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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:02:20 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:02:20 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Sais-tu?, by Victor Juhlin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sais-tu?
+ Recueil de poésies destinées à servir d'exercices
+ élémentaires de mémoire
+
+Author: Victor Juhlin
+
+Release Date: December 31, 2010 [EBook #34800]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAIS-TU? ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ SAIS-TU?
+
+ OUI.--RETIENS NON.--APPRENDS
+
+ RECUEIL DE POÉSIES SIMPLES ET FACILES
+
+ DESTINÉES A SERVIR D'EXERCICES ÉLÉMENTAIRES DE MÉMOIRE
+ ET DE DÉCLAMATION
+
+ OUVRAGE SPÉCIALEMENT UTILE AUX ÉCOLES, AUX FAMILLES AUX ÉTRANGERS
+ ET AUX SOCIÉTÉS D'APPRENTIS
+
+ 5e ÉDITION
+
+ PARIS
+
+ GRASSART, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+ 2, RUE DE LA PAIX, 2
+ 1887
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Exercer graduellement la mémoire de l'enfant et du jeune homme;
+développer l'important organe de la voix; meubler l'esprit de
+pensées justes, d'expressions heureuses, de tournures élégantes;
+commencer l'éducation littéraire de l'élève par la _fréquentation_
+des bons auteurs, tels sont entre mille les principaux avantages
+d'un semblable recueil.
+
+Comment s'étonner, après cela, qu'un but si utile ait tenté un grand
+nombre d'auteurs attirés suffisamment d'ailleurs par la facilité
+apparente de l'entreprise?
+
+Étonnons-nous plutôt que parmi tant de recueils qui tous ont, avec
+beaucoup de qualités, quelques défauts, il n'y en ait aucun qui
+réunisse les conditions suivantes:
+
+_Bon marché et moralité.--Bonne poésie et simplicité._ Par
+conséquent, aucun qui puisse servir avec avantage dans les familles,
+dans les classes élémentaires, dans les sociétés d'apprentis, et, en
+général, dans tous les cas où les conditions énoncées plus haut sont
+d'une nécessité absolue.
+
+La plupart des recueils sont trop chers et trop volumineux. Le
+nôtre, en évitant ces deux inconvénients, devient facile à acheter,
+commode à remplacer, et rentre, sous ce rapport, dans la catégorie
+des livres classiques.
+
+Ce qui manque surtout dans beaucoup de recueils destinés à
+l'enfance, c'est un langage à sa portée. Longtemps on a cru que pour
+qu'un recueil convînt au jeune âge, il suffisait qu'il fût moral et
+religieux; il n'en est rien. Outre ces deux qualités indispensables,
+nous en avons recherché une non moins nécessaire: la simplicité.
+
+On se met trop peu à la portée des enfants; de là vient que si
+souvent nous perdons notre temps à les fatiguer ou à les ennuyer
+inutilement.
+
+Mais la simplicité dans les termes ne doit pas exclure la beauté
+dans la forme, la pureté de la diction, la correction du style.
+Aussi, nous sommes-nous fait un devoir de ne puiser nos citations
+qu'à bonnes sources, et de n'admettre d'entre les productions
+contemporaines que celles qui sont généralement estimées.
+
+Nous sommes heureux d'ajouter que nous avons reçu bien des conseils
+et que nous les avons mis à profit. Nous comptons que la
+bienveillance de nos collègues et de nos supérieurs ne nous fera pas
+défaut, qu'elle nous suggérera encore quelques bonnes idées, et,
+s'il le faut, nous éclairera par une critique affectueuse, mais
+sincère.
+
+ VICTOR JUHLIN.
+
+
+
+
+LE PÈRE ET L'ENFANT
+
+
+ --Père, apprenez-moi, je vous prie,
+ Ce qu'on trouve après le coteau
+ Qui borne à mes yeux la prairie?
+
+ --On trouve un espace nouveau:
+ Comme ici, des bois, des campagnes,
+ Des hameaux, enfin des montagnes.
+
+ --Et plus loin?
+
+ --D'autres monts encor.
+
+ --Après ces monts?
+
+ --La mer immense.
+
+ --Après la mer?
+
+ --Un autre bord.
+
+ --Et puis?
+
+ On avance, on avance,
+ Et l'on va si loin, mon petit,
+ Si loin, toujours faisant sa ronde,
+ Qu'on trouve enfin le bout du monde...
+ Au même lieu d'où l'on partit.
+
+ J.-J. PORCHAT.
+
+
+
+
+UNE BONNE SEMAINE
+
+
+ Mon Dieu, pendant cette semaine,
+ Dans mes leçons et dans mes jeux
+ Garde-moi de faute et de peine;
+ Car qui dit l'un, dit tous les deux.
+ Donne-moi cette humeur docile
+ Qui rend le devoir plus facile;
+ Et si ma mère m'avertit,
+ Au lieu de cet esprit frivole
+ Que distrait la mouche qui vole,
+ Seigneur, donne-moi ton esprit.
+
+ Mme AMABLE TASTU.
+
+
+
+
+AUX JEUNES GENS
+
+SONNET
+
+
+ Jeunesse, ne suis point ton caprice volage:
+ Au plus beau de tes jours souviens-toi de ta fin.
+ Peut-être verras-tu ton soir dans ton matin;
+ Et l'hiver de ta vie au printemps de ton âge.
+
+ La plus verte saison est sujette à l'orage:
+ De la certaine mort le temps est incertain;
+ Et de la fleur des champs le fragile destin
+ Exprime de ton sort la véritable image.
+
+ Mais veux-tu dans le ciel refleurir pour toujours?
+ Ne garde point à Dieu l'hiver qui des vieux jours
+ Tient, sous ses dures lois, la faiblesse asservie;
+
+ Consacre-lui les fleurs de ton jeune printemps,
+ L'élite de tes jours, la force de ta vie,
+ Puisqu'il est et l'arbitre et l'auteur de tes ans.
+
+ DRELINCOURT.
+
+
+
+
+LA FEUILLE DU CHÊNE
+
+
+ Reposons-nous sous la feuille du chêne.
+
+ Je vous dirai l'histoire qu'autrefois,
+ En revenant de la cité prochaine,
+ Mon père, un soir, me conta dans les bois:
+ (O mes amis, que Dieu vous garde un père!
+ Le mien n'est plus.)--De la terre étrangère,
+ Seul, dans la nuit, et pâle de frayeur,
+ S'en revenait un riche voyageur.
+
+ Un meurtrier sort du taillis voisin.
+ O voyageur! Ta perte est trop certaine;
+ Ta femme est veuve et ton fils orphelin.
+ «Traître, a-t-il dit, nous sommes seuls dans l'ombre;
+ «Mais, près de nous, vois-tu ce chêne sombre?
+ «Il est témoin: au tribunal vengeur
+ «Il redira la mort du voyageur!»
+
+ Le meurtrier dépouilla l'inconnu;
+ Il emporta dans sa maison lointaine
+ Cet or sanglant, par le crime obtenu.
+ Près d'une épouse industrieuse et sage,
+ Il oublia le chêne et son feuillage;
+ Et seulement une fois la rougeur
+ Couvrit ses traits, au nom du voyageur.
+
+ Un jour enfin, assis tranquillement
+ Sous la ramée, au bord d'une fontaine,
+ Il s'abreuvait d'un laitage écumant.
+ Soudain le vent fraîchit; avant l'automne,
+ Au sein des airs la feuille tourbillonne:
+ Sur le laitage elle tombe... O terreur!
+ C'était ta feuille, arbre du voyageur!
+
+ Le meurtrier devint pâle et tremblant:
+ La verte feuille et la claire fontaine,
+ Et le lait pur, tout lui parut sanglant.
+ Il se trahit; on l'écoute, on l'enchaîne;
+ Devant le juge en tumulte on l'entraîne;
+ Tout se révèle et l'échafaud vengeur
+ Réclame, hélas! le sang du voyageur.
+
+ Reposons-nous sous la feuille du chêne.
+
+ MILLEVOYE.
+
+
+
+
+LE SÉJOUR DANS LE PAYS NATAL
+
+
+ Il est un pays fortuné:
+ Un doux ciel rit à ses campagnes;
+ Et d'un beau lac son sol baigné
+ S'appuie à de blanches montagnes:
+ Vraie image du paradis,
+ C'est mon pays, mon cher pays!
+
+ Là mon enfance a pris l'essor,
+ De mon aïeul là dort la cendre;
+ Là ma mère possède encor
+ Un bon père, une mère tendre.
+ Combien d'attraits tu réunis,
+ O mon pays, mon cher pays!
+
+ Là des soins tendres, maternels,
+ Sont prodigués à ma faiblesse;
+ De mes intérêts éternels
+ C'est là qu'on instruit ma jeunesse;
+ Oh! combien mes jours sont bénis
+ Dans mon pays, mon cher pays!
+
+ Bien loin de toi j'ai vu le jour,
+ Mais mon père, à chaque veillée,
+
+ Te vantait avec tant d'amour,
+ Que je pleurais comme exilée.
+ Quel bonheur quand je te revis,
+ O mon pays, mon cher pays!
+
+ Loin de toi s'il faut me bannir,
+ Je garde, ô terre de mes pères,
+ Dans mon coeur ton doux souvenir,
+ Et ton doux nom dans mes prières.
+ Oui, je prierai pour tous tes fils,
+ O mon pays, mon cher pays!
+
+ Que par les soins de l'Éternel,
+ Ta terre soit fertilisée,
+ Et que la parole du ciel
+ Y pleuve comme une rosée.
+ Sois d'avance un vrai paradis,
+ O mon pays, mon cher pays!
+
+ A. VINET.
+
+
+
+
+PRIÈRE D'ESTHER
+
+
+ O mon souverain roi,
+ Me voici donc tremblante et seule devant toi.
+ Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance,
+ Qu'avec nous tu juras une sainte alliance
+ Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
+ Il plut à ton amour de choisir nos aïeux:
+ Même tu leur promis de ta bouche sacrée
+ Une postérité d'éternelle durée.
+
+ Hélas! ce peuple ingrat a méprisé ta loi;
+ La nation chérie a violé sa foi;
+ Elle a répudié son époux et son père,
+ Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère:
+ Maintenant elle sert sous un maître étranger.
+
+ Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger:
+ Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes,
+ Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes,
+ Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel
+ Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
+
+ Ainsi donc un perfide, après tant de miracles,
+ Pourrait anéantir la foi de tes oracles,
+ Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons,
+ Le saint que tu promets, et que nous attendons!
+ Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,
+ Ivres de notre sang, ferment les seules bouches
+ Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits;
+ Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.
+
+ Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles,
+ Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
+ Et que je mets au rang des profanations
+ Leur table, leurs festins et leurs libations;
+ Que même cette pompe où je suis condamnée,
+ Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,
+ Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés,
+ Seule et dans le secret je les foule à mes pieds;
+ Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre
+ Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
+
+ J'attendais le moment marqué dans ton arrêt
+ Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt.
+ Ce moment est venu: ma prompte obéissance
+ Va d'un roi redoutable affronter la présence.
+ C'est pour toi que je marche: accompagne mes pas
+ Devant ce fier lion qui ne te connaît pas;
+ Commande en me voyant que son courroux s'apaise,
+ Et prête à mes discours un charme qui lui plaise;
+ Les orages, les vents, les cieux te sont soumis.
+ Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.
+
+ RACINE.
+
+
+
+
+LES HIRONDELLES
+
+
+ Captif au rivage du Maure,
+ Un guerrier, courbé sous ses fers,
+ Disait: Je vous revois encore
+ Oiseaux ennemis des hivers.
+ Hirondelles que l'espérance
+ Suit jusqu'en ces brûlants climats,
+ Sans doute vous quittez la France.
+ De mon pays ne me parlez-vous pas?
+
+ Depuis trois ans je vous conjure
+ De m'apporter un souvenir
+ Du vallon où ma vie obscure
+ Se berçait d'un doux avenir.
+ Au détour d'une eau qui chemine
+ A flots purs, sous de frais lilas,
+ Vous avez vu notre chaumine.
+ De ce vallon ne me parlez-vous pas?
+
+ L'une de vous peut-être est née
+ Au toit où je reçus le jour;
+ Là, d'une mère infortunée,
+ Vous avez dû plaindre l'amour.
+ Mourante, elle croit à toute heure
+ Entendre le bruit de mes pas.
+ Elle écoute et puis elle pleure.
+ De son amour ne me parlez-vous pas?
+
+ Ma soeur est-elle mariée?
+ Avez-vous vu de nos garçons
+ La foule aux noces conviée
+ La célébrer dans leurs chansons?
+
+ Et ces compagnons du jeune âge
+ Qui m'ont suivi dans les combats,
+ Ont-ils tous revu le village?
+ De tant d'amis ne me parlez-vous pas?
+
+ Sur leurs corps l'étranger peut-être
+ Du vallon reprend le chemin.
+ Sous mon chaume il commande en maître,
+ De ma soeur il trouble l'hymen.
+ Pour moi, plus de mère qui prie,
+ Et partout des fers ici-bas!
+ Hirondelles, de ma patrie,
+ De ses malheurs ne me parlez-vous pas?
+
+ BÉRANGER.
+
+
+
+
+LA PAUVRE FILLE
+
+
+ J'ai fui ce pénible sommeil
+ Qu'aucun songe heureux n'accompagne;
+ J'ai devancé sur la montagne
+ Les premiers rayons du soleil.
+ S'éveillant avec la nature,
+ Le jeune oiseau chantait sur l'aubépine en fleurs;
+ Sa mère lui portait la douce nourriture;
+ Mes yeux se sont baignés de pleurs!
+
+ Oh! pourquoi n'ai-je pas de mère?
+ Pourquoi ne suis-je pas semblable au jeune oiseau
+ Dont le nid se balance aux branches de l'ormeau?
+ Rien ne m'appartient sur la terre;
+ Je n'ai pas même de berceau;
+ Et je suis un enfant trouvé sur une pierre,
+ Devant l'église du hameau.
+ Loin de mes parents exilée,
+ De leurs embrassements j'ignore la douceur,
+ Et les enfants de la vallée
+ Ne m'appellent jamais leur soeur!
+
+ Je ne partage point les jeux de la veillée;
+ Jamais sous un toit de feuillée
+ Le joyeux laboureur ne m'invite à m'asseoir.
+ Et de loin je vois sa famille,
+ Autour du sarment qui pétille
+ Chercher sur ses genoux les caresses du soir.
+
+ Vers la chapelle hospitalière
+ En pleurant j'adresse mes pas,
+ La seule demeure ici-bas
+ Où je ne sois pas étrangère,
+ La seule devant moi qui ne se ferme pas!
+ Souvent je contemple la pierre
+ Où commencèrent mes douleurs:
+ Je cherche la trace des pleurs
+ Qu'en m'y laissant peut-être y répandit ma mère!
+
+ Souvent aussi mes pas errants
+ Parcourent des tombeaux l'asile solitaire;
+ Mais pour moi les tombeaux sont tous indifférents,
+ La pauvre fille est sans parents
+ Au milieu des cercueils ainsi que sur la terre.
+
+ J'ai pleuré quatorze printemps,
+ Loin des bras qui m'ont repoussée;
+ Reviens, ma mère: je t'attends
+ Sur la pierre où tu m'as laissée.
+
+ A. SOUMET.
+
+
+
+
+LE COLPORTEUR VAUDOIS
+
+
+ Oh! regardez, ma noble et belle dame,
+ Ces chaînes d'or, ces joyaux précieux.
+ Les voyez-vous, ces perles dont la flamme
+ Effacerait un éclair de vos yeux?
+ Voyez encor ces vêtements de soie
+ Qui pourraient plaire à plus d'un souverain.
+ Quand près de vous un heureux sort m'envoie,
+ Achetez donc au pauvre pèlerin!
+
+ La noble dame, à l'âge où l'on est vaine,
+ Prit les joyaux, les quitta, les reprit,
+ Les enlaça dans ses cheveux d'ébène,
+ Se trouva belle, et puis elle sourit.
+ --«Que te faut-il, vieillard? des mains d'un page
+ «Dans un instant tu vas le recevoir.
+ «Oh! pense à moi, si ton pèlerinage
+ «Te reconduit auprès de ce manoir.»
+
+ Mais l'étranger d'une voix plus austère,
+ Lui dit: «Ma fille, il me reste un trésor
+ «Plus précieux que les biens de la terre,
+ «Plus éclatant que les perles et l'or.
+ «On voit pâlir aux clartés dont il brille,
+ «Les diamants dont les rois sont épris.
+ «Quels jours heureux luiraient pour vous, ma fille,
+ «Si vous aviez ma _perle de grand prix_!»
+
+ --«Montre-la-moi, vieillard, je t'en conjure;
+ «Ne puis-je pas te l'acheter aussi?»
+ Et l'étranger, sous son manteau de bure,
+ Chercha longtemps un vieux livre noirci.
+ --«Ce bien, dit-il, vaut mieux qu'une couronne;
+ «Nous l'appelons la _Parole de Dieu_.
+ «Je ne vends pas ce trésor, je le donne;
+ «Il est à vous: le Ciel vous aide! Adieu!»
+
+ Il s'éloigna. Bientôt la noble dame
+ Lut et relut le livre du Vaudois,
+ La vérité pénétra dans son âme,
+ Et du Sauveur elle comprit la voix;
+ Puis, un matin, loin des tours crénelées,
+ Loin des plaisirs que le monde chérit,
+ On l'aperçut dans les humbles vallées
+ Où les Vaudois adoraient Jésus-Christ.
+
+ G. DE FÉLICE.
+
+
+
+
+LA PAUVRE VEUVE MALADE
+
+
+ Viens, mon enfant, près de ta mère.
+ Élevons nos mains vers le ciel;
+ Prions que dans ta coupe amère
+ Le Seigneur verse un peu de miel!
+
+ Je n'ai plus rien, mon fils, pour soulager ta peine,
+ Rien pour sécher tes yeux qui se baignent de pleurs,
+ Je suis pauvre et débile, et la fièvre m'enchaîne
+ Sur cette couche de douleurs.
+
+ Les amis qui naguère égayaient ma jeunesse,
+ Ont déjà de mon chaume oublié le chemin.
+ Hélas! le monde fuit au jour de la détresse
+ Et ne vient plus le lendemain.
+
+ Par pitié, mon enfant, n'appelle point ton père!
+ Ton père, s'il vivait, protégerait tes jours;
+ Mais son âme est au ciel et son corps sous la pierre;
+ Il nous a quittés pour toujours!
+
+ Mon toit des vents du nord ne sait point te défendre;
+ Tu trembles sur mon sein qui ne peut te couvrir,
+ Si jeune encor, mon fils, te faut-il donc apprendre
+ Qu'ici-bas l'homme doit souffrir?
+
+ Que dis-je! Ah! loin de moi, loin d'indignes murmures!
+ Dieu n'exauce-t-il pas le cri des opprimés?
+ N'est-il pas avec nous pour guérir nos blessures,
+ Celui qui nous a tant aimés?
+
+ Viens, mon enfant, près de ta mère,
+ Élevons nos mains vers le ciel;
+ Prions que dans ta coupe amère
+ Le Seigneur verse un peu de miel!
+
+ Oui, tu seras toujours son guide et sa défense;
+ Mon fils peut regarder l'avenir sans effroi:
+ Il a deux titres saints, le malheur et l'enfance,
+ Grand Dieu, pour espérer en toi!
+
+ Oui, comme tu répands une fraîche rosée
+ Sur la fleur qui s'incline aux feux brûlants du jour,
+ Tu répandras, Seigneur, sur son âme brisée,
+ Les eaux vives de ton amour.
+
+ Mais n'attends plus! Déjà pâlissante et flétrie,
+ Sa tête s'est penchée au souffle des revers.
+ Oh! viens, il en est temps, l'orphelin qui te prie
+ N'a que toi seul dans l'univers.
+
+ Rends-lui, Dieu juste et bon, les plaisirs du jeune âge,
+ Rends-lui le doux espoir d'un heureux avenir;
+ Et, parmi les écueils de son pèlerinage,
+ Veille sur lui pour le bénir!
+
+ Viens, mon enfant, près de ta mère,
+ Élevons nos mains vers le ciel;
+ Prions que dans ta coupe amère
+ Le Seigneur verse un peu de miel!
+
+ Ainsi parlait la veuve et son regard humide
+ Sollicitait encor la céleste bonté.
+ Quand déjà sous les traits d'une vierge timide
+ Accourait l'humble Charité.
+
+ Elle connaît l'asile où gémit la souffrance;
+ Au foyer qu'on oublie elle sème des fleurs;
+ Et près d'elle s'assied la riante Espérance,
+ Heureuse d'essuyer des pleurs.
+
+ «Ne crains plus,» lui disait l'humble fille chrétienne,
+ «Dieu ne veut pas briser le fragile roseau.
+ «Il envoie une soeur, pour que sa main soutienne
+ «Une moitié de ton fardeau.»
+
+ Et la veuve, attendrie à ces douces paroles,
+ Montrait du doigt son fils qui priait à genoux;
+ Puis elle dit: «C'est toi, mon Dieu, qui nous consoles,
+ «Ton ange descend parmi nous!»
+
+ Viens, mon enfant, près de ta mère,
+ Bénissons le Maître du ciel;
+ N'a-t-il pas, dans ta coupe amère,
+ Daigné répandre un peu de miel?
+
+ G. DE FÉLICE.
+
+
+
+
+LE DÉPART DU PETIT SAVOYARD
+
+
+ Pauvre petit, pars pour la France;
+ Que te sert mon amour? je ne possède rien;
+ On vit heureux ailleurs, ici dans la souffrance:
+ Pars, mon enfant; c'est pour ton bien.
+
+ Tant que mon lait put te suffire,
+ Tant qu'un travail utile à mes bras fut permis,
+ Heureuse et délassée en te voyant sourire,
+ Jamais on n'eût osé me dire:
+ Renonce aux baisers de ton fils.
+
+ Mais je suis veuve, on perd la force avec la joie.
+ Triste et malade, où recourir ici,
+ Où mendier pour toi? Chez des pauvres aussi.
+ Laisse ta pauvre mère, enfant de la Savoie;
+ Va, mon enfant, où Dieu t'envoie.
+
+ Vois-tu ce grand chêne là-bas?
+ Je pourrai jusque-là t'accompagner, j'espère;
+ Quatre ans déjà passés, j'y conduisis ton père;
+ Mais lui, mon fils, ne revint pas.
+
+ Encor s'il était là pour guider ton enfance,
+ Il m'en coûterait moins de t'éloigner de moi;
+ Mais tu n'as pas dix ans, et tu pars sans défense.
+ Que je vais prier Dieu pour toi!
+
+ Que feras-tu, mon fils, si Dieu ne te seconde,
+ Seul, parmi les méchants (car il en est au monde),
+ Sans ta mère, du moins, pour t'apprendre à souffrir?..
+ Oh! que n'ai-je du pain, mon fils pour te nourrir!
+
+ Mais Dieu le veut ainsi; nous devons nous soumettre.
+ Ne pleure pas en me quittant;
+ Porte au seuil des palais un visage content.
+ Parfois mon souvenir t'affligera peut-être...
+ Pour distraire le riche, il faut chanter pourtant!
+
+ Chante, tant que la vie est pour toi moins amère;
+ Enfant, prends ta marmotte et ton léger trousseau,
+ Répète, en cheminant, les chansons de ta mère,
+ Quand ta mère chantait autour de ton berceau.
+
+ Si ma force première encor m'était donnée,
+ J'irais te conduisant moi-même par la main!
+ Mais je n'atteindrais pas la troisième journée;
+ Il faudrait me laisser bientôt sur ton chemin;
+ Et moi je veux mourir aux lieux où je suis née.
+
+ Maintenant de ta mère entends le dernier voeu:
+ Souviens-toi, si tu veux que Dieu ne t'abandonne,
+ Que le seul bien du pauvre est le peu qu'on lui donne;
+ Prie et demande au riche, il donne au nom de Dieu;
+ Ton père le disait: sois plus heureux, adieu.
+
+ Mais le soleil tombait des montagnes prochaines;
+ Et la mère avait dit: Il faut nous séparer;
+ Et l'enfant s'en allait à travers les grands chênes,
+ Se tournant quelquefois et n'osant pas pleurer.
+
+ A. GUIRAUD.
+
+
+
+
+LE PETIT SAVOYARD A PARIS
+
+
+ J'ai faim: vous qui passez, daignez me secourir.
+ Voyez, la neige tombe et la terre est glacée;
+ J'ai froid: le vent se lève et l'heure est avancée...
+ Et je n'ai rien pour me couvrir.
+
+ Tandis qu'en vos palais tout flatte votre envie,
+ A genoux sur le seuil, j'y pleure bien souvent;
+ Donnez, peu me suffit, je ne suis qu'un enfant,
+ Un petit sou me rend la vie.
+
+ On m'a dit qu'à Paris je trouverais du pain:
+ Plusieurs ont raconté dans nos forêts lointaines,
+ Qu'ici le riche aidait le pauvre dans ses peines:
+ Eh bien! moi je suis pauvre, et je vous tends la main.
+
+ Faites-moi gagner mon salaire:
+ Où me faut-il courir? dites, j'y volerai;
+ Ma voix tremble de froid: eh bien! je chanterai,
+ Si mes chansons peuvent vous plaire.
+
+ Il ne m'écoute pas, il fuit,
+ Il court dans une fête (et j'en entends le bruit)
+ Finir son heureuse journée!
+ Et moi je vais chercher, pour y passer la nuit,
+ Cette guérite abandonnée.
+
+ Au foyer paternel quand pourrai-je m'asseoir?
+ Rendez-moi ma pauvre chaumière,
+ Le laitage durci qu'on partageait le soir,
+ Et, quand la nuit tombait, l'heure de la prière,
+ Qui ne s'achevait pas sans laisser quelque espoir.
+
+ Ma mère, tu m'as dit, quand j'ai fui ta demeure:
+ Pars, grandis et prospère, et reviens près de moi.
+ Hélas! et tout petit faudra-t-il que je meure,
+ Sans avoir rien gagné pour toi?...
+
+ Non, l'on ne meurt pas à mon âge;
+ Quelque chose me dit de reprendre courage...
+ Eh! que sert d'espérer? Que puis-je attendre enfin?...
+ J'avais une marmotte, elle est morte de faim.
+
+ Et, faible, sur la terre il reposait sa tête;
+ Et la neige, en tombant, le couvrait à demi;
+ Lorsqu'une douce voix, à travers la tempête,
+ Vint réveiller l'enfant par le froid endormi.
+
+ «Qu'il vienne à nous, celui qui pleure,»
+ Disait la voix mêlée au murmure des vents;
+ «L'heure du péril est notre heure;
+ «Les orphelins sont nos enfants.»
+
+ Et deux femmes en deuil recueillaient sa misère;
+ Lui, docile et confus, se levait à leur voix.
+ Il s'étonnait d'abord! mais il vit à leurs doigts
+ Briller la croix d'argent, au bout du long rosaire;
+ Et l'enfant les suivit en se signant deux fois.
+
+ A. GUIRAUD.
+
+
+
+
+LE RETOUR DU PETIT SAVOYARD
+
+
+ Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles,
+ Par un soleil d'été, que les Alpes sont belles!
+ Tout, dans leurs frais vallons, sert à nous enchanter,
+ La verdure, les eaux, les bois, les fleurs nouvelles.
+ Heureux qui sur ces bords peut longtemps s'arrêter!
+ Heureux qui les revoit, s'il a pu les quitter!
+
+ Quel est ce voyageur que l'été leur renvoie,
+ Seul, loin de la vallée, un bâton à la main?
+ C'est un enfant... il marche, il suit le long chemin
+ Qui va de France à la Savoie.
+
+ Bientôt de la colline il prend l'étroit sentier;
+ Il a mis ce matin la bure du dimanche;
+ Et dans un sac de toile blanche
+ Est un pain de froment qu'il garde tout entier.
+
+ Pourquoi tant se hâter à sa course dernière?
+ C'est que le pauvre enfant veut gravir le coteau
+ Et ne point s'arrêter qu'il n'ait vu son hameau,
+ Et n'ait reconnu sa chaumière.
+
+ Les voilà... tels encor qu'il les a vus toujours,
+ Ces grands bois, ce ruisseau qui fuit sous le feuillage;
+ Il ne se souvient plus qu'il a marché dix jours,
+ Il est si près de son village!
+
+ Tout joyeux il arrive, il regarde... mais quoi?
+ Personne ne l'attend! Sa chaumière est fermée!
+ Pourtant du toit aigu sort un peu de fumée;
+ Et l'enfant plein de trouble: Ouvrez, dit il, c'est moi...
+
+ La porte cède, il entre, et sa mère attendrie,
+ Sa mère qu'un long mal près du foyer retient,
+ Se relève à moitié, tend les bras et s'écrie:
+ N'est-ce pas mon fils qui revient?
+
+ Son fils est dans ses bras, qui pleure et qui l'appelle.
+ --Je suis infirme, hélas! Dieu m'afflige, dit-elle,
+ Et depuis quelques jours je te l'ai fait savoir;
+ Car je ne voulais pas mourir sans te revoir.
+
+ Mais lui: De votre enfant vous étiez éloignée;
+ Le voilà qui revient, ayez des jours contents;
+ Vivez, je suis grandi, vous serez bien soignée,
+ Nous sommes riches pour longtemps.
+
+ Et les mains de l'enfant, des siennes détachées,
+ Jetaient sur ses genoux tout ce qu'il possédait,
+ Les trois pièces d'argent dans sa veste cachées,
+ Et le pain de froment que pour elle il gardait.
+
+ Sa mère l'embrassait et respirait à peine,
+ Et son oeil se fixait, de larmes obscurci,
+ Sur un grand crucifix de chêne,
+ Suspendu devant elle et par le temps noirci.
+
+ «C'est lui, je le savais, le Dieu des pauvres mères
+ «Et des petits enfants, qui du mien a pris soin;
+ «Lui qui me consolait quand mes plaintes amères
+ «Appelaient mon fils de si loin.
+
+ «C'est le Christ du foyer que les mères implorent,
+ «Qui sauve nos enfants du froid et de la faim,
+ «Nous gardons nos agneaux, et les loups les dévorent,
+ «Nos fils s'en vont tout seuls... et reviennent enfin.
+
+ «Toi, mon fils, maintenant me seras-tu fidèle?
+ «Ta pauvre mère infirme a besoin de secours;
+ «Elle mourrait, sans toi.»--L'enfant à ce discours
+ Grave et joignant les mains, tombe à genoux près d'elle
+ Disant: «Que le bon Dieu vous fasse de longs jours!»
+
+ A. GUIRAUD.
+
+
+
+
+L'ÉCOLIER
+
+
+ Un tout petit enfant s'en allait à l'école.
+ On avait dit: Allez! Il tâchait d'obéir;
+ Mais son livre était lourd; il ne pouvait courir;
+ Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole.
+ «--Abeille! lui dit-il, voulez-vous me parler?
+ «Moi, je vais à l'école, il faut apprendre à lire.
+ «Mais le maître est tout noir et je n'ose pas rire.
+ «Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre à voler?»
+ «Non, dit-elle, j'arrive, et je suis très pressée.
+ «J'avais froid, l'aquilon m'a longtemps oppressée,
+ «Enfin j'ai vu des fleurs; je redescends du ciel,
+ «Et je vais commencer mon doux rayon de miel.
+ «Voyez! j'en ai déjà puisé dans quatre roses;
+ «Avant une heure encor nous en aurons d'écloses.
+ «Vite, vite, à la ruche. On ne rit pas toujours:
+ «C'est pour faire le miel qu'on nous rend les beaux jours.»
+ Elle fuit, et se perd sur la route embaumée.
+ Le frais lilas sortait d'un vieux mur entr'ouvert:
+ Il saluait l'aurore, et l'aurore charmée
+ Se montrait sans nuage et riait de l'hiver.
+ Une hirondelle passe; elle offense la joue
+ Du petit nonchalant qui s'attriste et qui joue,
+ Et dans l'air suspendue, en redoublant sa voix,
+ Fait tressaillir l'écho qui dort au fond des bois.
+ «--Oh! bonjour, dit l'enfant qui se souvenait d'elle.
+ «Je t'ai vue à l'automne; oh! bonjour, hirondelle!
+ «Viens; tu portais bonheur à ma maison, et moi
+ «Je voudrais du bonheur: veux-tu m'en donner, toi?
+ «Jouons!»--Je le voudrais, répond la voyageuse;
+ «Mais j'ai beaucoup d'amis qui doutent du printemps;
+ «Ils rêveraient ma mort, si je tardais longtemps.
+ «Oh! je ne puis jouer. Pour finir leur souffrance,
+ «J'emporte un brin de mousse, en signe d'espérance.
+ «Nous allons relever nos palais dégarnis:
+ «L'herbe croît, c'est l'instant des amours et des nids,
+ «J'ai tout vu. Maintenant, fidèle messagère,
+ «Je vais chercher mes soeurs là-bas sur le chemin.
+ «Ainsi que nous, enfant, la vie est passagère,
+ «Il en faut profiter. Je me sauve: à demain.»
+ L'enfant reste muet, et, la tête baissée,
+ Rêve, et compte ses pas pour tromper son ennui,
+ Quand le livre importun, dont sa main est lassée,
+ Rompt ses fragiles noeuds, et tombe auprès de lui.
+ Un dogue l'observait du seuil de sa demeure.
+ Stentor, gardien sévère et prudent à la fois,
+ De peur de l'effrayer retient sa grosse voix.
+ Hélas! peut-on crier contre un enfant qui pleure?
+ «--Bon dogue, voulez vous que je m'approche un peu?
+ «Dit l'écolier plaintif; je n'aime pas mon livre.
+ «Voyez! ma main est rouge: il en est cause. Au jeu
+ «Rien ne fatigue, on rit, et moi je voudrais vivre
+ «Sans aller à l'école, où l'on tremble toujours.
+ «Je m'en plains tous les soirs et j'y vais tous les jours,
+ «J'en suis très mécontent; je n'aime aucune affaire;
+ «Le sort d'un chien me plaît, car il n'a rien à faire.»
+ «--Écolier, voyez-vous ce laboureur aux champs?
+ «Eh bien! ce laboureur, dit Stentor, c'est mon maître:
+ «Il est très vigilant, je le suis plus, peut-être:
+ «Il dort la nuit, et moi j'écarte les méchants;
+ «J'éveille aussi ce boeuf, qui d'un pied lent, mais ferme,
+ «Va creuser les sillons quand je garde la ferme.
+ «Pour vous-même on travaille, et grâce à nos brebis,
+ «Votre mère en chantant vous file des habits.
+ «Par le travail tout plaît, tout s'unit, tout s'arrange.
+ «Allez donc à l'école, allez, mon petit ange.
+ «Les chiens ne lisent pas, mais la chaîne est pour eux:
+ «L'ignorance toujours mène à la servitude;
+ «L'homme est fin...
+ L'homme est sage: il nous défend l'étude.
+ «Enfant, vous serez homme, et vous serez heureux.
+ «Les chiens vous serviront.» L'enfant l'écouta dire,
+ Et même il le baisa. Son livre était moins lourd.
+ En quittant le bon dogue, il pense, il marche, il court;
+ L'espoir d'être homme un jour lui ramène un sourire.
+ A l'école, un peu tard, il arrive gaiement,
+ Et dans le mois des fruits il lisait couramment.
+
+ Mme DESBORDES-VALMORE.
+
+
+
+
+LES DIX FRANCS D'ALFRED
+
+
+ Alfred était, je pense,
+ Un enfant tel que vous ayant huit à neuf ans.
+ Bien, bien riche, il avait dans sa bourse dix francs,
+ Dix francs beaux et tout neufs! C'était la récompense
+ Donnée à sa sagesse, à ses petits travaux,
+ Ce qui rendait encor ces dix francs-là plus beaux.
+ Mais l'idée arriva d'en chercher la dépense,
+ Car c'eût été vilain de les garder toujours.
+ L'argent qui ne sert pas est sans valeur aucune,
+ Le point est de savoir lui donner un bon cours.
+ On avait fait Alfred maître de sa fortune;
+ Tantôt il la voyait en beau cheval de bois...
+ Tantôt c'était un livre... Un livre... Alors sa mère
+ Souriait de plaisir sans l'aider toutefois,
+ Lui laissant tout l'honneur de ce qu'il allait faire.
+ Sur un livre son choix à la fin se fixa.
+ Charmant enfant! combien sa mère l'embrassa!
+ C'était un jour d'hiver quand la neige et le givre
+ Des arbres effeuillés blanchissent les rameaux,
+ Quand vous, heureux enfants, dans de larges manteaux,
+ Dans de bons gants fourrés, du froid on vous délivre.
+ Alfred courait joyeux pour acheter son livre.
+ Mais voici tout à coup qu'il s'arrête surpris...
+ Deux enfants étaient là, tels hélas! qu'à Paris
+ Si souvent on en voit sur les ponts de la Seine.
+ Dans les bras l'un de l'autre ils étaient enlacés.
+ L'un, de son petit frère, avec sa froide haleine,
+ Cherchait à réchauffer les pauvres doigts glacés.
+ Ils grelottaient bien fort, car leurs habits percés
+ Presque à nu les laissaient étendus sur la pierre.
+ Tournant vers les passants un regard de prière,
+ Ensemble ils répétaient:
+ J'ai grand froid, j'ai grand faim.
+ Mais les riches passaient sans leur donner du pain;
+ Et leurs yeux se gonflaient, et puis de grosses larmes
+ Roulaient dans leur paupière et sillonnaient leur sein.
+ Certes, vous eussiez pris pitié de leurs alarmes.
+ Or, vers le petit pauvre Alfred porta ses pas,
+ Voilà des maux cuisants que vous ne saviez pas.
+ «Pourquoi, dit-il, tous deux restez-vous dans la neige?
+ Vous n'avez donc pas, vous, de maman comme moi
+ Qui vous donne du pain, du feu; qui vous protège?
+ --Oh! nous en avons une aussi, monsieur.--Pourquoi
+ Vous laisse-t-elle ainsi sans elle ou votre bonne,
+ Les pieds nus sur la terre? Elle n'est donc pas bonne,
+ Votre maman à vous?--Si fait, elle avait faim,
+ Elle nous a donné ce qu'elle avait de pain.
+ Et voilà deux grands jours, hélas! qu'elle est couchée.
+ Comme il ne restait plus chez nous une bouchée,
+ Elle nous embrassa, disant: Pauvres petits,
+ Allez et mendiez! et nous sommes sortis:
+ Et nous sommes venus nous coucher sur la pierre;
+ Et personne, ô mon Dieu, n'entend notre prière;
+ Et voilà que bientôt mon frère va mourir,
+ Car le froid, car la faim nous ont tant fait souffrir!
+ --Vous n'avez donc pas, vous, reprit Alfred, un père
+ Qui donne tous les jours de l'or à votre mère?»
+ Le pauvre enfant se prit à sangloter plus fort.
+ «Hélas! répondit-il, notre père... il est mort...
+ «Il est mort et c'est lui qui nous faisait tous vivre!»
+ Alfred, pleurant aussi, ne songea plus au livre,
+ Et dans la main du pauvre il glissa ses dix francs.
+ Sa mère le saisit dans ses bras triomphants
+ Et lui dit: «Mon Alfred, un livre pour apprendre,
+ C'était déjà bien beau; mais tu m'as fait comprendre,
+ Mon fils, que mieux encore est de donner du pain
+ A ceux qui vont mourir et de froid et de faim.»
+ Et moi, je dis: «Heureux est l'enfant charitable
+ Qui donne à l'indigent le peu qu'il reçoit d'or,
+ Et qui, des miettes de la table,
+ S'il ne peut rien de plus, sait faire aumône encor.»
+
+ A. GUÉRIN.
+
+
+
+
+LA VACHE PERDUE
+
+
+ Ah! ah!... de la montagne
+ Reviens, Néra, reviens!
+ Réponds-moi, ma compagne,
+ Ma vache, mon seul bien!
+ La voix d'un si bon maître,
+ Néra,
+ Peux-tu la méconnaître?
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ Reviens, reviens! c'est l'heure
+ Où le loup sort des bois.
+ Ma chienne qui te pleure,
+ Répond seule à ma voix.
+
+ Hors l'ami qui t'appelle,
+ Néra,
+ Qui t'aimera comme elle?
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ Dis-moi si dans la crèche,
+ Où tu léchais ma main,
+ Tu manquas d'herbe fraîche,
+ Quand je manquais de pain?
+ Nous n'en avions qu'à peine,
+ Néra,
+ Et ta crèche était pleine,
+ Ah! Ah!
+ Néra?
+
+ Hélas! c'est bien sans cause
+ Que tu m'as délaissé.
+ T'ai-je dit quelque chose,
+ Hors un mot, l'an passé!
+ Oui, quand mourut ma femme,
+ Néra!
+ J'avais la mort dans l'âme.
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ De ta mamelle avide,
+ Mon pauvre enfant criera;
+ S'il voit l'étable vide,
+ Qui le consolera?
+ Toi, sa chère nourrice,
+ Néra,
+ Veux-tu donc qu'il périsse?
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ Quand les miens en famille
+ Tiraient les rois entre eux,
+ Je te disais: «Ma fille,
+ Ma part est à nous deux.»
+ A la fève prochaine,
+ Néra,
+ Tu ne seras pas reine.
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ Ingrate, quand la fièvre
+ Glaçait mes doigts raidis,
+ Otant mon poil de chèvre,
+ Sur vous je l'étendis.
+ Faut-il que le froid vienne,
+ Néra,
+ Pour qu'il vous en souvienne?
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ Adieu, sous mon vieux hêtre
+ Je m'en reviens sans vous.
+ Allez chercher pour maître
+ Un plus riche que nous!
+ Allez, mon coeur se brise,
+ Néra!...
+ Pourtant, Dieu te conduise!
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ Je n'ai pas le courage
+ De te vouloir du mal:
+ Sur nos monts crains l'orage!
+ Crains l'ombre dans le val!
+ Pais longtemps l'herbe verte,
+ Néra!
+ Nous mourrons de ta perte,
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ Un soir, à ma fenêtre,
+ Néra, pour t'abriter,
+ De la corne peut-être
+ Tu reviendras heurter.
+ Si la famille est morte,
+ Néra,
+ Qui t'ouvrira la porte?
+ Ah! Ah!
+ Néra!
+
+ CASIMIR DELAVIGNE.
+
+
+
+
+ATHALIE INTERROGEANT JOAS
+
+
+ ATHALIE (_à part_).
+
+ O ciel! plus j'examine, et plus je le regarde...
+ C'est lui! D'horreur encor tous mes sens sont saisis.
+
+(_A Josabet en lui montrant Joas_).
+
+ Épouse de Joad, est-ce là votre fils?
+
+ JOSABET.
+
+ Qui? lui, madame?
+
+ ATHALIE.
+
+ Lui.
+
+ JOSABET.
+
+ Je ne suis point sa mère.
+
+(_Montrant Zacharie._)
+
+ Voilà mon fils.
+
+ ATHALIE _à Joas_.
+
+ Et vous, quel est donc votre père?
+ Jeune enfant, répondez.
+
+ JOSABET.
+
+ Le ciel jusqu'aujourd'hui...
+
+ ATHALIE _à Josabet_.
+
+ Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui!
+ C'est à lui de parler.
+
+ JOSABET.
+
+ Dans un âge si tendre,
+ Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?
+
+ ATHALIE.
+
+ Cet âge est innocent; son ingénuité
+ N'altère point encor la simple vérité:
+ Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.
+
+ JOSABET (_à part_).
+
+ Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche.
+
+ ATHALIE.
+
+ Comment vous nommez-vous?
+
+ JOAS.
+
+ J'ai nom Éliacin.
+
+ ATHALIE.
+
+ Votre père?
+
+ JOAS.
+
+ Je suis, dit-on, un orphelin,
+ Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,
+ Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.
+
+ ATHALIE.
+
+ Vous êtes sans parents?
+
+ JOAS.
+
+ Ils m'ont abandonné.
+
+ ATHALIE.
+
+ Comment et depuis quand?
+
+ JOAS.
+
+ Depuis que je suis né.
+
+ ATHALIE.
+
+ Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?
+
+ JOAS.
+
+ Ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre.
+
+ ATHALIE.
+
+ Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?
+
+ JOAS.
+
+ Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.
+
+ ATHALIE.
+
+ Qui vous mit dans ce temple?
+
+ JOAS.
+
+ Une femme inconnue,
+ Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.
+
+ ATHALIE.
+
+ Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?
+
+ JOAS.
+
+ Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?
+ Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
+ Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
+ Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel
+ Il me nourrit des dons offerts sur son autel.
+
+ ATHALIE (_à part_).
+
+ Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!
+ La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce,
+ Font insensiblement à mon inimitié
+ Succéder... Je serais sensible à la pitié!
+
+(_A Joas._)
+
+ ..... Quel est tous les jours votre emploi?
+
+ JOAS.
+
+ J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
+ Dans son livre divin on m'apprend à la lire,
+ Et déjà de ma main je commence à l'écrire.
+
+ ATHALIE.
+
+ Que vous dit cette loi?
+
+ JOAS.
+
+ Que Dieu veut être aimé.
+ Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé;
+ Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;
+ Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.
+
+ ATHALIE.
+
+ J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,
+ A quoi s'occupe-t-il?
+
+ JOAS.
+
+ Il loue et bénit Dieu.
+
+ ATHALIE.
+
+ Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?
+
+ JOAS.
+
+ Tout profane exercice est banni de son temple.
+
+ ATHALIE.
+
+ Quels sont donc vos plaisirs?
+
+ JOAS.
+
+ Quelquefois à l'autel,
+ Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel;
+ J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
+ Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.
+
+ ATHALIE.
+
+ Hé quoi! vous n'avez pas de passe-temps plus doux?
+ Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous.
+ Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.
+
+ JOAS.
+
+ Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire!
+
+ ATHALIE.
+
+ Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.
+
+ JOAS.
+
+ Vous ne le priez point.
+
+ ATHALIE.
+
+ Vous pourrez le prier.
+
+ JOAS.
+
+ Je verrais cependant en invoquer un autre.
+
+ ATHALIE.
+
+ J'ai mon Dieu que je sers: vous servirez le vôtre:
+ Ce sont deux puissants dieux.
+
+ JOAS.
+
+ Il faut craindre le mien:
+ Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien.
+
+ ATHALIE.
+
+ Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.
+
+ JOAS.
+
+ Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
+
+ ATHALIE.
+
+ Ces méchants, qui sont-ils?
+
+ JOSABET.
+
+ Hé, madame! excusez
+ Un enfant...
+
+ ATHALIE (_à Josabet_).
+
+ J'aime à voir comme vous l'instruisez.
+
+(_A Joas._)
+
+ Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire;
+ Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.
+ Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier;
+ Laissez là cet habit, quittez ce vil métier:
+ Je veux vous faire part de toutes mes richesses.
+ Essayez dès ce jour l'effet de mes promesses;
+ A ma table, partout, à mes côtés assis,
+ Je prétends vous traiter comme mon propre fils.
+
+ JOAS.
+
+ Comme votre fils!
+
+ ATHALIE.
+
+ Oui.. Vous vous taisez?
+
+ JOAS.
+
+ Quel père
+ Je quitterais! et pour...
+
+ ATHALIE.
+
+ Hé bien?
+
+ JOAS.
+
+ Pour quelle mère!
+
+(Athalie, acte II, scène VII.)
+
+
+ RACINE.
+
+
+
+
+BONHEUR DE L'ENFANT PIEUX
+
+
+ Oh! bienheureux mille fois
+ L'enfant que le Seigneur aime,
+ Qui de bonne heure entend sa voix,
+ Et que ce Dieu daigne instruire lui-même!
+ Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux
+ Il est orné dès son enfance,
+ Et du méchant l'abord contagieux
+ N'altère point son innocence.
+ Tel en un secret vallon,
+ Sur le bord d'une onde pure,
+ Croît à l'abri de l'aquilon
+ Un jeune lis, l'amour de la nature,
+ Heureux, heureux mille fois
+ L'enfant que le Seigneur rend docile à ses lois!
+
+ J. RACINE.
+
+
+
+
+L'ENFANT ET LA FAUVETTE
+
+
+ Si j'étais toi, ma fauvette,
+ Toi qui becquettes le pain
+ Que pour toi répand ma main
+ Aux abords de ma chambrette;
+ Si j'étais toi, je prendrais
+ Mon vol bien loin de la terre:
+ Adieu! dirais-je à ma mère;
+ Et j'irais, je monterais
+ Bien haut, par-dessus les nues;
+ Je franchirais ces sommets
+ Où l'homme n'atteint jamais,
+ Par des routes inconnues
+ J'irais au fond du ciel bleu,
+ Plus haut qu'où l'astre étincelle;
+ Je n'arrêterais mon aile
+ Qu'après avoir trouvé Dieu.
+ Mon ami, dit la fauvette,
+ Pour cela point n'est besoin
+ D'aller si haut ni si loin:
+ Cherche Dieu dans ta chambrette!
+
+ L. TOURNIER.
+
+
+
+
+L'HIRONDELLE
+
+
+ «Où va ce petit oiseau
+ Quand il quitte le hameau?
+ Disait un fils à sa mère.
+ «Va-t-il en terre étrangère,
+ Chercher un toit plus béni
+ Pour y suspendre son nid?
+ Pourquoi, dans cette saison,
+ Quitte-t-il notre maison?
+ --«Mon enfant, reprit la mère,
+ Regarde vers ces grands bois;
+ Les feuilles jonchent la terre;
+ Les oiseaux n'ont plus de voix.
+ Dans l'air plus de doux murmure,
+ Plus de chants mélodieux:
+ C'est le deuil de la nature:
+ Vois, tout est mort sous les cieux!
+ Voilà pourquoi l'hirondelle,
+ Quand tout meurt autour de nous,
+ Au loin fuit à tire-d'aile,
+ Pour chercher des cieux plus doux.»
+ De notre vie, enfant, l'hirondelle est l'image:
+ Nous sommes ici-bas des oiseaux de passage,
+ Et quand le long sommeil vient nous fermer les yeux,
+ Nous prenons notre essor vers le séjour des cieux.
+
+ P.-T. GONTARD.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE
+
+SUR UNE JEUNE FILLE TOMBÉE A LA MER
+
+
+ Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés,
+ Oiseaux chers à Thétis; doux alcyons, pleurez!
+ Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!
+ Un vaisseau la portait aux bords de Camarine:
+ Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement
+ Devaient la reconduire au seuil de son amant.
+ Une clef vigilante a, pour cette journée,
+ Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée,
+ Et l'or dont au festin ses bras seront parés,
+ Et pour ses blonds cheveux, les parfums préparés.
+ Mais seule sur la proue invoquant les étoiles,
+ Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles
+ L'enveloppe: étonnée et loin des matelots,
+ Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots...
+
+ Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine!
+ Son beau corps a roulé sous la vague marine.
+ Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,
+ Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
+ Par son ordre bientôt les belles Néréides
+ S'élèvent au-dessus des demeures humides,
+ Le poussent au rivage, et dans ce monument
+ L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement;
+ Et de loin à grands cris appelant leurs compagnes,
+ Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
+ Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
+ Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:
+ Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée,
+ Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée.
+ L'or autour de ton bras n'a point serré de noeuds,
+ Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux.
+
+ ANDRÉ CHÉNIER.
+
+
+
+
+LE PETIT ENFANT
+
+
+ Pour le bon Dieu que puis-je faire?
+ Je suis si petit, si petit!
+ Voici ce que mon coeur me dit:
+ J'aimerai bien ma bonne mère;
+ Je puis l'aimer quoique petit!
+
+ Pour Dieu, que puis-je faire encore?
+ Puisque c'est Dieu qui nous bénit,
+ Je prierai bien, près de mon lit,
+ Ce bon Dieu que ma mère adore.
+ On peut prier, quoique petit!
+
+ Et puis-je faire davantage?
+ A l'école où l'on me conduit,
+ Attentif à tout ce qu'on dit,
+ Je m'efforcerai d'être sage:
+ On peut l'être, quoique petit!
+
+ Et quoi d'autre enfin?... Si ma mère
+ Me réprimande ou m'avertit,
+ J'y veillerai quoique petit,
+ Pour corriger mon caractère:
+ C'est comme cela qu'on grandit!
+
+ L. TOURNIER.
+
+
+
+
+LE PETIT ESPIÈGLE
+
+
+ Au loup! au loup! à moi! criait un jeune pâtre,
+ Et les bergers entre eux suspendaient leurs discours,
+ Trompés par les clameurs du rustique folâtre;
+ Tout venait, jusqu'au chien, tout volait au secours.
+ Ayant de tant de coeurs éveillé le courage,
+ Tirant l'un du sommeil et l'autre de l'ouvrage,
+ Il se mettait à rire, il se croyait bien fin.
+ Je suis loup, disait-il; mais attendez la fin.
+ Un jour que les bergers, au fond de la vallée,
+ Appelant la gaieté sur leurs aigres pipeaux,
+ Confondaient leurs repas, leurs chansons, leurs troupeaux
+ Et de leurs pieds joyeux pressaient l'herbe foulée:
+ «Au loup! au loup! à moi!» dit le jeune garçon,
+ «Au loup!» répéta-t-il d'une voix lamentable:
+ Pas un n'abandonna la danse ni la table.
+ «Il est loup,» dirent-ils, «à d'autres la leçon.»
+ Et toutefois le loup dévorait la plus belle
+ De ses belles brebis;
+ Et pour punir l'enfant qu'il traitait de rebelle,
+ Il lui montrait les dents, déchirait ses habits:
+ Et le pauvre menteur, élevant ses prières,
+ N'attristait que l'écho: ses cris n'amenaient rien,
+ Tout riait, tout dansait au loin sur les bruyères.
+ «Eh quoi! pas un ami,» dit-il, «pas même un chien!»
+ On ajoute (et vraiment c'est pitié de le croire)
+ Qu'il serrait la brebis dans ses deux bras tremblants;
+ Et quand il vint en pleurs raconter son histoire,
+ On vit que ses deux bras étaient nus et sanglants.
+ «Il ne ment pas, dit-on; il tremble! il saigne! il pleure.
+ «Quoi! c'est donc vrai, Colas!» il s'appelait Colas,
+ «Nous avons bien ri tout à l'heure,
+ «Et la brebis est morte, elle est mangée... hélas!»
+ On le plaignit. Un rustre insensible à ses larmes
+ Lui dit: «Tu fus menteur, tu trompas notre effroi;
+ «Or, s'il m'avait trompé, le menteur fut-il roi,
+ «Me crierait vainement: Aux armes!»
+
+ Mme DESBORDES-VALMORE.
+
+
+
+
+L'ENFANT AVEUGLE
+
+
+ Quel est donc, dites-moi, ce qu'on nomme lumière,
+ Dont je ne peux jamais espérer de jouir?
+ A votre pauvre enfant, dites, dites, ma mère,
+ La vue est-ce bien doux? quel en est le plaisir?
+
+ Tout ce que vous voyez n'est pour moi que mystère;
+ Ce soleil si brillant, il éclaire vos pas;
+ Je sens bien sa chaleur, mais comment il éclaire,
+ Quels sont le jour, la nuit, je ne le comprends pas.
+
+ Je m'amuse le jour et la nuit je sommeille;
+ Si je ne dormais pas, sans cesse il serait jour.
+ Oh? dites, du soleil est-ce là la merveille?
+ Fait-il ainsi le jour et la nuit tour à tour?
+
+ Je vous entends gémir, vous plaignez mon jeune âge:
+ Ménagez des soupirs et des pleurs superflus;
+ Si la vue est un bien j'en ignore l'usage:
+ On ne peut regretter que le bien qu'on n'a plus.
+
+ Le ciel à ce que j'ai borne ma jouissance;
+ Ne me dérobez pas ce qu'il a mis en moi:
+ Je suis un pauvre enfant aveugle de naissance;
+ Mais, avec ma gaieté, je chante, je suis roi.
+
+ J.-F. CHATELAIN.
+
+
+
+
+L'ENFANT DU SOLDAT
+
+
+ Je n'ai plus d'appui sur la terre,
+ Je suis errant, abandonné:
+ Mon seul espoir était mon père,
+ Et les combats l'ont moissonné!
+ Mais avec orgueil je m'écrie:
+ Il tomba fidèle et vaillant!
+ Ah! secourez le pauvre enfant
+ Du soldat mort pour sa patrie!
+
+ Au malheur son destin me livre
+ Et j'implore en vain la pitié;
+ Quand le brave a cessé de vivre,
+ Serait-il si tôt oublié?
+ Songez, vous que ma voix supplie,
+ Qu'il mourut en vous défendant;
+ Ah! secourez le pauvre enfant
+ Du soldat mort pour sa patrie!
+
+ Voilà cette étoile éclatante
+ Que je vis briller sur son sein:
+ Faudra-t-il d'une main tremblante
+ La vendre pour avoir du pain?
+ Garde qu'elle ne soit flétrie!
+ Me disait-il en expirant...
+ Ah! secourez le pauvre enfant
+ Du soldat mort pour sa patrie!
+
+ Déjà mon jeune coeur tressaille,
+ Quand je vois flotter nos drapeaux;
+ Au seul récit d'une bataille
+ Je me sens le fils d'un héros:
+ Je l'espère, ô France chérie!
+ Un jour je t'offrirai mon sang...
+ Ah! secourez le pauvre enfant
+ Du soldat mort pour sa patrie!
+
+
+
+
+CONSOLATION
+
+ Composé en 1669. A M. du Perrier.
+
+
+ Ta douleur, du Perrier, sera donc éternelle?
+ Et les tristes discours
+ Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
+ L'augmenteront toujours?
+
+ Le malheur de ta fille au tombeau descendue
+ Par un commun trépas,
+ Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
+ Ne se retrouve pas?
+
+ Je sais de quels appas son enfance était pleine,
+ Et n'ai pas entrepris,
+ Injurieux ami, de soulager ta peine
+ Avecque son mépris.
+
+ Mais elle était du monde, où les plus belles choses
+ Ont le pire destin;
+ Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
+ L'espace d'un matin.
+
+ Puis quand ainsi serait que, selon ta prière,
+ Elle aurait obtenu
+ D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
+ Qu'en fût-il advenu?
+
+ Penses-tu que plus vieille en sa maison céleste
+ Elle eût eu plus d'accueil,
+ Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste
+ Et les vers du cercueil?
+
+ La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles:
+ On a beau la prier;
+ La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
+ Et nous laisse crier.
+
+ Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre
+ Est sujet à ses lois;
+ Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
+ N'en défend point les rois.
+
+ De murmurer contre elle et perdre patience
+ Il est mal à propos;
+ Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
+ Qui nous met en repos.
+
+ MALHERBE.
+
+
+
+
+L'ANGE ET L'ENFANT
+
+
+ Un ange au radieux visage,
+ Penché sur le bord d'un berceau,
+ Semblait contempler son image
+ Comme dans l'onde d'un ruisseau.
+
+ Charmant enfant qui me ressemble,
+ Oh! disait-il, viens avec moi;
+ Viens, nous serons heureux ensemble;
+ La terre est indigne de toi.
+
+ Là, jamais entière allégresse;
+ L'âme y souffre de ses plaisirs;
+ Les cris de joie ont leur tristesse,
+ Et les voluptés leurs soupirs.
+
+ La crainte est de toutes les fêtes;
+ Jamais un jour calme et serein
+ Du choc ténébreux des tempêtes
+ N'a garanti le lendemain.
+
+ Eh quoi! les chagrins, les alarmes,
+ Viendraient troubler ce front si pur,
+ Et par l'amertume des larmes
+ Se terniraient ces yeux d'azur!
+
+ Non, non, dans les champs de l'espace
+ Avec moi tu vas t'envoler:
+ La Providence te fait grâce
+ Des jours que tu devais couler.
+
+ Que personne dans ta demeure
+ N'obscurcisse ses vêtements;
+ Qu'on accueille ta dernière heure,
+ Ainsi que tes premiers moments.
+
+ Que les fronts y soient sans nuage,
+ Que rien n'y révèle un tombeau.
+ Quand on est pur comme à ton âge,
+ Le dernier jour est le plus beau.
+
+ Et secouant ses blanches ailes,
+ L'ange, à ces mots, prit son essor
+ Vers les demeures éternelles.
+ Pauvre mère!... ton fils est mort.
+
+ REBOUL.
+
+
+
+
+LA FAUVETTE ET SES PETITS
+
+
+ Aux branches d'un tilleul une jeune fauvette
+ Avait de ses petits suspendu le berceau.
+ D'écoliers turbulents une troupe inquiète,
+ Cherchant quelque plaisir nouveau,
+ Aperçut en passant le nid de la pauvrette:
+ Le voir, être tenté, l'assaillir à l'instant,
+ Chez ce peuple enclin à mal faire
+ Ce fut l'ouvrage d'un moment.
+ Tous sans pitié lui déclarent la guerre,
+ Le pauvre nid vingt fois pensa faire le saut,
+ Il n'était si petit marmot
+ Qui ne fît de son mieux pour y lancer sa pierre.
+ L'alarme cependant était grande au logis,
+ La fauvette voyait l'instant où ses petits
+ Allaient périr ou subir l'esclavage.
+ Un esclavage, hélas! pire que le trépas.
+ Les gens qu'elle voyait là-bas
+ Étaient assurément quelque peuple sauvage
+ Qui ne les épargnerait pas.
+ Que faire en ce péril extrême?
+ Mais que ne fait-on pas pour sauver ce qu'on aime?
+ Elle vole au-devant des coups:
+ Pour sa famille elle se sacrifie,
+ Espérant que ces gens, dans leur affreux courroux,
+ Se contenteront de sa vie.
+ Aux yeux du peuple scélérat,
+ Elle va, vient, vole et revole,
+ S'élève tout à coup, et tout à coup s'abat,
+ Fait tant qu'enfin cette race frivole
+ Court après elle et laisse là le nid.
+ Elle amusa longtemps cette maudite engeance,
+ Les mena loin, fatigua leur constance,
+ Et pas un d'eux ne l'atteignit.
+ L'amour sauva le nid, le ciel sauva la mère,
+ A ses petits elle en devint plus chère.
+ Dieu sait la joie et tout ce qu'on lui dit,
+ A son retour, de touchant et de tendre!
+ Comme ils avaient passé tout ce temps sans rien prendre,
+ Elle apaisa leur faim, puis chacun s'endormit.
+
+ AUBERT.
+
+
+
+
+ADIEUX A LA VIE
+
+ --1780--
+
+
+ J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence,
+ Il a vu mes pleurs pénitents;
+ Il guérit mes remords, il m'arme de constance;
+ Les malheureux sont ses enfants.
+
+ Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère:
+ Qu'il meure et sa gloire avec lui!
+ Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père:
+ Leur haine sera ton appui.
+
+ A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;
+ Tout trompe la simplicité!
+ Celui que tu nourris court vendre ton image
+ Noire de sa méchanceté.
+
+ Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène
+ Un vrai remords né de douleurs;
+ Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine
+ D'être faible dans les malheurs.
+
+ J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
+ De l'incorruptible avenir;
+ Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,
+ Ton honneur qu'ils pensent ternir.
+
+ Soyez béni, mon Dieu! vous qui daignez me rendre
+ La paix et l'espoir sans orgueil;
+ Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
+ Veillerez près de mon cercueil!
+
+ Au banquet de la vie, infortuné convive,
+ J'apparus un jour et je meurs:
+ Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,
+ Nul ne viendra verser des pleurs.
+
+ Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
+ Et vous, riant exil des bois!
+ Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
+ Salut pour la dernière fois!
+
+ Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
+ Tant d'amis sourds à mes adieux!
+ Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée!
+ Qu'un ami leur ferme les yeux!
+
+ GILBERT.
+
+
+
+
+LES TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB
+
+
+ En Europe! en Europe!--Espérez! Plus d'espoir!
+ «Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde.»
+ Et son doigt le montrait, et son oeil, pour le voir,
+ Perçait de l'horizon l'immensité profonde.
+
+ Il marche, et des trois jours le premier jour a lui;
+ Il marche, et l'horizon recule devant lui;
+ Il marche, et le jour baisse. Avec l'azur de l'onde
+ L'azur d'un ciel sans borne à ses yeux se confond.
+ Il marche, il marche encore, et toujours; et la sonde
+ Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond.
+
+ Le pilote, en silence, appuyé tristement
+ Sur la barre qui crie au milieu des ténèbres,
+ Écoute du roulis le sourd mugissement,
+ Et des mâts fatigués les craquements funèbres.
+ Les astres de l'Europe ont disparu des cieux;
+ L'ardente croix du sud épouvante ses yeux.
+ Enfin l'aube attendue, et trop lente à paraître,
+ Blanchit le pavillon de sa douce clarté:
+ «Colomb! voici le jour! le jour vient de renaître!
+ «--Le jour! et que vois-tu?--Je vois l'immensité.»
+
+ Le second jour a lui. Que fait Colomb? il dort;
+ La fatigue l'accable, et dans l'ombre on conspire.
+ «Périra-t-il? Aux voix!--La mort! la mort! la mort!
+ «--Qu'il triomphe demain, ou, parjure, il expire.»
+ Les ingrats! quoi! demain, il aura pour tombeau
+ Les mers où son audace ouvre un chemin nouveau!
+ Et peut-être demain leurs flots impitoyables
+ Le poussant vers ces bords que cherchait son regard,
+ Les lui feront toucher, en roulant sur les sables
+ L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard!
+ Soudain du haut des mâts descendit une voix:
+ Terre! s'écria-t-on, terre! terre!... Il s'éveille:
+ Il court. Oui, la voilà, c'est elle, tu la vois,
+ La terre!... ô doux spectacle! ô transports! ô merveille!
+ O généreux sanglots qu'il ne peut retenir!
+ Que dira Ferdinand, l'Europe, l'avenir?
+ Il la donne à son roi, cette terre féconde;
+ Son roi va le payer des maux qu'il a soufferts:
+ Des trésors, des honneurs en échange d'un monde,
+ Un trône, ah! c'était peu!... Que reçut-il? des fers.
+
+ CASIMIR DELAVIGNE.
+
+
+
+
+L'AUMONE
+
+
+ Donnez, riches! l'aumône est soeur de la prière.
+ Hélas! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre,
+ Tout raidi par l'hiver, en vain tombe à genoux;
+ Quand les petits enfants, les mains de froid rougies,
+ Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies,
+ La face du Seigneur se détourne de vous.
+
+ Donnez! afin que Dieu qui dote les familles,
+ Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles;
+ Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit;
+ Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges;
+ Afin d'être meilleurs; afin de voir des anges
+ Passer dans vos rêves la nuit.
+
+ Donnez! il vient un jour où le monde nous laisse.
+ Vos aumônes là-haut vous font une richesse.
+ Donnez afin qu'on dise: «Il a pitié de nous!»
+ Afin que l'indigent que glacent les tempêtes,
+ Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes,
+ Au seuil de vos palais fixe un oeil moins jaloux.
+
+ Donnez! pour être aimés du Dieu qui se fit homme,
+ Pour que le méchant même, en s'inclinant, vous nomme,
+ Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
+ Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,
+ Contre tous vos péchés vous ayez la prière
+ D'un mendiant puissant au ciel.
+
+ VICTOR HUGO.
+
+
+
+
+LA CHUTE DES FEUILLES
+
+
+ De la dépouille de nos bois
+ L'automne avait jonché la terre;
+ Le bocage était sans mystère,
+ Le rossignol était sans voix.
+ Triste, et mourant, à son aurore,
+ Un jeune malade à pas lents
+ Parcourait une fois encore
+ Le bois cher à ses premiers ans.
+
+ «Bois que j'aime, adieu, je succombe:
+ Votre deuil me prédit mon sort;
+ Et dans chaque feuille qui tombe
+ Je vois un présage de mort.
+ Fatal oracle d'Épidaure,
+ Tu m'as dit: «Les feuilles des bois
+ «A tes yeux jauniront encore,
+ «Mais c'est pour la dernière fois.
+
+ «L'éternel cyprès se balance;
+ «Déjà sur sa tête en silence
+ «Il incline ses longs rameaux;
+ «Ta jeunesse sera flétrie
+ «Avant l'herbe de la prairie,
+ «Avant les pampres des coteaux.»
+
+ Et je meurs... de leur froide haleine
+ M'ont touché les sombres autans;
+ Et j'ai vu comme une ombre vaine
+ S'évanouir mon beau printemps!
+ Tombe, tombe, feuille éphémère!
+ Voile aux yeux ce triste chemin;
+ Cache au désespoir de ma mère
+ La place où je serai demain.
+
+ Mais vers la solitaire allée,
+ Si mon amante désolée
+ Venait pleurer quand le jour fuit,
+ Éveille par ton léger bruit
+ Mon ombre un instant consolée.
+ Il dit, s'éloigne, et sans retour,
+ La dernière feuille qui tombe
+ A signalé son dernier jour.
+
+ Sous le chêne on creusa sa tombe...
+ Mais son amante ne vint pas
+ Visiter la pierre isolée;
+ Et le pâtre de la vallée
+ Troubla seul du bruit de ses pas
+ Le silence du mausolée.
+
+ MILLEVOYE.
+
+
+
+
+LE COIN DU GRAND-PÈRE
+
+
+ Ce coin près du foyer, c'est le coin du grand-père.
+ C'est là, je m'en souviens, qu'il aimait à s'asseoir,
+ Les pieds sur les chenets, dans sa vieille bergère,
+ Là qu'il lisait le jour et sommeillait le soir.
+
+ Je crois le voir encor. Sa tête couronnée
+ De beaux cheveux blanchis par l'âge et le chagrin,
+ Se penchait en avant, doucement inclinée;
+ Son visage était grave à la fois et serein.
+
+ Son coeur était ouvert à tous. On pouvait lire
+ Le calme sur son front, la bonté dans ses yeux;
+ Et lorsque sur sa bouche il passait un sourire,
+ On croyait voir briller comme un rayon des cieux.
+
+ Puis, il était si bon pour moi! Dès que décembre,
+ Neigeux, humide et froid, me fermait le jardin,
+ Souvent à ses côtés, je jouais dans la chambre:
+ Vénérable grand-père et petit-fils mutin!
+
+ Je vous laisse à penser le tapage et la fête,
+ Quand le ronfle à mon gré sifflait sur le plancher,
+ Quand mes soldats de plomb, rangés tambour en tête,
+ Sous mon commandement semblaient prêts à marcher.
+
+ --Regarde donc! regarde, oh! regarde, grand-père!
+ Il souriait, et moi, m'excitant, par des cris,
+ Au combat, d'un seul coup je culbutais à terre
+ Tous ces pauvres soldats disloqués et meurtris!
+
+ Puis, lorsque j'étais las de jouer:--Une histoire.
+ Grand-père!--et me voilà sur ses genoux assis.
+ Lui, cherchant un moment dans sa vieille mémoire,
+ Et me baisant au front, commençait ses récits.
+
+ C'étaient des souvenirs de l'enfance lointaine,
+ Ou bien quelque beau conte, un conte d'autrefois,
+ Terrible... et j'écoutais, ne respirant qu'à peine,
+ Mon oreille et mon coeur suspendus à sa voix?
+
+ Souvent, dans la veillée, il prenait son gros livre;
+ --Un vieillard, disait-il, est l'ami du vieillard,--
+ Et tandis qu'il ouvrait ses deux fermoirs de cuivre,
+ Un céleste bonheur animait son regard.
+
+ Les mains jointes, le front recueilli, son visage
+ Reflétait tout son coeur, ce coeur humble et pieux,
+ Et rarement son doigt tournait la sainte page,
+ Sans qu'une douce larme y tombât de ses yeux!
+
+ Ainsi Dieu le reprit, lisant sa vieille Bible?
+ Un soir, je l'appelais, le croyant endormi...
+ Il n'était plus: la mort, comme un sommeil paisible,
+ L'avait couché, serein, auprès de son ami!
+
+ Maintenant, son fauteuil est vide. Le grand-père
+ Ne viendra plus jamais s'asseoir au coin du feu!
+ Mais sa place est meilleure au ciel que sur la terre:
+ Il ne nous a quittés que pour aller à Dieu!
+
+ L. TOURNIER.
+
+
+
+
+HYMNE DE L'ENFANT A SON RÉVEIL
+
+
+ O père qu'adore mon père!
+ Toi qu'on ne nomme qu'à genoux!
+ Toi, dont le nom terrible et doux
+ Fait courber le front de ma mère!
+
+ On dit que ce brillant soleil
+ N'est qu'un jouet de ta puissance;
+ Que sous tes pieds il se balance
+ Comme une lampe de vermeil.
+
+ On dit que c'est toi qui fais naître
+ Les petits oiseaux dans les champs,
+ Et qui donnes aux petits enfants
+ Une âme aussi pour te connaître.
+
+ On dit que c'est toi qui produis
+ Les fleurs dont le jardin se pare,
+ Et que, sans toi, toujours avare,
+ Le verger n'aurait point de fruits.
+
+ Aux dons que ta bonté mesure
+ Tout l'univers est convié:
+ Nul insecte n'est oublié
+ A ce festin de la nature.
+
+ L'agneau broute le serpolet,
+ La chèvre s'attache au cytise,
+ La mouche au bord du vase puise
+ Les blanches gouttes de mon lait!
+
+ L'alouette a la graine amère
+ Que laisse envoler le glaneur,
+ Le passereau suit le vanneur,
+ Et l'enfant s'attache à sa mère.
+
+ Et pour obtenir chaque don
+ Que chaque jour tu fais éclore,
+ A midi, le soir, à l'aurore,
+ Que faut-il? Prononcer ton nom!
+
+ O Dieu! ma bouche balbutie
+ Ce nom des anges redouté;
+ Un enfant même est écouté
+ Dans le choeur qui te glorifie!...
+
+ Ah! puisqu'il entend de si loin
+ Les voeux que notre bouche adresse,
+ Je veux lui demander sans cesse
+ Ce dont les autres ont besoin.
+
+ Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines,
+ Donne la plume aux passereaux,
+ Et la laine aux petits agneaux,
+ Et l'ombre et la rosée aux plaines.
+
+ Donne au malade la santé,
+ Au mendiant le pain qu'il pleure,
+ A l'orphelin une demeure,
+ Au prisonnier la liberté.
+
+ Donne une famille nombreuse
+ Au père qui craint le Seigneur;
+ Donne à moi sagesse et bonheur,
+ Pour que ma mère soit heureuse!...
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+DERNIER CHOEUR D'ESTHER
+
+ --1689--
+
+
+ Dieu fait triompher l'innocence,
+ Chantons, célébrons sa puissance.
+
+ Il a vu contre nous les méchants s'assembler,
+ Et notre sang prêt à couler;
+ Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre:
+ Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre;
+ L'homme superbe est renversé,
+ Ses propres flèches l'ont percé.
+
+ J'ai vu l'impie adoré sur la terre,
+ Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux
+ Son front audacieux;
+ Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
+ Foulait aux pieds ses ennemis vaincus:
+ Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
+
+ Comment s'est calmé l'orage?
+ Quelle main salutaire a chassé le nuage?
+ L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.
+ De l'amour de son Dieu son coeur s'est embrasé.
+ Au péril d'une mort funeste
+ Son zèle ardent s'est exposé;
+ Elle a parlé: le ciel a fait le reste.
+
+ Esther a triomphé des filles des Persans:
+ La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.
+ Tout ressent de ses yeux les charmes innocents,
+ Jamais tant de beauté fut-elle couronnée?
+ Les charmes de son coeur sont encor plus puissants,
+ Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?
+
+ Ton Dieu n'est plus irrité:
+ Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière,
+ Quitte les vêtements de ta captivité,
+ Et reprends ta splendeur première.
+ Les chemins de Sion à la fin sont ouverts:
+ Rompez vos fers,
+ Tribus captives;
+ Troupes fugitives,
+ Repassez les monts et les mers,
+ Rassemblez-vous des bouts de l'univers.
+
+ Je reverrai ces campagnes si chères,
+ J'irai pleurer au tombeau de mes pères.
+ Relevez, relevez les superbes portiques
+ Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré:
+ Que de l'or le plus pur son autel soit paré,
+ Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
+ Prêtres sacrés, préparez vos cantiques.
+ Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques:
+
+ Dieu descend et vient habiter parmi nous:
+ Terre, frémis d'allégresse et de crainte;
+ Et vous, sous sa majesté sainte,
+ Cieux, abaissez-vous.
+
+ Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
+ Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
+ Jeune peuple, courez à ce maître adorable.
+ Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable
+ Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur.
+ Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
+ Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
+ Il s'apaise, il pardonne;
+ Du coeur ingrat qui l'abandonne
+ Il attend le retour;
+ Il excuse notre faiblesse,
+ A nous chercher même il s'empresse;
+ Pour l'enfant qu'elle a mis au jour
+ Une mère a moins de tendresse.
+ Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
+
+ Il nous fait remporter une illustre victoire.
+ Il nous a révélé sa gloire.
+ Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
+ Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;
+ Que l'on célèbre ses ouvrages
+ Au delà des temps et des âges,
+ Au delà de l'éternité.
+
+ J. RACINE.
+
+
+
+
+LE NID
+
+ Moins on tient de place, plus on est à couvert:
+ une feuille suffit au nid de l'oiseau-mouche.
+
+ _Bernardin de Saint-Pierre._
+
+
+ De ce buisson de fleurs approchons-nous ensemble:
+ Vois-tu ce nid posé sur la branche qui tremble?
+ Pour le couvrir, vois-tu les rameaux se ployer?
+ Les petits sont cachés sous leur couche de mousse;
+ Ils sont tous endormis!... Oh! viens, ta voix est douce:
+ Ne crains pas de les effrayer.
+
+ De ses ailes encore la mère les recouvre;
+ Son oeil appesanti se referme et s'entr'ouvre,
+ Et son amour souvent lutte avec le sommeil:
+ Elle s'endort enfin... Vois comme elle repose!
+ Elle n'a rien pourtant qu'un nid sous une rose,
+ Et sa part de notre soleil.
+
+ Vois, il n'est point de vide en son étroit asile,
+ A peine s'il contient sa famille tranquille;
+ Mais là le jour est pur, là le sommeil est doux,
+ C'est assez!... Elle n'est ici que passagère;
+ Chacun de ses petits peut réchauffer son frère,
+ Et son aile les couvre tous.
+
+ Et nous, pourtant, mortels, nous passagers comme elle,
+ Nous fondons des palais quand la mort nous appelle;
+ Le présent est flétri par nos voeux d'avenir;
+ Nous demandons plus d'air, plus de jour, plus d'espace,
+ Des champs, un toit plus grand!... Ah! faut-il tant de place
+ Pour aimer un jour... et mourir!
+
+ E. SOUVESTRE.
+
+
+
+
+LE MONTAGNARD ÉMIGRÉ
+
+
+ Combien j'ai douce souvenance
+ Du joli lieu de ma naissance!
+ Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours
+ De France!
+ O mon pays, sois mes amours
+ Toujours.
+
+ Te souvient-il que notre mère
+ Au foyer de notre chaumière
+ Nous pressait sur son sein joyeux,
+ Ma chère!
+ Et nous baisions ses blancs cheveux
+ Tous deux.
+
+ Ma soeur, te souvient-il encore
+ Du château que baignait la Dore?
+ Et de cette tant vieille tour
+ Du Maure,
+ Où l'airain sonnait le retour
+ Du jour?
+
+ Te souvient-il du lac tranquille
+ Qu'effleurait l'hirondelle agile,
+ Du vent qui courbait le roseau
+ Mobile,
+ Et du soleil couchant sur l'eau
+ Si beau?
+
+ Oh! qui me rendra mon Hélène
+ Et ma montagne et le grand chêne!
+ Leur souvenir fait tous les jours
+ Ma peine.
+ Mon pays sera mes amours
+ Toujours!
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LE RETOUR DANS LA PATRIE
+
+
+ Qu'il va lentement, le navire
+ A qui j'ai confié mon sort!
+ Au rivage où mon coeur aspire
+ Qu'il est lent à trouver un port!
+ France adorée?
+ Douce contrée,
+ Mes yeux cent fois ont cru te découvrir;
+ Qu'un vent rapide
+ Soudain nous guide
+ Aux bords sacrés où je reviens mourir.
+ Mais enfin le matelot crie:
+ Terre! terre! là-bas, voyez!
+ Ah! tous mes maux sont oubliés:
+ Salut à ma patrie!
+
+ Oui, voilà les rives de France;
+ Oui, voilà le port vaste et sûr,
+ Voisin des champs où mon enfance
+ S'écoula sous un chaume obscur.
+ France adorée!
+ Douce contrée!
+ Après vingt ans, enfin, je te revois.
+ De mon village
+ Je vois la plage;
+ Je vois fumer la cime de nos toits.
+ Combien mon âme est attendrie!
+ Là furent mes premiers amours;
+ Là ma mère m'attend toujours;
+ Salut à ma patrie!
+
+ Loin de mon berceau, jeune encore,
+ L'inconstance emporta mes pas
+ Jusqu'au sein des mers où l'aurore
+ Sourit aux plus riches climats.
+ France adorée!
+ Douce contrée!
+ Dieu te devait leurs fécondes chaleurs.
+ Toute l'année,
+ Là, brille ornée
+ De fleurs, de fruits, et de fruits et de fleurs.
+ Mais là, ma jeunesse flétrie
+ Rêvait à des climats plus chers:
+ Là, je regrettais nos hivers.
+ Salut à ma patrie!
+
+ Poussé chez des peuples sauvages
+ Qui m'offraient de régner sur eux,
+ J'ai su défendre leurs rivages
+ Contre des ennemis nombreux.
+ France adorée!
+ Douce contrée!
+ Tes champs alors gémissaient envahis.
+ Puissance et gloire,
+ Cris de victoire,
+ Rien n'étouffa la voix de mon pays:
+ De tout quitter mon coeur me prie;
+ Je reviens pauvre, mais constant.
+ Une bêche est là qui m'attend.
+ Salut à ma patrie!
+
+ Au bruit des transports d'allégresse
+ Enfin le navire entre au port.
+ Dans cette barque où l'on se presse,
+ Hâtons-nous d'atteindre le bord.
+ France adorée!
+ Douce contrée!
+ Puissent tes fils te revoir ainsi tous!
+ Enfin j'arrive,
+ Et sur la rive
+ Je rends au ciel, je rends grâce à genoux.
+ Je t'embrasse, ô terre chérie!
+ Dieu! qu'un exilé doit souffrir!
+ Moi désormais, je puis mourir;
+ Salut à ma patrie!
+
+ BÉRANGER.
+
+
+
+
+AH! SI J'ÉTAIS PETIT OISEAU!
+
+
+ C'était le plus beau jour de tous les jours d'automne,
+ Un de ces jours brillants, jours aux mille couleurs,
+ Où la terre ravie, effeuillant sa couronne,
+ Nous jette ses fruits et ses fleurs.
+
+ La mère travaillait à la fenêtre assise,
+ Mère au front gracieux, au regard calme, doux,
+ Et l'enfant apprenait, en silence et soumise,
+ Une leçon sur ses genoux.
+
+ Relevant quelquefois sa tête rose et blanche,
+ Pour sourire au soleil, au splendide horizon,
+ Elle écoutait l'oiseau qui sautait sur la branche,
+ En chantant gaiement sa chanson.
+
+ La pauvre mère alors, et bonne et généreuse,
+ Pour ne pas la gronder, feignait de ne rien voir,
+ Ou ramenait d'un mot sa chère paresseuse
+ Au doux sentiment du devoir.
+
+ Que sa voix était tendre et pleine d'indulgence!
+ «Allons, chère Marie, allons, tu n'apprends pas.
+ Ton livre déchiré trahit ta négligence,
+ Que vois-tu de si beau là-bas?»
+
+ Elle invitait encor la gentille rêveuse
+ A reprendre courage, à lire de nouveau,
+ Quand l'enfant s'écria: «Que je suis malheureuse!
+ Ah! si j'étais petit oiseau!
+
+ Ah! si j'étais l'oiseau qui toujours saute et chante;
+ Qui n'a souci de rien, qu'on voit toujours joyeux;
+ Si j'étais cet oiseau, que je serais contente,
+ Et que mon sort serait heureux!
+
+ Plus de livre ennuyeux, plus de leçon sévère;
+ Voltiger tout le jour, courir et s'amuser,
+ Causer avec les fleurs, caresser la bruyère,
+ Sur le gazon se reposer;
+
+ Toujours nouveau plaisir, toujours nouvelle fête;
+ Sous les arbres touffus, j'arrêterais mon vol,
+ Et m'en irais souvent appeler la fauvette,
+ Pour rire avec le rossignol.
+
+ Tu dis que c'est là-haut qu'on chante les louanges,
+ Que la terre répète en tout temps, en tout lieu:
+ J'y volerais aussi pour entendre les anges
+ Chanter dans le ciel du bon Dieu.
+
+ Sans regrets, sans chagrins, toujours libre et ravie,
+ Chaque jour le soleil me paraîtrait plus beau;
+ Ainsi s'écouleraient tous les jours de ma vie.
+ Ah! si j'étais petit oiseau!»
+
+ --«Sans doute, chère enfant, cette vie a des charmes,
+ Mais elle compte aussi plus d'un jour douloureux.
+ L'oiseau n'est pas exempt de craintes ni d'alarmes,
+ Il est souvent bien malheureux.
+
+ Quand l'hiver couvre tout de glace et de tristesse,
+ Lorsque tu dors, enfant, sous de légers rideaux,
+ On n'entend plus dans l'air que les cris de détresse
+ Poussés par les petits oiseaux.
+
+ Oh! que leur voix alors est touchante et plaintive!
+ Ils vont mourir de faim, de froid et de douleur.
+ Car ils n'ont plus de mère inquiète, attentive,
+ Pour les réchauffer sur son coeur.
+
+ Plus heureux que l'oiseau, dont la vie est amère,
+ L'enfant reçoit du ciel un regard plein de feu,
+ Un coeur intelligent pour comprendre sa mère,
+ Une âme pour adorer Dieu.
+
+ Regarde celui-ci qui frôle de son aile
+ Et la branche de l'arbre et le gazon fleuri;
+ Il va nous faire entendre une chanson nouvelle;
+ Qu'il est mignon, qu'il est joli!
+
+ Il paraît bien joyeux, les airs sont sa patrie!
+ Sans craindre le péril, sans songer à son sort,
+ Il chante, court, s'envole, et légère est sa vie;
+ Demain, peut-être, il sera mort.»
+
+ La mère encor parlait quand soudain l'éclair brille.
+ Bientôt l'air retentit sous le grand peuplier,
+ Et l'oiseau qui chantait tombe sous la charmille,
+ Frappé par le plomb meurtrier.
+
+ On s'élance, on accourt, de terreur palpitantes.
+ Hélas! il est trop tard! Oh! le cruel chasseur!
+ L'oiseau fermait déjà ses paupières mourantes:
+ Que de regrets! que de douleur!
+
+ On essaya pourtant de rappeler la vie;
+ Longtemps on espéra qu'il rouvrirait les yeux:
+ Tout en le réchauffant, la gentille Marie
+ Versa bien des pleurs douloureux.
+
+ Elle lui dit tout bas beaucoup de douces choses
+ (Car l'enfant sut de Dieu comprendre la leçon),
+ Puis on l'ensevelit sous des feuilles de roses
+ Que l'on cacha sous le gazon.
+
+ Elle revint alors désolée et pensive,
+ Le coeur gros de soupirs, rêvant au pauvre oiseau;
+ Et puis, sans dire un mot, sérieuse, attentive,
+ Elle étudia de nouveau.
+
+ Puis, un moment après, elle dit en prière:
+ «Seigneur! Seigneur mon Dieu! de ton ciel triomphant,
+ Oh! conserve toujours un enfant à sa mère,
+ Et garde la mère à l'enfant!»
+
+ Mlle ISABELLE RODIER.
+
+
+
+
+UNE PROMENADE DE FÉNELON
+
+
+ Victime de l'intrigue et de la calomnie,
+ Et par un noble exil expiant son génie,
+ Fénelon, dans Cambrai, regrettant peu la cour,
+ Répandait les bienfaits et recueillait l'amour;
+ Instruisait, consolait, donnait à tous l'exemple;
+ Son peuple pour l'entendre accourait dans le temple.
+ Il parlait, et les coeurs s'ouvraient tous à sa voix.
+ Quand du saint ministère ayant porté le poids,
+ Il cherchait, vers le soir, le repos, la retraite,
+ Alors, aux champs aimés du sage et du poète,
+ Solitaire et rêveur, il allait s'égarer.
+ De quel charme à leur vue il se sent pénétrer!
+ Il médite, il compose, et son âme l'inspire!
+ Jamais un vain orgueil ne le presse d'écrire;
+ Sa gloire est d'être utile; heureux quand il a pu
+ Montrer la vérité, faire aimer la vertu!
+
+ Ses regards, animés d'une flamme céleste,
+ Relèvent de ses traits la majesté modeste,
+ Sa taille est haute et noble; un bâton à la main,
+ Seul, sans faste et sans crainte, il poursuit son chemin,
+ Contemple la nature et jouit de Dieu même.
+ Il visite souvent les villageois qu'il aime,
+ Et chez ces bonnes gens, de le voir tout joyeux,
+ Vient sans être attendu, s'assied au milieu d'eux,
+ Écoute le récit des peines qu'il soulage,
+ Joue avec les enfants, et goûte le laitage.
+ Un jour, loin de la ville ayant longtemps erré,
+ Il arrive aux confins d'un hameau retiré,
+ Et sous un toit de chaume, indigente demeure,
+ La pitié le conduit; une famille y pleure.
+
+ Il entre, et sur-le-champ, faisant place au respect,
+ La douleur, un moment, se tait à son aspect.
+ O ciel! c'est monseigneur!... On se lève, on s'empresse;
+ Il voit avec plaisir éclater leur tendresse.
+
+ «Qu'avez-vous, mes enfants? d'où naît votre chagrin?
+ «Ne puis-je le calmer? Versez-le dans mon sein;
+ «Je n'abuserai point de votre confiance.»
+
+ On s'enhardit alors et la mère commence:
+ «Pardonnez, monseigneur, mais vous n'y pouvez rien;
+ «Ce que nous regrettons, c'était tout notre bien;
+ «Nous n'avions qu'une vache!... hélas! elle est perdue;
+ «Depuis trois jours entiers nous ne l'avons point vue.
+ «Notre pauvre Brunon!.. nous l'attendons en vain;
+ «Les loups l'auront mangée, et nous mourrons de faim.
+ «Peut-il être un malheur au nôtre comparable?
+
+ --«Ce malheur, mes amis, est-il irréparable?»
+ Dit le prélat, «et moi ne puis-je vous offrir,
+ «Touché de vos regrets, de quoi les adoucir?
+ «En place de Brunon, si j'en trouvais une autre?...»
+
+ --«L'aimerions-nous autant que nous aimons la nôtre?
+ «Pour oublier Brunon il faudra bien du temps!
+ «Eh! comment l'oublier?... Ni nous ni nos enfants
+ «Nous ne serons ingrats. C'était notre nourrice!
+ «Nous l'avions achetée étant encor génisse!
+ «Accoutumée à nous, elle nous entendait,
+ «Et même à sa manière elle nous répondait;
+ «Son poil était si beau, d'une couleur si noire;
+ «Trois marques seulement, plus blanches que l'ivoire,
+ «Ornaient son large front et ses pieds de devant;
+ «Avec mon petit Claude elle jouait souvent;
+ «Il montait sur son dos, elle le laissait faire;
+ «Je riais... A présent nous pleurons, au contraire!
+ «Non, monseigneur, jamais, il n'y faut pas penser,
+ «Une autre ne pourra chez nous la remplacer.»
+
+ Fénelon écoutait cette plainte naïve;
+ Mais pendant l'entretien, bientôt le soir arrive.
+ Quand on est occupé de sujets importants,
+ On ne s'aperçoit pas de la fuite du temps.
+ Il promet en partant de revoir la famille...
+ «Ah! monseigneur, lui dit la plus petite fille,
+ «Si vous vouliez pour nous la demander à Dieu,
+ «Nous la retrouverions.»--«Ne pleurez plus; adieu.»
+
+ Il reprend son chemin, il reprend ses pensées,
+ Achève en son esprit des pages commencées;
+ Il marche; mais déjà l'ombre croît, le jour fuit.
+ Ce reste de clarté qui devance la nuit
+ Guide encore ses pas à travers les prairies,
+ Et le calme du soir nourrit ses rêveries.
+
+ Tout à coup un objet à ses yeux s'est montré;
+ Il regarde... il croit voir.., il distingue en un pré,
+ Seule, errante et sans guide, une vache... C'est elle
+ Dont on lui fit tantôt un portrait si fidèle...
+ Il ne peut s'y tromper; et soudain, empressé,
+ Il court dans l'herbe humide, il franchit un fossé,
+ Arrive haletant; et Brunon complaisante,
+ Loin de le fuir, vers lui s'avance et se présente.
+ Lui-même, satisfait, la flatte de la main.
+
+ Mais que faire? Va-t-il poursuivre son chemin?
+ Retourner sur ses pas, ou regagner la ville?
+ Déjà, pour revenir, il a fait plus d'un mille.
+ «Ils l'auront dès ce soir, dit-il, et par mes soins
+ «Elle leur coûtera quelques larmes de moins.»
+ Il saisit à ces mots la corde qu'elle traîne,
+ Et marchant lentement, derrière lui l'emmène.
+ Venez, mortels, si fiers d'un vain et mince éclat;
+ Voyez, en ce moment, ce digne et saint prélat,
+ Que son nom, son génie, et son titre décore,
+ Mais que tant de bonté révèle plus encore.
+ Ce qui fait votre orgueil vaut-il un trait si beau?
+ Le voilà fatigué, de retour au hameau.
+ Hélas! à la clarté d'une faible lumière,
+ On veille, on pleure encor dans la triste chaumière.
+ Il arrive à la porte: «Ouvrez-moi, mes enfants,
+ «Ouvrez-moi; c'est Brunon, Brunon que je vous rends.»
+
+ On accourt; ô surprise! ô joie! ô doux spectacle!
+ La fille croit que Dieu fait pour elle un miracle:
+ «Ce n'est point monseigneur, c'est un ange des cieux
+ «Qui, sous ses traits chéris, se présente à nos yeux,
+ «Pour nous faire plaisir il a pris sa figure:
+ «Aussi je n'ai pas peur... Oh! non, je vous assure,
+ «Bon ange!...» En ce moment, de leurs larmes noyés,
+ Père, mère, enfants, tous sont tombés à ses pieds.
+ «Levez-vous, mes amis; mais quelle erreur étrange!
+ «Je suis votre archevêque et ne suis point un ange;
+ «J'ai retrouvé Brunon, et pour vous consoler
+ «Je revenais vers vous; que n'ai-je pu voler!
+ «Reprenez-la; je suis heureux de vous la rendre.»
+
+ «--Quoi! tant de peine! ô ciel! avez-vous pu la prendre,
+ «Et vous-même?» Il reçoit leurs respects, leur amour;
+ Mais il faut bien aussi que Brunon ait son tour.
+
+ On lui parle. «C'est donc ainsi que tu nous laisses?
+ «Mais te voilà!» Je donne à penser les caresses!
+ Brunon semble répondre à l'accueil qu'on lui fait.
+ Tel au retour d'Ulysse, son chien le reconnaît.
+ «Il faut, dit Fénelon, que je reparte encore;
+ «A peine dans Cambrai serai-je avant l'aurore;
+ «Je crains d'inquiéter mes amis, ma maison...
+ «--Oui, dit le villageois, oui, vous avez raison;
+ «On pleurerait ailleurs quand vous séchez nos larmes!
+ «Vous êtes tant aimé!... Prévenez leurs alarmes
+ «Mais comment retourner? car vous êtes bien las!
+ «Monseigneur, permettez... nous vous offrons nos bras.
+ «Oui, sans vous fatiguer, vous ferez le voyage.»
+
+ D'un peuplier voisin on abat le branchage.
+ Mais au hameau déjà le bruit s'est répandu.
+ Monseigneur est ici!... Chacun est accouru,
+ Chacun veut le servir. De bois et de ramée
+ Une civière agreste aussitôt est formée,
+ Qu'on tapisse partout de fleurs, d'herbages frais;
+ Des branches au-dessus s'arrondissent en dais;
+ Le bon prélat s'y place, et mille cris de joie
+ Volent au loin; l'écho les double et les renvoie.
+ Il part: tout le hameau l'environne, le suit;
+ La clarté des flambeaux brille à travers la nuit,
+ Le cortège bruyant qu'égaye un chant rustique,
+ Marche... Honneurs innocents et gloire pacifique!
+ Ainsi par leur amour Fénelon escorté,
+ Jusque dans son palais en triomphe est porté.
+
+ ANDRIEUX.
+
+
+
+
+QUATRAINS MORAUX
+
+
+ 1.
+
+ Tout annonce d'un Dieu l'éternelle existence;
+ On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer:
+ La voix de l'univers annonce sa puissance,
+ Et la voix de nos coeurs dit qu'il faut l'adorer.
+
+ 2.
+
+ Contre la conscience il n'est point de refuge:
+ Elle parle en nos coeurs; rien n'étouffe sa voix,
+ Et de nos actions elle est tout à la fois
+ La loi, l'accusateur, le témoin et le juge.
+
+ 3.
+
+ Enfants, quelque irrité que vous paraisse un père,
+ Croyez qu'il est toujours votre ami le plus doux,
+ Son coeur en vous montrant un courroux nécessaire,
+ Le fait pour votre bien, et souffre plus que vous.
+
+ 4.
+
+ Que vous devez aimer cette maman si chère,
+ Qui souffrit tant pour vous, qui vous rend tant de soins,
+ Et qui prévoit si bien vos peines, vos besoins!
+ Est-il assez d'amour pour payer une mère?
+
+ 5.
+
+ Soyez doux, complaisants, d'un caractère affable:
+ On est toujours aimé quand on est sans humeur;
+ L'esprit ne suffit pas, enfants, pour être aimable;
+ Il faut y joindre encor l'indulgente douceur.
+
+ 6.
+
+ Offensez-vous quelqu'un, votre orgueil vous refuse
+ A demander pardon de votre emportement.
+ Eh! pourquoi donc rougir de ce beau mouvement?
+ La honte est dans l'offense, et non pas dans l'excuse.
+
+ 7.
+
+ Notre vie est si courte! Il la faut employer;
+ Instruisez-vous, enfants, dès l'âge le plus tendre.
+ Vous serez malheureux si vous cessez d'apprendre
+ Et c'est un jour perdu qu'un jour sans travailler.
+
+
+
+
+LE BON EMPLOI DU TEMPS
+
+
+ Comme la bienfaisante pluie
+ Féconde la terre en été
+ Dieu fit pour féconder la vie,
+ Le travail et l'activité.
+ Ne laissons point d'heure inutile:
+ Songeons que la paille stérile
+ Est foulée aux pieds du glaneur;
+ Puissent s'amasser nos journées,
+ Comme les gerbes moissonnées,
+ Dans le grenier du laboureur!
+
+ Mme AMABLE TASTU.
+
+
+
+
+LE CÈDRE DU LIBAN
+
+
+ Le cèdre du Liban s'était dit en lui-même:
+ «Je règne sur les monts; ma tête est dans les cieux,
+ «J'étends sur les forêts mon vaste diadème;
+ «Je prête un noble asile à l'aigle audacieux.
+
+ «A mes pieds l'homme rampe...» Et l'homme qu'il outrage
+ Rit, se lève, et d'un bras trop longtemps dédaigné
+ Fait tomber sous la hache et la tête et l'ombrage
+ De ce roi des forêts, de sa chute indigné...
+
+ Vainement il s'exhale en des plaintes amères;
+ Les arbres d'alentour sont joyeux de son deuil:
+ Affranchis de son ombre, ils s'élèvent en frères,
+ Et du géant superbe un ver punit l'orgueil.
+
+ LE BRUN.
+
+
+
+
+LA FEUILLE
+
+
+ De ta tige détachée,
+ Pauvre feuille desséchée,
+ Où vas-tu?--Je n'en sais rien:
+ L'orage a brisé le chêne
+ Qui seul était mon soutien.
+ De son inconstante haleine
+ Le zéphir ou l'aquilon
+ Depuis ce jour me promène
+ De la forêt à la plaine,
+ De la montagne au vallon.
+ Je vais où le vent me mène,
+ Sans me plaindre ou m'effrayer,
+ Je vais où va toute chose,
+ Où va la feuille de rose
+ Et la feuille de laurier.
+
+ ARNAULT.
+
+
+
+
+LE PLUS DOUX NOM
+
+ «Emmanuel... Dieu avec nous!»
+
+
+ Plus doux qu'est au printemps le parfum de la rose,
+ Quand l'aube luit;
+ Que le sein maternel où l'enfant se repose,
+ Quand vient la nuit;
+ Plus doux et plus touchant que le doux nom de père
+ Pour l'orphelin;
+ Plus doux qu'est à nos yeux l'éclat de la lumière
+ A son déclin;
+ Plus douce qu'est au coeur que le bruit empoisonne
+ La paix du soir;
+ Plus doux qu'est au mourant que la vie abandonne
+ Le mot d'espoir;
+ Plus doux qu'est le regard du jeune enfant qui prie
+ Près de son lit;
+ Plus doux qu'est dans l'exil le doux nom de patrie
+ Pour le proscrit;
+ Plus doux qu'est au rocher battu par la tempête
+ L'aspect du port;
+ Plus doux qu'est le duvet où l'oiseau met sa tête
+ Quand il s'endort;
+ Plus doux qu'au pèlerin arrivant de la terre
+ Est le chant des élus,
+ --Plus doux est au pécheur perdu dans sa misère
+ Le doux nom de Jésus!
+
+ THÉOPHILE GONTARD.
+
+
+
+
+DANDOLO
+
+
+ Venise aux Byzantins demandait un traité.
+ Auprès de l'empereur part comme député
+ Un des plus nobles fils de Venise la belle,
+ Dandolo!... L'empereur ordonne qu'on l'appelle.
+ Il entre!... Le traité l'attendait tout écrit:
+ «Lisez, lui dit le prince, et puis signez...» Il lit.
+ Mais soudain, pâlissant de colère, il s'écrie:
+ «Ce traité flétrirait mon nom et ma patrie,
+ «Je ne signerai pas!» L'impétueux César
+ Se lève! Dandolo l'écrase d'un regard.
+ Le prince veut parler de présents, il s'indigne!
+ De bourreaux, il sourit; de prêtres, il se signe!
+
+ Alors tout écumant de honte et de fureur:
+ «Si tu ne consens pas, traître, dit l'empereur,
+ «J'appelle ici soudain quatre esclaves fidèles,
+ «Je te fais garrotter, et là, dans tes prunelles,
+ «Un fer rouge éteindra le feu évanoui;
+ «Ainsi, hâte-toi donc, et réponds enfin... oui!»
+ Il se tait!.. On apporte une lame brûlante!
+ Il se tait!.. On l'applique à sa paupière ardente:
+ Il se tait!.. De ses yeux où le fer s'enfonçait,
+ Le sang coule: il se tait! la chair fume: il se tait!..
+ Et quand de ses bourreaux l'oeuvre fut achevée,
+ Tranquille et ferme il dit: «La patrie est sauvée!»
+ Eh bien! ce front d'airain, inflexible aux douleurs,
+ Ces yeux qui torturés n'ont que du sang pour pleurs,
+ Cet immobile front où pas un pli ne bouge,
+ Qui ne sourcille pas sous le feu d'un fer rouge,
+ Ces yeux, ce front, ce coeur, avaient quatre-vingts ans!
+ Jeune aurait-il mieux fait? Vit-on ses faibles sens
+ Le trahir, et son corps manqua-t-il à son âme?
+ Va, va, fouille l'histoire avec des yeux de flamme,
+ Jeune homme, et trouve un trait plus beau que ce trait-là.
+ Auprès de Dandolo, qu'est-ce que Scevola?
+
+ E. LEGOUVÉ.
+
+
+
+
+L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE
+
+
+ Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
+ Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!
+ Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
+ Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!
+ Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres, nus et sans mère,
+ Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;
+ Ils ont toujours sommeil! O destinée amère!
+ Maman, douce maman, cela me fait gémir,
+
+ Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges
+ Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien;
+ Seule dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,
+ Je te bénis, ma mère, et je touche le tien.
+ Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première
+ De l'aube au rideau bleu; c'est si gai de la voir!
+ Je vais dire tout bas ma plus tendre prière;
+ Donne encore un baiser, bonne maman! Bonsoir.
+
+ PRIÈRE
+
+ Dieu des enfants, le coeur d'une petite fille,
+ Plein de prière, écoute! est ici sous mes mains;
+ On me parle souvent d'orphelins sans famille;
+ Dans l'avenir, mon Dieu! ne fais plus d'orphelins!
+ Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,
+ Pour répondre à des voix que l'on entend gémir;
+ Mets sous l'enfant perdu, que la mère abandonne,
+ Un petit oreiller qui le fasse dormir.
+
+ Mme DESBORDES-VALMORE.
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+PARAPHRASE DU PSAUME CXLVI
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+ N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde,
+ Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
+ Que toujours quelque vent empêche de calmer;
+ Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre:
+ C'est Dieu qui nous fait vivre,
+ C'est Dieu qu'il faut aimer.
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+ En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
+ Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
+ A souffrir des mépris et ployer les genoux:
+ Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont, ce que nous sommes,
+ Véritablement hommes,
+ Et meurent comme nous.
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+ Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
+ Que cette majesté si pompeuse et si fière
+ Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers,
+ Et, dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
+ Font encore les vaines,
+ Ils sont mangés des vers.
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+ Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
+ D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre;
+ Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs;
+ Et tombent avec eux d'une chute commune
+ Tous ceux que leur fortune
+ Faisait leurs serviteurs.
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+ MALHERBE.
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+LE BONHEUR DU CHRÉTIEN
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+ Que ne puis-je, ô mon Dieu, Dieu de ma délivrance,
+ Remplir de ta louange et la terre et les cieux,
+ Les prendre pour témoins de ma reconnaissance,
+ Et dire au monde entier combien je suis heureux!
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+ Heureux quand je t'écoute et que cette parole
+ Qui dit: «Lumière sois!» et la lumière fut,
+ S'abaisse jusqu'à moi, m'instruit et me console,
+ Et me dit: «C'est ici le chemin du salut!»
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+ Heureux quand je te parle, et que de ma poussière,
+ Je fais monter vers toi mon hommage et mon voeu,
+ Avec la liberté d'un fils devant son père,
+ Et le saint tremblement d'un pécheur devant Dieu.
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+ Heureux lorsque ton jour, ce jour qui vit éclore
+ Ton oeuvre du néant et ton fils du tombeau,
+ Vient m'ouvrir les parvis où ton peuple t'adore,
+ Et de mon zèle éteint rallumer le flambeau.
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+ Heureux quand sous les coups de ta verge fidèle,
+ Avec amour battu, je souffre avec amour:
+ Pleurant, mais sans douter de ta main paternelle,
+ Pleurant, mais sous la croix, pleurant, mais pour un jour.
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+ Heureux, lorsque, attaqué par l'Ange de la chute,
+ Prenant la Croix pour arme et l'Agneau pour Sauveur,
+ Je triomphe à genoux et sors de cette lutte
+ Vainqueur, mais tout meurtri, tout meurtri, mais vainqueur.
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+ Heureux, toujours heureux! J'ai le Dieu fort pour père,
+ Pour frère Jésus-Christ, pour guide l'Esprit-Saint!
+ Que peut ôter l'enfer, que peut donner la terre
+ A qui jouit du ciel et du Dieu trois fois saint?
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+ A. MONOD.
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+LE NID DE FAUVETTES
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+ Je le tiens, ce nid de fauvettes!
+ Ils sont deux, trois, quatre petits!
+ Depuis si longtemps je vous guette;
+ Pauvres oiseaux, vous voilà pris!
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+ Criez, sifflez, petits rebelles,
+ Débattez-vous; oh! c'est en vain,
+ Vous n'avez pas encor vos ailes,
+ Comment vous sauver de ma main?
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+ Mais quoi! n'entends-je pas leur mère
+ Qui pousse des cris douloureux?
+ Oui, je le vois, oui, c'est leur père
+ Qui vient voltiger auprès d'eux.
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+ Ah! pourrais-je causer leur peine,
+ Moi qui, l'été, dans les vallons,
+ Venais m'endormir sous un chêne,
+ Au bruit de leurs douces chansons?
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+ Hélas! si du sein de ma mère
+ Un méchant venait me ravir,
+ Je le sens bien, dans sa misère,
+ Elle n'aurait plus qu'à mourir.
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+ Et je serais assez barbare,
+ Pour vous arracher vos enfants?
+ Non, non, que rien ne vous sépare;
+ Non, les voici, je vous les rends.
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+ Apprenez-leur, dans le bocage,
+ A voltiger auprès de vous;
+ Qu'ils écoutent votre ramage
+ Pour former des sons aussi doux.
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+ Et moi, dans la saison prochaine,
+ Je reviendrai dans les vallons,
+ Dormir quelquefois sous un chêne,
+ Au bruit de leurs douces chansons.
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+ BERQUIN.
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+A MES OISEAUX
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+ Oh! que vous chantez bien, mes petits canaris!
+ C'est que vous avez tout à souhait: belle cage,
+ Grain nouveau, gai soleil, air pur et frais breuvage,
+ Et votre joie éclate en vos airs favoris!
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+ Mais savez-vous, au moins, d'où vous vient cette fête?
+ Moi, j'achète ce grain dont vous êtes friands:
+ Mais qui l'a fait germer et mûrir dans les champs?
+ Je vous verse cette eau: mais cette eau, qui l'a faite?
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+ Qui donc a fait couler le limpide ruisseau
+ Où, dans mon gobelet, pour vous je l'ai puisée?
+ C'est moi qui vous ai mis tout près de la croisée;
+ Quand j'ai vu ce jour pur et ce soleil si beau:
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+ Mais d'où vient ce beau jour, et d'où vient l'astre même?
+ Qui l'a formé? Qui l'a suspendu dans les airs,
+ Pour être bienfaiteur et roi de l'univers?
+ Dites, le savez-vous?--C'est quelqu'un qui vous aime.
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+ C'est Dieu, mes canaris!--La graine et le ruisseau,
+ L'azur et le soleil, et les cieux et la terre
+ Sont son oeuvre: et c'est lui qui, comme un tendre père
+ S'occupe de l'enfant et prend soin de l'oiseau!
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+ C'est Dieu qui vous a faits, c'est Dieu qui vous apprête
+ Ce repas, cet abri; c'est lui qui vous revêt,
+ Dans la saison d'hiver, de ce moelleux duvet
+ Où, pour vous endormir, vous cachez votre tête;
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+ Lui qui vous a donné ces jolis petits yeux,
+ Et cette douce voix aux sémillants ramages!
+ A lui donc tous vos chants, à lui tous vos hommages!
+ Chantez, dès que l'aurore apparaît dans les cieux;
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+ Chantez, lorsqu'à midi ruisselle la lumière;
+ Chantez, quand le jour baisse et meurt à l'horizon!
+ Ensemble, rendons grâce et gloire à son saint nom;
+ Au bon Dieu votre chant, au bon Dieu ma prière!
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+ L. TOURNIER.
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+LE VAISSEAU _LE VENGEUR_
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+ Ah! des flots fût-on la victime,
+ Ainsi que le _Vengeur_ il est beau de périr:
+ Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abîme,
+ De paraître le conquérir.
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+ Trahi par le sort infidèle,
+ Comme un lion pressé de nombreux léopards,
+ Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle;
+ Il les combat de toutes parts.
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+ L'airain lui déclare la guerre;
+ Le fer, l'onde, la flamme entourent ses héros,
+ Sans doute ils triomphaient; mais leur dernier tonnerre
+ Vient de s'éteindre dans les flots.
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+ Captifs, la vie est un outrage:
+ Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux,
+ L'Anglais en frémissant admire leur courage;
+ Albion pâlit devant eux.
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+ Plus fiers d'une mort infaillible,
+ Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats,
+ De ces républicains l'âme n'est plus sensible
+ Qu'à l'ivresse d'un beau trépas.
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+ Près de se voir réduits en poudre,
+ Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants.
+ Voyez-les défier et la vague et la foudre,
+ Sous des mâts rompus et brûlants.
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+ Voyez ce drapeau tricolore,
+ Qu'élève en périssant leur courage indompté;
+ Sous le flot qui le couvre, entendez-vous encore
+ Ce cri: Vive la liberté!
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+ Ce cri... c'est en vain qu'il expire,
+ Étouffé par la mort et par les flots jaloux;
+ Sans cesse il revivra répété par ma lyre;
+ Siècles, il planera sur vous!
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+ Et vous, héros de Salamine,
+ Dont Thétis vante encor les exploits glorieux,
+ Non, vous n'égalez point cette auguste ruine,
+ Ce naufrage victorieux.
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+ E. LEBRUN.
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+LA MORT DES TEMPLIERS
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+ Un immense bûcher dressé pour leur supplice,
+ S'élève en échafaud, et chaque chevalier
+ Croit mériter l'honneur d'y monter le premier;
+ Mais le grand maître arrive: il monte, il les devance;
+ Son front est rayonnant de gloire et d'espérance;
+ Il lève vers les cieux un regard inspiré.
+ D'une voix formidable aussitôt il s'écrie:
+ «Nul de nous n'a trahi son Dieu, ni sa patrie.
+ «Français, souvenez-vous de nos derniers accents:
+ «Nous sommes innocents, nous mourons innocents.
+ «L'arrêt qui nous condamne est un arrêt injuste;
+ «Mais il est dans le ciel un tribunal auguste
+ «Que le faible opprimé jamais n'implore en vain;
+ «Et j'ose t'y citer, ô pontife romain!
+ «Encor quarante jours!.. je t'y vois comparaître.»
+ Chacun en frémissant écoutait le grand maître:
+ Mais quel étonnement! quel trouble! quel effroi
+ Quand il dit: «O Philippe! ô mon maître! ô mon roi!
+ «Je te pardonne en vain, ta vie est condamnée;
+ «Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'année.»
+ Les nombreux spectateurs, émus et consternés,
+ Versent des pleurs sur vous, sur ces infortunés.
+ De tous côtés s'étend la terreur, le silence:
+ Il semble que du ciel descende la vengeance.
+ Les bourreaux interdits n'osent plus approcher;
+ Ils jettent en tremblant le feu sur le bûcher,
+ Et détournent la tête... Une fumée épaisse
+ Entoure l'échafaud, roule et grossit sans cesse.
+ Tout à coup le feu brille... A l'aspect du trépas
+ Ces braves chevaliers ne se démentent pas.
+ On ne les voyait plus, mais leurs voix héroïques
+ Chantaient de l'Éternel les sublimes cantiques;
+ Plus la flamme montait, plus ce concert pieux
+ S'élevait avec elle et montait vers les cieux.
+ Votre envoyé paraît, s'écrie... Un peuple immense,
+ Proclamant avec lui votre auguste clémence,
+ Aux pieds de l'échafaud soudain s'est élancé...
+ Mais il n'était plus temps... Les chants avaient cessé.
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+ RAYNOUARD.
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+LA SAINTE ALLIANCE DES PEUPLES
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+ --1818--
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+ J'ai vu la paix descendre sur la terre,
+ Semant de l'or, des fleurs et des épis.
+ L'air était calme et du dieu de la guerre
+ Elle étouffait les foudres assoupis.
+ «Ah! disait-elle, égaux par la vaillance,
+ «Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain,
+ «Peuples, formez une sainte alliance,
+ «Et donnez-vous la main.
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+ «Pauvres mortels, tant de haine vous lasse;
+ «Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil.
+ «D'un globe étroit divisez mieux l'espace;
+ «Chacun de vous aura place au soleil.
+ «Tous attelés au char de la puissance,
+ «Du vrai bonheur vous quittez le chemin.
+ «Peuples, formez une sainte alliance,
+ «Et donnez-vous la main.
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+ «Chez vos voisins vous portez l'incendie;
+ «L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés;
+ «Et quand la terre est enfin refroidie,
+ «Le soc languit sous des bras mutilés.
+ «Près de la borne où chaque État commence,
+ «Aucun épi n'est pur de sang humain.
+ «Peuples, formez une sainte alliance,
+ «Et donnez-vous la main.
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+ «Des potentats, dans vos cités en flammes,
+ «Osent du bout de leur sceptre insolent
+ «Marquer, compter et recompter les âmes
+ «Que leur adjuge un triomphe sanglant.
+ «Faibles troupeaux, vous passez sans défense
+ «D'un joug pesant sous un joug inhumain.
+ «Peuples, formez une sainte alliance,
+ «Et donnez-vous la main.
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+ «Que Mars en vain n'arrête point sa course:
+ «Fondez des lois dans vos pays souffrants.
+ «De votre sang ne livrez plus la source
+ «Aux rois ingrats, aux vastes conquérants.
+ «Des astres faux conjurez l'influence;
+ «Effroi d'un jour, ils pâliront demain.
+ «Peuples, formez une sainte alliance,
+ «Et donnez-vous la main.
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+ «Oui, libre enfin, que le monde respire;
+ «Sur le passé jetez un voile épais;
+ «Semez vos champs aux accords de la lyre;
+ «L'encens des arts doit brûler pour la paix.
+ «L'espoir riant, au sein de l'abondance,
+ «Accueillera les doux fruits de l'hymen,
+ «Peuples, formez une sainte alliance,
+ «Et donnez-vous la main.»
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+ Ainsi parlait cette vierge adorée,
+ Et plus d'un roi répétait ses discours.
+ Comme au printemps la terre était parée;
+ L'automne en fleurs rappelait les amours.
+ Pour l'étranger, coulez, bons vins de France;
+ De sa frontière il reprend le chemin.
+ Peuples, formons une sainte alliance,
+ Et donnons-nous la main.
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+ BÉRANGER.
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+MORT DE COLIGNY
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+ Cependant tout s'apprête et l'heure est arrivée
+ Qu'au fatal dénouement la reine a réservée.
+ Le signal est donné sans tumulte et sans bruit.
+ C'était à la faveur des ombres de la nuit.
+ De ce mois malheureux l'inégale courrière
+ Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière.
+ Coligny languissait dans les bras du repos,
+ Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.
+ Soudain de mille cris le bruit épouvantable
+ Vient arracher ses sens à ce calme agréable:
+ Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés
+ Courir des assassins à pas précipités;
+ Il voit briller partout les flambeaux et les armes,
+ Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes,
+ Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés,
+ Les meurtriers en foule au carnage échauffés,
+ Criant à haute voix: «Qu'on n'épargne personne;
+ «C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne.»
+ Il entend retentir le nom de Coligny;
+ Il aperçoit de loin le jeune Téligni,
+ Téligni dont l'amour a mérité sa fille,
+ L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille,
+ Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats,
+ Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.
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+ Le héros malheureux, sans armes, sans défense,
+ Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance,
+ Voulut mourir du moins comme il avait vécu,
+ Avec toute sa gloire et toute sa vertu.
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+ Déjà des assassins la nombreuse cohorte
+ Du salon qui l'enferme allait briser la porte.
+ Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux
+ Avec cet oeil serein, ce front majestueux,
+ Tel que dans les combats, maître de son courage,
+ Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.
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+ A cet air vénérable, à cet auguste aspect,
+ Les meurtriers surpris sont saisis de respect:
+ Une force inconnue a suspendu leur rage.
+ «Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,
+ «Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs
+ «Que le sort des combats respecta quarante ans:
+ «Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne;
+ «Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne...
+ «J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous...»
+ Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux:
+ L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes;
+ L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes,
+ Et de ses assassins ce grand homme entouré
+ Semblait un roi puissant par son peuple adoré.
+ Besme, qui dans la cour attendait sa victime,
+ Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime;
+ Des assassins trop lents il veut hâter les coups;
+ Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.
+ A cet objet touchant lui seul est inflexible,
+ Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,
+ Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,
+ Si du moindre remords il se sentait surpris.
+ A travers les soldats il court d'un pas rapide:
+ Coligny l'attendait d'un visage intrépide,
+ Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux
+ Lui plonge son épée en détournant les yeux,
+ De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage
+ Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.
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+ Du plus grand des Français tel fut le triste sort.
+ On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort.
+ Son corps percé de coups, privé de sépulture,
+ Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture,
+ Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis,
+ Conquête digne d'elle et digne de son fils.
+ Médicis la reçut avec indifférence,
+ Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
+ Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,
+ Et comme accoutumée à de pareils présents.
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+ VOLTAIRE.
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+LE MEUNIER SANS-SOUCI
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+ L'homme est bien variable!.. et ces malheureux rois,
+ Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois,
+ J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore,
+ J'en citerai pour preuve un trait qui les honore:
+ Il est de ce héros, de Frédéric second,
+ Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond,
+ Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles,
+ Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles,
+ D'un royaume nouveau la gloire et le soutien,
+ Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrétien.
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+ Il voulait se construire un agréable aile,
+ Où, loin d'une étiquette arrogante et futile,
+ Il pût, non végéter, boire et courir les cerfs,
+ Mais des faibles humains méditer les travers,
+ Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie,
+ Souper avec d'Argens, Voltaire et la Mettrie.
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+ Sur le riant coteau par le prince choisi
+ S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci.
+ Le vendeur de farine avait pour habitude
+ D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude;
+ Et, de quelque côté que vînt souffler le vent,
+ Il y tournait son aile, et s'endormait content.
+ Fort bien achalandé, grâce à son caractère,
+ Le moulin prit le nom de son propriétaire;
+ Et des hameaux voisins, les filles, les garçons,
+ Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons.
+ Sans-Souci!.. ce doux nom d'un favorable augure,
+ Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure.
+ Frédéric le trouva conforme à ses projets,
+ Et du nom d'un moulin honora son palais.
+ Hélas! est-ce une loi, sur notre pauvre terre,
+ Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre?
+ Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits
+ Tourmentera toujours les meuniers et les rois?
+ En cette occasion le roi fut le moins sage:
+ Il lorgna du voisin le modeste héritage.
+ On avait fait des plans, fort beaux sur le papier,
+ Où le chétif enclos se perdait tout entier.
+ Il fallait, sans cela, renoncer à la vue,
+ Rétrécir les jardins et masquer l'avenue.
+ Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant
+ Fit venir le meunier, et d'un ton important:
+ «Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne?
+ --Rien du tout; car j'entends ne le vendre à personne.
+ _Il vous faut_ est fort bon... mon moulin est à moi...
+ Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.
+ --Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.
+ --Faut-il vous parler clair?
+ --Oui.
+ --C'est que je le garde,
+ Voilà mon dernier mot.» Ce refus effronté
+ Avec un grand scandale au prince est raconté.
+ Il mande auprès de lui le meunier indocile,
+ Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile.
+ Sans-Souci s'obstinait: «Entendez la raison,
+ Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison:
+ Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître,
+ C'est mon Potsdam à moi. Je suis tranchant peut-être:
+ Ne l'êtes-vous jamais? Tenez, mille ducats,
+ Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas.
+ Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste.»
+ Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste.
+ Frédéric un moment par l'humeur emporté:
+ «Parbleu! de ton moulin c'est bien être entêté!
+ Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre;
+ Sais-tu que sans payer, je pourrais bien le prendre?
+ Je suis le maître!--Vous?.. de prendre mon moulin?
+ Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin!»
+ Le monarque, à ce mot, revint de son caprice.
+ Charmé que, sous son règne, on crût à la justice,
+ Il rit, et se tournant vers quelques courtisans:
+ «Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans.
+ Voisin, garde ton bien; j'aime fort ta réplique.»
+ Qu'aurait-on fait de mieux dans une république?
+ Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier.
+ Ce même Frédéric, juste envers un meunier,
+ Se permit maintes fois telle autre fantaisie:
+ Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie;
+ Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers,
+ Épris du vain renom qui séduit les guerriers,
+ Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince:
+ On respecte un moulin, on vole une province.
+
+ ANDRIEUX.
+
+
+
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+LE CHIEN COUPABLE
+
+
+ «Mon frère, sais-tu la nouvelle?
+ Mouflard, le bon Mouflard, de nos chiens le modèle,
+ Si redouté des loups, si soumis au berger,
+ Mouflard vient, dit-on, de manger
+ Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère,
+ Et puis sur le berger s'est jeté furieux.
+ --Serait-il vrai?--Très-vrai, mon frère.
+ A qui donc se fier? grands dieux!»
+ C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine;
+ Et la nouvelle était certaine.
+ Mouflard, sur le fait même pris,
+ N'attendait plus que le supplice;
+ Et le fermier voulait qu'une prompte justice
+ Effrayât les chiens du pays.
+ La procédure en un jour est finie,
+ Mille témoins pour un déposent l'attentat:
+ Récolés, confrontés, aucun d'eux ne varie;
+ Mouflard est convaincu du triple assassinat:
+ Mouflard recevra donc deux balles dans la tête
+ Sur le lieu même du délit.
+ A son supplice qui s'apprête,
+ Toute la ferme se rendit.
+ Les agneaux de Mouflard demandèrent la grâce;
+ Elle fut refusée. On leur fit prendre place:
+ Les chiens se rangèrent près d'eux,
+ Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse,
+ Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux.
+ Tout le monde attendait dans un profond silence.
+ Mouflard paraît bientôt, conduit par deux pasteurs:
+ Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs,
+ Il harangue ainsi l'assistance:
+ «O vous qu'en ce moment je n'ose et je ne puis
+ Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis,
+ Témoins de mon heure dernière,
+ Voyez où peut conduire un coupable désir!
+ De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière,
+ Un faux pas m'en a fait sortir;
+
+ Apprenez mes forfaits: Au lever de l'aurore,
+ Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau,
+ Un loup vient, emporte un agneau,
+ Et tout en fuyant le dévore.
+ Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin,
+ Vient m'attaquer; je le terrasse,
+ Et je l'étrangle sur la place.
+
+ C'était bien jusque-là; mais, pressé par la faim,
+ De l'agneau dévoré je regarde le reste.
+ J'hésite, je balance..... A la fin cependant
+ J'y porte une coupable dent:
+ Voilà de mes malheurs l'origine funeste.
+ La brebis vient dans cet instant,
+ Elle jette des cris de mère.
+ La tête m'a tourné; j'ai craint que la brebis
+ Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils;
+ Et, pour la forcer à se taire,
+ Je l'égorge dans ma colère.
+ Le berger accourait armé de son bâton:
+ N'espérant plus aucun pardon,
+ Je me jette sur lui; mais bientôt on m'enchaîne,
+ Et me voici prêt à subir
+ De mes crimes la juste peine.
+
+ Apprenez de moi tous, en me voyant mourir,
+ Que la plus légère injustice
+ Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
+ Et que, dans le chemin du vice,
+ On est au fond du précipice,
+ Dès qu'on met un pied sur le bord.»
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+ FLORIAN.
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+STANCES DE RACAN
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+ Le bien de la fortune est un bien périssable;
+ Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable.
+ Plus on est élevé plus on court de dangers;
+ Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
+ Et la rage des vents brise plutôt le faîte
+ Des maisons de nos rois, que les toits des bergers.
+
+ O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
+ Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire,
+ Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
+ Et qui, loin, retiré de la foule importune,
+ Vivant dans sa maison content de sa fortune,
+ A selon son pouvoir mesuré ses désirs.
+
+ Il laboure le champ que labourait son père.
+ Il ne s'informe point de ce qu'on délibère
+ Dans ces graves conseils d'affaires accablés.
+ Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages,
+ Et n'observe des vents le sinistre présage
+ Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.
+
+ Roi de ses passions, il a ce qu'il désire,
+ Son fertile domaine est son petit empire,
+ Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau;
+ Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,
+ Et sans porter envie à la pompe des princes,
+ Se contente chez lui de les voir en tableau.
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+ Il voit de toutes parts prospérer sa famille,
+ La javelle à plein poing tomber sous sa faucille,
+ Le vendangeur ployer sous le faix des paniers;
+ Il semble qu'à l'envi les fertiles montagnes,
+ Les humides vallons et les grasses campagnes,
+ S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
+
+ Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse
+ Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse
+ A vu dans le berceau ses bras emmaillotés.
+ Il tient par les moissons registre des années,
+ Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées
+ Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés.
+
+ Il ne va point fouiller aux terres inconnues,
+ A la merci des vents et des ondes chenues,
+ Ce que nature avare a caché de trésors;
+ Et ne recherche point, pour honorer sa vie,
+ De plus illustre mort ni plus digne d'envie
+ Que de mourir au lit où ses pères sont morts.
+
+ Il ne possède point ces maisons magnifiques,
+ Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques
+ Où la magnificence étale ses attraits,
+ Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles;
+ Il voit de la verdure et des fleurs naturelles
+ Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.
+
+ Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude,
+ Et vivons désormais loin de la servitude
+ De ces palais dorés où tout le monde accourt:
+ Sous un chêne élevé les arbrisseaux s'ennuient.
+ Et devant le soleil tous les astres s'enfuient
+ De peur d'être obligés de lui faire la cour.
+
+ Après qu'on a suivi sans aucune assurance
+ Cette vaine faveur qui nous plaît d'espérance,
+ L'envie en un moment tous nos desseins détruit;
+ Ce n'est qu'une fumée, il n'est rien de si frêle;
+ Sa plus belle moisson est sujette à la grêle,
+ Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.
+
+ Agréables déserts, séjour de l'innocence,
+ Où, loin des vanités de la magnificence,
+ Commence mon repos et finit mon tourment;
+ Vallon, fleuve, rochers, plaisante solitude,
+ Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
+ Soyez-le désormais de mon contentement.
+
+
+
+
+LES CHATEAUX EN ESPAGNE
+
+
+ Chacun fait des châteaux en Espagne;
+ On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne;
+ On en fait en dormant, on en fait éveillé.
+ Le pauvre paysan sur sa bêche appuyé,
+ Peut se croire, un moment, seigneur de son village.
+ Le vieillard oubliant les glaces de son âge,
+ Se figure aux genoux d'une jeune beauté,
+ Et sourit; son neveu sourit de son côté,
+ En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite.
+ Telle femme se croit sultane favorite;
+ Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat;
+ Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat,
+ Qui ne se soit un jour cru maréchal de France;
+ Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance,
+
+ Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.
+
+ Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant.
+ C'est quelque chose encore que de faire un beau rêve:
+ A nos chagrins réels c'est une utile trêve.
+ Nous en avons besoin: nous sommes assiégés
+ De maux, dont à la fin nous serions surchargés
+ Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines.
+ Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines,
+ Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais!
+ L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits.
+ Délicieuse erreur! tu nous donnes d'avance
+ Le bonheur, que promet seulement l'espérance.
+ Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux,
+ Et tu mets à la place un plaisir: en deux mots,
+ Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes;
+ Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes.
+ Il est fou... là... songer qu'on est roi! seulement!
+ On peut bien quelquefois se flatter dans la vie.
+ J'ai par exemple, hier, mis à la loterie;
+ Et mon billet enfin pourrait bien être bon.
+ Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non;
+ Mais la chose est possible, et cela doit suffire.
+ Puis, en me le donnant on s'est mis à sourire,
+ Et l'on m'a dit: «Prenez, car c'est là le meilleur.»
+ Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur!
+ J'achèterais d'abord une ample seigneurie...
+ Non, plutôt une bonne et grasse métairie,
+ Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci;
+ Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi.
+ J'aurais donc, à mon tour, des gens à mon service!
+ Dans le commandement je serai peu novice;
+ Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier,
+ Et me rappellerai ce que j'étais hier,
+ Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie.
+ Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie
+ De poules, de poussins que je verrai courir!
+ De mes mains, chaque jour, je prétends les nourrir;
+ C'est un coup d'oeil charmant! et puis cela rapporte.
+ Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte,
+ J'entendrai le retour de mes moutons bêlants,
+ Que je verrai de loin revenir à pas lents,
+ Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses!
+ Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices.
+ Et mon petit Victor, sur son âne monté,
+ Fermant la marche avec un air de dignité!
+ Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône.
+
+ Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône.
+ Tout bas, sur mon passage, on se dira: «Voilà
+ «Ce bon monsieur Victor»; cela me touchera.
+ Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause:
+ Mon projet est au moins fondé sur quelque chose,
+ (_Il cherche._)
+ Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais...
+ Où donc est-il? Tantôt encore je l'avais,
+ Depuis quand ce billet est-il donc invisible?
+ Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible?
+ Mon malheur est certain: me voilà confondu.
+ (_Il crie._)
+ Que vais-je devenir? hélas! j'ai tout perdu.
+
+ COLLIN D'HARLEVILLE.
+
+
+
+
+MOISE SAUVÉ DES EAUX
+
+
+ «Mes soeurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour.
+ «Venez: le moissonneur repose en son séjour;
+ «La rive est solitaire encore;
+ «Memphis élève à peine un murmure confus;
+ «Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus,
+ «N'ont d'autre témoin que l'aurore.
+
+ «Au palais de mon père on voit briller les arts;
+ «Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards
+ «Qu'un bassin d'or ou de porphyre;
+ «Ces chants aériens sont mes concerts chéris;
+ «Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris
+ «Le souffle embaumé du zéphire!
+
+ «Venez: l'onde est si calme et le ciel est si pur!
+ «Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur
+ «De vos ceintures transparentes;
+ «Détachez ma couronne et ces voiles jaloux,
+ «Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous
+ «Au sein des vagues murmurantes.
+
+ «Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du matin,
+ «Que vois-je? Regardez à l'horizon lointain...
+ «Ne craignez rien, filles timides!
+ «C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers,
+ «Le tronc d'un vieux palmier, qui, du fond des déserts,
+ «Vient visiter les pyramides.
+
+ «Que dis-je? si j'en crois mes regards indécis,
+ «C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis,
+ «Que pousse une brise légère.
+ «Mais non; c'est un esquif où, dans un doux repos,
+ «J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots,
+ «Comme on dort au sein de sa mère.
+
+ «Il sommeille, et de loin, à voir son lit flottant,
+ «On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant
+ «Le nid d'une blanche colombe.
+ «Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent;
+ «L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant
+ «Semble le bercer dans sa tombe!
+
+ «Il s'éveille: accourez, ô vierges de Memphis!
+ «Il crie... Ah! quelle mère a pu livrer son fils
+ «Au caprice des flots mobiles?
+ «Il tend les bras; les eaux grondent de toute part,
+ «Hélas! contre la mort il n'a d'autre rempart
+ «Qu'un berceau de roseaux fragiles.
+
+ «Sauvons-le... C'est peut-être un enfant d'Israël;
+ «Mon père les proscrit, mon père est bien cruel
+ «De proscrire ainsi l'innocence!
+ «Faible enfant! ses malheurs ont ému mon amour,
+ «Je veux être sa mère: il me devra le jour,
+ «S'il ne me doit pas la naissance.»
+
+ Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi puissant,
+ Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent
+ Suivant sa course vagabonde;
+ Et ces jeunes beautés, qu'elle effaçait encor,
+ Quand la fille des rois quittait ses voiles d'or,
+ Croyaient voir la fille de l'Onde.
+
+ Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit;
+ Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit
+ La guide en sa marche craintive;
+ Elle a saisi l'esquif fière de ce doux poids,
+ L'orgueil sur son beau front pour la première fois
+ Se mêle à la pudeur naïve.
+
+ Bientôt, divisant l'onde et brisant les roseaux,
+ Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux
+ Sur le bord de l'arène humide;
+ Et ses soeurs tour à tour au front du nouveau-né,
+ Offrant leur doux sourire à son oeil étonné,
+ Déposaient un baiser timide.
+
+ Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel,
+ Suivant des yeux ton fils sur qui veillait le ciel,
+ Viens ici comme une étrangère;
+ Ne crains rien: en prenant Moïse entre tes bras,
+ Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas;
+ Car Iphis n'est pas encor mère!
+
+ Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant,
+ La vierge au roi farouche amenait l'humble enfant,
+ Baigné des larmes maternelles.
+ On entendait en choeur, dans les cieux étoilés,
+ Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voilés,
+ Chanter les lyres éternelles.
+
+ «Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil;
+ «Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil;
+ «Le Jourdain va t'ouvrir ses rives.
+ «Le jour enfin approche où vers les champs promis
+ «Gessen verra s'enfuir, malgré leurs ennemis,
+ «Les tribus si longtemps captives.
+
+ «Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots,
+ «C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux
+ «Qu'une vierge sauve de l'onde.
+ «Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel,
+ «Fléchissez: un berceau va sauver Israël,
+ «Un berceau doit sauver le monde!»
+
+ VICTOR HUGO.
+
+
+
+
+JEANNE D'ARC
+
+
+ Silence au camp! la vierge est prisonnière;
+ Par un injuste arrêt Bedfort croit la flétrir:
+ Jeune encore elle touche à son heure dernière...
+ Silence au camp! la vierge va périr.
+
+ Des pontifes divins, vendus à la puissance,
+ Sous les subtilités des dogmes ténébreux
+ Ont accablé son innocence;
+ Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux:
+ Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice;
+ Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomnié,
+ D'un Dieu de vérité, d'amour et de justice,
+ Qu'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.
+
+ A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers?
+ Pour qui ces torches qu'on excite?
+ L'airain sacré tremble et s'agite...
+ D'où vient ce bruit lugubre? Où courent ces guerriers,
+ Dont la foule à longs flots roule et se précipite?
+ La joie éclate sur leurs traits;
+ Sans doute l'honneur les enflamme;
+ Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais:
+
+ Non, ces guerriers sont des Anglais
+ Qui vont voir mourir une femme.
+ Qu'ils sont nobles dans leurs courroux!
+ Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves!
+ La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves:
+ Qu'elle meure; elle a contre nous
+ Des esprits infernaux suscité la magie...
+ Lâches! que lui reprochez-vous?
+ D'un courage inspiré la brûlante énergie,
+ L'amour du nom français, le mépris du danger,
+ Voilà sa magie et ses charmes;
+ En faut-il d'autres que des armes
+ Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?
+
+ Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image;
+ Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents;
+ Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,
+ Elle s'avançait à pas lents.
+
+ Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte,
+ Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer,
+ Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête,
+ Sentant son coeur faillir elle baisa la tête,
+ Et se prit à pleurer.
+
+ Ah! pleure, fille infortunée!
+ Ta jeunesse va se flétrir,
+ Dans sa fleur trop tôt moissonnée!
+ Adieu, beau ciel, il faut mourir.
+
+ Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,
+ Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,
+ Et ta chaumière et tes compagnes,
+ Et ton père expirant sous le poids des douleurs.
+
+ Après quelques instants d'un horrible silence,
+ Tout à coup le feu brille; il s'irrite, il s'élance...
+ Le coeur de la guerrière alors s'est ranimé:
+ A travers les vapeurs d'une fumée ardente,
+ Jeanne encore menaçante,
+ Montre aux Anglais son bras à demi consumé.
+ Pourquoi reculer d'épouvante?
+ Anglais, son bras est désarmé.
+
+ La flamme l'environne, et sa voix expirante
+ Murmure encore: «O France! ô mon roi bien-aimé!»
+ Que faisait-il, ce roi? Plongé dans la mollesse,
+ Tandis que le malheur réclamait son appui,
+ L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maîtresse,
+ La vierge qui mourait pour lui!
+
+ Ah! qu'une page si funeste
+ De ce règne victorieux,
+ Pour n'en pas obscurcir le reste,
+ S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux.
+ Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance,
+ O toi qui des vainqueurs renversas les projets!
+ La France y portera son deuil et ses regrets,
+ Sa tardive reconnaissance;
+ Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès;
+ Puissent croître avec eux sa gloire et sa puissance!
+
+ Que sur l'airain funèbre on grave des combats,
+ Des étendards anglais fuyant devant tes pas,
+ Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes.
+ Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats;
+ Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!
+ Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois,
+ Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie:
+ «A celle qui sauva le trône et la patrie,
+ «Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!»
+
+ CASIMIR DELAVIGNE.
+
+
+
+
+LES CATACOMBES DE ROME
+
+
+ Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines,
+ Sont des antres profonds, des voûtes souterraines,
+ Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains,
+ Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains.
+ Avec ses monuments et sa magnificence,
+ Rome entière sortit de cet abîme immense.
+ Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,
+ L'Église encor naissante y cacha ses enfants,
+ Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde,
+ Triomphante, elle vint donner des lois au monde,
+ Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.
+
+ Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts,
+ L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,
+ Brûlait de visiter cette demeure obscure,
+ De notre antique foi vénérable berceau.
+ Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau,
+ Il entre, il se confie à ces voûtes nombreuses,
+ Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses.
+ Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté,
+ Ce palais de la nuit, cette sombre cité,
+ Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles,
+ Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.
+ Dans un coin écarté se présente un réduit,
+ Mystérieux asile où l'espoir le conduit.
+ Il voit des vases saints et des urnes pieuses,
+ Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses.
+ Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas!
+ Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.
+
+ Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble;
+ Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble;
+ Il prend tous les chemins que lui montre la peur.
+ Enfin, de route en route et d'erreur en erreur,
+ Dans les enfoncements de cette obscure enceinte
+ Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe,
+ D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour.
+ Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour?
+ Il les consulte tous: il les prend, il les quitte;
+ L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite;
+ Il appelle: l'écho redouble sa frayeur;
+ De sinistres pensers viennent glacer son coeur.
+ L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures
+ Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures.
+ Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel,
+ En trois lustres entiers voit à peine un mortel
+ Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste
+ Du flambeau qui le guide il voit périr le reste.
+ Craignant que chaque pas, que chaque mouvement,
+ En agitant la flamme en use l'aliment,
+ Quelquefois il s'arrête et demeure immobile.
+ Vaines précautions! tout soin est inutile;
+ L'heure approche, et déjà son coeur épouvanté
+ Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité.
+ Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre;
+ Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.
+
+ Il gémit; toutefois, d'un souffle haletant,
+ Le flambeau ranimé se rallume à l'instant.
+ Vain espoir! par le feu la cire consumée,
+ Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée,
+ Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus
+ Les nerfs découragés ne la soutiennent plus;
+ De son bras défaillant enfin la torche tombe,
+ Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.
+ L'infortuné déjà voit cent spectres hideux:
+ Le délire brûlant, le désespoir affreux,
+ La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,
+ Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;
+ Mais lente, mais horrible, et traînant par la main
+ La faim, qui se déchire et se ronge le sein.
+ Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines,
+ Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!
+ Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!
+ Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus!
+ Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,
+ Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire!
+ Et celle dont l'amour, celle dont le souris
+ Fut son plus doux éloge et son plus digne prix!
+ Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image,
+ Versés par le regret, et séchés par la rage.
+ Cependant il espère; il pense quelquefois
+ Entrevoir des clartés, distinguer une voix.
+ Il regarde, il écoute... Hélas! dans l'ombre immense
+ Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence;
+ Et le silence encore ajoute à sa terreur.
+
+ Alors, de son destin sentant toute l'horreur,
+ Son coeur tumultueux roule de rêve en rêve;
+ Il se lève, il retombe, et soudain se relève,
+ Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,
+ De la mort qu'il veut fuir horribles monuments!
+ Quand, tout à coup, son pied trouve un léger obstacle.
+ Il y porte la main. O surprise! ô miracle!
+ Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu,
+ Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.
+ Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore,
+ Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore;
+ Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour.
+ Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.
+ A l'abri du danger, son âme encor tremblante
+ Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.
+ A leur aspect lugubre, il éprouve en son coeur
+ Un plaisir agité d'un reste de terreur.
+ Enfin tenant en main son conducteur fidèle,
+ Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.
+ Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux,
+ Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux!
+ Avec quel doux transport il promène sa vue
+ Sur leur majestueuse et brillante étendue!
+ La cité, le hameau, la verdure, les bois,
+ Semblent s'offrir à lui pour la première fois;
+ Et, rempli d'une joie inconnue et profonde,
+ Son coeur croit assister au premier jour du monde.
+
+ DELILLE.
+
+
+
+
+PRIÈRE ENFANTINE
+
+
+ Notre père des cieux, père de tout le monde,
+ De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin;
+ Mais à tant de bonté vous voulez qu'on réponde,
+ Et qu'on demande aussi dans une foi profonde,
+ Les choses dont on a besoin!
+
+ Vous m'avez tout donné, la vie et la lumière,
+ Le blé qui fait le pain, les fleurs qu'on aime à voir,
+ Et mon père et ma mère, et ma famille entière,
+ Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prière
+ Que je vous dis matin et soir.
+
+ Notre père des cieux, bénissez ma jeunesse;
+ Pour mes parents, pour moi, je vous prie à genoux;
+ Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse;
+ Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse,
+ Pour être aimés d'eux et de vous.
+
+ Mme AMABLE TASTU.
+
+
+
+
+LA CIGALE ET LA FOURMI
+
+
+ La cigale ayant chanté
+ Tout l'été,
+ Se trouva fort dépourvue
+ Quand la bise fut venue:
+ Pas un seul petit morceau
+ De mouche ou de vermisseau.
+ Elle alla crier famine
+ Chez la fourmi sa voisine,
+ La priant de lui prêter
+ Quelque grain pour subsister
+ Jusqu'à la saison nouvelle:
+ Je vous paîrai, lui dit-elle,
+ Avant l'août, foi d'animal,
+ Intérêt et principal.
+ La fourmi n'est pas prêteuse;
+ C'est là son moindre défaut:
+ «Que faisiez-vous au temps chaud?
+ Dit-elle à cette emprunteuse.
+ --Nuit et jour à tout venant
+ Je chantais, ne vous déplaise.
+ --Vous chantiez! j'en suis fort aise.
+ Hé bien! dansez maintenant.»
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LA RENONCULE ET L'OEILLET
+
+
+ La renoncule un jour dans un bouquet
+ Avec l'oeillet se trouva réunie:
+ Elle eut le lendemain le parfum de l'oeillet.
+ On ne peut que gagner en bonne compagnie.
+
+ BÉRANGER.
+
+
+
+
+LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
+
+(Voyez page 134.)
+
+
+ Autrefois le rat de ville
+ Invita le rat des champs,
+ D'une façon fort civile,
+ A des reliefs d'ortolans.
+
+ Sur un tapis de Turquie
+ Le couvert se trouva mis.
+ Je laisse à penser la vie
+ Que firent les deux amis.
+
+ Le régal fut fort honnête
+ Rien ne manquait au festin:
+ Mais quelqu'un troubla la fête
+ Pendant qu'ils étaient en train.
+
+ A la porte de la salle
+ Ils entendirent du bruit:
+ Le rat de ville détale;
+ Son camarade le suit.
+
+ Le bruit cesse, on se retire:
+ Rats en campagne aussitôt;
+ Et le citadin de dire:
+ «Achevons tout notre rôt.
+
+ --C'est assez, dit le rustique:
+ Demain vous viendrez chez moi;
+ Ce n'est pas que je me pique
+ De tous vos festins de roi,
+
+ Mais rien ne vient m'interrompre,
+ Je mange à tout loisir.
+ Adieu donc. _Fi du plaisir
+ Que la crainte peut corrompre!_»
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE CHÊNE ET LE ROSEAU
+
+
+ Le chêne, un jour, dit au roseau:
+ «Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
+ Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
+ Le moindre vent qui, d'aventure,
+ Fait rider la face de l'eau,
+ Vous oblige à baisser la tête;
+ Cependant que mon front, au Caucase pareil,
+ Non content d'arrêter les rayons du soleil,
+ Brave l'effort de la tempête,
+ Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir.
+ Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage
+ Dont je couvre le voisinage,
+ Vous n'auriez pas tant à souffrir;
+ Je vous défendrais de l'orage:
+ Mais vous naissez le plus souvent
+ Sur les humides bords des royaumes du vent.
+ La nature envers vous me semble bien injuste.
+ --Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
+ Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:
+ Les vents me sont moins qu'à vous redoutables;
+ Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici,
+ Contre leurs coups épouvantables
+ Résisté sans courber le dos,
+ Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots,
+ Du bout de l'horizon accourt avec furie
+ Le plus terrible des enfants
+ Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
+ L'arbre tient bon; le roseau plie.
+ Le vent redouble ses efforts,
+ Et fait si bien qu'il déracine
+ Celui de qui la tête au ciel était voisine,
+ Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF
+
+ De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.
+ Lorsque le genre humain de glands se contentait,
+ Ane, cheval et mule, aux forêts habitait;
+ Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
+ Tant de selles et de bâts,
+ Tant de harnais pour les combats,
+ Tant de chaises, tant de carrosses;
+ Comme aussi ne voyait-on pas
+ Tant de festins et tant de noces.
+ Or, un cheval eut alors différend
+ Avec un cerf plein de vitesse;
+ Et, ne pouvant l'attraper en courant,
+ Il eut recours à l'homme, implora son adresse.
+ L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
+ Ne lui laissa point de repos
+ Que le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie.
+ Et cela fait le cheval remercie
+ L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous;
+ Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage.
+ Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous:
+ Je vois trop quel est votre usage.
+ Demeurez donc; vous serez bien traité,
+ Et jusqu'au ventre en la litière.
+ _Hélas! que sert la bonne chère
+ Quand on n'a pas la liberté?_
+ Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie;
+ Mais il n'était plus temps; déjà son écurie
+ Était prête et toute bâtie,
+ Il y mourut en traînant son lien:
+ _Sage s'il eût remis une légère offense.
+ Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
+ C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien
+ Sans qui les autres ne sont rien_.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE LIÈVRE ET LA PERDRIX
+
+
+ _Il ne se faut jamais moquer des misérables_:
+ Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?
+ Le sage Ésope dans ses fables,
+ Nous en donne un exemple ou deux.
+ Celui qu'en ces vers je propose,
+ Et les siens, ce sont même chose.
+ Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ,
+ Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille;
+ Quand une meute s'approchant,
+ Oblige le premier à chercher un asile:
+ Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,
+ Sans même en excepter Briffaut;
+ Enfin il se trahit lui-même
+ Par les esprits sortant de son corps échauffé.
+ Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,
+ Conclut que c'est son lièvre, et, d'une ardeur extrême,
+ Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti,
+ Dit que le lièvre est reparti.
+ Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
+ La perdrix le raille et lui dit:
+ Tu te vantais d'aller si vite!
+ Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit,
+ Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes
+ La sauront garantir à toute extrémité;
+ Mais la pauvrette avait compté
+ Sans l'autour aux serres cruelles.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LA ROBE DE L'INNOCENCE
+
+
+ Ayant perdu sa robe, on dit que l'Innocence
+ En vain pour la chercher courut chez le Plaisir,
+ Chez la Fortune et la Puissance.
+ Qui la lui rapporta?--Ce fut le Repentir.
+
+ LACHAMBAUDIE.
+
+
+
+
+LE SINGE ET LE LÉOPARD
+
+
+ Le singe avec le léopard
+ Gagnaient de l'argent à la foire.
+ Ils affichaient, chacun à part.
+
+ L'un d'eux disait: «Messieurs, Mon mérite et ma gloire
+ Sont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir;
+ Et, si je meurs, il veut avoir
+ Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée,
+ Pleine de taches, marquetée!
+ Et vergetée, et mouchetée!»
+ La bigarrure plaît: partant chacun le vit.
+ Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit.
+
+ Le singe, de sa part, disait: «Venez, de grâce,
+ Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe.
+ Cette diversité dont on vous parle tant,
+ Mon voisin léopard l'a sur soi seulement;
+ Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,
+ Cousin et gendre de Bertrand,
+ Singe du pape, en son vivant,
+ Tout fraîchement, en cette ville,
+ Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler;
+ Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller,
+ Faire des tours de toute sorte,
+ Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?..
+ Non, messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents,
+ Nous rendrons à chacun son argent à la porte.»
+ Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit
+ Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit:
+ L'une fournit toujours des choses agréables;
+ L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.
+
+ _Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables,
+ N'ont que l'habit pour tous talents._
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT
+
+
+ Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait,
+ Bien posé sur un coussinet,
+ Prétendait arriver sans encombre à la ville.
+ Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,
+ Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
+ Cotillon simple et souliers plats.
+
+ Notre laitière ainsi troussée
+ Comptait déjà dans sa pensée
+ Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
+ Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée:
+ La chose allait à bien par son soin diligent.
+
+ «Il m'est, disait-elle, facile
+ D'élever des poulets autour de ma maison..
+ Le renard sera bien habile
+ S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
+ Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;
+ Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable:
+ J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
+ Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
+ Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
+ Que je verrai sauter au milieu du troupeau?»
+
+ Perrette là-dessus saute aussi, transportée:
+ Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.
+ La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri
+ Sa fortune ainsi répandue,
+ Va s'excuser à son mari,
+ En grand danger d'être battue.
+ Le récit en farce en fut fait;
+ On l'appela le Pot au lait.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE
+
+
+ Un mal qui répand la terreur,
+ Mal que le ciel en sa fureur
+ Inventa pour punir les crimes de la terre,
+ La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
+ Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
+ Faisait aux animaux la guerre.
+
+ Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés;
+ On n'en voyait point d'occupés
+ A chercher le soutien d'une mourante vie;
+ Nul mets n'excitait leur envie;
+ Ni loups, ni renards n'épiaient
+ La douce et l'innocente proie;
+ Les tourterelles se fuyaient;
+ Plus d'amour, partant plus de joie.
+
+ Le lion tint conseil et dit: «Mes chers amis,
+ Je crois que le ciel a permis
+ Pour nos péchés cette infortune;
+ Que le plus coupable de nous
+ Se sacrifie aux traits du céleste courroux.
+ Peut-être il obtiendra la guérison commune.
+ L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
+ On fait de pareils dévouements.
+ Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
+ L'état de notre conscience.
+
+ Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
+ J'ai dévoré force moutons.
+ Que m'avaient-ils fait? nulle offense.
+ Même il m'est arrivé quelquefois de manger
+ Le berger.
+ Je me dévouerai donc, s'il le faut, mais je pense
+ Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi;
+ Car on doit souhaiter, selon toute justice,
+ Que le plus coupable périsse.
+ Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;
+ Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
+ Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce,
+ Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,
+ En les croquant beaucoup d'honneur.
+ Et quant au berger, l'on peut dire
+ Qu'il était digne de tous maux,
+ Étant de ces gens-là qui sur les animaux
+ Se font un chimérique empire.»
+ Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.
+ On n'osa trop approfondir
+ Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances
+ Les moins pardonnables offenses.
+ Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
+ Au dire de chacun, étaient de petits saints.
+
+ L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenance
+ Qu'en un pré de moines passant,
+ La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
+ Quelque diable aussi me poussant,
+ Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
+ Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
+ A ces mots, on cria haro sur le baudet.
+ Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
+ Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
+ Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.
+ Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
+ Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!
+ Rien que la mort n'était capable
+ D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
+ _Selon que vous serez puissant ou misérable,
+ Les jugements de cour vous rendront blanc et noir._
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LES DEUX PIGEONS
+
+
+ Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.
+ L'un d'eux s'ennuyant au logis,
+ Fut assez fou pour entreprendre
+ Un voyage en lointain pays.
+
+ L'autre lui dit: «Qu'allez-vous faire?
+ Voulez-vous quitter votre frère?
+ _L'absence est le plus grand des maux_:
+ Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,
+ Les dangers, les soins du voyage,
+ Changent un peu votre courage:
+ Encor si la saison s'avançait davantage!
+ Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau
+ Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.
+ Je ne songerai plus que rencontre funeste,
+ Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut:
+ Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
+ Bon souper, bon gîte, et le reste?»
+ Ce discours ébranla le coeur
+ De notre imprudent voyageur:
+ Mais le désir de voir et l'humeur inquiète
+ L'emportèrent enfin, il dit: «Ne pleurez point:
+ Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite.
+ Je reviendrai dans peu conter de point en point
+ Mes aventures à mon frère,
+ Je le désennuîrai. _Quiconque ne voit guère
+ N'a guère à dire aussi._ Mon voyage dépeint
+ Vous sera d'un plaisir extrême.
+ Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint:
+
+ Vous y croirez être vous-même.»
+
+ A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
+ Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage
+ L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
+ Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage
+ Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.
+ L'air devenu serein, il part tout morfondu,
+ Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,
+ Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,
+ Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie;
+ Il y vole, il est pris, ce blé couvrait d'un lacs
+ Les menteurs et traîtres appâts.
+
+ Le lacs était usé: si bien que de son aile,
+ De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin:
+ Quelque plume y périt; et le pis du destin
+ Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle
+ Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
+ Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé,
+ Semblait un forçat échappé.
+
+ Le vautour s'en allait le lier, quand des nues
+ Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
+ Le pigeon profita du conflit des voleurs,
+ S'envola, s'abattit au pied d'une masure,
+ Crut pour le coup que ses malheurs
+ Finiraient par cette aventure.
+
+ Mais un fripon d'enfant, _cet âge est sans pitié_,
+ Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitié
+ La volatile malheureuse,
+ Qui, maudissant sa curiosité,
+ Traînant l'aile et tirant le pied,
+ Demi-morte, demi-boiteuse,
+ Droit au logis s'en retourna:
+ Tant bien que mal elle arriva
+ Sans autre aventure fâcheuse.
+
+ Voilà nos gens rejoints: et je laisse à juger
+ De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE COCHE ET LA MOUCHE
+
+
+ Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
+ Et de tous les côtés au soleil exposé,
+ Six forts chevaux tiraient un coche.
+ Femmes, moines, vieillards, tout était descendu:
+ L'attelage suait, soufflait, était rendu.
+ Une mouche survient et des chevaux s'approche,
+ Prétend les animer par son bourdonnement,
+ Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment
+ Qu'elle fait aller la machine,
+ S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.
+ Aussitôt que le char chemine
+ Et qu'elle voit les gens marcher,
+ Elle s'en attribue uniquement la gloire,
+ Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soit
+ Un sergent de bataille, allant en chaque endroit
+ Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
+ La mouche en ce commun besoin,
+ Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin,
+ Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.
+ Le moine disait son bréviaire:
+ Il prenait bien son temps! Une femme chantait:
+ C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait!
+ Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,
+ Et fait cent sottises pareilles.
+ Après bien du travail, le coche arrive au haut.
+ Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt:
+ J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
+ Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.
+
+ Ainsi certaines gens faisant les empressés,
+ S'introduisent dans les affaires;
+ _Ils font partout les nécessaires,
+ Et, partout importuns, devraient être chassés_.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES
+
+
+ Un octogénaire plantait.
+
+ «Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!»
+ Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage:
+ Assurément il radotait.
+ «Car, au nom des dieux, je vous prie,
+ Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?
+ Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.
+ A quoi bon charger votre vie
+ Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?
+ Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées:
+ Quittez le long espoir et les vastes pensées;
+ Tout cela ne convient qu'à nous.
+ Il ne convient pas à vous-mêmes,
+ Repartit le vieillard. _Tout établissement
+ Vient tard et dure peu._ La main des Parques blêmes
+ De vos jours et des miens se joue également.
+ Nos termes sont pareils par leur courte durée.
+ Qui de nous des clartés de la voûte azurée
+ Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment
+ Qui vous puisse assurer d'un second seulement?
+ Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:
+ _Eh bien! défendez-vous au sage
+ De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?_
+ Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:
+ J'en puis jouir demain et quelques jours encore,
+ Je puis enfin compter l'aurore
+ Plus d'une fois sur vos tombeaux.»
+ Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux
+ Se noya dès le port, allant à l'Amérique;
+ L'autre afin de monter aux grandes dignités,
+ Dans les emplois de Mars servant la république,
+ Par un coup imprévu vit ses jours emportés;
+ Le troisième tomba d'un arbre
+ Que lui-même il voulut enter:
+ Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
+ Ce que je viens de raconter.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LES DEUX CHÈVRES
+
+
+ Dès que les chèvres ont brouté,
+ Certain esprit de liberté
+ Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage
+ Vers les endroits du pâturage
+ Les moins fréquentés des humains.
+
+ Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins,
+ Un rocher, quelque mont pendant en précipices,
+ C'est où ces dames vont promener leurs caprices:
+ Rien ne peut arrêter cet animal rampant.
+
+ Deux chèvres donc s'émancipant,
+ Toutes deux ayant patte blanche,
+ Quittèrent les bas prés: chacune de sa part,
+ L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.
+
+ Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche;
+ Deux belettes à peine auraient passé de front
+ Sur ce pont;
+ D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profond
+ Devaient faire trembler de peur ces amazones.
+ Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes
+ Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.
+ Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,
+ Philippe quatre qui s'avance
+ Dans l'île de la Conférence.
+
+ Ainsi s'avançaient pas à pas,
+ Nez à nez, nos aventurières,
+ Qui, toutes deux étant fort fières,
+ Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
+ L'une à l'autre céder. Elles avaient la gloire
+ De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire,
+ L'une certaine chèvre, au mérite sans pair,
+ Dont Polyphème fit présent à Galathée;
+ Et l'autre la chèvre Amalthée
+ Par qui fut nourri Jupiter.
+ _Faute de reculer, leur chute fut commune_:
+ Toutes deux tombèrent dans l'eau.
+ _Cet accident n'est pas nouveau
+ Dans le chemin de la fortune._
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE CORBEAU ET LE RENARD
+
+
+ Maître corbeau, sur un arbre perché,
+ Tenait en son bec un fromage.
+ Maître Renard, par l'odeur alléché,
+ Lui tint à peu près ce langage:
+ «Hé! bonjour, monsieur du Corbeau;
+ Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
+ Sans mentir, si votre ramage
+ Se rapporte à votre plumage,
+ Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.»
+ A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;
+ Et, pour montrer sa belle voix,
+ Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
+ Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon Monsieur,
+ _Apprenez que tout flatteur
+ Vit aux dépens de celui qui l'écoute_.»
+ Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
+ Le corbeau, honteux et confus,
+ Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+L'ANE ET LE CHIEN
+
+
+ _Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature._
+
+ L'âne un jour pourtant s'en moqua,
+ Et ne sais comme il y manqua,
+ Car il est bonne créature.
+ Il allait par pays accompagné du chien,
+ Gravement, sans songer à rien;
+ Tous deux suivis d'un commun maître.
+ Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître:
+ Il était alors dans un pré
+ Dont l'herbe était fort à son gré.
+ Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure:
+ Il ne faut pas toujours être si délicat,
+ Et, faute de servir ce plat,
+ Rarement un festin demeure.
+ Notre baudet s'en sut enfin
+ Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim,
+ Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie:
+ Je prendrai mon dîner dans le panier au pain.
+ Point de réponse; mot: Le roussin d'Arcadie
+ Craignit qu'en perdant un moment
+ Il ne perdît un coup de dent.
+ Il fit longtemps la sourde oreille;
+ Enfin il répondit: «Ami, je te conseille
+ D'attendre que ton maître ait fini son sommeil,
+ Car il te donnera, sans faute, à son réveil,
+ Ta portion accoutumée;
+ Il ne saurait tarder beaucoup.»
+
+ Sur ces entrefaites, un loup
+ Sort du bois, et s'en vient, autre bête affamée.
+ L'âne appelle aussitôt le chien à son secours.
+ Le chien ne bouge, et dit: «Ami, je te conseille
+ De fuir en attendant que ton maître s'éveille;
+ Il ne saurait tarder: détale vite et cours.
+ Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire:
+ On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire,
+ Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours,
+ Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède.
+ _Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide._
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE LOUP ET LA CIGOGNE
+
+
+ Les loups mangent gloutonnement.
+ Un loup donc étant de frairie
+ Se pressa, dit-on, tellement,
+ Qu'il en pensa perdre la vie:
+ Un os lui demeura bien avant au gosier.
+ De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,
+ Près de là passe une cigogne.
+ Il lui fait signe; elle accourt.
+ Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.
+ Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,
+ Elle demanda son salaire.
+ «Votre salaire! dit le loup:
+ Vous riez, ma bonne commère!
+ Quoi! ce n'est pas encor beaucoup
+ D'avoir de mon gosier retiré votre cou!
+ Allez, vous êtes une ingrate:
+ Ne tombez jamais sous ma patte.»
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE LABOUREUR ET SES ENFANTS
+
+
+ _Travaillez, prenez de la peine;
+ C'est le fonds qui manque le moins._
+ Un riche laboureur sentant sa mort prochaine,
+ Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
+ «Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
+ Que nous ont laissé nos parents:
+ Un trésor est caché dedans.
+ Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courage
+ Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout.
+ Creusez, bêchez, fouillez; ne laissez nulle place
+ Où la main ne passe et repasse.
+ Le père mort, les fils vous retournent le champ,
+ De ça, de là, partout; si bien qu'au bout de l'an,
+ Il en rapporta davantage.
+ D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
+ De leur montrer avant sa mort,
+ _Que le travail est un trésor_.
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU
+
+
+ Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
+ Fut presque pris au dépourvu.
+ Voici comme il conta l'aventure à sa mère:
+
+ «J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat,
+ Et trottais comme un jeune rat
+ Qui cherche à se donner carrière,
+ Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux:
+ L'un doux, bénin et gracieux,
+ Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude;
+ Il a la voix perçante et rude,
+ Sur la tête un morceau de chair,
+ Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,
+ Comme pour prendre sa volée,
+ La queue en panache étalée.»
+
+ Or, c'était un cochet dont notre souriceau
+ Fit à sa mère le tableau
+ Comme d'un animal venu de l'Amérique.
+ «Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
+ Faisant tel bruit et tel fracas,
+ Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique,
+ En ai pris la fuite de peur,
+ Le maudissant de très bon coeur.
+
+ Sans lui, j'aurais fait connaissance
+ Avec cet animal qui m'a semblé si doux:
+ Il est velouté comme nous,
+ Marqueté, longue queue, une humble contenance,
+ Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant.
+ Je le crois fort sympathisant
+ Avec messieurs les rats, car il a des oreilles
+ En figure aux nôtres pareilles.
+ Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat,
+ L'autre m'a fait prendre la fuite.
+
+ --Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat,
+ Qui, sous son minois hypocrite,
+ Contre toute ta parenté
+ D'un malin vouloir est porté.
+ L'autre animal, tout au contraire,
+ Bien éloigné de nous mal faire,
+ Servira quelque jour peut-être à nos repas.
+ Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
+
+ _Garde-toi tant que tu vivras
+ De juger les gens sur leur mine._
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE LION MALADE ET LE RENARD
+
+
+ De par le roi des animaux,
+ Qui dans son antre était malade,
+ Fut fait savoir à ses vassaux
+ Que chaque espèce, en ambassade,
+ Envoyât gens le visiter,
+ Sous promesse de bien traiter
+ Les députés, eux et leur suite,
+ Foi de lion! très bien écrite:
+ Bon passeport contre la dent,
+ Contre la griffe tout autant.
+ L'édit du prince s'exécute:
+ De chaque espèce on lui députe.
+
+ Les renards gardant la maison,
+ Un d'eux en dit cette raison:
+ «Des pas empreints sur la poussière
+ Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour,
+ Tous, sans exception, regardent sa tanière;
+ Pas un ne marque le retour:
+ Cela nous met en méfiance.
+ Que Sa Majesté nous dispense:
+ Grand merci de son passeport.
+ Je le crois bon; mais dans cet antre
+ Je vois fort bien comme l'on entre,
+ Et ne vois pas comme on en sort.»
+
+ LA FONTAINE.
+
+
+
+
+LE VILLAGEOIS ET LE FROMAGE
+
+
+ Un rustre en son buffet avais mis un fromage,
+ Lorsque par une fente il aperçoit un rat;
+ Vite, il y fait entrer son chat,
+ Afin d'empêcher le dommage:
+ Mais notre Mitis, aux aguets,
+ Mange le rat d'abord, et le fromage après.
+
+ LE BAILLY.
+
+
+
+
+L'AVEUGLE ET LE PARALYTIQUE
+
+
+ _Aidons-nous mutuellement,
+ La charge de nos maux en sera plus légère;
+ Le bien que l'on fait à son frère
+ Pour le mal que l'on souffre est un soulagement._
+
+ Confucius l'a dit: suivons tous sa doctrine.
+ Pour la persuader aux peuples de la Chine,
+ Il leur contait le trait suivant:
+
+ Dans une ville de l'Asie
+ Il existait deux malheureux,
+ L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.
+ Ils demandaient au ciel de terminer leur vie;
+ Mais leurs voeux étaient superflus,
+ Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
+ Couché sur un grabat dans la place publique,
+ Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.
+ L'aveugle à qui tout pouvait nuire,
+ Etait sans guide, sans soutien,
+ Sans avoir même un pauvre chien
+ Pour l'aimer et pour le conduire.
+
+ Un certain jour il arriva
+ Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,
+ Près du malade se trouva;
+ Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
+ Il n'est tels que les malheureux
+ Pour se plaindre les uns aux autres.
+ «J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres;
+ Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
+ --Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
+ Que je ne puis faire un seul pas,
+ Vous-même vous n'y voyez pas:
+ A quoi nous servirait d'unir notre misère?
+ --A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux
+ Nous possédons le bien à chacun nécessaire:
+ J'ai des jambes et vous des yeux;
+ Moi, je vais vous porter, vous, serez mon guide:
+ Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés;
+ Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
+ Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
+ Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
+ Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
+
+ FLORIAN.
+
+
+
+
+LE
+DANSEUR DE CORDE ET LE BALANCIER
+
+
+ Sur la corde tendue un jeune voltigeur
+ Apprenait à danser; et déjà son adresse,
+ Ses tours de force, de souplesse,
+ Faisaient venir maint spectateur.
+ Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance,
+ Le balancier en main, l'air libre, le corps droit,
+ Hardi, léger autant qu'adroit,
+ Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance,
+ Retombe, remonte en cadence,
+ Et semblable à certains oiseaux
+ Qui rasent en volant la surface des eaux,
+ Son pied touche sans qu'on le voie,
+ A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.
+
+ Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
+ Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant
+ Qui me fatigue et m'embarrasse?
+ Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grâce,
+ De force et de légèreté.
+ Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté,
+ Notre étourdi chancelle, étend les bras et tombe.
+ Il se casse le nez, et tout le monde en rit.
+ Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit
+ Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe?
+ La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
+ Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine?
+ C'est le balancier qui vous gêne,
+ Mais qui fait votre sûreté.
+
+ FLORIAN.
+
+
+
+
+LE GRILLON
+
+
+ Un pauvre petit grillon,
+ Caché dans l'herbe fleurie,
+ Regardait un papillon
+ Voltigeant dans la prairie.
+ L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs,
+ L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes:
+ Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
+ Prenant et quittant les plus belles.
+
+ «Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
+ Sont différents! Dame nature
+ Pour lui fit tout, et pour moi rien.
+ Je n'ai point de talent, encor moins de figure.
+ Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas;
+ Autant vaudrait n'exister pas.
+
+ Comme il parlait, dans la prairie
+ Arrive une troupe d'enfants.
+ Aussitôt les voilà courants
+ Après ce papillon dont ils ont tous envie.
+ Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper.
+ L'insecte vainement cherche à leur échapper,
+ Il devient bientôt leur conquête.
+ L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
+ Un troisième survient, et le prend par la tête.
+ Il ne fallait pas tant d'efforts
+ Pour déchirer la pauvre bête.
+ Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché;
+ Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
+ Combien je vais aimer ma retraite profonde!
+ _Pour vivre heureux vivons caché._
+
+ FLORIAN.
+
+
+
+
+LE ROI ALPHONSE
+
+
+ Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
+ Et que l'on surnomma le Sage,
+ Non parce qu'il était prudent,
+ Mais parce qu'il était savant,
+ Alphonse, fut surtout un habile astronome:
+ Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
+ Et quittait son conseil
+ Pour la lune ou pour le soleil.
+
+ Un soir qu'il retournait à son observatoire,
+ Entouré de ses courtisans:
+ «Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
+ Qu'avec mes nouveaux instruments
+ Je verrai cette nuit des hommes dans la lune.
+ --Votre Majesté les verra,
+ Répondait-on; la chose est même trop commune.
+
+ Pendant tous ces discours, un pauvre dans la rue,
+ S'approche, en demandant humblement chapeau bas,
+ Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas,
+ Et sans le regarder son chemin continue.
+ Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main,
+ Toujours renouvelant sa prière importune;
+ Mais les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain,
+ Répétait: «Je verrai des hommes dans la lune.»
+
+ Enfin le pauvre le saisit
+ Par son manteau royal, et gravement lui dit:
+ «Ce n'est pas de là-haut, c'est des lieux où nous sommes
+ Que Dieu vous a fait souverain.
+ Regardez à vos pieds: là vous verrez des hommes,
+ Et des hommes manquant de pain.
+
+ FLORIAN.
+
+
+
+
+LE HIBOU, LE CHAT, L'OISON ET LE RAT
+
+
+ De jeunes écoliers avaient pris dans un trou
+ Un hibou,
+ Et l'avaient élevé dans la cour du collège.
+ Un vieux chat, un jeune oison,
+ Nourris par le portier, étaient en liaison
+ Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilège
+ D'aller et de venir par toute la maison.
+
+ A force d'être en classe
+ Ils avaient orné leur esprit,
+ Savaient par coeur Denis d'Halicarnasse,
+ Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit.
+ Un soir, en disputant, des docteurs c'est l'usage,
+ Ils comparaient entre eux les peuples anciens.
+
+ «Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens
+ Que je donne le prix: c'était un peuple sage,
+ Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux,
+ Rempli de respect pour ses dieux;
+ Cela seul à mon gré lui donne l'avantage.
+
+ --J'aime mieux les Athéniens,
+ Répondit le hibou: que d'esprit! que de grâce!
+ Et dans les combats quelle audace.
+ Que d'aimables héros parmi leurs citoyens!
+ A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens?
+ Des nations c'est la première.
+
+ --Parbleu, dit l'oison, en colère,
+ Messieurs, je vous trouve plaisants:
+ Et les Romains que vous en semble?
+ Est-il un peuple qui rassemble
+ Plus de grandeur, de gloire et de faits éclatants?
+ Dans les arts, comme dans la guerre,
+ Ils ont surpassé vos amis.
+ Pour moi ce sont mes favoris:
+ Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre.»
+
+ Chacun des trois pédants s'obstine en son avis,
+ Quand un rat, qui de loin entendait la dispute,
+ Rat savant qui mangeait des thèmes dans sa hutte,
+ Leur cria: «Je vois bien d'où viennent vos débats:
+ L'Égypte vénérait les chats,
+ Athènes les hiboux, et Rome, au Capitole,
+ Aux dépens de l'État nourrissait des oisons:
+ Ainsi _notre intérêt est souvent la boussole
+ Que suivent nos opinions_.»
+
+ FLORIAN.
+
+
+
+
+LA BREBIS ET LE CHIEN
+
+
+ La brebis et le chien, de tous les temps amis,
+ Se racontaient un jour leur vie infortunée.
+
+ Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis
+ Quand je songe aux malheurs de notre destinée.
+ Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats,
+ Toujours soumis, tendre et fidèle,
+ Tu reçois pour prix de ton zèle
+ Des coups et souvent le trépas.
+ Moi qui tous les ans les habille,
+ Qui leur donne du lait et qui fume leurs champs,
+ Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille
+ Assassiné par ces méchants.
+ Leurs confrères, les loups, dévorent ce qui reste.
+ Victimes de ces inhumains,
+ Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,
+ Voilà notre destin funeste!
+
+ Il est vrai, dit le chien! mais crois-tu plus heureux
+ Les auteurs de notre misère?
+ Va, ma soeur, _il vaut encor mieux
+ Souffrir le mal que de le faire_.
+
+ FLORIAN.
+
+
+
+
+LE PACHA ET LE DERVIS
+
+
+ Un Arabe, à Marseille, autrefois m'a conté
+ Qu'un pacha turc, dans sa patrie,
+ Vint porter certain jour un coffret cacheté
+ Au plus sage dervis qui fût en Arabie.
+ Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis,
+ Des diamants de très grand prix:
+ C'est un présent que je veux faire
+ A l'homme que tu jugeras
+ Être le plus fou de la terre.
+ Cherche bien, tu le trouveras.
+
+ Muni de son coffret, notre bon solitaire
+ S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin
+ D'aller si loin?
+ L'embarras de choisir était sa grande affaire:
+ Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts
+ Se présenter à ses regards.
+
+ Notre pauvre dépositaire,
+ Pour l'offrir à chacun, saisissait le coffret:
+ Mais un pressentiment secret
+ Lui conseillait de n'en rien faire,
+ L'assurant qu'il trouverait mieux.
+ Errant ainsi de lieux en lieux,
+ Embarrassé de son message,
+ Enfin, après un long voyage,
+ Notre homme et le coffret arrivent un matin
+ Dans la ville de Constantin.
+
+ Il trouve tout le peuple en joie:
+ «Que s'est-il donc passé?--Rien, lui dit un iman;
+ C'est notre grand-vizir que le sultan envoie,
+ Au moyen d'un lacet de soie,
+ Porter au prophète un firman.
+
+ Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires;
+ Et, comme ce sont des misères,
+ Notre empereur souvent lui donne ce plaisir.
+ --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau vizir
+ Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe.»
+ Le dervis à ces mots court, traverse la place,
+ Arrive, et reconnaît le pacha son ami.
+ «Bon! te voilà, dit celui-ci,
+ Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie:
+ J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir.
+ Aujourd'hui ma course est finie;
+ Daignez l'accepter, grand-vizir.»
+
+ FLORIAN.
+
+
+
+
+LE COLIMAÇON
+
+
+ Sans ami, comme sans famille,
+ Ici-bas vivre en étranger;
+ Se retirer dans sa coquille
+ Au signal du moindre danger;
+ S'aimer d'une amitié sans bornes;
+ De soi seul emplir sa maison;
+ En sortir, suivant la saison,
+ Pour faire à son prochain les cornes;
+ Signaler ses pas destructeurs
+ Par les traces les plus impures;
+ Outrager les plus belles fleurs
+ Par ses baisers ou ses morsures;
+ Enfin, chez soi comme en prison,
+ Vieillir de jour en jour plus triste;
+ C'est l'histoire de l'égoïste,
+ Et celle du colimaçon.
+
+ ARNAULT.
+
+
+
+
+L'ANE ET LA FLUTE
+
+
+ Les sots sont un peuple nombreux,
+ Trouvant toutes choses faciles;
+ Il faut le leur passer: souvent ils sont heureux:
+ Grand motif de se croire habiles.
+ Un âne, en broutant ses chardons,
+ Regardait un pasteur jouant, sous le feuillage,
+ D'une flûte dont les doux sons
+ Attiraient et charmaient les bergers du bocage.
+
+ Cet âne mécontent disait: «Ce monde est fou!
+ Les voilà tous, bouche béante,
+ Admirant un grand sot qui sue et se tourmente
+ A souffler dans un petit trou.
+ C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire
+ Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici:
+ Car je me sens trop en colère.»
+
+ Notre âne en raisonnant ainsi,
+ Avance quelques pas, lorsque sur la fougère,
+ Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux
+ Par quelque pasteur amoureux,
+ Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse,
+ Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux;
+ Une oreille en avant, lentement il se baisse,
+ Applique son museau sur le pauvre instrument,
+ Et souffle tant qu'il peut; oh! hasard incroyable!
+ Il en sort un son agréable.
+ _L'âne se croit un grand talent._
+ Et, tout joyeux, s'écrie, en faisant la culbute:
+ «Eh! je joue aussi de la flûte.»
+
+ FLORIAN.
+
+
+
+
+LES DEUX RATS
+
+(Voir page 105.)
+
+
+ Certain rat de campagne, en son modeste gîte,
+ De certain rat de ville eut un jour la visite;
+ Ils étaient vieux amis: quel plaisir de se voir!
+ Le maître du logis veut, selon son pouvoir,
+ Régaler l'étranger; il vivait de ménage,
+ Mais donnait de bon coeur, comme on donne au village.
+ Il va chercher, au fond de son garde-manger,
+ Du lard qu'il n'avait pas achevé de ronger,
+ Des noix, des raisins secs; le citadin, à table,
+ Mange du bout des dents, trouve tout détestable.
+
+ «Pouvez-vous bien, dit-il, végéter tristement,
+ Dans un trou de campagne enterré tout vivant?
+ Croyez-moi, laissez là cet ennuyeux asile;
+ Venez voir de quel air nous vivons à la ville.
+ Hélas! nous ne faisons que passer ici-bas;
+ Les rats petits et grands marchent tous au trépas;
+ Ils meurent tout entiers, et leur philosophie
+ Doit être de jouir d'une si courte vie,
+ D'y chercher le plaisir. Qui s'en passe est bien fou.»
+
+ L'autre, persuadé, saute hors de son trou.
+ Vers la ville à l'instant ils trottent côte à côte;
+ Ils arrivent la nuit; la muraille était haute;
+ La porte était fermée; heureusement nos gens
+ Entrent sans être vus, sous le seuil se glissant.
+ Dans un riche logis nos voyageurs descendent;
+ A la salle à manger promptement ils se rendent.
+ Sur un buffet ouvert trente plats desservis
+ Du souper de la veille étalaient les débris.
+
+ L'habitant de la ville, aimable et plein de grâce,
+ Introduit son ami, fait les honneurs, le place;
+ Et puis, pour le servir, sur le buffet trottant,
+ Apporte chaque mets, qu'il goûte en l'apportant.
+ Le campagnard, charmé de sa nouvelle aisance,
+ Ne songeait qu'au plaisir et qu'à faire bombance,
+ Lorsqu'un grand bruit de porte épouvante nos rats:
+ Ils étaient au buffet, ils se jettent en bas,
+ Courent, mourant de peur, tout autour de la salle;
+ Pas un trou!... De vingt chats une bande infernale
+ Par de longs miaulements redouble leur effroi.
+ «Oh! oh! ce n'est pas là ce qu'il me faut à moi,
+ Dit le rat campagnard; mon humble solitude
+ Me garantit du bruit et de l'inquiétude;
+ Là je n'ai rien à craindre, et si j'y mange peu,
+ J'y mange en paix du moins; et j'y retourne... adieu.»
+
+ ANDRIEUX.
+
+
+
+
+L'HORLOGE ET LE CADRAN SOLAIRE
+
+
+ Un jour la montre au cadran insultait,
+ Demandant l'heure qu'il était.
+ «Je n'en sais rien, dit le greffier solaire.
+ --Et que fais-tu donc là si tu n'en sais pas plus?
+
+ --J'attends, répondit-il, que le soleil m'éclaire,
+ Je ne sais rien que par Phébus.
+ --Attends-le donc; moi je n'en ai que faire,
+ Dit l'horloge; sans lui je vais toujours mon train.
+
+ Tous les huit jours un tour de main,
+ C'est autant qu'il m'en faut pour toute ma semaine.
+ Je chemine sans cesse et ce n'est point en vain
+ Que mon aiguille en ce rond se promène.
+ Ecoute; voilà l'heure»; elle sonne à l'instant:
+ Une, deux, trois et quatre. «Il en est tout autant»,
+ Dit-elle. Mais tandis que la montre décide,
+ Phébus, de ses ardents regards
+ Chassant nuages et brouillards,
+ Regarde le cadran, qui fidèle à son guide,
+ Marque quatre heures et trois quarts.
+
+ «Mon enfant, dit-il à l'horloge,
+ Va-t'en te faire remonter.
+ Tu te vantes, sans hésiter,
+ De répondre à qui t'interroge:
+ Mais qui t'en croit peut bien se mécompter.
+
+ Je te conseillerais de suivre mon usage:
+ Si je ne vois bien clair, je dis: je n'en sais rien.
+ _Je parle peu, mais je dis bien;
+ C'est le caractère du sage._»
+
+ LAMOTTE.
+
+
+
+
+L'ABEILLE ET LA MOUCHE
+
+
+ L'abeille, par un beau matin,
+ Picorant sur sa route et la rose et le thym,
+ S'en alla visiter sa parente la mouche.
+
+ Celle-ci relevait de couche,
+ Et, seule dans un coin, avait le coeur chagrin,
+ N'ayant causé depuis la veille;
+ Mais elle se remit voyant venir l'abeille.
+
+ Pattes dessus, pattes dessous.
+ Elle lui fait mille caresses.
+ Hé! bonjour, cousine; est-ce vous?
+ Quel bon vent, dites-moi, vous amène chez nous?
+
+ La faiseuse de miel lui rend ses politesses,
+ Caresse pour caresse, et caquet pour caquet,
+ Ainsi qu'il se pratique entre bonnes amies.
+ Ayant mis fin à leurs cérémonies,
+ L'abeille lui parla d'un miel qu'elle avait fait;
+ C'était un miel exquis, parfait,
+ A son gré préférable à celui de l'Hymette.
+
+ «Il faut, dit-elle, il faut que je vous en remette,
+ Pour vos maux de poitrine il sera souverain:
+ Et d'abord, apprenez comment je le compose:
+ De serpolet, de romarin
+ Je mélange un extrait avec du suc de rose,
+ Ensuite j'y joins une dose.....»
+
+ La mouche l'interrompt enfin.
+ «Cousine, parlons d'autre chose;
+ Croit-on que l'été sera chaud?
+
+ --Ah! reprit l'abeille aussitôt,
+ On craint bien que le miel ne manque cette année:
+ Heureusement j'en suis approvisionnée,
+ Et pour passer l'hiver j'aurai ce qu'il m'en faut,
+ Pour peu qu'à travailler mon essaim s'évertue.
+
+ --Je n'y tiens plus, l'ennui me tue,
+ Reprit l'autre: sortons; je reprends mes vapeurs.
+
+ --Des vapeurs! Ah! ma soeur, y seriez-vous sujette?
+ J'ai pour ce mal une recette
+ Excellente, et qu'en vain vous chercheriez ailleurs;
+ Et je vais d'abord vous la dire:
+ D'un extrait de mon miel avec un peu de cire....,
+
+ --Eh! de grâce, à la fin laissez là votre miel,
+ Reprit la mouche impatiente:
+ Je ne crois pas que sous le ciel
+ Jamais bavarde impertinente
+ Ait tenu des propos d'un ennui plus mortel.
+ Adieu; partez: de votre vie
+ Ne remettez les pieds chez moi.»
+
+ _Il faut en toute compagnie
+ Le moins qu'on peut parler de soi._
+
+ GRENUS.
+
+
+
+
+LE LABOUREUR
+
+
+ Allons boeuf, et toi, bouvillon,
+ Aimez-vous mieux, coeur sans courage,
+ Toujours provoquer l'aiguillon
+ Que d'avancer ce labourage?
+
+ Le jour s'en va; voici le tard,
+ Et ces maudits n'ont pas en somme,
+ De l'arpent sillonné le quart.
+ Il faut demain qu'on les assomme.
+
+ Dieu soit loué! dit le plus vieux,
+ Aussi bien ce travail nous tue,
+ Une mort prompte nous plaît mieux
+ Que votre éternelle charrue.
+
+ La maudite au pauvre animal
+ Attire et menace et piqûre:
+ Parlez-lui: je ferais gageure
+ Que c'est elle ici qui va mal.
+
+ «Eh! bien, dit l'homme, allez, charrue!
+ Allez donc! N'entendez-vous pas?
+ Devant, derrière on s'évertue,
+ Et vous ne pouvez faire un pas!
+
+ --On se plaint de moi! Quelle injure!
+ Répondit-elle en gémissant,
+ Je vais de mon mieux, je vous jure.
+ Voyez ce fer obéissant!
+
+ Il est poli comme une glace,
+ Et brûlait moins sous le marteau,
+ Mais comment emporter morceau
+ D'un sol si dur et si tenace?
+
+ --Ainsi, champ fatal, c'est donc toi
+ Que devrait punir ma colère!
+ Dit le rustre en frappant la terre;
+ Songe un peu que je suis ton roi!
+
+ Pourquoi ces barbares caprices?
+ Toujours trempé de mes sueurs,
+ Tu veux l'être encor de mes pleurs,
+ Et mon sang ferait tes délices.»
+
+ A ces mots, du sein des guérets,
+ Une voix s'élève et lui crie:
+ «Mets donc un terme à ta furie,
+ Ou je retire mes bienfaits.
+
+ Insensé, tes boeufs, ta charrue,
+ Ton champ, font très-bien leur devoir;
+ Les défauts qu'en eux tu crois voir,
+ C'est chez toi qu'ils frappent ma vue.
+
+ Tu veux gronder? Apprends d'abord,
+ Apprends des experts du village
+ A bien guider ton attelage,
+ Et tais-toi, car toi seul as tort.»
+
+ J-J. PORCHAT.
+
+
+
+
+LA SOURIS BLOQUÉE
+
+
+ Une souris de campagne
+ Choisit pour cantonnement
+ Un vaste champ de froment:
+ C'était pays de Cocagne.
+
+ Dans son trou dès le matin
+ Par la faim sollicitée
+ D'un riant espoir flattée,
+ Elle courait au butin.
+
+ Du lendemain n'avait cure,
+ Faisant ses quatre repas,
+ Puis courant à ses ébats:
+ Bref tout aux lois d'Épicure
+
+ Dans le fond de son réduit
+ Jamais de graine amassée;
+ Un peu de paille entassée,
+ Voilà tout; c'était son lit.
+
+ Devers son manoir tranquille
+ Un maudit chat vint rôder;
+ Elle, habile à s'évader,
+ D'un saut gagna son asile.
+
+ Soit! nous reviendrons demain,
+ Dit-il faisant la grimace:
+ Puis observant bien la place,
+ Il poursuivit son chemin.
+
+ Le matois dès l'aube arrive;
+ Mais il a beau se blottir,
+ La souris près de sortir,
+ L'aperçoit, rentre et s'esquive.
+
+ Oh! dit-il, un peu confus,
+ Celle-ci me fait la nique!
+ Nous l'aurons, et je m'en pique!
+ Changeons le siège en blocus.
+
+ Aussitôt devant la porte
+ Vient se camper le matou,
+ Les yeux fixés sur le trou.
+ Qu'elle paraisse, elle est morte!
+
+ Il faudra faire une fin,
+ Dit-il, petite rebelle.
+ Choisissez, mademoiselle,
+ De ma gueule ou de la faim.
+
+ L'autre de terreur glacée,
+ Et tremblante au fond du nid,
+ De jeûner bientôt lassée,
+ En pleurant mangea son lit.
+
+ Vain secours, faible ressource.
+ Ah! que n'a-t-elle amassé
+ Tant de froment dispersé
+ Sans profit dans mainte course!
+
+ Dans son gîte elle pourrait
+ Du chat braver la menace.
+ Tant qu'enfin de cette place
+ L'appétit le chasserait.
+
+ Cependant l'âpre famine
+ Ronge, affaiblit la souris.
+ Pour échapper du logis,
+ Ouvrons, dit-elle, une mine.
+
+ Mais vit-on jamais quelqu'un
+ Travailler sans nourriture!
+ Hélas! la terre est si dure,
+ Quand l'estomac est à jeun!
+
+ Elle cesse, elle succombe
+ Et dit: Je n'ai plus d'espoir,
+ C'en est fait et dès ce soir,
+ Ma maison sera ma tombe.
+
+ Ah! plutôt sortons d'ici.
+ Puisqu'il faut que je périsse,
+ Pour abréger mon supplice,
+ Rendons-nous à l'ennemi.
+
+ Vers lui la pauvrette avance,
+ De l'oeil encor l'implorant;
+ Le chat sur elle s'élance,
+ Et la croque en murmurant:
+
+ Du sage l'on compte en somme
+ Mille définitions,
+ Le sage pour moi c'est l'homme
+ Qui fait des provisions.
+
+ J.-J. PORCHAT.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PRÉFACE 3
+ Le Père et l'Enfant J.-J. PORCHAT 5
+ Une bonne semaine Mme AMABLE TASTU 6
+ Aux jeunes Gens.--Sonnet DRELINCOURT 6
+ La Feuille du chêne MILLEVOYE 7
+ Le séjour dans le pays natal A. VINET 8
+ Prière d'Esther RACINE 9
+ Les Hirondelles BÉRANGER 11
+ La pauvre Fille A. SOUMET 12
+ Le Colporteur vaudois G. DE FÉLICE 13
+ La pauvre Veuve malade G. DE FÉLICE 15
+ Le départ du petit Savoyard A. GUIRAUD 17
+ Le petit Savoyard à Paris A. GUIRAUD 19
+ Le retour du petit Savoyard A. GUIRAUD 20
+ L'Écolier Mme DEBSORDES-VALMORE 22
+ Les dix francs d'Alfred A. GUÉRIN 25
+ La Vache perdue CASIMIR DELAVIGNE 27
+ Athalie interrogeant Joas RACINE 30
+ Bonheur de l'Enfant pieux J. RACINE 35
+ L'Enfant et la Fauvette L. TOURNIER 36
+ L'Hirondelle TH. GONTARD 36
+ Elégie ANDRÉ CHÉNIER 37
+ Le petit Enfant L. TOURNIER 38
+ Le petit Espiègle Mme DESBORDES-VALMORE 39
+ L'Enfant aveugle J.-F. CHATELAIN 40
+ L'Enfant du soldat 41
+ Consolation MALHERBE 42
+ L'Ange et l'Enfant REBOUL 43
+ La Fauvette et ses Petits AUBERT 45
+ Adieux à la vie GILBERT 46
+ Christophe Colomb CASIMIR DELAVIGNE 47
+ L'Aumône VICTOR HUGO 49
+ La Chute des feuilles MILLEVOYE 50
+ Le Coin du grand-père L. TOURNIER 51
+ Hymne de l'enfant LAMARTINE 53
+ Dernier choeur d'Esther J. RACINE 54
+ Le Nid E. SOUVESTRE 57
+ Le Montagnard émigré CHATEAUBRIAND 58
+ Le Retour dans la patrie BÉRANGER 59
+ Ah! si j'étais petit oiseau! Mlle ISABELLE RODIER 61
+ Une Promenade de Fénelon ANDRIEUX 64
+ Quatrains moraux 69
+ Le bon Emploi du Temps Mme AMABLE TASTU 70
+ Le Cèdre du Liban LE BRUN 70
+ La Feuille ARNAULT 71
+ Le plus doux nom TH. GONTARD 71
+ Dandolo E. LEGOUVÉ 72
+ L'Oreiller d'une petite fille. Mme DESBORDES-VALMORE 73
+ Paraphrase du ps. CXLVI MALHERBE 74
+ Le bonheur du chrétien A. MONOD 75
+ Le Nid de Fauvettes BERQUIN 76
+ A mes Oiseaux L. TOURNIER 77
+ Le vaisseau _Le Vengeur_ E. LE BRUN 78
+ La Mort des Templiers RAYNOUARD 80
+ La sainte Alliance BÉRANGEr 81
+ Mort de Coligny VOLTAIRE 83
+ Le Meunier Sans-Souci ANDRIEUX 85
+ Le Chien coupable FLORIAN 87
+ Stances RACAN 90
+ Les Châteaux en Espagne COLIN D'HARLEVILLE 92
+ Moïse sauvé des eaux VICTOR HUGO 94
+ Jeanne d'Arc CASIMIR DELAVIGNE 97
+ Les Catacombes de Rome DELILLE 100
+ Prière enfantine Mme AMABLE TASTU 103
+ La Cigale et la Fourmi LA FONTAINE 104
+ La Renoncule et l'OEillet BÉRENGER 104
+ Le Rat de ville et le Rat des Champs LA FONTAINE 105
+ Le Chêne et le Roseau Id 106
+ Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf Id 107
+ Le Lièvre et la Perdrix Id 108
+ La Robe de l'Innocence LACHAMBAUDIE 109
+ Le Singe et le Léopard LA FONTAINE 109
+ La Laitière et le Pot-au-lait. Id 110
+ Les Animaux malades de la peste Id 111
+ Les deux Pigeons Id 113
+ Le Coche et la Mouche Id 115
+ Le Vieillard et les trois Jeunes Hommes Id 116
+ Les deux Chèvres Id 117
+ Le Corbeau et le Renard Id 119
+ L'Ane et le Chien Id 119
+ Le Loup et la Cigogne Id 121
+ Le Laboureur et ses Enfants Id 121
+ Le Cochet, le Chat et le Souriceau Id 122
+ Le Lion malade et le Renard Id 123
+ Le Villageois et le Fromage LE BAILLY 124
+ L'Aveugle et le Paralytique FLORIAN 124
+ Le Danseur de Corde et le Balancier Id 126
+ Le Grillon Id 127
+ Le roi Alphonse Id 128
+ Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat FLORIAN 129
+ La Brebis et le Chien Id 130
+ Le Pacha et le Dervis Id 131
+ Le Colimaçon ARNAULT 132
+ L'Ane et la Flûte FLORIAN 133
+ Les deux Rats ANDRIEUX 134
+ L'Horloge et le Cadran solaire LA MOTTE 135
+ L'Abeille et la Mouche GRENUS 136
+ Le Laboureur J.-J. PORCHAT 138
+ La Souris bloquée Id 140
+
+[Illustration]
+
+
+COULOMMIERS.--Typog. P. BRODARD et GALLOIS.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sais-tu?, by Victor Juhlin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAIS-TU? ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
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+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ of receipt of the work.
+
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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