diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:02:20 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:02:20 -0700 |
| commit | 3ead4b94ec10addd5421d4f6b67cc44301a58476 (patch) | |
| tree | 84d7062a75a95f834ce36443c5bd801a93b9d926 /34800-8.txt | |
Diffstat (limited to '34800-8.txt')
| -rw-r--r-- | 34800-8.txt | 6125 |
1 files changed, 6125 insertions, 0 deletions
diff --git a/34800-8.txt b/34800-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0e4a217 --- /dev/null +++ b/34800-8.txt @@ -0,0 +1,6125 @@ +The Project Gutenberg EBook of Sais-tu?, by Victor Juhlin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Sais-tu? + Recueil de poésies destinées à servir d'exercices + élémentaires de mémoire + +Author: Victor Juhlin + +Release Date: December 31, 2010 [EBook #34800] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAIS-TU? *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + SAIS-TU? + + OUI.--RETIENS NON.--APPRENDS + + RECUEIL DE POÉSIES SIMPLES ET FACILES + + DESTINÉES A SERVIR D'EXERCICES ÉLÉMENTAIRES DE MÉMOIRE + ET DE DÉCLAMATION + + OUVRAGE SPÉCIALEMENT UTILE AUX ÉCOLES, AUX FAMILLES AUX ÉTRANGERS + ET AUX SOCIÉTÉS D'APPRENTIS + + 5e ÉDITION + + PARIS + + GRASSART, LIBRAIRE-ÉDITEUR + + 2, RUE DE LA PAIX, 2 + 1887 + + + + +PRÉFACE + + +Exercer graduellement la mémoire de l'enfant et du jeune homme; +développer l'important organe de la voix; meubler l'esprit de +pensées justes, d'expressions heureuses, de tournures élégantes; +commencer l'éducation littéraire de l'élève par la _fréquentation_ +des bons auteurs, tels sont entre mille les principaux avantages +d'un semblable recueil. + +Comment s'étonner, après cela, qu'un but si utile ait tenté un grand +nombre d'auteurs attirés suffisamment d'ailleurs par la facilité +apparente de l'entreprise? + +Étonnons-nous plutôt que parmi tant de recueils qui tous ont, avec +beaucoup de qualités, quelques défauts, il n'y en ait aucun qui +réunisse les conditions suivantes: + +_Bon marché et moralité.--Bonne poésie et simplicité._ Par +conséquent, aucun qui puisse servir avec avantage dans les familles, +dans les classes élémentaires, dans les sociétés d'apprentis, et, en +général, dans tous les cas où les conditions énoncées plus haut sont +d'une nécessité absolue. + +La plupart des recueils sont trop chers et trop volumineux. Le +nôtre, en évitant ces deux inconvénients, devient facile à acheter, +commode à remplacer, et rentre, sous ce rapport, dans la catégorie +des livres classiques. + +Ce qui manque surtout dans beaucoup de recueils destinés à +l'enfance, c'est un langage à sa portée. Longtemps on a cru que pour +qu'un recueil convînt au jeune âge, il suffisait qu'il fût moral et +religieux; il n'en est rien. Outre ces deux qualités indispensables, +nous en avons recherché une non moins nécessaire: la simplicité. + +On se met trop peu à la portée des enfants; de là vient que si +souvent nous perdons notre temps à les fatiguer ou à les ennuyer +inutilement. + +Mais la simplicité dans les termes ne doit pas exclure la beauté +dans la forme, la pureté de la diction, la correction du style. +Aussi, nous sommes-nous fait un devoir de ne puiser nos citations +qu'à bonnes sources, et de n'admettre d'entre les productions +contemporaines que celles qui sont généralement estimées. + +Nous sommes heureux d'ajouter que nous avons reçu bien des conseils +et que nous les avons mis à profit. Nous comptons que la +bienveillance de nos collègues et de nos supérieurs ne nous fera pas +défaut, qu'elle nous suggérera encore quelques bonnes idées, et, +s'il le faut, nous éclairera par une critique affectueuse, mais +sincère. + + VICTOR JUHLIN. + + + + +LE PÈRE ET L'ENFANT + + + --Père, apprenez-moi, je vous prie, + Ce qu'on trouve après le coteau + Qui borne à mes yeux la prairie? + + --On trouve un espace nouveau: + Comme ici, des bois, des campagnes, + Des hameaux, enfin des montagnes. + + --Et plus loin? + + --D'autres monts encor. + + --Après ces monts? + + --La mer immense. + + --Après la mer? + + --Un autre bord. + + --Et puis? + + On avance, on avance, + Et l'on va si loin, mon petit, + Si loin, toujours faisant sa ronde, + Qu'on trouve enfin le bout du monde... + Au même lieu d'où l'on partit. + + J.-J. PORCHAT. + + + + +UNE BONNE SEMAINE + + + Mon Dieu, pendant cette semaine, + Dans mes leçons et dans mes jeux + Garde-moi de faute et de peine; + Car qui dit l'un, dit tous les deux. + Donne-moi cette humeur docile + Qui rend le devoir plus facile; + Et si ma mère m'avertit, + Au lieu de cet esprit frivole + Que distrait la mouche qui vole, + Seigneur, donne-moi ton esprit. + + Mme AMABLE TASTU. + + + + +AUX JEUNES GENS + +SONNET + + + Jeunesse, ne suis point ton caprice volage: + Au plus beau de tes jours souviens-toi de ta fin. + Peut-être verras-tu ton soir dans ton matin; + Et l'hiver de ta vie au printemps de ton âge. + + La plus verte saison est sujette à l'orage: + De la certaine mort le temps est incertain; + Et de la fleur des champs le fragile destin + Exprime de ton sort la véritable image. + + Mais veux-tu dans le ciel refleurir pour toujours? + Ne garde point à Dieu l'hiver qui des vieux jours + Tient, sous ses dures lois, la faiblesse asservie; + + Consacre-lui les fleurs de ton jeune printemps, + L'élite de tes jours, la force de ta vie, + Puisqu'il est et l'arbitre et l'auteur de tes ans. + + DRELINCOURT. + + + + +LA FEUILLE DU CHÊNE + + + Reposons-nous sous la feuille du chêne. + + Je vous dirai l'histoire qu'autrefois, + En revenant de la cité prochaine, + Mon père, un soir, me conta dans les bois: + (O mes amis, que Dieu vous garde un père! + Le mien n'est plus.)--De la terre étrangère, + Seul, dans la nuit, et pâle de frayeur, + S'en revenait un riche voyageur. + + Un meurtrier sort du taillis voisin. + O voyageur! Ta perte est trop certaine; + Ta femme est veuve et ton fils orphelin. + «Traître, a-t-il dit, nous sommes seuls dans l'ombre; + «Mais, près de nous, vois-tu ce chêne sombre? + «Il est témoin: au tribunal vengeur + «Il redira la mort du voyageur!» + + Le meurtrier dépouilla l'inconnu; + Il emporta dans sa maison lointaine + Cet or sanglant, par le crime obtenu. + Près d'une épouse industrieuse et sage, + Il oublia le chêne et son feuillage; + Et seulement une fois la rougeur + Couvrit ses traits, au nom du voyageur. + + Un jour enfin, assis tranquillement + Sous la ramée, au bord d'une fontaine, + Il s'abreuvait d'un laitage écumant. + Soudain le vent fraîchit; avant l'automne, + Au sein des airs la feuille tourbillonne: + Sur le laitage elle tombe... O terreur! + C'était ta feuille, arbre du voyageur! + + Le meurtrier devint pâle et tremblant: + La verte feuille et la claire fontaine, + Et le lait pur, tout lui parut sanglant. + Il se trahit; on l'écoute, on l'enchaîne; + Devant le juge en tumulte on l'entraîne; + Tout se révèle et l'échafaud vengeur + Réclame, hélas! le sang du voyageur. + + Reposons-nous sous la feuille du chêne. + + MILLEVOYE. + + + + +LE SÉJOUR DANS LE PAYS NATAL + + + Il est un pays fortuné: + Un doux ciel rit à ses campagnes; + Et d'un beau lac son sol baigné + S'appuie à de blanches montagnes: + Vraie image du paradis, + C'est mon pays, mon cher pays! + + Là mon enfance a pris l'essor, + De mon aïeul là dort la cendre; + Là ma mère possède encor + Un bon père, une mère tendre. + Combien d'attraits tu réunis, + O mon pays, mon cher pays! + + Là des soins tendres, maternels, + Sont prodigués à ma faiblesse; + De mes intérêts éternels + C'est là qu'on instruit ma jeunesse; + Oh! combien mes jours sont bénis + Dans mon pays, mon cher pays! + + Bien loin de toi j'ai vu le jour, + Mais mon père, à chaque veillée, + + Te vantait avec tant d'amour, + Que je pleurais comme exilée. + Quel bonheur quand je te revis, + O mon pays, mon cher pays! + + Loin de toi s'il faut me bannir, + Je garde, ô terre de mes pères, + Dans mon coeur ton doux souvenir, + Et ton doux nom dans mes prières. + Oui, je prierai pour tous tes fils, + O mon pays, mon cher pays! + + Que par les soins de l'Éternel, + Ta terre soit fertilisée, + Et que la parole du ciel + Y pleuve comme une rosée. + Sois d'avance un vrai paradis, + O mon pays, mon cher pays! + + A. VINET. + + + + +PRIÈRE D'ESTHER + + + O mon souverain roi, + Me voici donc tremblante et seule devant toi. + Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance, + Qu'avec nous tu juras une sainte alliance + Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux, + Il plut à ton amour de choisir nos aïeux: + Même tu leur promis de ta bouche sacrée + Une postérité d'éternelle durée. + + Hélas! ce peuple ingrat a méprisé ta loi; + La nation chérie a violé sa foi; + Elle a répudié son époux et son père, + Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère: + Maintenant elle sert sous un maître étranger. + + Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger: + Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes, + Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes, + Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel + Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel. + + Ainsi donc un perfide, après tant de miracles, + Pourrait anéantir la foi de tes oracles, + Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons, + Le saint que tu promets, et que nous attendons! + Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches, + Ivres de notre sang, ferment les seules bouches + Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits; + Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais. + + Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles, + Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, + Et que je mets au rang des profanations + Leur table, leurs festins et leurs libations; + Que même cette pompe où je suis condamnée, + Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée, + Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés, + Seule et dans le secret je les foule à mes pieds; + Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre + Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre. + + J'attendais le moment marqué dans ton arrêt + Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt. + Ce moment est venu: ma prompte obéissance + Va d'un roi redoutable affronter la présence. + C'est pour toi que je marche: accompagne mes pas + Devant ce fier lion qui ne te connaît pas; + Commande en me voyant que son courroux s'apaise, + Et prête à mes discours un charme qui lui plaise; + Les orages, les vents, les cieux te sont soumis. + Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis. + + RACINE. + + + + +LES HIRONDELLES + + + Captif au rivage du Maure, + Un guerrier, courbé sous ses fers, + Disait: Je vous revois encore + Oiseaux ennemis des hivers. + Hirondelles que l'espérance + Suit jusqu'en ces brûlants climats, + Sans doute vous quittez la France. + De mon pays ne me parlez-vous pas? + + Depuis trois ans je vous conjure + De m'apporter un souvenir + Du vallon où ma vie obscure + Se berçait d'un doux avenir. + Au détour d'une eau qui chemine + A flots purs, sous de frais lilas, + Vous avez vu notre chaumine. + De ce vallon ne me parlez-vous pas? + + L'une de vous peut-être est née + Au toit où je reçus le jour; + Là, d'une mère infortunée, + Vous avez dû plaindre l'amour. + Mourante, elle croit à toute heure + Entendre le bruit de mes pas. + Elle écoute et puis elle pleure. + De son amour ne me parlez-vous pas? + + Ma soeur est-elle mariée? + Avez-vous vu de nos garçons + La foule aux noces conviée + La célébrer dans leurs chansons? + + Et ces compagnons du jeune âge + Qui m'ont suivi dans les combats, + Ont-ils tous revu le village? + De tant d'amis ne me parlez-vous pas? + + Sur leurs corps l'étranger peut-être + Du vallon reprend le chemin. + Sous mon chaume il commande en maître, + De ma soeur il trouble l'hymen. + Pour moi, plus de mère qui prie, + Et partout des fers ici-bas! + Hirondelles, de ma patrie, + De ses malheurs ne me parlez-vous pas? + + BÉRANGER. + + + + +LA PAUVRE FILLE + + + J'ai fui ce pénible sommeil + Qu'aucun songe heureux n'accompagne; + J'ai devancé sur la montagne + Les premiers rayons du soleil. + S'éveillant avec la nature, + Le jeune oiseau chantait sur l'aubépine en fleurs; + Sa mère lui portait la douce nourriture; + Mes yeux se sont baignés de pleurs! + + Oh! pourquoi n'ai-je pas de mère? + Pourquoi ne suis-je pas semblable au jeune oiseau + Dont le nid se balance aux branches de l'ormeau? + Rien ne m'appartient sur la terre; + Je n'ai pas même de berceau; + Et je suis un enfant trouvé sur une pierre, + Devant l'église du hameau. + Loin de mes parents exilée, + De leurs embrassements j'ignore la douceur, + Et les enfants de la vallée + Ne m'appellent jamais leur soeur! + + Je ne partage point les jeux de la veillée; + Jamais sous un toit de feuillée + Le joyeux laboureur ne m'invite à m'asseoir. + Et de loin je vois sa famille, + Autour du sarment qui pétille + Chercher sur ses genoux les caresses du soir. + + Vers la chapelle hospitalière + En pleurant j'adresse mes pas, + La seule demeure ici-bas + Où je ne sois pas étrangère, + La seule devant moi qui ne se ferme pas! + Souvent je contemple la pierre + Où commencèrent mes douleurs: + Je cherche la trace des pleurs + Qu'en m'y laissant peut-être y répandit ma mère! + + Souvent aussi mes pas errants + Parcourent des tombeaux l'asile solitaire; + Mais pour moi les tombeaux sont tous indifférents, + La pauvre fille est sans parents + Au milieu des cercueils ainsi que sur la terre. + + J'ai pleuré quatorze printemps, + Loin des bras qui m'ont repoussée; + Reviens, ma mère: je t'attends + Sur la pierre où tu m'as laissée. + + A. SOUMET. + + + + +LE COLPORTEUR VAUDOIS + + + Oh! regardez, ma noble et belle dame, + Ces chaînes d'or, ces joyaux précieux. + Les voyez-vous, ces perles dont la flamme + Effacerait un éclair de vos yeux? + Voyez encor ces vêtements de soie + Qui pourraient plaire à plus d'un souverain. + Quand près de vous un heureux sort m'envoie, + Achetez donc au pauvre pèlerin! + + La noble dame, à l'âge où l'on est vaine, + Prit les joyaux, les quitta, les reprit, + Les enlaça dans ses cheveux d'ébène, + Se trouva belle, et puis elle sourit. + --«Que te faut-il, vieillard? des mains d'un page + «Dans un instant tu vas le recevoir. + «Oh! pense à moi, si ton pèlerinage + «Te reconduit auprès de ce manoir.» + + Mais l'étranger d'une voix plus austère, + Lui dit: «Ma fille, il me reste un trésor + «Plus précieux que les biens de la terre, + «Plus éclatant que les perles et l'or. + «On voit pâlir aux clartés dont il brille, + «Les diamants dont les rois sont épris. + «Quels jours heureux luiraient pour vous, ma fille, + «Si vous aviez ma _perle de grand prix_!» + + --«Montre-la-moi, vieillard, je t'en conjure; + «Ne puis-je pas te l'acheter aussi?» + Et l'étranger, sous son manteau de bure, + Chercha longtemps un vieux livre noirci. + --«Ce bien, dit-il, vaut mieux qu'une couronne; + «Nous l'appelons la _Parole de Dieu_. + «Je ne vends pas ce trésor, je le donne; + «Il est à vous: le Ciel vous aide! Adieu!» + + Il s'éloigna. Bientôt la noble dame + Lut et relut le livre du Vaudois, + La vérité pénétra dans son âme, + Et du Sauveur elle comprit la voix; + Puis, un matin, loin des tours crénelées, + Loin des plaisirs que le monde chérit, + On l'aperçut dans les humbles vallées + Où les Vaudois adoraient Jésus-Christ. + + G. DE FÉLICE. + + + + +LA PAUVRE VEUVE MALADE + + + Viens, mon enfant, près de ta mère. + Élevons nos mains vers le ciel; + Prions que dans ta coupe amère + Le Seigneur verse un peu de miel! + + Je n'ai plus rien, mon fils, pour soulager ta peine, + Rien pour sécher tes yeux qui se baignent de pleurs, + Je suis pauvre et débile, et la fièvre m'enchaîne + Sur cette couche de douleurs. + + Les amis qui naguère égayaient ma jeunesse, + Ont déjà de mon chaume oublié le chemin. + Hélas! le monde fuit au jour de la détresse + Et ne vient plus le lendemain. + + Par pitié, mon enfant, n'appelle point ton père! + Ton père, s'il vivait, protégerait tes jours; + Mais son âme est au ciel et son corps sous la pierre; + Il nous a quittés pour toujours! + + Mon toit des vents du nord ne sait point te défendre; + Tu trembles sur mon sein qui ne peut te couvrir, + Si jeune encor, mon fils, te faut-il donc apprendre + Qu'ici-bas l'homme doit souffrir? + + Que dis-je! Ah! loin de moi, loin d'indignes murmures! + Dieu n'exauce-t-il pas le cri des opprimés? + N'est-il pas avec nous pour guérir nos blessures, + Celui qui nous a tant aimés? + + Viens, mon enfant, près de ta mère, + Élevons nos mains vers le ciel; + Prions que dans ta coupe amère + Le Seigneur verse un peu de miel! + + Oui, tu seras toujours son guide et sa défense; + Mon fils peut regarder l'avenir sans effroi: + Il a deux titres saints, le malheur et l'enfance, + Grand Dieu, pour espérer en toi! + + Oui, comme tu répands une fraîche rosée + Sur la fleur qui s'incline aux feux brûlants du jour, + Tu répandras, Seigneur, sur son âme brisée, + Les eaux vives de ton amour. + + Mais n'attends plus! Déjà pâlissante et flétrie, + Sa tête s'est penchée au souffle des revers. + Oh! viens, il en est temps, l'orphelin qui te prie + N'a que toi seul dans l'univers. + + Rends-lui, Dieu juste et bon, les plaisirs du jeune âge, + Rends-lui le doux espoir d'un heureux avenir; + Et, parmi les écueils de son pèlerinage, + Veille sur lui pour le bénir! + + Viens, mon enfant, près de ta mère, + Élevons nos mains vers le ciel; + Prions que dans ta coupe amère + Le Seigneur verse un peu de miel! + + Ainsi parlait la veuve et son regard humide + Sollicitait encor la céleste bonté. + Quand déjà sous les traits d'une vierge timide + Accourait l'humble Charité. + + Elle connaît l'asile où gémit la souffrance; + Au foyer qu'on oublie elle sème des fleurs; + Et près d'elle s'assied la riante Espérance, + Heureuse d'essuyer des pleurs. + + «Ne crains plus,» lui disait l'humble fille chrétienne, + «Dieu ne veut pas briser le fragile roseau. + «Il envoie une soeur, pour que sa main soutienne + «Une moitié de ton fardeau.» + + Et la veuve, attendrie à ces douces paroles, + Montrait du doigt son fils qui priait à genoux; + Puis elle dit: «C'est toi, mon Dieu, qui nous consoles, + «Ton ange descend parmi nous!» + + Viens, mon enfant, près de ta mère, + Bénissons le Maître du ciel; + N'a-t-il pas, dans ta coupe amère, + Daigné répandre un peu de miel? + + G. DE FÉLICE. + + + + +LE DÉPART DU PETIT SAVOYARD + + + Pauvre petit, pars pour la France; + Que te sert mon amour? je ne possède rien; + On vit heureux ailleurs, ici dans la souffrance: + Pars, mon enfant; c'est pour ton bien. + + Tant que mon lait put te suffire, + Tant qu'un travail utile à mes bras fut permis, + Heureuse et délassée en te voyant sourire, + Jamais on n'eût osé me dire: + Renonce aux baisers de ton fils. + + Mais je suis veuve, on perd la force avec la joie. + Triste et malade, où recourir ici, + Où mendier pour toi? Chez des pauvres aussi. + Laisse ta pauvre mère, enfant de la Savoie; + Va, mon enfant, où Dieu t'envoie. + + Vois-tu ce grand chêne là-bas? + Je pourrai jusque-là t'accompagner, j'espère; + Quatre ans déjà passés, j'y conduisis ton père; + Mais lui, mon fils, ne revint pas. + + Encor s'il était là pour guider ton enfance, + Il m'en coûterait moins de t'éloigner de moi; + Mais tu n'as pas dix ans, et tu pars sans défense. + Que je vais prier Dieu pour toi! + + Que feras-tu, mon fils, si Dieu ne te seconde, + Seul, parmi les méchants (car il en est au monde), + Sans ta mère, du moins, pour t'apprendre à souffrir?.. + Oh! que n'ai-je du pain, mon fils pour te nourrir! + + Mais Dieu le veut ainsi; nous devons nous soumettre. + Ne pleure pas en me quittant; + Porte au seuil des palais un visage content. + Parfois mon souvenir t'affligera peut-être... + Pour distraire le riche, il faut chanter pourtant! + + Chante, tant que la vie est pour toi moins amère; + Enfant, prends ta marmotte et ton léger trousseau, + Répète, en cheminant, les chansons de ta mère, + Quand ta mère chantait autour de ton berceau. + + Si ma force première encor m'était donnée, + J'irais te conduisant moi-même par la main! + Mais je n'atteindrais pas la troisième journée; + Il faudrait me laisser bientôt sur ton chemin; + Et moi je veux mourir aux lieux où je suis née. + + Maintenant de ta mère entends le dernier voeu: + Souviens-toi, si tu veux que Dieu ne t'abandonne, + Que le seul bien du pauvre est le peu qu'on lui donne; + Prie et demande au riche, il donne au nom de Dieu; + Ton père le disait: sois plus heureux, adieu. + + Mais le soleil tombait des montagnes prochaines; + Et la mère avait dit: Il faut nous séparer; + Et l'enfant s'en allait à travers les grands chênes, + Se tournant quelquefois et n'osant pas pleurer. + + A. GUIRAUD. + + + + +LE PETIT SAVOYARD A PARIS + + + J'ai faim: vous qui passez, daignez me secourir. + Voyez, la neige tombe et la terre est glacée; + J'ai froid: le vent se lève et l'heure est avancée... + Et je n'ai rien pour me couvrir. + + Tandis qu'en vos palais tout flatte votre envie, + A genoux sur le seuil, j'y pleure bien souvent; + Donnez, peu me suffit, je ne suis qu'un enfant, + Un petit sou me rend la vie. + + On m'a dit qu'à Paris je trouverais du pain: + Plusieurs ont raconté dans nos forêts lointaines, + Qu'ici le riche aidait le pauvre dans ses peines: + Eh bien! moi je suis pauvre, et je vous tends la main. + + Faites-moi gagner mon salaire: + Où me faut-il courir? dites, j'y volerai; + Ma voix tremble de froid: eh bien! je chanterai, + Si mes chansons peuvent vous plaire. + + Il ne m'écoute pas, il fuit, + Il court dans une fête (et j'en entends le bruit) + Finir son heureuse journée! + Et moi je vais chercher, pour y passer la nuit, + Cette guérite abandonnée. + + Au foyer paternel quand pourrai-je m'asseoir? + Rendez-moi ma pauvre chaumière, + Le laitage durci qu'on partageait le soir, + Et, quand la nuit tombait, l'heure de la prière, + Qui ne s'achevait pas sans laisser quelque espoir. + + Ma mère, tu m'as dit, quand j'ai fui ta demeure: + Pars, grandis et prospère, et reviens près de moi. + Hélas! et tout petit faudra-t-il que je meure, + Sans avoir rien gagné pour toi?... + + Non, l'on ne meurt pas à mon âge; + Quelque chose me dit de reprendre courage... + Eh! que sert d'espérer? Que puis-je attendre enfin?... + J'avais une marmotte, elle est morte de faim. + + Et, faible, sur la terre il reposait sa tête; + Et la neige, en tombant, le couvrait à demi; + Lorsqu'une douce voix, à travers la tempête, + Vint réveiller l'enfant par le froid endormi. + + «Qu'il vienne à nous, celui qui pleure,» + Disait la voix mêlée au murmure des vents; + «L'heure du péril est notre heure; + «Les orphelins sont nos enfants.» + + Et deux femmes en deuil recueillaient sa misère; + Lui, docile et confus, se levait à leur voix. + Il s'étonnait d'abord! mais il vit à leurs doigts + Briller la croix d'argent, au bout du long rosaire; + Et l'enfant les suivit en se signant deux fois. + + A. GUIRAUD. + + + + +LE RETOUR DU PETIT SAVOYARD + + + Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles, + Par un soleil d'été, que les Alpes sont belles! + Tout, dans leurs frais vallons, sert à nous enchanter, + La verdure, les eaux, les bois, les fleurs nouvelles. + Heureux qui sur ces bords peut longtemps s'arrêter! + Heureux qui les revoit, s'il a pu les quitter! + + Quel est ce voyageur que l'été leur renvoie, + Seul, loin de la vallée, un bâton à la main? + C'est un enfant... il marche, il suit le long chemin + Qui va de France à la Savoie. + + Bientôt de la colline il prend l'étroit sentier; + Il a mis ce matin la bure du dimanche; + Et dans un sac de toile blanche + Est un pain de froment qu'il garde tout entier. + + Pourquoi tant se hâter à sa course dernière? + C'est que le pauvre enfant veut gravir le coteau + Et ne point s'arrêter qu'il n'ait vu son hameau, + Et n'ait reconnu sa chaumière. + + Les voilà... tels encor qu'il les a vus toujours, + Ces grands bois, ce ruisseau qui fuit sous le feuillage; + Il ne se souvient plus qu'il a marché dix jours, + Il est si près de son village! + + Tout joyeux il arrive, il regarde... mais quoi? + Personne ne l'attend! Sa chaumière est fermée! + Pourtant du toit aigu sort un peu de fumée; + Et l'enfant plein de trouble: Ouvrez, dit il, c'est moi... + + La porte cède, il entre, et sa mère attendrie, + Sa mère qu'un long mal près du foyer retient, + Se relève à moitié, tend les bras et s'écrie: + N'est-ce pas mon fils qui revient? + + Son fils est dans ses bras, qui pleure et qui l'appelle. + --Je suis infirme, hélas! Dieu m'afflige, dit-elle, + Et depuis quelques jours je te l'ai fait savoir; + Car je ne voulais pas mourir sans te revoir. + + Mais lui: De votre enfant vous étiez éloignée; + Le voilà qui revient, ayez des jours contents; + Vivez, je suis grandi, vous serez bien soignée, + Nous sommes riches pour longtemps. + + Et les mains de l'enfant, des siennes détachées, + Jetaient sur ses genoux tout ce qu'il possédait, + Les trois pièces d'argent dans sa veste cachées, + Et le pain de froment que pour elle il gardait. + + Sa mère l'embrassait et respirait à peine, + Et son oeil se fixait, de larmes obscurci, + Sur un grand crucifix de chêne, + Suspendu devant elle et par le temps noirci. + + «C'est lui, je le savais, le Dieu des pauvres mères + «Et des petits enfants, qui du mien a pris soin; + «Lui qui me consolait quand mes plaintes amères + «Appelaient mon fils de si loin. + + «C'est le Christ du foyer que les mères implorent, + «Qui sauve nos enfants du froid et de la faim, + «Nous gardons nos agneaux, et les loups les dévorent, + «Nos fils s'en vont tout seuls... et reviennent enfin. + + «Toi, mon fils, maintenant me seras-tu fidèle? + «Ta pauvre mère infirme a besoin de secours; + «Elle mourrait, sans toi.»--L'enfant à ce discours + Grave et joignant les mains, tombe à genoux près d'elle + Disant: «Que le bon Dieu vous fasse de longs jours!» + + A. GUIRAUD. + + + + +L'ÉCOLIER + + + Un tout petit enfant s'en allait à l'école. + On avait dit: Allez! Il tâchait d'obéir; + Mais son livre était lourd; il ne pouvait courir; + Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole. + «--Abeille! lui dit-il, voulez-vous me parler? + «Moi, je vais à l'école, il faut apprendre à lire. + «Mais le maître est tout noir et je n'ose pas rire. + «Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre à voler?» + «Non, dit-elle, j'arrive, et je suis très pressée. + «J'avais froid, l'aquilon m'a longtemps oppressée, + «Enfin j'ai vu des fleurs; je redescends du ciel, + «Et je vais commencer mon doux rayon de miel. + «Voyez! j'en ai déjà puisé dans quatre roses; + «Avant une heure encor nous en aurons d'écloses. + «Vite, vite, à la ruche. On ne rit pas toujours: + «C'est pour faire le miel qu'on nous rend les beaux jours.» + Elle fuit, et se perd sur la route embaumée. + Le frais lilas sortait d'un vieux mur entr'ouvert: + Il saluait l'aurore, et l'aurore charmée + Se montrait sans nuage et riait de l'hiver. + Une hirondelle passe; elle offense la joue + Du petit nonchalant qui s'attriste et qui joue, + Et dans l'air suspendue, en redoublant sa voix, + Fait tressaillir l'écho qui dort au fond des bois. + «--Oh! bonjour, dit l'enfant qui se souvenait d'elle. + «Je t'ai vue à l'automne; oh! bonjour, hirondelle! + «Viens; tu portais bonheur à ma maison, et moi + «Je voudrais du bonheur: veux-tu m'en donner, toi? + «Jouons!»--Je le voudrais, répond la voyageuse; + «Mais j'ai beaucoup d'amis qui doutent du printemps; + «Ils rêveraient ma mort, si je tardais longtemps. + «Oh! je ne puis jouer. Pour finir leur souffrance, + «J'emporte un brin de mousse, en signe d'espérance. + «Nous allons relever nos palais dégarnis: + «L'herbe croît, c'est l'instant des amours et des nids, + «J'ai tout vu. Maintenant, fidèle messagère, + «Je vais chercher mes soeurs là-bas sur le chemin. + «Ainsi que nous, enfant, la vie est passagère, + «Il en faut profiter. Je me sauve: à demain.» + L'enfant reste muet, et, la tête baissée, + Rêve, et compte ses pas pour tromper son ennui, + Quand le livre importun, dont sa main est lassée, + Rompt ses fragiles noeuds, et tombe auprès de lui. + Un dogue l'observait du seuil de sa demeure. + Stentor, gardien sévère et prudent à la fois, + De peur de l'effrayer retient sa grosse voix. + Hélas! peut-on crier contre un enfant qui pleure? + «--Bon dogue, voulez vous que je m'approche un peu? + «Dit l'écolier plaintif; je n'aime pas mon livre. + «Voyez! ma main est rouge: il en est cause. Au jeu + «Rien ne fatigue, on rit, et moi je voudrais vivre + «Sans aller à l'école, où l'on tremble toujours. + «Je m'en plains tous les soirs et j'y vais tous les jours, + «J'en suis très mécontent; je n'aime aucune affaire; + «Le sort d'un chien me plaît, car il n'a rien à faire.» + «--Écolier, voyez-vous ce laboureur aux champs? + «Eh bien! ce laboureur, dit Stentor, c'est mon maître: + «Il est très vigilant, je le suis plus, peut-être: + «Il dort la nuit, et moi j'écarte les méchants; + «J'éveille aussi ce boeuf, qui d'un pied lent, mais ferme, + «Va creuser les sillons quand je garde la ferme. + «Pour vous-même on travaille, et grâce à nos brebis, + «Votre mère en chantant vous file des habits. + «Par le travail tout plaît, tout s'unit, tout s'arrange. + «Allez donc à l'école, allez, mon petit ange. + «Les chiens ne lisent pas, mais la chaîne est pour eux: + «L'ignorance toujours mène à la servitude; + «L'homme est fin... + L'homme est sage: il nous défend l'étude. + «Enfant, vous serez homme, et vous serez heureux. + «Les chiens vous serviront.» L'enfant l'écouta dire, + Et même il le baisa. Son livre était moins lourd. + En quittant le bon dogue, il pense, il marche, il court; + L'espoir d'être homme un jour lui ramène un sourire. + A l'école, un peu tard, il arrive gaiement, + Et dans le mois des fruits il lisait couramment. + + Mme DESBORDES-VALMORE. + + + + +LES DIX FRANCS D'ALFRED + + + Alfred était, je pense, + Un enfant tel que vous ayant huit à neuf ans. + Bien, bien riche, il avait dans sa bourse dix francs, + Dix francs beaux et tout neufs! C'était la récompense + Donnée à sa sagesse, à ses petits travaux, + Ce qui rendait encor ces dix francs-là plus beaux. + Mais l'idée arriva d'en chercher la dépense, + Car c'eût été vilain de les garder toujours. + L'argent qui ne sert pas est sans valeur aucune, + Le point est de savoir lui donner un bon cours. + On avait fait Alfred maître de sa fortune; + Tantôt il la voyait en beau cheval de bois... + Tantôt c'était un livre... Un livre... Alors sa mère + Souriait de plaisir sans l'aider toutefois, + Lui laissant tout l'honneur de ce qu'il allait faire. + Sur un livre son choix à la fin se fixa. + Charmant enfant! combien sa mère l'embrassa! + C'était un jour d'hiver quand la neige et le givre + Des arbres effeuillés blanchissent les rameaux, + Quand vous, heureux enfants, dans de larges manteaux, + Dans de bons gants fourrés, du froid on vous délivre. + Alfred courait joyeux pour acheter son livre. + Mais voici tout à coup qu'il s'arrête surpris... + Deux enfants étaient là, tels hélas! qu'à Paris + Si souvent on en voit sur les ponts de la Seine. + Dans les bras l'un de l'autre ils étaient enlacés. + L'un, de son petit frère, avec sa froide haleine, + Cherchait à réchauffer les pauvres doigts glacés. + Ils grelottaient bien fort, car leurs habits percés + Presque à nu les laissaient étendus sur la pierre. + Tournant vers les passants un regard de prière, + Ensemble ils répétaient: + J'ai grand froid, j'ai grand faim. + Mais les riches passaient sans leur donner du pain; + Et leurs yeux se gonflaient, et puis de grosses larmes + Roulaient dans leur paupière et sillonnaient leur sein. + Certes, vous eussiez pris pitié de leurs alarmes. + Or, vers le petit pauvre Alfred porta ses pas, + Voilà des maux cuisants que vous ne saviez pas. + «Pourquoi, dit-il, tous deux restez-vous dans la neige? + Vous n'avez donc pas, vous, de maman comme moi + Qui vous donne du pain, du feu; qui vous protège? + --Oh! nous en avons une aussi, monsieur.--Pourquoi + Vous laisse-t-elle ainsi sans elle ou votre bonne, + Les pieds nus sur la terre? Elle n'est donc pas bonne, + Votre maman à vous?--Si fait, elle avait faim, + Elle nous a donné ce qu'elle avait de pain. + Et voilà deux grands jours, hélas! qu'elle est couchée. + Comme il ne restait plus chez nous une bouchée, + Elle nous embrassa, disant: Pauvres petits, + Allez et mendiez! et nous sommes sortis: + Et nous sommes venus nous coucher sur la pierre; + Et personne, ô mon Dieu, n'entend notre prière; + Et voilà que bientôt mon frère va mourir, + Car le froid, car la faim nous ont tant fait souffrir! + --Vous n'avez donc pas, vous, reprit Alfred, un père + Qui donne tous les jours de l'or à votre mère?» + Le pauvre enfant se prit à sangloter plus fort. + «Hélas! répondit-il, notre père... il est mort... + «Il est mort et c'est lui qui nous faisait tous vivre!» + Alfred, pleurant aussi, ne songea plus au livre, + Et dans la main du pauvre il glissa ses dix francs. + Sa mère le saisit dans ses bras triomphants + Et lui dit: «Mon Alfred, un livre pour apprendre, + C'était déjà bien beau; mais tu m'as fait comprendre, + Mon fils, que mieux encore est de donner du pain + A ceux qui vont mourir et de froid et de faim.» + Et moi, je dis: «Heureux est l'enfant charitable + Qui donne à l'indigent le peu qu'il reçoit d'or, + Et qui, des miettes de la table, + S'il ne peut rien de plus, sait faire aumône encor.» + + A. GUÉRIN. + + + + +LA VACHE PERDUE + + + Ah! ah!... de la montagne + Reviens, Néra, reviens! + Réponds-moi, ma compagne, + Ma vache, mon seul bien! + La voix d'un si bon maître, + Néra, + Peux-tu la méconnaître? + Ah! Ah! + Néra! + + Reviens, reviens! c'est l'heure + Où le loup sort des bois. + Ma chienne qui te pleure, + Répond seule à ma voix. + + Hors l'ami qui t'appelle, + Néra, + Qui t'aimera comme elle? + Ah! Ah! + Néra! + + Dis-moi si dans la crèche, + Où tu léchais ma main, + Tu manquas d'herbe fraîche, + Quand je manquais de pain? + Nous n'en avions qu'à peine, + Néra, + Et ta crèche était pleine, + Ah! Ah! + Néra? + + Hélas! c'est bien sans cause + Que tu m'as délaissé. + T'ai-je dit quelque chose, + Hors un mot, l'an passé! + Oui, quand mourut ma femme, + Néra! + J'avais la mort dans l'âme. + Ah! Ah! + Néra! + + De ta mamelle avide, + Mon pauvre enfant criera; + S'il voit l'étable vide, + Qui le consolera? + Toi, sa chère nourrice, + Néra, + Veux-tu donc qu'il périsse? + Ah! Ah! + Néra! + + Quand les miens en famille + Tiraient les rois entre eux, + Je te disais: «Ma fille, + Ma part est à nous deux.» + A la fève prochaine, + Néra, + Tu ne seras pas reine. + Ah! Ah! + Néra! + + Ingrate, quand la fièvre + Glaçait mes doigts raidis, + Otant mon poil de chèvre, + Sur vous je l'étendis. + Faut-il que le froid vienne, + Néra, + Pour qu'il vous en souvienne? + Ah! Ah! + Néra! + + Adieu, sous mon vieux hêtre + Je m'en reviens sans vous. + Allez chercher pour maître + Un plus riche que nous! + Allez, mon coeur se brise, + Néra!... + Pourtant, Dieu te conduise! + Ah! Ah! + Néra! + + Je n'ai pas le courage + De te vouloir du mal: + Sur nos monts crains l'orage! + Crains l'ombre dans le val! + Pais longtemps l'herbe verte, + Néra! + Nous mourrons de ta perte, + Ah! Ah! + Néra! + + Un soir, à ma fenêtre, + Néra, pour t'abriter, + De la corne peut-être + Tu reviendras heurter. + Si la famille est morte, + Néra, + Qui t'ouvrira la porte? + Ah! Ah! + Néra! + + CASIMIR DELAVIGNE. + + + + +ATHALIE INTERROGEANT JOAS + + + ATHALIE (_à part_). + + O ciel! plus j'examine, et plus je le regarde... + C'est lui! D'horreur encor tous mes sens sont saisis. + +(_A Josabet en lui montrant Joas_). + + Épouse de Joad, est-ce là votre fils? + + JOSABET. + + Qui? lui, madame? + + ATHALIE. + + Lui. + + JOSABET. + + Je ne suis point sa mère. + +(_Montrant Zacharie._) + + Voilà mon fils. + + ATHALIE _à Joas_. + + Et vous, quel est donc votre père? + Jeune enfant, répondez. + + JOSABET. + + Le ciel jusqu'aujourd'hui... + + ATHALIE _à Josabet_. + + Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui! + C'est à lui de parler. + + JOSABET. + + Dans un âge si tendre, + Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre? + + ATHALIE. + + Cet âge est innocent; son ingénuité + N'altère point encor la simple vérité: + Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche. + + JOSABET (_à part_). + + Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche. + + ATHALIE. + + Comment vous nommez-vous? + + JOAS. + + J'ai nom Éliacin. + + ATHALIE. + + Votre père? + + JOAS. + + Je suis, dit-on, un orphelin, + Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance, + Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance. + + ATHALIE. + + Vous êtes sans parents? + + JOAS. + + Ils m'ont abandonné. + + ATHALIE. + + Comment et depuis quand? + + JOAS. + + Depuis que je suis né. + + ATHALIE. + + Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre? + + JOAS. + + Ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre. + + ATHALIE. + + Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer? + + JOAS. + + Parmi des loups cruels prêts à me dévorer. + + ATHALIE. + + Qui vous mit dans ce temple? + + JOAS. + + Une femme inconnue, + Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue. + + ATHALIE. + + Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin? + + JOAS. + + Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin? + Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, + Et sa bonté s'étend sur toute la nature. + Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel + Il me nourrit des dons offerts sur son autel. + + ATHALIE (_à part_). + + Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse! + La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce, + Font insensiblement à mon inimitié + Succéder... Je serais sensible à la pitié! + +(_A Joas._) + + ..... Quel est tous les jours votre emploi? + + JOAS. + + J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi; + Dans son livre divin on m'apprend à la lire, + Et déjà de ma main je commence à l'écrire. + + ATHALIE. + + Que vous dit cette loi? + + JOAS. + + Que Dieu veut être aimé. + Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé; + Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide; + Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide. + + ATHALIE. + + J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu, + A quoi s'occupe-t-il? + + JOAS. + + Il loue et bénit Dieu. + + ATHALIE. + + Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple? + + JOAS. + + Tout profane exercice est banni de son temple. + + ATHALIE. + + Quels sont donc vos plaisirs? + + JOAS. + + Quelquefois à l'autel, + Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel; + J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; + Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies. + + ATHALIE. + + Hé quoi! vous n'avez pas de passe-temps plus doux? + Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous. + Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire. + + JOAS. + + Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire! + + ATHALIE. + + Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier. + + JOAS. + + Vous ne le priez point. + + ATHALIE. + + Vous pourrez le prier. + + JOAS. + + Je verrais cependant en invoquer un autre. + + ATHALIE. + + J'ai mon Dieu que je sers: vous servirez le vôtre: + Ce sont deux puissants dieux. + + JOAS. + + Il faut craindre le mien: + Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien. + + ATHALIE. + + Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule. + + JOAS. + + Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule. + + ATHALIE. + + Ces méchants, qui sont-ils? + + JOSABET. + + Hé, madame! excusez + Un enfant... + + ATHALIE (_à Josabet_). + + J'aime à voir comme vous l'instruisez. + +(_A Joas._) + + Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire; + Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire. + Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier; + Laissez là cet habit, quittez ce vil métier: + Je veux vous faire part de toutes mes richesses. + Essayez dès ce jour l'effet de mes promesses; + A ma table, partout, à mes côtés assis, + Je prétends vous traiter comme mon propre fils. + + JOAS. + + Comme votre fils! + + ATHALIE. + + Oui.. Vous vous taisez? + + JOAS. + + Quel père + Je quitterais! et pour... + + ATHALIE. + + Hé bien? + + JOAS. + + Pour quelle mère! + +(Athalie, acte II, scène VII.) + + + RACINE. + + + + +BONHEUR DE L'ENFANT PIEUX + + + Oh! bienheureux mille fois + L'enfant que le Seigneur aime, + Qui de bonne heure entend sa voix, + Et que ce Dieu daigne instruire lui-même! + Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux + Il est orné dès son enfance, + Et du méchant l'abord contagieux + N'altère point son innocence. + Tel en un secret vallon, + Sur le bord d'une onde pure, + Croît à l'abri de l'aquilon + Un jeune lis, l'amour de la nature, + Heureux, heureux mille fois + L'enfant que le Seigneur rend docile à ses lois! + + J. RACINE. + + + + +L'ENFANT ET LA FAUVETTE + + + Si j'étais toi, ma fauvette, + Toi qui becquettes le pain + Que pour toi répand ma main + Aux abords de ma chambrette; + Si j'étais toi, je prendrais + Mon vol bien loin de la terre: + Adieu! dirais-je à ma mère; + Et j'irais, je monterais + Bien haut, par-dessus les nues; + Je franchirais ces sommets + Où l'homme n'atteint jamais, + Par des routes inconnues + J'irais au fond du ciel bleu, + Plus haut qu'où l'astre étincelle; + Je n'arrêterais mon aile + Qu'après avoir trouvé Dieu. + Mon ami, dit la fauvette, + Pour cela point n'est besoin + D'aller si haut ni si loin: + Cherche Dieu dans ta chambrette! + + L. TOURNIER. + + + + +L'HIRONDELLE + + + «Où va ce petit oiseau + Quand il quitte le hameau? + Disait un fils à sa mère. + «Va-t-il en terre étrangère, + Chercher un toit plus béni + Pour y suspendre son nid? + Pourquoi, dans cette saison, + Quitte-t-il notre maison? + --«Mon enfant, reprit la mère, + Regarde vers ces grands bois; + Les feuilles jonchent la terre; + Les oiseaux n'ont plus de voix. + Dans l'air plus de doux murmure, + Plus de chants mélodieux: + C'est le deuil de la nature: + Vois, tout est mort sous les cieux! + Voilà pourquoi l'hirondelle, + Quand tout meurt autour de nous, + Au loin fuit à tire-d'aile, + Pour chercher des cieux plus doux.» + De notre vie, enfant, l'hirondelle est l'image: + Nous sommes ici-bas des oiseaux de passage, + Et quand le long sommeil vient nous fermer les yeux, + Nous prenons notre essor vers le séjour des cieux. + + P.-T. GONTARD. + + + + +ÉLÉGIE + +SUR UNE JEUNE FILLE TOMBÉE A LA MER + + + Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, + Oiseaux chers à Thétis; doux alcyons, pleurez! + Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! + Un vaisseau la portait aux bords de Camarine: + Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement + Devaient la reconduire au seuil de son amant. + Une clef vigilante a, pour cette journée, + Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée, + Et l'or dont au festin ses bras seront parés, + Et pour ses blonds cheveux, les parfums préparés. + Mais seule sur la proue invoquant les étoiles, + Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles + L'enveloppe: étonnée et loin des matelots, + Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots... + + Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! + Son beau corps a roulé sous la vague marine. + Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher, + Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. + Par son ordre bientôt les belles Néréides + S'élèvent au-dessus des demeures humides, + Le poussent au rivage, et dans ce monument + L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement; + Et de loin à grands cris appelant leurs compagnes, + Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes, + Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, + Répétèrent, hélas! autour de son cercueil: + Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée, + Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée. + L'or autour de ton bras n'a point serré de noeuds, + Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux. + + ANDRÉ CHÉNIER. + + + + +LE PETIT ENFANT + + + Pour le bon Dieu que puis-je faire? + Je suis si petit, si petit! + Voici ce que mon coeur me dit: + J'aimerai bien ma bonne mère; + Je puis l'aimer quoique petit! + + Pour Dieu, que puis-je faire encore? + Puisque c'est Dieu qui nous bénit, + Je prierai bien, près de mon lit, + Ce bon Dieu que ma mère adore. + On peut prier, quoique petit! + + Et puis-je faire davantage? + A l'école où l'on me conduit, + Attentif à tout ce qu'on dit, + Je m'efforcerai d'être sage: + On peut l'être, quoique petit! + + Et quoi d'autre enfin?... Si ma mère + Me réprimande ou m'avertit, + J'y veillerai quoique petit, + Pour corriger mon caractère: + C'est comme cela qu'on grandit! + + L. TOURNIER. + + + + +LE PETIT ESPIÈGLE + + + Au loup! au loup! à moi! criait un jeune pâtre, + Et les bergers entre eux suspendaient leurs discours, + Trompés par les clameurs du rustique folâtre; + Tout venait, jusqu'au chien, tout volait au secours. + Ayant de tant de coeurs éveillé le courage, + Tirant l'un du sommeil et l'autre de l'ouvrage, + Il se mettait à rire, il se croyait bien fin. + Je suis loup, disait-il; mais attendez la fin. + Un jour que les bergers, au fond de la vallée, + Appelant la gaieté sur leurs aigres pipeaux, + Confondaient leurs repas, leurs chansons, leurs troupeaux + Et de leurs pieds joyeux pressaient l'herbe foulée: + «Au loup! au loup! à moi!» dit le jeune garçon, + «Au loup!» répéta-t-il d'une voix lamentable: + Pas un n'abandonna la danse ni la table. + «Il est loup,» dirent-ils, «à d'autres la leçon.» + Et toutefois le loup dévorait la plus belle + De ses belles brebis; + Et pour punir l'enfant qu'il traitait de rebelle, + Il lui montrait les dents, déchirait ses habits: + Et le pauvre menteur, élevant ses prières, + N'attristait que l'écho: ses cris n'amenaient rien, + Tout riait, tout dansait au loin sur les bruyères. + «Eh quoi! pas un ami,» dit-il, «pas même un chien!» + On ajoute (et vraiment c'est pitié de le croire) + Qu'il serrait la brebis dans ses deux bras tremblants; + Et quand il vint en pleurs raconter son histoire, + On vit que ses deux bras étaient nus et sanglants. + «Il ne ment pas, dit-on; il tremble! il saigne! il pleure. + «Quoi! c'est donc vrai, Colas!» il s'appelait Colas, + «Nous avons bien ri tout à l'heure, + «Et la brebis est morte, elle est mangée... hélas!» + On le plaignit. Un rustre insensible à ses larmes + Lui dit: «Tu fus menteur, tu trompas notre effroi; + «Or, s'il m'avait trompé, le menteur fut-il roi, + «Me crierait vainement: Aux armes!» + + Mme DESBORDES-VALMORE. + + + + +L'ENFANT AVEUGLE + + + Quel est donc, dites-moi, ce qu'on nomme lumière, + Dont je ne peux jamais espérer de jouir? + A votre pauvre enfant, dites, dites, ma mère, + La vue est-ce bien doux? quel en est le plaisir? + + Tout ce que vous voyez n'est pour moi que mystère; + Ce soleil si brillant, il éclaire vos pas; + Je sens bien sa chaleur, mais comment il éclaire, + Quels sont le jour, la nuit, je ne le comprends pas. + + Je m'amuse le jour et la nuit je sommeille; + Si je ne dormais pas, sans cesse il serait jour. + Oh? dites, du soleil est-ce là la merveille? + Fait-il ainsi le jour et la nuit tour à tour? + + Je vous entends gémir, vous plaignez mon jeune âge: + Ménagez des soupirs et des pleurs superflus; + Si la vue est un bien j'en ignore l'usage: + On ne peut regretter que le bien qu'on n'a plus. + + Le ciel à ce que j'ai borne ma jouissance; + Ne me dérobez pas ce qu'il a mis en moi: + Je suis un pauvre enfant aveugle de naissance; + Mais, avec ma gaieté, je chante, je suis roi. + + J.-F. CHATELAIN. + + + + +L'ENFANT DU SOLDAT + + + Je n'ai plus d'appui sur la terre, + Je suis errant, abandonné: + Mon seul espoir était mon père, + Et les combats l'ont moissonné! + Mais avec orgueil je m'écrie: + Il tomba fidèle et vaillant! + Ah! secourez le pauvre enfant + Du soldat mort pour sa patrie! + + Au malheur son destin me livre + Et j'implore en vain la pitié; + Quand le brave a cessé de vivre, + Serait-il si tôt oublié? + Songez, vous que ma voix supplie, + Qu'il mourut en vous défendant; + Ah! secourez le pauvre enfant + Du soldat mort pour sa patrie! + + Voilà cette étoile éclatante + Que je vis briller sur son sein: + Faudra-t-il d'une main tremblante + La vendre pour avoir du pain? + Garde qu'elle ne soit flétrie! + Me disait-il en expirant... + Ah! secourez le pauvre enfant + Du soldat mort pour sa patrie! + + Déjà mon jeune coeur tressaille, + Quand je vois flotter nos drapeaux; + Au seul récit d'une bataille + Je me sens le fils d'un héros: + Je l'espère, ô France chérie! + Un jour je t'offrirai mon sang... + Ah! secourez le pauvre enfant + Du soldat mort pour sa patrie! + + + + +CONSOLATION + + Composé en 1669. A M. du Perrier. + + + Ta douleur, du Perrier, sera donc éternelle? + Et les tristes discours + Que te met en l'esprit l'amitié paternelle + L'augmenteront toujours? + + Le malheur de ta fille au tombeau descendue + Par un commun trépas, + Est-ce quelque dédale où ta raison perdue + Ne se retrouve pas? + + Je sais de quels appas son enfance était pleine, + Et n'ai pas entrepris, + Injurieux ami, de soulager ta peine + Avecque son mépris. + + Mais elle était du monde, où les plus belles choses + Ont le pire destin; + Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, + L'espace d'un matin. + + Puis quand ainsi serait que, selon ta prière, + Elle aurait obtenu + D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière, + Qu'en fût-il advenu? + + Penses-tu que plus vieille en sa maison céleste + Elle eût eu plus d'accueil, + Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste + Et les vers du cercueil? + + La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles: + On a beau la prier; + La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles, + Et nous laisse crier. + + Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre + Est sujet à ses lois; + Et la garde qui veille aux barrières du Louvre + N'en défend point les rois. + + De murmurer contre elle et perdre patience + Il est mal à propos; + Vouloir ce que Dieu veut est la seule science + Qui nous met en repos. + + MALHERBE. + + + + +L'ANGE ET L'ENFANT + + + Un ange au radieux visage, + Penché sur le bord d'un berceau, + Semblait contempler son image + Comme dans l'onde d'un ruisseau. + + Charmant enfant qui me ressemble, + Oh! disait-il, viens avec moi; + Viens, nous serons heureux ensemble; + La terre est indigne de toi. + + Là, jamais entière allégresse; + L'âme y souffre de ses plaisirs; + Les cris de joie ont leur tristesse, + Et les voluptés leurs soupirs. + + La crainte est de toutes les fêtes; + Jamais un jour calme et serein + Du choc ténébreux des tempêtes + N'a garanti le lendemain. + + Eh quoi! les chagrins, les alarmes, + Viendraient troubler ce front si pur, + Et par l'amertume des larmes + Se terniraient ces yeux d'azur! + + Non, non, dans les champs de l'espace + Avec moi tu vas t'envoler: + La Providence te fait grâce + Des jours que tu devais couler. + + Que personne dans ta demeure + N'obscurcisse ses vêtements; + Qu'on accueille ta dernière heure, + Ainsi que tes premiers moments. + + Que les fronts y soient sans nuage, + Que rien n'y révèle un tombeau. + Quand on est pur comme à ton âge, + Le dernier jour est le plus beau. + + Et secouant ses blanches ailes, + L'ange, à ces mots, prit son essor + Vers les demeures éternelles. + Pauvre mère!... ton fils est mort. + + REBOUL. + + + + +LA FAUVETTE ET SES PETITS + + + Aux branches d'un tilleul une jeune fauvette + Avait de ses petits suspendu le berceau. + D'écoliers turbulents une troupe inquiète, + Cherchant quelque plaisir nouveau, + Aperçut en passant le nid de la pauvrette: + Le voir, être tenté, l'assaillir à l'instant, + Chez ce peuple enclin à mal faire + Ce fut l'ouvrage d'un moment. + Tous sans pitié lui déclarent la guerre, + Le pauvre nid vingt fois pensa faire le saut, + Il n'était si petit marmot + Qui ne fît de son mieux pour y lancer sa pierre. + L'alarme cependant était grande au logis, + La fauvette voyait l'instant où ses petits + Allaient périr ou subir l'esclavage. + Un esclavage, hélas! pire que le trépas. + Les gens qu'elle voyait là-bas + Étaient assurément quelque peuple sauvage + Qui ne les épargnerait pas. + Que faire en ce péril extrême? + Mais que ne fait-on pas pour sauver ce qu'on aime? + Elle vole au-devant des coups: + Pour sa famille elle se sacrifie, + Espérant que ces gens, dans leur affreux courroux, + Se contenteront de sa vie. + Aux yeux du peuple scélérat, + Elle va, vient, vole et revole, + S'élève tout à coup, et tout à coup s'abat, + Fait tant qu'enfin cette race frivole + Court après elle et laisse là le nid. + Elle amusa longtemps cette maudite engeance, + Les mena loin, fatigua leur constance, + Et pas un d'eux ne l'atteignit. + L'amour sauva le nid, le ciel sauva la mère, + A ses petits elle en devint plus chère. + Dieu sait la joie et tout ce qu'on lui dit, + A son retour, de touchant et de tendre! + Comme ils avaient passé tout ce temps sans rien prendre, + Elle apaisa leur faim, puis chacun s'endormit. + + AUBERT. + + + + +ADIEUX A LA VIE + + --1780-- + + + J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence, + Il a vu mes pleurs pénitents; + Il guérit mes remords, il m'arme de constance; + Les malheureux sont ses enfants. + + Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère: + Qu'il meure et sa gloire avec lui! + Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père: + Leur haine sera ton appui. + + A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage; + Tout trompe la simplicité! + Celui que tu nourris court vendre ton image + Noire de sa méchanceté. + + Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène + Un vrai remords né de douleurs; + Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine + D'être faible dans les malheurs. + + J'éveillerai pour toi la pitié, la justice + De l'incorruptible avenir; + Eux-mêmes épureront, par leur long artifice, + Ton honneur qu'ils pensent ternir. + + Soyez béni, mon Dieu! vous qui daignez me rendre + La paix et l'espoir sans orgueil; + Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre, + Veillerez près de mon cercueil! + + Au banquet de la vie, infortuné convive, + J'apparus un jour et je meurs: + Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, + Nul ne viendra verser des pleurs. + + Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure, + Et vous, riant exil des bois! + Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature, + Salut pour la dernière fois! + + Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée + Tant d'amis sourds à mes adieux! + Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée! + Qu'un ami leur ferme les yeux! + + GILBERT. + + + + +LES TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB + + + En Europe! en Europe!--Espérez! Plus d'espoir! + «Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde.» + Et son doigt le montrait, et son oeil, pour le voir, + Perçait de l'horizon l'immensité profonde. + + Il marche, et des trois jours le premier jour a lui; + Il marche, et l'horizon recule devant lui; + Il marche, et le jour baisse. Avec l'azur de l'onde + L'azur d'un ciel sans borne à ses yeux se confond. + Il marche, il marche encore, et toujours; et la sonde + Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond. + + Le pilote, en silence, appuyé tristement + Sur la barre qui crie au milieu des ténèbres, + Écoute du roulis le sourd mugissement, + Et des mâts fatigués les craquements funèbres. + Les astres de l'Europe ont disparu des cieux; + L'ardente croix du sud épouvante ses yeux. + Enfin l'aube attendue, et trop lente à paraître, + Blanchit le pavillon de sa douce clarté: + «Colomb! voici le jour! le jour vient de renaître! + «--Le jour! et que vois-tu?--Je vois l'immensité.» + + Le second jour a lui. Que fait Colomb? il dort; + La fatigue l'accable, et dans l'ombre on conspire. + «Périra-t-il? Aux voix!--La mort! la mort! la mort! + «--Qu'il triomphe demain, ou, parjure, il expire.» + Les ingrats! quoi! demain, il aura pour tombeau + Les mers où son audace ouvre un chemin nouveau! + Et peut-être demain leurs flots impitoyables + Le poussant vers ces bords que cherchait son regard, + Les lui feront toucher, en roulant sur les sables + L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard! + Soudain du haut des mâts descendit une voix: + Terre! s'écria-t-on, terre! terre!... Il s'éveille: + Il court. Oui, la voilà, c'est elle, tu la vois, + La terre!... ô doux spectacle! ô transports! ô merveille! + O généreux sanglots qu'il ne peut retenir! + Que dira Ferdinand, l'Europe, l'avenir? + Il la donne à son roi, cette terre féconde; + Son roi va le payer des maux qu'il a soufferts: + Des trésors, des honneurs en échange d'un monde, + Un trône, ah! c'était peu!... Que reçut-il? des fers. + + CASIMIR DELAVIGNE. + + + + +L'AUMONE + + + Donnez, riches! l'aumône est soeur de la prière. + Hélas! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre, + Tout raidi par l'hiver, en vain tombe à genoux; + Quand les petits enfants, les mains de froid rougies, + Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies, + La face du Seigneur se détourne de vous. + + Donnez! afin que Dieu qui dote les familles, + Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles; + Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit; + Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges; + Afin d'être meilleurs; afin de voir des anges + Passer dans vos rêves la nuit. + + Donnez! il vient un jour où le monde nous laisse. + Vos aumônes là-haut vous font une richesse. + Donnez afin qu'on dise: «Il a pitié de nous!» + Afin que l'indigent que glacent les tempêtes, + Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes, + Au seuil de vos palais fixe un oeil moins jaloux. + + Donnez! pour être aimés du Dieu qui se fit homme, + Pour que le méchant même, en s'inclinant, vous nomme, + Pour que votre foyer soit calme et fraternel; + Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière, + Contre tous vos péchés vous ayez la prière + D'un mendiant puissant au ciel. + + VICTOR HUGO. + + + + +LA CHUTE DES FEUILLES + + + De la dépouille de nos bois + L'automne avait jonché la terre; + Le bocage était sans mystère, + Le rossignol était sans voix. + Triste, et mourant, à son aurore, + Un jeune malade à pas lents + Parcourait une fois encore + Le bois cher à ses premiers ans. + + «Bois que j'aime, adieu, je succombe: + Votre deuil me prédit mon sort; + Et dans chaque feuille qui tombe + Je vois un présage de mort. + Fatal oracle d'Épidaure, + Tu m'as dit: «Les feuilles des bois + «A tes yeux jauniront encore, + «Mais c'est pour la dernière fois. + + «L'éternel cyprès se balance; + «Déjà sur sa tête en silence + «Il incline ses longs rameaux; + «Ta jeunesse sera flétrie + «Avant l'herbe de la prairie, + «Avant les pampres des coteaux.» + + Et je meurs... de leur froide haleine + M'ont touché les sombres autans; + Et j'ai vu comme une ombre vaine + S'évanouir mon beau printemps! + Tombe, tombe, feuille éphémère! + Voile aux yeux ce triste chemin; + Cache au désespoir de ma mère + La place où je serai demain. + + Mais vers la solitaire allée, + Si mon amante désolée + Venait pleurer quand le jour fuit, + Éveille par ton léger bruit + Mon ombre un instant consolée. + Il dit, s'éloigne, et sans retour, + La dernière feuille qui tombe + A signalé son dernier jour. + + Sous le chêne on creusa sa tombe... + Mais son amante ne vint pas + Visiter la pierre isolée; + Et le pâtre de la vallée + Troubla seul du bruit de ses pas + Le silence du mausolée. + + MILLEVOYE. + + + + +LE COIN DU GRAND-PÈRE + + + Ce coin près du foyer, c'est le coin du grand-père. + C'est là, je m'en souviens, qu'il aimait à s'asseoir, + Les pieds sur les chenets, dans sa vieille bergère, + Là qu'il lisait le jour et sommeillait le soir. + + Je crois le voir encor. Sa tête couronnée + De beaux cheveux blanchis par l'âge et le chagrin, + Se penchait en avant, doucement inclinée; + Son visage était grave à la fois et serein. + + Son coeur était ouvert à tous. On pouvait lire + Le calme sur son front, la bonté dans ses yeux; + Et lorsque sur sa bouche il passait un sourire, + On croyait voir briller comme un rayon des cieux. + + Puis, il était si bon pour moi! Dès que décembre, + Neigeux, humide et froid, me fermait le jardin, + Souvent à ses côtés, je jouais dans la chambre: + Vénérable grand-père et petit-fils mutin! + + Je vous laisse à penser le tapage et la fête, + Quand le ronfle à mon gré sifflait sur le plancher, + Quand mes soldats de plomb, rangés tambour en tête, + Sous mon commandement semblaient prêts à marcher. + + --Regarde donc! regarde, oh! regarde, grand-père! + Il souriait, et moi, m'excitant, par des cris, + Au combat, d'un seul coup je culbutais à terre + Tous ces pauvres soldats disloqués et meurtris! + + Puis, lorsque j'étais las de jouer:--Une histoire. + Grand-père!--et me voilà sur ses genoux assis. + Lui, cherchant un moment dans sa vieille mémoire, + Et me baisant au front, commençait ses récits. + + C'étaient des souvenirs de l'enfance lointaine, + Ou bien quelque beau conte, un conte d'autrefois, + Terrible... et j'écoutais, ne respirant qu'à peine, + Mon oreille et mon coeur suspendus à sa voix? + + Souvent, dans la veillée, il prenait son gros livre; + --Un vieillard, disait-il, est l'ami du vieillard,-- + Et tandis qu'il ouvrait ses deux fermoirs de cuivre, + Un céleste bonheur animait son regard. + + Les mains jointes, le front recueilli, son visage + Reflétait tout son coeur, ce coeur humble et pieux, + Et rarement son doigt tournait la sainte page, + Sans qu'une douce larme y tombât de ses yeux! + + Ainsi Dieu le reprit, lisant sa vieille Bible? + Un soir, je l'appelais, le croyant endormi... + Il n'était plus: la mort, comme un sommeil paisible, + L'avait couché, serein, auprès de son ami! + + Maintenant, son fauteuil est vide. Le grand-père + Ne viendra plus jamais s'asseoir au coin du feu! + Mais sa place est meilleure au ciel que sur la terre: + Il ne nous a quittés que pour aller à Dieu! + + L. TOURNIER. + + + + +HYMNE DE L'ENFANT A SON RÉVEIL + + + O père qu'adore mon père! + Toi qu'on ne nomme qu'à genoux! + Toi, dont le nom terrible et doux + Fait courber le front de ma mère! + + On dit que ce brillant soleil + N'est qu'un jouet de ta puissance; + Que sous tes pieds il se balance + Comme une lampe de vermeil. + + On dit que c'est toi qui fais naître + Les petits oiseaux dans les champs, + Et qui donnes aux petits enfants + Une âme aussi pour te connaître. + + On dit que c'est toi qui produis + Les fleurs dont le jardin se pare, + Et que, sans toi, toujours avare, + Le verger n'aurait point de fruits. + + Aux dons que ta bonté mesure + Tout l'univers est convié: + Nul insecte n'est oublié + A ce festin de la nature. + + L'agneau broute le serpolet, + La chèvre s'attache au cytise, + La mouche au bord du vase puise + Les blanches gouttes de mon lait! + + L'alouette a la graine amère + Que laisse envoler le glaneur, + Le passereau suit le vanneur, + Et l'enfant s'attache à sa mère. + + Et pour obtenir chaque don + Que chaque jour tu fais éclore, + A midi, le soir, à l'aurore, + Que faut-il? Prononcer ton nom! + + O Dieu! ma bouche balbutie + Ce nom des anges redouté; + Un enfant même est écouté + Dans le choeur qui te glorifie!... + + Ah! puisqu'il entend de si loin + Les voeux que notre bouche adresse, + Je veux lui demander sans cesse + Ce dont les autres ont besoin. + + Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines, + Donne la plume aux passereaux, + Et la laine aux petits agneaux, + Et l'ombre et la rosée aux plaines. + + Donne au malade la santé, + Au mendiant le pain qu'il pleure, + A l'orphelin une demeure, + Au prisonnier la liberté. + + Donne une famille nombreuse + Au père qui craint le Seigneur; + Donne à moi sagesse et bonheur, + Pour que ma mère soit heureuse!... + + LAMARTINE. + + + + +DERNIER CHOEUR D'ESTHER + + --1689-- + + + Dieu fait triompher l'innocence, + Chantons, célébrons sa puissance. + + Il a vu contre nous les méchants s'assembler, + Et notre sang prêt à couler; + Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre: + Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre; + L'homme superbe est renversé, + Ses propres flèches l'ont percé. + + J'ai vu l'impie adoré sur la terre, + Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux + Son front audacieux; + Il semblait à son gré gouverner le tonnerre, + Foulait aux pieds ses ennemis vaincus: + Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus. + + Comment s'est calmé l'orage? + Quelle main salutaire a chassé le nuage? + L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage. + De l'amour de son Dieu son coeur s'est embrasé. + Au péril d'une mort funeste + Son zèle ardent s'est exposé; + Elle a parlé: le ciel a fait le reste. + + Esther a triomphé des filles des Persans: + La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée. + Tout ressent de ses yeux les charmes innocents, + Jamais tant de beauté fut-elle couronnée? + Les charmes de son coeur sont encor plus puissants, + Jamais tant de vertu fut-elle couronnée? + + Ton Dieu n'est plus irrité: + Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière, + Quitte les vêtements de ta captivité, + Et reprends ta splendeur première. + Les chemins de Sion à la fin sont ouverts: + Rompez vos fers, + Tribus captives; + Troupes fugitives, + Repassez les monts et les mers, + Rassemblez-vous des bouts de l'univers. + + Je reverrai ces campagnes si chères, + J'irai pleurer au tombeau de mes pères. + Relevez, relevez les superbes portiques + Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré: + Que de l'or le plus pur son autel soit paré, + Et que du sein des monts le marbre soit tiré. + Prêtres sacrés, préparez vos cantiques. + Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques: + + Dieu descend et vient habiter parmi nous: + Terre, frémis d'allégresse et de crainte; + Et vous, sous sa majesté sainte, + Cieux, abaissez-vous. + + Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable! + Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur! + Jeune peuple, courez à ce maître adorable. + Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable + Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur. + Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable! + Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur! + Il s'apaise, il pardonne; + Du coeur ingrat qui l'abandonne + Il attend le retour; + Il excuse notre faiblesse, + A nous chercher même il s'empresse; + Pour l'enfant qu'elle a mis au jour + Une mère a moins de tendresse. + Ah! qui peut avec lui partager notre amour? + + Il nous fait remporter une illustre victoire. + Il nous a révélé sa gloire. + Ah! qui peut avec lui partager notre amour? + Que son nom soit béni, que son nom soit chanté; + Que l'on célèbre ses ouvrages + Au delà des temps et des âges, + Au delà de l'éternité. + + J. RACINE. + + + + +LE NID + + Moins on tient de place, plus on est à couvert: + une feuille suffit au nid de l'oiseau-mouche. + + _Bernardin de Saint-Pierre._ + + + De ce buisson de fleurs approchons-nous ensemble: + Vois-tu ce nid posé sur la branche qui tremble? + Pour le couvrir, vois-tu les rameaux se ployer? + Les petits sont cachés sous leur couche de mousse; + Ils sont tous endormis!... Oh! viens, ta voix est douce: + Ne crains pas de les effrayer. + + De ses ailes encore la mère les recouvre; + Son oeil appesanti se referme et s'entr'ouvre, + Et son amour souvent lutte avec le sommeil: + Elle s'endort enfin... Vois comme elle repose! + Elle n'a rien pourtant qu'un nid sous une rose, + Et sa part de notre soleil. + + Vois, il n'est point de vide en son étroit asile, + A peine s'il contient sa famille tranquille; + Mais là le jour est pur, là le sommeil est doux, + C'est assez!... Elle n'est ici que passagère; + Chacun de ses petits peut réchauffer son frère, + Et son aile les couvre tous. + + Et nous, pourtant, mortels, nous passagers comme elle, + Nous fondons des palais quand la mort nous appelle; + Le présent est flétri par nos voeux d'avenir; + Nous demandons plus d'air, plus de jour, plus d'espace, + Des champs, un toit plus grand!... Ah! faut-il tant de place + Pour aimer un jour... et mourir! + + E. SOUVESTRE. + + + + +LE MONTAGNARD ÉMIGRÉ + + + Combien j'ai douce souvenance + Du joli lieu de ma naissance! + Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours + De France! + O mon pays, sois mes amours + Toujours. + + Te souvient-il que notre mère + Au foyer de notre chaumière + Nous pressait sur son sein joyeux, + Ma chère! + Et nous baisions ses blancs cheveux + Tous deux. + + Ma soeur, te souvient-il encore + Du château que baignait la Dore? + Et de cette tant vieille tour + Du Maure, + Où l'airain sonnait le retour + Du jour? + + Te souvient-il du lac tranquille + Qu'effleurait l'hirondelle agile, + Du vent qui courbait le roseau + Mobile, + Et du soleil couchant sur l'eau + Si beau? + + Oh! qui me rendra mon Hélène + Et ma montagne et le grand chêne! + Leur souvenir fait tous les jours + Ma peine. + Mon pays sera mes amours + Toujours! + + CHATEAUBRIAND. + + + + +LE RETOUR DANS LA PATRIE + + + Qu'il va lentement, le navire + A qui j'ai confié mon sort! + Au rivage où mon coeur aspire + Qu'il est lent à trouver un port! + France adorée? + Douce contrée, + Mes yeux cent fois ont cru te découvrir; + Qu'un vent rapide + Soudain nous guide + Aux bords sacrés où je reviens mourir. + Mais enfin le matelot crie: + Terre! terre! là-bas, voyez! + Ah! tous mes maux sont oubliés: + Salut à ma patrie! + + Oui, voilà les rives de France; + Oui, voilà le port vaste et sûr, + Voisin des champs où mon enfance + S'écoula sous un chaume obscur. + France adorée! + Douce contrée! + Après vingt ans, enfin, je te revois. + De mon village + Je vois la plage; + Je vois fumer la cime de nos toits. + Combien mon âme est attendrie! + Là furent mes premiers amours; + Là ma mère m'attend toujours; + Salut à ma patrie! + + Loin de mon berceau, jeune encore, + L'inconstance emporta mes pas + Jusqu'au sein des mers où l'aurore + Sourit aux plus riches climats. + France adorée! + Douce contrée! + Dieu te devait leurs fécondes chaleurs. + Toute l'année, + Là, brille ornée + De fleurs, de fruits, et de fruits et de fleurs. + Mais là, ma jeunesse flétrie + Rêvait à des climats plus chers: + Là, je regrettais nos hivers. + Salut à ma patrie! + + Poussé chez des peuples sauvages + Qui m'offraient de régner sur eux, + J'ai su défendre leurs rivages + Contre des ennemis nombreux. + France adorée! + Douce contrée! + Tes champs alors gémissaient envahis. + Puissance et gloire, + Cris de victoire, + Rien n'étouffa la voix de mon pays: + De tout quitter mon coeur me prie; + Je reviens pauvre, mais constant. + Une bêche est là qui m'attend. + Salut à ma patrie! + + Au bruit des transports d'allégresse + Enfin le navire entre au port. + Dans cette barque où l'on se presse, + Hâtons-nous d'atteindre le bord. + France adorée! + Douce contrée! + Puissent tes fils te revoir ainsi tous! + Enfin j'arrive, + Et sur la rive + Je rends au ciel, je rends grâce à genoux. + Je t'embrasse, ô terre chérie! + Dieu! qu'un exilé doit souffrir! + Moi désormais, je puis mourir; + Salut à ma patrie! + + BÉRANGER. + + + + +AH! SI J'ÉTAIS PETIT OISEAU! + + + C'était le plus beau jour de tous les jours d'automne, + Un de ces jours brillants, jours aux mille couleurs, + Où la terre ravie, effeuillant sa couronne, + Nous jette ses fruits et ses fleurs. + + La mère travaillait à la fenêtre assise, + Mère au front gracieux, au regard calme, doux, + Et l'enfant apprenait, en silence et soumise, + Une leçon sur ses genoux. + + Relevant quelquefois sa tête rose et blanche, + Pour sourire au soleil, au splendide horizon, + Elle écoutait l'oiseau qui sautait sur la branche, + En chantant gaiement sa chanson. + + La pauvre mère alors, et bonne et généreuse, + Pour ne pas la gronder, feignait de ne rien voir, + Ou ramenait d'un mot sa chère paresseuse + Au doux sentiment du devoir. + + Que sa voix était tendre et pleine d'indulgence! + «Allons, chère Marie, allons, tu n'apprends pas. + Ton livre déchiré trahit ta négligence, + Que vois-tu de si beau là-bas?» + + Elle invitait encor la gentille rêveuse + A reprendre courage, à lire de nouveau, + Quand l'enfant s'écria: «Que je suis malheureuse! + Ah! si j'étais petit oiseau! + + Ah! si j'étais l'oiseau qui toujours saute et chante; + Qui n'a souci de rien, qu'on voit toujours joyeux; + Si j'étais cet oiseau, que je serais contente, + Et que mon sort serait heureux! + + Plus de livre ennuyeux, plus de leçon sévère; + Voltiger tout le jour, courir et s'amuser, + Causer avec les fleurs, caresser la bruyère, + Sur le gazon se reposer; + + Toujours nouveau plaisir, toujours nouvelle fête; + Sous les arbres touffus, j'arrêterais mon vol, + Et m'en irais souvent appeler la fauvette, + Pour rire avec le rossignol. + + Tu dis que c'est là-haut qu'on chante les louanges, + Que la terre répète en tout temps, en tout lieu: + J'y volerais aussi pour entendre les anges + Chanter dans le ciel du bon Dieu. + + Sans regrets, sans chagrins, toujours libre et ravie, + Chaque jour le soleil me paraîtrait plus beau; + Ainsi s'écouleraient tous les jours de ma vie. + Ah! si j'étais petit oiseau!» + + --«Sans doute, chère enfant, cette vie a des charmes, + Mais elle compte aussi plus d'un jour douloureux. + L'oiseau n'est pas exempt de craintes ni d'alarmes, + Il est souvent bien malheureux. + + Quand l'hiver couvre tout de glace et de tristesse, + Lorsque tu dors, enfant, sous de légers rideaux, + On n'entend plus dans l'air que les cris de détresse + Poussés par les petits oiseaux. + + Oh! que leur voix alors est touchante et plaintive! + Ils vont mourir de faim, de froid et de douleur. + Car ils n'ont plus de mère inquiète, attentive, + Pour les réchauffer sur son coeur. + + Plus heureux que l'oiseau, dont la vie est amère, + L'enfant reçoit du ciel un regard plein de feu, + Un coeur intelligent pour comprendre sa mère, + Une âme pour adorer Dieu. + + Regarde celui-ci qui frôle de son aile + Et la branche de l'arbre et le gazon fleuri; + Il va nous faire entendre une chanson nouvelle; + Qu'il est mignon, qu'il est joli! + + Il paraît bien joyeux, les airs sont sa patrie! + Sans craindre le péril, sans songer à son sort, + Il chante, court, s'envole, et légère est sa vie; + Demain, peut-être, il sera mort.» + + La mère encor parlait quand soudain l'éclair brille. + Bientôt l'air retentit sous le grand peuplier, + Et l'oiseau qui chantait tombe sous la charmille, + Frappé par le plomb meurtrier. + + On s'élance, on accourt, de terreur palpitantes. + Hélas! il est trop tard! Oh! le cruel chasseur! + L'oiseau fermait déjà ses paupières mourantes: + Que de regrets! que de douleur! + + On essaya pourtant de rappeler la vie; + Longtemps on espéra qu'il rouvrirait les yeux: + Tout en le réchauffant, la gentille Marie + Versa bien des pleurs douloureux. + + Elle lui dit tout bas beaucoup de douces choses + (Car l'enfant sut de Dieu comprendre la leçon), + Puis on l'ensevelit sous des feuilles de roses + Que l'on cacha sous le gazon. + + Elle revint alors désolée et pensive, + Le coeur gros de soupirs, rêvant au pauvre oiseau; + Et puis, sans dire un mot, sérieuse, attentive, + Elle étudia de nouveau. + + Puis, un moment après, elle dit en prière: + «Seigneur! Seigneur mon Dieu! de ton ciel triomphant, + Oh! conserve toujours un enfant à sa mère, + Et garde la mère à l'enfant!» + + Mlle ISABELLE RODIER. + + + + +UNE PROMENADE DE FÉNELON + + + Victime de l'intrigue et de la calomnie, + Et par un noble exil expiant son génie, + Fénelon, dans Cambrai, regrettant peu la cour, + Répandait les bienfaits et recueillait l'amour; + Instruisait, consolait, donnait à tous l'exemple; + Son peuple pour l'entendre accourait dans le temple. + Il parlait, et les coeurs s'ouvraient tous à sa voix. + Quand du saint ministère ayant porté le poids, + Il cherchait, vers le soir, le repos, la retraite, + Alors, aux champs aimés du sage et du poète, + Solitaire et rêveur, il allait s'égarer. + De quel charme à leur vue il se sent pénétrer! + Il médite, il compose, et son âme l'inspire! + Jamais un vain orgueil ne le presse d'écrire; + Sa gloire est d'être utile; heureux quand il a pu + Montrer la vérité, faire aimer la vertu! + + Ses regards, animés d'une flamme céleste, + Relèvent de ses traits la majesté modeste, + Sa taille est haute et noble; un bâton à la main, + Seul, sans faste et sans crainte, il poursuit son chemin, + Contemple la nature et jouit de Dieu même. + Il visite souvent les villageois qu'il aime, + Et chez ces bonnes gens, de le voir tout joyeux, + Vient sans être attendu, s'assied au milieu d'eux, + Écoute le récit des peines qu'il soulage, + Joue avec les enfants, et goûte le laitage. + Un jour, loin de la ville ayant longtemps erré, + Il arrive aux confins d'un hameau retiré, + Et sous un toit de chaume, indigente demeure, + La pitié le conduit; une famille y pleure. + + Il entre, et sur-le-champ, faisant place au respect, + La douleur, un moment, se tait à son aspect. + O ciel! c'est monseigneur!... On se lève, on s'empresse; + Il voit avec plaisir éclater leur tendresse. + + «Qu'avez-vous, mes enfants? d'où naît votre chagrin? + «Ne puis-je le calmer? Versez-le dans mon sein; + «Je n'abuserai point de votre confiance.» + + On s'enhardit alors et la mère commence: + «Pardonnez, monseigneur, mais vous n'y pouvez rien; + «Ce que nous regrettons, c'était tout notre bien; + «Nous n'avions qu'une vache!... hélas! elle est perdue; + «Depuis trois jours entiers nous ne l'avons point vue. + «Notre pauvre Brunon!.. nous l'attendons en vain; + «Les loups l'auront mangée, et nous mourrons de faim. + «Peut-il être un malheur au nôtre comparable? + + --«Ce malheur, mes amis, est-il irréparable?» + Dit le prélat, «et moi ne puis-je vous offrir, + «Touché de vos regrets, de quoi les adoucir? + «En place de Brunon, si j'en trouvais une autre?...» + + --«L'aimerions-nous autant que nous aimons la nôtre? + «Pour oublier Brunon il faudra bien du temps! + «Eh! comment l'oublier?... Ni nous ni nos enfants + «Nous ne serons ingrats. C'était notre nourrice! + «Nous l'avions achetée étant encor génisse! + «Accoutumée à nous, elle nous entendait, + «Et même à sa manière elle nous répondait; + «Son poil était si beau, d'une couleur si noire; + «Trois marques seulement, plus blanches que l'ivoire, + «Ornaient son large front et ses pieds de devant; + «Avec mon petit Claude elle jouait souvent; + «Il montait sur son dos, elle le laissait faire; + «Je riais... A présent nous pleurons, au contraire! + «Non, monseigneur, jamais, il n'y faut pas penser, + «Une autre ne pourra chez nous la remplacer.» + + Fénelon écoutait cette plainte naïve; + Mais pendant l'entretien, bientôt le soir arrive. + Quand on est occupé de sujets importants, + On ne s'aperçoit pas de la fuite du temps. + Il promet en partant de revoir la famille... + «Ah! monseigneur, lui dit la plus petite fille, + «Si vous vouliez pour nous la demander à Dieu, + «Nous la retrouverions.»--«Ne pleurez plus; adieu.» + + Il reprend son chemin, il reprend ses pensées, + Achève en son esprit des pages commencées; + Il marche; mais déjà l'ombre croît, le jour fuit. + Ce reste de clarté qui devance la nuit + Guide encore ses pas à travers les prairies, + Et le calme du soir nourrit ses rêveries. + + Tout à coup un objet à ses yeux s'est montré; + Il regarde... il croit voir.., il distingue en un pré, + Seule, errante et sans guide, une vache... C'est elle + Dont on lui fit tantôt un portrait si fidèle... + Il ne peut s'y tromper; et soudain, empressé, + Il court dans l'herbe humide, il franchit un fossé, + Arrive haletant; et Brunon complaisante, + Loin de le fuir, vers lui s'avance et se présente. + Lui-même, satisfait, la flatte de la main. + + Mais que faire? Va-t-il poursuivre son chemin? + Retourner sur ses pas, ou regagner la ville? + Déjà, pour revenir, il a fait plus d'un mille. + «Ils l'auront dès ce soir, dit-il, et par mes soins + «Elle leur coûtera quelques larmes de moins.» + Il saisit à ces mots la corde qu'elle traîne, + Et marchant lentement, derrière lui l'emmène. + Venez, mortels, si fiers d'un vain et mince éclat; + Voyez, en ce moment, ce digne et saint prélat, + Que son nom, son génie, et son titre décore, + Mais que tant de bonté révèle plus encore. + Ce qui fait votre orgueil vaut-il un trait si beau? + Le voilà fatigué, de retour au hameau. + Hélas! à la clarté d'une faible lumière, + On veille, on pleure encor dans la triste chaumière. + Il arrive à la porte: «Ouvrez-moi, mes enfants, + «Ouvrez-moi; c'est Brunon, Brunon que je vous rends.» + + On accourt; ô surprise! ô joie! ô doux spectacle! + La fille croit que Dieu fait pour elle un miracle: + «Ce n'est point monseigneur, c'est un ange des cieux + «Qui, sous ses traits chéris, se présente à nos yeux, + «Pour nous faire plaisir il a pris sa figure: + «Aussi je n'ai pas peur... Oh! non, je vous assure, + «Bon ange!...» En ce moment, de leurs larmes noyés, + Père, mère, enfants, tous sont tombés à ses pieds. + «Levez-vous, mes amis; mais quelle erreur étrange! + «Je suis votre archevêque et ne suis point un ange; + «J'ai retrouvé Brunon, et pour vous consoler + «Je revenais vers vous; que n'ai-je pu voler! + «Reprenez-la; je suis heureux de vous la rendre.» + + «--Quoi! tant de peine! ô ciel! avez-vous pu la prendre, + «Et vous-même?» Il reçoit leurs respects, leur amour; + Mais il faut bien aussi que Brunon ait son tour. + + On lui parle. «C'est donc ainsi que tu nous laisses? + «Mais te voilà!» Je donne à penser les caresses! + Brunon semble répondre à l'accueil qu'on lui fait. + Tel au retour d'Ulysse, son chien le reconnaît. + «Il faut, dit Fénelon, que je reparte encore; + «A peine dans Cambrai serai-je avant l'aurore; + «Je crains d'inquiéter mes amis, ma maison... + «--Oui, dit le villageois, oui, vous avez raison; + «On pleurerait ailleurs quand vous séchez nos larmes! + «Vous êtes tant aimé!... Prévenez leurs alarmes + «Mais comment retourner? car vous êtes bien las! + «Monseigneur, permettez... nous vous offrons nos bras. + «Oui, sans vous fatiguer, vous ferez le voyage.» + + D'un peuplier voisin on abat le branchage. + Mais au hameau déjà le bruit s'est répandu. + Monseigneur est ici!... Chacun est accouru, + Chacun veut le servir. De bois et de ramée + Une civière agreste aussitôt est formée, + Qu'on tapisse partout de fleurs, d'herbages frais; + Des branches au-dessus s'arrondissent en dais; + Le bon prélat s'y place, et mille cris de joie + Volent au loin; l'écho les double et les renvoie. + Il part: tout le hameau l'environne, le suit; + La clarté des flambeaux brille à travers la nuit, + Le cortège bruyant qu'égaye un chant rustique, + Marche... Honneurs innocents et gloire pacifique! + Ainsi par leur amour Fénelon escorté, + Jusque dans son palais en triomphe est porté. + + ANDRIEUX. + + + + +QUATRAINS MORAUX + + + 1. + + Tout annonce d'un Dieu l'éternelle existence; + On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer: + La voix de l'univers annonce sa puissance, + Et la voix de nos coeurs dit qu'il faut l'adorer. + + 2. + + Contre la conscience il n'est point de refuge: + Elle parle en nos coeurs; rien n'étouffe sa voix, + Et de nos actions elle est tout à la fois + La loi, l'accusateur, le témoin et le juge. + + 3. + + Enfants, quelque irrité que vous paraisse un père, + Croyez qu'il est toujours votre ami le plus doux, + Son coeur en vous montrant un courroux nécessaire, + Le fait pour votre bien, et souffre plus que vous. + + 4. + + Que vous devez aimer cette maman si chère, + Qui souffrit tant pour vous, qui vous rend tant de soins, + Et qui prévoit si bien vos peines, vos besoins! + Est-il assez d'amour pour payer une mère? + + 5. + + Soyez doux, complaisants, d'un caractère affable: + On est toujours aimé quand on est sans humeur; + L'esprit ne suffit pas, enfants, pour être aimable; + Il faut y joindre encor l'indulgente douceur. + + 6. + + Offensez-vous quelqu'un, votre orgueil vous refuse + A demander pardon de votre emportement. + Eh! pourquoi donc rougir de ce beau mouvement? + La honte est dans l'offense, et non pas dans l'excuse. + + 7. + + Notre vie est si courte! Il la faut employer; + Instruisez-vous, enfants, dès l'âge le plus tendre. + Vous serez malheureux si vous cessez d'apprendre + Et c'est un jour perdu qu'un jour sans travailler. + + + + +LE BON EMPLOI DU TEMPS + + + Comme la bienfaisante pluie + Féconde la terre en été + Dieu fit pour féconder la vie, + Le travail et l'activité. + Ne laissons point d'heure inutile: + Songeons que la paille stérile + Est foulée aux pieds du glaneur; + Puissent s'amasser nos journées, + Comme les gerbes moissonnées, + Dans le grenier du laboureur! + + Mme AMABLE TASTU. + + + + +LE CÈDRE DU LIBAN + + + Le cèdre du Liban s'était dit en lui-même: + «Je règne sur les monts; ma tête est dans les cieux, + «J'étends sur les forêts mon vaste diadème; + «Je prête un noble asile à l'aigle audacieux. + + «A mes pieds l'homme rampe...» Et l'homme qu'il outrage + Rit, se lève, et d'un bras trop longtemps dédaigné + Fait tomber sous la hache et la tête et l'ombrage + De ce roi des forêts, de sa chute indigné... + + Vainement il s'exhale en des plaintes amères; + Les arbres d'alentour sont joyeux de son deuil: + Affranchis de son ombre, ils s'élèvent en frères, + Et du géant superbe un ver punit l'orgueil. + + LE BRUN. + + + + +LA FEUILLE + + + De ta tige détachée, + Pauvre feuille desséchée, + Où vas-tu?--Je n'en sais rien: + L'orage a brisé le chêne + Qui seul était mon soutien. + De son inconstante haleine + Le zéphir ou l'aquilon + Depuis ce jour me promène + De la forêt à la plaine, + De la montagne au vallon. + Je vais où le vent me mène, + Sans me plaindre ou m'effrayer, + Je vais où va toute chose, + Où va la feuille de rose + Et la feuille de laurier. + + ARNAULT. + + + + +LE PLUS DOUX NOM + + «Emmanuel... Dieu avec nous!» + + + Plus doux qu'est au printemps le parfum de la rose, + Quand l'aube luit; + Que le sein maternel où l'enfant se repose, + Quand vient la nuit; + Plus doux et plus touchant que le doux nom de père + Pour l'orphelin; + Plus doux qu'est à nos yeux l'éclat de la lumière + A son déclin; + Plus douce qu'est au coeur que le bruit empoisonne + La paix du soir; + Plus doux qu'est au mourant que la vie abandonne + Le mot d'espoir; + Plus doux qu'est le regard du jeune enfant qui prie + Près de son lit; + Plus doux qu'est dans l'exil le doux nom de patrie + Pour le proscrit; + Plus doux qu'est au rocher battu par la tempête + L'aspect du port; + Plus doux qu'est le duvet où l'oiseau met sa tête + Quand il s'endort; + Plus doux qu'au pèlerin arrivant de la terre + Est le chant des élus, + --Plus doux est au pécheur perdu dans sa misère + Le doux nom de Jésus! + + THÉOPHILE GONTARD. + + + + +DANDOLO + + + Venise aux Byzantins demandait un traité. + Auprès de l'empereur part comme député + Un des plus nobles fils de Venise la belle, + Dandolo!... L'empereur ordonne qu'on l'appelle. + Il entre!... Le traité l'attendait tout écrit: + «Lisez, lui dit le prince, et puis signez...» Il lit. + Mais soudain, pâlissant de colère, il s'écrie: + «Ce traité flétrirait mon nom et ma patrie, + «Je ne signerai pas!» L'impétueux César + Se lève! Dandolo l'écrase d'un regard. + Le prince veut parler de présents, il s'indigne! + De bourreaux, il sourit; de prêtres, il se signe! + + Alors tout écumant de honte et de fureur: + «Si tu ne consens pas, traître, dit l'empereur, + «J'appelle ici soudain quatre esclaves fidèles, + «Je te fais garrotter, et là, dans tes prunelles, + «Un fer rouge éteindra le feu évanoui; + «Ainsi, hâte-toi donc, et réponds enfin... oui!» + Il se tait!.. On apporte une lame brûlante! + Il se tait!.. On l'applique à sa paupière ardente: + Il se tait!.. De ses yeux où le fer s'enfonçait, + Le sang coule: il se tait! la chair fume: il se tait!.. + Et quand de ses bourreaux l'oeuvre fut achevée, + Tranquille et ferme il dit: «La patrie est sauvée!» + Eh bien! ce front d'airain, inflexible aux douleurs, + Ces yeux qui torturés n'ont que du sang pour pleurs, + Cet immobile front où pas un pli ne bouge, + Qui ne sourcille pas sous le feu d'un fer rouge, + Ces yeux, ce front, ce coeur, avaient quatre-vingts ans! + Jeune aurait-il mieux fait? Vit-on ses faibles sens + Le trahir, et son corps manqua-t-il à son âme? + Va, va, fouille l'histoire avec des yeux de flamme, + Jeune homme, et trouve un trait plus beau que ce trait-là. + Auprès de Dandolo, qu'est-ce que Scevola? + + E. LEGOUVÉ. + + + + +L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE + + + Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, + Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi! + Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête, + Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi! + Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres, nus et sans mère, + Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir; + Ils ont toujours sommeil! O destinée amère! + Maman, douce maman, cela me fait gémir, + + Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges + Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien; + Seule dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges, + Je te bénis, ma mère, et je touche le tien. + Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première + De l'aube au rideau bleu; c'est si gai de la voir! + Je vais dire tout bas ma plus tendre prière; + Donne encore un baiser, bonne maman! Bonsoir. + + PRIÈRE + + Dieu des enfants, le coeur d'une petite fille, + Plein de prière, écoute! est ici sous mes mains; + On me parle souvent d'orphelins sans famille; + Dans l'avenir, mon Dieu! ne fais plus d'orphelins! + Laisse descendre au soir un ange qui pardonne, + Pour répondre à des voix que l'on entend gémir; + Mets sous l'enfant perdu, que la mère abandonne, + Un petit oreiller qui le fasse dormir. + + Mme DESBORDES-VALMORE. + + + + +PARAPHRASE DU PSAUME CXLVI + + + N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde, + Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde + Que toujours quelque vent empêche de calmer; + Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre: + C'est Dieu qui nous fait vivre, + C'est Dieu qu'il faut aimer. + + En vain, pour satisfaire à nos lâches envies, + Nous passons près des rois tout le temps de nos vies + A souffrir des mépris et ployer les genoux: + Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont, ce que nous sommes, + Véritablement hommes, + Et meurent comme nous. + + Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière + Que cette majesté si pompeuse et si fière + Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers, + Et, dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines + Font encore les vaines, + Ils sont mangés des vers. + + Là se perdent ces noms de maîtres de la terre, + D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre; + Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs; + Et tombent avec eux d'une chute commune + Tous ceux que leur fortune + Faisait leurs serviteurs. + + MALHERBE. + + + + +LE BONHEUR DU CHRÉTIEN + + + Que ne puis-je, ô mon Dieu, Dieu de ma délivrance, + Remplir de ta louange et la terre et les cieux, + Les prendre pour témoins de ma reconnaissance, + Et dire au monde entier combien je suis heureux! + + Heureux quand je t'écoute et que cette parole + Qui dit: «Lumière sois!» et la lumière fut, + S'abaisse jusqu'à moi, m'instruit et me console, + Et me dit: «C'est ici le chemin du salut!» + + Heureux quand je te parle, et que de ma poussière, + Je fais monter vers toi mon hommage et mon voeu, + Avec la liberté d'un fils devant son père, + Et le saint tremblement d'un pécheur devant Dieu. + + Heureux lorsque ton jour, ce jour qui vit éclore + Ton oeuvre du néant et ton fils du tombeau, + Vient m'ouvrir les parvis où ton peuple t'adore, + Et de mon zèle éteint rallumer le flambeau. + + Heureux quand sous les coups de ta verge fidèle, + Avec amour battu, je souffre avec amour: + Pleurant, mais sans douter de ta main paternelle, + Pleurant, mais sous la croix, pleurant, mais pour un jour. + + Heureux, lorsque, attaqué par l'Ange de la chute, + Prenant la Croix pour arme et l'Agneau pour Sauveur, + Je triomphe à genoux et sors de cette lutte + Vainqueur, mais tout meurtri, tout meurtri, mais vainqueur. + + Heureux, toujours heureux! J'ai le Dieu fort pour père, + Pour frère Jésus-Christ, pour guide l'Esprit-Saint! + Que peut ôter l'enfer, que peut donner la terre + A qui jouit du ciel et du Dieu trois fois saint? + + A. MONOD. + + + + +LE NID DE FAUVETTES + + + Je le tiens, ce nid de fauvettes! + Ils sont deux, trois, quatre petits! + Depuis si longtemps je vous guette; + Pauvres oiseaux, vous voilà pris! + + Criez, sifflez, petits rebelles, + Débattez-vous; oh! c'est en vain, + Vous n'avez pas encor vos ailes, + Comment vous sauver de ma main? + + Mais quoi! n'entends-je pas leur mère + Qui pousse des cris douloureux? + Oui, je le vois, oui, c'est leur père + Qui vient voltiger auprès d'eux. + + Ah! pourrais-je causer leur peine, + Moi qui, l'été, dans les vallons, + Venais m'endormir sous un chêne, + Au bruit de leurs douces chansons? + + Hélas! si du sein de ma mère + Un méchant venait me ravir, + Je le sens bien, dans sa misère, + Elle n'aurait plus qu'à mourir. + + Et je serais assez barbare, + Pour vous arracher vos enfants? + Non, non, que rien ne vous sépare; + Non, les voici, je vous les rends. + + Apprenez-leur, dans le bocage, + A voltiger auprès de vous; + Qu'ils écoutent votre ramage + Pour former des sons aussi doux. + + Et moi, dans la saison prochaine, + Je reviendrai dans les vallons, + Dormir quelquefois sous un chêne, + Au bruit de leurs douces chansons. + + BERQUIN. + + + + +A MES OISEAUX + + + Oh! que vous chantez bien, mes petits canaris! + C'est que vous avez tout à souhait: belle cage, + Grain nouveau, gai soleil, air pur et frais breuvage, + Et votre joie éclate en vos airs favoris! + + Mais savez-vous, au moins, d'où vous vient cette fête? + Moi, j'achète ce grain dont vous êtes friands: + Mais qui l'a fait germer et mûrir dans les champs? + Je vous verse cette eau: mais cette eau, qui l'a faite? + + Qui donc a fait couler le limpide ruisseau + Où, dans mon gobelet, pour vous je l'ai puisée? + C'est moi qui vous ai mis tout près de la croisée; + Quand j'ai vu ce jour pur et ce soleil si beau: + + Mais d'où vient ce beau jour, et d'où vient l'astre même? + Qui l'a formé? Qui l'a suspendu dans les airs, + Pour être bienfaiteur et roi de l'univers? + Dites, le savez-vous?--C'est quelqu'un qui vous aime. + + C'est Dieu, mes canaris!--La graine et le ruisseau, + L'azur et le soleil, et les cieux et la terre + Sont son oeuvre: et c'est lui qui, comme un tendre père + S'occupe de l'enfant et prend soin de l'oiseau! + + C'est Dieu qui vous a faits, c'est Dieu qui vous apprête + Ce repas, cet abri; c'est lui qui vous revêt, + Dans la saison d'hiver, de ce moelleux duvet + Où, pour vous endormir, vous cachez votre tête; + + Lui qui vous a donné ces jolis petits yeux, + Et cette douce voix aux sémillants ramages! + A lui donc tous vos chants, à lui tous vos hommages! + Chantez, dès que l'aurore apparaît dans les cieux; + + Chantez, lorsqu'à midi ruisselle la lumière; + Chantez, quand le jour baisse et meurt à l'horizon! + Ensemble, rendons grâce et gloire à son saint nom; + Au bon Dieu votre chant, au bon Dieu ma prière! + + L. TOURNIER. + + + + +LE VAISSEAU _LE VENGEUR_ + + + Ah! des flots fût-on la victime, + Ainsi que le _Vengeur_ il est beau de périr: + Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abîme, + De paraître le conquérir. + + Trahi par le sort infidèle, + Comme un lion pressé de nombreux léopards, + Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle; + Il les combat de toutes parts. + + L'airain lui déclare la guerre; + Le fer, l'onde, la flamme entourent ses héros, + Sans doute ils triomphaient; mais leur dernier tonnerre + Vient de s'éteindre dans les flots. + + Captifs, la vie est un outrage: + Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux, + L'Anglais en frémissant admire leur courage; + Albion pâlit devant eux. + + Plus fiers d'une mort infaillible, + Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats, + De ces républicains l'âme n'est plus sensible + Qu'à l'ivresse d'un beau trépas. + + Près de se voir réduits en poudre, + Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants. + Voyez-les défier et la vague et la foudre, + Sous des mâts rompus et brûlants. + + Voyez ce drapeau tricolore, + Qu'élève en périssant leur courage indompté; + Sous le flot qui le couvre, entendez-vous encore + Ce cri: Vive la liberté! + + Ce cri... c'est en vain qu'il expire, + Étouffé par la mort et par les flots jaloux; + Sans cesse il revivra répété par ma lyre; + Siècles, il planera sur vous! + + Et vous, héros de Salamine, + Dont Thétis vante encor les exploits glorieux, + Non, vous n'égalez point cette auguste ruine, + Ce naufrage victorieux. + + E. LEBRUN. + + + + +LA MORT DES TEMPLIERS + + + Un immense bûcher dressé pour leur supplice, + S'élève en échafaud, et chaque chevalier + Croit mériter l'honneur d'y monter le premier; + Mais le grand maître arrive: il monte, il les devance; + Son front est rayonnant de gloire et d'espérance; + Il lève vers les cieux un regard inspiré. + D'une voix formidable aussitôt il s'écrie: + «Nul de nous n'a trahi son Dieu, ni sa patrie. + «Français, souvenez-vous de nos derniers accents: + «Nous sommes innocents, nous mourons innocents. + «L'arrêt qui nous condamne est un arrêt injuste; + «Mais il est dans le ciel un tribunal auguste + «Que le faible opprimé jamais n'implore en vain; + «Et j'ose t'y citer, ô pontife romain! + «Encor quarante jours!.. je t'y vois comparaître.» + Chacun en frémissant écoutait le grand maître: + Mais quel étonnement! quel trouble! quel effroi + Quand il dit: «O Philippe! ô mon maître! ô mon roi! + «Je te pardonne en vain, ta vie est condamnée; + «Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'année.» + Les nombreux spectateurs, émus et consternés, + Versent des pleurs sur vous, sur ces infortunés. + De tous côtés s'étend la terreur, le silence: + Il semble que du ciel descende la vengeance. + Les bourreaux interdits n'osent plus approcher; + Ils jettent en tremblant le feu sur le bûcher, + Et détournent la tête... Une fumée épaisse + Entoure l'échafaud, roule et grossit sans cesse. + Tout à coup le feu brille... A l'aspect du trépas + Ces braves chevaliers ne se démentent pas. + On ne les voyait plus, mais leurs voix héroïques + Chantaient de l'Éternel les sublimes cantiques; + Plus la flamme montait, plus ce concert pieux + S'élevait avec elle et montait vers les cieux. + Votre envoyé paraît, s'écrie... Un peuple immense, + Proclamant avec lui votre auguste clémence, + Aux pieds de l'échafaud soudain s'est élancé... + Mais il n'était plus temps... Les chants avaient cessé. + + RAYNOUARD. + + + + +LA SAINTE ALLIANCE DES PEUPLES + + --1818-- + + + J'ai vu la paix descendre sur la terre, + Semant de l'or, des fleurs et des épis. + L'air était calme et du dieu de la guerre + Elle étouffait les foudres assoupis. + «Ah! disait-elle, égaux par la vaillance, + «Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain, + «Peuples, formez une sainte alliance, + «Et donnez-vous la main. + + «Pauvres mortels, tant de haine vous lasse; + «Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil. + «D'un globe étroit divisez mieux l'espace; + «Chacun de vous aura place au soleil. + «Tous attelés au char de la puissance, + «Du vrai bonheur vous quittez le chemin. + «Peuples, formez une sainte alliance, + «Et donnez-vous la main. + + «Chez vos voisins vous portez l'incendie; + «L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés; + «Et quand la terre est enfin refroidie, + «Le soc languit sous des bras mutilés. + «Près de la borne où chaque État commence, + «Aucun épi n'est pur de sang humain. + «Peuples, formez une sainte alliance, + «Et donnez-vous la main. + + «Des potentats, dans vos cités en flammes, + «Osent du bout de leur sceptre insolent + «Marquer, compter et recompter les âmes + «Que leur adjuge un triomphe sanglant. + «Faibles troupeaux, vous passez sans défense + «D'un joug pesant sous un joug inhumain. + «Peuples, formez une sainte alliance, + «Et donnez-vous la main. + + «Que Mars en vain n'arrête point sa course: + «Fondez des lois dans vos pays souffrants. + «De votre sang ne livrez plus la source + «Aux rois ingrats, aux vastes conquérants. + «Des astres faux conjurez l'influence; + «Effroi d'un jour, ils pâliront demain. + «Peuples, formez une sainte alliance, + «Et donnez-vous la main. + + «Oui, libre enfin, que le monde respire; + «Sur le passé jetez un voile épais; + «Semez vos champs aux accords de la lyre; + «L'encens des arts doit brûler pour la paix. + «L'espoir riant, au sein de l'abondance, + «Accueillera les doux fruits de l'hymen, + «Peuples, formez une sainte alliance, + «Et donnez-vous la main.» + + Ainsi parlait cette vierge adorée, + Et plus d'un roi répétait ses discours. + Comme au printemps la terre était parée; + L'automne en fleurs rappelait les amours. + Pour l'étranger, coulez, bons vins de France; + De sa frontière il reprend le chemin. + Peuples, formons une sainte alliance, + Et donnons-nous la main. + + BÉRANGER. + + + + +MORT DE COLIGNY + + + Cependant tout s'apprête et l'heure est arrivée + Qu'au fatal dénouement la reine a réservée. + Le signal est donné sans tumulte et sans bruit. + C'était à la faveur des ombres de la nuit. + De ce mois malheureux l'inégale courrière + Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière. + Coligny languissait dans les bras du repos, + Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. + Soudain de mille cris le bruit épouvantable + Vient arracher ses sens à ce calme agréable: + Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés + Courir des assassins à pas précipités; + Il voit briller partout les flambeaux et les armes, + Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes, + Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés, + Les meurtriers en foule au carnage échauffés, + Criant à haute voix: «Qu'on n'épargne personne; + «C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne.» + Il entend retentir le nom de Coligny; + Il aperçoit de loin le jeune Téligni, + Téligni dont l'amour a mérité sa fille, + L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, + Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, + Lui demandait vengeance et lui tendait les bras. + + Le héros malheureux, sans armes, sans défense, + Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance, + Voulut mourir du moins comme il avait vécu, + Avec toute sa gloire et toute sa vertu. + + Déjà des assassins la nombreuse cohorte + Du salon qui l'enferme allait briser la porte. + Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux + Avec cet oeil serein, ce front majestueux, + Tel que dans les combats, maître de son courage, + Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage. + + A cet air vénérable, à cet auguste aspect, + Les meurtriers surpris sont saisis de respect: + Une force inconnue a suspendu leur rage. + «Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, + «Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs + «Que le sort des combats respecta quarante ans: + «Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne; + «Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne... + «J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous...» + Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux: + L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; + L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes, + Et de ses assassins ce grand homme entouré + Semblait un roi puissant par son peuple adoré. + Besme, qui dans la cour attendait sa victime, + Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime; + Des assassins trop lents il veut hâter les coups; + Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. + A cet objet touchant lui seul est inflexible, + Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, + Aurait cru faire un crime et trahir Médicis, + Si du moindre remords il se sentait surpris. + A travers les soldats il court d'un pas rapide: + Coligny l'attendait d'un visage intrépide, + Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux + Lui plonge son épée en détournant les yeux, + De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage + Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage. + + Du plus grand des Français tel fut le triste sort. + On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort. + Son corps percé de coups, privé de sépulture, + Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture, + Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis, + Conquête digne d'elle et digne de son fils. + Médicis la reçut avec indifférence, + Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance, + Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens, + Et comme accoutumée à de pareils présents. + + VOLTAIRE. + + + + +LE MEUNIER SANS-SOUCI + + + L'homme est bien variable!.. et ces malheureux rois, + Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois, + J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore, + J'en citerai pour preuve un trait qui les honore: + Il est de ce héros, de Frédéric second, + Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond, + Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles, + Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles, + D'un royaume nouveau la gloire et le soutien, + Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrétien. + + Il voulait se construire un agréable aile, + Où, loin d'une étiquette arrogante et futile, + Il pût, non végéter, boire et courir les cerfs, + Mais des faibles humains méditer les travers, + Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie, + Souper avec d'Argens, Voltaire et la Mettrie. + + Sur le riant coteau par le prince choisi + S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci. + Le vendeur de farine avait pour habitude + D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude; + Et, de quelque côté que vînt souffler le vent, + Il y tournait son aile, et s'endormait content. + Fort bien achalandé, grâce à son caractère, + Le moulin prit le nom de son propriétaire; + Et des hameaux voisins, les filles, les garçons, + Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. + Sans-Souci!.. ce doux nom d'un favorable augure, + Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure. + Frédéric le trouva conforme à ses projets, + Et du nom d'un moulin honora son palais. + Hélas! est-ce une loi, sur notre pauvre terre, + Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre? + Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits + Tourmentera toujours les meuniers et les rois? + En cette occasion le roi fut le moins sage: + Il lorgna du voisin le modeste héritage. + On avait fait des plans, fort beaux sur le papier, + Où le chétif enclos se perdait tout entier. + Il fallait, sans cela, renoncer à la vue, + Rétrécir les jardins et masquer l'avenue. + Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant + Fit venir le meunier, et d'un ton important: + «Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne? + --Rien du tout; car j'entends ne le vendre à personne. + _Il vous faut_ est fort bon... mon moulin est à moi... + Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi. + --Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde. + --Faut-il vous parler clair? + --Oui. + --C'est que je le garde, + Voilà mon dernier mot.» Ce refus effronté + Avec un grand scandale au prince est raconté. + Il mande auprès de lui le meunier indocile, + Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile. + Sans-Souci s'obstinait: «Entendez la raison, + Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison: + Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître, + C'est mon Potsdam à moi. Je suis tranchant peut-être: + Ne l'êtes-vous jamais? Tenez, mille ducats, + Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas. + Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste.» + Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. + Frédéric un moment par l'humeur emporté: + «Parbleu! de ton moulin c'est bien être entêté! + Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre; + Sais-tu que sans payer, je pourrais bien le prendre? + Je suis le maître!--Vous?.. de prendre mon moulin? + Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin!» + Le monarque, à ce mot, revint de son caprice. + Charmé que, sous son règne, on crût à la justice, + Il rit, et se tournant vers quelques courtisans: + «Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans. + Voisin, garde ton bien; j'aime fort ta réplique.» + Qu'aurait-on fait de mieux dans une république? + Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier. + Ce même Frédéric, juste envers un meunier, + Se permit maintes fois telle autre fantaisie: + Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie; + Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, + Épris du vain renom qui séduit les guerriers, + Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince: + On respecte un moulin, on vole une province. + + ANDRIEUX. + + + + +LE CHIEN COUPABLE + + + «Mon frère, sais-tu la nouvelle? + Mouflard, le bon Mouflard, de nos chiens le modèle, + Si redouté des loups, si soumis au berger, + Mouflard vient, dit-on, de manger + Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère, + Et puis sur le berger s'est jeté furieux. + --Serait-il vrai?--Très-vrai, mon frère. + A qui donc se fier? grands dieux!» + C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine; + Et la nouvelle était certaine. + Mouflard, sur le fait même pris, + N'attendait plus que le supplice; + Et le fermier voulait qu'une prompte justice + Effrayât les chiens du pays. + La procédure en un jour est finie, + Mille témoins pour un déposent l'attentat: + Récolés, confrontés, aucun d'eux ne varie; + Mouflard est convaincu du triple assassinat: + Mouflard recevra donc deux balles dans la tête + Sur le lieu même du délit. + A son supplice qui s'apprête, + Toute la ferme se rendit. + Les agneaux de Mouflard demandèrent la grâce; + Elle fut refusée. On leur fit prendre place: + Les chiens se rangèrent près d'eux, + Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse, + Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux. + Tout le monde attendait dans un profond silence. + Mouflard paraît bientôt, conduit par deux pasteurs: + Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs, + Il harangue ainsi l'assistance: + «O vous qu'en ce moment je n'ose et je ne puis + Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis, + Témoins de mon heure dernière, + Voyez où peut conduire un coupable désir! + De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière, + Un faux pas m'en a fait sortir; + + Apprenez mes forfaits: Au lever de l'aurore, + Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau, + Un loup vient, emporte un agneau, + Et tout en fuyant le dévore. + Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin, + Vient m'attaquer; je le terrasse, + Et je l'étrangle sur la place. + + C'était bien jusque-là; mais, pressé par la faim, + De l'agneau dévoré je regarde le reste. + J'hésite, je balance..... A la fin cependant + J'y porte une coupable dent: + Voilà de mes malheurs l'origine funeste. + La brebis vient dans cet instant, + Elle jette des cris de mère. + La tête m'a tourné; j'ai craint que la brebis + Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils; + Et, pour la forcer à se taire, + Je l'égorge dans ma colère. + Le berger accourait armé de son bâton: + N'espérant plus aucun pardon, + Je me jette sur lui; mais bientôt on m'enchaîne, + Et me voici prêt à subir + De mes crimes la juste peine. + + Apprenez de moi tous, en me voyant mourir, + Que la plus légère injustice + Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord; + Et que, dans le chemin du vice, + On est au fond du précipice, + Dès qu'on met un pied sur le bord.» + + FLORIAN. + + + + +STANCES DE RACAN + + + Le bien de la fortune est un bien périssable; + Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable. + Plus on est élevé plus on court de dangers; + Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête, + Et la rage des vents brise plutôt le faîte + Des maisons de nos rois, que les toits des bergers. + + O bienheureux celui qui peut de sa mémoire + Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire, + Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, + Et qui, loin, retiré de la foule importune, + Vivant dans sa maison content de sa fortune, + A selon son pouvoir mesuré ses désirs. + + Il laboure le champ que labourait son père. + Il ne s'informe point de ce qu'on délibère + Dans ces graves conseils d'affaires accablés. + Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages, + Et n'observe des vents le sinistre présage + Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés. + + Roi de ses passions, il a ce qu'il désire, + Son fertile domaine est son petit empire, + Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau; + Ses champs et ses jardins sont autant de provinces, + Et sans porter envie à la pompe des princes, + Se contente chez lui de les voir en tableau. + + Il voit de toutes parts prospérer sa famille, + La javelle à plein poing tomber sous sa faucille, + Le vendangeur ployer sous le faix des paniers; + Il semble qu'à l'envi les fertiles montagnes, + Les humides vallons et les grasses campagnes, + S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers. + + Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse + Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse + A vu dans le berceau ses bras emmaillotés. + Il tient par les moissons registre des années, + Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées + Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés. + + Il ne va point fouiller aux terres inconnues, + A la merci des vents et des ondes chenues, + Ce que nature avare a caché de trésors; + Et ne recherche point, pour honorer sa vie, + De plus illustre mort ni plus digne d'envie + Que de mourir au lit où ses pères sont morts. + + Il ne possède point ces maisons magnifiques, + Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques + Où la magnificence étale ses attraits, + Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles; + Il voit de la verdure et des fleurs naturelles + Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits. + + Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude, + Et vivons désormais loin de la servitude + De ces palais dorés où tout le monde accourt: + Sous un chêne élevé les arbrisseaux s'ennuient. + Et devant le soleil tous les astres s'enfuient + De peur d'être obligés de lui faire la cour. + + Après qu'on a suivi sans aucune assurance + Cette vaine faveur qui nous plaît d'espérance, + L'envie en un moment tous nos desseins détruit; + Ce n'est qu'une fumée, il n'est rien de si frêle; + Sa plus belle moisson est sujette à la grêle, + Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit. + + Agréables déserts, séjour de l'innocence, + Où, loin des vanités de la magnificence, + Commence mon repos et finit mon tourment; + Vallon, fleuve, rochers, plaisante solitude, + Si vous fûtes témoins de mon inquiétude, + Soyez-le désormais de mon contentement. + + + + +LES CHATEAUX EN ESPAGNE + + + Chacun fait des châteaux en Espagne; + On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne; + On en fait en dormant, on en fait éveillé. + Le pauvre paysan sur sa bêche appuyé, + Peut se croire, un moment, seigneur de son village. + Le vieillard oubliant les glaces de son âge, + Se figure aux genoux d'une jeune beauté, + Et sourit; son neveu sourit de son côté, + En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite. + Telle femme se croit sultane favorite; + Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat; + Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat, + Qui ne se soit un jour cru maréchal de France; + Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance, + + Et chacun redevient Gros-Jean comme devant. + + Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant. + C'est quelque chose encore que de faire un beau rêve: + A nos chagrins réels c'est une utile trêve. + Nous en avons besoin: nous sommes assiégés + De maux, dont à la fin nous serions surchargés + Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines. + Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines, + Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais! + L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits. + Délicieuse erreur! tu nous donnes d'avance + Le bonheur, que promet seulement l'espérance. + Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux, + Et tu mets à la place un plaisir: en deux mots, + Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes; + Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes. + Il est fou... là... songer qu'on est roi! seulement! + On peut bien quelquefois se flatter dans la vie. + J'ai par exemple, hier, mis à la loterie; + Et mon billet enfin pourrait bien être bon. + Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non; + Mais la chose est possible, et cela doit suffire. + Puis, en me le donnant on s'est mis à sourire, + Et l'on m'a dit: «Prenez, car c'est là le meilleur.» + Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur! + J'achèterais d'abord une ample seigneurie... + Non, plutôt une bonne et grasse métairie, + Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci; + Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi. + J'aurais donc, à mon tour, des gens à mon service! + Dans le commandement je serai peu novice; + Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier, + Et me rappellerai ce que j'étais hier, + Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie. + Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie + De poules, de poussins que je verrai courir! + De mes mains, chaque jour, je prétends les nourrir; + C'est un coup d'oeil charmant! et puis cela rapporte. + Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte, + J'entendrai le retour de mes moutons bêlants, + Que je verrai de loin revenir à pas lents, + Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses! + Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices. + Et mon petit Victor, sur son âne monté, + Fermant la marche avec un air de dignité! + Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône. + + Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône. + Tout bas, sur mon passage, on se dira: «Voilà + «Ce bon monsieur Victor»; cela me touchera. + Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause: + Mon projet est au moins fondé sur quelque chose, + (_Il cherche._) + Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais... + Où donc est-il? Tantôt encore je l'avais, + Depuis quand ce billet est-il donc invisible? + Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible? + Mon malheur est certain: me voilà confondu. + (_Il crie._) + Que vais-je devenir? hélas! j'ai tout perdu. + + COLLIN D'HARLEVILLE. + + + + +MOISE SAUVÉ DES EAUX + + + «Mes soeurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour. + «Venez: le moissonneur repose en son séjour; + «La rive est solitaire encore; + «Memphis élève à peine un murmure confus; + «Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus, + «N'ont d'autre témoin que l'aurore. + + «Au palais de mon père on voit briller les arts; + «Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards + «Qu'un bassin d'or ou de porphyre; + «Ces chants aériens sont mes concerts chéris; + «Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris + «Le souffle embaumé du zéphire! + + «Venez: l'onde est si calme et le ciel est si pur! + «Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur + «De vos ceintures transparentes; + «Détachez ma couronne et ces voiles jaloux, + «Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous + «Au sein des vagues murmurantes. + + «Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du matin, + «Que vois-je? Regardez à l'horizon lointain... + «Ne craignez rien, filles timides! + «C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers, + «Le tronc d'un vieux palmier, qui, du fond des déserts, + «Vient visiter les pyramides. + + «Que dis-je? si j'en crois mes regards indécis, + «C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis, + «Que pousse une brise légère. + «Mais non; c'est un esquif où, dans un doux repos, + «J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots, + «Comme on dort au sein de sa mère. + + «Il sommeille, et de loin, à voir son lit flottant, + «On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant + «Le nid d'une blanche colombe. + «Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent; + «L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant + «Semble le bercer dans sa tombe! + + «Il s'éveille: accourez, ô vierges de Memphis! + «Il crie... Ah! quelle mère a pu livrer son fils + «Au caprice des flots mobiles? + «Il tend les bras; les eaux grondent de toute part, + «Hélas! contre la mort il n'a d'autre rempart + «Qu'un berceau de roseaux fragiles. + + «Sauvons-le... C'est peut-être un enfant d'Israël; + «Mon père les proscrit, mon père est bien cruel + «De proscrire ainsi l'innocence! + «Faible enfant! ses malheurs ont ému mon amour, + «Je veux être sa mère: il me devra le jour, + «S'il ne me doit pas la naissance.» + + Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi puissant, + Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent + Suivant sa course vagabonde; + Et ces jeunes beautés, qu'elle effaçait encor, + Quand la fille des rois quittait ses voiles d'or, + Croyaient voir la fille de l'Onde. + + Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit; + Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit + La guide en sa marche craintive; + Elle a saisi l'esquif fière de ce doux poids, + L'orgueil sur son beau front pour la première fois + Se mêle à la pudeur naïve. + + Bientôt, divisant l'onde et brisant les roseaux, + Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux + Sur le bord de l'arène humide; + Et ses soeurs tour à tour au front du nouveau-né, + Offrant leur doux sourire à son oeil étonné, + Déposaient un baiser timide. + + Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel, + Suivant des yeux ton fils sur qui veillait le ciel, + Viens ici comme une étrangère; + Ne crains rien: en prenant Moïse entre tes bras, + Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas; + Car Iphis n'est pas encor mère! + + Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant, + La vierge au roi farouche amenait l'humble enfant, + Baigné des larmes maternelles. + On entendait en choeur, dans les cieux étoilés, + Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voilés, + Chanter les lyres éternelles. + + «Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil; + «Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil; + «Le Jourdain va t'ouvrir ses rives. + «Le jour enfin approche où vers les champs promis + «Gessen verra s'enfuir, malgré leurs ennemis, + «Les tribus si longtemps captives. + + «Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots, + «C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux + «Qu'une vierge sauve de l'onde. + «Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel, + «Fléchissez: un berceau va sauver Israël, + «Un berceau doit sauver le monde!» + + VICTOR HUGO. + + + + +JEANNE D'ARC + + + Silence au camp! la vierge est prisonnière; + Par un injuste arrêt Bedfort croit la flétrir: + Jeune encore elle touche à son heure dernière... + Silence au camp! la vierge va périr. + + Des pontifes divins, vendus à la puissance, + Sous les subtilités des dogmes ténébreux + Ont accablé son innocence; + Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux: + Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice; + Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomnié, + D'un Dieu de vérité, d'amour et de justice, + Qu'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié. + + A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers? + Pour qui ces torches qu'on excite? + L'airain sacré tremble et s'agite... + D'où vient ce bruit lugubre? Où courent ces guerriers, + Dont la foule à longs flots roule et se précipite? + La joie éclate sur leurs traits; + Sans doute l'honneur les enflamme; + Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais: + + Non, ces guerriers sont des Anglais + Qui vont voir mourir une femme. + Qu'ils sont nobles dans leurs courroux! + Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves! + La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves: + Qu'elle meure; elle a contre nous + Des esprits infernaux suscité la magie... + Lâches! que lui reprochez-vous? + D'un courage inspiré la brûlante énergie, + L'amour du nom français, le mépris du danger, + Voilà sa magie et ses charmes; + En faut-il d'autres que des armes + Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger? + + Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image; + Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents; + Au pied de l'échafaud, sans changer de visage, + Elle s'avançait à pas lents. + + Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte, + Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer, + Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête, + Sentant son coeur faillir elle baisa la tête, + Et se prit à pleurer. + + Ah! pleure, fille infortunée! + Ta jeunesse va se flétrir, + Dans sa fleur trop tôt moissonnée! + Adieu, beau ciel, il faut mourir. + + Tu ne reverras plus tes riantes montagnes, + Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs, + Et ta chaumière et tes compagnes, + Et ton père expirant sous le poids des douleurs. + + Après quelques instants d'un horrible silence, + Tout à coup le feu brille; il s'irrite, il s'élance... + Le coeur de la guerrière alors s'est ranimé: + A travers les vapeurs d'une fumée ardente, + Jeanne encore menaçante, + Montre aux Anglais son bras à demi consumé. + Pourquoi reculer d'épouvante? + Anglais, son bras est désarmé. + + La flamme l'environne, et sa voix expirante + Murmure encore: «O France! ô mon roi bien-aimé!» + Que faisait-il, ce roi? Plongé dans la mollesse, + Tandis que le malheur réclamait son appui, + L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maîtresse, + La vierge qui mourait pour lui! + + Ah! qu'une page si funeste + De ce règne victorieux, + Pour n'en pas obscurcir le reste, + S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux. + Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance, + O toi qui des vainqueurs renversas les projets! + La France y portera son deuil et ses regrets, + Sa tardive reconnaissance; + Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès; + Puissent croître avec eux sa gloire et sa puissance! + + Que sur l'airain funèbre on grave des combats, + Des étendards anglais fuyant devant tes pas, + Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes. + Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats; + Semez sur son tombeau les lauriers et les roses! + Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois, + Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie: + «A celle qui sauva le trône et la patrie, + «Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!» + + CASIMIR DELAVIGNE. + + + + +LES CATACOMBES DE ROME + + + Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines, + Sont des antres profonds, des voûtes souterraines, + Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains, + Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains. + Avec ses monuments et sa magnificence, + Rome entière sortit de cet abîme immense. + Depuis, loin des regards et du fer des tyrans, + L'Église encor naissante y cacha ses enfants, + Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde, + Triomphante, elle vint donner des lois au monde, + Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars. + + Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts, + L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, + Brûlait de visiter cette demeure obscure, + De notre antique foi vénérable berceau. + Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau, + Il entre, il se confie à ces voûtes nombreuses, + Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses. + Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté, + Ce palais de la nuit, cette sombre cité, + Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles, + Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles. + Dans un coin écarté se présente un réduit, + Mystérieux asile où l'espoir le conduit. + Il voit des vases saints et des urnes pieuses, + Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses. + Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas! + Il a perdu le fil qui conduisait ses pas. + + Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble; + Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble; + Il prend tous les chemins que lui montre la peur. + Enfin, de route en route et d'erreur en erreur, + Dans les enfoncements de cette obscure enceinte + Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, + D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour. + Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour? + Il les consulte tous: il les prend, il les quitte; + L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite; + Il appelle: l'écho redouble sa frayeur; + De sinistres pensers viennent glacer son coeur. + L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures + Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures. + Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel, + En trois lustres entiers voit à peine un mortel + Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste + Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. + Craignant que chaque pas, que chaque mouvement, + En agitant la flamme en use l'aliment, + Quelquefois il s'arrête et demeure immobile. + Vaines précautions! tout soin est inutile; + L'heure approche, et déjà son coeur épouvanté + Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité. + Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre; + Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre. + + Il gémit; toutefois, d'un souffle haletant, + Le flambeau ranimé se rallume à l'instant. + Vain espoir! par le feu la cire consumée, + Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée, + Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus + Les nerfs découragés ne la soutiennent plus; + De son bras défaillant enfin la torche tombe, + Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe. + L'infortuné déjà voit cent spectres hideux: + Le délire brûlant, le désespoir affreux, + La mort... non cette mort qui plaît à la victoire, + Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire; + Mais lente, mais horrible, et traînant par la main + La faim, qui se déchire et se ronge le sein. + Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines, + Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines! + Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus! + Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus! + Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire, + Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire! + Et celle dont l'amour, celle dont le souris + Fut son plus doux éloge et son plus digne prix! + Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image, + Versés par le regret, et séchés par la rage. + Cependant il espère; il pense quelquefois + Entrevoir des clartés, distinguer une voix. + Il regarde, il écoute... Hélas! dans l'ombre immense + Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence; + Et le silence encore ajoute à sa terreur. + + Alors, de son destin sentant toute l'horreur, + Son coeur tumultueux roule de rêve en rêve; + Il se lève, il retombe, et soudain se relève, + Se traîne quelquefois sur de vieux ossements, + De la mort qu'il veut fuir horribles monuments! + Quand, tout à coup, son pied trouve un léger obstacle. + Il y porte la main. O surprise! ô miracle! + Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu, + Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu. + Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore, + Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore; + Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour. + Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour. + A l'abri du danger, son âme encor tremblante + Veut jouir de ces lieux et de son épouvante. + A leur aspect lugubre, il éprouve en son coeur + Un plaisir agité d'un reste de terreur. + Enfin tenant en main son conducteur fidèle, + Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle. + Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux, + Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux! + Avec quel doux transport il promène sa vue + Sur leur majestueuse et brillante étendue! + La cité, le hameau, la verdure, les bois, + Semblent s'offrir à lui pour la première fois; + Et, rempli d'une joie inconnue et profonde, + Son coeur croit assister au premier jour du monde. + + DELILLE. + + + + +PRIÈRE ENFANTINE + + + Notre père des cieux, père de tout le monde, + De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin; + Mais à tant de bonté vous voulez qu'on réponde, + Et qu'on demande aussi dans une foi profonde, + Les choses dont on a besoin! + + Vous m'avez tout donné, la vie et la lumière, + Le blé qui fait le pain, les fleurs qu'on aime à voir, + Et mon père et ma mère, et ma famille entière, + Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prière + Que je vous dis matin et soir. + + Notre père des cieux, bénissez ma jeunesse; + Pour mes parents, pour moi, je vous prie à genoux; + Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse; + Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse, + Pour être aimés d'eux et de vous. + + Mme AMABLE TASTU. + + + + +LA CIGALE ET LA FOURMI + + + La cigale ayant chanté + Tout l'été, + Se trouva fort dépourvue + Quand la bise fut venue: + Pas un seul petit morceau + De mouche ou de vermisseau. + Elle alla crier famine + Chez la fourmi sa voisine, + La priant de lui prêter + Quelque grain pour subsister + Jusqu'à la saison nouvelle: + Je vous paîrai, lui dit-elle, + Avant l'août, foi d'animal, + Intérêt et principal. + La fourmi n'est pas prêteuse; + C'est là son moindre défaut: + «Que faisiez-vous au temps chaud? + Dit-elle à cette emprunteuse. + --Nuit et jour à tout venant + Je chantais, ne vous déplaise. + --Vous chantiez! j'en suis fort aise. + Hé bien! dansez maintenant.» + + LA FONTAINE. + + + + +LA RENONCULE ET L'OEILLET + + + La renoncule un jour dans un bouquet + Avec l'oeillet se trouva réunie: + Elle eut le lendemain le parfum de l'oeillet. + On ne peut que gagner en bonne compagnie. + + BÉRANGER. + + + + +LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS + +(Voyez page 134.) + + + Autrefois le rat de ville + Invita le rat des champs, + D'une façon fort civile, + A des reliefs d'ortolans. + + Sur un tapis de Turquie + Le couvert se trouva mis. + Je laisse à penser la vie + Que firent les deux amis. + + Le régal fut fort honnête + Rien ne manquait au festin: + Mais quelqu'un troubla la fête + Pendant qu'ils étaient en train. + + A la porte de la salle + Ils entendirent du bruit: + Le rat de ville détale; + Son camarade le suit. + + Le bruit cesse, on se retire: + Rats en campagne aussitôt; + Et le citadin de dire: + «Achevons tout notre rôt. + + --C'est assez, dit le rustique: + Demain vous viendrez chez moi; + Ce n'est pas que je me pique + De tous vos festins de roi, + + Mais rien ne vient m'interrompre, + Je mange à tout loisir. + Adieu donc. _Fi du plaisir + Que la crainte peut corrompre!_» + + LA FONTAINE. + + + + +LE CHÊNE ET LE ROSEAU + + + Le chêne, un jour, dit au roseau: + «Vous avez bien sujet d'accuser la nature; + Un roitelet pour vous est un pesant fardeau; + Le moindre vent qui, d'aventure, + Fait rider la face de l'eau, + Vous oblige à baisser la tête; + Cependant que mon front, au Caucase pareil, + Non content d'arrêter les rayons du soleil, + Brave l'effort de la tempête, + Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir. + Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage + Dont je couvre le voisinage, + Vous n'auriez pas tant à souffrir; + Je vous défendrais de l'orage: + Mais vous naissez le plus souvent + Sur les humides bords des royaumes du vent. + La nature envers vous me semble bien injuste. + --Votre compassion, lui répondit l'arbuste, + Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci: + Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; + Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici, + Contre leurs coups épouvantables + Résisté sans courber le dos, + Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots, + Du bout de l'horizon accourt avec furie + Le plus terrible des enfants + Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. + L'arbre tient bon; le roseau plie. + Le vent redouble ses efforts, + Et fait si bien qu'il déracine + Celui de qui la tête au ciel était voisine, + Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts. + + LA FONTAINE. + + + + +LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF + + De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. + Lorsque le genre humain de glands se contentait, + Ane, cheval et mule, aux forêts habitait; + Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes, + Tant de selles et de bâts, + Tant de harnais pour les combats, + Tant de chaises, tant de carrosses; + Comme aussi ne voyait-on pas + Tant de festins et tant de noces. + Or, un cheval eut alors différend + Avec un cerf plein de vitesse; + Et, ne pouvant l'attraper en courant, + Il eut recours à l'homme, implora son adresse. + L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, + Ne lui laissa point de repos + Que le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie. + Et cela fait le cheval remercie + L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous; + Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage. + Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous: + Je vois trop quel est votre usage. + Demeurez donc; vous serez bien traité, + Et jusqu'au ventre en la litière. + _Hélas! que sert la bonne chère + Quand on n'a pas la liberté?_ + Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie; + Mais il n'était plus temps; déjà son écurie + Était prête et toute bâtie, + Il y mourut en traînant son lien: + _Sage s'il eût remis une légère offense. + Quel que soit le plaisir que cause la vengeance, + C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien + Sans qui les autres ne sont rien_. + + LA FONTAINE. + + + + +LE LIÈVRE ET LA PERDRIX + + + _Il ne se faut jamais moquer des misérables_: + Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux? + Le sage Ésope dans ses fables, + Nous en donne un exemple ou deux. + Celui qu'en ces vers je propose, + Et les siens, ce sont même chose. + Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ, + Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille; + Quand une meute s'approchant, + Oblige le premier à chercher un asile: + Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, + Sans même en excepter Briffaut; + Enfin il se trahit lui-même + Par les esprits sortant de son corps échauffé. + Miraut, sur leur odeur ayant philosophé, + Conclut que c'est son lièvre, et, d'une ardeur extrême, + Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti, + Dit que le lièvre est reparti. + Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte. + La perdrix le raille et lui dit: + Tu te vantais d'aller si vite! + Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit, + Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes + La sauront garantir à toute extrémité; + Mais la pauvrette avait compté + Sans l'autour aux serres cruelles. + + LA FONTAINE. + + + + +LA ROBE DE L'INNOCENCE + + + Ayant perdu sa robe, on dit que l'Innocence + En vain pour la chercher courut chez le Plaisir, + Chez la Fortune et la Puissance. + Qui la lui rapporta?--Ce fut le Repentir. + + LACHAMBAUDIE. + + + + +LE SINGE ET LE LÉOPARD + + + Le singe avec le léopard + Gagnaient de l'argent à la foire. + Ils affichaient, chacun à part. + + L'un d'eux disait: «Messieurs, Mon mérite et ma gloire + Sont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir; + Et, si je meurs, il veut avoir + Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée, + Pleine de taches, marquetée! + Et vergetée, et mouchetée!» + La bigarrure plaît: partant chacun le vit. + Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit. + + Le singe, de sa part, disait: «Venez, de grâce, + Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe. + Cette diversité dont on vous parle tant, + Mon voisin léopard l'a sur soi seulement; + Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille, + Cousin et gendre de Bertrand, + Singe du pape, en son vivant, + Tout fraîchement, en cette ville, + Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler; + Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller, + Faire des tours de toute sorte, + Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?.. + Non, messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents, + Nous rendrons à chacun son argent à la porte.» + Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit + Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit: + L'une fournit toujours des choses agréables; + L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants. + + _Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables, + N'ont que l'habit pour tous talents._ + + LA FONTAINE. + + + + +LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT + + + Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait, + Bien posé sur un coussinet, + Prétendait arriver sans encombre à la ville. + Légère et court vêtue, elle allait à grands pas, + Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, + Cotillon simple et souliers plats. + + Notre laitière ainsi troussée + Comptait déjà dans sa pensée + Tout le prix de son lait, en employait l'argent, + Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée: + La chose allait à bien par son soin diligent. + + «Il m'est, disait-elle, facile + D'élever des poulets autour de ma maison.. + Le renard sera bien habile + S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. + Le porc à s'engraisser coûtera peu de son; + Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable: + J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. + Et qui m'empêchera de mettre en notre étable, + Vu le prix dont il est, une vache et son veau, + Que je verrai sauter au milieu du troupeau?» + + Perrette là-dessus saute aussi, transportée: + Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée. + La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri + Sa fortune ainsi répandue, + Va s'excuser à son mari, + En grand danger d'être battue. + Le récit en farce en fut fait; + On l'appela le Pot au lait. + + LA FONTAINE. + + + + +LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE + + + Un mal qui répand la terreur, + Mal que le ciel en sa fureur + Inventa pour punir les crimes de la terre, + La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), + Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, + Faisait aux animaux la guerre. + + Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés; + On n'en voyait point d'occupés + A chercher le soutien d'une mourante vie; + Nul mets n'excitait leur envie; + Ni loups, ni renards n'épiaient + La douce et l'innocente proie; + Les tourterelles se fuyaient; + Plus d'amour, partant plus de joie. + + Le lion tint conseil et dit: «Mes chers amis, + Je crois que le ciel a permis + Pour nos péchés cette infortune; + Que le plus coupable de nous + Se sacrifie aux traits du céleste courroux. + Peut-être il obtiendra la guérison commune. + L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents + On fait de pareils dévouements. + Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence + L'état de notre conscience. + + Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, + J'ai dévoré force moutons. + Que m'avaient-ils fait? nulle offense. + Même il m'est arrivé quelquefois de manger + Le berger. + Je me dévouerai donc, s'il le faut, mais je pense + Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi; + Car on doit souhaiter, selon toute justice, + Que le plus coupable périsse. + Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; + Vos scrupules font voir trop de délicatesse. + Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, + Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur, + En les croquant beaucoup d'honneur. + Et quant au berger, l'on peut dire + Qu'il était digne de tous maux, + Étant de ces gens-là qui sur les animaux + Se font un chimérique empire.» + Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir. + On n'osa trop approfondir + Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances + Les moins pardonnables offenses. + Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, + Au dire de chacun, étaient de petits saints. + + L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenance + Qu'en un pré de moines passant, + La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense, + Quelque diable aussi me poussant, + Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. + Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. + A ces mots, on cria haro sur le baudet. + Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue + Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, + Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal. + Sa peccadille fut jugée un cas pendable. + Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable! + Rien que la mort n'était capable + D'expier son forfait. On le lui fit bien voir. + _Selon que vous serez puissant ou misérable, + Les jugements de cour vous rendront blanc et noir._ + + LA FONTAINE. + + + + +LES DEUX PIGEONS + + + Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre. + L'un d'eux s'ennuyant au logis, + Fut assez fou pour entreprendre + Un voyage en lointain pays. + + L'autre lui dit: «Qu'allez-vous faire? + Voulez-vous quitter votre frère? + _L'absence est le plus grand des maux_: + Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux, + Les dangers, les soins du voyage, + Changent un peu votre courage: + Encor si la saison s'avançait davantage! + Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau + Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. + Je ne songerai plus que rencontre funeste, + Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut: + Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, + Bon souper, bon gîte, et le reste?» + Ce discours ébranla le coeur + De notre imprudent voyageur: + Mais le désir de voir et l'humeur inquiète + L'emportèrent enfin, il dit: «Ne pleurez point: + Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite. + Je reviendrai dans peu conter de point en point + Mes aventures à mon frère, + Je le désennuîrai. _Quiconque ne voit guère + N'a guère à dire aussi._ Mon voyage dépeint + Vous sera d'un plaisir extrême. + Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint: + + Vous y croirez être vous-même.» + + A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. + Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage + L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. + Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage + Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. + L'air devenu serein, il part tout morfondu, + Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, + Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, + Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie; + Il y vole, il est pris, ce blé couvrait d'un lacs + Les menteurs et traîtres appâts. + + Le lacs était usé: si bien que de son aile, + De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin: + Quelque plume y périt; et le pis du destin + Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle + Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle + Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé, + Semblait un forçat échappé. + + Le vautour s'en allait le lier, quand des nues + Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. + Le pigeon profita du conflit des voleurs, + S'envola, s'abattit au pied d'une masure, + Crut pour le coup que ses malheurs + Finiraient par cette aventure. + + Mais un fripon d'enfant, _cet âge est sans pitié_, + Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitié + La volatile malheureuse, + Qui, maudissant sa curiosité, + Traînant l'aile et tirant le pied, + Demi-morte, demi-boiteuse, + Droit au logis s'en retourna: + Tant bien que mal elle arriva + Sans autre aventure fâcheuse. + + Voilà nos gens rejoints: et je laisse à juger + De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. + + LA FONTAINE. + + + + +LE COCHE ET LA MOUCHE + + + Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, + Et de tous les côtés au soleil exposé, + Six forts chevaux tiraient un coche. + Femmes, moines, vieillards, tout était descendu: + L'attelage suait, soufflait, était rendu. + Une mouche survient et des chevaux s'approche, + Prétend les animer par son bourdonnement, + Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment + Qu'elle fait aller la machine, + S'assied sur le timon, sur le nez du cocher. + Aussitôt que le char chemine + Et qu'elle voit les gens marcher, + Elle s'en attribue uniquement la gloire, + Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soit + Un sergent de bataille, allant en chaque endroit + Faire avancer ses gens et hâter la victoire. + La mouche en ce commun besoin, + Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin, + Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire. + Le moine disait son bréviaire: + Il prenait bien son temps! Une femme chantait: + C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait! + Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles, + Et fait cent sottises pareilles. + Après bien du travail, le coche arrive au haut. + Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt: + J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. + Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. + + Ainsi certaines gens faisant les empressés, + S'introduisent dans les affaires; + _Ils font partout les nécessaires, + Et, partout importuns, devraient être chassés_. + + LA FONTAINE. + + + + +LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES + + + Un octogénaire plantait. + + «Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!» + Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage: + Assurément il radotait. + «Car, au nom des dieux, je vous prie, + Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? + Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir. + A quoi bon charger votre vie + Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous? + Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées: + Quittez le long espoir et les vastes pensées; + Tout cela ne convient qu'à nous. + Il ne convient pas à vous-mêmes, + Repartit le vieillard. _Tout établissement + Vient tard et dure peu._ La main des Parques blêmes + De vos jours et des miens se joue également. + Nos termes sont pareils par leur courte durée. + Qui de nous des clartés de la voûte azurée + Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment + Qui vous puisse assurer d'un second seulement? + Mes arrière-neveux me devront cet ombrage: + _Eh bien! défendez-vous au sage + De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?_ + Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui: + J'en puis jouir demain et quelques jours encore, + Je puis enfin compter l'aurore + Plus d'une fois sur vos tombeaux.» + Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux + Se noya dès le port, allant à l'Amérique; + L'autre afin de monter aux grandes dignités, + Dans les emplois de Mars servant la république, + Par un coup imprévu vit ses jours emportés; + Le troisième tomba d'un arbre + Que lui-même il voulut enter: + Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre + Ce que je viens de raconter. + + LA FONTAINE. + + + + +LES DEUX CHÈVRES + + + Dès que les chèvres ont brouté, + Certain esprit de liberté + Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage + Vers les endroits du pâturage + Les moins fréquentés des humains. + + Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins, + Un rocher, quelque mont pendant en précipices, + C'est où ces dames vont promener leurs caprices: + Rien ne peut arrêter cet animal rampant. + + Deux chèvres donc s'émancipant, + Toutes deux ayant patte blanche, + Quittèrent les bas prés: chacune de sa part, + L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard. + + Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche; + Deux belettes à peine auraient passé de front + Sur ce pont; + D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profond + Devaient faire trembler de peur ces amazones. + Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes + Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. + Je m'imagine voir, avec Louis le Grand, + Philippe quatre qui s'avance + Dans l'île de la Conférence. + + Ainsi s'avançaient pas à pas, + Nez à nez, nos aventurières, + Qui, toutes deux étant fort fières, + Vers le milieu du pont ne se voulurent pas + L'une à l'autre céder. Elles avaient la gloire + De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire, + L'une certaine chèvre, au mérite sans pair, + Dont Polyphème fit présent à Galathée; + Et l'autre la chèvre Amalthée + Par qui fut nourri Jupiter. + _Faute de reculer, leur chute fut commune_: + Toutes deux tombèrent dans l'eau. + _Cet accident n'est pas nouveau + Dans le chemin de la fortune._ + + LA FONTAINE. + + + + +LE CORBEAU ET LE RENARD + + + Maître corbeau, sur un arbre perché, + Tenait en son bec un fromage. + Maître Renard, par l'odeur alléché, + Lui tint à peu près ce langage: + «Hé! bonjour, monsieur du Corbeau; + Que vous êtes joli! que vous me semblez beau! + Sans mentir, si votre ramage + Se rapporte à votre plumage, + Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.» + A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie; + Et, pour montrer sa belle voix, + Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. + Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon Monsieur, + _Apprenez que tout flatteur + Vit aux dépens de celui qui l'écoute_.» + Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. + Le corbeau, honteux et confus, + Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. + + LA FONTAINE. + + + + +L'ANE ET LE CHIEN + + + _Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature._ + + L'âne un jour pourtant s'en moqua, + Et ne sais comme il y manqua, + Car il est bonne créature. + Il allait par pays accompagné du chien, + Gravement, sans songer à rien; + Tous deux suivis d'un commun maître. + Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître: + Il était alors dans un pré + Dont l'herbe était fort à son gré. + Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure: + Il ne faut pas toujours être si délicat, + Et, faute de servir ce plat, + Rarement un festin demeure. + Notre baudet s'en sut enfin + Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim, + Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie: + Je prendrai mon dîner dans le panier au pain. + Point de réponse; mot: Le roussin d'Arcadie + Craignit qu'en perdant un moment + Il ne perdît un coup de dent. + Il fit longtemps la sourde oreille; + Enfin il répondit: «Ami, je te conseille + D'attendre que ton maître ait fini son sommeil, + Car il te donnera, sans faute, à son réveil, + Ta portion accoutumée; + Il ne saurait tarder beaucoup.» + + Sur ces entrefaites, un loup + Sort du bois, et s'en vient, autre bête affamée. + L'âne appelle aussitôt le chien à son secours. + Le chien ne bouge, et dit: «Ami, je te conseille + De fuir en attendant que ton maître s'éveille; + Il ne saurait tarder: détale vite et cours. + Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire: + On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire, + Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours, + Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède. + _Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide._ + + LA FONTAINE. + + + + +LE LOUP ET LA CIGOGNE + + + Les loups mangent gloutonnement. + Un loup donc étant de frairie + Se pressa, dit-on, tellement, + Qu'il en pensa perdre la vie: + Un os lui demeura bien avant au gosier. + De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier, + Près de là passe une cigogne. + Il lui fait signe; elle accourt. + Voilà l'opératrice aussitôt en besogne. + Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour, + Elle demanda son salaire. + «Votre salaire! dit le loup: + Vous riez, ma bonne commère! + Quoi! ce n'est pas encor beaucoup + D'avoir de mon gosier retiré votre cou! + Allez, vous êtes une ingrate: + Ne tombez jamais sous ma patte.» + + LA FONTAINE. + + + + +LE LABOUREUR ET SES ENFANTS + + + _Travaillez, prenez de la peine; + C'est le fonds qui manque le moins._ + Un riche laboureur sentant sa mort prochaine, + Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. + «Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage + Que nous ont laissé nos parents: + Un trésor est caché dedans. + Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courage + Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout. + Creusez, bêchez, fouillez; ne laissez nulle place + Où la main ne passe et repasse. + Le père mort, les fils vous retournent le champ, + De ça, de là, partout; si bien qu'au bout de l'an, + Il en rapporta davantage. + D'argent, point de caché. Mais le père fut sage + De leur montrer avant sa mort, + _Que le travail est un trésor_. + + LA FONTAINE. + + + + +LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU + + + Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu, + Fut presque pris au dépourvu. + Voici comme il conta l'aventure à sa mère: + + «J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat, + Et trottais comme un jeune rat + Qui cherche à se donner carrière, + Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux: + L'un doux, bénin et gracieux, + Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude; + Il a la voix perçante et rude, + Sur la tête un morceau de chair, + Une sorte de bras dont il s'élève en l'air, + Comme pour prendre sa volée, + La queue en panache étalée.» + + Or, c'était un cochet dont notre souriceau + Fit à sa mère le tableau + Comme d'un animal venu de l'Amérique. + «Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras, + Faisant tel bruit et tel fracas, + Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique, + En ai pris la fuite de peur, + Le maudissant de très bon coeur. + + Sans lui, j'aurais fait connaissance + Avec cet animal qui m'a semblé si doux: + Il est velouté comme nous, + Marqueté, longue queue, une humble contenance, + Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant. + Je le crois fort sympathisant + Avec messieurs les rats, car il a des oreilles + En figure aux nôtres pareilles. + Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat, + L'autre m'a fait prendre la fuite. + + --Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat, + Qui, sous son minois hypocrite, + Contre toute ta parenté + D'un malin vouloir est porté. + L'autre animal, tout au contraire, + Bien éloigné de nous mal faire, + Servira quelque jour peut-être à nos repas. + Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine. + + _Garde-toi tant que tu vivras + De juger les gens sur leur mine._ + + LA FONTAINE. + + + + +LE LION MALADE ET LE RENARD + + + De par le roi des animaux, + Qui dans son antre était malade, + Fut fait savoir à ses vassaux + Que chaque espèce, en ambassade, + Envoyât gens le visiter, + Sous promesse de bien traiter + Les députés, eux et leur suite, + Foi de lion! très bien écrite: + Bon passeport contre la dent, + Contre la griffe tout autant. + L'édit du prince s'exécute: + De chaque espèce on lui députe. + + Les renards gardant la maison, + Un d'eux en dit cette raison: + «Des pas empreints sur la poussière + Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour, + Tous, sans exception, regardent sa tanière; + Pas un ne marque le retour: + Cela nous met en méfiance. + Que Sa Majesté nous dispense: + Grand merci de son passeport. + Je le crois bon; mais dans cet antre + Je vois fort bien comme l'on entre, + Et ne vois pas comme on en sort.» + + LA FONTAINE. + + + + +LE VILLAGEOIS ET LE FROMAGE + + + Un rustre en son buffet avais mis un fromage, + Lorsque par une fente il aperçoit un rat; + Vite, il y fait entrer son chat, + Afin d'empêcher le dommage: + Mais notre Mitis, aux aguets, + Mange le rat d'abord, et le fromage après. + + LE BAILLY. + + + + +L'AVEUGLE ET LE PARALYTIQUE + + + _Aidons-nous mutuellement, + La charge de nos maux en sera plus légère; + Le bien que l'on fait à son frère + Pour le mal que l'on souffre est un soulagement._ + + Confucius l'a dit: suivons tous sa doctrine. + Pour la persuader aux peuples de la Chine, + Il leur contait le trait suivant: + + Dans une ville de l'Asie + Il existait deux malheureux, + L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. + Ils demandaient au ciel de terminer leur vie; + Mais leurs voeux étaient superflus, + Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, + Couché sur un grabat dans la place publique, + Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus. + L'aveugle à qui tout pouvait nuire, + Etait sans guide, sans soutien, + Sans avoir même un pauvre chien + Pour l'aimer et pour le conduire. + + Un certain jour il arriva + Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue, + Près du malade se trouva; + Il entendit ses cris, son âme en fut émue. + Il n'est tels que les malheureux + Pour se plaindre les uns aux autres. + «J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres; + Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux. + --Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère, + Que je ne puis faire un seul pas, + Vous-même vous n'y voyez pas: + A quoi nous servirait d'unir notre misère? + --A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux + Nous possédons le bien à chacun nécessaire: + J'ai des jambes et vous des yeux; + Moi, je vais vous porter, vous, serez mon guide: + Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés; + Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez. + Ainsi, sans que jamais notre amitié décide + Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, + Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. + + FLORIAN. + + + + +LE +DANSEUR DE CORDE ET LE BALANCIER + + + Sur la corde tendue un jeune voltigeur + Apprenait à danser; et déjà son adresse, + Ses tours de force, de souplesse, + Faisaient venir maint spectateur. + Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance, + Le balancier en main, l'air libre, le corps droit, + Hardi, léger autant qu'adroit, + Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance, + Retombe, remonte en cadence, + Et semblable à certains oiseaux + Qui rasent en volant la surface des eaux, + Son pied touche sans qu'on le voie, + A la corde qui plie et dans l'air le renvoie. + + Notre jeune danseur, tout fier de son talent, + Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant + Qui me fatigue et m'embarrasse? + Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grâce, + De force et de légèreté. + Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté, + Notre étourdi chancelle, étend les bras et tombe. + Il se casse le nez, et tout le monde en rit. + Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit + Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe? + La vertu, la raison, les lois, l'autorité, + Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine? + C'est le balancier qui vous gêne, + Mais qui fait votre sûreté. + + FLORIAN. + + + + +LE GRILLON + + + Un pauvre petit grillon, + Caché dans l'herbe fleurie, + Regardait un papillon + Voltigeant dans la prairie. + L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs, + L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes: + Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs, + Prenant et quittant les plus belles. + + «Ah! disait le grillon, que son sort et le mien + Sont différents! Dame nature + Pour lui fit tout, et pour moi rien. + Je n'ai point de talent, encor moins de figure. + Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas; + Autant vaudrait n'exister pas. + + Comme il parlait, dans la prairie + Arrive une troupe d'enfants. + Aussitôt les voilà courants + Après ce papillon dont ils ont tous envie. + Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper. + L'insecte vainement cherche à leur échapper, + Il devient bientôt leur conquête. + L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps; + Un troisième survient, et le prend par la tête. + Il ne fallait pas tant d'efforts + Pour déchirer la pauvre bête. + Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché; + Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. + Combien je vais aimer ma retraite profonde! + _Pour vivre heureux vivons caché._ + + FLORIAN. + + + + +LE ROI ALPHONSE + + + Certain roi qui régnait sur les rives du Tage, + Et que l'on surnomma le Sage, + Non parce qu'il était prudent, + Mais parce qu'il était savant, + Alphonse, fut surtout un habile astronome: + Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume, + Et quittait son conseil + Pour la lune ou pour le soleil. + + Un soir qu'il retournait à son observatoire, + Entouré de ses courtisans: + «Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire + Qu'avec mes nouveaux instruments + Je verrai cette nuit des hommes dans la lune. + --Votre Majesté les verra, + Répondait-on; la chose est même trop commune. + + Pendant tous ces discours, un pauvre dans la rue, + S'approche, en demandant humblement chapeau bas, + Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas, + Et sans le regarder son chemin continue. + Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main, + Toujours renouvelant sa prière importune; + Mais les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain, + Répétait: «Je verrai des hommes dans la lune.» + + Enfin le pauvre le saisit + Par son manteau royal, et gravement lui dit: + «Ce n'est pas de là-haut, c'est des lieux où nous sommes + Que Dieu vous a fait souverain. + Regardez à vos pieds: là vous verrez des hommes, + Et des hommes manquant de pain. + + FLORIAN. + + + + +LE HIBOU, LE CHAT, L'OISON ET LE RAT + + + De jeunes écoliers avaient pris dans un trou + Un hibou, + Et l'avaient élevé dans la cour du collège. + Un vieux chat, un jeune oison, + Nourris par le portier, étaient en liaison + Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilège + D'aller et de venir par toute la maison. + + A force d'être en classe + Ils avaient orné leur esprit, + Savaient par coeur Denis d'Halicarnasse, + Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit. + Un soir, en disputant, des docteurs c'est l'usage, + Ils comparaient entre eux les peuples anciens. + + «Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens + Que je donne le prix: c'était un peuple sage, + Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux, + Rempli de respect pour ses dieux; + Cela seul à mon gré lui donne l'avantage. + + --J'aime mieux les Athéniens, + Répondit le hibou: que d'esprit! que de grâce! + Et dans les combats quelle audace. + Que d'aimables héros parmi leurs citoyens! + A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens? + Des nations c'est la première. + + --Parbleu, dit l'oison, en colère, + Messieurs, je vous trouve plaisants: + Et les Romains que vous en semble? + Est-il un peuple qui rassemble + Plus de grandeur, de gloire et de faits éclatants? + Dans les arts, comme dans la guerre, + Ils ont surpassé vos amis. + Pour moi ce sont mes favoris: + Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre.» + + Chacun des trois pédants s'obstine en son avis, + Quand un rat, qui de loin entendait la dispute, + Rat savant qui mangeait des thèmes dans sa hutte, + Leur cria: «Je vois bien d'où viennent vos débats: + L'Égypte vénérait les chats, + Athènes les hiboux, et Rome, au Capitole, + Aux dépens de l'État nourrissait des oisons: + Ainsi _notre intérêt est souvent la boussole + Que suivent nos opinions_.» + + FLORIAN. + + + + +LA BREBIS ET LE CHIEN + + + La brebis et le chien, de tous les temps amis, + Se racontaient un jour leur vie infortunée. + + Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis + Quand je songe aux malheurs de notre destinée. + Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats, + Toujours soumis, tendre et fidèle, + Tu reçois pour prix de ton zèle + Des coups et souvent le trépas. + Moi qui tous les ans les habille, + Qui leur donne du lait et qui fume leurs champs, + Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille + Assassiné par ces méchants. + Leurs confrères, les loups, dévorent ce qui reste. + Victimes de ces inhumains, + Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains, + Voilà notre destin funeste! + + Il est vrai, dit le chien! mais crois-tu plus heureux + Les auteurs de notre misère? + Va, ma soeur, _il vaut encor mieux + Souffrir le mal que de le faire_. + + FLORIAN. + + + + +LE PACHA ET LE DERVIS + + + Un Arabe, à Marseille, autrefois m'a conté + Qu'un pacha turc, dans sa patrie, + Vint porter certain jour un coffret cacheté + Au plus sage dervis qui fût en Arabie. + Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis, + Des diamants de très grand prix: + C'est un présent que je veux faire + A l'homme que tu jugeras + Être le plus fou de la terre. + Cherche bien, tu le trouveras. + + Muni de son coffret, notre bon solitaire + S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin + D'aller si loin? + L'embarras de choisir était sa grande affaire: + Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts + Se présenter à ses regards. + + Notre pauvre dépositaire, + Pour l'offrir à chacun, saisissait le coffret: + Mais un pressentiment secret + Lui conseillait de n'en rien faire, + L'assurant qu'il trouverait mieux. + Errant ainsi de lieux en lieux, + Embarrassé de son message, + Enfin, après un long voyage, + Notre homme et le coffret arrivent un matin + Dans la ville de Constantin. + + Il trouve tout le peuple en joie: + «Que s'est-il donc passé?--Rien, lui dit un iman; + C'est notre grand-vizir que le sultan envoie, + Au moyen d'un lacet de soie, + Porter au prophète un firman. + + Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires; + Et, comme ce sont des misères, + Notre empereur souvent lui donne ce plaisir. + --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau vizir + Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe.» + Le dervis à ces mots court, traverse la place, + Arrive, et reconnaît le pacha son ami. + «Bon! te voilà, dit celui-ci, + Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie: + J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir. + Aujourd'hui ma course est finie; + Daignez l'accepter, grand-vizir.» + + FLORIAN. + + + + +LE COLIMAÇON + + + Sans ami, comme sans famille, + Ici-bas vivre en étranger; + Se retirer dans sa coquille + Au signal du moindre danger; + S'aimer d'une amitié sans bornes; + De soi seul emplir sa maison; + En sortir, suivant la saison, + Pour faire à son prochain les cornes; + Signaler ses pas destructeurs + Par les traces les plus impures; + Outrager les plus belles fleurs + Par ses baisers ou ses morsures; + Enfin, chez soi comme en prison, + Vieillir de jour en jour plus triste; + C'est l'histoire de l'égoïste, + Et celle du colimaçon. + + ARNAULT. + + + + +L'ANE ET LA FLUTE + + + Les sots sont un peuple nombreux, + Trouvant toutes choses faciles; + Il faut le leur passer: souvent ils sont heureux: + Grand motif de se croire habiles. + Un âne, en broutant ses chardons, + Regardait un pasteur jouant, sous le feuillage, + D'une flûte dont les doux sons + Attiraient et charmaient les bergers du bocage. + + Cet âne mécontent disait: «Ce monde est fou! + Les voilà tous, bouche béante, + Admirant un grand sot qui sue et se tourmente + A souffler dans un petit trou. + C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire + Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici: + Car je me sens trop en colère.» + + Notre âne en raisonnant ainsi, + Avance quelques pas, lorsque sur la fougère, + Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux + Par quelque pasteur amoureux, + Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse, + Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux; + Une oreille en avant, lentement il se baisse, + Applique son museau sur le pauvre instrument, + Et souffle tant qu'il peut; oh! hasard incroyable! + Il en sort un son agréable. + _L'âne se croit un grand talent._ + Et, tout joyeux, s'écrie, en faisant la culbute: + «Eh! je joue aussi de la flûte.» + + FLORIAN. + + + + +LES DEUX RATS + +(Voir page 105.) + + + Certain rat de campagne, en son modeste gîte, + De certain rat de ville eut un jour la visite; + Ils étaient vieux amis: quel plaisir de se voir! + Le maître du logis veut, selon son pouvoir, + Régaler l'étranger; il vivait de ménage, + Mais donnait de bon coeur, comme on donne au village. + Il va chercher, au fond de son garde-manger, + Du lard qu'il n'avait pas achevé de ronger, + Des noix, des raisins secs; le citadin, à table, + Mange du bout des dents, trouve tout détestable. + + «Pouvez-vous bien, dit-il, végéter tristement, + Dans un trou de campagne enterré tout vivant? + Croyez-moi, laissez là cet ennuyeux asile; + Venez voir de quel air nous vivons à la ville. + Hélas! nous ne faisons que passer ici-bas; + Les rats petits et grands marchent tous au trépas; + Ils meurent tout entiers, et leur philosophie + Doit être de jouir d'une si courte vie, + D'y chercher le plaisir. Qui s'en passe est bien fou.» + + L'autre, persuadé, saute hors de son trou. + Vers la ville à l'instant ils trottent côte à côte; + Ils arrivent la nuit; la muraille était haute; + La porte était fermée; heureusement nos gens + Entrent sans être vus, sous le seuil se glissant. + Dans un riche logis nos voyageurs descendent; + A la salle à manger promptement ils se rendent. + Sur un buffet ouvert trente plats desservis + Du souper de la veille étalaient les débris. + + L'habitant de la ville, aimable et plein de grâce, + Introduit son ami, fait les honneurs, le place; + Et puis, pour le servir, sur le buffet trottant, + Apporte chaque mets, qu'il goûte en l'apportant. + Le campagnard, charmé de sa nouvelle aisance, + Ne songeait qu'au plaisir et qu'à faire bombance, + Lorsqu'un grand bruit de porte épouvante nos rats: + Ils étaient au buffet, ils se jettent en bas, + Courent, mourant de peur, tout autour de la salle; + Pas un trou!... De vingt chats une bande infernale + Par de longs miaulements redouble leur effroi. + «Oh! oh! ce n'est pas là ce qu'il me faut à moi, + Dit le rat campagnard; mon humble solitude + Me garantit du bruit et de l'inquiétude; + Là je n'ai rien à craindre, et si j'y mange peu, + J'y mange en paix du moins; et j'y retourne... adieu.» + + ANDRIEUX. + + + + +L'HORLOGE ET LE CADRAN SOLAIRE + + + Un jour la montre au cadran insultait, + Demandant l'heure qu'il était. + «Je n'en sais rien, dit le greffier solaire. + --Et que fais-tu donc là si tu n'en sais pas plus? + + --J'attends, répondit-il, que le soleil m'éclaire, + Je ne sais rien que par Phébus. + --Attends-le donc; moi je n'en ai que faire, + Dit l'horloge; sans lui je vais toujours mon train. + + Tous les huit jours un tour de main, + C'est autant qu'il m'en faut pour toute ma semaine. + Je chemine sans cesse et ce n'est point en vain + Que mon aiguille en ce rond se promène. + Ecoute; voilà l'heure»; elle sonne à l'instant: + Une, deux, trois et quatre. «Il en est tout autant», + Dit-elle. Mais tandis que la montre décide, + Phébus, de ses ardents regards + Chassant nuages et brouillards, + Regarde le cadran, qui fidèle à son guide, + Marque quatre heures et trois quarts. + + «Mon enfant, dit-il à l'horloge, + Va-t'en te faire remonter. + Tu te vantes, sans hésiter, + De répondre à qui t'interroge: + Mais qui t'en croit peut bien se mécompter. + + Je te conseillerais de suivre mon usage: + Si je ne vois bien clair, je dis: je n'en sais rien. + _Je parle peu, mais je dis bien; + C'est le caractère du sage._» + + LAMOTTE. + + + + +L'ABEILLE ET LA MOUCHE + + + L'abeille, par un beau matin, + Picorant sur sa route et la rose et le thym, + S'en alla visiter sa parente la mouche. + + Celle-ci relevait de couche, + Et, seule dans un coin, avait le coeur chagrin, + N'ayant causé depuis la veille; + Mais elle se remit voyant venir l'abeille. + + Pattes dessus, pattes dessous. + Elle lui fait mille caresses. + Hé! bonjour, cousine; est-ce vous? + Quel bon vent, dites-moi, vous amène chez nous? + + La faiseuse de miel lui rend ses politesses, + Caresse pour caresse, et caquet pour caquet, + Ainsi qu'il se pratique entre bonnes amies. + Ayant mis fin à leurs cérémonies, + L'abeille lui parla d'un miel qu'elle avait fait; + C'était un miel exquis, parfait, + A son gré préférable à celui de l'Hymette. + + «Il faut, dit-elle, il faut que je vous en remette, + Pour vos maux de poitrine il sera souverain: + Et d'abord, apprenez comment je le compose: + De serpolet, de romarin + Je mélange un extrait avec du suc de rose, + Ensuite j'y joins une dose.....» + + La mouche l'interrompt enfin. + «Cousine, parlons d'autre chose; + Croit-on que l'été sera chaud? + + --Ah! reprit l'abeille aussitôt, + On craint bien que le miel ne manque cette année: + Heureusement j'en suis approvisionnée, + Et pour passer l'hiver j'aurai ce qu'il m'en faut, + Pour peu qu'à travailler mon essaim s'évertue. + + --Je n'y tiens plus, l'ennui me tue, + Reprit l'autre: sortons; je reprends mes vapeurs. + + --Des vapeurs! Ah! ma soeur, y seriez-vous sujette? + J'ai pour ce mal une recette + Excellente, et qu'en vain vous chercheriez ailleurs; + Et je vais d'abord vous la dire: + D'un extrait de mon miel avec un peu de cire...., + + --Eh! de grâce, à la fin laissez là votre miel, + Reprit la mouche impatiente: + Je ne crois pas que sous le ciel + Jamais bavarde impertinente + Ait tenu des propos d'un ennui plus mortel. + Adieu; partez: de votre vie + Ne remettez les pieds chez moi.» + + _Il faut en toute compagnie + Le moins qu'on peut parler de soi._ + + GRENUS. + + + + +LE LABOUREUR + + + Allons boeuf, et toi, bouvillon, + Aimez-vous mieux, coeur sans courage, + Toujours provoquer l'aiguillon + Que d'avancer ce labourage? + + Le jour s'en va; voici le tard, + Et ces maudits n'ont pas en somme, + De l'arpent sillonné le quart. + Il faut demain qu'on les assomme. + + Dieu soit loué! dit le plus vieux, + Aussi bien ce travail nous tue, + Une mort prompte nous plaît mieux + Que votre éternelle charrue. + + La maudite au pauvre animal + Attire et menace et piqûre: + Parlez-lui: je ferais gageure + Que c'est elle ici qui va mal. + + «Eh! bien, dit l'homme, allez, charrue! + Allez donc! N'entendez-vous pas? + Devant, derrière on s'évertue, + Et vous ne pouvez faire un pas! + + --On se plaint de moi! Quelle injure! + Répondit-elle en gémissant, + Je vais de mon mieux, je vous jure. + Voyez ce fer obéissant! + + Il est poli comme une glace, + Et brûlait moins sous le marteau, + Mais comment emporter morceau + D'un sol si dur et si tenace? + + --Ainsi, champ fatal, c'est donc toi + Que devrait punir ma colère! + Dit le rustre en frappant la terre; + Songe un peu que je suis ton roi! + + Pourquoi ces barbares caprices? + Toujours trempé de mes sueurs, + Tu veux l'être encor de mes pleurs, + Et mon sang ferait tes délices.» + + A ces mots, du sein des guérets, + Une voix s'élève et lui crie: + «Mets donc un terme à ta furie, + Ou je retire mes bienfaits. + + Insensé, tes boeufs, ta charrue, + Ton champ, font très-bien leur devoir; + Les défauts qu'en eux tu crois voir, + C'est chez toi qu'ils frappent ma vue. + + Tu veux gronder? Apprends d'abord, + Apprends des experts du village + A bien guider ton attelage, + Et tais-toi, car toi seul as tort.» + + J-J. PORCHAT. + + + + +LA SOURIS BLOQUÉE + + + Une souris de campagne + Choisit pour cantonnement + Un vaste champ de froment: + C'était pays de Cocagne. + + Dans son trou dès le matin + Par la faim sollicitée + D'un riant espoir flattée, + Elle courait au butin. + + Du lendemain n'avait cure, + Faisant ses quatre repas, + Puis courant à ses ébats: + Bref tout aux lois d'Épicure + + Dans le fond de son réduit + Jamais de graine amassée; + Un peu de paille entassée, + Voilà tout; c'était son lit. + + Devers son manoir tranquille + Un maudit chat vint rôder; + Elle, habile à s'évader, + D'un saut gagna son asile. + + Soit! nous reviendrons demain, + Dit-il faisant la grimace: + Puis observant bien la place, + Il poursuivit son chemin. + + Le matois dès l'aube arrive; + Mais il a beau se blottir, + La souris près de sortir, + L'aperçoit, rentre et s'esquive. + + Oh! dit-il, un peu confus, + Celle-ci me fait la nique! + Nous l'aurons, et je m'en pique! + Changeons le siège en blocus. + + Aussitôt devant la porte + Vient se camper le matou, + Les yeux fixés sur le trou. + Qu'elle paraisse, elle est morte! + + Il faudra faire une fin, + Dit-il, petite rebelle. + Choisissez, mademoiselle, + De ma gueule ou de la faim. + + L'autre de terreur glacée, + Et tremblante au fond du nid, + De jeûner bientôt lassée, + En pleurant mangea son lit. + + Vain secours, faible ressource. + Ah! que n'a-t-elle amassé + Tant de froment dispersé + Sans profit dans mainte course! + + Dans son gîte elle pourrait + Du chat braver la menace. + Tant qu'enfin de cette place + L'appétit le chasserait. + + Cependant l'âpre famine + Ronge, affaiblit la souris. + Pour échapper du logis, + Ouvrons, dit-elle, une mine. + + Mais vit-on jamais quelqu'un + Travailler sans nourriture! + Hélas! la terre est si dure, + Quand l'estomac est à jeun! + + Elle cesse, elle succombe + Et dit: Je n'ai plus d'espoir, + C'en est fait et dès ce soir, + Ma maison sera ma tombe. + + Ah! plutôt sortons d'ici. + Puisqu'il faut que je périsse, + Pour abréger mon supplice, + Rendons-nous à l'ennemi. + + Vers lui la pauvrette avance, + De l'oeil encor l'implorant; + Le chat sur elle s'élance, + Et la croque en murmurant: + + Du sage l'on compte en somme + Mille définitions, + Le sage pour moi c'est l'homme + Qui fait des provisions. + + J.-J. PORCHAT. + + + + +TABLE + + + PRÉFACE 3 + Le Père et l'Enfant J.-J. PORCHAT 5 + Une bonne semaine Mme AMABLE TASTU 6 + Aux jeunes Gens.--Sonnet DRELINCOURT 6 + La Feuille du chêne MILLEVOYE 7 + Le séjour dans le pays natal A. VINET 8 + Prière d'Esther RACINE 9 + Les Hirondelles BÉRANGER 11 + La pauvre Fille A. SOUMET 12 + Le Colporteur vaudois G. DE FÉLICE 13 + La pauvre Veuve malade G. DE FÉLICE 15 + Le départ du petit Savoyard A. GUIRAUD 17 + Le petit Savoyard à Paris A. GUIRAUD 19 + Le retour du petit Savoyard A. GUIRAUD 20 + L'Écolier Mme DEBSORDES-VALMORE 22 + Les dix francs d'Alfred A. GUÉRIN 25 + La Vache perdue CASIMIR DELAVIGNE 27 + Athalie interrogeant Joas RACINE 30 + Bonheur de l'Enfant pieux J. RACINE 35 + L'Enfant et la Fauvette L. TOURNIER 36 + L'Hirondelle TH. GONTARD 36 + Elégie ANDRÉ CHÉNIER 37 + Le petit Enfant L. TOURNIER 38 + Le petit Espiègle Mme DESBORDES-VALMORE 39 + L'Enfant aveugle J.-F. CHATELAIN 40 + L'Enfant du soldat 41 + Consolation MALHERBE 42 + L'Ange et l'Enfant REBOUL 43 + La Fauvette et ses Petits AUBERT 45 + Adieux à la vie GILBERT 46 + Christophe Colomb CASIMIR DELAVIGNE 47 + L'Aumône VICTOR HUGO 49 + La Chute des feuilles MILLEVOYE 50 + Le Coin du grand-père L. TOURNIER 51 + Hymne de l'enfant LAMARTINE 53 + Dernier choeur d'Esther J. RACINE 54 + Le Nid E. SOUVESTRE 57 + Le Montagnard émigré CHATEAUBRIAND 58 + Le Retour dans la patrie BÉRANGER 59 + Ah! si j'étais petit oiseau! Mlle ISABELLE RODIER 61 + Une Promenade de Fénelon ANDRIEUX 64 + Quatrains moraux 69 + Le bon Emploi du Temps Mme AMABLE TASTU 70 + Le Cèdre du Liban LE BRUN 70 + La Feuille ARNAULT 71 + Le plus doux nom TH. GONTARD 71 + Dandolo E. LEGOUVÉ 72 + L'Oreiller d'une petite fille. Mme DESBORDES-VALMORE 73 + Paraphrase du ps. CXLVI MALHERBE 74 + Le bonheur du chrétien A. MONOD 75 + Le Nid de Fauvettes BERQUIN 76 + A mes Oiseaux L. TOURNIER 77 + Le vaisseau _Le Vengeur_ E. LE BRUN 78 + La Mort des Templiers RAYNOUARD 80 + La sainte Alliance BÉRANGEr 81 + Mort de Coligny VOLTAIRE 83 + Le Meunier Sans-Souci ANDRIEUX 85 + Le Chien coupable FLORIAN 87 + Stances RACAN 90 + Les Châteaux en Espagne COLIN D'HARLEVILLE 92 + Moïse sauvé des eaux VICTOR HUGO 94 + Jeanne d'Arc CASIMIR DELAVIGNE 97 + Les Catacombes de Rome DELILLE 100 + Prière enfantine Mme AMABLE TASTU 103 + La Cigale et la Fourmi LA FONTAINE 104 + La Renoncule et l'OEillet BÉRENGER 104 + Le Rat de ville et le Rat des Champs LA FONTAINE 105 + Le Chêne et le Roseau Id 106 + Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf Id 107 + Le Lièvre et la Perdrix Id 108 + La Robe de l'Innocence LACHAMBAUDIE 109 + Le Singe et le Léopard LA FONTAINE 109 + La Laitière et le Pot-au-lait. Id 110 + Les Animaux malades de la peste Id 111 + Les deux Pigeons Id 113 + Le Coche et la Mouche Id 115 + Le Vieillard et les trois Jeunes Hommes Id 116 + Les deux Chèvres Id 117 + Le Corbeau et le Renard Id 119 + L'Ane et le Chien Id 119 + Le Loup et la Cigogne Id 121 + Le Laboureur et ses Enfants Id 121 + Le Cochet, le Chat et le Souriceau Id 122 + Le Lion malade et le Renard Id 123 + Le Villageois et le Fromage LE BAILLY 124 + L'Aveugle et le Paralytique FLORIAN 124 + Le Danseur de Corde et le Balancier Id 126 + Le Grillon Id 127 + Le roi Alphonse Id 128 + Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat FLORIAN 129 + La Brebis et le Chien Id 130 + Le Pacha et le Dervis Id 131 + Le Colimaçon ARNAULT 132 + L'Ane et la Flûte FLORIAN 133 + Les deux Rats ANDRIEUX 134 + L'Horloge et le Cadran solaire LA MOTTE 135 + L'Abeille et la Mouche GRENUS 136 + Le Laboureur J.-J. PORCHAT 138 + La Souris bloquée Id 140 + +[Illustration] + + +COULOMMIERS.--Typog. P. BRODARD et GALLOIS. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Sais-tu?, by Victor Juhlin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAIS-TU? *** + +***** This file should be named 34800-8.txt or 34800-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/8/0/34800/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
