainsi jugièrent le preudomme qui pas n'estoit présent, et qui oncques +n'avoit esté oï né convaincu du cas dont ils le jugièrent: et à ce le +contraindrent que luy-meisme se déposa de l'ordre de chevalerie, et mist +ses armes devant l'autel saint Sébastien le martir; et luy firent vestir +une gonne[952] et puis garder comme devant en estroite prison. Après se +départit le parlement droit à la feste Saint-Martin; si repaira chascun en +sa contrée dolent et triste de ce qu'il estoit avenu à l'empereur. Et tout +l'empire et tout le royaume de France en grant tumulte et en grant esmay. +Le peuple de France et de Bourgoingne, d'Acquitaine et d'Alemagne +s'assemblèrent, chascun en sa contrée, et se complaignoient ensemble de la +honte et des griefs que l'en faisoit à l'empereur. + + Note 952: _Gonne._ Robe longue. Variante du manuscrit 8299. _Coulle:_ + du latin _cucullus_. «Pullaque indutum veste.» + +Guillaume le connestable de France et le conte Egebart travailloient moult +à ce que l'empereur feust restabli. Tous ceulx qu'ils savoient de ceste +volonté alioient ensemble; les contes Berart et Guérin refaisoient ainsi en +Bourgoigne. Le peuple faisoient assembler et les attraioient à cest accort, +les uns par promesses, les autres par beaux admonnestemens, et les autres +lioient par seremens. Loys l'un des fils l'empereur qui jà estoit tourné +devers son père, et qui lors demouroit en Alemaigne, et l'évesque de Mez, +Dreues, qui frère estoit l'empereur, et mains autres qui là s'en estoient +fouis, envoièrent le conte Huon[953] en Acquitaine à Pepin, l'autre frère, +pour l'attraire à leur partie. + + Note 953: _Le comte Huon._ Le latin édité porte: «Hugo abbas.» + C'étoit l'abbé de Saint-Quentin, fils de Charlemagne et frère de + Dreues de Metz aussi bien que de l'empereur. + +[954]Quant l'yver fu trespassé et la nouvelle saison fu revenue, Lothaire +prist son père et se partit d'Ais, et mut à venir droit à Paris. Parmi la +terre de Hasbain trespassa, et fist assavoir à tous ceulx qu'il cuidoit que +l'amassent qu'ils venissent encontre luy à Paris. Mais le conte Egebart et +les autres barons de celle contrée avoient tandis assemblé grans gens. +Contre Lothaire s'en alèrent pour délivrer l'empereur; si eussent +encommencié ce qu'ils avoient en propos, mais l'empereur qui ce sceut +regarda le peuple et le péril de luy et des autres, et fist tant à quelque +paine qu'ils n'en firent plus. + + Note 954: _Vita Ludov. Pii.--L._ + +Tant chevaucha Lothaire toutes voies qu'il vint à Saint-Denis en +France[955]. Pepin, qui jà s'estoit parti d'Acquitaine à grant gent, vint +jusques au fleuve de Loire. Là s'arresta, car il ne put passer pour les +pons qui estoient despéciés et les nefs enfondrées. Jà estoient partis de +Bourgoigne le conte Warin et le conte Berart à grant compagnie de gens +d'armes et estoient venus au fleuve de Marne. + + Note 955: _Vita Ludov. Pii.--LI._ + +Là demourèrent un pou en une ville qui a nom Bonnueil, pour le temps +mauvais qu'il faisoit, et pour aucuns de leurs compaignons attendre. Ne sai +quans jours demourèrent ainsi en celle ville et ès autres villes voisines; +si estoit jà la saison vers caresme. + +Quant ce vint doncques le jeudi de la première sepmaine de caresme, ils +envoièrent à Lothaire en messages l'abbé Rambaut et le conte Gaucelin, et +luy mandèrent qu'il leur rendist leur droit seigneur tout délivré: et sé il +voulloit ce faire sceust-il qu'ils seroient pour luy envers son père, et jà +pour chose qu'il eust faitte, despis ne luy en feroient, né jà n'en seroit +courroucié né aménuisé de santé né de honneur; ou sé ce non, certain feust +qu'ils leur seroient à l'encontre et requerroient leur droit seigneur par +armes, et se combatroient à luy, sé il le convenoit faire[956], pour +loyauté et pour justice à l'aide de nostre Seigneur. + + Note 956: _Sé il le convenoit faire._ S'ils s'y trouvoient obligés. + +A ce respondit Lothaire que nul ne devoit estre plus dolent de la honte né +du grief du père, né plus lie né plus joyeux de son bien né de son honneur +que luy meisme; né de ce ne luy en devoit-on pas mettre sus le blasme né la +coulpe, pour ce qui avoit esté fait par le commun accort des anciens +princes et des prélas, par lequel jugement il avoit esté déposé et mis en +prison. A cette response se partirent les messages et retournèrent à ceulx +qui envoiés les avoient. Mais tant leur dist[957], au départir, que le +conte Guerin, Ode, Fouques et l'abbé Hue revenissent à luy pour traitier +comment leur besoingne seroit faite; et commanda à sa gent qu'ils luy +feissent assavoir quant ils devoient venir pour aler encontre eulx, et pour +traitier de la besoingne. Mais toutes voies changea-il son propos et son +conseil, quant il se fu conseillé à ceulx qui plus estoient de son cuer; +car quant ce vint à lendemain, il laissa son père tout délivré à l'abbaïe +Saint-Denis, et s'en ala en Bourgoingne, et chevaucha tant qu'il vint à +Vienne et demoura là une pièce du temps; et ceulx qui avec l'empereur +furent demourés luy admonnestoient qu'il repréist le sceptre et la couronne +impériale; mais il ne le voult faire, jà soit ce qu'il eust esté déposé +contre droit, jusques à tant qu'il eust esté réconcilié à sainte Église, +par le ministère des évesques, ainsi comme il avoit esté dégradé. Le +dimanche doncques qui après fu, fu réconcilié sollempneément par les +évesques devant le maistre autel et luy ceint-on l'espée et le baudré de +chevalerie, ainsi comme au commencement. Pour sa restitution, fit le peuple +merveilleusement grant joie et grant léesce: meisme les élemens s'en +réélescièrent, si comme il sembloit; car jusques à ce jour estoient cheutes +fouldres et tempestes et si grans pluies que nul ne recordoit qu'il eust +oncques si grans veues: et les vens avoient si fort venté que nul ne povoit +passer les eaues, né à nefs né à bateaux. + + Note 957: _Leur dist:_ Ajoutez: _Lothaire_. + +[958]De Saint-Denis se départit l'empereur, son fils ne voult ensuivre, jà +soit ce que plusieurs luy ennortassent. Par Nanteuil passa et s'en ala à +Carisi. Là attendit son fils Pepin etles barons qui séjournoient oultre le +fleuve de Marne, et son fils Loys qui à luy venoit et amenoit avec luy tous +ceulx qui oultre le Rin s'en estoient fouis. Si avint aussi que tous ses +amis vindrent à luy, le dimanche de la mi-caresme que sainte Église +s'esléesce, et que l'en chante _Letare Jherusalem_, en signifiant la grant +joie qui là fu à ce jour. Liement et débonnairement les receut l'empereur. +Moult les mercia tous, et leur rendit graces de leur bonne amour et de la +foy enterine qu'ils luy avoient portée. Liement donna congié à Pepin son +fils de retourner en Acquitaine. Et aux autres aussi donna congié en grant +dévocion et humilité, quant ils se vouldrent partir. De France se partit et +s'en ala à Ais-la-Chapelle: là receut sa femme l'empéreis Judith, que +Boniface et l'évesque Rataut[959] luy eurent amenée de Lombardie, où ils +l'avoient envoiée en essil, et Charles son fils qu'elle avoit tousjours +avec luy. La Résurrection célébra à Ais-la-Chapelle; après la feste, s'en +ala chacier en Ardaine, et après la Penthecoste s'en ala vers Remiremont +pour soy déduire en chaces et eh pescheries. + + Note 958: _Vita Ludov. Pii.--LII._ + + Note 959: _Ratoldus_, évêque de Vérone. + + +XX. + +ANNEE: 834. + +_Coment Lothaire ardi et prist la cité de Chalon, et coment l'empereur vint +au secours, mais ce fu trop tart. Coment il le chaça jusques à Blois, et +coment il vint à luy à merci, et coment l'empereur accusa les traiteurs par +devant ses barons._ + + +Quant Lothaire s'en fu fouy en Bourgoingne, si comme vous avez oï, le conte +Lambert et le conte Mainfroy[960], qui sa partie soustenoient, furent +demourer en Normandie et plusieurs autres de leur accort; la terre +gardoient et la voulloient tenir à force contre l'empereur. Moult en avoit +grant despit le conte Ode et mains autres de la partie l'empereur. Gens +assemblèrent pour eulx chacier hors du païs et pour combatre encontre eulx, +sé autrement ne povoit estre; mais ceste entreprise leur tourna à dommage +et à confusion, pour ce qu'elle ne fu pas si bien né si sagement +administrée comme elle deust; car leurs ennemis leur coururent sus, une +heure qu'ils ne s'en prenoient garde; et ceulx qui furent esbahis de leur +venue soudainement tournèrent en fuie. Là fu occis le conte Ode et +Guillaume et un sien frère et mains autres de leurs gens, et ceulx qui +eschaper purent par fuite et estre sauvés, s'en fouirent. + + Note 960: Lambert étoit comte de Nantes, et Mainfroyon Malfredus + avoit été dépouillé du comté d'Orléans en 828. (Note de Dom Bouquet.) + +Ceulx qui eurent ainsi victoire demourèrent aussi comme en désespérance; et +bien virent qu'ils ne povoient pas demourer illec seurement, car Lothaire +leur estoit si loin qu'ils ne povoient avoir de luy secours; si se +doubtoient encore assez plus que l'empereur ne venist sur eulx, ou qu'il +n'y envoiast, ou qu'ils ne feussent encontrés de luy ou de sa gent s'ils se +mettoient en voye pour aler à Lothaire. Pour ce se hastèrent d'envoyer à +luy, et luy mandèrent la besoingne, le péril où ils estoient, et qu'il ne +laissast pas qu'il ne les secourust. Et quant il oï ce, il proposa qu'il +les secourroit. Le conte Warin et ceulx qui avec luy estoient garnirent en +ce point la forteresce de Chalon, pour ce qu'elle leur feust refuge et +deffense contre leurs ennemis, sé mestier feust. Lothaire qui ce sceut +cuida là venir soubdainement, mais il ne peut à cette fois. Et toutes voies +y vint-il à la fin, le chastel assist, et ardit tout quanqu'il trouva +dehors la forteresce. Grant assault donnèrent ceulx de dehors, et ceulx +dedens firent grant deffense. Quinze jours dura l'assault moult grant et +moult aigre, et au derrenier fu la cité rendue. De trop grant cruaulté +furent les vainqueurs, car ils robèrent premièrement toutes les églyses et +toute la cité, fors seulement une petite églyse qui estoit fondée en +l'onneur de saint George qui eschapa par miracle; car en ce point que toute +la cité ardoit, la flambe qui tout dévouroit de toutes pars de la chapelle, +prendre ne s'y put né nul mal ne luy fit; si ne fu-ce pas de la volonté ni +du commandement Lothaire que la cité fu arse et destruite. + +Tant cria la chevalerie contre Gaucelme, contre le conte Sanila et contre +Madalesme, que ils eurent les chiefs coupés[961]. Et Gerberge, qui eut esté +fille le conte Guillaume, fu noiée comme sorcière et enchanteresse[962]. La +raison pourquoi les autres furent décolés ne savons-nous pas, car l'istoire +s'en taist à tant. [963]Endementiers que ces choses advindrent, l'empereur +et son fils Loys s'en alèrent en la cité de Langres; là luy furent +premièrement ces nouvelles contées, qui moult le firent triste et dolent. +Et Lothaire, qui ainsi eut exploité comme vous avez oï, se partit de +Chalon, et par la cité d'Ostun s'en ala droit à Orléans; de là mut et s'en +ala au Mans à une ville qui à nom Matulle[964]; l'empereur et son fils les +suivirent à grans osts. Et quant Lothaire, qui jà avoit les sieus receus +qui de Normandie s'en estoient à luy fouis, sceut que son père le suivoit, +il fist tendre ses herberges assez près de l'ost l'empereur. En ce point +démourèrent quatre jours, pour messages qui aloient des uns aux autres. Et +la quarte nuit, Lothaire fist deslogier son ost, et commença tousjours à +s'en aler de l'empereur et l'empereur à luy par une adresce, jusques à tant +qu'il vint jusques au fleuve de Loire près du chastel de Blois, là endroit +à une petite eaue qui a nom Cize qui chiet en Loire. Les hesberges +tendirent d'une part et d'autre. + + Note 961: Voici le latin édité: «Adclamatione porro militari, post + captam urbem, Gotselmus comes, itemque Sanila comes, nec non et + Madalelmus vassallus dominicus....» _Gerberge_ étoit la femme de + Gaucelme. + + Note 962: La phrase suivante n'est pas traduite du latin. + + Note 963: _Vita Ludov. Pii.--LIII._ + + Note 964: _Matulle._ En latin: _Maduallis_. On croit que c'est + aujourd'hui la ville de _Laval_. + +En ce point vint Pepin à tout grant gent à son père, et quant Lothaire +sceut ce, il vit qu'il ne pourroit durer. A donc vint humblement à son +père, et le père qui fu doulx et debonnaire ne luy fist autre mal fors +qu'il le chastoia et reprinst de parolles. Les seremens prist de luy et de +ses barons en telle seureté comme il voult, et puis le renvoia en Italie. +Et pour eschiver les périls qui pourroient avenir, fist garder et fermer +les destrois des montaignes et des chemins de Lombardie, que nul n'y peust +passer sans le congié de ceulx qui les gardoient. Après s'en ala à Orléans; +Loys son fils mena avec luy. Là luy donna congié de soy en retourner et aux +autres; d'ilec s'en retourna à Paris. Après la feste de saint Martin tint +parlement au palais de Attigni. Là fu ordonné coment aucunes mauvaises +accoustumances des églyses et des choses communes feussent amendées; pour +ce manda à son fils Pepin que toutes les choses qui avoient esté en sa +terre tollues aux églyses, lesquelles luy et ses devanciers avoient +données, feussent rendues et restablies sans demeure. Des messages envoia +par les cités et par les abbaïes, et leur commanda que l'estat de sainte +Églyse qui jà estoit déchoy feust refermé, et puis commanda aux messages +qu'ils cerchassent les contrées pour les larrons et pour les robeurs, qui à +ce temps faisoient moult de maulx; et, quant mestier leur serait, qu'ils +appellassent en leur aide les princes et les seigneurs du païs et les +hommes des éveschiés et des abbaïes pour prendre et pour chacier les +maufaiteurs, et puis repairassent à luy, pour denuncier ce qu'ils auroient +fait de ceste besogne, en Garmaise, où il devoit tenir parlement à l'issue +de l'yver. + +[965]Grant partie de cette saison demoura à Ais-la-Chapelle. Devant la +Nativité s'en partit et s'en ala à Théodone, et d'ilec à Mez. Là célébra la +sollempnité de Noël avec Dreues, l'évesque de la cité, qui son frère +estoit. De là se partit et célébra la purification nostre Dame à Théodone. +Là assembla parlement de ses barons, si comme il avoit ordonné devant. + + Note 965: _Vita Ludov. Pii.--LIV._ + +En cette assmblée fist sa complainte, devant tous les princes, des évesques +qui avoient esté contre luy, et qui estoient cause de sa déposicion et de +sa honte; mais aucuns s'en furent fouis en Lombardie, et aucuns, tout +feussent-ils semons, ne vouldrent ou ils n'osèrent avant venir. De tous +ceulx que l'empereur accusoit n'en y eut que un seul qui avoit nom +Ébons[966]. Contraint fu à rendre raison de son meffait; si se complaignoit +moult durement de ce, et disoit que l'en se prenoit à luy tant seulement de +ce dont les autres devoient estre aussi en coulpe, et en laquele présence +ce eut esté fait. A la parfin, quant la chose luy tourna à ennuy, il +confessa tout plainement sa coulpe par le conseil d'aucuns évesques, et +conferma par sa parole meisme qu'il n'estoit plus digne d'estre évesque né +prestre, et jugea-il meisme qu'il devoit estre déposé d'office et de +bénéfice, et puis bailla à l'empereur le libelle de cette sentence par les +évesques meismes. Après ce fu Agobart, arcevesque de Lyon, deposé de +l'arceveschié, pour ce qu'il avoit esté semons trois fois, né point +n'estoit venu avant. + + Note 966: _Ébons._ C'est le fameux archevêque de Reims. + +Tous les autres évesques parçonniers de ce cas s'en estoient fouis en +Italie. Le dimanche, qui fu après devant la Quarantaine, l'empereur et tout +le peuple qui eurent esté à ce parlement vindrent à Mez; tandis comme l'en +chantoit la grand messe, vint devant le maistre autel de l'églyse et fist +lire, sur son chief, sept oroisons par sept arcevesques, en réconciliation +de luy à sainte Églyse. Car ce ne suffisoit pas, si, comme il luy sembloit, +il n'estoit réconcilié et restabli selon la manière qu'il avoit esté +déposé; et moult en fu le peuple lie et en rendirent graces à nostre +Seigneur; car ils virent qu'il fu restabli plainement en l'empire. + +Après s'en retourna l'empereur et le peuple à Théodone, et le dimanche qui +fu le premier jour de la Quarantaine, donna congié à chascun de retourner +en sa contrée. Mais il se mut de la ville jusques à la fin de caresme et +fist à Mez la sollempnité de la Résurrection. Après la Pentecoste, ala +tenir général parlement en la cité de Garmaise. + +En cette assemblée furent les deux fils Pepin et Loys. Lors n'entrelaissa +pas l'empereur qu'il ne pensast du prouffit de la chose commune selon la +coustume; car il fist avant venir les messages qu'il avoit envoyés par tout +le royaume, et enquist diligeament à chascun coment ils avoient exploitié. +Et quant il sceut que aucuns de ses comtes avoient esté lasches et +péresceux en leurs terres garder et en prendre vengence des larrons et des +malfaiteurs, il les condempna par diverses sentences, et les punit de +telles sentences comme ils avoient desservi par leur paresce. ([967]Ci ne +doit-on pas entendre que ce feussent comtes qui feussent princes, né hauls +barons qui teinssent les comtés par héritages; ains estoient ainsi comme +ballifs que l'on ostoit et mettoit à certain temps et punissoit de leurs +meffais, car ils le desservoient; et si releva et adréça aucuns preudommes +que ses fils avoient mal menés et grevés à tort.) Et reprist ses fils des +griefs qu'ils faisoient à ceulx qu'ils devoient garder, et leur deffendit +que plus ne le féissent, s'ils ne voulloient estre inobédiens à ses +commandemens, et sé ils ne le faisoient il l'amanderoit selon droit +jugement. Mais avant qu'il départist, on fist crier un autre parlement +après Pasques à Théodone. Après ces choses, se traist à Ais-la-Chapelle +pour yverner. A son fils Lothaire manda qu'il luy envoyast aucuns de ses +plus nobles hommes pour traitier d'amour et de concorda entre eulx deux. + + Note 967: Cette parenthèse n'est pas traduite du latin. Notre moine + de Saint-Denis s'exprime ainsi pour expliquer une sévérité qui auroit + scandalisé les barons du XIIIème siècle. + + +XXI. + +ANNEES: 835/836. + +_De la requeste Judith l'empéreris; coment Lothaire ne put venir à son père +pour sa maladie. Des chastoiemens qu'il luy manda, pour les griefs qu'il +faisoit à sainte Églyse. Des messages l'apostole que Lothaire retint; de la +mort des barons Lothaire, et coment l'empereur manda ses fils au parlement; +et d'autres choses._ + + +L'empéreris Judith, qui bien veoit que l'empereur afléboioit et +envieillissoit trop durement, et moult se doubta et apensa que il mourroit +en tel point que elle et Charlot son fils seroient en péril, s'ils ne +faisoient tant vers l'un des frères qu'il feust de leur accort, de ce se +conseilla aux princes et au conseil l'empereur, et ils luy loèrent que ce +feust Lothaire; car il leur sembloit que ce feust le plus profitable à +l'empire. A l'empereur prièrent qu'il luy envoyast les messages de paix et +d'amour, et qu'il luy priast de ceste chose. Et l'empereur, qui tousjours +aima paix et concorde et non mie tant seulement de ses fils, mais des +étranges et de ses ennemis meismes qui aucunes fois avoient sa mort jurée, +le fist volentiers. [968]Mais en ces entrefaittes vindrent à court les +messages Lothaire, desquels Walle fu le souverain[969]. L'empereur leur +toucha de la besoingne devant dite. Et quant elle fu affinée et accordée, +l'empereur revoult estre réconcilié à sa femme et à celuy Walle +premièrement; car ils avoient eue sa male volonté pour aucunes raisons dont +l'istoire a dessus parlé, et tout maintenant leur pardonna tout quanqu'ils +avoient vers luy mespris, et manda Lothaire son fils par ses messages +meismes qu'il venist à luy, et s'il y venoit, ce seroit son preu. Arrière +retournèrent les messages et comptèrent à Lothaire ce qu'il luy manda et +qu'il venist à luy. Mais il ne put à cette fois pour une maladie qui le +prist. Ne demoura pas puis longuement que cil Walle accoucha malade et +mourut. Long-temps languit Lothaire de celle maladie. Et l'empereur, qui +par nature estoit piteux et compatient, fu moult dolent quant il sceut que +son fils estoit cheu en langueur. Huon, son frère, et le conte Algaire +envoya pour le visiter, et voult savoir coment il luy estoit. Et leur +commanda qu'ils luy rapportassent certainneté de son estat. A l'exemple du +roy David, qui moult fu dolent de son fils Absalon, qui tant avoit fait de +mal au père et de persécutions. + + Note 968: _Vita Ludov. Pii.--LV._ + + Note 969: _Souverain_, premier. + +Quant Lothaire fu eschappé de celle maladie et il fu du tout guari, il fu +compté à l'empereur qu'il avoit rompu la paix et la concorde qu'il avoit +promise, et gastoit jà moult durement la terre de l'églyse de Saint-Pierre +de Rome et occioit les hommes que Pepin, son aïeul, et Charlemaines, son +père, et luy-meisme avoient receue en garde. + +De ces nouvelles fu l'empereur si esmeu et si courroucié qu'il y envoyast +tantost ses messages, et ne voult qu'ils eussent ou pou ou néant d'espace +pour eux appareiller à faire si longue voie. A son fils manda en +admonnestant qu'il ne féist né ne soufrist à faire si grant desloyauté, et +luy souvinst que quant il luy bailla à garder le royaume d'Italie, qu'il +luy jura la cure de l'Églyse, et il la receust en telle manière qu'il la +garderoit et deffendroit vers tous adversaires, et toutes ces convenances +conferma-il par son serement: et bien sceust-il que s'il le brisoit, il +courrouceroit Dieu et en seroit jugé au jour du jugement. Après ce, luy +manda qu'il féist garnir les trespas de quanque mestier leur seroit jusques +à Romme. Car il y béoit à aler pour visiter les apostres. Et sans faille il +y feust meu; mais les Normans, qui soudainement s'embatirent en Frise, luy +destourbèrent celle voie. Car il convint qu'il y alast à grant ost; mais il +envoia tandis messages à Lothaire, l'abbé Foulcaut et un autre abbé qui +avoit nom Rambaut et le comte Richart. Et leur commanda que le comte +Richart et l'abbé Foulque luy apportassent la response de Lothaire, et que +l'abbé Rambaut s'en alast tout oultre pour conseil querre d'aucuns cas à +l'apostole George[970], et pour luy-mesme luy faire savoir la volonté +l'empereur d'aucunes besoingnes. Au mandement l'empereur respondit Lothaire +que volentiers feroit rendre les choses qui auroient esté perdues ou +tollues à aucunes églyses de Lombardie. Mais le commandement qu'il luy +mandoit d'aucunes autres choses ne pourroit-il garder né accomplir. + + Note 970: _Georges._ Il falloit _Gregoire_. + +A tant s'en partirent les messages et retournèrent à l'empereur, qui jà +estoit retourné luy et son ost de Frise, et avoit les Normans chaciés de la +terre. En son palais de Franquefort le trouvèrent, là estoit demouré en +déduit de bois tout le mois de septembre. [971]Après celle saison s'en ala +pour yverner à Ais-la-Chapelle. Et l'abbé Rambaut, qui fu alé jusques à +Romme, si comme il luy fu commandé, trouva l'apostole Gregoire malade de +flum de sang. Et jà soit ce qu'il le laschast aucunes fois par ailleurs, il +le rendoit aussi continuellement par les narilles; mais il fu si très lie +de la venue du message à l'empereur, que luy meisme dist qu'il avoit aussi +comme tout oublié sa douleur. Avec soy le fist mengier et luy donna grans +dons. Au départir envoia avec luy deux messages qui estoient évesques, si +avoit l'un nom George et l'autre Pierre. Lothaire, qui bien sceut qu'il +envoioit messages à l'empereur, envoia à la cité de Bouloingne Léon, qui au +temps de lors tenoit grant lieu en sa court. Les deux messages à l'apostole +trouva, durement les espovanta et leur commanda qu'ils ississent de la +cité. Et quant l'abbé Rambaut, qui message estoit à l'empereur, vit ce, il +prist tout coiement la lettre que l'apostole envoioit à l'empereur et la +bailla à un sien sergent qui la porta jusques oultre les mons, en l'abit +d'un pauvre mandient de la cité. Puis se partit et repaira à l'empereur. + + Note 971: _Vita Ludov. Pii.--LVI._ + +En ce temps, avint une mortalité et une pestilence ès barons et au peuple +qui de France s'en estoient alés avec Lothaire si très grande qu'elle est +merveilleuse à raconter et à oïr. Car en si pou de temps comme il a des +kalendes de septembre jusques à la Saint-Martin, moururent tous ceulx qui +sont ci nommés: Joucelin[972], évesque d'Amiens; Élizée, évesque de Troies; +Walle, abbé de Corbie; Hue, Lambert, Godefroy et les fils de Godefroy; +Aginbert, comte du Perche; Bulgaire et Richart. Ce Richart eschapa premier; +mais il en rechay, puis il mourut. Tous estoient de si grant affaire et si +sages que l'en disoit que France estoit demourée orpheline de sens et de +noblesce et de force, puis que ceulx s'en estoient partis. Après la mort de +ces nobles hommes, monstra bien nostre Seigneur coment c'estoit profitable +chose de garder ses commandemens; car il dit que _le sage ne se doit pas +glorifier en son sens, né le fort en sa force, né le riche en sa +richesse_[973]. Mais qui est cil qui ne se doie esmerveiller du fin cuer et +de la bonne volenté l'empereur, et comme saintement et dignement nostre +Seigneur le gouverna à tous les jours de sa vie, car quant il oït la mort +de tous ces nobles hommes, qui pour haine de luy l'avoientdéguerpi et s'en +estoient alés à Lothaire son fils, il ne s'en esjoï oncques en son cuer, né +ne s'esléesça pour la mort de ses ennemis, ains commença à plourer et à +batre sa coulpe[974] et à prier nostre Seigneur qu'il leur pardonnast leurs +péchiés. + + Note 972: _Joucelin_, c'est-à-dire, _Josse, autrefois_... C'est le + _Josse olim_ du texte latin qui a trompé notre traducteur.--Jessé + avait été privé du siége d'Amiens en 830. + + Note 973: _Jeremie_, ch. 9, v. 23. + + Note 974: _Sa coulpe._ L'habitude de prononcer, en se frappant la + poitrine, le _mea culpa_, avait fait confondre ce mot avec celui qui + désignait la poitrine même. De la l'expression si fréquente de + _battre sa courpe_ ou _coulpe_. + +En ce temps se rebellèrent les Bretons derechief: mais aussi légièrement +furent-ils chaciés et abatus, comme l'empereur mist s'espérance à cellui +que l'en dit: _biaux Sire Dieu, tu as povoir quant tu veulx_[975]. En ce +temps environ la Chandeleur, assembla l'empereur grant parlement à +Ais-la-Chapelle et meismement d'évesques; là fu ordonné de l'estat de +l'Églyse. Et fu faite la complainte des rapines et des griefs que Pepin et +les siens avoient faits aux églises. Pour ce fut ordené que Pepin et sa +gent feussent admonnestés à com grant péril des ames ils avoient tollues et +ravies les choses des églyses. Si tint ceste admonicion bonne fin; car +Pepin et sa gent receurent débonnairement l'admonnestement l'empereur, et +obéit volontiers à son père; car il rendit aux églyses leurs biens et leurs +possessions, et conferma la restitution par son séel, et voult que sa gent +se tenissent dès lors de telles rapines. + + Note 975: _Sagesse_, c. 12, v. 18. + +[976]Après cestuy parlement, en fist l'empereur assembler un autre ou temps +d'esté, en la contrée de Lyon en un lieu qui s'appelle Stramat[977]. A ce +parlement vinrent ses deux fils Pepin et Loys. Lothaire n'i fut pas, car il +estoit encore trop foible après sa maladie. En ce parlement furent +débattues les causes de l'églyse des arceveschiés de Lyon et de Vienne qui +estoient vagues et sans pasteurs; les évesques qui semons estoient au +parlement s'en estoient destournés, si comme l'évesque Agobars et Bernart, +arcevesque de Vienne. Ce Bernart y vint toutes voies, mais il s'en refouyt +tantost; si ne fu pas ceste besoingne parfaite pour ce que les prélas +n'estoient pas présens. + + Note 976: _Vita Ludovici Pii.--XLII._ + + Note 977: _Stramat_, en latin _Stramiacum_. C'est aujourd'hui + _Crémieux_. + +En ce parlement fu aussi plaidoié et débatu la cause des Gotiens qui +estoient divisés en deux parties; car l'une soustenoit la partie Berart et +l'autre celle de Berengier, le fils le comte Huironne[978]. Et ceste cause +fu terminée par une aventure qui advint; car celluy Berengier mourut. Et la +seigneurie et le povoir demoura toute à Berart. + + Note 978: _Huironne._ Le latin porte: _H. Turonici quondam comitis + filius_. + + +XXII. + +ANNEES: 838/839. + +_De la comète qui apparut. Coment l'empereur donna à Charlot, son petit +fis, partie de l'empire, dont les frères furent moult courouciés. Coment il +le couronna. De la complainte du peuple contre le comte Berard. Coment il +donna grant terre à Lothaire, pour ce que il feust garde de son fils +Charlot, et coment Loys ostoia contre son père._ + + +Après ce parlement et ces choses, se départirent tous, et donna l'empereur +congié à ses fils; en chaces de bois se déporta vers le mois de septembre; +vers la Saint-Martin se traist vers la Chapelle pour yverner. Tout cet yver +y demoura et y célébra la sollempnité de Noël et de Paques. [979]Lors +apparut au ciel un signe espouvantable que l'en nomme l'estoille comète; si +dient les astronomiens qu'elle signifie mort de princes. L'empereur qui +l'estudioit volentiers en telles choses, l'apperceut premièrement: tantost +fist venir devant luy deux clercs qui de cel art savoient, et leur demanda +qu'il leur sembloit de ce signe? L'un de ces deux clercs fu celluy qui +ceste histoire escript, si comme il dit là endroit. Lors luy dit le clerc +qu'il attendist la response de luy de ce qu'il demandoit, jusques à +lendemain qu'il auroit mieux l'estoille pourveue et la signification +congnue; et l'empereur cuida, si comme il estoit voir, qu'il ne luy déist +fors pour passer temps et pour ce qu'il avoit paour que il ne feust +contraint à respondre telle chose dont l'empereur fu courroucié. Lors luy +dit: «Va tost sur les murs de ce palais et me saches à dire la vérité de ce +que tu auras veu; car je sai bien que c'est l'estoille et le signe dont +nous avons aucunes fois parlé. Va doncques, et si m'en saches à dire ce +qu'il t'en semblera.» + + Note 979: _Vita Ludovici Pii.--LVIII._ + +Adont luy respondit le clerc, quant il eut celle estoille veue; aucunes +choses dist et d'aucunes se tut. Et l'empereur qui bien s'en apperceut luy +dit lors: «Une chose y a, dont tu ne parles mie. Car je scay bien que ce +signifie mort de princes et mutacion de règne.» Le clerc luy mist avant +l'authorité du prophète pour lui appaisier, qui dist ainsi: _N'aies paour +des signes du ciel qui les gens espouvantent_[980]. Et l'empereur respondit +par grant sens et par grand fermeté de cuer et de foi: «Nous ne devons,» +dit-il, «nulle riens doubter tant comme celluy qui créa l'estoille. Et +nous-mesmes ne povons pas assez louer né merveiller sa débonnaireté qui +nous daingne admonester par tels signes, pour que nous qui sommes pécheurs +et sans repentance, nous retraions de nos péchés. Et pour ce que ce signe +touche moy et tous les autres, chascun se devroit efforcer de sa vie +amender, que nos péchiés ne nous tollent à avoir sa grace et sa +miséricorde.» Quant il eut ce dit, il demanda le vin[981], si but; et puis +tous les autres. Presque toute celle nuit veilla en prières et en oroisons. +Au matin appella les ministres du palais et leur commanda que l'en donnast +aux moustiers et aux povres, aux moines, aux chanoines et aux autres gens +de religion. Messes fist chanter à tant de prestres comme l'en peut +trouver. Si ne se doubtoit pas tant de luy come de l'estat de Sainte Églyse +qu'il avoit à garder. + + Note 980: _Jeremie, chap. 10, v. 2._ + + Note 981: _Il demanda le vin._ Le latin dit: «Paulisper mero + induisit.» C'est bien là _le vin du coucher;_ sorte de collation que + nos pères faisoient avant de reposer, et dont il est si souvent parlé + dans les _Chansons de geste_. + +Après ces choses, s'en ala pour chacier en la forest d'Ardaine. Et, ainsi +comme l'en disoit, toutes les choses que il voult ordenner et faire en ce +temps luy vindrent à bonne fin[982]. Le mois d'aoust approchant, fu à +Ais-la-Chapelle. Là donna une partie de l'empire à Charles son fils, en la +présence des ministres du palais et des contes palazins qui là furent +assemblés. De ce furent moult courrouciés les autres frères quant ils le +sceurent. Pour ce firent parlement ensemble; mais quant ils virent qu'ils +ne le pourroient pas contredire, ils faingnirent et souffrirent ce que +l'empereur avoit ordonné. Ainsi demoura le père tout cel esté. Quant ce +vint vers le septembre, il assembla parlement vers la ville de Carisi; là +vint son fils Loys du royaume d'Acquitaine, et fu présent à celle +assemblée. Avant que le parlement départist, fist l'empereur chevalier son +fils Charles, et le couronna et vestit de garnemens royaux, et luy donna +Neustrie que Charles, son aïeul[983], avoit tenue. Tant comme il put +s'efforça de garder la paix entre ses fils. + + Note 982: _Vita Ludovici Pii.--LIX._ + + Note 983: _Son aïeul._ «Quam homonymus ejus Karolus....» + +Après, donna congié à Loys de retourner en Acquitaine, et Charlot envoia en +la partie qu'il luy avoit donnée. Mais avant qu'il se partist du père, les +barons de Neustrie qui là estoient luy firent feaulté et hommage. Et ceulx +qui pas n'estoient là luy firent autel serment quant il fu retourné en son +royaume. + +En ce temps vindrent à cour presque tous les plus nobles d'Espaigne[984]. +Tous se plaignoient de Berart, le duc de ces parties, et disoient qu'il +tolloit aux hommes et aux églyses leurs biens sans raison, tout à sa +volenté. Pour ce, requeroient à l'empereur, qu'il les receust en sa garde +et après y envoiast tels qui fussent si sages et si forts qu'ils +rétablissent les choses tollues aux l'églyses et aux peuples, et féissent +tenir et garder les anciennes coustumes et lois du païs. Volontiers +s'accorda l'empereur à ceste requeste. Pour ceste besoingne furent esleus +le comte Donnat, le comte Boniface et l'abbé de Flavigni. A tant se +départit de là l'empereur et s'en ala chacier en bois vers le septembre, si +comme il avoit accoustumé; vers yver se retraist vers Ais-la-Chapelle. + + Note 984: _D'Espaigne._ «Penè omnes Septimaniæ nobiles.» + +Quant le fort yver fu passé[985], droit ès kalendes de janvier, l'estoille +comète apparut au ciel au signe de l'Escorpion. En pou de temps après +mourut Pepin, l'un des fils l'empereur, l'empéreris Judith ne mist pas en +oubli la besoingne qu'elle avoit encommenciée; car si comme nous avons jà +dit, elle s'estoit conseilliée au conseil du palais, coment elle auroit en +son aide l'un des fils l'empereur. Après la mort du père, derechief s'en +ala aux barons et les pria de ceste besoingne. Et ils prièrent à l'empereur +qu'il envoiast querre Lothaire, et luy mandast qu'il venist à luy par telle +condicion que s'il voulloit amer et garder Charles, son frère, sceust-il +certainement qu'il luy pardonneroit bonnement quanqu'il avoit oncques vers +luy meffait, et qu'il luy donroit encor moitié de l'empire, fors Bavière +tant seulement. Ceste chose pleut à Lothaire et à sa gent, et luy sembla +que c'estoit son preu. [986]Après Pasques vint à son père en la cité de +Garmaise, Le père le receut liement luy et sa gent. Largement leur fist +livrer et administrer quanque mestier leur fu. Et l'empereur luy dist qu'il +luy tiendroit volontiers ce qu'il luy avoit promis; et que dedens trois +jours seroit conseillé et avisé, entre luy et sa gent, coment l'empire +seroit départi et devisé, en telle manière toutes voies que luy et Charles +auroient avantage de prendre avant à leur choix. Et Lothaire eut conseil +qu'il s'accorderoit à ce; mais que l'empereur devisast l'empire à sa +volenté. Toutes voies, disoit-il bien que ceste particion ne pouvoit estre +égaument faite, pour ce que l'on ne savoit pas né les lieux né les régions. +Lors départit l'empereur l'empire au mieux et au plus justement qu'il peut +en deux parties, fors le royaume de Bavière qu'il eut donné à Loys son +autre fils. Les barons et le peuple appella. A Lothaire donna tout le +royaume d'Austrasie, si comme il se comporte jusqu'au fleuve de Meuse. Et +l'autre partie de deçà devers occident donna à Charles, son petit fils; et +confirma ceste partition par ses parolles, devant les barons et devant tout +le peuple. Si lié estoit de ces choses qu'il avoit ainsi ordonnées, qu'il +en rendit graces à nostre Seigneur et admonnestoit ses fils qu'ils +s'entramassent entièrement, et se gardassent l'un l'autre. Et à Lothaire +pria et commanda qu'il eust grant cure de son frère et qu'il luy souvenist +qu'il estoit son père; et à Charles commanda qu'il luy portast honneur +comme à son père espirituel et comme à son ainsné frère. + + Note 985: La plupart des leçons latines portent _hieme transactâ;_ + mais Dom Bouquet a judicieusement préféré celle de _quâ hieme_. + + Note 986: _Vita Ludovici Pii.--LX._ + +Quant le père qui tousjours ama paix eut ainsi fait paix et amour entre les +frères et entre les barons à son povoir, il donna congié à Lothaire de +retourner en Italie. Mais avant luy donna de grans dons et sa benéiçon. Et +si luy admonnesta qu'il gardast sa loyaulté et ce qu'il luy avoit promis. +Tout cel yver demoura à Ais-la-Chapelle et célébra la Nativité et la +Résurrection avant qu'il s'en partist. [987]Moult porta grief ceste +partition Loys, le roi de Bavière. Ost assembla et saisit toute la terre +delà Rin. L'empereur, qui ces nouvelles oït, le souffrit jusques à Pasques. +Tantost après la feste esmut son ost et trespassa le Rin et la cité de +Maïence et ala jusques à Tribure[988]. Là demoura un pou pour accueillir et +pour attendre son ost. Lors s'en partit et vint jusques à la cité de +Bodomat[989]. Là vint à luy son fils moult humblement quelque grief qu'il +en eust; des parolles du père fu blasmé et repris; et luy recongnut qu'il +avoit mal fait et promist qu'il amenderoit tout. Et le père qui tousjours +fu doulx et débonnaire luy pardonna tantost. Avant le chastia et reprit de +parolles dures si comme il l'avoit desservi; après le blandit et assouagea +de belles paroles. A tant luy donna congié de retourner en Bavière. Et +l'empereur se mist au retour; le Rin passa et entra en Ardaine pour +chascier, si comme il avoit accoustumé en celle saison. + + Note 987: _Vita Ludovici Pii.--LXI._ + + Note 988: _Tribure_, ou _Tribourg_. Entre Mayenne et Oppenheim, + au-delà du Rhin. + + Note 989: _Bodomat._ Latin: _Bodomia_. Il y avoit dans ce lieu de + Germanie un palais de nos rois. + + +XXIII. + +ANNEES: 839/840. + +_De la discorde des barons et du peuple du royaume d'Acquitaine. Du +parlement que l'empereur tint à Chalon, de l'ordonnance du royaume +d'Acquitaine, et de l'estat de sainte Églyse. Coment son fils Loys esmut de +rechief ses osts contre luy; de la maladie qu'il en eut et de son +mautalent; et coment il accoucha au lit de la mort en la cité de Maïence._ + + +Encore se déportoit l'empereur en chaces et en gibiers, quant certaines +nouvelles luy vindrent d'Acquitaine par messages qui à luy venoient; et +affirmoient, ce qui voir estoit, que une partie des plus nobles hommes de +la terre attendoient son ordonnement et sa sentence du royaume +d'Acquitaine; et les autres estoient courrouciés de ce qu'ils avoient oï +dire qu'il avoit donné son royaume à Charles, son mainsné fils. Et pour +ceste besoigne vint à luy Ébroin, l'évesque de Poitiers, et luy dist que +luy et les autres des plus grans hommes du royaume d'Acquitaine attendoient +à oïr sa volenté, et estoient tous près d'accomplir son commandement; si +estoient en ceste volenté et en ceste ordonnance les plus grans du païs, si +comme luy-meisme, le comte Regnault, le comte Gérart, qui gendre estoit +Pepin, le comte Rothaire et mains autres qui estoient de leur volenté. Mais +l'autre partie du peuple et meismement Emein, le plus grant et le plus +chevetain, n'estoient pas de celle volenté, ains avoient prins l'enfant +Pepin, son nepveu, pour ce qu'il devoit estre droit hoir du royaume; et +s'en aloient par toute la terre et mettoient toutes leurs cures en faire +rapines; et pour ce prioit l'évesque Ébroin à l'empereur pour Dieu qu'il +méist hastivement conseil en ceste besoigne, et venist tost au païs, et +ordennast du royaume à sa volonté avant que ceste pestilence moutepliast +plus. L'empereur regracia moult l'évesque Ébroin pour sa bonne volenté et +pour sa loyaulté et tous les autres aussi qui à son accort se tenoient. +Arrière les renvoia et manda aucuns qu'ils feussent à luy à Chalon en +Bourgoigne au mois de septembre, car il proposoit à y faire parlement. Si +ne doibt-on pas cuider que l'empereur eust courage de l'enfant Pepin son +nepveu deshériter. Mais il voulloit mettre conseil en sa besoigne et +chacier et reprendre la légièreté des gens du païs, car il cognoissoit leur +manière et leur desloyauté comme cil qui avoit esté norri au païs; et +sçavoit qu'ils estoient gens où il n'avoit point d'espérance de seureté. Et +pour ce qu'ils peussent corrompre et convertir les mauvaises meurs, Pepin +son frere, le père de l'enfant, chacièrent-ils au commencement hors du +royaume ceulx que luy-meisme avoit là envoiés pour luy garder et enseigner, +ainsi comme ils avoient esté baillés à luy-meisme au temps Charlemaines son +père. Et quant ils les eurent hors boutés, si s'abandonnèrent à faire leurs +grans desloyautés parmi le royaume, toutes rapines et homicides si comme il +est apparent, et comme savent ceux qui encore sont vivant. En toutes +manières voulloit que l'enfant feust saintement nourri et enseigné, si +qu'il peust prouffiter à soy et aux autres. Si luy souvenoit de cil qui ne +vouloit donner terres à ses fils tant comme ils estoient jeunes; et quand +on luy en parloit, il se excusoit en telle manière: «Je ne suis pas tant +esmeu par envie contre mes enfans que j'ay engendrés de moy, que je veuille +qu'ils ne soient à grant honneur. Mais pour ce, je scai bien que l'on +admoneste légièrement à si jeunes gens de faire cruaulté, et ceux qui sont +jeunes volontiers si accordent et assez légièrement.» Vers le mois de +septembre s'en alla l'empereur à Chalon. Là assembla parlement si comme il +avoit ordenné. Là fu traitié des besoignes de sainte Église et des +besoignes du royaume communes et privées. + +Après ce entendit et ordenna du royaume d'Acquitaine; de la cité de Chalon +se partit, si estoit Loys avecques luy, l'emperéris Judith et Charles son +fils, à grans compaignies de princes et de peuple. Le fleuve de Loire +trespassa et s'en ala à Clermont en Auvergne. Là furent venus ses amis et +ceulx qui loyauté luy portoient. Liément et débonnairemient le receurent. +Et puis voult qu'ils féissent serement de loyauté à Charles son fils. +Aucuns de ceulx qui ne voulloient avant venir fist prendre pour ce +meismement que ils ne voulloient avant venir, ains alloient entour la +route, espiant et faisant toultes et larrecins quant ils povoient. Jugier +les fist et justicier selon les loys. Tant demoura au païs pour ordenner +des besoignes du royaume que la Nativité approucha. La feste fist en la +cité de Poitiers. + +[990]La meisme nuit vint à luy un messagier qui luy apporta nouvelles que +son fils Loys avoit assemblé Saisnes et Thoringiens, et estoit entré moult +esforciement en Alemaigne. De ces nouvelles fu l'empereur si troublé, qu'il +en receut en soy une maladie, car il estoit de grant aage et de fleumatique +complexion, qui plus habunde en yver que en esté. Si avoit autres +enfermetés dedans le corps et la douleur des nouvelles qui moult le +tourmentoient, jà soit ce qu'il feust débonnaire oultre manière d'homme. +Mais le grant cuer de luy qui oncques ne fu pour nulle adversité brisié, et +ce qu'il véoit sainte Églyse troublée et le peuple crestien en persécucion, +le fist fort à souffrir toutes adversités pour l'amour de nostre Seigneur. + + Note 990: _Vita Ludovici Pii.--LXII._ + +Quant ce vint vers le caresme, que les saintes jeunes durent commencier, il +appareilla son ost pour ostoier en Alemaigne contre son fils Loys. Si le +grevoit plus pour ce qu'il souloit tout ce saint temps despendre en matines +et en jeunes et en oraisons et aumosnes; et il le convenoit ostoier et +chevauchier en armes par le païs, né ne voulloit avoir un seul jour de +repos pour la cure qu'il avoit de sainte Églyse ramener à pais et à +concorde. Car il faisoit à l'exemple du bon pasteur qui pas ne doubte à +abandonner son corps à martire pour la délivrance de ses ouailles: dont +l'en ne doibt pas doubter qu'il ne ait les mérites receues, quant le +souverain des pasteurs promet grant loier à ceulx qui ainsi travaillent +pour l'amour de luy. A Ais-la-Chapelle s'en vint à grant travail de son +corps et meismement pour la maladie qu'il sentoit. Droit à la sollempnité +de Pasques vint là. Après la feste, se mist à la voie pour accomplir la +besoigne pour quoi il estoit meu: le Rin trespassa et s'en alla en +Thoringe, où il avoit entendu que Loys estoit. Mais quant il sceut que son +père venoit si efforciement, il ne l'osa attendre, ains se mist à la fuite +par Esclavonie, et par là retourna en Bavière. Et l'empereur assembla +parlement en la cité de Garmaise. Si envoia endementiers en Italie à son +fils Lothaire, et luy manda qu'il venist à son parlement pour traitier de +ce et d'autres choses. Charles son fils et l'emperéris estoient demourés en +France, et conversoient adoncques au royaume d'Acquitaine. + +_Incidence._ Droit en ce temps fu éclipse de soleil universel, tel que +entre l'éclipsé et la nuit n'a voit point de différence. Et jà soit ce +qu'il feust[991] doulx et débonnaire selon nature, si eut-il fin triste et +douloureuse. Car il fu par ce signifié que celle grant lumière qui luisoit +au monde dessus le candelabre, se devoit départir en ténèbres et en +tribulations. Car il commença lors à afleboier et à perdre le boire et le +mangier, puis à sangloter et à souspirer et à deffaillir du tout. Et quant +il se sentit ainsi en foible point, il commanda que on lui tendist ses +paveillons en une isle de lès la cité de Maïence. Lors si defaillant fu de +ses membres qu'il accoucha du tout au lit. + + Note 991: _Qu'il feust._ Que l'éclipse. + +Qui pourroit raconter la cure qu'il avoit de sainte Églyse et la joie qu'il +avoit quant il la véoit en bon estat, et la douleur aussi et la compassion +qu'il avoit de sa tribulacion? Qui pourroit nombrer les larmes qu'il +respandoit en priant nostre Seigneur pour le confort de sainte Églyse? Il +ne se doutoit pas pour ce qu'il trespassoit de ce siècle, mais pour les +tribulacions qu'il sentoit qui estoient à venir après sa mort, et disoit en +se complaignant: «Las pourquoi est ma vie fénie en telle tribulacion et en +telle persécution de paix et de concordance.» Là estoient présens mains +vaillans prélas pour lui reconforter et mains autres sergens nostre +Seigneur. Entre les autres estoit Henry[992], arcevesque de Trèves; +Othogaire, arcevesque de Maïence, et Dreues son frère, arcevesque de Mez, +et arcichapellain du palais. Et en tant comme il estoit plus son prouchain, +de tant se fioit-il plus en luy; c'estoit celluy à qui il se confessoit +chascun jour, à qui il offroit à Dieu le sacrifice de vrai cuer contrit. +Par quarante jours ne prist oncques aultre viande que le corps du Sauveur, +en regraciant et loant la justice de nostre Seigneur, et en disant: «Sire +Dieu, tu es juge droiturier; car pour ce que je n'ai pas jeuné la +quarantaine, je te rends orendroit ces jeunes commandées. + + Note 992: _Henry._ Le latin peut-être corrompu ou mal édité porte: + _Heti_. + + +XXIV. + +ANNEE: 840. + +_Coment l'empereur fist aporter tous ses joiaus devant luy pour départir +aux églyses. Coment il donna sa couronne et s'espée à Lothaire, pour ce +qu'il amast et soustenist Judith sa femme et Charles son fils. Comment il +se complaint de son fils Loys. De son trespassement, et coment Dreues son +frère, évesque de Mez, fist le corps porter à Mez, et noblement +ensépoulturer en l'églyse Saint-Arnoul._ + +Lors commanaa à Dreues, son frère, qu'il féist venir devant luy tous les +chambellens du palais et les menistres, et voult que tous ses joyauls et +ses meubles feussent escris, en quelque chose que ce feust: en escrins, en +or, en couronnes ou en pierres ou en armes, en livres, en vaisseaux et en +draps de soie ou en ornemens d'églyses. Pour ce le faisoit qu'il voulloit +savoir qu'ils pourroit donner aux églyses, aux povres et aux menistres du +palais; et, au derrenier, que il pourroit donner à ses deux fils Lothaire +et Charlon. A Lothaire donna sa couronne et s'espée par telle condicion +qu'il portast foy et loyauté à sa femme Judith et à Charlon son frère, et +qu'il luy laissast en paix sa partie du royaume, telle comme il luy avoit +donnée devant les princes du palais, ainsi comme luy-meisme estoit tenu à +tenir et à garentir par son serement. + +Après ce qu'il eut ainsi ordenné de toutes ces choses, il rendit graces à +Dieu de ce que riens propre ne luy demouroit. Son frère, l'évesque Dreues, +et les autres prélas qui présens estoient, regracioient Dieu de ce qu'ils +véoient la fin du saint prudomme en telle dévocion et en telle +persévérence, sacrifiant à Dieu en vraie pacience les tribulations de ce +siècle. Si devoit avoir bien telle fin, car il avoit tousjours eue vie +aournée de vertus. Mais une chose y avoit qui un petit troubloit leur joie, +car ils se doubtoient qu'il ne voulsist son cuer apaisier envers Loys son +fils, qui tant de tribulacions lui avoit faites. Car ils savoient bien +qu'il l'avoit tant de fois courroucié et meismement en la fin de sa vie +qu'il en avoit grant ire et grant douleur au cuer. Toutes voies se fièrent +tant en la pacience de son doulx cuer qui oncques pour nulle adversité +n'avoit esté brisée qu'ils essaièrent légièrement sa pensée par l'évesque +Dreues son frère: car il ne voulloit refuser de nule chose qu'il voulsist. + +Et quant l'évesque Dreues luy eut son fils ramerteu, il monstra premier par +semblant l'amertume et la douleur de son cuer. Mais après quant il fu +revenu petit à petit à sa pensée et il se fu efforcié de parler tant comme +il put, il commença à raconter et à nombrer les angoisses et les maulx +qu'il luy avoit fais et puis les mérites qu'il avoit desservis à faire +telles choses contre nature et contre le commandement nostre Seigneur. +«Mais pour ce,» dist-il, qu'il ne peut à moy venir, pour faire satisfaction +en tesmoing de Dieu et de vous qui ci estes présens, je luy pardoing tout +quanqu'il m'a meffait. Mais à vous,» dist-il, appartient de luy amonnester +que sé je luy pardone ce qu'il a tantes fois vers moy mespris, toutes voies +n'oublie-il pas les travaulx et les griefs qu'il m'a fais à la fin de ma +vie qui m'ont mené à la mort. Et qu'il n'oublie pas aussi ce qu'il a petit +prisié et mis en despit les commandemens de nostre Seigneur qui commande +qu'on porte honneur à son père et à sa mère.» [993]Après ces parolles il +commanda que l'en chantast Vigiles devant luy; si estoit samedi au soir. Et +puis commanda que l'en le seignast du signe de la sainte croix. Luy-meisme +prist la croix et fist signe sur son front et sur son pis. Et quant il +estoit las, il faisoit signe à l'évesque Dreues, son frère, qu'il le +préseignast. + + Note 993: _Vita Ludov. Pii.--LXIV._ + +Toute celle nuit demoura si foible que nulle vertu corporelle n'estoit en +luy, mais tousjours avoit pensée saine sobre et attemprée et certaine +mémoire de sens naturel. Et au dimanche au matin commanda qu'on +appareillast pour chanter messe; et voult que l'évesque Dreues son frère la +chantast. Après la messe receut son Sauveur, et en un petit galice un pou +de son précieux sang. Lors pria son frère et tous les autres qu'ils +allassent mengier, et dist qu'il attendroit bien tant qu'ils feussent +revenus. + +Après quant ils eurent mengié et ils furent revenus, il sentit que l'eure +de son trespassement approchoit. Il joingt le pouce au doi et fist signe à +Dreues, son frère, qu'il s'approchast de luy, car il faisoit adès[994] +ainsi, quant il le voulloit appeler. Quant luy et tous les autres prélas se +furent approchés de luy, il leur requist par signes et par parolles telles +comme il put qu'ils li donnassent leur benéiçon. Quant ce vint à celle +heure que l'ame se dut départir du corps[995], il tourna sa face à senestre +partie, et à toute la force du corps qu'il put en soy trouver, par manière +de grant indignacion, il dist: _Huz! huz!_[996] qui vault autant à dire +comme hors, hors: dont il appert que il vit le diable à celle heure; de +laquelle compaignie il n'eut oncques que faire né mort né vif. Après ce, +retourna sa face à destre partie et puis si leva les yeulx vers le ciel; et +de tant comme il regardoit plus horriblement à la senestre partie, de tant +regardoit-il à la destre plus liement, en telle manière que entre luy et un +homme qui rit n'avoit point de différence. + + Note 994: _Adès._ Toujours. + + Note 995: Le texte latin ajoute: _Ut plures me retulet_. + + Note 996: _Huz._ C'est, je pense, l'interjection dont on se sert + encore pour faire avancer les bêtes de somme. _Hu!_ lequel mot, + suivant le latin, _significat foras, foras_. + +En ceste manière trespassa de ceste mortelle vie à la joie de paradis si +comme l'en croit certainement. Car (ainsi comme un sage maistre dit) cil +ne peut mauvaisement mourir qui tousjours a bien vescu. Le jour de son +trespassement fu en la douziesme kalende de juillet. Le temps de sa vie +soixante-quatre ans. Le temps du royaume d'Acquitaine trente-sept ans. Le +temps de son empire vingt-sept ans. Le temps de l'incarnation huit cent +quarante. + +Quant il fu trespassé, Dreues son frère, l'évesque de Mez, et les autres +prélas, les abbés, les comtes et les barons[997] qui là estoient présens, +prindrent le corps et le firent mettre en terre à Mez à grant procession du +clergié et du peuple: en l'églyse Saint-Arnoul le fist son frère enterrer +honnourablement avec sa mère, la royne Hildegarde, qui léans estoit +ensépulturée. + + Note 997: _Les barons._ «Wassis dominicis.» + +Au temps de cestuy empereur furent apportées les reliques en France de +saint Ypolite et de saint Tiburce, et mises honnourablement en l'églyse +Saint-Denis en France. + + +CI FINENT LES GESTES DU DEBONNAIRE ROY LOYS, ET LE SECOND VOLUME DES +GRANDES CHRONIQUES. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (2/6), by +Paulin Paris + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + +***** This file should be named 34803-8.txt or 34803-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/8/0/34803/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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